summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--28930-8.txt21425
-rw-r--r--28930-8.zipbin0 -> 470540 bytes
-rw-r--r--28930-h.zipbin0 -> 772956 bytes
-rw-r--r--28930-h/28930-h.htm21324
-rw-r--r--28930-h/images/img001.jpgbin0 -> 47132 bytes
-rw-r--r--28930-h/images/img002.jpgbin0 -> 49870 bytes
-rw-r--r--28930-h/images/img003.jpgbin0 -> 48602 bytes
-rw-r--r--28930-h/images/img004.jpgbin0 -> 35606 bytes
-rw-r--r--28930-h/images/img005.jpgbin0 -> 21132 bytes
-rw-r--r--28930-h/images/img006.jpgbin0 -> 46648 bytes
-rw-r--r--28930-h/images/img007.jpgbin0 -> 22922 bytes
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
14 files changed, 42765 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/28930-8.txt b/28930-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..0e2d2e1
--- /dev/null
+++ b/28930-8.txt
@@ -0,0 +1,21425 @@
+Project Gutenberg's Mémoires d'Outre-Tombe, by François-René Chateaubriand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires d'Outre-Tombe
+ Tome V
+
+Author: François-René Chateaubriand
+
+Editor: Edmond Biré
+
+Release Date: May 22, 2009 [EBook #28930]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers Gallica
+- Bibliothèque Nationale de France and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+ CHATEAUBRIAND
+
+
+ MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
+
+
+
+ NOUVELLE ÉDITION
+ Avec une Introduction, des Notes et des Appendices
+
+ Par
+ Edmond BIRÉ
+
+
+
+ TOME V
+
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE GARNIER FRÈRES
+ 6, RUE DES SAINTS-PÈRES
+
+
+ KRAUS REPRINT
+ Nendeln/Liechtenstein
+ 1975
+
+
+
+ Reprinted by permission of the original publishers
+
+ KRAUS REPRINT
+ A Division of
+ KRAUS-THOMSON ORGANIZATION LIMITED
+ Nendeln/Liechtenstein
+ 1975
+
+ Printed in Germany
+ Lessingdruckerei Wiesbaden
+
+
+
+
+MÉMOIRES
+
+
+
+
+LIVRE XII
+
+ Ambassade de Rome. -- Trois espèces de matériaux. -- Journal de
+ route. -- Lettres à madame Récamier. -- Léon XII et les
+ cardinaux. -- Les ambassadeurs. -- Les anciens artistes et les
+ artistes nouveaux. -- Ancienne Société romaine. -- Moeurs
+ actuelles de Rome. -- Les lieux et le paysage. -- Lettre à M.
+ Villemain. -- À madame Récamier. -- Explication sur le mémoire
+ qu'on va lire. -- Lettre à M. le comte de la Ferronnays. --
+ Mémoire. -- À madame Récamier. -- À la même. -- À madame
+ Récamier. -- À M. Thierry. -- Dépêche à M. le comte de la
+ Ferronnays. -- À madame Récamier. -- À la même. -- Dépêche à M.
+ le comte Portalis. -- Mort de Léon XII. -- Dépêche à M. la comte
+ Portalis. -- À madame Récamier.
+
+
+Le livre précédent, que je viens d'écrire en 1839, rejoint ce livre de
+mon ambassade de Rome, écrit en 1828 et 1829, il y a dix ans[1]. Mes
+_Mémoires_, comme Mémoires, ont gagné au récit de la vie de madame
+Récamier: d'autres personnages ont été amenés sur la scène; on a vu
+Naples sous Murat, Rome sous Bonaparte, le Pape délivré revenu à
+Saint-Pierre; des lettres inédites de madame de Staël, de Benjamin
+Constant, de Canova, de La Harpe, de madame de Genlis, de Lucien
+Bonaparte, de Moreau, de Bernadotte, de Murat, sont conservées; des
+récits de Benjamin Constant le montrent sous un jour nouveau. J'ai
+introduit le lecteur dans un petit _canton détourné_ de l'empire, tandis
+que cet empire accomplissait son mouvement universel; je me trouve
+maintenant conduit à mon ambassade de Rome. On aura été délassé de moi
+par la distraction d'un sujet étranger: c'est tout profit pour le
+lecteur.
+
+ [Note 1: Ce livre a été écrit à Rome en 1828 et 1829.--Il a
+ été revu en février 1845.]
+
+Pour ce livre de mon ambassade de Rome, les matériaux ont abondé; ils
+sont de trois sortes:
+
+Les premiers contiennent l'histoire de mes sentiments intimes et de ma
+vie privée racontée dans les lettres adressées à madame Récamier.
+
+Les seconds exposent ma vie publique; ce sont mes dépêches.
+
+Les troisièmes sont un mélange de détails historiques sur les papes, sur
+l'ancienne société de Rome, sur les changements arrivés de siècles en
+siècles dans cette société, etc.
+
+Parmi ces investigations se trouvent des pensées et des descriptions,
+fruit de mes promenades. Tout cela a été écrit dans l'espace de sept
+mois, temps de la durée de mon ambassade, au milieu des fêtes ou des
+occupations sérieuses[2]. Néanmoins, ma santé était altérée: je ne
+pouvais lever les yeux sans éprouver des éblouissements; pour admirer le
+ciel, j'étais obligé de le placer autour de moi, en montant au haut d'un
+palais ou d'une colline. Mais je guéris la lassitude du corps par
+l'application de l'esprit: l'exercice de ma pensée renouvelle mes forces
+physiques; ce qui tuerait un autre homme me fait vivre.
+
+ [Note 2: En relisant ces manuscrits, j'ai seulement ajouté
+ quelques passages d'ouvrages publiés postérieurement à la
+ date de mon ambassade à Rome. CH.]
+
+Au revu de tout cela, une chose m'a frappé: à mon arrivée dans la ville
+éternelle, je sens une certaine déplaisance, et je crois un moment que
+tout est changé; peu à peu la fièvre des ruines me gagne, et je finis,
+comme mille autres voyageurs, par adorer ce qui m'avait laissé froid
+d'abord. La nostalgie est le regret du pays natal: aux rives du Tibre on
+a aussi le _mal du pays_, mais il produit un effet opposé à son effet
+accoutumé: on est saisi de l'amour des solitudes et du dégoût de la
+patrie. J'avais déjà éprouvé _ce mal_ lors de mon premier séjour, et
+j'ai pu dire:
+
+ Agnosco veteris vestigia flammæ[3].
+
+ [Note 3: _Énéide_, livre IV, v. 23.]
+
+Vous savez qu'à la formation du ministère Martignac le seul nom de
+l'Italie avait fait disparaître le reste de mes répugnances; mais je ne
+suis jamais sûr de mes dispositions en matière de joie: je ne fus pas
+plus tôt parti avec madame de Chateaubriand que ma tristesse naturelle
+me rejoignit en chemin. Vous allez vous en convaincre par mon journal de
+route:
+
+ «Lausanne, 22 septembre 1828.
+
+«J'ai quitté Paris le 14 de ce mois; j'ai passé le 16 à
+Villeneuve-sur-Yonne[4]: que de souvenirs! Joubert a disparu; le
+château abandonné de Passy a changé de maître; il m'a été dit: «Soyez la
+cigale des nuits. _Esto cicada noctium._»
+
+ [Note 4: De Villeneuve-sur-Yonne, le _mardi 16 septembre_, il
+ écrivait à Mme Récamier: «Je ne sais si je pourrai vous
+ écrire jamais sur ce papier d'auberge. Je suis bien triste
+ ici. J'ai vu en arrivant le château qu'avait habité Mme de
+ Beaumont pendant les années de la Révolution. Le pauvre ami
+ Joubert me montrait souvent un chemin de sable qu'on aperçoit
+ sur une colline au milieu des bois, et par où il allait voir
+ la voisine fugitive. Quand il me racontait cela, Mme de
+ Beaumont n'était déjà plus, nous la regrettions ensemble.
+ Joubert a disparu à son tour; le château a changé de maître;
+ toute la famille de Sérilly est dispersée. Si vous ne me
+ restiez pas, que deviendrais-je? Je ne veux pas vous
+ attrister aujourd'hui, j'aime mieux finir ici ma lettre.
+ Qu'avez-vous besoin des souvenirs d'un passé que vous n'avez
+ pas connu? N'avez-vous pas aussi le vôtre? Arrangeons notre
+ avenir, le mien est tout à vous. Mais ne vais-je pas dès à
+ présent vous accabler de mes lettres? J'ai peur de réparer
+ trop bien mes anciens torts. Quand aurai-je un mot de vous?
+ Je voudrais bien savoir comment vous supportez
+ l'absence....»]
+
+
+ «Arona, 25 septembre.
+
+«Arrivé à Lausanne le 22, j'ai suivi la route par laquelle ont disparu
+deux autres femmes qui m'avaient voulu du bien et qui, dans l'ordre de
+la nature, me devaient survivre: l'une, madame la marquise de Custine,
+est venue mourir à Bex; l'autre, madame la duchesse de Duras, il n'y a
+pas encore un an, courait au Simplon, fuyant devant la mort qui
+l'atteignit à Nice[5].
+
+ [Note 5: Mme de Duras mourut à Nice au mois de janvier 1829.]
+
+ _Noble Clara_, digne et constante amie,
+ Ton souvenir ne vit plus en ces lieux;
+ De ce tombeau l'on détourne les yeux;
+ Ton nom s'efface et le monde t'oublie!
+
+ * * * * *
+
+«Le dernier billet que j'ai reçu de madame de Duras fait sentir
+l'amertume de cette dernière goutte de la vie qu'il nous faudra tous
+épuiser:
+
+ «Nice, 14 novembre 1828
+
+ «Je vous ai envoyé un _asclepias carnata_: c'est un laurier
+ grimpant de pleine terre qui ne craint pas le froid et qui a une
+ fleur rouge comme le camélia, qui sent excellent; mettez-le sous
+ les fenêtres de la Bibliothèque du Bénédictin.
+
+ «Je vous dirai un mot de mes nouvelles: c'est toujours la même
+ chose; je languis sur mon canapé toute la journée, c'est-à-dire
+ tout le temps où je ne suis pas en voiture ou à marcher dehors;
+ ce que je ne puis faire au delà d'une demi-heure. Je rêve au
+ passé; ma vie a été si agitée, si variée, que je ne puis dire que
+ j'éprouve un violent ennui: si je pouvais seulement coudre ou
+ faire de la tapisserie, je ne me trouverais pas malheureuse. Ma
+ vie présente est si éloignée de ma vie passée, qu'il me semble
+ que je lis des mémoires, ou que je regarde un spectacle[6].»
+
+ [Note 6: Tout ce qui précède, depuis les mots: _la mort qui
+ l'atteignit à Nice_, a été ajouté après coup sur le _Journal
+ de route_ de Chateaubriand. Il est bien évident qu'il ne
+ pouvait inscrire sur son journal, le _25 septembre 1828_, un
+ billet de Mme de Duras écrit le _14 novembre 1828_; il ne
+ pouvait non plus parler alors de la mort de Mme de Duras et
+ de son tombeau, puisqu'elle mourut seulement en 1829.]
+
+«Ainsi je suis rentré dans l'Italie privé de mes appuis, comme j'en
+sortis il y a vingt-cinq ans. Mais, à cette première époque, je pouvais
+réparer mes pertes; aujourd'hui qui voudrait s'associer à quelques
+vieux jours? Personne ne se soucie d'habiter une ruine.
+
+«Au village même du Simplon, j'ai vu le premier sourire d'une heureuse
+aurore. Les rochers, dont la base s'étendait noircie à mes pieds,
+resplendissaient de rose au haut de la montagne, frappés des rayons du
+soleil. Pour sortir des ténèbres, il suffit de s'élever vers le ciel.
+
+«Si l'Italie avait déjà perdu pour moi de son éclat lors de mon voyage à
+Vérone en 1822, dans cette année 1828 elle m'a paru encore plus
+décolorée; j'ai mesuré les progrès du temps. Appuyé sur le balcon de
+l'auberge à Arona, je regardais les rivages du lac Majeur, peints de
+l'or du couchant et bordés de flots d'azur. Rien n'était doux comme ce
+paysage, que le château bordait de ses créneaux. Ce spectacle ne me
+portait ni plaisir ni sentiment. Les années printanières marient à ce
+qu'elles voient leurs espérances; un jeune homme va errant avec ce qu'il
+aime, ou avec les souvenirs du bonheur absent. S'il n'a aucun lien, il
+en cherche; il se flatte à chaque pas de trouver quelque chose; des
+pensées de félicité le suivent: cette disposition de son âme se
+réfléchit sur les objets.
+
+«Au surplus, je m'aperçois moins du rapetissement de la société actuelle
+lorsque je me trouve seul. Laissé à la solitude dans laquelle Bonaparte
+a laissé le monde, j'entends à peine les générations débiles qui passent
+et vagissent au bord du désert.»
+
+
+ «Bologne, 28 septembre 1828.
+
+«À Milan, en moins d'un quart d'heure, j'ai compté dix-sept bossus
+passant sous la fenêtre de mon auberge. La schlague allemande a déformé
+la jeune Italie.
+
+«J'ai vu dans son sépulcre saint Charles Borromée dont je venais de
+toucher la crèche à Arona. Il comptait deux cent quarante-quatre années
+de mort. Il n'était pas beau.
+
+«À Borgo San Donnino, madame de Chateaubriand est accourue dans ma
+chambre au milieu de la nuit: elle avait vu tomber ses robes et son
+chapeau de paille des chaises où ils étaient suspendus. Elle en avait
+conclu que nous étions dans une auberge hantée des esprits ou habitée
+par des voleurs. Je n'avais éprouvé aucune commotion dans mon lit: il
+était pourtant vrai qu'un tremblement de terre s'était fait sentir dans
+l'Apennin: ce qui renverse les cités peut faire tomber les vêtements
+d'une femme. C'est ce que j'ai dit à madame de Chateaubriand; je lui ai
+dit aussi que j'avais traversé sans accident, en Espagne, dans la Vega
+du Xenil, un village culbuté la veille par une secousse souterraine. Ces
+hautes consolations n'ont pas eu le moindre succès, et nous nous sommes
+empressés de quitter cette caverne d'assassins.
+
+«La suite de ma course m'a montré partout la fuite des hommes et
+l'inconstance des fortunes. À Parme, j'ai trouvé le portrait de la veuve
+de Napoléon; cette fille des Césars est maintenant la femme du comte de
+Neipperg[7]; cette mère du fils du conquérant a donné des frères à ce
+fils[8]: elle fait garantir les dettes qu'elle entasse par un petit
+Bourbon qui demeure à Lucques, et qui doit, s'il y a lieu, hériter du
+duché de Parme[9].
+
+ [Note 7: Sur le comte de Neipperg, voir, au tome IV, la note
+ 2 de la page 435.]
+
+ [Note 8: Si Chateaubriand ne vit pas Marie-Louise, lors de
+ son passage à Parme en 1828, il avait dîné avec elle,
+ quelques années auparavant, à Vérone, où elle avait été voir
+ son père, pendant la tenue du Congrès. «Nous refusâmes
+ d'abord, écrit-il, une invitation de l'archiduchesse de
+ Parme. Elle insista, et nous y allâmes. Nous la trouvâmes
+ fort gaie; l'univers s'étant chargé de se souvenir de
+ Napoléon, elle n'avait plus la peine d'y songer. Elle
+ prononça quelques mots légers et, comme en passant, sur le
+ roi de Rome: elle était grosse. Sa cour avait un certain air
+ délabré et vieilli, excepté M. de Neipperg, homme de bon ton.
+ Il n'y avait là de singulier que nous dînant auprès de
+ Marie-Louise, et les bracelets faits de la pierre du
+ sarcophage de Juliette, que portait la veuve de Napoléon. En
+ traversant le Pô, à Plaisance, une seule barque, nouvellement
+ peinte, portant une espèce de pavillon impérial, frappa nos
+ regards. Deux ou trois dragons, en veste et en bonnet de
+ police, faisaient boire leurs chevaux; nous entrions dans les
+ États de Marie-Louise; c'est tout ce qui restait de la
+ puissance de l'homme qui fendit les rochers du Simplon,
+ planta ses drapeaux sur les capitales de l'Europe, releva
+ l'Italie prosternée depuis tant de siècles.» En parlant à
+ Marie-Louise, Chateaubriand lui dit qu'il avait rencontré ses
+ soldats à Plaisance, mais que cette petite troupe n'était
+ rien à côté des grandes armées impériales d'autrefois. Elle
+ lui répondit sèchement: «Je ne songe plus à cela!» (_Congrès
+ de Vérone_, t. 1, p. 69.)]
+
+ [Note 9: Charles-Louis de Bourbon, duc de Lucques, fils de
+ l'infante Marie-Louise d'Espagne, ex-reine d'Étrurie. Aux
+ termes d'un arrangement conclu à Paris en 1817, il devait
+ hériter, à la mort de Marie-Louise, du duché de Parme et
+ Plaisance. Marie-Louise étant morte en 1847, il devint duc de
+ Parme; mais, chassé de ses États en 1848 par une
+ insurrection, il abdiqua, le 14 mars 1849, en faveur de son
+ fils Charles III, qui périt assassiné le 27 mars 1854. Le
+ fils aîné de ce dernier, Robert Ier, né en 1848, fut alors
+ proclamé duc sous la régence de sa mère Louise-Marie-Thérèse
+ de Bourbon, fille du duc de Berry et soeur du comte de
+ Chambord; il fut renversé en 1860, et le duché fut annexé au
+ royaume d'Italie, dont il forme aujourd'hui une province.]
+
+«Bologne me semble moins désert qu'à l'époque de mon premier voyage. J'y
+ai été reçu avec les honneurs dont on assomme les ambassadeurs. J'ai
+visité un beau cimetière: je n'oublie jamais les morts; c'est notre
+famille.
+
+«Je n'avais jamais si bien admiré les Carrache qu'à la nouvelle galerie
+de Bologne. J'ai cru voir la sainte Cécile de Raphaël pour la première
+fois, tant elle était plus divine qu'au Louvre, sous notre ciel
+barbouillé de suie.»
+
+
+ «Ravenne, 1er octobre 1828.
+
+«Dans la Romagne, pays que je ne connaissais pas, une multitude de
+villes, avec leurs maisons enduites d'une chaux de marbre, sont perchées
+sur le haut de diverses petites montagnes, comme des compagnies de
+pigeons blancs. Chacune de ces villes offre quelques chefs-d'oeuvre des
+arts modernes ou quelques monuments de l'antiquité. Ce canton de
+l'Italie renferme toute l'histoire romaine; il faudrait le parcourir
+Tite-Live, Tacite et Suétone à la main.
+
+«J'ai traversé Imola, évêché de Pie VII, et Faenza. À Forli je me suis
+détourné de ma route pour visiter à Ravenne le tombeau de Dante. En
+approchant du monument, j'ai été saisi de ce frisson d'admiration que
+donne une grande renommée, quand le maître de cette renommée a été
+malheureux. Alfieri, qui avait sur le front _il pallor della morte e la
+speranza_, se prosterna sur ce marbre et lui adressa ce sonnet: _O gran
+Padre Alighier!_ Devant le tombeau je m'appliquais ce vers du
+Purgatoire:
+
+ Frate,
+ Lo mondo è cieco, e tu vien ben da lui[10].
+
+ [Note 10: _Le Purgatoire_, chant XVI, vers 65-66.]
+
+«Béatrice m'apparaissait; je la voyais telle qu'elle était lorsqu'elle
+inspirait à son poète le désir _de soupirer et de mourir de pleurs_:
+
+ Di sospirare, e di morir di pianto.
+
+«Ô ma pieuse chanson, dit le père des muses modernes, va pleurant à
+présent! va retrouver les femmes et les jeunes filles à qui tes soeurs
+avaient accoutumé de porter la joie! Et toi, qui es fille de la
+tristesse, va-t-en, inconsolée, demeurer avec Béatrice.»
+
+«Et pourtant le créateur d'un nouveau monde de poésie oublia Béatrice
+quand elle eut quitté la terre! il ne la retrouva, pour l'adorer dans
+son génie, que quand il fut détrompé. Béatrice lui en fait le reproche,
+lorsqu'elle se prépare à montrer le ciel à son amant: «Je l'ai soutenu
+(Dante), dit-elle aux puissances du paradis, je l'ai soutenu quelque
+temps par mon visage et mes yeux d'enfant; mais quand je fus sur le
+seuil de mon second âge et que je changeai de vie, il me quitta et se
+donna à d'autres.»
+
+«Dante refusa de rentrer dans sa patrie au prix d'un pardon. Il
+répondit à l'un de ses parents: «Si pour retourner à Florence il n'est
+d'autre chemin que celui qui m'est ouvert, je n'y retournerai point. Je
+puis partout contempler les astres et le soleil.» Dante dénia ses jours
+aux Florentins, et Ravenne leur a dénié ses cendres, alors même que
+Michel-Ange, génie ressuscité du poète, se promettait de décorer à
+Florence le monument funèbre de celui qui avait appris _come l'uom
+s'eterna_[11].
+
+ [Note 11:
+ Quando nel monda ad ora adora
+ M'insegnavate come l'uom s'eterna.
+
+ (_L'Enfer_, chant XV, vers 84-85.)]
+
+«Le peintre du _Jugement dernier_, le sculpteur de _Moïse_, l'architecte
+de la _Coupole de Saint-Pierre_, l'ingénieur du _vieux bastion de
+Florence_, le poète _des Sonnets adressés à Dante_, se joignit à ses
+compatriotes et appuya de ces mots la requête qu'ils présentèrent à Léon
+X: «_Io Michel Agnolo, scultore, il medesimo a Vostra Santità supplico,
+offerendomi al divin poeta fare la sepoltura sua condecente e in loco
+onorevole in questa città._»
+
+«Michel-Ange, dont le ciseau fut trompé dans son espérance, eut recours
+à son crayon pour élever à cet autre lui-même un autre mausolée. Il
+dessina les principaux sujets de la _Divina Commedia_ sur les marges
+d'un exemplaire in-folio des oeuvres du grand poète; un navire, qui
+portait de Livourne à Citiva-Vecchia ce double monument, fit naufrage.
+
+«Je m'en revenais tout ému et ressentant quelque chose de cette
+commotion mêlée d'une terreur divine que j'éprouvai à Jérusalem, lorsque
+mon _cicerone_ m'a proposé de me conduire à la maison de lord Byron.
+Eh! que me faisaient Childe-Harold et la signora Giuccioli en présence
+de Dante et de Béatrice! Le malheur et les siècles manquent encore à
+Childe-Harold; qu'il attende l'avenir. Byron a été mal inspiré dans sa
+prophétie de Dante.
+
+«J'ai retrouvé Constantinople à Saint-Vital et à Saint-Apollinaire[12].
+Honorius et sa poule ne m'importaient guère; j'aime mieux Placidie et
+ses aventures, dont le souvenir me revenait dans la basilique de
+Saint-Jean-Baptiste; c'est le roman chez les barbares[13]. Théodoric
+reste grand, bien qu'il ait fait mourir Boèce. Ces Goths étaient d'une
+race supérieure; Amalasonte, bannie dans une île du lac de Bolsène,
+s'efforça, avec son ministre Cassiodore, de conserver ce qui restait de
+la civilisation romaine. Les Exarques apportèrent à Ravenne la
+décadence de leur empire. Ravenne fut lombarde sous Astolphe; les
+Carlovingiens la rendirent à Rome. Elle devint sujette de son
+archevêque, puis elle se changea de république en tyrannie, finalement,
+après avoir été guelfe ou gibeline; après avoir fait partie des États
+vénitiens, elle est retournée à l'Église sous le pape Jules II, et ne
+vit plus aujourd'hui que par le nom de Dante.
+
+ [Note 12: La basilique octogone de Saint-Vital, à Ravenne,
+ rappelle, en effet, Constantinople, puisqu'elle fût bâtie,
+ sous Justinien, à l'imitation de Sainte-Sophie. Charlemagne
+ la fit copier pour l'église d'Aix-la-Chapelle.--L'église
+ Saint-Apollinaire, érigée sous Théodoric, au commencement du
+ VIe siècle, offre également le type byzantin dans tout son
+ éclat oriental. Les vingt-quatre colonnes de marbre grec qui
+ divisent l'église en trois nefs furent transportées de
+ Constantinople à Ravenne.]
+
+ [Note 13: L'amour d'Honorius pour une poule nommée Rome est
+ une anecdote de Procope.--Quant à Placidie, fille de
+ Théodose-le-Grand, soeur d'Honorius et mère de Valentinien
+ III, ses aventures constituent bien le plus étrange des
+ romans,--«le roman chez les Barbares», comme l'appelle
+ Chateaubriand. Née à Constantinople, elle fut prise au siège
+ de Rome par Alaric et emmenée en captivité. Ataulphe,
+ beau-frère d'Alaric, s'éprit d'elle et l'épousa. Veuve
+ d'Ataulphe, elle épousa en secondes noces Constance, un des
+ généraux d'Honorius, qui prit bientôt le titre de Constance
+ III. Après avoir été esclave, puis reine des Visigoths, elle
+ gouverna l'Empire d'Occident sous le nom de son fils encore
+ enfant. Elle a son tombeau à Ravenne.]
+
+«Cette ville, que Rome enfanta dans son âge avancé, eut, dès sa
+naissance, quelque chose de la vieillesse de sa mère. À tout prendre, je
+vivrais bien ici; j'aimerais à aller à la colonne des Français, élevée
+en mémoire de la bataille de Ravenne[14]. Là se trouvèrent le cardinal
+de Médicis (Léon X) et Arioste, Bayard et Lautrec, frère de la comtesse
+de Chateaubriand[15]. Là fut tué à l'âge de vingt-quatre ans le beau
+Gaston de Foix: «Nonobstant toute l'artillerie tirée par les Espagnols,
+les François marchoient toujours, dit le _Loyal serviteur_; depuis que
+Dieu créa ciel et terre, ne fut un plus cruel ne plus dur assaut entre
+François et Espagnols. Ils se reposoient les uns devant les autres pour
+reprendre leur haleine; puis, baissant la vue, ils recommençoient de
+plus belle en criant: France et Espagne!» Il ne resta de tant de
+guerriers que quelques chevaliers, qui alors affranchis de la gloire
+endossèrent le froc.
+
+ [Note 14: Le 11 avril 1512, les Français, commandés par
+ Gaston de Foix, remportèrent à Ravenne sur les Espagnols et
+ les troupes du pape Jules II une victoire éclatante; mais
+ Gaston y périt.]
+
+ [Note 15: Sur Lautrec et sur la comtesse de Chateaubriand,
+ voir au tome II, la note 1 de la page 343.]
+
+«On voyait aussi dans quelque chaumière une jeune fille qui, en tournant
+son fuseau, embarrassait ses doigts délicats dans du chanvre; elle
+n'avait pas l'habitude d'une pareille vie: c'était une Trivulce. Quand,
+à travers sa porte entre-baillée, elle voyait deux lames se rejoindre
+dans l'étendue des flots, elle sentait sa tristesse s'accroître: cette
+femme avait été aimée d'un grand roi. Elle continuait d'aller
+tristement, par un chemin isolé, de sa chaumière à une église abandonnée
+et de cette église à sa chaumière.
+
+«L'antique forêt que je traversais était composée de pins esseulés; ils
+ressemblaient à des mâts de galères engravées dans le sable. Le soleil
+était près de se coucher lorsque je quittai Ravenne; j'entendis le son
+lointain d'une cloche qui tintait: elle appelait les fidèles à la
+prière.»
+
+
+ «Ancône, 3 et 4 octobre.
+
+«Revenu à Forli, je l'ai quitté de nouveau sans avoir vu sur ses
+remparts croulants l'endroit d'où la duchesse Catherine Sforze[16]
+déclara à ses ennemis, prêts à égorger son fils unique, qu'elle pouvait
+encore être mère. Pie VII, né à Césène, fut moine dans l'admirable
+couvent de la _Madona del Monte_.
+
+ [Note 16: Catherine, fille naturelle de Galéas Marie Sforza,
+ épousa en 1484 Jérôme Riario, seigneur d'Imola et de Forli,
+ tomba, ainsi que son fils Octavien, au pouvoir des meurtriers
+ de son mari, qui venait d'être assassiné à Forli, montra
+ beaucoup d'esprit et d'énergie dans cette occasion, et assura
+ ainsi à son fils son héritage. Elle soutint dans Forli un
+ siège contre César Borgia et fut prise sur la brèche même.
+ Louis XII lui fit rendre la liberté. Elle avait épousé en
+ secondes noces un Médicis et mourut à Florence.]
+
+«Je traversai près de Savignano la ravine d'un petit torrent: quand on
+me dit que j'avais passé le Rubicon, il me sembla qu'un voile se levait
+et que j'apercevais la terre du temps de César. Mon Rubicon, à moi,
+c'est la vie: depuis longtemps j'en ai franchi le premier bord.
+
+«À Rimini, je n'ai rencontré ni Françoise, ni l'autre ombre sa compagne,
+_qui au vent semblaient si légères_:
+
+ E paion si al vento esser leggieri[17].
+
+ [Note 17: _L'Enfer_, chant V, vers 75.]
+
+«Rimini, Pesaro, Fano, Sinigaglia, m'ont amené à Ancône sur des ponts et
+sur des chemins laissés par les Augustes. Dans Ancône on célèbre
+aujourd'hui la fête du pape; j'en entends la musique à l'arc triomphal
+de Trajan: double souveraineté de la ville éternelle.»
+
+
+ «Lorette, 5 et 6 octobre.
+
+«Nous sommes venus coucher à Lorette. Le territoire offre un _spécimen_
+parfaitement conservé de la _colonie romaine_. Les paysans fermiers de
+_Notre-Dame_ sont dans l'aisance et paraissent heureux; les paysannes,
+belles et gaies, portent une fleur à leur chevelure. Le
+prélat-gouverneur nous a donné l'hospitalité. Du haut des clochers et du
+sommet de quelques éminences de la ville, on a des perspectives riantes
+sur les campagnes, sur Ancône et sur la mer. Le soir nous avons eu une
+tempête. Je me plaisais à voir la _valentia muralis_ et la fumeterre
+des chèvres s'incliner au vent sur les vieux murs. Je me promenais sous
+les galeries à double étage, élevées d'après les dessins de Bramante.
+Ces pavés seront battus des pluies de l'automne, ces brins d'herbe
+frémiront au souffle de l'Adriatique longtemps après que j'aurai passé.
+
+«À minuit j'étais retiré dans un lit de huit pieds carrés, consacré par
+Bonaparte; une veilleuse éclairait à peine la nuit de ma chambre; tout à
+coup une petite porte s'ouvre, et je vois entrer mystérieusement un
+homme menant avec lui une femme voilée. Je me soulève sur le coude et le
+regarde; il s'approche de mon lit et se hâte, en se courbant jusqu'à
+terre, de me faire mille excuses de troubler ainsi le repos de M.
+l'ambassadeur: mais il est veuf; il est un pauvre intendant; il désire
+marier sa _ragazza_, ici présente: malheureusement il lui manque quelque
+chose pour la dot. Il relève le voile de l'orpheline: elle était pâle,
+très jolie et tenait les yeux baissés avec une modestie convenable. Ce
+père de famille avait l'air de vouloir s'en aller et laisser la fiancée
+m'achever son histoire. Dans ce pressant danger, je ne demandai point à
+l'obligeant infortuné, comme demanda le bon chevalier à la mère de la
+jeune fille de Grenoble, si elle était vierge; tout ébouriffé, je pris
+quelques pièces d'or sur la table près de mon lit; je les donnai, pour
+faire honneur au roi mon maître, à la _zitella, dont les yeux n'étaient
+pas enflés à force d'avoir pleuré_. Elle me baisa la main avec une
+reconnaissance infinie. Je ne prononçai pas un mot, et, retombant sur
+mon immense couche comme si je voulais dormir, la vision de saint
+Antoine disparut. Je remerciai mon patron saint François dont c'était la
+fête; je restai dans les ténèbres moitié riant, moitié regrettant, et
+dans une admiration profonde de mes vertus.
+
+«C'était pourtant ainsi que je semais l'or, que j'étais ambassadeur,
+hébergé en toute pompe chez le gouverneur de Lorette, dans cette même
+ville où le Tasse était logé dans un mauvais bouge et où, faute d'un peu
+d'argent, il ne pouvait continuer sa route. Il paya sa dette à
+Notre-Dame de Lorette par sa _canzone_:
+
+ Ecco fra le tempeste e i fieri venti.
+
+«Madame de Chateaubriand fit amende honorable de ma passagère fortune,
+en montant à genoux les degrés de la santa Chiesa. Après ma victoire de
+la nuit, j'aurais eu plus de droit que le roi de Saxe de déposer mon
+habit de noces au trésor de Lorette; mais je ne me pardonnerai jamais, à
+moi chétif enfant des muses, d'avoir été si puissant et si heureux, là
+où le chantre de la Jérusalem avait été si faible et si misérable!
+Torquato, ne me prends pas dans ce moment extraordinaire de mes
+inconstantes prospérités; la richesse n'est pas mon habitude; vois-moi
+dans mon passage à Namur, dans mon grenier à Londres, dans mon
+infirmerie à Paris, afin de me trouver avec toi quelque lointaine
+ressemblance.
+
+«Je n'ai point, comme Montaigne, laissé mon portrait en argent à
+Notre-Dame-de-Lorette, ni celui de ma fille, _Leonora Montana, filia
+unica_; je n'ai jamais désiré me survivre; mais pourtant une fille, et
+qui porterait le nom de Léonore!»
+
+
+ «Spoleto.
+
+«Après avoir quitté Lorette, passé Macerata, laissé Tolentino qui marque
+un pas de Bonaparte et rappelle un traité[18], j'ai gravi les derniers
+redans de l'Apennin. Le plateau de la montagne est humide et cultivé
+comme une houblonnière. À gauche étaient les mers de la Grèce, à droite
+celles de l'Ibérie; je pouvais être pressé du souffle des brises que
+j'avais respirées à Athènes et à Grenade. Nous sommes descendus vers
+l'Ombrie en circulant dans les volutes des gorges exfoliées, où sont
+suspendus dans des bouquets de bois les descendants de ces montagnards
+qui fournirent des soldats à Rome après la bataille de Trasimène.
+
+ [Note 18: Traité du 19 février 1797, signé entre Bonaparte et
+ Pie VI. Ce dernier renonçait au Comtat Venaissin, abandonnait
+ Bologne, Ferrare et les Légations, et rachetait par des
+ contributions considérables les autres territoires
+ qu'occupait l'armée française.]
+
+«Foligno possédait une Vierge de Raphaël qui est aujourd'hui au Vatican.
+_Vene_, dans une position charmante, est à la source du Clitumne. Le
+Poussin a reproduit ce site chaud et suave; Byron l'a froidement
+chanté[19].
+
+ [Note 19: _Pèlerinage de Childe-Harold_, chant IV.]
+
+«Spoleto a donné le jour au pape actuel. Selon mon courrier
+Giorgini[20], Léon XII a placé dans cette ville les galériens pour
+honorer sa patrie. Spoleto osa résister à Annibal. Elle montre plusieurs
+ouvrages de Lippi l'ancien, qui, nourri dans le cloître, esclave en
+Barbarie, espèce de Cervantes chez les peintres, mourut à soixante ans
+passés du poison que lui donnèrent les parents de Lucrèce, séduite par
+lui, croyait-on.»
+
+ [Note 20: «Giorgini fut aussi mon courrier, dit M. de
+ Marcellus (Chateaubriand et son temps, p. 331), avant de
+ passer au service plus lucratif de l'ambassadeur. Il était la
+ terreur des postillons italiens «mols et paresseux par
+ nature,» comme du temps de Montaigne; mais quand, au lieu de
+ précéder une calèche diplomatique, il portait lui-même la
+ dépêche de bidet en bidet, sa course tenait du vol de
+ l'oiseau, et il se surpassait lui-même dès qu'il allait
+ annoncer un pape à l'Europe impatiente; il a fallu
+ l'invention du télégraphe pour éclipser sa renommée.»]
+
+
+ «Civita Castellana.
+
+«À Monte-Lupo, le comte Potocki s'ensevelit dans des laures charmantes;
+mais les pensées de Rome ne l'y suivirent-elles point? Ne se croyait-il
+pas transporté au milieu des _choeurs des jeunes filles_? Et moi aussi,
+comme saint Jérôme, «j'ai passé, dans mon temps, le jour et la nuit à
+pousser des cris, à frapper ma poitrine jusqu'au moment où Dieu me
+renvoyait la paix.» Je regrette de ne plus être ce que j'ai été, _plango
+me non esse quod fuerim_.
+
+Après avoir dépassé les ermitages de Monte-Lupo, nous avons commencé à
+contourner la Somma. J'avais déjà suivi ce chemin dans mon premier
+voyage de Florence à Rome par Pérouse, en accompagnant une femme
+mourante....
+
+À la nature de la lumière et à une sorte de vivacité du paysage, je me
+serais cru sur une des croupes des Alleghanis, n'était qu'un haut
+aqueduc, surmonté d'un pont étroit, me rappelait un ouvrage de Rome
+auquel les ducs lombards de Spoleto avaient mis la main: les Américains
+n'en sont pas encore à ces monuments qui viennent après la liberté. J'ai
+monté la Somma à pied, près des boeufs de Clitumne qui traînaient madame
+l'ambassadrice à son triomphe. Une jeune chevrière maigre, légère et
+gentille comme sa bique, me suivait, avec son petit frère, dans ces
+opulentes campagnes, en me demandant la _carità_: je la lui ai faite en
+mémoire de madame de Beaumont dont ces lieux ne se souviennent plus.
+
+ Alas! regardless of their doom,
+ The little victims play!
+ No sense have they of ills to come,
+ Nor care beyond to-day.
+
+«Hélas! sans souci de leur destinée, folâtrent les petites victimes!
+Elles n'ont ni prévision des maux à venir, ni soin d'outre-journée[21].»
+
+ [Note 21: Ce sont des vers du poète Gray, dans son Ode, sur
+ _une vue lointaine du collège d'Eton_.]
+
+«J'ai retrouvé Terni et ses cascades. Une campagne plantée d'oliviers
+m'a conduit à Narni; puis, en passant par Otricoli, nous sommes venus
+nous arrêter à la triste Civita Castellana. Je voudrais bien aller à
+_Santa-Maria di Falleri_ pour voir une ville qui n'a plus que la peau,
+son enceinte: à l'intérieur elle était vide: _misère humaine à Dieu
+ramène_. Laissons passer mes grandeurs et je reviendrai chercher la
+ville des Falisques. Du tombeau de Néron, je vais montrer bientôt à ma
+femme la croix de Saint-Pierre qui domine la ville des Césars.»
+
+ * * * * *
+
+Vous venez de parcourir mon journal de route, vous allez lire mes
+lettres à madame Récamier, entremêlées, comme je l'ai annoncé, de pages
+historiques.
+
+Parallèlement vous trouverez mes dépêches. Ici paraîtront distinctement
+les deux hommes qui existent en moi.
+
+
+À MADAME RÉCAMIER.
+
+ «Rome, ce 11 octobre 1828.
+
+«J'ai traversé cette belle contrée, remplie de votre souvenir; il me
+consolait, sans pourtant m'ôter la tristesse de tous les autres
+souvenirs que je rencontrais à chaque pas. J'ai revu cette mer
+Adriatique que j'avais traversée il y a plus de vingt ans, dans quelle
+disposition d'âme! À Terni, je m'étais arrêté avec une pauvre expirante.
+Enfin, je suis entré dans Rome. Ses monuments, après ceux d'Athènes,
+comme je le craignais, m'ont paru moins parfaits. Ma mémoire des lieux,
+étonnante et cruelle à la fois, ne m'avait pas laissé oublier une seule
+pierre....
+
+«Je n'ai vu personne encore, excepté le secrétaire d'État, le cardinal
+Bernetti. Pour avoir à qui parler, je suis allé chercher Guérin[22],
+hier au coucher du soleil: il a paru charmé de ma visite. Nous avons
+ouvert une fenêtre sur Rome et admiré l'horizon. C'est la seule chose
+qui soit restée, pour moi, telle que je l'ai vue: mes yeux ou les objets
+ont changé; peut-être les uns et les autres[23].»
+
+ [Note 22: Pierre Guérin (1774-1833). Élève de Regnault, il
+ obtint au début de sa carrière, en 1797, un des trois grands
+ prix que, pour cette fois, par extraordinaire et attendu la
+ force du concours, l'Académie crut devoir distribuer. Avant
+ de partir pour Rome, Guérin exposa son tableau, _Marcus
+ Sextus ou le Retour du proscrit_. Au sortir de nos troubles
+ civils, alors que les émigrés revoyaient avec transport le
+ pays natal, le sujet choisi par le peintre devait toucher
+ fortement les âmes. Son succès fut immense. Ses principales
+ toiles sont: une _Offrande à Esculape_, _Orphée au tombeau
+ d'Eurydice_, _Céphale et l'Aurore_, _Égisthe et
+ Clytemnestre_, _Didon écoutant les récits d'Énée_, _Napoléon
+ pardonnant aux révoltés du Caire_. On a de lui quelques
+ admirables portraits, parmi lesquels il faut citer surtout
+ ceux de Lescure et d'Henri de Larochejaquelein. En 1828,
+ Guérin était directeur de l'Académie de France à Rome. Il
+ mourut dans cette ville le 6 juillet 1833.]
+
+ [Note 23: Chateaubriand ne donne ici que le commencement de
+ sa lettre du 11 octobre. Les autres lettres à Mme Récamier,
+ contenues dans le présent livre, ont toutes été plus ou moins
+ modifiées par l'auteur, qui tantôt retranche et tantôt ajoute
+ à son texte primitif. Mme Lenormant, au tome II des
+ _Souvenirs de Mme Récamier_, a reproduit les lettres du grand
+ écrivain dans leur intégrité, d'après les originaux
+ eux-mêmes.]
+
+ * * * * *
+
+Les premiers moments de mon séjour à Rome furent employés à des visites
+officielles. Sa Sainteté me reçut en audience privée; les audiences
+publiques ne sont plus d'usage et coûtent trop cher. Léon XII[24],
+prince d'une grande taille et d'un air à la fois serein et triste, est
+vêtu d'une simple soutane blanche; il n'a aucun faste et se tient dans
+un cabinet pauvre, presque sans meubles. Il ne mange presque pas; il
+vit, avec son chat, d'un peu de _polenta_[25]. Il se sait très malade et
+se voit dépérir avec une résignation qui tient de la joie chrétienne: il
+mettrait volontiers, comme Benoît XIV, son cercueil sous son lit. Arrivé
+à la porte des appartements du pape, un abbé me conduit par des
+corridors noirs jusqu'au refuge ou au sanctuaire de Sa Sainteté. Elle ne
+se donne pas le temps de s'habiller, de peur de me faire attendre; elle
+se lève, vient au-devant de moi, ne me permet jamais de mettre un genou
+en terre pour baiser le bas de sa robe au lieu de sa mule, et me conduit
+par la main jusqu'au siège placé à droite de son indigent fauteuil.
+Assis, nous causons.
+
+ [Note 24: Léon XII, _Annibal della Genga_, était né en 1760 à
+ Genga, près de Spolète. Il avait été élu pape, en 1823, à la
+ mort de Pie VII. Pendant son court pontificat, il embellit
+ Rome, encouragea les lettres et enrichit la bibliothèque du
+ Vatican. Il mourut en 1829, au cours de l'ambassade de
+ Chateaubriand. Sa _Vie_ a été écrite par le chevalier Artaud
+ de Montor, l'historien de Pie VII.]
+
+ [Note 25: Bouillie de farine d'orge.]
+
+Le lundi je me rends à sept heures du matin chez le secrétaire d'État,
+Bernetti[26], homme d'affaires et de plaisir. Il est lié avec la
+princesse Doria; il connaît le siècle et n'a accepté le chapeau de
+cardinal qu'à son corps défendant. Il a refusé d'entrer dans l'Église,
+n'est sous-diacre qu'à brevet, et se pourrait marier demain en rendant
+son chapeau. Il croit à des révolutions et il va jusqu'à penser que, si
+sa vie est longue, il a des chances de voir la chute temporelle de la
+papauté.
+
+ [Note 26: Thomas _Bernetti_ (1779-1852). Après avoir été
+ successivement représentant de la cour de Rome à
+ Saint-Pétersbourg et légat de Ravenne et de Bologne, il avait
+ été fait cardinal en 1827, et avait, en 1828, remplacé le
+ cardinal Della Somaglia à la secrétairerie d'État.]
+
+Les cardinaux sont partagés en trois _factions_:
+
+La première se compose de ceux qui cherchent à marcher avec le temps et
+parmi lesquels se rangent Benvenuti et Oppizzoni[27]. Benvenuti[28]
+s'est rendu célèbre par l'extirpation du brigandage et sa mission à
+Ravenne après le cardinal Rivarola[29]; Oppizzoni, archevêque de
+Bologne, s'est concilié les diverses opinions dans cette ville
+industrielle et littéraire, difficile à gouverner.
+
+ [Note 27: Charles _Oppizoni_. Né à Milan le 15 avril
+ 1769.--Archevêque de Bologne (20 septembre 1802).--Cardinal
+ du titre de Saint-Laurent _in Lucina_ (26 mars 1804). Il se
+ montra l'un des plus courageux parmi les _cardinaux noirs_.
+ Sauf le temps de son exil en France, sa vie se passa dans un
+ long épiscopat, à Bologne, où il mourut fort âgé, en 1855.]
+
+ [Note 28: Jacques-Antoine _Benvenuti_ (1765-1838). Nommé
+ cardinal par Léon XII le 2 octobre 1826; légat _a letere_ des
+ Marches (1831).]
+
+ [Note 29: Augustin _Rivarola_ (1758-1842). Il avait été
+ gouverneur de Rome.]
+
+La seconde _faction_ se forme des _zelanti_, qui tentent de rétrograder:
+un de leurs chefs est le cardinal Odescalchi.
+
+Enfin la troisième _faction_ comprend les immobiles, vieillards qui ne
+veulent ou ne peuvent aller ni en avant ni en arrière: parmi ces vieux
+on trouve le cardinal Vidoni, espèce de gendarme du traité de Tolentino:
+gros et grand, visage allumé, calotte de travers. Quand on lui dit qu'il
+a des chances à la papauté, il répond: _Lo santo Spirito sarebbe dunque
+ubriaco!_ Il plante des arbres à Ponte-Mole, où Constantin fit le monde
+chrétien. Je vois ces arbres lorsque je sors de Rome par la porte du
+Peuple pour rentrer par la porte Angélique. Du plus loin qu'il
+m'aperçoit, le cardinal me crie: _Ah! ah! signor ambasciadore di
+Francia!_ puis il s'emporte contre les planteurs de ses pins. Il ne
+suit point l'étiquette cardinaliste; il se fait accompagner par un seul
+laquais dans une voiture à sa guise: on lui pardonne tout, en l'appelant
+_madama Vidoni_[30].
+
+ [Note 30: Quand j'ai quitté Rome, il a acheté ma calèche et
+ m'a fait l'honneur d'y mourir, en allant à Ponte-Mole (Note
+ de Paris, 1836).--CH.]
+
+Mes collègues d'ambassade sont le comte Lutzow, ambassadeur d'Autriche,
+homme poli; sa femme chante bien, toujours le même air, et parle
+toujours de ses _petits enfants_; le savant baron Bunsen[31], ministre
+de Prusse et ami de l'historien Niebuhr[32] (je négocie auprès de lui
+la résiliation en ma faveur du bail de son palais sur le Capitole); le
+ministre de Russie, prince Gagarin[33], exilé dans les grandeurs passées
+de Rome, pour des amours évanouies: s'il fut préféré par la belle madame
+Narischkine[34], un moment habitante de mon ermitage d'Aulnay, il y
+aurait donc un charme dans la mauvaise humeur; on domine plus par ses
+défauts que par ses qualités.
+
+ [Note 31: Le chevalier de _Bunsen_ (1791-1860). Il avait, en
+ 1823, remplacé Niebuhr comme ministre de Prusse à Rome, où il
+ était déjà depuis 1818 et qu'il devait quitter seulement en
+ 1838. Il devint alors chargé d'affaires à Berne, puis
+ ambassadeur à Londres, où il resta jusqu'à la guerre de
+ Crimée (1854). Diplomate éminent, _le savant baron Bunsen_
+ fut, en même temps, un historien et un érudit des plus
+ remarquables. Ses principaux ouvrages sont: les _Basiliques
+ de Rome chrétienne_ (1843); _Ignace d'Antioche et son époque_
+ (1847); _Hippolyte et son époque, ou vie et doctrine de
+ l'Église romaine sous Commode et Sévère_ (1851).--Dans la
+ Préface de ses _Études historiques_, Chateaubriand consacre à
+ son ancien collègue les lignes suivantes: «Je dois à la
+ politesse et à l'obligeance de M. le baron de Bunsen,
+ ministre de S. M. le roi de Prusse, à Rome, un excellent
+ extrait des _Nibelüngs_, que l'on trouvera à la fin du second
+ volume de ces _Études_. Le savant M. de Bunsen était l'ami du
+ grand historien Niebuhr; plus heureux que moi, il foule
+ encore ces ruines où j'espérais rendre à la terre image pour
+ image, mon argile en échange de quelque statue exhumée.»]
+
+ [Note 32: Berthold-Georges _Niebuhr_ (1774-1831). Il fut
+ professeur d'histoire à l'Université de Berlin de 1810 à
+ 1816, et professeur à l'Université de Bonn, de 1824 à 1831.
+ Dans l'intervalle, de 1816 à 1823, il avait été ministre de
+ Prusse à Rome. Il avait commencé dès 1811 la publication de
+ son _Histoire Romaine_, à laquelle il travailla jusqu'à sa
+ mort et qui, bien qu'inachevée, l'a placé au premier rang des
+ historiens du XIXe siècle.]
+
+ [Note 33: Et non le prince _Gafiarin_, comme on l'a imprimé
+ dans les éditions précédentes. Selon M. de Marcellus
+ (_Chateaubriand et son temps_, p. 333), «le prince Gagarin,
+ envoyé de Russie, valait mieux qu'une indiscrète épigramme,
+ car il n'avait de mauvaise humeur qu'envers les indifférents
+ ou les fâcheux; c'est-à-dire quand il ne voulait montrer ni
+ le piquant de son esprit, ni la chaleur de son amitié.»]
+
+ [Note 34: «Parmi les beautés de Pétersbourg, dit M. Albert
+ Vandal (_Napoléon et Alexandre Ier_, tome I, page 127), le
+ tsar avait particulièrement remarqué madame Alexandre
+ Narischkine, la gracieuse et poétique Marie Antonovna, et le
+ culte qu'il lui rendait depuis plusieurs années était tendre
+ et persistant, sans se montrer exclusif.»]
+
+M. de Labrador[35], ambassadeur d'Espagne, homme fidèle, parle peu, se
+promène seul, pense beaucoup, ou ne pense point, ce que je ne sais
+démêler.
+
+ [Note 35: Pedro-Gomez _Kavelo_, marquis de _Labrador_
+ (1775-1850). Il était ministre d'Espagne à Florence lors des
+ événements de 1808, qui détrônèrent Charles IV et Ferdinand.
+ Il suivit ses princes en France et partagea leur exil
+ jusqu'en 1814. Il fut alors nommé plénipotentiaire au Congrès
+ de Vienne, et reçut ensuite l'ambassade de Naples, puis celle
+ de Rome. Il a publié en 1849, à Paris, d'intéressants
+ Souvenirs, sous ce titre: _Mélanges sur la vie publique et
+ privée du marquis de Labrador, écrits par lui-même, et
+ renfermant une revue de la politique de l'Europe depuis 1798
+ jusqu'au cours d'octobre 1849, et des révélations très
+ importantes sur le Congrès de Vienne._]
+
+Le vieux comte Fuscaldo représente Naples comme l'hiver représente le
+printemps. Il a une grande pancarte de carton sur laquelle il étudie
+avec des lunettes, non les champs de roses de Pæstum, mais les noms des
+étrangers suspects dont il ne doit pas viser les passe-ports. J'envie
+son palais (Farnèse), admirable structure inachevée, que Michel-Ange
+couronna, que peignit Annibal Carrache aidé d'Augustin son frère, et
+sous le portique duquel s'abrite le sarcophage de Cecilia Metella, qui
+n'a rien perdu au changement de mausolée. Fuscaldo, en loques d'esprit
+et de corps, a, dit-on, une maîtresse.
+
+Le comte de Celles, ambassadeur du roi des Pays-Bas, avait épousé
+mademoiselle de Valence[36], aujourd'hui morte: il en a eu deux filles,
+qui, par conséquent, sont petites-filles de madame de Genlis. M. de
+Celles est resté préfet, parce qu'il l'a été[38]; caractère mêlé du
+loquace, du tyranneau, du recruteur et de l'intendant, qu'on ne perd
+jamais. Si vous rencontrez un homme qui, au lieu d'arpents, de toises et
+de pieds, vous parle d'_hectares_, de _mètres_ et de _décimètres_, vous
+avez mis la main sur un préfet[38].
+
+ [Note 36: Fille du général et de la comtesse de Valence,
+ fille elle-même de Mme de Genlis, et de laquelle cette
+ méchante langue de Thiébault a dit: «Chassant de race, Mme de
+ Valence dépassa même en galanterie Mme de Genlis.»
+ (_Mémoires_, III, 181).]
+
+ [Note 37: M. de Celles avait été sous Napoléon préfet
+ d'Amsterdam.]
+
+ [Note 38: Le portrait est piquant; mais elle est bien jolie
+ aussi et des plus spirituelles, cette lettre que
+ l'_ex-préfet_ écrivait à M. de Marcellus le 4 octobre 1828,
+ au moment de l'arrivée de Chateaubriand à Rome:--«Notre hiver
+ va être très curieux. Un bateau à vapeur a remonté le Tibre
+ jusqu'à Ripa-Grande. Six cardinaux sont allés voir le
+ prodige, et tout Rome y court. Quelques rois s'annoncent; on
+ attend bon nombre d'altesses malades, de souverains en
+ retraite, de princes cadets à la demi-solde, de Russes
+ poitrinaires; cent douzaines environ d'Anglais accompagnés de
+ leur petite famille; Walter Scott, Mme l'impératrice
+ Christophe et ses demoiselles, M. de Pradt et ses oeuvres
+ pies. Ce M. de Poitiers (car il faut être correct, il n'a
+ jamais été archevêque de Malines) est toujours si vif dans
+ son allure, qu'il a perdu sur les bancs législateurs même sa
+ calotte d'abbé de 1789. Maintenant il espère voir un conclave
+ à Rome, une éruption au haut du Vésuve, ou une révolution au
+ bas. M. de Chateaubriand approche: tant de célébrité méritée
+ m'épouvante. Il me semble qu'en l'appelant mon collègue, je
+ lui dirai, moi indigne, une grosse sottise, etc.»]
+
+M. de Funchal, ambassadeur demi-avoué du Portugal, est ragotin, agité,
+grimacier, vert comme un singe du Brésil, et jaune comme une orange de
+Lisbonne[39]: il chante pourtant sa négresse, ce nouveau Camoëns. Grand
+amateur de musique, il tient à sa solde une espèce de Paganini, en
+attendant la restauration de son roi.
+
+ [Note 39: «Il est en effet impossible, ajoute ici en marge M.
+ de Marcellus (page 334), de ne pas reconnaître à ces vives
+ couleurs le noble ambassadeur du Portugal. Mais, si le
+ peintre avait retranché à sa propre malice pour ajouter à la
+ malice innée du modèle, le portrait eût été encore plus
+ ressemblant.»]
+
+Par-ci, par-là, j'ai entrevu de petits finauds de ministres de divers
+petits États, tout scandalisés du bon marché que je fais de mon
+ambassade: leur importance boutonnée, gourmée, silencieuse, marche les
+jambes serrées et à pas étroits: elle a l'air prête à crever de secrets,
+qu'elle ignore.
+
+ * * * * *
+
+Ambassadeur en Angleterre dans l'année 1822, je recherchai les lieux et
+les hommes que j'avais jadis connus à Londres en 1793; ambassadeur
+auprès du Saint-Siège en 1828, je me suis hâté de parcourir les palais
+et les ruines, de redemander les personnes que j'avais vues à Rome en
+1803: des palais et des ruines, j'en ai retrouvé beaucoup; des
+personnes, peu.
+
+Le palais Lancellotti, autrefois loué au cardinal Fesch, est maintenant
+occupé par ses vrais maîtres, le prince Lancellotti et la princesse
+Lancellotti, fille du prince Massimo. La maison où demeura madame de
+Beaumont, à la place d'Espagne, a disparu. Quant à madame de Beaumont,
+elle est demeurée dans son dernier asile, et j'ai prié avec le pape Léon
+XII à sa tombe.
+
+Canova a pris également congé du monde[40]. Je le visitai deux fois dans
+son atelier en 1803; il me reçut le maillet à la main. Il me montra de
+l'air le plus naïf et le plus doux son énorme statue de Bonaparte et son
+Hercule lançant Lycas dans les flots: il tenait à vous convaincre qu'il
+pouvait arriver à l'énergie de la forme; mais alors même son ciseau se
+refusait à fouiller profondément l'anatomie; la nymphe restait malgré
+lui dans les chairs, et l'Hébé se retrouvait sous les rides de ses
+vieillards. J'ai rencontré sur ma route le premier sculpteur de mon
+temps; il est tombé de son échafaud, comme Goujon de l'échafaud du
+Louvre; la mort est toujours là pour continuer la Saint-Barthélemy
+éternelle, et nous abattre avec ses flèches.
+
+ [Note 40: Canova mourut le 13 octobre 1822.]
+
+Mais qui vit encore, à ma grande joie, c'est mon vieux Boguet[41], le
+doyen des peintres français à Rome. Deux fois il a essayé de quitter ses
+campagnes aimées; il est allé jusqu'à Gênes; le coeur lui a failli et il
+est revenu à ses foyers adoptifs. Je l'ai choyé à l'ambassade, ainsi
+que son fils, pour lequel il a la tendresse d'une mère. J'ai recommencé
+avec lui nos anciennes excursions; je ne m'aperçois de sa vieillesse
+qu'à la lenteur de ses pas; j'éprouve une sorte d'attendrissement en
+contrefaisant le jeune, et en mesurant mes enjambées sur les siennes.
+Nous n'avons plus ni l'un ni l'autre longtemps à voir couler le Tibre.
+
+ [Note 41: «Le vieux Boguet, le meilleur, le plus humble et le
+ plus doux des peintres. Il avait cette simplicité soumise et
+ cette conversation uniforme que l'auteur recherchait dans ses
+ familiers, parce qu'elle ne l'empêchait pas de penser à autre
+ chose.» (Marcellus, _Chateaubriand et son temps_, p. 334.)]
+
+Les grands artistes, à leur grande époque, menaient une tout autre vie
+que celle qu'ils mènent aujourd'hui: attachés aux voûtes du Vatican, aux
+parois de Saint-Pierre, aux murs de la Farnésine, ils travaillaient à
+leurs chefs-d'oeuvre suspendus avec eux dans les airs. Raphaël marchait
+environné de ses élèves, escorté des cardinaux et des princes, comme un
+sénateur de l'ancienne Rome suivi et devancé de ses clients.
+Charles-Quint posa trois fois devant le Titien. Il ramassait son pinceau
+et lui cédait la droite à la promenade, de même que François Ier
+assistait Léonard de Vinci sur son lit de mort. Titien alla en triomphe
+à Rome; l'immense Buonarotti l'y reçut: à quatre-vingt-dix-neuf ans,
+Titien tenait encore d'une main ferme, à Venise, son pinceau d'un
+siècle, vainqueur des siècles.
+
+Le grand-duc de Toscane fit déterrer secrètement Michel-Ange, mort à
+Rome après avoir posé, à quatre-vingt-huit ans, le faîte de la coupole
+de Saint-Pierre. Florence, par des obsèques magnifiques, expia sur les
+cendres de son grand peintre l'abandon où elle avait laissé la poussière
+de Dante, son grand poète.
+
+Velasquez visita deux fois l'Italie, et l'Italie se leva deux fois pour
+le saluer: le précurseur de Murillo reprit le chemin des Espagnes,
+chargé des fruits de cette Hespérie ausonienne, qui s'étaient détachés
+sous sa main: il emporta un tableau de chacun des douze peintres les
+plus célèbres de cette époque.
+
+Ces fameux artistes passaient leurs jours dans des aventures et des
+fêtes; ils défendaient les villes et les châteaux; ils élevaient des
+églises, des palais et des remparts; ils donnaient et recevaient de
+grands coups d'épée, séduisaient des femmes, se réfugiaient dans les
+cloîtres, étaient absous par les papes et sauvés par les princes. Dans
+une orgie que Benvenuto Cellini a racontée, on voit figurer les noms
+d'un Michel-Ange et de Jules Romain.
+
+Aujourd'hui la scène est bien changée; les artistes à Rome vivent
+pauvres et retirés. Peut-être y a-t-il dans cette vie une poésie qui
+vaut la première. Une association de peintres allemands a entrepris de
+faire remonter la peinture au Pérugin, pour lui rendre son inspiration
+chrétienne. Ces jeunes néophytes de saint Luc prétendent que Raphaël,
+dans sa seconde manière, est devenu païen, et que son talent a
+dégénéré[42]. Soit; soyons païens comme les vierges raphaéliques; que
+notre talent dégénère et s'affaiblisse comme dans le tableau de _la
+Transfiguration!_ Cette erreur honorable de la nouvelle école sacrée
+n'en est pas moins une erreur; il s'ensuivrait que la roideur et le mal
+dessiné des formes seraient la preuve de la vision intuitive, tandis que
+cette expression de foi, remarquable dans les ouvrages des peintres qui
+précèdent la Renaissance, ne vient point de ce que les personnages sont
+posés carrément et immobiles comme des sphinx, mais de ce que la
+peinture _croyait_ comme son siècle. C'est sa pensée, non sa peinture,
+qui est religieuse; chose si vraie, que l'école espagnole est éminemment
+_pieuse_ dans ses expressions, bien qu'elle ait les grâces et les
+mouvements de la peinture depuis la Renaissance. D'où vient cela? de ce
+que _les Espagnols sont chrétiens_.
+
+ [Note 42: Chateaubriand fait ici allusion à Frédéric Overbeck
+ et à son école. Né à Lubeck en 1769, Overbeck vint à Rome en
+ 1810. Il s'éprit pour la ville éternelle d'une telle passion
+ qu'il ne la voulut plus quitter et y mourut, en 1869, après y
+ avoir séjourné soixante ans. Converti au catholicisme en
+ 1814, ayant pour devise et pour règle «que l'art n'existe pas
+ pour lui-même, mais pour les services qu'il rend à la
+ religion», il fut le fondateur d'une école, religieuse autant
+ qu'artistique, dont les disciples, établis, avec le Maître,
+ dans les ruines du couvent de Saint-Isidore, préludaient
+ chaque matin au travail par une invocation à l'Esprit-Saint.
+ Les jeunes peintres allemands, ainsi groupés autour de
+ Frédéric Overbeck, sont presque tous devenus célèbres.
+ C'étaient Jean et Philippe de Vert, Schadow, de Koch, Vogel,
+ Eggers, Schnorr, et, le plus illustre de tous, Pierre de
+ Cornélius. Cornélius, après quatorze années passées à Rome,
+ de 1811 à 1824, rentra à Munich, où il devint directeur de
+ l'Académie royale. Ses fresques de la Glyptothèque et de
+ l'église Saint-Louis, où l'on admire surtout son _Jugement
+ dernier_, lui assurent une des premières places parmi les
+ peintres les plus célèbres de son temps.]
+
+Je vais voir travailler séparément les artistes: l'élève sculpteur
+demeure dans quelque grotte, sous les chênes verts de la villa Médicis,
+où il achève son enfant de marbre qui fait boire un serpent dans une
+coquille. Le peintre habite quelque maison délabrée dans un lieu désert;
+je le trouve seul, prenant à travers sa fenêtre ouverte quelque vue de
+la campagne romaine. _La Brigande_ de M. Schnetz est devenue la mère qui
+demande à une madone la guérison de son fils[43]. Léopold Robert[44],
+revenu de Naples, a passé ces jours derniers par Rome, emportant avec
+lui les scènes enchantées de ce beau climat, qu'il n'a fait que coller
+sur sa toile.
+
+ [Note 43: Jean-Victor Schnetz (1787-1870). Il était à Rome en
+ 1828 et ne pouvait lui non plus, comme Overbeck, comme
+ Schnorr, comme Thorwaldsen et tant d'autres artistes, se
+ décider à la quitter. Il emprunta à l'Italie la plupart des
+ sujets de ses tableaux, dont les meilleurs sont: une _Femme
+ de brigand fuyant avec son enfant_; la _Leçon du Pifferaro_;
+ une _Contadine en prière_; les _Italiennes devant la Madone_;
+ _Scène dans la campagne de Rome_; des _Moissonneurs écoutant
+ le chant d'un pâtre_. En 1840, il fut nommé directeur de
+ l'École de France à Rome.]
+
+ [Note 44: Léopold _Robert_, né le 13 mars 1794 à la
+ Chaux-de-Fonds, dans le canton de Neuchâtel, mort à Venise en
+ 1835. Après 1830, appelé à donner des leçons, à Florence, à
+ la princesse Charlotte Bonaparte, fille du roi Joseph, femme,
+ et bientôt veuve, de son cousin Napoléon, second fils de
+ l'ex-roi de Hollande, il en devint éperdument amoureux. Cette
+ passion sans espoir le conduisit au suicide. Il se donna la
+ mort le 20 mars 1835, comme l'avait fait déjà un de ses
+ frères, dix ans auparavant, jour pour jour.--Les tableaux les
+ plus importants de Léopold Robert sont: l'_Improvisateur
+ napolitain_ (1822); le _Retour de la fête de la Madone de
+ l'Arc_ (1822); la _Halte des Moissonneurs dans les Marais
+ Pontins_ (1831); le _Départ des Pêcheurs de l'Adriatique pour
+ la pêche de long cours_ (1835).]
+
+Guérin est retiré, comme une colombe malade, au haut d'un pavillon de la
+villa Médicis.--Il écoute, la tête sous son aile, le bruit du vent du
+Tibre; quand il se réveille, il dessine à la plume la mort de Priam.
+
+Horace Vernet[45] s'efforce de changer sa manière; y réussira-t-il? Le
+serpent qu'il enlace à son cou, le costume qu'il affecte, le cigare
+qu'il fume, les masques et les fleurets dont il est entouré, rappellent
+trop le bivouac.
+
+ [Note 45: Horace _Vernet_ (1789-1853). Il succéda, en 1829, à
+ Pierre Guérin, comme directeur de l'École de France à Rome.
+ Parmi les toiles qu'il y composa, nous citerons: les
+ _Brigands et les Carabiniers_, la _Confession du brigand_, la
+ _Chasse dans les Marais Pontins_, la _Rencontre de Raphaël et
+ de Michel-Ange au Vatican_.]
+
+Qui a jamais entendu parler de mon ami M. Quecq, successeur de Jules III
+dans le casin de Michel-Ange, de Vignole et de Thadée Zuccari? et
+pourtant il a peint pas trop mal, dans son nymphée en décret, la mort de
+Vitellius. Les parterres en friche sont hantés par un animal futé que
+s'occupe à chasser M. Quecq: c'est un renard, arrière-petit-fils de
+Goupil-Renart, premier du nom et neveu d'Ysengrin-le-Loup.
+
+Pinelli[46], entre deux ivresses, m'a promis douze scènes de danses, de
+jeux et de voleurs. C'est dommage qu'il laisse mourir de faim son grand
+chien couché à sa porte.--Thorwaldsen[47] et Camuccini[48] sont les
+deux princes des pauvres artistes de Rome.
+
+ [Note 46: Bartolomeo _Pinelli_, célèbre graveur romain. On a
+ de lui une Raccolta di cinquanta costumi pittoreschi incisi
+ all' acqua forte (1809), et une Nuova raccolta di cinquanta
+ costumi pittoreschi incisi all' acqua forte (1815), en tout
+ 100 planches in-fol. C'est de ce recueil qu'il avait sans
+ doute promis _douze scènes_ à Chateaubriand. On doit aussi à
+ Bartolomeo Pinelli, La scalata del Quirinale per la
+ deportazione del S. P. (Pie VII), 1809, et 52 planches
+ fournies par lui au _Meo Patacca ovvero Roma in feste nei
+ trionfi di Vienna_. _Poema Jiocoso nel Cinguoggio romanesco_,
+ di _Guiseppi Berneri_ Romano (1823, in-fol.).]
+
+ [Note 47: Berthel _Thorwaldsen_ (1769-1844), fils d'un pauvre
+ marin de Copenhague qui sculptait des figures en bois pour la
+ proue des navires. Envoyé de bonne heure en Italie, il se
+ fixa en 1796 à Rome, où il devait rester pendant
+ quarante-deux ans. Ce fut seulement en 1838 qu'il consentit à
+ revenir dans sa patrie. À Rome, il vivait princièrement dans
+ sa maison de la via Sestina, où il avait réuni une riche
+ collection de monuments antiques et de peintures. Ses oeuvres
+ principales sont: le _Tombeau de Pie VII_ à Rome; la statue
+ équestre de _Poniatowski_ à Varsovie; le monument de
+ _Gutenberg_ à Mayence; les _Douze Apôtres_ à Notre-Dame de
+ Copenhague; le _Lion de Lucerne_; les _Trois Grâces_;
+ _Mercure se préparant à tuer Argus_; la _Nuit portant dans
+ ses bras la Mort et le Sommeil_; la longue série des
+ bas-reliefs représentant le _Triomphe d'Alexandre à
+ Babylone_.]
+
+ [Note 48: Vincent _Camuccini_ (1775-1844), peintre
+ d'histoire, né et mort à Rome. Il était, en 1828, inspecteur
+ général des musées du pape et conservateur des collections du
+ Vatican. Pierre Guérin disait de lui: «Il s'est nourri des
+ Anciens et de Raphaël, mais il ne les a pas digérés.» Ses
+ meilleures toiles sont: _Romulus et Rémus enfants_, _Horatius
+ Coclès_, la _Mort de Virginie_, le _Départ de Régulus pour
+ Carthage_.]
+
+Quelquefois ces artistes dispersés se réunissent, ils vont ensemble à
+pied à Subiaco. Chemin faisant, ils barbouillent sur les murs de
+l'auberge de Tivoli des grotesques. Peut-être un jour reconnaîtra-t-on
+quelque Michel-Ange au charbonné qu'il aura tracé sur un ouvrage de
+Raphaël.
+
+Je voudrais être né artiste: la solitude, l'indépendance, le soleil
+parmi des ruines et des chefs-d'oeuvre, me conviendraient. Je n'ai aucun
+besoin; un morceau de pain, une cruche de _l'Aqua Felice_, me
+suffiraient. Ma vie a été misérablement accrochée aux buissons de ma
+route; heureux si j'avais été l'oiseau libre qui chante et fait son nid
+dans ces buissons!
+
+Nicolas Poussin acheta, de la dot de sa femme, une maison sur le monte
+Pincio, en face d'un autre casino qui avait appartenu à Claude Gelée,
+dit le Lorrain.
+
+Mon autre compatriote Claude mourut aussi sur les genoux de la reine du
+monde[49]. Si Poussin reproduit la campagne de Rome, lors même que la
+scène de ses paysages est placée ailleurs, le Lorrain reproduit les
+ciels de Rome, lors même qu'il peint des vaisseaux et un soleil couchant
+sur la mer.
+
+ [Note 49: Nicolas Poussin et Claude Gelée, dit le Lorrain,
+ sont morts tous les deux à Rome; le premier, le 19 novembre
+ 1665; le second, le 21 novembre 1682. Claude Gelée fut
+ enterré dans l'église de la Trinité-du-Mont, et ses neveux
+ firent placer une inscription sur sa tombe. Nous verrons plus
+ loin que Chateaubriand fit élever à Nicolas Poussin, dans
+ l'église de San-Lorenzo-in-Lucina, un monument digne du grand
+ peintre.]
+
+Que n'ai-je été le contemporain de certaines créatures privilégiées pour
+lesquelles je me sens de l'attrait dans les siècles divers! Mais il
+m'eût fallu ressusciter trop souvent. Le Poussin et Claude le Lorrain
+ont passé au Capitole; des rois y sont venus et ne les valaient pas. De
+Brosses[50] y rencontra le prétendant d'Angleterre; j'y trouvai en 1803
+le roi de Sardaigne abdiqué, et aujourd'hui, en 1828, j'y vois le frère
+de Napoléon, roi de Westphalie. Rome déchue offre un asile aux
+puissances tombées; ses ruines sont un lieu de franchise pour la gloire
+persécutée et les talents malheureux.
+
+ [Note 50: Le président Charles _de Brosses_ (1709-1777). Il
+ visita l'Italie en 1739 et rencontra à Rome le prétendant
+ d'Angleterre, Jacques-Édouard, dit le _Chevalier de
+ Saint-Georges_, fils de Jacques II et père de
+ _Charles-Édouard_, que rendra bientôt si célèbre son
+ expédition de 1745 en Écosse. Les _Lettres historiques et
+ critiques écrites d'Italie_, par le président de Brosses, ont
+ paru pour la première fois en l'an VIII, 3 vol. in-8{o}.
+ Sainte-Beuve les apprécie en ces termes, dans ses _Causeries
+ du Lundi_ (tome VII, page 81): «Ses lettres sur l'Italie ont
+ sur celles de Paul-Louis Courier et sur les livres du
+ spirituel _Stendhal_ (Beyle) un avantage durable. Venu avant
+ eux, il est plus naturel qu'eux. Ce sentiment du beau et de
+ l'antique, ou des merveilles pittoresques modernes, qui fait
+ l'honneur de leur jugement, de Brosses ne se donne aucune
+ peine pour l'avoir et pour l'exprimer: il l'a du premier bond
+ et le rend par une promptitude heureuse. Dans cette course
+ rapide et ce séjour de dix mois à travers l'Italie, il y a
+ certes des côtés qu'il n'a fait qu'entrevoir en courant, et
+ où d'autres talents trouveront matière à conquête; la
+ campagne romaine, par exemple, les collines d'alentour,
+ Tibur, la Villa Adriana, sont des lieux dont Chateaubriand un
+ jour évoquera le génie attristé et nous peindra les
+ mélancoliques splendeurs: de Brosses reste le premier
+ critique pénétrant, fin, gai et de grand coup d'oeil, qui a
+ bien vu dans ses contradictions et ses merveilles ce monde
+ d'Italie.»]
+
+ * * * * *
+
+Si j'avais peint la société de Rome il y a un quart de siècle, de même
+que j'ai peint la campagne romaine, je serais obligé de retoucher mon
+portrait; il ne serait plus ressemblant. Chaque génération est de
+trente-trois années, la vie du Christ (le Christ est le type de tout);
+chaque génération, dans notre monde occidental, varie sa forme. L'homme
+est placé dans un tableau dont le cadre ne change point, mais dont les
+personnages sont mobiles. Rabelais était dans cette ville en 1536 avec
+le cardinal du Bellay; il faisait l'office de maître d'hôtel de Son
+Éminence; _il tranchait et présentait_.
+
+Rabelais, changé en frère _Jean des Entomeures_, n'est pas de l'avis de
+Montaigne, qui n'a presque point ouï de cloches à Rome et _beaucoup
+moins que dans un village de France_; Rabelais, au contraire, en entend
+beaucoup dans l'_isle Sonnante_ (Rome), _doutant que ce fust Dodone avec
+ses chaudrons_[51].
+
+ [Note 51: «Et entendismes un bruit de loing venant, fréquent
+ et tumultueux, et nous semblait à l'ouïr que fussent cloches
+ grosses, petites et médiocres, ensemble sonnantes comme l'on
+ fait à Paris, à Tours, Gergeau, Nantes et ailleurs, ès jours
+ de grandes festes. Plus approchions, plus entendions cette
+ sonnerie renforcée.» PANTAGRUEL, livre V, chapitre I:
+ _Comment Pantagruel arriva en l'isle sonnante, et du bruit
+ qu'entendismes._]
+
+Quarante-quatre ans après Rabelais, Montaigne trouva les bords du Tibre
+plantés, et il remarque que le 16 mars il y avait des roses et des
+artichauts à Rome. Les églises étaient nues, sans statues de saints,
+sans tableaux, moins ornées et moins belles que les églises de France.
+Montaigne était accoutumé à la _vastité sombre de nos cathédrales
+gothiques_; il parle plusieurs fois de Saint-Pierre sans le décrire,
+insensible ou indifférent qu'il paraît être aux arts. En présence de
+tant de chefs-d'oeuvre, aucun nom ne s'offre au souvenir de Montaigne;
+sa mémoire ne lui parle ni de Raphaël, ni de Michel-Ange, mort il n'y
+avait pas encore seize ans.
+
+Au reste, les idées sur les arts, sur l'influence philosophique des
+génies qui les ont agrandis ou protégés, n'étaient point encore nées. Le
+temps fait pour les hommes ce que l'espace fait pour les monuments; on
+ne juge bien des uns et des autres qu'à distance et au point de la
+perspective; trop près on ne les voit pas, trop loin on ne les voit
+plus.
+
+L'auteur des _Essais_ ne cherchait dans Rome que la Rome antique: «Les
+bastimens de cette Rome bastarde, dit-il, qu'on voit à cette heure,
+attachant à ces masures, quoiqu'ils aient de quoi ravir en admiration
+nos siècles présens, me font ressouvenir des nids que les moineaux et
+les corneilles vont suspendant en France aux voûtes et parois des
+églises que les huguenots viennent d'y démolir.»
+
+Quelle idée Montaigne se faisait-il donc de l'ancienne Rome, s'il
+regardait Saint-Pierre comme un nid de moineaux, suspendu aux parois du
+Colisée?
+
+Le nouveau citoyen romain par bulle authentique de l'an 1581 depuis
+J.-C.[52], avait remarqué que les Romaines ne portaient point de _loup_
+ou de masque comme les Françaises; elles paraissaient en public
+couvertes de perles et de pierreries, mais leur _ceinture était trop
+lâche_ et elles ressemblaient à des _femmes enceintes_. Les hommes
+étaient habillés de noir, «et bien qu'ils fussent ducs, comtes et
+marquis, ils _avaient l'apparence un peu vile_.»
+
+ [Note 52: Montaigne avait tenu à se faire citoyen romain. Il
+ employa, dit-il, ses cinq sens de nature pour obtenir ce
+ titre «ne fût-ce que pour l'ancien honneur et religieuse
+ mémoire de son autorité.» Il fut admis au droit de cité, «par
+ les suffrages et le jugement souverain du peuple et du Sénat,
+ l'an de la fondation de Rome 2331.» L'auteur des _Essais_ ne
+ se faisait pas illusion sur l'importance de cette dignité
+ tant désirée: «C'est un titre vain,» disait-il; puis il
+ ajoutait avec sa naïve franchise: «Tant y a que j'ai reçu
+ beaucoup de plaisir de l'avoir obtenu.»]
+
+N'est-il pas singulier que saint Jérôme remarque la démarche des
+Romaines qui les fait ressembler à des femmes enceintes: _solutis
+genibus fractus incessus_, «à pas brisés, les genoux fléchissants?»
+
+Presque tous les jours, lorsque je sors par la porte Angélique, je vois
+une chétive maison assez près du Tibre, avec une enseigne française
+enfumée représentant un ours; c'est là que Michel, seigneur de
+Montaigne, débarqua en arrivant à Rome, non loin de l'hôpital qui servit
+d'asile à ce pauvre fou, homme _formé à l'antique et pure poésie_, que
+Montaigne avait visité dans sa _loge_ à Ferrare, qui lui avait causé
+encore _plus de dépit que de compassion_.
+
+Ce fut un événement mémorable, lorsque le XVIIe siècle députa son plus
+grand poète protestant et son plus sérieux génie pour visiter, en 1638,
+la grande Rome catholique. Adossée à la croix, tenant dans ses mains les
+deux Testaments, ayant derrière elle les générations coupables sorties
+d'Éden, et devant elle les générations rachetées descendues du jardin
+des Olives, elle disait à l'hérétique né d'hier: «Que veux-tu à ta
+vieille mère?»
+
+Léonora, la Romaine, enchanta Milton[53]. A-t-on jamais remarqué que
+Léonora se retrouve dans les _Mémoires_ de madame de Motteville, aux
+concerts du cardinal Mazarin?
+
+ [Note 53: Milton n'a consigné nulle part les impressions
+ qu'il avait reçues dans son voyage d'Italie, et il ne nous a
+ guère laissé de son séjour à Rome d'autre trace que des vers
+ galants, écrits en latin, il est vrai, et adressés à une
+ cantatrice nommée Léonora: _Ad Leonoram Romæ canentem._]
+
+L'ordre des dates amène l'abbé Arnauld[54] à Rome après Milton. Cet
+abbé, qui avait porté les armes, raconte une anecdote curieuse par le
+nom d'un des personnages, en même temps qu'elle fait revoir les moeurs
+des courtisanes. Le _héros de la fable_, le duc de Guise, petit-fils du
+Balafré, allant en quête de son aventure de Naples, passa par Rome en
+1647: il y connut la Nina Barcarola. Maison-Blanche, secrétaire de M.
+Deshayes, ambassadeur à Constantinople, s'avisa de vouloir être le rival
+du duc de Guise. Mal lui en prit; on substitua (c'était la nuit dans une
+chambre sans lumière) une hideuse vieille à Nina. «Si les ris furent
+grands d'un côté, la confusion le fut de l'autre autant qu'on se le peut
+imaginer, dit Arnauld. L'Adonis, s'étant démêlé avec peine des
+embrassements de sa déesse, s'enfuit tout nu de cette maison comme s'il
+eût le diable à ses trousses.»
+
+ [Note 54: L'abbé Antoine _Arnauld_, fils aîné d'Arnauld
+ d'Andilly, né en 1616, mort en 1698. Il a laissé d'agréables
+ _Mémoires_. Il était le petit-fils d'_Antoine_ Arnauld,
+ l'avocat, et le neveu d'_Antoine_ Arnauld, dit le grand
+ Arnauld.]
+
+Le cardinal de Retz n'apprend rien sur les moeurs romaines. J'aime mieux
+le _petit_ Coulanges et ses deux voyages en 1656 et 1689: il célèbre ces
+_vignes_ et ces jardins dont les noms seuls ont un charme.
+
+Dans la promenade à la _Porta Pia_, je retrouve presque toutes les
+personnes nommées par Coulanges: les personnes? non! leurs petits-fils
+et petites-filles.
+
+Madame de Sévigné reçoit les vers de Coulanges; elle lui répond du
+château des Rochers dans ma pauvre Bretagne, à dix lieues de Combourg:
+«Quelle triste date auprès de la vôtre, mon aimable cousin! Elle
+convient à une solitaire comme moi, et celle de Rome à celui dont
+l'étoile est errante. Que la fortune vous a traité doucement, comme vous
+dites, quoiqu'elle vous ait fait querelle!!![55]»
+
+ [Note 55: Mme de Sévigné écrivait encore à M. de Coulanges:
+ «Je fis réflexion à cette vie de Rome, si bien mêlée de
+ profane et de santissimo.... Je songeai à cette boule où vous
+ étiez grimpé avec vos jambes de vingt ans (la boule qui
+ surmonte la coupole de Saint-Pierre) ... et combien je me
+ promènerais de jours et d'années dans le plain-pied de nos
+ allées, sans me trouver jamais dans cette boule.» Un peu plus
+ loin, elle dit: «Ah! que j'aimerais à faire un voyage à
+ Rome!» Puis elle ajoute: «Mais ce serait avec le visage et
+ l'air que j'avais il y a bien des années, et non avec celui
+ que j'ai maintenant. Il ne faut point remuer ses os, surtout
+ les femmes, à moins d'être ambassadrice.»]
+
+Entre le premier voyage de Coulanges à Rome, en 1656, et son second
+voyage, en 1689, il s'était écoulé trente-trois ans: je n'en compte que
+vingt-cinq de perdus depuis mon premier voyage à Rome, en 1803, et mon
+second voyage en 1828. Si j'avais connu madame de Sévigné, je l'aurais
+guérie du chagrin de vieillir.
+
+Spon[56], Misson[57], Dumont[58], Addison, suivent successivement
+Coulanges. Spon avec Wheler, son compagnon, m'ont guidé sur les débris
+d'Athènes.
+
+ [Note 56: Jacob _Spon_ (1647-1685). Son _Voyage d'Italie, de
+ Dalmatie, de Grèce et du Levant_ (1678, 3 vol. in-12) a été
+ souvent réimprimé.]
+
+ [Note 57: François-Maximilien _Misson_, conseiller au
+ parlement de Paris, mort le 22 janvier 1722, à Londres, où il
+ s'était réfugié après la révocation de l'édit de Nantes. Son
+ _Nouveau voyage d'Italie_ (1691-98, 3 vol. in-12) eut un
+ grand succès. L'édition de 1722 est accompagnée de notes
+ d'Addison.]
+
+ [Note 58: Jean _Dumont_, né vers 1650, mort à Vienne en 1726,
+ suivit d'abord la profession des armes, puis voyagea dans
+ presque toutes les contrées de l'Europe et finit par se fixer
+ en Autriche, où il devint historiographe de l'empereur. Il
+ publia en 1699 ses _Voyages en France, en Italie, en
+ Allemagne, à Malte et en Turquie_ (4 vol. in-12).]
+
+Il est curieux de lire dans Dumont comment les chefs-d'oeuvre que nous
+admirons étaient disposés à l'époque de son voyage en 1690: on voyait au
+Belvédère les fleuves du Nil et du Tibre, l'Antinoüs, la Cléopâtre, le
+Laocoon et le torse supposé d'Hercule. Dumont place dans le jardin du
+Vatican _les paons de bronze qui étaient sur le tombeau de Scipion
+l'Africain_.
+
+Addison voyage en _scholar_[59], sa course se résume en citations
+classiques empreintes de souvenirs anglais; en passant à Paris il avait
+offert ses poésies à M. Boileau.
+
+ [Note 59: C'est pendant son voyage d'Italie qu'Addison
+ composa sa tragédie de _Caton_.]
+
+Le père Labat[60] suit l'auteur de _Caton_: c'est un singulier homme que
+ce moine parisien de l'ordre des Frères Prêcheurs. Missionnaire aux
+Antilles, flibustier, habile mathématicien, architecte et militaire,
+brave artilleur pointant le canon comme un grenadier, critique savant et
+ayant remis les Dieppois en possession de leur découverte primitive en
+Afrique, il avait l'esprit enclin à la raillerie et le caractère à la
+liberté. Je ne sache aucun voyageur qui donne des notions plus exactes
+et plus claires sur le gouvernement pontifical. Labat court les rues, va
+aux processions, se mêle de tout et se moque à peu près de tout.
+
+ [Note 60: Jean-Baptiste _Labat_ (1663-1738), religieux
+ dominicain. Parti en 1693 pour les missions des Antilles, il
+ y rendit de grands services, surtout comme ingénieur. C'est
+ lui qui fonda la ville de la Basse-Terre à la Guadeloupe. Il
+ a laissé de nombreux ouvrages, parmi lesquels un _Voyage en
+ Espagne et en Italie_ (Paris, 1730, 8 vol. in-12).]
+
+Le frère prêcheur raconte qu'on lui a donné chez les capucins, à Cadix,
+des draps de lit tout neufs depuis dix ans, et qu'il a vu un saint
+Joseph habillé à l'espagnole, épée au côté, chapeau sous le bras,
+cheveux poudrés et lunettes sur le nez. À Rome, il assiste à une messe:
+«Jamais, dit-il, je n'ai tant vu de musiciens mutilés ensemble et une
+symphonie si nombreuse. Les connaisseurs disaient qu'il n'y avait rien
+de si beau. Je disais la même chose pour faire croire que je m'y
+connaissais; mais si je n'avais pas eu l'honneur d'être du cortège de
+l'officiant, j'aurais quitté la cérémonie qui dura au moins trois bonnes
+heures, qui m'en parurent bien six.»
+
+Plus je descends vers le temps où j'écris, plus les usages de Rome
+deviennent semblables aux usages d'aujourd'hui.
+
+Du temps de de Brosses, les Romaines portaient de faux cheveux; la
+coutume venait de loin; Properce demande à sa _vie_ pourquoi elle se
+plaît à orner ses cheveux:
+
+ Quid juvat ornato procedere, vita, capillo?
+
+Les Gauloises, nos mères, fournissaient la chevelure des Séverine, des
+Pisca, des Faustine, des Sabine. Velléda dit à Eudore en parlant de ses
+cheveux: «C'est mon diadème et je l'ai gardé pour toi.» Une chevelure
+n'était pas la plus grande conquête des Romains; mais elle en était une
+des plus durables: on retire souvent des tombeaux de femmes cette parure
+entière qui a résisté aux ciseaux des filles de la nuit, et l'on cherche
+en vain le front élégant qu'elle couronna. Les tresses parfumées, objet
+de l'idolâtrie de la plus volage des passions, ont survécu à des
+empires; la mort, qui brise toutes les chaînes, n'a pu rompre ce réseau.
+Aujourd'hui les Italiennes portent leurs propres cheveux, que les femmes
+du peuple nattent avec une grâce coquette.
