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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:48:24 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Discours par Maximilien Robespierre -- 17
+Avril 1792-27 Juillet 1794, by Maximilien Robespierre
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Discours par Maximilien Robespierre -- 17 Avril 1792-27 Juillet 1794
+
+Author: Maximilien Robespierre
+
+Release Date: September 1, 2009 [EBook #29887]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DISCOURS PAR ROBESPIERRE, 1792-94 ***
+
+
+
+
+Produced by Daniel Fromont
+
+
+
+
+Discours par Maximilien Robespierre -- 17 Avril 1792-27 Juillet 1794
+
+(1758-1794)
+
+
+
+Note: texte en français moderne établi par Charles Vellay
+
+
+
+_Réponse de M. Robespierre aux discours de MM. Brissot et Guadet du
+23 avril 1792, prononcée à la Société des Amis de la Constitution le
+27 du même mois, et imprimée par ordre de la Société_ (27 avril 1792)
+
+_Réponse de Maximilien Robespierre à l'accusation de J.-B. Louvet
+[imprimé par ordre de la Convention nationale]_ (5 novembre 1792)
+
+_Opinion de Maximilien Robespierre, député du département de Paris,
+sur le jugement de Louis XVI; imprimé par ordre de la Convention
+nationale_ (3 décembre 1792)
+
+_Second discours de Maximilien Robespierre, sur le jugement de Louis
+Capet; prononcé à la Convention nationale, le 28 décembre, l'an
+premier de la République [imprimé sur ordre de la Société des Amis
+de la Liberté et de l'Egalité]_ (28 décembre 1792)
+
+_Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, présentée par
+Maximilien Robespierre [imprimé par ordre de la Société des Amis de
+la Liberté et de l'Egalité]_ (24 avril 1793)
+
+_Discours de Maximilien Robespierre sur la Constitution [discours
+imprimé par ordre de la Société des Jacobins]_ (10 mai 1793)
+
+_Rapport fait à la Convention nationale au nom du Comité de salut
+public par le citoyen Robespierre, membre de ce comité, sur la
+situation politique de la République; le 27 brumaire, l'an 2 de la
+République; imprimé par ordre de la Convention nationale_ (27 brumaire
+an II - 18 novembre 1793)
+
+_Rapport par Maximilien Robespierre à la Convention, fait au nom du
+Comité de salut public, le quintidi 15 frimaire, l'an second de la
+République une et indivisible; imprimé par ordre de la Convention -
+Réponse de la Convention nationale aux manifestes des rois ligués
+contre la République; proposée par Robespierre, au nom du Comité de
+salut public, et décrétée par la Convention_ (15 frimaire an II -
+5 décembre 1793)
+
+_Rapport sur les principes du gouvernement révolutionnaire, fait au nom
+du Comité de salut public par Maximilien Robespierre; imprimé par ordre
+de la Convention; le 5 nivôse de l'an second de la République une et
+indivisible_ (5 nivôse an II - 25 décembre 1793)
+
+_Rapport sur les principes de morale politique qui doivent guider la
+Convention nationale dans l'administration intérieure de la République,
+fait au nom du Comité de salut public, le 18 pluviôse, l'an 2e de la
+République, par Maximilien Robespierre; imprimé par ordre de la
+Convention nationale_ (18 pluviôse an II - 5 février 1794)
+
+_Rapport fait au nom du Comité de salut public, par Maximilien
+Robespierre, sur les rapports des idées religieuses et morales avec
+les principes républicains, et sur les fêtes nationales. Séance du
+18 floréal, l'an second de la République française une et indivisible.
+Imprimé par ordre de la Convention nationale_ (18 floréal an II - 7
+mai 1794)
+
+_Discours du 8 Thermidor_ (27 juillet 1794)
+
+
+
+ * * * * * * * * *
+
+
+
+_Réponse de M. Robespierre aux discours de MM. Brissot et Guadet du
+23 avril 1792, prononcée à la Société des Amis de la Constitution le
+27 du même mois, et imprimée par ordre de la Société_ (27 avril 1792)
+
+
+
+
+Je ne viens pas vous occuper ici, quoi qu'on en puisse dire, de
+l'intérêt de quelques individus ni du mien; c'est la cause publique qui
+est l'unique objet de toute cette contestation: gardez-vous de penser
+que les destinées du peuple soient attachées à quelques hommes;
+gardez-vous de redouter le choc des opinions, et les orages des
+discussions politiques, qui ne sont que les douleurs de l'enfantement
+de la Liberté. Cette pusillanimité, reste honteux de nos anciennes
+moeurs, serait l'écueil de l'esprit public et la sauvegarde de tous les
+crimes. Elevons-nous une fois pour toute à la hauteur des âmes
+antiques; et songeons que le courage et la vérité peuvent seuls achever
+cette grande révolution.
+
+Au reste, vous ne me verrez pas abuser des avantages que me donne Ici
+manière dont j'ai été personnellement attaqué; et, si je parle avec
+énergie, je n'en contribuerai que plus puissamment à la véritable paix
+et à la seule union qui convienne aux amis de la Patrie.
+
+Ce n'est pas moi qui ai provoqué la dernière scène qui a eu lieu dans
+cette Société; elle avait été précédée d'une diffamation révoltante
+dont tous les journaux étaient les instruments et répandue surtout par
+ceux qui sont entre les mains de mes adversaires. Deux députés à
+l'Assemblée nationale connus par leur civisme intrépide et le défenseur
+de Château-Vieux avaient articulé des faits contre plusieurs membres de
+cette Société. Sans m'expliquer sur cet objet, et même sans y mettre
+autant d'importance que beaucoup d'autres, sans attaquer nommément qui
+que ce soit, j'ai cru devoir éclairer la Société sur les manoeuvres
+qui, dans ces derniers temps, avaient été employées pour la perdre ou
+la paralyser; j'ai demandé la permission de les dévoiler à cette
+séance; j'avais annoncé en même temps que je développerais dans un
+autre temps des vérités importantes au salut public; le lendemain
+toutes les espèces de journaux possibles, sans en excepter _La
+Chronique_ ni _Le Patriote Français_, s'accordent à diriger contre moi
+et contre tous ceux qui avaient déplu à mes adversaires les plus
+absurdes et les plus atroces calomnies. Le lendemain, M. Brissot,
+prévenant le jour où je devais porter la parole, vient dans cette
+tribune, armé du volumineux discours que vous avez entendu.
+
+Il ne dit presque rien sur les faits allégués par les trois citoyens
+que j'ai nommés; il nous assure que nous ne devons pas craindre de voir
+une autorité trop grande entre les mains des patriciens; se livre à une
+longue dissertation sur le tribunat, qu'il présente comme la seule
+calamité qui menace la nation; nous garantit que le patriotisme règne
+partout, sans en excepter le lieu qui fut jusqu'ici le foyer de toutes
+les intrigues et de toutes les conspirations; loue la dénonciation en
+général, mais prétend que cette arme sacrée doit rester oisive par la
+raison que nous sommes en guerre avec les ennemis du dehors: il va
+jusqu'à nous reprocher de crier contre la guerre, tandis qu'il n'est
+pas question de cela, et que nous n'en avons jamais parlé que pour
+proposer les moyens ou de prévenir en même temps la guerre étrangère et
+la guerre civile ou au moins de tourner la première au profit de la
+liberté. Enfin au panégyrique le plus pompeux de ses amis, il oppose
+les portraits hideux de tous les citoyens qui n'ont point suivi ses
+étendards; il présente tous les dénonciateurs comme des hommes
+exagérés, comme des factieux et des agitateurs du peuple; et, dans ses
+éternelles et vagues déclamations, il m'impute l'ambition la plus
+extravagante et la plus profonde perversité. M. Guadet, que je n'avais
+jamais attaqué en aucune manière, trouva le moyen d'enchérir sur M.
+Brissot dans un discours dicté par le même esprit.
+
+Le même jour, un autre membre de cette Société, pour s'être expliqué
+librement sur la conduite tenue par le procureur-syndic du Département,
+dans la fête de la Liberté, reçoit de la part de ce dernier l'assurance
+qu'il va le traduire devant les Tribunaux: et devant quels juges!
+Sera-ce devant les jurés que le procureur-syndic a lui-même choisis? Et
+ce procureur-syndic est membre de cette Société, et, après l'avoir
+prise pour arbitre d'une discussion élevée dans son sein, il décline
+son jugement, pour la soumettre à celui des Juges! Il récuse le
+tribunal de l'opinion publique pour adopter le tribunal de quelques
+hommes.
+
+Je n'ai eu aucune espèce de part, ni directement ni indirectement, aux
+dénonciations faites ici par MM. Collot, Merlin et Chabot: je les en
+atteste eux-mêmes; j'en atteste tous ceux qui me connaissent; et je le
+jure par la Patrie et par la Liberté; mon opinion sur tout ce qui tient
+à cet objet est indépendante, isolée; ma cause ni mes principes n'ont
+jamais tenu, ni ne tiennent à ceux de personne. Mais j'ai cru que dans
+ce moment la justice, les principes de la liberté publique et
+individuelle m'imposaient la loi de faire ces légères observations sur
+le procédé de M. Roederer, avant de parler de ce qui me regarde
+personnellement.
+
+Avant d'avoir expliqué le véritable objet de mes griefs, avant d'avoir
+nommé personne, c'est moi qui me trouve accusé par des adversaires qui
+usent contre moi de l'avantage qu'ils ont de parler tous les jours à la
+France entière dans des feuilles périodiques, de tout le crédit, de
+tout le pouvoir qu'ils exercent dans le moment actuel. Je suis calomnié
+à l'envi par les journaux de tous les partis ligués contre moi: je ne
+m'en plains pas; je ne cabale point contre mes accusateurs; j'aime bien
+que l'on m'accuse; je regarde la liberté des dénonciations, dans tous
+les temps, comme la sauvegarde du peuple, comme le droit sacré de tout
+citoyen; et je prends ici l'engagement formel de ne jamais porter mes
+plaintes à d'autre tribunal qu'à celui de l'opinion publique: mais il
+est juste au moins que je rende un hommage à ce tribunal vraiment
+souverain, en répondant devant lui à mes adversaires. Je le dois
+d'autant plus que, dans les temps où nous sommes, ces sortes d'attaques
+sont moins dirigées contre les personnes que contre la cause et les
+principes qu'elles défendent. _Chef de parti, agitateur du peuple,
+agent du Comité Autrichien, payé ou tout au moins égaré_, si
+l'absurdité de ces inculpations me défend de les réfuter, leur nature,
+l'influence et le caractère de leurs auteurs méritent au moins une
+réponse. Je ne ferai point celle de Scipion ou de Lafayette qui, accusé
+dans cette même tribune de plusieurs crimes de lèse-nation, ne répondit
+rien. Je répondrai sérieusement à cette question de M. Brissot:
+qu'avez-vous fait pour avoir le droit de censurer ma conduite et celle
+de mes amis? Il est vrai que, tout en m'interrogeant, il semble
+lui-même m'avoir fermé la bouche en répétant éternellement, avec tous
+mes ennemis, que je sacrifiais la chose publique à mon orgueil, que je
+ne cessais de vanter mes services, quoiqu'il sache bien que je n'ai
+jamais parlé de moi que lorsqu'on m'a forcé de repousser la calomnie et
+de défendre mes principes. Mais enfin, comme le droit d'interroger et
+de calomnier suppose celui de répondre, je vais lui dire franchement et
+sans orgueil ce que j'ai fait. Jamais personne ne m'accusa d'avoir
+exercé un métier lâche ou flétri mon nom par des liaisons honteuses et
+par des procès scandaleux; mais on m'accusa constamment de défendre
+avec trop de chaleur la cause des faibles opprimés contre les
+oppresseurs puissants; on m'accusa, avec raison, d'avoir violé le
+respect dû aux tribunaux tyranniques de l'ancien régime, pour les
+forcer à être justes par pudeur, d'avoir immolé à l'innocence outragée
+l'orgueil de l'aristocratie bourgeoise, municipale, nobiliaire,
+ecclésiastique. J'ai fait, dès la première aurore de la Révolution, au
+delà de laquelle vous vous plaisez à remonter pour y chercher à vos
+amis des titres de confiance, ce que je n'ai jamais daigné dire, mais
+ce que tous mes compatriotes s'empresseraient de vous rappeler à ma
+place, dans ce moment où l'on met en question si je suis un ennemi de
+la patrie, et s'il est utile à sa cause de me sacrifier; ils vous
+diraient que, membre d'un très petit tribunal, je repoussai par les
+principes de la souveraineté du peuple ces édits de Lamoignon auxquels
+les tribunaux supérieurs n'opposaient que des formes; ils vous diraient
+qu'à l'époque des premières Assemblées, je les déterminai moi seul, non
+pas à réclamer, mais à exercer les droits du souverain; ils vous
+diraient qu'ils ne voulurent pas être présidés par ceux que le
+despotisme avait désignés pour exercer cette fonction, mais par les
+citoyens qu'ils choisirent librement; ils vous diraient que, tandis
+qu'ailleurs le Tiers-Etat remerciait humblement les nobles de leur
+prétendue renonciation à des privilèges pécuniaires, je les engageais à
+déclarer pour toute réponse à la Noblesse artésienne que nul n'avait le
+droit de faire don au peuple de ce qui lui appartenait; ils vous
+rappelleraient avec quelle hauteur ils repoussèrent le lendemain un
+courtisan fameux, gouverneur de la province et président des trois
+Ordres, qui les honora de sa visite pour les ramènera des procédés plus
+polis; ils vous diraient que je déterminai l'assemblée électorale
+représentative d'une province importante à annuler des actes illégaux
+et concussionnaires que les Etats de la province et l'intendant avaient
+osé se permettre; ils vous diraient qu'alors comme aujourd'hui en butte
+à la rage de toutes les puissances conjurées contre moi, menacé d'un
+procès criminel, le peuple m'arracha à la persécution pour me porter
+dans le sein de l'Assemblée nationale, tant la nature m'avait fait pour
+jouer le rôle d'un _tribun ambitieux et d'un dangereux agitateur du
+peuple!_ Et moi j'ajouterai que le spectacle de ces grandes assemblées
+éveilla dans mon coeur un sentiment sublime et tendre qui me lia pour
+jamais à la cause du peuple par des liens bien plus forts que toutes
+les froides formules de serments inventées par les lois; je vous dirai
+que je compris dès lors cette grande vérité morale et politique
+annoncée par Jean-Jacques, que les hommes n'aiment jamais sincèrement
+que ceux qui les aiment; que le peuple seul est bon, juste, magnanime,
+et que la corruption et la tyrannie sont l'apanage exclusif de tous
+ceux qui le dédaignent. Je compris encore combien il eût été facile à
+des représentants vertueux d'élever tout d'un coup la nation française
+à toute la hauteur de la liberté. Si vous me demandez ce que j'ai fait
+à l'Assemblée nationale, je vous répondrai que je n'ai point fait tout
+le bien que je désirais, que je n'ai pas même fait tout le bien que je
+pouvais. Dès ce moment je n'ai plus eu à faire au peuple, à des hommes
+simples et purs, mais à une assemblée particulière, agitée par mille
+passions diverses, à des courtisans ambitieux, habiles dans l'art de
+tromper, qui, cachés sous le masque du patriotisme, se réunissaient
+souvent aux phalanges aristocratiques pour étouffer ma voix. Je ne
+pouvais prétendre qu'aux succès qu'obtiennent le courage et la fidélité
+à des devoirs rigoureux; il n'était point en moi de rechercher ceux de
+l'intrigue et de la corruption. J'aurais rougi de sacrifier des
+principes sacrés au frivole honneur d'attacher mon nom à un grand
+nombre de lois. Ne pouvant faire adopter beaucoup de décrets favorables
+à la liberté, j'en ai repoussé beaucoup de désastreux; j'ai forcé du
+moins la tyrannie à parcourir un long circuit pour approcher du but
+fatal où elle tendait. J'ai mieux aimé souvent exciter des murmures
+honorables que d'obtenir de honteux applaudissements; j'ai regardé
+comme un succès de faire retentir la voix de la vérité, lors même que
+j'étais sûr de la voir repoussée; portant toujours mes regards au delà
+de l'étroite enceinte du sanctuaire de la législation, quand j'adressai
+la parole au Corps représentatif, mon but était surtout de me faire
+entendre de la nation et de l'humanité; je voulais réveiller sans cesse
+dans le coeur des citoyens ce sentiment de la dignité de l'homme et ces
+principes éternels qui défendent les droits des peuples contre les
+erreurs ou contre les caprices du législateur même. Si c'est un sujet
+de reproche, comme vous le dites, de paraître souvent à la tribune; si
+Phocion et Aristide, que vous citez, ne servaient leur patrie que dans
+les camps et dans les tribunaux, je conviens que leur exemple me
+condamne; mais voilà mon excuse. Mais, quoi qu'il en soit d'Aristide et
+de Phocion, j'avoue encore que cet orgueil intraitable que vous me
+reprochez éternellement a constamment méprisé la cour et ses faveurs,
+que toujours il s'est révolté contre toutes les factions avec
+lesquelles j'ai pu partager la puissance et les dépouilles de la
+nation, que, souvent redoutable aux tyrans et aux traîtres, il ne
+respecta jamais que la vérité, la faiblesse et l'infortune.
+
+Vous demandez ce que j'ai fait. Oh! une grande chose, sans doute. J'ai
+donné Brissot et Condorcet à la France. J'ai dit un jour à l'Assemblée
+constituante que, pour imprimer à son ouvrage un auguste caractère,
+elle devait donner au peuple un grand exemple de désintéressement et de
+magnanimité; que les vertus des législateurs devaient être la première
+leçon des citoyens; et je lui ai proposé de décréter qu'aucun de ses
+membres ne pourrait être réélu à la seconde législature; cette
+proposition fut accueillie avec enthousiasme. Sans cela peut-être
+beaucoup d'entre eux seraient restés dans la carrière; et qui peut
+répondre que le choix du peuple de Paris ne m'eût pas moi-même appelé à
+la place qu'occupent aujourd'hui Brissot ou Condorcet? Cette action ne
+peut être comptée pour rien par M. Brissot, qui, dans le panégyrique de
+son ami, rappelant ses liaisons avec d'Alembert et sa gloire
+académique, nous a reproché la témérité avec laquelle nous jugeons des
+hommes qu'il a appelés _nos maîtres en patriotisme et en liberté_.
+J'aurais cru, moi, que dans cet art nous n'avions d'autre maître que la
+nature.
+
+Je pourrais observer que la Révolution a rapetissé bien des grands
+hommes de l'ancien régime; que, si les académiciens et les géomètres
+que M. Brissot nous propose pour modèles, ont combattu et ridiculisé
+les prêtres, ils n'en ont pas moins courtisé les grands et adoré les
+rois, dont ils ont tiré un assez bon parti; et qui ne sait avec quel
+acharnement ils ont persécuté la vertu et le génie de la Liberté dans
+la personne de ce Jean-Jacques dont j'aperçois ici l'image sacrée, de
+ce vrai philosophe qui seul, à mon avis, entre tous les hommes célèbres
+de ce temps-là, mérita ces honneurs publics prostitués depuis par
+l'intrigue à des charlatans politiques et à de méprisables héros.
+
+Quoi qu'il en soit, il n'en est pas moins vrai que, dans le système de
+M. Brissot, il doit paraître étonnant que celui de mes services que je
+viens de rappeler ne m'ait pas mérité quelque indulgence de la part de
+mes adversaires.
+
+J'ai cru encore que, pour conserver la vertu des membres de l'Assemblée
+nationale pure de toute intrigue et de toute espérance corruptrice, il
+fallait élever une barrière entre eux et le ministère, que leur devoir
+était de surveiller les ministres, et non de s'identifier avec eux ou
+de le devenir eux-mêmes; et l'Assemblée constituante, consacrant ces
+principes, a décrété que les membres des législatures ne pourraient
+parvenir au ministère ni accepter aucun emploi du pouvoir exécutif
+pendant quatre ans après la fin de leur mission. Après avoir élevé
+cette double digue contre l'ambition des représentants, il fallut la
+défendre encore longtemps contre les efforts incroyables de tous les
+intrigants qu'elle mettait au désespoir; et l'on peut facilement
+conjecturer qu'il m'eût été facile de composer avec eux sur ce point au
+profit de mon intérêt personnel. Eh bien! je l'ai constamment défendue;
+et je l'ai sauvée du naufrage de la revision. Comment le délire de la
+haine a-t-il donc pu vous aveugler au point d'imprimer dans vos petites
+feuilles et de répandre partout dans vos petites coteries, et même dans
+les lieux publics, que celui qui provoqua ces deux décrets aspire au
+ministère pour lui et pour ses amis, que je veux renverser les nouveaux
+ministres pour m'élever sur leurs ruines? Je n'ai pas encore dit un
+seul mot contre les nouveaux ministres; il en est même parmi eux que je
+préférerais, quant à présent, à tout autre et que je pourrais défendre
+dans l'occasion: je veux seulement qu'on les surveille et qu'on les
+éclaire, comme les autres; que l'on ne substitue pas les hommes aux
+principes, et la personne des ministres au caractère des peuples: je
+veux surtout qu'on démasque tous les factieux. Vous demandez ce que
+j'ai fait: et vous m'avez adressé cette question, dans cette tribune,
+dans cette Société dont l'existence même est un monument de ce que j'ai
+fait! Vous n'étiez pas ici, lorsque, sous le glaive de la proscription,
+environné de pièges et de baïonnettes, je la défendais et contre toutes
+les fureurs de nos modernes Syllas, et même contre toute la puissance
+de l'Assemblée constituante. Interrogez donc ceux qui m'entendirent;
+interrogez tous les amis de la Constitution répandus sur toute la
+surface de l'empire; demandez-leur quels sont les noms auxquels ils se
+sont ralliés, dans ces temps orageux. Sans ce que j'ai fait, vous ne
+m'auriez point outragé dans cette tribune, car elle n'existerait plus;
+et ce n'est pas vous qui l'auriez sauvée. Demandez-leur qui a conseillé
+les patriotes persécutés, ranimé l'esprit public, dénoncé à la France
+entière une coalition perfide et toute-puissante, arrêté le cours de
+ses sinistres projets, et converti ses jours de triomphe en des jours
+d'angoisse et d'ignominie. J'ai fait tout ce qu'a fait le magistrat
+intègre que vous louez dans les mêmes feuilles où vous me déchirez.
+C'est en vain que vous vous efforcez de séparer des hommes que
+l'opinion publique et l'amour de la patrie ont unis. Les outrages que
+vous me prodiguez sont dirigés contre lui-même, et les calomniateurs
+sont les fléaux de tous les bons citoyens. Vous jetez un nuage sur la
+conduite et sur les principes de mon compagnon d'armes, vous
+enchérissez sur les calomnies de nos ennemis communs, quand vous osez
+m'accuser de vouloir égarer et flatter le peuple! Et comment le
+pourrais-je! Je ne suis ni le courtisan, ni le modérateur, ni le
+tribun, ni le défenseur du peuple; je suis peuple moi-même!
+
+Mais par quelle fatalité tous les reproches que vous me faites sont-ils
+précisément les chefs d'accusation intentés contre moi et contre Petion
+au mois de juillet dernier par les d'André, les Bamave, les Duport, les
+Lafayette! Comment se fait-il que, pour répondre à vos inculpations, je
+n'aie rien autre chose à faire que de vous renvoyer à l'adresse que
+nous fîmes à nos commettants, pour confondre leurs impostures et
+dévoiler leurs intrigues? Alors, ils nous appelaient factieux; et vous
+n'avez sur eux d'autre avantage que d'avoir inventé le terme
+d'_agitateur_, apparemment parce que l'autre est usé. Suivant les gens
+que je viens de nommer, c'était nous qui _semions la division parmi les
+patriotes;_ c'était nous qui soulevions le peuple contre les lois,
+contre l'Assemblée nationale, c'est-à-dire l'opinion publique contre
+l'intrigue et la trahison. Au reste, je ne me suis jamais étonné que
+mes ennemis n'aient point conçu qu'on pouvait être aimé du peuple sans
+intrigue, ou le servir sans intérêt. Comment l'aveugle-né peut-il avoir
+l'idée des couleurs, et les âmes viles deviner le sentiment de
+l'humanité et les passions vertueuses? Comment croiraient-ils aussi que
+le peuple peut lui-même dispenser justement son estime ou son mépris?
+Ils le jugent par eux-mêmes; ils le méprisent et le craignent; ils ne
+savent que le calomnier pour l'asservir et pour l'opprimer.
+
+On me fait aujourd'hui un reproche d'un nouveau genre. Les personnages
+dont j'ai parlé, dans le temps où je fus nommé accusateur public du
+Département de Paris, firent éclater hautement leur dépit et leur
+fureur; l'un d'eux abandonna même brusquement la place de président du
+Tribunal criminel; aujourd'hui ils me font un crime d'avoir abdiqué ces
+mêmes fonctions qu'ils s'indignaient de voir entre mes mains! C'est une
+chose digne d'attention de voir ce concert de tous les calomniateurs à
+gages de l'aristocratie et de la cour, pour chercher dans une démarche
+de cette nature des motifs lâches ou criminels! Ce qui n'est pas moins
+remarquable, c'est de voir MM. Brissot et Guadet en faire un des
+principaux chefs de l'accusation qu'ils ont dirigée contre moi. Ainsi,
+quand on reproche aux autres de briguer les places avec bassesse, on ne
+peut m'imputer que mon empressement à les fuir ou à les quitter. Au
+reste, je dois sur ce point à mes concitoyens une explication; et je
+remercie mes adversaires de m'avoir eux-mêmes présenté cette occasion
+de la donner publiquement. Ils feignent d'ignorer les motifs de ma
+démission; mais le grand bruit qu'ils en ont fait me prouverait qu'ils
+les connaissent trop bien; quand je ne les aurais pas d'avance annoncés
+très clairement à cette Société et au public, il y a trois mois, le
+jour même de l'installation du Tribunal criminel; je vais les rappeler.
+Après avoir donné une idée exacte des fonctions qui m'étaient confiées;
+après avoir observé que les crimes de lèse-nation n'étaient pas de la
+compétence de l'accusateur public; qu'il ne lui était pas permis de
+dénoncer directement les délits ordinaires, et que son ministère se
+bornait à donner son avis sur les affaires envoyées au Tribunal
+criminel en vertu des décisions du juré d'accusation; qu'il renfermait
+encore la surveillance sur les officiers de police, le droit de
+dénoncer directement leurs prévarications au Tribunal criminel, je suis
+convenu que, renfermée dans ces limites, cette place était peut-être la
+plus intéressante de la magistrature nouvelle. Mais j'ai déclaré que,
+dans la crise orageuse qui doit décider de la liberté de la France et
+de l'univers, je connaissais un devoir encore plus sacré que d'accuser
+le crime ou de défendre l'innocence et la liberté individuelle, avec un
+titre public, dans des causes particulières, devant un Tribunal
+judiciaire; ce devoir est celui de plaider la cause de l'humanité et de
+la liberté, comme homme et comme citoyen, au tribunal de l'univers et
+de la postérité; j'ai déclaré que je ferais tout ce qui serait en moi
+pour remplir à la fois ces deux lâches: mais que, si je m'apercevais
+qu'elles étaient au-dessus de mes forces, je préférerais la plus utile
+et la plus périlleuse; que nulle puissance ne pouvait me détacher de
+cette grande cause des nations que j'avais défendue, que les devoirs de
+chaque homme étaient écrits dans son coeur et dans son caractère, et
+que, s'il le fallait, je saurais sacrifier ma place à mes principes et
+mon intérêt particulier à l'intérêt général. J'ai conservé cette place
+jusqu'au moment où je me suis assuré qu'elle ne me permettait pas de
+donner aucun moment au soin général de la chose publique; alors je me
+suis déterminé à l'abdiquer. Je l'ai abdiquée, comme on jette son
+bouclier pour combattre plus facilement les ennemis du bien public; je
+l'ai abandonnée, je l'ai _désertée_, comme on déserte ses
+retranchements, pour monter à la brèche. J'aurais pu me livrer sans
+danger au soin paisible de poursuivre les auteurs des délits privés, et
+me faire pardonner peut-être par les ennemis de la Révolution une
+inflexibilité de principes qui subjuguait leur estime. J'aime mieux
+conserver la liberté de déjouer les complots tramés contre le salut
+public; et je dévoue ma tête aux fureurs des Syllas et des Clodius.
+J'ai usé du droit qui appartient à tout citoyen, et dont l'exercice est
+laissé à sa conscience. Je n'ai vu là qu'un acte de dévouement, qu'un
+nouvel hommage rendu par un magistrat aux principes de l'égalité et à
+la dignité du citoyen; si c'est un crime, je fais des voeux pour que
+l'opinion publique n'en ait jamais de plus dangereux à punir.
+
+Ainsi donc, les actions les plus honnêtes ne sont que de nouveaux
+aliments de calomnie! Cependant, par quelle étrange contradiction
+feignez-vous de me croire nécessaire à une place importante, lorsque
+vous me refusez toutes les qualités d'un bon citoyen? Que dis-je? Vous
+me faites un crime d'avoir abandonné des fonctions publiques; et vous
+prétendez que, pour me soustraire à ce que vous appelez l'idolâtrie du
+peuple, je devrais me condamner moi-même à l'ostracisme! Qu'est-ce donc
+que cette idolâtrie prétendue, si ce n'est pas une nouvelle injure que
+vous faites au peuple? N'est-ce pas être aussi trop méfiant et trop
+soupçonneux à la fois, de paraître tant redouter un simple citoyen qui
+a toujours servi la cause de l'égalité avec désintéressement, et de
+craindre si peu les chefs de factions entourés de la force publique,
+qui lui ont déjà porté tant de coups mortels?
+
+Mais quelle est donc cette espèce d'ostracisme dont vous parlez? Est-ce
+la renonciation à toute espèce d'emplois publics, même pour l'avenir?
+Si elle est nécessaire pour vous rassurer contre moi, parlez, je
+m'engage à en déposer dans vos mains l'acte authentique et solennel.
+Est-ce la défense d'élever désormais la voix pour défendre les
+principes de la Constitution et les droits du peuple? De quel front
+oseriez-vous me la proposer? Est-ce un exil volontaire, comme M. Guadet
+l'a annoncé en propres termes? Ah! ce sont les ambitieux et les tyrans
+qu'il faudrait bannir. Pour moi, où voulez-vous que je me retire? Quel
+est le peuple où je trouverai la liberté établie? Et quel despote
+voudra me donner un asile? Ah! on peut abandonner sa patrie heureuse et
+triomphante; mais menacée, mais déchirée, mais opprimée, on ne la fuit
+pas, on la sauve, ou on meurt pour elle. Le ciel qui me donna une âme
+passionnée pour la liberté et qui me fit naître sous la domination des
+tyrans, le ciel qui prolongea mon existence jusqu'au règne des factions
+et des crimes, m'appelle peut-être à tracer de mon sang la route qui
+doit conduire mon pays au bonheur et à la liberté; j'accepte avec
+transport cette douce et glorieuse destinée. Exigez-vous de moi un
+autre sacrifice? Oui, il en est un que vous pouvez demander encore; je
+l'offre à ma patrie, c'est celui de ma réputation. Je vous la livre,
+réunissez-vous tous pour la déchirer, joignez-vous à la foule
+innombrable de tous les ennemis de la liberté, unissez, multipliez vos
+libelles périodiques, je ne voulais de réputation que pour le bien de
+mon pays: si, pour la conserver, il faut trahir, par un coupable
+silence, la cause de la vérité et du peuple, je vous l'abandonne; je
+l'abandonne à tous les esprits faibles et versatiles que l'imposture
+peut égarer, à tous les méchants qui la répandent. J'aurai l'orgueil
+encore de préférer à leurs frivoles applaudissements le suffrage de ma
+conscience et l'estime de tous les hommes vertueux et éclairés; appuyé
+sur elle et sur la vérité, j'attendrai le secours tardif du temps, qui
+doit venger l'humanité trahie et les peuples opprimés.
+
+Voilà mon apologie; c'est vous dire assez, sans doute, que je n'en
+avais pas besoin. Maintenant il me serait facile de vous prouver que je
+pourrais faire la guerre offensive avec autant d'avantages que la
+guerre défensive. Je ne veux que vous donner une preuve de modération.
+Je vous offre la paix, aux seules conditions que les amis de la patrie
+puissent accepter. A ces conditions, je vous pardonne volontiers toutes
+vos calomnies; j'oublierai même cette affectation cruelle avec laquelle
+vous ne cessez de défigurer ce que j'ai dit pour m'accuser d'avoir fait
+contre l'Assemblée nationale les réflexions qui s'adressaient à vous,
+cette artificieuse politique avec laquelle vous vous êtes toujours
+efforcés de vous identifier avec elle, d'inspirer de sinistres
+préventions contre moi à ceux de ses membres pour qui j'ai toujours
+marqué le plus d'égards et d'estime. Ces conditions, les voici.
+
+Je ne transige point sur les principes de la justice et sur les droits
+de l'humanité. Vous me parlerez tant que vous voudrez du Comité
+autrichien; vous ajouterez même que je suis son agent involontaire,
+suivant l'expression familière de quelques-uns de vos papiers. Moi qui
+ne suis point initié dans les secrets de la cour, et qui ne puis
+l'être, moi qui ignore jusqu'où s'étendent l'influence et les relations
+de ce Comité, je ne connais qu'une seule règle de conduite, c'est la
+Déclaration des Droits de l'homme et les principes de notre
+Constitution. Partout où je vois un système qui les viole constamment;
+partout où j'aperçois l'ambition, l'intrigue, la ruse et le
+machiavélisme, je reconnais une faction; et toute faction tend de sa
+nature à immoler l'intérêt général à l'intérêt particulier. Que l'on
+s'appelle Condé, Cazalès, Lafayette, Duport, Lameth ou autrement, peu
+m'importe: je crois que sur les ruines de toutes les factions doivent
+s'élever la prospérité publique et la souveraineté nationale; et dans
+ce labyrinthe d'intrigues, de perfidies et de conspirations, je cherche
+la route qui conduit à ce but; voilà ma politique, voilà le seul fil
+qui puisse guider les pas des amis de la raison et de la liberté. Or,
+quels que soient le nombre et les nuances des différents partis, je les
+vois tous ligués contre l'égalité et contre la Constitution; ce n'est
+qu'après les avoir anéanties qu'ils se disputeront la puissance
+publique et la substance du peuple. De tous ces partis, le plus
+dangereux, à mon avis, est celui qui a pour chef le héros qui, après
+avoir assisté à la révolution du nouveau monde, ne s'est appliqué
+jusqu'ici qu'à arrêter les progrès de la liberté dans l'ancien, en
+opprimant ses concitoyens. Voilà, à mon avis, le plus grand des dangers
+qui menacent la liberté. Unissez-vous à nous pour le prévenir.
+Dévoilez, comme députés et comme écrivains, et cette faction et ce
+chef! Vous, Brissot, vous êtes convenu avec moi, et vous ne pouvez le
+nier, que Lafayette était le plus dangereux ennemi de notre liberté;
+qu'il était le bourreau et l'assassin du peuple; je vous ai entendu
+dire, en présence de témoins, que la journée du Champ-de-Mars avait
+fait rétrograder la Révolution de vingt années. Cet homme est-il moins
+redoutable parce qu'il est à la tête d'une armée? Non.
+
+Hâtez-vous donc, vous et vos amis, d'éclairer la partie de la nation
+qu'il a abusée; déployez le caractère d'un véritable représentant;
+n'épargnez pas Narbonne plus que Lessart. Faites mouvoir
+horizontalement le glaive des lois pour frapper toutes les têtes des
+grands conspirateurs; si vous désirez de nouvelles preuves de leurs
+crimes, venez plus souvent dans nos séances, je m'engage à vous les
+fournir. Défendez la liberté individuelle, attaquée sans cesse par
+cette faction; protégez les citoyens les plus éprouvés contre ses
+attentats journaliers; ne les calomniez pas; ne les persécutez pas
+vous-même; le costume des prêtres a été supprimé; effacez toutes ces
+distinctions impolitiques et funestes par lesquelles Lafayette a voulu
+élever une barrière entre les gardes nationales et la généralité des
+citoyens; faites réformer cet état-major ouvertement voué à Lafayette,
+et auquel on impute tous les désordres, toutes les violences qui
+oppriment le patriotisme. Il est temps de montrer un caractère décidé
+de civisme et d'énergie véritable; il est temps de prendre les mesures
+nécessaires pour rendre la guerre utile à la liberté; déjà les troubles
+du Midi et de divers départements se réveillent; déjà on nous écrit de
+Metz que depuis cette époque tout s'incline dans cette ville devant le
+général; déjà le sang a coulé dans le département du Bas-Rhin. A
+Strasbourg, on vient d'emprisonner les meilleurs citoyens; Diétrich,
+l'ami de Lafayette, est dénoncé comme l'auteur de ces vexations; il
+faut que je vous le dise: vous êtes accusé de protéger ce Diétrich et
+sa faction; non par moi, mais par la Société des Amis de la
+Constitution de Strasbourg. Effacez tous ces soupçons, venez discuter
+avec nous les grands objets qui intéressent le salut de la patrie;
+prenez toutes les mesures que la prudence exige pour éteindre la guerre
+civile et terminer heureusement la guerre étrangère; c'est à la manière
+dont vous accueillerez cette proposition que les patriotes vous
+jugeront; mais, si vous la rejetez, rappelez-vous que nulle
+considération, que nulle puissance ne peut empêcher les amis de la
+patrie de remplir leurs devoirs.
+
+
+
+ * * * * * * * * *
+
+
+
+_Réponse de Maximilien Robespierre à l'accusation de J.-B. Louvet
+[imprimé par ordre de la Convention nationale]_ (5 novembre 1792)
+
+
+
+
+Citoyens, délégués du peuple,
+
+
+Une accusation, sinon très redoutable, au moins très grave et très
+solennelle, a été intentée contre moi, devant la Convention nationale;
+j'y répondrai, parce que je ne dois pas consulter ce qui me convient le
+mieux à moi-même, mais ce que tout mandataire du peuple doit à
+l'intérêt public. J'y répondrai, parce qu'il faut qu'en un moment
+disparaisse le monstrueux ouvrage de la calomnie, si laborieusement
+élevé pendant plusieurs années, peut-être; parce qu'il faut bannir du
+sanctuaire des lois la haine et la vengeance, pour y rappeler les
+principes de la concorde. Citoyens, vous avez entendu l'immense
+plaidoyer de mon adversaire; vous l'avez même rendu public par la voie
+de l'impression; vous trouverez sans doute équitable d'accorder à la
+défense la même attention que vous avez donnée à l'accusation.
+
+De quoi suis-je accusé? D'avoir conspiré pour parvenir à la dictature,
+ou au triumvirat, ou au tribunat. L'opinion de mes adversaires ne
+paraît pas bien fixée sur ces points. Traduisons toutes ces idées
+romaines un peu disparates par le mot de pouvoir suprême, que mon
+accusateur a employé ailleurs.
+
+Or, on conviendra d'abord que si un pareil projet était criminel, il
+était encore plus hardi; car, pour l'exécuter, il fallait non seulement
+renverser le trône, mais anéantir la législature, et surtout empêcher
+encore qu'elle ne fût remplacée par une Convention nationale; mais
+alors comment se fait-il que j'aie le premier, dans mes discours
+publics et dans mes écrits, appelé la Convention nationale, comme le
+seul remède des maux de la patrie? Il est vrai que cette proposition
+même fut dénoncée comme incendiaire, par mes adversaires actuels; mais
+bientôt la révolution du 10 fit plus que la légitimer, elle la réalisa.
+Dirai-je que, pour arriver à la dictature, il ne suffisait pas de
+maîtriser Paris; qu'il fallait asservir les 82 autres départements? Où
+étaient mes trésors, où étaient mes armées? Où étaient les grandes
+places dont j'étais pourvu? Toute la puissance résidait précisément
+dans les mains de mes adversaires. La moindre conséquence que je puisse
+tirer de tout ce que je viens de dire, c'est qu'avant que l'accusation
+pût acquérir un caractère de vraisemblance, il faudrait au moins qu'il
+fût préalablement démontré que j'étais complètement fou: encore ne
+vois-je pas ce que mes adversaires pourraient gagner à cette
+supposition; car alors il resterait à expliquer comment des hommes
+sensés auraient pu se donner la peine de composer tant de beaux
+discours, tant de belles affiches, de déployer tant de moyens, pour me
+présenter à la Convention nationale et à la France entière comme le
+plus redoutable de tous les conspirateurs.
+
+Mais venons aux preuves positives. L'un des reproches les plus
+terribles que l'on m'ait faits, je ne le dissimule point, c'est le nom
+de Marat. Je vais donc commencer par vous dire quels ont été mes
+rapports avec lui. Je pourrai même faire ma profession de foi sur son
+compte, mais sans en dire ni plus de bien, ni plus de mal que j'en
+pense. Car je ne sais point trahir ma pensée, pour caresser l'opinion
+générale.
+
+Au mois de janvier 1792, Marat vint me trouver; jusque-là, je n'avais
+eu avec lui aucune espèce de relations directes, ni indirectes. La
+conversation roula sur les affaires publiques, dont il me parla avec
+désespoir; je lui dis, moi, tout ce que les patriotes, même les plus
+ardents, pensaient de lui; à savoir qu'il avait mis lui-même un
+obstacle au bien que pouvaient produire les vérités utiles développées
+dans ses écrits, en s'obstinant à revenir éternellement sur certaines
+propositions absurdes et violentes, qui révoltaient les amis de la
+liberté autant que les partisans de l'aristocratie. Il défendit son
+opinion; je persistai dans la mienne, et je dois avouer qu'il trouva
+mes vues politiques tellement étroites, que, quelque temps après,
+lorsqu'il eut repris son journal, alors abandonné par lui depuis
+quelque temps, en rendant compte lui-même de la conversation dont je
+viens de parler, il écrivit en toutes lettres qu'il m'avait quitté
+parfaitement convaincu que je n'avais _ni les vues ni l'audace d'un
+homme d'Etat;_ et, si les critiques de Marat pouvaient être des titres
+de faveur, je pourrais remettre encore sous vos yeux quelques-unes de
+ses feuilles publiées six semaines avant la dernière révolution, où il
+m'accusait de feuillantisme, parce que, dans un ouvrage périodique, je
+ne disais pas hautement qu'il fallait renverser la Constitution.
+
+Depuis cette première et unique visite de Marat, je l'ai retrouvé à
+l'assemblée électorale; ici je retrouve aussi M. Louvet, qui m'accuse
+d'avoir désigné Marat pour député, d'avoir mal parlé de Priestley,
+enfin d'avoir dominé le corps électoral par l'intrigue et par l'effroi.
+Aux déclamations les plus absurdes et les plus atroces, comme aux
+suppositions les plus romanesques et les plus hautement démenties par
+la notoriété publique, je ne réponds que par les faits: les voici.
+
+L'assemblée électorale avait arrêté unanimement que tous les choix
+qu'elle ferait seraient soumis à la ratification des assemblées
+primaires, et ils furent, en effet, examinés et ratifiés par les
+sections. A cette grande mesure, elle en avait ajouté une autre, non
+moins propre à tuer l'intrigue, non moins digne des principes d'un
+peuple libre, celle de statuer que les élections seraient faites à
+haute voix et précédées de la discussion publique des candidats. Chacun
+usa librement du droit de les proposer. Je n'en présentai aucun.
+Seulement, à l'exemple de quelques-uns de mes collègues, je crus faire
+une chose utile en proposant des observations générales sur les règles
+qui pouvaient guider les corps électoraux dans l'exercice de leurs
+fonctions. Je ne dis point de mal de Priestley; je ne pouvais en dire
+d'un homme qui ne m'était connu que par sa réputation de savant et par
+une disgrâce qui le rendait intéressant aux yeux des amis de la
+révolution française. Je ne désignai pas Marat plus particulièrement
+que les écrivains courageux qui avaient combattu ou souffert pour la
+cause de la révolution; tels que l'auteur des _Crimes des rois_, et
+quelques autres qui fixèrent les suffrages de l'assemblée. Voulez-vous
+savoir la véritable cause qui les a réunis en faveur de Marat en
+particulier? C'est que, dans celte crise, où la chaleur du patriotisme
+était montée au plus haut degré, et où Paris était menacé par l'armée
+des tyrans qui s'avançait, on était moins frappé de certaines idées
+exagérées ou extravagantes qu'on lui reprochait que des attentats de
+tous les perfides ennemis qu'il avait dénoncés et de la présence des
+maux qu'il avait prédits. Personne ne songeait alors que bientôt son
+nom seul servirait de prétexte pour calomnier et la députation de Paris
+et l'assemblée électorale et les assemblées primaires elles-mêmes. Pour
+moi, je laisserai à ceux qui me connaissent le soin d'apprécier ce beau
+projet formé par certaines gens, de m'identifier, à quelque prix que ce
+soit, avec un homme qui n'est pas moi. Et n'avais-je donc pas assez de
+torts personnels, et mon amour, mes combats pour la liberté, ne
+m'avaient-ils pas suscité assez d'ennemis depuis le commencement de la
+révolution, sans qu'il soit besoin de m'imputer encore un excès que
+j'ai évité, et des opinions que j'ai moi-même condamnées le premier?
+
+M. Louvet a fait découler les autres preuves dont il appuie son
+système, de deux autres sources principales: de ma conduite dans la
+Société des Jacobins, et de ma conduite dans le conseil général de la
+commune.
+
+Aux Jacobins, j'exerçais, si on l'en croit, un despotisme d'opinion,
+qui ne pouvait être regardé que comme l'avant-coureur de la dictature.
+D'abord, je ne sais pas ce que c'est que le despotisme de l'opinion,
+surtout dans une société d'hommes libres, composée, comme vous le dites
+vous-mêmes, de 1.500 citoyens, réputés les plus ardents patriotes, à
+moins que ce ne soit l'empire naturel des principes. Or, cet empire
+n'est point personnel à tel homme qui les énonce; il appartient à la
+raison universelle et à tous les hommes qui veulent écouter sa voix. Il
+appartenait à mes collègues de l'Assemblée constituante, aux patriotes
+de l'Assemblée législative, à tous les citoyens qui défendirent
+invariablement la cause de la liberté.
+
+L'expérience a prouvé, en dépit de Louis XVI et de ses alliés, que
+l'opinion des Jacobins et des sociétés populaires était celle de la
+nation française; aucun citoyen ne l'a créée, ni dominée; et je n'ai
+fait que la partager. A quelle époque rapportez-vous les torts que vous
+me reprochez? Est-ce aux temps postérieurs à la journée du 10? Depuis
+cette époque, jusqu'au moment où je parle, je n'ai pas assisté plus de
+six fois peut-être à la Société. C'est depuis le mois de janvier,
+dites-vous, qu'elle a été entièrement dominée par _une faction très peu
+nombreuse, mais chargée de crimes et d'immoralités dont j'étais le
+chef_, tandis que tous les _hommes sages et vertueux_, tels que vous,
+_gémissaient dans le silence et dans l'oppression_, de manière,
+ajoutez-vous, avec le ton de la pitié, que cette _société, célèbre par
+tant de services rendus à la patrie, est maintenant tout à fait
+méconnaissable_.
+
+Mais si, depuis le mois de janvier, les Jacobins n'ont pas perdu la
+confiance et l'estime de la nation, et n'ont pas cessé de servir la
+liberté; si c'est depuis cette époque qu'ils ont déployé un plus grand
+courage contre la cour et Lafayette; si c'est depuis cette époque que
+l'Autriche et la Prusse leur ont déclaré la guerre; si c'est depuis
+cette époque qu'ils ont recueilli dans leur sein les fédérés rassemblés
+pour combattre la tyrannie, et préparé avec eux la sainte insurrection
+du mois d'août 1792, que faut-il conclure de ce que vous venez de dire,
+sinon que c'est cette poignée de scélérats dont vous parlez qui ont
+abattu le despotisme, et que vous et les vôtres étiez trop sages et
+trop amis du bon ordre pour tremper dans de telles conspirations; et
+s'il était vrai que j'eusse, en effet, obtenu aux Jacobins cette
+influence que vous me supposez gratuitement, et que je suis loin
+d'avouer, que pourriez-vous en induire contre moi?
+
+Vous avez adopté une méthode bien sûre et bien commode pour assurer
+votre domination, c'est de prodiguer les noms de scélérats et de
+monstres à vos adversaires, et de donner vos partisans pour les modèles
+du patriotisme; c'est de nous accabler à chaque instant du poids de nos
+vices et de celui de vos vertus; cependant à quoi se réduisent, au
+fond, tous vos griefs? La majorité des Jacobins rejetait vos opinions;
+elle avait tort sans doute. Le public ne vous était pas plus favorable;
+qu'en pouvez-vous conclure en votre faveur? Direz-vous que je lui
+prodiguais les trésors que je n'avais pas, pour faire triompher des
+principes gravés dans tous les coeurs? Je ne vous rappellerai pas
+qu'alors le seul objet de dissentiment qui nous divisait, c'était que
+vous défendiez indistinctement tous les actes des nouveaux ministres,
+et nous les principes; que vous paraissiez préférer le pouvoir, et nous
+l'égalité. Je me contenterai de vous observer qu'il résulte de vos
+plaintes mêmes que nous étions divisés d'opinion dès ce temps-là. Or,
+de quel droit voulez-vous faire servir la Convention nationale
+elle-même à venger les disgrâces de votre amour-propre ou de votre
+système? Je ne chercherai point à vous rappeler aux sentiments des âmes
+républicaines, mais soyez au moins aussi généreux qu'un roi: imitez
+Louis XII, et que le législateur oublie les injures de M. Louvet. Mais
+non, ce n'est point l'intérêt personnel qui vous guide, c'est l'intérêt
+de la liberté; c'est l'intérêt des moeurs qui vous arme contre cette
+Société qui _n'est plus qu'un repaire de factieux et de brigands qui
+retiennent au milieu d'eux un petit nombre d'honnêtes gens trompés_.
+Cette question est trop importante pour être traitée incidemment.
+J'attendrai le moment où votre zèle vous portera à demander à la
+Convention nationale un décret qui proscrive les Jacobins: nous verrons
+alors si vous serez plus persuasifs ou plus heureux que Lafayette.
+Avant de terminer cet article, dites-nous seulement ce que vous
+entendez par ces deux portions du peuple que vous distinguez dans tous
+vos discours, dans tous vos rapports, dont l'une est flagornée, adulée,
+égarée par nous, dont l'autre est paisible, mais intimidée; dont l'une
+vous chérit et l'autre semble incliner à nos principes? Votre intention
+serait-elle de désigner ici, et ceux que Lafayette appelait les
+honnêtes gens, et ceux qu'il nommait les sans-culottes et la canaille?
+
+Il reste maintenant le plus fécond et le plus intéressant des trois
+chapitres qui composent votre plaidoyer diffamatoire, celui qui
+concerne ma conduite au conseil général de la commune.
+
+On me demande d'abord pourquoi, après avoir abdiqué la place
+d'accusateur public, j'ai accepté le titre d'officier municipal?
+
+Je réponds que j'ai abdiqué, au mois de janvier 1791, la place
+lucrative et nullement périlleuse, quoi qu'on dise, d'accusateur
+public, et que j'ai accepté les fonctions de membre du conseil de la
+commune, le 10 août 1792. On m'a fait un crime de la manière même dont
+je suis entré dans la salle où siégeait la nouvelle municipalité. Notre
+dénonciateur m'a reproché très sérieusement d'avoir dirigé mes pas vers
+le bureau. Dans ces conjectures, où d'autres soins nous occupaient,
+j'étais loin de prévoir que je serais obligé d'informer un jour la
+Convention nationale que je n'avais été au bureau que pour faire
+vérifier mes pouvoirs. M. Louvet n'en a pas moins conclu de tous ces
+faits, à ce qu'il assure, que ce conseil général, ou du moins plusieurs
+de ses membres, étaient réservés à de hautes destinées. Pouviez-vous en
+douter? N'était-ce pas une assez haute destinée que celle de se dévouer
+pour la patrie? Pour moi, je m'honore d'avoir ici à défendre et la
+cause de la commune et la mienne. Mais, non... je n'ai qu'à me réjouir
+de ce qu'un grand nombre de citoyens ont mieux servi la chose publique
+que moi. Je ne veux point prétendre à une gloire qui ne m'appartient
+pas. Je ne fus nommé que dans la journée du 10: mais ceux qui, plus tôt
+choisis, étaient déjà réunis à la maison commune dans la nuit
+redoutable, au moment où la conspiration de la cour était prés
+d'éclater, ceux-là sont véritablement les héros de la liberté; ce sont
+ceux-là qui, servant de point de ralliement aux patriotes, armant les
+citoyens, dirigeant les mouvements d'une insurrection tumultueuse d'où
+dépendait le salut public, déconcertèrent la trahison en faisant
+arrêter le commandant de la garde nationale vendu à la cour, après
+l'avoir convaincu, par un écrit de sa main, d'avoir donné aux
+commandants de bataillons des ordres de laisser passer le peuple
+insurgent, pour le foudroyer ensuite par derrière... Citoyens
+représentants, si la plupart de vous ignoraient ces faits, qui se sont
+passés loin de vos yeux, il vous importe de les connaître, ne fût-ce
+que pour ne pas souiller les mandataires du peuple français par une
+ingratitude fatale à la cause de la liberté; vous devez les entendre
+avec intérêt, du moins pour qu'il ne soit pas dit qu'ici les
+dénonciations seules ont droit d'être accueillies. Est-ce donc si
+difficile de comprendre que, dans de telles circonstances, celte
+municipalité tant calomniée dut renfermer les plus généreux citoyens?
+Là étaient ces hommes que la bassesse monarchique dédaigne, parce
+qu'ils n'ont que des âmes fortes et sublimes; là nous avons vu, et chez
+les citoyens, et chez les magistrats nouveaux, des traits d'héroïsme,
+que l'incivisme et l'imposture s'efforceront en vain de ravir à
+l'histoire.
+
+Les intrigues disparaissent avec les passions qui les ont enfantées.
+Les grandes actions et les grands caractères restent seuls. Nous
+ignorons les noms des vils factieux qui assaillaient de pierres Caton
+dans la tribune du peuple romain, et les regards de la postérité ne se
+reposent que sur l'image sacrée de ce grand homme.
+
+Voulez-vous juger le conseil général révolutionnaire de la commune de
+Paris? Placez-vous au sein de cette immortelle révolution qui l'a créé,
+et dont vous êtes vous-mêmes l'ouvrage.
+
+On vous entretient sans cesse, depuis votre réunion, d'intrigants qui
+s'étaient introduits dans ce corps. Je sais qu'il en existait, en
+effet, quelques-uns; et qui, plus que moi, a le droit de s'en plaindre?
+Ils sont au nombre de mes ennemis; et d'ailleurs quel corps si pur et
+si peu nombreux fut absolument exempt de ce fléau?
+
+On vous dénonce éternellement quelques actes répréhensibles imputés à
+des individus. J'ignore ces faits; je ne les nie, ni ne les crois; car
+j'ai entendu trop de calomnies pour croire aux dénonciations qui
+partent de la même source et qui toutes portent l'empreinte de
+l'affectation ou de la fureur.
+
+Je ne vous observerai pas même que l'homme de ce conseil général, qu'on
+est le plus jaloux de compromettre, échappe nécessairement à ces
+traits; je ne m'abaisserai pas jusqu'à observer que je n'ai jamais été
+chargé d'aucune espèce de commission, ni ne me suis mêlé en aucune
+manière d'aucune opération particulière, que je n'ai jamais présidé un
+seul instant la commune, que jamais je n'ai eu la moindre relation avec
+le Comité de surveillance tant calomnié; car, tout compensé, je
+consentirais volontiers à me charger de tout le bien et de tout le mal
+attribué à ce corps, que l'on a si souvent attaqué dans la vue de
+m'inculper personnellement.
+
+On lui reproche des arrestations qu'on appelle arbitraires, quoique
+aucune n'ait été faite sans un interrogatoire.
+
+Quand le consul de Rome eut étouffé la conspiration de Catilina,
+Clodius l'accusa d'avoir violé les lois. Quand le consul rendit compte
+au peuple de son administration, il jura qu'il avait sauvé la patrie,
+et le peuple applaudit. J'ai vu à cette barre tels citoyens qui ne sont
+pas des Clodius, mais qui, quelque temps avant la révolution du 10
+août, avaient eu la prudence de se réfugier à Rouen, dénoncer
+emphatiquement la conduite du conseil de la commune de Paris. Des
+arrestations illégales? Est-ce donc le code criminel à la main qu'il
+faut apprécier les précautions salutaires qu'exige le salut public,
+dans les temps de crise amenés par l'impuissance même des lois? Que ne
+nous reprochez-vous aussi d'avoir brisé illégalement les plumes
+mercenaires, dont le métier était de propager l'imposture et de
+blasphémer contre la liberté? Que n'instituez-vous une commission pour
+recueillir les plaintes des écrivains aristocratiques et royalistes?
+Que ne nous reprochez-vous d'avoir consigné tous les conspirateurs aux
+portes de cette grande cité? Que ne nous reprochez-vous d'avoir désarmé
+les citoyens suspects? d'avoir écarté de nos assemblées, où nous
+délibérions sur le salut public, les ennemis reconnus de la Révolution?
+Que ne faites-vous le procès à la fois, et à la municipalité, et à
+l'assemblée électorale, et aux sections de Paris, et aux assemblées
+primaires même des cantons, et à tous ceux qui nous ont imités? Car
+toutes ces choses-là étaient illégales, aussi illégales que la
+révolution, que la chute du trône et de la Bastille, aussi illégales
+que la liberté elle-même?
+
+Mais que dis-je? Ce que je présentais comme une hypothèse absurde n'est
+qu'une réalité très certaine. On nous a accusés, en effet, de tout
+cela, et de bien d'autres choses encore. Ne nous a-t-on pas accusés
+d'avoir envoyé, de concert avec le conseil exécutif, des commissaires
+dans plusieurs départements, pour propager nos principes, et les
+déterminer à s'unir aux Parisiens contre l'ennemi commun?
+
+Quelle idée s'est-on donc formée de la dernière révolution? La chute du
+trône paraissait-elle si facile avant le succès? Ne s'agissait-il que
+de faire un coup de main aux Tuileries? Ne fallait-il pas anéantir dans
+toute la France le parti des tyrans, et par conséquent communiquer à
+tous les départements la commotion salutaire qui venait d'électriser
+Paris? Et comment ce soin pouvait-il ne pas regarder ces mêmes
+magistrats qui avaient appelé le peuple à l'insurrection? Il s'agissait
+du salut public; il y allait de leurs tètes, et on leur a fait un crime
+d'avoir envoyé des commissaires aux autres communes, pour les engager à
+avouer, à consolider leur ouvrage! Que dis-je? La calomnie a poursuivi
+ces commissaires eux-mêmes! Quelques-uns ont été jetés dans les fers.
+Le feuillantisme et l'ignorance ont calculé le degré de chaleur de leur
+style; ils ont mesuré toutes leurs démarches avec le compas
+constitutionnel, pour trouver le prétexte de travestir les
+missionnaires de la révolution en incendiaires, en ennemis de l'ordre
+public. A peine les circonstances qui avaient enchaîné les ennemis du
+peuple ont-elles cessé, les mêmes corps administratifs, tous les hommes
+qui conspiraient contre lui, sont venus les calomnier devant la
+Convention nationale elle-même. Citoyens, vouliez-vous une révolution
+sans révolution? Quel est cet esprit de persécution qui est venu
+reviser, pour ainsi dire, celle qui a brisé nos fers? Mais comment
+peut-on soumettre à un jugement certain les effets que peuvent
+entraîner ces grandes commotions? Qui peut, après coup, marquer le
+point précis où devaient se briser les flots de l'insurrection
+populaire? A ce prix, quel peuple pourrait jamais secouer le joug du
+despotisme? Car s'il est vrai qu'une grande nation ne peut se lever par
+un mouvement simultané, et que la tyrannie ne peut être frappée que par
+la portion des citoyens qui est plus près d'elle, comment ceux-ci
+oseront-ils l'attaquer, si, après la victoire, les délégués, venant des
+parties éloignées de l'Etat, peuvent les rendre responsables de la
+durée ou de la violence de la tourmente politique qui a sauvé la
+patrie? Ils doivent être regardés comme fondés de procuration tacite
+pour la société tout entière. Les Français amis de la liberté, réunis à
+Paris au mois d'août dernier, ont agi à ce titre au nom de tous les
+départements; il faut les approuver ou les désavouer tout à fait. Leur
+faire un crime de quelques désordres apparents ou réels, inséparables
+d'une grande secousse, ce serait les punir de leur dévouement. Ils
+auraient droit de dire à leurs juges: Si vous désavouez les moyens que
+nous avons employés pour vaincre, laissez-nous les fruits de la
+victoire; reprenez votre constitution et toutes vos lois anciennes,
+mais restituez-nous le prix de nos sacrifices et de nos combats;
+rendez-nous nos concitoyens, nos frères, nos enfants qui sont morts
+pour la cause commune. Citoyens, le peuple qui vous a envoyés a tout
+ratifié. Votre présence ici en est la preuve; il ne vous a pas chargés
+de porter l'oeil sévère de l'inquisition sur les faits qui tiennent à
+l'insurrection, mais de cimenter par les lois justes la liberté qu'elle
+lui a rendue. L'univers, la postérité ne verra dans ces événements que
+leur cause sacrée et leur sublime résultat; vous devez les voir comme
+elle. Vous devez les juger, non en juges de paix, mais en hommes d'Etat
+et en législateurs du monde. Et ne pensez pas que j'aie invoqué ces
+principes éternels parce que nous avons besoin de couvrir d'un voile
+quelques actions répréhensibles. Non, nous n'avons point failli, j'en
+jure par le trône renversé, et par la république qui s'élève.
+
+On vous a parlé bien souvent des événements du 2 septembre; c'est le
+sujet auquel j'étais le plus impatient d'arriver, et je le traiterai
+d'une manière absolument désintéressée.
+
+J'ai observé qu'arrivé à cette partie de son discours, M. Louvet
+lui-même a généralisé d'une manière très vague l'accusation dirigée
+auparavant contre moi personnellement; il n'en est pas moins certain
+que la calomnie a travaillé dans l'ombre. Ceux qui ont dit que j'avais
+eu la moindre part aux événements dont je parle sont des hommes ou
+excessivement crédules, ou excessivement pervers. Quant à l'homme qui,
+comptant sur le succès de la diffamation dont il avait d'avance arrangé
+tout le plan, a cru pouvoir alors imprimer impunément que je les avais
+dirigés, je me contenterai de l'abandonner au remords, si le remords ne
+supposait une âme. Je dirai, pour ceux que l'imposture a pu égarer,
+qu'avant l'époque où ces événements sont arrivés, j'avais cessé de
+fréquenter le conseil général de la commune; l'assemblée électorale
+dont j'étais membre avait commencé ses séances; que je n'ai appris ce
+qui se passait dans les prisons que par le bruit public, et plus tard
+que la plus grande partie des citoyens, car j'étais habituellement chez
+moi ou dans les lieux où mes fonctions publiques m'appelaient. Quant au
+conseil général de la commune, il est certain, aux yeux de tout homme
+impartial, que, loin de provoquer les événements du 2 septembre, il a
+fait ce qui était en son pouvoir pour les empêcher. Si vous demandez
+pourquoi il ne les a point empêchés, je vais vous le dire. Pour se
+former une idée juste de ces faits, il faut chercher la vérité, non
+dans les écrits ou dans les discours calomnieux qui les ont dénaturés,
+mais dans l'histoire de la dernière révolution.
+
+Si vous avez pensé que le mouvement imprimé aux esprits par
+l'insurrection du mois d'août était entièrement expiré au commencement
+de septembre, vous vous êtes trompés; et ceux qui ont cherché à vous
+persuader qu'il n'y avait aucune analogie entre l'une et l'autre de ces
+deux époques ont feint de ne connaître ni les faits, ni le coeur humain.
+
+La journée du 10 août avait été signalée par un grand combat, dont
+beaucoup de patriotes et beaucoup de soldats suisses avaient été les
+victimes. Les plus grands conspirateurs furent dérobés à la colère du
+peuple victorieux, qui avait consenti à les remettre entre les mains
+d'un nouveau tribunal. Mais le peuple était déterminé à exiger leur
+punition. Cependant, après avoir condamné trois ou quatre coupables
+subalternes, le tribunal criminel se reposa. Montmorin avait été
+absous; Depoix, et plusieurs conspirateurs de cette importance, avaient
+été frauduleusement remis en liberté; de grandes prévarications, en ce
+genre, avaient transpiré; et de nouvelles preuves de la conspiration de
+la cour se développaient chaque jour; presque tous les patriotes qui
+avaient été blessés au château des Tuileries mouraient dans les bras de
+leurs frères parisiens; on déposa sur le bureau de la commune des
+balles mâchées, extraites du corps de plusieurs Marseillais et
+plusieurs autres fédérés; l'indignation était dans tous les coeurs.
+
+Cependant une cause nouvelle, et beaucoup plus importante, acheva de
+porter la fermentation à son comble. Un grand nombre de citoyens
+avaient pensé que la journée du 10 rompait les fils des conspirations
+royales; ils regardaient la guerre comme terminée, quand tout à coup la
+nouvelle se répand dans Paris que Longwy a été livré, que Verdun a été
+livré, et qu'à la tête d'une armée de 100.000 hommes, Brunswick
+s'avance vers Paris: aucune place forte ne nous séparait des ennemis.
+Notre armée divisée, presque détruite par les trahisons de Lafayette,
+manquait de tout. Il fallait songer à la fois à trouver des armes, des
+effets de campement, des vivres et des hommes. Le danger était grand,
+il paraissait plus grand encore. Danton se présente à l'Assemblée
+législative, lui peint vivement les périls et les ressources, la porte
+à prendre quelques mesures vigoureuses, et donne une grande impulsion à
+l'opinion publique; il se rend à la maison commune, et invite la
+municipalité à faire sonner le tocsin; le conseil général de la commune
+sent que la patrie ne peut être sauvée que par les prodiges que
+l'enthousiasme de la liberté peut seul enfanter, et qu'il faut que
+Paris tout entier s'ébranle pour courir au-devant des Prussiens; il
+fait sonner le tocsin, pour avertir tous les citoyens de courir aux
+armes; il leur en procure par tous les moyens qui sont en son pouvoir;
+le canon d'alarme tonnait on même temps; en un instant 40.000 hommes
+sont armés, équipés, rassemblés, et marchent vers Châlons... Au milieu
+de ce mouvement universel, l'approche des ennemis étrangers réveille le
+sentiment d'indignation et de vengeance qui couvait dans les coeurs
+contre tes traîtres qui les avaient appelés. Avant d'abandonner leurs
+foyers, leurs femmes et leurs enfants, les citoyens, les vainqueurs des
+Tuileries veulent la punition des conspirateurs, qui leur avait été
+souvent promise; on court aux prisons... Les magistrats pouvaient-ils
+arrêter le peuple? Car c'était un mouvement populaire, et non, comme on
+l'a ridiculement supposé, la sédition partielle de quelques scélérats
+payés pour assassiner leurs semblables; et s'il n'en eût pas été ainsi,
+comment le peuple ne l'aurait-il pas empêché? Comment la garde
+nationale, comment les fédérés n'auraient-ils fait aucun mouvement pour
+s'y opposer? Les fédérés eux-mêmes étaient là en grand nombre. On
+connaît les vaines réquisitions du commandant de la garde nationale; on
+connaît les vains efforts des commissaires de l'Assemblée législative
+qui furent envoyés aux prisons.
+
+J'ai entendu quelques personnes me dire froidement que la municipalité
+devait proclamer la loi martiale. La loi martiale à l'approche de
+l'ennemi! La loi martiale, après la journée du 10! La loi martiale pour
+les complices du tyran détrôné contre le peuple! Que pouvaient les
+magistrats contre la volonté déterminée d'un peuple indigné, qui
+opposait à leurs discours, et le souvenir de sa victoire, et le
+dévouement avec lequel il allait se précipiter au devant des Prussiens,
+et qui reprochait aux lois mêmes la longue impunité des traîtres qui
+déchiraient le sein de leur patrie; ne pouvant les déterminer à se
+reposer sur les tribunaux du soin de leur punition, les officiers
+municipaux les engagèrent à suivre des formes nécessaires, dont le but
+était de ne pas confondre, avec les coupables qu'ils voulaient punir,
+les citoyens détenus pour des causes étrangères à la conspiration du 10
+août; et ce sont les officiers municipaux qui ont exercé ce ministère,
+le seul service que les circonstances permettaient de rendre à
+l'humanité, qu'on vous a présentés comme des brigands sanguinaires.
+
+Le zèle le plus ardent pour l'exécution des lois ne peut justifier ni
+l'exagération, ni la calomnie; or, je pourrais citer ici, contre les
+déclamations de M. Louvet, un témoignage non suspect: c'est celui du
+ministre de l'Intérieur, qui, en blâmant les exécutions populaires en
+général, n'a pas craint de parler de l'esprit de prudence et de justice
+que le peuple (c'est son expression) avait montré dans cette conduite
+illégale; que dis-je? je pourrais citer, on faveur du conseil général
+de la commune, M. Louvet lui-même, qui commençait l'une de ses affiches
+de _La Sentinelle_ par ces mots: "Honneur au conseil général de la
+commune, il a fait sonner le tocsin, il a sauvé la patrie..." C'était
+alors le temps des élections.
+
+On assure qu'un innocent a péri; on s'est plu à en exagérer le nombre:
+mais un seul c'est beaucoup trop sans doute; citoyens, pleurez cette
+méprise cruelle, nous l'avons pleurée dès longtemps; c'était un bon
+citoyen; c'était donc l'un de nos amis. Pleurez même les victimes
+coupables réservées à la vengeance des lois, qui ont tombé sous le
+glaive de la justice populaire; mais que votre douleur ait un terme
+comme toutes les choses humaines.
+
+Gardons quelques larmes pour des calamités plus touchantes. Pleurez
+cent mille patriotes immolés par la tyrannie; pleurez nos citoyens
+expirants sous leurs toits embrasés, et les fils des citoyens massacrés
+au berceau ou dans les bras de leurs mères. N'avez-vous pas aussi des
+frères, des enfants, des épouses à venger? La famille des législateurs
+français, c'est la patrie; c'est le genre humain tout entier, moins les
+tyrans et leurs complices. Pleurez donc, pleurez l'humanité abattue
+sous leur joug odieux. Mais consolez-vous, si, imposant silence à
+toutes les viles passions, vous voulez assurer le bonheur de votre
+pays, et préparer celui du monde. Consolez-vous, si vous voulez
+rappeler sur la terre l'égalité et la justice exilées, et tarir, par
+des lois justes, la source des crimes et des malheurs de vos semblables.
+
+La sensibilité qui gémit presque exclusivement pour les ennemis de la
+liberté m'est suspecte. Cessez d'agiter sous mes yeux la robe sanglante
+du tyran, ou je croirai que vous voulez remettre Rome dans ses fers. En
+voyant ces peintures pathétiques des Lamballe, des Montmorin, de la
+consternation des mauvais citoyens, et ces déclamations furieuses
+contre des hommes connus sous des rapports tout à fait opposés,
+n'avez-vous pas cru lire un manifeste de Brunswick ou de Condé?
+Calomniateurs éternels, voulez-vous donc venger le despotisme?
+Voulez-vous flétrir le berceau de la république? Voulez-vous déshonorer
+aux yeux de l'Europe la révolution qui l'a enfantée, et fournir des
+armes à tous les ennemis de la liberté? Amour de l'humanité, vraiment
+admirable, qui tend à cimenter la misère et la servitude des peuples,
+et qui cache le désir barbare de se baigner dans le sang des patriotes!
+
+A ces terribles tableaux, mon accusateur a lié le projet qu'il me
+supposait d'avilir le corps législatif, qui, disait-il, _était
+continuellement tourmenté, méconnu, outragé par un insolent démagogue
+qui venait à sa barre lui ordonner des décrets_.
+
+Espèce de figure oratoire, par laquelle M. Louvet a travesti deux
+pétitions que je fus chargé de présenter à l'Assemblée législative, au
+nom du conseil général de la commune, relativement à la création du
+nouveau département de Paris. Avilir le corps législatif! Quelle
+chétive idée vous étiez-vous donc formée de sa dignité? Apprenez qu'une
+assemblée où réside la majesté du peuple français ne peut être avilie,
+même par ses propres oeuvres. Quand elle s'élève à la hauteur de sa
+mission sublime, comment concevez-vous qu'elle puisse être avilie par
+les discours insensés d'un insolent démagogue? Elle ne peut pas plus
+l'être que la divinité ne peut être dégradée par les blasphèmes de
+l'impie; pas plus que l'éclat de l'astre qui anime la nature ne peut
+être terni par les clameurs des hordes sauvages de l'Asie.
+
+Si des membres d'une assemblée auguste, oubliant leur existence comme
+représentants d'un grand peuple, pour ne se souvenir que de leur mince
+existence comme individus, sacrifiaient les grands intérêts de
+l'humanité à leur méprisable orgueil ou à leur lâche ambition, ils ne
+parviendraient pas même, par cet excès de bassesse, à avilir la
+représentation nationale; ils ne réussiraient qu'à s'avilir eux-mêmes.
+
+Mais, puisqu'il faut qu'au mois de novembre 1792, je rende compte à la
+Convention nationale de ce que j'ai dit le 12 ou 13 août, je vais le
+faire. Pour apprécier ce chef d'accusation, il faut connaître quel
+était le motif de la démarche de la commune auprès du corps législatif.
+
+La révolution du 10 août avait nécessairement fait disparaître
+l'autorité du département, avec la puissance de la cour, dont il
+s'était déclaré l'éternel champion; et le conseil général de la commune
+en exerçait le pouvoir. Il était fermement convaincu, comme tous les
+citoyens, qu'il lui serait impossible de soutenir le poids de la
+révolution commencée, si on se hâtait de le paralyser par la
+résurrection du département, dont le nom seul était devenu odieux.
+Cependant, dès le lendemain du premier jour de la révolution, des
+membres de la commission des 21, qui dirigeaient les travaux de
+l'assemblée, avaient préparé un projet de décret, dont l'objet était
+d'annuler l'influence de la commune, en la renfermant dans les limites
+qu'exerçait le conseil général qui l'avait précédée. Le même jour, des
+affiches, où elle était diffamée de la manière la plus indécente,
+couvrirent les murs de Paris; et nous connaissons les auteurs de ces
+affiches; ils ont beaucoup de rapports avec les auteurs de l'accusation
+à laquelle je réponds. Ce premier objet ayant échoué, on imagina de
+créer un nouveau département, et le 12 ou le 13 on surprit à
+l'Assemblée un décret qui en déterminait l'organisation. Le soir, je
+fus chargé par la commune, avec plusieurs autres députés, de venir
+présenter à l'Assemblée législative des observations puisées dans le
+principe que j'ai indiqué. Elles furent appuyées par plusieurs membres,
+notamment par Lacroix, qui alla même jusqu'à censurer la commission des
+Vingt-et-Un, à qui il attribuait le décret; et, sur sa rédaction même,
+rassemblée décréta que les fonctions du nouveau corps administratif se
+borneraient aux matières d'impositions, et que. relativement aux
+mesures de salut public et de police, le conseil général ne
+correspondrait directement qu'avec le corps législatif. Deux jours
+après, une circonstance singulière nous ramena à la barre pour le même
+objet. La lettre de convocation, expédiée par le ministre Roland pour
+nommer les membres de l'administration provisoire du département, était
+motivée non sur le dernier décret qui en circonscrivait les fonctions,
+mais sur le premier décret, que l'Assemblée législative avait changé.
+Le conseil général crut devoir réclamer contre cette conduite, et il
+crut que le seul moyen de prévenir toutes ces divisions et tous les
+conflits d'autorité, si dangereux dans ces circonstances critiques,
+était que l'administration provisoire ne prît que le titre de
+commission administrative, qui déterminait clairement l'objet des
+fonctions qui lui étaient attribuées par le dernier décret. Tandis
+qu'on discutait cette question à la commune, les membres nommés pour
+remplacer le directoire viennent lui jurer fraternité, et lui déclarer
+qu'ils ne voulaient prendre d'autre titre que celui de commission
+administrative. Ce trait de civisme, digne des jours qui ont vu
+renaître la liberté, produisit une scène touchante. On arrête que les
+membres du directoire et des députés de la commune se rendront
+sur-le-champ à l'Assemblée législative pour lui en rendre compte et la
+prier de consacrer la mesure salutaire dont je viens de parler. Je
+portai la parole: c'est cette pétition que M. Louvet a qualifié
+d'insolente. Voulez-vous apprécier ce reproche? Interrogez Hérault,
+qui, dans cette séance, présidait le corps législatif; il nous adressa
+une réponse véritablement républicaine, qui exprimait une opinion aussi
+favorable à l'objet de la pétition qu'à ceux qui la présentaient. Nous
+fûmes invités à la séance. Quelques orateurs ne pensèrent pas comme
+lui, et un membre, qui m'a vivement inculpé le jour de l'accusation de
+M. Louvet, s'éleva très durement et contre notre demande et contre la
+commune elle-même, et l'Assemblée passa à l'ordre du jour. Lacroix vous
+a dit que, dans le coin du côté gauche, je l'avais menacé du tocsin.
+Lacroix sans doute s'est trompé. Et il était possible de confondre ou
+d'oublier les circonstances, dont j'ai aussi des témoins, même dans
+cette Assemblée et parmi les membres du corps législatif. Je vais les
+rappeler. Je me souviens très bien que, dans ce coin dont on a parlé,
+j'entendis certains propos qui me parurent assez feuillantins, assez
+peu dignes des circonstances où nous étions, entre autres celui-ci, qui
+s'adressait à la commune: "Que ne faites-vous resonner le tocsin?"
+C'est à ce propos, ou à un autre pareil, que je répondis: "Les sonneurs
+de tocsin sont ceux qui cherchent à aigrir les esprits par
+l'injustice." Je me rappelle encore qu'alors un de mes collègues, moins
+patient que moi, dans un mouvement d'humeur, tint en effet un propos
+semblable à celui qu'on m'a attribué, et d'autres m'ont entendu
+moi-même le lui reprocher*. [* La vérité de ce récit a été attestée
+sur-le-champ par plusieurs membres de l'Assemblée législative, députés
+à la Convention nationale. (_Note de Robespierre_.)] Quant à la
+répétition du même propos que l'on me fait tenir au comité des
+Vingt-et-Un, la fausseté de ce fait est encore plus notoire. Je ne
+retournais au conseil général que pour dénoncer l'Assemblée
+législative, dit M. Louvet. Ce jour-là, retourné au conseil général
+pour rendre compte de ma mission, je parlai avec décence de l'Assemblée
+nationale, avec franchise de quelques membres de la commission des
+Vingt-et-Un, à qui j'imputais le projet de faire rétrograder la
+liberté. On a osé, par un rapprochement atroce, insinuer que j'avais
+voulu compromettre la sûreté de quelques députés, en les dénonçant à la
+commune durant les exécutions des conspirateurs. J'ai déjà répondu à
+cette infamie, en rappelant que j'avais cessé d'aller à la commune
+avant ces événements, qu'il ne m'était pas plus donné de prévoir que
+les circonstances subites et extraordinaires qui les ont amenés.
+Faut-il vous dire que plusieurs de mes collègues, avant moi avaient
+déjà dénoncé la persécution tramée contre la commune par les deux ou
+trois personnes dont on parle, et ce plan de calomnier les défenseurs
+de la liberté et de diviser les citoyens au moment où il fallait réunir
+ses efforts pour étouffer les conspirations du dedans et repousser les
+ennemis étrangers. Quelle est donc cette affreuse doctrine, que
+dénoncer un homme et le tuer c'est la même chose? Dans quelle
+république vivons-nous, si le magistrat qui, dans une assemblée
+municipale, s'explique librement sur les auteurs d'une trame
+dangereuse, n'est plus regardé que comme un provocateur au meurtre? Le
+peuple, dans la journée même du 10 août, s'était fait une loi de
+respecter les membres les plus décriés du corps législatif; il a vu
+paisiblement Louis XVI et sa famille traverser Paris, de l'Assemblée au
+Temple; et tout Paris sait que personne n'avait prêché ce principe de
+conduite plus souvent ni avec plus de zèle que moi, soit avant, soit
+depuis la révolution du 10 août. Citoyens, si jamais, à l'exemple des
+Lacédémoniens, nous élevons un temple à la peur, je suis d'avis qu'on
+choisisse les ministres de son culte parmi ceux-là mêmes qui nous
+entretiennent sans cesse de leur courage et de leurs dangers.
+
+Mais comment parlerai-je de cette lettre prétendue, timidement, et
+j'ose dire très gauchement présentée à votre curiosité? Une lettre
+énigmatique adressée à un tiers! Des brigands anonymes! Des assassins
+anonymes!... et, au milieu de ces nuages, ce mot, jeté comme au hasard:
+ils ne veulent entendre parler que de Robespierre... Des réticences,
+des mystères dans des affaires si graves, et en s'adressant à la
+Convention nationale! Le tout attaché à un rapport bien astucieux,
+après tant de libelles, tant d'affiches, tant de pamphlets, tant de
+journaux de toutes les espèces, distribués à si grands frais et de
+toutes les manières, dans tous les coins de la république... O homme
+vertueux, homme exclusivement, éternellement vertueux, où vouliez-vous
+donc aller par ces routes ténébreuses? Vous avez essayé l'opinion...
+Vous vous êtes arrêté, épouvanté vous-même de votre propre démarche...
+Vous avez bien fait; la nature ne vous a pas moulé, ni pour de grandes
+actions, ni pour de grands attentats.... Je m'arrête ici moi-même, par
+égards pour vous... Mais une autre fois examinez mieux les instruments
+qu'on met entre vos mains... Vous ne connaissez pas l'abominable
+histoire de l'homme à la missive énigmatique; cherchez-la, si vous en
+avez le courage, dans les monuments de la police... Vous saurez un jour
+quel prix vous élevez attacher à la modération de l'ennemi que vous
+vouliez perdre. Et croyez-vous que, si je voulais m'abaisser à de
+pareilles plaintes, il me serait difficile de vous présenter des
+dénonciations un peu plus précises et mieux appuyées? Je les ai
+dédaignées jusqu'ici. Je sais qu'il y a loin du dessein profondément
+conçu de commettre un grand crime à certaines velléités, à certaines
+menaces de mes ennemis, dont j'aurais pu faire beaucoup de bruit.
+D'ailleurs, je n'ai jamais cru au courage des méchants. Mais
+réfléchissez sur vous-même; et voyez avec quelle maladresse vous vous
+embarrassez vous-même dans vos propres pièges... Vous vous tourmentez,
+depuis longtemps, pour arracher à l'Assemblée une loi contre les
+provocateurs au meurtre: qu'elle soit portée; quelle est la première
+victime qu'elle doit frapper? N'est-ce pas vous qui avez dit
+calomnieusement, ridiculement, que j'aspirais à la tyrannie?
+N'avez-vous pas juré par Brutus d'assassiner les tyrans? Vous voilà
+donc convaincu, par votre propre aveu, d'avoir provoqué tous les
+citoyens à m'assassiner. N'ai-je pas déjà entendu, de cette tribune
+même, des cris de fureur répondre à vos exhortations? Et ces promenades
+de gens armés, qui bravent, au milieu de nous, l'autorité des lois et
+des magistrats! Et ces cris qui demandent les têtes de quelques
+représentants du peuple, qui mêlent à des imprécations contre moi vos
+louanges et l'apologie de Louis XVI! Qui les a appelés? qui les égare?
+qui les excite? Et vous parlez de lois, de vertu, d'agitateurs...
+
+Mais sortons de ce cercle d'infamie que vous nous avez fait parcourir,
+et arrivons à la conclusion de votre libelle.
+
+Indépendamment de ce décret sur la force armée, que vous cherchez à
+extorquer par tant de moyens; indépendamment de cette loi tyrannique
+contre la liberté individuelle et contre celle de la presse, que vous
+déguisez sous le spécieux prétexte de la provocation au meurtre, vous
+demandez pour le ministre une espèce de dictature militaire, vous
+demandez une loi de proscription contre les citoyens qui vous
+déplaisent, sous le nom d'ostracisme. Ainsi vous ne rougissez plus
+d'avouer ouvertement le motif honteux de tant d'impostures et de
+machinations; ainsi vous ne parlez de dictature que pour l'exercer
+vous-même sans aucun frein; ainsi vous ne parlez de proscriptions et de
+tyrannie que pour proscrire et pour tyranniser; ainsi vous avez pensé
+que, pour faire de la Convention nationale l'aveugle instrument de vos
+coupables desseins, il vous suffirait de prononcer devant elle un roman
+bien astucieux, et de lui proposer de décréter, sans désemparer, la
+perte de la liberté et son propre déshonneur! Que me reste-t-il à dire
+contre des accusateurs qui s'accusent eux-mêmes?... Ensevelissons, s'il
+est possible, ces misérables manoeuvres dans un éternel oubli.
+Puissions-nous dérober aux regards de la postérité ces jours peu
+glorieux de notre histoire, où les représentants du peuple, égarés par
+de lâches intrigues, ont paru oublier les grandes destinées auxquelles
+ils étaient appelés. Pour moi, je ne prendrai aucunes conclusions qui
+me soient personnelles; j'ai renoncé au facile avantage de répondre aux
+calomnies de mes adversaires par des dénonciations plus redoutables.
+J'ai voulu supprimer la partie offensive de ma justification. Je
+renonce à la juste vengeance que j'aurais le droit de poursuivre contre
+mes calomniateurs. Je n'en demande point d'autre que le retour de la
+paix et le triomphe de la liberté. Citoyens, parcourez, d'un pas ferme
+et rapide, votre superbe carrière. Et puissé-je, aux dépens de ma vie
+et de ma réputation même, concourir avec vous à la gloire et au bonheur
+de notre commune patrie!
+
+
+
+ * * * * * * * * *
+
+
+
+_Opinion de Maximilien Robespierre, député du département de Paris,
+sur le jugement de Louis XVI; imprimé par ordre de la Convention
+nationale_ (3 décembre 1792)
+
+
+
+
+Citoyens,
+
+
+L'Assemblée a été entraînée, à son insu, loin de la véritable question.
+Il n'y a point ici de procès à faire. Louis n'est point un accusé. Vous
+n'êtes point des juges. Vous n'êtes, vous ne pouvez être que des hommes
+d'Etat, et les représentants de la nation. Vous n'avez point une
+sentence à rendre pour ou contre un homme, mais une mesure de salut
+public à prendre, un acte de providence nationale à exercer. Un roi
+détrôné, dans la république, n'est bon qu'à deux usages: ou à troubler
+la tranquillité de l'Etat et à ébranler la liberté, ou à affermir l'une
+et l'autre à la fois. Or, je soutiens que le caractère qu'a pris
+jusqu'ici votre délibération va directement contre ce but. En effet,
+quel est le parti que la saine politique prescrit pour cimenter la
+république naissante? C'est de graver profondément dans les coeurs le
+mépris de la royauté, et de frapper de stupeur tous les partisans du
+roi. Donc, présenter à l'univers son crime comme un problème, sa cause
+comme l'objet de la discussion la plus imposante, la plus religieuse,
+la plus difficile qui puisse occuper les représentants du peuple
+français; mettre une distance incommensurable entre le seul souvenir de
+ce qu'il fut, et la dignité d'un citoyen, c'est précisément avoir
+trouvé le secret de le rendre encore dangereux à la liberté.
+
+Louis fut roi, et la république est fondée: la question fameuse qui
+vous occupe est décidée par ces seuls mots. Louis a été détrôné par ses
+crimes; Louis dénonçait le peuple français comme rebelle; il a appelé,
+pour le châtier, les armes des tyrans ses confrères; la victoire et le
+peuple ont décidé que lui seul était rebelle: Louis ne peut donc être
+jugé; il est déjà condamné, ou la république n'est point absoute.
+Proposer de faire le procès à Louis XVI, de quelque manière que ce
+puisse être, c'est rétrograder vers le despotisme royal et
+constitutionnel; c'est une idée contre-révolutionnaire, car c'est
+mettre la révolution elle-même en litige. En effet, si Louis peut être
+encore l'objet d'un procès, il peut être absous; il peut être innocent:
+que dis-je! il est présumé l'être jusqu'à ce qu'il soit jugé: mais si
+Louis est absous, si Louis peut être présumé innocent, que devient la
+révolution? Si Louis est innocent, tous les défenseurs de la liberté
+deviennent des calomniateurs; les rebelles étaient les amis de la
+vérité et les défenseurs de l'innocence opprimée; tous les manifestes
+des cours étrangères ne sont que des réclamations légitimes contre une
+faction dominatrice. La détention même que Louis a subie jusqu'à ce
+moment est une vexation injuste; les fédérés, le peuple de Paris, tous
+les patriotes de l'empire français sont coupables: et ce grand procès
+pendant au tribunal de la nature, entre le crime et la vertu, entre la
+liberté et la tyrannie, est enfin décidé en faveur du crime et de la
+tyrannie.
+
+Citoyens, prenez-y garde; vous êtes ici trompés par de fausses notions.
+Vous confondez les règles du droit civil et positif avec les principes
+du droit des gens; vous confondez les rapports des citoyens entre eux,
+avec ceux des nations à un ennemi qui conspire contre elles. Vous
+confondez aussi la situation d'un peuple en révolution avec celle d'un
+peuple dont le gouvernement est affermi.
+
+Vous confondez une nation qui punit un fonctionnaire public, en
+conservant la forme du gouvernement, et celle qui détruit le
+gouvernement lui-même. Nous rapportons à des idées qui nous sont
+familières un cas extraordinaire, qui dépend de principes que nous
+n'avons jamais appliqués: ainsi, parce que nous sommes accoutumés à
+voir les délits dont nous sommes les témoins jugés selon des règles
+uniformes, nous sommes naturellement portés à croire que dans aucune
+circonstance les nations ne peuvent avec équité sévir autrement contre
+un homme qui a violé leurs droits; et où nous ne voyons point un juré,
+un tribunal, une procédure, nous ne trouvons point la justice. Ces
+termes mêmes, que nous appliquons à des idées différentes de celles
+qu'elles expriment dans l'usage ordinaire, achèvent de nous tromper.
+Tel est l'empire naturel de l'habitude, que nous regardons les
+conventions les plus arbitraires, quelquefois même les institutions les
+plus défectueuses, comme la règle absolue du vrai ou du faux, du juste
+ou de l'injuste. Nous ne songeons pas même que la plupart tiennent
+encore nécessairement aux préjugés dont le despotisme nous a nourris.
+Nous avons été tellement courbés sous son joug que nous nous relevons
+difficilement jusqu'aux éternels principes de la raison; que tout ce
+qui remonte à la source sacrée de toutes les lois semble prendre à nos
+yeux un caractère illégal, et que Tordre même de la nature nous paraît
+un désordre. Les mouvements majestueux d'un grand peuple, les sublimes
+élans de la vertu, se présentent souvent à nos yeux timides comme les
+éruptions d'un volcan ou le renversement de la société politique; et
+certes ce n'est pas la moindre cause des troubles qui nous agitent que
+cette contradiction entre la faiblesse de nos moeurs, la dépravation de
+nos esprits, et la pureté des principes, l'énergie des caractères que
+suppose le gouvernement libre auquel nous osons prétendre.
+
+Lorsqu'une nation a été forcée de recourir au droit de l'insurrection,
+elle rentre dans l'état de la nature à l'égard du tyran. Comment
+celui-ci pourrait-il invoquer le pacte social? il l'a anéanti: la
+nation peut le conserver encore, si elle le juge à propos, pour ce qui
+concerne les rapports des citoyens entre eux; mais l'effet de la
+tyrannie et de l'insurrection, c'est de le rompre entièrement par
+rapport au tyran; c'est de les constituer réciproquement en état de
+guerre. Les tribunaux, les procédures judiciaires ne sont faites que
+pour les membres de la cité.
+
+C'est une contradiction trop grossière de supposer que la Constitution
+puisse présider à ce nouvel ordre de choses: ce serait supposer qu'elle
+survit à elle-même. Quelles sont les lois qui la remplacent? celles de
+la nature; celle qui est la base de la société même, le salut du
+peuple: le droit de punir le tyran et celui de le détrôner, c'est la
+même chose; l'un ne comporte pas d'autres formes que l'autre. Le procès
+du tyran, c'est l'insurrection; son jugement, c'est la chute de sa
+puissance; sa peine, celle qu'exige la liberté du peuple.
+
+Les peuples ne jugent pas comme les cours judiciaires; ils ne rendent
+point de sentences, ils lancent la foudre; ils ne condamnent pas les
+rois, ils les replongent dans le néant: et cette justice vaut bien
+celle des tribunaux. Si c'est pour leur salut qu'ils s'arment contre
+leurs oppresseurs, comment seraient-ils tenus d'adopter un mode de les
+punir qui serait pour eux-mêmes un nouveau danger?
+
+Nous nous sommes laissé induire en erreur par des exemples étrangers
+qui n'ont rien de commun avec nous. Que Cromwell ait fait juger Charles
+Ier par une commission judiciaire dont il disposait; qu'Elisabeth ait
+fait condamner Marie d'Ecosse de la même manière, il est naturel que
+des tyrans qui immolent leurs pareils, non au peuple, mais à leur
+ambition, cherchent à tromper l'opinion du vulgaire par des formes
+illusoires: il n'est question là ni de principes, ni de liberté, mais
+de fourberie et d'intrigue. Mais le peuple, quelle autre loi peut-il
+suivre que la justice et la raison appuyées de sa toute-puissance?
+
+Dans quelle république la nécessité de punir le tyran fut-elle
+litigieuse? Tarquin fut-il appelé en jugement? Qu'aurait-on dit à Rome
+si des Romains avaient osé se déclarer ses défenseurs? Que
+faisons-nous? Nous appelons de toutes parts des avocats pour plaider la
+cause de Louis XVI; nous consacrons comme des actes légitimes ce qui,
+chez tout peuple libre, eût été regardé comme le plus grand des crimes;
+nous invitons nous-mêmes les citoyens à la bassesse et à la corruption:
+nous pourrons bien un jour décerner aux défenseurs de Louis des
+couronnes civiques, car, s'ils défendent sa cause, ils peuvent espérer
+de la faire triompher; autrement vous ne donneriez à l'univers qu'une
+ridicule comédie; et nous osons parler de république! Nous invoquons
+des formes, parce que nous n'avons pas de principes; nous nous piquons
+de délicatesse, parce que nous manquons d'énergie; nous étalons une
+fausse humanité, parce que le sentiment de la véritable humanité nous
+est étranger; nous révérons l'ombre d'un roi, parce que nous ne savons
+pas respecter le peuple; nous sommes tendres pour les oppresseurs,
+parce que nous sommes sans entrailles pour les opprimés.
+
+Le procès à Louis XVI! Mais qu'est-ce que ce procès, si ce n'est
+l'appel de l'insurrection à un tribunal ou à une assemblée quelconque?
+Quand un roi a été anéanti par le peuple, qui a le droit de le
+ressusciter pour en faire un nouveau prétexte de trouble et de
+rébellion, et quels autres effets peut produire ce système? En ouvrant
+une arène aux champions de Louis XVI, vous renouvelez les querelles du
+despotisme contre la liberté, vous consacrez le droit de blasphémer
+contre la république et contre le peuple; car le droit de défendre
+l'ancien despote emporte le droit de dire tout ce qui tient à sa cause.
+Vous réveillez toutes les factions, vous ranimez, vous encouragez le
+royalisme assoupi: on pourra librement prendre parti pour ou contre.
+Quoi de plus légitime, quoi de plus naturel que de répéter partout les
+maximes que ses défenseurs pourront professer hautement à votre barre
+et dans votre tribune même! Quelle république que celle dont les
+fondateurs lui suscitent de toutes parts des adversaires pour
+l'attaquer dans son berceau! Voyez quels progrès rapides a déjà faits
+ce système.
+
+A l'époque du mois d'août dernier, tous les partisans de la royauté se
+cachaient: quiconque eût osé entreprendre l'apologie de Louis XVI eût
+été puni comme un traître. Aujourd'hui ils relèvent impunément un front
+audacieux; aujourd'hui les écrivains les plus décriés de l'aristocratie
+reprennent avec confiance leurs plumes empoisonnées ou trouvent des
+successeurs qui les surpassent en impudeur; aujourd'hui des écrits
+précurseurs de tous les attentats inondent la cité où vous résidez, les
+quatre-vingt-trois départements, et jusqu'au portique de ce sanctuaire
+de la liberté; aujourd'hui des hommes armés, arrivés à votre insu et
+contre les lois, ont fait retentir les rues de cette cité de cris
+séditieux, qui demandent l'impunité de Louis XVI; aujourd'hui Paris
+renferme dans son sein des hommes rassemblés, vous a-t-on dit, pour
+l'arracher à la justice de la nation. Il ne vous reste plus qu'à ouvrir
+cette enceinte aux athlètes qui se pressent déjà pour briguer l'honneur
+de rompre des lances en faveur de la royauté. Que dis-je? Aujourd'hui
+Louis partage les mandataires du peuple; on parle pour, on parle contre
+lui. Il y a deux mois, qui eût pu soupçonner que ce serait une question
+s'il était inviolable ou non? Mais depuis qu'un membre de la Convention
+nationale a présenté cette idée comme l'objet dune délibération
+sérieuse, préliminaire à toute autre question, l'inviolabilité, dont
+les conspirateurs de l'Assemblée constituante ont couvert ses premiers
+parjures, a été invoquée pour protéger ses derniers attentats. O crime!
+ô honte! La tribune du peuple français a retenti du panégyrique de
+Louis XVI; nous avons entendu vanter les vertus et les bienfaits du
+tyran! A peine avons-nous pu arracher à l'injustice d'une décision
+précipitée l'honneur ou la liberté des meilleurs citoyens. Que dis-je?
+Nous avons vu accueillir avec une joie scandaleuse les plus atroces
+calomnies contre des représentants du peuple connus par leur zèle pour
+la liberté. Nous avons vu une partie de cette assemblée proscrite par
+l'autre, presque aussitôt que dénoncée par la sottise et par la
+perversité combinées. La cause du tyran seul est tellement sacrée
+qu'elle ne peut être ni assez longuement ni assez librement discutée:
+et pourquoi nous en étonner? ce double phénomène tient à la même cause.
+Ceux qui s'intéressent à Louis ou à ses pareils doivent avoir soif du
+sang des députés patriotes qui demandent, pour la seconde fois, sa
+punition; ils ne peuvent faire grâce qu'à ceux qui se sont adoucis en
+sa faveur. Le projet d'enchaîner le peuple, en égorgeant ses
+défenseurs, a-t-il été un seul moment abandonné? et tous ceux qui les
+proscrivent aujourd'hui, sous le nom d'anarchistes et d'agitateurs, ne
+doivent-ils pas exciter eux-mêmes les troubles que nous présage leur
+perfide système? Si nous les en croyons, le procès durera au moins
+plusieurs mois; il atteindra l'époque du printemps prochain, où les
+despotes doivent nous livrer une attaque générale. Et quelle carrière
+ouverte aux conspirateurs! Quel aliment donné à l'intrigue et à
+l'aristocratie! Ainsi, tous les partisans de la tyrannie pourront
+espérer encore dans les secours de leurs alliés; et les armées
+étrangères pourront encourager l'audace des contre-révolutionnaires, en
+même temps que leur or tentera la fidélité du tribunal qui doit
+prononcer sur son sort. Juste ciel! toutes les hordes féroces du
+despotisme s'apprêtent à déchirer de nouveau le sein de notre patrie,
+au nom de Louis XVI! Louis combat encore contre nous du fond de son
+cachot; et l'on doute s'il est coupable, si on peut le traiter en
+ennemi! Je veux bien croire encore que la République n'est point un
+vain nom dont on nous amuse: mais quels autres moyens pourrait-on
+employer, si l'on voulait rétablir la royauté?
+
+On invoque en sa faveur la Constitution. Je me garderai bien de répéter
+ici tous les arguments sans réplique développés par ceux qui ont daigné
+combattre cette espèce d'objection.
+
+Je ne dirai là-dessus qu'un mot pour ceux qu'ils n'auraient pu
+convaincre. La Constitution vous défendait tout ce que vous avez fait.
+S'il ne pouvait être puni que de la déchéance, vous ne pouviez la
+prononcer sans avoir instruit son procès. Vous n'aviez point le droit
+de le retenir en prison. Il a celui de vous .demander sou élargissement
+et des dommages et intérêts. La Constitution vous condamne: allez aux
+pieds de Louis XVI invoquer sa clémence.
+
+Pour moi, je rougirais de discuter plus sérieusement ces arguties
+constitutionnelles; je les relègue sur les bancs de l'école ou du
+palais, ou plutôt dans les cabinets de Londres, de Vienne et de Berlin.
+Je ne sais point discuter longuement où je suis convaincu que c'est un
+scandale de délibérer.
+
+C'est une grande cause, a-t-on dit, et qu'il faut juger avec une sage
+et lente circonspection. C'est vous qui en faites une grande cause: que
+dis-je! c'est vous qui en faites une cause. Que trouvez-vous là de
+grand? Est-ce la difficulté? Non. Est-ce le personnage? Aux yeux de la
+liberté, il n'en est pas de plus vil; aux yeux de l'humanité, il n'en
+est pas de plus coupable. Il ne peut en imposer encore qu'à ceux qui
+sont plus lâches que lui. Est-ce l'utilité du résultat? C'est une
+raison de plus de le hâter. Une grande cause, c'est un projet de loi
+populaire; une grande cause, c'est celle d'un malheureux opprimé par le
+despotisme. Quel est le motif de ces délais éternels que vous nous
+recommandez? Craignez-vous de blesser l'opinion du peuple? Comme si le
+peuple lui-même craignait autre chose que la faiblesse ou l'ambition de
+ses mandataires; comme si le peuple était un vil troupeau d'esclaves
+stupidement attaché au stupide tyran qu'il a proscrit, voulant, à
+quelque prix que ce soit, se vautrer dans la bassesse et dans la
+servitude. Vous parlez de l'opinion; n'est-ce point à vous de la
+diriger, de la fortifier? Si elle s'égare, si elle se déprave, à qui
+faudrait-il s'en prendre, si ce n'est à vous-mêmes? Craignez-vous les
+rois étrangers ligués contre vous? Oh! sans doute, le moyen de les
+vaincre, c'est de paraître les craindre! Le moyen de confondre les
+despotes, c'est de respecter leur complice! Craignez-vous les peuples
+étrangers? Vous croyez donc encore à l'amour inné de la tyrannie.
+Pourquoi donc aspirez-vous à la gloire d'affranchir le genre humain?
+Par quelle contradiction supposez-vous que les nations, qui n'ont point
+été étonnées de la proclamation des droits de l'humanité, seront
+épouvantées du châtiment de l'un de ses plus cruels oppresseurs? Enfin,
+vous redoutez, dit-on, les regards de la postérité. Oui, la postérité
+s'étonnera, en effet, de notre inconséquence et de notre faiblesse, et
+nos descendants riront à la fois de la présomption et des préjugés de
+leurs pères.
+
+On a dit qu'il fallait du génie pour approfondir cette question. Je
+soutiens qu'il ne faut que de la bonne foi. Il s'agit bien moins de
+s'éclairer que de ne pas s'aveugler volontairement. Pourquoi ce qui
+nous paraît clair dans un temps nous semble-t-il obscur dans un autre?
+Pourquoi ce que le bon sens du peuple décide aisément se change-t-il,
+pour ses délégués, en problème presque insoluble? Avons-nous le droit
+d'avoir une volonté contraire à la volonté générale, et une sagesse
+différente de la raison universelle?
+
+J'ai entendu les défenseurs de l'inviolabilité avancer un principe
+hardi, que j'aurais presque hésité moi-même à énoncer. Ils ont dit que
+ceux qui, le 10 août, auraient immolé Louis XVI, auraient fait une
+action vertueuse; mais la seule base de cette opinion ne pouvait être
+que les crimes de Louis XVI et les droits du peuple. Or, trois mois
+d'intervalle ont-ils changé ses crimes ou les droits du peuple? Si
+alors on l'arracha à l'indignation publique, ce fut sans doute
+uniquement pour que sa punition, ordonnée solennellement par la
+Convention nationale au nom de la nation, en devînt plus imposante pour
+les ennemis de l'humanité: mais remettre en question s'il est coupable
+ou s'il peut être puni, c'est trahir la foi donnée au peuple français.
+Il est peut-être des gens qui, soit pour empêcher que l'Assemblée ne
+prenne un caractère digne d'elle, soit pour ravir aux nations un
+exemple qui élèverait les âmes à la hauteur des principes républicains,
+soit par des motifs encore plus honteux, ne seraient pas fâchés qu'une
+main privée remplît les fonctions de la justice nationale. Citoyens,
+défiez-vous de ce piège: quiconque oserait donner un tel conseil ne
+servirait que les ennemis du peuple. Quoi qu'il arrive, la punition de
+Louis n'est bonne désormais qu'autant qu'elle portera le caractère
+solennel d'une vengeance publique. Qu'importe au peuple le méprisable
+individu du dernier roi?
+
+Représentants, ce qui lui importe, ce qui vous importe à vous-mêmes,
+c'est que vous remplissiez les devoirs qu'il vous a imposés. La
+république est proclamée; mais nous l'avez-vous donnée? Vous n'avez pas
+encore fait une seule loi qui justifie ce nom; vous n'avez pas encore
+réformé un seul abus du despotisme: ôtez les noms, nous avons encore la
+tyrannie tout entière, et, de plus, des factions plus viles, et des
+charlatans plus immoraux, avec de nouveaux ferments de troubles et de
+guerre civile. La république! et Louis vit encore! et vous placez
+encore la personne du roi entre nous et la liberté! A force de
+scrupules, craignons de nous rendre criminels; craignons qu'en montrant
+trop d'indulgence pour le coupable, nous ne nous mettions nous-mêmes à
+sa place.
+
+Nouvelle difficulté. A quelle peine condamnerons-nous Louis? La peine
+de mort est trop cruelle. Non, dit un autre, la vie est plus cruelle
+encore; je demande qu'il vive. Avocats du roi, est-ce par pitié ou par
+cruauté que vous voulez le soustraire à la peine de ses crimes? Pour
+moi, j'abhorre la peine de mort prodiguée par vos lois; et je n'ai pour
+Louis ni amour ni haine; je ne hais que ses forfaits. J'ai demandé
+l'abolition de la peine de mort à l'assemblée que vous nommez encore
+constituante; et ce n'est pas ma faute si les premiers principes de la
+raison lui ont paru des hérésies morales et politiques. Mais vous, qui
+ne vous avisâtes jamais de les réclamer en faveur de tant de malheureux
+dont les délits sont moins les leurs que ceux du gouvernement, par
+quelle fatalité vous en souvenez-vous seulement pour plaider la cause
+du plus grand de tous les criminels? Vous demandez une exception à la
+peine de mort pour celui-là seul qui peut la légitimer. Oui, la peine
+de mort, en général, est un crime, et par cette raison seule que,
+d'après les principes indestructibles de la nature, elle ne peut être
+justifiée que dans les cas où elle est nécessaire à la sûreté des
+individus ou du corps social. Or, jamais la sûreté publique ne la
+provoque contre les délits ordinaires, parce que la société peut
+toujours les prévenir par d'autres moyens, et mettre le coupable dans
+l'impuissance de lui nuire. Mais un roi détrôné, au sein d'une
+révolution qui n'est rien moins que cimentée par des lois justes; un
+roi dont le nom seul attire le fléau de la guerre sur la nation agitée;
+ni la prison, ni l'exil ne peut rendre son existence indifférente au
+bonheur public; et cette cruelle exception aux lois ordinaires que la
+justice avoue ne peut être imputée qu'à la nature de ses crimes. Je
+prononce à regret celte fatale vérité... mais Louis doit mourir, parce
+qu'il faut que la patrie vive. Chez un peuple paisible, libre et
+respecté au dedans comme au dehors, on pourrait écouter les conseils
+qu'on vous donne d'être généreux: mais un peuple à qui l'on dispute
+encore sa liberté, après tant de sacrifices et de combats, un peuple
+chez qui les lois ne sont encore inexorables que pour les malheureux,
+un peuple chez qui les crimes de la tyrannie sont des sujets de
+dispute, un tel peuple doit vouloir qu'on le venge; et la générosité
+dont on vous flatte ressemblerait trop à celle d'une société de
+brigands qui se partagent des dépouilles.
+
+Je vous propose de statuer dès ce moment sur le sort de Louis. Quant à
+sa femme, vous la renverrez aux tribunaux, ainsi que toutes les
+personnes prévenues des mêmes attentats. Son fils sera gardé au Temple,
+jusqu'à ce que la paix et la liberté publique soient affermies. Quant à
+Louis, je demande que la Convention nationale le déclare dès ce moment
+traître à la nation française, criminel envers l'humanité; je demande
+qu'à ce titre il donne un grand exemple au monde, dans le lieu même où
+sont morts, le 10 août, les généreux martyrs de la liberté, et que cet
+événement mémorable soit consacré par un monument destiné à nourrir
+dans le coeur des peuples le sentiment de leurs droits et l'horreur des
+tyrans; et, dans l'âme des tyrans, la terreur salutaire de la justice
+du peuple.
+
+
+
+ * * * * * * * * *
+
+
+
+_Second discours de Maximilien Robespierre, sur le jugement de Louis
+Capet; prononcé à la Convention nationale, le 28 décembre, l'an
+premier de la République [imprimé sur ordre de la Société des Amis de
+la Liberté et de l'Egalité]_ (28 décembre 1792)
+
+
+
+
+Citoyens.
+
+
+Par quelle fatalité la question qui devrait réunir le plus facilement
+tous les suffrages et tous les intérêts des représentants du peuple ne
+paraît-elle que le signal des dissensions et des tempêtes? Pourquoi les
+fondateurs de la république sont-ils divisés sur la punition du tyran?
+Je n'en suis pas moins convaincu que nous sommes tous pénétrés d'une
+égale horreur pour le despotisme, enflammés du même zèle pour la sainte
+égalité; et j'en conclus que nous devons nous rallier aisément aux
+principes de l'intérêt public et de l'éternelle justice.
+
+Je ne répéterai point qu'il est des formes sacrées qui ne sont pas
+celles du barreau; qu'il est des principes indestructibles, supérieurs
+aux rubriques consacrées par l'habitude et par les préjugés; que le
+véritable jugement d'un roi, c'est le mouvement spontané et universel
+d'un peuple fatigué de la tyrannie, qui brise le sceptre entre les
+mains du tyran qui l'opprime; que c'est là le plus sûr, le plus
+équitable et le plus pur de tous les jugements. Je ne vous répéterai
+pas que Louis était déjà condamné, avant le décret par lequel vous avez
+prononcé qu'il serait jugé par vous; je ne veux raisonner ici que dans
+le système qui a prévalu. Je pourrais même ajouter que je partage, avec
+le plus faible d'entre vous, toutes les affections particulières qui
+peuvent l'intéresser au sort de l'accusé. Inexorable, quand il s'agit
+de calculer, d'une manière abstraite, le degré de sévérité que la
+justice des lois doit déployer contre les ennemis de l'humanité, j'ai
+senti chanceler dans mon coeur la vertu républicaine, en présence du
+coupable humilié devant la puissance souveraine. La haine des tyrans et
+l'amour de l'humanité ont une source commune dans le coeur de l'homme
+juste, qui aime son pays. Mais, citoyens, la dernière preuve de
+dévouement que les représentants du peuple doivent à la patrie, c'est
+d'immoler ces premiers mouvements de la sensibilité naturelle au salut
+d'un grand peuple et de l'humanité opprimée. Citoyens, la sensibilité
+qui sacrifie l'innocence au crime est une sensibilité cruelle; la
+clémence qui compose avec la tyrannie est barbare.
+
+Citoyens, c'est à l'intérêt suprême du salut public que je vous
+rappelle. Quel est le motif qui vous force à vous occuper de Louis? Ce
+n'est pas le désir d'une vengeance indigne de la nation; c'est la
+nécessité de cimenter la liberté et la tranquillité publique par la
+punition du tyran. Tout mode de le juger, tout système de lenteur qui
+compromet la tranquillité publique, contrarie donc directement votre
+but; il vaudrait mieux que vous eussiez absolument oublié le soin de le
+punir que de faire de son procès une source de troubles et un
+commencement de guerre civile. Chaque instant de retard amène pour nous
+un nouveau danger; tous les délais réveillent les espérances coupables,
+encouragent l'audace des ennemis de la liberté, nourrissent au sein de
+cette assemblée la sombre défiance, les soupçons cruels; citoyens,
+c'est la voix de la patrie alarmée qui vous presse de hâter la décision
+qui doit la rassurer. Quel scrupule enchaîne encore votre zèle? Je n'en
+trouve le motif, ni dans les principes des amis de l'humanité, ni dans
+ceux des philosophes, ni dans ceux des hommes d'Etat, ni même dans ceux
+des praticiens les plus subtils et les plus épineux. La procédure est
+arrivée à son dernier terme. Avant-hier, l'accusé vous a déclaré qu'il
+n'avait rien de plus à dire pour sa défense; il a reconnu que toutes
+les formes qu'il désirait étaient remplies; il a déclaré qu'il n'en
+exigeait point d'autres. Le moment même où il vient de faire entendre
+sa justification est le plus favorable à sa cause. Il n'est pas de
+tribunal au monde qui n'adoptât, en sûreté de conscience, un pareil
+système. Un malheureux, pris en flagrant délit, ou prévenu seulement
+d'un crime ordinaire, sur des preuves mille fois moins éclatantes, eût
+été condamné dans vingt-quatre heures. Fondateurs de la république,
+selon ces principes, vous pouviez juger, il y a longtemps, avec
+sécurité, le tyran du peuple français. Quel était le motif d'un nouveau
+délai? Vouliez-vous acquérir de nouvelles preuves écrites contre
+l'accusé? Non. Vouliez-vous faire entendre des témoins? Cette idée
+n'est encore entrée dans la tête d'aucun de nous. Doutiez-vous du
+crime? Non. Vous auriez douté de la légitimité ou de la nécessité de
+l'insurrection; vous douteriez de ce que la nation croit fermement;
+vous seriez étrangers à notre révolution; et, loin de punir le tyran,
+c'est à la nation elle-même que vous auriez fait le procès. Avant-hier,
+le seul motif que l'on ait allégué pour prolonger la décision de cette
+affaire a été la nécessité de mettre à l'aise la conscience des membres
+que l'on a supposés n'être point encore convaincus des attentats de
+Louis. Cette supposition gratuite, injurieuse et absurde a été démentie
+par la discussion même.
+
+Citoyens, il importe ici de jeter un regard sur le passé et de vous
+retracer à vous-mêmes vos propres principes et même vos propres
+engagements. Déjà, frappés des grands intérêts que je viens de vous
+représenter, vous aviez fixé deux fois, par deux décrets solennels,
+l'époque où vous deviez juger Louis irrévocablement; avant-hier était
+la seconde de ces deux époques. Lorsque vous rendîtes chacun de ces
+deux décrets, vous vous promettiez bien que ce serait là le dernier
+terme; et, loin de croire que vous violiez en cela la justice et la
+sagesse, vous étiez plutôt tentés de vous reprocher à vous-mêmes trop
+de facilité. Vous trompiez-vous alors? Non, citoyens, c'est dans les
+premiers moments que vos vues étaient plus saines, et vos principes
+plus sûrs; plus vous vous laisserez engager dans ce système, plus vous
+perdrez de votre énergie et de votre sagesse; plus la volonté des
+représentants du peuple, égarée, même à leur insu peut-être,
+s'éloignera de la volonté générale, qui doit être leur suprême
+régulatrice. Il faut le dire, tel est le cours naturel des choses,
+telle est la pente malheureuse du coeur humain. Je ne puis me dispenser
+de vous rappeler ici un exemple frappant, analogue aux circonstances où
+nous sommes, et qui doit nous instruire. Quand Louis, au retour de
+Varennes, fut soumis au jugement des premiers représentants du peuple,
+un cri général d'indignation s'élevait contre lui dans l'Assemblée
+constituante; il n'y avait qu'une voix pour le condamner. Peu de temps
+après, toutes les idées changèrent, les sophismes et les intrigues
+prévalurent sur la liberté et sur la justice; c'était un crime de
+réclamer contre lui la sévérité des lois à la tribune de l'Assemblée
+nationale; et ceux qui vous demandent aujourd'hui, pour la seconde
+fois, la punition de ses attentats, furent alors persécutés, proscrits,
+calomniés dans toute l'étendue de la France, précisément parce qu'ils
+étaient restés en trop petit nombre fidèles à la cause publique et aux
+principes sévères de la liberté; Louis seul était sacré; les
+représentants du peuple, qui l'accusaient, n'étaient que des factieux,
+des désorganisateurs, et, qui pis est, des républicains. Que dis-je? Le
+sang des meilleurs citoyens, le sang des femmes et des enfants coula
+pour lui sur l'autel de la patrie. Citoyens, nous sommes des hommes
+aussi, sachons mettre à profit l'expérience de nos devanciers.
+
+Je n'ai pas cru cependant à la nécessité du décret qui vous fut proposé
+de juger sans désemparer. Ce n'est pas que je me détermine par le motif
+de ceux qui ont cru que cette mesure accuserait la justice ou les
+principes de la Convention nationale. Non, même à ne vous considérer
+que comme des juges, il était une raison très morale qui pouvait
+facilement la justifier en elle-même: c'est de soustraire les juges à
+toute influence étrangère; c'est de garantir leur impartialité et leur
+incorruptibilité, en les renfermant seuls avec leur conscience et les
+preuves, jusqu'au moment où ils auront prononcé leur sentence. Tel est
+le motif de la loi anglaise, qui soumet les jurés à la gêne qu'on
+voulait vous imposer; telle était la loi adoptée chez plusieurs peuples
+célèbres par leur sagesse; une pareille conduite ne vous eût pas
+déshonorés plus qu'elle ne déshonore l'Angleterre et les autres nations
+qui ont suivi les mêmes maximes; mais, moi, je la juge encore
+superflue, parce que je suis convaincu que la décision de cette affaire
+ne sera pas reculée au delà du terme où vous serez suffisamment
+éclairés, et que votre zèle pour le bien public est pour vous une loi
+plus impérieuse que vos décrets.
+
+Au reste, il était difficile de répondre aux raisons que je viens de
+développer; mais, pour retarder votre jugement, on vous a parlé de
+l'honneur de la nation, de la dignité de l'Assemblée. L'honneur des
+nations, c'est de foudroyer les tyrans et de venger l'humanité avilie!
+La gloire de la Convention nationale consiste à déployer un grand
+caractère et à immoler les préjugés serviles aux principes salutaires
+de la raison et de la philosophie; il consiste à sauver la patrie et à
+cimenter la liberté par un grand exemple donné à l'univers. Je vois sa
+dignité s'éclipser à mesure que nous oublions cette énergie des maximes
+républicaines pour nous égarer dans un dédale de chicanes inutiles, et
+que nos orateurs, à celte tribune, font faire à la nation un nouveau
+cours de monarchie. La postérité vous admirera ou vous méprisera selon
+le degré de vigueur que vous montrerez dans cette occasion; et cette
+vigueur sera la mesure aussi de l'audace ou de la souplesse des
+despotes étrangers avec vous, elle sera le gage de notre servitude ou
+de notre liberté, de notre prospérité ou de notre misère. Citoyens, la
+victoire décidera si vous êtes des rebelles ou les bienfaiteurs de
+l'humanité; et c'est la hauteur de votre caractère qui décidera la
+victoire. Citoyens, trahir la cause du peuple et notre propre
+conscience, livrer la patrie à tous les désordres que les lenteurs d'un
+tel procès doivent exciter, voilà le seul danger que nous devions
+craindre. Il est temps de franchir l'obstacle fatal qui nous arrête
+depuis si longtemps à l'entrée de notre carrière; alors, sans doute,
+nous marcherons ensemble d'un pas ferme vers le but commun de la
+félicité publique; alors les passions haineuses qui mugissent trop
+souvent dans ce sanctuaire de la liberté feront place à l'amour du bien
+public, à la sainte émulation des amis de la patrie, et tous les
+projets des ennemis de l'ordre public seront confondus. Mais que nous
+sommes encore loin de ce but, si elle peut prévaloir ici, cette étrange
+opinion, que d'abord on eût à peine osé imaginer, qui ensuite a été
+soupçonnée, qui, enfin, a été hautement proposée!
+
+Pour moi, dès ce moment, j'ai vu confirmer toutes mes craintes et mes
+soupçons. Nous avions tout d'abord paru inquiets sur les suites des
+délais que la marche de cette affaire pouvait entraîner, et il ne
+s'agit rien moins que de la rendre interminable; nous redoutions les
+troubles que chaque moment de retard pouvait amener, et voilà qu'on
+nous garantit en quelque sorte le bouleversement inévitable de la
+république. Eh! que nous importe que l'on cache un dessein funeste sous
+le voile de la prudence, et même sous le prétexte du respect pour la
+souveraineté du peuple! Ce fut là l'art perfide de tous les tyrans
+déguisés sous les dehors du patriotisme, qui ont, jusques ici,
+assassiné la liberté et causé tous nos maux. Ce ne sont point les
+déclamations sophistiques, mais le résultat, qu'il faut peser.
+
+Oui, je le déclare hautement, je ne vois plus désormais, dans le procès
+du tyran, qu'un moyen de nous ramener au despotisme, par l'anarchie.
+C'est vous que j'en atteste, citoyens; au premier moment où il fut
+question du procès de Louis le dernier, de la Convention nationale,
+convoquée alors expressément pour le juger; lorsque vous partiez de vos
+départements, enflammés de l'amour de la liberté, pleins de ce généreux
+enthousiasme que vous inspiraient les preuves récentes de la confiance
+d'un peuple magnanime, que nulle influence étrangère n'avait encore
+altéré; que dis-je? au premier moment où il fut ici question d'entamer
+cette affaire, si quelqu'un vous eût dit: "Vous croyez que vous aurez
+terminé le procès du tyran dans huit jours, dans quinze jours, dans
+trois mois; vous vous trompez: ce ne sera pas même vous qui prononcerez
+la peine qui lui est due, qui le jugerez définitivement; je vous
+propose de renvoyer cette affaire aux 44.000 sections qui partagent la
+nation française, afin qu'elles prononcent toutes sur ce point; et vous
+adopterez cette proposition." Vous auriez ri de la confiance du
+motionnaire, vous auriez repoussé la motion, comme incendiaire, et
+faite pour allumer la guerre civile. Le dirai-je? On assure que la
+disposition des esprits est changée; telle est, sur plusieurs,
+l'influence d'une atmosphère pestiférée, que les idées les plus simples
+et les plus naturelles sont souvent étouffées par les plus dangereux
+sophismes. Imposez silence à tous les préjugés, à toutes les
+suggestions; examinons de sang-froid cette singulière question.
+
+Vous allez donc convoquer les assemblées primaires, pour les occuper
+chacune séparément de la destinée de leur ci-devant roi; c'est-à-dire
+que vous allez changer toutes les assemblées de canton, toutes les
+sections des villes, en autant de lices orageuses, où l'on combattra
+pour ou contre la personne de Louis, pour ou contre la royauté; car il
+existe bien des gens pour qui il est peu de distance entre le despote
+et le despotisme. Vous me garantissez que ces discussions seront
+parfaitement paisibles, et exemptes de toute influence dangereuse: mais
+garantissez-moi donc auparavant que les mauvais citoyens, que les
+modérés, que les feuillants, que les aristocrates n'y trouveront aucun
+accès, qu'aucun avocat bavard et astucieux ne viendra surprendre les
+gens de bonne foi et apitoyer sur le sort du tyran des hommes simples
+qui ne pourront prévoir les conséquences politiques d'une funeste
+indulgence ou d'une délibération irréfléchie. Mais que dis-je? Cette
+faiblesse même de l'Assemblée, pour ne point employer une expression
+plus forte, ne sera-t-elle pas le moyen le plus sûr de rallier tous les
+royalistes, tous les ennemis de la liberté, quels qu'ils soient, de les
+rappeler dans les assemblées du peuple qu'ils avaient fui, au moment où
+il vous nomma, dans ces temps heureux de la crise révolutionnaire, qui
+rendit quelque vigueur à la liberté expirante? Pourquoi ne
+viendraient-ils pas défendre leur chef, puisque la loi appellera
+elle-même tous les citoyens, pour venir discuter cette grande question
+avec une entière liberté? Or, qui est plus discret, plus adroit, plus
+fécond en ressources, que les intrigants, que les honnêtes gens,
+c'est-à-dire que les fripons de l'ancien et même du nouveau régime?
+Avec quel art ils déclameront d'abord contre le roi, pour conclure
+ensuite en sa faveur! Avec quelle éloquence ils proclameront la
+souveraineté du peuple, les droits de l'humanité, pour ramener le
+royalisme et l'aristocratie! Mais, citoyens, sera-ce bien le peuple qui
+se trouvera à ces assemblées primaires? Le cultivateur abandonnera-t-il
+son champ? L'artisan quittera-t-il le travail auquel est attachée son
+existence journalière, pour feuilleter le Code pénal, et délibérer dans
+une assemblée tumultueuse sur le genre de peine que Louis Capet a
+encouru, et sur bien d'autres questions peut-être qui ne seront pas
+moins étrangères à ses méditations. J'ai entendu déjà distinguer le
+peuple et la nation, précisément à l'occasion de cette motion même.
+Pour moi, qui croyais ces mots synonymes, je me suis aperçu qu'on
+renouvelait l'antique distinction que j'ai entendu faire par une partie
+de l'Assemblée constituante; et je sens qu'il faut entendre par le
+peuple, la nation, moins les ci-devant privilégiés et les honnêtes
+gens; or, je conçois que tous les honnêtes gens, que tous les
+intrigants de la république, pourront bien se réunir en force dans les
+assemblées primaires, abandonnées par la majorité de la nation, qu'on
+appelle ignoblement le peuple, et entraîner les bonnes gens, peut-être
+même traiter les amis fidèles de la liberté de _cannibales_, _de
+désorganisateurs_, _de factieux_. Je ne vois, moi, dans ce prétendu
+appel au peuple, qu'un appel de ce que le peuple a voulu, de ce que le
+peuple a fait, au moment où il déployait sa force, dans le seul temps
+où il exprimait sa propre volonté, c'est-à-dire dans le temps de
+l'insurrection du 10 août, à tous les ennemis secrets de l'égalité,
+dont la corruption et la lâcheté avaient nécessité l'insurrection
+elle-même. Car ceux qui redoutent le plus les mouvements salutaires qui
+enfantent la liberté sont précisément ceux qui cherchent à exciter tous
+les troubles qui peuvent ramener le despotisme ou l'aristocratie. Mais
+quelle idée, grand Dieu! de vouloir faire juger la cause d'un homme,
+que dis-je? la moitié de sa cause, par un tribunal composé de 44.000
+tribunaux particuliers. Si l'on voulait persuader au monde qu'un roi
+est un être au-dessus de l'humanité, si l'on voulait rendre incurable
+la maladie honteuse du royalisme, quel moyen plus ingénieux pourrait-on
+imaginer que de convoquer une nation de 25 millions d'hommes pour le
+juger, que dis-je? pour appliquer la peine qu'il peut avoir encourue;
+et cette idée de réduire les fonctions du souverain à la faculté de
+déterminer la peine n'est pas, sans doute, le trait le moins adroit que
+présente ce système.
+
+On a voulu, sans doute, éluder par là quelques-unes des objections
+qu'il pouvait rencontrer. On a senti que l'idée d'une procédure à
+instruire par toutes les assemblées primaires de l'Empire français
+était trop ridicule; et on a pris le parti de leur soumettre uniquement
+la question de savoir quel est le degré de sévérité que le crime de
+Louis XVI pouvait provoquer; mais on n'a fait que multiplier les
+absurdités, sans diminuer les inconvénients. En effet, si une partie de
+la cause de Louis est portée au souverain, qui peut empêcher qu'il ne
+l'examine tout entière? Qui peut lui contester le droit de revoir le
+procès, de recevoir les mémoires, d'entendre la justification de
+l'accusé, de l'admettre à demander grâce à la nation assemblée, et dès
+lors de plaider la cause tout entière? Croit-on que les partisans
+hypocrites du système contraire à l'égalité négligeront de faire valoir
+ces motifs, et de réclamer le plein exercice des droits de la
+souveraineté? Voilà donc nécessairement une procédure commencée dans
+chaque assemblée primaire. Mais fût-elle réduite à la question de la
+peine, encore faudra-t-il qu'elle soit discutée? Et qui ne croira pas
+avoir le droit de la discuter éternellement, quand l'assemblée
+conventionnelle n'aura pas osé la décider elle-même? Qui peut indiquer
+le terme où cette grande affaire serait terminée? La célérité du
+dénouement dépendra des intrigues qui agiteront chaque section des
+diverses sections de la France; ensuite de l'activité ou de la lenteur
+avec lesquelles les suffrages seront recueillis par les assemblées
+primaires; ensuite de la négligence ou du zèle, de la fidélité ou de la
+partialité avec laquelle ils seront recensés par les directoires, et
+transmis à la Convention nationale, qui en fera le relevé? Cependant,
+la guerre étrangère n'est point terminée; la saison approche, où tous
+les despotes alliés ou complices de Louis XVI doivent déployer toutes
+leurs forces contre la république naissante; et ils trouveront la
+nation délibérante sur Louis XVI! Ils la trouveront occupée à décider
+s'il a mérité la mort, interrogeant le Code pénal, ou pesant les motifs
+de le traiter avec indulgence ou avec sévérité. Ils la surprendront
+épuisée, fatiguée par ces scandaleuses dissensions. Alors, si les amis
+intrépides de la liberté, aujourd'hui persécutés avec tant de fureur,
+ne sont point encore immolés, ils auront quelque chose de mieux à faire
+que de disputer sur un point de procédure; il faudra qu'ils volent à la
+défense de la patrie; il faudra qu'ils laissent la tribune et le
+théâtre des assemblées, converties en arènes de chicaneurs, aux amis
+naturels de la royauté, aux riches, aux égoïstes, aux hommes lâches et
+faibles, à tous les champions du feuillantisme et de l'aristocratie.
+Mais quoi! les citoyens qui combattent aujourd'hui pour la liberté,
+tous nos frères qui ont abandonné leurs femmes et leurs enfants pour
+voler à son secours, pourront-ils délibérer dans vos villes et dans vos
+assemblées, lorsqu'ils seront dans nos camps ou sur le champ de
+bataille? Et qui, plus qu'eux, aurait droit de voter dans la cause de
+la tyrannie et de la liberté? Les paisibles citadins auront-ils le
+privilège de la décider en leur absence? Que dis-je, cette cause
+n'est-elle pas particulièrement la leur? Ne sont-ce pas nos généreux
+soldats des troupes de ligne qui, dès les premiers jours de la
+révolution, ont méprisé les ordres sanguinaires de Louis, commandant le
+massacre de leurs concitoyens? Ne sont-ce pas eux qui, depuis ce temps,
+ont été persécutés par la cour, par Lafayette, par tous les ennemis du
+peuple? Ne sont-ce pas nos braves volontaires qui, dans les derniers
+temps, ont sauvé la patrie avec eux, par leur sublime dévouement, en
+repoussant les satellites du despotisme, que Louis a ligués contre
+nous? Absoudre le tyran ou ses pareils, ce serait les condamner
+eux-mêmes; ce serait les vouer à la vengeance du despotisme et de
+l'aristocratie, qui n'a jamais cessé de les poursuivre; car de tout
+temps il y aura un combat à mort entre les vrais patriotes et les
+oppresseurs de l'humanité: ainsi, tandis que tous les citoyens les plus
+courageux répandraient le reste de leur sang pour la patrie, la lie de
+la nation, les hommes les plus lâches et les plus corrompus, tous ces
+reptiles de la chicane, tous les bourgeois orgueilleux et aristocrates,
+tous les ci-devant privilégiés, cachés sous le masque du civisme, tous
+les hommes nés pour ramper et pour opprimer sous un roi, maîtres des
+assemblées désertées par la vertu simple et indigente, détruiraient
+impunément l'ouvrage des héros de la liberté, livreraient leurs femmes
+et leurs enfants à la servitude, et, seuls, décideraient insolemment
+des destinées de l'Etat! Voilà donc le plan affreux que l'hypocrisie la
+plus profonde, disons le mot, que la friponnerie la plus éhontée ose
+cacher sous le nom de la souveraineté du peuple, qu'elle veut anéantir.
+Mais ne voyez-vous pas que ce projet ne tend qu'à détruire la
+Convention elle-même; que, les assemblées primaires une fois
+convoquées, l'intrigue et le feuillantisme les détermineront à
+délibérer sur toutes les propositions qui pourront servir leurs vues
+perfides; qu'elles remettront en question jusqu'à la proclamation de la
+république, dont la cause se lie naturellement aux questions qui
+concernent le roi détrôné? Ne voyez-vous pas que la tournure insidieuse
+donnée au jugement de Louis ne fait que reproduire, sous une autre
+forme, la proposition qui vous fut faite dernièrement par Guadet de
+convoquer les assemblées primaires pour réviser le choix des députés,
+et que vous avez alors repoussée avec horreur? Ne voyez-vous point,
+dans tous les cas, qu'il est impossible qu'une si grande multitude
+d'assemblées soient entièrement d'accord, et que cette seule division,
+au moment de l'approche des ennemis, est la plus grande de toutes les
+calamités? Ainsi la guerre civile unira ses fureurs au fléau de la
+guerre étrangère; et les intrigants ambitieux transigeront avec les
+ennemis du peuple, sur les ruines de la patrie, et sur les cadavres
+sanglants de ses défenseurs.
+
+Et c'est au nom de la paix publique, c'est sous le prétexte d'éviter la
+guerre civile qu'on vous propose cette motion insensée! On craint la
+guerre civile, on craint le retour de la royauté, si vous punissez
+promptement le roi qui a conspiré contre la liberté; le moyen de
+détruire la tyrannie, c'est de conserver le tyran; le moyen de prévenir
+la guerre civile, c'est d'en allumer sur-le-champ le flambeau. Cruels
+sophistes; c'est ainsi qu'on a raisonné de tout temps pour nous
+tromper. N'est-ce pas au nom de la paix et de la liberté même que
+Louis, Lafayette, et tous ses complices, dans l'Assemblée constituante
+et ailleurs, troublaient l'Etat, calomniaient et assassinaient le
+patriotisme?
+
+Pour vous déterminer à accueillir cet étrange système, on vous a fait
+un dilemme non moins étrange, selon moi: "ou bien le peuple veut la
+mort du tyran, ou il ne la veut pas; s'il la veut, quel inconvénient de
+recourir à lui? s'il ne la veut pas, de quel droit pouvez-vous
+l'ordonner?"
