diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:48:24 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:48:24 -0700 |
| commit | dbf85dc365bb4bc2d5afd75c4c4fd54cf7f23f82 (patch) | |
| tree | 54d634a85c66778b4802b3fdfa5c4f3957fd4fa4 | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 29887-8.txt | 9473 | ||||
| -rw-r--r-- | 29887-8.zip | bin | 0 -> 189801 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 29887-h.zip | bin | 0 -> 192284 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 29887-h/29887-h.htm | 11517 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
7 files changed, 21006 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/29887-8.txt b/29887-8.txt new file mode 100644 index 0000000..65f8159 --- /dev/null +++ b/29887-8.txt @@ -0,0 +1,9473 @@ +The Project Gutenberg EBook of Discours par Maximilien Robespierre -- 17 +Avril 1792-27 Juillet 1794, by Maximilien Robespierre + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Discours par Maximilien Robespierre -- 17 Avril 1792-27 Juillet 1794 + +Author: Maximilien Robespierre + +Release Date: September 1, 2009 [EBook #29887] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DISCOURS PAR ROBESPIERRE, 1792-94 *** + + + + +Produced by Daniel Fromont + + + + +Discours par Maximilien Robespierre -- 17 Avril 1792-27 Juillet 1794 + +(1758-1794) + + + +Note: texte en français moderne établi par Charles Vellay + + + +_Réponse de M. Robespierre aux discours de MM. Brissot et Guadet du +23 avril 1792, prononcée à la Société des Amis de la Constitution le +27 du même mois, et imprimée par ordre de la Société_ (27 avril 1792) + +_Réponse de Maximilien Robespierre à l'accusation de J.-B. Louvet +[imprimé par ordre de la Convention nationale]_ (5 novembre 1792) + +_Opinion de Maximilien Robespierre, député du département de Paris, +sur le jugement de Louis XVI; imprimé par ordre de la Convention +nationale_ (3 décembre 1792) + +_Second discours de Maximilien Robespierre, sur le jugement de Louis +Capet; prononcé à la Convention nationale, le 28 décembre, l'an +premier de la République [imprimé sur ordre de la Société des Amis +de la Liberté et de l'Egalité]_ (28 décembre 1792) + +_Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, présentée par +Maximilien Robespierre [imprimé par ordre de la Société des Amis de +la Liberté et de l'Egalité]_ (24 avril 1793) + +_Discours de Maximilien Robespierre sur la Constitution [discours +imprimé par ordre de la Société des Jacobins]_ (10 mai 1793) + +_Rapport fait à la Convention nationale au nom du Comité de salut +public par le citoyen Robespierre, membre de ce comité, sur la +situation politique de la République; le 27 brumaire, l'an 2 de la +République; imprimé par ordre de la Convention nationale_ (27 brumaire +an II - 18 novembre 1793) + +_Rapport par Maximilien Robespierre à la Convention, fait au nom du +Comité de salut public, le quintidi 15 frimaire, l'an second de la +République une et indivisible; imprimé par ordre de la Convention - +Réponse de la Convention nationale aux manifestes des rois ligués +contre la République; proposée par Robespierre, au nom du Comité de +salut public, et décrétée par la Convention_ (15 frimaire an II - +5 décembre 1793) + +_Rapport sur les principes du gouvernement révolutionnaire, fait au nom +du Comité de salut public par Maximilien Robespierre; imprimé par ordre +de la Convention; le 5 nivôse de l'an second de la République une et +indivisible_ (5 nivôse an II - 25 décembre 1793) + +_Rapport sur les principes de morale politique qui doivent guider la +Convention nationale dans l'administration intérieure de la République, +fait au nom du Comité de salut public, le 18 pluviôse, l'an 2e de la +République, par Maximilien Robespierre; imprimé par ordre de la +Convention nationale_ (18 pluviôse an II - 5 février 1794) + +_Rapport fait au nom du Comité de salut public, par Maximilien +Robespierre, sur les rapports des idées religieuses et morales avec +les principes républicains, et sur les fêtes nationales. Séance du +18 floréal, l'an second de la République française une et indivisible. +Imprimé par ordre de la Convention nationale_ (18 floréal an II - 7 +mai 1794) + +_Discours du 8 Thermidor_ (27 juillet 1794) + + + + * * * * * * * * * + + + +_Réponse de M. Robespierre aux discours de MM. Brissot et Guadet du +23 avril 1792, prononcée à la Société des Amis de la Constitution le +27 du même mois, et imprimée par ordre de la Société_ (27 avril 1792) + + + + +Je ne viens pas vous occuper ici, quoi qu'on en puisse dire, de +l'intérêt de quelques individus ni du mien; c'est la cause publique qui +est l'unique objet de toute cette contestation: gardez-vous de penser +que les destinées du peuple soient attachées à quelques hommes; +gardez-vous de redouter le choc des opinions, et les orages des +discussions politiques, qui ne sont que les douleurs de l'enfantement +de la Liberté. Cette pusillanimité, reste honteux de nos anciennes +moeurs, serait l'écueil de l'esprit public et la sauvegarde de tous les +crimes. Elevons-nous une fois pour toute à la hauteur des âmes +antiques; et songeons que le courage et la vérité peuvent seuls achever +cette grande révolution. + +Au reste, vous ne me verrez pas abuser des avantages que me donne Ici +manière dont j'ai été personnellement attaqué; et, si je parle avec +énergie, je n'en contribuerai que plus puissamment à la véritable paix +et à la seule union qui convienne aux amis de la Patrie. + +Ce n'est pas moi qui ai provoqué la dernière scène qui a eu lieu dans +cette Société; elle avait été précédée d'une diffamation révoltante +dont tous les journaux étaient les instruments et répandue surtout par +ceux qui sont entre les mains de mes adversaires. Deux députés à +l'Assemblée nationale connus par leur civisme intrépide et le défenseur +de Château-Vieux avaient articulé des faits contre plusieurs membres de +cette Société. Sans m'expliquer sur cet objet, et même sans y mettre +autant d'importance que beaucoup d'autres, sans attaquer nommément qui +que ce soit, j'ai cru devoir éclairer la Société sur les manoeuvres +qui, dans ces derniers temps, avaient été employées pour la perdre ou +la paralyser; j'ai demandé la permission de les dévoiler à cette +séance; j'avais annoncé en même temps que je développerais dans un +autre temps des vérités importantes au salut public; le lendemain +toutes les espèces de journaux possibles, sans en excepter _La +Chronique_ ni _Le Patriote Français_, s'accordent à diriger contre moi +et contre tous ceux qui avaient déplu à mes adversaires les plus +absurdes et les plus atroces calomnies. Le lendemain, M. Brissot, +prévenant le jour où je devais porter la parole, vient dans cette +tribune, armé du volumineux discours que vous avez entendu. + +Il ne dit presque rien sur les faits allégués par les trois citoyens +que j'ai nommés; il nous assure que nous ne devons pas craindre de voir +une autorité trop grande entre les mains des patriciens; se livre à une +longue dissertation sur le tribunat, qu'il présente comme la seule +calamité qui menace la nation; nous garantit que le patriotisme règne +partout, sans en excepter le lieu qui fut jusqu'ici le foyer de toutes +les intrigues et de toutes les conspirations; loue la dénonciation en +général, mais prétend que cette arme sacrée doit rester oisive par la +raison que nous sommes en guerre avec les ennemis du dehors: il va +jusqu'à nous reprocher de crier contre la guerre, tandis qu'il n'est +pas question de cela, et que nous n'en avons jamais parlé que pour +proposer les moyens ou de prévenir en même temps la guerre étrangère et +la guerre civile ou au moins de tourner la première au profit de la +liberté. Enfin au panégyrique le plus pompeux de ses amis, il oppose +les portraits hideux de tous les citoyens qui n'ont point suivi ses +étendards; il présente tous les dénonciateurs comme des hommes +exagérés, comme des factieux et des agitateurs du peuple; et, dans ses +éternelles et vagues déclamations, il m'impute l'ambition la plus +extravagante et la plus profonde perversité. M. Guadet, que je n'avais +jamais attaqué en aucune manière, trouva le moyen d'enchérir sur M. +Brissot dans un discours dicté par le même esprit. + +Le même jour, un autre membre de cette Société, pour s'être expliqué +librement sur la conduite tenue par le procureur-syndic du Département, +dans la fête de la Liberté, reçoit de la part de ce dernier l'assurance +qu'il va le traduire devant les Tribunaux: et devant quels juges! +Sera-ce devant les jurés que le procureur-syndic a lui-même choisis? Et +ce procureur-syndic est membre de cette Société, et, après l'avoir +prise pour arbitre d'une discussion élevée dans son sein, il décline +son jugement, pour la soumettre à celui des Juges! Il récuse le +tribunal de l'opinion publique pour adopter le tribunal de quelques +hommes. + +Je n'ai eu aucune espèce de part, ni directement ni indirectement, aux +dénonciations faites ici par MM. Collot, Merlin et Chabot: je les en +atteste eux-mêmes; j'en atteste tous ceux qui me connaissent; et je le +jure par la Patrie et par la Liberté; mon opinion sur tout ce qui tient +à cet objet est indépendante, isolée; ma cause ni mes principes n'ont +jamais tenu, ni ne tiennent à ceux de personne. Mais j'ai cru que dans +ce moment la justice, les principes de la liberté publique et +individuelle m'imposaient la loi de faire ces légères observations sur +le procédé de M. Roederer, avant de parler de ce qui me regarde +personnellement. + +Avant d'avoir expliqué le véritable objet de mes griefs, avant d'avoir +nommé personne, c'est moi qui me trouve accusé par des adversaires qui +usent contre moi de l'avantage qu'ils ont de parler tous les jours à la +France entière dans des feuilles périodiques, de tout le crédit, de +tout le pouvoir qu'ils exercent dans le moment actuel. Je suis calomnié +à l'envi par les journaux de tous les partis ligués contre moi: je ne +m'en plains pas; je ne cabale point contre mes accusateurs; j'aime bien +que l'on m'accuse; je regarde la liberté des dénonciations, dans tous +les temps, comme la sauvegarde du peuple, comme le droit sacré de tout +citoyen; et je prends ici l'engagement formel de ne jamais porter mes +plaintes à d'autre tribunal qu'à celui de l'opinion publique: mais il +est juste au moins que je rende un hommage à ce tribunal vraiment +souverain, en répondant devant lui à mes adversaires. Je le dois +d'autant plus que, dans les temps où nous sommes, ces sortes d'attaques +sont moins dirigées contre les personnes que contre la cause et les +principes qu'elles défendent. _Chef de parti, agitateur du peuple, +agent du Comité Autrichien, payé ou tout au moins égaré_, si +l'absurdité de ces inculpations me défend de les réfuter, leur nature, +l'influence et le caractère de leurs auteurs méritent au moins une +réponse. Je ne ferai point celle de Scipion ou de Lafayette qui, accusé +dans cette même tribune de plusieurs crimes de lèse-nation, ne répondit +rien. Je répondrai sérieusement à cette question de M. Brissot: +qu'avez-vous fait pour avoir le droit de censurer ma conduite et celle +de mes amis? Il est vrai que, tout en m'interrogeant, il semble +lui-même m'avoir fermé la bouche en répétant éternellement, avec tous +mes ennemis, que je sacrifiais la chose publique à mon orgueil, que je +ne cessais de vanter mes services, quoiqu'il sache bien que je n'ai +jamais parlé de moi que lorsqu'on m'a forcé de repousser la calomnie et +de défendre mes principes. Mais enfin, comme le droit d'interroger et +de calomnier suppose celui de répondre, je vais lui dire franchement et +sans orgueil ce que j'ai fait. Jamais personne ne m'accusa d'avoir +exercé un métier lâche ou flétri mon nom par des liaisons honteuses et +par des procès scandaleux; mais on m'accusa constamment de défendre +avec trop de chaleur la cause des faibles opprimés contre les +oppresseurs puissants; on m'accusa, avec raison, d'avoir violé le +respect dû aux tribunaux tyranniques de l'ancien régime, pour les +forcer à être justes par pudeur, d'avoir immolé à l'innocence outragée +l'orgueil de l'aristocratie bourgeoise, municipale, nobiliaire, +ecclésiastique. J'ai fait, dès la première aurore de la Révolution, au +delà de laquelle vous vous plaisez à remonter pour y chercher à vos +amis des titres de confiance, ce que je n'ai jamais daigné dire, mais +ce que tous mes compatriotes s'empresseraient de vous rappeler à ma +place, dans ce moment où l'on met en question si je suis un ennemi de +la patrie, et s'il est utile à sa cause de me sacrifier; ils vous +diraient que, membre d'un très petit tribunal, je repoussai par les +principes de la souveraineté du peuple ces édits de Lamoignon auxquels +les tribunaux supérieurs n'opposaient que des formes; ils vous diraient +qu'à l'époque des premières Assemblées, je les déterminai moi seul, non +pas à réclamer, mais à exercer les droits du souverain; ils vous +diraient qu'ils ne voulurent pas être présidés par ceux que le +despotisme avait désignés pour exercer cette fonction, mais par les +citoyens qu'ils choisirent librement; ils vous diraient que, tandis +qu'ailleurs le Tiers-Etat remerciait humblement les nobles de leur +prétendue renonciation à des privilèges pécuniaires, je les engageais à +déclarer pour toute réponse à la Noblesse artésienne que nul n'avait le +droit de faire don au peuple de ce qui lui appartenait; ils vous +rappelleraient avec quelle hauteur ils repoussèrent le lendemain un +courtisan fameux, gouverneur de la province et président des trois +Ordres, qui les honora de sa visite pour les ramènera des procédés plus +polis; ils vous diraient que je déterminai l'assemblée électorale +représentative d'une province importante à annuler des actes illégaux +et concussionnaires que les Etats de la province et l'intendant avaient +osé se permettre; ils vous diraient qu'alors comme aujourd'hui en butte +à la rage de toutes les puissances conjurées contre moi, menacé d'un +procès criminel, le peuple m'arracha à la persécution pour me porter +dans le sein de l'Assemblée nationale, tant la nature m'avait fait pour +jouer le rôle d'un _tribun ambitieux et d'un dangereux agitateur du +peuple!_ Et moi j'ajouterai que le spectacle de ces grandes assemblées +éveilla dans mon coeur un sentiment sublime et tendre qui me lia pour +jamais à la cause du peuple par des liens bien plus forts que toutes +les froides formules de serments inventées par les lois; je vous dirai +que je compris dès lors cette grande vérité morale et politique +annoncée par Jean-Jacques, que les hommes n'aiment jamais sincèrement +que ceux qui les aiment; que le peuple seul est bon, juste, magnanime, +et que la corruption et la tyrannie sont l'apanage exclusif de tous +ceux qui le dédaignent. Je compris encore combien il eût été facile à +des représentants vertueux d'élever tout d'un coup la nation française +à toute la hauteur de la liberté. Si vous me demandez ce que j'ai fait +à l'Assemblée nationale, je vous répondrai que je n'ai point fait tout +le bien que je désirais, que je n'ai pas même fait tout le bien que je +pouvais. Dès ce moment je n'ai plus eu à faire au peuple, à des hommes +simples et purs, mais à une assemblée particulière, agitée par mille +passions diverses, à des courtisans ambitieux, habiles dans l'art de +tromper, qui, cachés sous le masque du patriotisme, se réunissaient +souvent aux phalanges aristocratiques pour étouffer ma voix. Je ne +pouvais prétendre qu'aux succès qu'obtiennent le courage et la fidélité +à des devoirs rigoureux; il n'était point en moi de rechercher ceux de +l'intrigue et de la corruption. J'aurais rougi de sacrifier des +principes sacrés au frivole honneur d'attacher mon nom à un grand +nombre de lois. Ne pouvant faire adopter beaucoup de décrets favorables +à la liberté, j'en ai repoussé beaucoup de désastreux; j'ai forcé du +moins la tyrannie à parcourir un long circuit pour approcher du but +fatal où elle tendait. J'ai mieux aimé souvent exciter des murmures +honorables que d'obtenir de honteux applaudissements; j'ai regardé +comme un succès de faire retentir la voix de la vérité, lors même que +j'étais sûr de la voir repoussée; portant toujours mes regards au delà +de l'étroite enceinte du sanctuaire de la législation, quand j'adressai +la parole au Corps représentatif, mon but était surtout de me faire +entendre de la nation et de l'humanité; je voulais réveiller sans cesse +dans le coeur des citoyens ce sentiment de la dignité de l'homme et ces +principes éternels qui défendent les droits des peuples contre les +erreurs ou contre les caprices du législateur même. Si c'est un sujet +de reproche, comme vous le dites, de paraître souvent à la tribune; si +Phocion et Aristide, que vous citez, ne servaient leur patrie que dans +les camps et dans les tribunaux, je conviens que leur exemple me +condamne; mais voilà mon excuse. Mais, quoi qu'il en soit d'Aristide et +de Phocion, j'avoue encore que cet orgueil intraitable que vous me +reprochez éternellement a constamment méprisé la cour et ses faveurs, +que toujours il s'est révolté contre toutes les factions avec +lesquelles j'ai pu partager la puissance et les dépouilles de la +nation, que, souvent redoutable aux tyrans et aux traîtres, il ne +respecta jamais que la vérité, la faiblesse et l'infortune. + +Vous demandez ce que j'ai fait. Oh! une grande chose, sans doute. J'ai +donné Brissot et Condorcet à la France. J'ai dit un jour à l'Assemblée +constituante que, pour imprimer à son ouvrage un auguste caractère, +elle devait donner au peuple un grand exemple de désintéressement et de +magnanimité; que les vertus des législateurs devaient être la première +leçon des citoyens; et je lui ai proposé de décréter qu'aucun de ses +membres ne pourrait être réélu à la seconde législature; cette +proposition fut accueillie avec enthousiasme. Sans cela peut-être +beaucoup d'entre eux seraient restés dans la carrière; et qui peut +répondre que le choix du peuple de Paris ne m'eût pas moi-même appelé à +la place qu'occupent aujourd'hui Brissot ou Condorcet? Cette action ne +peut être comptée pour rien par M. Brissot, qui, dans le panégyrique de +son ami, rappelant ses liaisons avec d'Alembert et sa gloire +académique, nous a reproché la témérité avec laquelle nous jugeons des +hommes qu'il a appelés _nos maîtres en patriotisme et en liberté_. +J'aurais cru, moi, que dans cet art nous n'avions d'autre maître que la +nature. + +Je pourrais observer que la Révolution a rapetissé bien des grands +hommes de l'ancien régime; que, si les académiciens et les géomètres +que M. Brissot nous propose pour modèles, ont combattu et ridiculisé +les prêtres, ils n'en ont pas moins courtisé les grands et adoré les +rois, dont ils ont tiré un assez bon parti; et qui ne sait avec quel +acharnement ils ont persécuté la vertu et le génie de la Liberté dans +la personne de ce Jean-Jacques dont j'aperçois ici l'image sacrée, de +ce vrai philosophe qui seul, à mon avis, entre tous les hommes célèbres +de ce temps-là, mérita ces honneurs publics prostitués depuis par +l'intrigue à des charlatans politiques et à de méprisables héros. + +Quoi qu'il en soit, il n'en est pas moins vrai que, dans le système de +M. Brissot, il doit paraître étonnant que celui de mes services que je +viens de rappeler ne m'ait pas mérité quelque indulgence de la part de +mes adversaires. + +J'ai cru encore que, pour conserver la vertu des membres de l'Assemblée +nationale pure de toute intrigue et de toute espérance corruptrice, il +fallait élever une barrière entre eux et le ministère, que leur devoir +était de surveiller les ministres, et non de s'identifier avec eux ou +de le devenir eux-mêmes; et l'Assemblée constituante, consacrant ces +principes, a décrété que les membres des législatures ne pourraient +parvenir au ministère ni accepter aucun emploi du pouvoir exécutif +pendant quatre ans après la fin de leur mission. Après avoir élevé +cette double digue contre l'ambition des représentants, il fallut la +défendre encore longtemps contre les efforts incroyables de tous les +intrigants qu'elle mettait au désespoir; et l'on peut facilement +conjecturer qu'il m'eût été facile de composer avec eux sur ce point au +profit de mon intérêt personnel. Eh bien! je l'ai constamment défendue; +et je l'ai sauvée du naufrage de la revision. Comment le délire de la +haine a-t-il donc pu vous aveugler au point d'imprimer dans vos petites +feuilles et de répandre partout dans vos petites coteries, et même dans +les lieux publics, que celui qui provoqua ces deux décrets aspire au +ministère pour lui et pour ses amis, que je veux renverser les nouveaux +ministres pour m'élever sur leurs ruines? Je n'ai pas encore dit un +seul mot contre les nouveaux ministres; il en est même parmi eux que je +préférerais, quant à présent, à tout autre et que je pourrais défendre +dans l'occasion: je veux seulement qu'on les surveille et qu'on les +éclaire, comme les autres; que l'on ne substitue pas les hommes aux +principes, et la personne des ministres au caractère des peuples: je +veux surtout qu'on démasque tous les factieux. Vous demandez ce que +j'ai fait: et vous m'avez adressé cette question, dans cette tribune, +dans cette Société dont l'existence même est un monument de ce que j'ai +fait! Vous n'étiez pas ici, lorsque, sous le glaive de la proscription, +environné de pièges et de baïonnettes, je la défendais et contre toutes +les fureurs de nos modernes Syllas, et même contre toute la puissance +de l'Assemblée constituante. Interrogez donc ceux qui m'entendirent; +interrogez tous les amis de la Constitution répandus sur toute la +surface de l'empire; demandez-leur quels sont les noms auxquels ils se +sont ralliés, dans ces temps orageux. Sans ce que j'ai fait, vous ne +m'auriez point outragé dans cette tribune, car elle n'existerait plus; +et ce n'est pas vous qui l'auriez sauvée. Demandez-leur qui a conseillé +les patriotes persécutés, ranimé l'esprit public, dénoncé à la France +entière une coalition perfide et toute-puissante, arrêté le cours de +ses sinistres projets, et converti ses jours de triomphe en des jours +d'angoisse et d'ignominie. J'ai fait tout ce qu'a fait le magistrat +intègre que vous louez dans les mêmes feuilles où vous me déchirez. +C'est en vain que vous vous efforcez de séparer des hommes que +l'opinion publique et l'amour de la patrie ont unis. Les outrages que +vous me prodiguez sont dirigés contre lui-même, et les calomniateurs +sont les fléaux de tous les bons citoyens. Vous jetez un nuage sur la +conduite et sur les principes de mon compagnon d'armes, vous +enchérissez sur les calomnies de nos ennemis communs, quand vous osez +m'accuser de vouloir égarer et flatter le peuple! Et comment le +pourrais-je! Je ne suis ni le courtisan, ni le modérateur, ni le +tribun, ni le défenseur du peuple; je suis peuple moi-même! + +Mais par quelle fatalité tous les reproches que vous me faites sont-ils +précisément les chefs d'accusation intentés contre moi et contre Petion +au mois de juillet dernier par les d'André, les Bamave, les Duport, les +Lafayette! Comment se fait-il que, pour répondre à vos inculpations, je +n'aie rien autre chose à faire que de vous renvoyer à l'adresse que +nous fîmes à nos commettants, pour confondre leurs impostures et +dévoiler leurs intrigues? Alors, ils nous appelaient factieux; et vous +n'avez sur eux d'autre avantage que d'avoir inventé le terme +d'_agitateur_, apparemment parce que l'autre est usé. Suivant les gens +que je viens de nommer, c'était nous qui _semions la division parmi les +patriotes;_ c'était nous qui soulevions le peuple contre les lois, +contre l'Assemblée nationale, c'est-à-dire l'opinion publique contre +l'intrigue et la trahison. Au reste, je ne me suis jamais étonné que +mes ennemis n'aient point conçu qu'on pouvait être aimé du peuple sans +intrigue, ou le servir sans intérêt. Comment l'aveugle-né peut-il avoir +l'idée des couleurs, et les âmes viles deviner le sentiment de +l'humanité et les passions vertueuses? Comment croiraient-ils aussi que +le peuple peut lui-même dispenser justement son estime ou son mépris? +Ils le jugent par eux-mêmes; ils le méprisent et le craignent; ils ne +savent que le calomnier pour l'asservir et pour l'opprimer. + +On me fait aujourd'hui un reproche d'un nouveau genre. Les personnages +dont j'ai parlé, dans le temps où je fus nommé accusateur public du +Département de Paris, firent éclater hautement leur dépit et leur +fureur; l'un d'eux abandonna même brusquement la place de président du +Tribunal criminel; aujourd'hui ils me font un crime d'avoir abdiqué ces +mêmes fonctions qu'ils s'indignaient de voir entre mes mains! C'est une +chose digne d'attention de voir ce concert de tous les calomniateurs à +gages de l'aristocratie et de la cour, pour chercher dans une démarche +de cette nature des motifs lâches ou criminels! Ce qui n'est pas moins +remarquable, c'est de voir MM. Brissot et Guadet en faire un des +principaux chefs de l'accusation qu'ils ont dirigée contre moi. Ainsi, +quand on reproche aux autres de briguer les places avec bassesse, on ne +peut m'imputer que mon empressement à les fuir ou à les quitter. Au +reste, je dois sur ce point à mes concitoyens une explication; et je +remercie mes adversaires de m'avoir eux-mêmes présenté cette occasion +de la donner publiquement. Ils feignent d'ignorer les motifs de ma +démission; mais le grand bruit qu'ils en ont fait me prouverait qu'ils +les connaissent trop bien; quand je ne les aurais pas d'avance annoncés +très clairement à cette Société et au public, il y a trois mois, le +jour même de l'installation du Tribunal criminel; je vais les rappeler. +Après avoir donné une idée exacte des fonctions qui m'étaient confiées; +après avoir observé que les crimes de lèse-nation n'étaient pas de la +compétence de l'accusateur public; qu'il ne lui était pas permis de +dénoncer directement les délits ordinaires, et que son ministère se +bornait à donner son avis sur les affaires envoyées au Tribunal +criminel en vertu des décisions du juré d'accusation; qu'il renfermait +encore la surveillance sur les officiers de police, le droit de +dénoncer directement leurs prévarications au Tribunal criminel, je suis +convenu que, renfermée dans ces limites, cette place était peut-être la +plus intéressante de la magistrature nouvelle. Mais j'ai déclaré que, +dans la crise orageuse qui doit décider de la liberté de la France et +de l'univers, je connaissais un devoir encore plus sacré que d'accuser +le crime ou de défendre l'innocence et la liberté individuelle, avec un +titre public, dans des causes particulières, devant un Tribunal +judiciaire; ce devoir est celui de plaider la cause de l'humanité et de +la liberté, comme homme et comme citoyen, au tribunal de l'univers et +de la postérité; j'ai déclaré que je ferais tout ce qui serait en moi +pour remplir à la fois ces deux lâches: mais que, si je m'apercevais +qu'elles étaient au-dessus de mes forces, je préférerais la plus utile +et la plus périlleuse; que nulle puissance ne pouvait me détacher de +cette grande cause des nations que j'avais défendue, que les devoirs de +chaque homme étaient écrits dans son coeur et dans son caractère, et +que, s'il le fallait, je saurais sacrifier ma place à mes principes et +mon intérêt particulier à l'intérêt général. J'ai conservé cette place +jusqu'au moment où je me suis assuré qu'elle ne me permettait pas de +donner aucun moment au soin général de la chose publique; alors je me +suis déterminé à l'abdiquer. Je l'ai abdiquée, comme on jette son +bouclier pour combattre plus facilement les ennemis du bien public; je +l'ai abandonnée, je l'ai _désertée_, comme on déserte ses +retranchements, pour monter à la brèche. J'aurais pu me livrer sans +danger au soin paisible de poursuivre les auteurs des délits privés, et +me faire pardonner peut-être par les ennemis de la Révolution une +inflexibilité de principes qui subjuguait leur estime. J'aime mieux +conserver la liberté de déjouer les complots tramés contre le salut +public; et je dévoue ma tête aux fureurs des Syllas et des Clodius. +J'ai usé du droit qui appartient à tout citoyen, et dont l'exercice est +laissé à sa conscience. Je n'ai vu là qu'un acte de dévouement, qu'un +nouvel hommage rendu par un magistrat aux principes de l'égalité et à +la dignité du citoyen; si c'est un crime, je fais des voeux pour que +l'opinion publique n'en ait jamais de plus dangereux à punir. + +Ainsi donc, les actions les plus honnêtes ne sont que de nouveaux +aliments de calomnie! Cependant, par quelle étrange contradiction +feignez-vous de me croire nécessaire à une place importante, lorsque +vous me refusez toutes les qualités d'un bon citoyen? Que dis-je? Vous +me faites un crime d'avoir abandonné des fonctions publiques; et vous +prétendez que, pour me soustraire à ce que vous appelez l'idolâtrie du +peuple, je devrais me condamner moi-même à l'ostracisme! Qu'est-ce donc +que cette idolâtrie prétendue, si ce n'est pas une nouvelle injure que +vous faites au peuple? N'est-ce pas être aussi trop méfiant et trop +soupçonneux à la fois, de paraître tant redouter un simple citoyen qui +a toujours servi la cause de l'égalité avec désintéressement, et de +craindre si peu les chefs de factions entourés de la force publique, +qui lui ont déjà porté tant de coups mortels? + +Mais quelle est donc cette espèce d'ostracisme dont vous parlez? Est-ce +la renonciation à toute espèce d'emplois publics, même pour l'avenir? +Si elle est nécessaire pour vous rassurer contre moi, parlez, je +m'engage à en déposer dans vos mains l'acte authentique et solennel. +Est-ce la défense d'élever désormais la voix pour défendre les +principes de la Constitution et les droits du peuple? De quel front +oseriez-vous me la proposer? Est-ce un exil volontaire, comme M. Guadet +l'a annoncé en propres termes? Ah! ce sont les ambitieux et les tyrans +qu'il faudrait bannir. Pour moi, où voulez-vous que je me retire? Quel +est le peuple où je trouverai la liberté établie? Et quel despote +voudra me donner un asile? Ah! on peut abandonner sa patrie heureuse et +triomphante; mais menacée, mais déchirée, mais opprimée, on ne la fuit +pas, on la sauve, ou on meurt pour elle. Le ciel qui me donna une âme +passionnée pour la liberté et qui me fit naître sous la domination des +tyrans, le ciel qui prolongea mon existence jusqu'au règne des factions +et des crimes, m'appelle peut-être à tracer de mon sang la route qui +doit conduire mon pays au bonheur et à la liberté; j'accepte avec +transport cette douce et glorieuse destinée. Exigez-vous de moi un +autre sacrifice? Oui, il en est un que vous pouvez demander encore; je +l'offre à ma patrie, c'est celui de ma réputation. Je vous la livre, +réunissez-vous tous pour la déchirer, joignez-vous à la foule +innombrable de tous les ennemis de la liberté, unissez, multipliez vos +libelles périodiques, je ne voulais de réputation que pour le bien de +mon pays: si, pour la conserver, il faut trahir, par un coupable +silence, la cause de la vérité et du peuple, je vous l'abandonne; je +l'abandonne à tous les esprits faibles et versatiles que l'imposture +peut égarer, à tous les méchants qui la répandent. J'aurai l'orgueil +encore de préférer à leurs frivoles applaudissements le suffrage de ma +conscience et l'estime de tous les hommes vertueux et éclairés; appuyé +sur elle et sur la vérité, j'attendrai le secours tardif du temps, qui +doit venger l'humanité trahie et les peuples opprimés. + +Voilà mon apologie; c'est vous dire assez, sans doute, que je n'en +avais pas besoin. Maintenant il me serait facile de vous prouver que je +pourrais faire la guerre offensive avec autant d'avantages que la +guerre défensive. Je ne veux que vous donner une preuve de modération. +Je vous offre la paix, aux seules conditions que les amis de la patrie +puissent accepter. A ces conditions, je vous pardonne volontiers toutes +vos calomnies; j'oublierai même cette affectation cruelle avec laquelle +vous ne cessez de défigurer ce que j'ai dit pour m'accuser d'avoir fait +contre l'Assemblée nationale les réflexions qui s'adressaient à vous, +cette artificieuse politique avec laquelle vous vous êtes toujours +efforcés de vous identifier avec elle, d'inspirer de sinistres +préventions contre moi à ceux de ses membres pour qui j'ai toujours +marqué le plus d'égards et d'estime. Ces conditions, les voici. + +Je ne transige point sur les principes de la justice et sur les droits +de l'humanité. Vous me parlerez tant que vous voudrez du Comité +autrichien; vous ajouterez même que je suis son agent involontaire, +suivant l'expression familière de quelques-uns de vos papiers. Moi qui +ne suis point initié dans les secrets de la cour, et qui ne puis +l'être, moi qui ignore jusqu'où s'étendent l'influence et les relations +de ce Comité, je ne connais qu'une seule règle de conduite, c'est la +Déclaration des Droits de l'homme et les principes de notre +Constitution. Partout où je vois un système qui les viole constamment; +partout où j'aperçois l'ambition, l'intrigue, la ruse et le +machiavélisme, je reconnais une faction; et toute faction tend de sa +nature à immoler l'intérêt général à l'intérêt particulier. Que l'on +s'appelle Condé, Cazalès, Lafayette, Duport, Lameth ou autrement, peu +m'importe: je crois que sur les ruines de toutes les factions doivent +s'élever la prospérité publique et la souveraineté nationale; et dans +ce labyrinthe d'intrigues, de perfidies et de conspirations, je cherche +la route qui conduit à ce but; voilà ma politique, voilà le seul fil +qui puisse guider les pas des amis de la raison et de la liberté. Or, +quels que soient le nombre et les nuances des différents partis, je les +vois tous ligués contre l'égalité et contre la Constitution; ce n'est +qu'après les avoir anéanties qu'ils se disputeront la puissance +publique et la substance du peuple. De tous ces partis, le plus +dangereux, à mon avis, est celui qui a pour chef le héros qui, après +avoir assisté à la révolution du nouveau monde, ne s'est appliqué +jusqu'ici qu'à arrêter les progrès de la liberté dans l'ancien, en +opprimant ses concitoyens. Voilà, à mon avis, le plus grand des dangers +qui menacent la liberté. Unissez-vous à nous pour le prévenir. +Dévoilez, comme députés et comme écrivains, et cette faction et ce +chef! Vous, Brissot, vous êtes convenu avec moi, et vous ne pouvez le +nier, que Lafayette était le plus dangereux ennemi de notre liberté; +qu'il était le bourreau et l'assassin du peuple; je vous ai entendu +dire, en présence de témoins, que la journée du Champ-de-Mars avait +fait rétrograder la Révolution de vingt années. Cet homme est-il moins +redoutable parce qu'il est à la tête d'une armée? Non. + +Hâtez-vous donc, vous et vos amis, d'éclairer la partie de la nation +qu'il a abusée; déployez le caractère d'un véritable représentant; +n'épargnez pas Narbonne plus que Lessart. Faites mouvoir +horizontalement le glaive des lois pour frapper toutes les têtes des +grands conspirateurs; si vous désirez de nouvelles preuves de leurs +crimes, venez plus souvent dans nos séances, je m'engage à vous les +fournir. Défendez la liberté individuelle, attaquée sans cesse par +cette faction; protégez les citoyens les plus éprouvés contre ses +attentats journaliers; ne les calomniez pas; ne les persécutez pas +vous-même; le costume des prêtres a été supprimé; effacez toutes ces +distinctions impolitiques et funestes par lesquelles Lafayette a voulu +élever une barrière entre les gardes nationales et la généralité des +citoyens; faites réformer cet état-major ouvertement voué à Lafayette, +et auquel on impute tous les désordres, toutes les violences qui +oppriment le patriotisme. Il est temps de montrer un caractère décidé +de civisme et d'énergie véritable; il est temps de prendre les mesures +nécessaires pour rendre la guerre utile à la liberté; déjà les troubles +du Midi et de divers départements se réveillent; déjà on nous écrit de +Metz que depuis cette époque tout s'incline dans cette ville devant le +général; déjà le sang a coulé dans le département du Bas-Rhin. A +Strasbourg, on vient d'emprisonner les meilleurs citoyens; Diétrich, +l'ami de Lafayette, est dénoncé comme l'auteur de ces vexations; il +faut que je vous le dise: vous êtes accusé de protéger ce Diétrich et +sa faction; non par moi, mais par la Société des Amis de la +Constitution de Strasbourg. Effacez tous ces soupçons, venez discuter +avec nous les grands objets qui intéressent le salut de la patrie; +prenez toutes les mesures que la prudence exige pour éteindre la guerre +civile et terminer heureusement la guerre étrangère; c'est à la manière +dont vous accueillerez cette proposition que les patriotes vous +jugeront; mais, si vous la rejetez, rappelez-vous que nulle +considération, que nulle puissance ne peut empêcher les amis de la +patrie de remplir leurs devoirs. + + + + * * * * * * * * * + + + +_Réponse de Maximilien Robespierre à l'accusation de J.-B. Louvet +[imprimé par ordre de la Convention nationale]_ (5 novembre 1792) + + + + +Citoyens, délégués du peuple, + + +Une accusation, sinon très redoutable, au moins très grave et très +solennelle, a été intentée contre moi, devant la Convention nationale; +j'y répondrai, parce que je ne dois pas consulter ce qui me convient le +mieux à moi-même, mais ce que tout mandataire du peuple doit à +l'intérêt public. J'y répondrai, parce qu'il faut qu'en un moment +disparaisse le monstrueux ouvrage de la calomnie, si laborieusement +élevé pendant plusieurs années, peut-être; parce qu'il faut bannir du +sanctuaire des lois la haine et la vengeance, pour y rappeler les +principes de la concorde. Citoyens, vous avez entendu l'immense +plaidoyer de mon adversaire; vous l'avez même rendu public par la voie +de l'impression; vous trouverez sans doute équitable d'accorder à la +défense la même attention que vous avez donnée à l'accusation. + +De quoi suis-je accusé? D'avoir conspiré pour parvenir à la dictature, +ou au triumvirat, ou au tribunat. L'opinion de mes adversaires ne +paraît pas bien fixée sur ces points. Traduisons toutes ces idées +romaines un peu disparates par le mot de pouvoir suprême, que mon +accusateur a employé ailleurs. + +Or, on conviendra d'abord que si un pareil projet était criminel, il +était encore plus hardi; car, pour l'exécuter, il fallait non seulement +renverser le trône, mais anéantir la législature, et surtout empêcher +encore qu'elle ne fût remplacée par une Convention nationale; mais +alors comment se fait-il que j'aie le premier, dans mes discours +publics et dans mes écrits, appelé la Convention nationale, comme le +seul remède des maux de la patrie? Il est vrai que cette proposition +même fut dénoncée comme incendiaire, par mes adversaires actuels; mais +bientôt la révolution du 10 fit plus que la légitimer, elle la réalisa. +Dirai-je que, pour arriver à la dictature, il ne suffisait pas de +maîtriser Paris; qu'il fallait asservir les 82 autres départements? Où +étaient mes trésors, où étaient mes armées? Où étaient les grandes +places dont j'étais pourvu? Toute la puissance résidait précisément +dans les mains de mes adversaires. La moindre conséquence que je puisse +tirer de tout ce que je viens de dire, c'est qu'avant que l'accusation +pût acquérir un caractère de vraisemblance, il faudrait au moins qu'il +fût préalablement démontré que j'étais complètement fou: encore ne +vois-je pas ce que mes adversaires pourraient gagner à cette +supposition; car alors il resterait à expliquer comment des hommes +sensés auraient pu se donner la peine de composer tant de beaux +discours, tant de belles affiches, de déployer tant de moyens, pour me +présenter à la Convention nationale et à la France entière comme le +plus redoutable de tous les conspirateurs. + +Mais venons aux preuves positives. L'un des reproches les plus +terribles que l'on m'ait faits, je ne le dissimule point, c'est le nom +de Marat. Je vais donc commencer par vous dire quels ont été mes +rapports avec lui. Je pourrai même faire ma profession de foi sur son +compte, mais sans en dire ni plus de bien, ni plus de mal que j'en +pense. Car je ne sais point trahir ma pensée, pour caresser l'opinion +générale. + +Au mois de janvier 1792, Marat vint me trouver; jusque-là, je n'avais +eu avec lui aucune espèce de relations directes, ni indirectes. La +conversation roula sur les affaires publiques, dont il me parla avec +désespoir; je lui dis, moi, tout ce que les patriotes, même les plus +ardents, pensaient de lui; à savoir qu'il avait mis lui-même un +obstacle au bien que pouvaient produire les vérités utiles développées +dans ses écrits, en s'obstinant à revenir éternellement sur certaines +propositions absurdes et violentes, qui révoltaient les amis de la +liberté autant que les partisans de l'aristocratie. Il défendit son +opinion; je persistai dans la mienne, et je dois avouer qu'il trouva +mes vues politiques tellement étroites, que, quelque temps après, +lorsqu'il eut repris son journal, alors abandonné par lui depuis +quelque temps, en rendant compte lui-même de la conversation dont je +viens de parler, il écrivit en toutes lettres qu'il m'avait quitté +parfaitement convaincu que je n'avais _ni les vues ni l'audace d'un +homme d'Etat;_ et, si les critiques de Marat pouvaient être des titres +de faveur, je pourrais remettre encore sous vos yeux quelques-unes de +ses feuilles publiées six semaines avant la dernière révolution, où il +m'accusait de feuillantisme, parce que, dans un ouvrage périodique, je +ne disais pas hautement qu'il fallait renverser la Constitution. + +Depuis cette première et unique visite de Marat, je l'ai retrouvé à +l'assemblée électorale; ici je retrouve aussi M. Louvet, qui m'accuse +d'avoir désigné Marat pour député, d'avoir mal parlé de Priestley, +enfin d'avoir dominé le corps électoral par l'intrigue et par l'effroi. +Aux déclamations les plus absurdes et les plus atroces, comme aux +suppositions les plus romanesques et les plus hautement démenties par +la notoriété publique, je ne réponds que par les faits: les voici. + +L'assemblée électorale avait arrêté unanimement que tous les choix +qu'elle ferait seraient soumis à la ratification des assemblées +primaires, et ils furent, en effet, examinés et ratifiés par les +sections. A cette grande mesure, elle en avait ajouté une autre, non +moins propre à tuer l'intrigue, non moins digne des principes d'un +peuple libre, celle de statuer que les élections seraient faites à +haute voix et précédées de la discussion publique des candidats. Chacun +usa librement du droit de les proposer. Je n'en présentai aucun. +Seulement, à l'exemple de quelques-uns de mes collègues, je crus faire +une chose utile en proposant des observations générales sur les règles +qui pouvaient guider les corps électoraux dans l'exercice de leurs +fonctions. Je ne dis point de mal de Priestley; je ne pouvais en dire +d'un homme qui ne m'était connu que par sa réputation de savant et par +une disgrâce qui le rendait intéressant aux yeux des amis de la +révolution française. Je ne désignai pas Marat plus particulièrement +que les écrivains courageux qui avaient combattu ou souffert pour la +cause de la révolution; tels que l'auteur des _Crimes des rois_, et +quelques autres qui fixèrent les suffrages de l'assemblée. Voulez-vous +savoir la véritable cause qui les a réunis en faveur de Marat en +particulier? C'est que, dans celte crise, où la chaleur du patriotisme +était montée au plus haut degré, et où Paris était menacé par l'armée +des tyrans qui s'avançait, on était moins frappé de certaines idées +exagérées ou extravagantes qu'on lui reprochait que des attentats de +tous les perfides ennemis qu'il avait dénoncés et de la présence des +maux qu'il avait prédits. Personne ne songeait alors que bientôt son +nom seul servirait de prétexte pour calomnier et la députation de Paris +et l'assemblée électorale et les assemblées primaires elles-mêmes. Pour +moi, je laisserai à ceux qui me connaissent le soin d'apprécier ce beau +projet formé par certaines gens, de m'identifier, à quelque prix que ce +soit, avec un homme qui n'est pas moi. Et n'avais-je donc pas assez de +torts personnels, et mon amour, mes combats pour la liberté, ne +m'avaient-ils pas suscité assez d'ennemis depuis le commencement de la +révolution, sans qu'il soit besoin de m'imputer encore un excès que +j'ai évité, et des opinions que j'ai moi-même condamnées le premier? + +M. Louvet a fait découler les autres preuves dont il appuie son +système, de deux autres sources principales: de ma conduite dans la +Société des Jacobins, et de ma conduite dans le conseil général de la +commune. + +Aux Jacobins, j'exerçais, si on l'en croit, un despotisme d'opinion, +qui ne pouvait être regardé que comme l'avant-coureur de la dictature. +D'abord, je ne sais pas ce que c'est que le despotisme de l'opinion, +surtout dans une société d'hommes libres, composée, comme vous le dites +vous-mêmes, de 1.500 citoyens, réputés les plus ardents patriotes, à +moins que ce ne soit l'empire naturel des principes. Or, cet empire +n'est point personnel à tel homme qui les énonce; il appartient à la +raison universelle et à tous les hommes qui veulent écouter sa voix. Il +appartenait à mes collègues de l'Assemblée constituante, aux patriotes +de l'Assemblée législative, à tous les citoyens qui défendirent +invariablement la cause de la liberté. + +L'expérience a prouvé, en dépit de Louis XVI et de ses alliés, que +l'opinion des Jacobins et des sociétés populaires était celle de la +nation française; aucun citoyen ne l'a créée, ni dominée; et je n'ai +fait que la partager. A quelle époque rapportez-vous les torts que vous +me reprochez? Est-ce aux temps postérieurs à la journée du 10? Depuis +cette époque, jusqu'au moment où je parle, je n'ai pas assisté plus de +six fois peut-être à la Société. C'est depuis le mois de janvier, +dites-vous, qu'elle a été entièrement dominée par _une faction très peu +nombreuse, mais chargée de crimes et d'immoralités dont j'étais le +chef_, tandis que tous les _hommes sages et vertueux_, tels que vous, +_gémissaient dans le silence et dans l'oppression_, de manière, +ajoutez-vous, avec le ton de la pitié, que cette _société, célèbre par +tant de services rendus à la patrie, est maintenant tout à fait +méconnaissable_. + +Mais si, depuis le mois de janvier, les Jacobins n'ont pas perdu la +confiance et l'estime de la nation, et n'ont pas cessé de servir la +liberté; si c'est depuis cette époque qu'ils ont déployé un plus grand +courage contre la cour et Lafayette; si c'est depuis cette époque que +l'Autriche et la Prusse leur ont déclaré la guerre; si c'est depuis +cette époque qu'ils ont recueilli dans leur sein les fédérés rassemblés +pour combattre la tyrannie, et préparé avec eux la sainte insurrection +du mois d'août 1792, que faut-il conclure de ce que vous venez de dire, +sinon que c'est cette poignée de scélérats dont vous parlez qui ont +abattu le despotisme, et que vous et les vôtres étiez trop sages et +trop amis du bon ordre pour tremper dans de telles conspirations; et +s'il était vrai que j'eusse, en effet, obtenu aux Jacobins cette +influence que vous me supposez gratuitement, et que je suis loin +d'avouer, que pourriez-vous en induire contre moi? + +Vous avez adopté une méthode bien sûre et bien commode pour assurer +votre domination, c'est de prodiguer les noms de scélérats et de +monstres à vos adversaires, et de donner vos partisans pour les modèles +du patriotisme; c'est de nous accabler à chaque instant du poids de nos +vices et de celui de vos vertus; cependant à quoi se réduisent, au +fond, tous vos griefs? La majorité des Jacobins rejetait vos opinions; +elle avait tort sans doute. Le public ne vous était pas plus favorable; +qu'en pouvez-vous conclure en votre faveur? Direz-vous que je lui +prodiguais les trésors que je n'avais pas, pour faire triompher des +principes gravés dans tous les coeurs? Je ne vous rappellerai pas +qu'alors le seul objet de dissentiment qui nous divisait, c'était que +vous défendiez indistinctement tous les actes des nouveaux ministres, +et nous les principes; que vous paraissiez préférer le pouvoir, et nous +l'égalité. Je me contenterai de vous observer qu'il résulte de vos +plaintes mêmes que nous étions divisés d'opinion dès ce temps-là. Or, +de quel droit voulez-vous faire servir la Convention nationale +elle-même à venger les disgrâces de votre amour-propre ou de votre +système? Je ne chercherai point à vous rappeler aux sentiments des âmes +républicaines, mais soyez au moins aussi généreux qu'un roi: imitez +Louis XII, et que le législateur oublie les injures de M. Louvet. Mais +non, ce n'est point l'intérêt personnel qui vous guide, c'est l'intérêt +de la liberté; c'est l'intérêt des moeurs qui vous arme contre cette +Société qui _n'est plus qu'un repaire de factieux et de brigands qui +retiennent au milieu d'eux un petit nombre d'honnêtes gens trompés_. +Cette question est trop importante pour être traitée incidemment. +J'attendrai le moment où votre zèle vous portera à demander à la +Convention nationale un décret qui proscrive les Jacobins: nous verrons +alors si vous serez plus persuasifs ou plus heureux que Lafayette. +Avant de terminer cet article, dites-nous seulement ce que vous +entendez par ces deux portions du peuple que vous distinguez dans tous +vos discours, dans tous vos rapports, dont l'une est flagornée, adulée, +égarée par nous, dont l'autre est paisible, mais intimidée; dont l'une +vous chérit et l'autre semble incliner à nos principes? Votre intention +serait-elle de désigner ici, et ceux que Lafayette appelait les +honnêtes gens, et ceux qu'il nommait les sans-culottes et la canaille? + +Il reste maintenant le plus fécond et le plus intéressant des trois +chapitres qui composent votre plaidoyer diffamatoire, celui qui +concerne ma conduite au conseil général de la commune. + +On me demande d'abord pourquoi, après avoir abdiqué la place +d'accusateur public, j'ai accepté le titre d'officier municipal? + +Je réponds que j'ai abdiqué, au mois de janvier 1791, la place +lucrative et nullement périlleuse, quoi qu'on dise, d'accusateur +public, et que j'ai accepté les fonctions de membre du conseil de la +commune, le 10 août 1792. On m'a fait un crime de la manière même dont +je suis entré dans la salle où siégeait la nouvelle municipalité. Notre +dénonciateur m'a reproché très sérieusement d'avoir dirigé mes pas vers +le bureau. Dans ces conjectures, où d'autres soins nous occupaient, +j'étais loin de prévoir que je serais obligé d'informer un jour la +Convention nationale que je n'avais été au bureau que pour faire +vérifier mes pouvoirs. M. Louvet n'en a pas moins conclu de tous ces +faits, à ce qu'il assure, que ce conseil général, ou du moins plusieurs +de ses membres, étaient réservés à de hautes destinées. Pouviez-vous en +douter? N'était-ce pas une assez haute destinée que celle de se dévouer +pour la patrie? Pour moi, je m'honore d'avoir ici à défendre et la +cause de la commune et la mienne. Mais, non... je n'ai qu'à me réjouir +de ce qu'un grand nombre de citoyens ont mieux servi la chose publique +que moi. Je ne veux point prétendre à une gloire qui ne m'appartient +pas. Je ne fus nommé que dans la journée du 10: mais ceux qui, plus tôt +choisis, étaient déjà réunis à la maison commune dans la nuit +redoutable, au moment où la conspiration de la cour était prés +d'éclater, ceux-là sont véritablement les héros de la liberté; ce sont +ceux-là qui, servant de point de ralliement aux patriotes, armant les +citoyens, dirigeant les mouvements d'une insurrection tumultueuse d'où +dépendait le salut public, déconcertèrent la trahison en faisant +arrêter le commandant de la garde nationale vendu à la cour, après +l'avoir convaincu, par un écrit de sa main, d'avoir donné aux +commandants de bataillons des ordres de laisser passer le peuple +insurgent, pour le foudroyer ensuite par derrière... Citoyens +représentants, si la plupart de vous ignoraient ces faits, qui se sont +passés loin de vos yeux, il vous importe de les connaître, ne fût-ce +que pour ne pas souiller les mandataires du peuple français par une +ingratitude fatale à la cause de la liberté; vous devez les entendre +avec intérêt, du moins pour qu'il ne soit pas dit qu'ici les +dénonciations seules ont droit d'être accueillies. Est-ce donc si +difficile de comprendre que, dans de telles circonstances, celte +municipalité tant calomniée dut renfermer les plus généreux citoyens? +Là étaient ces hommes que la bassesse monarchique dédaigne, parce +qu'ils n'ont que des âmes fortes et sublimes; là nous avons vu, et chez +les citoyens, et chez les magistrats nouveaux, des traits d'héroïsme, +que l'incivisme et l'imposture s'efforceront en vain de ravir à +l'histoire. + +Les intrigues disparaissent avec les passions qui les ont enfantées. +Les grandes actions et les grands caractères restent seuls. Nous +ignorons les noms des vils factieux qui assaillaient de pierres Caton +dans la tribune du peuple romain, et les regards de la postérité ne se +reposent que sur l'image sacrée de ce grand homme. + +Voulez-vous juger le conseil général révolutionnaire de la commune de +Paris? Placez-vous au sein de cette immortelle révolution qui l'a créé, +et dont vous êtes vous-mêmes l'ouvrage. + +On vous entretient sans cesse, depuis votre réunion, d'intrigants qui +s'étaient introduits dans ce corps. Je sais qu'il en existait, en +effet, quelques-uns; et qui, plus que moi, a le droit de s'en plaindre? +Ils sont au nombre de mes ennemis; et d'ailleurs quel corps si pur et +si peu nombreux fut absolument exempt de ce fléau? + +On vous dénonce éternellement quelques actes répréhensibles imputés à +des individus. J'ignore ces faits; je ne les nie, ni ne les crois; car +j'ai entendu trop de calomnies pour croire aux dénonciations qui +partent de la même source et qui toutes portent l'empreinte de +l'affectation ou de la fureur. + +Je ne vous observerai pas même que l'homme de ce conseil général, qu'on +est le plus jaloux de compromettre, échappe nécessairement à ces +traits; je ne m'abaisserai pas jusqu'à observer que je n'ai jamais été +chargé d'aucune espèce de commission, ni ne me suis mêlé en aucune +manière d'aucune opération particulière, que je n'ai jamais présidé un +seul instant la commune, que jamais je n'ai eu la moindre relation avec +le Comité de surveillance tant calomnié; car, tout compensé, je +consentirais volontiers à me charger de tout le bien et de tout le mal +attribué à ce corps, que l'on a si souvent attaqué dans la vue de +m'inculper personnellement. + +On lui reproche des arrestations qu'on appelle arbitraires, quoique +aucune n'ait été faite sans un interrogatoire. + +Quand le consul de Rome eut étouffé la conspiration de Catilina, +Clodius l'accusa d'avoir violé les lois. Quand le consul rendit compte +au peuple de son administration, il jura qu'il avait sauvé la patrie, +et le peuple applaudit. J'ai vu à cette barre tels citoyens qui ne sont +pas des Clodius, mais qui, quelque temps avant la révolution du 10 +août, avaient eu la prudence de se réfugier à Rouen, dénoncer +emphatiquement la conduite du conseil de la commune de Paris. Des +arrestations illégales? Est-ce donc le code criminel à la main qu'il +faut apprécier les précautions salutaires qu'exige le salut public, +dans les temps de crise amenés par l'impuissance même des lois? Que ne +nous reprochez-vous aussi d'avoir brisé illégalement les plumes +mercenaires, dont le métier était de propager l'imposture et de +blasphémer contre la liberté? Que n'instituez-vous une commission pour +recueillir les plaintes des écrivains aristocratiques et royalistes? +Que ne nous reprochez-vous d'avoir consigné tous les conspirateurs aux +portes de cette grande cité? Que ne nous reprochez-vous d'avoir désarmé +les citoyens suspects? d'avoir écarté de nos assemblées, où nous +délibérions sur le salut public, les ennemis reconnus de la Révolution? +Que ne faites-vous le procès à la fois, et à la municipalité, et à +l'assemblée électorale, et aux sections de Paris, et aux assemblées +primaires même des cantons, et à tous ceux qui nous ont imités? Car +toutes ces choses-là étaient illégales, aussi illégales que la +révolution, que la chute du trône et de la Bastille, aussi illégales +que la liberté elle-même? + +Mais que dis-je? Ce que je présentais comme une hypothèse absurde n'est +qu'une réalité très certaine. On nous a accusés, en effet, de tout +cela, et de bien d'autres choses encore. Ne nous a-t-on pas accusés +d'avoir envoyé, de concert avec le conseil exécutif, des commissaires +dans plusieurs départements, pour propager nos principes, et les +déterminer à s'unir aux Parisiens contre l'ennemi commun? + +Quelle idée s'est-on donc formée de la dernière révolution? La chute du +trône paraissait-elle si facile avant le succès? Ne s'agissait-il que +de faire un coup de main aux Tuileries? Ne fallait-il pas anéantir dans +toute la France le parti des tyrans, et par conséquent communiquer à +tous les départements la commotion salutaire qui venait d'électriser +Paris? Et comment ce soin pouvait-il ne pas regarder ces mêmes +magistrats qui avaient appelé le peuple à l'insurrection? Il s'agissait +du salut public; il y allait de leurs tètes, et on leur a fait un crime +d'avoir envoyé des commissaires aux autres communes, pour les engager à +avouer, à consolider leur ouvrage! Que dis-je? La calomnie a poursuivi +ces commissaires eux-mêmes! Quelques-uns ont été jetés dans les fers. +Le feuillantisme et l'ignorance ont calculé le degré de chaleur de leur +style; ils ont mesuré toutes leurs démarches avec le compas +constitutionnel, pour trouver le prétexte de travestir les +missionnaires de la révolution en incendiaires, en ennemis de l'ordre +public. A peine les circonstances qui avaient enchaîné les ennemis du +peuple ont-elles cessé, les mêmes corps administratifs, tous les hommes +qui conspiraient contre lui, sont venus les calomnier devant la +Convention nationale elle-même. Citoyens, vouliez-vous une révolution +sans révolution? Quel est cet esprit de persécution qui est venu +reviser, pour ainsi dire, celle qui a brisé nos fers? Mais comment +peut-on soumettre à un jugement certain les effets que peuvent +entraîner ces grandes commotions? Qui peut, après coup, marquer le +point précis où devaient se briser les flots de l'insurrection +populaire? A ce prix, quel peuple pourrait jamais secouer le joug du +despotisme? Car s'il est vrai qu'une grande nation ne peut se lever par +un mouvement simultané, et que la tyrannie ne peut être frappée que par +la portion des citoyens qui est plus près d'elle, comment ceux-ci +oseront-ils l'attaquer, si, après la victoire, les délégués, venant des +parties éloignées de l'Etat, peuvent les rendre responsables de la +durée ou de la violence de la tourmente politique qui a sauvé la +patrie? Ils doivent être regardés comme fondés de procuration tacite +pour la société tout entière. Les Français amis de la liberté, réunis à +Paris au mois d'août dernier, ont agi à ce titre au nom de tous les +départements; il faut les approuver ou les désavouer tout à fait. Leur +faire un crime de quelques désordres apparents ou réels, inséparables +d'une grande secousse, ce serait les punir de leur dévouement. Ils +auraient droit de dire à leurs juges: Si vous désavouez les moyens que +nous avons employés pour vaincre, laissez-nous les fruits de la +victoire; reprenez votre constitution et toutes vos lois anciennes, +mais restituez-nous le prix de nos sacrifices et de nos combats; +rendez-nous nos concitoyens, nos frères, nos enfants qui sont morts +pour la cause commune. Citoyens, le peuple qui vous a envoyés a tout +ratifié. Votre présence ici en est la preuve; il ne vous a pas chargés +de porter l'oeil sévère de l'inquisition sur les faits qui tiennent à +l'insurrection, mais de cimenter par les lois justes la liberté qu'elle +lui a rendue. L'univers, la postérité ne verra dans ces événements que +leur cause sacrée et leur sublime résultat; vous devez les voir comme +elle. Vous devez les juger, non en juges de paix, mais en hommes d'Etat +et en législateurs du monde. Et ne pensez pas que j'aie invoqué ces +principes éternels parce que nous avons besoin de couvrir d'un voile +quelques actions répréhensibles. Non, nous n'avons point failli, j'en +jure par le trône renversé, et par la république qui s'élève. + +On vous a parlé bien souvent des événements du 2 septembre; c'est le +sujet auquel j'étais le plus impatient d'arriver, et je le traiterai +d'une manière absolument désintéressée. + +J'ai observé qu'arrivé à cette partie de son discours, M. Louvet +lui-même a généralisé d'une manière très vague l'accusation dirigée +auparavant contre moi personnellement; il n'en est pas moins certain +que la calomnie a travaillé dans l'ombre. Ceux qui ont dit que j'avais +eu la moindre part aux événements dont je parle sont des hommes ou +excessivement crédules, ou excessivement pervers. Quant à l'homme qui, +comptant sur le succès de la diffamation dont il avait d'avance arrangé +tout le plan, a cru pouvoir alors imprimer impunément que je les avais +dirigés, je me contenterai de l'abandonner au remords, si le remords ne +supposait une âme. Je dirai, pour ceux que l'imposture a pu égarer, +qu'avant l'époque où ces événements sont arrivés, j'avais cessé de +fréquenter le conseil général de la commune; l'assemblée électorale +dont j'étais membre avait commencé ses séances; que je n'ai appris ce +qui se passait dans les prisons que par le bruit public, et plus tard +que la plus grande partie des citoyens, car j'étais habituellement chez +moi ou dans les lieux où mes fonctions publiques m'appelaient. Quant au +conseil général de la commune, il est certain, aux yeux de tout homme +impartial, que, loin de provoquer les événements du 2 septembre, il a +fait ce qui était en son pouvoir pour les empêcher. Si vous demandez +pourquoi il ne les a point empêchés, je vais vous le dire. Pour se +former une idée juste de ces faits, il faut chercher la vérité, non +dans les écrits ou dans les discours calomnieux qui les ont dénaturés, +mais dans l'histoire de la dernière révolution. + +Si vous avez pensé que le mouvement imprimé aux esprits par +l'insurrection du mois d'août était entièrement expiré au commencement +de septembre, vous vous êtes trompés; et ceux qui ont cherché à vous +persuader qu'il n'y avait aucune analogie entre l'une et l'autre de ces +deux époques ont feint de ne connaître ni les faits, ni le coeur humain. + +La journée du 10 août avait été signalée par un grand combat, dont +beaucoup de patriotes et beaucoup de soldats suisses avaient été les +victimes. Les plus grands conspirateurs furent dérobés à la colère du +peuple victorieux, qui avait consenti à les remettre entre les mains +d'un nouveau tribunal. Mais le peuple était déterminé à exiger leur +punition. Cependant, après avoir condamné trois ou quatre coupables +subalternes, le tribunal criminel se reposa. Montmorin avait été +absous; Depoix, et plusieurs conspirateurs de cette importance, avaient +été frauduleusement remis en liberté; de grandes prévarications, en ce +genre, avaient transpiré; et de nouvelles preuves de la conspiration de +la cour se développaient chaque jour; presque tous les patriotes qui +avaient été blessés au château des Tuileries mouraient dans les bras de +leurs frères parisiens; on déposa sur le bureau de la commune des +balles mâchées, extraites du corps de plusieurs Marseillais et +plusieurs autres fédérés; l'indignation était dans tous les coeurs. + +Cependant une cause nouvelle, et beaucoup plus importante, acheva de +porter la fermentation à son comble. Un grand nombre de citoyens +avaient pensé que la journée du 10 rompait les fils des conspirations +royales; ils regardaient la guerre comme terminée, quand tout à coup la +nouvelle se répand dans Paris que Longwy a été livré, que Verdun a été +livré, et qu'à la tête d'une armée de 100.000 hommes, Brunswick +s'avance vers Paris: aucune place forte ne nous séparait des ennemis. +Notre armée divisée, presque détruite par les trahisons de Lafayette, +manquait de tout. Il fallait songer à la fois à trouver des armes, des +effets de campement, des vivres et des hommes. Le danger était grand, +il paraissait plus grand encore. Danton se présente à l'Assemblée +législative, lui peint vivement les périls et les ressources, la porte +à prendre quelques mesures vigoureuses, et donne une grande impulsion à +l'opinion publique; il se rend à la maison commune, et invite la +municipalité à faire sonner le tocsin; le conseil général de la commune +sent que la patrie ne peut être sauvée que par les prodiges que +l'enthousiasme de la liberté peut seul enfanter, et qu'il faut que +Paris tout entier s'ébranle pour courir au-devant des Prussiens; il +fait sonner le tocsin, pour avertir tous les citoyens de courir aux +armes; il leur en procure par tous les moyens qui sont en son pouvoir; +le canon d'alarme tonnait on même temps; en un instant 40.000 hommes +sont armés, équipés, rassemblés, et marchent vers Châlons... Au milieu +de ce mouvement universel, l'approche des ennemis étrangers réveille le +sentiment d'indignation et de vengeance qui couvait dans les coeurs +contre tes traîtres qui les avaient appelés. Avant d'abandonner leurs +foyers, leurs femmes et leurs enfants, les citoyens, les vainqueurs des +Tuileries veulent la punition des conspirateurs, qui leur avait été +souvent promise; on court aux prisons... Les magistrats pouvaient-ils +arrêter le peuple? Car c'était un mouvement populaire, et non, comme on +l'a ridiculement supposé, la sédition partielle de quelques scélérats +payés pour assassiner leurs semblables; et s'il n'en eût pas été ainsi, +comment le peuple ne l'aurait-il pas empêché? Comment la garde +nationale, comment les fédérés n'auraient-ils fait aucun mouvement pour +s'y opposer? Les fédérés eux-mêmes étaient là en grand nombre. On +connaît les vaines réquisitions du commandant de la garde nationale; on +connaît les vains efforts des commissaires de l'Assemblée législative +qui furent envoyés aux prisons. + +J'ai entendu quelques personnes me dire froidement que la municipalité +devait proclamer la loi martiale. La loi martiale à l'approche de +l'ennemi! La loi martiale, après la journée du 10! La loi martiale pour +les complices du tyran détrôné contre le peuple! Que pouvaient les +magistrats contre la volonté déterminée d'un peuple indigné, qui +opposait à leurs discours, et le souvenir de sa victoire, et le +dévouement avec lequel il allait se précipiter au devant des Prussiens, +et qui reprochait aux lois mêmes la longue impunité des traîtres qui +déchiraient le sein de leur patrie; ne pouvant les déterminer à se +reposer sur les tribunaux du soin de leur punition, les officiers +municipaux les engagèrent à suivre des formes nécessaires, dont le but +était de ne pas confondre, avec les coupables qu'ils voulaient punir, +les citoyens détenus pour des causes étrangères à la conspiration du 10 +août; et ce sont les officiers municipaux qui ont exercé ce ministère, +le seul service que les circonstances permettaient de rendre à +l'humanité, qu'on vous a présentés comme des brigands sanguinaires. + +Le zèle le plus ardent pour l'exécution des lois ne peut justifier ni +l'exagération, ni la calomnie; or, je pourrais citer ici, contre les +déclamations de M. Louvet, un témoignage non suspect: c'est celui du +ministre de l'Intérieur, qui, en blâmant les exécutions populaires en +général, n'a pas craint de parler de l'esprit de prudence et de justice +que le peuple (c'est son expression) avait montré dans cette conduite +illégale; que dis-je? je pourrais citer, on faveur du conseil général +de la commune, M. Louvet lui-même, qui commençait l'une de ses affiches +de _La Sentinelle_ par ces mots: "Honneur au conseil général de la +commune, il a fait sonner le tocsin, il a sauvé la patrie..." C'était +alors le temps des élections. + +On assure qu'un innocent a péri; on s'est plu à en exagérer le nombre: +mais un seul c'est beaucoup trop sans doute; citoyens, pleurez cette +méprise cruelle, nous l'avons pleurée dès longtemps; c'était un bon +citoyen; c'était donc l'un de nos amis. Pleurez même les victimes +coupables réservées à la vengeance des lois, qui ont tombé sous le +glaive de la justice populaire; mais que votre douleur ait un terme +comme toutes les choses humaines. + +Gardons quelques larmes pour des calamités plus touchantes. Pleurez +cent mille patriotes immolés par la tyrannie; pleurez nos citoyens +expirants sous leurs toits embrasés, et les fils des citoyens massacrés +au berceau ou dans les bras de leurs mères. N'avez-vous pas aussi des +frères, des enfants, des épouses à venger? La famille des législateurs +français, c'est la patrie; c'est le genre humain tout entier, moins les +tyrans et leurs complices. Pleurez donc, pleurez l'humanité abattue +sous leur joug odieux. Mais consolez-vous, si, imposant silence à +toutes les viles passions, vous voulez assurer le bonheur de votre +pays, et préparer celui du monde. Consolez-vous, si vous voulez +rappeler sur la terre l'égalité et la justice exilées, et tarir, par +des lois justes, la source des crimes et des malheurs de vos semblables. + +La sensibilité qui gémit presque exclusivement pour les ennemis de la +liberté m'est suspecte. Cessez d'agiter sous mes yeux la robe sanglante +du tyran, ou je croirai que vous voulez remettre Rome dans ses fers. En +voyant ces peintures pathétiques des Lamballe, des Montmorin, de la +consternation des mauvais citoyens, et ces déclamations furieuses +contre des hommes connus sous des rapports tout à fait opposés, +n'avez-vous pas cru lire un manifeste de Brunswick ou de Condé? +Calomniateurs éternels, voulez-vous donc venger le despotisme? +Voulez-vous flétrir le berceau de la république? Voulez-vous déshonorer +aux yeux de l'Europe la révolution qui l'a enfantée, et fournir des +armes à tous les ennemis de la liberté? Amour de l'humanité, vraiment +admirable, qui tend à cimenter la misère et la servitude des peuples, +et qui cache le désir barbare de se baigner dans le sang des patriotes! + +A ces terribles tableaux, mon accusateur a lié le projet qu'il me +supposait d'avilir le corps législatif, qui, disait-il, _était +continuellement tourmenté, méconnu, outragé par un insolent démagogue +qui venait à sa barre lui ordonner des décrets_. + +Espèce de figure oratoire, par laquelle M. Louvet a travesti deux +pétitions que je fus chargé de présenter à l'Assemblée législative, au +nom du conseil général de la commune, relativement à la création du +nouveau département de Paris. Avilir le corps législatif! Quelle +chétive idée vous étiez-vous donc formée de sa dignité? Apprenez qu'une +assemblée où réside la majesté du peuple français ne peut être avilie, +même par ses propres oeuvres. Quand elle s'élève à la hauteur de sa +mission sublime, comment concevez-vous qu'elle puisse être avilie par +les discours insensés d'un insolent démagogue? Elle ne peut pas plus +l'être que la divinité ne peut être dégradée par les blasphèmes de +l'impie; pas plus que l'éclat de l'astre qui anime la nature ne peut +être terni par les clameurs des hordes sauvages de l'Asie. + +Si des membres d'une assemblée auguste, oubliant leur existence comme +représentants d'un grand peuple, pour ne se souvenir que de leur mince +existence comme individus, sacrifiaient les grands intérêts de +l'humanité à leur méprisable orgueil ou à leur lâche ambition, ils ne +parviendraient pas même, par cet excès de bassesse, à avilir la +représentation nationale; ils ne réussiraient qu'à s'avilir eux-mêmes. + +Mais, puisqu'il faut qu'au mois de novembre 1792, je rende compte à la +Convention nationale de ce que j'ai dit le 12 ou 13 août, je vais le +faire. Pour apprécier ce chef d'accusation, il faut connaître quel +était le motif de la démarche de la commune auprès du corps législatif. + +La révolution du 10 août avait nécessairement fait disparaître +l'autorité du département, avec la puissance de la cour, dont il +s'était déclaré l'éternel champion; et le conseil général de la commune +en exerçait le pouvoir. Il était fermement convaincu, comme tous les +citoyens, qu'il lui serait impossible de soutenir le poids de la +révolution commencée, si on se hâtait de le paralyser par la +résurrection du département, dont le nom seul était devenu odieux. +Cependant, dès le lendemain du premier jour de la révolution, des +membres de la commission des 21, qui dirigeaient les travaux de +l'assemblée, avaient préparé un projet de décret, dont l'objet était +d'annuler l'influence de la commune, en la renfermant dans les limites +qu'exerçait le conseil général qui l'avait précédée. Le même jour, des +affiches, où elle était diffamée de la manière la plus indécente, +couvrirent les murs de Paris; et nous connaissons les auteurs de ces +affiches; ils ont beaucoup de rapports avec les auteurs de l'accusation +à laquelle je réponds. Ce premier objet ayant échoué, on imagina de +créer un nouveau département, et le 12 ou le 13 on surprit à +l'Assemblée un décret qui en déterminait l'organisation. Le soir, je +fus chargé par la commune, avec plusieurs autres députés, de venir +présenter à l'Assemblée législative des observations puisées dans le +principe que j'ai indiqué. Elles furent appuyées par plusieurs membres, +notamment par Lacroix, qui alla même jusqu'à censurer la commission des +Vingt-et-Un, à qui il attribuait le décret; et, sur sa rédaction même, +rassemblée décréta que les fonctions du nouveau corps administratif se +borneraient aux matières d'impositions, et que. relativement aux +mesures de salut public et de police, le conseil général ne +correspondrait directement qu'avec le corps législatif. Deux jours +après, une circonstance singulière nous ramena à la barre pour le même +objet. La lettre de convocation, expédiée par le ministre Roland pour +nommer les membres de l'administration provisoire du département, était +motivée non sur le dernier décret qui en circonscrivait les fonctions, +mais sur le premier décret, que l'Assemblée législative avait changé. +Le conseil général crut devoir réclamer contre cette conduite, et il +crut que le seul moyen de prévenir toutes ces divisions et tous les +conflits d'autorité, si dangereux dans ces circonstances critiques, +était que l'administration provisoire ne prît que le titre de +commission administrative, qui déterminait clairement l'objet des +fonctions qui lui étaient attribuées par le dernier décret. Tandis +qu'on discutait cette question à la commune, les membres nommés pour +remplacer le directoire viennent lui jurer fraternité, et lui déclarer +qu'ils ne voulaient prendre d'autre titre que celui de commission +administrative. Ce trait de civisme, digne des jours qui ont vu +renaître la liberté, produisit une scène touchante. On arrête que les +membres du directoire et des députés de la commune se rendront +sur-le-champ à l'Assemblée législative pour lui en rendre compte et la +prier de consacrer la mesure salutaire dont je viens de parler. Je +portai la parole: c'est cette pétition que M. Louvet a qualifié +d'insolente. Voulez-vous apprécier ce reproche? Interrogez Hérault, +qui, dans cette séance, présidait le corps législatif; il nous adressa +une réponse véritablement républicaine, qui exprimait une opinion aussi +favorable à l'objet de la pétition qu'à ceux qui la présentaient. Nous +fûmes invités à la séance. Quelques orateurs ne pensèrent pas comme +lui, et un membre, qui m'a vivement inculpé le jour de l'accusation de +M. Louvet, s'éleva très durement et contre notre demande et contre la +commune elle-même, et l'Assemblée passa à l'ordre du jour. Lacroix vous +a dit que, dans le coin du côté gauche, je l'avais menacé du tocsin. +Lacroix sans doute s'est trompé. Et il était possible de confondre ou +d'oublier les circonstances, dont j'ai aussi des témoins, même dans +cette Assemblée et parmi les membres du corps législatif. Je vais les +rappeler. Je me souviens très bien que, dans ce coin dont on a parlé, +j'entendis certains propos qui me parurent assez feuillantins, assez +peu dignes des circonstances où nous étions, entre autres celui-ci, qui +s'adressait à la commune: "Que ne faites-vous resonner le tocsin?" +C'est à ce propos, ou à un autre pareil, que je répondis: "Les sonneurs +de tocsin sont ceux qui cherchent à aigrir les esprits par +l'injustice." Je me rappelle encore qu'alors un de mes collègues, moins +patient que moi, dans un mouvement d'humeur, tint en effet un propos +semblable à celui qu'on m'a attribué, et d'autres m'ont entendu +moi-même le lui reprocher*. [* La vérité de ce récit a été attestée +sur-le-champ par plusieurs membres de l'Assemblée législative, députés +à la Convention nationale. (_Note de Robespierre_.)] Quant à la +répétition du même propos que l'on me fait tenir au comité des +Vingt-et-Un, la fausseté de ce fait est encore plus notoire. Je ne +retournais au conseil général que pour dénoncer l'Assemblée +législative, dit M. Louvet. Ce jour-là, retourné au conseil général +pour rendre compte de ma mission, je parlai avec décence de l'Assemblée +nationale, avec franchise de quelques membres de la commission des +Vingt-et-Un, à qui j'imputais le projet de faire rétrograder la +liberté. On a osé, par un rapprochement atroce, insinuer que j'avais +voulu compromettre la sûreté de quelques députés, en les dénonçant à la +commune durant les exécutions des conspirateurs. J'ai déjà répondu à +cette infamie, en rappelant que j'avais cessé d'aller à la commune +avant ces événements, qu'il ne m'était pas plus donné de prévoir que +les circonstances subites et extraordinaires qui les ont amenés. +Faut-il vous dire que plusieurs de mes collègues, avant moi avaient +déjà dénoncé la persécution tramée contre la commune par les deux ou +trois personnes dont on parle, et ce plan de calomnier les défenseurs +de la liberté et de diviser les citoyens au moment où il fallait réunir +ses efforts pour étouffer les conspirations du dedans et repousser les +ennemis étrangers. Quelle est donc cette affreuse doctrine, que +dénoncer un homme et le tuer c'est la même chose? Dans quelle +république vivons-nous, si le magistrat qui, dans une assemblée +municipale, s'explique librement sur les auteurs d'une trame +dangereuse, n'est plus regardé que comme un provocateur au meurtre? Le +peuple, dans la journée même du 10 août, s'était fait une loi de +respecter les membres les plus décriés du corps législatif; il a vu +paisiblement Louis XVI et sa famille traverser Paris, de l'Assemblée au +Temple; et tout Paris sait que personne n'avait prêché ce principe de +conduite plus souvent ni avec plus de zèle que moi, soit avant, soit +depuis la révolution du 10 août. Citoyens, si jamais, à l'exemple des +Lacédémoniens, nous élevons un temple à la peur, je suis d'avis qu'on +choisisse les ministres de son culte parmi ceux-là mêmes qui nous +entretiennent sans cesse de leur courage et de leurs dangers. + +Mais comment parlerai-je de cette lettre prétendue, timidement, et +j'ose dire très gauchement présentée à votre curiosité? Une lettre +énigmatique adressée à un tiers! Des brigands anonymes! Des assassins +anonymes!... et, au milieu de ces nuages, ce mot, jeté comme au hasard: +ils ne veulent entendre parler que de Robespierre... Des réticences, +des mystères dans des affaires si graves, et en s'adressant à la +Convention nationale! Le tout attaché à un rapport bien astucieux, +après tant de libelles, tant d'affiches, tant de pamphlets, tant de +journaux de toutes les espèces, distribués à si grands frais et de +toutes les manières, dans tous les coins de la république... O homme +vertueux, homme exclusivement, éternellement vertueux, où vouliez-vous +donc aller par ces routes ténébreuses? Vous avez essayé l'opinion... +Vous vous êtes arrêté, épouvanté vous-même de votre propre démarche... +Vous avez bien fait; la nature ne vous a pas moulé, ni pour de grandes +actions, ni pour de grands attentats.... Je m'arrête ici moi-même, par +égards pour vous... Mais une autre fois examinez mieux les instruments +qu'on met entre vos mains... Vous ne connaissez pas l'abominable +histoire de l'homme à la missive énigmatique; cherchez-la, si vous en +avez le courage, dans les monuments de la police... Vous saurez un jour +quel prix vous élevez attacher à la modération de l'ennemi que vous +vouliez perdre. Et croyez-vous que, si je voulais m'abaisser à de +pareilles plaintes, il me serait difficile de vous présenter des +dénonciations un peu plus précises et mieux appuyées? Je les ai +dédaignées jusqu'ici. Je sais qu'il y a loin du dessein profondément +conçu de commettre un grand crime à certaines velléités, à certaines +menaces de mes ennemis, dont j'aurais pu faire beaucoup de bruit. +D'ailleurs, je n'ai jamais cru au courage des méchants. Mais +réfléchissez sur vous-même; et voyez avec quelle maladresse vous vous +embarrassez vous-même dans vos propres pièges... Vous vous tourmentez, +depuis longtemps, pour arracher à l'Assemblée une loi contre les +provocateurs au meurtre: qu'elle soit portée; quelle est la première +victime qu'elle doit frapper? N'est-ce pas vous qui avez dit +calomnieusement, ridiculement, que j'aspirais à la tyrannie? +N'avez-vous pas juré par Brutus d'assassiner les tyrans? Vous voilà +donc convaincu, par votre propre aveu, d'avoir provoqué tous les +citoyens à m'assassiner. N'ai-je pas déjà entendu, de cette tribune +même, des cris de fureur répondre à vos exhortations? Et ces promenades +de gens armés, qui bravent, au milieu de nous, l'autorité des lois et +des magistrats! Et ces cris qui demandent les têtes de quelques +représentants du peuple, qui mêlent à des imprécations contre moi vos +louanges et l'apologie de Louis XVI! Qui les a appelés? qui les égare? +qui les excite? Et vous parlez de lois, de vertu, d'agitateurs... + +Mais sortons de ce cercle d'infamie que vous nous avez fait parcourir, +et arrivons à la conclusion de votre libelle. + +Indépendamment de ce décret sur la force armée, que vous cherchez à +extorquer par tant de moyens; indépendamment de cette loi tyrannique +contre la liberté individuelle et contre celle de la presse, que vous +déguisez sous le spécieux prétexte de la provocation au meurtre, vous +demandez pour le ministre une espèce de dictature militaire, vous +demandez une loi de proscription contre les citoyens qui vous +déplaisent, sous le nom d'ostracisme. Ainsi vous ne rougissez plus +d'avouer ouvertement le motif honteux de tant d'impostures et de +machinations; ainsi vous ne parlez de dictature que pour l'exercer +vous-même sans aucun frein; ainsi vous ne parlez de proscriptions et de +tyrannie que pour proscrire et pour tyranniser; ainsi vous avez pensé +que, pour faire de la Convention nationale l'aveugle instrument de vos +coupables desseins, il vous suffirait de prononcer devant elle un roman +bien astucieux, et de lui proposer de décréter, sans désemparer, la +perte de la liberté et son propre déshonneur! Que me reste-t-il à dire +contre des accusateurs qui s'accusent eux-mêmes?... Ensevelissons, s'il +est possible, ces misérables manoeuvres dans un éternel oubli. +Puissions-nous dérober aux regards de la postérité ces jours peu +glorieux de notre histoire, où les représentants du peuple, égarés par +de lâches intrigues, ont paru oublier les grandes destinées auxquelles +ils étaient appelés. Pour moi, je ne prendrai aucunes conclusions qui +me soient personnelles; j'ai renoncé au facile avantage de répondre aux +calomnies de mes adversaires par des dénonciations plus redoutables. +J'ai voulu supprimer la partie offensive de ma justification. Je +renonce à la juste vengeance que j'aurais le droit de poursuivre contre +mes calomniateurs. Je n'en demande point d'autre que le retour de la +paix et le triomphe de la liberté. Citoyens, parcourez, d'un pas ferme +et rapide, votre superbe carrière. Et puissé-je, aux dépens de ma vie +et de ma réputation même, concourir avec vous à la gloire et au bonheur +de notre commune patrie! + + + + * * * * * * * * * + + + +_Opinion de Maximilien Robespierre, député du département de Paris, +sur le jugement de Louis XVI; imprimé par ordre de la Convention +nationale_ (3 décembre 1792) + + + + +Citoyens, + + +L'Assemblée a été entraînée, à son insu, loin de la véritable question. +Il n'y a point ici de procès à faire. Louis n'est point un accusé. Vous +n'êtes point des juges. Vous n'êtes, vous ne pouvez être que des hommes +d'Etat, et les représentants de la nation. Vous n'avez point une +sentence à rendre pour ou contre un homme, mais une mesure de salut +public à prendre, un acte de providence nationale à exercer. Un roi +détrôné, dans la république, n'est bon qu'à deux usages: ou à troubler +la tranquillité de l'Etat et à ébranler la liberté, ou à affermir l'une +et l'autre à la fois. Or, je soutiens que le caractère qu'a pris +jusqu'ici votre délibération va directement contre ce but. En effet, +quel est le parti que la saine politique prescrit pour cimenter la +république naissante? C'est de graver profondément dans les coeurs le +mépris de la royauté, et de frapper de stupeur tous les partisans du +roi. Donc, présenter à l'univers son crime comme un problème, sa cause +comme l'objet de la discussion la plus imposante, la plus religieuse, +la plus difficile qui puisse occuper les représentants du peuple +français; mettre une distance incommensurable entre le seul souvenir de +ce qu'il fut, et la dignité d'un citoyen, c'est précisément avoir +trouvé le secret de le rendre encore dangereux à la liberté. + +Louis fut roi, et la république est fondée: la question fameuse qui +vous occupe est décidée par ces seuls mots. Louis a été détrôné par ses +crimes; Louis dénonçait le peuple français comme rebelle; il a appelé, +pour le châtier, les armes des tyrans ses confrères; la victoire et le +peuple ont décidé que lui seul était rebelle: Louis ne peut donc être +jugé; il est déjà condamné, ou la république n'est point absoute. +Proposer de faire le procès à Louis XVI, de quelque manière que ce +puisse être, c'est rétrograder vers le despotisme royal et +constitutionnel; c'est une idée contre-révolutionnaire, car c'est +mettre la révolution elle-même en litige. En effet, si Louis peut être +encore l'objet d'un procès, il peut être absous; il peut être innocent: +que dis-je! il est présumé l'être jusqu'à ce qu'il soit jugé: mais si +Louis est absous, si Louis peut être présumé innocent, que devient la +révolution? Si Louis est innocent, tous les défenseurs de la liberté +deviennent des calomniateurs; les rebelles étaient les amis de la +vérité et les défenseurs de l'innocence opprimée; tous les manifestes +des cours étrangères ne sont que des réclamations légitimes contre une +faction dominatrice. La détention même que Louis a subie jusqu'à ce +moment est une vexation injuste; les fédérés, le peuple de Paris, tous +les patriotes de l'empire français sont coupables: et ce grand procès +pendant au tribunal de la nature, entre le crime et la vertu, entre la +liberté et la tyrannie, est enfin décidé en faveur du crime et de la +tyrannie. + +Citoyens, prenez-y garde; vous êtes ici trompés par de fausses notions. +Vous confondez les règles du droit civil et positif avec les principes +du droit des gens; vous confondez les rapports des citoyens entre eux, +avec ceux des nations à un ennemi qui conspire contre elles. Vous +confondez aussi la situation d'un peuple en révolution avec celle d'un +peuple dont le gouvernement est affermi. + +Vous confondez une nation qui punit un fonctionnaire public, en +conservant la forme du gouvernement, et celle qui détruit le +gouvernement lui-même. Nous rapportons à des idées qui nous sont +familières un cas extraordinaire, qui dépend de principes que nous +n'avons jamais appliqués: ainsi, parce que nous sommes accoutumés à +voir les délits dont nous sommes les témoins jugés selon des règles +uniformes, nous sommes naturellement portés à croire que dans aucune +circonstance les nations ne peuvent avec équité sévir autrement contre +un homme qui a violé leurs droits; et où nous ne voyons point un juré, +un tribunal, une procédure, nous ne trouvons point la justice. Ces +termes mêmes, que nous appliquons à des idées différentes de celles +qu'elles expriment dans l'usage ordinaire, achèvent de nous tromper. +Tel est l'empire naturel de l'habitude, que nous regardons les +conventions les plus arbitraires, quelquefois même les institutions les +plus défectueuses, comme la règle absolue du vrai ou du faux, du juste +ou de l'injuste. Nous ne songeons pas même que la plupart tiennent +encore nécessairement aux préjugés dont le despotisme nous a nourris. +Nous avons été tellement courbés sous son joug que nous nous relevons +difficilement jusqu'aux éternels principes de la raison; que tout ce +qui remonte à la source sacrée de toutes les lois semble prendre à nos +yeux un caractère illégal, et que Tordre même de la nature nous paraît +un désordre. Les mouvements majestueux d'un grand peuple, les sublimes +élans de la vertu, se présentent souvent à nos yeux timides comme les +éruptions d'un volcan ou le renversement de la société politique; et +certes ce n'est pas la moindre cause des troubles qui nous agitent que +cette contradiction entre la faiblesse de nos moeurs, la dépravation de +nos esprits, et la pureté des principes, l'énergie des caractères que +suppose le gouvernement libre auquel nous osons prétendre. + +Lorsqu'une nation a été forcée de recourir au droit de l'insurrection, +elle rentre dans l'état de la nature à l'égard du tyran. Comment +celui-ci pourrait-il invoquer le pacte social? il l'a anéanti: la +nation peut le conserver encore, si elle le juge à propos, pour ce qui +concerne les rapports des citoyens entre eux; mais l'effet de la +tyrannie et de l'insurrection, c'est de le rompre entièrement par +rapport au tyran; c'est de les constituer réciproquement en état de +guerre. Les tribunaux, les procédures judiciaires ne sont faites que +pour les membres de la cité. + +C'est une contradiction trop grossière de supposer que la Constitution +puisse présider à ce nouvel ordre de choses: ce serait supposer qu'elle +survit à elle-même. Quelles sont les lois qui la remplacent? celles de +la nature; celle qui est la base de la société même, le salut du +peuple: le droit de punir le tyran et celui de le détrôner, c'est la +même chose; l'un ne comporte pas d'autres formes que l'autre. Le procès +du tyran, c'est l'insurrection; son jugement, c'est la chute de sa +puissance; sa peine, celle qu'exige la liberté du peuple. + +Les peuples ne jugent pas comme les cours judiciaires; ils ne rendent +point de sentences, ils lancent la foudre; ils ne condamnent pas les +rois, ils les replongent dans le néant: et cette justice vaut bien +celle des tribunaux. Si c'est pour leur salut qu'ils s'arment contre +leurs oppresseurs, comment seraient-ils tenus d'adopter un mode de les +punir qui serait pour eux-mêmes un nouveau danger? + +Nous nous sommes laissé induire en erreur par des exemples étrangers +qui n'ont rien de commun avec nous. Que Cromwell ait fait juger Charles +Ier par une commission judiciaire dont il disposait; qu'Elisabeth ait +fait condamner Marie d'Ecosse de la même manière, il est naturel que +des tyrans qui immolent leurs pareils, non au peuple, mais à leur +ambition, cherchent à tromper l'opinion du vulgaire par des formes +illusoires: il n'est question là ni de principes, ni de liberté, mais +de fourberie et d'intrigue. Mais le peuple, quelle autre loi peut-il +suivre que la justice et la raison appuyées de sa toute-puissance? + +Dans quelle république la nécessité de punir le tyran fut-elle +litigieuse? Tarquin fut-il appelé en jugement? Qu'aurait-on dit à Rome +si des Romains avaient osé se déclarer ses défenseurs? Que +faisons-nous? Nous appelons de toutes parts des avocats pour plaider la +cause de Louis XVI; nous consacrons comme des actes légitimes ce qui, +chez tout peuple libre, eût été regardé comme le plus grand des crimes; +nous invitons nous-mêmes les citoyens à la bassesse et à la corruption: +nous pourrons bien un jour décerner aux défenseurs de Louis des +couronnes civiques, car, s'ils défendent sa cause, ils peuvent espérer +de la faire triompher; autrement vous ne donneriez à l'univers qu'une +ridicule comédie; et nous osons parler de république! Nous invoquons +des formes, parce que nous n'avons pas de principes; nous nous piquons +de délicatesse, parce que nous manquons d'énergie; nous étalons une +fausse humanité, parce que le sentiment de la véritable humanité nous +est étranger; nous révérons l'ombre d'un roi, parce que nous ne savons +pas respecter le peuple; nous sommes tendres pour les oppresseurs, +parce que nous sommes sans entrailles pour les opprimés. + +Le procès à Louis XVI! Mais qu'est-ce que ce procès, si ce n'est +l'appel de l'insurrection à un tribunal ou à une assemblée quelconque? +Quand un roi a été anéanti par le peuple, qui a le droit de le +ressusciter pour en faire un nouveau prétexte de trouble et de +rébellion, et quels autres effets peut produire ce système? En ouvrant +une arène aux champions de Louis XVI, vous renouvelez les querelles du +despotisme contre la liberté, vous consacrez le droit de blasphémer +contre la république et contre le peuple; car le droit de défendre +l'ancien despote emporte le droit de dire tout ce qui tient à sa cause. +Vous réveillez toutes les factions, vous ranimez, vous encouragez le +royalisme assoupi: on pourra librement prendre parti pour ou contre. +Quoi de plus légitime, quoi de plus naturel que de répéter partout les +maximes que ses défenseurs pourront professer hautement à votre barre +et dans votre tribune même! Quelle république que celle dont les +fondateurs lui suscitent de toutes parts des adversaires pour +l'attaquer dans son berceau! Voyez quels progrès rapides a déjà faits +ce système. + +A l'époque du mois d'août dernier, tous les partisans de la royauté se +cachaient: quiconque eût osé entreprendre l'apologie de Louis XVI eût +été puni comme un traître. Aujourd'hui ils relèvent impunément un front +audacieux; aujourd'hui les écrivains les plus décriés de l'aristocratie +reprennent avec confiance leurs plumes empoisonnées ou trouvent des +successeurs qui les surpassent en impudeur; aujourd'hui des écrits +précurseurs de tous les attentats inondent la cité où vous résidez, les +quatre-vingt-trois départements, et jusqu'au portique de ce sanctuaire +de la liberté; aujourd'hui des hommes armés, arrivés à votre insu et +contre les lois, ont fait retentir les rues de cette cité de cris +séditieux, qui demandent l'impunité de Louis XVI; aujourd'hui Paris +renferme dans son sein des hommes rassemblés, vous a-t-on dit, pour +l'arracher à la justice de la nation. Il ne vous reste plus qu'à ouvrir +cette enceinte aux athlètes qui se pressent déjà pour briguer l'honneur +de rompre des lances en faveur de la royauté. Que dis-je? Aujourd'hui +Louis partage les mandataires du peuple; on parle pour, on parle contre +lui. Il y a deux mois, qui eût pu soupçonner que ce serait une question +s'il était inviolable ou non? Mais depuis qu'un membre de la Convention +nationale a présenté cette idée comme l'objet dune délibération +sérieuse, préliminaire à toute autre question, l'inviolabilité, dont +les conspirateurs de l'Assemblée constituante ont couvert ses premiers +parjures, a été invoquée pour protéger ses derniers attentats. O crime! +ô honte! La tribune du peuple français a retenti du panégyrique de +Louis XVI; nous avons entendu vanter les vertus et les bienfaits du +tyran! A peine avons-nous pu arracher à l'injustice d'une décision +précipitée l'honneur ou la liberté des meilleurs citoyens. Que dis-je? +Nous avons vu accueillir avec une joie scandaleuse les plus atroces +calomnies contre des représentants du peuple connus par leur zèle pour +la liberté. Nous avons vu une partie de cette assemblée proscrite par +l'autre, presque aussitôt que dénoncée par la sottise et par la +perversité combinées. La cause du tyran seul est tellement sacrée +qu'elle ne peut être ni assez longuement ni assez librement discutée: +et pourquoi nous en étonner? ce double phénomène tient à la même cause. +Ceux qui s'intéressent à Louis ou à ses pareils doivent avoir soif du +sang des députés patriotes qui demandent, pour la seconde fois, sa +punition; ils ne peuvent faire grâce qu'à ceux qui se sont adoucis en +sa faveur. Le projet d'enchaîner le peuple, en égorgeant ses +défenseurs, a-t-il été un seul moment abandonné? et tous ceux qui les +proscrivent aujourd'hui, sous le nom d'anarchistes et d'agitateurs, ne +doivent-ils pas exciter eux-mêmes les troubles que nous présage leur +perfide système? Si nous les en croyons, le procès durera au moins +plusieurs mois; il atteindra l'époque du printemps prochain, où les +despotes doivent nous livrer une attaque générale. Et quelle carrière +ouverte aux conspirateurs! Quel aliment donné à l'intrigue et à +l'aristocratie! Ainsi, tous les partisans de la tyrannie pourront +espérer encore dans les secours de leurs alliés; et les armées +étrangères pourront encourager l'audace des contre-révolutionnaires, en +même temps que leur or tentera la fidélité du tribunal qui doit +prononcer sur son sort. Juste ciel! toutes les hordes féroces du +despotisme s'apprêtent à déchirer de nouveau le sein de notre patrie, +au nom de Louis XVI! Louis combat encore contre nous du fond de son +cachot; et l'on doute s'il est coupable, si on peut le traiter en +ennemi! Je veux bien croire encore que la République n'est point un +vain nom dont on nous amuse: mais quels autres moyens pourrait-on +employer, si l'on voulait rétablir la royauté? + +On invoque en sa faveur la Constitution. Je me garderai bien de répéter +ici tous les arguments sans réplique développés par ceux qui ont daigné +combattre cette espèce d'objection. + +Je ne dirai là-dessus qu'un mot pour ceux qu'ils n'auraient pu +convaincre. La Constitution vous défendait tout ce que vous avez fait. +S'il ne pouvait être puni que de la déchéance, vous ne pouviez la +prononcer sans avoir instruit son procès. Vous n'aviez point le droit +de le retenir en prison. Il a celui de vous .demander sou élargissement +et des dommages et intérêts. La Constitution vous condamne: allez aux +pieds de Louis XVI invoquer sa clémence. + +Pour moi, je rougirais de discuter plus sérieusement ces arguties +constitutionnelles; je les relègue sur les bancs de l'école ou du +palais, ou plutôt dans les cabinets de Londres, de Vienne et de Berlin. +Je ne sais point discuter longuement où je suis convaincu que c'est un +scandale de délibérer. + +C'est une grande cause, a-t-on dit, et qu'il faut juger avec une sage +et lente circonspection. C'est vous qui en faites une grande cause: que +dis-je! c'est vous qui en faites une cause. Que trouvez-vous là de +grand? Est-ce la difficulté? Non. Est-ce le personnage? Aux yeux de la +liberté, il n'en est pas de plus vil; aux yeux de l'humanité, il n'en +est pas de plus coupable. Il ne peut en imposer encore qu'à ceux qui +sont plus lâches que lui. Est-ce l'utilité du résultat? C'est une +raison de plus de le hâter. Une grande cause, c'est un projet de loi +populaire; une grande cause, c'est celle d'un malheureux opprimé par le +despotisme. Quel est le motif de ces délais éternels que vous nous +recommandez? Craignez-vous de blesser l'opinion du peuple? Comme si le +peuple lui-même craignait autre chose que la faiblesse ou l'ambition de +ses mandataires; comme si le peuple était un vil troupeau d'esclaves +stupidement attaché au stupide tyran qu'il a proscrit, voulant, à +quelque prix que ce soit, se vautrer dans la bassesse et dans la +servitude. Vous parlez de l'opinion; n'est-ce point à vous de la +diriger, de la fortifier? Si elle s'égare, si elle se déprave, à qui +faudrait-il s'en prendre, si ce n'est à vous-mêmes? Craignez-vous les +rois étrangers ligués contre vous? Oh! sans doute, le moyen de les +vaincre, c'est de paraître les craindre! Le moyen de confondre les +despotes, c'est de respecter leur complice! Craignez-vous les peuples +étrangers? Vous croyez donc encore à l'amour inné de la tyrannie. +Pourquoi donc aspirez-vous à la gloire d'affranchir le genre humain? +Par quelle contradiction supposez-vous que les nations, qui n'ont point +été étonnées de la proclamation des droits de l'humanité, seront +épouvantées du châtiment de l'un de ses plus cruels oppresseurs? Enfin, +vous redoutez, dit-on, les regards de la postérité. Oui, la postérité +s'étonnera, en effet, de notre inconséquence et de notre faiblesse, et +nos descendants riront à la fois de la présomption et des préjugés de +leurs pères. + +On a dit qu'il fallait du génie pour approfondir cette question. Je +soutiens qu'il ne faut que de la bonne foi. Il s'agit bien moins de +s'éclairer que de ne pas s'aveugler volontairement. Pourquoi ce qui +nous paraît clair dans un temps nous semble-t-il obscur dans un autre? +Pourquoi ce que le bon sens du peuple décide aisément se change-t-il, +pour ses délégués, en problème presque insoluble? Avons-nous le droit +d'avoir une volonté contraire à la volonté générale, et une sagesse +différente de la raison universelle? + +J'ai entendu les défenseurs de l'inviolabilité avancer un principe +hardi, que j'aurais presque hésité moi-même à énoncer. Ils ont dit que +ceux qui, le 10 août, auraient immolé Louis XVI, auraient fait une +action vertueuse; mais la seule base de cette opinion ne pouvait être +que les crimes de Louis XVI et les droits du peuple. Or, trois mois +d'intervalle ont-ils changé ses crimes ou les droits du peuple? Si +alors on l'arracha à l'indignation publique, ce fut sans doute +uniquement pour que sa punition, ordonnée solennellement par la +Convention nationale au nom de la nation, en devînt plus imposante pour +les ennemis de l'humanité: mais remettre en question s'il est coupable +ou s'il peut être puni, c'est trahir la foi donnée au peuple français. +Il est peut-être des gens qui, soit pour empêcher que l'Assemblée ne +prenne un caractère digne d'elle, soit pour ravir aux nations un +exemple qui élèverait les âmes à la hauteur des principes républicains, +soit par des motifs encore plus honteux, ne seraient pas fâchés qu'une +main privée remplît les fonctions de la justice nationale. Citoyens, +défiez-vous de ce piège: quiconque oserait donner un tel conseil ne +servirait que les ennemis du peuple. Quoi qu'il arrive, la punition de +Louis n'est bonne désormais qu'autant qu'elle portera le caractère +solennel d'une vengeance publique. Qu'importe au peuple le méprisable +individu du dernier roi? + +Représentants, ce qui lui importe, ce qui vous importe à vous-mêmes, +c'est que vous remplissiez les devoirs qu'il vous a imposés. La +république est proclamée; mais nous l'avez-vous donnée? Vous n'avez pas +encore fait une seule loi qui justifie ce nom; vous n'avez pas encore +réformé un seul abus du despotisme: ôtez les noms, nous avons encore la +tyrannie tout entière, et, de plus, des factions plus viles, et des +charlatans plus immoraux, avec de nouveaux ferments de troubles et de +guerre civile. La république! et Louis vit encore! et vous placez +encore la personne du roi entre nous et la liberté! A force de +scrupules, craignons de nous rendre criminels; craignons qu'en montrant +trop d'indulgence pour le coupable, nous ne nous mettions nous-mêmes à +sa place. + +Nouvelle difficulté. A quelle peine condamnerons-nous Louis? La peine +de mort est trop cruelle. Non, dit un autre, la vie est plus cruelle +encore; je demande qu'il vive. Avocats du roi, est-ce par pitié ou par +cruauté que vous voulez le soustraire à la peine de ses crimes? Pour +moi, j'abhorre la peine de mort prodiguée par vos lois; et je n'ai pour +Louis ni amour ni haine; je ne hais que ses forfaits. J'ai demandé +l'abolition de la peine de mort à l'assemblée que vous nommez encore +constituante; et ce n'est pas ma faute si les premiers principes de la +raison lui ont paru des hérésies morales et politiques. Mais vous, qui +ne vous avisâtes jamais de les réclamer en faveur de tant de malheureux +dont les délits sont moins les leurs que ceux du gouvernement, par +quelle fatalité vous en souvenez-vous seulement pour plaider la cause +du plus grand de tous les criminels? Vous demandez une exception à la +peine de mort pour celui-là seul qui peut la légitimer. Oui, la peine +de mort, en général, est un crime, et par cette raison seule que, +d'après les principes indestructibles de la nature, elle ne peut être +justifiée que dans les cas où elle est nécessaire à la sûreté des +individus ou du corps social. Or, jamais la sûreté publique ne la +provoque contre les délits ordinaires, parce que la société peut +toujours les prévenir par d'autres moyens, et mettre le coupable dans +l'impuissance de lui nuire. Mais un roi détrôné, au sein d'une +révolution qui n'est rien moins que cimentée par des lois justes; un +roi dont le nom seul attire le fléau de la guerre sur la nation agitée; +ni la prison, ni l'exil ne peut rendre son existence indifférente au +bonheur public; et cette cruelle exception aux lois ordinaires que la +justice avoue ne peut être imputée qu'à la nature de ses crimes. Je +prononce à regret celte fatale vérité... mais Louis doit mourir, parce +qu'il faut que la patrie vive. Chez un peuple paisible, libre et +respecté au dedans comme au dehors, on pourrait écouter les conseils +qu'on vous donne d'être généreux: mais un peuple à qui l'on dispute +encore sa liberté, après tant de sacrifices et de combats, un peuple +chez qui les lois ne sont encore inexorables que pour les malheureux, +un peuple chez qui les crimes de la tyrannie sont des sujets de +dispute, un tel peuple doit vouloir qu'on le venge; et la générosité +dont on vous flatte ressemblerait trop à celle d'une société de +brigands qui se partagent des dépouilles. + +Je vous propose de statuer dès ce moment sur le sort de Louis. Quant à +sa femme, vous la renverrez aux tribunaux, ainsi que toutes les +personnes prévenues des mêmes attentats. Son fils sera gardé au Temple, +jusqu'à ce que la paix et la liberté publique soient affermies. Quant à +Louis, je demande que la Convention nationale le déclare dès ce moment +traître à la nation française, criminel envers l'humanité; je demande +qu'à ce titre il donne un grand exemple au monde, dans le lieu même où +sont morts, le 10 août, les généreux martyrs de la liberté, et que cet +événement mémorable soit consacré par un monument destiné à nourrir +dans le coeur des peuples le sentiment de leurs droits et l'horreur des +tyrans; et, dans l'âme des tyrans, la terreur salutaire de la justice +du peuple. + + + + * * * * * * * * * + + + +_Second discours de Maximilien Robespierre, sur le jugement de Louis +Capet; prononcé à la Convention nationale, le 28 décembre, l'an +premier de la République [imprimé sur ordre de la Société des Amis de +la Liberté et de l'Egalité]_ (28 décembre 1792) + + + + +Citoyens. + + +Par quelle fatalité la question qui devrait réunir le plus facilement +tous les suffrages et tous les intérêts des représentants du peuple ne +paraît-elle que le signal des dissensions et des tempêtes? Pourquoi les +fondateurs de la république sont-ils divisés sur la punition du tyran? +Je n'en suis pas moins convaincu que nous sommes tous pénétrés d'une +égale horreur pour le despotisme, enflammés du même zèle pour la sainte +égalité; et j'en conclus que nous devons nous rallier aisément aux +principes de l'intérêt public et de l'éternelle justice. + +Je ne répéterai point qu'il est des formes sacrées qui ne sont pas +celles du barreau; qu'il est des principes indestructibles, supérieurs +aux rubriques consacrées par l'habitude et par les préjugés; que le +véritable jugement d'un roi, c'est le mouvement spontané et universel +d'un peuple fatigué de la tyrannie, qui brise le sceptre entre les +mains du tyran qui l'opprime; que c'est là le plus sûr, le plus +équitable et le plus pur de tous les jugements. Je ne vous répéterai +pas que Louis était déjà condamné, avant le décret par lequel vous avez +prononcé qu'il serait jugé par vous; je ne veux raisonner ici que dans +le système qui a prévalu. Je pourrais même ajouter que je partage, avec +le plus faible d'entre vous, toutes les affections particulières qui +peuvent l'intéresser au sort de l'accusé. Inexorable, quand il s'agit +de calculer, d'une manière abstraite, le degré de sévérité que la +justice des lois doit déployer contre les ennemis de l'humanité, j'ai +senti chanceler dans mon coeur la vertu républicaine, en présence du +coupable humilié devant la puissance souveraine. La haine des tyrans et +l'amour de l'humanité ont une source commune dans le coeur de l'homme +juste, qui aime son pays. Mais, citoyens, la dernière preuve de +dévouement que les représentants du peuple doivent à la patrie, c'est +d'immoler ces premiers mouvements de la sensibilité naturelle au salut +d'un grand peuple et de l'humanité opprimée. Citoyens, la sensibilité +qui sacrifie l'innocence au crime est une sensibilité cruelle; la +clémence qui compose avec la tyrannie est barbare. + +Citoyens, c'est à l'intérêt suprême du salut public que je vous +rappelle. Quel est le motif qui vous force à vous occuper de Louis? Ce +n'est pas le désir d'une vengeance indigne de la nation; c'est la +nécessité de cimenter la liberté et la tranquillité publique par la +punition du tyran. Tout mode de le juger, tout système de lenteur qui +compromet la tranquillité publique, contrarie donc directement votre +but; il vaudrait mieux que vous eussiez absolument oublié le soin de le +punir que de faire de son procès une source de troubles et un +commencement de guerre civile. Chaque instant de retard amène pour nous +un nouveau danger; tous les délais réveillent les espérances coupables, +encouragent l'audace des ennemis de la liberté, nourrissent au sein de +cette assemblée la sombre défiance, les soupçons cruels; citoyens, +c'est la voix de la patrie alarmée qui vous presse de hâter la décision +qui doit la rassurer. Quel scrupule enchaîne encore votre zèle? Je n'en +trouve le motif, ni dans les principes des amis de l'humanité, ni dans +ceux des philosophes, ni dans ceux des hommes d'Etat, ni même dans ceux +des praticiens les plus subtils et les plus épineux. La procédure est +arrivée à son dernier terme. Avant-hier, l'accusé vous a déclaré qu'il +n'avait rien de plus à dire pour sa défense; il a reconnu que toutes +les formes qu'il désirait étaient remplies; il a déclaré qu'il n'en +exigeait point d'autres. Le moment même où il vient de faire entendre +sa justification est le plus favorable à sa cause. Il n'est pas de +tribunal au monde qui n'adoptât, en sûreté de conscience, un pareil +système. Un malheureux, pris en flagrant délit, ou prévenu seulement +d'un crime ordinaire, sur des preuves mille fois moins éclatantes, eût +été condamné dans vingt-quatre heures. Fondateurs de la république, +selon ces principes, vous pouviez juger, il y a longtemps, avec +sécurité, le tyran du peuple français. Quel était le motif d'un nouveau +délai? Vouliez-vous acquérir de nouvelles preuves écrites contre +l'accusé? Non. Vouliez-vous faire entendre des témoins? Cette idée +n'est encore entrée dans la tête d'aucun de nous. Doutiez-vous du +crime? Non. Vous auriez douté de la légitimité ou de la nécessité de +l'insurrection; vous douteriez de ce que la nation croit fermement; +vous seriez étrangers à notre révolution; et, loin de punir le tyran, +c'est à la nation elle-même que vous auriez fait le procès. Avant-hier, +le seul motif que l'on ait allégué pour prolonger la décision de cette +affaire a été la nécessité de mettre à l'aise la conscience des membres +que l'on a supposés n'être point encore convaincus des attentats de +Louis. Cette supposition gratuite, injurieuse et absurde a été démentie +par la discussion même. + +Citoyens, il importe ici de jeter un regard sur le passé et de vous +retracer à vous-mêmes vos propres principes et même vos propres +engagements. Déjà, frappés des grands intérêts que je viens de vous +représenter, vous aviez fixé deux fois, par deux décrets solennels, +l'époque où vous deviez juger Louis irrévocablement; avant-hier était +la seconde de ces deux époques. Lorsque vous rendîtes chacun de ces +deux décrets, vous vous promettiez bien que ce serait là le dernier +terme; et, loin de croire que vous violiez en cela la justice et la +sagesse, vous étiez plutôt tentés de vous reprocher à vous-mêmes trop +de facilité. Vous trompiez-vous alors? Non, citoyens, c'est dans les +premiers moments que vos vues étaient plus saines, et vos principes +plus sûrs; plus vous vous laisserez engager dans ce système, plus vous +perdrez de votre énergie et de votre sagesse; plus la volonté des +représentants du peuple, égarée, même à leur insu peut-être, +s'éloignera de la volonté générale, qui doit être leur suprême +régulatrice. Il faut le dire, tel est le cours naturel des choses, +telle est la pente malheureuse du coeur humain. Je ne puis me dispenser +de vous rappeler ici un exemple frappant, analogue aux circonstances où +nous sommes, et qui doit nous instruire. Quand Louis, au retour de +Varennes, fut soumis au jugement des premiers représentants du peuple, +un cri général d'indignation s'élevait contre lui dans l'Assemblée +constituante; il n'y avait qu'une voix pour le condamner. Peu de temps +après, toutes les idées changèrent, les sophismes et les intrigues +prévalurent sur la liberté et sur la justice; c'était un crime de +réclamer contre lui la sévérité des lois à la tribune de l'Assemblée +nationale; et ceux qui vous demandent aujourd'hui, pour la seconde +fois, la punition de ses attentats, furent alors persécutés, proscrits, +calomniés dans toute l'étendue de la France, précisément parce qu'ils +étaient restés en trop petit nombre fidèles à la cause publique et aux +principes sévères de la liberté; Louis seul était sacré; les +représentants du peuple, qui l'accusaient, n'étaient que des factieux, +des désorganisateurs, et, qui pis est, des républicains. Que dis-je? Le +sang des meilleurs citoyens, le sang des femmes et des enfants coula +pour lui sur l'autel de la patrie. Citoyens, nous sommes des hommes +aussi, sachons mettre à profit l'expérience de nos devanciers. + +Je n'ai pas cru cependant à la nécessité du décret qui vous fut proposé +de juger sans désemparer. Ce n'est pas que je me détermine par le motif +de ceux qui ont cru que cette mesure accuserait la justice ou les +principes de la Convention nationale. Non, même à ne vous considérer +que comme des juges, il était une raison très morale qui pouvait +facilement la justifier en elle-même: c'est de soustraire les juges à +toute influence étrangère; c'est de garantir leur impartialité et leur +incorruptibilité, en les renfermant seuls avec leur conscience et les +preuves, jusqu'au moment où ils auront prononcé leur sentence. Tel est +le motif de la loi anglaise, qui soumet les jurés à la gêne qu'on +voulait vous imposer; telle était la loi adoptée chez plusieurs peuples +célèbres par leur sagesse; une pareille conduite ne vous eût pas +déshonorés plus qu'elle ne déshonore l'Angleterre et les autres nations +qui ont suivi les mêmes maximes; mais, moi, je la juge encore +superflue, parce que je suis convaincu que la décision de cette affaire +ne sera pas reculée au delà du terme où vous serez suffisamment +éclairés, et que votre zèle pour le bien public est pour vous une loi +plus impérieuse que vos décrets. + +Au reste, il était difficile de répondre aux raisons que je viens de +développer; mais, pour retarder votre jugement, on vous a parlé de +l'honneur de la nation, de la dignité de l'Assemblée. L'honneur des +nations, c'est de foudroyer les tyrans et de venger l'humanité avilie! +La gloire de la Convention nationale consiste à déployer un grand +caractère et à immoler les préjugés serviles aux principes salutaires +de la raison et de la philosophie; il consiste à sauver la patrie et à +cimenter la liberté par un grand exemple donné à l'univers. Je vois sa +dignité s'éclipser à mesure que nous oublions cette énergie des maximes +républicaines pour nous égarer dans un dédale de chicanes inutiles, et +que nos orateurs, à celte tribune, font faire à la nation un nouveau +cours de monarchie. La postérité vous admirera ou vous méprisera selon +le degré de vigueur que vous montrerez dans cette occasion; et cette +vigueur sera la mesure aussi de l'audace ou de la souplesse des +despotes étrangers avec vous, elle sera le gage de notre servitude ou +de notre liberté, de notre prospérité ou de notre misère. Citoyens, la +victoire décidera si vous êtes des rebelles ou les bienfaiteurs de +l'humanité; et c'est la hauteur de votre caractère qui décidera la +victoire. Citoyens, trahir la cause du peuple et notre propre +conscience, livrer la patrie à tous les désordres que les lenteurs d'un +tel procès doivent exciter, voilà le seul danger que nous devions +craindre. Il est temps de franchir l'obstacle fatal qui nous arrête +depuis si longtemps à l'entrée de notre carrière; alors, sans doute, +nous marcherons ensemble d'un pas ferme vers le but commun de la +félicité publique; alors les passions haineuses qui mugissent trop +souvent dans ce sanctuaire de la liberté feront place à l'amour du bien +public, à la sainte émulation des amis de la patrie, et tous les +projets des ennemis de l'ordre public seront confondus. Mais que nous +sommes encore loin de ce but, si elle peut prévaloir ici, cette étrange +opinion, que d'abord on eût à peine osé imaginer, qui ensuite a été +soupçonnée, qui, enfin, a été hautement proposée! + +Pour moi, dès ce moment, j'ai vu confirmer toutes mes craintes et mes +soupçons. Nous avions tout d'abord paru inquiets sur les suites des +délais que la marche de cette affaire pouvait entraîner, et il ne +s'agit rien moins que de la rendre interminable; nous redoutions les +troubles que chaque moment de retard pouvait amener, et voilà qu'on +nous garantit en quelque sorte le bouleversement inévitable de la +république. Eh! que nous importe que l'on cache un dessein funeste sous +le voile de la prudence, et même sous le prétexte du respect pour la +souveraineté du peuple! Ce fut là l'art perfide de tous les tyrans +déguisés sous les dehors du patriotisme, qui ont, jusques ici, +assassiné la liberté et causé tous nos maux. Ce ne sont point les +déclamations sophistiques, mais le résultat, qu'il faut peser. + +Oui, je le déclare hautement, je ne vois plus désormais, dans le procès +du tyran, qu'un moyen de nous ramener au despotisme, par l'anarchie. +C'est vous que j'en atteste, citoyens; au premier moment où il fut +question du procès de Louis le dernier, de la Convention nationale, +convoquée alors expressément pour le juger; lorsque vous partiez de vos +départements, enflammés de l'amour de la liberté, pleins de ce généreux +enthousiasme que vous inspiraient les preuves récentes de la confiance +d'un peuple magnanime, que nulle influence étrangère n'avait encore +altéré; que dis-je? au premier moment où il fut ici question d'entamer +cette affaire, si quelqu'un vous eût dit: "Vous croyez que vous aurez +terminé le procès du tyran dans huit jours, dans quinze jours, dans +trois mois; vous vous trompez: ce ne sera pas même vous qui prononcerez +la peine qui lui est due, qui le jugerez définitivement; je vous +propose de renvoyer cette affaire aux 44.000 sections qui partagent la +nation française, afin qu'elles prononcent toutes sur ce point; et vous +adopterez cette proposition." Vous auriez ri de la confiance du +motionnaire, vous auriez repoussé la motion, comme incendiaire, et +faite pour allumer la guerre civile. Le dirai-je? On assure que la +disposition des esprits est changée; telle est, sur plusieurs, +l'influence d'une atmosphère pestiférée, que les idées les plus simples +et les plus naturelles sont souvent étouffées par les plus dangereux +sophismes. Imposez silence à tous les préjugés, à toutes les +suggestions; examinons de sang-froid cette singulière question. + +Vous allez donc convoquer les assemblées primaires, pour les occuper +chacune séparément de la destinée de leur ci-devant roi; c'est-à-dire +que vous allez changer toutes les assemblées de canton, toutes les +sections des villes, en autant de lices orageuses, où l'on combattra +pour ou contre la personne de Louis, pour ou contre la royauté; car il +existe bien des gens pour qui il est peu de distance entre le despote +et le despotisme. Vous me garantissez que ces discussions seront +parfaitement paisibles, et exemptes de toute influence dangereuse: mais +garantissez-moi donc auparavant que les mauvais citoyens, que les +modérés, que les feuillants, que les aristocrates n'y trouveront aucun +accès, qu'aucun avocat bavard et astucieux ne viendra surprendre les +gens de bonne foi et apitoyer sur le sort du tyran des hommes simples +qui ne pourront prévoir les conséquences politiques d'une funeste +indulgence ou d'une délibération irréfléchie. Mais que dis-je? Cette +faiblesse même de l'Assemblée, pour ne point employer une expression +plus forte, ne sera-t-elle pas le moyen le plus sûr de rallier tous les +royalistes, tous les ennemis de la liberté, quels qu'ils soient, de les +rappeler dans les assemblées du peuple qu'ils avaient fui, au moment où +il vous nomma, dans ces temps heureux de la crise révolutionnaire, qui +rendit quelque vigueur à la liberté expirante? Pourquoi ne +viendraient-ils pas défendre leur chef, puisque la loi appellera +elle-même tous les citoyens, pour venir discuter cette grande question +avec une entière liberté? Or, qui est plus discret, plus adroit, plus +fécond en ressources, que les intrigants, que les honnêtes gens, +c'est-à-dire que les fripons de l'ancien et même du nouveau régime? +Avec quel art ils déclameront d'abord contre le roi, pour conclure +ensuite en sa faveur! Avec quelle éloquence ils proclameront la +souveraineté du peuple, les droits de l'humanité, pour ramener le +royalisme et l'aristocratie! Mais, citoyens, sera-ce bien le peuple qui +se trouvera à ces assemblées primaires? Le cultivateur abandonnera-t-il +son champ? L'artisan quittera-t-il le travail auquel est attachée son +existence journalière, pour feuilleter le Code pénal, et délibérer dans +une assemblée tumultueuse sur le genre de peine que Louis Capet a +encouru, et sur bien d'autres questions peut-être qui ne seront pas +moins étrangères à ses méditations. J'ai entendu déjà distinguer le +peuple et la nation, précisément à l'occasion de cette motion même. +Pour moi, qui croyais ces mots synonymes, je me suis aperçu qu'on +renouvelait l'antique distinction que j'ai entendu faire par une partie +de l'Assemblée constituante; et je sens qu'il faut entendre par le +peuple, la nation, moins les ci-devant privilégiés et les honnêtes +gens; or, je conçois que tous les honnêtes gens, que tous les +intrigants de la république, pourront bien se réunir en force dans les +assemblées primaires, abandonnées par la majorité de la nation, qu'on +appelle ignoblement le peuple, et entraîner les bonnes gens, peut-être +même traiter les amis fidèles de la liberté de _cannibales_, _de +désorganisateurs_, _de factieux_. Je ne vois, moi, dans ce prétendu +appel au peuple, qu'un appel de ce que le peuple a voulu, de ce que le +peuple a fait, au moment où il déployait sa force, dans le seul temps +où il exprimait sa propre volonté, c'est-à-dire dans le temps de +l'insurrection du 10 août, à tous les ennemis secrets de l'égalité, +dont la corruption et la lâcheté avaient nécessité l'insurrection +elle-même. Car ceux qui redoutent le plus les mouvements salutaires qui +enfantent la liberté sont précisément ceux qui cherchent à exciter tous +les troubles qui peuvent ramener le despotisme ou l'aristocratie. Mais +quelle idée, grand Dieu! de vouloir faire juger la cause d'un homme, +que dis-je? la moitié de sa cause, par un tribunal composé de 44.000 +tribunaux particuliers. Si l'on voulait persuader au monde qu'un roi +est un être au-dessus de l'humanité, si l'on voulait rendre incurable +la maladie honteuse du royalisme, quel moyen plus ingénieux pourrait-on +imaginer que de convoquer une nation de 25 millions d'hommes pour le +juger, que dis-je? pour appliquer la peine qu'il peut avoir encourue; +et cette idée de réduire les fonctions du souverain à la faculté de +déterminer la peine n'est pas, sans doute, le trait le moins adroit que +présente ce système. + +On a voulu, sans doute, éluder par là quelques-unes des objections +qu'il pouvait rencontrer. On a senti que l'idée d'une procédure à +instruire par toutes les assemblées primaires de l'Empire français +était trop ridicule; et on a pris le parti de leur soumettre uniquement +la question de savoir quel est le degré de sévérité que le crime de +Louis XVI pouvait provoquer; mais on n'a fait que multiplier les +absurdités, sans diminuer les inconvénients. En effet, si une partie de +la cause de Louis est portée au souverain, qui peut empêcher qu'il ne +l'examine tout entière? Qui peut lui contester le droit de revoir le +procès, de recevoir les mémoires, d'entendre la justification de +l'accusé, de l'admettre à demander grâce à la nation assemblée, et dès +lors de plaider la cause tout entière? Croit-on que les partisans +hypocrites du système contraire à l'égalité négligeront de faire valoir +ces motifs, et de réclamer le plein exercice des droits de la +souveraineté? Voilà donc nécessairement une procédure commencée dans +chaque assemblée primaire. Mais fût-elle réduite à la question de la +peine, encore faudra-t-il qu'elle soit discutée? Et qui ne croira pas +avoir le droit de la discuter éternellement, quand l'assemblée +conventionnelle n'aura pas osé la décider elle-même? Qui peut indiquer +le terme où cette grande affaire serait terminée? La célérité du +dénouement dépendra des intrigues qui agiteront chaque section des +diverses sections de la France; ensuite de l'activité ou de la lenteur +avec lesquelles les suffrages seront recueillis par les assemblées +primaires; ensuite de la négligence ou du zèle, de la fidélité ou de la +partialité avec laquelle ils seront recensés par les directoires, et +transmis à la Convention nationale, qui en fera le relevé? Cependant, +la guerre étrangère n'est point terminée; la saison approche, où tous +les despotes alliés ou complices de Louis XVI doivent déployer toutes +leurs forces contre la république naissante; et ils trouveront la +nation délibérante sur Louis XVI! Ils la trouveront occupée à décider +s'il a mérité la mort, interrogeant le Code pénal, ou pesant les motifs +de le traiter avec indulgence ou avec sévérité. Ils la surprendront +épuisée, fatiguée par ces scandaleuses dissensions. Alors, si les amis +intrépides de la liberté, aujourd'hui persécutés avec tant de fureur, +ne sont point encore immolés, ils auront quelque chose de mieux à faire +que de disputer sur un point de procédure; il faudra qu'ils volent à la +défense de la patrie; il faudra qu'ils laissent la tribune et le +théâtre des assemblées, converties en arènes de chicaneurs, aux amis +naturels de la royauté, aux riches, aux égoïstes, aux hommes lâches et +faibles, à tous les champions du feuillantisme et de l'aristocratie. +Mais quoi! les citoyens qui combattent aujourd'hui pour la liberté, +tous nos frères qui ont abandonné leurs femmes et leurs enfants pour +voler à son secours, pourront-ils délibérer dans vos villes et dans vos +assemblées, lorsqu'ils seront dans nos camps ou sur le champ de +bataille? Et qui, plus qu'eux, aurait droit de voter dans la cause de +la tyrannie et de la liberté? Les paisibles citadins auront-ils le +privilège de la décider en leur absence? Que dis-je, cette cause +n'est-elle pas particulièrement la leur? Ne sont-ce pas nos généreux +soldats des troupes de ligne qui, dès les premiers jours de la +révolution, ont méprisé les ordres sanguinaires de Louis, commandant le +massacre de leurs concitoyens? Ne sont-ce pas eux qui, depuis ce temps, +ont été persécutés par la cour, par Lafayette, par tous les ennemis du +peuple? Ne sont-ce pas nos braves volontaires qui, dans les derniers +temps, ont sauvé la patrie avec eux, par leur sublime dévouement, en +repoussant les satellites du despotisme, que Louis a ligués contre +nous? Absoudre le tyran ou ses pareils, ce serait les condamner +eux-mêmes; ce serait les vouer à la vengeance du despotisme et de +l'aristocratie, qui n'a jamais cessé de les poursuivre; car de tout +temps il y aura un combat à mort entre les vrais patriotes et les +oppresseurs de l'humanité: ainsi, tandis que tous les citoyens les plus +courageux répandraient le reste de leur sang pour la patrie, la lie de +la nation, les hommes les plus lâches et les plus corrompus, tous ces +reptiles de la chicane, tous les bourgeois orgueilleux et aristocrates, +tous les ci-devant privilégiés, cachés sous le masque du civisme, tous +les hommes nés pour ramper et pour opprimer sous un roi, maîtres des +assemblées désertées par la vertu simple et indigente, détruiraient +impunément l'ouvrage des héros de la liberté, livreraient leurs femmes +et leurs enfants à la servitude, et, seuls, décideraient insolemment +des destinées de l'Etat! Voilà donc le plan affreux que l'hypocrisie la +plus profonde, disons le mot, que la friponnerie la plus éhontée ose +cacher sous le nom de la souveraineté du peuple, qu'elle veut anéantir. +Mais ne voyez-vous pas que ce projet ne tend qu'à détruire la +Convention elle-même; que, les assemblées primaires une fois +convoquées, l'intrigue et le feuillantisme les détermineront à +délibérer sur toutes les propositions qui pourront servir leurs vues +perfides; qu'elles remettront en question jusqu'à la proclamation de la +république, dont la cause se lie naturellement aux questions qui +concernent le roi détrôné? Ne voyez-vous pas que la tournure insidieuse +donnée au jugement de Louis ne fait que reproduire, sous une autre +forme, la proposition qui vous fut faite dernièrement par Guadet de +convoquer les assemblées primaires pour réviser le choix des députés, +et que vous avez alors repoussée avec horreur? Ne voyez-vous point, +dans tous les cas, qu'il est impossible qu'une si grande multitude +d'assemblées soient entièrement d'accord, et que cette seule division, +au moment de l'approche des ennemis, est la plus grande de toutes les +calamités? Ainsi la guerre civile unira ses fureurs au fléau de la +guerre étrangère; et les intrigants ambitieux transigeront avec les +ennemis du peuple, sur les ruines de la patrie, et sur les cadavres +sanglants de ses défenseurs. + +Et c'est au nom de la paix publique, c'est sous le prétexte d'éviter la +guerre civile qu'on vous propose cette motion insensée! On craint la +guerre civile, on craint le retour de la royauté, si vous punissez +promptement le roi qui a conspiré contre la liberté; le moyen de +détruire la tyrannie, c'est de conserver le tyran; le moyen de prévenir +la guerre civile, c'est d'en allumer sur-le-champ le flambeau. Cruels +sophistes; c'est ainsi qu'on a raisonné de tout temps pour nous +tromper. N'est-ce pas au nom de la paix et de la liberté même que +Louis, Lafayette, et tous ses complices, dans l'Assemblée constituante +et ailleurs, troublaient l'Etat, calomniaient et assassinaient le +patriotisme? + +Pour vous déterminer à accueillir cet étrange système, on vous a fait +un dilemme non moins étrange, selon moi: "ou bien le peuple veut la +mort du tyran, ou il ne la veut pas; s'il la veut, quel inconvénient de +recourir à lui? s'il ne la veut pas, de quel droit pouvez-vous +l'ordonner?" + +Voici ma réponse: d'abord je ne doute pas, moi, que le peuple la +veuille, si vous entendez par ce mot la majorité de la nation, sans en +exclure la portion la plus nombreuse, la plus infortunée et la plus +pure de la société, celle sur qui pèsent tous les crimes de l'égoïsme +et de la tyrannie. Cette majorité a exprimé son voeu au moment où elle +secoua le joug de votre ci-devant roi; elle a commencé, elle a soutenu +la révolution; elle a des moeurs, cette majorité, elle a du courage; +mais elle n'a ni finesse, ni éloquence; elle foudroie les tyrans, mais +elle est souvent la dupe des fripons. Cette majorité ne doit point être +fatiguée par des assemblées continuelles, où une minorité intrigante +domine trop souvent. Elle ne peut être dans vos assemblées politiques, +quand elle est dans ses ateliers; elle ne peut juger Louis XVI, quand +elle nourrit à la sueur de son front les robustes citoyens qu'elle +donne à