+
+Le magistrat voyageur de Brosses a, dans ses portraits et dans ses
+écrits, un faux air de Voltaire, avec lequel il eut une dispute comique
+à propos d'un champ[61]. De Brosses causa plusieurs fois au bord du lit
+d'une princesse Borghèse. En 1803, j'ai vu dans le palais Borghèse une
+autre princesse qui brillait de tout l'éclat de la gloire de son frère:
+Pauline Bonaparte n'est plus! Si elle eût vécu aux jours de Raphaël, il
+l'aurait représentée sous la forme d'un de ces amours qui s'appuient sur
+le dos des lions à la Farnésine, et la même langueur eût emporté le
+peintre et le modèle. Que de fleurs ont déjà passé dans ces steppes où
+j'ai fait errer Jérôme, Augustin, Eudore et Cymodocée!
+
+ [Note 61: Voir, sur ce curieux épisode, l'article de
+ Sainte-Beuve dans ses _Causeries du Lundi_, tome VII, page
+ 83, et la Correspondance de Voltaire et du président de
+ Brosses, publiée en 1836 par M. Théophile Foisset.]
+
+De Brosses représente les Anglais à la place d'Espagne à peu près comme
+nous les voyons aujourd'hui, vivant ensemble, faisant grand bruit,
+regardant les pauvres humains du haut en bas, et s'en retournant dans
+leur taudis rougeâtre à Londres, sans avoir jeté à peine un coup d'oeil
+sur le Colisée. De Brosses obtint l'honneur de faire sa cour à Jacques
+III:
+
+«Des deux fils du prétendant, dit-il, l'aîné est âgé d'environ vingt
+ans, l'autre de quinze. J'entends dire à ceux qui les connaissent à fond
+que l'aîné vaut beaucoup mieux et qu'il est plus chéri dans son
+intérieur; qu'il a de la bonté de coeur et un grand courage; qu'il sent
+vivement sa situation, et que, s'il n'en sort pas un jour, ce ne sera
+pas faute d'intrépidité. On m'a raconté qu'ayant été mené tout jeune au
+siège de Gaëte, lors de la conquête du royaume de Naples par les
+Espagnols, dans la traversée son chapeau vint à tomber à la mer. On
+voulut le ramasser: «Non, dit-il, ce n'est pas la peine; il faudra bien
+que j'aille le chercher un jour moi-même.»
+
+De Brosses croit que si le prince de Galles tente quelque chose, il ne
+réussira pas, et il en donne les raisons. Revenu à Rome après ses
+vaillantes apertises, Charles-Édouard, qui portait le nom de comte
+d'Albany, perdit son père; il épousa la princesse de Stolberg-Goedern,
+et s'établit en Toscane. Est-il vrai qu'il visita secrètement Londres en
+1753 et 1761, comme Hume le raconte, qu'il assista au couronnement de
+George III, et qu'il dit à quelqu'un qui l'avait reconnu dans la foule:
+«L'homme qui est l'objet de toute cette pompe est celui que j'envie le
+moins?»
+
+L'union du prétendant ne fut pas heureuse; la comtesse d'Albany[62] se
+sépara de lui et fixa son séjour à Rome: ce fut là qu'un autre voyageur,
+Bonstetten[63], la rencontra; le gentilhomme bernois, dans sa
+vieillesse, me faisait entendre à Genève qu'il avait des lettres de la
+première jeunesse de la comtesse d'Albany.
+
+ [Note 62: Louise-Marie-Caroline, comtesse d'_Albany_, née en
+ 1753, à Mons, de la famille des Stolberg, épousa en 1772 le
+ prétendant Charles-Édouard, qui avait pris le titre de comte
+ d'Albany. Ils se séparèrent en 1780, et elle vécut depuis
+ avec le poète Alfieri, à qui sa beauté et son esprit avaient
+ inspiré la plus vive passion, et qu'elle épousa secrètement
+ après la mort du prince, arrivée en 1788. Alfieri étant mort,
+ à son tour, en 1803, elle contracta une nouvelle liaison et,
+ dit-on, un autre mariage secret, avec le peintre français
+ Xavier Fabre. Elle mourut à Florence en 1824.]
+
+ [Note 63: Charles-Victor de _Bonstetten_, né à Berne le 3
+ septembre 1745, mort à Genève le 3 février 1832. Il écrivait
+ avec une égale facilité en allemand et en français; ses
+ principaux livres sont dans cette dernière langue. On a de
+ lui _Voyage sur la scène des six derniers livres de
+ l'Énéide_, suivi de quelques observations sur le Latium
+ moderne (1804); _Recherches sur la nature et les lois de
+ l'imagination_ (1807); _Études de l'homme, ou Recherches sur
+ les facultés de sentir et de penser_ (1821); _l'Homme du midi
+ et l'homme du nord_ (1824). Dans ce dernier ouvrage,
+ Bonstetten combat les exagérations de la théorie de
+ l'influence morale et politique des climats.]
+
+Alfieri vit à Florence la femme du prétendant et il l'aima pour la vie:
+«Douze ans après, dit-il, au moment où j'écris toutes ces pauvretés, à
+cet âge déplorable où il n'y a plus d'illusions, je sens que je l'aime
+tous les jours davantage, à mesure que le temps détruit le seul charme
+qu'elle ne doit pas à elle-même, l'éclat de sa passagère beauté. Mon
+coeur s'élève, devient meilleur et s'adoucit par elle, et j'oserais dire
+la même chose du sien, que je soutiens et fortifie.»
+
+J'ai connu madame d'Albany à Florence; l'âge avait apparemment produit
+chez elle un effet opposé à celui qu'il produit ordinairement: le temps
+ennoblit le visage, et, quand il est de race antique, il imprime quelque
+chose de sa race sur le front qu'il a marqué: la comtesse d'Albany,
+d'une taille épaisse, d'un visage sans expression, avait l'air
+commun[64]. Si les femmes des tableaux de Rubens vieillissaient, elles
+ressembleraient à madame d'Albany à l'âge où je l'ai rencontrée. Je suis
+fâché que ce coeur, _fortifié et soutenu_ par Alfieri, ait eu besoin
+d'un autre appui[65]. Je rappellerai ici un passage de ma lettre sur
+Rome à M. de Fontanes:
+
+«Savez-vous que je n'ai vu qu'une seule fois le comte Alfieri dans ma
+vie, et devineriez-vous comment? Je l'ai vu mettre dans sa bière: on me
+dit qu'il n'était presque pas changé; sa physionomie me parut noble et
+grave; la mort y ajoutait sans doute une nouvelle sévérité; le cercueil
+étant un peu trop court, on inclina la tête du mort sur sa poitrine, ce
+qui lui fit faire un mouvement formidable.»
+
+ [Note 64: Lamartine, qui vit la comtesse d'Albany à Florence,
+ en 1810, a tracé d'elle ce portrait: «Rien ne rappelait en
+ elle, à cette époque déjà un peu avancée de sa vie (la veuve
+ de Charles-Édouard et d'Alfieri avait alors 57 ans), ni la
+ reine d'un empire, ni la reine d'un coeur. C'était une petite
+ femme dont la taille, un peu affaissée sous son poids, avait
+ perdu toute légèreté et toute élégance. Les traits de son
+ visage, trop arrondis et trop obtus aussi, ne conservaient
+ aucunes lignes pures de beauté idéale; mais ses yeux avaient
+ une lumière, ses cheveux cendrés une teinte, sa bouche un
+ accueil, sa physionomie une intelligence et une grâce
+ d'expression qui faisaient souvenir, si elles ne faisaient
+ plus admirer. Sa parole suave, ses manières sans apprêt, sa
+ familiarité rassurante, élevaient tout de suite ceux qui
+ l'approchaient à son niveau. On ne savait si elle descendait
+ au vôtre ou si elle vous élevait au sien, tant il y avait de
+ naturel en sa personne.» (Lamartine, _Souvenirs et
+ Portraits_, tome 1, p. 130).]
+
+ [Note 65: Allusion au peintre Xavier Fabre, dont il est parlé
+ dans une note précédente.--François-Xavier _Fabre_, né à
+ Montpellier en 1766. Élève de David, il obtint en 1787 le
+ grand prix de peinture, et séjourna longtemps à Rome, puis à
+ Florence, où il connut la comtesse d'Albany, qui le fit, en
+ mourant, son légataire universel. Revenu à Montpellier, il
+ enrichit le musée de cette ville--qui porte aujourd'hui le
+ nom de _Musée Fabre_--d'une précieuse collection de livres,
+ de tableaux et d'objets d'art.]
+
+Rien n'est triste comme de relire vers la fin de ses jours ce que l'on a
+écrit dans sa jeunesse: tout ce qui était au présent se trouve au passé.
+
+J'aperçus un moment, en 1803, à Rome, le cardinal d'York[66], cet Henri
+IX, dernier des Stuarts, âgé de soixante-dix-neuf ans. Il avait eu la
+faiblesse d'accepter une pension de George III: la veuve de Charles Ier
+en avait en vain sollicité une de Cromwell. Ainsi, la race des Stuarts a
+mis cent dix-neuf ans à s'éteindre, après avoir perdu le trône qu'elle
+n'a jamais retrouvé. Trois prétendants se sont transmis dans l'exil
+l'ombre d'une couronne: ils avaient de l'intelligence et du courage; que
+leur a-t-il manqué? la main de Dieu.
+
+ [Note 66: Henri-Benoît-Marie-Clément _Stuart_, _duc d'York_,
+ second fils de Jacques III et de Marie-Clémentine Sobieski,
+ petite-fille du libérateur de Vienne, né à Rome le 6 mars
+ 1725, cardinal le 3 juillet 1747. En 1799, il prit part au
+ conclave de Venise, et contribua à faire accepter comme
+ secrétaire Consalvi, dont il avait encouragé les études et
+ les débuts. À la mort de son frère Charles-Édouard (1788), se
+ regardant comme roi légitime, il prit le titre d'Henri IX. Il
+ mourut à Rome le 13 juillet 1807. Le monument qui recouvre à
+ Saint-Pierre la tombe du cardinal et de son frère, et qui est
+ l'oeuvre de Canova, fut payé par le roi George IV.]
+
+Au surplus, les Stuarts se consolèrent à la vue de Rome; ils n'étaient
+qu'un léger accident de plus dans ces vastes décombres, une petite
+colonne brisée, élevée au milieu d'une grande voirie de ruines. Leur
+race, en disparaissant du monde, eut encore cet autre réconfort: elle
+vit tomber la vieille Europe, la fatalité attachée aux Stuarts entraîna
+avec eux dans la poussière les autres rois, parmi lesquels se trouvait
+Louis XVI, dont l'aïeul avait refusé un asile au descendant de Charles
+Ier, et Charles X est mort dans l'exil à l'âge du cardinal d'York, et
+son fils et son petit-fils sont errants sur la terre!
+
+Le voyage de Lalande[67] en Italie, en 1765 et 1766, est encore ce qu'il
+y a de mieux et de plus exact sur la Rome des arts et sur la Rome
+antique. «J'aime à lire les historiens et les poètes, dit-il, mais on ne
+saurait les lire avec plus de plaisir qu'en foulant la terre qui les
+portait, en se promenant sur les collines qu'ils décrivent, en voyant
+couler les fleuves qu'ils ont chantés.» Ce n'est pas trop mal pour un
+astronome qui mangeait des araignées.
+
+ [Note 67: Joseph-Jérôme _Le Français_ de _Lalande_
+ (1732-1807). Il fut reçu à l'Académie des Sciences, en 1753,
+ à l'âge de vingt-et-un ans; nommé en 1762 professeur
+ d'astronomie au Collège de France, il remplit cette chaire
+ pendant 46 ans avec le plus grand succès. Alors que ses
+ nombreux et remarquables travaux avaient rendu son nom
+ populaire, il chercha hors de la science les moyens de faire
+ parler encore plus de lui. Il se singularisa, soit par des
+ goûts bizarres (il mangeait, dit-on, des araignées, des
+ chenilles), soit par des opinions impies, et se fit gloire
+ d'être athée. Il avait publié, en 1769, le _Voyage d'un
+ Français en Italie_, 8 vol. in-12.]
+
+Duclos[68], à peu près aussi décharné que Lalande, fait cette remarque
+fine: «Les pièces de théâtre des différents peuples sont une image assez
+vraie de leurs moeurs. L'arlequin, valet et personnage principal des
+comédies italiennes, est toujours représenté avec un grand désir de
+manger, et qui part d'un besoin habituel. Nos valets de comédie sont
+communément ivrognes, ce qui peut supposer crapule, mais non pas
+misère.»
+
+ [Note 68: Charles _Pinot_, sieur _Duclos_, membre de
+ l'Académie française. Il était compatriote de Chateaubriand,
+ et il en a déjà été parlé au tome I des _Mémoires_. (Voyez la
+ note 2 de la page 128).--Obligé de s'éloigner de Paris en
+ 1766, pour avoir blâmé trop vivement la condamnation de La
+ Chalotais, son ami, il voyagea: ce qui lui donna lieu
+ d'écrire ses _Considérations sur l'Italie_, publiées
+ seulement en 1791, dix-neuf ans après sa mort.]
+
+L'admiration déclamatoire de Dupaty[69] n'offre pas de compensation pour
+l'aridité de Duclos et de Lalande, elle fait pourtant sentir la présence
+de Rome; on s'aperçoit par un reflet que l'éloquence du style descriptif
+est née sous le souffle de Rousseau, _spiraculum vitæ_. Dupaty touche à
+cette nouvelle école qui bientôt allait substituer le sentimental,
+l'obscur et le maniéré, au vrai, à la clarté et au naturel de Voltaire.
+Cependant, à travers son jargon affecté, Dupaty observe avec justesse:
+il explique la patience du peuple de Rome par la vieillesse de ses
+souverains successifs. «Un pape, dit-il, est toujours pour lui un roi
+qui se meurt.»
+
+ [Note 69: Charles-Marguerite-Jean-Baptiste Mercier _Dupaty_
+ (1746-1788). Avocat général, puis président à mortier au
+ parlement de Bordeaux, il publia plusieurs écrits sur le
+ droit criminel qui lui valurent une grande popularité. En
+ littérature, il est connu par ses _Lettres sur l'Italie en
+ 1785_. Elles obtinrent, à la veille de la Révolution, un
+ succès de vogue.]
+
+À la villa Borghèse, Dupaty voit approcher la nuit: «Il ne reste qu'un
+rayon du jour qui meurt sur le front d'une Vénus.» Les poètes de
+maintenant diraient-ils mieux? Il prend congé de Tivoli: «Adieu, vallon!
+je suis un étranger; je n'habite point votre belle Italie. Je ne vous
+reverrai jamais; mais peut-être mes enfants ou quelques-uns de mes
+enfants viendront vous visiter un jour: soyez-leur aussi charmant que
+vous l'avez été à leur père.» _Quelques-uns des enfants_ de l'érudit et
+du poète ont visité Rome, et ils auraient pu voir le dernier rayon du
+jour mourir sur le front de la _Vénus genitrix_ de Dupaty[70].
+
+ [Note 70: Charles _Dupaty_, fils aîné du président
+ (1771-1825). Il étudia la sculpture sous Lemot, alla se
+ perfectionner en Italie et fut nommé à son retour membre de
+ l'Académie des beaux arts (1816). Ses meilleures compositions
+ sont: la _Vénus genitrix_, _Biblis mourante_, _Cadmus_, _Ajax
+ poursuivi par la colère de Neptune_. Il a fait le modèle de
+ la statue équestre de Louis XIII (exécutée par Cortot), que
+ l'on voit sur la place Royale, à Paris.--Le second fils du
+ président, Emmanuel Dupaty (1775-1851) travailla pour le
+ théâtre. Son esprit facile et élégant lui valut de nombreux
+ succès dans le vaudeville et l'opéra-comique. Ses plus jolies
+ pièces sont: _Picaros et Diégo_, _le Chapitre second_, _la
+ Jeune Prude_, _la Leçon de botanique_, _Ninon chez Mme de
+ Sévigné_, _l'Intrigue aux fenêtres_, _le Poète et le
+ Musicien_, _les Voitures versées_. Sous la Restauration, il
+ publia _les Délateurs ou trois années du XIXe siècle_, poème
+ satirique en trois chants, et collabora à diverses feuilles
+ libérales, la _Minerve_, l'_Abeille_, l'_Opinion_ et le
+ _Miroir_. Le 18 février 1836, il fut élu membre de l'Académie
+ française, en remplacement de M. Lainé, par 18 voix contre 2
+ données à Victor Hugo. Celui-ci se consola de son échec par
+ un joli mot: «Je croyais, dit-il, qu'on allait à l'Académie
+ par le pont des Arts, je me trompais; on y va, à ce qu'il
+ paraît, par le Pont-Neuf.» Emmanuel Dupaty était, après tout,
+ un fort galant homme et un homme d'esprit. À peine élu, il
+ alla frapper à la porte de l'auteur d'_Hernani_, et, ne le
+ trouvant pas, lui laissa sa carte avec ce quatrain:
+
+ Avant vous je monte à l'autel;
+ Mon âge seul peut y prétendre.
+ Déjà vous êtes immortel,
+ Et vous avez le temps d'attendre.]
+
+À peine Dupaty avait quitté l'Italie que Goethe vint le remplacer. Le
+président au Parlement de Bordeaux entendit-il jamais parler de Goethe?
+Et néanmoins le nom de Goethe vit sur cette terre où celui de Dupaty
+s'est évanoui. Ce n'est pas que j'aime le puissant génie de l'Allemagne;
+j'ai peu de sympathie pour le poète de la matière: je sens Schiller,
+j'entends Goethe. Qu'il y ait de grandes beautés dans l'enthousiasme que
+Goethe éprouve à Rome pour Jupiter, d'excellents critiques le jugent
+ainsi, mais je préfère le Dieu de la Croix au Dieu de l'Olympe. Je
+cherche en vain l'auteur de _Werther_ le long des rives du Tibre; je ne
+le retrouve que dans cette phrase: «Ma vie actuelle est comme un rêve de
+jeunesse; nous verrons si je suis destiné à le goûter ou à reconnaître
+que celui-ci est vain comme tant d'autres l'ont été.»
+
+Quand l'aigle de Napoléon laissa Rome échapper de ses serres, elle
+retomba dans le sein de ses paisibles pasteurs: alors Byron parut aux
+murs croulants des Césars; il jeta son imagination désolée sur tant de
+ruines, comme un manteau de deuil. Rome! tu avais un nom, il t'en donna
+un autre; ce nom te restera: il t'appela «_la Niobé des Nations_, privée
+de ses enfants et de ses couronnes, sans voix pour dire ses infortunes,
+portant dans ses mains une urne vide dont la poussière est depuis
+longtemps dispersée[71].»
+
+ [Note 71: _Le Pèlerinage de Childe-Harold_, chant IV, stance
+ LXXIX.]
+
+Après ce dernier orage de poésie, Byron ne tarda pas de mourir. J'aurais
+pu voir Byron à Genève, et je ne l'ai point vu; j'aurais pu voir Goethe
+à Weimar, et je ne l'ai point vu; mais j'ai vu tomber madame de Staël
+qui, dédaignant de vivre au delà de sa jeunesse, passa rapidement au
+Capitole avec Corinne: noms impérissables, illustres cendres, qui se
+sont associés au nom et aux cendres de la ville éternelle[72].
+
+ [Note 72: J'invite à lire dans la _Revue des Deux-Mondes_,
+ 1er et 15 juillet 1835, deux articles de M. J.-J. Ampère,
+ intitulés: _Portraits de Rome à différents âges._ Ces curieux
+ documents compléteront un tableau dont on ne voit ici qu'une
+ esquisse. (Note de Paris, 1837.) CH.]
+
+ * * * * *
+
+Ainsi ont marché les changements de moeurs et de personnages, de siècle
+en siècle, en Italie; mais la grande transformation a surtout été opérée
+par notre double occupation de Rome.
+
+La République _romaine_, établie sous l'influence du Directoire, si
+ridicule qu'elle ait été avec ses deux _consuls_ et ses _licteurs_
+(méchants _facchini_ pris parmi la populace), n'a pas laissé que
+d'innover heureusement dans les lois civiles: c'est des préfectures,
+imaginées par cette République _romaine_, que Bonaparte a emprunté
+l'institution de ses préfets.
+
+Nous avons porté à Rome le germe d'une administration qui n'existait
+pas; Rome, devenue le chef-lieu du département du Tibre, fut
+supérieurement réglée. Le système hypothécaire lui vient de nous. La
+suppression des couvents, la vente des biens ecclésiastiques sanctionnée
+par Pie VI, ont affaibli la foi dans la permanence de la consécration
+des choses religieuses. Ce fameux _index_, qui fait encore un peu de
+bruit de ce côté-ci des Alpes, n'en fait aucun à Rome: pour quelques
+bajocchi on obtient la permission de lire, en sûreté de conscience,
+l'ouvrage défendu. L'_index_ est au nombre de ces usages qui restent
+comme des témoins des anciens temps au milieu des temps nouveaux. Dans
+les républiques de Rome et d'Athènes, les titres de _roi_, les noms des
+grandes familles tenant à la monarchie, n'étaient-ils pas
+respectueusement conservés? Il n'y a que les Français qui se fâchent
+sottement contre leurs tombeaux et leurs annales, qui abattent les
+croix, dévastent les églises, en rancune du clergé de l'an de grâce 1000
+ou 1100. Rien de plus puéril ou de plus bête que ces outrages de
+réminiscence; rien qui porterait davantage à croire que nous ne sommes
+capables de quoi que ce soit de sérieux, que les vrais principes de la
+liberté nous demeureront à jamais inconnus. Loin de mépriser le passé,
+nous devrions, comme le font tous les peuples, le traiter en vieillard
+vénérable qui raconte à nos foyers ce qu'il a vu: quel mal nous peut-il
+faire? Il nous instruit et nous amuse par ses récits, ses idées, son
+langage, ses manières, ses habits d'autrefois; mais il est sans force,
+et ses mains sont débiles et tremblantes. Aurions-nous peur de ce
+contemporain de nos pères, qui serait déjà avec eux dans la tombe s'il
+pouvait mourir, et qui n'a d'autorité que celle de leur poussière?
+
+Les Français, en traversant Rome, y ont laissé leurs principes: c'est ce
+qui arrive toujours quand la conquête est accomplie par un peuple plus
+avancé en civilisation que le peuple qui subit cette conquête, témoin
+les Grecs en Asie sous Alexandre, témoin les Français en Europe sous
+Napoléon. Bonaparte, en enlevant les fils à leurs mères, en forçant la
+noblesse italienne à quitter ses palais et à porter les armes, hâtait la
+transformation de l'esprit national.
+
+Quant à la physionomie de la société romaine, les jours de concert et
+de bal on pourrait se croire à Paris. L'Altieri, la Palestrina, la
+Zagarola, la Del Drago[73], la Lante[74], la Lozzano, etc., ne seraient
+pas étrangères dans les salons du faubourg Saint-Germain: pourtant
+quelques-unes de ces femmes ont un certain air effrayé qui, je crois,
+est du climat. La charmante Falconieri, par exemple, se tient toujours
+auprès d'une porte, prête à s'enfuir sur le mont Marius, si on la
+regarde: la villa Millini[75] est à elle; un roman placé dans ce casin
+abandonné, sous des cyprès, à la vue de la mer, aurait son prix.
+
+ [Note 73: La princesse Del Drago.]
+
+ [Note 74: La duchesse Lante.]
+
+ [Note 75: Et non _Mellini_, comme on l'a imprimé dans les
+ éditions précédentes. C'est dans la Villa Millini, hors des
+ murs de Rome, que le général Alexandre Berthier (le futur
+ prince de Wagram et de Neuchâtel) reçut, le 11 février 1798
+ (23 pluviôse an VI), les avocats, les banquiers et les
+ artistes qui devaient constituer la nouvelle République
+ romaine.]
+
+Mais, quels que soient les changements de moeurs et de personnages de
+siècle en siècle en Italie, on y remarque une habitude de grandeur, dont
+nous autres, mesquins barbares, n'approchons pas. Il reste encore à Rome
+du sang romain et des traditions des maîtres du monde. Lorsqu'on voit
+des étrangers entassés dans de petites maisons nouvelles à la porte du
+Peuple, ou gîtés dans des palais qu'ils ont divisés en cases et percés
+de cheminées, on croirait voir des rats gratter au pied des monuments
+d'Apollodore et de Michel-Ange, et faisant, à force de ronger, des trous
+dans les pyramides.
+
+Aujourd'hui les nobles romains, ruinés par la révolution, se renferment
+dans leurs palais, vivent avec parcimonie et sont devenus leurs propres
+gens d'affaires. Quand on a le bonheur (ce qui est fort rare) d'être
+admis chez eux le soir, on traverse de vastes salles sans meubles, à
+peine éclairées, le long desquelles des statues antiques blanchissent
+dans l'épaisseur de l'ombre, comme des fantômes ou des morts exhumés. Au
+bout de ces salles, le laquais déguenillé qui vous mène vous introduit
+dans une espèce de gynécée: autour d'une table sont assises trois ou
+quatre vieilles ou jeunes femmes mal tenues, qui travaillent à la lueur
+d'une lampe à de petits ouvrages, en échangeant quelques paroles avec un
+père, un frère, un mari à demi couchés obscurément en retraite, sur des
+fauteuils déchirés. Il y a pourtant je ne sais quoi de beau, de
+souverain, qui tient de la haute race, dans cette assemblée retranchée
+derrière des chefs-d'oeuvre et que vous avez prise d'abord pour un
+sabbat. L'espèce des sigisbées est finie, quoiqu'il y ait encore des
+abbés porte-châles et porte-chaufferettes; par-ci, par-là, un cardinal
+s'établit encore à demeure chez une femme comme un canapé.
+
+Le népotisme et le scandale des pontifes ne sont plus possibles, comme
+les rois ne peuvent plus avoir de maîtresses en titre et en honneurs. À
+présent que la politique et les aventures tragiques d'amour ont cessé de
+remplir la vie des grandes dames romaines, à quoi passent-elles leur
+temps dans l'intérieur de leur ménage? Il serait curieux de pénétrer au
+fond de ces moeurs nouvelles: si je reste à Rome, je m'en occuperai.
+
+ * * * * *
+
+Je visitai Tivoli le 18 décembre 1803; à cette époque je disais dans
+une narration qui fut imprimée alors: «Ce lieu est propre à la réflexion
+et à la rêverie; je remonte dans ma vie passée; je sens le poids du
+présent; je cherche à pénétrer mon avenir: où serai-je, que ferai-je et
+que serai-je _dans vingt ans d'ici_?»
+
+Vingt ans! cela me semblait un siècle; je croyais bien habiter ma tombe
+avant que ce siècle se fût écoulé. Et ce n'est pas moi qui ai passé,
+c'est le maître du monde et son empire qui ont fui!
+
+Presque tous les voyageurs anciens et modernes n'ont vu dans la campagne
+romaine que ce qu'ils appellent _son horreur et sa nudité_. Montaigne
+lui-même, à qui certes l'imagination ne manquait pas, dit: «Nous avions
+loin sur notre main gauche l'Apennin, le prospect du pays malplaisant,
+bossé, plein de profondes fendasses ... le territoire nud, sans arbres,
+une bonne partie stérile.»
+
+Le protestant Milton porte sur la campagne de Rome un regard aussi sec
+et aussi aride que sa foi. Lalande et le président de Brosses sont aussi
+aveugles que Milton.
+
+On ne retrouve guère que dans le _Voyage sur la scène des six derniers
+livres de l'Énéide_, de M. de Bonstetten, publié à Genève en 1804, un an
+après ma lettre à M. de Fontanes (imprimée dans le _Mercure_ vers la fin
+de l'année 1803), quelques sentiments vrais de cette admirable solitude,
+encore sont-ils mêlés d'objurgations: «Quel plaisir de lire Virgile sous
+le ciel d'Énée, et pour ainsi dire en présence des dieux d'Homère! dit
+M. de Bonstetten; quelle solitude profonde dans ces déserts, où l'on ne
+voit que la mer, des bois ruinés, des champs, de grandes prairies, et
+pas un habitant! Je ne voyais dans une vaste étendue de pays qu'une
+seule maison, et cette maison était près de moi, sur le sommet de la
+colline. J'y vais, elle était sans porte; je monte un escalier, j'entre
+dans une espèce de chambre, un oiseau de proie y avait son nid....
+
+«Je fus quelque temps à une fenêtre de cette maison abandonnée. Je
+voyais à mes pieds cette côte, au temps de Pline si riche et si
+magnifique, maintenant sans cultivateurs.»
+
+Depuis ma description de la campagne romaine, on a passé du dénigrement
+à l'enthousiasme. Les voyageurs anglais et français qui m'ont suivi ont
+marqué tous leurs pas de la Storta à Rome par des extases. M. de
+Tournon[76], dans ses _Études statistiques_, entre dans la voie
+d'admiration que j'ai eu le bonheur d'ouvrir: «La campagne romaine,
+dit-il, développe à chaque pas plus distinctement la sérieuse beauté de
+ses immenses lignes, de ses plans nombreux, et son bel encadrement de
+montagnes. Sa monotone grandeur frappe et élève la pensée.»
+
+ [Note 76: Philippe-Camille, comte de Tournon (1778-1833),
+ préfet de Rome sous l'Empire, de 1809 à 1814. La Restauration
+ fit du préfet de Rome un préfet de Bordeaux, puis de Lyon. En
+ 1824, M. de Tournon fut nommé pair de France. Il a publié, en
+ 1831, d'intéressantes _Études statistiques sur Rome et les
+ États romains_.]
+
+Je n'ai point à mentionner M. Simond[77], dont le voyage semble une
+gageure, et qui s'est amusé à regarder Rome à l'envers. Je me trouvais à
+Genève lorsqu'il mourut presque subitement. Fermier, il venait de couper
+ses foins et de recueillir joyeusement ses premiers grains, et il est
+allé rejoindre son herbe fauchée et ses moissons abattues.
+
+ [Note 77: Sur le _Voyage en Italie_ de M. Simond, voy. J.-J.
+ Ampère, _la Grèce_, _Rome et Dante_, p. 199. Cet excellent M.
+ Simond trouve les chefs-d'oeuvre de Raphaël et de Michel-Ange
+ souverainement ridicules, et il ne s'en cache point. Il dit
+ de la fresque de Raphaël représentant l'_Incendie du Borgo_:
+ «Le dessin n'en est pas correct, l'expression est médiocre,
+ le coloris froid et sans harmonie.» Il dit du _Jugement
+ dernier_ de Michel-Ange: «Dos et visages, bras et jambes, se
+ confondent; c'est un véritable _pouding de ressuscités_.»]
+
+Nous avons quelques lettres des grands paysagistes; Poussin et Claude
+Lorrain ne disent pas un mot de la campagne romaine. Mais si leur plume
+se tait, leur pinceau parle; l'_agro romano_ était une source
+mystérieuse de beautés, dans laquelle ils puisaient, en la cachant par
+une sorte d'avarice de génie, et comme par la crainte que le vulgaire ne
+la profanât. Chose singulière, ce sont des yeux français qui ont le
+mieux vu la lumière de l'Italie.
+
+J'ai revu ma lettre à M. de Fontanes sur Rome, écrite il y a vingt-cinq
+ans, et j'avoue que je l'ai trouvée d'une telle exactitude qu'il me
+serait impossible d'y retrancher ou d'y ajouter un mot. Une compagnie
+étrangère est venue cet hiver (1829) proposer le défrichement de la
+campagne romaine: ah! messieurs, grâce de vos cottages et de vos jardins
+anglais sur le Janicule! si jamais ils devaient enlaidir les friches où
+le soc de Cincinnatus s'est brisé, sur lesquelles toutes les herbes
+penchent au souffle des siècles, je fuirais Rome pour n'y remettre les
+pieds de ma vie. Allez traîner ailleurs vos charrues perfectionnées; ici
+la terre ne pousse et ne doit pousser que des tombeaux. Les cardinaux
+ont fermé l'oreille aux calculs des bandes noires accourues pour démolir
+les débris de Tusculum, qu'elles prenaient pour des châteaux
+d'aristocrates: elles auraient fait de la chaux avec le marbre des
+sarcophages de Paul-Émile, comme elles ont fait des gargouilles avec le
+plomb des cercueils de nos pères. Le sacré Collège tient au passé; de
+plus il a été prouvé, à la grande confusion des économistes, que la
+campagne romaine donnait au propriétaire 5 pour 100 en pâturages et
+qu'elle ne rapporterait que un et demi en blé. Ce n'est point par
+paresse, mais par un intérêt positif, que le cultivateur des plaines
+accorde la préférence à la _pastorizia_ sur le _maggesi_. Le revenu d'un
+hectare dans le territoire romain est presque égal au revenu de la même
+mesure dans un des meilleurs départements de la France: pour se
+convaincre de cela, il suffit de lire l'ouvrage de monsignor
+Nicolaï[78].
+
+ [Note 78: L'ouvrage de Mgr Nicolas-Marie _Nicolaï_ faisait
+ alors autorité à Rome en matière économique. Il avait paru en
+ 1803 sous ce titre: _Memorie_, _leggi ed osservazioni sulle
+ campagne e sull' annona di Roma_; trois volumes in-4{o},
+ ainsi divisés: I. _Del catasto daziale sotto Pio VI_; II.
+ _Del catasto daziale sotto Pio VII, e delle leggi annonarie_;
+ III. _Osservazioni storiche economiche_.]
+
+ * * * * *
+
+Je vous ai dit que j'avais éprouvé d'abord de l'ennui au début de mon
+second voyage à Rome et que je finis par reprendre aux ruines et au
+soleil: j'étais encore sous l'influence de ma première impression
+lorsque, le 3 novembre 1828, je répondis à M. Villemain:
+
+«Votre lettre, monsieur, est venue bien à propos dans ma solitude de
+Rome: elle a suspendu en moi le mal du pays que j'ai fort. Ce mal n'est
+autre chose que mes années qui m'ôtent les yeux pour voir comme je
+voyais autrefois: mon débris n'est pas assez grand pour se consoler avec
+celui de Rome. Quand je me promène seul à présent au milieu de tous ces
+décombres des siècles, ils ne me servent plus que d'échelle pour mesurer
+le temps: je remonte dans le passé, je vois ce que j'ai perdu et le bout
+de ce court avenir que j'ai devant moi; je compte toutes les joies qui
+pourraient me rester, je n'en trouve aucune; je m'efforce d'admirer ce
+que j'admirais, et je n'admire plus. Je rentre chez moi pour subir mes
+honneurs accablé du _sirocco_ ou percé par la _tramontane_. Voilà toute
+ma vie, à un tombeau près que je n'ai pas encore eu le courage de
+visiter. On s'occupe beaucoup de monuments croulants; on les appuie; on
+les dégage de leurs plantes et de leurs fleurs; les femmes que j'avais
+laissées jeunes sont devenues vieilles, et les ruines se sont rajeunies:
+que voulez-vous qu'on fasse ici?
+
+«Aussi je vous assure, monsieur, que je n'aspire qu'à rentrer dans ma
+rue d'Enfer pour ne plus en sortir. J'ai rempli envers mon pays et mes
+amis tous mes engagements. Quand vous serez dans le conseil d'État avec
+M. Bertin de Vaux, je n'aurai plus rien à demander, car vos talents vous
+auront bientôt porté plus haut. Ma retraite a contribué un peu,
+j'espère, à la cessation d'une opposition redoutable; les libertés
+publiques sont acquises à jamais à la France. Mon sacrifice doit
+maintenant finir avec mon rôle. Je ne demande rien que de retourner à
+mon _Infirmerie_. Je n'ai qu'à me louer de ce pays: j'y ai été reçu à
+merveille; j'ai trouvé un gouvernement plein de tolérance et fort
+instruit des affaires hors de l'Italie, mais enfin rien ne me plaît plus
+que l'idée de disparaître entièrement de la scène du monde: il est bon
+de se faire précéder dans la tombe du silence que l'on y trouvera.
+
+«Je vous remercie d'avoir bien voulu me parler de vos travaux. Vous
+ferez un ouvrage digne de vous et qui augmentera votre renommée[79]. Si
+vous aviez quelques recherches à faire ici, soyez assez bon pour me les
+indiquer: une fouille au Vatican pourrait vous fournir des trésors.
+Hélas! je n'ai que trop vu ce pauvre M. Thierry! je vous assure que je
+suis poursuivi par son souvenir: si jeune, si plein de l'amour de son
+travail, et s'en aller! et, comme il arrive toujours au vrai mérite, son
+esprit s'améliorait et la raison prenait chez lui la place du système:
+j'espère encore un miracle. J'ai écrit pour lui; on ne m'a pas même
+répondu. J'ai été plus heureux pour vous, et une lettre de M. de
+Martignac me fait enfin espérer que justice, bien que tardive et
+incomplète, vous sera faite. Je ne vis plus, monsieur, que pour mes
+amis; vous me permettrez de vous mettre au nombre de ceux qui me
+restent. Je demeure, monsieur, avec autant de sincérité que
+d'admiration, votre plus dévoué serviteur[80].»
+
+ «CHATEAUBRIAND.»
+
+ [Note 79: Villemain préparait alors son _Histoire de Grégoire
+ VII_, célèbre avant de paraître, tombée dans l'oubli,
+ aussitôt qu'elle eût paru,--ce qui n'eut lieu du reste qu'en
+ 1873, trois ans après la mort de l'auteur.]
+
+ [Note 80: Grâce à Dieu, M. Thierry est revenu à la vie et il
+ a repris avec des forces nouvelles ses beaux et importants
+ travaux; il travaille dans la nuit, mais comme la chrysalide:
+
+ La nymphe s'enferme avec joie
+ Dans ce tombeau d'or et de soie
+ Qui la dérobe à tous les yeux, etc.
+
+ CH.]
+
+
+À MADAME RÉCAMIER.
+
+ «Rome, samedi 8 novembre 1828.
+
+«M. de La Ferronnays m'apprend la reddition de Varna[81] que je savais.
+Je crois vous avoir dit autrefois que toute la question me semblait dans
+la chute de cette place, et que le grand Turc ne songerait à la paix que
+quand les Russes auraient fait ce qu'ils n'avaient pas fait dans leurs
+guerres précédentes. Nos journaux ont été bien misérablement turcs dans
+ces derniers temps. Comment ont-ils pu jamais oublier la noble cause de
+la Grèce et tomber en admiration devant des barbares qui répandent sur
+la patrie des grands hommes et la plus belle partie de l'Europe
+l'esclavage et la peste? Voilà comme nous sommes, nous autres Français:
+un peu de mécontentement personnel nous fait oublier nos principes et
+les sentiments les plus généreux. Les Turcs battus me feront peut-être
+quelque pitié; les Turcs vainqueurs me feraient horreur.
+
+ [Note 81: Au mois de juin 1828, le czar Nicolas, alléguant la
+ violation de plusieurs clauses du traité de Bucharest, conclu
+ en 1812 entre la Russie et la Porte ottomane, avait rappelé
+ son ambassadeur à Constantinople. L'armée russe avait passé
+ le Danube et était entrée en Bulgarie. Le 11 octobre 1828,
+ elle s'était emparée de Varna.]
+
+«Voilà mon ami M. de La Ferronnays resté au pouvoir. Je me flatte que ma
+détermination de le suivre a éloigné les concurrents à son
+portefeuille. Mais enfin il faudra que je sorte d'ici; je n'aspire plus
+qu'à rentrer dans ma solitude et à quitter la carrière politique. J'ai
+soif d'indépendance pour mes dernières années. Les générations nouvelles
+sont élevées, elles trouveront établies les libertés publiques pour
+lesquelles j'ai tant combattu: qu'elles s'emparent donc, mais qu'elles
+ne mésusent pas de mon héritage, et que j'aille mourir en paix auprès de
+vous.
+
+«Je suis allé avant-hier me promener à la villa Panfili: la belle
+solitude!»
+
+
+ «Rome, ce samedi 15 novembre.
+
+«Il y a eu un premier bal chez Torlonia[82]. J'y ai rencontré tous les
+Anglais de la terre; je me croyais encore ambassadeur à Londres. Les
+Anglaises ont l'air de figurantes engagées pour danser l'hiver à Paris,
+à Milan, à Rome, à Naples, et qui retournent à Londres après leur
+engagement expiré au printemps. Les sautillements sur les ruines du
+Capitole, les moeurs uniformes que la _grande_ société porte partout,
+sont des choses bien étranges: si j'avais encore la ressource de me
+sauver dans les déserts de Rome!
+
+ [Note 82: Jean _Torlonia_, duc de _Bracciano_, le célèbre
+ banquier romain dont Chateaubriand nous dira tout à l'heure
+ la mort, arrivée le 24 février 1829. Il avait commencé par
+ être brocanteur et commissionnaire. Mayer Rothschild, le juif
+ de Francfort, avait édifié sa fortune sur les sommes déposées
+ entre ses mains par l'Électeur de Hesse-Cassel, obligé de
+ fuir ses États. À la même époque, Jean Torlonia commençait la
+ sienne avec l'argent déposé chez lui par l'agent français
+ Hugon de Basseville, massacré par la populace romaine le 13
+ janvier 1793,--argent qui fut du reste fidèlement rendu,
+ comme le fut aussi celui de l'Électeur de Hesse-Cassel. Après
+ avoir été l'homme d'affaires de la France, Torlonia devint
+ plus tard le banquier de l'aristocratie romaine et de Mme
+ Loetitia, celui de Charles IV d'Espagne et de son favori
+ Manuel Godoy. Pie VII lui conféra le titre de duc de
+ Bracciano et le fit prince romain.]
+
+«Ce qu'il y a de vraiment déplorable ici, ce qui jure avec la nature des
+lieux, c'est cette multitude d'insipides Anglaises et de frivoles dandys
+qui, se tenant enchaînés par les bras comme des chauves-souris par les
+ailes, promènent leur bizarrerie, leur ennui, leur insolence dans vos
+fêtes, et s'établissent chez vous comme à l'auberge. Cette
+Grande-Bretagne vagabonde et déhanchée, dans les solennités publiques,
+saute sur vos places et boxe avec vous pour vous en chasser: tout le
+jour elle avale à la hâte les tableaux et les ruines, et vient avaler,
+en vous faisant beaucoup d'honneur, les gâteaux et les glaces de vos
+soirées. Je ne sais pas comment un ambassadeur peut souffrir ces hôtes
+grossiers et ne les fait pas consigner à sa porte.»
+
+ * * * * *
+
+J'ai parlé dans _le Congrès de Vérone_ de l'existence de mon _Mémoire_
+sur l'Orient[83]. Quand je l'envoyai de Rome en 1828 à M. le comte de La
+Ferronnays, alors ministre des affaires étrangères, le monde n'était pas
+ce qu'il est: en France, la légitimité existait; en Russie, la Pologne
+n'avait pas péri; l'Espagne était encore bourbonienne; l'Angleterre
+n'avait pas encore l'honneur de nous protéger. Beaucoup de choses ont
+donc vieilli dans ce _Mémoire_: aujourd'hui, ma politique extérieure,
+sous plusieurs rapports, ne serait plus la même; douze années ont
+changé les relations diplomatiques, mais le fond des vérités est
+demeuré. J'ai inséré ce _Mémoire_ en entier, pour venger une fois de
+plus la Restauration des reproches absurdes qu'on s'obstine à lui
+adresser, malgré l'évidence des faits. La Restauration, aussitôt qu'elle
+choisit ses ministres parmi ses amis, ne cessa de s'occuper de
+l'indépendance et de l'honneur de la France: elle s'éleva contre les
+traités de Vienne, elle réclama des frontières protectrices, non pour la
+gloriole de s'étendre jusqu'au bord du Rhin, mais pour chercher sa
+sûreté; elle a ri lorsqu'on lui parlait de l'équilibre de l'Europe,
+équilibre si injustement rompu envers elle: c'est pourquoi elle désira
+d'abord se couvrir au midi, puisqu'il avait plu de la désarmer au nord.
+À Navarin, elle retrouva une marine et la liberté de la Grèce; la
+question d'Orient ne la prit point au dépourvu.
+
+ [Note 83: Voir le _Congrès de Vérone_, t. I, p. 374.]
+
+J'ai gardé trois opinions sur l'Orient depuis l'époque où j'écrivis ce
+_Mémoire_:
+
+1º Si la Turquie d'Europe doit être dépecée, nous devons avoir un lot
+dans ce morcellement par un agrandissement de territoire sur nos
+frontières et par la possession de quelque point militaire dans
+l'Archipel. Comparer le partage de la Turquie au partage de la Pologne
+est une absurdité.
+
+2º Considérer la Turquie, telle qu'elle était au règne de François Ier,
+comme une puissance utile à notre politique, c'est retrancher trois
+siècles de l'histoire.
+
+3º Prétendre civiliser la Turquie en lui donnant des bateaux à vapeur et
+des chemins de fer, en disciplinant ses armées, en lui apprenant à
+manoeuvrer ses flottes, ce n'est pas étendre la civilisation en Orient,
+c'est introduire la barbarie en Occident: des Ibrahim futurs pourront
+ramener l'avenir au temps de Charles-Martel, ou au temps du siège de
+Vienne, quand l'Europe fut sauvée par cette héroïque Pologne, sur
+laquelle pèse l'ingratitude des rois.
+
+Je dois remarquer que j'ai été le seul, avec Benjamin Constant, à
+signaler l'imprévoyance des gouvernements chrétiens: un peuple dont
+l'ordre social est fondé sur l'esclavage et la polygamie est un peuple
+qu'il faut renvoyer aux steppes des Mongols.
+
+En dernier résultat, la Turquie d'Europe, devenue vassale de la Russie
+en vertu du traité d'Unkiar Skélessi, n'existe plus[84]: si la question
+doit se décider immédiatement, ce dont je doute, il serait peut-être
+mieux qu'un empire indépendant eût son siège à Constantinople et fît un
+tout de la Grèce. Cela est-il possible? je l'ignore. Quant à
+Méhémet-Ali, fermier et douanier impitoyable, l'Égypte, dans l'intérêt
+de la France, est mieux gardée par lui qu'elle ne le serait par les
+Anglais.
+
+ [Note 84: Le traité d'Unkiar Skélessi, entre la Russie et la
+ Turquie, fut signé le 8 juin 1833. C'était un traité
+ d'alliance défensive et offensive conclu pour huit ans. Une
+ clause secrète fermait éventuellement les Dardanelles aux
+ puissances européennes, tout en laissant ce détroit ouvert,
+ ainsi que le Bosphore, à la seule Russie.]
+
+Mais je m'évertue à démontrer l'honneur de la Restauration; eh! qui
+s'inquiète de ce qu'elle a fait, surtout qui s'en inquiétera dans
+quelques années? Autant vaudrait m'échauffer pour les intérêts de Tyr et
+d'Ecbatane: ce monde passé n'est plus et ne sera plus. Après Alexandre,
+commença le pouvoir romain; après César, le christianisme changea le
+monde; après Charlemagne, la nuit féodale engendra une nouvelle
+société; après Napoléon, néant: on ne voit venir ni empire, ni religion,
+ni barbares. La civilisation est montée à son plus haut point, mais
+civilisation matérielle, inféconde, qui ne peut rien produire, car on ne
+saurait donner la vie que par la morale; on n'arrive à la création des
+peuples que par les routes du ciel: les chemins de fer nous conduiront
+seulement avec plus de rapidité à l'abîme.
+
+Voilà les prolégomènes qui me semblaient nécessaires à l'intelligence du
+_Mémoire_ qui suit, et qui se trouve également aux affaires étrangères.
+
+
+LETTRE À M. LE COMTE DE LA FERRONNAYS
+
+ «Rome, ce 30 novembre 1828.
+
+«Dans votre lettre particulière du 10 de novembre, mon noble ami, vous
+me disiez:
+
+«_Je vous adresse un court résumé de notre situation politique, et vous
+serez assez aimable pour me faire connaître en retour vos idées,
+toujours si bonnes à connaître en pareille matière._»
+
+Votre amitié, noble comte, me juge avec trop d'indulgence; je ne crois
+pas du tout vous éclairer en vous envoyant le mémoire ci-joint: je ne
+fais que vous obéir.»
+
+
+MÉMOIRE
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+«À la distance où je suis du théâtre des événements et dans l'ignorance
+presque totale où je me trouve de l'état des négociations, je ne puis
+guère raisonner convenablement. Néanmoins, comme j'ai depuis longtemps
+un système arrêté sur la politique extérieure de la France, comme j'ai
+pour ainsi dire été le premier à réclamer l'émancipation de la Grèce, je
+soumets volontiers, noble comte, mes idées à vos lumières.
+
+«Il n'était point encore question du traité du 6 juillet[85] lorsque je
+publiai ma _Note sur la Grèce_. Cette _Note_ renfermait le germe du
+traité: je proposais aux cinq grandes puissances de l'Europe d'adresser
+une dépêche collective au divan pour lui demander impérativement la
+cessation de toute hostilité entre la Porte et les Hellènes. Dans le cas
+d'un refus, les cinq puissances auraient déclaré qu'elles
+reconnaissaient l'indépendance du gouvernement grec, et qu'elles
+recevraient les agents diplomatiques de ce gouvernement.
+
+ [Note 85: Traité du 6 juillet 1827 entre l'Angleterre, la
+ France et la Russie. Les trois puissances contractantes
+ signifiaient à la Porte que si, dans le délai d'un mois, la
+ médiation proposée par les cabinets de Londres, de Paris et
+ de Saint-Pétersbourg n'était pas acceptée, ceux-ci
+ ouvriraient des négociations commerciales avec les Grecs,
+ s'opposeraient par tous les moyens, et, s'il le fallait, par
+ la force, à de nouvelles collisions entre les parties
+ belligérantes, et autoriseraient leurs représentants à la
+ conférence de Londres à assurer la pacification de l'Orient
+ par toutes les mesures qu'ils jugeraient nécessaires.--La
+ _Note sur la Grèce_ avait paru en 1825. Voir, au tome IV, la
+ note 2 de la page 322.]
+
+«Cette _Note_ fut lue dans les divers cabinets. La place que j'avais
+occupée comme ministre des affaires étrangères donnait quelque
+importance à mon opinion: ce qu'il y a de singulier, c'est que le prince
+de Metternich se montra moins opposé à l'esprit de ma _Note_ que M.
+Canning.
+
+«Le dernier, avec lequel j'avais eu des liaisons assez intimes, était
+plus orateur que grand politique, plus homme de talent qu'homme d'État.
+Il avait en général une certaine jalousie des succès et surtout de ceux
+de la France. Quand l'opposition parlementaire blessait ou exaltait son
+amour-propre, il se précipitait dans de fausses démarches, se répandait
+en sarcasmes ou en vanteries. C'est ainsi qu'après la guerre d'Espagne
+il rejeta la demande d'intervention que j'avais arrachée avec tant de
+peine au cabinet de Madrid, pour l'arrangement des affaires d'outre-mer:
+la raison secrète en était qu'il n'avait pas fait lui-même cette
+demande, et il ne voulait pas voir que même dans son système (si
+toutefois il en avait un), l'Angleterre, représentée dans un congrès
+général, ne serait nullement liée par les actes de ce congrès et
+resterait toujours libre d'agir séparément. C'est encore ainsi que lui,
+M. Canning, fit passer des troupes en Portugal, non pour défendre une
+charte dont il était le premier à se moquer, mais parce que l'opposition
+lui reprochait la présence de nos soldats en Espagne, et qu'il voulait
+pouvoir dire au Parlement que l'armée anglaise occupait Lisbonne comme
+l'armée française occupait Cadix. Enfin, c'est ainsi qu'il a signé le
+traité du 6 juillet contre son opinion particulière, contre l'opinion de
+son propre pays, défavorable à la cause des Grecs. S'il accéda à ce
+traité, ce fut uniquement parce qu'il eut peur de nous voir prendre avec
+la Russie l'initiative de la question et recueillir seuls la gloire
+d'une résolution généreuse. Ce ministre, qui, après tout, laissera une
+grande renommée, crut aussi gêner les mouvements de la Russie par ce
+traité même; cependant il était clair que le texte de l'acte
+n'enchaînait point l'empereur Nicolas, ne l'obligeait point à renoncer à
+une guerre particulière avec la Turquie.
+
+«Le traité du 6 de juillet est une pièce informe, brochée à la hâte, où
+rien n'est prévu et qui fourmille de dispositions contradictoires.
+
+«Dans ma _Note sur la Grèce_, je supposais l'adhésion des cinq grandes
+puissances; l'Autriche et la Prusse s'étant tenues à l'écart, leur
+neutralité les laisse libres, selon les événements, de se déclarer pour
+ou contre l'une des parties belligérantes.
+
+«Il ne s'agit plus de revenir sur le passé, il faut prendre les choses
+telles qu'elles sont. Tout ce à quoi les gouvernements sont obligés,
+c'est à tirer le meilleur parti des faits lorsqu'ils sont accomplis.
+Examinons donc ces faits.
+
+«Nous occupons la Morée, les places de cette péninsule sont tombées
+entre nos mains[86]. Voilà pour ce qui nous concerne.
+
+ [Note 86: La victoire de Navarin (20 octobre 1827), malgré
+ ses heureuses conséquences, n'avait point suffi pour délivrer
+ la Grèce du joug ottoman. Le 17 août 1828, douze régiments
+ français, formant quatorze mille hommes et commandés par le
+ général Maison, appareillèrent à Toulon. Dix jours après, ils
+ débarquaient dans le golfe de Coron en Morée. Plusieurs
+ garnisons turques occupaient encore des places et des
+ châteaux-forts dans la péninsule. En quelques semaines, les
+ Français les en chassèrent, l'épée à la main. La Morée et les
+ Cyclades furent placées sous la protection commune des
+ puissances, et le général Maison, élevé au maréchalat,
+ retourna en France, ne laissant que deux brigades en Grèce,
+ pour aider le pays à se réorganiser. Charles X avait tenu la
+ parole qu'il avait dite à son ministre de la Marine, le baron
+ Hyde de Neuville: «La France, quand il s'agit d'un noble
+ dessein, d'un grand service à rendre à un peuple lâchement,
+ cruellement opprimé, ne prend conseil que d'elle-même. Que
+ l'Angleterre veuille ou ne veuille pas, nous délivrerons la
+ Grèce. Allez, continuez avec la même activité les armements.
+ Je ne m'arrêterai pas dans une voie d'humanité et d'honneur.
+ Oui, je délivrerai la Grèce.» Voir les _Mémoires et
+ Souvenirs_ du baron Hyde de Neuville, t. III, p. 399.]
+
+«Varna est pris, Varna devient un avant-poste placé à soixante-dix
+heures de marche de Constantinople. Les Dardanelles sont bloquées; les
+Russes s'empareront pendant l'hiver de Silistrie et de quelques autres
+forteresses; de nombreuses recrues arriveront. Aux premiers jours du
+printemps, tout s'ébranlera pour une campagne décisive; en Asie le
+général Paskéwitch a envahi trois pachaliks, il commande les sources de
+l'Euphrate et menace la route d'Erzeroum. Voilà pour ce qui concerne la
+Russie.
+
+«L'empereur Nicolas eût-il mieux fait d'entreprendre une campagne
+d'hiver en Europe? Je le pense, s'il en avait la possibilité. En
+marchant sur Constantinople, il aurait tranché le noeud gordien, il
+aurait mis fin à toutes les intrigues diplomatiques; on se range du côté
+des succès; le moyen d'avoir des alliés, c'est de vaincre.
+
+«Quant à la Turquie, il m'est démontré qu'elle nous eût déclaré la
+guerre, si les Russes eussent échoué devant Varna. Aura-t-elle le bon
+sens aujourd'hui d'entamer des négociations avec l'Angleterre et la
+France pour se débarrasser au moins de l'une et de l'autre? L'Autriche
+lui conseillerait volontiers ce parti; mais il est bien difficile de
+prévoir quelle sera la conduite d'une race d'hommes qui n'ont point les
+idées européennes. À la fois rusés comme des esclaves et orgueilleux
+comme des tyrans, la colère n'est jamais chez eux tempérée que par la
+peur. Le sultan Mahmoud II, sous quelques rapports, paraît un prince
+supérieur aux derniers sultans; il a surtout le courage politique; mais
+a-t-il le courage personnel? Il se contente de passer des revues dans
+les faubourgs de sa capitale, et se fait supplier par les grands de
+n'aller pas même jusqu'à Andrinople. La populace de Constantinople
+serait mieux contenue par les triomphes que par la présence de son
+maître.
+
+«Admettons toutefois que le Divan consente à des pourparlers sur les
+bases du traité du 6 juillet. La négociation sera très épineuse; quand
+il n'y aurait à régler que les limites de la Grèce, c'est à n'en pas
+finir. Où ces limites seront-elles posées sur le continent? Combien
+d'îles seront-elles rendues à la liberté? Samos, qui a si vaillamment
+défendu son indépendance, sera-t-elle abandonnée? Allons plus loin,
+supposons les conférences établies: paralyseront-elles les armées de
+l'empereur Nicolas? Tandis que les plénipotentiaires des Turcs et des
+trois puissances alliées négocieront dans l'Archipel, chaque pas des
+troupes envahissantes dans la Bulgarie changera l'état de la question.
+Si les Russes étaient repoussés, les Turcs rompraient les conférences;
+si les Russes arrivaient aux portes de Constantinople, il s'agirait bien
+de l'indépendance de la Morée! Les Hellènes n'auraient besoin ni de
+protecteurs ni de négociateurs.
+
+«Ainsi donc, amener le Divan à s'occuper du traité du 6 de juillet,
+c'est reculer la difficulté, et non la résoudre. La coïncidence de
+l'émancipation de la Grèce et de la signature de la paix entre les Turcs
+et les Russes est, à mon avis, nécessaire pour faire sortir les cabinets
+de l'Europe de l'embarras où ils se trouvent.
+
+«Quelles conditions l'empereur Nicolas mettra-t-il à la paix?
+
+«Dans son manifeste, il déclare qu'il renonce à des conquêtes, mais il
+parle d'indemnités pour les frais de la guerre: cela est vague et peut
+mener loin.
+
+«Le cabinet de Saint-Pétersbourg, prétendant régulariser les traités
+d'Akkerman et d'Yassy, demandera-t-il: 1º l'indépendance complète des
+deux principautés; 2º la liberté du commerce dans la mer Noire, tant
+pour la nation russe que pour les autres nations; 3º le remboursement
+des sommes dépensées dans la dernière campagne?
+
+«D'innombrables difficultés se présentent à la conclusion d'une paix sur
+ces bases.
+
+«Si la Russie veut donner aux principautés des souverains de son choix,
+l'Autriche regardera la Moldavie et la Valachie comme deux provinces
+russes, et s'opposera à cette transaction politique.
+
+«La Moldavie et la Valachie passeront-elles sous la domination d'un
+prince indépendant de toute grande puissance, ou d'un prince installé
+sous le protectorat de plusieurs souverains?
+
+«Dans ce cas, Nicolas préférerait des hospodars nommés par Mahmoud, car
+les principautés, ne cessant pas d'être turques, demeureraient
+vulnérables aux armes de la Russie.
+
+«La liberté du commerce de la mer Noire, l'ouverture de cette mer à
+toutes les flottes de l'Europe et de l'Amérique, ébranleraient la
+puissance de la Porte dans ses fondements. Octroyer le passage des
+vaisseaux de guerre sous Constantinople, c'est, par rapport à la
+géographie de l'empire ottoman, comme si l'on reconnaissait le droit à
+des armées étrangères de traverser en tout temps la France le long des
+murs de Paris.
+
+«Enfin, où la Turquie prendrait-elle de l'argent pour payer les frais de
+la campagne? Le prétendu trésor des sultans est une vieille fable. Les
+provinces conquises au delà du Caucase pourraient être, il est vrai,
+cédées comme hypothèque de la somme demandée: des deux armées russes,
+l'une, en Europe, me semble être chargée des intérêts de l'honneur de
+Nicolas; l'autre, en Asie, de ses intérêts pécuniaires. Mais si Nicolas
+ne se croyait pas lié par les déclarations de son manifeste,
+l'Angleterre verrait-elle d'un oeil indifférent le soldat moscovite
+s'avancer sur la route de l'Inde? N'a-t-elle pas déjà été alarmée,
+lorsqu'en 1827 il a fait un pas de plus dans l'empire persan?
+
+«Si la double difficulté qui naît et de la mise à exécution du traité,
+et de la pertinence des conditions d'une paix entre la Turquie et la
+Russie; si cette double difficulté rendait inutiles les efforts tentés
+pour vaincre tant d'obstacles; si une seconde campagne s'ouvrait au
+printemps, les puissances de l'Europe prendraient-elles parti dans la
+querelle? Quel serait le rôle que devrait jouer la France? C'est ce que
+je vais examiner dans la seconde partie de cette _Note_.»
+
+
+SECONDE PARTIE.
+
+«L'Autriche et l'Angleterre ont des intérêts communs, elles sont
+naturellement alliées pour leur politique extérieure, quelles que soient
+d'ailleurs les différentes formes de leurs gouvernements et les maximes
+opposées de leur politique intérieure. Toutes deux sont ennemies et
+jalouses de la Russie, toutes deux désirent arrêter les progrès de cette
+puissance; elles s'uniront peut-être dans un cas extrême; mais elles
+sentent que si la Russie ne se laisse pas imposer, elle peut braver
+cette union plus formidable en apparence qu'en réalité.
+
+«L'Autriche n'a rien à demander à l'Angleterre; celle-ci à son tour
+n'est bonne à l'Autriche que pour lui fournir de l'argent. Or,
+l'Angleterre, écrasée sous le poids de sa dette, n'a plus d'argent à
+prêter à personne. Abandonnée à ses propres ressources, l'Autriche ne
+saurait, dans l'état actuel de ses finances, mettre en mouvement de
+nombreuses armées, surtout étant obligée de surveiller l'Italie et de se
+tenir en garde sur les frontières de la Pologne et de la Prusse. La
+position actuelle des troupes russes leur permettrait d'entrer plus vite
+à Vienne qu'à Constantinople.
+
+«Que peuvent les Anglais contre la Russie? Fermer la Baltique, ne plus
+acheter le chanvre et les bois sur les marchés du Nord, détruire la
+flotte de l'amiral Heyden[87] dans la Méditerranée, jeter quelques
+ingénieurs et quelques soldats dans Constantinople, porter dans cette
+capitale des provisions de bouche et des munitions de guerre, pénétrer
+dans la mer Noire, bloquer les ports de la Crimée, priver les troupes
+russes en campagne de l'assistance de leurs flottes commerciales et
+militaires?
+
+ [Note 87: Le vice-amiral comte de Heyden commandait l'escadre
+ russe dans la Méditerranée.]
+
+«Supposons tout cela accompli (ce qui d'abord ne se peut faire sans des
+dépenses considérables, lesquelles n'auraient ni dédommagement ni
+garantie), resterait toujours à Nicolas son immense armée de terre. Une
+attaque de l'Autriche et de l'Angleterre contre la Croix en faveur du
+Croissant augmenterait en Russie la popularité d'une guerre déjà
+nationale et religieuse. Des guerres de cette nature se font sans
+argent, ce sont celles qui précipitent, par la force de l'opinion, les
+nations les unes sur les autres. Que les papas commencent à évangéliser
+à Saint-Pétersbourg, comme les ulémas mahométisent à Constantinople, ils
+ne trouveront que trop de soldats; ils auraient plus de chance de succès
+que leurs adversaires dans cet appel aux passions et aux croyances des
+hommes. Les invasions qui descendent du nord au midi sont bien plus
+rapides et bien plus irrésistibles que celles qui gravissent du midi au
+nord: la pente des populations les incline à s'écouler vers les beaux
+climats.
+
+«La Prusse demeurerait-elle spectatrice indifférente de cette grande
+lutte, si l'Autriche et l'Angleterre se déclaraient pour la Turquie? Il
+n'y a pas lieu de le croire.
+
+«Il existe sans doute dans le cabinet de Berlin un parti qui hait et qui
+craint le cabinet de Saint-Pétersbourg; mais ce parti, qui d'ailleurs
+commence à vieillir, trouve pour obstacle le parti anti-autrichien et
+surtout des affections domestiques.
+
+«Les liens de famille, faibles ordinairement entre les souverains, sont
+très forts dans la famille de Prusse: le roi Frédéric-Guillaume III aime
+tendrement sa fille, l'impératrice actuelle de Russie, et il se plaît à
+penser que son petit-fils montera sur le trône de Pierre le Grand; les
+princes Frédéric, Guillaume, Charles, Henri-Albert, sont aussi très
+attachés à leur soeur Alexandra; le prince royal héréditaire[88] ne
+faisait pas de difficulté de déclarer dernièrement à Rome qu'il était
+_turcophage_.
+
+ [Note 88: Il monta sur le trône en 1840 sous le titre de
+ Frédéric-Guillaume IV.]
+
+«En décomposant ainsi les intérêts, on s'aperçoit que la France est dans
+une admirable position politique: elle peut devenir l'arbitre de ce
+grand débat; elle peut à son gré garder la neutralité ou se déclarer
+pour un parti, selon le temps et les circonstances. Si elle était jamais
+obligée d'en venir à cette extrémité, si ses conseils n'étaient pas
+écoutés, si la noblesse et la modération de sa conduite ne lui
+obtenaient pas la paix qu'elle désire pour elle et pour les autres; dans
+la nécessité où elle se trouverait de prendre les armes, tous ses
+intérêts la porteraient du côté de la Russie.
+
+«Qu'une alliance se forme entre l'Autriche et l'Angleterre contre la
+Russie, quel fruit la France recueillerait-elle de son adhésion à cette
+alliance?
+
+«L'Angleterre prêterait-elle des vaisseaux à la France?
+
+«La France est encore, après l'Angleterre, la première puissance
+maritime de l'Europe; elle a plus de vaisseaux qu'il ne lui en faut pour
+détruire, s'il le fallait, les forces navales de la Russie.
+
+«L'Angleterre nous fournirait-elle des subsides?
+
+«L'Angleterre n'a point d'argent; la France en a plus qu'elle, et les
+Français n'ont pas besoin d'être à la solde du Parlement britannique.
+
+«L'Angleterre nous assisterait-elle de soldats et d'armes?
+
+«Les armes ne manquent point à la France, encore moins les soldats.
+
+«L'Angleterre nous assurerait-elle un accroissement de territoire
+insulaire ou continental?
+
+«Où prendrons-nous cet accroissement, si nous faisons, au profit du
+Grand Turc, la guerre à la Russie? Essayerons-nous des descentes sur les
+côtes de la mer Baltique, de la mer Noire et du détroit de Behring?
+Aurions-nous une autre espérance? Penserions-nous à nous attacher
+l'Angleterre afin qu'elle accourût à notre secours si jamais nos
+affaires intérieures venaient à se brouiller?
+
+«Dieu nous garde d'une telle prévision et d'une intervention étrangère
+dans nos affaires domestiques! L'Angleterre, d'ailleurs, a toujours fait
+bon marché des rois et de la liberté des peuples; elle est toujours
+prête à sacrifier sans remords monarchie ou république à ses intérêts
+particuliers. Naguère encore, elle proclamait l'indépendance des
+colonies espagnoles, en même temps qu'elle refusait de reconnaître celle
+de la Grèce; elle envoyait ses flottes appuyer les insurgés du Mexique,
+et faisait arrêter dans la Tamise quelques chétifs bateaux à vapeur
+destinés pour les Hellènes; elle admettait la légitimité des droits de
+Mahmoud, et niait celle des droits de Ferdinand; vouée tour à tour au
+despotisme ou à la démocratie, selon le vent qui amenait dans ses ports
+les vaisseaux des marchands de la cité.
+
+«Enfin, en nous associant aux projets guerriers de l'Angleterre et de
+l'Autriche contre la Russie, où irions-nous chercher notre ancien
+adversaire d'Austerlitz? il n'est point sur nos frontières. Ferions-nous
+donc partir à nos frais cent mille hommes bien équipés, pour secourir
+Vienne ou Constantinople? Aurions-nous une armée à Athènes pour protéger
+les Grecs contre les Turcs, et une armée à Andrinople pour protéger les
+Turcs contre les Russes? Nous mitraillerions les Osmanlis en Morée, et
+nous les embrasserions aux Dardanelles? Ce qui manque de sens commun
+dans les affaires humaines ne réussit pas.
+
+«Admettons néanmoins, en dépit de toute vraisemblance, que nos efforts
+fussent couronnés d'un plein succès dans cette triple alliance contre
+nature, supposons que la Prusse demeurât neutre pendant tout ce démêlé,
+ainsi que les Pays-Bas, et que, libres de porter nos forces au dehors,
+nous ne fussions pas obligés de nous battre à soixante lieues de Paris:
+eh bien! quel profit retirerions-nous de notre croisade pour la
+délivrance du tombeau de Mahomet? Chevaliers des Turcs, nous
+reviendrions du Levant avec une pelisse d'honneur; nous aurions la
+gloire d'avoir sacrifié un milliard et deux cent mille hommes pour
+calmer les terreurs de l'Autriche, pour satisfaire aux jalousies de
+l'Angleterre, pour conserver dans la plus belle partie du monde la peste
+et la barbarie attachées à l'empire ottoman. L'Autriche aurait peut-être
+augmenté ses États du côté de la Valachie et de la Moldavie, et
+l'Angleterre aurait peut-être obtenu de la Porte quelques privilèges
+commerciaux, privilèges pour nous d'un faible intérêt si nous y
+participions, puisque nous n'avons ni le même nombre de navires
+marchands que les Anglais, ni les mêmes ouvrages manufacturés à répandre
+dans le Levant. Nous serions complètement dupes de cette triple alliance
+qui pourrait manquer son but, et qui, si elle l'atteignait, ne
+l'atteindrait qu'à nos dépens.
+
+«Mais si l'Angleterre n'a aucun moyen direct de nous être utile, ne
+saurait-elle du moins agir sur le cabinet de Vienne, engager l'Autriche,
+en compensation des sacrifices que nous ferions pour elle, à nous
+laisser reprendre les anciens départements situés sur la rive gauche du
+Rhin?
+
+«Non: l'Autriche et l'Angleterre s'opposeront toujours à une pareille
+concession; la Russie seule peut nous la faire, comme nous le verrons
+ci-après. L'Autriche nous déteste et s'épouvante de nous, encore plus
+qu'elle ne hait et ne redoute la Russie; mal pour mal, elle aimerait
+mieux que cette dernière puissance s'étendît du côté de la Bulgarie que
+la France du côté de la Bavière.
+
+«Mais l'indépendance de l'Europe serait menacée si les czars faisaient
+de Constantinople la capitale de leur empire?
+
+«Il faut expliquer ce que l'on entend par l'indépendance de l'Europe:
+veut-on dire que, tout équilibre étant rompu, la Russie, après avoir
+fait la conquête de la Turquie européenne, s'emparerait de l'Autriche,
+soumettrait l'Allemagne et la Prusse, et finirait par asservir la
+France?
+
+«Et d'abord, tout empire qui s'étend sans mesure perd de sa force;
+presque toujours il se divise; on verrait bientôt deux ou trois Russies
+ennemies les unes des autres.
+
+«Ensuite l'équilibre de l'Europe existe-t-il pour la France depuis les
+derniers traités?
+
+«L'Angleterre a conservé presque toutes les conquêtes qu'elle a faites
+dans les colonies de trois parties du monde pendant la guerre de la
+Révolution; en Europe elle a acquis Malte et les îles ioniennes; il n'y
+a pas jusqu'à son électorat de Hanovre qu'elle n'ait enflé en royaume et
+agrandi de quelques seigneuries.
+
+«L'Autriche a augmenté ses possessions d'un tiers de la Pologne et des
+rognures de la Bavière, d'une partie de la Dalmatie et de l'Italie. Elle
+n'a plus, il est vrai, les Pays-Bas; mais cette province n'a point été
+dévolue à la France, et elle est devenue contre nous une auxiliaire
+redoutable de l'Angleterre et de la Prusse.
+
+«La Prusse s'est agrandie du duché ou palatinat de Posen, d'un fragment
+de la Saxe et des principaux cercles du Rhin; son poste avancé est sur
+notre propre territoire, à dix journées de marche de notre capitale.
+
+«La Russie a recouvré la Finlande et s'est établie sur les bords de la
+Vistule.
+
+«Et nous, qu'avons-nous gagné dans tous ces partages? Nous avons été
+dépouillés de nos colonies; notre vieux sol même n'a pas été respecté:
+Landau détaché de la France, Huningue rasé, laissent une brèche de plus
+de cinquante lieues dans nos frontières; le petit État de Sardaigne n'a
+pas rougi de se revêtir de quelques lambeaux volés à l'empire de
+Napoléon et au royaume de Louis le Grand.
+
+«Dans cette position, quel intérêt avons-nous à rassurer l'Autriche et
+l'Angleterre contre les victoires de la Russie? Quand celle-ci
+s'étendrait vers l'Orient et alarmerait le cabinet de Vienne, en
+serions-nous en danger? Nous a-t-on assez ménagés, pour que nous soyons
+si sensibles aux inquiétudes de nos ennemis? L'Angleterre et l'Autriche
+ont toujours été et seront toujours les adversaires naturels de la
+France; nous les verrions demain s'allier de grand coeur à la Russie,
+s'il s'agissait de nous combattre et de nous dépouiller.
+
+«N'oublions pas que, tandis que nous prendrions les armes pour le
+prétendu salut de l'Europe, mise en péril par l'ambition supposée de
+Nicolas, il arriverait probablement que l'Autriche, moins chevaleresque
+et plus rapace, écouterait les propositions du cabinet de Pétersbourg:
+un revirement brusque de politique lui coûte peu. Du consentement de la
+Russie, elle se saisirait de la Bosnie et de la Servie, nous laissant
+la satisfaction de nous évertuer pour Mahmoud.
+
+«La France est déjà dans une demi-hostilité avec les Turcs; elle seule a
+déjà dépensé plusieurs millions et exposé vingt mille soldats dans la
+cause de la Grèce; l'Angleterre ne perdrait que quelques paroles en
+trahissant les principes du traité du 6 de juillet; la France y perdrait
+honneur, hommes et argent: notre expédition ne serait plus qu'une vraie
+cascade politique.
+
+«Mais, si nous ne nous unissons pas à l'Autriche et à l'Angleterre,
+l'empereur Nicolas ira donc à Constantinople? l'équilibre de l'Europe
+sera donc rompu?
+
+«Laissons, pour le répéter encore une fois, ces frayeurs feintes ou
+vraies à l'Angleterre et à l'Autriche. Que la première craigne de voir
+la Russie s'emparer de la traite du Levant et devenir puissance
+maritime, cela nous importe peu. Est-il donc si nécessaire que la
+Grande-Bretagne reste en possession du monopole des mers, que nous
+répandions le sang français pour conserver le sceptre de l'Océan aux
+destructeurs de nos colonies, de nos flottes et de notre commerce?
+Faut-il que la race légitime mette en mouvement des armées, afin de
+protéger la maison qui s'unit à l'illégitimité et qui réserve peut-être
+pour des temps de discorde les moyens qu'elle croit avoir de troubler la
+France? Bel équilibre pour nous que celui de l'Europe, lorsque toutes
+les puissances, comme je l'ai déjà montré, ont augmenté leurs masses et
+diminué d'un commun accord le poids de la France! Qu'elles rentrent
+comme nous dans leurs anciennes limites; puis nous volerons au secours
+de leur indépendance, si cette indépendance est menacée. Elles ne se
+firent aucun scrupule de se joindre à la Russie, pour nous démembrer et
+pour s'incorporer le fruit de nos victoires; qu'elles souffrent donc
+aujourd'hui que nous resserrions les liens formés entre nous et cette
+même Russie pour reprendre des limites convenables et rétablir la
+véritable balance de l'Europe!
+
+«Au surplus, si l'empereur Nicolas voulait et pouvait aller signer la
+paix à Constantinople, la destruction de l'empire ottoman serait-elle la
+conséquence rigoureuse de ce fait? La paix a été signée les armes à la
+main à Vienne, à Berlin, à Paris; presque toutes les capitales de
+l'Europe dans ces derniers temps ont été prises: l'Autriche, la Bavière,
+la Prusse, l'Espagne ont-elles péri? Deux fois les Cosaques et les
+Pandours sont venus camper dans la cour du Louvre; le royaume de Henri
+IV a été occupé militairement pendant trois années, et nous serions tout
+émus de voir les Cosaques au sérail, et nous aurions pour l'honneur de
+la barbarie cette susceptibilité que nous n'avons pas eue pour l'honneur
+de la civilisation et pour notre propre patrie! Que l'orgueil de la
+Porte soit humilié, et peut-être alors l'obligera-t-on à reconnaître
+quelques-uns de ces droits de l'humanité qu'elle outrage.
+
+«On voit maintenant où je vais, et la conséquence que je m'apprête à
+tirer de tout ce qui précède. Voici cette conséquence:
+
+«Si les puissances belligérantes ne peuvent arriver à un arrangement
+pendant l'hiver; si le reste de l'Europe croit devoir au printemps se
+mêler de la querelle; si des alliances diverses sont proposées; si la
+France est absolument obligée de choisir entre ces alliances; si les
+événements la forcent de sortir de sa neutralité, tous ses intérêts
+doivent la décider à s'unir de préférence à la Russie; combinaison
+d'autant plus sûre qu'il serait facile, par l'offre de certains
+avantages, d'y faire entrer la Prusse.
+
+«Il y a sympathie entre la Russie et la France; la dernière a presque
+civilisé la première dans les classes élevées de la société; elle lui a
+donné sa langue et ses moeurs. Placées aux deux extrémités de l'Europe,
+la France et la Russie ne se touchent point par leurs frontières; elles
+n'ont point de champ de bataille où elles puissent se rencontrer; elles
+n'ont aucune rivalité de commerce, et les ennemis naturels de la Russie
+(les Anglais et les Autrichiens) sont aussi les ennemis naturels de la
+France. En temps de paix, que le cabinet des Tuileries reste l'allié du
+cabinet de Saint-Pétersbourg, et rien ne peut bouger en Europe. En temps
+de guerre, l'union des deux cabinets dictera des lois au monde.
+
+«J'ai fait voir assez que l'alliance de la France avec l'Angleterre et
+l'Autriche contre la Russie est une alliance de dupe, où nous ne
+trouverions que la perte de notre sang et de nos trésors. L'alliance de
+la Russie, au contraire, nous mettrait à même d'obtenir des
+établissements dans l'Archipel et de reculer nos frontières jusqu'aux
+bords du Rhin. Nous pouvons tenir ce langage à Nicolas:
+
+«Vos ennemis nous sollicitent; nous préférons la paix à la guerre, nous
+désirons garder la neutralité. Mais enfin si vous ne pouvez vider vos
+différents avec la Porte que par les armes, si vous voulez aller à
+Constantinople, entrez avec les puissances chrétiennes dans un partage
+équitable de la Turquie européenne. Celles de ces puissances qui ne sont
+pas placées de manière à s'agrandir du côté de l'Orient recevront
+ailleurs des dédommagements. Nous, nous voulons avoir la ligne du Rhin,
+depuis Strasbourg jusqu'à Cologne. Telles sont nos justes prétentions.
+La Russie a un intérêt (votre frère Alexandre l'a dit) à ce que la
+France soit forte. Si vous consentez à cet arrangement et que les autres
+puissances s'y refusent, nous ne souffrirons pas qu'elles interviennent
+dans votre démêlé avec la Turquie. Si elles vous attaquent malgré nos
+remontrances, nous les combattrons avec vous, toujours aux mêmes
+conditions que nous venons d'exprimer.»
+
+«Voilà ce qu'on peut dire à Nicolas. Jamais l'Autriche, jamais
+l'Angleterre ne nous donneront la limite du Rhin pour prix de notre
+alliance avec elles: or, c'est pourtant là que tôt ou tard la France
+doit placer ses frontières, tant pour son honneur que pour sa sûreté.
+
+«Une guerre avec l'Autriche et avec l'Angleterre a des espérances
+nombreuses de succès et peu de chances de revers. Il est d'abord des
+moyens de paralyser la Prusse, de la déterminer même à s'unir à nous et
+à la Russie; ce cas arrivé, les Pays-Bas ne peuvent se déclarer ennemis.
+Dans la position actuelle des esprits, quarante mille Français défendant
+les Alpes soulèveraient toute l'Italie.
+
+«Quant aux hostilités avec l'Angleterre, si elles devaient jamais
+commencer, il faudrait ou jeter vingt-cinq mille hommes de plus en Morée
+ou en rappeler promptement nos troupes et notre flotte. Renoncez aux
+escadres, dispersez vos vaisseaux un à un sur toutes les mers; ordonnez
+de couler bas toutes les prises après en avoir retiré les équipages,
+multipliez les lettres de marque dans les ports des quatre parties du
+monde, et bientôt la Grande-Bretagne, forcée par les banqueroutes et les
+cris de son commerce, sollicitera le rétablissement de la paix. Ne
+l'avons-nous pas vue capituler en 1814 devant la marine des États-Unis,
+qui ne se compose pourtant aujourd'hui que de neuf frégates et de onze
+vaisseaux?
+
+«Considérée sous le double rapport des intérêts généraux de la société
+et de nos intérêts particuliers, la guerre de la Russie contre la Porte
+ne doit nous donner aucun ombrage. En principe de grande civilisation,
+l'espèce humaine ne peut que gagner à la destruction de l'empire
+ottoman: mieux vaut mille fois pour les peuples la domination de la
+Croix à Constantinople que celle du Croissant. Tous les éléments de la
+morale et de la société politique sont au fond du christianisme, tous
+les germes de la destruction sociale sont dans la religion de Mahomet.
+On dit que le sultan actuel a fait des pas vers la civilisation: est-ce
+parce qu'il a essayé, à l'aide de quelques renégats français, de
+quelques officiers anglais et autrichiens, de soumettre ses hordes
+fanatiques à des exercices réguliers? Et depuis quand l'apprentissage
+machinal des armes est-il la civilisation? C'est une faute énorme, c'est
+presqu'un crime d'avoir initié les Turcs dans la science de notre
+tactique: il faut baptiser les soldats qu'on discipline, à moins qu'on
+ne veuille élever à dessein des destructeurs de la société.
+
+«L'imprévoyance est grande: l'Autriche, qui s'applaudit de
+l'organisation des armées ottomanes, serait la première à porter la
+peine de sa joie: si les Turcs battaient les Russes, à plus forte raison
+seraient-ils capables de se mesurer avec les impériaux leurs voisins;
+Vienne cette fois n'échapperait pas au grand vizir. Le reste de
+l'Europe, qui croit n'avoir rien à craindre de la Porte, serait-il plus
+en sûreté? Des hommes à passions et à courte vue veulent que la Turquie
+soit une puissance militaire régulière, qu'elle entre dans le droit
+commun de paix et de guerre des nations civilisées, le tout pour
+maintenir je ne sais quelle balance, dont le mot vide de sens dispense
+ces hommes d'avoir une idée: quelles seraient les conséquences de ces
+volontés réalisées? Quand il plairait au sultan, sous un prétexte
+quelconque, d'attaquer un gouvernement chrétien, une flotte
+constantinopolitaine bien manoeuvrée, augmentée de la flotte du pacha
+d'Égypte et du contingent maritime des puissances barbaresques,
+déclarerait les côtes de l'Espagne ou de l'Italie en état de blocus,
+débarquerait cinquante mille hommes à Carthagène ou à Naples. Vous ne
+voulez pas planter la Croix sur Sainte-Sophie: continuez de discipliner
+des hordes de Turcs, d'Albanais, de Nègres et d'Arabes, et avant vingt
+ans peut-être le Croissant brillera sur le dôme de Saint-Pierre.
+Appellerez-vous alors l'Europe à une croisade contre des infidèles armés
+de la peste, de l'esclavage et du Coran? il sera trop tard.
+
+«Les intérêts généraux de la société trouveraient donc leur compte au
+succès des armes de l'empereur Nicolas.
+
+«Quant aux intérêts particuliers de la France, j'ai suffisamment prouvé
+qu'ils existaient dans une alliance avec la Russie et qu'ils pouvaient
+être singulièrement favorisés par la guerre même que cette puissance
+soutient aujourd'hui en Orient.»
+
+
+RÉSUMÉ, CONCLUSION ET RÉFLEXIONS.
+
+«Je me résume:
+
+«1º La Turquie consentît-elle à traiter sur les bases du traité du 6 de
+juillet, rien ne serait encore décidé, la paix n'étant pas faite entre
+la Turquie et la Russie; les chances de la guerre dans les défilés du
+Balkan changeraient à chaque instant les données et la position des
+plénipotentiaires occupés de l'émancipation de la Grèce.
+
+«2º Les conditions probables de la paix entre l'empereur Nicolas et le
+sultan Mahmoud sont sujettes aux plus grandes objections.
+
+«3º La Russie peut braver l'union de l'Angleterre et de l'Autriche,
+union plus formidable en apparence qu'en réalité.
+
+«4º Il est probable que la Prusse se réunirait plutôt à l'empereur
+Nicolas, gendre de Frédéric-Guillaume III, qu'aux ennemis de l'Empereur.
+
+«5º La France aurait tout à perdre et rien à gagner en s'alliant avec
+l'Angleterre et l'Autriche contre la Russie.
+
+«6º L'indépendance de l'Europe ne serait point menacée par les conquêtes
+des Russes en Orient. C'est une chose passablement absurde, c'est ne
+tenir compte d'aucun obstacle, que de faire accourir les Russes du
+Bosphore pour imposer leur joug à l'Allemagne et à la France: tout
+empire s'affaiblit en s'étendant. Quant à l'équilibre des forces, il y a
+longtemps qu'il est rompu pour la France;--elle a perdu ses colonies,
+elle est resserrée dans ses anciennes limites, tandis que l'Angleterre,
+la Prusse, la Russie et l'Autriche se sont prodigieusement agrandies.
+
+«7º Si la France était obligée de sortir de sa neutralité, de prendre
+les armes pour un parti ou pour un autre, les intérêts généraux de la
+civilisation, comme les intérêts particuliers de notre patrie, doivent
+nous faire entrer de préférence dans l'alliance russe. Par elle nous
+pourrions obtenir le cours du Rhin pour frontières et des colonies dans
+l'Archipel, avantages que ne nous accorderont jamais les cabinets de
+Saint-James et de Vienne.
+
+«Tel est le résumé de cette _Note_. Je n'ai pu raisonner
+qu'hypothétiquement; j'ignore ce que l'Angleterre, l'Autriche et la
+Russie proposent ou ont proposé au moment même où j'écris; il y a
+peut-être un renseignement, une dépêche qui réduisent à des généralités
+inutiles les vérités exposées ici: c'est l'inconvénient des distances et
+de la politique conjecturale. Il reste néanmoins certain que la position
+de la France est forte; que le gouvernement est à même de tirer le plus
+grand parti des événements s'il se rend bien compte de ce qu'il veut,
+s'il ne se laisse intimider par personne, si, à la fermeté du langage,
+il joint la vigueur de l'action. Nous avons un roi vénéré, un héritier
+du trône qui accroîtrait sur les bords du Rhin, avec trois cent mille
+hommes, la gloire qu'il a recueillie en Espagne; notre expédition de
+Morée nous fait jouer un rôle plein d'honneur; nos institutions
+politiques sont excellentes, nos finances sont dans un état de
+prospérité sans exemple en Europe: avec cela on peut marcher tête levée.
+Quel beau pays que celui qui possède le génie, le courage, les bras et
+l'argent!
+
+«Au surplus, je ne prétends pas avoir tout dit, tout prévu; je n'ai
+point la présomption de donner mon système comme le meilleur; je sais
+qu'il y a dans les affaires humaines quelque chose de mystérieux,
+d'insaisissable. S'il est vrai qu'on puisse annoncer assez bien les
+derniers et généraux résultats d'une révolution, il est également vrai
+qu'on se trompe dans les détails, que les événements particuliers se
+modifient souvent d'une manière inattendue, et qu'en voyant le but, on y
+arrive par des chemins dont on ne soupçonnait pas même l'existence. Il
+est certain, par exemple, que les Turcs seront chassés de l'Europe; mais
+quand et comment? La guerre actuelle délivrera-t-elle le monde civilisé
+de ce fléau? Les obstacles que j'ai signalés à la paix sont-ils
+insurmontables? Oui, si l'on s'en tient aux raisonnements analogues;
+non, si l'on fait entrer dans les calculs des circonstances étrangères à
+celles qui ont occasionné la prise d'armes.
+
+«Presque rien aujourd'hui ne ressemble à ce qui a été: hors la religion
+et la morale, la plupart des vérités sont changées, sinon dans leur
+essence, du moins dans leurs rapports avec les choses et les hommes.
+D'Ossat reste encore comme un négociateur habile, Grotius comme un
+publiciste de génie, Pufendorf comme un esprit judicieux; mais on ne
+saurait appliquer à nos temps les règles de leur diplomatie, ni revenir
+pour le droit politique de l'Europe au traité de Westphalie. Les peuples
+se mêlent actuellement de leurs affaires, conduites autrefois par les
+seuls gouvernements. Ces peuples ne sentent plus les choses comme ils
+les sentaient jadis; ils ne sont plus affectés des mêmes événements; ils
+ne voient plus les objets sous le même point de vue; la raison chez eux
+a fait des progrès aux dépens de l'imagination; le positif l'emporte sur
+l'exaltation et sur les déterminations passionnées; une certaine raison
+règne partout. Sur la plupart des trônes, et dans la majorité des
+cabinets de l'Europe, sont assis des hommes las de révolutions,
+rassasiés de guerre, et antipathiques à tout esprit d'aventures: voilà
+des motifs d'espérance pour des arrangements pacifiques. Il peut exister
+aussi chez les nations des embarras intérieurs qui les disposeraient à
+des mesures conciliatrices.