+
+Voici ma réponse: d'abord je ne doute pas, moi, que le peuple la
+veuille, si vous entendez par ce mot la majorité de la nation, sans en
+exclure la portion la plus nombreuse, la plus infortunée et la plus
+pure de la société, celle sur qui pèsent tous les crimes de l'égoïsme
+et de la tyrannie. Cette majorité a exprimé son voeu au moment où elle
+secoua le joug de votre ci-devant roi; elle a commencé, elle a soutenu
+la révolution; elle a des moeurs, cette majorité, elle a du courage;
+mais elle n'a ni finesse, ni éloquence; elle foudroie les tyrans, mais
+elle est souvent la dupe des fripons. Cette majorité ne doit point être
+fatiguée par des assemblées continuelles, où une minorité intrigante
+domine trop souvent. Elle ne peut être dans vos assemblées politiques,
+quand elle est dans ses ateliers; elle ne peut juger Louis XVI, quand
+elle nourrit à la sueur de son front les robustes citoyens qu'elle
+donne à la patrie. Je me fie à la volonté générale, surtout dans les
+moments où elle est éveillée par l'intérêt pressant du salut public; je
+redoute l'intrigue, surtout dans les troubles qu'elle amène, et au
+milieu des pièges qu'elle a longtemps préparés. Je redoute l'intrigue,
+quand les aristocrates encouragés relèvent une tête altière; quand les
+émigrés reviennent, au mépris des lois; quand l'opinion publique est
+travaillée par les libelles, dont une faction toute-puissante inonde la
+France, qui ne disent jamais un mot de république, qui n'éclairent
+jamais les esprits sur le procès de Louis le dernier, qui ne propagent
+que les opinions favorables à sa cause, qui calomnient tous ceux qui
+poursuivent sa condamnation avec le plus de zèle. Je ne vois donc dans
+votre système que le projet de détruire l'ouvrage du peuple et de
+rallier les ennemis qu'il a vaincus. Si vous avez un respect si
+scrupuleux pour sa volonté souveraine, sachez la respecter; remplissez
+la mission qu'il vous a confiée. C'est se jouer de la majesté du
+souverain que de lui renvoyer une affaire qu'il vous a chargés de
+terminer promptement. Si le peuple avait le temps de s'assembler pour
+juger des procès ou pour décider des questions d'Etat, il ne vous eût
+point confié le soin de ses intérêts. La seule manière de lui témoigner
+notre fidélité, c'est de faire des lois justes, et non de lui donner la
+guerre civile. Et de quel droit faites-vous l'injure au peuple de
+douter de son amour pour la liberté? Affecter un pareil doute,
+qu'est-ce autre chose que le faire naître et favoriser l'audace de tous
+les partisans de la royauté?
+
+Répondez vous-mêmes à cet autre dilemme: ou vous croyez que l'intrigue
+dominera dans les délibérations que vous provoquez, ou vous pensez que
+ce sera l'amour de la liberté et la raison. Au premier cas, j'avoue que
+vos mesures sont parfaitement bien entendues pour bouleverser la
+république et ressusciter la tyrannie; au second cas, les Français
+assemblés verront avec indignation la démarche que vous proposez: ils
+mépriseront des représentants qui n'auront point osé remplir le devoir
+sacré qui leur était imposé. Ils détesteront la lâche politique de ceux
+qui ne se souviennent de la souveraineté du peuple que lorsqu'il s'agit
+de ménager l'ombre de la royauté. Ils s'indigneront de voir que leurs
+représentants feignent d'ignorer le mandat qu'il leur a donné. Ils vous
+diront: "Pourquoi nous consultez-vous sur la punition du plus grand des
+criminels, lorsque le coupable le plus digne d'indulgence tombe sous le
+glaive des lois sans notre intervention? Pourquoi faut-il que les
+représentants de la nation prononcent sur le crime, et la nation
+elle-même sur la peine? Si vous êtes compétents pour l'une de ces
+questions, pourquoi ne l'êtes-vous pas pour l'autre? Si vous êtes assez
+hardis pour résoudre l'une, pourquoi êtes-vous assez timides pour
+n'oser aborder l'autre? Connaissez-vous les lois moins bien que les
+citoyens qui vous ont choisis pour les faire? Le Code pénal est-il
+fermé pour vous? Ne pouvez-vous point y lire la peine décernée contre
+les conspirateurs? Or, quand vous aurez jugé que Louis a conspiré
+contre la liberté ou contre la sûreté de l'Etat, quelle difficulté
+trouvez-vous à déclarer qu'il l'a encourue? Cette conséquence est-elle
+si obscure, qu'il faille des milliers d'assemblées pour la tirer?"
+
+Par quel motif a-t-on voulu vous conduire à cet excès d'absurdité? On a
+voulu vous faire peur, en vous présentant le peuple vous demandant
+compte du sang du tyran que vous auriez fait couler? Peuple français,
+écoute, on te suppose prêt à demander compte à tes représentants du
+sang de ton assassin, pour dispenser tes représentants de demander
+compte à l'assassin de ton sang qu'il a versé! Et vous, représentants,
+on vous méprise assez pour prétendre vous conduire par la terreur à
+l'oubli de la vertu. Si ceux qui vous méprisent sont ceux qui vous
+persuadent, je n'ai plus rien à vous dire, puisqu'il est vrai que la
+peur ne raisonne pas; et dans ce cas, ce n'est pas l'affaire de Louis
+XVI qu'il faut renvoyer au peuple, c'est la révolution tout entière;
+car, pour fonder la liberté, pour soutenir la guerre contre tous les
+despotes et contre tous les vices, il faut au moins prouver son courage
+autrement que par de vaines formules.
+
+Citoyens, je connais le zèle qui vous anime pour le bien public: vous
+étiez le dernier espoir de la patrie; vous pouvez la sauver encore.
+Pourquoi faut-il que nous soyons quelquefois obligés de croire que nous
+avons commencé notre carrière sous d'affreux auspices? C'est par la
+terreur et par la calomnie que l'intrigue égara l'Assemblée
+constituante, dont la majorité était bien intentionnée, et qui avait
+fait d'abord de si grandes choses. Je suis effrayé de la ressemblance
+que j'aperçois entre deux périodes de notre révolution, que le même roi
+a rendues mémorables.
+
+Quand Louis fugitif fut ramené à Paris, l'Assemblée constituante
+craignait aussi l'opinion publique; elle avait peur de tout ce qui
+l'environnait. Elle ne craignait point la royauté; elle ne craignait
+point la cour et l'aristocratie; elle craignait le peuple; alors elle
+croyait qu'aucune force armée ne serait jamais assez considérable pour
+la défendre contre lui. Le peuple osait faire éclater le désir de la
+punition de Louis; les partisans de Louis accusaient sans cesse le
+peuple; le sang du peuple fut versé.
+
+Aujourd'hui, j'en conviens, il n'est pas question d'absoudre Louis;
+nous sommes encore trop voisins du 10 août et du jour où la royauté fut
+abolie; mais il est question d'ajourner la fin de son procès au temps
+de l'irruption des puissances étrangères sur notre territoire, et de
+lui ménager la ressource de la guerre civile; on ne veut point le
+déclarer inviolable, mais seulement faire qu'il reste impuni; il ne
+s'agit pas de le rétablir sur le trône, mais d'attendre les événements.
+Aujourd'hui, Louis a encore cet avantage sur les défenseurs de la
+liberté, que ceux-ci sont poursuivis avec plus de fureur que lui-même.
+Personne ne peut douter, sans doute, qu'ils ne soient diffamés avec
+plus de soin, et à plus grands frais, qu'au mois de juillet 1791; et
+certes les jacobins n'étaient pas plus décriés, à cette époque, dans
+l'Assemblée constituante qu'ils ne le sont aujourd'hui parmi vous.
+Alors, nous étions des factieux; aujourd'hui, nous sommes des
+agitateurs et des anarchistes. Alors, Lafayette et ses complices
+oublièrent de nous faire égorger; il faut espérer que ses successeurs
+auront la même clémence. Ces grands amis de la paix, ces illustres
+défenseurs des lois ont été depuis déclarés traîtres à la patrie; mais
+nous n'avons rien gagné à cela; car leurs anciens amis, plusieurs
+membres de la majorité de ce temps-là, cherchent ici même à les venger,
+en nous persécutant. Mais ce que personne de vous n'a remarqué, sans
+doute, et qui mérite bien cependant de piquer votre curiosité, c'est
+que l'orateur qui, après un libelle préparatoire, distribué, selon
+l'usage, à tous les membres, a proposé et développé, avec tant de
+véhémence, le système de renvoyer l'affaire de Louis au tribunal des
+assemblées primaires, en parsemant son discours des déclamations
+ordinaires contre le patriotisme, est précisément le même qui, dans
+l'Assemblée constituante, prêta sa voix à la cabale dominante, pour
+défendre la doctrine de l'inviolabilité absolue, et qui nous dévouait à
+la proscription, pour avoir osé défendre les principes de la liberté;
+c'est le même, en un mot, car il faut tout dire, qui, deux jours après
+le massacre du Champ-de-Mars, osa proposer un projet de décret portant
+établissement d'une commission pour juger souverainement, dans le plus
+bref délai, les patriotes échappés au fer des assassins. J'ignore si,
+depuis ce temps-là, les amis ardents de la liberté, qui pressent encore
+aujourd'hui la condamnation de Louis, sont devenus des royalistes; mais
+je doute fort que les hommes dont je parle aient changé de caractère et
+de principes. Mais ce qui m'est bien démontré, c'est que, sous des
+nuances différentes, les mêmes passions et les mêmes vices nous
+conduisent par une pente presque irrésistible vers le même but. Alors
+l'intrigue nous donna une constitution éphémère et vicieuse;
+aujourd'hui elle nous empêche d'en faire une nouvelle, et nous entraîne
+à la dissolution de l'Etat.
+
+S'il était un moyen de prévenir ce malheur, ce serait de dire la vérité
+tout entière; ce serait de vous développer le plan désastreux des
+ennemis du bien public. Mais quel moyen de remplir même ce devoir avec
+succès? Quel est l'homme sensé, ayant quelque expérience de notre
+révolution, qui pourrait espérer de détruire, en un moment, le
+monstrueux ouvrage de la calomnie? Comment l'austère vérité
+pourrait-elle dissiper les prestiges par lesquels la lâche hypocrisie a
+séduit la crédulité et peut-être le civisme lui-même? J'ai observé ce
+qui se passe autour de nous, j'ai observé les véritables causes de nos
+dissensions; je vois clairement que le système dont j'ai démontré les
+dangers perdra la patrie, et je ne sais quel triste pressentiment
+m'avertit qu'il prévaudra. Je pourrais prédire, d'une manière certaine,
+les événements qui vont suivre cette résolution, d'après la
+connaissance que j'ai des personnages qui les dirigent.
+
+Ce qui est constant, c'est que, quel que soit le résultat de cette
+fatale mesure, elle doit tourner au profit de leurs vues particulières.
+Pour obtenir la guerre civile, il ne sera pas même nécessaire qu'elle
+soit complètement exécutée. Ils comptent sur la fermentation que cette
+orageuse et éternelle délibération excite dans les esprits. Ceux qui ne
+veulent pas que Louis tombe sous le glaive des lois ne seraient pas
+fâchés de le voir immolé par un mouvement populaire; ils ne négligeront
+rien pour le provoquer.
+
+Peuple malheureux! On se sert de tes vertus mêmes pour le perdre. Le
+chef-d'oeuvre de la tyrannie, c'est de provoquer la juste indignation,
+pour te faire un crime ensuite, non seulement des démarches indiscrètes
+auxquelles elle peut te porter, mais même des signes de mécontentement
+qui t'échappent. C'est ainsi qu'une cour perfide, aidée de Lafayette,
+t'attira sur l'autel de la patrie, comme dans le piège où elle devait
+t'assassiner. Que dis-je? hélas! si les nombreux étrangers qui affluent
+dans tes murs, à l'insu même des autorités constituées; si les
+émissaires même de nos ennemis attentaient à l'existence du fatal objet
+de nos divisions, cet acte même te serait imputé; alors, ils
+soulèveront contre toi les citoyens des autres parties de la
+république; ils armeront contre toi, s'il est possible, la France
+entière, pour te récompenser de l'avoir sauvée! Peuple malheureux! tu
+as trop bien servi la cause de l'humanité pour être innocent aux yeux
+de la tyrannie; ils voudront bientôt nous arracher à tes regards, pour
+consommer en paix leurs exécrables projets; en partant, nous te
+laisserons pour adieux la ruine, la misère, la guerre et la perte de la
+république! Doutez-vous de ce projet? Vous n'avez donc jamais réfléchi
+sur tout ce système de diffamation, développé dans votre sein et à
+votre tribune; vous ne connaissez donc pas l'histoire de nos tristes et
+orageuses séances? Il vous a dit une grande vérité, celui qui vous
+disait hier que l'on marchait à la dissolution de l'Assemblée nationale
+par la calomnie. Vous en faut-il d'autres preuves que celte discussion?
+Quel autre objet semble-t-elle avoir maintenant, que de fortifier, par
+des insinuations perfides, toutes les préventions sinistres dont la
+calomnie a empoisonné tous les esprits; que d'attiser le feu de la
+haine et de la discorde? N'est-il pas évident que c'est moins à Louis
+XVI qu'on fait le procès, qu'aux plus chauds défenseurs de la liberté?
+Est-ce contre la tyrannie de Louis XVI qu'on s'élève? Non, c'est contre
+la tyrannie d'un petit nombre de patriotes opprimés. Sont-ce les
+complots de l'aristocratie qu'on redoute? Non, c'est la dictature de je
+ne sais quels députés du peuple, qui sont là tous prêts à le remplacer.
+On veut conserver le tyran pour l'opposer à des patriotes sans pouvoir.
+Les perfides! ils disposent de toute la puissance publique et de tous
+les trésors de l'Etat, et ils nous accusent de despotisme; il n'est pas
+un hameau dans la république où ils ne nous aient diffamés; ils
+épuisent le trésor public, pour multiplier leurs calomnies; ils osent,
+au mépris de la foi publique, violer le secret de la poste, pour
+arrêter toutes les dépêches patriotiques, pour étouffer la voix de
+l'innocence et de la vérité! Et ils crient à la calomnie! Ils nous
+ravissent jusqu'au droit de suffrage, et ils nous dénoncent comme des
+tyrans! Ils présentent comme des actes de révolte les cris douloureux
+du patriotisme outragé par l'excès de la perfidie; et ils remplissent
+ce sanctuaire des cris de la vengeance et de la fureur!
+
+Oui, sans doute, il existe un projet d'avilir la Convention, et de la
+dissoudre peut-être à l'occasion de cette interminable affaire; il
+existe, non dans ceux qui réclament avec énergie les principes de la
+liberté, non dans le peuple qui lui a tout immolé, non dans la
+Convention nationale qui cherche le bien et la vérité, non pas même
+dans ceux qui ne sont que les dupes d'une intrigue fatale et les
+aveugles instruments de passions étrangères, mais dans une vingtaine de
+fripons qui font mouvoir tous ces ressorts, dans ceux qui gardent le
+silence sur les plus grands intérêts de la patrie, qui s'abstiennent
+surtout de prononcer leur opinion sur la question qui intéresse le
+dernier roi, mais dont la sourde et pernicieuse activité produit tous
+les troubles qui nous agitent et prépare tous les maux qui nous
+attendent.
+
+Comment sortirons-nous de cet abîme, si nous ne revenons point aux
+principes, et si nous ne remontons pas à la source de nos maux? Quelle
+paix peut exister entre l'oppresseur et l'opprimé? Quelle concorde peut
+régner où la liberté des suffrages n'est pas même respectée? Toute
+manière de la violer est un attentat contre la nation. Un représentant
+du peuple ne peut se laisser dépouiller du droit de défendre les
+intérêts du peuple; nulle puissance ne peut le lui enlever qu'en lui
+arrachant la vie.
+
+Déjà, pour éterniser la discorde et pour se rendre maîtres des
+délibérations, on a imaginé de distinguer l'Assemblée en majorité et en
+minorité, nouveau moyen d'outrager et de réduire au silence ceux qu'on
+désigne sous cette dernière dénomination. Je ne connais point ici ni
+minorité, ni majorité. La majorité est celle des bons citoyens; la
+majorité n'est point permanente, parce qu'elle n'appartient à aucun
+parti; elle se renouvelle à chaque délibération libre, parce qu'elle
+appartient à la cause publique et à l'éternelle raison; et quand
+l'Assemblée reconnaît une erreur, comme il arrive quelquefois, la
+minorité devient alors la majorité. La volonté générale ne se forme
+point dans les conciliabules ténébreux, ni autour des tables
+ministérielles. La minorité a partout un droit éternel, c'est celui de
+faire entendre la voix de la vérité, ou de ce qu'elle regarde comme
+telle.
+
+La vertu fut toujours en minorité sur la terre. Sans cela, la terre
+serait-elle peuplée de tyrans et d'esclaves? Hamden et Sydney étaient
+de la minorité, car ils expirèrent sur un échafaud; les Critias, les
+Anitus, les César, les Clodius, étaient de la majorité; mais Socrate
+était de la minorité, car il avala la ciguë; Caton était de la
+minorité, car il déchira ses entrailles. Je connais ici beaucoup
+d'hommes qui serviront, s'il le faut, la liberté, à la manière de
+Sydney et d'Hamden; et n'y en eût-il que cinquante, cette seule pensée
+doit faire frémir tous ces lâches intrigants qui veulent égarer la
+majorité. En attendant cette époque, je demande au moins la priorité
+pour le tyran. Unissons-nous pour sauver la patrie, et que cette
+délibération prenne enfin un caractère plus digne de nous et de la
+cause que nous défendons. Bannissons du moins tous ces déplorables
+incidents qui la déshonorent; ne mettons pas à nous persécuter plus de
+temps qu'il n'en faut pour juger Louis; et sachons apprécier le sujet
+de nos inquiétudes. Tout semble conspirer contre le bonheur public...
+La nature de nos débats agite et aigrit l'opinion publique, et cette
+opinion réagit douloureusement contre nous; la défiance des
+représentants du peuple semble croître avec les alarmes des citoyens.
+Un propos, le plus petit événement, que nous devrions entendre avec
+plus de sang-froid, nous irrite; la malveillance exagère, ou imagine,
+ou fait naître chaque jour des anecdotes dont le but est de fortifier
+les préventions, et les plus petites causes peuvent nous entraîner aux
+plus terribles résultats. La seule expression un peu vive des
+sentiments du public, qu'il est si facile de réprimer, devient le
+prétexte des mesures les plus dangereuses et des propositions les plus
+attentatoires aux principes... Peuple, épargne-nous au moins cette
+espèce de disgrâce; garde tes applaudissements pour le jour où nous
+aurons fait une loi utile à l'humanité. Ne vois-tu pas que tu leur
+donnes des prétextes de calomnier la cause sacrée que nous défendons?
+Plutôt que de violer ces règles sévères, suis plutôt le spectacle de
+nos débats; loin de tes yeux, nous n'en combattrons pas moins; c'est à
+nous seuls maintenant de défendre ta cause; quand le dernier de tes
+défenseurs aura péri, alors venge-les, si tu veux, et charge-toi de
+faire triompher la liberté. Souviens-toi de ce ruban, que ta main
+étendit naguère, comme une barrière insurmontable, autour de la demeure
+funeste de nos tyrans encore sur le trône. Souviens-toi de la police
+maintenue jusques ici, sans baïonnettes, par la seule vertu populaire.
+
+Citoyens, qui que vous soyez, veillez autour du Temple; arrêtez, s'il
+est nécessaire, la malveillance perfide, même le patriotisme trompé; et
+confondez les complots de nos ennemis. Fatal dépôt! N'était-ce pas
+assez que le despotisme du tyran eût si longtemps pesé sur cette
+immortelle cité? Faut-il que sa garde même soit pour elle une nouvelle
+calamité? Ne veut-on éterniser ce procès que pour perpétuer les moyens
+de calomnier le peuple qui l'a renversé du trôné?
+
+J'ai prouvé que la proposition de soumettre aux assemblées primaires
+l'affaire de Louis Capet tendait à la guerre civile; s'il ne m'est pas
+donné de contribuer à sauver mon pays, je prends acte du moins, dans ce
+moment, des efforts que j'ai faits pour prévenir les calamités qui le
+menacent. Je demande que la Convention nationale déclare Louis coupable
+et digne de mort.
+
+
+
+ * * * * * * * * *
+
+
+
+_Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, présentée par
+Maximilien Robespierre [imprimé par ordre de la Société des Amis de
+la Liberté et de l'Egalité]_ (24 avril 1793)
+
+
+
+
+Note: l'article 13 ("Les citoyens dont le revenu n'excède pas, etc."),
+qui figure dans l'édition de la Société des Jacobins, ne figure plus
+dans le texte donné par Robespierre lui-même dans le dernier numéro des
+"Lettres à ses commettans". Dans l'intervalle, Robespierre avait
+modifié son opinion sur ce point.
+
+
+
+
+
+J'ai demandé la parole, dans la dernière séance, pour proposer quelques
+articles additionnels importants qui tiennent à la Déclaration des
+Droits de l'Homme et du Citoyen. Je vous proposerai d'abord quelques
+articles nécessaires pour compléter votre théorie sur la propriété; que
+ce mot n'alarme personne. Ames de boue! qui n'estimez que l'or, je ne
+veux point toucher à vos trésors, quelque impure qu'en soit la source.
+Vous devez savoir que cette loi agraire, dont vous avez tant parlé,
+n'est qu'un fantôme créé par les fripons pour épouvanter les imbéciles;
+il ne fallait pas une révolution sans doute pour apprendre à l'univers
+que l'extrême disproportion des fortunes est la source de bien des maux
+et de bien des crimes, mais nous n'en sommes pas moins convaincus que
+l'égalité des biens est une chimère. Pour moi, je la crois moins
+nécessaire encore au bonheur privé qu'à la félicité publique. Il s'agit
+bien plus de rendre la pauvreté honorable que de proscrire l'opulence.
+La chaumière de Fabricius n'a rien à envier au palais de Crassus.
+J'aimerai bien autant pour mon compte être l'un des fils d'Aristide,
+élevé dans le Prytanée aux dépens de la République, que l'héritier
+présomptif de Xerxès, né dans la fange des cours pour occuper un trône
+décoré de l'avilissement des peuples et brillant de la misère publique.
+
+Posons donc de bonne foi les principes du droit de propriété; il le
+faut d'autant plus, qu'il n'en est point que les préjugés et les vices
+des hommes aient cherché à envelopper de nuages plus épais.
+
+Demandez à ce marchand de chair humaine ce que c'est que la propriété;
+il vous dira, en vous montrant cette longue bière, qu'il appelle un
+navire, où il a encaissé et ferré des hommes qui paraissent vivants:
+Voilà mes propriétés, je les ai achetés tant par tête. Interrogez ce
+gentilhomme, qui a des terres et des vassaux, ou qui croit l'univers
+bouleversé depuis qu'il n'en a plus; il vous donnera de la propriété
+des idées à peu près semblables.
+
+Interrogez les augustes membres de la dynastie capétienne; ils vous
+diront que la plus sacrée de toutes les propriétés est, sans contredit,
+le droit héréditaire, dont ils ont joui de toute antiquité, d'opprimer,
+d'avilir et de pressurer légalement et monarchiquement les 25 millions
+d'hommes qui habitaient le territoire de la France sous leur bon
+plaisir.
+
+Aux yeux de tous ces gens-là, la propriété ne porte sur aucun principe
+de morale. Pourquoi votre Déclaration des Droits semble-t-elle
+présenter la même erreur? En définissant la liberté, le premier des
+biens de l'homme, le plus sacré des droits qu'il tient de la nature,
+vous avez dit avec raison qu'elle avait pour borne les droits d'autrui;
+pourquoi n'avez-vous pas appliqué ce principe à la propriété, qui est
+une institution sociale; comme si les lois éternelles de la nature
+étaient moins inviolables que les conventions des hommes? Vous avez
+multiplié les articles pour assurer la plus grande liberté à l'exercice
+de la propriété, et vous n'avez pas dit un seul mot pour en déterminer
+le caractère légitime; de manière que votre Déclaration paraît faite,
+non pour les hommes, mais pour les riches, pour les accapareurs, pour
+les agioteurs et pour les tyrans. Je vous propose de réformer ces vices
+en consacrant les vérités suivantes:
+
+
+"Art. 1er. La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de
+disposer de la portion des biens qui lui est garantie par la loi.
+
+"Art. 2. Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par
+l'obligation de respecter les droits d'autrui.
+
+"Art. 3. Il ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à
+l'existence, ni à la propriété de nos semblables.
+
+"Art. 4. Toute possession, tout trafic qui viole ce principe est
+illicite et immoral."
+
+
+Vous parlez aussi de l'impôt pour établir le principe incontestable
+qu'il ne peut émaner que de la volonté du peuple ou de ses
+représentants; mais vous oubliez une disposition que l'intérêt de
+l'humanité réclame. Vous oubliez de consacrer la base de l'impôt
+progressif. Or, en matière de contributions publiques, est-il un
+principe plus évidemment puisé dans la nature des choses et dans
+l'éternelle justice que celui qui impose aux citoyens l'obligation de
+contribuer aux dépenses publiques progressivement selon l'étendue de
+leur fortune, c'est-à-dire selon les avantages qu'ils retirent de la
+société. Je vous propose de le consigner dans un article conçu en ces
+termes:
+
+
+"Les citoyens dont les revenus n'excèdent point ce qui est nécessaire à
+leur subsistance doivent être dispensés de contribuer aux dépenses
+publiques; les autres doivent les supporter progressivement, selon
+l'étendue de leur fortune."
+
+
+Le comité a encore absolument oublié de rappeler les devoirs de
+fraternité qui unissent tous les hommes et toutes les nations, et leur
+droit à une mutuelle assistance. Il parait avoir ignoré les bases de
+l'éternelle alliance des peuples contre les tyrans. On dirait que votre
+Déclaration a été faite par un troupeau de créatures humaines parqué
+sur un coin du globe, et non pour l'immense famille à laquelle la
+nature a donné la terre pour domaine et pour séjour.
+
+Je vous propose de remplir cette grande lacune par les articles
+suivants. Ils ne peuvent que vous concilier l'estime des peuples; il
+est vrai qu'ils peuvent avoir l'inconvénient de vous brouiller sans
+retour avec les rois. J'avoue que cet inconvénient ne m'effraie pas; il
+n'effraiera point ceux qui ne veulent pas se réconcilier avec eux.
+Voici mes quatre articles:
+
+
+"Art. 1er. Les hommes de tous les pays sont frères, et les différents
+peuples doivent s'entr'aider selon leur pouvoir, comme les citoyens du
+même Etat.
+
+"Art. 2. Celui qui opprime une nation, se déclare l'ennemi de toutes.
+
+"Art. 3. Ceux qui font la guerre à un peuple pour arrêter les progrès
+de la liberté, et anéantir les droits de l'homme, doivent être
+poursuivis par tous, non comme des ennemis ordinaires, mais comme des
+assassins et des brigands rebelles.
+
+"Art. 4. Les rois, les aristocrates, les tyrans, quels qu'ils soient,
+sont des esclaves révoltés contre le souverain de la terre, qui est le
+genre humain, et contre le législateur de l'univers, qui est la nature."
+
+
+Citoyens, j'aurais d'autres articles à vous proposer, si vous aviez la
+patience de m'entendre plus longtemps, mais ils se trouvent dans la
+série des autres articles énoncés dans le projet de Déclaration des
+Droits de l'Homme; et, pour que je jouisse de l'étendue de mon
+suffrage, il serait nécessaire que vous me permissiez de lire ce
+projet. J'ai cru devoir placer à la tête de cette Déclaration un
+préambule:
+
+
+"Les représentants du peuple français, réunis en Convention nationale;
+reconnaissant que les lois humaines qui ne découlent point des lois
+éternelles de la justice et de la raison ne sont que des attentats de
+l'ignorance et du despotisme contre l'humanité; convaincus que l'oubli
+et le mépris des droits naturels de l'homme sont les seules causes des
+crimes et des malheurs du monde, ont résolu d'exposer dans une
+Déclaration solennelle ces droits sacrés et inaliénables, afin que tous
+les citoyens, pouvant comparer sans cesse les actes du gouvernement
+avec le but de toute institution sociale, ne se laissent jamais
+opprimer et avilir par la tyrannie; afin que le peuple ait toujours
+devant les yeux les bases de sa liberté et de son bonheur; le
+magistrat, la règle de ses devoirs; le législateur, l'objet de sa
+mission.
+
+"En conséquence, la Convention nationale proclame à la face de
+l'univers, et sous les yeux du Législateur immortel, la Déclaration
+suivante des droits de l'homme et du citoyen:
+
+
+"Art. 1er. Le but de toute association politique est le maintien des
+droits naturels et imprescriptibles de l'homme, et le développement de
+toutes ses facultés.
+
+"Art. 2. Les principaux droits de l'homme sont celui de pourvoir à la
+conservation de son existence, et la liberté.
+
+"Art. 3. Ces droits appartiennent également à tous les hommes, quelle
+que soit la différence de leurs forces physiques et morales. "L'égalité
+des droits est établie par la nature: la société, loin d'y porter
+atteinte, ne fait que la garantir contre l'abus de la force qui la rend
+illusoire.
+
+"Art. 4. La liberté est le pouvoir qui appartient à l'homme d'exercer,
+à son gré, toutes ses facultés. Elle a la justice pour règle, les
+droits d'autrui pour bornes, la nature pour principe, et la loi pour
+sauvegarde.
+
+"Le droit de s'assembler paisiblement, le droit de manifester ses
+opinions, soit par la voie de l'impression, soit de toute autre
+manière, sont des conséquences si évidentes de la liberté de l'homme,
+que la nécessité de les énoncer suppose ou la présence ou le souvenir
+récent du despotisme.
+
+"Art. 5. La loi ne peut défendre que ce qui est nuisible à la société;
+elle ne peut ordonner que ce qui lui est utile.
+
+"Art. 6. Toute loi qui viole les droits imprescriptibles de l'homme est
+essentiellement injuste et tyrannique: elle n'est point une loi.
+
+"Art. 7. La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de
+disposer de la portion de biens qui lui est garantie par la loi.
+
+"Art. 8. Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par
+l'obligation de respecter les droits d'autrui.
+
+"Art. 9. Il ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à
+l'existence, ni à la propriété de nos semblables.
+
+"Art. 10. Toute possession, tout trafic qui viole ce principe, est
+essentiellement illicite et immoral.
+
+"Art. 11. La société est obligée de pourvoir à la subsistance de tous
+ses membres, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les
+moyens d'exister à ceux qui sont hors d'état de travailler.
+
+"Art. 12. Les secours nécessaires à l'indigence sont une dette du riche
+envers le pauvre; il appartient à la loi de déterminer la manière dont
+cette dette doit être acquittée.
+
+"Art. 13. Les citoyens dont le revenu n'excède pas ce qui est
+nécessaire à leur substance sont dispensés de contribuer aux dépenses
+publiques. Les autres doivent les supporter progressivement, selon
+l'étendue de leur fortune.
+
+"Art. 14. La société doit favoriser de tout son pouvoir les progrès de
+la raison publique, et mettre l'instruction à la portée de tous les
+citoyens.
+
+"Art. 15. La loi est l'expression libre et solennelle de la volonté du
+peuple.
+
+"Art. 16. Le peuple est le souverain: le gouvernement est son ouvrage
+et sa propriété, les fonctionnaires publics sont ses commis.
+
+"Art. 17. Aucune portion du peuple ne peut exercer la puissance du
+peuple entier; mais le voeu qu'elle exprime doit être respecté, comme
+le voeu d'une portion du peuple, qui doit concourir à former la volonté
+générale.
+
+"Chaque section du souverain assemblée doit jouir du droit d'exprimer
+sa volonté avec une entière liberté; elle est essentiellement
+indépendante de toutes les autorités constituées, et maîtresse de
+régler sa police et ses délibérations.
+
+"Le peuple peut, quand il lui plaît, changer son gouvernement et
+révoquer ses mandataires.
+
+"Art. 18. La loi doit être égale pour tous.
+
+"Art. 19. Tous les citoyens sont admissibles à toutes les fonctions
+publiques, sans aucune autre distinction que celle des vertus et des
+talents, sans aucun autre titre que la confiance du peuple.
+
+"Art. 20. Tous les citoyens ont un droit égal de concourir à la
+nomination des mandataires du peuple, et à la formation de la loi.
+
+"Art. 21. Pour que ces droits ne soient point illusoires, et l'égalité
+chimérique, la société doit salarier les fonctionnaires publics, et
+faire en sorte que les citoyens qui vivent de leur travail puissent
+assister aux assemblées publiques où la loi les appelle, sans
+compromettre leur existence ni celle de leurs familles.
+
+"Art. 22. Tout citoyen doit obéir religieusement aux magistrats et aux
+agents du gouvernement, lorsqu'ils sont les organes ou les exécuteurs
+de la loi.
+
+"Art. 23. Mais tout acte contre la liberté, contre la sûreté, ou contre
+la propriété d'un homme, exercé par qui que ce soit, même au nom de la
+loi, hors des cas déterminés par elle et des formes qu'elle prescrit,
+est arbitraire et nul; le respect même de la loi défend de s'y
+soumettre; et si on veut l'exécuter par violence, il est permis de le
+repousser par la force.
+
+"Art. 24. Le droit de présenter des pétitions aux dépositaires de
+l'autorité publique appartient à tout individu. Ceux à qui elles sont
+adressées doivent statuer sur les points qui en sont l'objet; mais ils
+ne peuvent jamais ni en interdire, ni en restreindre, ni en condamner
+l'exercice.
+
+"Art. 25. La résistance à l'oppression est la conséquence des autres
+droits de l'homme et du citoyen.
+
+"Art. 26. Il y a oppression contre le corps social, lorsqu'un seul de
+ses membres est opprimé.
+
+"Il y a oppression contre chaque membre, lorsque le corps social est
+opprimé.
+
+"Art. 27. Quand le gouvernement viole les droits du peuple,
+l'insurrection du peuple entier et de chaque portion du peuple est le
+plus saint des devoirs.
+
+"Art. 28. Quand la garantie sociale manque à un citoyen, il rentre dans
+le droit naturel de défendre lui-même tous ses droits.
+
+"Art. 29. Dans l'un et l'autre cas, assujettir à des formes légales la
+résistance à l'oppression est le dernier raffinement de la tyrannie.
+
+"Art. 30. Dans tout Etat libre, la loi doit surtout défendre la liberté
+publique et individuelle contre l'abus de l'autorité de ceux qui
+gouvernent. "Toute institution qui ne suppose pas le peuple bon et le
+magistrat corruptible, est vicieuse.
+
+"Art. 31. Les fonctions publiques ne peuvent être considérées comme des
+distinctions ni comme des récompenses, mais comme des devoirs publics.
+
+"Art. 32. Les délits des mandataires du peuple doivent être sévèrement
+et _facilement_ punis. Nul n'a le droit de se prétendre plus inviolable
+que les autres citoyens.
+
+"Art. 33. Le peuple a le droit de connaître toutes les opérations de
+ses mandataires; ils doivent lui rendre un compte fidèle de leur
+gestion, et subir son jugement avec respect.
+
+"Art. 34. Les hommes de tous les pays sont frères, et les différents
+peuples doivent s'entr'aider selon leur pouvoir, comme les citoyens du
+même Etat.
+
+"Art. 35. Celui qui opprime une seule nation, se déclare l'ennemi de
+toutes.
+
+"Art. 36. Ceux qui font la guerre à un peuple, pour arrêter les progrès
+de la liberté et anéantir les droits de l'homme, doivent être
+poursuivis par tous, non comme des ennemis ordinaires, mais comme des
+assassins et des brigands rebelles.
+
+"Art. 37. Les rois, les aristocrates, les tyrans quels qu'ils soient,
+sont des esclaves révoltés contre le souverain de la terre, qui est le
+_genre humain_, et contre le législateur de l'univers, qui est la
+_nature_."
+
+
+
+
+Maximilien Robespierre (1758-1794), _Déclaration des Droits de l'Homme
+et du Citoyen, proposée par Maximilien Robespierre, 24 avril 1793,
+imprimée par ordre de la Convention nationale_ (24 avril 1793)
+
+
+
+
+Je vous proposerai d'abord quelques articles nécessaires pour compléter
+votre théorie sur la propriété. Que ce mot n'alarme personne: âmes de
+boue, qui n'estimez que l'or, je ne veux point toucher à vos trésors,
+quelqu'impure qu'en soit la source. Vous devez savoir que cette loi
+agraire dont vous avez tant parlé, n'est qu'un fantôme créé par les
+fripons pour épouvanter les imbéciles.
+
+Il ne fallait pas une révolution sans doute, pour apprendre à l'univers
+que l'extrême disproportion des fortunes est la source de bien des maux
+et de bien des crimes; mais nous n'en sommes pas moins convaincus que
+l'égalité des biens est une chimère. Pour moi, je la crois moins
+nécessaire encore au bonheur privé qu'à la félicité publique: il s'agit
+bien plus de rendre la pauvreté honorable, que de proscrire l'opulence;
+la chaumière de Fabricius n'a rien à envier au palais de Crassus.
+J'aimerai bien autant, pour mon compte, être l'un des fils d'Aristide,
+élevé dans le Prytanée aux dépens de la République, que l'héritier
+présomptif de Xerxès, né dans la fange des cours pour occuper un trône
+décoré de l'avilissement des peuples, et brillant de la misère publique.
+
+Posons donc de bonne foi les principes du droit de propriété; il le
+faut d'autant plus qu'il n'en est point que les préjugés et les vices
+des hommes aient cherché à envelopper de nuages plus épais.
+
+Demandez à ce marchand de chair humaine ce que c'est que la propriété;
+il vous dira, en vous montrant cette longue bière qu'il appelle un
+navire, où il a encaissé et ferré des hommes qui paraissent vivants:
+"Voilà mes propriétés, je les ai achetés tant par tête."
+
+Interrogez les augustes membres de la dynastie capétienne; ils vous
+diront que la plus sacrée de toutes les propriétés est sans contredit
+le droit héréditaire dont ils ont joui de toute antiquité, d'opprimer,
+d'avilir et de pressurer légalement et monarchiquement les vingt-cinq
+millions d'hommes qui habitaient le territoire de la France sous leur
+bon plaisir.
+
+Aux yeux de tous ces gens-là, la propriété ne porte sur aucun principe
+de morale. Pourquoi votre Déclaration des Droits semble-t-elle
+présenter la même erreur? En définissant la liberté, le premier des
+biens de l'homme, le plus sacré des droits qu'il tient de la nature,
+vous avez dit avec raison qu'elle avait pour borne les droits d'autrui:
+pourquoi n'avez-vous pas appliqué ce principe à la propriété, qui est
+une institution sociale? comme si les lois éternelles de la nature
+étaient moins inviolables que les conventions des hommes. Vous avez
+multiplié les articles pour assurer la plus grande liberté à l'exercice
+de la propriété, et vous n'avez pas dit un seul mot pour en déterminer
+le caractère légitime; de manière que votre déclaration paraît faite,
+non pour les hommes, mais pour les riches, pour les accapareurs, pour
+les agioteurs et pour les tyrans. Je vous propose de réformer ces vices
+en consacrant les vérités suivantes:
+
+
+Art. I. La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de
+disposer de la portion des biens qui lui est garantie par la loi.
+
+II. Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par
+l'obligation de respecter les droits d'autrui.
+
+III. Il ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à
+l'existence, ni à la propriété de nos semblables.
+
+IV. Toute possession, tout trafic qui viole ce principe est illicite et
+immoral.
+
+
+Vous parlez aussi de l'impôt pour établir le principe incontestable
+qu'il ne peut émaner que de la volonté du peuple ou de ses
+représentants; mais vous oubliez une disposition que l'intérêt de
+l'humanité réclame; vous oubliez de consacrer la base de l'impôt
+progressif. Or, en matière de contributions publiques, est-il un
+principe plus évidemment puisé dans la nature des choses et dans
+l'éternelle justice, que celui qui impose aux citoyens l'obligation de
+contribuer aux dépenses publiques, progressivement, selon l'étendue de
+leur fortune, c'est-à-dire, selon les avantages qu'ils retirent de la
+société?
+
+Je vous propose de le consigner dans un article conçu en ces termes:
+
+
+"Les citoyens dont les revenus n'excèdent point ce qui est nécessaire à
+leur subsistance, doivent être dispensés de contribuer aux dépenses
+publiques; les autres doivent les supporter progressivement selon
+l'étendue de leur fortune."
+
+
+Le comité a encore absolument oublié de rappeler les devoirs de
+fraternité qui unissent tous les hommes et toutes les nations, et leurs
+droits à une mutuelle assistance; il parait avoir ignoré les bases de
+l'éternelle alliance des peuples contre les tyrans; on dirait que votre
+déclaration a été faite par un troupeau de créatures humaines parquées
+sur un coin du globe, et non pour l'immense famille à laquelle la
+nature a donné la terre pour domaine et pour séjour. Je vous propose de
+remplir cette grande lacune par les articles suivants: ils ne peuvent
+que vous concilier l'estime des peuples: il est vrai qu'ils peuvent
+avoir l'inconvénient de vous brouiller sans retour avec les rois.
+J'avoue que cet inconvénient ne m'effraie pas; il n'effraiera point
+ceux qui ne veulent pas se réconcilier avec eux.
+
+
+Art. I. Les hommes de tous les pays sont frères, et les différents
+peuples doivent s'entr'aider selon leur pouvoir, comme les citoyens du
+même Etat.
+
+II. Celui qui opprime une nation, se déclare l'ennemi de toutes.
+
+III. Ceux qui font la guerre à un peuple pour arrêter les progrès de la
+liberté et anéantir les droits de l'homme, doivent être poursuivis par
+tous, non comme des ennemis ordinaires, mais comme des assassins et des
+brigands rebelles.
+
+IV. Les rois, les aristocrates, les tyrans, quels qu'ils soient, sont
+des esclaves révoltés contre le souverain de la terre, qui est le genre
+humain, et contre le législateur de l'univers, qui est la nature.
+
+
+DECLARATION
+
+DES DROITS DE L'HOMME ET DU CITOYEN
+
+proposée par Maximilien Robespierre
+
+Imprimée par ordre de la Convention nationale
+
+
+Les Représentants du Peuple Français réunis en Convention nationale;
+reconnaissant que les lois humaines qui ne découlent point des lois
+éternelles de la justice et de la raison ne sont que des attentats de
+l'ignorance et du despotisme contre l'humanité; convaincus que l'oubli
+et le mépris des droits naturels de l'homme sont les seules causes des
+crimes et des malheurs du monde, ont résolu d'exposer, afin que tous
+les citoyens, pouvant comparer sans cesse les actes du gouvernement
+avec le but de toute institution sociale, ne se laissent jamais
+opprimer et avilir par la tyrannie; afin que le peuple ait toujours
+devant les yeux les bases de sa liberté et de son bonheur; le
+magistrat, la règle de ses devoirs; le législateur, l'objet de sa
+mission.
+
+En conséquence, la Convention nationale proclame à la face de
+l'univers, et sous les yeux du législateur immortel, la déclaration
+suivante des droits de l'homme et du citoyen:
+
+
+ARTICLE PREMIER
+
+Le but de toute association politique est le maintien des droits
+naturels et imprescriptibles de l'homme, et le développement de toutes
+ses facultés.
+
+
+II
+
+Les principaux droits de l'homme sont celui de pourvoir à la
+conservation de son existence, et la liberté.
+
+
+III
+
+Ces droits appartiennent également à tous les hommes, quelle que soit
+la différence de leurs forces physiques et morales. L'égalité des
+droits est établie par la nature: la société, loin d'y porter atteinte,
+ne fait que la garantir contre l'abus de la force qui la rend illusoire.
+
+
+IV
+
+La liberté est le pouvoir qui appartient à l'homme d'exercer, à son
+gré, toutes ses facultés. Elle a la justice pour règle, les droits
+d'autrui pour bornes, la nature pour principe, et la loi pour
+sauvegarde.
+
+
+V
+
+Le droit de s'assembler paisiblement, le droit de manifester ses
+opinions, soit par la voie de l'impression, soit de toute autre
+manière, sont des conséquences si nécessaires du principe de la liberté
+de l'homme que la nécessité de les énoncer suppose ou la présence ou le
+souvenir récent du despotisme.
+
+
+VI
+
+La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de disposer
+de la portion de biens qui lui est garantie par la loi.
+
+
+VII
+
+Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par
+l'obligation de respecter les droits d'autrui.
+
+
+VIII
+
+Il ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à
+l'existence, ni à la propriété de nos semblables.
+
+
+IX
+
+Tout trafic qui viole ce principe, est essentiellement illicite et
+immoral.
+
+
+X
+
+La société est obligée de pourvoir à la subsistance de tous ses
+membres, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens
+d'exister à ceux qui sont hors d'état de travailler.
+
+
+XI
+
+Les secours nécessaires à celui qui manque du nécessaire sont une dette
+de celui qui possède le superflu: il appartient à la loi de déterminer
+la manière dont cette dette doit être acquittée.
+
+
+XII
+
+Les citoyens dont les revenus n'excèdent pas ce qui est nécessaire à
+leur substance, sont dispensés de contribuer aux dépenses publiques.
+Les autres doivent les supporter progressivement, selon l'étendue de
+leur fortune.
+
+
+XIII
+
+La société doit favoriser de tout son pouvoir les progrès de la raison
+publique, et mettre l'instruction à la portée de tous les citoyens.
+
+
+XIV
+
+Le peuple est souverain: le gouvernement est son ouvrage et sa
+propriété, les fonctionnaires publics sont ses commis.
+
+Le peuple peut, quand il lui plaît, changer son gouvernement et
+révoquer ses mandataires.
+
+
+XV
+
+La loi est l'expression libre et solennelle de la volonté du peuple.
+
+
+XVI
+
+La loi est égale pour tous.
+
+
+XVII
+
+La loi ne peut défendre que ce qui est nuisible à la société: elle ne
+peut ordonner que ce qui lui est utile.
+
+
+XVIII
+
+Toute loi qui viole les droits imprescriptibles de l'homme, est
+essentiellement injuste et tyrannique: elle n'est point une loi.
+
+
+XIX Dans tout état libre, la loi doit surtout défendre la liberté
+publique et individuelle contre l'abus de l'autorité de ceux qui
+gouvernent.
+
+Toute institution qui ne suppose pas le peuple bon, et le magistrat
+corruptible, est vicieuse.
+
+
+XX
+
+Aucune portion du peuple ne peut exercer la puissance du peuple entier;
+mais le voeu qu'elle exprime doit être respecté, comme le voeu d'une
+portion du peuple, qui doit concourir à former la volonté générale.
+
+Chaque section du souverain assemblée, doit jouir du droit d'exprimer
+sa volonté, avec une entière liberté: elle est essentiellement
+indépendante de toutes les autorités constituées, et maîtresse de
+régler sa police et ses délibérations.
+
+
+XXI
+
+Tous les citoyens sont admissibles à toutes les fonctions publiques,
+sans aucune autre distinction que celle des vertus et des talents, sans
+aucun autre titre que la confiance du peuple.
+
+
+XXII
+
+Tous les citoyens ont un droit égal de concourir à la nomination des
+mandataires du peuple, et à la formation de la loi.
+
+
+XXIII
+
+Pour que ces droits ne soient point illusoires, et l'égalité
+chimérique, la société doit salarier les fonctionnaires publics, et
+faire en sorte que les citoyens qui vivent de leur travail puissent
+assister aux assemblées publiques où la loi les appelle, sans
+compromettre leur existence ni celle de leur famille.
+
+
+XXIV
+
+Tout citoyen doit obéir religieusement aux magistrats et aux agents du
+gouvernement, lorsqu'ils sont les organes ou les exécuteurs de la loi.
+
+
+XXV
+
+Mais tout acte contre la liberté, contre la sûreté ou contre la
+propriété d'un homme, exercé par qui que ce soit, même au nom de la
+loi, hors des cas déterminés par elle, et des formes qu'elle prescrit,
+est arbitraire et nul; le respect même de la loi défend de s'y
+soumettre, et si on veut l'exécuter par violence, il est permis de le
+repousser par la force.
+
+
+XXVI
+
+Le droit de présenter des pétitions aux dépositaires de l'autorité
+publique appartient à tout individu. Ceux à qui elles sont adressées
+doivent statuer sur les points qui en sont l'objet, mais ils ne peuvent
+jamais ni en interdire, ni en restreindre, ni en condamner l'exercice.
+
+
+XXVII
+
+La résistance à l'oppression est la conséquence des autres droits de
+l'homme et du citoyen.
+
+
+XXVIII
+
+Il y a oppression contre le corps social, lorsqu'un seul de ses membres
+est opprimé.
+
+Il y a oppression contre chaque membre, lorsque le corps social est
+opprimé.
+
+
+XXIX
+
+Lorsque le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est,
+pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des
+droits et le plus indispensable des devoirs.
+
+
+XXX
+
+Quand la garantie sociale manque à un citoyen, il rentre dans le droit
+naturel de défendre lui-même tous ses droits.
+
+
+XXXI
+
+Dans l'un et l'autre cas, assujettir à des formes légales la résistance
+à l'oppression, est le dernier raffinement de la tyrannie.
+
+
+XXXII
+
+Les fonctions publiques ne peuvent être considérées comme des
+distinctions ni comme des récompenses, mais comme des devoirs publics.
+
+
+XXXIII
+
+Les délits des mandataires du peuple doivent être sévèrement et
+facilement punis. Nul n'a le droit de se prétendre plus inviolable que
+les autres citoyens.
+
+
+XXXIV
+
+Le peuple a le droit de connaître toutes les opérations de ses
+mandataires; ils doivent lui rendre un compte fidèle de leur gestion,
+et subir son jugement avec respect.
+
+
+XXXV
+
+Les hommes de tous les pays sont frères, et les différents peuples
+doivent s'entr-aider selon leur pouvoir, comme les citoyens du même
+Etat.
+
+
+XXXVI
+
+Celui qui opprime une seule nation, se déclare l'ennemi de toutes.
+
+
+XXXVII
+
+Ceux qui font la guerre à un peuple, pour arrêter les progrès de la
+liberté et anéantir les droits de l'homme, doivent être poursuivis par
+tous, non comme des ennemis ordinaires, mais comme des assassins et des
+brigands rebelles.
+
+
+XXXVIII
+
+Les rois, les aristocrates, les tyrans quels qu'ils soient, sont des
+esclaves révoltés contre le souverain de la terre, qui est le genre
+humain, et contre le législateur de l'univers, qui est la nature.
+
+
+
+
+Maximilien Robespierre (1758-1794), _Déclaration des droits de l'homme
+et du citoyen_ ("Lettres à ses commettans" n° 10)
+
+
+
+
+Art. I. Le but de toute association politique est le maintien des
+droits naturels et imprescriptibles de l'homme, et le développement de
+toutes ses facultés.
+
+
+Art. II. Les principaux droits de l'homme sont celui de pourvoir à la
+conservation de son existence, et la liberté.
+
+
+Art. III. Ces droits appartiennent également à tous les hommes, quelle
+que soit la différence de leurs forces physiques et morales. L'égalité
+des droits est établie par la nature: la société, loin d'y porter
+atteinte, ne fait que la garantir contre l'abus de la force qui la rend
+illusoire.
+
+
+Art. IV. La liberté est le pouvoir qui appartient à l'homme d'exercer,
+à son gré, toutes ses facultés. Elle a la justice pour règle, les
+droits d'autrui pour bornes, la nature pour principe, et la loi pour
+sauvegarde. Le droit de s'assembler paisiblement, le droit de
+manifester ses opinions, soit par la voie de l'impression, soit de
+toute autre manière, sont des conséquences si évidentes de la liberté
+de l'homme, que la nécessité de les énoncer suppose ou la présence ou
+le souvenir récent du despotisme.
+
+
+Art. V. La loi ne peut défendre que ce qui est nuisible à la société;
+elle ne peut ordonner que ce qui lui est utile.
+
+
+Art. VI. Toute loi qui viole les droits imprescriptibles de l'homme est
+essentiellement injuste et tyrannique: elle n'est point une loi.
+
+
+Art. VII. La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de
+disposer de la portion de biens qui lui est garantie par la loi.
+
+
+Art. VIII. Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par
+l'obligation de respecter les droits d'autrui.
+
+
+Art. IX. Il ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à
+l'existence, ni à la propriété de nos semblables.
+
+
+Art. X. Toute possession, tout trafic qui viole ce principe, est
+essentiellement illicite et immoral.
+
+
+Art. XI. La société est obligée de pourvoir à la subsistance de tous
+ses membres, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les
+moyens d'exister à ceux qui sont hors d'état de travailler.
+
+
+Art. XII. Les secours nécessaires à l'indigence sont une dette du riche
+envers le pauvre; il appartient à la loi de déterminer la manière dont
+cette dette doit être acquittée.
+
+
+Art. XIII. La société doit favoriser de tout son pouvoir les progrès de
+la raison publique, et mettre l'instruction à la portée de tous les
+citoyens.
+
+
+Art. XIV. La loi est l'expression libre et solennelle de la volonté du
+peuple.
+
+
+Art. XV. Le peuple est le souverain: le gouvernement est son ouvrage et
+sa propriété, les fonctionnaires publics sont ses commis.
+
+
+Art. XVI. Aucune portion du peuple ne peut exercer la puissance du
+peuple entier; mais le voeu qu'elle exprime doit être respecté, comme
+le voeu d'une portion du peuple, qui doit concourir à former la volonté
+générale.
+
+Chaque section du souverain assemblée doit jouir du droit d'exprimer sa
+volonté avec une entière liberté; elle est essentiellement indépendante
+de toutes les autorités constituées, et maîtresse de régler sa police
+et ses délibérations.
+
+Le peuple peut, quand il lui plaît, changer son gouvernement et
+révoquer ses mandataires.
+
+
+Art. XVII. La loi doit être égale pour tous.
+
+
+Art. XVIII. Tous les citoyens sont admissibles à toutes les fonctions
+publiques, sans aucune autre distinction que celle des vertus et des
+talents, sans aucun autre titre que la confiance du peuple.
+
+
+Art. XIX. Tous les citoyens ont un droit égal de concourir à la
+nomination des mandataires du peuple, et à la formation de la loi.
+
+
+[pas d'Art. XX.]
+
+
+Art. XXI. Pour que ces droits ne soient point illusoires, et l'égalité
+chimérique, la société doit salarier les fonctionnaires publics, et
+faire en sorte que les citoyens qui vivent de leur travail puissent
+assister aux assemblées publiques où la loi les appelle, sans
+compromettre leur existence ni celle de leurs familles.
+
+
+Art. XXII. Tout citoyen doit obéir religieusement aux magistrats et aux
+agents du gouvernement, lorsqu'ils sont les organes ou les exécuteurs
+de la loi.
+
+
+Art. XXIII. Mais tout acte contre la liberté, contre la sûreté, ou
+contre la propriété d'un homme, exercé par qui que ce soit, même au nom
+de la loi, hors des cas déterminés par elle et des formes qu'elle
+prescrit, est arbitraire et nul; le respect même de la loi défend de
+s'y soumettre; et si on veut l'exécuter par violence, il est permis de
+le repousser par la force.
+
+
+Art. XXIV. Le droit de présenter des pétitions aux dépositaires de
+l'autorité publique appartient à tout individu. Ceux à qui elles sont
+adressées doivent statuer sur les points qui en sont l'objet; mais ils
+ne peuvent jamais ni en interdire, ni en restreindre, ni en condamner
+l'exercice.
+
+
+Art. XXV. La résistance à l'oppression est la conséquence des autres
+droits de l'homme et du citoyen.
+
+Il y a oppression contre le corps social, lorsqu'un seul de ses membres
+est opprimé.
+
+Il y a oppression contre chaque membre, lorsque le corps social est
+opprimé.
+
+Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection du
+peuple entier et de chaque portion du peuple est le plus saint des
+devoirs.
+
+Quand la garantie sociale manque à un citoyen, il rentre dans le droit
+naturel de défendre lui-même tous ses droits.
+
+Dans l'un et l'autre cas, assujettir à des formes légales la résistance
+à l'oppression est le dernier raffinement de la tyrannie.
+
+
+Art. XXIX. Dans tout Etat libre, la loi doit surtout défendre la
+liberté publique et individuelle contre l'abus de l'autorité de ceux
+qui gouvernent.
+
+Toute institution qui ne suppose pas le peuple bon et le magistrat
+corruptible, est vicieuse.
+
+
+Art. XXX. Les fonctions publiques ne peuvent être considérées comme des
+distinctions ni comme des récompenses, mais comme des devoirs publics.
+Les délits des mandataires du peuple doivent être sévèrement et
+facilement punis. Nul n'a le droit de se prétendre plus inviolable que
+les autres citoyens. Le peuple a le droit de connaître toutes les
+opérations de ses mandataires; ils doivent lui rendre un compte fidèle
+de leur gestion, et subir son jugement avec respect. Les hommes de tous
+les pays sont frères, et les différents peuples doivent s'entr'aider
+selon leur pouvoir, comme les citoyens du même Etat.
+
+Celui qui opprime une seule nation, se déclare l'ennemi de toutes. Ceux
+qui font la guerre à un peuple, pour arrêter les progrès de la liberté
+et anéantir les droits de l'homme, doivent être poursuivis par tous,
+non comme des ennemis ordinaires, mais comme des assassins et des
+brigands rebelles. Les rois, les aristocrates, les tyrans quels qu'ils
+soient, sont des esclaves révoltés contre le souverain de la terre, qui
+est le genre humain, et contre le législateur de l'univers, qui est la
+nature.
+
+
+
+ * * * * * * * * *
+
+
+
+_Discours de Maximilien Robespierre sur la Constitution [discours
+imprimé par ordre de la Société des Jacobins]_ (10 mai 1793)
+
+
+
+Note: texte en français moderne par Charles Vellay, corrigé d'après la
+réimpression de 1831.
+
+
+
+
+L'homme est né pour le bonheur et pour la liberté, et partout il est
+esclave et malheureux. La société a pour but la conservation de ses
+droits et la perfection de son être; et partout la société le dégrade
+et l'opprime. Le temps est arrivé de le rappeler à ses véritables
+destinées; les progrès de la raison humaine ont préparé cette grande
+révolution, et c'est à vous qu'est spécialement imposé le devoir de
+l'accélérer.
+
+Pour remplir votre mission, il faut faire précisément tout le contraire
+de ce qui a existé avant vous.
+
+Jusqu'ici, l'art de gouverner n'a été que l'art de dépouiller et
+d'asservir le grand nombre au profit du petit nombre; et la
+législation, le moyen de réduire ces attentats en système. Les rois et
+les aristocrates ont très bien fait leur métier: c'est à vous
+maintenant de faire le vôtre, c'est-à-dire de rendre les hommes heureux
+et libres par les lois.
+
+Donner au gouvernement la force nécessaire pour que les citoyens
+respectent toujours les droits des citoyens, et faire en sorte que le
+gouvernement ne puisse jamais les violer lui-même: voilà, à mon avis,
+le double problème que le législateur doit chercher à résoudre. Le
+premier me paraît très facile. Quant au second, on serait tenté de le
+regarder comme insoluble, si on ne consultait que les événements passés
+et présents, sans remonter à leurs causes.
+
+Parcourez l'histoire, vous verrez partout les magistrats opprimer les
+citoyens, et le gouvernement dévorer la souveraineté. Les tyrans
+parlent de séditions, le peuple se plaint de la tyrannie, quand le
+peuple ose se plaindre, ce qui arrive lorsque l'excès de l'oppression
+lui rend son énergie et son indépendance. Plût à Dieu qu'il pût les
+conserver toujours! Mais le règne du peuple est d'un jour: celui des
+tyrans embrasse la durée des siècles.
+
+J'ai beaucoup entendu parler d'anarchie depuis la révolution du 14
+juillet 1789, et surtout depuis la révolution du 10 août 1792; mais
+j'affirme que ce n'est point l'anarchie qui est la maladie des corps
+politiques, mais le despotisme et l'aristocratie. Je trouve, quoi
+qu'ils en aient dit, que ce n'est qu'à compter de cette époque tant
+calomniée que nous avons eu un commencement de lois et de gouvernement,
+malgré les troubles qui ne sont autre chose que les dernières
+convulsions de la royauté expirante, et la lutte d'un gouvernement
+infidèle contre l'égalité.
+
+L'anarchie a régné en France depuis Clovis jusqu'au dernier des Capet.
+Qu'est-ce que l'anarchie, si ce n'est la tyrannie qui fait descendre du
+trône la nature et la loi, pour y placer des hommes?
+
+Jamais les maux de la société ne viennent du peuple, mais du
+gouvernement. Comment n'en serait-il pas ainsi?
+
+L'intérêt du peuple, c'est le bien public; l'intérêt de l'homme en
+place est un intérêt privé. Pour être bon, le peuple n'a besoin que de
+se préférer lui-même à ce qui n'est pas lui; pour être bon, il faut que
+le magistrat s'immole lui-même au peuple.
+
+Si je daignais répondre à des préjugés absurdes et barbares,
+j'observerais que ce sont le pouvoir et l'opulence qui enfantent
+l'orgueil et tous les vices; que c'est le travail, la médiocrité, la
+pauvreté qui est la gardienne de la vertu; que les voeux du faible
+n'ont pour objet que la justice et la protection des lois
+bienfaisantes; qu'il n'estime que les passions de l'honnêteté; que les
+passions de l'homme puissant tendent s'élever au-dessus des lois
+justes, ou à en créer de tyranniques; je dirais enfin que la misère des
+citoyens n'est autre chose que le crime des gouvernements. Mais
+j'établis la base de mon système par un seul raisonnement.
+
+Le gouvernement est institué pour faire respecter la volonté générale;
+mais les hommes qui gouvernent ont une volonté individuelle, et toute
+volonté cherche à dominer. S'ils emploient à cet usage la force
+publique dont ils sont armés, le gouvernement n'est que le fléau de la
+liberté. Concluez donc que le premier objet de toute constitution doit
+être de défendre la liberté publique et individuelle contre le
+gouvernement lui-même.
+
+C'est précisément cet objet que les législateurs ont oublié; ils se
+sont tous occupés de la puissance du gouvernement; aucun n'a songé aux
+moyens de le ramener à son institution. Ils ont pris des précautions
+infinies contre l'insurrection du peuple, et ils ont encouragé de tout
+leur pouvoir la révolte de ses délégués. J'en ai déjà indiqué les
+raisons. L'ambition, la force et la perfidie ont été les législateurs
+du monde. Ils ont asservi jusqu'à la raison humaine, en la dépravant,
+et l'ont rendue complice de la misère de l'homme. Le despotisme a
+produit la corruption des moeurs, et la corruption des moeurs a soutenu
+le despotisme. Dans cet état de choses, c'est à qui vendra son âme au
+plus fort pour légitimer l'injustice et diviser la tyrannie. Alors la
+raison n'est plus que folie; l'égalité, anarchie; la liberté, désordre;
+la nature, chimère; le souvenir des droits de l'humanité, révolte.
+Alors on a des bastilles et des échafauds pour la vertu, des palais
+pour la débauche, des tyrans et des chars de triomphe pour le crime.
+Alors on a des rois, des prêtres, des nobles, des bourgeois, de la
+canaille; mais point de peuple et point d'hommes.
+
+Voyez ceux même d'entre les législateurs que le progrès des lumières
+publiques semble avoir forcés à rendre quelques hommages aux principes;
+voyez s'ils n'ont pas employé leur habileté à les éluder, lorsqu'ils ne
+pouvaient plus les raccorder à leurs vues personnelles. Voyez s'ils ont
+fait autre chose que varier les formes du despotisme et les nuances de
+l'aristocratie. Ils ont fastueusement proclamé la souveraineté du
+peuple, et l'ont enchaîné; tout en reconnaissant que les magistrats
+sont ses mandataires, ils les ont traités comme ses dominateurs et
+comme ses idoles. Tous se sont accordés à supposer le peuple insensé et
+mutin, et les fonctionnaires publics essentiellement sages et vertueux.
+Sans chercher les exemples chez les nations étrangères, nous pourrions
+en trouver de bien frappants au sein de notre révolution et dans la
+conduite même des législatures qui nous ont précédés. Voyez avec quelle
+lâcheté elles encensaient la royauté; avec quelle imprudence elles
+prêchaient la confiance aveugle pour les fonctionnaires publics
+corrompus; avec quelle insolence elles avilissaient le peuple; avec
+quelle barbarie elles l'assassinaient. Cependant, voyez de quel côté
+étaient les vertus civiques. Rappelez-vous les sacrifices généreux de
+l'indigence, et la honteuse avarice des riches; rappelez-vous le
+sublime dévouement des soldats, et les infâmes trahisons des généraux;
+le courage invincible, la patience magnanime du peuple, et le lâche
+égoïsme, la perfidie odieuse de ses mandataires.
+
+Mais ne nous étonnons pas trop de tant d'injustices. Au sortir d'une si
+profonde éruption, comment pourraient-ils respecter l'humanité, chérir
+l'égalité, croire à la vertu? Nous, malheureux! nous élevons le temple
+de la liberté avec des mains encore flétries des fers de la servitude.
+Qu'était notre ancienne éducation, sinon une leçon continuelle
+d'égoïsme et de sotte vanité? Qu'étaient nos usages et nos prétendues
+lois, sinon le code de l'impertinence et de la bassesse, où le mépris
+des hommes était soumis à une espèce de tarif et gradué suivant des
+règles aussi bizarres que multipliées? Mépriser et être méprisé; ramper
+pour dominer; esclaves et tyrans tour à tour; tantôt à genoux devant un
+maître, tantôt foulant aux pieds le peuple, telle était notre destinée,
+telle était notre ambition, nous tous tant que nous étions, _hommes
+bien nés ou hommes bien élevés, honnêtes gens et gens comme il faut,
+hommes de loi et financiers, robins ou hommes d'épée_. Faut-il donc
+s'étonner, si tant de marchands stupides, si tant de bourgeois égoïstes
+conservent encore pour les artisans ce dédain insolent que les nobles
+prodiguaient aux bourgeois et aux marchands eux-mêmes? Oh! le noble
+orgueil! oh! la belle éducation! Voilà cependant pourquoi les grandes
+destinées du monde sont arrêtées! Voilà pourquoi le sein de la patrie
+est déchiré par des traîtres! Voilà pourquoi les satellites féroces des
+despotes de l'Europe ont ravagé nos moissons, incendié nos cités,
+massacré nos femmes et nos enfants; le sang de trois cent mille
+Français a déjà coulé; le sang de trois cent mille autres va peut-être
+couler encore, afin que le simple laboureur ne puisse siéger au Sénat,
+à côté du riche marchand de grains; afin que l'artisan ne puisse voter
+dans les assemblées du peuple, à côté de l'illustre négociant ou du
+présomptueux avocat, et que le pauvre, intelligent et vertueux, ne
+puisse garder l'attitude d'un homme, en présence du riche, imbécile et
+corrompu! Insensés! qui appelez des maîtres pour ne point avoir
+d'égaux, croyez-vous donc que les tyrans adopteront tous les calculs de
+votre triste vanité et de votre lâche cupidité? Croyez-vous que le
+peuple, qui a conquis la liberté, qui versait son sang pour la patrie
+quand vous dormiez dans la mollesse ou que vous conspiriez dans les
+ténèbres, se laissera enchaîner, affamer, égorger par vous? Non. Si
+vous ne respectez ni l'humanité, ni la justice, ni l'honneur, conservez
+du moins quelque soin de vos trésors, qui n'ont d'autre ennemi que la
+misère publique, que vous aggravez avec tant d'imprudence. Mais quel
+motif peut toucher des esclaves orgueilleux? La loi de la vérité, qui
+tonne dans les coeurs corrompus, ressemble aux sons qui retentissent
+dans les tombeaux, et qui ne réveillent point les cadavres.
+
+Vous donc à qui la liberté, à qui la patrie est chère, chargez-vous
+seuls du soin de la sauver; et puisque le moment où l'intérêt pressant
+de sa défense semblait exiger toute votre attention est celui où l'on
+veut élever précipitamment l'édifice de la Constitution d'un grand
+peuple, fondez-la du moins sur la base éternelle de la vérité. Posez
+d'abord celte maxime incontestable: _que le peuple est bon et que ses
+délégués sont corruptibles; que c'est dans la vertu et dans la
+souveraineté du peuple qu'il faut chercher un préservatif contre les
+vices et le despotisme du gouvernement_.
+
+De ce principe incontestable, tirons maintenant des conséquences
+pratiques, qui sont autant de bases de toute constitution libre.
+
+La corruption des gouvernements a sa source dans l'excès de leur
+pouvoir, et dans leur indépendance du souverain. Remédiez à ce double
+abus.
+
+Commencez par modérer la puissance des magistrats.
+
+Jusqu'ici, les politiques qui ont semblé vouloir faire quelque effort,
+moins pour défendre la liberté que pour modifier la tyrannie, n'ont pu
+imaginer que deux moyens de parvenir à ce but. L'un est l'équilibre des
+pouvoirs, et l'autre le tribunat.
+
+Quant à l'équilibre des pouvoirs, nous avons pu être les dupes de ce
+prestige, dans un temps où la mode semblait exiger de nous cet hommage
+à nos voisins, dans un temps où l'excès de notre propre dégradation
+nous permettait d'admirer toutes les institutions étrangères qui nous
+offraient quelque faible image de la liberté. Mais, pour peu qu'on
+réfléchisse, on s'aperçoit aisément que cet équilibre ne peut être
+qu'une chimère ou un fléau, qu'il supposerait la nullité absolue du
+gouvernement, s'il n'amenait nécessairement une ligue des pouvoirs
+rivaux contre le peuple; car on sent aisément qu'ils aiment beaucoup
+mieux s'accorder, que d'appeler le souverain pour juger sa propre
+cause. Témoin l'Angleterre, où l'or et le pouvoir du monarque font
+constamment pencher la balance du même côté; où le parti de
+l'opposition même ne paraît solliciter, de temps en temps, la réforme
+de la représentation nationale, que pour l'éloigner, de concert avec la
+majorité qu'elle semble combattre; espèce de gouvernement monstrueux,
+où les vertus publiques ne sont qu'une scandaleuse parade, où le
+fantôme de la liberté anéantit la liberté même, où la loi consacre le
+despotisme, où les droits du peuple sont l'objet d'un trafic avoué, où
+la corruption est dégagée du frein même de la pudeur.
+
+Eh! que nous importent les combinaisons qui balancent l'autorité des
+tyrans? C'est la tyrannie qu'il faut extirper; ce n'est pas dans les
+querelles de leurs maîtres que les peuples doivent chercher l'avantage
+de respirer quelques instants; c'est dans leur propre force qu'il faut
+placer la garantie de leurs droits.
+
+C'est par la même raison que je ne suis pas plus partisan de
+l'institution du tribunat; l'histoire ne m'a pas appris à la respecter.
+Je ne confie point la défense d'une si grande cause à ces hommes
+faibles ou corruptibles. La protection des tribuns suppose l'esclavage
+du peuple. Je n'aime point que le peuple romain se retire sur le mont
+sacré, pour demander des protecteurs à un sénat despotique et à des
+patriciens insolents: je veux qu'il reste dans Rome, et qu'il en chasse
+tous ses tyrans. Je hais, autant que les patriciens eux-mêmes, et je
+méprise beaucoup plus ces tribuns ambitieux, ces vils mandataires du
+peuple, qui vendent aux grands de Rome leurs discours et leur silence,
+et qui ne l'ont quelquefois défendu que pour marchander sa liberté avec
+ses oppresseurs.
+
+Il n'y a qu'un seul tribun du peuple que je puisse avouer: c'est le
+peuple lui-même. C'est à chaque section de la République française que
+je renvoie la puissance tribunicienne; et il est facile de l'organiser
+d'une manière également éloignée des tempêtes de la démocratie absolue
+et de la perfide tranquillité du despotisme représentatif.
+
+Mais avant de poser les digues qui doivent défendre la liberté publique
+contre les débordements de la puissance des magistrats, commençons par
+la réduire à de justes bornes.
+
+Une première règle pour parvenir à ce but, c'est que la durée de leurs
+pouvoirs doit être courte, en appliquant surtout ce principe à ceux
+dont l'autorité est plus étendue.
+
+2° Que nul ne puisse exercer en même temps plusieurs magistratures.
+
+3° Que le pouvoir soit divisé: il vaut mieux multiplier les
+fonctionnaires publics que de confier à quelques-uns une autorité trop
+redoutable.
+
+4° Que la législation et l'exécution soient séparées soigneusement.
+
+5° Que les diverses branches de l'exécution soient elles-mêmes
+distinguées le plus qu'il est possible, selon la nature même des
+affaires, et confiées à des mains différentes.
+
+L'un des plus grands vices de l'organisation actuelle, c'est la trop
+grande étendue de chacun des départements ministériels, où sont
+entassées diverses branches d'administration très distinctes parleur
+nature.
+
+Le ministre de l'intérieur surtout, tel qu'on s'est obstiné à le
+conserver jusqu'ici provisoirement, est un monstre .politique, qui
+aurait provisoirement dévoré la république naissante, si la force de
+l'esprit public, animé par le mouvement de la révolution, ne l'avait
+défendue jusqu'ici, et contre les vices de l'institution, et contre
+ceux des individus.
+
+Au reste, vous ne pourrez jamais empêcher que les dépositaires du
+pouvoir exécutif ne soient des magistrats très puissants; ôtez-leur
+donc toute autorité et toute influence étrangère à leurs fonctions.
+
+Ne permettez pas qu'ils assistent et qu'ils votent dans les assemblées
+du peuple, pendant la durée de leur agence. Appliquez la même règle aux
+fonctionnaires publics en général.
+
+Eloignez de leurs mains le trésor publie; confiez-le à des dépositaires
+et à des surveillants qui ne puissent participer eux-mêmes à aucune
+autre espèce d'autorité.
+
+Laissez dans les départements, et sous la main du peuple, la portion
+des tributs publics qu'il ne sera pas nécessaire de verser dans la
+caisse générale; et que les dépenses soient acquittées sur les lieux,
+autant qu'il sera possible.
+
+Vous vous garderez bien de remettre à ceux qui gouvernent des sommes
+extraordinaires, sous quelque prétexte que ce soit, surtout sous le
+prétexte de former l'opinion.
+
+Toutes les manufactures d'esprit public ne fournissent que des poisons;
+nous en avons fait récemment une cruelle expérience, et le premier
+essai de cet étrange système ne doit pas nous inspirer beaucoup de
+confiance dans ses inventeurs. Ne perdez jamais de vue que c'est à
+l'opinion publique de juger les hommes qui gouvernent, et non à ceux-ci
+de maîtriser et de créer l'opinion publique.
+
+Mais il est un moyen général et non moins salutaire de diminuer la
+puissance des gouvernements au profit de la liberté et du bonheur des
+peuples.
+
+Il consiste dans l'application de cette maxime, énoncée dans la
+Déclaration des Droits, que je vous ai proposée: "La loi ne peut
+défendre que ce qui est nuisible à la société; elle ne peut ordonner
+que ce qui lui est utile."
+
+Fuyez la manie ancienne des gouvernements de vouloir trop gouverner;
+laissez aux individus, laissez aux familles le droit de faire ce qui ne
+nuit point à autrui; laissez aux communes le pouvoir de régler
+elles-mêmes leurs propres affaires, en tout ce qui ne tient point
+essentiellement à l'administration générale de la république. En un
+mot, rendez à la liberté individuelle tout ce qui n'appartient pas
+naturellement à l'autorité publique, et vous aurez laissé d'autant
+moins de prise à l'ambition et à l'arbitraire.
+
+Respectez surtout la liberté du souverain dans les assemblées
+primaires. Par exemple, en supprimant ce code énorme qui entrave et qui
+anéantit le droit de voter, sous le prétexte de le régler, vous ôterez
+des armes infiniment dangereuses à l'intrigue et au despotisme des
+directoires ou des législatures; de même qu'en simplifiant le Code
+civil, en abattant la féodalité, dîmes et tout le gothique édifice du
+droit canonique, rétrécit singulièrement le domaine du despotisme
+judiciaire. Quelque utiles que soient toutes ces précautions, vous
+n'aurez rien fait encore, si vous ne prévenez la seconde espèce d'abus
+que j'ai indiquée, qui est l'indépendance du gouvernement.
+
+La Constitution doit s'appliquer surtout à soumettre les fonctionnaires
+publics à une responsabilité imposante, en les mettant dans la
+dépendance réelle, non des individus, mais du souverain.
+
+Celui qui est indépendant des hommes se rend bientôt indépendant de ses
+devoirs; et l'impunité est la mère comme la sauvegarde du crime, et le
+peuple est toujours asservi, dès qu'il est craint.
+
+Il est deux espèces de responsabilités, l'une qu'on peut appeler
+morale, et l'autre physique.
+
+La première consiste principalement dans la publicité; mais suffit-il
+que la Constitution assure la publicité des opérations ou des
+délibérations du gouvernement? Non; il faut encore lui donner toute
+l'étendue dont elle est susceptible.
+
+La nation entière a le droit de connaître la conduite de ses
+mandataires. Il faudrait, s'il était possible, que l'assemblée des
+mandataires délibérât en présence de tous les Français. Un édifice
+fastueux et majestueux, ouvert à 12.000 spectateurs, devrait être le
+lieu des séances du corps législatif. Sous les yeux d'un si grand
+nombre de témoins, ni la corruption, ni l'intrigue, ni la perfidie
+n'oseraient se montrer; la volonté générale serait seule consultée, la
+voix de la raison et de l'intérêt public serait seule entendue. Mais
+l'admission de quelques centaines de spectateurs, encaissés dans un
+local étroit et incommode, offre-t-elle une publicité proportionnée à
+l'immensité de la nation? surtout lorsqu'une foule d'ouvriers
+mercenaires effraient le corps législatif, pour intercepter ou pour
+altérer la vérité par les récits infidèles qu'ils répandent dans toute
+la république. Que serait-ce donc, si les mandataires eux-mêmes
+méprisaient cette petite portion du public qui les voit; s'ils
+voulaient faire regarder comme deux espèces d'hommes différentes les
+habitants du lieu où ils résident et ceux qui sont éloignés d'eux;
+s'ils dénonçaient perpétuellement ceux qui sont les témoins de leurs
+actions à ceux qui lisent leurs pamphlets, pour rendre la publicité non
+seulement inutile, mais funeste à la liberté?
+
+Les hommes superficiels ne devineront jamais quelle a été sur la
+Révolution l'influence du local qui a recélé le corps législatif, et
+les fripons n'en conviendront pas; mais les amis éclairés du bien
+public n'ont pas vu sans indignation qu'après avoir appelé les regards
+publics autour d'elle, pour résister à la cour, la première législature
+les ait fuis autant qu'il était en son pouvoir, lorsqu'elle a voulu se
+liguer avec la cour contre le peuple; qu'après s'être en quelque sorte
+cachée à l'archevêché, où elle porta la loi martiale, elle se soit
+renfermée dans le Manège, où elle s'environna de baïonnettes, pour
+ordonner le massacre des meilleurs citoyens au Champ-de-Mars, sauver le
+parjure Louis et miner les fondements de la liberté. Ses successeurs se
+sont bien gardés d'en sortir; les rois ou les magistrats de l'ancienne
+police faisaient bâtir, en quelques jours, une magnifique salle
+d'Opéra, et, à la honte de la raison humaine, quatre ans se sont
+écoulés avant qu'on eût préparé une nouvelle demeure à la
+représentation nationale! Que dis-je ? celle même où elle vient
+d'entrer est-elle plus favorable à la publicité et plus digne de la
+nation? Non; tous les observateurs se sont aperçus qu'elle a été
+disposée, avec beaucoup d'intelligence, par le même esprit d'intrigue,
+sous les auspices d'un ministre pervers, pour retrancher les
+mandataires contre les regards du peuple. On a même fait des prodiges
+en ce genre; on a enfin trouvé le secret, recherché depuis si
+longtemps, d'exclure le public, en l'admettant; qu'il puisse assister
+aux séances, mais qu'il ne puisse entendre, si ce n'est dans le petit
+espace réservé aux honnêtes gens et aux journalistes; qu'il soit absent
+et présent tout à la fois. La postérité s'étonnera de l'insouciance
+avec laquelle une grande nation a souffert si longtemps les lâches et
+grossières manoeuvres qui compromettaient à la fois sa dignité, sa
+liberté et son salut.
+
+Pour moi, je pense que la Constitution ne doit pas se borner à ordonner
+que les séances du corps législatif et des autorités constituées seront
+publiques, mais encore qu'elle ne doit pas dédaigner de s'occuper des
+moyens de leur assurer la plus grande publicité; qu'elle doit interdire
+aux mandataires le pouvoir d'influer, en aucune manière, sur la
+composition de l'auditoire, et de retracer arbitrairement l'étendue du
+lieu qui doit recevoir le peuple. Elle doit pourvoir à ce que la
+législature réside au sein d'une immense population, et délibère sous
+les yeux d'une multitude de citoyens infinie.
+
+Le principe de la responsabilité morale veut encore que les agents du
+gouvernement rendent à des époques déterminées et assez rapprochées des
+comptes exacts et circonstanciés de leur gestion; que ces comptes
+soient rendus publics par la voie de l'impression, et soumis à la
+censure de tous les citoyens; qu'ils soient envoyés, en conséquence, à
+tous les départements, à toutes les administrations et à toutes les
+communes.
+
+A l'appui de la responsabilité morale, il faut déployer la
+responsabilité physique, qui est, en dernière analyse, la plus sûre
+gardienne de la liberté: elle consiste dans la punition des
+fonctionnaires publics prévaricateurs.
+
+Un peuple dont les mandataires ne doivent compte à personne de leur
+gestion, n'a point de Constitution: un peuple dont les mandataires ne
+rendent compte qu'à d'autres mandataires inviolables, n'a point de
+Constitution, puisqu'il dépend de ceux-ci de le trahir impunément, et
+de le laisser trahir par les autres. Si c'est là le sens qu'on attache
+au gouvernement représentatif, j'avoue que j'adopte tous les anathèmes
+prononcés contre lui par Jean-Jacques Rousseau. Au reste, ce mot a
+besoin d'être expliqué, comme beaucoup d'autres; ou plutôt il s'agit
+bien moins de définir le gouvernement français, que de le constituer.
+
+Dans tout Etat libre, les crimes publics des magistrats doivent être
+punis aussi sévèrement et aussi facilement que les crimes privés des
+citoyens; et le pouvoir de réprimer les attentats du gouvernement doit
+retourner au souverain.
+
+Je sais que le peuple ne peut pas être un juge toujours en activité.
+Aussi, n'est-ce pas là ce que je veux; mais je veux encore moins que
+ses délégués soient des despotes au-dessus des lois. On peut remplir
+l'objet que je propose, par des mesures simples, dont je vais
+développer la théorie.
+
+1° Je veux que tous les fonctionnaires publics, nommés par le peuple,
+puissent être révoqués par lui, selon les formes qui seront établies,
+sans autre motif que le droit imprescriptible qui lui appartient de
+révoquer ses mandataires.
+
+2° Il est naturel que le corps chargé de faire les lois surveille ceux
+qui sont commis pour les faire exécuter. Les membres de l'agence
+exécutive seront donc tenus de rendre compte de leur gestion au corps
+législatif. En cas de prévarication, il ne pourra pas les punir, parce
+qu'il ne faut pas lui laisser ce moyen de s'emparer de la puissance
+exécutive, mais il les accusera devant un tribunal populaire, dont
+l'unique fonction sera de connaître des prévarications des
+fonctionnaires publics. Les membres du corps législatif ne pourront
+être poursuivis par ce tribunal pour raison des opinions qu'ils auront
+manifestées dans les assemblées, mais seulement pour les faits positifs
+de corruption ou de trahison dont ils pourraient être prévenus. Les
+délits ordinaires qu'ils pourraient commettre sont du ressort des
+tribunaux ordinaires.
+
+A l'expiration de leurs fonctions, les membres de la législature et les
+agents de l'exécution, ou ministres, pourront être déférés au jugement
+solennel de leurs commettants. Le peuple prononcera seulement s'ils ont
+conservé ou perdu sa confiance. Le jugement qui déclarera qu'ils ont
+perdu sa confiance, emportera l'incapacité de remplir aucunes
+fonctions. Le peuple ne décernera pas de peine plus forte, et si les
+mandataires sont coupables de quelques crimes particuliers et formels,
+il pourra les renvoyer au tribunal établi pour les punir.
+
+Ces dispositions s'appliqueront également aux membres du tribunal
+populaire.
+
+Quelque nécessité qu'il soit de contenir les magistrats, il ne l'est
+pas moins de les bien choisir. C'est sur cette double base que la
+liberté doit être fondée. Ne perdez pas de vue que, dans le
+gouvernement représentatif, il n'est pas de lois constitutives aussi
+importantes que celles qui garantissent la pureté des élections.
+
+Ici, je vois répandre de dangereuses erreurs; ici je m'aperçois qu'on
+abandonne les premiers principes du bon sens et de la liberté pour
+poursuivre de vaines abstractions métaphysiques. Par exemple, on veut
+que, dans tous les points de la république, les citoyens votent pour la
+nomination de chaque fonctionnaire public, de manière que l'homme de
+mérite et de vertu, qui n'est connu que dans la contrée qu'il habite,
+ne puisse jamais être appelé à représenter ses compatriotes; et que les
+charlatans fameux, qui ne sont pas toujours les meilleurs citoyens ni
+les hommes les plus éclairés, ou les intrigants portés par un parti
+puissant, qui dominera dans toute la république, soient à perpétuité et
+exclusivement les représentants nécessaires du peuple français.
+
+Mais, en même temps, on enchaîne le souverain par des règlements
+tyranniques; partout on dégoûte le peuple, on éloigne les sans-culottes
+par des formalités. Que dis-je? on les chasse par la famine; car on ne
+songe pas même à les indemniser du temps qu'ils dérobent à la
+subsistance de leurs familles, pour le consacrer aux affaires publiques.
+
+Voilà cependant les principes conservateurs de la liberté que la
+Constitution doit maintenir. Tout le reste n'est que charlatanisme,
+intrigue et despotisme.
+
+Faites en sorte que le peuple puisse assister aux assemblées publiques,
+car lui seul est l'appui de la liberté et de la justice: les
+aristocrates, les intrigants en sont les fléaux.
+
+Qu'importe que la loi rende un hommage hypocrite à l'égalité des
+droits, si la plus impérieuse de toutes les lois, la nécessité, force
+la partie la plus saine et la plus nombreuse du peuple à y renoncer!
+Que la patrie indemnise l'homme qui vit de son travail, lorsqu'il
+assiste aux assemblées publiques; qu'elle salarie, par la même raison,
+d'une manière comparable, tous les fonctionnaires publics; que les
+règles des élections, que les formes des délibérations soient aussi
+simples, aussi abrégées qu'il est possible; que tous les jours des
+assemblées soient fixés aux époques les plus commodes pour la partie
+laborieuse de la nation.
+
+Que l'on délibère à haute voix: la publicité est l'appui de la vertu,
+la sauvegarde de la vérité, la terreur du crime, le fléau de
+l'intrigue. Laissez les ténèbres et le scrutin secret aux criminels et
+aux esclaves. Les hommes libres veulent avoir le peuple pour témoin de
+leurs pensées. Cette méthode forme les citoyens et les vertus
+républicaines. Elle convient à un peuple qui vient de conquérir sa
+liberté et qui combat pour la défendre. Quand elle cesse de lui
+convenir, la république n'est déjà plus.
+
+Au surplus, que le peuple, je le répète, soit parfaitement libre dans
+les assemblées: la Constitution ne peut établir que ces règles
+générales, nécessaires pour bannir l'intrigue et maintenir la liberté
+même; toute autre gêne n'est qu'un attentat à sa souveraineté.
+
+Qu'aucune autorité constituée surtout ne se mêle jamais ni de sa
+police, ni de ses délibérations.
+
+Par là vous aurez résolu le problème encore indécis de l'économie
+politique populaire: de placer dans la vertu du peuple et dans
+l'autorité du souverain le contrepoids nécessaire des passions du
+magistrat et de la tendance du gouvernement à la tyrannie.
+
+Au reste, n'oubliez pas que la solidité de la Constitution elle-même
+s'appuie sur toutes les institutions, sur toutes les lois particulières
+d'un peuple, quelque nom qu'on leur donne: elle s'appuie sur la bonté
+des moeurs, sur la connaissance et sur le sentiment des droits sacrés
+de l'homme. La Déclaration des Droits est la Constitution de tous les
+peuples; les autres lois sont muables par leur nature, et sont
+subordonnées à celle-là. Qu'elle soit sans cesse présente à tous les
+esprits; qu'elle brille à la tôle de votre Code public; que le premier
+article de ce code soit la garantie formelle de tous les droits de
+l'homme; que le second porte que toute loi qui les blesse est
+tyrannique et nulle; qu'elle soit portée en pompe dans vos cérémonies
+publiques; qu'elle frappe les regards du peuple dans toutes ses
+assemblées, dans tous les lieux où résident ses mandataires; qu'elle
+soit écrite sur les murs de nos maisons; qu'elle soit la première leçon
+que les pères donneront à leurs enfants.
+
+On me demandera peut-être comment, avec des précautions si sûres contre
+les magistrats, je puis assurer l'obéissance aux lois et au
+gouvernement. Je réponds que je l'assure davantage précisément par ces
+précautions-là mêmes. Je rends aux lois et au gouvernement toute la
+force que j'ôte aux vices des hommes qui gouvernent et qui font des
+lois.
+
+Le respect qu'inspire le magistrat dépend beaucoup pins du respect
+qu'il porte lui-même aux lois que du pouvoir qu'il usurpe; et la
+puissance des lois est bien moins dans la force militaire qui les
+entoure que dans leur concordance avec les principes de la justice et
+avec la volonté générale.
+
+Quand la loi a pour principe l'intérêt public, elle a le peuple
+lui-même pour appui, et sa force est la force de tous les citoyens,
+dont elle est l'ouvrage et la propriété. La volonté générale et la
+force publique ont une origine commune. La force publique est au corps
+politique ce qu'est au corps le bras qui exécute spontanément ce que la
+volonté commande et repousse tous les objets qui peuvent menacer le
+coeur ou la tête.
+
+Quand la force publique ne fait que seconder la volonté générale,
+l'Etat est libre et paisible; lorsqu'elle la contrarie, l'Etat est
+asservi ou agité.
+
+La force publique est en contradiction avec la volonté générale dans
+deux cas: ou lorsque la loi n'est pas la volonté générale; ou lorsque
+le magistrat l'emploie pour violer la loi. Telle est l'horrible
+anarchie que les tyrans ont établie de tout temps, sous le nom de
+tranquillité, d'ordre public, de législation et de gouvernement: tout
+leur art est d'isoler et de comprimer chaque citoyen par la force, pour
+les asservir tous à leurs odieux caprices, qu'ils décorent du nom de
+lois. Législateurs, faites des lois justes; magistrats, faites-les
+religieusement exécuter; que ce soit là toute votre politique, et vous
+donnerez au monde un spectacle inconnu, celui d'un grand peuple libre
+et vertueux.
+
+
+ARTICLE PREMIER. La Constitution garantit à tout Français les droits
+imprescriptibles de l'homme et du citoyen énoncés dans la déclaration
+précédente.
+
+II. Elle déclare tyrannique et nul tout acte de législation ou de
+gouvernement qui les viole.
+
+III. La Constitution Française ne reconnaît d'autre gouvernement
+légitime que le gouvernement républicain, ni d'autre république que
+celle qui est fondée sur la liberté et sur l'égalité.
+
+IV. La République Française est une et indivisible.
+
+V. La souveraineté réside essentiellement dans le Peuple Français; tous
+les fonctionnaires publics sont ses mandataires, il peut les révoquer
+de la même manière qu'il les a choisis.
+
+VI. La Constitution ne reconnaît d'autre pouvoir que celui du
+souverain; les diverses portions d'autorité exercées par les différents
+magistrats ne sont que des fonctions publiques, qu'il leur délègue pour
+l'avantage commun.
+
+VII. La population et l'étendue de la République obligent le peuple
+français à se diviser en sections pour exercer sa souveraineté; mais
+ses droits ne sont ni moins réels ni moins sacrés que s'il délibérait
+tout entier, dans une assemblée unique. En conséquence, chaque section
+du souverain ne peut être soumise ni à l'influence, ni aux ordres
+d'aucune autorité constituée, et les mandataires qui attentent soit à
+la liberté, soit à la sûreté, soit à la dignité d'une portion du
+peuple, sont coupables de rébellion envers le peuple entier.
+
+VIII. Afin que l'inégalité des biens ne détruise point l'égalité des
+droits, la Constitution veut que les citoyens qui vivent de leur
+travail soient indemnisés du temps qu'ils consacrent aux affaires
+publiques dans les assemblées du peuple où la loi les appelle.
+
+IX. La durée des fonctions des mandataires du peuple ne peut excéder
+deux années.
+
+X. Nul ne peut exercer à la fois deux emplois publics.
+
+XI. Les fonctions exécutives, les fonctions législatives et les
+fonctions judiciaires sont séparées.
+
+XII. La Constitution ne veut pas que la loi même puisse garantir la
+liberté individuelle sans aucun profit pour le bien public; elle laisse
+aux communes le droit de régler leurs propres affaires, en ce qui ne
+tient point à l'administration générale de la République.
+
+XIII. Les délibérations de la législature et de toutes les autorités
+constituées seront publiques: la publicité qu'exige la Constitution est
+la plus grande publicité possible. La législature doit tenir ses
+séances dans un lieu qui puisse admettre douze mille spectateurs.
+
+XIV. Tout fonctionnaire public est responsable au peuple.
+
+XV. Il sera établi un tribunal dont l'unique fonction sera de connaître
+de leurs prévarications.
+
+XVI. Les membres de la législature ne pourront être poursuivis, par
+aucun tribunal constitué, pour raison des opinions qu'ils auront
+manifestées dans l'Assemblée; mais, à l'expiration de leurs fonctions,
+leur conduite sera solennellement jugée par le peuple qui les aura
+choisis. Le peuple prononcera sur cette question: tel citoyen a-t-il
+répondu ou non à la confiance dont le peuple l'a honoré?
+
+XVII. Les faits positifs de corruption et de trahison qui pourraient
+être imputés aux fonctionnaires publics dont il est parlé aux deux
+articles précédents seront jugés par le tribunal populaire, et leurs
+délits privés par les tribunaux ordinaires.
+
+XVIII. Tous les membres de la législature et tous les membres de
+l'agence exécutive seront tenus de rendre compte de leur fortune, deux
+ans après l'expiration de leur autorité.
+
+XIX. Lorsque les droits du peuple seront violés par un acte de la
+législature ou du gouvernement, chaque département pourra le déférer à
+l'examen du reste de la République; et, dans le délai qui sera
+déterminé, les assemblées primaires s'assembleront pour manifester leur
+voeu sur ce point.
+
+XX. La Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen sera placée dans
+l'endroit le plus apparent des lieux où autorités constituées tiendront
+leurs séances: elle s portée, en pompe, dans toutes les cérémonies
+publiques; elle sera le premier objet de l'instruction publique.
+
+
+
+ * * * * * * * * *
+
+
+
+_Rapport fait à la Convention nationale au nom du Comité de salut
+public par le citoyen Robespierre, membre de ce comité, sur la
+situation politique de la République; le 27 brumaire, l'an 2 de
+la République; imprimé par ordre de la Convention nationale_
+(27 brumaire an II - 18 novembre 1793)
+
+
+
+
+Citoyens Représentants du Peuple,
+
+
+Nous appelons aujourd'hui l'attention de la Convention nationale sur
+les plus grands intérêts de la patrie. Nous venons remettre sous vos
+yeux la situation de la République à regard des diverses puissances de
+la terre, et surtout des peuples que la nature et la raison attachent à
+notre cause, mais que l'intrigue et la perfidie cherchent à ranger au
+nombre de nos ennemis.
+
+Au sortir du chaos où les trahisons d'une cour criminelle et le règne
+des factions avaient plongé le gouvernement, il faut que les
+législateurs du peuple français fixent les principes de leur politique
+envers les amis et les ennemis de la République; il faut qu'ils
+déploient aux yeux de l'univers le véritable caractère de la nation
+qu'ils ont la gloire de représenter. Il est temps d'apprendre aux
+imbéciles qui l'ignorent, ou aux pervers qui feignent d'en douter, que
+la République française existe; qu'il n'y a de précaire dans le monde
+que le triomphe du crime et la durée du despotisme; il est temps que
+nos alliés se confient à notre sagesse et à notre fortune, autant que
+les tyrans armés contre nous redoutent notre courage et notre puissance.
+
+La Révolution française a donné une secousse au monde. Les élans d'un
+grand peuple vers la liberté devaient déplaire aux rois qui
+l'entouraient. Mais il y avait loin de cette disposition secrète à la
+résolution périlleuse de déclarer la guerre au peuple français, et
+surtout à la ligue monstrueuse de tant de puissances essentiellement
+divisées d'intérêts.
+
+Pour les réunir, il fallait la politique de deux cours dont l'influence
+dominait toutes les autres; pour les enhardir, il fallait l'alliance du
+roi même des Français, et les trahisons de toutes les factions qui le
+caressèrent et le menacèrent tour à tour pour régner sous son nom ou
+pour élever un autre tyran sur les débris de sa puissance.
+
+Les temps qui devaient enfanter le plus grand des prodiges de la
+raison, devaient aussi être souillés par les derniers excès de la
+corruption humaine. Les crimes de la tyrannie accélérèrent les progrès
+de la liberté, et les progrès de la liberté multiplièrent les crimes de
+la tyrannie, en redoublant ses alarmes et ses fureurs. Il y a eu, entre
+le peuple et ses ennemis, une réaction continuelle, dont la violence
+progressive a opéré en peu d'années l'ouvrage de plusieurs siècles.
+
+Il est connu aujourd'hui de tout le monde que la politique du cabinet
+de Londres contribua beaucoup à donner le premier branle à notre
+révolution. Ses projets étaient vastes; il voulait, au milieu des
+orages politiques, conduire la France épuisée et démembrée à un
+changement de dynastie, et placer le duc d'York sur le trône de Louis
+XVI. Ce projet devait être favorisé par les intrigues et par la
+puissance de la maison d'Orléans, dont le chef, ennemi de la cour de
+France, était depuis longtemps étroitement lié avec celle d'Angleterre.
+Content des honneurs do la vengeance et du titre de beau-père du roi,
+l'insouciant Philippe aurait facilement consenti à finir sa carrière au
+sein du repos et de la volupté. L'exécution de ce plan devait assurer à
+l'Angleterre les trois grands objets de son ambition ou de sa jalousie:
+Toulon, Dunkerque et nos colonies. Maître à la fois de ces importantes
+possessions, maître de la mer et de la France, le gouvernement anglais
+aurait bientôt forcé l'Amérique à rentrer sous la domination de George.
+Il est à remarquer que ce cabinet a conduit de front, en France et dans
+les Etats-Unis, deux intrigues parallèles, qui tendaient au même but.
+Tandis qu'il cherchait à séparer le Midi de la France du Nord, il
+conspirait pour détacher les provinces septentrionales de l'Amérique
+des provinces méridionales; et, comme on s'efforce encore aujourd'hui
+de fédéraliser notre République, on travaille à Philadelphie à rompre
+les liens de la confédération qui unissent les différentes portions de
+la République américaine.
+
+Ce plan était hardi. Mais le génie consiste moins à former des plans
+hardis qu'à calculer les moyens qu'on a de les exécuter. L'homme le
+moins propre à deviner le caractère et les ressources d'un grand peuple
+est peut-être celui qui est habile dans l'art de corrompre un
+parlement. Qui peut moins apprécier les prodiges qu'enfante l'amour de
+la liberté que l'homme vil dont le métier est de mettre en jeu tous les
+vices des esclaves? Semblable à un enfant dont la main débile est
+blessée par une arme terrible qu'elle a l'imprudence de toucher, Pitt
+voulut jouer avec le peuple français, et il en a été foudroyé.
+
+Pitt s'est grossièrement trompé sur notre révolution, comme Louis XVI
+et les aristocrates français, abusés par leur mépris pour le peuple,
+mépris fondé uniquement sur la conscience de leur propre bassesse. Trop
+immoral pour croire aux vertus républicaines, trop peu philosophe pour
+faire un pas vers l'avenir, le ministre de George était au-dessous de
+son siècle; le siècle s'élançait vers la liberté, et Pitt voulait le
+faire rétrograder vers la barbarie et vers le despotisme. Aussi
+l'ensemble des événements a trahi jusqu'ici ses rêves ambitieux; il a
+vu briser tour à tour par la force populaire les divers instruments
+dont il s'est servi; il a vu disparaître Necker, d'Orléans, Lafayette,
+Lameth, Dumouriez, Custine, Brissot, et tous les pygmées de la Gironde.
+Le peuple français s'est dégagé jusqu'ici des fils de ses intrigues,
+comme Hercule d'une toile d'araignée.
+
+Voyez comme chaque crise de notre révolution l'entraîne toujours au
+delà du point où il voulait l'arrêter; voyez avec quels pénibles
+efforts il cherche à faire reculer la raison publique et à entraver la
+marche de la liberté; voyez ensuite quels crimes prodigués pour la
+détruire. A la fin de 1792, il croyait préparer insensiblement la chute
+du roi Capet, en conservant le trône pour le fils de son maître; mais
+le 10 août a lui, et la République est fondée. C'est en vain que, pour
+l'étouffer dans son berceau, la faction girondine et tous les lâches
+émissaires des tyrans étrangers appellent de toutes parts les serpents
+de la calomnie, le démon de la guerre civile, l'hydre du fédéralisme,
+le monstre de l'aristocratie: le 31 mai, le peuple s'éveille, et les
+traîtres ne sont plus. La Convention se montre aussi juste que le
+peuple, aussi grande que sa mission. Un nouveau pacte social est
+proclamé, cimenté, par le voeu unanime des Français; le génie de la
+liberté plane d'une aile rapide sur la surface de cet empire, en
+rapproche toutes les parties prêtes à se dissoudre et le raffermit sur
+ses vastes fondements.
+
+Mais ce qui prouve à quel point le principal ministre de George III
+manque de génie, en dépit de l'attention dont nous l'avons honoré,
+c'est le système entier de son administration. Il a voulu sans cesse
+allier deux choses évidemment contradictoires, l'extension sans bornes
+de la prérogative royale, c'est-à-dire le despotisme, avec
+l'accroissement de la prospérité commerciale de l'Angleterre: comme si
+le despotisme n'était pas le fléau du commerce; comme si un peuple qui
+a eu quelque idée de la liberté pouvait descendre à la servitude, sans
+perdre l'énergie qui seule peut être la source de ses succès. Pitt
+n'est pas moins coupable envers l'Angleterre, dont il a mille fois
+violé la Constitution, qu'envers la France. Le projet même de placer un
+prince anglais sur le trône des Bourbons était un attentat contre la
+liberté de son pays, puisqu'un roi d'Angleterre dont la famille
+régnerait en France et en Hanovre tiendrait dans ses mains tous les
+moyens de l'asservir. Comment une nation qui a craint de remettre une
+armée entre les mains du roi, chez qui on a souvent agité la question,
+si le peuple anglais devait souffrir qu'il réunît à ce titre la
+puissance et le titre de duc de Hanovre; comment cette nation
+rampe-t-elle sous le joug d'un esclave, qui ruine sa patrie pour donner
+des couronnes à son maître? Au reste, je n'ai pas besoin d'observer que
+le cours des événements imprévus de notre révolution a dû
+nécessairement forcer le ministère anglais à faire, selon les
+circonstances, beaucoup d'amendements à ses premiers plans, multiplier
+ses embarras et par conséquent ses noirceurs. Il ne serait pas même
+étonnant que celui qui voulut donner un roi à la France fût réduit
+aujourd'hui à épuiser ses dernières ressources pour conserver le sien
+ou pour se conserver lui-même.
+
+Dès l'année 1791, la faction anglaise et tous les ennemis de la liberté
+s'étaient aperçus qu'il existait en France un parti républicain qui ne
+transigerait pas avec la tyrannie, et que ce parti était le peuple. Les
+assassinats partiels, tels que ceux du Champ-de-Mars et de Nancy, leur
+paraissaient insuffisants pour le détruire; ils résolurent de lui
+donner la guerre: de là la monstrueuse alliance de l'Autriche et de la
+Prusse, et ensuite la ligue de toutes les puissances armées contre
+nous. Il serait absurde d'attribuer principalement ce phénomène à
+l'influence des émigrés, qui fatiguèrent longtemps toutes les cours de
+leurs clameurs impuissantes, et au crédit de la cour de France; il fut
+l'ouvrage de la politique étrangère soutenue du pouvoir des factieux
+qui gouvernaient la France.
+
+Pour engager les rois dans cette téméraire entreprise, il ne suffisait
+pas d'avoir cherché à leur persuader que, hors un petit nombre de
+républicains, toute la nation haïssait en secret le nouveau régime et
+les attendait comme des libérateurs; il ne suffisait pas de leur avoir
+garanti la trahison de tous les chefs de notre gouvernement et de nos
+armées: pour justifier cette odieuse entreprise aux yeux de leurs
+sujets épuisés, il fallait leur épargner jusqu'à l'embarras de nous
+déclarer la guerre. Quand ils furent prêts, la faction dominante la
+leur déclara à eux-mêmes. Vous vous rappelez avec quelle astuce
+profonde elle sut intéresser au succès de ses perfides projets le
+courage naturel des Français et l'enthousiasme civique des sociétés
+populaires. Vous savez avec quelle impudence machiavélique ceux qui
+laissaient nos gardes nationales sans armes, nos places fortes sans
+munitions, nos armées entre les mains des traîtres, nous excitaient à
+aller planter l'étendard tricolore jusque sur les bornes du monde.
+Déclamateurs perfides, ils insultaient aux tyrans, pour les servir;
+d'un seul trait de plume, ils renversaient tous les trônes, et
+ajoutaient l'Europe à l'Empire français: moyen sûr de hâter le succès
+des intrigues de nos ennemis, dans le moment où ils pressaient tous les
+gouvernements de se déclarer contre nous.
+
+Les partisans sincères de la République avaient d'autres pensées. Avant
+de briser les chaînes de l'univers, ils voulaient assurer la liberté de
+leur pays; avant de porter la guerre chez les despotes étrangers, ils
+voulaient la faire au tyran qui les trahissait; convaincus d'ailleurs
+qu'un roi était un mauvais guide pour conduire un peuple à la conquête
+de la liberté universelle, et que c'est à la puissance de la raison,
+non à la force des armes, de propager les principes de notre glorieuse
+révolution.
+
+Les amis de la liberté cherchèrent de tout temps les moyens les plus
+sûrs de la faire triompher: les agents de nos ennemis ne l'embrassent
+que pour l'assassiner, tour à tour extravagants ou modérés, prêchant la
+faiblesse et le sommeil où il faut de la vigilance et du courage, la
+témérité et l'exagération où il s'agit de prudence et de
+circonspection. Ceux qui, à la fin de 1791, voulaient briser tous les
+sceptres du monde, sont les mêmes qui, au mois d'août 1792,
+s'efforcèrent de parer le coup qui fit tomber celui du tyran. Le char
+de la Révolution roule sur un terrain inégal: ils ont voulu l'enrayer
+dans les chemins faciles; ils le précipitent avec violence dans les
+routes périlleuses; ils cherchent à le briser contre le but.
+
+Tel est le caractère des faux patriotes, telle est la mission des
+émissaires stipendiés par les cours étrangères. Peuple, tu pourras les
+distinguer à ces traits.
+
+Voilà les hommes qui naguère encore réglaient les relations de la
+France avec les autres nations. Reprenons le fil de leurs machinations.
+
+Le moment était arrivé où le gouvernement britannique, après nous avoir
+suscité tant d'ennemis, avait résolu d'entrer lui-même ouvertement dans
+la ligue; mais le voeu national et le parti de l'opposition
+contrariaient ce projet du ministère. Brissot lui fit déclarer la
+guerre; on la déclara en même temps à la Hollande; on la déclara à
+l'Espagne, parce que nous n'étions nullement préparés à combattre ces
+nouveaux ennemis, et que la flotte espagnole était prête à se joindre à
+la flotte anglaise.
+
+Avec quelle lâche hypocrisie les traîtres faisaient valoir de
+prétendues insultes à nos envoyés, concertées d'avance entre eux et les
+puissances étrangères! Avec quelle audace ils invoquaient la dignité de
+la nation dont ils se jouaient insolemment!
+
+Les lâches! ils avaient sauvé le despote prussien et son armée; ils
+avaient engraissé la Belgique du plus pur sang des Français; ils
+parlaient naguère de municipaliser l'Europe, et ils repoussaient les
+malheureux Belges dans les bras de leurs tyrans; ils avaient livré à
+nos ennemis nos trésors, nos magasins, nos armes, nos défenseurs: sûr
+de leur appui, et fier de tant de crimes, le vil Dumouriez avait osé
+menacer la liberté jusque dans son sanctuaire... O patrie! quelle
+divinité tutélaire a donc pu t'arracher de l'abîme immense creusé pour
+t'engloutir, dans ces jours de crimes et de calamités où, ligués avec
+tes innombrables ennemis, tes enfants ingrats plongeaient dans ton sein
+leurs mains parricides, et semblaient se disputer tes membres épars,
+pour les livrer tout sanglants aux tyrans féroces conjurés contre toi;
+dans ces jours affreux où la vertu était proscrite, la perfidie
+couronnée, la calomnie triomphante, où tes ports, tes flottes, tes
+armées, tes forteresses, tes administrateurs, tes mandataires, tout
+était vendu à tes ennemis! Ce n'était point assez d'avoir armé les
+tyrans contre nous: on voulait nous vouer à la haine des nations, et
+rendre la Révolution hideuse aux yeux de l'univers. Nos journalistes
+étaient à la solde des cours étrangères, comme nos ministres et une
+partie de nos législateurs. Le despotisme et la trahison présentaient
+le peuple français à tous les peuples comme une faction éphémère et
+méprisable, le berceau de la république comme le repaire du crime;
+l'auguste liberté était travestie en une vile prostituée. Pour comble
+de perfidie, les traîtres cherchaient à pousser le patriotisme même à
+des démarches inconsidérées, et préparaient eux-mêmes la matière de
+leurs calomnies: couverts de tous les crimes, ils en accusaient la
+vertu qu'ils plongeaient dans les cachots, et chargeaient de leur
+propre extravagance les amis de la patrie qui en étaient les vengeurs
+ou les victimes. Grâce à la coalition de tous les hommes puissants et
+corrompus, qui remettaient à la fois dans des mains perfides tous les
+ressorts du gouvernement, toutes les richesses, toutes les trompettes
+de la renommée, tous les canaux de l'opinion, la république française
+ne trouvait plus un seul défenseur dans l'Europe; et la vérité captive
+ne pouvait trouver une issue pour franchir les limites de la France ou
+les murs de Paris.
+
+Ils se sont attachés particulièrement à mettre en opposition l'opinion
+de Paris avec celle du reste de la république, et celle de la
+république entière avec les préjugés des nations étrangères. Il est
+deux moyens de tout perdre: l'un de faire des choses mauvaises par leur
+nature, l'autre de faire mal ou à contre-temps les choses mêmes qui
+sont bonnes en soi. Ils les ont employés tour à tour. Ils ont surtout
+manié les poignards du fanatisme avec un art nouveau. On a cru
+quelquefois qu'ils voulaient le détruire; ils ne voulaient que l'armer
+et repousser par les préjugés religieux ceux qui étaient attirés à
+notre révolution par les principes de la morale et du bonheur public.
+
+Dumouriez, dans la Belgique, excitait nos volontaires nationaux à
+dépouiller les églises et à jouer avec les saints d'argent; et le
+traître publiait en même temps des manifestes religieux dignes du
+pontife de Rome, qui vouaient les Français à l'horreur des Belges et du
+genre humain. Brissot aussi déclamait contre les prêtres, et il
+favorisait la rébellion des prêtres du Midi et de l'Ouest.
+
+Combien de choses le bon esprit du peuple a tournées au profit de la
+liberté, que les perfides émissaires de nos ennemis avaient imaginées
+pour la perdre!
+
+Cependant le peuple français, seul dans l'univers, combattait pour la
+cause commune. Peuples alliés de la France, qu'êtes-vous devenus?
+N'étiez-vous que les alliés du roi, et non ceux de la nation?
+Américains, est-ce l'automate couronné, nommé Louis XVI, qui vous aida
+à secouer le joug de vos oppresseurs, ou bien nos bras et nos armées?
+Est-ce le patrimoine d'une cour méprisable qui vous alimentait, ou bien
+les tributs du peuple français, et les productions de notre sol
+favorisé des cieux? Non, citoyens, nos alliés n'ont point abjuré les
+sentiments qu'ils nous doivent: mais s'ils ne se sont point détachés de
+notre cause, s'ils ne se sont pas rangés même au nombre de nos ennemis,
+ce n'est point la faute de la faction qui nous tyrannisait.
+
+Par une fatalité bizarre, la république se trouve encore représentée
+auprès d'eux par les agents des traîtres qu'elle a punis. Le beau-frère
+de Brissot est le consul général de la France près les Etats-Unis. Un
+autre homme, nommé Genest, envoyé par Lebrun et par Brissot à
+Philadelphie en qualité d'agent plénipotentiaire, a rempli fidèlement
+les vues et les instructions de la faction qui l'a choisi. Il a employé
+les moyens les plus extraordinaires pour irriter le gouvernement
+américain contre nous; il a affecté de lui parler, sans aucun prétexte,
+avec le ton de la menace, et de lui faire des propositions également
+contraires aux intérêts des deux nations; il s'est efforcé de rendre
+nos principes suspects ou redoutables, en les outrant par des
+applications ridicules. Par un contraste bien remarquable, tandis qu'à
+Paris ceux qui l'avaient envoyé persécutaient les sociétés populaires,
+dénonçaient comme des anarchistes les républicains luttant avec courage
+contre la tyrannie, Genest, à Philadelphie, se faisait chef de club, ne
+cessait de faire et de provoquer des motions aussi injurieuses
+qu'inquiétantes pour le gouvernement. C'est ainsi que la même faction
+qui en France voulait réduire tous les pauvres à la condition d'ilotes
+et soumettre le peuple à l'aristocratie des riches, voulait en un
+instant affranchir et armer tous les nègres pour détruire nos colonies.
+
+Les mêmes manoeuvres furent employées à la Porte par Choiseul-Gouffier
+et par son successeur. Qui croirait que l'on a établi des clubs
+français à Constantinople, que l'on y a tenu des assemblées primaires?
+On sent que cette opération ne pouvait être utile ni à notre cause, ni
+à nos principes; mais elle était faite pour alarmer ou pour irriter la
+cour ottomane. Le Turc, l'ennemi nécessaire de nos ennemis, l'utile et
+fidèle allié de la France, négligé par le gouvernement français,
+circonvenu par les intrigues du cabinet britannique, a gardé jusqu'ici
+une neutralité plus funeste à ses propres intérêts qu'à ceux de la
+République française. Il paraît néanmoins qu'il est prêt à se
+réveiller; mais si, comme on l'a dit, le Divan est dirigé par le
+cabinet de Saint-James, il ne portera point ses forces contre
+l'Autriche, notre commun ennemi, qu'il lui serait si facile d'accabler,
+mais contre la Russie, dont la puissance intacte peut devenir encore
+une fois l'écueil des années ottomanes.
+
+Il est un autre peuple uni à notre cause par des liens non moins
+puissants, un peuple dont la gloire est d'avoir brisé les fers des
+mêmes tyrans qui nous font la guerre, un peuple dont l'alliance avec
+nos rois offrait quelque chose de bizarre, mais dont l'union avec la
+France républicaine est aussi naturelle qu'imposante; un peuple enfin
+que les Français libres peuvent estimer: je veux parler des Suisses. La
+politique de nos ennemis a jusqu'ici épuisé toutes ses ressources pour
+les armer contre nous. L'imprudence, l'insouciance, la perfidie ont
+concouru à les seconder. Quelques petites violations de territoire, des
+chicanes inutiles et minutieuses, des injures gratuites insérées dans
+les journaux, une intrigue très active, dont les principaux foyers sont
+Genève, le Mont-Terrible, et certains comités ténébreux qui se tiennent
+à Paris, composés de banquiers, d'étrangers et d'intrigants couverts
+d'un masque de patriotisme; tout a été mis en usage pour les déterminer
+à grossir la ligue de nos ennemis.
+
+Voulez-vous connaître par un seul trait toute l'importance que ceux-ci
+mettent au succès de ces machinations, et en même temps toute la
+lâcheté de leurs moyens? Il suffira de vous faire part du bizarre
+stratagème que les Autrichiens viennent d'employer. Au moment où
+j'avais terminé ce rapport, le Comité de salut public a reçu la note
+suivante, remise à la chancellerie de Bâle:
+
+"C'est le 18 du mois d'octobre que l'on a agité au Comité de salut
+public la question de l'invasion de Neuchâtel. La discussion a été fort
+animée: elle a duré jusqu'à deux heures après minuit. Un membre de la
+minorité s'y est seul opposé. L'affaire n'a été suspendue que parce que
+Saint-Just, qui en est le rapporteur, est parti pour l'Alsace: mais on
+sait de bonne part actuellement que l'invasion de Neuchâtel est résolue
+par le Comité."
+
+Il est bon de vous faire observer que jamais il n'a été question de
+Neuchâtel au Comité de salut public.
+
+Cependant il paraît qu'à Neufchâtel on a été alarmé par ces impostures
+grossières de nos ennemis, comme le prouve une lettre, en date du 6
+novembre (vieux style), adressée à notre ambassadeur en Suisse, au nom
+de l'Etat de Zurich, par le bourgmestre de cette ville. Cette lettre,
+en communiquant à l'agent de la république les inquiétudes qu'a
+montrées la principauté de Neuchâtel, contient les témoignages les plus
+énergiques de l'amitié du canton de Zurich pour la nation française, et
+de sa confiance dans les intentions du gouvernement.
+
+Croiriez-vous que vos ennemis ont encore trouvé le moyen de pousser
+plus loin l'impudence ou la stupidité? Eh bien! il faut vous dire qu'au
+moment où je parle, les gazettes allemandes ont répandu partout la
+nouvelle que le Comité de salut public avait résolu de faire déclarer
+la guerre aux Suisses, et que je suis chargé, moi, de vous faire un
+rapport pour remplir cet objet.
+
+Mais, afin que vous puissiez apprécier encore mieux la loi anglaise et
+autrichienne, nous vous apprendrons qu'il y a plus d'un mois il avait
+été fait, au Comité de salut public, une proposition qui offrait à la
+France un avantage infiniment précieux dans les circonstances où nous
+étions: pour l'obtenir, il ne s'agissait que de faire une invasion dans
+un petit Etat enclavé dans notre territoire et allié de la Suisse; mais
+cette proposition était injuste et contraire à la foi des traités; nous
+la rejetâmes avec indignation.
+
+Au reste, les Suisses ont su éviter les pièges que leur tendaient nos
+ennemis communs; ils ont facilement senti que les griefs qui pouvaient
+s'être élevés étaient en partie l'effet des mouvements orageux,
+inséparables d'une grande révolution, en partie celui d'une
+malveillance également dirigée contre la France et contre les cantons.
+La sagesse helvétique a résisté à la fois aux sollicitations des
+Français fugitifs, aux caresses perfides de l'Autriche, et aux
+intrigues de toutes les cours confédérées. Quelques cantons se sont
+bornés à présenter amicalement leurs réclamations au gouvernement
+français; le Comité de salut public s'en était occupé d'avance. Il a
+résolu non seulement de faire cesser les causes des justes griefs que
+ce peuple estimable peut avoir, mais de lui prouver, par tous les
+moyens qui peuvent se concilier avec la défense de notre liberté, les
+sentiments de bienveillance et de fraternité dont la nation française
+est animée envers les autres peuples, et surtout envers ceux que leur
+caractère rend dignes de son alliance. Il suivra les mêmes principes
+envers toutes les nations amies. Il vous proposera des mesures fondées
+sur cette base. Au reste, la seule exposition que je viens de faire de
+vos principes, la garantie des maximes raisonnables qui dirigent notre
+gouvernement, déconcertera les trames ourdies dans l'ombre depuis
+longtemps. Tel est l'avantage d'une république puissante; sa diplomatie
+est dans sa bonne foi; et, comme un honnête homme peut ouvrir
+impunément à ses concitoyens son coeur et sa maison, un peuple libre
+peut dévoiler aux nations toutes les bases de sa politique.
+
+Quel que soit le résultat de ce plan de conduite, il ne peut être que
+favorable à notre cause; et s'il arrivait qu'un génie ennemi de
+l'humanité poussât le gouvernement de quelques nations neutres dans le
+parti de nos ennemis communs, il trahirait le peuple qu'il régit, sans
+servir les tyrans. Du moins nous serions plus forts contre lui de sa
+propre bassesse et de notre loyauté; car la justice est une grande
+partie de la puissance.
+
+Mais il importe dès ce moment d'embrasser d'une seule vue le tableau de
+l'Europe; il faut nous donner ici le spectacle du monde politique qui
+s'agite autour de nous et à cause de nous.
+
+Dès le moment où on forma le projet d'une ligue contre la France, on
+songea à intéresser les diverses puissances par un projet de partage de
+cette belle contrée. Ce projet est aujourd'hui prouvé, non seulement
+par les événements, mais par des pièces authentiques. A l'époque où le
+Comité de salut public fut formé, un plan d'attaque et de démembrement
+de la France, projeté par le cabinet britannique, fut communiqué aux
+membres qui le composaient alors. On y fit peu d'attention dans ce
+temps-là, parce qu'il paraissait peu vraisemblable, et que la défiance
+pour ces sortes de confidences est assez naturelle. Les faits, depuis
+cette époque, les vérifièrent chaque jour.
+
+L'Angleterre ne s'était pas oublié dans ce partage: Dunkerque, Toulon,
+les colonies, sans compter la chance de la couronne pour le duc d'York,
+à laquelle on ne renonçait pas, mais dont on sacrifiait les portions
+qui devaient former le lot des autres puissances. Il n'était pas
+difficile de faire entrer dans la ligue le Stathouder de Hollande, qui,
+comme on sait, est moins le prince des Bataves que le sujet de sa
+femme, et par conséquent de la cour de Berlin.
+
+Quant au phénomène politique de l'alliance du roi de Prusse lui-même
+avec le chef de la maison d'Autriche, nous l'avons déjà expliqué. Comme
+deux brigands qui se battaient pour partager les dépouilles d'un
+voyageur qu'ils ont assassiné, oublient leur querelle pour courir
+ensemble à une nouvelle proie, ainsi le monarque de Vienne et celui de
+Berlin suspendirent leurs anciens différents pour tomber sur la France,
+et pour dévorer la république naissante. Cependant le concert apparent
+de ces deux puissances cache une division réelle.
+
+L'Autriche pourrait bien être ici la dupe du cabinet prussien et de ses
+autres alliés.
+
+La maison d'Autriche, épuisée par les extravagances de Joseph II et de
+Léopold, jetée depuis longtemps hors des règles de la politique de
+Charles-Quint, de Philippe II et des vieux ministres de Marie-Thérèse;
+l'Autriche, gouvernée aujourd'hui par les caprices et par l'ignorance
+d'une cour d'enfants, expire dans le Hainaut français et dans la
+Belgique. Si nous ne la secondons pas nous-mêmes par notre imprudence,
+ses derniers efforts contre la France peuvent être regardés comme les
+convulsions de son agonie. Déjà l'impératrice de Russie et le roi de
+Prusse viennent de partager la Pologne sans elle, et lui ont présenté,
+pour tout dédommagement, les conquêtes qu'elle ferait en France avec
+leur secours, c'est-à-dire la Lorraine, l'Alsace et la Flandre
+française. L'Angleterre encourage sa folie, pour nous ruiner, en la
+perdant elle-même. Elle cherche à ménager ses forces aux dépens de son
+allié, et marche à son but particulier, en lui laissant, autant qu'il
+est possible, tout le poids de la guerre. D'un autre côté, le
+Roussillon, la Navarre française et les départements limitrophes de
+l'Espagne ont été promis à sa majesté catholique.
+
+Il n'y a pas jusqu'au petit roi sarde que l'on n'ait bercé de l'espoir
+de devenir un jour le roi du Dauphiné, de la Provence et des pays
+voisins de ses anciens Etats.
+
+Que pouvait-on offrir aux puissances d'Italie, qui ne peuvent survivre
+à la perte de la France? Rien. Elles ont longtemps résisté aux
+sollicitations de la ligue; mais elles ont cédé à l'intrigue, ou plutôt
+aux ordres du ministère anglais, qui les menaçait des flottes de
+l'Angleterre. Le territoire de Gênes a été le théâtre d'un crime dont
+l'histoire de l'Angleterre peut seule offrir un exemple. Des vaisseaux
+de cette nation, joints à des vaisseaux français livrés par les
+traîtres de Toulon, sont entrés dans le port de Gênes; aussitôt les
+scélérats qui les montaient, Anglais et Français rebelles, se sont
+emparés des bâtiments de la République qui étaient dans ce port sous la
+sauvegarde du droit des gens, et tous les Français qui s'y trouvaient
+ont été égorgés. Qu'il est lâche, ce sénat de Gênes, qui n'est pas mort
+tout entier pour prévenir ou pour venger cet outrage, qui a pu trahir à
+la fois l'honneur, le peuple génois et l'humanité entière!
+
+Venise, plus puissante et en même temps plus politique, a conservé une
+neutralité utile à ses intérêts. Florence, celui de tous les Etats
+d'Italie à qui le triomphe de nos ennemis serait le plus fatal, a été
+enfin subjuguée par eux, et entraînée malgré elle à sa ruine. Ainsi le
+despotisme pèse jusque sur ses complices, et les tyrans armés contre la
+République sont les ennemis de leurs propres alliés. En général, les
+puissances italiennes sont peut-être plus dignes de la pitié que de la
+colère de la France: l'Angleterre les a recrutées comme ses matelots;
+elle a exercé la presse contre les peuples d'Italie. Le plus coupable
+des princes de cette contrée est ce roi de Naples, qui s'est montré
+digne du sang des Bourbons en embrassant leur cause. Nous pourrons un
+jour vous lire à ce sujet une lettre écrite de sa main à son cousin le
+catholique, qui servira du moins à vous prouver que la terreur n'est
+point étrangère au coeur des rois ligués contre nous. Le pape ne vaut
+pas l'honneur d'être nommé.
+
+L'Angleterre a aussi osé menacer le Danemark par ses escadres, pour le
+forcer à accéder à la ligue; mais le Danemark, régi par un ministre
+habile, a repoussé avec dignité ses insolentes sommations.
+
+On ne peut lier qu'à la folie la résolution qu'avait prise le roi de
+Suède, Gustave III, de devenir le généralissime des rois coalisés.
+L'histoire des sottises humaines n'offre rien de comparable au délire
+de ce moderne Agamemnon, qui épuisait ses Etats, qui abandonnait sa
+couronne à la merci de ses ennemis, pour venir à Paris affermir celle
+du roi de France.
+
+Le régent, plus sage, a mieux consulté les intérêts de son pays et les
+siens; il s'est renfermé dans les termes de la neutralité.
+
+De tous les fripons décorés du nom de roi, d'empereur, de ministres, de
+politiques, on assure, et nous ne sommes pas éloignés de le croire, que
+le plus adroit est Catherine de Russie, ou plutôt ses ministres; car il
+faut se défier du charlatanisme de ces réputations lointaines et
+impériales, prestige créé par la politique. La vérité est que sous la
+vieille impératrice, comme sous toutes les femmes qui tiennent le
+sceptre, ce sont les hommes qui gouvernent. Au reste, la politique de
+la Russie est impérieusement déterminée par la nature même des choses.
+Cette contrée présente l'union de la férocité des hordes sauvages avec
+les vices des peuples civilisés. Les dominateurs de la Russie ont un
+grand pouvoir et de grandes richesses: ils ont le goût, l'idée,
+l'ambition du luxe et des arts de l'Europe, et ils règnent dans un
+climat de fer; ils éprouvent le besoin d'être servis et flattés par des
+Athéniens, et ils ont pour sujet des Tartares: ces contrastes de leur
+situation ont nécessairement tourné leur ambition vers le commerce,
+aliment du luxe et des arts, et vers la conquête des contrées fertiles
+qui les avoisinent à l'ouest et au midi. La cour de Pétersbourg cherche
+à émigrer des tristes pays qu'elle habite, dans la Turquie européenne
+et dans la Pologne, comme nos jésuites et nos aristocrates ont émigré
+des doux climats de la France dans la Russie.
+
+Elle a beaucoup contribué à former la ligue des rois qui nous font la
+guerre, et elle en profite seule. Tandis que les puissances rivales de
+la sienne viennent se briser contre le rocher de la République
+française, l'impératrice de Russie ménage ses forces et accroît ses
+moyens; elle promène ses regards avec une secrète joie, d'un côté sur
+les vastes contrées soumises à la domination ottomane, de l'autre sur
+la Pologne et sur l'Allemagne; partout elle envisage des usurpations
+faciles ou des conquêtes rapides; elle croit toucher au moment de
+donner la loi à l'Europe, du moins pourra-t-elle la faire à la Prusse
+et à l'Autriche; et, dans les partages de peuples où elle admettait les
+deux compagnons de ses augustes brigandages, qui l'empêchera de prendre
+impunément la part du lion?
+
+Vous avez sous les yeux le bilan de l'Europe et le vôtre, et vous
+pouvez déjà en tirer un grand résultat: c'est que l'univers est
+intéressé à notre conservation. Supposons la France anéantie ou
+démembrée, le monde politique s'écroule. Otez cet allié puissant et
+nécessaire, qui garantissait l'indépendance des médiocres Etats contre
+les grands despotes, l'Europe entière est asservie. Les petits princes
+germaniques, les villes réputées libres de l'Allemagne sont englouties
+par les maisons ambitieuses d'Autriche et de Brandebourg; la Suède et
+le Danemark deviennent tôt ou tard la proie de leurs puissants voisins;
+le Turc est repoussé au delà du Bosphore et rayé de la liste des
+puissances européennes; Venise perd ses richesses, son commerce et sa
+considération; la Toscane, son existence; Gênes est effacée; l'Italie
+n'est plus que le jouet des despotes qui l'entourent; la Suisse est
+réduite à la misère, et ne recouvre plus l'énergie que son antique
+pauvreté lui avait donnée; les descendants de Guillaume Tell
+succomberaient sous les efforts des tyrans humiliés et vaincus par
+leurs aïeux. Comment oseraient-ils invoquer seulement les vertus de
+leurs pères et le nom sacré de la liberté, si la République française
+avait été détruite sous leurs yeux? Que serait-ce s'ils avaient
+contribué à sa ruine? Et vous, braves Américains, dont la liberté,
+cimentée par notre sang, fut encore garantie par notre alliance, quelle
+serait votre destinée, si nous n'existions plus? Vous retomberiez sous
+le joug honteux de vos anciens maîtres: la gloire de nos communs
+exploits serait flétrie; les titres de liberté, la déclaration des
+droits de l'humanité serait anéantie dans les deux mondes.
+
+Que dis-je? Que deviendrait l'Angleterre elle-même. L'éclat éblouissant
+d'un triomphe criminel couvrirait-il longtemps sa détresse réelle et
+ses plaies invétérées? Il est un terme aux prestiges qui soutiennent
+l'existence précaire d'une puissance artificielle. Quoi qu'on puisse
+dire, les véritables puissances sont celles qui possèdent la terre.
+Qu'un jour elles veuillent franchir l'intervalle qui les sépare d'un
+peuple purement maritime, le lendemain il ne sera plus. C'est en vain
+qu'une île commerçante croit s'appuyer sur le trident des mers, si ses
+rivages ne sont défendus par la justice et par l'intérêt des nations.
+Bientôt peut-être nous donnerons au monde la démonstration de cette
+vérité politique. A notre défaut, l'Angleterre la donnerait elle-même.
+Déjà odieuse à tous les peuples, enorgueillie du succès de ses crimes,
+elle forcerait bientôt ses rivaux à la punir.
+
+Mais, avant de perdre son existence physique et commerciale, elle
+perdrait son existence morale et politique. Comment conserverait-elle
+les restes de sa liberté, quand la France aurait perdu la sienne, quand
+le dernier espoir des amis de l'humanité serait évanoui? Comment les
+hommes attachés aux maximes de sa constitution telle quelle, ou qui en
+désirent la réforme, pourraient-ils lutter contre un ministère
+tyrannique, devenu plus insolent par le succès de ses intrigues, et qui
+abuserait de sa prospérité pour étouffer la raison, pour enchaîner la
+pensée, pour opprimer la nation?
+
+Si un pays qui semble être le domaine de l'intrigue et de la corruption
+peut produire quelques philosophes politiques capables de connaître et
+de défendre ses véritables intérêts; s'il est vrai que les adversaires
+d'un ministère pervers sont autre chose que des intrigants qui
+disputent avec lui d'habileté à tromper le peuple, il faut convenir que
+les ministres anglais ne sauraient reculer trop loin la tenue de ce
+parlement dont le fantôme semble troubler leur sommeil.
+
+Ainsi la politique même des gouvernements doit redouter la chute de la
+République française; que sera-ce donc de la philosophie et de
+l'humanité? Que la liberté périsse en France; la nature entière se
+couvre d'un voile funèbre, et la raison humaine recule jusqu'aux abîmes
+de l'ignorance et de la barbarie. L'Europe serait la proie de deux ou
+trois brigands, qui ne vengeraient l'humanité qu'en se faisant la
+guerre, et dont le plus féroce, en écrasant ses rivaux, nous ramènerait
+au règne des Huns et des Tartares. Après un si grand exemple, et tant
+de prodiges inutiles, qui oserait jamais déclarer la guerre à la
+tyrannie? Le despotisme, comme une mer sans rivage, se déborderait sur
+la surface du globe; il couvrirait bientôt les hauteurs du monde
+politique, où est déposée l'arche qui renferme les chartes de
+l'humanité; la terre ne serait plus que le patrimoine du crime; et ce
+blasphème reproché au second des Brutus, trop justifié par
+l'impuissance de nos généreux efforts, serait le cri de tous les coeurs
+magnanimes: _O vertu!_ pourraient-ils s'écrier, _tu n'es donc qu'un
+vain nom!_
+
+Oh! qui de nous ne sent pas agrandir toutes ses facultés, qui de nous
+ne croit s'élever au-dessus de l'humanité même, en songeant que ce
+n'est pas pour un peuple que nous combattons, mais pour l'univers, pour
+les hommes qui vivent aujourd'hui, mais pour tous ceux qui existeront?
+Plût au ciel que ces vérités salutaires, au lieu d'être renfermées dans
+cette étroite enceinte, pussent retentir en même temps à l'oreille de
+tous les peuples! Au même instant les flambeaux de la guerre seraient
+étouffés, les prestiges de l'imposture disparaîtraient, les chaînes de
+l'univers seraient brisées, les sources des calamités publiques taries,
+tous les peuples ne formeraient plus qu'un peuple de frères, et vous
+auriez autant d'amis qu'il existe d'hommes sur la terre. Vous pouvez au
+moins les publier d'une manière plus lente à la vérité. Ce manifeste de
+la raison, cette proclamation solennelle de vos principes, vaudra bien
+ces lâches et stupides diatribes que l'insolence des plus vils tyrans
+ose publier contre vous.
+
+Au reste, dût l'Europe entière se déclarer contre vous, vous êtes plus
+forts que l'Europe. La République française est invincible comme la
+raison; elle est immortelle comme la vérité. Quand la liberté a fait
+une conquête telle que la France, nulle puissance humaine ne peut l'en
+chasser. Tyrans, prodiguez vos trésors, rassemblez vos satellites, et
+vous hâterez votre ruine. J'en atteste vos revers; j'en atteste surtout
+vos succès. Un port et deux ou trois forteresses achetées par votre or;
+voilà donc le digne prix des efforts de tant de rois, aidés pendant
+cinq années par les chefs de nos armées et par notre gouvernement même!
+Apprenez qu'un peuple que vous n'avez pu vaincre avec de tels moyens
+est un peuple invincible. Despotes généreux, sensibles tyrans: vous ne
+prodiguez, dites-vous, tant d'hommes et tant de trésors, que pour
+rendre à la France le bonheur et la paix!
+
+Vous avez si bien réussi à faire le bonheur de vos sujets, que vos âmes
+royales n'ont plus maintenant à ne s'occuper que du nôtre. Prenez
+garde, tout change dans l'univers: les rois ont assez longtemps châtié
+les peuples; les peuples, à leur tour, pourraient bien aussi châtier
+les rois.
+
+Pour mieux assurer notre bonheur, vous voulez, dit-on, nous affamer, et
+vous avez entrepris le blocus de la France avec une centaine de
+vaisseaux: heureusement la nature est moins cruelle pour nous que les
+tyrans qui l'outragent. Le blocus de la France pourrait bien n'être pas
+plus heureux que celui de Maubeuge et de Dunkerque. Au reste, un grand
+peuple qu'on ose menacer de la famine est un ennemi terrible; quand il
+lui reste du fer, il ne reçoit point de ses oppresseurs du pain et des
+chaînes; il leur donne la mort.