la patrie. Je me fie à la volonté générale, surtout dans les +moments où elle est éveillée par l'intérêt pressant du salut public; je +redoute l'intrigue, surtout dans les troubles qu'elle amène, et au +milieu des pièges qu'elle a longtemps préparés. Je redoute l'intrigue, +quand les aristocrates encouragés relèvent une tête altière; quand les +émigrés reviennent, au mépris des lois; quand l'opinion publique est +travaillée par les libelles, dont une faction toute-puissante inonde la +France, qui ne disent jamais un mot de république, qui n'éclairent +jamais les esprits sur le procès de Louis le dernier, qui ne propagent +que les opinions favorables à sa cause, qui calomnient tous ceux qui +poursuivent sa condamnation avec le plus de zèle. Je ne vois donc dans +votre système que le projet de détruire l'ouvrage du peuple et de +rallier les ennemis qu'il a vaincus. Si vous avez un respect si +scrupuleux pour sa volonté souveraine, sachez la respecter; remplissez +la mission qu'il vous a confiée. C'est se jouer de la majesté du +souverain que de lui renvoyer une affaire qu'il vous a chargés de +terminer promptement. Si le peuple avait le temps de s'assembler pour +juger des procès ou pour décider des questions d'Etat, il ne vous eût +point confié le soin de ses intérêts. La seule manière de lui témoigner +notre fidélité, c'est de faire des lois justes, et non de lui donner la +guerre civile. Et de quel droit faites-vous l'injure au peuple de +douter de son amour pour la liberté? Affecter un pareil doute, +qu'est-ce autre chose que le faire naître et favoriser l'audace de tous +les partisans de la royauté? + +Répondez vous-mêmes à cet autre dilemme: ou vous croyez que l'intrigue +dominera dans les délibérations que vous provoquez, ou vous pensez que +ce sera l'amour de la liberté et la raison. Au premier cas, j'avoue que +vos mesures sont parfaitement bien entendues pour bouleverser la +république et ressusciter la tyrannie; au second cas, les Français +assemblés verront avec indignation la démarche que vous proposez: ils +mépriseront des représentants qui n'auront point osé remplir le devoir +sacré qui leur était imposé. Ils détesteront la lâche politique de ceux +qui ne se souviennent de la souveraineté du peuple que lorsqu'il s'agit +de ménager l'ombre de la royauté. Ils s'indigneront de voir que leurs +représentants feignent d'ignorer le mandat qu'il leur a donné. Ils vous +diront: "Pourquoi nous consultez-vous sur la punition du plus grand des +criminels, lorsque le coupable le plus digne d'indulgence tombe sous le +glaive des lois sans notre intervention? Pourquoi faut-il que les +représentants de la nation prononcent sur le crime, et la nation +elle-même sur la peine? Si vous êtes compétents pour l'une de ces +questions, pourquoi ne l'êtes-vous pas pour l'autre? Si vous êtes assez +hardis pour résoudre l'une, pourquoi êtes-vous assez timides pour +n'oser aborder l'autre? Connaissez-vous les lois moins bien que les +citoyens qui vous ont choisis pour les faire? Le Code pénal est-il +fermé pour vous? Ne pouvez-vous point y lire la peine décernée contre +les conspirateurs? Or, quand vous aurez jugé que Louis a conspiré +contre la liberté ou contre la sûreté de l'Etat, quelle difficulté +trouvez-vous à déclarer qu'il l'a encourue? Cette conséquence est-elle +si obscure, qu'il faille des milliers d'assemblées pour la tirer?" + +Par quel motif a-t-on voulu vous conduire à cet excès d'absurdité? On a +voulu vous faire peur, en vous présentant le peuple vous demandant +compte du sang du tyran que vous auriez fait couler? Peuple français, +écoute, on te suppose prêt à demander compte à tes représentants du +sang de ton assassin, pour dispenser tes représentants de demander +compte à l'assassin de ton sang qu'il a versé! Et vous, représentants, +on vous méprise assez pour prétendre vous conduire par la terreur à +l'oubli de la vertu. Si ceux qui vous méprisent sont ceux qui vous +persuadent, je n'ai plus rien à vous dire, puisqu'il est vrai que la +peur ne raisonne pas; et dans ce cas, ce n'est pas l'affaire de Louis +XVI qu'il faut renvoyer au peuple, c'est la révolution tout entière; +car, pour fonder la liberté, pour soutenir la guerre contre tous les +despotes et contre tous les vices, il faut au moins prouver son courage +autrement que par de vaines formules. + +Citoyens, je connais le zèle qui vous anime pour le bien public: vous +étiez le dernier espoir de la patrie; vous pouvez la sauver encore. +Pourquoi faut-il que nous soyons quelquefois obligés de croire que nous +avons commencé notre carrière sous d'affreux auspices? C'est par la +terreur et par la calomnie que l'intrigue égara l'Assemblée +constituante, dont la majorité était bien intentionnée, et qui avait +fait d'abord de si grandes choses. Je suis effrayé de la ressemblance +que j'aperçois entre deux périodes de notre révolution, que le même roi +a rendues mémorables. + +Quand Louis fugitif fut ramené à Paris, l'Assemblée constituante +craignait aussi l'opinion publique; elle avait peur de tout ce qui +l'environnait. Elle ne craignait point la royauté; elle ne craignait +point la cour et l'aristocratie; elle craignait le peuple; alors elle +croyait qu'aucune force armée ne serait jamais assez considérable pour +la défendre contre lui. Le peuple osait faire éclater le désir de la +punition de Louis; les partisans de Louis accusaient sans cesse le +peuple; le sang du peuple fut versé. + +Aujourd'hui, j'en conviens, il n'est pas question d'absoudre Louis; +nous sommes encore trop voisins du 10 août et du jour où la royauté fut +abolie; mais il est question d'ajourner la fin de son procès au temps +de l'irruption des puissances étrangères sur notre territoire, et de +lui ménager la ressource de la guerre civile; on ne veut point le +déclarer inviolable, mais seulement faire qu'il reste impuni; il ne +s'agit pas de le rétablir sur le trône, mais d'attendre les événements. +Aujourd'hui, Louis a encore cet avantage sur les défenseurs de la +liberté, que ceux-ci sont poursuivis avec plus de fureur que lui-même. +Personne ne peut douter, sans doute, qu'ils ne soient diffamés avec +plus de soin, et à plus grands frais, qu'au mois de juillet 1791; et +certes les jacobins n'étaient pas plus décriés, à cette époque, dans +l'Assemblée constituante qu'ils ne le sont aujourd'hui parmi vous. +Alors, nous étions des factieux; aujourd'hui, nous sommes des +agitateurs et des anarchistes. Alors, Lafayette et ses complices +oublièrent de nous faire égorger; il faut espérer que ses successeurs +auront la même clémence. Ces grands amis de la paix, ces illustres +défenseurs des lois ont été depuis déclarés traîtres à la patrie; mais +nous n'avons rien gagné à cela; car leurs anciens amis, plusieurs +membres de la majorité de ce temps-là, cherchent ici même à les venger, +en nous persécutant. Mais ce que personne de vous n'a remarqué, sans +doute, et qui mérite bien cependant de piquer votre curiosité, c'est +que l'orateur qui, après un libelle préparatoire, distribué, selon +l'usage, à tous les membres, a proposé et développé, avec tant de +véhémence, le système de renvoyer l'affaire de Louis au tribunal des +assemblées primaires, en parsemant son discours des déclamations +ordinaires contre le patriotisme, est précisément le même qui, dans +l'Assemblée constituante, prêta sa voix à la cabale dominante, pour +défendre la doctrine de l'inviolabilité absolue, et qui nous dévouait à +la proscription, pour avoir osé défendre les principes de la liberté; +c'est le même, en un mot, car il faut tout dire, qui, deux jours après +le massacre du Champ-de-Mars, osa proposer un projet de décret portant +établissement d'une commission pour juger souverainement, dans le plus +bref délai, les patriotes échappés au fer des assassins. J'ignore si, +depuis ce temps-là, les amis ardents de la liberté, qui pressent encore +aujourd'hui la condamnation de Louis, sont devenus des royalistes; mais +je doute fort que les hommes dont je parle aient changé de caractère et +de principes. Mais ce qui m'est bien démontré, c'est que, sous des +nuances différentes, les mêmes passions et les mêmes vices nous +conduisent par une pente presque irrésistible vers le même but. Alors +l'intrigue nous donna une constitution éphémère et vicieuse; +aujourd'hui elle nous empêche d'en faire une nouvelle, et nous entraîne +à la dissolution de l'Etat. + +S'il était un moyen de prévenir ce malheur, ce serait de dire la vérité +tout entière; ce serait de vous développer le plan désastreux des +ennemis du bien public. Mais quel moyen de remplir même ce devoir avec +succès? Quel est l'homme sensé, ayant quelque expérience de notre +révolution, qui pourrait espérer de détruire, en un moment, le +monstrueux ouvrage de la calomnie? Comment l'austère vérité +pourrait-elle dissiper les prestiges par lesquels la lâche hypocrisie a +séduit la crédulité et peut-être le civisme lui-même? J'ai observé ce +qui se passe autour de nous, j'ai observé les véritables causes de nos +dissensions; je vois clairement que le système dont j'ai démontré les +dangers perdra la patrie, et je ne sais quel triste pressentiment +m'avertit qu'il prévaudra. Je pourrais prédire, d'une manière certaine, +les événements qui vont suivre cette résolution, d'après la +connaissance que j'ai des personnages qui les dirigent. + +Ce qui est constant, c'est que, quel que soit le résultat de cette +fatale mesure, elle doit tourner au profit de leurs vues particulières. +Pour obtenir la guerre civile, il ne sera pas même nécessaire qu'elle +soit complètement exécutée. Ils comptent sur la fermentation que cette +orageuse et éternelle délibération excite dans les esprits. Ceux qui ne +veulent pas que Louis tombe sous le glaive des lois ne seraient pas +fâchés de le voir immolé par un mouvement populaire; ils ne négligeront +rien pour le provoquer. + +Peuple malheureux! On se sert de tes vertus mêmes pour le perdre. Le +chef-d'oeuvre de la tyrannie, c'est de provoquer la juste indignation, +pour te faire un crime ensuite, non seulement des démarches indiscrètes +auxquelles elle peut te porter, mais même des signes de mécontentement +qui t'échappent. C'est ainsi qu'une cour perfide, aidée de Lafayette, +t'attira sur l'autel de la patrie, comme dans le piège où elle devait +t'assassiner. Que dis-je? hélas! si les nombreux étrangers qui affluent +dans tes murs, à l'insu même des autorités constituées; si les +émissaires même de nos ennemis attentaient à l'existence du fatal objet +de nos divisions, cet acte même te serait imputé; alors, ils +soulèveront contre toi les citoyens des autres parties de la +république; ils armeront contre toi, s'il est possible, la France +entière, pour te récompenser de l'avoir sauvée! Peuple malheureux! tu +as trop bien servi la cause de l'humanité pour être innocent aux yeux +de la tyrannie; ils voudront bientôt nous arracher à tes regards, pour +consommer en paix leurs exécrables projets; en partant, nous te +laisserons pour adieux la ruine, la misère, la guerre et la perte de la +république! Doutez-vous de ce projet? Vous n'avez donc jamais réfléchi +sur tout ce système de diffamation, développé dans votre sein et à +votre tribune; vous ne connaissez donc pas l'histoire de nos tristes et +orageuses séances? Il vous a dit une grande vérité, celui qui vous +disait hier que l'on marchait à la dissolution de l'Assemblée nationale +par la calomnie. Vous en faut-il d'autres preuves que celte discussion? +Quel autre objet semble-t-elle avoir maintenant, que de fortifier, par +des insinuations perfides, toutes les préventions sinistres dont la +calomnie a empoisonné tous les esprits; que d'attiser le feu de la +haine et de la discorde? N'est-il pas évident que c'est moins à Louis +XVI qu'on fait le procès, qu'aux plus chauds défenseurs de la liberté? +Est-ce contre la tyrannie de Louis XVI qu'on s'élève? Non, c'est contre +la tyrannie d'un petit nombre de patriotes opprimés. Sont-ce les +complots de l'aristocratie qu'on redoute? Non, c'est la dictature de je +ne sais quels députés du peuple, qui sont là tous prêts à le remplacer. +On veut conserver le tyran pour l'opposer à des patriotes sans pouvoir. +Les perfides! ils disposent de toute la puissance publique et de tous +les trésors de l'Etat, et ils nous accusent de despotisme; il n'est pas +un hameau dans la république où ils ne nous aient diffamés; ils +épuisent le trésor public, pour multiplier leurs calomnies; ils osent, +au mépris de la foi publique, violer le secret de la poste, pour +arrêter toutes les dépêches patriotiques, pour étouffer la voix de +l'innocence et de la vérité! Et ils crient à la calomnie! Ils nous +ravissent jusqu'au droit de suffrage, et ils nous dénoncent comme des +tyrans! Ils présentent comme des actes de révolte les cris douloureux +du patriotisme outragé par l'excès de la perfidie; et ils remplissent +ce sanctuaire des cris de la vengeance et de la fureur! + +Oui, sans doute, il existe un projet d'avilir la Convention, et de la +dissoudre peut-être à l'occasion de cette interminable affaire; il +existe, non dans ceux qui réclament avec énergie les principes de la +liberté, non dans le peuple qui lui a tout immolé, non dans la +Convention nationale qui cherche le bien et la vérité, non pas même +dans ceux qui ne sont que les dupes d'une intrigue fatale et les +aveugles instruments de passions étrangères, mais dans une vingtaine de +fripons qui font mouvoir tous ces ressorts, dans ceux qui gardent le +silence sur les plus grands intérêts de la patrie, qui s'abstiennent +surtout de prononcer leur opinion sur la question qui intéresse le +dernier roi, mais dont la sourde et pernicieuse activité produit tous +les troubles qui nous agitent et prépare tous les maux qui nous +attendent. + +Comment sortirons-nous de cet abîme, si nous ne revenons point aux +principes, et si nous ne remontons pas à la source de nos maux? Quelle +paix peut exister entre l'oppresseur et l'opprimé? Quelle concorde peut +régner où la liberté des suffrages n'est pas même respectée? Toute +manière de la violer est un attentat contre la nation. Un représentant +du peuple ne peut se laisser dépouiller du droit de défendre les +intérêts du peuple; nulle puissance ne peut le lui enlever qu'en lui +arrachant la vie. + +Déjà, pour éterniser la discorde et pour se rendre maîtres des +délibérations, on a imaginé de distinguer l'Assemblée en majorité et en +minorité, nouveau moyen d'outrager et de réduire au silence ceux qu'on +désigne sous cette dernière dénomination. Je ne connais point ici ni +minorité, ni majorité. La majorité est celle des bons citoyens; la +majorité n'est point permanente, parce qu'elle n'appartient à aucun +parti; elle se renouvelle à chaque délibération libre, parce qu'elle +appartient à la cause publique et à l'éternelle raison; et quand +l'Assemblée reconnaît une erreur, comme il arrive quelquefois, la +minorité devient alors la majorité. La volonté générale ne se forme +point dans les conciliabules ténébreux, ni autour des tables +ministérielles. La minorité a partout un droit éternel, c'est celui de +faire entendre la voix de la vérité, ou de ce qu'elle regarde comme +telle. + +La vertu fut toujours en minorité sur la terre. Sans cela, la terre +serait-elle peuplée de tyrans et d'esclaves? Hamden et Sydney étaient +de la minorité, car ils expirèrent sur un échafaud; les Critias, les +Anitus, les César, les Clodius, étaient de la majorité; mais Socrate +était de la minorité, car il avala la ciguë; Caton était de la +minorité, car il déchira ses entrailles. Je connais ici beaucoup +d'hommes qui serviront, s'il le faut, la liberté, à la manière de +Sydney et d'Hamden; et n'y en eût-il que cinquante, cette seule pensée +doit faire frémir tous ces lâches intrigants qui veulent égarer la +majorité. En attendant cette époque, je demande au moins la priorité +pour le tyran. Unissons-nous pour sauver la patrie, et que cette +délibération prenne enfin un caractère plus digne de nous et de la +cause que nous défendons. Bannissons du moins tous ces déplorables +incidents qui la déshonorent; ne mettons pas à nous persécuter plus de +temps qu'il n'en faut pour juger Louis; et sachons apprécier le sujet +de nos inquiétudes. Tout semble conspirer contre le bonheur public... +La nature de nos débats agite et aigrit l'opinion publique, et cette +opinion réagit douloureusement contre nous; la défiance des +représentants du peuple semble croître avec les alarmes des citoyens. +Un propos, le plus petit événement, que nous devrions entendre avec +plus de sang-froid, nous irrite; la malveillance exagère, ou imagine, +ou fait naître chaque jour des anecdotes dont le but est de fortifier +les préventions, et les plus petites causes peuvent nous entraîner aux +plus terribles résultats. La seule expression un peu vive des +sentiments du public, qu'il est si facile de réprimer, devient le +prétexte des mesures les plus dangereuses et des propositions les plus +attentatoires aux principes... Peuple, épargne-nous au moins cette +espèce de disgrâce; garde tes applaudissements pour le jour où nous +aurons fait une loi utile à l'humanité. Ne vois-tu pas que tu leur +donnes des prétextes de calomnier la cause sacrée que nous défendons? +Plutôt que de violer ces règles sévères, suis plutôt le spectacle de +nos débats; loin de tes yeux, nous n'en combattrons pas moins; c'est à +nous seuls maintenant de défendre ta cause; quand le dernier de tes +défenseurs aura péri, alors venge-les, si tu veux, et charge-toi de +faire triompher la liberté. Souviens-toi de ce ruban, que ta main +étendit naguère, comme une barrière insurmontable, autour de la demeure +funeste de nos tyrans encore sur le trône. Souviens-toi de la police +maintenue jusques ici, sans baïonnettes, par la seule vertu populaire. + +Citoyens, qui que vous soyez, veillez autour du Temple; arrêtez, s'il +est nécessaire, la malveillance perfide, même le patriotisme trompé; et +confondez les complots de nos ennemis. Fatal dépôt! N'était-ce pas +assez que le despotisme du tyran eût si longtemps pesé sur cette +immortelle cité? Faut-il que sa garde même soit pour elle une nouvelle +calamité? Ne veut-on éterniser ce procès que pour perpétuer les moyens +de calomnier le peuple qui l'a renversé du trôné? + +J'ai prouvé que la proposition de soumettre aux assemblées primaires +l'affaire de Louis Capet tendait à la guerre civile; s'il ne m'est pas +donné de contribuer à sauver mon pays, je prends acte du moins, dans ce +moment, des efforts que j'ai faits pour prévenir les calamités qui le +menacent. Je demande que la Convention nationale déclare Louis coupable +et digne de mort. + + + + * * * * * * * * * + + + +_Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, présentée par +Maximilien Robespierre [imprimé par ordre de la Société des Amis de +la Liberté et de l'Egalité]_ (24 avril 1793) + + + + +Note: l'article 13 ("Les citoyens dont le revenu n'excède pas, etc."), +qui figure dans l'édition de la Société des Jacobins, ne figure plus +dans le texte donné par Robespierre lui-même dans le dernier numéro des +"Lettres à ses commettans". Dans l'intervalle, Robespierre avait +modifié son opinion sur ce point. + + + + + +J'ai demandé la parole, dans la dernière séance, pour proposer quelques +articles additionnels importants qui tiennent à la Déclaration des +Droits de l'Homme et du Citoyen. Je vous proposerai d'abord quelques +articles nécessaires pour compléter votre théorie sur la propriété; que +ce mot n'alarme personne. Ames de boue! qui n'estimez que l'or, je ne +veux point toucher à vos trésors, quelque impure qu'en soit la source. +Vous devez savoir que cette loi agraire, dont vous avez tant parlé, +n'est qu'un fantôme créé par les fripons pour épouvanter les imbéciles; +il ne fallait pas une révolution sans doute pour apprendre à l'univers +que l'extrême disproportion des fortunes est la source de bien des maux +et de bien des crimes, mais nous n'en sommes pas moins convaincus que +l'égalité des biens est une chimère. Pour moi, je la crois moins +nécessaire encore au bonheur privé qu'à la félicité publique. Il s'agit +bien plus de rendre la pauvreté honorable que de proscrire l'opulence. +La chaumière de Fabricius n'a rien à envier au palais de Crassus. +J'aimerai bien autant pour mon compte être l'un des fils d'Aristide, +élevé dans le Prytanée aux dépens de la République, que l'héritier +présomptif de Xerxès, né dans la fange des cours pour occuper un trône +décoré de l'avilissement des peuples et brillant de la misère publique. + +Posons donc de bonne foi les principes du droit de propriété; il le +faut d'autant plus, qu'il n'en est point que les préjugés et les vices +des hommes aient cherché à envelopper de nuages plus épais. + +Demandez à ce marchand de chair humaine ce que c'est que la propriété; +il vous dira, en vous montrant cette longue bière, qu'il appelle un +navire, où il a encaissé et ferré des hommes qui paraissent vivants: +Voilà mes propriétés, je les ai achetés tant par tête. Interrogez ce +gentilhomme, qui a des terres et des vassaux, ou qui croit l'univers +bouleversé depuis qu'il n'en a plus; il vous donnera de la propriété +des idées à peu près semblables. + +Interrogez les augustes membres de la dynastie capétienne; ils vous +diront que la plus sacrée de toutes les propriétés est, sans contredit, +le droit héréditaire, dont ils ont joui de toute antiquité, d'opprimer, +d'avilir et de pressurer légalement et monarchiquement les 25 millions +d'hommes qui habitaient le territoire de la France sous leur bon +plaisir. + +Aux yeux de tous ces gens-là, la propriété ne porte sur aucun principe +de morale. Pourquoi votre Déclaration des Droits semble-t-elle +présenter la même erreur? En définissant la liberté, le premier des +biens de l'homme, le plus sacré des droits qu'il tient de la nature, +vous avez dit avec raison qu'elle avait pour borne les droits d'autrui; +pourquoi n'avez-vous pas appliqué ce principe à la propriété, qui est +une institution sociale; comme si les lois éternelles de la nature +étaient moins inviolables que les conventions des hommes? Vous avez +multiplié les articles pour assurer la plus grande liberté à l'exercice +de la propriété, et vous n'avez pas dit un seul mot pour en déterminer +le caractère légitime; de manière que votre Déclaration paraît faite, +non pour les hommes, mais pour les riches, pour les accapareurs, pour +les agioteurs et pour les tyrans. Je vous propose de réformer ces vices +en consacrant les vérités suivantes: + + +"Art. 1er. La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de +disposer de la portion des biens qui lui est garantie par la loi. + +"Art. 2. Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par +l'obligation de respecter les droits d'autrui. + +"Art. 3. Il ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à +l'existence, ni à la propriété de nos semblables. + +"Art. 4. Toute possession, tout trafic qui viole ce principe est +illicite et immoral." + + +Vous parlez aussi de l'impôt pour établir le principe incontestable +qu'il ne peut émaner que de la volonté du peuple ou de ses +représentants; mais vous oubliez une disposition que l'intérêt de +l'humanité réclame. Vous oubliez de consacrer la base de l'impôt +progressif. Or, en matière de contributions publiques, est-il un +principe plus évidemment puisé dans la nature des choses et dans +l'éternelle justice que celui qui impose aux citoyens l'obligation de +contribuer aux dépenses publiques progressivement selon l'étendue de +leur fortune, c'est-à-dire selon les avantages qu'ils retirent de la +société. Je vous propose de le consigner dans un article conçu en ces +termes: + + +"Les citoyens dont les revenus n'excèdent point ce qui est nécessaire à +leur subsistance doivent être dispensés de contribuer aux dépenses +publiques; les autres doivent les supporter progressivement, selon +l'étendue de leur fortune." + + +Le comité a encore absolument oublié de rappeler les devoirs de +fraternité qui unissent tous les hommes et toutes les nations, et leur +droit à une mutuelle assistance. Il parait avoir ignoré les bases de +l'éternelle alliance des peuples contre les tyrans. On dirait que votre +Déclaration a été faite par un troupeau de créatures humaines parqué +sur un coin du globe, et non pour l'immense famille à laquelle la +nature a donné la terre pour domaine et pour séjour. + +Je vous propose de remplir cette grande lacune par les articles +suivants. Ils ne peuvent que vous concilier l'estime des peuples; il +est vrai qu'ils peuvent avoir l'inconvénient de vous brouiller sans +retour avec les rois. J'avoue que cet inconvénient ne m'effraie pas; il +n'effraiera point ceux qui ne veulent pas se réconcilier avec eux. +Voici mes quatre articles: + + +"Art. 1er. Les hommes de tous les pays sont frères, et les différents +peuples doivent s'entr'aider selon leur pouvoir, comme les citoyens du +même Etat. + +"Art. 2. Celui qui opprime une nation, se déclare l'ennemi de toutes. + +"Art. 3. Ceux qui font la guerre à un peuple pour arrêter les progrès +de la liberté, et anéantir les droits de l'homme, doivent être +poursuivis par tous, non comme des ennemis ordinaires, mais comme des +assassins et des brigands rebelles. + +"Art. 4. Les rois, les aristocrates, les tyrans, quels qu'ils soient, +sont des esclaves révoltés contre le souverain de la terre, qui est le +genre humain, et contre le législateur de l'univers, qui est la nature." + + +Citoyens, j'aurais d'autres articles à vous proposer, si vous aviez la +patience de m'entendre plus longtemps, mais ils se trouvent dans la +série des autres articles énoncés dans le projet de Déclaration des +Droits de l'Homme; et, pour que je jouisse de l'étendue de mon +suffrage, il serait nécessaire que vous me permissiez de lire ce +projet. J'ai cru devoir placer à la tête de cette Déclaration un +préambule: + + +"Les représentants du peuple français, réunis en Convention nationale; +reconnaissant que les lois humaines qui ne découlent point des lois +éternelles de la justice et de la raison ne sont que des attentats de +l'ignorance et du despotisme contre l'humanité; convaincus que l'oubli +et le mépris des droits naturels de l'homme sont les seules causes des +crimes et des malheurs du monde, ont résolu d'exposer dans une +Déclaration solennelle ces droits sacrés et inaliénables, afin que tous +les citoyens, pouvant comparer sans cesse les actes du gouvernement +avec le but de toute institution sociale, ne se laissent jamais +opprimer et avilir par la tyrannie; afin que le peuple ait toujours +devant les yeux les bases de sa liberté et de son bonheur; le +magistrat, la règle de ses devoirs; le législateur, l'objet de sa +mission. + +"En conséquence, la Convention nationale proclame à la face de +l'univers, et sous les yeux du Législateur immortel, la Déclaration +suivante des droits de l'homme et du citoyen: + + +"Art. 1er. Le but de toute association politique est le maintien des +droits naturels et imprescriptibles de l'homme, et le développement de +toutes ses facultés. + +"Art. 2. Les principaux droits de l'homme sont celui de pourvoir à la +conservation de son existence, et la liberté. + +"Art. 3. Ces droits appartiennent également à tous les hommes, quelle +que soit la différence de leurs forces physiques et morales. "L'égalité +des droits est établie par la nature: la société, loin d'y porter +atteinte, ne fait que la garantir contre l'abus de la force qui la rend +illusoire. + +"Art. 4. La liberté est le pouvoir qui appartient à l'homme d'exercer, +à son gré, toutes ses facultés. Elle a la justice pour règle, les +droits d'autrui pour bornes, la nature pour principe, et la loi pour +sauvegarde. + +"Le droit de s'assembler paisiblement, le droit de manifester ses +opinions, soit par la voie de l'impression, soit de toute autre +manière, sont des conséquences si évidentes de la liberté de l'homme, +que la nécessité de les énoncer suppose ou la présence ou le souvenir +récent du despotisme. + +"Art. 5. La loi ne peut défendre que ce qui est nuisible à la société; +elle ne peut ordonner que ce qui lui est utile. + +"Art. 6. Toute loi qui viole les droits imprescriptibles de l'homme est +essentiellement injuste et tyrannique: elle n'est point une loi. + +"Art. 7. La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de +disposer de la portion de biens qui lui est garantie par la loi. + +"Art. 8. Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par +l'obligation de respecter les droits d'autrui. + +"Art. 9. Il ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à +l'existence, ni à la propriété de nos semblables. + +"Art. 10. Toute possession, tout trafic qui viole ce principe, est +essentiellement illicite et immoral. + +"Art. 11. La société est obligée de pourvoir à la subsistance de tous +ses membres, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les +moyens d'exister à ceux qui sont hors d'état de travailler. + +"Art. 12. Les secours nécessaires à l'indigence sont une dette du riche +envers le pauvre; il appartient à la loi de déterminer la manière dont +cette dette doit être acquittée. + +"Art. 13. Les citoyens dont le revenu n'excède pas ce qui est +nécessaire à leur substance sont dispensés de contribuer aux dépenses +publiques. Les autres doivent les supporter progressivement, selon +l'étendue de leur fortune. + +"Art. 14. La société doit favoriser de tout son pouvoir les progrès de +la raison publique, et mettre l'instruction à la portée de tous les +citoyens. + +"Art. 15. La loi est l'expression libre et solennelle de la volonté du +peuple. + +"Art. 16. Le peuple est le souverain: le gouvernement est son ouvrage +et sa propriété, les fonctionnaires publics sont ses commis. + +"Art. 17. Aucune portion du peuple ne peut exercer la puissance du +peuple entier; mais le voeu qu'elle exprime doit être respecté, comme +le voeu d'une portion du peuple, qui doit concourir à former la volonté +générale. + +"Chaque section du souverain assemblée doit jouir du droit d'exprimer +sa volonté avec une entière liberté; elle est essentiellement +indépendante de toutes les autorités constituées, et maîtresse de +régler sa police et ses délibérations. + +"Le peuple peut, quand il lui plaît, changer son gouvernement et +révoquer ses mandataires. + +"Art. 18. La loi doit être égale pour tous. + +"Art. 19. Tous les citoyens sont admissibles à toutes les fonctions +publiques, sans aucune autre distinction que celle des vertus et des +talents, sans aucun autre titre que la confiance du peuple. + +"Art. 20. Tous les citoyens ont un droit égal de concourir à la +nomination des mandataires du peuple, et à la formation de la loi. + +"Art. 21. Pour que ces droits ne soient point illusoires, et l'égalité +chimérique, la société doit salarier les fonctionnaires publics, et +faire en sorte que les citoyens qui vivent de leur travail puissent +assister aux assemblées publiques où la loi les appelle, sans +compromettre leur existence ni celle de leurs familles. + +"Art. 22. Tout citoyen doit obéir religieusement aux magistrats et aux +agents du gouvernement, lorsqu'ils sont les organes ou les exécuteurs +de la loi. + +"Art. 23. Mais tout acte contre la liberté, contre la sûreté, ou contre +la propriété d'un homme, exercé par qui que ce soit, même au nom de la +loi, hors des cas déterminés par elle et des formes qu'elle prescrit, +est arbitraire et nul; le respect même de la loi défend de s'y +soumettre; et si on veut l'exécuter par violence, il est permis de le +repousser par la force. + +"Art. 24. Le droit de présenter des pétitions aux dépositaires de +l'autorité publique appartient à tout individu. Ceux à qui elles sont +adressées doivent statuer sur les points qui en sont l'objet; mais ils +ne peuvent jamais ni en interdire, ni en restreindre, ni en condamner +l'exercice. + +"Art. 25. La résistance à l'oppression est la conséquence des autres +droits de l'homme et du citoyen. + +"Art. 26. Il y a oppression contre le corps social, lorsqu'un seul de +ses membres est opprimé. + +"Il y a oppression contre chaque membre, lorsque le corps social est +opprimé. + +"Art. 27. Quand le gouvernement viole les droits du peuple, +l'insurrection du peuple entier et de chaque portion du peuple est le +plus saint des devoirs. + +"Art. 28. Quand la garantie sociale manque à un citoyen, il rentre dans +le droit naturel de défendre lui-même tous ses droits. + +"Art. 29. Dans l'un et l'autre cas, assujettir à des formes légales la +résistance à l'oppression est le dernier raffinement de la tyrannie. + +"Art. 30. Dans tout Etat libre, la loi doit surtout défendre la liberté +publique et individuelle contre l'abus de l'autorité de ceux qui +gouvernent. "Toute institution qui ne suppose pas le peuple bon et le +magistrat corruptible, est vicieuse. + +"Art. 31. Les fonctions publiques ne peuvent être considérées comme des +distinctions ni comme des récompenses, mais comme des devoirs publics. + +"Art. 32. Les délits des mandataires du peuple doivent être sévèrement +et _facilement_ punis. Nul n'a le droit de se prétendre plus inviolable +que les autres citoyens. + +"Art. 33. Le peuple a le droit de connaître toutes les opérations de +ses mandataires; ils doivent lui rendre un compte fidèle de leur +gestion, et subir son jugement avec respect. + +"Art. 34. Les hommes de tous les pays sont frères, et les différents +peuples doivent s'entr'aider selon leur pouvoir, comme les citoyens du +même Etat. + +"Art. 35. Celui qui opprime une seule nation, se déclare l'ennemi de +toutes. + +"Art. 36. Ceux qui font la guerre à un peuple, pour arrêter les progrès +de la liberté et anéantir les droits de l'homme, doivent être +poursuivis par tous, non comme des ennemis ordinaires, mais comme des +assassins et des brigands rebelles. + +"Art. 37. Les rois, les aristocrates, les tyrans quels qu'ils soient, +sont des esclaves révoltés contre le souverain de la terre, qui est le +_genre humain_, et contre le législateur de l'univers, qui est la +_nature_." + + + + +Maximilien Robespierre (1758-1794), _Déclaration des Droits de l'Homme +et du Citoyen, proposée par Maximilien Robespierre, 24 avril 1793, +imprimée par ordre de la Convention nationale_ (24 avril 1793) + + + + +Je vous proposerai d'abord quelques articles nécessaires pour compléter +votre théorie sur la propriété. Que ce mot n'alarme personne: âmes de +boue, qui n'estimez que l'or, je ne veux point toucher à vos trésors, +quelqu'impure qu'en soit la source. Vous devez savoir que cette loi +agraire dont vous avez tant parlé, n'est qu'un fantôme créé par les +fripons pour épouvanter les imbéciles. + +Il ne fallait pas une révolution sans doute, pour apprendre à l'univers +que l'extrême disproportion des fortunes est la source de bien des maux +et de bien des crimes; mais nous n'en sommes pas moins convaincus que +l'égalité des biens est une chimère. Pour moi, je la crois moins +nécessaire encore au bonheur privé qu'à la félicité publique: il s'agit +bien plus de rendre la pauvreté honorable, que de proscrire l'opulence; +la chaumière de Fabricius n'a rien à envier au palais de Crassus. +J'aimerai bien autant, pour mon compte, être l'un des fils d'Aristide, +élevé dans le Prytanée aux dépens de la République, que l'héritier +présomptif de Xerxès, né dans la fange des cours pour occuper un trône +décoré de l'avilissement des peuples, et brillant de la misère publique. + +Posons donc de bonne foi les principes du droit de propriété; il le +faut d'autant plus qu'il n'en est point que les préjugés et les vices +des hommes aient cherché à envelopper de nuages plus épais. + +Demandez à ce marchand de chair humaine ce que c'est que la propriété; +il vous dira, en vous montrant cette longue bière qu'il appelle un +navire, où il a encaissé et ferré des hommes qui paraissent vivants: +"Voilà mes propriétés, je les ai achetés tant par tête." + +Interrogez les augustes membres de la dynastie capétienne; ils vous +diront que la plus sacrée de toutes les propriétés est sans contredit +le droit héréditaire dont ils ont joui de toute antiquité, d'opprimer, +d'avilir et de pressurer légalement et monarchiquement les vingt-cinq +millions d'hommes qui habitaient le territoire de la France sous leur +bon plaisir. + +Aux yeux de tous ces gens-là, la propriété ne porte sur aucun principe +de morale. Pourquoi votre Déclaration des Droits semble-t-elle +présenter la même erreur? En définissant la liberté, le premier des +biens de l'homme, le plus sacré des droits qu'il tient de la nature, +vous avez dit avec raison qu'elle avait pour borne les droits d'autrui: +pourquoi n'avez-vous pas appliqué ce principe à la propriété, qui est +une institution sociale? comme si les lois éternelles de la nature +étaient moins inviolables que les conventions des hommes. Vous avez +multiplié les articles pour assurer la plus grande liberté à l'exercice +de la propriété, et vous n'avez pas dit un seul mot pour en déterminer +le caractère légitime; de manière que votre déclaration paraît faite, +non pour les hommes, mais pour les riches, pour les accapareurs, pour +les agioteurs et pour les tyrans. Je vous propose de réformer ces vices +en consacrant les vérités suivantes: + + +Art. I. La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de +disposer de la portion des biens qui lui est garantie par la loi. + +II. Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par +l'obligation de respecter les droits d'autrui. + +III. Il ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à +l'existence, ni à la propriété de nos semblables. + +IV. Toute possession, tout trafic qui viole ce principe est illicite et +immoral. + + +Vous parlez aussi de l'impôt pour établir le principe incontestable +qu'il ne peut émaner que de la volonté du peuple ou de ses +représentants; mais vous oubliez une disposition que l'intérêt de +l'humanité réclame; vous oubliez de consacrer la base de l'impôt +progressif. Or, en matière de contributions publiques, est-il un +principe plus évidemment puisé dans la nature des choses et dans +l'éternelle justice, que celui qui impose aux citoyens l'obligation de +contribuer aux dépenses publiques, progressivement, selon l'étendue de +leur fortune, c'est-à-dire, selon les avantages qu'ils retirent de la +société? + +Je vous propose de le consigner dans un article conçu en ces termes: + + +"Les citoyens dont les revenus n'excèdent point ce qui est nécessaire à +leur subsistance, doivent être dispensés de contribuer aux dépenses +publiques; les autres doivent les supporter progressivement selon +l'étendue de leur fortune." + + +Le comité a encore absolument oublié de rappeler les devoirs de +fraternité qui unissent tous les hommes et toutes les nations, et leurs +droits à une mutuelle assistance; il parait avoir ignoré les bases de +l'éternelle alliance des peuples contre les tyrans; on dirait que votre +déclaration a été faite par un troupeau de créatures humaines parquées +sur un coin du globe, et non pour l'immense famille à laquelle la +nature a donné la terre pour domaine et pour séjour. Je vous propose de +remplir cette grande lacune par les articles suivants: ils ne peuvent +que vous concilier l'estime des peuples: il est vrai qu'ils peuvent +avoir l'inconvénient de vous brouiller sans retour avec les rois. +J'avoue que cet inconvénient ne m'effraie pas; il n'effraiera point +ceux qui ne veulent pas se réconcilier avec eux. + + +Art. I. Les hommes de tous les pays sont frères, et les différents +peuples doivent s'entr'aider selon leur pouvoir, comme les citoyens du +même Etat. + +II. Celui qui opprime une nation, se déclare l'ennemi de toutes. + +III. Ceux qui font la guerre à un peuple pour arrêter les progrès de la +liberté et anéantir les droits de l'homme, doivent être poursuivis par +tous, non comme des ennemis ordinaires, mais comme des assassins et des +brigands rebelles. + +IV. Les rois, les aristocrates, les tyrans, quels qu'ils soient, sont +des esclaves révoltés contre le souverain de la terre, qui est le genre +humain, et contre le législateur de l'univers, qui est la nature. + + +DECLARATION + +DES DROITS DE L'HOMME ET DU CITOYEN + +proposée par Maximilien Robespierre + +Imprimée par ordre de la Convention nationale + + +Les Représentants du Peuple Français réunis en Convention nationale; +reconnaissant que les lois humaines qui ne découlent point des lois +éternelles de la justice et de la raison ne sont que des attentats de +l'ignorance et du despotisme contre l'humanité; convaincus que l'oubli +et le mépris des droits naturels de l'homme sont les seules causes des +crimes et des malheurs du monde, ont résolu d'exposer, afin que tous +les citoyens, pouvant comparer sans cesse les actes du gouvernement +avec le but de toute institution sociale, ne se laissent jamais +opprimer et avilir par la tyrannie; afin que le peuple ait toujours +devant les yeux les bases de sa liberté et de son bonheur; le +magistrat, la règle de ses devoirs; le législateur, l'objet de sa +mission. + +En conséquence, la Convention nationale proclame à la face de +l'univers, et sous les yeux du législateur immortel, la déclaration +suivante des droits de l'homme et du citoyen: + + +ARTICLE PREMIER + +Le but de toute association politique est le maintien des droits +naturels et imprescriptibles de l'homme, et le développement de toutes +ses facultés. + + +II + +Les principaux droits de l'homme sont celui de pourvoir à la +conservation de son existence, et la liberté. + + +III + +Ces droits appartiennent également à tous les hommes, quelle que soit +la différence de leurs forces physiques et morales. L'égalité des +droits est établie par la nature: la société, loin d'y porter atteinte, +ne fait que la garantir contre l'abus de la force qui la rend illusoire. + + +IV + +La liberté est le pouvoir qui appartient à l'homme d'exercer, à son +gré, toutes ses facultés. Elle a la justice pour règle, les droits +d'autrui pour bornes, la nature pour principe, et la loi pour +sauvegarde. + + +V + +Le droit de s'assembler paisiblement, le droit de manifester ses +opinions, soit par la voie de l'impression, soit de toute autre +manière, sont des conséquences si nécessaires du principe de la liberté +de l'homme que la nécessité de les énoncer suppose ou la présence ou le +souvenir récent du despotisme. + + +VI + +La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de disposer +de la portion de biens qui lui est garantie par la loi. + + +VII + +Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par +l'obligation de respecter les droits d'autrui. + + +VIII + +Il ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à +l'existence, ni à la propriété de nos semblables. + + +IX + +Tout trafic qui viole ce principe, est essentiellement illicite et +immoral. + + +X + +La société est obligée de pourvoir à la subsistance de tous ses +membres, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens +d'exister à ceux qui sont hors d'état de travailler. + + +XI + +Les secours nécessaires à celui qui manque du nécessaire sont une dette +de celui qui possède le superflu: il appartient à la loi de déterminer +la manière dont cette dette doit être acquittée. + + +XII + +Les citoyens dont les revenus n'excèdent pas ce qui est nécessaire à +leur substance, sont dispensés de contribuer aux dépenses publiques. +Les autres doivent les supporter progressivement, selon l'étendue de +leur fortune. + + +XIII + +La société doit favoriser de tout son pouvoir les progrès de la raison +publique, et mettre l'instruction à la portée de tous les citoyens. + + +XIV + +Le peuple est souverain: le gouvernement est son ouvrage et sa +propriété, les fonctionnaires publics sont ses commis. + +Le peuple peut, quand il lui plaît, changer son gouvernement et +révoquer ses mandataires. + + +XV + +La loi est l'expression libre et solennelle de la volonté du peuple. + + +XVI + +La loi est égale pour tous. + + +XVII + +La loi ne peut défendre que ce qui est nuisible à la société: elle ne +peut ordonner que ce qui lui est utile. + + +XVIII + +Toute loi qui viole les droits imprescriptibles de l'homme, est +essentiellement injuste et tyrannique: elle n'est point une loi. + + +XIX Dans tout état libre, la loi doit surtout défendre la liberté +publique et individuelle contre l'abus de l'autorité de ceux qui +gouvernent. + +Toute institution qui ne suppose pas le peuple bon, et le magistrat +corruptible, est vicieuse. + + +XX + +Aucune portion du peuple ne peut exercer la puissance du peuple entier; +mais le voeu qu'elle exprime doit être respecté, comme le voeu d'une +portion du peuple, qui doit concourir à former la volonté générale. + +Chaque section du souverain assemblée, doit jouir du droit d'exprimer +sa volonté, avec une entière liberté: elle est essentiellement +indépendante de toutes les autorités constituées, et maîtresse de +régler sa police et ses délibérations. + + +XXI + +Tous les citoyens sont admissibles à toutes les fonctions publiques, +sans aucune autre distinction que celle des vertus et des talents, sans +aucun autre titre que la confiance du peuple. + + +XXII + +Tous les citoyens ont un droit égal de concourir à la nomination des +mandataires du peuple, et à la formation de la loi. + + +XXIII + +Pour que ces droits ne soient point illusoires, et l'égalité +chimérique, la société doit salarier les fonctionnaires publics, et +faire en sorte que les citoyens qui vivent de leur travail puissent +assister aux assemblées publiques où la loi les appelle, sans +compromettre leur existence ni celle de leur famille. + + +XXIV + +Tout citoyen doit obéir religieusement aux magistrats et aux agents du +gouvernement, lorsqu'ils sont les organes ou les exécuteurs de la loi. + + +XXV + +Mais tout acte contre la liberté, contre la sûreté ou contre la +propriété d'un homme, exercé par qui que ce soit, même au nom de la +loi, hors des cas déterminés par elle, et des formes qu'elle prescrit, +est arbitraire et nul; le respect même de la loi défend de s'y +soumettre, et si on veut l'exécuter par violence, il est permis de le +repousser par la force. + + +XXVI + +Le droit de présenter des pétitions aux dépositaires de l'autorité +publique appartient à tout individu. Ceux à qui elles sont adressées +doivent statuer sur les points qui en sont l'objet, mais ils ne peuvent +jamais ni en interdire, ni en restreindre, ni en condamner l'exercice. + + +XXVII + +La résistance à l'oppression est la conséquence des autres droits de +l'homme et du citoyen. + + +XXVIII + +Il y a oppression contre le corps social, lorsqu'un seul de ses membres +est opprimé. + +Il y a oppression contre chaque membre, lorsque le corps social est +opprimé. + + +XXIX + +Lorsque le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est, +pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des +droits et le plus indispensable des devoirs. + + +XXX + +Quand la garantie sociale manque à un citoyen, il rentre dans le droit +naturel de défendre lui-même tous ses droits. + + +XXXI + +Dans l'un et l'autre cas, assujettir à des formes légales la résistance +à l'oppression, est le dernier raffinement de la tyrannie. + + +XXXII + +Les fonctions publiques ne peuvent être considérées comme des +distinctions ni comme des récompenses, mais comme des devoirs publics. + + +XXXIII + +Les délits des mandataires du peuple doivent être sévèrement et +facilement punis. Nul n'a le droit de se prétendre plus inviolable que +les autres citoyens. + + +XXXIV + +Le peuple a le droit de connaître toutes les opérations de ses +mandataires; ils doivent lui rendre un compte fidèle de leur gestion, +et subir son jugement avec respect. + + +XXXV + +Les hommes de tous les pays sont frères, et les différents peuples +doivent s'entr-aider selon leur pouvoir, comme les citoyens du même +Etat. + + +XXXVI + +Celui qui opprime une seule nation, se déclare l'ennemi de toutes. + + +XXXVII + +Ceux qui font la guerre à un peuple, pour arrêter les progrès de la +liberté et anéantir les droits de l'homme, doivent être poursuivis par +tous, non comme des ennemis ordinaires, mais comme des assassins et des +brigands rebelles. + + +XXXVIII + +Les rois, les aristocrates, les tyrans quels qu'ils soient, sont des +esclaves révoltés contre le souverain de la terre, qui est le genre +humain, et contre le législateur de l'univers, qui est la nature. + + + + +Maximilien Robespierre (1758-1794), _Déclaration des droits de l'homme +et du citoyen_ ("Lettres à ses commettans" n° 10) + + + + +Art. I. Le but de toute association politique est le maintien des +droits naturels et imprescriptibles de l'homme, et le développement de +toutes ses facultés. + + +Art. II. Les principaux droits de l'homme sont celui de pourvoir à la +conservation de son existence, et la liberté. + + +Art. III. Ces droits appartiennent également à tous les hommes, quelle +que soit la différence de leurs forces physiques et morales. L'égalité +des droits est établie par la nature: la société, loin d'y porter +atteinte, ne fait que la garantir contre l'abus de la force qui la rend +illusoire. + + +Art. IV. La liberté est le pouvoir qui appartient à l'homme d'exercer, +à son gré, toutes ses facultés. Elle a la justice pour règle, les +droits d'autrui pour bornes, la nature pour principe, et la loi pour +sauvegarde. Le droit de s'assembler paisiblement, le droit de +manifester ses opinions, soit par la voie de l'impression, soit de +toute autre manière, sont des conséquences si évidentes de la liberté +de l'homme, que la nécessité de les énoncer suppose ou la présence ou +le souvenir récent du despotisme. + + +Art. V. La loi ne peut défendre que ce qui est nuisible à la société; +elle ne peut ordonner que ce qui lui est utile. + + +Art. VI. Toute loi qui viole les droits imprescriptibles de l'homme est +essentiellement injuste et tyrannique: elle n'est point une loi. + + +Art. VII. La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de +disposer de la portion de biens qui lui est garantie par la loi. + + +Art. VIII. Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par +l'obligation de respecter les droits d'autrui. + + +Art. IX. Il ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à +l'existence, ni à la propriété de nos semblables. + + +Art. X. Toute possession, tout trafic qui viole ce principe, est +essentiellement illicite et immoral. + + +Art. XI. La société est obligée de pourvoir à la subsistance de tous +ses membres, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les +moyens d'exister à ceux qui sont hors d'état de travailler. + + +Art. XII. Les secours nécessaires à l'indigence sont une dette du riche +envers le pauvre; il appartient à la loi de déterminer la manière dont +cette dette doit être acquittée. + + +Art. XIII. La société doit favoriser de tout son pouvoir les progrès de +la raison publique, et mettre l'instruction à la portée de tous les +citoyens. + + +Art. XIV. La loi est l'expression libre et solennelle de la volonté du +peuple. + + +Art. XV. Le peuple est le souverain: le gouvernement est son ouvrage et +sa propriété, les fonctionnaires publics sont ses commis. + + +Art. XVI. Aucune portion du peuple ne peut exercer la puissance du +peuple entier; mais le voeu qu'elle exprime doit être respecté, comme +le voeu d'une portion du peuple, qui doit concourir à former la volonté +générale. + +Chaque section du souverain assemblée doit jouir du droit d'exprimer sa +volonté avec une entière liberté; elle est essentiellement indépendante +de toutes les autorités constituées, et maîtresse de régler sa police +et ses délibérations. + +Le peuple peut, quand il lui plaît, changer son gouvernement et +révoquer ses mandataires. + + +Art. XVII. La loi doit être égale pour tous. + + +Art. XVIII. Tous les citoyens sont admissibles à toutes les fonctions +publiques, sans aucune autre distinction que celle des vertus et des +talents, sans aucun autre titre que la confiance du peuple. + + +Art. XIX. Tous les citoyens ont un droit égal de concourir à la +nomination des mandataires du peuple, et à la formation de la loi. + + +[pas d'Art. XX.] + + +Art. XXI. Pour que ces droits ne soient point illusoires, et l'égalité +chimérique, la société doit salarier les fonctionnaires publics, et +faire en sorte que les citoyens qui vivent de leur travail puissent +assister aux assemblées publiques où la loi les appelle, sans +compromettre leur existence ni celle de leurs familles. + + +Art. XXII. Tout citoyen doit obéir religieusement aux magistrats et aux +agents du gouvernement, lorsqu'ils sont les organes ou les exécuteurs +de la loi. + + +Art. XXIII. Mais tout acte contre la liberté, contre la sûreté, ou +contre la propriété d'un homme, exercé par qui que ce soit, même au nom +de la loi, hors des cas déterminés par elle et des formes qu'elle +prescrit, est arbitraire et nul; le respect même de la loi défend de +s'y soumettre; et si on veut l'exécuter par violence, il est permis de +le repousser par la force. + + +Art. XXIV. Le droit de présenter des pétitions aux dépositaires de +l'autorité publique appartient à tout individu. Ceux à qui elles sont +adressées doivent statuer sur les points qui en sont l'objet; mais ils +ne peuvent jamais ni en interdire, ni en restreindre, ni en condamner +l'exercice. + + +Art. XXV. La résistance à l'oppression est la conséquence des autres +droits de l'homme et du citoyen. + +Il y a oppression contre le corps social, lorsqu'un seul de ses membres +est opprimé. + +Il y a oppression contre chaque membre, lorsque le corps social est +opprimé. + +Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection du +peuple entier et de chaque portion du peuple est le plus saint des +devoirs. + +Quand la garantie sociale manque à un citoyen, il rentre dans le droit +naturel de défendre lui-même tous ses droits. + +Dans l'un et l'autre cas, assujettir à des formes légales la résistance +à l'oppression est le dernier raffinement de la tyrannie. + + +Art. XXIX. Dans tout Etat libre, la loi doit surtout défendre la +liberté publique et individuelle contre l'abus de l'autorité de ceux +qui gouvernent. + +Toute institution qui ne suppose pas le peuple bon et le magistrat +corruptible, est vicieuse. + + +Art. XXX. Les fonctions publiques ne peuvent être considérées comme des +distinctions ni comme des récompenses, mais comme des devoirs publics. +Les délits des mandataires du peuple doivent être sévèrement et +facilement punis. Nul n'a le droit de se prétendre plus inviolable que +les autres citoyens. Le peuple a le droit de connaître toutes les +opérations de ses mandataires; ils doivent lui rendre un compte fidèle +de leur gestion, et subir son jugement avec respect. Les hommes de tous +les pays sont frères, et les différents peuples doivent s'entr'aider +selon leur pouvoir, comme les citoyens du même Etat. + +Celui qui opprime une seule nation, se déclare l'ennemi de toutes. Ceux +qui font la guerre à un peuple, pour arrêter les progrès de la liberté +et anéantir les droits de l'homme, doivent être poursuivis par tous, +non comme des ennemis ordinaires, mais comme des assassins et des +brigands rebelles. Les rois, les aristocrates, les tyrans quels qu'ils +soient, sont des esclaves révoltés contre le souverain de la terre, qui +est le genre humain, et contre le législateur de l'univers, qui est la +nature. + + + + * * * * * * * * * + + + +_Discours de Maximilien Robespierre sur la Constitution [discours +imprimé par ordre de la Société des Jacobins]_ (10 mai 1793) + + + +Note: texte en français moderne par Charles Vellay, corrigé d'après la +réimpression de 1831. + + + + +L'homme est né pour le bonheur et pour la liberté, et partout il est +esclave et malheureux. La société a pour but la conservation de ses +droits et la perfection de son être; et partout la société le dégrade +et l'opprime. Le temps est arrivé de le rappeler à ses véritables +destinées; les progrès de la raison humaine ont préparé cette grande +révolution, et c'est à vous qu'est spécialement imposé le devoir de +l'accélérer. + +Pour remplir votre mission, il faut faire précisément tout le contraire +de ce qui a existé avant vous. + +Jusqu'ici, l'art de gouverner n'a été que l'art de dépouiller et +d'asservir le grand nombre au profit du petit nombre; et la +législation, le moyen de réduire ces attentats en système. Les rois et +les aristocrates ont très bien fait leur métier: c'est à vous +maintenant de faire le vôtre, c'est-à-dire de rendre les hommes heureux +et libres par les lois. + +Donner au gouvernement la force nécessaire pour que les citoyens +respectent toujours les droits des citoyens, et faire en sorte que le +gouvernement ne puisse jamais les violer lui-même: voilà, à mon avis, +le double problème que le législateur doit chercher à résoudre. Le +premier me paraît très facile. Quant au second, on serait tenté de le +regarder comme insoluble, si on ne consultait que les événements passés +et présents, sans remonter à leurs causes. + +Parcourez l'histoire, vous verrez partout les magistrats opprimer les +citoyens, et le gouvernement dévorer la souveraineté. Les tyrans +parlent de séditions, le peuple se plaint de la tyrannie, quand le +peuple ose se plaindre, ce qui arrive lorsque l'excès de l'oppression +lui rend son énergie et son indépendance. Plût à Dieu qu'il pût les +conserver toujours! Mais le règne du peuple est d'un jour: celui des +tyrans embrasse la durée des siècles. + +J'ai beaucoup entendu parler d'anarchie depuis la révolution du 14 +juillet 1789, et surtout depuis la révolution du 10 août 1792; mais +j'affirme que ce n'est point l'anarchie qui est la maladie des corps +politiques, mais le despotisme et l'aristocratie. Je trouve, quoi +qu'ils en aient dit, que ce n'est qu'à compter de cette époque tant +calomniée que nous avons eu un commencement de lois et de gouvernement, +malgré les troubles qui ne sont autre chose que les dernières +convulsions de la royauté expirante, et la lutte d'un gouvernement +infidèle contre l'égalité. + +L'anarchie a régné en France depuis Clovis jusqu'au dernier des Capet. +Qu'est-ce que l'anarchie, si ce n'est la tyrannie qui fait descendre du +trône la nature et la loi, pour y placer des hommes? + +Jamais les maux de la société ne viennent du peuple, mais du +gouvernement. Comment n'en serait-il pas ainsi? + +L'intérêt du peuple, c'est le bien public; l'intérêt de l'homme en +place est un intérêt privé. Pour être bon, le peuple n'a besoin que de +se préférer lui-même à ce qui n'est pas lui; pour être bon, il faut que +le magistrat s'immole lui-même au peuple. + +Si je daignais répondre à des préjugés absurdes et barbares, +j'observerais que ce sont le pouvoir et l'opulence qui enfantent +l'orgueil et tous les vices; que c'est le travail, la médiocrité, la +pauvreté qui est la gardienne de la vertu; que les voeux du faible +n'ont pour objet que la justice et la protection des lois +bienfaisantes; qu'il n'estime que les passions de l'honnêteté; que les +passions de l'homme puissant tendent s'élever au-dessus des lois +justes, ou à en créer de tyranniques; je dirais enfin que la misère des +citoyens n'est autre chose que le crime des gouvernements. Mais +j'établis la base de mon système par un seul raisonnement. + +Le gouvernement est institué pour faire respecter la volonté générale; +mais les hommes qui gouvernent ont une volonté individuelle, et toute +volonté cherche à dominer. S'ils emploient à cet usage la force +publique dont ils sont armés, le gouvernement n'est que le fléau de la +liberté. Concluez donc que le premier objet de toute constitution doit +être de défendre la liberté publique et individuelle contre le +gouvernement lui-même. + +C'est précisément cet objet que les législateurs ont oublié; ils se +sont tous occupés de la puissance du gouvernement; aucun n'a songé aux +moyens de le ramener à son institution. Ils ont pris des précautions +infinies contre l'insurrection du peuple, et ils ont encouragé de tout +leur pouvoir la révolte de ses délégués. J'en ai déjà indiqué les +raisons. L'ambition, la force et la perfidie ont été les législateurs +du monde. Ils ont asservi jusqu'à la raison humaine, en la dépravant, +et l'ont rendue complice de la misère de l'homme. Le despotisme a +produit la corruption des moeurs, et la corruption des moeurs a soutenu +le despotisme. Dans cet état de choses, c'est à qui vendra son âme au +plus fort pour légitimer l'injustice et diviser la tyrannie. Alors la +raison n'est plus que folie; l'égalité, anarchie; la liberté, désordre; +la nature, chimère; le souvenir des droits de l'humanité, révolte. +Alors on a des bastilles et des échafauds pour la vertu, des palais +pour la débauche, des tyrans et des chars de triomphe pour le crime. +Alors on a des rois, des prêtres, des nobles, des bourgeois, de la +canaille; mais point de peuple et point d'hommes. + +Voyez ceux même d'entre les législateurs que le progrès des lumières +publiques semble avoir forcés à rendre quelques hommages aux principes; +voyez s'ils n'ont pas employé leur habileté à les éluder, lorsqu'ils ne +pouvaient plus les raccorder à leurs vues personnelles. Voyez s'ils ont +fait autre chose que varier les formes du despotisme et les nuances de +l'aristocratie. Ils ont fastueusement proclamé la souveraineté du +peuple, et l'ont enchaîné; tout en reconnaissant que les magistrats +sont ses mandataires, ils les ont traités comme ses dominateurs et +comme ses idoles. Tous se sont accordés à supposer le peuple insensé et +mutin, et les fonctionnaires publics essentiellement sages et vertueux. +Sans chercher les exemples chez les nations étrangères, nous pourrions +en trouver de bien frappants au sein de notre révolution et dans la +conduite même des législatures qui nous ont précédés. Voyez avec quelle +lâcheté elles encensaient la royauté; avec quelle imprudence elles +prêchaient la confiance aveugle pour les fonctionnaires publics +corrompus; avec quelle insolence elles avilissaient le peuple; avec +quelle barbarie elles l'assassinaient. Cependant, voyez de quel côté +étaient les vertus civiques. Rappelez-vous les sacrifices généreux de +l'indigence, et la honteuse avarice des riches; rappelez-vous le +sublime dévouement des soldats, et les infâmes trahisons des généraux; +le courage invincible, la patience magnanime du peuple, et le lâche +égoïsme, la perfidie odieuse de ses mandataires. + +Mais ne nous étonnons pas trop de tant d'injustices. Au sortir d'une si +profonde éruption, comment pourraient-ils respecter l'humanité, chérir +l'égalité, croire à la vertu? Nous, malheureux! nous élevons le temple +de la liberté avec des mains encore flétries des fers de la servitude. +Qu'était notre ancienne éducation, sinon une leçon continuelle +d'égoïsme et de sotte vanité? Qu'étaient nos usages et nos prétendues +lois, sinon le code de l'impertinence et de la bassesse, où le mépris +des hommes était soumis à une espèce de tarif et gradué suivant des +règles aussi bizarres que multipliées? Mépriser et être méprisé; ramper +pour dominer; esclaves et tyrans tour à tour; tantôt à genoux devant un +maître, tantôt foulant aux pieds le peuple, telle était notre destinée, +telle était notre ambition, nous tous tant que nous étions, _hommes +bien nés ou hommes bien élevés, honnêtes gens et gens comme il faut, +hommes de loi et financiers, robins ou hommes d'épée_. Faut-il donc +s'étonner, si tant de marchands stupides, si tant de bourgeois égoïstes +conservent encore pour les artisans ce dédain insolent que les nobles +prodiguaient aux bourgeois et aux marchands eux-mêmes? Oh! le noble +orgueil! oh! la belle éducation! Voilà cependant pourquoi les grandes +destinées du monde sont arrêtées! Voilà pourquoi le sein de la patrie +est déchiré par des traîtres! Voilà pourquoi les satellites féroces des +despotes de l'Europe ont ravagé nos moissons, incendié nos cités, +massacré nos femmes et nos enfants; le sang de trois cent mille +Français a déjà coulé; le sang de trois cent mille autres va peut-être +couler encore, afin que le simple laboureur ne puisse siéger au Sénat, +à côté du riche marchand de grains; afin que l'artisan ne puisse voter +dans les assemblées du peuple, à côté de l'illustre négociant ou du +présomptueux avocat, et que le pauvre, intelligent et vertueux, ne +puisse garder l'attitude d'un homme, en présence du riche, imbécile et +corrompu! Insensés! qui appelez des maîtres pour ne point avoir +d'égaux, croyez-vous donc que les tyrans adopteront tous les calculs de +votre triste vanité et de votre lâche cupidité? Croyez-vous que le +peuple, qui a conquis la liberté, qui versait son sang pour la patrie +quand vous dormiez dans la mollesse ou que vous conspiriez dans les +ténèbres, se laissera enchaîner, affamer, égorger par vous? Non. Si +vous ne respectez ni l'humanité, ni la justice, ni l'honneur, conservez +du moins quelque soin de vos trésors, qui n'ont d'autre ennemi que la +misère publique, que vous aggravez avec tant d'imprudence. Mais quel +motif peut toucher des esclaves orgueilleux? La loi de la vérité, qui +tonne dans les coeurs corrompus, ressemble aux sons qui retentissent +dans les tombeaux, et qui ne réveillent point les cadavres. + +Vous donc à qui la liberté, à qui la patrie est chère, chargez-vous +seuls du soin de la sauver; et puisque le moment où l'intérêt pressant +de sa défense semblait exiger toute votre attention est celui où l'on +veut élever précipitamment l'édifice de la Constitution d'un grand +peuple, fondez-la du moins sur la base éternelle de la vérité. Posez +d'abord celte maxime incontestable: _que le peuple est bon et que ses +délégués sont corruptibles; que c'est dans la vertu et dans la +souveraineté du peuple qu'il faut chercher un préservatif contre les +vices et le despotisme du gouvernement_. + +De ce principe incontestable, tirons maintenant des conséquences +pratiques, qui sont autant de bases de toute constitution libre. + +La corruption des gouvernements a sa source dans l'excès de leur +pouvoir, et dans leur indépendance du souverain. Remédiez à ce double +abus. + +Commencez par modérer la puissance des magistrats. + +Jusqu'ici, les politiques qui ont semblé vouloir faire quelque effort, +moins pour défendre la liberté que pour modifier la tyrannie, n'ont pu +imaginer que deux moyens de parvenir à ce but. L'un est l'équilibre des +pouvoirs, et l'autre le tribunat. + +Quant à l'équilibre des pouvoirs, nous avons pu être les dupes de ce +prestige, dans un temps où la mode semblait exiger de nous cet hommage +à nos voisins, dans un temps où l'excès de notre propre dégradation +nous permettait d'admirer toutes les institutions étrangères qui nous +offraient quelque faible image de la liberté. Mais, pour peu qu'on +réfléchisse, on s'aperçoit aisément que cet équilibre ne peut être +qu'une chimère ou un fléau, qu'il supposerait la nullité absolue du +gouvernement, s'il n'amenait nécessairement une ligue des pouvoirs +rivaux contre le peuple; car on sent aisément qu'ils aiment beaucoup +mieux s'accorder, que d'appeler le souverain pour juger sa propre +cause. Témoin l'Angleterre, où l'or et le pouvoir du monarque font +constamment pencher la balance du même côté; où le parti de +l'opposition même ne paraît solliciter, de temps en temps, la réforme +de la représentation nationale, que pour l'éloigner, de concert avec la +majorité qu'elle semble combattre; espèce de gouvernement monstrueux, +où les vertus publiques ne sont qu'une scandaleuse parade, où le +fantôme de la liberté anéantit la liberté même, où la loi consacre le +despotisme, où les droits du peuple sont l'objet d'un trafic avoué, où +la corruption est dégagée du frein même de la pudeur. + +Eh! que nous importent les combinaisons qui balancent l'autorité des +tyrans? C'est la tyrannie qu'il faut extirper; ce n'est pas dans les +querelles de leurs maîtres que les peuples doivent chercher l'avantage +de respirer quelques instants; c'est dans leur propre force qu'il faut +placer la garantie de leurs droits. + +C'est par la même raison que je ne suis pas plus partisan de +l'institution du tribunat; l'histoire ne m'a pas appris à la respecter. +Je ne confie point la défense d'une si grande cause à ces hommes +faibles ou corruptibles. La protection des tribuns suppose l'esclavage +du peuple. Je n'aime point que le peuple romain se retire sur le mont +sacré, pour demander des protecteurs à un sénat despotique et à des +patriciens insolents: je veux qu'il reste dans Rome, et qu'il en chasse +tous ses tyrans. Je hais, autant que les patriciens eux-mêmes, et je +méprise beaucoup plus ces tribuns ambitieux, ces vils mandataires du +peuple, qui vendent aux grands de Rome leurs discours et leur silence, +et qui ne l'ont quelquefois défendu que pour marchander sa liberté avec +ses oppresseurs. + +Il n'y a qu'un seul tribun du peuple que je puisse avouer: c'est le +peuple lui-même. C'est à chaque section de la République française que +je renvoie la puissance tribunicienne; et il est facile de l'organiser +d'une manière également éloignée des tempêtes de la démocratie absolue +et de la perfide tranquillité du despotisme représentatif. + +Mais avant de poser les digues qui doivent défendre la liberté publique +contre les débordements de la puissance des magistrats, commençons par +la réduire à de justes bornes. + +Une première règle pour parvenir à ce but, c'est que la durée de leurs +pouvoirs doit être courte, en appliquant surtout ce principe à ceux +dont l'autorité est plus étendue. + +2° Que nul ne puisse exercer en même temps plusieurs magistratures. + +3° Que le pouvoir soit divisé: il vaut mieux multiplier les +fonctionnaires publics que de confier à quelques-uns une autorité trop +redoutable. + +4° Que la législation et l'exécution soient séparées soigneusement. + +5° Que les diverses branches de l'exécution soient elles-mêmes +distinguées le plus qu'il est possible, selon la nature même des +affaires, et confiées à des mains différentes. + +L'un des plus grands vices de l'organisation actuelle, c'est la trop +grande étendue de chacun des départements ministériels, où sont +entassées diverses branches d'administration très distinctes parleur +nature. + +Le ministre de l'intérieur surtout, tel qu'on s'est obstiné à le +conserver jusqu'ici provisoirement, est un monstre .politique, qui +aurait provisoirement dévoré la république naissante, si la force de +l'esprit public, animé par le mouvement de la révolution, ne l'avait +défendue jusqu'ici, et contre les vices de l'institution, et contre +ceux des individus. + +Au reste, vous ne pourrez jamais empêcher que les dépositaires du +pouvoir exécutif ne soient des magistrats très puissants; ôtez-leur +donc toute autorité et toute influence étrangère à leurs fonctions. + +Ne permettez pas qu'ils assistent et qu'ils votent dans les assemblées +du peuple, pendant la durée de leur agence. Appliquez la même règle aux +fonctionnaires publics en général. + +Eloignez de leurs mains le trésor publie; confiez-le à des dépositaires +et à des surveillants qui ne puissent participer eux-mêmes à aucune +autre espèce d'autorité. + +Laissez dans les départements, et sous la main du peuple, la portion +des tributs publics qu'il ne sera pas nécessaire de verser dans la +caisse générale; et que les dépenses soient acquittées sur les lieux, +autant qu'il sera possible. + +Vous vous garderez bien de remettre à ceux qui gouvernent des sommes +extraordinaires, sous quelque prétexte que ce soit, surtout sous le +prétexte de former l'opinion. + +Toutes les manufactures d'esprit public ne fournissent que des poisons; +nous en avons fait récemment une cruelle expérience, et le premier +essai de cet étrange système ne doit pas nous inspirer beaucoup de +confiance dans ses inventeurs. Ne perdez jamais de vue que c'est à +l'opinion publique de juger les hommes qui gouvernent, et non à ceux-ci +de maîtriser et de créer l'opinion publique. + +Mais il est un moyen général et non moins salutaire de diminuer la +puissance des gouvernements au profit de la liberté et du bonheur des +peuples. + +Il consiste dans l'application de cette maxime, énoncée dans la +Déclaration des Droits, que je vous ai proposée: "La loi ne peut +défendre que ce qui est nuisible à la société; elle ne peut ordonner +que ce qui lui est utile." + +Fuyez la manie ancienne des gouvernements de vouloir trop gouverner; +laissez aux individus, laissez aux familles le droit de faire ce qui ne +nuit point à autrui; laissez aux communes le pouvoir de régler +elles-mêmes leurs propres affaires, en tout ce qui ne tient point +essentiellement à l'administration générale de la république. En un +mot, rendez à la liberté individuelle tout ce qui n'appartient pas +naturellement à l'autorité publique, et vous aurez laissé d'autant +moins de prise à l'ambition et à l'arbitraire. + +Respectez surtout la liberté du souverain dans les assemblées +primaires. Par exemple, en supprimant ce code énorme qui entrave et qui +anéantit le droit de voter, sous le prétexte de le régler, vous ôterez +des armes infiniment dangereuses à l'intrigue et au despotisme des +directoires ou des législatures; de même qu'en simplifiant le Code +civil, en abattant la féodalité, dîmes et tout le gothique édifice du +droit canonique, rétrécit singulièrement le domaine du despotisme +judiciaire. Quelque utiles que soient toutes ces précautions, vous +n'aurez rien fait encore, si vous ne prévenez la seconde espèce d'abus +que j'ai indiquée, qui est l'indépendance du gouvernement. + +La Constitution doit s'appliquer surtout à soumettre les fonctionnaires +publics à une responsabilité imposante, en les mettant dans la +dépendance réelle, non des individus, mais du souverain. + +Celui qui est indépendant des hommes se rend bientôt indépendant de ses +devoirs; et l'impunité est la mère comme la sauvegarde du crime, et le +peuple est toujours asservi, dès qu'il est craint. + +Il est deux espèces de responsabilités, l'une qu'on peut appeler +morale, et l'autre physique. + +La première consiste principalement dans la publicité; mais suffit-il +que la Constitution assure la publicité des opérations ou des +délibérations du gouvernement? Non; il faut encore lui donner toute +l'étendue dont elle est susceptible. + +La nation entière a le droit de connaître la conduite de ses +mandataires. Il faudrait, s'il était possible, que l'assemblée des +mandataires délibérât en présence de tous les Français. Un édifice +fastueux et majestueux, ouvert à 12.000 spectateurs, devrait être le +lieu des séances du corps législatif. Sous les yeux d'un si grand +nombre de témoins, ni la corruption, ni l'intrigue, ni la perfidie +n'oseraient se montrer; la volonté générale serait seule consultée, la +voix de la raison et de l'intérêt public serait seule entendue. Mais +l'admission de quelques centaines de spectateurs, encaissés dans un +local étroit et incommode, offre-t-elle une publicité proportionnée à +l'immensité de la nation? surtout lorsqu'une foule d'ouvriers +mercenaires effraient le corps législatif, pour intercepter ou pour +altérer la vérité par les récits infidèles qu'ils répandent dans toute +la république. Que serait-ce donc, si les mandataires eux-mêmes +méprisaient cette petite portion du public qui les voit; s'ils +voulaient faire regarder comme deux espèces d'hommes différentes les +habitants du lieu où ils résident et ceux qui sont éloignés d'eux; +s'ils dénonçaient perpétuellement ceux qui sont les témoins de leurs +actions à ceux qui lisent leurs pamphlets, pour rendre la publicité non +seulement inutile, mais funeste à la liberté? + +Les hommes superficiels ne devineront jamais quelle a été sur la +Révolution l'influence du local qui a recélé le corps législatif, et +les fripons n'en conviendront pas; mais les amis éclairés du bien +public n'ont pas vu sans indignation qu'après avoir appelé les regards +publics autour d'elle, pour résister à la cour, la première législature +les ait fuis autant qu'il était en son pouvoir, lorsqu'elle a voulu se +liguer avec la cour contre le peuple; qu'après s'être en quelque sorte +cachée à l'archevêché, où elle porta la loi martiale, elle se soit +renfermée dans le Manège, où elle s'environna de baïonnettes, pour +ordonner le massacre des meilleurs citoyens au Champ-de-Mars, sauver le +parjure Louis et miner les fondements de la liberté. Ses successeurs se +sont bien gardés d'en sortir; les rois ou les magistrats de l'ancienne +police faisaient bâtir, en quelques jours, une magnifique salle +d'Opéra, et, à la honte de la raison humaine, quatre ans se sont +écoulés avant qu'on eût préparé une nouvelle demeure à la +représentation nationale! Que dis-je ? celle même où elle vient +d'entrer est-elle plus favorable à la publicité et plus digne de la +nation? Non; tous les observateurs se sont aperçus qu'elle a été +disposée, avec beaucoup d'intelligence, par le même esprit d'intrigue, +sous les auspices d'un ministre pervers, pour retrancher les +mandataires contre les regards du peuple. On a même fait des prodiges +en ce genre; on a enfin trouvé le secret, recherché depuis si +longtemps, d'exclure le public, en l'admettant; qu'il puisse assister +aux séances, mais qu'il ne puisse entendre, si ce n'est dans le petit +espace réservé aux honnêtes gens et aux journalistes; qu'il soit absent +et présent tout à la fois. La postérité s'étonnera de l'insouciance +avec laquelle une grande nation a souffert si longtemps les lâches et +grossières manoeuvres qui compromettaient à la fois sa dignité, sa +liberté et son salut. + +Pour moi, je pense que la Constitution ne doit pas se borner à ordonner +que les séances du corps législatif et des autorités constituées seront +publiques, mais encore qu'elle ne doit pas dédaigner de s'occuper des +moyens de leur assurer la plus grande publicité; qu'elle doit interdire +aux mandataires le pouvoir d'influer, en aucune manière, sur la +composition de l'auditoire, et de retracer arbitrairement l'étendue du +lieu qui doit recevoir le peuple. Elle doit pourvoir à ce que la +législature réside au sein d'une immense population, et délibère sous +les yeux d'une multitude de citoyens infinie. + +Le principe de la responsabilité morale veut encore que les agents du +gouvernement rendent à des époques déterminées et assez rapprochées des +comptes exacts et circonstanciés de leur gestion; que ces comptes +soient rendus publics par la voie de l'impression, et soumis à la +censure de tous les citoyens; qu'ils soient envoyés, en conséquence, à +tous les départements, à toutes les administrations et à toutes les +communes. + +A l'appui de la responsabilité morale, il faut déployer la +responsabilité physique, qui est, en dernière analyse, la plus sûre +gardienne de la liberté: elle consiste dans la punition des +fonctionnaires publics prévaricateurs. + +Un peuple dont les mandataires ne doivent compte à personne de leur +gestion, n'a point de Constitution: un peuple dont les mandataires ne +rendent compte qu'à d'autres mandataires inviolables, n'a point de +Constitution, puisqu'il dépend de ceux-ci de le trahir impunément, et +de le laisser trahir par les autres. Si c'est là le sens qu'on attache +au gouvernement représentatif, j'avoue que j'adopte tous les anathèmes +prononcés contre lui par Jean-Jacques Rousseau. Au reste, ce mot a +besoin d'être expliqué, comme beaucoup d'autres; ou plutôt il s'agit +bien moins de définir le gouvernement français, que de le constituer. + +Dans tout Etat libre, les crimes publics des magistrats doivent être +punis aussi sévèrement et aussi facilement que les crimes privés des +citoyens; et le pouvoir de réprimer les attentats du gouvernement doit +retourner au souverain. + +Je sais que le peuple ne peut pas être un juge toujours en activité. +Aussi, n'est-ce pas là ce que je veux; mais je veux encore moins que +ses délégués soient des despotes au-dessus des lois. On peut remplir +l'objet que je propose, par des mesures simples, dont je vais +développer la théorie. + +1° Je veux que tous les fonctionnaires publics, nommés par le peuple, +puissent être révoqués par lui, selon les formes qui seront établies, +sans autre motif que le droit imprescriptible qui lui appartient de +révoquer ses mandataires. + +2° Il est naturel que le corps chargé de faire les lois surveille ceux +qui sont commis pour les faire exécuter. Les membres de l'agence +exécutive seront donc tenus de rendre compte de leur gestion au corps +législatif. En cas de prévarication, il ne pourra pas les punir, parce +qu'il ne faut pas lui laisser ce moyen de s'emparer de la puissance +exécutive, mais il les accusera devant un tribunal populaire, dont +l'unique fonction sera de connaître des prévarications des +fonctionnaires publics. Les membres du corps législatif ne pourront +être poursuivis par ce tribunal pour raison des opinions qu'ils auront +manifestées dans les assemblées, mais seulement pour les faits positifs +de corruption ou de trahison dont ils pourraient être prévenus. Les +délits ordinaires qu'ils pourraient commettre sont du ressort des +tribunaux ordinaires. + +A l'expiration de leurs fonctions, les membres de la législature et les +agents de l'exécution, ou ministres, pourront être déférés au jugement +solennel de leurs commettants. Le peuple prononcera seulement s'ils ont +conservé ou perdu sa confiance. Le jugement qui déclarera qu'ils ont +perdu sa confiance, emportera l'incapacité de remplir aucunes +fonctions. Le peuple ne décernera pas de peine plus forte, et si les +mandataires sont coupables de quelques crimes particuliers et formels, +il pourra les renvoyer au tribunal établi pour les punir. + +Ces dispositions s'appliqueront également aux membres du tribunal +populaire. + +Quelque nécessité qu'il soit de contenir les magistrats, il ne l'est +pas moins de les bien choisir. C'est sur cette double base que la +liberté doit être fondée. Ne perdez pas de vue que, dans le +gouvernement représentatif, il n'est pas de lois constitutives aussi +importantes que celles qui garantissent la pureté des élections. + +Ici, je vois répandre de dangereuses erreurs; ici je m'aperçois qu'on +abandonne les premiers principes du bon sens et de la liberté pour +poursuivre de vaines abstractions métaphysiques. Par exemple, on veut +que, dans tous les points de la république, les citoyens votent pour la +nomination de chaque fonctionnaire public, de manière que l'homme de +mérite et de vertu, qui n'est connu que dans la contrée qu'il habite, +ne puisse jamais être appelé à représenter ses compatriotes; et que les +charlatans fameux, qui ne sont pas toujours les meilleurs citoyens ni +les hommes les plus éclairés, ou les intrigants portés par un parti +puissant, qui dominera dans toute la république, soient à perpétuité et +exclusivement les représentants nécessaires du peuple français. + +Mais, en même temps, on enchaîne le souverain par des règlements +tyranniques; partout on dégoûte le peuple, on éloigne les sans-culottes +par des formalités. Que dis-je? on les chasse par la famine; car on ne +songe pas même à les indemniser du temps qu'ils dérobent à la +subsistance de leurs familles, pour le consacrer aux affaires publiques. + +Voilà cependant les principes conservateurs de la liberté que la +Constitution doit maintenir. Tout le reste n'est que charlatanisme, +intrigue et despotisme. + +Faites en sorte que le peuple puisse assister aux assemblées publiques, +car lui seul est l'appui de la liberté et de la justice: les +aristocrates, les intrigants en sont les fléaux. + +Qu'importe que la loi rende un hommage hypocrite à l'égalité des +droits, si la plus impérieuse de toutes les lois, la nécessité, force +la partie la plus saine et la plus nombreuse du peuple à y renoncer! +Que la patrie indemnise l'homme qui vit de son travail, lorsqu'il +assiste aux assemblées publiques; qu'elle salarie, par la même raison, +d'une manière comparable, tous les fonctionnaires publics; que les +règles des élections, que les formes des délibérations soient aussi +simples, aussi abrégées qu'il est possible; que tous les jours des +assemblées soient fixés aux époques les plus commodes pour la partie +laborieuse de la nation. + +Que l'on délibère à haute voix: la publicité est l'appui de la vertu, +la sauvegarde de la vérité, la terreur du crime, le fléau de +l'intrigue. Laissez les ténèbres et le scrutin secret aux criminels et +aux esclaves. Les hommes libres veulent avoir le peuple pour témoin de +leurs pensées. Cette méthode forme les citoyens et les vertus +républicaines. Elle convient à un peuple qui vient de conquérir sa +liberté et qui combat pour la défendre. Quand elle cesse de lui +convenir, la république n'est déjà plus. + +Au surplus, que le peuple, je le répète, soit parfaitement libre dans +les assemblées: la Constitution ne peut établir que ces règles +générales, nécessaires pour bannir l'intrigue et maintenir la liberté +même; toute autre gêne n'est qu'un attentat à sa souveraineté. + +Qu'aucune autorité constituée surtout ne se mêle jamais ni de sa +police, ni de ses délibérations. + +Par là vous aurez résolu le problème encore indécis de l'économie +politique populaire: de placer dans la vertu du peuple et dans +l'autorité du souverain le contrepoids nécessaire des passions du +magistrat et de la tendance du gouvernement à la tyrannie. + +Au reste, n'oubliez pas que la solidité de la Constitution elle-même +s'appuie sur toutes les institutions, sur toutes les lois particulières +d'un peuple, quelque nom qu'on leur donne: elle s'appuie sur la bonté +des moeurs, sur la connaissance et sur le sentiment des droits sacrés +de l'homme. La Déclaration des Droits est la Constitution de tous les +peuples; les autres lois sont muables par leur nature, et sont +subordonnées à celle-là. Qu'elle soit sans cesse présente à tous les +esprits; qu'elle brille à la tôle de votre Code public; que le premier +article de ce code soit la garantie formelle de tous les droits de +l'homme; que le second porte que toute loi qui les blesse est +tyrannique et nulle; qu'elle soit portée en pompe dans vos cérémonies +publiques; qu'elle frappe les regards du peuple dans toutes ses +assemblées, dans tous les lieux où résident ses mandataires; qu'elle +soit écrite sur les murs de nos maisons; qu'elle soit la première leçon +que les pères donneront à leurs enfants. + +On me demandera peut-être comment, avec des précautions si sûres contre +les magistrats, je puis assurer l'obéissance aux lois et au +gouvernement. Je réponds que je l'assure davantage précisément par ces +précautions-là mêmes. Je rends aux lois et au gouvernement toute la +force que j'ôte aux vices des hommes qui gouvernent et qui font des +lois. + +Le respect qu'inspire le magistrat dépend beaucoup pins du respect +qu'il porte lui-même aux lois que du pouvoir qu'il usurpe; et la +puissance des lois est bien moins dans la force militaire qui les +entoure que dans leur concordance avec les principes de la justice et +avec la volonté générale. + +Quand la loi a pour principe l'intérêt public, elle a le peuple +lui-même pour appui, et sa force est la force de tous les citoyens, +dont elle est l'ouvrage et la propriété. La volonté générale et la +force publique ont une origine commune. La force publique est au corps +politique ce qu'est au corps le bras qui exécute spontanément ce que la +volonté commande et repousse tous les objets qui peuvent menacer le +coeur ou la tête. + +Quand la force publique ne fait que seconder la volonté générale, +l'Etat est libre et paisible; lorsqu'elle la contrarie, l'Etat est +asservi ou agité. + +La force publique est en contradiction avec la volonté générale dans +deux cas: ou lorsque la loi n'est pas la volonté générale; ou lorsque +le magistrat l'emploie pour violer la loi. Telle est l'horrible +anarchie que les tyrans ont établie de tout temps, sous le nom de +tranquillité, d'ordre public, de législation et de gouvernement: tout +leur art est d'isoler et de comprimer chaque citoyen par la force, pour +les asservir tous à leurs odieux caprices, qu'ils décorent du nom de +lois. Législateurs, faites des lois justes; magistrats, faites-les +religieusement exécuter; que ce soit là toute votre politique, et vous +donnerez au monde un spectacle inconnu, celui d'un grand peuple libre +et vertueux. + + +ARTICLE PREMIER. La Constitution garantit à tout Français les droits +imprescriptibles de l'homme et du citoyen énoncés dans la déclaration +précédente. + +II. Elle déclare tyrannique et nul tout acte de législation ou de +gouvernement qui les viole. + +III. La Constitution Française ne reconnaît d'autre gouvernement +légitime que le gouvernement républicain, ni d'autre république que +celle qui est fondée sur la liberté et sur l'égalité. + +IV. La République Française est une et indivisible. + +V. La souveraineté réside essentiellement dans le Peuple Français; tous +les fonctionnaires publics sont ses mandataires, il peut les révoquer +de la même manière qu'il les a choisis. + +VI. La Constitution ne reconnaît d'autre pouvoir que celui du +souverain; les diverses portions d'autorité exercées par les différents +magistrats ne sont que des fonctions publiques, qu'il leur délègue pour +l'avantage commun. + +VII. La population et l'étendue de la République obligent le peuple +français à se diviser en sections pour exercer sa souveraineté; mais +ses droits ne sont ni moins réels ni moins sacrés que s'il délibérait +tout entier, dans une assemblée unique. En conséquence, chaque section +du souverain ne peut être soumise ni à l'influence, ni aux ordres +d'aucune autorité constituée, et les mandataires qui attentent soit à +la liberté, soit à la sûreté, soit à la dignité d'une portion du +peuple, sont coupables de rébellion envers le peuple entier. + +VIII. Afin que l'inégalité des biens ne détruise point l'égalité des +droits, la Constitution veut que les citoyens qui vivent de leur +travail soient indemnisés du temps qu'ils consacrent aux affaires +publiques dans les assemblées du peuple où la loi les appelle. + +IX. La durée des fonctions des mandataires du peuple ne peut excéder +deux années. + +X. Nul ne peut exercer à la fois deux emplois publics. + +XI. Les fonctions exécutives, les fonctions législatives et les +fonctions judiciaires sont séparées. + +XII. La Constitution ne veut pas que la loi même puisse garantir la +liberté individuelle sans aucun profit pour le bien public; elle laisse +aux communes le droit de régler leurs propres affaires, en ce qui ne +tient point à l'administration générale de la République. + +XIII. Les délibérations de la législature et de toutes les autorités +constituées seront publiques: la publicité qu'exige la Constitution est +la plus grande publicité possible. La législature doit tenir ses +séances dans un lieu qui puisse admettre douze mille spectateurs. + +XIV. Tout fonctionnaire public est responsable au peuple. + +XV. Il sera établi un tribunal dont l'unique fonction sera de connaître +de leurs prévarications. + +XVI. Les membres de la législature ne pourront être poursuivis, par +aucun tribunal constitué, pour raison des opinions qu'ils auront +manifestées dans l'Assemblée; mais, à l'expiration de leurs fonctions, +leur conduite sera solennellement jugée par le peuple qui les aura +choisis. Le peuple prononcera sur cette question: tel citoyen a-t-il +répondu ou non à la confiance dont le peuple l'a honoré? + +XVII. Les faits positifs de corruption et de trahison qui pourraient +être imputés aux fonctionnaires publics dont il est parlé aux deux +articles précédents seront jugés par le tribunal populaire, et leurs +délits privés par les tribunaux ordinaires. + +XVIII. Tous les membres de la législature et tous les membres de +l'agence exécutive seront tenus de rendre compte de leur fortune, deux +ans après l'expiration de leur autorité. + +XIX. Lorsque les droits du peuple seront violés par un acte de la +législature ou du gouvernement, chaque département pourra le déférer à +l'examen du reste de la République; et, dans le délai qui sera +déterminé, les assemblées primaires s'assembleront pour manifester leur +voeu sur ce point. + +XX. La Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen sera placée dans +l'endroit le plus apparent des lieux où autorités constituées tiendront +leurs séances: elle s portée, en pompe, dans toutes les cérémonies +publiques; elle sera le premier objet de l'instruction publique. + + + + * * * * * * * * * + + + +_Rapport fait à la Convention nationale au nom du Comité de salut +public par le citoyen Robespierre, membre de ce comité, sur la +situation politique de la République; le 27 brumaire, l'an 2 de +la République; imprimé par ordre de la Convention nationale_ +(27 brumaire an II - 18 novembre 1793) + + + + +Citoyens Représentants du Peuple, + + +Nous appelons aujourd'hui l'attention de la Convention nationale sur +les plus grands intérêts de la patrie. Nous venons remettre sous vos +yeux la situation de la République à regard des diverses puissances de +la terre, et surtout des peuples que la nature et la raison attachent à +notre cause, mais que l'intrigue et la perfidie cherchent à ranger au +nombre de nos ennemis. + +Au sortir du chaos où les trahisons d'une cour criminelle et le règne +des factions avaient plongé le gouvernement, il faut que les +législateurs du peuple français fixent les principes de leur politique +envers les amis et les ennemis de la République; il faut qu'ils +déploient aux yeux de l'univers le véritable caractère de la nation +qu'ils ont la gloire de représenter. Il est temps d'apprendre aux +imbéciles qui l'ignorent, ou aux pervers qui feignent d'en douter, que +la République française existe; qu'il n'y a de précaire dans le monde +que le triomphe du crime et la durée du despotisme; il est temps que +nos alliés se confient à notre sagesse et à notre fortune, autant que +les tyrans armés contre nous redoutent notre courage et notre puissance. + +La Révolution française a donné une secousse au monde. Les élans d'un +grand peuple vers la liberté devaient déplaire aux rois qui +l'entouraient. Mais il y avait loin de cette disposition secrète à la +résolution périlleuse de déclarer la guerre au peuple français, et +surtout à la ligue monstrueuse de tant de puissances essentiellement +divisées d'intérêts. + +Pour les réunir, il fallait la politique de deux cours dont l'influence +dominait toutes les autres; pour les enhardir, il fallait l'alliance du +roi même des Français, et les trahisons de toutes les factions qui le +caressèrent et le menacèrent tour à tour pour régner sous son nom ou +pour élever un autre tyran sur les débris de sa puissance. + +Les temps qui devaient enfanter le plus grand des prodiges de la +raison, devaient aussi être souillés par les derniers excès de la +corruption humaine. Les crimes de la tyrannie accélérèrent les progrès +de la liberté, et les progrès de la liberté multiplièrent les crimes de +la tyrannie, en redoublant ses alarmes et ses fureurs. Il y a eu, entre +le peuple et ses ennemis, une réaction continuelle, dont la violence +progressive a opéré en peu d'années l'ouvrage de plusieurs siècles. + +Il est connu aujourd'hui de tout le monde que la politique du cabinet +de Londres contribua beaucoup à donner le premier branle à notre +révolution. Ses projets étaient vastes; il voulait, au milieu des +orages politiques, conduire la France épuisée et démembrée à un +changement de dynastie, et placer le duc d'York sur le trône de Louis +XVI. Ce projet devait être favorisé par les intrigues et par la +puissance de la maison d'Orléans, dont le chef, ennemi de la cour de +France, était depuis longtemps étroitement lié avec celle d'Angleterre. +Content des honneurs do la vengeance et du titre de beau-père du roi, +l'insouciant Philippe aurait facilement consenti à finir sa carrière au +sein du repos et de la volupté. L'exécution de ce plan devait assurer à +l'Angleterre les trois grands objets de son ambition ou de sa jalousie: +Toulon, Dunkerque et nos colonies. Maître à la fois de ces importantes +possessions, maître de la mer et de la France, le gouvernement anglais +aurait bientôt forcé l'Amérique à rentrer sous la domination de George. +Il est à remarquer que ce cabinet a conduit de front, en France et dans +les Etats-Unis, deux intrigues parallèles, qui tendaient au même but. +Tandis qu'il cherchait à séparer le Midi de la France du Nord, il +conspirait pour détacher les provinces septentrionales de l'Amérique +des provinces méridionales; et, comme on s'efforce encore aujourd'hui +de fédéraliser notre République, on travaille à Philadelphie à rompre +les liens de la confédération qui unissent les différentes portions de +la République américaine. + +Ce plan était hardi. Mais le génie consiste moins à former des plans +hardis qu'à calculer les moyens qu'on a de les exécuter. L'homme le +moins propre à deviner le caractère et les ressources d'un grand peuple +est peut-être celui qui est habile dans l'art de corrompre un +parlement. Qui peut moins apprécier les prodiges qu'enfante l'amour de +la liberté que l'homme vil dont le métier est de mettre en jeu tous les +vices des esclaves? Semblable à un enfant dont la main débile est +blessée par une arme terrible qu'elle a l'imprudence de toucher, Pitt +voulut jouer avec le peuple français, et il en a été foudroyé. + +Pitt s'est grossièrement trompé sur notre révolution, comme Louis XVI +et les aristocrates français, abusés par leur mépris pour le peuple, +mépris fondé uniquement sur la conscience de leur propre bassesse. Trop +immoral pour croire aux vertus républicaines, trop peu philosophe pour +faire un pas vers l'avenir, le ministre de George était au-dessous de +son siècle; le siècle s'élançait vers la liberté, et Pitt voulait le +faire rétrograder vers la barbarie et vers le despotisme. Aussi +l'ensemble des événements a trahi jusqu'ici ses rêves ambitieux; il a +vu briser tour à tour par la force populaire les divers instruments +dont il s'est servi; il a vu disparaître Necker, d'Orléans, Lafayette, +Lameth, Dumouriez, Custine, Brissot, et tous les pygmées de la Gironde. +Le peuple français s'est dégagé jusqu'ici des fils de ses intrigues, +comme Hercule d'une toile d'araignée. + +Voyez comme chaque crise de notre révolution l'entraîne toujours au +delà du point où il voulait l'arrêter; voyez avec quels pénibles +efforts il cherche à faire reculer la raison publique et à entraver la +marche de la liberté; voyez ensuite quels crimes prodigués pour la +détruire. A la fin de 1792, il croyait préparer insensiblement la chute +du roi Capet, en conservant le trône pour le fils de son maître; mais +le 10 août a lui, et la République est fondée. C'est en vain que, pour +l'étouffer dans son berceau, la faction girondine et tous les lâches +émissaires des tyrans étrangers appellent de toutes parts les serpents +de la calomnie, le démon de la guerre civile, l'hydre du fédéralisme, +le monstre de l'aristocratie: le 31 mai, le peuple s'éveille, et les +traîtres ne sont plus. La Convention se montre aussi juste que le +peuple, aussi grande que sa mission. Un nouveau pacte social est +proclamé, cimenté, par le voeu unanime des Français; le génie de la +liberté plane d'une aile rapide sur la surface de cet empire, en +rapproche toutes les parties prêtes à se dissoudre et le raffermit sur +ses vastes fondements. + +Mais ce qui prouve à quel point le principal ministre de George III +manque de génie, en dépit de l'attention dont nous l'avons honoré, +c'est le système entier de son administration. Il a voulu sans cesse +allier deux choses évidemment contradictoires, l'extension sans bornes +de la prérogative royale, c'est-à-dire le despotisme, avec +l'accroissement de la prospérité commerciale de l'Angleterre: comme si +le despotisme n'était pas le fléau du commerce; comme si un peuple qui +a eu quelque idée de la liberté pouvait descendre à la servitude, sans +perdre l'énergie qui seule peut être la source de ses succès. Pitt +n'est pas moins coupable envers l'Angleterre, dont il a mille fois +violé la Constitution, qu'envers la France. Le projet même de placer un +prince anglais sur le trône des Bourbons était un attentat contre la +liberté de son pays, puisqu'un roi d'Angleterre dont la famille +régnerait en France et en Hanovre tiendrait dans ses mains tous les +moyens de l'asservir. Comment une nation qui a craint de remettre une +armée entre les mains du roi, chez qui on a souvent agité la question, +si le peuple anglais devait souffrir qu'il réunît à ce titre la +puissance et le titre de duc de Hanovre; comment cette nation +rampe-t-elle sous le joug d'un esclave, qui ruine sa patrie pour donner +des couronnes à son maître? Au reste, je n'ai pas besoin d'observer que +le cours des événements imprévus de notre révolution a dû +nécessairement forcer le ministère anglais à faire, selon les +circonstances, beaucoup d'amendements à ses premiers plans, multiplier +ses embarras et par conséquent ses noirceurs. Il ne serait pas même +étonnant que celui qui voulut donner un roi à la France fût réduit +aujourd'hui à épuiser ses dernières ressources pour conserver le sien +ou pour se conserver lui-même. + +Dès l'année 1791, la faction anglaise et tous les ennemis de la liberté +s'étaient aperçus qu'il existait en France un parti républicain qui ne +transigerait pas avec la tyrannie, et que ce parti était le peuple. Les +assassinats partiels, tels que ceux du Champ-de-Mars et de Nancy, leur +paraissaient insuffisants pour le détruire; ils résolurent de lui +donner la guerre: de là la monstrueuse alliance de l'Autriche et de la +Prusse, et ensuite la ligue de toutes les puissances armées contre +nous. Il serait absurde d'attribuer principalement ce phénomène à +l'influence des émigrés, qui fatiguèrent longtemps toutes les cours de +leurs clameurs impuissantes, et au crédit de la cour de France; il fut +l'ouvrage de la politique étrangère soutenue du pouvoir des factieux +qui gouvernaient la France. + +Pour engager les rois dans cette téméraire entreprise, il ne suffisait +pas d'avoir cherché à leur persuader que, hors un petit nombre de +républicains, toute la nation haïssait en secret le nouveau régime et +les attendait comme des libérateurs; il ne suffisait pas de leur avoir +garanti la trahison de tous les chefs de notre gouvernement et de nos +armées: pour justifier cette odieuse entreprise aux yeux de leurs +sujets épuisés, il fallait leur épargner jusqu'à l'embarras de nous +déclarer la guerre. Quand ils furent prêts, la faction dominante la +leur déclara à eux-mêmes. Vous vous rappelez avec quelle astuce +profonde elle sut intéresser au succès de ses perfides projets le +courage naturel des Français et l'enthousiasme civique des sociétés +populaires. Vous savez avec quelle impudence machiavélique ceux qui +laissaient nos gardes nationales sans armes, nos places fortes sans +munitions, nos armées entre les mains des traîtres, nous excitaient à +aller planter l'étendard tricolore jusque sur les bornes du monde. +Déclamateurs perfides, ils insultaient aux tyrans, pour les servir; +d'un seul trait de plume, ils renversaient tous les trônes, et +ajoutaient l'Europe à l'Empire français: moyen sûr de hâter le succès +des intrigues de nos ennemis, dans le moment où ils pressaient tous les +gouvernements de se déclarer contre nous. + +Les partisans sincères de la République avaient d'autres pensées. Avant +de briser les chaînes de l'univers, ils voulaient assurer la liberté de +leur pays; avant de porter la guerre chez les despotes étrangers, ils +voulaient la faire au tyran qui les trahissait; convaincus d'ailleurs +qu'un roi était un mauvais guide pour conduire un peuple à la conquête +de la liberté universelle, et que c'est à la puissance de la raison, +non à la force des armes, de propager les principes de notre glorieuse +révolution. + +Les amis de la liberté cherchèrent de tout temps les moyens les plus +sûrs de la faire triompher: les agents de nos ennemis ne l'embrassent +que pour l'assassiner, tour à tour extravagants ou modérés, prêchant la +faiblesse et le sommeil où il faut de la vigilance et du courage, la +témérité et l'exagération où il s'agit de prudence et de +circonspection. Ceux qui, à la fin de 1791, voulaient briser tous les +sceptres du monde, sont les mêmes qui, au mois d'août 1792, +s'efforcèrent de parer le coup qui fit tomber celui du tyran. Le char +de la Révolution roule sur un terrain inégal: ils ont voulu l'enrayer +dans les chemins faciles; ils le précipitent avec violence dans les +routes périlleuses; ils cherchent à le briser contre le but. + +Tel est le caractère des faux patriotes, telle est la mission des +émissaires stipendiés par les cours étrangères. Peuple, tu pourras les +distinguer à ces traits. + +Voilà les hommes qui naguère encore réglaient les relations de la +France avec les autres nations. Reprenons le fil de leurs machinations. + +Le moment était arrivé où le gouvernement britannique, après nous avoir +suscité tant d'ennemis, avait résolu d'entrer lui-même ouvertement dans +la ligue; mais le voeu national et le parti de l'opposition +contrariaient ce projet du ministère. Brissot lui fit déclarer la +guerre; on la déclara en même temps à la Hollande; on la déclara à +l'Espagne, parce que nous n'étions nullement préparés à combattre ces +nouveaux ennemis, et que la flotte espagnole était prête à se joindre à +la flotte anglaise. + +Avec quelle lâche hypocrisie les traîtres faisaient valoir de +prétendues insultes à nos envoyés, concertées d'avance entre eux et les +puissances étrangères! Avec quelle audace ils invoquaient la dignité de +la nation dont ils se jouaient insolemment! + +Les lâches! ils avaient sauvé le despote prussien et son armée; ils +avaient engraissé la Belgique du plus pur sang des Français; ils +parlaient naguère de municipaliser l'Europe, et ils repoussaient les +malheureux Belges dans les bras de leurs tyrans; ils avaient livré à +nos ennemis nos trésors, nos magasins, nos armes, nos défenseurs: sûr +de leur appui, et fier de tant de crimes, le vil Dumouriez avait osé +menacer la liberté jusque dans son sanctuaire... O patrie! quelle +divinité tutélaire a donc pu t'arracher de l'abîme immense creusé pour +t'engloutir, dans ces jours de crimes et de calamités où, ligués avec +tes innombrables ennemis, tes enfants ingrats plongeaient dans ton sein +leurs mains parricides, et semblaient se disputer tes membres épars, +pour les livrer tout sanglants aux tyrans féroces conjurés contre toi; +dans ces jours affreux où la vertu était proscrite, la perfidie +couronnée, la calomnie triomphante, où tes ports, tes flottes, tes +armées, tes forteresses, tes administrateurs, tes mandataires, tout +était vendu à tes ennemis! Ce n'était point assez d'avoir armé les +tyrans contre nous: on voulait nous vouer à la haine des nations, et +rendre la Révolution hideuse aux yeux de l'univers. Nos journalistes +étaient à la solde des cours étrangères, comme nos ministres et une +partie de nos législateurs. Le despotisme et la trahison présentaient +le peuple français à tous les peuples comme une faction éphémère et +méprisable, le berceau de la république comme le repaire du crime; +l'auguste liberté était travestie en une vile prostituée. Pour comble +de perfidie, les traîtres cherchaient à pousser le patriotisme même à +des démarches inconsidérées, et préparaient eux-mêmes la matière de +leurs calomnies: couverts de tous les crimes, ils en accusaient la +vertu qu'ils plongeaient dans les cachots, et chargeaient de leur +propre extravagance les amis de la patrie qui en étaient les vengeurs +ou les victimes. Grâce à la coalition de tous les hommes puissants et +corrompus, qui remettaient à la fois dans des mains perfides tous les +ressorts du gouvernement, toutes les richesses, toutes les trompettes +de la renommée, tous les canaux de l'opinion, la république française +ne trouvait plus un seul défenseur dans l'Europe; et la vérité captive +ne pouvait trouver une issue pour franchir les limites de la France ou +les murs de Paris. + +Ils se sont attachés particulièrement à mettre en opposition l'opinion +de Paris avec celle du reste de la république, et celle de la +république entière avec les préjugés des nations étrangères. Il est +deux moyens de tout perdre: l'un de faire des choses mauvaises par leur +nature, l'autre de faire mal ou à contre-temps les choses mêmes qui +sont bonnes en soi. Ils les ont employés tour à tour. Ils ont surtout +manié les poignards du fanatisme avec un art nouveau. On a cru +quelquefois qu'ils voulaient le détruire; ils ne voulaient que l'armer +et repousser par les préjugés religieux ceux qui étaient attirés à +notre révolution par les principes de la morale et du bonheur public. + +Dumouriez, dans la Belgique, excitait nos volontaires nationaux à +dépouiller les églises et à jouer avec les saints d'argent; et le +traître publiait en même temps des manifestes religieux dignes du +pontife de Rome, qui vouaient les Français à l'horreur des Belges et du +genre humain. Brissot aussi déclamait contre les prêtres, et il +favorisait la rébellion des prêtres du Midi et de l'Ouest. + +Combien de choses le bon esprit du peuple a tournées au profit de la +liberté, que les perfides émissaires de nos ennemis avaient imaginées +pour la perdre! + +Cependant le peuple français, seul dans l'univers, combattait pour la +cause commune. Peuples alliés de la France, qu'êtes-vous devenus? +N'étiez-vous que les alliés du roi, et non ceux de la nation? +Américains, est-ce l'automate couronné, nommé Louis XVI, qui vous aida +à secouer le joug de vos oppresseurs, ou bien nos bras et nos armées? +Est-ce le patrimoine d'une cour méprisable qui vous alimentait, ou bien +les tributs du peuple français, et les productions de notre sol +favorisé des cieux? Non, citoyens, nos alliés n'ont point abjuré les +sentiments qu'ils nous doivent: mais s'ils ne se sont point détachés de +notre cause, s'ils ne se sont pas rangés même au nombre de nos ennemis, +ce n'est point la faute de la faction qui nous tyrannisait. + +Par une fatalité bizarre, la république se trouve encore représentée +auprès d'eux par les agents des traîtres qu'elle a punis. Le beau-frère +de Brissot est le consul général de la France près les Etats-Unis. Un +autre homme, nommé Genest, envoyé par Lebrun et par Brissot à +Philadelphie en qualité d'agent plénipotentiaire, a rempli fidèlement +les vues et les instructions de la faction qui l'a choisi. Il a employé +les moyens les plus extraordinaires pour irriter le gouvernement +américain contre nous; il a affecté de lui parler, sans aucun prétexte, +avec le ton de la menace, et de lui faire des propositions également +contraires aux intérêts des deux nations; il s'est efforcé de rendre +nos principes suspects ou redoutables, en les outrant par des +applications ridicules. Par un contraste bien remarquable, tandis qu'à +Paris ceux qui l'avaient envoyé persécutaient les sociétés populaires, +dénonçaient comme des anarchistes les républicains luttant avec courage +contre la tyrannie, Genest, à Philadelphie, se faisait chef de club, ne +cessait de faire et de provoquer des motions aussi injurieuses +qu'inquiétantes pour le gouvernement. C'est ainsi que la même faction +qui en France voulait réduire tous les pauvres à la condition d'ilotes +et soumettre le peuple à l'aristocratie des riches, voulait en un +instant affranchir et armer tous les nègres pour détruire nos colonies. + +Les mêmes manoeuvres furent employées à la Porte par Choiseul-Gouffier +et par son successeur. Qui croirait que l'on a établi des clubs +français à Constantinople, que l'on y a tenu des assemblées primaires? +On sent que cette opération ne pouvait être utile ni à notre cause, ni +à nos principes; mais elle était faite pour alarmer ou pour irriter la +cour ottomane. Le Turc, l'ennemi nécessaire de nos ennemis, l'utile et +fidèle allié de la France, négligé par le gouvernement français, +circonvenu par les intrigues du cabinet britannique, a gardé jusqu'ici +une neutralité plus funeste à ses propres intérêts qu'à ceux de la +République française. Il paraît néanmoins qu'il est prêt à se +réveiller; mais si, comme on l'a dit, le Divan est dirigé par le +cabinet de Saint-James, il ne portera point ses forces contre +l'Autriche, notre commun ennemi, qu'il lui serait si facile d'accabler, +mais contre la Russie, dont la puissance intacte peut devenir encore +une fois l'écueil des années ottomanes. + +Il est un autre peuple uni à notre cause par des liens non moins +puissants, un peuple dont la gloire est d'avoir brisé les fers des +mêmes tyrans qui nous font la guerre, un peuple dont l'alliance avec +nos rois offrait quelque chose de bizarre, mais dont l'union avec la +France républicaine est aussi naturelle qu'imposante; un peuple enfin +que les Français libres peuvent estimer: je veux parler des Suisses. La +politique de nos ennemis a jusqu'ici épuisé toutes ses ressources pour +les armer contre nous. L'imprudence, l'insouciance, la perfidie ont +concouru à les seconder. Quelques petites violations de territoire, des +chicanes inutiles et minutieuses, des injures gratuites insérées dans +les journaux, une intrigue très active, dont les principaux foyers sont +Genève, le Mont-Terrible, et certains comités ténébreux qui se tiennent +à Paris, composés de banquiers, d'étrangers et d'intrigants couverts +d'un masque de patriotisme; tout a été mis en usage pour les déterminer +à grossir la ligue de nos ennemis. + +Voulez-vous connaître par un seul trait toute l'importance que ceux-ci +mettent au succès de ces machinations, et en même temps toute la +lâcheté de leurs moyens? Il suffira de vous faire part du bizarre +stratagème que les Autrichiens viennent d'employer. Au moment où +j'avais terminé ce rapport, le Comité de salut public a reçu la note +suivante, remise à la chancellerie de Bâle: + +"C'est le 18 du mois d'octobre que l'on a agité au Comité de salut +public la question de l'invasion de Neuchâtel. La discussion a été fort +animée: elle a duré jusqu'à deux heures après minuit. Un membre de la +minorité s'y est seul opposé. L'affaire n'a été suspendue que parce que +Saint-Just, qui en est le rapporteur, est parti pour l'Alsace: mais on +sait de bonne part actuellement que l'invasion de Neuchâtel est résolue +par le Comité." + +Il est bon de vous faire observer que jamais il n'a été question de +Neuchâtel au Comité de salut public. + +Cependant il paraît qu'à Neufchâtel on a été alarmé par ces impostures +grossières de nos ennemis, comme le prouve une lettre, en date du 6 +novembre (vieux style), adressée à notre ambassadeur en Suisse, au nom +de l'Etat de Zurich, par le bourgmestre de cette ville. Cette lettre, +en communiquant à l'agent de la république les inquiétudes qu'a +montrées la principauté de Neuchâtel, contient les témoignages les plus +énergiques de l'amitié du canton de Zurich pour la nation française, et +de sa confiance dans les intentions du gouvernement. + +Croiriez-vous que vos ennemis ont encore trouvé le moyen de pousser +plus loin l'impudence ou la stupidité? Eh bien! il faut vous dire qu'au +moment où je parle, les gazettes allemandes ont répandu partout la +nouvelle que le Comité de salut public avait résolu de faire déclarer +la guerre aux Suisses, et que je suis chargé, moi, de vous faire un +rapport pour remplir cet objet. + +Mais, afin que vous puissiez apprécier encore mieux la loi anglaise et +autrichienne, nous vous apprendrons qu'il y a plus d'un mois il avait +été fait, au Comité de salut public, une proposition qui offrait à la +France un avantage infiniment précieux dans les circonstances où nous +étions: pour l'obtenir, il ne s'agissait que de faire une invasion dans +un petit Etat enclavé dans notre territoire et allié de la Suisse; mais +cette proposition était injuste et contraire à la foi des traités; nous +la rejetâmes avec indignation. + +Au reste, les Suisses ont su éviter les pièges que leur tendaient nos +ennemis communs; ils ont facilement senti que les griefs qui pouvaient +s'être élevés étaient en partie l'effet des mouvements orageux, +inséparables d'une grande révolution, en partie celui d'une +malveillance également dirigée contre la France et contre les cantons. +La sagesse helvétique a résisté à la fois aux sollicitations des +Français fugitifs, aux caresses perfides de l'Autriche, et aux +intrigues de toutes les cours confédérées. Quelques cantons se sont +bornés à présenter amicalement leurs réclamations au gouvernement +français; le Comité de salut public s'en était occupé d'avance. Il a +résolu non seulement de faire cesser les causes des justes griefs que +ce peuple estimable peut avoir, mais de lui prouver, par tous les +moyens qui peuvent se concilier avec la défense de notre liberté, les +sentiments de bienveillance et de fraternité dont la nation française +est animée envers les autres peuples, et surtout envers ceux que leur +caractère rend dignes de son alliance. Il suivra les mêmes principes +envers toutes les nations amies. Il vous proposera des mesures fondées +sur cette base. Au reste, la seule exposition que je viens de faire de +vos principes, la garantie des maximes raisonnables qui dirigent notre +gouvernement, déconcertera les trames ourdies dans l'ombre depuis +longtemps. Tel est l'avantage d'une république puissante; sa diplomatie +est dans sa bonne foi; et, comme un honnête homme peut ouvrir +impunément à ses concitoyens son coeur et sa maison, un peuple libre +peut dévoiler aux nations toutes les bases de sa politique. + +Quel que soit le résultat de ce plan de conduite, il ne peut être que +favorable à notre cause; et s'il arrivait qu'un génie ennemi de +l'humanité poussât le gouvernement de quelques nations neutres dans le +parti de nos ennemis communs, il trahirait le peuple qu'il régit, sans +servir les tyrans. Du moins nous serions plus forts contre lui de sa +propre bassesse et de notre loyauté; car la justice est une grande +partie de la puissance. + +Mais il importe dès ce moment d'embrasser d'une seule vue le tableau de +l'Europe; il faut nous donner ici le spectacle du monde politique qui +s'agite autour de nous et à cause de nous. + +Dès le moment où on forma le projet d'une ligue contre la France, on +songea à intéresser les diverses puissances par un projet de partage de +cette belle contrée. Ce projet est aujourd'hui prouvé, non seulement +par les événements, mais par des pièces authentiques. A l'époque où le +Comité de salut public fut formé, un plan d'attaque et de démembrement +de la France, projeté par le cabinet britannique, fut communiqué aux +membres qui le composaient alors. On y fit peu d'attention dans ce +temps-là, parce qu'il paraissait peu vraisemblable, et que la défiance +pour ces sortes de confidences est assez naturelle. Les faits, depuis +cette époque, les vérifièrent chaque jour. + +L'Angleterre ne s'était pas oublié dans ce partage: Dunkerque, Toulon, +les colonies, sans compter la chance de la couronne pour le duc d'York, +à laquelle on ne renonçait pas, mais dont on sacrifiait les portions +qui devaient former le lot des autres puissances. Il n'était pas +difficile de faire entrer dans la ligue le Stathouder de Hollande, qui, +comme on sait, est moins le prince des Bataves que le sujet de sa +femme, et par conséquent de la cour de Berlin. + +Quant au phénomène politique de l'alliance du roi de Prusse lui-même +avec le chef de la maison d'Autriche, nous l'avons déjà expliqué. Comme +deux brigands qui se battaient pour partager les dépouilles d'un +voyageur qu'ils ont assassiné, oublient leur querelle pour courir +ensemble à une nouvelle proie, ainsi le monarque de Vienne et celui de +Berlin suspendirent leurs anciens différents pour tomber sur la France, +et pour dévorer la république naissante. Cependant le concert apparent +de ces deux puissances cache une division réelle. + +L'Autriche pourrait bien être ici la dupe du cabinet prussien et de ses +autres alliés. + +La maison d'Autriche, épuisée par les extravagances de Joseph II et de +Léopold, jetée depuis longtemps hors des règles de la politique de +Charles-Quint, de Philippe II et des vieux ministres de Marie-Thérèse; +l'Autriche, gouvernée aujourd'hui par les caprices et par l'ignorance +d'une cour d'enfants, expire dans le Hainaut français et dans la +Belgique. Si nous ne la secondons pas nous-mêmes par notre imprudence, +ses derniers efforts contre la France peuvent être regardés comme les +convulsions de son agonie. Déjà l'impératrice de Russie et le roi de +Prusse viennent de partager la Pologne sans elle, et lui ont présenté, +pour tout dédommagement, les conquêtes qu'elle ferait en France avec +leur secours, c'est-à-dire la Lorraine, l'Alsace et la Flandre +française. L'Angleterre encourage sa folie, pour nous ruiner, en la +perdant elle-même. Elle cherche à ménager ses forces aux dépens de son +allié, et marche à son but particulier, en lui laissant, autant qu'il +est possible, tout le poids de la guerre. D'un autre côté, le +Roussillon, la Navarre française et les départements limitrophes de +l'Espagne ont été promis à sa majesté catholique. + +Il n'y a pas jusqu'au petit roi sarde que l'on n'ait bercé de l'espoir +de devenir un jour le roi du Dauphiné, de la Provence et des pays +voisins de ses anciens Etats. + +Que pouvait-on offrir aux puissances d'Italie, qui ne peuvent survivre +à la perte de la France? Rien. Elles ont longtemps résisté aux +sollicitations de la ligue; mais elles ont cédé à l'intrigue, ou plutôt +aux ordres du ministère anglais, qui les menaçait des flottes de +l'Angleterre. Le territoire de Gênes a été le théâtre d'un crime dont +l'histoire de l'Angleterre peut seule offrir un exemple. Des vaisseaux +de cette nation, joints à des vaisseaux français livrés par les +traîtres de Toulon, sont entrés dans le port de Gênes; aussitôt les +scélérats qui les montaient, Anglais et Français rebelles, se sont +emparés des bâtiments de la République qui étaient dans ce port sous la +sauvegarde du droit des gens, et tous les Français qui s'y trouvaient +ont été égorgés. Qu'il est lâche, ce sénat de Gênes, qui n'est pas mort +tout entier pour prévenir ou pour venger cet outrage, qui a pu trahir à +la fois l'honneur, le peuple génois et l'humanité entière! + +Venise, plus puissante et en même temps plus politique, a conservé une +neutralité utile à ses intérêts. Florence, celui de tous les Etats +d'Italie à qui le triomphe de nos ennemis serait le plus fatal, a été +enfin subjuguée par eux, et entraînée malgré elle à sa ruine. Ainsi le +despotisme pèse jusque sur ses complices, et les tyrans armés contre la +République sont les ennemis de leurs propres alliés. En général, les +puissances italiennes sont peut-être plus dignes de la pitié que de la +colère de la France: l'Angleterre les a recrutées comme ses matelots; +elle a exercé la presse contre les peuples d'Italie. Le plus coupable +des princes de cette contrée est ce roi de Naples, qui s'est montré +digne du sang des Bourbons en embrassant leur cause. Nous pourrons un +jour vous lire à ce sujet une lettre écrite de sa main à son cousin le +catholique, qui servira du moins à vous prouver que la terreur n'est +point étrangère au coeur des rois ligués contre nous. Le pape ne vaut +pas l'honneur d'être nommé. + +L'Angleterre a aussi osé menacer le Danemark par ses escadres, pour le +forcer à accéder à la ligue; mais le Danemark, régi par un ministre +habile, a repoussé avec dignité ses insolentes sommations. + +On ne peut lier qu'à la folie la résolution qu'avait prise le roi de +Suède, Gustave III, de devenir le généralissime des rois coalisés. +L'histoire des sottises humaines n'offre rien de comparable au délire +de ce moderne Agamemnon, qui épuisait ses Etats, qui abandonnait sa +couronne à la merci de ses ennemis, pour venir à Paris affermir celle +du roi de France. + +Le régent, plus sage, a mieux consulté les intérêts de son pays et les +siens; il s'est renfermé dans les termes de la neutralité. + +De tous les fripons décorés du nom de roi, d'empereur, de ministres, de +politiques, on assure, et nous ne sommes pas éloignés de le croire, que +le plus adroit est Catherine de Russie, ou plutôt ses ministres; car il +faut se défier du charlatanisme de ces réputations lointaines et +impériales, prestige créé par la politique. La vérité est que sous la +vieille impératrice, comme sous toutes les femmes qui tiennent le +sceptre, ce sont les hommes qui gouvernent. Au reste, la politique de +la Russie est impérieusement déterminée par la nature même des choses. +Cette contrée présente l'union de la férocité des hordes sauvages avec +les vices des peuples civilisés. Les dominateurs de la Russie ont un +grand pouvoir et de grandes richesses: ils ont le goût, l'idée, +l'ambition du luxe et des arts de l'Europe, et ils règnent dans un +climat de fer; ils éprouvent le besoin d'être servis et flattés par des +Athéniens, et ils ont pour sujet des Tartares: ces contrastes de leur +situation ont nécessairement tourné leur ambition vers le commerce, +aliment du luxe et des arts, et vers la conquête des contrées fertiles +qui les avoisinent à l'ouest et au midi. La cour de Pétersbourg cherche +à émigrer des tristes pays qu'elle habite, dans la Turquie européenne +et dans la Pologne, comme nos jésuites et nos aristocrates ont émigré +des doux climats de la France dans la Russie. + +Elle a beaucoup contribué à former la ligue des rois qui nous font la +guerre, et elle en profite seule. Tandis que les puissances rivales de +la sienne viennent se briser contre le rocher de la République +française, l'impératrice de Russie ménage ses forces et accroît ses +moyens; elle promène ses regards avec une secrète joie, d'un côté sur +les vastes contrées soumises à la domination ottomane, de l'autre sur +la Pologne et sur l'Allemagne; partout elle envisage des usurpations +faciles ou des conquêtes rapides; elle croit toucher au moment de +donner la loi à l'Europe, du moins pourra-t-elle la faire à la Prusse +et à l'Autriche; et, dans les partages de peuples où elle admettait les +deux compagnons de ses augustes brigandages, qui l'empêchera de prendre +impunément la part du lion? + +Vous avez sous les yeux le bilan de l'Europe et le vôtre, et vous +pouvez déjà en tirer un grand résultat: c'est que l'univers est +intéressé à notre conservation. Supposons la France anéantie ou +démembrée, le monde politique s'écroule. Otez cet allié puissant et +nécessaire, qui garantissait l'indépendance des médiocres Etats contre +les grands despotes, l'Europe entière est asservie. Les petits princes +germaniques, les villes réputées libres de l'Allemagne sont englouties +par les maisons ambitieuses d'Autriche et de Brandebourg; la Suède et +le Danemark deviennent tôt ou tard la proie de leurs puissants voisins; +le Turc est repoussé au delà du Bosphore et rayé de la liste des +puissances européennes; Venise perd ses richesses, son commerce et sa +considération; la Toscane, son existence; Gênes est effacée; l'Italie +n'est plus que le jouet des despotes qui l'entourent; la Suisse est +réduite à la misère, et ne recouvre plus l'énergie que son antique +pauvreté lui avait donnée; les descendants de Guillaume Tell +succomberaient sous les efforts des tyrans humiliés et vaincus par +leurs aïeux. Comment oseraient-ils invoquer seulement les vertus de +leurs pères et le nom sacré de la liberté, si la République française +avait été détruite sous leurs yeux? Que serait-ce s'ils avaient +contribué à sa ruine? Et vous, braves Américains, dont la liberté, +cimentée par notre sang, fut encore garantie par notre alliance, quelle +serait votre destinée, si nous n'existions plus? Vous retomberiez sous +le joug honteux de vos anciens maîtres: la gloire de nos communs +exploits serait flétrie; les titres de liberté, la déclaration des +droits de l'humanité serait anéantie dans les deux mondes. + +Que dis-je? Que deviendrait l'Angleterre elle-même. L'éclat éblouissant +d'un triomphe criminel couvrirait-il longtemps sa détresse réelle et +ses plaies invétérées? Il est un terme aux prestiges qui soutiennent +l'existence précaire d'une puissance artificielle. Quoi qu'on puisse +dire, les véritables puissances sont celles qui possèdent la terre. +Qu'un jour elles veuillent franchir l'intervalle qui les sépare d'un +peuple purement maritime, le lendemain il ne sera plus. C'est en vain +qu'une île commerçante croit s'appuyer sur le trident des mers, si ses +rivages ne sont défendus par la justice et par l'intérêt des nations. +Bientôt peut-être nous donnerons au monde la démonstration de cette +vérité politique. A notre défaut, l'Angleterre la donnerait elle-même. +Déjà odieuse à tous les peuples, enorgueillie du succès de ses crimes, +elle forcerait bientôt ses rivaux à la punir. + +Mais, avant de perdre son existence physique et commerciale, elle +perdrait son existence morale et politique. Comment conserverait-elle +les restes de sa liberté, quand la France aurait perdu la sienne, quand +le dernier espoir des amis de l'humanité serait évanoui? Comment les +hommes attachés aux maximes de sa constitution telle quelle, ou qui en +désirent la réforme, pourraient-ils lutter contre un ministère +tyrannique, devenu plus insolent par le succès de ses intrigues, et qui +abuserait de sa prospérité pour étouffer la raison, pour enchaîner la +pensée, pour opprimer la nation? + +Si un pays qui semble être le domaine de l'intrigue et de la corruption +peut produire quelques philosophes politiques capables de connaître et +de défendre ses véritables intérêts; s'il est vrai que les adversaires +d'un ministère pervers sont autre chose que des intrigants qui +disputent avec lui d'habileté à tromper le peuple, il faut convenir que +les ministres anglais ne sauraient reculer trop loin la tenue de ce +parlement dont le fantôme semble troubler leur sommeil. + +Ainsi la politique même des gouvernements doit redouter la chute de la +République française; que sera-ce donc de la philosophie et de +l'humanité? Que la liberté périsse en France; la nature entière se +couvre d'un voile funèbre, et la raison humaine recule jusqu'aux abîmes +de l'ignorance et de la barbarie. L'Europe serait la proie de deux ou +trois brigands, qui ne vengeraient l'humanité qu'en se faisant la +guerre, et dont le plus féroce, en écrasant ses rivaux, nous ramènerait +au règne des Huns et des Tartares. Après un si grand exemple, et tant +de prodiges inutiles, qui oserait jamais déclarer la guerre à la +tyrannie? Le despotisme, comme une mer sans rivage, se déborderait sur +la surface du globe; il couvrirait bientôt les hauteurs du monde +politique, où est déposée l'arche qui renferme les chartes de +l'humanité; la terre ne serait plus que le patrimoine du crime; et ce +blasphème reproché au second des Brutus, trop justifié par +l'impuissance de nos généreux efforts, serait le cri de tous les coeurs +magnanimes: _O vertu!_ pourraient-ils s'écrier, _tu n'es donc qu'un +vain nom!