+
+«La mort de l'impératrice douairière de Russie[89] peut développer des
+semences de troubles qui n'étaient pas parfaitement étouffées. Cette
+princesse se mêlait peu de la politique extérieure, mais elle était un
+lien entre ses fils; elle a passé pour avoir exercé une grande influence
+sur les transactions qui ont donné la couronne à l'empereur Nicolas.
+Toutefois, il faut avouer que si Nicolas recommençait à craindre, ce
+serait pour lui un motif de plus de pousser ses soldats hors du sol
+natal et de chercher sa sûreté dans la victoire.
+
+ [Note 89: Marie Feodorowna, princesse de Wurtemberg,
+ impératrice mère, veuve de Paul Ier, mère de l'empereur
+ Alexandre Ier et de l'empereur Nicolas Ier. Elle était morte
+ dans la nuit du 4 au 5 novembre 1828.]
+
+«L'Angleterre, indépendamment de sa dette qui gêne ses mouvements, est
+embarrassée dans les affaires d'Irlande: que l'émancipation des
+catholiques passe ou ne passe pas dans le Parlement, ce sera un
+événement immense. La santé du roi George est chancelante, celle de son
+successeur immédiat n'est pas meilleure; si l'accident prévu arrivait
+bientôt, il y aurait convocation d'un nouveau Parlement, peut-être
+changement de ministres, et les hommes capables sont rares aujourd'hui
+en Angleterre; une longue régence pourrait peut-être venir. Dans cette
+position précaire et critique, il est probable que l'Angleterre désire
+sincèrement la paix, et qu'elle craint de se précipiter dans les chances
+d'une grande guerre, au milieu de laquelle elle se trouverait surprise
+par des catastrophes intérieures.
+
+«Enfin nous-mêmes, malgré nos prospérités réelles et indiscutables, bien
+que nous puissions nous montrer avec éclat sur un champ de bataille, si
+nous y sommes appelés, sommes-nous tout à fait prêts à y paraître? Nos
+places fortes sont-elles réparées? Avons-nous le matériel nécessaire
+pour une nombreuse armée? Cette armée est-elle même au complet du pied
+de paix? Si nous étions réveillés brusquement par une déclaration de
+guerre de l'Angleterre, de la Prusse et des Pays-Bas, pourrions-nous
+nous opposer efficacement à une troisième invasion? Les guerres de
+Napoléon ont divulgué un fatal secret: c'est qu'on peut arriver en
+quelques journées de marche à Paris après une affaire heureuse; c'est
+que Paris ne se défend pas; c'est que ce même Paris est beaucoup trop
+près de la frontière. La capitale de la France ne sera à l'abri que
+quand nous posséderons la rive gauche du Rhin. Nous pouvons donc avoir
+besoin d'un temps quelconque pour nous préparer.
+
+«Ajoutons à tout cela que les vices et les vertus des princes, leur
+force et leur faiblesse morale, leur caractère, leurs passions, leurs
+habitudes même, sont des causes d'actes et de faits rebelles aux
+calculs, et qui ne rentrent dans aucune formule politique: la plus
+misérable influence détermine quelquefois le plus grand événement dans
+un sens contraire à la vraisemblance des choses; un esclave peut faire
+signer à Constantinople une paix que toute l'Europe, conjurée ou à
+genoux, n'obtiendrait pas.
+
+«Que si donc quelqu'une de ces raisons placées hors de la prévoyance
+humaine amenait, durant cet hiver, des demandes de négociations,
+faudrait-il les repousser si elles n'étaient pas d'accord avec les
+principes de cette _Note_? Non, sans doute: gagner du temps est un
+grand art quand on n'est pas prêt. On peut savoir ce qu'il y aurait de
+mieux, et se contenter de ce qu'il y a de moins mauvais; les vérités
+politiques, surtout, sont relatives; l'absolu, en matière d'État, a de
+graves inconvénients. Il serait heureux pour l'espèce humaine que les
+Turcs fussent jetés dans le Bosphore, mais nous ne sommes pas chargés de
+l'expédition et l'heure du mahométisme n'est peut-être pas sonnée: la
+haine doit être éclairée pour ne pas faire de sottises. Rien ne doit
+donc empêcher la France d'entrer dans des négociations, en ayant soin de
+les rapprocher le plus possible de l'esprit dans lequel cette _Note_ est
+rédigée. C'est aux hommes qui tiennent le timon des empires à les
+gouverner selon les vents, en évitant les écueils.
+
+«Certes, si le puissant souverain du Nord consentait à réduire les
+conditions de la paix à l'exécution du traité d'Akkerman et à
+l'émancipation de la Grèce, il serait possible de faire entendre raison
+à la Porte; mais quelle probabilité y a-t-il que la Russie se renferme
+dans des conditions qu'elle aurait pu obtenir sans tirer un coup de
+canon? Comment abandonnerait-elle des prétentions si hautement et si
+publiquement exprimées? Un seul moyen, s'il en est un, se présenterait:
+proposer un congrès général où l'empereur Nicolas céderait ou aurait
+l'air de céder au voeu de l'Europe chrétienne. Un moyen de succès auprès
+des hommes, c'est de sauver leur amour-propre, de leur fournir une
+raison de dégager leur parole et de sortir d'un mauvais pas avec
+honneur.
+
+«Le plus grand obstacle à ce projet d'un congrès viendrait du succès
+inattendu des armes ottomanes pendant l'hiver. Que, par la rigueur de la
+saison, le défaut de vivres, par l'insuffisance des troupes ou par toute
+autre cause, les Russes soient obligés d'abandonner le siège de
+Silistrie; que Varna (ce qui cependant n'est guère probable) retombe
+entre les mains des Turcs, l'empereur Nicolas se trouverait dans une
+position qui ne lui permettrait plus d'entendre à aucune proposition,
+sous peine de descendre au dernier rang des monarques; alors la guerre
+se continuerait, et nous rentrerions dans les éventualités que cette
+_Note_ a déduites. Que la Russie perde son rang comme puissance
+militaire, que la Turquie la remplace dans cette qualité, l'Europe
+n'aurait fait que changer de péril. Or, le danger qui nous viendrait par
+le cimeterre de Mahmoud serait d'une espèce bien plus formidable que
+celui dont nous menacerait l'épée de l'empereur Nicolas. Si la fortune
+assied par hasard un prince remarquable sur le trône des sultans, il ne
+peut vivre assez longtemps pour changer les lois et les moeurs, en
+eût-il d'ailleurs le dessein. Mahmoud mourra: à qui laissera-t-il
+l'empire avec ses soldats fanatiques disciplinés, avec ses ulémas ayant
+entre leurs mains, par l'initiation à la tactique moderne, un nouveau
+moyen de conquête pour le Coran?
+
+«Tandis que, épouvantée enfin de ces faux calculs, l'Autriche serait
+obligée de se garder sur des frontières où les janissaires ne lui
+laissaient rien à craindre, une nouvelle insurrection militaire,
+résultat possible de l'humiliation des armes de Nicolas éclaterait
+peut-être à Pétersbourg, se communiquerait de proche en proche, mettrait
+le feu au nord de l'Allemagne. Voilà ce que n'aperçoivent pas des hommes
+qui en sont restés, pour la politique, aux frayeurs vulgaires comme aux
+lieux communs. De petites dépêches, de petites intrigues, sont les
+barrières que l'Autriche prétend opposer à un mouvement qui menace tout.
+Si la France et l'Angleterre prenaient un parti digne d'elles, si elles
+notifiaient à la Porte que, dans le cas où le sultan fermerait l'oreille
+à toute proposition de paix, il les trouvera sur le champ de bataille au
+printemps, cette résolution aurait bientôt mis fin aux anxiétés de
+l'Europe.»
+
+L'existence de ce _Mémoire_, ayant transpiré dans le monde diplomatique,
+m'attira une considération que je ne rejetais pas, mais que je
+n'ambitionnais point. Je ne vois pas trop ce qui pouvait surprendre les
+_positifs_: ma guerre d'Espagne était une chose _très positive_. Le
+travail incessant de la révolution générale qui s'opère dans la vieille
+société, en amenant parmi nous la chute de la légitimité, a dérangé des
+calculs subordonnés à la permanence des faits tels qu'ils existaient en
+1828.
+
+Voulez-vous vous convaincre de l'énorme différence de mérite et de
+gloire entre un grand écrivain et un grand politique? Mes travaux de
+diplomate ont été sanctionnés par ce qui est reconnu l'habileté suprême,
+c'est-à-dire par le _succès_. Quiconque pourtant lira jamais ce
+_Mémoire_ le sautera sans doute à pieds joints, et j'en ferais autant à
+la place des lecteurs[90]. Eh bien, supposez qu'au lieu de ce petit
+chef-d'oeuvre de chancellerie, on trouvât dans cet écrit quelque épisode
+à la façon d'Homère ou de Virgile, le ciel m'eût-il accordé leur génie,
+pensez-vous qu'on fût tenté de sauter les amours de Didon à Carthage ou
+les larmes de Priam dans la tente d'Achille?
+
+ [Note 90: Les lecteurs, je l'espère bien, ne sauteront pas
+ une ligne de ce Mémoire, chef-d'oeuvre de logique et de
+ patriotisme, et, ce qui ne gâte rien, chef-d'oeuvre de style.
+ Chateaubriand n'a pas écrit de pages qui lui fassent plus
+ d'honneur.]
+
+
+À MADAME RÉCAMIER.
+
+ «Mercredi. Rome, ce 10 décembre 1828.
+
+«Je suis allé à l'_Académie Tibérine_, dont j'ai l'honneur d'être
+membre. J'ai entendu des discours fort spirituels et de très beaux vers.
+Que d'intelligence perdue! Ce soir j'ai mon grand _ricevimento_; j'en
+suis consterné en vous écrivant.»
+
+
+ «11 décembre.
+
+«Le grand _ricevimento_ s'est passé à merveille. Madame de Chateaubriand
+est ravie, parce que nous avons eu tous les cardinaux de la terre. Toute
+l'Europe, à Rome, était là avec Rome. Puisque je suis condamné pour
+quelques jours à ce métier, j'aime mieux le faire aussi bien qu'un autre
+ambassadeur. Les ennemis n'aiment aucune espèce de succès, même les plus
+misérables, et c'est les punir que de réussir dans un genre où ils se
+croient eux-mêmes sans égal. Samedi prochain je me transforme en
+chanoine de Saint-Jean de Latran, et dimanche je donne à dîner à mes
+confrères. Une réunion plus de mon goût est celle qui a lieu
+aujourd'hui: je dîne chez Guérin avec tous les artistes, et nous allons
+arrêter _votre_ monument pour le Poussin. Un jeune élève plein de
+talent, M. Desprez[91], fera le bas-relief pris d'un tableau du grand
+peintre et M. Lemoine fera le buste. Il ne faut ici que des mains
+françaises.
+
+ [Note 91: Louis _Desprez_, statuaire. Il avait obtenu en 1826
+ le grand prix de Rome. Son premier envoi, le _Faune au
+ chevreau_, avait fait sensation parmi les artistes. Une de
+ ses meilleures oeuvres est précisément le bas-relief qu'il
+ composa pour le tombeau du Poussin, _les Bergers d'Arcadie_.]
+
+«Pour compléter mon histoire de Rome, madame de Castries est arrivée.
+C'est encore une de ces petites filles que j'ai fait sauter sur mes
+genoux comme Césarine (madame de Barante)[92]. Cette pauvre femme est
+bien changée; ses yeux se sont remplis de larmes quand je lui ai rappelé
+son enfance à Lormois. Il me semble que l'enchantement n'est plus chez
+la voyageuse. Quel isolement! et pour qui? Voyez-vous, ce qu'il y a de
+mieux, c'est d'aller vous retrouver le plus tôt possible. Si mon
+_Moïse_[93] descend bien de la montagne, je lui emprunterai un de ses
+rayons, pour reparaître à vos yeux tout brillant et tout rajeuni.
+
+ [Note 92: Césarine de Houdetot, mariée à M. Prosper de
+ Barante, l'historien des _Ducs de Bourgogne_. Elle était
+ fille du général César-Ange de Houdetot et petite-fille de
+ Mme de Houdetot, la célèbre amie de J.-J, Rousseau.]
+
+ [Note 93: La tragédie de _Moïse_, depuis longtemps composée
+ et pour laquelle Chateaubriand avait une particulière
+ prédilection. Il espérait à ce moment pouvoir la faire jouer,
+ et dans la plupart de ses lettres à Madame Récamier, il
+ l'entretient des démarches à faire auprès du baron Taylor,
+ commissaire royal de la Comédie-Française.]
+
+
+ «Samedi, 13.
+
+«Mon dîner à l'Académie s'est passé à merveille. Les jeunes gens étaient
+satisfaits: un ambassadeur dînait _chez eux_ pour la première fois. Je
+leur ai annoncé le monument au Poussin: c'était comme si j'honorais déjà
+leurs cendres.»
+
+
+ «Jeudi, 18 décembre 1828.
+
+«Au lieu de perdre mon temps et le vôtre à vous raconter les faits et
+gestes de ma vie, j'aime mieux vous les envoyer tout consignés dans le
+journal de Rome. Voilà encore douze mois qui achèvent de tomber sur ma
+tête. Quand me reposerai-je? Quand cesserai-je de perdre sur les grands
+chemins les jours qui m'étaient prêtés pour en faire un meilleur usage?
+J'ai dépensé sans regarder tant que j'ai été riche; je croyais le trésor
+inépuisable. Maintenant, en voyant combien il est diminué et combien peu
+de temps il me reste à mettre à vos pieds, il me prend un serrement de
+coeur. Mais n'y a-t-il pas une longue existence après celle de la terre?
+Pauvre et humble chrétien, je tremble devant le jugement dernier de
+Michel-Ange; je ne sais où j'irai, mais partout où vous ne serez pas je
+serai bien malheureux. Je vous ai cent fois mandé mes projets et mon
+avenir. Ruines, santé, perte de toute illusion, tout me dit: «Va-t-en,
+retire-toi, finis.» Je ne retrouve au bout de ma journée que vous. Vous
+avez désiré que je marquasse mon passage à Rome, c'est fait: le tombeau
+du Poussin restera. Il portera cette inscription: _F.-A. de Ch. à
+Nicolas Poussin, pour la gloire des arts et l'honneur de la
+France_[94]. Qu'ai-je maintenant à faire ici? Rien, surtout après avoir
+souscrit pour la somme de cent ducats au monument de l'homme que vous
+aimez le plus, dites-vous, _après moi_: le Tasse.»
+
+ [Note 94: Le monument élevé à Nicolas Poussin, _pour la
+ gloire des arts et l'honneur de la France_, se trouve dans
+ l'église de Saint-Laurent _in Lucina_. Ce que ne dit pas
+ Chateaubriand, c'est que ce tombeau du Poussin, décoré de
+ figures, coûta fort cher, et qu'il en fit seul tous les
+ frais. Le monument ne fut complètement achevé qu'en 1831.
+ C'était justement l'époque où Chateaubriand, renonçant de
+ nouveau à tous ses titres et traitements, se retrouvait une
+ fois encore sans le sou. L'artiste qui avait fait le tombeau
+ n'était sans doute pas beaucoup plus riche. Il exposait ses
+ besoins d'argent à l'ancien ambassadeur, plus pauvre encore
+ que lui. Cela dura quatre ans, de 1831 à 1834. M. l'abbé
+ Pailhès, dans son incomparable dossier sur Chateaubriand,
+ possède toutes les réponses du grand écrivain: elles sont
+ touchantes de simplicité, de bonne volonté, mais d'une bonne
+ volonté trop souvent impuissante. Chateaubriand s'était mis
+ une fois de plus dans l'embarras et la gêne, _pour la gloire
+ des arts et l'honneur de la France_.]
+
+
+ «Rome, le samedi 3 janvier 1829.
+
+«Je recommence mes souhaits de bonne année: que le ciel vous accorde
+santé et longue vie! Ne m'oubliez pas: j'ai espérance, car vous vous
+souvenez bien de M. de Montmorency et de madame de Staël, vous avez la
+mémoire aussi bonne que le coeur. Je disais hier à madame Salvage[95]
+que je ne connaissais rien dans le monde d'aussi beau et de meilleur
+que vous.
+
+ [Note 95: Mme Salvage de Faverolles, fille de M. Dumorey,
+ consul de France à Civita-Vecchia, qui avait été l'un des
+ amis de M. Récamier. Séparée de son mari, elle n'avait jamais
+ eu d'enfants, et, s'étant fixée en Italie, elle avait acheté
+ à la porte de Rome une vigne sur les bords du Tibre avec un
+ casin où elle donnait quelquefois des fêtes. «C'était, dit
+ Mme Lenormant (_Souvenirs_, t. II, p. 103), une grande femme
+ dont la taille était belle, mais sans grâces, les manières
+ roides, le visage dur, les traits disproportionnés. Elle
+ avait de l'esprit, mais cet esprit ressemblait à sa personne:
+ il était sans charme et sans agrément. Elle avait de
+ l'instruction, de la générosité, une grande faculté de
+ dévouement et la passion des célébrités.» Elle s'était prise
+ pour Mme Récamier d'un engouement très vif. Un peu plus tard,
+ elle s'attacha avec le même entraînement, avec la même
+ passion, à la duchesse de Saint-Leu, que Mme Récamier lui
+ avait fait connaître. Mme Salvage accompagna la reine
+ Hortense dans les voyages que celle-ci fit à Paris après les
+ affaires de Strasbourg et de Boulogne, l'entoura de soins
+ admirables dans sa dernière maladie, et fut son exécuteur
+ testamentaire.]
+
+«J'ai passé hier une heure avec le pape. Nous avons parlé de tout et des
+sujets les plus hauts et les plus graves. C'est un homme très distingué
+et très éclairé, et un prince plein de dignité. Il ne manquait aux
+aventures de ma vie politique que d'être en relations avec un souverain
+pontife; cela complète ma carrière.
+
+«Voulez-vous savoir exactement ce que je fais? Je me lève à cinq heures,
+et demie, je déjeune à sept heures; à huit heures je reviens dans mon
+cabinet: je vous écris ou je fais quelques affaires, quand il y en a
+(les détails pour les établissements français et pour les pauvres
+français sont assez grands); à midi, je vais errer deux ou trois heures
+parmi des ruines, ou à Saint-Pierre, ou au Vatican. Quelquefois je fais
+une visite obligée avant ou après la promenade; à cinq heures, je
+rentre; je m'habille pour la soirée; je dîne à six heures; à sept heures
+et demie, je vais à une soirée avec madame de Chateaubriand, ou je
+reçois quelques personnes chez moi. Vers onze heures je me couche, ou
+bien je retourne encore dans la campagne, malgré les voleurs et la
+_malaria_: qu'y fais-je? Rien: j'écoute le silence, et je regarde passer
+mon ombre de portique en portique, le long des aqueducs éclairés par la
+lune.
+
+«Les Romains sont si accoutumés à ma vie _méthodique_, que je leur sers
+à compter les heures. Qu'ils se dépêchent; j'aurai bientôt achevé le
+tour du cadran.»
+
+
+ «Rome, jeudi 8 janvier 1829.
+
+«Je suis bien malheureux; du plus beau temps du monde nous sommes passés
+à la pluie, de sorte que je ne puis plus faire mes promenades. C'était
+pourtant là le seul bon moment de ma journée. J'allais pensant à vous
+dans ces campagnes désertes; elles liaient dans mes sentiments l'avenir
+et le passé, car autrefois je faisais aussi les mêmes promenades. Je
+vais une ou deux fois la semaine à l'endroit où l'Anglaise s'est noyée:
+qui se souvient aujourd'hui de cette pauvre jeune femme, miss
+Bathurst[96]? ses compatriotes galopent le long du fleuve sans penser à
+elle. Le Tibre, qui a vu bien d'autres choses ne s'en embarrasse pas du
+tout. D'ailleurs, ses flots se sont renouvelés: ils sont aussi pâles et
+aussi tranquilles que quand ils ont passé sur cette créature pleine
+d'espérance, de beauté et de vie.
+
+ [Note 96: Le triste événement auquel Chateaubriand fait ici
+ allusion s'était passé au mois de mars 1824. Miss Bathurst,
+ dans une promenade à cheval au bois du Tibre, avec une
+ société brillante et nombreuse, avait été précipitée dans le
+ fleuve par un faux pas de son cheval et y avait péri. Elle
+ avait dix-sept ans et était remarquablement jolie.]
+
+«Me voilà guindé bien haut sans m'en être aperçu. Pardonnez à un pauvre
+lièvre retenu et mouillé dans son gîte. Il faut que je vous raconte une
+petite historiette de mon dernier _mardi_. Il y avait à l'ambassade une
+foule immense: je me tenais le dos appuyé contre une table de marbre,
+saluant les personnes qui entraient et qui sortaient. Une Anglaise, que
+je ne connaissais ni de nom ni de visage, s'est approchée de moi, m'a
+regardé entre les deux yeux, et m'a dit avec cet accent que vous savez:
+«Monsieur de Chateaubriand, vous êtes bien malheureux!» Étonné de
+l'apostrophe et de cette manière d'entrer en conversation, je lui ai
+demandé ce qu'elle voulait dire. Elle m'a répondu: «Je veux dire que je
+vous plains.» En disant cela elle a accroché le bras d'une autre
+Anglaise, s'est perdue dans la foule, et je ne l'ai pas revue du reste
+de la soirée. Cette bizarre étrangère n'était ni jeune ni jolie: je lui
+sais gré pourtant de ses paroles mystérieuses.
+
+«Vos journaux continuent à rabâcher de moi. Je ne sais quelle mouche les
+pique. Je devais me croire oublié autant que je le désire.
+
+«J'écris à M. Thierry par le courrier. Il est à Hyères, bien malade. Pas
+un mot de réponse de M. de la Bouillerie[97]»
+
+ [Note 97: François-Marie-Pierre _Roullet_, baron de _la
+ Bouillerie_ (1764-1833), pair de France, intendant général de
+ la maison du Roi.]
+
+
+À M. THIERRY.
+
+ «Rome, ce 8 janvier 1829.
+
+«J'ai été bien touché, monsieur, de recevoir la nouvelle édition de vos
+_Lettres_[98] avec un mot qui prouve que vous avez pensé à moi. Si ce
+mot était de votre main, j'espérerais pour mon pays que vos yeux se
+rouvriraient aux études dont votre talent tire un si merveilleux parti.
+Je lis, ou plutôt relis avec avidité cet ouvrage trop court. Je fais des
+cornes à toutes les pages, afin de mieux rappeler les passages dont je
+veux m'appuyer. Je vous citerai beaucoup, monsieur, dans le travail que
+je prépare depuis tant d'années sur les deux premières races. Je mettrai
+à l'abri mes idées et mes recherches derrière votre haute autorité;
+j'adopterai souvent votre réforme des noms; enfin j'aurai le bonheur
+d'être presque toujours de votre avis, en m'écartant, bien malgré moi
+sans doute, du système proposé par M. Guizot; mais je ne puis, avec cet
+ingénieux écrivain, renverser les monuments les plus authentiques, faire
+de tous les Francs des _nobles_ et des _hommes libres_, et de tous les
+Romains-Gaulois des _esclaves des Francs_. La loi salique et la loi
+ripuaire ont une foule d'articles fondés sur la différence des
+conditions entre les Francs: «Si quis ingenuus _ingenuum_ ripuarium
+extra solum vendiderit, etc., etc.»
+
+ [Note 98: _Lettres sur l'histoire de France pour servir
+ d'Introduction à l'étude de cette histoire_, par Augustin
+ Thierry.]
+
+«Vous savez, monsieur, que je vous désirais vivement à Rome. Nous nous
+serions assis sur des ruines: là vous m'auriez enseigné l'histoire;
+vieux disciple, j'aurais écouté mon jeune maître avec le seul regret de
+n'avoir plus devant moi assez d'années pour profiter de ses leçons:
+
+ Tel est le sort de l'homme: il s'instruit avec l'âge.
+ Mais que sert d'être sage,
+ Quand le terme est si près?
+
+«Ces vers sont d'une ode inédite faite par un homme qui n'est plus, par
+mon bon et ancien ami Fontanes. Ainsi, monsieur, tout m'avertit, parmi
+les débris de Rome, de ce que j'ai perdu, du peu de temps qui me reste,
+et de la brièveté de ces espérances qui me semblaient si longues
+autrefois: _spem longam_.
+
+«Croyez, monsieur, que personne ne vous admire et ne vous est plus
+dévoué que votre serviteur.»
+
+
+DÉPÊCHE À M. LE COMTE DE LA FERRONNAYS.
+
+ «Rome, ce 12 janvier 1829.
+
+«Monsieur le comte,
+
+«J'ai vu le pape le 2 de ce mois; il a bien voulu me retenir tête à tête
+pendant une heure et demie. Je dois vous rendre compte de la
+conversation que j'ai eue avec sa Sainteté.
+
+«Il a d'abord été question de la France. Le pape a commencé par l'éloge
+le plus sincère du roi. «Dans aucun temps, m'a-t-il, la famille royale
+de France n'a offert un ensemble aussi complet de qualités et de
+vertus. Voilà le calme rétabli parmi le clergé: les évêques ont fait
+leur soumission.»
+
+«--Cette soumission, ai-je répondu, est due en partie aux lumières et à
+la modération de Votre Sainteté.»
+
+«--J'ai conseillé, a répliqué le pape, de faire ce qui me semblait
+raisonnable. Le spirituel n'était point compromis par les
+ordonnances[99]; les évêques auraient peut-être mieux fait de ne pas
+écrire leur première lettre; mais après avoir dit _non possumus_, il
+leur était difficile de reculer. Ils ont tâché de montrer le moins de
+contradiction possible entre leurs actions et leur langage au moment de
+leur adhésion: il faut le leur pardonner. Ce sont des hommes pieux, très
+attachés au roi et à la monarchie; ils ont leur faiblesse comme tous les
+hommes.»
+
+ [Note 99: Les ordonnances du 16 juin 1828. La première
+ décidait qu'à partir du 1er octobre 1828, les établissements
+ connus sous le nom d'écoles secondaires ecclésiastiques,
+ dirigés par des personnes appartenant a une congrégation
+ religieuse non autorisée, et existant à Aire, Belley,
+ Bordeaux, Dôle, Forcalquier, Montmorillon, Saint-Acheul et
+ Sainte-Anne d'Auray, seraient soumis au régime de
+ l'Université. À l'avenir, pour demeurer ou devenir chargés,
+ soit de la direction, soit de l'enseignement dans une des
+ maisons d'éducation qui dépendaient de l'Université ou dans
+ une école secondaire ecclésiastique, les candidats devraient
+ affirmer par écrit qu'ils n'appartenaient à aucune
+ congrégation religieuse illégalement établie en France.
+
+ La seconde ordonnance limitait à vingt mille le nombre des
+ élèves qui pourraient être placés dans les séminaires; la
+ fondation de ces établissements était réservée au Roi, sur la
+ demande des évêques, et d'après la proposition du ministre
+ des affaires ecclésiastiques. Il était défendu d'y recevoir
+ des externes, et les élèves, après deux années d'études dans
+ la maison, seraient tenus de porter le vêtement
+ ecclésiastique; à l'avenir, le diplôme de bachelier
+ ès-lettres ne serait plus conféré dans les séminaires qu'aux
+ élèves irrévocablement engagés dans les ordres.]
+
+«Tout cela, monsieur le comte, était dit en français très clairement et
+très bien.
+
+«Après avoir remercié le saint-père de la confiance qu'il me témoignait,
+je lui ai parlé avec considération du cardinal secrétaire d'État:
+
+«Je l'ai choisi, m'a-t-il dit, parce qu'il a voyagé, qu'il connaît les
+affaires générales de l'Europe et qu'il m'a semblé avoir la sorte de
+capacité que demande sa place. Il n'a écrit, relativement à vos deux
+ordonnances, que ce que je pensais et que ce que je lui avais recommandé
+d'écrire.
+
+«--Oserais-je communiquer à Sa Sainteté, ai-je repris, mon opinion sur
+la situation religieuse de la France?»
+
+«--Vous me ferez grand plaisir,» m'a répondu le pape.
+
+«Je supprime quelques compliments que Sa Sainteté a bien voulu
+m'adresser.
+
+«Je pense donc, très saint-père, que le mal est venu dans l'origine
+d'une méprise du clergé: au lieu d'appuyer les institutions nouvelles,
+ou du moins de se taire sur ces institutions, il a laissé échapper des
+paroles de blâme, pour ne rien dire de plus, dans des mandements et dans
+des discours. L'impiété, qui ne savait que reprocher à de saints
+ministres, a saisi ces paroles et en a fait une arme; elle s'est écriée
+que le catholicisme était incompatible avec l'établissement des libertés
+publiques, qu'il y avait guerre à mort entre la charte et les prêtres.
+Par une conduite opposée, nos ecclésiastiques auraient obtenu tout ce
+qu'ils auraient voulu de la nation. Il y a un grand fonds de religion en
+France, et un penchant visible à oublier nos anciens malheurs au pied
+des autels; mais aussi il y a un véritable attachement aux institutions
+apportées par les fils de saint Louis. On ne saurait calculer le degré
+de puissance auquel serait parvenu le clergé, s'il s'était montré à la
+fois l'ami du roi et de la charte. Je n'ai cessé de prêcher cette
+politique dans mes écrits et dans mes discours; mais les passions du
+moment ne voulaient pas m'entendre et me prenaient pour un ennemi.»
+
+«Le pape m'avait écouté avec la plus grande attention.
+
+«--J'entre dans vos idées, m'a-t-il dit après un moment de silence.
+Jésus-Christ ne s'est point prononcé sur la forme des gouvernements.
+_Rendez à César ce qui appartient à César_ veut seulement dire: obéissez
+aux autorités établies. La religion catholique a prospéré au milieu des
+républiques comme au sein des monarchies; elle fait des progrès immenses
+aux États-Unis; elle règne seule dans les Amériques espagnoles.»
+
+«Ces mots sont très remarquables, monsieur le comte, au moment même où
+la cour de Rome incline fortement à donner l'institution aux évêques
+nommés par Bolivar[100].
+
+ [Note 100: Simon _Bolivar_ (1783-1830), le libérateur de
+ l'Amérique espagnole. Il réunit en une seule république, sous
+ le nom de Colombie, le Vénézuéla et la Nouvelle-Grenade
+ (1819), proclama l'indépendance du Pérou (1822), et fonda au
+ sud de ce pays un nouvel état qui prit le nom de Bolivie et
+ auquel il donna une constitution (1826). Il fut à différentes
+ reprises président des États qu'il avait affranchis.]
+
+«Le pape a repris: «Vous voyez quelle est l'affluence des étrangers
+protestants à Rome: leur présence fait du bien au pays; mais elle est
+bonne encore sous un autre rapport: les Anglais arrivent ici avec les
+plus étranges notions sur le pape et la papauté, sur le fanatisme du
+clergé, sur l'esclavage du peuple dans ce pays: ils n'y ont pas séjourné
+deux mois qu'ils sont tout changés. Ils voient que je ne suis qu'un
+évêque comme un autre évêque, que le clergé romain n'est ni ignorant ni
+persécuteur, et que mes sujets ne sont pas des bêtes de somme.»
+
+«Encouragé par cette espèce d'effusion du coeur et cherchant à élargir
+le cercle de la conversation, j'ai dit au souverain pontife: «Votre
+Sainteté ne penserait-elle pas que le moment est favorable à la
+recomposition de l'unité catholique, à la réconciliation des sectes
+dissidentes, par de légères concessions sur la discipline? Les préjugés
+contre la cour de Rome s'effacent de toutes parts, et, dans un siècle
+encore ardent, l'oeuvre de la réunion avait déjà été tentée par Leibnitz
+et Bossuet.»
+
+«--Ceci est une grande chose, m'a dit le pape; mais je dois attendre le
+moment fixé par la Providence. Je conviens que les préjugés s'effacent;
+la division des sectes en Allemagne a amené la lassitude de ces sectes.
+En Saxe, où j'ai résidé trois ans, j'ai le premier fait établir un
+hôpital des enfants trouvés et obtenu que cet hôpital serait desservi
+par des catholiques. Il s'éleva alors un cri général contre moi parmi
+les protestants; aujourd'hui ces mêmes protestants sont les premiers à
+applaudir à l'établissement et à le doter. Le nombre des catholiques
+augmente dans la Grande-Bretagne; il est vrai qu'il s'y mêle beaucoup
+d'étrangers.»
+
+«Le pape ayant fait un moment de silence, j'en ai profité pour
+introduire la question des catholiques d'Irlande.
+
+«--Si l'émancipation a lieu, ai-je dit, la religion catholique
+s'accroîtra encore dans la Grande-Bretagne.»
+
+«--C'est vrai d'un côté, a répliqué Sa Sainteté, mais de l'autre il y a
+des inconvénients. Les catholiques irlandais sont bien ardents et bien
+inconsidérés. O'Connell, d'ailleurs homme de mérite, n'a-t-il pas été
+dire dans un discours qu'il y avait un concordat proposé entre le
+Saint-Siège et le gouvernement britannique? il n'en est rien; cette
+assertion, que je ne puis contredire publiquement, m'a fait beaucoup de
+peine. Ainsi pour la réunion des dissidents, il faut que les choses
+soient mûres, et que Dieu achève lui-même son ouvrage. Les papes ne
+peuvent qu'attendre.»
+
+«Ce n'était pas là, monsieur le comte, mon opinion: mais s'il
+m'importait de faire connaître au roi celle du saint-père sur un sujet
+aussi grave, je n'étais pas appelé à la combattre.
+
+«--Que diront vos journaux? a repris le pape avec une sorte de gaieté.
+Ils parlent beaucoup! Ceux des Pays-Bas encore davantage; mais on me
+mande qu'une heure après avoir lu leurs articles, personne n'y pense
+plus dans votre pays.»
+
+«--C'est la pure vérité, très saint-père: vous voyez comme _la Gazette
+de France_ m'arrange (car je sais que Sa Sainteté lit tous nos journaux,
+sans en excepter _le Courrier_[101]); le souverain pontife me traite
+pourtant avec une extrême bonté; j'ai donc lieu de croire que _la
+Gazette_ ne lui fait pas un grand effet.» Le pape a ri en secouant la
+tête. «Eh bien! très saint-père, il en est des autres comme de Votre
+Sainteté; si le journal dit vrai, la bonne chose qu'il a dite reste;
+s'il dit faux, c'est comme s'il n'avait rien dit du tout. Le pape doit
+s'attendre à des discours pendant la session: l'extrême droite
+soutiendra que M. le cardinal Bernetti n'est pas un prêtre, et que ses
+lettres sur les ordonnances ne sont pas articles de foi; l'extrême
+gauche déclarera qu'on n'avait pas besoin de prendre les ordres de Rome.
+La majorité applaudira à la déférence du conseil du roi, et louera
+hautement l'esprit de sagesse et de paix de Votre Sainteté.»
+
+ [Note 101: _Le Courrier français_, un des journaux les plus
+ avancés de l'opposition de gauche. Il avait commencé de
+ paraître, le 21 juin 1819, sous le simple titre de
+ _Courrier_; le 1er février 1820, il avait pris le titre de
+ _Courrier français_. Ses principaux rédacteurs étaient
+ Châtelain, Avenel et Alexis de Jussieu.]
+
+«Cette petite explication a paru charmer le saint-père, content de
+trouver quelqu'un instruit du jeu des rouages de notre machine
+constitutionnelle. Enfin, monsieur le comte, pensant que le roi et son
+conseil seraient bien aises de connaître la pensée du pape sur les
+affaires actuelles de l'Orient, j'ai répété quelques nouvelles de
+journaux, n'étant point autorisé à communiquer au saint-siège ce que
+vous m'avez mandé de positif dans votre dépêche du 18 décembre sur le
+rappel de notre expédition de Morée.
+
+«Le pape n'a point hésité à me répondre; il m'a paru alarmé de la
+discipline militaire imprudemment enseignée aux Turcs. Voici ses propres
+paroles:
+
+«Si les Turcs sont déjà capables de résister à la Russie, quelle sera
+leur puissance quand ils auront obtenu une paix glorieuse? Qui les
+empêchera, après quatre ou cinq années de repos et de perfectionnement
+dans leur tactique nouvelle, de se jeter sur l'Italie?»
+
+«Je vous l'avouerai, monsieur le comte, en retrouvant ces idées et ces
+inquiétudes dans la tête du souverain le plus exposé à ressentir le
+contre-coup de l'énorme erreur que l'on a commise, je me suis applaudi
+de vous avoir montré avec plus de détails, dans ma _Note sur les
+affaires d'Orient_, les mêmes idées et les mêmes inquiétudes.
+
+«--Il n'y a, a ajouté le pape, qu'une résolution ferme de la part des
+puissances alliées qui puisse mettre un terme au malheur dont l'avenir
+est menacé. La France et l'Angleterre sont encore à temps pour tout
+arrêter; mais si une nouvelle campagne s'ouvre, elle peut communiquer le
+feu à l'Europe, et il sera trop tard pour l'éteindre.»
+
+«--Réflexion d'autant plus juste, ai-je reparti, que si l'Europe se
+divisait, ce qu'à Dieu ne plaise, cinquante mille Français remettraient
+tout en question.»
+
+«Le pape n'a point répondu; il m'a paru seulement que l'idée de voir les
+Français en Italie ne lui inspirait aucune crainte. On est las partout
+de l'inquisition de la cour de Vienne, de ses tracasseries, de ses
+empiétements continuels et de ses petites trames pour unir, dans une
+confédération contre la France, des peuples qui détestent le joug
+autrichien.
+
+«Tel est, monsieur le comte, le résumé de ma longue conversation avec Sa
+Sainteté. Je ne sais si l'on a jamais été à même de connaître plus à
+fond les sentiments intimes d'un pape, si l'on a jamais entendu un
+prince qui gouverne le monde chrétien s'exprimer avec tant de netteté
+sur des sujets aussi vastes, aussi en dehors du cercle étroit des lieux
+communs diplomatiques. Ici point d'intermédiaire entre le souverain
+pontife et moi, et il était aisé de voir que Léon XII, par son caractère
+de candeur, par l'entraînement d'une conversation familière, ne
+dissimulait rien et ne cherchait point à tromper.
+
+«Les penchants et les voeux du pape sont évidemment pour la France:
+lorsqu'il a pris les clefs de saint Pierre, il appartenait à la faction
+des _zelanti_; aujourd'hui il a cherché sa force dans la modération:
+c'est ce qu'enseigne toujours l'usage du pouvoir. Par cette raison, il
+n'est point aimé de la faction cardinaliste qu'il a quittée. N'ayant
+trouvé aucun homme de talent dans le clergé séculier, il a choisi ses
+principaux conseils dans le clergé régulier; d'où il arrive que les
+moines sont pour lui, tandis que les prélats et les simples prêtres lui
+font une espèce d'opposition. Ceux-ci, quand je suis arrivé à Rome,
+avaient tous l'esprit plus ou moins infecté des mensonges de notre
+congrégation; aujourd'hui ils sont infiniment plus raisonnables; tous,
+en général, blâment la levée de boucliers de notre clergé. Il est
+curieux de remarquer que les jésuites ont autant d'ennemis ici qu'en
+France: ils ont surtout pour adversaires les autres religieux et les
+chefs d'ordre. Ils avaient formé un plan au moyen duquel ils se seraient
+emparés exclusivement de l'instruction publique à Rome: les dominicains
+ont déjoué ce plan. Le pape n'est pas très populaire, parce qu'il
+administre bien. Sa petite armée est composée de vieux soldats de
+Bonaparte qui ont une tenue très militaire, et font bonne police sur les
+grands chemins. Si Rome matérielle a perdu sous le rapport pittoresque,
+elle a gagné en propreté et en salubrité. Sa Sainteté fait planter des
+arbres, arrêter des ermites et des mendiants: autre sujet de plainte
+pour la populace. Léon XII est grand travailleur; il dort peu et ne
+mange presque point. Il ne lui est resté de sa jeunesse qu'un seul goût,
+celui de la chasse, exercice nécessaire à sa santé qui, d'ailleurs,
+semble s'affermir. Il tire quelques coups de fusil dans la vaste
+enceinte des jardins du Vatican. Les _zelanti_ ont bien de la peine à
+lui pardonner cette innocente distraction. On reproche au pape de la
+faiblesse et de l'inconstance dans ses affections.
+
+«Le vice radical de la constitution politique de ce pays est facile à
+saisir: ce sont des vieillards qui nomment pour souverain un vieillard
+comme eux. Ce vieillard, devenu maître, nomme à son tour cardinaux des
+vieillards. Tournant dans ce cercle vicieux, le suprême pouvoir énervé
+est toujours ainsi au bord de la tombe. Le prince n'occupe jamais assez
+longtemps le trône pour exécuter les plans d'amélioration qu'il peut
+avoir conçus. Il faudrait qu'un pape eût assez de résolution pour faire
+tout à coup une nombreuse promotion de jeunes cardinaux, de manière à
+assurer la majorité à l'élection future d'un jeune pontife. Mais les
+règlements de Sixte-Quint qui donnent le chapeau à des charges du
+palais, l'empire de la coutume et des moeurs, les intérêts du peuple qui
+reçoit des gratifications à chaque mutation de la tiare, l'ambition
+individuelle des cardinaux qui veulent des règnes courts, afin de
+multiplier les chances de la papauté, mille autres obstacles trop longs
+à déduire, s'opposent au rajeunissement du Sacré Collège.
+
+«La conclusion de cette dépêche, monsieur le comte, est que, dans l'état
+actuel des choses, le roi peut compter entièrement sur la cour de Rome.
+
+«En garde contre ma manière de voir et de sentir, si j'ai quelque
+reproche à me faire dans le récit que j'ai l'honneur de vous
+transmettre, c'est d'avoir plutôt affaibli qu'exagéré l'expression des
+paroles de Sa Sainteté. Ma mémoire est très sûre; j'ai écrit la
+conversation en sortant du Vatican, et mon secrétaire intime n'a fait
+que la copier mot à mot sur ma minute. Celle-ci, tracée rapidement,
+était à peine lisible pour moi-même. Vous n'auriez jamais pu la
+déchiffrer[102].
+
+ [Note 102: Peu de temps après la date de cette lettre, M. de
+ la Ferronnays, malade, partit pour l'Italie et laissa _par
+ intérim_ aux mains de M. Portalis le portefeuille des
+ affaires étrangères. Ch.--Depuis longtemps, la santé de M. de
+ la Ferronnays était ébranlée. Déjà il avait demandé et obtenu
+ un congé. Il était revenu à son poste; mais, le 2 janvier
+ 1829, étant dans le cabinet du roi, il éprouva une faiblesse,
+ à la suite de laquelle la maladie qu'on avait crue conjurée
+ reprit le dessus. Il donna sa démission. Une ordonnance
+ rendue le 4 janvier, sans le remplacer au Conseil, confia
+ l'intérim du ministère des Affaires étrangères à M. Portalis,
+ garde des sceaux. M. de Rayneval, qui déjà avait remplacé M.
+ de la Ferronnays pendant son congé, restait chargé de la
+ direction du ministère.]
+
+«J'ai l'honneur d'être, etc.»
+
+
+À MADAME RÉCAMIER.
+
+ «Rome, mardi 13 janvier 1829.
+
+«Hier au soir je vous écrivais à huit heures la lettre que M. du
+Viviers[103] vous porte; ce matin, à mon réveil, je vous écris encore
+par le courrier ordinaire qui part à midi. Vous connaissez les pauvres
+dames de Saint-Denis: elles sont bien abandonnées depuis l'arrivée des
+grandes dames de la Trinité-du-Mont; sans être l'ennemi de celles-ci, je
+me suis rangé avec madame de Ch..... du côté du faible. Depuis un mois
+les dames de Saint-Denis voulaient donner une fête à M. l'_ambassadeur_
+et à madame l'_ambassadrice_: elle a eu lieu hier à midi. Figurez-vous
+un théâtre arrangé dans une espèce de sacristie qui avait une tribune
+sur l'église; pour acteurs une douzaine de petites filles, depuis l'âge
+de huit ans jusqu'à quatorze ans, jouant les _Machabées_. Elles
+s'étaient fait elles-mêmes leurs casques et leurs manteaux. Elles
+déclamaient leurs vers français avec une verve et un accent italien le
+plus drôle du monde; elles tapaient du pied dans les moments énergiques:
+il y avait une nièce de Pie VII, une fille de Thorwaldsen et une autre
+fille de Chauvin le peintre. Elles étaient jolies incroyablement dans
+leurs parures de papier. Celle qui jouait le grand-prêtre avait une
+grande barbe noire qui la charmait, mais qui la piquait, et qu'elle
+était obligée d'arranger continuellement avec une petite main blanche de
+treize ans. Pour spectateurs, nous, quelques mères, les religieuses,
+madame Salvage, deux ou trois abbés et une autre vingtaine de petites
+pensionnaires, toutes en blanc avec des voiles. Nous avions fait
+apporter de l'ambassade des gâteaux et des glaces. On jouait du piano
+dans les entr'actes. Jugez des espérances et des joies qui ont dû
+précéder cette fête dans le couvent, et des souvenirs qui la suivront!
+Le tout a fini par _Vivat in æternum_, chanté par trois religieuses dans
+l'église.»
+
+ [Note 103: M. du Viviers était un des attachés de
+ l'ambassade; en même temps que la lettre à Mme Récamier, il
+ portait à Paris le récit de la conversation que Chateaubriand
+ avait eue avec le pape.]
+
+
+ «Rome, le 15 janvier 1829.
+
+«À vous encore! Cette nuit nous avons eu du vent et de la pluie comme en
+France: je me figurais qu'ils battaient votre petite fenêtre; je me
+trouvais transporté dans votre petite chambre, je voyais votre harpe,
+votre piano, vos oiseaux; vous me jouiez mon air favori ou celui de
+Shakespeare: et j'étais à Rome, loin de vous! Quatre cents lieues et les
+Alpes nous séparaient!
+
+«J'ai reçu une lettre de cette dame spirituelle qui venait quelquefois
+me voir au ministère; jugez comme elle me fait bien la cour: elle est
+turque enragée; Mahmoud est un grand homme qui a devancé sa nation!
+
+«Cette Rome, au milieu de laquelle je suis, devrait m'apprendre à
+mépriser la politique. Ici la liberté et la tyrannie ont également péri;
+je vois les ruines confondues de la République romaine et de l'empire de
+Tibère; qu'est-ce aujourd'hui que tout cela dans la même poussière! Le
+capucin qui balaye en passant cette poussière avec sa robe ne
+semble-t-il pas rendre plus sensible encore la vanité de tant de
+vanités? Cependant je reviens malgré moi aux destinées de ma pauvre
+patrie. Je lui voudrais religion, gloire et liberté, sans songer à mon
+impuissance pour la parer de cette triple couronne.»
+
+
+ «Rome, jeudi 5 février 1829.
+
+«_Torre Vergata_ est un bien de moines situé à une lieue à peu près du
+_tombeau de Néron_, sur la gauche en venant de Rome, dans l'endroit le
+plus beau et le plus désert: là est une immense quantité de ruines à
+fleur de terre recouvertes d'herbe et de chardons. J'y ai commencé une
+fouille avant-hier mardi, en cessant de vous écrire. J'étais accompagné
+d'Hyacinthe et de Visconti[104] qui dirige la fouille. Il faisait le
+plus beau temps du monde. Une douzaine d'hommes armés de bêches et de
+pioches, qui déterraient des tombeaux et des décombres de maisons et de
+palais dans une profonde solitude, offraient un spectacle digne de vous.
+Je faisais un seul voeu: c'était que vous fussiez là. Je consentirais
+volontiers à vivre avec vous sous une tente au milieu de ces débris.
+
+ [Note 104: Il ne s'agit ici ni du célèbre archéologue
+ Ennius-Quirinus Visconti, qui était mort en 1818, ni de son
+ fils, Louis Visconti, architecte de l'empereur Napoléon III,
+ à qui l'on doit l'achèvement du Louvre, et qui en 1829
+ habitait la France, où son père l'avait fait naturaliser dès
+ 1798. Le Visconti dont parle Chateaubriand est le chevalier
+ Philippe-Aurélien _Visconti_ (1754-1831), frère
+ d'Ennius-Quirinus. Il était en 1829 commissaire du musée et
+ des antiquités de Rome et président de l'Académie des
+ beaux-arts. On lui doit, outre le premier volume du _Musée
+ Chiaramonti_, un grand nombre de notices et descriptions de
+ fresques ou de sculptures antiques.]
+
+«J'ai mis moi-même la main à l'oeuvre; j'ai découvert des fragments de
+marbre: les indices sont excellents, j'espère trouver quelque chose qui
+me dédommagera de l'argent perdu à cette loterie des morts; j'ai déjà un
+bloc de marbre grec assez considérable pour faire le buste du Poussin.
+Cette fouille va devenir le but de mes promenades; je vais aller
+m'asseoir tous les jours au milieu de ces débris. À quel siècle, à quels
+hommes appartenaient-ils? Nous remuons peut-être la poussière la plus
+illustre sans le savoir. Une inscription viendra peut-être éclairer
+quelque fait historique, détruire quelque erreur, établir quelque
+vérité. Et puis, quand je serai parti avec mes douze paysans demi-nus,
+tout retombera dans l'oubli et le silence. Vous représentez-vous toutes
+les passions, tous les intérêts qui s'agitaient autrefois dans ces lieux
+abandonnés? Il y avait des maîtres et des esclaves, des heureux et des
+malheureux, de belles personnes qu'on aimait et des ambitieux qui
+voulaient être ministres. Il y reste quelques oiseaux et moi, encore
+pour un temps fort court; nous nous envolerons bientôt. Dites-moi,
+croyez-vous que cela vaille la peine d'être un des membres du conseil
+d'un petit roi des Gaules, moi, barbare de l'Armorique, voyageur chez
+des sauvages d'un monde inconnu des Romains, et ambassadeur auprès de
+ces prêtres qu'on jetait aux lions? Quand j'appelai Léonidas à
+Lacédémone, il ne me répondit pas: le bruit de mes pas à _Torre Vergata_
+n'aura réveillé personne. Et quand je serai à mon tour dans mon tombeau,
+je n'entendrai pas même le son de votre voix. Il faut donc que je me
+hâte de me rapprocher de vous et de mettre fin à toutes ces chimères de
+la vie des hommes. Il n'y a de bon que la retraite, et de vrai qu'un
+attachement comme le vôtre.»
+
+
+ «Rome, ce 7 février 1829.
+
+«J'ai reçu une longue lettre du général Guilleminot[105]; il me fait un
+récit lamentable de ce qu'il a souffert dans des courses sur les côtes
+de la Grèce: et pourtant Guilleminot était ambassadeur; il avait de
+grands vaisseaux et une armée à ses ordres. Aller, après le départ de
+nos soldats, dans un pays où il ne reste pas une maison et un champ de
+blé, parmi quelques hommes épars, forcés à devenir brigands par la
+misère, ce n'est pas pour une femme (madame Lenormant) un projet
+possible[106].
+
+ [Note 105: Armand-Charles, comte _Guilleminot_ (1774-1840).
+ Général de division depuis le 28 mars 1813, il devint, lors
+ de la campagne de 1823 en Espagne, chef d'état-major du duc
+ d'Angoulême, et, en récompense de ses services, fut créé pair
+ de France (9 octobre 1823), et envoyé par Louis XVIII comme
+ ambassadeur à Constantinople, où il resta de 1824 à 1831.]
+
+ [Note 106: Une exploration de la Morée faite au point de vue
+ de la science et des arts avait été organisée par le
+ gouvernement, et M. Charles Lenormant avait été désigné pour
+ en faire partie. Sa femme, nièce de Mme Récamier, se
+ disposait à le rejoindre.]
+
+«J'irai ce matin à ma fouille: hier nous avons trouvé le squelette d'un
+soldat goth et le bras d'une statue de femme. C'était rencontrer le
+destructeur avec la ruine qu'il avait faite; nous avons une grande
+espérance de retrouver ce matin la statue. Si les débris d'architecture
+que je découvre en valent la peine, je ne les renverserai pas pour
+vendre les briques comme on fait ordinairement; je les laisserai debout,
+et ils porteront mon nom: ils sont du temps de Domitien. Nous avons une
+inscription qui nous l'indique: c'est le beau temps des arts romains.»
+
+
+DÉPÊCHES À M. LE COMTE PORTALIS.
+
+ «Rome, ce lundi 9 février 1829.
+
+MORT DE LÉON XII.
+
+«Monsieur le comte,
+
+«Sa Sainteté a ressenti subitement une attaque du mal auquel elle est
+sujette: sa vie est dans le plus imminent danger. On vient d'ordonner de
+fermer tous les spectacles. Je sors de chez le cardinal secrétaire
+d'État, qui lui-même est malade et qui désespère des jours du pape. La
+perte de ce souverain pontife si éclairé et si modéré serait dans ce
+moment une vraie calamité pour la chrétienté et surtout pour la France.
+J'ai cru, monsieur le comte, qu'il importait au gouvernement du roi
+d'être prévenu de cet événement probable, afin qu'il pût prendre
+d'avance les mesures qu'il jugerait nécessaires. En conséquence, j'ai
+expédié pour Lyon un courrier à cheval. Ce courrier porte une lettre
+que j'écris à M. le préfet du Rhône, avec une dépêche télégraphique
+qu'il vous transmettra et une autre lettre que je le prie de vous
+envoyer par estafette. Si nous avons le malheur de perdre Sa Sainteté,
+un nouveau courrier vous portera jusqu'à Paris tous les détails.
+
+«J'ai l'honneur, etc.»
+
+
+ «Huit heures du soir.
+
+«La congrégation des cardinaux déjà rassemblée a défendu au cardinal
+secrétaire d'État de délivrer des permis pour des chevaux de poste. Mon
+courrier ne pourra partir qu'après le départ du courrier du Sacré
+Collège, en cas de mort du pape. J'ai essayé d'envoyer un homme porter
+mes dépêches à la frontière de la Toscane. Les mauvais chemins et le
+manque de chevaux de louage ont rendu ce dessein impraticable. Forcé
+d'attendre dans Rome, devenue une espèce de prison fermée, j'espère
+toujours que la nouvelle, au moyen du télégraphe, vous parviendra
+quelques heures avant qu'elle soit connue des autres gouvernements au
+delà des Alpes. Il pourrait se faire néanmoins que le courrier envoyé au
+nonce, et qui sera parti nécessairement avant le mien, vous donnât
+lui-même, en passant à Lyon, la nouvelle par le télégraphe.»
+
+
+ «Mardi, 10 février, neuf heures du matin.
+
+«_Le pape vient d'expirer_: mon courrier part. Dans quelques heures il
+sera suivi de M. le comte de Montebello, attaché à l'ambassade.»
+
+
+ «Rome, ce 10 février 1829.
+
+«Monsieur le comte,
+
+«J'ai expédié à Lyon, il y a environ deux heures le courrier
+extraordinaire à cheval qui vous transmettra la nouvelle imprévue et
+déplorable de la mort de Sa Sainteté. Maintenant je fais partir M. le
+comte de Montebello[107], attaché à l'ambassade, pour vous porter
+quelques détails nécessaires.
+
+ [Note 107: Napoléon-Auguste, duc de _Montebello_ (1801-1874),
+ fils du maréchal Lannes. En considération des services
+ militaires rendus par son père, tué glorieusement à Essling,
+ il avait été nommé pair de France le 27 janvier 1827, mais il
+ ne prit séance qu'après la révolution de Juillet. Dans
+ l'intervalle, il avait voyagé aux États-Unis, puis avait été
+ attaché à l'ambassade de France à Rome. Il devint en 1836
+ ambassadeur de France près la Confédération helvétique, et,
+ en 1838, ambassadeur à Naples. Ministre de la Marine, du 9
+ mai 1847 au 24 février 1848, représentant du peuple à
+ l'Assemblée législative, de 1849 à 1851, il fut nommé
+ sénateur le 5 octobre 1864 et remplit les fonctions
+ d'ambassadeur à Saint-Pétersbourg, du 15 février 1858 au 6
+ janvier 1866.--Alors qu'il était à Rome secrétaire de
+ l'ambassade, il demanda un jour à Chateaubriand, en présence
+ de M. de Marcellus, la permission d'aller voir sa marraine,
+ la duchesse de Saint Leu, qu'une loi tenait éloignée du
+ royaume. «Allez, monsieur, allez», lui dit l'ambassadeur; «à
+ Dieu ne plaise que je vous en empêche. Portez-lui mes
+ hommages. La liberté n'a plus rien à craindre de la
+ gloire.»--Lorsque le jeune attaché fut sorti, Chateaubriand
+ dit à M. de Marcellus: «L'un des grands griefs qui m'a fait
+ éloigner de Rome quand j'y étais premier secrétaire de
+ l'ambassade du cardinal Fesch, c'est une visite au roi de
+ Sardaigne retiré du trône, visite, disait-on, qui sentait le
+ royaliste et l'émigré. Aujourd'hui, ambassadeur à Rome à mon
+ tour, c'est moi qui envoie un de mes officiers saluer une
+ reine en retraite et proscrite: ma vie est pleine de ces
+ contrastes.»]
+
+«Le pape est mort de cette affection hémorroïdale à laquelle il était
+sujet. Le sang, s'étant porté sur la vessie, occasionna une rétention
+qu'on essaya de soulager au moyen de la sonde. On croit que Sa Sainteté
+a été blessée dans l'opération. Quoi qu'il en soit, après quatre jours
+de souffrances, Léon XII a expiré ce matin à neuf heures comme
+j'arrivais au Vatican, où un agent de l'ambassade avait passé la nuit.
+La lettre partie par mon premier courrier vous informe, monsieur le
+comte, de mes inutiles efforts pour obtenir le permis des chevaux de
+poste avant la mort du pape.
+
+«Hier je me rendis chez le cardinal secrétaire d'État, encore très
+souffrant d'un violent accès de goutte; j'eus avec lui un assez long
+entretien sur les suites du malheur dont nous étions menacés. Je
+déplorai la perte d'un prince dont les sentiments modérés et la
+connaissance des affaires de l'Europe étaient si utiles au repos de la
+chrétienté. «C'est, me répondit le secrétaire d'État, non-seulement un
+grand malheur pour la France, mais un plus grand malheur pour l'État
+romain que vous ne l'imaginez. Le mécontentement et la misère sont
+grands dans nos provinces, et, pour peu que les cardinaux croient devoir
+suivre un autre système que celui de Léon XII, ils verront comment ils
+s'en tireront. Quant à moi, mes fonctions cessent avec la vie du pape,
+et je n'aurai rien à me reprocher.»
+
+«Ce matin j'ai revu le cardinal Bernetti qui, en effet, a cessé ses
+fonctions de secrétaire d'État: il m'a tenu le langage de la veille. Je
+lui ai demandé à le rencontrer avant qu'il s'enfermât dans le conclave.
+Nous sommes convenus que nous parlerions du choix d'un souverain pontife
+qui pourrait être le continuateur du système de modération de Léon XII.
+J'aurai l'honneur de vous transmettre tous les renseignements que je
+recueillerai.
+
+«Il est probable que la mort du pape et la chute du cardinal Bernetti
+vont réjouir les ennemis des _ordonnances_[108]; ils proclameront cet
+événement malheureux une punition du ciel. Il est aisé déjà de lire
+cette pensée sur quelques visages français à Rome.
+
+ [Note 108: Il s'agit toujours des ordonnances du 16 juin
+ 1828.]
+
+«Je regrette doublement le pape; j'avais eu le bonheur de gagner sa
+confiance: les préjugés que l'on avait pris soin de faire naître contre
+moi dans son esprit, avant mon arrivée, s'étaient dissipés, et il me
+faisait l'honneur de témoigner hautement et publiquement, en toute
+occasion, l'estime qu'il voulait bien me porter.
+
+«Maintenant, monsieur le comte, permettez-moi d'entrer dans
+l'explication de quelques faits.
+
+J'étais ministre des affaires étrangères à l'époque de la mort de Pie
+VII. Vous trouverez dans les cartons du ministère, si vous jugez à
+propos d'en prendre connaissance, la suite de mes relations avec M. le
+duc de Laval. L'usage est, à la mort d'un pape, d'envoyer un ambassadeur
+extraordinaire, ou d'accréditer l'ambassadeur résidant par de nouvelles
+lettres auprès du Sacré Collège. C'est ce dernier parti que je proposai
+de suivre à feu S. M. Louis XVIII. Le roi ordonnera ce qu'il croira de
+meilleur pour son service. Quatre cardinaux français vinrent à Rome pour
+l'élection de Léon XII. La France en compte aujourd'hui cinq; c'est
+certainement un nombre de voix qui n'est pas à dédaigner dans le
+conclave. J'attends, monsieur le comte, les ordres du roi. M. de
+Montebello, chargé de vous remettre cette dépêche, restera à votre
+disposition.
+
+ «J'ai l'honneur, etc., etc.»
+
+
+À MADAME RÉCAMIER.
+
+ «Rome, 10 février 1829, onze heures du soir.
+
+«Je voulais vous écrire une longue lettre, mais la dépêche que j'ai été
+obligé d'écrire de ma propre main et la fatigue de ces derniers jours
+m'ont épuisé.
+
+«Je regrette le pape; j'avais obtenu sa confiance. Me voilà maintenant
+chargé d'une grande mission, il m'est impossible de savoir quel en sera
+le résultat, et quelle influence elle aura sur ma destinée.
+
+«Les conclaves durent ordinairement deux mois, ce qui me laissera
+toujours libre pour Pâques. Je vous parlerai bientôt à fond de tout
+cela.
+
+«Imaginez-vous qu'on a trouvé ce pauvre pape, jeudi dernier, avant qu'il
+fût malade, écrivant son épitaphe. On a voulu le détourner de ces
+tristes idées: «Mais non, a-t-il dit, cela sera fini dans peu de jours.»
+
+
+ «Jeudi. Rome, 12 février 1829.
+
+«Je lis vos journaux. Ils me font souvent de la peine. Je vois dans _le
+Globe_ que M. le comte Portalis est, selon ce journal, mon ennemi
+déclaré. Pourquoi? Est-ce que je demande sa place? Il se donne trop de
+peine; je ne pense point à lui. Je lui souhaite toutes les prospérités
+possibles; mais pourtant, s'il était vrai qu'il voulût la guerre, il me
+trouverait. On me semble déraisonner sur tout, et sur l'_immortel
+Mahmoud_, et sur l'évacuation de la Morée.
+
+«Dans les chances les plus probables, cette évacuation remettra la Grèce
+sous le joug des Turcs, avec la perte pour nous de notre honneur et de
+quarante millions. Il y a prodigieusement d'esprit en France, mais on
+manque de tête et de bon sens: deux phrases nous enivrent, on nous mène
+avec des mots, et, ce qu'il y a de pis, c'est que nous sommes toujours
+prêts à dénigrer nos amis et à élever nos ennemis. Au reste, n'est-il
+pas curieux que l'on fasse tenir au roi, dans un discours, mon propre
+langage, sur l'_accord des libertés publiques et de la royauté_[109], et
+qu'on m'en ait tant voulu pour avoir tenu ce langage? Et les hommes qui
+font parler ainsi la couronne étaient les plus chauds partisans de la
+censure! Au surplus, je vais voir l'élection du chef de la chrétienté;
+ce spectacle est le dernier grand spectacle auquel j'assisterai dans ma
+vie[110]; il clora ma carrière.
+
+ [Note 109: L'ouverture des Chambres avait eu lieu le 27
+ janvier. Le discours du trône contenait en effet cette
+ phrase: «L'expérience a dissipé le prestige des théories
+ insensées; la France sait bien, comme vous, sur quelles bases
+ son bonheur repose, et ceux même qui le chercheraient
+ ailleurs que dans _l'union sincère de l'autorité royale et
+ des libertés_ que la Charte a consacrées seraient hautement
+ désavoués par elle.»]
+
+ [Note 110: Je me trompais. (Note de 1837.) CH.]
+
+«Maintenant que les plaisirs de Rome sont finis, les affaires
+commencent. Je vais être obligé d'écrire d'un côté au gouvernement tout
+ce qui se passe, et de l'autre de remplir les devoirs de ma position
+nouvelle; il faut complimenter le Sacré Collège, assister aux
+funérailles du saint-père, auquel je m'étais attaché parce qu'on
+l'aimait peu, et d'autant plus qu'ayant craint de trouver en lui un
+ennemi, j'ai trouvé un ami qui, du haut de la chaire de Saint-Pierre, a
+donné un démenti formel à mes calomniateurs _chrétiens_. Puis vont me
+tomber sur la tête les cardinaux de France. J'ai écrit pour faire des
+représentations au moins sur l'archevêque de Toulouse[111].
+
+ [Note 111: Le cardinal de Clermont-Tonnerre. Il en a déjà été
+ parlé au tome II des _Mémoires_. (Voy. la note 1 de la page
+ 336.) En 1829, l'archevêque de Toulouse était en assez
+ mauvais termes avec le gouvernement du roi. Lors de
+ l'ordonnance royale du 16 juin 1828 sur les petits
+ séminaires, il avait protesté avec éclat, terminant par ces
+ paroles sa lettre au ministre des Affaires ecclésiastiques,
+ monseigneur Feutrier: «Monseigneur, la devise de ma famille
+ qui lui a été donnée par Calixte II, en 1120, est celle-ci:
+ _Etiamsi omnes, ego non._ C'est aussi celle de ma conscience.
+ J'ai l'honneur d'être, avec la respectueuse considération due
+ au ministre du roi, [cross symbol] A. J. cardinal-archevêque
+ de Toulouse.» À la suite de cette lettre, le roi fit notifier
+ au prélat défense de paraître à la cour.]
+
+«Au milieu de tous ces tracas, le monument du Poussin s'exécute; la
+fouille réussit; j'ai trouvé trois belles têtes, un torse de femme
+drapé, une inscription funèbre d'un frère pour une jeune soeur, ce qui
+m'a attendri.
+
+«À propos d'inscription, je vous ai dit que le pauvre pape avait fait la
+sienne la veille du jour où il est tombé malade, prédisant qu'il allait
+bientôt mourir; il a laissé un écrit où il recommande sa famille
+indigente au gouvernement romain: il n'y a que ceux qui ont beaucoup
+aimé qui aient de pareilles vertus.»
+
+
+
+
+LIVRE XIII[112]
+
+ [Note 112: Ce livre a été composé à Rome (février-mai 1829)
+ et à Paris (août-septembre 1830).]
+
+ Suite de l'ambassade de Rome. -- À madame Récamier. -- Dépêche à
+ M. le comte Portalis. -- Conclaves. -- Dépêches à M. le comte
+ Portalis. -- À madame Récamier. -- Dépêche à M. le comte
+ Portalis. -- À madame Récamier. -- Dépêche à M. le comte
+ Portalis. -- À madame Récamier. -- Le marquis Capponi. -- À
+ madame Récamier. -- À M. le duc de Blacas. -- À madame Récamier.
+ -- Dépêche à M. le comte Portalis. -- Lettre à Monseigneur le
+ cardinal de Clermont-Tonnerre. -- Dépêche à M. le comte Portalis.
+ -- À madame Récamier. -- Dépêche à M. le comte Portalis. -- Fête
+ de la villa Médicis pour la grande duchesse Hélène. -- Mes
+ relations avec la famille Bonaparte. -- Dépêche à M. le comte
+ Portalis. -- Pie VII. -- À M. le comte Portalis. -- À madame
+ Récamier. -- Présomption. -- Les Français à Rome. -- Promenades.
+ -- Mon neveu Christian de Chateaubriand. -- À madame Récamier. --
+ Retour de Rome à Paris. -- Mes projets. -- Le roi et ses
+ dispositions. -- M. Portalis. -- M. de Martignac. -- Départ pour
+ Rome. -- Les Pyrénées. -- Aventures. -- Ministère Polignac. -- Ma
+ consternation. -- Je reviens à Paris. -- Entrevue avec M. de
+ Polignac. -- Je donne ma démission de mon ambassade de Rome.
+
+
+ Rome, ce 17 février 1829.
+
+Avant de passer aux choses importantes je rappellerai quelques faits.
+
+Au décès du souverain pontife le gouvernement des États romains tombe
+aux mains des trois cardinaux chefs d'ordre, diacre, prêtre et évêque,
+et au cardinal camerlingue. L'usage est que les ambassadeurs aillent
+complimenter, dans un discours, la congrégation des cardinaux réunis
+avant l'ouverture du conclave à Saint-Pierre.
+
+Le corps de Sa Sainteté, exposé d'abord dans la chapelle Sixtine, fut
+porté vendredi dernier, 13 février, dans la chapelle du Saint-Sacrement
+à Saint-Pierre; il y est resté jusqu'au dimanche 15. Alors il a été
+placé dans le monument qu'occupaient les cendres de Pie VII et celles-ci
+ont été descendues dans l'église souterraine.
+
+
+À MADAME RÉCAMIER.
+
+ «Rome, 17 février 1829.
+
+«J'ai vu Léon XII exposé, le visage découvert, sur un chétif lit de
+parade, au milieu des chefs-d'oeuvre de Michel-Ange[113]; j'ai assisté à
+la première cérémonie funèbre dans l'église de Saint-Pierre. Quelques
+vieux cardinaux commissaires, ne pouvant plus voir, s'assurèrent de
+leurs doigts tremblants que le cercueil du pape était bien cloué. À la
+lumière des flambeaux, mêlée à la clarté de la lune, le cercueil fut
+enfin enlevé par une poulie et suspendu dans les ombres pour être déposé
+dans le sarcophage de Pie VII[114].
+
+ [Note 113: Voir, à l'_Appendice_, le nº 1: _La Mort de Léon
+ XII._]
+
+ [Note 114: Voici le vrai texte de cette lettre du 17 février,
+ que Chateaubriand a ici quelque peu modifié: «J'ai assisté à
+ la première cérémonie funèbre pour le pape dans l'église de
+ Saint-Pierre. C'était un étrange mélange d'indécence et de
+ grandeur. Des coups de marteau qui clouaient le cercueil d'un
+ pape, quelques chants interrompus, le mélange de la lumière
+ des flambeaux et de celle de la lune, le cercueil enfin
+ enlevé par une poulie et suspendu dans les ombres, pour le
+ déposer au-dessus d'une porte dans le sarcophage de Pie VII,
+ dont les cendres faisaient place à celles de Léon XII: Vous
+ figurez-vous tout cela, et les idées que cette scène faisait
+ naître?»]
+
+«On vient de m'apporter le petit chat du pauvre pape; il est tout gris
+et fort doux comme son ancien maître.»
+
+
+DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS.
+
+ «Rome, ce 17 février 1829
+
+«Monsieur le comte,
+
+«J'ai eu l'honneur de vous mander dans ma première lettre portée à Lyon
+avec la dépêche télégraphique, et dans ma dépêche nº 15, les difficultés
+que j'ai rencontrées pour l'expédition de mes deux courriers du 10 de ce
+mois. Ces gens-ci en sont encore à l'histoire des Guelfes et des
+Gibelins, comme si la mort d'un pape, connue une heure plus tôt ou une
+heure plus tard, pouvait faire entrer une armée impériale en Italie.
+
+«Les obsèques du saint-père seront terminées dimanche 22, et le conclave
+ouvrira lundi soir 23, après avoir assisté le matin à la messe du
+Saint-Esprit: on meuble déjà les cellules du palais Quirinal.
+
+«Je ne vous entretiendrai pas, monsieur le comte, des vues de la cour
+d'Autriche, des désirs des cabinets de Naples, de Madrid et de Turin. M.
+le duc de Laval, dans la correspondance qu'il eut avec moi en 1823, a
+peint le personnel des cardinaux qui sont en partie ceux d'aujourd'hui.
+On peut voir le nº 5 et son annexe, les n{os} 34, 55, 70 et 82. Il y a
+aussi dans les cartons du ministère quelques notes venues par une autre
+voie. Ces portraits, assez souvent de fantaisie, peuvent amuser, mais ne
+prouvent rien. Trois choses ne font plus les papes: les intrigues de
+femmes, les menées des ambassadeurs, la puissance des cours. Ce n'est
+pas non plus de l'intérêt général de la société qu'ils sortent, mais de
+l'intérêt particulier des individus et des familles qui cherchent dans
+l'élection du chef de l'Église des places et de l'argent.
+
+«Il y aurait des choses immenses à faire aujourd'hui par le Saint-Siège:
+la réunion des sectes dissidentes, le raffermissement de la société
+européenne, etc. Un pape qui entrerait dans l'esprit du siècle, et qui
+se placerait à la tête des générations éclairées, pourrait rajeunir la
+papauté; mais ces idées ne peuvent point pénétrer dans les vieilles
+têtes du Sacré Collège; les cardinaux arrivés au bout de la vie se
+transmettent une royauté élective qui expire bientôt avec eux: assis sur
+les doubles ruines de Rome, les papes ont l'air de n'être frappés que de
+la puissance de la mort.
+
+«Ces cardinaux avaient élu le cardinal Della Genga (Léon XII) après
+l'exclusion donnée au cardinal Severoli, parce qu'ils croyaient qu'il
+allait mourir; Della Genga s'étant avisé de vivre, ils l'ont détesté
+cordialement pour cette tromperie. Léon XII choisissait dans les
+couvents des administrateurs capables; autre sujet de murmure pour les
+cardinaux. Mais, d'une autre part, ce pape défunt, en avançant les
+moines, voulait de la régularité dans les monastères, de sorte qu'on ne
+lui savait aucun gré du bienfait. Les ermites vagabonds qu'on arrêtait,
+les gens du peuple qu'on forçait de boire debout dans la rue afin
+d'éviter les coups de couteau au cabaret; des changements peu heureux
+dans la perception des impôts, des abus commis par quelques familiers du
+saint-père, la mort même de ce pape arrivant à une époque qui fait
+perdre aux théâtres et aux marchands de Rome le bénéfice des folies du
+carnaval, ont fait anathématiser la mémoire d'un prince digne des plus
+vifs regrets: à Civita-Vecchia on a voulu brûler la maison de deux
+hommes que l'on pensait avoir été honorés de sa faveur.
+
+«Parmi beaucoup de concurrents, quatre sont particulièrement désignés:
+le cardinal Capellari[115], chef de la Propagande, le cardinal
+Pacca[116], le cardinal De Gregorio[117] et le cardinal
+Giustiniani[118].
+
+ [Note 115: _Mauro Capellari_ (1765-1846). Entré très jeune
+ chez les Camaldules de Murano, près de Venise, il devint
+ successivement abbé de ce monastère, procureur, vicaire
+ général de la Congrégation. Léon XII le nomma visiteur
+ apostolique des universités, cardinal (1825) et préfet de la
+ congrégation de la Propagande. Il fut élu pape, après la mort
+ de Pie VIII, le 2 février 1831, et prit le nom de _Grégoire
+ XVI_.]
+
+ [Note 116: Sur le cardinal _Pacca_, le fidèle ministre de Pie
+ VII, voyez, au tome III des _Mémoires_, la note 2 de la page
+ 230.]
+
+ [Note 117: Emmanuel _de Gregorio_, né à Naples le 18 décembre
+ 1758, mort à Rome le 7 novembre 1839. Il avait été créé
+ cardinal par Pie VII le 8 mars 1816.]
+
+ [Note 118: Jacques _Giustiniani_, né à Rome le 29 décembre
+ 1769, mort à Rome le 24 février 1843. Il avait été nommé
+ cardinal par Léon XII le 2 octobre 1826.]
+
+«Le cardinal Capellari est un homme docte et capable. Il sera repoussé,
+dit-on, par les cardinaux comme trop jeune, comme moine et comme
+étranger aux affaires du monde. Il est autrichien et passe pour obstiné
+et ardent dans ses opinions religieuses. Cependant c'est lui qui,
+consulté par Léon XII, n'a rien vu dans les ordonnances du roi qui pût
+autoriser la réclamation de nos évêques; c'est encore lui qui a rédigé
+le concordat de la cour de Rome avec les Pays-Bas et qui a été d'avis de
+donner l'institution canonique aux évêques des républiques espagnoles:
+tout cela annonce un esprit raisonnable, conciliant et modéré. Je tiens
+ces détails du cardinal Bernetti, avec qui j'ai eu, vendredi 13, une des
+conversations que je vous ai annoncées dans ma dépêche nº 15.
+
+«Il importe au corps diplomatique, et surtout à l'ambassadeur de France,
+que le secrétaire d'État à Rome soit un homme de relations faciles et
+habitué aux affaires de l'Europe. Le cardinal Bernetti est le ministre
+qui nous convient sous tous les rapports; il s'est compromis pour nous
+avec les _zelanti_ et les congréganistes; nous devons désirer qu'il soit
+repris par le pape futur. Je lui ai demandé avec lequel des quatre
+cardinaux il aurait le plus de chances de revenir au pouvoir. Il m'a
+répondu: «Avec Capellari.»
+
+«Les cardinaux Pacca et De Gregorio sont peints d'une manière fidèle
+dans l'annexe du nº 5 de la correspondance déjà citée; mais le cardinal
+Pacca est très affaibli par l'âge, et la mémoire, comme celle du
+cardinal doyen La Somaglia[119], commence totalement à lui manquer.
+
+ [Note 119: Jules-Marie della _Somaglia_, né à Plaisance le 29
+ juillet 1744. Il était cardinal depuis le 1er juin 1795 et
+ avait assisté au conclave de Venise (décembre 1799--janvier,
+ février, mars 1800). Sous l'Empire, exilé en France en même
+ temps que Pie VII, il se montra l'un des plus énergiques
+ parmi les cardinaux qui refusèrent d'assister au mariage de
+ Napoléon, ce qui lui valut d'être interné à Mézières, puis à
+ Charleville. Rentré à Rome en 1814, il fut évêque de
+ Frascati, vice-chancelier de la sainte Église en septembre
+ 1818, préfet du cérémonial et doyen du Sacré-Collège. Le 21
+ mai 1820, il fut transféré aux sièges d'Ostie et Velletri.
+ Secrétaire d'État de Léon XII, il présida le conclave d'où
+ sortit Pie VIII, et mourut le 30 mars 1830, à l'âge de 86
+ ans. De son vivant, il avait secrètement donné 10 000 écus
+ d'or pour les Missions, et à sa mort il laissa tous ses biens
+ à la Propagande.]
+
+«Le cardinal De Gregorio serait un pape convenable. Quoique rangé au
+nombre des _zelanti_, il n'est pas sans modération; il repousse les
+jésuites qui ont ici, autant qu'en France, des adversaires et des
+ennemis. Tout sujet napolitain qu'il est, le cardinal De Gregorio est
+rejeté par Naples, et encore plus par le cardinal Albani[120],
+l'exécuteur des hautes oeuvres de l'Autriche au conclave. Le cardinal
+est légat à Bologne; il a plus de quatre-vingts ans et il est malade: il
+y a donc quelque chance pour qu'il ne vienne pas à Rome.
+
+ [Note 120: Né à Rome le 13 septembre 1750, créé cardinal par
+ Pie VII le 23 février 1801, _Albani_ avait soixante-dix-huit
+ ans passés, lorsqu'il fut nommé par Pie VIII cardinal
+ secrétaire d'État et bibliothécaire; le pape le nomma en
+ outre secrétaire des Brefs pontificaux. Le cardinal Albani
+ est mort à Pesaro le 3 décembre 1834, dans sa 85e année.]
+
+«Enfin, le cardinal Giustiniani est le cardinal de la noblesse romaine;
+il a pour neveu le cardinal Odescalchi[121], et il aura
+vraisemblablement un assez bon nombre de voix. Mais, d'un autre côté,
+il est pauvre et il a des parents pauvres; Rome craindrait les besoins
+de cette indigence.
+
+ [Note 121: Charles _Odescalchi_, né à Rome le 5 mars 1786,
+ mort à Modène le 17 août 1841. Il avait été créé cardinal par
+ Pie VII le 10 mars 1823.]
+
+«Vous savez, monsieur le comte, tout le mal que le nonce Giustiniani a
+fait en Espagne, et je le sais plus qu'un autre par les embarras qu'il
+m'a causés après la délivrance du roi Ferdinand. Dans l'évêché d'Imola,
+que le cardinal gouverne actuellement, il n'a pas été plus modéré; il a
+fait revivre les règlements de saint Louis contre les blasphémateurs: ce
+n'est pas le pape de notre époque. Au surplus, c'est un homme assez
+savant, hébraïsant, helléniste, mathématicien, mais plus propre aux
+travaux du cabinet qu'aux affaires. Je ne le crois pas poussé par
+l'Autriche.
+
+«Après tout, la prévoyance humaine est souvent trompée; souvent un homme
+change en arrivant au pouvoir; le _zelante_ cardinal Della Genga a été
+le pape conciliant Léon XII. Peut-être surgira-t-il, au milieu des
+quatre compétiteurs, un pape auquel personne ne pense en ce moment. Le
+cardinal Castiglioni[122], le cardinal Benvenuti, le cardinal
+Galleffi[123], le cardinal Arezzo, le cardinal Gamberini, et jusqu'au
+vieux et vénérable doyen du Sacré Collège, La Somaglia, malgré sa
+demi-enfance ou plutôt à cause d'elle, se mettent sur les rangs. Le
+dernier a même quelque espoir, parce qu'étant évêque et prince d'Ostie,
+son exaltation amènerait un mouvement qui laisserait cinq grandes places
+libres.
+
+ [Note 122: François-Xavier _Castiglioni_ (1761-1830). Il
+ était, en février 1829, évêque de Frascati. C'est lui que le
+ Conclave élira pape le 31 mars 1829. Il prit à son avènement
+ le nom de Pie VIII et régna vingt mois seulement. Il mourut
+ le 30 novembre 1830.]
+
+ [Note 123: Pierre-François _Galleffi_, né à Césène le 27
+ octobre 1770, mort à Rome le 18 juin 1837. Il était cardinal
+ depuis le 12 juillet 1803.]
+
+«On suppose que le conclave sera très long ou très court: il n'y aura
+pas de combat de système, comme à l'époque du décès de Pie VII: les
+_conclavistes_ et les _anticonclavistes_ ont totalement disparu: ce qui
+peut rendre l'élection plus facile. Mais, d'une autre part, il y aura
+des luttes personnelles entre les prétendants qui réunissent un certain
+nombre de voix, et comme il ne faut qu'un tiers des voix du conclave,
+plus une, pour donner l'_exclusive_ qu'il ne faut pas confondre avec le
+droit d'_exclusion_[124], le ballottage entre les candidats se pourra
+prolonger.
+
+ [Note 124: Aucune disposition canonique n'attribue aux
+ puissances le droit d'intervenir dans les opérations d'un
+ conclave; mais, en fait, la France, l'Espagne et l'Autriche
+ ont exercé jusqu'à ces derniers temps ce qu'on appelait
+ l'_exclusion_; c'est-à-dire que chacune d'elles a pu désigner
+ au conclave un cardinal dont l'élection lui aurait déplu.
+ Sans pour cela leur reconnaître un droit quelconque, le
+ Sacré-Collège tient compte de ces indications, estimant que
+ ce serait préparer des difficultés au Saint-Siège que d'élire
+ un pape malgré l'hostilité déclarée d'une grande puissance
+ catholique.--L'exclusive, très différente en effet de
+ l'_exclusion_, appartient aux membres mêmes du congrès; elle
+ résulte des voix qui se refusent à donner au candidat du plus
+ grand nombre la majorité exigée pour la validité de
+ l'élection.]
+
+«La France veut-elle exercer le droit d'_exclusion_ qu'elle partage avec
+l'Autriche et l'Espagne? L'Autriche l'a exercé dans le précédent
+conclave contre Severoli, par l'intermédiaire du cardinal Albani. Contre
+qui la couronne de France voudrait-elle exercer ce droit? Serait-ce
+contre le cardinal Fesch, si par aventure on songeait à lui, ou contre
+le cardinal Guistiniani? Celui-ci vaudrait-il la peine d'être frappé de
+ce _veto_, toujours un peu odieux en ce qu'il entrave l'indépendance de
+l'élection?
+
+«À quel cardinal le gouvernement du roi veut-il confier l'exercice de
+son droit d'exclusion? Veut-on que l'ambassadeur de France paraisse armé
+du secret de son gouvernement et comme prêt à frapper l'élection du
+conclave, si elle déplaisait à Charles X? Enfin, le gouvernement a-t-il
+un choix de prédilection? Est-ce à tel ou tel cardinal qu'il veut prêter
+son appui? Certes, si tous les cardinaux de famille, c'est-à-dire les
+cardinaux espagnols, napolitains et même piémontais, voulaient réunir
+leurs voix à celles des cardinaux français, si l'on pouvait former un
+parti des couronnes, nous l'emporterions au conclave; mais ces réunions
+sont des chimères et nous avons dans les cardinaux des diverses cours
+des ennemis plutôt que des amis.
+
+«On assure que le primat de Hongrie et l'archevêque de Milan viendront
+au conclave. L'ambassadeur d'Autriche à Rome, le comte Lutzow, tient de
+très bons propos sur le caractère de conciliation que doit avoir le pape
+futur. Attendons les instructions de Vienne.
+
+«Au surplus, je suis persuadé que tous les ambassadeurs de la terre ne
+font rien aujourd'hui à l'élection du souverain pontife et que nous
+sommes tous d'une parfaite inutilité à Rome. Je ne vois au reste aucun
+intérêt pressant à accélérer ou à retarder (ce qui n'est d'ailleurs au
+pouvoir personne) les opérations du conclave. Que les cardinaux
+étrangers à l'Italie assistent ou n'assistent pas à ce conclave, cela
+est du plus mince intérêt pour le résultat de l'élection. Si l'on avait
+des millions à distribuer, il serait encore possible de faire un pape:
+je n'y vois que ce moyen, et il n'est pas à l'usage de la France.
+
+«Dans mes instructions confidentielles à M. le duc de Laval (13
+septembre 1823) je lui disais: «Nous demandons que l'on mette sur le
+trône pontifical un prélat distingué par sa piété et ses vertus. Nous
+désirons seulement qu'il soit assez éclairé et d'un esprit assez
+conciliant pour qu'il puisse juger la position politique des
+gouvernements et ne les jette pas, par des exigences inutiles, dans des
+difficultés inextricables, aussi fâcheuses pour l'Église que pour le
+trône.... Nous voulons un membre du parti italien _zelante_ modéré,
+capable d'être agréé par tous les partis. Tout ce que nous leur
+demandons dans notre intérêt, c'est de ne pas chercher à profiter des
+divisions qui peuvent se former dans notre clergé pour troubler nos
+affaires ecclésiastiques.»
+
+«Dans une autre lettre confidentielle, écrite à propos de la maladie du
+nouveau pape Della Genga, le 28 janvier 1824, je disais encore à M le
+duc de Laval: «Ce qu'il nous importe d'obtenir (supposant un nouveau
+conclave), c'est que le pape soit, par ses inclinations, indépendant des
+autres puissances; c'est que ses principes soient sages et modérés et
+qu'il soit ami de la France.»
+
+«Aujourd'hui, monsieur le comte, dois-je suivre comme ambassadeur
+l'esprit de ces instructions que je donnais comme ministre?
+
+«Cette dépêche renferme tout. Je n'aurai plus qu'à instruire le roi
+succinctement des opérations du conclave et des incidents qui pourraient
+survenir; il ne s'agira plus que du compte des votes et de la variation
+des suffrages.
+
+«Les cardinaux favorables aux jésuites sont: Giustiniani, Odescalchi,
+Pedicini[125], et Bertazzoli[126].
+
+ [Note 125: Charles-Marie _Pedicini_, né à Bénévent le 2
+ novembre 1760, mort à Rome le 19 novembre 1843. Cardinal
+ depuis le 10 mars 1823.]
+
+ [Note 126: François _Bertazzoli_, né à Lugo le 1er mai 1754,
+ mort à Rome le 7 avril 1830. Créé cardinal, comme Pedicini,
+ le 10 mars 1823.]
+
+«Les cardinaux opposés aux jésuites par diverses causes et diverses
+circonstances sont: Zurla[127], De Gregorio, Bernetti, Capellari,
+Micara[128].
+
+ [Note 127: Placide _Zurla_, né à Legnago le 2 avril 1769,
+ mort à Palerme le 29 octobre 1834, créé cardinal le 10 mars
+ 1823.]
+
+ [Note 128: Louis _Micara_, né à Frascati le 12 octobre 1775,
+ mort à Rome le 24 mai 1847. Nommé cardinal par Léon XII le 20
+ décembre 1824.]
+
+«On croit que, sur cinquante-huit cardinaux, quarante-huit ou
+quarante-neuf seulement assisteront au conclave. Dans ce cas,
+trente-trois ou trente-quatre voix feraient l'élection.
+
+«Le ministre d'Espagne, M. de Labrador, homme solitaire et caché, que je
+soupçonne léger sous l'apparence de la gravité, est fort embarrassé de
+son rôle. Les instructions de sa cour n'ont rien prévu; il en écrit dans
+ce sens au chargé d'affaires de Sa Majesté Catholique à Lucques.
+
+«J'ai l'honneur, etc.
+
+«_P. S._ Le cardinal Benvenuti a, dit-on, déjà douze voix d'assurées. Ce
+choix, s'il réussissait, serait très bon. Benvenuti connaît l'Europe,
+et a montré de la capacité et de la modération dans divers emplois.»