+
+Et vous, représentants de ce peuple magnanime; vous qui êtes appelés à
+fonder, au sein de tous les orages, la première république du monde,
+songez que, dans quelques mois, elle doit être sauvée et affermie par
+vous.
+
+Vos ennemis savent bien que s'ils pouvaient désormais vous perdre, ce
+ne serait que par vous-mêmes. Faites, en tout, le contraire de ce
+qu'ils veulent que vous fassiez. Suivez toujours un plan invariable de
+gouvernement fondé sur les principes d'une sage et vigoureuse politique.
+
+Vos ennemis voudraient donner à la cause sublime que vous défendez un
+air de légèreté et de folie; soutenez-la avec toute la dignité de la
+raison. On veut vous diviser; restez toujours unis. On veut réveiller
+au milieu de vous l'orgueil, la jalousie, la défiance: ordonnez à
+toutes les petites passions de se taire. Le plus beau de tous les
+titres est celui que vous portez tous. Nous serons tous assez grands,
+quand tous nous aurons sauvé la Patrie. On veut annuler et avilir le
+gouvernement républicain dans sa naissance; donnez-lui l'activité, le
+ressort et la considération dont il a besoin. Ils veulent que le
+vaisseau de la République flotte au gré des tempêtes, sans pilote et
+sans but; saisissez le gouvernail d'une main ferme, et conduisez-le, à
+travers les écueils, au port de la paix et du bonheur.
+
+La force peut renverser un trône; la sagesse seule peut fonder une
+république. Démêlez les pièges continuels de nos ennemis; soyez
+révolutionnaires et politiques; soyez terribles aux méchants et
+secourables aux malheureux; fuyez à la fois le cruel modérantisme et
+l'exagération systématique des faux patriotes: soyez dignes du peuple
+que vous représentez; le peuple hait tous les excès: il ne veut être ni
+trompé, ni protégé, il veut qu'on le défende en l'honorant.
+
+Portez la lumière dans l'antre de ces modernes Cacus, où l'on partage
+les dépouilles du peuple en conspirant contre sa liberté. Etouffez-les
+dans leurs repaires, et punissez enfin le plus odieux de tous les
+forfaits, celui de revêtir la contre-révolution des emblèmes sacrés du
+patriotisme, et d'assassiner la liberté avec ses propres armes.
+
+Le période où vous êtes est celui qui est destiné à éprouver le plus
+fortement la vertu républicaine. A la fin de cette campagne, l'infâme
+ministère de Londres voit d'un côté la ligue presque ruinée par ses
+efforts insensés, les armes de l'Angleterre déshonorées, sa fortune
+ébranlée, et la liberté assurée par le caractère de vigueur que vous
+avez montré: au dedans, il entend les cris des Anglais mêmes, prêts à
+lui demander compte de ses crimes. Dans sa frayeur, il a reculé
+jusqu'au mois de janvier la tenue de ce parlement, dont l'approche
+l'épouvante. Il va employer ce temps à commettre parmi vous les
+derniers attentats qu'il médite, pour suppléer à l'impuissance de vous
+vaincre. Tous les indices, toutes les nouvelles, toutes les pièces
+saisies depuis quelque temps se rapportent à ce projet. Corrompre les
+représentants du peuple susceptibles de l'être, calomnier ou égorger
+ceux qu'ils n'ont pu corrompre, enfin arriver à la dissolution de la
+représentation nationale, voilà le but auquel tendent toutes les
+manoeuvres dont nous sommes les témoins, tous les moyens
+patriotiquement contre-révolutionnaires, que la perfidie prodigue pour
+exciter une émeute dans Paris et bouleverser la République entière.
+
+Représentants du peuple français, connaissez votre force et votre
+dignité. Vous pouvez concevoir un orgueil légitime. Applaudissez-vous
+non seulement d'avoir anéanti la royauté et puni les rois, abattu les
+coupables idoles devant qui le monde était prosterné; mais surtout de
+l'avoir étonné par un acte de justice dont il n'avait jamais vu
+l'exemple, en promenant le glaive de la loi sur les têtes criminelles
+qui s'élevaient au milieu de vous, mais d'avoir écrasé jusqu'ici les
+factions sous le poids du niveau national.
+
+Quel que soit le sort personnel qui vous attend, votre triomphe est
+certain. La mort même des fondateurs de la liberté n'est-elle pas un
+triomphe? Tout meurt, et les héros de l'humanité et les tyrans qui
+l'oppriment; mais à des conditions différentes.
+
+Jusque sous le règne des lâches empereurs de Rome, la vénération
+publique couronnait les images sacrées des héros qui étaient morts en
+combattant contre eux. On les appelait les derniers Romains. Rome
+dégradée semblait dire chaque jour au tyran: "Tu n'es point un homme;
+nous-mêmes, nous avons perdu ce titre en tombant dans tes fers. Les
+seuls hommes, les seuls Romains sont ceux qui ont eu le courage de se
+dévouer pour délivrer la terre de toi ou de tes pareils."
+
+Pleins de ces idées, pénétrés de ces principes, nous seconderons votre
+énergie de tout notre pouvoir. En butte aux attaques de toutes les
+passions, obligés de lutter à la fois contre les puissances ennemies de
+la République et contre les hommes corrompus qui déchirent son sein,
+placés entre la lâcheté hypocrite et la fougue imprudente du zèle,
+comment aurions-nous osé nous charger d'un tel fardeau sans les ordres
+sacrés de la patrie? Comment pourrions-nous le porter, si nous n'étions
+pas élevés au-dessus de notre faiblesse par la grandeur même de notre
+mission, si nous ne nous reposions avec confiance et sur votre vertu et
+sur le caractère sublime du peuple que vous représentez?
+
+L'un de nos devoirs les plus sacrés était de vous faire respecter au
+dedans et au dehors. Nous avons voulu aujourd'hui vous présenter un
+tableau fidèle de votre situation politique, et donner à l'Europe une
+haute idée de vos principes. Cette discussion a aussi pour objet
+particulier de déjouer les intrigues de vos ennemis pour armer contre
+vous vos alliés, et surtout les cantons suisses et les Etats-Unis
+d'Amérique. Nous vous proposons à cet égard le décret suivant:
+
+
+La Convention nationale, voulant manifester aux yeux de l'univers les
+principes qui la dirigent et qui doivent présider aux relations de
+toutes les sociétés politiques; voulant en même temps déconcerter les
+manoeuvres perfides employées par ses ennemis pour alarmer sur ses
+intentions les fidèles alliés de la nation française, les cantons
+suisses et les Etats-Unis d'Amérique;
+
+Décrète ce qui suit:
+
+
+ARTICLE PREMIER
+
+
+La Convention nationale déclare, au nom du peuple français, que la
+résolution constante de la République est de se montrer terrible envers
+ses ennemis, généreuse envers ses alliés, juste envers tous les peuples.
+
+
+II
+
+
+Les traités qui lient le peuple français aux Etats-Unis d'Amérique et
+aux cantons suisses seront fidèlement exécutés.
+
+
+III
+
+
+Quant aux modifications qui auraient pu être nécessitées par la
+révolution qui a changé le gouvernement français, ou par les mesures
+générales et extraordinaires que la République a été obligée de prendre
+momentanément pour la défense de son indépendance et de sa liberté, la
+Convention nationale se repose sur la loyauté réciproque et sur
+l'intérêt commun de la République et de ses alliés.
+
+
+IV
+
+
+La Convention nationale enjoint aux citoyens et à tous les
+fonctionnaires civils et militaires de la République de respecter et
+faire respecter les territoires de toutes les nations neutres ou
+alliées.
+
+
+V
+
+
+Le Comité de salut public est chargé de s'occuper des moyens de
+resserrer de plus en plus les liens de l'union et de l'amitié entre la
+République et ses alliés, et notamment les cantons suisses et les
+Etats-Unis d'Amérique.
+
+
+VI
+
+
+Dans toutes les discussions sur les objets particuliers des
+réclamations respectives, il manifestera aux nations amies, et
+notamment aux cantons suisses et aux Etats-Unis d'Amérique, par tous
+les moyens compatibles avec les circonstances impérieuses où se trouve
+la République, les sentiments d'équité, de bienveillance et d'estime,
+dont la nation française est animée envers eux.
+
+
+VII
+
+
+Le présent décret et le rapport du Comité de salut public seront
+imprimés et traduits dans toutes les langues, répandus dans toute la
+République et dans tous les pays étrangers, pour attester à l'univers
+les principes de la République française et les attentats de ses
+ennemis contre la sûreté générale de tous les peuples.
+
+
+
+ * * * * * * * * *
+
+
+
+_Rapport par Maximilien Robespierre à la Convention, fait au nom du
+Comité de salut public, le quintidi 15 frimaire, l'an second de la
+République une et indivisible; imprimé par ordre de la Convention -
+Réponse de la Convention nationale aux manifestes des rois ligués
+contre la République; proposée par Robespierre, au nom du Comité
+de salut public, et décrétée par la Convention_ (15 frimaire an
+II - 5 décembre 1793)
+
+
+
+
+Citoyens représentants du Peuple,
+
+
+Les rois coalisés contre la République nous font la guerre avec des
+armées, avec des intrigues et avec des libelles. Nous opposerons à
+leurs armées des armées plus braves; à leurs intrigues, la vigilance et
+la terreur de la justice nationale; à leurs libelles, la vérité.
+
+Toujours attentifs à renouer les fils de leurs trames funestes, à
+mesure qu'ils sont rompus par la main du patriotisme; toujours habiles
+à tourner les armes de la liberté contre la liberté même, les
+émissaires des ennemis de la France travaillent aujourd'hui à renverser
+la République par républicanisme, et à rallumer la guerre civile par
+philosophie. Avec ce grand système de subversion et d'hypocrisie,
+coïncide merveilleusement un plan perfide de diffamation contre la
+Convention nationale et contre la nation elle-même. Tandis que la
+perfidie ou l'imprudence, tantôt énervait l'énergie des mesures
+révolutionnaires commandées par le salut de la patrie, tantôt les
+laissait sans exécution, tantôt les exagérait avec malice ou les
+appliquait à contre-sens; tandis que, au milieu de ces embarras, les
+agents des puissances étrangères, mettant en oeuvre tous les mobiles,
+détournaient notre attention des véritables dangers et des besoins
+pressants de la République, pour la tourner tout entière vers les idées
+religieuses; tandis qu'à une révolution politique, ils cherchaient à
+substituer une révolution nouvelle, pour donner le change à la raison
+publique et à l'énergie du patriotisme; tandis que les mêmes hommes
+attaquaient ouvertement tous les cultes, et encourageaient secrètement
+le fanatisme; tandis qu'au même instant ils faisaient retentir la
+France entière de leurs déclamations insensées, et osaient abuser du
+nom de la Convention nationale pour justifier les extravagances
+réfléchies de l'aristocratie déguisée sous le manteau de la folie; les
+ennemis de la France marchandaient de nouveau vos ports, vos généraux,
+vos armées, rassuraient le fédéralisme épouvanté, intriguaient chez
+tous les peuples étrangers pour multiplier vos ennemis; ils armaient
+contre vous les prêtres de toutes les nations; ils opposaient l'empire
+des opinions religieuses à l'ascendant naturel de vos principes moraux
+et politiques; et les manifestes de tous les gouvernements nous
+dénonçaient à l'univers comme un peuple de fous et d'athées. C'est à la
+Convention nationale d'intervenir entre le fanatisme qu'on réveille et
+le patriotisme qu'on veut égarer, et de rallier tous les citoyens aux
+principes de la liberté, de la raison et de la justice. Les
+législateurs qui aiment la patrie, et qui ont le courage de la sauver,
+ne doivent pas ressembler à des roseaux sans cesse agités par le
+souffle des factions étrangères. Il est du devoir du Comité de salut
+public de vous les dévoiler, et de vous proposer les mesures
+nécessaires pour les étouffer; il le remplira sans doute. En attendant,
+il m'a chargé de vous présenter un projet d'adresse, dont le but est de
+confondre les lâches impostures des tyrans ligués contre la République,
+et de dévoiler aux yeux de l'univers leur hideuse hypocrisie. Dans ce
+combat de la tyrannie contre la liberté, nous avons tant d'avantages
+qu'il y aurait de la folie de notre part à l'éviter; et puisque les
+oppresseurs du genre humain ont la témérité de vouloir plaider leur
+cause devant lui, hâtons-nous de les suivre à ce tribunal redoutable,
+pour accélérer l'inévitable arrêt qui les attend.
+
+
+Réponse
+
+de la Convention nationale aux manifestes des rois ligués contre la
+République; proposée par Robespierre, au nom du Comité de salut public,
+et décrétée par la Convention
+
+
+La Convention nationale répondra-t-elle aux manifestes des tyrans
+ligués contre la République française? Il est naturel de les mépriser;
+mais il est utile de les confondre; il est juste de les punir.
+
+Un manifeste du despotisme contre la liberté! Quel bizarre phénomène!
+Comment les ennemis de la France ont-ils osé prendre des hommes pour
+arbitres entre eux et nous? comment n'ont-ils pas craint que le sujet
+de la querelle ne réveillât le souvenir de leurs crimes et ne hâtât
+leur ruine?
+
+De quoi nous accusent-ils? de leurs propres forfaits.
+
+Ils nous accusent de rébellion. Esclaves révoltés contre la
+souveraineté des peuples, ignorez-vous que ce blasphème ne peut être
+justifié que par la victoire? Mais voyez donc l'échafaud du dernier de
+nos tyrans; voyez le peuple français armé pour punir ses pareils: voilà
+notre réponse.
+
+Les rois accusent le peuple français d'immoralité! Peuples, prêtez une
+oreille attentive aux leçons de ces respectables précepteurs du genre
+humain. La morale des rois, juste ciel! Peuples, célébrez la bonne foi
+de Tibère, et la candeur de Louis XVI; admirez le bon sens de Claude et
+la sagesse de George; vantez la tempérance et la justice de Guillaume
+et de Léopold; exaltez la chasteté de Messaline, la fidélité conjugale
+de Catherine et la modestie d'Antoinette; louez l'invincible horreur de
+tous les despotes passés, présents et futurs, pour les usurpations et
+la tyrannie, leurs tendres égards pour l'innocence opprimée, leur
+respect religieux pour les droits de l'humanité.
+
+Ils nous accusent d'irréligion; ils publient que nous avons déclaré la
+guerre à la Divinité même. Qu'elle est édifiante, la piété des tyrans!
+et combien doivent être agréables au ciel les vertus qui brillent dans
+les cours, et les bienfaits qu'ils répandent sur la terre! De quel dieu
+nous parlent-ils? en connaissent-ils d'autre que l'orgueil, que la
+débauche et tous les vices? Ils se disent les images de la Divinité...
+Est-ce pour la faire haïr? Ils disent que leur autorité est son
+ouvrage. Non: Dieu créa les tigres; mais les rois sont le chef-d'oeuvre
+de la corruption humaine. S'ils invoquent le ciel, c'est pour usurper
+la terre; s'ils nous parlent de la Divinité, c'est pour se mettre à sa
+place: ils lui renvoient les prières du pauvre et les gémissements du
+malheureux; mais ils sont eux-mêmes les dieux des riches, des
+oppresseurs et des assassins du peuple. Honorer la Divinité et punir
+les rois, c'est la même chose. Et quel peuple rendit jamais un culte
+plus pur que le nôtre au grand Etre sous les auspices duquel nous avons
+proclamé les principes immuables de toute société humaine? Les lois de
+la justice éternelle étaient appelées dédaigneusement les rêves des
+gens de bien; nous en avons fait d'imposantes réalités. La morale était
+dans les livres des philosophes; nous l'avons mise dans le gouvernement
+des nations. L'arrêt de mort prononcé par la nature contre les tyrans
+dormait oublié dans les coeurs abattus des timides mortels; nous
+l'avons mis à exécution. Le monde appartenait à quelques races de
+tyrans, comme les déserts de l'Afrique aux tigres et aux serpents; nous
+l'avons restitué au genre humain.
+
+Peuples, si vous n'avez pas la force de reprendre votre part de ce
+commun héritage, s'il ne vous est pas donné de faire valoir les titres
+que nous vous avons rendus, gardez-vous du moins de violer nos droits
+ou de calomnier notre courage.
+
+Les Français ne sont point atteints de la manie de rendre aucune nation
+heureuse et libre malgré elle. Tous les rois auraient pu végéter ou
+mourir impunis sur leurs trônes ensanglantés, s'ils avaient su
+respecter l'indépendance du peuple français: nous ne voulons que vous
+éclairer sur leurs impudentes calomnies.
+
+Vos maîtres vous disent que la nation française a proscrit toutes les
+religions, qu'elle a substitué le culte de quelques hommes à celui de
+la Divinité; ils nous peignent à vos yeux comme un peuple idolâtre ou
+insensé. Ils mentent: le peuple français et ses représentants
+respectent la liberté de tous les cultes, et n'en proscrivent aucun.
+Ils honorent la vertu des martyrs de l'humanité sans engouement et sans
+idolâtrie; ils abhorrent l'intolérance et la persécution, de quelque
+prétexte qu'elles se couvrent. Ils condamnent les extravagances du
+philosophisme, comme les folies de la superstition, et comme les crimes
+du fanatisme. Vos tyrans nous imputent quelques irrégularités,
+inséparables des mouvements orageux d'une grande révolution; ils nous
+imputent les effets de leurs propres intrigues, et les attentats de
+leurs émissaires. Tout ce que la Révolution française a produit de sage
+et de sublime est l'ouvrage du peuple; tout ce qui porte un caractère
+différent appartient à nos ennemis.
+
+Tous les hommes raisonnables et magnanimes sont du parti de la
+République; tous les êtres perfides et corrompus sont de la faction de
+vos tyrans. Calomnie-t-on l'astre qui anime la nature, pour des nuages
+légers qui glissent sur son disque éclatant? L'auguste Liberté
+perd-elle ses charmes divins, parce que les vils agents de la tyrannie
+cherchent à la profaner? Vos malheurs et les nôtres sont les crimes des
+ennemis communs de l'humanité. Est-ce pour vous une raison de nous
+haïr? Non: c'est une raison de les punir.
+
+Les lâches osent vous dénoncer les fondateurs de la République
+française. Les Tarquins modernes ont osé dire que le sénat de Rome
+était une assemblée de brigands; les valets même de Porsenna
+traiteraient Scévola d'insensé. Suivant les manifestes de Xerxès,
+Aristide a pillé le trésor de la Grèce. Les mains pleines de rapines et
+teintes du sang des Romains, Octave et Antoine ordonnent à toute la
+terre de les croire seuls cléments, seuls justes et seuls vertueux.
+
+Tibère et Séjan ne voient dans Brutus et Cassius que des hommes de
+sang, et même des fripons.
+
+Français, hommes de tous les pays, c'est vous qu'on outrage, en
+insultant à la liberté, dans la personne de vos représentants ou de vos
+défenseurs. On a reproché à plusieurs membres de la Convention des
+faiblesses; à d'autres des crimes.
+
+Eh! qu'a de commun avec tout cela le peuple français? qu'a de commun la
+représentation nationale, si ce n'est la force qu'elle imprime aux
+faibles, et la peine qu'elle inflige aux coupables? Toutes les armées
+des tyrans de l'Europe repoussées, malgré cinq années de trahisons, de
+conspirations et de discordes intestines; l'échafaud des représentants
+infidèles élevé à côté de celui du dernier de nos tyrans; les tables
+immortelles où la main des représentants du peuple grava, au milieu des
+orages, le pacte social des Français; tous les hommes égaux devant la
+loi; tous les grands coupables tremblants devant la justice;
+l'innocence sans appui étonnée de trouver enfin un asile dans les
+tribunaux; l'amour de la patrie triomphant malgré tous les vices des
+esclaves, malgré toute la perfidie de nos ennemis; le peuple énergique
+et sage, redoutable et juste, se ralliant à la voix de la raison, et
+apprenant à distinguer ses ennemis sous le masque même du patriotisme;
+le peuple français courant aux armes pour défendre le magnifique
+ouvrage de son courage et de sa vertu: voilà l'expiation que nous
+offrons au monde, et pour nos propres erreurs et pour les crimes de nos
+ennemis.
+
+S'il le faut, nous pouvons encore lui présenter d'autres titres: notre
+sang aussi a coulé pour la patrie. La Convention nationale peut montrer
+aux amis et aux ennemis de la France d'honorables cicatrices et de
+glorieuses mutilations. Ici deux illustres adversaires de la tyrannie
+sont tombés à ses yeux sous les coups d'une faction parricide: là, un
+digne émule de leur vertu républicaine, renfermé dans une ville
+assiégée, a osé former la résolution généreuse de se faire, avec
+quelques compagnons, un passage au travers des phalanges ennemies;
+noble victime d'une odieuse trahison, il tombe entre les mains des
+satellites de l'Autriche, et il expie, dans de longs tourments, son
+dévouement sublime à la cause de la liberté. D'autres représentants
+pénètrent au travers des contrées rebelles du Midi, échappent avec
+peine à la fureur des traîtres, sauvent l'armée française livrée par
+des chefs perfides, et reportent la terreur et la fuite aux satellites
+des tyrans de l'Autriche, de l'Espagne et du Piémont: dans cette ville
+exécrable, l'opprobre du nom français, Baille et Beauvais, rassasiés
+des outrages de la tyrannie, sont morts pour la patrie et pour ses
+saintes lois. Devant les murs de cette cité sacrilège, Gasparin,
+dirigeant la foudre qui devait la punir, Gasparin, enflammant la valeur
+républicaine de nos guerriers, a péri victime de son courage et de la
+scélératesse du plus lâche de tous nos ennemis. Le Nord et le Midi, les
+Alpes et les Pyrénées, le Rhône et l'Escaut, le Rhin et la Loire, la
+Moselle et la Sambre, ont vu nos bataillons républicains se rallier, à
+la voix des représentants du peuple, sous les drapeaux de la liberté et
+de la victoire: les uns ont péri, les autres ont triomphé.
+
+La Convention tout entière a affronté la mort et bravé la fureur de
+tous les tyrans.
+
+Illustres défenseurs de la cause des rois, princes, ministres,
+généraux, courtisans, citez-nous vos vertus civiques; racontez-nous les
+importants services que vous avez rendus à l'humanité: parlez-nous des
+forteresses conquises par la force de vos guinées; vantez-nous le
+talent de vos émissaires et la promptitude de vos soldats à fuir devant
+les défenseurs de la République; vantez-nous votre noble mépris pour le
+droit des gens et pour l'humanité; nos prisonniers égorgés de
+sang-froid, nos femmes mutilées par vos janissaires, les enfants
+massacrés sur le sein de leurs mères... et la dent meurtrière des
+tigres autrichiens déchirant leurs membres palpitants: vantez-nous vos
+exploits d'Amérique, de Gênes et de Toulon; vantez-nous surtout votre
+suprême habileté dans l'art des empoisonnements et des assassinats.
+Tyrans, voilà vos vertus!
+
+Sublime parlement de la Grande-Bretagne, citez-nous vos héros. Vous
+avez un parti de l'opposition. Chez vous le patriotisme _s'oppose_;
+donc le despotisme triomphe: la minorité s'oppose; la majorité est donc
+corrompue. Peuple insolent et vil, ta prétendue représentation est
+vénale sous tes yeux et de ton aveu. Tu adoptes toi-même leur maxime
+favorite: que les talents de tes députés sont un objet d'industrie,
+comme la laine de tes moutons et l'acier de tes fabriques... Et tu
+oserais parler de morale et de liberté!
+
+Quel est donc cet étrange privilège, de déraisonner sans mesure et sans
+pudeur, que la patience stupide des peuples semble accorder aux tyrans!
+Quoi! ces petits hommes, dont le principal mérite consiste à connaître
+le tarif des consciences britanniques; qui s'efforcent de transplanter
+en France les vices et la corruption de leur pays; qui font la guerre,
+non avec les armes, mais avec des crimes, osent accuser la Convention
+nationale de corruption, et insulter aux vertus du peuple français!
+
+Peuple généreux, nous jurons par toi-même que tu seras vengé. Avant de
+nous faire la guerre, nous exterminerons tous nos ennemis; la maison
+d'Autriche périra plutôt que la France; Londres sera libre, avant que
+Paris redevienne esclave. Les destinées de la République et celles des
+tyrans de la terre ont été pesées dans les balances éternelles: les
+tyrans ont été trouvés plus légers. Français, oublions nos querelles,
+et marchons aux tyrans; domptons-les, vous par vos armes, et nous par
+nos lois.
+
+Que les traîtres tremblent! que le dernier des lâches émissaires de nos
+ennemis disparaisse! que le patriotisme triomphe, et que l'innocence se
+rassure! Français, combattez: votre cause est sainte, vos courages sont
+invincibles; vos représentants savent mourir; ils peuvent faire plus:
+ils savent vaincre.
+
+
+
+ * * * * * * * * *
+
+
+
+_Rapport sur les principes du gouvernement révolutionnaire, fait au
+nom du Comité de salut public par Maximilien Robespierre; imprimé
+par ordre de la Convention; le 5 nivôse de l'an second de la
+République une et indivisible_ (5 nivôse an II - 25 décembre 1793)
+
+
+
+
+Citoyens représentants du Peuple,
+
+
+Les succès endorment les âmes faibles; ils aiguillonnent les âmes
+fortes.
+
+Laissons l'Europe et l'histoire vanter les miracles de Toulon, et
+préparons de nouveaux triomphes à la liberté.
+
+Les défenseurs de la République adoptent la maxime de César; ils
+croient _qu'on n'a rien fait tant qu'il reste quelque chose à faire_.
+Il nous reste encore assez de dangers pour occuper tout notre zèle.
+
+Vaincre des Anglais et des traîtres est une chose facile à la valeur de
+nos soldats républicains; il est une entreprise non moins importante et
+plus difficile: c'est de confondre par une énergie constante les
+intrigues éternelles de tous les ennemis de notre liberté, et de faire
+triompher les principes sur lesquels doit s'asseoir la prospérité
+publique.
+
+Tels sont les premiers devoirs que vous avez imposés à votre Comité de
+salut public.
+
+Nous allons développer d'abord les principes et la nécessité du
+gouvernement révolutionnaire; nous montrerons ensuite la cause qui tend
+à le paralyser dans sa naissance.
+
+La théorie du gouvernement révolutionnaire est aussi neuve que la
+révolution qui l'a amené. Il ne faut pas la chercher dans les livres
+des écrivains politiques, qui n'ont point prévu cette révolution, ni
+dans les lois des tyrans, qui, contents d'abuser de leur puissance,
+s'occupent peu d'en rechercher la légitimité; aussi ce mot n'est-il
+pour l'aristocratie qu'un sujet de terreur ou un texte de calomnie;
+pour les tyrans, qu'un scandale; pour bien des gens, qu'une énigme; il
+faut l'expliquer à tous, pour rallier au moins les bons citoyens aux
+principes de l'intérêt public.
+
+La fonction du gouvernement est de diriger les forces morales et
+physiques de la nation vers le but de son institution.
+
+Le but du gouvernement constitutionnel est de conserver la République;
+celui du gouvernement révolutionnaire est de la fonder.
+
+La révolution est la guerre de la liberté contre ses ennemis; la
+constitution est le régime de la liberté victorieuse et paisible.
+
+Le gouvernement révolutionnaire a besoin d'une activité extraordinaire,
+précisément parce qu'il est en guerre. Il est soumis à des règles moins
+uniformes et moins rigoureuses, parce que les circonstances où il se
+trouve sont orageuses et mobiles, et surtout parce qu'il est forcé à
+déployer sans cesse des ressources nouvelles et rapides pour des
+dangers nouveaux et pressants.
+
+Le gouvernement constitutionnel s'occupe principalement de la liberté
+civile; et le gouvernement révolutionnaire, de la liberté publique.
+Sous le régime constitutionnel, il suffit presque de protéger les
+individus contre l'abus de la puissance publique; sous le régime
+révolutionnaire, la puissance publique elle-même est obligée de se
+défendre contre toutes les factions qui l'attaquent.
+
+Le gouvernement révolutionnaire doit aux bons citoyens toute la
+protection nationale; il ne doit aux ennemis du peuple que la mort.
+
+Ces notions suffisent pour expliquer l'origine et la nature des lois
+que nous appelons révolutionnaires. Ceux qui les nomment arbitraires ou
+tyranniques sont des sophistes stupides ou pervers qui cherchent à
+confondre les contraires; ils veulent soumettre au même régime la paix
+et la guerre, la santé et la maladie, ou plutôt ils ne veulent que la
+résurrection de la tyrannie et la mort de la patrie. S'ils invoquent
+l'exécution littérale des adages constitutionnels, ce n'est que pour
+les violer impunément. Ce sont de lâches assassins qui, pour égorger
+sans péril la République au berceau, s'efforcent de la garrotter avec
+des maximes vagues, dont ils savent bien se dégager eux-mêmes.
+
+Le vaisseau constitutionnel n'a point été construit pour rester
+toujours dans le chantier; mais fallait-il le lancer à la mer au fort
+de la tempête, et sous l'influence des vents contraires? C'est ce que
+voulaient les tyrans et les esclaves qui s'étaient opposés à sa
+construction; mais le peuple français vous a ordonné d'attendre le
+retour du calme. Ses voeux unanimes, couvrant tout à coup les clameurs
+de l'aristocratie et du fédéralisme, vous ont commandé de le délivrer
+d'abord de tous ses ennemis.
+
+Les temples des dieux ne sont pas faits pour servir d'asile aux
+sacrilèges qui viennent les profaner, ni la Constitution pour protéger
+les complots des tyrans qui cherchent à la détruire.
+
+Si le gouvernement révolutionnaire doit être plus actif dans sa marche
+et plus libre dans ses mouvements que le gouvernement ordinaire, en
+est-il moins juste et moins légitime? Non. Il est appuyé sur la plus
+sainte de toutes les lois, le salut du peuple; sur le plus irréfragable
+de tous les titres, la nécessité.
+
+Il a aussi ses règles, toutes puisées dans la justice et dans l'ordre
+public. Il n'a rien de commun avec l'anarchie, ni avec le désordre; son
+but, au contraire, est de les réprimer, pour amener et pour affermir le
+règne des lois. Il n'a rien de commun avec l'arbitraire; ce ne sont
+point les passions particulières qui doivent le diriger, mais l'intérêt
+public.
+
+Il doit se rapprocher des principes ordinaires et généraux, dans tous
+les cas où ils peuvent être rigoureusement appliqués sans compromettre
+la liberté publique. La mesure de sa force doit être l'audace ou la
+perfidie des conspirateurs. Plus il est terrible aux méchants, plus il
+doit être favorable aux bons. Plus les circonstances lui imposent des
+rigueurs nécessaires, plus il doit s'abstenir des mesures qui gênent
+inutilement la liberté et qui froissent les intérêts privés, sans aucun
+avantage public.
+
+Il doit voguer entre deux écueils, la faiblesse et la témérité, le
+modérantisme et l'excès: le modérantisme, qui est à la modération ce
+que l'impuissance est à la chasteté; et l'excès, qui ressemble à
+l'énergie comme l'hydropisie à la santé.
+
+Les tyrans ont constamment cherché à nous faire reculer vers la
+servitude, par les routes du modérantisme; quelquefois aussi, ils ont
+voulu nous jeter dans l'extrémité opposée. Les deux extrêmes
+aboutissent au même point. Que l'on soit en deçà ou au delà du but, le
+but est également manqué. Rien ne ressemble plus à l'apôtre du
+fédéralisme que le prédicateur _intempestif_ de la République une et
+universelle. L'ami des rois et le procureur général du genre humain
+s'entendent assez bien. Le fanatique couvert de scapulaires et le
+fanatique qui prêche l'athéisme ont entre eux beaucoup de rapports. Les
+barons démocrates sont les frères des marquis de Coblentz; et
+quelquefois les bonnets rouges sont plus voisins des talons rouges
+qu'on ne pourrait le penser.
+
+Mais c'est ici que le gouvernement a besoin d'une extrême
+circonspection; car tous les ennemis de la liberté veillent pour
+tourner contre lui, non seulement ses fautes, mais même ses mesures les
+plus sages. Frappe-t-il sur ce qu'on appelle l'exagération? Ils
+cherchent à relever le modérantisme et l'aristocratie. S'il poursuit
+ces deux monstres, ils poussent de tout leur pouvoir à l'exagération.
+Il est dangereux de leur laisser les moyens d'égarer le zèle des bons
+citoyens; il est plus dangereux encore de décourager et de persécuter
+les bons citoyens qu'ils ont trompés. Par l'un de ces abus, la
+République risquerait d'expirer dans un mouvement convulsif; par
+l'autre, elle périrait infailliblement de langueur.
+
+Que faut-il donc faire? Poursuivre les inventeurs coupables des
+systèmes perfides, protéger le patriotisme, même dans ses erreurs,
+éclairer les patriotes, et élever sans cesse le peuple à la hauteur de
+ses droits et de ses destinées.
+
+Si vous n'adoptez cette règle, vous perdez tout.
+
+S'il fallait choisir entre un excès de ferveur patriotique et le néant
+de l'incivisme, ou le marasme du modérantisme, il n'y aurait pas à
+balancer. Un corps vigoureux, tourmenté par une surabondance de sève,
+laisse plus de ressources qu'un cadavre.
+
+Gardons-nous surtout de tuer le patriotisme, en voulant le guérir.
+
+Le patriotisme est ardent par sa nature. Qui peut aimer froidement la
+patrie? Il est particulièrement le partage des hommes simples, peu
+capables de calculer les conséquences politiques d'une démarche civique
+par son motif. Quel est le patriote, même éclairé, qui ne se soit
+jamais trompé? Eh! si l'on admet qu'il existe des modérés et des lâches
+de bonne foi, pourquoi n'existerait-il pas des patriotes de bonne foi,
+qu'un sentiment louable emporte quelquefois trop loin? Si donc on
+regardait comme criminels tous ceux qui, dans le mouvement
+révolutionnaire, auraient dépassé la ligne exacte tracée par la
+prudence, on envelopperait dans une proscription commune, avec les
+mauvais citoyens, tous les amis naturels de la liberté, vos propres
+amis, et tous les appuis de la République. Les émissaires adroits de la
+tyrannie, après les avoir trompés, deviendraient eux-mêmes leurs
+accusateurs, et peut-être leurs juges.
+
+Qui donc démêlera toutes ces nuances? Qui tracera la ligne de
+démarcation entre tous les excès contraires? L'amour de la patrie et de
+la vérité. Les rois et les fripons chercheront toujours à l'effacer;
+ils ne veulent point avoir affaire avec la raison ni avec la vérité.
+
+En indiquant les devoirs du gouvernement révolutionnaire, nous avons
+marqué ses écueils. Plus son pouvoir est grand, plus son action est
+libre et rapide; plus il doit être dirigé par la bonne foi. Le jour où
+il tombera dans des mains impures ou perfides, la liberté sera perdue;
+son nom deviendra le prétexte et l'excuse de la contre-révolution même.
+Son énergie sera celle d'un poison violent.
+
+Aussi la confiance du peuple français est-elle attachée au caractère
+que la Convention nationale a montré, plus qu'à l'institution même.
+
+En plaçant toute sa puissance dans vos mains, il a attendu de vous que
+votre gouvernement serait bienfaisant pour les patriotes autant que
+redoutable aux ennemis de la patrie. Il vous a imposé le devoir de
+déployer en même temps tout le courage et la politique nécessaires pour
+les écraser, et surtout d'entretenir parmi vous l'union dont vous avez
+besoin pour remplir vos grandes destinées.
+
+La fondation de la République française n'est point un jeu d'enfant.
+Elle ne peut être l'ouvrage du caprice ou de l'insouciance, ni le
+résultat fortuit du choc de toutes les prétentions particulières et de
+tous les éléments révolutionnaires. La sagesse, autant que la
+puissance, présida à la création de l'univers. En imposant à des
+membres tirés de votre sein la tâche redoutable de veiller sans cesse
+sur les destinées de la patrie, vous vous êtes donc imposé vous-mêmes
+la loi de leur prêter l'appui de votre force et de votre confiance. Si
+le gouvernement révolutionnaire n'est secondé par l'énergie, par les
+lumières, par le patriotisme et par la bienveillance de tous les
+représentants du peuple, comment aura-t-il une force de réaction
+proportionnée aux efforts de l'Europe qui l'attaque, et de tous les
+ennemis de la liberté qui pressent sur lui de toutes parts?
+
+Malheur à nous, si nous ouvrons nos âmes aux perfides insinuations de
+nos ennemis, qui ne peuvent nous vaincre qu'en nous divisant! Malheur à
+nous, si nous brisons le faisceau au lieu de le resserrer, si les
+intérêts privés, si la vanité offensée se fait entendre à la place de
+la patrie et de la vérité!
+
+Elevons nos âmes à la hauteur des vertus républicaines et des exemples
+antiques. Thémistocle avait plus de génie que le général lacédémonien
+qui commandait la flotte des Grecs: cependant, quand celui-ci, pour
+réponse à un avis nécessaire qui devait sauver la patrie, leva son
+bâton pour le frapper, Thémistocle se contenta de lui répliquer:
+"Frappe, mais écoute", et la Grèce triompha du tyran de l'Asie. Scipion
+valait bien un autre général romain: Scipion, après avoir vaincu
+Annibal et Carthage, se fit une gloire de servir sous les ordres de son
+ennemi. O vertu des grands coeurs! que sont devant toi toutes les
+agitations et toutes les prétentions des petites âmes? O vertu, es-tu
+moins nécessaire pour fonder une République que pour la gouverner dans
+la paix? O patrie, as-tu moins de droits sur les représentants du
+peuple français que la Grèce et Rome sur leurs généraux? Que dis-je? Si
+parmi nous les fonctions de l'administration révolutionnaire ne sont
+plus des devoirs pénibles, mais des objets d'ambition, la République
+est déjà perdue.
+
+Il faut que l'autorité de la Convention nationale soit respectée de
+toute l'Europe; c'est pour la dégrader, c'est pour l'annuler que les
+tyrans épuisent toutes les ressources de leur politique et prodiguent
+leurs trésors. Il faut que la Convention prenne la ferme résolution de
+préférer son propre gouvernement à celui du cabinet de Londres et des
+cours de l'Europe; car si elle ne gouverne pas, les tyrans régneront.
+
+Quels avantages n'auraient-ils pas dans cette guerre de ruse et de
+corruption qu'ils font à la République? Tous les vices combattent pour
+eux; la République n'a pour elle que les vertus. Les vertus sont
+simples, modestes, pauvres, souvent ignorantes, quelquefois grossières;
+elles sont l'apanage des malheureux et le patrimoine du peuple. Les
+vices sont entourés de tous les trésors, armés de tous les charmes de
+la volupté et de toutes les amorces de la perfidie; ils sont escortés
+de tous les talents dangereux exercés pour le crime.
+
+Avec quel art profond les tyrans tournent contre nous, je ne dis pas
+nos passions et nos faiblesses, mais jusqu'à notre patriotisme!
+
+Avec quelle rapidité pourraient se développer les germes de division
+qu'ils jettent au milieu de nous, si nous ne nous hâtons de les
+étouffer!
+
+Grâce à cinq années de trahison et de tyrannie, grâce à trop
+d'imprévoyance et de crédulité, à quelques traits de vigueur trop tôt
+démentis par un repentir pusillanime, l'Autriche, l'Angleterre, la
+Russie, la Prusse, l'Italie ont eu le temps d'établir en France un
+gouvernement secret, rival du gouvernement français. Elles ont aussi
+leurs comités, leur trésorerie, leurs agents; ce gouvernement acquiert
+la force que nous ôtons au nôtre; il a l'unité qui nous a longtemps
+manqué, la politique dont nous croyons trop pouvoir nous passer,
+l'esprit de suite et le concert dont nous n'avons pas toujours assez
+senti la nécessité.
+
+Aussi les cours étrangères ont-elles dès longtemps vomi sur la France
+tous les scélérats habiles qu'elles tiennent à leur solde. Leurs agents
+infestent encore nos armées; la victoire même de Toulon en est la
+preuve; il a fallu toute la bravoure des soldats, toute la fidélité des
+généraux, tout l'héroïsme des représentants du peuple, pour triompher
+de la trahison. Ils délibèrent dans nos administrations, dans nos
+assemblées sectionnaires; ils s'introduisent dans nos clubs; ils ont
+siégé jusque dans le sanctuaire de la représentation nationale; ils
+dirigent et dirigeront éternellement la contre-révolution sur le même
+plan.
+
+Ils rôdent autour de nous; ils surprennent nos secrets; ils caressent
+nos passions; ils cherchent à nous inspirer jusqu'à nos opinions; ils
+tournent contre nous nos résolutions. Etes-vous faibles? ils louent
+votre prudence. Etes-vous prudents? ils vous accusent de faiblesse; ils
+appellent votre courage, témérité; votre justice, cruauté. Ménagez-les,
+ils conspirent publiquement; menacez-les, ils conspirent dans les
+ténèbres, et sous le masque du patriotisme. Hier, ils assassinaient les
+défenseurs de la liberté; aujourd'hui, ils se mêlent à leur pompe
+funèbre, et demandent pour eux des honneurs divins, épiant l'occasion
+d'égorger leurs pareils. Faut-il allumer la guerre civile? ils prêchent
+toutes les folies de la superstition. La guerre civile est-elle près de
+s'éteindre par les flots du sang français? ils abjurent et leur
+sacerdoce et leurs dieux pour la rallumer.
+
+On a vu des Anglais, des Prussiens, se répandre dans nos villes et dans
+nos campagnes, annonçant, au nom de la Convention nationale, une
+doctrine insensée; on a vu des prêtres déprêtrisés à la tête des
+rassemblements séditieux dont la religion était le motif ou le
+prétexte. Déjà des patriotes, entraînés à des actes imprudents par la
+seule haine du fanatisme, ont été assassinés; le sang a déjà coulé dans
+plusieurs contrées pour ces déplorables querelles, comme si nous avions
+trop de sang pour combattre les tyrans de l'Europe. O honte! ô
+faiblesse de la raison humaine! une grande nation a paru le jouet des
+plus méprisables valets de la tyrannie!
+
+Les étrangers ont paru quelque temps les arbitres de la tranquillité
+publique. L'argent circulait ou disparaissait à leur gré. Quand ils
+voulaient, le peuple trouvait du pain; quand ils voulaient, le peuple
+en était privé; des attroupements aux portes des boulangers se
+formaient et se dissipaient à leur signal. Ils nous environnent de
+leurs sicaires, de leurs espions: nous le savons, nous le voyons, et
+ils vivent! Ils semblent inaccessibles au glaive des lois. Et il est
+plus difficile, même aujourd'hui, de punir un conspirateur important,
+que d'arracher un ami de la liberté des mains de la calomnie.
+
+A peine avons-nous dénoncé les excès faussement philosophiques
+provoqués par les ennemis de la France; à peine le patriotisme a-t-il
+prononcé dans cette tribune le mot _ultra-révolutionnaire_ qui les
+désignait; aussitôt les traîtres de Lyon, tous les partisans de la
+tyrannie, se sont hâtés de l'appliquer aux patriotes chauds et généreux
+qui avaient vengé le peuple et les lois. D'un côté, ils renouvellent
+l'ancien système de persécution contre les amis de la république; de
+l'autre, ils invoquent l'indulgence en faveur des scélérats couverts du
+sang de la patrie.
+
+Cependant leurs crimes s'amoncellent; les cohortes impies des
+émissaires étrangers se recrutent chaque jour; la France en est
+inondée; ils attendent, et ils attendront éternellement un moment
+favorable à leurs desseins sinistres. Ils se retranchent, ils se
+cantonnent au milieu de nous; ils élèvent de nouvelles redoutes, de
+nouvelles batteries contre-révolutionnaires, tandis que les tyrans qui
+les soudoient rassemblent de nouvelles armées.
+
+Oui, ces perfides émissaires qui nous parlent, qui nous caressent, ce
+sont les frères, ce sont les complices des satellites féroces qui
+ravagent nos moissons, qui ont pris possession de nos cités et de nos
+vaisseaux achetés par leurs maîtres, qui ont massacré nos frères,
+égorgé sans pitié nos prisonniers, nos femmes, nos enfants, et les
+représentants du peuple français. Que dis-je? les monstres qui ont
+commis ces forfaits sont mille fois moins atroces que les misérables
+qui déchirent secrètement nos entrailles: et ils respirent, et ils
+conspirent impunément!
+
+Ils n'attendent que des chefs pour se rallier; ils les cherchent au
+milieu de vous. Leur principal objet est de nous mettre aux prises les
+uns avec les autres. Cette lutte funeste relèverait les espérances de
+l'aristocratie, renouerait les trames du fédéralisme; elle vengerait la
+faction girondine de la loi qui a puni ses forfaits; elle punirait la
+Montagne de son dévouement sublime; car c'est la Montagne ou plutôt la
+Convention, qu'on attaque en la divisant et en détruisant son ouvrage.
+
+Pour nous, nous ne ferons la guerre qu'aux Anglais, aux Prussiens, aux
+Autrichiens et à leurs complices. C'est en les exterminant que nous
+répondrons aux libelles: nous ne savons haïr que les ennemis de la
+patrie.
+
+Ce n'est point dans le coeur des patriotes ou des malheureux qu'il faut
+porter la terreur, c'est dans les repaires des brigands étrangers, où
+l'on partage les dépouilles et où l'on boit le sang du peuple français.
+
+Le Comité a remarqué que la loi n'est point assez prompte pour punir
+les grands coupables. Des étrangers, agents connus des rois coalisés,
+des généraux teints du sang des Français, d'anciens complices de
+Dumouriez, de Custine et de Lamarlière, sont depuis longtemps en état
+d'arrestation et ne sont point jugés.
+
+Les conspirateurs sont nombreux; ils semblent se multiplier, et les
+exemples de ce genre sont rares. La punition de cent coupables obscurs
+et subalternes est moins utile à la liberté que le supplice d'un chef
+de conspiration.
+
+Les membres du tribunal révolutionnaire, dont en général on peut louer
+le patriotisme et l'équité, ont eux-mêmes indiqué au Comité de salut
+public les causes qui, quelquefois, entravent sa marche sans la rendre
+plus sûre, et nous ont demandé la réforme d'une loi qui se ressent des
+temps malheureux où elle a été portée. Nous vous proposerons
+d'autoriser le Comité à vous présenter quelques changements à cet
+égard, qui tendront également à rendre l'action de la justice plus
+propice encore à l'innocence, et en même temps plus inévitable pour le
+crime et pour l'intrigue. Vous l'avez même déjà chargé de ce soin par
+un décret précédent.
+
+Nous vous proposerons, dès ce moment, de faire hâter le jugement des
+étrangers et des généraux prévenus de conspiration avec les tyrans qui
+nous font la guerre.
+
+Ce n'est point assez d'épouvanter les ennemis de la patrie; il faut
+secourir ses défenseurs. Nous solliciterons donc de votre justice
+quelques dispositions en faveur des soldats qui combattent et qui
+souffrent pour la liberté.
+
+L'armée française n'est pas seulement l'effroi des tyrans; elle est la
+gloire de la nation et de l'humanité. En marchant à la victoire, nos
+vertueux guerriers crient: "Vive la République!" En tombant sous le fer
+ennemi, leur cri est: "Vive la République!" Leurs dernières paroles
+sont des hymnes à la liberté; leurs derniers soupirs sont des voeux
+pour la patrie. Si tous les chefs avaient valu les soldats, l'Europe
+serait vaincue depuis longtemps. Tout acte de bienfaisance envers
+l'armée est un acte de reconnaissance nationale.
+
+Les secours accordés aux défenseurs de la patrie et à leurs familles
+nous ont paru trop modiques. Nous croyons qu'ils peuvent être, sans
+inconvénient, augmentés d'un tiers. Les immenses ressources de la
+République, en finances, permettent cette mesure: la patrie la réclame.
+
+Il nous a paru aussi que les soldats estropiés, les veuves et les
+enfants de ceux qui sont morts pour la patrie, trouvaient dans les
+formalités exigées par la loi, dans la multiplicité des demandes,
+quelquefois dans la froideur ou dans la malveillance de quelques
+administrateurs subalternes, des difficultés qui retardaient la
+jouissance des avantages que la loi leur assure. Nous avons cru que le
+remède à cet inconvénient était de leur donner des défenseurs officieux
+établis par elle, pour leur faciliter les moyens de faire valoir leurs
+droits.
+
+D'après tous ces motifs, nous vous proposons le décret suivant:
+
+
+La Convention nationale décrète:
+
+
+ARTICLE PREMIER
+
+
+L'accusateur public du tribunal révolutionnaire fera juger incessamment
+Diétrich, Custine, fils du général puni par la loi, Desbrullis, Biron,
+Barthélémy et tous les généraux prévenus de complicité avec Dumouriez,
+Custine, Lamarlière, Houchard. Il fera juger pareillement les
+étrangers, banquiers et autres individus prévenus de trahison et de
+connivence avec les rois ligués contre la République.
+
+
+II
+
+
+Le Comité de salut public fera, dans le plus court délai, son rapport
+sur les moyens de perfectionner l'organisation du tribunal
+révolutionnaire.
+
+
+III
+
+
+Les secours et récompenses accordas par les décrets précédents aux
+défenseurs de la patrie blessés en combattant pour elle, ou à leurs
+veuves et à leurs enfants, sont augmentés d'un tiers.
+
+
+IV
+
+
+Il sera créé une commission chargée de leur faciliter la jouissance des
+droits que la loi leur donne.
+
+
+V
+
+
+Les membres de cette commission seront nommés par la Convention
+nationale, sur la proposition du Comité de salut Public.
+
+
+
+ * * * * * * * * *
+
+
+
+_Rapport sur les principes de morale politique qui doivent guider la
+Convention nationale dans l'administration intérieure de la République,
+fait au nom du Comité de salut public, le 18 pluviôse, l'an 2e de la
+République, par Maximilien Robespierre; imprimé par ordre de la
+Convention nationale_ (18 pluviôse an II - 5 février 1794)
+
+
+
+
+Citoyens représentants du Peuple.
+
+
+Nous avons exposé, il y a quelque temps, les principes de notre
+politique extérieure: nous venons développer aujourd'hui les principes
+de notre politique intérieure.
+
+Après avoir marché longtemps au hasard, et comme emportés par le
+mouvement des factions contraires, les représentants du Peuple français
+ont enfin montré un caractère et un gouvernement. Un changement subit
+dans la fortune de la nation annonça à l'Europe la régénération qui
+s'était opérée dans la représentation nationale. Mais jusqu'au moment
+même où je parle, il faut convenir que nous avons été plutôt guidés,
+dans des circonstances si orageuses, par l'amour du bien et par le
+sentiment des besoins de la patrie que par une théorie exacte et des
+règles précises de conduite, que nous n'avions pas même le loisir de
+tracer.
+
+Il est temps de marquer nettement le but de la révolution, et le terme
+où nous voulons arriver; il est temps de nous rendre compte à
+nous-mêmes, et des obstacles qui nous en éloignent encore, et des
+moyens que nous devons adopter pour l'atteindre: idée simple et
+importante qui semble n'avoir jamais été aperçue. Eh! comment un
+gouvernement lâche et corrompu aurait-il osé la réaliser? Un roi, un
+sénat orgueilleux, un César, un Cromwell, doivent avant tout couvrir
+leurs projets d'un voile religieux, transiger avec tous les vices,
+caresser tous les partis, écraser celui des gens de bien, opprimer ou
+tromper le peuple, pour arriver au but de leur perfide ambition. Si
+nous n'avions pas eu une plus grande tâche à remplir, s'il ne
+s'agissait ici que des intérêts d'une faction ou d'une aristocratie
+nouvelle, nous aurions pu croire, comme certains écrivains plus
+ignorants encore que pervers, que le plan de la Révolution française
+était écrit en toutes lettres dans les livres de Tacite et de
+Machiavel, et chercher les devoirs des représentants du peuple dans
+l'histoire d'Auguste, de Tibère ou de Vespasien, ou même dans celle de
+certains législateurs français; car, à quelques nuances près de
+perfidie ou de cruauté, tous les tyrans se ressemblent. Pour nous, nous
+venons aujourd'hui mettre l'univers dans la confidence de vos secrets
+politiques, afin que tous les amis de la patrie puissent se rallier à
+la voix de la raison et de l'intérêt public; afin que la nation
+française et ses représentants soient respectés dans tous les pays de
+l'univers où la connaissance de leurs véritables principes pourra
+parvenir; afin que les intrigants qui cherchent toujours à remplacer
+d'autres intrigants soient jugés par l'opinion publique sur des règles
+sûres et faciles.
+
+Il faut prendre de loin ses précautions pour remettre les destinées de
+la liberté dans les mains de la vérité qui est éternelle, plus que dans
+celles des hommes qui passent, de manière que si le gouvernement oublie
+les intérêts du peuple, ou qu'il retombe entre les mains des hommes
+corrompus, selon le cours naturel des choses, la lumière des principes
+reconnus éclaire ses trahisons, et que toute faction nouvelle trouve la
+mort dans la seule pensée du crime.
+
+Heureux le peuple qui peut arriver à ce point! car, quelques nouveaux
+outrages qu'on lui prépare, quelles ressources ne présente pas un ordre
+de choses où la raison publique est la garantie de la liberté!
+
+Quel est le but où nous tendons? la jouissance paisible de la liberté
+et de l'égalité; le règne de cette justice éternelle, dont les lois ont
+été gravées, non sur le marbre et sur la pierre, mais dans les coeurs de
+tous les hommes, même dans celui de l'esclave qui les oublie et du
+tyran qui les nie.
+
+Nous voulons un ordre de choses où toutes les passions basses et
+cruelles soient enchaînées, toutes les passions bienfaisantes et
+généreuses éveillées par les lois; où l'ambition soit le désir de
+mériter la gloire et de servir la patrie; où les distinctions ne
+naissent que de l'égalité même; où le citoyen soit soumis au magistral,
+le magistrat au peuple, et le peuple à la justice; où la patrie assure
+le bien-être de chaque individu, et où chaque individu jouisse avec
+orgueil de la prospérité et de la gloire de la patrie; où toutes les
+âmes s'agrandissent par la communication continuelle des sentiments
+républicains, et par le besoin de mériter l'estime d'un grand peuple;
+où les arts soient les décorations de la liberté qui les ennoblit, le
+commerce la source de la richesse publique et non seulement de
+l'opulence monstrueuse de quelques maisons.
+
+Nous voulons substituer dans notre pays la morale à l'égoïsme, la
+probité à l'honneur, les principes aux usages, les devoirs aux
+bienséances, l'empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris
+du vice au mépris du malheur, la fierté à l'insolence, la grandeur
+d'âme à la vanité, l'amour de la gloire à l'amour de l'argent, les
+bonnes gens à la bonne compagnie, le mérite à l'intrigue, le génie au
+bel esprit, la vérité à l'éclat, le charme du bonheur aux ennuis de la
+volupté, la grandeur de l'homme à la petitesse des grands, un peuple
+magnanime, puissant, heureux, à un peuple aimable, frivole et
+misérable, c'est-à-dire toutes les vertus et tous les miracles de la
+république à tous les vices et à tous les ridicules de la monarchie.
+
+Nous voulons, en un mot, remplir les voeux de la nature, accomplir les
+destins de l'humanité, tenir les promesses de la philosophie, absoudre
+la providence du long règne du crime et de la tyrannie. Que la France,
+jadis illustre parmi les pays esclaves, éclipsant la gloire de tous les
+peuples libres qui ont existé, devienne le modèle des nations, l'effroi
+des oppresseurs, la consolation des opprimés, l'ornement de l'univers,
+et qu'en scellant notre ouvrage de notre sang, nous puissions voir au
+moins briller l'aurore de la félicité universelle... Voilà notre
+ambition, voilà notre but.
+
+Quelle nature de gouvernement peut réaliser ces prodiges? Le seul
+gouvernement démocratique ou républicain: ces deux mots sont synonymes,
+malgré les abus du langage vulgaire; car l'aristocratie n'est pas plus
+la république que la monarchie. La démocratie n'est pas un état où le
+peuple, continuellement assemblé, règle par lui-même toutes les
+affaires publiques, encore moins celui où cent mille fractions du
+peuple, par des mesures isolées, précipitées et contradictoires,
+décideraient du sort de la société entière: un tel gouvernement n'a
+jamais existé, et il ne pourrait exister que pour ramener le peuple au
+despotisme.
+
+La démocratie est un état où le peuple souverain, guidé par des lois
+qui sont son ouvrage, fait par lui-même tout ce qu'il peut bien faire,
+et par des délégués tout ce qu'il ne peut faire lui-même.
+
+C'est donc dans les principes du gouvernement démocratique que vous
+devez chercher les règles de votre conduite politique.
+
+Mais, pour fonder et pour consolider parmi nous la démocratie, pour
+arriver au règne paisible des lois constitutionnelles, il faut terminer
+la guerre de la liberté contre la tyrannie, et traverser heureusement
+les orages de la révolution: tel est le but du système révolutionnaire
+que vous avez régularisé. Vous devez donc encore régler votre conduite
+sur les circonstances orageuses où se trouve la république; et le plan
+de votre administration doit être le résultat de l'esprit du
+gouvernement révolutionnaire, combiné avec les principes généraux de la
+démocratie.
+
+Or, quel est le principe fondamental du gouvernement démocratique ou
+populaire, c'est-à-dire le ressort essentiel qui le soutient et qui le
+fait mouvoir? C'est la vertu; je parle de la vertu publique qui opéra
+tant de prodiges dans la Grèce et dans Rome, et qui doit en produire de
+bien plus étonnants dans la France républicaine; de cette vertu qui
+n'est autre chose que l'amour de la patrie et de ses lois.
+
+Mais comme l'essence de la république ou de la démocratie est
+l'égalité, il s'ensuit que l'amour de la patrie embrasse nécessairement
+l'amour de l'égalité.
+
+Il est vrai encore que ce sentiment sublime suppose la préférence de
+l'intérêt public à tous les intérêts particuliers; d'où il résulte que
+l'amour de la patrie suppose encore ou produit toutes les vertus: car
+que sont-elles autre chose que la force de l'âme qui rend capable de
+ces sacrifices? et comment l'esclave de l'avarice ou de l'ambition, par
+exemple, pourrait-il immoler son idole à la patrie?
+
+Non seulement la vertu est l'âme de la démocratie; mais elle ne peut
+exister que dans ce gouvernement. Dans la monarchie, je ne connais
+qu'un individu qui peut aimer la patrie, et qui, pour cela, n'a pas
+même besoin de vertu; c'est le monarque. La raison en est que de tous
+les habitants de ses Etats, le monarque est le seul qui ait une patrie.
+N'est-il pas le souverain, au moins de fait? n'est-il pas à la place du
+peuple? Et qu'est-ce que la patrie, si ce n'est le pays où l'on est
+citoyen et membre du souverain?
+
+Par une conséquence du même principe, dans les Etats aristocratiques,
+le mot _patrie_ ne signifie quelque chose que pour les familles
+patriciennes qui ont envahi la souveraineté.
+
+Il n'est que la démocratie où l'Etat est véritablement la patrie de
+tous les individus qui le composent, et peut compter autant de
+défenseurs intéressés à sa cause qu'il renferme de citoyens. Voilà la
+source de la supériorité des peuples libres sur tous les autres. Si
+Athènes et Sparte ont triomphé des tyrans de l'Asie, et les Suisses des
+tyrans de l'Espagne et de l'Autriche, il n'en faut point chercher
+d'autre cause.
+
+Mais les Français sont le premier peuple du monde qui ait établi la
+véritable démocratie, en appelant tous les hommes à l'égalité, et à la
+plénitude des droits du citoyen; et c'est là, à mon avis, la véritable
+raison pour laquelle tous les tyrans ligués contre la République seront
+vaincus.
+
+Il est dès ce moment de grandes conséquences à tirer des principes que
+nous venons d'exposer.
+
+Puisque l'âme de la République est la vertu, l'égalité, et que votre
+but est de fonder, de consolider la République, il s'ensuit que la
+première règle de votre conduite politique doit être de rapporter
+toutes vos opérations au maintien de l'égalité et au développement de
+la vertu; car le premier soin du législateur doit être de fortifier le
+principe du gouvernement. Ainsi tout ce qui tend à exciter l'amour de
+la patrie, à purifier les moeurs, à élever les âmes, à diriger les
+passions du coeur humain vers l'intérêt public, doit être adopté ou
+établi par vous. Tout ce qui tend à les concentrer dans l'abjection du
+moi personnel, à réveiller l'engouement pour les petites choses et le
+mépris des grandes, doit être rejeté ou réprimé par vous. Dans le
+système de la Révolution française, ce qui est immoral est impolitique,
+ce qui est corrupteur est contre-révolutionnaire. La faiblesse, les
+vices, les préjugés, sont le chemin de la royauté. Entraînés trop
+souvent peut-être par le poids de nos anciennes habitudes, autant que
+par la pente insensible de la faiblesse humaine, vers les idées fausses
+et vers les sentiments pusillanimes, nous avons bien moins à nous
+défendre des excès d'énergie que des excès de faiblesse. Le plus grand
+écueil peut-être que nous ayons à éviter n'est pas la ferveur du zèle,
+mais plutôt la lassitude du bien et la peur de notre propre courage.
+Remontez donc sans cesse le ressort sacré du gouvernement républicain,
+au lieu de le laisser tomber. Je n'ai pas besoin de dire que je ne veux
+ici justifier aucun excès. On abuse des principes les plus sacrés;
+c'est à la sagesse du gouvernement à consulter les circonstances, à
+saisir les moments, à choisir les moyens; car la manière de préparer
+les grandes choses est une partie essentielle du talent de les faire,
+comme la sagesse est elle-même une partie de la vertu.
+
+Nous ne prétendons pas jeter la République française dans le moule de
+celle de Sparte; nous ne voulons lui donner ni l'austérité, ni la
+corruption des cloîtres. Nous venons de vous présenter, dans toute sa
+pureté, le principe moral et politique du gouvernement populaire. Vous
+avez donc une boussole qui peut vous diriger au milieu des orages de
+toutes les passions, et du tourbillon des intrigues qui vous
+environnent. Vous avez la pierre de touche par laquelle vous pouvez
+essayer toutes vos lois, toutes les propositions qui vous sont faites.
+En les comparant sans cesse avec ce principe, vous pouvez désormais
+éviter l'écueil ordinaire des grandes assemblées, le danger des
+surprises et des mesures précipitées, incohérentes et contradictoires.
+Vous pouvez donner à toutes vos opérations l'ensemble, l'unité, la
+sagesse et la dignité qui doivent annoncer les représentants du premier
+peuple du monde.
+
+Ce ne sont pas les conséquences faciles du principe de la démocratie
+qu'il faut détailler, c'est ce principe simple et fécond qui mérite
+d'être lui-même développé.
+
+La vertu républicaine peut être considérée par rapport au peuple et par
+rapport au gouvernement: elle est nécessaire dans l'un et dans l'autre.
+Quand le gouvernement seul en est privé, il reste une ressource dans
+celle du peuple; mais quand le peuple lui-même est corrompu, la liberté
+est déjà perdue.
+
+Heureusement la vertu est naturelle au peuple, en dépit des préjugés
+aristocratiques. Une nation est vraiment corrompue, lorsqu'après avoir
+perdu, par degrés, son caractère et sa liberté, elle passe de la
+démocratie à l'aristocratie ou à la monarchie; c'est la mort du corps
+politique par la décrépitude. Lorsque après quatre cents ans de gloire
+l'avarice a enfin chassé de Sparte les moeurs avec les lois de Lycurgue,
+Agis meurt en vain pour les rappeler! Démosthène a beau tonner contre
+Philippe, Philippe trouve dans les vices d'Athènes dégénérée des
+avocats plus éloquents que Démosthène. Il y a bien encore dans Athènes
+une population aussi nombreuse que du temps de Miltiade et d'Aristide;
+mais il n'y a plus d'Athéniens. Qu'importe que Brutus ait tué le tyran?
+la tyrannie vit encore dans les coeurs, et Rome n'existe plus que dans
+Brutus.
+
+Mais lorsque, par des efforts prodigieux de courage et de raison, un
+peuple brise les chaînes du despotisme pour en faire des trophées à la
+liberté; lorsque, par la force de son tempérament moral, il sort, en
+quelque sorte, des bras de la mort pour reprendre toute la vigueur de
+la jeunesse; lorsque, tour à tour sensible et fier, intrépide et
+docile, il ne peut être arrêté ni par les remparts inexpugnables, ni
+par les armées innombrables des tyrans armés contre lui, et qu'il
+s'arrête lui-même devant l'image de la loi; s'il ne s'élance pas
+rapidement à la hauteur de ses destinées, ce ne pourrait être que la
+faute de ceux qui le gouvernent.
+
+D'ailleurs on peut dire, en un sens, que pour aimer la justice et
+l'égalité, le peuple n'a pas besoin d'une grande vertu; il lui suffit
+de s'aimer lui-même.
+
+Mais le magistrat est obligé d'immoler son intérêt à l'intérêt du
+peuple, et l'orgueil du pouvoir à l'égalité. Il faut que la loi parle
+surtout avec empire à celui qui en est l'organe. Il faut que le
+gouvernement pèse sur lui-même, pour tenir toutes ses parties en
+harmonie avec elle. S'il existe un corps représentatif, une autorité
+première constituée par le peuple, c'est à elle de surveiller et de
+réprimer sans cesse tous les fonctionnaires publics. Mais qui la
+réprimera elle-même, sinon sa propre vertu? Plus cette source de
+l'ordre public est élevée, plus elle doit être pure; il faut donc que
+le corps représentatif commence par soumettre dans son sein toutes les
+passions privées à la passion générale du bien public. Heureux les
+représentants, lorsque leur gloire et leur intérêt même les attachent,
+autant que leurs devoirs, à la cause de la liberté!
+
+Déduisons de tout ceci une grande vérité; c'est que le caractère du
+gouvernement populaire est d'être confiant dans le peuple, et sévère
+envers lui-même.
+
+Ici se bornerait tout le développement de noire théorie. si vous
+n'aviez qu'à gouverner dans le calme le vaisseau de la République: mais
+la tempête gronde; et l'état de révolution où vous êtes vous impose une
+autre tâche.
+
+Cette grande pureté des bases de la Révolution française, la sublimité
+même de son objet est précisément ce qui fait notre force et notre
+faiblesse: notre force, parce qu'il nous donne l'ascendant de la vérité
+sur l'imposture, et les droits de l'intérêt public sur les intérêts
+privés; notre faiblesse, parce qu'il rallie contre nous tous les hommes
+vicieux, tous ceux qui dans leurs coeurs méditaient de dépouiller le
+peuple, et tous ceux qui veulent l'avoir dépouillé impunément, et ceux
+qui ont repoussé la liberté comme une calamité personnelle, et ceux qui
+ont embrassé la révolution comme un métier et la république comme une
+proie: de là la défection de tant d'hommes ambitieux ou cupides, qui,
+depuis le point du départ, nous ont abandonnés sur la route, parce
+qu'ils n'avaient pas commencé le voyage pour arriver au même but. On
+dirait que les deux génies contraires que Ton a représentés se
+disputant l'empire de la nature combattent dans cette grande époque de
+l'histoire humaine pour fixer sans retour les destinées du monde, et
+que la France est le théâtre de cette lutte redoutable. Au dehors, tous
+les tyrans vous cernent; au dedans, tous les amis de la tyrannie
+conspirent: ils conspirent jusqu'à ce que l'espérance ait été ravie au
+crime. Il faut étouffer les ennemis intérieurs et extérieurs de la
+République, ou périr avec elle; or, dans cette situation, la première
+maxime de votre politique doit être qu'on conduit le peuple par la
+raison, et les ennemis du peuple par la terreur.
+
+Si le ressort du gouvernement populaire dans la paix est la vertu, le
+ressort du gouvernement populaire en révolution est à la fois _la vertu
+et la terreur_: la vertu, sans laquelle la terreur est funeste; la
+terreur, sans laquelle la vertu est impuissante. La terreur n'est autre
+chose que la justice prompte, sévère, inflexible; elle est donc une
+émanation de la vertu; elle est moins un principe particulier qu'une
+conséquence du principe général de la démocratie appliqué aux plus
+pressants besoins de la patrie.
+
+On a dit que la terreur était le ressort du gouvernement despotique. Le
+vôtre ressemble-t-il donc au despotisme? Oui, comme le glaive qui
+brille dans les mains des héros de la liberté ressemble à celui dont
+les satellites de la tyrannie sont armés. Que le despote gouverne par
+la terreur ses sujets abrutis; il a raison, comme despote: domptez par
+la terreur les ennemis de la liberté; et vous aurez raison, comme
+fondateurs de la République. Le gouvernement de la Révolution est le
+despotisme de la liberté contre la tyrannie. La force n'est-elle faite
+que pour protéger le crime? et n'est-ce pas pour frapper les tètes
+orgueilleuses que la foudre est destinée?
+
+La nature impose à tout être physique et moral la loi de pourvoir à sa
+conservation; le crime égorge l'innocence pour régner, et l'innocence
+se débat de toutes ses forces dans les mains du crime.
+
+Que la tyrannie règne un seul jour, le lendemain il ne restera plus un
+patriote. Jusqu'à quand la fureur des despotes sera-t-elle appelée
+justice, et la justice du peuple barbarie ou rébellion? Comme on est
+tendre pour les oppresseurs et inexorable pour les opprimés! Rien de
+plus naturel: quiconque ne hait point le crime ne peut aimer la vertu.
+
+Il faut cependant que l'un ou l'autre succombe. Indulgence pour les
+royalistes, s'écrient certaines gens. Grâce pour les scélérats! Non:
+grâce pour l'innocence, grâce pour les faibles, grâce pour les
+malheureux, grâce pour l'humanité!
+
+La protection sociale n'est due qu'aux citoyens paisibles; il n'y a de
+citoyens dans la République que les républicains. Les royalistes, les
+conspirateurs ne sont, pour elle, que des étrangers, ou plutôt des
+ennemis. Cette guerre terrible que soutient la liberté contre la
+tyrannie n'est-elle pas indivisible? les ennemis du dedans ne sont-ils
+pas les alliés des ennemis du dehors? les assassins qui déchirent la
+patrie dans l'intérieur; les intrigants qui achètent les consciences
+des mandataires du peuple; les traîtres qui les vendent; les
+libellistes mercenaires soudoyés pour déshonorer la cause du peuple,
+pour tuer la vertu publique, pour attiser le feu des discordes civiles,
+et pour préparer la contre-révolution politique par la
+contre-révolution morale; tous ces gens-là sont-ils moins coupables ou
+moins dangereux que les tyrans qui les servent? Tous ceux qui
+interposent leur douceur parricide entre ces scélérats et le glaive
+vengeur de la justice nationale ressemblent à ceux qui se jetteraient
+entre les satellites des tyrans et les baïonnettes de nos soldats; tous
+les élans de leur fausse sensibilité ne me paraissent que des soupirs
+échappés vers l'Angleterre et vers l'Autriche.
+
+Eh! pour qui donc s'attendriraient-ils? Serait-ce pour deux cent mille
+héros, l'élite de la nation, moissonnés par le fer des ennemis de la
+liberté ou par les poignards des assassins royaux ou fédéralistes? Non,
+ce n'étaient que des plébéiens, des patriotes; pour avoir droit à leur
+tendre intérêt, il faut être au moins la veuve d'un général qui a trahi
+vingt fois la patrie; pour obtenir leur indulgence, il faut presque
+prouver qu'on a fait immoler dix mille Français, comme un général
+romain, pour obtenir le triomphe, devait avoir tué, je crois, dix mille
+ennemis. On entend de sang-froid le récit des horreurs commises par les
+tyrans contre les défenseurs de la liberté; nos femmes horriblement
+mutilées; nos enfants massacrés sur le sein de leurs mères; nos
+prisonniers expiant dans d'horribles tourments leur héroïsme touchant
+et sublime: on appelle une horrible boucherie la punition trop lente de
+quelques monstres engraissés du plus pur sang de la patrie.
+
+On souffre, avec patience, la misère des citoyennes généreuses qui ont
+sacrifié à la plus belle des causes leurs frères, leurs enfants, leurs
+époux: mais on prodigue les plus généreuses consolations aux femmes des
+conspirateurs; il est reçu qu'elles peuvent impunément séduire la
+justice, plaider contre la liberté la cause de leurs proches et de
+leurs complices; on en a fait presque une corporation privilégiée,
+créancière et pensionnaire du peuple.
+
+Avec quelle bonhomie nous sommes encore la dupe des mots! Comme
+l'aristocratie et le modérantisme nous gouvernent encore par les
+maximes meurtrières qu'ils nous ont données!
+
+L'aristocratie se défend mieux par ses intrigues que le patriotisme par
+ses services. On veut gouverner les révolutions par les arguties du
+palais; on traite les conspirations contre la République comme les
+procès des particuliers. La tyrannie tue, et la liberté plaide; et le
+code fait par les conspirateurs eux-mêmes est la loi par laquelle on
+les juge.
+
+Quand il s'agit du salut de la patrie, le témoignage de l'univers ne
+peut suppléer à la preuve testimoniale, ni l'évidence même à la preuve
+littérale.
+
+La lenteur des jugements équivaut à l'impunité; l'incertitude de la
+peine encourage tous les coupables; et cependant on se plaint de la
+sévérité de la justice; on se plaint de la détention des ennemis de la
+République. On cherche ses exemples dans l'histoire des tyrans, parce
+qu'on ne veut pas les choisir dans celle des peuples, ni les puiser
+dans le génie de la liberté menacée. A Rome, quand le consul* [*
+Cicéron.] découvrit la conjuration, et l'étouffa au même instant par la
+mort des complices de Catilina, il fut accusé d'avoir violé les formes.
+Par qui? par l'ambitieux César, qui voulait grossir son parti de la
+horde des conjurés, par les Pison, les Clodius et tous les mauvais
+citoyens qui redoutaient pour eux-mêmes la vertu d'un vrai Romain et la
+sévérité des lois.
+
+Punir les oppresseurs de l'humanité, c'est clémence; leur pardonner,
+c'est barbarie. La rigueur des tyrans n'a pour principe que la rigueur:
+celle du gouvernement républicain part de la bienfaisance.
+
+Aussi, malheur à celui qui oserait diriger vers le peuple la terreur
+qui ne doit approcher que de ses ennemis! Malheur à celui qui,
+confondant les erreurs inévitables du civisme avec les erreurs
+calculées de la perfidie ou avec les attentats des conspirateurs,
+abandonne l'intrigant dangereux pour poursuivre le citoyen paisible!
+Périsse le scélérat qui ose abuser du nom sacré de la liberté, ou des
+armes redoutables qu'elle lui a confiées, pour porter le deuil ou la
+mort dans le coeur des patriotes! Cet abus a existé, on ne peut en
+douter. Il a été exagéré, sans doute, par l'aristocratie: mais
+n'existât-il, dans toute la République, qu'un seul homme vertueux
+persécuté par les ennemis de la liberté, le devoir du gouvernement
+serait de le rechercher avec inquiétude, et de le venger avec éclat.
+
+Mais faut-il conclure de ces persécutions suscitées aux patriotes par
+le zèle hypocrite des contre-révolutionnaires, et renoncer à la
+sévérité? Ces nouveaux crimes de l'aristocratie ne font qu'en démontrer
+la nécessité. Que prouve l'audace de nos ennemis, sinon la faiblesse
+avec laquelle ils ont été poursuivis? Elle est due, en grande partie, à
+la doctrine relâchée qu'on a prêchée dans ces derniers temps pour les
+rassurer. Si vous pouviez écouter ces conseils, vos ennemis
+parviendraient à leur but et recevraient de vos propres mains le prix
+du dernier de leurs forfaits.
+
+Qu'il y aurait de légèreté à regarder quelques victoires remportées par
+le patriotisme comme la fin de tous nos dangers! Jetez un coup d'oeil
+sur notre véritable situation: vous sentirez que la vigilance et
+l'énergie vous sont plus nécessaires que jamais. Une sourde
+malveillance contrarie partout les opérations du gouvernement: la
+fatale influence des cours étrangères, pour être plus cachée, n'en est
+ni moins active, ni moins funeste. On sent que le crime intimidé n'a
+fait que couvrir sa marche avec plus d'adresse.
+
+Les ennemis intérieurs du peuple français se sont divisés en deux
+factions, comme en deux corps d'armée. Elles marchent sous des
+bannières de différentes couleurs et par des routes diverses; mais
+elles marchent au même but: ce but est la désorganisation du
+gouvernement populaire, la ruine de la Convention, c'est-à-dire le
+triomphe de la tyrannie. L'une de ces deux factions nous pousse à la
+faiblesse, l'autre aux excès. L'une veut changer la liberté en
+bacchante, l'autre en prostituée.
+
+Des intrigants subalternes, souvent même de bons citoyens abusés, se
+rangent de l'un ou de l'autre parti: mais les chefs appartiennent à la
+cause des rois ou de l'aristocratie, et se réunissent toujours contre
+les patriotes. Les fripons, lors même qu'ils se font la guerre, se
+haïssent bien moins qu'ils ne détestent les gens de bien. La patrie est
+leur proie; ils se battent pour la partager: mais ils se liguent contre
+ceux qui la défendent.
+
+On a donné aux uns le nom de modérés; il y a peut-être plus d'esprit
+que de justesse dans la dénomination d'_ultra-révolutionnaires_ par
+laquelle on a désigné les autres. Cette dénomination, qui ne peut
+s'appliquer dans aucun cas aux hommes de bonne foi que le zèle et
+l'ignorance peuvent emporter au delà de la saine politique de la
+révolution, ne caractérise pas exactement les hommes perfides que la
+tyrannie soudoie pour compromettre, par des applications fausses et
+funestes, les principes sacrés de notre révolution.
+
+Le faux révolutionnaire est peut-être plus souvent encore en deçà qu'au
+delà de la révolution: il est modéré, il est fou de patriotisme, selon
+les circonstances. On arrête dans les comités prussiens, anglais,
+autrichiens, moscovites même, ce qu'il pensera le lendemain. Il
+s'oppose aux mesures énergiques, et les exagère quand il n'a pu les
+empêcher: sévère pour l'innocence, mais indulgent pour le crime;
+accusant même les coupables qui ne sont point assez riches pour acheter
+son silence, ni assez importants pour mériter son zèle, mais se gardant
+bien de jamais se compromettre au point de défendre la vertu calomniée;
+découvrant quelquefois des complots découverts, arrachant le masque à
+des traîtres démasqués et même décapités, mais prônant les traîtres
+vivants et encore accrédités; toujours empressé à caresser l'opinion du
+moment, et non moins attentif à ne jamais l'éclairer, et surtout à ne
+jamais la heurter; toujours prêt à adopter les mesures hardies, pourvu
+qu'elles aient beaucoup d'inconvénients; calomniant celles qui ne
+présentent que des avantages, ou bien y ajoutant tous les amendements
+qui peuvent les rendre nuisibles; disant la vérité avec économie, et
+tout autant qu'il le faut pour acquérir le droit de mentir impunément;
+distillant le bien goutte à goutte, et versant le mal par torrents;
+plein de feu pour les grandes résolutions qui ne signifient rien; plus
+qu'indifférent pour celles qui peuvent honorer la cause du peuple et
+sauver la patrie; donnant beaucoup aux formes du patriotisme; très
+attaché, comme les dévots dont il se déclare l'ennemi, aux pratiques
+extérieures, il aimerait mieux user cent bonnets rouges que de faire
+une bonne action.
+
+Quelle différence trouvez-vous entre ces gens-là et vos modérés? Ce
+sont des serviteurs employés par le même maître, ou, si vous voulez,
+des complices qui feignent de se brouiller pour mieux cacher leurs
+crimes. Jugez-les, non par la différence du langage, mais par
+l'identité des résultats. Celui qui attaque la Convention nationale par
+des discours insensés, et celui qui la trompe pour la compromettre, ne
+sont-ils pas d'accord? Celui qui, par d'injustes rigueurs, force le
+patriotisme à trembler pour lui-même, invoque l'amnistie en faveur de
+l'aristocratie et de la trahison. Tel appelait la France à la conquête
+du monde, qui n'avait d'autre but que d'appeler les tyrans à la
+conquête de la France. L'étranger hypocrite qui, depuis cinq années,
+proclame Paris la capitale du globe, ne faisait que traduire, dans un
+autre jargon, les anathèmes des vils fédéralistes qui vouaient Paris à
+la destruction. Prêcher l'athéisme n'est qu'une manière d'absoudre la
+superstition et d'accuser la philosophie; et la guerre déclarée à la
+divinité n'est qu'une diversion en faveur de la royauté.
+
+Quelle autre méthode reste-t-il de combattre la liberté?
+
+Ira-t-on, à l'exemple des premiers champions de l'aristocratie, vanter
+les douceurs de la servitude et les bienfaits de la monarchie, le génie
+surnaturel et les vertus incomparables des rois?
+
+Ira-t-on proclamer la vanité des droits de l'homme et des principes de
+la justice éternelle?
+
+Ira-t-on exhumer la noblesse et le clergé, ou réclamer les droits
+imprescriptibles de la haute bourgeoisie à leur double succession?
+
+Non. Il est bien plus commode de prendre le masque du patriotisme pour
+défigurer, par d'insolentes parodies, le drame sublime de la
+révolution, pour compromettre la cause de la liberté par une modération
+hypocrite ou par des extravagances étudiées.
+
+Aussi l'aristocratie se constitue en sociétés populaires; l'orgueil
+contre-révolutionnaire cache sous des haillons ses complots et ses
+poignards; le fanatisme brise ses propres autels; le royalisme chante
+les victoires de la République; la noblesse, accablée de souvenirs,
+embrasse tendrement l'égalité pour l'étouffer; la tyrannie, teinte du
+sang des défenseurs de la liberté, répand des fleurs sur leur tombeau.
+Si tous les coeurs ne sont pas changés, combien de visages sont masqués!
+combien de traîtres ne se mêlent de nos affaires que pour les ruiner!
+
+Voulez-vous les mettre à l'épreuve? Demandez-leur, au lieu de serment
+et de déclamation, des services réels.
+
+Faut-il agir? Ils pérorent. Faut-il délibérer? Ils veulent commencer
+par agir. Les temps sont-ils paisibles? Ils s'opposeront à tout
+changement utile. Sont-ils orageux? Ils parleront de tout réformer,
+pour bouleverser tout. Voulez-vous contenir les séditieux? Ils vous
+rappellent la clémence de César. Voulez-vous arracher les patriotes à
+la persécution? Ils vous proposent pour modèle la fermeté de Brutus.
+Ils découvrent qu'un tel a été noble, lorsqu'il sert la République; ils
+ne s'en souviennent plus dès qu'il la trahit. La paix est-elle utile?
+Ils vous étalent les palmes de la victoire. La guerre est-elle
+nécessaire? Ils vantent les douceurs de la paix. Faut-il défendre le
+territoire? Ils veulent aller châtier les tyrans au delà des monts et
+des mers. Faut-il reprendre nos forteresses? Ils veulent prendre
+d'assaut les églises et escalader le ciel. Ils oublient les Autrichiens
+pour faire la guerre aux dévotes. Faut-il appuyer notre cause de la
+fidélité de nos alliés? Ils déclament contre tous les gouvernements du
+monde, et vous proposeront de mettre en état d'accusation le grand
+Mogol lui-même. Le peuple va-t-il au Capitole rendre grâces aux dieux
+de ses victoires? Ils entonnent des chants lugubres sur nos revers
+passés. S'agit-il d'en remporter de nouvelles? Ils sèment, au milieu de
+nous, les haines, les divisions, les persécutions et le découragement.
+Faut-il réaliser la souveraineté du peuple et concentrer sa force par
+un gouvernement ferme et respecté? Ils trouvent que les principes du
+gouvernement blessent la souveraineté du peuple. Faut-il réclamer les
+droits du peuple opprimé par le gouvernement? Ils ne parlent que du
+respect pour les lois et de l'obéissance due aux autorités constituées.
+
+Ils ont trouvé un expédient admirable pour seconder les efforts du
+gouvernement républicain: c'est de le désorganiser, de le dégrader
+complètement, de faire la guerre aux patriotes qui ont concouru à nos
+succès.
+
+Cherchez-vous les moyens d'approvisionner vos armées? vous occupez-vous
+d'arracher à l'avarice et à la peur les subsistances qu'elles
+resserrent? Ils gémissent patriotiquement sur la misère publique et
+annoncent la famine. Le désir de prévenir le mal est toujours pour eux
+un motif de l'augmenter. Dans le Nord, on a tué les poules, et on nous
+a privé des oeufs, sous le prétexte que les poules mangent du grain.
+Dans le Midi, il a été question de détruire les mûriers et les
+orangers, sous le prétexte que la soie est un objet de luxe, et les
+oranges une superfluité.
+
+Vous ne pourriez jamais imaginer certains excès commis par des
+contre-révolutionnaires hypocrites pour flétrir la cause de la
+Révolution. Croiriez-vous que dans les pays où la superstition a exercé
+le plus d'empire, non contents de surcharger les opérations relatives
+au culte de toutes les formes qui pouvaient les rendre odieuses, on a
+répandu la terreur parmi le peuple, en semant le bruit qu'on allait
+tuer tous les enfants au-dessous de dix ans et tous les vieillards
+au-dessus de soixante-dix ans? que ce bruit a été répandu
+particulièrement dans la ci-devant Bretagne, et dans les départements
+du Rhin et de la Moselle? C'est un des crimes imputés au ci-devant
+accusateur public du tribunal criminel de Strasbourg*. [* Schneider.]
+Les folies tyranniques de cet homme rendent vraisemblable tout ce que
+l'on raconte de Caligula et d'Héliogabale; mais on ne peut y ajouter
+foi, même à la vue des preuves. Il poussait le délire jusqu'à mettre
+les femmes en réquisition pour son usage: on assure même qu'il a
+employé cette méthode pour se marier. D'où est sorti tout à coup cet
+essaim d'étrangers, de prêtres, de nobles, d'intrigants de toute
+espèce, qui au même instant s'est répandu sur la surface de la
+République, pour exécuter, au nom de la philosophie, un plan de
+contre-révolution qui n'a pu être arrêté que par la force de la raison
+publique? Exécrable conception, digne du génie des cours étrangères
+liguées contre la liberté, et de la corruption de tous les ennemis
+intérieurs de la République!
+
+C'est ainsi qu'aux miracles continuels, opérés par la vertu d'un grand
+peuple, l'intrigue mêle toujours la bassesse de ses trames criminelles,
+bassesse commandée par les tyrans, et dont ils font ensuite la matière
+de leurs ridicules manifestes, pour retenir les peuples ignorants dans
+la fange de l'opprobre et dans les chaînes de la servitude.
+
+Eh! que font à la liberté les forfaits de ses ennemis? Le soleil, voilé
+par un nuage passager, en est-il moins l'astre qui anime la nature?
+L'écume impure que l'Océan repousse sur ses rivages le rend-elle moins
+imposant?
+
+Dans des mains perfides tous les remèdes à nos maux deviennent des
+poisons; tout ce que vous pouvez faire, tout ce que vous pouvez dire,
+ils le tourneront contre vous, même les vérités que nous venons de
+développer.
+
+Ainsi, par exemple, après avoir disséminé partout les germes de la
+guerre civile, par l'attaque violente contre les préjugés religieux,
+ils chercheront à armer le fanatisme et l'aristocratie des mesures
+mêmes que la saine politique vous a prescrites en faveur de la liberté
+des cultes. Si vous aviez laissé un libre cours à la conspiration, elle
+aurait produit, tôt ou tard, une réaction terrible et universelle; si
+vous l'arrêtez, ils chercheront encore à en tirer parti, en persuadant
+que vous. protégez les prêtres et les modérés.
+
+Il ne faudra pas même vous étonner si les auteurs de ce système sont
+les prêtres qui auront le plus hardiment confessé leur charlatanisme.
+
+Si les patriotes, emportés par un zèle pur, mais irréfléchi, ont été
+quelque part les dupes de leurs intrigues, ils rejetteront tout le
+blâme sur les patriotes; car le premier point de leur doctrine
+machiavélique est de perdre la République, en perdant les républicains,
+comme on subjugue un pays en détruisant l'armée qui le défend. On peut
+apprécier par là un de leurs principes favoris, qui est qu'il faut
+compter pour rien les hommes; maxime d'origine royale, qui veut dire
+qu'il faut leur abandonner tous les amis de la liberté.
+
+Il est à remarquer que la destinée des hommes qui ne cherchent que le
+bien public est d'être les victimes de ceux qui se cherchent eux-mêmes,
+ce qui vient de deux causes: la première, que les intrigants attaquent
+avec les vices de l'ancien régime; la seconde, que les patriotes ne se
+défendent qu'avec les vertus du nouveau.
+
+Une telle situation intérieure doit vous paraître digne de toute votre
+attention, surtout si vous réfléchissez que vous avez en même temps les
+tyrans de l'Europe à combattre, douze cent mille hommes sous les armes
+à entretenir, et que le gouvernement est obligé de réparer
+continuellement, à force d'énergie et de vigilance, tous les maux que
+la multitude innombrable de nos ennemis nous a préparés pendant le
+cours de cinq ans.
+
+Quel est le remède de tous ces maux? Nous n'en connaissons point
+d'autre que le développement de ce ressort général de la république, la
+vertu.
+
+La démocratie périt par deux excès, l'aristocratie de ceux qui
+gouvernent, ou le mépris du peuple pour les autorités qu'il a lui-même
+établies, mépris qui fait que chaque coterie, que chaque individu
+attire à lui la puissance publique, et ramène le peuple, par l'excès du
+désordre, à l'anéantissement, ou au pouvoir d'un seul.
+
+La double tâche des modérés et des faux révolutionnaires est de nous
+ballotter perpétuellement entre ces deux écueils.
+
+Mais les représentants du peuple peuvent les éviter tous deux; car le
+gouvernement est toujours le maître d'être juste et sage; et, quand il
+a ce caractère, il est sûr de la confiance du peuple.
+
+Il est bien vrai que le but de tous nos ennemis est de dissoudre la
+Convention; il est vrai que le tyran de la Grande-Bretagne et ses
+alliés promettent à leur parlement et à leurs sujets de vous ôter votre
+énergie et la confiance publique qu'elle vous a méritée; que c'est là
+la première instruction de tous leurs commissaires.
+
+Mais c'est une vérité qui doit être regardée comme triviale en
+politique, qu'un grand corps investi de la confiance d'un grand peuple
+ne peut se perdre que par lui-même; vos ennemis ne l'ignorent pas,
+ainsi vous ne doutez pas qu'ils s'appliquent surtout à réveiller au
+milieu de vous toutes les passions qui peuvent seconder leurs sinistres
+desseins.
+
+Que peuvent-ils contre la représentation nationale, s'ils ne
+parviennent à lui surprendre des actes impolitiques qui puissent
+fournir des prétextes à leurs criminelles déclamations? Ils doivent
+donc désirer nécessairement d'avoir deux espèces d'agents, les uns qui
+chercheront à la dégrader par leurs discours, les autres, dans son sein
+même, qui s'efforceront de la tromper, pour compromettre sa gloire et
+les intérêts de la république.
+
+Pour l'attaquer avec succès, il était utile de commencer la guerre
+civile contre les représentants dans les départements qui avaient
+justifié votre confiance, et contre le Comité de salut public; aussi
+ont-ils été attaqués par des hommes qui semblaient se combattre entre
+eux.
+
+Que pouvaient-ils faire de mieux que de paralyser le gouvernement de la
+Convention, et d'en briser tous les ressorts, dans le moment qui doit
+décider du sort de la république et des tyrans?
+
+Loin de nous l'idée qu'il existe encore au milieu de nous un seul homme
+assez lâche pour vouloir servir la cause des tyrans! mais plus loin de
+nous encore le crime, qui ne nous serait point pardonné, de tromper la
+Convention nationale, et de trahir le peuple français par un coupable
+silence! Car il y a cela d'heureux pour un peuple libre, que la vérité,
+qui est le fléau des despotes, est toujours sa force et son salut. Or,
+il est vrai qu'il existe encore pour notre liberté un danger, le seul
+danger sérieux peut-être qui lui reste à courir: ce danger est un plan,
+qui a existé, de rallier tous les ennemis de la République, en
+ressuscitant l'esprit de parti; de persécuter les patriotes, de
+décourager, de perdre les agents fidèles du gouvernement républicain,
+de faire manquer les parties les plus essentielles du service public.
+On a voulu tromper la Convention sur les hommes et sur les choses; on a
+voulu lui donner le change sur les causes des abus qu'on exagère, afin
+de les rendre irrémédiables; on s'est étudié à la remplir de fausses
+terreurs, pour l'égarer ou pour la paralyser; on cherche à la diviser;
+on a cherché à diviser surtout les représentants envoyés dans les
+départements, et le Comité de salut public; on a voulu induire les
+premiers à contrarier les mesures de l'autorité centrale, pour amener
+le désordre et la confusion; on a voulu les aigrir à leur retour, pour
+les rendre, à leur insu, les instruments d'une cabale. Les étrangers
+mettent à profit toutes les passions particulières, et jusqu'au
+patriotisme abusé.
+
+On avait d'abord pris le parti d'aller droit au but, en calomniant le
+Comité de salut public; on se flattait alors hautement qu'il
+succomberait sous le poids de ses pénibles fonctions. La victoire et la
+fortune du peuple français l'ont défendu. Depuis cette époque, on a
+pris le parti de le louer en le paralysant et en détruisant le fruit de
+ses travaux. Toutes ces déclamations vagues contre des agents
+nécessaires du Comité; tous les projets de désorganisation, déguisés
+sous le nom de réformes, déjà rejetés par la Convention, et reproduits
+aujourd'hui avec une affectation étrange; cet empressement à prôner des
+intrigants que le Comité de salut public a dû éloigner; cette terreur
+inspirée aux bons citoyens; cette indulgence dont on flatte les
+conspirateurs; tout ce système d'imposture et d'intrigue, dont le
+principal auteur est un homme que vous avez repoussé de votre sein, est
+dirigé contre la Convention nationale, et tend à réaliser les voeux de
+tous les ennemis de la France.
+
+C'est depuis l'époque où ce système a été annoncé dans des libelles, et
+réalisé par des actes publics, que l'aristocratie et le royalisme ont
+commencé à relever une tête insolente, que le patriotisme a été de
+nouveau persécuté dans une partie de la République, que l'autorité
+nationale a éprouvé une résistance dont les intrigants commençaient à
+perdre l'habitude. Au reste, ces attaques indirectes n'eussent-elles
+d'autre inconvénient que de partager l'attention et l'énergie de ceux
+qui ont à porter le fardeau immense dont vous les avez chargés, et de
+les distraire trop souvent des grandes mesures de salut public, pour
+s'occuper de déjouer des intrigues dangereuses; elles pourraient encore
+être considérées comme une diversion utile à nos ennemis.
+
+Mais rassurons-nous; c'est ici le sanctuaire de la vérité; c'est ici
+que résident les fondateurs de la République, les vengeurs de
+l'humanité et les destructeurs des tyrans.
+
+Ici, pour détruire un abus, il suffit de l'indiquer. Il nous suffit
+d'appeler, au nom de la patrie, des conseils de l'amour-propre ou de la
+faiblesse des individus, à la vertu et à la gloire de la Convention
+nationale.
+
+Nous provoquons, sur tous les objets de ses inquiétudes, et sur tout ce
+qui peut influer sur la marche de la révolution, une discussion
+solennelle; nous la conjurons de ne pas permettre qu'aucun intérêt
+particulier et caché puisse usurper ici l'ascendant de la volonté
+générale de l'assemblée et la puissance indestructible de la raison.
+
+Nous nous bornerons aujourd'hui à vous proposer de consacrer par votre
+approbation formelle les vérités morales et politiques sur lesquelles
+doit être fondée votre administration intérieure et la stabilité de la
+République, comme vous avez déjà consacré les principes de votre
+conduite envers les peuples étrangers: par là vous rallierez tous les
+bons citoyens, vous ôterez l'espérance aux conspirateurs; vous
+assurerez votre marche, et vous confondrez les intrigues et les
+calomnies des rois; vous honorerez votre cause et votre caractère aux
+yeux de tous les peuples.
+
+Donnez au peuple français ce nouveau gage de votre zèle pour protéger
+le patriotisme, de votre justice inflexible pour les coupables, et de
+votre dévouement à la cause du peuple. Ordonnez que les principes de
+morale politique que nous venons de développer seront proclamés, en
+votre nom, au dedans et au dehors de la République.
+
+
+
+ * * * * * * * * *
+
+
+
+_Rapport fait au nom du Comité de salut public, par Maximilien
+Robespierre, sur les rapports des idées religieuses et morales avec
+les principes républicains, et sur les fêtes nationales. Séance du
+18 floréal, l'an second de la République française une et indivisible.
+Imprimé par ordre de la Convention nationale_ (18 floréal an II -
+7 mai 1794)
+
+
+
+
+Citoyens,
+
+
+C'est dans la prospérité que les peuples, ainsi que les particuliers,
+doivent, pour ainsi dire, se recueillir pour écouter, dans le silence
+des passions, la voix de la sagesse. Le moment où le bruit de nos
+victoires retentit dans l'univers est donc celui où les législateurs de
+la République française doivent veiller, avec une nouvelle sollicitude,
+sur eux-mêmes et sur la patrie, et affermir les principes sur lesquels
+doivent reposer la stabilité et la félicité de la République. Nous
+venons aujourd'hui soumettre à votre méditation des vérités profondes
+qui importent au bonheur des hommes, et vous proposer des mesures qui
+en découlent naturellement.
+
+Le monde moral, beaucoup plus encore que le monde physique, semble
+plein de contrastes et d'énigmes. La nature nous dit que l'homme est né
+pour la liberté, et l'expérience des siècles nous montre l'homme
+esclave. Ses droits sont écrits dans son coeur, et son humiliation dans
+l'histoire. Le genre humain respecte Caton, et se courbe sous le joug
+de César. La postérité honore la vertu de Brutus; mais elle ne la
+permet que dans l'histoire ancienne. Les siècles et la terre sont le
+partage du crime et de la tyrannie; la liberté et la vertu se sont à
+peine reposées un instant sur quelques points du globe. Sparte brille
+comme un éclair dans des ténèbres immenses.....
+
+Ne dis pas cependant, ô Brutus, que la vertu est un fantôme! Et vous,
+fondateurs de la République française, gardez-vous de désespérer de
+l'humanité, ou de douter un moment du succès de votre grande entreprise!
+
+Le monde a changé, il doit changer encore. Qu'y a-t-il de commun entre
+ce qui est et ce qui fut? Les nations civilisées ont succédé aux
+sauvages errants dans les déserts; les moissons fertiles ont pris la
+place des forêts antiques qui couvraient le globe. Un monde a paru au
+delà des bornes du monde; les habitants de la terre ont ajouté les mers
+à leur domaine immense; l'homme a conquis la foudre et conjuré celle du
+ciel. Comparez le langage imparfait des hiéroglyphes avec les miracles
+de l'imprimerie; rapprochez le voyage des Argonautes de celui de La
+Pérouse; mesurez la distance entre les observations astronomiques des
+mages de l'Asie et les découvertes de Newton, ou bien entre l'ébauche
+tracée par la main de Dibutade et les tableaux de David.
+
+Tout a changé dans l'ordre physique; tout doit changer dans l'ordre
+moral et politique. La moitié de la révolution du monde est déjà faite;
+l'autre moitié doit s'accomplir.
+
+La raison de l'homme ressemble encore au globe qu'il habite; la moitié
+en est plongée dans les ténèbres, quand l'autre est éclairée. Les
+peuples de l'Europe ont fait des progrès étonnants dans ce qu'on
+appelle les arts et les sciences, et ils semblent dans l'ignorance des
+premières notions de la morale publique. Ils connaissent tout, excepté
+leurs droits et leurs devoirs. D'où vient ce mélange de génie et de
+stupidité? De ce que, pour chercher à se rendre habile dans les arts,
+il ne faut que suivre ses passions, tandis que, pour défendre ses
+droits et respecter ceux d'autrui, il faut les vaincre. Il en est une
+autre raison: c'est que les rois qui font le destin de la terre ne
+craignent ni les grands géomètres, ni les grands peintres, ni les
+grands poètes, et qu'ils redoutent les philosophes rigides et les
+défenseurs de l'humanité.
+
+Cependant le genre humain est dans un état violent qui ne peut être
+durable. La raison humaine marche depuis longtemps contre les trônes, à
+pas lents, et par des routes détournées, mais sûres. Le génie menace le
+despotisme alors même qu'il semble le caresser; il n'est plus guère
+défendu que par l'habitude et par la terreur, et surtout par l'appui
+que lui prête la ligue des riches et de tous les oppresseurs
+subalternes qu'épouvante le caractère imposant de la révolution
+française.
+
+Le peuple français semble avoir devancé de deux mille ans le reste de
+l'espèce humaine; on serait tenté même de le regarder, au milieu
+d'elle, comme une espèce différente. L'Europe est à genoux devant les
+ombres des tyrans que nous punissons.
+
+En Europe, un laboureur, un artisan est un animal dressé pour les
+plaisirs d'un noble; en France, les nobles cherchent à se transformer
+en laboureurs et en artisans, et ne peuvent pas même obtenir cet
+honneur.
+
+L'Europe ne conçoit pas qu'on puisse vivre sans rois, sans nobles; et
+nous, que l'on puisse vivre avec eux.
+
+L'Europe prodigue son sang pour river les chaînes de l'humanité, et
+nous pour les briser.
+
+Nos sublimes voisins entretiennent gravement l'univers de la santé du
+roi, de ses divertissements, de ses voyages; ils veulent absolument
+apprendre à la postérité à quelle heure il a dîné, à quel moment il est
+revenu de la chasse, quelle est la terre heureuse qui, à chaque instant
+du jour, eut l'honneur d'être foulée par ses pieds augustes, quels sont
+les noms des esclaves privilégiés qui ont paru en sa présence, au
+lever, au coucher du soleil.
+
+Nous lui apprendrons, nous, les noms et les vertus des héros morts en
+combattant pour la liberté; nous loi apprendrons dans quelle terre les
+derniers satellites des tyrans ont mordu la poussière; nous lui
+apprendrons à quelle heure a sonné le trépas des oppresseurs du monde.
+
+Oui, cette terre délicieuse que nous habitons, et que la nature caresse
+avec prédilection, est faite pour être le domaine de la liberté et du
+bonheur; ce peuple sensible et fier est vraiment né pour la gloire et
+pour la vertu. O ma patrie! si le destin m'avait fait naître dans une
+contrée étrangère et lointaine, j'aurais adressé au ciel des voeux
+continuels pour ta prospérité; j'aurais versé des larmes
+d'attendrissement au récit de tes combats et de tes vertus; mon âme
+attentive aurait suivi avec une inquiète ardeur tous les mouvements de
+ta glorieuse révolution; j'aurais envié le sort de tes citoyens,
+j'aurais envié celui de tes représentants. Je suis Français, je suis
+l'un de tes représentants... O peuple sublime! reçois le sacrifice de
+tout mon être; heureux celui qui est né au milieu de toi! plus heureux
+celui qui peut mourir pour ton bonheur!
+
+O vous, à qui il a confié ses intérêts et sa puissance, que ne
+pouvez-vous pas avec lui et pour lui! Oui, vous pouvez montrer au monde
+le spectacle nouveau de la démocratie affermie dans un vaste empire.
+Ceux qui, dans l'enfance du droit public, et du sein de la servitude,
+ont balbutié des maximes contraires, prévoyaient-ils les prodiges
+opérés depuis un an? Ce qui vous reste à faire est-il plus difficile
+que ce que vous avez fait? Quels sont les politiques qui peuvent vous
+servir de précepteurs ou de modèles? Ne faut-il pas que vous fassiez
+précisément tout le contraire de ce qui a été fait avant vous? L'art de
+gouverner a été jusqu'à nos jours l'art de tromper et de corrompre les
+hommes: il ne doit être que celui de les éclairer et de les rendre
+meilleurs.
+
+Il y a deux sortes d'égoïsme: l'un, vil, cruel, qui isole l'homme de
+ses semblables, qui cherche un bien-être exclusif acheté par la misère
+d'autrui; l'autre, généreux, bienfaisant, qui confond notre bonheur
+dans le bonheur de tous, qui attache notre gloire à celle de la patrie.
+Le premier fait les oppresseurs et les tyrans; le second, les
+défenseurs de l'humanité. Suivons son impulsion salutaire: chérissons
+le repos acheté par de glorieux travaux; ne craignons point la mort qui
+les couronne, et nous consoliderons le bonheur de notre patrie et même
+le nôtre.
+
+Le vice et la vertu font les destins de la terre: ce sont les deux
+génies opposés qui se la disputent. La source de l'un et de l'autre est
+dans les passions de l'homme. Selon la direction qui est donnée à ses
+passions, l'homme s'élève jusqu'aux cieux ou s'enfonce dans des abîmes
+fangeux. Or, le but de toutes les institutions sociales, c'est de les
+diriger vers la justice, qui est à la fois le bonheur public et le
+bonheur privé.
+
+Le fondement unique de la société civile, c'est la morale! Toutes les
+associations qui nous font la guerre reposent sur le crime: ce ne sont
+aux yeux de la vérité que des hordes de sauvages policés et de brigands
+disciplinés. A quoi se réduit donc cette science mystérieuse de la
+politique et de la législation? A mettre dans les lois et dans
+l'administration les vérités morales reléguées dans les livres des
+philosophes, et à appliquer à la conduite des peuples les notions
+triviales de probité que chacun est forcé d'adopter pour sa conduite
+privée, c'est-à-dire à employer autant d'habileté à faire régner la
+justice que les gouvernements en ont mis jusqu'ici à être injustes
+impunément ou avec bienséance.
+
+Aussi, voyez combien d'art les rois et leurs complices ont épuisé pour
+échapper à l'application de ces principes, et pour obscurcir toutes les
+notions du juste et de l'injuste! Qu'il était exquis, le bon sens de ce
+pirate qui répondit à Alexandre: "On m'appelle brigand, parce que je
+n'ai qu'un navire; et toi, parce que tu as une flotte, on t'appelle
+conquérant!" Avec quelle impudeur ils font des lois contre le vol,
+lorsqu'ils envahissent la fortune publique! On condamne en leur nom les
+assassins, et ils assassinent des millions d'hommes par la guerre et
+par la misère. Sous la monarchie, les vertus domestiques ne sont que
+des ridicules: mais les vertus publiques sont des crimes; la seule
+vertu est d'être l'instrument docile des crimes du prince, le seul
+honneur est d'être aussi méchant que lui. Sous la monarchie, il est
+permis d'aimer sa famille, mais non la patrie. Il est honorable de
+défendre ses amis, mais non les opprimés. La probité de la monarchie
+respecte toutes les propriétés, excepté celle du pauvre; elle protège
+tous les droits, excepté ceux du peuple.
+
+Voici un article du code de la monarchie:
+
+"Tu ne voleras pas, à moins que tu ne sois le roi, ou que tu n'aies
+obtenu un privilège du roi; tu n'assassineras pas, à moins que tu ne
+fasses périr, d'un seul coup, plusieurs milliers d'hommes."
+
+Vous connaissez ce mot ingénu du cardinal de Richelieu, écrit dans son
+testament politique, que les rois doivent s'abstenir avec grand soin de
+se servir des gens de probité, parce qu'ils ne peuvent en tirer parti.
+Plus de deux mille ans auparavant, il y avait sur les bords du
+Pont-Euxin un petit roi qui professait la même doctrine d'une manière
+encore plus énergique. Ses favoris avaient fait mourir quelques-uns de
+ses amis par de fausses accusations. Il s'en aperçut; un jour que l'un
+d'eux portait devant lui une nouvelle délation: "Je te ferais mourir,
+lui dit-il, si des scélérats tels que toi n'étaient pas nécessaires aux
+despotes." On assure que ce prince était un des meilleurs qui aient
+existé.
+
+Mais c'est en Angleterre que le machiavélisme a poussé cette doctrine
+royale au plus haut degré de perfection.
+
+Je ne doute pas qu'il y ait beaucoup de marchands à Londres qui se
+piquent de quelque bonne foi dans les affaires de leur négoce; mais il
+y a à parier que ces honnêtes gens trouvent tout naturel que les
+membres du parlement britannique vendent publiquement au roi George
+leur conscience et les droits du peuple, comme ils vendent eux-mêmes
+les productions de leurs manufactures.
+
+Pitt déroule aux yeux de ce parlement la liste de ses bassesses et de
+ses forfaits: "tant pour la trahison, tant pour les assassinats des
+représentants du peuple et des patriotes, tant pour la calomnie, tant
+pour la famine, tant pour la corruption, tant pour la fabrication de la
+fausse monnaie"; le sénat écoute avec un sang-froid admirable, et
+approuve le tout avec soumission.
+
+En vain, la voix d'un seul homme s'élève avec l'indignation de la vertu
+contre tant d'infamies; le ministre avoue ingénument qu'il ne comprend
+rien à des maximes si nouvelles pour lui, et le sénat rejette la motion.
+
+Stanhope, ne demande point acte à tes indignes collègues de ton
+opposition à leurs crimes; la postérité te le donnera, et leur censure
+est pour toi le plus beau titre à l'estime de ton siècle même.
+
+Que conclure de tout ce que je viens de dire? Que l'immoralité est la
+base du despotisme, comme la vertu est l'essence de la République.
+
+La révolution, qui tend à l'établir, n'est que le passage du règne du
+crime à celui de la justice; de là les efforts continuels des rois
+ligués contre nous et de tous les conspirateurs pour perpétuer chez
+nous les préjugés et les vices de la monarchie.
+
+Tout ce qui regrettait l'ancien régime, tout ce qui ne s'était lancé
+dans la carrière de la révolution que pour arriver à un changement de
+dynastie, s'est appliqué, dès le commencement, à arrêter les progrès de
+la morale publique; car quelle différence y avait-il entre les amis de
+d'Orléans ou d'York et ceux de Louis XVI, si ce n'est, de la part des
+premiers, peut-être un plus haut degré de lâcheté et d'hypocrisie?
+
+Les chefs des factions qui partagèrent les deux premières législatures,
+trop lâches pour croire à la République, trop corrompus pour la
+vouloir, ne cessèrent de conspirer pour effacer du coeur des hommes les
+principes éternels que leur propre politique les avait d'abord obligés
+de proclamer. La conjuration se déguisait alors sous la couleur de ce
+perfide modérantisme qui, protégeant le crime et tuant la vertu, nous
+ramenait par un chemin oblique et sûr à la tyrannie.
+
+Quand l'énergie républicaine eut confondu ce lâche système et fondé la
+démocratie, l'aristocratie et l'étranger formèrent le plan de tout
+outrer et de tout corrompre. Ils se cachèrent sous les formes de la
+démocratie, pour la déshonorer par des travers aussi funestes que
+ridicules, et pour l'étouffer dans son berceau.
+
+On attaqua la liberté en même temps par le modérantisme et par la
+fureur. Dans ce choc de deux factions opposées en apparence, mais dont
+les chefs étaient unis par des noeuds secrets, l'opinion publique était
+dissoute, la représentation avilie, le peuple nul; et la révolution ne
+semblait être qu'un combat ridicule pour décider à quels fripons
+resterait le pouvoir de déchirer et de vendre la patrie.
+
+La marche des chefs de parti qui semblaient les plus divisés fut
+toujours à peu près la même. Leur principal caractère fut une profonde
+hypocrisie.
+
+Lafayette invoquait la Constitution pour relever la puissance royale.
+Dumouriez invoquait la Constitution pour protéger la faction girondine
+contre la Convention nationale. Au mois d'août 1792, Brissot et les
+Girondins voulaient faire de la Constitution un bouclier, pour parer le
+coup qui menaçait le trône. Au mois de janvier suivant, les mêmes
+conspirateurs réclamaient la souveraineté du peuple pour arracher la
+royauté à l'opprobre de l'échafaud, et pour allumer la guerre civile
+dans les assemblées sectionnaires. Hébert et ses complices réclamaient
+la souveraineté du peuple pour égorger la Convention nationale et
+anéantir le gouvernement républicain.
+
+Brissot et les Girondins avaient voulu armer les riches contre le
+peuple; la faction d'Hébert, en protégeant l'aristocratie, caressait le
+peuple pour l'opprimer par lui-même.
+
+Danton, le plus dangereux des ennemis de la patrie, s'il n'en avait été
+le plus lâche; Danton, ménageant tous les crimes, lié à tous les
+complots, promettant aux scélérats sa protection, aux patriotes sa
+fidélité, habile à expliquer ses trahisons par des prétextes de bien
+public, à justifier ses vices par ses défauts prétendus, faisait
+inculper par ses amis, d'une manière insignifiante ou favorable, les
+conspirateurs près de consommer la ruine de la République, pour avoir
+occasion de les défendre lui-même, transigeait avec Brissot,
+correspondait avec Ronsin, encourageait Hébert, et s'arrangeait à tout
+événement pour profiter également de leur chute ou de leur succès, et
+pour rallier tous les ennemis de la liberté contre le gouvernement
+républicain.
+
+C'est surtout dans ces derniers temps que l'on vit se développer dans
+toute son étendue l'affreux système, ourdi par nos ennemis, de
+corrompre la morale publique. Pour mieux y réussir, ils s'en étaient
+eux-mêmes établis les professeurs; ils allaient tout flétrir, tout
+confondre, par un mélange odieux de la pureté de nos principes avec la
+corruption de leurs coeurs.
+
+Tous les fripons avaient usurpé une espèce de sacerdoce politique, et
+rangeaient dans la classe des profanes les fidèles représentants du
+peuple et tous les patriotes. On tremblait alors de proposer une idée
+juste; ils avaient interdit au patriotisme l'usage du bon sens: il y
+eut un moment où il était défendu de s'opposer à la ruine de la patrie,
+sous peine de passer pour mauvais citoyen: le patriotisme n'était plus
+qu'un travestissement ridicule ou l'audace de déclamer contre la
+Convention. Grâce à cette subversion des idées révolutionnaires,
+l'aristocratie, absoute de tous ses crimes, tramait très
+patriotiquement le massacre des représentants du peuple et la
+résurrection de la royauté; gorgés des trésors de la tyrannie, les
+conjurés prêchaient la pauvreté; affamés d'or et de domination, ils
+prêchaient l'égalité avec insolence pour la faire haïr; la liberté
+était pour eux l'indépendance du crime; la révolution, un trafic; le
+peuple, un instrument; la patrie, une proie. Le peu de bien même qu'ils
+s'efforçaient de faire était un stratagème perfide pour nous faire plus
+aisément des maux irréparables. S'ils se montraient quelquefois
+sévères, c'était pour acquérir le droit de favoriser les ennemis de la
+liberté, et de proscrire ses amis. Couverts de tous les crimes, ils
+exigeaient des patriotes, non seulement l'infaillibilité, mais la
+garantie de tous les caprices de la fortune, afin que personne n'osât
+plus servir la patrie. Ils tonnaient contre l'agiotage et partageaient
+avec les agioteurs la fortune publique; ils parlaient contre la
+tyrannie, pour mieux servir les tyrans. Les tyrans de l'Europe
+accusaient, par leur organe, la Convention nationale de tyrannie. On ne
+pouvait pas proposer au peuple de rétablir la royauté, ils voulaient le
+pousser à détruire son propre gouvernement; on ne pouvait pas lui dire
+qu'il devait appeler ses ennemis, on lui disait qu'il fallait chasser
+ses défenseurs; on ne pouvait pas lui dire de poser les armes, on le
+décourageait par de fausses nouvelles; on comptait pour rien ses
+succès, et on exagérait ses échecs avec une coupable malignité.
+
+On ne pouvait pas lui dire: Le fils du tyran, ou un autre Bourbon, ou
+bien l'un des fils du roi George, te rendrait heureux; mais on lui
+disait: Tu es malheureux. On lui traçait le tableau de la disette
+qu'ils cherchaient eux-mêmes à amener; on lui disait que les oeufs, que
+le sucre n'étaient pas abondants. On ne lui disait pas que sa liberté
+valait quelque chose; que l'humiliation de ses oppresseurs et tous les
+autres effets de la révolution n'étaient pas des biens méprisables;
+qu'il combattait encore; que la ruine de ses ennemis pouvait seule
+assurer son bonheur...; mais il sentait tout cela. Enfin, ils ne
+pouvaient pas asservir le peuple français par la force ni par son
+propre consentement; ils cherchaient à l'enchaîner par la subversion,
+par la révolte, par la corruption des moeurs.
+
+Ils ont érigé l'immoralité, non seulement en système, mais en religion;
+ils ont cherché à éteindre tous les sentiments religieux de la nature
+par leurs exemples, autant que par leurs préceptes. Le méchant voudrait
+dans son coeur qu'il ne restât pas sur la terre un seul homme de bien,
+afin de n'y plus rencontrer un seul accusateur, et de pouvoir y
+respirer en paix. Ceux-ci allèrent chercher dans les esprits et dans
+les coeurs tout ce qui sert d'appui à la morale, pour l'en arracher, et
+pour y étouffer l'accusateur invisible que la nature y a caché.
+
+Les tyrans, satisfaits de l'audace de leurs émissaires, s'empressèrent
+d'étaler aux yeux de leurs sujets les extravagances qu'ils avaient
+achetées; et, feignant de croire que c'était là le peuple français, ils
+semblèrent leur dire: "Que gagneriez-vous à secouer notre joug? vous le
+voyez, les républicains ne valent pas mieux que nous." Les tyrans
+ennemis de la France avaient ordonné un plan qui devait, si leurs
+espérances avaient été parfaitement remplies, embraser tout à coup
+notre République et élever une barrière insurmontable entre elle et les
+autres peuples; les conjurés l'exécutèrent. Les mêmes fourbes qui
+avaient invoqué la souveraineté du peuple pour égorger la Convention
+nationale, alléguèrent la haine de la superstition pour nous donner la
+guerre civile et l'athéisme.
+
+Que voulaient-ils, ceux qui, au sein des conspirations dont nous étions
+environnés, au milieu des embarras d'une telle guerre, au moment où les
+torches de la discorde civile fumaient encore, attaquèrent tout à coup
+tous les cultes par la violence, pour s'ériger eux-mêmes en apôtres
+fougueux du néant et en missionnaires fanatiques de l'athéisme? Quel
+était le motif de cette grande opération tramée dans les ténèbres de la
+nuit, à l'insu de la Convention nationale, par des prêtres, par des
+étrangers et par des conspirateurs? Etait-ce l'amour de la patrie? La
+patrie leur a déjà infligé le supplice des traîtres. Etait-ce la haine
+des prêtres? Les prêtres étaient leurs amis. Etait-ce l'horreur du
+fanatisme? C'était le seul moyen de lui offrir des armes. Etait-ce le
+désir de hâter le triomphe de la Raison? Mais on ne cessait de
+l'outrager par des violences absurdes et par des extravagances
+concertées pour la rendre odieuse: on ne semblait la reléguer dans les
+temples que pour la bannir de la République.
+
+On servait la cause des rois ligués contre nous, des rois qui avaient
+eux-mêmes annoncé d'avance ces événements, et qui s'en prévalaient avec
+succès pour exciter contre nous le fanatisme des peuples par des
+manifestes et par des prières publiques. Il faut voir avec quelle
+sainte colère M. Pitt nous oppose ces faits, et avec quel soin le petit
+nombre d'hommes intègres qui existe au parlement d'Angleterre les
+rejette sur quelques hommes méprisables, désavoués et punis par vous.
+
+Cependant, tandis que ceux-ci remplissaient leur mission, le peuple
+anglais jeûnait pour expier les péchés payés par M. Pitt, et les
+bourgeois de Londres portaient le deuil du culte catholique, comme ils
+avaient porté celui du roi Capet et de la reine Antoinette.
+
+Admirable politique du ministre de George, qui faisait insulter l'Etre
+suprême par ses émissaires, et voulait le venger par les baïonnettes
+anglaises et autrichiennes! J'aime beaucoup la piété des rois, et je
+crois fermement à la religion de M. Pitt. Il est certain du moins qu'il
+a trouvé de bons amis en France; car, suivant tous les calculs de la
+prudence humaine, l'intrigue dont je parle devait allumer un incendie
+rapide dans toute la République, et lui susciter de nouveaux ennemis au
+dehors.
+
+Heureusement, le génie du peuple français, sa passion inaltérable pour
+la liberté, la sagesse avec laquelle vous avez averti les patriotes de
+bonne foi qui pouvaient être entraînés par l'exemple dangereux des
+inventeurs hypocrites de cette machination, enfin le soin qu'ont pris
+les prêtres eux-mêmes de désabuser le peuple sur leur propre compte,
+toutes ces causes ont prévenu la plus grande partie des inconvénients
+que les conspirateurs en attendaient. C'est à vous de faire cesser les
+autres, et de mettre à profit, s'il est possible, la perversité même de
+nos ennemis, pour assurer le triomphe des principes et de la liberté.
+
+Ne consultez que le bien de la patrie et les intérêts de l'humanité.
+Toute institution, toute doctrine qui console et qui élève les âmes
+doit être accueillie; rejetez toutes celles qui tendent à les dégrader
+et à les corrompre. Ranimez, exaltez tous les sentiments généreux et
+toutes les grandes idées morales qu'on a voulu éteindre; rapprochez par
+le charme de l'amitié et par le lien de la vertu les hommes qu'on a
+voulu diviser. Qui donc t'a donné la mission d'annoncer au peuple que
+la Divinité n'existe pas, ô toi qui te passionnes pour cette aride
+doctrine, et qui ne te passionnas jamais pour la patrie? Quel avantage
+trouves-tu à persuader à l'homme qu'une force aveugle préside à ses
+destinées et frappe au hasard le crime et la vertu, que son âme n'est
+qu'un souffle léger qui s'éteint aux portes du tombeau?
+
+L'idée de son néant lui inspirera-t-elle des sentiments plus purs et
+plus élevés que celle de son immortalité? Lui inspirera-t-elle plus de
+respect pour ses semblables et pour lui-même, plus de dévouement pour
+la patrie, plus d'audace à braver la tyrannie, plus de mépris pour la
+mort ou pour la volupté? Vous qui regrettez un ami vertueux, vous aimez
+à penser que la plus belle partie de lui-même a échappé au trépas! Vous
+qui pleurez sur le cercueil d'un fils ou d'une épouse, êtes-vous
+consolé par celui qui vous dit qu'il ne reste plus d'eux qu'une vile
+poussière? Malheureux qui expirez sous les coups d'un assassin, votre
+dernier soupir est un appel à la justice éternelle! L'innocence sur
+l'échafaud fait pâlir le tyran sur son char de triomphe: aurait-elle
+cet ascendant, si le tombeau égalait l'oppresseur et l'opprimé?
+Malheureux sophiste! de quel droit viens-tu arracher à l'innocence le
+sceptre de la raison, pour le remettre dans les mains du crime, jeter
+un voile funèbre sur la nature, désespérer le malheur, réjouir le vice,
+attrister la vertu, dégrader l'humanité? Plus un homme est doué de
+sensibilité et de génie, plus il s'attache aux idées qui agrandissent
+son être et qui élèvent son coeur; et la doctrine des hommes de cette
+trempe devient celle de l'univers. Eh! comment ces idées ne
+seraient-elles point des vérités? Je ne conçois pas du moins comment la
+nature aurait pu suggérer à l'homme des fictions plus utiles que toutes
+les réalités; et si l'existence de Dieu, si l'immortalité de l'âme
+n'étaient que des songes, elles seraient encore la plus belle de toutes
+les conceptions de l'esprit humain.
+
+Je n'ai pas besoin d'observer qu'il ne s'agit pas ici de faire le
+procès à aucune opinion philosophique en particulier, ni de contester
+que tel philosophe peut être vertueux, quelles que soient ses opinions,
+et même en dépit d'elles, par la force d'un naturel heureux ou d'une
+raison supérieure. Il s'agit de considérer seulement l'athéisme comme
+national, et lié à un système de conspiration contre la République.
+
+Eh! que vous importent à vous, législateurs, les hypothèses diverses
+par lesquelles certains philosophes expliquent les phénomènes de la
+nature? Vous pouvez abandonner tous ces objets à leurs disputes
+éternelles: ce n'est ni comme métaphysiciens, ni comme théologiens, que
+vous devez les envisager. Aux yeux du législateur, tout ce qui est
+utile au monde et bon dans la pratique, est la vérité.
+
+L'idée de l'Etre suprême et de l'immortalité de l'âme est un rappel
+continuel à la justice; elle est donc sociale et républicaine. La
+Nature a mis dans l'homme le sentiment du plaisir et de la douleur qui
+le force à fuir les objets physiques qui lui sont nuisibles, et à
+chercher ceux qui lui conviennent. Le chef-d'oeuvre de la société
+serait de créer en lui, pour les choses morales, un instinct rapide
+qui, sans le secours tardif du raisonnement, le portât à faire le bien
+et à éviter le mal; car la raison particulière de chaque homme, égarée
+par ses passions, n'est souvent qu'un sophiste qui plaide leur cause,
+et l'autorité de l'homme peut toujours être attaquée par l'amour-propre
+de l'homme. Or, ce qui produit ou remplace cet instinct précieux, ce
+qui supplée à l'insuffisance de l'autorité humaine, c'est le sentiment
+religieux qu'imprime dans les âmes l'idée d'une sanction donnée aux
+préceptes de la morale par une puissance supérieure à l'homme. Aussi je
+ne sache pas qu'aucun législateur se soit jamais avisé de nationaliser
+l'athéisme; je sais que les plus sages mêmes d'entre eux se sont permis
+de mêler à la vérité quelques fictions, soit pour frapper l'imagination
+des peuples ignorants, soit pour les attacher plus fortement à leurs
+institutions. Lycurgue et Solon eurent recours à l'autorité des
+oracles; et Socrate lui-même, pour accréditer la vérité parmi ses
+concitoyens, se crut obligé de leur persuader qu'elle lui était
+inspirée par un génie familier.
+
+Vous ne conclurez pas de là sans doute qu'il faille tromper les hommes
+pour les instruire, mais seulement que vous êtes heureux de vivre dans
+un siècle et dans un pays dont les lumières ne vous laissent d'autre
+tâche à remplir que de rappeler les hommes à la nature et à la vérité.
+
+Vous vous garderez bien de briser le lien sacré qui les unit à l'auteur
+de leur être. Il suffit même que cette opinion ait régné chez un
+peuple, pour qu'il soit dangereux de la détruire. Car les motifs des
+devoirs et les bases de la moralité s'étant nécessairement liés à celte
+idée, l'effacer, c'est démoraliser le peuple. Il résulte du même
+principe qu'on ne doit jamais attaquer un culte établi qu'avec prudence
+et avec une certaine délicatesse, de peur qu'un changement subit et
+violent ne paraisse une atteinte portée à la morale, et une dispense de
+la probité même. Au reste, celui qui peut remplacer la Divinité dans le
+système de la vie sociale est à mes yeux un prodige de génie; celui
+qui, sans l'avoir remplacée, ne songe qu'à la bannir de l'esprit des
+hommes, me paraît un prodige de stupidité ou de perversité.
+
+Qu'est-ce que les conjurés avaient mis à la place de ce qu'ils
+détruisaient? Rien, si ce n'est le chaos, le vide et la violence. Ils
+méprisaient trop le peuple pour prendre la peine de le persuader; au
+lieu de l'éclairer, ils ne voulaient que l'irriter, l'effaroucher ou le
+dépraver.
+
+Si les principes que j'ai développés jusqu'ici sont des erreurs, je me
+trompe du moins avec tout ce que le monde révère: prenons ici les
+leçons de l'histoire. Remarquez, je vous prie, comment les hommes qui
+ont influé sur la destinée des Etats furent déterminés vers l'un ou
+l'autre des deux systèmes opposés par leur caractère personnel et par
+la nature même de leurs vues politiques. Voyez-vous avec quel art
+profond César, plaidant dans le sénat romain en faveur des complices de
+Catilina, s'égare dans une digression contre le dogme de l'immortalité
+de l'âme, tant ces idées lui paraissent propres à éteindre dans le
+coeur des juges l'énergie de la vertu, tant la cause du crime lui
+paraît liée à celle de l'athéisme. Cicéron, au contraire, invoquait
+contre les traîtres et le glaive des lois et la foudre des dieux.
+Socrate mourant entretient ses amis de l'immortalité de l'âme. Léonidas
+aux Thermopyles, soupant avec ses compagnons d'armes, au moment
+d'exécuter le dessein le plus héroïque que la vertu humaine ait jamais
+conçu, les invite pour le lendemain à un autre banquet dans une vie
+nouvelle. Il y a loin de Socrate à Chaumette, et de Léonidas au Père
+Duchesne. Un grand homme, un véritable héros s'estime trop lui-même
+pour se complaire dans l'idée de son anéantissement. Un scélérat,
+méprisable à ses propres yeux, horrible à ceux d'autrui, sent que la
+nature ne peut lui faire de plus beau présent que le néant.
+
+Caton ne balança point entre Epicure et Zénon. Brutus et les illustres
+conjurés qui partagèrent ses périls et sa gloire appartenaient aussi à
+cette secte sublime de stoïciens, qui eut des idées si hautes de la
+dignité de l'homme, qui poussa si loin l'enthousiasme de la vertu, et
+qui n'outra que l'héroïsme. Le stoïcisme enfanta des émules de Brutus
+et de Caton jusque dans les siècles affreux qui suivirent la perte de
+la liberté romaine. Le stoïcisme sauva l'honneur de la nature humaine
+dégradée par les vices des successeurs de César et surtout par la
+patience des peuples. La secte épicurienne revendiquait sans doute tous
+les scélérats qui opprimèrent leur patrie, et tous les lâches qui la
+laissèrent opprimer. Aussi, quoique le philosophe dont elle portait le
+nom ne fût pas personnellement un homme méprisable, les principes de
+son système, interprétés par la corruption, amenèrent des conséquences
+si funestes que l'antiquité elle-même la flétrit par la dénomination de
+_troupeau d'Epicure_; et comme dans tous les temps le coeur humain est
+au fond le même, et que le même instinct ou le même système politique a
+commandé aux hommes la même marche, il sera facile d'appliquer les
+observations que je viens de faire, au moment actuel, et même au temps
+qui a précédé immédiatement notre révolution. Il est bon de jeter un
+coup d'oeil sur ce temps, ne fût-ce que pour pouvoir expliquer une
+partie des phénomènes qui ont éclaté depuis.
+
+Dès longtemps les observateurs éclairés pouvaient apercevoir quelques
+symptômes de la révolution actuelle. Tous les événements importants y
+tendaient; les causes mêmes des particuliers susceptibles de quelque
+éclat s'attachaient à une intrigue politique. Les hommes de lettres
+renommés, en vertu de leur influence sur l'opinion, commençaient à en
+obtenir quelqu'une dans les affaires. Les plus ambitieux avaient formé
+dès lors une espèce de coalition qui augmentait leur importance; ils
+semblaient s'être partagés en deux sectes, dont l'une défendait
+bêtement le clergé et le despotisme. La plus puissante et la plus
+illustre était celle qui fut connue sous le nom d'encyclopédistes. Elle
+renfermait quelques hommes estimables et un plus grand nombre de
+charlatans ambitieux. Plusieurs de ses chefs étaient devenus des
+personnages considérables dans l'Etat: quiconque ignorerait son
+influence et sa politique n'aurait pas une idée complète de la préface
+de notre révolution. Cette secte, en matière de politique, resta
+toujours au-dessous des droits du peuple; en matière de morale, elle
+alla beaucoup au delà de la destruction des préjugés religieux. Ses
+coryphées déclamaient quelquefois contre le despotisme, et ils étaient
+pensionnés par les despotes; ils faisaient tantôt des livres contre la
+cour, et tantôt des dédicaces aux rois, des discours pour les
+courtisans, et des madrigaux pour les courtisanes; ils étaient fiers
+dans leurs écrits, et rampants dans les antichambres. Cette secte
+propagea avec beaucoup de zèle l'opinion du matérialisme, qui prévalut
+parmi les grands et parmi les beaux esprits. On lui doit en grande
+partie cette espèce de philosophie pratique qui, réduisant l'égoïsme en
+système, regarde la société humaine comme une guerre de ruse, le succès
+comme la règle du juste et de l'injuste, la probité comme une affaire
+de goût ou de bienséance, le monde comme le patrimoine des fripons
+adroits. J'ai dit que ses coryphées étaient ambitieux; les agitations
+gui annonçaient un grand changement dans l'ordre politique des choses
+avaient pu étendre leurs vues. On a remarqué que plusieurs d'entre eux
+avaient des liaisons intimes avec la maison d'Orléans, et la
+Constitution anglaise était, suivant eux, le chef-d'oeuvre de la
+politique et le maximum du bonheur social.
+
+Parmi ceux qui, du temps dont je parle, se signalèrent dans la carrière
+des lettres et de la philosophie, un homme* [* Jean-Jacques Rousseau.],
+par l'élévation de son âme et par la grandeur de son caractère, se
+montra digne du ministère de précepteur du genre humain. Il attaqua la
+tyrannie avec franchise; il parla avec enthousiasme de la divinité; son
+éloquence mâle et probe peignit en traits de flamme les charmes de la
+vertu; elle défendit ces dogmes consolateurs que la raison donne pour
+appui au coeur humain; la pureté de sa doctrine, puisée dans la nature
+et dans la haine profonde du vice, autant que son mépris invincible
+pour les sophistes intrigants qui usurpaient le nom de philosophes, lui
+attira la haine et la persécution de ses rivaux et de ses faux amis.
+Ah! s'il avait été témoin de cette révolution dont il fut le précurseur
+et qui l'a porté au Panthéon, qui peut douter que son âme généreuse eût
+embrassé avec transport la cause de la justice et de l'égalité? Mais
+qu'ont fait pour elle ses lâches adversaires? Ils ont combattu la
+révolution, dès le moment qu'ils ont craint qu'elle n'élevât le peuple
+au-dessus de toutes les vanités particulières; les uns ont employé leur
+esprit à frelater les principes républicains et à corrompre l'opinion
+publique; ils se sont prostitués aux factions, et surtout au parti
+d'Orléans; les autres se sont renfermés dans une lâche neutralité. Les
+hommes de lettres en général se sont déshonorés dans cette révolution;
+et, à la honte éternelle de l'esprit, la raison du peuple en a fait
+seule tous les frais.
+
+Hommes petits et vains, rougissez, s'il est possible. Les prodiges qui
+ont immortalisé cette époque de l'histoire humaine ont été opérés sans
+vous et malgré vous; le bon sens sans intrigue, et le génie sans
+instruction, ont porté la France à ce degré d'élévation qui épouvante
+votre bassesse et qui écrase votre nullité. Tel artisan s'est montré
+habile dans la connaissance des droits de l'homme, quand tel faiseur de
+livres, presque républicain en 1788, défendait stupidement la cause des
+rois en 1793. Tel laboureur répandait la lumière de la philosophie dans
+les campagnes, quand l'académicien Condorcet, jadis grand géomètre,
+dit-on, au jugement des littérateurs, et grand littérateur au dire des
+géomètres, depuis conspirateur timide, méprisé de tous les partis,
+travaillait sans cesse à l'obscurcir par le perfide fatras de ses
+rapsodies mercenaires.