_ + +Oh! qui de nous ne sent pas agrandir toutes ses facultés, qui de nous +ne croit s'élever au-dessus de l'humanité même, en songeant que ce +n'est pas pour un peuple que nous combattons, mais pour l'univers, pour +les hommes qui vivent aujourd'hui, mais pour tous ceux qui existeront? +Plût au ciel que ces vérités salutaires, au lieu d'être renfermées dans +cette étroite enceinte, pussent retentir en même temps à l'oreille de +tous les peuples! Au même instant les flambeaux de la guerre seraient +étouffés, les prestiges de l'imposture disparaîtraient, les chaînes de +l'univers seraient brisées, les sources des calamités publiques taries, +tous les peuples ne formeraient plus qu'un peuple de frères, et vous +auriez autant d'amis qu'il existe d'hommes sur la terre. Vous pouvez au +moins les publier d'une manière plus lente à la vérité. Ce manifeste de +la raison, cette proclamation solennelle de vos principes, vaudra bien +ces lâches et stupides diatribes que l'insolence des plus vils tyrans +ose publier contre vous. + +Au reste, dût l'Europe entière se déclarer contre vous, vous êtes plus +forts que l'Europe. La République française est invincible comme la +raison; elle est immortelle comme la vérité. Quand la liberté a fait +une conquête telle que la France, nulle puissance humaine ne peut l'en +chasser. Tyrans, prodiguez vos trésors, rassemblez vos satellites, et +vous hâterez votre ruine. J'en atteste vos revers; j'en atteste surtout +vos succès. Un port et deux ou trois forteresses achetées par votre or; +voilà donc le digne prix des efforts de tant de rois, aidés pendant +cinq années par les chefs de nos armées et par notre gouvernement même! +Apprenez qu'un peuple que vous n'avez pu vaincre avec de tels moyens +est un peuple invincible. Despotes généreux, sensibles tyrans: vous ne +prodiguez, dites-vous, tant d'hommes et tant de trésors, que pour +rendre à la France le bonheur et la paix! + +Vous avez si bien réussi à faire le bonheur de vos sujets, que vos âmes +royales n'ont plus maintenant à ne s'occuper que du nôtre. Prenez +garde, tout change dans l'univers: les rois ont assez longtemps châtié +les peuples; les peuples, à leur tour, pourraient bien aussi châtier +les rois. + +Pour mieux assurer notre bonheur, vous voulez, dit-on, nous affamer, et +vous avez entrepris le blocus de la France avec une centaine de +vaisseaux: heureusement la nature est moins cruelle pour nous que les +tyrans qui l'outragent. Le blocus de la France pourrait bien n'être pas +plus heureux que celui de Maubeuge et de Dunkerque. Au reste, un grand +peuple qu'on ose menacer de la famine est un ennemi terrible; quand il +lui reste du fer, il ne reçoit point de ses oppresseurs du pain et des +chaînes; il leur donne la mort. + +Et vous, représentants de ce peuple magnanime; vous qui êtes appelés à +fonder, au sein de tous les orages, la première république du monde, +songez que, dans quelques mois, elle doit être sauvée et affermie par +vous. + +Vos ennemis savent bien que s'ils pouvaient désormais vous perdre, ce +ne serait que par vous-mêmes. Faites, en tout, le contraire de ce +qu'ils veulent que vous fassiez. Suivez toujours un plan invariable de +gouvernement fondé sur les principes d'une sage et vigoureuse politique. + +Vos ennemis voudraient donner à la cause sublime que vous défendez un +air de légèreté et de folie; soutenez-la avec toute la dignité de la +raison. On veut vous diviser; restez toujours unis. On veut réveiller +au milieu de vous l'orgueil, la jalousie, la défiance: ordonnez à +toutes les petites passions de se taire. Le plus beau de tous les +titres est celui que vous portez tous. Nous serons tous assez grands, +quand tous nous aurons sauvé la Patrie. On veut annuler et avilir le +gouvernement républicain dans sa naissance; donnez-lui l'activité, le +ressort et la considération dont il a besoin. Ils veulent que le +vaisseau de la République flotte au gré des tempêtes, sans pilote et +sans but; saisissez le gouvernail d'une main ferme, et conduisez-le, à +travers les écueils, au port de la paix et du bonheur. + +La force peut renverser un trône; la sagesse seule peut fonder une +république. Démêlez les pièges continuels de nos ennemis; soyez +révolutionnaires et politiques; soyez terribles aux méchants et +secourables aux malheureux; fuyez à la fois le cruel modérantisme et +l'exagération systématique des faux patriotes: soyez dignes du peuple +que vous représentez; le peuple hait tous les excès: il ne veut être ni +trompé, ni protégé, il veut qu'on le défende en l'honorant. + +Portez la lumière dans l'antre de ces modernes Cacus, où l'on partage +les dépouilles du peuple en conspirant contre sa liberté. Etouffez-les +dans leurs repaires, et punissez enfin le plus odieux de tous les +forfaits, celui de revêtir la contre-révolution des emblèmes sacrés du +patriotisme, et d'assassiner la liberté avec ses propres armes. + +Le période où vous êtes est celui qui est destiné à éprouver le plus +fortement la vertu républicaine. A la fin de cette campagne, l'infâme +ministère de Londres voit d'un côté la ligue presque ruinée par ses +efforts insensés, les armes de l'Angleterre déshonorées, sa fortune +ébranlée, et la liberté assurée par le caractère de vigueur que vous +avez montré: au dedans, il entend les cris des Anglais mêmes, prêts à +lui demander compte de ses crimes. Dans sa frayeur, il a reculé +jusqu'au mois de janvier la tenue de ce parlement, dont l'approche +l'épouvante. Il va employer ce temps à commettre parmi vous les +derniers attentats qu'il médite, pour suppléer à l'impuissance de vous +vaincre. Tous les indices, toutes les nouvelles, toutes les pièces +saisies depuis quelque temps se rapportent à ce projet. Corrompre les +représentants du peuple susceptibles de l'être, calomnier ou égorger +ceux qu'ils n'ont pu corrompre, enfin arriver à la dissolution de la +représentation nationale, voilà le but auquel tendent toutes les +manoeuvres dont nous sommes les témoins, tous les moyens +patriotiquement contre-révolutionnaires, que la perfidie prodigue pour +exciter une émeute dans Paris et bouleverser la République entière. + +Représentants du peuple français, connaissez votre force et votre +dignité. Vous pouvez concevoir un orgueil légitime. Applaudissez-vous +non seulement d'avoir anéanti la royauté et puni les rois, abattu les +coupables idoles devant qui le monde était prosterné; mais surtout de +l'avoir étonné par un acte de justice dont il n'avait jamais vu +l'exemple, en promenant le glaive de la loi sur les têtes criminelles +qui s'élevaient au milieu de vous, mais d'avoir écrasé jusqu'ici les +factions sous le poids du niveau national. + +Quel que soit le sort personnel qui vous attend, votre triomphe est +certain. La mort même des fondateurs de la liberté n'est-elle pas un +triomphe? Tout meurt, et les héros de l'humanité et les tyrans qui +l'oppriment; mais à des conditions différentes. + +Jusque sous le règne des lâches empereurs de Rome, la vénération +publique couronnait les images sacrées des héros qui étaient morts en +combattant contre eux. On les appelait les derniers Romains. Rome +dégradée semblait dire chaque jour au tyran: "Tu n'es point un homme; +nous-mêmes, nous avons perdu ce titre en tombant dans tes fers. Les +seuls hommes, les seuls Romains sont ceux qui ont eu le courage de se +dévouer pour délivrer la terre de toi ou de tes pareils." + +Pleins de ces idées, pénétrés de ces principes, nous seconderons votre +énergie de tout notre pouvoir. En butte aux attaques de toutes les +passions, obligés de lutter à la fois contre les puissances ennemies de +la République et contre les hommes corrompus qui déchirent son sein, +placés entre la lâcheté hypocrite et la fougue imprudente du zèle, +comment aurions-nous osé nous charger d'un tel fardeau sans les ordres +sacrés de la patrie? Comment pourrions-nous le porter, si nous n'étions +pas élevés au-dessus de notre faiblesse par la grandeur même de notre +mission, si nous ne nous reposions avec confiance et sur votre vertu et +sur le caractère sublime du peuple que vous représentez? + +L'un de nos devoirs les plus sacrés était de vous faire respecter au +dedans et au dehors. Nous avons voulu aujourd'hui vous présenter un +tableau fidèle de votre situation politique, et donner à l'Europe une +haute idée de vos principes. Cette discussion a aussi pour objet +particulier de déjouer les intrigues de vos ennemis pour armer contre +vous vos alliés, et surtout les cantons suisses et les Etats-Unis +d'Amérique. Nous vous proposons à cet égard le décret suivant: + + +La Convention nationale, voulant manifester aux yeux de l'univers les +principes qui la dirigent et qui doivent présider aux relations de +toutes les sociétés politiques; voulant en même temps déconcerter les +manoeuvres perfides employées par ses ennemis pour alarmer sur ses +intentions les fidèles alliés de la nation française, les cantons +suisses et les Etats-Unis d'Amérique; + +Décrète ce qui suit: + + +ARTICLE PREMIER + + +La Convention nationale déclare, au nom du peuple français, que la +résolution constante de la République est de se montrer terrible envers +ses ennemis, généreuse envers ses alliés, juste envers tous les peuples. + + +II + + +Les traités qui lient le peuple français aux Etats-Unis d'Amérique et +aux cantons suisses seront fidèlement exécutés. + + +III + + +Quant aux modifications qui auraient pu être nécessitées par la +révolution qui a changé le gouvernement français, ou par les mesures +générales et extraordinaires que la République a été obligée de prendre +momentanément pour la défense de son indépendance et de sa liberté, la +Convention nationale se repose sur la loyauté réciproque et sur +l'intérêt commun de la République et de ses alliés. + + +IV + + +La Convention nationale enjoint aux citoyens et à tous les +fonctionnaires civils et militaires de la République de respecter et +faire respecter les territoires de toutes les nations neutres ou +alliées. + + +V + + +Le Comité de salut public est chargé de s'occuper des moyens de +resserrer de plus en plus les liens de l'union et de l'amitié entre la +République et ses alliés, et notamment les cantons suisses et les +Etats-Unis d'Amérique. + + +VI + + +Dans toutes les discussions sur les objets particuliers des +réclamations respectives, il manifestera aux nations amies, et +notamment aux cantons suisses et aux Etats-Unis d'Amérique, par tous +les moyens compatibles avec les circonstances impérieuses où se trouve +la République, les sentiments d'équité, de bienveillance et d'estime, +dont la nation française est animée envers eux. + + +VII + + +Le présent décret et le rapport du Comité de salut public seront +imprimés et traduits dans toutes les langues, répandus dans toute la +République et dans tous les pays étrangers, pour attester à l'univers +les principes de la République française et les attentats de ses +ennemis contre la sûreté générale de tous les peuples. + + + + * * * * * * * * * + + + +_Rapport par Maximilien Robespierre à la Convention, fait au nom du +Comité de salut public, le quintidi 15 frimaire, l'an second de la +République une et indivisible; imprimé par ordre de la Convention - +Réponse de la Convention nationale aux manifestes des rois ligués +contre la République; proposée par Robespierre, au nom du Comité +de salut public, et décrétée par la Convention_ (15 frimaire an +II - 5 décembre 1793) + + + + +Citoyens représentants du Peuple, + + +Les rois coalisés contre la République nous font la guerre avec des +armées, avec des intrigues et avec des libelles. Nous opposerons à +leurs armées des armées plus braves; à leurs intrigues, la vigilance et +la terreur de la justice nationale; à leurs libelles, la vérité. + +Toujours attentifs à renouer les fils de leurs trames funestes, à +mesure qu'ils sont rompus par la main du patriotisme; toujours habiles +à tourner les armes de la liberté contre la liberté même, les +émissaires des ennemis de la France travaillent aujourd'hui à renverser +la République par républicanisme, et à rallumer la guerre civile par +philosophie. Avec ce grand système de subversion et d'hypocrisie, +coïncide merveilleusement un plan perfide de diffamation contre la +Convention nationale et contre la nation elle-même. Tandis que la +perfidie ou l'imprudence, tantôt énervait l'énergie des mesures +révolutionnaires commandées par le salut de la patrie, tantôt les +laissait sans exécution, tantôt les exagérait avec malice ou les +appliquait à contre-sens; tandis que, au milieu de ces embarras, les +agents des puissances étrangères, mettant en oeuvre tous les mobiles, +détournaient notre attention des véritables dangers et des besoins +pressants de la République, pour la tourner tout entière vers les idées +religieuses; tandis qu'à une révolution politique, ils cherchaient à +substituer une révolution nouvelle, pour donner le change à la raison +publique et à l'énergie du patriotisme; tandis que les mêmes hommes +attaquaient ouvertement tous les cultes, et encourageaient secrètement +le fanatisme; tandis qu'au même instant ils faisaient retentir la +France entière de leurs déclamations insensées, et osaient abuser du +nom de la Convention nationale pour justifier les extravagances +réfléchies de l'aristocratie déguisée sous le manteau de la folie; les +ennemis de la France marchandaient de nouveau vos ports, vos généraux, +vos armées, rassuraient le fédéralisme épouvanté, intriguaient chez +tous les peuples étrangers pour multiplier vos ennemis; ils armaient +contre vous les prêtres de toutes les nations; ils opposaient l'empire +des opinions religieuses à l'ascendant naturel de vos principes moraux +et politiques; et les manifestes de tous les gouvernements nous +dénonçaient à l'univers comme un peuple de fous et d'athées. C'est à la +Convention nationale d'intervenir entre le fanatisme qu'on réveille et +le patriotisme qu'on veut égarer, et de rallier tous les citoyens aux +principes de la liberté, de la raison et de la justice. Les +législateurs qui aiment la patrie, et qui ont le courage de la sauver, +ne doivent pas ressembler à des roseaux sans cesse agités par le +souffle des factions étrangères. Il est du devoir du Comité de salut +public de vous les dévoiler, et de vous proposer les mesures +nécessaires pour les étouffer; il le remplira sans doute. En attendant, +il m'a chargé de vous présenter un projet d'adresse, dont le but est de +confondre les lâches impostures des tyrans ligués contre la République, +et de dévoiler aux yeux de l'univers leur hideuse hypocrisie. Dans ce +combat de la tyrannie contre la liberté, nous avons tant d'avantages +qu'il y aurait de la folie de notre part à l'éviter; et puisque les +oppresseurs du genre humain ont la témérité de vouloir plaider leur +cause devant lui, hâtons-nous de les suivre à ce tribunal redoutable, +pour accélérer l'inévitable arrêt qui les attend. + + +Réponse + +de la Convention nationale aux manifestes des rois ligués contre la +République; proposée par Robespierre, au nom du Comité de salut public, +et décrétée par la Convention + + +La Convention nationale répondra-t-elle aux manifestes des tyrans +ligués contre la République française? Il est naturel de les mépriser; +mais il est utile de les confondre; il est juste de les punir. + +Un manifeste du despotisme contre la liberté! Quel bizarre phénomène! +Comment les ennemis de la France ont-ils osé prendre des hommes pour +arbitres entre eux et nous? comment n'ont-ils pas craint que le sujet +de la querelle ne réveillât le souvenir de leurs crimes et ne hâtât +leur ruine? + +De quoi nous accusent-ils? de leurs propres forfaits. + +Ils nous accusent de rébellion. Esclaves révoltés contre la +souveraineté des peuples, ignorez-vous que ce blasphème ne peut être +justifié que par la victoire? Mais voyez donc l'échafaud du dernier de +nos tyrans; voyez le peuple français armé pour punir ses pareils: voilà +notre réponse. + +Les rois accusent le peuple français d'immoralité! Peuples, prêtez une +oreille attentive aux leçons de ces respectables précepteurs du genre +humain. La morale des rois, juste ciel! Peuples, célébrez la bonne foi +de Tibère, et la candeur de Louis XVI; admirez le bon sens de Claude et +la sagesse de George; vantez la tempérance et la justice de Guillaume +et de Léopold; exaltez la chasteté de Messaline, la fidélité conjugale +de Catherine et la modestie d'Antoinette; louez l'invincible horreur de +tous les despotes passés, présents et futurs, pour les usurpations et +la tyrannie, leurs tendres égards pour l'innocence opprimée, leur +respect religieux pour les droits de l'humanité. + +Ils nous accusent d'irréligion; ils publient que nous avons déclaré la +guerre à la Divinité même. Qu'elle est édifiante, la piété des tyrans! +et combien doivent être agréables au ciel les vertus qui brillent dans +les cours, et les bienfaits qu'ils répandent sur la terre! De quel dieu +nous parlent-ils? en connaissent-ils d'autre que l'orgueil, que la +débauche et tous les vices? Ils se disent les images de la Divinité... +Est-ce pour la faire haïr? Ils disent que leur autorité est son +ouvrage. Non: Dieu créa les tigres; mais les rois sont le chef-d'oeuvre +de la corruption humaine. S'ils invoquent le ciel, c'est pour usurper +la terre; s'ils nous parlent de la Divinité, c'est pour se mettre à sa +place: ils lui renvoient les prières du pauvre et les gémissements du +malheureux; mais ils sont eux-mêmes les dieux des riches, des +oppresseurs et des assassins du peuple. Honorer la Divinité et punir +les rois, c'est la même chose. Et quel peuple rendit jamais un culte +plus pur que le nôtre au grand Etre sous les auspices duquel nous avons +proclamé les principes immuables de toute société humaine? Les lois de +la justice éternelle étaient appelées dédaigneusement les rêves des +gens de bien; nous en avons fait d'imposantes réalités. La morale était +dans les livres des philosophes; nous l'avons mise dans le gouvernement +des nations. L'arrêt de mort prononcé par la nature contre les tyrans +dormait oublié dans les coeurs abattus des timides mortels; nous +l'avons mis à exécution. Le monde appartenait à quelques races de +tyrans, comme les déserts de l'Afrique aux tigres et aux serpents; nous +l'avons restitué au genre humain. + +Peuples, si vous n'avez pas la force de reprendre votre part de ce +commun héritage, s'il ne vous est pas donné de faire valoir les titres +que nous vous avons rendus, gardez-vous du moins de violer nos droits +ou de calomnier notre courage. + +Les Français ne sont point atteints de la manie de rendre aucune nation +heureuse et libre malgré elle. Tous les rois auraient pu végéter ou +mourir impunis sur leurs trônes ensanglantés, s'ils avaient su +respecter l'indépendance du peuple français: nous ne voulons que vous +éclairer sur leurs impudentes calomnies. + +Vos maîtres vous disent que la nation française a proscrit toutes les +religions, qu'elle a substitué le culte de quelques hommes à celui de +la Divinité; ils nous peignent à vos yeux comme un peuple idolâtre ou +insensé. Ils mentent: le peuple français et ses représentants +respectent la liberté de tous les cultes, et n'en proscrivent aucun. +Ils honorent la vertu des martyrs de l'humanité sans engouement et sans +idolâtrie; ils abhorrent l'intolérance et la persécution, de quelque +prétexte qu'elles se couvrent. Ils condamnent les extravagances du +philosophisme, comme les folies de la superstition, et comme les crimes +du fanatisme. Vos tyrans nous imputent quelques irrégularités, +inséparables des mouvements orageux d'une grande révolution; ils nous +imputent les effets de leurs propres intrigues, et les attentats de +leurs émissaires. Tout ce que la Révolution française a produit de sage +et de sublime est l'ouvrage du peuple; tout ce qui porte un caractère +différent appartient à nos ennemis. + +Tous les hommes raisonnables et magnanimes sont du parti de la +République; tous les êtres perfides et corrompus sont de la faction de +vos tyrans. Calomnie-t-on l'astre qui anime la nature, pour des nuages +légers qui glissent sur son disque éclatant? L'auguste Liberté +perd-elle ses charmes divins, parce que les vils agents de la tyrannie +cherchent à la profaner? Vos malheurs et les nôtres sont les crimes des +ennemis communs de l'humanité. Est-ce pour vous une raison de nous +haïr? Non: c'est une raison de les punir. + +Les lâches osent vous dénoncer les fondateurs de la République +française. Les Tarquins modernes ont osé dire que le sénat de Rome +était une assemblée de brigands; les valets même de Porsenna +traiteraient Scévola d'insensé. Suivant les manifestes de Xerxès, +Aristide a pillé le trésor de la Grèce. Les mains pleines de rapines et +teintes du sang des Romains, Octave et Antoine ordonnent à toute la +terre de les croire seuls cléments, seuls justes et seuls vertueux. + +Tibère et Séjan ne voient dans Brutus et Cassius que des hommes de +sang, et même des fripons. + +Français, hommes de tous les pays, c'est vous qu'on outrage, en +insultant à la liberté, dans la personne de vos représentants ou de vos +défenseurs. On a reproché à plusieurs membres de la Convention des +faiblesses; à d'autres des crimes. + +Eh! qu'a de commun avec tout cela le peuple français? qu'a de commun la +représentation nationale, si ce n'est la force qu'elle imprime aux +faibles, et la peine qu'elle inflige aux coupables? Toutes les armées +des tyrans de l'Europe repoussées, malgré cinq années de trahisons, de +conspirations et de discordes intestines; l'échafaud des représentants +infidèles élevé à côté de celui du dernier de nos tyrans; les tables +immortelles où la main des représentants du peuple grava, au milieu des +orages, le pacte social des Français; tous les hommes égaux devant la +loi; tous les grands coupables tremblants devant la justice; +l'innocence sans appui étonnée de trouver enfin un asile dans les +tribunaux; l'amour de la patrie triomphant malgré tous les vices des +esclaves, malgré toute la perfidie de nos ennemis; le peuple énergique +et sage, redoutable et juste, se ralliant à la voix de la raison, et +apprenant à distinguer ses ennemis sous le masque même du patriotisme; +le peuple français courant aux armes pour défendre le magnifique +ouvrage de son courage et de sa vertu: voilà l'expiation que nous +offrons au monde, et pour nos propres erreurs et pour les crimes de nos +ennemis. + +S'il le faut, nous pouvons encore lui présenter d'autres titres: notre +sang aussi a coulé pour la patrie. La Convention nationale peut montrer +aux amis et aux ennemis de la France d'honorables cicatrices et de +glorieuses mutilations. Ici deux illustres adversaires de la tyrannie +sont tombés à ses yeux sous les coups d'une faction parricide: là, un +digne émule de leur vertu républicaine, renfermé dans une ville +assiégée, a osé former la résolution généreuse de se faire, avec +quelques compagnons, un passage au travers des phalanges ennemies; +noble victime d'une odieuse trahison, il tombe entre les mains des +satellites de l'Autriche, et il expie, dans de longs tourments, son +dévouement sublime à la cause de la liberté. D'autres représentants +pénètrent au travers des contrées rebelles du Midi, échappent avec +peine à la fureur des traîtres, sauvent l'armée française livrée par +des chefs perfides, et reportent la terreur et la fuite aux satellites +des tyrans de l'Autriche, de l'Espagne et du Piémont: dans cette ville +exécrable, l'opprobre du nom français, Baille et Beauvais, rassasiés +des outrages de la tyrannie, sont morts pour la patrie et pour ses +saintes lois. Devant les murs de cette cité sacrilège, Gasparin, +dirigeant la foudre qui devait la punir, Gasparin, enflammant la valeur +républicaine de nos guerriers, a péri victime de son courage et de la +scélératesse du plus lâche de tous nos ennemis. Le Nord et le Midi, les +Alpes et les Pyrénées, le Rhône et l'Escaut, le Rhin et la Loire, la +Moselle et la Sambre, ont vu nos bataillons républicains se rallier, à +la voix des représentants du peuple, sous les drapeaux de la liberté et +de la victoire: les uns ont péri, les autres ont triomphé. + +La Convention tout entière a affronté la mort et bravé la fureur de +tous les tyrans. + +Illustres défenseurs de la cause des rois, princes, ministres, +généraux, courtisans, citez-nous vos vertus civiques; racontez-nous les +importants services que vous avez rendus à l'humanité: parlez-nous des +forteresses conquises par la force de vos guinées; vantez-nous le +talent de vos émissaires et la promptitude de vos soldats à fuir devant +les défenseurs de la République; vantez-nous votre noble mépris pour le +droit des gens et pour l'humanité; nos prisonniers égorgés de +sang-froid, nos femmes mutilées par vos janissaires, les enfants +massacrés sur le sein de leurs mères... et la dent meurtrière des +tigres autrichiens déchirant leurs membres palpitants: vantez-nous vos +exploits d'Amérique, de Gênes et de Toulon; vantez-nous surtout votre +suprême habileté dans l'art des empoisonnements et des assassinats. +Tyrans, voilà vos vertus! + +Sublime parlement de la Grande-Bretagne, citez-nous vos héros. Vous +avez un parti de l'opposition. Chez vous le patriotisme _s'oppose_; +donc le despotisme triomphe: la minorité s'oppose; la majorité est donc +corrompue. Peuple insolent et vil, ta prétendue représentation est +vénale sous tes yeux et de ton aveu. Tu adoptes toi-même leur maxime +favorite: que les talents de tes députés sont un objet d'industrie, +comme la laine de tes moutons et l'acier de tes fabriques... Et tu +oserais parler de morale et de liberté! + +Quel est donc cet étrange privilège, de déraisonner sans mesure et sans +pudeur, que la patience stupide des peuples semble accorder aux tyrans! +Quoi! ces petits hommes, dont le principal mérite consiste à connaître +le tarif des consciences britanniques; qui s'efforcent de transplanter +en France les vices et la corruption de leur pays; qui font la guerre, +non avec les armes, mais avec des crimes, osent accuser la Convention +nationale de corruption, et insulter aux vertus du peuple français! + +Peuple généreux, nous jurons par toi-même que tu seras vengé. Avant de +nous faire la guerre, nous exterminerons tous nos ennemis; la maison +d'Autriche périra plutôt que la France; Londres sera libre, avant que +Paris redevienne esclave. Les destinées de la République et celles des +tyrans de la terre ont été pesées dans les balances éternelles: les +tyrans ont été trouvés plus légers. Français, oublions nos querelles, +et marchons aux tyrans; domptons-les, vous par vos armes, et nous par +nos lois. + +Que les traîtres tremblent! que le dernier des lâches émissaires de nos +ennemis disparaisse! que le patriotisme triomphe, et que l'innocence se +rassure! Français, combattez: votre cause est sainte, vos courages sont +invincibles; vos représentants savent mourir; ils peuvent faire plus: +ils savent vaincre. + + + + * * * * * * * * * + + + +_Rapport sur les principes du gouvernement révolutionnaire, fait au +nom du Comité de salut public par Maximilien Robespierre; imprimé +par ordre de la Convention; le 5 nivôse de l'an second de la +République une et indivisible_ (5 nivôse an II - 25 décembre 1793) + + + + +Citoyens représentants du Peuple, + + +Les succès endorment les âmes faibles; ils aiguillonnent les âmes +fortes. + +Laissons l'Europe et l'histoire vanter les miracles de Toulon, et +préparons de nouveaux triomphes à la liberté. + +Les défenseurs de la République adoptent la maxime de César; ils +croient _qu'on n'a rien fait tant qu'il reste quelque chose à faire_. +Il nous reste encore assez de dangers pour occuper tout notre zèle. + +Vaincre des Anglais et des traîtres est une chose facile à la valeur de +nos soldats républicains; il est une entreprise non moins importante et +plus difficile: c'est de confondre par une énergie constante les +intrigues éternelles de tous les ennemis de notre liberté, et de faire +triompher les principes sur lesquels doit s'asseoir la prospérité +publique. + +Tels sont les premiers devoirs que vous avez imposés à votre Comité de +salut public. + +Nous allons développer d'abord les principes et la nécessité du +gouvernement révolutionnaire; nous montrerons ensuite la cause qui tend +à le paralyser dans sa naissance. + +La théorie du gouvernement révolutionnaire est aussi neuve que la +révolution qui l'a amené. Il ne faut pas la chercher dans les livres +des écrivains politiques, qui n'ont point prévu cette révolution, ni +dans les lois des tyrans, qui, contents d'abuser de leur puissance, +s'occupent peu d'en rechercher la légitimité; aussi ce mot n'est-il +pour l'aristocratie qu'un sujet de terreur ou un texte de calomnie; +pour les tyrans, qu'un scandale; pour bien des gens, qu'une énigme; il +faut l'expliquer à tous, pour rallier au moins les bons citoyens aux +principes de l'intérêt public. + +La fonction du gouvernement est de diriger les forces morales et +physiques de la nation vers le but de son institution. + +Le but du gouvernement constitutionnel est de conserver la République; +celui du gouvernement révolutionnaire est de la fonder. + +La révolution est la guerre de la liberté contre ses ennemis; la +constitution est le régime de la liberté victorieuse et paisible. + +Le gouvernement révolutionnaire a besoin d'une activité extraordinaire, +précisément parce qu'il est en guerre. Il est soumis à des règles moins +uniformes et moins rigoureuses, parce que les circonstances où il se +trouve sont orageuses et mobiles, et surtout parce qu'il est forcé à +déployer sans cesse des ressources nouvelles et rapides pour des +dangers nouveaux et pressants. + +Le gouvernement constitutionnel s'occupe principalement de la liberté +civile; et le gouvernement révolutionnaire, de la liberté publique. +Sous le régime constitutionnel, il suffit presque de protéger les +individus contre l'abus de la puissance publique; sous le régime +révolutionnaire, la puissance publique elle-même est obligée de se +défendre contre toutes les factions qui l'attaquent. + +Le gouvernement révolutionnaire doit aux bons citoyens toute la +protection nationale; il ne doit aux ennemis du peuple que la mort. + +Ces notions suffisent pour expliquer l'origine et la nature des lois +que nous appelons révolutionnaires. Ceux qui les nomment arbitraires ou +tyranniques sont des sophistes stupides ou pervers qui cherchent à +confondre les contraires; ils veulent soumettre au même régime la paix +et la guerre, la santé et la maladie, ou plutôt ils ne veulent que la +résurrection de la tyrannie et la mort de la patrie. S'ils invoquent +l'exécution littérale des adages constitutionnels, ce n'est que pour +les violer impunément. Ce sont de lâches assassins qui, pour égorger +sans péril la République au berceau, s'efforcent de la garrotter avec +des maximes vagues, dont ils savent bien se dégager eux-mêmes. + +Le vaisseau constitutionnel n'a point été construit pour rester +toujours dans le chantier; mais fallait-il le lancer à la mer au fort +de la tempête, et sous l'influence des vents contraires? C'est ce que +voulaient les tyrans et les esclaves qui s'étaient opposés à sa +construction; mais le peuple français vous a ordonné d'attendre le +retour du calme. Ses voeux unanimes, couvrant tout à coup les clameurs +de l'aristocratie et du fédéralisme, vous ont commandé de le délivrer +d'abord de tous ses ennemis. + +Les temples des dieux ne sont pas faits pour servir d'asile aux +sacrilèges qui viennent les profaner, ni la Constitution pour protéger +les complots des tyrans qui cherchent à la détruire. + +Si le gouvernement révolutionnaire doit être plus actif dans sa marche +et plus libre dans ses mouvements que le gouvernement ordinaire, en +est-il moins juste et moins légitime? Non. Il est appuyé sur la plus +sainte de toutes les lois, le salut du peuple; sur le plus irréfragable +de tous les titres, la nécessité. + +Il a aussi ses règles, toutes puisées dans la justice et dans l'ordre +public. Il n'a rien de commun avec l'anarchie, ni avec le désordre; son +but, au contraire, est de les réprimer, pour amener et pour affermir le +règne des lois. Il n'a rien de commun avec l'arbitraire; ce ne sont +point les passions particulières qui doivent le diriger, mais l'intérêt +public. + +Il doit se rapprocher des principes ordinaires et généraux, dans tous +les cas où ils peuvent être rigoureusement appliqués sans compromettre +la liberté publique. La mesure de sa force doit être l'audace ou la +perfidie des conspirateurs. Plus il est terrible aux méchants, plus il +doit être favorable aux bons. Plus les circonstances lui imposent des +rigueurs nécessaires, plus il doit s'abstenir des mesures qui gênent +inutilement la liberté et qui froissent les intérêts privés, sans aucun +avantage public. + +Il doit voguer entre deux écueils, la faiblesse et la témérité, le +modérantisme et l'excès: le modérantisme, qui est à la modération ce +que l'impuissance est à la chasteté; et l'excès, qui ressemble à +l'énergie comme l'hydropisie à la santé. + +Les tyrans ont constamment cherché à nous faire reculer vers la +servitude, par les routes du modérantisme; quelquefois aussi, ils ont +voulu nous jeter dans l'extrémité opposée. Les deux extrêmes +aboutissent au même point. Que l'on soit en deçà ou au delà du but, le +but est également manqué. Rien ne ressemble plus à l'apôtre du +fédéralisme que le prédicateur _intempestif_ de la République une et +universelle. L'ami des rois et le procureur général du genre humain +s'entendent assez bien. Le fanatique couvert de scapulaires et le +fanatique qui prêche l'athéisme ont entre eux beaucoup de rapports. Les +barons démocrates sont les frères des marquis de Coblentz; et +quelquefois les bonnets rouges sont plus voisins des talons rouges +qu'on ne pourrait le penser. + +Mais c'est ici que le gouvernement a besoin d'une extrême +circonspection; car tous les ennemis de la liberté veillent pour +tourner contre lui, non seulement ses fautes, mais même ses mesures les +plus sages. Frappe-t-il sur ce qu'on appelle l'exagération? Ils +cherchent à relever le modérantisme et l'aristocratie. S'il poursuit +ces deux monstres, ils poussent de tout leur pouvoir à l'exagération. +Il est dangereux de leur laisser les moyens d'égarer le zèle des bons +citoyens; il est plus dangereux encore de décourager et de persécuter +les bons citoyens qu'ils ont trompés. Par l'un de ces abus, la +République risquerait d'expirer dans un mouvement convulsif; par +l'autre, elle périrait infailliblement de langueur. + +Que faut-il donc faire? Poursuivre les inventeurs coupables des +systèmes perfides, protéger le patriotisme, même dans ses erreurs, +éclairer les patriotes, et élever sans cesse le peuple à la hauteur de +ses droits et de ses destinées. + +Si vous n'adoptez cette règle, vous perdez tout. + +S'il fallait choisir entre un excès de ferveur patriotique et le néant +de l'incivisme, ou le marasme du modérantisme, il n'y aurait pas à +balancer. Un corps vigoureux, tourmenté par une surabondance de sève, +laisse plus de ressources qu'un cadavre. + +Gardons-nous surtout de tuer le patriotisme, en voulant le guérir. + +Le patriotisme est ardent par sa nature. Qui peut aimer froidement la +patrie? Il est particulièrement le partage des hommes simples, peu +capables de calculer les conséquences politiques d'une démarche civique +par son motif. Quel est le patriote, même éclairé, qui ne se soit +jamais trompé? Eh! si l'on admet qu'il existe des modérés et des lâches +de bonne foi, pourquoi n'existerait-il pas des patriotes de bonne foi, +qu'un sentiment louable emporte quelquefois trop loin? Si donc on +regardait comme criminels tous ceux qui, dans le mouvement +révolutionnaire, auraient dépassé la ligne exacte tracée par la +prudence, on envelopperait dans une proscription commune, avec les +mauvais citoyens, tous les amis naturels de la liberté, vos propres +amis, et tous les appuis de la République. Les émissaires adroits de la +tyrannie, après les avoir trompés, deviendraient eux-mêmes leurs +accusateurs, et peut-être leurs juges. + +Qui donc démêlera toutes ces nuances? Qui tracera la ligne de +démarcation entre tous les excès contraires? L'amour de la patrie et de +la vérité. Les rois et les fripons chercheront toujours à l'effacer; +ils ne veulent point avoir affaire avec la raison ni avec la vérité. + +En indiquant les devoirs du gouvernement révolutionnaire, nous avons +marqué ses écueils. Plus son pouvoir est grand, plus son action est +libre et rapide; plus il doit être dirigé par la bonne foi. Le jour où +il tombera dans des mains impures ou perfides, la liberté sera perdue; +son nom deviendra le prétexte et l'excuse de la contre-révolution même. +Son énergie sera celle d'un poison violent. + +Aussi la confiance du peuple français est-elle attachée au caractère +que la Convention nationale a montré, plus qu'à l'institution même. + +En plaçant toute sa puissance dans vos mains, il a attendu de vous que +votre gouvernement serait bienfaisant pour les patriotes autant que +redoutable aux ennemis de la patrie. Il vous a imposé le devoir de +déployer en même temps tout le courage et la politique nécessaires pour +les écraser, et surtout d'entretenir parmi vous l'union dont vous avez +besoin pour remplir vos grandes destinées. + +La fondation de la République française n'est point un jeu d'enfant. +Elle ne peut être l'ouvrage du caprice ou de l'insouciance, ni le +résultat fortuit du choc de toutes les prétentions particulières et de +tous les éléments révolutionnaires. La sagesse, autant que la +puissance, présida à la création de l'univers. En imposant à des +membres tirés de votre sein la tâche redoutable de veiller sans cesse +sur les destinées de la patrie, vous vous êtes donc imposé vous-mêmes +la loi de leur prêter l'appui de votre force et de votre confiance. Si +le gouvernement révolutionnaire n'est secondé par l'énergie, par les +lumières, par le patriotisme et par la bienveillance de tous les +représentants du peuple, comment aura-t-il une force de réaction +proportionnée aux efforts de l'Europe qui l'attaque, et de tous les +ennemis de la liberté qui pressent sur lui de toutes parts? + +Malheur à nous, si nous ouvrons nos âmes aux perfides insinuations de +nos ennemis, qui ne peuvent nous vaincre qu'en nous divisant! Malheur à +nous, si nous brisons le faisceau au lieu de le resserrer, si les +intérêts privés, si la vanité offensée se fait entendre à la place de +la patrie et de la vérité! + +Elevons nos âmes à la hauteur des vertus républicaines et des exemples +antiques. Thémistocle avait plus de génie que le général lacédémonien +qui commandait la flotte des Grecs: cependant, quand celui-ci, pour +réponse à un avis nécessaire qui devait sauver la patrie, leva son +bâton pour le frapper, Thémistocle se contenta de lui répliquer: +"Frappe, mais écoute", et la Grèce triompha du tyran de l'Asie. Scipion +valait bien un autre général romain: Scipion, après avoir vaincu +Annibal et Carthage, se fit une gloire de servir sous les ordres de son +ennemi. O vertu des grands coeurs! que sont devant toi toutes les +agitations et toutes les prétentions des petites âmes? O vertu, es-tu +moins nécessaire pour fonder une République que pour la gouverner dans +la paix? O patrie, as-tu moins de droits sur les représentants du +peuple français que la Grèce et Rome sur leurs généraux? Que dis-je? Si +parmi nous les fonctions de l'administration révolutionnaire ne sont +plus des devoirs pénibles, mais des objets d'ambition, la République +est déjà perdue. + +Il faut que l'autorité de la Convention nationale soit respectée de +toute l'Europe; c'est pour la dégrader, c'est pour l'annuler que les +tyrans épuisent toutes les ressources de leur politique et prodiguent +leurs trésors. Il faut que la Convention prenne la ferme résolution de +préférer son propre gouvernement à celui du cabinet de Londres et des +cours de l'Europe; car si elle ne gouverne pas, les tyrans régneront. + +Quels avantages n'auraient-ils pas dans cette guerre de ruse et de +corruption qu'ils font à la République? Tous les vices combattent pour +eux; la République n'a pour elle que les vertus. Les vertus sont +simples, modestes, pauvres, souvent ignorantes, quelquefois grossières; +elles sont l'apanage des malheureux et le patrimoine du peuple. Les +vices sont entourés de tous les trésors, armés de tous les charmes de +la volupté et de toutes les amorces de la perfidie; ils sont escortés +de tous les talents dangereux exercés pour le crime. + +Avec quel art profond les tyrans tournent contre nous, je ne dis pas +nos passions et nos faiblesses, mais jusqu'à notre patriotisme! + +Avec quelle rapidité pourraient se développer les germes de division +qu'ils jettent au milieu de nous, si nous ne nous hâtons de les +étouffer! + +Grâce à cinq années de trahison et de tyrannie, grâce à trop +d'imprévoyance et de crédulité, à quelques traits de vigueur trop tôt +démentis par un repentir pusillanime, l'Autriche, l'Angleterre, la +Russie, la Prusse, l'Italie ont eu le temps d'établir en France un +gouvernement secret, rival du gouvernement français. Elles ont aussi +leurs comités, leur trésorerie, leurs agents; ce gouvernement acquiert +la force que nous ôtons au nôtre; il a l'unité qui nous a longtemps +manqué, la politique dont nous croyons trop pouvoir nous passer, +l'esprit de suite et le concert dont nous n'avons pas toujours assez +senti la nécessité. + +Aussi les cours étrangères ont-elles dès longtemps vomi sur la France +tous les scélérats habiles qu'elles tiennent à leur solde. Leurs agents +infestent encore nos armées; la victoire même de Toulon en est la +preuve; il a fallu toute la bravoure des soldats, toute la fidélité des +généraux, tout l'héroïsme des représentants du peuple, pour triompher +de la trahison. Ils délibèrent dans nos administrations, dans nos +assemblées sectionnaires; ils s'introduisent dans nos clubs; ils ont +siégé jusque dans le sanctuaire de la représentation nationale; ils +dirigent et dirigeront éternellement la contre-révolution sur le même +plan. + +Ils rôdent autour de nous; ils surprennent nos secrets; ils caressent +nos passions; ils cherchent à nous inspirer jusqu'à nos opinions; ils +tournent contre nous nos résolutions. Etes-vous faibles? ils louent +votre prudence. Etes-vous prudents? ils vous accusent de faiblesse; ils +appellent votre courage, témérité; votre justice, cruauté. Ménagez-les, +ils conspirent publiquement; menacez-les, ils conspirent dans les +ténèbres, et sous le masque du patriotisme. Hier, ils assassinaient les +défenseurs de la liberté; aujourd'hui, ils se mêlent à leur pompe +funèbre, et demandent pour eux des honneurs divins, épiant l'occasion +d'égorger leurs pareils. Faut-il allumer la guerre civile? ils prêchent +toutes les folies de la superstition. La guerre civile est-elle près de +s'éteindre par les flots du sang français? ils abjurent et leur +sacerdoce et leurs dieux pour la rallumer. + +On a vu des Anglais, des Prussiens, se répandre dans nos villes et dans +nos campagnes, annonçant, au nom de la Convention nationale, une +doctrine insensée; on a vu des prêtres déprêtrisés à la tête des +rassemblements séditieux dont la religion était le motif ou le +prétexte. Déjà des patriotes, entraînés à des actes imprudents par la +seule haine du fanatisme, ont été assassinés; le sang a déjà coulé dans +plusieurs contrées pour ces déplorables querelles, comme si nous avions +trop de sang pour combattre les tyrans de l'Europe. O honte! ô +faiblesse de la raison humaine! une grande nation a paru le jouet des +plus méprisables valets de la tyrannie! + +Les étrangers ont paru quelque temps les arbitres de la tranquillité +publique. L'argent circulait ou disparaissait à leur gré. Quand ils +voulaient, le peuple trouvait du pain; quand ils voulaient, le peuple +en était privé; des attroupements aux portes des boulangers se +formaient et se dissipaient à leur signal. Ils nous environnent de +leurs sicaires, de leurs espions: nous le savons, nous le voyons, et +ils vivent! Ils semblent inaccessibles au glaive des lois. Et il est +plus difficile, même aujourd'hui, de punir un conspirateur important, +que d'arracher un ami de la liberté des mains de la calomnie. + +A peine avons-nous dénoncé les excès faussement philosophiques +provoqués par les ennemis de la France; à peine le patriotisme a-t-il +prononcé dans cette tribune le mot _ultra-révolutionnaire_ qui les +désignait; aussitôt les traîtres de Lyon, tous les partisans de la +tyrannie, se sont hâtés de l'appliquer aux patriotes chauds et généreux +qui avaient vengé le peuple et les lois. D'un côté, ils renouvellent +l'ancien système de persécution contre les amis de la république; de +l'autre, ils invoquent l'indulgence en faveur des scélérats couverts du +sang de la patrie. + +Cependant leurs crimes s'amoncellent; les cohortes impies des +émissaires étrangers se recrutent chaque jour; la France en est +inondée; ils attendent, et ils attendront éternellement un moment +favorable à leurs desseins sinistres. Ils se retranchent, ils se +cantonnent au milieu de nous; ils élèvent de nouvelles redoutes, de +nouvelles batteries contre-révolutionnaires, tandis que les tyrans qui +les soudoient rassemblent de nouvelles armées. + +Oui, ces perfides émissaires qui nous parlent, qui nous caressent, ce +sont les frères, ce sont les complices des satellites féroces qui +ravagent nos moissons, qui ont pris possession de nos cités et de nos +vaisseaux achetés par leurs maîtres, qui ont massacré nos frères, +égorgé sans pitié nos prisonniers, nos femmes, nos enfants, et les +représentants du peuple français. Que dis-je? les monstres qui ont +commis ces forfaits sont mille fois moins atroces que les misérables +qui déchirent secrètement nos entrailles: et ils respirent, et ils +conspirent impunément! + +Ils n'attendent que des chefs pour se rallier; ils les cherchent au +milieu de vous. Leur principal objet est de nous mettre aux prises les +uns avec les autres. Cette lutte funeste relèverait les espérances de +l'aristocratie, renouerait les trames du fédéralisme; elle vengerait la +faction girondine de la loi qui a puni ses forfaits; elle punirait la +Montagne de son dévouement sublime; car c'est la Montagne ou plutôt la +Convention, qu'on attaque en la divisant et en détruisant son ouvrage. + +Pour nous, nous ne ferons la guerre qu'aux Anglais, aux Prussiens, aux +Autrichiens et à leurs complices. C'est en les exterminant que nous +répondrons aux libelles: nous ne savons haïr que les ennemis de la +patrie. + +Ce n'est point dans le coeur des patriotes ou des malheureux qu'il faut +porter la terreur, c'est dans les repaires des brigands étrangers, où +l'on partage les dépouilles et où l'on boit le sang du peuple français. + +Le Comité a remarqué que la loi n'est point assez prompte pour punir +les grands coupables. Des étrangers, agents connus des rois coalisés, +des généraux teints du sang des Français, d'anciens complices de +Dumouriez, de Custine et de Lamarlière, sont depuis longtemps en état +d'arrestation et ne sont point jugés. + +Les conspirateurs sont nombreux; ils semblent se multiplier, et les +exemples de ce genre sont rares. La punition de cent coupables obscurs +et subalternes est moins utile à la liberté que le supplice d'un chef +de conspiration. + +Les membres du tribunal révolutionnaire, dont en général on peut louer +le patriotisme et l'équité, ont eux-mêmes indiqué au Comité de salut +public les causes qui, quelquefois, entravent sa marche sans la rendre +plus sûre, et nous ont demandé la réforme d'une loi qui se ressent des +temps malheureux où elle a été portée. Nous vous proposerons +d'autoriser le Comité à vous présenter quelques changements à cet +égard, qui tendront également à rendre l'action de la justice plus +propice encore à l'innocence, et en même temps plus inévitable pour le +crime et pour l'intrigue. Vous l'avez même déjà chargé de ce soin par +un décret précédent. + +Nous vous proposerons, dès ce moment, de faire hâter le jugement des +étrangers et des généraux prévenus de conspiration avec les tyrans qui +nous font la guerre. + +Ce n'est point assez d'épouvanter les ennemis de la patrie; il faut +secourir ses défenseurs. Nous solliciterons donc de votre justice +quelques dispositions en faveur des soldats qui combattent et qui +souffrent pour la liberté. + +L'armée française n'est pas seulement l'effroi des tyrans; elle est la +gloire de la nation et de l'humanité. En marchant à la victoire, nos +vertueux guerriers crient: "Vive la République!" En tombant sous le fer +ennemi, leur cri est: "Vive la République!" Leurs dernières paroles +sont des hymnes à la liberté; leurs derniers soupirs sont des voeux +pour la patrie. Si tous les chefs avaient valu les soldats, l'Europe +serait vaincue depuis longtemps. Tout acte de bienfaisance envers +l'armée est un acte de reconnaissance nationale. + +Les secours accordés aux défenseurs de la patrie et à leurs familles +nous ont paru trop modiques. Nous croyons qu'ils peuvent être, sans +inconvénient, augmentés d'un tiers. Les immenses ressources de la +République, en finances, permettent cette mesure: la patrie la réclame. + +Il nous a paru aussi que les soldats estropiés, les veuves et les +enfants de ceux qui sont morts pour la patrie, trouvaient dans les +formalités exigées par la loi, dans la multiplicité des demandes, +quelquefois dans la froideur ou dans la malveillance de quelques +administrateurs subalternes, des difficultés qui retardaient la +jouissance des avantages que la loi leur assure. Nous avons cru que le +remède à cet inconvénient était de leur donner des défenseurs officieux +établis par elle, pour leur faciliter les moyens de faire valoir leurs +droits. + +D'après tous ces motifs, nous vous proposons le décret suivant: + + +La Convention nationale décrète: + + +ARTICLE PREMIER + + +L'accusateur public du tribunal révolutionnaire fera juger incessamment +Diétrich, Custine, fils du général puni par la loi, Desbrullis, Biron, +Barthélémy et tous les généraux prévenus de complicité avec Dumouriez, +Custine, Lamarlière, Houchard. Il fera juger pareillement les +étrangers, banquiers et autres individus prévenus de trahison et de +connivence avec les rois ligués contre la République. + + +II + + +Le Comité de salut public fera, dans le plus court délai, son rapport +sur les moyens de perfectionner l'organisation du tribunal +révolutionnaire. + + +III + + +Les secours et récompenses accordas par les décrets précédents aux +défenseurs de la patrie blessés en combattant pour elle, ou à leurs +veuves et à leurs enfants, sont augmentés d'un tiers. + + +IV + + +Il sera créé une commission chargée de leur faciliter la jouissance des +droits que la loi leur donne. + + +V + + +Les membres de cette commission seront nommés par la Convention +nationale, sur la proposition du Comité de salut Public. + + + + * * * * * * * * * + + + +_Rapport sur les principes de morale politique qui doivent guider la +Convention nationale dans l'administration intérieure de la République, +fait au nom du Comité de salut public, le 18 pluviôse, l'an 2e de la +République, par Maximilien Robespierre; imprimé par ordre de la +Convention nationale_ (18 pluviôse an II - 5 février 1794) + + + + +Citoyens représentants du Peuple. + + +Nous avons exposé, il y a quelque temps, les principes de notre +politique extérieure: nous venons développer aujourd'hui les principes +de notre politique intérieure. + +Après avoir marché longtemps au hasard, et comme emportés par le +mouvement des factions contraires, les représentants du Peuple français +ont enfin montré un caractère et un gouvernement. Un changement subit +dans la fortune de la nation annonça à l'Europe la régénération qui +s'était opérée dans la représentation nationale. Mais jusqu'au moment +même où je parle, il faut convenir que nous avons été plutôt guidés, +dans des circonstances si orageuses, par l'amour du bien et par le +sentiment des besoins de la patrie que par une théorie exacte et des +règles précises de conduite, que nous n'avions pas même le loisir de +tracer. + +Il est temps de marquer nettement le but de la révolution, et le terme +où nous voulons arriver; il est temps de nous rendre compte à +nous-mêmes, et des obstacles qui nous en éloignent encore, et des +moyens que nous devons adopter pour l'atteindre: idée simple et +importante qui semble n'avoir jamais été aperçue. Eh! comment un +gouvernement lâche et corrompu aurait-il osé la réaliser? Un roi, un +sénat orgueilleux, un César, un Cromwell, doivent avant tout couvrir +leurs projets d'un voile religieux, transiger avec tous les vices, +caresser tous les partis, écraser celui des gens de bien, opprimer ou +tromper le peuple, pour arriver au but de leur perfide ambition. Si +nous n'avions pas eu une plus grande tâche à remplir, s'il ne +s'agissait ici que des intérêts d'une faction ou d'une aristocratie +nouvelle, nous aurions pu croire, comme certains écrivains plus +ignorants encore que pervers, que le plan de la Révolution française +était écrit en toutes lettres dans les livres de Tacite et de +Machiavel, et chercher les devoirs des représentants du peuple dans +l'histoire d'Auguste, de Tibère ou de Vespasien, ou même dans celle de +certains législateurs français; car, à quelques nuances près de +perfidie ou de cruauté, tous les tyrans se ressemblent. Pour nous, nous +venons aujourd'hui mettre l'univers dans la confidence de vos secrets +politiques, afin que tous les amis de la patrie puissent se rallier à +la voix de la raison et de l'intérêt public; afin que la nation +française et ses représentants soient respectés dans tous les pays de +l'univers où la connaissance de leurs véritables principes pourra +parvenir; afin que les intrigants qui cherchent toujours à remplacer +d'autres intrigants soient jugés par l'opinion publique sur des règles +sûres et faciles. + +Il faut prendre de loin ses précautions pour remettre les destinées de +la liberté dans les mains de la vérité qui est éternelle, plus que dans +celles des hommes qui passent, de manière que si le gouvernement oublie +les intérêts du peuple, ou qu'il retombe entre les mains des hommes +corrompus, selon le cours naturel des choses, la lumière des principes +reconnus éclaire ses trahisons, et que toute faction nouvelle trouve la +mort dans la seule pensée du crime. + +Heureux le peuple qui peut arriver à ce point! car, quelques nouveaux +outrages qu'on lui prépare, quelles ressources ne présente pas un ordre +de choses où la raison publique est la garantie de la liberté! + +Quel est le but où nous tendons? la jouissance paisible de la liberté +et de l'égalité; le règne de cette justice éternelle, dont les lois ont +été gravées, non sur le marbre et sur la pierre, mais dans les coeurs de +tous les hommes, même dans celui de l'esclave qui les oublie et du +tyran qui les nie. + +Nous voulons un ordre de choses où toutes les passions basses et +cruelles soient enchaînées, toutes les passions bienfaisantes et +généreuses éveillées par les lois; où l'ambition soit le désir de +mériter la gloire et de servir la patrie; où les distinctions ne +naissent que de l'égalité même; où le citoyen soit soumis au magistral, +le magistrat au peuple, et le peuple à la justice; où la patrie assure +le bien-être de chaque individu, et où chaque individu jouisse avec +orgueil de la prospérité et de la gloire de la patrie; où toutes les +âmes s'agrandissent par la communication continuelle des sentiments +républicains, et par le besoin de mériter l'estime d'un grand peuple; +où les arts soient les décorations de la liberté qui les ennoblit, le +commerce la source de la richesse publique et non seulement de +l'opulence monstrueuse de quelques maisons. + +Nous voulons substituer dans notre pays la morale à l'égoïsme, la +probité à l'honneur, les principes aux usages, les devoirs aux +bienséances, l'empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris +du vice au mépris du malheur, la fierté à l'insolence, la grandeur +d'âme à la vanité, l'amour de la gloire à l'amour de l'argent, les +bonnes gens à la bonne compagnie, le mérite à l'intrigue, le génie au +bel esprit, la vérité à l'éclat, le charme du bonheur aux ennuis de la +volupté, la grandeur de l'homme à la petitesse des grands, un peuple +magnanime, puissant, heureux, à un peuple aimable, frivole et +misérable, c'est-à-dire toutes les vertus et tous les miracles de la +république à tous les vices et à tous les ridicules de la monarchie. + +Nous voulons, en un mot, remplir les voeux de la nature, accomplir les +destins de l'humanité, tenir les promesses de la philosophie, absoudre +la providence du long règne du crime et de la tyrannie. Que la France, +jadis illustre parmi les pays esclaves, éclipsant la gloire de tous les +peuples libres qui ont existé, devienne le modèle des nations, l'effroi +des oppresseurs, la consolation des opprimés, l'ornement de l'univers, +et qu'en scellant notre ouvrage de notre sang, nous puissions voir au +moins briller l'aurore de la félicité universelle... Voilà notre +ambition, voilà notre but. + +Quelle nature de gouvernement peut réaliser ces prodiges? Le seul +gouvernement démocratique ou républicain: ces deux mots sont synonymes, +malgré les abus du langage vulgaire; car l'aristocratie n'est pas plus +la république que la monarchie. La démocratie n'est pas un état où le +peuple, continuellement assemblé, règle par lui-même toutes les +affaires publiques, encore moins celui où cent mille fractions du +peuple, par des mesures isolées, précipitées et contradictoires, +décideraient du sort de la société entière: un tel gouvernement n'a +jamais existé, et il ne pourrait exister que pour ramener le peuple au +despotisme. + +La démocratie est un état où le peuple souverain, guidé par des lois +qui sont son ouvrage, fait par lui-même tout ce qu'il peut bien faire, +et par des délégués tout ce qu'il ne peut faire lui-même. + +C'est donc dans les principes du gouvernement démocratique que vous +devez chercher les règles de votre conduite politique. + +Mais, pour fonder et pour consolider parmi nous la démocratie, pour +arriver au règne paisible des lois constitutionnelles, il faut terminer +la guerre de la liberté contre la tyrannie, et traverser heureusement +les orages de la révolution: tel est le but du système révolutionnaire +que vous avez régularisé. Vous devez donc encore régler votre conduite +sur les circonstances orageuses où se trouve la république; et le plan +de votre administration doit être le résultat de l'esprit du +gouvernement révolutionnaire, combiné avec les principes généraux de la +démocratie. + +Or, quel est le principe fondamental du gouvernement démocratique ou +populaire, c'est-à-dire le ressort essentiel qui le soutient et qui le +fait mouvoir? C'est la vertu; je parle de la vertu publique qui opéra +tant de prodiges dans la Grèce et dans Rome, et qui doit en produire de +bien plus étonnants dans la France républicaine; de cette vertu qui +n'est autre chose que l'amour de la patrie et de ses lois. + +Mais comme l'essence de la république ou de la démocratie est +l'égalité, il s'ensuit que l'amour de la patrie embrasse nécessairement +l'amour de l'égalité. + +Il est vrai encore que ce sentiment sublime suppose la préférence de +l'intérêt public à tous les intérêts particuliers; d'où il résulte que +l'amour de la patrie suppose encore ou produit toutes les vertus: car +que sont-elles autre chose que la force de l'âme qui rend capable de +ces sacrifices? et comment l'esclave de l'avarice ou de l'ambition, par +exemple, pourrait-il immoler son idole à la patrie? + +Non seulement la vertu est l'âme de la démocratie; mais elle ne peut +exister que dans ce gouvernement. Dans la monarchie, je ne connais +qu'un individu qui peut aimer la patrie, et qui, pour cela, n'a pas +même besoin de vertu; c'est le monarque. La raison en est que de tous +les habitants de ses Etats, le monarque est le seul qui ait une patrie. +N'est-il pas le souverain, au moins de fait? n'est-il pas à la place du +peuple? Et qu'est-ce que la patrie, si ce n'est le pays où l'on est +citoyen et membre du souverain? + +Par une conséquence du même principe, dans les Etats aristocratiques, +le mot _patrie_ ne signifie quelque chose que pour les familles +patriciennes qui ont envahi la souveraineté. + +Il n'est que la démocratie où l'Etat est véritablement la patrie de +tous les individus qui le composent, et peut compter autant de +défenseurs intéressés à sa cause qu'il renferme de citoyens. Voilà la +source de la supériorité des peuples libres sur tous les autres. Si +Athènes et Sparte ont triomphé des tyrans de l'Asie, et les Suisses des +tyrans de l'Espagne et de l'Autriche, il n'en faut point chercher +d'autre cause. + +Mais les Français sont le premier peuple du monde qui ait établi la +véritable démocratie, en appelant tous les hommes à l'égalité, et à la +plénitude des droits du citoyen; et c'est là, à mon avis, la véritable +raison pour laquelle tous les tyrans ligués contre la République seront +vaincus. + +Il est dès ce moment de grandes conséquences à tirer des principes que +nous venons d'exposer. + +Puisque l'âme de la République est la vertu, l'égalité, et que votre +but est de fonder, de consolider la République, il s'ensuit que la +première règle de votre conduite politique doit être de rapporter +toutes vos opérations au maintien de l'égalité et au développement de +la vertu; car le premier soin du législateur doit être de fortifier le +principe du gouvernement. Ainsi tout ce qui tend à exciter l'amour de +la patrie, à purifier les moeurs, à élever les âmes, à diriger les +passions du coeur humain vers l'intérêt public, doit être adopté ou +établi par vous. Tout ce qui tend à les concentrer dans l'abjection du +moi personnel, à réveiller l'engouement pour les petites choses et le +mépris des grandes, doit être rejeté ou réprimé par vous. Dans le +système de la Révolution française, ce qui est immoral est impolitique, +ce qui est corrupteur est contre-révolutionnaire. La faiblesse, les +vices, les préjugés, sont le chemin de la royauté. Entraînés trop +souvent peut-être par le poids de nos anciennes habitudes, autant que +par la pente insensible de la faiblesse humaine, vers les idées fausses +et vers les sentiments pusillanimes, nous avons bien moins à nous +défendre des excès d'énergie que des excès de faiblesse. Le plus grand +écueil peut-être que nous ayons à éviter n'est pas la ferveur du zèle, +mais plutôt la lassitude du bien et la peur de notre propre courage. +Remontez donc sans cesse le ressort sacré du gouvernement républicain, +au lieu de le laisser tomber. Je n'ai pas besoin de dire que je ne veux +ici justifier aucun excès. On abuse des principes les plus sacrés; +c'est à la sagesse du gouvernement à consulter les circonstances, à +saisir les moments, à choisir les moyens; car la manière de préparer +les grandes choses est une partie essentielle du talent de les faire, +comme la sagesse est elle-même une partie de la vertu. + +Nous ne prétendons pas jeter la République française dans le moule de +celle de Sparte; nous ne voulons lui donner ni l'austérité, ni la +corruption des cloîtres. Nous venons de vous présenter, dans toute sa +pureté, le principe moral et politique du gouvernement populaire. Vous +avez donc une boussole qui peut vous diriger au milieu des orages de +toutes les passions, et du tourbillon des intrigues qui vous +environnent. Vous avez la pierre de touche par laquelle vous pouvez +essayer toutes vos lois, toutes les propositions qui vous sont faites. +En les comparant sans cesse avec ce principe, vous pouvez désormais +éviter l'écueil ordinaire des grandes assemblées, le danger des +surprises et des mesures précipitées, incohérentes et contradictoires. +Vous pouvez donner à toutes vos opérations l'ensemble, l'unité, la +sagesse et la dignité qui doivent annoncer les représentants du premier +peuple du monde. + +Ce ne sont pas les conséquences faciles du principe de la démocratie +qu'il faut détailler, c'est ce principe simple et fécond qui mérite +d'être lui-même développé. + +La vertu républicaine peut être considérée par rapport au peuple et par +rapport au gouvernement: elle est nécessaire dans l'un et dans l'autre. +Quand le gouvernement seul en est privé, il reste une ressource dans +celle du peuple; mais quand le peuple lui-même est corrompu, la liberté +est déjà perdue. + +Heureusement la vertu est naturelle au peuple, en dépit des préjugés +aristocratiques. Une nation est vraiment corrompue, lorsqu'après avoir +perdu, par degrés, son caractère et sa liberté, elle passe de la +démocratie à l'aristocratie ou à la monarchie; c'est la mort du corps +politique par la décrépitude. Lorsque après quatre cents ans de gloire +l'avarice a enfin chassé de Sparte les moeurs avec les lois de Lycurgue, +Agis meurt en vain pour les rappeler! Démosthène a beau tonner contre +Philippe, Philippe trouve dans les vices d'Athènes dégénérée des +avocats plus éloquents que Démosthène. Il y a bien encore dans Athènes +une population aussi nombreuse que du temps de Miltiade et d'Aristide; +mais il n'y a plus d'Athéniens. Qu'importe que Brutus ait tué le tyran? +la tyrannie vit encore dans les coeurs, et Rome n'existe plus que dans +Brutus. + +Mais lorsque, par des efforts prodigieux de courage et de raison, un +peuple brise les chaînes du despotisme pour en faire des trophées à la +liberté; lorsque, par la force de son tempérament moral, il sort, en +quelque sorte, des bras de la mort pour reprendre toute la vigueur de +la jeunesse; lorsque, tour à tour sensible et fier, intrépide et +docile, il ne peut être arrêté ni par les remparts inexpugnables, ni +par les armées innombrables des tyrans armés contre lui, et qu'il +s'arrête lui-même devant l'image de la loi; s'il ne s'élance pas +rapidement à la hauteur de ses destinées, ce ne pourrait être que la +faute de ceux qui le gouvernent. + +D'ailleurs on peut dire, en un sens, que pour aimer la justice et +l'égalité, le peuple n'a pas besoin d'une grande vertu; il lui suffit +de s'aimer lui-même. + +Mais le magistrat est obligé d'immoler son intérêt à l'intérêt du +peuple, et l'orgueil du pouvoir à l'égalité. Il faut que la loi parle +surtout avec empire à celui qui en est l'organe. Il faut que le +gouvernement pèse sur lui-même, pour tenir toutes ses parties en +harmonie avec elle. S'il existe un corps représentatif, une autorité +première constituée par le peuple, c'est à elle de surveiller et de +réprimer sans cesse tous les fonctionnaires publics. Mais qui la +réprimera elle-même, sinon sa propre vertu? Plus cette source de +l'ordre public est élevée, plus elle doit être pure; il faut donc que +le corps représentatif commence par soumettre dans son sein toutes les +passions privées à la passion générale du bien public. Heureux les +représentants, lorsque leur gloire et leur intérêt même les attachent, +autant que leurs devoirs, à la cause de la liberté! + +Déduisons de tout ceci une grande vérité; c'est que le caractère du +gouvernement populaire est d'être confiant dans le peuple, et sévère +envers lui-même. + +Ici se bornerait tout le développement de noire théorie. si vous +n'aviez qu'à gouverner dans le calme le vaisseau de la République: mais +la tempête gronde; et l'état de révolution où vous êtes vous impose une +autre tâche. + +Cette grande pureté des bases de la Révolution française, la sublimité +même de son objet est précisément ce qui fait notre force et notre +faiblesse: notre force, parce qu'il nous donne l'ascendant de la vérité +sur l'imposture, et les droits de l'intérêt public sur les intérêts +privés; notre faiblesse, parce qu'il rallie contre nous tous les hommes +vicieux, tous ceux qui dans leurs coeurs méditaient de dépouiller le +peuple, et tous ceux qui veulent l'avoir dépouillé impunément, et ceux +qui ont repoussé la liberté comme une calamité personnelle, et ceux qui +ont embrassé la révolution comme un métier et la république comme une +proie: de là la défection de tant d'hommes ambitieux ou cupides, qui, +depuis le point du départ, nous ont abandonnés sur la route, parce +qu'ils n'avaient pas commencé le voyage pour arriver au même but. On +dirait que les deux génies contraires que Ton a représentés se +disputant l'empire de la nature combattent dans cette grande époque de +l'histoire humaine pour fixer sans retour les destinées du monde, et +que la France est le théâtre de cette lutte redoutable. Au dehors, tous +les tyrans vous cernent; au dedans, tous les amis de la tyrannie +conspirent: ils conspirent jusqu'à ce que l'espérance ait été ravie au +crime. Il faut étouffer les ennemis intérieurs et extérieurs de la +République, ou périr avec elle; or, dans cette situation, la première +maxime de votre politique doit être qu'on conduit le peuple par la +raison, et les ennemis du peuple par la terreur. + +Si le ressort du gouvernement populaire dans la paix est la vertu, le +ressort du gouvernement populaire en révolution est à la fois _la vertu +et la terreur_: la vertu, sans laquelle la terreur est funeste; la +terreur, sans laquelle la vertu est impuissante. La terreur n'est autre +chose que la justice prompte, sévère, inflexible; elle est donc une +émanation de la vertu; elle est moins un principe particulier qu'une +conséquence du principe général de la démocratie appliqué aux plus +pressants besoins de la patrie. + +On a dit que la terreur était le ressort du gouvernement despotique. Le +vôtre ressemble-t-il donc au despotisme? Oui, comme le glaive qui +brille dans les mains des héros de la liberté ressemble à celui dont +les satellites de la tyrannie sont armés. Que le despote gouverne par +la terreur ses sujets abrutis; il a raison, comme despote: domptez par +la terreur les ennemis de la liberté; et vous aurez raison, comme +fondateurs de la République. Le gouvernement de la Révolution est le +despotisme de la liberté contre la tyrannie. La force n'est-elle faite +que pour protéger le crime? et n'est-ce pas pour frapper les tètes +orgueilleuses que la foudre est destinée? + +La nature impose à tout être physique et moral la loi de pourvoir à sa +conservation; le crime égorge l'innocence pour régner, et l'innocence +se débat de toutes ses forces dans les mains du crime. + +Que la tyrannie règne un seul jour, le lendemain il ne restera plus un +patriote. Jusqu'à quand la fureur des despotes sera-t-elle appelée +justice, et la justice du peuple barbarie ou rébellion? Comme on est +tendre pour les oppresseurs et inexorable pour les opprimés! Rien de +plus naturel: quiconque ne hait point le crime ne peut aimer la vertu. + +Il faut cependant que l'un ou l'autre succombe. Indulgence pour les +royalistes, s'écrient certaines gens. Grâce pour les scélérats! Non: +grâce pour l'innocence, grâce pour les faibles, grâce pour les +malheureux, grâce pour l'humanité! + +La protection sociale n'est due qu'aux citoyens paisibles; il n'y a de +citoyens dans la République que les républicains. Les royalistes, les +conspirateurs ne sont, pour elle, que des étrangers, ou plutôt des +ennemis. Cette guerre terrible que soutient la liberté contre la +tyrannie n'est-elle pas indivisible? les ennemis du dedans ne sont-ils +pas les alliés des ennemis du dehors? les assassins qui déchirent la +patrie dans l'intérieur; les intrigants qui achètent les consciences +des mandataires du peuple; les traîtres qui les vendent; les +libellistes mercenaires soudoyés pour déshonorer la cause du peuple, +pour tuer la vertu publique, pour attiser le feu des discordes civiles, +et pour préparer la contre-révolution politique par la +contre-révolution morale; tous ces gens-là sont-ils moins coupables ou +moins dangereux que les tyrans qui les servent? Tous ceux qui +interposent leur douceur parricide entre ces scélérats et le glaive +vengeur de la justice nationale ressemblent à ceux qui se jetteraient +entre les satellites des tyrans et les baïonnettes de nos soldats; tous +les élans de leur fausse sensibilité ne me paraissent que des soupirs +échappés vers l'Angleterre et vers l'Autriche. + +Eh! pour qui donc s'attendriraient-ils? Serait-ce pour deux cent mille +héros, l'élite de la nation, moissonnés par le fer des ennemis de la +liberté ou par les poignards des assassins royaux ou fédéralistes? Non, +ce n'étaient que des plébéiens, des patriotes; pour avoir droit à leur +tendre intérêt, il faut être au moins la veuve d'un général qui a trahi +vingt fois la patrie; pour obtenir leur indulgence, il faut presque +prouver qu'on a fait immoler dix mille Français, comme un général +romain, pour obtenir le triomphe, devait avoir tué, je crois, dix mille +ennemis. On entend de sang-froid le récit des horreurs commises par les +tyrans contre les défenseurs de la liberté; nos femmes horriblement +mutilées; nos enfants massacrés sur le sein de leurs mères; nos +prisonniers expiant dans d'horribles tourments leur héroïsme touchant +et sublime: on appelle une horrible boucherie la punition trop lente de +quelques monstres engraissés du plus pur sang de la patrie. + +On souffre, avec patience, la misère des citoyennes généreuses qui ont +sacrifié à la plus belle des causes leurs frères, leurs enfants, leurs +époux: mais on prodigue les plus généreuses consolations aux femmes des +conspirateurs; il est reçu qu'elles peuvent impunément séduire la +justice, plaider contre la liberté la cause de leurs proches et de +leurs complices; on en a fait presque une corporation privilégiée, +créancière et pensionnaire du peuple. + +Avec quelle bonhomie nous sommes encore la dupe des mots! Comme +l'aristocratie et le modérantisme nous gouvernent encore par les +maximes meurtrières qu'ils nous ont données! + +L'aristocratie se défend mieux par ses intrigues que le patriotisme par +ses services. On veut gouverner les révolutions par les arguties du +palais; on traite les conspirations contre la République comme les +procès des particuliers. La tyrannie tue, et la liberté plaide; et le +code fait par les conspirateurs eux-mêmes est la loi par laquelle on +les juge. + +Quand il s'agit du salut de la patrie, le témoignage de l'univers ne +peut suppléer à la preuve testimoniale, ni l'évidence même à la preuve +littérale. + +La lenteur des jugements équivaut à l'impunité; l'incertitude de la +peine encourage tous les coupables; et cependant on se plaint de la +sévérité de la justice; on se plaint de la détention des ennemis de la +République. On cherche ses exemples dans l'histoire des tyrans, parce +qu'on ne veut pas les choisir dans celle des peuples, ni les puiser +dans le génie de la liberté menacée. A Rome, quand le consul* [* +Cicéron.] découvrit la conjuration, et l'étouffa au même instant par la +mort des complices de Catilina, il fut accusé d'avoir violé les formes. +Par qui? par l'ambitieux César, qui voulait grossir son parti de la +horde des conjurés, par les Pison, les Clodius et tous les mauvais +citoyens qui redoutaient pour eux-mêmes la vertu d'un vrai Romain et la +sévérité des lois. + +Punir les oppresseurs de l'humanité, c'est clémence; leur pardonner, +c'est barbarie. La rigueur des tyrans n'a pour principe que la rigueur: +celle du gouvernement républicain part de la bienfaisance. + +Aussi, malheur à celui qui oserait diriger vers le peuple la terreur +qui ne doit approcher que de ses ennemis! Malheur à celui qui, +confondant les erreurs inévitables du civisme avec les erreurs +calculées de la perfidie ou avec les attentats des conspirateurs, +abandonne l'intrigant dangereux pour poursuivre le citoyen paisible! +Périsse le scélérat qui ose abuser du nom sacré de la liberté, ou des +armes redoutables qu'elle lui a confiées, pour porter le deuil ou la +mort dans le coeur des patriotes! Cet abus a existé, on ne peut en +douter. Il a été exagéré, sans doute, par l'aristocratie: mais +n'existât-il, dans toute la République, qu'un seul homme vertueux +persécuté par les ennemis de la liberté, le devoir du gouvernement +serait de le rechercher avec inquiétude, et de le venger avec éclat. + +Mais faut-il conclure de ces persécutions suscitées aux patriotes par +le zèle hypocrite des contre-révolutionnaires, et renoncer à la +sévérité? Ces nouveaux crimes de l'aristocratie ne font qu'en démontrer +la nécessité. Que prouve l'audace de nos ennemis, sinon la faiblesse +avec laquelle ils ont été poursuivis? Elle est due, en grande partie, à +la doctrine relâchée qu'on a prêchée dans ces derniers temps pour les +rassurer. Si vous pouviez écouter ces conseils, vos ennemis +parviendraient à leur but et recevraient de vos propres mains le prix +du dernier de leurs forfaits. + +Qu'il y aurait de légèreté à regarder quelques victoires remportées par +le patriotisme comme la fin de tous nos dangers! Jetez un coup d'oeil +sur notre véritable situation: vous sentirez que la vigilance et +l'énergie vous sont plus nécessaires que jamais. Une sourde +malveillance contrarie partout les opérations du gouvernement: la +fatale influence des cours étrangères, pour être plus cachée, n'en est +ni moins active, ni moins funeste. On sent que le crime intimidé n'a +fait que couvrir sa marche avec plus d'adresse. + +Les ennemis intérieurs du peuple français se sont divisés en deux +factions, comme en deux corps d'armée. Elles marchent sous des +bannières de différentes couleurs et par des routes diverses; mais +elles marchent au même but: ce but est la désorganisation du +gouvernement populaire, la ruine de la Convention, c'est-à-dire le +triomphe de la tyrannie. L'une de ces deux factions nous pousse à la +faiblesse, l'autre aux excès. L'une veut changer la liberté en +bacchante, l'autre en prostituée. + +Des intrigants subalternes, souvent même de bons citoyens abusés, se +rangent de l'un ou de l'autre parti: mais les chefs appartiennent à la +cause des rois ou de l'aristocratie, et se réunissent toujours contre +les patriotes. Les fripons, lors même qu'ils se font la guerre, se +haïssent bien moins qu'ils ne détestent les gens de bien. La patrie est +leur proie; ils se battent pour la partager: mais ils se liguent contre +ceux qui la défendent. + +On a donné aux uns le nom de modérés; il y a peut-être plus d'esprit +que de justesse dans la dénomination d'_ultra-révolutionnaires_ par +laquelle on a désigné les autres. Cette dénomination, qui ne peut +s'appliquer dans aucun cas aux hommes de bonne foi que le zèle et +l'ignorance peuvent emporter au delà de la saine politique de la +révolution, ne caractérise pas exactement les hommes perfides que la +tyrannie soudoie pour compromettre, par des applications fausses et +funestes, les principes sacrés de notre révolution. + +Le faux révolutionnaire est peut-être plus souvent encore en deçà qu'au +delà de la révolution: il est modéré, il est fou de patriotisme, selon +les circonstances. On arrête dans les comités prussiens, anglais, +autrichiens, moscovites même, ce qu'il pensera le lendemain. Il +s'oppose aux mesures énergiques, et les exagère quand il n'a pu les +empêcher: sévère pour l'innocence, mais indulgent pour le crime; +accusant même les coupables qui ne sont point assez riches pour acheter +son silence, ni assez importants pour mériter son zèle, mais se gardant +bien de jamais se compromettre au point de défendre la vertu calomniée; +découvrant quelquefois des complots découverts, arrachant le masque à +des traîtres démasqués et même décapités, mais prônant les traîtres +vivants et encore accrédités; toujours empressé à caresser l'opinion du +moment, et non moins attentif à ne jamais l'éclairer, et surtout à ne +jamais la heurter; toujours prêt à adopter les mesures hardies, pourvu +qu'elles aient beaucoup d'inconvénients; calomniant celles qui ne +présentent que des avantages, ou bien y ajoutant tous les amendements +qui peuvent les rendre nuisibles; disant la vérité avec économie, et +tout autant qu'il le faut pour acquérir le droit de mentir impunément; +distillant le bien goutte à goutte, et versant le mal par torrents; +plein de feu pour les grandes résolutions qui ne signifient rien; plus +qu'indifférent pour celles qui peuvent honorer la cause du peuple et +sauver la patrie; donnant beaucoup aux formes du patriotisme; très +attaché, comme les dévots dont il se déclare l'ennemi, aux pratiques +extérieures, il aimerait mieux user cent bonnets rouges que de faire +une bonne action. + +Quelle différence trouvez-vous entre ces gens-là et vos modérés? Ce +sont des serviteurs employés par le même maître, ou, si vous voulez, +des complices qui feignent de se brouiller pour mieux cacher leurs +crimes. Jugez-les, non par la différence du langage, mais par +l'identité des résultats. Celui qui attaque la Convention nationale par +des discours insensés, et celui qui la trompe pour la compromettre, ne +sont-ils pas d'accord? Celui qui, par d'injustes rigueurs, force le +patriotisme à trembler pour lui-même, invoque l'amnistie en faveur de +l'aristocratie et de la trahison. Tel appelait la France à la conquête +du monde, qui n'avait d'autre but que d'appeler les tyrans à la +conquête de la France. L'étranger hypocrite qui, depuis cinq années, +proclame Paris la capitale du globe, ne faisait que traduire, dans un +autre jargon, les anathèmes des vils fédéralistes qui vouaient Paris à +la destruction. Prêcher l'athéisme n'est qu'une manière d'absoudre la +superstition et d'accuser la philosophie; et la guerre déclarée à la +divinité n'est qu'une diversion en faveur de la royauté. + +Quelle autre méthode reste-t-il de combattre la liberté? + +Ira-t-on, à l'exemple des premiers champions de l'aristocratie, vanter +les douceurs de la servitude et les bienfaits de la monarchie, le génie +surnaturel et les vertus incomparables des rois? + +Ira-t-on proclamer la vanité des droits de l'homme et des principes de +la justice éternelle? + +Ira-t-on exhumer la noblesse et le clergé, ou réclamer les droits +imprescriptibles de la haute bourgeoisie à leur double succession? + +Non. Il est bien plus commode de prendre le masque du patriotisme pour +défigurer, par d'insolentes parodies, le drame sublime de la +révolution, pour compromettre la cause de la liberté par une modération +hypocrite ou par des extravagances étudiées. + +Aussi l'aristocratie se constitue en sociétés populaires; l'orgueil +contre-révolutionnaire cache sous des haillons ses complots et ses +poignards; le fanatisme brise ses propres autels; le royalisme chante +les victoires de la République; la noblesse, accablée de souvenirs, +embrasse tendrement l'égalité pour l'étouffer; la tyrannie, teinte du +sang des défenseurs de la liberté, répand des fleurs sur leur tombeau. +Si tous les coeurs ne sont pas changés, combien de visages sont masqués! +combien de traîtres ne se mêlent de nos affaires que pour les ruiner! + +Voulez-vous les mettre à l'épreuve? Demandez-leur, au lieu de serment +et de déclamation, des services réels. + +Faut-il agir? Ils pérorent. Faut-il délibérer? Ils veulent commencer +par agir. Les temps sont-ils paisibles? Ils s'opposeront à tout +changement utile. Sont-ils orageux? Ils parleront de tout réformer, +pour bouleverser tout. Voulez-vous contenir les séditieux? Ils vous +rappellent la clémence de César. Voulez-vous arracher les patriotes à +la persécution? Ils vous proposent pour modèle la fermeté de Brutus. +Ils découvrent qu'un tel a été noble, lorsqu'il sert la République; ils +ne s'en souviennent plus dès qu'il la trahit. La paix est-elle utile? +Ils vous étalent les palmes de la victoire. La guerre est-elle +nécessaire? Ils vantent les douceurs de la paix. Faut-il défendre le +territoire? Ils veulent aller châtier les tyrans au delà des monts et +des mers. Faut-il reprendre nos forteresses? Ils veulent prendre +d'assaut les églises et escalader le ciel. Ils oublient les Autrichiens +pour faire la guerre aux dévotes. Faut-il appuyer notre cause de la +fidélité de nos alliés? Ils déclament contre tous les gouvernements du +monde, et vous proposeront de mettre en état d'accusation le grand +Mogol lui-même. Le peuple va-t-il au Capitole rendre grâces aux dieux +de ses victoires? Ils entonnent des chants lugubres sur nos revers +passés. S'agit-il d'en remporter de nouvelles? Ils sèment, au milieu de +nous, les haines, les divisions, les persécutions et le découragement. +Faut-il réaliser la souveraineté du peuple et concentrer sa force par +un gouvernement ferme et respecté? Ils trouvent que les principes du +gouvernement blessent la souveraineté du peuple. Faut-il réclamer les +droits du peuple opprimé par le gouvernement? Ils ne parlent que du +respect pour les lois et de l'obéissance due aux autorités constituées. + +Ils ont trouvé un expédient admirable pour seconder les efforts du +gouvernement républicain: c'est de le désorganiser, de le dégrader +complètement, de faire la guerre aux patriotes qui ont concouru à nos +succès. + +Cherchez-vous les moyens d'approvisionner vos armées? vous occupez-vous +d'arracher à l'avarice et à la peur les subsistances qu'elles +resserrent? Ils gémissent patriotiquement sur la misère publique et +annoncent la famine. Le désir de prévenir le mal est toujours pour eux +un motif de l'augmenter. Dans le Nord, on a tué les poules, et on nous +a privé des oeufs, sous le prétexte que les poules mangent du grain. +Dans le Midi, il a été question de détruire les mûriers et les +orangers, sous le prétexte que la soie est un objet de luxe, et les +oranges une superfluité. + +Vous ne pourriez jamais imaginer certains excès commis par des +contre-révolutionnaires hypocrites pour flétrir la cause de la +Révolution. Croiriez-vous que dans les pays où la superstition a exercé +le plus d'empire, non contents de surcharger les opérations relatives +au culte de toutes les formes qui pouvaient les rendre odieuses, on a +répandu la terreur parmi le peuple, en semant le bruit qu'on allait +tuer tous les enfants au-dessous de dix ans et tous les vieillards +au-dessus de soixante-dix ans? que ce bruit a été répandu +particulièrement dans la ci-devant Bretagne, et dans les départements +du Rhin et de la Moselle? C'est un des crimes imputés au ci-devant +accusateur public du tribunal criminel de Strasbourg*. [* Schneider.] +Les folies tyranniques de cet homme rendent vraisemblable tout ce que +l'on raconte de Caligula et d'Héliogabale; mais on ne peut y ajouter +foi, même à la vue des preuves. Il poussait le délire jusqu'à mettre +les femmes en réquisition pour son usage: on assure même qu'il a +employé cette méthode pour se marier. D'où est sorti tout à coup cet +essaim d'étrangers, de prêtres, de nobles, d'intrigants de toute +espèce, qui au même instant s'est répandu sur la surface de la +République, pour exécuter, au nom de la philosophie, un plan de +contre-révolution qui n'a pu être arrêté que par la force de la raison +publique? Exécrable conception, digne du génie des cours étrangères +liguées contre la liberté, et de la corruption de tous les ennemis +intérieurs de la République! + +C'est ainsi qu'aux miracles continuels, opérés par la vertu d'un grand +peuple, l'intrigue mêle toujours la bassesse de ses trames criminelles, +bassesse commandée par les tyrans, et dont ils font ensuite la matière +de leurs ridicules manifestes, pour retenir les peuples ignorants dans +la fange de l'opprobre et dans les chaînes de la servitude. + +Eh! que font à la liberté les forfaits de ses ennemis? Le soleil, voilé +par un nuage passager, en est-il moins l'astre qui anime la nature? +L'écume impure que l'Océan repousse sur ses rivages le rend-elle moins +imposant? + +Dans des mains perfides tous les remèdes à nos maux deviennent des +poisons; tout ce que vous pouvez faire, tout ce que vous pouvez dire, +ils le tourneront contre vous, même les vérités que nous venons de +développer. + +Ainsi, par exemple, après avoir disséminé partout les germes de la +guerre civile, par l'attaque violente contre les préjugés religieux, +ils chercheront à armer le fanatisme et l'aristocratie des mesures +mêmes que la saine politique vous a prescrites en faveur de la liberté +des cultes. Si vous aviez laissé un libre cours à la conspiration, elle +aurait produit, tôt ou tard, une réaction terrible et universelle; si +vous l'arrêtez, ils chercheront encore à en tirer parti, en persuadant +que vous. protégez les prêtres et les modérés. + +Il ne faudra pas même vous étonner si les auteurs de ce système sont +les prêtres qui auront le plus hardiment confessé leur charlatanisme. + +Si les patriotes, emportés par un zèle pur, mais irréfléchi, ont été +quelque part les dupes de leurs intrigues, ils rejetteront tout le +blâme sur les patriotes; car le premier point de leur doctrine +machiavélique est de perdre la République, en perdant les républicains, +comme on subjugue un pays en détruisant l'armée qui le défend. On peut +apprécier par là un de leurs principes favoris, qui est qu'il faut +compter pour rien les hommes; maxime d'origine royale, qui veut dire +qu'il faut leur abandonner tous les amis de la liberté. + +Il est à remarquer que la destinée des hommes qui ne cherchent que le +bien public est d'être les victimes de ceux qui se cherchent eux-mêmes, +ce qui vient de deux causes: la première, que les intrigants attaquent +avec les vices de l'ancien régime; la seconde, que les patriotes ne se +défendent qu'avec les vertus du nouveau. + +Une telle situation intérieure doit vous paraître digne de toute votre +attention, surtout si vous réfléchissez que vous avez en même temps les +tyrans de l'Europe à combattre, douze cent mille hommes sous les armes +à entretenir, et que le gouvernement est obligé de réparer +continuellement, à force d'énergie et de vigilance, tous les maux que +la multitude innombrable de nos ennemis nous a préparés pendant le +cours de cinq ans. + +Quel est le remède de tous ces maux? Nous n'en connaissons point +d'autre que le développement de ce ressort général de la république, la +vertu. + +La démocratie périt par deux excès, l'aristocratie de ceux qui +gouvernent, ou le mépris du peuple pour les autorités qu'il a lui-même +établies, mépris qui fait que chaque coterie, que chaque individu +attire à lui la puissance publique, et ramène le peuple, par l'excès du +désordre, à l'anéantissement, ou au pouvoir d'un seul. + +La double tâche des modérés et des faux révolutionnaires est de nous +ballotter perpétuellement entre ces deux écueils. + +Mais les représentants du peuple peuvent les éviter tous deux; car le +gouvernement est toujours le maître d'être juste et sage; et, quand il +a ce caractère, il est sûr de la confiance du peuple. + +Il est bien vrai que le but de tous nos ennemis est de dissoudre la +Convention; il est vrai que le tyran de la Grande-Bretagne et ses +alliés promettent à leur parlement et à leurs sujets de vous ôter votre +énergie et la confiance publique qu'elle vous a méritée; que c'est là +la première instruction de tous leurs commissaires. + +Mais c'est une vérité qui doit être regardée comme triviale en +politique, qu'un grand corps investi de la confiance d'un grand peuple +ne peut se perdre que par lui-même; vos ennemis ne l'ignorent pas, +ainsi vous ne doutez pas qu'ils s'appliquent surtout à réveiller au +milieu de vous toutes les passions qui peuvent seconder leurs sinistres +desseins. + +Que peuvent-ils contre la représentation nationale, s'ils ne +parviennent à lui surprendre des actes impolitiques qui puissent +fournir des prétextes à leurs criminelles déclamations? Ils doivent +donc désirer nécessairement d'avoir deux espèces d'agents, les uns qui +chercheront à la dégrader par leurs discours, les autres, dans son sein +même, qui s'efforceront de la tromper, pour compromettre sa gloire et +les intérêts de la république. + +Pour l'attaquer avec succès, il était utile de commencer la guerre +civile contre les représentants dans les départements qui avaient +justifié votre confiance, et contre le Comité de salut public; aussi +ont-ils été attaqués par des hommes qui semblaient se combattre entre +eux. + +Que pouvaient-ils faire de mieux que de paralyser le gouvernement de la +Convention, et d'en briser tous les ressorts, dans le moment qui doit +décider du sort de la république et des tyrans? + +Loin de nous l'idée qu'il existe encore au milieu de nous un seul homme +assez lâche pour vouloir servir la cause des tyrans! mais plus loin de +nous encore le crime, qui ne nous serait point pardonné, de tromper la +Convention nationale, et de trahir le peuple français par un coupable +silence! Car il y a cela d'heureux pour un peuple libre, que la vérité, +qui est le fléau des despotes, est toujours sa force et son salut. Or, +il est vrai qu'il existe encore pour notre liberté un danger, le seul +danger sérieux peut-être qui lui reste à courir: ce danger est un plan, +qui a existé, de rallier tous les ennemis de la République, en +ressuscitant l'esprit de parti; de persécuter les patriotes, de +décourager, de perdre les agents fidèles du gouvernement républicain, +de faire manquer les parties les plus essentielles du service public. +On a voulu tromper la Convention sur les hommes et sur les choses; on a +voulu lui donner le change sur les causes des abus qu'on exagère, afin +de les rendre irrémédiables; on s'est étudié à la remplir de fausses +terreurs, pour l'égarer ou pour la paralyser; on cherche à la diviser; +on a cherché à diviser surtout les représentants envoyés dans les +départements, et le Comité de salut public; on a voulu induire les +premiers à contrarier les mesures de l'autorité centrale, pour amener +le désordre et la confusion; on a voulu les aigrir à leur retour, pour +les rendre, à leur insu, les instruments d'une cabale. Les étrangers +mettent à profit toutes les passions particulières, et jusqu'au +patriotisme abusé. + +On avait d'abord pris le parti d'aller droit au but, en calomniant le +Comité de salut public; on se flattait alors hautement qu'il +succomberait sous le poids de ses pénibles fonctions. La victoire et la +fortune du peuple français l'ont défendu. Depuis cette époque, on a +pris le parti de le louer en le paralysant et en détruisant le fruit de +ses travaux. Toutes ces déclamations vagues contre des agents +nécessaires du Comité; tous les projets de désorganisation, déguisés +sous le nom de réformes, déjà rejetés par la Convention, et reproduits +aujourd'hui avec une affectation étrange; cet empressement à prôner des +intrigants que le Comité de salut public a dû éloigner; cette terreur +inspirée aux bons citoyens; cette indulgence dont on flatte les +conspirateurs; tout ce système d'imposture et d'intrigue, dont le +principal auteur est un homme que vous avez repoussé de votre sein, est +dirigé contre la Convention nationale, et tend à réaliser les voeux de +tous les ennemis de la France. + +C'est depuis l'époque où ce système a été annoncé dans des libelles, et +réalisé par des actes publics, que l'aristocratie et le royalisme ont +commencé à relever une tête insolente, que le patriotisme a été de +nouveau persécuté dans une partie de la République, que l'autorité +nationale a éprouvé une résistance dont les intrigants commençaient à +perdre l'habitude. Au reste, ces attaques indirectes n'eussent-elles +d'autre inconvénient que de partager l'attention et l'énergie de ceux +qui ont à porter le fardeau immense dont vous les avez chargés, et de +les distraire trop souvent des grandes mesures de salut public, pour +s'occuper de déjouer des intrigues dangereuses; elles pourraient encore +être considérées comme une diversion utile à nos ennemis. + +Mais rassurons-nous; c'est ici le sanctuaire de la vérité; c'est ici +que résident les fondateurs de la République, les vengeurs de +l'humanité et les destructeurs des tyrans. + +Ici, pour détruire un abus, il suffit de l'indiquer. Il nous suffit +d'appeler, au nom de la patrie, des conseils de l'amour-propre ou de la +faiblesse des individus, à la vertu et à la gloire de la Convention +nationale. + +Nous provoquons, sur tous les objets de ses inquiétudes, et sur tout ce +qui peut influer sur la marche de la révolution, une discussion +solennelle; nous la conjurons de ne pas permettre qu'aucun intérêt +particulier et caché puisse usurper ici l'ascendant de la volonté +générale de l'assemblée et la puissance indestructible de la raison. + +Nous nous bornerons aujourd'hui à vous proposer de consacrer par votre +approbation formelle les vérités morales et politiques sur lesquelles +doit être fondée votre administration intérieure et la stabilité de la +République, comme vous avez déjà consacré les principes de votre +conduite envers les peuples étrangers: par là vous rallierez tous les +bons citoyens, vous ôterez l'espérance aux conspirateurs; vous +assurerez votre marche, et vous confondrez les intrigues et les +calomnies des rois; vous honorerez votre cause et votre caractère aux +yeux de tous les peuples. + +Donnez au peuple français ce nouveau gage de votre zèle pour protéger +le patriotisme, de votre justice inflexible pour les coupables, et de +votre dévouement à la cause du peuple. Ordonnez que les principes de +morale politique que nous venons de développer seront proclamés, en +votre nom, au dedans et au dehors de la République. + + + + * * * * * * * * * + + + +_Rapport fait au nom du Comité de salut public, par Maximilien +Robespierre, sur les rapports des idées religieuses et morales avec +les principes républicains, et sur les fêtes nationales. Séance du +18 floréal, l'an second de la République française une et indivisible. +Imprimé par ordre de la Convention nationale_ (18 floréal an II - +7 mai 1794) + + + + +Citoyens, + + +C'est dans la prospérité que les peuples, ainsi que les particuliers, +doivent, pour ainsi dire, se recueillir pour écouter, dans le silence +des passions, la voix de la sagesse. Le moment où le bruit de nos +victoires retentit dans l'univers est donc celui où les législateurs de +la République française doivent veiller, avec une nouvelle sollicitude, +sur eux-mêmes et sur la patrie, et affermir les principes sur lesquels +doivent reposer la stabilité et la félicité de la République. Nous +venons aujourd'hui soumettre à votre méditation des vérités profondes +qui importent au bonheur des hommes, et vous proposer des mesures qui +en découlent naturellement. + +Le monde moral, beaucoup plus encore que le monde physique, semble +plein de contrastes et d'énigmes. La nature nous dit que l'homme est né +pour la liberté, et l'expérience des siècles nous montre l'homme +esclave. Ses droits sont écrits dans son coeur, et son humiliation dans +l'histoire. Le genre humain respecte Caton, et se courbe sous le joug +de César. La postérité honore la vertu de Brutus; mais elle ne la +permet que dans l'histoire ancienne. Les siècles et la terre sont le +partage du crime et de la tyrannie; la liberté et la vertu se sont à +peine reposées un instant sur quelques points du globe. Sparte brille +comme un éclair dans des ténèbres immenses..... + +Ne dis pas cependant, ô Brutus, que la vertu est un fantôme! Et vous, +fondateurs de la République française, gardez-vous de désespérer de +l'humanité, ou de douter un moment du succès de votre grande entreprise! + +Le monde a changé, il doit changer encore. Qu'y a-t-il de commun entre +ce qui est et ce qui fut? Les nations civilisées ont succédé aux +sauvages errants dans les déserts; les moissons fertiles ont pris la +place des forêts antiques qui couvraient le globe. Un monde a paru au +delà des bornes du monde; les habitants de la terre ont ajouté les mers +à leur domaine immense; l'homme a conquis la foudre et conjuré celle du +ciel. Comparez le langage imparfait des hiéroglyphes avec les miracles +de l'imprimerie; rapprochez le voyage des Argonautes de celui de La +Pérouse; mesurez la distance entre les observations astronomiques des +mages de l'Asie et les découvertes de Newton, ou bien entre l'ébauche +tracée par la main de Dibutade et les tableaux de David. + +Tout a changé dans l'ordre physique; tout doit changer dans l'ordre +moral et politique. La moitié de la révolution du monde est déjà faite; +l'autre moitié doit s'accomplir. + +La raison de l'homme ressemble encore au globe qu'il habite; la moitié +en est plongée dans les ténèbres, quand l'autre est éclairée. Les +peuples de l'Europe ont fait des progrès étonnants dans ce qu'on +appelle les arts et les sciences, et ils semblent dans l'ignorance des +premières notions de la morale publique. Ils connaissent tout, excepté +leurs droits et leurs devoirs. D'où vient ce mélange de génie et de +stupidité? De ce que, pour chercher à se rendre habile dans les arts, +il ne faut que suivre ses passions, tandis que, pour défendre ses +droits et respecter ceux d'autrui, il faut les vaincre. Il en est une +autre raison: c'est que les rois qui font le destin de la terre ne +craignent ni les grands géomètres, ni les grands peintres, ni les +grands poètes, et qu'ils redoutent les philosophes rigides et les +défenseurs de l'humanité. + +Cependant le genre humain est dans un état violent qui ne peut être +durable. La raison humaine marche depuis longtemps contre les trônes, à +pas lents, et par des routes détournées, mais sûres. Le génie menace le +despotisme alors même qu'il semble le caresser; il n'est plus guère +défendu que par l'habitude et par la terreur, et surtout par l'appui +que lui prête la ligue des riches et de tous les oppresseurs +subalternes qu'épouvante le caractère imposant de la révolution +française. + +Le peuple français semble avoir devancé de deux mille ans le reste de +l'espèce humaine; on serait tenté même de le regarder, au milieu +d'elle, comme une espèce différente. L'Europe est à genoux devant les +ombres des tyrans que nous punissons. + +En Europe, un laboureur, un artisan est un animal dressé pour les +plaisirs d'un noble; en France, les nobles cherchent à se transformer +en laboureurs et en artisans, et ne peuvent pas même obtenir cet +honneur. + +L'Europe ne conçoit pas qu'on puisse vivre sans rois, sans nobles; et +nous, que l'on puisse vivre avec eux. + +L'Europe prodigue son sang pour river les chaînes de l'humanité, et +nous pour les briser. + +Nos sublimes voisins entretiennent gravement l'univers de la santé du +roi, de ses divertissements, de ses voyages; ils veulent absolument +apprendre à la postérité à quelle heure il a dîné, à quel moment il est +revenu de la chasse, quelle est la terre heureuse qui, à chaque instant +du jour, eut l'honneur d'être foulée par ses pieds augustes, quels sont +les noms des esclaves privilégiés qui ont paru en sa présence, au +lever, au coucher du soleil. + +Nous lui apprendrons, nous, les noms et les vertus des héros morts en +combattant pour la liberté; nous loi apprendrons dans quelle terre les +derniers satellites des tyrans ont mordu la poussière; nous lui +apprendrons à quelle heure a sonné le trépas des oppresseurs du monde. + +Oui, cette terre délicieuse que nous habitons, et que la nature caresse +avec prédilection, est faite pour être le domaine de la liberté et du +bonheur; ce peuple sensible et fier est vraiment né pour la gloire et +pour la vertu. O ma patrie! si le destin m'avait fait naître dans une +contrée étrangère et lointaine, j'aurais adressé au ciel des voeux +continuels pour ta prospérité; j'aurais versé des larmes +d'attendrissement au récit de tes combats et de tes vertus; mon âme +attentive aurait suivi avec une inquiète ardeur tous les mouvements de +ta glorieuse révolution; j'aurais envié le sort de tes citoyens, +j'aurais envié celui de tes représentants. Je suis Français, je suis +l'un de tes représentants... O peuple sublime! reçois le sacrifice de +tout mon être; heureux celui qui est né au milieu de toi! plus heureux +celui qui peut mourir pour ton bonheur! + +O vous, à qui il a confié ses intérêts et sa puissance, que ne +pouvez-vous pas avec lui et pour lui! Oui, vous pouvez montrer au monde +le spectacle nouveau de la démocratie affermie dans un vaste empire. +Ceux qui, dans l'enfance du droit public, et du sein de la servitude, +ont balbutié des maximes contraires, prévoyaient-ils les prodiges +opérés depuis un an? Ce qui vous reste à faire est-il plus difficile +que ce que vous avez fait? Quels sont les politiques qui peuvent vous +servir de précepteurs ou de modèles? Ne faut-il pas que vous fassiez +précisément tout le contraire de ce qui a été fait avant vous? L'art de +gouverner a été jusqu'à nos jours l'art de tromper et de corrompre les +hommes: il ne doit être que celui de les éclairer et de les rendre +meilleurs. + +Il y a deux sortes d'égoïsme: l'un, vil, cruel, qui isole l'homme de +ses semblables, qui cherche un bien-être exclusif acheté par la misère +d'autrui; l'autre, généreux, bienfaisant, qui confond notre bonheur +dans le bonheur de tous, qui attache notre gloire à celle de la patrie. +Le premier fait les oppresseurs et les tyrans; le second, les +défenseurs de l'humanité. Suivons son impulsion salutaire: chérissons +le repos acheté par de glorieux travaux; ne craignons point la mort qui +les couronne, et nous consoliderons le bonheur de notre patrie et même +le nôtre. + +Le vice et la vertu font les destins de la terre: ce sont les deux +génies opposés qui se la disputent. La source de l'un et de l'autre est +dans les passions de l'homme. Selon la direction qui est donnée à ses +passions, l'homme s'élève jusqu'aux cieux ou s'enfonce dans des abîmes +fangeux. Or, le but de toutes les institutions sociales, c'est de les +diriger vers la justice, qui est à la fois le bonheur public et le +bonheur privé. + +Le fondement unique de la société civile, c'est la morale! Toutes les +associations qui nous font la guerre reposent sur le crime: ce ne sont +aux yeux de la vérité que des hordes de sauvages policés et de brigands +disciplinés. A quoi se réduit donc cette science mystérieuse de la +politique et de la législation? A mettre dans les lois et dans +l'administration les vérités morales reléguées dans les livres des +philosophes, et à appliquer à la conduite des peuples les notions +triviales de probité que chacun est forcé d'adopter pour sa conduite +privée, c'est-à-dire à employer autant d'habileté à faire régner la +justice que les gouvernements en ont mis jusqu'ici à être injustes +impunément ou avec bienséance. + +Aussi, voyez combien d'art les rois et leurs complices ont épuisé pour +échapper à l'application de ces principes, et pour obscurcir toutes les +notions du juste et de l'injuste! Qu'il était exquis, le bon sens de ce +pirate qui répondit à Alexandre: "On m'appelle brigand, parce que je +n'ai qu'un navire; et toi, parce que tu as une flotte, on t'appelle +conquérant!" Avec quelle impudeur ils font des lois contre le vol, +lorsqu'ils envahissent la fortune publique! On condamne en leur nom les +assassins, et ils assassinent des millions d'hommes par la guerre et +par la misère. Sous la monarchie, les vertus domestiques ne sont que +des ridicules: mais les vertus publiques sont des crimes; la seule +vertu est d'être l'instrument docile des crimes du prince, le seul +honneur est d'être aussi méchant que lui. Sous la monarchie, il est +permis d'aimer sa famille, mais non la patrie. Il est honorable de +défendre ses amis, mais non les opprimés. La probité de la monarchie +respecte toutes les propriétés, excepté celle du pauvre; elle protège +tous les droits, excepté ceux du peuple. + +Voici un article du code de la monarchie: + +"Tu ne voleras pas, à moins que tu ne sois le roi, ou que tu n'aies +obtenu un privilège du roi; tu n'assassineras pas, à moins que tu ne +fasses périr, d'un seul coup, plusieurs milliers d'hommes." + +Vous connaissez ce mot ingénu du cardinal de Richelieu, écrit dans son +testament politique, que les rois doivent s'abstenir avec grand soin de +se servir des gens de probité, parce qu'ils ne peuvent en tirer parti. +Plus de deux mille ans auparavant, il y avait sur les bords du +Pont-Euxin un petit roi qui professait la même doctrine d'une manière +encore plus énergique. Ses favoris avaient fait mourir quelques-uns de +ses amis par de fausses accusations. Il s'en aperçut; un jour que l'un +d'eux portait devant lui une nouvelle délation: "Je te ferais mourir, +lui dit-il, si des scélérats tels que toi n'étaient pas nécessaires aux +despotes." On assure que ce prince était un des meilleurs qui aient +existé. + +Mais c'est en Angleterre que le machiavélisme a poussé cette doctrine +royale au plus haut degré de perfection. + +Je ne doute pas qu'il y ait beaucoup de marchands à Londres qui se +piquent de quelque bonne foi dans les affaires de leur négoce; mais il +y a à parier que ces honnêtes gens trouvent tout naturel que les +membres du parlement britannique vendent publiquement au roi George +leur conscience et les droits du peuple, comme ils vendent eux-mêmes +les productions de leurs manufactures. + +Pitt déroule aux yeux de ce parlement la liste de ses bassesses et de +ses forfaits: "tant pour la trahison, tant pour les assassinats des +représentants du peuple et des patriotes, tant pour la calomnie, tant +pour la famine, tant pour la corruption, tant pour la fabrication de la +fausse monnaie"; le sénat écoute avec un sang-froid admirable, et +approuve le tout avec soumission. + +En vain, la voix d'un seul homme s'élève avec l'indignation de la vertu +contre tant d'infamies; le ministre avoue ingénument qu'il ne comprend +rien à des maximes si nouvelles pour lui, et le sénat rejette la motion. + +Stanhope, ne demande point acte à tes indignes collègues de ton +opposition à leurs crimes; la postérité te le donnera, et leur censure +est pour toi le plus beau titre à l'estime de ton siècle même. + +Que conclure de tout ce que je viens de dire? Que l'immoralité est la +base du despotisme, comme la vertu est l'essence de la République. + +La révolution, qui tend à l'établir, n'est que le passage du règne du +crime à celui de la justice; de là les efforts continuels des rois +ligués contre nous et de tous les conspirateurs pour perpétuer chez +nous les préjugés et les vices de la monarchie. + +Tout ce qui regrettait l'ancien régime, tout ce qui ne s'était lancé +dans la carrière de la révolution que pour arriver à un changement de +dynastie, s'est appliqué, dès le commencement, à arrêter les progrès de +la morale publique; car quelle différence y avait-il entre les amis de +d'Orléans ou d'York et ceux de Louis XVI, si ce n'est, de la part des +premiers, peut-être un plus haut degré de lâcheté et d'hypocrisie? + +Les chefs des factions qui partagèrent les deux premières législatures, +trop lâches pour croire à la République, trop corrompus pour la +vouloir, ne cessèrent de conspirer pour effacer du coeur des hommes les +principes éternels que leur propre politique les avait d'abord obligés +de proclamer. La conjuration se déguisait alors sous la couleur de ce +perfide modérantisme qui, protégeant le crime et tuant la vertu, nous +ramenait par un chemin oblique et sûr à la tyrannie. + +Quand l'énergie républicaine eut confondu ce lâche système et fondé la +démocratie, l'aristocratie et l'étranger formèrent le plan de tout +outrer et de tout corrompre. Ils se cachèrent sous les formes de la +démocratie, pour la déshonorer par des travers aussi funestes que +ridicules, et pour l'étouffer dans son berceau. + +On attaqua la liberté en même temps par le modérantisme et par la +fureur. Dans ce choc de deux factions opposées en apparence, mais dont +les chefs étaient unis par des noeuds secrets, l'opinion publique était +dissoute, la représentation avilie, le peuple nul; et la révolution ne +semblait être qu'un combat ridicule pour décider à quels fripons +resterait le pouvoir de déchirer et de vendre la patrie. + +La marche des chefs de parti qui semblaient les plus divisés fut +toujours à peu près la même. Leur principal caractère fut une profonde +hypocrisie. + +Lafayette invoquait la Constitution pour relever la puissance royale. +Dumouriez invoquait la Constitution pour protéger la faction girondine +contre la Convention nationale. Au mois d'août 1792, Brissot et les +Girondins voulaient faire de la Constitution un bouclier, pour parer le +coup qui menaçait le trône. Au mois de janvier suivant, les mêmes +conspirateurs réclamaient la souveraineté du peuple pour arracher la +royauté à l'opprobre de l'échafaud, et pour allumer la guerre civile +dans les assemblées sectionnaires. Hébert et ses complices réclamaient +la souveraineté du peuple pour égorger la Convention nationale et +anéantir le gouvernement républicain. + +Brissot et les Girondins avaient voulu armer les riches contre le +peuple; la faction d'Hébert, en protégeant l'aristocratie, caressait le +peuple pour l'opprimer par lui-même. + +Danton, le plus dangereux des ennemis de la patrie, s'il n'en avait été +le plus lâche; Danton, ménageant tous les crimes, lié à tous les +complots, promettant aux scélérats sa protection, aux patriotes sa +fidélité, habile à expliquer ses trahisons par des prétextes de bien +public, à justifier ses vices par ses défauts prétendus, faisait +inculper par ses amis, d'une manière insignifiante ou favorable, les +conspirateurs près de consommer la ruine de la République, pour avoir +occasion de les défendre lui-même, transigeait avec Brissot, +correspondait avec Ronsin, encourageait Hébert, et s'arrangeait à tout +événement pour profiter également de leur chute ou de leur succès, et +pour rallier tous les ennemis de la liberté contre le gouvernement +républicain. + +C'est surtout dans ces derniers temps que l'on vit se développer dans +toute son étendue l'affreux système, ourdi par nos ennemis, de +corrompre la morale publique. Pour mieux y réussir, ils s'en étaient +eux-mêmes établis les professeurs; ils allaient tout flétrir, tout +confondre, par un mélange odieux de la pureté de nos principes avec la +corruption de leurs coeurs. + +Tous les fripons avaient usurpé une espèce de sacerdoce politique, et +rangeaient dans la classe des profanes les fidèles représentants du +peuple et tous les patriotes. On tremblait alors de proposer une idée +juste; ils avaient interdit au patriotisme l'usage du bon sens: il y +eut un moment où il était défendu de s'opposer à la ruine de la patrie, +sous peine de passer pour mauvais citoyen: le patriotisme n'était plus +qu'un travestissement ridicule ou l'audace de déclamer contre la +Convention. Grâce à cette subversion des idées révolutionnaires, +l'aristocratie, absoute de tous ses crimes, tramait très +patriotiquement le massacre des représentants du peuple et la +résurrection de la royauté; gorgés des trésors de la tyrannie, les +conjurés prêchaient la pauvreté; affamés d'or et de domination, ils +prêchaient l'égalité avec insolence pour la faire haïr; la liberté +était pour eux l'indépendance du crime; la révolution, un trafic; le +peuple, un instrument; la patrie, une proie. Le peu de bien même qu'ils +s'efforçaient de faire était un stratagème perfide pour nous faire plus +aisément des maux irréparables. S'ils se montraient quelquefois +sévères, c'était pour acquérir le droit de favoriser les ennemis de la +liberté, et de proscrire ses amis. Couverts de tous les crimes, ils +exigeaient des patriotes, non seulement l'infaillibilité, mais la +garantie de tous les caprices de la fortune, afin que personne n'osât +plus servir la patrie. Ils tonnaient contre l'agiotage et partageaient +avec les agioteurs la fortune publique; ils parlaient contre la +tyrannie, pour mieux servir les tyrans. Les tyrans de l'Europe +accusaient, par leur organe, la Convention nationale de tyrannie. On ne +pouvait pas proposer au peuple de rétablir la royauté, ils voulaient le +pousser à détruire son propre gouvernement; on ne pouvait pas lui dire +qu'il devait appeler ses ennemis, on lui disait qu'il fallait chasser +ses défenseurs; on ne pouvait pas lui dire de poser les armes, on le +décourageait par de fausses nouvelles; on comptait pour rien ses +succès, et on exagérait ses échecs avec une coupable malignité. + +On ne pouvait pas lui dire: Le fils du tyran, ou un autre Bourbon, ou +bien l'un des fils du roi George, te rendrait heureux; mais on lui +disait: Tu es malheureux. On lui traçait le tableau de la disette +qu'ils cherchaient eux-mêmes à amener; on lui disait que les oeufs, que +le sucre n'étaient pas abondants. On ne lui disait pas que sa liberté +valait quelque chose; que l'humiliation de ses oppresseurs et tous les +autres effets de la révolution n'étaient pas des biens méprisables; +qu'il combattait encore; que la ruine de ses ennemis pouvait seule +assurer son bonheur...; mais il sentait tout cela. Enfin, ils ne +pouvaient pas asservir le peuple français par la force ni par son +propre consentement; ils cherchaient à l'enchaîner par la subversion, +par la révolte, par la corruption des moeurs. + +Ils ont érigé l'immoralité, non seulement en système, mais en religion; +ils ont cherché à éteindre tous les sentiments religieux de la nature +par leurs exemples, autant que par leurs préceptes. Le méchant voudrait +dans son coeur qu'il ne restât pas sur la terre un seul homme de bien, +afin de n'y plus rencontrer un seul accusateur, et de pouvoir y +respirer en paix. Ceux-ci allèrent chercher dans les esprits et dans +les coeurs tout ce qui sert d'appui à la morale, pour l'en arracher, et +pour y étouffer l'accusateur invisible que la nature y a caché. + +Les tyrans, satisfaits de l'audace de leurs émissaires, s'empressèrent +d'étaler aux yeux de leurs sujets les extravagances qu'ils avaient +achetées; et, feignant de croire que c'était là le peuple français, ils +semblèrent leur dire: "Que gagneriez-vous à secouer notre joug? vous le +voyez, les républicains ne valent pas mieux que nous." Les tyrans +ennemis de la France avaient ordonné un plan qui devait, si leurs +espérances avaient été parfaitement remplies, embraser tout à coup +notre République et élever une barrière insurmontable entre elle et les +autres peuples; les conjurés l'exécutèrent. Les mêmes fourbes qui +avaient invoqué la souveraineté du peuple pour égorger la Convention +nationale, alléguèrent la haine de la superstition pour nous donner la +guerre civile et l'athéisme. + +Que voulaient-ils, ceux qui, au sein des conspirations dont nous étions +environnés, au milieu des embarras d'une telle guerre, au moment où les +torches de la discorde civile fumaient encore, attaquèrent tout à coup +tous les cultes par la violence, pour s'ériger eux-mêmes en apôtres +fougueux du néant et en missionnaires fanatiques de l'athéisme? Quel +était le motif de cette grande opération tramée dans les ténèbres de la +nuit, à l'insu de la Convention nationale, par des prêtres, par des +étrangers et par des conspirateurs? Etait-ce l'amour de la patrie? La +patrie leur a déjà infligé le supplice des traîtres. Etait-ce la haine +des prêtres? Les prêtres étaient leurs amis. Etait-ce l'horreur du +fanatisme? C'était le seul moyen de lui offrir des armes. Etait-ce le +désir de hâter le triomphe de la Raison? Mais on ne cessait de +l'outrager par des violences absurdes et par des extravagances +concertées pour la rendre odieuse: on ne semblait la reléguer dans les +temples que pour la bannir de la République. + +On servait la cause des rois ligués contre nous, des rois qui avaient +eux-mêmes annoncé d'avance ces événements, et qui s'en prévalaient avec +succès pour exciter contre nous le fanatisme des peuples par des +manifestes et par des prières publiques. Il faut voir avec quelle +sainte colère M. Pitt nous oppose ces faits, et avec quel soin le petit +nombre d'hommes intègres qui existe au parlement d'Angleterre les +rejette sur quelques hommes méprisables, désavoués et punis par vous. + +Cependant, tandis que ceux-ci remplissaient leur mission, le peuple +anglais jeûnait pour expier les péchés payés par M. Pitt, et les +bourgeois de Londres portaient le deuil du culte catholique, comme ils +avaient porté celui du roi Capet et de la reine Antoinette. + +Admirable politique du ministre de George, qui faisait insulter l'Etre +suprême par ses émissaires, et voulait le venger par les baïonnettes +anglaises et autrichiennes! J'aime beaucoup la piété des rois, et je +crois fermement à la religion de M. Pitt. Il est certain du moins qu'il +a trouvé de bons amis en France; car, suivant tous les calculs de la +prudence humaine, l'intrigue dont je parle devait allumer un incendie +rapide dans toute la République, et lui susciter de nouveaux ennemis au +dehors. + +Heureusement, le génie du peuple français, sa passion inaltérable pour +la liberté, la sagesse avec laquelle vous avez averti les patriotes de +bonne foi qui pouvaient être entraînés par l'exemple dangereux des +inventeurs hypocrites de cette machination, enfin le soin qu'ont pris +les prêtres eux-mêmes de désabuser le peuple sur leur propre compte, +toutes ces causes ont prévenu la plus grande partie des inconvénients +que les conspirateurs en attendaient. C'est à vous de faire cesser les +autres, et de mettre à profit, s'il est possible, la perversité même de +nos ennemis, pour assurer le triomphe des principes et de la liberté. + +Ne consultez que le bien de la patrie et les intérêts de l'humanité. +Toute institution, toute doctrine qui console et qui élève les âmes +doit être accueillie; rejetez toutes celles qui tendent à les dégrader +et à les corrompre. Ranimez, exaltez tous les sentiments généreux et +toutes les grandes idées morales qu'on a voulu éteindre; rapprochez par +le charme de l'amitié et par le lien de la vertu les hommes qu'on a +voulu diviser. Qui donc t'a donné la mission d'annoncer au peuple que +la Divinité n'existe pas, ô toi qui te passionnes pour cette aride +doctrine, et qui ne te passionnas jamais pour la patrie? Quel avantage +trouves-tu à persuader à l'homme qu'une force aveugle préside à ses +destinées et frappe au hasard le crime et la vertu, que son âme n'est +qu'un souffle léger qui s'éteint aux portes du tombeau? + +L'idée de son néant lui inspirera-t-elle des sentiments plus purs et +plus élevés que celle de son immortalité? Lui inspirera-t-elle plus de +respect pour ses semblables et pour lui-même, plus de dévouement pour +la patrie, plus d'audace à braver la tyrannie, plus de mépris pour la +mort ou pour la volupté? Vous qui regrettez un ami vertueux, vous aimez +à penser que la plus belle partie de lui-même a échappé au trépas! Vous +qui pleurez sur le cercueil d'un fils ou d'une épouse, êtes-vous +consolé par celui qui vous dit qu'il ne reste plus d'eux qu'une vile +poussière? Malheureux qui expirez sous les coups d'un assassin, votre +dernier soupir est un appel à la justice éternelle! L'innocence sur +l'échafaud fait pâlir le tyran sur son char de triomphe: aurait-elle +cet ascendant, si le tombeau égalait l'oppresseur et l'opprimé? +Malheureux sophiste! de quel droit viens-tu arracher à l'innocence le +sceptre de la raison, pour le remettre dans les mains du crime, jeter +un voile funèbre sur la nature, désespérer le malheur, réjouir le vice, +attrister la vertu, dégrader l'humanité? Plus un homme est doué de +sensibilité et de génie, plus il s'attache aux idées qui agrandissent +son être et qui élèvent son coeur; et la doctrine des hommes de cette +trempe devient celle de l'univers. Eh! comment ces idées ne +seraient-elles point des vérités? Je ne conçois pas du moins comment la +nature aurait pu suggérer à l'homme des fictions plus utiles que toutes +les réalités; et si l'existence de Dieu, si l'immortalité de l'âme +n'étaient que des songes, elles seraient encore la plus belle de toutes +les conceptions de l'esprit humain. + +Je n'ai pas besoin d'observer qu'il ne s'agit pas ici de faire le +procès à aucune opinion philosophique en particulier, ni de contester +que tel philosophe peut être vertueux, quelles que soient ses opinions, +et même en dépit d'elles, par la force d'un naturel heureux ou d'une +raison supérieure. Il s'agit de considérer seulement l'athéisme comme +national, et lié à un système de conspiration contre la République. + +Eh! que vous importent à vous, législateurs, les hypothèses diverses +par lesquelles certains philosophes expliquent les phénomènes de la +nature? Vous pouvez abandonner tous ces objets à leurs disputes +éternelles: ce n'est ni comme métaphysiciens, ni comme théologiens, que +vous devez les envisager. Aux yeux du législateur, tout ce qui est +utile au monde et bon dans la pratique, est la vérité. + +L'idée de l'Etre suprême et de l'immortalité de l'âme est un rappel +continuel à la justice; elle est donc sociale et républicaine. La +Nature a mis dans l'homme le sentiment du plaisir et de la douleur qui +le force à fuir les objets physiques qui lui sont nuisibles, et à +chercher ceux qui lui conviennent. Le chef-d'oeuvre de la société +serait de créer en lui, pour les choses morales, un instinct rapide +qui, sans le secours tardif du raisonnement, le portât à faire le bien +et à éviter le mal; car la raison particulière de chaque homme, égarée +par ses passions, n'est souvent qu'un sophiste qui plaide leur cause, +et l'autorité de l'homme peut toujours être attaquée par l'amour-propre +de l'homme. Or, ce qui produit ou remplace cet instinct précieux, ce +qui supplée à l'insuffisance de l'autorité humaine, c'est le sentiment +religieux qu'imprime dans les âmes l'idée d'une sanction donnée aux +préceptes de la morale par une puissance supérieure à l'homme. Aussi je +ne sache pas qu'aucun législateur se soit jamais avisé de nationaliser +l'athéisme; je sais que les plus sages mêmes d'entre eux se sont permis +de mêler à la vérité quelques fictions, soit pour frapper l'imagination +des peuples ignorants, soit pour les attacher plus fortement à leurs +institutions. Lycurgue et Solon eurent recours à l'autorité des +oracles; et Socrate lui-même, pour accréditer la vérité parmi ses +concitoyens, se crut obligé de leur persuader qu'elle lui était +inspirée par un génie familier. + +Vous ne conclurez pas de là sans doute qu'il faille tromper les hommes +pour les instruire, mais seulement que vous êtes heureux de vivre dans +un siècle et dans un pays dont les lumières ne vous laissent d'autre +tâche à remplir que de rappeler les hommes à la nature et à la vérité. + +Vous vous garderez bien de briser le lien sacré qui les unit à l'auteur +de leur être. Il suffit même que cette opinion ait régné chez un +peuple, pour qu'il soit dangereux de la détruire. Car les motifs des +devoirs et les bases de la moralité s'étant nécessairement liés à celte +idée, l'effacer, c'est démoraliser le peuple. Il résulte du même +principe qu'on ne doit jamais attaquer un culte établi qu'avec prudence +et avec une certaine délicatesse, de peur qu'un changement subit et +violent ne paraisse une atteinte portée à la morale, et une dispense de +la probité même. Au reste, celui qui peut remplacer la Divinité dans le +système de la vie sociale est à mes yeux un prodige de génie; celui +qui, sans l'avoir remplacée, ne songe qu'à la bannir de l'esprit des +hommes, me paraît un prodige de stupidité ou de perversité. + +Qu'est-ce que les conjurés avaient mis à la place de ce qu'ils +détruisaient? Rien, si ce n'est le chaos, le vide et la violence. Ils +méprisaient trop le peuple pour prendre la peine de le persuader; au +lieu de l'éclairer, ils ne voulaient que l'irriter, l'effaroucher ou le +dépraver. + +Si les principes que j'ai développés jusqu'ici sont des erreurs, je me +trompe du moins avec tout ce que le monde révère: prenons ici les +leçons de l'histoire. Remarquez, je vous prie, comment les hommes qui +ont influé sur la destinée des Etats furent déterminés vers l'un ou +l'autre des deux systèmes opposés par leur caractère personnel et par +la nature même de leurs vues politiques. Voyez-vous avec quel art +profond César, plaidant dans le sénat romain en faveur des complices de +Catilina, s'égare dans une digression contre le dogme de l'immortalité +de l'âme, tant ces idées lui paraissent propres à éteindre dans le +coeur des juges l'énergie de la vertu, tant la cause du crime lui +paraît liée à celle de l'athéisme. Cicéron, au contraire, invoquait +contre les traîtres et le glaive des lois et la foudre des dieux. +Socrate mourant entretient ses amis de l'immortalité de l'âme. Léonidas +aux Thermopyles, soupant avec ses compagnons d'armes, au moment +d'exécuter le dessein le plus héroïque que la vertu humaine ait jamais +conçu, les invite pour le lendemain à un autre banquet dans une vie +nouvelle. Il y a loin de Socrate à Chaumette, et de Léonidas au Père +Duchesne. Un grand homme, un véritable héros s'estime trop lui-même +pour se complaire dans l'idée de son anéantissement. Un scélérat, +méprisable à ses propres yeux, horrible à ceux d'autrui, sent que la +nature ne peut lui faire de plus beau présent que le néant. + +Caton ne balança point entre Epicure et Zénon. Brutus et les illustres +conjurés qui partagèrent ses périls et sa gloire appartenaient aussi à +cette secte sublime de stoïciens, qui eut des idées si hautes de la +dignité de l'homme, qui poussa si loin l'enthousiasme de la vertu, et +qui n'outra que l'héroïsme. Le stoïcisme enfanta des émules de Brutus +et de Caton jusque dans les siècles affreux qui suivirent la perte de +la liberté romaine. Le stoïcisme sauva l'honneur de la nature humaine +dégradée par les vices des successeurs de César et surtout par la +patience des peuples. La secte épicurienne revendiquait sans doute tous +les scélérats qui opprimèrent leur patrie, et tous les lâches qui la +laissèrent opprimer. Aussi, quoique le philosophe dont elle portait le +nom ne fût pas personnellement un homme méprisable, les principes de +son système, interprétés par la corruption, amenèrent des conséquences +si funestes que l'antiquité elle-même la flétrit par la dénomination de +_troupeau d'Epicure_; et comme dans tous les temps le coeur humain est +au fond le même, et que le même instinct ou le même système politique a +commandé aux hommes la même marche, il sera facile d'appliquer les +observations que je viens de faire, au moment actuel, et même au temps +qui a précédé immédiatement notre révolution. Il est bon de jeter un +coup d'oeil sur ce temps, ne fût-ce que pour pouvoir expliquer une +partie des phénomènes qui ont éclaté depuis. + +Dès longtemps les observateurs éclairés pouvaient apercevoir quelques +symptômes de la révolution actuelle. Tous les événements importants y +tendaient; les causes mêmes des particuliers susceptibles de quelque +éclat s'attachaient à une intrigue politique. Les hommes de lettres +renommés, en vertu de leur influence sur l'opinion, commençaient à en +obtenir quelqu'une dans les affaires. Les plus ambitieux avaient formé +dès lors une espèce de coalition qui augmentait leur importance; ils +semblaient s'être partagés en deux sectes, dont l'une défendait +bêtement le clergé et le despotisme. La plus puissante et la plus +illustre était celle qui fut connue sous le nom d'encyclopédistes. Elle +renfermait quelques hommes estimables et un plus grand nombre de +charlatans ambitieux. Plusieurs de ses chefs étaient devenus des +personnages considérables dans l'Etat: quiconque ignorerait son +influence et sa politique n'aurait pas une idée complète de la préface +de notre révolution. Cette secte, en matière de politique, resta +toujours au-dessous des droits du peuple; en matière de morale, elle +alla beaucoup au delà de la destruction des préjugés religieux. Ses +coryphées déclamaient quelquefois contre le despotisme, et ils étaient +pensionnés par les despotes; ils faisaient tantôt des livres contre la +cour, et tantôt des dédicaces aux rois, des discours pour les +courtisans, et des madrigaux pour les courtisanes; ils étaient fiers +dans leurs écrits, et rampants dans les antichambres. Cette secte +propagea avec beaucoup de zèle l'opinion du matérialisme, qui prévalut +parmi les grands et parmi les beaux esprits. On lui doit en grande +partie cette espèce de philosophie pratique qui, réduisant l'égoïsme en +système, regarde la société humaine comme une guerre de ruse, le succès +comme la règle du juste et de l'injuste, la probité comme une affaire +de goût ou de bienséance, le monde comme le patrimoine des fripons +adroits. J'ai dit que ses coryphées étaient ambitieux; les agitations +gui annonçaient un grand changement dans l'ordre politique des choses +avaient pu étendre leurs vues. On a remarqué que plusieurs d'entre eux +avaient des liaisons intimes avec la maison d'Orléans, et la +Constitution anglaise était, suivant eux, le chef-d'oeuvre de la +politique et le maximum du bonheur social. + +Parmi ceux qui, du temps dont je parle, se signalèrent dans la carrière +des lettres et de la philosophie, un homme* [* Jean-Jacques Rousseau.], +par l'élévation de son âme et par la grandeur de son caractère, se +montra digne du ministère de précepteur du genre humain. Il attaqua la +tyrannie avec franchise; il parla avec enthousiasme de la divinité; son +éloquence mâle et probe peignit en traits de flamme les charmes de la +vertu; elle défendit ces dogmes consolateurs que la raison donne pour +appui au coeur humain; la pureté de sa doctrine, puisée dans la nature +et dans la haine profonde du vice, autant que son mépris invincible +pour les sophistes intrigants qui usurpaient le nom de philosophes, lui +attira la haine et la persécution de ses rivaux et de ses faux amis. +Ah! s'il avait été témoin de cette révolution dont il fut le précurseur +et qui l'a porté au Panthéon, qui peut douter que son âme généreuse eût +embrassé avec transport la cause de la justice et de l'égalité? Mais +qu'ont fait pour elle ses lâches adversaires? Ils ont combattu la +révolution, dès le moment qu'ils ont craint qu'elle n'élevât le peuple +au-dessus de toutes les vanités particulières; les uns ont employé leur +esprit à frelater les principes républicains et à corrompre l'opinion +publique; ils se sont prostitués aux factions, et surtout au parti +d'Orléans; les autres se sont renfermés dans une lâche neutralité. Les +hommes de lettres en général se sont déshonorés dans cette révolution; +et, à la honte éternelle de l'esprit, la raison du peuple en a fait +seule tous les frais. + +Hommes petits et vains, rougissez, s'il est possible. Les prodiges qui +ont immortalisé cette époque de l'histoire humaine ont été opérés sans +vous et malgré vous; le bon sens sans intrigue, et le génie sans +instruction, ont porté la France à ce degré d'élévation qui épouvante +votre bassesse et qui écrase votre nullité. Tel artisan s'est montré +habile dans la connaissance des droits de l'homme, quand tel faiseur de +livres, presque républicain en 1788, défendait