+
+ * * * * *
+
+Puisque le conclave va s'ouvrir, je veux tracer rapidement l'histoire de
+cette grande loi d'élection, qui compte déjà plus de dix-huit cents ans
+de durée. D'où viennent les papes? Comment de siècle en siècle ont-ils
+été élus?
+
+Au moment où la liberté, l'égalité et la république achevaient
+d'expirer, vers le temps d'Auguste, naissait à Bethléem le tribun
+universel des peuples, le grand représentant sur la terre de l'égalité,
+de la liberté et de la république, le Christ, qui, après avoir planté la
+croix pour servir de limite à deux mondes, après s'être fait attacher à
+cette croix, y être mort, symbole, victime et rédempteur des souffrances
+humaines, transmit son pouvoir à son premier apôtre. Depuis Adam jusqu'à
+Jésus-Christ, c'est la société avec des esclaves, avec l'inégalité des
+hommes entre eux; depuis Jésus-Christ jusqu'à nous, c'est la société
+avec l'égalité des hommes entre eux, l'égalité sociale de l'homme et de
+la femme, c'est la société sans esclaves, ou du moins sans le principe
+de l'esclavage. L'histoire de la société moderne commence au pied et de
+ce côté-ci de la croix.
+
+Pierre, évêque de Rome, initia la papauté: tribuns-dictateurs
+successivement élus par le peuple, et la plupart du temps choisis parmi
+les classes les plus obscures du peuple, les papes tinrent leur
+puissance temporelle de l'ordre démocratique, de cette nouvelle société
+de frères qu'était venu fonder Jésus de Nazareth, ouvrier, fabricant de
+jougs et de charrues, né d'une femme selon la chair, et pourtant Dieu
+et fils de Dieu, comme ses oeuvres le prouvent.
+
+Les papes eurent mission de venger et de maintenir les droits de
+l'homme; chefs de l'opinion humaine, ils obtinrent, tout faibles qu'ils
+étaient, la force de détrôner les rois avec une parole et une idée: ils
+n'avaient pour soldat qu'un plébéien, la tête couverte d'un froc et la
+main armée d'une croix. La papauté, marchant à la tête de la
+civilisation, s'avança vers le but de la société. Les hommes chrétiens,
+dans toutes les régions du globe, obéirent à un prêtre dont le nom leur
+était à peine connu, parce que ce prêtre était la personnification d'une
+vérité fondamentale; il représentait en Europe l'indépendance politique
+détruite presque partout; il fut dans le monde gothique le défenseur des
+franchises populaires, comme il devint dans le monde moderne le
+restituteur des sciences, des lettres et des arts. Le peuple s'enrôla
+dans ses milices sous l'habit d'un frère mendiant.
+
+La querelle de l'empire et du sacerdoce est la lutte des deux principes
+sociaux au moyen âge, le pouvoir et la liberté. Les papes, favorisant
+les Guelfes, se déclaraient pour les gouvernements des peuples: les
+empereurs, adoptant les Gibelins, poussaient au gouvernement des nobles:
+c'étaient précisément le rôle qu'avaient joué les Athéniens et les
+Spartiates dans la Grèce. Aussi, lorsque les papes se rangèrent du côté
+des rois, lorsqu'ils se firent Gibelins, ils perdirent leur pouvoir,
+parce qu'ils se détachèrent de leur principe naturel; et, par une raison
+opposée, et cependant analogue, les moines ont vu décroître leur
+autorité, lorsque la liberté politique est revenue directement aux
+peuples, parce que les peuples n'ont plus eu besoin d'être remplacés par
+les moines, leurs représentants.
+
+Ces trônes déclarés vacants et livrés au premier occupant dans le moyen
+âge; ces empereurs qui venaient à genoux implorer le pardon d'un
+pontife; ces royaumes mis en interdit; une nation entière privée de
+culte par un mot magique; ces souverains frappés d'anathème, abandonnés
+non seulement de leurs sujets, mais encore de leurs serviteurs et de
+leurs proches; ces princes évités comme des lépreux, séparés de la race
+mortelle, en attendant leur retranchement de l'éternelle race; les
+aliments dont ils avaient goûté, les objets qu'ils avaient touchés
+passés à travers les flammes ainsi que choses souillées: tout cela
+n'était que les effets énergiques de la souveraineté populaire déléguée
+à la religion et par elle exercée.
+
+La plus vieille loi d'élection du monde est la loi en vertu de laquelle
+le pouvoir pontifical a été transmis de saint Pierre au prêtre qui porte
+aujourd'hui la tiare: de ce prêtre vous remontez de pape en pape jusqu'à
+des saints qui touchent au Christ; au premier anneau de la chaîne
+pontificale se trouve un Dieu. Les évêques étaient élus par l'Assemblée
+générale des fidèles; dès le temps de Tertullien, l'évêque de Rome est
+nommé l'évêque des évêques. Le clergé, faisant partie du peuple,
+concourait à l'élection. Comme les passions se retrouvent partout, comme
+elles détériorent les plus belles institutions et les plus vertueux
+caractères, à mesure que la puissance papale s'accrut, elle tenta
+davantage, et des rivalités humaines produisirent de grands désordres. À
+Rome païenne, de pareils troubles avaient éclaté pour l'élection des
+tribuns: des deux Gracchus, l'un fut jeté dans le Tibre, l'autre
+poignardé par un esclave dans un bois consacré aux Furies. La nomination
+du pape Damase, en 366, produisit une rixe sanglante: cent trente-sept
+personnes succombèrent dans la basilique Sicinienne, aujourd'hui
+Sainte-Marie-Majeure.
+
+On voit saint Grégoire élu pape par le _clergé_, le _sénat_ et le
+_peuple romain_. Tout chrétien pouvait parvenir à la tiare: Léon IV fut
+promu au souverain pontificat le 12 avril 847 pour défendre Rome contre
+les Sarrasins, et son ordination différée jusqu'à ce qu'il eût donné des
+preuves de son courage. Autant en arrivait aux autres évêques:
+Simplicius monta au siège de Bourges, tout laïque qu'il était. Même
+aujourd'hui (ce qu'en général on ignore) le choix du conclave pourrait
+tomber sur un laïque, fût-il marié: sa femme entrerait en religion, et
+lui recevrait, avec la papauté, tous les ordres.
+
+Les empereurs grecs et latins voulurent opprimer la liberté de
+l'élection papale populaire; ils l'usurpèrent quelquefois, et ils
+exigèrent souvent que cette élection fût au moins confirmée par eux: un
+capitulaire de Louis le Débonnaire rend à l'élection des évêques sa
+liberté primitive, qui s'accomplit selon un traité du même temps par le
+_consentement unanime du clergé et du peuple_.
+
+Ces dangers d'une élection proclamée par les masses populaires ou dictée
+par les empereurs obligèrent à faire des changements à la loi. Il
+existait à Rome des prêtres et des diacres appelés _cardinaux_, soit que
+leur nom vint de ce qu'ils servaient aux _cornes_ ou coins de l'autel,
+_ad cornua altaris_, soit que le mot _cardinal_ dérivât du latin
+_cardo_, pivot ou gond. Le pape Nicolas II, dans un concile tenu à Rome
+en 1059, fit décider que les cardinaux seuls éliraient les papes et que
+le clergé et le peuple ratifieraient l'élection. Cent vingt ans après,
+le concile de Latran[129] enleva la ratification au clergé et au peuple,
+et rendit l'élection valide à une majorité des deux tiers des voix dans
+l'assemblée des cardinaux.
+
+ [Note 129: Le troisième concile de Latran sous Alexandre III,
+ en 1179.]
+
+Mais ce canon du concile ne fixant ni la durée ni la forme de ce collège
+électoral, il arriva que la discorde s'introduisit parmi les électeurs,
+et il n'y avait aucun moyen dans la nouvelle modification de la loi de
+faire cesser cette discorde. En 1268, après la mort de Clément IV, les
+cardinaux réunis à Viterbe ne purent s'entendre, et le Saint-Siège resta
+vacant pendant deux années. Le podestat et le peuple de la ville furent
+obligés d'enfermer les cardinaux dans leur palais, et même, dit-on, de
+découvrir ce palais pour forcer les électeurs à en venir à un choix.
+Grégoire X sortit enfin du scrutin, et, pour remédier à l'avenir à un
+tel abus, établit alors le conclave, CUM CLAVE, _sous clef_ ou _avec une
+clef_; il régla les dispositions intérieures de ce conclave à peu près
+de la manière qu'elles existent aujourd'hui: cellules séparées, chambre
+commune pour le scrutin, fenêtres extérieures murées, à l'une desquelles
+on vient proclamer l'élection, en démolissant les plâtres dont elle est
+close, etc. Le concile tenu à Lyon en 1274 confirme et améliore ces
+dispositions. Un article de ce règlement est pourtant tombé en
+désuétude: il y était dit que, si après trois jours de clôture le choix
+du pape n'était pas fait, pendant cinq jours après ces trois jours les
+cardinaux n'auront plus qu'un seul plat à leur repas, et qu'ensuite ils
+n'auront plus que du pain, du vin et de l'eau jusqu'à l'élection du
+souverain pontife.
+
+Aujourd'hui la durée d'un conclave n'est plus limitée et les cardinaux
+ne sont plus punis par la diète, comme des enfants mis en pénitence.
+Leur dîner, placé dans des corbeilles portées sur des brancards, leur
+arrive du dehors, accompagné de laquais en livrée; un dapifère suit le
+convoi l'épée au côté et traîné par des chevaux caparaçonnés, dans le
+carrosse armorié du cardinal reclus. Arrivés au tour du conclave, les
+poulets sont éventrés, les pâtés sondés, les oranges mises en quartiers,
+les bouchons des bouteilles dépecés, dans la crainte que quelque pape ne
+s'y trouve caché. Ces anciennes coutumes, les unes puériles, les autres
+ridicules, ont des inconvénients. Le dîner est-il somptueux? le pauvre
+qui meurt de faim, en le voyant passer, compare et murmure. Le dîner
+est-il chétif? par une autre infirmité de la nature, l'indigent s'en
+moque et méprise la pourpre romaine. On fera bien d'abolir cet usage,
+qui n'est plus dans les moeurs actuelles; le christianisme est remonté
+vers sa source; il est revenu au temps de la Cène et des Agapes, et le
+Christ doit seul aujourd'hui présider à ces festins.
+
+Les intrigues des conclaves sont célèbres; quelques-unes eurent des
+suites funestes. On vit, pendant le schisme d'Occident, différents papes
+et antipapes se maudire et s'excommunier du haut des murs en ruine de
+Rome. Ce schisme parut prêt à s'éteindre, lorsque Pierre de Lune[130]
+le ranima, en 1394, par une intrigue du conclave à Avignon. Alexandre VI
+acheta, en 1492, les suffrages de vingt-deux cardinaux qui lui
+prostituèrent la tiare, laissant après lui les souvenirs de Lucrèce.
+Sixte-Quint n'eut d'intrigue dans le conclave qu'avec ses béquilles, et
+quand il fut pape son génie n'eut plus besoin de ces appuis. J'ai vu
+dans une villa de Rome un portrait de la soeur de Sixte-Quint, femme du
+peuple, que le terrible pontife, dans tout l'orgueil plébéien, se plut à
+faire peindre. «Les premières armes de notre maison, disait-il à cette
+soeur, sont des lambeaux (_lambels_).»
+
+ [Note 130: L'antipape Benoît XIII, élu par les cardinaux
+ résidant à Avignon, après la mort de l'antipape Clément VII.]
+
+C'était encore le temps où quelques souverains dictaient des ordres au
+Sacré Collège. Philippe II faisait entrer au conclave des billets
+portant: _Su Magestad no quiere que N. sea Papa; quiere que N. lo
+tenga._ Après cette époque, les intrigues des conclaves ne sont plus
+guère que des agitations sans résultats généraux. Du Perron et d'Ossat
+obtinrent néanmoins la réconciliation d'Henri IV avec le Saint-Siège, ce
+qui fut un grand événement. Les _Ambassades_ de Du Perron sont fort
+inférieures aux _Lettres_ de d'Ossat. Avant eux, Du Bellay avait été au
+moment de prévenir le schisme de Henri VIII. Ayant obtenu de ce tyran,
+avant sa séparation de l'Église, qu'il se soumettrait au jugement du
+Saint-Siège, il arriva à Rome au moment où la condamnation d'Henri VIII
+allait être prononcée. Il obtint un délai pour envoyer un homme de
+confiance en Angleterre; les mauvais chemins retardèrent la réponse. Les
+partisans de Charles-Quint firent rendre la sentence, et le porteur des
+pouvoirs de Henri VIII arriva deux jours après. Le retard d'un courrier
+a rendu l'Angleterre protestante, et changé la face politique de
+l'Europe. Les destinées du monde ne tiennent pas à des causes plus
+puissantes: une coupe trop large, vidée à Babylone, fit disparaître
+Alexandre.
+
+Vient ensuite à Rome, du temps d'Olimpia[131], le cardinal de Retz, qui,
+dans le conclave, après la mort d'Innocent X, s'enrôla dans l'_escadron
+volant_, nom que l'on donnait à dix cardinaux indépendants; ils
+portaient avec eux _Sacchetti_, qui n'était _bon qu'à peindre_, pour
+faire passer Alexandre VII, _savio col silenzio_, et qui, pape, se
+trouva n'être pas grand'chose.
+
+ [Note 131: Donna _Olimpia Pamfili_, née _Maldachini_
+ (1594-1656). Elle était la belle-soeur du cardinal J.-B.
+ Pamfili qui, à la mort d'Urbain VIII (1644), fut élu pape
+ sous le nom d'Innocent X. Sous le pontificat de ce dernier,
+ Olimpia exerça une grande influence et amassa d'immenses
+ richesses. Le successeur d'Innocent X, Alexandre VII (1653),
+ lui ordonna de se rendre à Orvieto, pour y attendre le
+ résultat d'une enquête sur les origines de sa fortune; mais,
+ avant la fin de cette enquête, elle périt de la peste, en
+ 1656.]
+
+Le président de Brosses raconte la mort de Clément XII dont il fut
+témoin, et vit l'élection de Benoît XIV,--comme j'ai vu Léon XII le
+pontife, mort sur son lit abandonné: le cardinal camerlingue avait
+frappé deux ou trois fois Clément XII au front, selon l'usage, avec un
+petit marteau, en l'appelant par son nom _Lorenzo Corsini_: «Il ne
+répondit point, dit de Brosses, et il ajoute: «_Voilà ce qui fait que
+votre fille est muette._» Et voilà comme en ce temps-là on traitait les
+choses les plus graves: un pape mort que l'on frappe à la tête comme à
+la porte de l'entendement, en appelant l'homme décédé et muet par son
+nom, pouvait, ce me semble inspirer, à un témoin autre chose qu'une
+raillerie, fût-elle empruntée de Molière. Qu'aurait dit le léger
+magistrat de Dijon si Clément XII lui eût répondu des profondeurs de
+l'éternité: «Que me veux-tu?»
+
+Le président de Brosses envoie à son ami l'abbé Courtois une liste des
+cardinaux du conclave avec un mot sur chacun d'eux en son honneur:
+
+«Guadagni, bigot, papelard, sans esprit, sans goût, pauvre moine.
+
+«Aquaviva d'Aragon, figure noble et un peu épaisse, l'esprit comme la
+figure.
+
+«Ottoboni, sans moeurs, sans crédit, débauché, ruiné, amateur des arts.
+
+«Alberoni, plein de feu, inquiet, remuant, méprisé, sans moeurs, sans
+décence, sans considération, sans jugement: selon lui, un cardinal est
+un ... habillé de rouge.»
+
+Le reste de la liste est à l'avenant; le cynisme est ici tout l'esprit.
+
+Une bouffonnerie singulière eut lieu: de Brosses alla dîner avec des
+Anglais à la porte Saint-Pancrace; on simula l'élection d'un pape: sir
+Ashewd ôta sa perruque et représenta le cardinal doyen; on chanta des
+_oremus_, et le cardinal Alberoni fut élu au scrutin de cette orgie. Les
+soldats protestants de l'armée du connétable de Bourbon nommèrent pape,
+dans l'église de Saint-Pierre, Martin Luther. Aujourd'hui les Anglais,
+qui sont tout à la fois la plaie et la providence de Rome, respectent le
+culte catholique qui leur a permis d'élever un prêche en dehors de la
+porte du Peuple. Le gouvernement et les moeurs ne souffriraient plus de
+pareils scandales.
+
+Aussitôt qu'un cardinal est prisonnier au conclave, la première chose
+qu'il fait, c'est de se mettre, lui et ses domestiques, à gratter durant
+l'obscurité les murs fraîchement maçonnés, jusqu'à ce qu'ils aient fait
+un petit trou pour prendre par là, durant la nuit, des ficelles au moyen
+desquelles les avis vont et viennent du dedans au dehors. Au surplus, le
+cardinal de Retz, dont l'opinion n'est pas suspecte, après avoir parlé
+des misères du conclave dont il fit partie, termine son récit par ces
+belles paroles:
+
+ «On y vécut (dans le conclave) toujours ensemble avec le même
+ respect et la même civilité que l'on observe dans les cabinets
+ des rois; avec la même politesse qu'on avait dans la cour de
+ Henri III; avec la même familiarité que l'on voit dans les
+ collèges; avec la même modestie qui se remarque dans les
+ noviciats, et avec la même charité, au moins en apparence, qui
+ pourrait être entre des frères parfaitement unis.»
+
+[Illustration: La Jeune Chevrière.]
+
+Je suis frappé, en achevant l'épitome d'une immense histoire, de la
+manière grave dont elle commence et de la manière presque burlesque dont
+elle finit: la grandeur du Fils de Dieu ouvre la scène qui, se
+rétrécissant par degrés au fur et à mesure que la religion catholique
+s'éloigne de sa source, se termine à la petitesse du fils d'Adam. On ne
+retrouve plus guère la hauteur primitive de la croix qu'au décès du
+souverain pontife: ce pape, sans famille, sans amis, dont le cadavre
+est délaissé sur sa couche, montre que l'homme était compté pour rien
+dans le chef du monde évangélique. Comme prince temporel, on rend des
+honneurs au pape expiré; comme homme, son corps abandonné est jeté à la
+porte de l'église, où jadis le pécheur faisait pénitence.
+
+
+DÉPÊCHES À M. LE COMTE PORTALIS.
+
+ «Rome, 17 février 1829.
+
+«Monsieur le comte,
+
+«J'ignore s'il plaira au roi d'envoyer un ambassadeur extraordinaire à
+Rome ou s'il lui conviendra de m'accréditer auprès du Sacré Collège.
+Dans ce dernier cas, j'aurai l'honneur de vous faire observer que
+j'allouai à M. le duc de Laval, pour frais de service extraordinaire en
+pareille circonstance, en 1823, une somme qui s'élevait, autant que je
+m'en puis souvenir, de 40 à 50,000 francs. L'ambassadeur d'Autriche, M.
+le comte d'Appony, reçut d'abord de sa cour une somme de 36,000 francs
+pour les premiers besoins, un supplément de 7,200 francs par mois à son
+traitement ordinaire pendant la durée du conclave, et pour frais de
+cadeaux, chancellerie, etc., 10,000 francs. Je n'ai point, monsieur le
+comte, la prétention de lutter de magnificence avec M. l'ambassadeur
+d'Autriche, comme le fit M. le duc de Laval; je ne louerai ni chevaux,
+ni voitures, ni livrées pour éblouir la populace de Rome; le roi de
+France est un assez grand seigneur pour payer la pompe de ses
+ambassadeurs, s'il en veut une: magnificence d'emprunt, c'est misère.
+J'irai donc modestement au conclave avec mes gens et mes voitures
+ordinaires. Reste seulement à savoir si Sa Majesté ne pensera pas que,
+pendant la durée du conclave, je serai obligé à une représentation à
+laquelle mon traitement ordinaire ne pourra suffire. Je ne demande rien,
+je soumets simplement une question à votre jugement et à la décision
+royale.
+
+«J'ai l'honneur, etc.»
+
+
+ «Rome, ce 19 février 1829.
+
+«Monsieur le comte,
+
+«J'ai eu l'honneur d'être présenté hier au Sacré Collège et de prononcer
+le petit discours[132] dont je vous ai d'avance envoyé copie dans ma
+dépêche nº 17, partie mardi, 17 de ce mois, par un courrier
+extraordinaire. J'ai été écouté avec des marques de satisfaction du
+meilleur augure, et le cardinal doyen, le vénérable Della Somaglia, m'a
+répondu dans les termes les plus affectueux pour le roi et pour la
+France.
+
+ [Note 132: Voir le texte de ce discours à l'_Appendice_ nº
+ II: _Le Conclave de 1829_.]
+
+«Vous ayant tout mandé dans ma dernière dépêche, je n'ai absolument rien
+de nouveau à vous dire aujourd'hui, sinon que le cardinal Bussi[133] est
+arrivé hier de Bénévent; on attend aujourd'hui les cardinaux Albani,
+Macchi[134] et Oppizzoni.
+
+ [Note 133: Jean-Baptiste _Bussi_, créé cardinal par Léon XII
+ en 1824.]
+
+ [Note 134: Vincent _Macchi_, né à Capo di Monte en 1770, mort
+ à Rome en 1860.--Cardinal depuis le 2 octobre 1826. Avant
+ d'être cardinal, Mgr Macchi avait été nonce en Suisse, puis à
+ Paris (1819). Il portait alors le titre d'archevêque de
+ Nisibe.]
+
+«Les membres du Sacré Collège s'enfermeront au palais Quirinal lundi
+soir, 23 de ce mois. Dix jours s'écouleront ensuite pour attendre les
+cardinaux étrangers, après quoi les opérations sérieuses du conclave
+commenceront, et, si l'on s'entendait tout d'abord, le pape pourrait
+être élu dans la première semaine de carême.
+
+«J'attends, monsieur le comte, les ordres du roi. Je suppose que vous
+m'avez expédié un courrier après l'arrivée de M. de Montebello à Paris.
+Il est urgent que je reçoive ou l'annonce d'un ambassadeur
+extraordinaire, ou mes nouvelles lettres de créance avec les
+instructions du gouvernement.
+
+«Mes cinq cardinaux français viendront-ils? Politiquement parlant, leur
+présence est ici fort peu nécessaire. J'ai écrit à monseigneur le
+cardinal de Latil pour lui offrir mes services dans le cas où il se
+déterminerait à venir.
+
+«J'ai l'honneur, etc.
+
+«_P. S._ Je joins ici la copie d'une lettre que m'a écrite M. le comte
+de Funchal. Je n'ai point répondu par écrit à cet ambassadeur, je suis
+seulement allé causer avec lui.»
+
+
+À MADAME RÉCAMIER.
+
+ «Rome, lundi 23 février 1829.
+
+«Hier ont fini les obsèques du pape. La pyramide de _papier_ et les
+quatre candélabres étaient assez beaux, parce qu'ils étaient d'une
+proportion immense et atteignaient à la corniche de l'église. Le dernier
+_Dies iræ_ était admirable. Il est composé par un homme inconnu qui
+appartient à la chapelle du pape, et qui me semble avoir un génie d'une
+tout autre espèce que Rossini. Aujourd'hui nous passons de la tristesse
+à la joie; nous chantons le _Veni Creator_ pour l'ouverture du conclave;
+puis nous irons voir chaque soir si les scrutins sont brûlés, si la
+fumée sort d'un certain poêle: le jour où il n'y aura pas de fumée, le
+pape sera nommé, et j'irai vous retrouver; voilà tout le fond de mon
+affaire. Le discours du roi d'Angleterre est bien insolent pour la
+France! Quelle déplorable expédition que cette expédition de Morée!
+commence-t-on à le sentir? Le général Guilleminot m'a écrit une lettre à
+ce sujet, qui me fait rire; il n'a pu m'écrire ainsi que parce qu'il me
+présumait ministre.»
+
+
+ «25 février.
+
+«La mort est ici; Torlonia est parti hier au soir après deux jours de
+maladie: je l'ai vu tout peinturé sur son lit funèbre, l'épée au côté.
+Il prêtait sur gages; mais quels gages! sur des antiques, sur des
+tableaux renfermés pêle-mêle dans un vieux palais poudreux. Ce n'est pas
+là le magasin où l'Avare serrait _un luth de Bologne garni de toutes
+ses cordes ou peu s'en faut, la peau d'un lézard de trois pieds, et le
+lit de quatre pieds à bandes de point de Hongrie_.
+
+«On ne voit que des défunts que l'on promène habillés dans les rues; il
+en passe un régulièrement sous mes fenêtres quand nous nous mettons à
+table pour dîner. Au surplus, tout annonce la séparation du printemps;
+on commence à se disperser; on part pour Naples; on reviendra un moment
+pour la semaine sainte, et puis on se quittera pour toujours. L'année
+prochaine ce seront d'autres voyageurs, d'autres visages, une autre
+société. Il y a quelque chose de triste dans cette course sur des
+ruines: les Romains sont comme les débris de leur ville: le monde passe
+à leurs pieds. Je me figure ces personnes rentrant dans leurs familles,
+dans les diverses contrées de l'Europe, ces jeunes _Misses_ retournant
+au milieu de leurs brouillards. Si par hasard, dans trente ans d'ici,
+quelqu'une d'entre elles est ramenée en Italie, qui se souviendra de
+l'avoir vue dans les palais dont les maîtres ne seront plus?
+Saint-Pierre et le Colisée, voilà tout ce qu'elle-même reconnaîtrait.»
+
+
+DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS.
+
+ «Rome, ce 3 mars 1829.
+
+«Monsieur le comte,
+
+«Mon premier courrier étant arrivé à Lyon le 14 du mois dernier à neuf
+heures du soir, vous avez pu apprendre le 15 au matin, par le
+télégraphe, la mort du pape. Nous sommes aujourd'hui au 3 de mars et je
+suis encore sans instructions et sans réponse officielle. Les journaux
+ont annoncé le départ de deux ou trois cardinaux. J'avais écrit à Paris
+à M. le cardinal de Latil[135], pour mettre à sa disposition le palais
+de l'ambassade; je viens de lui écrire encore à divers points de sa
+route, pour lui renouveler mes offres.
+
+ [Note 135: Jean-Baptiste-Marie-Anne-Antoine, comte de _Latil_
+ (1761-1839). Il était en 1789 grand vicaire de l'évêque de
+ Vence; ayant refusé de prêter serment à la constitution
+ civile du clergé, il émigra en 1790, revint en France l'année
+ suivante, fut enfermé à Montfort-l'Amaury, parvint à
+ s'échapper et émigra de nouveau. Devenu en 1798 l'aumônier du
+ comte d'Artois, il ne le quitta plus et rentra avec lui en
+ 1814. Il fut nommé évêque _in partibus_ d'Amyclée en 1815,
+ évêque de Chartres en 1817 et pair de France en 1822. À la
+ mort de Louis XVIII, le nouveau roi se souvint de son ancien
+ aumônier; il le créa comte et l'appela à l'archevêché de
+ Reims, M. de Latil sacra Charles X et reçut du pape Léon XII
+ (10 mars 1826) la pourpre romaine; le roi y ajouta le titre
+ de duc. À la révolution de Juillet, il s'enfuit en
+ Angleterre, puis revint en France, où il reprit son siège
+ archiépiscopal, sans siéger toutefois à la Chambre des pairs,
+ n'ayant pas voulu prêter serment au nouveau gouvernement.]
+
+«Je suis fâché d'être obligé de vous dire, monsieur le comte, que je
+remarque ici de petites intrigues pour éloigner nos cardinaux[136] de
+l'ambassade, pour les loger là où ils pourraient être placés plus à la
+portée des influences que l'on espère exercer sur eux.
+
+ [Note 136: Les cardinaux français étaient au nombre de cinq:
+ MM. de Latil, archevêque de Reims; de Clermont-Tonnerre,
+ archevêque de Toulouse; de la Fare, archevêque de Sens; de
+ Croy, archevêque de Rouen; d'Isoard, archevêque d'Auch.]
+
+«En ce qui me concerne, cela m'est fort indifférent. Je rendrai à MM.
+les cardinaux tous les services qui dépendront de moi. S'ils
+m'interrogent sur des choses qu'il sera bon de connaître, je leur dirai
+ce que je sais; si vous me transmettez pour eux les ordres du roi, je
+leur en ferai part; mais s'ils arrivaient ici dans un esprit hostile aux
+vues du gouvernement de Sa Majesté, si l'on s'apercevait qu'ils ne
+marchent pas d'accord avec l'ambassadeur du roi, s'ils tenaient un
+langage contraire au mien, s'ils allaient jusqu'à donner leurs voix dans
+le conclave à quelque homme exagéré, s'ils étaient même divisés entre
+eux, rien ne serait plus funeste. Mieux vaudrait pour le service du roi
+que je donnasse à l'instant ma démission que d'offrir ce spectacle
+public de nos discordes. L'Autriche et l'Espagne ont, par rapport à leur
+clergé, une conduite qui ne laisse rien à l'intrigue. Tout prêtre, tout
+cardinal ou évêque autrichien ou espagnol ne peut avoir pour agent et
+pour correspondant à Rome que l'ambassadeur même de sa cour; celui-ci a
+le droit d'écarter à l'instant de Rome tout ecclésiastique de sa nation
+qui lui ferait obstacle.
+
+«J'espère, monsieur le comte, qu'aucune division n'aura lieu, que MM.
+les cardinaux auront l'ordre formel de se soumettre aux instructions que
+je ne tarderai pas à recevoir de vous; que je saurai celui d'entre eux
+qui sera chargé d'exercer l'exclusion, en cas de besoin, et quelles
+têtes cette exclusion doit frapper.
+
+«Il est bien nécessaire de se tenir en garde; les derniers scrutins ont
+annoncé le réveil d'un parti. Ce parti, qui a donné de vingt à vingt et
+une voix aux cardinaux della Marmora[137] et Pedicini, forme ce qu'on
+appelle ici la faction de Sardaigne. Les autres cardinaux effrayés
+veulent porter tous leurs suffrages sur Oppizzoni, homme ferme et modéré
+à la fois. Quoique Autrichien, c'est-à-dire Milanais, il a tenu tête à
+l'Autriche à Bologne. Ce serait un excellent choix. Les voix des
+cardinaux français pourraient, en se fixant sur l'un ou sur l'autre
+candidat, décider l'élection. À tort ou à raison, on croit ces cardinaux
+ennemis du système actuel du gouvernement du roi, et la faction de
+Sardaigne compte sur eux.
+
+ [Note 137: Teresio _Ferrero della Marmora_, né à Turin le 15
+ octobre 1757, mort le 30 décembre 1831. Créé cardinal le 27
+ septembre 1824.]
+
+«J'ai l'honneur, etc[138].»
+
+ [Note 138: De la même plume avec laquelle il venait d'écrire
+ cette dépêche à son ministre, Chateaubriand, ce même jour 3
+ mars, écrivait à son ami M. de Marcellus, ministre
+ plénipotentiaire à Lucques, cette autre lettre, qui n'est pas
+ précisément en style de chancellerie:
+
+ «À M. de Marcellus, à Lucques. Rome, 3 mars 1829.
+
+ «Rien de nouveau ici. Des scrutins nuls et variés. De la
+ pluie, du vent, des rhumatismes, et Torlonia enterré l'épée
+ au côté, en habit noir et chapeau bordé. Voilà tout. Ce soir,
+ chez moi, on chante à neuf heures, on soupe à dix, puis à
+ minuit on jeûne pour les cendres de demain; avec un peu de
+ pénétration, vous devinerez que je vous écris le mardi-gras.
+ Tout cela, le mardi-gras surtout, me fait dire comme Potier
+ dans le rôle de Werther: «Mon ami, sais-tu ce que c'est que
+ la vie? C'est un bois où l'on s'embarrasse les jambes.»
+ Encore si les miennes allaient à la chasse comme les vôtres!
+ Bonjour, voilà qui est bien peu sérieux pour un ambassadeur
+ auprès d'un conclave. Je pleure si souvent que, quand le rire
+ me prend par hasard, je le laisse aller.
+
+ «CHATEAUBRIAND.»]
+
+
+À MADAME RÉCAMIER.
+
+ Rome, le 3 mars 1829.
+
+«Vous me surprenez sur l'histoire de ma fouille; je ne me souvenais pas
+de vous avoir écrit rien de si bien à ce propos. Je suis, comme vous le
+pensez, fortement occupé: laissé sans direction et sans instructions, je
+suis obligé de prendre tout sur moi. Je crois cependant que je puis vous
+promettre un pape modéré et éclairé. Dieu veuille seulement qu'il soit
+fait à l'expiration de l'_intérim_ du ministère de M. Portalis.»
+
+
+ «4 mars.
+
+«Hier, mercredi des Cendres, j'étais à genoux seul dans cette église de
+_Santa Croce_, appuyée sur les murailles de Rome, près de la porte de
+Naples. J'entendais le chant monotone et lugubre des religieux dans
+l'intérieur de cette solitude: j'aurais voulu être aussi sous un froc,
+chantant parmi ces débris. Quel lieu pour mettre en paix l'ambition et
+contempler les vanités de la terre! Je ne vous parle pas de ma santé,
+parce que cela est extrêmement ennuyeux. Tandis que je souffre, on me
+dit que M. de la Ferronnays se guérit; il fait des courses à cheval, et
+sa convalescence passe dans le pays pour un miracle: Dieu veuille qu'il
+en soit ainsi, et qu'il reprenne le portefeuille au bout de l'_intérim_:
+que de questions cela trancherait, pour moi!»
+
+
+DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS.
+
+ «Dimanche[139], ce 15 mars 1829.
+
+ [Note 139: Les précédentes éditions portent à tort: _Jeudi_,
+ ce 15 mars;--ce qui est en contradiction avec le calendrier,
+ et aussi avec les deux dates données par Chateaubriand
+ quelques lignes plus loin, et qui, celles-là, sont exactes:
+ _jeudi soir 12_, et _vendredi soir 13_.]
+
+«Monsieur le comte,
+
+«J'ai eu l'honneur de vous instruire de l'arrivée successive de MM. les
+cardinaux français. Trois d'entre eux, MM. de Latil, de la Fare[140] et
+de Croy[141], m'ont fait l'honneur de descendre chez moi. Le premier
+est entré au conclave jeudi soir 12, avec M. le cardinal Isoard[142],
+les deux autres s'y sont renfermés vendredi soir, 13.
+
+ [Note 140: Anne-Louis-Henri duc de _la Fare_ (1752-1829),
+ petit-neveu du cardinal de Bernis. Il était depuis deux ans
+ évêque de Nancy, lorsqu'il fut élu, par le bailliage de cette
+ ville, député de son ordre aux États-Généraux. Ce fut lui
+ qui, le 4 mai 1789, à l'issue de la messe qui eut lieu dans
+ l'église Saint-Louis, à Versailles, pour l'ouverture des
+ États, prononça le discours d'usage. Son attitude hostile aux
+ idées de la Révolution l'obligea bientôt à quitter la France;
+ il se réfugia d'abord à Trêves, puis en Autriche, devint l'un
+ des principaux agents de Louis XVIII et ne rentra qu'avec
+ lui, en 1814. En 1816, il fut adjoint à l'archevêque de
+ Reims, M. de Talleyrand-Périgord, pour l'administration des
+ affaires ecclésiastiques. Archevêque de Sens en 1817, il
+ reçut en 1822 le titre de pair de France, et en 1823 la
+ dignité de cardinal. Il assista aux deux conclaves où furent
+ élus Léon XII et Pie VIII et mourut à Paris le 10 décembre
+ 1829.]
+
+ [Note 141: Gustave-Maximilien-Juste, prince de _Croy_
+ (1773-1844). Il était en 1789 chanoine du grand chapitre de
+ Strasbourg. La Révolution le força de se réfugier à Vienne,
+ où il séjourna jusqu'en 1817, époque à laquelle il fut nommé
+ évêque de Strasbourg. À la mort du cardinal de Périgord
+ (1821), il devint grand-aumônier de France. Revêtu de la
+ pourpre romaine en 1822, il fut, en 1824 transféré de
+ l'évêché de Strasbourg à l'archevêché de Rouen. Après la
+ révolution de 1830, le prince de Croy resta fidèle à ses
+ opinions légitimistes; il fut cependant obligé d'assister, en
+ 1840, au baptême du comte de Paris, mais se retira aussitôt
+ après la cérémonie.]
+
+ [Note 142: Joachim-Jean-Xavier, duc d'_Isoard_ (1766-1839).
+ Il fit ses études au séminaire d'Aix, où il se lia intimement
+ avec le futur cardinal Fesch; lorsqu'éclata la Révolution, il
+ n'avait reçu encore que les ordres mineurs. En 1794, il se
+ rendit à Vérone, auprès du comte de Provence; puis, il revint
+ en France, prit part à plusieurs complots royalistes, et dut
+ retourner en Italie après le 18 fructidor. La protection de
+ l'abbé Fesch lui permit de rentrer en France sous le
+ Consulat, et bientôt de remplir auprès de son ancien
+ condisciple, devenu archevêque de Lyon, cardinal et
+ ambassadeur à Rome, les fonctions de secrétaire particulier
+ (1803). La même année, il fut nommé auditeur de Rote. Il ne
+ fut ordonné prêtre qu'en 1825, à Rome. Léon XII le créa peu
+ après (25 juin 1827) cardinal au titre de
+ Saint-Pierre-ès-liens, qu'il échangea plus tard contre celui
+ de la Trinité-du-Mont. À son retour en France, Mgr d'Isoard
+ fut pourvu de l'archevêché d'Auch et appelé à la pairie avec
+ le titre de duc (24 janvier 1829). À la révolution de
+ Juillet, sa nomination à la Chambre haute fut annulée par la
+ nouvelle Charte: il se consacra alors uniquement à son
+ diocèse. La mort de son ami le cardinal Fesch ayant déterminé
+ une vacance dans le corps des cardinaux français, Mgr
+ d'Isoard fut appelé à lui succéder (14 juin 1839), mais il
+ mourut presque subitement quelques mois après, le 7 octobre,
+ pendant qu'il attendait à Paris ses bulles d'institution.]
+
+«Je leur ai fait part de tout ce que je savais; je leur ai communiqué
+des notes importantes sur la minorité et la majorité du conclave, sur
+les sentiments dont les différents partis sont animés. Nous sommes
+convenus qu'ils porteraient les candidats dont je vous ai déjà parlé,
+savoir: les cardinaux Capellari, Oppizzoni, Benvenuti, Zurla,
+Castiglioni, enfin Pacca et de Gregorio; qu'ils repousseraient les
+cardinaux de la faction sarde: Pedicini, Giustiniani, Galleffi et
+Cristaldi[143]».
+
+ [Note 143: Bélisaire _Cristaldi_, né à Rome le 11 juillet
+ 1764, mort à Rome le 25 février 1831. Nommé cardinal le 2
+ octobre 1826.]
+
+«J'espère que cette bonne intelligence entre les ambassadeurs et les
+cardinaux aura le meilleur effet: du moins n'aurai-je rien à me
+reprocher si des passions ou des intérêts venaient à tromper mes
+espérances.
+
+«J'ai découvert, monsieur le comte, de méprisables et dangereuses
+intrigues entretenues de Paris à Rome par le canal de M. le nonce
+Lambruschini[144]. Il ne s'agissait rien moins que de faire lire en
+plein conclave la copie de prétendues instructions secrètes divisées en
+plusieurs articles et données (assurait-on impudemment) à M. le cardinal
+de Latil. La majorité du conclave s'est prononcée fortement contre de
+pareilles machinations; elle aurait voulu qu'on écrivît au nonce de
+rompre toute espèce de relations avec ces hommes de discorde qui, en
+troublant la France, finiraient par rendre la religion catholique
+odieuse à tous. Je fais, monsieur le comte, un recueil de ces
+révélations authentiques, et je vous l'enverrai après la nomination du
+pape: cela vaudra mieux que toutes les dépêches du monde. Le roi
+apprendra à connaître ses amis et ses ennemis, et le gouvernement pourra
+s'appuyer sur des faits propres à le diriger dans sa marche.
+
+ [Note 144: Mgr Lambruschini, archevêque de Gênes, nonce du
+ Saint-Siège à Paris.]
+
+«Votre dépêche nº 14 me donna avis des empiétements que le nonce de Sa
+Sainteté a voulu renouveler en France au sujet de la mort de Léon XII.
+La même chose était déjà arrivée, lorsque j'étais ministre des affaires
+étrangères, à la mort de Pie VII: heureusement on a toujours les moyens
+de se défendre contre ces attaques publiques; il est bien plus
+difficile d'échapper aux trames ourdies dans l'ombre.
+
+«Les conclavistes qui accompagnent nos cardinaux m'ont paru des hommes
+raisonnables: le seul abbé Coudrin[145], dont vous m'avez parlé, est un
+de ces esprits compactes et rétrécis dans lesquels rien ne peut entrer,
+un de ces hommes qui se sont trompés de profession. Vous n'ignorez pas
+qu'il est moine, chef d'ordre, et qu'il a même des bulles d'institution:
+cela ne s'accorde guère avec nos lois civiles et nos institutions
+politiques.
+
+ [Note 145: L'abbé _Coudrin_ avait accompagné à Rome comme
+ conclaviste le cardinal-archevêque de Rouen, le prince de
+ Croy, dont il était, depuis 1826, le premier vicaire général.
+ Chateaubriand, qui n'a fait que l'entrevoir, s'est trompé
+ dans le jugement qu'il a porté sur lui. Bien loin d'être un
+ «esprit rétréci», l'abbé Coudrin possédait les hautes et
+ rares qualités qui font les chefs d'ordres. Son intelligence
+ égalait sa vertu. À l'époque où la Révolution venait
+ d'anéantir les anciens ordres religieux, il lui a été donné
+ de fonder une Congrégation, que Chateaubriand sans nul doute
+ a mal connue et qui est aujourd'hui répandue dans le monde
+ entier, la Congrégation des Sacrés-Coeurs de Jésus et de
+ Marie et de l'Association perpétuelle du Très Saint Sacrement
+ de l'Autel (dite de Picpus). L'abbé Pierre Coudrin (en
+ religion le P. Marie-Joseph) était né le 1er mars 1768; il
+ est mort le 27 mars 1837. Voir la _Vie du T. R. P.
+ Marie-Joseph Coudrin_, par un Père de la Congrégation des
+ Sacrés-Coeurs de Jésus et de Marie.]
+
+«Il se pourrait faire que le pape fût élu à la fin de cette semaine.
+Mais si les cardinaux français manquent le premier effet de leur
+présence, il deviendra impossible d'assigner un terme au conclave. De
+nouvelles combinaisons amèneraient peut-être une nomination inattendue:
+on s'arrangerait, pour en finir, de quelque cardinal insignifiant, tel
+que Dandini[146].
+
+ [Note 146: Hercule Dandini, né à Rome le 25 juillet 1759,
+ mort le 22 juillet 1840. Cardinal le 10 mars 1823.]
+
+«Je me suis jadis, monsieur le comte, trouvé dans des circonstances
+difficiles, soit comme ambassadeur à Londres, soit comme ministre
+pendant la guerre d'Espagne, soit comme membre de la Chambre des pairs,
+soit comme chef de l'opposition; mais rien ne m'a donné autant
+d'inquiétude et de souci que ma position actuelle au milieu de tous les
+genres d'intrigues. Il faut que j'agisse sur un corps invisible renfermé
+dans une prison dont les abords sont strictement gardés. Je n'ai ni
+argent à donner, ni places à promettre; les passions caduques d'une
+cinquantaine de vieillards ne m'offrent aucune prise sur elles. J'ai à
+combattre la bêtise dans les uns, l'ignorance du siècle dans les autres;
+le fanatisme dans ceux-ci, l'astuce et la duplicité dans ceux-là; dans
+presque tous l'ambition, les intérêts, les haines politiques, et je suis
+séparé par des murs et par des mystères de l'assemblée où fermentent
+tant d'éléments de division. À chaque instant la scène varie; tous les
+quarts d'heure des rapports contradictoires me plongent dans de
+nouvelles perplexités. Ce n'est pas, monsieur le comte, pour me faire
+valoir, que je vous entretiens de ces difficultés, mais pour me servir
+d'excuse dans le cas où l'élection produirait un pape contraire à ce
+qu'elle semble promettre et à la nature de nos voeux. À la mort de Pie
+VII, les questions religieuses n'avaient point encore agité l'opinion:
+ces questions sont venues aujourd'hui se mêler à la politique, et
+jamais l'élection du chef de l'Église ne pouvait tomber plus mal à
+propos.
+
+«J'ai l'honneur, etc.»
+
+
+À MADAME RÉCAMIER.
+
+ «Rome, 17 mars 1829.
+
+«Le roi de Bavière[147] est venu me voir en _frac_. Nous avons parlé de
+vous. Ce souverain _grec_, en portant une couronne, semble savoir ce
+qu'il a sur la tête, et comprendre qu'on ne cloue pas le temps au passé.
+Il dîne chez moi jeudi et ne veut personne.
+
+ [Note 147: _Louis Ier_ (Charles-Auguste), roi de Bavière, né
+ à Strasbourg en 1786. Monté sur le trône le 12 octobre 1825,
+ il se montra un ardent _philhellène_, ce dont Chateaubriand
+ lui savait très grand gré. Un voyage qu'il fit en Italie, de
+ 1804 à 1805, lui inspira pour les arts une passion qui ne le
+ quitta plus; il attira dans sa capitale les plus grands
+ artistes de l'Allemagne et il ne négligea rien pour faire de
+ Munich l'Athènes moderne. Malheureusement, il y introduisit
+ un jour Aspasie sous les traits de Lola Montès, une danseuse
+ dont il fit une comtesse de Lansfeld et qui devint un moment
+ la souveraine absolue de la Bavière. Louis Ier, obligé de
+ quitter ses États, au mois de février 1848, abdiqua, le 20
+ mars suivant, en faveur de son fils, Maximilien II. Il vécut
+ depuis dans la retraite et mourut à Nice le 29 février 1868.]
+
+«Au reste, nous voilà au milieu de grands événements: un pape à faire;
+que sera-t-il? L'émancipation des catholiques passera-t-elle? Une
+nouvelle campagne en Orient; de quel côté sera la victoire?
+Profiterons-nous de cette position? Qui conduira nos affaires? y a-t-il
+une tête capable d'apercevoir tout ce qui se trouve là-dedans pour la
+France et d'en profiter selon les événements? Je suis persuadé qu'on
+n'y pense seulement pas à Paris, et qu'entre les salons et les chambres,
+les plaisirs et les lois, les joies du monde et les inquiétudes
+ministérielles, on se soucie de l'Europe comme de rien du tout. Il n'y a
+que moi qui, dans mon exil, ai le temps de songer creux et de regarder
+autour de moi. Hier, je suis allé me promener par une espèce de tempête
+sur l'ancien chemin de Tivoli. Je suis arrivé à l'ancien pavé romain, si
+bien conservé qu'on croirait qu'il a été posé nouvellement. Horace avait
+pourtant foulé les pierres que je foulais: où est Horace?»
+
+ * * * * *
+
+Le marquis Capponi[148], arrivant de Florence, m'apporta des lettres de
+recommandation de ses amies de Paris. Je répondis à l'une de ces lettres
+le 21 mars 1829:
+
+«J'ai reçu vos lettres: les services que je puis rendre ne sont rien,
+mais je suis tout à vos ordres. Je n'en étais pas à savoir ce que
+c'était que le marquis Capponi: je vous annonce qu'il est toujours beau;
+il a tenu bon contre le temps. Je n'ai point répondu à votre première
+lettre, toute pleine d'enthousiasme pour le sublime Mahmoud et pour la
+barbarie _disciplinée_, pour ces esclaves _bâtonnés_ en soldats[149].
+Que les femmes soient transportées d'admiration pour les hommes qui en
+épousent à la fois des centaines, qu'elles prennent cela pour le progrès
+des lumières et de la civilisation, je le conçois; mais moi je tiens à
+mes pauvres Grecs; je veux leur liberté comme celle de la France; je
+veux aussi des frontières qui couvrent Paris, qui assurent notre
+indépendance, et ce n'est pas avec la triple alliance du pal de
+Constantinople, de la schlague de Vienne et des coups de poings de
+Londres que vous aurez la rive du Rhin. Grand merci de la pelisse
+d'honneur que notre gloire pourrait obtenir de l'invincible chef des
+croyants, lequel n'est pas encore sorti des faubourgs de son sérail;
+j'aime mieux cette gloire toute nue; elle est femme et belle: Phidias se
+serait bien gardé de lui mettre une robe de chambre turque.»
+
+ [Note 148: Gino-Alexandre-Joseph-Gaspard, marquis _Capponi_,
+ né à Florence le 14 septembre 1792. Élevé par le célèbre
+ antiquaire l'abbé Zannoni, il apprit un grand nombre de
+ langues et voyagea en Italie, en France, en Angleterre et en
+ Allemagne. Il a joué en Toscane un rôle politique important,
+ particulièrement de 1847 à 1849. Bien qu'il fût devenu
+ presque aveugle dès 1839, il se voua avec passion aux études
+ historiques et fut le principal rédacteur des _Archives
+ historiques_ publiées à Florence par Vieusseux. Le plus
+ remarquable de ses ouvrages, _Storia della Republica di
+ Firenze_, a paru en 1875. Le marquis Gino Capponi est mort le
+ 3 février 1876.]
+
+ [Note 149: Chateaubriand ne nous a pas donné le nom de la
+ correspondante à laquelle était adressée cette lettre du 21
+ mars. C'est évidemment la dame dont il a parlé plus haut,
+ dans sa lettre à Mme Récamier, du 15 janvier 1829, et dont il
+ disait: «J'ai reçu une lettre de cette dame spirituelle qui
+ venait quelquefois me voir au ministère; jugez comme elle me
+ fait bien la cour: elle est turque enragée; Mahmoud est un
+ grand homme qui a devancé sa nation!»]
+
+
+À MADAME RÉCAMIER.
+
+ «Rome, le 21 mars 1829
+
+«Eh bien! j'ai raison contre vous! Je suis allé hier, entre deux
+scrutins et en attendant un pape, à Saint-Onufre: ce sont bien deux
+_orangers_ qui sont dans le _cloître_, et point un chêne _vert_. Je suis
+tout fier de cette fidélité de ma mémoire. J'ai couru, presque les yeux
+fermés, à la petite pierre qui recouvre votre ami; je l'aime mieux que
+le grand tombeau qu'on va lui élever. Quelle charmante solitude! quelle
+admirable vue! quel bonheur de reposer là entre les fresques du
+Dominiquin et celles de Léonard de Vinci! Je voudrais y être, je n'ai
+jamais été plus tenté. Vous a-t-on laissée entrer dans l'intérieur du
+couvent? Avez-vous vu, dans un long corridor, cette tête ravissante,
+quoique à moitié effacée, d'une madone de Léonard de Vinci? Avez-vous vu
+dans la bibliothèque le masque du Tasse, sa couronne de laurier flétrie,
+un miroir dont il se servait, son écritoire, sa plume et la lettre
+écrite de sa main, collée sur une planche qui pend au bas de son buste?
+Dans cette lettre d'une petite écriture raturée, mais facile à lire, il
+parle d'_amitié_ et du _vent de la fortune_; celui-là n'avait guère
+soufflé pour lui et l'amitié lui avait souvent manqué.
+
+«Point de pape encore, nous l'attendons d'heure en heure; mais si le
+choix a été retardé, si des obstacles se sont élevés de toutes parts, ce
+n'est pas ma faute: il aurait fallu m'écouter un peu davantage et ne pas
+agir tout juste en sens contraire de ce qu'on paraissait décider. Au
+reste, à présent, il me semble que tout le monde veut être en paix avec
+moi. Le cardinal de Clermont-Tonnerre lui-même vient de m'écrire qu'il
+réclame mes anciennes bontés pour lui, et après tout cela il descend
+chez moi résolu à voter pour le pape le plus modéré.
+
+«Vous avez lu mon second discours[150]. Remerciez M. Kératry qui[151] a
+parlé si obligeamment du premier; j'espère qu'il sera encore plus
+content de l'autre. Nous tâcherons tous les deux de rendre la _liberté_
+chrétienne, et nous y parviendrons. Que dites-vous de la réponse que le
+cardinal Castiglioni m'a faite? Suis-je assez loué _en plein conclave_?
+Vous n'auriez pas mieux dit dans vos jours de gâterie.»
+
+ [Note 150: Ce second discours fut prononcé par Chateaubriand
+ en plein conclave. On en trouvera le texte à l'_Appendice_ nº
+ II: _le Conclave de 1829_.]
+
+ [Note 151: Auguste-Hilarion, comte de _Kératry_ (1769-1859).
+ Député du Finistère, rédacteur du _Courrier français_, il
+ avait, à la tribune et dans la Presse, vivement combattu M.
+ de Villèle, ce qui l'avait rapproché de Chateaubriand. Député
+ de 1818 à 1824, puis de 1827 à 1837, M. de Kératry fut nommé
+ pair de France le 3 octobre 1837. Élu en 1849 à la
+ Législative, et appelé, comme doyen d'âge, à présider la
+ première séance, il profita de cette circonstance pour
+ laisser éclater son hostilité contre les institutions
+ républicaines. Il vota constamment avec la droite monarchique
+ et rentra dans la vie privée au 2 décembre 1851. Ce vieux
+ parlementaire avait publié de nombreux écrits de philosophie
+ spiritualiste et religieuse, et plusieurs romans, dont l'un
+ au moins, le _Dernier des Beaumanoir_ (1824), avait eu un
+ assez vif succès.]
+
+
+ «24 mars 1829.
+
+«Si j'en croyais les bruits de Rome, nous aurions un pape demain; mais
+je suis dans un moment de découragement, et je ne veux pas croire à un
+tel bonheur. Vous comprenez bien que ce bonheur n'est pas le bonheur
+politique, la joie d'un triomphe, mais le bonheur d'être libre et de
+vous retrouver. Quand je vous parle tant de conclave, je suis comme les
+gens qui ont une idée fixe et qui croient que le monde n'est occupé que
+de cette idée. Et pourtant, à Paris, qui pense au conclave, qui s'occupe
+d'un pape et de mes tribulations? La légèreté française, les intérêts du
+moment, les discussions des Chambres, les ambitions émues, ont bien
+autre chose à faire. Lorsque le duc de Laval m'écrivait aussi ses soucis
+sur son conclave, tout préoccupé de la guerre d'Espagne que j'étais, je
+disais en recevant ses dépêches: _Eh! bon Dieu, il s'agit bien de cela!_
+M. Portalis doit aujourd'hui me faire subir la peine du talion. Il est
+vrai de dire cependant que les choses à cette époque n'étaient pas ce
+qu'elles sont aujourd'hui: les idées religieuses n'étaient pas mêlées
+aux idées politiques comme elles le sont dans toute l'Europe; la
+querelle n'était pas là; la nomination d'un pape ne pouvait pas, comme à
+cette heure, troubler ou calmer les États.
+
+«Depuis la lettre qui m'annonçait la prolongation du congé de M. de La
+Ferronnays et son départ pour Rome, je n'ai rien appris: je crois
+pourtant cette nouvelle vraie.
+
+«M. Thierry m'a écrit d'Hyères une lettre touchante; il dit qu'il se
+meurt, et pourtant il veut une place à l'Académie des inscriptions et me
+demande d'écrire pour lui. Je vais le faire. Ma fouille continue à me
+donner des sarcophages; la mort ne peut fournir que ce qu'elle a. Le
+monument du Poussin avance. Il sera noble et grand. Vous ne sauriez
+croire combien le _tableau des Bergers d'Arcadie_ était fait pour un
+bas-relief et convient à la sculpture[152].»
+
+ [Note 152: Le sculpteur Desprez venait d'achever, pour le
+ tombeau du Poussin, d'après le tableau des _Bergers
+ d'Arcadie_, un bas-relief, dont Chateaubriand était, à bon
+ droit, extrêmement satisfait.]
+
+
+ «28 mars.
+
+«M. le cardinal de Clermont-Tonnerre, descendu chez moi, entre
+aujourd'hui au conclave; c'est le siècle des merveilles. J'ai auprès de
+moi le fils du maréchal Lannes et le petit-fils du chancelier[153]:
+_messieurs du Constitutionnel_ dînent à ma table auprès de _messieurs de
+la Quotidienne_. Voilà l'avantage d'être sincère; je laisse chacun
+penser ce qu'il veut, pourvu qu'on m'accorde la même liberté; je tâche
+seulement que mon opinion ait la majorité, parce que je la trouve, comme
+de raison, meilleure que les autres. C'est à cette sincérité que
+j'attribue le penchant qu'ont les opinions les plus divergentes à se
+rapprocher de moi. J'exerce envers elles le droit d'asile: on ne peut
+les saisir sous mon toit.»
+
+ [Note 153: Le troisième secrétaire de l'ambassade, le vicomte
+ de Sesmaisons, fils du comte Donatien de Sesmaisons, maréchal
+ de camp et député de la Loire-Inférieure, était, par sa mère,
+ petit-fils du chancelier Dambray. Les deux premiers
+ secrétaires étaient MM. Bellocq et Desmousseaux de Givré,
+ dont il sera parlé tout à l'heure.--Les attachés à
+ l'ambassade étaient MM. de Montebello, du Viviers, de
+ Mesnard, d'Haussonville et Hyacinthe Pilorge, le fidèle
+ secrétaire de Chateaubriand.]
+
+
+À M. LE DUC DE BLACAS[154].
+
+ [Note 154: Le duc de Blacas était alors ambassadeur à
+ Naples.]
+
+ «Rome, 24 mars 1829.
+
+«Je suis bien fâché, monsieur le duc, qu'une phrase de ma lettre ait pu
+vous causer quelque inquiétude. Je n'ai point du tout à me plaindre
+d'un homme de sens et d'esprit (M. Fuscaldo[155]), qui ne m'a dit que
+des lieux commun de diplomatie. Nous autres ambassadeurs, disons-nous
+autre chose? Quant au cardinal dont vous me faites l'honneur de me
+parler, le gouvernement français n'a désigné particulièrement personne;
+il s'en est entièrement rapporté à ce que je lui ai mandé. Sept ou huit
+cardinaux modérés et pacifiques, qui semblent attirer également les
+voeux de toutes les cours, sont les candidats entre lesquels nous
+désirons voir se fixer les suffrages. Mais si nous n'avons pas la
+prétention d'imposer un choix à la majorité du conclave, nous repoussons
+de toutes nos forces et par tous les moyens trois ou quatre cardinaux
+fanatiques, intrigants ou incapables, que porte la minorité.
+
+ [Note 155: Le comte Fuscaldo, ambassadeur de Naples à Rome.]
+
+«Je n'ai, monsieur le duc, aucun moyen possible de vous faire passer
+cette lettre; je la mets donc tout simplement à la poste, parce qu'elle
+ne renferme rien que vous et moi ne puissions avouer tout haut.
+
+«J'ai l'honneur, etc.»
+
+
+À MADAME RÉCAMIER.
+
+ «Rome, le 31 mars 1829.
+
+«M. de Montebello est arrivé et m'a apporté votre lettre avec une lettre
+de M. Bertin et de M. Villemain.
+
+«Mes fouilles vont bien, je trouve force sarcophages vides; j'en
+pourrai choisir un pour moi, sans que ma poussière soit obligée de
+chasser celle de ces vieux morts que le vent a déjà emportée. Les
+sépulcres dépeuplés offrent le spectacle d'une résurrection et pourtant
+ils n'attendent qu'une mort plus profonde. Ce n'est pas la vie, c'est le
+néant qui a rendu ces tombes désertes.
+
+«Pour achever mon petit journal du moment, je vous dirai que je suis
+monté avant-hier à la boule de Saint-Pierre pendant une tempête. Vous ne
+sauriez vous figurer ce que c'était que le bruit du vent au milieu du
+ciel, autour de cette coupole de Michel-Ange, et au-dessus de ce temple
+des chrétiens, qui écrase la vieille Rome.»
+
+
+ «31 mars, au soir.
+
+«Victoire! j'ai un des papes que j'avais mis sur ma liste: c'est
+Castiglioni, le cardinal même que je portais à la papauté en 1823,
+lorsque j'étais ministre, celui qui m'a répondu dernièrement au conclave
+en me donnant _force louanges_. Castiglioni est modéré et dévoué à la
+France: c'est un triomphe complet. Le conclave, avant de se séparer, a
+ordonné d'écrire au nonce à Paris, pour lui dire d'exprimer au roi la
+satisfaction que le Sacré Collège a éprouvée de ma conduite. J'ai déjà
+expédié cette nouvelle à Paris par le télégraphe. Le préfet du Rhône est
+l'intermédiaire de cette correspondance aérienne, et ce préfet est M. de
+Brosses, fils de ce comte de Brosses, le léger voyageur à Rome, souvent
+cité dans les notes que je rassemble en vous écrivant[156]. Le courrier
+qui vous porte cette lettre porte ma dépêche à M. Portalis.
+
+ [Note 156: Le télégraphe aérien n'allait encore que jusqu'à
+ Lyon, et M. de Brosses, préfet du Rhône, en tenait la clef.
+ C'était, comme son père, un homme d'infiniment d'esprit.]
+
+«Je n'ai plus deux jours de suite de bonne santé; cela me fait enrager,
+car je n'ai coeur à rien au milieu de mes souffrances. J'attends
+pourtant avec quelque impatience ce qui résultera à Paris de la
+nomination de mon pape, ce qu'on dira, ce qu'on fera, ce que je
+deviendrai. Le plus sûr, c'est le congé demandé. J'ai vu par les
+journaux la grande querelle du _Constitutionnel_ sur mon discours; il
+accuse le _Messager_ de ne l'avoir pas imprimé, et nous avons à Rome des
+_Messagers_ du 22 mars (la querelle est du 24 et 25) qui ont le
+discours. N'est-ce pas singulier? Il paraît clair qu'il y a eu _deux_
+éditions, l'une pour Rome et l'autre pour Paris. Pauvres gens! je pense
+au mécompte d'un autre journal; il assure que le conclave aura été très
+mécontent de ce discours: qu'aura-t-il dit quand il aura vu les éloges
+que me donne le cardinal Castiglioni, qui est devenu pape?
+
+«Quand cesserai-je de vous parler de toutes ces misères? Quand ne
+m'occuperai-je plus que d'achever les mémoires de ma vie et ma vie
+aussi, comme dernière page de mes _Mémoires_? J'en ai bien besoin; je
+suis bien las, le poids des jours augmente et se fait sentir sur ma
+tête; je m'amuse à l'appeler un _rhumatisme_, mais on ne guérit pas de
+celui-là. Un seul mot me soutient quand je le répète: À bientôt.»
+
+
+ «3 avril.
+
+«J'oubliais de vous dire que le cardinal Fesch s'étant très bien conduit
+dans le conclave, et ayant voté avec nos cardinaux, j'ai franchi le pas
+et je l'ai invité à dîner. Il a refusé par un billet plein de
+mesure[157].
+
+ [Note 157: Chateaubriand répondit en ces termes au cardinal
+ Fesch: «J'aurais voulu, Monsieur le cardinal, répondre plutôt
+ au billet que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Il
+ augmente infiniment mes regrets et ceux de Mme de
+ Chateaubriand. Espérons que le temps viendra où tous les
+ obstacles seront levés. Grâce à la magnanimité de son roi, la
+ France est assez forte désormais pour braver des souvenirs:
+ la liberté doit vivre en paix avec la gloire.
+
+ «Je prie Votre Éminence de croire à mon dévouement et
+ d'agréer l'assurance de ma haute considération.»]
+
+
+DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS.
+
+ «Rome, ce 2 avril 1829.
+
+«Monsieur le comte,
+
+«Le cardinal Albani a été nommé secrétaire d'État, ainsi que j'ai eu
+l'honneur de vous le mander dans ma première lettre portée à Lyon par le
+courrier à cheval expédié le 31 mars au soir. Le nouveau ministre ne
+plaît ni à la faction sarde, ni à la majorité du Sacré Collège, ni même
+à l'Autriche, parce qu'il est violent, antijésuite, rude dans son abord,
+et Italien avant tout. Riche et excessivement avare, le cardinal Albani
+se trouve mêlé dans toutes sortes d'entreprises et de spéculations.
+J'allai hier lui faire ma première visite; aussitôt qu'il m'aperçut, il
+s'écria: «Je suis un cochon! (Il était en effet fort sale.) Vous verrez
+que je ne suis pas un ennemi.» Je vous rapporte, monsieur le comte, ses
+propres paroles. Je lui répondis que j'étais bien loin de le regarder
+comme un ennemi. «À vous autres, reprit-il, il faut de l'eau et non pas
+du feu: ne connais-je pas votre pays? n'ai-je pas vécu en France? (Il
+parle français comme un Français.) Vous serez content et votre maître
+aussi. Comment se porte le roi? Bonjour! Allons à Saint-Pierre.»
+
+«Il était huit heures du matin; j'avais déjà vu Sa Sainteté et tout Rome
+courait à la cérémonie de l'adoration.
+
+«Le cardinal Albani est un homme d'esprit, faux par caractère et franc
+par humeur; sa violence déjoue sa ruse; on peut en tirer parti en
+flattant son orgueil et satisfaisant son avarice.
+
+«Pie VIII est très savant, surtout en matière de théologie; il parle
+français, mais avec moins de facilité et de grâce que Léon XII. Il est
+attaqué sur le côté droit d'une demi-paralysie et sujet à des mouvements
+convulsifs: la suprême puissance le guérira. Il sera couronné dimanche
+prochain, jour de la Passion, 5 avril.
+
+«Maintenant, monsieur le comte, que la principale affaire qui me
+retenait à Rome est terminée, je vous serai infiniment obligé de
+m'obtenir de la bienveillance de Sa Majesté un congé de quelques mois.
+Je ne m'en servirai qu'après avoir remis au pape la lettre par laquelle
+le roi répondra à celle que Pie VIII lui a écrite ou va lui écrire pour
+lui annoncer son élévation sur la chaire de Saint-Pierre. Permettez-moi
+de solliciter de nouveau en faveur de mes deux secrétaires de légation,
+M. Bellocq et M. de Givré[158], les grâces que je vous ai demandées pour
+eux.
+
+ [Note 158: M. Bellocq était premier secrétaire de
+ l'ambassade. Le second secrétaire, M. Desmousseaux de Givré,
+ né le 1er janvier 1794, était entré de bonne heure dans la
+ carrière diplomatique. Il avait été attaché à l'ambassade de
+ Londres, sous Chateaubriand, en 1822. L'année suivante, il
+ avait été envoyé à Rome. Il donna sa démission à l'avènement
+ du ministère Polignac et rentra, après 1830, dans la
+ diplomatie. Député d'Eure-et-Loir de 1837 à 1848, il
+ défendit, non sans talent, la politique conservatrice et fut
+ l'un des principaux soutiens du ministère de M. Guizot,
+ jusqu'au jour où, se séparant de son chef, dans un discours
+ prononcé le 27 avril 1847, il montra les ministres répondant
+ sur toutes les questions: «Rien, rien, rien!» Aussitôt
+ répercutés, grossis par les journaux opposants, ces mots:
+ _Rien, rien, rien!_ eurent un retentissement énorme, et ils
+ ne laissèrent pas d'être pour quelque chose dans la
+ révolution du 24 février. Après avoir siégé à l'Assemblée
+ législative de 1849 à 1851, M. Desmousseaux de Givré rentra
+ dans la vie privée.]
+
+«Les intrigues du cardinal Albani dans le conclave, les partisans qu'il
+s'était acquis, même dans la majorité, m'avaient fait craindre quelque
+coup imprévu pour le porter au souverain pontificat. Il me paraissait
+impossible de se laisser ainsi surprendre et de permettre au chargé
+d'affaires de l'Autriche de ceindre la tiare sous les yeux de
+l'ambassadeur de France; je profitai donc de l'arrivée de M. le cardinal
+de Clermont-Tonnerre pour le charger à tout événement de la lettre
+ci-jointe dont je prenais les dispositions sous ma responsabilité.
+Heureusement il n'a point été dans le cas de faire usage de cette
+lettre; il me l'a rendue et j'ai l'honneur de vous l'envoyer.
+
+ «J'ai l'honneur, etc., etc.»
+
+
+À SON ÉMINENCE MONSEIGNEUR LE CARDINAL DE CLERMONT-TONNERRE.
+
+ «Rome, ce 28 mars 1829.
+
+«Monseigneur,
+
+«Ne pouvant plus communiquer avec vos collègues MM. les cardinaux
+français renfermés au palais de Monte-Cavallo; étant obligé de tout
+prévoir pour l'avantage du service du roi et dans l'intérêt de notre
+pays; sachant combien de nominations inattendues ont eu lieu dans les
+conclaves, je me vois à regret dans la fâcheuse nécessité de confier à
+Votre Éminence une exclusion éventuelle.
+
+«Bien que M. le cardinal Albani ne paraisse avoir aucune chance, il n'en
+est pas moins un homme de capacité sur lequel, dans une lutte prolongée,
+on pourrait jeter les yeux; mais il est le cardinal chargé au conclave
+des instructions de l'Autriche: M. le comte de Lutzow, dans son
+discours, l'a déjà désigné officiellement en cette qualité. Or, il est
+impossible de laisser porter au souverain pontificat un cardinal
+appartenant ouvertement à une couronne, pas plus à la couronne de France
+qu'à toute autre.
+
+«En conséquence, monseigneur, je vous charge, en vertu de mes pleins
+pouvoirs, comme ambassadeur de Sa Majesté Très Chrétienne, et prenant
+sur moi seul toute la responsabilité, de donner l'exclusion à M le
+cardinal Albani, si d'un côté par une rencontre fortuite, et de l'autre
+par une combinaison secrète, il venait à obtenir la majorité des
+suffrages.
+
+«Je suis, etc., etc.»
+
+
+Cette lettre d'exclusion, confiée à un cardinal par un ambassadeur qui
+n'y est pas autorisé formellement, est une témérité en diplomatie: il y
+a là de quoi faire frémir tous les hommes d'État à domicile, tous les
+chefs de division, tous les premiers commis, tous les copistes aux
+affaires étrangères; mais puisque le ministre ignorait sa chose au point
+de ne pas même songer au cas éventuel d'exclusion, force m'était d'y
+songer pour lui. Supposez qu'Albani eût été nommé pape par aventure, que
+serais-je devenu? J'aurais été à jamais perdu comme homme politique.
+
+Je me dis ceci, non pour moi, qui me soucie peu du renom d'homme
+politique, mais pour la génération future des écrivains à qui on ferait
+du bruit de mon accident et qui expieraient mon malheur aux dépens de
+leur carrière, comme on donne le fouet au menin quand M. le dauphin a
+fait une sottise. Mais il ne faudrait pas trop non plus admirer ma
+prévoyante audace, en prenant sur moi la lettre d'exclusion: ce qui
+paraît une énormité, mesuré à la courte échelle des vieilles idées
+diplomatiques, n'était au fond rien du tout, dans l'ordre actuel de la
+société. Cette audace me venait, d'un côté, de mon insensibilité pour
+toute disgrâce, de l'autre, de ma connaissance des opinions de mon
+temps: le monde tel qu'il est fait aujourd'hui ne donne pas deux sous de
+la nomination d'un pape, des rivalités des couronnes et des intrigues de
+l'intérieur d'un conclave.
+
+
+DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS.
+
+_Confidentielle._
+
+ «Rome, ce 2 avril 1829.
+
+«Monsieur le comte,
+
+«J'ai l'honneur de vous envoyer aujourd'hui les documents importants que
+je vous ai annoncés. Ce n'est rien moins que le journal officiel et
+secret du conclave. Il est traduit mot pour mot sur l'original italien;
+j'en ai fait disparaître seulement tout ce qui pouvait indiquer avec
+trop de précision les sources où j'ai puisé. S'il transpirait la moindre
+chose de ces révélations, dont il n'y a peut-être pas un autre exemple,
+il en coûterait la fortune, la liberté et la vie peut-être à plusieurs
+personnes. Cela serait d'autant plus déplorable que ces révélations ne
+sont point dues à l'intérêt et à la corruption, mais à la confiance dans
+l'honneur français. Cette pièce, monsieur le comte, doit donc demeurer à
+jamais secrète, après avoir été lue dans le conseil du roi: car, malgré
+les précautions que j'ai prises de taire les noms et de retrancher les
+choses directes, elle en dit encore assez pour compromettre ses auteurs.
+J'y ai joint un commentaire, afin d'en faciliter la lecture. Le
+gouvernement pontifical est dans l'usage de tenir un registre où sont
+notés jour par jour, et pour ainsi dire heure par heure, ses décisions,
+ses gestes et ses faits; quel trésor historique si l'on pouvait y
+fouiller en remontant vers les premiers siècles de la papauté! Il m'a
+été entr'ouvert un moment pour l'époque actuelle. Le roi verra, par les
+documents que je vous transmets, ce qu'on n'a jamais vu, l'intérieur
+d'un conclave; les sentiments les plus intimes de la cour de Rome lui
+seront connus, et les ministres de Sa Majesté ne marcheront pas dans
+l'ombre.
+
+«Le commentaire que j'ai fait du journal me dispensant de toute autre
+réflexion, il ne me reste plus qu'à vous offrir la nouvelle assurance de
+la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur, etc., etc.»
+
+L'original italien du document précieux annoncé dans cette dépêche
+confidentielle a été brûlé à Rome sous mes yeux; je n'ai point gardé
+copie de la traduction de ce document que j'ai envoyée aux affaires
+étrangères; j'ai seulement une copie du _commentaire_ ou des _remarques_
+jointes par moi à cette traduction[159]. Mais la même discrétion qui m'a
+fait recommander au ministre de garder la pièce à jamais secrète
+m'oblige de supprimer ici mes propres remarques; car, quelle que soit
+l'obscurité dont ces remarques sont enveloppées, par l'absence du
+document auquel elles se rapportent, cette obscurité serait encore de la
+lumière à Rome. Or, les ressentiments sont longs dans la ville
+éternelle; il se pourrait faire que, dans cinquante ans d'ici ils
+allassent frapper quelque arrière-neveu des auteurs de la mystérieuse
+confidence. Je me contenterai donc de donner un _aperçu général_ du
+contenu du _commentaire_, en insistant sur quelques passages qui ont un
+rapport direct avec les affaires de France.
+
+ [Note 159: Voir l'_Appendice_ nº III: _le Journal du
+ Conclave_.]
+
+On voit premièrement combien la cour de Naples trompait M. de Blacas ou
+combien elle était elle-même trompée; car, pendant qu'elle me faisait
+dire que les cardinaux napolitains voteraient avec nous, ils se
+réunissaient à la minorité ou à la faction dite de Sardaigne.
+
+La minorité des cardinaux se figurait que le vote des cardinaux français
+influerait sur la _forme de notre gouvernement_. Comment cela?
+Apparemment par les ordres secrets dont on les supposait chargés et par
+leurs votes en faveur d'un pape exalté.
+
+Le nonce Lambruschini affirmait au conclave que le cardinal de Latil
+avait le secret du roi: tous les efforts de la faction tendaient à faire
+croire que Charles X et son gouvernement n'étaient pas d'accord.
+
+Le 13 mars, le cardinal de Latil annonce qu'il a à faire au conclave une
+déclaration _purement_ de conscience; il est renvoyé devant quatre
+cardinaux-évêques: les actes de cette confession secrète demeurent à la
+garde du grand pénitencier. Les autres cardinaux français ignorent la
+matière de cette confession et le cardinal Albani cherche en vain à la
+découvrir: le fait est important et curieux.
+
+La minorité est composée de seize voix compactes. Les cardinaux de cette
+minorité s'appellent les _Pères de la Croix_; ils mettent sur leur porte
+une croix de Saint-André pour annoncer que, déterminés dans leur choix,
+ils ne veulent plus communiquer avec personne. La majorité du conclave
+montre des sentiments raisonnables et la ferme résolution de ne se mêler
+en rien de la politique étrangère.
+
+Le procès-verbal dressé par le notaire du conclave est digne d'être
+remarqué: «Pie VIII, y est-il dit à la conclusion, s'est déterminé à
+nommer le cardinal Albani secrétaire d'État, afin de satisfaire aussi le
+cabinet de Vienne.» Le souverain pontife partage les lots entre les deux
+couronnes; il se déclare le pape de la France et donne à l'Autriche la
+secrétairerie d'État.
+
+
+À MADAME RÉCAMIER.
+
+ «Rome, mercredi 8 avril 1829
+
+«J'ai donné aujourd'hui même à dîner à tout le conclave. Demain je
+reçois la grande-duchesse Hélène. Le mardi de Pâques, j'ai un bal pour
+la clôture de la session; et puis je me prépare à aller vous voir; jugez
+de mon anxiété: au moment où je vous écris, je n'ai point encore de
+nouvelles de mon courrier à cheval annonçant la mort du pape, et
+pourtant le pape est déjà couronné; Léon XII est oublié; j'ai repris les
+affaires avec le nouveau secrétaire d'État Albani; tout marche comme
+s'il n'était rien arrivé, et j'ignore si vous savez même à Paris qu'il y
+a un nouveau pontife! Que cette cérémonie de la bénédiction papale est
+belle! La Sabine à l'horizon, puis la campagne déserte de Rome, puis
+Rome elle-même, puis la place Saint-Pierre et tout le peuple tombant à
+genoux sous la main d'un vieillard: le pape est le seul prince qui
+bénisse ses sujets.
+
+«J'en étais là de ma lettre lorsqu'un courrier qui m'arrive de Gènes
+m'apporte une dépêche télégraphique de Paris à Toulon, laquelle dépêche,
+qui répond à celle que j'avais fait passer, m'apprend que le 4 avril, à
+onze heures du matin, on a reçu à Paris ma dépêche télégraphique de Rome
+à Toulon, dépêche qui annonçait la nomination du cardinal Castiglioni,
+et que le roi est fort content.
+
+«La rapidité de ces communications est prodigieuse; mon courrier est
+parti le 31 mars, à huit heures du soir, et le 8 avril, à huit heures du
+soir, j'ai reçu la réponse de Paris[160].»
+
+ [Note 160: En même temps que cette lettre, Chateaubriand
+ envoyait à Mme Récamier le billet suivant destiné au jeune
+ Canaris:
+
+ «Rome, 9 avril 1829.
+
+ «Mon cher Canaris, je vous dois depuis longtemps une réponse.
+ Vous m'excuserez, parce que j'ai eu beaucoup d'affaires.
+ Voici mes recommandations:
+
+ «Aimez bien Mme Récamier. N'oubliez jamais que vous êtes né
+ en Grèce; que ma patrie devenue libre a versé son sang pour
+ la liberté de la vôtre, soyez surtout bon chrétien,
+ c'est-à-dire honnête homme, et soumis à la volonté de Dieu.
+ Avec cela, mon cher petit ami, vous maintiendrez votre nom
+ sur la liste de ces anciens fameux Grecs, où l'a déjà placé
+ votre illustre père.
+
+ «Je vous embrasse.
+
+ «CHATEAUBRIAND.»]
+
+
+ «11 avril 1829.
+
+«Nous voilà au 11 avril: dans huit jours nous aurons Pâques, dans quinze
+jours mon congé et puis vous voir! Tout disparaît dans cette espérance;
+je ne suis plus triste; je ne songe plus aux ministres ni à la
+politique. Demain nous commençons la semaine sainte. Je penserai à tout
+ce que vous m'avez dit. Que n'êtes-vous ici pour entendre avec moi les
+beaux chants de douleur! Nous irions nous promener dans les déserts de
+la campagne de Rome, maintenant couverts de verdure et de fleurs.
+Toutes les ruines semblent rajeunir avec l'année: je suis du nombre.»
+
+
+ «Mercredi saint, 15 avril.
+
+«Je sors de la chapelle Sixtine, après avoir assisté à ténèbres et
+entendu chanter le _Miserere_. Je me souvenais que vous m'aviez parlé de
+cette cérémonie et j'en étais à cause de cela cent fois plus touché.
+
+«Le jour s'affaiblissait; les ombres envahissaient lentement les
+fresques de la chapelle et l'on n'apercevait plus que quelques grands
+traits du pinceau de Michel-Ange. Les cierges, tour à tour éteints,
+laissaient échapper de leur lumière étouffée une légère fumée blanche,
+image assez naturelle de la vie que l'Écriture compare à _une petite
+vapeur_[161]. Les cardinaux étaient à genoux, le nouveau pape prosterné
+au même autel où quelques jours avant j'avais vu son prédécesseur;
+l'admirable prière de pénitence et de miséricorde, qui avait succédé aux
+Lamentations du prophète, s'élevait par intervalles dans le silence et
+la nuit. On se sentait accablé sous le grand mystère d'un Dieu mourant
+pour effacer les crimes des hommes. La catholique héritière sur ses sept
+collines était là avec tous ses souvenirs; mais, au lieu de ces pontifes
+puissants, de ces cardinaux qui disputaient la préséance aux monarques,
+un pauvre vieux pape paralytique, sans famille et sans appui, des
+princes de l'Église sans éclat, annonçaient la fin d'une puissance qui
+civilisa le monde moderne. Les chefs-d'oeuvre des arts disparaissaient
+avec elle, s'effaçaient sur les murs et sur les voûtes du Vatican,
+palais à demi abandonné. De curieux étrangers, séparés de l'unité de
+l'Église, assistaient en passant à la cérémonie et remplaçaient la
+communauté des fidèles. Une double tristesse s'emparait du coeur. Rome
+chrétienne, en commémorant l'agonie de Jésus-Christ, avait l'air de
+célébrer la sienne, de redire pour la nouvelle Jérusalem les paroles que
+Jérémie adressait à l'ancienne. C'est une belle chose que Rome pour tout
+oublier, mépriser tout et mourir.»
+
+ [Note 161: _Umbræ enim transitus est tempus nostrum._ (_Livre
+ de la Sagesse._)]
+
+
+DÉPÊCHES À M. LE COMTE PORTALIS.
+
+ «Rome, ce 16 avril 1829.
+
+«Monsieur le comte,
+
+«Les choses se développent ici comme j'avais eu l'honneur de vous le
+faire pressentir; les paroles et les actions du nouveau souverain
+pontife sont parfaitement d'accord avec le système pacificateur suivi
+par Léon XII: Pie VIII va même plus loin que son prédécesseur; il
+s'exprime avec plus de franchise sur la Charte, dont il ne craint pas de
+prononcer le mot et de conseiller aux Français de suivre l'esprit. Le
+nonce, ayant encore écrit sur nos affaires, a reçu sèchement l'ordre de
+se mêler des siennes. Tout se conclut pour le concordat des Pays-Bas, et
+M. le comte de Celles mettra fin à sa mission le mois prochain.
+
+«Le cardinal Albani, dans une position difficile, est obligé de
+l'expier: les protestations qu'il me fait de son dévouement à la France
+blessent l'ambassadeur d'Autriche, qui ne peut cacher son humeur. Sous
+les rapports religieux, nous n'avons rien à craindre du cardinal Albani;
+fort peu religieux lui-même, il ne sera poussé à nous troubler ni par
+son propre fanatisme, ni par l'opinion modérée de son souverain.
+
+«Quant aux rapports politiques, ce n'est pas avec une intrigue de police
+et une correspondance chiffrée que l'on escamotera aujourd'hui l'Italie:
+laisser occuper les légations, ou mettre garnison autrichienne à Ancône
+sous un prétexte quelconque, ce serait remuer l'Europe et déclarer la
+guerre à la France: or nous ne sommes plus en 1814, 1815, 1816 et 1817;
+on ne satisfait pas impunément sous nos yeux une ambition avide et
+injuste. Ainsi, que le cardinal Albani ait une pension du prince de
+Metternich; qu'il soit le parent du duc de Modène, auquel il prétend
+laisser son énorme fortune; qu'il trame avec ce prince un petit complot
+contre l'héritier de la couronne de Sardaigne; tout cela est vrai, tout
+cela aurait été dangereux à l'époque où des gouvernements secrets et
+absolus faisaient marcher obscurément des soldats derrière une obscure
+dépêche: mais aujourd'hui, avec des gouvernements publics, avec la
+liberté de la presse et de la parole, avec le télégraphe et la rapidité
+de toutes les communications, avec la connaissance des affaires répandue
+dans les diverses classes de la société, on est à l'abri des tours de
+gobelet et des finesses de la vieille diplomatie. Toutefois, il ne faut
+pas se dissimuler qu'un _chargé d'affaires d'Autriche_, secrétaire
+d'État à Rome, a des inconvénients; il y a même certaines notes (par
+exemple celles qui seraient relatives à la puissance impériale en
+Italie) qu'on ne pourrait mettre entre les mains du cardinal Albani.
+
+Personne n'a encore pu pénétrer le secret d'une nomination qui déplaît à
+tout le monde, même au cabinet de Vienne. Cela tient-il à des intérêts
+étrangers à la politique? On assure que le cardinal Albani offre dans ce
+moment au saint-père de lui avancer 200,000 piastres dont le
+gouvernement de Rome a besoin; d'autres prétendent que cette somme
+serait prêtée par un banquier autrichien. Le cardinal Macchi me disait
+samedi dernier que Sa Sainteté, ne voulant pas reprendre le cardinal
+Bernetti et désirant néanmoins lui donner une grande place, n'avait
+trouvé d'autre moyen d'arranger les choses que de rendre vacante la
+légation de Bologne. De misérables embarras deviennent souvent les
+motifs des plus importantes résolutions. Si la version du cardinal
+Macchi est la véritable, tout ce que dit et fait Pie VIII pour la
+_satisfaction_ des couronnes de France et d'Autriche ne serait qu'une
+raison apparente, à l'aide de laquelle il chercherait à masquer à ses
+propres yeux sa propre faiblesse. Au surplus, on ne croit point à la
+durée du ministère d'Albani. Aussitôt qu'il entrera en relation avec les
+ambassadeurs, les difficultés naîtront de toutes parts.
+
+«Quant à la position de l'Italie, monsieur le comte, il faut lire avec
+précaution ce qu'on vous en mandera de Rome ou d'ailleurs. Il est
+malheureusement trop vrai que le gouvernement des Deux-Siciles est tombé
+au dernier degré du mépris. La manière dont la cour vit au milieu de ses
+gardes, toujours tremblante, toujours poursuivie par les fantômes de la
+peur, n'offrant pour tout spectacle que des chasses ruineuses et des
+gibets, contribue de plus en plus dans ce pays à avilir la royauté. Mais
+on prend pour des _conspirations_ ce qui n'est que le malaise de tous,
+le produit du siècle, la lutte de l'ancienne société avec la nouvelle,
+le combat de la décrépitude des vieilles institutions contre l'énergie
+des jeunes générations; enfin, la comparaison que chacun fait de ce qui
+est à ce qui pourrait être. Ne nous le dissimulons pas: le grand
+spectacle de la France puissante, libre et heureuse, ce grand spectacle
+qui frappe les yeux des nations restées ou retombées sous le joug,
+excite des regrets ou nourrit des espérances. Le mélange des
+gouvernements représentatifs et des monarchies absolues ne saurait
+durer; il faut que les unes ou les autres périssent, que la politique
+reprenne un égal niveau, ainsi que du temps de l'Europe gothique. La
+douane d'une frontière ne peut désormais séparer la liberté de
+l'esclavage; un homme ne peut plus être pendu de ce côté-ci d'un
+ruisseau pour des principes réputés sacrés de l'autre côté de ce même
+ruisseau. C'est dans ce sens, monsieur le comte, et uniquement dans ce
+sens, qu'il y a _conspiration_ en Italie; c'est dans ce sens encore que
+l'Italie est _française_. Le jour où elle entrera en jouissance des
+droits que son intelligence aperçoit et que la marche progressive du
+temps lui apporte, elle sera tranquille et purement italienne. Ce ne
+sont point quelques pauvres diables de _carbonari_, excités par des
+manoeuvres de police et pendus sans miséricorde, qui soulèveront ce
+pays. On donne aux gouvernements les idées les plus fausses du véritable
+état des choses; on les empêche de faire ce qu'ils devraient faire pour
+leur sûreté, en leur montrant toujours comme les conspirations
+particulières d'une poignée de Jacobins ce qui est l'effet d'une cause
+permanente et générale.
+
+«Telle est, monsieur le comte, la position réelle de l'Italie: chacun de
+ses États, outre le travail commun des esprits, est tourmenté de quelque
+maladie locale: le Piémont est livré à une faction fanatique; le
+Milanais est dévoré par les Autrichiens; les domaines du saint-père sont
+ruinés par la mauvaise administration des finances; l'impôt s'élève à
+près de cinquante millions et ne laisse pas au propriétaire un pour cent
+de son revenu; les douanes ne rapportent presque rien; la contrebande
+est générale; le prince de Modène a établi dans son duché (lieu de
+franchise pour tous les anciens abus) des magasins de marchandises
+prohibées, lesquelles il fait entrer la nuit dans la légation de
+Bologne[162].
+
+ [Note 162: Le duc de Modène se défendait de cette accusation.
+ Voir, dans _Chateaubriand et son temps_, p. 363, les
+ explications que donne à ce sujet M. de Marcellus.]
+
+«Je vous ai déjà, monsieur le comte, parlé de Naples, où la faiblesse du
+gouvernement n'est sauvée que par la lâcheté des populations.