+
+Vous avez déjà été frappés, sans doute, de la tendresse avec laquelle
+tant d'hommes qui ont trahi leur patrie ont caressé les opinions
+sinistres que je combats. Que de rapprochements curieux peuvent
+s'offrir encore à vos esprits! Nous avons entendu, qui croirait à cet
+excès d'impudeur? nous avons entendu dans une société populaire le
+traître Guadet dénoncer un citoyen pour avoir prononcé le nom de la
+Providence. Nous avons entendu, quelque temps après, Hébert en accuser
+un autre pour avoir écrit contre l'athéisme. N'est-ce pas Vergniaud et
+Gensonné qui, en votre présence même, et à votre tribune, pérorèrent
+avec chaleur pour bannir du préambule de la Constitution le nom de
+l'Etre suprême que vous y avez placé? Danton, qui souriait de pitié aux
+mots de vertu, de gloire, de postérité; Danton, dont le système était
+d'avilir ce qui peut élever l'âme; Danton, qui était froid et muet dans
+les plus grands dangers de la liberté, parla après eux avec beaucoup de
+véhémence en faveur de la même opinion. D'où vient ce singulier accord
+de principe entre tant d'hommes qui paraissaient divisés? Faut-il
+l'attribuer simplement au soin que prenaient les déserteurs de la cause
+du peuple, de chercher à couvrir leur défection par une affectation de
+zèle contre ce qu'ils appelaient les préjugés religieux, comme s'ils
+avaient voulu compenser leur indulgence pour l'aristocratie et la
+tyrannie par la guerre qu'ils déclaraient à la Divinité?
+
+Non, la conduite de ces personnages artificieux tenait sans doute à des
+vues politiques plus profondes; ils sentaient que, pour détruire la
+liberté, il fallait favoriser par tous les moyens tout ce qui tend à
+justifier l'égoïsme, à dessécher le coeur et à effacer l'idée de ce
+beau moral, qui est la seule règle sur laquelle la raison publique juge
+les défenseurs et les ennemis de l'humanité. Ils embrassaient avec
+transport un système qui, confondant la destinée des bons et des
+méchants, ne laisse entre eux d'autre différence que les faveurs
+incertaines de la fortune, ni d'autre arbitre que le droit du plus fort
+ou du plus rusé.
+
+Vous tendez à un but bien différent; vous suivrez donc une politique
+contraire. Mais ne craignons-nous pas de réveiller le fanatisme et de
+donner un avantage à l'aristocratie? Non: si nous adoptons le parti que
+la sagesse indique, il nous sera facile d'éviter cet écueil.
+
+Ennemis du peuple, qui que vous soyez, jamais la Convention nationale
+ne favorisera votre perversité. Aristocrates, de quelques dehors
+spécieux que vous vouliez vous couvrir aujourd'hui, en vain
+chercheriez-vous à vous prévaloir de notre censure contre les auteurs
+d'une trame criminelle, pour accuser les patriotes sincères que la
+seule haine du fanatisme peut avoir entraînés à des démarches
+indiscrètes. Vous n'avez pas le droit d'accuser; et la justice
+nationale, dans ces orages excités par les factions, sait discerner les
+erreurs des conspirations: elle saisira, d'une main sûre, tous les
+intrigants pervers, et ne frappera pas un seul homme de bien.
+
+Fanatiques, n'espérez rien de nous. Rappeler les hommes au culte pur de
+l'Etre suprême, c'est porter un coup mortel au fanatisme. Toutes les
+fictions disparaissent devant la Vérité et toutes les folies tombent
+devant la Raison. Sans contrainte, sans persécution, toutes les sectes
+doivent se confondre d'elles-mêmes dans la religion universelle de la
+Nature. Nous vous conseillerons donc de maintenir les principes que
+vous avez manifestés jusqu'ici. Que la liberté des cultes soit
+respectée, pour le triomphe même de la raison; mais qu'elle ne trouble
+point l'ordre public, et qu'elle ne devienne point un moyen de
+conspiration. Si la malveillance contre-révolutionnaire se cachait sous
+ce prétexte, réprimez-la; et reposez-vous du reste sur la puissance des
+principes et sur la force même des choses.
+
+Prêtres ambitieux, n'attendez donc pas que nous travaillions à rétablir
+votre empire; une telle entreprise serait même au-dessus de notre
+puissance. Vous vous êtes tués vous-mêmes, et on ne revient pas plus à
+la vie morale qu'à l'existence physique.
+
+Et, d'ailleurs, qu'y a-t-il entre les prêtres et Dieu? Les prêtres sont
+à la morale ce que les charlatans sont à la médecine. Combien le Dieu
+de la nature est différent du Dieu des prêtres! Il ne connaît rien de
+si ressemblant à l'athéisme que les religions qu'ils ont faites. A
+force de défigurer l'Etre suprême, ils l'ont anéanti autant qu'il était
+en eux; ils en ont fait tantôt un globe de feu, tantôt un boeuf, tantôt
+un arbre, tantôt un homme, tantôt un roi. Les prêtres ont créé Dieu à
+leur image: ils l'ont fait jaloux, capricieux, avide, cruel,
+implacable. Ils l'ont traité comme jadis les maires du palais
+traitèrent les descendants de Clovis, pour régner sous son nom et se
+mettre à sa place. Ils l'ont relégué dans le ciel comme dans un palais,
+et ne l'ont appelé sur la terre que pour demander à leur profit des
+dîmes, des richesses, des honneurs, des plaisirs et de la puissance. Le
+véritable prêtre de l'Etre suprême, c'est la Nature; son temple,
+l'univers; son culte, la vertu; ses fêtes, la joie d'un grand peuple
+rassemblé sous ses yeux pour resserrer les doux noeuds de la fraternité
+universelle, et pour lui présenter l'hommage des coeurs sensibles et
+purs.
+
+Prêtres, par quel titre avez-vous prouvé votre mission? Avez-vous été
+plus justes, plus modestes, plus amis de la vérité que les autres
+hommes? Avez-vous chéri l'égalité, défendu les droits des peuples,
+abhorré le despotisme et abattu la tyrannie? C'est vous qui avez dit
+aux rois: _Vous êtes les images de Dieu sur la terre; c'est de lui seul
+que vous tenez votre puissance_. Et les rois vous ont répondu: _Oui,
+vous êtes vraiment les envoyés de Dieu; unissons-nous pour partager les
+dépouilles et les adorations des mortels_. Le sceptre et l'encensoir
+ont conspiré pour déshonorer le ciel et pour usurper la terre.
+
+Laissons les prêtres, et retournons à la divinité. Attachons la morale
+à des bases éternelles et sacrées; inspirons à l'homme ce respect
+religieux pour l'homme, ce sentiment profond de ses devoirs, qui est la
+seule garantie du bonheur social; nourrissons-le par toutes nos
+institutions; que l'éducation publique soit surtout dirigée vers ce
+but. Vous lui imprimerez sans doute un grand caractère, analogue à la
+nature de notre gouvernement et à la sublimité des destinées de la
+République. Vous sentirez la nécessité de la rendre commune et égale
+pour tous les Français. Il ne s'agit plus de former des _messieurs_,
+mais des citoyens: la patrie a seule droit d'élever ses enfants; elle
+ne peut confier ce dépôt à l'orgueil des familles, ni aux préjugés des
+particuliers, aliments éternels de l'aristocratie et d'un fédéralisme
+domestique, qui rétrécit les âmes en les isolant, et détruit, avec
+l'égalité, tous les fondements de l'ordre social. Mais ce grand objet
+est étranger à la discussion actuelle.
+
+Il est cependant une sorte d'institution qui doit être considérée comme
+une partie essentielle de l'éducation publique, et qui appartient
+nécessairement au sujet de ce rapport: je veux parler des fêtes
+nationales.
+
+Rassemblez les hommes, vous les rendrez meilleurs; car les hommes
+rassemblés chercheront à se plaire, et ils ne pourront se plaire que
+par les choses qui les rendent estimables. Donnez à leur réunion un
+grand motif moral et politique, et l'amour des choses honnêtes entrera
+avec le plaisir dans tous les coeurs; car les hommes ne se voient pas
+sans plaisir.
+
+L'homme est le plus grand objet qui soit dans la nature; et le plus
+magnifique de tous les spectacles, c'est celui d'un grand peuple
+assemblé. On ne parle jamais sans enthousiasme des fêtes nationales de
+la Grèce: cependant elles n'avaient guère pour objet que des jeux où
+brillaient la force du corps, l'adresse, ou tout au plus le talent des
+poètes et des orateurs. Mais la Grèce était là; on voyait un spectacle
+plus grand que les jeux: c'étaient les spectateurs eux-mêmes; c'était
+le peuple vainqueur de l'Asie, que les vertus républicaines avaient
+élevé quelquefois au-dessus de l'humanité; on voyait les grands hommes
+qui avaient sauvé et illustré la patrie: les pères montraient à leurs
+fils Miltiade, Aristide, Epaminondas, Timoléon, dont la seule présence
+était une leçon vivante de magnanimité, de justice et de patriotisme.
+
+Combien il serait facile au peuple français de donner à ces assemblées
+un objet plus étendu et un plus grand caractère! Un système de fêtes
+nationales bien entendu serait à la fois le plus doux lien de
+fraternité et le plus puissant moyen de régénération.
+
+Ayez des fêtes générales et plus solennelles pour toute la République;
+ayez des fêtes particulières et pour chaque lieu, qui soient des jours
+de repos, et qui remplacent ce que les circonstances ont détruit.
+
+Que toutes tendent à réveiller les sentiments généreux qui font le
+charme et l'ornement de la vie humaine, l'enthousiasme de la liberté,
+l'amour de la patrie, le respect des lois. Que la mémoire des tyrans et
+des traîtres y soit vouée à l'exécration; que celle des héros de la
+liberté et des bienfaiteurs de l'humanité y reçoive le juste tribut de
+la reconnaissance publique; qu'elles puisent leur intérêt et leurs noms
+même dans les événements immortels de notre révolution, et dans les
+objets les plus sacrés et les plus chers au coeur de l'homme; qu'elles
+soient embellies et distinguées par les emblèmes analogues à leur objet
+particulier. Invitons à nos fêtes, et la nature, et toutes les vertus;
+que toutes soient célébrées sous les auspices de l'Etre suprême;
+qu'elles lui soient consacrées; qu'elles s'ouvrent et qu'elles
+finissent par un hommage à sa puissance et à sa bonté.
+
+Tu donneras ton nom sacré à l'une de nos plus belles fêtes, ô toi,
+fille de la Nature, mère du bonheur et de la gloire, toi seule légitime
+souveraine du monde, détrônée par le crime, toi à qui le peuple
+français a rendu ton empire, et qui lui donnes en échange une patrie et
+des moeurs, auguste Liberté! tu partageras nos sacrifices avec ta
+compagne immortelle, la douce et sainte Egalité. Nous fêterons
+l'Humanité, l'Humanité avilie et foulée aux pieds par les ennemis de la
+République française. Ce sera un beau jour que celui où nous
+célébrerons la fête du genre humain; c'est le banquet fraternel et
+sacré, où, du sein de la victoire, le peuple français invitera la
+famille immense dont seul il défend l'honneur et les imprescriptibles
+droits. Nous célébrerons aussi tous les grands hommes, de quelque temps
+et de quelque pays que ce soit, qui ont affranchi leur patrie du joug
+des tyrans, et qui ont fondé la liberté par de sages lois. Vous ne
+serez point oubliés, illustres martyrs de la République française! Vous
+ne serez point oubliés, héros morts en combattant pour elle! Qui
+pourrait oublier les héros de ma patrie? La France leur doit la
+liberté, l'univers leur devra la sienne. Que l'univers célèbre bientôt
+leur gloire en jouissant de leurs bienfaits! Combien de traits
+héroïques confondus dans la foule des grandes actions que la liberté a
+comme prodiguées parmi nous! Combien de noms dignes d'être inscrits
+dans les fastes de l'histoire demeurent ensevelis dans l'obscurité!
+Mânes inconnus et révérés, si vous échappez à la célébrité, vous
+n'échapperez point à notre tendre reconnaissance.
+
+Qu'ils tremblent, tous les tyrans armés contre la liberté, s'il en
+existe encore alors! Qu'ils tremblent le jour où les Français viendront
+sur vos tombeaux jurer de vous imiter! Jeunes Français, entendez-vous
+l'immortel Bara qui, du sein du Panthéon, vous appelle à la gloire?
+Venez répandre des fleurs sur sa tombe sacrée. Bara, enfant héroïque,
+tu nourrissais ta mère et tu mourus pour ta patrie! Bara, tu as déjà
+reçu le prix de ton héroïsme; la patrie a adopté ta mère; la patrie,
+étouffant les factions criminelles, va s'élever triomphante sur les
+ruines des vices et des trônes. O Bara, tu n'as pas trouvé de modèle
+dans l'antiquité, mais tu as trouvé parmi nous des émules de ta vertu.
+
+Par quelle fatalité ou par quelle ingratitude a-t-on laissé dans
+l'oubli un héros plus jeune encore et digne des hommages de la
+postérité? Les Marseillais rebelles, rassemblés sur les bords de la
+Durance, se préparaient à passer cette rivière pour aller égorger les
+patriotes faibles et désarmés de ces malheureuses contrées; une troupe
+peu nombreuse de républicains, réunis de l'autre côté, ne voyait
+d'autre ressource que de couper les câbles des pontons qui étaient au
+pouvoir de leurs ennemis: mais tenter une telle entreprise en présence
+des bataillons nombreux qui couvraient l'autre rive, et à la portée de
+leurs fusils, paraissait une entreprise chimérique aux plus hardis.
+Tout à coup un enfant de treize ans s'élance sur une hache; il vole au
+bord du fleuve, et frappe le câble de toute sa force. Plusieurs
+décharges de mousqueterie sont dirigées contre lui; il continue de
+frapper à coups redoublés; enfin, il est atteint d'un coup mortel; il
+s'écrie: _Je meurs, cela m'est égal; c'est pour la liberté_. Il tombe;
+il est mort... Respectable enfant, que la patrie s'enorgueillisse de
+t'avoir donné le jour! Avec quel orgueil la Grèce et Rome auraient
+honoré ta mémoire, si elles avaient produit un héros tel que toi!
+
+Citoyens, portons en pompe ses cendres au temple de la gloire; que la
+République en deuil les arrose de larmes amères! Non, ne le pleurons
+pas; imitons-le, vengeons-le par la ruine de tous les ennemis de notre
+République*. [*Le nom de ce héros est Agricol Viala. Il faut apprendre
+ici à la République entière deux traits d'une nature bien différente.
+Quand la mère du jeune Viala apprit la mort de son fils, sa douleur fut
+aussi profonde qu'elle était juste. Mais, lui dit-on, il est mort pour
+la patrie! _Ah! c'est vrai_, dit-elle, _il est mort pour la patrie_. Et
+ses larmes se séchèrent. L'autre fait, c'est que les Marseillais
+rebelles, ayant passé la Durance, eurent la lâcheté d'insulter aux
+restes du jeune héros, et jetèrent son corps dans les flots. (_Note de
+Robespierre_.)]
+
+Toutes les vertus se disputent le droit de présider à nos fêtes.
+Instituons la fête de la Gloire, non de celle qui ravage et opprime le
+monde, mais de celle qui l'affranchit, qui l'éclaire et qui le console;
+de celle qui, après la patrie, est la première idole des coeurs
+généreux. Instituons une fête plus touchante: la fête du Malheur. Les
+esclaves adorent la fortune et le pouvoir; nous, honorons le malheur,
+le malheur que l'humanité ne peut entièrement bannir de la terre, mais
+qu'elle console et soulage avec respect. Tu obtiendras aussi cet
+hommage, ô toi qui jadis unissais les héros et les sages, toi qui
+multiplies les forces des amis de la patrie, et dont les méchants, liés
+par le crime, ne connurent jamais que le simulacre imposteur, divine
+Amitié, tu retrouveras chez les Français républicains ta puissance et
+tes autels.
+
+Pourquoi ne rendrions-nous pas le même honneur au pudique et généreux
+amour, à la foi conjugale, à la tendresse paternelle, à la piété
+filiale? Nos fêtes, sans doute, ne seront ni sans intérêt, ni sans
+éclat. Vous y serez, braves défenseurs de la patrie, que décorent de
+glorieuses cicatrices. Vous y serez, vénérables vieillards, que le
+bonheur préparé à votre postérité doit consoler d'une longue vie passée
+sous le despotisme. Vous y serez, tendres élèves de la Patrie, qui
+croissez pour étendre sa gloire et pour recueillir le fruit de ses
+travaux.
+
+Vous y serez, jeunes citoyennes, à qui la victoire doit ramener bientôt
+des frères et des amants dignes de vous. Vous y serez, mères de
+famille, dont les époux et les fils élèvent des trophées à la
+République avec les débris des trônes. O femmes françaises, chérissez
+la liberté achetée au prix de leur sang; servez-vous de votre empire
+pour étendre celui de la vertu républicaine! O femmes françaises, vous
+êtes dignes de l'amour et du respect de la terre! Qu'avez-vous à envier
+aux femmes de Sparte? Comme elles, vous avez donné le jour à des héros;
+comme elles, vous les avez dévoués, avec un abandon sublime, à la
+Patrie.
+
+Malheur à celui qui cherche à éteindre ce sublime enthousiasme, et à
+étouffer, par de désolantes doctrines, cet instinct moral du peuple,
+qui est le principe de toutes les grandes actions! C'est à vous,
+représentants du peuple, qu'il appartient de faire triompher les
+vérités que nous venons de développer. Bravez les clameurs insensées de
+l'ignorance présomptueuse ou de la perversité hypocrite. Quelle est
+donc la dépravation dont nous étions environnés, s'il nous a fallu du
+courage pour les proclamer? La postérité pourra-t-elle croire que les
+factions vaincues avaient porté l'audace jusqu'à nous accuser de
+modérantisme et d'aristocratie, pour avoir rappelé l'idée de la
+divinité et de la morale? Croira-t-elle qu'on ait osé dire, jusque dans
+cette enceinte, que nous avions par là reculé la raison humaine de
+plusieurs siècles? Ils invoquaient la raison, les monstres qui
+aiguisaient contre vous leurs poignards sacrilèges!
+
+Tous ceux qui défendaient vos principes et votre dignité devaient être
+aussi sans doute les objets de leur fureur. Ne nous étonnons pas si
+tous les scélérats ligués contre vous semblent vouloir nous préparer la
+ciguë. Mais, avant de la boire, nous sauverons la patrie. Le vaisseau
+qui porte la fortune de la République n'est pas destiné à faire
+naufrage; il vogue sous vos auspices, et les tempêtes seront forcées à
+le respecter.
+
+Asseyez-vous donc tranquillement sur les bases immuables de la justice,
+et ravivez la morale publique. Tonnez sur la tête des coupables, et
+lancez la foudre sur tous vos ennemis. Quel est l'insolent qui, après
+avoir rampé aux pieds d'un roi, ose insulter à la majesté du peuple
+français dans la personne de ses représentants? Commandez à la
+victoire, mais replongez surtout le vice dans le néant. Les ennemis de
+la République sont tous les hommes corrompus.
+
+Le patriote n'est autre chose qu'un homme probe et magnanime dans toute
+la force de ce terme. C'est peu d'anéantir les rois, il faut faire
+respecter à tous les peuples le caractère du peuple français. C'est en
+vain que nous porterions au bout de l'univers la renommée de nos armes,
+si toutes les passions déchirent impunément le sein de la patrie.
+Défions-nous de l'ivresse même des succès. Soyons terribles dans les
+revers, modestes dans nos triomphes, et fixons au milieu de nous la
+paix et le bonheur par la sagesse et par la morale. Voilà le véritable
+but de nos travaux; voilà la tâche la plus héroïque et la plus
+difficile. Nous croyons concourir à ce but, en vous proposant le décret
+suivant:
+
+
+DECRET
+
+
+_Article Premier_.
+
+
+Le Peuple français reconnaît l'existence de l'Etre suprême, et
+l'immortalité de l'âme.
+
+
+II.
+
+
+Il reconnaît que le culte digne de l'Etre suprême est la pratique des
+devoirs de l'homme.
+
+
+III.
+
+
+Il met au premier rang de ces devoirs de détester la mauvaise foi et la
+tyrannie, de punir les tyrans et les traîtres, de secourir les
+malheureux, de respecter les faibles, de défendre les opprimés, de
+faire aux autres tout le bien qu'on peut, et de n'être injuste envers
+personne.
+
+
+IV.
+
+
+Il sera institué des fêtes pour rappeler l'homme à la pensée de la
+Divinité et à la dignité de son être.
+
+
+V.
+
+
+Elles emprunteront leurs noms des événements glorieux de notre
+Révolution, des vertus les plus chères et les plus utiles à l'homme,
+des plus grands bienfaits de la nature.
+
+
+VI.
+
+
+La République française célébrera tous les ans les fêtes du 14 juillet
+1789, du 10 août 1792, du 21 janvier 1793, du 31 mai 1793.
+
+
+VII.
+
+
+Elle célébrera, aux jours de décadi, les fêtes dont l'énumération suit:
+
+
+A l'Etre suprême et à la Nature. Au Genre humain. Au Peuple français.
+Aux bienfaiteurs de l'humanité. Aux Martyrs de la liberté. A la Liberté
+et à l'Egalité. A la République. A la liberté du monde. A l'amour de la
+patrie. A la haine des tyrans et des traîtres. A la Vérité. A la
+Justice. A la Pudeur. A la Gloire et à l'Immortalité. A l'Amitié. A la
+Frugalité. Au Courage. A la Bonne Foi. A l'Héroïsme. Au
+Désintéressement. Au Stoïcisme. A l'Amour. A la Foi conjugale. A
+l'Amour paternel. A la Tendresse maternelle. A la Piété filiale. A
+l'Enfance. A la Jeunesse. A l'Age viril. A la Vieillesse. Au Malheur. A
+l'Agriculture. A l'Industrie. A nos Aïeux. A la Postérité. Au Bonheur.
+
+
+VIII.
+
+
+Les Comités de salut public et d'instruction publique sont chargés de
+présenter un plan d'organisation de ces fêtes.
+
+
+IX.
+
+
+La Convention nationale appelle tous les talents dignes de servir la
+cause de l'humanité à l'honneur de concourir à leur établissement par
+des hymnes et des chants civiques, et par tous les moyens qui peuvent
+contribuer à leur embellissement et à leur utilité.
+
+
+X.
+
+
+Le Comité de salut public distinguera les ouvrages qui lui paraîtront
+les plus propres à remplir cet objet, et récompensera leurs auteurs.
+
+
+XI.
+
+
+La liberté des cultes est maintenue conformément au décret du 18
+frimaire.
+
+
+XII.
+
+
+Tout rassemblement aristocratique et contraire à l'ordre public sera
+réprimé.
+
+
+XIII.
+
+
+En cas de troubles, dont un culte quelconque serait l'occasion ou le
+motif, ceux qui les exciteraient par des prédications fanatiques ou par
+des insinuations contre-révolutionnaires, ceux qui les provoqueraient
+par des violences injustes et gratuites, seront également punis selon
+la rigueur des lois.
+
+
+XIV.
+
+
+Il sera fait un rapport particulier sur les dispositions de détail
+relatives au présent décret.
+
+
+XV.
+
+
+Il sera célébré, le 20 prairial prochain, une fête nationale en
+l'honneur de l'Etre suprême.
+
+
+
+ * * * * * * * * *
+
+
+
+_Discours du 8 Thermidor_ (27 juillet 1794)
+
+
+
+
+Note: transcrit en français moderne
+
+
+Note: On ne connaît pas le discours tel que Robespierre l'a prononcé à
+la Convention, puis aux Jacobins. A cause des événements du 9
+Thermidor, les journaux ne purent ou ne voulurent pas le publier in
+extenso, et le manuscrit lu à la Convention et aux Jacobins a disparu
+dans la tourmente. Le discours a été imprimé, par ordre de la
+Convention le 30 Thermidor, à partir d'un brouillon manuscrit saisi
+dans les papiers de Robespierre. Certaines parties du texte ont été
+omises par les Thermidoriens; Ernest Hamel, qui a pu lire ce manuscrit
+(aujourd'hui introuvable), a signalé ces omissions. Le brouillon
+manuscrit présente de nombreuses ratures et répétitions.
+
+
+
+
+Discours du 8 Thermidor (27 juillet 1794)
+
+
+
+Citoyens,
+
+
+Que d'autres vous tracent des tableaux flatteurs; je viens vous dire
+des vérités utiles. Je ne viens point réaliser des terreurs ridicules
+répandues par la perfidie; mais je veux étouffer, s'il est possible,
+les flambeaux de la discorde par la seule force de la vérité. Je vais
+dévoiler des abus qui tendent à la ruine de la patrie et que votre
+probité seule peut réprimer (1). Je vais défendre devant vous votre
+autorité outragée et la liberté violée. Si je vous dis aussi quelque
+chose des persécutions dont je suis l'objet, vous ne men ferez point un
+crime; vous n'avez rien de commun avec les tyrans que vous combattez
+(2). Les cris de l'innocence outragée n'importunent point votre
+oreille, et vous n'ignorez pas que cette cause ne vous est point
+étrangère.
+
+Les révolutions qui, jusqu'à nous, ont changé la face des empires,
+n'ont eu pour objet qu'un changement de dynastie, ou le passage du
+pouvoir d'un seul à celui de plusieurs (3). La révolution française est
+la première qui ait été fondée sur la théorie des droits de l'humanité,
+et sur les principes de la justice (4). Les autres révolutions
+n'exigeaient que de l'ambition: la nôtre impose des vertus. L'ignorance
+et la force les ont absorbées dans un despotisme nouveau: la nôtre,
+émanée de la justice, ne peut se reposer que dans son sein. La
+République, amenée insensiblement par la force des choses et par la
+lutte des amis de la liberté contre les conspirations toujours
+renaissantes, s'est glissée, pour ainsi dire, à travers toutes les
+factions; mais elle a trouvé leur puissance organisée autour d'elle, et
+tous les moyens d'influence dans leurs mains; aussi n'a-t-elle cessé
+d'être persécutée dès sa naissance, dans la personne de tous les hommes
+de bonne foi qui combattaient pour elle; c'est que, pour conserver
+l'avantage de leur position, les chefs des factions et leurs agents ont
+été forcés de se cacher sous la forme de la République. Précy à Lyon,
+et Brissot à Paris, criaient _Vive la République!_ Tous les conjurés
+ont même adopté, arec plus d'empressement qu'aucun autre, toutes les
+formules, tous les mots de ralliement du patriotisme. L'Autrichien,
+dont le métier était de combattre la révolution; l'Orléanais, dont le
+rôle était de jouer le patriotisme, se trouvèrent sur la même ligne; et
+l'un et l'autre ne pouvaient plus être distingués du républicain. Ils
+ne combattirent pas nos principes, ils les corrompirent; ils ne
+blasphémèrent point contre la révolution, ils tâchèrent de la
+déshonorer, sous le prétexte de la servir; ils déclamèrent contre les
+tyrans, et conspirèrent pour la tyrannie; ils louèrent la République,
+et calomnièrent les républicains (5). Les amis de la liberté cherchent
+à renverser la puissance des tyrans par la force de la vérité: les
+tyrans cherchent à détruire les défenseurs de la liberté par la
+calomnie; ils donnent le nom de tyrannie à l'ascendant même des
+principes de la vérité. Quand ce système a pu prévaloir, la liberté est
+perdue; il n'y a de légitime que la perfidie, et de criminel que la
+vertu; car il est dans la nature même des choses qu'il existe une
+influence partout où il y a des hommes rassemblés, celle de la tyrannie
+ou celle de la raison. Lorsque celle-ci est proscrite comme un crime,
+la tyrannie règne; quand les bons citoyens sont condamnés au silence,
+il faut bien que les scélérats dominent.
+
+Ici j'ai besoin d'épancher mon coeur; vous avez besoin aussi d'entendre
+la vérité. Ne croyez pas que je vienne ici intenter aucune accusation;
+un soin plus pressant m'occupe, et je ne me charge pas des devoirs
+d'autrui: il est tant de dangers imminents, que cet objet n'a plus
+qu'une importance secondaire. Je viens, s'il est possible, dissiper de
+cruelles erreurs; je viens étouffer les horribles ferments de discorde
+dont on veut embraser ce temple de la liberté et la République entière;
+je viens dévoiler des abus qui tendent à la ruine de la patrie, et que
+votre probité seule peut réprimer. Si je vous dis aussi quelque chose
+des persécutions dont je suis l'objet, vous ne m'en ferez point un
+crime; vous n'avez rien de commun avec les tyrans qui me poursuivent;
+les cris de l'innocence opprimée ne sont point étrangers à vos coeurs;
+vous ne méprisez point la justice et l'humanité, et vous n'ignorez pas
+que ces trames ne sont point étrangères à votre cause et à celle de la
+patrie (6).
+
+Eh! quel est donc le fondement de cet odieux système de terreur et de
+calomnies? A qui devons-nous être redoutables, ou des ennemis ou des
+amis de la République? Est-ce aux tyrans et aux fripons qu'il
+appartient de nous craindre, ou bien aux gens de bien et aux patriotes?
+Nous, redoutables aux patriotes! nous qui les avons arrachés des mains
+de toutes les factions conjurées contre eux! nous qui tous les jours
+les disputons, pour ainsi dire, aux intrigants hypocrites qui osent les
+opprimer encore! nous qui poursuivons les scélérats qui cherchent à
+prolonger leurs malheurs en nous trompant par d'inextricables
+impostures! Nous, redoutables à la Convention nationale! Et que
+sommes-nous sans elle? et qui a défendu la Convention nationale au
+péril de sa vie? qui s'est dévoué pour sa conservation, quand des
+factions exécrables conspiraient sa ruine à la face de la France? qui
+s'est dévoué pour sa gloire, quand les vils suppôts de la tyrannie
+prêchaient en son nom l'athéisme et l'immoralité; quand tant d'autres
+gardaient un silence criminel sur les forfaits de leurs complices, et
+semblaient attendre le signal du carnage pour se baigner dans le sang
+des représentants du peuple; quand la vertu même se taisait, épouvantée
+de l'horrible ascendant qu'avait pris le crime audacieux? Et à qui
+étaient destinés les premiers coups des conjurés? contre qui Simon
+conspirait-il au Luxembourg? Quelles étaient les victimes désignées par
+Chaumette et par Ronsin? Dans quels lieux la bande des assassins
+devait-elle marcher d'abord en ouvrant les prisons? Quels sont les
+objets des calomnies et des attentais des tyrans armés contre la
+République? N'y a-t-il aucun poignard pour nous dans les cargaisons que
+l'Angleterre envoie à ses complices en France et à Paris? C'est nous
+qu'on assassine, et c'est nous que l'on peint redoutables! Et quels
+sont donc ces grands actes de sévérité que l'on nous reproche? quelles
+ont été les victimes? Hébert, Ronsin, Chabot, Danton, Lacroix, Fabre
+d'Églantine, et quelques autres complices. Est-ce leur punition qu'on
+nous reproche? aucun n'oserait les défendre. Mais si nous n'avons fait
+que dénoncer des monstres dont la mort a sauvé la Convention nationale
+et la République, qui peut craindre nos principes, qui peut nous
+accuser d'avance d'injustice et de tyrannie, si ce n'est ceux qui leur
+ressemblent? Non, nous n'avons pas été trop sévères; j'en atteste la
+République qui respire; j'en atteste la représentation nationale,
+environnée du respect dû à la représentation d'un grand peuple; j'en
+atteste les patriotes qui gémissent encore dans les cachots que les
+scélérats leur ont ouverts; j'en atteste les nouveaux crimes des
+ennemis de notre liberté, et la coupable persévérance des tyrans ligués
+contre nous. On parle de notre rigueur, et la patrie nous reproche
+notre faiblesse.
+
+Est-ce nous qui avons plongé dans les cachots les patriotes, et porté
+la terreur dans toutes les conditions? Ce sont les monstres que nous
+avons accusés. Est-ce nous qui, oubliant les crimes de l'aristocratie,
+et protégeant les traîtres, avons déclaré la guerre aux citoyens
+paisibles, érigé en crimes ou des préjugés incurables, ou des choses
+indifférentes, pour trouver partout des coupables et rendre la
+révolution redoutable au Peuple même? Ce sont les monstres, que nous
+avons accusés. Est-ce nous qui, recherchant des opinions anciennes,
+fruit de l'obsession des traîtres, avons promené le glaive sur la plus
+grande partie de la Convention nationale, demandions dans les sociétés
+populaires la tête de six cents représentants du Peuple? Ce sont les
+monstres que nous avons accusés. Aurait-on déjà oublié que nous nous
+sommes jetés entre eux et leurs perfides adversaires, dans un temps où
+on... [lacune dans le manuscrit]?
+
+Vous connaissez la marche de vos ennemis. Ils ont attaqué la Convention
+nationale en masse; ce projet a échoué. Ils ont attaqué le comité de
+salut public; ce projet a échoué. Depuis quelque temps, ils déclarèrent
+la guerre à certains membres du comité de salut public; ils semblent ne
+prétendre qu'à accabler un seul homme; ils marchent toujours au même
+but. Que les tyrans de l'Europe osent proscrire un représentant du
+Peuple français, c'est sans doute l'excès de l'insolence: mais que des
+Français qui se disent républicains travaillent à exécuter l'arrêt de
+mort prononcé par les tyrans, c'est l'excès du scandale et de
+l'opprobre (7). Est-il vrai que l'on ait colporté des listes odieuses
+où l'on désignait pour victimes un certain nombre de membres de la
+Convention, et qu'on prétendait être l'ouvrage du comité de salut
+public et ensuite le mien? Est-il vrai qu'on ait osé supposer des
+séances du comité, des arrêtés rigoureux qui n'ont jamais existé, des
+arrestations non moins chimériques? Est-il vrai qu'on ait cherché à
+persuader à un certain nombre de représentants irréprochables que leur
+perte était résolue; à tous ceux qui, par quelque erreur, avaient payé
+un tribut inévitable à la fatalité des circonstances et à la faiblesse
+humaine, qu'ils étaient voués au sort des conjurés? Est-il vrai que
+l'imposture ait été répandue avec tant d'art et d'audace, qu'un grand
+nombre de membres n'osaient plus habiter la nuit leur domicile? Oui,
+les faits sont constants, et les preuves de ces deux manoeuvres sont au
+Comité de salut public. Vous pourriez nous en révéler beaucoup
+d'autres, vous, députés revenus d'une mission dans les départements;
+vous, suppléants appelés aux fonctions de représentants du Peuple, vous
+pourriez nous dire ce que l'intrigue a fait pour vous tromper, pour
+vous aigrir, pour vous entraîner dans une coalition funeste (8). Que
+disait-on, que faisait-on dans ces coteries suspectes, dans ces
+rassemblements nocturnes, dans ces repas où la perfidie distribuait aux
+convives les poisons de la haine et de la calomnie? Que voulaient-ils,
+les auteurs de ces machinations? était-ce le salut de la patrie, la
+dignité et l'union de la Convention nationale? Qui étaient-ils (9)?
+Quels faits justifient l'horrible idée qu'on a voulu donner de nous?
+quels hommes avaient été accusés par les comités, si ce n'est les
+Chaumetle, les Hébert, les Danton, les Chabot, les Lacroix? est-ce donc
+la mémoire des conjurés qu'on veut défendre? Est-ce la mort des
+conjurés qu'on veut venger (10)? Si on nous accuse d'avoir dénoncé
+quelques traîtres, qu'on accuse donc la Convention qui les a accusés;
+qu'on accuse la justice qui les a frappés; qu'on accuse le peuple qui a
+applaudi à leur châtiment. Quel est celui qui attente à la
+représentation nationale, de celui qui poursuit ses ennemis, ou de
+celui qui les protège? Et depuis quand la punition du crime
+épouvante-t-elle la vertu?
+
+Telle est cependant la base de ces projets de dictature et d'attentats
+contre la représentation nationale imputés d'abord au comité de salut
+public en général. Par quelle fatalité cette grande accusation a-t-elle
+été transportée tout à coup sur la tête d'un seul de ses membres?
+Etrange projet d'un homme, d'engager la Convention nationale à
+s'égorger elle-même en détail de ses propres mains, pour lui frayer le
+chemin du pouvoir absolu! Que d'autres aperçoivent le côté ridicule de
+ces inculpations; c'est à moi de n'en voir que l'atrocité. Vous rendrez
+au moins [mot manquant dans le manuscrit: compte] à l'opinion publique,
+de votre affreuse persévérance à poursuivre le projet d'égorger tous
+les amis de la patrie, monstres qui cherchez à me ravir l'estime de la
+Convention nationale, le prix le plus glorieux des travaux d'un mortel,
+que je n'ai ni usurpé et surpris, mais que j'ai été forcé de conquérir.
+Paraître un objet de terreur aux yeux de ce qu'on révère et de ce qu'on
+aime, c'est pour un homme sensible et probe le plus affreux des
+supplices; le lui faire subir, c'est le plus grand des forfaits. Mais
+j'appelle toute votre indignation sur les manoeuvres atroces employées
+pour étayer ces extravagantes calomnies.
+
+Partout, les actes d'oppression avaient été multipliés pour étendre le
+système de terreur et de calomnie. Des agents impurs prodiguaient les
+arrestations injustes: des projets de finances destructeurs menaçaient
+toutes les fortunes modiques, et portaient le désespoir dans une
+multitude innombrable de familles attachées à la révolution; on
+épouvantait les nobles et les prêtres par des motions concertées; les
+paiements des créanciers de l'Etat et des fonctionnaires publics
+étaient suspendus; on surprenait au comité de salut public un arrêté
+qui renouvelait les poursuites contre les membres de la commune du 10
+août, sous le prétexte d'une reddition des comptes. Au sein de la
+Convention, on prétendait que la Montagne était menacée, parce que
+quelques membres siégeant en cette partie de la salle se croyaient en
+danger; et pour intéresser à la même cause la Convention nationale tout
+entière, on réveillait subitement l'affaire de cent soixante-treize
+députés détenus, et on m'imputait tous ces événements qui m'étaient
+absolument étrangers; on disait que je voulais immoler la Montagne; on
+disait que je voulais perdre l'autre portion de la Convention
+nationale; on me peignait ici comme le persécuteur des soixante-deux
+députés détenus. Là, on m'accusait de les défendre; on disait que je
+soutenais le _Marais_ (c'était l'expression de mes calomniateurs). Il
+est à remarquer que le plus puissant argument qu'ait employé la faction
+hébertiste pour prouver que j'étais modéré, était l'opposition que
+j'avais apportée à la proscription d'une grande partie de la Convention
+nationale, et particulièrement mon opinion sur la proposition de
+décréter d'accusation les soixante-deux détenus, sans un rapport
+préalable.
+
+Ah! certes, lorsqu'au risque de blesser l'opinion publique, ne
+consultant que les intérêts sacrés de la patrie, j'arrachais seul à une
+décision précipitée ceux dont les opinions m'auraient conduit à
+l'échafaud, si elles avaient triomphé; quand, dans d'autres occasions,
+je m'exposais à toutes les fureurs d'une faction hypocrite, pour
+réclamer les principes de la stricte équité envers ceux qui m'avaient
+jugé avec plus de précipitation, j'étais loin, sans doute, de penser
+que l'on dût me tenir compte d'une pareille conduite; j'aurais trop mal
+présumé d'un pays où elle aurait été remarquée, et où l'on aurait donné
+des noms pompeux aux devoirs les plus indispensables de la probité;
+mais j'étais encore plus loin de penser qu'un jour on m'accuserait
+d'être le bourreau de ceux envers qui je les ai remplis, et l'ennemi de
+la représentation nationale que j'avais servie avec dévouement; je
+m'attendais bien moins encore qu'on m'accuserait à la fois de vouloir
+la défendre et de vouloir l'égorger. Quoi qu'il en soit, rien ne pourra
+jamais changer ni mes sentiments ni mes principes. A l'égard des
+députés détenus, je déclare que, loin d'avoir eu aucune part au dernier
+décret qui les concerne, je l'ai trouvé au moins très extraordinaire
+dans les circonstances; que je ne me suis occupé d'eux en aucune
+manière depuis le moment où j'ai fait envers eux tout ce que ma
+conscience m'a dicté. A l'égard des autres, je me suis expliqué sur
+quelques-uns avec franchise; j'ai cru remplir mon devoir. Le reste est
+un tissu d'impostures atroces. Quant à la Convention nationale, mon
+premier devoir, comme mon premier penchant, est un respect sans bornes
+pour elle. Sans vouloir absoudre le crime; sans vouloir justifier en
+elles-mêmes les erreurs funestes de plusieurs; sans vouloir ternir la
+gloire des défenseurs énergiques de la liberté, ni affaiblir l'illusion
+d'un nom sacré dans les annales de la révolution, je dis que tous les
+représentants du peuple, dont le coeur est pur, doivent reprendre la
+confiance et la dignité qui leur convient. Je ne connais que deux
+partis, celui des bons et des mauvais citoyens; que le patriotisme
+n'est point une affaire de parti, mais une affaire de coeur; qu'il ne
+consiste ni dans l'insolence, ni dans une fougue passagère qui ne
+respecte ni les principes, ni le bon sens, ni la morale, encore moins
+dans le dévouement aux intérêts d'une faction. Le coeur flétri par
+l'expérience de tant de trahisons, je crois à la nécessité d'appeler
+surtout la probité et tous les sentiments généreux au secours de la
+République. Je sens que partout où on rencontre un homme de bien, en
+quelque lieu qu'il soit assis, il faut lui tendre la main, et le serrer
+contre son coeur. Je crois à des circonstances fatales dans la
+révolution, qui n'ont rien de commun avec les desseins criminels; je
+crois à la détestable influence de l'intrigue, et surtout à la
+puissance sinistre de la calomnie. Je vois le monde peuplé de dupes et
+de fripons; mais le nombre des fripons est le plus petit: ce sont eux
+qu'il faut punir des crimes et des malheurs du monde. Je n'imputerai
+donc point les forfaits de Brissot et de la Gironde aux hommes de bonne
+foi qu'ils ont trompés quelquefois (11); je n'imputerai point à tous
+ceux qui crurent à Danton les crimes de ce conspirateur; je n'imputerai
+point ceux d'Hébert aux citoyens dont le patriotisme sincère fut
+entraîné quelquefois au-delà des exactes limites de la raison. Les
+conspirateurs ne seraient point des conspirateurs, s'ils n'avaient
+l'art de dissimuler assez habilement pour usurper pendant quelque temps
+la confiance des gens de bien: mais il est des signes certains auxquels
+on peut discerner les dupes des complices, et l'erreur du crime. Qui
+fera donc cette distinction? Le bon sens et la justice. Ah! combien le
+bon sens et la justice sont nécessaires dans les affaires humaines! Les
+hommes pervers nous appellent des hommes de sang, parce que nous avons
+fait la guerre aux oppresseurs du monde. Nous serions donc humains, si
+nous étions réunis à leur ligue sacrilège pour égorger le peuple et
+pour perdre la patrie.
+
+Au reste, s'il est des conspirateurs privilégiés, s'il est des ennemis
+inviolables de la République, je consens à m'imposer sur leur compte un
+éternel silence. J'ai rempli ma tâche; (je ne me charge point de
+remplir les devoirs d'autrui; un soin plus pressant m'agite en ce
+moment); il s'agit de sauver la morale publique et les principes
+conservateurs de la liberté; il s'agit d'arracher à l'oppression tous
+les amis généreux de la patrie.
+
+Ce sont eux qu'on accuse d'attenter à la représentation nationale! Et
+où donc chercheraient-ils un autre appui? Après avoir combattu tous vos
+ennemis, après s'être dévoués à la fureur de toutes les factions pour
+défendre et votre existence et votre dignité, où chercheraient-ils un
+asile s'ils ne le trouvaient pas dans votre sein?
+
+Ils aspirent, dit-on, au pouvoir suprême; ils l'exercent déjà. La
+Convention nationale n'existe donc pas! Le peuple français est donc
+anéanti! Stupides calomniateurs! vous êtes-vous aperçus que vos
+ridicules déclamations ne sont pas une injure faite à un individu, mais
+à une nation invincible, qui dompte et qui punit les rois? Pour moi,
+j'aurais une répugnance extrême à me défendre personnellement devant
+vous contre la plus lâche des tyrannies (12), si vous n'étiez pas
+convaincus que vous êtes les véritables objets des attaques de tous les
+ennemis de la République. Eh! que suis-je pour mériter leurs
+persécutions, si elles n'entraient dans le système général de
+conspiration (13) contre la Convention nationale? N'avez-vous pas
+remarqué que, pour vous isoler de la nation, ils ont publié à la face
+de l'univers que vous étiez des dictateurs régnant par la terreur, et
+désavoués par le voeu tacite des Français? N'ont-ils pas appelé nos
+armées _les hordes conventionnelles;_ la révolution française, _le
+jacobinisme?_ Et lorsqu'ils affectent de donner à un faible individu en
+butte aux outrages de toutes les factions, une importance gigantesque
+et ridicule, quel peut être leur but, si ce n'est de vous diviser, de
+vous avilir, en niant votre existence même, semblables à l'impie qui
+nie l'existence de la divinité qu'il redoute?
+
+Cependant ce mot de _dictature_ a des effets magiques; il flétrit la
+liberté; il avilit le gouvernement; il détruit la République; il
+dégrade toutes les institutions révolutionnaires, qu'on présente comme
+l'ouvrage d'un seul homme; il rend odieuse la justice nationale, qu'il
+présente comme instituée pour l'ambition d'un seul homme; il dirige sur
+un point toutes les haines et tous les poignards du fanatisme et de
+l'aristocratie.
+
+Quel terrible usage les ennemis de la République ont fait du seul nom
+d'une magistrature romaine? Et si leur érudition nous est si fatale,
+que sera-ce de leurs trésors et de leurs intrigues? Je ne parle point
+de leurs armées: mais qu'il me soit permis de renvoyer au duc d'York,
+et à tous les écrivains royaux, les patentes de cette dignité ridicule
+qu'ils m'ont expédiées les premiers. Il y a trop d'insolence à des
+rois, qui ne sont pas sûrs de conserver leur couronne, de s'arroger le
+droit d'en distribuer à d'autres. Je conçois qu'un prince ridicule, que
+celte espèce d'animaux immondes et sacrés qu'on appelle encore rois,
+puissent se complaire dans leur bassesse et s'honorer de leur
+ignominie; je conçois que le fils de Georges, par exemple, puisse avoir
+regret à ce sceptre français qu'on le soupçonne violemment d'avoir
+convoité, et je plains sincèrement ce moderne Tantale. J'avouerai même,
+à la honte, non de ma patrie, mais des traîtres qu'elle a punis, que
+j'ai vu d'indignes mandataires du peuple qui auraient échangé ce titre
+glorieux pour celui de valet de chambre de Georges ou de d'Orléans.
+Mais qu'un représentant du peuple qui sent la dignité de ce caractère
+sacré; qu'un citoyen français, digne de ce nom, puisse abaisser ses
+voeux jusqu'aux grandeurs coupables et ridicules qu'il a contribué à
+foudroyer; qu'il se soumette à la dégradation civique pour descendre à
+l'infamie du trône, c'est ce qui ne paraîtra vraisemblable qu'à ces
+êtres pervers qui n'ont pas même le droit de croire à la vertu. Que
+dis-je, vertu? c'est une passion naturelle, sans doute: mais comment la
+connaîtraient-ils, ces âmes vénales, qui ne s'ouvrirent jamais qu'à des
+passions lâches et féroces; ces misérables intrigants, qui ne lièrent
+jamais le patriotisme à aucune idée morale, qui marchèrent dans la
+révolution à la suite de quelque personnage important et ambitieux, de
+je ne sais quel prince méprisé, comme jadis nos laquais sur les pas de
+leurs maîtres? Mais elle existe, je vous en atteste, âmes sensibles et
+pures; elle existe, cette passion tendre, impérieuse, irrésistible,
+tourment et délices des coeurs magnanimes; cette horreur profonde de la
+tyrannie, ce zèle compatissant pour les opprimés, cet amour sacré de la
+patrie, cet amour plus sublime et plus saint de l'humanité, sans lequel
+une grande révolution n'est qu'un crime éclatant qui détruit un autre
+crime: elle existe, cette ambition généreuse de fonder sur la terre la
+première République du monde; cet égoïsme des hommes non dégradés, qui
+trouve une volupté céleste dans le calme d'une conscience pure et dans
+le spectacle ravissant du bonheur public. Vous le sentez, en ce moment,
+qui brûle dans vos âmes; je le sens dans la mienne. Mais comment nos
+vils calomniateurs la devineraient-ils? Comment l'aveugle-né aurait-il
+l'idée de la lumière? La nature leur a refusé une âme; ils ont quelque
+droit de douter, non seulement de l'immortalité de l'âme, mais de son
+existence (14).
+
+Ils m'appellent tyran. Si je l'étais, ils ramperaient à mes pieds, je
+les gorgerais d'or, je leur assurerais le droit de commettre tous les
+crimes, et ils seraient reconnaissants. Si je l'étais, les rois que
+nous avons vaincus, loin de me dénoncer, (quel tendre intérêt ils
+prennent à notre liberté!) me prêteraient leur coupable appui; je
+transigerais avec eux. Dans leur détresse, qu'attendent-ils, si ce
+n'est le secours d'une faction protégée par eux, qui leur vende la
+gloire et la liberté de notre pays (15)? On arrive à la tyrannie par le
+secours des fripons; où courent ceux qui les combattent? Au tombeau et
+à l'immortalité. Quel est le tyran qui me protège? Quelle est la
+faction à qui j'appartiens? C'est vous-mêmes. Quelle est cette faction
+qui, depuis le commencement de la révolution, a terrassé les factions,
+a fait disparaître tant de traîtres accrédités? C'est vous, c'est le
+peuple, ce sont les principes. Voilà la faction à laquelle je suis
+voué, et contre laquelle tous les crimes sont ligués.
+
+C'est vous qu'on persécute; c'est la patrie, ce sont tous les amis de
+la patrie. Je me défends encore. Combien d'autres ont été opprimés dans
+les ténèbres? Qui osera jamais servir la patrie, quand je suis obligé
+encore ici de répondre à de telles calomnies? Ils citent comme la
+preuve d'un dessein ambitieux les effets les plus naturels du civisme
+et de la liberté; l'influence morale des anciens athlètes de la
+révolution est aujourd'hui assimilée par eux à la tyrannie. Vous êtes,
+vous-mêmes, les plus lâches de tous les tyrans, vous qui calomniez la
+puissance de la vérité. Que prétendez-vous, vous qui voulez que la
+vérité soit sans force dans la bouche des représentants du peuple
+français? La vérité, sans doute, a sa puissance; elle a sa colère, son
+despotisme; elle a des accents touchants, terribles, qui retentissent
+avec force dans les coeurs purs, comme dans les consciences coupables,
+et qu'il n'est pas plus donné au mensonge d'imiter qu'à Salmonée
+d'imiter les foudres du ciel; mais accusez-en la nature, accusez-en le
+peuple la sent et qui l'aime (16). Il y a deux puissances sur la terre;
+celle de la raison et celle de la tyrannie; partout où l'une domine,
+l'autre en est bannie. Ceux qui dénoncent comme un crime la force
+morale de la raison, cherchent donc à rappeler la tyrannie. Si vous ne
+voulez pas que les défenseurs des principes obtiennent quelque
+influence dans celte lutte difficile de la liberté contre l'intrigue,
+vous voulez donc que la victoire demeure à l'intrigue (17). Si les
+représentants du peuple, qui défendent sa cause, ne peuvent pas obtenir
+impunément son estime, quelle sera la conséquence de ce système, si ce
+n'est qu'il n'est plus permis de servir le peuple, que la République
+est proscrite et la tyrannie rétablie? Et quelle tyrannie plus odieuse
+que celle qui punit le peuple dans la personne de ses défenseurs? Car
+la chose la plus libre qui soit dans le monde, même sous le règne du
+despotisme, n'est-ce pas l'amitié? Mais vous qui nous en faites un
+crime, en êtes-vous jaloux? Non; vous ne prisez que l'or et les biens
+périssables que les tyrans prodiguent à ceux qui les servent. Vous les
+servez, vous qui corrompez la morale publique et protégez tous les
+crimes: la garantie des conspirateurs est dans l'oubli des principes et
+dans la corruption; celle des défenseurs de la liberté est toute dans
+la conscience publique. Vous les servez, vous qui, toujours en deçà ou
+au-delà de la vérité, prêchez tour à tour la perfide modération de
+l'aristocratie, et tantôt la fureur des faux démocrates. Vous la
+servez, prédicateurs obstinés de l'athéisme et du vice. Vous voulez
+détruire la représentation, vous qui la dégradez par votre conduite, ou
+qui la troublez par vos intrigues. Lequel est plus coupable, de celui
+qui attente à sa sûreté par la violence, ou de celui qui attente à sa
+justice par la séduction et par la perfidie? La tromper, c'est la
+trahir; la pousser à des actes contraires à ses intentions et à ses
+principes, c'est tendre à sa destruction; car sa puissance est fondée
+sur la vertu même et sur la confiance nationale. Nous la chérissons,
+nous qui, après avoir combattu pour sa sûreté physique, défendons
+aujourd'hui sa gloire et ses principes: est-ce ainsi que l'on marche au
+despotisme? Mais quelle dérision cruelle d'ériger en despotes des
+citoyens toujours proscrits? Et que sont autre chose ceux qui ont
+constamment défendu les intérêts de leur pays? La République a
+triomphé, jamais ses défenseurs. Que suis-je, moi qu'on accuse? un
+esclave de la liberté, un martyr vivant de la République, la victime
+autant que l'ennemi du crime. Tous les fripons m'outragent; les actions
+les plus indifférentes, les plus légitimes de la part des autres sont
+des crimes pour moi. Un homme est calomnié dès qu'il me connaît: on
+pardonne à d'autres leurs forfaits; on me fait un crime de mon zèle.
+Otez-moi ma conscience, je suis le plus malheureux de tous les hommes;
+je ne jouis pas même des droits du citoyen: que dis-je? il ne m'est pas
+même permis de remplir les devoirs d'un représentant du peuple.
+
+C'est ici que je dois laisser échapper la vérité et dévoiler les
+véritables plaies de la République. Les affaires publiques reprennent
+une marche perfide et alarmante; le système combiné des Hébert et des
+Fabre d'Eglantine est poursuivi maintenant avec une audace inouïe. Les
+contre-révolutionnaires sont protégés; ceux qui déshonorent la
+révolution avec les formes de l'Hébertisme, le sont ouvertement; les
+autres avec plus de réserve. Le patriotisme et la probité sont
+proscrits par les uns et par les autres. On veut détruire le
+gouvernement révolutionnaire, pour immoler la patrie aux scélérats qui
+la déchirent, et on marche à ce but odieux par deux routes différentes.
+Ici on calomnie ouvertement les institutions révolutionnaires, là on
+cherche à les rendre odieuses par des excès; on tourmente les hommes
+nuls ou paisibles; on plonge chaque jour les patriotes dans les
+cachots, et on favorise l'aristocratie de tout son pouvoir; c'est là ce
+qu'on appelle indulgence, humanité. Est-ce là le gouvernement
+révolutionnaire que nous avons institué et défendu? non, ce
+gouvernement est la marche rapide et sûre de la justice; c'est la
+foudre lancée par la main de la liberté contre le crime; ce n'est pas
+le despotisme des fripons et de l'aristocratie; ce n'est pas
+l'indépendance du crime, de toutes les lois divines et humaines. Sans
+le gouvernement révolutionnaire, la République ne peut s'affermir, et
+les factions l'étoufferont dans son berceau; mais s'il tombe en des
+mains perfides, il devient lui-même l'instrument de la
+contre-révolution. Or, on cherche à le dénaturer pour le détruire. Ceux
+qui le calomnient, et ceux qui le compromettent par des actes
+d'oppression sont les mêmes hommes. Je ne développerai point toutes les
+causes de ces abus, mais je vous en indiquerai une seule qui suffira
+pour vous expliquer tous ces funestes effets: elle existe dans
+l'excessive perversité des agents subalternes d'une autorité
+respectable constituée dans votre sein. Il est dans ce comité des
+hommes dont il est impossible de ne pas chérir et respecter les vertus
+civiques; c'est une raison de plus de détruire un abus qui s'est commis
+à leur insu, et qu'ils seront les premiers à combattre. En vain une
+funeste politique prétendrait-elle environner les agents dont je parle
+d'un certain prestige superstitieux. Je ne sais pas respecter des
+fripons: j'adopte bien moins encore cette maxime royale, qu'il est
+utile de les employer. Les armes de la liberté ne doivent être touchées
+que par des mains pures. Epurons la surveillance nationale, au lieu
+d'empailler les vices. La vérité n'est un écueil que pour les
+gouvernements corrompus; elle est l'appui du nôtre. Pour moi, je frémis
+quand je songe que des ennemis de la révolution, que d'anciens
+professeurs de royalisme, que des ex-nobles, des émigrés peut-être se
+sont tout à coup faits révolutionnaires, et transformés en commis du
+comité de sûreté générale, pour se venger sur les amis de la patrie, de
+la naissance et des succès de la République. II serait assez étrange
+que nous eussions la bonté de payer des espions de Londres ou de
+Vienne, pour nous aider à faire la police de la République. Or, je ne
+doute pas que ce cas-là ne soit souvent arrivé; ce n'est pas que ces
+gens-là ne se soient fait des titres de patriotisme en arrêtant des
+aristocrates prononcés. Qu'importe à l'étranger de sacrifier quelques
+Français coupables envers leur patrie, pourvu qu'ils immolent les
+patriotes et détruisent la République?
+
+A ces puissants motifs qui m'avaient déjà déterminé à dénoncer ces
+hommes, mais inutilement, j'en joins un autre qui tient à la trame que
+j'avais commencé à développer; nous sommes instruits qu'ils sont payés
+par les ennemis de la révolution, pour déshonorer le gouvernement
+révolutionnaire en lui-même, et pour calomnier les représentants du
+peuple dont les tyrans ont ordonné la perte. Par exemple, quand les
+victimes de leur perversité se plaignent, ils s'excusent en leur
+disant: _c'est Robespierre qui le veut: nous ne pouvons pas nous en
+dispenser_. Les infâmes disciples d'Hébert tenaient jadis le même
+langage dans le temps où je les dénonçais; ils se disaient mes amis;
+ensuite ils m'ont déclaré convaincu de modérantisme; c'est encore la
+même espèce de contre-révolutionnaires qui persécute le patriotisme.
+Jusqu'à quand l'honneur des citoyens et la dignité de la Convention
+nationale seront-ils à la merci de ces hommes-là? Mais le trait que je
+viens de citer n'est qu'une branche du système de persécution plus
+vaste dont je suis l'objet. En développant cette accusation de
+dictature mise à l'ordre du jour par les tyrans, on s'est attaché à me
+charger de toutes leurs iniquités, de tous les torts de la fortune, ou
+de toutes les rigueurs commandées par le salut de la patrie (18). On
+disait aux nobles: _c'est lui seul_ qui vous a proscrits; on disait en
+même temps aux patriotes: _il veut sauver les nobles;_ on disait aux
+prêtres: _c'est lui seul qui vous poursuit; sans lui vous seriez
+paisibles et triomphants;_ on disait aux fanatiques: _c'est lui seul
+qui détruit la religion;_ on disait aux patriotes persécutés: _c'est
+lui qui l'a ordonné ou qui ne veut pas l'empêcher_. On me renvoyait
+toutes les plaintes dont je ne pouvais faire cesser les causes, en
+disant: _votre sort dépend de lui seul_. Des hommes apostés dans les
+lieux publics propageaient chaque jour ce système; il y en avait dans
+le lieu des séances du tribunal révolutionnaire; dans les lieux où les
+ennemis de la patrie expient leurs forfaits: ils disaient: _voilà des
+malheureux condamnés; qui est-ce qui en est la cause? Robespierre_. On
+s'est attaché particulièrement à prouver que le tribunal
+révolutionnaire était un _tribunal de sang_, créé par moi seul, et que
+je maîtrisais absolument pour faire égorger tous les gens de bien, et
+même tous les fripons; car on voulait me susciter des ennemis de tous
+les genres. Ce cri retentissait dans toutes les prisons; ce plan de
+proscription était exécuté à la fois dans tous les départements par les
+émissaires de la tyrannie. Ce n'est pas tout: on a proposé dans ces
+derniers temps des projets de finance qui m'ont paru calculés pour
+désoler les citoyens peu fortunés, et pour multiplier les mécontents.
+J'avais souvent appelé inutilement l'attention du comité de salut
+public sur cet objet. Eh bien! croirait-on qu'on a répandu le bruit
+qu'ils étaient encore mon ouvrage, et que, pour l'accréditer, on a
+imaginé de dire qu'il existait au comité de salut public une commission
+des finances, et que j'en étais le président? Mais comme on voulait me
+perdre, surtout dans l'opinion de la Convention nationale, on prétendit
+que moi seul avais osé croire qu'elle pouvait renfermer dans son sein
+quelques hommes indignes d'elle. On dit à chaque député revenu d'une
+mission dans les départements, que moi seul avais provoqué son rappel;
+je fus accusé par des hommes très officieux et très insinuants de tout
+le bien et de tout le mal qui avait été fait. On rapportait fidèlement
+à mes collègues, et tout ce que j'avais dit, et surtout ce que je
+n'avais pas dit. On écartait avec soin le soupçon qu'on eût contribué à
+un acte qui pût déplaire à quelqu'un; j'avais tout fait, tout exigé,
+tout commandé; car il ne faut pas oublier mon titre de dictateur. Quand
+on eut formé cet orage de haines, de vengeances, de terreur,
+d'amours-propres irrités, on crut qu'il était temps d'éclater. Ceux qui
+croyaient avoir des raisons de me redouter se flattaient hautement que
+ma perte certaine allait assurer leur salut et leur triomphe; tandis
+que les papiers anglais et allemands annonçaient mon arrestation, des
+colporteurs de journaux la criaient à Paris. Mes collègues devant qui
+je parle savent le reste beaucoup mieux que moi; ils connaissent toutes
+les tentatives qu'on a faites auprès d'eux pour préparer le succès d'un
+roman qui paraissait une nouvelle édition de celui de Louvet. Plusieurs
+pourraient rendre compte des visites imprévues qui leur ont été rendues
+pour les disposer à me proscrire. Enfin, on assure que l'on était
+prévenu généralement dans la Convention nationale, qu'un acte
+d'accusation allait être porté contre moi (19); on a sondé les esprits
+à ce sujet, et tout prouve que la probité de la Convention nationale a
+forcé les calomniateurs à abandonner, ou du moins à ajourner leur
+crime. Mais qui étaient-ils ces calomniateurs? ce que je puis répondre
+d'abord, c'est que dans un manifeste royaliste, trouvé dans les papiers
+d'un conspirateur connu qui a déjà subi la peine due à ses forfaits, et
+qui paraît être le texte de toutes les calomnies renouvelées en ce
+moment, on lit en propres termes cette conclusion adressée à toutes les
+espèces d'ennemis publics: _si cet astucieux démagogue n'existait plus,
+s'il eût payé de sa tête ses manoeuvres ambitieuses, la nation serait
+libre; chacun pourrait publier ses pensées; Paris n'aurait jamais vu
+dans son sein cette multitude d'assassinats vulgairement connus sous le
+faux nom de jugements du tribunal révolutionnaire_. Je puis ajouter que
+ce passage est l'analyse des proclamations faites par les princes
+coalisés et des journaux étrangers à la solde des rois, qui, par cette
+voie, semblent donner tous les jours le mot d'ordre à tous les conjurés
+de l'intérieur. Je ne citerai que ce passage de l'un des plus
+accrédités de ces écrivains [La commission a cherché inutilement dans
+les papiers de Robespierre le journal dont il cite un passage.].
+
+Je puis donc répondre que les auteurs de ce plan de calomnies sont
+d'abord le duc d'York, M. Pitt, et tous les tyrans armés contre nous.
+Qui ensuite?... Ah! Je n'ose les nommer dans ce moment et dans ce lieu;
+je ne puis me résoudre à déchirer entièrement le voile qui couvre ce
+profond mystère d'iniquités; mais ce que je puis affirmer positivement,
+c'est que, parmi les auteurs de cette trame, sont les agents de ce
+système de corruption et d'extravagance, le plus puissant de tous les
+moyens inventés par l'étranger pour perdre la République, sont les
+apôtres impurs de l'athéisme et de l'immoralité dont il est la base.
+
+C'est une circonstance bien remarquable que votre décret du... [lacune
+dans le manuscrit; il s'agit sans aucun doute du décret du 18 floréal]
+qui raffermit les bases ébranlées de la morale publique, fut le signal
+d'un accès de fureur des ennemis de la République. C'est de cette
+époque que datent les assassinats et les nouvelles calomnies, plus
+criminelles que les assassinats. Les tyrans sentaient qu'ils avaient
+une défaite décisive à réparer. La proclamation solennelle de vos
+véritables principes détruisit en un jour les fruits de plusieurs
+années d'intrigues; les tyrans triomphaient, le Peuple français était
+placé entre la famine et l'athéisme plus odieux que la famine. Le
+Peuple peut supporter la faim, mais non le crime; le Peuple sait tout
+sacrifier, excepté ses vertus. La tyrannie n'avait pas encore fait cet
+outrage à la nature humaine, de lui faire une honte de la morale et un
+devoir de la dépravation; les plus vils des conspirateurs l'avaient
+réservé au Peuple français dans sa gloire et dans sa puissance. La
+tyrannie n'avait demandé aux hommes que leurs biens et leur vie;
+ceux-ci nous demandaient jusqu'à nos consciences; d'une main ils nous
+présentaient tous les maux, et de l'autre ils nous arrachaient
+l'espérance. L'athéisme, escorté de tous les crimes, versait sur le
+peuple le deuil et le désespoir, et sur la représentation nationale,
+les soupçons, le mépris et l'opprobre. Une juste indignation comprimée
+par la terreur fermentait sourdement dans tous les coeurs. Une éruption
+terrible, inévitable, bouillonnait dans les entrailles du volcan,
+tandis que de petits philosophes jouaient stupidement sur sa cime, avec
+de grands scélérats. Telle était la situation de la République, que,
+soit que le Peuple consentît à souffrir la tyrannie, soit qu'il en
+secouât violemment le joug, la liberté était également perdue; car par
+sa réaction, il eût blessé à mort la République, et par sa patience il
+s'en serait rendu indigne. Aussi de tous les prodiges de notre
+révolution, celui que la postérité concevra le moins, c'est que nous
+ayons pu échapper à ce danger. Grâces immortelles vous soient rendues;
+vous avez sauvé la Patrie, votre décret du... [lacune dans le
+manuscrit; même décret du 18 floréal] est lui seul une révolution; vous
+avez frappé du même coup l'athéisme et le despotisme sacerdotal; vous
+avez avancé d'un demi-siècle l'heure fatale des tyrans; vous avez
+rattaché à la cause de la révolution tous les coeurs purs et généreux;
+vous l'avez montrée au monde dans tout l'éclat de sa beauté céleste. O
+jour à jamais fortuné, où le Peuple français tout entier s'éleva pour
+rendre à l'auteur de la Nature le seul hommage digne de lui! Quel
+touchant assemblage de tous les objets qui peuvent enchanter les
+regards et le coeur des hommes! O vieillesse honorée! ô généreuse ardeur
+des enfants de la patrie! ô joie naïve et pure des jeunes citoyens! ô
+larmes délicieuses des mères attendries! ô charme divin de l'innocence
+et de la beauté! ô majesté d'un grand peuple heureux par le seul
+sentiment de sa force, de sa gloire et de sa vertu! Etre des êtres! Le
+jour où l'univers sortit de tes mains toutes-puissantes, brilla-t-il
+d'une lumière plus agréable à tes yeux, que ce jour où brisant le joug
+du crime et de l'erreur, il parut devant toi, digne de tes regards et
+de ses destinées?
+
+Ce jour avait laissé sur la France une impression profonde de calme, de
+bonheur, de sagesse et de bonté. A la vue de celte réunion sublime du
+premier Peuple du Monde, qui aurait cru que le crime existait encore
+sur la terre (20)? Mais quand le Peuple, en présence duquel tous les
+vices privés disparaissent, est rentré dans ses foyers domestiques; les
+intrigants reparaissent, et le rôle des charlatans recommence. C'est
+depuis cette époque qu'on les a vus s'agiter avec une nouvelle audace,
+et chercher à punir tous ceux qui avaient déconcerté le plus dangereux
+de tous les complots. Croirait-on qu'au sein de l'allégresse publique,
+des hommes aient répondu par des signes de fureur aux touchantes
+acclamations du Peuple? Croira-t-on que le président de la Convention
+nationale, parlant au peuple assemblé, fut insulté par eux, et que ces
+hommes étaient des représentants du Peuple? Ce seul trait explique tout
+ce qui s'est passé depuis (21). La première tentative que firent les
+malveillants fut de chercher à avilir les grands principes que vous
+aviez proclamés, et à effacer le souvenir touchant de la fête
+nationale. Tel fut le but du caractère et de la solennité qu'on donna à
+ce qu'on appelait l'affaire de Catherine Théot. La malveillance a bien
+su tirer parti de la conspiration politique cachée sous le nom de
+quelques dévotes imbéciles, et on ne présenta à l'attention publique
+qu'une farce mystique et un sujet inépuisable de sarcasmes indécents ou
+puérils. Les véritables conjurés les échappèrent, et on faisait
+retentir Paris et toute la France du nom de la mère de Dieu. Au même
+instant, on vit éclore une multitude de pamphlets dégoûtants, dignes du
+père Duchesne, dont le but était d'avilir la Convention nationale, le
+tribunal révolutionnaire; de renouveler les querelles religieuses,
+d'ouvrir une persécution aussi atroce qu'impolitique contre les esprits
+faibles ou crédules imbus de quelque ressouvenir superstitieux (22). En
+effet, une multitude de citoyens paisibles et même de patriotes ont été
+arrêtés à l'occasion de cette affaire; et les coupables conspirent
+encore en liberté; car le plan est de les sauver, de tourmenter le
+peuple et de multiplier les mécontents (23). Que n'a-t-on pas fait pour
+parvenir à ce but? Prédication ouverte de l'athéisme, violences
+inopinées contre le culte, exactions commises sous les formes les plus
+indécentes, persécutions dirigées contre le peuple, sous prétexte de
+superstition; système de famine; d'abord par les accaparements, ensuite
+par la guerre suscitée à tout commerce licite, sous prétexte
+d'accaparement; incarcérations des patriotes: tout tendait à ce but.
+Dans le même temps la trésorerie nationale suspendait les paiements; on
+réduisait au désespoir, par des projets machiavéliques, les petits
+créanciers de l'Etat; on employait la violence et la ruse pour leur
+faire souscrire des engagements funestes à leurs intérêts, au nom de la
+loi même qui désavoue cette manoeuvre. Toute occasion de vexer un
+citoyen était saisie avec avidité, et toutes vexations étaient
+déguisées, selon l'usage, sous des prétextes de bien public. On servait
+l'aristocratie, mais on l'inquiétait; on l'épouvantait à dessein pour
+grossir le nombre des mécontents et la pousser à quelque acte de
+désespoir contre le gouvernement révolutionnaire (24). On publiait
+qu'Hérault, Danton, Hébert étaient des victimes du comité de salut
+public, et qu'il fallait les venger par la perte de ce Comité. On
+voulait ménager les chefs de la force armée; on persécutait les
+magistrats de la commune, et on parlait de rappeler Pache aux fonctions
+de maire. Tandis que des représentants du peuple tenaient hautement ce
+langage, tandis qu'ils s'efforçaient de persuader à leurs collègues
+qu'ils ne pouvaient trouver de salut que dans la perle des membres du
+Comité; tandis que des jurés du tribunal révolutionnaire, qui avaient
+cabale scandaleusement en faveur des conjurés accusés par la
+Convention, disaient partout qu'il fallait résister à l'oppression, et
+qu'il y avait vingt-neuf mille patriotes déterminés à renverser le
+gouvernement actuel; voici le langage que tenaient les journaux
+étrangers qui, dans tous les moments de crises, ont toujours annoncé
+fidèlement les complots prêts de s'exécuter au milieu de nous, et dont
+les auteurs semblent avoir des relations avec les conjurés. Il faut une
+émeute aux criminels. En conséquence, ils ont rassemblé à Paris en ce
+moment, de toutes les parties de la République, les scélérats qui la
+désolaient au temps de Chaumette et d'Hébert, ceux que vous avez
+ordonné par votre décret de faire traduire au tribunal révolutionnaire.
+
+On rendait odieux le gouvernement révolutionnaire pour préparer sa
+destruction. Après en avoir accumulé tous les ordres et en avoir dirigé
+tout le blâme sur ceux qu'on voulait perdre par un système sourd et
+universel de calomnie, on devait détruire le tribunal révolutionnaire
+ou le composer de conjurés, appeler à soi l'aristocratie, présenter à
+tous les ennemis de la patrie l'impunité, et montrer au peuple ses plus
+zélés défenseurs comme les auteurs de tous les maux passés. Si nous
+réussissons, disaient les conjurés, il faudra contraster par une
+extrême indulgence avec l'état présent des choses. Ce mot renferme
+toute la conspiration. Quels étaient les crimes reprochés à Danton, à
+Fabre, à Desmoulins? de prêcher la clémence pour les ennemis de la
+patrie, et de conspirer pour leur assurer une amnistie fatale à la
+liberté. Que dirait-on si les auteurs du complot dont je viens de
+parler étaient du nombre de ceux qui ont conduit Danton, Fabre et
+Desmoulins à l'échafaud? Que faisaient les premiers conjurés? Hébert,
+Chaumette et Ronsin, s'appliquaient à rendre le gouvernement
+révolutionnaire insupportable et ridicule, tandis que Camille
+Desmoulins l'attaquait dans des écrits satiriques, et que Fabre et
+Danton intriguaient pour le défendre. Les uns calomniaient, les autres
+préparaient les prétextes de la calomnie. Le même système est
+aujourd'hui continué ouvertement. Par quelle fatalité ceux qui
+déclamaient jadis contre Hébert, défendent-ils ses complices? Comment
+ceux qui se déclaraient les ennemis de Danton sont-ils devenus ses
+imitateurs? Comment ceux qui jadis accusaient hautement certains
+membres de la Convention, se trouvent-ils ligués avec eux contre les
+patriotes qu'on veut perdre? Les lâches! ils voulaient donc me faire
+descendre au tombeau avec ignominie! Et je n'aurais laissé sur la terre
+que la mémoire d'un tyran! Avec quelle perfidie ils abusaient de ma
+bonne foi! Comme ils semblaient adopter les principes de tous les bons
+citoyens! Comme leur feinte amitié était naïve et caressante! Tout à
+coup leurs visages se sont couverts des plus sombres nuages; une joie
+féroce brillait dans leurs yeux; c'était le moment où ils croyaient
+toutes leurs mesures bien prises pour m'accabler. Aujourd'hui ils me
+caressent de nouveau; leur langage est plus affectueux que jamais. Il y
+a trois jours, ils étaient prêts à me dénoncer comme un Catilina;
+aujourd'hui ils me prêtent les vertus de Caton. Il leur faut du temps
+pour renouer leurs trames criminelles. Que leur but est atroce! mais
+que leurs moyens sont méprisables! Jugez-en par un seul trait. J'ai été
+chargé momentanément, en l'absence d'un de mes collègues, de surveiller
+un bureau de police générale récemment et faiblement organisé au comité
+de salut public. Ma courte gestion s'est bornée à provoquer une
+trentaine d'arrêtés, soit pour mettre en liberté des patriotes
+persécutés, soit pour s'assurer de quelques ennemis de la révolution.
+Eh bien! croira-t-on que ce seul mot de police générale a servi de
+prétexte pour mettre sur ma tête la responsabilité de toutes les
+opérations du comité de sûreté générale, des erreurs de toutes les
+autorités constituées, des crimes de tous mes ennemis? Il n'y a
+peut-être pas un individu arrêté, pas un citoyen vexé à qui l'on n'ait
+dit de moi: "Voilà l'auteur de tes maux; tu serais heureux et libre
+s'il n'existait plus". Comment pourrais-je ou raconter ou deviner
+toutes les espèces d'impostures qui ont été clandestinement insinuées,
+soit dans la Convention nationale, soit ailleurs, pour me rendre odieux
+ou redoutable? Je me bornerai à dire que depuis plus de six semaines,
+la nature et la force de la calomnie, l'impuissance de faire le bien et
+d'arrêter le mal, m'a forcé à abandonner absolument mes fonctions de
+membre du comité de salut public, et je jure qu'en cela même, je n'ai
+consulté que ma raison et la patrie. Je préfère ma qualité de
+représentant du peuple à celle de membre du comité du salut public, et
+je mets ma qualité d'homme et de citoyen français avant tout.
+
+Quoi qu'il en soit, voilà au moins six semaines que ma dictature est
+expirée, et que je n'ai aucune espèce d'influence sur le gouvernement;
+le patriotisme a-t-il été plus protégé? les factions plus timides? la
+patrie plus heureuse? Je le souhaite. Mais cette influence s'est bornée
+dans tous les temps à plaider la cause de la patrie devant la
+représentation nationale, et au tribunal de la raison publique. Il m'a
+été permis de combattre les factions qui vous menaçaient: j'ai voulu
+déraciner le système de corruption et de désordre qu'elles avaient
+établi, et que je regarde comme le seul obstacle à l'affermissement de
+la République. J'ai pensé qu'elle ne pouvait s'asseoir que sur les
+bases éternelles de la morale. Tout s'est ligué contre moi et contre
+ceux qui avaient les mêmes principes. Après avoir vaincu les dédains et
+les contradictions de plusieurs, je vous ai proposé les grands
+principes gravés dans vos coeurs, et qui ont foudroyé les complots des
+athées contre-révolutionnaires. Vous les avez consacrés; mais c'est le
+sort des principes d'être proclamés par les gens de bien, et appliqués,
+ou contrariés par les méchants. La veille même de la fête de l'Etre
+suprême, on voulait la faire reculer, sous un prétexte frivole. Depuis
+on n'a cessé de jeter du ridicule surtout ce qui tient à ces idées;
+depuis on n'a cessé de favoriser tout ce qui pouvait réveiller la
+doctrine des conjurés que vous avez punis. Tout récemment, on vient de
+faire disparaître les traces de tous les monuments qui ont consacré de
+grandes époques de la Révolution. Ceux qui rappelaient la révolution
+morale qui vous vengeait de la calomnie et qui fondait la République,
+sont les seuls qui aient été détruits. Je n'ai vu chez plusieurs aucun
+penchant à suivre des principes fixes, à tenir la route de la justice
+tracée entre les deux écueils que les ennemis, [sic] de la patrie ont
+placés sur notre carrière. S'il faut que je dissimule ces vérités,
+qu'on m'apporte la ciguë. Ma raison, non mon coeur, est sur le point de
+douter de cette République vertueuse dont je m'étais tracé le plan.
+J'ai cru deviner le véritable but de cette bizarre imputation de la
+dictature; je me suis rappelé que Brissot et Roland en avaient déjà
+rempli l'Europe dans le temps où ils exerçaient une puissance presque
+sans bornes. Dans quelles mains sont aujourd'hui les armées, les
+finances et l'administration intérieure de la République? Dans celles
+de la coalition qui me poursuit. Tous les amis des principes sont sans
+influence (25); mais ce n'est pas assez pour eux d'avoir éloigné par le
+désespoir du bien un surveillant incommode; son existence seule est
+pour eux un objet d'épouvante, et ils avaient médité dans les ténèbres,
+à l'insu de leurs collègues, le projet de lui arracher le droit de
+défendre le peuple, avec la vie. Oh! je la leur abandonnerai sans
+regret: j'ai l'expérience du passé, et je vois l'avenir. Quel ami de la
+patrie peut vouloir survivre au moment où il n'est plus permis de la
+servir et de défendre l'innocence opprimée? Pourquoi demeurer dans un
+ordre de choses où l'intrigue triomphe éternellement de la vérité, où
+la justice est un mensonge, où les plus viles passions, où les craintes
+les plus ridicules occupent dans les coeurs la place des intérêts
+sacrés de l'humanité? Comment supporter le supplice de voir cette
+horrible succession de traîtres plus ou moins habiles à cacher leurs
+âmes hideuses sous le voile de la vertu, et même de l'amitié, mais qui
+tous laisseront à la postérité l'embarras de décider lequel des ennemis
+de mon pays fut le plus lâche et le plus atroce? En voyant la multitude
+des vices que le torrent de la révolution a roulés pêle-mêle avec les
+vertus civiques, j'ai craint quelquefois, je l'avoue, d'être souillé
+aux yeux de la postérité par le voisinage impur des hommes pervers qui
+s'introduisaient parmi les sincères amis de l'humanité, et je
+m'applaudis de voir la fureur des Verrès et des Catilina de mon pays
+tracer une ligne profonde de démarcation entre eux et tous les gens de
+bien (26). J'ai vu dans l'histoire tous les défenseurs de la liberté
+accablés par la calomnie; mais leurs oppresseurs sont morts aussi. Les
+bons et les méchants disparaissent de la terre, mais à des conditions
+différentes. Français, ne souffrez pas que vos ennemis osent abaisser
+vos âmes et énerver vos vertus par leur désolante doctrine; Non,
+Chaumette, non, la mort n'est pas un sommeil éternel. Citoyens, effacez
+des tombeaux cette maxime gravée par des mains sacrilèges, qui jette un
+crêpe funèbre sur la nature, qui décourage l'innocence opprimée, et qui
+insulte à la mort; gravez-y plutôt celle-ci: _La mort est le
+commencement de l'immortalité_.
+
+J'ai promis, il y a quelque temps, de laisser un testament redoutable
+aux oppresseurs du peuple. Je vais le publier dès ce moment avec
+l'indépendance qui convient à la situation où je me suis placé: je leur
+lègue la vérité terrible et la mort.
+
+Représentants du Peuple français, il est temps de reprendre la fierté
+et la hauteur du caractère qui vous conviennent. Vous n'êtes point
+faits pour être régis, mais pour régir les dépositaires de votre
+confiance. Les hommages qu'ils vous doivent ne consistent pas dans ces
+vaines flagorneries, dans ces récits flatteurs, prodigués aux rois par
+des ministres ambitieux, mais dans la vérité, et surtout dans le
+respect profond pour vos principes. On vous a dit que tout est bien
+dans la République: je le nie. Pourquoi ceux qui, avant-hier, vous
+prédisaient tant d'affreux orages, ne voyaient-ils plus hier que des
+nuages légers? Pourquoi ceux qui vous disaient naguère, je vous déclare
+que nous marchons sur des volcans, croient-ils ne marcher aujourd'hui
+que sur des roses? Hier ils croyaient aux conspirations: je déclare que
+j'y crois dans ce moment. Ceux qui vous disent que la fondation de la
+République est une entreprise si facile, vous trompent, ou plutôt ils
+ne peuvent tromper personne. Où sont les institutions sages, où est le
+plan de régénération qui justifient cet ambitieux langage? S'est-on
+seulement occupé de ce grand objet? Que dis-je? ne voulait-on pas
+proscrire ceux qui les avaient préparées? On les loue aujourd'hui,
+parce qu'on se croit plus faible; donc on les proscrira encore demain
+si on devient plus fort. Dans, quatre jours, dit-on, les injustices
+seront réparées: pourquoi ont-elles été commises impunément depuis
+quatre mois? Et comment, dans quatre jours, tous les auteurs de nos
+maux seront-ils corrigés ou chassés? On vous parle beaucoup de vos
+victoires (27) avec une légèreté académique, qui ferait croire qu'elles
+n'ont coûté à nos héros ni sang, ni travaux: racontées avec moins de
+pompe, elles paraîtraient plus grandes. Ce n'est ni par des phrases de
+rhéteur, ni même par des exploits guerriers, que nous subjuguerons
+l'Europe, mais par la sagesse de nos lois, par la majesté de nos
+délibérations, et par la grandeur de nos caractères. Qu'a-t-on fait
+pour tourner nos succès militaires au profit de nos principes, pour
+prévenir les dangers de la victoire, ou pour nous en assurer les
+fruits? Surveillez la victoire; surveillez la Belgique. Je vous avertis
+que votre décret contre les Anglais a été éternellement violé; que
+l'Angleterre, tant maltraitée par nos discours, est ménagée par nos
+armes. Je vous avertis que les comédies philanthropiques, jouées par
+Dumouriez dans la Belgique, sont répétées aujourd'hui; que l'on s'amuse
+à planter des arbres stériles de la liberté dans un sol ennemi, au lieu
+de cueillir les fruits de la victoire, et que les esclaves vaincus sont
+favorisés aux dépens de la République victorieuse. Nos ennemis se
+retirent, et nous laissent à nos divisions intestines. Songez à la fin
+de la campagne; craignez les factions intérieures; craignez les
+intrigues favorisées par l'éloignement dans une terre étrangère. On a
+semé la division parmi les généraux; l'aristocratie militaire est
+protégée; les généraux fidèles sont persécutés; l'administration
+militaire s'enveloppe d'une autorité suspecte; on a violé vos décrets
+pour secouer le joug d'une surveillance nécessaire. Ces vérités valent
+bien des épigrammes.
+
+Notre situation intérieure est beaucoup plus critique. Un système
+raisonnable de finances est à créer; celui qui règne aujourd'hui est
+mesquin, prodigue, tracassier, dévorant, et, dans le fait, absolument
+indépendant de votre surveillance suprême. Les relations extérieures
+sont absolument négligées. Presque tous les agents employés chez les
+puissances étrangères, décriés par leur incivisme, ont trahi
+ouvertement la République, avec une audace impunie jusqu'à ce jour.
+
+Le gouvernement révolutionnaire mérite toute votre attention: qu'il
+soit détruit aujourd'hui, demain la liberté n'est plus. Il ne faut pas
+le calomnier, mais le rappeler à son principe, le simplifier, diminuer
+la foule innombrable de ses agents, les épurer surtout: il faut rendre
+la sécurité au peuple, mais non à ses ennemis. Il ne s'agit point
+d'entraver la justice du peuple par des formes nouvelles; la loi pénale
+doit nécessairement avoir quelque chose de vague, parce que le
+caractère actuel des conspirateurs étant la dissimulation et
+l'hypocrisie, il faut que la justice puisse les saisir sous toutes les
+formes. Une seule manière de conspirer laissée impunie, rendrait
+illusoire et compromettrait le salut de la patrie. La garantie du
+patriotisme n'est donc pas dans la lenteur ni dans la faiblesse de la
+justice nationale, mais dans les principes et dans l'intégrité de ceux
+à qui elle est confiée, dans la bonne foi du gouvernement, dans la
+protection franche qu'il accorde aux patriotes, et dans l'énergie avec
+laquelle il comprime l'aristocratie; dans l'esprit public, dans
+certaines institutions morales et politiques qui, sans entraver la
+marche de la justice, offrent une sauvegarde aux bons citoyens, et
+compriment par leur influence sur l'opinion publique et sur la
+direction de la marche révolutionnaire (28) et qui vous seront
+proposées quand les conspirations les plus voisines permettront aux
+amis de la liberté de respirer.
+
+Guidons l'action révolutionnaire par des maximes sages et constamment
+maintenues; punissons sévèrement ceux qui abusent des principes
+révolutionnaires pour vexer les citoyens; qu'on soit bien convaincu que
+tous ceux qui sont chargés de la surveillance nationale, dégagés de
+tout esprit de parti, veulent fortement le triomphe du patriotisme, et
+la punition des coupables. Tout rentre dans l'ordre(29); mais si l'on
+devine que des hommes trop influents désirent en secret la destruction
+du gouvernement révolutionnaire, qu'ils inclinent à l'indulgence plutôt
+qu'à la justice; s'ils emploient des agents corrompus, s'ils calomnient
+aujourd'hui la seule autorité qui en impose aux ennemis de la liberté,
+et se rétractent le lendemain pour intriguer de nouveau; si, au lieu de
+rendre la liberté aux patriotes, ils la rendent indistinctement aux
+cultivateurs, alors tous les intrigants se liguent pour calomnier les
+patriotes, et les oppriment (30). C'est à toutes ces causes qu'il faut
+imputer les abus, et non au gouvernement révolutionnaire; car il n'y en
+a pas un qui ne fût insupportable aux mêmes conditions.
+
+Le gouvernement révolutionnaire a sauvé la patrie; il faut le sauver
+lui-même de tous les écueils: ce serait mal conclure de croire qu'il
+faut le détruire, par cela seul que les ennemis du bien public l'ont
+d'abord paralysé, et s'efforcent maintenant de le corrompre. C'est une
+étrange manière de protéger les patriotes, de mettre en liberté les
+contre-révolutionnaires et de faire triompher les fripons! c'est la
+terreur du crime qui fait la sécurité de l'innocence.
+
+Au reste, je suis loin d'imputer les abus à la majorité de ceux à qui
+vous avez donné votre confiance; la majorité est elle-même paralysée et
+trahie; l'intrigue et l'étranger triomphent. On se cache, on dissimule,
+on trompe: donc on conspire. On était audacieux; on méditait un grand
+acte d'oppression; on s'entourait de la force pour comprimer l'opinion
+publique après l'avoir irritée (31); on cherche à séduire des
+fonctionnaires publics dont on redoute la fidélité; on persécute les
+amis de la liberté: on conspire donc. On devient tout à coup souple et
+même flatteur; on sème sourdement des insinuations dangereuses contre
+Paris; on cherche à endormir l'opinion publique; on calomnie le peuple;
+on érige en crime la sollicitude civique; on ne renvoie point les
+déserteurs, les prisonniers ennemis, les contre-révolutionnaires de
+toute espèce qui se rassemblent à Paris, et on éloigne les canonniers;
+on désarme les citoyens; on intrigue dans l'armée; on cherche à
+s'emparer de tout: donc on conspire. Ces jours derniers, on chercha à
+vous donner le change sur la conspiration; aujourd'hui on la nie: c'est
+même un crime d'y croire; on vous effraie, on vous rassure tour à tour:
+la véritable conspiration, la voilà.
+
+La contre-révolution est dans l'administration des finances.
+
+Elle porte toute sur un système d'innovation contre-révolutionnaire,
+déguisée sous le dehors du patriotisme. Elle a pour but de fomenter
+l'agiotage, d'ébranler le crédit public en déshonorant la loyauté
+française, de favoriser les riches créanciers, de ruiner et de
+désespérer les pauvres, de multiplier les mécontents, de dépouiller le
+peuple des biens nationaux, et d'amener insensiblement la ruine de la
+fortune publique.
+
+Quels sont les administrateurs suprêmes de nos finances? Des
+Brissotins, des Feuillants, des aristocrates et des fripons connus: ce
+sont les Cambon, les Mallarmé, les Ramel; ce sont les compagnons et les
+successeurs de Chabot, de Fabre, et de Julien (de Toulouse).
+
+Pour pallier leurs pernicieux desseins, il se sont avisés, dans les
+derniers temps, de prendre l'attache du comité de salut public, parce
+qu'on ne doutait pas que ce comité, distrait par tant et de si grands
+travaux, adopterait de confiance, comme il est arrivé quelquefois, tous
+les projets de Cambon. C'est un nouveau stratagème imaginé pour
+multiplier les ennemis du comité, dont la perte est le principal but de
+toutes les conspirations.
+
+La trésorerie nationale, dirigée par un contre-révolutionnaire
+hypocrite, nommé L'Hermina, seconde parfaitement leurs vues par le plan
+qu'elle a adopté, de mettre des entraves à toutes les dépenses
+urgentes, sous le prétexte d'un attachement scrupuleux aux formes, de
+ne payer personne, excepté les aristocrates, et de vexer les citoyens
+malaisés par des refus, par des retards, et souvent par des
+provocations odieuses.
+
+La contre-révolution est dans toutes les parties de l'économie
+politique. Les conspirateurs nous ont précipités, malgré nous, dans des
+mesures violentes, que leurs crimes seuls ont rendues nécessaires, et
+réduit la République à la plus affreuse disette, et qui l'aurait
+affamée, sans le concours des événements les plus inattendus. Ce
+système était l'ouvrage de l'étranger, qui l'a proposé par l'organe
+vénal des Chabot, des l'Huilier, des Hébert et tant d'autres scélérats:
+il faut tous les efforts du génie pour ramener la République à un
+régime naturel et doux qui seul peut entretenir l'abondance; et cet
+ouvrage n'est pas encore commencé.
+
+On se rappelle tous les crimes prodigués pour réaliser le pacte de
+famine enfanté par le génie infernal de l'Angleterre. Pour nous
+arracher à ce fléau, il a fallu deux miracles également inespérés: le
+premier est la rentrée de notre convoi vendu à l'Angleterre avant son
+départ de l'Amérique, et sur lequel le cabinet de Londres comptait, et
+la récolte abondante et prématurée que la nature nous a présentée;
+l'autre est la patience sublime du peuple qui a souffert la faim même,
+pour conserver sa liberté. Il nous reste encore à surmonter le défaut
+de bras, de voitures, de chevaux, qui est un obstacle à la moisson et à
+la culture des terres, et toutes les manoeuvres tramées, l'année
+dernière, par nos ennemis, et qu'ils ne manqueront pas de renouveler.
+
+Les contre-révolutionnaires sont accourus ici pour se joindre à leurs
+complices et défendre leurs patrons, à force d'intrigues et de crimes.
+Ils comptent sur les contre-révolutionnaires détenus, sur les gens de
+la Vendée et sur les déserteurs et prisonniers ennemis, qui, selon tous
+les avis, s'échappent depuis quelque temps en foule pour se rendre à
+Paris, comme je l'ai déjà dénoncé inutilement plusieurs fois au comité
+de salut public; enfin sur l'aristocratie, qui conspire en secret
+autour de nous. On excitera dans la Convention nationale de violentes
+discussions; les traîtres, cachés jusqu'ici sous des dehors hypocrites,
+jetteront le masque; les conspirateurs accuseront leurs accusateurs, et
+prodigueront tous les stratagèmes jadis mis en usage par Brissot, pour
+étouffer la voix de la vérité. S'ils ne peuvent maîtriser la Convention
+par ce moyen, ils la diviseront en deux partis; et un vaste champ est
+ouvert à la calomnie et à l'intrigue. S'ils la maîtrisent un moment,
+ils accuseront de despotisme et de résistance à l'autorité nationale
+ceux qui combattront avec énergie leur ligue criminelle; les cris de
+l'innocence opprimée, les accents mâles de la liberté outragée seront
+dénoncés comme les indices d'une influence dangereuse ou d'une ambition
+personnelle. Vous croirez être retournés sous le couteau des anciens
+conspirateurs; le Peuple s'indignera; on l'appellera une faction; la
+faction criminelle continuera de l'exaspérer; elle cherchera à diviser
+la Convention nationale du Peuple; enfin, à force d'attentats, on
+espère parvenir à des troubles dans lesquels les conjurés feront
+intervenir l'aristocratie et tous leurs complices, pour égorger les
+patriotes et rétablir la tyrannie. Voilà une partie du plan de la
+conspiration. Et à qui faut-il imputer ces maux? A nous-mêmes, à notre
+lâche faiblesse pour le crime, et à notre coupable abandon des
+principes proclamés par nous-mêmes. Ne nous y trompons pas: fonder une
+immense république sur les bases de la raison et de l'égalité;
+resserrer par un lien vigoureux toutes les parties de cet empire
+immense, n'est pas une entreprise que la légèreté puisse consommer;
+c'est le chef-d'oeuvre de la vertu et de la raison humaine. Toutes les
+factions naissent en foule du sein d'une grande révolution. Comment les
+réprimer, si vous ne soumettez sans cesse toutes les passions à la
+justice? Vous n'avez pas d'autre garant de la liberté, que
+l'observation rigoureuse des principes et de la morale universelle, que
+vous avez proclamés. Si la raison ne règne pas, il faut que le crime et
+l'ambition règnent; sans elle, la victoire n'est qu'un moyen d'ambition
+et un danger pour la liberté même; un prétexte fatal dont l'intrigue
+abuse pour endormir le patriotisme sur les bords du précipice; sans
+elle, qu'importe la victoire même? La victoire ne fait qu'armer
+l'ambition, endormir le patriotisme, éveiller l'orgueil et creuser de
+ses mains brillantes le tombeau de la République. Qu'importe que nos
+armées chassent devant elles les satellites armés des rois, si nous
+reculons devant les vices destructeurs de la liberté publique? Que nous
+importe de vaincre les rois, si nous sommes vaincus par les vices qui
+amènent la tyrannie? Or, qu'avons-nous fait depuis quelque temps contre
+eux? Nous avons proclamé de grands prix.
+
+Que n'a-t-on pas fait pour les protéger parmi nous? Qu'avons-nous fait
+depuis quelque temps pour les détruire? Rien, car ils lèvent une tête
+insolente, et menacent impunément la vertu; rien, car le gouvernement a
+reculé devant les factions, et elles trouvent des protecteurs parmi les
+dépositaires de l'autorité publique: attendons-nous donc à tous les
+maux, puisque nous leur abandonnons l'empire. Dans la carrière où nous
+sommes, s'arrêter avant le terme, c'est périr; et nous avons
+honteusement rétrogradé. Vous avez ordonné la punition de quelques
+scélérats, auteurs de tous nos maux; ils osent résister à la justice
+nationale, et on leur sacrifie les destinées de la patrie et de
+l'humanité. Attendons-nous donc à tous les fléaux que peuvent entraîner
+les factions qui s'agitent impunément. Au milieu de tant de passions
+ardentes, et dans un si vaste empire, les tyrans dont je vois les
+armées fugitives, mais non enveloppées, mais non exterminées, se
+retirent pour vous laisser en proie à vos dissensions intestines qu'ils
+allument eux-mêmes, et à une armée d'agents criminels que vous ne savez
+pas même apercevoir. Laissez flotter un moment les rênes de la
+révolution, vous verrez le despotisme militaire s'en emparer, et le
+chef des factions renverser la représentation nationale avilie. Un
+siècle de guerre civile et de calamités désolera notre patrie, et nous
+périrons pour n'avoir pas voulu saisir un moment marqué dans l'histoire
+des hommes pour fonder la liberté; nous livrons notre patrie à un
+siècle de calamités (32), et les malédictions du peuple s'attacheront à
+notre mémoire qui devait être chère au genre humain. Nous n'aurons pas
+même le mérite d'avoir entrepris de grandes choses par des motifs
+vertueux. On nous confondra avec les indignes mandataires du peuple qui
+ont déshonoré la représentation nationale, et nous partagerons leurs
+forfaits en les laissant impunis. L'immortalité s'ouvrait devant nous:
+nous périrons avec ignominie. Les bons citoyens périront; les méchants
+périront aussi. Le peuple outragé et victorieux les laisserait-il jouir
+en paix du fruit de leurs crimes? Les tyrans eux-mêmes ne
+briseraient-ils pas ces vils instruments? Quelle justice avons-nous
+faite envers les oppresseurs du peuple? quels sont les patriotes
+opprimés par les plus odieux abus de l'autorité nationale qui ont été
+vengés? Que dis-je? quels sont tous ceux qui ont pu faire entendre
+impunément la voix de l'innocence opprimée? Les coupables n'ont-ils pas
+établi cet affreux principe, que dénoncer un représentant infidèle,
+c'est conspirer contre la représentation nationale? L'oppresseur répond
+aux opprimés par l'incarcération et de nouveaux outrages. Cependant les
+départements où ces crimes ont été commis, les ignorent-ils parce que
+nous les oublions? et les plaintes que nous repoussons ne
+retentissent-elles pas avec plus de force dans les coeurs comprimés des
+citoyens malheureux? Il est si facile et si doux d'être juste! pourquoi
+nous dévouer à l'opprobre des coupables en les tolérant? Mais quoi! les
+abus tolérés n'iront-ils pas en croissant? les coupables impunis ne
+voleront-ils pas de crimes en crimes? Voulons-nous partager tant
+d'infamie et nous vouer au sort affreux des oppresseurs du peuple?
+Quels titres ont-ils pour en opposer même aux plus vils tyrans? Une
+faction pardonnerait à une autre faction. Bientôt les scélérats
+vengeraient le monde en s'entr'égorgeant eux-mêmes; et s'ils
+échappaient à la justice des hommes, ou à leur propre fureur,
+échapperaient-ils à la justice éternelle qu'ils ont outragée par le
+plus horrible de tous les forfaits?
+
+Pour moi, dont l'existence paraît aux ennemis de mon pays un obstacle à
+leurs projets odieux, je consens volontiers à leur en faire le
+sacrifice, si leur affreux empire doit durer encore. Eh! qui pourrait
+désirer de voir plus longtemps cette horrible succession de traîtres
+plus ou moins habiles à cacher leurs âmes hideuses sous un masque de
+vertu, jusqu'au moment où leur crime paraît mûr; qui tous laisseront à
+la postérité l'embarras de décider lequel des ennemis de ma patrie fut
+le plus lâche et le plus atroce.
+
+Si l'on proposait ici de prononcer une amnistie en faveur des députés
+perfides, et de mettre les crimes de tout représentant sous la
+sauvegarde d'un décret, la rougeur couvrirait le front de chacun de
+nous: mais laisser sur la tête des représentants fidèles le devoir de
+dénoncer les crimes, et cependant d'un autre côté les livrer à la rage
+d'une ligue insolente, s'ils osent le remplir, n'est-ce pas un désordre
+encore plus révoltant? c'est plus que protéger le crime, c'est lui
+immoler la vertu.
+
+En voyant la multitude des vices que le torrent de la révolution a
+roulés pêle-mêle avec les vertus civiques, j'ai tremblé quelquefois
+d'être souillé aux yeux de la postérité par le voisinage impur de ces
+hommes pervers qui se mêlaient dans les rangs des défenseurs sincères
+de l'humanité; mais la défaite des factions rivales a comme émancipé
+tous les vices; ils ont cru qu'il ne s'agissait plus pour eux que de
+partager la patrie comme un butin, au lieu de la rendre libre et
+prospère; et je les remercie de ce que la fureur dont ils sont animés
+contre tout ce qui s'oppose à leurs projets, a tracé la ligne de
+démarcation entre eux et tous les gens de bien; mais si les Verrès et
+les Catilina de la France se croient déjà assez avancés dans la
+carrière du crime pour exposer sur la tribune aux harangues la tète de
+leur accusateur, j'ai promis aussi naguère de laisser à mes concitoyens
+un testament redoutable aux oppresseurs du peuple, et je leur lègue dès
+ce moment l'opprobre et la mort. Je conçois qu'il est facile à la ligue
+des tyrans du monde d'accabler un seul homme; mais je sais aussi quels
+sont les devoirs d'un homme qui peut mourir en défendant la cause du
+genre humain. J'ai vu dans l'histoire tous les défenseurs de la liberté
+accablés par la fortune ou par la calomnie; mais bientôt après, leurs
+oppresseurs et leurs assassins sont morts aussi. Les bons et les
+méchants, les tyrans et les amis de la liberté disparaissent de la
+terre, mais à des conditions différentes. Français, ne souffrez pas que
+vos ennemis cherchent à abaisser vos âmes et à énerver vos vertus par
+une funeste doctrine. Non, Chaumette, non Fouché, la mort n'est point
+un sommeil éternel. Citoyens, effacez des tombeaux cette maxime impie
+qui jette un crêpe funèbre sur la nature et qui insulte à la mort:
+gravez-y plutôt celle-ci: _La mort est le commencement de
+l'immortalité_.
+
+Peuple, souviens-toi que si, dans la République, la justice ne règne
+pas avec un empire absolu, et si ce mot ne signifie pas l'amour de
+l'égalité et de la patrie, la liberté n'est qu'un vain nom. Peuple, toi
+que l'on craint, que l'on flatte et que l'on méprise; toi, souverain
+reconnu, qu'on traite toujours en esclave, souviens-toi que partout où
+la justice ne règne pas, ce sont les passions des magistrats, et que le
+peuple a changé de chaînes et non de destinées.
+
+Souviens-toi qu'il existe dans ton sein une ligue de fripons qui lutte
+contre la vertu publique, qui a plus d'influence que toi-même sur tes
+propres affaires, qui te redoute et te flatte en masse, mais te
+proscrit en détail dans la personne de tous les bons citoyens.
+
+Rappelle-toi que, loin de sacrifier cette poignée de fripons à ton
+bonheur, tes ennemis veulent te sacrifier à cette poignée de fripons,
+auteurs de tous nos maux, et seuls obstacles à la prospérité publique.
+
+Sache que tout homme qui s'élèvera pour défendre la cause et la morale
+publique, sera accablé d'avanies et proscrit par les fripons; sache que
+tout ami de la liberté sera toujours placé entre un devoir et une
+calomnie; que ceux qui ne pourront être accusés d'avoir trahi, seront
+accusés d'ambition; que l'influence de la probité et des principes sera
+comparée à la force de la tyrannie et à la violence des factions; que
+ta confiance et ton estime seront des titres de proscription pour tous
+tes amis; que les cris du patriotisme opprimé seront appelés des cris
+de sédition, et que n'osant t'attaquer toi-même en masse, on te
+proscrira en détail dans la personne de tous les bons citoyens, jusqu'à
+ce que les ambitieux aient organisé leur tyrannie. Tel est l'empire des
+tyrans armés contre nous; telle est l'influence de leur ligue avec tous
+les hommes corrompus, toujours portés à les servir. Ainsi donc, les
+scélérats nous imposent la loi de trahir le peuple, à peine d'être
+appelés dictateurs. Souscrirons-nous à cette loi? Non: défendons le
+peuple, au risque d'en être estimé; qu'ils courent à l'échafaud par la
+route du crime, et nous par celle de la vertu.
+
+Dirons-nous que tout est bien? continuerons-nous de louer par habitude
+ou par pratique ce qui est mal? nous perdrions la patrie.
+Révélerons-nous les abus cachés? dénoncerons-nous les traîtres? on nous
+dira que nous ébranlons les autorités constituées; que nous voulons
+acquérir à leurs dépens une influence personnelle. Que ferons-nous
+donc? notre devoir. Que peut-on objecter à celui qui veut dire la
+vérité, et qui consent à mourir pour elle? Disons donc qu'il existe une
+conspiration contre la liberté publique; qu'elle doit sa force à une
+coalition criminelle qui intrigue au sein même de la Convention; que
+cette coalition a des complices dans le comité de sûreté générale et
+dans les bureaux de ce comité qu'ils dominent; que les ennemis de la
+République ont opposé ce Comité au comité de salut public, et constitué
+ainsi deux gouvernements; que des membres du comité de salut public
+entrent dans ce complot; que la coalition ainsi formée cherche à perdre
+les patriotes et la patrie. Quel est le remède à ce mal? Punir les
+traîtres, renouveler les bureaux du comité de sûreté générale, épurer
+ce comité lui-même, et le subordonner au comité de salut public; épurer
+le comité de salut public lui-même, constituer l'unité du gouvernement
+sous l'autorité suprême de la Convention nationale, qui est le centre
+et le juge, et écraser ainsi toutes les factions du poids de l'autorité
+nationale, pour élever sur leurs ruines la puissance de la justice et
+de la liberté: tels sont les principes. S'il est impossible de les
+réclamer sans passer pour un ambitieux, j'en conclurai que les
+principes sont proscrits, et que la tyrannie règne parmi nous, mais non
+que je doive le taire: car, que peut-on objecter à un homme qui a
+raison, et qui sait mourir pour son pays? Je suis fait pour combattre
+le crime, non pour le gouverner. Le temps n'est point arrivé où les
+hommes de bien peuvent servir impunément la patrie: les défenseurs de
+la liberté ne seront que des proscrits, tant que la horde des fripons
+dominera.
+
+
+
+
+Notes
+
+
+(1) Texte rétabli par E. Hamel. Omis dans le texte imprimé.
+
+(2) Texte rétabli par E. Hamel. Texte imprimé: Je me défendrai aussi
+moi-même; vous n'en serez point surpris; vous ne ressemblez point aux
+tyrans que vous combattez
+
+(3) Deux lignes effacées: Elles ont pris leur source, ou dans
+l'ambition, ou dans la lassitude d'une espèce particulière de tyrannie.
+
+(4) Suivent deux pages effacées: Si des ambitions particulières lui ont
+donné le branle ou hâté son mouvement, elle n'a dû son origine et sa
+direction qu'à l'amour éclairé et profond de la justice et de la
+liberté. Ce caractère a déterminé à la fois ses moyens et les attaques
+de ses ennemis. Pour atteindre le but des autres, il ne fallait que
+courir à la fortune sous les auspices d'une puissance nouvelle: la
+nôtre, au contraire, exige le sacrifice des intérêts privés à l'intérêt
+général; elle seule impose la vertu. Les autres étaient terminées par
+le triomphe d'une faction: la nôtre ne peut l'être que par la victoire
+de la justice sur toutes les factions; émanée de la justice, elle ne
+peut se reposer que dans son sein; elle a pour ennemis tous les vices.
+Les factions sont la coalition des intérêts privés contre le bien
+général. Le concert des amis de la liberté, les plaintes des opprimés,
+l'ascendant naturel de la raison, la force de l'opinion publique, ne
+constituent point une faction; ce n'est que le rappel du pouvoir aux
+principes de la liberté, et les effets naturels du développement de
+l'esprit public chez un peuple éclairé. Ailleurs, l'ignorance et la
+force ont absorbé les révolutions dans un despotisme nouveau: la nôtre,
+émanée de la justice, ne peut se reposer que dans son sein; tous les
+efforts des intérêts privés contre les droits du peuple ne peuvent
+qu'agiter la nation entre deux écueils, les abus de l'ancienne
+tyrannie, et les systèmes monstrueux qui dénaturaient l'égalité même,
+pour ramener sous son nom la tyrannie. La cause de tous nos maux a été
+dans cette lutte perpétuelle des factions contre l'intérêt public.
+Celle d'Autriche et celle d'Orléans, toutes deux puissantes, l'une
+parce qu'elle régnait au commencement de la révolution, l'autre parce
+qu'elle avait puissamment contribué à la préparer pour régner à son
+tour, ont arrêté jusqu'ici les destinées de la République. Ajoutez à
+cela les intrigues de l'Angleterre coalisée avec la faction d'Orléans,
+et l'influence des cours étrangères, et vous vous ferez quelque idée
+des germes de discorde, de corruption et de dissolution, que les
+ennemis de la liberté ont jetés au milieu de nous. La faction d'Orléans
+surtout avait acquis une influence d'autant plus grande, qu'elle avait
+arboré la première l'étendard du patriotisme pour renverser la cour, et
+que ses partisans, cachés sous ce masque, avaient usurpé la confiance
+des patriotes, et s'étaient introduits dans toutes les fonctions
+publiques.
+
+(5) Lignes raturées: Chaque crise nouvelle, excitée par leurs intrigues
+ténébreuses, ne fit que les forcer à adapter leurs moyens de nuire aux
+circonstances nouvelles el à décrire un nouveau circuit pour arriver au
+même but. Voulez-vous savoir si les factions existent encore?
+demandez-vous si cette multitude d'intrigants dangereux, qui naguère
+désolaient la République avec autant d'audace que de perfidie, a
+disparu du sol de la liberté; demandez-vous si une foule de chefs et
+d'agents fameux des factions diverses ne vivent point encore impunis et
+même protégés; demandez-vous si le système de contre-révolution,
+organisé au milieu de nous pendant plusieurs années par une politique
+profonde, a pu être détruit, et quel plan sage est constamment suivi
+pour le déraciner; demandez-vous si on a cessé un seul instant
+d'entraver, de corrompre ou de calomnier les mesures que le salut
+public a commandées; si les patriotes ne sont plus proscrits,
+calomniés, les fripons ouvertement protégés, les conspirateurs
+défendus, les principes de la morale publique proclamés seulement pour
+la forme, éludés dans la pratique, faussés dans l'application, et
+tournés contre ceux-là seuls qui les professent de bonne foi:
+demandez-vous enfin si les factions ont fait autre chose que nuancer,
+suivant les circonstances du moment, leurs principaux moyens de
+conspiration, la corruption, la division; et surtout la calomnie.
+
+(6) Lignes raturées: Ils cherchent à détruire la liberté en calomniant
+ses défenseurs, c'est-à-dire, les hommes qui veulent fonder l'ordre
+social sur les principes de la morale publique et de l'égalité dans le
+sens raisonnable attaché à ce mot. Ils savent quel est l'empire des
+principes et de la vérité; ils cherchent à détruire son influence sur
+le coeur des hommes, en la présentant comme l'influence personnelle de
+ceux qui ont le courage de la dire; ils donnent à cette influence le
+nom de tyrannie. Ils placent toujours les amis de la patrie entre leur
+devoir et la calomnie; ils accusent d'ambition ceux qu'ils ne peuvent
+accuser d'aucun crime: s'ils réclament contre l'oppression, on leur
+répond par de nouveaux outrages; s'ils opposent l'énergie des principes
+à la persécution, on donne à cette énergie le nom de sédition;
+l'impression de l'opinion publique indignée est citée comme la preuve
+de leur ambition. Quand on en est arrivera ce point, la liberté est
+perdue.
+
+(7) Lignes raturées: Naguère on accusait le comité de salut public de
+vouloir usurper l'autorité de la Convention; on l'accusait de vouloir
+anéantir la représentation nationale: rappelez-vous quels moyens
+odieux, quels lâches artifices furent épuisés pour accréditer cette
+funeste idée.
+
+(8) Lignes raturées: Vous pourriez nous le dire, vous tous, hommes
+probes, à qui on a fait la proposition formelle de vous liguer contre
+le comité de salut public.
+
+(9) Lignes raturées: Etait-ce ceux dont la conscience était paisible?
+Etait-ce les hommes dont la France estime le plus la probité, la
+franchise et le dévouement? Quels crimes faisaient jadis les conjurés
+que vous avez frappés? Ils s'agitaient, ils calomniaient, ils
+caressaient bassement tous leurs collègues en qui ils ne voyaient déjà
+plus que des juges; ils prophétisaient eux-mêmes leur punition, et
+faisaient retentir les voûtes sacrées de leurs sinistres prédictions.
+
+(10) Lignes raturées: Il est bon de remarquer que, depuis leur
+punition, les comités qui les ont dénoncés, loin d'être agresseurs, ont
+toujours été sur la défensive. Depuis quand est-ce donc la punition du
+crime qui épouvante la vertu? Est-ce attenter à la représentation
+nationale, que de lui nommer les ennemis de la patrie et les siens?
+
+(11) Lignes raturées: Je les imputerai à ces personnages dangereux, et
+même à d'autres fripons qui, en combattant quelquefois contre eux avec
+les ennemis de la liberté, rendaient quelquefois la bonne cause
+douteuse aux yeux des hommes moins placés dans un point de vue
+avantageux pour la discerner. -- (Les tirades suivantes, jusqu'à ces
+mots inclusivement, _la corruption qu'ils avaient établie_, sont
+extraites d'un livret de Robespierre, écrit au crayon, et qui n'ont pas
+été lues à la tribune; nous avons cru devoir les adapter à cet endroit
+de lignes raturées.) -- J'en accuse la faiblesse humaine et ce fatal
+ascendant de l'intrigue contre la vérité, lorsqu'elle plaide contre
+elle dans les ténèbres et au tribunal de l'amour-propre; j'en accuse
+des hommes pervers que je démasquerai; j'en accuse une horde de fripons
+qui ont usurpé une confiance funeste, sous le nom de commis du comité
+de sûreté générale. Les commis de sûreté générale sont une puissance et
+une puissance supérieure, par ses funestes influences, au comité même.
+Je les ai dénoncés depuis longtemps au comité de salut public et à
+celui qui les emploie, qui est convenu du mal, sans oser y appliquer le
+remède: je les dénonce aujourd'hui à la Convention, ces funestes
+artisans de discorde, qui trahissent à la fois le comité qui les
+emploie, et la patrie; qui déshonorent la révolution, compromettent la
+gloire de la Convention nationale; protecteurs impudents du crime et
+oppresseurs hypocrites de la vertu. C'est en vain qu'on voudrait
+environner des fripons d'un prestige religieux; je ne partage pas cette
+superstition, et je veux briser les ressorts d'une surveillance
+corrompue qui va contre son but, pour la rattacher à des principes purs
+et salutaires. J'ai un double titre pour oser remplir ce devoir,
+puisqu'il faut aujourd'hui de l'audace pour attaquer des scélérats
+subalternes, l'intérêt de la patrie et mon propre honneur. Ce sont ces
+hommes qui réalisent cet affreux système de calomnier et de poursuivre
+tous les patriotes suspects de probité, en même temps qu'ils protègent
+leurs pareils et qu'ils justifient leurs crimes par ce mot, qui est le
+cri de ralliement de tous les ennemis de la patrie, _c'est Robespierre
+qui l'a ordonné_. C'était aussi le langage de tous les complices
+d'Hébert, dont je demande en vain la punition. Et qu'importe, comme on
+l'a dit, qu'ils aient quelquefois dénoncé et arrêté des aristocrates
+prononcés, s'ils vendent aux autres l'impunité, et s'ils se font de ces
+services faciles un titre pour trahir et pour opprimer? Que m'importe
+qu'ils poursuivent l'aristocratie, s'ils assassinent le patriotisme et
+la vertu, afin qu'il ne reste plus sur la terre que des fripons et
+leurs protecteurs? Que dis-je? les fripons ne sont-ils pas une espèce
+d'aristocratie? Tout aristocrate est corrompu, et tout homme corrompu
+est aristocrate: mais cherchez sous ce masque du patriotisme; vous y
+trouverez des nobles, des émigrés, peut-être des hommes qui, après
+avoir professé ouvertement le royalisme pendant plusieurs années, se
+sont fait attacher au comité de sûreté générale, comme jadis les
+prostituées à l'Opéra, pour exercer leur métier impunément, et se
+venger patriotiquement sur les patriotes de la puissance et des succès
+de la République. Amar et Jagot, s'étant emparés de la police, ont plus
+d'influence seuls que tous les membres du comité de sûreté générale;
+leur puissance s'appuie encore sur cette armée de commis dont ils sont
+les patrons et les généraux. Ce sont eux qui sont les principaux
+artisans du système de division et de calomnie; il existe une
+correspondance d'intrigues entre eux et certains membres du comité de
+salut public, et les autres ennemis du gouvernement républicain ou de
+la morale publique, car c'est la même chose; aussi ceux qui nous font
+la guerre sont-ils les apôtres de l'athéisme et de l'immoralité. Une
+circonstance remarquable et décisive, c'est que les persécutions ont
+été renouvelées avec une nouvelle chaleur après la célébration de la
+fête à l'Etre suprême. Nos ennemis ont senti la nécessité de réparer
+cette défaite décisive à force de crimes, et de ressusciter, à quelque
+prix que ce fût, la corruption qu'ils avaient établie.
+
+(12) Texte d'E. Hamel. Texte imprimé: de toutes les tyrannies
+
+(13) Texte d'E. Hamel. Texte imprimé : de leur conspiration
+
+(14) Lignes raturées: Quant à l'existence de la divinité, ils en
+fournissent eux-mêmes un argument irrésistible; ce sont leurs propres
+crimes.
+
+(15) Lignes raturées: Que suis-je? Un esclave de la patrie, un martyr
+vivant de la République, la victime et le fléau du crime. Tous les
+fripons m'outragent; les actions les plus indifférentes et les plus
+légitimes sont pour moi des crimes. Il suffit de me connaître pour être
+calomnié: on pardonne aux autres leurs forfaits, on me fait un crime de
+mon zèle pour la patrie. Otez-moi ma conscience, je serais le plus
+malheureux de tous les hommes.
+
+(16) Lignes raturées: Sans elle, quel obstacle s'opposerait au triomphe
+de l'imposture et de l'intrigue?
+
+(17) Lignes raturées: Plus le peuple est éclairé et juste, plus la
+justice et les principes ont d'empire sur lui, et plus ceux qui les
+défendent obtiennent cette sorte de confiance attachée à la probité;
+ceux qui s'indignent de cette confiance, veulent la donner.
+
+(18) Lignes raturées: La liberté publique est violée, quand les ennemis
+du peuple français peuvent réduire ses représentants à l'impuissance de
+défendre ses intérêts; or, je déclare en votre présence que je me suis
+vu réduit à celte impuissance; je déclare que je me suis cru forcé
+depuis quelque temps à abandonner les fonctions que la Convention
+nationale m'avait confiées. Je demande que chacun de mes collègues se
+rende compte à lui-même de la manière dont il serait affecté si le
+gouvernement se liguait avec tous les ennemis de la révolution, pour le
+rendre seul responsable de tous les crimes et de toutes les erreurs qui
+se commentent dans la République, et de tous les maux qui affligent les
+individus.
+
+(19) Lignes raturées: Je ne suis point assez éclairé sur les manoeuvres
+ténébreuses, pour affirmer si cette nouvelle est vraie ou fausse; mais,
+si elle n'était pas dénuée de fondement, j'aurais droit d'en conclure
+que la probité de la majorité de la Convention nationale a repoussé,
+etc.
+
+(20) Lignes raturées: Quel homme n'a pas été pénétré du charme touchant
+qu'il portait dans tous les coeurs? Quel est le représentant du peuple
+qui, dans ce moment, n'a pas cru recueillir la plus douce récompense de
+son dévouement à la patrie? Quiconque aurait vu ce spectacle avec des
+yeux secs ou avec une âme indifférente, est un monstre. Le silence du
+sentiment imprimait plus éloquemment que les discours les émotions
+douces et profondes dont les coeurs étaient remplis, et ce cri échappait
+de tous les coeurs: que quiconque avait vu ce grand spectacle pouvait
+quitter la vie sans regret.
+
+(21) Lignes raturées: A considérer la nature de leur colère, les moyens
+et l'objet de la ligue, on eût cru voir les pygmées renouveler la
+conspiration des Titans. C'est depuis cette époque que les manoeuvres
+dont j'ai parlé se sont développées. Si le trait dont j'ai à parler
+n'était pas propre à répandre la plus vive lumière sur les vues de la
+coalition, je me garderais bien de rappeler certains faits scandaleux
+arrivés au sein même de la fête de l'Etre suprême; car un sentiment
+impérieux de pudeur ne me permettrait pas d'avouer que des
+représentants du peuple ont répondu par les cris de la fureur aux
+touchantes acclamations du peuple; que le président de la Convention
+nationale, parlant au peuple, fut insulté par des injures grossières et
+les grossiers sarcasmes de quelques autres, et les courses de ceux qui,
+cherchant des crimes à celui qu'ils voulaient perdre, dans les signes
+de l'allégresse publique, allaient répandre le poison de la terreur et
+les soupçons, en disant: Voyez-vous comme on l'applaudit? On n'oublia
+rien pour effacer les impressions salutaires qu'avait produites la fête
+de l'Etre suprême. La première tentative fut le rapport de Vadier,
+rapport où une conspiration politique, profonde, a été déguisée sous le
+récit d'une farce mystique et sous des plaisanteries assez déplacées.
+
+(22) Lignes raturées: Enfin, de multiplier les chances des assassins,
+en réveillant le fanatisme, tandis que l'on détournait l'attention
+publique des véritables conspirateurs qui conduisaient eux-mêmes toute
+cette trame.
+
+(23) Lignes raturées: L'affectation insolente avec laquelle
+l'aristocratie cherchait à précipiter le jugement de ce procès, et à en
+faire l'objet d'un scandale public ou d'une comédie ridicule, eût suffi
+seule pour dévoiler ce projet; mais il est encore prouvé par les faits
+les plus positifs et les plus multipliés. Cependant l'agent national de
+la commune, pour avoir fait arrêter, d'après le voeu du comité de salut
+public, quelques agents de ces manoeuvres, a été réprimandé et menacé
+par le comité de sûreté générale. Ce dernier comité a encore dénoncé
+l'accusateur public, pour avoir remis les pièces de cette affaire au
+comité de salut public, qui avait senti la nécessité de l'approfondir
+avec plus de sagacité. On a voulu surtout dans ces derniers temps
+multiplier les mécontents, et toujours les vexations ont été déguisées
+sous le prétexte du bien public; les persécutions suscitées au peuple,
+sous le prétexte du fanatisme; les apôtres de l'athéisme et de
+l'immoralité étaient sans doute le plus fécond et le plus sûr moyen de
+parvenir à ce but.
+
+(24) Lignes raturées: On incarcérait, on persécutait les patriotes; on
+prodiguait les attentats, pour en accuser le comité de salut public.
+Ceux qui déclament contre le gouvernement, et ceux qui commettent les
+excès qu'on lui impute, sont les mêmes hommes. La conjuration contre le
+gouvernement a commencé au moment de sa naissance, et elle continue
+actuellement avec une nouvelle activité. Les conjurés l'avaient d'abord
+attaqué collectivement; ils le poursuivent maintenant en détail dans
+les membres qui le composent, et ils appellent sur une seule tête cette
+masse de mécontentement et de haine qu'ils s'efforcent de grossir, pour
+en écraser ensuite tous les autres. Qui peut leur contester qu'il y a
+de l'habileté dans cette tactique? Ils savent qu'il est plus facile de
+perdre un homme que de détruire une puissance, et ils croient bien plus
+à l'empire des petites passions qu'à celui de la raison et des
+sentiments généreux. On disait, il y a peu de jours dans les prisons,
+il est temps de se montrer, le comité de sûreté générale s'est déclaré
+contre le comité de salut public; on le disait dans la nuit même où se
+passa la fameuse séance des deux Comités, dont j'ai rendu compte, et il
+fallait des précautions actives et extraordinaires pour maintenir
+l'ordre. On arrêta, peu de jours auparavant, des colporteurs de
+journaux qui criaient à perte d'haleine: Grande arrestation de
+Robespierre; on répandait le bruit que Saint-Just était noble et qu'il
+voulait sauver les nobles; on répandait en même temps que je voulais
+les proscrire. Des fripons, apostés au lieu où les conspirateurs
+expient leurs forfaits, cherchaient à apitoyer le peuple, et disaient:
+C'est Robespierre qui égorge ces innocents. C'était le cri de
+ralliement des contre-révolutionnaires détenus; c'était celui de tous
+mes ennemis, qui me renvoyaient les plaintes de tous les citoyens,
+comme à l'arbitre de toutes les destinées. C'était le moment où on
+attaquait le tribunal révolutionnaire, où on m'identifiait avec cette
+institution et avec tout le gouvernement révolutionnaire; c'était le
+temps où le comité de sûreté générale prêtait lui-même son nom et son
+appui à toutes ces manoeuvres: des libelles insidieux, de véritables
+manifestes étaient prêts d'éclore; on devait invoquer la déclaration
+des droits, demander l'exécution actuelle et littérale de la
+constitution, la liberté indéfinie de la presse, l'anéantissement da
+tribunal révolutionnaire et la liberté des détenus.
+
+(25) Lignes raturées: S'il existe dans le monde une espèce de tyrannie,
+n'est-ce pas celle dont je suis la victime?
+
+(26) Lignes raturées: Qu'ils me préparent la ciguë, je l'attendrai sur
+ces sièges sacrés; je léguerai du moins à ma patrie l'exemple d'un
+constant amour pour elle, et aux ennemis de l'humanité l'opprobre et la
+mort.
+
+(27) Ligne raturée: Avec des récits moins pompeux, elles paraîtraient
+plus grandes.
+
+(28) Ligne raturée: Ce sont ces institutions qui nous manquent encore.
+
+(29) Lignes raturées: Tout marchera vers le véritable but des
+institutions révolutionnaires; et la terreur imprimée au crime sera la
+meilleure garantie de l'innocence.
+
+(30) Lignes raturées: C'est une mauvaise manière de protéger les
+patriotes, de donner la liberté aux coupables; car la terreur des
+criminels de la révolution est la meilleure garantie de l'innocence.
+
+(31) Ligne raturée: On calomniait d'avance l'indignation publique qu'on
+se préparait à exciter.
+
+(32) Lignes raturées: Et notre mémoire, qui devait être chère au monde,
+sera l'objet des malédictions du genre humain.
+
+
+
+ * * * * * * * * *
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Discours par Maximilien Robespierre --
+17 Avril 1792-27 Juillet 1794, by Maximilien Robespierre
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DISCOURS PAR ROBESPIERRE, 1792-94 ***
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg E-text of Discours&mdash;17 Avril 1792-27 Juillet 1794,
+by Maximilien Robespierre
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+The Project Gutenberg EBook of Discours par Maximilien Robespierre -- 17
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+Title: Discours par Maximilien Robespierre -- 17 Avril 1792-27 Juillet 1794
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+Author: Maximilien Robespierre
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+Release Date: September 1, 2009 [EBook #29887]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DISCOURS PAR ROBESPIERRE, 1792-94 ***
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+Produced by Daniel Fromont
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+Discours par Maximilien Robespierre &mdash; <BR>17 Avril 1792-27 Juillet 1794
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+(1758-1794)
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+<H4 ALIGN="center">
+Note: texte en français moderne établi par Charles Vellay
+</H4>
+
+<BR><BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+<I>Réponse de M. Robespierre aux discours de MM. Brissot et Guadet du
+23 avril 1792, prononcée à la Société des Amis de la Constitution le
+27 du même mois, et imprimée par ordre de la Société</I> (<A HREF="#17920427">27 avril 1792</A>)
+</P>
+
+<P CLASS="noindent">
+<I>Réponse de Maximilien Robespierre à l'accusation de J.-B. Louvet
+[imprimé par ordre de la Convention nationale]</I> (<A HREF="#17921105">5 novembre 1792</A>)
+</P>
+
+<P CLASS="noindent">
+<I>Opinion de Maximilien Robespierre, député du département de Paris,
+sur le jugement de Louis XVI; imprimé par ordre de la Convention
+nationale</I> (<A HREF="#17921203">3 décembre 1792</A>)
+</P>
+
+<P CLASS="noindent">
+<I>Second discours de Maximilien Robespierre, sur le jugement de Louis
+Capet; prononcé à la Convention nationale, le 28 décembre, l'an
+premier de la République [imprimé sur ordre de la Société des Amis
+de la Liberté et de l'Egalité]</I> (<A HREF="#17921228">28 décembre 1792</A>)
+</P>
+
+<P CLASS="noindent">
+<I>Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, présentée par
+Maximilien Robespierre [imprimé par ordre de la Société des Amis de
+la Liberté et de l'Egalité]</I> (<A HREF="#17930424">24 avril 1793</A>)
+</P>
+
+<P CLASS="noindent">
+<I>Discours de Maximilien Robespierre sur la Constitution [discours
+imprimé par ordre de la Société des Jacobins]</I> (<A HREF="#17930510">10 mai 1793</A>)
+</P>
+
+<P CLASS="noindent">
+<I>Rapport fait à la Convention nationale au nom du Comité de salut
+public par le citoyen Robespierre, membre de ce comité, sur la
+situation politique de la République; le 27 brumaire, l'an 2 de la
+République; imprimé par ordre de la Convention nationale</I> (<A HREF="#17931118">27 brumaire
+an II - 18 novembre 1793</A>)
+</P>
+
+<P CLASS="noindent">
+<I>Rapport par Maximilien Robespierre à la Convention, fait au nom du
+Comité de salut public, le quintidi 15 frimaire, l'an second de la
+République une et indivisible; imprimé par ordre de la Convention -
+Réponse de la Convention nationale aux manifestes des rois ligués
+contre la République; proposée par Robespierre, au nom du Comité de
+salut public, et décrétée par la Convention</I> (<A HREF="#17931205">15 frimaire an II -
+5 décembre 1793</A>)
+</P>
+
+<P CLASS="noindent">
+<I>Rapport sur les principes du gouvernement révolutionnaire, fait au nom
+du Comité de salut public par Maximilien Robespierre; imprimé par ordre
+de la Convention; le 5 nivôse de l'an second de la République une et
+indivisible</I> (<A HREF="#17931225">5 nivôse an II - 25 décembre 1793</A>)
+</P>
+
+<P CLASS="noindent">
+<I>Rapport sur les principes de morale politique qui doivent guider la
+Convention nationale dans l'administration intérieure de la République,
+fait au nom du Comité de salut public, le 18 pluviôse, l'an 2e de la
+République, par Maximilien Robespierre; imprimé par ordre de la
+Convention nationale</I> (<A HREF="#17940205 ">18 pluviôse an II - 5 février 1794</A>)
+</P>
+
+<P CLASS="noindent">
+<I>Rapport fait au nom du Comité de salut public, par Maximilien
+Robespierre, sur les rapports des idées religieuses et morales avec
+les principes républicains, et sur les fêtes nationales. Séance du
+18 floréal, l'an second de la République française une et indivisible.
+Imprimé par ordre de la Convention nationale</I> (<A HREF="#17940507">18 floréal an II - 7
+mai 1794</A>)
+</P>
+
+<P CLASS="noindent">
+<I>Discours du 8 Thermidor</I> (<A HREF="#17940727">27 juillet 1794</A>)
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<HR ALIGN="center" WIDTH="80%">
+
+<BR><BR>
+
+<A NAME="17920427"></A>
+<P CLASS="intro">
+<I>Réponse de M. Robespierre aux discours de MM. Brissot et Guadet du
+23 avril 1792, prononcée à la Société des Amis de la Constitution le
+27 du même mois, et imprimée par ordre de la Société</I> (27 avril 1792)
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<P>
+Je ne viens pas vous occuper ici, quoi qu'on en puisse dire, de
+l'intérêt de quelques individus ni du mien; c'est la cause publique qui
+est l'unique objet de toute cette contestation: gardez-vous de penser
+que les destinées du peuple soient attachées à quelques hommes;
+gardez-vous de redouter le choc des opinions, et les orages des
+discussions politiques, qui ne sont que les douleurs de l'enfantement
+de la Liberté. Cette pusillanimité, reste honteux de nos anciennes
+moeurs, serait l'écueil de l'esprit public et la sauvegarde de tous les
+crimes. Elevons-nous une fois pour toute à la hauteur des âmes
+antiques; et songeons que le courage et la vérité peuvent seuls achever
+cette grande révolution.
+</P>
+
+<P>
+Au reste, vous ne me verrez pas abuser des avantages que me donne Ici
+manière dont j'ai été personnellement attaqué; et, si je parle avec
+énergie, je n'en contribuerai que plus puissamment à la véritable paix
+et à la seule union qui convienne aux amis de la Patrie.
+</P>
+
+<P>
+Ce n'est pas moi qui ai provoqué la dernière scène qui a eu lieu dans
+cette Société; elle avait été précédée d'une diffamation révoltante
+dont tous les journaux étaient les instruments et répandue surtout par
+ceux qui sont entre les mains de mes adversaires. Deux députés à
+l'Assemblée nationale connus par leur civisme intrépide et le défenseur
+de Château-Vieux avaient articulé des faits contre plusieurs membres de
+cette Société. Sans m'expliquer sur cet objet, et même sans y mettre
+autant d'importance que beaucoup d'autres, sans attaquer nommément qui
+que ce soit, j'ai cru devoir éclairer la Société sur les manoeuvres
+qui, dans ces derniers temps, avaient été employées pour la perdre ou
+la paralyser; j'ai demandé la permission de les dévoiler à cette
+séance; j'avais annoncé en même temps que je développerais dans un
+autre temps des vérités importantes au salut public; le lendemain
+toutes les espèces de journaux possibles, sans en excepter <I>La
+Chronique</I> ni <I>Le Patriote Français</I>, s'accordent à diriger contre moi
+et contre tous ceux qui avaient déplu à mes adversaires les plus
+absurdes et les plus atroces calomnies. Le lendemain, M. Brissot,
+prévenant le jour où je devais porter la parole, vient dans cette
+tribune, armé du volumineux discours que vous avez entendu.
+</P>
+
+<P>
+Il ne dit presque rien sur les faits allégués par les trois citoyens
+que j'ai nommés; il nous assure que nous ne devons pas craindre de voir
+une autorité trop grande entre les mains des patriciens; se livre à une
+longue dissertation sur le tribunat, qu'il présente comme la seule
+calamité qui menace la nation; nous garantit que le patriotisme règne
+partout, sans en excepter le lieu qui fut jusqu'ici le foyer de toutes
+les intrigues et de toutes les conspirations; loue la dénonciation en
+général, mais prétend que cette arme sacrée doit rester oisive par la
+raison que nous sommes en guerre avec les ennemis du dehors: il va
+jusqu'à nous reprocher de crier contre la guerre, tandis qu'il n'est
+pas question de cela, et que nous n'en avons jamais parlé que pour
+proposer les moyens ou de prévenir en même temps la guerre étrangère et
+la guerre civile ou au moins de tourner la première au profit de la
+liberté. Enfin au panégyrique le plus pompeux de ses amis, il oppose
+les portraits hideux de tous les citoyens qui n'ont point suivi ses
+étendards; il présente tous les dénonciateurs comme des hommes
+exagérés, comme des factieux et des agitateurs du peuple; et, dans ses
+éternelles et vagues déclamations, il m'impute l'ambition la plus
+extravagante et la plus profonde perversité. M. Guadet, que je n'avais
+jamais attaqué en aucune manière, trouva le moyen d'enchérir sur M.