stupidement la cause des +rois en 1793. Tel laboureur répandait la lumière de la philosophie dans +les campagnes, quand l'académicien Condorcet, jadis grand géomètre, +dit-on, au jugement des littérateurs, et grand littérateur au dire des +géomètres, depuis conspirateur timide, méprisé de tous les partis, +travaillait sans cesse à l'obscurcir par le perfide fatras de ses +rapsodies mercenaires. + +Vous avez déjà été frappés, sans doute, de la tendresse avec laquelle +tant d'hommes qui ont trahi leur patrie ont caressé les opinions +sinistres que je combats. Que de rapprochements curieux peuvent +s'offrir encore à vos esprits! Nous avons entendu, qui croirait à cet +excès d'impudeur? nous avons entendu dans une société populaire le +traître Guadet dénoncer un citoyen pour avoir prononcé le nom de la +Providence. Nous avons entendu, quelque temps après, Hébert en accuser +un autre pour avoir écrit contre l'athéisme. N'est-ce pas Vergniaud et +Gensonné qui, en votre présence même, et à votre tribune, pérorèrent +avec chaleur pour bannir du préambule de la Constitution le nom de +l'Etre suprême que vous y avez placé? Danton, qui souriait de pitié aux +mots de vertu, de gloire, de postérité; Danton, dont le système était +d'avilir ce qui peut élever l'âme; Danton, qui était froid et muet dans +les plus grands dangers de la liberté, parla après eux avec beaucoup de +véhémence en faveur de la même opinion. D'où vient ce singulier accord +de principe entre tant d'hommes qui paraissaient divisés? Faut-il +l'attribuer simplement au soin que prenaient les déserteurs de la cause +du peuple, de chercher à couvrir leur défection par une affectation de +zèle contre ce qu'ils appelaient les préjugés religieux, comme s'ils +avaient voulu compenser leur indulgence pour l'aristocratie et la +tyrannie par la guerre qu'ils déclaraient à la Divinité? + +Non, la conduite de ces personnages artificieux tenait sans doute à des +vues politiques plus profondes; ils sentaient que, pour détruire la +liberté, il fallait favoriser par tous les moyens tout ce qui tend à +justifier l'égoïsme, à dessécher le coeur et à effacer l'idée de ce +beau moral, qui est la seule règle sur laquelle la raison publique juge +les défenseurs et les ennemis de l'humanité. Ils embrassaient avec +transport un système qui, confondant la destinée des bons et des +méchants, ne laisse entre eux d'autre différence que les faveurs +incertaines de la fortune, ni d'autre arbitre que le droit du plus fort +ou du plus rusé. + +Vous tendez à un but bien différent; vous suivrez donc une politique +contraire. Mais ne craignons-nous pas de réveiller le fanatisme et de +donner un avantage à l'aristocratie? Non: si nous adoptons le parti que +la sagesse indique, il nous sera facile d'éviter cet écueil. + +Ennemis du peuple, qui que vous soyez, jamais la Convention nationale +ne favorisera votre perversité. Aristocrates, de quelques dehors +spécieux que vous vouliez vous couvrir aujourd'hui, en vain +chercheriez-vous à vous prévaloir de notre censure contre les auteurs +d'une trame criminelle, pour accuser les patriotes sincères que la +seule haine du fanatisme peut avoir entraînés à des démarches +indiscrètes. Vous n'avez pas le droit d'accuser; et la justice +nationale, dans ces orages excités par les factions, sait discerner les +erreurs des conspirations: elle saisira, d'une main sûre, tous les +intrigants pervers, et ne frappera pas un seul homme de bien. + +Fanatiques, n'espérez rien de nous. Rappeler les hommes au culte pur de +l'Etre suprême, c'est porter un coup mortel au fanatisme. Toutes les +fictions disparaissent devant la Vérité et toutes les folies tombent +devant la Raison. Sans contrainte, sans persécution, toutes les sectes +doivent se confondre d'elles-mêmes dans la religion universelle de la +Nature. Nous vous conseillerons donc de maintenir les principes que +vous avez manifestés jusqu'ici. Que la liberté des cultes soit +respectée, pour le triomphe même de la raison; mais qu'elle ne trouble +point l'ordre public, et qu'elle ne devienne point un moyen de +conspiration. Si la malveillance contre-révolutionnaire se cachait sous +ce prétexte, réprimez-la; et reposez-vous du reste sur la puissance des +principes et sur la force même des choses. + +Prêtres ambitieux, n'attendez donc pas que nous travaillions à rétablir +votre empire; une telle entreprise serait même au-dessus de notre +puissance. Vous vous êtes tués vous-mêmes, et on ne revient pas plus à +la vie morale qu'à l'existence physique. + +Et, d'ailleurs, qu'y a-t-il entre les prêtres et Dieu? Les prêtres sont +à la morale ce que les charlatans sont à la médecine. Combien le Dieu +de la nature est différent du Dieu des prêtres! Il ne connaît rien de +si ressemblant à l'athéisme que les religions qu'ils ont faites. A +force de défigurer l'Etre suprême, ils l'ont anéanti autant qu'il était +en eux; ils en ont fait tantôt un globe de feu, tantôt un boeuf, tantôt +un arbre, tantôt un homme, tantôt un roi. Les prêtres ont créé Dieu à +leur image: ils l'ont fait jaloux, capricieux, avide, cruel, +implacable. Ils l'ont traité comme jadis les maires du palais +traitèrent les descendants de Clovis, pour régner sous son nom et se +mettre à sa place. Ils l'ont relégué dans le ciel comme dans un palais, +et ne l'ont appelé sur la terre que pour demander à leur profit des +dîmes, des richesses, des honneurs, des plaisirs et de la puissance. Le +véritable prêtre de l'Etre suprême, c'est la Nature; son temple, +l'univers; son culte, la vertu; ses fêtes, la joie d'un grand peuple +rassemblé sous ses yeux pour resserrer les doux noeuds de la fraternité +universelle, et pour lui présenter l'hommage des coeurs sensibles et +purs. + +Prêtres, par quel titre avez-vous prouvé votre mission? Avez-vous été +plus justes, plus modestes, plus amis de la vérité que les autres +hommes? Avez-vous chéri l'égalité, défendu les droits des peuples, +abhorré le despotisme et abattu la tyrannie? C'est vous qui avez dit +aux rois: _Vous êtes les images de Dieu sur la terre; c'est de lui seul +que vous tenez votre puissance_. Et les rois vous ont répondu: _Oui, +vous êtes vraiment les envoyés de Dieu; unissons-nous pour partager les +dépouilles et les adorations des mortels_. Le sceptre et l'encensoir +ont conspiré pour déshonorer le ciel et pour usurper la terre. + +Laissons les prêtres, et retournons à la divinité. Attachons la morale +à des bases éternelles et sacrées; inspirons à l'homme ce respect +religieux pour l'homme, ce sentiment profond de ses devoirs, qui est la +seule garantie du bonheur social; nourrissons-le par toutes nos +institutions; que l'éducation publique soit surtout dirigée vers ce +but. Vous lui imprimerez sans doute un grand caractère, analogue à la +nature de notre gouvernement et à la sublimité des destinées de la +République. Vous sentirez la nécessité de la rendre commune et égale +pour tous les Français. Il ne s'agit plus de former des _messieurs_, +mais des citoyens: la patrie a seule droit d'élever ses enfants; elle +ne peut confier ce dépôt à l'orgueil des familles, ni aux préjugés des +particuliers, aliments éternels de l'aristocratie et d'un fédéralisme +domestique, qui rétrécit les âmes en les isolant, et détruit, avec +l'égalité, tous les fondements de l'ordre social. Mais ce grand objet +est étranger à la discussion actuelle. + +Il est cependant une sorte d'institution qui doit être considérée comme +une partie essentielle de l'éducation publique, et qui appartient +nécessairement au sujet de ce rapport: je veux parler des fêtes +nationales. + +Rassemblez les hommes, vous les rendrez meilleurs; car les hommes +rassemblés chercheront à se plaire, et ils ne pourront se plaire que +par les choses qui les rendent estimables. Donnez à leur réunion un +grand motif moral et politique, et l'amour des choses honnêtes entrera +avec le plaisir dans tous les coeurs; car les hommes ne se voient pas +sans plaisir. + +L'homme est le plus grand objet qui soit dans la nature; et le plus +magnifique de tous les spectacles, c'est celui d'un grand peuple +assemblé. On ne parle jamais sans enthousiasme des fêtes nationales de +la Grèce: cependant elles n'avaient guère pour objet que des jeux où +brillaient la force du corps, l'adresse, ou tout au plus le talent des +poètes et des orateurs. Mais la Grèce était là; on voyait un spectacle +plus grand que les jeux: c'étaient les spectateurs eux-mêmes; c'était +le peuple vainqueur de l'Asie, que les vertus républicaines avaient +élevé quelquefois au-dessus de l'humanité; on voyait les grands hommes +qui avaient sauvé et illustré la patrie: les pères montraient à leurs +fils Miltiade, Aristide, Epaminondas, Timoléon, dont la seule présence +était une leçon vivante de magnanimité, de justice et de patriotisme. + +Combien il serait facile au peuple français de donner à ces assemblées +un objet plus étendu et un plus grand caractère! Un système de fêtes +nationales bien entendu serait à la fois le plus doux lien de +fraternité et le plus puissant moyen de régénération. + +Ayez des fêtes générales et plus solennelles pour toute la République; +ayez des fêtes particulières et pour chaque lieu, qui soient des jours +de repos, et qui remplacent ce que les circonstances ont détruit. + +Que toutes tendent à réveiller les sentiments généreux qui font le +charme et l'ornement de la vie humaine, l'enthousiasme de la liberté, +l'amour de la patrie, le respect des lois. Que la mémoire des tyrans et +des traîtres y soit vouée à l'exécration; que celle des héros de la +liberté et des bienfaiteurs de l'humanité y reçoive le juste tribut de +la reconnaissance publique; qu'elles puisent leur intérêt et leurs noms +même dans les événements immortels de notre révolution, et dans les +objets les plus sacrés et les plus chers au coeur de l'homme; qu'elles +soient embellies et distinguées par les emblèmes analogues à leur objet +particulier. Invitons à nos fêtes, et la nature, et toutes les vertus; +que toutes soient célébrées sous les auspices de l'Etre suprême; +qu'elles lui soient consacrées; qu'elles s'ouvrent et qu'elles +finissent par un hommage à sa puissance et à sa bonté. + +Tu donneras ton nom sacré à l'une de nos plus belles fêtes, ô toi, +fille de la Nature, mère du bonheur et de la gloire, toi seule légitime +souveraine du monde, détrônée par le crime, toi à qui le peuple +français a rendu ton empire, et qui lui donnes en échange une patrie et +des moeurs, auguste Liberté! tu partageras nos sacrifices avec ta +compagne immortelle, la douce et sainte Egalité. Nous fêterons +l'Humanité, l'Humanité avilie et foulée aux pieds par les ennemis de la +République française. Ce sera un beau jour que celui où nous +célébrerons la fête du genre humain; c'est le banquet fraternel et +sacré, où, du sein de la victoire, le peuple français invitera la +famille immense dont seul il défend l'honneur et les imprescriptibles +droits. Nous célébrerons aussi tous les grands hommes, de quelque temps +et de quelque pays que ce soit, qui ont affranchi leur patrie du joug +des tyrans, et qui ont fondé la liberté par de sages lois. Vous ne +serez point oubliés, illustres martyrs de la République française! Vous +ne serez point oubliés, héros morts en combattant pour elle! Qui +pourrait oublier les héros de ma patrie? La France leur doit la +liberté, l'univers leur devra la sienne. Que l'univers célèbre bientôt +leur gloire en jouissant de leurs bienfaits! Combien de traits +héroïques confondus dans la foule des grandes actions que la liberté a +comme prodiguées parmi nous! Combien de noms dignes d'être inscrits +dans les fastes de l'histoire demeurent ensevelis dans l'obscurité! +Mânes inconnus et révérés, si vous échappez à la célébrité, vous +n'échapperez point à notre tendre reconnaissance. + +Qu'ils tremblent, tous les tyrans armés contre la liberté, s'il en +existe encore alors! Qu'ils tremblent le jour où les Français viendront +sur vos tombeaux jurer de vous imiter! Jeunes Français, entendez-vous +l'immortel Bara qui, du sein du Panthéon, vous appelle à la gloire? +Venez répandre des fleurs sur sa tombe sacrée. Bara, enfant héroïque, +tu nourrissais ta mère et tu mourus pour ta patrie! Bara, tu as déjà +reçu le prix de ton héroïsme; la patrie a adopté ta mère; la patrie, +étouffant les factions criminelles, va s'élever triomphante sur les +ruines des vices et des trônes. O Bara, tu n'as pas trouvé de modèle +dans l'antiquité, mais tu as trouvé parmi nous des émules de ta vertu. + +Par quelle fatalité ou par quelle ingratitude a-t-on laissé dans +l'oubli un héros plus jeune encore et digne des hommages de la +postérité? Les Marseillais rebelles, rassemblés sur les bords de la +Durance, se préparaient à passer cette rivière pour aller égorger les +patriotes faibles et désarmés de ces malheureuses contrées; une troupe +peu nombreuse de républicains, réunis de l'autre côté, ne voyait +d'autre ressource que de couper les câbles des pontons qui étaient au +pouvoir de leurs ennemis: mais tenter une telle entreprise en présence +des bataillons nombreux qui couvraient l'autre rive, et à la portée de +leurs fusils, paraissait une entreprise chimérique aux plus hardis. +Tout à coup un enfant de treize ans s'élance sur une hache; il vole au +bord du fleuve, et frappe le câble de toute sa force. Plusieurs +décharges de mousqueterie sont dirigées contre lui; il continue de +frapper à coups redoublés; enfin, il est atteint d'un coup mortel; il +s'écrie: _Je meurs, cela m'est égal; c'est pour la liberté_. Il tombe; +il est mort... Respectable enfant, que la patrie s'enorgueillisse de +t'avoir donné le jour! Avec quel orgueil la Grèce et Rome auraient +honoré ta mémoire, si elles avaient produit un héros tel que toi! + +Citoyens, portons en pompe ses cendres au temple de la gloire; que la +République en deuil les arrose de larmes amères! Non, ne le pleurons +pas; imitons-le, vengeons-le par la ruine de tous les ennemis de notre +République*. [*Le nom de ce héros est Agricol Viala. Il faut apprendre +ici à la République entière deux traits d'une nature bien différente. +Quand la mère du jeune Viala apprit la mort de son fils, sa douleur fut +aussi profonde qu'elle était juste. Mais, lui dit-on, il est mort pour +la patrie! _Ah! c'est vrai_, dit-elle, _il est mort pour la patrie_. Et +ses larmes se séchèrent. L'autre fait, c'est que les Marseillais +rebelles, ayant passé la Durance, eurent la lâcheté d'insulter aux +restes du jeune héros, et jetèrent son corps dans les flots. (_Note de +Robespierre_.)] + +Toutes les vertus se disputent le droit de présider à nos fêtes. +Instituons la fête de la Gloire, non de celle qui ravage et opprime le +monde, mais de celle qui l'affranchit, qui l'éclaire et qui le console; +de celle qui, après la patrie, est la première idole des coeurs +généreux. Instituons une fête plus touchante: la fête du Malheur. Les +esclaves adorent la fortune et le pouvoir; nous, honorons le malheur, +le malheur que l'humanité ne peut entièrement bannir de la terre, mais +qu'elle console et soulage avec respect. Tu obtiendras aussi cet +hommage, ô toi qui jadis unissais les héros et les sages, toi qui +multiplies les forces des amis de la patrie, et dont les méchants, liés +par le crime, ne connurent jamais que le simulacre imposteur, divine +Amitié, tu retrouveras chez les Français républicains ta puissance et +tes autels. + +Pourquoi ne rendrions-nous pas le même honneur au pudique et généreux +amour, à la foi conjugale, à la tendresse paternelle, à la piété +filiale? Nos fêtes, sans doute, ne seront ni sans intérêt, ni sans +éclat. Vous y serez, braves défenseurs de la patrie, que décorent de +glorieuses cicatrices. Vous y serez, vénérables vieillards, que le +bonheur préparé à votre postérité doit consoler d'une longue vie passée +sous le despotisme. Vous y serez, tendres élèves de la Patrie, qui +croissez pour étendre sa gloire et pour recueillir le fruit de ses +travaux. + +Vous y serez, jeunes citoyennes, à qui la victoire doit ramener bientôt +des frères et des amants dignes de vous. Vous y serez, mères de +famille, dont les époux et les fils élèvent des trophées à la +République avec les débris des trônes. O femmes françaises, chérissez +la liberté achetée au prix de leur sang; servez-vous de votre empire +pour étendre celui de la vertu républicaine! O femmes françaises, vous +êtes dignes de l'amour et du respect de la terre! Qu'avez-vous à envier +aux femmes de Sparte? Comme elles, vous avez donné le jour à des héros; +comme elles, vous les avez dévoués, avec un abandon sublime, à la +Patrie. + +Malheur à celui qui cherche à éteindre ce sublime enthousiasme, et à +étouffer, par de désolantes doctrines, cet instinct moral du peuple, +qui est le principe de toutes les grandes actions! C'est à vous, +représentants du peuple, qu'il appartient de faire triompher les +vérités que nous venons de développer. Bravez les clameurs insensées de +l'ignorance présomptueuse ou de la perversité hypocrite. Quelle est +donc la dépravation dont nous étions environnés, s'il nous a fallu du +courage pour les proclamer? La postérité pourra-t-elle croire que les +factions vaincues avaient porté l'audace jusqu'à nous accuser de +modérantisme et d'aristocratie, pour avoir rappelé l'idée de la +divinité et de la morale? Croira-t-elle qu'on ait osé dire, jusque dans +cette enceinte, que nous avions par là reculé la raison humaine de +plusieurs siècles? Ils invoquaient la raison, les monstres qui +aiguisaient contre vous leurs poignards sacrilèges! + +Tous ceux qui défendaient vos principes et votre dignité devaient être +aussi sans doute les objets de leur fureur. Ne nous étonnons pas si +tous les scélérats ligués contre vous semblent vouloir nous préparer la +ciguë. Mais, avant de la boire, nous sauverons la patrie. Le vaisseau +qui porte la fortune de la République n'est pas destiné à faire +naufrage; il vogue sous vos auspices, et les tempêtes seront forcées à +le respecter. + +Asseyez-vous donc tranquillement sur les bases immuables de la justice, +et ravivez la morale publique. Tonnez sur la tête des coupables, et +lancez la foudre sur tous vos ennemis. Quel est l'insolent qui, après +avoir rampé aux pieds d'un roi, ose insulter à la majesté du peuple +français dans la personne de ses représentants? Commandez à la +victoire, mais replongez surtout le vice dans le néant. Les ennemis de +la République sont tous les hommes corrompus. + +Le patriote n'est autre chose qu'un homme probe et magnanime dans toute +la force de ce terme. C'est peu d'anéantir les rois, il faut faire +respecter à tous les peuples le caractère du peuple français. C'est en +vain que nous porterions au bout de l'univers la renommée de nos armes, +si toutes les passions déchirent impunément le sein de la patrie. +Défions-nous de l'ivresse même des succès. Soyons terribles dans les +revers, modestes dans nos triomphes, et fixons au milieu de nous la +paix et le bonheur par la sagesse et par la morale. Voilà le véritable +but de nos travaux; voilà la tâche la plus héroïque et la plus +difficile. Nous croyons concourir à ce but, en vous proposant le décret +suivant: + + +DECRET + + +_Article Premier_. + + +Le Peuple français reconnaît l'existence de l'Etre suprême, et +l'immortalité de l'âme. + + +II. + + +Il reconnaît que le culte digne de l'Etre suprême est la pratique des +devoirs de l'homme. + + +III. + + +Il met au premier rang de ces devoirs de détester la mauvaise foi et la +tyrannie, de punir les tyrans et les traîtres, de secourir les +malheureux, de respecter les faibles, de défendre les opprimés, de +faire aux autres tout le bien qu'on peut, et de n'être injuste envers +personne. + + +IV. + + +Il sera institué des fêtes pour rappeler l'homme à la pensée de la +Divinité et à la dignité de son être. + + +V. + + +Elles emprunteront leurs noms des événements glorieux de notre +Révolution, des vertus les plus chères et les plus utiles à l'homme, +des plus grands bienfaits de la nature. + + +VI. + + +La République française célébrera tous les ans les fêtes du 14 juillet +1789, du 10 août 1792, du 21 janvier 1793, du 31 mai 1793. + + +VII. + + +Elle célébrera, aux jours de décadi, les fêtes dont l'énumération suit: + + +A l'Etre suprême et à la Nature. Au Genre humain. Au Peuple français. +Aux bienfaiteurs de l'humanité. Aux Martyrs de la liberté. A la Liberté +et à l'Egalité. A la République. A la liberté du monde. A l'amour de la +patrie. A la haine des tyrans et des traîtres. A la Vérité. A la +Justice. A la Pudeur. A la Gloire et à l'Immortalité. A l'Amitié. A la +Frugalité. Au Courage. A la Bonne Foi. A l'Héroïsme. Au +Désintéressement. Au Stoïcisme. A l'Amour. A la Foi conjugale. A +l'Amour paternel. A la Tendresse maternelle. A la Piété filiale. A +l'Enfance. A la Jeunesse. A l'Age viril. A la Vieillesse. Au Malheur. A +l'Agriculture. A l'Industrie. A nos Aïeux. A la Postérité. Au Bonheur. + + +VIII. + + +Les Comités de salut public et d'instruction publique sont chargés de +présenter un plan d'organisation de ces fêtes. + + +IX. + + +La Convention nationale appelle tous les talents dignes de servir la +cause de l'humanité à l'honneur de concourir à leur établissement par +des hymnes et des chants civiques, et par tous les moyens qui peuvent +contribuer à leur embellissement et à leur utilité. + + +X. + + +Le Comité de salut public distinguera les ouvrages qui lui paraîtront +les plus propres à remplir cet objet, et récompensera leurs auteurs. + + +XI. + + +La liberté des cultes est maintenue conformément au décret du 18 +frimaire. + + +XII. + + +Tout rassemblement aristocratique et contraire à l'ordre public sera +réprimé. + + +XIII. + + +En cas de troubles, dont un culte quelconque serait l'occasion ou le +motif, ceux qui les exciteraient par des prédications fanatiques ou par +des insinuations contre-révolutionnaires, ceux qui les provoqueraient +par des violences injustes et gratuites, seront également punis selon +la rigueur des lois. + + +XIV. + + +Il sera fait un rapport particulier sur les dispositions de détail +relatives au présent décret. + + +XV. + + +Il sera célébré, le 20 prairial prochain, une fête nationale en +l'honneur de l'Etre suprême. + + + + * * * * * * * * * + + + +_Discours du 8 Thermidor_ (27 juillet 1794) + + + + +Note: transcrit en français moderne + + +Note: On ne connaît pas le discours tel que Robespierre l'a prononcé à +la Convention, puis aux Jacobins. A cause des événements du 9 +Thermidor, les journaux ne purent ou ne voulurent pas le publier in +extenso, et le manuscrit lu à la Convention et aux Jacobins a disparu +dans la tourmente. Le discours a été imprimé, par ordre de la +Convention le 30 Thermidor, à partir d'un brouillon manuscrit saisi +dans les papiers de Robespierre. Certaines parties du texte ont été +omises par les Thermidoriens; Ernest Hamel, qui a pu lire ce manuscrit +(aujourd'hui introuvable), a signalé ces omissions. Le brouillon +manuscrit présente de nombreuses ratures et répétitions. + + + + +Discours du 8 Thermidor (27 juillet 1794) + + + +Citoyens, + + +Que d'autres vous tracent des tableaux flatteurs; je viens vous dire +des vérités utiles. Je ne viens point réaliser des terreurs ridicules +répandues par la perfidie; mais je veux étouffer, s'il est possible, +les flambeaux de la discorde par la seule force de la vérité. Je vais +dévoiler des abus qui tendent à la ruine de la patrie et que votre +probité seule peut réprimer (1). Je vais défendre devant vous votre +autorité outragée et la liberté violée. Si je vous dis aussi quelque +chose des persécutions dont je suis l'objet, vous ne men ferez point un +crime; vous n'avez rien de commun avec les tyrans que vous combattez +(2). Les cris de l'innocence outragée n'importunent point votre +oreille, et vous n'ignorez pas que cette cause ne vous est point +étrangère. + +Les révolutions qui, jusqu'à nous, ont changé la face des empires, +n'ont eu pour objet qu'un changement de dynastie, ou le passage du +pouvoir d'un seul à celui de plusieurs (3). La révolution française est +la première qui ait été fondée sur la théorie des droits de l'humanité, +et sur les principes de la justice (4). Les autres révolutions +n'exigeaient que de l'ambition: la nôtre impose des vertus. L'ignorance +et la force les ont absorbées dans un despotisme nouveau: la nôtre, +émanée de la justice, ne peut se reposer que dans son sein. La +République, amenée insensiblement par la force des choses et par la +lutte des amis de la liberté contre les conspirations toujours +renaissantes, s'est glissée, pour ainsi dire, à travers toutes les +factions; mais elle a trouvé leur puissance organisée autour d'elle, et +tous les moyens d'influence dans leurs mains; aussi n'a-t-elle cessé +d'être persécutée dès sa naissance, dans la personne de tous les hommes +de bonne foi qui combattaient pour elle; c'est que, pour conserver +l'avantage de leur position, les chefs des factions et leurs agents ont +été forcés de se cacher sous la forme de la République. Précy à Lyon, +et Brissot à Paris, criaient _Vive la République!_ Tous les conjurés +ont même adopté, arec plus d'empressement qu'aucun autre, toutes les +formules, tous les mots de ralliement du patriotisme. L'Autrichien, +dont le métier était de combattre la révolution; l'Orléanais, dont le +rôle était de jouer le patriotisme, se trouvèrent sur la même ligne; et +l'un et l'autre ne pouvaient plus être distingués du républicain. Ils +ne combattirent pas nos principes, ils les corrompirent; ils ne +blasphémèrent point contre la révolution, ils tâchèrent de la +déshonorer, sous le prétexte de la servir; ils déclamèrent contre les +tyrans, et conspirèrent pour la tyrannie; ils louèrent la République, +et calomnièrent les républicains (5). Les amis de la liberté cherchent +à renverser la puissance des tyrans par la force de la vérité: les +tyrans cherchent à détruire les défenseurs de la liberté par la +calomnie; ils donnent le nom de tyrannie à l'ascendant même des +principes de la vérité. Quand ce système a pu prévaloir, la liberté est +perdue; il n'y a de légitime que la perfidie, et de criminel que la +vertu; car il est dans la nature même des choses qu'il existe une +influence partout où il y a des hommes rassemblés, celle de la tyrannie +ou celle de la raison. Lorsque celle-ci est proscrite comme un crime, +la tyrannie règne; quand les bons citoyens sont condamnés au silence, +il faut bien que les scélérats dominent. + +Ici j'ai besoin d'épancher mon coeur; vous avez besoin aussi d'entendre +la vérité. Ne croyez pas que je vienne ici intenter aucune accusation; +un soin plus pressant m'occupe, et je ne me charge pas des devoirs +d'autrui: il est tant de dangers imminents, que cet objet n'a plus +qu'une importance secondaire. Je viens, s'il est possible, dissiper de +cruelles erreurs; je viens étouffer les horribles ferments de discorde +dont on veut embraser ce temple de la liberté et la République entière; +je viens dévoiler des abus qui tendent à la ruine de la patrie, et que +votre probité seule peut réprimer. Si je vous dis aussi quelque chose +des persécutions dont je suis l'objet, vous ne m'en ferez point un +crime; vous n'avez rien de commun avec les tyrans qui me poursuivent; +les cris de l'innocence opprimée ne sont point étrangers à vos coeurs; +vous ne méprisez point la justice et l'humanité, et vous n'ignorez pas +que ces trames ne sont point étrangères à votre cause et à celle de la +patrie (6). + +Eh! quel est donc le fondement de cet odieux système de terreur et de +calomnies? A qui devons-nous être redoutables, ou des ennemis ou des +amis de la République? Est-ce aux tyrans et aux fripons qu'il +appartient de nous craindre, ou bien aux gens de bien et aux patriotes? +Nous, redoutables aux patriotes! nous qui les avons arrachés des mains +de toutes les factions conjurées contre eux! nous qui tous les jours +les disputons, pour ainsi dire, aux intrigants hypocrites qui osent les +opprimer encore! nous qui poursuivons les scélérats qui cherchent à +prolonger leurs malheurs en nous trompant par d'inextricables +impostures! Nous, redoutables à la Convention nationale! Et que +sommes-nous sans elle? et qui a défendu la Convention nationale au +péril de sa vie? qui s'est dévoué pour sa conservation, quand des +factions exécrables conspiraient sa ruine à la face de la France? qui +s'est dévoué pour sa gloire, quand les vils suppôts de la tyrannie +prêchaient en son nom l'athéisme et l'immoralité; quand tant d'autres +gardaient un silence criminel sur les forfaits de leurs complices, et +semblaient attendre le signal du carnage pour se baigner dans le sang +des représentants du peuple; quand la vertu même se taisait, épouvantée +de l'horrible ascendant qu'avait pris le crime audacieux? Et à qui +étaient destinés les premiers coups des conjurés? contre qui Simon +conspirait-il au Luxembourg? Quelles étaient les victimes désignées par +Chaumette et par Ronsin? Dans quels lieux la bande des assassins +devait-elle marcher d'abord en ouvrant les prisons? Quels sont les +objets des calomnies et des attentais des tyrans armés contre la +République? N'y a-t-il aucun poignard pour nous dans les cargaisons que +l'Angleterre envoie à ses complices en France et à Paris? C'est nous +qu'on assassine, et c'est nous que l'on peint redoutables! Et quels +sont donc ces grands actes de sévérité que l'on nous reproche? quelles +ont été les victimes? Hébert, Ronsin, Chabot, Danton, Lacroix, Fabre +d'Églantine, et quelques autres complices. Est-ce leur punition qu'on +nous reproche? aucun n'oserait les défendre. Mais si nous n'avons fait +que dénoncer des monstres dont la mort a sauvé la Convention nationale +et la République, qui peut craindre nos principes, qui peut nous +accuser d'avance d'injustice et de tyrannie, si ce n'est ceux qui leur +ressemblent? Non, nous n'avons pas été trop sévères; j'en atteste la +République qui respire; j'en atteste la représentation nationale, +environnée du respect dû à la représentation d'un grand peuple; j'en +atteste les patriotes qui gémissent encore dans les cachots que les +scélérats leur ont ouverts; j'en atteste les nouveaux crimes des +ennemis de notre liberté, et la coupable persévérance des tyrans ligués +contre nous. On parle de notre rigueur, et la patrie nous reproche +notre faiblesse. + +Est-ce nous qui avons plongé dans les cachots les patriotes, et porté +la terreur dans toutes les conditions? Ce sont les monstres que nous +avons accusés. Est-ce nous qui, oubliant les crimes de l'aristocratie, +et protégeant les traîtres, avons déclaré la guerre aux citoyens +paisibles, érigé en crimes ou des préjugés incurables, ou des choses +indifférentes, pour trouver partout des coupables et rendre la +révolution redoutable au Peuple même? Ce sont les monstres, que nous +avons accusés. Est-ce nous qui, recherchant des opinions anciennes, +fruit de l'obsession des traîtres, avons promené le glaive sur la plus +grande partie de la Convention nationale, demandions dans les sociétés +populaires la tête de six cents représentants du Peuple? Ce sont les +monstres que nous avons accusés. Aurait-on déjà oublié que nous nous +sommes jetés entre eux et leurs perfides adversaires, dans un temps où +on... [lacune dans le manuscrit]? + +Vous connaissez la marche de vos ennemis. Ils ont attaqué la Convention +nationale en masse; ce projet a échoué. Ils ont attaqué le comité de +salut public; ce projet a échoué. Depuis quelque temps, ils déclarèrent +la guerre à certains membres du comité de salut public; ils semblent ne +prétendre qu'à accabler un seul homme; ils marchent toujours au même +but. Que les tyrans de l'Europe osent proscrire un représentant du +Peuple français, c'est sans doute l'excès de l'insolence: mais que des +Français qui se disent républicains travaillent à exécuter l'arrêt de +mort prononcé par les tyrans, c'est l'excès du scandale et de +l'opprobre (7). Est-il vrai que l'on ait colporté des listes odieuses +où l'on désignait pour victimes un certain nombre de membres de la +Convention, et qu'on prétendait être l'ouvrage du comité de salut +public et ensuite le mien? Est-il vrai qu'on ait osé supposer des +séances du comité, des arrêtés rigoureux qui n'ont jamais existé, des +arrestations non moins chimériques? Est-il vrai qu'on ait cherché à +persuader à un certain nombre de représentants irréprochables que leur +perte était résolue; à tous ceux qui, par quelque erreur, avaient payé +un tribut inévitable à la fatalité des circonstances et à la faiblesse +humaine, qu'ils étaient voués au sort des conjurés? Est-il vrai que +l'imposture ait été répandue avec tant d'art et d'audace, qu'un grand +nombre de membres n'osaient plus habiter la nuit leur domicile? Oui, +les faits sont constants, et les preuves de ces deux manoeuvres sont au +Comité de salut public. Vous pourriez nous en révéler beaucoup +d'autres, vous, députés revenus d'une mission dans les départements; +vous, suppléants appelés aux fonctions de représentants du Peuple, vous +pourriez nous dire ce que l'intrigue a fait pour vous tromper, pour +vous aigrir, pour vous entraîner dans une coalition funeste (8). Que +disait-on, que faisait-on dans ces coteries suspectes, dans ces +rassemblements nocturnes, dans ces repas où la perfidie distribuait aux +convives les poisons de la haine et de la calomnie? Que voulaient-ils, +les auteurs de ces machinations? était-ce le salut de la patrie, la +dignité et l'union de la Convention nationale? Qui étaient-ils (9)? +Quels faits justifient l'horrible idée qu'on a voulu donner de nous? +quels hommes avaient été accusés par les comités, si ce n'est les +Chaumetle, les Hébert, les Danton, les Chabot, les Lacroix? est-ce donc +la mémoire des conjurés qu'on veut défendre? Est-ce la mort des +conjurés qu'on veut venger (10)? Si on nous accuse d'avoir dénoncé +quelques traîtres, qu'on accuse donc la Convention qui les a accusés; +qu'on accuse la justice qui les a frappés; qu'on accuse le peuple qui a +applaudi à leur châtiment. Quel est celui qui attente à la +représentation nationale, de celui qui poursuit ses ennemis, ou de +celui qui les protège? Et depuis quand la punition du crime +épouvante-t-elle la vertu? + +Telle est cependant la base de ces projets de dictature et d'attentats +contre la représentation nationale imputés d'abord au comité de salut +public en général. Par quelle fatalité cette grande accusation a-t-elle +été transportée tout à coup sur la tête d'un seul de ses membres? +Etrange projet d'un homme, d'engager la Convention nationale à +s'égorger elle-même en détail de ses propres mains, pour lui frayer le +chemin du pouvoir absolu! Que d'autres aperçoivent le côté ridicule de +ces inculpations; c'est à moi de n'en voir que l'atrocité. Vous rendrez +au moins [mot manquant dans le manuscrit: compte] à l'opinion publique, +de votre affreuse persévérance à poursuivre le projet d'égorger tous +les amis de la patrie, monstres qui cherchez à me ravir l'estime de la +Convention nationale, le prix le plus glorieux des travaux d'un mortel, +que je n'ai ni usurpé et surpris, mais que j'ai été forcé de conquérir. +Paraître un objet de terreur aux yeux de ce qu'on révère et de ce qu'on +aime, c'est pour un homme sensible et probe le plus affreux des +supplices; le lui faire subir, c'est le plus grand des forfaits. Mais +j'appelle toute votre indignation sur les manoeuvres atroces employées +pour étayer ces extravagantes calomnies. + +Partout, les actes d'oppression avaient été multipliés pour étendre le +système de terreur et de calomnie. Des agents impurs prodiguaient les +arrestations injustes: des projets de finances destructeurs menaçaient +toutes les fortunes modiques, et portaient le désespoir dans une +multitude innombrable de familles attachées à la révolution; on +épouvantait les nobles et les prêtres par des motions concertées; les +paiements des créanciers de l'Etat et des fonctionnaires publics +étaient suspendus; on surprenait au comité de salut public un arrêté +qui renouvelait les poursuites contre les membres de la commune du 10 +août, sous le prétexte d'une reddition des comptes. Au sein de la +Convention, on prétendait que la Montagne était menacée, parce que +quelques membres siégeant en cette partie de la salle se croyaient en +danger; et pour intéresser à la même cause la Convention nationale tout +entière, on réveillait subitement l'affaire de cent soixante-treize +députés détenus, et on m'imputait tous ces événements qui m'étaient +absolument étrangers; on disait que je voulais immoler la Montagne; on +disait que je voulais perdre l'autre portion de la Convention +nationale; on me peignait ici comme le persécuteur des soixante-deux +députés détenus. Là, on m'accusait de les défendre; on disait que je +soutenais le _Marais_ (c'était l'expression de mes calomniateurs). Il +est à remarquer que le plus puissant argument qu'ait employé la faction +hébertiste pour prouver que j'étais modéré, était l'opposition que +j'avais apportée à la proscription d'une grande partie de la Convention +nationale, et particulièrement mon opinion sur la proposition de +décréter d'accusation les soixante-deux détenus, sans un rapport +préalable. + +Ah! certes, lorsqu'au risque de blesser l'opinion publique, ne +consultant que les intérêts sacrés de la patrie, j'arrachais seul à une +décision précipitée ceux dont les opinions m'auraient conduit à +l'échafaud, si elles avaient triomphé; quand, dans d'autres occasions, +je m'exposais à toutes les fureurs d'une faction hypocrite, pour +réclamer les principes de la stricte équité envers ceux qui m'avaient +jugé avec plus de précipitation, j'étais loin, sans doute, de penser +que l'on dût me tenir compte d'une pareille conduite; j'aurais trop mal +présumé d'un pays où elle aurait été remarquée, et où l'on aurait donné +des noms pompeux aux devoirs les plus indispensables de la probité; +mais j'étais encore plus loin de penser qu'un jour on m'accuserait +d'être le bourreau de ceux envers qui je les ai remplis, et l'ennemi de +la représentation nationale que j'avais servie avec dévouement; je +m'attendais bien moins encore qu'on m'accuserait à la fois de vouloir +la défendre et de vouloir l'égorger. Quoi qu'il en soit, rien ne pourra +jamais changer ni mes sentiments ni mes principes. A l'égard des +députés détenus, je déclare que, loin d'avoir eu aucune part au dernier +décret qui les concerne, je l'ai trouvé au moins très extraordinaire +dans les circonstances; que je ne me suis occupé d'eux en aucune +manière depuis le moment où j'ai fait envers eux tout ce que ma +conscience m'a dicté. A l'égard des autres, je me suis expliqué sur +quelques-uns avec franchise; j'ai cru remplir mon devoir. Le reste est +un tissu d'impostures atroces. Quant à la Convention nationale, mon +premier devoir, comme mon premier penchant, est un respect sans bornes +pour elle. Sans vouloir absoudre le crime; sans vouloir justifier en +elles-mêmes les erreurs funestes de plusieurs; sans vouloir ternir la +gloire des défenseurs énergiques de la liberté, ni affaiblir l'illusion +d'un nom sacré dans les annales de la révolution, je dis que tous les +représentants du peuple, dont le coeur est pur, doivent reprendre la +confiance et la dignité qui leur convient. Je ne connais que deux +partis, celui des bons et des mauvais citoyens; que le patriotisme +n'est point une affaire de parti, mais une affaire de coeur; qu'il ne +consiste ni dans l'insolence, ni dans une fougue passagère qui ne +respecte ni les principes, ni le bon sens, ni la morale, encore moins +dans le dévouement aux intérêts d'une faction. Le coeur flétri par +l'expérience de tant de trahisons, je crois à la nécessité d'appeler +surtout la probité et tous les sentiments généreux au secours de la +République. Je sens que partout où on rencontre un homme de bien, en +quelque lieu qu'il soit assis, il faut lui tendre la main, et le serrer +contre son coeur. Je crois à des circonstances fatales dans la +révolution, qui n'ont rien de commun avec les desseins criminels; je +crois à la détestable influence de l'intrigue, et surtout à la +puissance sinistre de la calomnie. Je vois le monde peuplé de dupes et +de fripons; mais le nombre des fripons est le plus petit: ce sont eux +qu'il faut punir des crimes et des malheurs du monde. Je n'imputerai +donc point les forfaits de Brissot et de la Gironde aux hommes de bonne +foi qu'ils ont trompés quelquefois (11); je n'imputerai point à tous +ceux qui crurent à Danton les crimes de ce conspirateur; je n'imputerai +point ceux d'Hébert aux citoyens dont le patriotisme sincère fut +entraîné quelquefois au-delà des exactes limites de la raison. Les +conspirateurs ne seraient point des conspirateurs, s'ils n'avaient +l'art de dissimuler assez habilement pour usurper pendant quelque temps +la confiance des gens de bien: mais il est des signes certains auxquels +on peut discerner les dupes des complices, et l'erreur du crime. Qui +fera donc cette distinction? Le bon sens et la justice. Ah! combien le +bon sens et la justice sont nécessaires dans les affaires humaines! Les +hommes pervers nous appellent des hommes de sang, parce que nous avons +fait la guerre aux oppresseurs du monde. Nous serions donc humains, si +nous étions réunis à leur ligue sacrilège pour égorger le peuple et +pour perdre la patrie. + +Au reste, s'il est des conspirateurs privilégiés, s'il est des ennemis +inviolables de la République, je consens à m'imposer sur leur compte un +éternel silence. J'ai rempli ma tâche; (je ne me charge point de +remplir les devoirs d'autrui; un soin plus pressant m'agite en ce +moment); il s'agit de sauver la morale publique et les principes +conservateurs de la liberté; il s'agit d'arracher à l'oppression tous +les amis généreux de la patrie. + +Ce sont eux qu'on accuse d'attenter à la représentation nationale! Et +où donc chercheraient-ils un autre appui? Après avoir combattu tous vos +ennemis, après s'être dévoués à la fureur de toutes les factions pour +défendre et votre existence et votre dignité, où chercheraient-ils un +asile s'ils ne le trouvaient pas dans votre sein? + +Ils aspirent, dit-on, au pouvoir suprême; ils l'exercent déjà. La +Convention nationale n'existe donc pas! Le peuple français est donc +anéanti! Stupides calomniateurs! vous êtes-vous aperçus que vos +ridicules déclamations ne sont pas une injure faite à un individu, mais +à une nation invincible, qui dompte et qui punit les rois? Pour moi, +j'aurais une répugnance extrême à me défendre personnellement devant +vous contre la plus lâche des tyrannies (12), si vous n'étiez pas +convaincus que vous êtes les véritables objets des attaques de tous les +ennemis de la République. Eh! que suis-je pour mériter leurs +persécutions, si elles n'entraient dans le système général de +conspiration (13) contre la Convention nationale? N'avez-vous pas +remarqué que, pour vous isoler de la nation, ils ont publié à la face +de l'univers que vous étiez des dictateurs régnant par la terreur, et +désavoués par le voeu tacite des Français? N'ont-ils pas appelé nos +armées _les hordes conventionnelles;_ la révolution française, _le +jacobinisme?_ Et lorsqu'ils affectent de donner à un faible individu en +butte aux outrages de toutes les factions, une importance gigantesque +et ridicule, quel peut être leur but, si ce n'est de vous diviser, de +vous avilir, en niant votre existence même, semblables à l'impie qui +nie l'existence de la divinité qu'il redoute? + +Cependant ce mot de _dictature_ a des effets magiques; il flétrit la +liberté; il avilit le gouvernement; il détruit la République; il +dégrade toutes les institutions révolutionnaires, qu'on présente comme +l'ouvrage d'un seul homme; il rend odieuse la justice nationale, qu'il +présente comme instituée pour l'ambition d'un seul homme; il dirige sur +un point toutes les haines et tous les poignards du fanatisme et de +l'aristocratie. + +Quel terrible usage les ennemis de la République ont fait du seul nom +d'une magistrature romaine? Et si leur érudition nous est si fatale, +que sera-ce de leurs trésors et de leurs intrigues? Je ne parle point +de leurs armées: mais qu'il me soit permis de renvoyer au duc d'York, +et à tous les écrivains royaux, les patentes de cette dignité ridicule +qu'ils m'ont expédiées les premiers. Il y a trop d'insolence à des +rois, qui ne sont pas sûrs de conserver leur couronne, de s'arroger le +droit d'en distribuer à d'autres. Je conçois qu'un prince ridicule, que +celte espèce d'animaux immondes et sacrés qu'on appelle encore rois, +puissent se complaire dans leur bassesse et s'honorer de leur +ignominie; je conçois que le fils de Georges, par exemple, puisse avoir +regret à ce sceptre français qu'on le soupçonne violemment d'avoir +convoité, et je plains sincèrement ce moderne Tantale. J'avouerai même, +à la honte, non de ma patrie, mais des traîtres qu'elle a punis, que +j'ai vu d'indignes mandataires du peuple qui auraient échangé ce titre +glorieux pour celui de valet de chambre de Georges ou de d'Orléans. +Mais qu'un représentant du peuple qui sent la dignité de ce caractère +sacré; qu'un citoyen français, digne de ce nom, puisse abaisser ses +voeux jusqu'aux grandeurs coupables et ridicules qu'il a contribué à +foudroyer; qu'il se soumette à la dégradation civique pour descendre à +l'infamie du trône, c'est ce qui ne paraîtra vraisemblable qu'à ces +êtres pervers qui n'ont pas même le droit de croire à la vertu. Que +dis-je, vertu? c'est une passion naturelle, sans doute: mais comment la +connaîtraient-ils, ces âmes vénales, qui ne s'ouvrirent jamais qu'à des +passions lâches et féroces; ces misérables intrigants, qui ne lièrent +jamais le patriotisme à aucune idée morale, qui marchèrent dans la +révolution à la suite de quelque personnage important et ambitieux, de +je ne sais quel prince méprisé, comme jadis nos laquais sur les pas de +leurs maîtres? Mais elle existe, je vous en atteste, âmes sensibles et +pures; elle existe, cette passion tendre, impérieuse, irrésistible, +tourment et délices des coeurs magnanimes; cette horreur profonde de la +tyrannie, ce zèle compatissant pour les opprimés, cet amour sacré de la +patrie, cet amour plus sublime et plus saint de l'humanité, sans lequel +une grande révolution n'est qu'un crime éclatant qui détruit un autre +crime: elle existe, cette ambition généreuse de fonder sur la terre la +première République du monde; cet égoïsme des hommes non dégradés, qui +trouve une volupté céleste dans le calme d'une conscience pure et dans +le spectacle ravissant du bonheur public. Vous le sentez, en ce moment, +qui brûle dans vos âmes; je le sens dans la mienne. Mais comment nos +vils calomniateurs la devineraient-ils? Comment l'aveugle-né aurait-il +l'idée de la lumière? La nature leur a refusé une âme; ils ont quelque +droit de douter, non seulement de l'immortalité de l'âme, mais de son +existence (14). + +Ils m'appellent tyran. Si je l'étais, ils ramperaient à mes pieds, je +les gorgerais d'or, je leur assurerais le droit de commettre tous les +crimes, et ils seraient reconnaissants. Si je l'étais, les rois que +nous avons vaincus, loin de me dénoncer, (quel tendre intérêt ils +prennent à notre liberté!) me prêteraient leur coupable appui; je +transigerais avec eux. Dans leur détresse, qu'attendent-ils, si ce +n'est le secours d'une faction protégée par eux, qui leur vende la +gloire et la liberté de notre pays (15)? On arrive à la tyrannie par le +secours des fripons; où courent ceux qui les combattent? Au tombeau et +à l'immortalité. Quel est le tyran qui me protège? Quelle est la +faction à qui j'appartiens? C'est vous-mêmes. Quelle est cette faction +qui, depuis le commencement de la révolution, a terrassé les factions, +a fait disparaître tant de traîtres accrédités? C'est vous, c'est le +peuple, ce sont les principes. Voilà la faction à laquelle je suis +voué, et contre laquelle tous les crimes sont ligués. + +C'est vous qu'on persécute; c'est la patrie, ce sont tous les amis de +la patrie. Je me défends encore. Combien d'autres ont été opprimés dans +les ténèbres? Qui osera jamais servir la patrie, quand je suis obligé +encore ici de répondre à de telles calomnies? Ils citent comme la +preuve d'un dessein ambitieux les effets les plus naturels du civisme +et de la liberté; l'influence morale des anciens athlètes de la +révolution est aujourd'hui assimilée par eux à la tyrannie. Vous êtes, +vous-mêmes, les plus lâches de tous les tyrans, vous qui calomniez la +puissance de la vérité. Que prétendez-vous, vous qui voulez que la +vérité soit sans force dans la bouche des représentants du peuple +français? La vérité, sans doute, a sa puissance; elle a sa colère, son +despotisme; elle a des accents touchants, terribles, qui retentissent +avec force dans les coeurs purs, comme dans les consciences coupables, +et qu'il n'est pas plus donné au mensonge d'imiter qu'à Salmonée +d'imiter les foudres du ciel; mais accusez-en la nature, accusez-en le +peuple la sent et qui l'aime (16). Il y a deux puissances sur la terre; +celle de la raison et celle de la tyrannie; partout où l'une domine, +l'autre en est bannie. Ceux qui dénoncent comme un crime la force +morale de la raison, cherchent donc à rappeler la tyrannie. Si vous ne +voulez pas que les défenseurs des principes obtiennent quelque +influence dans celte lutte difficile de la liberté contre l'intrigue, +vous voulez donc que la victoire demeure à l'intrigue (17). Si les +représentants du peuple, qui défendent sa cause, ne peuvent pas obtenir +impunément son estime, quelle sera la conséquence de ce système, si ce +n'est qu'il n'est plus permis de servir le peuple, que la République +est proscrite et la tyrannie rétablie? Et quelle tyrannie plus odieuse +que celle qui punit le peuple dans la personne de ses défenseurs? Car +la chose la plus libre qui soit dans le monde, même sous le règne du +despotisme, n'est-ce pas l'amitié? Mais vous qui nous en faites un +crime, en êtes-vous jaloux? Non; vous ne prisez que l'or et les biens +périssables que les tyrans prodiguent à ceux qui les servent. Vous les +servez, vous qui corrompez la morale publique et protégez tous les +crimes: la garantie des conspirateurs est dans l'oubli des principes et +dans la corruption; celle des défenseurs de la liberté est toute dans +la conscience publique. Vous les servez, vous qui, toujours en deçà ou +au-delà de la vérité, prêchez tour à tour la perfide modération de +l'aristocratie, et tantôt la fureur des faux démocrates. Vous la +servez, prédicateurs obstinés de l'athéisme et du vice. Vous voulez +détruire la représentation, vous qui la dégradez par votre conduite, ou +qui la troublez par vos intrigues. Lequel est plus coupable, de celui +qui attente à sa sûreté par la violence, ou de celui qui attente à sa +justice par la séduction et par la perfidie? La tromper, c'est la +trahir; la pousser à des actes contraires à ses intentions et à ses +principes, c'est tendre à sa destruction; car sa puissance est fondée +sur la vertu même et sur la confiance nationale. Nous la chérissons, +nous qui, après avoir combattu pour sa sûreté physique, défendons +aujourd'hui sa gloire et ses principes: est-ce ainsi que l'on marche au +despotisme? Mais quelle dérision cruelle d'ériger en despotes des +citoyens toujours proscrits? Et que sont autre chose ceux qui ont +constamment défendu les intérêts de leur pays? La République a +triomphé, jamais ses défenseurs. Que suis-je, moi qu'on accuse? un +esclave de la liberté, un martyr vivant de la République, la victime +autant que l'ennemi du crime. Tous les fripons m'outragent; les actions +les plus indifférentes, les plus légitimes de la part des autres sont +des crimes pour moi. Un homme est calomnié dès qu'il me connaît: on +pardonne à d'autres leurs forfaits; on me fait un crime de mon zèle. +Otez-moi ma conscience, je suis le plus malheureux de tous les hommes; +je ne jouis pas même des droits du citoyen: que dis-je? il ne m'est pas +même permis de remplir les devoirs d'un représentant du peuple. + +C'est ici que je dois laisser échapper la vérité et dévoiler les +véritables plaies de la République. Les affaires publiques reprennent +une marche perfide et alarmante; le système combiné des Hébert et des +Fabre d'Eglantine est poursuivi maintenant avec une audace inouïe. Les +contre-révolutionnaires sont protégés; ceux qui déshonorent la +révolution avec les formes de l'Hébertisme, le sont ouvertement; les +autres avec plus de réserve. Le patriotisme et la probité sont +proscrits par les uns et par les autres. On veut détruire le +gouvernement révolutionnaire, pour immoler la patrie aux scélérats qui +la déchirent, et on marche à ce but odieux par deux routes différentes. +Ici on calomnie ouvertement les institutions révolutionnaires, là on +cherche à les rendre odieuses par des excès; on tourmente les hommes +nuls ou paisibles; on plonge chaque jour les patriotes dans les +cachots, et on favorise l'aristocratie de tout son pouvoir; c'est là ce +qu'on appelle indulgence, humanité. Est-ce là le gouvernement +révolutionnaire que nous avons institué et défendu? non, ce +gouvernement est la marche rapide et sûre de la justice; c'est la +foudre lancée par la main de la liberté contre le crime; ce n'est pas +le despotisme des fripons et de l'aristocratie; ce n'est pas +l'indépendance du crime, de toutes les lois divines et humaines. Sans +le gouvernement révolutionnaire, la République ne peut s'affermir, et +les factions l'étoufferont dans son berceau; mais s'il tombe en des +mains perfides, il devient lui-même l'instrument de la +contre-révolution. Or, on cherche à le dénaturer pour le détruire. Ceux +qui le calomnient, et ceux qui le compromettent par des actes +d'oppression sont les mêmes hommes. Je ne développerai point toutes les +causes de ces abus, mais je vous en indiquerai une seule qui suffira +pour vous expliquer tous ces funestes effets: elle existe dans +l'excessive perversité des agents subalternes d'une autorité +respectable constituée dans votre sein. Il est dans ce comité des +hommes dont il est impossible de ne pas chérir et respecter les vertus +civiques; c'est une raison de plus de détruire un abus qui s'est commis +à leur insu, et qu'ils seront les premiers à combattre. En vain une +funeste politique prétendrait-elle environner les agents dont je parle +d'un certain prestige superstitieux. Je ne sais pas respecter des +fripons: j'adopte bien moins encore cette maxime royale, qu'il est +utile de les employer. Les armes de la liberté ne doivent être touchées +que par des mains pures. Epurons la surveillance nationale, au lieu +d'empailler les vices. La vérité n'est un écueil que pour les +gouvernements corrompus; elle est l'appui du nôtre. Pour moi, je frémis +quand je songe que des ennemis de la révolution, que d'anciens +professeurs de royalisme, que des ex-nobles, des émigrés peut-être se +sont tout à coup faits révolutionnaires, et transformés en commis du +comité de sûreté générale, pour se venger sur les amis de la patrie, de +la naissance et des succès de la République. II serait assez étrange +que nous eussions la bonté de payer des espions de Londres ou de +Vienne, pour nous aider à faire la police de la République. Or, je ne +doute pas que ce cas-là ne soit souvent arrivé; ce n'est pas que ces +gens-là ne se soient fait des titres de patriotisme en arrêtant des +aristocrates prononcés. Qu'importe à l'étranger de sacrifier quelques +Français coupables envers leur patrie, pourvu qu'ils immolent les +patriotes et détruisent la République? + +A ces puissants motifs qui m'avaient déjà déterminé à dénoncer ces +hommes, mais inutilement, j'en joins un autre qui tient à la trame que +j'avais commencé à développer; nous sommes instruits qu'ils sont payés +par les ennemis de la révolution, pour déshonorer le gouvernement +révolutionnaire en lui-même, et pour calomnier les représentants du +peuple dont les tyrans ont ordonné la perte. Par exemple, quand les +victimes de leur perversité se plaignent, ils s'excusent en leur +disant: _c'est Robespierre qui le veut: nous ne pouvons pas nous en +dispenser_. Les infâmes disciples d'Hébert tenaient jadis le même +langage dans le temps où je les dénonçais; ils se disaient mes amis; +ensuite ils m'ont déclaré convaincu de modérantisme; c'est encore la +même espèce de contre-révolutionnaires qui persécute le patriotisme. +Jusqu'à quand l'honneur des citoyens et la dignité de la Convention +nationale seront-ils à la merci de ces hommes-là? Mais le trait que je +viens de citer n'est qu'une branche du système de persécution plus +vaste dont je suis l'objet. En développant cette accusation de +dictature mise à l'ordre du jour par les tyrans, on s'est attaché à me +charger de toutes leurs iniquités, de tous les torts de la fortune, ou +de toutes les rigueurs commandées par le salut de la patrie (18). On +disait aux nobles: _c'est lui seul_ qui vous a proscrits; on disait en +même temps aux patriotes: _il veut sauver les nobles;_ on disait aux +prêtres: _c'est lui seul qui vous poursuit; sans lui vous seriez +paisibles et triomphants;_ on disait aux fanatiques: _c'est lui seul +qui détruit la religion;_ on disait aux patriotes persécutés: _c'est +lui qui l'a ordonné ou qui ne veut pas l'empêcher_. On me renvoyait +toutes les plaintes dont je ne pouvais faire cesser les causes, en +disant: _votre sort dépend de lui seul_. Des hommes apostés dans les +lieux publics propageaient chaque jour ce système; il y en avait dans +le lieu des séances du tribunal révolutionnaire; dans les lieux où les +ennemis de la patrie expient leurs forfaits: ils disaient: _voilà des +malheureux condamnés; qui est-ce qui en est la cause? Robespierre_. On +s'est attaché particulièrement à prouver que le tribunal +révolutionnaire était un _tribunal de sang_, créé par moi seul, et que +je maîtrisais absolument pour faire égorger tous les gens de bien, et +même tous les fripons; car on voulait me susciter des ennemis de tous +les genres. Ce cri retentissait dans toutes les prisons; ce plan de +proscription était exécuté à la fois dans tous les départements par les +émissaires de la tyrannie. Ce n'est pas tout: on a proposé dans ces +derniers temps des projets de finance qui m'ont paru calculés pour +désoler les citoyens peu fortunés, et pour multiplier les mécontents. +J'avais souvent appelé inutilement l'attention du comité de salut +public sur cet objet. Eh bien! croirait-on qu'on a répandu le bruit +qu'ils étaient encore mon ouvrage, et que, pour l'accréditer, on a +imaginé de dire qu'il existait au comité de salut public une commission +des finances, et que j'en étais le président? Mais comme on voulait me +perdre, surtout dans l'opinion de la Convention nationale, on prétendit +que moi seul avais osé croire qu'elle pouvait renfermer dans son sein +quelques hommes indignes d'elle. On dit à chaque député revenu d'une +mission dans les départements, que moi seul avais provoqué son rappel; +je fus accusé par des hommes très officieux et très insinuants de tout +le bien et de tout le mal qui avait été fait. On rapportait fidèlement +à mes collègues, et tout ce que j'avais dit, et surtout ce que je +n'avais pas dit. On écartait avec soin le soupçon qu'on eût contribué à +un acte qui pût déplaire à quelqu'un; j'avais tout fait, tout exigé, +tout commandé; car il ne faut pas oublier mon titre de dictateur. Quand +on eut formé cet orage de haines, de vengeances, de terreur, +d'amours-propres irrités, on crut qu'il était temps d'éclater. Ceux qui +croyaient avoir des raisons de me redouter se flattaient hautement que +ma perte certaine allait assurer leur salut et leur triomphe; tandis +que les papiers anglais et allemands annonçaient mon arrestation, des +colporteurs de journaux la criaient à Paris. Mes collègues devant qui +je parle savent le reste beaucoup mieux que moi; ils connaissent toutes +les tentatives qu'on a faites auprès d'eux pour préparer le succès d'un +roman qui paraissait une nouvelle édition de celui de Louvet. Plusieurs +pourraient rendre compte des visites imprévues qui leur ont été rendues +pour les disposer à me proscrire. Enfin, on assure que l'on était +prévenu généralement dans la Convention nationale, qu'un acte +d'accusation allait être porté contre moi (19); on a sondé les esprits +à ce sujet, et tout prouve que la probité de la Convention nationale a +forcé les calomniateurs à abandonner, ou du moins à ajourner leur +crime. Mais qui étaient-ils ces calomniateurs? ce que je puis répondre +d'abord, c'est que dans un manifeste royaliste, trouvé dans les papiers +d'un conspirateur connu qui a déjà subi la peine due à ses forfaits, et +qui paraît être le texte de toutes les calomnies renouvelées en ce +moment, on lit en propres termes cette conclusion adressée à toutes les +espèces d'ennemis publics: _si cet astucieux démagogue n'existait plus, +s'il eût payé de sa tête ses manoeuvres ambitieuses, la nation serait +libre; chacun pourrait publier ses pensées; Paris n'aurait jamais vu +dans son sein cette multitude d'assassinats vulgairement connus sous le +faux nom de jugements du tribunal révolutionnaire_. Je puis ajouter que +ce passage est l'analyse des proclamations faites par les princes +coalisés et des journaux étrangers à la solde des rois, qui, par cette +voie, semblent donner tous les jours le mot d'ordre à tous les conjurés +de l'intérieur. Je ne citerai que ce passage de l'un des plus +accrédités de ces écrivains [La commission a cherché inutilement dans +les papiers de Robespierre le journal dont il cite un passage.]. + +Je puis donc répondre que les auteurs de ce plan de calomnies sont +d'abord le duc d'York, M. Pitt, et tous les tyrans armés contre nous. +Qui ensuite?... Ah! Je n'ose les nommer dans ce moment et dans ce lieu; +je ne puis me résoudre à déchirer entièrement le voile qui couvre ce +profond mystère d'iniquités; mais ce que je puis affirmer positivement, +c'est que, parmi les auteurs de cette trame, sont les agents de ce +système de corruption et d'extravagance, le plus puissant de tous les +moyens inventés par l'étranger pour perdre la République, sont les +apôtres impurs de l'athéisme et de l'immoralité dont il est la base. + +C'est une circonstance bien remarquable que votre décret du... [lacune +dans le manuscrit; il s'agit sans aucun doute du décret du 18 floréal] +qui raffermit les bases ébranlées de la morale publique, fut le signal +d'un accès de fureur des ennemis de la République. C'est de cette +époque que datent les assassinats et les nouvelles calomnies, plus +criminelles que les assassinats. Les tyrans sentaient qu'ils avaient +une défaite décisive à réparer. La proclamation solennelle de vos +véritables principes détruisit en un jour les fruits de plusieurs +années d'intrigues; les tyrans triomphaient, le Peuple français était +placé entre la famine et l'athéisme plus odieux que la famine. Le +Peuple peut supporter la faim, mais non le crime; le Peuple sait tout +sacrifier, excepté ses vertus. La tyrannie n'avait pas encore fait cet +outrage à la nature humaine, de lui faire une honte de la morale et un +devoir de la dépravation; les plus vils des conspirateurs l'avaient +réservé au Peuple français dans sa gloire et dans sa puissance. La +tyrannie n'avait demandé aux hommes que leurs biens et leur vie; +ceux-ci nous demandaient jusqu'à nos consciences; d'une main ils nous +présentaient tous les maux, et de l'autre ils nous arrachaient +l'espérance. L'athéisme, escorté de tous les crimes, versait sur le +peuple le deuil et le désespoir, et sur la représentation nationale, +les soupçons, le mépris et l'opprobre. Une juste indignation comprimée +par la terreur fermentait sourdement dans tous les coeurs. Une éruption +terrible, inévitable, bouillonnait dans les entrailles du volcan, +tandis que de petits philosophes jouaient stupidement sur sa cime, avec +de grands scélérats. Telle était la situation de la République, que, +soit que le Peuple consentît à souffrir la tyrannie, soit qu'il en +secouât violemment le joug, la liberté était également perdue; car par +sa réaction, il eût blessé à mort la République, et par sa patience il +s'en serait rendu indigne. Aussi de tous les prodiges de notre +révolution, celui que la postérité concevra le moins, c'est que nous +ayons pu échapper à ce danger. Grâces immortelles vous soient rendues; +vous avez sauvé la Patrie, votre décret du... [lacune dans le +manuscrit; même décret du 18 floréal] est lui seul une révolution; vous +avez frappé du même coup l'athéisme et le despotisme sacerdotal; vous +avez avancé d'un demi-siècle l'heure fatale des tyrans; vous avez +rattaché à la cause de la révolution tous les coeurs purs et généreux; +vous l'avez montrée au monde dans tout l'éclat de sa beauté céleste. O +jour à jamais fortuné, où le Peuple français tout entier s'éleva pour +rendre à l'auteur de la Nature le seul hommage digne de lui! Quel +touchant assemblage de tous les objets qui peuvent enchanter les +regards et le coeur des hommes! O vieillesse honorée! ô généreuse ardeur +des enfants de la patrie! ô joie naïve et pure des jeunes citoyens! ô +larmes délicieuses des mères attendries! ô charme divin de l'innocence +et de la beauté! ô majesté d'un grand peuple heureux par le seul +sentiment de sa force, de sa gloire et de sa vertu! Etre des êtres! Le +jour où l'univers sortit de tes mains toutes-puissantes, brilla-t-il +d'une lumière plus agréable à tes yeux, que ce jour où brisant le joug +du crime et de l'erreur, il parut devant toi, digne de tes regards et +de ses destinées? + +Ce jour avait laissé sur la France une impression profonde de calme, de +bonheur, de sagesse et de bonté. A la vue de celte réunion sublime du +premier Peuple du Monde, qui aurait cru que le crime existait encore +sur la terre (20)? Mais quand le Peuple, en présence duquel tous les +vices privés disparaissent, est rentré dans ses foyers domestiques; les +intrigants reparaissent, et le rôle des charlatans recommence. C'est +depuis cette époque qu'on les a vus s'agiter avec une nouvelle audace, +et chercher à punir tous ceux qui avaient déconcerté le plus dangereux +de tous les complots. Croirait-on qu'au sein de l'allégresse publique, +des hommes aient répondu par des signes de fureur aux touchantes +acclamations du Peuple? Croira-t-on que le président de la Convention +nationale, parlant au peuple assemblé, fut insulté par eux, et que ces +hommes étaient des représentants du Peuple? Ce seul trait explique tout +ce qui s'est passé depuis (21). La première tentative que firent les +malveillants fut de chercher à avilir les grands principes que vous +aviez proclamés, et à effacer le souvenir touchant de la fête +nationale. Tel fut le but du caractère et de la solennité qu'on donna à +ce qu'on appelait l'affaire de Catherine Théot. La malveillance a bien +su tirer parti de la conspiration politique cachée sous le nom de +quelques dévotes imbéciles, et on ne présenta à l'attention publique +qu'une farce mystique et un sujet inépuisable de sarcasmes indécents ou +puérils. Les véritables conjurés les échappèrent, et on faisait +retentir Paris et toute la France du nom de la mère de Dieu. Au même +instant, on vit éclore une multitude de pamphlets dégoûtants, dignes du +père Duchesne, dont le but était d'avilir la Convention nationale, le +tribunal révolutionnaire; de renouveler les querelles religieuses, +d'ouvrir une persécution aussi atroce qu'impolitique contre les esprits +faibles ou crédules imbus de quelque ressouvenir superstitieux (22). En +effet, une multitude de citoyens paisibles et même de patriotes ont été +arrêtés à l'occasion de cette affaire; et les coupables conspirent +encore en liberté; car le plan est de les sauver, de tourmenter le +peuple et de multiplier les mécontents (23). Que n'a-t-on pas fait pour +parvenir à ce but? Prédication ouverte de l'athéisme, violences +inopinées contre le culte, exactions commises sous les formes les plus +indécentes, persécutions dirigées contre le peuple, sous prétexte de +superstition; système de famine; d'abord par les accaparements, ensuite +par la guerre suscitée à tout commerce licite, sous prétexte +d'accaparement; incarcérations des patriotes: tout tendait à ce but. +Dans le même temps la trésorerie nationale suspendait les paiements; on +réduisait au désespoir, par des projets machiavéliques, les petits +créanciers de l'Etat; on employait la violence et la ruse pour leur +faire souscrire des engagements funestes à leurs intérêts, au nom de la +loi même qui désavoue cette manoeuvre. Toute occasion de vexer un +citoyen était saisie avec avidité, et toutes vexations étaient +déguisées, selon l'usage, sous des prétextes de bien public. On servait +l'aristocratie, mais on l'inquiétait; on l'épouvantait à dessein pour +grossir le nombre des mécontents et la pousser à quelque acte de +désespoir contre le gouvernement révolutionnaire (24). On publiait +qu'Hérault, Danton, Hébert étaient des victimes du comité de salut +public, et qu'il fallait les venger par la perte de ce Comité. On +voulait ménager les chefs de la force armée; on persécutait les +magistrats de la commune, et on parlait de rappeler Pache aux fonctions +de maire. Tandis que des représentants du peuple tenaient hautement ce +langage, tandis qu'ils s'efforçaient de persuader à leurs collègues +qu'ils ne pouvaient trouver de salut que dans la perle des membres du +Comité; tandis que des jurés du tribunal révolutionnaire, qui avaient +cabale scandaleusement en faveur des conjurés accusés par la +Convention, disaient partout qu'il fallait résister à l'oppression, et +qu'il y avait vingt-neuf mille patriotes déterminés à renverser le +gouvernement actuel; voici le langage que tenaient les journaux +étrangers qui, dans tous les moments de crises, ont toujours annoncé +fidèlement les complots prêts de s'exécuter au milieu de nous, et dont +les auteurs semblent avoir des relations avec les conjurés. Il faut une +émeute aux criminels. En conséquence, ils ont rassemblé à Paris en ce +moment, de toutes les parties de la République, les scélérats qui la +désolaient au temps de Chaumette et d'Hébert, ceux que vous avez +ordonné par votre décret de faire traduire au tribunal révolutionnaire. + +On rendait odieux le gouvernement révolutionnaire pour préparer sa +destruction. Après en avoir accumulé tous les ordres et en avoir dirigé +tout le blâme sur ceux qu'on voulait perdre par un système sourd et +universel de calomnie, on devait détruire le tribunal révolutionnaire +ou le composer de conjurés, appeler à soi l'aristocratie, présenter à +tous les ennemis de la patrie l'impunité, et montrer au peuple ses plus +zélés défenseurs comme les auteurs de tous les maux passés. Si nous +réussissons, disaient les conjurés, il faudra contraster par une +extrême indulgence avec l'état présent des choses. Ce mot renferme +toute la conspiration. Quels étaient les crimes reprochés à Danton, à +Fabre, à Desmoulins? de prêcher la clémence pour les ennemis de la +patrie, et de conspirer pour leur assurer une amnistie fatale à la +liberté. Que dirait-on si les auteurs du complot dont je viens de +parler étaient du nombre de ceux qui ont conduit Danton, Fabre et +Desmoulins à l'échafaud? Que faisaient les premiers conjurés? Hébert, +Chaumette et Ronsin, s'appliquaient à rendre le gouvernement +révolutionnaire insupportable et ridicule, tandis que Camille +Desmoulins l'attaquait dans des écrits satiriques, et que Fabre et +Danton intriguaient pour le défendre. Les uns calomniaient, les autres +préparaient les prétextes de la calomnie. Le même système est +aujourd'hui continué ouvertement. Par quelle fatalité ceux qui +déclamaient jadis contre Hébert, défendent-ils ses complices? Comment +ceux qui se déclaraient les ennemis de Danton sont-ils devenus ses +imitateurs? Comment ceux qui jadis accusaient hautement certains +membres de la Convention, se trouvent-ils ligués avec eux contre les +patriotes qu'on veut perdre? Les lâches! ils voulaient donc me faire +descendre au tombeau avec ignominie! Et je n'aurais laissé sur la terre +que la mémoire d'un tyran! Avec quelle perfidie ils abusaient de ma +bonne foi! Comme ils semblaient adopter les principes de tous les bons +citoyens! Comme leur feinte amitié était naïve et caressante! Tout à +coup leurs visages se sont couverts des plus sombres nuages; une joie +féroce brillait dans leurs yeux; c'était le moment où ils croyaient +toutes leurs mesures bien prises pour m'accabler. Aujourd'hui ils me +caressent de nouveau; leur langage est plus affectueux que jamais. Il y +a trois jours, ils étaient prêts à me dénoncer comme un Catilina; +aujourd'hui ils me prêtent les vertus de Caton. Il leur faut du temps +pour renouer leurs trames criminelles. Que leur but est atroce! mais +que leurs moyens sont méprisables! Jugez-en par un seul trait. J'ai été +chargé momentanément, en l'absence d'un de mes collègues, de surveiller +un bureau de police générale récemment et faiblement organisé au comité +de salut public. Ma courte gestion s'est bornée à provoquer une +trentaine d'arrêtés, soit pour mettre en liberté des patriotes +persécutés, soit pour s'assurer de quelques ennemis de la révolution. +Eh bien! croira-t-on que ce seul mot de police générale a servi de +prétexte pour mettre sur ma tête la responsabilité de toutes les +opérations du comité de sûreté générale, des erreurs de toutes les +autorités constituées, des crimes de tous mes ennemis? Il n'y a +peut-être pas un individu arrêté, pas un citoyen vexé à qui l'on n'ait +dit de moi: "Voilà l'auteur de tes maux; tu serais heureux et libre +s'il n'existait plus". Comment pourrais-je ou raconter ou deviner +toutes les espèces d'impostures qui ont été clandestinement insinuées, +soit dans la Convention nationale, soit ailleurs, pour me rendre odieux +ou redoutable? Je me bornerai à dire que depuis plus de six semaines, +la nature et la force de la calomnie, l'impuissance de faire le bien et +d'arrêter le mal, m'a forcé à abandonner absolument mes fonctions de +membre du comité de salut public, et je jure qu'en cela même, je n'ai +consulté que ma raison et la patrie. Je préfère ma qualité de +représentant du peuple à celle de membre du comité du salut public, et +je mets ma qualité d'homme et de citoyen français avant tout. + +Quoi qu'il en soit, voilà au moins six semaines que ma dictature est +expirée, et que je n'ai aucune espèce d'influence sur le gouvernement; +le patriotisme a-t-il été plus protégé? les factions plus timides? la +patrie plus heureuse? Je le souhaite. Mais cette influence s'est bornée +dans tous les temps à plaider la cause de la patrie devant la +représentation nationale, et au tribunal de la raison publique. Il m'a +été permis de combattre les factions qui vous menaçaient: j'ai voulu +déraciner le système de corruption et de désordre qu'elles avaient +établi, et que je regarde comme le seul obstacle à l'affermissement de +la République. J'ai pensé qu'elle ne pouvait s'asseoir que sur les +bases éternelles de la morale. Tout s'est ligué contre moi et contre +ceux qui avaient les mêmes principes. Après avoir vaincu les dédains et +les contradictions de plusieurs, je vous ai proposé les grands +principes gravés dans vos coeurs, et qui ont foudroyé les complots des +athées contre-révolutionnaires. Vous les avez consacrés; mais c'est le +sort des principes d'être proclamés par les gens de bien, et appliqués, +ou contrariés par les méchants. La veille même de la fête de l'Etre +suprême, on voulait la faire reculer, sous un prétexte frivole. Depuis +on n'a cessé de jeter du ridicule surtout ce qui tient à ces idées; +depuis on n'a cessé de favoriser tout ce qui pouvait réveiller la +doctrine des conjurés que vous avez punis. Tout récemment, on vient de +faire disparaître les traces de tous les monuments qui ont consacré de +grandes époques de la Révolution. Ceux qui rappelaient la révolution +morale qui vous vengeait de la calomnie et qui fondait la République, +sont les seuls qui aient été détruits. Je n'ai vu chez plusieurs aucun +penchant à suivre des principes fixes, à tenir la route de la justice +tracée entre les deux écueils que les ennemis, [sic] de la patrie ont +placés sur notre carrière. S'il faut que je dissimule ces vérités, +qu'on m'apporte la ciguë. Ma raison, non mon coeur, est sur le point de +douter de cette République vertueuse dont je m'étais tracé le plan. +J'ai cru deviner le véritable but de cette bizarre imputation de la +dictature; je me suis rappelé que Brissot et Roland en avaient déjà +rempli l'Europe dans le temps où ils exerçaient une puissance presque +sans bornes. Dans quelles mains sont aujourd'hui les armées, les +finances et l'administration intérieure de la République? Dans celles +de la coalition qui me poursuit. Tous les amis des principes sont sans +influence (25); mais ce n'est pas assez pour eux d'avoir éloigné par le +désespoir du bien un surveillant incommode; son existence seule est +pour eux un objet d'épouvante, et ils avaient médité dans les ténèbres, +à l'insu de leurs collègues, le projet de lui arracher le droit de +défendre le peuple, avec la vie. Oh! je la leur abandonnerai sans +regret: j'ai l'expérience du passé, et je vois l'avenir. Quel ami de la +patrie peut vouloir survivre au moment où il n'est plus permis de la +servir et de défendre l'innocence opprimée? Pourquoi demeurer dans un +ordre de choses où l'intrigue triomphe éternellement de la vérité, où +la justice est un mensonge, où les plus viles passions, où les craintes +les plus ridicules occupent dans les coeurs la place des intérêts +sacrés de l'humanité? Comment supporter le supplice de voir cette +horrible succession de traîtres plus ou moins habiles à cacher leurs +âmes hideuses sous le voile de la vertu, et même de l'amitié, mais qui +tous laisseront à la postérité l'embarras de décider lequel des ennemis +de mon pays fut le plus lâche et le plus atroce? En voyant la multitude +des vices que le torrent de la révolution a roulés pêle-mêle avec les +vertus civiques, j'ai craint quelquefois, je l'avoue, d'être souillé +aux yeux de la postérité par le voisinage impur des hommes pervers qui +s'introduisaient parmi les sincères amis de l'humanité, et je +m'applaudis de voir la fureur des Verrès et des Catilina de mon pays +tracer une ligne profonde de démarcation entre eux et tous les gens de +bien (26). J'ai vu dans l'histoire tous les défenseurs de la liberté +accablés par la calomnie; mais leurs oppresseurs sont morts aussi. Les +bons et les méchants disparaissent de la terre, mais à des conditions +différentes. Français, ne souffrez pas que vos ennemis osent abaisser +vos âmes et énerver vos vertus par leur désolante doctrine; Non, +Chaumette, non, la mort n'est pas un sommeil éternel. Citoyens, effacez +des tombeaux cette maxime gravée par des mains sacrilèges, qui jette un +crêpe funèbre sur la nature, qui décourage l'innocence opprimée, et qui +insulte à la mort; gravez-y plutôt celle-ci: _La mort est le +commencement de l'immortalité_. + +J'ai promis, il y a quelque temps, de laisser un testament redoutable +aux oppresseurs du peuple. Je vais le publier dès ce moment avec +l'indépendance qui convient à la situation où je me suis placé: je leur +lègue la vérité terrible et la mort. + +Représentants du Peuple français, il est temps de reprendre la fierté +et la hauteur du caractère qui vous conviennent. Vous n'êtes point +faits pour être régis, mais pour régir les dépositaires de votre +confiance. Les hommages qu'ils vous doivent ne consistent pas dans ces +vaines flagorneries, dans ces récits flatteurs, prodigués aux rois par +des ministres ambitieux, mais dans la vérité, et surtout dans le +respect profond pour vos principes. On vous a dit que tout est bien +dans la République: je le nie. Pourquoi ceux qui, avant-hier, vous +prédisaient tant d'affreux orages, ne voyaient-ils plus hier que des +nuages légers? Pourquoi ceux qui vous disaient naguère, je vous déclare +que nous marchons sur des volcans, croient-ils ne marcher aujourd'hui +que sur des roses? Hier ils croyaient aux conspirations: je déclare que +j'y crois dans ce moment. Ceux qui vous disent que la fondation de la +République est une entreprise si facile, vous trompent, ou plutôt ils +ne peuvent tromper personne. Où sont les institutions sages, où est le +plan de régénération qui justifient cet ambitieux langage? S'est-on +seulement occupé de ce grand objet? Que dis-je? ne voulait-on pas +proscrire ceux qui les avaient préparées? On les loue aujourd'hui, +parce qu'on se croit plus faible; donc on les proscrira encore demain +si on devient plus fort. Dans, quatre jours, dit-on, les injustices +seront réparées: pourquoi ont-elles été commises impunément depuis +quatre mois? Et comment, dans quatre jours, tous les auteurs de nos +maux seront-ils corrigés ou chassés? On vous parle beaucoup de vos +victoires (27) avec une légèreté académique, qui ferait croire qu'elles +n'ont coûté à nos héros ni sang, ni travaux: racontées avec moins de +pompe, elles paraîtraient plus grandes. Ce n'est ni par des phrases de +rhéteur, ni même par des exploits guerriers, que nous subjuguerons +l'Europe, mais par la sagesse de nos lois, par la majesté de nos +délibérations, et par la grandeur de nos caractères. Qu'a-t-on fait +pour tourner nos succès militaires au profit de nos principes, pour +prévenir les dangers de la victoire, ou pour nous en assurer les +fruits? Surveillez la victoire; surveillez la Belgique. Je vous avertis +que votre décret contre les Anglais a été éternellement violé; que +l'Angleterre, tant maltraitée par nos discours, est ménagée par nos +armes. Je vous avertis que les comédies philanthropiques, jouées par +Dumouriez dans la Belgique, sont répétées aujourd'hui; que l'on s'amuse +à planter des arbres stériles de la liberté dans un sol ennemi, au lieu +de cueillir les fruits de la victoire, et que les esclaves vaincus sont +favorisés aux dépens de la République victorieuse. Nos ennemis se +retirent, et nous laissent à nos divisions intestines. Songez à la fin +de la campagne; craignez les factions intérieures; craignez les +intrigues favorisées par l'éloignement dans une terre étrangère. On a +semé la division parmi les généraux; l'aristocratie militaire est +protégée; les généraux fidèles sont persécutés; l'administration +militaire s'enveloppe d'une autorité suspecte; on a violé vos décrets +pour secouer le joug d'une surveillance nécessaire. Ces vérités valent +bien des épigrammes. + +Notre situation intérieure est beaucoup plus critique. Un système +raisonnable de finances est à créer; celui qui règne aujourd'hui est +mesquin, prodigue, tracassier, dévorant, et, dans le fait, absolument +indépendant de votre surveillance suprême. Les relations extérieures +sont absolument négligées. Presque tous les agents employés chez les +puissances étrangères, décriés par leur incivisme, ont trahi +ouvertement la République, avec une audace impunie jusqu'à ce jour. + +Le gouvernement révolutionnaire mérite toute votre attention: qu'il +soit détruit aujourd'hui, demain la liberté n'est plus. Il ne faut pas +le calomnier, mais le rappeler à son principe, le simplifier, diminuer +la foule innombrable de ses agents, les épurer surtout: il faut rendre +la sécurité au peuple, mais non à ses ennemis. Il ne s'agit point +d'entraver la justice du peuple par des formes nouvelles; la loi pénale +doit nécessairement avoir quelque chose de vague, parce que le +caractère actuel des conspirateurs étant la dissimulation et +l'hypocrisie, il faut que la justice puisse les saisir sous toutes les +formes. Une seule manière de conspirer laissée impunie, rendrait +illusoire et compromettrait le salut de la patrie. La garantie du +patriotisme n'est donc pas dans la lenteur ni dans la faiblesse de la +justice nationale, mais dans les principes et dans l'intégrité de ceux +à qui elle est confiée, dans la bonne foi du gouvernement, dans la +protection franche qu'il accorde aux patriotes, et dans l'énergie avec +laquelle il comprime l'aristocratie; dans l'esprit public, dans +certaines institutions morales et politiques qui, sans entraver la +marche de la justice, offrent une sauvegarde aux bons citoyens, et +compriment par leur influence sur l'opinion publique et sur la +direction de la marche révolutionnaire (28) et qui vous seront +proposées quand les conspirations les plus voisines permettront aux +amis de la liberté de respirer. + +Guidons l'action révolutionnaire par des maximes sages et constamment +maintenues; punissons sévèrement ceux qui abusent des principes +révolutionnaires pour vexer les citoyens; qu'on soit bien convaincu que +tous ceux qui sont chargés de la surveillance nationale, dégagés de +tout esprit de parti, veulent fortement le triomphe du patriotisme, et +la punition des coupables. Tout rentre dans l'ordre(29); mais si l'on +devine que des hommes trop influents désirent en secret la destruction +du gouvernement révolutionnaire, qu'ils inclinent à l'indulgence plutôt +qu'à la justice; s'ils emploient des agents corrompus, s'ils calomnient +aujourd'hui la seule autorité qui en impose aux ennemis de la liberté, +et se rétractent le lendemain pour intriguer de nouveau; si, au lieu de +rendre la liberté aux patriotes, ils la rendent indistinctement aux +cultivateurs, alors tous les intrigants se liguent pour calomnier les +patriotes, et les oppriment (30). C'est à toutes ces causes qu'il faut +imputer les abus, et non au gouvernement révolutionnaire; car il n'y en +a pas un qui ne fût insupportable aux mêmes conditions. + +Le gouvernement révolutionnaire a sauvé la patrie; il faut le sauver +lui-même de tous les écueils: ce serait mal conclure de croire qu'il +faut le détruire, par cela seul que les ennemis du bien public l'ont +d'abord paralysé, et s'efforcent maintenant de le corrompre. C'est une +étrange manière de protéger les patriotes, de mettre en liberté les +contre-révolutionnaires et de faire triompher les fripons! c'est la +terreur du crime qui fait la sécurité de l'innocence. + +Au reste, je suis loin d'imputer les abus à la majorité de ceux à qui +vous avez donné votre confiance; la majorité est elle-même paralysée et +trahie; l'intrigue et l'étranger triomphent. On se cache, on dissimule, +on trompe: donc on conspire. On était audacieux; on méditait un grand +acte d'oppression; on s'entourait de la force pour comprimer l'opinion +publique après l'avoir irritée (31); on cherche à séduire des +fonctionnaires publics dont on redoute la fidélité; on persécute les +amis de la liberté: on conspire donc. On devient tout à coup souple et +même flatteur; on sème sourdement des insinuations dangereuses contre +Paris; on cherche à endormir l'opinion publique; on calomnie le peuple; +on érige en crime la sollicitude civique; on ne renvoie point les +déserteurs, les prisonniers ennemis, les contre-révolutionnaires de +toute espèce qui se rassemblent à Paris, et on éloigne les canonniers; +on désarme les citoyens; on intrigue dans l'armée; on cherche à +s'emparer de tout: donc on conspire. Ces jours derniers, on chercha à +vous donner le change sur la conspiration; aujourd'hui on la nie: c'est +même un crime d'y croire; on vous effraie, on vous rassure tour à tour: +la véritable conspiration, la voilà. + +La contre-révolution est dans l'administration des finances. + +Elle porte toute sur un système d'innovation contre-révolutionnaire, +déguisée sous le dehors du patriotisme. Elle a pour but de fomenter +l'agiotage, d'ébranler le crédit public en déshonorant la loyauté +française, de favoriser les riches créanciers, de ruiner et de +désespérer les pauvres, de multiplier les mécontents, de dépouiller le +peuple des biens nationaux, et d'amener insensiblement la ruine de la +fortune publique. + +Quels sont les administrateurs suprêmes de nos finances? Des +Brissotins, des Feuillants, des aristocrates et des fripons connus: ce +sont les Cambon, les Mallarmé, les Ramel; ce sont les compagnons et les +successeurs de Chabot, de Fabre, et de Julien (de Toulouse). + +Pour pallier leurs pernicieux desseins, il se sont avisés, dans les +derniers temps, de prendre l'attache du comité de salut public, parce +qu'on ne doutait pas que ce comité, distrait par tant et de si grands +travaux, adopterait de confiance, comme il est arrivé quelquefois, tous +les projets de Cambon. C'est un nouveau stratagème imaginé pour +multiplier les ennemis du comité, dont la perte est le principal but de +toutes les conspirations. + +La trésorerie nationale, dirigée par un contre-révolutionnaire +hypocrite, nommé L'Hermina, seconde parfaitement leurs vues par le plan +qu'elle a adopté, de mettre des entraves à toutes les dépenses +urgentes, sous le prétexte d'un attachement scrupuleux aux formes, de +ne payer personne, excepté les aristocrates, et de vexer les citoyens +malaisés par des refus, par des retards, et souvent par des +provocations odieuses. + +La contre-révolution est dans toutes les parties de l'économie +politique. Les conspirateurs nous ont précipités, malgré nous, dans des +mesures violentes, que leurs crimes seuls ont rendues nécessaires, et +réduit la République à la plus affreuse disette, et qui l'aurait +affamée, sans le concours des événements les plus inattendus. Ce +système était l'ouvrage de l'étranger, qui l'a proposé par l'organe +vénal des Chabot, des l'Huilier, des Hébert et tant d'autres scélérats: +il faut tous les efforts du génie pour ramener la République à un +régime naturel et doux qui seul peut entretenir l'abondance; et cet +ouvrage n'est pas encore commencé. + +On se rappelle tous les crimes prodigués pour réaliser le pacte de +famine enfanté par le génie infernal de l'Angleterre. Pour nous +arracher à ce fléau, il a fallu deux miracles également inespérés: le +premier est la rentrée de notre convoi vendu à l'Angleterre avant son +départ de l'Amérique, et sur lequel le cabinet de Londres comptait, et +la récolte abondante et prématurée que la nature nous a présentée; +l'autre est la patience sublime du peuple qui a souffert la faim même, +pour conserver sa liberté. Il nous reste encore à surmonter le défaut +de bras, de voitures, de chevaux, qui est un obstacle à la moisson et à +la culture des terres, et toutes les manoeuvres tramées, l'année +dernière, par nos ennemis, et qu'ils ne manqueront pas de renouveler. + +Les contre-révolutionnaires sont accourus ici pour se joindre à leurs +complices et défendre leurs patrons, à force d'intrigues et de crimes. +Ils comptent sur les contre-révolutionnaires détenus, sur les gens de +la Vendée et sur les déserteurs et prisonniers ennemis, qui, selon tous +les avis, s'échappent depuis quelque temps en foule pour se rendre à +Paris, comme je l'ai déjà dénoncé inutilement plusieurs fois au comité +de salut public; enfin sur l'aristocratie, qui conspire en secret +autour de nous. On excitera dans la Convention nationale de violentes +discussions; les traîtres, cachés jusqu'ici sous des dehors hypocrites, +jetteront le masque; les conspirateurs accuseront leurs accusateurs, et +prodigueront tous les stratagèmes jadis mis en usage par Brissot, pour +étouffer la voix de la vérité. S'ils ne peuvent maîtriser la Convention +par ce moyen, ils la diviseront en deux partis; et un vaste champ est +ouvert à la calomnie et à l'intrigue. S'ils la maîtrisent un moment, +ils accuseront de despotisme et de résistance à l'autorité nationale +ceux qui combattront avec énergie leur ligue criminelle; les cris de +l'innocence opprimée, les accents mâles de la liberté outragée seront +dénoncés comme les indices d'une influence dangereuse ou d'une ambition +personnelle. Vous croirez être retournés sous le couteau des anciens +conspirateurs; le Peuple s'indignera; on l'appellera une faction; la +faction criminelle continuera de l'exaspérer; elle cherchera à diviser +la Convention nationale du Peuple; enfin, à force d'attentats, on +espère parvenir à des troubles dans lesquels les conjurés feront +intervenir l'aristocratie et tous leurs complices, pour égorger les +patriotes et rétablir la tyrannie. Voilà une partie du plan de la +conspiration. Et à qui faut-il imputer ces maux? A nous-mêmes, à notre +lâche faiblesse pour le crime, et à notre coupable abandon des +principes proclamés par nous-mêmes. Ne nous y trompons pas: fonder une +immense république sur les bases de la raison et de l'égalité; +resserrer par un lien vigoureux toutes les parties de cet empire +immense, n'est pas une entreprise que la légèreté puisse consommer; +c'est le chef-d'oeuvre de la vertu et de la raison humaine. Toutes les +factions naissent en foule du sein d'une grande révolution. Comment les +réprimer, si vous ne soumettez sans cesse toutes les passions à la +justice? Vous n'avez pas d'autre garant de la liberté, que +l'observation rigoureuse des principes et de la morale universelle, que +vous avez proclamés. Si la raison ne règne pas, il faut que le crime et +l'ambition règnent; sans elle, la victoire n'est qu'un moyen d'ambition +et un danger pour la liberté même; un prétexte fatal dont l'intrigue +abuse pour endormir le patriotisme sur les bords du précipice; sans +elle, qu'importe la victoire même? La victoire ne fait qu'armer +l'ambition, endormir le patriotisme, éveiller l'orgueil et creuser de +ses mains brillantes le tombeau de la République. Qu'importe que nos +armées chassent devant elles les satellites armés des rois, si nous +reculons devant les vices destructeurs de la liberté publique? Que nous +importe de vaincre les rois, si nous sommes vaincus par les vices qui +amènent la tyrannie? Or, qu'avons-nous fait depuis quelque temps contre +eux? Nous avons proclamé de grands prix. + +Que n'a-t-on pas fait pour les protéger parmi nous? Qu'avons-nous fait +depuis quelque temps pour les détruire? Rien, car ils lèvent une tête +insolente, et menacent impunément la vertu; rien, car le gouvernement a +reculé devant les factions, et elles trouvent des protecteurs parmi les +dépositaires de l'autorité publique: attendons-nous donc à tous les +maux, puisque nous leur abandonnons l'empire. Dans la carrière où nous +sommes, s'arrêter avant le terme, c'est périr; et nous avons +honteusement rétrogradé. Vous avez ordonné la punition de quelques +scélérats, auteurs de tous nos maux; ils osent résister à la justice +nationale, et on leur sacrifie les destinées de la patrie et de +l'humanité. Attendons-nous donc à tous les fléaux que peuvent entraîner +les factions qui s'agitent impunément. Au milieu de tant de passions +ardentes, et dans un si vaste empire, les tyrans dont je vois les +armées fugitives, mais non enveloppées, mais non exterminées, se +retirent pour vous laisser en proie à vos dissensions intestines qu'ils +allument eux-mêmes, et à une armée d'agents criminels que vous ne savez +pas même apercevoir. Laissez flotter un moment les rênes de la +révolution, vous verrez le despotisme militaire s'en emparer, et le +chef des factions renverser la représentation nationale avilie. Un +siècle de guerre civile et de calamités désolera notre patrie, et nous +périrons pour n'avoir pas voulu saisir un moment marqué dans l'histoire +des hommes pour fonder la liberté; nous livrons notre patrie à un +siècle de calamités (32), et les malédictions du peuple s'attacheront à +notre mémoire qui devait être chère au genre humain. Nous n'aurons pas +même le mérite d'avoir entrepris de grandes choses par des motifs +vertueux. On nous confondra avec les indignes mandataires du peuple qui +ont déshonoré la représentation nationale, et nous partagerons leurs +forfaits en les laissant impunis. L'immortalité s'ouvrait devant nous: +nous périrons avec ignominie. Les bons citoyens périront; les méchants +périront aussi. Le peuple outragé et victorieux les laisserait-il jouir +en paix du fruit de leurs crimes? Les tyrans eux-mêmes ne +briseraient-ils pas ces vils instruments? Quelle justice avons-nous +faite envers les oppresseurs du peuple? quels sont les patriotes +opprimés par les plus odieux abus de l'autorité nationale qui ont été +vengés? Que dis-je? quels sont tous ceux qui ont pu faire entendre +impunément la voix de l'innocence opprimée? Les coupables n'ont-ils pas +établi cet affreux principe, que dénoncer un représentant infidèle, +c'est conspirer contre la représentation nationale? L'oppresseur répond +aux opprimés par l'incarcération et de nouveaux outrages. Cependant les +départements où ces crimes ont été commis, les ignorent-ils parce que +nous les oublions? et les plaintes que nous repoussons ne +retentissent-elles pas avec plus de force dans les coeurs comprimés des +citoyens malheureux? Il est si facile et si doux d'être juste! pourquoi +nous dévouer à l'opprobre des coupables en les tolérant? Mais quoi! les +abus tolérés n'iront-ils pas en croissant? les coupables impunis ne +voleront-ils pas de crimes en crimes? Voulons-nous partager tant +d'infamie et nous vouer au sort affreux des oppresseurs du peuple? +Quels titres ont-ils pour en opposer même aux plus vils tyrans? Une +faction pardonnerait à une autre faction. Bientôt les scélérats +vengeraient le monde en s'entr'égorgeant eux-mêmes; et s'ils +échappaient à la justice des hommes, ou à leur propre fureur, +échapperaient-ils à la justice éternelle qu'ils ont outragée par le +plus horrible de tous les forfaits? + +Pour moi, dont l'existence paraît aux ennemis de mon pays un obstacle à +leurs projets odieux, je consens volontiers à leur en faire le +sacrifice, si leur affreux empire doit durer encore. Eh! qui pourrait +désirer de voir plus longtemps cette horrible succession de traîtres +plus ou moins habiles à cacher leurs âmes hideuses sous un masque de +vertu, jusqu'au moment où leur crime paraît mûr; qui tous laisseront à +la postérité l'embarras de décider lequel des ennemis de ma patrie fut +le plus lâche et le plus atroce. + +Si l'on proposait ici de prononcer une amnistie en faveur des députés +perfides, et de mettre les crimes de tout représentant sous la +sauvegarde d'un décret, la rougeur couvrirait le front de chacun de +nous: mais laisser sur la tête des représentants fidèles le devoir de +dénoncer les crimes, et cependant d'un autre côté les livrer à la rage +d'une ligue insolente, s'ils osent le remplir, n'est-ce pas un désordre +encore plus révoltant? c'est plus que protéger le crime, c'est lui +immoler la vertu. + +En voyant la multitude des vices que le torrent de la révolution a +roulés pêle-mêle avec les vertus civiques, j'ai tremblé quelquefois +d'être souillé aux yeux de la postérité par le voisinage impur de ces +hommes pervers qui se mêlaient dans les rangs des défenseurs sincères +de l'humanité; mais la défaite des factions rivales a comme émancipé +tous les vices; ils ont cru qu'il ne s'agissait plus pour eux que de +partager la patrie comme un butin, au lieu de la rendre libre et +prospère; et je les remercie de ce que la fureur dont ils sont animés +contre tout ce qui s'oppose à leurs projets, a tracé la ligne de +démarcation entre eux et tous les gens de bien; mais si les Verrès et +les Catilina de la France se croient déjà assez avancés dans la +carrière du crime pour exposer sur la tribune aux harangues la tète de +leur accusateur, j'ai promis aussi naguère de laisser à mes concitoyens +un testament redoutable aux oppresseurs du peuple, et je leur lègue dès +ce moment l'opprobre et la mort. Je conçois qu'il est facile à la ligue +des tyrans du monde d'accabler un seul homme; mais je sais aussi quels +sont les devoirs d'un homme qui peut mourir en défendant la cause du +genre humain. J'ai vu dans l'histoire tous les défenseurs de la liberté +accablés par la fortune ou par la calomnie; mais bientôt après, leurs +oppresseurs et leurs assassins sont morts aussi. Les bons et les +méchants, les tyrans et les amis de la liberté disparaissent de la +terre, mais à des conditions différentes. Français, ne souffrez pas que +vos ennemis cherchent à abaisser vos âmes et à énerver vos vertus par +une funeste doctrine. Non, Chaumette, non Fouché, la mort n'est point +un sommeil éternel. Citoyens, effacez des tombeaux cette maxime impie +qui jette un crêpe funèbre sur la nature et qui insulte à la mort: +gravez-y plutôt celle-ci: _La mort est le commencement de +l'immortalité_. + +Peuple, souviens-toi que si, dans la République, la justice ne règne +pas avec un empire absolu, et si ce mot ne signifie pas l'amour de +l'égalité et de la patrie, la liberté n'est qu'un vain nom. Peuple, toi +que l'on craint, que l'on flatte et que l'on méprise; toi, souverain +reconnu, qu'on traite toujours en esclave, souviens-toi que partout où +la justice ne règne pas, ce sont les passions des magistrats, et que le +peuple a changé de chaînes et non de destinées. + +Souviens-toi qu'il existe dans ton sein une ligue de fripons qui lutte +contre la vertu publique, qui a plus d'influence que toi-même sur tes +propres affaires, qui te redoute et te flatte en masse, mais te +proscrit en détail dans la personne de tous les bons citoyens. + +Rappelle-toi que, loin de sacrifier cette poignée de fripons à ton +bonheur, tes ennemis veulent te sacrifier à cette poignée de fripons, +auteurs de tous nos maux, et seuls obstacles à la prospérité publique. + +Sache que tout homme qui s'élèvera pour défendre la cause et la morale +publique, sera accablé d'avanies et proscrit par les fripons; sache que +tout ami de la liberté sera toujours placé entre un devoir et une +calomnie; que ceux qui ne pourront être accusés d'avoir trahi, seront +accusés d'ambition; que l'influence de la probité et des principes sera +comparée à la force de la tyrannie et à la violence des factions; que +ta confiance et ton estime seront des titres de proscription pour tous +tes amis; que les cris du patriotisme opprimé seront appelés des cris +de sédition, et que n'osant t'attaquer toi-même en masse, on te +proscrira en détail dans la personne de tous les bons citoyens, jusqu'à +ce que les ambitieux aient organisé leur tyrannie. Tel est l'empire des +tyrans armés contre nous; telle est l'influence de leur ligue avec tous +les hommes corrompus, toujours portés à les servir. Ainsi donc, les +scélérats nous imposent la loi de trahir le peuple, à peine d'être +appelés dictateurs. Souscrirons-nous à cette loi? Non: défendons le +peuple, au risque d'en être estimé; qu'ils courent à l'échafaud par la +route du crime, et nous par celle de la vertu. + +Dirons-nous que tout est bien? continuerons-nous de louer par habitude +ou par pratique ce qui est mal? nous perdrions la patrie. +Révélerons-nous les abus cachés? dénoncerons-nous les traîtres? on nous +dira que nous ébranlons les autorités constituées; que nous voulons +acquérir à leurs dépens une influence personnelle. Que ferons-nous +donc? notre devoir. Que peut-on objecter à celui qui veut dire la +vérité, et qui consent à mourir pour elle? Disons donc qu'il existe une +conspiration contre la liberté publique; qu'elle doit sa force à une +coalition criminelle qui intrigue au sein même de la Convention; que +cette coalition a des complices dans le comité de sûreté générale et +dans les bureaux de ce comité qu'ils dominent; que les ennemis de la +République ont opposé ce Comité au comité de salut public, et constitué +ainsi deux gouvernements; que des membres du comité de salut public +entrent dans ce complot; que la coalition ainsi formée cherche à perdre +les patriotes et la patrie. Quel est le remède à ce mal? Punir les +traîtres, renouveler les bureaux du comité de sûreté générale, épurer +ce comité lui-même, et le subordonner au comité de salut public; épurer +le comité de salut public lui-même, constituer l'unité du gouvernement +sous l'autorité suprême de la Convention nationale, qui est le centre +et le juge, et écraser ainsi toutes les factions du poids de l'autorité +nationale, pour élever sur leurs ruines la puissance de la justice et +de la liberté: tels sont les principes. S'il est impossible de les +réclamer sans passer pour un ambitieux, j'en conclurai que les +principes sont proscrits, et que la tyrannie règne parmi nous, mais non +que je doive le taire: car, que peut-on objecter à un homme qui a +raison, et qui sait mourir pour son pays? Je suis fait pour combattre +le crime, non pour le gouverner. Le temps n'est point arrivé où les +hommes de bien peuvent servir impunément la patrie: les défenseurs de +la liberté ne seront que des proscrits, tant que la horde des fripons +dominera. + + + + +Notes + + +(1) Texte rétabli par E. Hamel. Omis dans le texte imprimé. + +(2) Texte rétabli par E. Hamel. Texte imprimé: Je me défendrai aussi +moi-même; vous n'en serez point surpris; vous ne ressemblez point aux +tyrans que vous combattez + +(3) Deux lignes effacées: Elles ont pris leur source, ou dans +l'ambition, ou dans la lassitude d'une espèce particulière de tyrannie. + +(4) Suivent deux pages effacées: Si des ambitions particulières lui ont +donné le branle ou hâté son mouvement, elle n'a dû son origine et sa +direction qu'à l'amour éclairé et profond de la justice et de la +liberté. Ce caractère a déterminé à la fois ses moyens et les attaques +de ses ennemis. Pour atteindre le but des autres, il ne fallait que +courir à la fortune sous les auspices d'une puissance nouvelle: la +nôtre, au contraire, exige le sacrifice des intérêts privés à l'intérêt +général; elle seule impose la vertu. Les autres étaient terminées par +le triomphe d'une faction: la nôtre ne peut l'être que par la victoire +de la justice sur toutes les factions; émanée de la justice, elle ne +peut se reposer que dans son sein; elle a pour ennemis tous les vices. +Les factions sont la coalition des intérêts privés contre le bien +général. Le concert des amis de la liberté, les plaintes des opprimés, +l'ascendant naturel de la raison, la force de l'opinion publique, ne +constituent point une faction; ce n'est que le rappel du pouvoir aux +principes de la liberté, et les effets naturels du développement de +l'esprit public chez un peuple éclairé. Ailleurs, l'ignorance et la +force ont absorbé les révolutions dans un despotisme nouveau: la nôtre, +émanée de la justice, ne peut se reposer que dans son sein; tous les +efforts des intérêts privés contre les droits du peuple ne peuvent +qu'agiter la nation entre deux écueils, les abus de l'ancienne +tyrannie, et les systèmes monstrueux qui dénaturaient l'égalité même, +pour ramener sous son nom la tyrannie. La cause de tous nos maux a été +dans cette lutte perpétuelle des factions contre l'intérêt public. +Celle d'Autriche et celle d'Orléans, toutes deux puissantes, l'une +parce qu'elle régnait au commencement de la révolution, l'autre parce +qu'elle avait puissamment contribué à la préparer pour régner à son +tour, ont arrêté jusqu'ici les destinées de la République. Ajoutez à +cela les intrigues de l'Angleterre coalisée avec la faction d'Orléans, +et l'influence des cours étrangères, et vous vous ferez quelque idée +des germes de discorde, de corruption et de dissolution, que les +ennemis de la liberté ont jetés au milieu de nous. La faction d'Orléans +surtout avait acquis une influence d'autant plus grande, qu'elle avait +arboré la première l'étendard du patriotisme pour renverser la cour, et +que ses partisans, cachés sous ce masque, avaient usurpé la confiance +des patriotes, et s'étaient introduits dans toutes les fonctions +publiques. + +(5) Lignes raturées: Chaque crise nouvelle, excitée par leurs intrigues +ténébreuses, ne fit que les forcer à adapter leurs moyens de nuire aux +circonstances nouvelles el à décrire un nouveau circuit pour arriver au +même but. Voulez-vous savoir si les factions existent encore? +demandez-vous si cette multitude d'intrigants dangereux, qui naguère +désolaient la République avec autant d'audace que de perfidie, a +disparu du sol de la liberté; demandez-vous si une foule de chefs et +d'agents fameux des factions diverses ne vivent point encore impunis et +même protégés; demandez-vous si le système de contre-révolution, +organisé au milieu de nous pendant plusieurs années par une politique +profonde, a pu être détruit, et quel plan sage est constamment suivi +pour le déraciner; demandez-vous si on a cessé un seul instant +d'entraver, de corrompre ou de calomnier les mesures que le salut +public a commandées; si les patriotes ne sont plus proscrits, +calomniés, les fripons ouvertement protégés, les conspirateurs +défendus, les principes de la morale publique proclamés seulement pour +la forme, éludés dans la pratique, faussés dans l'application, et +tournés contre ceux-là seuls qui les professent de bonne foi: +demandez-vous enfin si les factions ont fait autre chose que nuancer, +suivant les circonstances du moment, leurs principaux moyens de +conspiration, la corruption, la division; et surtout la calomnie. + +(6) Lignes raturées: Ils cherchent à détruire la liberté en calomniant +ses défenseurs, c'est-à-dire, les hommes qui veulent fonder l'ordre +social sur les principes de la morale publique et de l'égalité dans le +sens raisonnable attaché à ce mot. Ils savent quel est l'empire des +principes et de la vérité; ils cherchent à détruire son influence sur +le coeur des hommes, en la présentant comme l'influence personnelle de +ceux qui ont le courage de la dire; ils donnent à cette influence le +nom de tyrannie. Ils placent toujours les amis de la patrie entre leur +devoir et la calomnie; ils accusent d'ambition ceux qu'ils ne peuvent +accuser d'aucun crime: s'ils réclament contre l'oppression, on leur +répond par de nouveaux outrages; s'ils opposent l'énergie des principes +à la persécution, on donne à cette énergie le nom de sédition; +l'impression de l'opinion publique indignée est citée comme la preuve +de leur ambition. Quand on en est arrivera ce point, la liberté est +perdue. + +(7) Lignes raturées: Naguère on accusait le comité de salut public de +vouloir usurper l'autorité de la Convention; on l'accusait de vouloir +anéantir la représentation nationale: rappelez-vous quels moyens +odieux, quels lâches artifices furent épuisés pour accréditer cette +funeste idée. + +(8) Lignes raturées: Vous pourriez nous le dire, vous tous, hommes +probes, à qui on a fait la proposition formelle de vous liguer contre +le comité de salut public. + +(9) Lignes raturées: Etait-ce ceux dont la conscience était paisible? +Etait-ce les hommes dont la France estime le plus la probité, la +franchise et le dévouement? Quels crimes faisaient jadis les conjurés +que vous avez frappés? Ils s'agitaient, ils calomniaient, ils +caressaient bassement tous leurs collègues en qui ils ne voyaient déjà +plus que des juges; ils prophétisaient eux-mêmes leur punition, et +faisaient retentir les voûtes sacrées de leurs sinistres prédictions. + +(10) Lignes raturées: Il est bon de remarquer que, depuis leur +punition, les comités qui les ont dénoncés, loin d'être agresseurs, ont +toujours été sur la défensive. Depuis quand est-ce donc la punition du +crime qui épouvante la vertu? Est-ce attenter à la représentation +nationale, que de lui nommer les ennemis de la patrie et les siens? + +(11) Lignes raturées: Je les imputerai à ces personnages dangereux, et +même à d'autres fripons qui, en combattant quelquefois contre eux avec +les ennemis de la liberté, rendaient quelquefois la bonne cause +douteuse aux yeux des hommes moins placés dans un point de vue +avantageux pour la discerner. -- (Les tirades suivantes, jusqu'à ces +mots inclusivement, _la corruption qu'ils avaient établie_, sont +extraites d'un livret de Robespierre, écrit au crayon, et qui n'ont pas +été lues à la tribune; nous avons cru devoir les adapter à cet endroit +de lignes raturées.) -- J'en accuse la faiblesse humaine et ce fatal +ascendant de l'intrigue contre la vérité, lorsqu'elle plaide contre +elle dans les ténèbres et au tribunal de l'amour-propre; j'en accuse +des hommes pervers que je démasquerai; j'en accuse une horde de fripons +qui ont usurpé une confiance funeste, sous le nom de commis du comité +de sûreté générale. Les commis de sûreté générale sont une puissance et +une puissance supérieure, par ses funestes influences, au comité même. +Je les ai dénoncés depuis longtemps au comité de salut public et à +celui qui les emploie, qui est convenu du mal, sans oser y appliquer le +remède: je les dénonce aujourd'hui à la Convention, ces funestes +artisans de discorde, qui trahissent à la fois le comité qui les +emploie, et la patrie; qui déshonorent la révolution, compromettent la +gloire de la Convention nationale; protecteurs impudents du crime et +oppresseurs hypocrites de la vertu. C'est en vain qu'on voudrait +environner des fripons d'un prestige religieux; je ne partage pas cette +superstition, et je veux briser les ressorts d'une surveillance +corrompue qui va contre son but, pour la rattacher à des principes purs +et salutaires. J'ai un double titre pour oser remplir ce devoir, +puisqu'il faut aujourd'hui de l'audace pour attaquer des scélérats +subalternes, l'intérêt de la patrie et mon propre honneur. Ce sont ces +hommes qui réalisent cet affreux système de calomnier et de poursuivre +tous les patriotes suspects de probité, en même temps qu'ils protègent +leurs pareils et qu'ils justifient leurs crimes par ce mot, qui est le +cri de ralliement de tous les ennemis de la patrie, _c'est Robespierre +qui l'a ordonné_. C'était aussi le langage de tous les complices +d'Hébert, dont je demande en vain la punition. Et qu'importe, comme on +l'a dit, qu'ils aient quelquefois dénoncé et arrêté des aristocrates +prononcés, s'ils vendent aux autres l'impunité, et s'ils se font de ces +services faciles un titre pour trahir et pour opprimer? Que m'importe +qu'ils poursuivent l'aristocratie, s'ils assassinent le patriotisme et +la vertu, afin qu'il ne reste plus sur la terre que des fripons et +leurs protecteurs? Que dis-je? les fripons ne sont-ils pas une espèce +d'aristocratie? Tout aristocrate est corrompu, et tout homme corrompu +est aristocrate: mais cherchez sous ce masque du patriotisme; vous y +trouverez des nobles, des émigrés, peut-être des hommes qui, après +avoir professé ouvertement le royalisme pendant plusieurs années, se +sont fait attacher au comité de sûreté générale, comme jadis les +prostituées à l'Opéra, pour exercer leur métier impunément, et se +venger patriotiquement sur les patriotes de la puissance et des succès +de la République. Amar et Jagot, s'étant emparés de la police, ont plus +d'influence seuls que tous les membres du comité de sûreté générale; +leur puissance s'appuie encore sur cette armée de commis dont ils sont +les patrons et les généraux. Ce sont eux qui sont les principaux +artisans du système de division et de calomnie; il existe une +correspondance d'intrigues entre eux et certains membres du comité de +salut public, et les autres ennemis du gouvernement républicain ou de +la morale publique, car c'est la même chose; aussi ceux qui nous font +la guerre sont-ils les apôtres de l'athéisme et de l'immoralité. Une +circonstance remarquable et décisive, c'est que les persécutions ont +été renouvelées avec une nouvelle chaleur après la célébration de la +fête à l'Etre suprême. Nos ennemis ont senti la nécessité de réparer +cette défaite décisive à force de crimes, et de ressusciter, à quelque +prix que ce fût, la corruption qu'ils avaient établie. + +(12) Texte d'E. Hamel. Texte imprimé: de toutes les tyrannies + +(13) Texte d'E. Hamel. Texte imprimé : de leur conspiration + +(14) Lignes raturées: Quant à l'existence de la divinité, ils en +fournissent eux-mêmes un argument irrésistible; ce sont leurs propres +crimes. + +(15) Lignes raturées: Que suis-je? Un esclave de la patrie, un martyr +vivant de la République, la victime et le fléau du crime. Tous les +fripons m'outragent; les actions les plus indifférentes et les plus +légitimes sont pour moi des crimes. Il suffit de me connaître pour être +calomnié: on pardonne aux autres leurs forfaits, on me fait un crime de +mon zèle pour la patrie. Otez-moi ma conscience, je serais le plus +malheureux de tous les hommes. + +(16) Lignes raturées: Sans elle, quel obstacle s'opposerait au triomphe +de l'imposture et de l'intrigue? + +(17) Lignes raturées: Plus le peuple est éclairé et juste, plus la +justice et les principes ont d'empire sur lui, et plus ceux qui les +défendent obtiennent cette sorte de confiance attachée à la probité; +ceux qui s'indignent de cette confiance, veulent la donner. + +(18) Lignes raturées: La liberté publique est violée, quand les ennemis +du peuple français peuvent réduire ses représentants à l'impuissance de +défendre ses intérêts; or, je déclare en votre présence que je me suis +vu réduit à celte impuissance; je déclare que je me suis cru forcé +depuis quelque temps à abandonner les fonctions que la Convention +nationale m'avait confiées. Je demande que chacun de mes collègues se +rende compte à lui-même de la manière dont il serait affecté si le +gouvernement se liguait avec tous les ennemis de la révolution, pour le +rendre seul responsable de tous les crimes et de toutes les erreurs qui +se commentent dans la République, et de tous les maux qui affligent les +individus. + +(19) Lignes raturées: Je ne suis point assez éclairé sur les manoeuvres +ténébreuses, pour affirmer si cette nouvelle est vraie ou fausse; mais, +si elle n'était pas dénuée de fondement, j'aurais droit d'en conclure +que la probité de la majorité de la Convention nationale a repoussé, +etc. + +(20) Lignes raturées: Quel homme n'a pas été pénétré du charme touchant +qu'il portait dans tous les coeurs? Quel est le représentant du peuple +qui, dans ce moment, n'a pas cru recueillir la plus douce récompense de +son dévouement à la patrie? Quiconque aurait vu ce spectacle avec des +yeux secs ou avec une âme indifférente, est un monstre. Le silence du +sentiment imprimait plus éloquemment que les discours les émotions +douces et profondes dont les coeurs étaient remplis, et ce cri échappait +de tous les coeurs: que quiconque avait vu ce grand spectacle pouvait +quitter la vie sans regret. + +(21) Lignes raturées: A considérer la nature de leur colère, les moyens +et l'objet de la ligue, on eût cru voir les pygmées renouveler la +conspiration des Titans. C'est depuis cette époque que les manoeuvres +dont j'ai parlé se sont développées. Si le trait dont j'ai à parler +n'était pas propre à répandre la plus vive lumière sur les vues de la +coalition, je me garderais bien de rappeler certains faits scandaleux +arrivés au sein même de la fête de l'Etre suprême; car un sentiment +impérieux de pudeur ne me permettrait pas d'avouer que des +représentants du peuple ont répondu par les cris de la fureur aux +touchantes acclamations du peuple; que le président de la Convention +nationale, parlant au peuple, fut insulté par des injures grossières et +les grossiers sarcasmes de quelques autres, et les courses de ceux qui, +cherchant des crimes à celui qu'ils voulaient perdre, dans les signes +de l'allégresse publique, allaient répandre le poison de la terreur et +les soupçons, en disant: Voyez-vous comme on l'applaudit? On n'oublia +rien pour effacer les impressions salutaires qu'avait produites la fête +de l'Etre suprême. La première tentative fut le rapport de Vadier, +rapport où une conspiration politique, profonde, a été déguisée sous le +récit d'une farce mystique et sous des plaisanteries assez déplacées. + +(22) Lignes raturées: Enfin, de multiplier les chances des assassins, +en réveillant le fanatisme, tandis que l'on détournait l'attention +publique des véritables conspirateurs qui conduisaient eux-mêmes toute +cette trame. + +(23) Lignes raturées: L'affectation insolente avec laquelle +l'aristocratie cherchait à précipiter le jugement de ce procès, et à en +faire l'objet d'un scandale public ou d'une comédie ridicule, eût suffi +seule pour dévoiler ce projet; mais il est encore prouvé par les faits +les plus positifs et les plus multipliés. Cependant l'agent national de +la commune, pour avoir fait arrêter, d'après le voeu du comité de salut +public, quelques agents de ces manoeuvres, a été réprimandé et menacé +par le comité de sûreté générale. Ce dernier comité a encore dénoncé +l'accusateur public, pour avoir remis les pièces de cette affaire au +comité de salut public, qui avait senti la nécessité de l'approfondir +avec plus de sagacité. On a voulu surtout dans ces derniers temps +multiplier les mécontents, et toujours les vexations ont été déguisées +sous le prétexte du bien public; les persécutions suscitées au peuple, +sous le prétexte du fanatisme; les apôtres de l'athéisme et de +l'immoralité étaient sans doute le plus fécond et le plus sûr moyen de +parvenir à ce but. + +(24) Lignes raturées: On incarcérait, on persécutait les patriotes; on +prodiguait les attentats, pour en accuser le comité de salut public. +Ceux qui déclament contre le gouvernement, et ceux qui commettent les +excès qu'on lui impute, sont les mêmes hommes. La conjuration contre le +gouvernement a commencé au moment de sa naissance, et elle continue +actuellement avec une nouvelle activité. Les conjurés l'avaient d'abord +attaqué collectivement; ils le poursuivent maintenant en détail dans +les membres qui le composent, et ils appellent sur une seule tête cette +masse de mécontentement et de haine qu'ils s'efforcent de grossir, pour +en écraser ensuite tous les autres. Qui peut leur contester qu'il y a +de l'habileté dans cette tactique? Ils savent qu'il est plus facile de +perdre un homme que de détruire une puissance, et ils croient bien plus +à l'empire des petites passions qu'à celui de la raison et des +sentiments généreux. On disait, il y a peu de jours dans les prisons, +il est temps de se montrer, le comité de sûreté générale s'est déclaré +contre le comité de salut public; on le disait dans la nuit même où se +passa la fameuse séance des deux Comités, dont j'ai rendu compte, et il +fallait des précautions actives et extraordinaires pour maintenir +l'ordre. On arrêta, peu de jours auparavant, des colporteurs de +journaux qui criaient à perte d'haleine: Grande arrestation de +Robespierre; on répandait le bruit que Saint-Just était noble et qu'il +voulait sauver les nobles; on répandait en même temps que je voulais +les proscrire. Des fripons, apostés au lieu où les conspirateurs +expient leurs forfaits, cherchaient à apitoyer le peuple, et disaient: +C'est Robespierre qui égorge ces innocents. C'était le cri de +ralliement des contre-révolutionnaires détenus; c'était celui de tous +mes ennemis, qui me renvoyaient les plaintes de tous les citoyens, +comme à l'arbitre de toutes les destinées. C'était le moment où on +attaquait le tribunal révolutionnaire, où on m'identifiait avec cette +institution et avec tout le gouvernement révolutionnaire; c'était le +temps où le comité de sûreté générale prêtait lui-même son nom et son +appui à toutes ces manoeuvres: des libelles insidieux, de véritables +manifestes étaient prêts d'éclore; on devait invoquer la déclaration +des droits, demander l'exécution actuelle et littérale de la +constitution, la liberté indéfinie de la presse, l'anéantissement da +tribunal révolutionnaire et la liberté des détenus. + +(25) Lignes raturées: S'il existe dans le monde une espèce de tyrannie, +n'est-ce pas celle dont je suis la victime? + +(26) Lignes raturées: Qu'ils me préparent la ciguë, je l'attendrai sur +ces sièges sacrés; je léguerai du moins à ma patrie l'exemple d'un +constant amour pour elle, et aux ennemis de l'humanité l'opprobre et la +mort. + +(27) Ligne raturée: Avec des récits moins pompeux, elles paraîtraient +plus grandes. + +(28) Ligne raturée: Ce sont ces institutions qui nous manquent encore. + +(29) Lignes raturées: Tout marchera vers le véritable but des +institutions révolutionnaires; et la terreur imprimée au crime sera la +meilleure garantie de l'innocence. + +(30) Lignes raturées: C'est une mauvaise manière de protéger les +patriotes, de donner la liberté aux coupables; car la terreur des +criminels de la révolution est la meilleure garantie de l'innocence. + +(31) Ligne raturée: On calomniait d'avance l'indignation publique qu'on +se préparait à exciter. + +(32) Lignes raturées: Et notre mémoire, qui devait être chère au monde, +sera l'objet des malédictions du genre humain. + + + + * * * * * * * * * + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Discours par Maximilien Robespierre -- +17 Avril 1792-27 Juillet 1794, by Maximilien Robespierre + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DISCOURS PAR ROBESPIERRE, 1792-94 *** + +***** This file should be named 29887-8.txt or 29887-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/9/8/8/29887/ + +Produced by Daniel Fromont + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/29887-8.zip b/29887-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e2aecf2 --- /dev/null +++ b/29887-8.zip diff --git a/29887-h.zip b/29887-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..dace79d --- /dev/null +++ b/29887-h.zip diff --git a/29887-h/29887-h.htm b/29887-h/29887-h.htm new file mode 100644 index 0000000..ea7d258 --- /dev/null +++ b/29887-h/29887-h.htm @@ -0,0 +1,11517 @@ +<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<HTML> +<HEAD> + +<META HTTP-EQUIV="Content-Type" CONTENT="text/html; charset=iso-8859-1"> + +<TITLE> +The Project Gutenberg E-text of Discours—17 Avril 1792-27 Juillet 1794, +by Maximilien Robespierre +</TITLE> + +<STYLE TYPE="text/css"> +BODY { color: Black; + background: White; + margin-right: 10%; + margin-left: 10%; + font-family: "Times New Roman", serif; + text-align: justify } + +P {text-indent: 4% } + +P.noindent {text-indent: 0% } + +P.poem {text-indent: 0%; + margin-left: 10%; + font-size: small } + +P.letter {text-indent: 0%; + font-size: small ; + margin-left: 10% ; + margin-right: 10% } + +P.footnote {font-size: small ; + text-indent: 0% ; + margin-left: 0% ; + margin-right: 0% } + +P.transnote {font-size: small ; + text-indent: 0% ; + margin-left: 0% ; + margin-right: 0% } + +P.intro {font-size: 80%; + text-indent: 0% ; + margin-left: 10% ; + margin-right: 10% } + +P.finis { font-size: larger ; + text-align: center ; + text-indent: 0% ; + margin-left: 0% ; + margin-right: 0% } + +</STYLE> + +</HEAD> + +<BODY> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Discours par Maximilien Robespierre -- 17 +Avril 1792-27 Juillet 1794, by Maximilien Robespierre + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Discours par Maximilien Robespierre -- 17 Avril 1792-27 Juillet 1794 + +Author: Maximilien Robespierre + +Release Date: September 1, 2009 [EBook #29887] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DISCOURS PAR ROBESPIERRE, 1792-94 *** + + + + +Produced by Daniel Fromont + + + + + +</pre> + + +<BR><BR> + +<H1 ALIGN="center"> +Discours par Maximilien Robespierre — <BR>17 Avril 1792-27 Juillet 1794 +</H1> + +<H4 ALIGN="center"> +(1758-1794) +</H4> + +<BR><BR> + +<H4 ALIGN="center"> +Note: texte en français moderne établi par Charles Vellay +</H4> + +<BR><BR> + +<P CLASS="noindent"> +<I>Réponse de M. Robespierre aux discours de MM. Brissot et Guadet du +23 avril 1792, prononcée à la Société des Amis de la Constitution le +27 du même mois, et imprimée par ordre de la Société</I> (<A HREF="#17920427">27 avril 1792</A>) +</P> + +<P CLASS="noindent"> +<I>Réponse de Maximilien Robespierre à l'accusation de J.