+
+«C'est cette absence de la vertu militaire qui prolongera l'agonie de
+l'Italie. Bonaparte n'a pas eu le temps de faire revivre cette vertu
+dans la patrie de Marius et de César. Les habitudes d'une vie oisive et
+le charme du climat contribuent encore à ôter aux Italiens du midi le
+désir de s'agiter pour être mieux. Les antipathies nées des divisions
+territoriales ajoutent aux difficultés d'un mouvement intérieur; mais si
+quelque impulsion venait du dehors, ou si quelque prince en deçà des
+Alpes accordait une charte à ses sujets, une révolution aurait lieu,
+parce que tout est mûr pour cette révolution. Plus heureux que nous et
+instruits par notre expérience, les peuples économiseraient les crimes
+et les malheurs dont nous avons été prodigues.
+
+«Je vais sans doute, monsieur le comte, recevoir bientôt le congé que je
+vous ai demandé: peut-être en ferai-je usage. Au moment donc de quitter
+l'Italie, j'ai cru devoir mettre sous vos yeux quelques aperçus
+généraux, pour fixer les idées du conseil du roi et afin de le tenir en
+garde contre les rapports des esprits bornés ou des passions aveugles.
+
+«J'ai l'honneur, etc., etc.»
+
+
+À M. LE COMTE PORTALIS.
+
+ «Rome, ce 16 avril 1829.
+
+«Monsieur le comte,
+
+«MM. les cardinaux français sont fort empressés de connaître quelle
+somme leur sera accordée pour leurs dépenses et leur séjour à Rome: ils
+m'ont prié plusieurs fois de vous écrire à ce sujet; je vous serai donc
+infiniment obligé de m'instruire le plus tôt possible de la décision du
+roi.
+
+«Pour ce qui me regarde, monsieur le comte, lorsque vous avez bien voulu
+m'allouer un secours de trente mille francs, vous avez supposé qu'aucun
+cardinal ne logerait chez moi: or, M. de Clermont-Tonnerre s'y est
+établi avec sa suite, composée de deux conclavistes, d'un secrétaire
+ecclésiastique, d'un secrétaire laïque, d'un valet de chambre, de deux
+domestiques et d'un cuisinier français, enfin d'un maître de chambre
+romain, d'un maître de cérémonies, de trois valets de pied, d'un cocher,
+et de toute cette maison italienne qu'un cardinal est obligé d'avoir
+ici. M. l'archevêque de Toulouse, qui ne peut marcher[163], ne dîne
+point à ma table; il faut deux ou trois services à différentes heures,
+des voitures et des chevaux pour les commensaux et les amis. Mon
+respectable hôte ne payera certainement pas sa dépense ici: il partira,
+et les mémoires me resteront; il me faudra acquitter non-seulement ceux
+du cuisinier, de la blanchisseuse, du loueur de carrosses, etc., etc.,
+mais encore ceux des deux chirurgiens qui visitent la jambe de
+Monseigneur, du cordonnier qui fait ses mules blanches et pourpres, et
+du tailleur qui a _confectionné_ les manteaux, les soutanes, les rabats,
+l'ajustement complet du cardinal et de ses abbés.
+
+ [Note 163: «Le cardinal de Clermont-Tonnerre, dit M. de
+ Marcellus (_Chateaubriand et son temps_, p. 358), parti de
+ Toulouse trop tard pour arriver à l'ouverture du conclave,
+ vint me voir à Lucques pour en avoir des nouvelles, et pour
+ se rendre à Rome par la voie la plus courte, en évitant
+ Florence. Je lui signalai la route de traverse peu suivie qui
+ longeait le lac de _Biguglia_; il la prit sans hésiter. Tout
+ alla bien jusqu'au passage de l'Arno; mais là, en mettant
+ pied à terre, M. de Clermont-Tonnerre se foula un nerf. Cet
+ accident le retint plusieurs jours à Sienne et ne lui permit
+ d'entrer au conclave que le dernier des cardinaux français.»]
+
+«Si vous joignez à cela, monsieur le comte, mes dépenses extraordinaires
+pour frais de représentation avant, pendant et après le conclave,
+dépenses augmentées par la présence de la grande-duchesse Hélène[164],
+du prince Paul de Wurtemberg[165] et du roi de Bavière, vous trouverez
+sans doute que les trente mille francs que vous m'avez accordés seront
+de beaucoup dépassés. La première année de l'établissement d'un
+ambassadeur est ruineuse, les secours accordés pour cet établissement
+étant fort au-dessous des besoins. Il faut presque trois ans de séjour
+pour qu'un agent diplomatique ait trouvé le moyen d'acquitter les dettes
+qu'il a contractées d'abord et de mettre ses dépenses au niveau de ses
+recettes. Je connais toute la pénurie du budget des affaires étrangères;
+si j'avais par moi-même quelque fortune, je ne vous importunerais pas:
+rien ne m'est plus désagréable, je vous assure, que ces détails d'argent
+dans lesquels une rigoureuse nécessité me force d'entrer, bien malgré
+moi.
+
+ [Note 164: _Hélène-Paulouwna_ (Frédérique-Charlotte-Marie)
+ était la fille du prince Paul de Wurtemberg. Née le 9 janvier
+ 1807, elle avait épousé, le 19 février 1824, le grand-duc
+ Michel Paulowitch, frère du tzar Alexandre et du grand-duc
+ Nicolas, qui allait devenir, l'année suivante, empereur de
+ Russie.]
+
+ [Note 165: _Paul_-Charles-Frédéric-Auguste, frère du roi de
+ Wurtemberg. Né le 19 janvier 1785, il avait épousé, le 28
+ septembre 1805,
+ Catherine-Charlotte-Georgine-Frédérique-Louise-Sophie-Thérèse,
+ fille du duc de Saxe-Hildburhausen.]
+
+«Agréez, monsieur le comte, etc.»
+
+
+J'avais donné des bals et des soirées à Londres et à Paris, et, bien
+qu'enfant d'un autre désert, je n'avais pas trop mal traversé ces
+nouvelles solitudes; mais je ne m'étais pas douté de ce que pouvaient
+être des fêtes à Rome: elles ont quelque chose de la poésie antique qui
+place la mort à côté des plaisirs. À la villa Médicis, dont les jardins
+sont déjà une parure et où j'ai reçu la grande-duchesse Hélène,
+l'encadrement du tableau est magnifique: d'un côté, la villa Borghèse
+avec la maison de Raphaël; de l'autre, la villa de Monte-Mario et les
+coteaux qui bordent le Tibre; au-dessous du spectateur, Rome entière
+comme un vieux nid d'aigle abandonné. Au milieu des bosquets se
+pressaient, avec les descendants des Paula et des Cornélie, les beautés
+venues de Naples, de Florence et de Milan: la princesse Hélène semblait
+leur reine. Borée, tout à coup descendu de la montagne, a déchiré la
+tente du festin, et s'est enfui avec des lambeaux de toile et de
+guirlandes, comme pour nous donner une image de tout ce que le temps a
+balayé sur cette rive. L'ambassade était consternée; je sentais je ne
+sais quelle gaieté ironique à voir un souffle du ciel emporter mon or
+d'un jour et mes joies d'une heure. Le mal a été promptement réparé. Au
+lieu de déjeuner sur la terrasse, on a déjeuné dans l'élégant palais:
+l'harmonie des cors et des hautbois, dispersée par le vent, avait
+quelque chose du murmure de mes forêts américaines. Les groupes qui se
+jouaient dans les rafales, les femmes dont les voiles tourmentés
+battaient leurs visages et leurs cheveux, le _sartarello_ qui continuait
+dans la bourrasque, l'improvisatrice qui déclamait aux nuages, le ballon
+qui s'envolait de travers avec le chiffre de la fille du Nord, tout
+cela donnait un caractère nouveau à ces jeux où semblaient se mêler les
+tempêtes accoutumées de ma vie[166].
+
+ [Note 166: La fête donnée par Chateaubriand à la Villa
+ Médicis, en l'honneur de la princesse Hélène, eut lieu le 29
+ avril 1829. Un journal de Rome, le _Notizie del Giorno_, en
+ publia un compte rendu enthousiaste, que le _Moniteur_ de
+ Paris reproduisit dans son numéro du 15 mai.]
+
+Quel prestige pour tout homme qui n'eût pas compté son monceau d'années,
+et qui eût demandé des illusions au monde et à l'orage! J'ai bien de la
+peine à me souvenir de mon automne, quand, dans mes soirées, je vois
+passer devant moi ces femmes du printemps qui s'enfoncent parmi les
+fleurs, les concerts et les lustres de mes galeries successives: on
+dirait des cygnes qui nagent vers des climats radieux. À quel désennui
+vont-elles? Les unes cherchent ce qu'elles ont déjà aimé, les autres ce
+qu'elles n'aiment pas encore. Au bout de la route, elles tomberont dans
+ces sépulcres, toujours ouverts ici, dans ces anciens sarcophages qui
+serrent de bassins à des fontaines suspendues à des portiques; elles
+iront augmenter tant de poussières légères et charmantes. Ces flots de
+beautés, de diamants, de fleurs et de plumes roulent au son de la
+musique de Rossini, qui se répète et s'affaiblit d'orchestre en
+orchestre. Cette mélodie est-elle le soupir de la brise que j'entendais
+dans les savanes des Florides, le gémissement que j'ai ouï dans le
+temple d'Érechtée à Athènes? Est-ce la plainte lointaine des aquilons
+qui me berçaient sur l'Océan? Ma sylphide serait-elle cachée sous la
+forme de quelques-unes de ces brillantes Italiennes? Non: ma dryade est
+restée unie au saule des prairies où je causais avec elle de l'autre
+côté de la futaie de Combourg. Je suis bien étranger à ces ébats de la
+société attachée à mes pas vers la fin de ma course; et pourtant il y a
+dans cette féerie une sorte d'enivrement qui me monte à la tête: je ne
+m'en débarrasse qu'en allant rafraîchir mon front à la place solitaire
+de Saint-Pierre ou au Colisée désert. Alors les petits spectacles de la
+terre s'abîment, et je ne trouve d'égal au brusque, changement de la
+scène que les anciennes tristesses de mes premiers jours.
+
+ * * * * *
+
+Je consigne ici maintenant mes rapports comme ambassadeur avec la
+famille Bonaparte, afin de laver la Restauration d'une de ces calomnies
+qu'on lui jette sans cesse à la tête.
+
+La France n'a pas agi seule dans le bannissement des membres de la
+famille impériale; elle n'a fait qu'obéir à la dure nécessité imposée
+par la force des armes; ce sont les alliés qui ont provoqué ce
+bannissement: des conventions diplomatiques, des traités formels
+prononcent l'exil des Bonaparte, leur prescrivent jusqu'aux lieux qu'ils
+doivent habiter, ne permettent pas à un ministre ou à un ambassadeur des
+cinq puissances de délivrer _seul_ un passeport aux parents de Napoléon;
+le visa des _quatre_ autres ministres ou ambassadeurs des _quatre_
+autres puissances contractantes est exigé. Tant ce sang de Napoléon
+épouvantait les alliés, lors même qu'il ne coulait pas dans ses propres
+veines!
+
+Grâce à Dieu, je ne me suis jamais soumis à ces mesures. En 1823, j'ai
+délivré, sans consulter personne, en dépit des traités et sous ma propre
+responsabilité comme ministre des affaires étrangères, un passeport à
+madame la comtesse de Survilliers[167], alors à Bruxelles, pour venir à
+Paris soigner un de ses parents malade. Vingt fois j'ai demandé le
+rappel de ces lois de persécution; vingt fois j'ai dit à Louis XVIII que
+je voudrais voir le duc de Reichstadt capitaine de ses gardes et la
+statue de Napoléon replacée au haut de la colonne de la place Vendôme.
+J'ai rendu, comme ministre et comme ambassadeur, tous les services que
+j'ai pu à la famille Bonaparte. C'est ainsi que j'ai compris largement
+la monarchie légitime: la liberté peut regarder la gloire en face.
+Ambassadeur à Rome, j'ai autorisé mes secrétaires et mes attachés à
+paraître au palais de madame la duchesse de Saint-Leu; j'ai renversé la
+séparation élevée entre des Français qui ont également connu
+l'adversité. J'ai écrit à M. le cardinal Fesch pour l'inviter à se
+joindre aux cardinaux qui devaient se réunir chez moi; je lui ai
+témoigné ma douleur des mesures politiques qu'on avait cru devoir
+prendre; je lui ai rappelé le temps où j'avais fait partie de sa mission
+auprès du Saint-Siège; et j'ai prié mon ancien ambassadeur d'honorer de
+sa présence le banquet de son ancien secrétaire d'ambassade. J'en ai
+reçu cette réponse pleine de dignité, de discrétion et de prévoyance:
+
+ [Note 167: Femme du roi Joseph, qui avait pris le nom de
+ comte de Survilliers, comme son frère Louis avait pris le nom
+ de comte de Saint-Leu, et son frère Jérôme celui de comte de
+ Montfort.]
+
+ «Du palais Falconieri, 4 avril 1829.
+
+«Le cardinal Fesch est bien sensible à l'invitation obligeante de M. de
+Chateaubriand, mais sa position à son retour à Rome lui conseilla
+d'abandonner le monde et de mener une vie tout à fait séparée de toute
+société étrangère à sa famille. Les circonstances qui se succédèrent lui
+prouvèrent qu'un tel parti était indispensable à sa tranquillité; et les
+douceurs du moment ne le garantissant point des désagréments de
+l'avenir, il est obligé de ne point changer de manière de vivre. Le
+cardinal Fesch prie M. de Chateaubriand d'être convaincu que rien
+n'égale sa reconnaissance, et que c'est avec bien de la peine qu'il ne
+se rendra pas chez Son Excellence aussi fréquemment qu'il l'aurait
+désiré.
+
+ «Le très humble, etc.
+
+ «Cardinal FESCH.»
+
+
+La phrase de ce billet: _Les douceurs du moment ne le garantissant pas
+des désagréments de l'avenir_, fait allusion à la menace de M. de
+Blacas, qui avait donné l'ordre de jeter M. le cardinal Fesch du haut en
+bas de ses escaliers, s'il se présentait à l'ambassade de France: M. de
+Blacas oubliait trop qu'il n'avait pas toujours été si grand seigneur.
+Moi qui pour être, autant que je puis, ce que je dois être dans le
+présent, me rappelle sans cesse mon passé, j'ai agi d'une autre sorte
+avec M. l'archevêque de Lyon: les petites mésintelligences qui
+existèrent entre lui et moi à Rome m'obligent à des convenances d'autant
+plus respectueuses que je suis à mon tour dans le parti triomphant, et
+lui dans le parti abattu.
+
+De son côté, le prince Jérôme m'a fait l'honneur de réclamer mon
+intervention, en m'envoyant copie d'une requête qu'il adresse au
+cardinal secrétaire d'État; il me dit dans sa lettre:
+
+«L'exil est assez affreux dans son principe comme dans ses conséquences,
+pour que cette généreuse France qui l'a vu naître (le prince Jérôme),
+cette France qui possède toutes ses affections, et qu'il a servie vingt
+ans, veuille aggraver sa situation en permettant à chaque gouvernement
+d'abuser de la délicatesse de sa position.
+
+«Le prince Jérôme de Montfort, confiant dans la loyauté du gouvernement
+français et dans le caractère de son noble représentant, n'hésite pas à
+penser que justice lui soit rendue.
+
+«Il saisit cette occasion, etc.
+
+ «JÉRÔME.»
+
+
+J'ai adressé, en conséquence de cette requête, une note confidentielle
+au secrétaire d'État, le cardinal Bernetti; elle se termine par ces
+mots:
+
+«Les motifs déduits par le prince Jérôme de Montfort ayant paru au
+soussigné fondés en droit et en raison, il n'a pu refuser l'intervention
+de ses bons offices au réclamant, persuadé que le gouvernement français
+verra toujours avec peine aggraver par d'ombrageuses mesures la rigueur
+des lois politiques.
+
+«Le soussigné mettrait un prix tout particulier à obtenir, dans cette
+circonstance, le puissant intérêt de S. E. le cardinal secrétaire
+d'État.
+
+ «CHATEAUBRIAND.»
+
+
+J'ai répondu en même temps au prince Jérôme ce qui suit:
+
+ «Rome, 9 mai 1829.
+
+«L'ambassadeur de France près le Saint-Siège a reçu copie de la note que
+le prince Jérôme de Montfort lui a fait l'honneur de lui envoyer. Il
+s'empresse de le remercier de la confiance qu'il a bien voulu lui
+témoigner; il se fera un devoir d'appuyer, auprès du secrétaire d'État
+de Sa Sainteté, les justes réclamations de Son Altesse.
+
+«Le vicomte de Chateaubriand, qui a aussi été banni de sa patrie, serait
+trop heureux de pouvoir adoucir le sort des Français qui se trouvent
+encore placés sous le coup d'une loi politique. Le frère exilé de
+Napoléon, s'adressant à un émigré jadis rayé de la liste des proscrits
+par Napoléon lui-même, est un de ces jeux de la fortune qui devait avoir
+pour témoins les ruines de Rome.
+
+«Le vicomte de Chateaubriand a l'honneur, etc.»
+
+
+DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS.
+
+ «Rome, 4 mai 1829.
+
+«J'ai eu l'honneur de vous dire, dans ma lettre du 30 avril, en vous
+accusant réception de votre dépêche nº 25, que le pape m'avait reçu en
+audience particulière le 29 avril à midi. Sa Sainteté m'a paru jouir
+d'une très bonne santé. Elle m'a fait asseoir devant elle et m'a gardé à
+peu près cinq quarts d'heure. L'ambassadeur d'Autriche avait eu avant
+moi une audience publique pour remettre ses nouvelles lettres de
+créance.
+
+«En quittant le cabinet de Sa Sainteté au Vatican, je suis descendu chez
+le secrétaire d'État, et, abordant franchement la question avec lui, je
+lui ai dit: «Eh bien, vous voyez comme nos journaux vous arrangent! Vous
+êtes _Autrichien_, _vous détestez la France_, vous voulez lui jouer de
+mauvais tours: que dois-je croire de tout cela?»
+
+«Il a haussé les épaules et m'a répondu: «Vos journaux me font rire; je
+ne puis pas vous convaincre par mes paroles, si vous n'êtes pas
+convaincu; mais mettez-moi à l'épreuve et vous verrez si je n'aime pas
+la France, si je ne fais pas ce que vous me demanderez au nom de votre
+roi!» Je crois, monsieur le comte, le cardinal Albani sincère. Il est
+d'une indifférence profonde en matière religieuse; il n'est pas prêtre;
+il a même songé à quitter la pourpre et à se marier; il n'aime pas les
+jésuites, ils le fatiguent par le bruit qu'ils font; il est paresseux,
+gourmand, grand amateur de toutes sortes de plaisirs: l'ennui que lui
+causent les mandements et les lettres pastorales le rend extrêmement peu
+favorable à la cause des auteurs de ces lettres et de ces mandements: ce
+vieillard de quatre-vingts ans veut mourir en paix et en joie.
+
+«J'ai l'honneur, etc.»
+
+
+ «10 mai 1829.
+
+Je visite souvent Monte-Cavallo; la solitude des jardins s'y accroît de
+la solitude de la campagne romaine que la vue va chercher par-dessus
+Rome, en amont de la rive droite du Tibre. Les jardiniers sont mes
+amis; des allées mènent à la Paneterie; pauvre laiterie, volière ou
+ménagerie dont les habitants sont indigents et pacifiques comme les
+papes actuels. En regardant en bas du haut des terrasses de l'enceinte
+quirinale, on aperçoit dans une rue étroite des femmes qui travaillent
+aux différents étages de leurs fenêtres: les unes brodent, les autres
+peignent dans le silence de ce quartier retiré. Les cellules des
+cardinaux du dernier conclave ne m'intéressent pas du tout. Lorsqu'on
+bâtissait Saint-Pierre, que l'on commandait des chefs-d'oeuvre à
+Raphaël, qu'en même temps les rois venaient baiser la mule du pontife,
+il y avait quelque chose digne d'attention dans la papauté temporelle.
+Je verrais volontiers la loge d'un Grégoire VII, d'un Sixte-Quint, comme
+je chercherais la fosse aux lions dans Babylone; mais des trous noirs,
+délaissés d'une obscure compagnie de septuagénaires, ne me représentent
+que ces _columbaria_ de l'ancienne Rome, vide aujourd'hui de leur
+poussière et d'où s'est envolée une famille de morts.
+
+Je passe donc rapidement ces cellules déjà à moitié abattues pour me
+promener dans les salles du palais: là, tout me parle d'un
+événement[168] dont on ne retrouve la trace qu'en remontant jusqu'à
+Sciarra Colonna, Nogaret et Boniface VIII.
+
+ [Note 168: L'enlèvement du pape Pie VII dans la nuit du 5 au
+ 6 juillet 1809.]
+
+Mon premier et mon dernier voyage de Rome se rattachent par les
+souvenirs de Pie VII, dont j'ai raconté l'histoire en parlant de madame
+de Beaumont et de Bonaparte. Mes deux voyages sont deux pendentifs
+esquissés sous la voûte de mon monument. Ma fidélité à la mémoire de
+mes anciens amis doit donner confiance aux amis qui me restent: rien ne
+descend pour moi dans la tombe; tout ce que j'ai connu vit autour de
+moi: selon la doctrine indienne, la mort, en nous touchant, ne nous
+détruit pas; elle nous rend seulement invisibles.
+
+
+À M. LE COMTE PORTALIS.
+
+ «Rome, le 7 mai 1829.
+
+«Monsieur le comte,
+
+«Je reçois enfin par MM. Desgranges et Franqueville votre dépêche nº 25.
+Cette dépêche dure, rédigée par quelque commis mal élevé des affaires
+étrangères, n'était pas de celles que je devais attendre après les
+services que j'avais eu le bonheur de rendre au roi pendant le conclave,
+et surtout on aurait dû un peu se souvenir de la personne à qui on
+l'adressait. Pas un mot obligeant pour M. Bellocq, qui a obtenu de si
+rares documents; rien sur la demande que je faisais pour lui; d'inutiles
+commentaires sur la nomination du cardinal Albani, nomination faite dans
+le conclave et qu'ainsi personne n'a pu ni prévoir ni prévenir;
+nomination sur laquelle je n'ai cessé d'envoyer des éclaircissements.
+Dans ma dépêche nº 34, qui sans doute vous est parvenue à présent, je
+vous offre encore un moyen très simple de vous débarrasser de ce
+cardinal, s'il fait si grand'peur à la France, et ce moyen sera déjà à
+moitié exécuté lorsque vous recevrez cette lettre: demain je prends
+congé de Sa Sainteté; je remets l'ambassade à M. Bellocq, comme chargé
+d'affaires, d'après les instructions de votre dépêche nº 24, et je pars
+pour Paris.
+
+«J'ai l'honneur, etc.»
+
+
+Ce dernier billet est rude, et finit brusquement ma correspondance avec
+M. Portalis.
+
+
+À MADAME RÉCAMIER.
+
+ «14 mai 1829.
+
+«Mon départ est fixé au 16. Des lettres de Vienne arrivées ce matin
+annoncent que M. de Laval a refusé le ministère des affaires étrangères;
+est-ce vrai? S'il tient à ce premier refus, qu'arrivera-t-il? Dieu le
+sait. J'espère que le tout sera décidé avant mon arrivée à Paris. Il me
+semble que nous sommes tombés en paralysie et que nous n'avons plus que
+la langue de libre.
+
+«Vous croyez que je m'entendrais avec M. de Laval; j'en doute. Je suis
+disposé à ne m'entendre avec personne. J'allais arriver dans les
+dispositions les plus pacifiques, et ces gens s'avisent de me chercher
+querelle. Tandis que j'ai eu des chances de ministère, il n'y avait pas
+assez d'éloges et de flatteries pour moi dans les dépêches; le jour où
+la place a été prise, ou censée prise, on m'annonce sèchement la
+nomination de M. de Laval dans la dépêche la plus rude et la plus bête à
+la fois. Mais, pour devenir si plat et si insolent d'une poste à
+l'autre, il fallait un peu songer à qui on s'adressait, et M. Portalis
+en aura été averti par un mot de réponse que je lui ai envoyé ces jours
+derniers. Il est possible qu'il n'ait fait que signer sans lire, comme
+Carnot signait de confiance des centaines d'exécutions à mort.»
+
+ * * * * *
+
+L'ami du grand L'Hôpital, le chancelier Olivier, dans sa langue du XVIe
+siècle, laquelle bravait l'honnêteté, compare les Français à des guenons
+qui grimpent au sommet des arbres et qui ne cessent d'aller en avant
+qu'elles ne soient parvenues à la plus haute branche, pour y montrer ce
+qu'elles doivent cacher. Ce qui s'est passé en France depuis 1789
+jusqu'à nos jours prouve la justesse de la similitude: chaque homme, en
+gravissant la vie, est aussi le singe du chancelier; on finit par
+exposer sans honte ses infirmités aux passants. Voilà qu'au bout de mes
+dépêches je suis saisi du désir de me vanter: les grands hommes qui
+pullulent à cette heure démontrent qu'il y a duperie à ne pas proclamer
+soi-même son immortalité.
+
+Avez-vous lu dans les archives des affaires étrangères les
+correspondances diplomatiques relatives aux événements les plus
+importants à l'époque de ces correspondances?--Non.
+
+Du moins vous avez lu les correspondances imprimées; vous connaissez les
+négociations de du Bellay, de d'Ossat, de Du Perron, du président
+Jeannin, les Mémoires d'État de Villeroy, les Économies royales de
+Sully; vous avez lu les Mémoires du cardinal de Richelieu, nombre de
+lettres de Mazarin, les pièces et les documents relatifs au traité de
+Westphalie, de la paix de Munster? Vous connaissez les dépêches de
+Barillon sur les affaires d'Angleterre; les négociations pour la
+succession d'Espagne ne vous sont pas étrangères; le nom de madame des
+Ursins ne vous a pas échappé; le pacte de famille de M. de Choiseul est
+tombé sous vos yeux; vous n'ignorez pas Ximenès, Olivarès et Pombal,
+Hugues Grotius sur la liberté des mers, ses lettres aux deux Oxenstiern,
+les négociations du grand-pensionnaire de Witt avec Pierre Grotius,
+second fils de Hugues; enfin la collection des traités diplomatiques a
+peut-être attiré vos regards?--Non.
+
+Ainsi, vous n'avez rien lu de ces sempiternelles élucubrations? Eh bien!
+lisez-les; quand cela sera fait, passez ma guerre d'Espagne dont le
+succès vous importune, bien qu'elle soit mon premier titre à mon
+classement d'homme d'État; prenez mes dépêches de Prusse, d'Angleterre
+et de Rome, placez-les auprès des autres dépêches que je vous indique:
+la main sur la conscience, dites alors quelles sont celles qui vous ont
+le plus ennuyé; dites si mon travail et celui de mes prédécesseurs n'est
+pas tout semblable; si l'entente des petites choses et du _positif_
+n'est pas aussi manifeste de mon côté que du côté des ministres passés
+et des défunts ambassadeurs?
+
+D'abord vous remarquerez que j'ai l'oeil à tout; que je m'occupe de
+Reschid-Pacha[169] et de M. de Blacas; que je défends contre tout venant
+mes privilèges et mes droits d'ambassadeur à Rome; que je suis
+cauteleux, faux (éminente qualité!), fin jusque-là que M. de Funchal,
+dans une position équivoque, m'ayant écrit, je ne lui réponds point;
+mais que je vais le voir par une politesse astucieuse, afin qu'il ne
+puisse montrer une ligne de moi et néanmoins qu'il soit satisfait. Pas
+un mot imprudent à reprendre dans mes conversations avec les cardinaux
+Bernetti et Albani, les deux secrétaires d'État; rien ne m'échappe; je
+descends aux plus petits détails; je rétablis la comptabilité dans les
+affaires des Français à Rome, d'une manière telle qu'elle subsiste
+encore sur les bases que je lui ai données. D'un regard d'aigle,
+j'aperçois que le traité de la Trinité du Mont, entre le Saint-Siège et
+les ambassadeurs Laval et Blacas, est abusif, et qu'aucune des deux
+parties n'avait eu le droit de le faire. De là, montant plus haut et
+arrivant à la grande diplomatie, je prends sur moi de donner l'exclusion
+à un cardinal, parce qu'un ministre des affaires étrangères me laissait
+sans instructions et m'exposait à voir nommer pour pape une créature de
+l'Autriche. Je me procure le journal secret du conclave: chose qu'aucun
+ambassadeur n'avait jamais pu obtenir; j'envoie jour par jour la liste
+nominative des scrutins. Je ne néglige point la famille de Bonaparte; je
+ne désespère pas d'amener, par de bons traitements, le cardinal Fesch à
+donner sa démission d'archevêque de Lyon. Si un _carbonaro_ remue, je le
+sais, et je juge du plus ou du moins de vérité de la conspiration; si un
+abbé intrigue, je le sais, et je déjoue les plans que l'on avait formés
+pour éloigner les cardinaux de l'ambassadeur de France. Enfin je
+découvre qu'un secret important a été déposé par le cardinal Latil dans
+le sein du grand pénitencier. Êtes-vous content? Est-ce là un homme qui
+sait son métier? Eh bien! voyez-vous, je brochais cette besogne
+diplomatique comme le premier ambassadeur venu, sans qu'il m'en coûtât
+une idée, de même qu'un niais de paysan de Basse-Normandie fait des
+chausses en gardant ses moutons: mes moutons à moi étaient mes songes.
+
+ [Note 169: Mustapha _Reschid-Pacha_ (1779-1857), l'homme
+ d'État le plus remarquable qu'ait eu la Turquie au XIXe
+ siècle. Lors de l'ambassade de Chateaubriand à Rome, il était
+ ministre des Affaires étrangères sous Mahmoud II. Il devint
+ grand vizir sous Abdul-Medjid, et opéra d'importantes
+ réformes.]
+
+Voici maintenant un autre point de vue: si l'on compare mes lettres
+officielles aux lettres officielles de mes prédécesseurs, on s'apercevra
+que, dans les miennes, les affaires générales sont traitées autant que
+les affaires privées; que je suis entraîné par le caractère des idées de
+mon siècle dans une région plus élevée de l'esprit humain. Cela se peut
+observer surtout dans la dépêche où je parle à M. Portalis de l'état de
+l'Italie, où je montre la méprise des cabinets qui regardent comme des
+conspirations particulières ce qui n'est que le développement de la
+civilisation. Le _Mémoire sur la guerre de l'Orient_ expose aussi des
+vérités d'un ordre politique qui sortent des voies communes. J'ai causé
+avec deux papes d'autre chose que des intrigues de cabinet; je les ai
+obligés de parler avec moi de religion, de liberté, des destinées
+futures du monde. Mon discours prononcé au guichet du conclave a le même
+caractère. C'est à des vieillards que j'ai osé dire d'avancer, et de
+replacer la religion à la tête de la marche de la société.
+
+Lecteurs, attendez que j'aie terminé mes vanteries pour arriver ensuite
+au but, à la manière du philosophe Platon faisant sa randonnée autour de
+son idée. Je suis devenu le vieux Sidrac, l'âge m'allonge le
+chemin[170]. Je poursuis: je serai long encore. Plusieurs écrivains de
+nos jours ont la manie de dédaigner leur talent littéraire pour suivre
+leur talent politique, l'estimant fort au-dessus du premier. Grâce à
+Dieu, l'instinct contraire me domine, je fais peu de cas de la
+politique, par la raison même que j'ai été heureux à ce lansquenet. Pour
+être un homme supérieur en affaires, il n'est pas question d'acquérir
+des qualités, il ne s'agit que d'en perdre. Je me reconnais effrontément
+l'aptitude aux choses positives, sans me faire la moindre illusion sur
+l'obstacle qui s'oppose en moi à ma réussite complète. Cet obstacle ne
+vient pas de la muse; il naît de mon indifférence de tout. Avec ce
+défaut, il est impossible d'arriver à rien d'achevé dans la vie
+pratique.
+
+ [Note 170:
+ Quand Sidrac, à qui l'âge allonge le chemin,
+ Arrive dans la chambre, un bâton à la main....
+
+ (BOILEAU, _le Lutrin_, chant I.)]
+
+L'indifférence, j'en conviens, est une qualité des hommes d'État, mais
+des hommes d'État sans conscience. Il faut savoir regarder d'un oeil sec
+tout événement, avaler des couleuvres comme de la malvoisie, mettre au
+néant, à l'égard des autres, morale, justice, souffrance, pourvu qu'au
+milieu des révolutions on sache trouver sa fortune particulière. Car à
+ces esprits transcendants l'accident, bon ou mauvais, est obligé de
+rapporter quelque chose; il doit financer à raison d'un trône, d'un
+cercueil, d'un serment, d'un outrage; le tarif est marqué par les
+Mionnet des catastrophes et des affronts: je ne suis pas connaisseur en
+cette numismatique[171]. Malheureusement mon insouciance est double; je
+ne sais pas plus échauffé pour ma personne que pour le fait. Le mépris
+du monde venait à saint Paul ermite de sa foi religieuse; le dédain de
+la société me vient de mon incrédulité politique. Cette incrédulité me
+porterait haut dans une sphère d'action, si, plus soigneux de mon sot
+individu, je savais en même temps l'humilier et le vêtir. J'ai beau
+faire, je reste un benêt d'honnête homme, naïvement hébété et tout nu,
+ne sachant ni ramper, ni prendre.
+
+ [Note 171: Théodore _Mionnet_ (1770-1842). Conservateur
+ adjoint à la Bibliothèque nationale et membre de l'Académie
+ des inscriptions, il consacra trente ans de sa vie à son
+ grand ouvrage, la _Description des médailles grecques et
+ romaines, avec leur degré de rareté et leur estimation_
+ (1806-1837, 15 vol. in-8{o}).]
+
+D'Andilly[172], parlant de lui, semble avoir peint un côté de mon
+caractère: «Je n'ai jamais eu aucune ambition, dit-il, parce que j'en
+avais trop, ne pouvant souffrir cette dépendance qui resserre dans des
+bornes si étroites les effets de l'inclination que Dieu m'a donnée pour
+des choses grandes, glorieuses à l'État et qui peuvent procurer la
+félicité des peuples, sans qu'il m'ait été possible d'envisager en tout
+cela mes intérêts particuliers. Je n'étais propre que pour un roi qui
+aurait régné par lui-même et qui n'aurait eu d'autre désir que de rendre
+sa gloire immortelle.» Dans ce cas, je n'étais pas propre aux rois du
+jour.
+
+ [Note 172: Robert _Arnauld_, dit _d'Andilly_, (1589-1674),
+ fils d'Antoine Arnauld, le célèbre avocat, et frère du _grand
+ Arnauld_. Son fils, Simon Arnauld, marquis de Pomponne, fut
+ l'un des ministres de Louis XIV. Arnauld d'Andilly a laissé
+ des _Mémoires sur sa vie_, publiés en 1734, ainsi qu'un
+ _Journal_, qui n'a paru qu'en 1857.]
+
+Maintenant que je vous ai conduit par la main dans les plus secrets
+détours de mes mérites, que je vous ai fait sentir tout ce qu'il y a de
+rare dans mes dépêches, comme un de mes confrères de l'Institut qui
+chante incessamment sa renommée et qui enseigne aux hommes à l'admirer,
+maintenant je vous dirai où j'en veux venir par mes vanteries: en
+montrant ce qu'ils peuvent faire dans les emplois, je veux défendre les
+gens de lettres contre les gens de diplomatie, de comptoir et de
+bureaux.
+
+Il ne faut pas que ceux-ci s'avisent de se croire au-dessus d'hommes
+dont le plus petit les surpasse de toute la tête; quand on sait tant de
+choses, comme messieurs les positifs, on devrait au moins ne pas dire
+des âneries. Vous parlez de _faits_, reconnaissez donc les _faits_: la
+plupart des grands écrivains de l'antiquité, du moyen âge, de
+l'Angleterre moderne, ont été de grands hommes d'État, quand ils ont
+daigné descendre jusqu'aux affaires. «Je ne voulus pas leur donner à
+entendre, dit Alfieri refusant une ambassade, que leur diplomatie et
+leurs dépêches me paraissaient et étaient certainement pour moi moins
+importantes que mes tragédies ou même celles des autres: mais il est
+impossible de ramener cette espèce de gens-là: ils ne peuvent et ne
+doivent pas se convertir.»
+
+Qui fut jamais plus littéraire en France que L'Hôpital, survivancier
+d'Horace[173], que d'Ossat, cet habile ambassadeur, que Richelieu,
+cette forte tête, lequel, non content de dicter des _traités de
+controverse_, de rédiger des _mémoires_ et des _histoires_, inventait
+incessamment des sujets dramatiques, rimaillait avec Malleville et
+Boisrobert, accouchait, à la sueur de son front, de l'Académie et de _la
+Grande Pastorale_? Est-ce parce qu'il était méchant écrivain qu'il fut
+grand ministre? Mais la question n'est pas du plus ou du moins de
+talent; elle est de la passion de l'encre et du papier: or jamais M. de
+l'Empyrée[174] ne montra plus d'ardeur, ne fit plus de frais que le
+cardinal pour ravir la palme du Parnasse, jusque-là que la mise en scène
+de sa _tragi-comédie_ de _Mirame_ lui coûta deux cent mille écus! Si
+dans un personnage à la fois politique et littéraire la médiocrité du
+poète fait la supériorité de l'homme d'État, il faudrait en conclure que
+la faiblesse de l'homme d'État résulterait de la force du poète:
+cependant le génie des lettres a-t-il détruit le génie politique de
+Solon, élégiaque égal à Simonide, de Périclès dérobant aux Muses
+l'éloquence avec laquelle il subjuguait les Athéniens; de Thucydide et
+de Démosthène, qui portèrent si haut la gloire de l'écrivain et de
+l'orateur, tout en consacrant leurs jours à la guerre et à la place
+publique? A-t-il détruit le génie de Xénophon, qui opérait la retraite
+des dix-mille, tout en rêvant la _Cyropédie_; des deux Scipions, l'un
+l'ami de Lélius, l'autre associé à la renommée de Térence: de Cicéron,
+roi des lettres comme il était père de la patrie; de César enfin, auteur
+d'ouvrages de grammaire, d'astronomie, de religion, de littérature, de
+César, rival d'Archiloque dans la satire, de Sophocle dans la tragédie,
+de Démosthène dans l'éloquence, et dont les _Commentaires_ sont le
+désespoir des historiens?
+
+ [Note 173: Le chancelier de L'Hôpital excellait dans la
+ poésie intime. «Ses vers, dit Villemain, expriment des
+ pensées si nobles qu'on ne peut les lire sans
+ attendrissement.... C'est une âme antique qui s'exprime dans
+ l'ancienne langue des Romains.» Ses amis Pibrac, de Thou,
+ Scévole de Sainte-Marthe se réunirent pour faire une édition
+ de ses _Poésies intimes_, qui fut publiée par Michel Hurault
+ de L'Hôpital (Paris, 1585, in fol.)]
+
+ [Note 174: C'est le nom que prend Damis, dans _la
+ Métromanie_, de Piron (acte I, scène VIII):
+
+ MONDOR
+
+ Votre nom maintenant, c'est donc?
+
+ DAMIS
+
+ De l'Empyrée;
+ Et j'en oserais bien garantir la durée.]
+
+Nonobstant ces exemples et mille autres, le talent littéraire, bien
+évidemment le premier de tous parce qu'il n'exclut aucune autre faculté,
+sera toujours dans ce pays un obstacle au succès politique: à quoi bon
+en effet une haute intelligence? cela ne sert à quoi que ce soit. Les
+sots de France, espèce particulière et toute nationale, n'accordent rien
+aux Grotius, aux Frédéric, aux Bacon, aux Thomas Morus, aux Spencer, aux
+Falkland, aux Clarendon, aux Bolingbroke, aux Burke et aux Canning de
+France.
+
+Jamais notre vanité ne reconnaîtra à un homme, même de génie, des
+aptitudes, et la faculté de faire aussi bien qu'un esprit commun des
+choses communes. Si vous dépassez d'une ligne les conceptions vulgaires,
+mille imbéciles s'écrient: «Vous vous perdez dans les nues», ravis
+qu'ils se sentent d'habiter en bas, où ils s'entêtent à penser. Ces
+pauvres envieux, en raison de leur secrète misère, se rebiffent contre
+le mérite; ils renvoient avec compassion Virgile, Racine, Lamartine à
+leurs vers. Mais, superbes sires, à quoi faut-il vous renvoyer? à
+l'oubli: il vous attend à vingt pas de votre logis, tandis que vingt
+vers de ces poètes les porteront à la dernière postérité.
+
+La première invasion des Français, à Rome, sous le Directoire, fut
+infâme et spoliatrice; la seconde, sous l'Empire, fut inique: mais, une
+fois accomplie, l'ordre régna.
+
+La République demanda à Rome, pour un armistice, vingt-deux millions,
+l'occupation de la citadelle d'Ancône, cent tableaux et statues, cent
+manuscrits au choix des commissaires français. On voulait surtout avoir
+le buste de _Brutus_ et celui de _Marc-Aurèle_: tant de gens en France
+s'appelaient alors _Brutus_! il était tout simple qu'ils désirassent
+posséder la pieuse image de leur père putatif; mais Marc-Aurèle, de qui
+était-il parent? Attila, pour s'éloigner de Rome, ne demanda qu'un
+certain nombre de livres de poivre et de soie: de notre temps, elle
+s'est un moment rachetée avec des tableaux. De grands artistes, souvent
+négligés et malheureux, ont laissé leurs chefs-d'oeuvre pour servir de
+rançon aux ingrates cités qui les avaient méconnus.
+
+Les Français de l'Empire eurent à réparer les ravages qu'avaient faits à
+Rome les Français de la République; ils devaient aussi une expiation à
+ce sac de Rome accompli par une armée que conduisait un prince
+français[175]: c'était à Bonaparte qu'il convenait de mettre de l'ordre
+dans des ruines qu'un autre Bonaparte avait vu croître et dont il a
+décrit la bouleversement[176]. Le plan que suivit l'administration
+française pour le déblaiement du Forum fut celui que Raphaël avait
+proposé à Léon X: elle fit sortir de terre les trois colonnes du temple
+de Jupiter tonnant; elle mit à nu le portique du temple de la Concorde;
+elle découvrit le pavé de la voie sacrée; elle fit disparaître les
+constructions nouvelles dont le temple de la Paix était encombré; elle
+enleva les terres qui recouvraient l'emmarchement du Colisée, vida
+l'intérieur de l'arène, et fit reparaître sept ou huit salles des bains
+de Titus.
+
+ [Note 175: Le connétable de Bourbon, en 1527.]
+
+ [Note 176: Jacques Buonaparte--le premier Bonaparte dont il
+ soit fait mention dans l'histoire--a laissé un récit du _sac
+ de Rome en 1527_, dont il avait été témoin oculaire. Ce
+ document a été traduit en français par Napoléon-Louis
+ Bonaparte, frère aîné de Napoléon III.]
+
+Ailleurs, le Forum de Trajan fut exploré; on répara le Panthéon, les
+Thermes de Dioclétien, le temple de la Pudicité patricienne. Des fonds
+furent assignés pour entretenir, hors de Rome, les murs de Faléries et
+le tombeau de Cecilia Metella.
+
+Les travaux d'entretien pour les édifices modernes furent également
+suivis: Saint-Paul-hors-des-Murs, qui n'existe plus, vit restaurer sa
+toiture; Sainte-Agnès, San-Martino-ai-Monti, furent défendus contre le
+temps. On refit une partie des combles et des pavés de Saint-Pierre; des
+paratonnerres mirent à l'abri de la foudre le dôme de Michel-Ange. On
+marqua l'emplacement de deux cimetières à l'est et à l'ouest de la
+ville, et celui de l'est, près du couvent de Saint-Laurent, fut terminé.
+
+Le Quirinal revêtit son indigence extérieure du luxe des porphyres et
+des marbres romains: désigné pour le palais impérial, Bonaparte, avant
+de l'habiter, voulut y faire disparaître les traces de l'enlèvement du
+pontife, captif à Fontainebleau. On se proposait d'abattre la partie de
+la ville située entre le Capitole et Monte-Cavallo, afin que le
+triomphateur montât par une immense avenue à sa demeure césarienne: les
+événements firent évanouir ces songes gigantesques en détruisant
+d'énormes réalités.
+
+Dans les projets arrêtés était celui de construire une suite de quais
+depuis _Ripetta_ jusqu'à _Ripa grande_: ces quais auraient été plantés;
+les quatre flots de maisons entre le château Saint-Ange et la place
+Rusticucci étaient achetés en partie et auraient été démolis. Une large
+allée eût été ainsi ouverte sur la place Saint-Pierre, qu'on eût aperçue
+du pied du château Saint-Ange.
+
+Les Français font partout des promenades: j'ai vu au Caire un grand
+carré qu'ils avaient planté de palmiers et environné de cafés, lesquels
+portaient des noms empruntés aux cafés de Paris: à Rome, mes
+compatriotes ont créé le Pincio; on y monte par une rampe. En descendant
+cette rampe, je vis, l'autre jour, passer une voiture dans laquelle
+était une femme encore de quelque jeunesse: à ses cheveux blonds, au
+galbe mal ébauché de sa taille, à l'inélégance de sa beauté, je l'ai
+prise pour une grasse et blanche étrangère de la Westphalie; c'était
+madame Guiccioli: rien ne s'arrangeait moins avec le souvenir de lord
+Byron. Qu'importe? la fille de Ravenne (dont au reste le poète était las
+lorsqu'il prit le parti de mourir) n'en ira pas moins, conduite par la
+Muse, se placer dans l'Élysée en augmentant les divinités de la tombe.
+
+La partie occidentale de la place du Peuple devait être plantée dans
+l'espace qu'occupent des chantiers et des magasins; on eût aperçu, de
+l'extrémité du cours, le Capitole, le Vatican et Saint-Pierre au delà
+des quais du Tibre, c'est-à-dire Rome antique et Rome moderne.
+
+Enfin, un bois, création des Français, s'élève aujourd'hui à l'orient du
+Colisée; on n'y rencontre jamais personne: quoiqu'il ait grandi, il a
+l'air d'une broussaille croissant au pied d'une haute ruine.
+
+Pline le jeune écrivait à Maxime:
+
+«On vous envoie dans la Grèce, où la politesse, les lettres,
+l'agriculture même, ont pris naissance. Respectez les dieux leurs
+fondateurs, la présence de ces dieux; respectez l'ancienne gloire de
+cette nation, et la vieillesse, sacrée dans les villes comme elle est
+vénérable dans les hommes; faites honneur à leurs antiquités, à leurs
+exploits fameux, à leurs fables même. N'entreprenez rien sur la dignité,
+sur la liberté, ni même sur la vanité de personne. Ayez continuellement
+devant les yeux que nous avons puisé notre droit dans ce pays; que nous
+n'avons pas imposé des lois à ce peuple après l'avoir vaincu, mais qu'il
+nous a donné les siennes après l'en avoir prié. C'est à Athènes, c'est à
+Lacédémone que vous devez commander; il y aurait de l'inhumanité, de la
+cruauté, de la barbarie, à leur ôter l'ombre et le nom de liberté qui
+leur restent.»
+
+Lorsque Pline écrivait ces nobles et touchantes paroles à Maxime,
+savait-il qu'il rédigeait des instructions pour des peuples alors
+barbares, qui viendraient un jour dominer sur les ruines de Rome?
+
+ * * * * *
+
+Je vais bientôt quitter Rome, et j'espère y revenir. Je l'aime de
+nouveau passionnément, cette Rome si triste et si belle: j'aurai un
+panorama au Capitole, où le ministre de Prusse me cédera le petit palais
+Caffarelli[177]; à Saint-Onuphre je me suis ménagé une autre retraite.
+En attendant mon départ et mon retour, je ne cesse d'errer dans la
+campagne; il n'y a pas de petit chemin, entre deux haies que je ne
+connaisse mieux que les sentiers de Combourg. Du haut du mont Marius et
+des collines environnantes, je découvre l'horizon de la mer vers Ostie;
+je me repose sous les légers et croulants portiques de la villa Madama.
+Dans ces architectures changées en fermes je ne trouve souvent qu'une
+jeune fille sauvage, effarouchée et grimpante comme ses chèvres. Quand
+je sors par la _Porta Pia_, je vais au pont _Lamentano_ sur le Teverone;
+j'admire, en passant à Sainte-Agnès, une tête de Christ par Michel-Ange,
+qui garde le couvent presque abandonné. Les chefs-d'oeuvre des grands
+maîtres ainsi semés dans le désert remplissent l'âme d'une mélancolie
+profonde. Je me désole qu'on ait réuni les tableaux de Rome dans un
+musée; j'aurais bien plus de plaisir par les pentes du Janicule, sous la
+chute de l'_Aqua Paola_, au travers de la rue solitaire _delle Fornaci_,
+à chercher _la Transfiguration_ dans le monastère des Récollets de
+Saint-Pierre _in Montorio_. Lorsqu'on regarde la place qu'occupait, sur
+le maître-autel de l'église, l'ornement des funérailles de Raphaël, on a
+le coeur saisi et attristé.
+
+ [Note 177: Le 29 avril 1829, Chateaubriand écrivait, de Rome,
+ à M. de Marcellus:
+
+ «Vous m'avez vu regretter Londres au moment de partir pour
+ Vérone. Aujourd'hui, à la veille de partir pour la France, je
+ regrette Rome. J'ai le congé que j'avais demandé, et me sens
+ peu disposé à m'en servir. Si Mme de Chateaubriand veut aller
+ à Paris toute seule, je pourrais bien passer ici mon été. Je
+ traite pour cela avec M. Bunsen, le ministre de Prusse, la
+ cession de son logement au Capitole. Qu'irais-je voir chez
+ nous? Le tumulte des antichambres, peut-être des rues; des
+ luttes de vanité. Après mon conclave et son tapage, j'ai
+ repris goût aux ruines et à la solitude.
+
+ «CHATEAUBRIAND.»]
+
+Au delà du pont _Lamentano_, des pâturages jaunis s'étendent à gauche
+jusqu'au Tibre; la rivière qui baignait les jardins d'Horace y coule
+inconnue. En suivant la grande route, vous trouvez le pavé de l'ancienne
+voie Tiburtine. J'y ai vu cette année arriver la première hirondelle.
+
+J'herborise au tombeau de Cecilia Metella: le réséda ondé et
+l'anémone apennine font un doux effet sur la blancheur de la ruine
+et du sol. Par la route d'Ostie, je me rends à Saint-Paul,
+dernièrement la proie d'un incendie; je me repose sur quelque
+porphyre calciné, et je regarde les ouvriers qui rebâtissent en
+silence une nouvelle église; on m'en avait montré quelque colonne
+déjà ébauchée à la descente du Simplon: toute l'histoire du
+christianisme dans l'Occident commence à _Saint-Paul-hors-des-Murs_.
+
+En France, lorsque nous élevons quelque bicoque, nous faisons un tapage
+effroyable; force machines, multitude d'hommes et de cris; en Italie, on
+entreprend des choses immenses presque sans se remuer. Le pape fait dans
+ce moment même refaire la partie tombée du Colisée; une demi-douzaine de
+goujats sans échafaudage redressent le colosse sur les épaules duquel
+mourut une nation changée en ouvriers esclaves. Près de Vérone, je me
+suis souvent arrêté pour regarder un curé qui construisait seul un
+énorme clocher; sous lui le fermier de la cure était le maçon.
+
+J'achève souvent le tour des murs de Rome à pied; en parcourant ce
+chemin de ronde, je lis l'histoire de la reine de l'univers païen et
+chrétien écrite dans les constructions, les architectures et les âges
+divers de ces murs.
+
+Je vais encore à la découverte de quelque villa délabrée en dedans des
+murs de Rome. Je visite Sainte-Marie-Majeure, Saint-Jean-de-Latran avec
+son obélisque, Sainte-Croix-de-Jérusalem avec ses fleurs; j'y entends
+chanter; je prie: j'aime à prier à genoux; mon coeur est ainsi plus près
+de la poussière et du repos sans fin: je me rapproche de la tombe.
+
+Mes fouilles ne sont qu'une variété des mêmes plaisirs. Du plateau de
+quelque colline on aperçoit le dôme de Saint-Pierre. Que paye-t-on au
+propriétaire du lieu où sont enfouis des trésors? La valeur de l'herbe
+détruite par la fouille. Peut-être rendrai-je mon argile à la terre en
+échange de la statue qu'elle me donnera: nous ne ferons que troquer une
+image de l'homme contre une image de l'homme.
+
+On n'a point vu Rome quand on n'a point parcouru les rues de ses
+faubourgs mêlées d'espaces vides, de jardins pleins de ruines, d'enclos
+plantés d'arbres et de vignes, de cloîtres où s'élèvent des palmiers et
+des cyprès, les uns ressemblant à des femmes de l'Orient, les autres à
+des religieuses en deuil. On voit sortir de ces débris de grandes
+Romaines, pauvres et belles, qui vont acheter des fruits ou puiser de
+l'eau aux cascades versées par les aqueducs des empereurs et des papes.
+Pour apercevoir les moeurs dans leur naïveté, je fais semblant de
+chercher un appartement à louer; je frappe à la porte d'une maison
+retirée; on me répond: _Favorisca._ J'entre: je trouve, dans des
+chambres nues, ou un ouvrier exerçant son métier, ou une _zitella_
+fière, tricotant ses laines, un chat sur ses genoux, et me regardant
+errer à l'aventure sans se lever.
+
+Quand le temps est mauvais, je me retire dans Saint-Pierre ou bien je
+m'égare dans les musées de ce Vatican aux onze mille chambres et aux
+dix-huit mille fenêtres (Juste-Lipse). Quelles solitudes de
+chefs-d'oeuvre! On y arrive par une galerie dans les murs de laquelle
+sont incrustées des épitaphes et d'anciennes inscriptions: la mort
+semble née à Rome.
+
+Il y a dans cette ville plus de tombeaux que de morts. Je m'imagine que
+les décédés, quand ils se sentent trop échauffés dans leur couche de
+marbre, se glissent dans une autre restée vide, comme on transporte un
+malade d'un lit dans un autre lit. On croirait entendre les squelettes
+passer durant la nuit de cercueil en cercueil.
+
+La première fois que j'ai vu Rome, c'était à la fin de juin: la saison
+des chaleurs augmente le délaisser de la cité; l'étranger fuit, les
+habitants du pays se renferment chez eux; on ne rencontre pendant le
+jour personne dans les rues. Le soleil darde ses rayons sur le Colisée,
+où pendent des herbes immobiles, où rien ne remue que les lézards. La
+terre est nue; le ciel sans nuages paraît encore plus désert que la
+terre. Mais bientôt la nuit fait sortir les habitants de leurs palais et
+les étoiles du firmament; la terre et le ciel se repeuplent; Rome
+ressuscite; cette vie recommencée en silence dans les ténèbres, autour
+des tombeaux, a l'air de la vie et de la promenade des ombres qui
+redescendent à l'Érèbe aux approches du jour.
+
+Hier j'ai vagué au clair de lune dans la campagne entre la porte
+Angélique et le mont Marius. On entendait un rossignol dans un étroit
+vallon balustré de cannes. Je n'ai retrouvé que là cette tristesse
+mélodieuse dont parlent les poètes anciens, à propos de l'oiseau du
+printemps. Le long sifflement que chacun connaît, et qui précède les
+brillantes batteries du musicien ailé, n'était pas perçant comme celui
+de nos rossignols; il avait quelque chose de voilé comme le sifflement
+du bouvreuil de nos bois. Toutes ses notes étaient baissées d'un
+demi-ton; sa romance à refrain était transposée du majeur au mineur; il
+chantait à demi-voix; il avait l'air de vouloir charmer le sommeil des
+morts et non de les réveiller. Dans ces parcours incultes, la Lydie
+d'Horace, la Délie de Tibulle, la Corinne d'Ovide, avaient passé; il n'y
+restait que la Philomèle de Virgile. Cet hymne d'amour était puissant
+dans ce lieu et à cette heure; il donnait je ne sais quelle passion
+d'une seconde vie: selon Socrate, l'amour est le désir de renaître par
+l'entremise de la beauté; c'était ce désir que faisait sentir à un jeune
+homme une jeune fille grecque en lui disant: «S'il ne me restait que le
+fil de mon collier de perles, je le partagerais avec toi.»
+
+Si j'ai le bonheur de finir mes jours ici, je me suis arrangé pour avoir
+à Saint-Onuphre un réduit joignant la chambre où le Tasse expira. Aux
+moments perdus de mon ambassade, à la fenêtre de ma cellule, je
+continuerai mes _Mémoires_. Dans un des plus beaux sites de la terre,
+parmi les orangers et les chênes verts, Rome entière sous mes yeux,
+chaque matin, en me mettant à l'ouvrage, entre le lit de mort et la
+tombe du poète, j'invoquerai le génie de la gloire et du malheur.
+
+Dans les premiers jours de mon arrivée à Rome, lorsque j'errais ainsi à
+l'aventure, je rencontrai entre les bains de Titus et le Colisée une
+pension de jeunes garçons. Un maître à chapeau rabattu, à robe traînante
+et déchirée, ressemblant à un pauvre frère de la Doctrine chrétienne,
+les conduisait. Passant près de lui, je le regarde, je lui trouve un
+faux air de mon neveu Christian de Chateaubriand, mais je n'osais en
+croire mes yeux. Il me regarde à son tour, et, sans montrer aucune
+surprise, il me dit: «Mon oncle!» Je me précipite tout ému et je le
+serre dans mes bras. D'un geste de la main il arrête derrière lui son
+troupeau obéissant et silencieux. Christian était à la fois pâle et
+noirci, miné par la fièvre et brûlé par le soleil. Il m'apprit qu'il
+était chargé de la préfecture des études au collège des Jésuites, alors
+en vacances à Tivoli. Il avait presque oublié sa langue, il s'énonçait
+difficilement en français, ne parlant et n'enseignant qu'en italien. Je
+contemplais, les yeux pleins de larmes, ce fils de mon frère devenu
+étranger, vêtu d'une souquenille noire, poudreuse, maître d'école à
+Rome, et couvrant d'un feutre de cénobite son noble front qui portait si
+bien le casque[178].
+
+ [Note 178: Voir, au tome I, l'Appendice nº III sur _Christian
+ de Chateaubriand_.]
+
+J'avais vu naître Christian; quelques jours avant mon émigration,
+j'assistai à son baptême. Son père, son grand-père le président de
+Rosambo, et son bisaïeul M. de Malesherbes, étaient présents. Celui-ci
+le tint sur les fonts et lui donna son nom, _Christian_. L'église
+Saint-Laurent était déserte et déjà à demi dévastée. La nourrice et moi
+nous reprîmes l'enfant des mains du curé.
+
+ Io piangendo ti presi, e in breve cesta
+ Fuor ti portai. (TASSO.)
+
+Le nouveau-né fut reporté à sa mère, placé sur son lit, où cette mère et
+sa grand'mère, madame de Rosambo, le reçurent avec des pleurs de joie.
+Deux ans après, le père, le grand-père, le bisaïeul, la mère et la
+grand'mère avaient péri sur l'échafaud, et moi, témoin du baptême,
+j'errais exilé. Tels étaient les souvenirs que l'apparition subite de
+mon neveu fit revivre dans ma mémoire au milieu des ruines de Rome.
+Christian a déjà passé orphelin la moitié de sa vie; il a voué l'autre
+moitié aux autels: foyers toujours ouverts du père commun des hommes.
+
+Christian avait pour Louis, son digne frère, une amitié ardente et
+jalouse: lorsque Louis se fut marié, Christian partit pour l'Italie; il
+y connut le duc de Rohan-Chabot, et il y rencontra madame Récamier:
+comme son oncle, il est revenu habiter Rome, lui dans un cloître, moi
+dans un palais. Il entra en religion pour rendre à son frère une fortune
+qu'il ne croyait pas posséder légitimement par les nouvelles lois: ainsi
+Malhesherbes est maintenant, avec Combourg, à Louis.
+
+Après notre rencontre inattendue au pied du Colisée, Christian,
+accompagné d'un frère jésuite, me vint voir à l'ambassade: il avait le
+maintien triste et l'air sérieux; jadis il riait toujours. Je lui
+demandai s'il était heureux; il me répondit: «J'ai souffert longtemps;
+maintenant mon sacrifice est fait et je me trouve bien.»
+
+Christian a hérité du caractère de fer de son aïeul paternel, M. de
+Chateaubriand mon père, et des vertus morales de son bisaïeul maternel,
+M. de Malesherbes. Ses sentiments sont renfermés, bien qu'il les montre,
+sans égard aux préjugés de la foule, quand il s'agit de ses devoirs:
+dragon dans la garde, en descendant de cheval il allait à la sainte
+Table; on ne s'en moquait point, car sa bravoure et sa bienfaisance
+étaient l'admiration de ses camarades. On a découvert, depuis qu'il a
+renoncé au service, qu'il secourait secrètement un nombre considérable
+d'officiers et de soldats; il a encore des pensionnaires dans les
+greniers de Paris, et Louis acquitte les dettes fraternelles. Un jour,
+en France, je m'enquérais de Christian s'il se marierait: «Si je me
+mariais, répondit-il, j'épouserais une de mes petites parentes, la plus
+pauvre.»
+
+Christian passe les nuits à prier; il se livre à des austérités dont ses
+supérieurs sont effrayés: une plaie qui s'était formée à l'une de ses
+jambes lui était venue de sa persévérance à se tenir à genoux des heures
+entières; jamais l'innocence ne s'est livrée à tant de repentir.
+
+Christian n'est point un homme de ce siècle: il me rappelle ces ducs et
+ces comtes de la cour de Charlemagne, qui, après avoir combattu contre
+les Sarrasins, fondaient des couvents sur les sites déserts de Gellone
+ou de Madavalle, et s'y faisaient moines. Je le regarde comme un saint:
+je l'invoquerais volontiers. Je suis persuadé que ses bonnes oeuvres,
+unies à celles de ma mère et de ma soeur Julie, m'obtiendraient grâce
+auprès du souverain Juge. J'ai aussi du penchant au cloître; mais, mon
+heure étant venue, c'est à la Portioncule, sous la protection de mon
+patron, appelé _François_ parce qu'il parlait français, que j'irais
+demander une solitude.
+
+Je veux traîner seul mes sandales; je ne souffrirais pour rien au monde
+qu'il y eût deux têtes dans mon froc.
+
+«Jeune encore, dit le Dante, le soleil d'Assise épousa une femme à qui,
+comme à la mort, personne n'ouvre la porte du plaisir: cette femme,
+veuve de son premier mari depuis plus de onze cents ans, avait langui
+obscure et méprisée: en vain elle était montée avec le Christ sur la
+Croix. Quels sont les amants que te désignent ici mes paroles
+mystérieuses? FRANÇOIS et la PAUVRETÉ: _Francesco e Povertà._
+(_Paradiso_, cant. xi.)
+
+
+À MADAME RÉCAMIER.
+
+ «Rome, 16 mai 1829.
+
+«Cette lettre partira de Rome quelques heures après moi, et arrivera
+quelques heures avant moi à Paris. Elle va clore cette correspondance
+qui n'a pas manqué un seul courrier, et qui doit former un volume entre
+vos mains. J'éprouve un mélange de joie et de tristesse que je ne puis
+vous dire; pendant trois ou quatre mois, je me suis assez déplu à Rome;
+maintenant j'ai repris à ces nobles ruines, à cette solitude si
+profonde, si paisible et pourtant si pleine d'intérêt et de souvenir.
+Peut-être aussi le succès inespéré que j'ai obtenu ici m'a attaché: je
+suis arrivé au milieu de toutes les préventions suscitées contre moi, et
+j'ai tout vaincu; on paraît me regretter. Que vais-je retrouver en
+France? du bruit au lieu de silence, de l'agitation au lieu de repos, de
+la déraison, des ambitions, des combats de place et de vanité. Le
+système politique que j'ai adopté est tel que personne n'en voudrait
+peut-être, et que d'ailleurs on ne me mettrait pas à même de l'exécuter.
+Je me chargerais encore de donner une grande gloire à la France, comme
+j'ai contribué à lui obtenir une grande liberté; mais me ferait-on table
+rase? me dirait-on: «Soyez le maître, disposez de tout au péril de votre
+tête?» Non; on est si loin de me dire une pareille chose, que l'on
+prendrait tout le monde avant moi, et que l'on ne m'admettrait qu'après
+avoir essuyé les refus de toutes les médiocrités de la France, et qu'on
+croirait me faire une grande grâce en me reléguant dans un coin obscur.
+Je vais vous chercher; ambassadeur ou non, c'est à Rome que je voudrais
+mourir. En échange d'une petite vie, j'aurais du moins une grande
+sépulture jusqu'au jour où j'irai remplir mon cénotaphe dans le sable
+qui m'a vu naître. Adieu; j'ai déjà fait plusieurs lieues vers vous.»
+
+ * * * * *
+
+J'eus un grand plaisir à revoir mes amis[179]: je ne rêvais qu'au
+bonheur de les emmener avec moi et de finir mes jours à Rome. J'écrivis
+pour mieux m'assurer encore du petit palais Caffarelli que je projetais
+de louer sur le Capitole, et de la cellule que je postulais à
+Saint-Onuphre. J'achetai des chevaux anglais et je les fis partir pour
+les prairies d'Évandre. Je disais déjà adieu dans ma pensée à ma patrie
+avec une joie qui méritait d'être punie. Lorsqu'on a voyagé dans sa
+jeunesse et qu'on a passé beaucoup d'années hors de son pays, on s'est
+accoutumé à placer partout sa mort: en traversant les mers de la Grèce,
+il me semblait que tous ces monuments que j'apercevais sur les
+promontoires étaient des hôtelleries où mon lit était préparé.
+
+ [Note 179: Chateaubriand rentra à Paris le 28 mai 1829.--Les
+ pages qui vont suivre, jusqu'à la fin du Livre XIII, ont été
+ écrites à Paris, rue d'Enfer, en août et septembre 1830.]
+
+J'allai faire ma cour au roi à Saint-Cloud: il me demanda quand je
+retournais à Rome. Il était persuadé que j'avais un bon coeur et une
+mauvaise tête. Le fait est que j'étais précisément l'inverse de ce que
+Charles X pensait de moi: j'avais très froide et très bonne tête, et le
+coeur cahin-caha pour les trois quarts et demi du genre humain.
+
+Je trouvai le roi dans une fort mauvaise disposition à l'égard de son
+ministère: il le faisait attaquer par certains journaux royalistes, ou
+plutôt, lorsque les rédacteurs de ces feuilles allaient lui demander
+s'il ne les trouvait pas trop hostiles, il s'écriait: «Non, non,
+continuez.» Quand M. de Martignac avait parlé: «Eh bien, disait Charles
+X, avez-vous entendu la Pasta?» Les opinions libérales de M. Hyde de
+Neuville lui étaient antipathiques; il trouvait plus de complaisance
+dans M. Portalis le fédéré, qui portait sa cupidité sur son visage:
+c'est à M. Portalis que la France doit ses malheurs. Quand je le vis à
+Passy, je m'aperçus de ce que j'avais en partie deviné: le garde des
+sceaux, en faisant semblant de tenir _par intérim_ le ministère des
+affaires étrangères, mourait d'envie de le conserver, bien qu'il se fut
+pourvu, à tout événement, de la place de président de la Cour de
+cassation. Le roi, quand il s'était agi de disposer des affaires
+étrangères, avait prononcé: «Je ne dis pas que Chateaubriand ne sera pas
+mon ministre; mais pas à présent.» Le prince de Laval avait refusé; M.
+de La Ferronnays ne se pouvait plus livrer à un travail suivi. Dans
+l'espoir que, de guerre lasse, le portefeuille lui resterait, M.
+Portalis ne faisait rien pour déterminer le roi.
+
+Plein de mes délices futures de Rome, je m'y laissai aller sans trop
+sonder l'avenir; il me convenait assez que M. Portalis gardât
+l'_intérim_ à l'abri duquel ma position politique restait la même. Il ne
+me vint pas un seul instant dans l'idée que M. de Polignac pourrait être
+investi du pouvoir: son esprit borné, fixe et ardent, son nom fatal et
+impopulaire, son entêtement, ses opinions religieuses exaltées jusqu'au
+fanatisme, me paraissaient des causes d'une éternelle exclusion. Il
+avait, il est vrai, souffert pour le roi; mais il en était largement
+récompensé par l'amitié de son maître et par la haute ambassade de
+Londres que je lui avais donnée sous mon ministère, malgré l'opposition
+de M. de Villèle.
+
+De tous les ministres en place que je trouvai à Paris, excepté
+l'excellent M. Hyde de Neuville, pas un ne me plaisait: je sentais en
+eux une capacité implacable qui me laissait de l'inquiétude sur la durée
+de leur empire. M. de Martignac, d'un talent de parole agréable, avait
+une voix douce et épuisée comme celle d'un homme à qui les femmes ont
+donné quelque chose de leur séduction et de leur faiblesse! Pythagore se
+souvenait d'avoir été une courtisane charmante nommée Alcée[180].
+L'ancien secrétaire d'ambassade de l'abbé Siéyès avait aussi une
+suffisance contenue, un esprit calme un peu jaloux. Je l'avais, en 1823,
+envoyé en Espagne dans une position élevée et indépendante[181], mais il
+aurait voulu être ambassadeur. Il était choqué de n'avoir pas reçu un
+emploi qu'il croyait dû à son mérite.
+
+ [Note 180: Cormenin, dans son _Livre des Orateurs_ (t. II, p.
+ 59) trace ainsi le portrait de Martignac: «Il captivait
+ plutôt qu'il ne maîtrisait l'attention. Avec quel art il
+ ménageait la susceptibilité vaniteuse de nos chambres
+ françaises! avec quelle ingénieuse flexibilité il pénétrait
+ dans tous les détours d'une question! quelle fluidité de
+ diction! quel charme! quelle convenance! quel à-propos!
+ L'exposition des faits avait dans sa bouche une netteté
+ admirable, et il analysait les moyens de ses adversaires avec
+ une fidélité et un bonheur d'expression qui faisaient naître
+ sur leurs lèvres le sourire de l'amour-propre satisfait.
+ Pendant que son regard animé parcourait l'assemblée, _il
+ modulait sur tous les tons sa voix de sirène, et son
+ éloquence avait la douceur et l'harmonie d'une lyre_. Si, _à
+ tant de séductions_, si, à la puissance gracieuse de sa
+ parole, il eût joint les formes vives de l'apostrophe et la
+ précision rigoureuse des déductions logiques, c'eût été le
+ premier de nos orateurs, c'eût été la perfection même.»--Un
+ des membres les plus ardent» de l'extrême gauche, M. Dupont
+ de l'Eure cédant un jour à son admiration sympathique pour
+ l'éloquence de M. de Martignac, lui avait crié de sa place:
+ «Tais-toi, Sirène.» Ce mot résumait l'impression que
+ ressentait la Chambre toutes les fois que le ministre de
+ l'Intérieur prenait la parole.]
+
+ [Note 181: Avant l'entrée en campagne et le départ du duc
+ d'Angoulême, il avait fallu rédiger les instructions qu'il
+ devait suivre et lui former un conseil politique. M. de
+ Martignac avait été choisi pour être le chef de ce conseil et
+ avait reçu, à cette occasion, le titre de commissaire civil
+ près l'armée d'Espagne.]
+
+Mon goût ou mes déplaisances importaient peu. La Chambre commit une
+faute en renversant un ministère qu'elle aurait dû conserver à tout
+prix[182]. Ce ministère modéré servait de garde-fou à des abîmes; il
+était aisé de le jeter bas, car il ne tenait à rien et le roi lui était
+ennemi; raison de plus pour ne faire aucune chicane à ces hommes, pour
+leur donner une majorité à l'aide de laquelle ils se fussent maintenus
+et auraient fait place un jour, sans accident, à un ministère fort. En
+France, on ne sait rien attendre; on a horreur de tout ce qui a
+l'apparence du pouvoir, jusqu'à ce qu'on le possède. Au surplus, M. de
+Martignac a démenti noblement ses faiblesses en dépensant avec courage
+le reste de sa vie dans la défense de M. de Polignac[183]. Les pieds me
+brûlaient à Paris; je ne pouvais m'habituer au ciel gris et triste de la
+France, ma _patrie_; qu'aurais-je donc pensé du ciel de la Bretagne, ma
+_matrie_, pour parler grec? Mais là, du moins, il y a des vents de mer
+ou des calmes: _Tumidis albens fluctibus_[184], ou _venti
+posuere_[185]. Mes ordres étaient donnés pour exécuter dans mon jardin
+et dans ma maison, rue d'Enfer, les changements et les accroissements
+nécessaires, afin qu'à ma mort le legs que je voulais faire de cette
+maison à l'Infirmerie de madame de Chateaubriand fût plus profitable. Je
+destinais cette propriété à la retraite de quelques artistes et de
+quelques gens de lettres malades. Je regardais le soleil pâle, et je lui
+disais: «Je vais bientôt te retrouver avec un meilleur visage, et nous
+ne nous quitterons plus.»
+
+ [Note 182: Le 9 février 1829, M. de Martignac présenta deux
+ projets de loi destinés à réorganiser l'administration
+ municipale et départementale. La loi départementale fut
+ discutée la première. Dans la séance du 8 avril, malgré les
+ efforts de Martignac, d'Hyde de Neuville, de Vatimesnil et de
+ Cuvier, la Chambre des députés adopta un amendement qui
+ supprimait les conseils d'arrondissement. Une ordonnance
+ royale, en date du même jour, retira les deux projets. Le
+ ministère Martignac avait vécu. Il tint cependant a faire
+ voter le budget et à rester à son poste jusqu'à la fin de la
+ session, qui fut close le 30 juillet. Le 8 août, il faisait
+ place au ministère Polignac.]
+
+ [Note 183: «La défense spontanée, généreuse, désintéressée de
+ M. de Polignac, son antagoniste et son successeur, honore
+ beaucoup le caractère inoffensif et noble de M. de Martignac.
+ Les méditations de son plaidoyer et les émotions si
+ dramatiques de ce procès, achevèrent de ruiner sa santé
+ chancelante.» (Cormenin, _Livre des Orateurs_, T. II, p.
+ 59.)]
+
+ [Note 184:
+ _Quum mare sub noctem tumidis albescare coepit
+ Fluctibus_, (Ovide, _Métamorphoses_, livre XI.)]
+
+ [Note 185:
+ _Quum venti posuere, omnisque repende resedit
+ flatus...._ (_Énéide_, livre VII, v. 27.)]
+
+Ayant pris congé du roi et espérant le débarrasser pour toujours de moi,
+je montai en calèche. J'allais d'abord aux Pyrénées prendre les eaux de
+Cauterets; là, traversant le Languedoc et la Provence, je devais me
+rendre à Nice, où je rejoindrais madame de Chateaubriand. Nous passions
+ensemble la corniche, nous arrivions à la ville éternelle que nous
+traversions sans nous arrêter, et, après deux mois de séjour à Naples,
+au berceau du Tasse, nous revenions à sa tombe à Rome. Ce moment est le
+seul de ma vie où j'aie été complètement heureux, où je ne désirais plus
+rien, où mon existence était remplie, où je n'apercevais jusqu'à ma
+dernière heure qu'une suite de jours de repos. Je touchais au port; j'y
+entrais à pleines voiles comme Palinure: _inopina quies_[186].
+
+ [Note 186:
+ _Vix primos inopina quies laxaverat artus._
+ (_Énéide_, livre V, t. 857.)]
+
+Tout mon voyage jusqu'aux Pyrénées fut une suite de rêves: je m'arrêtais
+quand je voulais; je suivais sur ma route les chroniques du moyen âge
+que je retrouvais partout; dans le Berry, je voyais ces petites routes
+bocagères que l'auteur de _Valentine_ nomme des traînes[187], et qui me
+rappelaient ma Bretagne. Richard Coeur-de-Lion avait été tué à Chalus,
+au pied de cette tour: «_Enfant musulman, paix là! voici le roi
+Richard!_» À Limoges, j'ôtai mon chapeau par respect pour Molière; à
+Périgueux, les perdrix dans leurs tombeaux de faïence ne chantaient plus
+de différentes voix comme au temps d'Aristote. Je rencontrai là mon
+vieil ami Clausel de Coussergues; il portait avec lui quelques-unes des
+pages de ma vie. À Bergerac, j'aurais pu regarder le nez de Cyrano sans
+être obligé de me battre contre ce cadet aux gardes: je le laissai dans
+sa poussière avec _ces dieux que l'homme a faits et qui n'ont pas fait
+l'homme_.
+
+ [Note 187: George Sand n'a peut-être pas de plus belles pages
+ descriptives que sa peinture des chemins creux et ombragés du
+ Berry, dans _Valentine_. Ce roman, le second de George Sand,
+ publié en 1832, deux mois à peine après _Indiana_, est resté
+ l'un de ses chefs-d'oeuvre.]
+
+À Auch, j'admirai les stalles sculptées sur des cartons venus de Rome à
+la belle époque des arts. D'Ossat, mon devancier à la cour du
+saint-père, était né près d'Auch[188]. Le soleil ressemblait déjà à
+celui de l'Italie. À Tarbes, j'aurais voulu héberger à l'hôtel de
+l'_Étoile_, où Froissart descendit avec messire Espaing de Lyon,
+«vaillant homme et sage et beau chevalier,» et où il trouva de «bon
+foin, de bonnes avoines et de belles rivières».
+
+ [Note 188: Le cardinal d'Ossat, ambassadeur d'Henri III et
+ d'Henri IV à Rome, était né à la Roque-en-Magnoac, dans le
+ diocèse d'Auch, le 23 août 1536. Il mourut le 13 mars 1604.
+ C'est lui qui obtint du Saint Siège l'absolution d'Henri IV
+ et fit accepter l'Édit de Nantes.]
+
+Au lever des Pyrénées sur l'horizon, le coeur me battait: du fond de
+vingt-trois années sortirent des souvenirs embellis dans les lointains
+du temps: je revenais de la Palestine et de l'Espagne, lorsque, de
+l'autre côté de leur chaîne, je découvris le sommet de ces mêmes
+montagnes. Je suis de l'avis de madame de Motteville; je pense que c'est
+dans un de ces châteaux des Pyrénées qu'habitait Urgande la Déconnue. Le
+passé ressemble à un musée d'antiques; on y visite les heures écoulées;
+chacun peut y reconnaître les siennes. Un jour, me promenant dans une
+église déserte, j'entendis des pas se traînant sur les dalles, comme
+ceux d'un vieillard qui cherchait sa tombe. Je regardai et n'aperçus
+personne; c'était moi qui m'étais révélé à moi.
+
+Plus j'étais heureux à Cauterets, plus la mélancolie de ce qui était
+fini me plaisait. La vallée étroite et resserrée est animée d'un gave;
+au delà de la ville et des fontaines minérales, elle se divise en deux
+défilés, dont l'un, célèbre par ses sites, aboutit au pont d'Espagne et
+aux glaciers. Je me trouvai bien des bains; j'achevais seul de longues
+courses, en me croyant dans les escarpements de la Sabine. Je faisais
+tous mes efforts pour être triste et je ne le pouvais. Je composai
+quelques strophes sur les Pyrénées; je disais:
+
+[Illustration: 30 Juillet 1830.]
+
+ J'avais vu fuir les mers de Solyme et d'Athènes,
+ D'Ascalon et du Nil les mouvantes arènes,
+ Carthage abandonnée et son port blanchissant:
+ Le vent léger du soir arrondissait ma voile,
+ Et de Vénus l'étoile
+ Mêlait sa perle humide à l'or pur du couchant.
+
+ Assis au pied du mât de mon vaisseau rapide,
+ Mes yeux cherchaient de loin ces colonnes d'Alcide
+ Où choquent leurs tridents deux Neptune irrités.
+ De l'antique Hespérie abordant le rivage,
+ Du noble Abencerage
+ Le mystère m'ouvrit les palais enchantés.
+
+ Comme une jeune abeille aux roses engagée,
+ Ma Muse revenait de son butin chargée,
+ Et cueilli sur la fleur des plus beaux souvenirs:
+ Dans les monts que Roland brisa par sa vaillance,
+ Je contais à sa lance
+ L'orgueil de mes dangers, tentés pour des plaisirs.
+
+ De l'âge délaissé quand survient la disgrâce,
+ Fuyons, fuyons les bords qui, gardant notre trace,
+ Nous font dire du temps en mesurant le cours:
+ «Alors j'avais un frère, une mère, une amie;
+ Félicité ravie!
+ Combien me reste-t-il de parents et de jours?»
+
+Il me fut impossible d'achever mon ode: j'avais drapé lugubrement mon
+tambour pour battre le rappel des rêves de mes nuits passées; mais
+toujours, parmi ces rappelés, se mêlaient quelques songes du moment dont
+la mine heureuse déjouait l'air consterné de leurs vieux confrères.
+
+Voilà qu'en poétisant je rencontrai une jeune femme assise au bord du
+gave; elle se leva et vint droit à moi: elle savait, par la rumeur du
+hameau, que j'étais à Cauterets. Il se trouva que l'inconnue était une
+Occitanienne, qui m'écrivait depuis deux ans sans que je l'eusse jamais
+vue: la mystérieuse anonyme se dévoila: _patuit Dea_.
+
+J'allais rendre ma visite respectueuse à la naïade du torrent. Un soir
+qu'elle m'accompagnait lorsque je me retirais, elle me voulut suivre; je
+fus obligé de la reporter chez elle dans mes bras. Jamais je n'ai été si
+honteux: inspirer une sorte d'attachement à mon âge me semblait une
+véritable dérision; plus je pouvais être flatté de cette bizarrerie,
+plus j'en étais humilié, la prenant avec raison pour une moquerie. Je me
+serais volontiers caché de vergogne parmi les ours, nos voisins. J'étais
+loin de me dire ce que disait Montaigne: «L'amour me rendroit la
+vigilance, la sobriété, la grâce, le soin de ma personne....» Mon pauvre
+Michel, tu dis des choses charmantes, mais à notre âge, vois-tu, l'amour
+ne nous rend pas ce que tu supposes ici. Nous n'avons qu'une chose à
+faire: c'est de nous mettre franchement de côté. Au lieu donc de me
+remettre aux _estudes sains et sages_ par où _je pusse me rendre plus
+aimé_, j'ai laissé s'effacer l'impression fugitive de ma Clémence
+Isaure; la brise de la montagne a bientôt emporté ce caprice d'une
+fleur; la spirituelle, déterminée et charmante étrangère de seize ans
+m'a su gré de m'être rendu justice: elle est mariée[189].
+
+ [Note 189: Voir l'_Appendice_ nº IV: _Dans les Pyrénées._]
+
+ * * * * *
+
+Des bruits de changement de ministres étaient parvenus dans nos
+sapinières. Les gens bien instruits allaient jusqu'à parler du prince de
+Polignac; mais j'étais d'une incrédulité complète. Enfin, les journaux
+arrivent: je les ouvre, et mes yeux sont frappés de l'ordonnance
+officielle qui confirme les bruits répandus[190]. J'avais bien éprouvé
+des changements de fortune depuis que j'étais au monde, mais je n'étais
+jamais tombé d'une pareille hauteur. Ma destinée avait encore une fois
+soufflé sur mes chimères; ce souffle du sort n'effaçait pas seulement
+mes illusions, il enlevait la monarchie. Ce coup me fit un mal affreux;
+j'eus un moment de désespoir, car mon parti fut pris à l'instant, je
+sentis que je me devais retirer. La poste m'apporta une foule de
+lettres; toutes m'enjoignaient d'envoyer ma démission. Des personnes
+même que je connaissais à peine se crurent obligées de me prescrire la
+retraite.
+
+ [Note 190: Le _Moniteur_ du 9 août 1829 annonça la formation
+ du nouveau ministère. Il était ainsi composé: le prince de
+ Polignac aux Affaires étrangères; M. de la Bourdonnaye à
+ l'Intérieur; M. Courvoisier à la Justice; M. de Chabrol aux
+ Finances; le général de Bourmont à la Guerre; l'amiral de
+ Rigny à la Marine; M. de Montbel aux Affaires ecclésiastiques
+ et à l'Instruction publique.--L'amiral de Rigny, neveu du
+ baron Louis, était connu pour ses idées libérales. Nommé
+ ministre sans avoir été consulté, il arriva le 15 à Paris et
+ refusa d'entrer dans le cabinet. Il fut remplacé par la baron
+ d'Haussez, préfet de Bordeaux.]
+
+Je fus choqué de cet officieux intérêt pour ma bonne renommée. Grâce à
+Dieu, je n'ai jamais eu besoin qu'on me donnât des conseils d'honneur;
+ma vie a été une suite de sacrifices, qui ne m'ont jamais été commandés
+par personne; en fait de devoir, j'ai l'esprit prime-sautier. Les chutes
+me sont des ruines, car je ne possède que des dettes, dettes que je
+contracte dans des places où je ne demeure pas assez de temps pour les
+payer; de sorte que, toutes les fois que je me retire, je suis réduit à
+travailler aux gages d'un libraire. Quelques-uns de ces fiers
+obligeants, qui me prêchaient l'honneur et la liberté par la poste, et
+qui me les prêchèrent encore bien plus haut lorsque j'arrivai à Paris,
+donnèrent leur démission de conseillers d'État; mais les uns étaient
+riches, les autres ne se démirent pas des places secondaires qu'ils
+possédaient et qui leur laissèrent les moyens d'exister. Ils firent
+comme les protestants, qui rejettent quelques dogmes des catholiques et
+qui en conservent d'autres tout aussi difficiles à croire. Rien de
+complet dans ces oblations; rien d'une pleine sincérité: on quittait
+douze ou quinze mille livres de rente, il est vrai, mais on rentrait
+chez soi opulent de son patrimoine, ou du moins pourvu de ce pain
+quotidien qu'on avait prudemment gardé. Avec ma personne, pas tant de
+façons; on était rempli pour moi d'abnégation, on ne pouvait jamais
+assez se dépouiller de tout ce que je possédais: «Allons, Georges
+Dandin, le coeur au ventre; corbleu! mon gendre, me forlignez pas; habit
+bas! Jetez par la fenêtre deux cent mille livres de rente, une place
+selon vos goûts, une haute et magnifique place, l'empire des arts à
+Rome, le bonheur d'avoir enfin reçu la récompense de vos luttes longues
+et laborieuses. Tel est notre bon plaisir. À ce prix, vous aurez notre
+estime. De même que nous nous sommes dépouillés d'une casaque sous
+laquelle nous avons un bon gilet de flanelle, de même vous quitterez
+votre manteau de velours, pour rester nu. Il y a égalité parfaite,
+parité d'autel et d'holocauste.»
+
+Et, chose étrange! dans cette ardeur généreuse à me pousser dehors, les
+hommes qui me signifiaient leur volonté n'étaient ni mes amis réels, ni
+les copartageants de mes opinions politiques. Je devais m'immoler
+sur-le-champ au libéralisme, à la doctrine qui m'avait continuellement
+attaqué; je devais courir le risque d'ébranler le trône légitime, pour
+mériter l'éloge de quelques poltrons d'ennemis, qui n'avaient pas le
+courage entier de mourir de faim.
+
+J'allais me trouver noyé dans une longue ambassade; les fêtes que
+j'avais données m'avaient ruiné, je n'avais pas payé les frais de mon
+premier établissement. Mais ce qui me navrait le coeur, c'était la perte
+de ce que je m'étais promis de bonheur pour le reste de ma vie.
+
+Je n'ai point à me reprocher d'avoir octroyé à personne ces conseils
+catoniens qui appauvrissent celui qui les reçoit et non celui qui les
+donne; bien convaincu que ces conseils sont inutiles à l'homme qui n'en
+a point le sentiment intérieur. Dès le premier moment, je l'ai dit, ma
+résolution fut arrêtée; elle ne me coûta pas à prendre, mais elle fut
+douloureuse à exécuter. Lorsqu'à Lourdes, au lieu de tourner au midi et
+de rouler vers l'Italie, je pris le chemin de Pau[191], mes yeux se
+remplirent de larmes; j'avoue ma faiblesse. Qu'importe si je n'en ai
+pas moins accepté et tenu le cartel que m'envoyait la fortune? Je ne
+revins pas vite, afin de laisser les jours s'écouler. Je dépelotonnai
+lentement le fil de cette route que j'avais remontée avec tant
+d'allégresse, il y avait à peine quelques semaines.
+
+ [Note 191: On lit dans le _Moniteur_ du 27 août 1829: «On
+ écrit de Pau le 20 août:--«M. le vicomte de Chateaubriand est
+ arrivé hier à Pau. L'illustre auteur du _Génie du
+ Christianisme_ a visité une partie de la ville et longtemps
+ contemplé le château de Henri IV. Vers neuf heures, une
+ sérénade a été donnée au noble pair par les musiciens de la
+ ville. Une foule considérable couvrait la cour de l'hôtel de
+ France et les allées attenantes de la place Royale. Un grand
+ nombre de citoyens ont été admis dans les appartements du
+ noble vicomte. Parmi las morceaux qui ont été exécutés dans
+ cette sérénade improvisée, on a surtout remarqué la
+ délicieuse romance du _Dernier des Abencerages: Combien j'ai
+ douce souvenance!_ M. de Chateaubriand s'est rendu à
+ l'empressement dont il était l'objet, et s'est montré à l'une
+ des fenêtres. Des acclamations l'ont aussitôt accueilli et il
+ y a répondu par ces paroles: «Messieurs, je suis extrêmement
+ sensible à l'honneur que vous voulez bien me faire; je ne
+ reconnais le mériter que par mon amour pour mon pays. Il
+ était tout naturel que la ville qui a vu naître Henri IV ait
+ bien voulu se souvenir de mon dévouement aux descendants de
+ cet illustre roi.» De nouvelles acclamations se sont fait
+ entendre et la foule s'est ensuite paisiblement
+ dispersée.--M. de Chateaubriand est parti ce matin à neuf
+ heures pour Paris.» (_Mémorial des Pyrénées._)»]
+
+Le prince de Polignac craignait ma démission. Il sentait qu'en me
+retirant je lui enlèverais aux Chambres des votes royalistes, et que je
+mettrais son ministère en question. On lui suggéra la pensée de
+m'envoyer une estafette aux Pyrénées avec ordre du roi de me rendre
+immédiatement à Rome, pour recevoir le roi et la reine de Naples qui
+venaient marier leur fille en Espagne[192]. J'aurais été fort embarrassé
+si j'avais reçu cet ordre. Peut-être me serais-je cru obligé d'y obéir,
+quitte à donner ma démission, après l'avoir rempli. Mais une fois à
+Rome, que serait-il arrivé? Je me serais peut-être attardé; les fatales
+journées m'auraient pu surprendre au Capitole. Peut-être aussi
+l'indécision où j'aurais pu rester aurait-elle donné la majorité
+parlementaire à M. de Polignac qui ne lui faillit que de quelques voix.