+Brissot dans un discours dicté par le même esprit.
+</P>
+
+<P>
+Le même jour, un autre membre de cette Société, pour s'être expliqué
+librement sur la conduite tenue par le procureur-syndic du Département,
+dans la fête de la Liberté, reçoit de la part de ce dernier l'assurance
+qu'il va le traduire devant les Tribunaux: et devant quels juges!
+Sera-ce devant les jurés que le procureur-syndic a lui-même choisis? Et
+ce procureur-syndic est membre de cette Société, et, après l'avoir
+prise pour arbitre d'une discussion élevée dans son sein, il décline
+son jugement, pour la soumettre à celui des Juges! Il récuse le
+tribunal de l'opinion publique pour adopter le tribunal de quelques
+hommes.
+</P>
+
+<P>
+Je n'ai eu aucune espèce de part, ni directement ni indirectement, aux
+dénonciations faites ici par MM. Collot, Merlin et Chabot: je les en
+atteste eux-mêmes; j'en atteste tous ceux qui me connaissent; et je le
+jure par la Patrie et par la Liberté; mon opinion sur tout ce qui tient
+à cet objet est indépendante, isolée; ma cause ni mes principes n'ont
+jamais tenu, ni ne tiennent à ceux de personne. Mais j'ai cru que dans
+ce moment la justice, les principes de la liberté publique et
+individuelle m'imposaient la loi de faire ces légères observations sur
+le procédé de M. Roederer, avant de parler de ce qui me regarde
+personnellement.
+</P>
+
+<P>
+Avant d'avoir expliqué le véritable objet de mes griefs, avant d'avoir
+nommé personne, c'est moi qui me trouve accusé par des adversaires qui
+usent contre moi de l'avantage qu'ils ont de parler tous les jours à la
+France entière dans des feuilles périodiques, de tout le crédit, de
+tout le pouvoir qu'ils exercent dans le moment actuel. Je suis calomnié
+à l'envi par les journaux de tous les partis ligués contre moi: je ne
+m'en plains pas; je ne cabale point contre mes accusateurs; j'aime bien
+que l'on m'accuse; je regarde la liberté des dénonciations, dans tous
+les temps, comme la sauvegarde du peuple, comme le droit sacré de tout
+citoyen; et je prends ici l'engagement formel de ne jamais porter mes
+plaintes à d'autre tribunal qu'à celui de l'opinion publique: mais il
+est juste au moins que je rende un hommage à ce tribunal vraiment
+souverain, en répondant devant lui à mes adversaires. Je le dois
+d'autant plus que, dans les temps où nous sommes, ces sortes d'attaques
+sont moins dirigées contre les personnes que contre la cause et les
+principes qu'elles défendent. <I>Chef de parti, agitateur du peuple,
+agent du Comité Autrichien, payé ou tout au moins égaré</I>, si
+l'absurdité de ces inculpations me défend de les réfuter, leur nature,
+l'influence et le caractère de leurs auteurs méritent au moins une
+réponse. Je ne ferai point celle de Scipion ou de Lafayette qui, accusé
+dans cette même tribune de plusieurs crimes de lèse-nation, ne répondit
+rien. Je répondrai sérieusement à cette question de M. Brissot:
+qu'avez-vous fait pour avoir le droit de censurer ma conduite et celle
+de mes amis? Il est vrai que, tout en m'interrogeant, il semble
+lui-même m'avoir fermé la bouche en répétant éternellement, avec tous
+mes ennemis, que je sacrifiais la chose publique à mon orgueil, que je
+ne cessais de vanter mes services, quoiqu'il sache bien que je n'ai
+jamais parlé de moi que lorsqu'on m'a forcé de repousser la calomnie et
+de défendre mes principes. Mais enfin, comme le droit d'interroger et
+de calomnier suppose celui de répondre, je vais lui dire franchement et
+sans orgueil ce que j'ai fait. Jamais personne ne m'accusa d'avoir
+exercé un métier lâche ou flétri mon nom par des liaisons honteuses et
+par des procès scandaleux; mais on m'accusa constamment de défendre
+avec trop de chaleur la cause des faibles opprimés contre les
+oppresseurs puissants; on m'accusa, avec raison, d'avoir violé le
+respect dû aux tribunaux tyranniques de l'ancien régime, pour les
+forcer à être justes par pudeur, d'avoir immolé à l'innocence outragée
+l'orgueil de l'aristocratie bourgeoise, municipale, nobiliaire,
+ecclésiastique. J'ai fait, dès la première aurore de la Révolution, au
+delà de laquelle vous vous plaisez à remonter pour y chercher à vos
+amis des titres de confiance, ce que je n'ai jamais daigné dire, mais
+ce que tous mes compatriotes s'empresseraient de vous rappeler à ma
+place, dans ce moment où l'on met en question si je suis un ennemi de
+la patrie, et s'il est utile à sa cause de me sacrifier; ils vous
+diraient que, membre d'un très petit tribunal, je repoussai par les
+principes de la souveraineté du peuple ces édits de Lamoignon auxquels
+les tribunaux supérieurs n'opposaient que des formes; ils vous diraient
+qu'à l'époque des premières Assemblées, je les déterminai moi seul, non
+pas à réclamer, mais à exercer les droits du souverain; ils vous
+diraient qu'ils ne voulurent pas être présidés par ceux que le
+despotisme avait désignés pour exercer cette fonction, mais par les
+citoyens qu'ils choisirent librement; ils vous diraient que, tandis
+qu'ailleurs le Tiers-Etat remerciait humblement les nobles de leur
+prétendue renonciation à des privilèges pécuniaires, je les engageais à
+déclarer pour toute réponse à la Noblesse artésienne que nul n'avait le
+droit de faire don au peuple de ce qui lui appartenait; ils vous
+rappelleraient avec quelle hauteur ils repoussèrent le lendemain un
+courtisan fameux, gouverneur de la province et président des trois
+Ordres, qui les honora de sa visite pour les ramènera des procédés plus
+polis; ils vous diraient que je déterminai l'assemblée électorale
+représentative d'une province importante à annuler des actes illégaux
+et concussionnaires que les Etats de la province et l'intendant avaient
+osé se permettre; ils vous diraient qu'alors comme aujourd'hui en butte
+à la rage de toutes les puissances conjurées contre moi, menacé d'un
+procès criminel, le peuple m'arracha à la persécution pour me porter
+dans le sein de l'Assemblée nationale, tant la nature m'avait fait pour
+jouer le rôle d'un <I>tribun ambitieux et d'un dangereux agitateur du
+peuple!</I> Et moi j'ajouterai que le spectacle de ces grandes assemblées
+éveilla dans mon coeur un sentiment sublime et tendre qui me lia pour
+jamais à la cause du peuple par des liens bien plus forts que toutes
+les froides formules de serments inventées par les lois; je vous dirai
+que je compris dès lors cette grande vérité morale et politique
+annoncée par Jean-Jacques, que les hommes n'aiment jamais sincèrement
+que ceux qui les aiment; que le peuple seul est bon, juste, magnanime,
+et que la corruption et la tyrannie sont l'apanage exclusif de tous
+ceux qui le dédaignent. Je compris encore combien il eût été facile à
+des représentants vertueux d'élever tout d'un coup la nation française
+à toute la hauteur de la liberté. Si vous me demandez ce que j'ai fait
+à l'Assemblée nationale, je vous répondrai que je n'ai point fait tout
+le bien que je désirais, que je n'ai pas même fait tout le bien que je
+pouvais. Dès ce moment je n'ai plus eu à faire au peuple, à des hommes
+simples et purs, mais à une assemblée particulière, agitée par mille
+passions diverses, à des courtisans ambitieux, habiles dans l'art de
+tromper, qui, cachés sous le masque du patriotisme, se réunissaient
+souvent aux phalanges aristocratiques pour étouffer ma voix. Je ne
+pouvais prétendre qu'aux succès qu'obtiennent le courage et la fidélité
+à des devoirs rigoureux; il n'était point en moi de rechercher ceux de
+l'intrigue et de la corruption. J'aurais rougi de sacrifier des
+principes sacrés au frivole honneur d'attacher mon nom à un grand
+nombre de lois. Ne pouvant faire adopter beaucoup de décrets favorables
+à la liberté, j'en ai repoussé beaucoup de désastreux; j'ai forcé du
+moins la tyrannie à parcourir un long circuit pour approcher du but
+fatal où elle tendait. J'ai mieux aimé souvent exciter des murmures
+honorables que d'obtenir de honteux applaudissements; j'ai regardé
+comme un succès de faire retentir la voix de la vérité, lors même que
+j'étais sûr de la voir repoussée; portant toujours mes regards au delà
+de l'étroite enceinte du sanctuaire de la législation, quand j'adressai
+la parole au Corps représentatif, mon but était surtout de me faire
+entendre de la nation et de l'humanité; je voulais réveiller sans cesse
+dans le coeur des citoyens ce sentiment de la dignité de l'homme et ces
+principes éternels qui défendent les droits des peuples contre les
+erreurs ou contre les caprices du législateur même. Si c'est un sujet
+de reproche, comme vous le dites, de paraître souvent à la tribune; si
+Phocion et Aristide, que vous citez, ne servaient leur patrie que dans
+les camps et dans les tribunaux, je conviens que leur exemple me
+condamne; mais voilà mon excuse. Mais, quoi qu'il en soit d'Aristide et
+de Phocion, j'avoue encore que cet orgueil intraitable que vous me
+reprochez éternellement a constamment méprisé la cour et ses faveurs,
+que toujours il s'est révolté contre toutes les factions avec
+lesquelles j'ai pu partager la puissance et les dépouilles de la
+nation, que, souvent redoutable aux tyrans et aux traîtres, il ne
+respecta jamais que la vérité, la faiblesse et l'infortune.
+</P>
+
+<P>
+Vous demandez ce que j'ai fait. Oh! une grande chose, sans doute. J'ai
+donné Brissot et Condorcet à la France. J'ai dit un jour à l'Assemblée
+constituante que, pour imprimer à son ouvrage un auguste caractère,
+elle devait donner au peuple un grand exemple de désintéressement et de
+magnanimité; que les vertus des législateurs devaient être la première
+leçon des citoyens; et je lui ai proposé de décréter qu'aucun de ses
+membres ne pourrait être réélu à la seconde législature; cette
+proposition fut accueillie avec enthousiasme. Sans cela peut-être
+beaucoup d'entre eux seraient restés dans la carrière; et qui peut
+répondre que le choix du peuple de Paris ne m'eût pas moi-même appelé à
+la place qu'occupent aujourd'hui Brissot ou Condorcet? Cette action ne
+peut être comptée pour rien par M. Brissot, qui, dans le panégyrique de
+son ami, rappelant ses liaisons avec d'Alembert et sa gloire
+académique, nous a reproché la témérité avec laquelle nous jugeons des
+hommes qu'il a appelés <I>nos maîtres en patriotisme et en liberté</I>.
+J'aurais cru, moi, que dans cet art nous n'avions d'autre maître que la
+nature.
+</P>
+
+<P>
+Je pourrais observer que la Révolution a rapetissé bien des grands
+hommes de l'ancien régime; que, si les académiciens et les géomètres
+que M. Brissot nous propose pour modèles, ont combattu et ridiculisé
+les prêtres, ils n'en ont pas moins courtisé les grands et adoré les
+rois, dont ils ont tiré un assez bon parti; et qui ne sait avec quel
+acharnement ils ont persécuté la vertu et le génie de la Liberté dans
+la personne de ce Jean-Jacques dont j'aperçois ici l'image sacrée, de
+ce vrai philosophe qui seul, à mon avis, entre tous les hommes célèbres
+de ce temps-là, mérita ces honneurs publics prostitués depuis par
+l'intrigue à des charlatans politiques et à de méprisables héros.
+</P>
+
+<P>
+Quoi qu'il en soit, il n'en est pas moins vrai que, dans le système de
+M. Brissot, il doit paraître étonnant que celui de mes services que je
+viens de rappeler ne m'ait pas mérité quelque indulgence de la part de
+mes adversaires.
+</P>
+
+<P>
+J'ai cru encore que, pour conserver la vertu des membres de l'Assemblée
+nationale pure de toute intrigue et de toute espérance corruptrice, il
+fallait élever une barrière entre eux et le ministère, que leur devoir
+était de surveiller les ministres, et non de s'identifier avec eux ou
+de le devenir eux-mêmes; et l'Assemblée constituante, consacrant ces
+principes, a décrété que les membres des législatures ne pourraient
+parvenir au ministère ni accepter aucun emploi du pouvoir exécutif
+pendant quatre ans après la fin de leur mission. Après avoir élevé
+cette double digue contre l'ambition des représentants, il fallut la
+défendre encore longtemps contre les efforts incroyables de tous les
+intrigants qu'elle mettait au désespoir; et l'on peut facilement
+conjecturer qu'il m'eût été facile de composer avec eux sur ce point au
+profit de mon intérêt personnel. Eh bien! je l'ai constamment défendue;
+et je l'ai sauvée du naufrage de la revision. Comment le délire de la
+haine a-t-il donc pu vous aveugler au point d'imprimer dans vos petites
+feuilles et de répandre partout dans vos petites coteries, et même dans
+les lieux publics, que celui qui provoqua ces deux décrets aspire au
+ministère pour lui et pour ses amis, que je veux renverser les nouveaux
+ministres pour m'élever sur leurs ruines? Je n'ai pas encore dit un
+seul mot contre les nouveaux ministres; il en est même parmi eux que je
+préférerais, quant à présent, à tout autre et que je pourrais défendre
+dans l'occasion: je veux seulement qu'on les surveille et qu'on les
+éclaire, comme les autres; que l'on ne substitue pas les hommes aux
+principes, et la personne des ministres au caractère des peuples: je
+veux surtout qu'on démasque tous les factieux. Vous demandez ce que
+j'ai fait: et vous m'avez adressé cette question, dans cette tribune,
+dans cette Société dont l'existence même est un monument de ce que j'ai
+fait! Vous n'étiez pas ici, lorsque, sous le glaive de la proscription,
+environné de pièges et de baïonnettes, je la défendais et contre toutes
+les fureurs de nos modernes Syllas, et même contre toute la puissance
+de l'Assemblée constituante. Interrogez donc ceux qui m'entendirent;
+interrogez tous les amis de la Constitution répandus sur toute la
+surface de l'empire; demandez-leur quels sont les noms auxquels ils se
+sont ralliés, dans ces temps orageux. Sans ce que j'ai fait, vous ne
+m'auriez point outragé dans cette tribune, car elle n'existerait plus;
+et ce n'est pas vous qui l'auriez sauvée. Demandez-leur qui a conseillé
+les patriotes persécutés, ranimé l'esprit public, dénoncé à la France
+entière une coalition perfide et toute-puissante, arrêté le cours de
+ses sinistres projets, et converti ses jours de triomphe en des jours
+d'angoisse et d'ignominie. J'ai fait tout ce qu'a fait le magistrat
+intègre que vous louez dans les mêmes feuilles où vous me déchirez.
+C'est en vain que vous vous efforcez de séparer des hommes que
+l'opinion publique et l'amour de la patrie ont unis. Les outrages que
+vous me prodiguez sont dirigés contre lui-même, et les calomniateurs
+sont les fléaux de tous les bons citoyens. Vous jetez un nuage sur la
+conduite et sur les principes de mon compagnon d'armes, vous
+enchérissez sur les calomnies de nos ennemis communs, quand vous osez
+m'accuser de vouloir égarer et flatter le peuple! Et comment le
+pourrais-je! Je ne suis ni le courtisan, ni le modérateur, ni le
+tribun, ni le défenseur du peuple; je suis peuple moi-même!
+</P>
+
+<P>
+Mais par quelle fatalité tous les reproches que vous me faites sont-ils
+précisément les chefs d'accusation intentés contre moi et contre Petion
+au mois de juillet dernier par les d'André, les Bamave, les Duport, les
+Lafayette! Comment se fait-il que, pour répondre à vos inculpations, je
+n'aie rien autre chose à faire que de vous renvoyer à l'adresse que
+nous fîmes à nos commettants, pour confondre leurs impostures et
+dévoiler leurs intrigues? Alors, ils nous appelaient factieux; et vous
+n'avez sur eux d'autre avantage que d'avoir inventé le terme
+d'<I>agitateur</I>, apparemment parce que l'autre est usé. Suivant les gens
+que je viens de nommer, c'était nous qui <I>semions la division parmi les
+patriotes;</I> c'était nous qui soulevions le peuple contre les lois,
+contre l'Assemblée nationale, c'est-à-dire l'opinion publique contre
+l'intrigue et la trahison. Au reste, je ne me suis jamais étonné que
+mes ennemis n'aient point conçu qu'on pouvait être aimé du peuple sans
+intrigue, ou le servir sans intérêt. Comment l'aveugle-né peut-il avoir
+l'idée des couleurs, et les âmes viles deviner le sentiment de
+l'humanité et les passions vertueuses? Comment croiraient-ils aussi que
+le peuple peut lui-même dispenser justement son estime ou son mépris?
+Ils le jugent par eux-mêmes; ils le méprisent et le craignent; ils ne
+savent que le calomnier pour l'asservir et pour l'opprimer.
+</P>
+
+<P>
+On me fait aujourd'hui un reproche d'un nouveau genre. Les personnages
+dont j'ai parlé, dans le temps où je fus nommé accusateur public du
+Département de Paris, firent éclater hautement leur dépit et leur
+fureur; l'un d'eux abandonna même brusquement la place de président du
+Tribunal criminel; aujourd'hui ils me font un crime d'avoir abdiqué ces
+mêmes fonctions qu'ils s'indignaient de voir entre mes mains! C'est une
+chose digne d'attention de voir ce concert de tous les calomniateurs à
+gages de l'aristocratie et de la cour, pour chercher dans une démarche
+de cette nature des motifs lâches ou criminels! Ce qui n'est pas moins
+remarquable, c'est de voir MM. Brissot et Guadet en faire un des
+principaux chefs de l'accusation qu'ils ont dirigée contre moi. Ainsi,
+quand on reproche aux autres de briguer les places avec bassesse, on ne
+peut m'imputer que mon empressement à les fuir ou à les quitter. Au
+reste, je dois sur ce point à mes concitoyens une explication; et je
+remercie mes adversaires de m'avoir eux-mêmes présenté cette occasion
+de la donner publiquement. Ils feignent d'ignorer les motifs de ma
+démission; mais le grand bruit qu'ils en ont fait me prouverait qu'ils
+les connaissent trop bien; quand je ne les aurais pas d'avance annoncés
+très clairement à cette Société et au public, il y a trois mois, le
+jour même de l'installation du Tribunal criminel; je vais les rappeler.
+Après avoir donné une idée exacte des fonctions qui m'étaient confiées;
+après avoir observé que les crimes de lèse-nation n'étaient pas de la
+compétence de l'accusateur public; qu'il ne lui était pas permis de
+dénoncer directement les délits ordinaires, et que son ministère se
+bornait à donner son avis sur les affaires envoyées au Tribunal
+criminel en vertu des décisions du juré d'accusation; qu'il renfermait
+encore la surveillance sur les officiers de police, le droit de
+dénoncer directement leurs prévarications au Tribunal criminel, je suis
+convenu que, renfermée dans ces limites, cette place était peut-être la
+plus intéressante de la magistrature nouvelle. Mais j'ai déclaré que,
+dans la crise orageuse qui doit décider de la liberté de la France et
+de l'univers, je connaissais un devoir encore plus sacré que d'accuser
+le crime ou de défendre l'innocence et la liberté individuelle, avec un
+titre public, dans des causes particulières, devant un Tribunal
+judiciaire; ce devoir est celui de plaider la cause de l'humanité et de
+la liberté, comme homme et comme citoyen, au tribunal de l'univers et
+de la postérité; j'ai déclaré que je ferais tout ce qui serait en moi
+pour remplir à la fois ces deux lâches: mais que, si je m'apercevais
+qu'elles étaient au-dessus de mes forces, je préférerais la plus utile
+et la plus périlleuse; que nulle puissance ne pouvait me détacher de
+cette grande cause des nations que j'avais défendue, que les devoirs de
+chaque homme étaient écrits dans son coeur et dans son caractère, et
+que, s'il le fallait, je saurais sacrifier ma place à mes principes et
+mon intérêt particulier à l'intérêt général. J'ai conservé cette place
+jusqu'au moment où je me suis assuré qu'elle ne me permettait pas de
+donner aucun moment au soin général de la chose publique; alors je me
+suis déterminé à l'abdiquer. Je l'ai abdiquée, comme on jette son
+bouclier pour combattre plus facilement les ennemis du bien public; je
+l'ai abandonnée, je l'ai <I>désertée</I>, comme on déserte ses
+retranchements, pour monter à la brèche. J'aurais pu me livrer sans
+danger au soin paisible de poursuivre les auteurs des délits privés, et
+me faire pardonner peut-être par les ennemis de la Révolution une
+inflexibilité de principes qui subjuguait leur estime. J'aime mieux
+conserver la liberté de déjouer les complots tramés contre le salut
+public; et je dévoue ma tête aux fureurs des Syllas et des Clodius.
+J'ai usé du droit qui appartient à tout citoyen, et dont l'exercice est
+laissé à sa conscience. Je n'ai vu là qu'un acte de dévouement, qu'un
+nouvel hommage rendu par un magistrat aux principes de l'égalité et à
+la dignité du citoyen; si c'est un crime, je fais des voeux pour que
+l'opinion publique n'en ait jamais de plus dangereux à punir.
+</P>
+
+<P>
+Ainsi donc, les actions les plus honnêtes ne sont que de nouveaux
+aliments de calomnie! Cependant, par quelle étrange contradiction
+feignez-vous de me croire nécessaire à une place importante, lorsque
+vous me refusez toutes les qualités d'un bon citoyen? Que dis-je? Vous
+me faites un crime d'avoir abandonné des fonctions publiques; et vous
+prétendez que, pour me soustraire à ce que vous appelez l'idolâtrie du
+peuple, je devrais me condamner moi-même à l'ostracisme! Qu'est-ce donc
+que cette idolâtrie prétendue, si ce n'est pas une nouvelle injure que
+vous faites au peuple? N'est-ce pas être aussi trop méfiant et trop
+soupçonneux à la fois, de paraître tant redouter un simple citoyen qui
+a toujours servi la cause de l'égalité avec désintéressement, et de
+craindre si peu les chefs de factions entourés de la force publique,
+qui lui ont déjà porté tant de coups mortels?
+</P>
+
+<P>
+Mais quelle est donc cette espèce d'ostracisme dont vous parlez? Est-ce
+la renonciation à toute espèce d'emplois publics, même pour l'avenir?
+Si elle est nécessaire pour vous rassurer contre moi, parlez, je
+m'engage à en déposer dans vos mains l'acte authentique et solennel.
+Est-ce la défense d'élever désormais la voix pour défendre les
+principes de la Constitution et les droits du peuple? De quel front
+oseriez-vous me la proposer? Est-ce un exil volontaire, comme M. Guadet
+l'a annoncé en propres termes? Ah! ce sont les ambitieux et les tyrans
+qu'il faudrait bannir. Pour moi, où voulez-vous que je me retire? Quel
+est le peuple où je trouverai la liberté établie? Et quel despote
+voudra me donner un asile? Ah! on peut abandonner sa patrie heureuse et
+triomphante; mais menacée, mais déchirée, mais opprimée, on ne la fuit
+pas, on la sauve, ou on meurt pour elle. Le ciel qui me donna une âme
+passionnée pour la liberté et qui me fit naître sous la domination des
+tyrans, le ciel qui prolongea mon existence jusqu'au règne des factions
+et des crimes, m'appelle peut-être à tracer de mon sang la route qui
+doit conduire mon pays au bonheur et à la liberté; j'accepte avec
+transport cette douce et glorieuse destinée. Exigez-vous de moi un
+autre sacrifice? Oui, il en est un que vous pouvez demander encore; je
+l'offre à ma patrie, c'est celui de ma réputation. Je vous la livre,
+réunissez-vous tous pour la déchirer, joignez-vous à la foule
+innombrable de tous les ennemis de la liberté, unissez, multipliez vos
+libelles périodiques, je ne voulais de réputation que pour le bien de
+mon pays: si, pour la conserver, il faut trahir, par un coupable
+silence, la cause de la vérité et du peuple, je vous l'abandonne; je
+l'abandonne à tous les esprits faibles et versatiles que l'imposture
+peut égarer, à tous les méchants qui la répandent. J'aurai l'orgueil
+encore de préférer à leurs frivoles applaudissements le suffrage de ma
+conscience et l'estime de tous les hommes vertueux et éclairés; appuyé
+sur elle et sur la vérité, j'attendrai le secours tardif du temps, qui
+doit venger l'humanité trahie et les peuples opprimés.
+</P>
+
+<P>
+Voilà mon apologie; c'est vous dire assez, sans doute, que je n'en
+avais pas besoin. Maintenant il me serait facile de vous prouver que je
+pourrais faire la guerre offensive avec autant d'avantages que la
+guerre défensive. Je ne veux que vous donner une preuve de modération.
+Je vous offre la paix, aux seules conditions que les amis de la patrie
+puissent accepter. A ces conditions, je vous pardonne volontiers toutes
+vos calomnies; j'oublierai même cette affectation cruelle avec laquelle
+vous ne cessez de défigurer ce que j'ai dit pour m'accuser d'avoir fait
+contre l'Assemblée nationale les réflexions qui s'adressaient à vous,
+cette artificieuse politique avec laquelle vous vous êtes toujours
+efforcés de vous identifier avec elle, d'inspirer de sinistres
+préventions contre moi à ceux de ses membres pour qui j'ai toujours
+marqué le plus d'égards et d'estime. Ces conditions, les voici.
+</P>
+
+<P>
+Je ne transige point sur les principes de la justice et sur les droits
+de l'humanité. Vous me parlerez tant que vous voudrez du Comité
+autrichien; vous ajouterez même que je suis son agent involontaire,
+suivant l'expression familière de quelques-uns de vos papiers. Moi qui
+ne suis point initié dans les secrets de la cour, et qui ne puis
+l'être, moi qui ignore jusqu'où s'étendent l'influence et les relations
+de ce Comité, je ne connais qu'une seule règle de conduite, c'est la
+Déclaration des Droits de l'homme et les principes de notre
+Constitution. Partout où je vois un système qui les viole constamment;
+partout où j'aperçois l'ambition, l'intrigue, la ruse et le
+machiavélisme, je reconnais une faction; et toute faction tend de sa
+nature à immoler l'intérêt général à l'intérêt particulier. Que l'on
+s'appelle Condé, Cazalès, Lafayette, Duport, Lameth ou autrement, peu
+m'importe: je crois que sur les ruines de toutes les factions doivent
+s'élever la prospérité publique et la souveraineté nationale; et dans
+ce labyrinthe d'intrigues, de perfidies et de conspirations, je cherche
+la route qui conduit à ce but; voilà ma politique, voilà le seul fil
+qui puisse guider les pas des amis de la raison et de la liberté. Or,
+quels que soient le nombre et les nuances des différents partis, je les
+vois tous ligués contre l'égalité et contre la Constitution; ce n'est
+qu'après les avoir anéanties qu'ils se disputeront la puissance
+publique et la substance du peuple. De tous ces partis, le plus
+dangereux, à mon avis, est celui qui a pour chef le héros qui, après
+avoir assisté à la révolution du nouveau monde, ne s'est appliqué
+jusqu'ici qu'à arrêter les progrès de la liberté dans l'ancien, en
+opprimant ses concitoyens. Voilà, à mon avis, le plus grand des dangers
+qui menacent la liberté. Unissez-vous à nous pour le prévenir.
+Dévoilez, comme députés et comme écrivains, et cette faction et ce
+chef! Vous, Brissot, vous êtes convenu avec moi, et vous ne pouvez le
+nier, que Lafayette était le plus dangereux ennemi de notre liberté;
+qu'il était le bourreau et l'assassin du peuple; je vous ai entendu
+dire, en présence de témoins, que la journée du Champ-de-Mars avait
+fait rétrograder la Révolution de vingt années. Cet homme est-il moins
+redoutable parce qu'il est à la tête d'une armée? Non.
+</P>
+
+<P>
+Hâtez-vous donc, vous et vos amis, d'éclairer la partie de la nation
+qu'il a abusée; déployez le caractère d'un véritable représentant;
+n'épargnez pas Narbonne plus que Lessart. Faites mouvoir
+horizontalement le glaive des lois pour frapper toutes les têtes des
+grands conspirateurs; si vous désirez de nouvelles preuves de leurs
+crimes, venez plus souvent dans nos séances, je m'engage à vous les
+fournir. Défendez la liberté individuelle, attaquée sans cesse par
+cette faction; protégez les citoyens les plus éprouvés contre ses
+attentats journaliers; ne les calomniez pas; ne les persécutez pas
+vous-même; le costume des prêtres a été supprimé; effacez toutes ces
+distinctions impolitiques et funestes par lesquelles Lafayette a voulu
+élever une barrière entre les gardes nationales et la généralité des
+citoyens; faites réformer cet état-major ouvertement voué à Lafayette,
+et auquel on impute tous les désordres, toutes les violences qui
+oppriment le patriotisme. Il est temps de montrer un caractère décidé
+de civisme et d'énergie véritable; il est temps de prendre les mesures
+nécessaires pour rendre la guerre utile à la liberté; déjà les troubles
+du Midi et de divers départements se réveillent; déjà on nous écrit de
+Metz que depuis cette époque tout s'incline dans cette ville devant le
+général; déjà le sang a coulé dans le département du Bas-Rhin. A
+Strasbourg, on vient d'emprisonner les meilleurs citoyens; Diétrich,
+l'ami de Lafayette, est dénoncé comme l'auteur de ces vexations; il
+faut que je vous le dise: vous êtes accusé de protéger ce Diétrich et
+sa faction; non par moi, mais par la Société des Amis de la
+Constitution de Strasbourg. Effacez tous ces soupçons, venez discuter
+avec nous les grands objets qui intéressent le salut de la patrie;
+prenez toutes les mesures que la prudence exige pour éteindre la guerre
+civile et terminer heureusement la guerre étrangère; c'est à la manière
+dont vous accueillerez cette proposition que les patriotes vous
+jugeront; mais, si vous la rejetez, rappelez-vous que nulle
+considération, que nulle puissance ne peut empêcher les amis de la
+patrie de remplir leurs devoirs.
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<HR ALIGN="center" WIDTH="80%">
+
+<BR><BR>
+
+<A NAME="17921105"></A>
+<P CLASS="intro">
+<I>Réponse de Maximilien Robespierre à l'accusation de J.-B. Louvet
+[imprimé par ordre de la Convention nationale]</I> (5 novembre 1792)
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+Citoyens, délégués du peuple,
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Une accusation, sinon très redoutable, au moins très grave et très
+solennelle, a été intentée contre moi, devant la Convention nationale;
+j'y répondrai, parce que je ne dois pas consulter ce qui me convient le
+mieux à moi-même, mais ce que tout mandataire du peuple doit à
+l'intérêt public. J'y répondrai, parce qu'il faut qu'en un moment
+disparaisse le monstrueux ouvrage de la calomnie, si laborieusement
+élevé pendant plusieurs années, peut-être; parce qu'il faut bannir du
+sanctuaire des lois la haine et la vengeance, pour y rappeler les
+principes de la concorde. Citoyens, vous avez entendu l'immense
+plaidoyer de mon adversaire; vous l'avez même rendu public par la voie
+de l'impression; vous trouverez sans doute équitable d'accorder à la
+défense la même attention que vous avez donnée à l'accusation.
+</P>
+
+<P>
+De quoi suis-je accusé? D'avoir conspiré pour parvenir à la dictature,
+ou au triumvirat, ou au tribunat. L'opinion de mes adversaires ne
+paraît pas bien fixée sur ces points. Traduisons toutes ces idées
+romaines un peu disparates par le mot de pouvoir suprême, que mon
+accusateur a employé ailleurs.
+</P>
+
+<P>
+Or, on conviendra d'abord que si un pareil projet était criminel, il
+était encore plus hardi; car, pour l'exécuter, il fallait non seulement
+renverser le trône, mais anéantir la législature, et surtout empêcher
+encore qu'elle ne fût remplacée par une Convention nationale; mais
+alors comment se fait-il que j'aie le premier, dans mes discours
+publics et dans mes écrits, appelé la Convention nationale, comme le
+seul remède des maux de la patrie? Il est vrai que cette proposition
+même fut dénoncée comme incendiaire, par mes adversaires actuels; mais
+bientôt la révolution du 10 fit plus que la légitimer, elle la réalisa.
+Dirai-je que, pour arriver à la dictature, il ne suffisait pas de
+maîtriser Paris; qu'il fallait asservir les 82 autres départements? Où
+étaient mes trésors, où étaient mes armées? Où étaient les grandes
+places dont j'étais pourvu? Toute la puissance résidait précisément
+dans les mains de mes adversaires. La moindre conséquence que je puisse
+tirer de tout ce que je viens de dire, c'est qu'avant que l'accusation
+pût acquérir un caractère de vraisemblance, il faudrait au moins qu'il
+fût préalablement démontré que j'étais complètement fou: encore ne
+vois-je pas ce que mes adversaires pourraient gagner à cette
+supposition; car alors il resterait à expliquer comment des hommes
+sensés auraient pu se donner la peine de composer tant de beaux
+discours, tant de belles affiches, de déployer tant de moyens, pour me
+présenter à la Convention nationale et à la France entière comme le
+plus redoutable de tous les conspirateurs.
+</P>
+
+<P>
+Mais venons aux preuves positives. L'un des reproches les plus
+terribles que l'on m'ait faits, je ne le dissimule point, c'est le nom
+de Marat. Je vais donc commencer par vous dire quels ont été mes
+rapports avec lui. Je pourrai même faire ma profession de foi sur son
+compte, mais sans en dire ni plus de bien, ni plus de mal que j'en
+pense. Car je ne sais point trahir ma pensée, pour caresser l'opinion
+générale.
+</P>
+
+<P>
+Au mois de janvier 1792, Marat vint me trouver; jusque-là, je n'avais
+eu avec lui aucune espèce de relations directes, ni indirectes. La
+conversation roula sur les affaires publiques, dont il me parla avec
+désespoir; je lui dis, moi, tout ce que les patriotes, même les plus
+ardents, pensaient de lui; à savoir qu'il avait mis lui-même un
+obstacle au bien que pouvaient produire les vérités utiles développées
+dans ses écrits, en s'obstinant à revenir éternellement sur certaines
+propositions absurdes et violentes, qui révoltaient les amis de la
+liberté autant que les partisans de l'aristocratie. Il défendit son
+opinion; je persistai dans la mienne, et je dois avouer qu'il trouva
+mes vues politiques tellement étroites, que, quelque temps après,
+lorsqu'il eut repris son journal, alors abandonné par lui depuis
+quelque temps, en rendant compte lui-même de la conversation dont je
+viens de parler, il écrivit en toutes lettres qu'il m'avait quitté
+parfaitement convaincu que je n'avais <I>ni les vues ni l'audace d'un
+homme d'Etat;</I> et, si les critiques de Marat pouvaient être des titres
+de faveur, je pourrais remettre encore sous vos yeux quelques-unes de
+ses feuilles publiées six semaines avant la dernière révolution, où il
+m'accusait de feuillantisme, parce que, dans un ouvrage périodique, je
+ne disais pas hautement qu'il fallait renverser la Constitution.
+</P>
+
+<P>
+Depuis cette première et unique visite de Marat, je l'ai retrouvé à
+l'assemblée électorale; ici je retrouve aussi M. Louvet, qui m'accuse
+d'avoir désigné Marat pour député, d'avoir mal parlé de Priestley,
+enfin d'avoir dominé le corps électoral par l'intrigue et par l'effroi.
+Aux déclamations les plus absurdes et les plus atroces, comme aux
+suppositions les plus romanesques et les plus hautement démenties par
+la notoriété publique, je ne réponds que par les faits: les voici.
+</P>
+
+<P>
+L'assemblée électorale avait arrêté unanimement que tous les choix
+qu'elle ferait seraient soumis à la ratification des assemblées
+primaires, et ils furent, en effet, examinés et ratifiés par les
+sections. A cette grande mesure, elle en avait ajouté une autre, non
+moins propre à tuer l'intrigue, non moins digne des principes d'un
+peuple libre, celle de statuer que les élections seraient faites à
+haute voix et précédées de la discussion publique des candidats. Chacun
+usa librement du droit de les proposer. Je n'en présentai aucun.
+Seulement, à l'exemple de quelques-uns de mes collègues, je crus faire
+une chose utile en proposant des observations générales sur les règles
+qui pouvaient guider les corps électoraux dans l'exercice de leurs
+fonctions. Je ne dis point de mal de Priestley; je ne pouvais en dire
+d'un homme qui ne m'était connu que par sa réputation de savant et par
+une disgrâce qui le rendait intéressant aux yeux des amis de la
+révolution française. Je ne désignai pas Marat plus particulièrement
+que les écrivains courageux qui avaient combattu ou souffert pour la
+cause de la révolution; tels que l'auteur des <I>Crimes des rois</I>, et
+quelques autres qui fixèrent les suffrages de l'assemblée. Voulez-vous
+savoir la véritable cause qui les a réunis en faveur de Marat en
+particulier? C'est que, dans celte crise, où la chaleur du patriotisme
+était montée au plus haut degré, et où Paris était menacé par l'armée
+des tyrans qui s'avançait, on était moins frappé de certaines idées
+exagérées ou extravagantes qu'on lui reprochait que des attentats de
+tous les perfides ennemis qu'il avait dénoncés et de la présence des
+maux qu'il avait prédits. Personne ne songeait alors que bientôt son
+nom seul servirait de prétexte pour calomnier et la députation de Paris
+et l'assemblée électorale et les assemblées primaires elles-mêmes. Pour
+moi, je laisserai à ceux qui me connaissent le soin d'apprécier ce beau
+projet formé par certaines gens, de m'identifier, à quelque prix que ce
+soit, avec un homme qui n'est pas moi. Et n'avais-je donc pas assez de
+torts personnels, et mon amour, mes combats pour la liberté, ne
+m'avaient-ils pas suscité assez d'ennemis depuis le commencement de la
+révolution, sans qu'il soit besoin de m'imputer encore un excès que
+j'ai évité, et des opinions que j'ai moi-même condamnées le premier?
+</P>
+
+<P>
+M. Louvet a fait découler les autres preuves dont il appuie son
+système, de deux autres sources principales: de ma conduite dans la
+Société des Jacobins, et de ma conduite dans le conseil général de la
+commune.
+</P>
+
+<P>
+Aux Jacobins, j'exerçais, si on l'en croit, un despotisme d'opinion,
+qui ne pouvait être regardé que comme l'avant-coureur de la dictature.
+D'abord, je ne sais pas ce que c'est que le despotisme de l'opinion,
+surtout dans une société d'hommes libres, composée, comme vous le dites
+vous-mêmes, de 1.500 citoyens, réputés les plus ardents patriotes, à
+moins que ce ne soit l'empire naturel des principes. Or, cet empire
+n'est point personnel à tel homme qui les énonce; il appartient à la
+raison universelle et à tous les hommes qui veulent écouter sa voix. Il
+appartenait à mes collègues de l'Assemblée constituante, aux patriotes
+de l'Assemblée législative, à tous les citoyens qui défendirent
+invariablement la cause de la liberté.
+</P>
+
+<P>
+L'expérience a prouvé, en dépit de Louis XVI et de ses alliés, que
+l'opinion des Jacobins et des sociétés populaires était celle de la
+nation française; aucun citoyen ne l'a créée, ni dominée; et je n'ai
+fait que la partager. A quelle époque rapportez-vous les torts que vous
+me reprochez? Est-ce aux temps postérieurs à la journée du 10? Depuis
+cette époque, jusqu'au moment où je parle, je n'ai pas assisté plus de
+six fois peut-être à la Société. C'est depuis le mois de janvier,
+dites-vous, qu'elle a été entièrement dominée par <I>une faction très peu
+nombreuse, mais chargée de crimes et d'immoralités dont j'étais le
+chef</I>, tandis que tous les <I>hommes sages et vertueux</I>, tels que vous,
+<I>gémissaient dans le silence et dans l'oppression</I>, de manière,
+ajoutez-vous, avec le ton de la pitié, que cette <I>société, célèbre par
+tant de services rendus à la patrie, est maintenant tout à fait
+méconnaissable</I>.
+</P>
+
+<P>
+Mais si, depuis le mois de janvier, les Jacobins n'ont pas perdu la
+confiance et l'estime de la nation, et n'ont pas cessé de servir la
+liberté; si c'est depuis cette époque qu'ils ont déployé un plus grand
+courage contre la cour et Lafayette; si c'est depuis cette époque que
+l'Autriche et la Prusse leur ont déclaré la guerre; si c'est depuis
+cette époque qu'ils ont recueilli dans leur sein les fédérés rassemblés
+pour combattre la tyrannie, et préparé avec eux la sainte insurrection
+du mois d'août 1792, que faut-il conclure de ce que vous venez de dire,
+sinon que c'est cette poignée de scélérats dont vous parlez qui ont
+abattu le despotisme, et que vous et les vôtres étiez trop sages et
+trop amis du bon ordre pour tremper dans de telles conspirations; et
+s'il était vrai que j'eusse, en effet, obtenu aux Jacobins cette
+influence que vous me supposez gratuitement, et que je suis loin
+d'avouer, que pourriez-vous en induire contre moi?
+</P>
+
+<P>
+Vous avez adopté une méthode bien sûre et bien commode pour assurer
+votre domination, c'est de prodiguer les noms de scélérats et de
+monstres à vos adversaires, et de donner vos partisans pour les modèles
+du patriotisme; c'est de nous accabler à chaque instant du poids de nos
+vices et de celui de vos vertus; cependant à quoi se réduisent, au
+fond, tous vos griefs? La majorité des Jacobins rejetait vos opinions;
+elle avait tort sans doute. Le public ne vous était pas plus favorable;
+qu'en pouvez-vous conclure en votre faveur? Direz-vous que je lui
+prodiguais les trésors que je n'avais pas, pour faire triompher des
+principes gravés dans tous les coeurs? Je ne vous rappellerai pas
+qu'alors le seul objet de dissentiment qui nous divisait, c'était que
+vous défendiez indistinctement tous les actes des nouveaux ministres,
+et nous les principes; que vous paraissiez préférer le pouvoir, et nous
+l'égalité. Je me contenterai de vous observer qu'il résulte de vos
+plaintes mêmes que nous étions divisés d'opinion dès ce temps-là. Or,
+de quel droit voulez-vous faire servir la Convention nationale
+elle-même à venger les disgrâces de votre amour-propre ou de votre
+système? Je ne chercherai point à vous rappeler aux sentiments des âmes
+républicaines, mais soyez au moins aussi généreux qu'un roi: imitez
+Louis XII, et que le législateur oublie les injures de M. Louvet. Mais
+non, ce n'est point l'intérêt personnel qui vous guide, c'est l'intérêt
+de la liberté; c'est l'intérêt des moeurs qui vous arme contre cette
+Société qui <I>n'est plus qu'un repaire de factieux et de brigands qui
+retiennent au milieu d'eux un petit nombre d'honnêtes gens trompés</I>.
+Cette question est trop importante pour être traitée incidemment.
+J'attendrai le moment où votre zèle vous portera à demander à la
+Convention nationale un décret qui proscrive les Jacobins: nous verrons
+alors si vous serez plus persuasifs ou plus heureux que Lafayette.
+Avant de terminer cet article, dites-nous seulement ce que vous
+entendez par ces deux portions du peuple que vous distinguez dans tous
+vos discours, dans tous vos rapports, dont l'une est flagornée, adulée,
+égarée par nous, dont l'autre est paisible, mais intimidée; dont l'une
+vous chérit et l'autre semble incliner à nos principes? Votre intention
+serait-elle de désigner ici, et ceux que Lafayette appelait les
+honnêtes gens, et ceux qu'il nommait les sans-culottes et la canaille?
+</P>
+
+<P>
+Il reste maintenant le plus fécond et le plus intéressant des trois
+chapitres qui composent votre plaidoyer diffamatoire, celui qui
+concerne ma conduite au conseil général de la commune.
+</P>
+
+<P>
+On me demande d'abord pourquoi, après avoir abdiqué la place
+d'accusateur public, j'ai accepté le titre d'officier municipal?
+</P>
+
+<P>
+Je réponds que j'ai abdiqué, au mois de janvier 1791, la place
+lucrative et nullement périlleuse, quoi qu'on dise, d'accusateur
+public, et que j'ai accepté les fonctions de membre du conseil de la
+commune, le 10 août 1792. On m'a fait un crime de la manière même dont
+je suis entré dans la salle où siégeait la nouvelle municipalité. Notre
+dénonciateur m'a reproché très sérieusement d'avoir dirigé mes pas vers
+le bureau. Dans ces conjectures, où d'autres soins nous occupaient,
+j'étais loin de prévoir que je serais obligé d'informer un jour la
+Convention nationale que je n'avais été au bureau que pour faire
+vérifier mes pouvoirs. M. Louvet n'en a pas moins conclu de tous ces
+faits, à ce qu'il assure, que ce conseil général, ou du moins plusieurs
+de ses membres, étaient réservés à de hautes destinées. Pouviez-vous en
+douter? N'était-ce pas une assez haute destinée que celle de se dévouer
+pour la patrie? Pour moi, je m'honore d'avoir ici à défendre et la
+cause de la commune et la mienne. Mais, non... je n'ai qu'à me réjouir
+de ce qu'un grand nombre de citoyens ont mieux servi la chose publique
+que moi. Je ne veux point prétendre à une gloire qui ne m'appartient
+pas. Je ne fus nommé que dans la journée du 10: mais ceux qui, plus tôt
+choisis, étaient déjà réunis à la maison commune dans la nuit
+redoutable, au moment où la conspiration de la cour était prés
+d'éclater, ceux-là sont véritablement les héros de la liberté; ce sont
+ceux-là qui, servant de point de ralliement aux patriotes, armant les
+citoyens, dirigeant les mouvements d'une insurrection tumultueuse d'où
+dépendait le salut public, déconcertèrent la trahison en faisant
+arrêter le commandant de la garde nationale vendu à la cour, après
+l'avoir convaincu, par un écrit de sa main, d'avoir donné aux
+commandants de bataillons des ordres de laisser passer le peuple
+insurgent, pour le foudroyer ensuite par derrière... Citoyens
+représentants, si la plupart de vous ignoraient ces faits, qui se sont
+passés loin de vos yeux, il vous importe de les connaître, ne fût-ce
+que pour ne pas souiller les mandataires du peuple français par une
+ingratitude fatale à la cause de la liberté; vous devez les entendre
+avec intérêt, du moins pour qu'il ne soit pas dit qu'ici les
+dénonciations seules ont droit d'être accueillies. Est-ce donc si
+difficile de comprendre que, dans de telles circonstances, celte
+municipalité tant calomniée dut renfermer les plus généreux citoyens?
+Là étaient ces hommes que la bassesse monarchique dédaigne, parce
+qu'ils n'ont que des âmes fortes et sublimes; là nous avons vu, et chez
+les citoyens, et chez les magistrats nouveaux, des traits d'héroïsme,
+que l'incivisme et l'imposture s'efforceront en vain de ravir à
+l'histoire.
+</P>
+
+<P>
+Les intrigues disparaissent avec les passions qui les ont enfantées.
+Les grandes actions et les grands caractères restent seuls. Nous
+ignorons les noms des vils factieux qui assaillaient de pierres Caton
+dans la tribune du peuple romain, et les regards de la postérité ne se
+reposent que sur l'image sacrée de ce grand homme.
+</P>
+
+<P>
+Voulez-vous juger le conseil général révolutionnaire de la commune de
+Paris? Placez-vous au sein de cette immortelle révolution qui l'a créé,
+et dont vous êtes vous-mêmes l'ouvrage.
+</P>
+
+<P>
+On vous entretient sans cesse, depuis votre réunion, d'intrigants qui
+s'étaient introduits dans ce corps. Je sais qu'il en existait, en
+effet, quelques-uns; et qui, plus que moi, a le droit de s'en plaindre?
+Ils sont au nombre de mes ennemis; et d'ailleurs quel corps si pur et
+si peu nombreux fut absolument exempt de ce fléau?
+</P>
+
+<P>
+On vous dénonce éternellement quelques actes répréhensibles imputés à
+des individus. J'ignore ces faits; je ne les nie, ni ne les crois; car
+j'ai entendu trop de calomnies pour croire aux dénonciations qui
+partent de la même source et qui toutes portent l'empreinte de
+l'affectation ou de la fureur.
+</P>
+
+<P>
+Je ne vous observerai pas même que l'homme de ce conseil général, qu'on
+est le plus jaloux de compromettre, échappe nécessairement à ces
+traits; je ne m'abaisserai pas jusqu'à observer que je n'ai jamais été
+chargé d'aucune espèce de commission, ni ne me suis mêlé en aucune
+manière d'aucune opération particulière, que je n'ai jamais présidé un
+seul instant la commune, que jamais je n'ai eu la moindre relation avec
+le Comité de surveillance tant calomnié; car, tout compensé, je
+consentirais volontiers à me charger de tout le bien et de tout le mal
+attribué à ce corps, que l'on a si souvent attaqué dans la vue de
+m'inculper personnellement.
+</P>
+
+<P>
+On lui reproche des arrestations qu'on appelle arbitraires, quoique
+aucune n'ait été faite sans un interrogatoire.
+</P>
+
+<P>
+Quand le consul de Rome eut étouffé la conspiration de Catilina,
+Clodius l'accusa d'avoir violé les lois. Quand le consul rendit compte
+au peuple de son administration, il jura qu'il avait sauvé la patrie,
+et le peuple applaudit. J'ai vu à cette barre tels citoyens qui ne sont
+pas des Clodius, mais qui, quelque temps avant la révolution du 10
+août, avaient eu la prudence de se réfugier à Rouen, dénoncer
+emphatiquement la conduite du conseil de la commune de Paris. Des
+arrestations illégales? Est-ce donc le code criminel à la main qu'il
+faut apprécier les précautions salutaires qu'exige le salut public,
+dans les temps de crise amenés par l'impuissance même des lois? Que ne
+nous reprochez-vous aussi d'avoir brisé illégalement les plumes
+mercenaires, dont le métier était de propager l'imposture et de
+blasphémer contre la liberté? Que n'instituez-vous une commission pour
+recueillir les plaintes des écrivains aristocratiques et royalistes?
+Que ne nous reprochez-vous d'avoir consigné tous les conspirateurs aux
+portes de cette grande cité? Que ne nous reprochez-vous d'avoir désarmé
+les citoyens suspects? d'avoir écarté de nos assemblées, où nous
+délibérions sur le salut public, les ennemis reconnus de la Révolution?
+Que ne faites-vous le procès à la fois, et à la municipalité, et à
+l'assemblée électorale, et aux sections de Paris, et aux assemblées
+primaires même des cantons, et à tous ceux qui nous ont imités? Car
+toutes ces choses-là étaient illégales, aussi illégales que la
+révolution, que la chute du trône et de la Bastille, aussi illégales
+que la liberté elle-même?
+</P>
+
+<P>
+Mais que dis-je? Ce que je présentais comme une hypothèse absurde n'est
+qu'une réalité très certaine. On nous a accusés, en effet, de tout
+cela, et de bien d'autres choses encore. Ne nous a-t-on pas accusés
+d'avoir envoyé, de concert avec le conseil exécutif, des commissaires
+dans plusieurs départements, pour propager nos principes, et les
+déterminer à s'unir aux Parisiens contre l'ennemi commun?
+</P>
+
+<P>
+Quelle idée s'est-on donc formée de la dernière révolution? La chute du
+trône paraissait-elle si facile avant le succès? Ne s'agissait-il que
+de faire un coup de main aux Tuileries? Ne fallait-il pas anéantir dans
+toute la France le parti des tyrans, et par conséquent communiquer à
+tous les départements la commotion salutaire qui venait d'électriser
+Paris? Et comment ce soin pouvait-il ne pas regarder ces mêmes
+magistrats qui avaient appelé le peuple à l'insurrection? Il s'agissait
+du salut public; il y allait de leurs tètes, et on leur a fait un crime
+d'avoir envoyé des commissaires aux autres communes, pour les engager à
+avouer, à consolider leur ouvrage! Que dis-je? La calomnie a poursuivi
+ces commissaires eux-mêmes! Quelques-uns ont été jetés dans les fers.
+Le feuillantisme et l'ignorance ont calculé le degré de chaleur de leur
+style; ils ont mesuré toutes leurs démarches avec le compas
+constitutionnel, pour trouver le prétexte de travestir les
+missionnaires de la révolution en incendiaires, en ennemis de l'ordre
+public. A peine les circonstances qui avaient enchaîné les ennemis du
+peuple ont-elles cessé, les mêmes corps administratifs, tous les hommes
+qui conspiraient contre lui, sont venus les calomnier devant la
+Convention nationale elle-même. Citoyens, vouliez-vous une révolution
+sans révolution? Quel est cet esprit de persécution qui est venu
+reviser, pour ainsi dire, celle qui a brisé nos fers? Mais comment
+peut-on soumettre à un jugement certain les effets que peuvent
+entraîner ces grandes commotions? Qui peut, après coup, marquer le
+point précis où devaient se briser les flots de l'insurrection
+populaire? A ce prix, quel peuple pourrait jamais secouer le joug du
+despotisme? Car s'il est vrai qu'une grande nation ne peut se lever par
+un mouvement simultané, et que la tyrannie ne peut être frappée que par
+la portion des citoyens qui est plus près d'elle, comment ceux-ci
+oseront-ils l'attaquer, si, après la victoire, les délégués, venant des
+parties éloignées de l'Etat, peuvent les rendre responsables de la
+durée ou de la violence de la tourmente politique qui a sauvé la
+patrie? Ils doivent être regardés comme fondés de procuration tacite
+pour la société tout entière. Les Français amis de la liberté, réunis à
+Paris au mois d'août dernier, ont agi à ce titre au nom de tous les
+départements; il faut les approuver ou les désavouer tout à fait. Leur
+faire un crime de quelques désordres apparents ou réels, inséparables
+d'une grande secousse, ce serait les punir de leur dévouement. Ils
+auraient droit de dire à leurs juges: Si vous désavouez les moyens que
+nous avons employés pour vaincre, laissez-nous les fruits de la
+victoire; reprenez votre constitution et toutes vos lois anciennes,
+mais restituez-nous le prix de nos sacrifices et de nos combats;
+rendez-nous nos concitoyens, nos frères, nos enfants qui sont morts
+pour la cause commune. Citoyens, le peuple qui vous a envoyés a tout
+ratifié. Votre présence ici en est la preuve; il ne vous a pas chargés
+de porter l'oeil sévère de l'inquisition sur les faits qui tiennent à
+l'insurrection, mais de cimenter par les lois justes la liberté qu'elle
+lui a rendue. L'univers, la postérité ne verra dans ces événements que
+leur cause sacrée et leur sublime résultat; vous devez les voir comme
+elle. Vous devez les juger, non en juges de paix, mais en hommes d'Etat
+et en législateurs du monde. Et ne pensez pas que j'aie invoqué ces
+principes éternels parce que nous avons besoin de couvrir d'un voile
+quelques actions répréhensibles. Non, nous n'avons point failli, j'en
+jure par le trône renversé, et par la république qui s'élève.
+</P>
+
+<P>
+On vous a parlé bien souvent des événements du 2 septembre; c'est le
+sujet auquel j'étais le plus impatient d'arriver, et je le traiterai
+d'une manière absolument désintéressée.
+</P>
+
+<P>
+J'ai observé qu'arrivé à cette partie de son discours, M. Louvet
+lui-même a généralisé d'une manière très vague l'accusation dirigée
+auparavant contre moi personnellement; il n'en est pas moins certain
+que la calomnie a travaillé dans l'ombre. Ceux qui ont dit que j'avais
+eu la moindre part aux événements dont je parle sont des hommes ou
+excessivement crédules, ou excessivement pervers. Quant à l'homme qui,
+comptant sur le succès de la diffamation dont il avait d'avance arrangé
+tout le plan, a cru pouvoir alors imprimer impunément que je les avais
+dirigés, je me contenterai de l'abandonner au remords, si le remords ne
+supposait une âme. Je dirai, pour ceux que l'imposture a pu égarer,
+qu'avant l'époque où ces événements sont arrivés, j'avais cessé de
+fréquenter le conseil général de la commune; l'assemblée électorale
+dont j'étais membre avait commencé ses séances; que je n'ai appris ce
+qui se passait dans les prisons que par le bruit public, et plus tard
+que la plus grande partie des citoyens, car j'étais habituellement chez
+moi ou dans les lieux où mes fonctions publiques m'appelaient. Quant au
+conseil général de la commune, il est certain, aux yeux de tout homme
+impartial, que, loin de provoquer les événements du 2 septembre, il a
+fait ce qui était en son pouvoir pour les empêcher. Si vous demandez
+pourquoi il ne les a point empêchés, je vais vous le dire. Pour se
+former une idée juste de ces faits, il faut chercher la vérité, non
+dans les écrits ou dans les discours calomnieux qui les ont dénaturés,
+mais dans l'histoire de la dernière révolution.
+</P>
+
+<P>
+Si vous avez pensé que le mouvement imprimé aux esprits par
+l'insurrection du mois d'août était entièrement expiré au commencement
+de septembre, vous vous êtes trompés; et ceux qui ont cherché à vous
+persuader qu'il n'y avait aucune analogie entre l'une et l'autre de ces
+deux époques ont feint de ne connaître ni les faits, ni le coeur humain.
+</P>
+
+<P>
+La journée du 10 août avait été signalée par un grand combat, dont
+beaucoup de patriotes et beaucoup de soldats suisses avaient été les
+victimes. Les plus grands conspirateurs furent dérobés à la colère du
+peuple victorieux, qui avait consenti à les remettre entre les mains
+d'un nouveau tribunal. Mais le peuple était déterminé à exiger leur
+punition. Cependant, après avoir condamné trois ou quatre coupables
+subalternes, le tribunal criminel se reposa. Montmorin avait été
+absous; Depoix, et plusieurs conspirateurs de cette importance, avaient
+été frauduleusement remis en liberté; de grandes prévarications, en ce
+genre, avaient transpiré; et de nouvelles preuves de la conspiration de
+la cour se développaient chaque jour; presque tous les patriotes qui
+avaient été blessés au château des Tuileries mouraient dans les bras de
+leurs frères parisiens; on déposa sur le bureau de la commune des
+balles mâchées, extraites du corps de plusieurs Marseillais et
+plusieurs autres fédérés; l'indignation était dans tous les coeurs.
+</P>
+
+<P>
+Cependant une cause nouvelle, et beaucoup plus importante, acheva de
+porter la fermentation à son comble. Un grand nombre de citoyens
+avaient pensé que la journée du 10 rompait les fils des conspirations
+royales; ils regardaient la guerre comme terminée, quand tout à coup la
+nouvelle se répand dans Paris que Longwy a été livré, que Verdun a été
+livré, et qu'à la tête d'une armée de 100.000 hommes, Brunswick
+s'avance vers Paris: aucune place forte ne nous séparait des ennemis.
+Notre armée divisée, presque détruite par les trahisons de Lafayette,
+manquait de tout. Il fallait songer à la fois à trouver des armes, des
+effets de campement, des vivres et des hommes. Le danger était grand,
+il paraissait plus grand encore. Danton se présente à l'Assemblée
+législative, lui peint vivement les périls et les ressources, la porte
+à prendre quelques mesures vigoureuses, et donne une grande impulsion à
+l'opinion publique; il se rend à la maison commune, et invite la
+municipalité à faire sonner le tocsin; le conseil général de la commune
+sent que la patrie ne peut être sauvée que par les prodiges que
+l'enthousiasme de la liberté peut seul enfanter, et qu'il faut que
+Paris tout entier s'ébranle pour courir au-devant des Prussiens; il
+fait sonner le tocsin, pour avertir tous les citoyens de courir aux
+armes; il leur en procure par tous les moyens qui sont en son pouvoir;
+le canon d'alarme tonnait on même temps; en un instant 40.000 hommes
+sont armés, équipés, rassemblés, et marchent vers Châlons... Au milieu
+de ce mouvement universel, l'approche des ennemis étrangers réveille le
+sentiment d'indignation et de vengeance qui couvait dans les coeurs
+contre tes traîtres qui les avaient appelés. Avant d'abandonner leurs
+foyers, leurs femmes et leurs enfants, les citoyens, les vainqueurs des
+Tuileries veulent la punition des conspirateurs, qui leur avait été
+souvent promise; on court aux prisons... Les magistrats pouvaient-ils
+arrêter le peuple? Car c'était un mouvement populaire, et non, comme on
+l'a ridiculement supposé, la sédition partielle de quelques scélérats
+payés pour assassiner leurs semblables; et s'il n'en eût pas été ainsi,
+comment le peuple ne l'aurait-il pas empêché? Comment la garde
+nationale, comment les fédérés n'auraient-ils fait aucun mouvement pour
+s'y opposer? Les fédérés eux-mêmes étaient là en grand nombre. On
+connaît les vaines réquisitions du commandant de la garde nationale; on
+connaît les vains efforts des commissaires de l'Assemblée législative
+qui furent envoyés aux prisons.
+</P>
+
+<P>
+J'ai entendu quelques personnes me dire froidement que la municipalité
+devait proclamer la loi martiale. La loi martiale à l'approche de
+l'ennemi! La loi martiale, après la journée du 10! La loi martiale pour
+les complices du tyran détrôné contre le peuple! Que pouvaient les
+magistrats contre la volonté déterminée d'un peuple indigné, qui
+opposait à leurs discours, et le souvenir de sa victoire, et le
+dévouement avec lequel il allait se précipiter au devant des Prussiens,
+et qui reprochait aux lois mêmes la longue impunité des traîtres qui
+déchiraient le sein de leur patrie; ne pouvant les déterminer à se
+reposer sur les tribunaux du soin de leur punition, les officiers
+municipaux les engagèrent à suivre des formes nécessaires, dont le but
+était de ne pas confondre, avec les coupables qu'ils voulaient punir,
+les citoyens détenus pour des causes étrangères à la conspiration du 10
+août; et ce sont les officiers municipaux qui ont exercé ce ministère,
+le seul service que les circonstances permettaient de rendre à
+l'humanité, qu'on vous a présentés comme des brigands sanguinaires.
+</P>
+
+<P>
+Le zèle le plus ardent pour l'exécution des lois ne peut justifier ni
+l'exagération, ni la calomnie; or, je pourrais citer ici, contre les
+déclamations de M. Louvet, un témoignage non suspect: c'est celui du
+ministre de l'Intérieur, qui, en blâmant les exécutions populaires en
+général, n'a pas craint de parler de l'esprit de prudence et de justice
+que le peuple (c'est son expression) avait montré dans cette conduite
+illégale; que dis-je? je pourrais citer, on faveur du conseil général
+de la commune, M. Louvet lui-même, qui commençait l'une de ses affiches
+de <I>La Sentinelle</I> par ces mots: "Honneur au conseil général de la
+commune, il a fait sonner le tocsin, il a sauvé la patrie..." C'était
+alors le temps des élections.
+</P>
+
+<P>
+On assure qu'un innocent a péri; on s'est plu à en exagérer le nombre:
+mais un seul c'est beaucoup trop sans doute; citoyens, pleurez cette
+méprise cruelle, nous l'avons pleurée dès longtemps; c'était un bon
+citoyen; c'était donc l'un de nos amis. Pleurez même les victimes
+coupables réservées à la vengeance des lois, qui ont tombé sous le
+glaive de la justice populaire; mais que votre douleur ait un terme
+comme toutes les choses humaines.
+</P>
+
+<P>
+Gardons quelques larmes pour des calamités plus touchantes. Pleurez
+cent mille patriotes immolés par la tyrannie; pleurez nos citoyens
+expirants sous leurs toits embrasés, et les fils des citoyens massacrés
+au berceau ou dans les bras de leurs mères. N'avez-vous pas aussi des
+frères, des enfants, des épouses à venger? La famille des législateurs
+français, c'est la patrie; c'est le genre humain tout entier, moins les
+tyrans et leurs complices. Pleurez donc, pleurez l'humanité abattue
+sous leur joug odieux. Mais consolez-vous, si, imposant silence à
+toutes les viles passions, vous voulez assurer le bonheur de votre
+pays, et préparer celui du monde. Consolez-vous, si vous voulez
+rappeler sur la terre l'égalité et la justice exilées, et tarir, par
+des lois justes, la source des crimes et des malheurs de vos semblables.
+</P>
+
+<P>
+La sensibilité qui gémit presque exclusivement pour les ennemis de la
+liberté m'est suspecte. Cessez d'agiter sous mes yeux la robe sanglante
+du tyran, ou je croirai que vous voulez remettre Rome dans ses fers. En
+voyant ces peintures pathétiques des Lamballe, des Montmorin, de la
+consternation des mauvais citoyens, et ces déclamations furieuses
+contre des hommes connus sous des rapports tout à fait opposés,
+n'avez-vous pas cru lire un manifeste de Brunswick ou de Condé?
+Calomniateurs éternels, voulez-vous donc venger le despotisme?
+Voulez-vous flétrir le berceau de la république? Voulez-vous déshonorer
+aux yeux de l'Europe la révolution qui l'a enfantée, et fournir des
+armes à tous les ennemis de la liberté? Amour de l'humanité, vraiment
+admirable, qui tend à cimenter la misère et la servitude des peuples,
+et qui cache le désir barbare de se baigner dans le sang des patriotes!
+</P>
+
+<P>
+A ces terribles tableaux, mon accusateur a lié le projet qu'il me
+supposait d'avilir le corps législatif, qui, disait-il, <I>était
+continuellement tourmenté, méconnu, outragé par un insolent démagogue
+qui venait à sa barre lui ordonner des décrets</I>.
+</P>
+
+<P>
+Espèce de figure oratoire, par laquelle M. Louvet a travesti deux
+pétitions que je fus chargé de présenter à l'Assemblée législative, au
+nom du conseil général de la commune, relativement à la création du
+nouveau département de Paris. Avilir le corps législatif! Quelle
+chétive idée vous étiez-vous donc formée de sa dignité? Apprenez qu'une
+assemblée où réside la majesté du peuple français ne peut être avilie,
+même par ses propres oeuvres. Quand elle s'élève à la hauteur de sa
+mission sublime, comment concevez-vous qu'elle puisse être avilie par
+les discours insensés d'un insolent démagogue? Elle ne peut pas plus
+l'être que la divinité ne peut être dégradée par les blasphèmes de
+l'impie; pas plus que l'éclat de l'astre qui anime la nature ne peut
+être terni par les clameurs des hordes sauvages de l'Asie.
+</P>
+
+<P>
+Si des membres d'une assemblée auguste, oubliant leur existence comme
+représentants d'un grand peuple, pour ne se souvenir que de leur mince
+existence comme individus, sacrifiaient les grands intérêts de
+l'humanité à leur méprisable orgueil ou à leur lâche ambition, ils ne
+parviendraient pas même, par cet excès de bassesse, à avilir la
+représentation nationale; ils ne réussiraient qu'à s'avilir eux-mêmes.
+</P>
+
+<P>
+Mais, puisqu'il faut qu'au mois de novembre 1792, je rende compte à la
+Convention nationale de ce que j'ai dit le 12 ou 13 août, je vais le
+faire. Pour apprécier ce chef d'accusation, il faut connaître quel
+était le motif de la démarche de la commune auprès du corps législatif.
+</P>
+
+<P>
+La révolution du 10 août avait nécessairement fait disparaître
+l'autorité du département, avec la puissance de la cour, dont il
+s'était déclaré l'éternel champion; et le conseil général de la commune
+en exerçait le pouvoir. Il était fermement convaincu, comme tous les
+citoyens, qu'il lui serait impossible de soutenir le poids de la
+révolution commencée, si on se hâtait de le paralyser par la
+résurrection du département, dont le nom seul était devenu odieux.
+Cependant, dès le lendemain du premier jour de la révolution, des
+membres de la commission des 21, qui dirigeaient les travaux de
+l'assemblée, avaient préparé un projet de décret, dont l'objet était
+d'annuler l'influence de la commune, en la renfermant dans les limites
+qu'exerçait le conseil général qui l'avait précédée. Le même jour, des
+affiches, où elle était diffamée de la manière la plus indécente,
+couvrirent les murs de Paris; et nous connaissons les auteurs de ces
+affiches; ils ont beaucoup de rapports avec les auteurs de l'accusation
+à laquelle je réponds. Ce premier objet ayant échoué, on imagina de
+créer un nouveau département, et le 12 ou le 13 on surprit à
+l'Assemblée un décret qui en déterminait l'organisation. Le soir, je
+fus chargé par la commune, avec plusieurs autres députés, de venir
+présenter à l'Assemblée législative des observations puisées dans le
+principe que j'ai indiqué. Elles furent appuyées par plusieurs membres,
+notamment par Lacroix, qui alla même jusqu'à censurer la commission des
+Vingt-et-Un, à qui il attribuait le décret; et, sur sa rédaction même,
+rassemblée décréta que les fonctions du nouveau corps administratif se
+borneraient aux matières d'impositions, et que. relativement aux
+mesures de salut public et de police, le conseil général ne
+correspondrait directement qu'avec le corps législatif. Deux jours
+après, une circonstance singulière nous ramena à la barre pour le même
+objet. La lettre de convocation, expédiée par le ministre Roland pour
+nommer les membres de l'administration provisoire du département, était
+motivée non sur le dernier décret qui en circonscrivait les fonctions,
+mais sur le premier décret, que l'Assemblée législative avait changé.
+Le conseil général crut devoir réclamer contre cette conduite, et il
+crut que le seul moyen de prévenir toutes ces divisions et tous les
+conflits d'autorité, si dangereux dans ces circonstances critiques,
+était que l'administration provisoire ne prît que le titre de
+commission administrative, qui déterminait clairement l'objet des
+fonctions qui lui étaient attribuées par le dernier décret. Tandis
+qu'on discutait cette question à la commune, les membres nommés pour
+remplacer le directoire viennent lui jurer fraternité, et lui déclarer
+qu'ils ne voulaient prendre d'autre titre que celui de commission
+administrative. Ce trait de civisme, digne des jours qui ont vu
+renaître la liberté, produisit une scène touchante. On arrête que les
+membres du directoire et des députés de la commune se rendront
+sur-le-champ à l'Assemblée législative pour lui en rendre compte et la
+prier de consacrer la mesure salutaire dont je viens de parler. Je
+portai la parole: c'est cette pétition que M. Louvet a qualifié
+d'insolente. Voulez-vous apprécier ce reproche? Interrogez Hérault,
+qui, dans cette séance, présidait le corps législatif; il nous adressa
+une réponse véritablement républicaine, qui exprimait une opinion aussi
+favorable à l'objet de la pétition qu'à ceux qui la présentaient. Nous
+fûmes invités à la séance. Quelques orateurs ne pensèrent pas comme
+lui, et un membre, qui m'a vivement inculpé le jour de l'accusation de
+M. Louvet, s'éleva très durement et contre notre demande et contre la
+commune elle-même, et l'Assemblée passa à l'ordre du jour. Lacroix vous
+a dit que, dans le coin du côté gauche, je l'avais menacé du tocsin.
+Lacroix sans doute s'est trompé. Et il était possible de confondre ou
+d'oublier les circonstances, dont j'ai aussi des témoins, même dans
+cette Assemblée et parmi les membres du corps législatif. Je vais les
+rappeler. Je me souviens très bien que, dans ce coin dont on a parlé,
+j'entendis certains propos qui me parurent assez feuillantins, assez
+peu dignes des circonstances où nous étions, entre autres celui-ci, qui
+s'adressait à la commune: "Que ne faites-vous resonner le tocsin?"
+C'est à ce propos, ou à un autre pareil, que je répondis: "Les sonneurs
+de tocsin sont ceux qui cherchent à aigrir les esprits par
+l'injustice." Je me rappelle encore qu'alors un de mes collègues, moins
+patient que moi, dans un mouvement d'humeur, tint en effet un propos
+semblable à celui qu'on m'a attribué, et d'autres m'ont entendu
+moi-même le lui reprocher*. [* La vérité de ce récit a été attestée
+sur-le-champ par plusieurs membres de l'Assemblée législative, députés
+à la Convention nationale. (<I>Note de Robespierre</I>.)] Quant à la
+répétition du même propos que l'on me fait tenir au comité des
+Vingt-et-Un, la fausseté de ce fait est encore plus notoire. Je ne
+retournais au conseil général que pour dénoncer l'Assemblée
+législative, dit M. Louvet. Ce jour-là, retourné au conseil général
+pour rendre compte de ma mission, je parlai avec décence de l'Assemblée
+nationale, avec franchise de quelques membres de la commission des
+Vingt-et-Un, à qui j'imputais le projet de faire rétrograder la
+liberté. On a osé, par un rapprochement atroce, insinuer que j'avais
+voulu compromettre la sûreté de quelques députés, en les dénonçant à la
+commune durant les exécutions des conspirateurs. J'ai déjà répondu à
+cette infamie, en rappelant que j'avais cessé d'aller à la commune
+avant ces événements, qu'il ne m'était pas plus donné de prévoir que
+les circonstances subites et extraordinaires qui les ont amenés.
+Faut-il vous dire que plusieurs de mes collègues, avant moi avaient
+déjà dénoncé la persécution tramée contre la commune par les deux ou
+trois personnes dont on parle, et ce plan de calomnier les défenseurs
+de la liberté et de diviser les citoyens au moment où il fallait réunir
+ses efforts pour étouffer les conspirations du dedans et repousser les
+ennemis étrangers. Quelle est donc cette affreuse doctrine, que
+dénoncer un homme et le tuer c'est la même chose? Dans quelle
+république vivons-nous, si le magistrat qui, dans une assemblée
+municipale, s'explique librement sur les auteurs d'une trame
+dangereuse, n'est plus regardé que comme un provocateur au meurtre? Le
+peuple, dans la journée même du 10 août, s'était fait une loi de
+respecter les membres les plus décriés du corps législatif; il a vu
+paisiblement Louis XVI et sa famille traverser Paris, de l'Assemblée au
+Temple; et tout Paris sait que personne n'avait prêché ce principe de
+conduite plus souvent ni avec plus de zèle que moi, soit avant, soit
+depuis la révolution du 10 août. Citoyens, si jamais, à l'exemple des
+Lacédémoniens, nous élevons un temple à la peur, je suis d'avis qu'on
+choisisse les ministres de son culte parmi ceux-là mêmes qui nous
+entretiennent sans cesse de leur courage et de leurs dangers.
+</P>
+
+<P>
+Mais comment parlerai-je de cette lettre prétendue, timidement, et
+j'ose dire très gauchement présentée à votre curiosité? Une lettre
+énigmatique adressée à un tiers! Des brigands anonymes! Des assassins
+anonymes!... et, au milieu de ces nuages, ce mot, jeté comme au hasard:
+ils ne veulent entendre parler que de Robespierre... Des réticences,
+des mystères dans des affaires si graves, et en s'adressant à la
+Convention nationale! Le tout attaché à un rapport bien astucieux,
+après tant de libelles, tant d'affiches, tant de pamphlets, tant de
+journaux de toutes les espèces, distribués à si grands frais et de
+toutes les manières, dans tous les coins de la république... O homme
+vertueux, homme exclusivement, éternellement vertueux, où vouliez-vous
+donc aller par ces routes ténébreuses? Vous avez essayé l'opinion...
+Vous vous êtes arrêté, épouvanté vous-même de votre propre démarche...
+Vous avez bien fait; la nature ne vous a pas moulé, ni pour de grandes
+actions, ni pour de grands attentats.... Je m'arrête ici moi-même, par
+égards pour vous... Mais une autre fois examinez mieux les instruments
+qu'on met entre vos mains... Vous ne connaissez pas l'abominable
+histoire de l'homme à la missive énigmatique; cherchez-la, si vous en
+avez le courage, dans les monuments de la police... Vous saurez un jour
+quel prix vous élevez attacher à la modération de l'ennemi que vous
+vouliez perdre. Et croyez-vous que, si je voulais m'abaisser à de
+pareilles plaintes, il me serait difficile de vous présenter des
+dénonciations un peu plus précises et mieux appuyées? Je les ai
+dédaignées jusqu'ici. Je sais qu'il y a loin du dessein profondément
+conçu de commettre un grand crime à certaines velléités, à certaines
+menaces de mes ennemis, dont j'aurais pu faire beaucoup de bruit.
+D'ailleurs, je n'ai jamais cru au courage des méchants. Mais
+réfléchissez sur vous-même; et voyez avec quelle maladresse vous vous
+embarrassez vous-même dans vos propres pièges... Vous vous tourmentez,
+depuis longtemps, pour arracher à l'Assemblée une loi contre les
+provocateurs au meurtre: qu'elle soit portée; quelle est la première
+victime qu'elle doit frapper? N'est-ce pas vous qui avez dit
+calomnieusement, ridiculement, que j'aspirais à la tyrannie?
+N'avez-vous pas juré par Brutus d'assassiner les tyrans? Vous voilà
+donc convaincu, par votre propre aveu, d'avoir provoqué tous les
+citoyens à m'assassiner. N'ai-je pas déjà entendu, de cette tribune
+même, des cris de fureur répondre à vos exhortations? Et ces promenades
+de gens armés, qui bravent, au milieu de nous, l'autorité des lois et
+des magistrats! Et ces cris qui demandent les têtes de quelques
+représentants du peuple, qui mêlent à des imprécations contre moi vos
+louanges et l'apologie de Louis XVI! Qui les a appelés? qui les égare?
+qui les excite? Et vous parlez de lois, de vertu, d'agitateurs...
+</P>
+
+<P>
+Mais sortons de ce cercle d'infamie que vous nous avez fait parcourir,
+et arrivons à la conclusion de votre libelle.
+</P>
+
+<P>
+Indépendamment de ce décret sur la force armée, que vous cherchez à
+extorquer par tant de moyens; indépendamment de cette loi tyrannique
+contre la liberté individuelle et contre celle de la presse, que vous
+déguisez sous le spécieux prétexte de la provocation au meurtre, vous
+demandez pour le ministre une espèce de dictature militaire, vous
+demandez une loi de proscription contre les citoyens qui vous
+déplaisent, sous le nom d'ostracisme. Ainsi vous ne rougissez plus
+d'avouer ouvertement le motif honteux de tant d'impostures et de
+machinations; ainsi vous ne parlez de dictature que pour l'exercer
+vous-même sans aucun frein; ainsi vous ne parlez de proscriptions et de
+tyrannie que pour proscrire et pour tyranniser; ainsi vous avez pensé
+que, pour faire de la Convention nationale l'aveugle instrument de vos
+coupables desseins, il vous suffirait de prononcer devant elle un roman
+bien astucieux, et de lui proposer de décréter, sans désemparer, la
+perte de la liberté et son propre déshonneur! Que me reste-t-il à dire
+contre des accusateurs qui s'accusent eux-mêmes?... Ensevelissons, s'il
+est possible, ces misérables manoeuvres dans un éternel oubli.
+Puissions-nous dérober aux regards de la postérité ces jours peu
+glorieux de notre histoire, où les représentants du peuple, égarés par
+de lâches intrigues, ont paru oublier les grandes destinées auxquelles
+ils étaient appelés. Pour moi, je ne prendrai aucunes conclusions qui
+me soient personnelles; j'ai renoncé au facile avantage de répondre aux
+calomnies de mes adversaires par des dénonciations plus redoutables.
+J'ai voulu supprimer la partie offensive de ma justification. Je
+renonce à la juste vengeance que j'aurais le droit de poursuivre contre
+mes calomniateurs. Je n'en demande point d'autre que le retour de la
+paix et le triomphe de la liberté. Citoyens, parcourez, d'un pas ferme
+et rapide, votre superbe carrière. Et puissé-je, aux dépens de ma vie
+et de ma réputation même, concourir avec vous à la gloire et au bonheur
+de notre commune patrie!
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<HR ALIGN="center" WIDTH="80%">
+
+<BR><BR>
+
+<A NAME="17921203"></A>
+<P CLASS="intro">
+<I>Opinion de Maximilien Robespierre, député du département de Paris,
+sur le jugement de Louis XVI; imprimé par ordre de la Convention
+nationale</I> (3 décembre 1792)
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+Citoyens,
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+L'Assemblée a été entraînée, à son insu, loin de la véritable question.
+Il n'y a point ici de procès à faire. Louis n'est point un accusé. Vous
+n'êtes point des juges. Vous n'êtes, vous ne pouvez être que des hommes
+d'Etat, et les représentants de la nation. Vous n'avez point une
+sentence à rendre pour ou contre un homme, mais une mesure de salut
+public à prendre, un acte de providence nationale à exercer. Un roi
+détrôné, dans la république, n'est bon qu'à deux usages: ou à troubler
+la tranquillité de l'Etat et à ébranler la liberté, ou à affermir l'une
+et l'autre à la fois. Or, je soutiens que le caractère qu'a pris
+jusqu'ici votre délibération va directement contre ce but. En effet,
+quel est le parti que la saine politique prescrit pour cimenter la
+république naissante? C'est de graver profondément dans les coeurs le
+mépris de la royauté, et de frapper de stupeur tous les partisans du
+roi. Donc, présenter à l'univers son crime comme un problème, sa cause
+comme l'objet de la discussion la plus imposante, la plus religieuse,
+la plus difficile qui puisse occuper les représentants du peuple
+français; mettre une distance incommensurable entre le seul souvenir de
+ce qu'il fut, et la dignité d'un citoyen, c'est précisément avoir
+trouvé le secret de le rendre encore dangereux à la liberté.
+</P>
+
+<P>
+Louis fut roi, et la république est fondée: la question fameuse qui
+vous occupe est décidée par ces seuls mots. Louis a été détrôné par ses
+crimes; Louis dénonçait le peuple français comme rebelle; il a appelé,
+pour le châtier, les armes des tyrans ses confrères; la victoire et le
+peuple ont décidé que lui seul était rebelle: Louis ne peut donc être
+jugé; il est déjà condamné, ou la république n'est point absoute.
+Proposer de faire le procès à Louis XVI, de quelque manière que ce
+puisse être, c'est rétrograder vers le despotisme royal et
+constitutionnel; c'est une idée contre-révolutionnaire, car c'est
+mettre la révolution elle-même en litige. En effet, si Louis peut être
+encore l'objet d'un procès, il peut être absous; il peut être innocent:
+que dis-je! il est présumé l'être jusqu'à ce qu'il soit jugé: mais si
+Louis est absous, si Louis peut être présumé innocent, que devient la
+révolution? Si Louis est innocent, tous les défenseurs de la liberté
+deviennent des calomniateurs; les rebelles étaient les amis de la
+vérité et les défenseurs de l'innocence opprimée; tous les manifestes
+des cours étrangères ne sont que des réclamations légitimes contre une
+faction dominatrice. La détention même que Louis a subie jusqu'à ce
+moment est une vexation injuste; les fédérés, le peuple de Paris, tous
+les patriotes de l'empire français sont coupables: et ce grand procès
+pendant au tribunal de la nature, entre le crime et la vertu, entre la
+liberté et la tyrannie, est enfin décidé en faveur du crime et de la
+tyrannie.
+</P>
+
+<P>
+Citoyens, prenez-y garde; vous êtes ici trompés par de fausses notions.
+Vous confondez les règles du droit civil et positif avec les principes
+du droit des gens; vous confondez les rapports des citoyens entre eux,
+avec ceux des nations à un ennemi qui conspire contre elles. Vous
+confondez aussi la situation d'un peuple en révolution avec celle d'un
+peuple dont le gouvernement est affermi.
+</P>
+
+<P>
+Vous confondez une nation qui punit un fonctionnaire public, en
+conservant la forme du gouvernement, et celle qui détruit le
+gouvernement lui-même. Nous rapportons à des idées qui nous sont
+familières un cas extraordinaire, qui dépend de principes que nous
+n'avons jamais appliqués: ainsi, parce que nous sommes accoutumés à
+voir les délits dont nous sommes les témoins jugés selon des règles
+uniformes, nous sommes naturellement portés à croire que dans aucune
+circonstance les nations ne peuvent avec équité sévir autrement contre
+un homme qui a violé leurs droits; et où nous ne voyons point un juré,
+un tribunal, une procédure, nous ne trouvons point la justice. Ces
+termes mêmes, que nous appliquons à des idées différentes de celles
+qu'elles expriment dans l'usage ordinaire, achèvent de nous tromper.
+Tel est l'empire naturel de l'habitude, que nous regardons les
+conventions les plus arbitraires, quelquefois même les institutions les
+plus défectueuses, comme la règle absolue du vrai ou du faux, du juste
+ou de l'injuste. Nous ne songeons pas même que la plupart tiennent
+encore nécessairement aux préjugés dont le despotisme nous a nourris.
+Nous avons été tellement courbés sous son joug que nous nous relevons
+difficilement jusqu'aux éternels principes de la raison; que tout ce
+qui remonte à la source sacrée de toutes les lois semble prendre à nos
+yeux un caractère illégal, et que Tordre même de la nature nous paraît
+un désordre. Les mouvements majestueux d'un grand peuple, les sublimes
+élans de la vertu, se présentent souvent à nos yeux timides comme les
+éruptions d'un volcan ou le renversement de la société politique; et
+certes ce n'est pas la moindre cause des troubles qui nous agitent que
+cette contradiction entre la faiblesse de nos moeurs, la dépravation de
+nos esprits, et la pureté des principes, l'énergie des caractères que
+suppose le gouvernement libre auquel nous osons prétendre.
+</P>
+
+<P>
+Lorsqu'une nation a été forcée de recourir au droit de l'insurrection,
+elle rentre dans l'état de la nature à l'égard du tyran. Comment
+celui-ci pourrait-il invoquer le pacte social? il l'a anéanti: la
+nation peut le conserver encore, si elle le juge à propos, pour ce qui
+concerne les rapports des citoyens entre eux; mais l'effet de la
+tyrannie et de l'insurrection, c'est de le rompre entièrement par
+rapport au tyran; c'est de les constituer réciproquement en état de
+guerre. Les tribunaux, les procédures judiciaires ne sont faites que
+pour les membres de la cité.
+</P>
+
+<P>
+C'est une contradiction trop grossière de supposer que la Constitution
+puisse présider à ce nouvel ordre de choses: ce serait supposer qu'elle
+survit à elle-même. Quelles sont les lois qui la remplacent? celles de
+la nature; celle qui est la base de la société même, le salut du
+peuple: le droit de punir le tyran et celui de le détrôner, c'est la
+même chose; l'un ne comporte pas d'autres formes que l'autre. Le procès
+du tyran, c'est l'insurrection; son jugement, c'est la chute de sa
+puissance; sa peine, celle qu'exige la liberté du peuple.
+</P>
+
+<P>
+Les peuples ne jugent pas comme les cours judiciaires; ils ne rendent
+point de sentences, ils lancent la foudre; ils ne condamnent pas les
+rois, ils les replongent dans le néant: et cette justice vaut bien
+celle des tribunaux. Si c'est pour leur salut qu'ils s'arment contre
+leurs oppresseurs, comment seraient-ils tenus d'adopter un mode de les
+punir qui serait pour eux-mêmes un nouveau danger?
+</P>
+
+<P>
+Nous nous sommes laissé induire en erreur par des exemples étrangers
+qui n'ont rien de commun avec nous. Que Cromwell ait fait juger Charles
+Ier par une commission judiciaire dont il disposait; qu'Elisabeth ait
+fait condamner Marie d'Ecosse de la même manière, il est naturel que
+des tyrans qui immolent leurs pareils, non au peuple, mais à leur
+ambition, cherchent à tromper l'opinion du vulgaire par des formes
+illusoires: il n'est question là ni de principes, ni de liberté, mais
+de fourberie et d'intrigue. Mais le peuple, quelle autre loi peut-il
+suivre que la justice et la raison appuyées de sa toute-puissance?
+</P>
+
+<P>
+Dans quelle république la nécessité de punir le tyran fut-elle
+litigieuse? Tarquin fut-il appelé en jugement? Qu'aurait-on dit à Rome
+si des Romains avaient osé se déclarer ses défenseurs? Que
+faisons-nous? Nous appelons de toutes parts des avocats pour plaider la
+cause de Louis XVI; nous consacrons comme des actes légitimes ce qui,
+chez tout peuple libre, eût été regardé comme le plus grand des crimes;
+nous invitons nous-mêmes les citoyens à la bassesse et à la corruption:
+nous pourrons bien un jour décerner aux défenseurs de Louis des
+couronnes civiques, car, s'ils défendent sa cause, ils peuvent espérer
+de la faire triompher; autrement vous ne donneriez à l'univers qu'une
+ridicule comédie; et nous osons parler de république! Nous invoquons
+des formes, parce que nous n'avons pas de principes; nous nous piquons
+de délicatesse, parce que nous manquons d'énergie; nous étalons une
+fausse humanité, parce que le sentiment de la véritable humanité nous
+est étranger; nous révérons l'ombre d'un roi, parce que nous ne savons
+pas respecter le peuple; nous sommes tendres pour les oppresseurs,
+parce que nous sommes sans entrailles pour les opprimés.
+</P>
+
+<P>
+Le procès à Louis XVI! Mais qu'est-ce que ce procès, si ce n'est
+l'appel de l'insurrection à un tribunal ou à une assemblée quelconque?
+Quand un roi a été anéanti par le peuple, qui a le droit de le
+ressusciter pour en faire un nouveau prétexte de trouble et de
+rébellion, et quels autres effets peut produire ce système? En ouvrant
+une arène aux champions de Louis XVI, vous renouvelez les querelles du
+despotisme contre la liberté, vous consacrez le droit de blasphémer
+contre la république et contre le peuple; car le droit de défendre
+l'ancien despote emporte le droit de dire tout ce qui tient à sa cause.
+Vous réveillez toutes les factions, vous ranimez, vous encouragez le
+royalisme assoupi: on pourra librement prendre parti pour ou contre.
+Quoi de plus légitime, quoi de plus naturel que de répéter partout les
+maximes que ses défenseurs pourront professer hautement à votre barre
+et dans votre tribune même! Quelle république que celle dont les
+fondateurs lui suscitent de toutes parts des adversaires pour
+l'attaquer dans son berceau! Voyez quels progrès rapides a déjà faits
+ce système.
+</P>
+
+<P>
+A l'époque du mois d'août dernier, tous les partisans de la royauté se
+cachaient: quiconque eût osé entreprendre l'apologie de Louis XVI eût
+été puni comme un traître. Aujourd'hui ils relèvent impunément un front
+audacieux; aujourd'hui les écrivains les plus décriés de l'aristocratie
+reprennent avec confiance leurs plumes empoisonnées ou trouvent des
+successeurs qui les surpassent en impudeur; aujourd'hui des écrits
+précurseurs de tous les attentats inondent la cité où vous résidez, les
+quatre-vingt-trois départements, et jusqu'au portique de ce sanctuaire
+de la liberté; aujourd'hui des hommes armés, arrivés à votre insu et
+contre les lois, ont fait retentir les rues de cette cité de cris
+séditieux, qui demandent l'impunité de Louis XVI; aujourd'hui Paris
+renferme dans son sein des hommes rassemblés, vous a-t-on dit, pour
+l'arracher à la justice de la nation. Il ne vous reste plus qu'à ouvrir
+cette enceinte aux athlètes qui se pressent déjà pour briguer l'honneur
+de rompre des lances en faveur de la royauté. Que dis-je? Aujourd'hui
+Louis partage les mandataires du peuple; on parle pour, on parle contre
+lui. Il y a deux mois, qui eût pu soupçonner que ce serait une question
+s'il était inviolable ou non? Mais depuis qu'un membre de la Convention
+nationale a présenté cette idée comme l'objet dune délibération
+sérieuse, préliminaire à toute autre question, l'inviolabilité, dont
+les conspirateurs de l'Assemblée constituante ont couvert ses premiers
+parjures, a été invoquée pour protéger ses derniers attentats. O crime!
+ô honte! La tribune du peuple français a retenti du panégyrique de
+Louis XVI; nous avons entendu vanter les vertus et les bienfaits du
+tyran! A peine avons-nous pu arracher à l'injustice d'une décision
+précipitée l'honneur ou la liberté des meilleurs citoyens. Que dis-je?
+Nous avons vu accueillir avec une joie scandaleuse les plus atroces
+calomnies contre des représentants du peuple connus par leur zèle pour
+la liberté. Nous avons vu une partie de cette assemblée proscrite par
+l'autre, presque aussitôt que dénoncée par la sottise et par la
+perversité combinées. La cause du tyran seul est tellement sacrée
+qu'elle ne peut être ni assez longuement ni assez librement discutée:
+et pourquoi nous en étonner? ce double phénomène tient à la même cause.
+Ceux qui s'intéressent à Louis ou à ses pareils doivent avoir soif du
+sang des députés patriotes qui demandent, pour la seconde fois, sa
+punition; ils ne peuvent faire grâce qu'à ceux qui se sont adoucis en
+sa faveur. Le projet d'enchaîner le peuple, en égorgeant ses
+défenseurs, a-t-il été un seul moment abandonné? et tous ceux qui les
+proscrivent aujourd'hui, sous le nom d'anarchistes et d'agitateurs, ne
+doivent-ils pas exciter eux-mêmes les troubles que nous présage leur
+perfide système? Si nous les en croyons, le procès durera au moins
+plusieurs mois; il atteindra l'époque du printemps prochain, où les
+despotes doivent nous livrer une attaque générale. Et quelle carrière
+ouverte aux conspirateurs! Quel aliment donné à l'intrigue et à
+l'aristocratie! Ainsi, tous les partisans de la tyrannie pourront
+espérer encore dans les secours de leurs alliés; et les armées
+étrangères pourront encourager l'audace des contre-révolutionnaires, en
+même temps que leur or tentera la fidélité du tribunal qui doit
+prononcer sur son sort. Juste ciel! toutes les hordes féroces du
+despotisme s'apprêtent à déchirer de nouveau le sein de notre patrie,
+au nom de Louis XVI! Louis combat encore contre nous du fond de son
+cachot; et l'on doute s'il est coupable, si on peut le traiter en
+ennemi! Je veux bien croire encore que la République n'est point un
+vain nom dont on nous amuse: mais quels autres moyens pourrait-on
+employer, si l'on voulait rétablir la royauté?
+</P>
+
+<P>
+On invoque en sa faveur la Constitution. Je me garderai bien de répéter
+ici tous les arguments sans réplique développés par ceux qui ont daigné
+combattre cette espèce d'objection.
+</P>
+
+<P>
+Je ne dirai là-dessus qu'un mot pour ceux qu'ils n'auraient pu
+convaincre. La Constitution vous défendait tout ce que vous avez fait.
+S'il ne pouvait être puni que de la déchéance, vous ne pouviez la
+prononcer sans avoir instruit son procès. Vous n'aviez point le droit
+de le retenir en prison. Il a celui de vous .demander sou élargissement
+et des dommages et intérêts. La Constitution vous condamne: allez aux
+pieds de Louis XVI invoquer sa clémence.
+</P>
+
+<P>
+Pour moi, je rougirais de discuter plus sérieusement ces arguties
+constitutionnelles; je les relègue sur les bancs de l'école ou du
+palais, ou plutôt dans les cabinets de Londres, de Vienne et de Berlin.
+Je ne sais point discuter longuement où je suis convaincu que c'est un
+scandale de délibérer.
+</P>
+
+<P>
+C'est une grande cause, a-t-on dit, et qu'il faut juger avec une sage
+et lente circonspection. C'est vous qui en faites une grande cause: que
+dis-je! c'est vous qui en faites une cause. Que trouvez-vous là de
+grand? Est-ce la difficulté? Non. Est-ce le personnage? Aux yeux de la
+liberté, il n'en est pas de plus vil; aux yeux de l'humanité, il n'en
+est pas de plus coupable. Il ne peut en imposer encore qu'à ceux qui
+sont plus lâches que lui. Est-ce l'utilité du résultat? C'est une
+raison de plus de le hâter. Une grande cause, c'est un projet de loi
+populaire; une grande cause, c'est celle d'un malheureux opprimé par le
+despotisme. Quel est le motif de ces délais éternels que vous nous
+recommandez? Craignez-vous de blesser l'opinion du peuple? Comme si le
+peuple lui-même craignait autre chose que la faiblesse ou l'ambition de
+ses mandataires; comme si le peuple était un vil troupeau d'esclaves
+stupidement attaché au stupide tyran qu'il a proscrit, voulant, à
+quelque prix que ce soit, se vautrer dans la bassesse et dans la
+servitude. Vous parlez de l'opinion; n'est-ce point à vous de la
+diriger, de la fortifier? Si elle s'égare, si elle se déprave, à qui
+faudrait-il s'en prendre, si ce n'est à vous-mêmes? Craignez-vous les
+rois étrangers ligués contre vous? Oh! sans doute, le moyen de les
+vaincre, c'est de paraître les craindre! Le moyen de confondre les
+despotes, c'est de respecter leur complice! Craignez-vous les peuples
+étrangers? Vous croyez donc encore à l'amour inné de la tyrannie.
+Pourquoi donc aspirez-vous à la gloire d'affranchir le genre humain?
+Par quelle contradiction supposez-vous que les nations, qui n'ont point
+été étonnées de la proclamation des droits de l'humanité, seront
+épouvantées du châtiment de l'un de ses plus cruels oppresseurs? Enfin,
+vous redoutez, dit-on, les regards de la postérité. Oui, la postérité
+s'étonnera, en effet, de notre inconséquence et de notre faiblesse, et
+nos descendants riront à la fois de la présomption et des préjugés de
+leurs pères.
+</P>
+
+<P>
+On a dit qu'il fallait du génie pour approfondir cette question. Je
+soutiens qu'il ne faut que de la bonne foi. Il s'agit bien moins de
+s'éclairer que de ne pas s'aveugler volontairement. Pourquoi ce qui
+nous paraît clair dans un temps nous semble-t-il obscur dans un autre?
+Pourquoi ce que le bon sens du peuple décide aisément se change-t-il,
+pour ses délégués, en problème presque insoluble? Avons-nous le droit
+d'avoir une volonté contraire à la volonté générale, et une sagesse
+différente de la raison universelle?
+</P>
+
+<P>
+J'ai entendu les défenseurs de l'inviolabilité avancer un principe
+hardi, que j'aurais presque hésité moi-même à énoncer. Ils ont dit que
+ceux qui, le 10 août, auraient immolé Louis XVI, auraient fait une
+action vertueuse; mais la seule base de cette opinion ne pouvait être
+que les crimes de Louis XVI et les droits du peuple. Or, trois mois
+d'intervalle ont-ils changé ses crimes ou les droits du peuple? Si
+alors on l'arracha à l'indignation publique, ce fut sans doute
+uniquement pour que sa punition, ordonnée solennellement par la
+Convention nationale au nom de la nation, en devînt plus imposante pour
+les ennemis de l'humanité: mais remettre en question s'il est coupable
+ou s'il peut être puni, c'est trahir la foi donnée au peuple français.
+Il est peut-être des gens qui, soit pour empêcher que l'Assemblée ne
+prenne un caractère digne d'elle, soit pour ravir aux nations un
+exemple qui élèverait les âmes à la hauteur des principes républicains,
+soit par des motifs encore plus honteux, ne seraient pas fâchés qu'une
+main privée remplît les fonctions de la justice nationale. Citoyens,
+défiez-vous de ce piège: quiconque oserait donner un tel conseil ne
+servirait que les ennemis du peuple. Quoi qu'il arrive, la punition de
+Louis n'est bonne désormais qu'autant qu'elle portera le caractère
+solennel d'une vengeance publique. Qu'importe au peuple le méprisable
+individu du dernier roi?
+</P>
+
+<P>
+Représentants, ce qui lui importe, ce qui vous importe à vous-mêmes,
+c'est que vous remplissiez les devoirs qu'il vous a imposés. La
+république est proclamée; mais nous l'avez-vous donnée? Vous n'avez pas
+encore fait une seule loi qui justifie ce nom; vous n'avez pas encore
+réformé un seul abus du despotisme: ôtez les noms, nous avons encore la
+tyrannie tout entière, et, de plus, des factions plus viles, et des
+charlatans plus immoraux, avec de nouveaux ferments de troubles et de
+guerre civile. La république! et Louis vit encore! et vous placez
+encore la personne du roi entre nous et la liberté! A force de
+scrupules, craignons de nous rendre criminels; craignons qu'en montrant
+trop d'indulgence pour le coupable, nous ne nous mettions nous-mêmes à
+sa place.
+</P>
+
+<P>
+Nouvelle difficulté. A quelle peine condamnerons-nous Louis? La peine
+de mort est trop cruelle. Non, dit un autre, la vie est plus cruelle
+encore; je demande qu'il vive. Avocats du roi, est-ce par pitié ou par
+cruauté que vous voulez le soustraire à la peine de ses crimes? Pour
+moi, j'abhorre la peine de mort prodiguée par vos lois; et je n'ai pour
+Louis ni amour ni haine; je ne hais que ses forfaits. J'ai demandé
+l'abolition de la peine de mort à l'assemblée que vous nommez encore
+constituante; et ce n'est pas ma faute si les premiers principes de la
+raison lui ont paru des hérésies morales et politiques. Mais vous, qui
+ne vous avisâtes jamais de les réclamer en faveur de tant de malheureux
+dont les délits sont moins les leurs que ceux du gouvernement, par
+quelle fatalité vous en souvenez-vous seulement pour plaider la cause
+du plus grand de tous les criminels? Vous demandez une exception à la
+peine de mort pour celui-là seul qui peut la légitimer. Oui, la peine
+de mort, en général, est un crime, et par cette raison seule que,
+d'après les principes indestructibles de la nature, elle ne peut être
+justifiée que dans les cas où elle est nécessaire à la sûreté des
+individus ou du corps social. Or, jamais la sûreté publique ne la
+provoque contre les délits ordinaires, parce que la société peut
+toujours les prévenir par d'autres moyens, et mettre le coupable dans
+l'impuissance de lui nuire. Mais un roi détrôné, au sein d'une
+révolution qui n'est rien moins que cimentée par des lois justes; un
+roi dont le nom seul attire le fléau de la guerre sur la nation agitée;
+ni la prison, ni l'exil ne peut rendre son existence indifférente au
+bonheur public; et cette cruelle exception aux lois ordinaires que la
+justice avoue ne peut être imputée qu'à la nature de ses crimes. Je
+prononce à regret celte fatale vérité... mais Louis doit mourir, parce
+qu'il faut que la patrie vive. Chez un peuple paisible, libre et
+respecté au dedans comme au dehors, on pourrait écouter les conseils
+qu'on vous donne d'être généreux: mais un peuple à qui l'on dispute
+encore sa liberté, après tant de sacrifices et de combats, un peuple
+chez qui les lois ne sont encore inexorables que pour les malheureux,
+un peuple chez qui les crimes de la tyrannie sont des sujets de
+dispute, un tel peuple doit vouloir qu'on le venge; et la générosité
+dont on vous flatte ressemblerait trop à celle d'une société de
+brigands qui se partagent des dépouilles.
+</P>
+
+<P>
+Je vous propose de statuer dès ce moment sur le sort de Louis. Quant à
+sa femme, vous la renverrez aux tribunaux, ainsi que toutes les
+personnes prévenues des mêmes attentats. Son fils sera gardé au Temple,
+jusqu'à ce que la paix et la liberté publique soient affermies. Quant à
+Louis, je demande que la Convention nationale le déclare dès ce moment
+traître à la nation française, criminel envers l'humanité; je demande
+qu'à ce titre il donne un grand exemple au monde, dans le lieu même où
+sont morts, le 10 août, les généreux martyrs de la liberté, et que cet
+événement mémorable soit consacré par un monument destiné à nourrir
+dans le coeur des peuples le sentiment de leurs droits et l'horreur des
+tyrans; et, dans l'âme des tyrans, la terreur salutaire de la justice
+du peuple.
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<HR ALIGN="center" WIDTH="80%">
+
+<BR><BR>
+
+<A NAME="17921228"></A>
+<P CLASS="intro">
+<I>Second discours de Maximilien Robespierre, sur le jugement de Louis
+Capet; prononcé à la Convention nationale, le 28 décembre, l'an
+premier de la République [imprimé sur ordre de la Société des Amis de
+la Liberté et de l'Egalité]</I> (28 décembre 1792)
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+Citoyens.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Par quelle fatalité la question qui devrait réunir le plus facilement
+tous les suffrages et tous les intérêts des représentants du peuple ne
+paraît-elle que le signal des dissensions et des tempêtes? Pourquoi les
+fondateurs de la république sont-ils divisés sur la punition du tyran?
+Je n'en suis pas moins convaincu que nous sommes tous pénétrés d'une
+égale horreur pour le despotisme, enflammés du même zèle pour la sainte
+égalité; et j'en conclus que nous devons nous rallier aisément aux
+principes de l'intérêt public et de l'éternelle justice.
+</P>
+
+<P>
+Je ne répéterai point qu'il est des formes sacrées qui ne sont pas
+celles du barreau; qu'il est des principes indestructibles, supérieurs
+aux rubriques consacrées par l'habitude et par les préjugés; que le
+véritable jugement d'un roi, c'est le mouvement spontané et universel
+d'un peuple fatigué de la tyrannie, qui brise le sceptre entre les
+mains du tyran qui l'opprime; que c'est là le plus sûr, le plus
+équitable et le plus pur de tous les jugements. Je ne vous répéterai
+pas que Louis était déjà condamné, avant le décret par lequel vous avez
+prononcé qu'il serait jugé par vous; je ne veux raisonner ici que dans
+le système qui a prévalu. Je pourrais même ajouter que je partage, avec
+le plus faible d'entre vous, toutes les affections particulières qui
+peuvent l'intéresser au sort de l'accusé. Inexorable, quand il s'agit
+de calculer, d'une manière abstraite, le degré de sévérité que la
+justice des lois doit déployer contre les ennemis de l'humanité, j'ai
+senti chanceler dans mon coeur la vertu républicaine, en présence du
+coupable humilié devant la puissance souveraine. La haine des tyrans et
+l'amour de l'humanité ont une source commune dans le coeur de l'homme
+juste, qui aime son pays. Mais, citoyens, la dernière preuve de
+dévouement que les représentants du peuple doivent à la patrie, c'est
+d'immoler ces premiers mouvements de la sensibilité naturelle au salut
+d'un grand peuple et de l'humanité opprimée. Citoyens, la sensibilité
+qui sacrifie l'innocence au crime est une sensibilité cruelle; la
+clémence qui compose avec la tyrannie est barbare.
+</P>
+
+<P>
+Citoyens, c'est à l'intérêt suprême du salut public que je vous
+rappelle. Quel est le motif qui vous force à vous occuper de Louis? Ce
+n'est pas le désir d'une vengeance indigne de la nation; c'est la
+nécessité de cimenter la liberté et la tranquillité publique par la
+punition du tyran. Tout mode de le juger, tout système de lenteur qui
+compromet la tranquillité publique, contrarie donc directement votre
+but; il vaudrait mieux que vous eussiez absolument oublié le soin de le
+punir que de faire de son procès une source de troubles et un
+commencement de guerre civile. Chaque instant de retard amène pour nous
+un nouveau danger; tous les délais réveillent les espérances coupables,
+encouragent l'audace des ennemis de la liberté, nourrissent au sein de
+cette assemblée la sombre défiance, les soupçons cruels; citoyens,
+c'est la voix de la patrie alarmée qui vous presse de hâter la décision
+qui doit la rassurer. Quel scrupule enchaîne encore votre zèle? Je n'en
+trouve le motif, ni dans les principes des amis de l'humanité, ni dans
+ceux des philosophes, ni dans ceux des hommes d'Etat, ni même dans ceux
+des praticiens les plus subtils et les plus épineux. La procédure est
+arrivée à son dernier terme. Avant-hier, l'accusé vous a déclaré qu'il
+n'avait rien de plus à dire pour sa défense; il a reconnu que toutes
+les formes qu'il désirait étaient remplies; il a déclaré qu'il n'en
+exigeait point d'autres. Le moment même où il vient de faire entendre
+sa justification est le plus favorable à sa cause. Il n'est pas de
+tribunal au monde qui n'adoptât, en sûreté de conscience, un pareil
+système. Un malheureux, pris en flagrant délit, ou prévenu seulement
+d'un crime ordinaire, sur des preuves mille fois moins éclatantes, eût
+été condamné dans vingt-quatre heures. Fondateurs de la république,
+selon ces principes, vous pouviez juger, il y a longtemps, avec
+sécurité, le tyran du peuple français. Quel était le motif d'un nouveau
+délai? Vouliez-vous acquérir de nouvelles preuves écrites contre
+l'accusé? Non. Vouliez-vous faire entendre des témoins? Cette idée
+n'est encore entrée dans la tête d'aucun de nous. Doutiez-vous du
+crime? Non. Vous auriez douté de la légitimité ou de la nécessité de
+l'insurrection; vous douteriez de ce que la nation croit fermement;
+vous seriez étrangers à notre révolution; et, loin de punir le tyran,
+c'est à la nation elle-même que vous auriez fait le procès. Avant-hier,
+le seul motif que l'on ait allégué pour prolonger la décision de cette
+affaire a été la nécessité de mettre à l'aise la conscience des membres
+que l'on a supposés n'être point encore convaincus des attentats de
+Louis. Cette supposition gratuite, injurieuse et absurde a été démentie
+par la discussion même.
+</P>
+
+<P>
+Citoyens, il importe ici de jeter un regard sur le passé et de vous
+retracer à vous-mêmes vos propres principes et même vos propres
+engagements. Déjà, frappés des grands intérêts que je viens de vous
+représenter, vous aviez fixé deux fois, par deux décrets solennels,
+l'époque où vous deviez juger Louis irrévocablement; avant-hier était
+la seconde de ces deux époques. Lorsque vous rendîtes chacun de ces
+deux décrets, vous vous promettiez bien que ce serait là le dernier
+terme; et, loin de croire que vous violiez en cela la justice et la
+sagesse, vous étiez plutôt tentés de vous reprocher à vous-mêmes trop
+de facilité. Vous trompiez-vous alors? Non, citoyens, c'est dans les
+premiers moments que vos vues étaient plus saines, et vos principes
+plus sûrs; plus vous vous laisserez engager dans ce système, plus vous
+perdrez de votre énergie et de votre sagesse; plus la volonté des
+représentants du peuple, égarée, même à leur insu peut-être,
+s'éloignera de la volonté générale, qui doit être leur suprême
+régulatrice. Il faut le dire, tel est le cours naturel des choses,
+telle est la pente malheureuse du coeur humain. Je ne puis me dispenser
+de vous rappeler ici un exemple frappant, analogue aux circonstances où
+nous sommes, et qui doit nous instruire. Quand Louis, au retour de
+Varennes, fut soumis au jugement des premiers représentants du peuple,
+un cri général d'indignation s'élevait contre lui dans l'Assemblée
+constituante; il n'y avait qu'une voix pour le condamner. Peu de temps
+après, toutes les idées changèrent, les sophismes et les intrigues
+prévalurent sur la liberté et sur la justice; c'était un crime de
+réclamer contre lui la sévérité des lois à la tribune de l'Assemblée
+nationale; et ceux qui vous demandent aujourd'hui, pour la seconde
+fois, la punition de ses attentats, furent alors persécutés, proscrits,
+calomniés dans toute l'étendue de la France, précisément parce qu'ils
+étaient restés en trop petit nombre fidèles à la cause publique et aux
+principes sévères de la liberté; Louis seul était sacré; les
+représentants du peuple, qui l'accusaient, n'étaient que des factieux,
+des désorganisateurs, et, qui pis est, des républicains. Que dis-je? Le
+sang des meilleurs citoyens, le sang des femmes et des enfants coula
+pour lui sur l'autel de la patrie. Citoyens, nous sommes des hommes
+aussi, sachons mettre à profit l'expérience de nos devanciers.
+</P>
+
+<P>
+Je n'ai pas cru cependant à la nécessité du décret qui vous fut proposé
+de juger sans désemparer. Ce n'est pas que je me détermine par le motif
+de ceux qui ont cru que cette mesure accuserait la justice ou les
+principes de la Convention nationale. Non, même à ne vous considérer
+que comme des juges, il était une raison très morale qui pouvait
+facilement la justifier en elle-même: c'est de soustraire les juges à
+toute influence étrangère; c'est de garantir leur impartialité et leur
+incorruptibilité, en les renfermant seuls avec leur conscience et les
+preuves, jusqu'au moment où ils auront prononcé leur sentence. Tel est
+le motif de la loi anglaise, qui soumet les jurés à la gêne qu'on
+voulait vous imposer; telle était la loi adoptée chez plusieurs peuples
+célèbres par leur sagesse; une pareille conduite ne vous eût pas
+déshonorés plus qu'elle ne déshonore l'Angleterre et les autres nations
+qui ont suivi les mêmes maximes; mais, moi, je la juge encore
+superflue, parce que je suis convaincu que la décision de cette affaire
+ne sera pas reculée au delà du terme où vous serez suffisamment
+éclairés, et que votre zèle pour le bien public est pour vous une loi
+plus impérieuse que vos décrets.
+</P>
+
+<P>
+Au reste, il était difficile de répondre aux raisons que je viens de
+développer; mais, pour retarder votre jugement, on vous a parlé de
+l'honneur de la nation, de la dignité de l'Assemblée. L'honneur des
+nations, c'est de foudroyer les tyrans et de venger l'humanité avilie!
+La gloire de la Convention nationale consiste à déployer un grand
+caractère et à immoler les préjugés serviles aux principes salutaires
+de la raison et de la philosophie; il consiste à sauver la patrie et à
+cimenter la liberté par un grand exemple donné à l'univers. Je vois sa
+dignité s'éclipser à mesure que nous oublions cette énergie des maximes
+républicaines pour nous égarer dans un dédale de chicanes inutiles, et
+que nos orateurs, à celte tribune, font faire à la nation un nouveau
+cours de monarchie. La postérité vous admirera ou vous méprisera selon
+le degré de vigueur que vous montrerez dans cette occasion; et cette
+vigueur sera la mesure aussi de l'audace ou de la souplesse des
+despotes étrangers avec vous, elle sera le gage de notre servitude ou
+de notre liberté, de notre prospérité ou de notre misère. Citoyens, la
+victoire décidera si vous êtes des rebelles ou les bienfaiteurs de
+l'humanité; et c'est la hauteur de votre caractère qui décidera la
+victoire. Citoyens, trahir la cause du peuple et notre propre
+conscience, livrer la patrie à tous les désordres que les lenteurs d'un
+tel procès doivent exciter, voilà le seul danger que nous devions
+craindre. Il est temps de franchir l'obstacle fatal qui nous arrête
+depuis si longtemps à l'entrée de notre carrière; alors, sans doute,
+nous marcherons ensemble d'un pas ferme vers le but commun de la
+félicité publique; alors les passions haineuses qui mugissent trop
+souvent dans ce sanctuaire de la liberté feront place à l'amour du bien
+public, à la sainte émulation des amis de la patrie, et tous les
+projets des ennemis de l'ordre public seront confondus. Mais que nous
+sommes encore loin de ce but, si elle peut prévaloir ici, cette étrange
+opinion, que d'abord on eût à peine osé imaginer, qui ensuite a été
+soupçonnée, qui, enfin, a été hautement proposée!
+</P>
+
+<P>
+Pour moi, dès ce moment, j'ai vu confirmer toutes mes craintes et mes
+soupçons. Nous avions tout d'abord paru inquiets sur les suites des
+délais que la marche de cette affaire pouvait entraîner, et il ne
+s'agit rien moins que de la rendre interminable; nous redoutions les
+troubles que chaque moment de retard pouvait amener, et voilà qu'on
+nous garantit en quelque sorte le bouleversement inévitable de la
+république. Eh! que nous importe que l'on cache un dessein funeste sous
+le voile de la prudence, et même sous le prétexte du respect pour la
+souveraineté du peuple! Ce fut là l'art perfide de tous les tyrans
+déguisés sous les dehors du patriotisme, qui ont, jusques ici,
+assassiné la liberté et causé tous nos maux. Ce ne sont point les
+déclamations sophistiques, mais le résultat, qu'il faut peser.
+</P>
+
+<P>
+Oui, je le déclare hautement, je ne vois plus désormais, dans le procès
+du tyran, qu'un moyen de nous ramener au despotisme, par l'anarchie.
+C'est vous que j'en atteste, citoyens; au premier moment où il fut
+question du procès de Louis le dernier, de la Convention nationale,
+convoquée alors expressément pour le juger; lorsque vous partiez de vos
+départements, enflammés de l'amour de la liberté, pleins de ce généreux
+enthousiasme que vous inspiraient les preuves récentes de la confiance
+d'un peuple magnanime, que nulle influence étrangère n'avait encore
+altéré; que dis-je? au premier moment où il fut ici question d'entamer
+cette affaire, si quelqu'un vous eût dit: "Vous croyez que vous aurez
+terminé le procès du tyran dans huit jours, dans quinze jours, dans
+trois mois; vous vous trompez: ce ne sera pas même vous qui prononcerez
+la peine qui lui est due, qui le jugerez définitivement; je vous
+propose de renvoyer cette affaire aux 44.000 sections qui partagent la
+nation française, afin qu'elles prononcent toutes sur ce point; et vous
+adopterez cette proposition." Vous auriez ri de la confiance du
+motionnaire, vous auriez repoussé la motion, comme incendiaire, et
+faite pour allumer la guerre civile. Le dirai-je? On assure que la
+disposition des esprits est changée; telle est, sur plusieurs,
+l'influence d'une atmosphère pestiférée, que les idées les plus simples
+et les plus naturelles sont souvent étouffées par les plus dangereux
+sophismes. Imposez silence à tous les préjugés, à toutes les
+suggestions; examinons de sang-froid cette singulière question.
+</P>
+
+<P>
+Vous allez donc convoquer les assemblées primaires, pour les occuper
+chacune séparément de la destinée de leur ci-devant roi; c'est-à-dire
+que vous allez changer toutes les assemblées de canton, toutes les
+sections des villes, en autant de lices orageuses, où l'on combattra
+pour ou contre la personne de Louis, pour ou contre la royauté; car il
+existe bien des gens pour qui il est peu de distance entre le despote
+et le despotisme. Vous me garantissez que ces discussions seront
+parfaitement paisibles, et exemptes de toute influence dangereuse: mais
+garantissez-moi donc auparavant que les mauvais citoyens, que les
+modérés, que les feuillants, que les aristocrates n'y trouveront aucun
+accès, qu'aucun avocat bavard et astucieux ne viendra surprendre les
+gens de bonne foi et apitoyer sur le sort du tyran des hommes simples
+qui ne pourront prévoir les conséquences politiques d'une funeste
+indulgence ou d'une délibération irréfléchie. Mais que dis-je? Cette
+faiblesse même de l'Assemblée, pour ne point employer une expression
+plus forte, ne sera-t-elle pas le moyen le plus sûr de rallier tous les
+royalistes, tous les ennemis de la liberté, quels qu'ils soient, de les
+rappeler dans les assemblées du peuple qu'ils avaient fui, au moment où
+il vous nomma, dans ces temps heureux de la crise révolutionnaire, qui
+rendit quelque vigueur à la liberté expirante? Pourquoi ne
+viendraient-ils pas défendre leur chef, puisque la loi appellera
+elle-même tous les citoyens, pour venir discuter cette grande question
+avec une entière liberté? Or, qui est plus discret, plus adroit, plus
+fécond en ressources, que les intrigants, que les honnêtes gens,
+c'est-à-dire que les fripons de l'ancien et même du nouveau régime?
+Avec quel art ils déclameront d'abord contre le roi, pour conclure
+ensuite en sa faveur! Avec quelle éloquence ils proclameront la
+souveraineté du peuple, les droits de l'humanité, pour ramener le
+royalisme et l'aristocratie! Mais, citoyens, sera-ce bien le peuple qui
+se trouvera à ces assemblées primaires? Le cultivateur abandonnera-t-il
+son champ? L'artisan quittera-t-il le travail auquel est attachée son
+existence journalière, pour feuilleter le Code pénal, et délibérer dans
+une assemblée tumultueuse sur le genre de peine que Louis Capet a
+encouru, et sur bien d'autres questions peut-être qui ne seront pas
+moins étrangères à ses méditations. J'ai entendu déjà distinguer le
+peuple et la nation, précisément à l'occasion de cette motion même.
+Pour moi, qui croyais ces mots synonymes, je me suis aperçu qu'on
+renouvelait l'antique distinction que j'ai entendu faire par une partie
+de l'Assemblée constituante; et je sens qu'il faut entendre par le
+peuple, la nation, moins les ci-devant privilégiés et les honnêtes
+gens; or, je conçois que tous les honnêtes gens, que tous les
+intrigants de la république, pourront bien se réunir en force dans les
+assemblées primaires, abandonnées par la majorité de la nation, qu'on
+appelle ignoblement le peuple, et entraîner les bonnes gens, peut-être
+même traiter les amis fidèles de la liberté de <I>cannibales</I>, <I>de
+désorganisateurs</I>, <I>de factieux</I>. Je ne vois, moi, dans ce prétendu
+appel au peuple, qu'un appel de ce que le peuple a voulu, de ce que le
+peuple a fait, au moment où il déployait sa force, dans le seul temps
+où il exprimait sa propre volonté, c'est-à-dire dans le temps de
+l'insurrection du 10 août, à tous les ennemis secrets de l'égalité,
+dont la corruption et la lâcheté avaient nécessité l'insurrection
+elle-même. Car ceux qui redoutent le plus les mouvements salutaires qui
+enfantent la liberté sont précisément ceux qui cherchent à exciter tous
+les troubles qui peuvent ramener le despotisme ou l'aristocratie. Mais
+quelle idée, grand Dieu! de vouloir faire juger la cause d'un homme,
+que dis-je? la moitié de sa cause, par un tribunal composé de 44.000
+tribunaux particuliers. Si l'on voulait persuader au monde qu'un roi
+est un être au-dessus de l'humanité, si l'on voulait rendre incurable
+la maladie honteuse du royalisme, quel moyen plus ingénieux pourrait-on
+imaginer que de convoquer une nation de 25 millions d'hommes pour le
+juger, que dis-je? pour appliquer la peine qu'il peut avoir encourue;
+et cette idée de réduire les fonctions du souverain à la faculté de
+déterminer la peine n'est pas, sans doute, le trait le moins adroit que
+présente ce système.
+</P>
+
+<P>
+On a voulu, sans doute, éluder par là quelques-unes des objections
+qu'il pouvait rencontrer. On a senti que l'idée d'une procédure à
+instruire par toutes les assemblées primaires de l'Empire français
+était trop ridicule; et on a pris le parti de leur soumettre uniquement
+la question de savoir quel est le degré de sévérité que le crime de
+Louis XVI pouvait provoquer; mais on n'a fait que multiplier les
+absurdités, sans diminuer les inconvénients. En effet, si une partie de
+la cause de Louis est portée au souverain, qui peut empêcher qu'il ne
+l'examine tout entière? Qui peut lui contester le droit de revoir le
+procès, de recevoir les mémoires, d'entendre la justification de
+l'accusé, de l'admettre à demander grâce à la nation assemblée, et dès
+lors de plaider la cause tout entière? Croit-on que les partisans
+hypocrites du système contraire à l'égalité négligeront de faire valoir
+ces motifs, et de réclamer le plein exercice des droits de la
+souveraineté? Voilà donc nécessairement une procédure commencée dans
+chaque assemblée primaire. Mais fût-elle réduite à la question de la
+peine, encore faudra-t-il qu'elle soit discutée? Et qui ne croira pas
+avoir le droit de la discuter éternellement, quand l'assemblée
+conventionnelle n'aura pas osé la décider elle-même? Qui peut indiquer
+le terme où cette grande affaire serait terminée? La célérité du
+dénouement dépendra des intrigues qui agiteront chaque section des
+diverses sections de la France; ensuite de l'activité ou de la lenteur
+avec lesquelles les suffrages seront recueillis par les assemblées
+primaires; ensuite de la négligence ou du zèle, de la fidélité ou de la
+partialité avec laquelle ils seront recensés par les directoires, et
+transmis à la Convention nationale, qui en fera le relevé? Cependant,
+la guerre étrangère n'est point terminée; la saison approche, où tous
+les despotes alliés ou complices de Louis XVI doivent déployer toutes
+leurs forces contre la république naissante; et ils trouveront la
+nation délibérante sur Louis XVI! Ils la trouveront occupée à décider
+s'il a mérité la mort, interrogeant le Code pénal, ou pesant les motifs
+de le traiter avec indulgence ou avec sévérité. Ils la surprendront
+épuisée, fatiguée par ces scandaleuses dissensions. Alors, si les amis
+intrépides de la liberté, aujourd'hui persécutés avec tant de fureur,
+ne sont point encore immolés, ils auront quelque chose de mieux à faire
+que de disputer sur un point de procédure; il faudra qu'ils volent à la
+défense de la patrie; il faudra qu'ils laissent la tribune et le
+théâtre des assemblées, converties en arènes de chicaneurs, aux amis
+naturels de la royauté, aux riches, aux égoïstes, aux hommes lâches et
+faibles, à tous les champions du feuillantisme et de l'aristocratie.
+Mais quoi! les citoyens qui combattent aujourd'hui pour la liberté,
+tous nos frères qui ont abandonné leurs femmes et leurs enfants pour
+voler à son secours, pourront-ils délibérer dans vos villes et dans vos
+assemblées, lorsqu'ils seront dans nos camps ou sur le champ de
+bataille? Et qui, plus qu'eux, aurait droit de voter dans la cause de
+la tyrannie et de la liberté? Les paisibles citadins auront-ils le
+privilège de la décider en leur absence? Que dis-je, cette cause
+n'est-elle pas particulièrement la leur? Ne sont-ce pas nos généreux
+soldats des troupes de ligne qui, dès les premiers jours de la
+révolution, ont méprisé les ordres sanguinaires de Louis, commandant le
+massacre de leurs concitoyens? Ne sont-ce pas eux qui, depuis ce temps,
+ont été persécutés par la cour, par Lafayette, par tous les ennemis du
+peuple? Ne sont-ce pas nos braves volontaires qui, dans les derniers
+temps, ont sauvé la patrie avec eux, par leur sublime dévouement, en
+repoussant les satellites du despotisme, que Louis a ligués contre
+nous? Absoudre le tyran ou ses pareils, ce serait les condamner
+eux-mêmes; ce serait les vouer à la vengeance du despotisme et de
+l'aristocratie, qui n'a jamais cessé de les poursuivre; car de tout
+temps il y aura un combat à mort entre les vrais patriotes et les
+oppresseurs de l'humanité: ainsi, tandis que tous les citoyens les plus
+courageux répandraient le reste de leur sang pour la patrie, la lie de
+la nation, les hommes les plus lâches et les plus corrompus, tous ces
+reptiles de la chicane, tous les bourgeois orgueilleux et aristocrates,
+tous les ci-devant privilégiés, cachés sous le masque du civisme, tous
+les hommes nés pour ramper et pour opprimer sous un roi, maîtres des
+assemblées désertées par la vertu simple et indigente, détruiraient
+impunément l'ouvrage des héros de la liberté, livreraient leurs femmes
+et leurs enfants à la servitude, et, seuls, décideraient insolemment
+des destinées de l'Etat! Voilà donc le plan affreux que l'hypocrisie la
+plus profonde, disons le mot, que la friponnerie la plus éhontée ose
+cacher sous le nom de la souveraineté du peuple, qu'elle veut anéantir.
+Mais ne voyez-vous pas que ce projet ne tend qu'à détruire la
+Convention elle-même; que, les assemblées primaires une fois
+convoquées, l'intrigue et le feuillantisme les détermineront à
+délibérer sur toutes les propositions qui pourront servir leurs vues
+perfides; qu'elles remettront en question jusqu'à la proclamation de la
+république, dont la cause se lie naturellement aux questions qui
+concernent le roi détrôné? Ne voyez-vous pas que la tournure insidieuse
+donnée au jugement de Louis ne fait que reproduire, sous une autre
+forme, la proposition qui vous fut faite dernièrement par Guadet de
+convoquer les assemblées primaires pour réviser le choix des députés,
+et que vous avez alors repoussée avec horreur? Ne voyez-vous point,
+dans tous les cas, qu'il est impossible qu'une si grande multitude
+d'assemblées soient entièrement d'accord, et que cette seule division,
+au moment de l'approche des ennemis, est la plus grande de toutes les
+calamités? Ainsi la guerre civile unira ses fureurs au fléau de la
+guerre étrangère; et les intrigants ambitieux transigeront avec les
+ennemis du peuple, sur les ruines de la patrie, et sur les cadavres
+sanglants de ses défenseurs.
+</P>
+
+<P>
+Et c'est au nom de la paix publique, c'est sous le prétexte d'éviter la
+guerre civile qu'on vous propose cette motion insensée! On craint la
+guerre civile, on craint le retour de la royauté, si vous punissez
+promptement le roi qui a conspiré contre la liberté; le moyen de
+détruire la tyrannie, c'est de conserver le tyran; le moyen de prévenir
+la guerre civile, c'est d'en allumer sur-le-champ le flambeau. Cruels
+sophistes; c'est ainsi qu'on a raisonné de tout temps pour nous
+tromper. N'est-ce pas au nom de la paix et de la liberté même que
+Louis, Lafayette, et tous ses complices, dans l'Assemblée constituante
+et ailleurs, troublaient l'Etat, calomniaient et assassinaient le
+patriotisme?
+</P>
+
+<P>
+Pour vous déterminer à accueillir cet étrange système, on vous a fait
+un dilemme non moins étrange, selon moi: "ou bien le peuple veut la
+mort du tyran, ou il ne la veut pas; s'il la veut, quel inconvénient de
+recourir à lui? s'il ne la veut pas, de quel droit pouvez-vous
+l'ordonner?"
+</P>
+
+<P>
+Voici ma réponse: d'abord je ne doute pas, moi, que le peuple la
+veuille, si vous entendez par ce mot la majorité de la nation, sans en
+exclure la portion la plus nombreuse, la plus infortunée et la plus
+pure de la société, celle sur qui pèsent tous les crimes de l'égoïsme
+et de la tyrannie. Cette majorité a exprimé son voeu au moment où elle
+secoua le joug de votre ci-devant roi; elle a commencé, elle a soutenu
+la révolution; elle a des moeurs, cette majorité, elle a du courage;
+mais elle n'a ni finesse, ni éloquence; elle foudroie les tyrans, mais
+elle est souvent la dupe des fripons. Cette majorité ne doit point être
+fatiguée par des assemblées continuelles, où une minorité intrigante
+domine trop souvent. Elle ne peut être dans vos assemblées politiques,
+quand elle est dans ses ateliers; elle ne peut juger Louis XVI, quand
+elle nourrit à la sueur de son front les robustes citoyens qu'elle
+donne à la patrie. Je me fie à la volonté générale, surtout dans les
+moments où elle est éveillée par l'intérêt pressant du salut public; je
+redoute l'intrigue, surtout dans les troubles qu'elle amène, et au
+milieu des pièges qu'elle a longtemps préparés. Je redoute l'intrigue,
+quand les aristocrates encouragés relèvent une tête altière; quand les
+émigrés reviennent, au mépris des lois; quand l'opinion publique est
+travaillée par les libelles, dont une faction toute-puissante inonde la
+France, qui ne disent jamais un mot de république, qui n'éclairent
+jamais les esprits sur le procès de Louis le dernier, qui ne propagent
+que les opinions favorables à sa cause, qui calomnient tous ceux qui
+poursuivent sa condamnation avec le plus de zèle. Je ne vois donc dans
+votre système que le projet de détruire l'ouvrage du peuple et de
+rallier les ennemis qu'il a vaincus. Si vous avez un respect si
+scrupuleux pour sa volonté souveraine, sachez la respecter; remplissez
+la mission qu'il vous a confiée. C'est se jouer de la majesté du
+souverain que de lui renvoyer une affaire qu'il vous a chargés de
+terminer promptement. Si le peuple avait le temps de s'assembler pour
+juger des procès ou pour décider des questions d'Etat, il ne vous eût
+point confié le soin de ses intérêts. La seule manière de lui témoigner
+notre fidélité, c'est de faire des lois justes, et non de lui donner la
+guerre civile. Et de quel droit faites-vous l'injure au peuple de
+douter de son amour pour la liberté? Affecter un pareil doute,
+qu'est-ce autre chose que le faire naître et favoriser l'audace de tous
+les partisans de la royauté?
+</P>
+
+<P>
+Répondez vous-mêmes à cet autre dilemme: ou vous croyez que l'intrigue
+dominera dans les délibérations que vous provoquez, ou vous pensez que
+ce sera l'amour de la liberté et la raison. Au premier cas, j'avoue que
+vos mesures sont parfaitement bien entendues pour bouleverser la
+république et ressusciter la tyrannie; au second cas, les Français
+assemblés verront avec indignation la démarche que vous proposez: ils
+mépriseront des représentants qui n'auront point osé remplir le devoir
+sacré qui leur était imposé. Ils détesteront la lâche politique de ceux
+qui ne se souviennent de la souveraineté du peuple que lorsqu'il s'agit
+de ménager l'ombre de la royauté. Ils s'indigneront de voir que leurs
+représentants feignent d'ignorer le mandat qu'il leur a donné. Ils vous
+diront: "Pourquoi nous consultez-vous sur la punition du plus grand des
+criminels, lorsque le coupable le plus digne d'indulgence tombe sous le
+glaive des lois sans notre intervention? Pourquoi faut-il que les
+représentants de la nation prononcent sur le crime, et la nation
+elle-même sur la peine? Si vous êtes compétents pour l'une de ces
+questions, pourquoi ne l'êtes-vous pas pour l'autre? Si vous êtes assez
+hardis pour résoudre l'une, pourquoi êtes-vous assez timides pour
+n'oser aborder l'autre? Connaissez-vous les lois moins bien que les
+citoyens qui vous ont choisis pour les faire? Le Code pénal est-il
+fermé pour vous? Ne pouvez-vous point y lire la peine décernée contre
+les conspirateurs? Or, quand vous aurez jugé que Louis a conspiré
+contre la liberté ou contre la sûreté de l'Etat, quelle difficulté
+trouvez-vous à déclarer qu'il l'a encourue? Cette conséquence est-elle
+si obscure, qu'il faille des milliers d'assemblées pour la tirer?"
+</P>
+
+<P>
+Par quel motif a-t-on voulu vous conduire à cet excès d'absurdité? On a
+voulu vous faire peur, en vous présentant le peuple vous demandant
+compte du sang du tyran que vous auriez fait couler? Peuple français,
+écoute, on te suppose prêt à demander compte à tes représentants du
+sang de ton assassin, pour dispenser tes représentants de demander
+compte à l'assassin de ton sang qu'il a versé! Et vous, représentants,
+on vous méprise assez pour prétendre vous conduire par la terreur à
+l'oubli de la vertu. Si ceux qui vous méprisent sont ceux qui vous
+persuadent, je n'ai plus rien à vous dire, puisqu'il est vrai que la
+peur ne raisonne pas; et dans ce cas, ce n'est pas l'affaire de Louis
+XVI qu'il faut renvoyer au peuple, c'est la révolution tout entière;
+car, pour fonder la liberté, pour soutenir la guerre contre tous les
+despotes et contre tous les vices, il faut au moins prouver son courage
+autrement que par de vaines formules.
+</P>
+
+<P>
+Citoyens, je connais le zèle qui vous anime pour le bien public: vous
+étiez le dernier espoir de la patrie; vous pouvez la sauver encore.