-B. Louvet +[imprimé par ordre de la Convention nationale]</I> (<A HREF="#17921105">5 novembre 1792</A>) +</P> + +<P CLASS="noindent"> +<I>Opinion de Maximilien Robespierre, député du département de Paris, +sur le jugement de Louis XVI; imprimé par ordre de la Convention +nationale</I> (<A HREF="#17921203">3 décembre 1792</A>) +</P> + +<P CLASS="noindent"> +<I>Second discours de Maximilien Robespierre, sur le jugement de Louis +Capet; prononcé à la Convention nationale, le 28 décembre, l'an +premier de la République [imprimé sur ordre de la Société des Amis +de la Liberté et de l'Egalité]</I> (<A HREF="#17921228">28 décembre 1792</A>) +</P> + +<P CLASS="noindent"> +<I>Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, présentée par +Maximilien Robespierre [imprimé par ordre de la Société des Amis de +la Liberté et de l'Egalité]</I> (<A HREF="#17930424">24 avril 1793</A>) +</P> + +<P CLASS="noindent"> +<I>Discours de Maximilien Robespierre sur la Constitution [discours +imprimé par ordre de la Société des Jacobins]</I> (<A HREF="#17930510">10 mai 1793</A>) +</P> + +<P CLASS="noindent"> +<I>Rapport fait à la Convention nationale au nom du Comité de salut +public par le citoyen Robespierre, membre de ce comité, sur la +situation politique de la République; le 27 brumaire, l'an 2 de la +République; imprimé par ordre de la Convention nationale</I> (<A HREF="#17931118">27 brumaire +an II - 18 novembre 1793</A>) +</P> + +<P CLASS="noindent"> +<I>Rapport par Maximilien Robespierre à la Convention, fait au nom du +Comité de salut public, le quintidi 15 frimaire, l'an second de la +République une et indivisible; imprimé par ordre de la Convention - +Réponse de la Convention nationale aux manifestes des rois ligués +contre la République; proposée par Robespierre, au nom du Comité de +salut public, et décrétée par la Convention</I> (<A HREF="#17931205">15 frimaire an II - +5 décembre 1793</A>) +</P> + +<P CLASS="noindent"> +<I>Rapport sur les principes du gouvernement révolutionnaire, fait au nom +du Comité de salut public par Maximilien Robespierre; imprimé par ordre +de la Convention; le 5 nivôse de l'an second de la République une et +indivisible</I> (<A HREF="#17931225">5 nivôse an II - 25 décembre 1793</A>) +</P> + +<P CLASS="noindent"> +<I>Rapport sur les principes de morale politique qui doivent guider la +Convention nationale dans l'administration intérieure de la République, +fait au nom du Comité de salut public, le 18 pluviôse, l'an 2e de la +République, par Maximilien Robespierre; imprimé par ordre de la +Convention nationale</I> (<A HREF="#17940205 ">18 pluviôse an II - 5 février 1794</A>) +</P> + +<P CLASS="noindent"> +<I>Rapport fait au nom du Comité de salut public, par Maximilien +Robespierre, sur les rapports des idées religieuses et morales avec +les principes républicains, et sur les fêtes nationales. Séance du +18 floréal, l'an second de la République française une et indivisible. +Imprimé par ordre de la Convention nationale</I> (<A HREF="#17940507">18 floréal an II - 7 +mai 1794</A>) +</P> + +<P CLASS="noindent"> +<I>Discours du 8 Thermidor</I> (<A HREF="#17940727">27 juillet 1794</A>) +</P> + +<BR><BR> + +<HR ALIGN="center" WIDTH="80%"> + +<BR><BR> + +<A NAME="17920427"></A> +<P CLASS="intro"> +<I>Réponse de M. Robespierre aux discours de MM. Brissot et Guadet du +23 avril 1792, prononcée à la Société des Amis de la Constitution le +27 du même mois, et imprimée par ordre de la Société</I> (27 avril 1792) +</P> + +<BR><BR> + +<P> +Je ne viens pas vous occuper ici, quoi qu'on en puisse dire, de +l'intérêt de quelques individus ni du mien; c'est la cause publique qui +est l'unique objet de toute cette contestation: gardez-vous de penser +que les destinées du peuple soient attachées à quelques hommes; +gardez-vous de redouter le choc des opinions, et les orages des +discussions politiques, qui ne sont que les douleurs de l'enfantement +de la Liberté. Cette pusillanimité, reste honteux de nos anciennes +moeurs, serait l'écueil de l'esprit public et la sauvegarde de tous les +crimes. Elevons-nous une fois pour toute à la hauteur des âmes +antiques; et songeons que le courage et la vérité peuvent seuls achever +cette grande révolution. +</P> + +<P> +Au reste, vous ne me verrez pas abuser des avantages que me donne Ici +manière dont j'ai été personnellement attaqué; et, si je parle avec +énergie, je n'en contribuerai que plus puissamment à la véritable paix +et à la seule union qui convienne aux amis de la Patrie. +</P> + +<P> +Ce n'est pas moi qui ai provoqué la dernière scène qui a eu lieu dans +cette Société; elle avait été précédée d'une diffamation révoltante +dont tous les journaux étaient les instruments et répandue surtout par +ceux qui sont entre les mains de mes adversaires. Deux députés à +l'Assemblée nationale connus par leur civisme intrépide et le défenseur +de Château-Vieux avaient articulé des faits contre plusieurs membres de +cette Société. Sans m'expliquer sur cet objet, et même sans y mettre +autant d'importance que beaucoup d'autres, sans attaquer nommément qui +que ce soit, j'ai cru devoir éclairer la Société sur les manoeuvres +qui, dans ces derniers temps, avaient été employées pour la perdre ou +la paralyser; j'ai demandé la permission de les dévoiler à cette +séance; j'avais annoncé en même temps que je développerais dans un +autre temps des vérités importantes au salut public; le lendemain +toutes les espèces de journaux possibles, sans en excepter <I>La +Chronique</I> ni <I>Le Patriote Français</I>, s'accordent à diriger contre moi +et contre tous ceux qui avaient déplu à mes adversaires les plus +absurdes et les plus atroces calomnies. Le lendemain, M. Brissot, +prévenant le jour où je devais porter la parole, vient dans cette +tribune, armé du volumineux discours que vous avez entendu. +</P> + +<P> +Il ne dit presque rien sur les faits allégués par les trois citoyens +que j'ai nommés; il nous assure que nous ne devons pas craindre de voir +une autorité trop grande entre les mains des patriciens; se livre à une +longue dissertation sur le tribunat, qu'il présente comme la seule +calamité qui menace la nation; nous garantit que le patriotisme règne +partout, sans en excepter le lieu qui fut jusqu'ici le foyer de toutes +les intrigues et de toutes les conspirations; loue la dénonciation en +général, mais prétend que cette arme sacrée doit rester oisive par la +raison que nous sommes en guerre avec les ennemis du dehors: il va +jusqu'à nous reprocher de crier contre la guerre, tandis qu'il n'est +pas question de cela, et que nous n'en avons jamais parlé que pour +proposer les moyens ou de prévenir en même temps la guerre étrangère et +la guerre civile ou au moins de tourner la première au profit de la +liberté. Enfin au panégyrique le plus pompeux de ses amis, il oppose +les portraits hideux de tous les citoyens qui n'ont point suivi ses +étendards; il présente tous les dénonciateurs comme des hommes +exagérés, comme des factieux et des agitateurs du peuple; et, dans ses +éternelles et vagues déclamations, il m'impute l'ambition la plus +extravagante et la plus profonde perversité. M. Guadet, que je n'avais +jamais attaqué en aucune manière, trouva le moyen d'enchérir sur M. +Brissot dans un discours dicté par le même esprit. +</P> + +<P> +Le même jour, un autre membre de cette Société, pour s'être expliqué +librement sur la conduite tenue par le procureur-syndic du Département, +dans la fête de la Liberté, reçoit de la part de ce dernier l'assurance +qu'il va le traduire devant les Tribunaux: et devant quels juges! +Sera-ce devant les jurés que le procureur-syndic a lui-même choisis? Et +ce procureur-syndic est membre de cette Société, et, après l'avoir +prise pour arbitre d'une discussion élevée dans son sein, il décline +son jugement, pour la soumettre à celui des Juges! Il récuse le +tribunal de l'opinion publique pour adopter le tribunal de quelques +hommes. +</P> + +<P> +Je n'ai eu aucune espèce de part, ni directement ni indirectement, aux +dénonciations faites ici par MM. Collot, Merlin et Chabot: je les en +atteste eux-mêmes; j'en atteste tous ceux qui me connaissent; et je le +jure par la Patrie et par la Liberté; mon opinion sur tout ce qui tient +à cet objet est indépendante, isolée; ma cause ni mes principes n'ont +jamais tenu, ni ne tiennent à ceux de personne. Mais j'ai cru que dans +ce moment la justice, les principes de la liberté publique et +individuelle m'imposaient la loi de faire ces légères observations sur +le procédé de M. Roederer, avant de parler de ce qui me regarde +personnellement. +</P> + +<P> +Avant d'avoir expliqué le véritable objet de mes griefs, avant d'avoir +nommé personne, c'est moi qui me trouve accusé par des adversaires qui +usent contre moi de l'avantage qu'ils ont de parler tous les jours à la +France entière dans des feuilles périodiques, de tout le crédit, de +tout le pouvoir qu'ils exercent dans le moment actuel. Je suis calomnié +à l'envi par les journaux de tous les partis ligués contre moi: je ne +m'en plains pas; je ne cabale point contre mes accusateurs; j'aime bien +que l'on m'accuse; je regarde la liberté des dénonciations, dans tous +les temps, comme la sauvegarde du peuple, comme le droit sacré de tout +citoyen; et je prends ici l'engagement formel de ne jamais porter mes +plaintes à d'autre tribunal qu'à celui de l'opinion publique: mais il +est juste au moins que je rende un hommage à ce tribunal vraiment +souverain, en répondant devant lui à mes adversaires. Je le dois +d'autant plus que, dans les temps où nous sommes, ces sortes d'attaques +sont moins dirigées contre les personnes que contre la cause et les +principes qu'elles défendent. <I>Chef de parti, agitateur du peuple, +agent du Comité Autrichien, payé ou tout au moins égaré</I>, si +l'absurdité de ces inculpations me défend de les réfuter, leur nature, +l'influence et le caractère de leurs auteurs méritent au moins une +réponse. Je ne ferai point celle de Scipion ou de Lafayette qui, accusé +dans cette même tribune de plusieurs crimes de lèse-nation, ne répondit +rien. Je répondrai sérieusement à cette question de M. Brissot: +qu'avez-vous fait pour avoir le droit de censurer ma conduite et celle +de mes amis? Il est vrai que, tout en m'interrogeant, il semble +lui-même m'avoir fermé la bouche en répétant éternellement, avec tous +mes ennemis, que je sacrifiais la chose publique à mon orgueil, que je +ne cessais de vanter mes services, quoiqu'il sache bien que je n'ai +jamais parlé de moi que lorsqu'on m'a forcé de repousser la calomnie et +de défendre mes principes. Mais enfin, comme le droit d'interroger et +de calomnier suppose celui de répondre, je vais lui dire franchement et +sans orgueil ce que j'ai fait. Jamais personne ne m'accusa d'avoir +exercé un métier lâche ou flétri mon nom par des liaisons honteuses et +par des procès scandaleux; mais on m'accusa constamment de défendre +avec trop de chaleur la cause des faibles opprimés contre les +oppresseurs puissants; on m'accusa, avec raison, d'avoir violé le +respect dû aux tribunaux tyranniques de l'ancien régime, pour les +forcer à être justes par pudeur, d'avoir immolé à l'innocence outragée +l'orgueil de l'aristocratie bourgeoise, municipale, nobiliaire, +ecclésiastique. J'ai fait, dès la première aurore de la Révolution, au +delà de laquelle vous vous plaisez à remonter pour y chercher à vos +amis des titres de confiance, ce que je n'ai jamais daigné dire, mais +ce que tous mes compatriotes s'empresseraient de vous rappeler à ma +place, dans ce moment où l'on met en question si je suis un ennemi de +la patrie, et s'il est utile à sa cause de me sacrifier; ils vous +diraient que, membre d'un très petit tribunal, je repoussai par les +principes de la souveraineté du peuple ces édits de Lamoignon auxquels +les tribunaux supérieurs n'opposaient que des formes; ils vous diraient +qu'à l'époque des premières Assemblées, je les déterminai moi seul, non +pas à réclamer, mais à exercer les droits du souverain; ils vous +diraient qu'ils ne voulurent pas être présidés par ceux que le +despotisme avait désignés pour exercer cette fonction, mais par les +citoyens qu'ils choisirent librement; ils vous diraient que, tandis +qu'ailleurs le Tiers-Etat remerciait humblement les nobles de leur +prétendue renonciation à des privilèges pécuniaires, je les engageais à +déclarer pour toute réponse à la Noblesse artésienne que nul n'avait le +droit de faire don au peuple de ce qui lui appartenait; ils vous +rappelleraient avec quelle hauteur ils repoussèrent le lendemain un +courtisan fameux, gouverneur de la province et président des trois +Ordres, qui les honora de sa visite pour les ramènera des procédés plus +polis; ils vous diraient que je déterminai l'assemblée électorale +représentative d'une province importante à annuler des actes illégaux +et concussionnaires que les Etats de la province et l'intendant avaient +osé se permettre; ils vous diraient qu'alors comme aujourd'hui en butte +à la rage de toutes les puissances conjurées contre moi, menacé d'un +procès criminel, le peuple m'arracha à la persécution pour me porter +dans le sein de l'Assemblée nationale, tant la nature m'avait fait pour +jouer le rôle d'un <I>tribun ambitieux et d'un dangereux agitateur du +peuple!</I> Et moi j'ajouterai que le spectacle de ces grandes assemblées +éveilla dans mon coeur un sentiment sublime et tendre qui me lia pour +jamais à la cause du peuple par des liens bien plus forts que toutes +les froides formules de serments inventées par les lois; je vous dirai +que je compris dès lors cette grande vérité morale et politique +annoncée par Jean-Jacques, que les hommes n'aiment jamais sincèrement +que ceux qui les aiment; que le peuple seul est bon, juste, magnanime, +et que la corruption et la tyrannie sont l'apanage exclusif de tous +ceux qui le dédaignent. Je compris encore combien il eût été facile à +des représentants vertueux d'élever tout d'un coup la nation française +à toute la hauteur de la liberté. Si vous me demandez ce que j'ai fait +à l'Assemblée nationale, je vous répondrai que je n'ai point fait tout +le bien que je désirais, que je n'ai pas même fait tout le bien que je +pouvais. Dès ce moment je n'ai plus eu à faire au peuple, à des hommes +simples et purs, mais à une assemblée particulière, agitée par mille +passions diverses, à des courtisans ambitieux, habiles dans l'art de +tromper, qui, cachés sous le masque du patriotisme, se réunissaient +souvent aux phalanges aristocratiques pour étouffer ma voix. Je ne +pouvais prétendre qu'aux succès qu'obtiennent le courage et la fidélité +à des devoirs rigoureux; il n'était point en moi de rechercher ceux de +l'intrigue et de la corruption. J'aurais rougi de sacrifier des +principes sacrés au frivole honneur d'attacher mon nom à un grand +nombre de lois. Ne pouvant faire adopter beaucoup de décrets favorables +à la liberté, j'en ai repoussé beaucoup de désastreux; j'ai forcé du +moins la tyrannie à parcourir un long circuit pour approcher du but +fatal où elle tendait. J'ai mieux aimé souvent exciter des murmures +honorables que d'obtenir de honteux applaudissements; j'ai regardé +comme un succès de faire retentir la voix de la vérité, lors même que +j'étais sûr de la voir repoussée; portant toujours mes regards au delà +de l'étroite enceinte du sanctuaire de la législation, quand j'adressai +la parole au Corps représentatif, mon but était surtout de me faire +entendre de la nation et de l'humanité; je voulais réveiller sans cesse +dans le coeur des citoyens ce sentiment de la dignité de l'homme et ces +principes éternels qui défendent les droits des peuples contre les +erreurs ou contre les caprices du législateur même. Si c'est un sujet +de reproche, comme vous le dites, de paraître souvent à la tribune; si +Phocion et Aristide, que vous citez, ne servaient leur patrie que dans +les camps et dans les tribunaux, je conviens que leur exemple me +condamne; mais voilà mon excuse. Mais, quoi qu'il en soit d'Aristide et +de Phocion, j'avoue encore que cet orgueil intraitable que vous me +reprochez éternellement a constamment méprisé la cour et ses faveurs, +que toujours il s'est révolté contre toutes les factions avec +lesquelles j'ai pu partager la puissance et les dépouilles de la +nation, que, souvent redoutable aux tyrans et aux traîtres, il ne +respecta jamais que la vérité, la faiblesse et l'infortune. +</P> + +<P> +Vous demandez ce que j'ai fait. Oh! une grande chose, sans doute. J'ai +donné Brissot et Condorcet à la France. J'ai dit un jour à l'Assemblée +constituante que, pour imprimer à son ouvrage un auguste caractère, +elle devait donner au peuple un grand exemple de désintéressement et de +magnanimité; que les vertus des législateurs devaient être la première +leçon des citoyens; et je lui ai proposé de décréter qu'aucun de ses +membres ne pourrait être réélu à la seconde législature; cette +proposition fut accueillie avec enthousiasme. Sans cela peut-être +beaucoup d'entre eux seraient restés dans la carrière; et qui peut +répondre que le choix du peuple de Paris ne m'eût pas moi-même appelé à +la place qu'occupent aujourd'hui Brissot ou Condorcet? Cette action ne +peut être comptée pour rien par M. Brissot, qui, dans le panégyrique de +son ami, rappelant ses liaisons avec d'Alembert et sa gloire +académique, nous a reproché la témérité avec laquelle nous jugeons des +hommes qu'il a appelés <I>nos maîtres en patriotisme et en liberté</I>. +J'aurais cru, moi, que dans cet art nous n'avions d'autre maître que la +nature. +</P> + +<P> +Je pourrais observer que la Révolution a rapetissé bien des grands +hommes de l'ancien régime; que, si les académiciens et les géomètres +que M. Brissot nous propose pour modèles, ont combattu et ridiculisé +les prêtres, ils n'en ont pas moins courtisé les grands et adoré les +rois, dont ils ont tiré un assez bon parti; et qui ne sait avec quel +acharnement ils ont persécuté la vertu et le génie de la Liberté dans +la personne de ce Jean-Jacques dont j'aperçois ici l'image sacrée, de +ce vrai philosophe qui seul, à mon avis, entre tous les hommes célèbres +de ce temps-là, mérita ces honneurs publics prostitués depuis par +l'intrigue à des charlatans politiques et à de méprisables héros. +</P> + +<P> +Quoi qu'il en soit, il n'en est pas moins vrai que, dans le système de +M. Brissot, il doit paraître étonnant que celui de mes services que je +viens de rappeler ne m'ait pas mérité quelque indulgence de la part de +mes adversaires. +</P> + +<P> +J'ai cru encore que, pour conserver la vertu des membres de l'Assemblée +nationale pure de toute intrigue et de toute espérance corruptrice, il +fallait élever une barrière entre eux et le ministère, que leur devoir +était de surveiller les ministres, et non de s'identifier avec eux ou +de le devenir eux-mêmes; et l'Assemblée constituante, consacrant ces +principes, a décrété que les membres des législatures ne pourraient +parvenir au ministère ni accepter aucun emploi du pouvoir exécutif +pendant quatre ans après la fin de leur mission. Après avoir élevé +cette double digue contre l'ambition des représentants, il fallut la +défendre encore longtemps contre les efforts incroyables de tous les +intrigants qu'elle mettait au désespoir; et l'on peut facilement +conjecturer qu'il m'eût été facile de composer avec eux sur ce point au +profit de mon intérêt personnel. Eh bien! je l'ai constamment défendue; +et je l'ai sauvée du naufrage de la revision. Comment le délire de la +haine a-t-il donc pu vous aveugler au point d'imprimer dans vos petites +feuilles et de répandre partout dans vos petites coteries, et même dans +les lieux publics, que celui qui provoqua ces deux décrets aspire au +ministère pour lui et pour ses amis, que je veux renverser les nouveaux +ministres pour m'élever sur leurs ruines? Je n'ai pas encore dit un +seul mot contre les nouveaux ministres; il en est même parmi eux que je +préférerais, quant à présent, à tout autre et que je pourrais défendre +dans l'occasion: je veux seulement qu'on les surveille et qu'on les +éclaire, comme les autres; que l'on ne substitue pas les hommes aux +principes, et la personne des ministres au caractère des peuples: je +veux surtout qu'on démasque tous les factieux. Vous demandez ce que +j'ai fait: et vous m'avez adressé cette question, dans cette tribune, +dans cette Société dont l'existence même est un monument de ce que j'ai +fait! Vous n'étiez pas ici, lorsque, sous le glaive de la proscription, +environné de pièges et de baïonnettes, je la défendais et contre toutes +les fureurs de nos modernes Syllas, et même contre toute la puissance +de l'Assemblée constituante. Interrogez donc ceux qui m'entendirent; +interrogez tous les amis de la Constitution répandus sur toute la +surface de l'empire; demandez-leur quels sont les noms auxquels ils se +sont ralliés, dans ces temps orageux. Sans ce que j'ai fait, vous ne +m'auriez point outragé dans cette tribune, car elle n'existerait plus; +et ce n'est pas vous qui l'auriez sauvée. Demandez-leur qui a conseillé +les patriotes persécutés, ranimé l'esprit public, dénoncé à la France +entière une coalition perfide et toute-puissante, arrêté le cours de +ses sinistres projets, et converti ses jours de triomphe en des jours +d'angoisse et d'ignominie. J'ai fait tout ce qu'a fait le magistrat +intègre que vous louez dans les mêmes feuilles où vous me déchirez. +C'est en vain que vous vous efforcez de séparer des hommes que +l'opinion publique et l'amour de la patrie ont unis. Les outrages que +vous me prodiguez sont dirigés contre lui-même, et les calomniateurs +sont les fléaux de tous les bons citoyens. Vous jetez un nuage sur la +conduite et sur les principes de mon compagnon d'armes, vous +enchérissez sur les calomnies de nos ennemis communs, quand vous osez +m'accuser de vouloir égarer et flatter le peuple! Et comment le +pourrais-je! Je ne suis ni le courtisan, ni le modérateur, ni le +tribun, ni le défenseur du peuple; je suis peuple moi-même! +</P> + +<P> +Mais par quelle fatalité tous les reproches que vous me faites sont-ils +précisément les chefs d'accusation intentés contre moi et contre Petion +au mois de juillet dernier par les d'André, les Bamave, les Duport, les +Lafayette! Comment se fait-il que, pour répondre à vos inculpations, je +n'aie rien autre chose à faire que de vous renvoyer à l'adresse que +nous fîmes à nos commettants, pour confondre leurs impostures et +dévoiler leurs intrigues? Alors, ils nous appelaient factieux; et vous +n'avez sur eux d'autre avantage que d'avoir inventé le terme +d'<I>agitateur</I>, apparemment parce que l'autre est usé. Suivant les gens +que je viens de nommer, c'était nous qui <I>semions la division parmi les +patriotes;</I> c'était nous qui soulevions le peuple contre les lois, +contre l'Assemblée nationale, c'est-à-dire l'opinion publique contre +l'intrigue et la trahison. Au reste, je ne me suis jamais étonné que +mes ennemis n'aient point conçu qu'on pouvait être aimé du peuple sans +intrigue, ou le servir sans intérêt. Comment l'aveugle-né peut-il avoir +l'idée des couleurs, et les âmes viles deviner le sentiment de +l'humanité et les passions vertueuses? Comment croiraient-ils aussi que +le peuple peut lui-même dispenser justement son estime ou son mépris? +Ils le jugent par eux-mêmes; ils le méprisent et le craignent; ils ne +savent que le calomnier pour l'asservir et pour l'opprimer. +</P> + +<P> +On me fait aujourd'hui un reproche d'un nouveau genre. Les personnages +dont j'ai parlé, dans le temps où je fus nommé accusateur public du +Département de Paris, firent éclater hautement leur dépit et leur +fureur; l'un d'eux abandonna même brusquement la place de président du +Tribunal criminel; aujourd'hui ils me font un crime d'avoir abdiqué ces +mêmes fonctions qu'ils s'indignaient de voir entre mes mains! C'est une +chose digne d'attention de voir ce concert de tous les calomniateurs à +gages de l'aristocratie et de la cour, pour chercher dans une démarche +de cette nature des motifs lâches ou criminels! Ce qui n'est pas moins +remarquable, c'est de voir MM. Brissot et Guadet en faire un des +principaux chefs de l'accusation qu'ils ont dirigée contre moi. Ainsi, +quand on reproche aux autres de briguer les places avec bassesse, on ne +peut m'imputer que mon empressement à les fuir ou à les quitter. Au +reste, je dois sur ce point à mes concitoyens une explication; et je +remercie mes adversaires de m'avoir eux-mêmes présenté cette occasion +de la donner publiquement. Ils feignent d'ignorer les motifs de ma +démission; mais le grand bruit qu'ils en ont fait me prouverait qu'ils +les connaissent trop bien; quand je ne les aurais pas d'avance annoncés +très clairement à cette Société et au public, il y a trois mois, le +jour même de l'installation du Tribunal criminel; je vais les rappeler. +Après avoir donné une idée exacte des fonctions qui m'étaient confiées; +après avoir observé que les crimes de lèse-nation n'étaient pas de la +compétence de l'accusateur public; qu'il ne lui était pas permis de +dénoncer directement les délits ordinaires, et que son ministère se +bornait à donner son avis sur les affaires envoyées au Tribunal +criminel en vertu des décisions du juré d'accusation; qu'il renfermait +encore la surveillance sur les officiers de police, le droit de +dénoncer directement leurs prévarications au Tribunal criminel, je suis +convenu que, renfermée dans ces limites, cette place était peut-être la +plus intéressante de la magistrature nouvelle. Mais j'ai déclaré que, +dans la crise orageuse qui doit décider de la liberté de la France et +de l'univers, je connaissais un devoir encore plus sacré que d'accuser +le crime ou de défendre l'innocence et la liberté individuelle, avec un +titre public, dans des causes particulières, devant un Tribunal +judiciaire; ce devoir est celui de plaider la cause de l'humanité et de +la liberté, comme homme et comme citoyen, au tribunal de l'univers et +de la postérité; j'ai déclaré que je ferais tout ce qui serait en moi +pour remplir à la fois ces deux lâches: mais que, si je m'apercevais +qu'elles étaient au-dessus de mes forces, je préférerais la plus utile +et la plus périlleuse; que nulle puissance ne pouvait me détacher de +cette grande cause des nations que j'avais défendue, que les devoirs de +chaque homme étaient écrits dans son coeur et dans son caractère, et +que, s'il le fallait, je saurais sacrifier ma place à mes principes et +mon intérêt particulier à l'intérêt général. J'ai conservé cette place +jusqu'au moment où je me suis assuré qu'elle ne me permettait pas de +donner aucun moment au soin général de la chose publique; alors je me +suis déterminé à l'abdiquer. Je l'ai abdiquée, comme on jette son +bouclier pour combattre plus facilement les ennemis du bien public; je +l'ai abandonnée, je l'ai <I>désertée</I>, comme on déserte ses +retranchements, pour monter à la brèche. J'aurais pu me livrer sans +danger au soin paisible de poursuivre les auteurs des délits privés, et +me faire pardonner peut-être par les ennemis de la Révolution une +inflexibilité de principes qui subjuguait leur estime. J'aime mieux +conserver la liberté de déjouer les complots tramés contre le salut +public; et je dévoue ma tête aux fureurs des Syllas et des Clodius. +J'ai usé du droit qui appartient à tout citoyen, et dont l'exercice est +laissé à sa conscience. Je n'ai vu là qu'un acte de dévouement, qu'un +nouvel hommage rendu par un magistrat aux principes de l'égalité et à +la dignité du citoyen; si c'est un crime, je fais des voeux pour que +l'opinion publique n'en ait jamais de plus dangereux à punir. +</P> + +<P> +Ainsi donc, les actions les plus honnêtes ne sont que de nouveaux +aliments de calomnie! Cependant, par quelle étrange contradiction +feignez-vous de me croire nécessaire à une place importante, lorsque +vous me refusez toutes les qualités d'un bon citoyen? Que dis-je? Vous +me faites un crime d'avoir abandonné des fonctions publiques; et vous +prétendez que, pour me soustraire à ce que vous appelez l'idolâtrie du +peuple, je devrais me condamner moi-même à l'ostracisme! Qu'est-ce donc +que cette idolâtrie prétendue, si ce n'est pas une nouvelle injure que +vous faites au peuple? N'est-ce pas être aussi trop méfiant et trop +soupçonneux à la fois, de paraître tant redouter un simple citoyen qui +a toujours servi la cause de l'égalité avec désintéressement, et de +craindre si peu les chefs de factions entourés de la force publique, +qui lui ont déjà porté tant de coups mortels? +</P> + +<P> +Mais quelle est donc cette espèce d'ostracisme dont vous parlez? Est-ce +la renonciation à toute espèce d'emplois publics, même pour l'avenir? +Si elle est nécessaire pour vous rassurer contre moi, parlez, je +m'engage à en déposer dans vos mains l'acte authentique et solennel. +Est-ce la défense d'élever désormais la voix pour défendre les +principes de la Constitution et les droits du peuple? De quel front +oseriez-vous me la proposer? Est-ce un exil volontaire, comme M. Guadet +l'a annoncé en propres termes? Ah! ce sont les ambitieux et les tyrans +qu'il faudrait bannir. Pour moi, où voulez-vous que je me retire? Quel +est le peuple où je trouverai la liberté établie? Et quel despote +voudra me donner un asile? Ah! on peut abandonner sa patrie heureuse et +triomphante; mais menacée, mais déchirée, mais opprimée, on ne la fuit +pas, on la sauve, ou on meurt pour elle. Le ciel qui me donna une âme +passionnée pour la liberté et qui me fit naître sous la domination des +tyrans, le ciel qui prolongea mon existence jusqu'au règne des factions +et des crimes, m'appelle peut-être à tracer de mon sang la route qui +doit conduire mon pays au bonheur et à la liberté; j'accepte avec +transport cette douce et glorieuse destinée. Exigez-vous de moi un +autre sacrifice? Oui, il en est un que vous pouvez demander encore; je +l'offre à ma patrie, c'est celui de ma réputation. Je vous la livre, +réunissez-vous tous pour la déchirer, joignez-vous à la foule +innombrable de tous les ennemis de la liberté, unissez, multipliez vos +libelles périodiques, je ne voulais de réputation que pour le bien de +mon pays: si, pour la conserver, il faut trahir, par un coupable +silence, la cause de la vérité et du peuple, je vous l'abandonne; je +l'abandonne à tous les esprits faibles et versatiles que l'imposture +peut égarer, à tous les méchants qui la répandent. J'aurai l'orgueil +encore de préférer à leurs frivoles applaudissements le suffrage de ma +conscience et l'estime de tous les hommes vertueux et éclairés; appuyé +sur elle et sur la vérité, j'attendrai le secours tardif du temps, qui +doit venger l'humanité trahie et les peuples opprimés. +</P> + +<P> +Voilà mon apologie; c'est vous dire assez, sans doute, que je n'en +avais pas besoin. Maintenant il me serait facile de vous prouver que je +pourrais faire la guerre offensive avec autant d'avantages que la +guerre défensive. Je ne veux que vous donner une preuve de modération. +Je vous offre la paix, aux seules conditions que les amis de la patrie +puissent accepter. A ces conditions, je vous pardonne volontiers toutes +vos calomnies; j'oublierai même cette affectation cruelle avec laquelle +vous ne cessez de défigurer ce que j'ai dit pour m'accuser d'avoir fait +contre l'Assemblée nationale les réflexions qui s'adressaient à vous, +cette artificieuse politique avec laquelle vous vous êtes toujours +efforcés de vous identifier avec elle, d'inspirer de sinistres +préventions contre moi à ceux de ses membres pour qui j'ai toujours +marqué le plus d'égards et d'estime. Ces conditions, les voici. +</P> + +<P> +Je ne transige point sur les principes de la justice et sur les droits +de l'humanité. Vous me parlerez tant que vous voudrez du Comité +autrichien; vous ajouterez même que je suis son agent involontaire, +suivant l'expression familière de quelques-uns de vos papiers. Moi qui +ne suis point initié dans les secrets de la cour, et qui ne puis +l'être, moi qui ignore jusqu'où s'étendent l'influence et les relations +de ce Comité, je ne connais qu'une seule règle de conduite, c'est la +Déclaration des Droits de l'homme et les principes de notre +Constitution. Partout où je vois un système qui les viole constamment; +partout où j'aperçois l'ambition, l'intrigue, la ruse et le +machiavélisme, je reconnais une faction; et toute faction tend de sa +nature à immoler l'intérêt général à l'intérêt particulier. Que l'on +s'appelle Condé, Cazalès, Lafayette, Duport, Lameth ou autrement, peu +m'importe: je crois que sur les ruines de toutes les factions doivent +s'élever la prospérité publique et la souveraineté nationale; et dans +ce labyrinthe d'intrigues, de perfidies et de conspirations, je cherche +la route qui conduit à ce but; voilà ma politique, voilà le seul fil +qui puisse guider les pas des amis de la raison et de la liberté. Or, +quels que soient le nombre et les nuances des différents partis, je les +vois tous ligués contre l'égalité et contre la Constitution; ce n'est +qu'après les avoir anéanties qu'ils se disputeront la puissance +publique et la substance du peuple. De tous ces partis, le plus +dangereux, à mon avis, est celui qui a pour chef le héros qui, après +avoir assisté à la révolution du nouveau monde, ne s'est appliqué +jusqu'ici qu'à arrêter les progrès de la liberté dans l'ancien, en +opprimant ses concitoyens. Voilà, à mon avis, le plus grand des dangers +qui menacent la liberté. Unissez-vous à nous pour le prévenir. +Dévoilez, comme députés et comme écrivains, et cette faction et ce +chef! Vous, Brissot, vous êtes convenu avec moi, et vous ne pouvez le +nier, que Lafayette était le plus dangereux ennemi de notre liberté; +qu'il était le bourreau et l'assassin du peuple; je vous ai entendu +dire, en présence de témoins, que la journée du Champ-de-Mars avait +fait rétrograder la Révolution de vingt années. Cet homme est-il moins +redoutable parce qu'il est à la tête d'une armée? Non. +</P> + +<P> +Hâtez-vous donc, vous et vos amis, d'éclairer la partie de la nation +qu'il a abusée; déployez le caractère d'un véritable représentant; +n'épargnez pas Narbonne plus que Lessart. Faites mouvoir +horizontalement le glaive des lois pour frapper toutes les têtes des +grands conspirateurs; si vous désirez de nouvelles preuves de leurs +crimes, venez plus souvent dans nos séances, je m'engage à vous les +fournir. Défendez la liberté individuelle, attaquée sans cesse par +cette faction; protégez les citoyens les plus éprouvés contre ses +attentats journaliers; ne les calomniez pas; ne les persécutez pas +vous-même; le costume des prêtres a été supprimé; effacez toutes ces +distinctions impolitiques et funestes par lesquelles Lafayette a voulu +élever une barrière entre les gardes nationales et la généralité des +citoyens; faites réformer cet état-major ouvertement voué à Lafayette, +et auquel on impute tous les désordres, toutes les violences qui +oppriment le patriotisme. Il est temps de montrer un caractère décidé +de civisme et d'énergie véritable; il est temps de prendre les mesures +nécessaires pour rendre la guerre utile à la liberté; déjà les troubles +du Midi et de divers départements se réveillent; déjà on nous écrit de +Metz que depuis cette époque tout s'incline dans cette ville devant le +général; déjà le sang a coulé dans le département du Bas-Rhin. A +Strasbourg, on vient d'emprisonner les meilleurs citoyens; Diétrich, +l'ami de Lafayette, est dénoncé comme l'auteur de ces vexations; il +faut que je vous le dise: vous êtes accusé de protéger ce Diétrich et +sa faction; non par moi, mais par la Société des Amis de la +Constitution de Strasbourg. Effacez tous ces soupçons, venez discuter +avec nous les grands objets qui intéressent le salut de la patrie; +prenez toutes les mesures que la prudence exige pour éteindre la guerre +civile et terminer heureusement la guerre étrangère; c'est à la manière +dont vous accueillerez cette proposition que les patriotes vous +jugeront; mais, si vous la rejetez, rappelez-vous que nulle +considération, que nulle puissance ne peut empêcher les amis de la +patrie de remplir leurs devoirs. +</P> + +<BR><BR> + +<HR ALIGN="center" WIDTH="80%"> + +<BR><BR> + +<A NAME="17921105"></A> +<P CLASS="intro"> +<I>Réponse de Maximilien Robespierre à l'accusation de J.-B. Louvet +[imprimé par ordre de la Convention nationale]</I> (5 novembre 1792) +</P> + +<BR><BR> + +<P CLASS="noindent"> +Citoyens, délégués du peuple, +</P> + +<BR> + +<P> +Une accusation, sinon très redoutable, au moins très grave et très +solennelle, a été intentée contre moi, devant la Convention nationale; +j'y répondrai, parce que je ne dois pas consulter ce qui me convient le +mieux à moi-même, mais ce que tout mandataire du peuple doit à +l'intérêt public. J'y répondrai, parce qu'il faut qu'en un moment +disparaisse le monstrueux ouvrage de la calomnie, si laborieusement +élevé pendant plusieurs années, peut-être; parce qu'il faut bannir du +sanctuaire des lois la haine et la vengeance, pour y rappeler les +principes de la concorde. Citoyens, vous avez entendu l'immense +plaidoyer de mon adversaire; vous l'avez même rendu public par la voie +de l'impression; vous trouverez sans doute équitable d'accorder à la +défense la même attention que vous avez donnée à l'accusation. +</P> + +<P> +De quoi suis-je accusé? D'avoir conspiré pour parvenir à la dictature, +ou au triumvirat, ou au tribunat. L'opinion de mes adversaires ne +paraît pas bien fixée sur ces points. Traduisons toutes ces idées +romaines un peu disparates par le mot de pouvoir suprême, que mon +accusateur a employé ailleurs. +</P> + +<P> +Or, on conviendra d'abord que si un pareil projet était criminel, il +était encore plus hardi; car, pour l'exécuter, il fallait non seulement +renverser le trône, mais anéantir la législature, et surtout empêcher +encore qu'elle ne fût remplacée par une Convention nationale; mais +alors comment se fait-il que j'aie le premier, dans mes discours +publics et dans mes écrits, appelé la Convention nationale, comme le +seul remède des maux de la patrie? Il est vrai que cette proposition +même fut dénoncée comme incendiaire, par mes adversaires actuels; mais +bientôt la révolution du 10 fit plus que la légitimer, elle la réalisa. +Dirai-je que, pour arriver à la dictature, il ne suffisait pas de +maîtriser Paris; qu'il fallait asservir les 82 autres départements? Où +étaient mes trésors, où étaient mes armées? Où étaient les grandes +places dont j'étais pourvu? Toute la puissance résidait précisément +dans les mains de mes adversaires. La moindre conséquence que je puisse +tirer de tout ce que je viens de dire, c'est qu'avant que l'accusation +pût acquérir un caractère de vraisemblance, il faudrait au moins qu'il +fût préalablement démontré que j'étais complètement fou: encore ne +vois-je pas ce que mes adversaires pourraient gagner à cette +supposition; car alors il resterait à expliquer comment des hommes +sensés auraient pu se donner la peine de composer tant de beaux +discours, tant de belles affiches, de déployer tant de moyens, pour me +présenter à la Convention nationale et à la France entière comme le +plus redoutable de tous les conspirateurs. +</P> + +<P> +Mais venons aux preuves positives. L'un des reproches les plus +terribles que l'on m'ait faits, je ne le dissimule point, c'est le nom +de Marat. Je vais donc commencer par vous dire quels ont été mes +rapports avec lui. Je pourrai même faire ma profession de foi sur son +compte, mais sans en dire ni plus de bien, ni plus de mal que j'en +pense. Car je ne sais point trahir ma pensée, pour caresser l'opinion +générale. +</P> + +<P> +Au mois de janvier 1792, Marat vint me trouver; jusque-là, je n'avais +eu avec lui aucune espèce de relations directes, ni indirectes. La +conversation roula sur les affaires publiques, dont il me parla avec +désespoir; je lui dis, moi, tout ce que les patriotes, même les plus +ardents, pensaient de lui; à savoir qu'il avait mis lui-même un +obstacle au bien que pouvaient produire les vérités utiles développées +dans ses écrits, en s'obstinant à revenir éternellement sur certaines +propositions absurdes et violentes, qui révoltaient les amis de la +liberté autant que les partisans de l'aristocratie. Il défendit son +opinion; je persistai dans la mienne, et je dois avouer qu'il trouva +mes vues politiques tellement étroites, que, quelque temps après, +lorsqu'il eut repris son journal, alors abandonné par lui depuis +quelque temps, en rendant compte lui-même de la conversation dont je +viens de parler, il écrivit en toutes lettres qu'il m'avait quitté +parfaitement convaincu que je n'avais <I>ni les vues ni l'audace d'un +homme d'Etat;</I> et, si les critiques de Marat pouvaient être des titres +de faveur, je pourrais remettre encore sous vos yeux quelques-unes de +ses feuilles publiées six semaines avant la dernière révolution, où il +m'accusait de feuillantisme, parce que, dans un ouvrage périodique, je +ne disais pas hautement qu'il fallait renverser la Constitution. +</P> + +<P> +Depuis cette première et unique visite de Marat, je l'ai retrouvé à +l'assemblée électorale; ici je retrouve aussi M. Louvet, qui m'accuse +d'avoir désigné Marat pour député, d'avoir mal parlé de Priestley, +enfin d'avoir dominé le corps électoral par l'intrigue et par l'effroi. +Aux déclamations les plus absurdes et les plus atroces, comme aux +suppositions les plus romanesques et les plus hautement démenties par +la notoriété publique, je ne réponds que par les faits: les voici. +</P> + +<P> +L'assemblée électorale avait arrêté unanimement que tous les choix +qu'elle ferait seraient soumis à la ratification des assemblées +primaires, et ils furent, en effet, examinés et ratifiés par les +sections. A cette grande mesure, elle en avait ajouté une autre, non +moins propre à tuer l'intrigue, non moins digne des principes d'un +peuple libre, celle de statuer que les élections seraient faites à +haute voix et précédées de la discussion publique des candidats. Chacun +usa librement du droit de les proposer. Je n'en présentai aucun. +Seulement, à l'exemple de quelques-uns de mes collègues, je crus faire +une chose utile en proposant des observations générales sur les règles +qui pouvaient guider les corps électoraux dans l'exercice de leurs +fonctions. Je ne dis point de mal de Priestley; je ne pouvais en dire +d'un homme qui ne m'était connu que par sa réputation de savant et par +une disgrâce qui le rendait intéressant aux yeux des amis de la +révolution française. Je ne désignai pas Marat plus particulièrement +que les écrivains courageux qui avaient combattu ou souffert pour la +cause de la révolution; tels que l'auteur des <I>Crimes des rois</I>, et +quelques autres qui fixèrent les suffrages de l'assemblée. Voulez-vous +savoir la véritable cause qui les a réunis en faveur de Marat en +particulier? C'est que, dans celte crise, où la chaleur du patriotisme +était montée au plus haut degré, et où Paris était menacé par l'armée +des tyrans qui s'avançait, on était moins frappé de certaines idées +exagérées ou extravagantes qu'on lui reprochait que des attentats de +tous les perfides ennemis qu'il avait dénoncés et de la présence des +maux qu'il avait prédits. Personne ne songeait alors que bientôt son +nom seul servirait de prétexte pour calomnier et la députation de Paris +et l'assemblée électorale et les assemblées primaires elles-mêmes. Pour +moi, je laisserai à ceux qui me connaissent le soin d'apprécier ce beau +projet formé par certaines gens, de m'identifier, à quelque prix que ce +soit, avec un homme qui n'est pas moi. Et n'avais-je donc pas assez de +torts personnels, et mon amour, mes combats pour la liberté, ne +m'avaient-ils pas suscité assez d'ennemis depuis le commencement de la +révolution, sans qu'il soit besoin de m'imputer encore un excès que +j'ai évité, et des opinions que j'ai moi-même condamnées le premier? +</P> + +<P> +M. Louvet a fait découler les autres preuves dont il appuie son +système, de deux autres sources principales: de ma conduite dans la +Société des Jacobins, et de ma conduite dans le conseil général de la +commune. +</P> + +<P> +Aux Jacobins, j'exerçais, si on l'en croit, un despotisme d'opinion, +qui ne pouvait être regardé que comme l'avant-coureur de la dictature. +D'abord, je ne sais pas ce que c'est que le despotisme de l'opinion, +surtout dans une société d'hommes libres, composée, comme vous le dites +vous-mêmes, de 1.500 citoyens, réputés les plus ardents patriotes, à +moins que ce ne soit l'empire naturel des principes. Or, cet empire +n'est point personnel à tel homme qui les énonce; il appartient à la +raison universelle et à tous les hommes qui veulent écouter sa voix. Il +appartenait à mes collègues de l'Assemblée constituante, aux patriotes +de l'Assemblée législative, à tous les citoyens qui défendirent +invariablement la cause de la liberté. +</P> + +<P> +L'expérience a prouvé, en dépit de Louis XVI et de ses alliés, que +l'opinion des Jacobins et des sociétés populaires était celle de la +nation française; aucun citoyen ne l'a créée, ni dominée; et je n'ai +fait que la partager. A quelle époque rapportez-vous les torts que vous +me reprochez? Est-ce aux temps postérieurs à la journée du 10? Depuis +cette époque, jusqu'au moment où je parle, je n'ai pas assisté plus de +six fois peut-être à la Société. C'est depuis le mois de janvier, +dites-vous, qu'elle a été entièrement dominée par <I>une faction très peu +nombreuse, mais chargée de crimes et d'immoralités dont j'étais le +chef</I>, tandis que tous les <I>hommes sages et vertueux</I>, tels que vous, +<I>gémissaient dans le silence et dans l'oppression</I>, de manière, +ajoutez-vous, avec le ton de la pitié, que cette <I>société, célèbre par +tant de services rendus à la patrie, est maintenant tout à fait +méconnaissable</I>. +</P> + +<P> +Mais si, depuis le mois de janvier, les Jacobins n'ont pas perdu la +confiance et l'estime de la nation, et n'ont pas cessé de servir la +liberté; si c'est depuis cette époque qu'ils ont déployé un plus grand +courage contre la cour et Lafayette; si c'est depuis cette époque que +l'Autriche et la Prusse leur ont déclaré la guerre; si c'est depuis +cette époque qu'ils ont recueilli dans leur sein les fédérés rassemblés +pour combattre la tyrannie, et préparé avec eux la sainte insurrection +du mois d'août 1792, que faut-il conclure de ce que vous venez de dire, +sinon que c'est cette poignée de scélérats dont vous parlez qui ont +abattu le despotisme, et que vous et les vôtres étiez trop sages et +trop amis du bon ordre pour tremper dans de telles conspirations; et +s'il était vrai que j'eusse, en effet, obtenu aux Jacobins cette +influence que vous me supposez gratuitement, et que je suis loin +d'avouer, que pourriez-vous en induire contre moi? +</P> + +<P> +Vous avez adopté une méthode bien sûre et bien commode pour assurer +votre domination, c'est de prodiguer les noms de scélérats et de +monstres à vos adversaires, et de donner vos partisans pour les modèles +du patriotisme; c'est de nous accabler à chaque instant du poids de nos +vices et de celui de vos vertus; cependant à quoi se réduisent, au +fond, tous vos griefs? La majorité des Jacobins rejetait vos opinions; +elle avait tort sans doute. Le public ne vous était pas plus favorable; +qu'en pouvez-vous conclure en votre faveur? Direz-vous que je lui +prodiguais les trésors que je n'avais pas, pour faire triompher des +principes gravés dans tous les coeurs? Je ne vous rappellerai pas +qu'alors le seul objet de dissentiment qui nous divisait, c'était que +vous défendiez indistinctement tous les actes des nouveaux ministres, +et nous les principes; que vous paraissiez préférer le pouvoir, et nous +l'égalité. Je me contenterai de vous observer qu'il résulte de vos +plaintes mêmes que nous étions divisés d'opinion dès ce temps-là. Or, +de quel droit voulez-vous faire servir la Convention nationale +elle-même à venger les disgrâces de votre amour-propre ou de votre +système? Je ne chercherai point à vous rappeler aux sentiments des âmes +républicaines, mais soyez au moins aussi généreux qu'un roi: imitez +Louis XII, et que le législateur oublie les injures de M. Louvet. Mais +non, ce n'est point l'intérêt personnel qui vous guide, c'est l'intérêt +de la liberté; c'est l'intérêt des moeurs qui vous arme contre cette +Société qui <I>n'est plus qu'un repaire de factieux et de brigands qui +retiennent au milieu d'eux un petit nombre d'honnêtes gens trompés</I>. +Cette question est trop importante pour être traitée incidemment. +J'attendrai le moment où votre zèle vous portera à demander à la +Convention nationale un décret qui proscrive les Jacobins: nous verrons +alors si vous serez plus persuasifs ou plus heureux que Lafayette. +Avant de terminer cet article, dites-nous seulement ce que vous +entendez par ces deux portions du peuple que vous distinguez dans tous +vos discours, dans tous vos rapports, dont l'une est flagornée, adulée, +égarée par nous, dont l'autre est paisible, mais intimidée; dont l'une +vous chérit et l'autre semble incliner à nos principes? Votre intention +serait-elle de désigner ici, et ceux que Lafayette appelait les +honnêtes gens, et ceux qu'il nommait les sans-culottes et la canaille? +</P> + +<P> +Il reste maintenant le plus fécond et le plus intéressant des trois +chapitres qui composent votre plaidoyer diffamatoire, celui qui +concerne ma conduite au conseil général de la commune. +</P> + +<P> +On me demande d'abord pourquoi, après avoir abdiqué la place +d'accusateur public, j'ai accepté le titre d'officier municipal? +</P> + +<P> +Je réponds que j'ai abdiqué, au mois de janvier 1791, la place +lucrative et nullement périlleuse, quoi qu'on dise, d'accusateur +public, et que j'ai accepté les fonctions de membre du conseil de la +commune, le 10 août 1792. On m'a fait un crime de la manière même dont +je suis entré dans la salle où siégeait la nouvelle municipalité. Notre +dénonciateur m'a reproché très sérieusement d'avoir dirigé mes pas vers +le bureau. Dans ces conjectures, où d'autres soins nous occupaient, +j'étais loin de prévoir que je serais obligé d'informer un jour la +Convention nationale que je n'avais été au bureau que pour faire +vérifier mes pouvoirs. M. Louvet n'en a pas moins conclu de tous ces +faits, à ce qu'il assure, que ce conseil général, ou du moins plusieurs +de ses membres, étaient réservés à de hautes destinées. Pouviez-vous en +douter? N'était-ce pas une assez haute destinée que celle de se dévouer +pour la patrie? Pour moi, je m'honore d'avoir ici à défendre et la +cause de la commune et la mienne. Mais, non... je n'ai qu'à me réjouir +de ce qu'un grand nombre de citoyens ont mieux servi la chose publique +que moi. Je ne veux point prétendre à une gloire qui ne m'appartient +pas. Je ne fus nommé que dans la journée du 10: mais ceux qui, plus tôt +choisis, étaient déjà réunis à la maison commune dans la nuit +redoutable, au moment où la conspiration de la cour était prés +d'éclater, ceux-là sont véritablement les héros de la liberté; ce sont +ceux-là qui, servant de point de ralliement aux patriotes, armant les +citoyens, dirigeant les mouvements d'une insurrection tumultueuse d'où +dépendait le salut public, déconcertèrent la trahison en faisant +arrêter le commandant de la garde nationale vendu à la cour, après +l'avoir convaincu, par un écrit de sa main, d'avoir donné aux +commandants de bataillons des ordres de laisser passer le peuple +insurgent, pour le foudroyer ensuite par derrière... Citoyens +représentants, si la plupart de vous ignoraient ces faits, qui se sont +passés loin de vos yeux, il vous importe de les connaître, ne fût-ce +que pour ne pas souiller les mandataires du peuple français par une +ingratitude fatale à la cause de la liberté; vous devez les entendre +avec intérêt, du moins pour qu'il ne soit pas dit qu'ici les +dénonciations seules ont droit d'être accueillies. Est-ce donc si +difficile de comprendre que, dans de telles circonstances, celte +municipalité tant calomniée dut renfermer les plus généreux citoyens? +Là étaient ces hommes que la bassesse monarchique dédaigne, parce +qu'ils n'ont que des âmes fortes et sublimes; là nous avons vu, et chez +les citoyens, et chez les magistrats nouveaux, des traits d'héroïsme, +que l'incivisme et l'imposture s'efforceront en vain de ravir à +l'histoire. +</P> + +<P> +Les intrigues disparaissent avec les passions qui les ont enfantées. +Les grandes actions et les grands caractères restent seuls. Nous +ignorons les noms des vils factieux qui assaillaient de pierres Caton +dans la tribune du peuple romain, et les regards de la postérité ne se +reposent que sur l'image sacrée de ce grand homme. +</P> + +<P> +Voulez-vous juger le conseil général révolutionnaire de la commune de +Paris? Placez-vous au sein de cette immortelle révolution qui l'a créé, +et dont vous êtes vous-mêmes l'ouvrage. +</P> + +<P> +On vous entretient sans cesse, depuis votre réunion, d'intrigants qui +s'étaient introduits dans ce corps. Je sais qu'il en existait, en +effet, quelques-uns; et qui, plus que moi, a le droit de s'en plaindre? +Ils sont au nombre de mes ennemis; et d'ailleurs quel corps si pur et +si peu nombreux fut absolument exempt de ce fléau? +</P> + +<P> +On vous dénonce éternellement quelques actes répréhensibles imputés à +des individus. J'ignore ces faits; je ne les nie, ni ne les crois; car +j'ai entendu trop de calomnies pour croire aux dénonciations qui +partent de la même source et qui toutes portent l'empreinte de +l'affectation ou de la fureur. +</P> + +<P> +Je ne vous observerai pas même que l'homme de ce conseil général, qu'on +est le plus jaloux de compromettre, échappe nécessairement à ces +traits; je ne m'abaisserai pas jusqu'à observer que je n'ai jamais été +chargé d'aucune espèce de commission, ni ne me suis mêlé en aucune +manière d'aucune opération particulière, que je n'ai jamais présidé un +seul instant la commune, que jamais je n'ai eu la moindre relation avec +le Comité de surveillance tant calomnié; car, tout compensé, je +consentirais volontiers à me charger de tout le bien et de tout le mal +attribué à ce corps, que l'on a si souvent attaqué dans la vue de +m'inculper personnellement. +</P> + +<P> +On lui reproche des arrestations qu'on appelle arbitraires, quoique +aucune n'ait été faite sans un interrogatoire. +</P> + +<P> +Quand le consul de Rome eut étouffé la conspiration de Catilina, +Clodius l'accusa d'avoir violé les lois. Quand le consul rendit compte +au peuple de son administration, il jura qu'il avait sauvé la patrie, +et le peuple applaudit. J'ai vu à cette barre tels citoyens qui ne sont +pas des Clodius, mais qui, quelque temps avant la révolution du 10 +août, avaient eu la prudence de se réfugier à Rouen, dénoncer +emphatiquement la conduite du conseil de la commune de Paris. Des +arrestations illégales? Est-ce donc le code criminel à la main qu'il +faut apprécier les précautions salutaires qu'exige le salut public, +dans les temps de crise amenés par l'impuissance même des lois? Que ne +nous reprochez-vous aussi d'avoir brisé illégalement les plumes +mercenaires, dont le métier était de propager l'imposture et de +blasphémer contre la liberté? Que n'instituez-vous une commission pour +recueillir les plaintes des écrivains aristocratiques et royalistes? +Que ne nous reprochez-vous d'avoir consigné tous les conspirateurs aux +portes de cette grande cité? Que ne nous reprochez-vous d'avoir désarmé +les citoyens suspects? d'avoir écarté de nos assemblées, où nous +délibérions sur le salut public, les ennemis reconnus de la Révolution? +Que ne faites-vous le procès à la fois, et à la municipalité, et à +l'assemblée électorale, et aux sections de Paris, et aux assemblées +primaires même des cantons, et à tous ceux qui nous ont imités? Car +toutes ces choses-là étaient illégales, aussi illégales que la +révolution, que la chute du trône et de la Bastille, aussi illégales +que la liberté elle-même? +</P> + +<P> +Mais que dis-je? Ce que je présentais comme une hypothèse absurde n'est +qu'une réalité très certaine. On nous a accusés, en effet, de tout +cela, et de bien d'autres choses encore. Ne nous a-t-on pas accusés +d'avoir envoyé, de concert avec le conseil exécutif, des commissaires +dans plusieurs départements, pour propager nos principes, et les +déterminer à s'unir aux Parisiens contre l'ennemi commun? +</P> + +<P> +Quelle idée s'est-on donc formée de la dernière révolution? La chute du +trône paraissait-elle si facile avant le succès? Ne s'agissait-il que +de faire un coup de main aux Tuileries? Ne fallait-il pas anéantir dans +toute la France le parti des tyrans, et par conséquent communiquer à +tous les départements la commotion salutaire qui venait d'électriser +Paris? Et comment ce soin pouvait-il ne pas regarder ces mêmes +magistrats qui avaient appelé le peuple à l'insurrection? Il s'agissait +du salut public; il y allait de leurs tètes, et on leur a fait un crime +d'avoir envoyé des commissaires aux autres communes, pour les engager à +avouer, à consolider leur ouvrage! Que dis-je? La calomnie a poursuivi +ces commissaires eux-mêmes! Quelques-uns ont été jetés dans les fers. +Le feuillantisme et l'ignorance ont calculé le degré de chaleur de leur +style; ils ont mesuré toutes leurs démarches avec le compas +constitutionnel, pour trouver le prétexte de travestir les +missionnaires de la révolution en incendiaires, en ennemis de l'ordre +public. A peine les circonstances qui avaient enchaîné les ennemis du +peuple ont-elles cessé, les mêmes corps administratifs, tous les hommes +qui conspiraient contre lui, sont venus les calomnier devant la +Convention nationale elle-même. Citoyens, vouliez-vous une révolution +sans révolution? Quel est cet esprit de persécution qui est venu +reviser, pour ainsi dire, celle qui a brisé nos fers? Mais comment +peut-on soumettre à un jugement certain les effets que peuvent +entraîner ces grandes commotions? Qui peut, après coup, marquer le +point précis où devaient se briser les flots de l'insurrection +populaire? A ce prix, quel peuple pourrait jamais secouer le joug du +despotisme? Car s'il est vrai qu'une grande nation ne peut se lever par +un mouvement simultané, et que la tyrannie ne peut être frappée que par +la portion des citoyens qui est plus près d'elle, comment ceux-ci +oseront-ils l'attaquer, si, après la victoire, les délégués, venant des +parties éloignées de l'Etat, peuvent les rendre responsables de la +durée ou de la violence de la tourmente politique qui a sauvé la +patrie? Ils doivent être regardés comme fondés de procuration tacite +pour la société tout entière. Les Français amis de la liberté, réunis à +Paris au mois d'août dernier, ont agi à ce titre au nom de tous les +départements; il faut les approuver ou les désavouer tout à fait. Leur +faire un crime de quelques désordres apparents ou réels, inséparables +d'une grande secousse, ce serait les punir de leur dévouement. Ils +auraient droit de dire à leurs juges: Si vous désavouez les moyens que +nous avons employés pour vaincre, laissez-nous les fruits de la +victoire; reprenez votre constitution et toutes vos lois anciennes, +mais restituez-nous le prix de nos sacrifices et de nos combats; +rendez-nous nos concitoyens, nos frères, nos enfants qui sont morts +pour la cause commune. Citoyens, le peuple qui vous a envoyés a tout +ratifié. Votre présence ici en est la preuve; il ne vous a pas chargés +de porter l'oeil sévère de l'inquisition sur les faits qui tiennent à +l'insurrection, mais de cimenter par les lois justes la liberté qu'elle +lui a rendue. L'univers, la postérité ne verra dans ces événements que +leur cause sacrée et leur sublime résultat; vous devez les voir comme +elle. Vous devez les juger, non en juges de paix, mais en hommes d'Etat +et en législateurs du monde. Et ne pensez pas que j'aie invoqué ces +principes éternels parce que nous avons besoin de couvrir d'un voile +quelques actions répréhensibles. Non, nous n'avons point failli, j'en +jure par le trône renversé, et par la république qui s'élève. +</P> + +<P> +On vous a parlé bien souvent des événements du 2 septembre; c'est le +sujet auquel j'étais le plus impatient d'arriver, et je le traiterai +d'une manière absolument désintéressée. +</P> + +<P> +J'ai observé qu'arrivé à cette partie de son discours, M. Louvet +lui-même a généralisé d'une manière très vague l'accusation dirigée +auparavant contre moi personnellement; il n'en est pas moins certain +que la calomnie a travaillé dans l'ombre. Ceux qui ont dit que j'avais +eu la moindre part aux événements dont je parle sont des hommes ou +excessivement crédules, ou excessivement pervers. Quant à l'homme qui, +comptant sur le succès de la diffamation dont il avait d'avance arrangé +tout le plan, a cru pouvoir alors imprimer impunément que je les avais +dirigés, je me contenterai de l'abandonner au remords, si le remords ne +supposait une âme. Je dirai, pour ceux que l'imposture a pu égarer, +qu'avant l'époque où ces événements sont arrivés, j'avais cessé de +fréquenter le conseil général de la commune; l'assemblée électorale +dont j'étais membre avait commencé ses séances; que je n'ai appris ce +qui se passait dans les prisons que par le bruit public, et plus tard +que la plus grande partie des citoyens, car j'étais habituellement chez +moi ou dans les lieux où mes fonctions publiques m'appelaient. Quant au +conseil général de la commune, il est certain, aux yeux de tout homme +impartial, que, loin de provoquer les événements du 2 septembre, il a +fait ce qui était en son pouvoir pour les empêcher. Si vous demandez +pourquoi il ne les a point empêchés, je vais vous le dire. Pour se +former une idée juste de ces faits, il faut chercher la vérité, non +dans les écrits ou dans les discours calomnieux qui les ont dénaturés, +mais dans l'histoire de la dernière révolution. +</P> + +<P> +Si vous avez pensé que le mouvement imprimé aux esprits par +l'insurrection du mois d'août était entièrement expiré au commencement +de septembre, vous vous êtes trompés; et ceux qui ont cherché à vous +persuader qu'il n'y avait aucune analogie entre l'une et l'autre de ces +deux époques ont feint de ne connaître ni les faits, ni le coeur humain. +</P> + +<P> +La journée du 10 août avait été signalée par un grand combat, dont +beaucoup de patriotes et beaucoup de soldats suisses avaient été les +victimes. Les plus grands conspirateurs furent dérobés à la colère du +peuple victorieux, qui avait consenti à les remettre entre les mains +d'un nouveau tribunal. Mais le peuple était déterminé à exiger leur +punition. Cependant, après avoir condamné trois ou quatre coupables +subalternes, le tribunal criminel se reposa. Montmorin avait été +absous; Depoix, et plusieurs conspirateurs de cette importance, avaient +été frauduleusement remis en liberté; de grandes prévarications, en ce +genre, avaient transpiré; et de nouvelles preuves de la conspiration de +la cour se développaient chaque jour; presque tous les patriotes qui +avaient été blessés au château des Tuileries mouraient dans les bras de +leurs frères parisiens; on déposa sur le bureau de la commune des +balles mâchées, extraites du corps de plusieurs Marseillais et +plusieurs autres fédérés; l'indignation était dans tous les coeurs. +</P> + +<P> +Cependant une cause nouvelle, et beaucoup plus importante, acheva de +porter la fermentation à son comble. Un grand nombre de citoyens +avaient pensé que la journée du 10 rompait les fils des conspirations +royales; ils regardaient la guerre comme terminée, quand tout à coup la +nouvelle se répand dans Paris que Longwy a été livré, que Verdun a été +livré, et qu'à la tête d'une armée de 100.000 hommes, Brunswick +s'avance vers Paris: aucune place forte ne nous séparait des ennemis. +Notre armée divisée, presque détruite par les trahisons de Lafayette, +manquait de tout. Il fallait songer à la fois à trouver des armes, des +effets de campement, des vivres et des hommes. Le danger était grand, +il paraissait plus grand encore. Danton se présente à l'Assemblée +législative, lui peint vivement les périls et les ressources, la porte +à prendre quelques mesures vigoureuses, et donne une grande impulsion à +l'opinion publique; il se rend à la maison commune, et invite la +municipalité à faire sonner le tocsin; le conseil général de la commune +sent que la patrie ne peut être sauvée que par les prodiges que +l'enthousiasme de la liberté peut seul enfanter, et qu'il faut que +Paris tout entier s'ébranle pour courir au-devant des Prussiens; il +fait sonner le tocsin, pour avertir tous les citoyens de courir aux +armes; il leur en procure par tous les moyens qui sont en son pouvoir; +le canon d'alarme tonnait on même temps; en un instant 40.000 hommes +sont armés, équipés, rassemblés, et marchent vers Châlons... Au milieu +de ce mouvement universel, l'approche des ennemis étrangers réveille le +sentiment d'indignation et de vengeance qui couvait dans les coeurs +contre tes traîtres qui les avaient appelés. Avant d'abandonner leurs +foyers, leurs femmes et leurs enfants, les citoyens, les vainqueurs des +Tuileries veulent la punition des conspirateurs, qui leur avait été +souvent promise; on court aux prisons... Les magistrats pouvaient-ils +arrêter le peuple? Car c'était un mouvement populaire, et non, comme on +l'a ridiculement supposé, la sédition partielle de quelques scélérats +payés pour assassiner leurs semblables; et s'il n'en eût pas été ainsi, +comment le peuple ne l'aurait-il pas empêché? Comment la garde +nationale, comment les fédérés n'auraient-ils fait aucun mouvement pour +s'y opposer? Les fédérés eux-mêmes étaient là en grand nombre. On +connaît les vaines réquisitions du commandant de la garde nationale; on +connaît les vains efforts des commissaires de l'Assemblée législative +qui furent envoyés aux prisons. +</P> + +<P> +J'ai entendu quelques personnes me dire froidement que la municipalité +devait proclamer la loi martiale. La loi martiale à l'approche de +l'ennemi! La loi martiale, après la journée du 10! La loi martiale pour +les complices du tyran détrôné contre le peuple! Que pouvaient les +magistrats contre la volonté déterminée d'un peuple indigné, qui +opposait à leurs discours, et le souvenir de sa victoire, et le +dévouement avec lequel il allait se précipiter au devant des Prussiens, +et qui reprochait aux lois mêmes la longue impunité des traîtres qui +déchiraient le sein de leur patrie; ne pouvant les déterminer à se +reposer sur les tribunaux du soin de leur punition, les officiers +municipaux les engagèrent à suivre des formes nécessaires, dont le but +était de ne pas confondre, avec les coupables qu'ils voulaient punir, +les citoyens détenus pour des causes étrangères à la conspiration du 10 +août; et ce sont les officiers municipaux qui ont exercé ce ministère, +le seul service que les circonstances permettaient de rendre à +l'humanité, qu'on vous a présentés comme des brigands sanguinaires. +</P> + +<P> +Le zèle le plus ardent pour l'exécution des lois ne peut justifier ni +l'exagération, ni la calomnie; or, je pourrais citer ici, contre les +déclamations de M. Louvet, un témoignage non suspect: c'est celui du +ministre de l'Intérieur, qui, en blâmant les exécutions populaires en +général, n'a pas craint de parler de l'esprit de prudence et de justice +que le peuple (c'est son expression) avait montré dans cette conduite +illégale; que dis-je? je pourrais citer, on faveur du conseil général +de la commune, M. Louvet lui-même, qui commençait l'une de ses affiches +de <I>La Sentinelle</I> par ces mots: "Honneur au conseil général de la +commune, il a fait sonner le tocsin, il a sauvé la patrie..." C'était +alors le temps des élections. +</P> + +<P> +On assure qu'un innocent a péri; on s'est plu à en exagérer le nombre: +mais un seul c'est beaucoup trop sans doute; citoyens, pleurez cette +méprise cruelle, nous l'avons pleurée dès longtemps; c'était un bon +citoyen; c'était donc l'un de nos amis. Pleurez même les victimes +coupables réservées à la vengeance des lois, qui ont tombé sous le +glaive de la justice populaire; mais que votre douleur ait un terme +comme toutes les choses humaines. +</P> + +<P> +Gardons quelques larmes pour des calamités plus touchantes. Pleurez +cent mille patriotes immolés par la tyrannie; pleurez nos citoyens +expirants sous leurs toits embrasés, et les fils des citoyens massacrés +au berceau ou dans les bras de leurs mères. N'avez-vous pas aussi des +frères, des enfants, des épouses à venger? La famille des législateurs +français, c'est la patrie; c'est le genre humain tout entier, moins les +tyrans et leurs complices. Pleurez donc, pleurez l'humanité abattue +sous leur joug odieux. Mais consolez-vous, si, imposant silence à +toutes les viles passions, vous voulez assurer le bonheur de votre +pays, et préparer celui du monde. Consolez-vous, si vous voulez +rappeler sur la terre l'égalité et la justice exilées, et tarir, par +des lois justes, la source des crimes et des malheurs de vos semblables. +</P> + +<P> +La sensibilité qui gémit presque exclusivement pour les ennemis de la +liberté m'est suspecte. Cessez d'agiter sous mes yeux la robe sanglante +du tyran, ou je croirai que vous voulez remettre Rome dans ses fers. En +voyant ces peintures pathétiques des Lamballe, des Montmorin, de la +consternation des mauvais citoyens, et ces déclamations furieuses +contre des hommes connus sous des rapports tout à fait opposés, +n'avez-vous pas cru lire un manifeste de Brunswick ou de Condé? +Calomniateurs éternels, voulez-vous donc venger le despotisme? +Voulez-vous flétrir le berceau de la république? Voulez-vous déshonorer +aux yeux de l'Europe la révolution qui l'a enfantée, et fournir des +armes à tous les ennemis de la liberté? Amour de l'humanité, vraiment +admirable, qui tend à cimenter la misère et la servitude des peuples, +et qui cache le désir barbare de se baigner dans le sang des patriotes! +</P> + +<P> +A ces terribles tableaux, mon accusateur a lié le projet qu'il me +supposait d'avilir le corps législatif, qui, disait-il, <I>était +continuellement tourmenté, méconnu, outragé par un insolent démagogue +qui venait à sa barre lui ordonner des décrets</I>. +</P> + +<P> +Espèce de figure oratoire, par laquelle M. Louvet a travesti deux +pétitions que je fus chargé de présenter à l'Assemblée législative, au +nom du conseil général de la commune, relativement à la création du +nouveau département de Paris. Avilir le corps législatif! Quelle +chétive idée vous étiez-vous donc formée de sa dignité? Apprenez qu'une +assemblée où réside la majesté du peuple français ne peut être avilie, +même par ses propres oeuvres. Quand elle s'élève à la hauteur de sa +mission sublime, comment concevez-vous qu'elle puisse être avilie par +les discours insensés d'un insolent démagogue? Elle ne peut pas plus +l'être que la divinité ne peut être dégradée par les blasphèmes de +l'impie; pas plus que l'éclat de l'astre qui anime la nature ne peut +être terni par les clameurs des hordes sauvages de l'Asie. +</P> + +<P> +Si des membres d'une assemblée auguste, oubliant leur existence comme +représentants d'un grand peuple, pour ne se souvenir que de leur mince +existence comme individus, sacrifiaient les grands intérêts de +l'humanité à leur méprisable orgueil ou à leur lâche ambition, ils ne +parviendraient pas même, par cet excès de bassesse, à avilir la +représentation nationale; ils ne réussiraient qu'à s'avilir eux-mêmes. +</P> + +<P> +Mais, puisqu'il faut qu'au mois de novembre 1792, je rende compte à la +Convention nationale de ce que j'ai dit le 12 ou 13 août, je vais le +faire. Pour apprécier ce chef d'accusation, il faut connaître quel +était le motif de la démarche de la commune auprès du corps législatif. +</P> + +<P> +La révolution du 10 août avait nécessairement fait disparaître +l'autorité du département, avec la puissance de la cour, dont il +s'était déclaré l'éternel champion; et le conseil général de la commune +en exerçait le pouvoir. Il était fermement convaincu, comme tous les +citoyens, qu'il lui serait impossible de soutenir le poids de la +révolution commencée, si on se hâtait de le paralyser par la +résurrection du département, dont le nom seul était devenu odieux. +Cependant, dès le lendemain du premier jour de la révolution, des +membres de la commission des 21, qui dirigeaient les travaux de +l'assemblée, avaient préparé un projet de décret, dont l'objet était +d'annuler l'influence de la commune, en la renfermant dans les limites +qu'exerçait le conseil général qui l'avait précédée. Le même jour, des +affiches, où elle était diffamée de la manière la plus indécente, +couvrirent les murs de Paris; et nous connaissons les auteurs de ces +affiches; ils ont beaucoup de rapports avec les auteurs de l'accusation +à laquelle je réponds. Ce premier objet ayant échoué, on imagina de +créer un nouveau département, et le 12 ou le 13 on surprit à +l'Assemblée un décret qui en déterminait l'organisation. Le soir, je +fus chargé par la commune, avec plusieurs autres députés, de venir +présenter à l'Assemblée législative des observations puisées dans le +principe que j'ai indiqué. Elles furent appuyées par plusieurs membres, +notamment par Lacroix, qui alla même jusqu'à censurer la commission des +Vingt-et-Un, à qui il attribuait le décret; et, sur sa rédaction même, +rassemblée décréta que les fonctions du nouveau corps administratif se +borneraient aux matières d'impositions, et que. relativement aux +mesures de salut public et de police, le conseil général ne +correspondrait directement qu'avec le corps législatif. Deux jours +après, une circonstance singulière nous ramena à la barre pour le même +objet. La lettre de convocation, expédiée par le ministre Roland pour +nommer les membres de l'administration provisoire du département, était +motivée non sur le dernier décret qui en circonscrivait les fonctions, +mais sur le premier décret, que l'Assemblée législative avait changé. +Le conseil général crut devoir réclamer contre cette conduite, et il +crut que le seul moyen de prévenir toutes ces divisions et tous les +conflits d'autorité, si dangereux dans ces circonstances critiques, +était que l'administration provisoire ne prît que le titre de +commission administrative, qui déterminait clairement l'objet des +fonctions qui lui étaient attribuées par le dernier décret. Tandis +qu'on discutait cette question à la commune, les membres nommés pour +remplacer le directoire viennent lui jurer fraternité, et lui déclarer +qu'ils ne voulaient prendre d'autre titre que celui de commission +administrative. Ce trait de civisme, digne des jours qui ont vu +renaître la liberté, produisit une scène touchante. On arrête que les +membres du directoire et des députés de la commune se rendront +sur-le-champ à l'Assemblée législative pour lui en rendre compte et la +prier de consacrer la mesure salutaire dont je viens de parler. Je +portai la parole: c'est cette pétition que M. Louvet a qualifié +d'insolente. Voulez-vous apprécier ce reproche? Interrogez Hérault, +qui, dans cette séance, présidait le corps législatif; il nous adressa +une réponse véritablement républicaine, qui exprimait une opinion aussi +favorable à l'objet de la pétition qu'à ceux qui la présentaient. Nous +fûmes invités à la séance. Quelques orateurs ne pensèrent pas comme +lui, et un membre, qui m'a vivement inculpé le jour de l'accusation de +M. Louvet, s'éleva très durement et contre notre demande et contre la +commune elle-même, et l'Assemblée passa à l'ordre du jour. Lacroix vous +a dit que, dans le coin du côté gauche, je l'avais menacé du tocsin. +Lacroix sans doute s'est trompé. Et il était possible de confondre ou +d'oublier les circonstances, dont j'ai aussi des témoins, même dans +cette Assemblée et parmi les membres du corps législatif. Je vais les +rappeler. Je me souviens très bien que, dans ce coin dont on a parlé, +j'entendis certains propos qui me parurent assez feuillantins, assez +peu dignes des circonstances où nous étions, entre autres celui-ci, qui +s'adressait à la commune: "Que ne faites-vous resonner le tocsin?" +C'est à ce propos, ou à un autre pareil, que je répondis: "Les sonneurs +de tocsin sont ceux qui cherchent à aigrir les esprits par +l'injustice." Je me rappelle encore qu'alors un de mes collègues, moins +patient que moi, dans un mouvement d'humeur, tint en effet un propos +semblable à celui qu'on m'a attribué, et d'autres m'ont entendu +moi-même le lui reprocher*. [* La vérité de ce récit a été attestée +sur-le-champ par plusieurs membres de l'Assemblée législative, députés +à la Convention nationale. (<I>Note de Robespierre</I>.)] Quant à la +répétition du même propos que l'on me fait tenir au comité des +Vingt-et-Un, la fausseté de ce fait est encore plus notoire. Je ne +retournais au conseil général que pour dénoncer l'Assemblée +législative, dit M. Louvet. Ce jour-là, retourné au conseil général +pour rendre compte de ma mission, je parlai avec décence de l'Assemblée +nationale, avec franchise de quelques membres de la commission des +Vingt-et-Un, à qui j'imputais le projet de faire rétrograder la +liberté. On a osé, par un rapprochement atroce, insinuer que j'avais +voulu compromettre la sûreté de quelques députés, en les dénonçant à la +commune durant les exécutions des conspirateurs. J'ai déjà répondu à +cette infamie, en rappelant que j'avais cessé d'aller à la commune +avant ces événements, qu'il ne m'était pas plus donné de prévoir que +les circonstances subites et extraordinaires qui les ont amenés. +Faut-il vous dire que plusieurs de mes collègues, avant moi avaient +déjà dénoncé la persécution tramée contre la commune par les deux ou +trois personnes dont on parle, et ce plan de calomnier les défenseurs +de la liberté et de diviser les citoyens au moment où il fallait réunir +ses efforts pour étouffer les conspirations du dedans et repousser les +ennemis étrangers. Quelle est donc cette affreuse doctrine, que +dénoncer un homme et le tuer c'est la même chose? Dans quelle +république vivons-nous, si le magistrat qui, dans une assemblée +municipale, s'explique librement sur les auteurs d'une trame +dangereuse, n'est plus regardé que comme un provocateur au meurtre? Le +peuple, dans la journée même du 10 août, s'était fait une loi de +respecter les membres les plus décriés du corps législatif; il a vu +paisiblement Louis XVI et sa famille traverser Paris, de l'Assemblée au +Temple; et tout Paris sait que personne n'avait prêché ce principe de +conduite plus souvent ni avec plus de zèle que moi, soit avant, soit +depuis la révolution du 10 août. Citoyens, si jamais, à l'exemple des +Lacédémoniens, nous élevons un temple à la peur, je suis d'avis qu'on +choisisse les ministres de son culte parmi ceux-là mêmes qui nous +entretiennent sans cesse de leur courage et de leurs dangers. +</P> + +<P> +Mais comment parlerai-je de cette lettre prétendue, timidement, et +j'ose dire très gauchement présentée à votre curiosité? Une lettre +énigmatique adressée à un tiers! Des brigands anonymes! Des assassins +anonymes!... et, au milieu de ces nuages, ce mot, jeté comme au hasard: +ils ne veulent entendre parler que de Robespierre... Des réticences, +des mystères dans des affaires si graves, et en s'adressant à la +Convention nationale! Le tout attaché à un rapport bien astucieux, +après tant de libelles, tant d'affiches, tant de pamphlets, tant de +journaux de toutes les espèces, distribués à si grands frais et de +toutes les manières, dans tous les coins de la république... O homme +vertueux, homme exclusivement, éternellement vertueux, où vouliez-vous +donc aller par ces routes ténébreuses? Vous avez essayé l'opinion... +Vous vous êtes arrêté, épouvanté vous-même de votre propre démarche... +Vous avez bien fait; la nature ne vous a pas moulé, ni pour de grandes +actions, ni pour de grands attentats.... Je m'arrête ici moi-même, par +égards pour vous... Mais une autre fois examinez mieux les instruments +qu'on met entre vos mains... Vous ne connaissez pas l'abominable +histoire de l'homme à la missive énigmatique; cherchez-la, si vous en +avez le courage, dans les monuments de la police... Vous saurez un jour +quel prix vous élevez attacher à la modération de l'ennemi que vous +vouliez perdre. Et croyez-vous que, si je voulais m'abaisser à de +pareilles plaintes, il me serait difficile de vous présenter des +dénonciations un peu plus précises et mieux appuyées? Je les ai +dédaignées jusqu'ici. Je sais qu'il y a loin du dessein profondément +conçu de commettre un grand crime à certaines velléités, à certaines +menaces de mes ennemis, dont j'aurais pu faire beaucoup de bruit. +D'ailleurs, je n'ai jamais cru au courage des méchants. Mais +réfléchissez sur vous-même; et voyez avec quelle maladresse vous vous +embarrassez vous-même dans vos propres pièges... Vous vous tourmentez, +depuis longtemps, pour arracher à l'Assemblée une loi contre les +provocateurs au meurtre: qu'elle soit portée; quelle est la première +victime qu'elle doit frapper? N'est-ce pas vous qui avez dit +calomnieusement, ridiculement, que j'aspirais à la tyrannie? +N'avez-vous pas juré par Brutus d'assassiner les tyrans? Vous voilà +donc convaincu, par votre propre aveu, d'avoir provoqué tous les +citoyens à m'assassiner. N'ai-je pas déjà entendu, de cette tribune +même, des cris de fureur répondre à vos exhortations? Et ces promenades +de gens armés, qui bravent, au milieu de nous, l'autorité des lois et +des magistrats! Et ces cris qui demandent les têtes de quelques +représentants du peuple, qui mêlent à des imprécations contre moi vos +louanges et l'apologie de Louis XVI! Qui les a appelés? qui les égare? +qui les excite? Et vous parlez de lois, de vertu, d'agitateurs... +</P> + +<P> +Mais sortons de ce cercle d'infamie que vous nous avez fait parcourir, +et arrivons à la conclusion de votre libelle. +</P> + +<P> +Indépendamment de ce décret sur la force armée, que vous cherchez à +extorquer par tant de moyens; indépendamment de cette loi tyrannique +contre la liberté individuelle et contre celle de la presse, que vous +déguisez sous le spécieux prétexte de la provocation au meurtre, vous +demandez pour le ministre une espèce de dictature militaire, vous +demandez une loi de proscription contre les citoyens qui vous +déplaisent, sous le nom d'ostracisme. Ainsi vous ne rougissez plus +d'avouer ouvertement le motif honteux de tant d'impostures et de +machinations; ainsi vous ne parlez de dictature que pour l'exercer +vous-même sans aucun frein; ainsi vous ne parlez de proscriptions et de +tyrannie que pour proscrire et pour tyranniser; ainsi vous avez pensé +que, pour faire de la Convention nationale l'aveugle instrument de vos +coupables desseins, il vous suffirait de prononcer devant elle un roman +bien astucieux, et de lui proposer de décréter, sans désemparer, la +perte de la liberté et son propre déshonneur! Que me reste-t-il à dire +contre des accusateurs qui s'accusent eux-mêmes?... Ensevelissons, s'il +est possible, ces misérables manoeuvres dans un éternel oubli. +Puissions-nous dérober aux regards de la postérité ces jours peu +glorieux de notre histoire, où les représentants du peuple, égarés par +de lâches intrigues, ont paru oublier les grandes destinées auxquelles +ils étaient appelés. Pour moi, je ne prendrai aucunes conclusions qui +me soient personnelles; j'ai renoncé au facile avantage de répondre aux +calomnies de mes adversaires par des dénonciations plus redoutables. +J'ai voulu supprimer la partie offensive de ma justification. Je +renonce à la juste vengeance que j'aurais le droit de poursuivre contre +mes calomniateurs. Je n'en demande point d'autre que le retour de la +paix et le triomphe de la liberté. Citoyens, parcourez, d'un pas ferme +et rapide, votre superbe carrière. Et puissé-je, aux dépens de ma vie +et de ma réputation même, concourir avec vous à la gloire et au bonheur +de notre commune patrie! +</P> + +<BR><BR> + +<HR ALIGN="center" WIDTH="80%"> + +<BR><BR> + +<A NAME="17921203"></A> +<P CLASS="intro"> +<I>Opinion de Maximilien Robespierre, député du département de Paris, +sur le jugement de Louis XVI; imprimé par ordre de la Convention +nationale</I> (3 décembre 1792) +</P> + +<BR><BR> + +<P CLASS="noindent"> +Citoyens, +</P> + +<BR> + +<P> +L'Assemblée a été entraînée, à son insu, loin de la véritable question. +Il n'y a point ici de procès à faire. Louis n'est point un accusé. Vous +n'êtes point des juges. Vous n'êtes, vous ne pouvez être que des hommes +d'Etat, et les représentants de la nation. Vous n'avez point une +sentence à rendre pour ou contre un homme, mais une mesure de salut +public à prendre, un acte de providence nationale à exercer. Un roi +détrôné, dans la république, n'est bon qu'à deux usages: ou à troubler +la tranquillité de l'Etat et à ébranler la liberté, ou à affermir l'une +et l'autre à la fois. Or, je soutiens que le caractère qu'a pris +jusqu'ici votre délibération va directement contre ce but. En effet, +quel est le parti que la saine politique prescrit pour cimenter la +république naissante? C'est de graver profondément dans les coeurs le +mépris de la royauté, et de frapper de stupeur tous les partisans du +roi. Donc, présenter à l'univers son crime comme un problème, sa cause +comme l'objet de la discussion la plus imposante, la plus religieuse, +la plus difficile qui puisse occuper les représentants du peuple +français; mettre une distance incommensurable entre le seul souvenir de +ce qu'il fut, et la dignité d'un citoyen, c'est précisément avoir +trouvé le secret de le rendre encore dangereux à la liberté. +</P> + +<P> +Louis fut roi, et la république est fondée: la question fameuse qui +vous occupe est décidée par ces seuls mots. Louis a été détrôné par ses +crimes; Louis dénonçait le peuple français comme rebelle; il a appelé, +pour le châtier, les armes des tyrans ses confrères; la victoire et le +peuple ont décidé que lui seul était rebelle: Louis ne peut donc être +jugé; il est déjà condamné, ou la république n'est point absoute. +Proposer de faire le procès à Louis XVI, de quelque manière que ce +puisse être, c'est rétrograder vers le despotisme royal et +constitutionnel; c'est une idée contre-révolutionnaire, car c'est +mettre la révolution elle-même en litige. En effet, si Louis peut être +encore l'objet d'un procès, il peut être absous; il peut être innocent: +que dis-je! il est présumé l'être jusqu'à ce qu'il soit jugé: mais si +Louis est absous, si Louis peut être présumé innocent, que devient la +révolution? Si Louis est innocent, tous les défenseurs de la liberté +deviennent des calomniateurs; les rebelles étaient les amis de la +vérité et les défenseurs de l'innocence opprimée; tous les manifestes +des cours étrangères ne sont que des réclamations légitimes contre une +faction dominatrice. La détention même que Louis a subie jusqu'à ce +moment est une vexation injuste; les fédérés, le peuple de Paris, tous +les patriotes de l'empire français sont coupables: et ce grand procès +pendant au tribunal de la nature, entre le crime et la vertu, entre la +liberté et la tyrannie, est enfin décidé en faveur du crime et de la +tyrannie. +</P> + +<P> +Citoyens, prenez-y garde; vous êtes ici trompés par de fausses notions. +Vous confondez les règles du droit civil et positif avec les principes +du droit des gens; vous confondez les rapports des citoyens entre eux, +avec ceux des nations à un ennemi qui conspire contre elles. Vous +confondez aussi la situation d'un peuple en révolution avec celle d'un +peuple dont le gouvernement est affermi. +</P> + +<P> +Vous confondez une nation qui punit un fonctionnaire public, en +conservant la forme du gouvernement, et celle qui détruit le +gouvernement lui-même. Nous rapportons à des idées qui nous sont +familières un cas extraordinaire, qui dépend de principes que nous +n'avons jamais appliqués: ainsi, parce que nous sommes accoutumés à +voir les délits dont nous sommes les témoins jugés selon des règles +uniformes, nous sommes naturellement portés à croire que dans aucune +circonstance les nations ne peuvent avec équité sévir autrement contre +un homme qui a violé leurs droits; et où nous ne voyons point un juré, +un tribunal, une procédure, nous ne trouvons point la justice. Ces +termes mêmes, que nous appliquons à des idées différentes de celles +qu'elles expriment dans l'usage ordinaire, achèvent de nous tromper. +Tel est l'empire naturel de l'habitude, que nous regardons les +conventions les plus arbitraires, quelquefois même les institutions les +plus défectueuses, comme la règle absolue du vrai ou du faux, du juste +ou de l'injuste. Nous ne songeons pas même que la plupart tiennent +encore nécessairement aux préjugés dont le despotisme nous a nourris. +Nous avons été tellement courbés sous son joug que nous nous relevons +difficilement jusqu'aux éternels principes de la raison; que tout ce +qui remonte à la source sacrée de toutes les lois semble prendre à nos +yeux un caractère illégal, et que Tordre même de la nature nous paraît +un désordre. Les mouvements majestueux d'un grand peuple, les sublimes +élans de la vertu, se présentent souvent à nos yeux timides comme les +éruptions d'un volcan ou le renversement de la société politique; et +certes ce n'est pas la moindre cause des troubles qui nous agitent que +cette contradiction entre la faiblesse de nos moeurs, la dépravation de +nos esprits, et la pureté des principes, l'énergie des caractères que +suppose le gouvernement libre auquel nous osons prétendre. +</P> + +<P> +Lorsqu'une nation a été forcée de recourir au droit de l'insurrection, +elle rentre dans l'état de la nature à l'égard du tyran. Comment +celui-ci pourrait-il invoquer le pacte social? il l'a anéanti: la +nation peut le conserver encore, si elle le juge à propos, pour ce qui +concerne les rapports des citoyens entre eux; mais l'effet de la +tyrannie et de l'insurrection, c'est de le rompre entièrement par +rapport au tyran; c'est de les constituer réciproquement en état de +guerre. Les tribunaux, les procédures judiciaires ne sont faites que +pour les membres de la cité. +</P> + +<P> +C'est une contradiction trop grossière de supposer que la Constitution +puisse présider à ce nouvel ordre de choses: ce serait supposer qu'elle +survit à elle-même. Quelles sont les lois qui la remplacent? celles de +la nature; celle qui est la base de la société même, le salut du +peuple: le droit de punir le tyran et celui de le détrôner, c'est la +même chose; l'un ne comporte pas d'autres formes que l'autre. Le procès +du tyran, c'est l'insurrection; son jugement, c'est la chute de sa +puissance; sa peine, celle qu'exige la liberté du peuple. +</P> + +<P> +Les peuples ne jugent pas comme les cours judiciaires; ils ne rendent +point de sentences, ils lancent la foudre; ils ne condamnent pas les +rois, ils les replongent dans le néant: et cette justice vaut bien +celle des tribunaux. Si c'est pour leur salut qu'ils s'arment contre +leurs oppresseurs, comment seraient-ils tenus d'adopter un mode de les +punir qui serait pour eux-mêmes un nouveau danger? +</P> + +<P> +Nous nous sommes laissé induire en erreur par des exemples étrangers +qui n'ont rien de commun avec nous. Que Cromwell ait fait juger Charles +Ier par une commission judiciaire dont il disposait; qu'Elisabeth ait +fait condamner Marie d'Ecosse de la même manière, il est naturel que +des tyrans qui immolent leurs pareils, non au peuple, mais à leur +ambition, cherchent à tromper l'opinion du vulgaire par des formes +illusoires: il n'est question là ni de principes, ni de liberté, mais +de fourberie et d'intrigue. Mais le peuple, quelle autre loi peut-il +suivre que la justice et la raison appuyées de sa toute-puissance? +</P> + +<P> +Dans quelle république la nécessité de punir le tyran fut-elle +litigieuse? Tarquin fut-il appelé en jugement? Qu'aurait-on dit à Rome +si des Romains avaient osé se déclarer ses défenseurs? Que +faisons-nous? Nous appelons de toutes parts des avocats pour plaider la +cause de Louis XVI; nous consacrons comme des actes légitimes ce qui, +chez tout peuple libre, eût été regardé comme le plus grand des crimes; +nous invitons nous-mêmes les citoyens à la bassesse et à la corruption: +nous pourrons bien un jour décerner aux défenseurs de Louis des +couronnes civiques, car, s'ils défendent sa cause, ils peuvent espérer +de la faire triompher; autrement vous ne donneriez à l'univers qu'une +ridicule comédie; et nous osons parler de république! Nous invoquons +des formes, parce que nous n'avons pas de principes; nous nous piquons +de délicatesse, parce que nous manquons d'énergie; nous étalons une +fausse humanité, parce que le sentiment de la véritable humanité nous +est étranger; nous révérons l'ombre d'un roi, parce que nous ne savons +pas respecter le peuple; nous sommes tendres pour les oppresseurs, +parce que nous sommes sans entrailles pour les opprimés. +</P> + +<P> +Le procès à Louis XVI! Mais qu'est-ce que ce procès, si ce n'est +l'appel de l'insurrection à un tribunal ou à une assemblée quelconque? +Quand un roi a été anéanti par le peuple, qui a le droit de le +ressusciter pour en faire un nouveau prétexte de trouble et de +rébellion, et quels autres effets peut produire ce système? En ouvrant +une arène aux champions de Louis XVI, vous renouvelez les querelles du +despotisme contre la liberté, vous consacrez le droit de blasphémer +contre la république et contre le peuple; car le droit de défendre +l'ancien despote emporte le droit de dire tout ce qui tient à sa cause. +Vous réveillez toutes les factions, vous ranimez, vous encouragez le +royalisme assoupi: on pourra librement prendre parti pour ou contre. +Quoi de plus légitime, quoi de plus naturel que de répéter partout les +maximes que ses défenseurs pourront professer hautement à votre barre +et dans votre tribune même! Quelle république que celle dont les +fondateurs lui suscitent de toutes parts des adversaires pour +l'attaquer dans son berceau! Voyez quels progrès rapides a déjà faits +ce système. +</P> + +<P> +A l'époque du mois d'août dernier, tous les partisans de la royauté se +cachaient: quiconque eût osé entreprendre l'apologie de Louis XVI eût +été puni comme un traître. Aujourd'hui ils relèvent impunément un front +audacieux; aujourd'hui les écrivains les plus décriés de l'aristocratie +reprennent avec confiance leurs plumes empoisonnées ou trouvent des +successeurs qui les surpassent en impudeur; aujourd'hui des écrits +précurseurs de tous les attentats inondent la cité où vous résidez, les +quatre-vingt-trois départements, et jusqu'au portique de ce sanctuaire +de la liberté; aujourd'hui des hommes armés, arrivés à votre insu et +contre les lois, ont fait retentir les rues de cette cité de cris +séditieux, qui demandent l'impunité de Louis XVI; aujourd'hui Paris +renferme dans son sein des hommes rassemblés, vous a-t-on dit, pour +l'arracher à la justice de la nation. Il ne vous reste plus qu'à ouvrir +cette enceinte aux athlètes qui se pressent déjà pour briguer l'honneur +de rompre des lances en faveur de la royauté. Que dis-je? Aujourd'hui +Louis partage les mandataires du peuple; on parle pour, on parle contre +lui. Il y a deux mois, qui eût pu soupçonner que ce serait une question +s'il était inviolable ou non? Mais depuis qu'un membre de la Convention +nationale a présenté cette idée comme l'objet dune délibération +sérieuse, préliminaire à toute autre question, l'inviolabilité, dont +les conspirateurs de l'Assemblée constituante ont couvert ses premiers +parjures, a été invoquée pour protéger ses derniers attentats. O crime! +ô honte! La tribune du peuple français a retenti du panégyrique de +Louis XVI; nous avons entendu vanter les vertus et les bienfaits du +tyran! A peine avons-nous pu arracher à l'injustice d'une décision +précipitée l'honneur ou la liberté des meilleurs citoyens. Que dis-je? +Nous avons vu accueillir avec une joie scandaleuse les plus atroces +calomnies contre des représentants du peuple connus par leur zèle pour +la liberté. Nous avons vu une partie de cette assemblée proscrite par +l'autre, presque aussitôt que dénoncée par la sottise et par la +perversité combinées. La cause du tyran seul est tellement sacrée +qu'elle ne peut être ni assez longuement ni assez librement discutée: +et pourquoi nous en étonner? ce double phénomène tient à la même cause. +Ceux qui s'intéressent à Louis ou à ses pareils doivent avoir soif du +sang des députés patriotes qui demandent, pour la seconde fois, sa +punition; ils ne peuvent faire grâce qu'à ceux qui se sont adoucis en +sa faveur. Le projet d'enchaîner le peuple, en égorgeant ses +défenseurs, a-t-il été un seul moment abandonné? et tous ceux qui les +proscrivent aujourd'hui, sous le nom d'anarchistes et d'agitateurs, ne +doivent-ils pas exciter eux-mêmes les troubles que nous présage leur +perfide système? Si nous les en croyons, le procès durera au moins +plusieurs mois; il atteindra l'époque du printemps prochain, où les +despotes doivent nous livrer une attaque générale. Et quelle carrière +ouverte aux conspirateurs! Quel aliment donné à l'intrigue et à +l'aristocratie! Ainsi, tous les partisans de la tyrannie pourront +espérer encore dans les secours de leurs alliés; et les armées +étrangères pourront encourager l'audace des contre-révolutionnaires, en +même temps que leur or tentera la fidélité du tribunal qui doit +prononcer sur son sort. Juste ciel! toutes les hordes féroces du +despotisme s'apprêtent à déchirer de nouveau le sein de notre patrie, +au nom de Louis XVI! Louis combat encore contre nous du fond de son +cachot; et l'on doute s'il est coupable, si on peut le traiter en +ennemi! Je veux bien croire encore que la République n'est point un +vain nom dont on nous amuse: mais quels autres moyens pourrait-on +employer, si l'on voulait rétablir la royauté? +</P> + +<P> +On invoque en sa faveur la Constitution. Je me garderai bien de répéter +ici tous les arguments sans réplique développés par ceux qui ont daigné +combattre cette espèce d'objection. +</P> + +<P> +Je ne dirai là-dessus qu'un mot pour ceux qu'ils n'auraient pu +convaincre. La Constitution vous défendait tout ce que vous avez fait. +S'il ne pouvait être puni que de la déchéance, vous ne pouviez la +prononcer sans avoir instruit son procès. Vous n'aviez point le droit +de le retenir en prison. Il a celui de vous .demander sou élargissement +et des dommages et intérêts. La Constitution vous condamne: allez aux +pieds de Louis XVI invoquer sa clémence. +</P> + +<P> +Pour moi, je rougirais de discuter plus sérieusement ces arguties +constitutionnelles; je les relègue sur les bancs de l'école ou du +palais, ou plutôt dans les cabinets de Londres, de Vienne et de Berlin. +Je ne sais point discuter longuement où je suis convaincu que c'est un +scandale de délibérer. +</P> + +<P> +C'est une grande cause, a-t-on dit, et qu'il faut juger avec une sage +et lente circonspection. C'est vous qui en faites une grande cause: que +dis-je! c'est vous qui en faites une cause. Que trouvez-vous là de +grand? Est-ce la difficulté? Non. Est-ce le personnage? Aux yeux de la +liberté, il n'en est pas de plus vil; aux yeux de l'humanité, il n'en +est pas de plus coupable. Il ne peut en imposer encore qu'à ceux qui +sont plus lâches que lui. Est-ce l'utilité du résultat? C'est une +raison de plus de le hâter. Une grande cause, c'est un projet de loi +populaire; une grande cause, c'est celle d'un malheureux opprimé par le +despotisme. Quel est le motif de ces délais éternels que vous nous +recommandez? Craignez-vous de blesser l'opinion du peuple? Comme si le +peuple lui-même craignait autre chose que la faiblesse ou l'ambition de +ses mandataires; comme si le peuple était un vil troupeau d'esclaves +stupidement attaché au stupide tyran qu'il a proscrit, voulant, à +quelque prix que ce soit, se vautrer dans la bassesse et dans la +servitude. Vous parlez de l'opinion; n'est-ce point à vous de la +diriger, de la fortifier? Si elle s'égare, si elle se déprave, à qui +faudrait-il s'en prendre, si ce n'est à vous-mêmes? Craignez-vous les +rois étrangers ligués contre vous? Oh! sans doute, le moyen de les +vaincre, c'est de paraître les craindre! Le moyen de confondre les +despotes, c'est de respecter leur complice! Craignez-vous les peuples +étrangers? Vous croyez donc encore à l'amour inné de la tyrannie. +Pourquoi donc aspirez-vous à la gloire d'affranchir le genre humain? +Par quelle contradiction supposez-vous que les nations, qui n'ont point +été étonnées de la proclamation des droits de l'humanité, seront +épouvantées du châtiment de l'un de ses plus cruels oppresseurs? Enfin, +vous redoutez, dit-on, les regards de la postérité. Oui, la postérité +s'étonnera, en effet, de notre inconséquence et de notre faiblesse, et +nos descendants riront à la fois de la présomption et des préjugés de +leurs pères. +</P> + +<P> +On a dit qu'il fallait du génie pour approfondir cette question. Je +soutiens qu'il ne faut que de la bonne foi. Il s'agit bien moins de +s'éclairer que de ne pas s'aveugler volontairement. Pourquoi ce qui +nous paraît clair dans un temps nous semble-t-il obscur dans un autre? +Pourquoi ce que le bon sens du peuple décide aisément se change-t-il, +pour ses délégués, en problème presque insoluble? Avons-nous le droit +d'avoir une volonté contraire à la volonté générale, et une sagesse +différente de la raison universelle? +</P> + +<P> +J'ai entendu les défenseurs de l'inviolabilité avancer un principe +hardi, que j'aurais presque hésité moi-même à énoncer. Ils ont dit que +ceux qui, le 10 août, auraient immolé Louis XVI, auraient fait une +action vertueuse; mais la seule base de cette opinion ne pouvait être +que les crimes de Louis XVI et les droits du peuple. Or, trois mois +d'intervalle ont-ils changé ses crimes ou les droits du peuple? Si +alors on l'arracha à l'indignation publique, ce fut sans doute +uniquement pour que sa punition, ordonnée solennellement par la +Convention nationale au nom de la nation, en devînt plus imposante pour +les ennemis de l'humanité: mais remettre en question s'il est coupable +ou s'il peut être puni, c'est trahir la foi donnée au peuple français. +Il est peut-être des gens qui, soit pour empêcher que l'Assemblée ne +prenne un caractère digne d'elle, soit pour ravir aux nations un +exemple qui élèverait les âmes à la hauteur des principes républicains, +soit par des motifs encore plus honteux, ne seraient pas fâchés qu'une +main privée remplît les fonctions de la justice nationale. Citoyens, +défiez-vous de ce piège: quiconque oserait donner un tel conseil ne +servirait que les ennemis du peuple. Quoi qu'il arrive, la punition de +Louis n'est bonne désormais qu'autant qu'elle portera le caractère +solennel d'une vengeance publique. Qu'importe au peuple le méprisable +individu du dernier roi? +</P> + +<P> +Représentants, ce qui lui importe, ce qui vous importe à vous-mêmes, +c'est que vous remplissiez les devoirs qu'il vous a imposés. La +république est proclamée; mais nous l'avez-vous donnée? Vous n'avez pas +encore fait une seule loi qui justifie ce nom; vous n'avez pas encore +réformé un seul abus du despotisme: ôtez les noms, nous avons encore la +tyrannie tout entière, et, de plus, des factions plus viles, et des +charlatans plus immoraux, avec de nouveaux ferments de troubles et de +guerre civile. La république! et Louis vit encore! et vous placez +encore la personne du roi entre nous et la liberté! A force de +scrupules, craignons de nous rendre criminels; craignons qu'en montrant +trop d'indulgence pour le coupable, nous ne nous mettions nous-mêmes à +sa place. +</P> + +<P> +Nouvelle difficulté. A quelle peine condamnerons-nous Louis? La peine +de mort est trop cruelle. Non, dit un autre, la vie est plus cruelle +encore; je demande qu'il vive. Avocats du roi, est-ce par pitié ou par +cruauté que vous voulez le soustraire à la peine de ses crimes? Pour +moi, j'abhorre la peine de mort prodiguée par vos lois; et je n'ai pour +Louis ni amour ni haine; je ne hais que ses forfaits. J'ai demandé +l'abolition de la peine de mort à l'assemblée que vous nommez encore +constituante; et ce n'est pas ma faute si les premiers principes de la +raison lui ont paru des hérésies morales et politiques. Mais vous, qui +ne vous avisâtes jamais de les réclamer en faveur de tant de malheureux +dont les délits sont moins les leurs que ceux du gouvernement, par +quelle fatalité vous en souvenez-vous seulement pour plaider la cause +du plus grand de tous les criminels? Vous demandez une exception à la +peine de mort pour celui-là seul qui peut la légitimer. Oui, la peine +de mort, en général, est un crime, et par cette raison seule que, +d'après les principes indestructibles de la nature, elle ne peut être +justifiée que dans les cas où elle est nécessaire à la sûreté des +individus ou du corps social. Or, jamais la sûreté publique ne la +provoque contre les délits ordinaires, parce que la société peut +toujours les prévenir par d'autres moyens, et mettre le coupable dans +l'impuissance de lui nuire. Mais un roi détrôné, au sein d'une +révolution qui n'est rien moins que cimentée par des lois justes; un +roi dont le nom seul attire le fléau de la guerre sur la nation agitée; +ni la prison, ni l'exil ne peut rendre son existence indifférente au +bonheur public; et cette cruelle exception aux lois ordinaires que la +justice avoue ne peut être imputée qu'à la nature de ses crimes. Je +prononce à regret celte fatale vérité... mais Louis doit mourir, parce +qu'il faut que la patrie vive. Chez un peuple paisible, libre et +respecté au dedans comme au dehors, on pourrait écouter les conseils +qu'on vous donne d'être généreux: mais un peuple à qui l'on dispute +encore sa liberté, après tant de sacrifices et de combats, un peuple +chez qui les lois ne sont encore inexorables que pour les malheureux, +un peuple chez qui les crimes de la tyrannie sont des sujets de +dispute, un tel peuple doit vouloir qu'on le venge; et la générosité +dont on vous flatte ressemblerait trop à celle d'une société de +brigands qui se partagent des dépouilles. +</P> + +<P> +Je vous propose de statuer dès ce moment sur le sort de Louis. Quant à +sa femme, vous la renverrez aux tribunaux, ainsi que toutes les +personnes prévenues des mêmes attentats. Son fils sera gardé au Temple, +jusqu'à ce que la paix et la liberté publique soient affermies. Quant à +Louis, je demande que la Convention nationale le déclare dès ce moment +traître à la nation française, criminel envers l'humanité; je demande +qu'à ce titre il donne un grand exemple au monde, dans le lieu même où +sont morts, le 10 août, les généreux martyrs de la liberté, et que cet +événement mémorable soit consacré par un monument destiné à nourrir +dans le coeur des peuples le sentiment de leurs droits et l'horreur des +tyrans; et, dans l'âme des tyrans, la terreur salutaire de la justice +du peuple. +</P> + +<BR><BR> + +<HR ALIGN="center" WIDTH="80%"> + +<BR><BR> + +<A NAME="17921228"></A> +<P CLASS="intro"> +<I>Second discours de Maximilien Robespierre, sur le jugement de Louis +Capet; prononcé à la Convention nationale, le 28 décembre, l'an +premier de la République [imprimé sur ordre de la Société des Amis de +la Liberté et de l'Egalité]</I> (28 décembre 1792) +</P> + +<BR><BR> + +<P CLASS="noindent"> +Citoyens. +</P> + +<BR> + +<P> +Par quelle fatalité la question qui devrait réunir le plus facilement +tous les suffrages et tous les intérêts des représentants du peuple ne +paraît-elle que le signal des dissensions et des tempêtes? Pourquoi les +fondateurs de la république sont-ils divisés sur la punition du tyran? +Je n'en suis pas moins convaincu que nous sommes tous pénétrés d'une +égale horreur pour le despotisme, enflammés du même zèle pour la sainte +égalité; et j'en conclus que nous devons nous rallier aisément aux +principes de l'intérêt public et de l'éternelle justice. +</P> + +<P> +Je ne répéterai point qu'il est des formes sacrées qui ne sont pas +celles du barreau; qu'il est des principes indestructibles, supérieurs +aux rubriques consacrées par l'habitude et par les préjugés; que le +véritable jugement d'un roi, c'est le mouvement spontané et universel +d'un peuple fatigué de la tyrannie, qui brise le sceptre entre les +mains du tyran qui l'opprime; que c'est là le plus sûr, le plus +équitable et le plus pur de tous les jugements. Je ne vous répéterai +pas que Louis était déjà condamné, avant le décret par lequel vous avez +prononcé qu'il serait jugé par vous; je ne veux raisonner ici que dans +le système qui a prévalu. Je pourrais même ajouter que je partage, avec +le plus faible d'entre vous, toutes les affections particulières qui +peuvent l'intéresser au sort de l'accusé. Inexorable, quand il s'agit +de calculer, d'une manière abstraite, le degré de sévérité que la +justice des lois doit déployer contre les ennemis de l'humanité, j'ai +senti chanceler dans mon coeur la vertu républicaine, en présence du +coupable humilié devant la puissance souveraine. La haine des tyrans et +l'amour de l'humanité ont une source commune dans le coeur de l'homme +juste, qui aime son pays. Mais, citoyens, la dernière preuve de +dévouement que les représentants du peuple doivent à la patrie, c'est +d'immoler ces premiers mouvements de la sensibilité naturelle au salut +d'un grand peuple et de l'humanité opprimée. Citoyens, la sensibilité +qui sacrifie l'innocence au crime est une sensibilité cruelle; la +clémence qui compose avec la tyrannie est barbare. +</P> + +<P> +Citoyens, c'est à l'intérêt suprême du salut public que je vous +rappelle. Quel est le motif qui vous force à vous occuper de Louis? Ce +n'est pas le désir d'une vengeance indigne de la nation; c'est la +nécessité de cimenter la liberté et la tranquillité publique par la +punition du tyran. Tout mode de le juger, tout système de lenteur qui +compromet la tranquillité publique, contrarie donc directement votre +but; il vaudrait mieux que vous eussiez absolument oublié le soin de le +punir que de faire de son procès une source de troubles et un +commencement de guerre civile. Chaque instant de retard amène pour nous +un nouveau danger; tous les délais réveillent les espérances coupables, +encouragent l'audace des ennemis de la liberté, nourrissent au sein de +cette assemblée la sombre défiance, les soupçons cruels; citoyens, +c'est la voix de la patrie alarmée qui vous presse de hâter la décision +qui doit la rassurer. Quel scrupule enchaîne encore votre zèle? Je n'en +trouve le motif, ni dans les principes des amis de l'humanité, ni dans +ceux des philosophes, ni dans ceux des hommes d'Etat, ni même dans ceux +des praticiens les plus subtils et les plus épineux. La procédure est +arrivée à son dernier terme. Avant-hier, l'accusé vous a déclaré qu'il +n'avait rien de plus à dire pour sa défense; il a reconnu que toutes +les formes qu'il désirait étaient remplies; il a déclaré qu'il n'en +exigeait point d'autres. Le moment même où il vient de faire entendre +sa justification est le plus favorable à sa cause. Il n'est pas de +tribunal au monde qui n'adoptât, en sûreté de conscience, un pareil +système. Un malheureux, pris en flagrant délit, ou prévenu seulement +d'un crime ordinaire, sur des preuves mille fois moins éclatantes, eût +été condamné dans vingt-quatre heures. Fondateurs de la république, +selon ces principes, vous pouviez juger, il y a longtemps, avec +sécurité, le tyran du peuple français. Quel était le motif d'un nouveau +délai? Vouliez-vous acquérir de nouvelles preuves écrites contre +l'accusé? Non. Vouliez-vous faire entendre des témoins? Cette idée +n'est encore entrée dans la tête d'aucun de nous. Doutiez-vous du +crime? Non. Vous auriez douté de la légitimité ou de la nécessité de +l'insurrection; vous douteriez de ce que la nation croit fermement; +vous seriez étrangers à notre révolution; et, loin de punir le tyran, +c'est à la nation elle-même que vous auriez fait le procès. Avant-hier, +le seul motif que l'on ait allégué pour prolonger la décision de cette +affaire a été la nécessité de mettre à l'aise la conscience des membres +que l'on a supposés n'être point encore convaincus des attentats de +Louis. Cette supposition gratuite, injurieuse et absurde a été démentie +par la discussion même. +</P> + +<P> +Citoyens, il importe ici de jeter un regard sur le passé et de vous +retracer à vous-mêmes vos propres principes et même vos propres +engagements. Déjà, frappés des grands intérêts que je viens de vous +représenter, vous aviez fixé deux fois, par deux décrets solennels, +l'époque où vous deviez juger Louis irrévocablement; avant-hier était +la seconde de ces deux époques. Lorsque vous rendîtes chacun de ces +deux décrets, vous vous promettiez bien que ce serait là le dernier +terme; et, loin de croire que vous violiez en cela la justice et la +sagesse, vous étiez plutôt tentés de vous reprocher à vous-mêmes trop +de facilité. Vous trompiez-vous alors? Non, citoyens, c'est dans les +premiers moments que vos vues étaient plus saines, et vos principes +plus sûrs; plus vous vous laisserez engager dans ce système, plus vous +perdrez de votre énergie et de votre sagesse; plus la volonté des +représentants du peuple, égarée, même à leur insu peut-être, +s'éloignera de la volonté générale, qui doit être leur suprême +régulatrice. Il faut le dire, tel est le cours naturel des choses, +telle est la pente malheureuse du coeur humain. Je ne puis me dispenser +de vous rappeler ici un exemple frappant, analogue aux circonstances où +nous sommes, et qui doit nous instruire. Quand Louis, au retour de +Varennes, fut soumis au jugement des premiers représentants du peuple, +un cri général d'indignation s'élevait contre lui dans l'Assemblée +constituante; il n'y avait qu'une voix pour le condamner. Peu de temps +après, toutes les idées changèrent, les sophismes et les intrigues +prévalurent sur la liberté et sur la justice; c'était un crime de +réclamer contre lui la sévérité des lois à la tribune de l'Assemblée +nationale; et ceux qui vous demandent aujourd'hui, pour la seconde +fois, la punition de ses attentats, furent alors persécutés, proscrits, +calomniés dans toute l'étendue de la France, précisément parce qu'ils +étaient restés en trop petit nombre fidèles à la cause publique et aux +principes sévères de la liberté; Louis seul était sacré; les +représentants du peuple, qui l'accusaient, n'étaient que des factieux, +des désorganisateurs, et, qui pis est, des républicains. Que dis-je? Le +sang des meilleurs citoyens, le sang des femmes et des enfants coula +pour lui sur l'autel de la patrie. Citoyens, nous sommes des hommes +aussi, sachons mettre à profit l'expérience de nos devanciers. +</P> + +<P> +Je n'ai pas cru cependant à la nécessité du décret qui vous fut proposé +de juger sans désemparer. Ce n'est pas que je me détermine par le motif +de ceux qui ont cru que cette mesure accuserait la justice ou les +principes de la Convention nationale. Non, même à ne vous considérer +que comme des juges, il était une raison très morale qui pouvait +facilement la justifier en elle-même: c'est de soustraire les juges à +toute influence étrangère; c'est de garantir leur impartialité et leur +incorruptibilité, en les renfermant seuls avec leur conscience et les +preuves, jusqu'au moment où ils auront prononcé leur sentence. Tel est +le motif de la loi anglaise, qui soumet les jurés à la gêne qu'on +voulait vous imposer; telle était la loi adoptée chez plusieurs peuples +célèbres par leur sagesse; une pareille conduite ne vous eût pas +déshonorés plus qu'elle ne déshonore l'Angleterre et les autres nations +qui ont suivi les mêmes maximes; mais, moi, je la juge encore +superflue, parce que je suis convaincu que la décision de cette affaire +ne sera pas reculée au delà du terme où vous serez suffisamment +éclairés, et que votre zèle pour le bien public est pour vous une loi +plus impérieuse que vos décrets. +</P> + +<P> +Au reste, il était difficile de répondre aux raisons que je viens de +développer; mais, pour retarder votre jugement, on vous a parlé de +l'honneur de la nation, de la dignité de l'Assemblée. L'honneur des +nations, c'est de foudroyer les tyrans et de venger l'humanité avilie! +La gloire de la Convention nationale consiste à déployer un grand +caractère et à immoler les préjugés serviles aux principes salutaires +de la raison et de la philosophie; il consiste à sauver la patrie et à +cimenter la liberté par un grand exemple donné à l'univers. Je vois sa +dignité s'éclipser à mesure que nous oublions cette énergie des maximes +républicaines pour nous égarer dans un dédale de chicanes inutiles, et +que nos orateurs, à celte tribune, font faire à la nation un nouveau +cours de monarchie. La postérité vous admirera ou vous méprisera selon +le degré de vigueur que vous montrerez dans cette occasion; et cette +vigueur sera la mesure aussi de l'audace ou de la souplesse des +despotes étrangers avec vous, elle sera le gage de notre servitude ou +de notre liberté, de notre prospérité ou de notre misère. Citoyens, la +victoire décidera si vous êtes des rebelles ou les bienfaiteurs de +l'humanité; et c'est la hauteur de votre caractère qui décidera la +victoire. Citoyens, trahir la cause du peuple et notre propre +conscience, livrer la patrie à tous les désordres que les lenteurs d'un +tel procès doivent exciter, voilà le seul danger que nous devions +craindre. Il est temps de franchir l'obstacle fatal qui nous arrête +depuis si longtemps à l'entrée de notre carrière; alors, sans doute, +nous marcherons ensemble d'un pas ferme vers le but commun de la +félicité publique; alors les passions haineuses qui mugissent trop +souvent dans ce sanctuaire de la liberté feront place à l'amour du bien +public, à la sainte émulation des amis de la patrie, et tous les +projets des ennemis de l'ordre public seront confondus. Mais que nous +sommes encore loin de ce but, si elle peut prévaloir ici, cette étrange +opinion, que d'abord on eût à peine osé imaginer, qui ensuite a été +soupçonnée, qui, enfin, a été hautement proposée! +</P> + +<P> +Pour moi, dès ce moment, j'ai vu confirmer toutes mes craintes et mes +soupçons. Nous avions tout d'abord paru inquiets sur les suites des +délais que la marche de cette affaire pouvait entraîner, et il ne +s'agit rien moins que de la rendre interminable; nous redoutions les +troubles que chaque moment de retard pouvait amener, et voilà qu'on +nous garantit en quelque sorte le bouleversement inévitable de la +république. Eh! que nous importe que l'on cache un dessein funeste sous +le voile de la prudence, et même sous le prétexte du respect pour la +souveraineté du peuple! Ce fut là l'art perfide de tous les tyrans +déguisés sous les dehors du patriotisme, qui ont, jusques ici, +assassiné la liberté et causé tous nos maux. Ce ne sont point les +déclamations sophistiques, mais le résultat, qu'il faut peser. +</P> + +<P> +Oui, je le déclare hautement, je ne vois plus désormais, dans le procès +du tyran, qu'un moyen de nous ramener au despotisme, par l'anarchie. +C'est vous que j'en atteste, citoyens; au premier moment où il fut +question du procès de Louis le dernier, de la Convention nationale, +convoquée alors expressément pour le juger; lorsque vous partiez de vos +départements, enflammés de l'amour de la liberté, pleins de ce généreux +enthousiasme que vous inspiraient les preuves récentes de la confiance +d'un peuple magnanime, que nulle influence étrangère n'avait encore +altéré; que dis-je? au premier moment où il fut ici question d'entamer +cette affaire, si quelqu'un vous eût dit: "Vous croyez que vous aurez +terminé le procès du tyran dans huit jours, dans quinze jours, dans +trois mois; vous vous trompez: ce ne sera pas même vous qui prononcerez +la peine qui lui est due, qui le jugerez définitivement; je vous +propose de renvoyer cette affaire aux 44.000 sections qui partagent la +nation française, afin qu'elles prononcent toutes sur ce point; et vous +adopterez cette proposition." Vous auriez ri de la confiance du +motionnaire, vous auriez repoussé la motion, comme incendiaire, et +faite pour allumer la guerre civile. Le dirai-je? On assure que la +disposition des esprits est changée; telle est, sur plusieurs, +l'influence d'une atmosphère pestiférée, que les idées les plus simples +et les plus naturelles sont souvent étouffées par les plus dangereux +sophismes. Imposez silence à tous les préjugés, à toutes les +suggestions; examinons de sang-froid cette singulière question. +</P> + +<P> +Vous allez donc convoquer les assemblées primaires, pour les occuper +chacune séparément de la destinée de leur ci-devant roi; c'est-à-dire +que vous allez changer toutes les assemblées de canton, toutes les +sections des villes, en autant de lices orageuses, où l'on combattra +pour ou contre la personne de Louis, pour ou contre la royauté; car il +existe bien des gens pour qui il est peu de distance entre le despote +et le despotisme. Vous me garantissez que ces discussions seront +parfaitement paisibles, et exemptes de toute influence dangereuse: mais +garantissez-moi donc auparavant que les mauvais citoyens, que les +modérés, que les feuillants, que les aristocrates n'y trouveront aucun +accès, qu'aucun avocat bavard et astucieux ne viendra surprendre les +gens de bonne foi et apitoyer sur le sort du tyran des hommes simples +qui ne pourront prévoir les conséquences politiques d'une funeste +indulgence ou d'une délibération irréfléchie. Mais que dis-je? Cette +faiblesse même de l'Assemblée, pour ne point employer une expression +plus forte, ne sera-t-elle pas le moyen le plus sûr de rallier tous les +royalistes, tous les ennemis de la liberté, quels qu'ils soient, de les +rappeler dans les assemblées du peuple qu'ils avaient fui, au moment où +il vous nomma, dans ces temps heureux de la crise révolutionnaire, qui +rendit quelque vigueur à la liberté expirante? Pourquoi ne +viendraient-ils pas défendre leur chef, puisque la loi appellera +elle-même tous les citoyens, pour venir discuter cette grande question +avec une entière liberté? Or, qui est plus discret, plus adroit, plus +fécond en ressources, que les intrigants, que les honnêtes gens, +c'est-à-dire que les fripons de l'ancien et même du nouveau régime? +Avec quel art ils déclameront d'abord contre le roi, pour conclure +ensuite en sa faveur! Avec quelle éloquence ils proclameront la +souveraineté du peuple, les droits de l'humanité, pour ramener le +royalisme et l'aristocratie! Mais, citoyens, sera-ce bien le peuple qui +se trouvera à ces assemblées primaires? Le cultivateur abandonnera-t-il +son champ? L'artisan quittera-t-il le travail auquel est attachée son +existence journalière, pour feuilleter le Code pénal, et délibérer dans +une assemblée tumultueuse sur le genre de peine que Louis Capet a +encouru, et sur bien d'autres questions peut-être qui ne seront pas +moins étrangères à ses méditations. J'ai entendu déjà distinguer le +peuple et la nation, précisément à l'occasion de cette motion même. +Pour moi, qui croyais ces mots synonymes, je me suis aperçu qu'on +renouvelait l'antique distinction que j'ai entendu faire par une partie +de l'Assemblée constituante; et je sens qu'il faut entendre par le +peuple, la nation, moins les ci-devant privilégiés et les honnêtes +gens; or, je conçois que tous les honnêtes gens, que tous les +intrigants de la république, pourront bien se réunir en force dans les +assemblées primaires, abandonnées par la majorité de la nation, qu'on +appelle ignoblement le peuple, et entraîner les bonnes gens, peut-être +même traiter les amis fidèles de la liberté de <I>cannibales</I>, <I>de +désorganisateurs</I>, <I>de factieux</I>. Je ne vois, moi, dans ce prétendu +appel au peuple, qu'un appel de ce que le peuple a voulu, de ce que le +peuple a fait, au moment où il déployait sa force, dans le seul temps +où il exprimait sa propre volonté, c'est-à-dire dans le temps de +l'insurrection du 10 août, à tous les ennemis secrets de l'égalité, +dont la corruption et la lâcheté avaient nécessité l'insurrection +elle-même. Car ceux qui redoutent le plus les mouvements salutaires qui +enfantent la liberté sont précisément ceux qui cherchent à exciter tous +les troubles qui peuvent ramener le despotisme ou l'aristocratie. Mais +quelle idée, grand Dieu! de vouloir faire juger la cause d'un homme, +que dis-je? la moitié de sa cause, par un tribunal composé de 44.000 +tribunaux particuliers. Si l'on voulait persuader au monde qu'un roi +est un être au-dessus de l'humanité, si l'on voulait rendre incurable +la maladie honteuse du royalisme, quel moyen plus ingénieux pourrait-on +imaginer que de convoquer une nation de 25 millions d'hommes pour le +juger, que dis-je? pour appliquer la peine qu'il peut avoir encourue; +et cette idée de réduire les fonctions du souverain à la faculté de +déterminer la peine n'est pas, sans doute, le trait le moins adroit que +présente ce système. +</P> + +<P> +On a voulu, sans doute, éluder par là quelques-unes des objections +qu'il pouvait rencontrer. On a senti que l'idée d'une procédure à +instruire par toutes les assemblées primaires de l'Empire français +était trop ridicule; et on a pris le parti de leur soumettre uniquement +la question de savoir quel est le degré de sévérité que le crime de +Louis XVI pouvait provoquer; mais on n'a fait que multiplier les +absurdités, sans diminuer les inconvénients. En effet, si une partie de +la cause de Louis est portée au souverain, qui peut empêcher qu'il ne +l'examine tout entière? Qui peut lui contester le droit de revoir le +procès, de recevoir les mémoires, d'entendre la justification de +l'accusé, de l'admettre à demander grâce à la nation assemblée, et dès +lors de plaider la cause tout entière? Croit-on que les partisans +hypocrites du système contraire à l'égalité négligeront de faire valoir +ces motifs, et de réclamer le plein exercice des droits de la +souveraineté? Voilà donc nécessairement une procédure commencée dans +chaque assemblée primaire. Mais fût-elle réduite à la question de la +peine, encore faudra-t-il qu'elle soit discutée? Et qui ne croira pas +avoir le droit de la discuter éternellement, quand l'assemblée +conventionnelle n'aura pas osé la décider elle-même? Qui peut indiquer +le terme où cette grande affaire serait terminée? La célérité du +dénouement dépendra des intrigues qui agiteront chaque section des +diverses sections de la France; ensuite de l'activité ou de la lenteur +avec lesquelles les suffrages seront recueillis par les assemblées +primaires; ensuite de la négligence ou du zèle, de la fidélité ou de la +partialité avec laquelle ils seront recensés par les directoires, et +transmis à la Convention nationale, qui en fera le relevé? Cependant, +la guerre étrangère n'est point terminée; la saison approche, où tous +les despotes alliés ou complices de Louis XVI doivent déployer toutes +leurs forces contre la république naissante; et ils trouveront la +nation délibérante sur Louis XVI! Ils la trouveront occupée à décider +s'il a mérité la mort, interrogeant le Code pénal, ou pesant les motifs +de le traiter avec indulgence ou avec sévérité. Ils la surprendront +épuisée, fatiguée par ces scandaleuses dissensions. Alors, si les amis +intrépides de la liberté, aujourd'hui persécutés avec tant de fureur, +ne sont point encore immolés, ils auront quelque chose de mieux à faire +que de disputer sur un point de procédure; il faudra qu'ils volent à la +défense de la patrie; il faudra qu'ils laissent la tribune et le +théâtre des assemblées, converties en arènes de chicaneurs, aux amis +naturels de la royauté, aux riches, aux égoïstes, aux hommes lâches et +faibles, à tous les champions du feuillantisme et de l'aristocratie. +Mais quoi! les citoyens qui combattent aujourd'hui pour la liberté, +tous nos frères qui ont abandonné leurs femmes et leurs enfants pour +voler à son secours, pourront-ils délibérer dans vos villes et dans vos +assemblées, lorsqu'ils seront dans nos camps ou sur le champ de +bataille? Et qui, plus qu'eux, aurait droit de voter dans la cause de +la tyrannie et de la liberté? Les paisibles citadins auront-ils le +privilège de la décider en leur absence? Que dis-je, cette cause +n'est-elle pas particulièrement la leur? Ne sont-ce pas nos généreux +soldats des troupes de ligne qui, dès les premiers jours de la +révolution, ont méprisé les ordres sanguinaires de Louis, commandant le +massacre de leurs concitoyens? Ne sont-ce pas eux qui, depuis ce temps, +ont été persécutés par la cour, par Lafayette, par tous les ennemis du +peuple? Ne sont-ce pas nos braves volontaires qui, dans les derniers +temps, ont sauvé la patrie avec eux, par leur sublime dévouement, en +repoussant les satellites du despotisme, que Louis a ligués contre +nous? Absoudre le tyran ou ses pareils, ce serait les condamner +eux-mêmes; ce serait les vouer à la vengeance du despotisme et de +l'aristocratie, qui n'a jamais cessé de les poursuivre; car de tout +temps il y aura un combat à mort entre les vrais patriotes et les +oppresseurs de l'humanité: ainsi, tandis que tous les citoyens les plus +courageux répandraient le reste de leur sang pour la patrie, la lie de +la nation, les hommes les plus lâches et les plus corrompus, tous ces +reptiles de la chicane, tous les bourgeois orgueilleux et aristocrates, +tous les ci-devant privilégiés, cachés sous le masque du civisme, tous +les hommes nés pour ramper et pour opprimer sous un roi, maîtres des +assemblées désertées par la vertu simple et indigente, détruiraient +impunément l'ouvrage des héros de la liberté, livreraient leurs femmes +et leurs enfants à la servitude, et, seuls, décideraient insolemment +des destinées de l'Etat! Voilà donc le plan affreux que l'hypocrisie la +plus profonde, disons le mot, que la friponnerie la plus éhontée ose +cacher sous le nom de la souveraineté du peuple, qu'elle veut anéantir. +Mais ne voyez-vous pas que ce projet ne tend qu'à détruire la +Convention elle-même; que, les assemblées primaires une fois +convoquées, l'intrigue et le feuillantisme les détermineront à +délibérer sur toutes les propositions qui pourront servir leurs vues +perfides; qu'elles remettront en question jusqu'à la proclamation de la +république, dont la cause se lie naturellement aux questions qui +concernent le roi détrôné? Ne voyez-vous pas que la tournure insidieuse +donnée au jugement de Louis ne fait que reproduire, sous une autre +forme, la proposition qui vous fut faite dernièrement par Guadet de +convoquer les assemblées primaires pour réviser le choix des députés, +et que vous avez alors repoussée avec horreur? Ne voyez-vous point, +dans tous les cas, qu'il est impossible qu'une si grande multitude +d'assemblées soient entièrement d'accord, et que cette seule division, +au moment de l'approche des ennemis, est la plus grande de toutes les +calamités? Ainsi la guerre civile unira ses fureurs au fléau de la +guerre étrangère; et les intrigants ambitieux transigeront avec les +ennemis du peuple, sur les ruines de la patrie, et sur les cadavres +sanglants de ses défenseurs. +</P> + +<P> +Et c'est au nom de la paix publique, c'est sous le prétexte d'éviter la +guerre civile qu'on vous propose cette motion insensée! On craint la +guerre civile, on craint le retour de la royauté, si vous punissez +promptement le roi qui a conspiré contre la liberté; le moyen de +détruire la tyrannie, c'est de conserver le tyran; le moyen de prévenir +la guerre civile, c'est d'en allumer sur-le-champ le flambeau. Cruels +sophistes; c'est ainsi qu'on a raisonné de tout temps pour nous +tromper. N'est-ce pas au nom de la paix et de la liberté même que +Louis, Lafayette, et tous ses complices, dans l'Assemblée constituante +et ailleurs, troublaient l'Etat, calomniaient et assassinaient le +patriotisme? +</P> + +<P> +Pour vous déterminer à accueillir cet étrange système, on vous a fait +un dilemme non moins étrange, selon moi: "ou bien le peuple veut la +mort du tyran, ou il ne la veut pas; s'il la veut, quel inconvénient de +recourir à lui? s'il ne la veut pas, de quel droit pouvez-vous +l'ordonner?" +</P> + +<P> +Voici ma réponse: d'abord je ne doute pas, moi, que le peuple la +veuille, si vous entendez par ce mot la majorité de la nation, sans en +exclure la portion la plus nombreuse, la plus infortunée et la plus +pure de la société, celle sur qui pèsent tous les crimes de l'égoïsme +et de la tyrannie. Cette majorité a exprimé son voeu au moment où elle +secoua le joug de votre ci-devant roi; elle a commencé, elle a soutenu +la révolution; elle a des moeurs, cette majorité, elle a du courage; +mais elle n'a ni finesse, ni éloquence; elle foudroie les tyrans, mais +elle est souvent la dupe des fripons. Cette majorité ne doit point être +fatiguée par des assemblées continuelles, où une minorité intrigante +domine trop souvent. Elle ne peut être dans vos assemblées politiques, +quand elle est dans ses ateliers; elle ne peut juger Louis XVI, quand +elle nourrit à la sueur de son front les robustes citoyens qu'elle +donne à la patrie. Je me fie à la volonté générale, surtout dans les +moments où elle est éveillée par l'intérêt pressant du salut public; je +redoute l'intrigue, surtout dans les troubles qu'elle amène, et au +milieu des pièges qu'elle a longtemps préparés. Je redoute l'intrigue, +quand les aristocrates encouragés relèvent une tête altière; quand les +émigrés reviennent, au mépris des lois; quand l'opinion publique est +travaillée par les libelles, dont une faction toute-puissante inonde la +France, qui ne disent jamais un mot de république, qui n'éclairent +jamais les esprits sur le procès de Louis le dernier, qui ne propagent +que les opinions favorables à sa cause, qui calomnient tous ceux qui +poursuivent sa condamnation avec le plus de zèle. Je ne vois donc dans +votre système que le projet de détruire l'ouvrage du peuple et de +rallier les ennemis qu'il a vaincus. Si vous avez un respect si +scrupuleux pour sa volonté souveraine, sachez la respecter; remplissez +la mission qu'il vous a confiée. C'est se jouer de la majesté du +souverain que de lui renvoyer une affaire qu'il vous a chargés de +terminer promptement. Si le peuple avait le temps de s'assembler pour +juger des procès ou pour décider des questions d'Etat, il ne vous eût +point confié le soin de ses intérêts. La seule manière de lui témoigner +notre fidélité, c'est de faire des lois justes, et non de lui donner la +guerre civile. Et de quel droit faites-vous l'injure au peuple de +douter de son amour pour la liberté? Affecter un pareil doute, +qu'est-ce autre chose que le faire naître et favoriser l'audace de tous +les partisans de la royauté? +</P> + +<P> +Répondez vous-mêmes à cet autre dilemme: ou vous croyez que l'intrigue +dominera dans les délibérations que vous provoquez, ou vous pensez que +ce sera l'amour de la liberté et la raison. Au premier cas, j'avoue que +vos mesures sont parfaitement bien entendues pour bouleverser la +république et ressusciter la tyrannie; au second cas, les Français +assemblés verront avec indignation la démarche que vous proposez: ils +mépriseront des représentants qui n'auront point osé remplir le devoir +sacré qui leur était imposé. Ils détesteront la lâche politique de ceux +qui ne se souviennent de la souveraineté du peuple que lorsqu'il s'agit +de ménager l'ombre de la royauté. Ils s'indigneront de voir que leurs +représentants feignent d'ignorer le mandat qu'il leur a donné. Ils vous +diront: "Pourquoi nous consultez-vous sur la punition du plus grand des +criminels, lorsque le coupable le plus digne d'indulgence tombe sous le +glaive des lois sans notre intervention? Pourquoi faut-il que les +représentants de la nation prononcent sur le crime, et la nation +elle-même sur la peine? Si vous êtes compétents pour l'une de ces +questions, pourquoi ne l'êtes-vous pas pour l'autre? Si vous êtes assez +hardis pour résoudre l'une, pourquoi êtes-vous assez timides pour +n'oser aborder l'autre? Connaissez-vous les lois moins bien que les +citoyens qui vous ont choisis pour les faire? Le Code pénal est-il +fermé pour vous? Ne pouvez-vous point y lire la peine décernée contre +les conspirateurs? Or, quand vous aurez jugé que Louis a conspiré +contre la liberté ou contre la sûreté de l'Etat, quelle difficulté +trouvez-vous à déclarer qu'il l'a encourue? Cette conséquence est-elle +si obscure, qu'il faille des milliers d'assemblées pour la tirer?" +</P> + +<P> +Par quel motif a-t-on voulu vous conduire à cet excès d'absurdité? On a +voulu vous faire peur, en vous présentant le peuple vous demandant +compte du sang du tyran que vous auriez fait couler? Peuple français, +écoute, on te suppose prêt à demander compte à tes représentants du +sang de ton assassin, pour dispenser tes représentants de demander +compte à l'assassin de ton sang qu'il a versé! Et vous, représentants, +on vous méprise assez pour prétendre vous conduire par la terreur à +l'oubli de la vertu. Si ceux qui vous méprisent sont ceux qui vous +persuadent, je n'ai plus rien à vous dire, puisqu'il est vrai que la +peur ne raisonne pas; et dans ce cas, ce n'est pas l'affaire de Louis +XVI qu'il faut renvoyer au peuple, c'est la révolution tout entière; +car, pour fonder la liberté, pour soutenir la guerre contre tous les +despotes et contre tous les vices, il faut au moins prouver son courage +autrement que par de vaines formules. +</P> + +<P> +Citoyens, je connais le zèle qui vous anime pour le bien public: vous +étiez le dernier espoir de la patrie; vous pouvez la sauver encore. +Pourquoi faut-il que nous soyons quelquefois obligés de croire que nous +avons commencé notre carrière sous d'affreux auspices? C'est par la +terreur et par la calomnie que l'intrigue égara l'Assemblée +constituante, dont la majorité était bien intentionnée, et qui avait +fait d'abord de si grandes choses. Je suis effrayé de la ressemblance +que j'aperçois entre deux périodes de notre révolution, que le même roi +a rendues mémorables. +</P> + +<P> +Quand Louis fugitif fut ramené à Paris, l'Assemblée constituante +craignait aussi l'opinion publique; elle avait peur de tout ce qui +l'environnait. Elle ne craignait point la royauté; elle ne craignait +point la cour et l'aristocratie; elle craignait le peuple; alors elle +croyait qu'aucune force armée ne serait jamais assez considérable pour +la défendre contre lui. Le peuple osait faire éclater le désir de la +punition de Louis; les partisans de Louis accusaient sans cesse le +peuple; le sang du peuple fut versé. +</P> + +<P> +Aujourd'hui, j'en conviens, il n'est pas question d'absoudre Louis; +nous sommes encore trop voisins du 10 août et du jour où la royauté fut +abolie; mais il est question d'ajourner la fin de son procès au temps +de l'irruption des puissances étrangères sur notre territoire, et de +lui ménager la ressource de la guerre civile; on ne veut point le +déclarer inviolable, mais seulement faire qu'il reste impuni; il ne +s'agit pas de le rétablir sur le trône, mais d'attendre les événements. +Aujourd'hui, Louis a encore cet avantage sur les défenseurs de la +liberté, que ceux-ci sont poursuivis avec plus de fureur que lui-même. +Personne ne peut douter, sans doute, qu'ils ne soient diffamés avec +plus de soin, et à plus grands frais, qu'au mois de juillet 1791; et +certes les jacobins n'étaient pas plus décriés, à cette époque, dans +l'Assemblée constituante qu'ils ne le sont aujourd'hui parmi vous. +Alors, nous étions des factieux; aujourd'hui, nous sommes des +agitateurs et des anarchistes. Alors, Lafayette et ses complices +oublièrent de nous faire égorger; il faut espérer que ses successeurs +auront la même clémence. Ces grands amis de la paix, ces illustres +défenseurs des lois ont été depuis déclarés traîtres à la patrie; mais +nous n'avons rien gagné à cela; car leurs anciens amis, plusieurs +membres de la majorité de ce temps-là, cherchent ici même à les venger, +en nous persécutant. Mais ce que personne de vous n'a remarqué, sans +doute, et qui mérite bien cependant de piquer votre curiosité, c'est +que l'orateur qui, après un libelle préparatoire, distribué, selon +l'usage, à tous les membres, a proposé et développé, avec tant de +véhémence, le système de renvoyer l'affaire de Louis au tribunal des +assemblées primaires, en parsemant son discours des déclamations +ordinaires contre le patriotisme, est précisément le même qui, dans +l'Assemblée constituante, prêta sa voix à la cabale dominante, pour +défendre la doctrine de l'inviolabilité absolue, et qui nous dévouait à +la proscription, pour avoir osé défendre les principes de la liberté; +c'est le même, en un mot, car il faut tout dire, qui, deux jours après +le massacre du Champ-de-Mars, osa proposer un projet de décret portant +établissement d'une commission pour juger souverainement, dans le plus +bref délai, les patriotes échappés au fer des assassins. J'ignore si, +depuis ce temps-là, les amis ardents de la liberté, qui pressent encore +aujourd'hui la condamnation de Louis, sont devenus des royalistes; mais +je doute fort que les hommes dont je parle aient changé de caractère et +de principes. Mais ce qui m'est bien démontré, c'est que, sous des +nuances différentes, les mêmes passions et les mêmes vices nous +conduisent par une pente presque irrésistible vers le même but. Alors +l'intrigue nous donna une constitution éphémère et vicieuse; +aujourd'hui elle nous empêche d'en faire une nouvelle, et nous entraîne +à la dissolution de l'Etat. +</P> + +<P> +S'il était un moyen de prévenir ce malheur, ce serait de dire la vérité +tout entière; ce serait de vous développer le plan désastreux des +ennemis du bien public. Mais quel moyen de remplir même ce devoir avec +succès? Quel est l'homme sensé, ayant quelque expérience de notre +révolution, qui pourrait espérer de détruire, en un moment, le +monstrueux ouvrage de la calomnie? Comment l'austère vérité +pourrait-elle dissiper les prestiges par lesquels la lâche hypocrisie a +séduit la crédulité et peut-être le civisme lui-même? J'ai observé ce +qui se passe autour de nous, j'ai observé les véritables causes de nos +dissensions; je vois clairement que le système dont j'ai démontré les +dangers perdra la patrie, et je ne sais quel triste pressentiment +m'avertit qu'il prévaudra. Je pourrais prédire, d'une manière certaine, +les événements qui vont suivre cette résolution, d'après la +connaissance que j'ai des personnages qui les dirigent. +</P> + +<P> +Ce qui est constant, c'est que, quel que soit le résultat de cette +fatale mesure, elle doit tourner au profit de leurs vues particulières. +Pour obtenir la guerre civile, il ne sera pas même nécessaire qu'elle +soit complètement exécutée. Ils comptent sur la fermentation que cette +orageuse et éternelle délibération excite dans les esprits. Ceux qui ne +veulent pas que Louis tombe sous le glaive des lois ne seraient pas +fâchés de le voir immolé par un mouvement populaire; ils ne négligeront +rien pour le provoquer. +</P> + +<P> +Peuple malheureux! On se sert de tes vertus mêmes pour le perdre. Le +chef-d'oeuvre de la tyrannie, c'est de provoquer la juste indignation, +pour te faire un crime ensuite, non seulement des démarches indiscrètes +auxquelles elle peut te porter, mais même des signes de mécontentement +qui t'échappent. C'est ainsi qu'une cour perfide, aidée de Lafayette, +t'attira sur l'autel de la patrie, comme dans le piège où elle devait +t'assassiner. Que dis-je? hélas! si les nombreux étrangers qui affluent +dans tes murs, à l'insu même des autorités constituées; si les +émissaires même de nos ennemis attentaient à l'existence du fatal objet +de nos divisions, cet acte même te serait imputé; alors, ils +soulèveront contre toi les citoyens des autres parties de la +république; ils armeront contre toi, s'il est possible, la France +entière, pour te récompenser de l'avoir sauvée! Peuple malheureux! tu +as trop bien servi la cause de l'humanité pour être innocent aux yeux +de la tyrannie; ils voudront bientôt nous arracher à tes regards, pour +consommer en paix leurs exécrables projets; en partant, nous te +laisserons pour adieux la ruine, la misère, la guerre et la perte de la +république! Doutez-vous de ce projet? Vous n'avez donc jamais réfléchi +sur tout ce système de diffamation, développé dans votre sein et à +votre tribune; vous ne connaissez donc pas l'histoire de nos tristes et +orageuses séances? Il vous a dit une grande vérité, celui qui vous +disait hier que l'on marchait à la dissolution de l'Assemblée nationale +par la calomnie. Vous en faut-il d'autres preuves que celte discussion? +Quel autre objet semble-t-elle avoir maintenant, que de fortifier, par +des insinuations perfides, toutes les préventions sinistres dont la +calomnie a empoisonné tous les esprits; que d'attiser le feu de la +haine et de la discorde? N'est-il pas évident que c'est moins à Louis +XVI qu'on fait le procès, qu'aux plus chauds défenseurs de la liberté? +Est-ce contre la tyrannie de Louis XVI qu'on s'élève? Non, c'est contre +la tyrannie d'un petit nombre de patriotes opprimés. Sont-ce les +complots de l'aristocratie qu'on redoute? Non, c'est la dictature de je +ne sais quels députés du peuple, qui sont là tous prêts à le remplacer. +On veut conserver le tyran pour l'opposer à des patriotes sans pouvoir. +Les perfides! ils disposent de toute la puissance publique et de tous +les trésors de l'Etat, et ils nous accusent de despotisme; il n'est pas +un hameau dans la république où ils ne nous aient diffamés; ils +épuisent le trésor public, pour multiplier leurs calomnies; ils osent, +au mépris de la foi publique, violer le secret de la poste, pour +arrêter toutes les dépêches patriotiques, pour étouffer la voix de +l'innocence et de la vérité! Et ils crient à la calomnie! Ils nous +ravissent jusqu'au droit de suffrage, et ils nous dénoncent comme des +tyrans! Ils présentent comme des actes de révolte les cris douloureux +du patriotisme outragé par l'excès de la perfidie; et ils remplissent +ce sanctuaire des cris de la vengeance et de la fureur! +</P> + +<P> +Oui, sans doute, il existe un projet d'avilir la Convention, et de la +dissoudre peut-être à l'occasion de cette interminable affaire; il +existe, non dans ceux qui réclament avec énergie les principes de la +liberté, non dans le peuple qui lui a tout immolé, non dans la +Convention nationale qui cherche le bien et la vérité, non pas même +dans ceux qui ne sont que les dupes d'une intrigue fatale et les +aveugles instruments de passions étrangères, mais dans une vingtaine de +fripons qui font mouvoir tous ces ressorts, dans ceux qui gardent le +silence sur les plus grands intérêts de la patrie, qui s'abstiennent +surtout de prononcer leur opinion sur la question qui intéresse le +dernier roi, mais dont la sourde et pernicieuse activité produit tous +les troubles qui nous agitent et prépare tous les maux qui nous +attendent. +</P> + +<P> +Comment sortirons-nous de cet abîme, si nous ne revenons point aux +principes, et si nous ne remontons pas à la source de nos maux? Quelle +paix peut exister entre l'oppresseur et l'opprimé? Quelle concorde peut +régner où la liberté des suffrages n'est pas même respectée? Toute +manière de la violer est un attentat contre la nation. Un représentant +du peuple ne peut se laisser dépouiller du droit de défendre les +intérêts du peuple; nulle puissance ne peut le lui enlever qu'en lui +arrachant la vie. +</P> + +<P> +Déjà, pour éterniser la discorde et pour se rendre maîtres des +délibérations, on a imaginé de distinguer l'Assemblée en majorité et en +minorité, nouveau moyen d'outrager et de réduire au silence ceux qu'on +désigne sous cette dernière dénomination. Je ne connais point ici ni +minorité, ni majorité. La majorité est celle des bons citoyens; la +majorité n'est point permanente, parce qu'elle n'appartient à aucun +parti; elle se renouvelle à chaque délibération libre, parce qu'elle +appartient à la cause publique et à l'éternelle raison; et quand +l'Assemblée reconnaît une erreur, comme il arrive quelquefois, la +minorité devient alors la majorité. La volonté générale ne se forme +point dans les conciliabules ténébreux, ni autour des tables +ministérielles. La minorité a partout un droit éternel, c'est celui de +faire entendre la voix de la vérité, ou de ce qu'elle regarde comme +telle. +</P> + +<P> +La vertu fut toujours en minorité sur la terre. Sans cela, la terre +serait-elle peuplée de tyrans et d'esclaves? Hamden et Sydney étaient +de la minorité, car ils expirèrent sur un échafaud; les Critias, les +Anitus, les César, les Clodius, étaient de la majorité; mais Socrate +était de la minorité, car il avala la ciguë; Caton était de la +minorité, car il déchira ses entrailles. Je connais ici beaucoup +d'hommes qui serviront, s'il le faut, la liberté, à la manière de +Sydney et d'Hamden; et n'y en eût-il que cinquante, cette seule pensée +doit faire frémir tous ces lâches intrigants qui veulent égarer la +majorité. En attendant cette époque, je demande au moins la priorité +pour le tyran. Unissons-nous pour sauver la patrie, et que cette +délibération prenne enfin un caractère plus digne de nous et de la +cause que nous défendons. Bannissons du moins tous ces déplorables +incidents qui la déshonorent; ne mettons pas à nous persécuter plus de +temps qu'il n'en faut pour juger Louis; et sachons apprécier le sujet +de nos inquiétudes. Tout semble conspirer contre le bonheur public... +La nature de nos débats agite et aigrit l'opinion publique, et cette +opinion réagit douloureusement contre nous; la défiance des +représentants du peuple semble croître avec les alarmes des citoyens. +Un propos, le plus petit événement, que nous devrions entendre avec +plus de sang-froid, nous irrite; la malveillance exagère, ou imagine, +ou fait naître chaque jour des anecdotes dont le but est de fortifier +les préventions, et les plus petites causes peuvent nous entraîner aux +plus terribles résultats. La seule expression un peu vive des +sentiments du public, qu'il est si facile de réprimer, devient le +prétexte des mesures les plus dangereuses et des propositions les plus +attentatoires aux principes... Peuple, épargne-nous au moins cette +espèce de disgrâce; garde tes applaudissements pour le jour où nous +aurons fait une loi utile à l'humanité. Ne vois-tu pas que tu leur +donnes des prétextes de calomnier la cause sacrée que nous défendons? +Plutôt que de violer ces règles sévères, suis plutôt le spectacle de +nos débats; loin de tes yeux, nous n'en combattrons pas moins; c'est à +nous seuls maintenant de défendre ta cause; quand le dernier de tes +défenseurs aura péri, alors venge-les, si tu veux, et charge-toi de +faire triompher la liberté. Souviens-toi de ce ruban, que ta main +étendit naguère, comme une barrière insurmontable, autour de la demeure +funeste de nos tyrans encore sur le trône. Souviens-toi de la police +maintenue jusques ici, sans baïonnettes, par la seule vertu populaire. +</P> + +<P> +Citoyens, qui que vous soyez, veillez autour du Temple; arrêtez, s'il +est nécessaire, la malveillance perfide, même le patriotisme trompé; et +confondez les complots de nos ennemis. Fatal dépôt! N'était-ce pas +assez que le despotisme du tyran eût si longtemps pesé sur cette +immortelle cité? Faut-il que sa garde même soit pour elle une nouvelle +calamité? Ne veut-on éterniser ce procès que pour perpétuer les moyens +de calomnier le peuple qui l'a renversé du trôné? +</P> + +<P> +J'ai prouvé que la proposition de soumettre aux assemblées primaires +l'affaire de Louis Capet tendait à la guerre civile; s'il ne m'est pas +donné de contribuer à sauver mon pays, je prends acte du moins, dans ce +moment, des efforts que j'ai faits pour prévenir les calamités qui le +menacent. Je demande que la Convention nationale déclare Louis coupable +et digne de mort. +</P> + +<BR><BR> + +<HR ALIGN="center" WIDTH="80%"> + +<BR><BR> + +<A NAME="17930424"></A> +<P CLASS="intro"> +<I>Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, présentée par +Maximilien Robespierre [imprimé par ordre de la Société des Amis de +la Liberté et de l'Egalité]</I> (24 avril 1793) +</P> + +<BR><BR> + +<P CLASS="noindent"> +Note: l'article 13 ("Les citoyens dont le revenu n'excède pas, etc."), +qui figure dans l'édition de la Société des Jacobins, ne figure plus +dans le texte donné par Robespierre lui-même dans le dernier numéro des +"Lettres à ses commettans". Dans l'intervalle, Robespierre avait +modifié son opinion sur ce point. +</P> + +<BR><BR><BR> + +<P> +J'ai demandé la parole, dans la dernière séance, pour proposer quelques +articles additionnels importants qui tiennent à la Déclaration des +Droits de l'Homme et du Citoyen. Je vous proposerai d'abord quelques +articles nécessaires pour compléter votre théorie sur la propriété; que +ce mot n'alarme personne. Ames de boue! qui n'estimez que l'or, je ne +veux point toucher à vos trésors, quelque impure qu'en soit la source. +Vous devez savoir que cette loi agraire, dont vous avez tant parlé, +n'est qu'un fantôme créé par les fripons pour épouvanter les imbéciles; +il ne fallait pas une révolution sans doute pour apprendre à l'univers +que l'extrême disproportion des fortunes est la source de bien des maux +et de bien des crimes, mais nous n'en sommes pas moins convaincus que +l'égalité des biens est une chimère. Pour moi, je la crois moins +nécessaire encore au bonheur privé qu'à la félicité publique. Il s'agit +bien plus de rendre la pauvreté honorable que de proscrire l'opulence. +La chaumière de Fabricius n'a rien à envier au palais de Crassus. +J'aimerai bien autant pour mon compte être l'un des fils d'Aristide, +élevé dans le Prytanée aux dépens de la République, que l'héritier +présomptif de Xerxès, né dans la fange des cours pour occuper un trône +décoré de l'avilissement des peuples et brillant de la misère publique. +</P> + +<P> +Posons donc de bonne foi les principes du droit de propriété; il le +faut d'autant plus, qu'il n'en est point que les préjugés et les vices +des hommes aient cherché à envelopper de nuages plus épais. +</P> + +<P> +Demandez à ce marchand de chair humaine ce que c'est que la propriété; +il vous dira, en vous montrant cette longue bière, qu'il appelle un +navire, où il a encaissé et ferré des hommes qui paraissent vivants: +Voilà mes propriétés, je les ai achetés tant par tête. Interrogez ce +gentilhomme, qui a des terres et des vassaux, ou qui croit l'univers +bouleversé depuis qu'il n'en a plus; il vous donnera de la propriété +des idées à peu près semblables. +</P> + +<P> +Interrogez les augustes membres de la dynastie capétienne; ils vous +diront que la plus sacrée de toutes les propriétés est, sans contredit, +le droit héréditaire, dont ils ont joui de toute antiquité, d'opprimer, +d'avilir et de pressurer légalement et monarchiquement les 25 millions +d'hommes qui habitaient le territoire de la France sous leur bon +plaisir. +</P> + +<P> +Aux yeux de tous ces gens-là, la propriété ne porte sur aucun principe +de morale. Pourquoi votre Déclaration des Droits semble-t-elle +présenter la même erreur? En définissant la liberté, le premier des +biens de l'homme, le plus sacré des droits qu'il tient de la nature, +vous avez dit avec raison qu'elle avait pour borne les droits d'autrui; +pourquoi n'avez-vous pas appliqué ce principe à la propriété, qui est +une institution sociale; comme si les lois éternelles de la nature +étaient moins inviolables que les conventions des hommes? Vous avez +multiplié les articles pour assurer la plus grande liberté à l'exercice +de la propriété, et vous n'avez pas dit un seul mot pour en déterminer +le caractère légitime; de manière que votre Déclaration paraît faite, +non pour les hommes, mais pour les riches, pour les accapareurs, pour +les agioteurs et pour les tyrans. Je vous propose de réformer ces vices +en consacrant les vérités suivantes: +</P> + +<P> +</P> + +<P> +"Art. 1er. La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de +disposer de la portion des biens qui lui est garantie par la loi. +</P> + +<P> +"Art. 2. Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par +l'obligation de respecter les droits d'autrui. +</P> + +<P> +"Art. 3. Il ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à +l'existence, ni à la propriété de nos semblables. +</P> + +<P> +"Art. 4. Toute possession, tout trafic qui viole ce principe est +illicite et immoral." +</P> + +<P> +</P> + +<P> +Vous parlez aussi de l'impôt pour établir le principe incontestable +qu'il ne peut émaner que de la volonté du peuple ou de ses +représentants; mais vous oubliez une disposition que l'intérêt de +l'humanité réclame. Vous oubliez de consacrer la base de l'impôt +progressif. Or, en matière de contributions publiques, est-il un +principe plus évidemment puisé dans la nature des choses et dans +l'éternelle justice que celui qui impose aux citoyens l'obligation de +contribuer aux dépenses publiques progressivement selon l'étendue de +leur fortune, c'est-à-dire selon les avantages qu'ils retirent de la +société. Je vous propose de le consigner dans un article conçu en ces +termes: +</P> + +<BR> + +<P> +"Les citoyens dont les revenus n'excèdent point ce qui est nécessaire à +leur subsistance doivent être dispensés de contribuer aux dépenses +publiques; les autres doivent les supporter progressivement, selon +l'étendue de leur fortune." +</P> + +<BR> + +<P> +Le comité a encore absolument oublié de rappeler les devoirs de +fraternité qui unissent tous les hommes et toutes les nations, et leur +droit à une mutuelle assistance. Il parait avoir ignoré les bases de +l'éternelle alliance des peuples contre les tyrans. On dirait que votre +Déclaration a été faite par un troupeau de créatures humaines parqué +sur un coin du globe, et non pour l'immense famille à laquelle la +nature a donné la terre pour domaine et pour séjour. +</P> + +<P> +Je vous propose de remplir cette grande lacune par les articles +suivants. Ils ne peuvent que vous concilier l'estime des peuples; il +est vrai qu'ils peuvent avoir l'inconvénient de vous brouiller sans +retour avec les rois. J'avoue que cet inconvénient ne m'effraie pas; il +n'effraiera point ceux qui ne veulent pas se réconcilier avec eux. +Voici mes quatre articles: +</P> + +<BR> + +<P> +"Art. 1er. Les hommes de tous les pays sont frères, et les différents +peuples doivent s'entr'aider selon leur pouvoir, comme les citoyens du +même Etat. +</P> + +<P> +"Art. 2. Celui qui opprime une nation, se déclare l'ennemi de toutes. +</P> + +<P> +"Art. 3. Ceux qui font la guerre à un peuple pour arrêter les progrès +de la liberté, et anéantir les droits de l'homme, doivent être +poursuivis par tous, non comme des ennemis ordinaires, mais comme des +assassins et des brigands rebelles. +</P> + +<P> +"Art. 4. Les rois, les aristocrates, les tyrans, quels qu'ils soient, +sont des esclaves révoltés contre le souverain de la terre, qui est le +genre humain, et contre le législateur de l'univers, qui est la nature." +</P> + +<BR> + +<P> +Citoyens, j'aurais d'autres articles à vous proposer, si vous aviez la +patience de m'entendre plus longtemps, mais ils se trouvent dans la +série des autres articles énoncés dans le projet de Déclaration des +Droits de l'Homme; et, pour que je jouisse de l'étendue de mon +suffrage, il serait nécessaire que vous me permissiez de lire ce +projet. J'ai cru devoir placer à la tête de cette Déclaration un +préambule: +</P> + +<BR> + +<P> +"Les représentants du peuple français, réunis en Convention nationale; +reconnaissant que les lois humaines qui ne découlent point des lois +éternelles de la justice et de la raison ne sont que des attentats de +l'ignorance et du despotisme contre l'humanité; convaincus que l'oubli +et le mépris des droits naturels de l'homme sont les seules causes des +crimes et des malheurs du monde, ont résolu d'exposer dans une +Déclaration solennelle ces droits sacrés et inaliénables, afin que tous +les citoyens, pouvant comparer sans cesse les actes du gouvernement +avec le but de toute institution sociale, ne se laissent jamais +opprimer et avilir par la tyrannie; afin que le peuple ait toujours +devant les yeux les bases de sa liberté et de son bonheur; le +magistrat, la règle de ses devoirs; le législateur, l'objet de sa +mission. +</P> + +<P> +"En conséquence, la Convention nationale proclame à la face de +l'univers, et sous les yeux du Législateur immortel, la Déclaration +suivante des droits de l'homme et du citoyen: +</P> + +<BR> + +<P> +"Art. 1er. Le but de toute association politique est le maintien des +droits naturels et imprescriptibles de l'homme, et le développement de +toutes ses facultés. +</P> + +<P> +"Art. 2. Les principaux droits de l'homme sont celui de pourvoir à la +conservation de son existence, et la liberté. +</P> + +<P> +"Art. 3. Ces droits appartiennent également à tous les hommes, quelle +que soit la différence de leurs forces physiques et morales. "L'égalité +des droits est établie par la nature: la société, loin d'y porter +atteinte, ne fait que la garantir contre l'abus de la force qui la rend +illusoire. +</P> + +<P> +"Art. 4. La liberté est le pouvoir qui appartient à l'homme d'exercer, +à son gré, toutes ses facultés. Elle a la justice pour règle, les +droits d'autrui pour bornes, la nature pour principe, et la loi pour +sauvegarde. +</P> + +<P> +"Le droit de s'assembler paisiblement, le droit de manifester ses +opinions, soit par la voie de l'impression, soit de toute autre +manière, sont des conséquences si évidentes de la liberté de l'homme, +que la nécessité de les énoncer suppose ou la présence ou le souvenir +récent du despotisme. +</P> + +<P> +"Art. 5. La loi ne peut défendre que ce qui est nuisible à la société; +elle ne peut ordonner que ce qui lui est utile. +</P> + +<P> +"Art. 6. Toute loi qui viole les droits imprescriptibles de l'homme est +essentiellement injuste et tyrannique: elle n'est point une loi. +</P> + +<P> +"Art. 7. La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de +disposer de la portion de biens qui lui est garantie par la loi. +</P> + +<P> +"Art. 8. Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par +l'obligation de respecter les droits d'autrui. +</P> + +<P> +"Art. 9. Il ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à +l'existence, ni à la propriété de nos semblables. +</P> + +<P> +"Art. 10. Toute possession, tout trafic qui viole ce principe, est +essentiellement illicite et immoral. +</P> + +<P> +"Art. 11. La société est obligée de pourvoir à la subsistance de tous +ses membres, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les +moyens d'exister à ceux qui sont hors d'état de travailler. +</P> + +<P> +"Art. 12. Les secours nécessaires à l'indigence sont une dette du riche +envers le pauvre; il appartient à la loi de déterminer la manière dont +cette dette doit être acquittée. +</P> + +<P> +"Art. 13. Les citoyens dont le revenu n'excède pas ce qui est +nécessaire à leur substance sont dispensés de contribuer aux dépenses +publiques. Les autres doivent les supporter progressivement, selon +l'étendue de leur fortune. +</P> + +<P> +"Art. 14. La société doit favoriser de tout son pouvoir les progrès de +la raison publique, et mettre l'instruction à la portée de tous les +citoyens. +</P> + +<P> +"Art. 15. La loi est l'expression libre et solennelle de la volonté du +peuple. +</P> + +<P> +"Art. 16. Le peuple est le souverain: le gouvernement est son ouvrage +et sa propriété, les fonctionnaires publics sont ses commis. +</P> + +<P> +"Art. 17. Aucune portion du peuple ne peut exercer la puissance du +peuple entier; mais le voeu qu'elle exprime doit être respecté, comme +le voeu d'une portion du peuple, qui doit concourir à former la volonté +générale. +</P> + +<P> +"Chaque section du souverain assemblée doit jouir du droit d'exprimer +sa volonté avec une entière liberté; elle est essentiellement +indépendante de toutes les autorités constituées, et maîtresse de +régler sa police et ses délibérations. +</P> + +<P> +"Le peuple peut, quand il lui plaît, changer son gouvernement et +révoquer ses mandataires. +</P> + +<P> +"Art. 18. La loi doit être égale pour tous. +</P> + +<P> +"Art. 19. Tous les citoyens sont admissibles à toutes les fonctions +publiques, sans aucune autre distinction que celle des vertus et des +talents, sans aucun autre titre que la confiance du peuple. +</P> + +<P> +"Art. 20. Tous les citoyens ont un droit égal de concourir à la +nomination des mandataires du peuple, et à la formation de la loi. +</P> + +<P> +"Art. 21. Pour que ces droits ne soient point illusoires, et l'égalité +chimérique, la société doit salarier les fonctionnaires publics, et +faire en sorte que les citoyens qui vivent de leur travail puissent +assister aux assemblées publiques où la loi les appelle, sans +compromettre leur existence ni celle de leurs familles. +</P> + +<P> +"Art. 22. Tout citoyen doit obéir religieusement aux magistrats et aux +agents du gouvernement, lorsqu'ils sont les organes ou les exécuteurs +de la loi. +</P> + +<P> +"Art. 23. Mais tout acte contre la liberté, contre la sûreté, ou contre +la propriété d'un homme, exercé par qui que ce soit, même au nom de la +loi, hors des cas déterminés par elle et des formes qu'elle prescrit, +est arbitraire et nul; le respect même de la loi défend de s'y +soumettre; et si on veut l'exécuter par violence, il est permis de le +repousser par la force. +</P> + +<P> +"Art. 24. Le droit de présenter des pétitions aux dépositaires de +l'autorité publique appartient à tout individu. Ceux à qui elles sont +adressées doivent statuer sur les points qui en sont l'objet; mais ils +ne peuvent jamais ni en interdire, ni en restreindre, ni en condamner +l'exercice. +</P> + +<P> +"Art. 25. La résistance à l'oppression est la conséquence des autres +droits de l'homme et du citoyen. +</P> + +<P> +"Art. 26. Il y a oppression contre le corps social, lorsqu'un seul de +ses membres est opprimé. +</P> + +<P> +"Il y a oppression contre chaque membre, lorsque le corps social est +opprimé. +</P> + +<P> +"Art. 27. Quand le gouvernement viole les droits du peuple, +l'insurrection du peuple entier et de chaque portion du peuple est le +plus saint des devoirs. +</P> + +<P> +"Art. 28. Quand la garantie sociale manque à un citoyen, il rentre dans +le droit naturel de défendre lui-même tous ses droits. +</P> + +<P> +"Art. 29. Dans l'un et l'autre cas, assujettir à des formes légales la +résistance à l'oppression est le dernier raffinement de la tyrannie. +</P> + +<P> +"Art. 30. Dans tout Etat libre, la loi doit surtout défendre la liberté +publique et individuelle contre l'abus de l'autorité de ceux qui +gouvernent. "Toute institution qui ne suppose pas le peuple bon et le +magistrat corruptible, est vicieuse. +</P> + +<P> +"Art. 31. Les fonctions publiques ne peuvent être considérées comme des +distinctions ni comme des récompenses, mais comme des devoirs publics. +</P> + +<P> +"Art. 32. Les délits des mandataires du peuple doivent être sévèrement +et <I>facilement</I> punis. Nul n'a le droit de se prétendre plus inviolable +que les autres citoyens. +</P> + +<P> +"Art. 33. Le peuple a le droit de connaître toutes les opérations de +ses mandataires; ils doivent lui rendre un compte fidèle de leur +gestion, et subir son jugement avec respect. +</P> + +<P> +"Art. 34. Les hommes de tous les pays sont frères, et les différents +peuples doivent s'entr'aider selon leur pouvoir, comme les citoyens du +même Etat. +</P> + +<P> +"Art. 35. Celui qui opprime une seule nation, se déclare l'ennemi de +toutes. +</P> + +<P> +"Art. 36. Ceux qui font la guerre à un peuple, pour arrêter les progrès +de la liberté et anéantir les droits de l'homme, doivent être +poursuivis par tous, non comme des ennemis ordinaires, mais comme des +assassins et des brigands rebelles. +</P> + +<P> +"Art. 37. Les rois, les aristocrates, les tyrans quels qu'ils soient, +sont des esclaves révoltés contre le souverain de la terre, qui est le +<I>genre humain</I>, et contre le législateur de l'univers, qui est la +<I>nature</I>." +</P> + +<BR><BR><BR> + +<P> +<I>Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, proposée par +Maximilien Robespierre, 24 avril 1793, imprimée par ordre de la +Convention nationale</I> (24 avril 1793) +</P> + +<BR><BR> + +<P> +Je vous proposerai d'abord quelques articles nécessaires pour compléter +votre théorie sur la propriété. Que ce mot n'alarme personne: âmes de +boue, qui n'estimez que l'or, je ne veux point toucher à vos trésors, +quelqu'impure qu'en soit la source. Vous devez savoir que cette loi +agraire dont vous avez tant parlé, n'est qu'un fantôme créé par les +fripons pour épouvanter les imbéciles. +</P> + +<P> +Il ne fallait pas une révolution sans doute, pour apprendre à l'univers +que l'extrême disproportion des fortunes est la source de bien des maux +et de bien des crimes; mais nous n'en sommes pas moins convaincus que +l'égalité des biens est une chimère. Pour moi, je la crois moins +nécessaire encore au bonheur privé qu'à la félicité publique: il s'agit +bien plus de rendre la pauvreté honorable, que de proscrire l'opulence; +la chaumière de Fabricius n'a rien à envier au palais de Crassus. +J'aimerai bien autant, pour mon compte, être l'un des fils d'Aristide, +élevé dans le Prytanée aux dépens de la République, que l'héritier +présomptif de Xerxès, né dans la fange des cours pour occuper un trône +décoré de l'avilissement des peuples, et brillant de la misère publique. +</P> + +<P> +Posons donc de bonne foi les principes du droit de propriété; il le +faut d'autant plus qu'il n'en est point que les préjugés et les vices +des hommes aient cherché à envelopper de nuages plus épais. +</P> + +<P> +Demandez à ce marchand de chair humaine ce que c'est que la propriété; +il vous dira, en vous montrant cette longue bière qu'il appelle un +navire, où il a encaissé et ferré des hommes qui paraissent vivants: +"Voilà mes propriétés, je les ai achetés tant par tête." +</P> + +<P> +Interrogez les augustes membres de la dynastie capétienne; ils vous +diront que la plus sacrée de toutes les propriétés est sans contredit +le droit héréditaire dont ils ont joui de toute antiquité, d'opprimer, +d'avilir et de pressurer légalement et monarchiquement les vingt-cinq +millions d'hommes qui habitaient le territoire de la France sous leur +bon plaisir. +</P> + +<P> +Aux yeux de tous ces gens-là, la propriété ne porte sur aucun principe +de morale. Pourquoi votre Déclaration des Droits semble-t-elle +présenter la même erreur? En définissant la liberté, le premier des +biens de l'homme, le plus sacré des droits qu'il tient de la nature, +vous avez dit avec raison qu'elle avait pour borne les droits d'autrui: +pourquoi n'avez-vous pas appliqué ce principe à la propriété, qui est +une institution sociale? comme si les lois éternelles de la nature +étaient moins inviolables que les conventions des hommes. Vous avez +multiplié les articles pour assurer la plus grande liberté à l'exercice +de la propriété, et vous n'avez pas dit un seul mot pour en déterminer +le caractère légitime; de manière que votre déclaration paraît faite, +non pour les hommes, mais pour les riches, pour les accapareurs, pour +les agioteurs et pour les tyrans. Je vous propose de réformer ces vices +en consacrant les vérités suivantes: +</P> + +<BR> + +<P> +Art. I. La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de +disposer de la portion des biens qui lui est garantie par la loi. +</P> + +<P> +II. Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par +l'obligation de respecter les droits d'autrui. +</P> + +<P> +III. Il ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à +l'existence, ni à la propriété de nos semblables. +</P> + +<P> +IV. Toute possession, tout trafic qui viole ce principe est illicite et +immoral. +</P> + +<BR> + +<P> +Vous parlez aussi de l'impôt pour établir le principe incontestable +qu'il ne peut émaner que de la volonté du peuple ou de ses +représentants; mais vous oubliez une disposition que l'intérêt de +l'humanité réclame; vous oubliez de consacrer la base de l'impôt +progressif. Or, en matière de contributions publiques, est-il un +principe plus évidemment puisé dans la nature des choses et dans +l'éternelle justice, que celui qui impose aux citoyens l'obligation de +contribuer aux dépenses publiques, progressivement, selon l'étendue de +leur fortune, c'est-à-dire, selon les avantages qu'ils retirent de la +société? +</P> + +<P> +Je vous propose de le consigner dans un article conçu en ces termes: +</P> + +<BR> + +<P> +"Les citoyens dont les revenus n'excèdent point ce qui est nécessaire à +leur subsistance, doivent être dispensés de contribuer aux dépenses +publiques; les autres doivent les supporter progressivement selon +l'étendue de leur fortune." +</P> + +<BR> + +<P> +Le comité a encore absolument oublié de rappeler les devoirs de +fraternité qui unissent tous les hommes et toutes les nations, et leurs +droits à une mutuelle assistance; il parait avoir ignoré les bases de +l'éternelle alliance des peuples contre les tyrans; on dirait que votre +déclaration a été faite par un troupeau de créatures humaines parquées +sur un coin du globe, et non pour l'immense famille à laquelle la +nature a donné la terre pour domaine et pour séjour. Je vous propose de +remplir cette grande lacune par les articles suivants: ils ne peuvent +que vous concilier l'estime des peuples: il est vrai qu'ils peuvent +avoir l'inconvénient de vous brouiller sans retour avec les rois. +J'avoue que cet inconvénient ne m'effraie pas; il n'effraiera point +ceux qui ne veulent pas se réconcilier avec eux. +</P> + +<BR> + +<P> +Art. I. Les hommes de tous les pays sont frères, et les différents +peuples doivent s'entr'aider selon leur pouvoir, comme les citoyens du +même Etat. +</P> + +<P> +II. Celui qui opprime une nation, se déclare l'ennemi de toutes. +</P> + +<P> +III. Ceux qui font la guerre à un peuple pour arrêter les progrès de la +liberté et anéantir les droits de l'homme, doivent être poursuivis par +tous, non comme des ennemis ordinaires, mais comme des assassins et des +brigands rebelles. +</P> + +<P> +IV. Les rois, les aristocrates, les tyrans, quels qu'ils soient, sont +des esclaves révoltés contre le souverain de la terre, qui est le genre +humain, et contre le législateur de l'univers, qui est la nature. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +DECLARATION +<BR> +DES DROITS DE L'HOMME ET DU CITOYEN +<BR> +proposée par Maximilien Robespierre +<BR> +Imprimée par ordre de la Convention nationale +</P> + +<BR> + +<P> +Les Représentants du Peuple Français réunis en Convention nationale; +reconnaissant que les lois humaines qui ne découlent point des lois +éternelles de la justice et de la raison ne sont que des attentats de +l'ignorance et du despotisme contre l'humanité; convaincus que l'oubli +et le mépris des droits naturels de l'homme sont les seules causes des +crimes et des malheurs du monde, ont résolu d'exposer, afin que tous +les citoyens, pouvant comparer sans cesse les actes du gouvernement +avec le but de toute institution sociale, ne se laissent jamais +opprimer et avilir par la tyrannie; afin que le peuple ait toujours +devant les yeux les bases de sa liberté et de son bonheur; le +magistrat, la règle de ses devoirs; le législateur, l'objet de sa +mission. +</P> + +<P> +En conséquence, la Convention nationale proclame à la face de +l'univers, et sous les yeux du législateur immortel, la déclaration +suivante des droits de l'homme et du citoyen: +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +ARTICLE PREMIER +</P> + +<P> +Le but de toute association politique est le maintien des droits +naturels et imprescriptibles de l'homme, et le développement de toutes +ses facultés. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +II +</P> + +<P> +Les principaux droits de l'homme sont celui de pourvoir à la +conservation de son existence, et la liberté. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +III +</P> + +<P> +Ces droits appartiennent également à tous les hommes, quelle que soit +la différence de leurs forces physiques et morales. L'égalité des +droits est établie par la nature: la société, loin d'y porter atteinte, +ne fait que la garantir contre l'abus de la force qui la rend illusoire. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +IV +</P> + +<P> +La liberté est le pouvoir qui appartient à l'homme d'exercer, à son +gré, toutes ses facultés. Elle a la justice pour règle, les droits +d'autrui pour bornes, la nature pour principe, et la loi pour +sauvegarde. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +V +</P> + +<P> +Le droit de s'assembler paisiblement, le droit de manifester ses +opinions, soit par la voie de l'impression, soit de toute autre +manière, sont des conséquences si nécessaires du principe de la liberté +de l'homme que la nécessité de les énoncer suppose ou la présence ou le +souvenir récent du despotisme. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +VI +</P> + +<P> +La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de disposer +de la portion de biens qui lui est garantie par la loi. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +VII +</P> + +<P> +Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par +l'obligation de respecter les droits d'autrui. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +VIII +</P> + +<P> +Il ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à +l'existence, ni à la propriété de nos semblables. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +IX +</P> + +<P> +Tout trafic qui viole ce principe, est essentiellement illicite et +immoral. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +X +</P> + +<P> +La société est obligée de pourvoir à la subsistance de tous ses +membres, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens +d'exister à ceux qui sont hors d'état de travailler. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +XI +</P> + +<P> +Les secours nécessaires à celui qui manque du nécessaire sont une dette +de celui qui possède le superflu: il appartient à la loi de déterminer +la manière dont cette dette doit être acquittée. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +XII +</P> + +<P> +Les citoyens dont les revenus n'excèdent pas ce qui est nécessaire à +leur substance, sont dispensés de contribuer aux dépenses publiques. +Les autres doivent les supporter progressivement, selon l'étendue de +leur fortune. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +XIII +</P> + +<P> +La société doit favoriser de tout son pouvoir les progrès de la raison +publique, et mettre l'instruction à la portée de tous les citoyens. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +XIV +</P> + +<P> +Le peuple est souverain: le gouvernement est son ouvrage et sa +propriété, les fonctionnaires publics sont ses commis. +</P> + +<P> +Le peuple peut, quand il lui plaît, changer son gouvernement et +révoquer ses mandataires. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +XV +</P> + +<P> +La loi est l'expression libre et solennelle de la volonté du peuple. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +XVI +</P> + +<P> +La loi est égale pour tous. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +XVII +</P> + +<P> +La loi ne peut défendre que ce qui est nuisible à la société: elle ne +peut ordonner que ce qui lui est utile. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +XVIII +</P> + +<P> +Toute loi qui viole les droits imprescriptibles de l'homme, est +essentiellement injuste et tyrannique: elle n'est point une loi. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +XIX +</P> + +<P> +Dans tout état libre, la loi doit surtout défendre la liberté +publique et individuelle contre l'abus de l'autorité de ceux qui +gouvernent. +</P> + +<P> +Toute institution qui ne suppose pas le peuple bon, et le magistrat +corruptible, est vicieuse. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +XX +</P> + +<P> +Aucune portion du peuple ne peut exercer la puissance du peuple entier; +mais le voeu qu'elle exprime doit être respecté, comme le voeu d'une +portion du peuple, qui doit concourir à former la volonté générale. +</P> + +<P> +Chaque section du souverain assemblée, doit jouir du droit d'exprimer +sa volonté, avec une entière liberté: elle est essentiellement +indépendante de toutes les autorités constituées, et maîtresse de +régler sa police et ses délibérations. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +XXI +</P> + +<P> +Tous les citoyens sont admissibles à toutes les fonctions publiques, +sans aucune autre distinction que celle des vertus et des talents, sans +aucun autre titre que la confiance du peuple. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +XXII +</P> + +<P> +Tous les citoyens ont un droit égal de concourir à la nomination des +mandataires du peuple, et à la formation de la loi. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +XXIII +</P> + +<P> +Pour que ces droits ne soient point illusoires, et l'égalité +chimérique, la société doit salarier les fonctionnaires publics, et +faire en sorte que les citoyens qui vivent de leur travail puissent +assister aux assemblées publiques où la loi les appelle, sans +compromettre leur existence ni celle de leur famille. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +XXIV +</P> + +<P> +Tout citoyen doit obéir religieusement aux magistrats et aux agents du +gouvernement, lorsqu'ils sont les organes ou les exécuteurs de la loi. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +XXV +</P> + +<P> +Mais tout acte contre la liberté, contre la sûreté ou contre la +propriété d'un homme, exercé par qui que ce soit, même au nom de la +loi, hors des cas déterminés par elle, et des formes qu'elle prescrit, +est arbitraire et nul; le respect même de la loi défend de s'y +soumettre, et si on veut l'exécuter par violence, il est permis de le +repousser par la force. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +XXVI +</P> + +<P> +Le droit de présenter des pétitions aux dépositaires de l'autorité +publique appartient à tout individu. Ceux à qui elles sont adressées +doivent statuer sur les points qui en sont l'objet, mais ils ne peuvent +jamais ni en interdire, ni en restreindre, ni en condamner l'exercice. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +XXVII +</P> + +<P> +La résistance à l'oppression est la conséquence des autres droits de +l'homme et du citoyen. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +XXVIII +</P> + +<P> +Il y a oppression contre le corps social, lorsqu'un seul de ses membres +est opprimé. +</P> + +<P> +Il y a oppression contre chaque membre, lorsque le corps social est +opprimé. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +XXIX +</P> + +<P> +Lorsque le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est, +pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des +droits et le plus indispensable des devoirs. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +XXX +</P> + +<P> +Quand la garantie sociale manque à un citoyen, il rentre dans le droit +naturel de défendre lui-même tous ses droits. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +XXXI +</P> + +<P> +Dans l'un et l'autre cas, assujettir à des formes légales la résistance +à l'oppression, est le dernier raffinement de la tyrannie. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +XXXII +</P> + +<P> +Les fonctions publiques ne peuvent être considérées comme des +distinctions ni comme des récompenses, mais comme des devoirs publics. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +XXXIII +</P> + +<P> +Les délits des mandataires du peuple doivent être sévèrement et +facilement punis. Nul n'a le droit de se prétendre plus inviolable que +les autres citoyens. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +XXXIV +</P> + +<P> +Le peuple a le droit de connaître toutes les opérations de ses +mandataires; ils doivent lui rendre un compte fidèle de leur gestion, +et subir son jugement avec respect. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +XXXV +</P> + +<P> +Les hommes de tous les pays sont frères, et les différents peuples +doivent s'entr-aider selon leur pouvoir, comme les citoyens du même +Etat. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +XXXVI +</P> + +<P> +Celui qui opprime une seule nation, se déclare l'ennemi de toutes. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +XXXVII +</P> + +<P> +Ceux qui font la guerre à un peuple, pour arrêter les progrès de la +liberté et anéantir les droits de l'homme, doivent être poursuivis par +tous, non comme des ennemis ordinaires, mais comme des assassins et des +brigands rebelles. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +XXXVIII +</P> + +<P> +Les rois, les aristocrates, les tyrans quels qu'ils soient, sont des +esclaves révoltés contre le souverain de la terre, qui est le genre +humain, et contre le législateur de l'univers, qui est la nature. +</P> + +<BR><BR><BR> + +<P> +<I>Déclaration des droits de l'homme et du citoyen</I> ("Lettres à ses +commettans" no 10) +</P> + +<BR><BR> + +<P> +Art. I. Le but de toute association politique est le maintien des +droits naturels et imprescriptibles de l'homme, et le développement de +toutes ses facultés. +</P> + +<BR> + +<P> +Art. II. Les principaux droits de l'homme sont celui de pourvoir à la +conservation de son existence, et la liberté. +</P> + +<BR> + +<P> +Art. III. Ces droits appartiennent également à tous les hommes, quelle +que soit la différence de leurs forces physiques et morales. L'égalité +des droits est établie par la nature: la société, loin d'y porter +atteinte, ne fait que la garantir contre l'abus de la force qui la rend +illusoire. +</P> + +<BR> + +<P> +Art. IV. La liberté est le pouvoir qui appartient à l'homme d'exercer, +à son gré, toutes ses facultés. Elle a la justice pour règle, les +droits d'autrui pour bornes, la nature pour principe, et la loi pour +sauvegarde. Le droit de s'assembler paisiblement, le droit de +manifester ses opinions, soit par la voie de l'impression, soit de +toute autre manière, sont des conséquences si évidentes de la liberté +de l'homme, que la nécessité de les énoncer suppose ou la présence ou +le souvenir récent du despotisme. +</P> + +<BR> + +<P> +Art. V. La loi ne peut défendre que ce qui est nuisible à la société; +elle ne peut ordonner que ce qui lui est utile. +</P> + +<BR> + +<P> +Art. VI. Toute loi qui viole les droits imprescriptibles de l'homme est +essentiellement injuste et tyrannique: elle n'est point une loi. +</P> + +<BR> + +<P> +Art. VII. La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de +disposer de la portion de biens qui lui est garantie par la loi. +</P> + +<BR> + +<P> +Art. VIII. Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par +l'obligation de respecter les droits d'autrui. +</P> + +<BR> + +<P> +Art. IX. Il ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à +l'existence, ni à la propriété de nos semblables. +</P> + +<BR> + +<P> +Art. X. Toute possession, tout trafic qui viole ce principe, est +essentiellement illicite et immoral. +</P> + +<BR> + +<P> +Art. XI. La société est obligée de pourvoir à la subsistance de tous +ses membres, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les +moyens d'exister à ceux qui sont hors d'état de travailler. +</P> + +<BR> + +<P> +Art. XII. Les secours nécessaires à l'indigence sont une dette du riche +envers le pauvre; il appartient à la loi de déterminer la manière dont +cette dette doit être acquittée. +</P> + +<BR> + +<P> +Art. XIII. La société doit favoriser de tout son pouvoir les progrès de +la raison publique, et mettre l'instruction à la portée de tous les +citoyens. +</P> + +<BR> + +<P> +Art. XIV. La loi est l'expression libre et solennelle de la volonté du +peuple. +</P> + +<BR> + +<P> +Art. XV. Le peuple est le souverain: le gouvernement est son ouvrage et +sa propriété, les fonctionnaires publics sont ses commis. +</P> + +<BR> + +<P> +Art. XVI. Aucune portion du peuple ne peut exercer la puissance du +peuple entier; mais le voeu qu'elle exprime doit être respecté, comme +le voeu d'une portion du peuple, qui doit concourir à former la volonté +générale. +</P> + +<P> +Chaque section du souverain assemblée doit jouir du droit d'exprimer sa +volonté avec une entière liberté; elle est essentiellement indépendante +de toutes les autorités constituées, et maîtresse de régler sa police +et ses délibérations. +</P> + +<P> +Le peuple peut, quand il lui plaît, changer son gouvernement et +révoquer ses mandataires. +</P> + +<BR> + +<P> +Art. XVII. La loi doit être égale pour tous. +</P> + +<BR> + +<P> +Art. XVIII. Tous les citoyens sont admissibles à toutes les fonctions +publiques, sans aucune autre distinction que celle des vertus et des +talents, sans aucun autre titre que la confiance du peuple. +</P> + +<BR> + +<P> +Art. XIX. Tous les citoyens ont un droit égal de concourir à la +nomination des mandataires du peuple, et à la formation de la loi. +</P> + +<BR> + +<P> +[pas d'Art. XX.] +</P> + +<BR> + +<P> +Art. XXI. Pour que ces droits ne soient point illusoires, et l'égalité +chimérique, la société doit salarier les fonctionnaires publics, et +faire en sorte que les citoyens qui vivent de leur travail puissent +assister aux assemblées publiques où la loi les appelle, sans +compromettre leur existence ni celle de leurs familles. +</P> + +<BR> + +<P> +Art. XXII. Tout citoyen doit obéir religieusement aux magistrats et aux +agents du gouvernement, lorsqu'ils sont les organes ou les exécuteurs +de la loi. +</P> + +<BR> + +<P> +Art. XXIII. Mais tout acte contre la liberté, contre la sûreté, ou +contre la propriété d'un homme, exercé par qui que ce soit, même au nom +de la loi, hors des cas déterminés par elle et des formes qu'elle +prescrit, est arbitraire et nul; le respect même de la loi défend de +s'y soumettre; et si on veut l'exécuter par violence, il est permis de +le repousser par la force. +</P> + +<BR> + +<P> +Art. XXIV. Le droit de présenter des pétitions aux dépositaires de +l'autorité publique appartient à tout individu. Ceux à qui elles sont +adressées doivent statuer sur les points qui en sont l'objet; mais ils +ne peuvent jamais ni en interdire, ni en restreindre, ni en condamner +l'exercice. +</P> + +<BR> + +<P> +Art. XXV. La résistance à l'oppression est la conséquence des autres +droits de l'homme et du citoyen. +</P> + +<P> +Il y a oppression contre le corps social, lorsqu'un seul de ses membres +est opprimé. +</P> + +<P> +Il y a oppression contre chaque membre, lorsque le corps social est +opprimé. +</P> + +<P> +Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection du +peuple entier et de chaque portion du peuple est le plus saint des +devoirs. +</P> + +<P> +Quand la garantie sociale manque à un citoyen, il rentre dans le droit +naturel de défendre lui-même tous ses droits. +</P> + +<P> +Dans l'un et l'autre cas, assujettir à des formes légales la résistance +à l'oppression est le dernier raffinement de la tyrannie. +</P> + +<BR> + +<P> +Art. XXIX. Dans tout Etat libre, la loi doit surtout défendre la +liberté publique et individuelle contre l'abus de l'autorité de ceux +qui gouvernent. +</P> + +<P> +Toute institution qui ne suppose pas le peuple bon et le magistrat +corruptible, est vicieuse. +</P> + +<BR> + +<P> +Art. XXX. Les fonctions publiques ne peuvent être considérées comme des +distinctions ni comme des récompenses, mais comme des devoirs publics. +Les délits des mandataires du peuple doivent être sévèrement et +facilement punis. Nul n'a le droit de se prétendre plus inviolable que +les autres citoyens. Le peuple a le droit de connaître toutes les +opérations de ses mandataires; ils doivent lui rendre un compte fidèle +de leur gestion, et subir son jugement avec respect. Les hommes de tous +les pays sont frères, et les différents peuples doivent s'entr'aider +selon leur pouvoir, comme les citoyens du même Etat. +</P> + +<P> +Celui qui opprime une seule nation, se déclare l'ennemi de toutes. Ceux +qui font la guerre à un peuple, pour arrêter les progrès de la liberté +et anéantir les droits de l'homme, doivent être poursuivis par tous, +non comme des ennemis ordinaires, mais comme des assassins et des +brigands rebelles. Les rois, les aristocrates, les tyrans quels qu'ils +soient, sont des esclaves révoltés contre le souverain de la terre, qui +est le genre humain, et contre le législateur de l'univers, qui est la +nature. +</P> + +<BR><BR> + +<HR ALIGN="center" WIDTH="80%"> + +<BR><BR> + +<A NAME="17930510"></A> +<P CLASS="intro"> +<I>Discours de Maximilien Robespierre sur la Constitution [discours +imprimé par ordre de la Société des Jacobins]</I> (10 mai 1793) +</P> + +<BR><BR> + +<P> +Note: texte en français moderne par Charles Vellay, corrigé d'après la +réimpression de 1831. +</P> + +<BR><BR> + +<P> +L'homme est né pour le bonheur et pour la liberté, et partout il est +esclave et malheureux. La société a pour but la conservation de ses +droits et la perfection de son être; et partout la société le dégrade +et l'opprime. Le temps est arrivé de le rappeler à ses véritables +destinées; les progrès de la raison humaine ont préparé cette grande +révolution, et c'est à vous qu'est spécialement imposé le devoir de +l'accélérer. +</P> + +<P> +Pour remplir votre mission, il faut faire précisément tout le contraire +de ce qui a existé avant vous. +</P> + +<P> +Jusqu'ici, l'art de gouverner n'a été que l'art de dépouiller et +d'asservir le grand nombre au profit du petit nombre; et la +législation, le moyen de réduire ces attentats en système. Les rois et +les aristocrates ont très bien fait leur métier: c'est à vous +maintenant de faire le vôtre, c'est-à-dire de rendre les hommes heureux +et libres par les lois. +</P> + +<P> +Donner au gouvernement la force nécessaire pour que les citoyens +respectent toujours les droits des citoyens, et faire en sorte que le +gouvernement ne puisse jamais les violer lui-même: voilà, à mon avis, +le double problème que le législateur doit chercher à résoudre. Le +premier me paraît très facile. Quant au second, on serait tenté de le +regarder comme insoluble, si on ne consultait que les événements passés +et présents, sans remonter à leurs causes. +</P> + +<P> +Parcourez l'histoire, vous verrez partout les magistrats opprimer les +citoyens, et le gouvernement dévorer la souveraineté. Les tyrans +parlent de séditions, le peuple se plaint de la tyrannie, quand le +peuple ose se plaindre, ce qui arrive lorsque l'excès de l'oppression +lui rend son énergie et son indépendance. Plût à Dieu qu'il pût les +conserver toujours! Mais le règne du peuple est d'un jour: celui des +tyrans embrasse la durée des siècles. +</P> + +<P> +J'ai beaucoup entendu parler d'anarchie depuis la révolution du 14 +juillet 1789, et surtout depuis la révolution du 10 août 1792; mais +j'affirme que ce n'est point l'anarchie qui est la maladie des corps +politiques, mais le despotisme et l'aristocratie. Je trouve, quoi +qu'ils en aient dit, que ce n'est qu'à compter de cette époque tant +calomniée que nous avons eu un commencement de lois et de gouvernement, +malgré les troubles qui ne sont autre chose que les dernières +convulsions de la royauté expirante, et la lutte d'un gouvernement +infidèle contre l'égalité. +</P> + +<P> +L'anarchie a régné en France depuis Clovis jusqu'au dernier des Capet. +Qu'est-ce que l'anarchie, si ce n'est la tyrannie qui fait descendre du +trône la nature et la loi, pour y placer des hommes? +</P> + +<P> +Jamais les maux de la société ne viennent du peuple, mais du +gouvernement. Comment n'en serait-il pas ainsi? +</P> + +<P> +L'intérêt du peuple, c'est le bien public; l'intérêt de l'homme en +place est un intérêt privé. Pour être bon, le peuple n'a besoin que de +se préférer lui-même à ce qui n'est pas lui; pour être bon, il faut que +le magistrat s'immole lui-même au peuple. +</P> + +<P> +Si je daignais répondre à des préjugés absurdes et barbares, +j'observerais que ce sont le pouvoir et l'opulence qui enfantent +l'orgueil et tous les vices; que c'est le travail, la médiocrité, la +pauvreté qui est la gardienne de la vertu; que les voeux du faible +n'ont pour objet que la justice et la protection des lois +bienfaisantes; qu'il n'estime que les passions de l'honnêteté; que les +passions de l'homme puissant tendent s'élever au-dessus des lois +justes, ou à en créer de tyranniques; je dirais enfin que la misère des +citoyens n'est autre chose que le crime des gouvernements. Mais +j'établis la base de mon système par un seul raisonnement. +</P> + +<P> +Le gouvernement est institué pour faire respecter la volonté générale; +mais les hommes qui gouvernent ont une volonté individuelle, et toute +volonté cherche à dominer. S'ils emploient à cet usage la force +publique dont ils sont armés, le gouvernement n'est que le fléau de la +liberté. Concluez donc que le premier objet de toute constitution doit +être de défendre la liberté publique et individuelle contre le +gouvernement lui-même. +</P> + +<P> +C'est précisément cet objet que les législateurs ont oublié; ils se +sont tous occupés de la puissance du gouvernement; aucun n'a songé aux +moyens de le ramener à son institution. Ils ont pris des précautions +infinies contre l'insurrection du peuple, et ils ont encouragé de tout +leur pouvoir la révolte de ses délégués. J'en ai déjà indiqué les +raisons. L'ambition, la force et la perfidie ont été les législateurs +du monde. Ils ont asservi jusqu'à la raison humaine, en la dépravant, +et l'ont rendue complice de la misère de l'homme. Le despotisme a +produit la corruption des moeurs, et la corruption des moeurs a soutenu +le despotisme. Dans cet état de choses, c'est à qui vendra son âme au +plus fort pour légitimer l'injustice et diviser la tyrannie. Alors la +raison n'est plus que folie; l'égalité, anarchie; la liberté, désordre; +la nature, chimère; le souvenir des droits de l'humanité, révolte. +Alors on a des bastilles et des échafauds pour la vertu, des palais +pour la débauche, des tyrans et des chars de triomphe pour le crime. +Alors on a des rois, des prêtres, des nobles, des bourgeois, de la +canaille; mais point de peuple et point d'hommes. +</P> + +<P> +Voyez ceux même d'entre les législateurs que le progrès des lumières +publiques semble avoir forcés à rendre quelques hommages aux principes; +voyez s'ils n'ont pas employé leur habileté à les éluder, lorsqu'ils ne +pouvaient plus les raccorder à leurs vues personnelles. Voyez s'ils ont +fait autre chose que varier les formes du despotisme et les nuances de +l'aristocratie. Ils ont fastueusement proclamé la souveraineté du +peuple, et l'ont enchaîné; tout en reconnaissant que les magistrats +sont ses mandataires, ils les ont traités comme ses dominateurs et +comme ses idoles. Tous se sont accordés à supposer le peuple insensé et +mutin, et les fonctionnaires publics essentiellement sages et vertueux. +Sans chercher les exemples chez les nations étrangères, nous pourrions +en trouver de bien frappants au sein de notre révolution et dans la +conduite même des législatures qui nous ont précédés. Voyez avec quelle +lâcheté elles encensaient la royauté; avec quelle imprudence elles +prêchaient la confiance aveugle pour les fonctionnaires publics +corrompus; avec quelle insolence elles avilissaient le peuple; avec +quelle barbarie elles l'assassinaient. Cependant, voyez de quel côté +étaient les vertus civiques. Rappelez-vous les sacrifices généreux de +l'indigence, et la honteuse avarice des riches; rappelez-vous le +sublime dévouement des soldats, et les infâmes trahisons des généraux; +le courage invincible, la patience magnanime du peuple, et le lâche +égoïsme, la perfidie odieuse de ses mandataires. +</P> + +<P> +Mais ne nous étonnons pas trop de tant d'injustices. Au sortir d'une si +profonde éruption, comment pourraient-ils respecter l'humanité, chérir +l'égalité, croire à la vertu? Nous, malheureux! nous élevons le temple +de la liberté avec des mains encore flétries des fers de la servitude. +Qu'était notre ancienne éducation, sinon une leçon continuelle +d'égoïsme et de sotte vanité? Qu'étaient nos usages et nos prétendues +lois, sinon le code de l'impertinence et de la bassesse, où le mépris +des hommes était soumis à une espèce de tarif et gradué suivant des +règles aussi bizarres que multipliées? Mépriser et être méprisé; ramper +pour dominer; esclaves et tyrans tour à tour; tantôt à genoux devant un +maître, tantôt foulant aux pieds le peuple, telle était notre destinée, +telle était notre ambition, nous tous tant que nous étions, <I>hommes +bien nés ou hommes bien élevés, honnêtes gens et gens comme il faut, +hommes de loi et financiers, robins ou hommes d'épée</I>. Faut-il donc +s'étonner, si tant de marchands stupides, si tant de bourgeois égoïstes +conservent encore pour les artisans ce dédain insolent que les nobles +prodiguaient aux bourgeois et aux marchands eux-mêmes? Oh! le noble +orgueil! oh! la belle éducation! Voilà cependant pourquoi les grandes +destinées du monde sont arrêtées! Voilà pourquoi le sein de la patrie +est déchiré par des traîtres! Voilà pourquoi les satellites féroces des +despotes de l'Europe ont ravagé nos moissons, incendié nos cités, +massacré nos femmes et nos enfants; le sang de trois cent mille +Français a déjà coulé; le sang de trois cent mille autres va peut-être +couler encore, afin que le simple laboureur ne puisse siéger au Sénat, +à côté du riche marchand de grains; afin que l'artisan ne puisse voter +dans les assemblées du peuple, à côté de l'illustre négociant ou du +présomptueux avocat, et que le pauvre, intelligent et vertueux, ne +puisse garder l'attitude d'un homme, en présence du riche, imbécile et +corrompu! Insensés! qui appelez des maîtres pour ne point avoir +d'égaux, croyez-vous donc que les tyrans adopteront tous les calculs de +votre triste vanité et de votre lâche cupidité? Croyez-vous que le +peuple, qui a conquis la liberté, qui versait son sang pour la patrie +quand vous dormiez dans la mollesse ou que vous conspiriez dans les +ténèbres, se laissera enchaîner, affamer, égorger par vous? Non. Si +vous ne respectez ni l'humanité, ni la justice, ni l'honneur, conservez +du moins quelque soin de vos trésors, qui n'ont d'autre ennemi que la +misère publique, que vous aggravez avec tant d'imprudence. Mais quel +motif peut toucher des esclaves orgueilleux? La loi de la vérité, qui +tonne dans les coeurs corrompus, ressemble aux sons qui retentissent +dans les tombeaux, et qui ne réveillent point les cadavres. +</P> + +<P> +Vous donc à qui la liberté, à qui la patrie est chère, chargez-vous +seuls du soin de la sauver; et puisque le moment où l'intérêt pressant +de sa défense semblait exiger toute votre attention est celui où l'on +veut élever précipitamment l'édifice de la Constitution d'un grand +peuple, fondez-la du moins sur la base éternelle de la vérité. Posez +d'abord celte maxime incontestable: <I>que le peuple est bon et que ses +délégués sont corruptibles; que c'est dans la vertu et dans la +souveraineté du peuple qu'il faut chercher un préservatif contre les +vices et le despotisme du gouvernement</I>. +</P> + +<P> +De ce principe incontestable, tirons maintenant des conséquences +pratiques, qui sont autant de bases de toute constitution libre. +</P> + +<P> +La corruption des gouvernements a sa source dans l'excès de leur +pouvoir, et dans leur indépendance du souverain. Remédiez à ce double +abus. +</P> + +<P> +Commencez par modérer la puissance des magistrats. +</P> + +<P> +Jusqu'ici, les politiques qui ont semblé vouloir faire quelque effort, +moins pour défendre la liberté que pour modifier la tyrannie, n'ont pu +imaginer que deux moyens de parvenir à ce but. L'un est l'équilibre des +pouvoirs, et l'autre le tribunat. +</P> + +<P> +Quant à l'équilibre des pouvoirs, nous avons pu être les dupes de ce +prestige, dans un temps où la mode semblait exiger de nous cet hommage +à nos voisins, dans un temps où l'excès de notre propre dégradation +nous permettait d'admirer toutes les institutions étrangères qui nous +offraient quelque faible image de la liberté. Mais, pour peu qu'on +réfléchisse, on s'aperçoit aisément que cet équilibre ne peut être +qu'une chimère ou un fléau, qu'il supposerait la nullité absolue du +gouvernement, s'il n'amenait nécessairement une ligue des pouvoirs +rivaux contre le peuple; car on sent aisément qu'ils aiment beaucoup +mieux s'accorder, que d'appeler le souverain pour juger sa propre +cause. Témoin l'Angleterre, où l'or et le pouvoir du monarque font +constamment pencher la balance du même côté; où le parti de +l'opposition même ne paraît solliciter, de temps en temps, la réforme +de la représentation nationale, que pour l'éloigner, de concert avec la +majorité qu'elle semble combattre; espèce de gouvernement monstrueux, +où les vertus publiques ne sont qu'une scandaleuse parade, où le +fantôme de la liberté anéantit la liberté même, où la loi consacre le +despotisme, où les droits du peuple sont l'objet d'un trafic avoué, où +la corruption est dégagée du frein même de la pudeur. +</P> + +<P> +Eh! que nous importent les combinaisons qui balancent l'autorité des +tyrans? C'est la tyrannie qu'il faut extirper; ce n'est pas dans les +querelles de leurs maîtres que les peuples doivent chercher l'avantage +de respirer quelques instants; c'est dans leur propre force qu'il faut +placer la garantie de leurs droits. +</P> + +<P> +C'est par la même raison que je ne suis pas plus partisan de +l'institution du tribunat; l'histoire ne m'a pas appris à la respecter. +Je ne confie point la défense d'une si grande cause à ces hommes +faibles ou corruptibles. La protection des tribuns suppose l'esclavage +du peuple. Je n'aime point que le peuple romain se retire sur le mont +sacré, pour demander des protecteurs à un sénat despotique et à des +patriciens insolents: je veux qu'il reste dans Rome, et qu'il en chasse +tous ses tyrans. Je hais, autant que les patriciens eux-mêmes, et je +méprise beaucoup plus ces tribuns ambitieux, ces vils mandataires du +peuple, qui vendent aux grands de Rome leurs discours et leur silence, +et qui ne l'ont quelquefois défendu que pour marchander sa liberté avec +ses oppresseurs. +</P> + +<P> +Il n'y a qu'un seul tribun du peuple que je puisse avouer: c'est le +peuple lui-même. C'est à chaque section de la République française que +je renvoie la puissance tribunicienne; et il est facile de l'organiser +d'une manière également éloignée des tempêtes de la démocratie absolue +et de la perfide tranquillité du despotisme représentatif. +</P> + +<P> +Mais avant de poser les digues qui doivent défendre la liberté publique +contre les débordements de la puissance des magistrats, commençons par +la réduire à de justes bornes. +</P> + +<P> +Une première règle pour parvenir à ce but, c'est que la durée de leurs +pouvoirs doit être courte, en appliquant surtout ce principe à ceux +dont l'autorité est plus étendue. +</P> + +<P> +2° Que nul ne puisse exercer en même temps plusieurs magistratures. +</P> + +<P> +3° Que le pouvoir soit divisé: il vaut mieux multiplier les +fonctionnaires publics que de confier à quelques-uns une autorité trop +redoutable. +</P> + +<P> +4° Que la législation et l'exécution soient séparées soigneusement. +</P> + +<P> +5° Que les diverses branches de l'exécution soient elles-mêmes +distinguées le plus qu'il est possible, selon la nature même des +affaires, et confiées à des mains différentes. +</P> + +<P> +L'un des plus grands vices de l'organisation actuelle, c'est la trop +grande étendue de chacun des départements ministériels, où sont +entassées diverses branches d'administration très distinctes parleur +nature. +</P> + +<P> +Le ministre de l'intérieur surtout, tel qu'on s'est obstiné à le +conserver jusqu'ici provisoirement, est un monstre .politique, qui +aurait provisoirement dévoré la république naissante, si la force de +l'esprit public, animé par le mouvement de la révolution, ne l'avait +défendue jusqu'ici, et contre les vices de l'institution, et contre +ceux des individus. +</P> + +<P> +Au reste, vous ne pourrez jamais empêcher que les dépositaires du +pouvoir exécutif ne soient des magistrats très puissants; ôtez-leur +donc toute autorité et toute influence étrangère à leurs fonctions. +</P> + +<P> +Ne permettez pas qu'ils assistent et qu'ils votent dans les assemblées +du peuple, pendant la durée de leur agence. Appliquez la même règle aux +fonctionnaires publics en général. +</P> + +<P> +Eloignez de leurs mains le trésor publie; confiez-le à des dépositaires +et à des surveillants qui ne puissent participer eux-mêmes à aucune +autre espèce d'autorité. +</P> + +<P> +Laissez dans les départements, et sous la main du peuple, la portion +des tributs publics qu'il ne sera pas nécessaire de verser dans la +caisse générale; et que les dépenses soient acquittées sur les lieux, +autant qu'il sera possible. +</P> + +<P> +Vous vous garderez bien de remettre à ceux qui gouvernent des sommes +extraordinaires, sous quelque prétexte que ce soit, surtout sous le +prétexte de former l'opinion. +</P> + +<P> +Toutes les manufactures d'esprit public ne fournissent que des poisons; +nous en avons fait récemment une cruelle expérience, et le premier +essai de cet étrange système ne doit pas nous inspirer beaucoup de +confiance dans ses inventeurs. Ne perdez jamais de vue que c'est à +l'opinion publique de juger les hommes qui gouvernent, et non à ceux-ci +de maîtriser et de créer l'opinion publique. +</P> + +<P> +Mais il est un moyen général et non moins salutaire de diminuer la +puissance des gouvernements au profit de la liberté et du bonheur des +peuples. +</P> + +<P> +Il consiste dans l'application de cette maxime, énoncée dans la +Déclaration des Droits, que je vous ai proposée: "La loi ne peut +défendre que ce qui est nuisible à la société; elle ne peut ordonner +que ce qui lui est utile." +</P> + +<P> +Fuyez la manie ancienne des gouvernements de vouloir trop gouverner; +laissez aux individus, laissez aux familles le droit de faire ce qui ne +nuit point à autrui; laissez aux communes le pouvoir de régler +elles-mêmes leurs propres affaires, en tout ce qui ne tient point +essentiellement à l'administration générale de la république. En un +mot, rendez à la liberté individuelle tout ce qui n'appartient pas +naturellement à l'autorité publique, et vous aurez laissé d'autant +moins de prise à l'ambition et à l'arbitraire. +</P> + +<P> +Respectez surtout la liberté du souverain dans les assemblées +primaires. Par exemple, en supprimant ce code énorme qui entrave et qui +anéantit le droit de voter, sous le prétexte de le régler, vous ôterez +des armes infiniment dangereuses à l'intrigue et au despotisme des +directoires ou des législatures; de même qu'en simplifiant le Code +civil, en abattant la féodalité, dîmes et tout le gothique édifice du +droit canonique, rétrécit singulièrement le domaine du despotisme +judiciaire. Quelque utiles que soient toutes ces précautions, vous +n'aurez rien fait encore, si vous ne prévenez la seconde espèce d'abus +que j'ai indiquée, qui est l'indépendance du gouvernement. +</P> + +<P> +La Constitution doit s'appliquer surtout à soumettre les fonctionnaires +publics à une responsabilité imposante, en les mettant dans la +dépendance réelle, non des individus, mais du souverain. +</P> + +<P> +Celui qui est indépendant des hommes se rend bientôt indépendant de ses +devoirs; et l'impunité est la mère comme la sauvegarde du crime, et le +peuple est toujours asservi, dès qu'il est craint. +</P> + +<P> +Il est deux espèces de responsabilités, l'une qu'on peut appeler +morale, et l'autre physique. +</P> + +<P> +La première consiste principalement dans la publicité; mais suffit-il +que la Constitution assure la publicité des opérations ou des +délibérations du gouvernement? Non; il faut encore lui donner toute +l'étendue dont elle est susceptible. +</P> + +<P> +La nation entière a le droit de connaître la conduite de ses +mandataires. Il faudrait, s'il était possible, que l'assemblée des +mandataires délibérât en présence de tous les Français. Un édifice +fastueux et majestueux, ouvert à 12.000 spectateurs, devrait être le +lieu des séances du corps législatif. Sous les yeux d'un si grand +nombre de témoins, ni la corruption, ni l'intrigue, ni la perfidie +n'oseraient se montrer; la volonté générale serait seule consultée, la +voix de la raison et de l'intérêt public serait seule entendue. Mais +l'admission de quelques centaines de spectateurs, encaissés dans un +local étroit et incommode, offre-t-elle une publicité proportionnée à +l'immensité de la nation? surtout lorsqu'une foule d'ouvriers +mercenaires effraient le corps législatif, pour intercepter ou pour +altérer la vérité par les récits infidèles qu'ils répandent dans toute +la république. Que serait-ce donc, si les mandataires eux-mêmes +méprisaient cette petite portion du public qui les voit; s'ils +voulaient faire regarder comme deux espèces d'hommes différentes les +habitants du lieu où ils résident et ceux qui sont éloignés d'eux; +s'ils dénonçaient perpétuellement ceux qui sont les témoins de leurs +actions à ceux qui lisent leurs pamphlets, pour rendre la publicité non +seulement inutile, mais funeste à la liberté? +</P> + +<P> +Les hommes superficiels ne devineront jamais quelle a été sur la +Révolution l'influence du local qui a recélé le corps législatif, et +les fripons n'en conviendront pas; mais les amis éclairés du bien +public n'ont pas vu sans indignation qu'après avoir appelé les regards +publics autour d'elle, pour résister à la cour, la première législature +les ait fuis autant qu'il était en son pouvoir, lorsqu'elle a voulu se +liguer avec la cour contre le peuple; qu'après s'être en quelque sorte +cachée à l'archevêché, où elle porta la loi martiale, elle se soit +renfermée dans le Manège, où elle s'environna de baïonnettes, pour +ordonner le massacre des meilleurs citoyens au Champ-de-Mars, sauver le +parjure Louis et miner les fondements de la liberté. Ses successeurs se +sont bien gardés d'en sortir; les rois ou les magistrats de l'ancienne +police faisaient bâtir, en quelques jours, une magnifique salle +d'Opéra, et, à la honte de la raison humaine, quatre ans se sont +écoulés avant qu'on eût préparé une nouvelle demeure à la +représentation nationale! Que dis-je ? celle même où elle vient +d'entrer est-elle plus favorable à la publicité et plus digne de la +nation? Non; tous les observateurs se sont aperçus qu'elle a été +disposée, avec beaucoup d'intelligence, par le même esprit d'intrigue, +sous les auspices d'un ministre pervers, pour retrancher les +mandataires contre les regards du peuple. On a même fait des prodiges +en ce genre; on a enfin trouvé le secret, recherché depuis si +longtemps, d'exclure le public, en l'admettant; qu'il puisse assister +aux séances, mais qu'il ne puisse entendre, si ce n'est dans le petit +espace réservé aux honnêtes gens et aux journalistes; qu'il soit absent +et présent tout à la fois. La postérité s'étonnera de l'insouciance +avec laquelle une grande nation a souffert si longtemps les lâches et +grossières manoeuvres qui compromettaient à la fois sa dignité, sa +liberté et son salut. +</P> + +<P> +Pour moi, je pense que la Constitution ne doit pas se borner à ordonner +que les séances du corps législatif et des autorités constituées seront +publiques, mais encore qu'elle ne doit pas dédaigner de s'occuper des +moyens de leur assurer la plus grande publicité; qu'elle doit interdire +aux mandataires le pouvoir d'influer, en aucune manière, sur la +composition de l'auditoire, et de retracer arbitrairement l'étendue du +lieu qui doit recevoir le peuple. Elle doit pourvoir à ce que la +législature réside au sein d'une immense population, et délibère sous +les yeux d'une multitude de citoyens infinie. +</P> + +<P> +Le principe de la responsabilité morale veut encore que les agents du +gouvernement rendent à des époques déterminées et assez rapprochées des +comptes exacts et circonstanciés de leur gestion; que ces comptes +soient rendus publics par la voie de l'impression, et soumis à la +censure de tous les citoyens; qu'ils soient envoyés, en conséquence, à +tous les départements, à toutes les administrations et à toutes les +communes. +</P> + +<P> +A l'appui de la responsabilité morale, il faut déployer la +responsabilité physique, qui est, en dernière analyse, la plus sûre +gardienne de la liberté: elle consiste dans la punition des +fonctionnaires publics prévaricateurs. +</P> + +<P> +Un peuple dont les mandataires ne doivent compte à personne de leur +gestion, n'a point de Constitution: un peuple dont les mandataires ne +rendent compte qu'à d'autres mandataires inviolables, n'a point de +Constitution, puisqu'il dépend de ceux-ci de le trahir impunément, et +de le laisser trahir par les autres. Si c'est là le sens qu'on attache +au gouvernement représentatif, j'avoue que j'adopte tous les anathèmes +prononcés contre lui par Jean-Jacques Rousseau. Au reste, ce mot a +besoin d'être expliqué, comme beaucoup d'autres; ou plutôt il s'agit +bien moins de définir le gouvernement français, que de le constituer. +</P> + +<P> +Dans tout Etat libre, les crimes publics des magistrats doivent être +punis aussi sévèrement et aussi facilement que les crimes privés des +citoyens; et le pouvoir de réprimer les attentats du gouvernement doit +retourner au souverain. +</P> + +<P> +Je sais que le peuple ne peut pas être un juge toujours en activité. +Aussi, n'est-ce pas là ce que je veux; mais je veux encore moins que +ses délégués soient des despotes au-dessus des lois. On peut remplir +l'objet que je propose, par des mesures simples, dont je vais +développer la théorie. +</P> + +<P> +1° Je veux que tous les fonctionnaires publics, nommés par le peuple, +puissent être révoqués par lui, selon les formes qui seront établies, +sans autre motif que le droit imprescriptible qui lui appartient de +révoquer ses mandataires. +</P> + +<P> +2° Il est naturel que le corps chargé de faire les lois surveille ceux +qui sont commis pour les faire exécuter. Les membres de l'agence +exécutive seront donc tenus de rendre compte de leur gestion au corps +législatif. En cas de prévarication, il ne pourra pas les punir, parce +qu'il ne faut pas lui laisser ce moyen de s'emparer de la puissance +exécutive, mais il les accusera devant un tribunal populaire, dont +l'unique fonction sera de connaître des prévarications des +fonctionnaires publics. Les membres du corps législatif ne pourront +être poursuivis par ce tribunal pour raison des opinions qu'ils auront +manifestées dans les assemblées, mais seulement pour les faits positifs +de corruption ou de trahison dont ils pourraient être prévenus. Les +délits ordinaires qu'ils pourraient commettre sont du ressort des +tribunaux ordinaires. +</P> + +<P> +A l'expiration de leurs fonctions, les membres de la législature et les +agents de l'exécution, ou ministres, pourront être déférés au jugement +solennel de leurs commettants. Le peuple prononcera seulement s'ils ont +conservé ou perdu sa confiance. Le jugement qui déclarera qu'ils ont +perdu sa confiance, emportera l'incapacité de remplir aucunes +fonctions. Le peuple ne décernera pas de peine plus forte, et si les +mandataires sont coupables de quelques crimes particuliers et formels, +il pourra les renvoyer au tribunal établi pour les punir. +</P> + +<P> +Ces dispositions s'appliqueront également aux membres du tribunal +populaire. +</P> + +<P> +Quelque nécessité qu'il soit de contenir les magistrats, il ne l'est +pas moins de les bien choisir. C'est sur cette double base que la +liberté doit être fondée. Ne perdez pas de vue que, dans le +gouvernement représentatif, il n'est pas de lois constitutives aussi +importantes que celles qui garantissent la pureté des élections. +</P> + +<P> +Ici, je vois répandre de dangereuses erreurs; ici je m'aperçois qu'on +abandonne les premiers principes du bon sens et de la liberté pour +poursuivre de vaines abstractions métaphysiques. Par exemple, on veut +que, dans tous les points de la république, les citoyens votent pour la +nomination de chaque fonctionnaire public, de manière que l'homme de +mérite et de vertu, qui n'est connu que dans la contrée qu'il habite, +ne puisse jamais être appelé à représenter ses compatriotes; et que les +charlatans fameux, qui ne sont pas toujours les meilleurs citoyens ni +les hommes les plus éclairés, ou les intrigants portés par un parti +puissant, qui dominera dans toute la république, soient à perpétuité et +exclusivement les représentants nécessaires du peuple français. +</P> + +<P> +Mais, en même temps, on enchaîne le souverain par des règlements +tyranniques; partout on dégoûte le peuple, on éloigne les sans-culottes +par des formalités. Que dis-je? on les chasse par la famine; car on ne +songe pas même à les indemniser du temps qu'ils dérobent à la +subsistance de leurs familles, pour le consacrer aux affaires publiques. +</P> + +<P> +Voilà cependant les principes conservateurs de la liberté que la +Constitution doit maintenir. Tout le reste n'est que charlatanisme, +intrigue et despotisme. +</P> + +<P> +Faites en sorte que le peuple puisse assister aux assemblées publiques, +car lui seul est l'appui de la liberté et de la justice: les +aristocrates, les intrigants en sont les fléaux. +</P> + +<P> +Qu'importe que la loi rende un hommage hypocrite à l'égalité des +droits, si la plus impérieuse de toutes les lois, la nécessité, force +la partie la plus saine et la plus nombreuse du peuple à y renoncer! +Que la patrie indemnise l'homme qui vit de son travail, lorsqu'il +assiste aux assemblées publiques; qu'elle salarie, par la même raison, +d'une manière comparable, tous les fonctionnaires publics; que les +règles des élections, que les formes des délibérations soient aussi +simples, aussi abrégées qu'il est possible; que tous les jours des +assemblées soient fixés aux époques les plus commodes pour la partie +laborieuse de la nation. +</P> + +<P> +Que l'on délibère à haute voix: la publicité est l'appui de la vertu, +la sauvegarde de la vérité, la terreur du crime, le fléau de +l'intrigue. Laissez les ténèbres et le scrutin secret aux criminels et +aux esclaves. Les hommes libres veulent avoir le peuple pour témoin de +leurs pensées. Cette méthode forme les citoyens et les vertus +républicaines. Elle convient à un peuple qui vient de conquérir sa +liberté et qui combat pour la défendre. Quand elle cesse de lui +convenir, la république n'est déjà plus. +</P> + +<P> +Au surplus, que le peuple, je le répète, soit parfaitement libre dans +les assemblées: la Constitution ne peut établir que ces règles +générales, nécessaires pour bannir l'intrigue et maintenir la liberté +même; toute autre gêne n'est qu'un attentat à sa souveraineté. +</P> + +<P> +Qu'aucune autorité constituée surtout ne se mêle jamais ni de sa +police, ni de ses délibérations. +</P> + +<P> +Par là vous aurez résolu le problème encore indécis de l'économie +politique populaire: de placer dans la vertu du peuple et dans +l'autorité du souverain le contrepoids nécessaire des passions du +magistrat et de la tendance du gouvernement à la tyrannie. +</P> + +<P> +Au reste, n'oubliez pas que la solidité de la Constitution elle-même +s'appuie sur toutes les institutions, sur toutes les lois particulières +d'un peuple, quelque nom qu'on leur donne: elle s'appuie sur la bonté +des moeurs, sur la connaissance et sur le sentiment des droits sacrés +de l'homme. La Déclaration des Droits est la Constitution de tous les +peuples; les autres lois sont muables par leur nature, et sont +subordonnées à celle-là. Qu'elle soit sans cesse présente à tous les +esprits; qu'elle brille à la tôle de votre Code public; que le premier +article de ce code soit la garantie formelle de tous les droits de +l'homme; que le second porte que toute loi qui les blesse est +tyrannique et nulle; qu'elle soit portée en pompe dans vos cérémonies +publiques; qu'elle frappe les regards du peuple dans toutes ses +assemblées, dans tous les lieux où résident ses mandataires; qu'elle +soit écrite sur les murs de nos maisons; qu'elle soit la première leçon +que les pères donneront à leurs enfants. +</P> + +<P> +On me demandera peut-être comment, avec des précautions si sûres contre +les magistrats, je puis assurer l'obéissance aux lois et au +gouvernement. Je réponds que je l'assure davantage précisément par ces +précautions-là mêmes. Je rends aux lois et au gouvernement toute la +force que j'ôte aux vices des hommes qui gouvernent et qui font des +lois. +</P> + +<P> +Le respect qu'inspire le magistrat dépend beaucoup pins du respect +qu'il porte lui-même aux lois que du pouvoir qu'il usurpe; et la +puissance des lois est bien moins dans la force militaire qui les +entoure que dans leur concordance avec les principes de la justice et +avec la volonté générale. +</P> + +<P> +Quand la loi a pour principe l'intérêt public, elle a le peuple +lui-même pour appui, et sa force est la force de tous les citoyens, +dont elle est l'ouvrage et la propriété. La volonté générale et la +force publique ont une origine commune. La force publique est au corps +politique ce qu'est au corps le bras qui exécute spontanément ce que la +volonté commande et repousse tous les objets qui peuvent menacer le +coeur ou la tête. +</P> + +<P> +Quand la force publique ne fait que seconder la volonté générale, +l'Etat est libre et paisible; lorsqu'elle la contrarie, l'Etat est +asservi ou agité. +</P> + +<P> +La force publique est en contradiction avec la volonté générale dans +deux cas: ou lorsque la loi n'est pas la volonté générale; ou lorsque +le magistrat l'emploie pour violer la loi. Telle est l'horrible +anarchie que les tyrans ont établie de tout temps, sous le nom de +tranquillité, d'ordre public, de législation et de gouvernement: tout +leur art est d'isoler et de comprimer chaque citoyen par la force, pour +les asservir tous à leurs odieux caprices, qu'ils décorent du nom de +lois. Législateurs, faites des lois justes; magistrats, faites-les +religieusement exécuter; que ce soit là toute votre politique, et vous +donnerez au monde un spectacle inconnu, celui d'un grand peuple libre +et vertueux. +</P> + +<BR> + +<P> +ARTICLE PREMIER. La Constitution garantit à tout Français les droits +imprescriptibles de l'homme et du citoyen énoncés dans la déclaration +précédente. +</P> + +<P> +II. Elle déclare tyrannique et nul tout acte de législation ou de +gouvernement qui les viole. +</P> + +<P> +III. La Constitution Française ne reconnaît d'autre gouvernement +légitime que le gouvernement républicain, ni d'autre république que +celle qui est fondée sur la liberté et sur l'égalité. +</P> + +<P> +IV. La République Française est une et indivisible. +</P> + +<P> +V. La souveraineté réside essentiellement dans le Peuple Français; tous +les fonctionnaires publics sont ses mandataires, il peut les révoquer +de la même manière qu'il les a choisis. +</P> + +<P> +VI. La Constitution ne reconnaît d'autre pouvoir que celui du +souverain; les diverses portions d'autorité exercées par les différents +magistrats ne sont que des fonctions publiques, qu'il leur délègue pour +l'avantage commun. +</P> + +<P> +VII. La population et l'étendue de la République obligent le peuple +français à se diviser en sections pour exercer sa souveraineté; mais +ses droits ne sont ni moins réels ni moins sacrés que s'il délibérait +tout entier, dans une assemblée unique. En conséquence, chaque section +du souverain ne peut être soumise ni à l'influence, ni aux ordres +d'aucune autorité constituée, et les mandataires qui attentent soit à +la liberté, soit à la sûreté, soit à la dignité d'une portion du +peuple, sont coupables de rébellion envers le peuple entier. +</P> + +<P> +VIII. Afin que l'inégalité des biens ne détruise point l'égalité des +droits, la Constitution veut que les citoyens qui vivent de leur +travail soient indemnisés du temps qu'ils consacrent aux affaires +publiques dans les assemblées du peuple où la loi les appelle. +</P> + +<P> +IX. La durée des fonctions des mandataires du peuple ne peut excéder +deux années. +</P> + +<P> +X. Nul ne peut exercer à la fois deux emplois publics. +</P> + +<P> +XI. Les fonctions exécutives, les fonctions législatives et les +fonctions judiciaires sont séparées. +</P> + +<P> +XII. La Constitution ne veut pas que la loi même puisse garantir la +liberté individuelle sans aucun profit pour le bien public; elle laisse +aux communes le droit de régler leurs propres affaires, en ce qui ne +tient point à l'administration générale de la République. +</P> + +<P> +XIII. Les délibérations de la législature et de toutes les autorités +constituées seront publiques: la publicité qu'exige la Constitution est +la plus grande publicité possible. La législature doit tenir ses +séances dans un lieu qui puisse admettre douze mille spectateurs. +</P> + +<P> +XIV. Tout fonctionnaire public est responsable au peuple. +</P> + +<P> +XV. Il sera établi un tribunal dont l'unique fonction sera de connaître +de leurs prévarications. +</P> + +<P> +XVI. Les membres de la législature ne pourront être poursuivis, par +aucun tribunal constitué, pour raison des opinions qu'ils auront +manifestées dans l'Assemblée; mais, à l'expiration de leurs fonctions, +leur conduite sera solennellement jugée par le peuple qui les aura +choisis. Le peuple prononcera sur cette question: tel citoyen a-t-il +répondu ou non à la confiance dont le peuple l'a honoré? +</P> + +<P> +XVII. Les faits positifs de corruption et de trahison qui pourraient +être imputés aux fonctionnaires publics dont il est parlé aux deux +articles précédents seront jugés par le tribunal populaire, et leurs +délits privés par les tribunaux ordinaires. +</P> + +<P> +XVIII. Tous les membres de la législature et tous les membres de +l'agence exécutive seront tenus de rendre compte de leur fortune, deux +ans après l'expiration de leur autorité. +</P> + +<P> +XIX. Lorsque les droits du peuple seront violés par un acte de la +législature ou du gouvernement, chaque département pourra le déférer à +l'examen du reste de la République; et, dans le délai qui sera +déterminé, les assemblées primaires s'assembleront pour manifester leur +voeu sur ce point. +</P> + +<P> +XX. La Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen sera placée dans +l'endroit le plus apparent des lieux où autorités constituées tiendront +leurs séances: elle s portée, en pompe, dans toutes les cérémonies +publiques; elle sera le premier objet de l'instruction publique. +</P> + +<BR><BR> + +<HR ALIGN="center" WIDTH="80%"> + +<BR><BR> + +<A NAME="17931118"></A> +<P CLASS="intro"> +<I>Rapport fait à la Convention nationale au nom du Comité de salut +public par le citoyen Robespierre, membre de ce comité, sur la +situation politique de la République; le 27 brumaire, l'an 2 de +la République; imprimé par ordre de la Convention nationale</I> +(27 brumaire an II - 18 novembre 1793) +</P> + +<BR><BR> + +<P> +Citoyens Représentants du Peuple, +</P> + +<BR> + +<P> +Nous appelons aujourd'hui l'attention de la Convention nationale sur +les plus grands intérêts de la patrie. Nous venons remettre sous vos +yeux la situation de la République à regard des diverses puissances de +la terre, et surtout des peuples que la nature et la raison attachent à +notre cause, mais que l'intrigue et la perfidie cherchent à ranger au +nombre de nos ennemis. +</P> + +<P> +Au sortir du chaos où les trahisons d'une cour criminelle et le règne +des factions avaient plongé le gouvernement, il faut que les +législateurs du peuple français fixent les principes de leur politique +envers les amis et les ennemis de la République; il faut qu'ils +déploient aux yeux de l'univers le véritable caractère de la nation +qu'ils ont la gloire de représenter. Il est temps d'apprendre aux +imbéciles qui l'ignorent, ou aux pervers qui feignent d'en douter, que +la République française existe; qu'il n'y a de précaire dans le monde +que le triomphe du crime et la durée du despotisme; il est temps que +nos alliés se confient à notre sagesse et à notre fortune, autant que +les tyrans armés contre nous redoutent notre courage et notre puissance. +</P> + +<P> +La Révolution française a donné une secousse au monde. Les élans d'un +grand peuple vers la liberté devaient déplaire aux rois qui +l'entouraient. Mais il y avait loin de cette disposition secrète à la +résolution périlleuse de déclarer la guerre au peuple français, et +surtout à la ligue monstrueuse de tant de puissances essentiellement +divisées d'intérêts. +</P> + +<P> +Pour les réunir, il fallait la politique de deux cours dont l'influence +dominait toutes les autres; pour les enhardir, il fallait l'alliance du +roi même des Français, et les trahisons de toutes les factions qui le +caressèrent et le menacèrent tour à tour pour régner sous son nom ou +pour élever un autre tyran sur les débris de sa puissance. +</P> + +<P> +Les temps qui devaient enfanter le plus grand des prodiges de la +raison, devaient aussi être souillés par les derniers excès de la +corruption humaine. Les crimes de la tyrannie accélérèrent les progrès +de la liberté, et les progrès de la liberté multiplièrent les crimes de +la tyrannie, en redoublant ses alarmes et ses fureurs. Il y a eu, entre +le peuple et ses ennemis, une réaction continuelle, dont la violence +progressive a opéré en peu d'années l'ouvrage de plusieurs siècles. +</P> + +<P> +Il est connu aujourd'hui de tout le monde que la politique du cabinet +de Londres contribua beaucoup à donner le premier branle à notre +révolution. Ses projets étaient vastes; il voulait, au milieu des +orages politiques, conduire la France épuisée et démembrée à un +changement de dynastie, et placer le duc d'York sur le trône de Louis +XVI. Ce projet devait être favorisé par les intrigues et par la +puissance de la maison d'Orléans, dont le chef, ennemi de la cour de +France, était depuis longtemps étroitement lié avec celle d'Angleterre. +Content des honneurs do la vengeance et du titre de beau-père du roi, +l'insouciant Philippe aurait facilement consenti à finir sa carrière au +sein du repos et de la volupté. L'exécution de ce plan devait assurer à +l'Angleterre les trois grands objets de son ambition ou de sa jalousie: +Toulon, Dunkerque et nos colonies. Maître à la fois de ces importantes +possessions, maître de la mer et de la France, le gouvernement anglais +aurait bientôt forcé l'Amérique à rentrer sous la domination de George. +Il est à remarquer que ce cabinet a conduit de front, en France et dans +les Etats-Unis, deux intrigues parallèles, qui tendaient au même but. +Tandis qu'il cherchait à séparer le Midi de la France du Nord, il +conspirait pour détacher les provinces septentrionales de l'Amérique +des provinces méridionales; et, comme on s'efforce encore aujourd'hui +de fédéraliser notre République, on travaille à Philadelphie à rompre +les liens de la confédération qui unissent les différentes portions de +la République américaine. +</P> + +<P> +Ce plan était hardi. Mais le génie consiste moins à former des plans +hardis qu'à calculer les moyens qu'on a de les exécuter. L'homme le +moins propre à deviner le caractère et les ressources d'un grand peuple +est peut-être celui qui est habile dans l'art de corrompre un +parlement. Qui peut moins apprécier les prodiges qu'enfante l'amour de +la liberté que l'homme vil dont le métier est de mettre en jeu tous les +vices des esclaves? Semblable à un enfant dont la main débile est +blessée par une arme terrible qu'elle a l'imprudence de toucher, Pitt +voulut jouer avec le peuple français, et il en a été foudroyé. +</P> + +<P> +Pitt s'est grossièrement trompé sur notre révolution, comme Louis XVI +et les aristocrates français, abusés par leur mépris pour le peuple, +mépris fondé uniquement sur la conscience de leur propre bassesse. Trop +immoral pour croire aux vertus républicaines, trop peu philosophe pour +faire un pas vers l'avenir, le ministre de George était au-dessous de +son siècle; le siècle s'élançait vers la liberté, et Pitt voulait le +faire rétrograder vers la barbarie et vers le despotisme. Aussi +l'ensemble des événements a trahi jusqu'ici ses rêves ambitieux; il a +vu briser tour à tour par la force populaire les divers instruments +dont il s'est servi; il a vu disparaître Necker, d'Orléans, Lafayette, +Lameth, Dumouriez, Custine, Brissot, et tous les pygmées de la Gironde. +Le peuple français s'est dégagé jusqu'ici des fils de ses intrigues, +comme Hercule d'une toile d'araignée. +</P> + +<P> +Voyez comme chaque crise de notre révolution l'entraîne toujours au +delà du point où il voulait l'arrêter; voyez avec quels pénibles +efforts il cherche à faire reculer la raison publique et à entraver la +marche de la liberté; voyez ensuite quels crimes prodigués pour la +détruire. A la fin de 1792, il croyait préparer insensiblement la chute +du roi Capet, en conservant le trône pour le fils de son maître; mais +le 10 août a lui, et la République est fondée. C'est en vain que, pour +l'étouffer dans son berceau, la faction girondine et tous les lâches +émissaires des tyrans étrangers appellent de toutes parts les serpents +de la calomnie, le démon de la guerre civile, l'hydre du fédéralisme, +le monstre de l'aristocratie: le 31 mai, le peuple s'éveille, et les +traîtres ne sont plus. La Convention se montre aussi juste que le +peuple, aussi grande que sa mission. Un nouveau pacte social est +proclamé, cimenté, par le voeu unanime des Français; le génie de la +liberté plane d'une aile rapide sur la surface de cet empire, en +rapproche toutes les parties prêtes à se dissoudre et le raffermit sur +ses vastes fondements. +</P> + +<P> +Mais ce qui prouve à quel point le principal ministre de George III +manque de génie, en dépit de l'attention dont nous l'avons honoré, +c'est le système entier de son administration. Il a voulu sans cesse +allier deux choses évidemment contradictoires, l'extension sans bornes +de la prérogative royale, c'est-à-dire le despotisme, avec +l'accroissement de la prospérité commerciale de l'Angleterre: comme si +le despotisme n'était pas le fléau du commerce; comme si un peuple qui +a eu quelque idée de la liberté pouvait descendre à la servitude, sans +perdre l'énergie qui seule peut être la source de ses succès. Pitt +n'est pas moins coupable envers l'Angleterre, dont il a mille fois +violé la Constitution, qu'envers la France. Le projet même de placer un +prince anglais sur le trône des Bourbons était un attentat contre la +liberté de son pays, puisqu'un roi d'Angleterre dont la famille +régnerait en France et en Hanovre tiendrait dans ses mains tous les +moyens de l'asservir. Comment une nation qui a craint de remettre une +armée entre les mains du roi, chez qui on a souvent agité la question, +si le peuple anglais devait souffrir qu'il réunît à ce titre la +puissance et le titre de duc de Hanovre; comment cette nation +rampe-t-elle sous le joug d'un esclave, qui ruine sa patrie pour donner +des couronnes à son maître? Au reste, je n'ai pas besoin d'observer que +le cours des événements imprévus de notre révolution a dû +nécessairement forcer le ministère anglais à faire, selon les +circonstances, beaucoup d'amendements à ses premiers plans, multiplier +ses embarras et par conséquent ses noirceurs. Il ne serait pas même +étonnant que celui qui voulut donner un roi à la France fût réduit +aujourd'hui à épuiser ses dernières ressources pour conserver le sien +ou pour se conserver lui-même. +</P> + +<P> +Dès l'année 1791, la faction anglaise et tous les ennemis de la liberté +s'étaient aperçus qu'il existait en France un parti républicain qui ne +transigerait pas avec la tyrannie, et que ce parti était le peuple. Les +assassinats partiels, tels que ceux du Champ-de-Mars et de Nancy, leur +paraissaient insuffisants pour le détruire; ils résolurent de lui +donner la guerre: de là la monstrueuse alliance de l'Autriche et de la +Prusse, et ensuite la ligue de toutes les puissances armées contre +nous. Il serait absurde d'attribuer principalement ce phénomène à +l'influence des émigrés, qui fatiguèrent longtemps toutes les cours de +leurs clameurs impuissantes, et au crédit de la cour de France; il fut +l'ouvrage de la politique étrangère soutenue du pouvoir des factieux +qui gouvernaient la France. +</P> + +<P> +Pour engager les rois dans cette téméraire entreprise, il ne suffisait +pas d'avoir cherché à leur persuader que, hors un petit nombre de +républicains, toute la nation haïssait en secret le nouveau régime et +les attendait comme des libérateurs; il ne suffisait pas de leur avoir +garanti la trahison de tous les chefs de notre gouvernement et de nos +armées: pour justifier cette odieuse entreprise aux yeux de leurs +sujets épuisés, il fallait leur épargner jusqu'à l'embarras de nous +déclarer la guerre. Quand ils furent prêts, la faction dominante la +leur déclara à eux-mêmes. Vous vous rappelez avec quelle astuce +profonde elle sut intéresser au succès de ses perfides projets le +courage naturel des Français et l'enthousiasme civique des sociétés +populaires. Vous savez avec quelle impudence machiavélique ceux qui +laissaient nos gardes nationales sans armes, nos places fortes sans +munitions, nos armées entre les mains des traîtres, nous excitaient à +aller planter l'étendard tricolore jusque sur les bornes du monde. +Déclamateurs perfides, ils insultaient aux tyrans, pour les servir; +d'un seul trait de plume, ils renversaient tous les trônes, et +ajoutaient l'Europe à l'Empire français: moyen sûr de hâter le succès +des intrigues de nos ennemis, dans le moment où ils pressaient tous les +gouvernements de se déclarer contre nous. +</P> + +<P> +Les partisans sincères de la République avaient d'autres pensées. Avant +de briser les chaînes de l'univers, ils voulaient assurer la liberté de +leur pays; avant de porter la guerre chez les despotes étrangers, ils +voulaient la faire au tyran qui les trahissait; convaincus d'ailleurs +qu'un roi était un mauvais guide pour conduire un peuple à la conquête +de la liberté universelle, et que c'est à la puissance de la raison, +non à la force des armes, de propager les principes de notre glorieuse +révolution. +</P> + +<P> +Les amis de la liberté cherchèrent de tout temps les moyens les plus +sûrs de la faire triompher: les agents de nos ennemis ne l'embrassent +que pour l'assassiner, tour à tour extravagants ou modérés, prêchant la +faiblesse et le sommeil où il faut de la vigilance et du courage, la +témérité et l'exagération où il s'agit de prudence et de +circonspection. Ceux qui, à la fin de 1791, voulaient briser tous les +sceptres du monde, sont les mêmes qui, au mois d'août 1792, +s'efforcèrent de parer le coup qui fit tomber celui du tyran. Le char +de la Révolution roule sur un terrain inégal: ils ont voulu l'enrayer +dans les chemins faciles; ils le précipitent avec violence dans les +routes périlleuses; ils cherchent à le briser contre le but. +</P> + +<P> +Tel est le caractère des faux patriotes, telle est la mission des +émissaires stipendiés par les cours étrangères. Peuple, tu pourras les +distinguer à ces traits. +</P> + +<P> +Voilà les hommes qui naguère encore réglaient les relations de la +France avec les autres nations. Reprenons le fil de leurs machinations. +</P> + +<P> +Le moment était arrivé où le gouvernement britannique, après nous avoir +suscité tant d'ennemis, avait résolu d'entrer lui-même ouvertement dans +la ligue; mais le voeu national et le parti de l'opposition +contrariaient ce projet du ministère. Brissot lui fit déclarer la +guerre; on la déclara en même temps à la Hollande; on la déclara à +l'Espagne, parce que nous n'étions nullement préparés à combattre ces +nouveaux ennemis, et que la flotte espagnole était prête à se joindre à +la flotte anglaise. +</P> + +<P> +Avec quelle lâche hypocrisie les traîtres faisaient valoir de +prétendues insultes à nos envoyés, concertées d'avance entre eux et les +puissances étrangères! Avec quelle audace ils invoquaient la dignité de +la nation dont ils se jouaient insolemment! +</P> + +<P> +Les lâches! ils avaient sauvé le despote prussien et son armée; ils +avaient engraissé la Belgique du plus pur sang des Français; ils +parlaient naguère de municipaliser l'Europe, et ils repoussaient les +malheureux Belges dans les bras de leurs tyrans; ils avaient livré à +nos ennemis nos trésors, nos magasins, nos armes, nos défenseurs: sûr +de leur appui, et fier de tant de crimes, le vil Dumouriez avait osé +menacer la liberté jusque dans son sanctuaire... O patrie! quelle +divinité tutélaire a donc pu t'arracher de l'abîme immense creusé pour +t'engloutir, dans ces jours de crimes et de calamités où, ligués avec +tes innombrables ennemis, tes enfants ingrats plongeaient dans ton sein +leurs mains parricides, et semblaient se disputer tes membres épars, +pour les livrer tout sanglants aux tyrans féroces conjurés contre toi; +dans ces jours affreux où la vertu était proscrite, la perfidie +couronnée, la calomnie triomphante, où tes ports, tes flottes, tes +armées, tes forteresses, tes administrateurs, tes mandataires, tout +était vendu à tes ennemis! Ce n'était point assez d'avoir armé les +tyrans contre nous: on voulait nous vouer à la haine des nations, et +rendre la Révolution hideuse aux yeux de l'univers. Nos journalistes +étaient à la solde des cours étrangères, comme nos ministres et une +partie de nos législateurs. Le despotisme et la trahison présentaient +le peuple français à tous les peuples comme une faction éphémère et +méprisable, le berceau de la république comme le repaire du crime; +l'auguste liberté était travestie en une vile prostituée. Pour comble +de perfidie, les traîtres cherchaient à pousser le patriotisme même à +des démarches inconsidérées, et préparaient eux-mêmes la matière de +leurs calomnies: couverts de tous les crimes, ils en accusaient la +vertu qu'ils plongeaient dans les cachots, et chargeaient de leur +propre extravagance les amis de la patrie qui en étaient les vengeurs +ou les victimes. Grâce à la coalition de tous les hommes puissants et +corrompus, qui remettaient à la fois dans des mains perfides tous les +ressorts du gouvernement, toutes les richesses, toutes les trompettes +de la renommée, tous les canaux de l'opinion, la république française +ne trouvait plus un seul défenseur dans l'Europe; et la vérité captive +ne pouvait trouver une issue pour franchir les limites de la France ou +les murs de Paris. +</P> + +<P> +Ils se sont attachés particulièrement à mettre en opposition l'opinion +de Paris avec celle du reste de la république, et celle de la +république entière avec les préjugés des nations étrangères. Il est +deux moyens de tout perdre: l'un de faire des choses mauvaises par leur +nature, l'autre de faire mal ou à contre-temps les choses mêmes qui +sont bonnes en soi. Ils les ont employés tour à tour. Ils ont surtout +manié les poignards du fanatisme avec un art nouveau. On a cru +quelquefois qu'ils voulaient le détruire; ils ne voulaient que l'armer +et repousser par les préjugés religieux ceux qui étaient attirés à +notre révolution par les principes de la morale et du bonheur public. +</P> + +<P> +Dumouriez, dans la Belgique, excitait nos volontaires nationaux à +dépouiller les églises et à jouer avec les saints d'argent; et le +traître publiait en même temps des manifestes religieux dignes du +pontife de Rome, qui vouaient les Français à l'horreur des Belges et du +genre humain. Brissot aussi déclamait contre les prêtres, et il +favorisait la rébellion des prêtres du Midi et de l'Ouest. +</P> + +<P> +Combien de choses le bon esprit du peuple a tournées au profit de la +liberté, que les perfides émissaires de nos ennemis avaient imaginées +pour la perdre! +</P> + +<P> +Cependant le peuple français, seul dans l'univers, combattait pour la +cause commune. Peuples alliés de la France, qu'êtes-vous devenus? +N'étiez-vous que les alliés du roi, et non ceux de la nation? +Américains, est-ce l'automate couronné, nommé Louis XVI, qui vous aida +à secouer le joug de vos oppresseurs, ou bien nos bras et nos armées? +Est-ce le patrimoine d'une cour méprisable qui vous alimentait, ou bien +les tributs du peuple français, et les productions de notre sol +favorisé des cieux? Non, citoyens, nos alliés n'ont point abjuré les +sentiments qu'ils nous doivent: mais s'ils ne se sont point détachés de +notre cause, s'ils ne se sont pas rangés même au nombre de nos ennemis, +ce n'est point la faute de la faction qui nous tyrannisait. +</P> + +<P> +Par une fatalité bizarre, la république se trouve encore représentée +auprès d'eux par les agents des traîtres qu'elle a punis. Le beau-frère +de Brissot est le consul général de la France près les Etats-Unis. Un +autre homme, nommé Genest, envoyé par Lebrun et par Brissot à +Philadelphie en qualité d'agent plénipotentiaire, a rempli fidèlement +les vues et les instructions de la faction qui l'a choisi. Il a employé +les moyens les plus extraordinaires pour irriter le gouvernement +américain contre nous; il a affecté de lui parler, sans aucun prétexte, +avec le ton de la menace, et de lui faire des propositions également +contraires aux intérêts des deux nations; il s'est efforcé de rendre +nos principes suspects ou redoutables, en les outrant par des +applications ridicules. Par un contraste bien remarquable, tandis qu'à +Paris ceux qui l'avaient envoyé persécutaient les sociétés populaires, +dénonçaient comme des anarchistes les républicains luttant avec courage +contre la tyrannie, Genest, à Philadelphie, se faisait chef de club, ne +cessait de faire et de provoquer des motions aussi injurieuses +qu'inquiétantes pour le gouvernement. C'est ainsi que la même faction +qui en France voulait réduire tous les pauvres à la condition d'ilotes +et soumettre le peuple à l'aristocratie des riches, voulait en un +instant affranchir et armer tous les nègres pour détruire nos colonies. +</P> + +<P> +Les mêmes manoeuvres furent employées à la Porte par Choiseul-Gouffier +et par son successeur. Qui croirait que l'on a établi des clubs +français à Constantinople, que l'on y a tenu des assemblées primaires? +On sent que cette opération ne pouvait être utile ni à notre cause, ni +à nos principes; mais elle était faite pour alarmer ou pour irriter la +cour ottomane. Le Turc, l'ennemi nécessaire de nos ennemis, l'utile et +fidèle allié de la France, négligé par le gouvernement français, +circonvenu par les intrigues du cabinet britannique, a gardé jusqu'ici +une neutralité plus funeste à ses propres intérêts qu'à ceux de la +République française. Il paraît néanmoins qu'il est prêt à se +réveiller; mais si, comme on l'a dit, le Divan est dirigé par le +cabinet de Saint-James, il ne portera point ses forces contre +l'Autriche, notre commun ennemi, qu'il lui serait si facile d'accabler, +mais contre la Russie, dont la puissance intacte peut devenir encore +une fois l'écueil des années ottomanes. +</P> + +<P> +Il est un autre peuple uni à notre cause par des liens non moins +puissants, un peuple dont la gloire est d'avoir brisé les fers des +mêmes tyrans qui nous font la guerre, un peuple dont l'alliance avec +nos rois offrait quelque chose de bizarre, mais dont l'union avec la +France républicaine est aussi naturelle qu'imposante; un peuple enfin +que les Français libres peuvent estimer: je veux parler des Suisses. La +politique de nos ennemis a jusqu'ici épuisé toutes ses ressources pour +les armer contre nous. L'imprudence, l'insouciance, la perfidie ont +concouru à les seconder. Quelques petites violations de territoire, des +chicanes inutiles et minutieuses, des injures gratuites insérées dans +les journaux, une intrigue très active, dont les principaux foyers sont +Genève, le Mont-Terrible, et certains comités ténébreux qui se tiennent +à Paris, composés de banquiers, d'étrangers et d'intrigants couverts +d'un masque de patriotisme; tout a été mis en usage pour les déterminer +à grossir la ligue de nos ennemis. +</P> + +<P> +Voulez-vous connaître par un seul trait toute l'importance que ceux-ci +mettent au succès de ces machinations, et en même temps toute la +lâcheté de leurs moyens? Il suffira de vous faire part du bizarre +stratagème que les Autrichiens viennent d'employer. Au moment où +j'avais terminé ce rapport, le Comité de salut public a reçu la note +suivante, remise à la chancellerie de Bâle: +</P> + +<P> +"C'est le 18 du mois d'octobre que l'on a agité au Comité de salut +public la question de l'invasion de Neuchâtel. La discussion a été fort +animée: elle a duré jusqu'à deux heures après minuit. Un membre de la +minorité s'y est seul opposé. L'affaire n'a été suspendue que parce que +Saint-Just, qui en est le rapporteur, est parti pour l'Alsace: mais on +sait de bonne part actuellement que l'invasion de Neuchâtel est résolue +par le Comité." +</P> + +<P> +Il est bon de vous faire observer que jamais il n'a été question de +Neuchâtel au Comité de salut public. +</P> + +<P> +Cependant il paraît qu'à Neufchâtel on a été alarmé par ces impostures +grossières de nos ennemis, comme le prouve une lettre, en date du 6 +novembre (vieux style), adressée à notre ambassadeur en Suisse, au nom +de l'Etat de Zurich, par le bourgmestre de cette ville. Cette lettre, +en communiquant à l'agent de la république les inquiétudes qu'a +montrées la principauté de Neuchâtel, contient les témoignages les plus +énergiques de l'amitié du canton de Zurich pour la nation française, et +de sa confiance dans les intentions du gouvernement. +</P> + +<P> +Croiriez-vous que vos ennemis ont encore trouvé le moyen de pousser +plus loin l'impudence ou la stupidité? Eh bien! il faut vous dire qu'au +moment où je parle, les gazettes allemandes ont répandu partout la +nouvelle que le Comité de salut public avait résolu de faire déclarer +la guerre aux Suisses, et que je suis chargé, moi, de vous faire un +rapport pour remplir cet objet. +</P> + +<P> +Mais, afin que vous puissiez apprécier encore mieux la loi anglaise et +autrichienne, nous vous apprendrons qu'il y a plus d'un mois il avait +été fait, au Comité de salut public, une proposition qui offrait à la +France un avantage infiniment précieux dans les circonstances où nous +étions: pour l'obtenir, il ne s'agissait que de faire une invasion dans +un petit Etat enclavé dans notre territoire et allié de la Suisse; mais +cette proposition était injuste et contraire à la foi des traités; nous +la rejetâmes avec indignation. +</P> + +<P> +Au reste, les Suisses ont su éviter les pièges que leur tendaient nos +ennemis communs; ils ont facilement senti que les griefs qui pouvaient +s'être élevés étaient en partie l'effet des mouvements orageux, +inséparables d'une grande révolution, en partie celui d'une +malveillance également dirigée contre la France et contre les cantons. +La sagesse helvétique a résisté à la fois aux sollicitations des +Français fugitifs, aux caresses perfides de l'Autriche, et aux +intrigues de toutes les cours confédérées. Quelques cantons se sont +bornés à présenter amicalement leurs réclamations au gouvernement +français; le Comité de salut public s'en était occupé d'avance. Il a +résolu non seulement de faire cesser les causes des justes griefs que +ce peuple estimable peut avoir, mais de lui prouver, par tous les +moyens qui peuvent se concilier avec la défense de notre liberté, les +sentiments de bienveillance et de fraternité dont la nation française +est animée envers les autres peuples, et surtout envers ceux que leur +caractère rend dignes de son alliance. Il suivra les mêmes principes +envers toutes les nations amies. Il vous proposera des mesures fondées +sur cette base. Au reste, la seule exposition que je viens de faire de +vos principes, la garantie des maximes raisonnables qui dirigent notre +gouvernement, déconcertera les trames ourdies dans l'ombre depuis +longtemps. Tel est l'avantage d'une république puissante; sa diplomatie +est dans sa bonne foi; et, comme un honnête homme peut ouvrir +impunément à ses concitoyens son coeur et sa maison, un peuple libre +peut dévoiler aux nations toutes les bases de sa politique. +</P> + +<P> +Quel que soit le résultat de ce plan de conduite, il ne peut être que +favorable à notre cause; et s'il arrivait qu'un génie ennemi de +l'humanité poussât le gouvernement de quelques nations neutres dans le +parti de nos ennemis communs, il trahirait le peuple qu'il régit, sans +servir les tyrans. Du moins nous serions plus forts contre lui de sa +propre bassesse et de notre loyauté; car la justice est une grande +partie de la puissance. +</P> + +<P> +Mais il importe dès ce moment d'embrasser d'une seule vue le tableau de +l'Europe; il faut nous donner ici le spectacle du monde politique qui +s'agite autour de nous et à cause de nous. +</P> + +<P> +Dès le moment où on forma le projet d'une ligue contre la France, on +songea à intéresser les diverses puissances par un projet de partage de +cette belle contrée. Ce projet est aujourd'hui prouvé, non seulement +par les événements, mais par des pièces authentiques. A l'époque où le +Comité de salut public fut formé, un plan d'attaque et de démembrement +de la France, projeté par le cabinet britannique, fut communiqué aux +membres qui le composaient alors. On y fit peu d'attention dans ce +temps-là, parce qu'il paraissait peu vraisemblable, et que la défiance +pour ces sortes de confidences est assez naturelle. Les faits, depuis +cette époque, les vérifièrent chaque jour. +</P> + +<P> +L'Angleterre ne s'était pas oublié dans ce partage: Dunkerque, Toulon, +les colonies, sans compter la chance de la couronne pour le duc d'York, +à laquelle on ne renonçait pas, mais dont on sacrifiait les portions +qui devaient former le lot des autres puissances. Il n'était pas +difficile de faire entrer dans la ligue le Stathouder de Hollande, qui, +comme on sait, est moins le prince des Bataves que le sujet de sa +femme, et par conséquent de la cour de Berlin. +</P> + +<P> +Quant au phénomène politique de l'alliance du roi de Prusse lui-même +avec le chef de la maison d'Autriche, nous l'avons déjà expliqué. Comme +deux brigands qui se battaient pour partager les dépouilles d'un +voyageur qu'ils ont assassiné, oublient leur querelle pour courir +ensemble à une nouvelle proie, ainsi le monarque de Vienne et celui de +Berlin suspendirent leurs anciens différents pour tomber sur la France, +et pour dévorer la république naissante. Cependant le concert apparent +de ces deux puissances cache une division réelle. +</P> + +<P> +L'Autriche pourrait bien être ici la dupe du cabinet prussien et de ses +autres alliés. +</P> + +<P> +La maison d'Autriche, épuisée par les extravagances de Joseph II et de +Léopold, jetée depuis longtemps hors des règles de la politique de +Charles-Quint, de Philippe II et des vieux ministres de Marie-Thérèse; +l'Autriche, gouvernée aujourd'hui par les caprices et par l'ignorance +d'une cour d'enfants, expire dans le Hainaut français et dans la +Belgique. Si nous ne la secondons pas nous-mêmes par notre imprudence, +ses derniers efforts contre la France peuvent être regardés comme les +convulsions de son agonie. Déjà l'impératrice de Russie et le roi de +Prusse viennent de partager la Pologne sans elle, et lui ont présenté, +pour tout dédommagement, les conquêtes qu'elle ferait en France avec +leur secours, c'est-à-dire la Lorraine, l'Alsace et la Flandre +française. L'Angleterre encourage sa folie, pour nous ruiner, en la +perdant elle-même. Elle cherche à ménager ses forces aux dépens de son +allié, et marche à son but particulier, en lui laissant, autant qu'il +est possible, tout le poids de la guerre. D'un autre côté, le +Roussillon, la Navarre française et les départements limitrophes de +l'Espagne ont été promis à sa majesté catholique. +</P> + +<P> +Il n'y a pas jusqu'au petit roi sarde que l'on n'ait bercé de l'espoir +de devenir un jour le roi du Dauphiné, de la Provence et des pays +voisins de ses anciens Etats. +</P> + +<P> +Que pouvait-on offrir aux puissances d'Italie, qui ne peuvent survivre +à la perte de la France? Rien. Elles ont longtemps résisté aux +sollicitations de la ligue; mais elles ont cédé à l'intrigue, ou plutôt +aux ordres du ministère anglais, qui les menaçait des flottes de +l'Angleterre. Le territoire de Gênes a été le théâtre d'un crime dont +l'histoire de l'Angleterre peut seule offrir un exemple. Des vaisseaux +de cette nation, joints à des vaisseaux français livrés par les +traîtres de Toulon, sont entrés dans le port de Gênes; aussitôt les +scélérats qui les montaient, Anglais et Français rebelles, se sont +emparés des bâtiments de la République qui étaient dans ce port sous la +sauvegarde du droit des gens, et tous les Français qui s'y trouvaient +ont été égorgés. Qu'il est lâche, ce sénat de Gênes, qui n'est pas mort +tout entier pour prévenir ou pour venger cet outrage, qui a pu trahir à +la fois l'honneur, le peuple génois et l'humanité entière! +</P> + +<P> +Venise, plus puissante et en même temps plus politique, a conservé une +neutralité utile à ses intérêts. Florence, celui de tous les Etats +d'Italie à qui le triomphe de nos ennemis serait le plus fatal, a été +enfin subjuguée par eux, et entraînée malgré elle à sa ruine. Ainsi le +despotisme pèse jusque sur ses complices, et les tyrans armés contre la +République sont les ennemis de leurs propres alliés. En général, les +puissances italiennes sont peut-être plus dignes de la pitié que de la +colère de la France: l'Angleterre les a recrutées comme ses matelots; +elle a exercé la presse contre les peuples d'Italie. Le plus coupable +des princes de cette contrée est ce roi de Naples, qui s'est montré +digne du sang des Bourbons en embrassant leur cause. Nous pourrons un +jour vous lire à ce sujet une lettre écrite de sa main à son cousin le +catholique, qui servira du moins à vous prouver que la terreur n'est +point étrangère au coeur des rois ligués contre nous. Le pape ne vaut +pas l'honneur d'être nommé. +</P> + +<P> +L'Angleterre a aussi osé menacer le Danemark par ses escadres, pour le +forcer à accéder à la ligue; mais le Danemark, régi par un ministre +habile, a repoussé avec dignité ses insolentes sommations. +</P> + +<P> +On ne peut lier qu'à la folie la résolution qu'avait prise le roi de +Suède, Gustave III, de devenir le généralissime des rois coalisés. +L'histoire des sottises humaines n'offre rien de comparable au délire +de ce moderne Agamemnon, qui épuisait ses Etats, qui abandonnait sa +couronne à la merci de ses ennemis, pour venir à Paris affermir celle +du roi de France. +</P> + +<P> +Le régent, plus sage, a mieux consulté les intérêts de son pays et les +siens; il s'est renfermé dans les termes de la neutralité. +</P> + +<P> +De tous les fripons décorés du nom de roi, d'empereur, de ministres, de +politiques, on assure, et nous ne sommes pas éloignés de le croire, que +le plus adroit est Catherine de Russie, ou plutôt ses ministres; car il +faut se défier du charlatanisme de ces réputations lointaines et +impériales, prestige créé par la politique. La vérité est que sous la +vieille impératrice, comme sous toutes les femmes qui tiennent le +sceptre, ce sont les hommes qui gouvernent. Au reste, la politique de +la Russie est impérieusement déterminée par la nature même des choses. +Cette contrée présente l'union de la férocité des hordes sauvages avec +les vices des peuples civilisés. Les dominateurs de la Russie ont un +grand pouvoir et de grandes richesses: ils ont le goût, l'idée, +l'ambition du luxe et des arts de l'Europe, et ils règnent dans un +climat de fer; ils éprouvent le besoin d'être servis et flattés par des +Athéniens, et ils ont pour sujet des Tartares: ces contrastes de leur +situation ont nécessairement tourné leur ambition vers le commerce, +aliment du luxe et des arts, et vers la conquête des contrées fertiles +qui les avoisinent à l'ouest et au midi. La cour de Pétersbourg cherche +à émigrer des tristes pays qu'elle habite, dans la Turquie européenne +et dans la Pologne, comme nos jésuites et nos aristocrates ont émigré +des doux climats de la France dans la Russie. +</P> + +<P> +Elle a beaucoup contribué à former la ligue des rois qui nous font la +guerre, et elle en profite seule. Tandis que les puissances rivales de +la sienne viennent se briser contre le rocher de la République +française, l'impératrice de Russie ménage ses forces et accroît ses +moyens; elle promène ses regards avec une secrète joie, d'un côté sur +les vastes contrées soumises à la domination ottomane, de l'autre sur +la Pologne et sur l'Allemagne; partout elle envisage des usurpations +faciles ou des conquêtes rapides; elle croit toucher au moment de +donner la loi à l'Europe, du moins pourra-t-elle la faire à la Prusse +et à l'Autriche; et, dans les partages de peuples où elle admettait les +deux compagnons de ses augustes brigandages, qui l'empêchera de prendre +impunément la part du lion? +</P> + +<P> +Vous avez sous les yeux le bilan de l'Europe et le vôtre, et vous +pouvez déjà en tirer un grand résultat: c'est que l'univers est +intéressé à notre conservation. Supposons la France anéantie ou +démembrée, le monde politique s'écroule. Otez cet allié puissant et +nécessaire, qui garantissait l'indépendance des médiocres Etats contre +les grands despotes, l'Europe entière est asservie. Les petits princes +germaniques, les villes réputées libres de l'Allemagne sont englouties +par les maisons ambitieuses d'Autriche et de Brandebourg; la Suède et +le Danemark deviennent tôt ou tard la proie de leurs puissants voisins; +le Turc est repoussé au delà du Bosphore et rayé de la liste des +puissances européennes; Venise perd ses richesses, son commerce et sa +considération; la Toscane, son existence; Gênes est effacée; l'Italie +n'est plus que le jouet des despotes qui l'entourent; la Suisse est +réduite à la misère, et ne recouvre plus l'énergie que son antique +pauvreté lui avait donnée; les descendants de Guillaume Tell +succomberaient sous les efforts des tyrans humiliés et vaincus par +leurs aïeux. Comment oseraient-ils invoquer seulement les vertus de +leurs pères et le nom sacré de la liberté, si la République française +avait été détruite sous leurs yeux? Que serait-ce s'ils avaient +contribué à sa ruine? Et vous, braves Américains, dont la liberté, +cimentée par notre sang, fut encore garantie par notre alliance, quelle +serait votre destinée, si nous n'existions plus? Vous retomberiez sous +le joug honteux de vos anciens maîtres: la gloire de nos communs +exploits serait flétrie; les titres de liberté, la déclaration des +droits de l'humanité serait anéantie dans les deux mondes. +</P> + +<P> +Que dis-je? Que deviendrait l'Angleterre elle-même. L'éclat éblouissant +d'un triomphe criminel couvrirait-il longtemps sa détresse réelle et +ses plaies invétérées? Il est un terme aux prestiges qui soutiennent +l'existence précaire d'une puissance artificielle. Quoi qu'on puisse +dire, les véritables puissances sont celles qui possèdent la terre. +Qu'un jour elles veuillent franchir l'intervalle qui les sépare d'un +peuple purement maritime, le lendemain il ne sera plus. C'est en vain +qu'une île commerçante croit s'appuyer sur le trident des mers, si ses +rivages ne sont défendus par la justice et par l'intérêt des nations. +Bientôt peut-être nous donnerons au monde la démonstration de cette +vérité politique. A notre défaut, l'Angleterre la donnerait elle-même. +Déjà odieuse à tous les peuples, enorgueillie du succès de ses crimes, +elle forcerait bientôt ses rivaux à la punir. +</P> + +<P> +Mais, avant de perdre son existence physique et commerciale, elle +perdrait son existence morale et politique. Comment conserverait-elle +les restes de sa liberté, quand la France aurait perdu la sienne, quand +le dernier espoir des amis de l'humanité serait évanoui? Comment les +hommes attachés aux maximes de sa constitution telle quelle, ou qui en +désirent la réforme, pourraient-ils lutter contre un ministère +tyrannique, devenu plus insolent par le succès de ses intrigues, et qui +abuserait de sa prospérité pour étouffer la raison, pour enchaîner la +pensée, pour opprimer la nation? +</P> + +<P> +Si un pays qui semble être le domaine de l'intrigue et de la corruption +peut produire quelques philosophes politiques capables de connaître et +de défendre ses véritables intérêts; s'il est vrai que les adversaires +d'un ministère pervers sont autre chose que des intrigants qui +disputent avec lui d'habileté à tromper le peuple, il faut convenir que +les ministres anglais ne sauraient reculer trop loin la tenue de ce +parlement dont le fantôme semble troubler leur sommeil. +</P> + +<P> +Ainsi la politique même des gouvernements doit redouter la chute de la +République française; que sera-ce donc de la philosophie et de +l'humanité? Que la liberté périsse en France; la nature entière se +couvre d'un voile funèbre, et la raison humaine recule jusqu'aux abîmes +de l'ignorance et de la barbarie. L'Europe serait la proie de deux ou +trois brigands, qui ne vengeraient l'humanité qu'en se faisant la +guerre, et dont le plus féroce, en écrasant ses rivaux, nous ramènerait +au règne des Huns et des Tartares. Après un si grand exemple, et tant +de prodiges inutiles, qui oserait jamais déclarer la guerre à la +tyrannie? Le despotisme, comme une mer sans rivage, se déborderait sur +la surface du globe; il couvrirait bientôt les hauteurs du monde +politique, où est déposée l'arche qui renferme les chartes de +l'humanité; la terre ne serait plus que le patrimoine du crime; et ce +blasphème reproché au second des Brutus, trop justifié par +l'impuissance de nos généreux efforts, serait le cri de tous les coeurs +magnanimes: <I>O vertu!</I> pourraient-ils s'écrier, <I>tu n'es donc qu'un +vain nom!