+L'adresse alors ne passait pas; les ordonnances, résultat de cette
+adresse, n'auraient peut-être pas paru nécessaires à leurs funestes
+auteurs: _Diis aliter visum._
+
+ [Note 192: _Marie-Christine de Bourbon_ (1805-1878). Elle
+ était la seconde fille des onze enfants de François Ier, roi
+ des Deux-Siciles, et de sa seconde femme, Marie-Isabelle,
+ infante d'Espagne. Elle épousa, le 11 décembre 1829, le roi
+ Ferdinand VII, déjà trois fois veuf, et elle eut sur lui
+ assez d'empire pour lui faire promulguer, le 29 mars 1830, la
+ pragmatique _Siete partidas_ qui supprimait la loi salique et
+ dépossédait de ses droits au trône don Carlos, frère du roi.]
+
+ * * * * *
+
+Je trouvai à Paris madame de Chateaubriand toute résignée. Elle avait,
+la tête tournée d'être ambassadrice à Rome, et certes une femme l'aurait
+à moins; mais, dans les grandes circonstances, ma femme n'a jamais
+hésité d'approuver ce qu'elle pensait propre à mettre de la consistance
+dans ma vie et à rehausser mon nom dans l'estime publique: en cela elle
+a plus de mérite qu'une autre. Elle aime la représentation, les titres
+et la fortune; elle déteste la pauvreté et le ménage chétif; elle
+méprise ces susceptibilités, ces excès de fidélité et d'immolation,
+qu'elle regarde comme de vraies duperies dont personne ne vous sait gré;
+elle n'aurait jamais crié vive le Roi _quand même_, mais, quand il
+s'agit de moi, tout change; elle accepte d'un esprit ferme mes
+disgrâces, en les maudissant.
+
+Il me fallait toujours jeûner, veiller, prier pour le salut de ceux qui
+se gardaient bien de se vêtir du cilice dont ils s'empressaient de
+m'affubler. J'étais l'âne saint, l'âne chargé des arides reliques de la
+liberté; reliques qu'ils adoraient en grande dévotion pourvu qu'ils
+n'eussent pas la peine de les porter.
+
+Le lendemain de mon retour à Paris, je me rendis chez M. de Polignac. Je
+lui avais écrit cette lettre en arrivant:
+
+ «Paris, ce 28 août 1829.
+
+«Prince,
+
+«J'ai cru qu'il était plus digne de notre ancienne amitié, plus
+convenable à la haute mission dont j'étais honoré, et avant tout plus
+respectueux envers le roi, de venir déposer moi-même ma démission à ses
+pieds, que de vous la transmettre précipitamment par la poste. Je vous
+demande un dernier service, c'est de supplier Sa Majesté de vouloir bien
+m'accorder une audience, et d'écouter les raisons qui m'obligent à
+renoncer à l'ambassade de Rome. Croyez, prince, qu'il m'en coûte, au
+moment où vous arrivez au pouvoir, d'abandonner cette carrière
+diplomatique que j'ai eu le bonheur de vous ouvrir.
+
+«Agréez, je vous prie, l'assurance des sentiments que je vous ai voués
+et de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être,
+prince,
+
+ «Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
+
+ «CHATEAUBRIAND.»
+
+
+En réponse à cette lettre, on m'adressa ce billet des bureaux des
+affaires étrangères:
+
+«Le prince de Polignac a l'honneur d'offrir ses compliments à M. le
+vicomte de Chateaubriand, et le prie de passer au ministère demain
+dimanche, à neuf heures précises, si cela lui est possible.
+
+ «Samedi, 4 heures.
+
+
+J'y répliquai sur-le-champ par cet autre billet:
+
+ «Paris, ce 29 août 1829, au soir.
+
+«J'ai reçu, prince, une lettre de vos bureaux qui m'invite à passer
+demain 30, à neuf heures précises, au ministère, si cela m'est possible.
+Comme cette lettre ne m'annonce pas l'audience du roi que je vous avais
+prié de demander, j'attendrai que vous ayez quelque chose d'officiel à
+me communiquer sur la démission que je désire mettre aux pieds de Sa
+Majesté.
+
+«Mille compliments empressés,
+
+ «CHATEAUBRIAND.»
+
+
+Alors M. de Polignac m'écrivit ces mots de sa propre main:
+
+«J'ai reçu votre petit mot, mon cher vicomte; je serai charmé de vous
+voir demain sur les dix heures, si cette heure peut vous convenir.
+
+«Je vous renouvelle l'assurance de mon ancien et sincère attachement.
+
+ «LE PRINCE DE POLIGNAC.»
+
+
+Ce billet me parut de mauvais augure; sa réserve diplomatique me fit
+craindre un refus du roi. Je trouvai le prince de Polignac dans le grand
+cabinet que je connaissais si bien. Il accourut au-devant de moi, me
+serra la main avec une effusion de coeur que j'aurais voulu croire
+sincère, et puis, me jetant un bras sur l'épaule, nous commençâmes à
+nous promener lentement d'un bout à l'autre du cabinet. Il me dit qu'il
+n'acceptait point ma démission; que le roi ne l'acceptait pas; qu'il
+fallait que je retournasse à Rome. Toutes les fois qu'il répétait cette
+dernière phrase, il me crevait le coeur: «Pourquoi, me disait-il, ne
+voulez-vous pas être dans les affaires avec moi comme avec la Ferronnays
+et Portalis? Ne suis-je pas votre ami? Je vous donnerai à Rome tout ce
+que vous voudrez; en France, vous serez plus ministre que moi,
+j'écouterai vos conseils. Votre retraite peut faire naître de nouvelles
+divisions. Vous ne voulez pas nuire au gouvernement? Le roi sera fort
+irrité si vous persistez à vouloir vous retirer. Je vous en supplie,
+cher vicomte, ne faites par cette sottise.»
+
+Je répondis que je ne faisais pas une sottise; que j'agissais dans la
+pleine conviction de ma raison; que son ministère était très
+impopulaire; que ces préventions pouvaient être injustes, mais qu'enfin
+elles existaient; que la France entière était persuadée qu'il
+attaquerait les libertés publiques, et que moi, défenseur de ces
+libertés, il m'était impossible de m'embarquer avec ceux qui passaient
+pour en être les ennemis. J'étais assez embarrassé dans cette réplique,
+car, au fond, je n'avais rien à objecter d'immédiat aux nouveaux
+ministres; je ne pouvais les attaquer que dans un avenir qu'ils étaient
+en droit de nier. M. de Polignac me jurait qu'il aimait la charte autant
+que moi; mais il l'aimait à sa manière, il l'aimait de trop près.
+Malheureusement, la tendresse que l'on montre à une fille que l'on a
+déshonorée lui sert peu.
+
+La conversation se prolongea sur le même texte près d'une heure. M. de
+Polignac finit par me dire que, si je consentais à reprendre ma
+démission, le roi me verrait avec plaisir et écouterait ce que je
+voudrais lui dire contre son ministère; mais que si je persistais à
+vouloir donner ma démission, Sa Majesté pensait qu'il lui était inutile
+de me voir, et qu'une conversation entre elle et moi ne pouvait être
+qu'une chose désagréable.
+
+Je répliquai: «Regardez donc, prince, ma démission comme donnée. Je ne
+me suis jamais rétracté de ma vie, et, puisqu'il ne convient pas au roi
+de voir son fidèle sujet, je n'insiste plus.» Après ces mots, je me
+retirai. Je priai le prince de rendre à M. le duc de Laval l'ambassade
+de Rome, s'il la désirait encore, et je lui recommandai ma légation. Je
+repris ensuite à pied, par le boulevard des Invalides, le chemin de mon
+Infirmerie, pauvre blessé que j'étais. M. de Polignac me parut, lorsque
+je le quittai, dans cette confiance imperturbable qui faisait de lui un
+muet éminemment propre à étrangler un empire.
+
+Ma démission d'ambassadeur à Rome étant donnée, j'écrivis au souverain
+pontife:
+
+«Très-saint-père,
+
+«Ministre des affaires étrangères en France en 1823, j'eus le bonheur
+d'être l'interprète des sentiments du feu roi Louis XVIII pour
+l'exaltation désirée de Votre Sainteté à la chaire de Saint-Pierre.
+Ambassadeur de Sa Majesté Charles X près la cour de Rome, j'ai eu le
+bonheur plus grand encore de voir Votre Béatitude élevée au souverain
+pontificat, et de l'entendre m'adresser des paroles qui seront la
+gloire de ma vie. En terminant la haute mission que j'avais l'honneur de
+remplir auprès d'elle, je viens lui témoigner les vifs regrets dont je
+ne cesserai d'être pénétré. Il ne me reste, très-saint-père, qu'à mettre
+à vos pieds sacrés ma sincère reconnaissance pour vos bontés, et à vous
+demander votre bénédiction apostolique.
+
+«Je suis, avec la plus grande vénération et le plus profond respect,
+
+ «De Votre Sainteté
+
+ «Le très-humble et très-obéissant serviteur,
+
+ «CHATEAUBRIAND.»
+
+
+J'achevai pendant plusieurs jours de me déchirer les entrailles dans mon
+Utique; j'écrivis des lettres pour démolir l'édifice que j'avais élevé
+avec tant d'amour. Comme dans la mort d'un homme ce sont les petits
+détails, les actions domestiques et familières qui touchent, dans la
+mort d'un songe les petites réalités qui le détruisent sont plus
+poignantes. Un exil éternel sur les ruines de Rome avait été ma chimère.
+Ainsi que Dante, je m'étais arrangé pour ne plus rentrer dans ma patrie.
+Ces élucidations testamentaires n'auront pas, pour les lecteurs de ces
+_Mémoires_, l'intérêt qu'elles ont pour moi. Le vieil oiseau tombe de la
+branche où il se réfugie; il quitte la vie pour la mort. Entraîné par le
+courant, il n'a fait que changer de fleuve.
+
+
+
+
+LIVRE XIV[193]
+
+ [Note 193: Ce livre a été écrit à Paris en août et septembre
+ 1830.]
+
+ Flagorneries des journaux. -- Les premiers collègues de M. de
+ Polignac. -- Expédition d'Alger. -- Ouverture de la session de
+ 1830. -- Adresse. -- La Chambre est dissoute. -- Nouvelle
+ Chambre. -- Je pars pour Dieppe. -- Ordonnances du 25 juillet. --
+ Je reviens à Paris. -- Réflexions pendant ma route. -- Lettre à
+ madame Récamier. -- Révolution de juillet. -- M. Baude, M. de
+ Choiseul, M. de Sémonville, M. de Vitrolles, M. Laffitte et M.
+ Thiers. -- J'écris au roi à Saint-Cloud. Sa réponse verbale. --
+ Corps aristocratiques. -- Pillage de la maison des Missionnaires,
+ rue d'Enfer. -- Chambre des Députés. -- M. de Mortemart. --
+ Course dans Paris. -- Le général Dubourg. -- Cérémonie funèbre.
+ -- Sous la colonnade du Louvre. -- Les jeunes gens me rapportent
+ à la Chambre des Pairs. -- Réunion des pairs.
+
+
+Quand les hirondelles approchent du moment de leur départ, il y en a une
+qui s'envole la première pour annoncer le passage prochain des autres:
+j'étais la première aile qui devançait le dernier vol de la légitimité.
+Les éloges dont m'accablaient les journaux me charmaient-ils? pas le
+moins du monde. Quelques-uns de mes amis croyaient me consoler en
+m'assurant que j'étais au moment de devenir premier ministre; que ce
+coup de partie joué si franchement décidait de mon avenir: ils me
+supposaient de l'ambition dont je n'avais pas même le germe. Je ne
+comprends pas qu'un homme qui a vécu seulement huit jours avec moi ne
+se soit pas aperçu de mon manque total de cette passion, au reste fort
+légitime, laquelle fait qu'on pousse jusqu'au bout la carrière
+politique. Je guettais toujours l'occasion de me retirer: si j'étais
+tant passionné pour l'ambassade de Rome, c'est précisément parce qu'elle
+ne menait à rien, et qu'elle était une retraite dans une impasse.
+
+Enfin, j'avais au fond de la conscience une certaine crainte d'avoir
+déjà poussé trop loin l'opposition; j'en allais forcément devenir le
+lien, le centre et le point de mire: j'en étais effrayé, et cette
+frayeur augmentait les regrets du tranquille abri que j'avais perdu.
+
+Quoi qu'il en soit, on brûlait force encens devant l'idole de bois
+descendue de son autel. M. de Lamartine, nouvelle et brillante
+illustration de la France, m'écrivait au sujet de sa candidature à
+l'Académie[194], et terminait ainsi sa lettre:
+
+ [Note 194: Lamartine, qui s'était déjà présenté une première
+ fois en 1824, au lendemain des _Nouvelles Méditations_, et
+ qui s'était vu alors préférer l'honnête M. Droz, se
+ présentait de nouveau pour remplacer le comte Daru.
+ L'élection eut lieu le 5 novembre 1829. Les concurrents de
+ Lamartine étaient le général Philippe de Ségur, l'historien
+ de _Napoléon et la Grande-Armée pendant l'année 1812_; M.
+ Azaïs, auteur des _Compensations dans les destinées
+ humaines_, et M. David, ancien consul général à Smyrne,
+ auteur de l'_Alexandréide_. Lamartine fut élu au premier tour
+ de scrutin, par 19 voix contre 14 données à M. de Ségur.]
+
+«M. de La Noue, qui vient de passer quelques moments chez moi, m'a dit
+qu'il vous avait laissé occupant vos nobles loisirs à élever un monument
+à la France. Chacune de vos disgrâces volontaires et courageuses
+apportera ainsi son tribut d'estime à votre nom, et de gloire à votre
+pays.»
+
+Cette noble lettre de l'auteur des _Méditations poétiques_ fut suivie
+de celle de M. de Lacretelle[195]. Il m'écrivait à son tour:
+
+ [Note 195: Charles-Jean-Dominique de _Lacretelle_, dit _le
+ Jeune_ (1766-1855), membre de l'Académie française, auteur
+ d'un grand nombre d'ouvrages historiques, dont le meilleur
+ est son _Histoire de la Révolution française_ (1821-1826, 8
+ vol. in-8{o}). Il a laissé, sous ce titre: _Dix années
+ d'épreuves pendant la Révolution_ (1842, 1 vol. in-8{o}), de
+ très intéressants Mémoires qui mériteraient d'être
+ réimprimés.]
+
+«Quel moment ils choisissent pour vous outrager, vous l'homme des
+sacrifices, vous à qui les belles actions ne coûtent pas plus que les
+beaux ouvrages! Votre démission et la formation du nouveau ministère
+m'avaient paru d'avance deux événements liés. Vous nous avez
+familiarisés aux actes de dévouement, comme Bonaparte nous familiarisait
+avec la victoire; mais il avait, lui, beaucoup de compagnons, et vous ne
+comptez pas beaucoup d'imitateurs.»
+
+Deux hommes fort lettrés et écrivains d'un grand mérite, M. Abel
+Rémusat[196] et M. Saint-Martin[197], avaient seuls alors la faiblesse
+de s'élever contre moi; ils étaient attachés à M. le baron de Damas. Je
+conçois qu'on soit un peu irrité contre ces gens qui méprisent les
+places; ce sont là de ces insolences qu'on ne doit pas tolérer.
+
+ [Note 196: Jean-Pierre-Abel _Rémusat_ (1788-1832). Membre de
+ l'Académie des inscriptions et belles-lettres, professeur au
+ Collège de France, rédacteur du _Journal des Savants_,
+ conservateur des manuscrits orientaux de la Bibliothèque
+ royale, l'un des fondateurs de la Société asiatique, dont il
+ fut président en 1829, il a publié sur les langues et les
+ littératures de l'Orient de nombreuses et savantes études, où
+ il a su allier à l'érudition la plus sûre un rare talent
+ d'écrivain. Ces travaux le placèrent au premier rang des
+ orientalistes. Il ne laissait pas, d'ailleurs, de s'occuper
+ aussi des choses d'Occident et de prendre une part active à
+ la politique. Par ses opinions, il appartenait à l'extrême
+ droite.]
+
+ [Note 197: Antoine-Jean _Saint-Martin_ (1791-1832) fut, comme
+ Abel Rémusat, son confrère à l'Académie des inscriptions, un
+ de nos plus savants orientalistes. Sa _Notice sur l'Égypte
+ sous les Pharaons_ (1811), et celle _sur le Zodiaque de
+ Denderah_ (1822), ses _Fragments d'une histoire des
+ Arsacides_ (1830) et surtout ses _Mémoires historiques et
+ géographiques sur l'Arménie_ (1818) sont des travaux de
+ premier ordre. Son ardeur monarchique égalait celle de
+ Rémusat, et il fonda, le 1er janvier 1829, _l'Universel_,
+ feuille ultra-royaliste.]
+
+M. Guizot lui-même daigna visiter ma demeure; il crut pouvoir franchir
+l'immense distance que la nature a mise entre nous; en m'abordant, il me
+dit ces paroles pleines de tout ce qu'il se devait: «Monsieur, _c'est
+bien différent aujourd'hui_!» Dans cette année 1829, M. Guizot eut
+besoin de moi pour son élection; j'écrivis aux électeurs de Lisieux, il
+fut nommé[198]; M. de Broglie m'en remercia par ce billet:
+
+ [Note 198: Le 15 octobre 1829, la mort du savant chimiste
+ Vauquelin fit vaquer un siège dans la Chambre des députés, où
+ il représentait les arrondissements de Lisieux et de
+ Pont-l'Évêque, qui formaient le quatrième arrondissement
+ électoral du département du Calvados. La candidature fut
+ offerte à M. Guizot, et, le 23 janvier 1830, il était élu à
+ une forte majorité. Au même moment, M. Berryer, que jusque-là
+ son âge avait tenu, comme M. Guizot, éloigné de la Chambre
+ des députés, y était élu par le département de la
+ Haute-Loire, où un siège se trouvait aussi vacant.]
+
+«Permettez-moi de vous remercier, monsieur, de la lettre que vous avez
+bien voulu m'adresser. J'en ai fait l'usage que j'en devais faire, et je
+suis convaincu que, comme tout ce qui vient de vous, elle portera ses
+fruits et des fruits salutaires. Pour ma part, j'en suis aussi
+reconnaissant que s'il s'agissait de moi-même, car il n'est aucun
+événement auquel je sois plus identifié et qui m'inspire un plus vif
+intérêt.»
+
+Les journées de juillet ayant trouvé M. Guizot député, il en est résulté
+que je suis devenu en partie la cause de son élévation politique: la
+prière de l'humble est quelquefois écoutée du ciel.
+
+ * * * * *
+
+Les premiers collègues de M. de Polignac furent MM. de Bourmont[199], de
+La Bourdonnaye, de Chabrol, Courvoisier[200] et Montbel[201]. Le 17
+juin 1815, étant à Gand et descendant de chez le roi, je rencontrai au
+bas de l'escalier un homme en redingote et en bottes crottées, qui
+montait chez Sa Majesté. À sa physionomie spirituelle, à son nez fin, à
+ses beaux yeux doux de couleuvre, je reconnus le général Bourmont; il
+avait déserté l'armée de Bonaparte le 15. Le comte de Bourmont est un
+officier de mérite, habile à se tirer des pas difficiles; mais un de ces
+hommes qui, mis en première ligne, voient les obstacles et ne les
+peuvent vaincre, faits qu'ils sont pour être conduits, non pour
+conduire: heureux dans ses fils, Alger lui laissera un nom.
+
+ [Note 199: Louis-Auguste-Victor de Ghaisne, comte de
+ _Bourmont_ (1773-1846). Après avoir commandé, de 1794 à 1799,
+ les Chouans du Maine et de l'Anjou, il déposa les armes le 4
+ février 1800. Arrêté à la suite de l'explosion de la _machine
+ infernale_ (21 décembre 1800) et enfermé dans la citadelle de
+ Besançon, il réussit à s'évader, à la fin de 1804, et à
+ gagner Lisbonne. En 1808, lorsque l'armée du général Junot,
+ qui avait envahi le Portugal, se trouva réduite à une
+ situation désespérée, Bourmont offrit ses services au
+ général, qui les accepta, et il fit à la bataille de Vimeiro
+ des prodiges de valeur. Rentré en France, il fut envoyé par
+ Napoléon à l'armée d'Italie, et fut attaché à l'état-major du
+ prince Eugène. Pendant les campagnes de Russie, de Saxe et de
+ France, il se distingua par ses talents non moins que par son
+ courage; il se signala notamment à la défense du pont de
+ Nogent-sur-Seine (février 1814) et y gagna le grade de
+ général de division. Pendant les Cent-Jours, il se prononça
+ par écrit contre l'_Acte additionnel_ et attendit sa
+ révocation. Elle ne vint pas, et, lorsque l'armée française
+ franchit la frontière de Belgique, il était à la tête d'une
+ des divisions du 4e corps, commandé par le général Gérard. Le
+ 14 juin 1815, il annonça au général Hulot, le plus ancien de
+ ses commandants de brigade, qu'il s'absenterait le lendemain;
+ il lui confia tous les ordres et instructions relatifs aux
+ troupes, lui indiqua l'emplacement de tous les postes, réunit
+ la division et la lui laissa sous les armes. Le 15 au matin,
+ il faisait remettre au général Gérard une lettre où il lui
+ disait: «On ne me verra pas dans les rangs des étrangers; ils
+ n'auront de moi aucun renseignement capable de nuire à
+ l'armée française, composée d'hommes que j'aime et auxquels
+ je ne cesserai de prendre un vif intérêt.» Cet engagement fut
+ tenu, et il résulte des événements mêmes qui signalèrent le
+ début de la campagne, que Bourmont et les officiers qui
+ l'accompagnaient gardèrent un silence absolu sur tout ce qui
+ concernait l'armée française. Bourmont n'a donc pas trahi,
+ mais il a commis un acte que l'impartiale histoire doit
+ sévèrement condamner. Puisqu'il avait repris du service dans
+ l'armée impériale, il ne la devait point quitter à la veille
+ des hostilités. Cette faute, si grave soit-elle, il l'a
+ noblement rachetée, et par sa glorieuse expédition d'Alger,
+ et par le désintéressement dont il a fait preuve au lendemain
+ de sa victoire. Au mois d'août 1830, son successeur au
+ Ministère de la Guerre, le général Gérard, lui écrivit que
+ «d'heureuses circonstances l'ayant séparé de ses collègues,
+ il n'avait pas à redouter leur sort; que la France lui savait
+ gré de ses succès, et que le Gouvernement saurait le
+ récompenser de ses services.» Si touché qu'il pût être de ce
+ témoignage rendu par son ancien chef du 4e corps, le maréchal
+ de Bourmont renonça sans hésiter à sa fortune politique et à
+ sa fortune militaire; il sacrifia sans compter ses titres,
+ ses honneurs, ses traitements, la dignité de pair de France
+ et jusqu'à son bâton de maréchal.]
+
+ [Note 200: Jean-Joseph-Antoine de _Courvoisier_ (1775-1835).
+ Il avait émigré et servi à l'armée de Condé. Député de 1816 à
+ 1824, il se fit remarquer par la modération de ses idées,
+ ainsi que par son talent. Cormenin a dit de lui (_Livre des
+ Orateurs_, II, 6): «Courvoisier, le plus dispos et le plus
+ intarissable des parleurs, si Thiers n'eût pas existé.» Il
+ était depuis 1818 procureur général près la cour de Lyon.]
+
+ [Note 201: Guillaume-Isidore Baron, comte de _Montbel_
+ (1787-1861). Ami particulier de M. de Villèle, qu'il avait
+ remplacé comme maire de Toulouse, il ne faisait partie de la
+ Chambre des députés que depuis les élections de novembre
+ 1827. Après les journées de Juillet, il put échapper aux
+ poursuites et gagner l'Autriche. Condamné comme contumace à
+ la prison perpétuelle, et amnistié, ainsi que ses collègues,
+ par le ministère Molé (29 novembre 1836), il revint en France
+ et se tint à l'écart des affaires publiques. Il mourut à
+ Frohsdorff en visite auprès du comte de Chambord, le 3
+ février 1861. On lui doit une _Vie du duc de Reichstadt_
+ (1833) et une Relation des derniers moments de Charles X
+ (1836).]
+
+Le comte de La Bourdonnaye, jadis mon ami, est bien le plus mauvais
+coucheur qui fut oncques: il vous lâche des ruades, sitôt que vous
+approchez de lui; il attaque les orateurs à la Chambre, comme ses
+voisins à la campagne; il chicane sur une parole, comme il fait un
+procès pour un fossé. Le matin même du jour où je fus nommé ministre des
+affaires étrangères, il vint me déclarer qu'il rompait avec moi: j'étais
+ministre. Je ris et je laissai aller ma mégère masculine, qui, riant
+elle-même, avait l'air d'une chauve-souris contrariée[202].
+
+ [Note 202: M. de Polignac ayant été nommé président du
+ Conseil le 17 novembre 1829, M. de la Bourdonnaye donna sa
+ démission de ministre de l'Intérieur. Un de ses amis lui
+ demanda quel avait été le motif de sa retraite. «On voulait
+ me faire jouer ma tête, répondit-il, j'ai désiré tenir les
+ cartes.» (Papiers politiques de M. de Villèle.)]
+
+M. de Montbel, ministre d'abord de l'instruction publique, remplaça M.
+de La Bourdonnaye à l'intérieur quand celui-ci se fut retiré, et M. de
+Guernon-Ranville[203] suppléa M. de Montbel à l'instruction publique.
+
+ [Note 203: Martial-Côme-Annibal-Perpétue-Magloire, comte de
+ _Guernon-Ranville_ (1787-1866). Il s'engagea en 1806 aux
+ vélites de la garde impériale; réformé pour cause de myopie,
+ il se fît inscrire au barreau de Caen. En 1820, il devint
+ président du tribunal civil de Bayeux. Avocat général à
+ Colmar en 1821, procureur-général à Limoges en 1822, à
+ Grenoble en 1826, il fut appelé en 1829 à remplacer au
+ parquet de la cour royale de Lyon M. de Courvoisier, qui
+ venait d'être nommé garde des sceaux. Le 2 mars 1830, il fut
+ nommé député de Maine-et-Loire. Il venait d'être réélu le 19
+ juillet, lorsque parurent les Ordonnances. Arrêté à Tours le
+ 25 août, il fut condamné par la Cour des pairs à la prison
+ perpétuelle et enfermé à Ham, où il resta jusqu'à l'amnistie
+ de 1836. Il se retira alors au château de Ranville
+ (Calvados), où il est mort le 30 novembre 1866.]
+
+Des deux côtés on se préparait à la guerre: le parti du ministère
+faisait paraître des brochures ironiques contre le _Représentatif_;
+l'opposition s'organisait et parlait de refuser l'impôt en cas de
+violation de la charte. Il se forma une association publique pour
+résister au pouvoir, appelée l'_Association bretonne_[204]: mes
+compatriotes ont souvent pris l'initiative dans nos dernières
+révolutions; il y a dans les têtes bretonnes quelque chose des vents qui
+tourmentent les rivages de notre péninsule.
+
+ [Note 204: Le _Journal du Commerce_, dans son numéro du 11
+ septembre 1829, publia, sous ce titre: _Association
+ bretonne_, le Prospectus d'une Société dont les membres
+ s'engageaient à ne plus payer l'impôt dans le cas où les
+ formes constitutionnelles viendraient à être violées. Le
+ _Courrier français_ reproduisit l'article du _Journal du
+ Commerce_. Les gérants des deux journaux furent condamnés, en
+ première instance, le 27 novembre 1829, à un mois de prison
+ et 500 francs d'amende. Ce jugement fut confirmé par la Cour
+ royale de Paris le 11 mars 1830.]
+
+Un journal, composé dans le but avoué de renverser l'ancienne
+dynastie[205], vint échauffer les esprits. Le jeune et beau libraire
+Sautelet[206] poursuivi de la manie du suicide, avait eu plusieurs fois
+l'envie de rendre sa mort utile à son parti par quelque coup d'éclat; il
+était chargé du matériel de la feuille républicaine: MM. Thiers, Mignet
+et Carrel en étaient les rédacteurs. Le patron du _National_, M. le
+prince de Talleyrand, n'apportait pas un sou à la caisse; il souillait
+seulement l'esprit du journal en versant au fonds commun son contingent
+de trahison et de pourriture. Je reçus à cette occasion le billet
+suivant de M. Thiers:
+
+ [Note 205: _Le National_, dont le premier numéro parut le 3
+ janvier 1830. Il fut fondé par MM. Thiers, Mignet et Armand
+ Carrel. Chacun d'eux devait prendre la direction pour une
+ année. M. Thiers commença.]
+
+ [Note 206: Le libraire Sautelet se suicida, en effet, peu de
+ mois après la fondation du _National_. Armand Carrel publia,
+ à cette occasion, dans la _Revue de Paris_ de juin 1830, sous
+ ce titre: _Une mort volontaire_, un très bel article, dont
+ j'extrais ces quelques lignes: «Quand on a bien connu ce
+ faible et excellent jeune homme, on se le figure hésitant
+ jusqu'à la dernière minute, demandant grâce encore à sa
+ destinée, même après avoir écrit quinze fois qu'il s'est
+ condamné, et qu'il ne peut plus vivre. Sans doute il a pleuré
+ amèrement et longtemps sur le bord de ce lit où il s'est
+ frappé. Peut-être il s'est agenouillé pour prier Dieu, car il
+ y croyait; il disait que la création aurait été une absurdité
+ sans la vie future. Ses mains auront chargé les armes sans
+ qu'il leur commandât presque, et, pendant ce temps, il
+ appelait ses amis, sa mère, quelque objet d'affection plus
+ cher encore, au secours de son âme défaillante. Il était là,
+ s'asseyant, se levant avec anxiété, prêtant l'oreille au
+ moindre bruit qui eût pu suspendre sa résolution ou la
+ précipiter. Une fenêtre légèrement entr'ouverte près de son
+ lit a montré qu'après avoir éteint sa lumière et s'être
+ plongé dans l'obscurité, il avait fait effort pour apercevoir
+ un peu de jour qui naissait et qui ne devait plus éclairer
+ que son cadavre.... Enfin, il a senti qu'il était seul, bien
+ seul, abandonné de tout sur la terre; qu'il n'y avait plus
+ autour de lui que les fantômes créés par ses derniers
+ souvenirs. Il a cherché un reste de force et d'attention pour
+ ne pas se manquer, et sa main a été sûre....»]
+
+Monsieur,
+
+«Ne sachant si le service d'un journal qui débute sera exactement fait,
+je vous adresse le premier numéro du _National_. Tous mes
+collaborateurs s'unissent à moi pour vous prier de vouloir bien vous
+considérer, non comme souscripteur, mais comme notre lecteur bénévole.
+Si dans ce premier article, objet de grand souci pour moi, j'ai réussi à
+exprimer des opinions que vous approuviez, je serai rassuré et certain
+de me trouver dans une bonne voie.
+
+«Recevez, monsieur, mes hommages
+
+ «A. THIERS.»
+
+
+Je reviendrai sur les rédacteurs du _National_; je dirai comment je les
+ai connus; mais dès à présent je dois mettre à part M. Carrel: supérieur
+à MM. Thiers et Mignet, il avait la simplicité de se regarder, à
+l'époque où je me liai avec lui, comme venant après les écrivains qu'il
+devançait: il soutenait avec son épée les opinions que ces gens de plume
+dégainaient.
+
+ * * * * *
+
+Pendant qu'on se disposait au combat, les préparatifs de l'expédition
+d'Alger s'achevaient. Le général Bourmont, ministre de la guerre,
+s'était fait nommer chef de cette expédition: voulut-il se soustraire à
+la responsabilité du coup d'État qu'il sentait venir? Cela serait assez
+probable, d'après ses antécédents et sa finesse; mais ce fut un malheur
+pour Charles X. Si le général s'était trouvé à Paris lors de la
+catastrophe, le portefeuille vacant du ministère de la guerre ne serait
+pas tombé aux mains de M. de Polignac. Avant de frapper le coup, dans le
+cas où il y eût consenti, M. de Bourmont eût sans doute rassemblé à
+Paris toute la garde royale; il aurait préparé l'argent et les vivres
+nécessaires pour que le soldat ne manquât de rien.
+
+Notre marine, ressuscitée au combat de Navarin, sortit de ces ports de
+France, naguère si abandonnés. La rade était couverte de navires qui
+saluaient la terre en s'éloignant. Des bateaux à vapeur, nouvelle
+découverte du génie de l'homme, allaient et venaient portant des ordres
+d'une division à l'autre, comme des sirènes ou comme les aides de camp
+de l'amiral. Le Dauphin se tenait sur le rivage, où toutes les
+populations de la ville et des montagnes étaient descendues: lui, qui,
+après avoir arraché son parent le roi d'Espagne aux mains des
+révolutions, voyait se lever le jour par qui la chrétienté devait être
+délivrée, aurait-il pu se croire si près de sa nuit[207]?
+
+ [Note 207: C'est le 5 mai 1830, à Toulon, que le duc
+ d'Angoulême passa la revue de la flotte prête à mettre à la
+ voile. Elle s'élevait à 675 bâtiments de guerre et du
+ commerce, et ne comptait pas moins de 11 vaisseaux, 24
+ frégates et 70 navires de guerre de moindre force. Le
+ spectacle que présentait la rade était magnifique. Les
+ navires de guerre et les bâtiments de transport, entre
+ lesquels circulaient des milliers de barques, occupaient le
+ centre du tableau dont le cadre était formé par les collines
+ que couvrait une innombrable population. Tous les navires
+ étaient pavoisés; les équipages, montés dans les vergues et
+ dans les hunes, faisaient retentir l'air des cris de: Vive le
+ Roi! Journée de soleil et de fête à la veille des jours de
+ deuil, dernier rayon à l'heure où les ombres du soir vont
+ envahir le ciel, dernier sourire de la fortune à cette Maison
+ de Bourbon qui avait trouvé la France épuisée, appauvrie,
+ écrasée sous le poids d'inénarrables désastres, et qui allait
+ la laisser libre, prospère et forte, avec des finances
+ admirables et une flotte superbe;--qui l'avait trouvée
+ vaincue, humiliée, foulée aux pieds par quatre cent mille
+ envahisseurs, et qui allait lui léguer la plus pure et la
+ plus belle de toutes les conquêtes, accomplie sous les yeux
+ et malgré les menaces de l'Angleterre frémissante.]
+
+Ils n'étaient plus ces temps où Catherine de Médicis sollicitait du Turc
+l'investiture de la principauté d'Alger pour Henri III, non encore roi
+de Pologne! Alger allait devenir notre fille et notre conquête, sans la
+permission de personne, sans que l'Angleterre osât nous empêcher de
+prendre ce _château de l'Empereur_, qui rappelait Charles-Quint et le
+changement de sa fortune. C'était une grande joie et un grand bonheur
+pour les spectateurs français assemblés de saluer, du salut de Bossuet,
+les généreux vaisseaux prêts à rompre de leur proue la chaîne des
+esclaves; victoire agrandie par ce cri de l'aigle de Meaux, lorsqu'il
+annonçait le succès de l'avenir au grand roi, comme pour le consoler un
+jour dans sa tombe de la dispersion de sa race:
+
+«Tu céderas ou tu tomberas sous ce vainqueur, Alger, riche des
+dépouilles de la chrétienté. Tu disais en ton coeur avare: Je tiens la
+mer sous mes lois et les nations sont ma proie. La légèreté de tes
+vaisseaux te donnait de la confiance, mais tu te verras attaqué dans tes
+murailles comme un oiseau ravissant qu'on irait chercher parmi ses
+rochers et dans son nid, où il partage son butin à ses petits. Tu rends
+déjà tes esclaves. Louis a brisé les fers dont tu accablais ses sujets,
+qui sont nés pour être libres sous son glorieux empire. Les pilotes
+étonnés s'écrient par avance: _Qui est semblable à Tyr? Et toutefois
+elle s'est tue dans le milieu de la mer._[208]»
+
+ [Note 208: Oraison funèbre de la reine Marie-Thérèse,
+ prononcée le 1er septembre 1683.]
+
+Paroles magnifiques, n'avez-vous pu retarder l'écroulement du trône? Les
+nations marchent à leurs destinées; à l'instar de certaines ombres du
+Dante, il leur est impossible de s'arrêter, même dans le bonheur.
+
+Ces vaisseaux, qui apportaient la liberté aux mers de la Numidie,
+emportaient la légitimité; cette flotte sous pavillon blanc, c'était la
+monarchie qui appareillait, s'éloignant des ports où s'embarqua saint
+Louis, lorsque la mort l'appelait à Carthage. Esclaves délivrés des
+bagnes d'Alger, ceux qui vous ont rendus à votre pays ont perdu leur
+patrie; ceux qui vous ont arrachés à l'exil éternel sont exilés. Le
+maître de cette vaste flotte a traversé la mer sur une barque en
+fugitif, et la France pourra lui dire ce que Cornélie disait à Pompée:
+«C'est bien une oeuvre de ma fortune, non pas de la tienne, que je te
+vois maintenant réduit à une seule pauvre petite nave, là où tu voulois
+cingler avec cinq cents voiles.»
+
+Parmi cette foule qui, au rivage de Toulon, suivait des yeux la flotte
+partant pour l'Afrique, n'avais-je pas des amis? M. du Plessix[209],
+frère de mon beau-frère, ne recevait-il pas à son bord une femme
+charmante, madame Lenormant, qui attendait le retour de l'ami de
+Champollion[210]? Qu'est-il résulté de ce vol exécuté en Afrique à tire
+d'aile? Écoutons M. de Penhoen[211], mon compatriote: «Deux mois ne
+s'étaient pas écoulés depuis que nous avions vu ce même pavillon flotter
+en face de ces mêmes rivages au-dessus de cinq cents navires. Soixante
+mille hommes étaient alors impatients de l'aller déployer sur le champ
+de bataille de l'Afrique. Aujourd'hui, quelques malades, quelques
+blessés se traînant péniblement sur le pont de notre frégate, étaient
+son unique cortège.... Au moment où la garde prit les armes pour saluer
+comme de coutume le pavillon à son ascension ou à sa chute, toute
+conversation cessa sur le pont. Je me découvris avec autant de respect
+que j'eusse pu le faire devant le vieux roi lui-même. Je m'agenouillai
+au fond du coeur devant la majesté des grandes infortunes dont je
+contemplais tristement le symbole.[212]»
+
+ [Note 209: M. du Plessix, frère du contre-amiral du Plessix
+ de Parscau, beau-frère de Chateaubriand.]
+
+ [Note 210: Charles Lenormant, après avoir accompagné
+ Champollion en Égypte et après avoir fait partie de
+ l'expédition scientifique en Morée, était à la veille de
+ revenir en France.]
+
+ [Note 211: Auguste-Théodore-Hilaire, baron _Barchou de
+ Penhoen_, né à Morlaix (Finistère) le 28 avril 1801. Il prit
+ part à l'expédition d'Alger comme capitaine d'état-major.
+ Après la révolution de 1830, il donna sa démission pour ne
+ pas servir le gouvernement de Louis-Philippe, et s'adonna aux
+ lettres ainsi qu'à la philosophie. Ses principaux ouvrages
+ sont une _Histoire de la philosophie allemande_ et une
+ _Histoire de la domination anglaise dans les Indes_ (6
+ volumes in-8{o}). Il était membre de l'Académie des
+ inscriptions et belles-lettres. En 1849, les électeurs du
+ Finistère l'envoyèrent à l'Assemblée législative, où il
+ siégea parmi les royalistes. Après le 2 décembre 1851, il
+ rentra dans la vie privée, il mourut à Saint-Germain-en-Laye
+ le 28 juillet 1855. Il avait été, au collège de Vendôme, le
+ condisciple de Balzac, ce qui lui vaut de figurer dans _Louis
+ Lambert_. Dans la _Comédie humaine_, _Gobseck_ lui est
+ dédié.]
+
+ [Note 212: _Mémoires d'un officier d'état-major_, par le
+ baron Barchou de Penhoen; p. 427. CH.]
+
+ * * * * *
+
+La session de 1830 s'ouvrit le 2 mars. Le discours du trône faisait dire
+au roi: «Si de coupables manoeuvres suscitent à mon gouvernement des
+obstacles que je ne peux pas, que je ne veux pas prévoir, je trouverai
+la force de les surmonter.» Charles X prononça ces mots du ton d'un
+homme qui, habituellement timide et doux, se trouve par hasard en
+colère, s'anime au son de sa voix: plus les paroles étaient fortes, plus
+la faiblesse des résolutions apparaissait derrière[213].
+
+ [Note 213: Charles X avait annoncé, dans son discours,
+ l'expédition d'Alger, déclarant que l'insulte faite au
+ pavillon français par une puissance barbaresque ne resterait
+ pas longtemps impunie et qu'une réparation éclatante allait
+ satisfaire l'honneur de la France. Le soir, quelques amis,
+ parmi lesquels M. Villemain, étaient réunis dans le salon de
+ Chateaubriand: «Voilà, leur dit-il, de ces choses qui
+ appartiennent à la tradition de l'ancienne France, à
+ l'hérédité de Saint Louis et de Louis XIV; voilà ce que fait
+ la royauté légitime. Dans sa crise actuelle, avec ses
+ misérables instruments, malgré ses peurs exagérées, je le
+ veux, elle conçoit une entreprise généreuse et chrétienne, ce
+ que je conseillais dès 1816, ce qu'elle aurait fait plus
+ tard, avec moi, si elle avait eu le bon sens de me garder.
+ Oui, cet Alger, que Bossuet nous montre foudroyé par nos
+ galiotes à bombes, et qui ne sauva son port qu'en nous
+ rendant des captifs chrétiens, peut tomber dans nos mains,
+ cet été. Nous ferons mieux que lord Exmouth. Rien ne m'étonne
+ de la valeur française. Seulement, cela me ravit sans me
+ rassurer. Qui connaît les abîmes de la Providence? Elle peut
+ du même coup abattre le vainqueur à côté du vaincu, agrandir
+ un royaume et renverser une dynastie.» Villemain, _M. de
+ Chateaubriand, sa vie, ses écrits, son influence littéraire
+ et politique sur son temps_, p. 447.]
+
+L'adresse en réponse fut rédigée par MM. Étienne et Guizot. Elle disait:
+«Sire, la charte consacre comme un droit l'intervention du pays dans la
+délibération des intérêts publics. Cette intervention fait du concours
+permanent des vues de votre gouvernement avec les voeux du peuple la
+condition indispensable de la marche régulière des affaires publiques.
+Sire, notre loyauté, notre dévouement, nous condamnent à vous dire que
+ce CONCOURS N'EXISTE PAS.»
+
+L'adresse fut votée à la majorité de deux cent vingt et une vois contre
+cent quatre-vingt-une. Un amendement de M. de Lorgeril[214] faisait
+disparaître la phrase sur le _refus du concours_. Cet amendement
+n'obtint que vingt-huit suffrages. Si les deux cent vingt et un avaient
+pu prévoir le résultat de leur vote, l'adresse eût été rejetée à une
+immense majorité. Pourquoi la Providence ne lève-t-elle pas quelquefois
+un coin du voile qui couvre l'avenir! Elle en donne, il est vrai, un
+pressentiment à certains hommes; mais ils n'y voient pas assez clair
+pour bien s'assurer de la route; ils craignent de s'abuser, ou, s'ils
+s'aventurent dans des prédictions qui s'accomplissent, on ne les croit
+pas. Dieu n'écarte point la nuée du fond de laquelle il agit; quand il
+permet de grands maux, c'est qu'il a de grands desseins; desseins
+étendus dans un plan général, déroulés dans un profond horizon hors de
+la portée de notre vue et de l'atteinte de nos générations rapides.
+
+ [Note 214: Cet amendement était ainsi conçu: «Cependant notre
+ honneur, notre conscience, la fidélité que nous vous avons
+ jurée et que nous vous garderons toujours, nous imposent le
+ devoir de faire connaître à Votre Majesté qu'au milieu des
+ sentiments unanimes de respect et d'affection dont votre
+ peuple vous entoure, de vives inquiétudes se sont manifestées
+ à la suite des changements survenus depuis la dernière
+ session. C'est à la haute sagesse de Votre Majesté qu'il
+ appartient de les apprécier et d'y apporter le remède qu'elle
+ croira convenable. Les prérogatives de la couronne placent
+ dans ses mains augustes les moyens d'assurer cette harmonie
+ constitutionnelle aussi nécessaire à la force du trône qu'au
+ bonheur de la France.» M. Guizot et M. Berryer firent tous
+ deux leur début sur cet amendement, qu'avaient inspiré les
+ amis de M. de Martignac; M. Guizot le repoussa, comme tenant
+ au roi un langage trop faible; Berryer, comme attaquant les
+ droits de la couronne.--Le comte de _Lorgeril_ (1778-1843)
+ était entré à la Chambre en 1828, comme député d'Ille et
+ Vilaine, en remplacement de M. de Corbière, nommé paix de
+ France. Il ne fut pas réélu aux élections de juin-juillet
+ 1890.]
+
+Le roi, en réponse à l'adresse, déclara que sa résolution était
+immuable, c'est-à-dire qu'il ne renverrait pas M. de Polignac. La
+dissolution de la Chambre fut résolue: MM. de Peyronnet et de
+Chantelauze remplacèrent MM. de Chabrol et Courvoisier, qui se
+retirèrent; M. Capelle fut nommé ministre du commerce[215]. On avait
+autour de soi vingt hommes capables d'être ministres; on pouvait faire
+revenir M. de Villèle; on pouvait prendre M. Casimir Périer et le
+général Sébastiani. J'avais déjà proposé ceux-ci au roi, lorsque, après
+la chute de M. de Villèle, l'abbé Frayssinous fut chargé de m'offrir le
+ministère de l'instruction publique. Mais non; on avait horreur des gens
+capables. Dans l'ardeur qu'on ressentait pour la nullité, on chercha,
+comme pour humilier la France, ce qu'elle avait de plus petit afin de le
+mettre à sa tête. On avait déterré M. Guernon de Ranville, qui pourtant
+se trouva le plus courageux de la bande ignorée[216], et le Dauphin
+avait supplié M. de Chantelauze de sauver la monarchie[217].
+
+ [Note 215: Le 19 mai, parut au _Moniteur_ une ordonnance
+ royale qui nommait Garde des sceaux, en remplacement de M.
+ Courvoisier, M. de Chantelauze, premier président de la Cour
+ royale de Grenoble. M. de Montbel remplaçait M. de Chabrol
+ aux Finances, abandonnant le portefeuille de l'Intérieur, qui
+ était confié à M. de Peyronnet. La direction générale des
+ ponts et chaussées, détachée du département de l'Intérieur,
+ formait un nouveau ministère, celui des Travaux publics, à la
+ tête duquel on plaçait M. le baron _Capelle_, alors préfet de
+ Versailles.--Guillaume-Antoine-Benoît, baron _Capelle_
+ (1775-1843) avait été, sous l'Empire, préfet du département
+ de la Méditerranée (chef-lieu Livourne) puis préfet du Léman
+ (chef-lieu Genève). La Restauration l'avait fait conseiller
+ d'État, préfet du Doubs, puis de Seine-et-Oise. La Cour des
+ pairs, le 21 décembre 1830, le condamna par contumace à la
+ prison perpétuelle comme signataire des _Ordonnances_ du 25
+ juillet.]
+
+ [Note 216: M. de Guernon-Ranville, s'il était un homme de
+ coeur, était aussi un homme de talent. En 1814, il avait
+ quitté le barreau de Caen, où il avait brillamment débuté,
+ et, après un vote énergique contre l'Acte additionnel, il
+ s'était rendu à Gand auprès du roi Louis XVIII, à la tête
+ d'une compagnie de volontaires royalistes. De Gand il était
+ allé à Londres rejoindre le duc d'Aumont, qui préparait un
+ débarquement, sur les côtes de Normandie. Comme avocat
+ d'abord, puis comme procureur général, il avait fait preuve
+ de remarquables qualités oratoires. Il a laissé sur son
+ ministère de huit mois un intéressant Journal, publié en
+ 1874, par M. Julien Travers, sous ce titre: _Journal d'un
+ ministre._]
+
+ [Note 217: Lorsque M. de Chantelauze fut appelé au ministère,
+ il annonça sa nomination à son frère par la lettre suivante:
+
+ «Paris, 18 mai 1830.
+
+ «Ma présence à Paris doit, mon cher ami, te causer quelque
+ surprise. Tu en éprouveras davantage demain, à la lecture du
+ _Moniteur_, qui contiendra ma nomination de Garde des sceaux.
+ Je le regarde comme l'événement le plus malheureux de ma vie,
+ et il n'est rien que je n'aie fait pour y échapper. Voilà
+ bientôt un an que je résiste; nommé ministre le 17 avril
+ dernier, j'ai été assez heureux pour faire agréer mon refus,
+ pendant mon dernier séjour ici; j'ai également fait échouer
+ de semblables tentatives à Grenoble; c'est le 30 avril que
+ j'ai reçu les ordres du roi. M. le Dauphin, à son passage,
+ m'a vivement pressé; j'ai été ferme dans mon refus, et je
+ croyais bien la chose finie à mon avantage, mais, le 12 de ce
+ mois, une dépêche télégraphique m'a prescrit de me rendre à
+ Paris. Arrivé depuis trois jours, je n'ai pas perdu un
+ instant pour empêcher un choix aussi peu convenable qu'utile.
+ Mes excuses n'ont pas été goûtées, et je cède à des ordres
+ qui ne permettent que l'obéissance. Ainsi, regarde-moi comme
+ une victime à immoler et plains-moi.»]
+
+L'ordonnance de dissolution convoqua les collèges d'arrondissement pour
+le 23 juin 1830, et les collèges de département pour le 3 de
+juillet[218], vingt-sept jours seulement avant l'arrêt de mort de la
+branche aînée.
+
+ [Note 218: La Chambre des députés fut dissoute le 16 mai. Les
+ départements qui n'avaient qu'un collège électoral étaient
+ appelés à voter le 23 juin; dans les autres départements, les
+ collèges d'arrondissement devaient se réunir le 3 juillet, et
+ les collèges de département le 20 juillet. L'ouverture de la
+ nouvelle Chambre était fixée au 3 août.]
+
+Les partis, fort animés, poussaient tout à l'extrême: les
+ultra-royalistes parlaient de donner la dictature à la couronne; les
+républicains songeaient à une République avec un Directoire ou sous une
+Convention. _La Tribune_[219], journal de ce parti, parut, et dépassa
+_le National_. La grande majorité du pays voulait encore la royauté
+légitime, mais avec des concessions et l'affranchissement des influences
+de cour; toutes les ambitions étaient éveillées, et chacun espérait
+devenir ministre: les orages font éclore les insectes.
+
+ [Note 219: La _Tribune des départements_, fondée par Auguste
+ et Victorin Fabre. Cette feuille devint, après 1830, l'organe
+ le plus violent de l'opposition républicaine.]
+
+Ceux qui voulaient forcer Charles X à devenir monarque constitutionnel
+pensaient avoir raison. Ils croyaient des racines profondes à la
+légitimité; ils avaient oublié la faiblesse de l'_homme_; la _royauté_
+pouvait être pressée, le _roi_ ne le pouvait pas: l'individu nous a
+perdus, non l'institution.
+
+ * * * * *
+
+Les députés de la nouvelle Chambre étaient arrivés à Paris: sur les deux
+cent vingt et un, deux cent deux avaient été réélus; l'opposition
+comptait deux cent soixante-dix voix; le ministère cent quarante-cinq:
+la partie de la couronne était donc perdue. Le résultat naturel était la
+retraite du ministère: Charles X s'obstina à tout braver, et le coup
+d'État fut résolu.
+
+Je partis pour Dieppe le 26 juillet, à quatre heures du matin, le jour
+même où parurent les ordonnances. J'étais assez gai, tout charmé d'aller
+revoir la mer, et j'étais suivi, à quelques heures de distance, par un
+effroyable orage. Je soupai et je couchai à Rouen sans rien apprendre,
+regrettant de ne pouvoir aller visiter Saint-Ouen, et m'agenouiller
+devant la belle Vierge du musée, en mémoire de Raphaël et de Rome.
+J'arrivai le lendemain, 27, à Dieppe, vers midi. Je descendis dans
+l'hôtel où M. le comte de Boissy[220], mon ancien secrétaire de
+légation, m'avait arrêté un logement. Je m'habillai et j'allai chercher
+madame Récamier. Elle occupait un appartement dont les fenêtres
+s'ouvraient sur la grève. J'y passai quelques heures à causer et à
+regarder les flots. Voici tout à coup venir Hyacinthe; il m'apporte une
+lettre que M. de Boissy avait reçue, et qui annonçait les ordonnances
+avec de grands éloges. Un moment après, entre mon ancien ami Ballanche;
+il descendait de la diligence et tenait en main les journaux. J'ouvris
+le _Moniteur_ et je lus, sans en croire mes yeux, les pièces
+officielles. Encore un gouvernement qui, de propos délibéré, se jetait
+du haut des tours de Notre-Dame! Je dis à Hyacinthe de demander des
+chevaux, afin de repartir pour Paris. Je remontai en voiture, vers sept
+heures du soir, laissant mes amis dans l'anxiété. On avait bien, depuis
+un mois, murmuré quelque chose d'un coup d'État, mais personne n'avait
+fait attention à ce bruit, qui semblait absurde. Charles X avait vécu
+des illusions du trône: il se forme autour des princes une espèce de
+mirage qui les abuse en déplaçant l'objet et en leur faisant voir dans
+le ciel des paysages chimériques.
+
+ [Note 220: Hilaire-Étienne-Octave _Rouillé_, marquis de
+ _Boissy_ (1798-1866). Pair de France de 1839 à 1848, il fut
+ pendant dix ans _l'enfant terrible_ de la Chambre haute,
+ harcelant le chancelier Pasquier de ses continuelles
+ interruptions et de ses saillies irrévérencieuses. De 1848 à
+ 1853, il se vit condamné au supplice du silence. Le 4 mars
+ 1853, il revint au Luxembourg comme sénateur et y fit preuve
+ d'une honorable indépendance. Il a laisse des _Mémoires_, qui
+ ne valent pas, il faut bien le dire, ceux du vieux
+ chancelier, auquel il avait autrefois fait la vie si dure. Le
+ marquis de Boissy, en 1851, à cinquante-trois ans, avait
+ épousé la célèbre marquise Guiccioli, elle-même presque
+ quinquagénaire, et _veuve_ de lord Byron depuis plus d'un
+ quart de siècle.--En 1830, date à laquelle a été écrite cette
+ page des _Mémoires_, M. de Boissy n'était encore que le
+ _comte_ de Boissy, et c'est avec raison que Chateaubriand lui
+ donne ce titre; il ne devait prendre celui de _marquis_ qu'à
+ la mort de son père (28 juin 1840).]
+
+J'emportai le _Moniteur_. Aussitôt qu'il fit jour, le 28, je lus, relus
+et commentai les ordonnances. Le rapport au roi servant de prolégomènes
+me frappait de deux manières: les observations sur les inconvénients de
+la presse étaient justes; mais, en même temps, l'auteur de ces
+observations[221] montrait une ignorance complète de l'état de la
+société actuelle. Sans doute les ministres, depuis 1814, à quelque
+opinion qu'ils aient appartenu, ont été harcelés par les journaux; sans
+doute la presse tend à subjuguer la souveraineté, à forcer la royauté et
+les Chambres à lui obéir; sans doute, dans les derniers jours de la
+Restauration, la presse, n'écoutant que sa passion, a, sans égard aux
+intérêts et à l'honneur de la France, attaqué l'expédition d'Alger,
+développé les causes, les moyens, les préparatifs, les chances d'un
+non-succès; elle a divulgué les secrets de l'armement, instruit l'ennemi
+de l'état de nos forces, compté nos troupes et nos vaisseaux, indiqué
+jusqu'au point de débarquement. Le cardinal de Richelieu et Bonaparte
+auraient-ils mis l'Europe aux pieds de la France, si l'on eût révélé
+ainsi d'avance le mystère de leurs négociations, ou marqué les étapes de
+leurs armées?
+
+ [Note 221: Le Rapport au roi avait été rédigé par M. de
+ Chantelauze.]
+
+Tout cela est vrai et odieux; mais le remède? La presse est un élément
+jadis ignoré, une force autrefois inconnue, introduite maintenant dans
+le monde; c'est la parole à l'état de foudre; c'est l'électricité
+sociale. Pouvez-vous faire qu'elle n'existe pas? Plus vous prétendrez la
+comprimer, plus l'explosion sera violente. Il faut donc vous résoudre à
+vivre avec elle, comme vous vivez avec la machine à vapeur. Il faut
+apprendre à vous en servir, en la dépouillant de son danger, soit
+qu'elle s'affaiblisse peu à peu par un usage commun et domestique, soit
+que vous assimiliez graduellement vos moeurs et vos lois aux principes
+qui régiront désormais l'humanité. Une preuve de l'impuissance de la
+presse dans certains cas se tire du reproche même que vous lui faites à
+l'égard de l'expédition d'Alger; vous l'avez pris, Alger, malgré la
+liberté de la presse, de même que j'ai fait faire la guerre d'Espagne,
+en 1823, sous le feu le plus ardent de cette liberté.
+
+Mais ce qui n'est pas tolérable dans le rapport des ministres, c'est
+cette prétention effrontée, savoir: que le ROI A UN POUVOIR PRÉEXISTANT
+AUX LOIS. Que signifient alors les constitutions? pourquoi tromper les
+peuples par des simulacres de garantie, si le monarque peut à son gré
+changer l'ordre du gouvernement établi? Et toutefois les signataires du
+rapport sont si persuadés de ce qu'ils disent, qu'à peine citent-ils
+l'article 14[222], au profit duquel j'avais depuis longtemps annoncé
+que l'on _confisquerait la charte_; ils le rappellent, mais seulement
+pour mémoire, et comme une superfétation de droit dont ils n'avaient pas
+besoin.
+
+ [Note 222: L'article 14 de la Charte était ainsi conçu: «Le
+ Roi est le chef suprême de l'État, commande les forces de
+ terre et de mer, déclare la guerre, fait les traités de paix,
+ d'alliance et de commerce, nomme à tous les emplois
+ d'administration publique, et fait les règlements et
+ _ordonnances nécessaires pour l'exécution des lois et la
+ sûreté de l'État_.]
+
+La première ordonnance établit la suppression de la liberté de la presse
+dans ses diverses parties; c'est la quintessence de tout ce qui s'était
+élaboré depuis quinze ans dans le cabinet noir de la police.
+
+La seconde ordonnance refait la loi d'élection. Ainsi, les deux
+premières libertés, la liberté de la presse et la liberté électorale,
+étaient radicalement extirpées: elles l'étaient, non par un acte inique
+et cependant légal, émané d'une puissance législative corrompue, mais
+par des _ordonnances_, comme au temps du bon plaisir. Et cinq hommes qui
+ne manquaient pas de bon sens se précipitaient, avec une légèreté sans
+exemple, eux, leur maître, la monarchie, la France et l'Europe, dans un
+gouffre. J'ignorais ce qui se passait à Paris. Je désirais qu'une
+résistance, sans renverser le trône, eût obligé la couronne à renvoyer
+les ministres et à retirer les ordonnances. Dans le cas où celles-ci
+eussent triomphé, j'étais résolu à ne pas m'y soumettre, à écrire, à
+parler contre ces mesures inconstitutionnelles.
+
+Si les membres du corps diplomatique n'influèrent pas directement sur
+les ordonnances, ils les favorisèrent de leurs voeux; l'Europe absolue
+avait notre charte en horreur. Lorsque la nouvelle des ordonnances
+arriva à Berlin et à Vienne, et que, pendant vingt-quatre heures, on
+crut au succès, M. Ancillon s'écria que l'Europe était sauvée, et M. de
+Metternich témoigna une joie indicible. Bientôt, ayant appris la vérité,
+ce dernier fut aussi consterné qu'il avait été ravi: il déclara qu'il
+s'était trompé, que l'opinion était décidément libérale, et il
+s'accoutumait déjà à l'idée d'une constitution autrichienne.
+
+Les nominations de conseillers d'État qui suivent les ordonnances de
+juillet jettent quelque jour sur les personnes qui, dans les
+antichambres, ont pu, par leurs avis ou par leur rédaction, prêter aide
+aux ordonnances. On y remarque les noms des hommes les plus opposés au
+système représentatif. Est-ce dans le cabinet même du roi, sous les yeux
+du monarque, qu'ont été libellés ces documents funestes? est-ce dans le
+cabinet de M. de Polignac? est-ce dans une réunion de ministres seuls,
+ou assistés de quelques bonnes têtes anticonstitutionnelles? est-ce
+_sous les plombs_, dans quelque séance secrète des _Dix_, qu'ont été
+minutés ces arrêts de juillet, en vertu desquels la monarchie légitime a
+été condamnée à être étranglée sur le _Pont des Soupirs_? L'idée
+était-elle de M. de Polignac seul? C'est ce que l'histoire ne nous
+révélera peut-être jamais.
+
+Arrivé à Gisors, j'appris le soulèvement de Paris, et j'entendis des
+propos alarmants; ils prouvaient à quel point la charte avait été prise
+au sérieux par les populations de la France. À Pontoise, on avait des
+nouvelles plus récentes encore, mais confuses et contradictoires. À
+Herblay, point de chevaux à la poste. J'attendis près d'une heure. On
+me conseilla d'éviter Saint-Denis, parce que je trouverais des
+barricades. À Courbevoie, le postillon avait déjà quitté sa veste à
+boutons fleurdelisés. On avait tiré le matin sur une calèche qu'il
+conduisait à Paris par l'avenue des Champs-Élysées. En conséquence, il
+me dit qu'il ne me mènerait pas par cette avenue, et qu'il irait
+chercher, à droite de la barrière de l'Étoile, la barrière du Trocadéro.
+De cette barrière on découvre Paris. J'aperçus le drapeau tricolore
+flottant; je jugeai qu'il ne s'agissait pas d'une émeute, mais d'une
+révolution. J'eus le pressentiment que mon rôle allait changer: qu'étant
+accouru pour défendre les libertés publiques, je serais obligé de
+défendre la royauté. Il s'élevait çà et là des nuages de fumée blanche
+parmi des groupes de maisons. J'entendis quelques coups de canon et des
+feux de mousqueterie mêlés au bourdonnement du tocsin. Il me sembla que
+je voyais tomber le vieux Louvre du haut du plateau désert destiné par
+Napoléon à l'emplacement du palais du roi de Rome. Le lieu de
+l'observation offrait une de ces consolations philosophiques qu'une
+ruine apporte à une autre ruine.
+
+Ma voiture descendit la rampe. Je traversai le pont d'Iéna, et je
+remontai l'avenue pavée qui longe le Champ de Mars. Tout était
+solitaire. Je trouvai un piquet de cavalerie placé devant la grille de
+l'École militaire; les hommes avaient l'air tristes et comme oubliés là.
+Nous prîmes le boulevard des Invalides et le boulevard du Mont-Parnasse.
+Je rencontrai quelques passants qui regardaient avec surprise une
+voiture conduite en poste comme dans un temps ordinaire. Le boulevard
+d'Enfer était barré par des ormeaux abattus.
+
+Dans ma rue[223], mes voisins me virent arriver avec plaisir: je leur
+semblais une protection pour le quartier. Madame de Chateaubriand était
+à la fois bien aise et alarmée de mon retour.
+
+ [Note 223: Chateaubriand demeurait alors rue d'Enfer, nº 84.]
+
+Le jeudi matin, 29 juillet, j'écrivis à madame Récamier, à Dieppe, cette
+lettre prolongée par des _post-scriptum_:
+
+ «Jeudi matin, 29 juillet 1830.
+
+«Je vous écris sans savoir si ma lettre vous arrivera, car les courriers
+ne partent plus.
+
+«Je suis entré dans Paris au milieu de la canonnade, de la fusillade et
+du tocsin. Ce matin, le tocsin sonne encore, mais je n'entends plus les
+coups de fusil; il paraît qu'on s'organise, et que la résistance
+continuera tant que les ordonnances ne seront pas rappelées. Voilà le
+résultat immédiat (sans parler du résultat définitif) du parjure dont
+les ministres ont donné le tort, du moins apparent, à la couronne!
+
+«La garde nationale, l'École polytechnique, tout s'en est mêlé. Je n'ai
+encore vu personne. Vous jugez dans quel état j'ai trouvé madame de
+Chateaubriand. Les personnes qui, comme elle, ont vu le 10 août et le 2
+septembre, sont restées sous l'impression de la terreur. Un régiment, le
+5e de ligne, a déjà passé du côté de la charte. Certainement M. de
+Polignac est bien coupable; son incapacité est une mauvaise excuse;
+l'ambition dont on n'a pas les talents est un crime. On dit la cour à
+Saint-Cloud, et prête à partir.
+
+«Je ne vous parle pas de moi; ma position est pénible, mais claire. Je
+ne trahirai pas plus le roi que la charte, pas plus le pouvoir légitime
+que la liberté. Je n'ai donc rien à dire et à faire; attendre et pleurer
+sur mon pays. Dieu sait maintenant ce qui va arriver dans les provinces;
+on parle déjà de l'insurrection de Rouen. D'un autre côté, la
+congrégation armera les chouans et la Vendée. À quoi tiennent les
+empires! Une ordonnance et six ministres sans génie ou sans vertu
+suffisent pour faire du pays le plus tranquille et le plus florissant le
+pays le plus troublé et le plus malheureux.»
+
+
+ «Midi.
+
+«Le feu recommence. Il paraît qu'on attaque le Louvre, où les troupes du
+roi se sont retranchées. Le faubourg que j'habite commence à s'insurger.
+On parle d'un gouvernement provisoire dont les chefs seraient le général
+Gérard, le duc de Choiseul et M. de La Fayette.
+
+«Il est probable que cette lettre ne partira pas, Paris étant déclaré en
+état de siège. C'est le maréchal Marmont qui commande pour le roi. On le
+dit tué, mais je ne le crois pas. Tâchez de ne pas trop vous inquiéter.
+Dieu vous protège! Nous nous retrouverons!»
+
+
+ «Vendredi.
+
+«Cette lettre était écrite d'hier; elle n'a pu partir. Tout est fini: la
+victoire populaire est complète: le roi cède sur tous les points; mais
+j'ai peur qu'on aille maintenant bien au delà des concessions de la
+couronne. J'ai écrit ce matin à Sa Majesté. Au surplus, j'ai pour mon
+avenir un plan complet de sacrifices qui me plaît. Nous en causerons
+quand vous serez arrivée.
+
+«Je vais moi-même mettre cette lettre à la poste et parcourir Paris.»
+
+
+RÉVOLUTION DE JUILLET.
+
+JOURNÉE DU 26.
+
+Les ordonnances, datées du 25 juillet, furent insérées dans le
+_Moniteur_ du 26. Le secret en avait été si profondément gardé, que ni
+le maréchal duc de Raguse, major général de la garde, de service, ni M.
+Mangin[224], préfet de police, ne furent mis dans la confidence. Le
+préfet de la Seine[225] ne connut les ordonnance que par _le Moniteur_,
+de même que le sous-secrétaire d'État de la guerre[226]; et néanmoins
+c'étaient ces divers chefs qui disposaient des différentes forces
+armées. Le prince de Polignac, chargé par intérim du portefeuille de M.
+de Bourmont, était si loin de s'occuper de cette minime affaire des
+ordonnances, qu'il passa la journée du 26 à présider une adjudication au
+ministère de la guerre.
+
+ [Note 224: Jean-Henri-Claude _Mangin_ (1786-1835). Comme
+ procureur général à Poitiers, il avait dirigé les poursuites
+ contre le général Berton et ses complices (1822). Il avait
+ été nommé conseiller à la Cour de cassation en 1827, et
+ préfet de police en 1829. Magistrat éminent, orateur et
+ écrivain, il a laissé des ouvrages de jurisprudence qui font
+ encore aujourd'hui autorité en la matière: _Traité de
+ l'action publique et de l'action civile_;--_Traité des
+ procès-verbaux_;--_Traité de l'instruction publique._]
+
+ [Note 225: Le comte de Chabrol-Volvic. Il était préfet de la
+ Seine depuis 1812. Le comte de Chabrol-Croussol, qui avait
+ été ministre des finances dans le cabinet Polignac jusqu'au
+ 19 mai 1830, était son frère.]
+
+ [Note 226: Le vicomte de Champagny.--Lors du procès des
+ ministres (audience du 16 décembre 1830), il fit la
+ déclaration suivante: «J'ai eu connaissance des ordonnances
+ du 25 juillet par le _Moniteur_ du 26; rien n'avait pu me
+ faire prévoir un événement aussi grave. Aucun ordre n'avait
+ été donné au ministère de la guerre. Aucun mouvement
+ extraordinaire de troupes n'avait eu lieu. Je dirai même
+ qu'au moment où les ordonnances parurent, il y avait autour
+ de Paris moins de troupes de la garde que de coutume. Deux
+ régiments, dont l'un de cavalerie et l'autre d'infanterie,
+ avaient été envoyés en Normandie pour faciliter la recherche
+ des incendiaires.»]
+
+Le roi partit pour la chasse le 26, avant que _le Moniteur_ fût arrivé à
+Saint-Cloud, et il ne revint de Rambouillet qu'à minuit.
+
+Enfin le duc de Raguse reçut ce billet de M. de Polignac:
+
+«Votre Excellence a connaissance des mesures extraordinaires que le roi,
+dans sa sagesse et son sentiment d'amour pour son peuple, a jugé
+nécessaire de prendre pour le maintien des droits de sa couronne et de
+l'ordre public. Dans ces importantes circonstances, Sa Majesté compte
+sur votre zèle pour assurer l'ordre et la tranquillité dans toute
+l'étendue de votre commandement.»
+
+Cette audace des hommes les plus faibles qui furent jamais, contre cette
+force qui allait broyer un empire, ne s'explique que par une sorte
+d'hallucination, résultat des conseils d'une misérable coterie que l'on
+ne trouva plus au moment du danger. Les rédacteurs des journaux, après
+avoir consulté MM. Dupin, Odilon Barrot, Barthe et Mérilhou, se
+résolurent de publier leurs feuilles sans autorisation, afin de se faire
+saisir et de plaider l'illégalité des ordonnances. Ils se réunirent au
+bureau du _National_: M. Thiers rédigea une protestation qui fut signée
+de quarante-quatre rédacteurs[227], et qui parut, le 27 au matin, dans
+_le National_ et _le Temps_.
+
+ [Note 227: La protestation des journalistes fut rédigée par
+ MM. Thiers, Châtelain et Cauchois-Lemaire. Les signataires
+ étaient, en effet, au nombre de quarante-quatre. Voici leurs
+ noms: Gauja, gérant du _National_; Thiers, Mignet, Chambolle,
+ Peysse, Albert Stapfer, Dubochet, Rolle, rédacteurs du
+ _National_;--Châtelain, Guyet, Moussette, Avenel, Alexis de
+ Jussieu, J.-F. Dupont, rédacteurs, et V. de Lapelouse, gérant
+ du _Courrier français_;--Guizard, Dejean, Charles de Rémusat,
+ rédacteurs, et Pierre Leroux, gérant du _Globe_;--Année,
+ Cauchois-Lemaire et Évariste Dumoulin, rédacteurs du
+ _Constitutionnel_;--Senty, Haussmann, Dussard, Chalas, A.
+ Billard, J.-J. Baude, Busoni, Barbaroux, rédacteurs, et
+ Coste, gérant du _Temps_;--Victor Bohain, Nestor Roqueplan,
+ rédacteurs du _Figaro_;--Auguste Fabre et Ader, rédacteurs de
+ la _Tribune des départements_;--Plagnol, Levasseur et Fazy,
+ rédacteurs de la _Révolution_;--F. Larreguy, rédacteur, et
+ Bert, gérant du _Journal du Commerce_;--Léon Pillet, gérant
+ du _Journal de Paris_;--Vaillant, gérant du
+ _Sylphe_;--Sarrans jeune, gérant du _Courrier des
+ Électeurs_.]
+
+À la chute du jour quelques députés se réunirent chez M. de
+Laborde[228]. On convint de se retrouver le lendemain chez M. Casimir
+Périer. Là parut, pour la première fois, un des trois pouvoirs qui
+allaient occuper la scène: la monarchie était à la Chambre des députés,
+l'usurpation au Palais-Royal, la République à l'Hôtel de Ville. Dans la
+soirée, il se forma des rassemblements au Palais-Royal; on jeta des
+pierres à la voiture de M. de Polignac. Le duc de Raguse ayant vu le roi
+à Saint-Cloud, à son retour de Rambouillet, le roi lui demanda des
+nouvelles de Paris: «La rente est tombée.--De combien? dit le
+Dauphin.--De trois francs, répondit le maréchal.--Elle remontera,»
+répartit le Dauphin; et chacun s'en alla.
+
+ [Note 228: Au nombre de quatorze. C'étaient MM. Bavoux,
+ Bérard, Bernard, de Laborde, Chardel, Daunou, Jacques
+ Lefebvre, Marchal, Mauguin, Casimir Périer, Persil, de
+ Schonen, Vassal et Villemain.]
+
+
+JOURNÉE DU 27 JUILLET.
+
+La journée du 27 commença mal. Le roi investit du commandement de Paris
+le duc de Raguse: c'était s'appuyer sur la mauvaise fortune. Le maréchal
+se vint installer à une heure à l'état-major de la garde, place du
+Carrousel. M. Mangin envoya saisir les presses du _National_; M. Carrel
+résista; MM. Mignet et Thiers, croyant la partie perdue, disparurent
+pendant deux jours: M. Thiers alla se cacher dans la vallée de
+Montmorency, chez une madame de Courchamp[229], parente des deux MM.
+Béquet[230], dont l'un a travaillé au _National_, et l'autre au _Journal
+des Débats_.
+
+ [Note 229: «M. Thiers, qui avait si bien parlé la veille des
+ _têtes_ à engager, croyant la sienne menacée, alla chercher
+ une prudente retraite dans la vallée de Montmorency, chez Mme
+ de Courchamp, la soeur d'Étienne Béquet.» _Notes inédites sur
+ M. Thiers_, par Joseph d'Arçay (le Dr Bonnet de Malherbe), p.
+ 52.]
+
+ [Note 230: Des deux frères _Béquet_, le seul qui ait laissé
+ un nom était le rédacteur des _Débats_, Étienne Béquet
+ (1800-1838). C'est lui qui avait écrit, au mois d'août 1829,
+ à l'avènement du ministère Polignac, le fameux article se
+ terminant par ces mots: «Malheureuse France! malheureux roi!»
+ Son principal titre est le feuilleton hebdomadaire qu'il
+ rédigea pendant quinze ans, et qu'il signait de la lettre
+ _R_. «Il savait, selon le mot de Jules Janin, tout dire sans
+ offenser personne.» En 1829, presque en même temps que son
+ célèbre article des _Débats_, il avait publié dans la _Revue
+ de Paris_ une nouvelle, _Marie ou le Mouchoir bleu_, qui
+ avait eu un succès prodigieux.]
+
+Au _Temps_, la chose prit un caractère plus sérieux: le véritable héros
+des journalistes est incontestablement M. Coste.
+
+En 1823, M. Coste dirigeait _les Tablettes historiques_[231]: accusé par
+ses collaborateurs d'avoir vendu ce journal, il se battit et reçut un
+coup d'épée. M. Coste[232] me fut présenté au ministère des affaires
+étrangères; en causant avec lui de la liberté de la presse, je lui dis:
+«Monsieur, vous savez combien j'aime et respecte cette liberté; mais
+comment voulez-vous que je la défende auprès de Louis XVIII, quand vous
+attaquez tous les jours la royauté et la religion! Je vous supplie, dans
+votre intérêt et pour me laisser ma force entière, de ne plus saper des
+remparts aux trois quarts démolis, et qu'en vérité un homme de courage
+devrait rougir d'attaquer. Faisons un marché: ne vous en prenez plus à
+quelques vieillards faibles que le trône et le sanctuaire protègent à
+peine; je vous livre en échange ma personne. Attaquez-moi soir et matin;
+dites de moi tout ce que vous voudrez, jamais je ne me plaindrai; je
+vous saurai gré de votre attaque légitime et constitutionnelle contre le
+ministre, en mettant à l'écart le roi.»
+
+ [Note 231: Le titre exact du journal que dirigeait M. Coste
+ en 1823 était celui-ci: _Tablettes universelles_, ou
+ _Répertoire de documents historiques, politiques,
+ scientifiques et littéraires, avec une Bibliographie
+ raisonnée_. Le bulletin politique était fait par M. Thiers,
+ qui signait ***. Les autres rédacteurs étaient MM.
+ Cauchois-Lemaire, Coquerel, Dubois, Mahul, Dumon, Rabbe,
+ Charles de Rémusat, Théodore Jouffroy, Damiron, etc. Au mois
+ de janvier 1824, M. Coste, obéré par les frais de son
+ journal, écrasé par les amendes, et d'ailleurs récemment
+ condamné à un an de prison, vendit les _Tablettes_ à M.
+ Sosthène de la Rochefoucauld, qui poursuivait alors, avec les
+ fonds de la liste civile, et aussi parfois avec ses propres
+ fonds, sa campagne d'amortissement des journaux. Un des
+ rédacteurs, M. Rabbe, adressa à M. Coste une lettre fort
+ dure, qui fut insérée dans le _Courrier français_ et amena un
+ duel entre les deux écrivains.]
+
+ [Note 232: Jacques _Coste_ (1798-1859). S'il avait vendu son
+ journal, les _Tablettes universelles_, M. Coste n'en restait
+ pas moins l'adversaire résolu et déclaré du gouvernement de
+ la Restauration. Le 15 octobre 1829, il fonda _le Temps_,
+ «journal des progrès politiques, scientifiques, littéraires
+ et industriels», qui ne contribua pas moins que le _National_
+ à préparer la révolution de 1830. Ce journal subsista
+ jusqu'au 17 juin 1842. Son titre a été repris, le 1er mars
+ 1849, par M. Xavier Durrieu, et en 1861 par M. A. Nefftzer.
+ Le _Temps_ de M. Durrieu ne vécut que dix mois, mais celui de
+ M. Nefftzer aura bientôt atteint la quarantaine.]
+
+M. Coste m'a conservé de cette entrevue un souvenir d'estime.
+
+Une parade constitutionnelle eut lieu au bureau du _Temps_ entre M.
+Baude et un commissaire de police[233].
+
+ [Note 233: Lorsque le commissaire de police se présenta aux
+ bureaux du _Temps_, dans la rue de Richelieu, pleine à ce
+ moment d'une foule curieuse et inquiète, M. Baude refusa
+ d'ouvrir les portes de l'imprimerie. Un serrurier, est
+ requis; M. Baude lui lit à haute voix l'article 384 du Code
+ pénal, qui punit des travaux forcés le vol par effraction.
+ L'ouvrier intimidé se retire. Le commissaire menace alors M.
+ Baude de le faire arrêter; celui-ci rouvre son Code et lit
+ l'article 341, qui punit des travaux forcés l'arrestation
+ arbitraire. À un second serrurier, requis pour remplacer le
+ premier, il relit l'article 384, et, cette fois encore,
+ l'ouvrier se retire. La lutte se prolongea ainsi longtemps;
+ il fallut recourir au serrurier chargé de river les fers des
+ forçats.]
+
+Le procureur du roi de Paris[234] décerna quarante-quatre mandats
+d'amener contre les signataires de la protestation des journalistes.
+
+ [Note 234: M. Billot.]
+
+Vers deux heures, la fraction monarchique de la révolution se réunit
+chez M. Périer[235], comme on en était convenu la veille: on ne conclut
+rien. Les députés s'ajournèrent au lendemain, 28, chez M. Audry de
+Puyravault. M. Casimir Périer, homme d'ordre et de richesse, ne voulait
+pas tomber dans les mains populaires; il ne cessait de nourrir encore
+l'espoir d'un arrangement avec la royauté légitime; il dit vivement à M.
+de Schonen: «Vous nous perdez en sortant de la légalité; vous nous
+faites quitter une position superbe.» Cet esprit de légalité était
+partout; il se montra dans deux réunions opposées, l'une chez M.
+Cadet-Gassicourt, l'autre chez le général Gourgaud. M. Périer
+appartenait à cette classe bourgeoise qui s'était faite héritière du
+peuple et du soldat. Il avait du courage, de la fixité dans les idées;
+il se jeta bravement en travers du torrent révolutionnaire pour le
+barrer; mais sa santé préoccupait trop sa vie, et il soignait trop sa
+fortune. «Que voulez-vous faire d'un homme, me disait M. Decazes, qui
+regarde toujours sa langue dans une glace?»
+
+ [Note 235: Rue Neuve-du-Luxembourg, nº 27.]
+
+La foule augmentant et commençant à paraître en armes, l'officier de la
+gendarmerie vint avertir le maréchal de Raguse qu'il n'avait pas assez
+de monde et qu'il craignait d'être forcé: alors le maréchal fit ses
+dispositions militaires.
+
+Le 27, il était déjà quatre heures et demie du soir, lorsqu'on reçut
+dans les casernes l'ordre de prendre les armes. La gendarmerie de Paris,
+appuyée de quelques détachements de la garde, essaya de rétablir la
+circulation dans les rues Richelieu et Saint-Honoré. Un de ces
+détachements fut assailli, dans la rue du _Duc-de-Bordeaux_[236], d'une
+grêle de pierres. Le chef de ce détachement évitait de tirer, lorsqu'un
+coup parti de l'_Hôtel Royal_, rue des Pyramides, décida la question: il
+se trouva qu'un M. Folks, habitant de cet hôtel, s'était armé de son
+fusil de chasse, et avait fait feu sur la garde à travers sa fenêtre.
+Les soldats répondirent par une décharge sur la maison, et M. Folks
+tomba mort avec ses deux domestiques. Ainsi ces Anglais, qui vivent à
+l'abri dans leur île, vont porter les révolutions chez les autres; vous
+les trouvez mêlés dans les quatre parties du monde à des querelles qui
+ne les regardent pas: pour vendre une pièce de calicot, peu leur importe
+de plonger une nation dans toutes les calamités. Quel droit ce M. Folks
+avait-il de tirer sur des soldats français? Était-ce la constitution de
+la Grande-Bretagne que Charles X avait violée? Si quelque chose pouvait
+flétrir les combats de juillet, ce serait d'avoir été engagés par la
+balle d'un Anglais[237].
+
+ [Note 236: La rue du duc de Bordeaux est doyenne la rue du
+ _Vingt-neuf Juillet_, en vertu d'une décision ministérielle
+ du 19 août 1830. Elle est située entre la rue de Rivoli (nº
+ 208) et la rue Saint-Honoré (nº 213), tout près de l'église
+ Saint-Roch.]
+
+ [Note 237: Alfred Nettement (_Histoire de la Restauration_,
+ t. VIII, p. 608) raconte cet incident d'une façon un peu
+ différente: «Il était alors six heures du soir. La garde
+ royale vint apporter un secours nécessaire à la gendarmerie
+ et à la ligne, dont les efforts demeuraient impuissants. Des
+ coups de feu répondirent à la grêle de pierres qui tombaient
+ sur la troupe; ils étaient tirés par un détachement du 5e
+ régiment de ligne qui entrait dans la rue Saint-Honoré par la
+ rue de Rivoli. Cette décharge coûta la vie à un jeune
+ étudiant anglais nommé Folks, qui était allé se réfugier à
+ l'_Hôtel Royal_, situé à l'angle de la rue des Pyramides. Il
+ avait eu l'imprudence de se mettre à la fenêtre pour suivre
+ les progrès du mouvement insurrectionnel: une des premières
+ balles l'atteignit.]
+
+Ces premiers combats, qui dans la journée du 27 n'avaient guère commencé
+que vers les cinq heures du soir, cessèrent avec le jour. Les armuriers
+cédèrent leurs armes à la foule, les réverbères furent brisés ou
+restèrent sans être allumés; le drapeau tricolore se hissa dans les
+ténèbres au haut des tours de Notre-Dame: l'envahissement des corps de
+garde, la prise de l'arsenal et des poudrières, le désarmement des
+fusiliers sédentaires, tout cela s'opéra sans opposition au lever du
+jour le 28, et tout était fini à huit heures.
+
+Le parti démocratique et prolétaire de la révolution, en blouse ou
+demi-nu, était sous les armes; il ne ménageait pas sa misère et ses
+lambeaux. Le peuple, représenté par des électeurs qu'il s'était choisis
+dans divers attroupements, était parvenu à faire convoquer une assemblée
+chez M. Cadet-Gassicourt.
+
+Le parti de l'usurpation ne se montrait pas encore: son chef, caché hors
+de Paris, ne savait s'il irait à Saint-Cloud ou au Palais-Royal. Le
+parti bourgeois ou de la monarchie, les députés, délibérait et répugnait
+à se laisser entraîner au mouvement.
+
+M. de Polignac se rendit à Saint-Cloud et fit signer au roi, le 28, à
+cinq heures du matin, l'ordonnance qui mettait Paris en état de siège.
+
+
+JOURNÉE MILITAIRE DU 28 JUILLET.
+
+Les groupes s'étaient reformés le 28 plus nombreux; au cri de: _Vive la
+charte!_ qui se faisait encore entendre se mêlait déjà le cri de _Vive
+la liberté!_ _à bas les Bourbons!_ On criait aussi: _Vive l'empereur!_
+_vive le prince Noir!_ mystérieux prince des ténèbres qui apparaît à
+l'imagination populaire dans toutes les révolutions. Les souvenirs et
+les passions étaient descendus; on abattait et l'on brûlait les armes de
+France; on les attachait à la corde des lanternes cassées; on arrachait
+les plaques fleurdelisées des conducteurs de diligences et des facteurs
+de la poste; les notaires retiraient leurs panonceaux, les huissiers
+leurs rouelles, les voituriers leurs estampilles, les fournisseurs de la
+cour leurs écussons. Ceux qui jadis avaient recouvert les aigles
+napoléoniennes peintes à l'huile de lis bourboniens détrempés à la colle
+n'eurent besoin que d'une éponge pour nettoyer leur loyauté: avec un peu
+d'eau on efface aujourd'hui la reconnaissance et les empires.
+
+Le maréchal de Raguse écrivit au roi qu'il était urgent de prendre des
+moyens de pacification, et que demain, 29, il serait trop tard. Un
+envoyé du préfet de police était venu demander au maréchal s'il était
+vrai que Paris fût déclaré en état de siège: le maréchal, qui n'en
+savait rien, parut étonné; il courut chez le président du conseil; il y
+trouva les ministres assemblés[238], et M. de Polignac lui remit
+l'ordonnance. Parce que l'homme qui avait foulé le monde aux pieds avait
+mis des villes et des provinces en état de siège, Charles X avait cru
+pouvoir l'imiter. Les ministres déclarèrent au maréchal qu'ils allaient
+venir s'établir à l'état-major de la garde.
+
+ [Note 238: Le président du Conseil occupait l'hôtel du
+ ministère des Affaires étrangères, alors situé à l'angle de
+ la rue des Capucines et des boulevards.]
+
+Aucun ordre n'étant arrivé de Saint-Cloud, à neuf heures du matin, le
+28, lorsqu'il n'était plus temps de tout garder, mais de tout reprendre,
+le maréchal fit sortir des casernes les troupes qui s'étaient déjà en
+partie montrées la veille. On n'avait pris aucune précaution pour faire
+arriver des vivres au Carrousel, quartier général. La manutention,
+qu'on avait oublié de faire suffisamment garder, fut enlevée. M. le duc
+de Raguse, homme d'esprit et de mérite, brave soldat, savant, mais
+malheureux général, prouva pour la millième fois qu'un génie militaire
+est insuffisant aux troubles civils: le premier officier de police eût
+mieux su ce qu'il y avait à faire que le maréchal. Peut-être aussi son
+intelligence fut-elle paralysée par ses souvenirs; il resta comme
+étouffé sous le poids de la fatalité de son nom.
+
+Le maréchal qui n'avait qu'une poignée d'hommes, conçut un plan pour
+l'exécution duquel il lui aurait fallu trente mille soldats. Des
+colonnes étaient désignées pour de grandes distances, tandis qu'une
+autre s'emparerait de l'Hôtel de Ville. Les troupes, après avoir achevé
+leur mouvement pour faire régner l'ordre de toutes parts, devaient
+converger à la maison commune. Le Carrousel demeurait le quartier
+général: les ordres en sortaient, et les renseignements y aboutissaient.