+Pourquoi faut-il que nous soyons quelquefois obligés de croire que nous
+avons commencé notre carrière sous d'affreux auspices? C'est par la
+terreur et par la calomnie que l'intrigue égara l'Assemblée
+constituante, dont la majorité était bien intentionnée, et qui avait
+fait d'abord de si grandes choses. Je suis effrayé de la ressemblance
+que j'aperçois entre deux périodes de notre révolution, que le même roi
+a rendues mémorables.
+</P>
+
+<P>
+Quand Louis fugitif fut ramené à Paris, l'Assemblée constituante
+craignait aussi l'opinion publique; elle avait peur de tout ce qui
+l'environnait. Elle ne craignait point la royauté; elle ne craignait
+point la cour et l'aristocratie; elle craignait le peuple; alors elle
+croyait qu'aucune force armée ne serait jamais assez considérable pour
+la défendre contre lui. Le peuple osait faire éclater le désir de la
+punition de Louis; les partisans de Louis accusaient sans cesse le
+peuple; le sang du peuple fut versé.
+</P>
+
+<P>
+Aujourd'hui, j'en conviens, il n'est pas question d'absoudre Louis;
+nous sommes encore trop voisins du 10 août et du jour où la royauté fut
+abolie; mais il est question d'ajourner la fin de son procès au temps
+de l'irruption des puissances étrangères sur notre territoire, et de
+lui ménager la ressource de la guerre civile; on ne veut point le
+déclarer inviolable, mais seulement faire qu'il reste impuni; il ne
+s'agit pas de le rétablir sur le trône, mais d'attendre les événements.
+Aujourd'hui, Louis a encore cet avantage sur les défenseurs de la
+liberté, que ceux-ci sont poursuivis avec plus de fureur que lui-même.
+Personne ne peut douter, sans doute, qu'ils ne soient diffamés avec
+plus de soin, et à plus grands frais, qu'au mois de juillet 1791; et
+certes les jacobins n'étaient pas plus décriés, à cette époque, dans
+l'Assemblée constituante qu'ils ne le sont aujourd'hui parmi vous.
+Alors, nous étions des factieux; aujourd'hui, nous sommes des
+agitateurs et des anarchistes. Alors, Lafayette et ses complices
+oublièrent de nous faire égorger; il faut espérer que ses successeurs
+auront la même clémence. Ces grands amis de la paix, ces illustres
+défenseurs des lois ont été depuis déclarés traîtres à la patrie; mais
+nous n'avons rien gagné à cela; car leurs anciens amis, plusieurs
+membres de la majorité de ce temps-là, cherchent ici même à les venger,
+en nous persécutant. Mais ce que personne de vous n'a remarqué, sans
+doute, et qui mérite bien cependant de piquer votre curiosité, c'est
+que l'orateur qui, après un libelle préparatoire, distribué, selon
+l'usage, à tous les membres, a proposé et développé, avec tant de
+véhémence, le système de renvoyer l'affaire de Louis au tribunal des
+assemblées primaires, en parsemant son discours des déclamations
+ordinaires contre le patriotisme, est précisément le même qui, dans
+l'Assemblée constituante, prêta sa voix à la cabale dominante, pour
+défendre la doctrine de l'inviolabilité absolue, et qui nous dévouait à
+la proscription, pour avoir osé défendre les principes de la liberté;
+c'est le même, en un mot, car il faut tout dire, qui, deux jours après
+le massacre du Champ-de-Mars, osa proposer un projet de décret portant
+établissement d'une commission pour juger souverainement, dans le plus
+bref délai, les patriotes échappés au fer des assassins. J'ignore si,
+depuis ce temps-là, les amis ardents de la liberté, qui pressent encore
+aujourd'hui la condamnation de Louis, sont devenus des royalistes; mais
+je doute fort que les hommes dont je parle aient changé de caractère et
+de principes. Mais ce qui m'est bien démontré, c'est que, sous des
+nuances différentes, les mêmes passions et les mêmes vices nous
+conduisent par une pente presque irrésistible vers le même but. Alors
+l'intrigue nous donna une constitution éphémère et vicieuse;
+aujourd'hui elle nous empêche d'en faire une nouvelle, et nous entraîne
+à la dissolution de l'Etat.
+</P>
+
+<P>
+S'il était un moyen de prévenir ce malheur, ce serait de dire la vérité
+tout entière; ce serait de vous développer le plan désastreux des
+ennemis du bien public. Mais quel moyen de remplir même ce devoir avec
+succès? Quel est l'homme sensé, ayant quelque expérience de notre
+révolution, qui pourrait espérer de détruire, en un moment, le
+monstrueux ouvrage de la calomnie? Comment l'austère vérité
+pourrait-elle dissiper les prestiges par lesquels la lâche hypocrisie a
+séduit la crédulité et peut-être le civisme lui-même? J'ai observé ce
+qui se passe autour de nous, j'ai observé les véritables causes de nos
+dissensions; je vois clairement que le système dont j'ai démontré les
+dangers perdra la patrie, et je ne sais quel triste pressentiment
+m'avertit qu'il prévaudra. Je pourrais prédire, d'une manière certaine,
+les événements qui vont suivre cette résolution, d'après la
+connaissance que j'ai des personnages qui les dirigent.
+</P>
+
+<P>
+Ce qui est constant, c'est que, quel que soit le résultat de cette
+fatale mesure, elle doit tourner au profit de leurs vues particulières.
+Pour obtenir la guerre civile, il ne sera pas même nécessaire qu'elle
+soit complètement exécutée. Ils comptent sur la fermentation que cette
+orageuse et éternelle délibération excite dans les esprits. Ceux qui ne
+veulent pas que Louis tombe sous le glaive des lois ne seraient pas
+fâchés de le voir immolé par un mouvement populaire; ils ne négligeront
+rien pour le provoquer.
+</P>
+
+<P>
+Peuple malheureux! On se sert de tes vertus mêmes pour le perdre. Le
+chef-d'oeuvre de la tyrannie, c'est de provoquer la juste indignation,
+pour te faire un crime ensuite, non seulement des démarches indiscrètes
+auxquelles elle peut te porter, mais même des signes de mécontentement
+qui t'échappent. C'est ainsi qu'une cour perfide, aidée de Lafayette,
+t'attira sur l'autel de la patrie, comme dans le piège où elle devait
+t'assassiner. Que dis-je? hélas! si les nombreux étrangers qui affluent
+dans tes murs, à l'insu même des autorités constituées; si les
+émissaires même de nos ennemis attentaient à l'existence du fatal objet
+de nos divisions, cet acte même te serait imputé; alors, ils
+soulèveront contre toi les citoyens des autres parties de la
+république; ils armeront contre toi, s'il est possible, la France
+entière, pour te récompenser de l'avoir sauvée! Peuple malheureux! tu
+as trop bien servi la cause de l'humanité pour être innocent aux yeux
+de la tyrannie; ils voudront bientôt nous arracher à tes regards, pour
+consommer en paix leurs exécrables projets; en partant, nous te
+laisserons pour adieux la ruine, la misère, la guerre et la perte de la
+république! Doutez-vous de ce projet? Vous n'avez donc jamais réfléchi
+sur tout ce système de diffamation, développé dans votre sein et à
+votre tribune; vous ne connaissez donc pas l'histoire de nos tristes et
+orageuses séances? Il vous a dit une grande vérité, celui qui vous
+disait hier que l'on marchait à la dissolution de l'Assemblée nationale
+par la calomnie. Vous en faut-il d'autres preuves que celte discussion?
+Quel autre objet semble-t-elle avoir maintenant, que de fortifier, par
+des insinuations perfides, toutes les préventions sinistres dont la
+calomnie a empoisonné tous les esprits; que d'attiser le feu de la
+haine et de la discorde? N'est-il pas évident que c'est moins à Louis
+XVI qu'on fait le procès, qu'aux plus chauds défenseurs de la liberté?
+Est-ce contre la tyrannie de Louis XVI qu'on s'élève? Non, c'est contre
+la tyrannie d'un petit nombre de patriotes opprimés. Sont-ce les
+complots de l'aristocratie qu'on redoute? Non, c'est la dictature de je
+ne sais quels députés du peuple, qui sont là tous prêts à le remplacer.
+On veut conserver le tyran pour l'opposer à des patriotes sans pouvoir.
+Les perfides! ils disposent de toute la puissance publique et de tous
+les trésors de l'Etat, et ils nous accusent de despotisme; il n'est pas
+un hameau dans la république où ils ne nous aient diffamés; ils
+épuisent le trésor public, pour multiplier leurs calomnies; ils osent,
+au mépris de la foi publique, violer le secret de la poste, pour
+arrêter toutes les dépêches patriotiques, pour étouffer la voix de
+l'innocence et de la vérité! Et ils crient à la calomnie! Ils nous
+ravissent jusqu'au droit de suffrage, et ils nous dénoncent comme des
+tyrans! Ils présentent comme des actes de révolte les cris douloureux
+du patriotisme outragé par l'excès de la perfidie; et ils remplissent
+ce sanctuaire des cris de la vengeance et de la fureur!
+</P>
+
+<P>
+Oui, sans doute, il existe un projet d'avilir la Convention, et de la
+dissoudre peut-être à l'occasion de cette interminable affaire; il
+existe, non dans ceux qui réclament avec énergie les principes de la
+liberté, non dans le peuple qui lui a tout immolé, non dans la
+Convention nationale qui cherche le bien et la vérité, non pas même
+dans ceux qui ne sont que les dupes d'une intrigue fatale et les
+aveugles instruments de passions étrangères, mais dans une vingtaine de
+fripons qui font mouvoir tous ces ressorts, dans ceux qui gardent le
+silence sur les plus grands intérêts de la patrie, qui s'abstiennent
+surtout de prononcer leur opinion sur la question qui intéresse le
+dernier roi, mais dont la sourde et pernicieuse activité produit tous
+les troubles qui nous agitent et prépare tous les maux qui nous
+attendent.
+</P>
+
+<P>
+Comment sortirons-nous de cet abîme, si nous ne revenons point aux
+principes, et si nous ne remontons pas à la source de nos maux? Quelle
+paix peut exister entre l'oppresseur et l'opprimé? Quelle concorde peut
+régner où la liberté des suffrages n'est pas même respectée? Toute
+manière de la violer est un attentat contre la nation. Un représentant
+du peuple ne peut se laisser dépouiller du droit de défendre les
+intérêts du peuple; nulle puissance ne peut le lui enlever qu'en lui
+arrachant la vie.
+</P>
+
+<P>
+Déjà, pour éterniser la discorde et pour se rendre maîtres des
+délibérations, on a imaginé de distinguer l'Assemblée en majorité et en
+minorité, nouveau moyen d'outrager et de réduire au silence ceux qu'on
+désigne sous cette dernière dénomination. Je ne connais point ici ni
+minorité, ni majorité. La majorité est celle des bons citoyens; la
+majorité n'est point permanente, parce qu'elle n'appartient à aucun
+parti; elle se renouvelle à chaque délibération libre, parce qu'elle
+appartient à la cause publique et à l'éternelle raison; et quand
+l'Assemblée reconnaît une erreur, comme il arrive quelquefois, la
+minorité devient alors la majorité. La volonté générale ne se forme
+point dans les conciliabules ténébreux, ni autour des tables
+ministérielles. La minorité a partout un droit éternel, c'est celui de
+faire entendre la voix de la vérité, ou de ce qu'elle regarde comme
+telle.
+</P>
+
+<P>
+La vertu fut toujours en minorité sur la terre. Sans cela, la terre
+serait-elle peuplée de tyrans et d'esclaves? Hamden et Sydney étaient
+de la minorité, car ils expirèrent sur un échafaud; les Critias, les
+Anitus, les César, les Clodius, étaient de la majorité; mais Socrate
+était de la minorité, car il avala la ciguë; Caton était de la
+minorité, car il déchira ses entrailles. Je connais ici beaucoup
+d'hommes qui serviront, s'il le faut, la liberté, à la manière de
+Sydney et d'Hamden; et n'y en eût-il que cinquante, cette seule pensée
+doit faire frémir tous ces lâches intrigants qui veulent égarer la
+majorité. En attendant cette époque, je demande au moins la priorité
+pour le tyran. Unissons-nous pour sauver la patrie, et que cette
+délibération prenne enfin un caractère plus digne de nous et de la
+cause que nous défendons. Bannissons du moins tous ces déplorables
+incidents qui la déshonorent; ne mettons pas à nous persécuter plus de
+temps qu'il n'en faut pour juger Louis; et sachons apprécier le sujet
+de nos inquiétudes. Tout semble conspirer contre le bonheur public...
+La nature de nos débats agite et aigrit l'opinion publique, et cette
+opinion réagit douloureusement contre nous; la défiance des
+représentants du peuple semble croître avec les alarmes des citoyens.
+Un propos, le plus petit événement, que nous devrions entendre avec
+plus de sang-froid, nous irrite; la malveillance exagère, ou imagine,
+ou fait naître chaque jour des anecdotes dont le but est de fortifier
+les préventions, et les plus petites causes peuvent nous entraîner aux
+plus terribles résultats. La seule expression un peu vive des
+sentiments du public, qu'il est si facile de réprimer, devient le
+prétexte des mesures les plus dangereuses et des propositions les plus
+attentatoires aux principes... Peuple, épargne-nous au moins cette
+espèce de disgrâce; garde tes applaudissements pour le jour où nous
+aurons fait une loi utile à l'humanité. Ne vois-tu pas que tu leur
+donnes des prétextes de calomnier la cause sacrée que nous défendons?
+Plutôt que de violer ces règles sévères, suis plutôt le spectacle de
+nos débats; loin de tes yeux, nous n'en combattrons pas moins; c'est à
+nous seuls maintenant de défendre ta cause; quand le dernier de tes
+défenseurs aura péri, alors venge-les, si tu veux, et charge-toi de
+faire triompher la liberté. Souviens-toi de ce ruban, que ta main
+étendit naguère, comme une barrière insurmontable, autour de la demeure
+funeste de nos tyrans encore sur le trône. Souviens-toi de la police
+maintenue jusques ici, sans baïonnettes, par la seule vertu populaire.
+</P>
+
+<P>
+Citoyens, qui que vous soyez, veillez autour du Temple; arrêtez, s'il
+est nécessaire, la malveillance perfide, même le patriotisme trompé; et
+confondez les complots de nos ennemis. Fatal dépôt! N'était-ce pas
+assez que le despotisme du tyran eût si longtemps pesé sur cette
+immortelle cité? Faut-il que sa garde même soit pour elle une nouvelle
+calamité? Ne veut-on éterniser ce procès que pour perpétuer les moyens
+de calomnier le peuple qui l'a renversé du trôné?
+</P>
+
+<P>
+J'ai prouvé que la proposition de soumettre aux assemblées primaires
+l'affaire de Louis Capet tendait à la guerre civile; s'il ne m'est pas
+donné de contribuer à sauver mon pays, je prends acte du moins, dans ce
+moment, des efforts que j'ai faits pour prévenir les calamités qui le
+menacent. Je demande que la Convention nationale déclare Louis coupable
+et digne de mort.
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<HR ALIGN="center" WIDTH="80%">
+
+<BR><BR>
+
+<A NAME="17930424"></A>
+<P CLASS="intro">
+<I>Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, présentée par
+Maximilien Robespierre [imprimé par ordre de la Société des Amis de
+la Liberté et de l'Egalité]</I> (24 avril 1793)
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+Note: l'article 13 ("Les citoyens dont le revenu n'excède pas, etc."),
+qui figure dans l'édition de la Société des Jacobins, ne figure plus
+dans le texte donné par Robespierre lui-même dans le dernier numéro des
+"Lettres à ses commettans". Dans l'intervalle, Robespierre avait
+modifié son opinion sur ce point.
+</P>
+
+<BR><BR><BR>
+
+<P>
+J'ai demandé la parole, dans la dernière séance, pour proposer quelques
+articles additionnels importants qui tiennent à la Déclaration des
+Droits de l'Homme et du Citoyen. Je vous proposerai d'abord quelques
+articles nécessaires pour compléter votre théorie sur la propriété; que
+ce mot n'alarme personne. Ames de boue! qui n'estimez que l'or, je ne
+veux point toucher à vos trésors, quelque impure qu'en soit la source.
+Vous devez savoir que cette loi agraire, dont vous avez tant parlé,
+n'est qu'un fantôme créé par les fripons pour épouvanter les imbéciles;
+il ne fallait pas une révolution sans doute pour apprendre à l'univers
+que l'extrême disproportion des fortunes est la source de bien des maux
+et de bien des crimes, mais nous n'en sommes pas moins convaincus que
+l'égalité des biens est une chimère. Pour moi, je la crois moins
+nécessaire encore au bonheur privé qu'à la félicité publique. Il s'agit
+bien plus de rendre la pauvreté honorable que de proscrire l'opulence.
+La chaumière de Fabricius n'a rien à envier au palais de Crassus.
+J'aimerai bien autant pour mon compte être l'un des fils d'Aristide,
+élevé dans le Prytanée aux dépens de la République, que l'héritier
+présomptif de Xerxès, né dans la fange des cours pour occuper un trône
+décoré de l'avilissement des peuples et brillant de la misère publique.
+</P>
+
+<P>
+Posons donc de bonne foi les principes du droit de propriété; il le
+faut d'autant plus, qu'il n'en est point que les préjugés et les vices
+des hommes aient cherché à envelopper de nuages plus épais.
+</P>
+
+<P>
+Demandez à ce marchand de chair humaine ce que c'est que la propriété;
+il vous dira, en vous montrant cette longue bière, qu'il appelle un
+navire, où il a encaissé et ferré des hommes qui paraissent vivants:
+Voilà mes propriétés, je les ai achetés tant par tête. Interrogez ce
+gentilhomme, qui a des terres et des vassaux, ou qui croit l'univers
+bouleversé depuis qu'il n'en a plus; il vous donnera de la propriété
+des idées à peu près semblables.
+</P>
+
+<P>
+Interrogez les augustes membres de la dynastie capétienne; ils vous
+diront que la plus sacrée de toutes les propriétés est, sans contredit,
+le droit héréditaire, dont ils ont joui de toute antiquité, d'opprimer,
+d'avilir et de pressurer légalement et monarchiquement les 25 millions
+d'hommes qui habitaient le territoire de la France sous leur bon
+plaisir.
+</P>
+
+<P>
+Aux yeux de tous ces gens-là, la propriété ne porte sur aucun principe
+de morale. Pourquoi votre Déclaration des Droits semble-t-elle
+présenter la même erreur? En définissant la liberté, le premier des
+biens de l'homme, le plus sacré des droits qu'il tient de la nature,
+vous avez dit avec raison qu'elle avait pour borne les droits d'autrui;
+pourquoi n'avez-vous pas appliqué ce principe à la propriété, qui est
+une institution sociale; comme si les lois éternelles de la nature
+étaient moins inviolables que les conventions des hommes? Vous avez
+multiplié les articles pour assurer la plus grande liberté à l'exercice
+de la propriété, et vous n'avez pas dit un seul mot pour en déterminer
+le caractère légitime; de manière que votre Déclaration paraît faite,
+non pour les hommes, mais pour les riches, pour les accapareurs, pour
+les agioteurs et pour les tyrans. Je vous propose de réformer ces vices
+en consacrant les vérités suivantes:
+</P>
+
+<P>
+</P>
+
+<P>
+"Art. 1er. La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de
+disposer de la portion des biens qui lui est garantie par la loi.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 2. Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par
+l'obligation de respecter les droits d'autrui.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 3. Il ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à
+l'existence, ni à la propriété de nos semblables.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 4. Toute possession, tout trafic qui viole ce principe est
+illicite et immoral."
+</P>
+
+<P>
+</P>
+
+<P>
+Vous parlez aussi de l'impôt pour établir le principe incontestable
+qu'il ne peut émaner que de la volonté du peuple ou de ses
+représentants; mais vous oubliez une disposition que l'intérêt de
+l'humanité réclame. Vous oubliez de consacrer la base de l'impôt
+progressif. Or, en matière de contributions publiques, est-il un
+principe plus évidemment puisé dans la nature des choses et dans
+l'éternelle justice que celui qui impose aux citoyens l'obligation de
+contribuer aux dépenses publiques progressivement selon l'étendue de
+leur fortune, c'est-à-dire selon les avantages qu'ils retirent de la
+société. Je vous propose de le consigner dans un article conçu en ces
+termes:
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+"Les citoyens dont les revenus n'excèdent point ce qui est nécessaire à
+leur subsistance doivent être dispensés de contribuer aux dépenses
+publiques; les autres doivent les supporter progressivement, selon
+l'étendue de leur fortune."
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Le comité a encore absolument oublié de rappeler les devoirs de
+fraternité qui unissent tous les hommes et toutes les nations, et leur
+droit à une mutuelle assistance. Il parait avoir ignoré les bases de
+l'éternelle alliance des peuples contre les tyrans. On dirait que votre
+Déclaration a été faite par un troupeau de créatures humaines parqué
+sur un coin du globe, et non pour l'immense famille à laquelle la
+nature a donné la terre pour domaine et pour séjour.
+</P>
+
+<P>
+Je vous propose de remplir cette grande lacune par les articles
+suivants. Ils ne peuvent que vous concilier l'estime des peuples; il
+est vrai qu'ils peuvent avoir l'inconvénient de vous brouiller sans
+retour avec les rois. J'avoue que cet inconvénient ne m'effraie pas; il
+n'effraiera point ceux qui ne veulent pas se réconcilier avec eux.
+Voici mes quatre articles:
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+"Art. 1er. Les hommes de tous les pays sont frères, et les différents
+peuples doivent s'entr'aider selon leur pouvoir, comme les citoyens du
+même Etat.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 2. Celui qui opprime une nation, se déclare l'ennemi de toutes.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 3. Ceux qui font la guerre à un peuple pour arrêter les progrès
+de la liberté, et anéantir les droits de l'homme, doivent être
+poursuivis par tous, non comme des ennemis ordinaires, mais comme des
+assassins et des brigands rebelles.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 4. Les rois, les aristocrates, les tyrans, quels qu'ils soient,
+sont des esclaves révoltés contre le souverain de la terre, qui est le
+genre humain, et contre le législateur de l'univers, qui est la nature."
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Citoyens, j'aurais d'autres articles à vous proposer, si vous aviez la
+patience de m'entendre plus longtemps, mais ils se trouvent dans la
+série des autres articles énoncés dans le projet de Déclaration des
+Droits de l'Homme; et, pour que je jouisse de l'étendue de mon
+suffrage, il serait nécessaire que vous me permissiez de lire ce
+projet. J'ai cru devoir placer à la tête de cette Déclaration un
+préambule:
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+"Les représentants du peuple français, réunis en Convention nationale;
+reconnaissant que les lois humaines qui ne découlent point des lois
+éternelles de la justice et de la raison ne sont que des attentats de
+l'ignorance et du despotisme contre l'humanité; convaincus que l'oubli
+et le mépris des droits naturels de l'homme sont les seules causes des
+crimes et des malheurs du monde, ont résolu d'exposer dans une
+Déclaration solennelle ces droits sacrés et inaliénables, afin que tous
+les citoyens, pouvant comparer sans cesse les actes du gouvernement
+avec le but de toute institution sociale, ne se laissent jamais
+opprimer et avilir par la tyrannie; afin que le peuple ait toujours
+devant les yeux les bases de sa liberté et de son bonheur; le
+magistrat, la règle de ses devoirs; le législateur, l'objet de sa
+mission.
+</P>
+
+<P>
+"En conséquence, la Convention nationale proclame à la face de
+l'univers, et sous les yeux du Législateur immortel, la Déclaration
+suivante des droits de l'homme et du citoyen:
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+"Art. 1er. Le but de toute association politique est le maintien des
+droits naturels et imprescriptibles de l'homme, et le développement de
+toutes ses facultés.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 2. Les principaux droits de l'homme sont celui de pourvoir à la
+conservation de son existence, et la liberté.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 3. Ces droits appartiennent également à tous les hommes, quelle
+que soit la différence de leurs forces physiques et morales. "L'égalité
+des droits est établie par la nature: la société, loin d'y porter
+atteinte, ne fait que la garantir contre l'abus de la force qui la rend
+illusoire.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 4. La liberté est le pouvoir qui appartient à l'homme d'exercer,
+à son gré, toutes ses facultés. Elle a la justice pour règle, les
+droits d'autrui pour bornes, la nature pour principe, et la loi pour
+sauvegarde.
+</P>
+
+<P>
+"Le droit de s'assembler paisiblement, le droit de manifester ses
+opinions, soit par la voie de l'impression, soit de toute autre
+manière, sont des conséquences si évidentes de la liberté de l'homme,
+que la nécessité de les énoncer suppose ou la présence ou le souvenir
+récent du despotisme.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 5. La loi ne peut défendre que ce qui est nuisible à la société;
+elle ne peut ordonner que ce qui lui est utile.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 6. Toute loi qui viole les droits imprescriptibles de l'homme est
+essentiellement injuste et tyrannique: elle n'est point une loi.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 7. La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de
+disposer de la portion de biens qui lui est garantie par la loi.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 8. Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par
+l'obligation de respecter les droits d'autrui.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 9. Il ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à
+l'existence, ni à la propriété de nos semblables.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 10. Toute possession, tout trafic qui viole ce principe, est
+essentiellement illicite et immoral.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 11. La société est obligée de pourvoir à la subsistance de tous
+ses membres, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les
+moyens d'exister à ceux qui sont hors d'état de travailler.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 12. Les secours nécessaires à l'indigence sont une dette du riche
+envers le pauvre; il appartient à la loi de déterminer la manière dont
+cette dette doit être acquittée.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 13. Les citoyens dont le revenu n'excède pas ce qui est
+nécessaire à leur substance sont dispensés de contribuer aux dépenses
+publiques. Les autres doivent les supporter progressivement, selon
+l'étendue de leur fortune.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 14. La société doit favoriser de tout son pouvoir les progrès de
+la raison publique, et mettre l'instruction à la portée de tous les
+citoyens.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 15. La loi est l'expression libre et solennelle de la volonté du
+peuple.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 16. Le peuple est le souverain: le gouvernement est son ouvrage
+et sa propriété, les fonctionnaires publics sont ses commis.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 17. Aucune portion du peuple ne peut exercer la puissance du
+peuple entier; mais le voeu qu'elle exprime doit être respecté, comme
+le voeu d'une portion du peuple, qui doit concourir à former la volonté
+générale.
+</P>
+
+<P>
+"Chaque section du souverain assemblée doit jouir du droit d'exprimer
+sa volonté avec une entière liberté; elle est essentiellement
+indépendante de toutes les autorités constituées, et maîtresse de
+régler sa police et ses délibérations.
+</P>
+
+<P>
+"Le peuple peut, quand il lui plaît, changer son gouvernement et
+révoquer ses mandataires.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 18. La loi doit être égale pour tous.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 19. Tous les citoyens sont admissibles à toutes les fonctions
+publiques, sans aucune autre distinction que celle des vertus et des
+talents, sans aucun autre titre que la confiance du peuple.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 20. Tous les citoyens ont un droit égal de concourir à la
+nomination des mandataires du peuple, et à la formation de la loi.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 21. Pour que ces droits ne soient point illusoires, et l'égalité
+chimérique, la société doit salarier les fonctionnaires publics, et
+faire en sorte que les citoyens qui vivent de leur travail puissent
+assister aux assemblées publiques où la loi les appelle, sans
+compromettre leur existence ni celle de leurs familles.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 22. Tout citoyen doit obéir religieusement aux magistrats et aux
+agents du gouvernement, lorsqu'ils sont les organes ou les exécuteurs
+de la loi.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 23. Mais tout acte contre la liberté, contre la sûreté, ou contre
+la propriété d'un homme, exercé par qui que ce soit, même au nom de la
+loi, hors des cas déterminés par elle et des formes qu'elle prescrit,
+est arbitraire et nul; le respect même de la loi défend de s'y
+soumettre; et si on veut l'exécuter par violence, il est permis de le
+repousser par la force.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 24. Le droit de présenter des pétitions aux dépositaires de
+l'autorité publique appartient à tout individu. Ceux à qui elles sont
+adressées doivent statuer sur les points qui en sont l'objet; mais ils
+ne peuvent jamais ni en interdire, ni en restreindre, ni en condamner
+l'exercice.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 25. La résistance à l'oppression est la conséquence des autres
+droits de l'homme et du citoyen.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 26. Il y a oppression contre le corps social, lorsqu'un seul de
+ses membres est opprimé.
+</P>
+
+<P>
+"Il y a oppression contre chaque membre, lorsque le corps social est
+opprimé.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 27. Quand le gouvernement viole les droits du peuple,
+l'insurrection du peuple entier et de chaque portion du peuple est le
+plus saint des devoirs.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 28. Quand la garantie sociale manque à un citoyen, il rentre dans
+le droit naturel de défendre lui-même tous ses droits.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 29. Dans l'un et l'autre cas, assujettir à des formes légales la
+résistance à l'oppression est le dernier raffinement de la tyrannie.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 30. Dans tout Etat libre, la loi doit surtout défendre la liberté
+publique et individuelle contre l'abus de l'autorité de ceux qui
+gouvernent. "Toute institution qui ne suppose pas le peuple bon et le
+magistrat corruptible, est vicieuse.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 31. Les fonctions publiques ne peuvent être considérées comme des
+distinctions ni comme des récompenses, mais comme des devoirs publics.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 32. Les délits des mandataires du peuple doivent être sévèrement
+et <I>facilement</I> punis. Nul n'a le droit de se prétendre plus inviolable
+que les autres citoyens.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 33. Le peuple a le droit de connaître toutes les opérations de
+ses mandataires; ils doivent lui rendre un compte fidèle de leur
+gestion, et subir son jugement avec respect.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 34. Les hommes de tous les pays sont frères, et les différents
+peuples doivent s'entr'aider selon leur pouvoir, comme les citoyens du
+même Etat.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 35. Celui qui opprime une seule nation, se déclare l'ennemi de
+toutes.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 36. Ceux qui font la guerre à un peuple, pour arrêter les progrès
+de la liberté et anéantir les droits de l'homme, doivent être
+poursuivis par tous, non comme des ennemis ordinaires, mais comme des
+assassins et des brigands rebelles.
+</P>
+
+<P>
+"Art. 37. Les rois, les aristocrates, les tyrans quels qu'ils soient,
+sont des esclaves révoltés contre le souverain de la terre, qui est le
+<I>genre humain</I>, et contre le législateur de l'univers, qui est la
+<I>nature</I>."
+</P>
+
+<BR><BR><BR>
+
+<P>
+<I>Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, proposée par
+Maximilien Robespierre, 24 avril 1793, imprimée par ordre de la
+Convention nationale</I> (24 avril 1793)
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<P>
+Je vous proposerai d'abord quelques articles nécessaires pour compléter
+votre théorie sur la propriété. Que ce mot n'alarme personne: âmes de
+boue, qui n'estimez que l'or, je ne veux point toucher à vos trésors,
+quelqu'impure qu'en soit la source. Vous devez savoir que cette loi
+agraire dont vous avez tant parlé, n'est qu'un fantôme créé par les
+fripons pour épouvanter les imbéciles.
+</P>
+
+<P>
+Il ne fallait pas une révolution sans doute, pour apprendre à l'univers
+que l'extrême disproportion des fortunes est la source de bien des maux
+et de bien des crimes; mais nous n'en sommes pas moins convaincus que
+l'égalité des biens est une chimère. Pour moi, je la crois moins
+nécessaire encore au bonheur privé qu'à la félicité publique: il s'agit
+bien plus de rendre la pauvreté honorable, que de proscrire l'opulence;
+la chaumière de Fabricius n'a rien à envier au palais de Crassus.
+J'aimerai bien autant, pour mon compte, être l'un des fils d'Aristide,
+élevé dans le Prytanée aux dépens de la République, que l'héritier
+présomptif de Xerxès, né dans la fange des cours pour occuper un trône
+décoré de l'avilissement des peuples, et brillant de la misère publique.
+</P>
+
+<P>
+Posons donc de bonne foi les principes du droit de propriété; il le
+faut d'autant plus qu'il n'en est point que les préjugés et les vices
+des hommes aient cherché à envelopper de nuages plus épais.
+</P>
+
+<P>
+Demandez à ce marchand de chair humaine ce que c'est que la propriété;
+il vous dira, en vous montrant cette longue bière qu'il appelle un
+navire, où il a encaissé et ferré des hommes qui paraissent vivants:
+"Voilà mes propriétés, je les ai achetés tant par tête."
+</P>
+
+<P>
+Interrogez les augustes membres de la dynastie capétienne; ils vous
+diront que la plus sacrée de toutes les propriétés est sans contredit
+le droit héréditaire dont ils ont joui de toute antiquité, d'opprimer,
+d'avilir et de pressurer légalement et monarchiquement les vingt-cinq
+millions d'hommes qui habitaient le territoire de la France sous leur
+bon plaisir.
+</P>
+
+<P>
+Aux yeux de tous ces gens-là, la propriété ne porte sur aucun principe
+de morale. Pourquoi votre Déclaration des Droits semble-t-elle
+présenter la même erreur? En définissant la liberté, le premier des
+biens de l'homme, le plus sacré des droits qu'il tient de la nature,
+vous avez dit avec raison qu'elle avait pour borne les droits d'autrui:
+pourquoi n'avez-vous pas appliqué ce principe à la propriété, qui est
+une institution sociale? comme si les lois éternelles de la nature
+étaient moins inviolables que les conventions des hommes. Vous avez
+multiplié les articles pour assurer la plus grande liberté à l'exercice
+de la propriété, et vous n'avez pas dit un seul mot pour en déterminer
+le caractère légitime; de manière que votre déclaration paraît faite,
+non pour les hommes, mais pour les riches, pour les accapareurs, pour
+les agioteurs et pour les tyrans. Je vous propose de réformer ces vices
+en consacrant les vérités suivantes:
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Art. I. La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de
+disposer de la portion des biens qui lui est garantie par la loi.
+</P>
+
+<P>
+II. Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par
+l'obligation de respecter les droits d'autrui.
+</P>
+
+<P>
+III. Il ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à
+l'existence, ni à la propriété de nos semblables.
+</P>
+
+<P>
+IV. Toute possession, tout trafic qui viole ce principe est illicite et
+immoral.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Vous parlez aussi de l'impôt pour établir le principe incontestable
+qu'il ne peut émaner que de la volonté du peuple ou de ses
+représentants; mais vous oubliez une disposition que l'intérêt de
+l'humanité réclame; vous oubliez de consacrer la base de l'impôt
+progressif. Or, en matière de contributions publiques, est-il un
+principe plus évidemment puisé dans la nature des choses et dans
+l'éternelle justice, que celui qui impose aux citoyens l'obligation de
+contribuer aux dépenses publiques, progressivement, selon l'étendue de
+leur fortune, c'est-à-dire, selon les avantages qu'ils retirent de la
+société?
+</P>
+
+<P>
+Je vous propose de le consigner dans un article conçu en ces termes:
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+"Les citoyens dont les revenus n'excèdent point ce qui est nécessaire à
+leur subsistance, doivent être dispensés de contribuer aux dépenses
+publiques; les autres doivent les supporter progressivement selon
+l'étendue de leur fortune."
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Le comité a encore absolument oublié de rappeler les devoirs de
+fraternité qui unissent tous les hommes et toutes les nations, et leurs
+droits à une mutuelle assistance; il parait avoir ignoré les bases de
+l'éternelle alliance des peuples contre les tyrans; on dirait que votre
+déclaration a été faite par un troupeau de créatures humaines parquées
+sur un coin du globe, et non pour l'immense famille à laquelle la
+nature a donné la terre pour domaine et pour séjour. Je vous propose de
+remplir cette grande lacune par les articles suivants: ils ne peuvent
+que vous concilier l'estime des peuples: il est vrai qu'ils peuvent
+avoir l'inconvénient de vous brouiller sans retour avec les rois.
+J'avoue que cet inconvénient ne m'effraie pas; il n'effraiera point
+ceux qui ne veulent pas se réconcilier avec eux.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Art. I. Les hommes de tous les pays sont frères, et les différents
+peuples doivent s'entr'aider selon leur pouvoir, comme les citoyens du
+même Etat.
+</P>
+
+<P>
+II. Celui qui opprime une nation, se déclare l'ennemi de toutes.
+</P>
+
+<P>
+III. Ceux qui font la guerre à un peuple pour arrêter les progrès de la
+liberté et anéantir les droits de l'homme, doivent être poursuivis par
+tous, non comme des ennemis ordinaires, mais comme des assassins et des
+brigands rebelles.
+</P>
+
+<P>
+IV. Les rois, les aristocrates, les tyrans, quels qu'ils soient, sont
+des esclaves révoltés contre le souverain de la terre, qui est le genre
+humain, et contre le législateur de l'univers, qui est la nature.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+DECLARATION
+<BR>
+DES DROITS DE L'HOMME ET DU CITOYEN
+<BR>
+proposée par Maximilien Robespierre
+<BR>
+Imprimée par ordre de la Convention nationale
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Les Représentants du Peuple Français réunis en Convention nationale;
+reconnaissant que les lois humaines qui ne découlent point des lois
+éternelles de la justice et de la raison ne sont que des attentats de
+l'ignorance et du despotisme contre l'humanité; convaincus que l'oubli
+et le mépris des droits naturels de l'homme sont les seules causes des
+crimes et des malheurs du monde, ont résolu d'exposer, afin que tous
+les citoyens, pouvant comparer sans cesse les actes du gouvernement
+avec le but de toute institution sociale, ne se laissent jamais
+opprimer et avilir par la tyrannie; afin que le peuple ait toujours
+devant les yeux les bases de sa liberté et de son bonheur; le
+magistrat, la règle de ses devoirs; le législateur, l'objet de sa
+mission.
+</P>
+
+<P>
+En conséquence, la Convention nationale proclame à la face de
+l'univers, et sous les yeux du législateur immortel, la déclaration
+suivante des droits de l'homme et du citoyen:
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+ARTICLE PREMIER
+</P>
+
+<P>
+Le but de toute association politique est le maintien des droits
+naturels et imprescriptibles de l'homme, et le développement de toutes
+ses facultés.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+II
+</P>
+
+<P>
+Les principaux droits de l'homme sont celui de pourvoir à la
+conservation de son existence, et la liberté.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+III
+</P>
+
+<P>
+Ces droits appartiennent également à tous les hommes, quelle que soit
+la différence de leurs forces physiques et morales. L'égalité des
+droits est établie par la nature: la société, loin d'y porter atteinte,
+ne fait que la garantir contre l'abus de la force qui la rend illusoire.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+IV
+</P>
+
+<P>
+La liberté est le pouvoir qui appartient à l'homme d'exercer, à son
+gré, toutes ses facultés. Elle a la justice pour règle, les droits
+d'autrui pour bornes, la nature pour principe, et la loi pour
+sauvegarde.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+V
+</P>
+
+<P>
+Le droit de s'assembler paisiblement, le droit de manifester ses
+opinions, soit par la voie de l'impression, soit de toute autre
+manière, sont des conséquences si nécessaires du principe de la liberté
+de l'homme que la nécessité de les énoncer suppose ou la présence ou le
+souvenir récent du despotisme.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+VI
+</P>
+
+<P>
+La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de disposer
+de la portion de biens qui lui est garantie par la loi.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+VII
+</P>
+
+<P>
+Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par
+l'obligation de respecter les droits d'autrui.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+VIII
+</P>
+
+<P>
+Il ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à
+l'existence, ni à la propriété de nos semblables.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+IX
+</P>
+
+<P>
+Tout trafic qui viole ce principe, est essentiellement illicite et
+immoral.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+X
+</P>
+
+<P>
+La société est obligée de pourvoir à la subsistance de tous ses
+membres, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens
+d'exister à ceux qui sont hors d'état de travailler.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+XI
+</P>
+
+<P>
+Les secours nécessaires à celui qui manque du nécessaire sont une dette
+de celui qui possède le superflu: il appartient à la loi de déterminer
+la manière dont cette dette doit être acquittée.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+XII
+</P>
+
+<P>
+Les citoyens dont les revenus n'excèdent pas ce qui est nécessaire à
+leur substance, sont dispensés de contribuer aux dépenses publiques.
+Les autres doivent les supporter progressivement, selon l'étendue de
+leur fortune.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+XIII
+</P>
+
+<P>
+La société doit favoriser de tout son pouvoir les progrès de la raison
+publique, et mettre l'instruction à la portée de tous les citoyens.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+XIV
+</P>
+
+<P>
+Le peuple est souverain: le gouvernement est son ouvrage et sa
+propriété, les fonctionnaires publics sont ses commis.
+</P>
+
+<P>
+Le peuple peut, quand il lui plaît, changer son gouvernement et
+révoquer ses mandataires.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+XV
+</P>
+
+<P>
+La loi est l'expression libre et solennelle de la volonté du peuple.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+XVI
+</P>
+
+<P>
+La loi est égale pour tous.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+XVII
+</P>
+
+<P>
+La loi ne peut défendre que ce qui est nuisible à la société: elle ne
+peut ordonner que ce qui lui est utile.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+XVIII
+</P>
+
+<P>
+Toute loi qui viole les droits imprescriptibles de l'homme, est
+essentiellement injuste et tyrannique: elle n'est point une loi.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+XIX
+</P>
+
+<P>
+Dans tout état libre, la loi doit surtout défendre la liberté
+publique et individuelle contre l'abus de l'autorité de ceux qui
+gouvernent.
+</P>
+
+<P>
+Toute institution qui ne suppose pas le peuple bon, et le magistrat
+corruptible, est vicieuse.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+XX
+</P>
+
+<P>
+Aucune portion du peuple ne peut exercer la puissance du peuple entier;
+mais le voeu qu'elle exprime doit être respecté, comme le voeu d'une
+portion du peuple, qui doit concourir à former la volonté générale.
+</P>
+
+<P>
+Chaque section du souverain assemblée, doit jouir du droit d'exprimer
+sa volonté, avec une entière liberté: elle est essentiellement
+indépendante de toutes les autorités constituées, et maîtresse de
+régler sa police et ses délibérations.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+XXI
+</P>
+
+<P>
+Tous les citoyens sont admissibles à toutes les fonctions publiques,
+sans aucune autre distinction que celle des vertus et des talents, sans
+aucun autre titre que la confiance du peuple.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+XXII
+</P>
+
+<P>
+Tous les citoyens ont un droit égal de concourir à la nomination des
+mandataires du peuple, et à la formation de la loi.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+XXIII
+</P>
+
+<P>
+Pour que ces droits ne soient point illusoires, et l'égalité
+chimérique, la société doit salarier les fonctionnaires publics, et
+faire en sorte que les citoyens qui vivent de leur travail puissent
+assister aux assemblées publiques où la loi les appelle, sans
+compromettre leur existence ni celle de leur famille.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+XXIV
+</P>
+
+<P>
+Tout citoyen doit obéir religieusement aux magistrats et aux agents du
+gouvernement, lorsqu'ils sont les organes ou les exécuteurs de la loi.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+XXV
+</P>
+
+<P>
+Mais tout acte contre la liberté, contre la sûreté ou contre la
+propriété d'un homme, exercé par qui que ce soit, même au nom de la
+loi, hors des cas déterminés par elle, et des formes qu'elle prescrit,
+est arbitraire et nul; le respect même de la loi défend de s'y
+soumettre, et si on veut l'exécuter par violence, il est permis de le
+repousser par la force.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+XXVI
+</P>
+
+<P>
+Le droit de présenter des pétitions aux dépositaires de l'autorité
+publique appartient à tout individu. Ceux à qui elles sont adressées
+doivent statuer sur les points qui en sont l'objet, mais ils ne peuvent
+jamais ni en interdire, ni en restreindre, ni en condamner l'exercice.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+XXVII
+</P>
+
+<P>
+La résistance à l'oppression est la conséquence des autres droits de
+l'homme et du citoyen.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+XXVIII
+</P>
+
+<P>
+Il y a oppression contre le corps social, lorsqu'un seul de ses membres
+est opprimé.
+</P>
+
+<P>
+Il y a oppression contre chaque membre, lorsque le corps social est
+opprimé.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+XXIX
+</P>
+
+<P>
+Lorsque le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est,
+pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des
+droits et le plus indispensable des devoirs.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+XXX
+</P>
+
+<P>
+Quand la garantie sociale manque à un citoyen, il rentre dans le droit
+naturel de défendre lui-même tous ses droits.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+XXXI
+</P>
+
+<P>
+Dans l'un et l'autre cas, assujettir à des formes légales la résistance
+à l'oppression, est le dernier raffinement de la tyrannie.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+XXXII
+</P>
+
+<P>
+Les fonctions publiques ne peuvent être considérées comme des
+distinctions ni comme des récompenses, mais comme des devoirs publics.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+XXXIII
+</P>
+
+<P>
+Les délits des mandataires du peuple doivent être sévèrement et
+facilement punis. Nul n'a le droit de se prétendre plus inviolable que
+les autres citoyens.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+XXXIV
+</P>
+
+<P>
+Le peuple a le droit de connaître toutes les opérations de ses
+mandataires; ils doivent lui rendre un compte fidèle de leur gestion,
+et subir son jugement avec respect.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+XXXV
+</P>
+
+<P>
+Les hommes de tous les pays sont frères, et les différents peuples
+doivent s'entr-aider selon leur pouvoir, comme les citoyens du même
+Etat.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+XXXVI
+</P>
+
+<P>
+Celui qui opprime une seule nation, se déclare l'ennemi de toutes.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+XXXVII
+</P>
+
+<P>
+Ceux qui font la guerre à un peuple, pour arrêter les progrès de la
+liberté et anéantir les droits de l'homme, doivent être poursuivis par
+tous, non comme des ennemis ordinaires, mais comme des assassins et des
+brigands rebelles.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+XXXVIII
+</P>
+
+<P>
+Les rois, les aristocrates, les tyrans quels qu'ils soient, sont des
+esclaves révoltés contre le souverain de la terre, qui est le genre
+humain, et contre le législateur de l'univers, qui est la nature.
+</P>
+
+<BR><BR><BR>
+
+<P>
+<I>Déclaration des droits de l'homme et du citoyen</I> ("Lettres à ses
+commettans" no 10)
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<P>
+Art. I. Le but de toute association politique est le maintien des
+droits naturels et imprescriptibles de l'homme, et le développement de
+toutes ses facultés.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Art. II. Les principaux droits de l'homme sont celui de pourvoir à la
+conservation de son existence, et la liberté.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Art. III. Ces droits appartiennent également à tous les hommes, quelle
+que soit la différence de leurs forces physiques et morales. L'égalité
+des droits est établie par la nature: la société, loin d'y porter
+atteinte, ne fait que la garantir contre l'abus de la force qui la rend
+illusoire.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Art. IV. La liberté est le pouvoir qui appartient à l'homme d'exercer,
+à son gré, toutes ses facultés. Elle a la justice pour règle, les
+droits d'autrui pour bornes, la nature pour principe, et la loi pour
+sauvegarde. Le droit de s'assembler paisiblement, le droit de
+manifester ses opinions, soit par la voie de l'impression, soit de
+toute autre manière, sont des conséquences si évidentes de la liberté
+de l'homme, que la nécessité de les énoncer suppose ou la présence ou
+le souvenir récent du despotisme.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Art. V. La loi ne peut défendre que ce qui est nuisible à la société;
+elle ne peut ordonner que ce qui lui est utile.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Art. VI. Toute loi qui viole les droits imprescriptibles de l'homme est
+essentiellement injuste et tyrannique: elle n'est point une loi.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Art. VII. La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de
+disposer de la portion de biens qui lui est garantie par la loi.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Art. VIII. Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par
+l'obligation de respecter les droits d'autrui.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Art. IX. Il ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à
+l'existence, ni à la propriété de nos semblables.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Art. X. Toute possession, tout trafic qui viole ce principe, est
+essentiellement illicite et immoral.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Art. XI. La société est obligée de pourvoir à la subsistance de tous
+ses membres, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les
+moyens d'exister à ceux qui sont hors d'état de travailler.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Art. XII. Les secours nécessaires à l'indigence sont une dette du riche
+envers le pauvre; il appartient à la loi de déterminer la manière dont
+cette dette doit être acquittée.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Art. XIII. La société doit favoriser de tout son pouvoir les progrès de
+la raison publique, et mettre l'instruction à la portée de tous les
+citoyens.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Art. XIV. La loi est l'expression libre et solennelle de la volonté du
+peuple.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Art. XV. Le peuple est le souverain: le gouvernement est son ouvrage et
+sa propriété, les fonctionnaires publics sont ses commis.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Art. XVI. Aucune portion du peuple ne peut exercer la puissance du
+peuple entier; mais le voeu qu'elle exprime doit être respecté, comme
+le voeu d'une portion du peuple, qui doit concourir à former la volonté
+générale.
+</P>
+
+<P>
+Chaque section du souverain assemblée doit jouir du droit d'exprimer sa
+volonté avec une entière liberté; elle est essentiellement indépendante
+de toutes les autorités constituées, et maîtresse de régler sa police
+et ses délibérations.
+</P>
+
+<P>
+Le peuple peut, quand il lui plaît, changer son gouvernement et
+révoquer ses mandataires.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Art. XVII. La loi doit être égale pour tous.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Art. XVIII. Tous les citoyens sont admissibles à toutes les fonctions
+publiques, sans aucune autre distinction que celle des vertus et des
+talents, sans aucun autre titre que la confiance du peuple.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Art. XIX. Tous les citoyens ont un droit égal de concourir à la
+nomination des mandataires du peuple, et à la formation de la loi.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+[pas d'Art. XX.]
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Art. XXI. Pour que ces droits ne soient point illusoires, et l'égalité
+chimérique, la société doit salarier les fonctionnaires publics, et
+faire en sorte que les citoyens qui vivent de leur travail puissent
+assister aux assemblées publiques où la loi les appelle, sans
+compromettre leur existence ni celle de leurs familles.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Art. XXII. Tout citoyen doit obéir religieusement aux magistrats et aux
+agents du gouvernement, lorsqu'ils sont les organes ou les exécuteurs
+de la loi.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Art. XXIII. Mais tout acte contre la liberté, contre la sûreté, ou
+contre la propriété d'un homme, exercé par qui que ce soit, même au nom
+de la loi, hors des cas déterminés par elle et des formes qu'elle
+prescrit, est arbitraire et nul; le respect même de la loi défend de
+s'y soumettre; et si on veut l'exécuter par violence, il est permis de
+le repousser par la force.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Art. XXIV. Le droit de présenter des pétitions aux dépositaires de
+l'autorité publique appartient à tout individu. Ceux à qui elles sont
+adressées doivent statuer sur les points qui en sont l'objet; mais ils
+ne peuvent jamais ni en interdire, ni en restreindre, ni en condamner
+l'exercice.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Art. XXV. La résistance à l'oppression est la conséquence des autres
+droits de l'homme et du citoyen.
+</P>
+
+<P>
+Il y a oppression contre le corps social, lorsqu'un seul de ses membres
+est opprimé.
+</P>
+
+<P>
+Il y a oppression contre chaque membre, lorsque le corps social est
+opprimé.
+</P>
+
+<P>
+Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection du
+peuple entier et de chaque portion du peuple est le plus saint des
+devoirs.
+</P>
+
+<P>
+Quand la garantie sociale manque à un citoyen, il rentre dans le droit
+naturel de défendre lui-même tous ses droits.
+</P>
+
+<P>
+Dans l'un et l'autre cas, assujettir à des formes légales la résistance
+à l'oppression est le dernier raffinement de la tyrannie.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Art. XXIX. Dans tout Etat libre, la loi doit surtout défendre la
+liberté publique et individuelle contre l'abus de l'autorité de ceux
+qui gouvernent.
+</P>
+
+<P>
+Toute institution qui ne suppose pas le peuple bon et le magistrat
+corruptible, est vicieuse.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Art. XXX. Les fonctions publiques ne peuvent être considérées comme des
+distinctions ni comme des récompenses, mais comme des devoirs publics.
+Les délits des mandataires du peuple doivent être sévèrement et
+facilement punis. Nul n'a le droit de se prétendre plus inviolable que
+les autres citoyens. Le peuple a le droit de connaître toutes les
+opérations de ses mandataires; ils doivent lui rendre un compte fidèle
+de leur gestion, et subir son jugement avec respect. Les hommes de tous
+les pays sont frères, et les différents peuples doivent s'entr'aider
+selon leur pouvoir, comme les citoyens du même Etat.
+</P>
+
+<P>
+Celui qui opprime une seule nation, se déclare l'ennemi de toutes. Ceux
+qui font la guerre à un peuple, pour arrêter les progrès de la liberté
+et anéantir les droits de l'homme, doivent être poursuivis par tous,
+non comme des ennemis ordinaires, mais comme des assassins et des
+brigands rebelles. Les rois, les aristocrates, les tyrans quels qu'ils
+soient, sont des esclaves révoltés contre le souverain de la terre, qui
+est le genre humain, et contre le législateur de l'univers, qui est la
+nature.
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<HR ALIGN="center" WIDTH="80%">
+
+<BR><BR>
+
+<A NAME="17930510"></A>
+<P CLASS="intro">
+<I>Discours de Maximilien Robespierre sur la Constitution [discours
+imprimé par ordre de la Société des Jacobins]</I> (10 mai 1793)
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<P>
+Note: texte en français moderne par Charles Vellay, corrigé d'après la
+réimpression de 1831.
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<P>
+L'homme est né pour le bonheur et pour la liberté, et partout il est
+esclave et malheureux. La société a pour but la conservation de ses
+droits et la perfection de son être; et partout la société le dégrade
+et l'opprime. Le temps est arrivé de le rappeler à ses véritables
+destinées; les progrès de la raison humaine ont préparé cette grande
+révolution, et c'est à vous qu'est spécialement imposé le devoir de
+l'accélérer.
+</P>
+
+<P>
+Pour remplir votre mission, il faut faire précisément tout le contraire
+de ce qui a existé avant vous.
+</P>
+
+<P>
+Jusqu'ici, l'art de gouverner n'a été que l'art de dépouiller et
+d'asservir le grand nombre au profit du petit nombre; et la
+législation, le moyen de réduire ces attentats en système. Les rois et
+les aristocrates ont très bien fait leur métier: c'est à vous
+maintenant de faire le vôtre, c'est-à-dire de rendre les hommes heureux
+et libres par les lois.
+</P>
+
+<P>
+Donner au gouvernement la force nécessaire pour que les citoyens
+respectent toujours les droits des citoyens, et faire en sorte que le
+gouvernement ne puisse jamais les violer lui-même: voilà, à mon avis,
+le double problème que le législateur doit chercher à résoudre. Le
+premier me paraît très facile. Quant au second, on serait tenté de le
+regarder comme insoluble, si on ne consultait que les événements passés
+et présents, sans remonter à leurs causes.
+</P>
+
+<P>
+Parcourez l'histoire, vous verrez partout les magistrats opprimer les
+citoyens, et le gouvernement dévorer la souveraineté. Les tyrans
+parlent de séditions, le peuple se plaint de la tyrannie, quand le
+peuple ose se plaindre, ce qui arrive lorsque l'excès de l'oppression
+lui rend son énergie et son indépendance. Plût à Dieu qu'il pût les
+conserver toujours! Mais le règne du peuple est d'un jour: celui des
+tyrans embrasse la durée des siècles.
+</P>
+
+<P>
+J'ai beaucoup entendu parler d'anarchie depuis la révolution du 14
+juillet 1789, et surtout depuis la révolution du 10 août 1792; mais
+j'affirme que ce n'est point l'anarchie qui est la maladie des corps
+politiques, mais le despotisme et l'aristocratie. Je trouve, quoi
+qu'ils en aient dit, que ce n'est qu'à compter de cette époque tant
+calomniée que nous avons eu un commencement de lois et de gouvernement,
+malgré les troubles qui ne sont autre chose que les dernières
+convulsions de la royauté expirante, et la lutte d'un gouvernement
+infidèle contre l'égalité.
+</P>
+
+<P>
+L'anarchie a régné en France depuis Clovis jusqu'au dernier des Capet.
+Qu'est-ce que l'anarchie, si ce n'est la tyrannie qui fait descendre du
+trône la nature et la loi, pour y placer des hommes?
+</P>
+
+<P>
+Jamais les maux de la société ne viennent du peuple, mais du
+gouvernement. Comment n'en serait-il pas ainsi?
+</P>
+
+<P>
+L'intérêt du peuple, c'est le bien public; l'intérêt de l'homme en
+place est un intérêt privé. Pour être bon, le peuple n'a besoin que de
+se préférer lui-même à ce qui n'est pas lui; pour être bon, il faut que
+le magistrat s'immole lui-même au peuple.
+</P>
+
+<P>
+Si je daignais répondre à des préjugés absurdes et barbares,
+j'observerais que ce sont le pouvoir et l'opulence qui enfantent
+l'orgueil et tous les vices; que c'est le travail, la médiocrité, la
+pauvreté qui est la gardienne de la vertu; que les voeux du faible
+n'ont pour objet que la justice et la protection des lois
+bienfaisantes; qu'il n'estime que les passions de l'honnêteté; que les
+passions de l'homme puissant tendent s'élever au-dessus des lois
+justes, ou à en créer de tyranniques; je dirais enfin que la misère des
+citoyens n'est autre chose que le crime des gouvernements. Mais
+j'établis la base de mon système par un seul raisonnement.
+</P>
+
+<P>
+Le gouvernement est institué pour faire respecter la volonté générale;
+mais les hommes qui gouvernent ont une volonté individuelle, et toute
+volonté cherche à dominer. S'ils emploient à cet usage la force
+publique dont ils sont armés, le gouvernement n'est que le fléau de la
+liberté. Concluez donc que le premier objet de toute constitution doit
+être de défendre la liberté publique et individuelle contre le
+gouvernement lui-même.
+</P>
+
+<P>
+C'est précisément cet objet que les législateurs ont oublié; ils se
+sont tous occupés de la puissance du gouvernement; aucun n'a songé aux
+moyens de le ramener à son institution. Ils ont pris des précautions
+infinies contre l'insurrection du peuple, et ils ont encouragé de tout
+leur pouvoir la révolte de ses délégués. J'en ai déjà indiqué les
+raisons. L'ambition, la force et la perfidie ont été les législateurs
+du monde. Ils ont asservi jusqu'à la raison humaine, en la dépravant,
+et l'ont rendue complice de la misère de l'homme. Le despotisme a
+produit la corruption des moeurs, et la corruption des moeurs a soutenu
+le despotisme. Dans cet état de choses, c'est à qui vendra son âme au
+plus fort pour légitimer l'injustice et diviser la tyrannie. Alors la
+raison n'est plus que folie; l'égalité, anarchie; la liberté, désordre;
+la nature, chimère; le souvenir des droits de l'humanité, révolte.
+Alors on a des bastilles et des échafauds pour la vertu, des palais
+pour la débauche, des tyrans et des chars de triomphe pour le crime.
+Alors on a des rois, des prêtres, des nobles, des bourgeois, de la
+canaille; mais point de peuple et point d'hommes.
+</P>
+
+<P>
+Voyez ceux même d'entre les législateurs que le progrès des lumières
+publiques semble avoir forcés à rendre quelques hommages aux principes;
+voyez s'ils n'ont pas employé leur habileté à les éluder, lorsqu'ils ne
+pouvaient plus les raccorder à leurs vues personnelles. Voyez s'ils ont
+fait autre chose que varier les formes du despotisme et les nuances de
+l'aristocratie. Ils ont fastueusement proclamé la souveraineté du
+peuple, et l'ont enchaîné; tout en reconnaissant que les magistrats
+sont ses mandataires, ils les ont traités comme ses dominateurs et
+comme ses idoles. Tous se sont accordés à supposer le peuple insensé et
+mutin, et les fonctionnaires publics essentiellement sages et vertueux.
+Sans chercher les exemples chez les nations étrangères, nous pourrions
+en trouver de bien frappants au sein de notre révolution et dans la
+conduite même des législatures qui nous ont précédés. Voyez avec quelle
+lâcheté elles encensaient la royauté; avec quelle imprudence elles
+prêchaient la confiance aveugle pour les fonctionnaires publics
+corrompus; avec quelle insolence elles avilissaient le peuple; avec
+quelle barbarie elles l'assassinaient. Cependant, voyez de quel côté
+étaient les vertus civiques. Rappelez-vous les sacrifices généreux de
+l'indigence, et la honteuse avarice des riches; rappelez-vous le
+sublime dévouement des soldats, et les infâmes trahisons des généraux;
+le courage invincible, la patience magnanime du peuple, et le lâche
+égoïsme, la perfidie odieuse de ses mandataires.
+</P>
+
+<P>
+Mais ne nous étonnons pas trop de tant d'injustices. Au sortir d'une si
+profonde éruption, comment pourraient-ils respecter l'humanité, chérir
+l'égalité, croire à la vertu? Nous, malheureux! nous élevons le temple
+de la liberté avec des mains encore flétries des fers de la servitude.
+Qu'était notre ancienne éducation, sinon une leçon continuelle
+d'égoïsme et de sotte vanité? Qu'étaient nos usages et nos prétendues
+lois, sinon le code de l'impertinence et de la bassesse, où le mépris
+des hommes était soumis à une espèce de tarif et gradué suivant des
+règles aussi bizarres que multipliées? Mépriser et être méprisé; ramper
+pour dominer; esclaves et tyrans tour à tour; tantôt à genoux devant un
+maître, tantôt foulant aux pieds le peuple, telle était notre destinée,
+telle était notre ambition, nous tous tant que nous étions, <I>hommes
+bien nés ou hommes bien élevés, honnêtes gens et gens comme il faut,
+hommes de loi et financiers, robins ou hommes d'épée</I>. Faut-il donc
+s'étonner, si tant de marchands stupides, si tant de bourgeois égoïstes
+conservent encore pour les artisans ce dédain insolent que les nobles
+prodiguaient aux bourgeois et aux marchands eux-mêmes? Oh! le noble
+orgueil! oh! la belle éducation! Voilà cependant pourquoi les grandes
+destinées du monde sont arrêtées! Voilà pourquoi le sein de la patrie
+est déchiré par des traîtres! Voilà pourquoi les satellites féroces des
+despotes de l'Europe ont ravagé nos moissons, incendié nos cités,
+massacré nos femmes et nos enfants; le sang de trois cent mille
+Français a déjà coulé; le sang de trois cent mille autres va peut-être
+couler encore, afin que le simple laboureur ne puisse siéger au Sénat,
+à côté du riche marchand de grains; afin que l'artisan ne puisse voter
+dans les assemblées du peuple, à côté de l'illustre négociant ou du
+présomptueux avocat, et que le pauvre, intelligent et vertueux, ne
+puisse garder l'attitude d'un homme, en présence du riche, imbécile et
+corrompu! Insensés! qui appelez des maîtres pour ne point avoir
+d'égaux, croyez-vous donc que les tyrans adopteront tous les calculs de
+votre triste vanité et de votre lâche cupidité? Croyez-vous que le
+peuple, qui a conquis la liberté, qui versait son sang pour la patrie
+quand vous dormiez dans la mollesse ou que vous conspiriez dans les
+ténèbres, se laissera enchaîner, affamer, égorger par vous? Non. Si
+vous ne respectez ni l'humanité, ni la justice, ni l'honneur, conservez
+du moins quelque soin de vos trésors, qui n'ont d'autre ennemi que la
+misère publique, que vous aggravez avec tant d'imprudence. Mais quel
+motif peut toucher des esclaves orgueilleux? La loi de la vérité, qui
+tonne dans les coeurs corrompus, ressemble aux sons qui retentissent
+dans les tombeaux, et qui ne réveillent point les cadavres.
+</P>
+
+<P>
+Vous donc à qui la liberté, à qui la patrie est chère, chargez-vous
+seuls du soin de la sauver; et puisque le moment où l'intérêt pressant
+de sa défense semblait exiger toute votre attention est celui où l'on
+veut élever précipitamment l'édifice de la Constitution d'un grand
+peuple, fondez-la du moins sur la base éternelle de la vérité. Posez
+d'abord celte maxime incontestable: <I>que le peuple est bon et que ses
+délégués sont corruptibles; que c'est dans la vertu et dans la
+souveraineté du peuple qu'il faut chercher un préservatif contre les
+vices et le despotisme du gouvernement</I>.
+</P>
+
+<P>
+De ce principe incontestable, tirons maintenant des conséquences
+pratiques, qui sont autant de bases de toute constitution libre.
+</P>
+
+<P>
+La corruption des gouvernements a sa source dans l'excès de leur
+pouvoir, et dans leur indépendance du souverain. Remédiez à ce double
+abus.
+</P>
+
+<P>
+Commencez par modérer la puissance des magistrats.
+</P>
+
+<P>
+Jusqu'ici, les politiques qui ont semblé vouloir faire quelque effort,
+moins pour défendre la liberté que pour modifier la tyrannie, n'ont pu
+imaginer que deux moyens de parvenir à ce but. L'un est l'équilibre des
+pouvoirs, et l'autre le tribunat.
+</P>
+
+<P>
+Quant à l'équilibre des pouvoirs, nous avons pu être les dupes de ce
+prestige, dans un temps où la mode semblait exiger de nous cet hommage
+à nos voisins, dans un temps où l'excès de notre propre dégradation
+nous permettait d'admirer toutes les institutions étrangères qui nous
+offraient quelque faible image de la liberté. Mais, pour peu qu'on
+réfléchisse, on s'aperçoit aisément que cet équilibre ne peut être
+qu'une chimère ou un fléau, qu'il supposerait la nullité absolue du
+gouvernement, s'il n'amenait nécessairement une ligue des pouvoirs
+rivaux contre le peuple; car on sent aisément qu'ils aiment beaucoup
+mieux s'accorder, que d'appeler le souverain pour juger sa propre
+cause. Témoin l'Angleterre, où l'or et le pouvoir du monarque font
+constamment pencher la balance du même côté; où le parti de
+l'opposition même ne paraît solliciter, de temps en temps, la réforme
+de la représentation nationale, que pour l'éloigner, de concert avec la
+majorité qu'elle semble combattre; espèce de gouvernement monstrueux,
+où les vertus publiques ne sont qu'une scandaleuse parade, où le
+fantôme de la liberté anéantit la liberté même, où la loi consacre le
+despotisme, où les droits du peuple sont l'objet d'un trafic avoué, où
+la corruption est dégagée du frein même de la pudeur.
+</P>
+
+<P>
+Eh! que nous importent les combinaisons qui balancent l'autorité des
+tyrans? C'est la tyrannie qu'il faut extirper; ce n'est pas dans les
+querelles de leurs maîtres que les peuples doivent chercher l'avantage
+de respirer quelques instants; c'est dans leur propre force qu'il faut
+placer la garantie de leurs droits.
+</P>
+
+<P>
+C'est par la même raison que je ne suis pas plus partisan de
+l'institution du tribunat; l'histoire ne m'a pas appris à la respecter.
+Je ne confie point la défense d'une si grande cause à ces hommes
+faibles ou corruptibles. La protection des tribuns suppose l'esclavage
+du peuple. Je n'aime point que le peuple romain se retire sur le mont
+sacré, pour demander des protecteurs à un sénat despotique et à des
+patriciens insolents: je veux qu'il reste dans Rome, et qu'il en chasse
+tous ses tyrans. Je hais, autant que les patriciens eux-mêmes, et je
+méprise beaucoup plus ces tribuns ambitieux, ces vils mandataires du
+peuple, qui vendent aux grands de Rome leurs discours et leur silence,
+et qui ne l'ont quelquefois défendu que pour marchander sa liberté avec
+ses oppresseurs.
+</P>
+
+<P>
+Il n'y a qu'un seul tribun du peuple que je puisse avouer: c'est le
+peuple lui-même. C'est à chaque section de la République française que
+je renvoie la puissance tribunicienne; et il est facile de l'organiser
+d'une manière également éloignée des tempêtes de la démocratie absolue
+et de la perfide tranquillité du despotisme représentatif.
+</P>
+
+<P>
+Mais avant de poser les digues qui doivent défendre la liberté publique
+contre les débordements de la puissance des magistrats, commençons par
+la réduire à de justes bornes.
+</P>
+
+<P>
+Une première règle pour parvenir à ce but, c'est que la durée de leurs
+pouvoirs doit être courte, en appliquant surtout ce principe à ceux
+dont l'autorité est plus étendue.
+</P>
+
+<P>
+2° Que nul ne puisse exercer en même temps plusieurs magistratures.
+</P>
+
+<P>
+3° Que le pouvoir soit divisé: il vaut mieux multiplier les
+fonctionnaires publics que de confier à quelques-uns une autorité trop
+redoutable.
+</P>
+
+<P>
+4° Que la législation et l'exécution soient séparées soigneusement.
+</P>
+
+<P>
+5° Que les diverses branches de l'exécution soient elles-mêmes
+distinguées le plus qu'il est possible, selon la nature même des
+affaires, et confiées à des mains différentes.
+</P>
+
+<P>
+L'un des plus grands vices de l'organisation actuelle, c'est la trop
+grande étendue de chacun des départements ministériels, où sont
+entassées diverses branches d'administration très distinctes parleur
+nature.
+</P>
+
+<P>
+Le ministre de l'intérieur surtout, tel qu'on s'est obstiné à le
+conserver jusqu'ici provisoirement, est un monstre .politique, qui
+aurait provisoirement dévoré la république naissante, si la force de
+l'esprit public, animé par le mouvement de la révolution, ne l'avait
+défendue jusqu'ici, et contre les vices de l'institution, et contre
+ceux des individus.
+</P>
+
+<P>
+Au reste, vous ne pourrez jamais empêcher que les dépositaires du
+pouvoir exécutif ne soient des magistrats très puissants; ôtez-leur
+donc toute autorité et toute influence étrangère à leurs fonctions.
+</P>
+
+<P>
+Ne permettez pas qu'ils assistent et qu'ils votent dans les assemblées
+du peuple, pendant la durée de leur agence. Appliquez la même règle aux
+fonctionnaires publics en général.
+</P>
+
+<P>
+Eloignez de leurs mains le trésor publie; confiez-le à des dépositaires
+et à des surveillants qui ne puissent participer eux-mêmes à aucune
+autre espèce d'autorité.
+</P>
+
+<P>
+Laissez dans les départements, et sous la main du peuple, la portion
+des tributs publics qu'il ne sera pas nécessaire de verser dans la
+caisse générale; et que les dépenses soient acquittées sur les lieux,
+autant qu'il sera possible.
+</P>
+
+<P>
+Vous vous garderez bien de remettre à ceux qui gouvernent des sommes
+extraordinaires, sous quelque prétexte que ce soit, surtout sous le
+prétexte de former l'opinion.
+</P>
+
+<P>
+Toutes les manufactures d'esprit public ne fournissent que des poisons;
+nous en avons fait récemment une cruelle expérience, et le premier
+essai de cet étrange système ne doit pas nous inspirer beaucoup de
+confiance dans ses inventeurs. Ne perdez jamais de vue que c'est à
+l'opinion publique de juger les hommes qui gouvernent, et non à ceux-ci
+de maîtriser et de créer l'opinion publique.
+</P>
+
+<P>
+Mais il est un moyen général et non moins salutaire de diminuer la
+puissance des gouvernements au profit de la liberté et du bonheur des
+peuples.
+</P>
+
+<P>
+Il consiste dans l'application de cette maxime, énoncée dans la
+Déclaration des Droits, que je vous ai proposée: "La loi ne peut
+défendre que ce qui est nuisible à la société; elle ne peut ordonner
+que ce qui lui est utile."
+</P>
+
+<P>
+Fuyez la manie ancienne des gouvernements de vouloir trop gouverner;
+laissez aux individus, laissez aux familles le droit de faire ce qui ne
+nuit point à autrui; laissez aux communes le pouvoir de régler
+elles-mêmes leurs propres affaires, en tout ce qui ne tient point
+essentiellement à l'administration générale de la république. En un
+mot, rendez à la liberté individuelle tout ce qui n'appartient pas
+naturellement à l'autorité publique, et vous aurez laissé d'autant
+moins de prise à l'ambition et à l'arbitraire.
+</P>
+
+<P>
+Respectez surtout la liberté du souverain dans les assemblées
+primaires. Par exemple, en supprimant ce code énorme qui entrave et qui
+anéantit le droit de voter, sous le prétexte de le régler, vous ôterez
+des armes infiniment dangereuses à l'intrigue et au despotisme des
+directoires ou des législatures; de même qu'en simplifiant le Code
+civil, en abattant la féodalité, dîmes et tout le gothique édifice du
+droit canonique, rétrécit singulièrement le domaine du despotisme
+judiciaire. Quelque utiles que soient toutes ces précautions, vous
+n'aurez rien fait encore, si vous ne prévenez la seconde espèce d'abus
+que j'ai indiquée, qui est l'indépendance du gouvernement.
+</P>
+
+<P>
+La Constitution doit s'appliquer surtout à soumettre les fonctionnaires
+publics à une responsabilité imposante, en les mettant dans la
+dépendance réelle, non des individus, mais du souverain.
+</P>
+
+<P>
+Celui qui est indépendant des hommes se rend bientôt indépendant de ses
+devoirs; et l'impunité est la mère comme la sauvegarde du crime, et le
+peuple est toujours asservi, dès qu'il est craint.
+</P>
+
+<P>
+Il est deux espèces de responsabilités, l'une qu'on peut appeler
+morale, et l'autre physique.
+</P>
+
+<P>
+La première consiste principalement dans la publicité; mais suffit-il
+que la Constitution assure la publicité des opérations ou des
+délibérations du gouvernement? Non; il faut encore lui donner toute
+l'étendue dont elle est susceptible.
+</P>
+
+<P>
+La nation entière a le droit de connaître la conduite de ses
+mandataires. Il faudrait, s'il était possible, que l'assemblée des
+mandataires délibérât en présence de tous les Français. Un édifice
+fastueux et majestueux, ouvert à 12.000 spectateurs, devrait être le
+lieu des séances du corps législatif. Sous les yeux d'un si grand
+nombre de témoins, ni la corruption, ni l'intrigue, ni la perfidie
+n'oseraient se montrer; la volonté générale serait seule consultée, la
+voix de la raison et de l'intérêt public serait seule entendue. Mais
+l'admission de quelques centaines de spectateurs, encaissés dans un
+local étroit et incommode, offre-t-elle une publicité proportionnée à
+l'immensité de la nation? surtout lorsqu'une foule d'ouvriers
+mercenaires effraient le corps législatif, pour intercepter ou pour
+altérer la vérité par les récits infidèles qu'ils répandent dans toute
+la république. Que serait-ce donc, si les mandataires eux-mêmes
+méprisaient cette petite portion du public qui les voit; s'ils
+voulaient faire regarder comme deux espèces d'hommes différentes les
+habitants du lieu où ils résident et ceux qui sont éloignés d'eux;
+s'ils dénonçaient perpétuellement ceux qui sont les témoins de leurs
+actions à ceux qui lisent leurs pamphlets, pour rendre la publicité non
+seulement inutile, mais funeste à la liberté?
+</P>
+
+<P>
+Les hommes superficiels ne devineront jamais quelle a été sur la
+Révolution l'influence du local qui a recélé le corps législatif, et
+les fripons n'en conviendront pas; mais les amis éclairés du bien
+public n'ont pas vu sans indignation qu'après avoir appelé les regards
+publics autour d'elle, pour résister à la cour, la première législature
+les ait fuis autant qu'il était en son pouvoir, lorsqu'elle a voulu se
+liguer avec la cour contre le peuple; qu'après s'être en quelque sorte
+cachée à l'archevêché, où elle porta la loi martiale, elle se soit
+renfermée dans le Manège, où elle s'environna de baïonnettes, pour
+ordonner le massacre des meilleurs citoyens au Champ-de-Mars, sauver le
+parjure Louis et miner les fondements de la liberté. Ses successeurs se
+sont bien gardés d'en sortir; les rois ou les magistrats de l'ancienne
+police faisaient bâtir, en quelques jours, une magnifique salle
+d'Opéra, et, à la honte de la raison humaine, quatre ans se sont
+écoulés avant qu'on eût préparé une nouvelle demeure à la
+représentation nationale! Que dis-je ? celle même où elle vient
+d'entrer est-elle plus favorable à la publicité et plus digne de la
+nation? Non; tous les observateurs se sont aperçus qu'elle a été
+disposée, avec beaucoup d'intelligence, par le même esprit d'intrigue,
+sous les auspices d'un ministre pervers, pour retrancher les
+mandataires contre les regards du peuple. On a même fait des prodiges
+en ce genre; on a enfin trouvé le secret, recherché depuis si
+longtemps, d'exclure le public, en l'admettant; qu'il puisse assister
+aux séances, mais qu'il ne puisse entendre, si ce n'est dans le petit
+espace réservé aux honnêtes gens et aux journalistes; qu'il soit absent
+et présent tout à la fois. La postérité s'étonnera de l'insouciance
+avec laquelle une grande nation a souffert si longtemps les lâches et
+grossières manoeuvres qui compromettaient à la fois sa dignité, sa
+liberté et son salut.
+</P>
+
+<P>
+Pour moi, je pense que la Constitution ne doit pas se borner à ordonner
+que les séances du corps législatif et des autorités constituées seront
+publiques, mais encore qu'elle ne doit pas dédaigner de s'occuper des
+moyens de leur assurer la plus grande publicité; qu'elle doit interdire
+aux mandataires le pouvoir d'influer, en aucune manière, sur la
+composition de l'auditoire, et de retracer arbitrairement l'étendue du
+lieu qui doit recevoir le peuple. Elle doit pourvoir à ce que la
+législature réside au sein d'une immense population, et délibère sous
+les yeux d'une multitude de citoyens infinie.
+</P>
+
+<P>
+Le principe de la responsabilité morale veut encore que les agents du
+gouvernement rendent à des époques déterminées et assez rapprochées des
+comptes exacts et circonstanciés de leur gestion; que ces comptes
+soient rendus publics par la voie de l'impression, et soumis à la
+censure de tous les citoyens; qu'ils soient envoyés, en conséquence, à
+tous les départements, à toutes les administrations et à toutes les
+communes.
+</P>
+
+<P>
+A l'appui de la responsabilité morale, il faut déployer la
+responsabilité physique, qui est, en dernière analyse, la plus sûre
+gardienne de la liberté: elle consiste dans la punition des
+fonctionnaires publics prévaricateurs.
+</P>
+
+<P>
+Un peuple dont les mandataires ne doivent compte à personne de leur
+gestion, n'a point de Constitution: un peuple dont les mandataires ne
+rendent compte qu'à d'autres mandataires inviolables, n'a point de
+Constitution, puisqu'il dépend de ceux-ci de le trahir impunément, et
+de le laisser trahir par les autres. Si c'est là le sens qu'on attache
+au gouvernement représentatif, j'avoue que j'adopte tous les anathèmes
+prononcés contre lui par Jean-Jacques Rousseau. Au reste, ce mot a
+besoin d'être expliqué, comme beaucoup d'autres; ou plutôt il s'agit
+bien moins de définir le gouvernement français, que de le constituer.
+</P>
+
+<P>
+Dans tout Etat libre, les crimes publics des magistrats doivent être
+punis aussi sévèrement et aussi facilement que les crimes privés des
+citoyens; et le pouvoir de réprimer les attentats du gouvernement doit
+retourner au souverain.
+</P>
+
+<P>
+Je sais que le peuple ne peut pas être un juge toujours en activité.
+Aussi, n'est-ce pas là ce que je veux; mais je veux encore moins que
+ses délégués soient des despotes au-dessus des lois. On peut remplir
+l'objet que je propose, par des mesures simples, dont je vais
+développer la théorie.
+</P>
+
+<P>
+1° Je veux que tous les fonctionnaires publics, nommés par le peuple,
+puissent être révoqués par lui, selon les formes qui seront établies,
+sans autre motif que le droit imprescriptible qui lui appartient de
+révoquer ses mandataires.
+</P>
+
+<P>
+2° Il est naturel que le corps chargé de faire les lois surveille ceux
+qui sont commis pour les faire exécuter. Les membres de l'agence
+exécutive seront donc tenus de rendre compte de leur gestion au corps
+législatif. En cas de prévarication, il ne pourra pas les punir, parce
+qu'il ne faut pas lui laisser ce moyen de s'emparer de la puissance
+exécutive, mais il les accusera devant un tribunal populaire, dont
+l'unique fonction sera de connaître des prévarications des
+fonctionnaires publics. Les membres du corps législatif ne pourront
+être poursuivis par ce tribunal pour raison des opinions qu'ils auront
+manifestées dans les assemblées, mais seulement pour les faits positifs
+de corruption ou de trahison dont ils pourraient être prévenus. Les
+délits ordinaires qu'ils pourraient commettre sont du ressort des
+tribunaux ordinaires.
+</P>
+
+<P>
+A l'expiration de leurs fonctions, les membres de la législature et les
+agents de l'exécution, ou ministres, pourront être déférés au jugement
+solennel de leurs commettants. Le peuple prononcera seulement s'ils ont
+conservé ou perdu sa confiance. Le jugement qui déclarera qu'ils ont
+perdu sa confiance, emportera l'incapacité de remplir aucunes
+fonctions. Le peuple ne décernera pas de peine plus forte, et si les
+mandataires sont coupables de quelques crimes particuliers et formels,
+il pourra les renvoyer au tribunal établi pour les punir.
+</P>
+
+<P>
+Ces dispositions s'appliqueront également aux membres du tribunal
+populaire.
+</P>
+
+<P>
+Quelque nécessité qu'il soit de contenir les magistrats, il ne l'est
+pas moins de les bien choisir. C'est sur cette double base que la
+liberté doit être fondée. Ne perdez pas de vue que, dans le
+gouvernement représentatif, il n'est pas de lois constitutives aussi
+importantes que celles qui garantissent la pureté des élections.
+</P>
+
+<P>
+Ici, je vois répandre de dangereuses erreurs; ici je m'aperçois qu'on
+abandonne les premiers principes du bon sens et de la liberté pour
+poursuivre de vaines abstractions métaphysiques. Par exemple, on veut
+que, dans tous les points de la république, les citoyens votent pour la
+nomination de chaque fonctionnaire public, de manière que l'homme de
+mérite et de vertu, qui n'est connu que dans la contrée qu'il habite,
+ne puisse jamais être appelé à représenter ses compatriotes; et que les
+charlatans fameux, qui ne sont pas toujours les meilleurs citoyens ni
+les hommes les plus éclairés, ou les intrigants portés par un parti
+puissant, qui dominera dans toute la république, soient à perpétuité et
+exclusivement les représentants nécessaires du peuple français.
+</P>
+
+<P>
+Mais, en même temps, on enchaîne le souverain par des règlements
+tyranniques; partout on dégoûte le peuple, on éloigne les sans-culottes
+par des formalités. Que dis-je? on les chasse par la famine; car on ne
+songe pas même à les indemniser du temps qu'ils dérobent à la
+subsistance de leurs familles, pour le consacrer aux affaires publiques.
+</P>
+
+<P>
+Voilà cependant les principes conservateurs de la liberté que la
+Constitution doit maintenir. Tout le reste n'est que charlatanisme,
+intrigue et despotisme.
+</P>
+
+<P>
+Faites en sorte que le peuple puisse assister aux assemblées publiques,
+car lui seul est l'appui de la liberté et de la justice: les
+aristocrates, les intrigants en sont les fléaux.
+</P>
+
+<P>
+Qu'importe que la loi rende un hommage hypocrite à l'égalité des
+droits, si la plus impérieuse de toutes les lois, la nécessité, force
+la partie la plus saine et la plus nombreuse du peuple à y renoncer!
+Que la patrie indemnise l'homme qui vit de son travail, lorsqu'il
+assiste aux assemblées publiques; qu'elle salarie, par la même raison,
+d'une manière comparable, tous les fonctionnaires publics; que les
+règles des élections, que les formes des délibérations soient aussi
+simples, aussi abrégées qu'il est possible; que tous les jours des
+assemblées soient fixés aux époques les plus commodes pour la partie
+laborieuse de la nation.
+</P>
+
+<P>
+Que l'on délibère à haute voix: la publicité est l'appui de la vertu,
+la sauvegarde de la vérité, la terreur du crime, le fléau de
+l'intrigue. Laissez les ténèbres et le scrutin secret aux criminels et
+aux esclaves. Les hommes libres veulent avoir le peuple pour témoin de
+leurs pensées. Cette méthode forme les citoyens et les vertus
+républicaines. Elle convient à un peuple qui vient de conquérir sa
+liberté et qui combat pour la défendre. Quand elle cesse de lui
+convenir, la république n'est déjà plus.
+</P>
+
+<P>
+Au surplus, que le peuple, je le répète, soit parfaitement libre dans
+les assemblées: la Constitution ne peut établir que ces règles
+générales, nécessaires pour bannir l'intrigue et maintenir la liberté
+même; toute autre gêne n'est qu'un attentat à sa souveraineté.
+</P>
+
+<P>
+Qu'aucune autorité constituée surtout ne se mêle jamais ni de sa
+police, ni de ses délibérations.
+</P>
+
+<P>
+Par là vous aurez résolu le problème encore indécis de l'économie
+politique populaire: de placer dans la vertu du peuple et dans
+l'autorité du souverain le contrepoids nécessaire des passions du
+magistrat et de la tendance du gouvernement à la tyrannie.
+</P>
+
+<P>
+Au reste, n'oubliez pas que la solidité de la Constitution elle-même
+s'appuie sur toutes les institutions, sur toutes les lois particulières
+d'un peuple, quelque nom qu'on leur donne: elle s'appuie sur la bonté
+des moeurs, sur la connaissance et sur le sentiment des droits sacrés
+de l'homme. La Déclaration des Droits est la Constitution de tous les
+peuples; les autres lois sont muables par leur nature, et sont
+subordonnées à celle-là. Qu'elle soit sans cesse présente à tous les
+esprits; qu'elle brille à la tôle de votre Code public; que le premier
+article de ce code soit la garantie formelle de tous les droits de
+l'homme; que le second porte que toute loi qui les blesse est
+tyrannique et nulle; qu'elle soit portée en pompe dans vos cérémonies
+publiques; qu'elle frappe les regards du peuple dans toutes ses
+assemblées, dans tous les lieux où résident ses mandataires; qu'elle
+soit écrite sur les murs de nos maisons; qu'elle soit la première leçon
+que les pères donneront à leurs enfants.
+</P>
+
+<P>
+On me demandera peut-être comment, avec des précautions si sûres contre
+les magistrats, je puis assurer l'obéissance aux lois et au
+gouvernement. Je réponds que je l'assure davantage précisément par ces
+précautions-là mêmes. Je rends aux lois et au gouvernement toute la
+force que j'ôte aux vices des hommes qui gouvernent et qui font des
+lois.
+</P>
+
+<P>
+Le respect qu'inspire le magistrat dépend beaucoup pins du respect
+qu'il porte lui-même aux lois que du pouvoir qu'il usurpe; et la
+puissance des lois est bien moins dans la force militaire qui les
+entoure que dans leur concordance avec les principes de la justice et
+avec la volonté générale.
+</P>
+
+<P>
+Quand la loi a pour principe l'intérêt public, elle a le peuple
+lui-même pour appui, et sa force est la force de tous les citoyens,
+dont elle est l'ouvrage et la propriété. La volonté générale et la
+force publique ont une origine commune. La force publique est au corps
+politique ce qu'est au corps le bras qui exécute spontanément ce que la
+volonté commande et repousse tous les objets qui peuvent menacer le
+coeur ou la tête.
+</P>
+
+<P>
+Quand la force publique ne fait que seconder la volonté générale,
+l'Etat est libre et paisible; lorsqu'elle la contrarie, l'Etat est
+asservi ou agité.
+</P>
+
+<P>
+La force publique est en contradiction avec la volonté générale dans
+deux cas: ou lorsque la loi n'est pas la volonté générale; ou lorsque
+le magistrat l'emploie pour violer la loi. Telle est l'horrible
+anarchie que les tyrans ont établie de tout temps, sous le nom de
+tranquillité, d'ordre public, de législation et de gouvernement: tout
+leur art est d'isoler et de comprimer chaque citoyen par la force, pour
+les asservir tous à leurs odieux caprices, qu'ils décorent du nom de
+lois. Législateurs, faites des lois justes; magistrats, faites-les
+religieusement exécuter; que ce soit là toute votre politique, et vous
+donnerez au monde un spectacle inconnu, celui d'un grand peuple libre
+et vertueux.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+ARTICLE PREMIER. La Constitution garantit à tout Français les droits
+imprescriptibles de l'homme et du citoyen énoncés dans la déclaration
+précédente.
+</P>
+
+<P>
+II. Elle déclare tyrannique et nul tout acte de législation ou de
+gouvernement qui les viole.
+</P>
+
+<P>
+III. La Constitution Française ne reconnaît d'autre gouvernement
+légitime que le gouvernement républicain, ni d'autre république que
+celle qui est fondée sur la liberté et sur l'égalité.
+</P>
+
+<P>
+IV. La République Française est une et indivisible.
+</P>
+
+<P>
+V. La souveraineté réside essentiellement dans le Peuple Français; tous
+les fonctionnaires publics sont ses mandataires, il peut les révoquer
+de la même manière qu'il les a choisis.
+</P>
+
+<P>
+VI. La Constitution ne reconnaît d'autre pouvoir que celui du
+souverain; les diverses portions d'autorité exercées par les différents
+magistrats ne sont que des fonctions publiques, qu'il leur délègue pour
+l'avantage commun.
+</P>
+
+<P>
+VII. La population et l'étendue de la République obligent le peuple
+français à se diviser en sections pour exercer sa souveraineté; mais
+ses droits ne sont ni moins réels ni moins sacrés que s'il délibérait
+tout entier, dans une assemblée unique. En conséquence, chaque section
+du souverain ne peut être soumise ni à l'influence, ni aux ordres
+d'aucune autorité constituée, et les mandataires qui attentent soit à
+la liberté, soit à la sûreté, soit à la dignité d'une portion du
+peuple, sont coupables de rébellion envers le peuple entier.
+</P>
+
+<P>
+VIII. Afin que l'inégalité des biens ne détruise point l'égalité des
+droits, la Constitution veut que les citoyens qui vivent de leur
+travail soient indemnisés du temps qu'ils consacrent aux affaires
+publiques dans les assemblées du peuple où la loi les appelle.
+</P>
+
+<P>
+IX. La durée des fonctions des mandataires du peuple ne peut excéder
+deux années.
+</P>
+
+<P>
+X. Nul ne peut exercer à la fois deux emplois publics.
+</P>
+
+<P>
+XI. Les fonctions exécutives, les fonctions législatives et les
+fonctions judiciaires sont séparées.
+</P>
+
+<P>
+XII. La Constitution ne veut pas que la loi même puisse garantir la
+liberté individuelle sans aucun profit pour le bien public; elle laisse
+aux communes le droit de régler leurs propres affaires, en ce qui ne
+tient point à l'administration générale de la République.
+</P>
+
+<P>
+XIII. Les délibérations de la législature et de toutes les autorités
+constituées seront publiques: la publicité qu'exige la Constitution est
+la plus grande publicité possible. La législature doit tenir ses
+séances dans un lieu qui puisse admettre douze mille spectateurs.
+</P>
+
+<P>
+XIV. Tout fonctionnaire public est responsable au peuple.
+</P>
+
+<P>
+XV. Il sera établi un tribunal dont l'unique fonction sera de connaître
+de leurs prévarications.
+</P>
+
+<P>
+XVI. Les membres de la législature ne pourront être poursuivis, par
+aucun tribunal constitué, pour raison des opinions qu'ils auront
+manifestées dans l'Assemblée; mais, à l'expiration de leurs fonctions,
+leur conduite sera solennellement jugée par le peuple qui les aura
+choisis. Le peuple prononcera sur cette question: tel citoyen a-t-il
+répondu ou non à la confiance dont le peuple l'a honoré?
+</P>
+
+<P>
+XVII. Les faits positifs de corruption et de trahison qui pourraient
+être imputés aux fonctionnaires publics dont il est parlé aux deux
+articles précédents seront jugés par le tribunal populaire, et leurs
+délits privés par les tribunaux ordinaires.
+</P>
+
+<P>
+XVIII. Tous les membres de la législature et tous les membres de
+l'agence exécutive seront tenus de rendre compte de leur fortune, deux
+ans après l'expiration de leur autorité.
+</P>
+
+<P>
+XIX. Lorsque les droits du peuple seront violés par un acte de la
+législature ou du gouvernement, chaque département pourra le déférer à
+l'examen du reste de la République; et, dans le délai qui sera
+déterminé, les assemblées primaires s'assembleront pour manifester leur
+voeu sur ce point.
+</P>
+
+<P>
+XX. La Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen sera placée dans
+l'endroit le plus apparent des lieux où autorités constituées tiendront
+leurs séances: elle s portée, en pompe, dans toutes les cérémonies
+publiques; elle sera le premier objet de l'instruction publique.
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<HR ALIGN="center" WIDTH="80%">
+
+<BR><BR>
+
+<A NAME="17931118"></A>
+<P CLASS="intro">
+<I>Rapport fait à la Convention nationale au nom du Comité de salut
+public par le citoyen Robespierre, membre de ce comité, sur la
+situation politique de la République; le 27 brumaire, l'an 2 de
+la République; imprimé par ordre de la Convention nationale</I>
+(27 brumaire an II - 18 novembre 1793)
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<P>
+Citoyens Représentants du Peuple,
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Nous appelons aujourd'hui l'attention de la Convention nationale sur
+les plus grands intérêts de la patrie. Nous venons remettre sous vos
+yeux la situation de la République à regard des diverses puissances de
+la terre, et surtout des peuples que la nature et la raison attachent à
+notre cause, mais que l'intrigue et la perfidie cherchent à ranger au
+nombre de nos ennemis.
+</P>
+
+<P>
+Au sortir du chaos où les trahisons d'une cour criminelle et le règne
+des factions avaient plongé le gouvernement, il faut que les
+législateurs du peuple français fixent les principes de leur politique
+envers les amis et les ennemis de la République; il faut qu'ils
+déploient aux yeux de l'univers le véritable caractère de la nation
+qu'ils ont la gloire de représenter. Il est temps d'apprendre aux
+imbéciles qui l'ignorent, ou aux pervers qui feignent d'en douter, que
+la République française existe; qu'il n'y a de précaire dans le monde
+que le triomphe du crime et la durée du despotisme; il est temps que
+nos alliés se confient à notre sagesse et à notre fortune, autant que
+les tyrans armés contre nous redoutent notre courage et notre puissance.
+</P>
+
+<P>
+La Révolution française a donné une secousse au monde. Les élans d'un
+grand peuple vers la liberté devaient déplaire aux rois qui
+l'entouraient. Mais il y avait loin de cette disposition secrète à la
+résolution périlleuse de déclarer la guerre au peuple français, et
+surtout à la ligue monstrueuse de tant de puissances essentiellement
+divisées d'intérêts.
+</P>
+
+<P>
+Pour les réunir, il fallait la politique de deux cours dont l'influence
+dominait toutes les autres; pour les enhardir, il fallait l'alliance du
+roi même des Français, et les trahisons de toutes les factions qui le
+caressèrent et le menacèrent tour à tour pour régner sous son nom ou
+pour élever un autre tyran sur les débris de sa puissance.
+</P>
+
+<P>
+Les temps qui devaient enfanter le plus grand des prodiges de la
+raison, devaient aussi être souillés par les derniers excès de la
+corruption humaine. Les crimes de la tyrannie accélérèrent les progrès
+de la liberté, et les progrès de la liberté multiplièrent les crimes de
+la tyrannie, en redoublant ses alarmes et ses fureurs. Il y a eu, entre
+le peuple et ses ennemis, une réaction continuelle, dont la violence
+progressive a opéré en peu d'années l'ouvrage de plusieurs siècles.
+</P>
+
+<P>
+Il est connu aujourd'hui de tout le monde que la politique du cabinet
+de Londres contribua beaucoup à donner le premier branle à notre
+révolution. Ses projets étaient vastes; il voulait, au milieu des
+orages politiques, conduire la France épuisée et démembrée à un
+changement de dynastie, et placer le duc d'York sur le trône de Louis
+XVI. Ce projet devait être favorisé par les intrigues et par la
+puissance de la maison d'Orléans, dont le chef, ennemi de la cour de
+France, était depuis longtemps étroitement lié avec celle d'Angleterre.
+Content des honneurs do la vengeance et du titre de beau-père du roi,
+l'insouciant Philippe aurait facilement consenti à finir sa carrière au
+sein du repos et de la volupté. L'exécution de ce plan devait assurer à
+l'Angleterre les trois grands objets de son ambition ou de sa jalousie:
+Toulon, Dunkerque et nos colonies. Maître à la fois de ces importantes
+possessions, maître de la mer et de la France, le gouvernement anglais
+aurait bientôt forcé l'Amérique à rentrer sous la domination de George.
+Il est à remarquer que ce cabinet a conduit de front, en France et dans
+les Etats-Unis, deux intrigues parallèles, qui tendaient au même but.
+Tandis qu'il cherchait à séparer le Midi de la France du Nord, il
+conspirait pour détacher les provinces septentrionales de l'Amérique
+des provinces méridionales; et, comme on s'efforce encore aujourd'hui
+de fédéraliser notre République, on travaille à Philadelphie à rompre
+les liens de la confédération qui unissent les différentes portions de
+la République américaine.
+</P>
+
+<P>
+Ce plan était hardi. Mais le génie consiste moins à former des plans
+hardis qu'à calculer les moyens qu'on a de les exécuter. L'homme le
+moins propre à deviner le caractère et les ressources d'un grand peuple
+est peut-être celui qui est habile dans l'art de corrompre un
+parlement. Qui peut moins apprécier les prodiges qu'enfante l'amour de
+la liberté que l'homme vil dont le métier est de mettre en jeu tous les
+vices des esclaves? Semblable à un enfant dont la main débile est
+blessée par une arme terrible qu'elle a l'imprudence de toucher, Pitt
+voulut jouer avec le peuple français, et il en a été foudroyé.
+</P>
+
+<P>
+Pitt s'est grossièrement trompé sur notre révolution, comme Louis XVI
+et les aristocrates français, abusés par leur mépris pour le peuple,
+mépris fondé uniquement sur la conscience de leur propre bassesse. Trop
+immoral pour croire aux vertus républicaines, trop peu philosophe pour
+faire un pas vers l'avenir, le ministre de George était au-dessous de
+son siècle; le siècle s'élançait vers la liberté, et Pitt voulait le
+faire rétrograder vers la barbarie et vers le despotisme. Aussi
+l'ensemble des événements a trahi jusqu'ici ses rêves ambitieux; il a
+vu briser tour à tour par la force populaire les divers instruments
+dont il s'est servi; il a vu disparaître Necker, d'Orléans, Lafayette,
+Lameth, Dumouriez, Custine, Brissot, et tous les pygmées de la Gironde.
+Le peuple français s'est dégagé jusqu'ici des fils de ses intrigues,
+comme Hercule d'une toile d'araignée.
+</P>
+
+<P>
+Voyez comme chaque crise de notre révolution l'entraîne toujours au
+delà du point où il voulait l'arrêter; voyez avec quels pénibles
+efforts il cherche à faire reculer la raison publique et à entraver la
+marche de la liberté; voyez ensuite quels crimes prodigués pour la
+détruire. A la fin de 1792, il croyait préparer insensiblement la chute
+du roi Capet, en conservant le trône pour le fils de son maître; mais
+le 10 août a lui, et la République est fondée. C'est en vain que, pour
+l'étouffer dans son berceau, la faction girondine et tous les lâches
+émissaires des tyrans étrangers appellent de toutes parts les serpents
+de la calomnie, le démon de la guerre civile, l'hydre du fédéralisme,
+le monstre de l'aristocratie: le 31 mai, le peuple s'éveille, et les
+traîtres ne sont plus. La Convention se montre aussi juste que le
+peuple, aussi grande que sa mission. Un nouveau pacte social est
+proclamé, cimenté, par le voeu unanime des Français; le génie de la
+liberté plane d'une aile rapide sur la surface de cet empire, en
+rapproche toutes les parties prêtes à se dissoudre et le raffermit sur
+ses vastes fondements.
+</P>
+
+<P>
+Mais ce qui prouve à quel point le principal ministre de George III
+manque de génie, en dépit de l'attention dont nous l'avons honoré,
+c'est le système entier de son administration. Il a voulu sans cesse
+allier deux choses évidemment contradictoires, l'extension sans bornes
+de la prérogative royale, c'est-à-dire le despotisme, avec
+l'accroissement de la prospérité commerciale de l'Angleterre: comme si
+le despotisme n'était pas le fléau du commerce; comme si un peuple qui
+a eu quelque idée de la liberté pouvait descendre à la servitude, sans
+perdre l'énergie qui seule peut être la source de ses succès. Pitt
+n'est pas moins coupable envers l'Angleterre, dont il a mille fois
+violé la Constitution, qu'envers la France. Le projet même de placer un
+prince anglais sur le trône des Bourbons était un attentat contre la
+liberté de son pays, puisqu'un roi d'Angleterre dont la famille
+régnerait en France et en Hanovre tiendrait dans ses mains tous les
+moyens de l'asservir. Comment une nation qui a craint de remettre une
+armée entre les mains du roi, chez qui on a souvent agité la question,
+si le peuple anglais devait souffrir qu'il réunît à ce titre la
+puissance et le titre de duc de Hanovre; comment cette nation
+rampe-t-elle sous le joug d'un esclave, qui ruine sa patrie pour donner
+des couronnes à son maître? Au reste, je n'ai pas besoin d'observer que
+le cours des événements imprévus de notre révolution a dû
+nécessairement forcer le ministère anglais à faire, selon les
+circonstances, beaucoup d'amendements à ses premiers plans, multiplier
+ses embarras et par conséquent ses noirceurs. Il ne serait pas même
+étonnant que celui qui voulut donner un roi à la France fût réduit
+aujourd'hui à épuiser ses dernières ressources pour conserver le sien
+ou pour se conserver lui-même.
+</P>
+
+<P>
+Dès l'année 1791, la faction anglaise et tous les ennemis de la liberté
+s'étaient aperçus qu'il existait en France un parti républicain qui ne
+transigerait pas avec la tyrannie, et que ce parti était le peuple. Les
+assassinats partiels, tels que ceux du Champ-de-Mars et de Nancy, leur
+paraissaient insuffisants pour le détruire; ils résolurent de lui
+donner la guerre: de là la monstrueuse alliance de l'Autriche et de la
+Prusse, et ensuite la ligue de toutes les puissances armées contre
+nous. Il serait absurde d'attribuer principalement ce phénomène à
+l'influence des émigrés, qui fatiguèrent longtemps toutes les cours de
+leurs clameurs impuissantes, et au crédit de la cour de France; il fut
+l'ouvrage de la politique étrangère soutenue du pouvoir des factieux
+qui gouvernaient la France.
+</P>
+
+<P>
+Pour engager les rois dans cette téméraire entreprise, il ne suffisait
+pas d'avoir cherché à leur persuader que, hors un petit nombre de
+républicains, toute la nation haïssait en secret le nouveau régime et
+les attendait comme des libérateurs; il ne suffisait pas de leur avoir
+garanti la trahison de tous les chefs de notre gouvernement et de nos
+armées: pour justifier cette odieuse entreprise aux yeux de leurs
+sujets épuisés, il fallait leur épargner jusqu'à l'embarras de nous
+déclarer la guerre. Quand ils furent prêts, la faction dominante la
+leur déclara à eux-mêmes. Vous vous rappelez avec quelle astuce
+profonde elle sut intéresser au succès de ses perfides projets le
+courage naturel des Français et l'enthousiasme civique des sociétés
+populaires. Vous savez avec quelle impudence machiavélique ceux qui
+laissaient nos gardes nationales sans armes, nos places fortes sans
+munitions, nos armées entre les mains des traîtres, nous excitaient à
+aller planter l'étendard tricolore jusque sur les bornes du monde.
+Déclamateurs perfides, ils insultaient aux tyrans, pour les servir;
+d'un seul trait de plume, ils renversaient tous les trônes, et
+ajoutaient l'Europe à l'Empire français: moyen sûr de hâter le succès
+des intrigues de nos ennemis, dans le moment où ils pressaient tous les
+gouvernements de se déclarer contre nous.
+</P>
+
+<P>
+Les partisans sincères de la République avaient d'autres pensées. Avant
+de briser les chaînes de l'univers, ils voulaient assurer la liberté de
+leur pays; avant de porter la guerre chez les despotes étrangers, ils
+voulaient la faire au tyran qui les trahissait; convaincus d'ailleurs
+qu'un roi était un mauvais guide pour conduire un peuple à la conquête
+de la liberté universelle, et que c'est à la puissance de la raison,
+non à la force des armes, de propager les principes de notre glorieuse
+révolution.
+</P>
+
+<P>
+Les amis de la liberté cherchèrent de tout temps les moyens les plus
+sûrs de la faire triompher: les agents de nos ennemis ne l'embrassent
+que pour l'assassiner, tour à tour extravagants ou modérés, prêchant la
+faiblesse et le sommeil où il faut de la vigilance et du courage, la
+témérité et l'exagération où il s'agit de prudence et de
+circonspection. Ceux qui, à la fin de 1791, voulaient briser tous les
+sceptres du monde, sont les mêmes qui, au mois d'août 1792,
+s'efforcèrent de parer le coup qui fit tomber celui du tyran. Le char
+de la Révolution roule sur un terrain inégal: ils ont voulu l'enrayer
+dans les chemins faciles; ils le précipitent avec violence dans les
+routes périlleuses; ils cherchent à le briser contre le but.
+</P>
+
+<P>
+Tel est le caractère des faux patriotes, telle est la mission des
+émissaires stipendiés par les cours étrangères. Peuple, tu pourras les
+distinguer à ces traits.
+</P>
+
+<P>
+Voilà les hommes qui naguère encore réglaient les relations de la
+France avec les autres nations. Reprenons le fil de leurs machinations.
+</P>
+
+<P>
+Le moment était arrivé où le gouvernement britannique, après nous avoir
+suscité tant d'ennemis, avait résolu d'entrer lui-même ouvertement dans
+la ligue; mais le voeu national et le parti de l'opposition
+contrariaient ce projet du ministère. Brissot lui fit déclarer la
+guerre; on la déclara en même temps à la Hollande; on la déclara à
+l'Espagne, parce que nous n'étions nullement préparés à combattre ces
+nouveaux ennemis, et que la flotte espagnole était prête à se joindre à
+la flotte anglaise.
+</P>
+
+<P>
+Avec quelle lâche hypocrisie les traîtres faisaient valoir de
+prétendues insultes à nos envoyés, concertées d'avance entre eux et les
+puissances étrangères! Avec quelle audace ils invoquaient la dignité de
+la nation dont ils se jouaient insolemment!
+</P>
+
+<P>
+Les lâches! ils avaient sauvé le despote prussien et son armée; ils
+avaient engraissé la Belgique du plus pur sang des Français; ils
+parlaient naguère de municipaliser l'Europe, et ils repoussaient les
+malheureux Belges dans les bras de leurs tyrans; ils avaient livré à
+nos ennemis nos trésors, nos magasins, nos armes, nos défenseurs: sûr
+de leur appui, et fier de tant de crimes, le vil Dumouriez avait osé
+menacer la liberté jusque dans son sanctuaire... O patrie! quelle
+divinité tutélaire a donc pu t'arracher de l'abîme immense creusé pour
+t'engloutir, dans ces jours de crimes et de calamités où, ligués avec
+tes innombrables ennemis, tes enfants ingrats plongeaient dans ton sein
+leurs mains parricides, et semblaient se disputer tes membres épars,
+pour les livrer tout sanglants aux tyrans féroces conjurés contre toi;
+dans ces jours affreux où la vertu était proscrite, la perfidie
+couronnée, la calomnie triomphante, où tes ports, tes flottes, tes
+armées, tes forteresses, tes administrateurs, tes mandataires, tout
+était vendu à tes ennemis! Ce n'était point assez d'avoir armé les
+tyrans contre nous: on voulait nous vouer à la haine des nations, et
+rendre la Révolution hideuse aux yeux de l'univers. Nos journalistes
+étaient à la solde des cours étrangères, comme nos ministres et une
+partie de nos législateurs. Le despotisme et la trahison présentaient
+le peuple français à tous les peuples comme une faction éphémère et
+méprisable, le berceau de la république comme le repaire du crime;
+l'auguste liberté était travestie en une vile prostituée. Pour comble
+de perfidie, les traîtres cherchaient à pousser le patriotisme même à
+des démarches inconsidérées, et préparaient eux-mêmes la matière de
+leurs calomnies: couverts de tous les crimes, ils en accusaient la
+vertu qu'ils plongeaient dans les cachots, et chargeaient de leur
+propre extravagance les amis de la patrie qui en étaient les vengeurs
+ou les victimes. Grâce à la coalition de tous les hommes puissants et
+corrompus, qui remettaient à la fois dans des mains perfides tous les
+ressorts du gouvernement, toutes les richesses, toutes les trompettes
+de la renommée, tous les canaux de l'opinion, la république française
+ne trouvait plus un seul défenseur dans l'Europe; et la vérité captive
+ne pouvait trouver une issue pour franchir les limites de la France ou
+les murs de Paris.
+</P>
+
+<P>
+Ils se sont attachés particulièrement à mettre en opposition l'opinion
+de Paris avec celle du reste de la république, et celle de la
+république entière avec les préjugés des nations étrangères. Il est
+deux moyens de tout perdre: l'un de faire des choses mauvaises par leur
+nature, l'autre de faire mal ou à contre-temps les choses mêmes qui
+sont bonnes en soi. Ils les ont employés tour à tour. Ils ont surtout
+manié les poignards du fanatisme avec un art nouveau. On a cru
+quelquefois qu'ils voulaient le détruire; ils ne voulaient que l'armer
+et repousser par les préjugés religieux ceux qui étaient attirés à
+notre révolution par les principes de la morale et du bonheur public.
+</P>
+
+<P>
+Dumouriez, dans la Belgique, excitait nos volontaires nationaux à
+dépouiller les églises et à jouer avec les saints d'argent; et le
+traître publiait en même temps des manifestes religieux dignes du
+pontife de Rome, qui vouaient les Français à l'horreur des Belges et du
+genre humain. Brissot aussi déclamait contre les prêtres, et il
+favorisait la rébellion des prêtres du Midi et de l'Ouest.
+</P>
+
+<P>
+Combien de choses le bon esprit du peuple a tournées au profit de la
+liberté, que les perfides émissaires de nos ennemis avaient imaginées
+pour la perdre!
+</P>
+
+<P>
+Cependant le peuple français, seul dans l'univers, combattait pour la
+cause commune. Peuples alliés de la France, qu'êtes-vous devenus?
+N'étiez-vous que les alliés du roi, et non ceux de la nation?
+Américains, est-ce l'automate couronné, nommé Louis XVI, qui vous aida
+à secouer le joug de vos oppresseurs, ou bien nos bras et nos armées?
+Est-ce le patrimoine d'une cour méprisable qui vous alimentait, ou bien
+les tributs du peuple français, et les productions de notre sol
+favorisé des cieux? Non, citoyens, nos alliés n'ont point abjuré les
+sentiments qu'ils nous doivent: mais s'ils ne se sont point détachés de
+notre cause, s'ils ne se sont pas rangés même au nombre de nos ennemis,
+ce n'est point la faute de la faction qui nous tyrannisait.
+</P>
+
+<P>
+Par une fatalité bizarre, la république se trouve encore représentée
+auprès d'eux par les agents des traîtres qu'elle a punis. Le beau-frère
+de Brissot est le consul général de la France près les Etats-Unis. Un
+autre homme, nommé Genest, envoyé par Lebrun et par Brissot à
+Philadelphie en qualité d'agent plénipotentiaire, a rempli fidèlement
+les vues et les instructions de la faction qui l'a choisi. Il a employé
+les moyens les plus extraordinaires pour irriter le gouvernement
+américain contre nous; il a affecté de lui parler, sans aucun prétexte,
+avec le ton de la menace, et de lui faire des propositions également
+contraires aux intérêts des deux nations; il s'est efforcé de rendre
+nos principes suspects ou redoutables, en les outrant par des
+applications ridicules. Par un contraste bien remarquable, tandis qu'à
+Paris ceux qui l'avaient envoyé persécutaient les sociétés populaires,
+dénonçaient comme des anarchistes les républicains luttant avec courage
+contre la tyrannie, Genest, à Philadelphie, se faisait chef de club, ne
+cessait de faire et de provoquer des motions aussi injurieuses
+qu'inquiétantes pour le gouvernement. C'est ainsi que la même faction
+qui en France voulait réduire tous les pauvres à la condition d'ilotes
+et soumettre le peuple à l'aristocratie des riches, voulait en un
+instant affranchir et armer tous les nègres pour détruire nos colonies.
+</P>
+
+<P>
+Les mêmes manoeuvres furent employées à la Porte par Choiseul-Gouffier
+et par son successeur. Qui croirait que l'on a établi des clubs
+français à Constantinople, que l'on y a tenu des assemblées primaires?
+On sent que cette opération ne pouvait être utile ni à notre cause, ni
+à nos principes; mais elle était faite pour alarmer ou pour irriter la
+cour ottomane. Le Turc, l'ennemi nécessaire de nos ennemis, l'utile et
+fidèle allié de la France, négligé par le gouvernement français,
+circonvenu par les intrigues du cabinet britannique, a gardé jusqu'ici
+une neutralité plus funeste à ses propres intérêts qu'à ceux de la
+République française. Il paraît néanmoins qu'il est prêt à se
+réveiller; mais si, comme on l'a dit, le Divan est dirigé par le
+cabinet de Saint-James, il ne portera point ses forces contre
+l'Autriche, notre commun ennemi, qu'il lui serait si facile d'accabler,
+mais contre la Russie, dont la puissance intacte peut devenir encore
+une fois l'écueil des années ottomanes.
+</P>
+
+<P>
+Il est un autre peuple uni à notre cause par des liens non moins
+puissants, un peuple dont la gloire est d'avoir brisé les fers des
+mêmes tyrans qui nous font la guerre, un peuple dont l'alliance avec
+nos rois offrait quelque chose de bizarre, mais dont l'union avec la
+France républicaine est aussi naturelle qu'imposante; un peuple enfin
+que les Français libres peuvent estimer: je veux parler des Suisses. La
+politique de nos ennemis a jusqu'ici épuisé toutes ses ressources pour
+les armer contre nous. L'imprudence, l'insouciance, la perfidie ont
+concouru à les seconder. Quelques petites violations de territoire, des
+chicanes inutiles et minutieuses, des injures gratuites insérées dans
+les journaux, une intrigue très active, dont les principaux foyers sont
+Genève, le Mont-Terrible, et certains comités ténébreux qui se tiennent
+à Paris, composés de banquiers, d'étrangers et d'intrigants couverts
+d'un masque de patriotisme; tout a été mis en usage pour les déterminer
+à grossir la ligue de nos ennemis.
+</P>
+
+<P>
+Voulez-vous connaître par un seul trait toute l'importance que ceux-ci
+mettent au succès de ces machinations, et en même temps toute la
+lâcheté de leurs moyens? Il suffira de vous faire part du bizarre
+stratagème que les Autrichiens viennent d'employer. Au moment où
+j'avais terminé ce rapport, le Comité de salut public a reçu la note
+suivante, remise à la chancellerie de Bâle:
+</P>
+
+<P>
+"C'est le 18 du mois d'octobre que l'on a agité au Comité de salut
+public la question de l'invasion de Neuchâtel. La discussion a été fort
+animée: elle a duré jusqu'à deux heures après minuit. Un membre de la
+minorité s'y est seul opposé. L'affaire n'a été suspendue que parce que
+Saint-Just, qui en est le rapporteur, est parti pour l'Alsace: mais on
+sait de bonne part actuellement que l'invasion de Neuchâtel est résolue
+par le Comité."
+</P>
+
+<P>
+Il est bon de vous faire observer que jamais il n'a été question de
+Neuchâtel au Comité de salut public.
+</P>
+
+<P>
+Cependant il paraît qu'à Neufchâtel on a été alarmé par ces impostures
+grossières de nos ennemis, comme le prouve une lettre, en date du 6
+novembre (vieux style), adressée à notre ambassadeur en Suisse, au nom
+de l'Etat de Zurich, par le bourgmestre de cette ville. Cette lettre,
+en communiquant à l'agent de la république les inquiétudes qu'a
+montrées la principauté de Neuchâtel, contient les témoignages les plus
+énergiques de l'amitié du canton de Zurich pour la nation française, et
+de sa confiance dans les intentions du gouvernement.
+</P>
+
+<P>
+Croiriez-vous que vos ennemis ont encore trouvé le moyen de pousser
+plus loin l'impudence ou la stupidité? Eh bien! il faut vous dire qu'au
+moment où je parle, les gazettes allemandes ont répandu partout la
+nouvelle que le Comité de salut public avait résolu de faire déclarer
+la guerre aux Suisses, et que je suis chargé, moi, de vous faire un
+rapport pour remplir cet objet.
+</P>
+
+<P>
+Mais, afin que vous puissiez apprécier encore mieux la loi anglaise et
+autrichienne, nous vous apprendrons qu'il y a plus d'un mois il avait
+été fait, au Comité de salut public, une proposition qui offrait à la
+France un avantage infiniment précieux dans les circonstances où nous
+étions: pour l'obtenir, il ne s'agissait que de faire une invasion dans
+un petit Etat enclavé dans notre territoire et allié de la Suisse; mais
+cette proposition était injuste et contraire à la foi des traités; nous
+la rejetâmes avec indignation.
+</P>
+
+<P>
+Au reste, les Suisses ont su éviter les pièges que leur tendaient nos
+ennemis communs; ils ont facilement senti que les griefs qui pouvaient
+s'être élevés étaient en partie l'effet des mouvements orageux,
+inséparables d'une grande révolution, en partie celui d'une
+malveillance également dirigée contre la France et contre les cantons.
+La sagesse helvétique a résisté à la fois aux sollicitations des
+Français fugitifs, aux caresses perfides de l'Autriche, et aux
+intrigues de toutes les cours confédérées. Quelques cantons se sont
+bornés à présenter amicalement leurs réclamations au gouvernement
+français; le Comité de salut public s'en était occupé d'avance. Il a
+résolu non seulement de faire cesser les causes des justes griefs que
+ce peuple estimable peut avoir, mais de lui prouver, par tous les
+moyens qui peuvent se concilier avec la défense de notre liberté, les
+sentiments de bienveillance et de fraternité dont la nation française
+est animée envers les autres peuples, et surtout envers ceux que leur
+caractère rend dignes de son alliance. Il suivra les mêmes principes
+envers toutes les nations amies. Il vous proposera des mesures fondées
+sur cette base. Au reste, la seule exposition que je viens de faire de
+vos principes, la garantie des maximes raisonnables qui dirigent notre
+gouvernement, déconcertera les trames ourdies dans l'ombre depuis
+longtemps. Tel est l'avantage d'une république puissante; sa diplomatie
+est dans sa bonne foi; et, comme un honnête homme peut ouvrir
+impunément à ses concitoyens son coeur et sa maison, un peuple libre
+peut dévoiler aux nations toutes les bases de sa politique.
+</P>
+
+<P>
+Quel que soit le résultat de ce plan de conduite, il ne peut être que
+favorable à notre cause; et s'il arrivait qu'un génie ennemi de
+l'humanité poussât le gouvernement de quelques nations neutres dans le
+parti de nos ennemis communs, il trahirait le peuple qu'il régit, sans
+servir les tyrans. Du moins nous serions plus forts contre lui de sa
+propre bassesse et de notre loyauté; car la justice est une grande
+partie de la puissance.
+</P>
+
+<P>
+Mais il importe dès ce moment d'embrasser d'une seule vue le tableau de
+l'Europe; il faut nous donner ici le spectacle du monde politique qui
+s'agite autour de nous et à cause de nous.
+</P>
+
+<P>
+Dès le moment où on forma le projet d'une ligue contre la France, on
+songea à intéresser les diverses puissances par un projet de partage de
+cette belle contrée. Ce projet est aujourd'hui prouvé, non seulement
+par les événements, mais par des pièces authentiques. A l'époque où le
+Comité de salut public fut formé, un plan d'attaque et de démembrement
+de la France, projeté par le cabinet britannique, fut communiqué aux
+membres qui le composaient alors. On y fit peu d'attention dans ce
+temps-là, parce qu'il paraissait peu vraisemblable, et que la défiance
+pour ces sortes de confidences est assez naturelle. Les faits, depuis
+cette époque, les vérifièrent chaque jour.
+</P>
+
+<P>
+L'Angleterre ne s'était pas oublié dans ce partage: Dunkerque, Toulon,
+les colonies, sans compter la chance de la couronne pour le duc d'York,
+à laquelle on ne renonçait pas, mais dont on sacrifiait les portions
+qui devaient former le lot des autres puissances. Il n'était pas
+difficile de faire entrer dans la ligue le Stathouder de Hollande, qui,
+comme on sait, est moins le prince des Bataves que le sujet de sa
+femme, et par conséquent de la cour de Berlin.
+</P>
+
+<P>
+Quant au phénomène politique de l'alliance du roi de Prusse lui-même
+avec le chef de la maison d'Autriche, nous l'avons déjà expliqué. Comme
+deux brigands qui se battaient pour partager les dépouilles d'un
+voyageur qu'ils ont assassiné, oublient leur querelle pour courir
+ensemble à une nouvelle proie, ainsi le monarque de Vienne et celui de
+Berlin suspendirent leurs anciens différents pour tomber sur la France,
+et pour dévorer la république naissante. Cependant le concert apparent
+de ces deux puissances cache une division réelle.
+</P>
+
+<P>
+L'Autriche pourrait bien être ici la dupe du cabinet prussien et de ses
+autres alliés.
+</P>
+
+<P>
+La maison d'Autriche, épuisée par les extravagances de Joseph II et de
+Léopold, jetée depuis longtemps hors des règles de la politique de
+Charles-Quint, de Philippe II et des vieux ministres de Marie-Thérèse;
+l'Autriche, gouvernée aujourd'hui par les caprices et par l'ignorance
+d'une cour d'enfants, expire dans le Hainaut français et dans la
+Belgique. Si nous ne la secondons pas nous-mêmes par notre imprudence,
+ses derniers efforts contre la France peuvent être regardés comme les
+convulsions de son agonie. Déjà l'impératrice de Russie et le roi de
+Prusse viennent de partager la Pologne sans elle, et lui ont présenté,
+pour tout dédommagement, les conquêtes qu'elle ferait en France avec
+leur secours, c'est-à-dire la Lorraine, l'Alsace et la Flandre
+française. L'Angleterre encourage sa folie, pour nous ruiner, en la
+perdant elle-même. Elle cherche à ménager ses forces aux dépens de son
+allié, et marche à son but particulier, en lui laissant, autant qu'il
+est possible, tout le poids de la guerre. D'un autre côté, le
+Roussillon, la Navarre française et les départements limitrophes de
+l'Espagne ont été promis à sa majesté catholique.
+</P>
+
+<P>
+Il n'y a pas jusqu'au petit roi sarde que l'on n'ait bercé de l'espoir
+de devenir un jour le roi du Dauphiné, de la Provence et des pays
+voisins de ses anciens Etats.
+</P>
+
+<P>
+Que pouvait-on offrir aux puissances d'Italie, qui ne peuvent survivre
+à la perte de la France? Rien. Elles ont longtemps résisté aux
+sollicitations de la ligue; mais elles ont cédé à l'intrigue, ou plutôt
+aux ordres du ministère anglais, qui les menaçait des flottes de
+l'Angleterre. Le territoire de Gênes a été le théâtre d'un crime dont
+l'histoire de l'Angleterre peut seule offrir un exemple. Des vaisseaux
+de cette nation, joints à des vaisseaux français livrés par les
+traîtres de Toulon, sont entrés dans le port de Gênes; aussitôt les
+scélérats qui les montaient, Anglais et Français rebelles, se sont
+emparés des bâtiments de la République qui étaient dans ce port sous la
+sauvegarde du droit des gens, et tous les Français qui s'y trouvaient
+ont été égorgés. Qu'il est lâche, ce sénat de Gênes, qui n'est pas mort
+tout entier pour prévenir ou pour venger cet outrage, qui a pu trahir à
+la fois l'honneur, le peuple génois et l'humanité entière!
+</P>
+
+<P>
+Venise, plus puissante et en même temps plus politique, a conservé une
+neutralité utile à ses intérêts. Florence, celui de tous les Etats
+d'Italie à qui le triomphe de nos ennemis serait le plus fatal, a été
+enfin subjuguée par eux, et entraînée malgré elle à sa ruine. Ainsi le
+despotisme pèse jusque sur ses complices, et les tyrans armés contre la
+République sont les ennemis de leurs propres alliés. En général, les
+puissances italiennes sont peut-être plus dignes de la pitié que de la
+colère de la France: l'Angleterre les a recrutées comme ses matelots;
+elle a exercé la presse contre les peuples d'Italie. Le plus coupable
+des princes de cette contrée est ce roi de Naples, qui s'est montré
+digne du sang des Bourbons en embrassant leur cause. Nous pourrons un
+jour vous lire à ce sujet une lettre écrite de sa main à son cousin le
+catholique, qui servira du moins à vous prouver que la terreur n'est
+point étrangère au coeur des rois ligués contre nous. Le pape ne vaut
+pas l'honneur d'être nommé.
+</P>
+
+<P>
+L'Angleterre a aussi osé menacer le Danemark par ses escadres, pour le
+forcer à accéder à la ligue; mais le Danemark, régi par un ministre
+habile, a repoussé avec dignité ses insolentes sommations.
+</P>
+
+<P>
+On ne peut lier qu'à la folie la résolution qu'avait prise le roi de
+Suède, Gustave III, de devenir le généralissime des rois coalisés.
+L'histoire des sottises humaines n'offre rien de comparable au délire
+de ce moderne Agamemnon, qui épuisait ses Etats, qui abandonnait sa
+couronne à la merci de ses ennemis, pour venir à Paris affermir celle
+du roi de France.
+</P>
+
+<P>
+Le régent, plus sage, a mieux consulté les intérêts de son pays et les
+siens; il s'est renfermé dans les termes de la neutralité.
+</P>
+
+<P>
+De tous les fripons décorés du nom de roi, d'empereur, de ministres, de
+politiques, on assure, et nous ne sommes pas éloignés de le croire, que
+le plus adroit est Catherine de Russie, ou plutôt ses ministres; car il
+faut se défier du charlatanisme de ces réputations lointaines et
+impériales, prestige créé par la politique. La vérité est que sous la
+vieille impératrice, comme sous toutes les femmes qui tiennent le
+sceptre, ce sont les hommes qui gouvernent. Au reste, la politique de
+la Russie est impérieusement déterminée par la nature même des choses.
+Cette contrée présente l'union de la férocité des hordes sauvages avec
+les vices des peuples civilisés. Les dominateurs de la Russie ont un
+grand pouvoir et de grandes richesses: ils ont le goût, l'idée,
+l'ambition du luxe et des arts de l'Europe, et ils règnent dans un
+climat de fer; ils éprouvent le besoin d'être servis et flattés par des
+Athéniens, et ils ont pour sujet des Tartares: ces contrastes de leur
+situation ont nécessairement tourné leur ambition vers le commerce,
+aliment du luxe et des arts, et vers la conquête des contrées fertiles
+qui les avoisinent à l'ouest et au midi. La cour de Pétersbourg cherche
+à émigrer des tristes pays qu'elle habite, dans la Turquie européenne
+et dans la Pologne, comme nos jésuites et nos aristocrates ont émigré
+des doux climats de la France dans la Russie.
+</P>
+
+<P>
+Elle a beaucoup contribué à former la ligue des rois qui nous font la
+guerre, et elle en profite seule. Tandis que les puissances rivales de
+la sienne viennent se briser contre le rocher de la République
+française, l'impératrice de Russie ménage ses forces et accroît ses
+moyens; elle promène ses regards avec une secrète joie, d'un côté sur
+les vastes contrées soumises à la domination ottomane, de l'autre sur
+la Pologne et sur l'Allemagne; partout elle envisage des usurpations
+faciles ou des conquêtes rapides; elle croit toucher au moment de
+donner la loi à l'Europe, du moins pourra-t-elle la faire à la Prusse
+et à l'Autriche; et, dans les partages de peuples où elle admettait les
+deux compagnons de ses augustes brigandages, qui l'empêchera de prendre
+impunément la part du lion?
+</P>
+
+<P>
+Vous avez sous les yeux le bilan de l'Europe et le vôtre, et vous
+pouvez déjà en tirer un grand résultat: c'est que l'univers est
+intéressé à notre conservation. Supposons la France anéantie ou
+démembrée, le monde politique s'écroule. Otez cet allié puissant et
+nécessaire, qui garantissait l'indépendance des médiocres Etats contre
+les grands despotes, l'Europe entière est asservie. Les petits princes
+germaniques, les villes réputées libres de l'Allemagne sont englouties
+par les maisons ambitieuses d'Autriche et de Brandebourg; la Suède et
+le Danemark deviennent tôt ou tard la proie de leurs puissants voisins;
+le Turc est repoussé au delà du Bosphore et rayé de la liste des
+puissances européennes; Venise perd ses richesses, son commerce et sa
+considération; la Toscane, son existence; Gênes est effacée; l'Italie
+n'est plus que le jouet des despotes qui l'entourent; la Suisse est
+réduite à la misère, et ne recouvre plus l'énergie que son antique
+pauvreté lui avait donnée; les descendants de Guillaume Tell
+succomberaient sous les efforts des tyrans humiliés et vaincus par
+leurs aïeux. Comment oseraient-ils invoquer seulement les vertus de
+leurs pères et le nom sacré de la liberté, si la République française
+avait été détruite sous leurs yeux? Que serait-ce s'ils avaient
+contribué à sa ruine? Et vous, braves Américains, dont la liberté,
+cimentée par notre sang, fut encore garantie par notre alliance, quelle
+serait votre destinée, si nous n'existions plus? Vous retomberiez sous
+le joug honteux de vos anciens maîtres: la gloire de nos communs
+exploits serait flétrie; les titres de liberté, la déclaration des
+droits de l'humanité serait anéantie dans les deux mondes.
+</P>
+
+<P>
+Que dis-je? Que deviendrait l'Angleterre elle-même. L'éclat éblouissant
+d'un triomphe criminel couvrirait-il longtemps sa détresse réelle et
+ses plaies invétérées? Il est un terme aux prestiges qui soutiennent
+l'existence précaire d'une puissance artificielle. Quoi qu'on puisse
+dire, les véritables puissances sont celles qui possèdent la terre.
+Qu'un jour elles veuillent franchir l'intervalle qui les sépare d'un
+peuple purement maritime, le lendemain il ne sera plus. C'est en vain
+qu'une île commerçante croit s'appuyer sur le trident des mers, si ses
+rivages ne sont défendus par la justice et par l'intérêt des nations.
+Bientôt peut-être nous donnerons au monde la démonstration de cette
+vérité politique. A notre défaut, l'Angleterre la donnerait elle-même.
+Déjà odieuse à tous les peuples, enorgueillie du succès de ses crimes,
+elle forcerait bientôt ses rivaux à la punir.
+</P>
+
+<P>
+Mais, avant de perdre son existence physique et commerciale, elle
+perdrait son existence morale et politique. Comment conserverait-elle
+les restes de sa liberté, quand la France aurait perdu la sienne, quand
+le dernier espoir des amis de l'humanité serait évanoui? Comment les
+hommes attachés aux maximes de sa constitution telle quelle, ou qui en
+désirent la réforme, pourraient-ils lutter contre un ministère
+tyrannique, devenu plus insolent par le succès de ses intrigues, et qui
+abuserait de sa prospérité pour étouffer la raison, pour enchaîner la
+pensée, pour opprimer la nation?
+</P>
+
+<P>
+Si un pays qui semble être le domaine de l'intrigue et de la corruption
+peut produire quelques philosophes politiques capables de connaître et
+de défendre ses véritables intérêts; s'il est vrai que les adversaires
+d'un ministère pervers sont autre chose que des intrigants qui
+disputent avec lui d'habileté à tromper le peuple, il faut convenir que
+les ministres anglais ne sauraient reculer trop loin la tenue de ce
+parlement dont le fantôme semble troubler leur sommeil.
+</P>
+
+<P>
+Ainsi la politique même des gouvernements doit redouter la chute de la
+République française; que sera-ce donc de la philosophie et de
+l'humanité? Que la liberté périsse en France; la nature entière se
+couvre d'un voile funèbre, et la raison humaine recule jusqu'aux abîmes
+de l'ignorance et de la barbarie. L'Europe serait la proie de deux ou
+trois brigands, qui ne vengeraient l'humanité qu'en se faisant la
+guerre, et dont le plus féroce, en écrasant ses rivaux, nous ramènerait
+au règne des Huns et des Tartares. Après un si grand exemple, et tant
+de prodiges inutiles, qui oserait jamais déclarer la guerre à la
+tyrannie? Le despotisme, comme une mer sans rivage, se déborderait sur
+la surface du globe; il couvrirait bientôt les hauteurs du monde
+politique, où est déposée l'arche qui renferme les chartes de
+l'humanité; la terre ne serait plus que le patrimoine du crime; et ce
+blasphème reproché au second des Brutus, trop justifié par
+l'impuissance de nos généreux efforts, serait le cri de tous les coeurs
+magnanimes: <I>O vertu!</I> pourraient-ils s'écrier, <I>tu n'es donc qu'un
+vain nom!</I>
+</P>
+
+<P>
+Oh! qui de nous ne sent pas agrandir toutes ses facultés, qui de nous
+ne croit s'élever au-dessus de l'humanité même, en songeant que ce
+n'est pas pour un peuple que nous combattons, mais pour l'univers, pour
+les hommes qui vivent aujourd'hui, mais pour tous ceux qui existeront?
+Plût au ciel que ces vérités salutaires, au lieu d'être renfermées dans
+cette étroite enceinte, pussent retentir en même temps à l'oreille de
+tous les peuples! Au même instant les flambeaux de la guerre seraient
+étouffés, les prestiges de l'imposture disparaîtraient, les chaînes de
+l'univers seraient brisées, les sources des calamités publiques taries,
+tous les peuples ne formeraient plus qu'un peuple de frères, et vous
+auriez autant d'amis qu'il existe d'hommes sur la terre. Vous pouvez au
+moins les publier d'une manière plus lente à la vérité. Ce manifeste de
+la raison, cette proclamation solennelle de vos principes, vaudra bien
+ces lâches et stupides diatribes que l'insolence des plus vils tyrans
+ose publier contre vous.
+</P>
+
+<P>
+Au reste, dût l'Europe entière se déclarer contre vous, vous êtes plus
+forts que l'Europe. La République française est invincible comme la
+raison; elle est immortelle comme la vérité. Quand la liberté a fait
+une conquête telle que la France, nulle puissance humaine ne peut l'en
+chasser. Tyrans, prodiguez vos trésors, rassemblez vos satellites, et
+vous hâterez votre ruine. J'en atteste vos revers; j'en atteste surtout
+vos succès. Un port et deux ou trois forteresses achetées par votre or;
+voilà donc le digne prix des efforts de tant de rois, aidés pendant
+cinq années par les chefs de nos armées et par notre gouvernement même!
+Apprenez qu'un peuple que vous n'avez pu vaincre avec de tels moyens
+est un peuple invincible. Despotes généreux, sensibles tyrans: vous ne
+prodiguez, dites-vous, tant d'hommes et tant de trésors, que pour
+rendre à la France le bonheur et la paix!
+</P>
+
+<P>
+Vous avez si bien réussi à faire le bonheur de vos sujets, que vos âmes
+royales n'ont plus maintenant à ne s'occuper que du nôtre. Prenez
+garde, tout change dans l'univers: les rois ont assez longtemps châtié
+les peuples; les peuples, à leur tour, pourraient bien aussi châtier
+les rois.
+</P>
+
+<P>
+Pour mieux assurer notre bonheur, vous voulez, dit-on, nous affamer, et
+vous avez entrepris le blocus de la France avec une centaine de
+vaisseaux: heureusement la nature est moins cruelle pour nous que les
+tyrans qui l'outragent. Le blocus de la France pourrait bien n'être pas
+plus heureux que celui de Maubeuge et de Dunkerque. Au reste, un grand
+peuple qu'on ose menacer de la famine est un ennemi terrible; quand il
+lui reste du fer, il ne reçoit point de ses oppresseurs du pain et des
+chaînes; il leur donne la mort.