</I> +</P> + +<P> +Oh! qui de nous ne sent pas agrandir toutes ses facultés, qui de nous +ne croit s'élever au-dessus de l'humanité même, en songeant que ce +n'est pas pour un peuple que nous combattons, mais pour l'univers, pour +les hommes qui vivent aujourd'hui, mais pour tous ceux qui existeront? +Plût au ciel que ces vérités salutaires, au lieu d'être renfermées dans +cette étroite enceinte, pussent retentir en même temps à l'oreille de +tous les peuples! Au même instant les flambeaux de la guerre seraient +étouffés, les prestiges de l'imposture disparaîtraient, les chaînes de +l'univers seraient brisées, les sources des calamités publiques taries, +tous les peuples ne formeraient plus qu'un peuple de frères, et vous +auriez autant d'amis qu'il existe d'hommes sur la terre. Vous pouvez au +moins les publier d'une manière plus lente à la vérité. Ce manifeste de +la raison, cette proclamation solennelle de vos principes, vaudra bien +ces lâches et stupides diatribes que l'insolence des plus vils tyrans +ose publier contre vous. +</P> + +<P> +Au reste, dût l'Europe entière se déclarer contre vous, vous êtes plus +forts que l'Europe. La République française est invincible comme la +raison; elle est immortelle comme la vérité. Quand la liberté a fait +une conquête telle que la France, nulle puissance humaine ne peut l'en +chasser. Tyrans, prodiguez vos trésors, rassemblez vos satellites, et +vous hâterez votre ruine. J'en atteste vos revers; j'en atteste surtout +vos succès. Un port et deux ou trois forteresses achetées par votre or; +voilà donc le digne prix des efforts de tant de rois, aidés pendant +cinq années par les chefs de nos armées et par notre gouvernement même! +Apprenez qu'un peuple que vous n'avez pu vaincre avec de tels moyens +est un peuple invincible. Despotes généreux, sensibles tyrans: vous ne +prodiguez, dites-vous, tant d'hommes et tant de trésors, que pour +rendre à la France le bonheur et la paix! +</P> + +<P> +Vous avez si bien réussi à faire le bonheur de vos sujets, que vos âmes +royales n'ont plus maintenant à ne s'occuper que du nôtre. Prenez +garde, tout change dans l'univers: les rois ont assez longtemps châtié +les peuples; les peuples, à leur tour, pourraient bien aussi châtier +les rois. +</P> + +<P> +Pour mieux assurer notre bonheur, vous voulez, dit-on, nous affamer, et +vous avez entrepris le blocus de la France avec une centaine de +vaisseaux: heureusement la nature est moins cruelle pour nous que les +tyrans qui l'outragent. Le blocus de la France pourrait bien n'être pas +plus heureux que celui de Maubeuge et de Dunkerque. Au reste, un grand +peuple qu'on ose menacer de la famine est un ennemi terrible; quand il +lui reste du fer, il ne reçoit point de ses oppresseurs du pain et des +chaînes; il leur donne la mort. +</P> + +<P> +Et vous, représentants de ce peuple magnanime; vous qui êtes appelés à +fonder, au sein de tous les orages, la première république du monde, +songez que, dans quelques mois, elle doit être sauvée et affermie par +vous. +</P> + +<P> +Vos ennemis savent bien que s'ils pouvaient désormais vous perdre, ce +ne serait que par vous-mêmes. Faites, en tout, le contraire de ce +qu'ils veulent que vous fassiez. Suivez toujours un plan invariable de +gouvernement fondé sur les principes d'une sage et vigoureuse politique. +</P> + +<P> +Vos ennemis voudraient donner à la cause sublime que vous défendez un +air de légèreté et de folie; soutenez-la avec toute la dignité de la +raison. On veut vous diviser; restez toujours unis. On veut réveiller +au milieu de vous l'orgueil, la jalousie, la défiance: ordonnez à +toutes les petites passions de se taire. Le plus beau de tous les +titres est celui que vous portez tous. Nous serons tous assez grands, +quand tous nous aurons sauvé la Patrie. On veut annuler et avilir le +gouvernement républicain dans sa naissance; donnez-lui l'activité, le +ressort et la considération dont il a besoin. Ils veulent que le +vaisseau de la République flotte au gré des tempêtes, sans pilote et +sans but; saisissez le gouvernail d'une main ferme, et conduisez-le, à +travers les écueils, au port de la paix et du bonheur. +</P> + +<P> +La force peut renverser un trône; la sagesse seule peut fonder une +république. Démêlez les pièges continuels de nos ennemis; soyez +révolutionnaires et politiques; soyez terribles aux méchants et +secourables aux malheureux; fuyez à la fois le cruel modérantisme et +l'exagération systématique des faux patriotes: soyez dignes du peuple +que vous représentez; le peuple hait tous les excès: il ne veut être ni +trompé, ni protégé, il veut qu'on le défende en l'honorant. +</P> + +<P> +Portez la lumière dans l'antre de ces modernes Cacus, où l'on partage +les dépouilles du peuple en conspirant contre sa liberté. Etouffez-les +dans leurs repaires, et punissez enfin le plus odieux de tous les +forfaits, celui de revêtir la contre-révolution des emblèmes sacrés du +patriotisme, et d'assassiner la liberté avec ses propres armes. +</P> + +<P> +Le période où vous êtes est celui qui est destiné à éprouver le plus +fortement la vertu républicaine. A la fin de cette campagne, l'infâme +ministère de Londres voit d'un côté la ligue presque ruinée par ses +efforts insensés, les armes de l'Angleterre déshonorées, sa fortune +ébranlée, et la liberté assurée par le caractère de vigueur que vous +avez montré: au dedans, il entend les cris des Anglais mêmes, prêts à +lui demander compte de ses crimes. Dans sa frayeur, il a reculé +jusqu'au mois de janvier la tenue de ce parlement, dont l'approche +l'épouvante. Il va employer ce temps à commettre parmi vous les +derniers attentats qu'il médite, pour suppléer à l'impuissance de vous +vaincre. Tous les indices, toutes les nouvelles, toutes les pièces +saisies depuis quelque temps se rapportent à ce projet. Corrompre les +représentants du peuple susceptibles de l'être, calomnier ou égorger +ceux qu'ils n'ont pu corrompre, enfin arriver à la dissolution de la +représentation nationale, voilà le but auquel tendent toutes les +manoeuvres dont nous sommes les témoins, tous les moyens +patriotiquement contre-révolutionnaires, que la perfidie prodigue pour +exciter une émeute dans Paris et bouleverser la République entière. +</P> + +<P> +Représentants du peuple français, connaissez votre force et votre +dignité. Vous pouvez concevoir un orgueil légitime. Applaudissez-vous +non seulement d'avoir anéanti la royauté et puni les rois, abattu les +coupables idoles devant qui le monde était prosterné; mais surtout de +l'avoir étonné par un acte de justice dont il n'avait jamais vu +l'exemple, en promenant le glaive de la loi sur les têtes criminelles +qui s'élevaient au milieu de vous, mais d'avoir écrasé jusqu'ici les +factions sous le poids du niveau national. +</P> + +<P> +Quel que soit le sort personnel qui vous attend, votre triomphe est +certain. La mort même des fondateurs de la liberté n'est-elle pas un +triomphe? Tout meurt, et les héros de l'humanité et les tyrans qui +l'oppriment; mais à des conditions différentes. +</P> + +<P> +Jusque sous le règne des lâches empereurs de Rome, la vénération +publique couronnait les images sacrées des héros qui étaient morts en +combattant contre eux. On les appelait les derniers Romains. Rome +dégradée semblait dire chaque jour au tyran: "Tu n'es point un homme; +nous-mêmes, nous avons perdu ce titre en tombant dans tes fers. Les +seuls hommes, les seuls Romains sont ceux qui ont eu le courage de se +dévouer pour délivrer la terre de toi ou de tes pareils." +</P> + +<P> +Pleins de ces idées, pénétrés de ces principes, nous seconderons votre +énergie de tout notre pouvoir. En butte aux attaques de toutes les +passions, obligés de lutter à la fois contre les puissances ennemies de +la République et contre les hommes corrompus qui déchirent son sein, +placés entre la lâcheté hypocrite et la fougue imprudente du zèle, +comment aurions-nous osé nous charger d'un tel fardeau sans les ordres +sacrés de la patrie? Comment pourrions-nous le porter, si nous n'étions +pas élevés au-dessus de notre faiblesse par la grandeur même de notre +mission, si nous ne nous reposions avec confiance et sur votre vertu et +sur le caractère sublime du peuple que vous représentez? +</P> + +<P> +L'un de nos devoirs les plus sacrés était de vous faire respecter au +dedans et au dehors. Nous avons voulu aujourd'hui vous présenter un +tableau fidèle de votre situation politique, et donner à l'Europe une +haute idée de vos principes. Cette discussion a aussi pour objet +particulier de déjouer les intrigues de vos ennemis pour armer contre +vous vos alliés, et surtout les cantons suisses et les Etats-Unis +d'Amérique. Nous vous proposons à cet égard le décret suivant: +</P> + +<BR> + +<P> +La Convention nationale, voulant manifester aux yeux de l'univers les +principes qui la dirigent et qui doivent présider aux relations de +toutes les sociétés politiques; voulant en même temps déconcerter +les manoeuvres perfides employées par ses ennemis pour alarmer sur +ses intentions les fidèles alliés de la nation française, les cantons +suisses et les Etats-Unis d'Amérique; +</P> + +<P> +Décrète ce qui suit: +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +ARTICLE PREMIER +</P> + +<BR> + +<P> +La Convention nationale déclare, au nom du peuple français, que la +résolution constante de la République est de se montrer terrible envers +ses ennemis, généreuse envers ses alliés, juste envers tous les peuples. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +II +</P> + +<BR> + +<P> +Les traités qui lient le peuple français aux Etats-Unis d'Amérique et +aux cantons suisses seront fidèlement exécutés. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +III +</P> + +<BR> + +<P> +Quant aux modifications qui auraient pu être nécessitées par la +révolution qui a changé le gouvernement français, ou par les mesures +générales et extraordinaires que la République a été obligée de prendre +momentanément pour la défense de son indépendance et de sa liberté, la +Convention nationale se repose sur la loyauté réciproque et sur +l'intérêt commun de la République et de ses alliés. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +IV +</P> + +<BR> + +<P> +La Convention nationale enjoint aux citoyens et à tous les +fonctionnaires civils et militaires de la République de respecter et +faire respecter les territoires de toutes les nations neutres ou +alliées. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +V +</P> + +<BR> + +<P> +Le Comité de salut public est chargé de s'occuper des moyens de +resserrer de plus en plus les liens de l'union et de l'amitié entre la +République et ses alliés, et notamment les cantons suisses et les +Etats-Unis d'Amérique. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +VI +</P> + +<BR> + +<P> +Dans toutes les discussions sur les objets particuliers des +réclamations respectives, il manifestera aux nations amies, et +notamment aux cantons suisses et aux Etats-Unis d'Amérique, par tous +les moyens compatibles avec les circonstances impérieuses où se trouve +la République, les sentiments d'équité, de bienveillance et d'estime, +dont la nation française est animée envers eux. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +VII +</P> + +<BR> + +<P> +Le présent décret et le rapport du Comité de salut public seront +imprimés et traduits dans toutes les langues, répandus dans toute la +République et dans tous les pays étrangers, pour attester à l'univers +les principes de la République française et les attentats de ses +ennemis contre la sûreté générale de tous les peuples. +</P> + +<BR><BR> + +<HR ALIGN="center" WIDTH="80%"> + +<BR><BR> + +<A NAME="17931205"></A> +<P CLASS="intro"> +<I>Rapport par Maximilien Robespierre à la Convention, fait au nom du +Comité de salut public, le quintidi 15 frimaire, l'an second de la +République une et indivisible; imprimé par ordre de la Convention - +Réponse de la Convention nationale aux manifestes des rois ligués +contre la République; proposée par Robespierre, au nom du Comité +de salut public, et décrétée par la Convention</I> (15 frimaire an +II - 5 décembre 1793) +</P> + +<BR><BR> + +<P CLASS="noindent"> +Citoyens représentants du Peuple, +</P> + +<BR> + +<P> +Les rois coalisés contre la République nous font la guerre avec des +armées, avec des intrigues et avec des libelles. Nous opposerons à +leurs armées des armées plus braves; à leurs intrigues, la vigilance et +la terreur de la justice nationale; à leurs libelles, la vérité. +</P> + +<P> +Toujours attentifs à renouer les fils de leurs trames funestes, à +mesure qu'ils sont rompus par la main du patriotisme; toujours habiles +à tourner les armes de la liberté contre la liberté même, les +émissaires des ennemis de la France travaillent aujourd'hui à renverser +la République par républicanisme, et à rallumer la guerre civile par +philosophie. Avec ce grand système de subversion et d'hypocrisie, +coïncide merveilleusement un plan perfide de diffamation contre la +Convention nationale et contre la nation elle-même. Tandis que la +perfidie ou l'imprudence, tantôt énervait l'énergie des mesures +révolutionnaires commandées par le salut de la patrie, tantôt les +laissait sans exécution, tantôt les exagérait avec malice ou les +appliquait à contre-sens; tandis que, au milieu de ces embarras, les +agents des puissances étrangères, mettant en oeuvre tous les mobiles, +détournaient notre attention des véritables dangers et des besoins +pressants de la République, pour la tourner tout entière vers les idées +religieuses; tandis qu'à une révolution politique, ils cherchaient à +substituer une révolution nouvelle, pour donner le change à la raison +publique et à l'énergie du patriotisme; tandis que les mêmes hommes +attaquaient ouvertement tous les cultes, et encourageaient secrètement +le fanatisme; tandis qu'au même instant ils faisaient retentir la +France entière de leurs déclamations insensées, et osaient abuser du +nom de la Convention nationale pour justifier les extravagances +réfléchies de l'aristocratie déguisée sous le manteau de la folie; les +ennemis de la France marchandaient de nouveau vos ports, vos généraux, +vos armées, rassuraient le fédéralisme épouvanté, intriguaient chez +tous les peuples étrangers pour multiplier vos ennemis; ils armaient +contre vous les prêtres de toutes les nations; ils opposaient l'empire +des opinions religieuses à l'ascendant naturel de vos principes moraux +et politiques; et les manifestes de tous les gouvernements nous +dénonçaient à l'univers comme un peuple de fous et d'athées. C'est à la +Convention nationale d'intervenir entre le fanatisme qu'on réveille et +le patriotisme qu'on veut égarer, et de rallier tous les citoyens aux +principes de la liberté, de la raison et de la justice. Les +législateurs qui aiment la patrie, et qui ont le courage de la sauver, +ne doivent pas ressembler à des roseaux sans cesse agités par le +souffle des factions étrangères. Il est du devoir du Comité de salut +public de vous les dévoiler, et de vous proposer les mesures +nécessaires pour les étouffer; il le remplira sans doute. En attendant, +il m'a chargé de vous présenter un projet d'adresse, dont le but est de +confondre les lâches impostures des tyrans ligués contre la République, +et de dévoiler aux yeux de l'univers leur hideuse hypocrisie. Dans ce +combat de la tyrannie contre la liberté, nous avons tant d'avantages +qu'il y aurait de la folie de notre part à l'éviter; et puisque les +oppresseurs du genre humain ont la témérité de vouloir plaider leur +cause devant lui, hâtons-nous de les suivre à ce tribunal redoutable, +pour accélérer l'inévitable arrêt qui les attend. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +Réponse +</P> + +<P> +de la Convention nationale aux manifestes des rois ligués contre la +République; proposée par Robespierre, au nom du Comité de salut public, +et décrétée par la Convention +</P> + +<BR> + +<P> +La Convention nationale répondra-t-elle aux manifestes des tyrans +ligués contre la République française? Il est naturel de les mépriser; +mais il est utile de les confondre; il est juste de les punir. +</P> + +<P> +Un manifeste du despotisme contre la liberté! Quel bizarre phénomène! +Comment les ennemis de la France ont-ils osé prendre des hommes pour +arbitres entre eux et nous? comment n'ont-ils pas craint que le sujet +de la querelle ne réveillât le souvenir de leurs crimes et ne hâtât +leur ruine? +</P> + +<P> +De quoi nous accusent-ils? de leurs propres forfaits. +</P> + +<P> +Ils nous accusent de rébellion. Esclaves révoltés contre la +souveraineté des peuples, ignorez-vous que ce blasphème ne peut être +justifié que par la victoire? Mais voyez donc l'échafaud du dernier de +nos tyrans; voyez le peuple français armé pour punir ses pareils: voilà +notre réponse. +</P> + +<P> +Les rois accusent le peuple français d'immoralité! Peuples, prêtez une +oreille attentive aux leçons de ces respectables précepteurs du genre +humain. La morale des rois, juste ciel! Peuples, célébrez la bonne foi +de Tibère, et la candeur de Louis XVI; admirez le bon sens de Claude et +la sagesse de George; vantez la tempérance et la justice de Guillaume +et de Léopold; exaltez la chasteté de Messaline, la fidélité conjugale +de Catherine et la modestie d'Antoinette; louez l'invincible horreur de +tous les despotes passés, présents et futurs, pour les usurpations et +la tyrannie, leurs tendres égards pour l'innocence opprimée, leur +respect religieux pour les droits de l'humanité. +</P> + +<P> +Ils nous accusent d'irréligion; ils publient que nous avons déclaré la +guerre à la Divinité même. Qu'elle est édifiante, la piété des tyrans! +et combien doivent être agréables au ciel les vertus qui brillent dans +les cours, et les bienfaits qu'ils répandent sur la terre! De quel dieu +nous parlent-ils? en connaissent-ils d'autre que l'orgueil, que la +débauche et tous les vices? Ils se disent les images de la Divinité... +Est-ce pour la faire haïr? Ils disent que leur autorité est son +ouvrage. Non: Dieu créa les tigres; mais les rois sont le chef-d'oeuvre +de la corruption humaine. S'ils invoquent le ciel, c'est pour usurper +la terre; s'ils nous parlent de la Divinité, c'est pour se mettre à sa +place: ils lui renvoient les prières du pauvre et les gémissements du +malheureux; mais ils sont eux-mêmes les dieux des riches, des +oppresseurs et des assassins du peuple. Honorer la Divinité et punir +les rois, c'est la même chose. Et quel peuple rendit jamais un culte +plus pur que le nôtre au grand Etre sous les auspices duquel nous avons +proclamé les principes immuables de toute société humaine? Les lois de +la justice éternelle étaient appelées dédaigneusement les rêves des +gens de bien; nous en avons fait d'imposantes réalités. La morale était +dans les livres des philosophes; nous l'avons mise dans le gouvernement +des nations. L'arrêt de mort prononcé par la nature contre les tyrans +dormait oublié dans les coeurs abattus des timides mortels; nous +l'avons mis à exécution. Le monde appartenait à quelques races de +tyrans, comme les déserts de l'Afrique aux tigres et aux serpents; nous +l'avons restitué au genre humain. +</P> + +<P> +Peuples, si vous n'avez pas la force de reprendre votre part de ce +commun héritage, s'il ne vous est pas donné de faire valoir les titres +que nous vous avons rendus, gardez-vous du moins de violer nos droits +ou de calomnier notre courage. +</P> + +<P> +Les Français ne sont point atteints de la manie de rendre aucune nation +heureuse et libre malgré elle. Tous les rois auraient pu végéter ou +mourir impunis sur leurs trônes ensanglantés, s'ils avaient su +respecter l'indépendance du peuple français: nous ne voulons que vous +éclairer sur leurs impudentes calomnies. +</P> + +<P> +Vos maîtres vous disent que la nation française a proscrit toutes les +religions, qu'elle a substitué le culte de quelques hommes à celui de +la Divinité; ils nous peignent à vos yeux comme un peuple idolâtre ou +insensé. Ils mentent: le peuple français et ses représentants +respectent la liberté de tous les cultes, et n'en proscrivent aucun. +Ils honorent la vertu des martyrs de l'humanité sans engouement et sans +idolâtrie; ils abhorrent l'intolérance et la persécution, de quelque +prétexte qu'elles se couvrent. Ils condamnent les extravagances du +philosophisme, comme les folies de la superstition, et comme les crimes +du fanatisme. Vos tyrans nous imputent quelques irrégularités, +inséparables des mouvements orageux d'une grande révolution; ils nous +imputent les effets de leurs propres intrigues, et les attentats de +leurs émissaires. Tout ce que la Révolution française a produit de sage +et de sublime est l'ouvrage du peuple; tout ce qui porte un caractère +différent appartient à nos ennemis. +</P> + +<P> +Tous les hommes raisonnables et magnanimes sont du parti de la +République; tous les êtres perfides et corrompus sont de la faction de +vos tyrans. Calomnie-t-on l'astre qui anime la nature, pour des nuages +légers qui glissent sur son disque éclatant? L'auguste Liberté +perd-elle ses charmes divins, parce que les vils agents de la tyrannie +cherchent à la profaner? Vos malheurs et les nôtres sont les crimes des +ennemis communs de l'humanité. Est-ce pour vous une raison de nous +haïr? Non: c'est une raison de les punir. +</P> + +<P> +Les lâches osent vous dénoncer les fondateurs de la République +française. Les Tarquins modernes ont osé dire que le sénat de Rome +était une assemblée de brigands; les valets même de Porsenna +traiteraient Scévola d'insensé. Suivant les manifestes de Xerxès, +Aristide a pillé le trésor de la Grèce. Les mains pleines de rapines et +teintes du sang des Romains, Octave et Antoine ordonnent à toute la +terre de les croire seuls cléments, seuls justes et seuls vertueux. +</P> + +<P> +Tibère et Séjan ne voient dans Brutus et Cassius que des hommes de +sang, et même des fripons. +</P> + +<P> +Français, hommes de tous les pays, c'est vous qu'on outrage, en +insultant à la liberté, dans la personne de vos représentants ou de vos +défenseurs. On a reproché à plusieurs membres de la Convention des +faiblesses; à d'autres des crimes. +</P> + +<P> +Eh! qu'a de commun avec tout cela le peuple français? qu'a de commun la +représentation nationale, si ce n'est la force qu'elle imprime aux +faibles, et la peine qu'elle inflige aux coupables? Toutes les armées +des tyrans de l'Europe repoussées, malgré cinq années de trahisons, de +conspirations et de discordes intestines; l'échafaud des représentants +infidèles élevé à côté de celui du dernier de nos tyrans; les tables +immortelles où la main des représentants du peuple grava, au milieu des +orages, le pacte social des Français; tous les hommes égaux devant la +loi; tous les grands coupables tremblants devant la justice; +l'innocence sans appui étonnée de trouver enfin un asile dans les +tribunaux; l'amour de la patrie triomphant malgré tous les vices des +esclaves, malgré toute la perfidie de nos ennemis; le peuple énergique +et sage, redoutable et juste, se ralliant à la voix de la raison, et +apprenant à distinguer ses ennemis sous le masque même du patriotisme; +le peuple français courant aux armes pour défendre le magnifique +ouvrage de son courage et de sa vertu: voilà l'expiation que nous +offrons au monde, et pour nos propres erreurs et pour les crimes de nos +ennemis. +</P> + +<P> +S'il le faut, nous pouvons encore lui présenter d'autres titres: notre +sang aussi a coulé pour la patrie. La Convention nationale peut montrer +aux amis et aux ennemis de la France d'honorables cicatrices et de +glorieuses mutilations. Ici deux illustres adversaires de la tyrannie +sont tombés à ses yeux sous les coups d'une faction parricide: là, un +digne émule de leur vertu républicaine, renfermé dans une ville +assiégée, a osé former la résolution généreuse de se faire, avec +quelques compagnons, un passage au travers des phalanges ennemies; +noble victime d'une odieuse trahison, il tombe entre les mains des +satellites de l'Autriche, et il expie, dans de longs tourments, son +dévouement sublime à la cause de la liberté. D'autres représentants +pénètrent au travers des contrées rebelles du Midi, échappent avec +peine à la fureur des traîtres, sauvent l'armée française livrée par +des chefs perfides, et reportent la terreur et la fuite aux satellites +des tyrans de l'Autriche, de l'Espagne et du Piémont: dans cette ville +exécrable, l'opprobre du nom français, Baille et Beauvais, rassasiés +des outrages de la tyrannie, sont morts pour la patrie et pour ses +saintes lois. Devant les murs de cette cité sacrilège, Gasparin, +dirigeant la foudre qui devait la punir, Gasparin, enflammant la valeur +républicaine de nos guerriers, a péri victime de son courage et de la +scélératesse du plus lâche de tous nos ennemis. Le Nord et le Midi, les +Alpes et les Pyrénées, le Rhône et l'Escaut, le Rhin et la Loire, la +Moselle et la Sambre, ont vu nos bataillons républicains se rallier, à +la voix des représentants du peuple, sous les drapeaux de la liberté et +de la victoire: les uns ont péri, les autres ont triomphé. +</P> + +<P> +La Convention tout entière a affronté la mort et bravé la fureur de +tous les tyrans. +</P> + +<P> +Illustres défenseurs de la cause des rois, princes, ministres, +généraux, courtisans, citez-nous vos vertus civiques; racontez-nous les +importants services que vous avez rendus à l'humanité: parlez-nous des +forteresses conquises par la force de vos guinées; vantez-nous le +talent de vos émissaires et la promptitude de vos soldats à fuir devant +les défenseurs de la République; vantez-nous votre noble mépris pour le +droit des gens et pour l'humanité; nos prisonniers égorgés de +sang-froid, nos femmes mutilées par vos janissaires, les enfants +massacrés sur le sein de leurs mères... et la dent meurtrière des +tigres autrichiens déchirant leurs membres palpitants: vantez-nous vos +exploits d'Amérique, de Gênes et de Toulon; vantez-nous surtout votre +suprême habileté dans l'art des empoisonnements et des assassinats. +Tyrans, voilà vos vertus! +</P> + +<P> +Sublime parlement de la Grande-Bretagne, citez-nous vos héros. Vous +avez un parti de l'opposition. Chez vous le patriotisme <I>s'oppose</I>; +donc le despotisme triomphe: la minorité s'oppose; la majorité est donc +corrompue. Peuple insolent et vil, ta prétendue représentation est +vénale sous tes yeux et de ton aveu. Tu adoptes toi-même leur maxime +favorite: que les talents de tes députés sont un objet d'industrie, +comme la laine de tes moutons et l'acier de tes fabriques... Et tu +oserais parler de morale et de liberté! +</P> + +<P> +Quel est donc cet étrange privilège, de déraisonner sans mesure et sans +pudeur, que la patience stupide des peuples semble accorder aux tyrans! +Quoi! ces petits hommes, dont le principal mérite consiste à connaître +le tarif des consciences britanniques; qui s'efforcent de transplanter +en France les vices et la corruption de leur pays; qui font la guerre, +non avec les armes, mais avec des crimes, osent accuser la Convention +nationale de corruption, et insulter aux vertus du peuple français! +</P> + +<P> +Peuple généreux, nous jurons par toi-même que tu seras vengé. Avant de +nous faire la guerre, nous exterminerons tous nos ennemis; la maison +d'Autriche périra plutôt que la France; Londres sera libre, avant que +Paris redevienne esclave. Les destinées de la République et celles des +tyrans de la terre ont été pesées dans les balances éternelles: les +tyrans ont été trouvés plus légers. Français, oublions nos querelles, +et marchons aux tyrans; domptons-les, vous par vos armes, et nous par +nos lois. +</P> + +<P> +Que les traîtres tremblent! que le dernier des lâches émissaires de nos +ennemis disparaisse! que le patriotisme triomphe, et que l'innocence se +rassure! Français, combattez: votre cause est sainte, vos courages sont +invincibles; vos représentants savent mourir; ils peuvent faire plus: +ils savent vaincre. +</P> + +<BR><BR> + +<HR ALIGN="center" WIDTH="80%"> + +<BR><BR> + +<A NAME="17931225"></A> +<P CLASS="intro"> +<I>Rapport sur les principes du gouvernement révolutionnaire, fait au +nom du Comité de salut public par Maximilien Robespierre; imprimé +par ordre de la Convention; le 5 nivôse de l'an second de la +République une et indivisible</I> (5 nivôse an II - 25 décembre 1793) +</P> + +<BR><BR> + +<P CLASS="noindent"> +Citoyens représentants du Peuple, +</P> + +<BR> + +<P> +Les succès endorment les âmes faibles; ils aiguillonnent les âmes +fortes. +</P> + +<P> +Laissons l'Europe et l'histoire vanter les miracles de Toulon, et +préparons de nouveaux triomphes à la liberté. +</P> + +<P> +Les défenseurs de la République adoptent la maxime de César; ils +croient <I>qu'on n'a rien fait tant qu'il reste quelque chose à faire</I>. +Il nous reste encore assez de dangers pour occuper tout notre zèle. +</P> + +<P> +Vaincre des Anglais et des traîtres est une chose facile à la valeur de +nos soldats républicains; il est une entreprise non moins importante et +plus difficile: c'est de confondre par une énergie constante les +intrigues éternelles de tous les ennemis de notre liberté, et de faire +triompher les principes sur lesquels doit s'asseoir la prospérité +publique. +</P> + +<P> +Tels sont les premiers devoirs que vous avez imposés à votre Comité de +salut public. +</P> + +<P> +Nous allons développer d'abord les principes et la nécessité du +gouvernement révolutionnaire; nous montrerons ensuite la cause qui tend +à le paralyser dans sa naissance. +</P> + +<P> +La théorie du gouvernement révolutionnaire est aussi neuve que la +révolution qui l'a amené. Il ne faut pas la chercher dans les livres +des écrivains politiques, qui n'ont point prévu cette révolution, ni +dans les lois des tyrans, qui, contents d'abuser de leur puissance, +s'occupent peu d'en rechercher la légitimité; aussi ce mot n'est-il +pour l'aristocratie qu'un sujet de terreur ou un texte de calomnie; +pour les tyrans, qu'un scandale; pour bien des gens, qu'une énigme; il +faut l'expliquer à tous, pour rallier au moins les bons citoyens aux +principes de l'intérêt public. +</P> + +<P> +La fonction du gouvernement est de diriger les forces morales et +physiques de la nation vers le but de son institution. +</P> + +<P> +Le but du gouvernement constitutionnel est de conserver la République; +celui du gouvernement révolutionnaire est de la fonder. +</P> + +<P> +La révolution est la guerre de la liberté contre ses ennemis; la +constitution est le régime de la liberté victorieuse et paisible. +</P> + +<P> +Le gouvernement révolutionnaire a besoin d'une activité extraordinaire, +précisément parce qu'il est en guerre. Il est soumis à des règles moins +uniformes et moins rigoureuses, parce que les circonstances où il se +trouve sont orageuses et mobiles, et surtout parce qu'il est forcé à +déployer sans cesse des ressources nouvelles et rapides pour des +dangers nouveaux et pressants. +</P> + +<P> +Le gouvernement constitutionnel s'occupe principalement de la liberté +civile; et le gouvernement révolutionnaire, de la liberté publique. +Sous le régime constitutionnel, il suffit presque de protéger les +individus contre l'abus de la puissance publique; sous le régime +révolutionnaire, la puissance publique elle-même est obligée de se +défendre contre toutes les factions qui l'attaquent. +</P> + +<P> +Le gouvernement révolutionnaire doit aux bons citoyens toute la +protection nationale; il ne doit aux ennemis du peuple que la mort. +</P> + +<P> +Ces notions suffisent pour expliquer l'origine et la nature des lois +que nous appelons révolutionnaires. Ceux qui les nomment arbitraires ou +tyranniques sont des sophistes stupides ou pervers qui cherchent à +confondre les contraires; ils veulent soumettre au même régime la paix +et la guerre, la santé et la maladie, ou plutôt ils ne veulent que la +résurrection de la tyrannie et la mort de la patrie. S'ils invoquent +l'exécution littérale des adages constitutionnels, ce n'est que pour +les violer impunément. Ce sont de lâches assassins qui, pour égorger +sans péril la République au berceau, s'efforcent de la garrotter avec +des maximes vagues, dont ils savent bien se dégager eux-mêmes. +</P> + +<P> +Le vaisseau constitutionnel n'a point été construit pour rester +toujours dans le chantier; mais fallait-il le lancer à la mer au fort +de la tempête, et sous l'influence des vents contraires? C'est ce que +voulaient les tyrans et les esclaves qui s'étaient opposés à sa +construction; mais le peuple français vous a ordonné d'attendre le +retour du calme. Ses voeux unanimes, couvrant tout à coup les clameurs +de l'aristocratie et du fédéralisme, vous ont commandé de le délivrer +d'abord de tous ses ennemis. +</P> + +<P> +Les temples des dieux ne sont pas faits pour servir d'asile aux +sacrilèges qui viennent les profaner, ni la Constitution pour protéger +les complots des tyrans qui cherchent à la détruire. +</P> + +<P> +Si le gouvernement révolutionnaire doit être plus actif dans sa marche +et plus libre dans ses mouvements que le gouvernement ordinaire, en +est-il moins juste et moins légitime? Non. Il est appuyé sur la plus +sainte de toutes les lois, le salut du peuple; sur le plus irréfragable +de tous les titres, la nécessité. +</P> + +<P> +Il a aussi ses règles, toutes puisées dans la justice et dans l'ordre +public. Il n'a rien de commun avec l'anarchie, ni avec le désordre; son +but, au contraire, est de les réprimer, pour amener et pour affermir le +règne des lois. Il n'a rien de commun avec l'arbitraire; ce ne sont +point les passions particulières qui doivent le diriger, mais l'intérêt +public. +</P> + +<P> +Il doit se rapprocher des principes ordinaires et généraux, dans tous +les cas où ils peuvent être rigoureusement appliqués sans compromettre +la liberté publique. La mesure de sa force doit être l'audace ou la +perfidie des conspirateurs. Plus il est terrible aux méchants, plus il +doit être favorable aux bons. Plus les circonstances lui imposent des +rigueurs nécessaires, plus il doit s'abstenir des mesures qui gênent +inutilement la liberté et qui froissent les intérêts privés, sans aucun +avantage public. +</P> + +<P> +Il doit voguer entre deux écueils, la faiblesse et la témérité, le +modérantisme et l'excès: le modérantisme, qui est à la modération ce +que l'impuissance est à la chasteté; et l'excès, qui ressemble à +l'énergie comme l'hydropisie à la santé. +</P> + +<P> +Les tyrans ont constamment cherché à nous faire reculer vers la +servitude, par les routes du modérantisme; quelquefois aussi, ils ont +voulu nous jeter dans l'extrémité opposée. Les deux extrêmes +aboutissent au même point. Que l'on soit en deçà ou au delà du but, le +but est également manqué. Rien ne ressemble plus à l'apôtre du +fédéralisme que le prédicateur <I>intempestif</I> de la République une et +universelle. L'ami des rois et le procureur général du genre humain +s'entendent assez bien. Le fanatique couvert de scapulaires et le +fanatique qui prêche l'athéisme ont entre eux beaucoup de rapports. Les +barons démocrates sont les frères des marquis de Coblentz; et +quelquefois les bonnets rouges sont plus voisins des talons rouges +qu'on ne pourrait le penser. +</P> + +<P> +Mais c'est ici que le gouvernement a besoin d'une extrême +circonspection; car tous les ennemis de la liberté veillent pour +tourner contre lui, non seulement ses fautes, mais même ses mesures les +plus sages. Frappe-t-il sur ce qu'on appelle l'exagération? Ils +cherchent à relever le modérantisme et l'aristocratie. S'il poursuit +ces deux monstres, ils poussent de tout leur pouvoir à l'exagération. +Il est dangereux de leur laisser les moyens d'égarer le zèle des bons +citoyens; il est plus dangereux encore de décourager et de persécuter +les bons citoyens qu'ils ont trompés. Par l'un de ces abus, la +République risquerait d'expirer dans un mouvement convulsif; par +l'autre, elle périrait infailliblement de langueur. +</P> + +<P> +Que faut-il donc faire? Poursuivre les inventeurs coupables des +systèmes perfides, protéger le patriotisme, même dans ses erreurs, +éclairer les patriotes, et élever sans cesse le peuple à la hauteur de +ses droits et de ses destinées. +</P> + +<P> +Si vous n'adoptez cette règle, vous perdez tout. +</P> + +<P> +S'il fallait choisir entre un excès de ferveur patriotique et le néant +de l'incivisme, ou le marasme du modérantisme, il n'y aurait pas à +balancer. Un corps vigoureux, tourmenté par une surabondance de sève, +laisse plus de ressources qu'un cadavre. +</P> + +<P> +Gardons-nous surtout de tuer le patriotisme, en voulant le guérir. +</P> + +<P> +Le patriotisme est ardent par sa nature. Qui peut aimer froidement la +patrie? Il est particulièrement le partage des hommes simples, peu +capables de calculer les conséquences politiques d'une démarche civique +par son motif. Quel est le patriote, même éclairé, qui ne se soit +jamais trompé? Eh! si l'on admet qu'il existe des modérés et des lâches +de bonne foi, pourquoi n'existerait-il pas des patriotes de bonne foi, +qu'un sentiment louable emporte quelquefois trop loin? Si donc on +regardait comme criminels tous ceux qui, dans le mouvement +révolutionnaire, auraient dépassé la ligne exacte tracée par la +prudence, on envelopperait dans une proscription commune, avec les +mauvais citoyens, tous les amis naturels de la liberté, vos propres +amis, et tous les appuis de la République. Les émissaires adroits de la +tyrannie, après les avoir trompés, deviendraient eux-mêmes leurs +accusateurs, et peut-être leurs juges. +</P> + +<P> +Qui donc démêlera toutes ces nuances? Qui tracera la ligne de +démarcation entre tous les excès contraires? L'amour de la patrie et de +la vérité. Les rois et les fripons chercheront toujours à l'effacer; +ils ne veulent point avoir affaire avec la raison ni avec la vérité. +</P> + +<P> +En indiquant les devoirs du gouvernement révolutionnaire, nous avons +marqué ses écueils. Plus son pouvoir est grand, plus son action est +libre et rapide; plus il doit être dirigé par la bonne foi. Le jour où +il tombera dans des mains impures ou perfides, la liberté sera perdue; +son nom deviendra le prétexte et l'excuse de la contre-révolution même. +Son énergie sera celle d'un poison violent. +</P> + +<P> +Aussi la confiance du peuple français est-elle attachée au caractère +que la Convention nationale a montré, plus qu'à l'institution même. +</P> + +<P> +En plaçant toute sa puissance dans vos mains, il a attendu de vous que +votre gouvernement serait bienfaisant pour les patriotes autant que +redoutable aux ennemis de la patrie. Il vous a imposé le devoir de +déployer en même temps tout le courage et la politique nécessaires pour +les écraser, et surtout d'entretenir parmi vous l'union dont vous avez +besoin pour remplir vos grandes destinées. +</P> + +<P> +La fondation de la République française n'est point un jeu d'enfant. +Elle ne peut être l'ouvrage du caprice ou de l'insouciance, ni le +résultat fortuit du choc de toutes les prétentions particulières et de +tous les éléments révolutionnaires. La sagesse, autant que la +puissance, présida à la création de l'univers. En imposant à des +membres tirés de votre sein la tâche redoutable de veiller sans cesse +sur les destinées de la patrie, vous vous êtes donc imposé vous-mêmes +la loi de leur prêter l'appui de votre force et de votre confiance. Si +le gouvernement révolutionnaire n'est secondé par l'énergie, par les +lumières, par le patriotisme et par la bienveillance de tous les +représentants du peuple, comment aura-t-il une force de réaction +proportionnée aux efforts de l'Europe qui l'attaque, et de tous les +ennemis de la liberté qui pressent sur lui de toutes parts? +</P> + +<P> +Malheur à nous, si nous ouvrons nos âmes aux perfides insinuations de +nos ennemis, qui ne peuvent nous vaincre qu'en nous divisant! Malheur à +nous, si nous brisons le faisceau au lieu de le resserrer, si les +intérêts privés, si la vanité offensée se fait entendre à la place de +la patrie et de la vérité! +</P> + +<P> +Elevons nos âmes à la hauteur des vertus républicaines et des exemples +antiques. Thémistocle avait plus de génie que le général lacédémonien +qui commandait la flotte des Grecs: cependant, quand celui-ci, pour +réponse à un avis nécessaire qui devait sauver la patrie, leva son +bâton pour le frapper, Thémistocle se contenta de lui répliquer: +"Frappe, mais écoute", et la Grèce triompha du tyran de l'Asie. Scipion +valait bien un autre général romain: Scipion, après avoir vaincu +Annibal et Carthage, se fit une gloire de servir sous les ordres de son +ennemi. O vertu des grands coeurs! que sont devant toi toutes les +agitations et toutes les prétentions des petites âmes? O vertu, es-tu +moins nécessaire pour fonder une République que pour la gouverner dans +la paix? O patrie, as-tu moins de droits sur les représentants du +peuple français que la Grèce et Rome sur leurs généraux? Que dis-je? Si +parmi nous les fonctions de l'administration révolutionnaire ne sont +plus des devoirs pénibles, mais des objets d'ambition, la République +est déjà perdue. +</P> + +<P> +Il faut que l'autorité de la Convention nationale soit respectée de +toute l'Europe; c'est pour la dégrader, c'est pour l'annuler que les +tyrans épuisent toutes les ressources de leur politique et prodiguent +leurs trésors. Il faut que la Convention prenne la ferme résolution de +préférer son propre gouvernement à celui du cabinet de Londres et des +cours de l'Europe; car si elle ne gouverne pas, les tyrans régneront. +</P> + +<P> +Quels avantages n'auraient-ils pas dans cette guerre de ruse et de +corruption qu'ils font à la République? Tous les vices combattent pour +eux; la République n'a pour elle que les vertus. Les vertus sont +simples, modestes, pauvres, souvent ignorantes, quelquefois grossières; +elles sont l'apanage des malheureux et le patrimoine du peuple. Les +vices sont entourés de tous les trésors, armés de tous les charmes de +la volupté et de toutes les amorces de la perfidie; ils sont escortés +de tous les talents dangereux exercés pour le crime. +</P> + +<P> +Avec quel art profond les tyrans tournent contre nous, je ne dis pas +nos passions et nos faiblesses, mais jusqu'à notre patriotisme! +</P> + +<P> +Avec quelle rapidité pourraient se développer les germes de division +qu'ils jettent au milieu de nous, si nous ne nous hâtons de les +étouffer! +</P> + +<P> +Grâce à cinq années de trahison et de tyrannie, grâce à trop +d'imprévoyance et de crédulité, à quelques traits de vigueur trop tôt +démentis par un repentir pusillanime, l'Autriche, l'Angleterre, la +Russie, la Prusse, l'Italie ont eu le temps d'établir en France un +gouvernement secret, rival du gouvernement français. Elles ont aussi +leurs comités, leur trésorerie, leurs agents; ce gouvernement acquiert +la force que nous ôtons au nôtre; il a l'unité qui nous a longtemps +manqué, la politique dont nous croyons trop pouvoir nous passer, +l'esprit de suite et le concert dont nous n'avons pas toujours assez +senti la nécessité. +</P> + +<P> +Aussi les cours étrangères ont-elles dès longtemps vomi sur la France +tous les scélérats habiles qu'elles tiennent à leur solde. Leurs agents +infestent encore nos armées; la victoire même de Toulon en est la +preuve; il a fallu toute la bravoure des soldats, toute la fidélité des +généraux, tout l'héroïsme des représentants du peuple, pour triompher +de la trahison. Ils délibèrent dans nos administrations, dans nos +assemblées sectionnaires; ils s'introduisent dans nos clubs; ils ont +siégé jusque dans le sanctuaire de la représentation nationale; ils +dirigent et dirigeront éternellement la contre-révolution sur le même +plan. +</P> + +<P> +Ils rôdent autour de nous; ils surprennent nos secrets; ils caressent +nos passions; ils cherchent à nous inspirer jusqu'à nos opinions; ils +tournent contre nous nos résolutions. Etes-vous faibles? ils louent +votre prudence. Etes-vous prudents? ils vous accusent de faiblesse; ils +appellent votre courage, témérité; votre justice, cruauté. Ménagez-les, +ils conspirent publiquement; menacez-les, ils conspirent dans les +ténèbres, et sous le masque du patriotisme. Hier, ils assassinaient les +défenseurs de la liberté; aujourd'hui, ils se mêlent à leur pompe +funèbre, et demandent pour eux des honneurs divins, épiant l'occasion +d'égorger leurs pareils. Faut-il allumer la guerre civile? ils prêchent +toutes les folies de la superstition. La guerre civile est-elle près de +s'éteindre par les flots du sang français? ils abjurent et leur +sacerdoce et leurs dieux pour la rallumer. +</P> + +<P> +On a vu des Anglais, des Prussiens, se répandre dans nos villes et dans +nos campagnes, annonçant, au nom de la Convention nationale, une +doctrine insensée; on a vu des prêtres déprêtrisés à la tête des +rassemblements séditieux dont la religion était le motif ou le +prétexte. Déjà des patriotes, entraînés à des actes imprudents par la +seule haine du fanatisme, ont été assassinés; le sang a déjà coulé dans +plusieurs contrées pour ces déplorables querelles, comme si nous avions +trop de sang pour combattre les tyrans de l'Europe. O honte! ô +faiblesse de la raison humaine! une grande nation a paru le jouet des +plus méprisables valets de la tyrannie! +</P> + +<P> +Les étrangers ont paru quelque temps les arbitres de la tranquillité +publique. L'argent circulait ou disparaissait à leur gré. Quand ils +voulaient, le peuple trouvait du pain; quand ils voulaient, le peuple +en était privé; des attroupements aux portes des boulangers se +formaient et se dissipaient à leur signal. Ils nous environnent de +leurs sicaires, de leurs espions: nous le savons, nous le voyons, et +ils vivent! Ils semblent inaccessibles au glaive des lois. Et il est +plus difficile, même aujourd'hui, de punir un conspirateur important, +que d'arracher un ami de la liberté des mains de la calomnie. +</P> + +<P> +A peine avons-nous dénoncé les excès faussement philosophiques +provoqués par les ennemis de la France; à peine le patriotisme a-t-il +prononcé dans cette tribune le mot <I>ultra-révolutionnaire</I> qui les +désignait; aussitôt les traîtres de Lyon, tous les partisans de la +tyrannie, se sont hâtés de l'appliquer aux patriotes chauds et généreux +qui avaient vengé le peuple et les lois. D'un côté, ils renouvellent +l'ancien système de persécution contre les amis de la république; de +l'autre, ils invoquent l'indulgence en faveur des scélérats couverts du +sang de la patrie. +</P> + +<P> +Cependant leurs crimes s'amoncellent; les cohortes impies des +émissaires étrangers se recrutent chaque jour; la France en est +inondée; ils attendent, et ils attendront éternellement un moment +favorable à leurs desseins sinistres. Ils se retranchent, ils se +cantonnent au milieu de nous; ils élèvent de nouvelles redoutes, de +nouvelles batteries contre-révolutionnaires, tandis que les tyrans qui +les soudoient rassemblent de nouvelles armées. +</P> + +<P> +Oui, ces perfides émissaires qui nous parlent, qui nous caressent, ce +sont les frères, ce sont les complices des satellites féroces qui +ravagent nos moissons, qui ont pris possession de nos cités et de nos +vaisseaux achetés par leurs maîtres, qui ont massacré nos frères, +égorgé sans pitié nos prisonniers, nos femmes, nos enfants, et les +représentants du peuple français. Que dis-je? les monstres qui ont +commis ces forfaits sont mille fois moins atroces que les misérables +qui déchirent secrètement nos entrailles: et ils respirent, et ils +conspirent impunément! +</P> + +<P> +Ils n'attendent que des chefs pour se rallier; ils les cherchent au +milieu de vous. Leur principal objet est de nous mettre aux prises les +uns avec les autres. Cette lutte funeste relèverait les espérances de +l'aristocratie, renouerait les trames du fédéralisme; elle vengerait la +faction girondine de la loi qui a puni ses forfaits; elle punirait la +Montagne de son dévouement sublime; car c'est la Montagne ou plutôt la +Convention, qu'on attaque en la divisant et en détruisant son ouvrage. +</P> + +<P> +Pour nous, nous ne ferons la guerre qu'aux Anglais, aux Prussiens, aux +Autrichiens et à leurs complices. C'est en les exterminant que nous +répondrons aux libelles: nous ne savons haïr que les ennemis de la +patrie. +</P> + +<P> +Ce n'est point dans le coeur des patriotes ou des malheureux qu'il faut +porter la terreur, c'est dans les repaires des brigands étrangers, où +l'on partage les dépouilles et où l'on boit le sang du peuple français. +</P> + +<P> +Le Comité a remarqué que la loi n'est point assez prompte pour punir +les grands coupables. Des étrangers, agents connus des rois coalisés, +des généraux teints du sang des Français, d'anciens complices de +Dumouriez, de Custine et de Lamarlière, sont depuis longtemps en état +d'arrestation et ne sont point jugés. +</P> + +<P> +Les conspirateurs sont nombreux; ils semblent se multiplier, et les +exemples de ce genre sont rares. La punition de cent coupables obscurs +et subalternes est moins utile à la liberté que le supplice d'un chef +de conspiration. +</P> + +<P> +Les membres du tribunal révolutionnaire, dont en général on peut louer +le patriotisme et l'équité, ont eux-mêmes indiqué au Comité de salut +public les causes qui, quelquefois, entravent sa marche sans la rendre +plus sûre, et nous ont demandé la réforme d'une loi qui se ressent des +temps malheureux où elle a été portée. Nous vous proposerons +d'autoriser le Comité à vous présenter quelques changements à cet +égard, qui tendront également à rendre l'action de la justice plus +propice encore à l'innocence, et en même temps plus inévitable pour le +crime et pour l'intrigue. Vous l'avez même déjà chargé de ce soin par +un décret précédent. +</P> + +<P> +Nous vous proposerons, dès ce moment, de faire hâter le jugement des +étrangers et des généraux prévenus de conspiration avec les tyrans qui +nous font la guerre. +</P> + +<P> +Ce n'est point assez d'épouvanter les ennemis de la patrie; il faut +secourir ses défenseurs. Nous solliciterons donc de votre justice +quelques dispositions en faveur des soldats qui combattent et qui +souffrent pour la liberté. +</P> + +<P> +L'armée française n'est pas seulement l'effroi des tyrans; elle est la +gloire de la nation et de l'humanité. En marchant à la victoire, nos +vertueux guerriers crient: "Vive la République!" En tombant sous le fer +ennemi, leur cri est: "Vive la République!" Leurs dernières paroles +sont des hymnes à la liberté; leurs derniers soupirs sont des voeux +pour la patrie. Si tous les chefs avaient valu les soldats, l'Europe +serait vaincue depuis longtemps. Tout acte de bienfaisance envers +l'armée est un acte de reconnaissance nationale. +</P> + +<P> +Les secours accordés aux défenseurs de la patrie et à leurs familles +nous ont paru trop modiques. Nous croyons qu'ils peuvent être, sans +inconvénient, augmentés d'un tiers. Les immenses ressources de la +République, en finances, permettent cette mesure: la patrie la réclame. +</P> + +<P> +Il nous a paru aussi que les soldats estropiés, les veuves et les +enfants de ceux qui sont morts pour la patrie, trouvaient dans les +formalités exigées par la loi, dans la multiplicité des demandes, +quelquefois dans la froideur ou dans la malveillance de quelques +administrateurs subalternes, des difficultés qui retardaient la +jouissance des avantages que la loi leur assure. Nous avons cru que le +remède à cet inconvénient était de leur donner des défenseurs officieux +établis par elle, pour leur faciliter les moyens de faire valoir leurs +droits. +</P> + +<P> +D'après tous ces motifs, nous vous proposons le décret suivant: +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +La Convention nationale décrète: +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +ARTICLE PREMIER +</P> + +<BR> + +<P> +L'accusateur public du tribunal révolutionnaire fera juger incessamment +Diétrich, Custine, fils du général puni par la loi, Desbrullis, Biron, +Barthélémy et tous les généraux prévenus de complicité avec Dumouriez, +Custine, Lamarlière, Houchard. Il fera juger pareillement les +étrangers, banquiers et autres individus prévenus de trahison et de +connivence avec les rois ligués contre la République. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +II +</P> + +<BR> + +<P> +Le Comité de salut public fera, dans le plus court délai, son rapport +sur les moyens de perfectionner l'organisation du tribunal +révolutionnaire. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +III +</P> + +<BR> + +<P> +Les secours et récompenses accordas par les décrets précédents aux +défenseurs de la patrie blessés en combattant pour elle, ou à leurs +veuves et à leurs enfants, sont augmentés d'un tiers. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +IV +</P> + +<BR> + +<P> +Il sera créé une commission chargée de leur faciliter la jouissance des +droits que la loi leur donne. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +V +</P> + +<BR> + +<P> +Les membres de cette commission seront nommés par la Convention +nationale, sur la proposition du Comité de salut Public. +</P> + +<BR><BR> + +<HR ALIGN="center" WIDTH="80%"> + +<BR><BR> + +<A NAME="17940205"></A> +<P CLASS="intro"> +<I>Rapport sur les principes de morale politique qui doivent guider la +Convention nationale dans l'administration intérieure de la République, +fait au nom du Comité de salut public, le 18 pluviôse, l'an 2e de la +République, par Maximilien Robespierre; imprimé par ordre de la +Convention nationale</I> (18 pluviôse an II - 5 février 1794) +</P> + +<BR><BR> + +<P> +Citoyens représentants du Peuple. +</P> + +<BR> + +<P> +Nous avons exposé, il y a quelque temps, les principes de notre +politique extérieure: nous venons développer aujourd'hui les principes +de notre politique intérieure. +</P> + +<P> +Après avoir marché longtemps au hasard, et comme emportés par le +mouvement des factions contraires, les représentants du Peuple français +ont enfin montré un caractère et un gouvernement. Un changement subit +dans la fortune de la nation annonça à l'Europe la régénération qui +s'était opérée dans la représentation nationale. Mais jusqu'au moment +même où je parle, il faut convenir que nous avons été plutôt guidés, +dans des circonstances si orageuses, par l'amour du bien et par le +sentiment des besoins de la patrie que par une théorie exacte et des +règles précises de conduite, que nous n'avions pas même le loisir de +tracer. +</P> + +<P> +Il est temps de marquer nettement le but de la révolution, et le terme +où nous voulons arriver; il est temps de nous rendre compte à +nous-mêmes, et des obstacles qui nous en éloignent encore, et des +moyens que nous devons adopter pour l'atteindre: idée simple et +importante qui semble n'avoir jamais été aperçue. Eh! comment un +gouvernement lâche et corrompu aurait-il osé la réaliser? Un roi, un +sénat orgueilleux, un César, un Cromwell, doivent avant tout couvrir +leurs projets d'un voile religieux, transiger avec tous les vices, +caresser tous les partis, écraser celui des gens de bien, opprimer ou +tromper le peuple, pour arriver au but de leur perfide ambition. Si +nous n'avions pas eu une plus grande tâche à remplir, s'il ne +s'agissait ici que des intérêts d'une faction ou d'une aristocratie +nouvelle, nous aurions pu croire, comme certains écrivains plus +ignorants encore que pervers, que le plan de la Révolution française +était écrit en toutes lettres dans les livres de Tacite et de +Machiavel, et chercher les devoirs des représentants du peuple dans +l'histoire d'Auguste, de Tibère ou de Vespasien, ou même dans celle de +certains législateurs français; car, à quelques nuances près de +perfidie ou de cruauté, tous les tyrans se ressemblent. Pour nous, nous +venons aujourd'hui mettre l'univers dans la confidence de vos secrets +politiques, afin que tous les amis de la patrie puissent se rallier à +la voix de la raison et de l'intérêt public; afin que la nation +française et ses représentants soient respectés dans tous les pays de +l'univers où la connaissance de leurs véritables principes pourra +parvenir; afin que les intrigants qui cherchent toujours à remplacer +d'autres intrigants soient jugés par l'opinion publique sur des règles +sûres et faciles. +</P> + +<P> +Il faut prendre de loin ses précautions pour remettre les destinées de +la liberté dans les mains de la vérité qui est éternelle, plus que dans +celles des hommes qui passent, de manière que si le gouvernement oublie +les intérêts du peuple, ou qu'il retombe entre les mains des hommes +corrompus, selon le cours naturel des choses, la lumière des principes +reconnus éclaire ses trahisons, et que toute faction nouvelle trouve la +mort dans la seule pensée du crime. +</P> + +<P> +Heureux le peuple qui peut arriver à ce point! car, quelques nouveaux +outrages qu'on lui prépare, quelles ressources ne présente pas un ordre +de choses où la raison publique est la garantie de la liberté! +</P> + +<P> +Quel est le but où nous tendons? la jouissance paisible de la liberté +et de l'égalité; le règne de cette justice éternelle, dont les lois ont +été gravées, non sur le marbre et sur la pierre, mais dans les coeurs de +tous les hommes, même dans celui de l'esclave qui les oublie et du +tyran qui les nie. +</P> + +<P> +Nous voulons un ordre de choses où toutes les passions basses et +cruelles soient enchaînées, toutes les passions bienfaisantes et +généreuses éveillées par les lois; où l'ambition soit le désir de +mériter la gloire et de servir la patrie; où les distinctions ne +naissent que de l'égalité même; où le citoyen soit soumis au magistral, +le magistrat au peuple, et le peuple à la justice; où la patrie assure +le bien-être de chaque individu, et où chaque individu jouisse avec +orgueil de la prospérité et de la gloire de la patrie; où toutes les +âmes s'agrandissent par la communication continuelle des sentiments +républicains, et par le besoin de mériter l'estime d'un grand peuple; +où les arts soient les décorations de la liberté qui les ennoblit, le +commerce la source de la richesse publique et non seulement de +l'opulence monstrueuse de quelques maisons. +</P> + +<P> +Nous voulons substituer dans notre pays la morale à l'égoïsme, la +probité à l'honneur, les principes aux usages, les devoirs aux +bienséances, l'empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris +du vice au mépris du malheur, la fierté à l'insolence, la grandeur +d'âme à la vanité, l'amour de la gloire à l'amour de l'argent, les +bonnes gens à la bonne compagnie, le mérite à l'intrigue, le génie au +bel esprit, la vérité à l'éclat, le charme du bonheur aux ennuis de la +volupté, la grandeur de l'homme à la petitesse des grands, un peuple +magnanime, puissant, heureux, à un peuple aimable, frivole et +misérable, c'est-à-dire toutes les vertus et tous les miracles de la +république à tous les vices et à tous les ridicules de la monarchie. +</P> + +<P> +Nous voulons, en un mot, remplir les voeux de la nature, accomplir les +destins de l'humanité, tenir les promesses de la philosophie, absoudre +la providence du long règne du crime et de la tyrannie. Que la France, +jadis illustre parmi les pays esclaves, éclipsant la gloire de tous les +peuples libres qui ont existé, devienne le modèle des nations, l'effroi +des oppresseurs, la consolation des opprimés, l'ornement de l'univers, +et qu'en scellant notre ouvrage de notre sang, nous puissions voir au +moins briller l'aurore de la félicité universelle... Voilà notre +ambition, voilà notre but. +</P> + +<P> +Quelle nature de gouvernement peut réaliser ces prodiges? Le seul +gouvernement démocratique ou républicain: ces deux mots sont synonymes, +malgré les abus du langage vulgaire; car l'aristocratie n'est pas plus +la république que la monarchie. La démocratie n'est pas un état où le +peuple, continuellement assemblé, règle par lui-même toutes les +affaires publiques, encore moins celui où cent mille fractions du +peuple, par des mesures isolées, précipitées et contradictoires, +décideraient du sort de la société entière: un tel gouvernement n'a +jamais existé, et il ne pourrait exister que pour ramener le peuple au +despotisme. +</P> + +<P> +La démocratie est un état où le peuple souverain, guidé par des lois +qui sont son ouvrage, fait par lui-même tout ce qu'il peut bien faire, +et par des délégués tout ce qu'il ne peut faire lui-même. +</P> + +<P> +C'est donc dans les principes du gouvernement démocratique que vous +devez chercher les règles de votre conduite politique. +</P> + +<P> +Mais, pour fonder et pour consolider parmi nous la démocratie, pour +arriver au règne paisible des lois constitutionnelles, il faut terminer +la guerre de la liberté contre la tyrannie, et traverser heureusement +les orages de la révolution: tel est le but du système révolutionnaire +que vous avez régularisé. Vous devez donc encore régler votre conduite +sur les circonstances orageuses où se trouve la république; et le plan +de votre administration doit être le résultat de l'esprit du +gouvernement révolutionnaire, combiné avec les principes généraux de la +démocratie. +</P> + +<P> +Or, quel est le principe fondamental du gouvernement démocratique ou +populaire, c'est-à-dire le ressort essentiel qui le soutient et qui le +fait mouvoir? C'est la vertu; je parle de la vertu publique qui opéra +tant de prodiges dans la Grèce et dans Rome, et qui doit en produire de +bien plus étonnants dans la France républicaine; de cette vertu qui +n'est autre chose que l'amour de la patrie et de ses lois. +</P> + +<P> +Mais comme l'essence de la république ou de la démocratie est +l'égalité, il s'ensuit que l'amour de la patrie embrasse nécessairement +l'amour de l'égalité. +</P> + +<P> +Il est vrai encore que ce sentiment sublime suppose la préférence de +l'intérêt public à tous les intérêts particuliers; d'où il résulte que +l'amour de la patrie suppose encore ou produit toutes les vertus: car +que sont-elles autre chose que la force de l'âme qui rend capable de +ces sacrifices? et comment l'esclave de l'avarice ou de l'ambition, par +exemple, pourrait-il immoler son idole à la patrie? +</P> + +<P> +Non seulement la vertu est l'âme de la démocratie; mais elle ne peut +exister que dans ce gouvernement. Dans la monarchie, je ne connais +qu'un individu qui peut aimer la patrie, et qui, pour cela, n'a pas +même besoin de vertu; c'est le monarque. La raison en est que de tous +les habitants de ses Etats, le monarque est le seul qui ait une patrie. +N'est-il pas le souverain, au moins de fait? n'est-il pas à la place du +peuple? Et qu'est-ce que la patrie, si ce n'est le pays où l'on est +citoyen et membre du souverain? +</P> + +<P> +Par une conséquence du même principe, dans les Etats aristocratiques, +le mot <I>patrie</I> ne signifie quelque chose que pour les familles +patriciennes qui ont envahi la souveraineté. +</P> + +<P> +Il n'est que la démocratie où l'Etat est véritablement la patrie de +tous les individus qui le composent, et peut compter autant de +défenseurs intéressés à sa cause qu'il renferme de citoyens. Voilà la +source de la supériorité des peuples libres sur tous les autres. Si +Athènes et Sparte ont triomphé des tyrans de l'Asie, et les Suisses des +tyrans de l'Espagne et de l'Autriche, il n'en faut point chercher +d'autre cause. +</P> + +<P> +Mais les Français sont le premier peuple du monde qui ait établi la +véritable démocratie, en appelant tous les hommes à l'égalité, et à la +plénitude des droits du citoyen; et c'est là, à mon avis, la véritable +raison pour laquelle tous les tyrans ligués contre la République seront +vaincus. +</P> + +<P> +Il est dès ce moment de grandes conséquences à tirer des principes que +nous venons d'exposer. +</P> + +<P> +Puisque l'âme de la République est la vertu, l'égalité, et que votre +but est de fonder, de consolider la République, il s'ensuit que la +première règle de votre conduite politique doit être de rapporter +toutes vos opérations au maintien de l'égalité et au développement de +la vertu; car le premier soin du législateur doit être de fortifier le +principe du gouvernement. Ainsi tout ce qui tend à exciter l'amour de +la patrie, à purifier les moeurs, à élever les âmes, à diriger les +passions du coeur humain vers l'intérêt public, doit être adopté ou +établi par vous. Tout ce qui tend à les concentrer dans l'abjection du +moi personnel, à réveiller l'engouement pour les petites choses et le +mépris des grandes, doit être rejeté ou réprimé par vous. Dans le +système de la Révolution française, ce qui est immoral est impolitique, +ce qui est corrupteur est contre-révolutionnaire. La faiblesse, les +vices, les préjugés, sont le chemin de la royauté. Entraînés trop +souvent peut-être par le poids de nos anciennes habitudes, autant que +par la pente insensible de la faiblesse humaine, vers les idées fausses +et vers les sentiments pusillanimes, nous avons bien moins à nous +défendre des excès d'énergie que des excès de faiblesse. Le plus grand +écueil peut-être que nous ayons à éviter n'est pas la ferveur du zèle, +mais plutôt la lassitude du bien et la peur de notre propre courage. +Remontez donc sans cesse le ressort sacré du gouvernement républicain, +au lieu de le laisser tomber. Je n'ai pas besoin de dire que je ne veux +ici justifier aucun excès. On abuse des principes les plus sacrés; +c'est à la sagesse du gouvernement à consulter les circonstances, à +saisir les moments, à choisir les moyens; car la manière de préparer +les grandes choses est une partie essentielle du talent de les faire, +comme la sagesse est elle-même une partie de la vertu. +</P> + +<P> +Nous ne prétendons pas jeter la République française dans le moule de +celle de Sparte; nous ne voulons lui donner ni l'austérité, ni la +corruption des cloîtres. Nous venons de vous présenter, dans toute sa +pureté, le principe moral et politique du gouvernement populaire. Vous +avez donc une boussole qui peut vous diriger au milieu des orages de +toutes les passions, et du tourbillon des intrigues qui vous +environnent. Vous avez la pierre de touche par laquelle vous pouvez +essayer toutes vos lois, toutes les propositions qui vous sont faites. +En les comparant sans cesse avec ce principe, vous pouvez désormais +éviter l'écueil ordinaire des grandes assemblées, le danger des +surprises et des mesures précipitées, incohérentes et contradictoires. +Vous pouvez donner à toutes vos opérations l'ensemble, l'unité, la +sagesse et la dignité qui doivent annoncer les représentants du premier +peuple du monde. +</P> + +<P> +Ce ne sont pas les conséquences faciles du principe de la démocratie +qu'il faut détailler, c'est ce principe simple et fécond qui mérite +d'être lui-même développé. +</P> + +<P> +La vertu républicaine peut être considérée par rapport au peuple et par +rapport au gouvernement: elle est nécessaire dans l'un et dans l'autre. +Quand le gouvernement seul en est privé, il reste une ressource dans +celle du peuple; mais quand le peuple lui-même est corrompu, la liberté +est déjà perdue. +</P> + +<P> +Heureusement la vertu est naturelle au peuple, en dépit des préjugés +aristocratiques. Une nation est vraiment corrompue, lorsqu'après avoir +perdu, par degrés, son caractère et sa liberté, elle passe de la +démocratie à l'aristocratie ou à la monarchie; c'est la mort du corps +politique par la décrépitude. Lorsque après quatre cents ans de gloire +l'avarice a enfin chassé de Sparte les moeurs avec les lois de Lycurgue, +Agis meurt en vain pour les rappeler! Démosthène a beau tonner contre +Philippe, Philippe trouve dans les vices d'Athènes dégénérée des +avocats plus éloquents que Démosthène. Il y a bien encore dans Athènes +une population aussi nombreuse que du temps de Miltiade et d'Aristide; +mais il n'y a plus d'Athéniens. Qu'importe que Brutus ait tué le tyran? +la tyrannie vit encore dans les coeurs, et Rome n'existe plus que dans +Brutus. +</P> + +<P> +Mais lorsque, par des efforts prodigieux de courage et de raison, un +peuple brise les chaînes du despotisme pour en faire des trophées à la +liberté; lorsque, par la force de son tempérament moral, il sort, en +quelque sorte, des bras de la mort pour reprendre toute la vigueur de +la jeunesse; lorsque, tour à tour sensible et fier, intrépide et +docile, il ne peut être arrêté ni par les remparts inexpugnables, ni +par les armées innombrables des tyrans armés contre lui, et qu'il +s'arrête lui-même devant l'image de la loi; s'il ne s'élance pas +rapidement à la hauteur de ses destinées, ce ne pourrait être que la +faute de ceux qui le gouvernent. +</P> + +<P> +D'ailleurs on peut dire, en un sens, que pour aimer la justice et +l'égalité, le peuple n'a pas besoin d'une grande vertu; il lui suffit +de s'aimer lui-même. +</P> + +<P> +Mais le magistrat est obligé d'immoler son intérêt à l'intérêt du +peuple, et l'orgueil du pouvoir à l'égalité. Il faut que la loi parle +surtout avec empire à celui qui en est l'organe. Il faut que le +gouvernement pèse sur lui-même, pour tenir toutes ses parties en +harmonie avec elle. S'il existe un corps représentatif, une autorité +première constituée par le peuple, c'est à elle de surveiller et de +réprimer sans cesse tous les fonctionnaires publics. Mais qui la +réprimera elle-même, sinon sa propre vertu? Plus cette source de +l'ordre public est élevée, plus elle doit être pure; il faut donc que +le corps représentatif commence par soumettre dans son sein toutes les +passions privées à la passion générale du bien public. Heureux les +représentants, lorsque leur gloire et leur intérêt même les attachent, +autant que leurs devoirs, à la cause de la liberté! +</P> + +<P> +Déduisons de tout ceci une grande vérité; c'est que le caractère du +gouvernement populaire est d'être confiant dans le peuple, et sévère +envers lui-même. +</P> + +<P> +Ici se bornerait tout le développement de noire théorie. si vous +n'aviez qu'à gouverner dans le calme le vaisseau de la République: mais +la tempête gronde; et l'état de révolution où vous êtes vous impose une +autre tâche. +</P> + +<P> +Cette grande pureté des bases de la Révolution française, la sublimité +même de son objet est précisément ce qui fait notre force et notre +faiblesse: notre force, parce qu'il nous donne l'ascendant de la vérité +sur l'imposture, et les droits de l'intérêt public sur les intérêts +privés; notre faiblesse, parce qu'il rallie contre nous tous les hommes +vicieux, tous ceux qui dans leurs coeurs méditaient de dépouiller le +peuple, et tous ceux qui veulent l'avoir dépouillé impunément, et ceux +qui ont repoussé la liberté comme une calamité personnelle, et ceux qui +ont embrassé la révolution comme un métier et la république comme une +proie: de là la défection de tant d'hommes ambitieux ou cupides, qui, +depuis le point du départ, nous ont abandonnés sur la route, parce +qu'ils n'avaient pas commencé le voyage pour arriver au même but. On +dirait que les deux génies contraires que Ton a représentés se +disputant l'empire de la nature combattent dans cette grande époque de +l'histoire humaine pour fixer sans retour les destinées du monde, et +que la France est le théâtre de cette lutte redoutable. Au dehors, tous +les tyrans vous cernent; au dedans, tous les amis de la tyrannie +conspirent: ils conspirent jusqu'à ce que l'espérance ait été ravie au +crime. Il faut étouffer les ennemis intérieurs et extérieurs de la +République, ou périr avec elle; or, dans cette situation, la première +maxime de votre politique doit être qu'on conduit le peuple par la +raison, et les ennemis du peuple par la terreur. +</P> + +<P> +Si le ressort du gouvernement populaire dans la paix est la vertu, le +ressort du gouvernement populaire en révolution est à la fois <I>la vertu +et la terreur</I>: la vertu, sans laquelle la terreur est funeste; la +terreur, sans laquelle la vertu est impuissante. La terreur n'est autre +chose que la justice prompte, sévère, inflexible; elle est donc une +émanation de la vertu; elle est moins un principe particulier qu'une +conséquence du principe général de la démocratie appliqué aux plus +pressants besoins de la patrie. +</P> + +<P> +On a dit que la terreur était le ressort du gouvernement despotique. Le +vôtre ressemble-t-il donc au despotisme? Oui, comme le glaive qui +brille dans les mains des héros de la liberté ressemble à celui dont +les satellites de la tyrannie sont armés. Que le despote gouverne par +la terreur ses sujets abrutis; il a raison, comme despote: domptez par +la terreur les ennemis de la liberté; et vous aurez raison, comme +fondateurs de la République. Le gouvernement de la Révolution est le +despotisme de la liberté contre la tyrannie. La force n'est-elle faite +que pour protéger le crime? et n'est-ce pas pour frapper les tètes +orgueilleuses que la foudre est destinée? +</P> + +<P> +La nature impose à tout être physique et moral la loi de pourvoir à sa +conservation; le crime égorge l'innocence pour régner, et l'innocence +se débat de toutes ses forces dans les mains du crime. +</P> + +<P> +Que la tyrannie règne un seul jour, le lendemain il ne restera plus un +patriote. Jusqu'à quand la fureur des despotes sera-t-elle appelée +justice, et la justice du peuple barbarie ou rébellion? Comme on est +tendre pour les oppresseurs et inexorable pour les opprimés! Rien de +plus naturel: quiconque ne hait point le crime ne peut aimer la vertu. +</P> + +<P> +Il faut cependant que l'un ou l'autre succombe. Indulgence pour les +royalistes, s'écrient certaines gens. Grâce pour les scélérats! Non: +grâce pour l'innocence, grâce pour les faibles, grâce pour les +malheureux, grâce pour l'humanité! +</P> + +<P> +La protection sociale n'est due qu'aux citoyens paisibles; il n'y a de +citoyens dans la République que les républicains. Les royalistes, les +conspirateurs ne sont, pour elle, que des étrangers, ou plutôt des +ennemis. Cette guerre terrible que soutient la liberté contre la +tyrannie n'est-elle pas indivisible? les ennemis du dedans ne sont-ils +pas les alliés des ennemis du dehors? les assassins qui déchirent la +patrie dans l'intérieur; les intrigants qui achètent les consciences +des mandataires du peuple; les traîtres qui les vendent; les +libellistes mercenaires soudoyés pour déshonorer la cause du peuple, +pour tuer la vertu publique, pour attiser le feu des discordes civiles, +et pour préparer la contre-révolution politique par la +contre-révolution morale; tous ces gens-là sont-ils moins coupables ou +moins dangereux que les tyrans qui les servent? Tous ceux qui +interposent leur douceur parricide entre ces scélérats et le glaive +vengeur de la justice nationale ressemblent à ceux qui se jetteraient +entre les satellites des tyrans et les baïonnettes de nos soldats; tous +les élans de leur fausse sensibilité ne me paraissent que des soupirs +échappés vers l'Angleterre et vers l'Autriche. +</P> + +<P> +Eh! pour qui donc s'attendriraient-ils? Serait-ce pour deux cent mille +héros, l'élite de la nation, moissonnés par le fer des ennemis de la +liberté ou par les poignards des assassins royaux ou fédéralistes? Non, +ce n'étaient que des plébéiens, des patriotes; pour avoir droit à leur +tendre intérêt, il faut être au moins la veuve d'un général qui a trahi +vingt fois la patrie; pour obtenir leur indulgence, il faut presque +prouver qu'on a fait immoler dix mille Français, comme un général +romain, pour obtenir le triomphe, devait avoir tué, je crois, dix mille +ennemis. On entend de sang-froid le récit des horreurs commises par les +tyrans contre les défenseurs de la liberté; nos femmes horriblement +mutilées; nos enfants massacrés sur le sein de leurs mères; nos +prisonniers expiant dans d'horribles tourments leur héroïsme touchant +et sublime: on appelle une horrible boucherie la punition trop lente de +quelques monstres engraissés du plus pur sang de la patrie. +</P> + +<P> +On souffre, avec patience, la misère des citoyennes généreuses qui ont +sacrifié à la plus belle des causes leurs frères, leurs enfants, leurs +époux: mais on prodigue les plus généreuses consolations aux femmes des +conspirateurs; il est reçu qu'elles peuvent impunément séduire la +justice, plaider contre la liberté la cause de leurs proches et de +leurs complices; on en a fait presque une corporation privilégiée, +créancière et pensionnaire du peuple. +</P> + +<P> +Avec quelle bonhomie nous sommes encore la dupe des mots! Comme +l'aristocratie et le modérantisme nous gouvernent encore par les +maximes meurtrières qu'ils nous ont données! +</P> + +<P> +L'aristocratie se défend mieux par ses intrigues que le patriotisme par +ses services. On veut gouverner les révolutions par les arguties du +palais; on traite les conspirations contre la République comme les +procès des particuliers. La tyrannie tue, et la liberté plaide; et le +code fait par les conspirateurs eux-mêmes est la loi par laquelle on +les juge. +</P> + +<P> +Quand il s'agit du salut de la patrie, le témoignage de l'univers ne +peut suppléer à la preuve testimoniale, ni l'évidence même à la preuve +littérale. +</P> + +<P> +La lenteur des jugements équivaut à l'impunité; l'incertitude de la +peine encourage tous les coupables; et cependant on se plaint de la +sévérité de la justice; on se plaint de la détention des ennemis de la +République. On cherche ses exemples dans l'histoire des tyrans, parce +qu'on ne veut pas les choisir dans celle des peuples, ni les puiser +dans le génie de la liberté menacée. A Rome, quand le consul* [* +Cicéron.] découvrit la conjuration, et l'étouffa au même instant par la +mort des complices de Catilina, il fut accusé d'avoir violé les formes. +Par qui? par l'ambitieux César, qui voulait grossir son parti de la +horde des conjurés, par les Pison, les Clodius et tous les mauvais +citoyens qui redoutaient pour eux-mêmes la vertu d'un vrai Romain et la +sévérité des lois. +</P> + +<P> +Punir les oppresseurs de l'humanité, c'est clémence; leur pardonner, +c'est barbarie. La rigueur des tyrans n'a pour principe que la rigueur: +celle du gouvernement républicain part de la bienfaisance. +</P> + +<P> +Aussi, malheur à celui qui oserait diriger vers le peuple la terreur +qui ne doit approcher que de ses ennemis! Malheur à celui qui, +confondant les erreurs inévitables du civisme avec les erreurs +calculées de la perfidie ou avec les attentats des conspirateurs, +abandonne l'intrigant dangereux pour poursuivre le citoyen paisible! +Périsse le scélérat qui ose abuser du nom sacré de la liberté, ou des +armes redoutables qu'elle lui a confiées, pour porter le deuil ou la +mort dans le coeur des patriotes! Cet abus a existé, on ne peut en +douter. Il a été exagéré, sans doute, par l'aristocratie: mais +n'existât-il, dans toute la République, qu'un seul homme vertueux +persécuté par les ennemis de la liberté, le devoir du gouvernement +serait de le rechercher avec inquiétude, et de le venger avec éclat. +</P> + +<P> +Mais faut-il conclure de ces persécutions suscitées aux patriotes par +le zèle hypocrite des contre-révolutionnaires, et renoncer à la +sévérité? Ces nouveaux crimes de l'aristocratie ne font qu'en démontrer +la nécessité. Que prouve l'audace de nos ennemis, sinon la faiblesse +avec laquelle ils ont été poursuivis? Elle est due, en grande partie, à +la doctrine relâchée qu'on a prêchée dans ces derniers temps pour les +rassurer. Si vous pouviez écouter ces conseils, vos ennemis +parviendraient à leur but et recevraient de vos propres mains le prix +du dernier de leurs forfaits. +</P> + +<P> +Qu'il y aurait de légèreté à regarder quelques victoires remportées par +le patriotisme comme la fin de tous nos dangers! Jetez un coup d'oeil +sur notre véritable situation: vous sentirez que la vigilance et +l'énergie vous sont plus nécessaires que jamais. Une sourde +malveillance contrarie partout les opérations du gouvernement: la +fatale influence des cours étrangères, pour être plus cachée, n'en est +ni moins active, ni moins funeste. On sent que le crime intimidé n'a +fait que couvrir sa marche avec plus d'adresse. +</P> + +<P> +Les ennemis intérieurs du peuple français se sont divisés en deux +factions, comme en deux corps d'armée. Elles marchent sous des +bannières de différentes couleurs et par des routes diverses; mais +elles marchent au même but: ce but est la désorganisation du +gouvernement populaire, la ruine de la Convention, c'est-à-dire le +triomphe de la tyrannie. L'une de ces deux factions nous pousse à la +faiblesse, l'autre aux excès. L'une veut changer la liberté en +bacchante, l'autre en prostituée. +</P> + +<P> +Des intrigants subalternes, souvent même de bons citoyens abusés, se +rangent de l'un ou de l'autre parti: mais les chefs appartiennent à la +cause des rois ou de l'aristocratie, et se réunissent toujours contre +les patriotes. Les fripons, lors même qu'ils se font la guerre, se +haïssent bien moins qu'ils ne détestent les gens de bien. La patrie est +leur proie; ils se battent pour la partager: mais ils se liguent contre +ceux qui la défendent. +</P> + +<P> +On a donné aux uns le nom de modérés; il y a peut-être plus d'esprit +que de justesse dans la dénomination d'<I>ultra-révolutionnaires</I> par +laquelle on a désigné les autres. Cette dénomination, qui ne peut +s'appliquer dans aucun cas aux hommes de bonne foi que le zèle et +l'ignorance peuvent emporter au delà de la saine politique de la +révolution, ne caractérise pas exactement les hommes perfides que la +tyrannie soudoie pour compromettre, par des applications fausses et +funestes, les principes sacrés de notre révolution. +</P> + +<P> +Le faux révolutionnaire est peut-être plus souvent encore en deçà qu'au +delà de la révolution: il est modéré, il est fou de patriotisme, selon +les circonstances. On arrête dans les comités prussiens, anglais, +autrichiens, moscovites même, ce qu'il pensera le lendemain. Il +s'oppose aux mesures énergiques, et les exagère quand il n'a pu les +empêcher: sévère pour l'innocence, mais indulgent pour le crime; +accusant même les coupables qui ne sont point assez riches pour acheter +son silence, ni assez importants pour mériter son zèle, mais se gardant +bien de jamais se compromettre au point de défendre la vertu calomniée; +découvrant quelquefois des complots découverts, arrachant le masque à +des traîtres démasqués et même décapités, mais prônant les traîtres +vivants et encore accrédités; toujours empressé à caresser l'opinion du +moment, et non moins attentif à ne jamais l'éclairer, et surtout à ne +jamais la heurter; toujours prêt à adopter les mesures hardies, pourvu +qu'elles aient beaucoup d'inconvénients; calomniant celles qui ne +présentent que des avantages, ou bien y ajoutant tous les amendements +qui peuvent les rendre nuisibles; disant la vérité avec économie, et +tout autant qu'il le faut pour acquérir le droit de mentir impunément; +distillant le bien goutte à goutte, et versant le mal par torrents; +plein de feu pour les grandes résolutions qui ne signifient rien; plus +qu'indifférent pour celles qui peuvent honorer la cause du peuple et +sauver la patrie; donnant beaucoup aux formes du patriotisme; très +attaché, comme les dévots dont il se déclare l'ennemi, aux pratiques +extérieures, il aimerait mieux user cent bonnets rouges que de faire +une bonne action. +</P> + +<P> +Quelle différence trouvez-vous entre ces gens-là et vos modérés? Ce +sont des serviteurs employés par le même maître, ou, si vous voulez, +des complices qui feignent de se brouiller pour mieux cacher leurs +crimes. Jugez-les, non par la différence du langage, mais par +l'identité des résultats. Celui qui attaque la Convention nationale par +des discours insensés, et celui qui la trompe pour la compromettre, ne +sont-ils pas d'accord? Celui qui, par d'injustes rigueurs, force le +patriotisme à trembler pour lui-même, invoque l'amnistie en faveur de +l'aristocratie et de la trahison. Tel appelait la France à la conquête +du monde, qui n'avait d'autre but que d'appeler les tyrans à la +conquête de la France. L'étranger hypocrite qui, depuis cinq années, +proclame Paris la capitale du globe, ne faisait que traduire, dans un +autre jargon, les anathèmes des vils fédéralistes qui vouaient Paris à +la destruction. Prêcher l'athéisme n'est qu'une manière d'absoudre la +superstition et d'accuser la philosophie; et la guerre déclarée à la +divinité n'est qu'une diversion en faveur de la royauté. +</P> + +<P> +Quelle autre méthode reste-t-il de combattre la liberté? +</P> + +<P> +Ira-t-on, à l'exemple des premiers champions de l'aristocratie, vanter +les douceurs de la servitude et les bienfaits de la monarchie, le génie +surnaturel et les vertus incomparables des rois? +</P> + +<P> +Ira-t-on proclamer la vanité des droits de l'homme et des principes de +la justice éternelle? +</P> + +<P> +Ira-t-on exhumer la noblesse et le clergé, ou réclamer les droits +imprescriptibles de la haute bourgeoisie à leur double succession? +</P> + +<P> +Non. Il est bien plus commode de prendre le masque du patriotisme pour +défigurer, par d'insolentes parodies, le drame sublime de la +révolution, pour compromettre la cause de la liberté par une modération +hypocrite ou par des extravagances étudiées. +</P> + +<P> +Aussi l'aristocratie se constitue en sociétés populaires; l'orgueil +contre-révolutionnaire cache sous des haillons ses complots et ses +poignards; le fanatisme brise ses propres autels; le royalisme chante +les victoires de la République; la noblesse, accablée de souvenirs, +embrasse tendrement l'égalité pour l'étouffer; la tyrannie, teinte du +sang des défenseurs de la liberté, répand des fleurs sur leur tombeau. +Si tous les coeurs ne sont pas changés, combien de visages sont masqués! +combien de traîtres ne se mêlent de nos affaires que pour les ruiner! +</P> + +<P> +Voulez-vous les mettre à l'épreuve? Demandez-leur, au lieu de serment +et de déclamation, des services réels. +</P> + +<P> +Faut-il agir? Ils pérorent. Faut-il délibérer? Ils veulent commencer +par agir. Les temps sont-ils paisibles? Ils s'opposeront à tout +changement utile. Sont-ils orageux? Ils parleront de tout réformer, +pour bouleverser tout. Voulez-vous contenir les séditieux? Ils vous +rappellent la clémence de César. Voulez-vous arracher les patriotes à +la persécution? Ils vous proposent pour modèle la fermeté de Brutus. +Ils découvrent qu'un tel a été noble, lorsqu'il sert la République; ils +ne s'en souviennent plus dès qu'il la trahit. La paix est-elle utile? +Ils vous étalent les palmes de la victoire. La guerre est-elle +nécessaire? Ils vantent les douceurs de la paix. Faut-il défendre le +territoire? Ils veulent aller châtier les tyrans au delà des monts et +des mers. Faut-il reprendre nos forteresses? Ils veulent prendre +d'assaut les églises et escalader le ciel. Ils oublient les Autrichiens +pour faire la guerre aux dévotes. Faut-il appuyer notre cause de la +fidélité de nos alliés? Ils déclament contre tous les gouvernements du +monde, et vous proposeront de mettre en état d'accusation le grand +Mogol lui-même. Le peuple va-t-il au Capitole rendre grâces aux dieux +de ses victoires? Ils entonnent des chants lugubres sur nos revers +passés. S'agit-il d'en remporter de nouvelles? Ils sèment, au milieu de +nous, les haines, les divisions, les persécutions et le découragement. +Faut-il réaliser la souveraineté du peuple et concentrer sa force par +un gouvernement ferme et respecté? Ils trouvent que les principes du +gouvernement blessent la souveraineté du peuple. Faut-il réclamer les +droits du peuple opprimé par le gouvernement? Ils ne parlent que du +respect pour les lois et de l'obéissance due aux autorités constituées. +</P> + +<P> +Ils ont trouvé un expédient admirable pour seconder les efforts du +gouvernement républicain: c'est de le désorganiser, de le dégrader +complètement, de faire la guerre aux patriotes qui ont concouru à nos +succès. +</P> + +<P> +Cherchez-vous les moyens d'approvisionner vos armées? vous occupez-vous +d'arracher à l'avarice et à la peur les subsistances qu'elles +resserrent? Ils gémissent patriotiquement sur la misère publique et +annoncent la famine. Le désir de prévenir le mal est toujours pour eux +un motif de l'augmenter. Dans le Nord, on a tué les poules, et on nous +a privé des oeufs, sous le prétexte que les poules mangent du grain. +Dans le Midi, il a été question de détruire les mûriers et les +orangers, sous le prétexte que la soie est un objet de luxe, et les +oranges une superfluité. +</P> + +<P> +Vous ne pourriez jamais imaginer certains excès commis par des +contre-révolutionnaires hypocrites pour flétrir la cause de la +Révolution. Croiriez-vous que dans les pays où la superstition a exercé +le plus d'empire, non contents de surcharger les opérations relatives +au culte de toutes les formes qui pouvaient les rendre odieuses, on a +répandu la terreur parmi le peuple, en semant le bruit qu'on allait +tuer tous les enfants au-dessous de dix ans et tous les vieillards +au-dessus de soixante-dix ans? que ce bruit a été répandu +particulièrement dans la ci-devant Bretagne, et dans les départements +du Rhin et de la Moselle? C'est un des crimes imputés au ci-devant +accusateur public du tribunal criminel de Strasbourg*. [* Schneider.] +Les folies tyranniques de cet homme rendent vraisemblable tout ce que +l'on raconte de Caligula et d'Héliogabale; mais on ne peut y ajouter +foi, même à la vue des preuves. Il poussait le délire jusqu'à mettre +les femmes en réquisition pour son usage: on assure même qu'il a +employé cette méthode pour se marier. D'où est sorti tout à coup cet +essaim d'étrangers, de prêtres, de nobles, d'intrigants de toute +espèce, qui au même instant s'est répandu sur la surface de la +République, pour exécuter, au nom de la philosophie, un plan de +contre-révolution qui n'a pu être arrêté que par la force de la raison +publique? Exécrable conception, digne du génie des cours étrangères +liguées contre la liberté, et de la corruption de tous les ennemis +intérieurs de la République! +</P> + +<P> +C'est ainsi qu'aux miracles continuels, opérés par la vertu d'un grand +peuple, l'intrigue mêle toujours la bassesse de ses trames criminelles, +bassesse commandée par les tyrans, et dont ils font ensuite la matière +de leurs ridicules manifestes, pour retenir les peuples ignorants dans +la fange de l'opprobre et dans les chaînes de la servitude. +</P> + +<P> +Eh! que font à la liberté les forfaits de ses ennemis? Le soleil, voilé +par un nuage passager, en est-il moins l'astre qui anime la nature? +L'écume impure que l'Océan repousse sur ses rivages le rend-elle moins +imposant? +</P> + +<P> +Dans des mains perfides tous les remèdes à nos maux deviennent des +poisons; tout ce que vous pouvez faire, tout ce que vous pouvez dire, +ils le tourneront contre vous, même les vérités que nous venons de +développer. +</P> + +<P> +Ainsi, par exemple, après avoir disséminé partout les germes de la +guerre civile, par l'attaque violente contre les préjugés religieux, +ils chercheront à armer le fanatisme et l'aristocratie des mesures +mêmes que la saine politique vous a prescrites en faveur de la liberté +des cultes. Si vous aviez laissé un libre cours à la conspiration, elle +aurait produit, tôt ou tard, une réaction terrible et universelle; si +vous l'arrêtez, ils chercheront encore à en tirer parti, en persuadant +que vous. protégez les prêtres et les modérés. +</P> + +<P> +Il ne faudra pas même vous étonner si les auteurs de ce système sont +les prêtres qui auront le plus hardiment confessé leur charlatanisme. +</P> + +<P> +Si les patriotes, emportés par un zèle pur, mais irréfléchi, ont été +quelque part les dupes de leurs intrigues, ils rejetteront tout le +blâme sur les patriotes; car le premier point de leur doctrine +machiavélique est de perdre la République, en perdant les républicains, +comme on subjugue un pays en détruisant l'armée qui le défend. On peut +apprécier par là un de leurs principes favoris, qui est qu'il faut +compter pour rien les hommes; maxime d'origine royale, qui veut dire +qu'il faut leur abandonner tous les amis de la liberté. +</P> + +<P> +Il est à remarquer que la destinée des hommes qui ne cherchent que le +bien public est d'être les victimes de ceux qui se cherchent eux-mêmes, +ce qui vient de deux causes: la première, que les intrigants attaquent +avec les vices de l'ancien régime; la seconde, que les patriotes ne se +défendent qu'avec les vertus du nouveau. +</P> + +<P> +Une telle situation intérieure doit vous paraître digne de toute votre +attention, surtout si vous réfléchissez que vous avez en même temps les +tyrans de l'Europe à combattre, douze cent mille hommes sous les armes +à entretenir, et que le gouvernement est obligé de réparer +continuellement, à force d'énergie et de vigilance, tous les maux que +la multitude innombrable de nos ennemis nous a préparés pendant le +cours de cinq ans. +</P> + +<P> +Quel est le remède de tous ces maux? Nous n'en connaissons point +d'autre que le développement de ce ressort général de la république, la +vertu. +</P> + +<P> +La démocratie périt par deux excès, l'aristocratie de ceux qui +gouvernent, ou le mépris du peuple pour les autorités qu'il a lui-même +établies, mépris qui fait que chaque coterie, que chaque individu +attire à lui la puissance publique, et ramène le peuple, par l'excès du +désordre, à l'anéantissement, ou au pouvoir d'un seul. +</P> + +<P> +La double tâche des modérés et des faux révolutionnaires est de nous +ballotter perpétuellement entre ces deux écueils. +</P> + +<P> +Mais les représentants du peuple peuvent les éviter tous deux; car le +gouvernement est toujours le maître d'être juste et sage; et, quand il +a ce caractère, il est sûr de la confiance du peuple. +</P> + +<P> +Il est bien vrai que le but de tous nos ennemis est de dissoudre la +Convention; il est vrai que le tyran de la Grande-Bretagne et ses +alliés promettent à leur parlement et à leurs sujets de vous ôter votre +énergie et la confiance publique qu'elle vous a méritée; que c'est là +la première instruction de tous leurs commissaires. +</P> + +<P> +Mais c'est une vérité qui doit être regardée comme triviale en +politique, qu'un grand corps investi de la confiance d'un grand peuple +ne peut se perdre que par lui-même; vos ennemis ne l'ignorent pas, +ainsi vous ne doutez pas qu'ils s'appliquent surtout à réveiller au +milieu de vous toutes les passions qui peuvent seconder leurs sinistres +desseins. +</P> + +<P> +Que peuvent-ils contre la représentation nationale, s'ils ne +parviennent à lui surprendre des actes impolitiques qui puissent +fournir des prétextes à leurs criminelles déclamations? Ils doivent +donc désirer nécessairement d'avoir deux espèces d'agents, les uns qui +chercheront à la dégrader par leurs discours, les autres, dans son sein +même, qui s'efforceront de la tromper, pour compromettre sa gloire et +les intérêts de la république. +</P> + +<P> +Pour l'attaquer avec succès, il était utile de commencer la guerre +civile contre les représentants dans les départements qui avaient +justifié votre confiance, et contre le Comité de salut public; aussi +ont-ils été attaqués par des hommes qui semblaient se combattre entre +eux. +</P> + +<P> +Que pouvaient-ils faire de mieux que de paralyser le gouvernement de la +Convention, et d'en briser tous les ressorts, dans le moment qui doit +décider du sort de la république et des tyrans? +</P> + +<P> +Loin de nous l'idée qu'il existe encore au milieu de nous un seul homme +assez lâche pour vouloir servir la cause des tyrans! mais plus loin de +nous encore le crime, qui ne nous serait point pardonné, de tromper la +Convention nationale, et de trahir le peuple français par un coupable +silence! Car il y a cela d'heureux pour un peuple libre, que la vérité, +qui est le fléau des despotes, est toujours sa force et son salut. Or, +il est vrai qu'il existe encore pour notre liberté un danger, le seul +danger sérieux peut-être qui lui reste à courir: ce danger est un plan, +qui a existé, de rallier tous les ennemis de la République, en +ressuscitant l'esprit de parti; de persécuter les patriotes, de +décourager, de perdre les agents fidèles du gouvernement républicain, +de faire manquer les parties les plus essentielles du service public. +On a voulu tromper la Convention sur les hommes et sur les choses; on a +voulu lui donner le change sur les causes des abus qu'on exagère, afin +de les rendre irrémédiables; on s'est étudié à la remplir de fausses +terreurs, pour l'égarer ou pour la paralyser; on cherche à la diviser; +on a cherché à diviser surtout les représentants envoyés dans les +départements, et le Comité de salut public; on a voulu induire les +premiers à contrarier les mesures de l'autorité centrale, pour amener +le désordre et la confusion; on a voulu les aigrir à leur retour, pour +les rendre, à leur insu, les instruments d'une cabale. Les étrangers +mettent à profit toutes les passions particulières, et jusqu'au +patriotisme abusé. +</P> + +<P> +On avait d'abord pris le parti d'aller droit au but, en calomniant le +Comité de salut public; on se flattait alors hautement qu'il +succomberait sous le poids de ses pénibles fonctions. La victoire et la +fortune du peuple français l'ont défendu. Depuis cette époque, on a +pris le parti de le louer en le paralysant et en détruisant le fruit de +ses travaux. Toutes ces déclamations vagues contre des agents +nécessaires du Comité; tous les projets de désorganisation, déguisés +sous le nom de réformes, déjà rejetés par la Convention, et reproduits +aujourd'hui avec une affectation étrange; cet empressement à prôner des +intrigants que le Comité de salut public a dû éloigner; cette terreur +inspirée aux bons citoyens; cette indulgence dont on flatte les +conspirateurs; tout ce système d'imposture et d'intrigue, dont le +principal auteur est un homme que vous avez repoussé de votre sein, est +dirigé contre la Convention nationale, et tend à réaliser les voeux de +tous les ennemis de la France. +</P> + +<P> +C'est depuis l'époque où ce système a été annoncé dans des libelles, et +réalisé par des actes publics, que l'aristocratie et le royalisme ont +commencé à relever une tête insolente, que le patriotisme a été de +nouveau persécuté dans une partie de la République, que l'autorité +nationale a éprouvé une résistance dont les intrigants commençaient à +perdre l'habitude. Au reste, ces attaques indirectes n'eussent-elles +d'autre inconvénient que de partager l'attention et l'énergie de ceux +qui ont à porter le fardeau immense dont vous les avez chargés, et de +les distraire trop souvent des grandes mesures de salut public, pour +s'occuper de déjouer des intrigues dangereuses; elles pourraient encore +être considérées comme une diversion utile à nos ennemis. +</P> + +<P> +Mais rassurons-nous; c'est ici le sanctuaire de la vérité; c'est ici +que résident les fondateurs de la République, les vengeurs de +l'humanité et les destructeurs des tyrans. +</P> + +<P> +Ici, pour détruire un abus, il suffit de l'indiquer. Il nous suffit +d'appeler, au nom de la patrie, des conseils de l'amour-propre ou de la +faiblesse des individus, à la vertu et à la gloire de la Convention +nationale. +</P> + +<P> +Nous provoquons, sur tous les objets de ses inquiétudes, et sur tout ce +qui peut influer sur la marche de la révolution, une discussion +solennelle; nous la conjurons de ne pas permettre qu'aucun intérêt +particulier et caché puisse usurper ici l'ascendant de la volonté +générale de l'assemblée et la puissance indestructible de la raison. +</P> + +<P> +Nous nous bornerons aujourd'hui à vous proposer de consacrer par votre +approbation formelle les vérités morales et politiques sur lesquelles +doit être fondée votre administration intérieure et la stabilité de la +République, comme vous avez déjà consacré les principes de votre +conduite envers les peuples étrangers: par là vous rallierez tous les +bons citoyens, vous ôterez l'espérance aux conspirateurs; vous +assurerez votre marche, et vous confondrez les intrigues et les +calomnies des rois; vous honorerez votre cause et votre caractère aux +yeux de tous les peuples. +</P> + +<P> +Donnez au peuple français ce nouveau gage de votre zèle pour protéger +le patriotisme, de votre justice inflexible pour les coupables, et de +votre dévouement à la cause du peuple. Ordonnez que les principes de +morale politique que nous venons de développer seront proclamés, en +votre nom, au dedans et au dehors de la République. +</P> + +<BR><BR> + +<HR ALIGN="center" WIDTH="80%"> + +<BR><BR> + +<A NAME="17940507"></A> +<P CLASS="intro"> +<I>Rapport fait au nom du Comité de salut public, par Maximilien +Robespierre, sur les rapports des idées religieuses et morales avec +les principes républicains, et sur les fêtes nationales. Séance du +18 floréal, l'an second de la République française une et indivisible. +Imprimé par ordre de la Convention nationale</I> (18 floréal an II - +7 mai 1794) +</P> + +<BR><BR> + +<P CLASS="noindent"> +Citoyens, +</P> + +<BR> + +<P> +C'est dans la prospérité que les peuples, ainsi que les particuliers, +doivent, pour ainsi dire, se recueillir pour écouter, dans le silence +des passions, la voix de la sagesse. Le moment où le bruit de nos +victoires retentit dans l'univers est donc celui où les législateurs de +la République française doivent veiller, avec une nouvelle sollicitude, +sur eux-mêmes et sur la patrie, et affermir les principes sur lesquels +doivent reposer la stabilité et la félicité de la République. Nous +venons aujourd'hui soumettre à votre méditation des vérités profondes +qui importent au bonheur des hommes, et vous proposer des mesures qui +en découlent naturellement. +</P> + +<P> +Le monde moral, beaucoup plus encore que le monde physique, semble +plein de contrastes et d'énigmes. La nature nous dit que l'homme est né +pour la liberté, et l'expérience des siècles nous montre l'homme +esclave. Ses droits sont écrits dans son coeur, et son humiliation dans +l'histoire. Le genre humain respecte Caton, et se courbe sous le joug +de César. La postérité honore la vertu de Brutus; mais elle ne la +permet que dans l'histoire ancienne. Les siècles et la terre sont le +partage du crime et de la tyrannie; la liberté et la vertu se sont à +peine reposées un instant sur quelques points du globe. Sparte brille +comme un éclair dans des ténèbres immenses..... +</P> + +<P> +Ne dis pas cependant, ô Brutus, que la vertu est un fantôme! Et vous, +fondateurs de la République française, gardez-vous de désespérer de +l'humanité, ou de douter un moment du succès de votre grande entreprise! +</P> + +<P> +Le monde a changé, il doit changer encore. Qu'y a-t-il de commun entre +ce qui est et ce qui fut? Les nations civilisées ont succédé aux +sauvages errants dans les déserts; les moissons fertiles ont pris la +place des forêts antiques qui couvraient le globe. Un monde a paru au +delà des bornes du monde; les habitants de la terre ont ajouté les mers +à leur domaine immense; l'homme a conquis la foudre et conjuré celle du +ciel. Comparez le langage imparfait des hiéroglyphes avec les miracles +de l'imprimerie; rapprochez le voyage des Argonautes de celui de La +Pérouse; mesurez la distance entre les observations astronomiques des +mages de l'Asie et les découvertes de Newton, ou bien entre l'ébauche +tracée par la main de Dibutade et les tableaux de David. +</P> + +<P> +Tout a changé dans l'ordre physique; tout doit changer dans l'ordre +moral et politique. La moitié de la révolution du monde est déjà faite; +l'autre moitié doit s'accomplir. +</P> + +<P> +La raison de l'homme ressemble encore au globe qu'il habite; la moitié +en est plongée dans les ténèbres, quand l'autre est éclairée. Les +peuples de l'Europe ont fait des progrès étonnants dans ce qu'on +appelle les arts et les sciences, et ils semblent dans l'ignorance des +premières notions de la morale publique. Ils connaissent tout, excepté +leurs droits et leurs devoirs. D'où vient ce mélange de génie et de +stupidité? De ce que, pour chercher à se rendre habile dans les arts, +il ne faut que suivre ses passions, tandis que, pour défendre ses +droits et respecter ceux d'autrui, il faut les vaincre. Il en est une +autre raison: c'est que les rois qui font le destin de la terre ne +craignent ni les grands géomètres, ni les grands peintres, ni les +grands poètes, et qu'ils redoutent les philosophes rigides et les +défenseurs de l'humanité. +</P> + +<P> +Cependant le genre humain est dans un état violent qui ne peut être +durable. La raison humaine marche depuis longtemps contre les trônes, à +pas lents, et par des routes détournées, mais sûres. Le génie menace le +despotisme alors même qu'il semble le caresser; il n'est plus guère +défendu que par l'habitude et par la terreur, et surtout par l'appui +que lui prête la ligue des riches et de tous les oppresseurs +subalternes qu'épouvante le caractère imposant de la révolution +française. +</P> + +<P> +Le peuple français semble avoir devancé de deux mille ans le reste de +l'espèce humaine; on serait tenté même de le regarder, au milieu +d'elle, comme une espèce différente. L'Europe est à genoux devant les +ombres des tyrans que nous punissons. +</P> + +<P> +En Europe, un laboureur, un artisan est un animal dressé pour les +plaisirs d'un noble; en France, les nobles cherchent à se transformer +en laboureurs et en artisans, et ne peuvent pas même obtenir cet +honneur. +</P> + +<P> +L'Europe ne conçoit pas qu'on puisse vivre sans rois, sans nobles; et +nous, que l'on puisse vivre avec eux. +</P> + +<P> +L'Europe prodigue son sang pour river les chaînes de l'humanité, et +nous pour les briser. +</P> + +<P> +Nos sublimes voisins entretiennent gravement l'univers de la santé du +roi, de ses divertissements, de ses voyages; ils veulent absolument +apprendre à la postérité à quelle heure il a dîné, à quel moment il est +revenu de la chasse, quelle est la terre heureuse qui, à chaque instant +du jour, eut l'honneur d'être foulée par ses pieds augustes, quels sont +les noms des esclaves privilégiés qui ont paru en sa présence, au +lever, au coucher du soleil. +</P> + +<P> +Nous lui apprendrons, nous, les noms et les vertus des héros morts en +combattant pour la liberté; nous loi apprendrons dans quelle terre les +derniers satellites des tyrans ont mordu la poussière; nous lui +apprendrons à quelle heure a sonné le trépas des oppresseurs du monde. +</P> + +<P> +Oui, cette terre délicieuse que nous habitons, et que la nature caresse +avec prédilection, est faite pour être le domaine de la liberté et du +bonheur; ce peuple sensible et fier est vraiment né pour la gloire et +pour la vertu. O ma patrie! si le destin m'avait fait naître dans une +contrée étrangère et lointaine, j'aurais adressé au ciel des voeux +continuels pour ta prospérité; j'aurais versé des larmes +d'attendrissement au récit de tes combats et de tes vertus; mon âme +attentive aurait suivi avec une inquiète ardeur tous les mouvements de +ta glorieuse révolution; j'aurais envié le sort de tes citoyens, +j'aurais envié celui de tes représentants. Je suis Français, je suis +l'un de tes représentants... O peuple sublime! reçois le sacrifice de +tout mon être; heureux celui qui est né au milieu de toi! plus heureux +celui qui peut mourir pour ton bonheur! +</P> + +<P> +O vous, à qui il a confié ses intérêts et sa puissance, que ne +pouvez-vous pas avec lui et pour lui! Oui, vous pouvez montrer au monde +le spectacle nouveau de la démocratie affermie dans un vaste empire. +Ceux qui, dans l'enfance du droit public, et du sein de la servitude, +ont balbutié des maximes contraires, prévoyaient-ils les prodiges +opérés depuis un an? Ce qui vous reste à faire est-il plus difficile +que ce que vous avez fait? Quels sont les politiques qui peuvent vous +servir de précepteurs ou de modèles? Ne faut-il pas que vous fassiez +précisément tout le contraire de ce qui a été fait avant vous? L'art de +gouverner a été jusqu'à nos jours l'art de tromper et de corrompre les +hommes: il ne doit être que celui de les éclairer et de les rendre +meilleurs. +</P> + +<P> +Il y a deux sortes d'égoïsme: l'un, vil, cruel, qui isole l'homme de +ses semblables, qui cherche un bien-être exclusif acheté par la misère +d'autrui; l'autre, généreux, bienfaisant, qui confond notre bonheur +dans le bonheur de tous, qui attache notre gloire à celle de la patrie. +Le premier fait les oppresseurs et les tyrans; le second, les +défenseurs de l'humanité. Suivons son impulsion salutaire: chérissons +le repos acheté par de glorieux travaux; ne craignons point la mort qui +les couronne, et nous consoliderons le bonheur de notre patrie et même +le nôtre. +</P> + +<P> +Le vice et la vertu font les destins de la terre: ce sont les deux +génies opposés qui se la disputent. La source de l'un et de l'autre est +dans les passions de l'homme. Selon la direction qui est donnée à ses +passions, l'homme s'élève jusqu'aux cieux ou s'enfonce dans des abîmes +fangeux. Or, le but de toutes les institutions sociales, c'est de les +diriger vers la justice, qui est à la fois le bonheur public et le +bonheur privé. +</P> + +<P> +Le fondement unique de la société civile, c'est la morale! Toutes les +associations qui nous font la guerre reposent sur le crime: ce ne sont +aux yeux de la vérité que des hordes de sauvages policés et de brigands +disciplinés. A quoi se réduit donc cette science mystérieuse de la +politique et de la législation? A mettre dans les lois et dans +l'administration les vérités morales reléguées dans les livres des +philosophes, et à appliquer à la conduite des peuples les notions +triviales de probité que chacun est forcé d'adopter pour sa conduite +privée, c'est-à-dire à employer autant d'habileté à faire régner la +justice que les gouvernements en ont mis jusqu'ici à être injustes +impunément ou avec bienséance. +</P> + +<P> +Aussi, voyez combien d'art les rois et leurs complices ont épuisé pour +échapper à l'application de ces principes, et pour obscurcir toutes les +notions du juste et de l'injuste! Qu'il était exquis, le bon sens de ce +pirate qui répondit à Alexandre: "On m'appelle brigand, parce que je +n'ai qu'un navire; et toi, parce que tu as une flotte, on t'appelle +conquérant!" Avec quelle impudeur ils font des lois contre le vol, +lorsqu'ils envahissent la fortune publique! On condamne en leur nom les +assassins, et ils assassinent des millions d'hommes par la guerre et +par la misère. Sous la monarchie, les vertus domestiques ne sont que +des ridicules: mais les vertus publiques sont des crimes; la seule +vertu est d'être l'instrument docile des crimes du prince, le seul +honneur est d'être aussi méchant que lui. Sous la monarchie, il est +permis d'aimer sa famille, mais non la patrie. Il est honorable de +défendre ses amis, mais non les opprimés. La probité de la monarchie +respecte toutes les propriétés, excepté celle du pauvre; elle protège +tous les droits, excepté ceux du peuple. +</P> + +<P> +Voici un article du code de la monarchie: +</P> + +<P> +"Tu ne voleras pas, à moins que tu ne sois le roi, ou que tu n'aies +obtenu un privilège du roi; tu n'assassineras pas, à moins que tu ne +fasses périr, d'un seul coup, plusieurs milliers d'hommes." +</P> + +<P> +Vous connaissez ce mot ingénu du cardinal de Richelieu, écrit dans son +testament politique, que les rois doivent s'abstenir avec grand soin de +se servir des gens de probité, parce qu'ils ne peuvent en tirer parti. +Plus de deux mille ans auparavant, il y avait sur les bords du +Pont-Euxin un petit roi qui professait la même doctrine d'une manière +encore plus énergique. Ses favoris avaient fait mourir quelques-uns de +ses amis par de fausses accusations. Il s'en aperçut; un jour que l'un +d'eux portait devant lui une nouvelle délation: "Je te ferais mourir, +lui dit-il, si des scélérats tels que toi n'étaient pas nécessaires aux +despotes." On assure que ce prince était un des meilleurs qui aient +existé. +</P> + +<P> +Mais c'est en Angleterre que le machiavélisme a poussé cette doctrine +royale au plus haut degré de perfection. +</P> + +<P> +Je ne doute pas qu'il y ait beaucoup de marchands à Londres qui se +piquent de quelque bonne foi dans les affaires de leur négoce; mais il +y a à parier que ces honnêtes gens trouvent tout naturel que les +membres du parlement britannique vendent publiquement au roi George +leur conscience et les droits du peuple, comme ils vendent eux-mêmes +les productions de leurs manufactures. +</P> + +<P> +Pitt déroule aux yeux de ce parlement la liste de ses bassesses et de +ses forfaits: "tant pour la trahison, tant pour les assassinats des +représentants du peuple et des patriotes, tant pour la calomnie, tant +pour la famine, tant pour la corruption, tant pour la fabrication de la +fausse monnaie"; le sénat écoute avec un sang-froid admirable, et +approuve le tout avec soumission. +</P> + +<P> +En vain, la voix d'un seul homme s'élève avec l'indignation de la vertu +contre tant d'infamies; le ministre avoue ingénument qu'il ne comprend +rien à des maximes si nouvelles pour lui, et le sénat rejette la motion. +</P> + +<P> +Stanhope, ne demande point acte à tes indignes collègues de ton +opposition à leurs crimes; la postérité te le donnera, et leur censure +est pour toi le plus beau titre à l'estime de ton siècle même. +</P> + +<P> +Que conclure de tout ce que je viens de dire? Que l'immoralité est la +base du despotisme, comme la vertu est l'essence de la République. +</P> + +<P> +La révolution, qui tend à l'établir, n'est que le passage du règne du +crime à celui de la justice; de là les efforts continuels des rois +ligués contre nous et de tous les conspirateurs pour perpétuer chez +nous les préjugés et les vices de la monarchie. +</P> + +<P> +Tout ce qui regrettait l'ancien régime, tout ce qui ne s'était lancé +dans la carrière de la révolution que pour arriver à un changement de +dynastie, s'est appliqué, dès le commencement, à arrêter les progrès de +la morale publique; car quelle différence y avait-il entre les amis de +d'Orléans ou d'York et ceux de Louis XVI, si ce n'est, de la part des +premiers, peut-être un plus haut degré de lâcheté et d'hypocrisie? +</P> + +<P> +Les chefs des factions qui partagèrent les deux premières législatures, +trop lâches pour croire à la République, trop corrompus pour la +vouloir, ne cessèrent de conspirer pour effacer du coeur des hommes les +principes éternels que leur propre politique les avait d'abord obligés +de proclamer. La conjuration se déguisait alors sous la couleur de ce +perfide modérantisme qui, protégeant le crime et tuant la vertu, nous +ramenait par un chemin oblique et sûr à la tyrannie. +</P> + +<P> +Quand l'énergie républicaine eut confondu ce lâche système et fondé la +démocratie, l'aristocratie et l'étranger formèrent le plan de tout +outrer et de tout corrompre. Ils se cachèrent sous les formes de la +démocratie, pour la déshonorer par des travers aussi funestes que +ridicules, et pour l'étouffer dans son berceau. +</P> + +<P> +On attaqua la liberté en même temps par le modérantisme et par la +fureur. Dans ce choc de deux factions opposées en apparence, mais dont +les chefs étaient unis par des noeuds secrets, l'opinion publique était +dissoute, la représentation avilie, le peuple nul; et la révolution ne +semblait être qu'un combat ridicule pour décider à quels fripons +resterait le pouvoir de déchirer et de vendre la patrie. +</P> + +<P> +La marche des chefs de parti qui semblaient les plus divisés fut +toujours à peu près la même. Leur principal caractère fut une profonde +hypocrisie. +</P> + +<P> +Lafayette invoquait la Constitution pour relever la puissance royale. +Dumouriez invoquait la Constitution pour protéger la faction girondine +contre la Convention nationale. Au mois d'août 1792, Brissot et les +Girondins voulaient faire de la Constitution un bouclier, pour parer le +coup qui menaçait le trône. Au mois de janvier suivant, les mêmes +conspirateurs réclamaient la souveraineté du peuple pour arracher la +royauté à l'opprobre de l'échafaud, et pour allumer la guerre civile +dans les assemblées sectionnaires. Hébert et ses complices réclamaient +la souveraineté du peuple pour égorger la Convention nationale et +anéantir le gouvernement républicain. +</P> + +<P> +Brissot et les Girondins avaient voulu armer les riches contre le +peuple; la faction d'Hébert, en protégeant l'aristocratie, caressait le +peuple pour l'opprimer par lui-même. +</P> + +<P> +Danton, le plus dangereux des ennemis de la patrie, s'il n'en avait été +le plus lâche; Danton, ménageant tous les crimes, lié à tous les +complots, promettant aux scélérats sa protection, aux patriotes sa +fidélité, habile à expliquer ses trahisons par des prétextes de bien +public, à justifier ses vices par ses défauts prétendus, faisait +inculper par ses amis, d'une manière insignifiante ou favorable, les +conspirateurs près de consommer la ruine de la République, pour avoir +occasion de les défendre lui-même, transigeait avec Brissot, +correspondait avec Ronsin, encourageait Hébert, et s'arrangeait à tout +événement pour profiter également de leur chute ou de leur succès, et +pour rallier tous les ennemis de la liberté contre le gouvernement +républicain. +</P> + +<P> +C'est surtout dans ces derniers temps que l'on vit se développer dans +toute son étendue l'affreux système, ourdi par nos ennemis, de +corrompre la morale publique. Pour mieux y réussir, ils s'en étaient +eux-mêmes établis les professeurs; ils allaient tout flétrir, tout +confondre, par un mélange odieux de la pureté de nos principes avec la +corruption de leurs coeurs. +</P> + +<P> +Tous les fripons avaient usurpé une espèce de sacerdoce politique, et +rangeaient dans la classe des profanes les fidèles représentants du +peuple et tous les patriotes. On tremblait alors de proposer une idée +juste; ils avaient interdit au patriotisme l'usage du bon sens: il y +eut un moment où il était défendu de s'opposer à la ruine de la patrie, +sous peine de passer pour mauvais citoyen: le patriotisme n'était plus +qu'un travestissement ridicule ou l'audace de déclamer contre la +Convention. Grâce à cette subversion des idées révolutionnaires, +l'aristocratie, absoute de tous ses crimes, tramait très +patriotiquement le massacre des représentants du peuple et la +résurrection de la royauté; gorgés des trésors de la tyrannie, les +conjurés prêchaient la pauvreté; affamés d'or et de domination, ils +prêchaient l'égalité avec insolence pour la faire haïr; la liberté +était pour eux l'indépendance du crime; la révolution, un trafic; le +peuple, un instrument; la patrie, une proie. Le peu de bien même qu'ils +s'efforçaient de faire était un stratagème perfide pour nous faire plus +aisément des maux irréparables. S'ils se montraient quelquefois +sévères, c'était pour acquérir le droit de favoriser les ennemis de la +liberté, et de proscrire ses amis. Couverts de tous les crimes, ils +exigeaient des patriotes, non seulement l'infaillibilité, mais la +garantie de tous les caprices de la fortune, afin que personne n'osât +plus servir la patrie. Ils tonnaient contre l'agiotage et partageaient +avec les agioteurs la fortune publique; ils parlaient contre la +tyrannie, pour mieux servir les tyrans. Les tyrans de l'Europe +accusaient, par leur organe, la Convention nationale de tyrannie. On ne +pouvait pas proposer au peuple de rétablir la royauté, ils voulaient le +pousser à détruire son propre gouvernement; on ne pouvait pas lui dire +qu'il devait appeler ses ennemis, on lui disait qu'il fallait chasser +ses défenseurs; on ne pouvait pas lui dire de poser les armes, on le +décourageait par de fausses nouvelles; on comptait pour rien ses +succès, et on exagérait ses échecs avec une coupable malignité. +</P> + +<P> +On ne pouvait pas lui dire: Le fils du tyran, ou un autre Bourbon, ou +bien l'un des fils du roi George, te rendrait heureux; mais on lui +disait: Tu es malheureux. On lui traçait le tableau de la disette +qu'ils cherchaient eux-mêmes à amener; on lui disait que les oeufs, que +le sucre n'étaient pas abondants. On ne lui disait pas que sa liberté +valait quelque chose; que l'humiliation de ses oppresseurs et tous les +autres effets de la révolution n'étaient pas des biens méprisables; +qu'il combattait encore; que la ruine de ses ennemis pouvait seule +assurer son bonheur...; mais il sentait tout cela. Enfin, ils ne +pouvaient pas asservir le peuple français par la force ni par son +propre consentement; ils cherchaient à l'enchaîner par la subversion, +par la révolte, par la corruption des moeurs. +</P> + +<P> +Ils ont érigé l'immoralité, non seulement en système, mais en religion; +ils ont cherché à éteindre tous les sentiments religieux de la nature +par leurs exemples, autant que par leurs préceptes. Le méchant voudrait +dans son coeur qu'il ne restât pas sur la terre un seul homme de bien, +afin de n'y plus rencontrer un seul accusateur, et de pouvoir y +respirer en paix. Ceux-ci allèrent chercher dans les esprits et dans +les coeurs tout ce qui sert d'appui à la morale, pour l'en arracher, et +pour y étouffer l'accusateur invisible que la nature y a caché. +</P> + +<P> +Les tyrans, satisfaits de l'audace de leurs émissaires, s'empressèrent +d'étaler aux yeux de leurs sujets les extravagances qu'ils avaient +achetées; et, feignant de croire que c'était là le peuple français, ils +semblèrent leur dire: "Que gagneriez-vous à secouer notre joug? vous le +voyez, les républicains ne valent pas mieux que nous." Les tyrans +ennemis de la France avaient ordonné un plan qui devait, si leurs +espérances avaient été parfaitement remplies, embraser tout à coup +notre République et élever une barrière insurmontable entre elle et les +autres peuples; les conjurés l'exécutèrent. Les mêmes fourbes qui +avaient invoqué la souveraineté du peuple pour égorger la Convention +nationale, alléguèrent la haine de la superstition pour nous donner la +guerre civile et l'athéisme. +</P> + +<P> +Que voulaient-ils, ceux qui, au sein des conspirations dont nous étions +environnés, au milieu des embarras d'une telle guerre, au moment où les +torches de la discorde civile fumaient encore, attaquèrent tout à coup +tous les cultes par la violence, pour s'ériger eux-mêmes en apôtres +fougueux du néant et en missionnaires fanatiques de l'athéisme? Quel +était le motif de cette grande opération tramée dans les ténèbres de la +nuit, à l'insu de la Convention nationale, par des prêtres, par des +étrangers et par des conspirateurs? Etait-ce l'amour de la patrie? La +patrie leur a déjà infligé le supplice des traîtres. Etait-ce la haine +des prêtres? Les prêtres étaient leurs amis. Etait-ce l'horreur du +fanatisme? C'était le seul moyen de lui offrir des armes. Etait-ce le +désir de hâter le triomphe de la Raison? Mais on ne cessait de +l'outrager par des violences absurdes et par des extravagances +concertées pour la rendre odieuse: on ne semblait la reléguer dans les +temples que pour la bannir de la République. +</P> + +<P> +On servait la cause des rois ligués contre nous, des rois qui avaient +eux-mêmes annoncé d'avance ces événements, et qui s'en prévalaient avec +succès pour exciter contre nous le fanatisme des peuples par des +manifestes et par des prières publiques. Il faut voir avec quelle +sainte colère M. Pitt nous oppose ces faits, et avec quel soin le petit +nombre d'hommes intègres qui existe au parlement d'Angleterre les +rejette sur quelques hommes méprisables, désavoués et punis par vous. +</P> + +<P> +Cependant, tandis que ceux-ci remplissaient leur mission, le peuple +anglais jeûnait pour expier les péchés payés par M. Pitt, et les +bourgeois de Londres portaient le deuil du culte catholique, comme ils +avaient porté celui du roi Capet et de la reine Antoinette. +</P> + +<P> +Admirable politique du ministre de George, qui faisait insulter l'Etre +suprême par ses émissaires, et voulait le venger par les baïonnettes +anglaises et autrichiennes! J'aime beaucoup la piété des rois, et je +crois fermement à la religion de M. Pitt. Il est certain du moins qu'il +a trouvé de bons amis en France; car, suivant tous les calculs de la +prudence humaine, l'intrigue dont je parle devait allumer un incendie +rapide dans toute la République, et lui susciter de nouveaux ennemis au +dehors. +</P> + +<P> +Heureusement, le génie du peuple français, sa passion inaltérable pour +la liberté, la sagesse avec laquelle vous avez averti les patriotes de +bonne foi qui pouvaient être entraînés par l'exemple dangereux des +inventeurs hypocrites de cette machination, enfin le soin qu'ont pris +les prêtres eux-mêmes de désabuser le peuple sur leur propre compte, +toutes ces causes ont prévenu la plus grande partie des inconvénients +que les conspirateurs en attendaient. C'est à vous de faire cesser les +autres, et de mettre à profit, s'il est possible, la perversité même de +nos ennemis, pour assurer le triomphe des principes et de la liberté. +</P> + +<P> +Ne consultez que le bien de la patrie et les intérêts de l'humanité. +Toute institution, toute doctrine qui console et qui élève les âmes +doit être accueillie; rejetez toutes celles qui tendent à les dégrader +et à les corrompre. Ranimez, exaltez tous les sentiments généreux et +toutes les grandes idées morales qu'on a voulu éteindre; rapprochez par +le charme de l'amitié et par le lien de la vertu les hommes qu'on a +voulu diviser. Qui donc t'a donné la mission d'annoncer au peuple que +la Divinité n'existe pas, ô toi qui te passionnes pour cette aride +doctrine, et qui ne te passionnas jamais pour la patrie? Quel avantage +trouves-tu à persuader à l'homme qu'une force aveugle préside à ses +destinées et frappe au hasard le crime et la vertu, que son âme n'est +qu'un souffle léger qui s'éteint aux portes du tombeau? +</P> + +<P> +L'idée de son néant lui inspirera-t-elle des sentiments plus purs et +plus élevés que celle de son immortalité? Lui inspirera-t-elle plus de +respect pour ses semblables et pour lui-même, plus de dévouement pour +la patrie, plus d'audace à braver la tyrannie, plus de mépris pour la +mort ou pour la volupté? Vous qui regrettez un ami vertueux, vous aimez +à penser que la plus belle partie de lui-même a échappé au trépas! Vous +qui pleurez sur le cercueil d'un fils ou d'une épouse, êtes-vous +consolé par celui qui vous dit qu'il ne reste plus d'eux qu'une vile +poussière? Malheureux qui expirez sous les coups d'un assassin, votre +dernier soupir est un appel à la justice éternelle! L'innocence sur +l'échafaud fait pâlir le tyran sur son char de triomphe: aurait-elle +cet ascendant, si le tombeau égalait l'oppresseur et l'opprimé? +Malheureux sophiste! de quel droit viens-tu arracher à l'innocence le +sceptre de la raison, pour le remettre dans les mains du crime, jeter +un voile funèbre sur la nature, désespérer le malheur, réjouir le vice, +attrister la vertu, dégrader l'humanité? Plus un homme est doué de +sensibilité et de génie, plus il s'attache aux idées qui agrandissent +son être et qui élèvent son coeur; et la doctrine des hommes de cette +trempe devient celle de l'univers. Eh! comment ces idées ne +seraient-elles point des vérités? Je ne conçois pas du moins comment la +nature aurait pu suggérer à l'homme des fictions plus utiles que toutes +les réalités; et si l'existence de Dieu, si l'immortalité de l'âme +n'étaient que des songes, elles seraient encore la plus belle de toutes +les conceptions de l'esprit humain. +</P> + +<P> +Je n'ai pas besoin d'observer qu'il ne s'agit pas ici de faire le +procès à aucune opinion philosophique en particulier, ni de contester +que tel philosophe peut être vertueux, quelles que soient ses opinions, +et même en dépit d'elles, par la force d'un naturel heureux ou d'une +raison supérieure. Il s'agit de considérer seulement l'athéisme comme +national, et lié à un système de conspiration contre la République. +</P> + +<P> +Eh! que vous importent à vous, législateurs, les hypothèses diverses +par lesquelles certains philosophes expliquent les phénomènes de la +nature? Vous pouvez abandonner tous ces objets à leurs disputes +éternelles: ce n'est ni comme métaphysiciens, ni comme théologiens, que +vous devez les envisager. Aux yeux du législateur, tout ce qui est +utile au monde et bon dans la pratique, est la vérité. +</P> + +<P> +L'idée de l'Etre suprême et de l'immortalité de l'âme est un rappel +continuel à la justice; elle est donc sociale et républicaine. La +Nature a mis dans l'homme le sentiment du plaisir et de la douleur qui +le force à fuir les objets physiques qui lui sont nuisibles, et à +chercher ceux qui lui conviennent. Le chef-d'oeuvre de la société +serait de créer en lui, pour les choses morales, un instinct rapide +qui, sans le secours tardif du raisonnement, le portât à faire le bien +et à éviter le mal; car la raison particulière de chaque homme, égarée +par ses passions, n'est souvent qu'un sophiste qui plaide leur cause, +et l'autorité de l'homme peut toujours être attaquée par l'amour-propre +de l'homme. Or, ce qui produit ou remplace cet instinct précieux, ce +qui supplée à l'insuffisance de l'autorité humaine, c'est le sentiment +religieux qu'imprime dans les âmes l'idée d'une sanction donnée aux +préceptes de la morale par une puissance supérieure à l'homme. Aussi je +ne sache pas qu'aucun législateur se soit jamais avisé de nationaliser +l'athéisme; je sais que les plus sages mêmes d'entre eux se sont permis +de mêler à la vérité quelques fictions, soit pour frapper l'imagination +des peuples ignorants, soit pour les attacher plus fortement à leurs +institutions. Lycurgue et Solon eurent recours à l'autorité des +oracles; et Socrate lui-même, pour accréditer la vérité parmi ses +concitoyens, se crut obligé de leur persuader qu'elle lui était +inspirée par un génie familier. +</P> + +<P> +Vous ne conclurez pas de là sans doute qu'il faille tromper les hommes +pour les instruire, mais seulement que vous êtes heureux de vivre dans +un siècle et dans un pays dont les lumières ne vous laissent d'autre +tâche à remplir que de rappeler les hommes à la nature et à la vérité. +</P> + +<P> +Vous vous garderez bien de briser le lien sacré qui les unit à l'auteur +de leur être. Il suffit même que cette opinion ait régné chez un +peuple, pour qu'il soit dangereux de la détruire. Car les motifs des +devoirs et les bases de la moralité s'étant nécessairement liés à celte +idée, l'effacer, c'est démoraliser le peuple. Il résulte du même +principe qu'on ne doit jamais attaquer un culte établi qu'avec prudence +et avec une certaine délicatesse, de peur qu'un changement subit et +violent ne paraisse une atteinte portée à la morale, et une dispense de +la probité même. Au reste, celui qui peut remplacer la Divinité dans le +système de la vie sociale est à mes yeux un prodige de génie; celui +qui, sans l'avoir remplacée, ne songe qu'à la bannir de l'esprit des +hommes, me paraît un prodige de stupidité ou de perversité. +</P> + +<P> +Qu'est-ce que les conjurés avaient mis à la place de ce qu'ils +détruisaient? Rien, si ce n'est le chaos, le vide et la violence. Ils +méprisaient trop le peuple pour prendre la peine de le persuader; au +lieu de l'éclairer, ils ne voulaient que l'irriter, l'effaroucher ou le +dépraver. +</P> + +<P> +Si les principes que j'ai développés jusqu'ici sont des erreurs, je me +trompe du moins avec tout ce que le monde révère: prenons ici les +leçons de l'histoire. Remarquez, je vous prie, comment les hommes qui +ont influé sur la destinée des Etats furent déterminés vers l'un ou +l'autre des deux systèmes opposés par leur caractère personnel et par +la nature même de leurs vues politiques. Voyez-vous avec quel art +profond César, plaidant dans le sénat romain en faveur des complices de +Catilina, s'égare dans une digression contre le dogme de l'immortalité +de l'âme, tant ces idées lui paraissent propres à éteindre dans le +coeur des juges l'énergie de la vertu, tant la cause du crime lui +paraît liée à celle de l'athéisme. Cicéron, au contraire, invoquait +contre les traîtres et le glaive des lois et la foudre des dieux. +Socrate mourant entretient ses amis de l'immortalité de l'âme. Léonidas +aux Thermopyles, soupant avec ses compagnons d'armes, au moment +d'exécuter le dessein le plus héroïque que la vertu humaine ait jamais +conçu, les invite pour le lendemain à un autre banquet dans une vie +nouvelle. Il y a loin de Socrate à Chaumette, et de Léonidas au Père +Duchesne. Un grand homme, un véritable héros s'estime trop lui-même +pour se complaire dans l'idée de son anéantissement. Un scélérat, +méprisable à ses propres yeux, horrible à ceux d'autrui, sent que la +nature ne peut lui faire de plus beau présent que le néant. +</P> + +<P> +Caton ne balança point entre Epicure et Zénon. Brutus et les illustres +conjurés qui partagèrent ses périls et sa gloire appartenaient aussi à +cette secte sublime de stoïciens, qui eut des idées si hautes de la +dignité de l'homme, qui poussa si loin l'enthousiasme de la vertu, et +qui n'outra que l'héroïsme. Le stoïcisme enfanta des émules de Brutus +et de Caton jusque dans les siècles affreux qui suivirent la perte de +la liberté romaine. Le stoïcisme sauva l'honneur de la nature humaine +dégradée par les vices des successeurs de César et surtout par la +patience des peuples. La secte épicurienne revendiquait sans doute tous +les