+Un bataillon de Suisses, pivotant sur le marché des Innocents, était
+chargé d'entretenir la communication entre les forces du centre et
+celles qui circulaient à la circonférence. Les soldats de la caserne
+Popincourt s'apprêtaient par différents rameaux à descendre sur les
+points où ils pouvaient être appelés. Le général Latour-Maubourg[239]
+était logé aux Invalides. Quand il vit l'affaire mal engagée, il
+proposa de recevoir les régiments dans l'édifice de Louis XIV; il
+assurait qu'il les pouvait nourrir, et défiait les Parisiens de le
+forcer. Il n'avait pas impunément laissé ses membres sur les champs de
+bataille de l'Empire, et les redoutes de Borodino savaient qu'il tenait
+parole. Mais qu'importaient l'expérience et le courage d'un vétéran
+mutilé? On n'écouta point ses conseils.
+
+ [Note 239: Marie-Victor-Nicolas de Fay, marquis de
+ _Latour-Maubourg_, (1768-1850). Il avait servi avec éclat
+ sous l'Empire. À la bataille de la Moskowa, commandant une
+ des divisions de la réserve de cavalerie, il prit part à la
+ célèbre charge contre la grande redoute de Borodino et fut
+ blessé au moment où ses cuirassiers y pénétraient. À
+ Leipsick, il eut la cuisse emportée par un boulet de canon. À
+ son valet de chambre, qui était accouru et se livrait au
+ désespoir: «Qu'as-tu donc à pleurer? dit Latour-Maubourg, tu
+ n'auras plus qu'une botte à cirer.» Pair de France (4 juin
+ 1814), ministre de la guerre (9 novembre 1819-14 décembre
+ 1821), il était devenu gouverneur des Invalides en 1822,
+ après la mort du maréchal de Coigny. Après les journées de
+ Juillet, il donna sa démission de pair, se retira à Melun,
+ puis alla rejoindre les Bourbons en exil. Gouverneur du duc
+ de Bordeaux en 1835, il ne rentra en France qu'en 1848.]
+
+[Illustration: Un Salon.]
+
+Sous le commandement du comte de Saint-Chamans[240], la première colonne
+de la garde partit de la Madeleine pour suivre les boulevards jusqu'à la
+Bastille. Dès les premiers pas, un peloton que commandait M. Sala[241]
+fut attaqué; l'officier royaliste repoussa vivement l'attaque. À mesure
+qu'on avançait, les postes de communication laissés sur la route, trop
+faibles et trop éloignés les uns des autres, étaient coupés par le
+peuple et séparés les uns des autres par des abatis d'arbres et des
+barricades. Il y eut une affaire sanglante aux portes Saint-Denis et
+Saint-Martin. M. de Saint-Chamans, passant sur le théâtre des exploits
+futurs de Fieschi, rencontra, à la place de la Bastille, des groupes
+nombreux de femmes et d'hommes. Il les invita à se disperser, en leur
+distribuant quelque argent[242]; mais on ne cessait de tirer des
+maisons environnantes. Il fut obligé de renoncer à rejoindre l'Hôtel de
+Ville par la rue Saint-Antoine, et, après avoir traversé le pont
+d'Austerlitz, il regagna le Carrousel le long des boulevards du sud.
+Turenne devant la Bastille non encore démolie avait été plus heureux
+pour la mère de Louis XIV enfant.
+
+ [Note 240: Alfred-Armand-Robert, comte de _Saint-Chamans_
+ (1781-1848). Engagé comme cavalier au 9e régiment de dragons,
+ le 1er octobre 1801, colonel le 19 mai 1811, maréchal de camp
+ et colonel du régiment des dragons de la garde royale le 8
+ septembre 1815, inspecteur de cavalerie le 19 juin 1822,
+ commandant la 1re brigade de la 2e division de cavalerie de
+ la garde royale en Espagne le 3 décembre 1823, admis au
+ traitement de réforme par décret du 17 septembre 1830. Ses
+ _Mémoires_ ont été publiés en 1896.]
+
+ [Note 241: Alexandre _Sala_, officier au 6e régiment
+ d'infanterie de la garde. Il a publié sous ce titre: _Dix
+ jours de 1830_, une relation des événements auxquels il avait
+ assisté. En 1832, il était avec la duchesse de Berry sur le
+ _Carlo-Alberto_; traduit de ce chef devant la Cour d'assises
+ de Montbrison, il fut acquitté. En 1848, il fonda, avec
+ Alfred Nettement et Armand de Pontmartin, l'_Opinion
+ publique_, dont il fut, jusqu'à la suppression de cette
+ feuille le 8 janvier 1852, un des principaux rédacteurs.]
+
+ [Note 242: On lit dans les _Mémoires du général de
+ Saint-Chamans_: «J'occupai la grande rue du faubourg
+ Saint-Antoine dans toute sa longueur.... Notre attitude était
+ paisible et pacifique, et les habitants, hommes, femmes et
+ enfants, sortirent en foule des maisons et se mêlèrent dans
+ nos rangs; j'étais à cheval au milieu d'eux, et je parlais
+ avec action à plusieurs groupes de ce peuple pour l'exhorter
+ à rester tranquille et à reprendre ses occupations
+ ordinaires, lorsqu'une femme, s'approchant de moi, me dit
+ avec vivacité et en gesticulant qu'il était impossible de
+ rester tranquille lorsqu'on était sans argent pour acheter du
+ pain pour ses enfants, et que, quant au travail et aux
+ occupations, ils n'en avaient plus, puisque, depuis la
+ veille, tous les ateliers étaient fermés. Je lui donnai une
+ pièce de cinq francs, et elle se mit aussitôt à crier à
+ tue-tête: _Vive le Roi! Vive le Roi!_ Ce cri fut vivement
+ répété par plusieurs de ceux qui m'entouraient et qui me
+ tendaient leurs mains.... Je leur distribuai avec le même
+ succès tout ce que j'avais d'argent sur moi; pièces d'or et
+ monnaie de billon furent bien reçues et produisirent chez eux
+ le même enthousiasme royaliste, car j'avais soin de leur bien
+ dire que c'était le Roi qui nous avait ordonné de secourir
+ les indigents: je vidai ainsi ma bourse; mais ce mince trésor
+ fut bientôt épuisé, et ne trouvant plus de réponse à faire à
+ ceux qui me tendaient la main (et il en arrivait de nouveaux
+ à chaque instant), je m'aperçus que les cris de: _Vive le
+ Roi!_ s'épuisaient aussi; plusieurs de ceux qui s'en allaient
+ les mains vides éclataient même en murmures, et maugréaient
+ tout comme si, après la réception qu'ils m'avaient faite, je
+ leur devais une gratification. Je le répète, si j'avais eu un
+ fourgon de pièces de cinq francs à leur distribuer, je me
+ serais fait de tout ce peuple du faubourg Saint-Antoine et
+ des environs une nombreuse avant-garde avec laquelle j'aurais
+ pu parcourir pacifiquement tout Paris, et ces mêmes gens qui,
+ le matin, avaient aidé à construire les barricades aux cris
+ de: _Vive la Charte!_ le soir les auraient démolies avec
+ joie, aux cris de: _Vive le Roi!_ sans que j'eusse eu besoin
+ de tirer un coup de fusil, et je les aurais amenés ensuite
+ sur la place du Carrousel saluer de leurs acclamations
+ royalistes le palais de nos rois.» (_Mémoires_, p. 496.)]
+
+La colonne chargée d'occuper l'Hôtel de Ville[243] suivit les quais des
+Tuileries, du Louvre et de l'École, passa la moitié du Pont-Neuf, prit
+le quai de l'Horloge, le Marché-aux-Fleurs, et se porta à la place de
+Grève par le pont Notre-Dame. Deux pelotons de la garde firent une
+diversion en filant jusqu'au nouveau pont suspendu. Un bataillon du 15e
+léger appuyait la garde, et devait laisser deux pelotons sur le
+Marché-aux-Fleurs.
+
+ [Note 243: Cette colonne, placée sous les ordres du général
+ Talon, était composée d'un bataillon du 3e régiment de la
+ garde, renforcé de 150 lanciers, d'un bataillon suisse et de
+ deux pièces de canon.]
+
+On se battit au passage de la Seine sur le pont Notre-Dame. Le peuple,
+tambour en tête, aborda bravement la garde. L'officier qui commandait
+l'artillerie royale fit observer à la masse populaire qu'elle s'exposait
+inutilement, et que, n'ayant pas de canons, elle serait foudroyée sans
+aucune chance de succès. La plèbe s'obstina; l'artillerie fit feu. Les
+soldats inondèrent les quais et la place de Grève, où débouchèrent par
+le pont d'Arcole deux autres pelotons de la garde. Ils avaient été
+obligés de forcer des rassemblements d'étudiants du faubourg
+Saint-Jacques. L'Hôtel de Ville fut occupé.
+
+Une barricade s'élevait à l'entrée de la rue du Mouton: une brigade de
+Suisses emporta cette barricade; le peuple, se ruant des rues
+adjacentes, reprit son retranchement avec de grands cris. La barricade
+resta finalement à la garde.
+
+Dans tous ces quartiers pauvres et populaires, on combattit
+instantanément, sans arrière-pensée: l'étourderie française, moqueuse,
+insouciante, intrépide, était montée au cerveau de tous; la gloire a,
+pour notre nation, la légèreté du vin de Champagne. Les femmes, aux
+croisées, encourageaient les hommes dans la rue; des billets
+promettaient le bâton de maréchal au premier colonel qui passerait au
+peuple; des groupes marchaient au son d'un violon. C'étaient des scènes
+tragiques et bouffonnes, des spectacles de tréteaux et de triomphe: on
+entendait des éclats de rire et des jurements au milieu des coups de
+fusil, du sourd mugissement de la foule, à travers des masses de fumée.
+Pieds nus, bonnet de police en tête, des charretiers improvisés
+conduisaient, avec un laisser-passer de chefs inconnus, des convois de
+blessés parmi les combattants qui se séparaient.
+
+Dans les quartiers riches régnait un autre esprit. Les gardes nationaux,
+ayant repris les uniformes dont on les avait dépouillés, se
+rassemblaient en grand nombre à la mairie du 1er arrondissement pour
+maintenir l'ordre. Dans ces combats, la garde souffrait plus que le
+peuple, parce qu'elle était exposée au feu des ennemis invisibles qui
+étaient dans les maisons. D'autres nommeront les vaillants des salons
+qui, reconnaissant des officiers de la garde, s'amusaient à les abattre,
+en sûreté qu'ils étaient derrière un volet ou une cheminée. Dans la rue,
+l'animosité de l'homme de peine ou du soldat n'allait pas au delà du
+coup porté: blessé, on se secourait mutuellement. Le peuple sauva
+plusieurs victimes. Deux officiers, M. de Goyon et M. Rivaux, après une
+défense héroïque, durent la vie à la générosité des vainqueurs. Un
+capitaine de la garde, Kaumann, reçoit un coup de barre de fer sur la
+tête: étourdi et les yeux sanglants, il relève avec son épée les
+baïonnettes de ses soldats qui mettaient en joue l'ouvrier.
+
+La garde était remplie des grenadiers de Bonaparte. Plusieurs officiers
+perdirent la vie, entre autres le lieutenant Noirot, d'une bravoure
+extraordinaire, qui avait reçu du prince Eugène la croix de la Légion
+d'honneur, en 1813, pour un fait d'armes accompli dans une des redoutes
+de Caldiera. Le colonel de Pleineselve, blessé mortellement à la porte
+Saint-Martin, avait été aux guerres de l'Empire, en Hollande, en
+Espagne, à la grande armée et dans la garde impériale. À la bataille de
+Leipzig, il fit prisonnier de sa propre main le général autrichien
+Merfeld. Porté par ses soldats à l'hôpital du Gros-Caillou, il ne voulut
+être pansé que le dernier des blessés de juillet. Le docteur Larrey, qui
+l'avait rencontré sur d'autres champs de bataille, lui amputa la cuisse;
+il était trop tard pour le sauver. Heureux ces nobles adversaires, qui
+avaient vu tant de boulets passer sur leur tête, s'ils ne succombèrent
+pas sous la balle de quelques-uns de ces forçats libérés que la justice
+a retrouvés depuis la victoire dans les rangs des vainqueurs! Ces
+galériens n'ont pu polluer le triomphe national républicain; ils n'ont
+été nuisibles qu'à la royauté de Louis-Philippe. Ainsi s'abîmèrent
+obscurément dans les rues de Paris les restes de ces soldats fameux,
+échappés au canon de la Moskowa, de Lutzen et de Leipzig: nous
+massacrions, sous Charles X, ces braves que nous avions tant admirés
+sous Napoléon. Il ne leur manquait qu'un homme: cet homme avait disparu
+à Sainte-Hélène.
+
+Au tomber de la nuit, un sous-officier déguisé vint apporter l'ordre aux
+troupes de l'Hôtel de Ville de se replier sur les Tuileries. La retraite
+était rendue hasardeuse à cause des blessés que l'on ne voulait pas
+abandonner, et de l'artillerie difficile à passer à travers les
+barricades. Elle s'opéra cependant sans accident. Lorsque les troupes
+revinrent des différents quartiers de Paris, elles croyaient le roi et
+le dauphin arrivés de leur côté comme elles: cherchant en vain des yeux
+le drapeau blanc sur le pavillon de l'Horloge, elles firent entendre le
+langage énergique des camps.
+
+Il n'est pas vrai, comme on le voit, que l'Hôtel de Ville ait été pris
+par la garde sur le peuple, et repris sur la garde par le peuple. Quand
+la garde y entra, elle n'éprouva aucune résistance, car il n'y avait
+personne, le préfet même était parti. Ces vantances affaiblissent et
+font mettre en doute les vrais périls. La garde fut mal engagée dans des
+rues tortueuses; la ligne, par son espèce de neutralité d'abord, et
+ensuite par sa défection, acheva le mal que des dispositions belles en
+théorie, mais peu exécutables en pratique, avaient commencé. Le 50e de
+ligne était arrivé pendant le combat à l'Hôtel de Ville; harassé de
+fatigue, on se hâta de le retirer dans l'enceinte de l'hôtel, et il
+prêta à des camarades épuisés ses entières et inutiles cartouches.
+
+Le bataillon suisse resté au marché des Innocents fut dégagé par un
+autre bataillon suisse: ils vinrent l'un et l'autre aboutir au quai de
+l'École, et stationnèrent dans le Louvre.
+
+Au reste, les barricades sont des retranchements qui appartiennent au
+génie parisien: on les retrouve dans tous nos troubles, depuis Charles V
+jusqu'à nos jours.
+
+«Le peuple voyant ces forces disposées par les rues, dit L'Estoile,
+commença à s'esmouvoir, et se firent les _barricades_ en la manière que
+tous sçavent: plusieurs Suisses furent tués, qui furent enterrés en une
+fosse faicte au parvis de Notre-Dame; le duc de Guyse passant par les
+rues, c'estoit à qui crieroit le plus haut: Vive Guyse! et lui, baissant
+son grand chapeau, leur dict: _Mes amis, c'est assez; messieurs, c'est
+trop; criez vive le roi!_»
+
+Pourquoi nos dernières barricades, dont le résultat a été puissant,
+gagnent-elles si peu à être racontées, tandis que les barricades de
+1588, qui ne produisirent presque rien, sont si intéressantes à lire?
+Cela tient à la différence des siècles et des personnages: le XVIe
+siècle menait tout devant lui; le XIXe a laissé tout derrière: M. de
+Puyravault n'est pas encore le Balafré.
+
+
+JOURNÉE CIVILE DU 28 JUILLET.
+
+Durant qu'on livrait ces combats, la révolution civile et politique
+suivait parallèlement la révolution militaire. Les soldats détenus à
+l'Abbaye furent mis en liberté; les prisonniers pour dettes, à
+Sainte-Pélagie, s'échappèrent, et les condamnés pour fautes politiques
+furent élargis: une révolution est un jubilé; elle absout de tous les
+crimes, en en permettant de plus grands.
+
+Les ministres tinrent conseil à l'état-major: ils résolurent de faire
+arrêter, comme chefs du mouvement, MM. Laffitte, La Fayette, Gérard,
+Marchais, Salverte et Audry de Puyravault; le maréchal en donna l'ordre;
+mais, quand plus tard ils furent députés vers lui, il ne crut pas de son
+honneur de mettre son ordre à exécution.
+
+Une réunion du parti monarchique, composée de pairs et de députés, avait
+eu lieu chez M. Guizot: le duc de Broglie s'y trouva; MM. Thiers et
+Mignet, qui avaient reparu, et M. Carrel, quoique ayant d'autres idées,
+s'y rendirent. Ce fut là que le parti de l'usurpation prononça le nom du
+duc d'Orléans pour la première fois[244]. M. Thiers et M. Mignet,
+allèrent chez le général Sébastiani lui parler du prince. Le général
+répondit d'une manière évasive; le duc d'Orléans, assura-t-il, ne
+l'avait jamais entretenu de pareils desseins et ne l'avait autorisé à
+rien.
+
+ [Note 244: Au sujet de ce passage des _Mémoires
+ d'Outre-tombe_, le duc Victor de Broglie dit, au tome III de
+ ses _Souvenirs_, page 287: «L'auteur de cette assertion a été
+ mal informé; la réunion fut fortuite, MM. Thiers et Mignet ne
+ s'y trouvèrent pas. Il n'y fut question de M. le duc
+ d'Orléans ni directement ni indirectement.»--Voici du reste
+ les détails que donne le duc de Broglie sur la réunion qui
+ eut lieu chez M. Guizot dans la matinée du 28: «En allant
+ vers les dix heures chez M. Guizot, qui demeurait rue de la
+ Ville-l'Évêque, je ne remarquai aucun symptôme d'agitation.
+ Je trouvai M. Guizot dans son cabinet, occupé à mettre au net
+ le projet de protestation dont il avait été chargé la veille
+ (dans la réunion tenue chez M. Casimir Périer); à côté, dans
+ le salon, se trouvaient plusieurs de nos amis, entre autres
+ M. de Rémusat et M. Cousin, disputant assez vivement; nous
+ vîmes entrer au bout d'un quart d'heure un rédacteur du
+ _National_ qui depuis s'est fait un nom, M. Carrel.--«Tout
+ est fini pour cette fois, nous dit-il tristement; le
+ gouvernement est maître du terrain; mais, patience, il n'est
+ pas au bout!»]
+
+Vers midi, toujours dans la journée du 28, la réunion générale des
+députés eut lieu chez M. Audry de Puyravault[245]. M. de La Fayette,
+chef du parti républicain, avait rejoint Paris le 27; M. Laffitte, chef
+du parti orléaniste, n'arriva que dans la nuit du 27 au 28; il se rendit
+au Palais-Royal, où il ne trouva personne; il envoya à Neuilly: le roi
+en herbe n'y était pas.
+
+ [Note 245: Rue du faubourg Poissonnière, nº 40.]
+
+Chez M. de Puyravault, on discuta le projet d'une protestation contre
+les ordonnances. Cette protestation, plus que modérée, laissait entières
+les grandes questions.
+
+M. Casimir Périer fut d'avis de dépêcher vers le duc de Raguse; tandis
+que les cinq députés choisis se préparaient à partir, M. Arago[246]
+était chez le maréchal: il s'était décidé, sur un billet de madame de
+Boigne, à devancer les commissaires. Il représenta au maréchal la
+nécessité de mettre un terme aux malheurs de la capitale. M. de Raguse
+alla prendre langue chez M. de Polignac; celui-ci, instruit de
+l'hésitation des troupes, déclara que si elles passaient au peuple, on
+tirerait sur elles comme sur les insurgés. Le général de Tromelin[247]
+témoin de ces conversations, s'emporta contre le général
+d'Ambrugeac[248]. Alors arriva la députation. M. Laffitte porta la
+parole: «Nous venons, dit-il vous demander d'arrêter l'effusion du sang.
+Si le combat se prolongeait, il entraînerait non-seulement les plus
+cruelles calamités, mais une véritable révolution.» Le maréchal se
+renferma dans une question d'honneur militaire, prétendant que le
+peuple devait, le premier, cesser le combat; il ajouta néanmoins ce
+post-scriptum à une lettre qu'il écrivit au roi: «Je pense qu'il est
+urgent que Votre Majesté profite sans retard des ouvertures qui lui sont
+faites.»
+
+ [Note 246: Dominique-François-Jean _Arago_ (1786-1853), le
+ célèbre astronome. Député de 1831 à 1848, membre du
+ Gouvernement provisoire de 1848, représentant du peuple aux
+ Assemblées constituante et législative de
+ 1848-49.--Lorsqu'éclata la Révolution de Juillet, il était
+ directeur de l'Observatoire.]
+
+ [Note 247: Jacques-Jean-Marie-François _Boudin_, comte de
+ _Tromelin_ (1771-1842). Il servit à l'armée des princes en
+ 1792 et prit part à l'expédition de Quiberon. Attaché ensuite
+ à l'armée royale de Normandie, il fut pris à Caen (1798),
+ s'évada et passa en Orient, et fit, dans l'armée turque, les
+ campagnes de Syrie et d'Égypte. Rentré en France en 1802,
+ incarcéré à l'Abbaye, lors de l'affaire de Pichegru et de
+ Cadoudal, il en sortit au bout de six mois pour entrer, comme
+ capitaine, dans le 112e régiment de ligne. Général de brigade
+ après la bataille de Leipsick, il se battit vaillamment à
+ Waterloo. Pendant la campagne d'Espagne de 1823, il obtint de
+ grands succès à Igualada, Calders, Yorba et Tarragone, et fut
+ nommé lieutenant-général. Pendant les journées de Juillet, il
+ seconda activement M. de Sémonville dans les démarches qui
+ amenèrent le retrait des ordonnances et le ministère de M. de
+ Mortemart. Son rôle, dans ces néfastes journées, fut aussi
+ courageux qu'honorable; sa vie même fut un instant menacée,
+ et il fallut que le général La Fayette le couvrît de sa
+ personne à l'Hôtel-de-Ville.]
+
+ [Note 248: Louis-Alexandre-Marie Valon de Boucheron, comte
+ _d'Ambrugeac_ (1771-1844). Colonel sous l'Empire, il avait
+ servi, pendant les Cent-Jours, dans la petite armée du duc
+ d'Angoulême. De 1815 à 1823, député de la Corrèze, il siégea
+ au côté droit et parut plusieurs fois à la tribune. Louis
+ XVIII le fit pair de France le 23 décembre 1823. Après 1830,
+ il prêta le serment de fidélité à Louis-Philippe et conserva
+ la dignité de pair jusqu'à sa mort.]
+
+L'aide de camp du duc de Raguse, le colonel Komierowski, introduit dans
+le cabinet du roi à Saint-Cloud, lui remit la lettre; le roi lui dit:
+«Je lirai cette lettre.» Le colonel se retira et attendit les ordres;
+voyant qu'ils n'arrivaient pas, il pria M. le duc de Duras d'aller chez
+le roi les demander. Le duc répondit que, d'après l'étiquette, il lui
+était impossible d'entrer dans le cabinet. Enfin, rappelé par le roi, M.
+Komierowski fut chargé d'enjoindre au maréchal de _tenir bon_.
+
+Le général Vincent accourut de son côté à Saint-Cloud; ayant forcé la
+porte qu'on lui refusait, il dit au roi que tout était perdu: «Mon cher,
+répondit Charles X, vous êtes un bon général, mais vous n'entendez rien
+à cela.»
+
+
+JOURNÉE MILITAIRE DU 29 JUILLET.
+
+Le 29 vit paraître de nouveaux combattants: les élèves de l'École
+polytechnique, en correspondance avec un de leurs anciens camarades, M.
+Charras[249], forcèrent la consigne et envoyèrent quatre d'entre eux,
+MM. Lothon, Berthelin, Pinsonnière et Tourneux, offrir leurs services à
+MM. Laffitte, Périer et La Fayette. Ces jeunes gens, distingués par
+leurs études, s'étaient déjà fait connaître aux alliés, lorsque ceux-ci
+se présentèrent devant Paris en 1814; dans les trois jours, ils
+devinrent les chefs du peuple, qui les mit à sa tête avec une parfaite
+simplicité. Les uns se rendirent sur la place de l'Odéon, les autres au
+Palais-Royal et aux Tuileries.
+
+ [Note 249: Jean-Baptiste-Adolphe _Charras_ (1810-1865). Il
+ avait été expulsé de l'École polytechnique trois mois avant
+ les journées de Juillet pour avoir, dans un banquet
+ d'étudiants, porté un toast à La Fayette et chanté la
+ _Marseillaise_. Il n'était encore que chef de bataillon,
+ malgré l'éclat de ses services en Afrique, lorsqu'éclata la
+ Révolution de Février, qui le fit lieutenant-colonel, puis
+ sous-secrétaire d'État au Ministère de la Guerre.
+ Représentant du peuple de 1848 à 1851, il fut arrêté au coup
+ d'État et conduit à Bruxelles. Il mourut à Bâle le 23 janvier
+ 1865. On lui doit une _Histoire de la campagne de 1815_
+ (Bruxelles, 1863). Il avait également préparé les matériaux
+ d'une _Histoire de la guerre de 1813 en Allemagne_.]
+
+L'ordre du jour publié le 29 au matin offensa la garde: il annonçait que
+le roi, voulant témoigner sa satisfaction à ses braves serviteurs, leur
+accordait un mois et demi de paye; inconvenance que le soldat français
+ressentit: c'était le mesurer à la taille de ces Anglais qui ne marchent
+pas ou s'insurgent, s'ils n'ont pas touché leur solde.
+
+Dans la nuit du 28 au 29, le peuple dépava les rues de vingt pas en
+vingt pas, et le lendemain, au lever du jour, il y avait quatre mille
+barricades élevées dans Paris.
+
+Le Palais-Bourbon était gardé par la ligne, le Louvre par deux
+bataillons suisses, la rue de la Paix, la place Vendôme et la rue
+Castiglione par le 5e et le 53e de ligne. Il était arrivé de
+Saint-Denis, de Versailles et de Rueil, à peu près douze cents hommes
+d'infanterie.
+
+La position militaire était meilleure: les troupes se trouvaient plus
+concentrées, et il fallait traverser de grands espaces vides pour
+arriver jusqu'à elles. Le général Exelmans[250], qui jugea bien ces
+dispositions, vint à onze heures mettre sa valeur et son expérience à la
+disposition du maréchal de Raguse, tandis que de son côté le général
+Pajol[251] se présentait aux députés pour prendre le commandement de la
+garde nationale.
+
+ [Note 250: Isidore, comte _Exelmans_ (1775-1802), l'un des
+ plus brillants généraux de cavalerie du premier Empire, pair
+ de France sous Louis-Philippe, grand chancelier de la Légion
+ d'honneur en 1849, maréchal de France en 1851.]
+
+ [Note 251: Pierre-Claude, comte _Pajol_ (1772-1844). Il
+ servit avec éclat sous l'Empire; Napoléon le créa baron en
+ 1809, général de division en 1812, et grand officier de la
+ Légion d'honneur le 19 février 1814. Ce jour-là, l'Empereur
+ lui dit en l'embrassant: «Si tous les généraux m'avaient
+ servi comme vous, l'ennemi ne serait pas en France.» Louis
+ XVIII le fit comte et lui donna le commandement d'une
+ division de cavalerie à Orléans. Au retour de l'île d'Elbe,
+ il amena ses troupes à Napoléon, qui le nomma pair de France
+ le 2 juin 1815. Mis à la retraite le 3 juin 1816, le comte
+ Pajol voyagea, revint à Paris le 29 juillet 1830, à la
+ nouvelle des Ordonnances, prit la direction de
+ l'insurrection, et, le 2 août, se mit à la tête de la troupe
+ d'insurgés qui marcha sur Rambouillet. La Révolution ne se
+ montra point ingrate: le comte Pajol fut fait grand-cordon de
+ la Légion d'honneur le 31 août 1830, commandant de la 1re
+ division militaire le 26 septembre, et pair de France le 10
+ novembre 1831.]
+
+Les ministres eurent l'idée de convoquer la cour royale aux Tuileries,
+tant ils vivaient hors du moment où ils se trouvaient! Le maréchal
+pressait le président du conseil de rappeler les ordonnances. Pendant
+leur entretien, on demande M. de Polignac; il sort et rentre avec M.
+Bertier[252], fils de la première victime sacrifiée en 1789. Celui-ci,
+ayant parcouru Paris, affirmait que tout allait au mieux pour la cause
+royale: c'est une chose fatale que ces races qui ont droit à la
+vengeance, jetées à la tombe dans nos premiers troubles, et évoquées par
+nos derniers malheurs. Ces malheurs n'étaient plus des nouveautés;
+depuis 1793, Paris était accoutumé à voir passer les événements et les
+rois.
+
+ [Note 252: Albert-Anne-Jules _Bertier de Sauvigny_,
+ lieutenant au 14e régiment d'infanterie. Il devait être, peu
+ de temps après la Révolution de Juillet, le héros d'une
+ étrange aventure. Le 17 février 1832, le roi Louis-Philippe,
+ la reine et Mlle Adélaïde, accompagnés du général Dumas, aide
+ de camp du roi, sortaient à pied des Tuileries par la grille
+ du quai, et entraient par un des premiers guichets sur le
+ Carrousel, qu'ils traversèrent obliquement pour se rendre au
+ Palais-Royal par la rue de Rohan. Au même moment, un
+ cabriolet de remise, sortant de la rue de Chartres,
+ traversait aussi le Carrousel et se dirigeait vers le guichet
+ du Pont-Royal. Subitement, le maître de la voiture, vêtu d'un
+ manteau bleu, fit retourner le cheval et le ramena du côté de
+ la rue de Chartres et de l'hôtel Longueville, auprès duquel
+ le roi se trouvait alors. Le cabriolet passa si près de lui
+ qu'il fut forcé de se jeter vivement de côté. Quelques
+ instants après, le roi et ses compagnons, arrivés à l'angle
+ de l'hôtel de Nantes, virent revenir à eux le même cabriolet,
+ qui était entré un instant avant dans la rue de Chartres, et
+ qui, cette fois encore, semblait vouloir les serrer contre le
+ mur et même les atteindre; mais le cheval, ramené trop
+ brusquement dans cette direction nouvelle, s'abattit; il fut
+ immédiatement relevé et continua rapidement sa course du côté
+ du Pont-Royal. Après trois jours de recherches, la police
+ découvrait que l'homme au manteau bleu était M. Bertier de
+ Sauvigny. Il comparut le 5 mai 1832 devant la Cour d'assises
+ de la Seine; il n'était accusé de rien moins que d'avoir
+ «commis un attentat contre la personne du roi, en dirigeant
+ volontairement, à deux reprises différentes, et dans une
+ intention coupable, son cabriolet contre la personne du roi;
+ crime prévu par l'article 86 du Code pénal». L'article 86
+ punissait ce crime de la peine de mort. L'avocat général, M.
+ Partarieu-Lafosse réclama l'application de cet article; il
+ déclara seulement, dans sa réplique, qu'après la condamnation
+ interviendrait certainement une commutation de peine. Après
+ une admirable plaidoirie de Berryer, Bertier de Sauvigny fut
+ acquitté, aux applaudissements de l'auditoire.]
+
+Tandis que, au rapport des royalistes, tout allait si bien, on annonce
+la défection du 5e et du 53e de ligne qui fraternisaient avec le peuple.
+
+Le duc de Raguse fit proposer une suspension d'armes: elle eut lieu sur
+quelques points et ne fut pas exécutée sur d'autres. Le maréchal avait
+envoyé chercher un des deux bataillons suisses stationnés dans le
+Louvre. On lui dépêcha celui des deux bataillons qui garnissait la
+colonnade. Les Parisiens, voyant cette colonnade déserte, se
+rapprochèrent des murs et entrèrent par les fausses portes qui
+conduisent du jardin de l'Infante dans l'intérieur; ils gagnèrent les
+croisées et firent feu sur le bataillon arrêté dans la cour. Sous la
+terreur du souvenir du 10 août, les Suisses se ruèrent du palais et se
+jetèrent dans leur troisième bataillon placé en présence des postes
+parisiens, mais avec lequel la suspension d'armes était observée. Le
+peuple, qui du Louvre avait atteint la galerie du Musée, commença de
+tirer du milieu des chefs-d'oeuvre sur les lanciers alignés au
+Carrousel. Les postes parisiens, entraînés par cet exemple, rompirent la
+suspension d'armes. Précipités sous l'Arc de Triomphe, les Suisses
+poussent les lanciers au portique du pavillon de l'Horloge et débouchent
+pêle-mêle dans le jardin des Tuileries. Le jeune Farcy fut frappé à mort
+dans cette échauffourée[253]: son nom est inscrit au coin du café où il
+est tombé; une manufacture de betteraves existe aujourd'hui aux
+Thermopyles. Les Suisses eurent trois ou quatre soldats tués ou blessés:
+ce peu de morts s'est changé en une effroyable boucherie.
+
+ [Note 253: Jean-George _Farcy_ (1800-1830). Ancien élève de
+ l'École normale, disciple et ami de Victor Cousin, il avait
+ traduit le troisième volume des _Éléments de la Philosophie
+ de l'Esprit humain_, par Dugald Stewart (1825). Le 29
+ juillet, il se porta avec les attaquants vers le Louvre, du
+ côté du Carrousel; les soldats faisaient un feu nourri dans
+ la rue de Rohan, du haut d'un balcon qui était à l'angle de
+ cette rue et de la rue Saint-Honoré. Farcy, qui débouchait au
+ coin de la rue de Rohan et de celle de Montpensier tomba l'un
+ des premiers, atteint du haut en bas d'une balle dans la
+ poitrine.--Ses amis ont publié, en 1831, sous le titre de
+ _Reliquiæ_, le recueil des vers et opuscules de Farcy.]
+
+Le peuple entra dans les Tuileries avec MM. Thomas, Bastide, Guinard,
+par le guichet du Pont-Royal. Un drapeau tricolore fut planté sur le
+pavillon de l'Horloge, comme au temps de Bonaparte, apparemment en
+mémoire de la liberté. Des meubles furent déchirés, des tableaux hachés
+de coups de sabre; on trouva dans des armoires le journal des chasses du
+roi et les beaux coups exécutés contre les perdrix: vieil usage des
+gardes-chasse de la monarchie. On plaça un cadavre sur le trône vide,
+dans la salle du Trône: cela serait formidable si les Français,
+aujourd'hui, ne jouaient continuellement au drame. Le musée
+d'artillerie, à Saint-Thomas-d'Aquin, était pillé, et les siècles
+passaient le long du fleuve, sous le casque de Godefroy de Bouillon, et
+avec la lance de François 1er.
+
+Alors le duc de Raguse quitta le quartier général, abandonnant cent
+vingt mille francs en sacs. Il sortit par la rue de Rivoli et rentra
+dans le jardin des Tuileries. Il donna l'ordre aux troupes de se
+retirer, d'abord aux Champs-Élysées, et ensuite jusqu'à l'Étoile. On
+crut que la paix était faite, que le Dauphin arrivait; on vit quelques
+voitures des écuries et un fourgon traverser la place Louis XV:
+c'étaient les ministres s'en allant après leurs oeuvres.
+
+Arrivé à l'Étoile, Marmont reçut une lettre: elle lui annonçait que le
+roi avait donné à M. le Dauphin le commandement en chef des troupes, et
+que lui, maréchal, servirait sous ses ordres.
+
+Une compagnie du 3e de la garde avait été oubliée dans la maison d'un
+chapelier, rue de Rohan; après une longue résistance, la maison fut
+emportée. Le capitaine Meunier, atteint de trois coups de feu, sauta de
+la fenêtre d'un troisième étage, tomba sur un toit au-dessous, et fut
+transporté à l'hôpital du Gros-Caillou: il a survécu. La caserne
+Babylone, assaillie entre midi et une heure par trois élèves de l'École
+polytechnique, Vaneau, Lacroix et Ouvrier, n'était gardée que par un
+dépôt de recrues suisses d'environ une centaine d'hommes; le major
+Dufay, Français d'origine, les commandait: depuis trente ans il servait
+parmi nous; il avait été acteur dans les hauts faits de la République et
+de l'Empire. Sommé de se rendre, il refusa toute condition et s'enferma
+dans la caserne. Le jeune Vaneau périt. Des sapeurs-pompiers mirent le
+feu à la porte de la caserne; la porte s'écroula; aussitôt, par cette
+bouche enflammée, sort le major Dufay, suivi de ses montagnards,
+baïonnette en avant: il tombe atteint de la mousquetade d'un cabaretier
+voisin: sa mort protégea ses recrues suisses; ils rejoignirent les
+différents corps auxquels ils appartenaient[254].
+
+ [Note 254: Dans son _Histoire de la Restauration_ (tome VIII.
+ p. 663), Alfred Nettement raconte ainsi la prise de la
+ caserne Babylone: «Le commandant Dufay refusa de capituler
+ devant l'émeute; il plaça ses soldats aux fenêtres et dans la
+ cour, et le siège de la caserne commença. Il dura plusieurs
+ heures en amenant des pertes des deux côtés; l'élève Vaneau
+ tomba mortellement frappé. Les insurgés envoyèrent un
+ parlementaire: on ne le reçut pas, et le drapeau noir fat
+ arboré. Alors les émeutiers résolurent de recourir à
+ l'incendie, afin de forcer les Suisses à se rendre devant cet
+ ennemi qu'on appelle le feu; des bottes de paille et des
+ fagots arrosés de térébenthine furent allumés.... La flamme
+ et la fumée aveuglèrent bientôt les assiégés; secondés par
+ les lieutenants Halter, Couteau et Saunteron, ils tentèrent
+ d'opérer une sortie et s'élancèrent à travers la flamme, la
+ baïonnette en avant. Les insurgés se précipitèrent vers eux,
+ et un combat corps à corps s'engagea; les Suisses refusèrent
+ de se rendre; ils furent impitoyablement massacrés. Le brave
+ commandant Dufay périt et son corps fut traîné dans les rues
+ par les insurgés. Quelques Suisses seulement parvinrent à
+ échapper au massacre; la caserne envahie par le peuple fut
+ livrée au pillage.--La lutte héroïque de la caserne Babylone
+ devait être l'adieu des Suisses à la France; comme leurs
+ pères en 1792, ils tinrent jusqu'au bout le serment qu'ils
+ avaient prêté au Roi, et moururent pour lui.»]
+
+
+JOURNÉE CIVILE DU 29 JUILLET.
+
+M. le duc de Mortemart[255] était arrivé à Saint-Cloud le mercredi 28, à
+dix heures du soir, pour prendre son service comme capitaine des
+cent-suisses: il ne put parler au roi que le lendemain. À onze heures,
+le 29, il fit quelques tentatives auprès de Charles X, afin de l'engager
+à rappeler les ordonnances; le roi lui dit: «Je ne veux pas monter en
+charrette comme mon frère; je ne reculerai pas d'un pied.» Quelques
+minutes après, il allait reculer d'un royaume.
+
+ [Note 255: Casimir-Louis-Victurnien de Rochechouart, prince
+ de Tonnay-Charente, duc de _Mortemart_ (1787-1875). Après
+ avoir servi sous l'Empire, il fut, à la première
+ Restauration, nommé pair de France et colonel des
+ Cent-Suisses, que son grand-père, le duc de Brissac, avait
+ commandés en 1789. Aux Cent-Jours, il suivit le roi à Gand,
+ et, au retour, fut nommé maréchal de camp et major-général de
+ la Garde nationale de Paris (14 octobre 1815). Au mois
+ d'avril 1828, il fut envoyé comme ambassadeur à
+ Saint-Pétersbourg; revenu en France au commencement de 1830,
+ il allait partir pour les eaux lorsqu'il apprit la
+ publication des Ordonnances. Après les journées de Juillet,
+ il continua de siéger à la chambre des pairs, et, sous le
+ second Empire, il accepta de faire partie du Sénat (27 mars
+ 1852). Il assista du reste fort peu aux séances, se tint
+ également à l'écart de la nouvelle cour et se consacra aux
+ oeuvres de charité.--Sur son rôle pendant les journées de
+ Juillet, voir les _Mémoires pour servir à l'histoire de la
+ Révolution de 1830_, par M. Alexandre Mazas. M. Mazas était
+ secrétaire du duc de Mortemart.]
+
+Les ministres étaient arrivés: MM. de Sémonville, d'Argout[256],
+Vitrolles, se trouvaient là. M. de Sémonville raconte qu'il eut une
+longue conversation avec le roi; qu'il ne parvint à l'_ébranler dans sa
+résolution qu'après avoir passé par son coeur en lui parlant des dangers
+de madame la Dauphine_. Il lui dit: «Demain, à midi, il n'y aura plus ni
+roi, ni dauphin, ni duc de Bordeaux.» Et le roi lui répondit: «Vous me
+donnerez bien jusqu'à une heure.» Je ne crois pas un mot de tout cela.
+La hâblerie est notre défaut: interrogez un Français et fiez-vous à ses
+récits, il aura toujours tout fait. Les ministres entrèrent chez le roi
+après M. de Sémonville; les ordonnances furent rapportées, le ministère
+dissous, M. de Mortemart nommé président du nouveau conseil.
+
+ [Note 256: Apollinaire-Antoine-Maurice, comte _d'Argout_
+ (1782-1858). Il était pair de France depuis 1819, et comme
+ son collègue M. de Sémonville, il appartenait à la droite
+ modérée. De 1830 à 1836, il fut plusieurs fois ministre et
+ détint successivement les portefeuilles de la Marine, du
+ Commerce et des Travaux publics, de l'Intérieur et des
+ Finances. Durant ces six années, le nez de M. d'Argout ne
+ cessa de servir de cible aux flèches de la _Caricature_ et du
+ _Charivari_ et aux _épingles_ de _La Mode_ et du _Corsaire_.
+ Renonçant enfin aux ministères, il se réfugia dans le poste
+ moins tourmenté de gouverneur de la Banque de France. Il est
+ mort sénateur du second Empire.]
+
+Dans la capitale, le parti républicain venait enfin de déterrer un
+gîte. M. Baude (l'homme de la parade des bureaux du _Temps_), en courant
+les rues, n'avait trouvé l'Hôtel de Ville occupé que par deux hommes, M.
+Dubourg et M. Zimmer. Il se dit aussitôt l'envoyé d'un _gouvernement
+provisoire_ qui s'allait venir installer. Il fit appeler les employés de
+la Préfecture; il leur ordonna de se mettre au travail, comme si M. de
+Chabrol était présent. Dans les gouvernements devenus machines, les
+poids sont bientôt remontés, chacun accourt pour se nantir des places
+délaissées: qui se fit secrétaire général, qui chef de division, qui se
+donna la comptabilité, qui se nomma au personnel et distribua ce
+personnel entre ses amis; il y en eut qui firent apporter leur lit afin
+de ne pas désemparer, et d'être à même de sauter sur la place qui
+viendrait à vaquer. M. Dubourg, surnommé le général[257], et M. Zimmer,
+étaient censés les chefs de la partie _militaire_ du _gouvernement
+provisoire_. M. Baude[258], représentant le _civil_ de ce gouvernement
+inconnu, prit des arrêtés et fit des proclamations. Cependant on avait
+vu des affiches provenant du parti républicain, et portant création d'un
+autre gouvernement, composé de MM. de La Fayette, Gérard[259] et
+Choiseul[260]. On ne s'explique guère l'association du dernier nom avec
+les deux autres; aussi M. de Choiseul a-t-il protesté. Ce vieillard
+libéral, qui, pour faire le vivant, se tenait roide comme un mort,
+émigré et naufragé à Calais, ne retrouva pour foyer paternel, en
+rentrant en France, qu'une loge à l'Opéra.
+
+ [Note 257: Sur le pseudo-général _Dubourg_, voir, au tome IV,
+ les notes 1 et 2 de la page 55.]
+
+ [Note 258: Voir, sur M. _Baude_, au tome IV, la note 1 de la
+ page 137.]
+
+ [Note 259: Étienne-Maurice, comte _Gérard_ (1773-1853). Après
+ avoir été l'un des plus glorieux généraux de l'Empire, il
+ était entré en 1822 dans la via politique. Au mois de juillet
+ 1830, il était député de l'Oise. Le 11 août 1830, il accepta
+ le portefeuille de la Guerre, qu'il abandonna le 16 novembre
+ suivant pour raison de santé. Élevé à la dignité de maréchal
+ de France, le 17 août de la même année, il fut appelé, le 4
+ août 1831, au commandement de l'armée du Nord et dirigea le
+ siège d'Anvers. Pair de France en 1833, de nouveau ministre
+ de la Guerre, avec la présidence du Conseil, du 18 juillet au
+ 19 octobre 1834, il fut nommé, le 4 février 1836, grand
+ chancelier de la Légion d'honneur. Le gouvernement provisoire
+ du 24 février 1848 le destitua; le second Empire le nomma
+ sénateur (26 janvier 1853). Il mourut trois mois après, le 17
+ avril, et fut inhumé aux Invalides.]
+
+ [Note 260: Claude-Antoine-Gabriel, duc de
+ _Choiseul-Stainville_ (1760-1838). Chevalier d'honneur de la
+ reine Marie-Antoinette, il était resté auprès d'elle jusqu'à
+ son incarcération au Temple, et il n'avait émigré que quand
+ sa tête avait été mise à prix. Arrêté à Calais, à la suite
+ d'un naufrage (novembre 1795), et acquitté par le Conseil de
+ guerre devant lequel on l'avait traduit, il n'en avait pas
+ moins été retenu en prison par le Directoire, et finalement
+ condamné à mort. Le 18 brumaire le sauva. La Restauration
+ l'appela à la pairie (4 juin 1814), et plus tard au poste de
+ gouverneur du Louvre (28 mai 1820). Son attitude à la Chambre
+ des pairs et sa constante opposition au ministère Villèle lui
+ avaient valu une grande popularité. Le roi Louis-Philippe le
+ choisit pour un de ses aides de camp.]
+
+À trois heures du soir, nouvelle confusion. Un ordre du jour convoqua
+les députés réunis à Paris, à l'Hôtel de Ville, pour y conférer sur les
+mesures à prendre. Les maires devaient être rendus à leurs mairies; ils
+devaient aussi envoyer un de leurs adjoints à l'Hôtel de Ville, afin d'y
+composer une _commission consultative_. Cet ordre du jour était signé:
+_J. Baude_, pour le _gouvernement provisoire_, et colonel _Zimmer_, _par
+ordre du général Dubourg_. Cette audace de trois personnes, qui parlent
+au nom d'un gouvernement qui n'existait qu'affiché par lui-même au coin
+des rues, prouve la rare intelligence des Français en révolution: de
+pareils hommes sont évidemment les chefs destinés à mener les autres
+peuples. Quel malheur qu'en nous délivrant d'une pareille anarchie,
+Bonaparte nous eût ravi la liberté!
+
+Les députés s'étaient rassemblés chez M. Laffitte[261]. M. de La
+Fayette, reprenant 1789, déclara qu'il reprenait aussi le commandement
+de la garde nationale. On applaudit, et il se rendit à l'Hôtel de Ville.
+Les députés nommèrent une _commission_ municipale composée de cinq
+membres, MM. Casimir Périer, Laffitte, de Lobau, de Schonen et Audry de
+Puyravault. M. Odilon Barrot fut élu secrétaire de cette commission, qui
+s'installa à l'Hôtel de Ville, comme avait fait M. de La Fayette. Tout
+cela siégea pêle-mêle auprès du gouvernement provisoire de M. Dubourg.
+M. Mauguin, envoyé en mission vers la _commission_, resta avec elle.
+L'ami de Washington fit enlever le drapeau noir arboré sur l'Hôtel de
+Ville par l'invention de M. Dubourg.
+
+ [Note 261: La rue où demeurait M. Laffitte, et qui allait
+ bientôt porter son nom, s'appelait sous la Restauration la
+ _rue d'Artois_.]
+
+À huit heures et demie du soir débarquèrent de Saint-Cloud M. de
+Sémonville, M. d'Argout et M. de Vitrolles. Aussitôt qu'ils avaient
+appris à Saint-Cloud le rappel des ordonnances, le renvoi des anciens
+ministres et la nomination de M. Mortemart à la présidence du conseil,
+ils étaient accourus à Paris. Ils se présentèrent en qualité de
+mandataires du roi devant la commission municipale. M. Mauguin demanda
+au grand référendaire s'il avait des pouvoirs écrits; le grand
+référendaire répondit _qu'il n'y avait pas pensé_. La négociation des
+officieux commissaires finit là.
+
+Instruit à la réunion Laffitte de ce qui s'était fait à Saint-Cloud, M.
+Laffitte signa un laisser-passer pour M. de Mortemart, ajoutant que les
+députés assemblés chez lui l'attendraient jusqu'à une heure du matin. Le
+noble duc n'étant pas arrivé, les députés se retirèrent.
+
+M. Laffitte, resté seul avec M. Thiers, s'occupa du duc d'Orléans et des
+proclamations à faire. Cinquante ans de révolution en France avaient
+donné aux hommes de pratique la facilité de réorganiser des
+gouvernements, et aux hommes de théorie l'habitude de ressemeler des
+chartes, de préparer les machines et les bers avec lesquels s'enlèvent
+et sur lesquels glissent ces gouvernements.
+
+ * * * * *
+
+Cette journée du 29, lendemain de mon retour à Paris, ne fut pas pour
+moi sans occupation. Mon plan était arrêté: je voulais agir, mais je ne
+le voulais que sur un ordre écrit de la main du roi, et qui me donnât
+les pouvoirs nécessaires pour parler aux autorités du moment; me mêler
+de tout et ne rien faire ne me convenait pas. J'avais raisonné juste,
+témoin l'affront essuyé par MM. d'Argout, Sémonville et Vitrolles.
+
+J'écrivis donc à Charles X à Saint-Cloud. M. de Givré se chargea de
+porter ma lettre. Je priais le roi de m'instruire de sa volonté. M. de
+Givré revint les mains vides. Il avait remis ma lettre à M. le duc de
+Duras, qui l'avait remise au roi, lequel me faisait répondre qu'il avait
+nommé M. de Mortemart son premier ministre, et qu'il m'invitait à
+m'entendre avec lui. Le noble duc, où le trouver? Je le cherchai
+vainement le 29 au soir.
+
+Repoussé de Charles X, ma pensée se porta vers la Chambre des pairs;
+elle pouvait, en qualité de cour souveraine, évoquer le procès et juger
+le différend. S'il n'y avait pas sûreté pour elle dans Paris, elle était
+libre de se transporter à quelque distance, même auprès du roi, et de
+prononcer de là un grand arbitrage. Elle avait des chances de succès; il
+y en a toujours dans le courage. Après tout, en succombant, elle aurait
+subi une défaite utile aux principes. Mais aurais-je trouvé dans cette
+Chambre vingt hommes prêts à se dévouer? Sur ces vingt hommes, y en
+avait-il quatre qui fussent d'accord avec moi sur les libertés
+publiques?
+
+Les assemblées aristocratiques règnent glorieusement lorsqu'elles sont
+souveraines et seules investies, de droit et de fait, de la puissance:
+elles offrent les plus fortes garanties, mais, dans les gouvernements
+mixtes, elles perdent leur valeur et sont misérables quand arrivent les
+grandes crises.... Faibles contre le roi, elles n'empêchent pas le
+despotisme; faibles contre le peuple, elles ne préviennent pas
+l'anarchie. Dans les commotions publiques, elles ne rachètent leur
+existence qu'au prix de leurs parjures ou de leur esclavage. La Chambre
+des lords sauva-t-elle Charles Ier? Sauva-t-elle Richard Cromwell,
+auquel elle avait prêté serment? Sauva-t-elle Jacques II? Sauvera-t-elle
+aujourd'hui les princes de Hanovre? Se sauvera-t-elle elle-même? Ces
+prétendus contre-poids aristocratiques ne font qu'embarrasser la
+balance, et seront jetés tôt ou tard hors du bassin. Une aristocratie
+ancienne et opulente, ayant l'habitude des affaires, n'a qu'un moyen de
+garder le pouvoir quand il lui échappe: c'est de passer du Capitole au
+Forum, et de se placer à la tête du nouveau mouvement, à moins qu'elle
+ne se croie encore assez forte pour risquer la guerre civile.
+
+Pendant que j'attendais le retour de M. de Givré, je fus assez occupé à
+défendre mon quartier. La banlieue et les carriers de Montrouge
+affluaient par la barrière d'Enfer. Les derniers ressemblaient à ces
+carriers de Montmartre, qui causèrent de si grandes alarmes à
+mademoiselle de Mornay lorsqu'elle fuyait les massacres de la
+Saint-Barthélemy. En passant devant la communauté des missionnaires,
+située dans ma rue, ils y entrèrent: une vingtaine de prêtres furent
+obligés de se sauver; le repaire de ces fanatiques fut philosophiquement
+pillé, leurs lits et leurs livres brûlés dans la rue[262]. On n'a point
+parlé de cette misère. Avait-on à s'embarrasser de ce que la prêtraille
+pouvait avoir perdu? Je donnai l'hospitalité à sept ou huit fugitifs;
+ils restèrent plusieurs jours cachés sous mon toit. Je leur obtins des
+passe-ports par l'intermédiaire de mon voisin, M. Arago[263], et ils
+allèrent ailleurs prêcher la parole de Dieu. «La fuite des saints a
+souvent été utile aux peuples, _utilis populis fuga sanctorum_.»
+
+ [Note 262: Les missionnaires de la rue d'Enfer, dont parle
+ ici Chateaubriand étaient les prêtres de la _Société des
+ Missions de France_, fondée par le Père Rauzan, et qui est
+ aujourd'hui la _Société des Prêtres de la Miséricorde_ sous
+ le titre de l'_Immaculée Conception_. Le 29 juillet, leur
+ maison fut envahie par les émeutiers. «Toutes les chambres
+ sont fouillées, dit un témoin oculaire; la caisse de
+ l'économe est vidée, la cave elle-même est envahie.... De
+ nouvelles bandes surviennent, et, l'exaltation croissant avec
+ l'ivresse, les coups de fusil retentissent à travers les
+ corridors et les escaliers. Partout le pillage et la
+ désolation. Rien n'échappe à l'enlèvement ou à la
+ destruction. Argent, linges, objets précieux, tout disparaît;
+ les fenêtres sont brisées, les meubles hachés en morceaux et
+ jetés dans la cour ou dans les jardins. On sonde à la
+ baïonnette une terre fraîchement remuée, dans le jardin, et
+ une caisse contenant tous les vases sacrés devient la proie
+ des dévastateurs.... Au milieu du tumulte, le P. Rauzan
+ paraît un moment à sa fenêtre, et cherche à apaiser les
+ esprits.... Deux balles sifflent à ses oreilles, et un
+ troisième coup, ajusté par un de ces bourreaux égarés, allait
+ atteindre le digne prêtre, lorsqu'un garde national parvient
+ à relever à temps le canon du fusil. La balle, toutefois,
+ effleure de si près le dessus de la tête du saint vieillard,
+ qu'il avouait plus tard avoir perdu pour un moment le
+ sentiment de sa situation....» Pour compléter l'oeuvre de
+ destruction, les dévastateurs mettent le feu à l'intérieur
+ d'une chambre. L'incendie commençait, lorsque deux
+ missionnaires, déguisés en domestiques de l'hospice des
+ Enfants-Trouvés (situé également rue d'Enfer), arrivent,
+ accompagnés de deux soeurs de Charité, et, se mêlant à la
+ foule, ils s'écrient: «Malheureux, que faites-vous? Ne
+ voyez-vous pas que le feu va se communiquer à l'hospice?
+ Voulez-vous donc brûler ces pauvres petits orphelins?»--On
+ les écoute; une chaîne est organisée, et le feu est éteint au
+ dedans. Mais bientôt, à l'aide de la paille qu'ils ont
+ amoncelée, et sur laquelle ils entassent les débris des
+ meubles, les livres, les papiers, les ornements sacrés, de
+ grands feux sont allumés à la fois au jardin, dans la cour et
+ jusque dans la rue.--Les missionnaires purent échapper, en se
+ réfugiant, les uns à l'hospice des Enfants-Trouvés, les
+ autres sous le toit de Chateaubriand. (_Vie du très révérend
+ Père Jean-Baptiste Rauzan_, par le _P. A. Delaporte_, pages
+ 281 et suiv.)]
+
+ [Note 263: La maison de Chateaubriand, rue d'Enfer, nº 84,
+ était voisine de l'Observatoire, dont François Arago était
+ alors le directeur.]
+
+ * * * * *
+
+La commission municipale, établie à l'Hôtel de Ville, nomma le baron
+Louis commissaire provisoire aux finances, M. Baude à l'intérieur, M.
+Mérilhou[264] à la justice, M. Chardel[265] aux postes, M. Marchal[266]
+au télégraphe, M. Bavoux[267] à la police, M. de Laborde à la
+préfecture de la Seine. Ainsi le gouvernement provisoire _volontaire_ se
+trouva détruit en réalité par la promotion de M. Baude, qui s'était créé
+membre de ce gouvernement. Les boutiques se rouvrirent; les services
+publics reprirent leur cours.
+
+ [Note 264: Joseph _Mérilhou_ (1788-1856).--Après avoir
+ appartenu à la magistrature impériale, il avait figuré, sous
+ la Restauration, au premier rang des avocats _libéraux_, et
+ avait plaidé dans presque tous les procès politiques du
+ temps. Il ne se bornait pas du reste à défendre les
+ conspirateurs, il conspirait comme eux. Affilié à la
+ «Charbonnerie», il fut d'abord membre de la haute-vente et
+ bientôt de la vente suprême. C'est donc à bon droit que
+ l'avocat-général Marchangy, dans l'affaire des quatre
+ sergents de la Rochelle (août 1822), pouvait dire à Mérilhou,
+ qui plaidait pour le sergent Bories: «Ici les véritables
+ coupables ne sont pas sur les bancs des accusés, mais sur les
+ bancs des avocats.»--Nommé conseiller d'État le 20 août 1830,
+ il devint, le 2 novembre suivant, lors de la formation du
+ ministère Laffitte, ministre de l'Instruction publique et des
+ Cultes, et il en profita pour supprimer la Société des
+ Missions de France et pour réunir au domaine de l'État la
+ maison du Mont-Valérien qui en était le chef-lieu. Député de
+ 1831 à 1834, pair de France le 3 octobre 1837, il s'était
+ fait nommer, dès le 21 avril 1832, conseiller à la cour de
+ Cassation, revenant ainsi à la magistrature, après avoir
+ passé par le carbonarisme:
+
+ Que dans un bon fauteuil il dorme à son retour.]
+
+ [Note 265: Casimir-Marie-Marcellin-Pierre-Célestin _Chardel_
+ (1777-1847). Il était en 1830 juge au tribunal de la Seine et
+ député de Paris. Pendant les journées de juillet, il présida
+ un comité insurrectionnel, et, dès le 27 août, il se fit
+ nommer conseiller à la cour de Cassation.]
+
+ [Note 266: Pierre-François _Marchal_ (1785-1864). Il était,
+ depuis 1827, député de la Meurthe. Il prit part aux journées
+ de juillet et s'empara du télégraphe, que le gouvernement
+ nouveau utilisa immédiatement pour assurer son triomphe.
+ Nommé directeur des télégraphes par la Commission municipale,
+ il ne resta pas longtemps à ce poste; ses idées avancées le
+ firent destituer. Réélu député de 1831 à 1834 et de 1837 à
+ 1845, il siégea dans l'opposition. Après le 24 février, il
+ fit partie de l'Assemblée constituante, et vota constamment
+ avec la gauche républicaine. Il ne fut pas renommé à la
+ Législative et rentra dans la vie privée.]
+
+ [Note 267: Jacques-François-Nicolas _Bavoux_ (1774-1848). Il
+ était en 1830, député de Paris. Il ne garda la préfecture de
+ police que deux jours; dès le 1er août, il était remplacé par
+ M. Girod (de l'Ain). Le 23 août, il fut nommé
+ conseiller-maître à la Cour des Comptes. En 1819, professeur
+ suppléant à la Faculté de droit, il avait été traduit devant
+ la cour d'Assises de la Seine sous la prévention d'avoir
+ provoqué, par des discours tenus dans des lieux publics, à la
+ désobéissance aux lois. Acquitté par le jury, après une
+ plaidoirie de M{e} Dupin aîné, il passa sans transition de
+ l'obscurité la plus profonde à la popularité la plus
+ éclatante. L'obscurité depuis longtemps est revenue:
+
+ Bavoux, Bavoux, Bavoux, nous t'avons oublié!]
+
+Dans la réunion chez M. Laffite, il avait été décidé que les députés
+s'assembleraient, à midi, au palais de la Chambre: ils s'y trouvèrent
+réunis au nombre de trente ou trente-cinq, présidés par M. Laffitte. M.
+Bérard[268] annonça qu'il avait rencontré MM. d'Argout, de
+Forbin-Janson[269] et de Mortemart, qui se rendaient chez M. Laffitte,
+croyant y trouver les députés; qu'il avait invité ces messieurs à le
+suivre à la Chambre, mais que M. le duc de Mortemart, accablé de
+fatigue, s'était retiré pour aller voir M. de Sémonville. M. de
+Mortemart, selon M. Bérard, avait dit qu'il avait un blanc-seing et que
+le roi consentait à tout.
+
+ [Note 268: Auguste-Simon-Louis _Bérard_ (1783-1859), banquier
+ à Paris, député de la Seine depuis 1827. Son rôle pendant les
+ journées de juillet fut des plus considérables. Il ne laissa
+ pas du reste de tirer assez bien son épingle du jeu. Dès le
+ mois d'août 1830, il fut nommé directeur général des ponts et
+ chaussées et des mines; peu de temps après il devint
+ conseiller d'État. Un peu plus tard, le ministère Molé lui
+ donna la recette générale du Cher: Ce fut sa dernière
+ situation officielle.--M. Bérard a publié, en 1834, des
+ _Souvenirs historiques sur la Révolution de 1830_.]
+
+ [Note 269: M. Palamède de Forbin-Janson, beau-frère du duc de
+ Mortemart.]
+
+En effet, M. de Mortemart apportait cinq ordonnances: au lieu de les
+communiquer d'abord aux députés, sa lassitude l'obligea de rétrograder
+jusqu'au Luxembourg. À midi, il envoya les ordonnances à M. Sauvo[270];
+celui-ci répondit qu'il ne les pouvait publier dans _le Moniteur_ sans
+l'autorisation de la Chambre des députés ou de la commission municipale.
+
+ [Note 270: François _Sauvo_ (1772-1859). Il était attaché,
+ depuis 1795, à la rédaction du _Moniteur universel_,
+ lorsqu'il fut chargé, en 1800, de la direction de ce journal,
+ par Maret, secrétaire général des Consuls; il devait la
+ conserver jusqu'en 1840.--Dans la soirée du 25 juillet 1830,
+ il avait été averti qu'il recevrait des articles fort étendus
+ qui ne seraient terminés qu'au milieu de la nuit et devraient
+ être insérés dans le numéro du lendemain. Vers onze heures du
+ soir, il fut mandé par M. de Chantelauze, qui lui remit le
+ rapport et les ordonnances. M. Sauvo parcourut les pièces
+ «Qu'en pensez-vous?» lui demanda M. de Montbel qui était
+ présent.--«Dieu sauve le Roi et la France!» répondit le
+ rédacteur du _Moniteur_. Et il ajouta en se retirant:
+ «Messieurs, j'ai cinquante-sept ans, j'ai vu toutes les
+ journées de la Révolution et je me retire avec une profonde
+ terreur.»]
+
+M. Bérard s'étant expliqué, comme je viens de le dire, à la Chambre, une
+discussion s'éleva pour savoir si l'on recevrait ou si l'on ne recevrait
+pas M. de Mortemart. Le général Sébastiani insista pour l'affirmative;
+M. Mauguin déclara que si M. de Mortemart était présent, il demanderait
+qu'il fût entendu, mais que les événements pressaient et que l'on ne
+pouvait pas dépendre du bon plaisir de M. de Mortemart.
+
+On nomma cinq commissaires chargés d'aller conférer avec les pairs: ces
+cinq commissaires furent MM. Augustin Périer[271], Sébastiani, Guizot,
+Benjamin Delessert[272] et Hyde de Neuville. Mais bientôt le comte de
+Sussy[273] fut introduit dans la Chambre élective. M. de Mortemart
+l'avait chargé de présenter les ordonnances aux députés. S'adressant à
+l'assemblée, il lui dit: «En l'absence de M. le chancelier, quelques
+pairs, en petit nombre, étaient réunis chez moi; M. le duc de Mortemart
+nous a remis la lettre ci-jointe, adressée à M. le général Gérard ou à
+M. Casimir Périer. Je vous demande la permission de vous la
+communiquer.» Voici la lettre: «Monsieur, parti de Saint-Cloud dans la
+nuit, je cherche vainement à vous rencontrer. Veuillez me dire où je
+pourrai vous voir. Je vous prie de donner connaissance des ordonnances
+dont je suis porteur depuis hier.»
+
+ [Note 271: Augustin-Charles _Périer_ (1773-1833), frère de
+ Casimir Périer. Il était député de l'Isère depuis 1827 et
+ siégeait au centre gauche. Non réélu aux élections du 5
+ juillet 1831, il fut nommé pair de France le 16 mai 1832.]
+
+ [Note 272: Jules-Paul-Benjamin _Delessert_ (1773-1847). Grand
+ industriel, il avait créé à Passy, en 1801, une filature de
+ coton qui rendit la France moins tributaire de l'Angleterre,
+ et une raffinerie de sucre, où il obtint le premier sucre de
+ betterave bien cristallisé. En 1818, il importa d'Angleterre
+ l'idée des Caisses d'épargne et popularisa en France cette
+ institution, qu'à sa mort il dota généreusement. Il fut
+ vingt-quatre ans député, de 1817 à 1824 et de 1827 à 1842, et
+ il sut toujours allier à une noble indépendance un amour
+ éclairé de l'ordre. Peu d'hommes politiques ont laissé une
+ mémoire plus honorée.--Il était le frère de M. Gabriel
+ Delessert, préfet de police de 1836 à 1848, qui a su, dans
+ l'exercice de ces délicates fonctions, forcer l'estime de ses
+ adversaires eux-mêmes.]
+
+ [Note 273: Jean-Baptiste-Henry _Collin_, comte de _Sussy_
+ (1776-1837). Il fut maître des requêtes sous l'Empire, puis,
+ sous la Restauration, administrateur des contributions
+ indirectes. Admis à siéger, le 3 janvier 1827, à la Chambre
+ des pairs, par droit héréditaire, en remplacement de son père
+ décédé, il prit place parmi les modérés. M. de Sussy siégea à
+ la Chambre haute jusqu'à sa mort, ayant prêté serment au
+ gouvernement de Juillet.]
+
+M. le duc de Mortemart était parti dans la nuit de Saint-Cloud; il
+avait les ordonnances dans sa poche depuis douze ou quinze heures,
+_depuis hier_, selon son expression; il n'avait pu rencontrer ni le
+général Gérard, ni M. Casimir Périer: M. de Mortemart était bien
+malheureux! M. Bérard fit l'observation suivante sur la lettre
+communiquée:
+
+«Je ne puis, dit-il, m'empêcher de signaler ici un manque de franchise:
+M. de Mortemart, qui se rendait ce matin chez M. Laffitte lorsque je
+l'ai rencontré, m'a formellement dit qu'il viendrait ici.»
+
+Les cinq ordonnances furent lues. La première rappelait les ordonnances
+du 25 juillet, la seconde convoquait les Chambres pour le 3 août, la
+troisième nommait M. de Mortemart ministre des affaires étrangères et
+président du conseil, la quatrième appelait le général Gérard au
+ministère de la guerre, la cinquième M. Casimir Périer au ministère des
+finances. Lorsque je trouvai enfin M. de Mortemart chez le grand
+référendaire, il m'assura qu'il avait été obligé de rester chez M. de
+Sémonville, parce qu'étant revenu à pied de Saint-Cloud, il s'était vu
+forcé de faire un détour et de pénétrer dans le bois de Boulogne par une
+brèche: sa botte ou son soulier lui avait écorché le talon. Il est à
+regretter qu'avant de produire les actes du trône, M. de Mortemart n'ait
+pas essayé de voir les hommes influents et de les incliner à la cause
+royale. Ces actes tombant tout à coup au milieu de députés non prévenus,
+personne n'osa se déclarer. On s'attira cette terrible réponse de
+Benjamin Constant: «Nous savons d'avance ce que la Chambre des pairs
+nous dira: elle acceptera purement et simplement la révocation des
+ordonnances. Quant à moi, je ne me prononce pas positivement sur la
+question de dynastie; je dirai seulement qu'il serait trop commode pour
+un roi de faire mitrailler son peuple et d'en être quitte pour dire
+ensuite: _Il n'y a rien de fait._»
+
+Benjamin Constant, qui ne se prononçait pas _positivement sur la
+question de dynastie_, aurait-il terminé sa phrase de la même manière si
+on lui eût fait entendre auparavant des paroles convenables à ses
+talents et à sa juste ambition? Je plains sincèrement un homme de
+courage et d'honneur comme M. de Mortemart, quand je viens à penser que
+la monarchie légitime a peut-être été renversée parce que le ministre
+chargé des pouvoirs du roi n'a pu rencontrer dans Paris deux députés, et
+que, fatigué d'avoir fait trois lieues à pied, il s'est écorché le
+talon. L'ordonnance de nomination à l'ambassade de Saint-Pétersbourg a
+remplacé pour M. de Mortemart les ordonnances de son vieux maître. Ah!
+comment ai-je refusé à Louis-Philippe d'être son ministre des affaires
+étrangères ou de reprendre ma bien-aimée ambassade de Rome? Mais, hélas!
+de _ma bien-aimée_, qu'en eussé-je fait au bord du Tibre? J'aurais
+toujours cru qu'elle me regardait en rougissant.
+
+ * * * * *
+
+Le 30 au matin, ayant reçu le billet du grand référendaire qui
+m'invitait à la réunion des pairs, au Luxembourg, je voulus apprendre
+auparavant quelques nouvelles. Je descendis par la rue d'Enfer, la place
+Saint-Michel et la rue Dauphine. Il y avait encore un peu d'émotion
+autour des barricades ébréchées. Je comparais ce que je voyais au grand
+mouvement révolutionnaire de 1789, et cela me semblait de l'ordre et du
+silence: le changement des moeurs était visible.
+
+Au Pont-Neuf, la statue d'Henri IV tenait à la main, comme un guidon de
+la Ligue, un drapeau tricolore. Des hommes du peuple disaient en
+regardant le roi de bronze: «Tu n'aurais pas fait cette bêtise-là, mon
+vieux.» Des groupes étaient rassemblés sur le quai de l'École:
+j'aperçois de loin un général accompagné de deux aides de camp également
+à cheval. Je m'avançai de ce côté. Comme je fendais la foule, mes yeux
+se portaient sur le général: ceinture tricolore par dessus son habit,
+chapeau de travers renversé en arrière, corne en avant. Il m'avise à son
+tour et s'écrie: «Tiens, le vicomte!» Et moi, surpris, je reconnais le
+colonel ou capitaine Dubourg, mon compagnon de Gand, lequel allait,
+pendant notre retour à Paris, prendre les villes ouvertes au nom de
+Louis XVIII, et nous apportait, ainsi que je vous l'ai raconté, la
+moitié d'un mouton pour dîner dans un bouge, à Arnouville[274]. C'est
+cet officier que les journaux avaient représenté comme un austère soldat
+républicain à moustaches grises, lequel n'avait pas voulu servir sous la
+tyrannie impériale, et qui était si pauvre qu'on avait été obligé de lui
+acheter à la friperie un uniforme râpé du temps de Larevellière-Lépeaux.
+Et moi de m'écrier: «Eh! c'est vous! comment....» Il me tend les bras,
+me serre la main sur le cou de Flanquine; on fit cercle: «Mon cher, me
+dit à haute voix le chef militaire du gouvernement provisoire, en me
+montrant le Louvre, ils étaient là-dedans douze cents: nous leur en
+avons flanqué des pruneaux dans le derrière! et de courir, et de
+courir!...» Les aides de camp de M. Dubourg éclatent en gros rires; et
+la tourbe de rire à l'unisson, et le général de piquer sa mazette qui
+caracolait comme une bête éreintée, suivie de deux autres Rossinantes
+glissant sur le pavé et prêtes à tomber sur le nez entre les jambes de
+leurs cavaliers.
+
+ [Note 274: Sur cet épisode d'Arnouville et sur la première
+ rencontre de Chateaubriand avec le capitaine Dubourg, voir au
+ tome IV, pages 55-56.]
+
+Ainsi, superbement emporté, m'abandonna le Diomède de l'Hôtel de Ville,
+brave d'ailleurs et spirituel. J'ai vu des hommes qui, prenant au
+sérieux toutes les scènes de 1830, rougissaient à ce récit, parce qu'il
+déjouait un peu leur héroïque crédulité. J'étais moi-même honteux en
+voyant le côté comique des révolutions les plus graves et de quelle
+manière on peut se moquer de la bonne foi du peuple.
+
+M. Louis Blanc, dans le premier volume de son excellente _Histoire de
+dix ans_[275], publiée après ce que je viens d'écrire ici, confirme mon
+récit: «Un homme, dit-il, d'une taille moyenne, d'une figure énergique,
+traversait en uniforme de général et suivi par un grand nombre d'hommes
+armés, le marché des Innocents. C'était de M. Évariste Dumoulin,
+rédacteur du _Constitutionnel_, que cet homme avait reçu son uniforme,
+pris chez un fripier; et les épaulettes qu'il portait lui avaient été
+données par l'acteur Perlet: elles venaient du magasin de
+l'Opéra-Comique. Quel est ce général? demandait-on de toutes parts. Et
+quand ceux qui l'entouraient avaient répondu: «C'est le général
+Dubourg.» Vive le général Dubourg! criait le peuple, devant qui ce nom
+n'avait jamais retenti.[276]»
+
+ [Note 275: Tome I, p. 244.]
+
+ [Note 276: J'ai reçu, le 9 janvier de cette année 1841, une
+ lettre de M. Dubourg; on y lit ces phrases: «Combien j'ai
+ désiré vous voir depuis notre rencontre sur le quai du
+ Louvre! Combien de fois j'ai désiré verser dans votre sein
+ les chagrins qui déchiraient mon âme! Qu'on est malheureux
+ d'aimer avec passion son pays, son honneur, sa gloire, quand
+ l'on vit à une telle époque!...
+
+ «Avais-je tort, en 1830, de ne pas vouloir me soumettre à ce
+ que l'on faisait! Je voyais clairement l'avenir odieux que
+ l'on préparait à la France, j'expliquais comment le mal seul
+ pouvait surgir d'arrangements politiques aussi frauduleux;
+ mais personne ne me comprenait».
+
+ Le 5 juillet de cette même année 1841, M. Dubourg m'écrivait
+ encore pour m'envoyer le brouillon d'une note qu'il adressait
+ en 1828 à MM. de Martignac et de Caux pour les engager à me
+ faire entrer au Conseil. Je n'ai donc rien avancé sur M.
+ Dubourg qui ne soit de la plus exacte vérité. (Paris, note de
+ 1841). CH.]
+
+Un autre spectacle m'attendait à quelques pas de là: une fosse était
+creusée devant la colonnade du Louvre; un prêtre, en surplis et en
+étole, disait des prières au bord de cette fosse: on y déposait les
+morts. Je me découvris et fis le signe de la croix. La foule silencieuse
+regardait avec respect cette cérémonie, qui n'eût rien été si la
+religion n'y avait comparu. Tant de souvenirs et de réflexions
+s'offraient à moi, que je restais dans une complète immobilité. Tout à
+coup je me sens pressé; un cri part: «Vive le défenseur de la liberté de
+la presse!» Mes cheveux m'avaient fait reconnaître. Aussitôt des jeunes
+gens me saisissent et me disent: «Où allez-vous? nous allons vous
+porter.» Je ne savais que répondre; je remerciais; je me débattais; je
+suppliais de me laisser aller. L'heure de la réunion à la Chambre des
+pairs n'était pas encore arrivée. Les jeunes gens ne cessaient de crier:
+«Où allez-vous? où allez-vous?» Je répondis au hasard: «Eh bien, au
+Palais-Royal!» Aussitôt j'y suis conduit aux cris de: Vive la charte!
+vive la liberté de la presse! vive Chateaubriand! Dans la cour des
+Fontaines, M. Barba, le libraire, sortit de sa maison et vint
+m'embrasser.
+
+Nous arrivons au Palais-Royal; on me bouscule dans un café sous la
+galerie de bois. Je mourais de chaud. Je réitère à mains jointes ma
+demande en rémission de ma gloire: point; toute cette jeunesse refuse de
+me lâcher. Il y avait dans la foule un homme en veste à manches
+retroussées, à mains noires, à figure sinistre, aux yeux ardents, tel
+que j'en avais tant vu au commencement de la Révolution: il essayait
+continuellement de s'approcher de moi, et les jeunes gens le
+repoussaient toujours. Je n'ai su ni son nom ni ce qu'il me voulait.
+
+Il fallut me résoudre à dire enfin que j'allais à la Chambre des pairs.
+Nous quittâmes le café; les acclamations recommencèrent. Dans la cour du
+Louvre, diverses espèces de cris se firent entendre: on disait: «Aux
+Tuileries! aux Tuileries!» les autres: «Vive le premier consul!» et
+semblaient vouloir me faire l'héritier de Bonaparte républicain.
+Hyacinthe, qui m'accompagnait, recevait sa part des poignées de main et
+des embrassades. Nous traversâmes le pont des Arts et nous prîmes la rue
+de Seine. On accourait sur notre passage; on se mettait aux fenêtres. Je
+souffrais de tant d'honneurs, car on m'arrachait les bras. Un des jeunes
+gens qui me poussaient par derrière passa tout à coup sa tête entre mes
+jambes et m'enleva sur ses épaules. Nouvelles acclamations; on criait
+aux spectateurs dans la rue et aux fenêtres: «À bas les chapeaux! vive
+la charte!» et moi je répliquais: «Oui, messieurs, vive la charte! mais
+vive le roi!» On ne répétait pas ce cri, mais il ne provoquait aucune
+colère. Et voilà comme la partie était perdue! Tout pouvait encore
+s'arranger, mais il ne fallait présenter au peuple que des hommes
+populaires: dans les révolutions, un nom fait plus qu'une armée.
+
+Je suppliai tant mes jeunes amis qu'ils me mirent enfin à terre. Dans la
+rue de Seine, en face de mon libraire, M. Le Normant, un tapissier
+offrit un fauteuil pour me porter; je le refusai et j'arrivai au milieu
+de mon triomphe dans la cour d'honneur du Luxembourg. Ma généreuse
+escorte me quitta alors après avoir poussé de nouveaux cris de _Vive la
+charte! vive Chateaubriand!_ J'étais touché des sentiments de cette
+noble jeunesse: j'avais crié _vive le roi!_ au milieu d'elle, tout aussi
+en sûreté que si j'eusse été seul enfermé dans ma maison; elle
+connaissait mes opinions: elle m'amenait elle-même à la Chambre des
+pairs où elle savait que j'allais parler et rester fidèle à mon roi; et
+pourtant c'était le 30 juillet, et nous venions de passer près de la
+fosse dans laquelle on ensevelissait les citoyens tués par les balles
+des soldats de Charles X!
+
+ * * * * *
+
+Le bruit que je laissais en dehors contrastait avec le silence qui
+régnait dans le vestibule du palais du Luxembourg. Ce silence augmenta
+dans la galerie sombre qui précède les salons de M. de Sémonville. Ma
+présence gêna les vingt-cinq ou trente pairs qui s'y trouvaient
+rassemblés: j'empêchais les douces effusions de la peur, la tendre
+consternation à laquelle on se livrait. Ce fut là que je vis enfin M.
+de Mortemart. Je lui dis que, d'après le désir du roi, j'étais prêt à
+m'entendre avec lui. Il me répondit, comme je l'ai déjà rapporté, qu'en
+revenant il s'était écorché le talon: il rentra dans le flot de
+l'assemblée. Il nous donna connaissance des ordonnances comme il les
+avait fait communiquer aux députés par M. de Sussy. M. de Broglie
+déclara qu'il venait de parcourir Paris; que nous étions sur un volcan;
+que les bourgeois ne pouvaient plus contenir leurs ouvriers; que si le
+nom de Charles X était seulement prononcé, on nous couperait la gorge à
+tous, et qu'on démolirait le Luxembourg comme on avait démoli la
+Bastille: «C'est vrai! c'est vrai!» murmuraient d'une voix sourde les
+prudents, en secouant la tête[277]. M. de Caraman, qu'on avait fait duc,
+apparemment parce qu'il avait été valet de M. de Metternich, soutenait
+avec chaleur qu'on ne pouvait reconnaître les ordonnances: «Pourquoi
+donc, lui dis-je, monsieur?» Cette froide question glaça sa verve.
+
+ [Note 277: En regard de la version de Chateaubriand, il
+ convient de placer celle du duc Victor de Broglie: «Je ne
+ sais en vérité, dit-il (_Souvenirs_, III, 325), si j'ai placé
+ quatre paroles dans une conversation à bâtons rompus, où nous
+ étions animés des mêmes sentiments et préoccupés du même but;
+ mais ce dont je suis parfaitement sûr, c'est de n'avoir
+ jamais dit que je venais de parcourir tout Paris, que nous
+ étions sur un volcan; que les maîtres ne pouvaient plus
+ contenir leurs ouvriers; que, si le nom du roi était
+ désormais prononcé, on couperait la gorge à qui le
+ prononcerait; que nous serions tous massacrés; qu'on
+ prendrait d'assaut le Luxembourg comme la Bastille en 1789;
+ et, quant au discours par lequel M. de Chateaubriand aurait
+ foudroyé ce langage, c'est ma faute peut-être, mais je
+ regrette de n'en avoir pas entendu le premier mot.]
+
+Arrivent les cinq députés commissaires. M. le général Sébastiani débute
+par sa phrase accoutumée: «Messieurs, c'est une grosse affaire.» Ensuite
+il fait l'éloge de la haute modération de M. le duc de Mortemart; il
+parle des dangers de Paris, prononce quelques mots à la louange de S. A.
+R. monseigneur le duc d'Orléans, et conclut à l'impossibilité de
+s'occuper des ordonnances. Moi et M. Hyde de Neuville, nous fûmes les
+seuls d'un avis contraire. J'obtins la parole: «M. le duc de Broglie
+nous a dit, messieurs, qu'il s'est promené dans les rues, et qu'il a vu
+partout des dispositions hostiles: je viens aussi de parcourir Paris,
+trois mille jeunes gens m'ont rapporté dans la cour de ce palais; vous
+avez pu entendre leur cris: ont-ils soif de votre sang ceux qui ont
+ainsi salué l'un de vos collègues? Ils ont crié: _Vive la charte!_ j'ai
+répondu: _Vive le roi!_ ils n'ont témoigné aucune colère et sont venus
+me déposer sain et sauf au milieu de vous. Sont-ce là des symptômes si
+menaçants de l'opinion publique? Je soutiens, moi, que rien n'est perdu,
+que nous pouvons accepter les ordonnances. La question n'est pas de
+considérer s'il y a péril ou non, mais de garder les serments que nous
+avons prêtés à ce roi dont nous tenons nos dignités, et plusieurs
+d'entre nous leur fortune. Sa Majesté, en retirant les ordonnances et en
+changeant son ministère, a fait tout ce qu'elle a dû; faisons à notre
+tour ce que nous devons. Comment! dans tous le cours de notre vie, il se
+présente un seul jour où nous sommes obligés de descendre sur le champ
+de bataille, et nous n'accepterions pas le combat? Donnons à la France
+l'exemple de l'honneur et de la loyauté; empêchons-la de tomber dans
+des combinaisons anarchiques où sa paix, ses intérêts réels et ses
+libertés iraient se perdre: le péril s'évanouit quand on ose le
+regarder.»
+
+On ne me répondit point; on se hâta de lever la séance. Il y avait une
+impatience de parjure dans cette assemblée que poussait une peur
+intrépide; chacun voulait sauver sa guenille de vie, comme si le temps
+n'allait pas, dès demain, nous arracher nos vieilles peaux, dont un juif
+bien avisé n'aurait pas donné une obole.
+
+
+
+
+LIVRE XV[278]
+
+ [Note 278: Ce livre a été écrit à Paris en août et septembre
+ 1830, et revu en décembre 1840.]
+
+ Les républicains. -- Les orléanistes. -- M. Thiers est envoyé à
+ Neuilly. -- Convocation des pairs chez le grand référendaire. La
+ lettre m'arrive trop tard. -- Saint-Cloud. -- Scène. Monsieur le
+ Dauphin et le maréchal de Raguse. -- Neuilly. -- M. le duc
+ d'Orléans. -- Le Raincy. -- Le prince vient à Paris. -- Une
+ députation de la Chambre élective offre à M. le duc d'Orléans la
+ lieutenance générale du royaume. -- Il accepte. -- Efforts des
+ républicains. -- M. le duc d'Orléans va à l'Hôtel de Ville. --
+ Les républicains au Palais-Royal. -- Le roi quitte Saint-Cloud.
+ -- Arrivée de Madame la Dauphine à Trianon. -- Corps
+ diplomatique. -- Rambouillet. -- Ouverture de la session, le 3
+ août. -- Lettre de Charles X à M. le duc d'Orléans. -- Départ du
+ peuple pour Rambouillet. -- Fuite du roi. -- Réflexions. --
+ Palais-Royal. -- Conversations. -- Dernière tentation politique.
+ -- M. de Sainte-Aulaire. -- Dernier soupir du parti républicain.
+ -- Journée du 7 août. -- Séance à la Chambre des Pairs. -- Mon
+ discours. -- Je sors du palais du Luxembourg pour n'y plus
+ rentrer. -- Mes démissions. -- Charles X s'embarque à Cherbourg.
+ -- Ce que sera la révolution de juillet. -- Fin de ma carrière
+ politique.
+
+
+Les trois partis commençaient à se dessiner et à agir les uns contre les
+autres: les députés qui voulaient la monarchie par la branche aînée
+étaient les plus forts légalement; ils ralliaient à eux tout ce qui
+tendait à l'ordre; mais, moralement, ils étaient les plus faibles: ils
+hésitaient, ils ne se prononçaient pas: il devenait manifeste, par la
+tergiversation de la cour, qu'ils tomberaient dans l'usurpation plutôt
+que de se voir engloutis dans la République.
+
+Celle-ci fit afficher un placard qui disait: «La France est libre. Elle
+n'accorde au gouvernement provisoire que le droit de la consulter, en
+attendant qu'elle ait exprimé sa volonté par de nouvelles élections.
+Plus de royauté. Le pouvoir exécutif confié à un président temporaire.
+Concours médiat ou immédiat de tous les citoyens à l'élection des
+députés. Liberté des cultes.»
+
+Ce placard résumait les seules choses justes de l'opinion républicaine;
+une nouvelle assemblée de députés aurait décidé s'il était bon ou
+mauvais de céder à ce voeu, _plus de royauté_; chacun aurait plaidé sa
+cause, et l'élection d'un gouvernement quelconque par un congrès
+national eût eu le caractère de la légalité.
+
+Sur une autre affiche républicaine du même jour, 30 juillet, on lisait
+en grosses lettres: «Plus de Bourbons.... Tout est là, grandeur, repos,
+prospérité publique, liberté.»
+
+Enfin, parut une adresse à MM. les membres de la commission municipale
+composant un gouvernement provisoire; elle demandait: «Qu'aucune
+proclamation ne fût faite pour désigner un chef, lorsque la forme même
+du gouvernement ne pouvait être encore déterminée; que le gouvernement
+provisoire restât en permanence jusqu'à ce que le voeu de la majorité
+des Français pût être connu; toute autre mesure étant intempestive et
+coupable.»
+
+Cette adresse, émanant des membres d'une commission nommée par un grand
+nombre de citoyens de divers arrondissements de Paris, était signée par
+MM. Chevalier, président, Trélat, Teste, Lepelletier, Guinard, Hingray,
+Cauchois-Lemaire, etc.
+
+Dans cette réunion populaire, on proposait de remettre par acclamation
+la présidence de la République à M. de La Fayette; on s'appuyait sur les
+principes que la Chambre des représentants de 1815 avait proclamés en se
+séparant. Divers imprimeurs refusèrent de publier ces proclamations,
+disant que défense leur en était faite par M. le duc de Broglie. La
+République jetait par terre le trône de Charles X; elle craignait les
+inhibitions de M. de Broglie, lequel n'avait aucun caractère.
+
+Je vous ai dit que, dans la nuit du 29 au 30, M. Laffitte, avec MM.
+Thiers et Mignet, avaient tout préparé pour attirer les yeux du public
+sur M. le duc d'Orléans. Le 30 parurent des proclamations et des
+adresses, fruit de ce conciliabule: «Évitons la République,»
+disaient-elles. Venaient ensuite les faits d'armes de Jemmapes et de
+Valmy, et l'on assurait que M. le duc d'Orléans n'était pas _Capet_,
+mais _Valois_[279].