+</P>
+
+<P>
+Et vous, représentants de ce peuple magnanime; vous qui êtes appelés à
+fonder, au sein de tous les orages, la première république du monde,
+songez que, dans quelques mois, elle doit être sauvée et affermie par
+vous.
+</P>
+
+<P>
+Vos ennemis savent bien que s'ils pouvaient désormais vous perdre, ce
+ne serait que par vous-mêmes. Faites, en tout, le contraire de ce
+qu'ils veulent que vous fassiez. Suivez toujours un plan invariable de
+gouvernement fondé sur les principes d'une sage et vigoureuse politique.
+</P>
+
+<P>
+Vos ennemis voudraient donner à la cause sublime que vous défendez un
+air de légèreté et de folie; soutenez-la avec toute la dignité de la
+raison. On veut vous diviser; restez toujours unis. On veut réveiller
+au milieu de vous l'orgueil, la jalousie, la défiance: ordonnez à
+toutes les petites passions de se taire. Le plus beau de tous les
+titres est celui que vous portez tous. Nous serons tous assez grands,
+quand tous nous aurons sauvé la Patrie. On veut annuler et avilir le
+gouvernement républicain dans sa naissance; donnez-lui l'activité, le
+ressort et la considération dont il a besoin. Ils veulent que le
+vaisseau de la République flotte au gré des tempêtes, sans pilote et
+sans but; saisissez le gouvernail d'une main ferme, et conduisez-le, à
+travers les écueils, au port de la paix et du bonheur.
+</P>
+
+<P>
+La force peut renverser un trône; la sagesse seule peut fonder une
+république. Démêlez les pièges continuels de nos ennemis; soyez
+révolutionnaires et politiques; soyez terribles aux méchants et
+secourables aux malheureux; fuyez à la fois le cruel modérantisme et
+l'exagération systématique des faux patriotes: soyez dignes du peuple
+que vous représentez; le peuple hait tous les excès: il ne veut être ni
+trompé, ni protégé, il veut qu'on le défende en l'honorant.
+</P>
+
+<P>
+Portez la lumière dans l'antre de ces modernes Cacus, où l'on partage
+les dépouilles du peuple en conspirant contre sa liberté. Etouffez-les
+dans leurs repaires, et punissez enfin le plus odieux de tous les
+forfaits, celui de revêtir la contre-révolution des emblèmes sacrés du
+patriotisme, et d'assassiner la liberté avec ses propres armes.
+</P>
+
+<P>
+Le période où vous êtes est celui qui est destiné à éprouver le plus
+fortement la vertu républicaine. A la fin de cette campagne, l'infâme
+ministère de Londres voit d'un côté la ligue presque ruinée par ses
+efforts insensés, les armes de l'Angleterre déshonorées, sa fortune
+ébranlée, et la liberté assurée par le caractère de vigueur que vous
+avez montré: au dedans, il entend les cris des Anglais mêmes, prêts à
+lui demander compte de ses crimes. Dans sa frayeur, il a reculé
+jusqu'au mois de janvier la tenue de ce parlement, dont l'approche
+l'épouvante. Il va employer ce temps à commettre parmi vous les
+derniers attentats qu'il médite, pour suppléer à l'impuissance de vous
+vaincre. Tous les indices, toutes les nouvelles, toutes les pièces
+saisies depuis quelque temps se rapportent à ce projet. Corrompre les
+représentants du peuple susceptibles de l'être, calomnier ou égorger
+ceux qu'ils n'ont pu corrompre, enfin arriver à la dissolution de la
+représentation nationale, voilà le but auquel tendent toutes les
+manoeuvres dont nous sommes les témoins, tous les moyens
+patriotiquement contre-révolutionnaires, que la perfidie prodigue pour
+exciter une émeute dans Paris et bouleverser la République entière.
+</P>
+
+<P>
+Représentants du peuple français, connaissez votre force et votre
+dignité. Vous pouvez concevoir un orgueil légitime. Applaudissez-vous
+non seulement d'avoir anéanti la royauté et puni les rois, abattu les
+coupables idoles devant qui le monde était prosterné; mais surtout de
+l'avoir étonné par un acte de justice dont il n'avait jamais vu
+l'exemple, en promenant le glaive de la loi sur les têtes criminelles
+qui s'élevaient au milieu de vous, mais d'avoir écrasé jusqu'ici les
+factions sous le poids du niveau national.
+</P>
+
+<P>
+Quel que soit le sort personnel qui vous attend, votre triomphe est
+certain. La mort même des fondateurs de la liberté n'est-elle pas un
+triomphe? Tout meurt, et les héros de l'humanité et les tyrans qui
+l'oppriment; mais à des conditions différentes.
+</P>
+
+<P>
+Jusque sous le règne des lâches empereurs de Rome, la vénération
+publique couronnait les images sacrées des héros qui étaient morts en
+combattant contre eux. On les appelait les derniers Romains. Rome
+dégradée semblait dire chaque jour au tyran: "Tu n'es point un homme;
+nous-mêmes, nous avons perdu ce titre en tombant dans tes fers. Les
+seuls hommes, les seuls Romains sont ceux qui ont eu le courage de se
+dévouer pour délivrer la terre de toi ou de tes pareils."
+</P>
+
+<P>
+Pleins de ces idées, pénétrés de ces principes, nous seconderons votre
+énergie de tout notre pouvoir. En butte aux attaques de toutes les
+passions, obligés de lutter à la fois contre les puissances ennemies de
+la République et contre les hommes corrompus qui déchirent son sein,
+placés entre la lâcheté hypocrite et la fougue imprudente du zèle,
+comment aurions-nous osé nous charger d'un tel fardeau sans les ordres
+sacrés de la patrie? Comment pourrions-nous le porter, si nous n'étions
+pas élevés au-dessus de notre faiblesse par la grandeur même de notre
+mission, si nous ne nous reposions avec confiance et sur votre vertu et
+sur le caractère sublime du peuple que vous représentez?
+</P>
+
+<P>
+L'un de nos devoirs les plus sacrés était de vous faire respecter au
+dedans et au dehors. Nous avons voulu aujourd'hui vous présenter un
+tableau fidèle de votre situation politique, et donner à l'Europe une
+haute idée de vos principes. Cette discussion a aussi pour objet
+particulier de déjouer les intrigues de vos ennemis pour armer contre
+vous vos alliés, et surtout les cantons suisses et les Etats-Unis
+d'Amérique. Nous vous proposons à cet égard le décret suivant:
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+La Convention nationale, voulant manifester aux yeux de l'univers les
+principes qui la dirigent et qui doivent présider aux relations de
+toutes les sociétés politiques; voulant en même temps déconcerter
+les manoeuvres perfides employées par ses ennemis pour alarmer sur
+ses intentions les fidèles alliés de la nation française, les cantons
+suisses et les Etats-Unis d'Amérique;
+</P>
+
+<P>
+Décrète ce qui suit:
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+ARTICLE PREMIER
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+La Convention nationale déclare, au nom du peuple français, que la
+résolution constante de la République est de se montrer terrible envers
+ses ennemis, généreuse envers ses alliés, juste envers tous les peuples.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+II
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Les traités qui lient le peuple français aux Etats-Unis d'Amérique et
+aux cantons suisses seront fidèlement exécutés.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+III
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Quant aux modifications qui auraient pu être nécessitées par la
+révolution qui a changé le gouvernement français, ou par les mesures
+générales et extraordinaires que la République a été obligée de prendre
+momentanément pour la défense de son indépendance et de sa liberté, la
+Convention nationale se repose sur la loyauté réciproque et sur
+l'intérêt commun de la République et de ses alliés.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+IV
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+La Convention nationale enjoint aux citoyens et à tous les
+fonctionnaires civils et militaires de la République de respecter et
+faire respecter les territoires de toutes les nations neutres ou
+alliées.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+V
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Le Comité de salut public est chargé de s'occuper des moyens de
+resserrer de plus en plus les liens de l'union et de l'amitié entre la
+République et ses alliés, et notamment les cantons suisses et les
+Etats-Unis d'Amérique.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+VI
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Dans toutes les discussions sur les objets particuliers des
+réclamations respectives, il manifestera aux nations amies, et
+notamment aux cantons suisses et aux Etats-Unis d'Amérique, par tous
+les moyens compatibles avec les circonstances impérieuses où se trouve
+la République, les sentiments d'équité, de bienveillance et d'estime,
+dont la nation française est animée envers eux.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+VII
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Le présent décret et le rapport du Comité de salut public seront
+imprimés et traduits dans toutes les langues, répandus dans toute la
+République et dans tous les pays étrangers, pour attester à l'univers
+les principes de la République française et les attentats de ses
+ennemis contre la sûreté générale de tous les peuples.
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<HR ALIGN="center" WIDTH="80%">
+
+<BR><BR>
+
+<A NAME="17931205"></A>
+<P CLASS="intro">
+<I>Rapport par Maximilien Robespierre à la Convention, fait au nom du
+Comité de salut public, le quintidi 15 frimaire, l'an second de la
+République une et indivisible; imprimé par ordre de la Convention -
+Réponse de la Convention nationale aux manifestes des rois ligués
+contre la République; proposée par Robespierre, au nom du Comité
+de salut public, et décrétée par la Convention</I> (15 frimaire an
+II - 5 décembre 1793)
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+Citoyens représentants du Peuple,
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Les rois coalisés contre la République nous font la guerre avec des
+armées, avec des intrigues et avec des libelles. Nous opposerons à
+leurs armées des armées plus braves; à leurs intrigues, la vigilance et
+la terreur de la justice nationale; à leurs libelles, la vérité.
+</P>
+
+<P>
+Toujours attentifs à renouer les fils de leurs trames funestes, à
+mesure qu'ils sont rompus par la main du patriotisme; toujours habiles
+à tourner les armes de la liberté contre la liberté même, les
+émissaires des ennemis de la France travaillent aujourd'hui à renverser
+la République par républicanisme, et à rallumer la guerre civile par
+philosophie. Avec ce grand système de subversion et d'hypocrisie,
+coïncide merveilleusement un plan perfide de diffamation contre la
+Convention nationale et contre la nation elle-même. Tandis que la
+perfidie ou l'imprudence, tantôt énervait l'énergie des mesures
+révolutionnaires commandées par le salut de la patrie, tantôt les
+laissait sans exécution, tantôt les exagérait avec malice ou les
+appliquait à contre-sens; tandis que, au milieu de ces embarras, les
+agents des puissances étrangères, mettant en oeuvre tous les mobiles,
+détournaient notre attention des véritables dangers et des besoins
+pressants de la République, pour la tourner tout entière vers les idées
+religieuses; tandis qu'à une révolution politique, ils cherchaient à
+substituer une révolution nouvelle, pour donner le change à la raison
+publique et à l'énergie du patriotisme; tandis que les mêmes hommes
+attaquaient ouvertement tous les cultes, et encourageaient secrètement
+le fanatisme; tandis qu'au même instant ils faisaient retentir la
+France entière de leurs déclamations insensées, et osaient abuser du
+nom de la Convention nationale pour justifier les extravagances
+réfléchies de l'aristocratie déguisée sous le manteau de la folie; les
+ennemis de la France marchandaient de nouveau vos ports, vos généraux,
+vos armées, rassuraient le fédéralisme épouvanté, intriguaient chez
+tous les peuples étrangers pour multiplier vos ennemis; ils armaient
+contre vous les prêtres de toutes les nations; ils opposaient l'empire
+des opinions religieuses à l'ascendant naturel de vos principes moraux
+et politiques; et les manifestes de tous les gouvernements nous
+dénonçaient à l'univers comme un peuple de fous et d'athées. C'est à la
+Convention nationale d'intervenir entre le fanatisme qu'on réveille et
+le patriotisme qu'on veut égarer, et de rallier tous les citoyens aux
+principes de la liberté, de la raison et de la justice. Les
+législateurs qui aiment la patrie, et qui ont le courage de la sauver,
+ne doivent pas ressembler à des roseaux sans cesse agités par le
+souffle des factions étrangères. Il est du devoir du Comité de salut
+public de vous les dévoiler, et de vous proposer les mesures
+nécessaires pour les étouffer; il le remplira sans doute. En attendant,
+il m'a chargé de vous présenter un projet d'adresse, dont le but est de
+confondre les lâches impostures des tyrans ligués contre la République,
+et de dévoiler aux yeux de l'univers leur hideuse hypocrisie. Dans ce
+combat de la tyrannie contre la liberté, nous avons tant d'avantages
+qu'il y aurait de la folie de notre part à l'éviter; et puisque les
+oppresseurs du genre humain ont la témérité de vouloir plaider leur
+cause devant lui, hâtons-nous de les suivre à ce tribunal redoutable,
+pour accélérer l'inévitable arrêt qui les attend.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+Réponse
+</P>
+
+<P>
+de la Convention nationale aux manifestes des rois ligués contre la
+République; proposée par Robespierre, au nom du Comité de salut public,
+et décrétée par la Convention
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+La Convention nationale répondra-t-elle aux manifestes des tyrans
+ligués contre la République française? Il est naturel de les mépriser;
+mais il est utile de les confondre; il est juste de les punir.
+</P>
+
+<P>
+Un manifeste du despotisme contre la liberté! Quel bizarre phénomène!
+Comment les ennemis de la France ont-ils osé prendre des hommes pour
+arbitres entre eux et nous? comment n'ont-ils pas craint que le sujet
+de la querelle ne réveillât le souvenir de leurs crimes et ne hâtât
+leur ruine?
+</P>
+
+<P>
+De quoi nous accusent-ils? de leurs propres forfaits.
+</P>
+
+<P>
+Ils nous accusent de rébellion. Esclaves révoltés contre la
+souveraineté des peuples, ignorez-vous que ce blasphème ne peut être
+justifié que par la victoire? Mais voyez donc l'échafaud du dernier de
+nos tyrans; voyez le peuple français armé pour punir ses pareils: voilà
+notre réponse.
+</P>
+
+<P>
+Les rois accusent le peuple français d'immoralité! Peuples, prêtez une
+oreille attentive aux leçons de ces respectables précepteurs du genre
+humain. La morale des rois, juste ciel! Peuples, célébrez la bonne foi
+de Tibère, et la candeur de Louis XVI; admirez le bon sens de Claude et
+la sagesse de George; vantez la tempérance et la justice de Guillaume
+et de Léopold; exaltez la chasteté de Messaline, la fidélité conjugale
+de Catherine et la modestie d'Antoinette; louez l'invincible horreur de
+tous les despotes passés, présents et futurs, pour les usurpations et
+la tyrannie, leurs tendres égards pour l'innocence opprimée, leur
+respect religieux pour les droits de l'humanité.
+</P>
+
+<P>
+Ils nous accusent d'irréligion; ils publient que nous avons déclaré la
+guerre à la Divinité même. Qu'elle est édifiante, la piété des tyrans!
+et combien doivent être agréables au ciel les vertus qui brillent dans
+les cours, et les bienfaits qu'ils répandent sur la terre! De quel dieu
+nous parlent-ils? en connaissent-ils d'autre que l'orgueil, que la
+débauche et tous les vices? Ils se disent les images de la Divinité...
+Est-ce pour la faire haïr? Ils disent que leur autorité est son
+ouvrage. Non: Dieu créa les tigres; mais les rois sont le chef-d'oeuvre
+de la corruption humaine. S'ils invoquent le ciel, c'est pour usurper
+la terre; s'ils nous parlent de la Divinité, c'est pour se mettre à sa
+place: ils lui renvoient les prières du pauvre et les gémissements du
+malheureux; mais ils sont eux-mêmes les dieux des riches, des
+oppresseurs et des assassins du peuple. Honorer la Divinité et punir
+les rois, c'est la même chose. Et quel peuple rendit jamais un culte
+plus pur que le nôtre au grand Etre sous les auspices duquel nous avons
+proclamé les principes immuables de toute société humaine? Les lois de
+la justice éternelle étaient appelées dédaigneusement les rêves des
+gens de bien; nous en avons fait d'imposantes réalités. La morale était
+dans les livres des philosophes; nous l'avons mise dans le gouvernement
+des nations. L'arrêt de mort prononcé par la nature contre les tyrans
+dormait oublié dans les coeurs abattus des timides mortels; nous
+l'avons mis à exécution. Le monde appartenait à quelques races de
+tyrans, comme les déserts de l'Afrique aux tigres et aux serpents; nous
+l'avons restitué au genre humain.
+</P>
+
+<P>
+Peuples, si vous n'avez pas la force de reprendre votre part de ce
+commun héritage, s'il ne vous est pas donné de faire valoir les titres
+que nous vous avons rendus, gardez-vous du moins de violer nos droits
+ou de calomnier notre courage.
+</P>
+
+<P>
+Les Français ne sont point atteints de la manie de rendre aucune nation
+heureuse et libre malgré elle. Tous les rois auraient pu végéter ou
+mourir impunis sur leurs trônes ensanglantés, s'ils avaient su
+respecter l'indépendance du peuple français: nous ne voulons que vous
+éclairer sur leurs impudentes calomnies.
+</P>
+
+<P>
+Vos maîtres vous disent que la nation française a proscrit toutes les
+religions, qu'elle a substitué le culte de quelques hommes à celui de
+la Divinité; ils nous peignent à vos yeux comme un peuple idolâtre ou
+insensé. Ils mentent: le peuple français et ses représentants
+respectent la liberté de tous les cultes, et n'en proscrivent aucun.
+Ils honorent la vertu des martyrs de l'humanité sans engouement et sans
+idolâtrie; ils abhorrent l'intolérance et la persécution, de quelque
+prétexte qu'elles se couvrent. Ils condamnent les extravagances du
+philosophisme, comme les folies de la superstition, et comme les crimes
+du fanatisme. Vos tyrans nous imputent quelques irrégularités,
+inséparables des mouvements orageux d'une grande révolution; ils nous
+imputent les effets de leurs propres intrigues, et les attentats de
+leurs émissaires. Tout ce que la Révolution française a produit de sage
+et de sublime est l'ouvrage du peuple; tout ce qui porte un caractère
+différent appartient à nos ennemis.
+</P>
+
+<P>
+Tous les hommes raisonnables et magnanimes sont du parti de la
+République; tous les êtres perfides et corrompus sont de la faction de
+vos tyrans. Calomnie-t-on l'astre qui anime la nature, pour des nuages
+légers qui glissent sur son disque éclatant? L'auguste Liberté
+perd-elle ses charmes divins, parce que les vils agents de la tyrannie
+cherchent à la profaner? Vos malheurs et les nôtres sont les crimes des
+ennemis communs de l'humanité. Est-ce pour vous une raison de nous
+haïr? Non: c'est une raison de les punir.
+</P>
+
+<P>
+Les lâches osent vous dénoncer les fondateurs de la République
+française. Les Tarquins modernes ont osé dire que le sénat de Rome
+était une assemblée de brigands; les valets même de Porsenna
+traiteraient Scévola d'insensé. Suivant les manifestes de Xerxès,
+Aristide a pillé le trésor de la Grèce. Les mains pleines de rapines et
+teintes du sang des Romains, Octave et Antoine ordonnent à toute la
+terre de les croire seuls cléments, seuls justes et seuls vertueux.
+</P>
+
+<P>
+Tibère et Séjan ne voient dans Brutus et Cassius que des hommes de
+sang, et même des fripons.
+</P>
+
+<P>
+Français, hommes de tous les pays, c'est vous qu'on outrage, en
+insultant à la liberté, dans la personne de vos représentants ou de vos
+défenseurs. On a reproché à plusieurs membres de la Convention des
+faiblesses; à d'autres des crimes.
+</P>
+
+<P>
+Eh! qu'a de commun avec tout cela le peuple français? qu'a de commun la
+représentation nationale, si ce n'est la force qu'elle imprime aux
+faibles, et la peine qu'elle inflige aux coupables? Toutes les armées
+des tyrans de l'Europe repoussées, malgré cinq années de trahisons, de
+conspirations et de discordes intestines; l'échafaud des représentants
+infidèles élevé à côté de celui du dernier de nos tyrans; les tables
+immortelles où la main des représentants du peuple grava, au milieu des
+orages, le pacte social des Français; tous les hommes égaux devant la
+loi; tous les grands coupables tremblants devant la justice;
+l'innocence sans appui étonnée de trouver enfin un asile dans les
+tribunaux; l'amour de la patrie triomphant malgré tous les vices des
+esclaves, malgré toute la perfidie de nos ennemis; le peuple énergique
+et sage, redoutable et juste, se ralliant à la voix de la raison, et
+apprenant à distinguer ses ennemis sous le masque même du patriotisme;
+le peuple français courant aux armes pour défendre le magnifique
+ouvrage de son courage et de sa vertu: voilà l'expiation que nous
+offrons au monde, et pour nos propres erreurs et pour les crimes de nos
+ennemis.
+</P>
+
+<P>
+S'il le faut, nous pouvons encore lui présenter d'autres titres: notre
+sang aussi a coulé pour la patrie. La Convention nationale peut montrer
+aux amis et aux ennemis de la France d'honorables cicatrices et de
+glorieuses mutilations. Ici deux illustres adversaires de la tyrannie
+sont tombés à ses yeux sous les coups d'une faction parricide: là, un
+digne émule de leur vertu républicaine, renfermé dans une ville
+assiégée, a osé former la résolution généreuse de se faire, avec
+quelques compagnons, un passage au travers des phalanges ennemies;
+noble victime d'une odieuse trahison, il tombe entre les mains des
+satellites de l'Autriche, et il expie, dans de longs tourments, son
+dévouement sublime à la cause de la liberté. D'autres représentants
+pénètrent au travers des contrées rebelles du Midi, échappent avec
+peine à la fureur des traîtres, sauvent l'armée française livrée par
+des chefs perfides, et reportent la terreur et la fuite aux satellites
+des tyrans de l'Autriche, de l'Espagne et du Piémont: dans cette ville
+exécrable, l'opprobre du nom français, Baille et Beauvais, rassasiés
+des outrages de la tyrannie, sont morts pour la patrie et pour ses
+saintes lois. Devant les murs de cette cité sacrilège, Gasparin,
+dirigeant la foudre qui devait la punir, Gasparin, enflammant la valeur
+républicaine de nos guerriers, a péri victime de son courage et de la
+scélératesse du plus lâche de tous nos ennemis. Le Nord et le Midi, les
+Alpes et les Pyrénées, le Rhône et l'Escaut, le Rhin et la Loire, la
+Moselle et la Sambre, ont vu nos bataillons républicains se rallier, à
+la voix des représentants du peuple, sous les drapeaux de la liberté et
+de la victoire: les uns ont péri, les autres ont triomphé.
+</P>
+
+<P>
+La Convention tout entière a affronté la mort et bravé la fureur de
+tous les tyrans.
+</P>
+
+<P>
+Illustres défenseurs de la cause des rois, princes, ministres,
+généraux, courtisans, citez-nous vos vertus civiques; racontez-nous les
+importants services que vous avez rendus à l'humanité: parlez-nous des
+forteresses conquises par la force de vos guinées; vantez-nous le
+talent de vos émissaires et la promptitude de vos soldats à fuir devant
+les défenseurs de la République; vantez-nous votre noble mépris pour le
+droit des gens et pour l'humanité; nos prisonniers égorgés de
+sang-froid, nos femmes mutilées par vos janissaires, les enfants
+massacrés sur le sein de leurs mères... et la dent meurtrière des
+tigres autrichiens déchirant leurs membres palpitants: vantez-nous vos
+exploits d'Amérique, de Gênes et de Toulon; vantez-nous surtout votre
+suprême habileté dans l'art des empoisonnements et des assassinats.
+Tyrans, voilà vos vertus!
+</P>
+
+<P>
+Sublime parlement de la Grande-Bretagne, citez-nous vos héros. Vous
+avez un parti de l'opposition. Chez vous le patriotisme <I>s'oppose</I>;
+donc le despotisme triomphe: la minorité s'oppose; la majorité est donc
+corrompue. Peuple insolent et vil, ta prétendue représentation est
+vénale sous tes yeux et de ton aveu. Tu adoptes toi-même leur maxime
+favorite: que les talents de tes députés sont un objet d'industrie,
+comme la laine de tes moutons et l'acier de tes fabriques... Et tu
+oserais parler de morale et de liberté!
+</P>
+
+<P>
+Quel est donc cet étrange privilège, de déraisonner sans mesure et sans
+pudeur, que la patience stupide des peuples semble accorder aux tyrans!
+Quoi! ces petits hommes, dont le principal mérite consiste à connaître
+le tarif des consciences britanniques; qui s'efforcent de transplanter
+en France les vices et la corruption de leur pays; qui font la guerre,
+non avec les armes, mais avec des crimes, osent accuser la Convention
+nationale de corruption, et insulter aux vertus du peuple français!
+</P>
+
+<P>
+Peuple généreux, nous jurons par toi-même que tu seras vengé. Avant de
+nous faire la guerre, nous exterminerons tous nos ennemis; la maison
+d'Autriche périra plutôt que la France; Londres sera libre, avant que
+Paris redevienne esclave. Les destinées de la République et celles des
+tyrans de la terre ont été pesées dans les balances éternelles: les
+tyrans ont été trouvés plus légers. Français, oublions nos querelles,
+et marchons aux tyrans; domptons-les, vous par vos armes, et nous par
+nos lois.
+</P>
+
+<P>
+Que les traîtres tremblent! que le dernier des lâches émissaires de nos
+ennemis disparaisse! que le patriotisme triomphe, et que l'innocence se
+rassure! Français, combattez: votre cause est sainte, vos courages sont
+invincibles; vos représentants savent mourir; ils peuvent faire plus:
+ils savent vaincre.
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<HR ALIGN="center" WIDTH="80%">
+
+<BR><BR>
+
+<A NAME="17931225"></A>
+<P CLASS="intro">
+<I>Rapport sur les principes du gouvernement révolutionnaire, fait au
+nom du Comité de salut public par Maximilien Robespierre; imprimé
+par ordre de la Convention; le 5 nivôse de l'an second de la
+République une et indivisible</I> (5 nivôse an II - 25 décembre 1793)
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+Citoyens représentants du Peuple,
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Les succès endorment les âmes faibles; ils aiguillonnent les âmes
+fortes.
+</P>
+
+<P>
+Laissons l'Europe et l'histoire vanter les miracles de Toulon, et
+préparons de nouveaux triomphes à la liberté.
+</P>
+
+<P>
+Les défenseurs de la République adoptent la maxime de César; ils
+croient <I>qu'on n'a rien fait tant qu'il reste quelque chose à faire</I>.
+Il nous reste encore assez de dangers pour occuper tout notre zèle.
+</P>
+
+<P>
+Vaincre des Anglais et des traîtres est une chose facile à la valeur de
+nos soldats républicains; il est une entreprise non moins importante et
+plus difficile: c'est de confondre par une énergie constante les
+intrigues éternelles de tous les ennemis de notre liberté, et de faire
+triompher les principes sur lesquels doit s'asseoir la prospérité
+publique.
+</P>
+
+<P>
+Tels sont les premiers devoirs que vous avez imposés à votre Comité de
+salut public.
+</P>
+
+<P>
+Nous allons développer d'abord les principes et la nécessité du
+gouvernement révolutionnaire; nous montrerons ensuite la cause qui tend
+à le paralyser dans sa naissance.
+</P>
+
+<P>
+La théorie du gouvernement révolutionnaire est aussi neuve que la
+révolution qui l'a amené. Il ne faut pas la chercher dans les livres
+des écrivains politiques, qui n'ont point prévu cette révolution, ni
+dans les lois des tyrans, qui, contents d'abuser de leur puissance,
+s'occupent peu d'en rechercher la légitimité; aussi ce mot n'est-il
+pour l'aristocratie qu'un sujet de terreur ou un texte de calomnie;
+pour les tyrans, qu'un scandale; pour bien des gens, qu'une énigme; il
+faut l'expliquer à tous, pour rallier au moins les bons citoyens aux
+principes de l'intérêt public.
+</P>
+
+<P>
+La fonction du gouvernement est de diriger les forces morales et
+physiques de la nation vers le but de son institution.
+</P>
+
+<P>
+Le but du gouvernement constitutionnel est de conserver la République;
+celui du gouvernement révolutionnaire est de la fonder.
+</P>
+
+<P>
+La révolution est la guerre de la liberté contre ses ennemis; la
+constitution est le régime de la liberté victorieuse et paisible.
+</P>
+
+<P>
+Le gouvernement révolutionnaire a besoin d'une activité extraordinaire,
+précisément parce qu'il est en guerre. Il est soumis à des règles moins
+uniformes et moins rigoureuses, parce que les circonstances où il se
+trouve sont orageuses et mobiles, et surtout parce qu'il est forcé à
+déployer sans cesse des ressources nouvelles et rapides pour des
+dangers nouveaux et pressants.
+</P>
+
+<P>
+Le gouvernement constitutionnel s'occupe principalement de la liberté
+civile; et le gouvernement révolutionnaire, de la liberté publique.
+Sous le régime constitutionnel, il suffit presque de protéger les
+individus contre l'abus de la puissance publique; sous le régime
+révolutionnaire, la puissance publique elle-même est obligée de se
+défendre contre toutes les factions qui l'attaquent.
+</P>
+
+<P>
+Le gouvernement révolutionnaire doit aux bons citoyens toute la
+protection nationale; il ne doit aux ennemis du peuple que la mort.
+</P>
+
+<P>
+Ces notions suffisent pour expliquer l'origine et la nature des lois
+que nous appelons révolutionnaires. Ceux qui les nomment arbitraires ou
+tyranniques sont des sophistes stupides ou pervers qui cherchent à
+confondre les contraires; ils veulent soumettre au même régime la paix
+et la guerre, la santé et la maladie, ou plutôt ils ne veulent que la
+résurrection de la tyrannie et la mort de la patrie. S'ils invoquent
+l'exécution littérale des adages constitutionnels, ce n'est que pour
+les violer impunément. Ce sont de lâches assassins qui, pour égorger
+sans péril la République au berceau, s'efforcent de la garrotter avec
+des maximes vagues, dont ils savent bien se dégager eux-mêmes.
+</P>
+
+<P>
+Le vaisseau constitutionnel n'a point été construit pour rester
+toujours dans le chantier; mais fallait-il le lancer à la mer au fort
+de la tempête, et sous l'influence des vents contraires? C'est ce que
+voulaient les tyrans et les esclaves qui s'étaient opposés à sa
+construction; mais le peuple français vous a ordonné d'attendre le
+retour du calme. Ses voeux unanimes, couvrant tout à coup les clameurs
+de l'aristocratie et du fédéralisme, vous ont commandé de le délivrer
+d'abord de tous ses ennemis.
+</P>
+
+<P>
+Les temples des dieux ne sont pas faits pour servir d'asile aux
+sacrilèges qui viennent les profaner, ni la Constitution pour protéger
+les complots des tyrans qui cherchent à la détruire.
+</P>
+
+<P>
+Si le gouvernement révolutionnaire doit être plus actif dans sa marche
+et plus libre dans ses mouvements que le gouvernement ordinaire, en
+est-il moins juste et moins légitime? Non. Il est appuyé sur la plus
+sainte de toutes les lois, le salut du peuple; sur le plus irréfragable
+de tous les titres, la nécessité.
+</P>
+
+<P>
+Il a aussi ses règles, toutes puisées dans la justice et dans l'ordre
+public. Il n'a rien de commun avec l'anarchie, ni avec le désordre; son
+but, au contraire, est de les réprimer, pour amener et pour affermir le
+règne des lois. Il n'a rien de commun avec l'arbitraire; ce ne sont
+point les passions particulières qui doivent le diriger, mais l'intérêt
+public.
+</P>
+
+<P>
+Il doit se rapprocher des principes ordinaires et généraux, dans tous
+les cas où ils peuvent être rigoureusement appliqués sans compromettre
+la liberté publique. La mesure de sa force doit être l'audace ou la
+perfidie des conspirateurs. Plus il est terrible aux méchants, plus il
+doit être favorable aux bons. Plus les circonstances lui imposent des
+rigueurs nécessaires, plus il doit s'abstenir des mesures qui gênent
+inutilement la liberté et qui froissent les intérêts privés, sans aucun
+avantage public.
+</P>
+
+<P>
+Il doit voguer entre deux écueils, la faiblesse et la témérité, le
+modérantisme et l'excès: le modérantisme, qui est à la modération ce
+que l'impuissance est à la chasteté; et l'excès, qui ressemble à
+l'énergie comme l'hydropisie à la santé.
+</P>
+
+<P>
+Les tyrans ont constamment cherché à nous faire reculer vers la
+servitude, par les routes du modérantisme; quelquefois aussi, ils ont
+voulu nous jeter dans l'extrémité opposée. Les deux extrêmes
+aboutissent au même point. Que l'on soit en deçà ou au delà du but, le
+but est également manqué. Rien ne ressemble plus à l'apôtre du
+fédéralisme que le prédicateur <I>intempestif</I> de la République une et
+universelle. L'ami des rois et le procureur général du genre humain
+s'entendent assez bien. Le fanatique couvert de scapulaires et le
+fanatique qui prêche l'athéisme ont entre eux beaucoup de rapports. Les
+barons démocrates sont les frères des marquis de Coblentz; et
+quelquefois les bonnets rouges sont plus voisins des talons rouges
+qu'on ne pourrait le penser.
+</P>
+
+<P>
+Mais c'est ici que le gouvernement a besoin d'une extrême
+circonspection; car tous les ennemis de la liberté veillent pour
+tourner contre lui, non seulement ses fautes, mais même ses mesures les
+plus sages. Frappe-t-il sur ce qu'on appelle l'exagération? Ils
+cherchent à relever le modérantisme et l'aristocratie. S'il poursuit
+ces deux monstres, ils poussent de tout leur pouvoir à l'exagération.
+Il est dangereux de leur laisser les moyens d'égarer le zèle des bons
+citoyens; il est plus dangereux encore de décourager et de persécuter
+les bons citoyens qu'ils ont trompés. Par l'un de ces abus, la
+République risquerait d'expirer dans un mouvement convulsif; par
+l'autre, elle périrait infailliblement de langueur.
+</P>
+
+<P>
+Que faut-il donc faire? Poursuivre les inventeurs coupables des
+systèmes perfides, protéger le patriotisme, même dans ses erreurs,
+éclairer les patriotes, et élever sans cesse le peuple à la hauteur de
+ses droits et de ses destinées.
+</P>
+
+<P>
+Si vous n'adoptez cette règle, vous perdez tout.
+</P>
+
+<P>
+S'il fallait choisir entre un excès de ferveur patriotique et le néant
+de l'incivisme, ou le marasme du modérantisme, il n'y aurait pas à
+balancer. Un corps vigoureux, tourmenté par une surabondance de sève,
+laisse plus de ressources qu'un cadavre.
+</P>
+
+<P>
+Gardons-nous surtout de tuer le patriotisme, en voulant le guérir.
+</P>
+
+<P>
+Le patriotisme est ardent par sa nature. Qui peut aimer froidement la
+patrie? Il est particulièrement le partage des hommes simples, peu
+capables de calculer les conséquences politiques d'une démarche civique
+par son motif. Quel est le patriote, même éclairé, qui ne se soit
+jamais trompé? Eh! si l'on admet qu'il existe des modérés et des lâches
+de bonne foi, pourquoi n'existerait-il pas des patriotes de bonne foi,
+qu'un sentiment louable emporte quelquefois trop loin? Si donc on
+regardait comme criminels tous ceux qui, dans le mouvement
+révolutionnaire, auraient dépassé la ligne exacte tracée par la
+prudence, on envelopperait dans une proscription commune, avec les
+mauvais citoyens, tous les amis naturels de la liberté, vos propres
+amis, et tous les appuis de la République. Les émissaires adroits de la
+tyrannie, après les avoir trompés, deviendraient eux-mêmes leurs
+accusateurs, et peut-être leurs juges.
+</P>
+
+<P>
+Qui donc démêlera toutes ces nuances? Qui tracera la ligne de
+démarcation entre tous les excès contraires? L'amour de la patrie et de
+la vérité. Les rois et les fripons chercheront toujours à l'effacer;
+ils ne veulent point avoir affaire avec la raison ni avec la vérité.
+</P>
+
+<P>
+En indiquant les devoirs du gouvernement révolutionnaire, nous avons
+marqué ses écueils. Plus son pouvoir est grand, plus son action est
+libre et rapide; plus il doit être dirigé par la bonne foi. Le jour où
+il tombera dans des mains impures ou perfides, la liberté sera perdue;
+son nom deviendra le prétexte et l'excuse de la contre-révolution même.
+Son énergie sera celle d'un poison violent.
+</P>
+
+<P>
+Aussi la confiance du peuple français est-elle attachée au caractère
+que la Convention nationale a montré, plus qu'à l'institution même.
+</P>
+
+<P>
+En plaçant toute sa puissance dans vos mains, il a attendu de vous que
+votre gouvernement serait bienfaisant pour les patriotes autant que
+redoutable aux ennemis de la patrie. Il vous a imposé le devoir de
+déployer en même temps tout le courage et la politique nécessaires pour
+les écraser, et surtout d'entretenir parmi vous l'union dont vous avez
+besoin pour remplir vos grandes destinées.
+</P>
+
+<P>
+La fondation de la République française n'est point un jeu d'enfant.
+Elle ne peut être l'ouvrage du caprice ou de l'insouciance, ni le
+résultat fortuit du choc de toutes les prétentions particulières et de
+tous les éléments révolutionnaires. La sagesse, autant que la
+puissance, présida à la création de l'univers. En imposant à des
+membres tirés de votre sein la tâche redoutable de veiller sans cesse
+sur les destinées de la patrie, vous vous êtes donc imposé vous-mêmes
+la loi de leur prêter l'appui de votre force et de votre confiance. Si
+le gouvernement révolutionnaire n'est secondé par l'énergie, par les
+lumières, par le patriotisme et par la bienveillance de tous les
+représentants du peuple, comment aura-t-il une force de réaction
+proportionnée aux efforts de l'Europe qui l'attaque, et de tous les
+ennemis de la liberté qui pressent sur lui de toutes parts?
+</P>
+
+<P>
+Malheur à nous, si nous ouvrons nos âmes aux perfides insinuations de
+nos ennemis, qui ne peuvent nous vaincre qu'en nous divisant! Malheur à
+nous, si nous brisons le faisceau au lieu de le resserrer, si les
+intérêts privés, si la vanité offensée se fait entendre à la place de
+la patrie et de la vérité!
+</P>
+
+<P>
+Elevons nos âmes à la hauteur des vertus républicaines et des exemples
+antiques. Thémistocle avait plus de génie que le général lacédémonien
+qui commandait la flotte des Grecs: cependant, quand celui-ci, pour
+réponse à un avis nécessaire qui devait sauver la patrie, leva son
+bâton pour le frapper, Thémistocle se contenta de lui répliquer:
+"Frappe, mais écoute", et la Grèce triompha du tyran de l'Asie. Scipion
+valait bien un autre général romain: Scipion, après avoir vaincu
+Annibal et Carthage, se fit une gloire de servir sous les ordres de son
+ennemi. O vertu des grands coeurs! que sont devant toi toutes les
+agitations et toutes les prétentions des petites âmes? O vertu, es-tu
+moins nécessaire pour fonder une République que pour la gouverner dans
+la paix? O patrie, as-tu moins de droits sur les représentants du
+peuple français que la Grèce et Rome sur leurs généraux? Que dis-je? Si
+parmi nous les fonctions de l'administration révolutionnaire ne sont
+plus des devoirs pénibles, mais des objets d'ambition, la République
+est déjà perdue.
+</P>
+
+<P>
+Il faut que l'autorité de la Convention nationale soit respectée de
+toute l'Europe; c'est pour la dégrader, c'est pour l'annuler que les
+tyrans épuisent toutes les ressources de leur politique et prodiguent
+leurs trésors. Il faut que la Convention prenne la ferme résolution de
+préférer son propre gouvernement à celui du cabinet de Londres et des
+cours de l'Europe; car si elle ne gouverne pas, les tyrans régneront.
+</P>
+
+<P>
+Quels avantages n'auraient-ils pas dans cette guerre de ruse et de
+corruption qu'ils font à la République? Tous les vices combattent pour
+eux; la République n'a pour elle que les vertus. Les vertus sont
+simples, modestes, pauvres, souvent ignorantes, quelquefois grossières;
+elles sont l'apanage des malheureux et le patrimoine du peuple. Les
+vices sont entourés de tous les trésors, armés de tous les charmes de
+la volupté et de toutes les amorces de la perfidie; ils sont escortés
+de tous les talents dangereux exercés pour le crime.
+</P>
+
+<P>
+Avec quel art profond les tyrans tournent contre nous, je ne dis pas
+nos passions et nos faiblesses, mais jusqu'à notre patriotisme!
+</P>
+
+<P>
+Avec quelle rapidité pourraient se développer les germes de division
+qu'ils jettent au milieu de nous, si nous ne nous hâtons de les
+étouffer!
+</P>
+
+<P>
+Grâce à cinq années de trahison et de tyrannie, grâce à trop
+d'imprévoyance et de crédulité, à quelques traits de vigueur trop tôt
+démentis par un repentir pusillanime, l'Autriche, l'Angleterre, la
+Russie, la Prusse, l'Italie ont eu le temps d'établir en France un
+gouvernement secret, rival du gouvernement français. Elles ont aussi
+leurs comités, leur trésorerie, leurs agents; ce gouvernement acquiert
+la force que nous ôtons au nôtre; il a l'unité qui nous a longtemps
+manqué, la politique dont nous croyons trop pouvoir nous passer,
+l'esprit de suite et le concert dont nous n'avons pas toujours assez
+senti la nécessité.
+</P>
+
+<P>
+Aussi les cours étrangères ont-elles dès longtemps vomi sur la France
+tous les scélérats habiles qu'elles tiennent à leur solde. Leurs agents
+infestent encore nos armées; la victoire même de Toulon en est la
+preuve; il a fallu toute la bravoure des soldats, toute la fidélité des
+généraux, tout l'héroïsme des représentants du peuple, pour triompher
+de la trahison. Ils délibèrent dans nos administrations, dans nos
+assemblées sectionnaires; ils s'introduisent dans nos clubs; ils ont
+siégé jusque dans le sanctuaire de la représentation nationale; ils
+dirigent et dirigeront éternellement la contre-révolution sur le même
+plan.
+</P>
+
+<P>
+Ils rôdent autour de nous; ils surprennent nos secrets; ils caressent
+nos passions; ils cherchent à nous inspirer jusqu'à nos opinions; ils
+tournent contre nous nos résolutions. Etes-vous faibles? ils louent
+votre prudence. Etes-vous prudents? ils vous accusent de faiblesse; ils
+appellent votre courage, témérité; votre justice, cruauté. Ménagez-les,
+ils conspirent publiquement; menacez-les, ils conspirent dans les
+ténèbres, et sous le masque du patriotisme. Hier, ils assassinaient les
+défenseurs de la liberté; aujourd'hui, ils se mêlent à leur pompe
+funèbre, et demandent pour eux des honneurs divins, épiant l'occasion
+d'égorger leurs pareils. Faut-il allumer la guerre civile? ils prêchent
+toutes les folies de la superstition. La guerre civile est-elle près de
+s'éteindre par les flots du sang français? ils abjurent et leur
+sacerdoce et leurs dieux pour la rallumer.
+</P>
+
+<P>
+On a vu des Anglais, des Prussiens, se répandre dans nos villes et dans
+nos campagnes, annonçant, au nom de la Convention nationale, une
+doctrine insensée; on a vu des prêtres déprêtrisés à la tête des
+rassemblements séditieux dont la religion était le motif ou le
+prétexte. Déjà des patriotes, entraînés à des actes imprudents par la
+seule haine du fanatisme, ont été assassinés; le sang a déjà coulé dans
+plusieurs contrées pour ces déplorables querelles, comme si nous avions
+trop de sang pour combattre les tyrans de l'Europe. O honte! ô
+faiblesse de la raison humaine! une grande nation a paru le jouet des
+plus méprisables valets de la tyrannie!
+</P>
+
+<P>
+Les étrangers ont paru quelque temps les arbitres de la tranquillité
+publique. L'argent circulait ou disparaissait à leur gré. Quand ils
+voulaient, le peuple trouvait du pain; quand ils voulaient, le peuple
+en était privé; des attroupements aux portes des boulangers se
+formaient et se dissipaient à leur signal. Ils nous environnent de
+leurs sicaires, de leurs espions: nous le savons, nous le voyons, et
+ils vivent! Ils semblent inaccessibles au glaive des lois. Et il est
+plus difficile, même aujourd'hui, de punir un conspirateur important,
+que d'arracher un ami de la liberté des mains de la calomnie.
+</P>
+
+<P>
+A peine avons-nous dénoncé les excès faussement philosophiques
+provoqués par les ennemis de la France; à peine le patriotisme a-t-il
+prononcé dans cette tribune le mot <I>ultra-révolutionnaire</I> qui les
+désignait; aussitôt les traîtres de Lyon, tous les partisans de la
+tyrannie, se sont hâtés de l'appliquer aux patriotes chauds et généreux
+qui avaient vengé le peuple et les lois. D'un côté, ils renouvellent
+l'ancien système de persécution contre les amis de la république; de
+l'autre, ils invoquent l'indulgence en faveur des scélérats couverts du
+sang de la patrie.
+</P>
+
+<P>
+Cependant leurs crimes s'amoncellent; les cohortes impies des
+émissaires étrangers se recrutent chaque jour; la France en est
+inondée; ils attendent, et ils attendront éternellement un moment
+favorable à leurs desseins sinistres. Ils se retranchent, ils se
+cantonnent au milieu de nous; ils élèvent de nouvelles redoutes, de
+nouvelles batteries contre-révolutionnaires, tandis que les tyrans qui
+les soudoient rassemblent de nouvelles armées.
+</P>
+
+<P>
+Oui, ces perfides émissaires qui nous parlent, qui nous caressent, ce
+sont les frères, ce sont les complices des satellites féroces qui
+ravagent nos moissons, qui ont pris possession de nos cités et de nos
+vaisseaux achetés par leurs maîtres, qui ont massacré nos frères,
+égorgé sans pitié nos prisonniers, nos femmes, nos enfants, et les
+représentants du peuple français. Que dis-je? les monstres qui ont
+commis ces forfaits sont mille fois moins atroces que les misérables
+qui déchirent secrètement nos entrailles: et ils respirent, et ils
+conspirent impunément!
+</P>
+
+<P>
+Ils n'attendent que des chefs pour se rallier; ils les cherchent au
+milieu de vous. Leur principal objet est de nous mettre aux prises les
+uns avec les autres. Cette lutte funeste relèverait les espérances de
+l'aristocratie, renouerait les trames du fédéralisme; elle vengerait la
+faction girondine de la loi qui a puni ses forfaits; elle punirait la
+Montagne de son dévouement sublime; car c'est la Montagne ou plutôt la
+Convention, qu'on attaque en la divisant et en détruisant son ouvrage.
+</P>
+
+<P>
+Pour nous, nous ne ferons la guerre qu'aux Anglais, aux Prussiens, aux
+Autrichiens et à leurs complices. C'est en les exterminant que nous
+répondrons aux libelles: nous ne savons haïr que les ennemis de la
+patrie.
+</P>
+
+<P>
+Ce n'est point dans le coeur des patriotes ou des malheureux qu'il faut
+porter la terreur, c'est dans les repaires des brigands étrangers, où
+l'on partage les dépouilles et où l'on boit le sang du peuple français.
+</P>
+
+<P>
+Le Comité a remarqué que la loi n'est point assez prompte pour punir
+les grands coupables. Des étrangers, agents connus des rois coalisés,
+des généraux teints du sang des Français, d'anciens complices de
+Dumouriez, de Custine et de Lamarlière, sont depuis longtemps en état
+d'arrestation et ne sont point jugés.
+</P>
+
+<P>
+Les conspirateurs sont nombreux; ils semblent se multiplier, et les
+exemples de ce genre sont rares. La punition de cent coupables obscurs
+et subalternes est moins utile à la liberté que le supplice d'un chef
+de conspiration.
+</P>
+
+<P>
+Les membres du tribunal révolutionnaire, dont en général on peut louer
+le patriotisme et l'équité, ont eux-mêmes indiqué au Comité de salut
+public les causes qui, quelquefois, entravent sa marche sans la rendre
+plus sûre, et nous ont demandé la réforme d'une loi qui se ressent des
+temps malheureux où elle a été portée. Nous vous proposerons
+d'autoriser le Comité à vous présenter quelques changements à cet
+égard, qui tendront également à rendre l'action de la justice plus
+propice encore à l'innocence, et en même temps plus inévitable pour le
+crime et pour l'intrigue. Vous l'avez même déjà chargé de ce soin par
+un décret précédent.
+</P>
+
+<P>
+Nous vous proposerons, dès ce moment, de faire hâter le jugement des
+étrangers et des généraux prévenus de conspiration avec les tyrans qui
+nous font la guerre.
+</P>
+
+<P>
+Ce n'est point assez d'épouvanter les ennemis de la patrie; il faut
+secourir ses défenseurs. Nous solliciterons donc de votre justice
+quelques dispositions en faveur des soldats qui combattent et qui
+souffrent pour la liberté.
+</P>
+
+<P>
+L'armée française n'est pas seulement l'effroi des tyrans; elle est la
+gloire de la nation et de l'humanité. En marchant à la victoire, nos
+vertueux guerriers crient: "Vive la République!" En tombant sous le fer
+ennemi, leur cri est: "Vive la République!" Leurs dernières paroles
+sont des hymnes à la liberté; leurs derniers soupirs sont des voeux
+pour la patrie. Si tous les chefs avaient valu les soldats, l'Europe
+serait vaincue depuis longtemps. Tout acte de bienfaisance envers
+l'armée est un acte de reconnaissance nationale.
+</P>
+
+<P>
+Les secours accordés aux défenseurs de la patrie et à leurs familles
+nous ont paru trop modiques. Nous croyons qu'ils peuvent être, sans
+inconvénient, augmentés d'un tiers. Les immenses ressources de la
+République, en finances, permettent cette mesure: la patrie la réclame.
+</P>
+
+<P>
+Il nous a paru aussi que les soldats estropiés, les veuves et les
+enfants de ceux qui sont morts pour la patrie, trouvaient dans les
+formalités exigées par la loi, dans la multiplicité des demandes,
+quelquefois dans la froideur ou dans la malveillance de quelques
+administrateurs subalternes, des difficultés qui retardaient la
+jouissance des avantages que la loi leur assure. Nous avons cru que le
+remède à cet inconvénient était de leur donner des défenseurs officieux
+établis par elle, pour leur faciliter les moyens de faire valoir leurs
+droits.
+</P>
+
+<P>
+D'après tous ces motifs, nous vous proposons le décret suivant:
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+La Convention nationale décrète:
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+ARTICLE PREMIER
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+L'accusateur public du tribunal révolutionnaire fera juger incessamment
+Diétrich, Custine, fils du général puni par la loi, Desbrullis, Biron,
+Barthélémy et tous les généraux prévenus de complicité avec Dumouriez,
+Custine, Lamarlière, Houchard. Il fera juger pareillement les
+étrangers, banquiers et autres individus prévenus de trahison et de
+connivence avec les rois ligués contre la République.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+II
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Le Comité de salut public fera, dans le plus court délai, son rapport
+sur les moyens de perfectionner l'organisation du tribunal
+révolutionnaire.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+III
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Les secours et récompenses accordas par les décrets précédents aux
+défenseurs de la patrie blessés en combattant pour elle, ou à leurs
+veuves et à leurs enfants, sont augmentés d'un tiers.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+IV
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Il sera créé une commission chargée de leur faciliter la jouissance des
+droits que la loi leur donne.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+V
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Les membres de cette commission seront nommés par la Convention
+nationale, sur la proposition du Comité de salut Public.
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<HR ALIGN="center" WIDTH="80%">
+
+<BR><BR>
+
+<A NAME="17940205"></A>
+<P CLASS="intro">
+<I>Rapport sur les principes de morale politique qui doivent guider la
+Convention nationale dans l'administration intérieure de la République,
+fait au nom du Comité de salut public, le 18 pluviôse, l'an 2e de la
+République, par Maximilien Robespierre; imprimé par ordre de la
+Convention nationale</I> (18 pluviôse an II - 5 février 1794)
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<P>
+Citoyens représentants du Peuple.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Nous avons exposé, il y a quelque temps, les principes de notre
+politique extérieure: nous venons développer aujourd'hui les principes
+de notre politique intérieure.
+</P>
+
+<P>
+Après avoir marché longtemps au hasard, et comme emportés par le
+mouvement des factions contraires, les représentants du Peuple français
+ont enfin montré un caractère et un gouvernement. Un changement subit
+dans la fortune de la nation annonça à l'Europe la régénération qui
+s'était opérée dans la représentation nationale. Mais jusqu'au moment
+même où je parle, il faut convenir que nous avons été plutôt guidés,
+dans des circonstances si orageuses, par l'amour du bien et par le
+sentiment des besoins de la patrie que par une théorie exacte et des
+règles précises de conduite, que nous n'avions pas même le loisir de
+tracer.
+</P>
+
+<P>
+Il est temps de marquer nettement le but de la révolution, et le terme
+où nous voulons arriver; il est temps de nous rendre compte à
+nous-mêmes, et des obstacles qui nous en éloignent encore, et des
+moyens que nous devons adopter pour l'atteindre: idée simple et
+importante qui semble n'avoir jamais été aperçue. Eh! comment un
+gouvernement lâche et corrompu aurait-il osé la réaliser? Un roi, un
+sénat orgueilleux, un César, un Cromwell, doivent avant tout couvrir
+leurs projets d'un voile religieux, transiger avec tous les vices,
+caresser tous les partis, écraser celui des gens de bien, opprimer ou
+tromper le peuple, pour arriver au but de leur perfide ambition. Si
+nous n'avions pas eu une plus grande tâche à remplir, s'il ne
+s'agissait ici que des intérêts d'une faction ou d'une aristocratie
+nouvelle, nous aurions pu croire, comme certains écrivains plus
+ignorants encore que pervers, que le plan de la Révolution française
+était écrit en toutes lettres dans les livres de Tacite et de
+Machiavel, et chercher les devoirs des représentants du peuple dans
+l'histoire d'Auguste, de Tibère ou de Vespasien, ou même dans celle de
+certains législateurs français; car, à quelques nuances près de
+perfidie ou de cruauté, tous les tyrans se ressemblent. Pour nous, nous
+venons aujourd'hui mettre l'univers dans la confidence de vos secrets
+politiques, afin que tous les amis de la patrie puissent se rallier à
+la voix de la raison et de l'intérêt public; afin que la nation
+française et ses représentants soient respectés dans tous les pays de
+l'univers où la connaissance de leurs véritables principes pourra
+parvenir; afin que les intrigants qui cherchent toujours à remplacer
+d'autres intrigants soient jugés par l'opinion publique sur des règles
+sûres et faciles.
+</P>
+
+<P>
+Il faut prendre de loin ses précautions pour remettre les destinées de
+la liberté dans les mains de la vérité qui est éternelle, plus que dans
+celles des hommes qui passent, de manière que si le gouvernement oublie
+les intérêts du peuple, ou qu'il retombe entre les mains des hommes
+corrompus, selon le cours naturel des choses, la lumière des principes
+reconnus éclaire ses trahisons, et que toute faction nouvelle trouve la
+mort dans la seule pensée du crime.
+</P>
+
+<P>
+Heureux le peuple qui peut arriver à ce point! car, quelques nouveaux
+outrages qu'on lui prépare, quelles ressources ne présente pas un ordre
+de choses où la raison publique est la garantie de la liberté!
+</P>
+
+<P>
+Quel est le but où nous tendons? la jouissance paisible de la liberté
+et de l'égalité; le règne de cette justice éternelle, dont les lois ont
+été gravées, non sur le marbre et sur la pierre, mais dans les coeurs de
+tous les hommes, même dans celui de l'esclave qui les oublie et du
+tyran qui les nie.
+</P>
+
+<P>
+Nous voulons un ordre de choses où toutes les passions basses et
+cruelles soient enchaînées, toutes les passions bienfaisantes et
+généreuses éveillées par les lois; où l'ambition soit le désir de
+mériter la gloire et de servir la patrie; où les distinctions ne
+naissent que de l'égalité même; où le citoyen soit soumis au magistral,
+le magistrat au peuple, et le peuple à la justice; où la patrie assure
+le bien-être de chaque individu, et où chaque individu jouisse avec
+orgueil de la prospérité et de la gloire de la patrie; où toutes les
+âmes s'agrandissent par la communication continuelle des sentiments
+républicains, et par le besoin de mériter l'estime d'un grand peuple;
+où les arts soient les décorations de la liberté qui les ennoblit, le
+commerce la source de la richesse publique et non seulement de
+l'opulence monstrueuse de quelques maisons.
+</P>
+
+<P>
+Nous voulons substituer dans notre pays la morale à l'égoïsme, la
+probité à l'honneur, les principes aux usages, les devoirs aux
+bienséances, l'empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris
+du vice au mépris du malheur, la fierté à l'insolence, la grandeur
+d'âme à la vanité, l'amour de la gloire à l'amour de l'argent, les
+bonnes gens à la bonne compagnie, le mérite à l'intrigue, le génie au
+bel esprit, la vérité à l'éclat, le charme du bonheur aux ennuis de la
+volupté, la grandeur de l'homme à la petitesse des grands, un peuple
+magnanime, puissant, heureux, à un peuple aimable, frivole et
+misérable, c'est-à-dire toutes les vertus et tous les miracles de la
+république à tous les vices et à tous les ridicules de la monarchie.
+</P>
+
+<P>
+Nous voulons, en un mot, remplir les voeux de la nature, accomplir les
+destins de l'humanité, tenir les promesses de la philosophie, absoudre
+la providence du long règne du crime et de la tyrannie. Que la France,
+jadis illustre parmi les pays esclaves, éclipsant la gloire de tous les
+peuples libres qui ont existé, devienne le modèle des nations, l'effroi
+des oppresseurs, la consolation des opprimés, l'ornement de l'univers,
+et qu'en scellant notre ouvrage de notre sang, nous puissions voir au
+moins briller l'aurore de la félicité universelle... Voilà notre
+ambition, voilà notre but.
+</P>
+
+<P>
+Quelle nature de gouvernement peut réaliser ces prodiges? Le seul
+gouvernement démocratique ou républicain: ces deux mots sont synonymes,
+malgré les abus du langage vulgaire; car l'aristocratie n'est pas plus
+la république que la monarchie. La démocratie n'est pas un état où le
+peuple, continuellement assemblé, règle par lui-même toutes les
+affaires publiques, encore moins celui où cent mille fractions du
+peuple, par des mesures isolées, précipitées et contradictoires,
+décideraient du sort de la société entière: un tel gouvernement n'a
+jamais existé, et il ne pourrait exister que pour ramener le peuple au
+despotisme.
+</P>
+
+<P>
+La démocratie est un état où le peuple souverain, guidé par des lois
+qui sont son ouvrage, fait par lui-même tout ce qu'il peut bien faire,
+et par des délégués tout ce qu'il ne peut faire lui-même.
+</P>
+
+<P>
+C'est donc dans les principes du gouvernement démocratique que vous
+devez chercher les règles de votre conduite politique.
+</P>
+
+<P>
+Mais, pour fonder et pour consolider parmi nous la démocratie, pour
+arriver au règne paisible des lois constitutionnelles, il faut terminer
+la guerre de la liberté contre la tyrannie, et traverser heureusement
+les orages de la révolution: tel est le but du système révolutionnaire
+que vous avez régularisé. Vous devez donc encore régler votre conduite
+sur les circonstances orageuses où se trouve la république; et le plan
+de votre administration doit être le résultat de l'esprit du
+gouvernement révolutionnaire, combiné avec les principes généraux de la
+démocratie.
+</P>
+
+<P>
+Or, quel est le principe fondamental du gouvernement démocratique ou
+populaire, c'est-à-dire le ressort essentiel qui le soutient et qui le
+fait mouvoir? C'est la vertu; je parle de la vertu publique qui opéra
+tant de prodiges dans la Grèce et dans Rome, et qui doit en produire de
+bien plus étonnants dans la France républicaine; de cette vertu qui
+n'est autre chose que l'amour de la patrie et de ses lois.
+</P>
+
+<P>
+Mais comme l'essence de la république ou de la démocratie est
+l'égalité, il s'ensuit que l'amour de la patrie embrasse nécessairement
+l'amour de l'égalité.
+</P>
+
+<P>
+Il est vrai encore que ce sentiment sublime suppose la préférence de
+l'intérêt public à tous les intérêts particuliers; d'où il résulte que
+l'amour de la patrie suppose encore ou produit toutes les vertus: car
+que sont-elles autre chose que la force de l'âme qui rend capable de
+ces sacrifices? et comment l'esclave de l'avarice ou de l'ambition, par
+exemple, pourrait-il immoler son idole à la patrie?
+</P>
+
+<P>
+Non seulement la vertu est l'âme de la démocratie; mais elle ne peut
+exister que dans ce gouvernement. Dans la monarchie, je ne connais
+qu'un individu qui peut aimer la patrie, et qui, pour cela, n'a pas
+même besoin de vertu; c'est le monarque. La raison en est que de tous
+les habitants de ses Etats, le monarque est le seul qui ait une patrie.
+N'est-il pas le souverain, au moins de fait? n'est-il pas à la place du
+peuple? Et qu'est-ce que la patrie, si ce n'est le pays où l'on est
+citoyen et membre du souverain?
+</P>
+
+<P>
+Par une conséquence du même principe, dans les Etats aristocratiques,
+le mot <I>patrie</I> ne signifie quelque chose que pour les familles
+patriciennes qui ont envahi la souveraineté.
+</P>
+
+<P>
+Il n'est que la démocratie où l'Etat est véritablement la patrie de
+tous les individus qui le composent, et peut compter autant de
+défenseurs intéressés à sa cause qu'il renferme de citoyens. Voilà la
+source de la supériorité des peuples libres sur tous les autres. Si
+Athènes et Sparte ont triomphé des tyrans de l'Asie, et les Suisses des
+tyrans de l'Espagne et de l'Autriche, il n'en faut point chercher
+d'autre cause.
+</P>
+
+<P>
+Mais les Français sont le premier peuple du monde qui ait établi la
+véritable démocratie, en appelant tous les hommes à l'égalité, et à la
+plénitude des droits du citoyen; et c'est là, à mon avis, la véritable
+raison pour laquelle tous les tyrans ligués contre la République seront
+vaincus.
+</P>
+
+<P>
+Il est dès ce moment de grandes conséquences à tirer des principes que
+nous venons d'exposer.
+</P>
+
+<P>
+Puisque l'âme de la République est la vertu, l'égalité, et que votre
+but est de fonder, de consolider la République, il s'ensuit que la
+première règle de votre conduite politique doit être de rapporter
+toutes vos opérations au maintien de l'égalité et au développement de
+la vertu; car le premier soin du législateur doit être de fortifier le
+principe du gouvernement. Ainsi tout ce qui tend à exciter l'amour de
+la patrie, à purifier les moeurs, à élever les âmes, à diriger les
+passions du coeur humain vers l'intérêt public, doit être adopté ou
+établi par vous. Tout ce qui tend à les concentrer dans l'abjection du
+moi personnel, à réveiller l'engouement pour les petites choses et le
+mépris des grandes, doit être rejeté ou réprimé par vous. Dans le
+système de la Révolution française, ce qui est immoral est impolitique,
+ce qui est corrupteur est contre-révolutionnaire. La faiblesse, les
+vices, les préjugés, sont le chemin de la royauté. Entraînés trop
+souvent peut-être par le poids de nos anciennes habitudes, autant que
+par la pente insensible de la faiblesse humaine, vers les idées fausses
+et vers les sentiments pusillanimes, nous avons bien moins à nous
+défendre des excès d'énergie que des excès de faiblesse. Le plus grand
+écueil peut-être que nous ayons à éviter n'est pas la ferveur du zèle,
+mais plutôt la lassitude du bien et la peur de notre propre courage.
+Remontez donc sans cesse le ressort sacré du gouvernement républicain,
+au lieu de le laisser tomber. Je n'ai pas besoin de dire que je ne veux
+ici justifier aucun excès. On abuse des principes les plus sacrés;
+c'est à la sagesse du gouvernement à consulter les circonstances, à
+saisir les moments, à choisir les moyens; car la manière de préparer
+les grandes choses est une partie essentielle du talent de les faire,
+comme la sagesse est elle-même une partie de la vertu.
+</P>
+
+<P>
+Nous ne prétendons pas jeter la République française dans le moule de
+celle de Sparte; nous ne voulons lui donner ni l'austérité, ni la
+corruption des cloîtres. Nous venons de vous présenter, dans toute sa
+pureté, le principe moral et politique du gouvernement populaire. Vous
+avez donc une boussole qui peut vous diriger au milieu des orages de
+toutes les passions, et du tourbillon des intrigues qui vous
+environnent. Vous avez la pierre de touche par laquelle vous pouvez
+essayer toutes vos lois, toutes les propositions qui vous sont faites.
+En les comparant sans cesse avec ce principe, vous pouvez désormais
+éviter l'écueil ordinaire des grandes assemblées, le danger des
+surprises et des mesures précipitées, incohérentes et contradictoires.
+Vous pouvez donner à toutes vos opérations l'ensemble, l'unité, la
+sagesse et la dignité qui doivent annoncer les représentants du premier
+peuple du monde.
+</P>
+
+<P>
+Ce ne sont pas les conséquences faciles du principe de la démocratie
+qu'il faut détailler, c'est ce principe simple et fécond qui mérite
+d'être lui-même développé.
+</P>
+
+<P>
+La vertu républicaine peut être considérée par rapport au peuple et par
+rapport au gouvernement: elle est nécessaire dans l'un et dans l'autre.
+Quand le gouvernement seul en est privé, il reste une ressource dans
+celle du peuple; mais quand le peuple lui-même est corrompu, la liberté
+est déjà perdue.
+</P>
+
+<P>
+Heureusement la vertu est naturelle au peuple, en dépit des préjugés
+aristocratiques. Une nation est vraiment corrompue, lorsqu'après avoir
+perdu, par degrés, son caractère et sa liberté, elle passe de la
+démocratie à l'aristocratie ou à la monarchie; c'est la mort du corps
+politique par la décrépitude. Lorsque après quatre cents ans de gloire
+l'avarice a enfin chassé de Sparte les moeurs avec les lois de Lycurgue,
+Agis meurt en vain pour les rappeler! Démosthène a beau tonner contre
+Philippe, Philippe trouve dans les vices d'Athènes dégénérée des
+avocats plus éloquents que Démosthène. Il y a bien encore dans Athènes
+une population aussi nombreuse que du temps de Miltiade et d'Aristide;
+mais il n'y a plus d'Athéniens. Qu'importe que Brutus ait tué le tyran?
+la tyrannie vit encore dans les coeurs, et Rome n'existe plus que dans
+Brutus.
+</P>
+
+<P>
+Mais lorsque, par des efforts prodigieux de courage et de raison, un
+peuple brise les chaînes du despotisme pour en faire des trophées à la
+liberté; lorsque, par la force de son tempérament moral, il sort, en
+quelque sorte, des bras de la mort pour reprendre toute la vigueur de
+la jeunesse; lorsque, tour à tour sensible et fier, intrépide et
+docile, il ne peut être arrêté ni par les remparts inexpugnables, ni
+par les armées innombrables des tyrans armés contre lui, et qu'il
+s'arrête lui-même devant l'image de la loi; s'il ne s'élance pas
+rapidement à la hauteur de ses destinées, ce ne pourrait être que la
+faute de ceux qui le gouvernent.
+</P>
+
+<P>
+D'ailleurs on peut dire, en un sens, que pour aimer la justice et
+l'égalité, le peuple n'a pas besoin d'une grande vertu; il lui suffit
+de s'aimer lui-même.
+</P>
+
+<P>
+Mais le magistrat est obligé d'immoler son intérêt à l'intérêt du
+peuple, et l'orgueil du pouvoir à l'égalité. Il faut que la loi parle
+surtout avec empire à celui qui en est l'organe. Il faut que le
+gouvernement pèse sur lui-même, pour tenir toutes ses parties en
+harmonie avec elle. S'il existe un corps représentatif, une autorité
+première constituée par le peuple, c'est à elle de surveiller et de
+réprimer sans cesse tous les fonctionnaires publics. Mais qui la
+réprimera elle-même, sinon sa propre vertu? Plus cette source de
+l'ordre public est élevée, plus elle doit être pure; il faut donc que
+le corps représentatif commence par soumettre dans son sein toutes les
+passions privées à la passion générale du bien public. Heureux les
+représentants, lorsque leur gloire et leur intérêt même les attachent,
+autant que leurs devoirs, à la cause de la liberté!
+</P>
+
+<P>
+Déduisons de tout ceci une grande vérité; c'est que le caractère du
+gouvernement populaire est d'être confiant dans le peuple, et sévère
+envers lui-même.
+</P>
+
+<P>
+Ici se bornerait tout le développement de noire théorie. si vous
+n'aviez qu'à gouverner dans le calme le vaisseau de la République: mais
+la tempête gronde; et l'état de révolution où vous êtes vous impose une
+autre tâche.
+</P>
+
+<P>
+Cette grande pureté des bases de la Révolution française, la sublimité
+même de son objet est précisément ce qui fait notre force et notre
+faiblesse: notre force, parce qu'il nous donne l'ascendant de la vérité
+sur l'imposture, et les droits de l'intérêt public sur les intérêts
+privés; notre faiblesse, parce qu'il rallie contre nous tous les hommes
+vicieux, tous ceux qui dans leurs coeurs méditaient de dépouiller le
+peuple, et tous ceux qui veulent l'avoir dépouillé impunément, et ceux
+qui ont repoussé la liberté comme une calamité personnelle, et ceux qui
+ont embrassé la révolution comme un métier et la république comme une
+proie: de là la défection de tant d'hommes ambitieux ou cupides, qui,
+depuis le point du départ, nous ont abandonnés sur la route, parce
+qu'ils n'avaient pas commencé le voyage pour arriver au même but. On
+dirait que les deux génies contraires que Ton a représentés se
+disputant l'empire de la nature combattent dans cette grande époque de
+l'histoire humaine pour fixer sans retour les destinées du monde, et
+que la France est le théâtre de cette lutte redoutable. Au dehors, tous
+les tyrans vous cernent; au dedans, tous les amis de la tyrannie
+conspirent: ils conspirent jusqu'à ce que l'espérance ait été ravie au
+crime. Il faut étouffer les ennemis intérieurs et extérieurs de la
+République, ou périr avec elle; or, dans cette situation, la première
+maxime de votre politique doit être qu'on conduit le peuple par la
+raison, et les ennemis du peuple par la terreur.
+</P>
+
+<P>
+Si le ressort du gouvernement populaire dans la paix est la vertu, le
+ressort du gouvernement populaire en révolution est à la fois <I>la vertu
+et la terreur</I>: la vertu, sans laquelle la terreur est funeste; la
+terreur, sans laquelle la vertu est impuissante. La terreur n'est autre
+chose que la justice prompte, sévère, inflexible; elle est donc une
+émanation de la vertu; elle est moins un principe particulier qu'une
+conséquence du principe général de la démocratie appliqué aux plus
+pressants besoins de la patrie.
+</P>
+
+<P>
+On a dit que la terreur était le ressort du gouvernement despotique. Le
+vôtre ressemble-t-il donc au despotisme? Oui, comme le glaive qui
+brille dans les mains des héros de la liberté ressemble à celui dont
+les satellites de la tyrannie sont armés. Que le despote gouverne par
+la terreur ses sujets abrutis; il a raison, comme despote: domptez par
+la terreur les ennemis de la liberté; et vous aurez raison, comme
+fondateurs de la République. Le gouvernement de la Révolution est le
+despotisme de la liberté contre la tyrannie. La force n'est-elle faite
+que pour protéger le crime? et n'est-ce pas pour frapper les tètes
+orgueilleuses que la foudre est destinée?
+</P>
+
+<P>
+La nature impose à tout être physique et moral la loi de pourvoir à sa
+conservation; le crime égorge l'innocence pour régner, et l'innocence
+se débat de toutes ses forces dans les mains du crime.
+</P>
+
+<P>
+Que la tyrannie règne un seul jour, le lendemain il ne restera plus un
+patriote. Jusqu'à quand la fureur des despotes sera-t-elle appelée
+justice, et la justice du peuple barbarie ou rébellion? Comme on est
+tendre pour les oppresseurs et inexorable pour les opprimés! Rien de
+plus naturel: quiconque ne hait point le crime ne peut aimer la vertu.
+</P>
+
+<P>
+Il faut cependant que l'un ou l'autre succombe. Indulgence pour les
+royalistes, s'écrient certaines gens. Grâce pour les scélérats! Non:
+grâce pour l'innocence, grâce pour les faibles, grâce pour les
+malheureux, grâce pour l'humanité!
+</P>
+
+<P>
+La protection sociale n'est due qu'aux citoyens paisibles; il n'y a de
+citoyens dans la République que les républicains. Les royalistes, les
+conspirateurs ne sont, pour elle, que des étrangers, ou plutôt des
+ennemis. Cette guerre terrible que soutient la liberté contre la
+tyrannie n'est-elle pas indivisible? les ennemis du dedans ne sont-ils
+pas les alliés des ennemis du dehors? les assassins qui déchirent la
+patrie dans l'intérieur; les intrigants qui achètent les consciences
+des mandataires du peuple; les traîtres qui les vendent; les
+libellistes mercenaires soudoyés pour déshonorer la cause du peuple,
+pour tuer la vertu publique, pour attiser le feu des discordes civiles,
+et pour préparer la contre-révolution politique par la
+contre-révolution morale; tous ces gens-là sont-ils moins coupables ou
+moins dangereux que les tyrans qui les servent? Tous ceux qui
+interposent leur douceur parricide entre ces scélérats et le glaive
+vengeur de la justice nationale ressemblent à ceux qui se jetteraient
+entre les satellites des tyrans et les baïonnettes de nos soldats; tous
+les élans de leur fausse sensibilité ne me paraissent que des soupirs
+échappés vers l'Angleterre et vers l'Autriche.
+</P>
+
+<P>
+Eh! pour qui donc s'attendriraient-ils? Serait-ce pour deux cent mille
+héros, l'élite de la nation, moissonnés par le fer des ennemis de la
+liberté ou par les poignards des assassins royaux ou fédéralistes? Non,
+ce n'étaient que des plébéiens, des patriotes; pour avoir droit à leur
+tendre intérêt, il faut être au moins la veuve d'un général qui a trahi
+vingt fois la patrie; pour obtenir leur indulgence, il faut presque
+prouver qu'on a fait immoler dix mille Français, comme un général
+romain, pour obtenir le triomphe, devait avoir tué, je crois, dix mille
+ennemis. On entend de sang-froid le récit des horreurs commises par les
+tyrans contre les défenseurs de la liberté; nos femmes horriblement
+mutilées; nos enfants massacrés sur le sein de leurs mères; nos
+prisonniers expiant dans d'horribles tourments leur héroïsme touchant
+et sublime: on appelle une horrible boucherie la punition trop lente de
+quelques monstres engraissés du plus pur sang de la patrie.
+</P>
+
+<P>
+On souffre, avec patience, la misère des citoyennes généreuses qui ont
+sacrifié à la plus belle des causes leurs frères, leurs enfants, leurs
+époux: mais on prodigue les plus généreuses consolations aux femmes des
+conspirateurs; il est reçu qu'elles peuvent impunément séduire la
+justice, plaider contre la liberté la cause de leurs proches et de
+leurs complices; on en a fait presque une corporation privilégiée,
+créancière et pensionnaire du peuple.
+</P>
+
+<P>
+Avec quelle bonhomie nous sommes encore la dupe des mots! Comme
+l'aristocratie et le modérantisme nous gouvernent encore par les
+maximes meurtrières qu'ils nous ont données!
+</P>
+
+<P>
+L'aristocratie se défend mieux par ses intrigues que le patriotisme par
+ses services. On veut gouverner les révolutions par les arguties du
+palais; on traite les conspirations contre la République comme les
+procès des particuliers. La tyrannie tue, et la liberté plaide; et le
+code fait par les conspirateurs eux-mêmes est la loi par laquelle on
+les juge.
+</P>
+
+<P>
+Quand il s'agit du salut de la patrie, le témoignage de l'univers ne
+peut suppléer à la preuve testimoniale, ni l'évidence même à la preuve
+littérale.
+</P>
+
+<P>
+La lenteur des jugements équivaut à l'impunité; l'incertitude de la
+peine encourage tous les coupables; et cependant on se plaint de la
+sévérité de la justice; on se plaint de la détention des ennemis de la
+République. On cherche ses exemples dans l'histoire des tyrans, parce
+qu'on ne veut pas les choisir dans celle des peuples, ni les puiser
+dans le génie de la liberté menacée. A Rome, quand le consul* [*
+Cicéron.] découvrit la conjuration, et l'étouffa au même instant par la
+mort des complices de Catilina, il fut accusé d'avoir violé les formes.
+Par qui? par l'ambitieux César, qui voulait grossir son parti de la
+horde des conjurés, par les Pison, les Clodius et tous les mauvais
+citoyens qui redoutaient pour eux-mêmes la vertu d'un vrai Romain et la
+sévérité des lois.
+</P>
+
+<P>
+Punir les oppresseurs de l'humanité, c'est clémence; leur pardonner,
+c'est barbarie. La rigueur des tyrans n'a pour principe que la rigueur:
+celle du gouvernement républicain part de la bienfaisance.
+</P>
+
+<P>
+Aussi, malheur à celui qui oserait diriger vers le peuple la terreur
+qui ne doit approcher que de ses ennemis! Malheur à celui qui,
+confondant les erreurs inévitables du civisme avec les erreurs
+calculées de la perfidie ou avec les attentats des conspirateurs,
+abandonne l'intrigant dangereux pour poursuivre le citoyen paisible!
+Périsse le scélérat qui ose abuser du nom sacré de la liberté, ou des
+armes redoutables qu'elle lui a confiées, pour porter le deuil ou la
+mort dans le coeur des patriotes! Cet abus a existé, on ne peut en
+douter. Il a été exagéré, sans doute, par l'aristocratie: mais
+n'existât-il, dans toute la République, qu'un seul homme vertueux
+persécuté par les ennemis de la liberté, le devoir du gouvernement
+serait de le rechercher avec inquiétude, et de le venger avec éclat.
+</P>
+
+<P>
+Mais faut-il conclure de ces persécutions suscitées aux patriotes par
+le zèle hypocrite des contre-révolutionnaires, et renoncer à la
+sévérité? Ces nouveaux crimes de l'aristocratie ne font qu'en démontrer
+la nécessité. Que prouve l'audace de nos ennemis, sinon la faiblesse
+avec laquelle ils ont été poursuivis? Elle est due, en grande partie, à
+la doctrine relâchée qu'on a prêchée dans ces derniers temps pour les
+rassurer. Si vous pouviez écouter ces conseils, vos ennemis
+parviendraient à leur but et recevraient de vos propres mains le prix
+du dernier de leurs forfaits.
+</P>
+
+<P>
+Qu'il y aurait de légèreté à regarder quelques victoires remportées par
+le patriotisme comme la fin de tous nos dangers! Jetez un coup d'oeil
+sur notre véritable situation: vous sentirez que la vigilance et
+l'énergie vous sont plus nécessaires que jamais. Une sourde
+malveillance contrarie partout les opérations du gouvernement: la
+fatale influence des cours étrangères, pour être plus cachée, n'en est
+ni moins active, ni moins funeste. On sent que le crime intimidé n'a
+fait que couvrir sa marche avec plus d'adresse.
+</P>
+
+<P>
+Les ennemis intérieurs du peuple français se sont divisés en deux
+factions, comme en deux corps d'armée. Elles marchent sous des
+bannières de différentes couleurs et par des routes diverses; mais
+elles marchent au même but: ce but est la désorganisation du
+gouvernement populaire, la ruine de la Convention, c'est-à-dire le
+triomphe de la tyrannie. L'une de ces deux factions nous pousse à la
+faiblesse, l'autre aux excès. L'une veut changer la liberté en
+bacchante, l'autre en prostituée.
+</P>
+
+<P>
+Des intrigants subalternes, souvent même de bons citoyens abusés, se
+rangent de l'un ou de l'autre parti: mais les chefs appartiennent à la
+cause des rois ou de l'aristocratie, et se réunissent toujours contre
+les patriotes. Les fripons, lors même qu'ils se font la guerre, se
+haïssent bien moins qu'ils ne détestent les gens de bien. La patrie est
+leur proie; ils se battent pour la partager: mais ils se liguent contre
+ceux qui la défendent.
+</P>
+
+<P>
+On a donné aux uns le nom de modérés; il y a peut-être plus d'esprit
+que de justesse dans la dénomination d'<I>ultra-révolutionnaires</I> par
+laquelle on a désigné les autres. Cette dénomination, qui ne peut
+s'appliquer dans aucun cas aux hommes de bonne foi que le zèle et
+l'ignorance peuvent emporter au delà de la saine politique de la
+révolution, ne caractérise pas exactement les hommes perfides que la
+tyrannie soudoie pour compromettre, par des applications fausses et
+funestes, les principes sacrés de notre révolution.
+</P>
+
+<P>
+Le faux révolutionnaire est peut-être plus souvent encore en deçà qu'au
+delà de la révolution: il est modéré, il est fou de patriotisme, selon
+les circonstances. On arrête dans les comités prussiens, anglais,
+autrichiens, moscovites même, ce qu'il pensera le lendemain. Il
+s'oppose aux mesures énergiques, et les exagère quand il n'a pu les
+empêcher: sévère pour l'innocence, mais indulgent pour le crime;
+accusant même les coupables qui ne sont point assez riches pour acheter
+son silence, ni assez importants pour mériter son zèle, mais se gardant
+bien de jamais se compromettre au point de défendre la vertu calomniée;
+découvrant quelquefois des complots découverts, arrachant le masque à
+des traîtres démasqués et même décapités, mais prônant les traîtres
+vivants et encore accrédités; toujours empressé à caresser l'opinion du
+moment, et non moins attentif à ne jamais l'éclairer, et surtout à ne
+jamais la heurter; toujours prêt à adopter les mesures hardies, pourvu
+qu'elles aient beaucoup d'inconvénients; calomniant celles qui ne
+présentent que des avantages, ou bien y ajoutant tous les amendements
+qui peuvent les rendre nuisibles; disant la vérité avec économie, et
+tout autant qu'il le faut pour acquérir le droit de mentir impunément;
+distillant le bien goutte à goutte, et versant le mal par torrents;
+plein de feu pour les grandes résolutions qui ne signifient rien; plus
+qu'indifférent pour celles qui peuvent honorer la cause du peuple et
+sauver la patrie; donnant beaucoup aux formes du patriotisme; très
+attaché, comme les dévots dont il se déclare l'ennemi, aux pratiques
+extérieures, il aimerait mieux user cent bonnets rouges que de faire
+une bonne action.
+</P>
+
+<P>
+Quelle différence trouvez-vous entre ces gens-là et vos modérés? Ce
+sont des serviteurs employés par le même maître, ou, si vous voulez,
+des complices qui feignent de se brouiller pour mieux cacher leurs
+crimes. Jugez-les, non par la différence du langage, mais par
+l'identité des résultats. Celui qui attaque la Convention nationale par
+des discours insensés, et celui qui la trompe pour la compromettre, ne
+sont-ils pas d'accord? Celui qui, par d'injustes rigueurs, force le
+patriotisme à trembler pour lui-même, invoque l'amnistie en faveur de
+l'aristocratie et de la trahison. Tel appelait la France à la conquête
+du monde, qui n'avait d'autre but que d'appeler les tyrans à la
+conquête de la France. L'étranger hypocrite qui, depuis cinq années,
+proclame Paris la capitale du globe, ne faisait que traduire, dans un
+autre jargon, les anathèmes des vils fédéralistes qui vouaient Paris à
+la destruction. Prêcher l'athéisme n'est qu'une manière d'absoudre la
+superstition et d'accuser la philosophie; et la guerre déclarée à la
+divinité n'est qu'une diversion en faveur de la royauté.
+</P>
+
+<P>
+Quelle autre méthode reste-t-il de combattre la liberté?
+</P>
+
+<P>
+Ira-t-on, à l'exemple des premiers champions de l'aristocratie, vanter
+les douceurs de la servitude et les bienfaits de la monarchie, le génie
+surnaturel et les vertus incomparables des rois?
+</P>
+
+<P>
+Ira-t-on proclamer la vanité des droits de l'homme et des principes de
+la justice éternelle?
+</P>
+
+<P>
+Ira-t-on exhumer la noblesse et le clergé, ou réclamer les droits
+imprescriptibles de la haute bourgeoisie à leur double succession?
+</P>
+
+<P>
+Non. Il est bien plus commode de prendre le masque du patriotisme pour
+défigurer, par d'insolentes parodies, le drame sublime de la
+révolution, pour compromettre la cause de la liberté par une modération
+hypocrite ou par des extravagances étudiées.
+</P>
+
+<P>
+Aussi l'aristocratie se constitue en sociétés populaires; l'orgueil
+contre-révolutionnaire cache sous des haillons ses complots et ses
+poignards; le fanatisme brise ses propres autels; le royalisme chante
+les victoires de la République; la noblesse, accablée de souvenirs,
+embrasse tendrement l'égalité pour l'étouffer; la tyrannie, teinte du
+sang des défenseurs de la liberté, répand des fleurs sur leur tombeau.
+Si tous les coeurs ne sont pas changés, combien de visages sont masqués!
+combien de traîtres ne se mêlent de nos affaires que pour les ruiner!
+</P>
+
+<P>
+Voulez-vous les mettre à l'épreuve? Demandez-leur, au lieu de serment
+et de déclamation, des services réels.
+</P>
+
+<P>
+Faut-il agir? Ils pérorent. Faut-il délibérer? Ils veulent commencer
+par agir. Les temps sont-ils paisibles? Ils s'opposeront à tout
+changement utile. Sont-ils orageux? Ils parleront de tout réformer,
+pour bouleverser tout. Voulez-vous contenir les séditieux? Ils vous
+rappellent la clémence de César. Voulez-vous arracher les patriotes à
+la persécution? Ils vous proposent pour modèle la fermeté de Brutus.
+Ils découvrent qu'un tel a été noble, lorsqu'il sert la République; ils
+ne s'en souviennent plus dès qu'il la trahit. La paix est-elle utile?
+Ils vous étalent les palmes de la victoire. La guerre est-elle
+nécessaire? Ils vantent les douceurs de la paix. Faut-il défendre le
+territoire? Ils veulent aller châtier les tyrans au delà des monts et
+des mers. Faut-il reprendre nos forteresses? Ils veulent prendre
+d'assaut les églises et escalader le ciel. Ils oublient les Autrichiens
+pour faire la guerre aux dévotes. Faut-il appuyer notre cause de la
+fidélité de nos alliés? Ils déclament contre tous les gouvernements du
+monde, et vous proposeront de mettre en état d'accusation le grand
+Mogol lui-même. Le peuple va-t-il au Capitole rendre grâces aux dieux
+de ses victoires? Ils entonnent des chants lugubres sur nos revers
+passés. S'agit-il d'en remporter de nouvelles? Ils sèment, au milieu de
+nous, les haines, les divisions, les persécutions et le découragement.
+Faut-il réaliser la souveraineté du peuple et concentrer sa force par
+un gouvernement ferme et respecté? Ils trouvent que les principes du
+gouvernement blessent la souveraineté du peuple. Faut-il réclamer les
+droits du peuple opprimé par le gouvernement? Ils ne parlent que du
+respect pour les lois et de l'obéissance due aux autorités constituées.
+</P>
+
+<P>
+Ils ont trouvé un expédient admirable pour seconder les efforts du
+gouvernement républicain: c'est de le désorganiser, de le dégrader
+complètement, de faire la guerre aux patriotes qui ont concouru à nos
+succès.
+</P>
+
+<P>
+Cherchez-vous les moyens d'approvisionner vos armées? vous occupez-vous
+d'arracher à l'avarice et à la peur les subsistances qu'elles
+resserrent? Ils gémissent patriotiquement sur la misère publique et
+annoncent la famine. Le désir de prévenir le mal est toujours pour eux
+un motif de l'augmenter. Dans le Nord, on a tué les poules, et on nous
+a privé des oeufs, sous le prétexte que les poules mangent du grain.
+Dans le Midi, il a été question de détruire les mûriers et les
+orangers, sous le prétexte que la soie est un objet de luxe, et les
+oranges une superfluité.
+</P>
+
+<P>
+Vous ne pourriez jamais imaginer certains excès commis par des
+contre-révolutionnaires hypocrites pour flétrir la cause de la
+Révolution. Croiriez-vous que dans les pays où la superstition a exercé
+le plus d'empire, non contents de surcharger les opérations relatives
+au culte de toutes les formes qui pouvaient les rendre odieuses, on a
+répandu la terreur parmi le peuple, en semant le bruit qu'on allait
+tuer tous les enfants au-dessous de dix ans et tous les vieillards
+au-dessus de soixante-dix ans? que ce bruit a été répandu
+particulièrement dans la ci-devant Bretagne, et dans les départements
+du Rhin et de la Moselle? C'est un des crimes imputés au ci-devant
+accusateur public du tribunal criminel de Strasbourg*. [* Schneider.]
+Les folies tyranniques de cet homme rendent vraisemblable tout ce que
+l'on raconte de Caligula et d'Héliogabale; mais on ne peut y ajouter
+foi, même à la vue des preuves. Il poussait le délire jusqu'à mettre
+les femmes en réquisition pour son usage: on assure même qu'il a
+employé cette méthode pour se marier. D'où est sorti tout à coup cet
+essaim d'étrangers, de prêtres, de nobles, d'intrigants de toute
+espèce, qui au même instant s'est répandu sur la surface de la
+République, pour exécuter, au nom de la philosophie, un plan de
+contre-révolution qui n'a pu être arrêté que par la force de la raison
+publique? Exécrable conception, digne du génie des cours étrangères
+liguées contre la liberté, et de la corruption de tous les ennemis
+intérieurs de la République!
+</P>
+
+<P>
+C'est ainsi qu'aux miracles continuels, opérés par la vertu d'un grand
+peuple, l'intrigue mêle toujours la bassesse de ses trames criminelles,
+bassesse commandée par les tyrans, et dont ils font ensuite la matière
+de leurs ridicules manifestes, pour retenir les peuples ignorants dans
+la fange de l'opprobre et dans les chaînes de la servitude.
+</P>
+
+<P>
+Eh! que font à la liberté les forfaits de ses ennemis? Le soleil, voilé
+par un nuage passager, en est-il moins l'astre qui anime la nature?
+L'écume impure que l'Océan repousse sur ses rivages le rend-elle moins
+imposant?
+</P>
+
+<P>
+Dans des mains perfides tous les remèdes à nos maux deviennent des
+poisons; tout ce que vous pouvez faire, tout ce que vous pouvez dire,
+ils le tourneront contre vous, même les vérités que nous venons de
+développer.
+</P>
+
+<P>
+Ainsi, par exemple, après avoir disséminé partout les germes de la
+guerre civile, par l'attaque violente contre les préjugés religieux,
+ils chercheront à armer le fanatisme et l'aristocratie des mesures
+mêmes que la saine politique vous a prescrites en faveur de la liberté
+des cultes. Si vous aviez laissé un libre cours à la conspiration, elle
+aurait produit, tôt ou tard, une réaction terrible et universelle; si
+vous l'arrêtez, ils chercheront encore à en tirer parti, en persuadant
+que vous. protégez les prêtres et les modérés.
+</P>
+
+<P>
+Il ne faudra pas même vous étonner si les auteurs de ce système sont
+les prêtres qui auront le plus hardiment confessé leur charlatanisme.
+</P>
+
+<P>
+Si les patriotes, emportés par un zèle pur, mais irréfléchi, ont été
+quelque part les dupes de leurs intrigues, ils rejetteront tout le
+blâme sur les patriotes; car le premier point de leur doctrine
+machiavélique est de perdre la République, en perdant les républicains,
+comme on subjugue un pays en détruisant l'armée qui le défend. On peut
+apprécier par là un de leurs principes favoris, qui est qu'il faut
+compter pour rien les hommes; maxime d'origine royale, qui veut dire
+qu'il faut leur abandonner tous les amis de la liberté.
+</P>
+
+<P>
+Il est à remarquer que la destinée des hommes qui ne cherchent que le
+bien public est d'être les victimes de ceux qui se cherchent eux-mêmes,
+ce qui vient de deux causes: la première, que les intrigants attaquent
+avec les vices de l'ancien régime; la seconde, que les patriotes ne se
+défendent qu'avec les vertus du nouveau.
+</P>
+
+<P>
+Une telle situation intérieure doit vous paraître digne de toute votre
+attention, surtout si vous réfléchissez que vous avez en même temps les
+tyrans de l'Europe à combattre, douze cent mille hommes sous les armes
+à entretenir, et que le gouvernement est obligé de réparer
+continuellement, à force d'énergie et de vigilance, tous les maux que
+la multitude innombrable de nos ennemis nous a préparés pendant le
+cours de cinq ans.
+</P>
+
+<P>
+Quel est le remède de tous ces maux? Nous n'en connaissons point
+d'autre que le développement de ce ressort général de la république, la
+vertu.
+</P>
+
+<P>
+La démocratie périt par deux excès, l'aristocratie de ceux qui
+gouvernent, ou le mépris du peuple pour les autorités qu'il a lui-même
+établies, mépris qui fait que chaque coterie, que chaque individu
+attire à lui la puissance publique, et ramène le peuple, par l'excès du
+désordre, à l'anéantissement, ou au pouvoir d'un seul.
+</P>
+
+<P>
+La double tâche des modérés et des faux révolutionnaires est de nous
+ballotter perpétuellement entre ces deux écueils.
+</P>
+
+<P>
+Mais les représentants du peuple peuvent les éviter tous deux; car le
+gouvernement est toujours le maître d'être juste et sage; et, quand il
+a ce caractère, il est sûr de la confiance du peuple.
+</P>
+
+<P>
+Il est bien vrai que le but de tous nos ennemis est de dissoudre la
+Convention; il est vrai que le tyran de la Grande-Bretagne et ses
+alliés promettent à leur parlement et à leurs sujets de vous ôter votre
+énergie et la confiance publique qu'elle vous a méritée; que c'est là
+la première instruction de tous leurs commissaires.
+</P>
+
+<P>
+Mais c'est une vérité qui doit être regardée comme triviale en
+politique, qu'un grand corps investi de la confiance d'un grand peuple
+ne peut se perdre que par lui-même; vos ennemis ne l'ignorent pas,
+ainsi vous ne doutez pas qu'ils s'appliquent surtout à réveiller au
+milieu de vous toutes les passions qui peuvent seconder leurs sinistres
+desseins.
+</P>
+
+<P>
+Que peuvent-ils contre la représentation nationale, s'ils ne
+parviennent à lui surprendre des actes impolitiques qui puissent
+fournir des prétextes à leurs criminelles déclamations? Ils doivent
+donc désirer nécessairement d'avoir deux espèces d'agents, les uns qui
+chercheront à la dégrader par leurs discours, les autres, dans son sein
+même, qui s'efforceront de la tromper, pour compromettre sa gloire et
+les intérêts de la république.
+</P>
+
+<P>
+Pour l'attaquer avec succès, il était utile de commencer la guerre
+civile contre les représentants dans les départements qui avaient
+justifié votre confiance, et contre le Comité de salut public; aussi
+ont-ils été attaqués par des hommes qui semblaient se combattre entre
+eux.
+</P>
+
+<P>
+Que pouvaient-ils faire de mieux que de paralyser le gouvernement de la
+Convention, et d'en briser tous les ressorts, dans le moment qui doit
+décider du sort de la république et des tyrans?
+</P>
+
+<P>
+Loin de nous l'idée qu'il existe encore au milieu de nous un seul homme
+assez lâche pour vouloir servir la cause des tyrans! mais plus loin de
+nous encore le crime, qui ne nous serait point pardonné, de tromper la
+Convention nationale, et de trahir le peuple français par un coupable
+silence! Car il y a cela d'heureux pour un peuple libre, que la vérité,
+qui est le fléau des despotes, est toujours sa force et son salut. Or,
+il est vrai qu'il existe encore pour notre liberté un danger, le seul
+danger sérieux peut-être qui lui reste à courir: ce danger est un plan,
+qui a existé, de rallier tous les ennemis de la République, en
+ressuscitant l'esprit de parti; de persécuter les patriotes, de
+décourager, de perdre les agents fidèles du gouvernement républicain,
+de faire manquer les parties les plus essentielles du service public.
+On a voulu tromper la Convention sur les hommes et sur les choses; on a
+voulu lui donner le change sur les causes des abus qu'on exagère, afin
+de les rendre irrémédiables; on s'est étudié à la remplir de fausses
+terreurs, pour l'égarer ou pour la paralyser; on cherche à la diviser;
+on a cherché à diviser surtout les représentants envoyés dans les
+départements, et le Comité de salut public; on a voulu induire les
+premiers à contrarier les mesures de l'autorité centrale, pour amener
+le désordre et la confusion; on a voulu les aigrir à leur retour, pour
+les rendre, à leur insu, les instruments d'une cabale. Les étrangers
+mettent à profit toutes les passions particulières, et jusqu'au
+patriotisme abusé.
+</P>
+
+<P>
+On avait d'abord pris le parti d'aller droit au but, en calomniant le
+Comité de salut public; on se flattait alors hautement qu'il
+succomberait sous le poids de ses pénibles fonctions. La victoire et la
+fortune du peuple français l'ont défendu. Depuis cette époque, on a
+pris le parti de le louer en le paralysant et en détruisant le fruit de
+ses travaux. Toutes ces déclamations vagues contre des agents
+nécessaires du Comité; tous les projets de désorganisation, déguisés
+sous le nom de réformes, déjà rejetés par la Convention, et reproduits
+aujourd'hui avec une affectation étrange; cet empressement à prôner des
+intrigants que le Comité de salut public a dû éloigner; cette terreur
+inspirée aux bons citoyens; cette indulgence dont on flatte les
+conspirateurs; tout ce système d'imposture et d'intrigue, dont le
+principal auteur est un homme que vous avez repoussé de votre sein, est
+dirigé contre la Convention nationale, et tend à réaliser les voeux de
+tous les ennemis de la France.
+</P>
+
+<P>
+C'est depuis l'époque où ce système a été annoncé dans des libelles, et
+réalisé par des actes publics, que l'aristocratie et le royalisme ont
+commencé à relever une tête insolente, que le patriotisme a été de
+nouveau persécuté dans une partie de la République, que l'autorité
+nationale a éprouvé une résistance dont les intrigants commençaient à
+perdre l'habitude. Au reste, ces attaques indirectes n'eussent-elles
+d'autre inconvénient que de partager l'attention et l'énergie de ceux
+qui ont à porter le fardeau immense dont vous les avez chargés, et de
+les distraire trop souvent des grandes mesures de salut public, pour
+s'occuper de déjouer des intrigues dangereuses; elles pourraient encore
+être considérées comme une diversion utile à nos ennemis.
+</P>
+
+<P>
+Mais rassurons-nous; c'est ici le sanctuaire de la vérité; c'est ici
+que résident les fondateurs de la République, les vengeurs de
+l'humanité et les destructeurs des tyrans.
+</P>
+
+<P>
+Ici, pour détruire un abus, il suffit de l'indiquer. Il nous suffit
+d'appeler, au nom de la patrie, des conseils de l'amour-propre ou de la
+faiblesse des individus, à la vertu et à la gloire de la Convention
+nationale.
+</P>
+
+<P>
+Nous provoquons, sur tous les objets de ses inquiétudes, et sur tout ce
+qui peut influer sur la marche de la révolution, une discussion
+solennelle; nous la conjurons de ne pas permettre qu'aucun intérêt
+particulier et caché puisse usurper ici l'ascendant de la volonté
+générale de l'assemblée et la puissance indestructible de la raison.
+</P>
+
+<P>
+Nous nous bornerons aujourd'hui à vous proposer de consacrer par votre
+approbation formelle les vérités morales et politiques sur lesquelles
+doit être fondée votre administration intérieure et la stabilité de la
+République, comme vous avez déjà consacré les principes de votre
+conduite envers les peuples étrangers: par là vous rallierez tous les
+bons citoyens, vous ôterez l'espérance aux conspirateurs; vous
+assurerez votre marche, et vous confondrez les intrigues et les
+calomnies des rois; vous honorerez votre cause et votre caractère aux
+yeux de tous les peuples.
+</P>
+
+<P>
+Donnez au peuple français ce nouveau gage de votre zèle pour protéger
+le patriotisme, de votre justice inflexible pour les coupables, et de
+votre dévouement à la cause du peuple. Ordonnez que les principes de
+morale politique que nous venons de développer seront proclamés, en
+votre nom, au dedans et au dehors de la République.
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<HR ALIGN="center" WIDTH="80%">
+
+<BR><BR>
+
+<A NAME="17940507"></A>
+<P CLASS="intro">
+<I>Rapport fait au nom du Comité de salut public, par Maximilien
+Robespierre, sur les rapports des idées religieuses et morales avec
+les principes républicains, et sur les fêtes nationales. Séance du
+18 floréal, l'an second de la République française une et indivisible.
+Imprimé par ordre de la Convention nationale</I> (18 floréal an II -
+7 mai 1794)
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+Citoyens,
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+C'est dans la prospérité que les peuples, ainsi que les particuliers,
+doivent, pour ainsi dire, se recueillir pour écouter, dans le silence
+des passions, la voix de la sagesse. Le moment où le bruit de nos
+victoires retentit dans l'univers est donc celui où les législateurs de
+la République française doivent veiller, avec une nouvelle sollicitude,
+sur eux-mêmes et sur la patrie, et affermir les principes sur lesquels
+doivent reposer la stabilité et la félicité de la République. Nous
+venons aujourd'hui soumettre à votre méditation des vérités profondes
+qui importent au bonheur des hommes, et vous proposer des mesures qui
+en découlent naturellement.
+</P>
+
+<P>
+Le monde moral, beaucoup plus encore que le monde physique, semble
+plein de contrastes et d'énigmes. La nature nous dit que l'homme est né
+pour la liberté, et l'expérience des siècles nous montre l'homme
+esclave. Ses droits sont écrits dans son coeur, et son humiliation dans
+l'histoire. Le genre humain respecte Caton, et se courbe sous le joug
+de César. La postérité honore la vertu de Brutus; mais elle ne la
+permet que dans l'histoire ancienne. Les siècles et la terre sont le
+partage du crime et de la tyrannie; la liberté et la vertu se sont à
+peine reposées un instant sur quelques points du globe. Sparte brille
+comme un éclair dans des ténèbres immenses.....
+</P>
+
+<P>
+Ne dis pas cependant, ô Brutus, que la vertu est un fantôme! Et vous,
+fondateurs de la République française, gardez-vous de désespérer de
+l'humanité, ou de douter un moment du succès de votre grande entreprise!
+</P>
+
+<P>
+Le monde a changé, il doit changer encore. Qu'y a-t-il de commun entre
+ce qui est et ce qui fut? Les nations civilisées ont succédé aux
+sauvages errants dans les déserts; les moissons fertiles ont pris la
+place des forêts antiques qui couvraient le globe. Un monde a paru au
+delà des bornes du monde; les habitants de la terre ont ajouté les mers
+à leur domaine immense; l'homme a conquis la foudre et conjuré celle du
+ciel. Comparez le langage imparfait des hiéroglyphes avec les miracles
+de l'imprimerie; rapprochez le voyage des Argonautes de celui de La
+Pérouse; mesurez la distance entre les observations astronomiques des
+mages de l'Asie et les découvertes de Newton, ou bien entre l'ébauche
+tracée par la main de Dibutade et les tableaux de David.
+</P>
+
+<P>
+Tout a changé dans l'ordre physique; tout doit changer dans l'ordre
+moral et politique. La moitié de la révolution du monde est déjà faite;
+l'autre moitié doit s'accomplir.
+</P>
+
+<P>
+La raison de l'homme ressemble encore au globe qu'il habite; la moitié
+en est plongée dans les ténèbres, quand l'autre est éclairée. Les
+peuples de l'Europe ont fait des progrès étonnants dans ce qu'on
+appelle les arts et les sciences, et ils semblent dans l'ignorance des
+premières notions de la morale publique. Ils connaissent tout, excepté
+leurs droits et leurs devoirs. D'où vient ce mélange de génie et de
+stupidité? De ce que, pour chercher à se rendre habile dans les arts,
+il ne faut que suivre ses passions, tandis que, pour défendre ses
+droits et respecter ceux d'autrui, il faut les vaincre. Il en est une
+autre raison: c'est que les rois qui font le destin de la terre ne
+craignent ni les grands géomètres, ni les grands peintres, ni les
+grands poètes, et qu'ils redoutent les philosophes rigides et les
+défenseurs de l'humanité.
+</P>
+
+<P>
+Cependant le genre humain est dans un état violent qui ne peut être
+durable. La raison humaine marche depuis longtemps contre les trônes, à
+pas lents, et par des routes détournées, mais sûres. Le génie menace le
+despotisme alors même qu'il semble le caresser; il n'est plus guère
+défendu que par l'habitude et par la terreur, et surtout par l'appui
+que lui prête la ligue des riches et de tous les oppresseurs
+subalternes qu'épouvante le caractère imposant de la révolution
+française.
+</P>
+
+<P>
+Le peuple français semble avoir devancé de deux mille ans le reste de
+l'espèce humaine; on serait tenté même de le regarder, au milieu
+d'elle, comme une espèce différente. L'Europe est à genoux devant les
+ombres des tyrans que nous punissons.
+</P>
+
+<P>
+En Europe, un laboureur, un artisan est un animal dressé pour les
+plaisirs d'un noble; en France, les nobles cherchent à se transformer
+en laboureurs et en artisans, et ne peuvent pas même obtenir cet
+honneur.
+</P>
+
+<P>
+L'Europe ne conçoit pas qu'on puisse vivre sans rois, sans nobles; et
+nous, que l'on puisse vivre avec eux.
+</P>
+
+<P>
+L'Europe prodigue son sang pour river les chaînes de l'humanité, et
+nous pour les briser.
+</P>
+
+<P>
+Nos sublimes voisins entretiennent gravement l'univers de la santé du
+roi, de ses divertissements, de ses voyages; ils veulent absolument
+apprendre à la postérité à quelle heure il a dîné, à quel moment il est
+revenu de la chasse, quelle est la terre heureuse qui, à chaque instant
+du jour, eut l'honneur d'être foulée par ses pieds augustes, quels sont
+les noms des esclaves privilégiés qui ont paru en sa présence, au
+lever, au coucher du soleil.
+</P>
+
+<P>
+Nous lui apprendrons, nous, les noms et les vertus des héros morts en
+combattant pour la liberté; nous loi apprendrons dans quelle terre les
+derniers satellites des tyrans ont mordu la poussière; nous lui
+apprendrons à quelle heure a sonné le trépas des oppresseurs du monde.
+</P>
+
+<P>
+Oui, cette terre délicieuse que nous habitons, et que la nature caresse
+avec prédilection, est faite pour être le domaine de la liberté et du
+bonheur; ce peuple sensible et fier est vraiment né pour la gloire et
+pour la vertu. O ma patrie! si le destin m'avait fait naître dans une
+contrée étrangère et lointaine, j'aurais adressé au ciel des voeux
+continuels pour ta prospérité; j'aurais versé des larmes
+d'attendrissement au récit de tes combats et de tes vertus; mon âme
+attentive aurait suivi avec une inquiète ardeur tous les mouvements de
+ta glorieuse révolution; j'aurais envié le sort de tes citoyens,
+j'aurais envié celui de tes représentants. Je suis Français, je suis
+l'un de tes représentants... O peuple sublime! reçois le sacrifice de
+tout mon être; heureux celui qui est né au milieu de toi! plus heureux
+celui qui peut mourir pour ton bonheur!
+</P>
+
+<P>
+O vous, à qui il a confié ses intérêts et sa puissance, que ne
+pouvez-vous pas avec lui et pour lui! Oui, vous pouvez montrer au monde
+le spectacle nouveau de la démocratie affermie dans un vaste empire.
+Ceux qui, dans l'enfance du droit public, et du sein de la servitude,
+ont balbutié des maximes contraires, prévoyaient-ils les prodiges
+opérés depuis un an? Ce qui vous reste à faire est-il plus difficile
+que ce que vous avez fait? Quels sont les politiques qui peuvent vous
+servir de précepteurs ou de modèles? Ne faut-il pas que vous fassiez
+précisément tout le contraire de ce qui a été fait avant vous? L'art de
+gouverner a été jusqu'à nos jours l'art de tromper et de corrompre les
+hommes: il ne doit être que celui de les éclairer et de les rendre
+meilleurs.
+</P>
+
+<P>
+Il y a deux sortes d'égoïsme: l'un, vil, cruel, qui isole l'homme de
+ses semblables, qui cherche un bien-être exclusif acheté par la misère
+d'autrui; l'autre, généreux, bienfaisant, qui confond notre bonheur
+dans le bonheur de tous, qui attache notre gloire à celle de la patrie.
+Le premier fait les oppresseurs et les tyrans; le second, les
+défenseurs de l'humanité. Suivons son impulsion salutaire: chérissons
+le repos acheté par de glorieux travaux; ne craignons point la mort qui
+les couronne, et nous consoliderons le bonheur de notre patrie et même
+le nôtre.
+</P>
+
+<P>
+Le vice et la vertu font les destins de la terre: ce sont les deux
+génies opposés qui se la disputent. La source de l'un et de l'autre est
+dans les passions de l'homme. Selon la direction qui est donnée à ses
+passions, l'homme s'élève jusqu'aux cieux ou s'enfonce dans des abîmes
+fangeux. Or, le but de toutes les institutions sociales, c'est de les
+diriger vers la justice, qui est à la fois le bonheur public et le
+bonheur privé.
+</P>
+
+<P>
+Le fondement unique de la société civile, c'est la morale! Toutes les
+associations qui nous font la guerre reposent sur le crime: ce ne sont
+aux yeux de la vérité que des hordes de sauvages policés et de brigands
+disciplinés. A quoi se réduit donc cette science mystérieuse de la
+politique et de la législation? A mettre dans les lois et dans
+l'administration les vérités morales reléguées dans les livres des
+philosophes, et à appliquer à la conduite des peuples les notions
+triviales de probité que chacun est forcé d'adopter pour sa conduite
+privée, c'est-à-dire à employer autant d'habileté à faire régner la
+justice que les gouvernements en ont mis jusqu'ici à être injustes
+impunément ou avec bienséance.
+</P>
+
+<P>
+Aussi, voyez combien d'art les rois et leurs complices ont épuisé pour
+échapper à l'application de ces principes, et pour obscurcir toutes les
+notions du juste et de l'injuste! Qu'il était exquis, le bon sens de ce
+pirate qui répondit à Alexandre: "On m'appelle brigand, parce que je
+n'ai qu'un navire; et toi, parce que tu as une flotte, on t'appelle
+conquérant!" Avec quelle impudeur ils font des lois contre le vol,
+lorsqu'ils envahissent la fortune publique! On condamne en leur nom les
+assassins, et ils assassinent des millions d'hommes par la guerre et
+par la misère. Sous la monarchie, les vertus domestiques ne sont que
+des ridicules: mais les vertus publiques sont des crimes; la seule
+vertu est d'être l'instrument docile des crimes du prince, le seul
+honneur est d'être aussi méchant que lui. Sous la monarchie, il est
+permis d'aimer sa famille, mais non la patrie. Il est honorable de
+défendre ses amis, mais non les opprimés. La probité de la monarchie
+respecte toutes les propriétés, excepté celle du pauvre; elle protège
+tous les droits, excepté ceux du peuple.
+</P>
+
+<P>
+Voici un article du code de la monarchie:
+</P>
+
+<P>
+"Tu ne voleras pas, à moins que tu ne sois le roi, ou que tu n'aies
+obtenu un privilège du roi; tu n'assassineras pas, à moins que tu ne
+fasses périr, d'un seul coup, plusieurs milliers d'hommes."
+</P>
+
+<P>
+Vous connaissez ce mot ingénu du cardinal de Richelieu, écrit dans son
+testament politique, que les rois doivent s'abstenir avec grand soin de
+se servir des gens de probité, parce qu'ils ne peuvent en tirer parti.
+Plus de deux mille ans auparavant, il y avait sur les bords du
+Pont-Euxin un petit roi qui professait la même doctrine d'une manière
+encore plus énergique. Ses favoris avaient fait mourir quelques-uns de
+ses amis par de fausses accusations. Il s'en aperçut; un jour que l'un
+d'eux portait devant lui une nouvelle délation: "Je te ferais mourir,
+lui dit-il, si des scélérats tels que toi n'étaient pas nécessaires aux
+despotes." On assure que ce prince était un des meilleurs qui aient
+existé.
+</P>
+
+<P>
+Mais c'est en Angleterre que le machiavélisme a poussé cette doctrine
+royale au plus haut degré de perfection.
+</P>
+
+<P>
+Je ne doute pas qu'il y ait beaucoup de marchands à Londres qui se
+piquent de quelque bonne foi dans les affaires de leur négoce; mais il
+y a à parier que ces honnêtes gens trouvent tout naturel que les
+membres du parlement britannique vendent publiquement au roi George
+leur conscience et les droits du peuple, comme ils vendent eux-mêmes
+les productions de leurs manufactures.
+</P>
+
+<P>
+Pitt déroule aux yeux de ce parlement la liste de ses bassesses et de
+ses forfaits: "tant pour la trahison, tant pour les assassinats des
+représentants du peuple et des patriotes, tant pour la calomnie, tant
+pour la famine, tant pour la corruption, tant pour la fabrication de la
+fausse monnaie"; le sénat écoute avec un sang-froid admirable, et
+approuve le tout avec soumission.
+</P>
+
+<P>
+En vain, la voix d'un seul homme s'élève avec l'indignation de la vertu
+contre tant d'infamies; le ministre avoue ingénument qu'il ne comprend
+rien à des maximes si nouvelles pour lui, et le sénat rejette la motion.
+</P>
+
+<P>
+Stanhope, ne demande point acte à tes indignes collègues de ton
+opposition à leurs crimes; la postérité te le donnera, et leur censure
+est pour toi le plus beau titre à l'estime de ton siècle même.
+</P>
+
+<P>
+Que conclure de tout ce que je viens de dire? Que l'immoralité est la
+base du despotisme, comme la vertu est l'essence de la République.
+</P>
+
+<P>
+La révolution, qui tend à l'établir, n'est que le passage du règne du
+crime à celui de la justice; de là les efforts continuels des rois
+ligués contre nous et de tous les conspirateurs pour perpétuer chez
+nous les préjugés et les vices de la monarchie.
+</P>
+
+<P>
+Tout ce qui regrettait l'ancien régime, tout ce qui ne s'était lancé
+dans la carrière de la révolution que pour arriver à un changement de
+dynastie, s'est appliqué, dès le commencement, à arrêter les progrès de
+la morale publique; car quelle différence y avait-il entre les amis de
+d'Orléans ou d'York et ceux de Louis XVI, si ce n'est, de la part des
+premiers, peut-être un plus haut degré de lâcheté et d'hypocrisie?
+</P>
+
+<P>
+Les chefs des factions qui partagèrent les deux premières législatures,
+trop lâches pour croire à la République, trop corrompus pour la
+vouloir, ne cessèrent de conspirer pour effacer du coeur des hommes les
+principes éternels que leur propre politique les avait d'abord obligés
+de proclamer. La conjuration se déguisait alors sous la couleur de ce
+perfide modérantisme qui, protégeant le crime et tuant la vertu, nous
+ramenait par un chemin oblique et sûr à la tyrannie.
+</P>
+
+<P>
+Quand l'énergie républicaine eut confondu ce lâche système et fondé la
+démocratie, l'aristocratie et l'étranger formèrent le plan de tout
+outrer et de tout corrompre. Ils se cachèrent sous les formes de la
+démocratie, pour la déshonorer par des travers aussi funestes que
+ridicules, et pour l'étouffer dans son berceau.
+</P>
+
+<P>
+On attaqua la liberté en même temps par le modérantisme et par la
+fureur. Dans ce choc de deux factions opposées en apparence, mais dont
+les chefs étaient unis par des noeuds secrets, l'opinion publique était
+dissoute, la représentation avilie, le peuple nul; et la révolution ne
+semblait être qu'un combat ridicule pour décider à quels fripons
+resterait le pouvoir de déchirer et de vendre la patrie.
+</P>
+
+<P>
+La marche des chefs de parti qui semblaient les plus divisés fut
+toujours à peu près la même. Leur principal caractère fut une profonde
+hypocrisie.
+</P>
+
+<P>
+Lafayette invoquait la Constitution pour relever la puissance royale.
+Dumouriez invoquait la Constitution pour protéger la faction girondine
+contre la Convention nationale. Au mois d'août 1792, Brissot et les
+Girondins voulaient faire de la Constitution un bouclier, pour parer le
+coup qui menaçait le trône. Au mois de janvier suivant, les mêmes
+conspirateurs réclamaient la souveraineté du peuple pour arracher la
+royauté à l'opprobre de l'échafaud, et pour allumer la guerre civile
+dans les assemblées sectionnaires. Hébert et ses complices réclamaient
+la souveraineté du peuple pour égorger la Convention nationale et
+anéantir le gouvernement républicain.
+</P>
+
+<P>
+Brissot et les Girondins avaient voulu armer les riches contre le
+peuple; la faction d'Hébert, en protégeant l'aristocratie, caressait le
+peuple pour l'opprimer par lui-même.
+</P>
+
+<P>
+Danton, le plus dangereux des ennemis de la patrie, s'il n'en avait été
+le plus lâche; Danton, ménageant tous les crimes, lié à tous les
+complots, promettant aux scélérats sa protection, aux patriotes sa
+fidélité, habile à expliquer ses trahisons par des prétextes de bien
+public, à justifier ses vices par ses défauts prétendus, faisait
+inculper par ses amis, d'une manière insignifiante ou favorable, les
+conspirateurs près de consommer la ruine de la République, pour avoir
+occasion de les défendre lui-même, transigeait avec Brissot,
+correspondait avec Ronsin, encourageait Hébert, et s'arrangeait à tout
+événement pour profiter également de leur chute ou de leur succès, et
+pour rallier tous les ennemis de la liberté contre le gouvernement
+républicain.
+</P>
+
+<P>
+C'est surtout dans ces derniers temps que l'on vit se développer dans
+toute son étendue l'affreux système, ourdi par nos ennemis, de
+corrompre la morale publique. Pour mieux y réussir, ils s'en étaient
+eux-mêmes établis les professeurs; ils allaient tout flétrir, tout
+confondre, par un mélange odieux de la pureté de nos principes avec la
+corruption de leurs coeurs.
+</P>
+
+<P>
+Tous les fripons avaient usurpé une espèce de sacerdoce politique, et
+rangeaient dans la classe des profanes les fidèles représentants du
+peuple et tous les patriotes. On tremblait alors de proposer une idée
+juste; ils avaient interdit au patriotisme l'usage du bon sens: il y
+eut un moment où il était défendu de s'opposer à la ruine de la patrie,
+sous peine de passer pour mauvais citoyen: le patriotisme n'était plus
+qu'un travestissement ridicule ou l'audace de déclamer contre la
+Convention. Grâce à cette subversion des idées révolutionnaires,
+l'aristocratie, absoute de tous ses crimes, tramait très
+patriotiquement le massacre des représentants du peuple et la
+résurrection de la royauté; gorgés des trésors de la tyrannie, les
+conjurés prêchaient la pauvreté; affamés d'or et de domination, ils
+prêchaient l'égalité avec insolence pour la faire haïr; la liberté
+était pour eux l'indépendance du crime; la révolution, un trafic; le
+peuple, un instrument; la patrie, une proie. Le peu de bien même qu'ils
+s'efforçaient de faire était un stratagème perfide pour nous faire plus
+aisément des maux irréparables. S'ils se montraient quelquefois
+sévères, c'était pour acquérir le droit de favoriser les ennemis de la
+liberté, et de proscrire ses amis. Couverts de tous les crimes, ils
+exigeaient des patriotes, non seulement l'infaillibilité, mais la
+garantie de tous les caprices de la fortune, afin que personne n'osât
+plus servir la patrie. Ils tonnaient contre l'agiotage et partageaient
+avec les agioteurs la fortune publique; ils parlaient contre la
+tyrannie, pour mieux servir les tyrans. Les tyrans de l'Europe
+accusaient, par leur organe, la Convention nationale de tyrannie. On ne
+pouvait pas proposer au peuple de rétablir la royauté, ils voulaient le
+pousser à détruire son propre gouvernement; on ne pouvait pas lui dire
+qu'il devait appeler ses ennemis, on lui disait qu'il fallait chasser
+ses défenseurs; on ne pouvait pas lui dire de poser les armes, on le
+décourageait par de fausses nouvelles; on comptait pour rien ses
+succès, et on exagérait ses échecs avec une coupable malignité.
+</P>
+
+<P>
+On ne pouvait pas lui dire: Le fils du tyran, ou un autre Bourbon, ou
+bien l'un des fils du roi George, te rendrait heureux; mais on lui
+disait: Tu es malheureux. On lui traçait le tableau de la disette
+qu'ils cherchaient eux-mêmes à amener; on lui disait que les oeufs, que
+le sucre n'étaient pas abondants. On ne lui disait pas que sa liberté
+valait quelque chose; que l'humiliation de ses oppresseurs et tous les
+autres effets de la révolution n'étaient pas des biens méprisables;
+qu'il combattait encore; que la ruine de ses ennemis pouvait seule
+assurer son bonheur...; mais il sentait tout cela. Enfin, ils ne
+pouvaient pas asservir le peuple français par la force ni par son
+propre consentement; ils cherchaient à l'enchaîner par la subversion,
+par la révolte, par la corruption des moeurs.
+</P>
+
+<P>
+Ils ont érigé l'immoralité, non seulement en système, mais en religion;
+ils ont cherché à éteindre tous les sentiments religieux de la nature
+par leurs exemples, autant que par leurs préceptes. Le méchant voudrait
+dans son coeur qu'il ne restât pas sur la terre un seul homme de bien,
+afin de n'y plus rencontrer un seul accusateur, et de pouvoir y
+respirer en paix. Ceux-ci allèrent chercher dans les esprits et dans
+les coeurs tout ce qui sert d'appui à la morale, pour l'en arracher, et
+pour y étouffer l'accusateur invisible que la nature y a caché.
+</P>
+
+<P>
+Les tyrans, satisfaits de l'audace de leurs émissaires, s'empressèrent
+d'étaler aux yeux de leurs sujets les extravagances qu'ils avaient
+achetées; et, feignant de croire que c'était là le peuple français, ils
+semblèrent leur dire: "Que gagneriez-vous à secouer notre joug? vous le
+voyez, les républicains ne valent pas mieux que nous." Les tyrans
+ennemis de la France avaient ordonné un plan qui devait, si leurs
+espérances avaient été parfaitement remplies, embraser tout à coup
+notre République et élever une barrière insurmontable entre elle et les
+autres peuples; les conjurés l'exécutèrent. Les mêmes fourbes qui
+avaient invoqué la souveraineté du peuple pour égorger la Convention
+nationale, alléguèrent la haine de la superstition pour nous donner la
+guerre civile et l'athéisme.
+</P>
+
+<P>
+Que voulaient-ils, ceux qui, au sein des conspirations dont nous étions
+environnés, au milieu des embarras d'une telle guerre, au moment où les
+torches de la discorde civile fumaient encore, attaquèrent tout à coup
+tous les cultes par la violence, pour s'ériger eux-mêmes en apôtres
+fougueux du néant et en missionnaires fanatiques de l'athéisme? Quel
+était le motif de cette grande opération tramée dans les ténèbres de la
+nuit, à l'insu de la Convention nationale, par des prêtres, par des
+étrangers et par des conspirateurs? Etait-ce l'amour de la patrie? La
+patrie leur a déjà infligé le supplice des traîtres. Etait-ce la haine
+des prêtres? Les prêtres étaient leurs amis. Etait-ce l'horreur du
+fanatisme? C'était le seul moyen de lui offrir des armes. Etait-ce le
+désir de hâter le triomphe de la Raison? Mais on ne cessait de
+l'outrager par des violences absurdes et par des extravagances
+concertées pour la rendre odieuse: on ne semblait la reléguer dans les
+temples que pour la bannir de la République.
+</P>
+
+<P>
+On servait la cause des rois ligués contre nous, des rois qui avaient
+eux-mêmes annoncé d'avance ces événements, et qui s'en prévalaient avec
+succès pour exciter contre nous le fanatisme des peuples par des
+manifestes et par des prières publiques. Il faut voir avec quelle
+sainte colère M. Pitt nous oppose ces faits, et avec quel soin le petit
+nombre d'hommes intègres qui existe au parlement d'Angleterre les
+rejette sur quelques hommes méprisables, désavoués et punis par vous.
+</P>
+
+<P>
+Cependant, tandis que ceux-ci remplissaient leur mission, le peuple
+anglais jeûnait pour expier les péchés payés par M. Pitt, et les
+bourgeois de Londres portaient le deuil du culte catholique, comme ils
+avaient porté celui du roi Capet et de la reine Antoinette.
+</P>
+
+<P>
+Admirable politique du ministre de George, qui faisait insulter l'Etre
+suprême par ses émissaires, et voulait le venger par les baïonnettes
+anglaises et autrichiennes! J'aime beaucoup la piété des rois, et je
+crois fermement à la religion de M. Pitt. Il est certain du moins qu'il
+a trouvé de bons amis en France; car, suivant tous les calculs de la
+prudence humaine, l'intrigue dont je parle devait allumer un incendie
+rapide dans toute la République, et lui susciter de nouveaux ennemis au
+dehors.
+</P>
+
+<P>
+Heureusement, le génie du peuple français, sa passion inaltérable pour
+la liberté, la sagesse avec laquelle vous avez averti les patriotes de
+bonne foi qui pouvaient être entraînés par l'exemple dangereux des
+inventeurs hypocrites de cette machination, enfin le soin qu'ont pris
+les prêtres eux-mêmes de désabuser le peuple sur leur propre compte,
+toutes ces causes ont prévenu la plus grande partie des inconvénients
+que les conspirateurs en attendaient. C'est à vous de faire cesser les
+autres, et de mettre à profit, s'il est possible, la perversité même de
+nos ennemis, pour assurer le triomphe des principes et de la liberté.
+</P>
+
+<P>
+Ne consultez que le bien de la patrie et les intérêts de l'humanité.
+Toute institution, toute doctrine qui console et qui élève les âmes
+doit être accueillie; rejetez toutes celles qui tendent à les dégrader
+et à les corrompre. Ranimez, exaltez tous les sentiments généreux et
+toutes les grandes idées morales qu'on a voulu éteindre; rapprochez par
+le charme de l'amitié et par le lien de la vertu les hommes qu'on a
+voulu diviser. Qui donc t'a donné la mission d'annoncer au peuple que
+la Divinité n'existe pas, ô toi qui te passionnes pour cette aride
+doctrine, et qui ne te passionnas jamais pour la patrie? Quel avantage
+trouves-tu à persuader à l'homme qu'une force aveugle préside à ses
+destinées et frappe au hasard le crime et la vertu, que son âme n'est
+qu'un souffle léger qui s'éteint aux portes du tombeau?
+</P>
+
+<P>
+L'idée de son néant lui inspirera-t-elle des sentiments plus purs et
+plus élevés que celle de son immortalité? Lui inspirera-t-elle plus de
+respect pour ses semblables et pour lui-même, plus de dévouement pour
+la patrie, plus d'audace à braver la tyrannie, plus de mépris pour la
+mort ou pour la volupté? Vous qui regrettez un ami vertueux, vous aimez
+à penser que la plus belle partie de lui-même a échappé au trépas! Vous
+qui pleurez sur le cercueil d'un fils ou d'une épouse, êtes-vous
+consolé par celui qui vous dit qu'il ne reste plus d'eux qu'une vile
+poussière? Malheureux qui expirez sous les coups d'un assassin, votre
+dernier soupir est un appel à la justice éternelle! L'innocence sur
+l'échafaud fait pâlir le tyran sur son char de triomphe: aurait-elle
+cet ascendant, si le tombeau égalait l'oppresseur et l'opprimé?
+Malheureux sophiste! de quel droit viens-tu arracher à l'innocence le
+sceptre de la raison, pour le remettre dans les mains du crime, jeter
+un voile funèbre sur la nature, désespérer le malheur, réjouir le vice,
+attrister la vertu, dégrader l'humanité? Plus un homme est doué de
+sensibilité et de génie, plus il s'attache aux idées qui agrandissent
+son être et qui élèvent son coeur; et la doctrine des hommes de cette
+trempe devient celle de l'univers. Eh! comment ces idées ne
+seraient-elles point des vérités? Je ne conçois pas du moins comment la
+nature aurait pu suggérer à l'homme des fictions plus utiles que toutes
+les réalités; et si l'existence de Dieu, si l'immortalité de l'âme
+n'étaient que des songes, elles seraient encore la plus belle de toutes
+les conceptions de l'esprit humain.
+</P>
+
+<P>
+Je n'ai pas besoin d'observer qu'il ne s'agit pas ici de faire le
+procès à aucune opinion philosophique en particulier, ni de contester
+que tel philosophe peut être vertueux, quelles que soient ses opinions,
+et même en dépit d'elles, par la force d'un naturel heureux ou d'une
+raison supérieure. Il s'agit de considérer seulement l'athéisme comme
+national, et lié à un système de conspiration contre la République.
+</P>
+
+<P>
+Eh! que vous importent à vous, législateurs, les hypothèses diverses
+par lesquelles certains philosophes expliquent les phénomènes de la
+nature? Vous pouvez abandonner tous ces objets à leurs disputes
+éternelles: ce n'est ni comme métaphysiciens, ni comme théologiens, que
+vous devez les envisager. Aux yeux du législateur, tout ce qui est
+utile au monde et bon dans la pratique, est la vérité.
+</P>
+
+<P>
+L'idée de l'Etre suprême et de l'immortalité de l'âme est un rappel
+continuel à la justice; elle est donc sociale et républicaine. La
+Nature a mis dans l'homme le sentiment du plaisir et de la douleur qui
+le force à fuir les objets physiques qui lui sont nuisibles, et à
+chercher ceux qui lui conviennent. Le chef-d'oeuvre de la société
+serait de créer en lui, pour les choses morales, un instinct rapide
+qui, sans le secours tardif du raisonnement, le portât à faire le bien
+et à éviter le mal; car la raison particulière de chaque homme, égarée
+par ses passions, n'est souvent qu'un sophiste qui plaide leur cause,
+et l'autorité de l'homme peut toujours être attaquée par l'amour-propre
+de l'homme. Or, ce qui produit ou remplace cet instinct précieux, ce
+qui supplée à l'insuffisance de l'autorité humaine, c'est le sentiment
+religieux qu'imprime dans les âmes l'idée d'une sanction donnée aux
+préceptes de la morale par une puissance supérieure à l'homme. Aussi je
+ne sache pas qu'aucun législateur se soit jamais avisé de nationaliser
+l'athéisme; je sais que les plus sages mêmes d'entre eux se sont permis
+de mêler à la vérité quelques fictions, soit pour frapper l'imagination
+des peuples ignorants, soit pour les attacher plus fortement à leurs
+institutions. Lycurgue et Solon eurent recours à l'autorité des
+oracles; et Socrate lui-même, pour accréditer la vérité parmi ses
+concitoyens, se crut obligé de leur persuader qu'elle lui était
+inspirée par un génie familier.
+</P>
+
+<P>
+Vous ne conclurez pas de là sans doute qu'il faille tromper les hommes
+pour les instruire, mais seulement que vous êtes heureux de vivre dans
+un siècle et dans un pays dont les lumières ne vous laissent d'autre
+tâche à remplir que de rappeler les hommes à la nature et à la vérité.
+</P>
+
+<P>
+Vous vous garderez bien de briser le lien sacré qui les unit à l'auteur
+de leur être. Il suffit même que cette opinion ait régné chez un
+peuple, pour qu'il soit dangereux de la détruire. Car les motifs des
+devoirs et les bases de la moralité s'étant nécessairement liés à celte
+idée, l'effacer, c'est démoraliser le peuple. Il résulte du même
+principe qu'on ne doit jamais attaquer un culte établi qu'avec prudence
+et avec une certaine délicatesse, de peur qu'un changement subit et
+violent ne paraisse une atteinte portée à la morale, et une dispense de
+la probité même. Au reste, celui qui peut remplacer la Divinité dans le
+système de la vie sociale est à mes yeux un prodige de génie; celui
+qui, sans l'avoir remplacée, ne songe qu'à la bannir de l'esprit des
+hommes, me paraît un prodige de stupidité ou de perversité.
+</P>
+
+<P>
+Qu'est-ce que les conjurés avaient mis à la place de ce qu'ils
+détruisaient? Rien, si ce n'est le chaos, le vide et la violence. Ils
+méprisaient trop le peuple pour prendre la peine de le persuader; au
+lieu de l'éclairer, ils ne voulaient que l'irriter, l'effaroucher ou le
+dépraver.
+</P>
+
+<P>
+Si les principes que j'ai développés jusqu'ici sont des erreurs, je me
+trompe du moins avec tout ce que le monde révère: prenons ici les
+leçons de l'histoire. Remarquez, je vous prie, comment les hommes qui
+ont influé sur la destinée des Etats furent déterminés vers l'un ou
+l'autre des deux systèmes opposés par leur caractère personnel et par
+la nature même de leurs vues politiques. Voyez-vous avec quel art
+profond César, plaidant dans le sénat romain en faveur des complices de
+Catilina, s'égare dans une digression contre le dogme de l'immortalité
+de l'âme, tant ces idées lui paraissent propres à éteindre dans le
+coeur des juges l'énergie de la vertu, tant la cause du crime lui
+paraît liée à celle de l'athéisme. Cicéron, au contraire, invoquait
+contre les traîtres et le glaive des lois et la foudre des dieux.
+Socrate mourant entretient ses amis de l'immortalité de l'âme. Léonidas
+aux Thermopyles, soupant avec ses compagnons d'armes, au moment
+d'exécuter le dessein le plus héroïque que la vertu humaine ait jamais
+conçu, les invite pour le lendemain à un autre banquet dans une vie
+nouvelle. Il y a loin de Socrate à Chaumette, et de Léonidas au Père
+Duchesne. Un grand homme, un véritable héros s'estime trop lui-même
+pour se complaire dans l'idée de son anéantissement. Un scélérat,
+méprisable à ses propres yeux, horrible à ceux d'autrui, sent que la
+nature ne peut lui faire de plus beau présent que le néant.
+</P>
+
+<P>
+Caton ne balança point entre Epicure et Zénon. Brutus et les illustres
+conjurés qui partagèrent ses périls et sa gloire appartenaient aussi à
+cette secte sublime de stoïciens, qui eut des idées si hautes de la
+dignité de l'homme, qui poussa si loin l'enthousiasme de la vertu, et
+qui n'outra que l'héroïsme. Le stoïcisme enfanta des émules de Brutus
+et de Caton jusque dans les siècles affreux qui suivirent la perte de
+la liberté romaine. Le stoïcisme sauva l'honneur de la nature humaine
+dégradée par les vices des successeurs de César et surtout par la
+patience des peuples. La secte épicurienne revendiquait sans doute tous
+les scélérats qui opprimèrent leur patrie, et tous les lâches qui la
+laissèrent opprimer. Aussi, quoique le philosophe dont elle portait le
+nom ne fût pas personnellement un homme méprisable, les principes de
+son système, interprétés par la corruption, amenèrent des conséquences
+si funestes que l'antiquité elle-même la flétrit par la dénomination de
+<I>troupeau d'Epicure</I>; et comme dans tous les temps le coeur humain est
+au fond le même, et que le même instinct ou le même système politique a
+commandé aux hommes la même marche, il sera facile d'appliquer les
+observations que je viens de faire, au moment actuel, et même au temps
+qui a précédé immédiatement notre révolution. Il est bon de jeter un
+coup d'oeil sur ce temps, ne fût-ce que pour pouvoir expliquer une
+partie des phénomènes qui ont éclaté depuis.