scélérats qui opprimèrent leur patrie, et tous les lâches qui la +laissèrent opprimer. Aussi, quoique le philosophe dont elle portait le +nom ne fût pas personnellement un homme méprisable, les principes de +son système, interprétés par la corruption, amenèrent des conséquences +si funestes que l'antiquité elle-même la flétrit par la dénomination de +<I>troupeau d'Epicure</I>; et comme dans tous les temps le coeur humain est +au fond le même, et que le même instinct ou le même système politique a +commandé aux hommes la même marche, il sera facile d'appliquer les +observations que je viens de faire, au moment actuel, et même au temps +qui a précédé immédiatement notre révolution. Il est bon de jeter un +coup d'oeil sur ce temps, ne fût-ce que pour pouvoir expliquer une +partie des phénomènes qui ont éclaté depuis. +</P> + +<P> +Dès longtemps les observateurs éclairés pouvaient apercevoir quelques +symptômes de la révolution actuelle. Tous les événements importants y +tendaient; les causes mêmes des particuliers susceptibles de quelque +éclat s'attachaient à une intrigue politique. Les hommes de lettres +renommés, en vertu de leur influence sur l'opinion, commençaient à en +obtenir quelqu'une dans les affaires. Les plus ambitieux avaient formé +dès lors une espèce de coalition qui augmentait leur importance; ils +semblaient s'être partagés en deux sectes, dont l'une défendait +bêtement le clergé et le despotisme. La plus puissante et la plus +illustre était celle qui fut connue sous le nom d'encyclopédistes. Elle +renfermait quelques hommes estimables et un plus grand nombre de +charlatans ambitieux. Plusieurs de ses chefs étaient devenus des +personnages considérables dans l'Etat: quiconque ignorerait son +influence et sa politique n'aurait pas une idée complète de la préface +de notre révolution. Cette secte, en matière de politique, resta +toujours au-dessous des droits du peuple; en matière de morale, elle +alla beaucoup au delà de la destruction des préjugés religieux. Ses +coryphées déclamaient quelquefois contre le despotisme, et ils étaient +pensionnés par les despotes; ils faisaient tantôt des livres contre la +cour, et tantôt des dédicaces aux rois, des discours pour les +courtisans, et des madrigaux pour les courtisanes; ils étaient fiers +dans leurs écrits, et rampants dans les antichambres. Cette secte +propagea avec beaucoup de zèle l'opinion du matérialisme, qui prévalut +parmi les grands et parmi les beaux esprits. On lui doit en grande +partie cette espèce de philosophie pratique qui, réduisant l'égoïsme en +système, regarde la société humaine comme une guerre de ruse, le succès +comme la règle du juste et de l'injuste, la probité comme une affaire +de goût ou de bienséance, le monde comme le patrimoine des fripons +adroits. J'ai dit que ses coryphées étaient ambitieux; les agitations +gui annonçaient un grand changement dans l'ordre politique des choses +avaient pu étendre leurs vues. On a remarqué que plusieurs d'entre eux +avaient des liaisons intimes avec la maison d'Orléans, et la +Constitution anglaise était, suivant eux, le chef-d'oeuvre de la +politique et le maximum du bonheur social. +</P> + +<P> +Parmi ceux qui, du temps dont je parle, se signalèrent dans la carrière +des lettres et de la philosophie, un homme* [* Jean-Jacques Rousseau.], +par l'élévation de son âme et par la grandeur de son caractère, se +montra digne du ministère de précepteur du genre humain. Il attaqua la +tyrannie avec franchise; il parla avec enthousiasme de la divinité; son +éloquence mâle et probe peignit en traits de flamme les charmes de la +vertu; elle défendit ces dogmes consolateurs que la raison donne pour +appui au coeur humain; la pureté de sa doctrine, puisée dans la nature +et dans la haine profonde du vice, autant que son mépris invincible +pour les sophistes intrigants qui usurpaient le nom de philosophes, lui +attira la haine et la persécution de ses rivaux et de ses faux amis. +Ah! s'il avait été témoin de cette révolution dont il fut le précurseur +et qui l'a porté au Panthéon, qui peut douter que son âme généreuse eût +embrassé avec transport la cause de la justice et de l'égalité? Mais +qu'ont fait pour elle ses lâches adversaires? Ils ont combattu la +révolution, dès le moment qu'ils ont craint qu'elle n'élevât le peuple +au-dessus de toutes les vanités particulières; les uns ont employé leur +esprit à frelater les principes républicains et à corrompre l'opinion +publique; ils se sont prostitués aux factions, et surtout au parti +d'Orléans; les autres se sont renfermés dans une lâche neutralité. Les +hommes de lettres en général se sont déshonorés dans cette révolution; +et, à la honte éternelle de l'esprit, la raison du peuple en a fait +seule tous les frais. +</P> + +<P> +Hommes petits et vains, rougissez, s'il est possible. Les prodiges qui +ont immortalisé cette époque de l'histoire humaine ont été opérés sans +vous et malgré vous; le bon sens sans intrigue, et le génie sans +instruction, ont porté la France à ce degré d'élévation qui épouvante +votre bassesse et qui écrase votre nullité. Tel artisan s'est montré +habile dans la connaissance des droits de l'homme, quand tel faiseur de +livres, presque républicain en 1788, défendait stupidement la cause des +rois en 1793. Tel laboureur répandait la lumière de la philosophie dans +les campagnes, quand l'académicien Condorcet, jadis grand géomètre, +dit-on, au jugement des littérateurs, et grand littérateur au dire des +géomètres, depuis conspirateur timide, méprisé de tous les partis, +travaillait sans cesse à l'obscurcir par le perfide fatras de ses +rapsodies mercenaires. +</P> + +<P> +Vous avez déjà été frappés, sans doute, de la tendresse avec laquelle +tant d'hommes qui ont trahi leur patrie ont caressé les opinions +sinistres que je combats. Que de rapprochements curieux peuvent +s'offrir encore à vos esprits! Nous avons entendu, qui croirait à cet +excès d'impudeur? nous avons entendu dans une société populaire le +traître Guadet dénoncer un citoyen pour avoir prononcé le nom de la +Providence. Nous avons entendu, quelque temps après, Hébert en accuser +un autre pour avoir écrit contre l'athéisme. N'est-ce pas Vergniaud et +Gensonné qui, en votre présence même, et à votre tribune, pérorèrent +avec chaleur pour bannir du préambule de la Constitution le nom de +l'Etre suprême que vous y avez placé? Danton, qui souriait de pitié aux +mots de vertu, de gloire, de postérité; Danton, dont le système était +d'avilir ce qui peut élever l'âme; Danton, qui était froid et muet dans +les plus grands dangers de la liberté, parla après eux avec beaucoup de +véhémence en faveur de la même opinion. D'où vient ce singulier accord +de principe entre tant d'hommes qui paraissaient divisés? Faut-il +l'attribuer simplement au soin que prenaient les déserteurs de la cause +du peuple, de chercher à couvrir leur défection par une affectation de +zèle contre ce qu'ils appelaient les préjugés religieux, comme s'ils +avaient voulu compenser leur indulgence pour l'aristocratie et la +tyrannie par la guerre qu'ils déclaraient à la Divinité? +</P> + +<P> +Non, la conduite de ces personnages artificieux tenait sans doute à des +vues politiques plus profondes; ils sentaient que, pour détruire la +liberté, il fallait favoriser par tous les moyens tout ce qui tend à +justifier l'égoïsme, à dessécher le coeur et à effacer l'idée de ce +beau moral, qui est la seule règle sur laquelle la raison publique juge +les défenseurs et les ennemis de l'humanité. Ils embrassaient avec +transport un système qui, confondant la destinée des bons et des +méchants, ne laisse entre eux d'autre différence que les faveurs +incertaines de la fortune, ni d'autre arbitre que le droit du plus fort +ou du plus rusé. +</P> + +<P> +Vous tendez à un but bien différent; vous suivrez donc une politique +contraire. Mais ne craignons-nous pas de réveiller le fanatisme et de +donner un avantage à l'aristocratie? Non: si nous adoptons le parti que +la sagesse indique, il nous sera facile d'éviter cet écueil. +</P> + +<P> +Ennemis du peuple, qui que vous soyez, jamais la Convention nationale +ne favorisera votre perversité. Aristocrates, de quelques dehors +spécieux que vous vouliez vous couvrir aujourd'hui, en vain +chercheriez-vous à vous prévaloir de notre censure contre les auteurs +d'une trame criminelle, pour accuser les patriotes sincères que la +seule haine du fanatisme peut avoir entraînés à des démarches +indiscrètes. Vous n'avez pas le droit d'accuser; et la justice +nationale, dans ces orages excités par les factions, sait discerner les +erreurs des conspirations: elle saisira, d'une main sûre, tous les +intrigants pervers, et ne frappera pas un seul homme de bien. +</P> + +<P> +Fanatiques, n'espérez rien de nous. Rappeler les hommes au culte pur de +l'Etre suprême, c'est porter un coup mortel au fanatisme. Toutes les +fictions disparaissent devant la Vérité et toutes les folies tombent +devant la Raison. Sans contrainte, sans persécution, toutes les sectes +doivent se confondre d'elles-mêmes dans la religion universelle de la +Nature. Nous vous conseillerons donc de maintenir les principes que +vous avez manifestés jusqu'ici. Que la liberté des cultes soit +respectée, pour le triomphe même de la raison; mais qu'elle ne trouble +point l'ordre public, et qu'elle ne devienne point un moyen de +conspiration. Si la malveillance contre-révolutionnaire se cachait sous +ce prétexte, réprimez-la; et reposez-vous du reste sur la puissance des +principes et sur la force même des choses. +</P> + +<P> +Prêtres ambitieux, n'attendez donc pas que nous travaillions à rétablir +votre empire; une telle entreprise serait même au-dessus de notre +puissance. Vous vous êtes tués vous-mêmes, et on ne revient pas plus à +la vie morale qu'à l'existence physique. +</P> + +<P> +Et, d'ailleurs, qu'y a-t-il entre les prêtres et Dieu? Les prêtres sont +à la morale ce que les charlatans sont à la médecine. Combien le Dieu +de la nature est différent du Dieu des prêtres! Il ne connaît rien de +si ressemblant à l'athéisme que les religions qu'ils ont faites. A +force de défigurer l'Etre suprême, ils l'ont anéanti autant qu'il était +en eux; ils en ont fait tantôt un globe de feu, tantôt un boeuf, tantôt +un arbre, tantôt un homme, tantôt un roi. Les prêtres ont créé Dieu à +leur image: ils l'ont fait jaloux, capricieux, avide, cruel, +implacable. Ils l'ont traité comme jadis les maires du palais +traitèrent les descendants de Clovis, pour régner sous son nom et se +mettre à sa place. Ils l'ont relégué dans le ciel comme dans un palais, +et ne l'ont appelé sur la terre que pour demander à leur profit des +dîmes, des richesses, des honneurs, des plaisirs et de la puissance. Le +véritable prêtre de l'Etre suprême, c'est la Nature; son temple, +l'univers; son culte, la vertu; ses fêtes, la joie d'un grand peuple +rassemblé sous ses yeux pour resserrer les doux noeuds de la fraternité +universelle, et pour lui présenter l'hommage des coeurs sensibles et +purs. +</P> + +<P> +Prêtres, par quel titre avez-vous prouvé votre mission? Avez-vous été +plus justes, plus modestes, plus amis de la vérité que les autres +hommes? Avez-vous chéri l'égalité, défendu les droits des peuples, +abhorré le despotisme et abattu la tyrannie? C'est vous qui avez dit +aux rois: <I>Vous êtes les images de Dieu sur la terre; c'est de lui seul +que vous tenez votre puissance</I>. Et les rois vous ont répondu: <I>Oui, +vous êtes vraiment les envoyés de Dieu; unissons-nous pour partager les +dépouilles et les adorations des mortels</I>. Le sceptre et l'encensoir +ont conspiré pour déshonorer le ciel et pour usurper la terre. +</P> + +<P> +Laissons les prêtres, et retournons à la divinité. Attachons la morale +à des bases éternelles et sacrées; inspirons à l'homme ce respect +religieux pour l'homme, ce sentiment profond de ses devoirs, qui est la +seule garantie du bonheur social; nourrissons-le par toutes nos +institutions; que l'éducation publique soit surtout dirigée vers ce +but. Vous lui imprimerez sans doute un grand caractère, analogue à la +nature de notre gouvernement et à la sublimité des destinées de la +République. Vous sentirez la nécessité de la rendre commune et égale +pour tous les Français. Il ne s'agit plus de former des <I>messieurs</I>, +mais des citoyens: la patrie a seule droit d'élever ses enfants; elle +ne peut confier ce dépôt à l'orgueil des familles, ni aux préjugés des +particuliers, aliments éternels de l'aristocratie et d'un fédéralisme +domestique, qui rétrécit les âmes en les isolant, et détruit, avec +l'égalité, tous les fondements de l'ordre social. Mais ce grand objet +est étranger à la discussion actuelle. +</P> + +<P> +Il est cependant une sorte d'institution qui doit être considérée comme +une partie essentielle de l'éducation publique, et qui appartient +nécessairement au sujet de ce rapport: je veux parler des fêtes +nationales. +</P> + +<P> +Rassemblez les hommes, vous les rendrez meilleurs; car les hommes +rassemblés chercheront à se plaire, et ils ne pourront se plaire que +par les choses qui les rendent estimables. Donnez à leur réunion un +grand motif moral et politique, et l'amour des choses honnêtes entrera +avec le plaisir dans tous les coeurs; car les hommes ne se voient pas +sans plaisir. +</P> + +<P> +L'homme est le plus grand objet qui soit dans la nature; et le plus +magnifique de tous les spectacles, c'est celui d'un grand peuple +assemblé. On ne parle jamais sans enthousiasme des fêtes nationales de +la Grèce: cependant elles n'avaient guère pour objet que des jeux où +brillaient la force du corps, l'adresse, ou tout au plus le talent des +poètes et des orateurs. Mais la Grèce était là; on voyait un spectacle +plus grand que les jeux: c'étaient les spectateurs eux-mêmes; c'était +le peuple vainqueur de l'Asie, que les vertus républicaines avaient +élevé quelquefois au-dessus de l'humanité; on voyait les grands hommes +qui avaient sauvé et illustré la patrie: les pères montraient à leurs +fils Miltiade, Aristide, Epaminondas, Timoléon, dont la seule présence +était une leçon vivante de magnanimité, de justice et de patriotisme. +</P> + +<P> +Combien il serait facile au peuple français de donner à ces assemblées +un objet plus étendu et un plus grand caractère! Un système de fêtes +nationales bien entendu serait à la fois le plus doux lien de +fraternité et le plus puissant moyen de régénération. +</P> + +<P> +Ayez des fêtes générales et plus solennelles pour toute la République; +ayez des fêtes particulières et pour chaque lieu, qui soient des jours +de repos, et qui remplacent ce que les circonstances ont détruit. +</P> + +<P> +Que toutes tendent à réveiller les sentiments généreux qui font le +charme et l'ornement de la vie humaine, l'enthousiasme de la liberté, +l'amour de la patrie, le respect des lois. Que la mémoire des tyrans et +des traîtres y soit vouée à l'exécration; que celle des héros de la +liberté et des bienfaiteurs de l'humanité y reçoive le juste tribut de +la reconnaissance publique; qu'elles puisent leur intérêt et leurs noms +même dans les événements immortels de notre révolution, et dans les +objets les plus sacrés et les plus chers au coeur de l'homme; qu'elles +soient embellies et distinguées par les emblèmes analogues à leur objet +particulier. Invitons à nos fêtes, et la nature, et toutes les vertus; +que toutes soient célébrées sous les auspices de l'Etre suprême; +qu'elles lui soient consacrées; qu'elles s'ouvrent et qu'elles +finissent par un hommage à sa puissance et à sa bonté. +</P> + +<P> +Tu donneras ton nom sacré à l'une de nos plus belles fêtes, ô toi, +fille de la Nature, mère du bonheur et de la gloire, toi seule légitime +souveraine du monde, détrônée par le crime, toi à qui le peuple +français a rendu ton empire, et qui lui donnes en échange une patrie et +des moeurs, auguste Liberté! tu partageras nos sacrifices avec ta +compagne immortelle, la douce et sainte Egalité. Nous fêterons +l'Humanité, l'Humanité avilie et foulée aux pieds par les ennemis de la +République française. Ce sera un beau jour que celui où nous +célébrerons la fête du genre humain; c'est le banquet fraternel et +sacré, où, du sein de la victoire, le peuple français invitera la +famille immense dont seul il défend l'honneur et les imprescriptibles +droits. Nous célébrerons aussi tous les grands hommes, de quelque temps +et de quelque pays que ce soit, qui ont affranchi leur patrie du joug +des tyrans, et qui ont fondé la liberté par de sages lois. Vous ne +serez point oubliés, illustres martyrs de la République française! Vous +ne serez point oubliés, héros morts en combattant pour elle! Qui +pourrait oublier les héros de ma patrie? La France leur doit la +liberté, l'univers leur devra la sienne. Que l'univers célèbre bientôt +leur gloire en jouissant de leurs bienfaits! Combien de traits +héroïques confondus dans la foule des grandes actions que la liberté a +comme prodiguées parmi nous! Combien de noms dignes d'être inscrits +dans les fastes de l'histoire demeurent ensevelis dans l'obscurité! +Mânes inconnus et révérés, si vous échappez à la célébrité, vous +n'échapperez point à notre tendre reconnaissance. +</P> + +<P> +Qu'ils tremblent, tous les tyrans armés contre la liberté, s'il en +existe encore alors! Qu'ils tremblent le jour où les Français viendront +sur vos tombeaux jurer de vous imiter! Jeunes Français, entendez-vous +l'immortel Bara qui, du sein du Panthéon, vous appelle à la gloire? +Venez répandre des fleurs sur sa tombe sacrée. Bara, enfant héroïque, +tu nourrissais ta mère et tu mourus pour ta patrie! Bara, tu as déjà +reçu le prix de ton héroïsme; la patrie a adopté ta mère; la patrie, +étouffant les factions criminelles, va s'élever triomphante sur les +ruines des vices et des trônes. O Bara, tu n'as pas trouvé de modèle +dans l'antiquité, mais tu as trouvé parmi nous des émules de ta vertu. +</P> + +<P> +Par quelle fatalité ou par quelle ingratitude a-t-on laissé dans +l'oubli un héros plus jeune encore et digne des hommages de la +postérité? Les Marseillais rebelles, rassemblés sur les bords de la +Durance, se préparaient à passer cette rivière pour aller égorger les +patriotes faibles et désarmés de ces malheureuses contrées; une troupe +peu nombreuse de républicains, réunis de l'autre côté, ne voyait +d'autre ressource que de couper les câbles des pontons qui étaient au +pouvoir de leurs ennemis: mais tenter une telle entreprise en présence +des bataillons nombreux qui couvraient l'autre rive, et à la portée de +leurs fusils, paraissait une entreprise chimérique aux plus hardis. +Tout à coup un enfant de treize ans s'élance sur une hache; il vole au +bord du fleuve, et frappe le câble de toute sa force. Plusieurs +décharges de mousqueterie sont dirigées contre lui; il continue de +frapper à coups redoublés; enfin, il est atteint d'un coup mortel; il +s'écrie: <I>Je meurs, cela m'est égal; c'est pour la liberté</I>. Il tombe; +il est mort... Respectable enfant, que la patrie s'enorgueillisse de +t'avoir donné le jour! Avec quel orgueil la Grèce et Rome auraient +honoré ta mémoire, si elles avaient produit un héros tel que toi! +</P> + +<P> +Citoyens, portons en pompe ses cendres au temple de la gloire; que la +République en deuil les arrose de larmes amères! Non, ne le pleurons +pas; imitons-le, vengeons-le par la ruine de tous les ennemis de notre +République*. [*Le nom de ce héros est Agricol Viala. Il faut apprendre +ici à la République entière deux traits d'une nature bien différente. +Quand la mère du jeune Viala apprit la mort de son fils, sa douleur fut +aussi profonde qu'elle était juste. Mais, lui dit-on, il est mort pour +la patrie! <I>Ah! c'est vrai</I>, dit-elle, <I>il est mort pour la patrie</I>. Et +ses larmes se séchèrent. L'autre fait, c'est que les Marseillais +rebelles, ayant passé la Durance, eurent la lâcheté d'insulter aux +restes du jeune héros, et jetèrent son corps dans les flots. (<I>Note de +Robespierre</I>.)] +</P> + +<P> +Toutes les vertus se disputent le droit de présider à nos fêtes. +Instituons la fête de la Gloire, non de celle qui ravage et opprime le +monde, mais de celle qui l'affranchit, qui l'éclaire et qui le console; +de celle qui, après la patrie, est la première idole des coeurs +généreux. Instituons une fête plus touchante: la fête du Malheur. Les +esclaves adorent la fortune et le pouvoir; nous, honorons le malheur, +le malheur que l'humanité ne peut entièrement bannir de la terre, mais +qu'elle console et soulage avec respect. Tu obtiendras aussi cet +hommage, ô toi qui jadis unissais les héros et les sages, toi qui +multiplies les forces des amis de la patrie, et dont les méchants, liés +par le crime, ne connurent jamais que le simulacre imposteur, divine +Amitié, tu retrouveras chez les Français républicains ta puissance et +tes autels. +</P> + +<P> +Pourquoi ne rendrions-nous pas le même honneur au pudique et généreux +amour, à la foi conjugale, à la tendresse paternelle, à la piété +filiale? Nos fêtes, sans doute, ne seront ni sans intérêt, ni sans +éclat. Vous y serez, braves défenseurs de la patrie, que décorent de +glorieuses cicatrices. Vous y serez, vénérables vieillards, que le +bonheur préparé à votre postérité doit consoler d'une longue vie passée +sous le despotisme. Vous y serez, tendres élèves de la Patrie, qui +croissez pour étendre sa gloire et pour recueillir le fruit de ses +travaux. +</P> + +<P> +Vous y serez, jeunes citoyennes, à qui la victoire doit ramener bientôt +des frères et des amants dignes de vous. Vous y serez, mères de +famille, dont les époux et les fils élèvent des trophées à la +République avec les débris des trônes. O femmes françaises, chérissez +la liberté achetée au prix de leur sang; servez-vous de votre empire +pour étendre celui de la vertu républicaine! O femmes françaises, vous +êtes dignes de l'amour et du respect de la terre! Qu'avez-vous à envier +aux femmes de Sparte? Comme elles, vous avez donné le jour à des héros; +comme elles, vous les avez dévoués, avec un abandon sublime, à la +Patrie. +</P> + +<P> +Malheur à celui qui cherche à éteindre ce sublime enthousiasme, et à +étouffer, par de désolantes doctrines, cet instinct moral du peuple, +qui est le principe de toutes les grandes actions! C'est à vous, +représentants du peuple, qu'il appartient de faire triompher les +vérités que nous venons de développer. Bravez les clameurs insensées de +l'ignorance présomptueuse ou de la perversité hypocrite. Quelle est +donc la dépravation dont nous étions environnés, s'il nous a fallu du +courage pour les proclamer? La postérité pourra-t-elle croire que les +factions vaincues avaient porté l'audace jusqu'à nous accuser de +modérantisme et d'aristocratie, pour avoir rappelé l'idée de la +divinité et de la morale? Croira-t-elle qu'on ait osé dire, jusque dans +cette enceinte, que nous avions par là reculé la raison humaine de +plusieurs siècles? Ils invoquaient la raison, les monstres qui +aiguisaient contre vous leurs poignards sacrilèges! +</P> + +<P> +Tous ceux qui défendaient vos principes et votre dignité devaient être +aussi sans doute les objets de leur fureur. Ne nous étonnons pas si +tous les scélérats ligués contre vous semblent vouloir nous préparer la +ciguë. Mais, avant de la boire, nous sauverons la patrie. Le vaisseau +qui porte la fortune de la République n'est pas destiné à faire +naufrage; il vogue sous vos auspices, et les tempêtes seront forcées à +le respecter. +</P> + +<P> +Asseyez-vous donc tranquillement sur les bases immuables de la justice, +et ravivez la morale publique. Tonnez sur la tête des coupables, et +lancez la foudre sur tous vos ennemis. Quel est l'insolent qui, après +avoir rampé aux pieds d'un roi, ose insulter à la majesté du peuple +français dans la personne de ses représentants? Commandez à la +victoire, mais replongez surtout le vice dans le néant. Les ennemis de +la République sont tous les hommes corrompus. +</P> + +<P> +Le patriote n'est autre chose qu'un homme probe et magnanime dans toute +la force de ce terme. C'est peu d'anéantir les rois, il faut faire +respecter à tous les peuples le caractère du peuple français. C'est en +vain que nous porterions au bout de l'univers la renommée de nos armes, +si toutes les passions déchirent impunément le sein de la patrie. +Défions-nous de l'ivresse même des succès. Soyons terribles dans les +revers, modestes dans nos triomphes, et fixons au milieu de nous la +paix et le bonheur par la sagesse et par la morale. Voilà le véritable +but de nos travaux; voilà la tâche la plus héroïque et la plus +difficile. Nous croyons concourir à ce but, en vous proposant le décret +suivant: +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +DECRET +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +<I>Article Premier</I>. +</P> + +<BR> + +<P> +Le Peuple français reconnaît l'existence de l'Etre suprême, et +l'immortalité de l'âme. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +II. +</P> + +<BR> + +<P> +Il reconnaît que le culte digne de l'Etre suprême est la pratique des +devoirs de l'homme. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +III. +</P> + +<BR> + +<P> +Il met au premier rang de ces devoirs de détester la mauvaise foi et la +tyrannie, de punir les tyrans et les traîtres, de secourir les +malheureux, de respecter les faibles, de défendre les opprimés, de +faire aux autres tout le bien qu'on peut, et de n'être injuste envers +personne. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +IV. +</P> + +<BR> + +<P> +Il sera institué des fêtes pour rappeler l'homme à la pensée de la +Divinité et à la dignité de son être. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +V. +</P> + +<BR> + +<P> +Elles emprunteront leurs noms des événements glorieux de notre +Révolution, des vertus les plus chères et les plus utiles à l'homme, +des plus grands bienfaits de la nature. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +VI. +</P> + +<BR> + +<P> +La République française célébrera tous les ans les fêtes du 14 juillet +1789, du 10 août 1792, du 21 janvier 1793, du 31 mai 1793. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +VII. +</P> + +<BR> + +<P> +Elle célébrera, aux jours de décadi, les fêtes dont l'énumération suit: +</P> + +<BR> + +<P> +A l'Etre suprême et à la Nature. Au Genre humain. Au Peuple français. +Aux bienfaiteurs de l'humanité. Aux Martyrs de la liberté. A la Liberté +et à l'Egalité. A la République. A la liberté du monde. A l'amour de la +patrie. A la haine des tyrans et des traîtres. A la Vérité. A la +Justice. A la Pudeur. A la Gloire et à l'Immortalité. A l'Amitié. A la +Frugalité. Au Courage. A la Bonne Foi. A l'Héroïsme. Au +Désintéressement. Au Stoïcisme. A l'Amour. A la Foi conjugale. A +l'Amour paternel. A la Tendresse maternelle. A la Piété filiale. A +l'Enfance. A la Jeunesse. A l'Age viril. A la Vieillesse. Au Malheur. A +l'Agriculture. A l'Industrie. A nos Aïeux. A la Postérité. Au Bonheur. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +VIII. +</P> + +<BR> + +<P> +Les Comités de salut public et d'instruction publique sont chargés de +présenter un plan d'organisation de ces fêtes. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +IX. +</P> + +<BR> + +<P> +La Convention nationale appelle tous les talents dignes de servir la +cause de l'humanité à l'honneur de concourir à leur établissement par +des hymnes et des chants civiques, et par tous les moyens qui peuvent +contribuer à leur embellissement et à leur utilité. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +X. +</P> + +<BR> + +<P> +Le Comité de salut public distinguera les ouvrages qui lui paraîtront +les plus propres à remplir cet objet, et récompensera leurs auteurs. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +XI. +</P> + +<BR> + +<P> +La liberté des cultes est maintenue conformément au décret du 18 +frimaire. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +XII. +</P> + +<BR> + +<P> +Tout rassemblement aristocratique et contraire à l'ordre public sera +réprimé. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +XIII. +</P> + +<BR> + +<P> +En cas de troubles, dont un culte quelconque serait l'occasion ou le +motif, ceux qui les exciteraient par des prédications fanatiques ou par +des insinuations contre-révolutionnaires, ceux qui les provoqueraient +par des violences injustes et gratuites, seront également punis selon +la rigueur des lois. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +XIV. +</P> + +<BR> + +<P> +Il sera fait un rapport particulier sur les dispositions de détail +relatives au présent décret. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +XV. +</P> + +<BR> + +<P> +Il sera célébré, le 20 prairial prochain, une fête nationale en +l'honneur de l'Etre suprême. +</P> + +<BR><BR> + +<HR ALIGN="center" WIDTH="80%"> + +<BR><BR> + +<A NAME="17940727"></A> +<P CLASS="intro"> +<I>Discours du 8 Thermidor</I> (27 juillet 1794) +</P> + +<BR><BR> + +<P> +Note: transcrit en français moderne +</P> + +<BR> + +<P> +Note: On ne connaît pas le discours tel que Robespierre l'a prononcé à +la Convention, puis aux Jacobins. A cause des événements du 9 +Thermidor, les journaux ne purent ou ne voulurent pas le publier in +extenso, et le manuscrit lu à la Convention et aux Jacobins a disparu +dans la tourmente. Le discours a été imprimé, par ordre de la +Convention le 30 Thermidor, à partir d'un brouillon manuscrit saisi +dans les papiers de Robespierre. Certaines parties du texte ont été +omises par les Thermidoriens; Ernest Hamel, qui a pu lire ce manuscrit +(aujourd'hui introuvable), a signalé ces omissions. Le brouillon +manuscrit présente de nombreuses ratures et répétitions. +</P> + +<BR><BR> + +<P CLASS="noindent"> +Discours du 8 Thermidor (27 juillet 1794) +</P> + +<BR><BR> + +<P CLASS="noindent"> +Citoyens, +</P> + +<BR> + +<P> +Que d'autres vous tracent des tableaux flatteurs; je viens vous dire +des vérités utiles. Je ne viens point réaliser des terreurs ridicules +répandues par la perfidie; mais je veux étouffer, s'il est possible, +les flambeaux de la discorde par la seule force de la vérité. Je vais +dévoiler des abus qui tendent à la ruine de la patrie et que votre +probité seule peut réprimer (1). Je vais défendre devant vous votre +autorité outragée et la liberté violée. Si je vous dis aussi quelque +chose des persécutions dont je suis l'objet, vous ne men ferez point un +crime; vous n'avez rien de commun avec les tyrans que vous combattez +(2). Les cris de l'innocence outragée n'importunent point votre +oreille, et vous n'ignorez pas que cette cause ne vous est point +étrangère. +</P> + +<P> +Les révolutions qui, jusqu'à nous, ont changé la face des empires, +n'ont eu pour objet qu'un changement de dynastie, ou le passage du +pouvoir d'un seul à celui de plusieurs (3). La révolution française est +la première qui ait été fondée sur la théorie des droits de l'humanité, +et sur les principes de la justice (4). Les autres révolutions +n'exigeaient que de l'ambition: la nôtre impose des vertus. L'ignorance +et la force les ont absorbées dans un despotisme nouveau: la nôtre, +émanée de la justice, ne peut se reposer que dans son sein. La +République, amenée insensiblement par la force des choses et par la +lutte des amis de la liberté contre les conspirations toujours +renaissantes, s'est glissée, pour ainsi dire, à travers toutes les +factions; mais elle a trouvé leur puissance organisée autour d'elle, et +tous les moyens d'influence dans leurs mains; aussi n'a-t-elle cessé +d'être persécutée dès sa naissance, dans la personne de tous les hommes +de bonne foi qui combattaient pour elle; c'est que, pour conserver +l'avantage de leur position, les chefs des factions et leurs agents ont +été forcés de se cacher sous la forme de la République. Précy à Lyon, +et Brissot à Paris, criaient <I>Vive la République!</I> Tous les conjurés +ont même adopté, arec plus d'empressement qu'aucun autre, toutes les +formules, tous les mots de ralliement du patriotisme. L'Autrichien, +dont le métier était de combattre la révolution; l'Orléanais, dont le +rôle était de jouer le patriotisme, se trouvèrent sur la même ligne; et +l'un et l'autre ne pouvaient plus être distingués du républicain. Ils +ne combattirent pas nos principes, ils les corrompirent; ils ne +blasphémèrent point contre la révolution, ils tâchèrent de la +déshonorer, sous le prétexte de la servir; ils déclamèrent contre les +tyrans, et conspirèrent pour la tyrannie; ils louèrent la République, +et calomnièrent les républicains (5). Les amis de la liberté cherchent +à renverser la puissance des tyrans par la force de la vérité: les +tyrans cherchent à détruire les défenseurs de la liberté par la +calomnie; ils donnent le nom de tyrannie à l'ascendant même des +principes de la vérité. Quand ce système a pu prévaloir, la liberté est +perdue; il n'y a de légitime que la perfidie, et de criminel que la +vertu; car il est dans la nature même des choses qu'il existe une +influence partout où il y a des hommes rassemblés, celle de la tyrannie +ou celle de la raison. Lorsque celle-ci est proscrite comme un crime, +la tyrannie règne; quand les bons citoyens sont condamnés au silence, +il faut bien que les scélérats dominent. +</P> + +<P> +Ici j'ai besoin d'épancher mon coeur; vous avez besoin aussi d'entendre +la vérité. Ne croyez pas que je vienne ici intenter aucune accusation; +un soin plus pressant m'occupe, et je ne me charge pas des devoirs +d'autrui: il est tant de dangers imminents, que cet objet n'a plus +qu'une importance secondaire. Je viens, s'il est possible, dissiper de +cruelles erreurs; je viens étouffer les horribles ferments de discorde +dont on veut embraser ce temple de la liberté et la République entière; +je viens dévoiler des abus qui tendent à la ruine de la patrie, et que +votre probité seule peut réprimer. Si je vous dis aussi quelque chose +des persécutions dont je suis l'objet, vous ne m'en ferez point un +crime; vous n'avez rien de commun avec les tyrans qui me poursuivent; +les cris de l'innocence opprimée ne sont point étrangers à vos coeurs; +vous ne méprisez point la justice et l'humanité, et vous n'ignorez pas +que ces trames ne sont point étrangères à votre cause et à celle de la +patrie (6). +</P> + +<P> +Eh! quel est donc le fondement de cet odieux système de terreur et de +calomnies? A qui devons-nous être redoutables, ou des ennemis ou des +amis de la République? Est-ce aux tyrans et aux fripons qu'il +appartient de nous craindre, ou bien aux gens de bien et aux patriotes? +Nous, redoutables aux patriotes! nous qui les avons arrachés des mains +de toutes les factions conjurées contre eux! nous qui tous les jours +les disputons, pour ainsi dire, aux intrigants hypocrites qui osent les +opprimer encore! nous qui poursuivons les scélérats qui cherchent à +prolonger leurs malheurs en nous trompant par d'inextricables +impostures! Nous, redoutables à la Convention nationale! Et que +sommes-nous sans elle? et qui a défendu la Convention nationale au +péril de sa vie? qui s'est dévoué pour sa conservation, quand des +factions exécrables conspiraient sa ruine à la face de la France? qui +s'est dévoué pour sa gloire, quand les vils suppôts de la tyrannie +prêchaient en son nom l'athéisme et l'immoralité; quand tant d'autres +gardaient un silence criminel sur les forfaits de leurs complices, et +semblaient attendre le signal du carnage pour se baigner dans le sang +des représentants du peuple; quand la vertu même se taisait, épouvantée +de l'horrible ascendant qu'avait pris le crime audacieux? Et à qui +étaient destinés les premiers coups des conjurés? contre qui Simon +conspirait-il au Luxembourg? Quelles étaient les victimes désignées par +Chaumette et par Ronsin? Dans quels lieux la bande des assassins +devait-elle marcher d'abord en ouvrant les prisons? Quels sont les +objets des calomnies et des attentais des tyrans armés contre la +République? N'y a-t-il aucun poignard pour nous dans les cargaisons que +l'Angleterre envoie à ses complices en France et à Paris? C'est nous +qu'on assassine, et c'est nous que l'on peint redoutables! Et quels +sont donc ces grands actes de sévérité que l'on nous reproche? quelles +ont été les victimes? Hébert, Ronsin, Chabot, Danton, Lacroix, Fabre +d'Églantine, et quelques autres complices. Est-ce leur punition qu'on +nous reproche? aucun n'oserait les défendre. Mais si nous n'avons fait +que dénoncer des monstres dont la mort a sauvé la Convention nationale +et la République, qui peut craindre nos principes, qui peut nous +accuser d'avance d'injustice et de tyrannie, si ce n'est ceux qui leur +ressemblent? Non, nous n'avons pas été trop sévères; j'en atteste la +République qui respire; j'en atteste la représentation nationale, +environnée du respect dû à la représentation d'un grand peuple; j'en +atteste les patriotes qui gémissent encore dans les cachots que les +scélérats leur ont ouverts; j'en atteste les nouveaux crimes des +ennemis de notre liberté, et la coupable persévérance des tyrans ligués +contre nous. On parle de notre rigueur, et la patrie nous reproche +notre faiblesse. +</P> + +<P> +Est-ce nous qui avons plongé dans les cachots les patriotes, et porté +la terreur dans toutes les conditions? Ce sont les monstres que nous +avons accusés. Est-ce nous qui, oubliant les crimes de l'aristocratie, +et protégeant les traîtres, avons déclaré la guerre aux citoyens +paisibles, érigé en crimes ou des préjugés incurables, ou des choses +indifférentes, pour trouver partout des coupables et rendre la +révolution redoutable au Peuple même? Ce sont les monstres, que nous +avons accusés. Est-ce nous qui, recherchant des opinions anciennes, +fruit de l'obsession des traîtres, avons promené le glaive sur la plus +grande partie de la Convention nationale, demandions dans les sociétés +populaires la tête de six cents représentants du Peuple? Ce sont les +monstres que nous avons accusés. Aurait-on déjà oublié que nous nous +sommes jetés entre eux et leurs perfides adversaires, dans un temps où +on... [lacune dans le manuscrit]? +</P> + +<P> +Vous connaissez la marche de vos ennemis. Ils ont attaqué la Convention +nationale en masse; ce projet a échoué. Ils ont attaqué le comité de +salut public; ce projet a échoué. Depuis quelque temps, ils déclarèrent +la guerre à certains membres du comité de salut public; ils semblent ne +prétendre qu'à accabler un seul homme; ils marchent toujours au même +but. Que les tyrans de l'Europe osent proscrire un représentant du +Peuple français, c'est sans doute l'excès de l'insolence: mais que des +Français qui se disent républicains travaillent à exécuter l'arrêt de +mort prononcé par les tyrans, c'est l'excès du scandale et de +l'opprobre (7). Est-il vrai que l'on ait colporté des listes odieuses +où l'on désignait pour victimes un certain nombre de membres de la +Convention, et qu'on prétendait être l'ouvrage du comité de salut +public et ensuite le mien? Est-il vrai qu'on ait osé supposer des +séances du comité, des arrêtés rigoureux qui n'ont jamais existé, des +arrestations non moins chimériques? Est-il vrai qu'on ait cherché à +persuader à un certain nombre de représentants irréprochables que leur +perte était résolue; à tous ceux qui, par quelque erreur, avaient payé +un tribut inévitable à la fatalité des circonstances et à la faiblesse +humaine, qu'ils étaient voués au sort des conjurés? Est-il vrai que +l'imposture ait été répandue avec tant d'art et d'audace, qu'un grand +nombre de membres n'osaient plus habiter la nuit leur domicile? Oui, +les faits sont constants, et les preuves de ces deux manoeuvres sont au +Comité de salut public. Vous pourriez nous en révéler beaucoup +d'autres, vous, députés revenus d'une mission dans les départements; +vous, suppléants appelés aux fonctions de représentants du Peuple, vous +pourriez nous dire ce que l'intrigue a fait pour vous tromper, pour +vous aigrir, pour vous entraîner dans une coalition funeste (8). Que +disait-on, que faisait-on dans ces coteries suspectes, dans ces +rassemblements nocturnes, dans ces repas où la perfidie distribuait aux +convives les poisons de la haine et de la calomnie? Que voulaient-ils, +les auteurs de ces machinations? était-ce le salut de la patrie, la +dignité et l'union de la Convention nationale? Qui étaient-ils (9)? +Quels faits justifient l'horrible idée qu'on a voulu donner de nous? +quels hommes avaient été accusés par les comités, si ce n'est les +Chaumetle, les Hébert, les Danton, les Chabot, les Lacroix? est-ce donc +la mémoire des conjurés qu'on veut défendre? Est-ce la mort des +conjurés qu'on veut venger (10)? Si on nous accuse d'avoir dénoncé +quelques traîtres, qu'on accuse donc la Convention qui les a accusés; +qu'on accuse la justice qui les a frappés; qu'on accuse le peuple qui a +applaudi à leur châtiment. Quel est celui qui attente à la +représentation nationale, de celui qui poursuit ses ennemis, ou de +celui qui les protège? Et depuis quand la punition du crime +épouvante-t-elle la vertu? +</P> + +<P> +Telle est cependant la base de ces projets de dictature et d'attentats +contre la représentation nationale imputés d'abord au comité de salut +public en général. Par quelle fatalité cette grande accusation a-t-elle +été transportée tout à coup sur la tête d'un seul de ses membres? +Etrange projet d'un homme, d'engager la Convention nationale à +s'égorger elle-même en détail de ses propres mains, pour lui frayer le +chemin du pouvoir absolu! Que d'autres aperçoivent le côté ridicule de +ces inculpations; c'est à moi de n'en voir que l'atrocité. Vous rendrez +au moins [mot manquant dans le manuscrit: compte] à l'opinion publique, +de votre affreuse persévérance à poursuivre le projet d'égorger tous +les amis de la patrie, monstres qui cherchez à me ravir l'estime de la +Convention nationale, le prix le plus glorieux des travaux d'un mortel, +que je n'ai ni usurpé et surpris, mais que j'ai été forcé de conquérir. +Paraître un objet de terreur aux yeux de ce qu'on révère et de ce qu'on +aime, c'est pour un homme sensible et probe le plus affreux des +supplices; le lui faire subir, c'est le plus grand des forfaits. Mais +j'appelle toute votre indignation sur les manoeuvres atroces employées +pour étayer ces extravagantes calomnies. +</P> + +<P> +Partout, les actes d'oppression avaient été multipliés pour étendre le +système de terreur et de calomnie. Des agents impurs prodiguaient les +arrestations injustes: des projets de finances destructeurs menaçaient +toutes les fortunes modiques, et portaient le désespoir dans une +multitude innombrable de familles attachées à la révolution; on +épouvantait les nobles et les prêtres par des motions concertées; les +paiements des créanciers de l'Etat et des fonctionnaires publics +étaient suspendus; on surprenait au comité de salut public un arrêté +qui renouvelait les poursuites contre les membres de la commune du 10 +août, sous le prétexte d'une reddition des comptes. Au sein de la +Convention, on prétendait que la Montagne était menacée, parce que +quelques membres siégeant en cette partie de la salle se croyaient en +danger; et pour intéresser à la même cause la Convention nationale tout +entière, on réveillait subitement l'affaire de cent soixante-treize +députés détenus, et on m'imputait tous ces événements qui m'étaient +absolument étrangers; on disait que je voulais immoler la Montagne; on +disait que je voulais perdre l'autre portion de la Convention +nationale; on me peignait ici comme le persécuteur des soixante-deux +députés détenus. Là, on m'accusait de les défendre; on disait que je +soutenais le <I>Marais</I> (c'était l'expression de mes calomniateurs). Il +est à remarquer que le plus puissant argument qu'ait employé la faction +hébertiste pour prouver que j'étais modéré, était l'opposition que +j'avais apportée à la proscription d'une grande partie de la Convention +nationale, et particulièrement mon opinion sur la proposition de +décréter d'accusation les soixante-deux détenus, sans un rapport +préalable. +</P> + +<P> +Ah! certes, lorsqu'au risque de blesser l'opinion publique, ne +consultant que les intérêts sacrés de la patrie, j'arrachais seul à une +décision précipitée ceux dont les opinions m'auraient conduit à +l'échafaud, si elles avaient triomphé; quand, dans d'autres occasions, +je m'exposais à toutes les fureurs d'une faction hypocrite, pour +réclamer les principes de la stricte équité envers ceux qui m'avaient +jugé avec plus de précipitation, j'étais loin, sans doute, de penser +que l'on dût me tenir compte d'une pareille conduite; j'aurais trop mal +présumé d'un pays où elle aurait été remarquée, et où l'on aurait donné +des noms pompeux aux devoirs les plus indispensables de la probité; +mais j'étais encore plus loin de penser qu'un jour on m'accuserait +d'être le bourreau de ceux envers qui je les ai remplis, et l'ennemi de +la représentation nationale que j'avais servie avec dévouement; je +m'attendais bien moins encore qu'on m'accuserait à la fois de vouloir +la défendre et de vouloir l'égorger. Quoi qu'il en soit, rien ne pourra +jamais changer ni mes sentiments ni mes principes. A l'égard des +députés détenus, je déclare que, loin d'avoir eu aucune part au dernier +décret qui les concerne, je l'ai trouvé au moins très extraordinaire +dans les circonstances; que je ne me suis occupé d'eux en aucune +manière depuis le moment où j'ai fait envers eux tout ce que ma +conscience m'a dicté. A l'égard des autres, je me suis expliqué sur +quelques-uns avec franchise; j'ai cru remplir mon devoir. Le reste est +un tissu d'impostures atroces. Quant à la Convention nationale, mon +premier devoir, comme mon premier penchant, est un respect sans bornes +pour elle. Sans vouloir absoudre le crime; sans vouloir justifier en +elles-mêmes les erreurs funestes de plusieurs; sans vouloir ternir la +gloire des défenseurs énergiques de la liberté, ni affaiblir l'illusion +d'un nom sacré dans les annales de la révolution, je dis que tous les +représentants du peuple, dont le coeur est pur, doivent reprendre la +confiance et la dignité qui leur convient. Je ne connais que deux +partis, celui des bons et des mauvais citoyens; que le patriotisme +n'est point une affaire de parti, mais une affaire de coeur; qu'il ne +consiste ni dans l'insolence, ni dans une fougue passagère qui ne +respecte ni les principes, ni le bon sens, ni la morale, encore moins +dans le dévouement aux intérêts d'une faction. Le coeur flétri par +l'expérience de tant de trahisons, je crois à la nécessité d'appeler +surtout la probité et tous les sentiments généreux au secours de la +République. Je sens que partout où on rencontre un homme de bien, en +quelque lieu qu'il soit assis, il faut lui tendre la main, et le serrer +contre son coeur. Je crois à des circonstances fatales dans la +révolution, qui n'ont rien de commun avec les desseins criminels; je +crois à la détestable influence de l'intrigue, et surtout à la +puissance sinistre de la calomnie. Je vois le monde peuplé de dupes et +de fripons; mais le nombre des fripons est le plus petit: ce sont eux +qu'il faut punir des crimes et des malheurs du monde. Je n'imputerai +donc point les forfaits de Brissot et de la Gironde aux hommes de bonne +foi qu'ils ont trompés quelquefois (11); je n'imputerai point à tous +ceux qui crurent à Danton les crimes de ce conspirateur; je n'imputerai +point ceux d'Hébert aux citoyens dont le patriotisme sincère fut +entraîné quelquefois au-delà des exactes limites de la raison. Les +conspirateurs ne seraient point des conspirateurs, s'ils n'avaient +l'art de dissimuler assez habilement pour usurper pendant quelque temps +la confiance des gens de bien: mais il est des signes certains auxquels +on peut discerner les dupes des complices, et l'erreur du crime. Qui +fera donc cette distinction? Le bon sens et la justice. Ah! combien le +bon sens et la justice sont nécessaires dans les affaires humaines! Les +hommes pervers nous appellent des hommes de sang, parce que nous avons +fait la guerre aux oppresseurs du monde. Nous serions donc humains, si +nous étions réunis à leur ligue sacrilège pour égorger le peuple et +pour perdre la patrie. +</P> + +<P> +Au reste, s'il est des conspirateurs privilégiés, s'il est des ennemis +inviolables de la République, je consens à m'imposer sur leur compte un +éternel silence. J'ai rempli ma tâche; (je ne me charge point de +remplir les devoirs d'autrui; un soin plus pressant m'agite en ce +moment); il s'agit de sauver la morale publique et les principes +conservateurs de la liberté; il s'agit d'arracher à l'oppression tous +les amis généreux de la patrie. +</P> + +<P> +Ce sont eux qu'on accuse d'attenter à la représentation nationale! Et +où donc chercheraient-ils un autre appui? Après avoir combattu tous vos +ennemis, après s'être dévoués à la fureur de toutes les factions pour +défendre et votre existence et votre dignité, où chercheraient-ils un +asile s'ils ne le trouvaient pas dans votre sein? +</P> + +<P> +Ils aspirent, dit-on, au pouvoir suprême; ils l'exercent déjà. La +Convention nationale n'existe donc pas! Le peuple français est donc +anéanti! Stupides calomniateurs! vous êtes-vous aperçus que vos +ridicules déclamations ne sont pas une injure faite à un individu, mais +à une nation invincible, qui dompte et qui punit les rois? Pour moi, +j'aurais une répugnance extrême à me défendre personnellement devant +vous contre la plus lâche des tyrannies (12), si vous n'étiez pas +convaincus que vous êtes les véritables objets des attaques de tous les +ennemis de la République. Eh! que suis-je pour mériter leurs +persécutions, si elles n'entraient dans le système général de +conspiration (13) contre la Convention nationale? N'avez-vous pas +remarqué que, pour vous isoler de la nation, ils ont publié à la face +de l'univers que vous étiez des dictateurs régnant par la terreur, et +désavoués par le voeu tacite des Français? N'ont-ils pas appelé nos +armées <I>les hordes conventionnelles;</I> la révolution française, <I>le +jacobinisme?</I> Et lorsqu'ils affectent de donner à un faible individu en +butte aux outrages de toutes les factions, une importance gigantesque +et ridicule, quel peut être leur but, si ce n'est de vous diviser, de +vous avilir, en niant votre existence même, semblables à l'impie qui +nie l'existence de la divinité qu'il redoute? +</P> + +<P> +Cependant ce mot de <I>dictature</I> a des effets magiques; il flétrit la +liberté; il avilit le gouvernement; il détruit la République; il +dégrade toutes les institutions révolutionnaires, qu'on présente comme +l'ouvrage d'un seul homme; il rend odieuse la justice nationale, qu'il +présente comme instituée pour l'ambition d'un seul homme; il dirige sur +un point toutes les haines et tous les poignards du fanatisme et de +l'aristocratie. +</P> + +<P> +Quel terrible usage les ennemis de la République ont fait du seul nom +d'une magistrature romaine? Et si leur érudition nous est si fatale, +que sera-ce de leurs trésors et de leurs intrigues? Je ne parle point +de leurs armées: mais qu'il me soit permis de renvoyer au duc d'York, +et à tous les écrivains royaux, les patentes de cette dignité ridicule +qu'ils m'ont expédiées les premiers. Il y a trop d'insolence à des +rois, qui ne sont pas sûrs de conserver leur couronne, de s'arroger le +droit d'en distribuer à d'autres. Je conçois qu'un prince ridicule, que +celte espèce d'animaux immondes et sacrés qu'on appelle encore rois, +puissent se complaire dans leur bassesse et s'honorer de leur +ignominie; je conçois que le fils de Georges, par exemple, puisse avoir +regret à ce sceptre français qu'on le soupçonne violemment d'avoir +convoité, et je plains sincèrement ce moderne Tantale. J'avouerai même, +à la honte, non de ma patrie, mais des traîtres qu'elle a punis, que +j'ai vu d'indignes mandataires du peuple qui auraient échangé ce titre +glorieux pour celui de valet de chambre de Georges ou de d'Orléans. +Mais qu'un représentant du peuple qui sent la dignité de ce caractère +sacré; qu'un citoyen français, digne de ce nom, puisse abaisser ses +voeux jusqu'aux grandeurs coupables et ridicules qu'il a contribué à +foudroyer; qu'il se soumette à la dégradation civique pour descendre à +l'infamie du trône, c'est ce qui ne paraîtra vraisemblable qu'à ces +êtres pervers qui n'ont pas même le droit de croire à la vertu. Que +dis-je, vertu? c'est une passion naturelle, sans doute: mais comment la +connaîtraient-ils, ces âmes vénales, qui ne s'ouvrirent jamais qu'à des +passions lâches et féroces; ces misérables intrigants, qui ne lièrent +jamais le patriotisme à aucune idée morale, qui marchèrent dans la +révolution à la suite de quelque personnage important et ambitieux, de +je ne sais quel prince méprisé, comme jadis nos laquais sur les pas de +leurs maîtres? Mais elle existe, je vous en atteste, âmes sensibles et +pures; elle existe, cette passion tendre, impérieuse, irrésistible, +tourment et délices des coeurs magnanimes; cette horreur profonde de la +tyrannie, ce zèle compatissant pour les opprimés, cet amour sacré de la +patrie, cet amour plus sublime et plus saint de l'humanité, sans lequel +une grande révolution n'est qu'un crime éclatant qui détruit un autre +crime: elle existe, cette ambition généreuse de fonder sur la terre la +première République du monde; cet égoïsme des hommes non dégradés, qui +trouve une volupté céleste dans le calme d'une conscience pure et dans +le spectacle ravissant du bonheur public. Vous le sentez, en ce moment, +qui brûle dans vos âmes; je le sens dans la mienne. Mais comment nos +vils calomniateurs la devineraient-ils? Comment l'aveugle-né aurait-il +l'idée de la lumière? La nature leur a refusé une âme; ils ont quelque +droit de douter, non seulement de l'immortalité de l'âme, mais de son +existence (14). +</P> + +<P> +Ils m'appellent tyran. Si je l'étais, ils ramperaient à mes pieds, je +les gorgerais d'or, je leur assurerais le droit de commettre tous les +crimes, et ils seraient reconnaissants. Si je l'étais, les rois que +nous avons vaincus, loin de me dénoncer, (quel tendre intérêt ils +prennent à notre liberté!) me prêteraient leur coupable appui; je +transigerais avec eux. Dans leur détresse, qu'attendent-ils, si ce +n'est le secours d'une faction protégée par eux, qui leur vende la +gloire et la liberté de notre pays (15)? On arrive à la tyrannie par le +secours des fripons; où courent ceux qui les combattent? Au tombeau et +à l'immortalité. Quel est le tyran qui me protège? Quelle est la +faction à qui j'appartiens? C'est vous-mêmes. Quelle est cette faction +qui, depuis le commencement de la révolution, a terrassé les factions, +a fait disparaître tant de traîtres accrédités? C'est vous, c'est le +peuple, ce sont les principes. Voilà la faction à laquelle je suis +voué, et contre laquelle tous les crimes sont ligués. +</P> + +<P> +C'est vous qu'on persécute; c'est la patrie, ce sont tous les amis de +la patrie. Je me défends encore. Combien d'autres ont été opprimés dans +les ténèbres? Qui osera jamais servir la patrie, quand je suis obligé +encore ici de répondre à de telles calomnies? Ils citent comme la +preuve d'un dessein ambitieux les effets les plus naturels du civisme +et de la liberté; l'influence morale des anciens athlètes de la +révolution est aujourd'hui assimilée par eux à la tyrannie. Vous êtes, +vous-mêmes, les plus lâches de tous les tyrans, vous qui calomniez la +puissance de la vérité. Que prétendez-vous, vous qui voulez que la +vérité soit sans force dans la bouche des représentants du peuple +français? La vérité, sans doute, a sa puissance; elle a sa colère, son +despotisme; elle a des accents touchants, terribles, qui retentissent +avec force dans les coeurs purs, comme dans les consciences coupables, +et qu'il n'est pas plus donné au mensonge d'imiter qu'à Salmonée +d'imiter les foudres du ciel; mais accusez-en la nature, accusez-en le +peuple la sent et qui l'aime (16). Il y a deux puissances sur la terre; +celle de la raison et celle de la tyrannie; partout où l'une domine, +l'autre en est bannie. Ceux qui dénoncent comme un crime la force +morale de la raison, cherchent donc à rappeler la tyrannie. Si vous ne +voulez pas que les défenseurs des principes obtiennent quelque +influence dans celte lutte difficile de la liberté contre l'intrigue, +vous voulez donc que la victoire demeure à l'intrigue (17). Si les +représentants du peuple, qui défendent sa cause, ne peuvent pas obtenir +impunément son estime, quelle sera la conséquence de ce système, si ce +n'est qu'il n'est plus permis de servir le peuple, que la République +est proscrite et la tyrannie rétablie? Et quelle tyrannie plus odieuse +que celle qui punit le peuple dans la personne de ses défenseurs? Car +la chose la plus libre qui soit dans le monde, même sous le règne du +despotisme, n'est-ce pas l'amitié? Mais vous qui nous en faites un +crime, en êtes-vous jaloux? Non; vous ne prisez que l'or et les biens +périssables que les tyrans prodiguent à ceux qui les servent. Vous les +servez, vous qui corrompez la morale publique et protégez tous les +crimes: la garantie des conspirateurs est dans l'oubli des principes et +dans la corruption; celle des défenseurs de la liberté est toute dans +la conscience publique. Vous les servez, vous qui, toujours en deçà ou +au-delà de la vérité, prêchez tour à tour la perfide modération de +l'aristocratie, et tantôt la fureur des faux démocrates. Vous la +servez, prédicateurs obstinés de l'athéisme et du vice. Vous voulez +détruire la représentation, vous qui la dégradez par votre conduite, ou +qui la troublez par vos intrigues. Lequel est plus coupable, de celui +qui attente à sa sûreté par la violence, ou de celui qui attente à sa +justice par la séduction et par la perfidie? La tromper, c'est la +trahir; la pousser à des actes contraires à ses intentions et à ses +principes, c'est tendre à sa destruction; car sa puissance est fondée +sur la vertu même et sur la confiance nationale. Nous la chérissons, +nous qui, après avoir combattu pour sa sûreté physique, défendons +aujourd'hui sa gloire et ses principes: est-ce ainsi que l'on marche au +despotisme? Mais quelle dérision cruelle d'ériger en despotes des +citoyens toujours proscrits? Et que sont autre chose ceux qui ont +constamment défendu les intérêts de leur pays? La République a +triomphé, jamais ses défenseurs. Que suis-je, moi qu'on accuse? un +esclave de la liberté, un martyr vivant de la République, la victime +autant que l'ennemi du crime. Tous les fripons m'outragent; les actions +les plus indifférentes, les plus légitimes de la part des autres sont +des crimes pour moi. Un homme est calomnié dès qu'il me connaît: on +pardonne à d'autres leurs forfaits; on me fait un crime de mon zèle. +Otez-moi ma conscience, je suis le plus malheureux de tous les hommes; +je ne jouis pas même des droits du citoyen: que dis-je? il ne m'est pas +même permis de remplir les devoirs d'un représentant du peuple. +</P> + +<P> +C'est ici que je dois laisser échapper la vérité et dévoiler les +véritables plaies de la République. Les affaires publiques reprennent +une marche perfide et alarmante; le système combiné des Hébert et des +Fabre d'Eglantine est poursuivi maintenant avec une audace inouïe. Les +contre-révolutionnaires sont protégés; ceux qui déshonorent la +révolution avec les formes de l'Hébertisme, le sont ouvertement; les +autres avec plus de réserve. Le patriotisme et la probité sont +proscrits par les uns et par les autres. On veut détruire le +gouvernement révolutionnaire, pour immoler la patrie aux scélérats qui +la déchirent, et on marche à ce but odieux par deux routes différentes. +Ici on calomnie ouvertement les institutions révolutionnaires, là on +cherche à les rendre odieuses par des excès; on tourmente les hommes +nuls ou paisibles; on plonge chaque jour les patriotes dans les +cachots, et on favorise l'aristocratie de tout son pouvoir; c'est là ce +qu'on appelle indulgence, humanité. Est-ce là le gouvernement +révolutionnaire que nous avons institué et défendu? non, ce +gouvernement est la marche rapide et sûre de la justice; c'est la +foudre lancée par la main de la liberté contre le crime; ce n'est pas +le despotisme des fripons et de l'aristocratie; ce n'est pas +l'indépendance du crime, de toutes les lois divines et humaines. Sans +le gouvernement révolutionnaire, la République ne peut s'affermir, et +les factions l'étoufferont dans son berceau; mais s'il tombe en des +mains perfides, il devient lui-même l'instrument de la +contre-révolution. Or, on cherche à le dénaturer pour le détruire. Ceux +qui le calomnient, et ceux qui le compromettent par des actes +d'oppression sont les mêmes hommes. Je ne développerai point toutes les +causes de ces abus, mais je vous en indiquerai une seule qui suffira +pour vous expliquer tous ces funestes effets: elle existe dans +l'excessive perversité des agents subalternes d'une autorité +respectable constituée dans votre sein. Il est dans ce comité des +hommes dont il est impossible de ne pas chérir et respecter les vertus +civiques; c'est une raison de plus de détruire un abus qui s'est commis +à leur insu, et qu'ils seront les premiers à combattre. En vain une +funeste politique prétendrait-elle environner les agents dont je parle +d'un certain prestige superstitieux. Je ne sais pas respecter des +fripons: j'adopte bien moins encore cette maxime royale, qu'il est +utile de les employer. Les armes de la liberté ne doivent être touchées +que par des mains pures. Epurons la surveillance nationale, au lieu +d'empailler les vices. La vérité n'est un écueil que pour les +gouvernements corrompus; elle est l'appui du nôtre. Pour moi, je frémis +quand je songe que des ennemis de la révolution, que d'anciens +professeurs de royalisme, que des ex-nobles, des émigrés peut-être se +sont tout à coup faits révolutionnaires, et transformés en commis du +comité de sûreté générale, pour se venger sur les amis de la patrie, de +la naissance et des succès de la République. II serait assez étrange +que nous eussions la bonté de payer des espions de Londres ou de +Vienne, pour nous aider à faire la police de la République. Or, je ne +doute pas que ce cas-là ne soit souvent arrivé; ce n'est pas que ces +gens-là ne se soient fait des titres de patriotisme en arrêtant des +aristocrates prononcés. Qu'importe à l'étranger de sacrifier quelques +Français coupables envers leur patrie, pourvu qu'ils immolent les +patriotes et détruisent la République? +</P> + +<P> +A ces puissants motifs qui m'avaient déjà déterminé à dénoncer ces +hommes, mais inutilement, j'en joins un autre qui tient à la trame que +j'avais commencé à développer; nous sommes instruits qu'ils sont payés +par les ennemis de la révolution, pour déshonorer le gouvernement +révolutionnaire en lui-même, et pour calomnier les représentants du +peuple dont les tyrans ont ordonné la perte. Par exemple, quand les +victimes de leur perversité se plaignent, ils s'excusent en leur +disant: <I>c'est Robespierre qui le veut: nous ne pouvons pas nous en +dispenser</I>. Les infâmes disciples d'Hébert tenaient jadis le même +langage dans le temps où je les dénonçais; ils se disaient mes amis; +ensuite ils m'ont déclaré convaincu de modérantisme; c'est encore la +même espèce de contre-révolutionnaires qui persécute le patriotisme. +Jusqu'à quand l'honneur des citoyens et la dignité de la Convention +nationale seront-ils à la merci de ces hommes-là? Mais le trait que je +viens de citer n'est qu'une branche du système de persécution plus +vaste dont je suis l'objet. En développant cette accusation de +dictature mise à l'ordre du jour par les tyrans, on s'est attaché à me +charger de toutes leurs iniquités, de tous les torts de la fortune, ou +de toutes les rigueurs commandées par le salut de la patrie (18). On +disait aux nobles: <I>c'est lui seul</I> qui vous a proscrits; on disait en +même temps aux patriotes: <I>il veut sauver les nobles;</I> on disait aux +prêtres: <I>c'est lui seul qui vous poursuit; sans lui vous seriez +paisibles et triomphants;</I> on disait aux fanatiques: <I>c'est lui seul +qui détruit la religion;</I> on disait aux patriotes persécutés: <I>c'est +lui qui l'a ordonné ou qui ne veut pas l'empêcher</I>. On me renvoyait +toutes les plaintes dont je ne pouvais faire cesser les causes, en +disant: <I>votre sort dépend de lui seul</I>. Des hommes apostés dans les +lieux publics propageaient chaque jour ce système; il y en avait dans +le lieu des séances du tribunal révolutionnaire; dans les lieux où les +ennemis de la patrie expient leurs forfaits: ils disaient: <I>voilà des +malheureux condamnés; qui est-ce qui en est la cause? Robespierre</I>. On +s'est attaché particulièrement à prouver que le tribunal +révolutionnaire était un <I>tribunal de sang</I>, créé par moi seul, et que +je maîtrisais absolument pour faire égorger tous les gens de bien, et +même tous les fripons; car on voulait me susciter des ennemis de tous +les genres. Ce cri retentissait dans toutes les prisons; ce plan de +proscription était exécuté à la fois dans tous les départements par les +émissaires de la tyrannie. Ce n'est pas tout: on a proposé dans ces +derniers temps des projets de finance qui m'ont paru calculés pour +désoler les citoyens peu fortunés, et pour multiplier les mécontents. +J'avais souvent appelé inutilement l'attention du comité de salut +public sur cet objet. Eh bien! croirait-on qu'on a répandu le bruit +qu'ils étaient encore mon ouvrage, et que, pour l'accréditer, on a +imaginé de dire qu'il existait au comité de salut public une commission +des finances, et que j'en étais le président? Mais comme on voulait me +perdre, surtout dans l'opinion de la Convention nationale, on prétendit +que moi seul avais osé croire qu'elle pouvait renfermer dans son sein +quelques hommes indignes d'elle. On dit à chaque député revenu d'une +mission dans les départements, que moi seul avais provoqué son rappel; +je fus accusé par des hommes très officieux et très insinuants de tout +le bien et de tout le mal qui avait été fait. On rapportait fidèlement +à mes collègues, et tout ce que j'avais dit, et surtout ce que je +n'avais pas dit. On écartait avec soin le soupçon qu'on eût contribué à +un acte qui pût déplaire à quelqu'un; j'avais tout fait, tout exigé, +tout commandé; car il ne faut pas oublier mon titre de dictateur. Quand +on eut formé cet orage de haines, de vengeances, de terreur, +d'amours-propres irrités, on crut qu'il était temps d'éclater. Ceux qui +croyaient avoir des raisons de me redouter se flattaient hautement que +ma perte certaine allait assurer leur salut et leur triomphe; tandis +que les papiers anglais et allemands annonçaient mon arrestation, des +colporteurs de journaux la criaient à Paris. Mes collègues devant qui +je parle savent le reste beaucoup mieux que moi; ils connaissent toutes +les tentatives qu'on a faites auprès d'eux pour préparer le succès d'un +roman qui paraissait une nouvelle édition de celui de Louvet. Plusieurs +pourraient rendre compte des visites imprévues qui leur ont été rendues +pour les disposer à me proscrire. Enfin, on assure que l'on était +prévenu généralement dans la Convention nationale, qu'un acte +d'accusation allait être porté contre moi (19); on a sondé les esprits +à ce sujet, et tout prouve que la probité de la Convention nationale a +forcé les calomniateurs à abandonner, ou du moins à ajourner leur +crime. Mais qui étaient-ils ces calomniateurs? ce que je puis répondre +d'abord, c'est que dans un manifeste royaliste, trouvé dans les papiers +d'un conspirateur connu qui a déjà subi la peine due à ses forfaits, et +qui paraît être le texte de toutes les calomnies renouvelées en ce +moment, on lit en propres termes cette conclusion adressée à toutes les +espèces d'ennemis publics: <I>si cet astucieux démagogue n'existait plus, +s'il eût payé de sa tête ses manoeuvres ambitieuses, la nation serait +libre; chacun pourrait publier ses pensées; Paris n'aurait jamais vu +dans son sein cette multitude d'assassinats vulgairement connus sous le +faux nom de jugements du tribunal révolutionnaire</I>. Je puis ajouter que +ce passage est l'analyse des proclamations faites par les princes +coalisés et des journaux étrangers à la solde des rois, qui, par cette +voie, semblent donner tous les jours le mot d'ordre à tous les conjurés +de l'intérieur. Je ne citerai que ce passage de l'un des plus +accrédités de ces écrivains [La commission a cherché inutilement dans +les papiers de Robespierre le journal dont il cite un passage.]. +</P> + +<P> +Je puis donc répondre que les auteurs de ce plan de calomnies sont +d'abord le duc d'York, M. Pitt, et tous les tyrans armés contre nous. +Qui ensuite?... Ah! Je n'ose les nommer dans ce moment et dans ce lieu; +je ne puis me résoudre à déchirer entièrement le voile qui couvre ce +profond mystère d'iniquités; mais ce que je puis affirmer positivement, +c'est que, parmi les auteurs de cette trame, sont les agents de ce +système de corruption et d'extravagance, le plus puissant de tous les +moyens inventés par l'étranger pour perdre la République, sont les +apôtres impurs de l'athéisme et de l'immoralité dont il est la base. +</P> + +<P> +C'est une circonstance bien remarquable que votre décret du... [lacune +dans le manuscrit; il s'agit sans aucun doute du décret du 18 floréal] +qui raffermit les bases ébranlées de la morale publique, fut le signal +d'un accès de fureur des ennemis de la République. C'est de cette +époque que datent les assassinats et les nouvelles calomnies, plus +criminelles que les assassinats. Les tyrans sentaient qu'ils avaient +une défaite décisive à réparer. La proclamation solennelle de vos +véritables principes détruisit en un jour les fruits de plusieurs +années d'intrigues; les tyrans triomphaient, le Peuple français était +placé entre la famine et l'athéisme plus odieux que la famine. Le +Peuple peut supporter la faim, mais non le crime; le Peuple sait tout +sacrifier, excepté ses vertus. La tyrannie n'avait pas encore fait cet +outrage à la nature humaine, de lui faire une honte de la morale et un +devoir de la dépravation; les plus vils des conspirateurs l'avaient +réservé au Peuple français dans sa gloire et dans sa puissance. La +tyrannie n'avait demandé aux hommes que leurs biens et leur vie; +ceux-ci nous demandaient jusqu'à nos consciences; d'une main ils nous +présentaient tous les maux, et de l'autre ils nous arrachaient +l'espérance. L'athéisme, escorté de tous les crimes, versait sur le +peuple le deuil et le désespoir, et sur la représentation nationale, +les soupçons, le mépris et l'opprobre. Une juste indignation comprimée +par la terreur fermentait sourdement dans tous les coeurs. Une éruption +terrible, inévitable, bouillonnait dans les entrailles du volcan, +tandis que de petits philosophes jouaient stupidement sur sa cime, avec +de grands scélérats. Telle était la situation de la République, que, +soit que le Peuple consentît à souffrir la tyrannie, soit qu'il en +secouât violemment le joug, la liberté était également perdue; car par +sa réaction, il eût blessé à mort la République, et par sa patience il +s'en serait rendu indigne. Aussi de tous les prodiges de notre +révolution, celui que la postérité concevra le moins, c'est que nous +ayons pu échapper à ce danger. Grâces immortelles vous soient rendues; +vous avez sauvé la Patrie, votre décret du... [lacune dans le +manuscrit; même décret du 18 floréal] est lui seul une révolution; vous +avez frappé du même coup l'athéisme et le despotisme sacerdotal; vous +avez avancé d'un demi-siècle l'heure fatale des tyrans; vous avez +rattaché à la cause de la révolution tous les coeurs purs et généreux; +vous l'avez montrée au monde dans tout l'éclat de sa beauté céleste. O +jour à jamais fortuné, où le Peuple français tout entier s'éleva pour +rendre à l'auteur de la Nature le seul hommage digne de lui! Quel +touchant assemblage de tous les objets qui peuvent enchanter les +regards et le coeur des hommes! O vieillesse honorée! ô généreuse ardeur +des enfants de la patrie! ô joie naïve et pure des jeunes citoyens! ô +larmes délicieuses des mères attendries! ô charme divin de l'innocence +et de la beauté! ô majesté d'un grand peuple heureux par le seul +sentiment de sa force, de sa gloire et de sa vertu! Etre des êtres! Le +jour où l'univers sortit de tes mains toutes-puissantes, brilla-t-il +d'une lumière plus agréable à tes yeux, que ce jour où brisant le joug +du crime et de l'erreur, il parut devant toi, digne de tes regards et +de ses destinées? +</P> + +<P> +Ce jour avait laissé sur la France une impression profonde de calme, de +bonheur, de sagesse et de bonté. A la vue de celte réunion sublime du +premier Peuple du Monde, qui aurait cru que le crime existait encore +sur la terre (20)? Mais quand le Peuple, en présence duquel tous les +vices privés disparaissent, est rentré dans ses foyers domestiques; les +intrigants reparaissent, et le rôle des charlatans recommence. C'est +depuis cette époque qu'on les a vus s'agiter avec une nouvelle audace, +et chercher à punir tous ceux qui avaient déconcerté le plus dangereux +de tous les complots. Croirait-on qu'au sein de l'allégresse publique, +des hommes aient répondu par des signes de fureur aux touchantes +acclamations du Peuple? Croira-t-on que le président de la Convention +nationale, parlant au peuple assemblé, fut insulté par eux, et que ces +hommes étaient des représentants du Peuple? Ce seul trait explique tout +ce qui s'est passé depuis (21). La première tentative que firent les +malveillants fut de chercher à avilir les grands principes que vous +aviez proclamés, et à effacer le souvenir touchant de la fête +nationale. Tel fut le but du caractère et de la solennité qu'on donna à +ce qu'on appelait l'affaire de Catherine Théot. La malveillance a bien +su tirer parti de la conspiration politique cachée sous le nom de +quelques dévotes imbéciles, et on ne présenta à l'attention publique +qu'une farce mystique et un sujet inépuisable de sarcasmes indécents ou +puérils. Les véritables conjurés les échappèrent, et on faisait +retentir Paris et toute la France du nom de la mère de Dieu. Au même +instant, on vit éclore une multitude de pamphlets dégoûtants, dignes du +père Duchesne, dont le but était d'avilir la Convention nationale, le +tribunal révolutionnaire; de renouveler les querelles religieuses, +d'ouvrir une persécution aussi atroce qu'impolitique contre les esprits +faibles ou crédules imbus de quelque ressouvenir superstitieux (22). En +effet, une multitude de citoyens paisibles et même de patriotes ont été +arrêtés à l'occasion de cette affaire; et les coupables conspirent +encore en liberté; car le plan est de les sauver, de tourmenter le +peuple et de multiplier les mécontents (23). Que n'a-t-on pas fait pour +parvenir à ce but? Prédication ouverte de l'athéisme, violences +inopinées contre le culte, exactions commises sous les formes les plus +indécentes, persécutions dirigées contre le peuple, sous prétexte de +superstition; système de famine; d'abord par les accaparements, ensuite +par la guerre suscitée à tout commerce licite, sous prétexte +d'accaparement; incarcérations des patriotes: tout tendait à ce but. +Dans le même temps la trésorerie nationale suspendait les paiements; on +réduisait au désespoir, par des projets machiavéliques, les petits +créanciers de l'Etat; on employait la violence et la ruse pour leur +faire souscrire des engagements funestes à leurs intérêts, au nom de la +loi même qui désavoue cette manoeuvre. Toute occasion de vexer un +citoyen était saisie avec avidité, et toutes vexations étaient +déguisées, selon l'usage, sous des prétextes de bien public. On servait +l'aristocratie, mais on l'inquiétait; on l'épouvantait à dessein pour +grossir le nombre des mécontents et la pousser à quelque acte de +désespoir contre le gouvernement révolutionnaire (24). On publiait +qu'Hérault, Danton, Hébert étaient des victimes du comité de salut +public, et qu'il fallait les venger par la perte de ce Comité. On +voulait ménager les chefs de la force armée; on persécutait les +magistrats de la commune, et on parlait de rappeler Pache aux fonctions +de maire. Tandis que des représentants du peuple tenaient hautement ce +langage, tandis qu'ils s'efforçaient de persuader à leurs collègues +qu'ils ne pouvaient trouver de salut que dans la perle des membres du +Comité; tandis que des jurés du tribunal révolutionnaire, qui avaient +cabale scandaleusement en faveur des conjurés accusés par la +Convention, disaient partout qu'il fallait résister à l'oppression, et +qu'il y avait vingt-neuf mille patriotes déterminés à renverser le +gouvernement actuel; voici le langage que tenaient les journaux +étrangers qui, dans tous les moments de crises, ont toujours annoncé +fidèlement les complots prêts de s'exécuter au milieu de nous, et dont +les auteurs semblent avoir des relations avec les conjurés. Il faut une +émeute aux criminels. En conséquence, ils ont rassemblé à Paris en ce +moment, de toutes les parties de la République, les scélérats qui la +désolaient au temps de Chaumette et d'Hébert, ceux que vous avez +ordonné par votre décret de faire traduire au tribunal révolutionnaire. +</P> + +<P> +On rendait odieux le gouvernement révolutionnaire pour préparer sa +destruction. Après en avoir accumulé tous les ordres et en avoir dirigé +tout le blâme sur ceux qu'on voulait perdre par un système sourd et +universel de calomnie, on devait détruire le tribunal révolutionnaire +ou le composer de conjurés, appeler à soi l'aristocratie, présenter à +tous les ennemis de la patrie l'impunité, et montrer au peuple ses plus +zélés défenseurs comme les auteurs de tous les maux passés. Si nous +réussissons, disaient les conjurés, il faudra contraster par une +extrême indulgence avec l'état présent des choses. Ce mot renferme +toute la conspiration. Quels étaient les crimes reprochés à Danton, à +Fabre, à Desmoulins? de prêcher la clémence pour les ennemis de la +patrie, et de conspirer pour leur assurer une amnistie fatale à la +liberté. Que dirait-on si les auteurs du complot dont je viens de +parler étaient du nombre de ceux qui ont conduit Danton, Fabre et +Desmoulins à l'échafaud? Que faisaient les premiers conjurés? Hébert, +Chaumette et Ronsin, s'appliquaient à rendre le gouvernement +révolutionnaire insupportable et ridicule, tandis que Camille +Desmoulins l'attaquait dans des écrits satiriques, et que Fabre et +Danton intriguaient pour le défendre. Les uns calomniaient, les autres +préparaient les prétextes de la calomnie. Le même système est +aujourd'hui continué ouvertement. Par quelle fatalité ceux qui +déclamaient jadis contre Hébert, défendent-ils ses complices? Comment +ceux qui se déclaraient les ennemis de Danton sont-ils devenus ses +imitateurs? Comment ceux qui jadis accusaient hautement certains +membres de la Convention, se trouvent-ils ligués avec eux contre les +patriotes qu'on veut perdre? Les lâches! ils voulaient donc me faire +descendre au tombeau avec ignominie! Et je n'aurais laissé sur la terre +que la mémoire d'un tyran! Avec quelle perfidie ils abusaient de ma +bonne foi! Comme ils semblaient adopter les principes de tous les bons +citoyens! Comme leur feinte amitié était naïve et caressante! Tout à +coup leurs visages se sont couverts des plus sombres nuages; une joie +féroce brillait dans leurs yeux; c'était le moment où ils croyaient +toutes leurs mesures bien prises pour m'accabler. Aujourd'hui ils me +caressent de nouveau; leur langage est plus affectueux que jamais. Il y +a trois jours, ils étaient prêts à me dénoncer comme un Catilina; +aujourd'hui ils me prêtent les vertus de Caton. Il leur faut du temps +pour renouer leurs trames criminelles. Que leur but est atroce! mais +que leurs moyens sont méprisables! Jugez-en par un seul trait. J'ai été +chargé momentanément, en l'absence d'un de mes collègues, de surveiller +un bureau de police générale récemment et faiblement organisé au comité +de salut public. Ma courte gestion s'est bornée à provoquer une +trentaine d'arrêtés, soit pour mettre en liberté des patriotes +persécutés, soit pour s'assurer de quelques ennemis de la révolution. +Eh bien! croira-t-on que ce seul mot de police générale a servi de +prétexte pour mettre sur ma tête la responsabilité de toutes les +opérations du comité de sûreté générale, des erreurs de toutes les +autorités constituées, des crimes de tous mes ennemis? Il n'y a +peut-être pas un individu arrêté, pas un citoyen vexé à qui l'on n'ait +dit de moi: "Voilà l'auteur de tes maux; tu serais heureux et libre +s'il n'existait plus". Comment pourrais-je ou raconter ou deviner +toutes les espèces d'impostures qui ont été clandestinement insinuées, +soit dans la Convention nationale, soit ailleurs, pour me rendre odieux +ou redoutable? Je me bornerai à dire que depuis plus de six semaines, +la nature et la force de la calomnie, l'impuissance de faire le bien et +d'arrêter le mal, m'a forcé à abandonner absolument mes fonctions de +membre du comité de salut public, et je jure qu'en cela même, je n'ai +consulté que ma raison et la patrie. Je préfère ma qualité de +représentant du peuple à celle de membre du comité du salut public, et +je mets ma qualité d'homme et de citoyen français avant tout. +</P> + +<P> +Quoi qu'il en soit, voilà au moins six semaines que ma dictature est +expirée, et que je n'ai aucune espèce d'influence sur le gouvernement; +le patriotisme a-t-il été plus protégé? les factions plus timides? la +patrie plus heureuse? Je le souhaite. Mais cette influence s'est bornée +dans tous les temps à plaider la cause de la patrie devant la +représentation nationale, et au tribunal de la raison publique. Il m'a +été permis de combattre les factions qui vous menaçaient: j'ai voulu +déraciner le système de corruption et de désordre qu'elles avaient +établi, et que je regarde comme le seul obstacle à l'affermissement de +la République. J'ai pensé qu'elle ne pouvait s'asseoir que sur les +bases éternelles de la morale. Tout s'est ligué contre moi et contre +ceux qui avaient les mêmes principes. Après avoir vaincu les dédains et +les contradictions de plusieurs, je vous ai proposé les grands +principes gravés dans vos coeurs, et qui ont foudroyé les complots des +athées contre-révolutionnaires. Vous les avez consacrés; mais c'est le +sort des principes d'être proclamés par les gens de bien, et appliqués, +ou contrariés par les méchants. La veille même de la fête de l'Etre +suprême, on voulait la faire reculer, sous un prétexte frivole. Depuis +on n'a cessé de jeter du ridicule surtout ce qui tient à ces idées; +depuis on n'a cessé de favoriser tout ce qui pouvait réveiller la +doctrine des conjurés que vous avez punis. Tout récemment, on vient de +faire disparaître les traces de tous les monuments qui ont consacré de +grandes époques de la Révolution. Ceux qui rappelaient la révolution +morale qui vous vengeait de la calomnie et qui fondait la République, +sont les seuls qui aient été détruits. Je n'ai vu chez plusieurs aucun +penchant à suivre des principes fixes, à tenir la route de la justice +tracée entre les deux écueils que les ennemis, [sic] de la patrie ont +placés sur notre carrière. S'il faut que je dissimule ces vérités, +qu'on m'apporte la ciguë. Ma raison, non mon coeur, est sur le point de +douter de cette République vertueuse dont je m'étais tracé le plan. +J'ai cru deviner le véritable but de cette bizarre imputation de la +dictature; je me suis rappelé que Brissot et Roland en avaient déjà +rempli l'Europe dans le temps où ils exerçaient une puissance presque +sans bornes. Dans quelles mains sont aujourd'hui les armées, les +finances et l'administration intérieure de la République? Dans celles +de la coalition qui me poursuit. Tous les amis des principes sont sans +influence (25); mais ce n'est pas assez pour eux d'avoir éloigné par le +désespoir du bien un surveillant incommode; son existence seule est +pour eux un objet d'épouvante, et ils avaient médité dans les ténèbres, +à l'insu de leurs collègues, le projet de lui arracher le droit de +défendre le peuple, avec la vie. Oh! je la leur abandonnerai sans +regret: j'ai l'expérience du passé, et je vois l'avenir. Quel ami de la +patrie peut vouloir survivre au moment où il n'est plus permis de la +servir et de défendre l'innocence opprimée? Pourquoi demeurer dans un +ordre de choses où l'intrigue triomphe éternellement de la vérité, où +la justice est un mensonge, où les plus viles passions, où les craintes +les plus ridicules occupent dans les coeurs la place des intérêts +sacrés de l'humanité? Comment supporter le supplice de voir cette +horrible succession de traîtres plus ou moins habiles à cacher leurs +âmes hideuses sous le voile de la vertu, et même de l'amitié, mais qui +tous laisseront à la postérité l'embarras de décider lequel des ennemis +de mon pays fut le plus lâche et le plus atroce? En voyant la multitude +des vices que le torrent de la révolution a roulés pêle-mêle avec les +vertus civiques, j'ai craint quelquefois, je l'avoue, d'être souillé +aux yeux de la postérité par le voisinage impur des hommes pervers qui +s'introduisaient parmi les sincères amis de l'humanité, et je +m'applaudis de voir la fureur des Verrès et des Catilina de mon pays +tracer une ligne profonde de démarcation entre eux et tous les gens de +bien (26). J'ai vu dans l'histoire tous les défenseurs de la liberté +accablés par la calomnie; mais leurs oppresseurs sont morts aussi. Les +bons et les méchants disparaissent de la terre, mais à des conditions +différentes. Français, ne souffrez pas que vos ennemis osent abaisser +vos âmes et énerver vos vertus par leur désolante doctrine; Non, +Chaumette, non, la mort n'est pas un sommeil éternel. Citoyens, effacez +des tombeaux cette maxime gravée par des mains sacrilèges, qui jette un +crêpe funèbre sur la nature, qui décourage l'innocence opprimée, et qui +insulte à la mort; gravez-y plutôt celle-ci: <I>La mort est le +commencement de l'immortalité</I>. +</P> + +<P> +J'ai promis, il y a quelque temps, de laisser un testament redoutable +aux oppresseurs du peuple. Je vais le publier dès ce moment avec +l'indépendance qui convient à la situation où je me suis placé: je leur +lègue la vérité terrible et la mort. +</P> + +<P> +Représentants du Peuple français, il est temps de reprendre la fierté +et la hauteur du caractère qui vous conviennent. Vous n'êtes point +faits pour être régis, mais pour régir les dépositaires de votre +confiance. Les hommages qu'ils vous doivent ne consistent pas dans ces +vaines flagorneries, dans ces récits flatteurs, prodigués aux rois par +des ministres ambitieux, mais dans la vérité, et surtout dans le +respect profond pour vos principes. On vous a dit que tout est bien +dans la République: je le nie. Pourquoi ceux qui, avant-hier, vous +prédisaient tant d'affreux orages, ne voyaient-ils plus hier que des +nuages légers? Pourquoi ceux qui vous disaient naguère, je vous déclare +que nous marchons sur des volcans, croient-ils ne marcher aujourd'hui +que sur des roses? Hier ils croyaient aux conspirations: je déclare que +j'y crois dans ce moment. Ceux qui vous disent que la fondation de la +République est une entreprise si facile, vous trompent, ou plutôt ils +ne peuvent tromper personne. Où sont les institutions sages, où est le +plan de régénération qui justifient cet ambitieux langage? S'est-on +seulement occupé de ce grand objet? Que dis-je? ne voulait-on pas +proscrire ceux qui les avaient préparées? On les loue aujourd'hui, +parce qu'on se croit plus faible; donc on les proscrira encore demain +si on devient plus fort. Dans, quatre jours, dit-on, les injustices +seront réparées: pourquoi ont-elles été commises impunément depuis +quatre mois? Et comment, dans quatre jours, tous les auteurs de nos +maux seront-ils corrigés ou chassés? On vous parle beaucoup de vos +victoires (27) avec une légèreté académique, qui ferait croire qu'elles +n'ont coûté à nos héros ni sang, ni travaux: racontées avec moins de +pompe, elles paraîtraient plus grandes. Ce n'est ni par des phrases de +rhéteur, ni même par des exploits guerriers, que nous subjuguerons +l'Europe, mais par la sagesse de nos lois, par la majesté de nos +délibérations, et par la grandeur de nos caractères. Qu'a-t-on fait +pour tourner nos succès militaires au profit de nos principes, pour +prévenir les dangers de la victoire, ou pour nous en assurer les +fruits? Surveillez la victoire; surveillez la Belgique. Je vous avertis +que votre décret contre les Anglais a été éternellement violé; que +l'Angleterre, tant maltraitée par nos discours, est ménagée par nos +armes. Je vous avertis que les comédies philanthropiques, jouées par +Dumouriez dans la Belgique, sont répétées aujourd'hui; que l'on s'amuse +à planter des arbres stériles de la liberté dans un sol ennemi, au lieu +de cueillir les fruits de la victoire, et que les esclaves vaincus sont +favorisés aux dépens de la République victorieuse. Nos ennemis se +retirent, et nous laissent à nos divisions intestines. Songez à la fin +de la campagne; craignez les factions intérieures; craignez les +intrigues favorisées par l'éloignement dans une terre étrangère. On a +semé la division parmi les généraux; l'aristocratie militaire est +protégée; les généraux fidèles sont persécutés; l'administration +militaire s'enveloppe d'une autorité suspecte; on a violé vos décrets +pour secouer le joug d'une surveillance nécessaire. Ces vérités valent +bien des épigrammes. +</P> + +<P> +Notre situation intérieure est beaucoup plus critique. Un système +raisonnable de finances est à créer; celui qui règne aujourd'hui est +mesquin, prodigue, tracassier, dévorant, et, dans le fait, absolument +indépendant de votre surveillance suprême. Les relations extérieures +sont absolument négligées. Presque tous les agents employés chez les +puissances étrangères, décriés par leur incivisme, ont trahi +ouvertement la République, avec une audace impunie jusqu'à ce jour. +</P> + +<P> +Le gouvernement révolutionnaire mérite toute votre attention: qu'il +soit détruit aujourd'hui, demain la liberté n'est plus. Il ne faut pas +le calomnier, mais le rappeler à son principe, le simplifier, diminuer +la foule innombrable de ses agents, les épurer surtout: il faut rendre +la sécurité au peuple, mais non à ses ennemis. Il ne s'agit point +d'entraver la justice du peuple par des formes nouvelles; la loi pénale +doit nécessairement avoir quelque chose de vague, parce que le +caractère actuel des conspirateurs étant la dissimulation et +l'hypocrisie, il faut que la justice puisse les saisir sous toutes les +formes. Une seule manière de conspirer laissée impunie, rendrait +illusoire et compromettrait le salut de la patrie. La garantie du +patriotisme n'est donc pas dans la lenteur ni dans la faiblesse de la +justice nationale, mais dans les principes et dans l'intégrité de ceux +à qui elle est confiée, dans la bonne foi du gouvernement, dans la +protection franche qu'il accorde aux patriotes, et dans l'énergie avec +laquelle il comprime l'aristocratie; dans l'esprit public, dans +certaines institutions morales et politiques qui, sans entraver la +marche de la justice, offrent une sauvegarde aux bons citoyens, et +compriment par leur influence sur l'opinion publique et sur la +direction de la marche révolutionnaire (28) et qui vous seront +proposées quand les conspirations les plus voisines permettront aux +amis de la liberté de respirer. +</P> + +<P> +Guidons l'action révolutionnaire par des maximes sages et constamment +maintenues; punissons sévèrement ceux qui abusent des principes +révolutionnaires pour vexer les citoyens; qu'on soit bien convaincu que +tous ceux qui sont chargés de la surveillance nationale, dégagés de +tout esprit de parti, veulent fortement le triomphe du patriotisme, et +la punition des coupables. Tout rentre dans l'ordre(29); mais si l'on +devine que des hommes trop influents désirent en secret la destruction +du gouvernement révolutionnaire, qu'ils inclinent à l'indulgence plutôt +qu'à la justice; s'ils emploient des agents corrompus, s'ils calomnient +aujourd'hui la seule autorité qui en impose aux ennemis de la liberté, +et se rétractent le lendemain pour intriguer de nouveau; si, au lieu de +rendre la liberté aux patriotes, ils la rendent indistinctement aux +cultivateurs, alors tous les intrigants se liguent pour calomnier les +patriotes, et les oppriment (30). C'est à toutes ces causes qu'il faut +imputer les abus, et non au gouvernement révolutionnaire; car il n'y en +a pas un qui ne fût insupportable aux mêmes conditions. +</P> + +<P> +Le gouvernement révolutionnaire a sauvé la patrie; il faut le sauver +lui-même de tous les écueils: ce serait mal conclure de croire qu'il +faut le détruire, par cela seul que les ennemis du bien public l'ont +d'abord paralysé, et s'efforcent maintenant de le corrompre. C'est une +étrange manière de protéger les patriotes, de mettre en liberté les +contre-révolutionnaires et de faire triompher les fripons! c'est la +terreur du crime qui fait la sécurité de l'innocence. +</P> + +<P> +Au reste, je suis loin d'imputer les abus à la majorité de ceux à qui +vous avez donné votre confiance; la majorité est elle-même paralysée et +trahie; l'intrigue et l'étranger triomphent. On se cache, on dissimule, +on trompe: donc on conspire. On était audacieux; on méditait un grand +acte d'oppression; on s'entourait de la force pour comprimer l'opinion +publique après l'avoir irritée (31); on cherche à séduire des +fonctionnaires publics dont on redoute la fidélité; on persécute les +amis de la liberté: on conspire donc. On devient tout à coup souple et +même flatteur; on sème sourdement des insinuations dangereuses contre +Paris; on cherche à endormir l'opinion publique; on calomnie le peuple; +on érige en crime la sollicitude civique; on ne renvoie point les +déserteurs, les prisonniers ennemis, les contre-révolutionnaires de +toute espèce qui se rassemblent à Paris, et on éloigne les canonniers; +on désarme les citoyens; on intrigue dans l'armée; on cherche à +s'emparer de tout: donc on conspire. Ces jours derniers, on chercha à +vous donner le change sur la conspiration; aujourd'hui on la nie: c'est +même un crime d'y croire; on vous effraie, on vous rassure tour à tour: +la véritable conspiration, la voilà. +</P> + +<P> +La contre-révolution est dans l'administration des finances. +</P> + +<P> +Elle porte toute sur un système d'innovation contre-révolutionnaire, +déguisée sous le dehors du patriotisme. Elle a pour but de fomenter +l'agiotage, d'ébranler le crédit public en déshonorant la loyauté +française, de favoriser les riches créanciers, de ruiner et de +désespérer les pauvres, de multiplier les mécontents, de dépouiller le +peuple des biens nationaux, et d'amener insensiblement la ruine de la +fortune publique. +</P> + +<P> +Quels sont les administrateurs suprêmes de nos finances? Des +Brissotins, des Feuillants, des aristocrates et des fripons connus: ce +sont les Cambon, les Mallarmé, les Ramel; ce sont les compagnons et les +successeurs de Chabot, de Fabre, et de Julien (de Toulouse). +</P> + +<P> +Pour pallier leurs pernicieux desseins, il se sont avisés, dans les +derniers temps, de prendre l'attache du comité de salut public, parce +qu'on ne doutait pas que ce comité, distrait par tant et de si grands +travaux, adopterait de confiance, comme il est arrivé quelquefois, tous +les projets de Cambon. C'est un nouveau stratagème imaginé pour +multiplier les ennemis du comité, dont la perte est le principal but de +toutes les conspirations. +</P> + +<P> +La trésorerie nationale, dirigée par un contre-révolutionnaire +hypocrite, nommé L'Hermina, seconde parfaitement leurs vues par le plan +qu'elle a adopté, de mettre des entraves à toutes les dépenses +urgentes, sous le prétexte d'un attachement scrupuleux aux formes, de +ne payer personne, excepté les aristocrates, et de vexer les citoyens +malaisés par des refus, par des retards, et souvent par des +provocations odieuses. +</P> + +<P> +La contre-révolution est dans toutes les parties de l'économie +politique. Les conspirateurs nous ont précipités, malgré nous, dans des +mesures violentes, que leurs crimes seuls ont rendues nécessaires, et +réduit la République à la plus affreuse disette, et qui l'aurait +affamée, sans le concours des événements les plus inattendus. Ce +système était l'ouvrage de l'étranger, qui l'a proposé par l'organe +vénal des Chabot, des l'Huilier, des Hébert et tant d'autres scélérats: +il faut tous les efforts du génie pour ramener la République à un +régime naturel et doux qui seul peut entretenir l'abondance; et cet +ouvrage n'est pas encore commencé. +</P> + +<P> +On se rappelle tous les crimes prodigués pour réaliser le pacte de +famine enfanté par le génie infernal de l'Angleterre. Pour nous +arracher à ce fléau, il a fallu deux miracles également inespérés: le +premier est la rentrée de notre convoi vendu à l'Angleterre avant son +départ de l'Amérique, et sur lequel le cabinet de Londres comptait, et +la récolte abondante et prématurée que la nature nous a présentée; +l'autre est la patience sublime du peuple qui a souffert la faim même, +pour conserver sa liberté. Il nous reste encore à surmonter le défaut +de bras, de voitures, de chevaux, qui est un obstacle à la moisson et à +la culture des terres, et toutes les manoeuvres tramées, l'année +dernière, par nos ennemis, et qu'ils ne manqueront pas de renouveler. +</P> + +<P> +Les contre-révolutionnaires sont accourus ici pour se joindre à leurs +complices et défendre leurs patrons, à force d'intrigues et de crimes. +Ils comptent sur les contre-révolutionnaires détenus, sur les gens de +la Vendée et sur les déserteurs et prisonniers ennemis, qui, selon tous +les avis, s'échappent depuis quelque temps en foule pour se rendre à +Paris, comme je l'ai déjà dénoncé inutilement plusieurs fois au comité +de salut public; enfin sur l'aristocratie, qui conspire en secret +autour de nous. On excitera dans la Convention nationale de violentes +discussions; les traîtres, cachés jusqu'ici sous des dehors hypocrites, +jetteront le masque; les conspirateurs accuseront leurs accusateurs, et +prodigueront tous les stratagèmes jadis mis en usage par Brissot, pour +étouffer la voix de la vérité. S'ils ne peuvent maîtriser la Convention +par ce moyen, ils la diviseront en deux partis; et un vaste champ est +ouvert à la calomnie et à l'intrigue. S'ils la maîtrisent un moment, +ils accuseront de despotisme et de résistance à l'autorité nationale +ceux qui combattront avec énergie leur ligue criminelle; les cris de +l'innocence opprimée, les accents mâles de la liberté outragée seront +dénoncés comme les indices d'une influence dangereuse ou d'une ambition +personnelle. Vous croirez être retournés sous le couteau des anciens +conspirateurs; le Peuple s'indignera; on l'appellera une faction; la +faction criminelle continuera de l'exaspérer; elle cherchera à diviser +la Convention nationale du Peuple; enfin, à force d'attentats, on +espère parvenir à des troubles dans lesquels les conjurés feront +intervenir l'aristocratie et tous leurs complices, pour égorger les +patriotes et rétablir la tyrannie. Voilà une partie du plan de la +conspiration. Et à qui faut-il imputer ces maux? A nous-mêmes, à notre +lâche faiblesse pour le crime, et à notre coupable abandon des +principes proclamés par nous-mêmes. Ne nous y trompons pas: fonder une +immense république sur les bases de la raison et de l'égalité; +resserrer par un lien vigoureux toutes les parties de cet empire +immense, n'est pas une entreprise que la légèreté puisse consommer; +c'est le chef-d'oeuvre de la vertu et de la raison humaine. Toutes les +factions naissent en foule du sein d'une grande révolution. Comment les +réprimer, si vous ne soumettez sans cesse toutes les passions à la +justice? Vous n'avez pas d'autre garant de la liberté, que +l'observation rigoureuse des principes et de la morale universelle, que +vous avez proclamés. Si la raison ne règne pas, il faut que le crime et +l'ambition règnent; sans elle, la victoire n'est qu'un moyen d'ambition +et un danger pour la liberté même; un prétexte fatal dont l'intrigue +abuse pour endormir le patriotisme sur les bords du précipice; sans +elle, qu'importe la victoire même? La victoire ne fait qu'armer +l'ambition, endormir le patriotisme, éveiller l'orgueil et creuser de +ses mains brillantes le tombeau de la République. Qu'importe que nos +armées chassent devant elles les satellites armés des rois, si nous +reculons devant les vices destructeurs de la liberté publique? Que nous +importe de vaincre les rois, si nous sommes vaincus par les vices qui +amènent la tyrannie? Or, qu'avons-nous fait depuis quelque temps contre +eux? Nous avons proclamé de grands prix. +</P> + +<P> +Que n'a-t-on pas fait pour les protéger parmi nous? Qu'avons-nous fait +depuis quelque temps pour les détruire? Rien, car ils lèvent une tête +insolente, et menacent impunément la vertu; rien, car le gouvernement a +reculé devant les factions, et elles trouvent des protecteurs parmi les +dépositaires de l'autorité publique: attendons-nous donc à tous les +maux, puisque nous leur abandonnons l'empire. Dans la carrière où nous +sommes, s'arrêter avant le terme, c'est périr; et nous avons +honteusement rétrogradé. Vous avez ordonné la punition de quelques +scélérats, auteurs de tous nos maux; ils osent résister à la justice +nationale, et on leur sacrifie les destinées de la patrie et de +l'humanité. Attendons-nous donc à tous les fléaux que peuvent entraîner +les factions qui s'agitent impunément. Au milieu de tant de passions +ardentes, et dans un si vaste empire, les tyrans dont je vois les +armées fugitives, mais non enveloppées, mais non exterminées, se +retirent pour vous laisser en proie à vos dissensions intestines qu'ils +allument eux-mêmes, et à une armée d'agents criminels que vous ne savez +pas même apercevoir. Laissez flotter un moment les rênes de la +révolution, vous verrez le despotisme militaire s'en emparer, et le +chef des factions renverser la représentation nationale avilie. Un +siècle de guerre civile et de calamités désolera notre patrie, et nous +périrons pour n'avoir pas voulu saisir un moment marqué dans l'histoire +des hommes pour fonder la liberté; nous livrons notre patrie à un +siècle de calamités (32), et les malédictions du peuple s'attacheront à +notre mémoire qui devait être chère au genre humain. Nous n'aurons pas +même le mérite d'avoir entrepris de grandes choses par des motifs +vertueux. On nous confondra avec les indignes mandataires du peuple qui +ont déshonoré la représentation nationale, et nous partagerons leurs +forfaits en les laissant impunis. L'immortalité s'ouvrait devant nous: +nous périrons avec ignominie. Les bons citoyens périront; les méchants +périront aussi. Le peuple outragé et victorieux les laisserait-il jouir +en paix du fruit de leurs crimes? Les tyrans eux-mêmes ne +briseraient-ils pas ces vils instruments? Quelle justice avons-nous +faite envers les oppresseurs du peuple? quels sont les patriotes +opprimés par les plus odieux abus de l'autorité nationale qui ont été +vengés? Que dis-je? quels sont tous ceux qui ont pu faire entendre +impunément la voix de l'innocence opprimée? Les coupables n'ont-ils pas +établi cet affreux principe, que dénoncer un représentant infidèle, +c'est conspirer contre la représentation nationale? L'oppresseur répond +aux opprimés par l'incarcération et de nouveaux outrages. Cependant les +départements où ces crimes ont été commis, les ignorent-ils parce que +nous les oublions? et les plaintes que nous repoussons ne +retentissent-elles pas avec plus de force dans les coeurs comprimés des +citoyens malheureux? Il est si facile et si doux d'être juste! pourquoi +nous dévouer à l'opprobre des coupables en les tolérant? Mais quoi! les +abus tolérés n'iront-ils pas en croissant? les coupables impunis ne +voleront-ils pas de crimes en crimes? Voulons-nous partager tant +d'infamie et nous vouer au sort affreux des oppresseurs du peuple? +Quels titres ont-ils pour en opposer même aux plus vils tyrans? Une +faction pardonnerait à une autre faction. Bientôt les scélérats +vengeraient le monde en s'entr'égorgeant eux-mêmes; et s'ils +échappaient à la justice des hommes, ou à leur propre fureur, +échapperaient-ils à la justice éternelle qu'ils ont outragée par le +plus horrible de tous les forfaits? +</P> + +<P> +Pour moi, dont l'existence paraît aux ennemis de mon pays un obstacle à +leurs projets odieux, je consens volontiers à leur en faire le +sacrifice, si leur affreux empire doit durer encore. Eh! qui pourrait +désirer de voir plus longtemps cette horrible succession de traîtres +plus ou moins habiles à cacher leurs âmes hideuses sous un masque de +vertu, jusqu'au moment où leur crime paraît mûr; qui tous laisseront à +la postérité l'embarras de décider lequel des ennemis de ma patrie fut +le plus lâche et le plus atroce. +</P> + +<P> +Si l'on proposait ici de prononcer une amnistie en faveur des députés +perfides, et de mettre les crimes de tout représentant sous la +sauvegarde d'un décret, la rougeur couvrirait le front de chacun de +nous: mais laisser sur la tête des représentants fidèles le devoir de +dénoncer les crimes, et cependant d'un autre côté les livrer à la rage +d'une ligue insolente, s'ils osent le remplir, n'est-ce pas un désordre +encore plus révoltant? c'est plus que protéger le crime, c'est lui +immoler la vertu. +</P> + +<P> +En voyant la multitude des vices que le torrent de la révolution a +roulés pêle-mêle avec les vertus civiques, j'ai tremblé quelquefois +d'être souillé aux yeux de la postérité par le voisinage impur de ces +hommes pervers qui se mêlaient dans les rangs des défenseurs sincères +de l'humanité; mais la défaite des factions rivales a comme émancipé +tous les vices; ils ont cru qu'il ne s'agissait plus pour eux que de +partager la patrie comme un butin, au lieu de la rendre libre et +prospère; et je les remercie de ce que la fureur dont ils sont animés +contre tout ce qui s'oppose à leurs projets, a tracé la ligne de +démarcation entre eux et tous les gens de bien; mais si les Verrès et +les Catilina de la France se croient déjà assez avancés dans la +carrière du crime pour exposer sur la tribune aux harangues la tète de +leur accusateur, j'ai promis aussi naguère de laisser à mes concitoyens +un testament redoutable aux oppresseurs du peuple, et je leur lègue dès +ce moment l'opprobre et la mort. Je conçois qu'il est facile à la ligue +des tyrans du monde d'accabler un seul homme; mais je sais aussi quels +sont les devoirs d'un homme qui peut mourir en défendant la cause du +genre humain. J'ai vu dans l'histoire tous les défenseurs de la liberté +accablés par la fortune ou par la calomnie; mais bientôt après, leurs +oppresseurs et leurs assassins sont morts aussi. Les bons et les +méchants, les tyrans et les amis de la liberté disparaissent de la +terre, mais à des conditions différentes. Français, ne souffrez pas que +vos ennemis cherchent à abaisser vos âmes et à énerver vos vertus par +une funeste doctrine. Non, Chaumette, non Fouché, la mort n'est point +un sommeil éternel. Citoyens, effacez des tombeaux cette maxime impie +qui jette un crêpe funèbre sur la nature et qui insulte à la mort: +gravez-y plutôt celle-ci: <I>La mort est le commencement de +l'immortalité</I>. +</P> + +<P> +Peuple, souviens-toi que si, dans la République, la justice ne règne +pas avec un empire absolu, et si ce mot ne signifie pas l'amour de +l'égalité et de la patrie, la liberté n'est qu'un vain nom. Peuple, toi +que l'on craint, que l'on flatte et que l'on méprise; toi, souverain +reconnu, qu'on traite toujours en esclave, souviens-toi que partout où +la justice ne règne pas, ce sont les passions des magistrats, et que le +peuple a changé de chaînes et non de destinées. +</P> + +<P> +Souviens-toi qu'il existe dans ton sein une ligue de fripons qui lutte +contre la vertu publique, qui a plus d'influence que toi-même sur tes +propres affaires, qui te redoute et te flatte en masse, mais te +proscrit en détail dans la personne de tous les bons citoyens. +</P> + +<P> +Rappelle-toi que, loin de sacrifier cette poignée de fripons à ton +bonheur, tes ennemis veulent te sacrifier à cette poignée de fripons, +auteurs de tous nos maux, et seuls obstacles à la prospérité publique. +</P> + +<P> +Sache que tout homme qui s'élèvera pour défendre la cause et la morale +publique, sera accablé d'avanies et proscrit par les fripons; sache que +tout ami de la liberté sera toujours placé entre un devoir et une +calomnie; que ceux qui ne pourront être accusés d'avoir trahi, seront +accusés d'ambition; que l'influence de la probité et des principes sera +comparée à la force de la tyrannie et à la violence des factions; que +ta confiance et ton estime seront des titres de proscription pour tous +tes amis; que les cris du patriotisme opprimé seront appelés des cris +de sédition, et que n'osant t'attaquer toi-même en masse, on te +proscrira en détail dans la personne de tous les bons citoyens, jusqu'à +ce que les ambitieux aient organisé leur tyrannie. Tel est l'empire des +tyrans armés contre nous; telle est l'influence de leur ligue avec tous +les hommes corrompus, toujours portés à les servir. Ainsi donc, les +scélérats nous imposent la loi de trahir le peuple, à peine d'être +appelés dictateurs. Souscrirons-nous à cette loi? Non: défendons le +peuple, au risque d'en être estimé; qu'ils courent à l'échafaud par la +route du crime, et nous par celle de la vertu. +</P> + +<P> +Dirons-nous que tout est bien? continuerons-nous de louer par habitude +ou par pratique ce qui est mal? nous perdrions la patrie. +Révélerons-nous les abus cachés? dénoncerons-nous les traîtres? on nous +dira que nous ébranlons les autorités constituées; que nous voulons +acquérir à leurs dépens une influence personnelle. Que ferons-nous +donc? notre devoir. Que peut-on objecter à celui qui veut dire la +vérité, et qui consent à mourir pour elle? Disons donc qu'il existe une +conspiration contre la liberté publique; qu'elle doit sa force à une +coalition criminelle qui intrigue au sein même de la Convention; que +cette coalition a des complices dans le comité de sûreté générale et +dans les bureaux de ce comité qu'ils dominent; que les ennemis de la +République ont opposé ce Comité au comité de salut public, et constitué +ainsi deux gouvernements; que des membres du comité de salut public +entrent dans ce complot; que la coalition ainsi formée cherche à perdre +les patriotes et la patrie. Quel est le remède à ce mal? Punir les +traîtres, renouveler les bureaux du comité de sûreté générale, épurer +ce comité lui-même, et le subordonner au comité de salut public; épurer +le comité de salut public lui-même, constituer l'unité du gouvernement +sous l'autorité suprême de la Convention nationale, qui est le centre +et le juge, et écraser ainsi toutes les factions du poids de l'autorité +nationale, pour élever sur leurs ruines la puissance de la justice et +de la liberté: tels sont les principes. S'il est impossible de les +réclamer sans passer pour un ambitieux, j'en conclurai que les +principes sont proscrits, et que la tyrannie règne parmi nous, mais non +que je doive le taire: car, que peut-on objecter à un homme qui a +raison, et qui sait mourir pour son pays? Je suis fait pour combattre +le crime, non pour le gouverner. Le temps n'est point arrivé où les +hommes de bien peuvent servir impunément la patrie: les défenseurs de +la liberté ne seront que des proscrits, tant que la horde des fripons +dominera. +</P> + +<BR><BR><BR> + +<P CLASS="noindent"> +Notes +</P> + +<BR> + +<P> +(1) Texte rétabli par E. Hamel. Omis dans le texte imprimé. +</P> + +<P> +(2) Texte rétabli par E. Hamel. Texte imprimé: Je me défendrai aussi +moi-même; vous n'en serez point surpris; vous ne ressemblez point aux +tyrans que vous combattez +</P> + +<P> +(3) Deux lignes effacées: Elles ont pris leur source, ou dans +l'ambition, ou dans la lassitude d'une espèce particulière de tyrannie. +</P> + +<P> +(4) Suivent deux pages effacées: Si des ambitions particulières lui ont +donné le branle ou hâté son mouvement, elle n'a dû son origine et sa +direction qu'à l'amour éclairé et profond de la justice et de la +liberté. Ce caractère a déterminé à la fois ses moyens et les attaques +de ses ennemis. Pour atteindre le but des autres, il ne fallait que +courir à la fortune sous les auspices d'une puissance nouvelle: la +nôtre, au contraire, exige le sacrifice des intérêts privés à l'intérêt +général; elle seule impose la vertu. Les autres étaient terminées par +le triomphe d'une faction: la nôtre ne peut l'être que par la victoire +de la justice sur toutes les factions; émanée de la justice, elle ne +peut se reposer que dans son sein; elle a pour ennemis tous les vices. +Les factions sont la coalition des intérêts privés contre le bien +général. Le concert des amis de la liberté, les plaintes des opprimés, +l'ascendant naturel de la raison, la force de l'opinion publique, ne +constituent point une faction; ce n'est que le rappel du pouvoir aux +principes de la liberté, et les effets naturels du développement de +l'esprit public chez un peuple éclairé. Ailleurs, l'ignorance et la +force ont absorbé les révolutions dans un despotisme nouveau: la nôtre, +émanée de la justice, ne peut se reposer que dans son sein; tous les +efforts des intérêts privés contre les droits du peuple ne peuvent +qu'agiter la nation entre deux écueils, les abus de l'ancienne +tyrannie, et les systèmes monstrueux qui dénaturaient l'égalité même, +pour ramener sous son nom la tyrannie. La cause de tous nos maux a été +dans cette lutte perpétuelle des factions contre l'intérêt public. +Celle d'Autriche et celle d'Orléans, toutes deux puissantes, l'une +parce qu'elle régnait au commencement de la révolution, l'autre parce +qu'elle avait puissamment contribué à la préparer pour régner à son +tour, ont arrêté jusqu'ici les destinées de la République. Ajoutez à +cela les intrigues de l'Angleterre coalisée avec la faction d'Orléans, +et l'influence des cours étrangères, et vous vous ferez quelque idée +des germes de discorde, de corruption et de dissolution, que les +ennemis de la liberté ont jetés au milieu de nous. La faction d'Orléans +surtout avait acquis une influence d'autant plus grande, qu'elle avait +arboré la première l'étendard du patriotisme pour renverser la cour, et +que ses partisans, cachés sous ce masque, avaient usurpé la confiance +des patriotes, et s'étaient introduits dans toutes les fonctions +publiques. +</P> + +<P> +(5) Lignes raturées: Chaque crise nouvelle, excitée par leurs intrigues +ténébreuses, ne fit que les forcer à adapter leurs moyens de nuire aux +circonstances nouvelles el à décrire un nouveau circuit pour arriver au +même but. Voulez-vous savoir si les factions existent encore? +demandez-vous si cette multitude d'intrigants dangereux, qui naguère +désolaient la République avec autant d'audace que de perfidie, a +disparu du sol de la liberté; demandez-vous si une foule de chefs et +d'agents fameux des factions diverses ne vivent point encore impunis et +même protégés; demandez-vous si le système de contre-révolution, +organisé au milieu de nous pendant plusieurs années par une politique +profonde, a pu être détruit, et quel plan sage est constamment suivi +pour le déraciner; demandez-vous si on a cessé un seul instant +d'entraver, de corrompre ou de calomnier les mesures que le salut +public a commandées; si les patriotes ne sont plus proscrits, +calomniés, les fripons ouvertement protégés, les conspirateurs +défendus, les principes de la morale publique proclamés seulement pour +la forme, éludés dans la pratique, faussés dans l'application, et +tournés contre ceux-là seuls qui les professent de bonne foi: +demandez-vous enfin si les factions ont fait autre chose que nuancer, +suivant les circonstances du moment, leurs principaux moyens de +conspiration, la corruption, la division; et surtout la calomnie. +</P> + +<P> +(6) Lignes raturées: Ils cherchent à détruire la liberté en calomniant +ses défenseurs, c'est-à-dire, les hommes qui veulent fonder l'ordre +social sur les principes de la morale publique et de l'égalité dans le +sens raisonnable attaché à ce mot. Ils savent quel est l'empire des +principes et de la vérité; ils cherchent à détruire son influence sur +le coeur des hommes, en la présentant comme l'influence personnelle de +ceux qui ont le courage de la dire; ils donnent à cette influence le +nom de tyrannie. Ils placent toujours les amis de la patrie entre leur +devoir et la calomnie; ils accusent d'ambition ceux qu'ils ne peuvent +accuser d'aucun crime: s'ils réclament contre l'oppression, on leur +répond par de nouveaux outrages; s'ils opposent l'énergie des principes +à la persécution, on donne à cette énergie le nom de sédition; +l'impression de l'opinion publique indignée est citée comme la preuve +de leur ambition. Quand on en est arrivera ce point, la liberté est +perdue. +</P> + +<P> +(7) Lignes raturées: Naguère on accusait le comité de salut public de +vouloir usurper l'autorité de la Convention; on l'accusait de vouloir +anéantir la représentation nationale: rappelez-vous quels moyens +odieux, quels lâches artifices furent épuisés pour accréditer cette +funeste idée. +</P> + +<P> +(8) Lignes raturées: Vous pourriez nous le dire, vous tous, hommes +probes, à qui on a fait la proposition formelle de vous liguer contre +le comité de salut public. +</P> + +<P> +(9) Lignes raturées: Etait-ce ceux dont la conscience était paisible? +Etait-ce les hommes dont la France estime le plus la probité, la +franchise et le dévouement? Quels crimes faisaient jadis les conjurés +que vous avez frappés? Ils s'agitaient, ils calomniaient, ils +caressaient bassement tous leurs collègues en qui ils ne voyaient déjà +plus que des juges; ils prophétisaient eux-mêmes leur punition, et +faisaient retentir les voûtes sacrées de leurs sinistres prédictions. +</P> + +<P> +(10) Lignes raturées: Il est bon de remarquer que, depuis leur +punition, les comités qui les ont dénoncés, loin d'être agresseurs, ont +toujours été sur la défensive. Depuis quand est-ce donc la punition du +crime qui épouvante la vertu? Est-ce attenter à la représentation +nationale, que de lui nommer les ennemis de la patrie et les siens? +</P> + +<P> +(11) Lignes raturées: Je les imputerai à ces personnages dangereux, et +même à d'autres fripons qui, en combattant quelquefois contre eux avec +les ennemis de la liberté, rendaient quelquefois la bonne cause +douteuse aux yeux des hommes moins placés dans un point de vue +avantageux pour la discerner. — (Les tirades suivantes, jusqu'à ces +mots inclusivement, <I>la corruption qu'ils avaient établie</I>, sont +extraites d'un livret de Robespierre, écrit au crayon, et qui n'ont pas +été lues à la tribune; nous avons cru devoir les adapter à cet endroit +de lignes raturées.) — J'en accuse la faiblesse humaine et ce fatal +ascendant de l'intrigue contre la vérité, lorsqu'elle plaide contre +elle dans les ténèbres et au tribunal de l'amour-propre; j'en accuse +des hommes pervers que je démasquerai; j'en accuse une horde de fripons +qui ont usurpé une confiance funeste, sous le nom de commis du comité +de sûreté générale. Les commis de sûreté générale sont une puissance et +une puissance supérieure, par ses funestes influences, au comité même. +Je les ai dénoncés depuis longtemps au comité de salut public et à +celui qui les emploie, qui est convenu du mal, sans oser y appliquer le +remède: je les dénonce aujourd'hui à la Convention, ces funestes +artisans de discorde, qui trahissent à la fois le comité qui les +emploie, et la patrie; qui déshonorent la révolution, compromettent la +gloire de la Convention nationale; protecteurs impudents du crime et +oppresseurs hypocrites de la vertu. C'est en vain qu'on voudrait +environner des fripons d'un prestige religieux; je ne partage pas cette +superstition, et je veux briser les ressorts d'une surveillance +corrompue qui va contre son but, pour la rattacher à des principes purs +et salutaires. J'ai un double titre pour oser remplir ce devoir, +puisqu'il faut aujourd'hui de l'audace pour attaquer des scélérats +subalternes, l'intérêt de la patrie et mon propre honneur. Ce sont ces +hommes qui réalisent cet affreux système de calomnier et de poursuivre +tous les patriotes suspects de probité, en même temps qu'ils protègent +leurs pareils et qu'ils justifient leurs crimes par ce mot, qui est le +cri de ralliement de tous les ennemis de la patrie, <I>c'est Robespierre +qui l'a ordonné</I>. C'était aussi le langage de tous les complices +d'Hébert, dont je demande en vain la punition. Et qu'importe, comme on +l'a dit, qu'ils aient quelquefois dénoncé et arrêté des aristocrates +prononcés, s'ils vendent aux autres l'impunité, et s'ils se font de ces +services faciles un titre pour trahir et pour opprimer? Que m'importe +qu'ils poursuivent l'aristocratie, s'ils assassinent le patriotisme et +la vertu, afin qu'il ne reste plus sur la terre que des fripons et +leurs protecteurs? Que dis-je? les fripons ne sont-ils pas une espèce +d'aristocratie? Tout aristocrate est corrompu, et tout homme corrompu +est aristocrate: mais cherchez sous ce masque du patriotisme; vous y +trouverez des nobles, des émigrés, peut-être des hommes qui, après +avoir professé ouvertement le royalisme pendant plusieurs années, se +sont fait attacher au comité de sûreté générale, comme jadis les +prostituées à l'Opéra, pour exercer leur métier impunément, et se +venger patriotiquement sur les patriotes de la puissance et des succès +de la République. Amar et Jagot, s'étant emparés de la police, ont plus +d'influence seuls que tous les membres du comité de sûreté générale; +leur puissance s'appuie encore sur cette armée de commis dont ils sont +les patrons et les généraux. Ce sont eux qui sont les principaux +artisans du système de division et de calomnie; il existe une +correspondance d'intrigues entre eux et certains membres du comité de +salut public, et les autres ennemis du gouvernement républicain ou de +la morale publique, car c'est la même chose; aussi ceux qui nous font +la guerre sont-ils les apôtres de l'athéisme et de l'immoralité. Une +circonstance remarquable et décisive, c'est que les persécutions ont +été renouvelées avec une nouvelle chaleur après la célébration de la +fête à l'Etre suprême. Nos ennemis ont senti la nécessité de réparer +cette défaite décisive à force de crimes, et de ressusciter, à quelque +prix que ce fût, la corruption qu'ils avaient établie. +</P> + +<P> +(12) Texte d'E. Hamel. Texte imprimé: de toutes les tyrannies +</P> + +<P> +(13) Texte d'E. Hamel. Texte imprimé : de leur conspiration +</P> + +<P> +(14) Lignes raturées: Quant à l'existence de la divinité, ils en +fournissent eux-mêmes un argument irrésistible; ce sont leurs propres +crimes. +</P> + +<P> +(15) Lignes raturées: Que suis-je? Un esclave de la patrie, un martyr +vivant de la République, la victime et le fléau du crime. Tous les +fripons m'outragent; les actions les plus indifférentes et les plus +légitimes sont pour moi des crimes. Il suffit de me connaître pour être +calomnié: on pardonne aux autres leurs forfaits, on me fait un crime de +mon zèle pour la patrie. Otez-moi ma conscience, je serais le plus +malheureux de tous les hommes. +</P> + +<P> +(16) Lignes raturées: Sans elle, quel obstacle s'opposerait au triomphe +de l'imposture et de l'intrigue? +</P> + +<P> +(17) Lignes raturées: Plus le peuple est éclairé et juste, plus la +justice et les principes ont d'empire sur lui, et plus ceux qui les +défendent obtiennent cette sorte de confiance attachée à la probité; +ceux qui s'indignent de cette confiance, veulent la donner. +</P> + +<P> +(18) Lignes raturées: La liberté publique est violée, quand les ennemis +du peuple français peuvent réduire ses représentants à l'impuissance de +défendre ses intérêts; or, je déclare en votre présence que je me suis +vu réduit à celte impuissance; je déclare que je me suis cru forcé +depuis quelque temps à abandonner les fonctions que la Convention +nationale m'avait confiées. Je demande que chacun de mes collègues se +rende compte à lui-même de la manière dont il serait affecté si le +gouvernement se liguait avec tous les ennemis de la révolution, pour le +rendre seul responsable de tous les crimes et de toutes les erreurs qui +se commentent dans la République, et de tous les maux qui affligent les +individus. +</P> + +<P> +(19) Lignes raturées: Je ne suis point assez éclairé sur les manoeuvres +ténébreuses, pour affirmer si cette nouvelle est vraie ou fausse; mais, +si elle n'était pas dénuée de fondement, j'aurais droit d'en conclure +que la probité de la majorité de la Convention nationale a repoussé, +etc. +</P> + +<P> +(20) Lignes raturées: Quel homme n'a pas été pénétré du charme touchant +qu'il portait dans tous les coeurs? Quel est le représentant du peuple +qui, dans ce moment, n'a pas cru recueillir la plus douce récompense de +son dévouement à la patrie? Quiconque aurait vu ce spectacle avec des +yeux secs ou avec une âme indifférente, est un monstre. Le silence du +sentiment imprimait plus éloquemment que les discours les émotions +douces et profondes dont les coeurs étaient remplis, et ce cri échappait +de tous les coeurs: que quiconque avait vu ce grand spectacle pouvait +quitter la vie sans regret. +</P> + +<P> +(21) Lignes raturées: A considérer la nature de leur colère, les moyens +et l'objet de la ligue, on eût cru voir les pygmées renouveler la +conspiration des Titans. C'est depuis cette époque que les manoeuvres +dont j'ai parlé se sont développées. Si le trait dont j'ai à parler +n'était pas propre à répandre la plus vive lumière sur les vues de la +coalition, je me garderais bien de rappeler certains faits scandaleux +arrivés au sein même de la fête de l'Etre suprême; car un sentiment +impérieux de pudeur ne me permettrait pas d'avouer que des +représentants du peuple ont répondu par les cris de la fureur aux +touchantes acclamations du peuple; que le président de la Convention +nationale, parlant au peuple, fut insulté par des injures grossières et +les grossiers sarcasmes de quelques autres, et les courses de ceux qui, +cherchant des crimes à celui qu'ils voulaient perdre, dans les signes +de l'allégresse publique, allaient répandre le poison de la terreur et +les soupçons, en disant: Voyez-vous comme on l'applaudit? On n'oublia +rien pour effacer les impressions salutaires qu'avait produites la fête +de l'Etre suprême. La première tentative fut le rapport de Vadier, +rapport où une conspiration politique, profonde, a été déguisée sous le +récit d'une farce mystique et sous des plaisanteries assez déplacées. +</P> + +<P> +(22) Lignes raturées: Enfin, de multiplier les chances des assassins, +en réveillant le fanatisme, tandis que l'on détournait l'attention +publique des véritables conspirateurs qui conduisaient eux-mêmes toute +cette trame. +</P> + +<P> +(23) Lignes raturées: L'affectation insolente avec laquelle +l'aristocratie cherchait à précipiter le jugement de ce procès, et à en +faire l'objet d'un scandale public ou d'une comédie ridicule, eût suffi +seule pour dévoiler ce projet; mais il est encore prouvé par les faits +les plus positifs et les plus multipliés. Cependant l'agent national de +la commune, pour avoir fait arrêter, d'après le voeu du comité de salut +public, quelques agents de ces manoeuvres, a été réprimandé et menacé +par le comité de sûreté générale. Ce dernier comité a encore dénoncé +l'accusateur public, pour avoir remis les pièces de cette affaire au +comité de salut public, qui avait senti la nécessité de l'approfondir +avec plus de sagacité. On a voulu surtout dans ces derniers temps +multiplier les mécontents, et toujours les vexations ont été déguisées +sous le prétexte du bien public; les persécutions suscitées au peuple, +sous le prétexte du fanatisme; les apôtres de l'athéisme et de +l'immoralité étaient sans doute le plus fécond et le plus sûr moyen de +parvenir à ce but. +</P> + +<P> +(24) Lignes raturées: On incarcérait, on persécutait les patriotes; on +prodiguait les attentats, pour en accuser le comité de salut public. +Ceux qui déclament contre le gouvernement, et ceux qui commettent les +excès qu'on lui impute, sont les mêmes hommes. La conjuration contre le +gouvernement a commencé au moment de sa naissance, et elle continue +actuellement avec une nouvelle activité. Les conjurés l'avaient d'abord +attaqué collectivement; ils le poursuivent maintenant en détail dans +les membres qui le composent, et ils appellent sur une seule tête cette +masse de mécontentement et de haine qu'ils s'efforcent de grossir, pour +en écraser ensuite tous les autres. Qui peut leur contester qu'il y a +de l'habileté dans cette tactique? Ils savent qu'il est plus facile de +perdre un homme que de détruire une puissance, et ils croient bien plus +à l'empire des petites passions qu'à celui de la raison et des +sentiments généreux. On disait, il y a peu de jours dans les prisons, +il est temps de se montrer, le comité de sûreté générale s'est déclaré +contre le comité de salut public; on le disait dans la nuit même où se +passa la fameuse séance des deux Comités, dont j'ai rendu compte, et il +fallait des précautions actives et extraordinaires pour maintenir +l'ordre. On arrêta, peu de jours auparavant, des colporteurs de +journaux qui criaient à perte d'haleine: Grande arrestation de +Robespierre; on répandait le bruit que Saint-Just était noble et qu'il +voulait sauver les nobles; on répandait en même temps que je voulais +les proscrire. Des fripons, apostés au lieu où les conspirateurs +expient leurs forfaits, cherchaient à apitoyer le peuple, et disaient: +C'est Robespierre qui égorge ces innocents. C'était le cri de +ralliement des contre-révolutionnaires détenus; c'était celui de tous +mes ennemis, qui me renvoyaient les plaintes de tous les citoyens, +comme à l'arbitre de toutes les destinées. C'était le moment où on +attaquait le tribunal révolutionnaire, où on m'identifiait avec cette +institution et avec tout le gouvernement révolutionnaire; c'était le +temps où le comité de sûreté générale prêtait lui-même son nom et son +appui à toutes ces manoeuvres: des libelles insidieux, de véritables +manifestes étaient prêts d'éclore; on devait invoquer la déclaration +des droits, demander l'exécution actuelle et littérale de la +constitution, la liberté indéfinie de la presse, l'anéantissement da +tribunal révolutionnaire et la liberté des détenus. +</P> + +<P> +(25) Lignes raturées: S'il existe dans le monde une espèce de tyrannie, +n'est-ce pas celle dont je suis la victime? +</P> + +<P> +(26) Lignes raturées: Qu'ils me préparent la ciguë, je l'attendrai sur +ces sièges sacrés; je léguerai du moins à ma patrie l'exemple d'un +constant amour pour elle, et aux ennemis de l'humanité l'opprobre et la +mort. +</P> + +<P> +(27) Ligne raturée: Avec des récits moins pompeux, elles paraîtraient +plus grandes. +</P> + +<P> +(28) Ligne raturée: Ce sont ces institutions qui nous manquent encore. +</P> + +<P> +(29) Lignes raturées: Tout marchera vers le véritable but des +institutions révolutionnaires; et la terreur imprimée au crime sera la +meilleure garantie de l'innocence. +</P> + +<P> +(30) Lignes raturées: C'est une mauvaise manière de protéger les +patriotes, de donner la liberté aux coupables; car la terreur des +criminels de la révolution est la meilleure garantie de l'innocence. +</P> + +<P> +(31) Ligne raturée: On calomniait d'avance l'indignation publique qu'on +se préparait à exciter. +</P> + +<P> +(32) Lignes raturées: Et notre mémoire, qui devait être chère au monde, +sera l'objet des malédictions du genre humain. +</P> + +<BR><BR> + +<HR ALIGN="center" WIDTH="80%"> + +<BR><BR><BR><BR> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Discours par Maximilien Robespierre -- +17 Avril 1792-27 Juillet 1794, by Maximilien Robespierre + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DISCOURS PAR ROBESPIERRE, 1792-94 *** + +***** This file should be named 29887-h.htm or 29887-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/9/8/8/29887/ + +Produced by Daniel Fromont + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</BODY> + +</HTML> + + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..54ab544 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #29887 (https://www.gutenberg.org/ebooks/29887) |