+</P>
+
+<P>
+Dès longtemps les observateurs éclairés pouvaient apercevoir quelques
+symptômes de la révolution actuelle. Tous les événements importants y
+tendaient; les causes mêmes des particuliers susceptibles de quelque
+éclat s'attachaient à une intrigue politique. Les hommes de lettres
+renommés, en vertu de leur influence sur l'opinion, commençaient à en
+obtenir quelqu'une dans les affaires. Les plus ambitieux avaient formé
+dès lors une espèce de coalition qui augmentait leur importance; ils
+semblaient s'être partagés en deux sectes, dont l'une défendait
+bêtement le clergé et le despotisme. La plus puissante et la plus
+illustre était celle qui fut connue sous le nom d'encyclopédistes. Elle
+renfermait quelques hommes estimables et un plus grand nombre de
+charlatans ambitieux. Plusieurs de ses chefs étaient devenus des
+personnages considérables dans l'Etat: quiconque ignorerait son
+influence et sa politique n'aurait pas une idée complète de la préface
+de notre révolution. Cette secte, en matière de politique, resta
+toujours au-dessous des droits du peuple; en matière de morale, elle
+alla beaucoup au delà de la destruction des préjugés religieux. Ses
+coryphées déclamaient quelquefois contre le despotisme, et ils étaient
+pensionnés par les despotes; ils faisaient tantôt des livres contre la
+cour, et tantôt des dédicaces aux rois, des discours pour les
+courtisans, et des madrigaux pour les courtisanes; ils étaient fiers
+dans leurs écrits, et rampants dans les antichambres. Cette secte
+propagea avec beaucoup de zèle l'opinion du matérialisme, qui prévalut
+parmi les grands et parmi les beaux esprits. On lui doit en grande
+partie cette espèce de philosophie pratique qui, réduisant l'égoïsme en
+système, regarde la société humaine comme une guerre de ruse, le succès
+comme la règle du juste et de l'injuste, la probité comme une affaire
+de goût ou de bienséance, le monde comme le patrimoine des fripons
+adroits. J'ai dit que ses coryphées étaient ambitieux; les agitations
+gui annonçaient un grand changement dans l'ordre politique des choses
+avaient pu étendre leurs vues. On a remarqué que plusieurs d'entre eux
+avaient des liaisons intimes avec la maison d'Orléans, et la
+Constitution anglaise était, suivant eux, le chef-d'oeuvre de la
+politique et le maximum du bonheur social.
+</P>
+
+<P>
+Parmi ceux qui, du temps dont je parle, se signalèrent dans la carrière
+des lettres et de la philosophie, un homme* [* Jean-Jacques Rousseau.],
+par l'élévation de son âme et par la grandeur de son caractère, se
+montra digne du ministère de précepteur du genre humain. Il attaqua la
+tyrannie avec franchise; il parla avec enthousiasme de la divinité; son
+éloquence mâle et probe peignit en traits de flamme les charmes de la
+vertu; elle défendit ces dogmes consolateurs que la raison donne pour
+appui au coeur humain; la pureté de sa doctrine, puisée dans la nature
+et dans la haine profonde du vice, autant que son mépris invincible
+pour les sophistes intrigants qui usurpaient le nom de philosophes, lui
+attira la haine et la persécution de ses rivaux et de ses faux amis.
+Ah! s'il avait été témoin de cette révolution dont il fut le précurseur
+et qui l'a porté au Panthéon, qui peut douter que son âme généreuse eût
+embrassé avec transport la cause de la justice et de l'égalité? Mais
+qu'ont fait pour elle ses lâches adversaires? Ils ont combattu la
+révolution, dès le moment qu'ils ont craint qu'elle n'élevât le peuple
+au-dessus de toutes les vanités particulières; les uns ont employé leur
+esprit à frelater les principes républicains et à corrompre l'opinion
+publique; ils se sont prostitués aux factions, et surtout au parti
+d'Orléans; les autres se sont renfermés dans une lâche neutralité. Les
+hommes de lettres en général se sont déshonorés dans cette révolution;
+et, à la honte éternelle de l'esprit, la raison du peuple en a fait
+seule tous les frais.
+</P>
+
+<P>
+Hommes petits et vains, rougissez, s'il est possible. Les prodiges qui
+ont immortalisé cette époque de l'histoire humaine ont été opérés sans
+vous et malgré vous; le bon sens sans intrigue, et le génie sans
+instruction, ont porté la France à ce degré d'élévation qui épouvante
+votre bassesse et qui écrase votre nullité. Tel artisan s'est montré
+habile dans la connaissance des droits de l'homme, quand tel faiseur de
+livres, presque républicain en 1788, défendait stupidement la cause des
+rois en 1793. Tel laboureur répandait la lumière de la philosophie dans
+les campagnes, quand l'académicien Condorcet, jadis grand géomètre,
+dit-on, au jugement des littérateurs, et grand littérateur au dire des
+géomètres, depuis conspirateur timide, méprisé de tous les partis,
+travaillait sans cesse à l'obscurcir par le perfide fatras de ses
+rapsodies mercenaires.
+</P>
+
+<P>
+Vous avez déjà été frappés, sans doute, de la tendresse avec laquelle
+tant d'hommes qui ont trahi leur patrie ont caressé les opinions
+sinistres que je combats. Que de rapprochements curieux peuvent
+s'offrir encore à vos esprits! Nous avons entendu, qui croirait à cet
+excès d'impudeur? nous avons entendu dans une société populaire le
+traître Guadet dénoncer un citoyen pour avoir prononcé le nom de la
+Providence. Nous avons entendu, quelque temps après, Hébert en accuser
+un autre pour avoir écrit contre l'athéisme. N'est-ce pas Vergniaud et
+Gensonné qui, en votre présence même, et à votre tribune, pérorèrent
+avec chaleur pour bannir du préambule de la Constitution le nom de
+l'Etre suprême que vous y avez placé? Danton, qui souriait de pitié aux
+mots de vertu, de gloire, de postérité; Danton, dont le système était
+d'avilir ce qui peut élever l'âme; Danton, qui était froid et muet dans
+les plus grands dangers de la liberté, parla après eux avec beaucoup de
+véhémence en faveur de la même opinion. D'où vient ce singulier accord
+de principe entre tant d'hommes qui paraissaient divisés? Faut-il
+l'attribuer simplement au soin que prenaient les déserteurs de la cause
+du peuple, de chercher à couvrir leur défection par une affectation de
+zèle contre ce qu'ils appelaient les préjugés religieux, comme s'ils
+avaient voulu compenser leur indulgence pour l'aristocratie et la
+tyrannie par la guerre qu'ils déclaraient à la Divinité?
+</P>
+
+<P>
+Non, la conduite de ces personnages artificieux tenait sans doute à des
+vues politiques plus profondes; ils sentaient que, pour détruire la
+liberté, il fallait favoriser par tous les moyens tout ce qui tend à
+justifier l'égoïsme, à dessécher le coeur et à effacer l'idée de ce
+beau moral, qui est la seule règle sur laquelle la raison publique juge
+les défenseurs et les ennemis de l'humanité. Ils embrassaient avec
+transport un système qui, confondant la destinée des bons et des
+méchants, ne laisse entre eux d'autre différence que les faveurs
+incertaines de la fortune, ni d'autre arbitre que le droit du plus fort
+ou du plus rusé.
+</P>
+
+<P>
+Vous tendez à un but bien différent; vous suivrez donc une politique
+contraire. Mais ne craignons-nous pas de réveiller le fanatisme et de
+donner un avantage à l'aristocratie? Non: si nous adoptons le parti que
+la sagesse indique, il nous sera facile d'éviter cet écueil.
+</P>
+
+<P>
+Ennemis du peuple, qui que vous soyez, jamais la Convention nationale
+ne favorisera votre perversité. Aristocrates, de quelques dehors
+spécieux que vous vouliez vous couvrir aujourd'hui, en vain
+chercheriez-vous à vous prévaloir de notre censure contre les auteurs
+d'une trame criminelle, pour accuser les patriotes sincères que la
+seule haine du fanatisme peut avoir entraînés à des démarches
+indiscrètes. Vous n'avez pas le droit d'accuser; et la justice
+nationale, dans ces orages excités par les factions, sait discerner les
+erreurs des conspirations: elle saisira, d'une main sûre, tous les
+intrigants pervers, et ne frappera pas un seul homme de bien.
+</P>
+
+<P>
+Fanatiques, n'espérez rien de nous. Rappeler les hommes au culte pur de
+l'Etre suprême, c'est porter un coup mortel au fanatisme. Toutes les
+fictions disparaissent devant la Vérité et toutes les folies tombent
+devant la Raison. Sans contrainte, sans persécution, toutes les sectes
+doivent se confondre d'elles-mêmes dans la religion universelle de la
+Nature. Nous vous conseillerons donc de maintenir les principes que
+vous avez manifestés jusqu'ici. Que la liberté des cultes soit
+respectée, pour le triomphe même de la raison; mais qu'elle ne trouble
+point l'ordre public, et qu'elle ne devienne point un moyen de
+conspiration. Si la malveillance contre-révolutionnaire se cachait sous
+ce prétexte, réprimez-la; et reposez-vous du reste sur la puissance des
+principes et sur la force même des choses.
+</P>
+
+<P>
+Prêtres ambitieux, n'attendez donc pas que nous travaillions à rétablir
+votre empire; une telle entreprise serait même au-dessus de notre
+puissance. Vous vous êtes tués vous-mêmes, et on ne revient pas plus à
+la vie morale qu'à l'existence physique.
+</P>
+
+<P>
+Et, d'ailleurs, qu'y a-t-il entre les prêtres et Dieu? Les prêtres sont
+à la morale ce que les charlatans sont à la médecine. Combien le Dieu
+de la nature est différent du Dieu des prêtres! Il ne connaît rien de
+si ressemblant à l'athéisme que les religions qu'ils ont faites. A
+force de défigurer l'Etre suprême, ils l'ont anéanti autant qu'il était
+en eux; ils en ont fait tantôt un globe de feu, tantôt un boeuf, tantôt
+un arbre, tantôt un homme, tantôt un roi. Les prêtres ont créé Dieu à
+leur image: ils l'ont fait jaloux, capricieux, avide, cruel,
+implacable. Ils l'ont traité comme jadis les maires du palais
+traitèrent les descendants de Clovis, pour régner sous son nom et se
+mettre à sa place. Ils l'ont relégué dans le ciel comme dans un palais,
+et ne l'ont appelé sur la terre que pour demander à leur profit des
+dîmes, des richesses, des honneurs, des plaisirs et de la puissance. Le
+véritable prêtre de l'Etre suprême, c'est la Nature; son temple,
+l'univers; son culte, la vertu; ses fêtes, la joie d'un grand peuple
+rassemblé sous ses yeux pour resserrer les doux noeuds de la fraternité
+universelle, et pour lui présenter l'hommage des coeurs sensibles et
+purs.
+</P>
+
+<P>
+Prêtres, par quel titre avez-vous prouvé votre mission? Avez-vous été
+plus justes, plus modestes, plus amis de la vérité que les autres
+hommes? Avez-vous chéri l'égalité, défendu les droits des peuples,
+abhorré le despotisme et abattu la tyrannie? C'est vous qui avez dit
+aux rois: <I>Vous êtes les images de Dieu sur la terre; c'est de lui seul
+que vous tenez votre puissance</I>. Et les rois vous ont répondu: <I>Oui,
+vous êtes vraiment les envoyés de Dieu; unissons-nous pour partager les
+dépouilles et les adorations des mortels</I>. Le sceptre et l'encensoir
+ont conspiré pour déshonorer le ciel et pour usurper la terre.
+</P>
+
+<P>
+Laissons les prêtres, et retournons à la divinité. Attachons la morale
+à des bases éternelles et sacrées; inspirons à l'homme ce respect
+religieux pour l'homme, ce sentiment profond de ses devoirs, qui est la
+seule garantie du bonheur social; nourrissons-le par toutes nos
+institutions; que l'éducation publique soit surtout dirigée vers ce
+but. Vous lui imprimerez sans doute un grand caractère, analogue à la
+nature de notre gouvernement et à la sublimité des destinées de la
+République. Vous sentirez la nécessité de la rendre commune et égale
+pour tous les Français. Il ne s'agit plus de former des <I>messieurs</I>,
+mais des citoyens: la patrie a seule droit d'élever ses enfants; elle
+ne peut confier ce dépôt à l'orgueil des familles, ni aux préjugés des
+particuliers, aliments éternels de l'aristocratie et d'un fédéralisme
+domestique, qui rétrécit les âmes en les isolant, et détruit, avec
+l'égalité, tous les fondements de l'ordre social. Mais ce grand objet
+est étranger à la discussion actuelle.
+</P>
+
+<P>
+Il est cependant une sorte d'institution qui doit être considérée comme
+une partie essentielle de l'éducation publique, et qui appartient
+nécessairement au sujet de ce rapport: je veux parler des fêtes
+nationales.
+</P>
+
+<P>
+Rassemblez les hommes, vous les rendrez meilleurs; car les hommes
+rassemblés chercheront à se plaire, et ils ne pourront se plaire que
+par les choses qui les rendent estimables. Donnez à leur réunion un
+grand motif moral et politique, et l'amour des choses honnêtes entrera
+avec le plaisir dans tous les coeurs; car les hommes ne se voient pas
+sans plaisir.
+</P>
+
+<P>
+L'homme est le plus grand objet qui soit dans la nature; et le plus
+magnifique de tous les spectacles, c'est celui d'un grand peuple
+assemblé. On ne parle jamais sans enthousiasme des fêtes nationales de
+la Grèce: cependant elles n'avaient guère pour objet que des jeux où
+brillaient la force du corps, l'adresse, ou tout au plus le talent des
+poètes et des orateurs. Mais la Grèce était là; on voyait un spectacle
+plus grand que les jeux: c'étaient les spectateurs eux-mêmes; c'était
+le peuple vainqueur de l'Asie, que les vertus républicaines avaient
+élevé quelquefois au-dessus de l'humanité; on voyait les grands hommes
+qui avaient sauvé et illustré la patrie: les pères montraient à leurs
+fils Miltiade, Aristide, Epaminondas, Timoléon, dont la seule présence
+était une leçon vivante de magnanimité, de justice et de patriotisme.
+</P>
+
+<P>
+Combien il serait facile au peuple français de donner à ces assemblées
+un objet plus étendu et un plus grand caractère! Un système de fêtes
+nationales bien entendu serait à la fois le plus doux lien de
+fraternité et le plus puissant moyen de régénération.
+</P>
+
+<P>
+Ayez des fêtes générales et plus solennelles pour toute la République;
+ayez des fêtes particulières et pour chaque lieu, qui soient des jours
+de repos, et qui remplacent ce que les circonstances ont détruit.
+</P>
+
+<P>
+Que toutes tendent à réveiller les sentiments généreux qui font le
+charme et l'ornement de la vie humaine, l'enthousiasme de la liberté,
+l'amour de la patrie, le respect des lois. Que la mémoire des tyrans et
+des traîtres y soit vouée à l'exécration; que celle des héros de la
+liberté et des bienfaiteurs de l'humanité y reçoive le juste tribut de
+la reconnaissance publique; qu'elles puisent leur intérêt et leurs noms
+même dans les événements immortels de notre révolution, et dans les
+objets les plus sacrés et les plus chers au coeur de l'homme; qu'elles
+soient embellies et distinguées par les emblèmes analogues à leur objet
+particulier. Invitons à nos fêtes, et la nature, et toutes les vertus;
+que toutes soient célébrées sous les auspices de l'Etre suprême;
+qu'elles lui soient consacrées; qu'elles s'ouvrent et qu'elles
+finissent par un hommage à sa puissance et à sa bonté.
+</P>
+
+<P>
+Tu donneras ton nom sacré à l'une de nos plus belles fêtes, ô toi,
+fille de la Nature, mère du bonheur et de la gloire, toi seule légitime
+souveraine du monde, détrônée par le crime, toi à qui le peuple
+français a rendu ton empire, et qui lui donnes en échange une patrie et
+des moeurs, auguste Liberté! tu partageras nos sacrifices avec ta
+compagne immortelle, la douce et sainte Egalité. Nous fêterons
+l'Humanité, l'Humanité avilie et foulée aux pieds par les ennemis de la
+République française. Ce sera un beau jour que celui où nous
+célébrerons la fête du genre humain; c'est le banquet fraternel et
+sacré, où, du sein de la victoire, le peuple français invitera la
+famille immense dont seul il défend l'honneur et les imprescriptibles
+droits. Nous célébrerons aussi tous les grands hommes, de quelque temps
+et de quelque pays que ce soit, qui ont affranchi leur patrie du joug
+des tyrans, et qui ont fondé la liberté par de sages lois. Vous ne
+serez point oubliés, illustres martyrs de la République française! Vous
+ne serez point oubliés, héros morts en combattant pour elle! Qui
+pourrait oublier les héros de ma patrie? La France leur doit la
+liberté, l'univers leur devra la sienne. Que l'univers célèbre bientôt
+leur gloire en jouissant de leurs bienfaits! Combien de traits
+héroïques confondus dans la foule des grandes actions que la liberté a
+comme prodiguées parmi nous! Combien de noms dignes d'être inscrits
+dans les fastes de l'histoire demeurent ensevelis dans l'obscurité!
+Mânes inconnus et révérés, si vous échappez à la célébrité, vous
+n'échapperez point à notre tendre reconnaissance.
+</P>
+
+<P>
+Qu'ils tremblent, tous les tyrans armés contre la liberté, s'il en
+existe encore alors! Qu'ils tremblent le jour où les Français viendront
+sur vos tombeaux jurer de vous imiter! Jeunes Français, entendez-vous
+l'immortel Bara qui, du sein du Panthéon, vous appelle à la gloire?
+Venez répandre des fleurs sur sa tombe sacrée. Bara, enfant héroïque,
+tu nourrissais ta mère et tu mourus pour ta patrie! Bara, tu as déjà
+reçu le prix de ton héroïsme; la patrie a adopté ta mère; la patrie,
+étouffant les factions criminelles, va s'élever triomphante sur les
+ruines des vices et des trônes. O Bara, tu n'as pas trouvé de modèle
+dans l'antiquité, mais tu as trouvé parmi nous des émules de ta vertu.
+</P>
+
+<P>
+Par quelle fatalité ou par quelle ingratitude a-t-on laissé dans
+l'oubli un héros plus jeune encore et digne des hommages de la
+postérité? Les Marseillais rebelles, rassemblés sur les bords de la
+Durance, se préparaient à passer cette rivière pour aller égorger les
+patriotes faibles et désarmés de ces malheureuses contrées; une troupe
+peu nombreuse de républicains, réunis de l'autre côté, ne voyait
+d'autre ressource que de couper les câbles des pontons qui étaient au
+pouvoir de leurs ennemis: mais tenter une telle entreprise en présence
+des bataillons nombreux qui couvraient l'autre rive, et à la portée de
+leurs fusils, paraissait une entreprise chimérique aux plus hardis.
+Tout à coup un enfant de treize ans s'élance sur une hache; il vole au
+bord du fleuve, et frappe le câble de toute sa force. Plusieurs
+décharges de mousqueterie sont dirigées contre lui; il continue de
+frapper à coups redoublés; enfin, il est atteint d'un coup mortel; il
+s'écrie: <I>Je meurs, cela m'est égal; c'est pour la liberté</I>. Il tombe;
+il est mort... Respectable enfant, que la patrie s'enorgueillisse de
+t'avoir donné le jour! Avec quel orgueil la Grèce et Rome auraient
+honoré ta mémoire, si elles avaient produit un héros tel que toi!
+</P>
+
+<P>
+Citoyens, portons en pompe ses cendres au temple de la gloire; que la
+République en deuil les arrose de larmes amères! Non, ne le pleurons
+pas; imitons-le, vengeons-le par la ruine de tous les ennemis de notre
+République*. [*Le nom de ce héros est Agricol Viala. Il faut apprendre
+ici à la République entière deux traits d'une nature bien différente.
+Quand la mère du jeune Viala apprit la mort de son fils, sa douleur fut
+aussi profonde qu'elle était juste. Mais, lui dit-on, il est mort pour
+la patrie! <I>Ah! c'est vrai</I>, dit-elle, <I>il est mort pour la patrie</I>. Et
+ses larmes se séchèrent. L'autre fait, c'est que les Marseillais
+rebelles, ayant passé la Durance, eurent la lâcheté d'insulter aux
+restes du jeune héros, et jetèrent son corps dans les flots. (<I>Note de
+Robespierre</I>.)]
+</P>
+
+<P>
+Toutes les vertus se disputent le droit de présider à nos fêtes.
+Instituons la fête de la Gloire, non de celle qui ravage et opprime le
+monde, mais de celle qui l'affranchit, qui l'éclaire et qui le console;
+de celle qui, après la patrie, est la première idole des coeurs
+généreux. Instituons une fête plus touchante: la fête du Malheur. Les
+esclaves adorent la fortune et le pouvoir; nous, honorons le malheur,
+le malheur que l'humanité ne peut entièrement bannir de la terre, mais
+qu'elle console et soulage avec respect. Tu obtiendras aussi cet
+hommage, ô toi qui jadis unissais les héros et les sages, toi qui
+multiplies les forces des amis de la patrie, et dont les méchants, liés
+par le crime, ne connurent jamais que le simulacre imposteur, divine
+Amitié, tu retrouveras chez les Français républicains ta puissance et
+tes autels.
+</P>
+
+<P>
+Pourquoi ne rendrions-nous pas le même honneur au pudique et généreux
+amour, à la foi conjugale, à la tendresse paternelle, à la piété
+filiale? Nos fêtes, sans doute, ne seront ni sans intérêt, ni sans
+éclat. Vous y serez, braves défenseurs de la patrie, que décorent de
+glorieuses cicatrices. Vous y serez, vénérables vieillards, que le
+bonheur préparé à votre postérité doit consoler d'une longue vie passée
+sous le despotisme. Vous y serez, tendres élèves de la Patrie, qui
+croissez pour étendre sa gloire et pour recueillir le fruit de ses
+travaux.
+</P>
+
+<P>
+Vous y serez, jeunes citoyennes, à qui la victoire doit ramener bientôt
+des frères et des amants dignes de vous. Vous y serez, mères de
+famille, dont les époux et les fils élèvent des trophées à la
+République avec les débris des trônes. O femmes françaises, chérissez
+la liberté achetée au prix de leur sang; servez-vous de votre empire
+pour étendre celui de la vertu républicaine! O femmes françaises, vous
+êtes dignes de l'amour et du respect de la terre! Qu'avez-vous à envier
+aux femmes de Sparte? Comme elles, vous avez donné le jour à des héros;
+comme elles, vous les avez dévoués, avec un abandon sublime, à la
+Patrie.
+</P>
+
+<P>
+Malheur à celui qui cherche à éteindre ce sublime enthousiasme, et à
+étouffer, par de désolantes doctrines, cet instinct moral du peuple,
+qui est le principe de toutes les grandes actions! C'est à vous,
+représentants du peuple, qu'il appartient de faire triompher les
+vérités que nous venons de développer. Bravez les clameurs insensées de
+l'ignorance présomptueuse ou de la perversité hypocrite. Quelle est
+donc la dépravation dont nous étions environnés, s'il nous a fallu du
+courage pour les proclamer? La postérité pourra-t-elle croire que les
+factions vaincues avaient porté l'audace jusqu'à nous accuser de
+modérantisme et d'aristocratie, pour avoir rappelé l'idée de la
+divinité et de la morale? Croira-t-elle qu'on ait osé dire, jusque dans
+cette enceinte, que nous avions par là reculé la raison humaine de
+plusieurs siècles? Ils invoquaient la raison, les monstres qui
+aiguisaient contre vous leurs poignards sacrilèges!
+</P>
+
+<P>
+Tous ceux qui défendaient vos principes et votre dignité devaient être
+aussi sans doute les objets de leur fureur. Ne nous étonnons pas si
+tous les scélérats ligués contre vous semblent vouloir nous préparer la
+ciguë. Mais, avant de la boire, nous sauverons la patrie. Le vaisseau
+qui porte la fortune de la République n'est pas destiné à faire
+naufrage; il vogue sous vos auspices, et les tempêtes seront forcées à
+le respecter.
+</P>
+
+<P>
+Asseyez-vous donc tranquillement sur les bases immuables de la justice,
+et ravivez la morale publique. Tonnez sur la tête des coupables, et
+lancez la foudre sur tous vos ennemis. Quel est l'insolent qui, après
+avoir rampé aux pieds d'un roi, ose insulter à la majesté du peuple
+français dans la personne de ses représentants? Commandez à la
+victoire, mais replongez surtout le vice dans le néant. Les ennemis de
+la République sont tous les hommes corrompus.
+</P>
+
+<P>
+Le patriote n'est autre chose qu'un homme probe et magnanime dans toute
+la force de ce terme. C'est peu d'anéantir les rois, il faut faire
+respecter à tous les peuples le caractère du peuple français. C'est en
+vain que nous porterions au bout de l'univers la renommée de nos armes,
+si toutes les passions déchirent impunément le sein de la patrie.
+Défions-nous de l'ivresse même des succès. Soyons terribles dans les
+revers, modestes dans nos triomphes, et fixons au milieu de nous la
+paix et le bonheur par la sagesse et par la morale. Voilà le véritable
+but de nos travaux; voilà la tâche la plus héroïque et la plus
+difficile. Nous croyons concourir à ce but, en vous proposant le décret
+suivant:
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+DECRET
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+<I>Article Premier</I>.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Le Peuple français reconnaît l'existence de l'Etre suprême, et
+l'immortalité de l'âme.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+II.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Il reconnaît que le culte digne de l'Etre suprême est la pratique des
+devoirs de l'homme.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+III.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Il met au premier rang de ces devoirs de détester la mauvaise foi et la
+tyrannie, de punir les tyrans et les traîtres, de secourir les
+malheureux, de respecter les faibles, de défendre les opprimés, de
+faire aux autres tout le bien qu'on peut, et de n'être injuste envers
+personne.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+IV.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Il sera institué des fêtes pour rappeler l'homme à la pensée de la
+Divinité et à la dignité de son être.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+V.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Elles emprunteront leurs noms des événements glorieux de notre
+Révolution, des vertus les plus chères et les plus utiles à l'homme,
+des plus grands bienfaits de la nature.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+VI.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+La République française célébrera tous les ans les fêtes du 14 juillet
+1789, du 10 août 1792, du 21 janvier 1793, du 31 mai 1793.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+VII.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Elle célébrera, aux jours de décadi, les fêtes dont l'énumération suit:
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+A l'Etre suprême et à la Nature. Au Genre humain. Au Peuple français.
+Aux bienfaiteurs de l'humanité. Aux Martyrs de la liberté. A la Liberté
+et à l'Egalité. A la République. A la liberté du monde. A l'amour de la
+patrie. A la haine des tyrans et des traîtres. A la Vérité. A la
+Justice. A la Pudeur. A la Gloire et à l'Immortalité. A l'Amitié. A la
+Frugalité. Au Courage. A la Bonne Foi. A l'Héroïsme. Au
+Désintéressement. Au Stoïcisme. A l'Amour. A la Foi conjugale. A
+l'Amour paternel. A la Tendresse maternelle. A la Piété filiale. A
+l'Enfance. A la Jeunesse. A l'Age viril. A la Vieillesse. Au Malheur. A
+l'Agriculture. A l'Industrie. A nos Aïeux. A la Postérité. Au Bonheur.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+VIII.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Les Comités de salut public et d'instruction publique sont chargés de
+présenter un plan d'organisation de ces fêtes.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+IX.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+La Convention nationale appelle tous les talents dignes de servir la
+cause de l'humanité à l'honneur de concourir à leur établissement par
+des hymnes et des chants civiques, et par tous les moyens qui peuvent
+contribuer à leur embellissement et à leur utilité.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+X.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Le Comité de salut public distinguera les ouvrages qui lui paraîtront
+les plus propres à remplir cet objet, et récompensera leurs auteurs.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+XI.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+La liberté des cultes est maintenue conformément au décret du 18
+frimaire.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+XII.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Tout rassemblement aristocratique et contraire à l'ordre public sera
+réprimé.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+XIII.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+En cas de troubles, dont un culte quelconque serait l'occasion ou le
+motif, ceux qui les exciteraient par des prédications fanatiques ou par
+des insinuations contre-révolutionnaires, ceux qui les provoqueraient
+par des violences injustes et gratuites, seront également punis selon
+la rigueur des lois.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+XIV.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Il sera fait un rapport particulier sur les dispositions de détail
+relatives au présent décret.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+XV.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Il sera célébré, le 20 prairial prochain, une fête nationale en
+l'honneur de l'Etre suprême.
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<HR ALIGN="center" WIDTH="80%">
+
+<BR><BR>
+
+<A NAME="17940727"></A>
+<P CLASS="intro">
+<I>Discours du 8 Thermidor</I> (27 juillet 1794)
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<P>
+Note: transcrit en français moderne
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Note: On ne connaît pas le discours tel que Robespierre l'a prononcé à
+la Convention, puis aux Jacobins. A cause des événements du 9
+Thermidor, les journaux ne purent ou ne voulurent pas le publier in
+extenso, et le manuscrit lu à la Convention et aux Jacobins a disparu
+dans la tourmente. Le discours a été imprimé, par ordre de la
+Convention le 30 Thermidor, à partir d'un brouillon manuscrit saisi
+dans les papiers de Robespierre. Certaines parties du texte ont été
+omises par les Thermidoriens; Ernest Hamel, qui a pu lire ce manuscrit
+(aujourd'hui introuvable), a signalé ces omissions. Le brouillon
+manuscrit présente de nombreuses ratures et répétitions.
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+Discours du 8 Thermidor (27 juillet 1794)
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+Citoyens,
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Que d'autres vous tracent des tableaux flatteurs; je viens vous dire
+des vérités utiles. Je ne viens point réaliser des terreurs ridicules
+répandues par la perfidie; mais je veux étouffer, s'il est possible,
+les flambeaux de la discorde par la seule force de la vérité. Je vais
+dévoiler des abus qui tendent à la ruine de la patrie et que votre
+probité seule peut réprimer (1). Je vais défendre devant vous votre
+autorité outragée et la liberté violée. Si je vous dis aussi quelque
+chose des persécutions dont je suis l'objet, vous ne men ferez point un
+crime; vous n'avez rien de commun avec les tyrans que vous combattez
+(2). Les cris de l'innocence outragée n'importunent point votre
+oreille, et vous n'ignorez pas que cette cause ne vous est point
+étrangère.
+</P>
+
+<P>
+Les révolutions qui, jusqu'à nous, ont changé la face des empires,
+n'ont eu pour objet qu'un changement de dynastie, ou le passage du
+pouvoir d'un seul à celui de plusieurs (3). La révolution française est
+la première qui ait été fondée sur la théorie des droits de l'humanité,
+et sur les principes de la justice (4). Les autres révolutions
+n'exigeaient que de l'ambition: la nôtre impose des vertus. L'ignorance
+et la force les ont absorbées dans un despotisme nouveau: la nôtre,
+émanée de la justice, ne peut se reposer que dans son sein. La
+République, amenée insensiblement par la force des choses et par la
+lutte des amis de la liberté contre les conspirations toujours
+renaissantes, s'est glissée, pour ainsi dire, à travers toutes les
+factions; mais elle a trouvé leur puissance organisée autour d'elle, et
+tous les moyens d'influence dans leurs mains; aussi n'a-t-elle cessé
+d'être persécutée dès sa naissance, dans la personne de tous les hommes
+de bonne foi qui combattaient pour elle; c'est que, pour conserver
+l'avantage de leur position, les chefs des factions et leurs agents ont
+été forcés de se cacher sous la forme de la République. Précy à Lyon,
+et Brissot à Paris, criaient <I>Vive la République!</I> Tous les conjurés
+ont même adopté, arec plus d'empressement qu'aucun autre, toutes les
+formules, tous les mots de ralliement du patriotisme. L'Autrichien,
+dont le métier était de combattre la révolution; l'Orléanais, dont le
+rôle était de jouer le patriotisme, se trouvèrent sur la même ligne; et
+l'un et l'autre ne pouvaient plus être distingués du républicain. Ils
+ne combattirent pas nos principes, ils les corrompirent; ils ne
+blasphémèrent point contre la révolution, ils tâchèrent de la
+déshonorer, sous le prétexte de la servir; ils déclamèrent contre les
+tyrans, et conspirèrent pour la tyrannie; ils louèrent la République,
+et calomnièrent les républicains (5). Les amis de la liberté cherchent
+à renverser la puissance des tyrans par la force de la vérité: les
+tyrans cherchent à détruire les défenseurs de la liberté par la
+calomnie; ils donnent le nom de tyrannie à l'ascendant même des
+principes de la vérité. Quand ce système a pu prévaloir, la liberté est
+perdue; il n'y a de légitime que la perfidie, et de criminel que la
+vertu; car il est dans la nature même des choses qu'il existe une
+influence partout où il y a des hommes rassemblés, celle de la tyrannie
+ou celle de la raison. Lorsque celle-ci est proscrite comme un crime,
+la tyrannie règne; quand les bons citoyens sont condamnés au silence,
+il faut bien que les scélérats dominent.
+</P>
+
+<P>
+Ici j'ai besoin d'épancher mon coeur; vous avez besoin aussi d'entendre
+la vérité. Ne croyez pas que je vienne ici intenter aucune accusation;
+un soin plus pressant m'occupe, et je ne me charge pas des devoirs
+d'autrui: il est tant de dangers imminents, que cet objet n'a plus
+qu'une importance secondaire. Je viens, s'il est possible, dissiper de
+cruelles erreurs; je viens étouffer les horribles ferments de discorde
+dont on veut embraser ce temple de la liberté et la République entière;
+je viens dévoiler des abus qui tendent à la ruine de la patrie, et que
+votre probité seule peut réprimer. Si je vous dis aussi quelque chose
+des persécutions dont je suis l'objet, vous ne m'en ferez point un
+crime; vous n'avez rien de commun avec les tyrans qui me poursuivent;
+les cris de l'innocence opprimée ne sont point étrangers à vos coeurs;
+vous ne méprisez point la justice et l'humanité, et vous n'ignorez pas
+que ces trames ne sont point étrangères à votre cause et à celle de la
+patrie (6).
+</P>
+
+<P>
+Eh! quel est donc le fondement de cet odieux système de terreur et de
+calomnies? A qui devons-nous être redoutables, ou des ennemis ou des
+amis de la République? Est-ce aux tyrans et aux fripons qu'il
+appartient de nous craindre, ou bien aux gens de bien et aux patriotes?
+Nous, redoutables aux patriotes! nous qui les avons arrachés des mains
+de toutes les factions conjurées contre eux! nous qui tous les jours
+les disputons, pour ainsi dire, aux intrigants hypocrites qui osent les
+opprimer encore! nous qui poursuivons les scélérats qui cherchent à
+prolonger leurs malheurs en nous trompant par d'inextricables
+impostures! Nous, redoutables à la Convention nationale! Et que
+sommes-nous sans elle? et qui a défendu la Convention nationale au
+péril de sa vie? qui s'est dévoué pour sa conservation, quand des
+factions exécrables conspiraient sa ruine à la face de la France? qui
+s'est dévoué pour sa gloire, quand les vils suppôts de la tyrannie
+prêchaient en son nom l'athéisme et l'immoralité; quand tant d'autres
+gardaient un silence criminel sur les forfaits de leurs complices, et
+semblaient attendre le signal du carnage pour se baigner dans le sang
+des représentants du peuple; quand la vertu même se taisait, épouvantée
+de l'horrible ascendant qu'avait pris le crime audacieux? Et à qui
+étaient destinés les premiers coups des conjurés? contre qui Simon
+conspirait-il au Luxembourg? Quelles étaient les victimes désignées par
+Chaumette et par Ronsin? Dans quels lieux la bande des assassins
+devait-elle marcher d'abord en ouvrant les prisons? Quels sont les
+objets des calomnies et des attentais des tyrans armés contre la
+République? N'y a-t-il aucun poignard pour nous dans les cargaisons que
+l'Angleterre envoie à ses complices en France et à Paris? C'est nous
+qu'on assassine, et c'est nous que l'on peint redoutables! Et quels
+sont donc ces grands actes de sévérité que l'on nous reproche? quelles
+ont été les victimes? Hébert, Ronsin, Chabot, Danton, Lacroix, Fabre
+d'Églantine, et quelques autres complices. Est-ce leur punition qu'on
+nous reproche? aucun n'oserait les défendre. Mais si nous n'avons fait
+que dénoncer des monstres dont la mort a sauvé la Convention nationale
+et la République, qui peut craindre nos principes, qui peut nous
+accuser d'avance d'injustice et de tyrannie, si ce n'est ceux qui leur
+ressemblent? Non, nous n'avons pas été trop sévères; j'en atteste la
+République qui respire; j'en atteste la représentation nationale,
+environnée du respect dû à la représentation d'un grand peuple; j'en
+atteste les patriotes qui gémissent encore dans les cachots que les
+scélérats leur ont ouverts; j'en atteste les nouveaux crimes des
+ennemis de notre liberté, et la coupable persévérance des tyrans ligués
+contre nous. On parle de notre rigueur, et la patrie nous reproche
+notre faiblesse.
+</P>
+
+<P>
+Est-ce nous qui avons plongé dans les cachots les patriotes, et porté
+la terreur dans toutes les conditions? Ce sont les monstres que nous
+avons accusés. Est-ce nous qui, oubliant les crimes de l'aristocratie,
+et protégeant les traîtres, avons déclaré la guerre aux citoyens
+paisibles, érigé en crimes ou des préjugés incurables, ou des choses
+indifférentes, pour trouver partout des coupables et rendre la
+révolution redoutable au Peuple même? Ce sont les monstres, que nous
+avons accusés. Est-ce nous qui, recherchant des opinions anciennes,
+fruit de l'obsession des traîtres, avons promené le glaive sur la plus
+grande partie de la Convention nationale, demandions dans les sociétés
+populaires la tête de six cents représentants du Peuple? Ce sont les
+monstres que nous avons accusés. Aurait-on déjà oublié que nous nous
+sommes jetés entre eux et leurs perfides adversaires, dans un temps où
+on... [lacune dans le manuscrit]?
+</P>
+
+<P>
+Vous connaissez la marche de vos ennemis. Ils ont attaqué la Convention
+nationale en masse; ce projet a échoué. Ils ont attaqué le comité de
+salut public; ce projet a échoué. Depuis quelque temps, ils déclarèrent
+la guerre à certains membres du comité de salut public; ils semblent ne
+prétendre qu'à accabler un seul homme; ils marchent toujours au même
+but. Que les tyrans de l'Europe osent proscrire un représentant du
+Peuple français, c'est sans doute l'excès de l'insolence: mais que des
+Français qui se disent républicains travaillent à exécuter l'arrêt de
+mort prononcé par les tyrans, c'est l'excès du scandale et de
+l'opprobre (7). Est-il vrai que l'on ait colporté des listes odieuses
+où l'on désignait pour victimes un certain nombre de membres de la
+Convention, et qu'on prétendait être l'ouvrage du comité de salut
+public et ensuite le mien? Est-il vrai qu'on ait osé supposer des
+séances du comité, des arrêtés rigoureux qui n'ont jamais existé, des
+arrestations non moins chimériques? Est-il vrai qu'on ait cherché à
+persuader à un certain nombre de représentants irréprochables que leur
+perte était résolue; à tous ceux qui, par quelque erreur, avaient payé
+un tribut inévitable à la fatalité des circonstances et à la faiblesse
+humaine, qu'ils étaient voués au sort des conjurés? Est-il vrai que
+l'imposture ait été répandue avec tant d'art et d'audace, qu'un grand
+nombre de membres n'osaient plus habiter la nuit leur domicile? Oui,
+les faits sont constants, et les preuves de ces deux manoeuvres sont au
+Comité de salut public. Vous pourriez nous en révéler beaucoup
+d'autres, vous, députés revenus d'une mission dans les départements;
+vous, suppléants appelés aux fonctions de représentants du Peuple, vous
+pourriez nous dire ce que l'intrigue a fait pour vous tromper, pour
+vous aigrir, pour vous entraîner dans une coalition funeste (8). Que
+disait-on, que faisait-on dans ces coteries suspectes, dans ces
+rassemblements nocturnes, dans ces repas où la perfidie distribuait aux
+convives les poisons de la haine et de la calomnie? Que voulaient-ils,
+les auteurs de ces machinations? était-ce le salut de la patrie, la
+dignité et l'union de la Convention nationale? Qui étaient-ils (9)?
+Quels faits justifient l'horrible idée qu'on a voulu donner de nous?
+quels hommes avaient été accusés par les comités, si ce n'est les
+Chaumetle, les Hébert, les Danton, les Chabot, les Lacroix? est-ce donc
+la mémoire des conjurés qu'on veut défendre? Est-ce la mort des
+conjurés qu'on veut venger (10)? Si on nous accuse d'avoir dénoncé
+quelques traîtres, qu'on accuse donc la Convention qui les a accusés;
+qu'on accuse la justice qui les a frappés; qu'on accuse le peuple qui a
+applaudi à leur châtiment. Quel est celui qui attente à la
+représentation nationale, de celui qui poursuit ses ennemis, ou de
+celui qui les protège? Et depuis quand la punition du crime
+épouvante-t-elle la vertu?
+</P>
+
+<P>
+Telle est cependant la base de ces projets de dictature et d'attentats
+contre la représentation nationale imputés d'abord au comité de salut
+public en général. Par quelle fatalité cette grande accusation a-t-elle
+été transportée tout à coup sur la tête d'un seul de ses membres?
+Etrange projet d'un homme, d'engager la Convention nationale à
+s'égorger elle-même en détail de ses propres mains, pour lui frayer le
+chemin du pouvoir absolu! Que d'autres aperçoivent le côté ridicule de
+ces inculpations; c'est à moi de n'en voir que l'atrocité. Vous rendrez
+au moins [mot manquant dans le manuscrit: compte] à l'opinion publique,
+de votre affreuse persévérance à poursuivre le projet d'égorger tous
+les amis de la patrie, monstres qui cherchez à me ravir l'estime de la
+Convention nationale, le prix le plus glorieux des travaux d'un mortel,
+que je n'ai ni usurpé et surpris, mais que j'ai été forcé de conquérir.
+Paraître un objet de terreur aux yeux de ce qu'on révère et de ce qu'on
+aime, c'est pour un homme sensible et probe le plus affreux des
+supplices; le lui faire subir, c'est le plus grand des forfaits. Mais
+j'appelle toute votre indignation sur les manoeuvres atroces employées
+pour étayer ces extravagantes calomnies.
+</P>
+
+<P>
+Partout, les actes d'oppression avaient été multipliés pour étendre le
+système de terreur et de calomnie. Des agents impurs prodiguaient les
+arrestations injustes: des projets de finances destructeurs menaçaient
+toutes les fortunes modiques, et portaient le désespoir dans une
+multitude innombrable de familles attachées à la révolution; on
+épouvantait les nobles et les prêtres par des motions concertées; les
+paiements des créanciers de l'Etat et des fonctionnaires publics
+étaient suspendus; on surprenait au comité de salut public un arrêté
+qui renouvelait les poursuites contre les membres de la commune du 10
+août, sous le prétexte d'une reddition des comptes. Au sein de la
+Convention, on prétendait que la Montagne était menacée, parce que
+quelques membres siégeant en cette partie de la salle se croyaient en
+danger; et pour intéresser à la même cause la Convention nationale tout
+entière, on réveillait subitement l'affaire de cent soixante-treize
+députés détenus, et on m'imputait tous ces événements qui m'étaient
+absolument étrangers; on disait que je voulais immoler la Montagne; on
+disait que je voulais perdre l'autre portion de la Convention
+nationale; on me peignait ici comme le persécuteur des soixante-deux
+députés détenus. Là, on m'accusait de les défendre; on disait que je
+soutenais le <I>Marais</I> (c'était l'expression de mes calomniateurs). Il
+est à remarquer que le plus puissant argument qu'ait employé la faction
+hébertiste pour prouver que j'étais modéré, était l'opposition que
+j'avais apportée à la proscription d'une grande partie de la Convention
+nationale, et particulièrement mon opinion sur la proposition de
+décréter d'accusation les soixante-deux détenus, sans un rapport
+préalable.
+</P>
+
+<P>
+Ah! certes, lorsqu'au risque de blesser l'opinion publique, ne
+consultant que les intérêts sacrés de la patrie, j'arrachais seul à une
+décision précipitée ceux dont les opinions m'auraient conduit à
+l'échafaud, si elles avaient triomphé; quand, dans d'autres occasions,
+je m'exposais à toutes les fureurs d'une faction hypocrite, pour
+réclamer les principes de la stricte équité envers ceux qui m'avaient
+jugé avec plus de précipitation, j'étais loin, sans doute, de penser
+que l'on dût me tenir compte d'une pareille conduite; j'aurais trop mal
+présumé d'un pays où elle aurait été remarquée, et où l'on aurait donné
+des noms pompeux aux devoirs les plus indispensables de la probité;
+mais j'étais encore plus loin de penser qu'un jour on m'accuserait
+d'être le bourreau de ceux envers qui je les ai remplis, et l'ennemi de
+la représentation nationale que j'avais servie avec dévouement; je
+m'attendais bien moins encore qu'on m'accuserait à la fois de vouloir
+la défendre et de vouloir l'égorger. Quoi qu'il en soit, rien ne pourra
+jamais changer ni mes sentiments ni mes principes. A l'égard des
+députés détenus, je déclare que, loin d'avoir eu aucune part au dernier
+décret qui les concerne, je l'ai trouvé au moins très extraordinaire
+dans les circonstances; que je ne me suis occupé d'eux en aucune
+manière depuis le moment où j'ai fait envers eux tout ce que ma
+conscience m'a dicté. A l'égard des autres, je me suis expliqué sur
+quelques-uns avec franchise; j'ai cru remplir mon devoir. Le reste est
+un tissu d'impostures atroces. Quant à la Convention nationale, mon
+premier devoir, comme mon premier penchant, est un respect sans bornes
+pour elle. Sans vouloir absoudre le crime; sans vouloir justifier en
+elles-mêmes les erreurs funestes de plusieurs; sans vouloir ternir la
+gloire des défenseurs énergiques de la liberté, ni affaiblir l'illusion
+d'un nom sacré dans les annales de la révolution, je dis que tous les
+représentants du peuple, dont le coeur est pur, doivent reprendre la
+confiance et la dignité qui leur convient. Je ne connais que deux
+partis, celui des bons et des mauvais citoyens; que le patriotisme
+n'est point une affaire de parti, mais une affaire de coeur; qu'il ne
+consiste ni dans l'insolence, ni dans une fougue passagère qui ne
+respecte ni les principes, ni le bon sens, ni la morale, encore moins
+dans le dévouement aux intérêts d'une faction. Le coeur flétri par
+l'expérience de tant de trahisons, je crois à la nécessité d'appeler
+surtout la probité et tous les sentiments généreux au secours de la
+République. Je sens que partout où on rencontre un homme de bien, en
+quelque lieu qu'il soit assis, il faut lui tendre la main, et le serrer
+contre son coeur. Je crois à des circonstances fatales dans la
+révolution, qui n'ont rien de commun avec les desseins criminels; je
+crois à la détestable influence de l'intrigue, et surtout à la
+puissance sinistre de la calomnie. Je vois le monde peuplé de dupes et
+de fripons; mais le nombre des fripons est le plus petit: ce sont eux
+qu'il faut punir des crimes et des malheurs du monde. Je n'imputerai
+donc point les forfaits de Brissot et de la Gironde aux hommes de bonne
+foi qu'ils ont trompés quelquefois (11); je n'imputerai point à tous
+ceux qui crurent à Danton les crimes de ce conspirateur; je n'imputerai
+point ceux d'Hébert aux citoyens dont le patriotisme sincère fut
+entraîné quelquefois au-delà des exactes limites de la raison. Les
+conspirateurs ne seraient point des conspirateurs, s'ils n'avaient
+l'art de dissimuler assez habilement pour usurper pendant quelque temps
+la confiance des gens de bien: mais il est des signes certains auxquels
+on peut discerner les dupes des complices, et l'erreur du crime. Qui
+fera donc cette distinction? Le bon sens et la justice. Ah! combien le
+bon sens et la justice sont nécessaires dans les affaires humaines! Les
+hommes pervers nous appellent des hommes de sang, parce que nous avons
+fait la guerre aux oppresseurs du monde. Nous serions donc humains, si
+nous étions réunis à leur ligue sacrilège pour égorger le peuple et
+pour perdre la patrie.
+</P>
+
+<P>
+Au reste, s'il est des conspirateurs privilégiés, s'il est des ennemis
+inviolables de la République, je consens à m'imposer sur leur compte un
+éternel silence. J'ai rempli ma tâche; (je ne me charge point de
+remplir les devoirs d'autrui; un soin plus pressant m'agite en ce
+moment); il s'agit de sauver la morale publique et les principes
+conservateurs de la liberté; il s'agit d'arracher à l'oppression tous
+les amis généreux de la patrie.
+</P>
+
+<P>
+Ce sont eux qu'on accuse d'attenter à la représentation nationale! Et
+où donc chercheraient-ils un autre appui? Après avoir combattu tous vos
+ennemis, après s'être dévoués à la fureur de toutes les factions pour
+défendre et votre existence et votre dignité, où chercheraient-ils un
+asile s'ils ne le trouvaient pas dans votre sein?
+</P>
+
+<P>
+Ils aspirent, dit-on, au pouvoir suprême; ils l'exercent déjà. La
+Convention nationale n'existe donc pas! Le peuple français est donc
+anéanti! Stupides calomniateurs! vous êtes-vous aperçus que vos
+ridicules déclamations ne sont pas une injure faite à un individu, mais
+à une nation invincible, qui dompte et qui punit les rois? Pour moi,
+j'aurais une répugnance extrême à me défendre personnellement devant
+vous contre la plus lâche des tyrannies (12), si vous n'étiez pas
+convaincus que vous êtes les véritables objets des attaques de tous les
+ennemis de la République. Eh! que suis-je pour mériter leurs
+persécutions, si elles n'entraient dans le système général de
+conspiration (13) contre la Convention nationale? N'avez-vous pas
+remarqué que, pour vous isoler de la nation, ils ont publié à la face
+de l'univers que vous étiez des dictateurs régnant par la terreur, et
+désavoués par le voeu tacite des Français? N'ont-ils pas appelé nos
+armées <I>les hordes conventionnelles;</I> la révolution française, <I>le
+jacobinisme?</I> Et lorsqu'ils affectent de donner à un faible individu en
+butte aux outrages de toutes les factions, une importance gigantesque
+et ridicule, quel peut être leur but, si ce n'est de vous diviser, de
+vous avilir, en niant votre existence même, semblables à l'impie qui
+nie l'existence de la divinité qu'il redoute?
+</P>
+
+<P>
+Cependant ce mot de <I>dictature</I> a des effets magiques; il flétrit la
+liberté; il avilit le gouvernement; il détruit la République; il
+dégrade toutes les institutions révolutionnaires, qu'on présente comme
+l'ouvrage d'un seul homme; il rend odieuse la justice nationale, qu'il
+présente comme instituée pour l'ambition d'un seul homme; il dirige sur
+un point toutes les haines et tous les poignards du fanatisme et de
+l'aristocratie.
+</P>
+
+<P>
+Quel terrible usage les ennemis de la République ont fait du seul nom
+d'une magistrature romaine? Et si leur érudition nous est si fatale,
+que sera-ce de leurs trésors et de leurs intrigues? Je ne parle point
+de leurs armées: mais qu'il me soit permis de renvoyer au duc d'York,
+et à tous les écrivains royaux, les patentes de cette dignité ridicule
+qu'ils m'ont expédiées les premiers. Il y a trop d'insolence à des
+rois, qui ne sont pas sûrs de conserver leur couronne, de s'arroger le
+droit d'en distribuer à d'autres. Je conçois qu'un prince ridicule, que
+celte espèce d'animaux immondes et sacrés qu'on appelle encore rois,
+puissent se complaire dans leur bassesse et s'honorer de leur
+ignominie; je conçois que le fils de Georges, par exemple, puisse avoir
+regret à ce sceptre français qu'on le soupçonne violemment d'avoir
+convoité, et je plains sincèrement ce moderne Tantale. J'avouerai même,
+à la honte, non de ma patrie, mais des traîtres qu'elle a punis, que
+j'ai vu d'indignes mandataires du peuple qui auraient échangé ce titre
+glorieux pour celui de valet de chambre de Georges ou de d'Orléans.
+Mais qu'un représentant du peuple qui sent la dignité de ce caractère
+sacré; qu'un citoyen français, digne de ce nom, puisse abaisser ses
+voeux jusqu'aux grandeurs coupables et ridicules qu'il a contribué à
+foudroyer; qu'il se soumette à la dégradation civique pour descendre à
+l'infamie du trône, c'est ce qui ne paraîtra vraisemblable qu'à ces
+êtres pervers qui n'ont pas même le droit de croire à la vertu. Que
+dis-je, vertu? c'est une passion naturelle, sans doute: mais comment la
+connaîtraient-ils, ces âmes vénales, qui ne s'ouvrirent jamais qu'à des
+passions lâches et féroces; ces misérables intrigants, qui ne lièrent
+jamais le patriotisme à aucune idée morale, qui marchèrent dans la
+révolution à la suite de quelque personnage important et ambitieux, de
+je ne sais quel prince méprisé, comme jadis nos laquais sur les pas de
+leurs maîtres? Mais elle existe, je vous en atteste, âmes sensibles et
+pures; elle existe, cette passion tendre, impérieuse, irrésistible,
+tourment et délices des coeurs magnanimes; cette horreur profonde de la
+tyrannie, ce zèle compatissant pour les opprimés, cet amour sacré de la
+patrie, cet amour plus sublime et plus saint de l'humanité, sans lequel
+une grande révolution n'est qu'un crime éclatant qui détruit un autre
+crime: elle existe, cette ambition généreuse de fonder sur la terre la
+première République du monde; cet égoïsme des hommes non dégradés, qui
+trouve une volupté céleste dans le calme d'une conscience pure et dans
+le spectacle ravissant du bonheur public. Vous le sentez, en ce moment,
+qui brûle dans vos âmes; je le sens dans la mienne. Mais comment nos
+vils calomniateurs la devineraient-ils? Comment l'aveugle-né aurait-il
+l'idée de la lumière? La nature leur a refusé une âme; ils ont quelque
+droit de douter, non seulement de l'immortalité de l'âme, mais de son
+existence (14).
+</P>
+
+<P>
+Ils m'appellent tyran. Si je l'étais, ils ramperaient à mes pieds, je
+les gorgerais d'or, je leur assurerais le droit de commettre tous les
+crimes, et ils seraient reconnaissants. Si je l'étais, les rois que
+nous avons vaincus, loin de me dénoncer, (quel tendre intérêt ils
+prennent à notre liberté!) me prêteraient leur coupable appui; je
+transigerais avec eux. Dans leur détresse, qu'attendent-ils, si ce
+n'est le secours d'une faction protégée par eux, qui leur vende la
+gloire et la liberté de notre pays (15)? On arrive à la tyrannie par le
+secours des fripons; où courent ceux qui les combattent? Au tombeau et
+à l'immortalité. Quel est le tyran qui me protège? Quelle est la
+faction à qui j'appartiens? C'est vous-mêmes. Quelle est cette faction
+qui, depuis le commencement de la révolution, a terrassé les factions,
+a fait disparaître tant de traîtres accrédités? C'est vous, c'est le
+peuple, ce sont les principes. Voilà la faction à laquelle je suis
+voué, et contre laquelle tous les crimes sont ligués.
+</P>
+
+<P>
+C'est vous qu'on persécute; c'est la patrie, ce sont tous les amis de
+la patrie. Je me défends encore. Combien d'autres ont été opprimés dans
+les ténèbres? Qui osera jamais servir la patrie, quand je suis obligé
+encore ici de répondre à de telles calomnies? Ils citent comme la
+preuve d'un dessein ambitieux les effets les plus naturels du civisme
+et de la liberté; l'influence morale des anciens athlètes de la
+révolution est aujourd'hui assimilée par eux à la tyrannie. Vous êtes,
+vous-mêmes, les plus lâches de tous les tyrans, vous qui calomniez la
+puissance de la vérité. Que prétendez-vous, vous qui voulez que la
+vérité soit sans force dans la bouche des représentants du peuple
+français? La vérité, sans doute, a sa puissance; elle a sa colère, son
+despotisme; elle a des accents touchants, terribles, qui retentissent
+avec force dans les coeurs purs, comme dans les consciences coupables,
+et qu'il n'est pas plus donné au mensonge d'imiter qu'à Salmonée
+d'imiter les foudres du ciel; mais accusez-en la nature, accusez-en le
+peuple la sent et qui l'aime (16). Il y a deux puissances sur la terre;
+celle de la raison et celle de la tyrannie; partout où l'une domine,
+l'autre en est bannie. Ceux qui dénoncent comme un crime la force
+morale de la raison, cherchent donc à rappeler la tyrannie. Si vous ne
+voulez pas que les défenseurs des principes obtiennent quelque
+influence dans celte lutte difficile de la liberté contre l'intrigue,
+vous voulez donc que la victoire demeure à l'intrigue (17). Si les
+représentants du peuple, qui défendent sa cause, ne peuvent pas obtenir
+impunément son estime, quelle sera la conséquence de ce système, si ce
+n'est qu'il n'est plus permis de servir le peuple, que la République
+est proscrite et la tyrannie rétablie? Et quelle tyrannie plus odieuse
+que celle qui punit le peuple dans la personne de ses défenseurs? Car
+la chose la plus libre qui soit dans le monde, même sous le règne du
+despotisme, n'est-ce pas l'amitié? Mais vous qui nous en faites un
+crime, en êtes-vous jaloux? Non; vous ne prisez que l'or et les biens
+périssables que les tyrans prodiguent à ceux qui les servent. Vous les
+servez, vous qui corrompez la morale publique et protégez tous les
+crimes: la garantie des conspirateurs est dans l'oubli des principes et
+dans la corruption; celle des défenseurs de la liberté est toute dans
+la conscience publique. Vous les servez, vous qui, toujours en deçà ou
+au-delà de la vérité, prêchez tour à tour la perfide modération de
+l'aristocratie, et tantôt la fureur des faux démocrates. Vous la
+servez, prédicateurs obstinés de l'athéisme et du vice. Vous voulez
+détruire la représentation, vous qui la dégradez par votre conduite, ou
+qui la troublez par vos intrigues. Lequel est plus coupable, de celui
+qui attente à sa sûreté par la violence, ou de celui qui attente à sa
+justice par la séduction et par la perfidie? La tromper, c'est la
+trahir; la pousser à des actes contraires à ses intentions et à ses
+principes, c'est tendre à sa destruction; car sa puissance est fondée
+sur la vertu même et sur la confiance nationale. Nous la chérissons,
+nous qui, après avoir combattu pour sa sûreté physique, défendons
+aujourd'hui sa gloire et ses principes: est-ce ainsi que l'on marche au
+despotisme? Mais quelle dérision cruelle d'ériger en despotes des
+citoyens toujours proscrits? Et que sont autre chose ceux qui ont
+constamment défendu les intérêts de leur pays? La République a
+triomphé, jamais ses défenseurs. Que suis-je, moi qu'on accuse? un
+esclave de la liberté, un martyr vivant de la République, la victime
+autant que l'ennemi du crime. Tous les fripons m'outragent; les actions
+les plus indifférentes, les plus légitimes de la part des autres sont
+des crimes pour moi. Un homme est calomnié dès qu'il me connaît: on
+pardonne à d'autres leurs forfaits; on me fait un crime de mon zèle.
+Otez-moi ma conscience, je suis le plus malheureux de tous les hommes;
+je ne jouis pas même des droits du citoyen: que dis-je? il ne m'est pas
+même permis de remplir les devoirs d'un représentant du peuple.
+</P>
+
+<P>
+C'est ici que je dois laisser échapper la vérité et dévoiler les
+véritables plaies de la République. Les affaires publiques reprennent
+une marche perfide et alarmante; le système combiné des Hébert et des
+Fabre d'Eglantine est poursuivi maintenant avec une audace inouïe. Les
+contre-révolutionnaires sont protégés; ceux qui déshonorent la
+révolution avec les formes de l'Hébertisme, le sont ouvertement; les
+autres avec plus de réserve. Le patriotisme et la probité sont
+proscrits par les uns et par les autres. On veut détruire le
+gouvernement révolutionnaire, pour immoler la patrie aux scélérats qui
+la déchirent, et on marche à ce but odieux par deux routes différentes.
+Ici on calomnie ouvertement les institutions révolutionnaires, là on
+cherche à les rendre odieuses par des excès; on tourmente les hommes
+nuls ou paisibles; on plonge chaque jour les patriotes dans les
+cachots, et on favorise l'aristocratie de tout son pouvoir; c'est là ce
+qu'on appelle indulgence, humanité. Est-ce là le gouvernement
+révolutionnaire que nous avons institué et défendu? non, ce
+gouvernement est la marche rapide et sûre de la justice; c'est la
+foudre lancée par la main de la liberté contre le crime; ce n'est pas
+le despotisme des fripons et de l'aristocratie; ce n'est pas
+l'indépendance du crime, de toutes les lois divines et humaines. Sans
+le gouvernement révolutionnaire, la République ne peut s'affermir, et
+les factions l'étoufferont dans son berceau; mais s'il tombe en des
+mains perfides, il devient lui-même l'instrument de la
+contre-révolution. Or, on cherche à le dénaturer pour le détruire. Ceux
+qui le calomnient, et ceux qui le compromettent par des actes
+d'oppression sont les mêmes hommes. Je ne développerai point toutes les
+causes de ces abus, mais je vous en indiquerai une seule qui suffira
+pour vous expliquer tous ces funestes effets: elle existe dans
+l'excessive perversité des agents subalternes d'une autorité
+respectable constituée dans votre sein. Il est dans ce comité des
+hommes dont il est impossible de ne pas chérir et respecter les vertus
+civiques; c'est une raison de plus de détruire un abus qui s'est commis
+à leur insu, et qu'ils seront les premiers à combattre. En vain une
+funeste politique prétendrait-elle environner les agents dont je parle
+d'un certain prestige superstitieux. Je ne sais pas respecter des
+fripons: j'adopte bien moins encore cette maxime royale, qu'il est
+utile de les employer. Les armes de la liberté ne doivent être touchées
+que par des mains pures. Epurons la surveillance nationale, au lieu
+d'empailler les vices. La vérité n'est un écueil que pour les
+gouvernements corrompus; elle est l'appui du nôtre. Pour moi, je frémis
+quand je songe que des ennemis de la révolution, que d'anciens
+professeurs de royalisme, que des ex-nobles, des émigrés peut-être se
+sont tout à coup faits révolutionnaires, et transformés en commis du
+comité de sûreté générale, pour se venger sur les amis de la patrie, de
+la naissance et des succès de la République. II serait assez étrange
+que nous eussions la bonté de payer des espions de Londres ou de
+Vienne, pour nous aider à faire la police de la République. Or, je ne
+doute pas que ce cas-là ne soit souvent arrivé; ce n'est pas que ces
+gens-là ne se soient fait des titres de patriotisme en arrêtant des
+aristocrates prononcés. Qu'importe à l'étranger de sacrifier quelques
+Français coupables envers leur patrie, pourvu qu'ils immolent les
+patriotes et détruisent la République?
+</P>
+
+<P>
+A ces puissants motifs qui m'avaient déjà déterminé à dénoncer ces
+hommes, mais inutilement, j'en joins un autre qui tient à la trame que
+j'avais commencé à développer; nous sommes instruits qu'ils sont payés
+par les ennemis de la révolution, pour déshonorer le gouvernement
+révolutionnaire en lui-même, et pour calomnier les représentants du
+peuple dont les tyrans ont ordonné la perte. Par exemple, quand les
+victimes de leur perversité se plaignent, ils s'excusent en leur
+disant: <I>c'est Robespierre qui le veut: nous ne pouvons pas nous en
+dispenser</I>. Les infâmes disciples d'Hébert tenaient jadis le même
+langage dans le temps où je les dénonçais; ils se disaient mes amis;
+ensuite ils m'ont déclaré convaincu de modérantisme; c'est encore la
+même espèce de contre-révolutionnaires qui persécute le patriotisme.
+Jusqu'à quand l'honneur des citoyens et la dignité de la Convention
+nationale seront-ils à la merci de ces hommes-là? Mais le trait que je
+viens de citer n'est qu'une branche du système de persécution plus
+vaste dont je suis l'objet. En développant cette accusation de
+dictature mise à l'ordre du jour par les tyrans, on s'est attaché à me
+charger de toutes leurs iniquités, de tous les torts de la fortune, ou
+de toutes les rigueurs commandées par le salut de la patrie (18). On
+disait aux nobles: <I>c'est lui seul</I> qui vous a proscrits; on disait en
+même temps aux patriotes: <I>il veut sauver les nobles;</I> on disait aux
+prêtres: <I>c'est lui seul qui vous poursuit; sans lui vous seriez
+paisibles et triomphants;</I> on disait aux fanatiques: <I>c'est lui seul
+qui détruit la religion;</I> on disait aux patriotes persécutés: <I>c'est
+lui qui l'a ordonné ou qui ne veut pas l'empêcher</I>. On me renvoyait
+toutes les plaintes dont je ne pouvais faire cesser les causes, en
+disant: <I>votre sort dépend de lui seul</I>. Des hommes apostés dans les
+lieux publics propageaient chaque jour ce système; il y en avait dans
+le lieu des séances du tribunal révolutionnaire; dans les lieux où les
+ennemis de la patrie expient leurs forfaits: ils disaient: <I>voilà des
+malheureux condamnés; qui est-ce qui en est la cause? Robespierre</I>. On
+s'est attaché particulièrement à prouver que le tribunal
+révolutionnaire était un <I>tribunal de sang</I>, créé par moi seul, et que
+je maîtrisais absolument pour faire égorger tous les gens de bien, et
+même tous les fripons; car on voulait me susciter des ennemis de tous
+les genres. Ce cri retentissait dans toutes les prisons; ce plan de
+proscription était exécuté à la fois dans tous les départements par les
+émissaires de la tyrannie. Ce n'est pas tout: on a proposé dans ces
+derniers temps des projets de finance qui m'ont paru calculés pour
+désoler les citoyens peu fortunés, et pour multiplier les mécontents.
+J'avais souvent appelé inutilement l'attention du comité de salut
+public sur cet objet. Eh bien! croirait-on qu'on a répandu le bruit
+qu'ils étaient encore mon ouvrage, et que, pour l'accréditer, on a
+imaginé de dire qu'il existait au comité de salut public une commission
+des finances, et que j'en étais le président? Mais comme on voulait me
+perdre, surtout dans l'opinion de la Convention nationale, on prétendit
+que moi seul avais osé croire qu'elle pouvait renfermer dans son sein
+quelques hommes indignes d'elle. On dit à chaque député revenu d'une
+mission dans les départements, que moi seul avais provoqué son rappel;
+je fus accusé par des hommes très officieux et très insinuants de tout
+le bien et de tout le mal qui avait été fait. On rapportait fidèlement
+à mes collègues, et tout ce que j'avais dit, et surtout ce que je
+n'avais pas dit. On écartait avec soin le soupçon qu'on eût contribué à
+un acte qui pût déplaire à quelqu'un; j'avais tout fait, tout exigé,
+tout commandé; car il ne faut pas oublier mon titre de dictateur. Quand
+on eut formé cet orage de haines, de vengeances, de terreur,
+d'amours-propres irrités, on crut qu'il était temps d'éclater. Ceux qui
+croyaient avoir des raisons de me redouter se flattaient hautement que
+ma perte certaine allait assurer leur salut et leur triomphe; tandis
+que les papiers anglais et allemands annonçaient mon arrestation, des
+colporteurs de journaux la criaient à Paris. Mes collègues devant qui
+je parle savent le reste beaucoup mieux que moi; ils connaissent toutes
+les tentatives qu'on a faites auprès d'eux pour préparer le succès d'un
+roman qui paraissait une nouvelle édition de celui de Louvet. Plusieurs
+pourraient rendre compte des visites imprévues qui leur ont été rendues
+pour les disposer à me proscrire. Enfin, on assure que l'on était
+prévenu généralement dans la Convention nationale, qu'un acte
+d'accusation allait être porté contre moi (19); on a sondé les esprits
+à ce sujet, et tout prouve que la probité de la Convention nationale a
+forcé les calomniateurs à abandonner, ou du moins à ajourner leur
+crime. Mais qui étaient-ils ces calomniateurs? ce que je puis répondre
+d'abord, c'est que dans un manifeste royaliste, trouvé dans les papiers
+d'un conspirateur connu qui a déjà subi la peine due à ses forfaits, et
+qui paraît être le texte de toutes les calomnies renouvelées en ce
+moment, on lit en propres termes cette conclusion adressée à toutes les
+espèces d'ennemis publics: <I>si cet astucieux démagogue n'existait plus,
+s'il eût payé de sa tête ses manoeuvres ambitieuses, la nation serait
+libre; chacun pourrait publier ses pensées; Paris n'aurait jamais vu
+dans son sein cette multitude d'assassinats vulgairement connus sous le
+faux nom de jugements du tribunal révolutionnaire</I>. Je puis ajouter que
+ce passage est l'analyse des proclamations faites par les princes
+coalisés et des journaux étrangers à la solde des rois, qui, par cette
+voie, semblent donner tous les jours le mot d'ordre à tous les conjurés
+de l'intérieur. Je ne citerai que ce passage de l'un des plus
+accrédités de ces écrivains [La commission a cherché inutilement dans
+les papiers de Robespierre le journal dont il cite un passage.].
+</P>
+
+<P>
+Je puis donc répondre que les auteurs de ce plan de calomnies sont
+d'abord le duc d'York, M. Pitt, et tous les tyrans armés contre nous.
+Qui ensuite?... Ah! Je n'ose les nommer dans ce moment et dans ce lieu;
+je ne puis me résoudre à déchirer entièrement le voile qui couvre ce
+profond mystère d'iniquités; mais ce que je puis affirmer positivement,
+c'est que, parmi les auteurs de cette trame, sont les agents de ce
+système de corruption et d'extravagance, le plus puissant de tous les
+moyens inventés par l'étranger pour perdre la République, sont les
+apôtres impurs de l'athéisme et de l'immoralité dont il est la base.
+</P>
+
+<P>
+C'est une circonstance bien remarquable que votre décret du... [lacune
+dans le manuscrit; il s'agit sans aucun doute du décret du 18 floréal]
+qui raffermit les bases ébranlées de la morale publique, fut le signal
+d'un accès de fureur des ennemis de la République. C'est de cette
+époque que datent les assassinats et les nouvelles calomnies, plus
+criminelles que les assassinats. Les tyrans sentaient qu'ils avaient
+une défaite décisive à réparer. La proclamation solennelle de vos
+véritables principes détruisit en un jour les fruits de plusieurs
+années d'intrigues; les tyrans triomphaient, le Peuple français était
+placé entre la famine et l'athéisme plus odieux que la famine. Le
+Peuple peut supporter la faim, mais non le crime; le Peuple sait tout
+sacrifier, excepté ses vertus. La tyrannie n'avait pas encore fait cet
+outrage à la nature humaine, de lui faire une honte de la morale et un
+devoir de la dépravation; les plus vils des conspirateurs l'avaient
+réservé au Peuple français dans sa gloire et dans sa puissance. La
+tyrannie n'avait demandé aux hommes que leurs biens et leur vie;
+ceux-ci nous demandaient jusqu'à nos consciences; d'une main ils nous
+présentaient tous les maux, et de l'autre ils nous arrachaient
+l'espérance. L'athéisme, escorté de tous les crimes, versait sur le
+peuple le deuil et le désespoir, et sur la représentation nationale,
+les soupçons, le mépris et l'opprobre. Une juste indignation comprimée
+par la terreur fermentait sourdement dans tous les coeurs. Une éruption
+terrible, inévitable, bouillonnait dans les entrailles du volcan,
+tandis que de petits philosophes jouaient stupidement sur sa cime, avec
+de grands scélérats. Telle était la situation de la République, que,
+soit que le Peuple consentît à souffrir la tyrannie, soit qu'il en
+secouât violemment le joug, la liberté était également perdue; car par
+sa réaction, il eût blessé à mort la République, et par sa patience il
+s'en serait rendu indigne. Aussi de tous les prodiges de notre
+révolution, celui que la postérité concevra le moins, c'est que nous
+ayons pu échapper à ce danger. Grâces immortelles vous soient rendues;
+vous avez sauvé la Patrie, votre décret du... [lacune dans le
+manuscrit; même décret du 18 floréal] est lui seul une révolution; vous
+avez frappé du même coup l'athéisme et le despotisme sacerdotal; vous
+avez avancé d'un demi-siècle l'heure fatale des tyrans; vous avez
+rattaché à la cause de la révolution tous les coeurs purs et généreux;
+vous l'avez montrée au monde dans tout l'éclat de sa beauté céleste. O
+jour à jamais fortuné, où le Peuple français tout entier s'éleva pour
+rendre à l'auteur de la Nature le seul hommage digne de lui! Quel
+touchant assemblage de tous les objets qui peuvent enchanter les
+regards et le coeur des hommes! O vieillesse honorée! ô généreuse ardeur
+des enfants de la patrie! ô joie naïve et pure des jeunes citoyens! ô
+larmes délicieuses des mères attendries! ô charme divin de l'innocence
+et de la beauté! ô majesté d'un grand peuple heureux par le seul
+sentiment de sa force, de sa gloire et de sa vertu! Etre des êtres! Le
+jour où l'univers sortit de tes mains toutes-puissantes, brilla-t-il
+d'une lumière plus agréable à tes yeux, que ce jour où brisant le joug
+du crime et de l'erreur, il parut devant toi, digne de tes regards et
+de ses destinées?
+</P>
+
+<P>
+Ce jour avait laissé sur la France une impression profonde de calme, de
+bonheur, de sagesse et de bonté. A la vue de celte réunion sublime du
+premier Peuple du Monde, qui aurait cru que le crime existait encore
+sur la terre (20)? Mais quand le Peuple, en présence duquel tous les
+vices privés disparaissent, est rentré dans ses foyers domestiques; les
+intrigants reparaissent, et le rôle des charlatans recommence. C'est
+depuis cette époque qu'on les a vus s'agiter avec une nouvelle audace,
+et chercher à punir tous ceux qui avaient déconcerté le plus dangereux
+de tous les complots. Croirait-on qu'au sein de l'allégresse publique,
+des hommes aient répondu par des signes de fureur aux touchantes
+acclamations du Peuple? Croira-t-on que le président de la Convention
+nationale, parlant au peuple assemblé, fut insulté par eux, et que ces
+hommes étaient des représentants du Peuple? Ce seul trait explique tout
+ce qui s'est passé depuis (21). La première tentative que firent les
+malveillants fut de chercher à avilir les grands principes que vous
+aviez proclamés, et à effacer le souvenir touchant de la fête
+nationale. Tel fut le but du caractère et de la solennité qu'on donna à
+ce qu'on appelait l'affaire de Catherine Théot. La malveillance a bien
+su tirer parti de la conspiration politique cachée sous le nom de
+quelques dévotes imbéciles, et on ne présenta à l'attention publique
+qu'une farce mystique et un sujet inépuisable de sarcasmes indécents ou
+puérils. Les véritables conjurés les échappèrent, et on faisait
+retentir Paris et toute la France du nom de la mère de Dieu. Au même
+instant, on vit éclore une multitude de pamphlets dégoûtants, dignes du
+père Duchesne, dont le but était d'avilir la Convention nationale, le
+tribunal révolutionnaire; de renouveler les querelles religieuses,
+d'ouvrir une persécution aussi atroce qu'impolitique contre les esprits
+faibles ou crédules imbus de quelque ressouvenir superstitieux (22). En
+effet, une multitude de citoyens paisibles et même de patriotes ont été
+arrêtés à l'occasion de cette affaire; et les coupables conspirent
+encore en liberté; car le plan est de les sauver, de tourmenter le
+peuple et de multiplier les mécontents (23). Que n'a-t-on pas fait pour
+parvenir à ce but? Prédication ouverte de l'athéisme, violences
+inopinées contre le culte, exactions commises sous les formes les plus
+indécentes, persécutions dirigées contre le peuple, sous prétexte de
+superstition; système de famine; d'abord par les accaparements, ensuite
+par la guerre suscitée à tout commerce licite, sous prétexte
+d'accaparement; incarcérations des patriotes: tout tendait à ce but.
+Dans le même temps la trésorerie nationale suspendait les paiements; on
+réduisait au désespoir, par des projets machiavéliques, les petits
+créanciers de l'Etat; on employait la violence et la ruse pour leur
+faire souscrire des engagements funestes à leurs intérêts, au nom de la
+loi même qui désavoue cette manoeuvre. Toute occasion de vexer un
+citoyen était saisie avec avidité, et toutes vexations étaient
+déguisées, selon l'usage, sous des prétextes de bien public. On servait
+l'aristocratie, mais on l'inquiétait; on l'épouvantait à dessein pour
+grossir le nombre des mécontents et la pousser à quelque acte de
+désespoir contre le gouvernement révolutionnaire (24). On publiait
+qu'Hérault, Danton, Hébert étaient des victimes du comité de salut
+public, et qu'il fallait les venger par la perte de ce Comité. On
+voulait ménager les chefs de la force armée; on persécutait les
+magistrats de la commune, et on parlait de rappeler Pache aux fonctions
+de maire. Tandis que des représentants du peuple tenaient hautement ce
+langage, tandis qu'ils s'efforçaient de persuader à leurs collègues
+qu'ils ne pouvaient trouver de salut que dans la perle des membres du
+Comité; tandis que des jurés du tribunal révolutionnaire, qui avaient
+cabale scandaleusement en faveur des conjurés accusés par la
+Convention, disaient partout qu'il fallait résister à l'oppression, et
+qu'il y avait vingt-neuf mille patriotes déterminés à renverser le
+gouvernement actuel; voici le langage que tenaient les journaux
+étrangers qui, dans tous les moments de crises, ont toujours annoncé
+fidèlement les complots prêts de s'exécuter au milieu de nous, et dont
+les auteurs semblent avoir des relations avec les conjurés. Il faut une
+émeute aux criminels. En conséquence, ils ont rassemblé à Paris en ce
+moment, de toutes les parties de la République, les scélérats qui la
+désolaient au temps de Chaumette et d'Hébert, ceux que vous avez
+ordonné par votre décret de faire traduire au tribunal révolutionnaire.
+</P>
+
+<P>
+On rendait odieux le gouvernement révolutionnaire pour préparer sa
+destruction. Après en avoir accumulé tous les ordres et en avoir dirigé
+tout le blâme sur ceux qu'on voulait perdre par un système sourd et
+universel de calomnie, on devait détruire le tribunal révolutionnaire
+ou le composer de conjurés, appeler à soi l'aristocratie, présenter à
+tous les ennemis de la patrie l'impunité, et montrer au peuple ses plus
+zélés défenseurs comme les auteurs de tous les maux passés. Si nous
+réussissons, disaient les conjurés, il faudra contraster par une
+extrême indulgence avec l'état présent des choses. Ce mot renferme
+toute la conspiration. Quels étaient les crimes reprochés à Danton, à
+Fabre, à Desmoulins? de prêcher la clémence pour les ennemis de la
+patrie, et de conspirer pour leur assurer une amnistie fatale à la
+liberté. Que dirait-on si les auteurs du complot dont je viens de
+parler étaient du nombre de ceux qui ont conduit Danton, Fabre et
+Desmoulins à l'échafaud? Que faisaient les premiers conjurés? Hébert,
+Chaumette et Ronsin, s'appliquaient à rendre le gouvernement
+révolutionnaire insupportable et ridicule, tandis que Camille
+Desmoulins l'attaquait dans des écrits satiriques, et que Fabre et
+Danton intriguaient pour le défendre. Les uns calomniaient, les autres
+préparaient les prétextes de la calomnie. Le même système est
+aujourd'hui continué ouvertement. Par quelle fatalité ceux qui
+déclamaient jadis contre Hébert, défendent-ils ses complices? Comment
+ceux qui se déclaraient les ennemis de Danton sont-ils devenus ses
+imitateurs? Comment ceux qui jadis accusaient hautement certains
+membres de la Convention, se trouvent-ils ligués avec eux contre les
+patriotes qu'on veut perdre? Les lâches! ils voulaient donc me faire
+descendre au tombeau avec ignominie! Et je n'aurais laissé sur la terre
+que la mémoire d'un tyran! Avec quelle perfidie ils abusaient de ma
+bonne foi! Comme ils semblaient adopter les principes de tous les bons
+citoyens! Comme leur feinte amitié était naïve et caressante! Tout à
+coup leurs visages se sont couverts des plus sombres nuages; une joie
+féroce brillait dans leurs yeux; c'était le moment où ils croyaient
+toutes leurs mesures bien prises pour m'accabler. Aujourd'hui ils me
+caressent de nouveau; leur langage est plus affectueux que jamais. Il y
+a trois jours, ils étaient prêts à me dénoncer comme un Catilina;
+aujourd'hui ils me prêtent les vertus de Caton. Il leur faut du temps
+pour renouer leurs trames criminelles. Que leur but est atroce! mais
+que leurs moyens sont méprisables! Jugez-en par un seul trait. J'ai été
+chargé momentanément, en l'absence d'un de mes collègues, de surveiller
+un bureau de police générale récemment et faiblement organisé au comité
+de salut public. Ma courte gestion s'est bornée à provoquer une
+trentaine d'arrêtés, soit pour mettre en liberté des patriotes
+persécutés, soit pour s'assurer de quelques ennemis de la révolution.
+Eh bien! croira-t-on que ce seul mot de police générale a servi de
+prétexte pour mettre sur ma tête la responsabilité de toutes les
+opérations du comité de sûreté générale, des erreurs de toutes les
+autorités constituées, des crimes de tous mes ennemis? Il n'y a
+peut-être pas un individu arrêté, pas un citoyen vexé à qui l'on n'ait
+dit de moi: "Voilà l'auteur de tes maux; tu serais heureux et libre
+s'il n'existait plus". Comment pourrais-je ou raconter ou deviner
+toutes les espèces d'impostures qui ont été clandestinement insinuées,
+soit dans la Convention nationale, soit ailleurs, pour me rendre odieux
+ou redoutable? Je me bornerai à dire que depuis plus de six semaines,
+la nature et la force de la calomnie, l'impuissance de faire le bien et
+d'arrêter le mal, m'a forcé à abandonner absolument mes fonctions de
+membre du comité de salut public, et je jure qu'en cela même, je n'ai
+consulté que ma raison et la patrie. Je préfère ma qualité de
+représentant du peuple à celle de membre du comité du salut public, et
+je mets ma qualité d'homme et de citoyen français avant tout.
+</P>
+
+<P>
+Quoi qu'il en soit, voilà au moins six semaines que ma dictature est
+expirée, et que je n'ai aucune espèce d'influence sur le gouvernement;
+le patriotisme a-t-il été plus protégé? les factions plus timides? la
+patrie plus heureuse? Je le souhaite. Mais cette influence s'est bornée
+dans tous les temps à plaider la cause de la patrie devant la
+représentation nationale, et au tribunal de la raison publique. Il m'a
+été permis de combattre les factions qui vous menaçaient: j'ai voulu
+déraciner le système de corruption et de désordre qu'elles avaient
+établi, et que je regarde comme le seul obstacle à l'affermissement de
+la République. J'ai pensé qu'elle ne pouvait s'asseoir que sur les
+bases éternelles de la morale. Tout s'est ligué contre moi et contre
+ceux qui avaient les mêmes principes. Après avoir vaincu les dédains et
+les contradictions de plusieurs, je vous ai proposé les grands
+principes gravés dans vos coeurs, et qui ont foudroyé les complots des
+athées contre-révolutionnaires. Vous les avez consacrés; mais c'est le
+sort des principes d'être proclamés par les gens de bien, et appliqués,
+ou contrariés par les méchants. La veille même de la fête de l'Etre
+suprême, on voulait la faire reculer, sous un prétexte frivole. Depuis
+on n'a cessé de jeter du ridicule surtout ce qui tient à ces idées;
+depuis on n'a cessé de favoriser tout ce qui pouvait réveiller la
+doctrine des conjurés que vous avez punis. Tout récemment, on vient de
+faire disparaître les traces de tous les monuments qui ont consacré de
+grandes époques de la Révolution. Ceux qui rappelaient la révolution
+morale qui vous vengeait de la calomnie et qui fondait la République,
+sont les seuls qui aient été détruits. Je n'ai vu chez plusieurs aucun
+penchant à suivre des principes fixes, à tenir la route de la justice
+tracée entre les deux écueils que les ennemis, [sic] de la patrie ont
+placés sur notre carrière. S'il faut que je dissimule ces vérités,
+qu'on m'apporte la ciguë. Ma raison, non mon coeur, est sur le point de
+douter de cette République vertueuse dont je m'étais tracé le plan.
+J'ai cru deviner le véritable but de cette bizarre imputation de la
+dictature; je me suis rappelé que Brissot et Roland en avaient déjà
+rempli l'Europe dans le temps où ils exerçaient une puissance presque
+sans bornes. Dans quelles mains sont aujourd'hui les armées, les
+finances et l'administration intérieure de la République? Dans celles
+de la coalition qui me poursuit. Tous les amis des principes sont sans
+influence (25); mais ce n'est pas assez pour eux d'avoir éloigné par le
+désespoir du bien un surveillant incommode; son existence seule est
+pour eux un objet d'épouvante, et ils avaient médité dans les ténèbres,
+à l'insu de leurs collègues, le projet de lui arracher le droit de
+défendre le peuple, avec la vie. Oh! je la leur abandonnerai sans
+regret: j'ai l'expérience du passé, et je vois l'avenir. Quel ami de la
+patrie peut vouloir survivre au moment où il n'est plus permis de la
+servir et de défendre l'innocence opprimée? Pourquoi demeurer dans un
+ordre de choses où l'intrigue triomphe éternellement de la vérité, où
+la justice est un mensonge, où les plus viles passions, où les craintes
+les plus ridicules occupent dans les coeurs la place des intérêts
+sacrés de l'humanité? Comment supporter le supplice de voir cette
+horrible succession de traîtres plus ou moins habiles à cacher leurs
+âmes hideuses sous le voile de la vertu, et même de l'amitié, mais qui
+tous laisseront à la postérité l'embarras de décider lequel des ennemis
+de mon pays fut le plus lâche et le plus atroce? En voyant la multitude
+des vices que le torrent de la révolution a roulés pêle-mêle avec les
+vertus civiques, j'ai craint quelquefois, je l'avoue, d'être souillé
+aux yeux de la postérité par le voisinage impur des hommes pervers qui
+s'introduisaient parmi les sincères amis de l'humanité, et je
+m'applaudis de voir la fureur des Verrès et des Catilina de mon pays
+tracer une ligne profonde de démarcation entre eux et tous les gens de
+bien (26). J'ai vu dans l'histoire tous les défenseurs de la liberté
+accablés par la calomnie; mais leurs oppresseurs sont morts aussi. Les
+bons et les méchants disparaissent de la terre, mais à des conditions
+différentes. Français, ne souffrez pas que vos ennemis osent abaisser
+vos âmes et énerver vos vertus par leur désolante doctrine; Non,
+Chaumette, non, la mort n'est pas un sommeil éternel. Citoyens, effacez
+des tombeaux cette maxime gravée par des mains sacrilèges, qui jette un
+crêpe funèbre sur la nature, qui décourage l'innocence opprimée, et qui
+insulte à la mort; gravez-y plutôt celle-ci: <I>La mort est le
+commencement de l'immortalité</I>.
+</P>
+
+<P>
+J'ai promis, il y a quelque temps, de laisser un testament redoutable
+aux oppresseurs du peuple. Je vais le publier dès ce moment avec
+l'indépendance qui convient à la situation où je me suis placé: je leur
+lègue la vérité terrible et la mort.
+</P>
+
+<P>
+Représentants du Peuple français, il est temps de reprendre la fierté
+et la hauteur du caractère qui vous conviennent. Vous n'êtes point
+faits pour être régis, mais pour régir les dépositaires de votre
+confiance. Les hommages qu'ils vous doivent ne consistent pas dans ces
+vaines flagorneries, dans ces récits flatteurs, prodigués aux rois par
+des ministres ambitieux, mais dans la vérité, et surtout dans le
+respect profond pour vos principes. On vous a dit que tout est bien
+dans la République: je le nie. Pourquoi ceux qui, avant-hier, vous
+prédisaient tant d'affreux orages, ne voyaient-ils plus hier que des
+nuages légers? Pourquoi ceux qui vous disaient naguère, je vous déclare
+que nous marchons sur des volcans, croient-ils ne marcher aujourd'hui
+que sur des roses? Hier ils croyaient aux conspirations: je déclare que
+j'y crois dans ce moment. Ceux qui vous disent que la fondation de la
+République est une entreprise si facile, vous trompent, ou plutôt ils
+ne peuvent tromper personne. Où sont les institutions sages, où est le
+plan de régénération qui justifient cet ambitieux langage? S'est-on
+seulement occupé de ce grand objet? Que dis-je? ne voulait-on pas
+proscrire ceux qui les avaient préparées? On les loue aujourd'hui,
+parce qu'on se croit plus faible; donc on les proscrira encore demain
+si on devient plus fort. Dans, quatre jours, dit-on, les injustices
+seront réparées: pourquoi ont-elles été commises impunément depuis
+quatre mois? Et comment, dans quatre jours, tous les auteurs de nos
+maux seront-ils corrigés ou chassés? On vous parle beaucoup de vos
+victoires (27) avec une légèreté académique, qui ferait croire qu'elles
+n'ont coûté à nos héros ni sang, ni travaux: racontées avec moins de
+pompe, elles paraîtraient plus grandes. Ce n'est ni par des phrases de
+rhéteur, ni même par des exploits guerriers, que nous subjuguerons
+l'Europe, mais par la sagesse de nos lois, par la majesté de nos
+délibérations, et par la grandeur de nos caractères. Qu'a-t-on fait
+pour tourner nos succès militaires au profit de nos principes, pour
+prévenir les dangers de la victoire, ou pour nous en assurer les
+fruits? Surveillez la victoire; surveillez la Belgique. Je vous avertis
+que votre décret contre les Anglais a été éternellement violé; que
+l'Angleterre, tant maltraitée par nos discours, est ménagée par nos
+armes. Je vous avertis que les comédies philanthropiques, jouées par
+Dumouriez dans la Belgique, sont répétées aujourd'hui; que l'on s'amuse
+à planter des arbres stériles de la liberté dans un sol ennemi, au lieu
+de cueillir les fruits de la victoire, et que les esclaves vaincus sont
+favorisés aux dépens de la République victorieuse. Nos ennemis se
+retirent, et nous laissent à nos divisions intestines. Songez à la fin
+de la campagne; craignez les factions intérieures; craignez les
+intrigues favorisées par l'éloignement dans une terre étrangère. On a
+semé la division parmi les généraux; l'aristocratie militaire est
+protégée; les généraux fidèles sont persécutés; l'administration
+militaire s'enveloppe d'une autorité suspecte; on a violé vos décrets
+pour secouer le joug d'une surveillance nécessaire. Ces vérités valent
+bien des épigrammes.
+</P>
+
+<P>
+Notre situation intérieure est beaucoup plus critique. Un système
+raisonnable de finances est à créer; celui qui règne aujourd'hui est
+mesquin, prodigue, tracassier, dévorant, et, dans le fait, absolument
+indépendant de votre surveillance suprême. Les relations extérieures
+sont absolument négligées. Presque tous les agents employés chez les
+puissances étrangères, décriés par leur incivisme, ont trahi
+ouvertement la République, avec une audace impunie jusqu'à ce jour.
+</P>
+
+<P>
+Le gouvernement révolutionnaire mérite toute votre attention: qu'il
+soit détruit aujourd'hui, demain la liberté n'est plus. Il ne faut pas
+le calomnier, mais le rappeler à son principe, le simplifier, diminuer
+la foule innombrable de ses agents, les épurer surtout: il faut rendre
+la sécurité au peuple, mais non à ses ennemis. Il ne s'agit point
+d'entraver la justice du peuple par des formes nouvelles; la loi pénale
+doit nécessairement avoir quelque chose de vague, parce que le
+caractère actuel des conspirateurs étant la dissimulation et
+l'hypocrisie, il faut que la justice puisse les saisir sous toutes les
+formes. Une seule manière de conspirer laissée impunie, rendrait
+illusoire et compromettrait le salut de la patrie. La garantie du
+patriotisme n'est donc pas dans la lenteur ni dans la faiblesse de la
+justice nationale, mais dans les principes et dans l'intégrité de ceux
+à qui elle est confiée, dans la bonne foi du gouvernement, dans la
+protection franche qu'il accorde aux patriotes, et dans l'énergie avec
+laquelle il comprime l'aristocratie; dans l'esprit public, dans
+certaines institutions morales et politiques qui, sans entraver la
+marche de la justice, offrent une sauvegarde aux bons citoyens, et
+compriment par leur influence sur l'opinion publique et sur la
+direction de la marche révolutionnaire (28) et qui vous seront
+proposées quand les conspirations les plus voisines permettront aux
+amis de la liberté de respirer.
+</P>
+
+<P>
+Guidons l'action révolutionnaire par des maximes sages et constamment
+maintenues; punissons sévèrement ceux qui abusent des principes
+révolutionnaires pour vexer les citoyens; qu'on soit bien convaincu que
+tous ceux qui sont chargés de la surveillance nationale, dégagés de
+tout esprit de parti, veulent fortement le triomphe du patriotisme, et
+la punition des coupables. Tout rentre dans l'ordre(29); mais si l'on
+devine que des hommes trop influents désirent en secret la destruction
+du gouvernement révolutionnaire, qu'ils inclinent à l'indulgence plutôt
+qu'à la justice; s'ils emploient des agents corrompus, s'ils calomnient
+aujourd'hui la seule autorité qui en impose aux ennemis de la liberté,
+et se rétractent le lendemain pour intriguer de nouveau; si, au lieu de
+rendre la liberté aux patriotes, ils la rendent indistinctement aux
+cultivateurs, alors tous les intrigants se liguent pour calomnier les
+patriotes, et les oppriment (30). C'est à toutes ces causes qu'il faut
+imputer les abus, et non au gouvernement révolutionnaire; car il n'y en
+a pas un qui ne fût insupportable aux mêmes conditions.
+</P>
+
+<P>
+Le gouvernement révolutionnaire a sauvé la patrie; il faut le sauver
+lui-même de tous les écueils: ce serait mal conclure de croire qu'il
+faut le détruire, par cela seul que les ennemis du bien public l'ont
+d'abord paralysé, et s'efforcent maintenant de le corrompre. C'est une
+étrange manière de protéger les patriotes, de mettre en liberté les
+contre-révolutionnaires et de faire triompher les fripons! c'est la
+terreur du crime qui fait la sécurité de l'innocence.
+</P>
+
+<P>
+Au reste, je suis loin d'imputer les abus à la majorité de ceux à qui
+vous avez donné votre confiance; la majorité est elle-même paralysée et
+trahie; l'intrigue et l'étranger triomphent. On se cache, on dissimule,
+on trompe: donc on conspire. On était audacieux; on méditait un grand
+acte d'oppression; on s'entourait de la force pour comprimer l'opinion
+publique après l'avoir irritée (31); on cherche à séduire des
+fonctionnaires publics dont on redoute la fidélité; on persécute les
+amis de la liberté: on conspire donc. On devient tout à coup souple et
+même flatteur; on sème sourdement des insinuations dangereuses contre
+Paris; on cherche à endormir l'opinion publique; on calomnie le peuple;
+on érige en crime la sollicitude civique; on ne renvoie point les
+déserteurs, les prisonniers ennemis, les contre-révolutionnaires de
+toute espèce qui se rassemblent à Paris, et on éloigne les canonniers;
+on désarme les citoyens; on intrigue dans l'armée; on cherche à
+s'emparer de tout: donc on conspire. Ces jours derniers, on chercha à
+vous donner le change sur la conspiration; aujourd'hui on la nie: c'est
+même un crime d'y croire; on vous effraie, on vous rassure tour à tour:
+la véritable conspiration, la voilà.
+</P>
+
+<P>
+La contre-révolution est dans l'administration des finances.
+</P>
+
+<P>
+Elle porte toute sur un système d'innovation contre-révolutionnaire,
+déguisée sous le dehors du patriotisme. Elle a pour but de fomenter
+l'agiotage, d'ébranler le crédit public en déshonorant la loyauté
+française, de favoriser les riches créanciers, de ruiner et de
+désespérer les pauvres, de multiplier les mécontents, de dépouiller le
+peuple des biens nationaux, et d'amener insensiblement la ruine de la
+fortune publique.
+</P>
+
+<P>
+Quels sont les administrateurs suprêmes de nos finances? Des
+Brissotins, des Feuillants, des aristocrates et des fripons connus: ce
+sont les Cambon, les Mallarmé, les Ramel; ce sont les compagnons et les
+successeurs de Chabot, de Fabre, et de Julien (de Toulouse).
+</P>
+
+<P>
+Pour pallier leurs pernicieux desseins, il se sont avisés, dans les
+derniers temps, de prendre l'attache du comité de salut public, parce
+qu'on ne doutait pas que ce comité, distrait par tant et de si grands
+travaux, adopterait de confiance, comme il est arrivé quelquefois, tous
+les projets de Cambon. C'est un nouveau stratagème imaginé pour
+multiplier les ennemis du comité, dont la perte est le principal but de
+toutes les conspirations.
+</P>
+
+<P>
+La trésorerie nationale, dirigée par un contre-révolutionnaire
+hypocrite, nommé L'Hermina, seconde parfaitement leurs vues par le plan
+qu'elle a adopté, de mettre des entraves à toutes les dépenses
+urgentes, sous le prétexte d'un attachement scrupuleux aux formes, de
+ne payer personne, excepté les aristocrates, et de vexer les citoyens
+malaisés par des refus, par des retards, et souvent par des
+provocations odieuses.
+</P>
+
+<P>
+La contre-révolution est dans toutes les parties de l'économie
+politique. Les conspirateurs nous ont précipités, malgré nous, dans des
+mesures violentes, que leurs crimes seuls ont rendues nécessaires, et
+réduit la République à la plus affreuse disette, et qui l'aurait
+affamée, sans le concours des événements les plus inattendus. Ce
+système était l'ouvrage de l'étranger, qui l'a proposé par l'organe
+vénal des Chabot, des l'Huilier, des Hébert et tant d'autres scélérats:
+il faut tous les efforts du génie pour ramener la République à un
+régime naturel et doux qui seul peut entretenir l'abondance; et cet
+ouvrage n'est pas encore commencé.
+</P>
+
+<P>
+On se rappelle tous les crimes prodigués pour réaliser le pacte de
+famine enfanté par le génie infernal de l'Angleterre. Pour nous
+arracher à ce fléau, il a fallu deux miracles également inespérés: le
+premier est la rentrée de notre convoi vendu à l'Angleterre avant son
+départ de l'Amérique, et sur lequel le cabinet de Londres comptait, et
+la récolte abondante et prématurée que la nature nous a présentée;
+l'autre est la patience sublime du peuple qui a souffert la faim même,
+pour conserver sa liberté. Il nous reste encore à surmonter le défaut
+de bras, de voitures, de chevaux, qui est un obstacle à la moisson et à
+la culture des terres, et toutes les manoeuvres tramées, l'année
+dernière, par nos ennemis, et qu'ils ne manqueront pas de renouveler.
+</P>
+
+<P>
+Les contre-révolutionnaires sont accourus ici pour se joindre à leurs
+complices et défendre leurs patrons, à force d'intrigues et de crimes.
+Ils comptent sur les contre-révolutionnaires détenus, sur les gens de
+la Vendée et sur les déserteurs et prisonniers ennemis, qui, selon tous
+les avis, s'échappent depuis quelque temps en foule pour se rendre à
+Paris, comme je l'ai déjà dénoncé inutilement plusieurs fois au comité
+de salut public; enfin sur l'aristocratie, qui conspire en secret
+autour de nous. On excitera dans la Convention nationale de violentes
+discussions; les traîtres, cachés jusqu'ici sous des dehors hypocrites,
+jetteront le masque; les conspirateurs accuseront leurs accusateurs, et
+prodigueront tous les stratagèmes jadis mis en usage par Brissot, pour
+étouffer la voix de la vérité. S'ils ne peuvent maîtriser la Convention
+par ce moyen, ils la diviseront en deux partis; et un vaste champ est
+ouvert à la calomnie et à l'intrigue. S'ils la maîtrisent un moment,
+ils accuseront de despotisme et de résistance à l'autorité nationale
+ceux qui combattront avec énergie leur ligue criminelle; les cris de
+l'innocence opprimée, les accents mâles de la liberté outragée seront
+dénoncés comme les indices d'une influence dangereuse ou d'une ambition
+personnelle. Vous croirez être retournés sous le couteau des anciens
+conspirateurs; le Peuple s'indignera; on l'appellera une faction; la
+faction criminelle continuera de l'exaspérer; elle cherchera à diviser
+la Convention nationale du Peuple; enfin, à force d'attentats, on
+espère parvenir à des troubles dans lesquels les conjurés feront
+intervenir l'aristocratie et tous leurs complices, pour égorger les
+patriotes et rétablir la tyrannie. Voilà une partie du plan de la
+conspiration. Et à qui faut-il imputer ces maux? A nous-mêmes, à notre
+lâche faiblesse pour le crime, et à notre coupable abandon des
+principes proclamés par nous-mêmes. Ne nous y trompons pas: fonder une
+immense république sur les bases de la raison et de l'égalité;
+resserrer par un lien vigoureux toutes les parties de cet empire
+immense, n'est pas une entreprise que la légèreté puisse consommer;
+c'est le chef-d'oeuvre de la vertu et de la raison humaine. Toutes les
+factions naissent en foule du sein d'une grande révolution. Comment les
+réprimer, si vous ne soumettez sans cesse toutes les passions à la
+justice? Vous n'avez pas d'autre garant de la liberté, que
+l'observation rigoureuse des principes et de la morale universelle, que
+vous avez proclamés. Si la raison ne règne pas, il faut que le crime et
+l'ambition règnent; sans elle, la victoire n'est qu'un moyen d'ambition
+et un danger pour la liberté même; un prétexte fatal dont l'intrigue
+abuse pour endormir le patriotisme sur les bords du précipice; sans
+elle, qu'importe la victoire même? La victoire ne fait qu'armer
+l'ambition, endormir le patriotisme, éveiller l'orgueil et creuser de
+ses mains brillantes le tombeau de la République. Qu'importe que nos
+armées chassent devant elles les satellites armés des rois, si nous
+reculons devant les vices destructeurs de la liberté publique? Que nous
+importe de vaincre les rois, si nous sommes vaincus par les vices qui
+amènent la tyrannie? Or, qu'avons-nous fait depuis quelque temps contre
+eux? Nous avons proclamé de grands prix.
+</P>
+
+<P>
+Que n'a-t-on pas fait pour les protéger parmi nous? Qu'avons-nous fait
+depuis quelque temps pour les détruire? Rien, car ils lèvent une tête
+insolente, et menacent impunément la vertu; rien, car le gouvernement a
+reculé devant les factions, et elles trouvent des protecteurs parmi les
+dépositaires de l'autorité publique: attendons-nous donc à tous les
+maux, puisque nous leur abandonnons l'empire. Dans la carrière où nous
+sommes, s'arrêter avant le terme, c'est périr; et nous avons
+honteusement rétrogradé. Vous avez ordonné la punition de quelques
+scélérats, auteurs de tous nos maux; ils osent résister à la justice
+nationale, et on leur sacrifie les destinées de la patrie et de
+l'humanité. Attendons-nous donc à tous les fléaux que peuvent entraîner
+les factions qui s'agitent impunément. Au milieu de tant de passions
+ardentes, et dans un si vaste empire, les tyrans dont je vois les
+armées fugitives, mais non enveloppées, mais non exterminées, se
+retirent pour vous laisser en proie à vos dissensions intestines qu'ils
+allument eux-mêmes, et à une armée d'agents criminels que vous ne savez
+pas même apercevoir. Laissez flotter un moment les rênes de la
+révolution, vous verrez le despotisme militaire s'en emparer, et le
+chef des factions renverser la représentation nationale avilie. Un
+siècle de guerre civile et de calamités désolera notre patrie, et nous
+périrons pour n'avoir pas voulu saisir un moment marqué dans l'histoire
+des hommes pour fonder la liberté; nous livrons notre patrie à un
+siècle de calamités (32), et les malédictions du peuple s'attacheront à
+notre mémoire qui devait être chère au genre humain. Nous n'aurons pas
+même le mérite d'avoir entrepris de grandes choses par des motifs
+vertueux. On nous confondra avec les indignes mandataires du peuple qui
+ont déshonoré la représentation nationale, et nous partagerons leurs
+forfaits en les laissant impunis. L'immortalité s'ouvrait devant nous:
+nous périrons avec ignominie. Les bons citoyens périront; les méchants
+périront aussi. Le peuple outragé et victorieux les laisserait-il jouir
+en paix du fruit de leurs crimes? Les tyrans eux-mêmes ne
+briseraient-ils pas ces vils instruments? Quelle justice avons-nous
+faite envers les oppresseurs du peuple? quels sont les patriotes
+opprimés par les plus odieux abus de l'autorité nationale qui ont été
+vengés? Que dis-je? quels sont tous ceux qui ont pu faire entendre
+impunément la voix de l'innocence opprimée? Les coupables n'ont-ils pas
+établi cet affreux principe, que dénoncer un représentant infidèle,
+c'est conspirer contre la représentation nationale? L'oppresseur répond
+aux opprimés par l'incarcération et de nouveaux outrages. Cependant les
+départements où ces crimes ont été commis, les ignorent-ils parce que
+nous les oublions? et les plaintes que nous repoussons ne
+retentissent-elles pas avec plus de force dans les coeurs comprimés des
+citoyens malheureux? Il est si facile et si doux d'être juste! pourquoi
+nous dévouer à l'opprobre des coupables en les tolérant? Mais quoi! les
+abus tolérés n'iront-ils pas en croissant? les coupables impunis ne
+voleront-ils pas de crimes en crimes? Voulons-nous partager tant
+d'infamie et nous vouer au sort affreux des oppresseurs du peuple?
+Quels titres ont-ils pour en opposer même aux plus vils tyrans? Une
+faction pardonnerait à une autre faction. Bientôt les scélérats
+vengeraient le monde en s'entr'égorgeant eux-mêmes; et s'ils
+échappaient à la justice des hommes, ou à leur propre fureur,
+échapperaient-ils à la justice éternelle qu'ils ont outragée par le
+plus horrible de tous les forfaits?
+</P>
+
+<P>
+Pour moi, dont l'existence paraît aux ennemis de mon pays un obstacle à
+leurs projets odieux, je consens volontiers à leur en faire le
+sacrifice, si leur affreux empire doit durer encore. Eh! qui pourrait
+désirer de voir plus longtemps cette horrible succession de traîtres
+plus ou moins habiles à cacher leurs âmes hideuses sous un masque de
+vertu, jusqu'au moment où leur crime paraît mûr; qui tous laisseront à
+la postérité l'embarras de décider lequel des ennemis de ma patrie fut
+le plus lâche et le plus atroce.
+</P>
+
+<P>
+Si l'on proposait ici de prononcer une amnistie en faveur des députés
+perfides, et de mettre les crimes de tout représentant sous la
+sauvegarde d'un décret, la rougeur couvrirait le front de chacun de
+nous: mais laisser sur la tête des représentants fidèles le devoir de
+dénoncer les crimes, et cependant d'un autre côté les livrer à la rage
+d'une ligue insolente, s'ils osent le remplir, n'est-ce pas un désordre
+encore plus révoltant? c'est plus que protéger le crime, c'est lui
+immoler la vertu.
+</P>
+
+<P>
+En voyant la multitude des vices que le torrent de la révolution a
+roulés pêle-mêle avec les vertus civiques, j'ai tremblé quelquefois
+d'être souillé aux yeux de la postérité par le voisinage impur de ces
+hommes pervers qui se mêlaient dans les rangs des défenseurs sincères
+de l'humanité; mais la défaite des factions rivales a comme émancipé
+tous les vices; ils ont cru qu'il ne s'agissait plus pour eux que de
+partager la patrie comme un butin, au lieu de la rendre libre et
+prospère; et je les remercie de ce que la fureur dont ils sont animés
+contre tout ce qui s'oppose à leurs projets, a tracé la ligne de
+démarcation entre eux et tous les gens de bien; mais si les Verrès et
+les Catilina de la France se croient déjà assez avancés dans la
+carrière du crime pour exposer sur la tribune aux harangues la tète de
+leur accusateur, j'ai promis aussi naguère de laisser à mes concitoyens
+un testament redoutable aux oppresseurs du peuple, et je leur lègue dès
+ce moment l'opprobre et la mort. Je conçois qu'il est facile à la ligue
+des tyrans du monde d'accabler un seul homme; mais je sais aussi quels
+sont les devoirs d'un homme qui peut mourir en défendant la cause du
+genre humain. J'ai vu dans l'histoire tous les défenseurs de la liberté
+accablés par la fortune ou par la calomnie; mais bientôt après, leurs
+oppresseurs et leurs assassins sont morts aussi. Les bons et les
+méchants, les tyrans et les amis de la liberté disparaissent de la
+terre, mais à des conditions différentes. Français, ne souffrez pas que
+vos ennemis cherchent à abaisser vos âmes et à énerver vos vertus par
+une funeste doctrine. Non, Chaumette, non Fouché, la mort n'est point
+un sommeil éternel. Citoyens, effacez des tombeaux cette maxime impie
+qui jette un crêpe funèbre sur la nature et qui insulte à la mort:
+gravez-y plutôt celle-ci: <I>La mort est le commencement de
+l'immortalité</I>.
+</P>
+
+<P>
+Peuple, souviens-toi que si, dans la République, la justice ne règne
+pas avec un empire absolu, et si ce mot ne signifie pas l'amour de
+l'égalité et de la patrie, la liberté n'est qu'un vain nom. Peuple, toi
+que l'on craint, que l'on flatte et que l'on méprise; toi, souverain
+reconnu, qu'on traite toujours en esclave, souviens-toi que partout où
+la justice ne règne pas, ce sont les passions des magistrats, et que le
+peuple a changé de chaînes et non de destinées.
+</P>
+
+<P>
+Souviens-toi qu'il existe dans ton sein une ligue de fripons qui lutte
+contre la vertu publique, qui a plus d'influence que toi-même sur tes
+propres affaires, qui te redoute et te flatte en masse, mais te
+proscrit en détail dans la personne de tous les bons citoyens.
+</P>
+
+<P>
+Rappelle-toi que, loin de sacrifier cette poignée de fripons à ton
+bonheur, tes ennemis veulent te sacrifier à cette poignée de fripons,
+auteurs de tous nos maux, et seuls obstacles à la prospérité publique.
+</P>
+
+<P>
+Sache que tout homme qui s'élèvera pour défendre la cause et la morale
+publique, sera accablé d'avanies et proscrit par les fripons; sache que
+tout ami de la liberté sera toujours placé entre un devoir et une
+calomnie; que ceux qui ne pourront être accusés d'avoir trahi, seront
+accusés d'ambition; que l'influence de la probité et des principes sera
+comparée à la force de la tyrannie et à la violence des factions; que
+ta confiance et ton estime seront des titres de proscription pour tous
+tes amis; que les cris du patriotisme opprimé seront appelés des cris
+de sédition, et que n'osant t'attaquer toi-même en masse, on te
+proscrira en détail dans la personne de tous les bons citoyens, jusqu'à
+ce que les ambitieux aient organisé leur tyrannie. Tel est l'empire des
+tyrans armés contre nous; telle est l'influence de leur ligue avec tous
+les hommes corrompus, toujours portés à les servir. Ainsi donc, les
+scélérats nous imposent la loi de trahir le peuple, à peine d'être
+appelés dictateurs. Souscrirons-nous à cette loi? Non: défendons le
+peuple, au risque d'en être estimé; qu'ils courent à l'échafaud par la
+route du crime, et nous par celle de la vertu.
+</P>
+
+<P>
+Dirons-nous que tout est bien? continuerons-nous de louer par habitude
+ou par pratique ce qui est mal? nous perdrions la patrie.
+Révélerons-nous les abus cachés? dénoncerons-nous les traîtres? on nous
+dira que nous ébranlons les autorités constituées; que nous voulons
+acquérir à leurs dépens une influence personnelle. Que ferons-nous
+donc? notre devoir. Que peut-on objecter à celui qui veut dire la
+vérité, et qui consent à mourir pour elle? Disons donc qu'il existe une
+conspiration contre la liberté publique; qu'elle doit sa force à une
+coalition criminelle qui intrigue au sein même de la Convention; que
+cette coalition a des complices dans le comité de sûreté générale et
+dans les bureaux de ce comité qu'ils dominent; que les ennemis de la
+République ont opposé ce Comité au comité de salut public, et constitué
+ainsi deux gouvernements; que des membres du comité de salut public
+entrent dans ce complot; que la coalition ainsi formée cherche à perdre
+les patriotes et la patrie. Quel est le remède à ce mal? Punir les
+traîtres, renouveler les bureaux du comité de sûreté générale, épurer
+ce comité lui-même, et le subordonner au comité de salut public; épurer
+le comité de salut public lui-même, constituer l'unité du gouvernement
+sous l'autorité suprême de la Convention nationale, qui est le centre
+et le juge, et écraser ainsi toutes les factions du poids de l'autorité
+nationale, pour élever sur leurs ruines la puissance de la justice et
+de la liberté: tels sont les principes. S'il est impossible de les
+réclamer sans passer pour un ambitieux, j'en conclurai que les
+principes sont proscrits, et que la tyrannie règne parmi nous, mais non
+que je doive le taire: car, que peut-on objecter à un homme qui a
+raison, et qui sait mourir pour son pays? Je suis fait pour combattre
+le crime, non pour le gouverner. Le temps n'est point arrivé où les
+hommes de bien peuvent servir impunément la patrie: les défenseurs de
+la liberté ne seront que des proscrits, tant que la horde des fripons
+dominera.
+</P>
+
+<BR><BR><BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+Notes
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+(1) Texte rétabli par E. Hamel. Omis dans le texte imprimé.
+</P>
+
+<P>
+(2) Texte rétabli par E. Hamel. Texte imprimé: Je me défendrai aussi
+moi-même; vous n'en serez point surpris; vous ne ressemblez point aux
+tyrans que vous combattez
+</P>
+
+<P>
+(3) Deux lignes effacées: Elles ont pris leur source, ou dans
+l'ambition, ou dans la lassitude d'une espèce particulière de tyrannie.
+</P>
+
+<P>
+(4) Suivent deux pages effacées: Si des ambitions particulières lui ont
+donné le branle ou hâté son mouvement, elle n'a dû son origine et sa
+direction qu'à l'amour éclairé et profond de la justice et de la
+liberté. Ce caractère a déterminé à la fois ses moyens et les attaques
+de ses ennemis. Pour atteindre le but des autres, il ne fallait que
+courir à la fortune sous les auspices d'une puissance nouvelle: la
+nôtre, au contraire, exige le sacrifice des intérêts privés à l'intérêt
+général; elle seule impose la vertu. Les autres étaient terminées par
+le triomphe d'une faction: la nôtre ne peut l'être que par la victoire
+de la justice sur toutes les factions; émanée de la justice, elle ne
+peut se reposer que dans son sein; elle a pour ennemis tous les vices.
+Les factions sont la coalition des intérêts privés contre le bien
+général. Le concert des amis de la liberté, les plaintes des opprimés,
+l'ascendant naturel de la raison, la force de l'opinion publique, ne
+constituent point une faction; ce n'est que le rappel du pouvoir aux
+principes de la liberté, et les effets naturels du développement de
+l'esprit public chez un peuple éclairé. Ailleurs, l'ignorance et la
+force ont absorbé les révolutions dans un despotisme nouveau: la nôtre,
+émanée de la justice, ne peut se reposer que dans son sein; tous les
+efforts des intérêts privés contre les droits du peuple ne peuvent
+qu'agiter la nation entre deux écueils, les abus de l'ancienne
+tyrannie, et les systèmes monstrueux qui dénaturaient l'égalité même,
+pour ramener sous son nom la tyrannie. La cause de tous nos maux a été
+dans cette lutte perpétuelle des factions contre l'intérêt public.
+Celle d'Autriche et celle d'Orléans, toutes deux puissantes, l'une
+parce qu'elle régnait au commencement de la révolution, l'autre parce
+qu'elle avait puissamment contribué à la préparer pour régner à son
+tour, ont arrêté jusqu'ici les destinées de la République. Ajoutez à
+cela les intrigues de l'Angleterre coalisée avec la faction d'Orléans,
+et l'influence des cours étrangères, et vous vous ferez quelque idée
+des germes de discorde, de corruption et de dissolution, que les
+ennemis de la liberté ont jetés au milieu de nous. La faction d'Orléans
+surtout avait acquis une influence d'autant plus grande, qu'elle avait
+arboré la première l'étendard du patriotisme pour renverser la cour, et
+que ses partisans, cachés sous ce masque, avaient usurpé la confiance
+des patriotes, et s'étaient introduits dans toutes les fonctions
+publiques.
+</P>
+
+<P>
+(5) Lignes raturées: Chaque crise nouvelle, excitée par leurs intrigues
+ténébreuses, ne fit que les forcer à adapter leurs moyens de nuire aux
+circonstances nouvelles el à décrire un nouveau circuit pour arriver au
+même but. Voulez-vous savoir si les factions existent encore?
+demandez-vous si cette multitude d'intrigants dangereux, qui naguère
+désolaient la République avec autant d'audace que de perfidie, a
+disparu du sol de la liberté; demandez-vous si une foule de chefs et
+d'agents fameux des factions diverses ne vivent point encore impunis et
+même protégés; demandez-vous si le système de contre-révolution,
+organisé au milieu de nous pendant plusieurs années par une politique
+profonde, a pu être détruit, et quel plan sage est constamment suivi
+pour le déraciner; demandez-vous si on a cessé un seul instant
+d'entraver, de corrompre ou de calomnier les mesures que le salut
+public a commandées; si les patriotes ne sont plus proscrits,
+calomniés, les fripons ouvertement protégés, les conspirateurs
+défendus, les principes de la morale publique proclamés seulement pour
+la forme, éludés dans la pratique, faussés dans l'application, et
+tournés contre ceux-là seuls qui les professent de bonne foi:
+demandez-vous enfin si les factions ont fait autre chose que nuancer,
+suivant les circonstances du moment, leurs principaux moyens de
+conspiration, la corruption, la division; et surtout la calomnie.
+</P>
+
+<P>
+(6) Lignes raturées: Ils cherchent à détruire la liberté en calomniant
+ses défenseurs, c'est-à-dire, les hommes qui veulent fonder l'ordre
+social sur les principes de la morale publique et de l'égalité dans le
+sens raisonnable attaché à ce mot. Ils savent quel est l'empire des
+principes et de la vérité; ils cherchent à détruire son influence sur
+le coeur des hommes, en la présentant comme l'influence personnelle de
+ceux qui ont le courage de la dire; ils donnent à cette influence le
+nom de tyrannie. Ils placent toujours les amis de la patrie entre leur
+devoir et la calomnie; ils accusent d'ambition ceux qu'ils ne peuvent
+accuser d'aucun crime: s'ils réclament contre l'oppression, on leur
+répond par de nouveaux outrages; s'ils opposent l'énergie des principes
+à la persécution, on donne à cette énergie le nom de sédition;
+l'impression de l'opinion publique indignée est citée comme la preuve
+de leur ambition. Quand on en est arrivera ce point, la liberté est
+perdue.
+</P>
+
+<P>
+(7) Lignes raturées: Naguère on accusait le comité de salut public de
+vouloir usurper l'autorité de la Convention; on l'accusait de vouloir
+anéantir la représentation nationale: rappelez-vous quels moyens
+odieux, quels lâches artifices furent épuisés pour accréditer cette
+funeste idée.
+</P>
+
+<P>
+(8) Lignes raturées: Vous pourriez nous le dire, vous tous, hommes
+probes, à qui on a fait la proposition formelle de vous liguer contre
+le comité de salut public.
+</P>
+
+<P>
+(9) Lignes raturées: Etait-ce ceux dont la conscience était paisible?
+Etait-ce les hommes dont la France estime le plus la probité, la
+franchise et le dévouement? Quels crimes faisaient jadis les conjurés
+que vous avez frappés? Ils s'agitaient, ils calomniaient, ils
+caressaient bassement tous leurs collègues en qui ils ne voyaient déjà
+plus que des juges; ils prophétisaient eux-mêmes leur punition, et
+faisaient retentir les voûtes sacrées de leurs sinistres prédictions.
+</P>
+
+<P>
+(10) Lignes raturées: Il est bon de remarquer que, depuis leur
+punition, les comités qui les ont dénoncés, loin d'être agresseurs, ont
+toujours été sur la défensive. Depuis quand est-ce donc la punition du
+crime qui épouvante la vertu? Est-ce attenter à la représentation
+nationale, que de lui nommer les ennemis de la patrie et les siens?
+</P>
+
+<P>
+(11) Lignes raturées: Je les imputerai à ces personnages dangereux, et
+même à d'autres fripons qui, en combattant quelquefois contre eux avec
+les ennemis de la liberté, rendaient quelquefois la bonne cause
+douteuse aux yeux des hommes moins placés dans un point de vue
+avantageux pour la discerner. &mdash; (Les tirades suivantes, jusqu'à ces
+mots inclusivement, <I>la corruption qu'ils avaient établie</I>, sont
+extraites d'un livret de Robespierre, écrit au crayon, et qui n'ont pas
+été lues à la tribune; nous avons cru devoir les adapter à cet endroit
+de lignes raturées.) &mdash; J'en accuse la faiblesse humaine et ce fatal
+ascendant de l'intrigue contre la vérité, lorsqu'elle plaide contre
+elle dans les ténèbres et au tribunal de l'amour-propre; j'en accuse
+des hommes pervers que je démasquerai; j'en accuse une horde de fripons
+qui ont usurpé une confiance funeste, sous le nom de commis du comité
+de sûreté générale. Les commis de sûreté générale sont une puissance et
+une puissance supérieure, par ses funestes influences, au comité même.
+Je les ai dénoncés depuis longtemps au comité de salut public et à
+celui qui les emploie, qui est convenu du mal, sans oser y appliquer le
+remède: je les dénonce aujourd'hui à la Convention, ces funestes
+artisans de discorde, qui trahissent à la fois le comité qui les
+emploie, et la patrie; qui déshonorent la révolution, compromettent la
+gloire de la Convention nationale; protecteurs impudents du crime et
+oppresseurs hypocrites de la vertu. C'est en vain qu'on voudrait
+environner des fripons d'un prestige religieux; je ne partage pas cette
+superstition, et je veux briser les ressorts d'une surveillance
+corrompue qui va contre son but, pour la rattacher à des principes purs
+et salutaires. J'ai un double titre pour oser remplir ce devoir,
+puisqu'il faut aujourd'hui de l'audace pour attaquer des scélérats
+subalternes, l'intérêt de la patrie et mon propre honneur. Ce sont ces
+hommes qui réalisent cet affreux système de calomnier et de poursuivre
+tous les patriotes suspects de probité, en même temps qu'ils protègent
+leurs pareils et qu'ils justifient leurs crimes par ce mot, qui est le
+cri de ralliement de tous les ennemis de la patrie, <I>c'est Robespierre
+qui l'a ordonné</I>. C'était aussi le langage de tous les complices
+d'Hébert, dont je demande en vain la punition. Et qu'importe, comme on
+l'a dit, qu'ils aient quelquefois dénoncé et arrêté des aristocrates
+prononcés, s'ils vendent aux autres l'impunité, et s'ils se font de ces
+services faciles un titre pour trahir et pour opprimer? Que m'importe
+qu'ils poursuivent l'aristocratie, s'ils assassinent le patriotisme et
+la vertu, afin qu'il ne reste plus sur la terre que des fripons et
+leurs protecteurs? Que dis-je? les fripons ne sont-ils pas une espèce
+d'aristocratie? Tout aristocrate est corrompu, et tout homme corrompu
+est aristocrate: mais cherchez sous ce masque du patriotisme; vous y
+trouverez des nobles, des émigrés, peut-être des hommes qui, après
+avoir professé ouvertement le royalisme pendant plusieurs années, se
+sont fait attacher au comité de sûreté générale, comme jadis les
+prostituées à l'Opéra, pour exercer leur métier impunément, et se
+venger patriotiquement sur les patriotes de la puissance et des succès
+de la République. Amar et Jagot, s'étant emparés de la police, ont plus
+d'influence seuls que tous les membres du comité de sûreté générale;
+leur puissance s'appuie encore sur cette armée de commis dont ils sont
+les patrons et les généraux. Ce sont eux qui sont les principaux
+artisans du système de division et de calomnie; il existe une
+correspondance d'intrigues entre eux et certains membres du comité de
+salut public, et les autres ennemis du gouvernement républicain ou de
+la morale publique, car c'est la même chose; aussi ceux qui nous font
+la guerre sont-ils les apôtres de l'athéisme et de l'immoralité. Une
+circonstance remarquable et décisive, c'est que les persécutions ont
+été renouvelées avec une nouvelle chaleur après la célébration de la
+fête à l'Etre suprême. Nos ennemis ont senti la nécessité de réparer
+cette défaite décisive à force de crimes, et de ressusciter, à quelque
+prix que ce fût, la corruption qu'ils avaient établie.
+</P>
+
+<P>
+(12) Texte d'E. Hamel. Texte imprimé: de toutes les tyrannies
+</P>
+
+<P>
+(13) Texte d'E. Hamel. Texte imprimé : de leur conspiration
+</P>
+
+<P>
+(14) Lignes raturées: Quant à l'existence de la divinité, ils en
+fournissent eux-mêmes un argument irrésistible; ce sont leurs propres
+crimes.
+</P>
+
+<P>
+(15) Lignes raturées: Que suis-je? Un esclave de la patrie, un martyr
+vivant de la République, la victime et le fléau du crime. Tous les
+fripons m'outragent; les actions les plus indifférentes et les plus
+légitimes sont pour moi des crimes. Il suffit de me connaître pour être
+calomnié: on pardonne aux autres leurs forfaits, on me fait un crime de
+mon zèle pour la patrie. Otez-moi ma conscience, je serais le plus
+malheureux de tous les hommes.
+</P>
+
+<P>
+(16) Lignes raturées: Sans elle, quel obstacle s'opposerait au triomphe
+de l'imposture et de l'intrigue?
+</P>
+
+<P>
+(17) Lignes raturées: Plus le peuple est éclairé et juste, plus la
+justice et les principes ont d'empire sur lui, et plus ceux qui les
+défendent obtiennent cette sorte de confiance attachée à la probité;
+ceux qui s'indignent de cette confiance, veulent la donner.
+</P>
+
+<P>
+(18) Lignes raturées: La liberté publique est violée, quand les ennemis
+du peuple français peuvent réduire ses représentants à l'impuissance de
+défendre ses intérêts; or, je déclare en votre présence que je me suis
+vu réduit à celte impuissance; je déclare que je me suis cru forcé
+depuis quelque temps à abandonner les fonctions que la Convention
+nationale m'avait confiées. Je demande que chacun de mes collègues se
+rende compte à lui-même de la manière dont il serait affecté si le
+gouvernement se liguait avec tous les ennemis de la révolution, pour le
+rendre seul responsable de tous les crimes et de toutes les erreurs qui
+se commentent dans la République, et de tous les maux qui affligent les
+individus.
+</P>
+
+<P>
+(19) Lignes raturées: Je ne suis point assez éclairé sur les manoeuvres
+ténébreuses, pour affirmer si cette nouvelle est vraie ou fausse; mais,
+si elle n'était pas dénuée de fondement, j'aurais droit d'en conclure
+que la probité de la majorité de la Convention nationale a repoussé,
+etc.
+</P>
+
+<P>
+(20) Lignes raturées: Quel homme n'a pas été pénétré du charme touchant
+qu'il portait dans tous les coeurs? Quel est le représentant du peuple
+qui, dans ce moment, n'a pas cru recueillir la plus douce récompense de
+son dévouement à la patrie? Quiconque aurait vu ce spectacle avec des
+yeux secs ou avec une âme indifférente, est un monstre. Le silence du
+sentiment imprimait plus éloquemment que les discours les émotions
+douces et profondes dont les coeurs étaient remplis, et ce cri échappait
+de tous les coeurs: que quiconque avait vu ce grand spectacle pouvait
+quitter la vie sans regret.
+</P>
+
+<P>
+(21) Lignes raturées: A considérer la nature de leur colère, les moyens
+et l'objet de la ligue, on eût cru voir les pygmées renouveler la
+conspiration des Titans. C'est depuis cette époque que les manoeuvres
+dont j'ai parlé se sont développées. Si le trait dont j'ai à parler
+n'était pas propre à répandre la plus vive lumière sur les vues de la
+coalition, je me garderais bien de rappeler certains faits scandaleux
+arrivés au sein même de la fête de l'Etre suprême; car un sentiment
+impérieux de pudeur ne me permettrait pas d'avouer que des
+représentants du peuple ont répondu par les cris de la fureur aux
+touchantes acclamations du peuple; que le président de la Convention
+nationale, parlant au peuple, fut insulté par des injures grossières et
+les grossiers sarcasmes de quelques autres, et les courses de ceux qui,
+cherchant des crimes à celui qu'ils voulaient perdre, dans les signes
+de l'allégresse publique, allaient répandre le poison de la terreur et
+les soupçons, en disant: Voyez-vous comme on l'applaudit? On n'oublia
+rien pour effacer les impressions salutaires qu'avait produites la fête
+de l'Etre suprême. La première tentative fut le rapport de Vadier,
+rapport où une conspiration politique, profonde, a été déguisée sous le
+récit d'une farce mystique et sous des plaisanteries assez déplacées.
+</P>
+
+<P>
+(22) Lignes raturées: Enfin, de multiplier les chances des assassins,
+en réveillant le fanatisme, tandis que l'on détournait l'attention
+publique des véritables conspirateurs qui conduisaient eux-mêmes toute
+cette trame.
+</P>
+
+<P>
+(23) Lignes raturées: L'affectation insolente avec laquelle
+l'aristocratie cherchait à précipiter le jugement de ce procès, et à en
+faire l'objet d'un scandale public ou d'une comédie ridicule, eût suffi
+seule pour dévoiler ce projet; mais il est encore prouvé par les faits
+les plus positifs et les plus multipliés. Cependant l'agent national de
+la commune, pour avoir fait arrêter, d'après le voeu du comité de salut
+public, quelques agents de ces manoeuvres, a été réprimandé et menacé
+par le comité de sûreté générale. Ce dernier comité a encore dénoncé
+l'accusateur public, pour avoir remis les pièces de cette affaire au
+comité de salut public, qui avait senti la nécessité de l'approfondir
+avec plus de sagacité. On a voulu surtout dans ces derniers temps
+multiplier les mécontents, et toujours les vexations ont été déguisées
+sous le prétexte du bien public; les persécutions suscitées au peuple,
+sous le prétexte du fanatisme; les apôtres de l'athéisme et de
+l'immoralité étaient sans doute le plus fécond et le plus sûr moyen de
+parvenir à ce but.
+</P>
+
+<P>
+(24) Lignes raturées: On incarcérait, on persécutait les patriotes; on
+prodiguait les attentats, pour en accuser le comité de salut public.
+Ceux qui déclament contre le gouvernement, et ceux qui commettent les
+excès qu'on lui impute, sont les mêmes hommes. La conjuration contre le
+gouvernement a commencé au moment de sa naissance, et elle continue
+actuellement avec une nouvelle activité. Les conjurés l'avaient d'abord
+attaqué collectivement; ils le poursuivent maintenant en détail dans
+les membres qui le composent, et ils appellent sur une seule tête cette
+masse de mécontentement et de haine qu'ils s'efforcent de grossir, pour
+en écraser ensuite tous les autres. Qui peut leur contester qu'il y a
+de l'habileté dans cette tactique? Ils savent qu'il est plus facile de
+perdre un homme que de détruire une puissance, et ils croient bien plus
+à l'empire des petites passions qu'à celui de la raison et des
+sentiments généreux. On disait, il y a peu de jours dans les prisons,
+il est temps de se montrer, le comité de sûreté générale s'est déclaré
+contre le comité de salut public; on le disait dans la nuit même où se
+passa la fameuse séance des deux Comités, dont j'ai rendu compte, et il
+fallait des précautions actives et extraordinaires pour maintenir
+l'ordre. On arrêta, peu de jours auparavant, des colporteurs de
+journaux qui criaient à perte d'haleine: Grande arrestation de
+Robespierre; on répandait le bruit que Saint-Just était noble et qu'il
+voulait sauver les nobles; on répandait en même temps que je voulais
+les proscrire. Des fripons, apostés au lieu où les conspirateurs
+expient leurs forfaits, cherchaient à apitoyer le peuple, et disaient:
+C'est Robespierre qui égorge ces innocents. C'était le cri de
+ralliement des contre-révolutionnaires détenus; c'était celui de tous
+mes ennemis, qui me renvoyaient les plaintes de tous les citoyens,
+comme à l'arbitre de toutes les destinées. C'était le moment où on
+attaquait le tribunal révolutionnaire, où on m'identifiait avec cette
+institution et avec tout le gouvernement révolutionnaire; c'était le
+temps où le comité de sûreté générale prêtait lui-même son nom et son
+appui à toutes ces manoeuvres: des libelles insidieux, de véritables
+manifestes étaient prêts d'éclore; on devait invoquer la déclaration
+des droits, demander l'exécution actuelle et littérale de la
+constitution, la liberté indéfinie de la presse, l'anéantissement da
+tribunal révolutionnaire et la liberté des détenus.
+</P>
+
+<P>
+(25) Lignes raturées: S'il existe dans le monde une espèce de tyrannie,
+n'est-ce pas celle dont je suis la victime?
+</P>
+
+<P>
+(26) Lignes raturées: Qu'ils me préparent la ciguë, je l'attendrai sur
+ces sièges sacrés; je léguerai du moins à ma patrie l'exemple d'un
+constant amour pour elle, et aux ennemis de l'humanité l'opprobre et la
+mort.
+</P>
+
+<P>
+(27) Ligne raturée: Avec des récits moins pompeux, elles paraîtraient
+plus grandes.
+</P>
+
+<P>
+(28) Ligne raturée: Ce sont ces institutions qui nous manquent encore.
+</P>
+
+<P>
+(29) Lignes raturées: Tout marchera vers le véritable but des
+institutions révolutionnaires; et la terreur imprimée au crime sera la
+meilleure garantie de l'innocence.
+</P>
+
+<P>
+(30) Lignes raturées: C'est une mauvaise manière de protéger les
+patriotes, de donner la liberté aux coupables; car la terreur des
+criminels de la révolution est la meilleure garantie de l'innocence.
+</P>
+
+<P>
+(31) Ligne raturée: On calomniait d'avance l'indignation publique qu'on
+se préparait à exciter.
+</P>
+
+<P>
+(32) Lignes raturées: Et notre mémoire, qui devait être chère au monde,
+sera l'objet des malédictions du genre humain.
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<HR ALIGN="center" WIDTH="80%">
+
+<BR><BR><BR><BR>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Discours par Maximilien Robespierre --
+17 Avril 1792-27 Juillet 1794, by Maximilien Robespierre
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DISCOURS PAR ROBESPIERRE, 1792-94 ***
+
+***** This file should be named 29887-h.htm or 29887-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/2/9/8/8/29887/
+
+Produced by Daniel Fromont
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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