+
+ [Note 279: Les _Souvenirs_ du duc de Broglie sont ici
+ d'accord avec les _Mémoires d'Outre-Tombe_. «On lisait, dit
+ M. de Broglie, affiché sur la porte même de M. Laffitte, à la
+ Bourse et dans tous les lieux publics, un placard ainsi
+ conçu:
+
+ «Charles X ne peut plus rentrer à Paris; il a fait couler le
+ sang du peuple;
+
+ «La République nous exposerait à d'affreuses divisions; elle
+ nous brouillerait avec l'Europe;
+
+ «Le duc d'Orléans est un prince dévoué à la cause de la
+ Révolution;
+
+ «Le duc d'Orléans ne s'est jamais battu contre nous;
+
+ «Le duc d'Orléans était à Jemmapes;
+
+ «Le duc d'Orléans a porté les couleurs nationales, le duc
+ d'Orléans peut seul les porter encore.
+
+ «Le duc d'Orléans s'est prononcé; il accepte la Charte comme
+ nous l'avons toujours voulue et entendue.
+
+ «C'est du peuple français qu'il tiendra sa couronne.»
+
+ «Cette dernière phrase fut immédiatement modifiée ainsi qu'il
+ suit dans un second placard:
+
+ «Le duc d'Orléans ne se prononce pas; il attend notre voeu;
+ proclamons ce voeu, il acceptera la Charte comme nous l'avons
+ toujours entendue et voulue.»
+
+ Le duc de Broglie ajoute: «D'où provenaient ces placards? _On
+ sait aujourd'hui qu'ils étaient l'oeuvre de MM. Thiers et
+ Mignet_, et que le libraire Paulin, fort de leurs amis, donna
+ ses soins à l'impression et à l'affichage. M. Laffitte
+ était-il dans la secret? Il y a lieu de le présumer.»
+ (_Souvenirs du feu duc de Broglie_, tome III, p. 314.)]
+
+Et cependant M. Thiers, envoyé par M. Laffitte, chevauchait vers Neuilly
+avec M. Scheffer[280]: S. A. R. n'y était pas. Grands combats de paroles
+entre mademoiselle d'Orléans et M. Thiers: il fut convenu qu'on écrirait
+à M. le duc d'Orléans pour le décider à se rallier à la révolution. M.
+Thiers écrivit lui-même un mot au prince, et madame Adélaïde promit de
+devancer sa famille à Paris. L'orléanisme avait fait des progrès, et,
+dès le soir même de cette journée, il fut question parmi les députés de
+conférer les pouvoirs de lieutenant général à M. le duc d'Orléans.
+
+ [Note 280: Ary _Scheffer_ (1785-1858). Dès 1821, il avait été
+ choisi pour donner des leçons de peinture aux jeunes princes
+ d'Orléans, auxquels il resta toujours très attaché. La
+ princesse Marie, en mourant, lui légua tous ses dessins.]
+
+M. de Sussy, avec les ordonnances de Saint-Cloud, avait été encore moins
+bien reçu à l'Hôtel de Ville qu'à la Chambre des députés. Muni d'un
+_récépissé_ de M. de La Fayette, il revint trouver M. de Mortemart qui
+s'écria: «Vous m'avez sauvé plus que la vie; vous m'avez sauvé
+l'honneur.»
+
+La commission municipale fit une proclamation dans laquelle elle
+déclarait que _les crimes de son pouvoir_ (de Charles X) _étaient
+finis_, et que _le peuple aurait un gouvernement qui lui devrait_ (au
+peuple) _son origine_: phrase ambiguë qu'on pouvait interpréter comme on
+voulait. MM. Laffitte et Périer ne signèrent point cet acte. M. de La
+Fayette, alarmé un peu tard de l'idée de la royauté orléaniste, envoya
+M. Odilon Barrot[281] à la Chambre des députés annoncer que le peuple,
+auteur de la révolution de juillet, n'entendait pas la terminer par un
+simple changement de personnes, et que le sang versé valait bien
+quelques libertés. Il fut question d'une proclamation des députés afin
+d'inviter S. A. R. le duc d'Orléans à se rendre dans la capitale: après
+quelques communications avec l'Hôtel de Ville, ce projet de proclamation
+fut anéanti. On n'en tira pas moins au sort une députation de douze
+membres pour aller offrir au châtelain de Neuilly cette lieutenance
+générale qui n'avait pu trouver passage dans une proclamation.
+
+ [Note 281: Hyacinthe-Camille-Odilon _Barrot_ (1791-1873).
+ Très royaliste en 1815, il avait monté la garde dans les
+ appartements du roi, dans la nuit de son départ; mais il se
+ jeta bientôt dans l'opposition libérale. Préfet de la Seine,
+ d'août 1830 à février 1831; député de 1830 à 1848;
+ représentant du peuple, de 1848 au 2 décembre 1851; ministre
+ et président du Conseil, du 20 décembre 1848 au 30 octobre
+ 1849; président du conseil d'État, du 27 juillet 1872 à sa
+ mort (6 août 1873). Ses _Mémoires_ (4 vol. in-8{o}) ont paru
+ en 1875.]
+
+Dans la soirée, M. le grand référendaire rassemble chez lui les pairs:
+sa lettre, soit négligence ou politique, m'arriva trop tard. Je me hâtai
+de courir au rendez-vous; on m'ouvrit la grille de l'allée de
+l'Observatoire; je traversai le jardin du Luxembourg: quand j'arrivai au
+palais, je n'y trouvai personne. Je refis le chemin des parterres, les
+yeux attachés sur la lune. Je regrettais les mers et les montagnes où
+elle m'était apparue, les forêts dans la cime desquelles, se dérobant
+elle-même en silence, elle avait l'air de me répéter la maxime
+d'Épicure: «Cache ta vie.»
+
+ * * * * *
+
+J'ai laissé les troupes, le 29 au soir, se retirer sur Saint-Cloud. Les
+bourgeois de Chaillot et de Passy les attaquèrent, tuèrent un capitaine
+de carabiniers, deux officiers, et blessèrent une dizaine de soldats. Le
+Motha, capitaine de la garde, fut frappé d'une balle par un enfant qu'il
+s'était plu à ménager. Ce capitaine avait donné sa démission au moment
+des ordonnances; mais, voyant qu'on se battait le 27, il rentra dans son
+corps pour partager les dangers de ses camarades[282]. Jamais, à la
+gloire de la France, il n'y eut un plus beau combat dans les partis
+opposés entre la liberté et l'honneur.
+
+ [Note 282: Le capitaine Le Motha est l'officier qu'Alfred de
+ Vigny a immortalisé dans le dernier et admirable épisode de
+ _Servitude et Grandeur militaires_,--_la Vie et la mort du
+ capitaine Renaud_.]
+
+Les enfants, intrépides parce qu'ils ignorent le danger, ont joué un
+triste rôle dans les trois journées: à l'abri de leur faiblesse, ils
+tiraient à bout portant sur les officiers qui se seraient crus
+déshonorés en les repoussant. Les armes modernes mettent la mort à la
+disposition de la main la plus débile. Singes laids et étiolés,
+libertins avant d'avoir le pouvoir de l'être, cruels et pervers, ces
+petits héros des trois journées se livraient à des assassinats avec tout
+l'abandon de l'innocence. Donnons-nous garde, par des louanges
+imprudentes, de faire naître l'émulation du mal. Les enfants de Sparte
+allaient à la chasse aux ilotes.
+
+Monsieur le dauphin reçut les soldats à la porte du village de Boulogne,
+dans le bois, puis il rentra à Saint-Cloud.
+
+Saint-Cloud était gardé par les quatre compagnies des gardes du corps.
+Le bataillon des élèves de Saint-Cyr était arrivé: en rivalité et en
+contraste avec l'École polytechnique, il avait embrassé la cause royale.
+Les troupes exténuées, qui revenaient d'un combat de trois jours, ne
+causaient, par leurs blessures et leur délabrement, que de
+l'ébahissement aux domestiques titrés, dorés et repus qui mangeaient à
+la table du roi. On ne songea point à couper les lignes télégraphiques;
+passaient librement sur la route courriers, voyageurs, malles-postes,
+diligences, avec le drapeau tricolore qui insurgeait les villages en les
+traversant. Les embauchages par le moyen de l'argent et des femmes
+commencèrent. Les proclamations de la commune de Paris étaient
+colportées çà et là. Le roi et la cour ne se voulaient pas encore
+persuader qu'ils fussent en péril. Afin de prouver qu'ils méprisaient
+les gestes de quelques bourgeois mutinés, et qu'il n'y avait point de
+révolution, ils laissaient tout aller: le doigt de Dieu se voit dans
+tout cela.
+
+À la tombée de la nuit du 30 juillet, à peu près à la même heure où la
+commission des députés partait pour Neuilly, un aide-major fit annoncer
+aux troupes que les ordonnances étaient rapportées. Les soldats
+crièrent: Vive le roi! et reprirent leur gaieté au bivouac; mais cette
+annonce de l'aide-major, envoyé par le duc de Raguse, n'avait pas été
+communiquée au Dauphin, qui, grand amateur de discipline, entra en
+fureur. Le roi dit au maréchal: «Le Dauphin est mécontent; allez vous
+expliquer avec lui.»
+
+Le maréchal ne trouva point le Dauphin chez lui, et l'attendit dans la
+salle de billard avec le duc de Guiche et le duc de Ventadour, aides de
+camp du prince. Le Dauphin rentra: à l'aspect du maréchal, il rougit
+jusqu'aux yeux, traverse son antichambre avec ses grands pas si
+singuliers, arrive à son salon, et dit au maréchal: «Entrez!» La porte
+se referme: un grand bruit se fait entendre; l'élévation des voix
+s'accroît; le duc de Ventadour, inquiet, ouvre la porte; le maréchal
+sort, poursuivi par le dauphin, qui l'appelle double traître. «Rendez
+votre épée! rendez votre épée!» et, se jetant sur lui, il lui arrache
+son épée. L'aide de camp du maréchal, M. Delarue, se veut précipiter
+entre lui et le Dauphin, il est retenu par M. de Montgascon; le prince
+s'efforce de briser l'épée du maréchal et se coupe les mains. Il crie:
+«À moi, gardes du corps! qu'on le saisisse!» Les gardes du corps
+accoururent; sans un mouvement de tête du maréchal, leurs baïonnettes
+l'auraient atteint au visage. Le duc de Raguse est conduit aux arrêts
+dans son appartement[283].
+
+ [Note 283: M. de Guernon-Ranville, qui était alors à
+ Saint-Cloud, raconte ainsi, dans son _Journal_, cette
+ déplorable scène: «Le prince et le maréchal étaient seuls
+ dans le salon vert de Saint-Cloud; les explications du duc de
+ Raguse ne satisfirent pas le Dauphin, qui s'écria: «Est-ce
+ que vous voulez nous trahir aussi?» À ces mots, le maréchal
+ porta la main à son épée. Le prince vit le mouvement; il
+ s'élança en avant, et, voulant arracher l'épée du fourreau,
+ il se blessa légèrement à la main; puis, la jetant sur le
+ parquet, il saisit le maréchal au collet, le renversa sur un
+ canapé en appelant à lui les gardes qui se trouvaient dans la
+ salle voisine. En ce moment, l'officier de service, accouru
+ au bruit, ouvrait la porte du salon; le prince lui ordonna de
+ conduire le maréchal aux arrêts forcés dans sa chambre. Le
+ Roi, instruit de cette scène étrange, en fit quelques
+ reproches au Dauphin, et lui demanda de se réconcilier avec
+ Marmont. On le fit appeler immédiatement; il fit quelques
+ excuses au prince, qui lui répondit: «J'ai eu moi-même des
+ torts envers vous; mais votre épée m'a tiré du sang, ainsi
+ nous sommes quittes....» Et il lui tendit la main.»]
+
+Le roi arrangea tant bien que mal cette affaire, d'autant plus
+déplorable, que les acteurs n'inspiraient pas un grand intérêt. Lorsque
+le fils du Balafré occit Saint-Pol, maréchal de la Ligue, on reconnut
+dans ce coup d'épée la fierté et le sang des Guises; mais quand monsieur
+le dauphin, plus puissant seigneur qu'un prince de Lorraine, aurait
+pourfendu le maréchal Marmont, qu'est-ce que cela eût fait? Si le
+maréchal eût tué monsieur le dauphin, c'eût été seulement un peu plus
+singulier. On verrait passer dans la rue César, descendant de Vénus, et
+Brutus, arrière-neveu de Junius qu'on ne les regarderait pas. Rien n'est
+grand aujourd'hui, parce que rien n'est haut.
+
+Voilà comme se dépensait à Saint-Cloud la dernière heure de la
+monarchie; cette pâle monarchie, défigurée et sanglante, ressemblait au
+portrait que nous fait d'Urfé d'un grand personnage expirant: «Il avait
+les yeux hâves et enfoncés; la mâchoire inférieure, couverte seulement
+d'un peu de peau, paraissait s'être retirée; la barbe hérissée, le teint
+jaune, les regards lents, les souffles abattus. De sa bouche il ne
+sortait déjà plus de paroles humaines, mais des oracles.»
+
+ * * * * *
+
+M. le duc d'Orléans avait eu, sa vie durant, pour le trône ce penchant
+que toute âme bien née sent pour le pouvoir. Ce penchant se modifie
+selon les caractères: impétueux et aspirant, mou et rampant; imprudent,
+ouvert, déclaré dans ceux-ci, circonspect, caché, honteux et bas dans
+ceux-là: l'un, pour s'élever, peut atteindre à tous les crimes; l'autre,
+pour monter, peut descendre à toutes les bassesses. M. le duc d'Orléans
+appartenait à cette dernière classe d'ambitieux. Suivez ce prince dans
+sa vie, il ne dit et ne fait jamais rien de complet, et laisse toujours
+une porte ouverte à l'évasion. Pendant la Restauration, il flatte la
+cour et encourage l'opinion libérale; Neuilly est le rendez-vous des
+mécontentements et des mécontents. On soupire, on se serre la main en
+levant les yeux au ciel, mais on ne prononce pas une parole assez
+significative pour être reportée en haut lieu. Un membre de l'opposition
+meurt-il, on envoie un carrosse au convoi, mais ce carrosse est vide; la
+livrée est admise à toutes les portes et à toutes les fosses. Si, au
+temps de mes disgrâces de cour, je me trouve aux Tuileries sur le chemin
+de M. le duc d'Orléans, il passe en ayant soin de saluer à droite, de
+manière que, moi étant à gauche, il me tourne l'épaule. Cela sera
+remarqué, et fera bien.
+
+M. le duc d'Orléans connut-il d'avance les ordonnances de juillet? En
+fut-il instruit par une personne qui tenait le secret de M. Ouvrard?
+Qu'en pensa-t-il? Quelles furent ses craintes et ses espérances?
+Conçut-il un plan? Poussa-t-il M. Laffitte à faire ce qu'il fit, ou
+laissa-t-il faire M. Laffitte? D'après le caractère de Louis-Philippe,
+on doit présumer qu'il ne prit aucune résolution, et que sa timidité
+politique, se renfermant dans sa fausseté, attendit l'événement comme
+l'araignée attend le moucheron qui se prendra dans sa toile. Il a laissé
+le moment conspirer; il n'a conspiré lui-même que par ses désirs, dont
+il est probable qu'il avait peur.
+
+Il y avait deux partis à prendre pour M. le duc d'Orléans: le premier,
+et le plus honorable, était de courir à Saint-Cloud, de s'interposer
+entre Charles X et le peuple, afin de sauver la couronne de l'un et la
+liberté de l'autre; le second consistait à se jeter dans les barricades,
+le drapeau tricolore au poing, et à se mettre à la tête du mouvement du
+monde. Philippe avait à choisir entre l'honnête homme et le grand homme:
+il a préféré escamoter la couronne du roi et la liberté du peuple. Un
+filou, pendant le trouble et les malheurs d'un incendie, dérobe
+subtilement les objets les plus précieux du palais brûlant, sans écouter
+les cris d'un enfant que la flamme a surpris dans son berceau.
+
+La riche proie une fois saisie, il s'est trouvé force chiens à la curée:
+alors sont arrivées toutes ces vieilles corruptions des régimes
+précédents, ces receleurs d'effets volés, crapauds immondes à demi
+écrasés sur lesquels on a cent fois marché, et qui vivent, tout aplatis
+qu'ils sont. Ce sont là pourtant les hommes que l'on vante et dont on
+exalte l'habileté! Milton pensait autrement lorsqu'il écrivait ce
+passage d'une lettre sublime: «Si Dieu versa jamais un amour ferme de la
+beauté morale dans le sein d'un homme, il l'a versé dans le mien.
+Quelque part que je rencontre un homme méprisant la fausse estime du
+vulgaire, osant aspirer, par ses sentiments, son langage et sa
+conduite, à ce que la haute sagesse des âges nous a enseigné de plus
+excellent, je m'unis à cet homme par une sorte de nécessaire
+attachement. Il n'y a point de puissance dans le ciel ou sur la terre
+qui puisse m'empêcher de contempler avec respect et tendresse ceux qui
+ont atteint le sommet de la dignité et de la vertu.»
+
+La cour aveugle de Charles X ne sut jamais où elle en était et à qui
+elle avait affaire: on pouvait mander M. le duc d'Orléans à Saint-Cloud,
+et il est probable que dans le premier moment il eût obéi; on pouvait le
+faire enlever à Neuilly, le jour même des ordonnances: on ne prit ni
+l'un ni l'autre parti.
+
+Sur des renseignements que lui porta madame de Bondy à Neuilly dans la
+nuit du mardi 27, Louis-Philippe se leva à trois heures du matin, et se
+retira en un lieu connu de sa seule famille. Il avait la double crainte
+d'être atteint par l'insurrection de Paris ou arrêté par un capitaine
+des gardes. Il alla donc écouter dans la solitude du Raincy les coups de
+canon lointains de la bataille du Louvre, comme j'écoutais sous un arbre
+ceux de la bataille de Waterloo. Les sentiments qui sans doute agitaient
+le prince ne devaient guère ressembler à ceux qui m'oppressaient dans
+les campagnes de Gand.
+
+Je vous ai dit que, dans la matinée du 30 juillet, M. Thiers ne trouva
+point le duc d'Orléans à Neuilly; mais madame la duchesse d'Orléans
+envoya chercher S. A. R.: M. le comte Anatole de Montesquiou[284] fut
+chargé du message. Arrivé au Raincy, M. de Montesquiou eut toutes les
+peines du monde à déterminer Louis-Philippe à revenir à Neuilly pour y
+attendre la députation de la Chambre des députés.
+
+ [Note 284: Ambroise-Anatole-Augustin, marquis de
+ _Montesquiou-Fezensac_ (1788-1878). Entré au service comme
+ simple soldat en 1806, il était en 1814 colonel et
+ aide-de-camp de l'Empereur. En 1816, il devint aide-de-camp
+ du duc d'Orléans, puis, en 1823, chevalier d'honneur de la
+ duchesse. Maréchal de camp en 1831, député de la Sarthe de
+ 1834 à 1841, il fut nommé pair de France le 20 juillet 1841,
+ grand d'Espagne et marquis en 1847. Très ami des lettres, il
+ avait publié des _Poésies_ dès 1820. Outre deux autres
+ volumes de poésies intitulés _Chants divers_ (1843), outre
+ des comédies et des drames non représentés, il a traduit en
+ vers les _Sonnets, Canzones et Triomphes de Pétrarque_, et
+ composé sur _Moïse_, non pas, comme Chateaubriand, une
+ tragédie en cinq actes, mais un poème en 24 chants.]
+
+Enfin, persuadé par le chevalier d'honneur de la duchesse d'Orléans,
+Louis-Philippe monta en voiture. M. de Montesquiou partit en avant; il
+alla d'abord assez vite; mais quand il regarda en arrière, il vit la
+calèche de S. A. R. s'arrêter et rebrousser chemin vers le Raincy. M. de
+Montesquiou revient en hâte, implore la future majesté qui courait se
+cacher au désert, comme ces illustres chrétiens fuyant jadis la pesante
+dignité de l'épiscopat: le serviteur fidèle obtint une dernière et
+malheureuse victoire.
+
+Le soir du 30, la députation des douze membres de la Chambre des
+députés, qui devait offrir la lieutenance générale du royaume au prince,
+lui envoya un message à Neuilly. Louis-Philippe reçut ce message à la
+grille du parc, le lut au flambeau et se mit à l'instant en route pour
+Paris, accompagné de MM. de Berthois[285], Haymès et Oudart. Il portait
+à sa boutonnière une cocarde tricolore: il allait enlever une vieille
+couronne au garde-meuble.
+
+ [Note 285: Auguste-Marie, baron de _Berthois_ (1787-1870).
+ Lieutenant du génie en 1809, il avait fait toutes les
+ campagnes de 1809 à 1814. Il devint sous la Restauration
+ aide-de-camp du duc d'Orléans, qu'il ne quitta pas un instant
+ pendant les journées de juillet, et qui le nomma colonel en
+ 1831, commandeur de la Légion d'honneur et plus tard maréchal
+ de camp. Allié à la famille du comte Lanjuinais, dont il
+ avait épousé la fille en 1822, M. de Berthois fut envoyé à la
+ Chambre des députés, en 1832, par les électeurs de Vitré
+ (Ille-et-Vilaine), qui lui renouvelèrent son mandat jusqu'en
+ 1848.]
+
+ * * * * *
+
+À son arrivée au Palais-Royal, M. le duc d'Orléans envoya complimenter
+M. de La Fayette.
+
+La députation des douze députés se présenta au Palais-Royal. Elle
+demanda au prince s'il acceptait la lieutenance générale du royaume;
+réponse embarrassée: «Je suis venu au milieu de vous partager vos
+dangers.... J'ai besoin de réfléchir. Il faut que je consulte diverses
+personnes. Les dispositions de Saint-Cloud ne sont point hostiles; la
+présence du roi m'impose des devoirs.» Ainsi répondit Louis-Philippe. On
+lui fit rentrer ses paroles dans le corps, comme il s'y attendait: après
+s'être retiré une demi-heure, il reparut portant une proclamation en
+vertu de laquelle il acceptait les fonctions de lieutenant général du
+royaume, proclamation finissant par cette déclaration: «La charte sera
+désormais une vérité.»
+
+Portée à la Chambre élective, la proclamation fut reçue avec cet
+enthousiasme révolutionnaire âgé de cinquante ans: on y répondit par une
+autre proclamation, de la rédaction de M. Guizot. Les députés
+retournèrent au Palais-Royal; le prince s'attendrit, accepta de nouveau,
+et ne put s'empêcher de gémir sur les déplorables circonstances qui le
+forçaient d'être lieutenant général du royaume.
+
+La République, étourdie des coups qui lui étaient portés, cherchait à se
+défendre; mais son véritable chef, le général La Fayette, l'avait
+presque abandonnée. Il se plaisait dans ce concert d'adorations qui lui
+arrivaient de tous côtés; il humait le parfum des révolutions; il
+s'enchantait de l'idée qu'il était l'arbitre de la France, qu'il pouvait
+à son gré, en frappant du pied, faire sortir de terre une république ou
+une monarchie; il aimait à se bercer dans cette incertitude où se
+plaisent les esprits qui craignent les conclusions, parce qu'un instinct
+les avertit qu'ils ne sont plus rien quand les faits sont accomplis.
+
+Les autres chefs républicains s'étaient perdus d'avance par divers
+ouvrages: l'éloge de la terreur, en rappelant aux Français 1793, les
+avait fait reculer. Le rétablissement de la garde nationale tuait en
+même temps, dans les combattants de juillet, le principe ou la puissance
+de l'insurrection. M. de La Fayette ne s'aperçut pas qu'en rêvassant la
+République, il avait armé contre elle trois millions de gendarmes.
+
+Quoi qu'il en soit, honteux d'être sitôt pris pour dupes, les jeunes
+gens essayèrent quelque résistance. Ils répliquèrent par des
+proclamations et des affiches aux proclamations et aux affiches du duc
+d'Orléans. On lui disait que si les députés s'étaient abaissés à le
+supplier d'accepter la lieutenance générale du royaume, la Chambre des
+députés, nommée sous une loi aristocratique, n'avait pas le droit de
+manifester la volonté populaire. On prouvait à Louis-Philippe qu'il
+était fils de Louis-Philippe-Joseph; que Louis-Philippe-Joseph était
+fils de Louis-Philippe; que Louis-Philippe était fils de Louis, lequel
+était fils de Philippe II, régent; que Philippe II était fils de
+Philippe Ier, lequel était frère de Louis XIV: donc Louis-Philippe
+d'Orléans était _Bourbon_ et _Capet_, non _Valois_. M. Laffitte n'en
+continuait pas moins à le regarder comme étant de la race de Charles IX
+et de Henri III, et disait: «Thiers sait cela.»
+
+Plus tard, la réunion Lointier[286] s'écria que la nation était en armes
+pour soutenir ses droits par la force. Le comité central du douzième
+arrondissement déclara que le peuple n'avait point été consulté sur le
+mode de sa Constitution; que la Chambre des députés et la Chambre des
+pairs, tenant leurs pouvoirs de Charles X, étaient tombées avec lui,
+qu'elles ne pouvaient, en conséquence, représenter la nation; que le
+douzième arrondissement ne reconnaissait point la lieutenance générale;
+que le gouvernement provisoire devait rester en permanence, sous la
+présidence de La Fayette, jusqu'à ce qu'une Constitution eût été
+délibérée et arrêtée comme base fondamentale du gouvernement.
+
+ [Note 286: Elle se composait d'un certain nombre de
+ républicains qui, à mesure que le dénoûment approchait,
+ redoublaient d'efforts. Réunis chez le restaurateur Lointier,
+ ils y délibéraient le fusil à la main. Le 30 juillet, ils
+ envoyèrent au gouvernement provisoire, siégeant à
+ l'Hôtel-de-Ville, une adresse qui commençait par ces mots:
+ «Le peuple hier a reconquis ses droits sacrés au prix de son
+ sang. Le plus précieux de ses droits est de choisir librement
+ son gouvernement. Il faut empêcher qu'aucune proclamation ne
+ soit faite qui désigne un chef lorsque la forme même du
+ gouvernement ne peut-être déterminée. Il existe une
+ représentation provisoire de la nation. Qu'elle reste en
+ permanence jusqu'à ce que le voeu de la majorité des Français
+ ait pu être connu, etc.» La monarchie de Juillet devait
+ trouver devant elle, au premier rang de ses ennemis, les
+ principaux membres de la réunion Lointier, Trélat, Guinard,
+ Charles Teste, Bastide, Poubelle, Charles Hingray, Chevalier,
+ Hubert. Ce dernier fut chargé de remettre au général
+ Lafayette l'adresse votée par la réunion; il la portait au
+ bout d'une baïonnette. Ce sera lui qui, le 15 mai 1848,
+ prononcera la dissolution de l'Assemblée nationale.]
+
+Le 30 au matin, il était question de proclamer la République. Quelques
+hommes déterminés menaçaient de poignarder la commission municipale, si
+elle ne conservait pas le pouvoir. Ne s'en prenait-on pas aussi à la
+Chambre des pairs? On était furieux de son audace. L'audace de la
+Chambre des pairs! Certes, c'était là, le dernier outrage et la dernière
+injustice qu'elle eût dû s'attendre à éprouver de l'opinion.
+
+Il y eut un projet: vingt jeunes gens des plus ardents devaient
+s'embusquer dans une petite rue donnant sur le quai de la Ferraille, et
+faire feu sur Louis-Philippe, lorsqu'il se rendrait du Palais-Royal à la
+maison de ville. On les arrêta en leur disant: «Vous tuerez en même
+temps Laffitte, Pajol et Benjamin Constant.» Enfin on voulait enlever le
+duc d'Orléans et l'embarquer à Cherbourg: étrange rencontre, si Charles
+X et Philippe se fussent retrouvés dans le même port, sur le même
+vaisseau, l'un expédié à la rive étrangère par les bourgeois, l'autre
+par les républicains!
+
+ * * * * *
+
+Le duc d'Orléans, ayant pris le parti d'aller faire confirmer son titre
+par les tribuns de l'Hôtel de Ville, descendit dans la cour du
+Palais-Royal, entouré de quatre-vingt-neuf députés en casquettes, en
+chapeaux ronds, en habits, en redingotes. Le candidat royal est monté
+sur un cheval blanc; il est suivi de Benjamin Constant dans une chaise à
+porteur ballottée par deux Savoyards. MM. Méchin[287] et Viennet[288],
+couverts de sueur et de poussière, marchent entre le cheval blanc du
+monarque futur et la brouette du député goutteux, se querellant avec les
+deux crocheteurs pour garder les distances voulues. Un tambour à moitié
+ivre battait la caisse à la tête du cortège. Quatre huissiers servaient
+de licteurs. Les députés les plus zélés meuglaient: Vive le duc
+d'Orléans! Autour du Palais-Royal, ces cris eurent quelques succès;
+mais, à mesure qu'on avançait vers l'Hôtel de Ville, les spectateurs
+devenaient moqueurs ou silencieux. Philippe se démenait sur son cheval
+de triomphe, et ne cessait de se mettre sous le bouclier de M. Laffitte,
+en recevant de lui, chemin faisant, quelques paroles protectrices. Il
+souriait au général Gérard, faisait des signes d'intelligence à M.
+Viennet et à M. Méchin, mendiait la couronne en quêtant le peuple avec
+son chapeau orné d'une aune de ruban tricolore, tendant la main à
+quiconque voulait en passant aumôner cette main. La monarchie ambulante
+arrive sur la place de Grève, où elle est saluée des cris: Vive la
+République!
+
+ [Note 287: Alexandre-Edme baron _Méchin_ (1772-1849). Il
+ avait été, de l'an IX à 1814, préfet des Landes, de la Roër,
+ de l'Aisne et du Calvados, et, pendant les Cent-Jours, député
+ d'Ille-et-Vilaine. Envoyé en 1819, à la Chambre des députés
+ par les électeurs de l'Aisne qui lui renouvelèrent son mandat
+ jusqu'à la fin de la Restauration, il fut un des orateurs les
+ plus mordants et les plus actifs de l'opposition _libérale_.
+ Il coopéra à l'établissement du gouvernement de Juillet, qui
+ le nomma préfet du Nord, et bientôt conseiller d'État,
+ fonctions qu'il conserva jusqu'en 1840. On a du baron Méchin
+ une traduction en vers de _Juvénal_ (1827).]
+
+ [Note 288: Jean-Pons-Guillaume _Viennet_, député de 1820 à
+ 1837, pair de France de 1839 à 1848, membre de l'Académie
+ française (18 novembre 1830). Ce fut lui qui lut au peuple,
+ le 31 juillet 1830, la nomination du duc d'Orléans comme
+ lieutenant général du royaume. Le XIXe siècle n'a pas eu de
+ versificateur plus fécond; il a composé des _Épîtres_, des
+ _Satires_, des _Fables_, des tragédies et des comédies en
+ vers, des poèmes épiques, des poèmes héroï-comiques, etc.,
+ etc. Ultra-classique en littérature, ultra-conservateur en
+ politique, du moins après 1830, M. Viennet, de 1830 à 1848, a
+ servi de cible aux petits journaux, à la _Mode_, au
+ _Charivari_ et au _Corsaire_. Il ripostait d'ailleurs et
+ c'était souvent, entre la presse et lui, un prêté rendu. Avec
+ quelques ridicules, il était homme d'infiniment d'esprit, et
+ ses deux recueils de _Fables_ se lisent avec plaisir. Il a
+ laissé des _Mémoires_, encore inédits.]
+
+Quand la matière électorale royale pénétra dans l'intérieur de l'Hôtel
+de Ville, des murmures plus menaçants accueillirent le postulant:
+quelques serviteurs zélés qui criaient son nom reçurent des gourmades.
+Il entre dans la salle du Trône; là se pressaient les blessés et les
+combattants des trois journées: une exclamation générale: _Plus de
+Bourbons! Vive La Fayette!_ ébranla les voûtes de la salle. Le prince en
+parut troublé. M. Viennet lut à haute voix pour M. Laffitte la
+déclaration des députés; elle fut écoutée dans un profond silence. Le
+duc d'Orléans prononça quelques mots d'adhésion. Alors M. Dubourg dit
+rudement à Philippe: «Vous venez de prendre de grands engagements. S'il
+vous arrivait jamais d'y manquer, nous sommes gens à vous les rappeler.»
+Et le roi futur de répondre tout ému: «Monsieur, je suis honnête homme.»
+M. de la Fayette, voyant l'incertitude croissante de l'assemblée, se mit
+tout à coup en tête d'abdiquer la présidence: il donne au duc d'Orléans
+un drapeau tricolore, s'avance sur le balcon de l'Hôtel de Ville, et
+embrasse le prince aux yeux de la foule ébahie, tandis que celui-ci
+agitait le drapeau national. Le baiser républicain de La Fayette fit un
+roi. Singulier résultat de toute la vie _du héros des Deux Mondes!_
+
+Et puis, _plan! plan!_ la litière de Benjamin Constant et le cheval
+blanc de Louis-Philippe rentrèrent moitié hués, moitié bénis, de la
+fabrique politique de la Grève au Palais-Marchand. «Ce jour-là même, dit
+encore M. Louis Blanc (31 juillet), et non loin de l'Hôtel de Ville, un
+bateau placé au bas de la Morgue, et surmonté d'un pavillon noir,
+recevait des cadavres qu'on descendait sur des civières. On rangeait ces
+cadavres par piles en les couvrant de paille; et, rassemblée le long des
+parapets de la Seine, la foule regardait en silence[289].»
+
+ [Note 289: _Histoire de dix ans_, par Louis Blanc, t. I, p.
+ 350.]
+
+À propos des États de la Ligue et de la confection d'un roi, Palma-Cayet
+s'écrie: «Je vous prie de vous représenter quelle réponse eût pu faire
+ce petit bonhomme maître Matthieu Delaunay et M. Boucher, curé de
+Saint-Benoît, et quelque autre de cette étoffe, à qui leur eût dit
+qu'ils dussent être employés pour installer un roi en France à leur
+fantaisie?... Les vrais Français ont toujours eu en mépris cette forme
+d'élire les rois qui les rend maîtres et valets tout ensemble.»
+
+ * * * * *
+
+Philippe n'était pas au bout de ses épreuves; il avait encore bien des
+mains à serrer, bien des accolades à recevoir; il lui fallait encore
+envoyer bien des baisers, saluer bien bas les passants, venir bien des
+fois, au caprice de la foule, chanter la Marseillaise sur le balcon des
+Tuileries.
+
+Un certain nombre de républicains s'étaient réunis le matin du 31 au
+bureau du _National_: lorsqu'ils surent qu'on avait nommé le duc
+d'Orléans lieutenant général du royaume, ils voulurent connaître les
+opinions de l'homme destiné à devenir leur roi malgré eux. Ils furent
+conduits au Palais-Royal par M. Thiers: c'étaient MM. Bastide[290],
+Thomas[291], Joubert[292], Cavaignac[293], Marchais[294],
+Degousée[295], Guinard[296]. Le prince dit d'abord de fort belles
+choses sur la liberté: «Vous n'êtes pas encore roi, répliqua Bastide,
+écoutez la vérité; bientôt vous ne manquerez pas de flatteurs.» «Votre
+père, ajouta Cavaignac, est régicide comme le mien; cela vous sépare un
+peu des autres.» Congratulations mutuelles sur le régicide, néanmoins
+avec cette remarque judicieuse de Philippe, qu'il y a des choses dont il
+faut garder le souvenir pour ne pas les imiter.
+
+ [Note 290: Jules _Bastide_ (1800-1870). Il avait arboré le
+ premier, en juillet 1830, le drapeau tricolore au faîte des
+ Tuileries. Après la Révolution de février, il fut ministre
+ des affaires étrangères, du 28 février au 20 décembre 1848.
+ Lors de sa nomination, on prêta à Marrast, son ancien
+ collaborateur au _National_, ce mot qui a plusieurs fois
+ servi depuis: «Bastide est étranger aux affaires plaçons-le
+ aux affaires étrangères.»]
+
+ [Note 291: Jacques-Léonard-Clément _Thomas_ (1809-1871). Le
+ 15 mai 1848, il fut nommé commandant en chef de la garde
+ nationale de la Seine; mais peu de semaines après, ayant, à
+ la tribune de l'Assemblée nationale, appelé la croix de la
+ Légion d'honneur un «hochet de la vanité», il fut interrompu,
+ insulté, et dut donner sa démission de commandant. Lors du
+ coup d'État de 1851, il tenta vainement de soulever la
+ Gironde, qui l'avait élu représentant en 1848. Il fut exilé,
+ refusa l'amnistie de 1859 et ne rentra qu'après le 4
+ septembre 1870. Nommé pendant le siège commandant supérieur
+ des gardes nationales de la Seine, il adressa sa démission au
+ général Trochu le 14 février 1871 et rentra dans la vie
+ privée. Le 18 mars, dès le début de l'insurrection, reconnu
+ et arrêté sur la place Pigalle par plusieurs gardes
+ nationaux, il fut conduit au comité central de Montmartre,
+ rue des Rosiers, et fusillé.]
+
+ [Note 292: C'est par _Joubert_ et son ami Dugied que _la
+ Charbonnerie_ a été introduite en France. Impliqués l'un et
+ l'autre dans la Conspiration du 19 août 1820, dite
+ _Conspiration militaire du Bazar_, ils allèrent offrir leurs
+ bras à la révolution de Naples et furent alors affiliés à la
+ Société secrète qui enveloppait l'Italie. Dugied, qui en
+ revint le premier, rapporta les règlements et ornements
+ charbonniques, et se réunit à Bazard, Buchez, Flotard, Cariol
+ aîné, Sigaud, Guinard, Corcelles fils, Sautelet et Rouen
+ aîné, pour fonder, dans les derniers jours de 1820,
+ l'association qui devait, pendant les années qui allaient
+ suivre, exercer une si grande et si déplorable influence.
+ Joubert fut, en 1822, un des principaux agents du complot de
+ Belfort. Il réussit encore à s'échapper et gagna l'Espagne,
+ où il se battit contre les soldats français. Au combat de
+ Llers, il fut fait prisonnier. Comme il avait reçu deux coups
+ de feu à la jambe, il fut conduit à l'hôpital de Perpignan,
+ d'où son ami Dugied parvint, à prix d'or, à le faire évader.
+ Il put gagner la Belgique, où il resta jusqu'en 1830.--Voir
+ la Notice sur _la Charbonnerie_, par M. Trélat, dans _Paris
+ révolutionnaire_; 1848.]
+
+ [Note 293: Édouard-Louis-Godefroi _Cavaignac_, frère aîné du
+ général Eugène Cavaignac (1801-1845). La monarchie de juillet
+ n'eut pas d'adversaire plus redoutable. Homme de plume et
+ homme d'action, conspirateur ardent autant qu'habile, chef de
+ la _Société des Droits de l'homme_, il ne cessa, pendant
+ quinze ans, de lutter pour le triomphe de la Révolution et du
+ communisme, avec toutes les armes et sur tous les terrains,
+ dans la rue et dans la presse, à la Cour d'Assises et à la
+ Cour des pairs, en prison et en exil. Il mourut à la peine,
+ en 1845, le 5 mai, comme Napoléon. N'avait-il pas été le
+ Napoléon de l'émeute?]
+
+ [Note 294: André-Louis-Augustin _Marchais_ (1800-1857).
+ Encore un conspirateur émérite. Il prit part, en 1820, à la
+ Conspiration du 19 août, et se fit, en 1821, affilier à la
+ Charbonnerie, dont il devint l'un des chefs. Sous
+ Louis-Philippe, il est l'un des accusés du procès d'avril
+ 1834. En 1848, il est l'un des commissaires extraordinaires
+ de Ledru-Rollin. Sous le Second Empire, en 1853, il est
+ arrêté comme membre de la Société secrète _la Marianne_ et
+ condamné à trois ans de prison. Rendu quelque temps après à
+ la liberté, il quitte la France et va mourir à
+ Constantinople.]
+
+ [Note 295: Marie-Anne-Joseph _Dégousée_ (1795-1862). Après
+ avoir conspiré sous la Restauration et concouru activement
+ aux journées de Juillet 1830, il conspira sous Louis-Philippe
+ et se battit sur les barricades de février 1848. Député de la
+ Sarthe à l'Assemblée constituante, il soutint le gouvernement
+ du général Cavaignac. Non réélu à la législative, il reprit
+ ses fonctions d'ingénieur civil et s'occupa principalement du
+ forage des puits artésiens.]
+
+ [Note 296: Joseph Augustin _Guinard_ (1799-1874). Comme
+ Degousée, il conspira contre le gouvernement de la
+ Restauration et contre la monarchie de Juillet. Comme lui,
+ représentant du peuple à la Constituante, il appuya le
+ général Cavaignac; comme lui encore, il ne fut pas réélu à la
+ Législative; mais, au lieu de rentrer sagement dans la vie
+ privée, il fit cause commune, le 13 juin 1849, avec les
+ députés de la Montagne et fut arrêté au Conservatoire des
+ Arts-et-Métiers. Traduit devant la Haute-Cour de Versailles
+ et condamné à la déportation perpétuelle, il fut détenu
+ successivement à Doullens et à Belle Isle. Il fut rendu à la
+ liberté en 1854, et vécut depuis lors dans la retraite.]
+
+Des républicains qui n'étaient pas de la réunion du _National_
+entrèrent. M. Trélat dit à Philippe: «Le peuple est le maître; vos
+fonctions sont provisoires; il faut que le peuple exprime sa volonté: le
+consultez-vous, oui ou non?»
+
+M. Thiers, frappant sur l'épaule de M. Thomas et interrompant ces
+discours dangereux: «Monseigneur, n'est-ce pas que voilà un beau
+colonel?--C'est vrai, répond Louis-Philippe.--Qu'est-ce qu'il dit donc?
+s'écrie-t-on. Nous prend-il pour un troupeau qui vient se vendre?» Et
+l'on entend de toutes parts ces mots contradictoires: «C'est la tour de
+Babel! Et l'on appelle cela un roi citoyen! la République? Gouvernez
+donc avec des républicains!» Et M. Thiers de s'écrier: «J'ai fait là une
+belle ambassade!»
+
+Puis M. de La Fayette descendit au Palais-Royal: le citoyen faillit être
+étouffé sous les embrassements de son roi. Toute la maison était pâmée.
+
+Les vestes étaient aux postes d'honneur, les casquettes dans les salons,
+les blouses à table avec les princes et les princesses; dans le conseil,
+des chaises, point de fauteuils; la parole à qui la voulait;
+Louis-Philippe, assis entre M. de La Fayette et M. Laffitte, les bras
+passés sur l'épaule de l'un et de l'autre, s'épanouissait d'égalité et
+de bonheur.
+
+J'aurais voulu mettre plus de gravité dans la description de ces scènes
+qui ont produit une grande révolution, ou, pour parler plus
+correctement, de ces scènes par lesquelles sera hâtée la transformation
+du monde; mais je les ai vues; des députés qui en étaient les acteurs ne
+pouvaient s'empêcher d'une certaine confusion, en me racontant de quelle
+manière, le 31 juillet, ils étaient allés forger--un roi.
+
+On faisait à Henri IV, non catholique, des objections qui ne le
+ravalaient pas et qui se mesuraient à la hauteur même du trône: on lui
+remontrait «que saint Louis n'avoit pas été canonisé à Genève, mais à
+Rome: que si le roi n'étoit catholique, il ne tiendroit pas le premier
+rang des rois en la chrétienté; qu'il n'étoit pas beau que le roi priât
+d'une sorte et son peuple d'une autre; que le roi ne pourrait être sacré
+à Reims et qu'il ne pourroit être enterré à Saint-Denis s'il n'étoit
+catholique.»
+
+Qu'objectait-on à Philippe avant de le faire passer au dernier tour de
+scrutin? On lui objectait qu'il n'était pas assez _patriote_.
+
+Aujourd'hui que la révolution est consommée, on se regarde comme offensé
+lorsqu'on ose rappeler ce qui se passa au point de départ; on craint de
+diminuer la solidité de la position qu'on a prise, et quiconque ne
+trouve pas dans l'origine du fait commençant la gravité du fait
+accompli, est un détracteur.
+
+Lorsqu'une colombe descendait pour apporter à Clovis l'huile sainte,
+lorsque les rois chevelus étaient élevés sur un bouclier, lorsque saint
+Louis tremblait, par sa vertu prématurée, en prononçant à son sacre le
+serment de n'employer son autorité que pour la gloire de Dieu et le bien
+de son peuple, lorsque Henri IV, après son entrée à Paris, alla se
+prosterner à Notre-Dame, que l'on vit ou que l'on crut voir, à sa
+droite, un bel enfant qui le défendait et que l'on prit pour son ange
+gardien, je conçois que le diadème était sacré; l'oriflamme reposait
+dans les tabernacles du ciel. Mais depuis que, sur une place publique,
+un souverain, les cheveux coupés, les mains liées derrière le dos, a
+abaissé sa tête sous le glaive au son du tambour; depuis qu'un autre
+souverain, environné de la plèbe, est allé mendier des votes pour son
+_élection_, au bruit du même tambour, sur une autre place publique, qui
+conserve la moindre illusion sur la couronne? Qui croit que cette
+royauté meurtrie et souillée puisse encore imposer au monde? Quel homme,
+sentant un peu son coeur battre, voudrait avaler le pouvoir dans ce
+calice de honte et de dégoût que Philippe a vidé d'un seul trait sans
+vomir? La monarchie européenne aurait pu continuer sa vie, si l'on eût
+conservé en France la monarchie mère, fille d'un saint et d'un grand
+homme; mais on en a dispersé les semences: rien n'en renaîtra.
+
+ * * * * *
+
+Vous venez de voir la royauté de la Grève s'avancer poudreuse et
+haletante sous le drapeau tricolore, au milieu de ses insolents amis;
+voyez maintenant la royauté de Reims se retirer, à pas mesurés, au
+milieu de ses aumôniers et de ses gardes, marchant dans toute
+l'exactitude de l'étiquette, n'entendant pas un mot qui ne fût un mot de
+respect, et révérée même de ceux qui la détestaient. Le soldat, qui
+l'estimait peu, se faisait tuer pour elle; le drapeau blanc, placé sur
+son cercueil avant d'être reployé pour jamais, disait au vent:
+Saluez-moi: j'étais à Ivry; j'ai vu mourir Turenne; les Anglais me
+connurent à Fontenoy; j'ai fait triompher la liberté sous Washington;
+j'ai délivré la Grèce et je flotte encore sur les murailles d'Alger!
+
+Le 31, à l'aube du jour, à l'heure même où le duc d'Orléans, arrivé à
+Paris, se préparait à l'acceptation de la lieutenance générale, les gens
+du service de Saint-Cloud se présentèrent au bivouac du pont de Sèvres,
+annonçant qu'ils étaient congédiés, et que le roi était parti à trois
+heures et demie du matin. Les soldats s'émurent, puis ils se calmèrent à
+l'apparition du Dauphin: il s'avançait à cheval, comme pour les enlever
+par un de ces mots qui mènent les Français à la mort ou à la victoire;
+il s'arrête au front de la ligne, balbutie quelques phrases, tourne
+court et rentre au château. Le courage ne lui faillit pas, mais la
+parole. La misérable éducation de nos princes de la branche aînée,
+depuis Louis XIV, les rendait incapables de supporter une contradiction,
+de s'exprimer comme tout le monde, et de se mêler au reste des hommes.
+
+Cependant, les hauteurs de Sèvres et les terrasses de Bellevue se
+couronnaient d'hommes du peuple: on échangea quelques coups de fusil.
+Le capitaine qui commandait à l'avant-garde du pont de Sèvres passa à
+l'ennemi; il mena une pièce de canon et une partie de ses soldats aux
+bandes réunies sur la route du _Point du Jour_. Alors les Parisiens et
+la garde convinrent qu'aucune hostilité n'aurait lieu jusqu'à ce que
+l'évacuation de Saint-Cloud et de Sèvres fût effectuée. Le mouvement
+rétrograde commença; les Suisses furent enveloppés par les habitants de
+Sèvres, jetèrent bas leurs armes, bien que dégagés presque aussitôt par
+les lanciers, dont le lieutenant-colonel fut blessé. Les troupes
+traversèrent Versailles, où la garde nationale faisait le service depuis
+la veille avec les grenadiers de La Rochejaquelein, l'une sous la
+cocarde tricolore, les autres avec la cocarde blanche. Madame la
+Dauphine arriva de Vichy et rejoignit la famille royale à Trianon, jadis
+séjour préféré de Marie-Antoinette. À Trianon, M. de Polignac se sépara
+de son maître.
+
+On a dit que madame la Dauphine était opposée aux ordonnances: le seul
+moyen de bien juger les choses, c'est de les considérer dans leur
+essence; le plébéien sera toujours d'avis de la liberté, le prince
+inclinera toujours au pouvoir. Il ne leur en faut faire ni un crime ni
+un mérite; c'est leur nature. Madame la Dauphine aurait peut-être désiré
+que les ordonnances eussent paru dans un moment plus opportun, alors que
+de meilleures précautions eussent été prises pour en garantir le succès;
+mais au fond elles lui plaisaient et lui devaient plaire. Madame la
+duchesse de Berry en était ravie. Ces deux princesses crurent que la
+royauté, hors de page, était enfin affranchie des entraves que le
+gouvernement représentatif attache au pied du souverain.
+
+On est étonné, dans ces événements de juillet, de ne pas rencontrer le
+corps diplomatique, lui qui n'était que trop consulté de la cour et qui
+se mêlait trop de nos affaires.
+
+Il est question deux fois des ambassadeurs étrangers dans nos derniers
+troubles. Un homme fut arrêté aux barrières, et le paquet dont il était
+porteur envoyé à l'Hôtel de Ville: c'était une dépêche de M. de
+Loevenhielm[297] au roi de Suède. M. Baude fit remettre cette dépêche à
+la légation suédoise sans l'ouvrir. La correspondance de lord Stuart
+étant tombée entre les mains des meneurs populaires, elle lui fut
+pareillement renvoyée sans avoir été ouverte, ce qui fit merveille à
+Londres. Lord Stuart, comme ses compatriotes, adorait le désordre chez
+l'étranger: sa diplomatie était de la _police_, ses dépêches, des
+_rapports_. Il m'aimait assez lorsque j'étais ministre, parce que je le
+traitais sans façon et que ma porte lui était toujours ouverte; il
+entrait chez moi en bottes à toute heure, crotté et vêtu comme un
+voleur, après avoir couru sur les boulevards et chez les dames, qu'il
+payait mal et qui l'appelaient _Stuart_[298].
+
+ [Note 297: Ministre plénipotentiaire de Suède près la cour de
+ France.--Le comte Gustave de Loevenhielm était, depuis 1818 à
+ Paris, où il résida pendant trente-huit ans. Possesseur d'une
+ grande fortune, il l'employait à secourir les malheureux et à
+ protéger les arts.]
+
+ [Note 298: «L'auteur, dit ici M. de Marcellus, p. 389, a
+ négligé de citer la source où il a puisé ces détails
+ biographiques concernant sir Charles Stuart, ambassadeur
+ britannique à Paris pendant son ministère. Je vais y
+ suppléer. Cette source, c'est moi-même. C'est moi, en effet,
+ qui osai soulever à ses yeux, mais pour son édification
+ privée, un coin du voile qui cachait ces mystères galants de
+ la diplomatie.» Sur lord Stuart, voir au tome IV, la note de
+ la page 276.]
+
+J'avais conçu la diplomatie sur un nouveau plan: n'ayant rien à cacher,
+je parlais tout haut; j'aurais montré mes dépêches au premier venu,
+parce que je n'avais aucun projet pour la gloire de la France que je ne
+fusse déterminé à accomplir en dépit de tout opposant.
+
+J'ai dit cent fois à sir Charles Stuart en riant, et j'étais sérieux:
+«Ne me cherchez pas querelle: si vous me jetez le gant, je le relève. La
+France ne vous a jamais fait la guerre avec l'intelligence de votre
+position; c'est pourquoi vous nous avez battus; mais ne vous y fiez
+pas[299].»
+
+ [Note 299: C'est à peu près ce que j'écrivais à M. Canning,
+ en 1823. (Voyez le _Congrès de Vérone_.) Ch.]
+
+Lord Stuart vit donc nos _troubles de juillet_ dans toute cette bonne
+nature qui jubile de nos misères; mais les membres du corps
+diplomatique, ennemis de la cause populaire, avaient plus ou moins
+poussé Charles X aux ordonnances, et cependant, quand elles parurent,
+ils ne firent rien pour sauver le monarque; que si M. Pozzo di
+Borgo[300] se montra inquiet d'un coup d'État, ce ne fut ni pour le roi
+ni pour le peuple.
+
+ [Note 300: Sur Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie, voir,
+ au tome IV, la note 1 de la page 16.]
+
+Deux choses sont certaines:
+
+Premièrement, la révolution de juillet attaquait les traités de la
+quadruple alliance: la France des Bourbons faisait partie de cette
+alliance; les Bourbons ne pouvaient donc être dépossédés violemment sans
+mettre en péril le nouveau droit politique de l'Europe.
+
+Secondement, dans une monarchie, les légations étrangères ne sont point
+accréditées auprès du _gouvernement_; elles le sont auprès du monarque.
+Le strict devoir de ces légations était donc de se réunir à Charles X et
+de le suivre tant qu'il serait sur le sol français.
+
+N'est-il pas singulier que le seul ambassadeur à qui cette idée soit
+venue ait été le représentant de Bernadotte, d'un roi qui n'appartenait
+pas aux vieilles familles de souverains? M. de Loevenhielm allait
+entraîner le baron de Werther[301] dans son opinion, quand M. Pozzo di
+Borgo s'opposa à une démarche qu'imposaient les lettres de créance et
+que commandait l'honneur.
+
+ [Note 301: Ministre plénipotentiaire de Prusse à Paris, de
+ 1824 à 1837.--Son fils, le baron Charles de Werther, fut
+ appelé, au mois d'octobre 1869, à remplacer à Paris le comte
+ de Goltz, avec le double titre d'ambassadeur de la Prusse et
+ de la Confédération de l'Allemagne du Nord; il garda ce poste
+ jusqu'à la rupture des relations diplomatiques au mois de
+ juillet 1870.]
+
+Si le corps diplomatique se fût rendu à Saint-Cloud, la position de
+Charles X changeait: les partisans de la légitimité eussent acquis dans
+la Chambre élective une force qui leur manqua tout d'abord; la crainte
+d'une guerre possible eût alarmé la classe industrielle; l'idée de
+conserver la paix en gardant Henri V eût entraîné dans le parti de
+l'enfant royal une masse considérable de populations.
+
+M. Pozzo di Borgo s'abstint pour ne pas compromettre ses fonds à la
+Bourse ou chez des banquiers, et surtout pour ne pas exposer sa place.
+Il a joué au cinq pour cent sur le cadavre de la légitimité capétienne,
+cadavre qui communiquera la mort aux autres rois vivants. Il ne
+manquera plus, dans quelque temps d'ici, que d'essayer, selon l'usage,
+de faire passer cette faute irréparable d'un intérêt personnel pour une
+combinaison profonde.
+
+Les ambassadeurs qu'on laisse trop longtemps à la même cour prennent les
+moeurs du pays où ils résident: charmés de vivre au milieu des honneurs,
+ne voyant plus les choses comme elles sont, ils craignent de laisser
+passer dans leurs dépêches une vérité qui pourrait amener un changement
+dans leur position. Autre chose est, en effet, d'être Esterhazy,
+Werther, Pozzo à Vienne, à Berlin, à Pétersbourg, ou bien LL. EE. les
+ambassadeurs à la cour de France[302]. On a dit que M. Pozzo avait des
+rancunes contre Louis XVIII et Charles X, à propos du cordon bleu et de
+la pairie. On eut tort de ne pas le satisfaire; il avait rendu aux
+Bourbons des services, en haine de son compatriote Bonaparte. Mais si à
+Gand il décida la question du trône en provoquant le départ subit de
+Louis XVIII pour Paris, il se peut vanter qu'en empêchant le corps
+diplomatique de faire son devoir dans les journées de juillet, il a
+contribué à faire tomber de la tête de Charles X la couronne qu'il avait
+aidé à replacer sur le front de son frère.
+
+ [Note 302: Il semblerait ressortir, du contexte de cette
+ phrase que le prince Esterhazy, au moment de la révolution de
+ Juillet, était ambassadeur à Paris. Ce serait une erreur.
+ L'ambassadeur d'Autriche à Paris, en 1830, était le comte
+ d'Appony.]
+
+Je le pense depuis longtemps, les corps diplomatiques, nés dans des
+siècles soumis à un autre droit des gens, ne sont plus en rapport avec
+la société nouvelle: des gouvernements publics, des communications
+faciles font qu'aujourd'hui les cabinets sont à même de traiter
+directement ou sans autre intermédiaires que des agents consulaires,
+dont il faudrait accroître le nombre et améliorer le sort: car, à cette
+heure, l'Europe est industrielle. Les espions titrés, à prétentions
+exorbitantes, qui se mêlent de tout pour se donner une importance qui
+leur échappe, ne servent qu'à troubler les cabinets près desquels ils
+sont accrédités, et à nourrir leurs maîtres d'illusions. Charles X eut
+tort, de son côté, en n'invitant pas le corps diplomatique à se rendre à
+sa cour; mais ce qu'il voyait lui semblait un rêve; il marchait de
+surprise en surprise. C'est ainsi qu'il ne manda pas auprès de lui M. le
+duc d'Orléans; car, ne se croyant en danger que du côté de la
+république, le péril d'une usurpation ne lui vint jamais en pensée.
+
+ * * * * *
+
+Charles X partit dans la soirée pour Rambouillet avec les princesses et
+M. le duc de Bordeaux. Le nouveau rôle de M. le duc d'Orléans fit naître
+dans la tête du roi les premières idées d'abdication. Monsieur le
+dauphin, toujours à l'arrière-garde, mais ne se mêlant point aux
+soldats, leur fit distribuer à Trianon ce qui restait de vins et de
+comestibles.
+
+À huit heures et un quart du soir, les divers corps se mirent en marche.
+Là expira la fidélité du 5e léger. Au lieu de suivre le mouvement, il
+revint à Paris: on rapporta son drapeau à Charles X, qui refusa de le
+recevoir, comme il avait refusé de recevoir celui du 50e.
+
+Les brigades étaient dans la confusion, les armes mêlées; la cavalerie
+dépassait l'infanterie et faisait ses haltes à part. À minuit, le 31
+juillet expirant, on s'arrêta à Trappes. Le Dauphin coucha dans une
+maison en arrière de ce village.
+
+Le lendemain, 1er août, il partit pour Rambouillet, laissant les troupes
+bivouaquées à Trappes. Celles-ci levèrent leur camp à onze heures.
+Quelques soldats, étant allés acheter du pain dans les hameaux, furent
+massacrés.
+
+Arrivée à Rambouillet, l'armée fut cantonnée autour du château.
+
+Dans la nuit du 1er au 2 août, trois régiments de la grosse cavalerie
+reprirent le chemin de leurs anciennes garnisons. On croit que le
+général Bordesoulle[303], commandant la grosse cavalerie de la garde,
+avait fait sa capitulation à Versailles. Le 2e de grenadiers partit
+aussi le 2 au matin, après avoir renvoyé ses guidons chez le roi. Le
+Dauphin rencontra ces grenadiers déserteurs; ils se formèrent en
+bataille pour rendre les honneurs au prince, et continuèrent leur
+chemin. Singulier mélange d'infidélité et de bienséance! Dans cette
+révolution des trois journées, personne n'avait de passion; chacun
+agissait selon l'idée qu'il s'était faite de son droit ou de son devoir:
+le droit conquis, le devoir rempli, nulle inimitié comme nulle affection
+ne restait; l'un craignait que le droit ne l'entraînât trop loin,
+l'autre que le devoir ne dépassât les bornes. Peut-être n'est-il arrivé
+qu'une fois, et peut-être n'arrivera-t-il plus, qu'un peuple se soit
+arrêté devant sa victoire, et que des soldats qui avaient défendu un
+roi, tant qu'il avait paru vouloir se battre, lui aient remis leurs
+étendards avant de l'abandonner. Les ordonnances avaient affranchi le
+peuple de son serment; la retraite, sur le champ de bataille, affranchit
+le grenadier de son drapeau.
+
+ [Note 303: Étienne Tardif de Pommeroux, comte de
+ _Bordesoulle_ (1771-1837). Il prit part à toutes les guerres
+ de la Révolution et de l'Empire, se rallia en 1814 au
+ gouvernement des Bourbons et suivit Louis XVIII à Gand. En
+ 1823, nommé général en chef du corps de réserve à l'armée
+ d'Espagne, il établit le blocus de Cadix et prit une grande
+ part à la victoire du Trocadéro. Au retour de cette campagne,
+ il fut élevé à la pairie. Il ne refusa pas le serment au
+ gouvernement de Louis-Philippe, et resta à la Chambre haute
+ jusqu'à sa mort.]
+
+ * * * * *
+
+Charles X se retirant, les républicains reculant, rien n'empêchait la
+monarchie élue d'avancer. Les provinces, toujours moutonnières et
+esclaves de Paris, à chaque mouvement du télégraphe ou à chaque drapeau
+tricolore perché sur le haut d'une diligence, criaient: Vive Philippe!
+ou: Vive la Révolution!
+
+L'ouverture de la session fixée au 3 août, les pairs se transportèrent à
+la Chambre des députés: je m'y rendis, car tout était encore provisoire.
+Là fut représenté un autre acte de mélodrame: le trône resta vide et
+l'anti-roi s'assit à côté. On eût dit du chancelier ouvrant par
+procuration une session du parlement anglais, en l'absence du souverain.
+
+Philippe parla de la funeste nécessité où il s'était trouvé d'accepter
+la lieutenance générale pour nous sauver tous, de la révision de
+l'article 14 de La Charte, de la liberté que lui, Philippe, portait dans
+son coeur et qu'il allait faire déborder sur nous, comme la paix sur
+l'Europe. Jongleries de discours et de constitution répétées à chaque
+phase de notre histoire, depuis un demi-siècle. Mais l'attention devint
+très vive quand le prince fit cette déclaration:
+
+Messieurs les pairs et messieurs les députés,
+
+«Aussitôt que les deux Chambres seront constituées, je ferai porter à
+votre connaissance l'acte d'abdication de S. M. le roi Charles X. Par ce
+même acte, Louis-Antoine de France, dauphin, renonce également à ses
+droits. Cet acte a été remis entre mes mains hier, 2 août, à onze heures
+du soir. J'en ordonne ce matin le dépôt dans les archives de la Chambre
+des pairs, et je le fais insérer dans la partie officielle du
+_Moniteur_.»
+
+ * * * * *
+
+Par une misérable ruse et une lâche réticence, le duc d'Orléans supprime
+ici le nom de Henri V, en faveur duquel les deux rois avaient abdiqué.
+Si, à cette époque, chaque Français eût pu être consulté
+individuellement, il est probable que la majorité se fût prononcée en
+faveur de Henri V; une partie des républicains même l'aurait accepté, en
+lui donnant La Fayette pour mentor. Le germe de la légitimité resté en
+France, les deux vieux rois allant finir leurs jours à Rome, aucune des
+difficultés qui entourent une usurpation et qui la rendent suspecte aux
+divers partis n'aurait existé[304]. L'adoption des cadets de Bourbon
+était non seulement un péril, c'était un contre-sens politique: la
+France nouvelle est républicaine; elle ne veut point de roi, du moins
+elle ne veut point un roi de la vieille race. Encore quelques années,
+nous verrons ce que deviendront nos libertés et ce que sera cette paix
+dont le monde se doit réjouir. Si l'on peut juger de la conduite du
+nouveau personnage élu, par ce que l'on connaît de son caractère, il est
+présumable que ce prince ne croira pouvoir conserver sa monarchie qu'en
+opprimant au dedans et en rampant au dehors.
+
+ [Note 304: Ce que dit ici Chateaubriand, un des plus
+ illustres serviteurs de la monarchie de Juillet le dira plus
+ tard, à son tour: «C'eût été certainement un grand bien pour
+ la France, a écrit M. Guizot, et, de sa part, un grand acte
+ d'intelligence, comme de vertu politique, que sa résistance
+ se renfermât dans les limites du droit monarchique et qu'elle
+ ressaisît ses libertés sans renverser le gouvernement. On ne
+ garantit jamais mieux le respect de ses propres droits qu'en
+ respectant les droits qui les balancent; et, quand on a
+ besoin de la monarchie, il est plus sûr de la maintenir que
+ de la fonder.» M. Guizot ajoute: «_La royauté de M. le duc de
+ Bordeaux, avec M. le duc d'Orléans pour régent, eût été la
+ solution la plus constitutionnelle et aussi la plus
+ politique._» (MÉLANGES HISTORIQUES ET POLITIQUES, par M.
+ Guizot, préface, p. XXIII.)]
+
+Le tort réel de Louis-Philippe n'est pas d'avoir accepté la couronne
+(acte d'ambition dont il y a des milliers d'exemples et qui n'attaque
+qu'une institution politique); son véritable délit est d'avoir été
+tuteur infidèle, d'avoir dépouillé _l'enfant et l'orphelin_, délit
+contre lequel l'Écriture n'a pas assez de malédictions: or, jamais la
+_justice morale_ (qu'on la nomme fatalité ou Providence, je l'appelle,
+moi, conséquence inévitable du mal) n'a manqué de punir les infractions
+à la _loi morale_.
+
+Philippe, son gouvernement, tout cet ordre de choses impossibles et
+contradictoires, périra, dans un temps plus ou moins retardé par des cas
+fortuits, par des complications d'intérêts intérieurs et extérieurs, par
+l'apathie et la corruption des individus, par la légèreté des esprits,
+l'indifférence et l'effacement des caractères; mais, quelle que soit la
+durée du régime actuel, elle ne sera jamais assez longue pour que la
+branche d'Orléans puisse pousser de profondes racines.
+
+Charles X, apprenant les progrès de la révolution, n'ayant rien dans son
+âge et dans son caractère de propre à arrêter ces progrès, crut parer le
+coup porté à sa race en abdiquant avec son fils, comme Philippe
+l'annonça aux députés. Dès le premier août il avait écrit un mot
+approuvant l'ouverture de la session, et, comptant sur le sincère
+attachement de son cousin le duc d'Orléans, il le nommait, de son côté,
+lieutenant général du royaume. Il alla plus loin le 2, car il ne voulait
+plus que s'embarquer et demandait des commissaires pour le protéger
+jusqu'à Cherbourg. Ces appariteurs ne furent point reçus d'abord par la
+maison militaire. Bonaparte eut aussi pour gardes des commissaires, la
+première fois russes, la seconde fois français; mais il ne les avait pas
+demandés.
+
+Voici la lettre de Charles X:
+
+ «Rambouillet, ce 2 août 1830.
+
+«Mon cousin, je suis trop profondément peiné des maux qui affligent ou
+qui pourraient menacer mes peuples pour n'avoir pas cherché un moyen de
+les prévenir. J'ai donc pris la résolution d'abdiquer la couronne en
+faveur de mon petit-fils le duc de Bordeaux.
+
+«Le dauphin, qui partage mes sentiments, renonce aussi à ses droits en
+faveur de son neveu.
+
+«Vous aurez donc, par votre qualité de lieutenant général du royaume, à
+faire proclamer l'avénement de Henri V à la couronne. Vous prendrez
+d'ailleurs toutes les mesures qui vous concernent pour régler les
+formes du gouvernement pendant la minorité du nouveau roi. Ici je me
+borne à faire connaître ces dispositions; c'est un moyen d'éviter encore
+bien des maux.
+
+«Vous communiquerez mes intentions au corps diplomatique, et vous me
+ferez connaître le plus tôt possible la proclamation par laquelle mon
+petit-fils sera reconnu roi sous le nom de Henri V....
+
+«Je vous renouvelle, mon cousin, l'assurance des sentiments avec
+lesquels je suis votre affectionné cousin.
+
+ «CHARLES.»
+
+
+Si M. le duc d'Orléans eût été capable d'émotion ou de remords, cette
+signature: _Votre affectionné cousin_, n'aurait-elle pas dû le frapper
+au coeur? On doutait si peu à Rambouillet de l'efficacité des
+abdications, que l'on préparait le jeune prince à son voyage: la cocarde
+tricolore, son égide, était déjà façonnée par les mains des plus grands
+zélateurs des ordonnances. Supposez que madame la duchesse de Berry,
+partie subitement avec son fils, se fût présentée à la Chambre des
+députés au moment où M. le duc d'Orléans y prononçait le discours
+d'ouverture, il restait deux chances; chances périlleuses! mais du
+moins, une catastrophe arrivant, l'enfant enlevé au ciel n'aurait pas
+traîné de misérables jours en terre étrangère.
+
+Mes conseils, mes voeux, mes cris, furent impuissants; je demandais en
+vain Marie-Caroline: la mère de Bayard, prêt à quitter le château
+paternel, «ploroit,» dit le loyal serviteur. «La bonne gentil femme
+sortit par le derrière de la tour, et fit venir son fils auquel elle
+dit ces paroles: «Pierre, mon ami, soyez doux et courtois en ostant de
+vous tout orgueil; _soyez humble et serviable à toutes gens; soyez loyal
+en faicts et dits; soyez secourable aux pauvres veufves et orphelins, et
+Dieu le vous guerdonnera_....» Alors la bonne dame tira hors de sa
+manche une petite boursette en laquelle avoit seulement six écus en or
+et un en monnoie qu'elle donna à son fils.»
+
+Le chevalier sans peur et sans reproche partit avec six écus d'or dans
+une petite boursette pour devenir le plus brave et le plus renommé des
+capitaines. Henri, qui n'a peut-être pas six écus d'or, aura bien
+d'autres combats à rendre; il faudra qu'il lutte contre le malheur,
+champion difficile à terrasser. Glorifions les mères qui donnent de si
+tendres et de si bonnes leçons à leur fils! Bénie donc soyez-vous, ma
+mère, de qui je tiens ce qui peut avoir honoré et discipliné ma vie!
+
+Pardon de tous ces souvenirs; mais peut-être la tyrannie de ma mémoire,
+en faisant entrer le passé dans le présent, ôte à celui-ci une partie de
+ce qu'il a de misérable.
+
+Les trois commissaires députés vers Charles X étaient MM. de Schonen,
+Odilon Barrot et le maréchal Maison. Renvoyés par les postes militaires,
+ils reprirent la route de Paris. Un flot populaire les reporta vers
+Rambouillet.
+
+ * * * * *
+
+Le bruit se répandit, le 2 au soir, à Paris que Charles X refusait de
+quitter Rambouillet jusqu'à ce que son petit-fils eût été reconnu. Une
+multitude s'assembla le 3 au matin aux Champs-Élysées, criant: «À
+Rambouillet! à Rambouillet! Il ne faut pas qu'un seul Bourbon en
+réchappe.» Des hommes riches se trouvaient mêlés à ces groupes, mais, le
+moment arrivé, ils laissèrent partir la _canaille_, à la tête de
+laquelle se plaça le général Pajol, qui prit le colonel Jacqueminot[305]
+pour son chef d'état-major. Les commissaires qui revenaient, ayant
+rencontré les éclaireurs de cette colonne, retournèrent sur leurs pas et
+furent introduits alors à Rambouillet. Le roi les questionna sur la
+force des insurgés, puis, s'étant retiré, il fit appeler Maison, qui lui
+devait sa fortune et le bâton de maréchal[306]: «Maison, je vous demande
+sur l'honneur de me dire, foi de soldat, si ce que les commissaires ont
+raconté est vrai?» Le maréchal répondit: «Ils ne vous ont dit que la
+moitié de la vérité.»
+
+ [Note 305: Jean-François _Jacqueminot_, vicomte de Ham
+ (1787-1865). Colonel sous l'Empire, et chargé, après
+ Waterloo, de reconduire la brigade Wathier dans le Midi, il
+ brisa son épée pour ne pas assister au licenciement de
+ l'armée. Il se retira à Bar-le-Duc, où il fonda une filature,
+ dans laquelle il plaça de vieux soldats de la République et
+ de l'Empire. Député des Vosges au moment des journées de
+ Juillet, il y prit une part active, et il fut nommé, après la
+ retraite de La Fayette, maréchal de camp et chef d'état-major
+ de la garde nationale parisienne. Lieutenant-général depuis
+ 1837, créé vicomte par Louis-Philippe, il devint, en 1842,
+ commandant supérieur de la garde nationale. Il l'était encore
+ au 24 février 1848, et il vit alors cette même garde, dont il
+ avait en 1830 applaudi la révolte, méconnaître ses ordres
+ pour suivre les exemples qu'il avait lui-même autrefois
+ donnés.]
+
+ [Note 306: Voyez ci-dessus la note 1 de la page 71.]
+
+Il restait encore, le 3 août, à Rambouillet, trois mille cinq cents
+hommes de l'infanterie de la garde, quatre régiments de cavalerie
+légère, formant vingt escadrons, et présentant deux mille hommes. La
+maison militaire, gardes du corps, etc., cavalerie et infanterie, se
+montait à treize cents hommes; en tout huit mille huit cents hommes,
+sept batteries attelées et composées de quarante-deux pièces de canon. À
+dix heures du soir on fait sonner le boute-selle; tout le camp se met en
+route pour Maintenon, Charles X et sa famille marchant au milieu de la
+colonne funèbre qu'éclairait à peine la lune voilée.
+
+Et devant qui se retirait-on? Devant une troupe presque sans armes,
+arrivant en omnibus, en fiacres, en petites voitures de Versailles et de
+Saint-Cloud. Le général Pajol se croyait bien perdu lorsqu'il fut forcé
+de se mettre à la tête de cette multitude[307], laquelle, après tout, ne
+s'élevait pas au delà de quinze mille individus, avec l'adjonction des
+Rouennais arrivés. La moitié de cette troupe restait sur les chemins.
+Quelques jeunes gens exaltés, vaillants et généreux, mêlés à ce ramas,
+se seraient sacrifiés; le reste se fût probablement dispersé. Dans les
+champs de Rambouillet, en rase campagne, il eût fallu aborder le feu de
+la ligne et de l'artillerie; une victoire, selon toutes les apparences,
+eût été remportée. Entre la victoire du peuple à Paris et la victoire du
+roi à Rambouillet, des négociations se seraient établies.
+
+ [Note 307: «Le général Pajol m'a dit à moi-même, peu de temps
+ avant sa mort, que dans sa longue carrière militaire il ne
+ s'était jamais cru si près de subir une défaite.» (Marcellus,
+ _Chateaubriand et son temps_, p. 392.)]
+
+Quoi! parmi tant d'officiers, il ne s'en est pas trouvé un assez résolu
+pour se saisir du commandement au nom de Henri V? Car, après tout,
+Charles X et le Dauphin n'étaient plus rois!
+
+Ne voulait-on pas combattre: que ne se retirait-on à Chartres? Là, on
+eût été hors de l'atteinte de la populace de Paris; encore mieux à
+Tours, en s'appuyant sur des provinces légitimistes. Charles X demeuré
+en France, la majeure partie de l'armée serait demeurée fidèle. Les
+camps de Boulogne et de Lunéville étaient levés et marchaient à son
+secours. Mon neveu, le comte Louis, amenait son régiment, le 4e
+chasseurs, qui ne se débanda qu'en apprenant la retraite de Rambouillet.
+M. de Chateaubriand fut réduit à escorter sur un _pony_ le monarque
+jusqu'au lieu de son embarcation. Si, rendu dans une ville, à l'abri
+d'un premier coup de main, Charles X eût convoqué les deux Chambres,
+plus de la moitié de ces Chambres aurait obéi Casimir Périer, le général
+Sébastiani et cent autres avaient attendu, s'étaient débattus contre la
+cocarde tricolore; ils redoutaient les périls d'une révolution
+populaire: que dis-je? le lieutenant général du royaume, mandé par le
+roi et ne voyant pas la bataille gagnée, se serait dérobé à ses
+partisans et conformé à l'injonction royale. Le corps diplomatique, qui
+ne fit pas son devoir, l'eût fait alors en se rangeant autour du
+monarque. La République, installée à Paris au milieu de tous les
+désordres, n'aurait pas duré un mois en face d'un gouvernement régulier
+constitutionnel, établi ailleurs. Jamais on ne perdit la partie à si
+beau jeu, et quand on l'a perdue de la sorte, il n'y a plus de revanche:
+allez donc parler de liberté aux citoyens et d'honneur aux soldats après
+les ordonnances de juillet et la retraite de Saint-Cloud!
+
+Viendra peut-être le temps, quand une société nouvelle aura pris la
+place de l'ordre social actuel, que la guerre paraîtra une monstrueuse
+absurdité, que le principe même n'en sera plus compris; mais nous n'en
+sommes pas là. Dans les querelles armées, il y a des philanthropes qui
+distinguent les espèces et sont prêts à se trouver mal au seul nom de
+_guerre civile_: «Des compatriotes qui se tuent! des frères, des pères,
+des fils en face les uns des autres!» Tout cela est fort triste, sans
+doute; cependant un peuple s'est souvent retrempé et régénéré dans les
+discordes intestines. Il n'a jamais péri par une guerre civile, et il a
+souvent disparu dans des guerres étrangères. Voyez ce qu'était l'Italie
+au temps de ses divisions, et voyez ce qu'elle est aujourd'hui. Il est
+déplorable d'être obligé de ravager la propriété de son voisin, de voir
+ses foyers ensanglantés par ce voisin; mais, franchement, est-il
+beaucoup plus humain de massacrer une famille de paysans allemands que
+vous ne connaissez pas, qui n'a eu avec vous de discussion d'aucune
+nature, que vous volez, que vous tuez sans remords, dont vous déshonorez
+en sûreté de conscience les femmes et les filles, parce que _c'est ta
+guerre_? Quoi qu'on en dise, les guerres civiles sont moins injustes,
+moins révoltantes et plus naturelles que les guerres étrangères, quand
+celles-ci ne sont pas entreprises pour sauver l'indépendance nationale.
+Les guerres civiles sont fondées au moins sur des outrages individuels,
+sur des aversions avouées et reconnues; ce sont des duels avec des
+seconds, où les adversaires savent pourquoi ils ont l'épée à la main. Si
+les passions ne justifient pas le mal, elles l'excusent, elles
+l'expliquent, elles font concevoir pourquoi il existe. La guerre
+étrangère, comment est-elle justifiée? Des nations s'égorgent
+ordinairement pas ce qu'un roi s'ennuie, qu'un ambitieux se veut
+élever, qu'un ministre cherche à supplanter un rival. Il est temps de
+faire justice de ces vieux lieux communs de sensiblerie, plus
+convenables aux poètes qu'aux historiens: Thucydide, César, Tite-Live se
+contentent d'un mot de douleur et passent.
+
+La guerre civile, malgré ses calamités, n'a qu'un danger réel: si les
+factions ont recours à l'étranger ou si l'étranger, profitant des
+divisions d'un peuple, attaque ce peuple; la conquête pourrait être le
+résultat d'une telle position. La Grande-Bretagne, l'Ibérie, la Grèce
+constantinopolitaine, de nos jours la Pologne, nous offrent des exemples
+qu'on ne doit pas oublier. Toutefois, pendant la Ligue, les deux partis
+appelant à leur aide des Espagnols et des Anglais, des Italiens et des
+Allemands, ceux-ci se contre-balancèrent et ne dérangèrent point
+l'équilibre que les Français armés maintenaient entre eux.
+
+Charles X eut tort d'employer les baïonnettes au soutien des
+ordonnances; ses ministres ne peuvent se justifier d'avoir fait, par
+obéissance ou non, couler le sang du peuple et des soldats, sans
+qu'aucune haine les divisât, de même que les terroristes de théorie
+reproduiraient volontiers le système de la terreur lorsqu'il n'y a plus
+de terreur. Mais Charles X eut tort aussi de ne pas accepter la guerre
+lorsque, après avoir cédé sur tous les points, on la lui apportait. Il
+n'avait pas le droit, après avoir attaché le diadème au front de son
+petit-fils, de dire à ce nouveau Joas: «Je t'ai fait monter au trône
+pour te traîner dans l'exil, pour qu'infortuné, banni, tu portes le
+poids de mes ans, de ma proscription et de mon sceptre.» Il ne fallait
+pas au même instant donner à Henri V une couronne et lui ôter la France.
+En le faisant roi, on l'avait condamné à mourir sur le sol où s'est
+mêlée la poussière de saint Louis et de Henri IV.
+
+Au surplus, après ce bouillonnement de mon sang, je reviens à ma raison,
+et je ne vois plus dans ces choses que l'accomplissement des destins de
+l'humanité. La cour, triomphante par les armes, eût détruit les libertés
+publiques; elle n'en aurait pas moins été écrasée un jour; mais elle eût
+retardé le développement de la société pendant quelques années; tout ce
+qui avait compris la monarchie d'une manière large eût été persécuté par
+la congrégation rétablie. En dernier résultat, les événements ont suivi
+la pente de la civilisation. Dieu fait les hommes puissants conformes à
+ses desseins secrets: il leur donne les défauts qui les perdent quand
+ils doivent être perdus, parce qu'il ne veut pas que des qualités mal
+appliquées par une fausse intelligence s'opposent aux décrets de sa
+providence.
+
+ * * * * *
+
+La famille royale, en se retirant, réduisait mon rôle à moi-même. Je ne
+songeais plus qu'à ce que je serais appelé à dire à la Chambre des
+pairs. Écrire était impossible: si l'attaque fût venue des ennemis de la
+couronne; si Charles X eût été renversé par une conspiration du dehors,
+j'aurais pris la plume; et, m'eût-on laissé l'indépendance de la pensée,
+je me serais fait fort de rallier un immense parti autour des débris du
+trône; mais l'attaque était descendue de la couronne; les ministres
+avaient violé les deux principales libertés; ils avaient rendu la
+royauté parjure, non d'intention sans doute, mais de fait; par cela
+même ils m'avaient enlevé ma force. Que pouvais-je hasarder en faveur
+des ordonnances? Comment aurais-je pu vanter encore la sincérité, la
+candeur, la chevalerie de la monarchie légitime? Comment aurais-je pu
+dire qu'elle était la plus forte garantie de nos intérêts, de nos lois
+et de notre indépendance? Champion de la vieille royauté, cette royauté
+m'arrachait mes armes et me laissait nu devant mes ennemis.
+
+Je fus donc tout étonné quand, réduit à cette faiblesse, je me vis
+recherché par la nouvelle royauté. Charles X avait dédaigné mes
+services; Philippe fit un effort pour m'attacher à lui. D'abord M. Arago
+me parla avec élévation et vivacité de la part de madame Adélaïde;
+ensuite le comte Anatole de Montesquiou vint un matin chez madame
+Récamier et m'y rencontra. Il me dit que madame la duchesse d'Orléans et
+M. le duc d'Orléans seraient charmés de me voir, si je voulais aller au
+Palais-Royal. On s'occupait alors de la déclaration qui devait
+transformer la lieutenance générale du royaume en royauté. Peut-être,
+avant que je me prononçasse, S. A. R. avait-elle jugé à propos d'essayer
+d'affaiblir mon opposition. Elle pouvait aussi penser que je me
+regardais comme dégagé par la fuite des trois rois.
+
+Ces ouvertures de M. de Montesquiou[308] me surprirent. Je ne les
+repoussai cependant pas; car, sans me flatter d'un succès, je pensai
+que je pouvais faire entendre des vérités utiles. Je me rendis au
+Palais-Royal avec le chevalier d'honneur de la reine future. Introduit
+par l'entrée qui donne sur la rue de Valois, je trouvai madame la
+duchesse d'Orléans et madame Adélaïde dans leurs petits appartements.
+J'avais eu l'honneur de leur être présenté autrefois. Madame la duchesse
+d'Orléans me fit asseoir auprès d'elle, et sur-le-champ elle me dit:
+«Ah! monsieur de Chateaubriand, nous sommes bien malheureux! Si tous les
+partis voulaient se réunir, peut-être pourrait-on encore se sauver! Que
+pensez-vous de tout cela?
+
+ [Note 308: «Durant le court intervalle du 3 au 7 août, dit M.
+ Villemain, j'ai vu, chez Mme Récamier, M. de Chateaubriand
+ sollicité par les prévenances d'un homme de grand nom et d'un
+ esprit lettré, alors chevalier d'honneur de la duchesse
+ d'Orléans: il s'agissait d'une visite au Palais-Royal. M. de
+ Chateaubriand accepta.» (_M. de Chateaubriand, sa vie et ses
+ écrits_, p. 493.)--Le chevalier d'honneur de la duchesse
+ d'Orléans, dont Villemain ne donne pas ici le nom, jugeant
+ sans doute ces menus détails indignes de la majesté de
+ l'histoire, était M. Anatole de Montesquiou, deux fois nommé
+ par Chateaubriand, qui n'avait pas les mêmes scrupules.
+ L'auteur des _Mémoires_ avait déjà eu occasion de parler de
+ M. de Montesquiou. Voir plus haut pages 338 et 339 et la note
+ 1 de la page 338.]
+
+«--Madame, répondis-je, rien n'est si aisé: Charles X et monsieur le
+dauphin ont abdiqué: Henri est maintenant le roi; monseigneur le duc
+d'Orléans est lieutenant général du royaume: qu'il soit régent pendant
+la minorité de Henri V, et tout est fini.
+
+«--Mais, monsieur de Chateaubriand, le peuple est très agité; nous
+tomberons dans l'anarchie.
+
+«--Madame, oserai-je vous demander quelle est l'intention de monseigneur
+le duc d'Orléans? Acceptera-t-il la couronne, si on la lui offre?»
+
+Les deux princesses hésitèrent à répondre. Madame la duchesse d'Orléans
+répartit après un moment de silence:
+
+«Songez, monsieur de Chateaubriand, aux malheurs qui peuvent arriver. Il
+faut que tous les honnêtes gens s'entendent pour nous sauver de la
+République. À Rome, monsieur de Chateaubriand, vous pourriez rendre de
+si grands services, ou même ici, si vous ne vouliez plus quitter la
+France!
+
+«--Madame n'ignore pas mon dévouement au jeune roi et à sa mère?
+
+«--Ah! monsieur de Chateaubriand, ils vous ont si bien traité!
+
+«--Votre altesse Royale ne voudrait pas que je démentisse toute ma vie.
+
+«--Monsieur de Chateaubriand, vous ne connaissez pas ma nièce: elle est
+si légère!... pauvre Caroline!... Je vais envoyer chercher M. le duc
+d'Orléans, il vous persuadera mieux que moi.»
+
+La princesse donna des ordres, et Louis-Philippe arriva au bout d'un
+demi-quart d'heure. Il était mal vêtu et avait l'air extrêmement
+fatigué. Je me levai, et le lieutenant général du royaume en m'abordant:
+
+«--Madame la Duchesse d'Orléans a dû vous dire combien nous sommes
+malheureux.»
+
+Et sur-le-champ il fit une idylle sur le bonheur dont il jouissait à la
+campagne, sur la vie tranquille et selon ses goûts qu'il passait au
+milieu de ses enfants. Je saisis le moment d'une pause entre deux
+strophes pour prendre à mon tour respectueusement la parole, et pour
+répéter à peu près ce que j'avais dit aux princesses.
+
+«--Ah! s'écria-t-il, c'est là mon désir! Combien je serais satisfait
+d'être le tuteur et le soutien de cet enfant! Je pense tout comme vous,
+monsieur de Chateaubriand: prendre le duc de Bordeaux serait
+certainement ce qu'il y aurait de mieux à faire. Je crains seulement que
+les événements ne soient plus forts que nous.--Plus forts que nous,
+monseigneur? N'êtes-vous pas investi de tous les pouvoirs? Allons
+rejoindre Henri V; appelez auprès de vous, hors de Paris, les Chambres
+et l'armée. Sur le seul bruit de votre départ, toute cette effervescence
+tombera, et l'on cherchera un abri sous votre pouvoir éclairé et
+protecteur.»
+
+Pendant que je parlais, j'observais Philippe. Mon conseil le mettait mal
+à l'aise; je lus sur son front le désir d'être roi. «Monsieur de
+Chateaubriand, me dit-il sans me regarder, la chose est plus difficile
+que vous ne le pensez; cela ne va pas comme cela. Vous ne savez pas dans
+quel péril nous sommes. Une bande furieuse peut se porter contre les
+Chambres aux derniers excès, et nous n'avons rien pour nous défendre.»
+
+Cette phrase échappée à M. le duc d'Orléans me fit plaisir parce qu'elle
+me fournissait une réplique péremptoire. «Je conçois cet embarras,
+monseigneur; mais il y a un moyen sûr de l'écarter. Si vous ne croyez
+pas pouvoir rejoindre Henri V, comme je le proposais tout à l'heure,
+vous pouvez prendre une autre route. La session va s'ouvrir: quelle que
+soit la première proposition qui sera faite par les députés, déclarez
+que la Chambre actuelle n'a pas les pouvoirs nécessaires (ce qui est la
+vérité pure) pour disposer de la forme du gouvernement; dites qu'il faut
+que la France soit consultée, et qu'une nouvelle assemblée soit élue
+avec des pouvoirs _ad hoc_ pour décider une aussi grande question.
+Votre Altesse Royale se mettra de la sorte dans la position la plus
+populaire; le parti républicain, qui fait aujourd'hui votre danger, vous
+portera aux nues. Dans les deux mois qui s'écouleront jusqu'à l'arrivée
+de la nouvelle législature, vous organiserez la garde nationale; tous
+vos amis et les amis du jeune roi travailleront avec vous dans les
+provinces. Laissez venir alors les députés, laissez se plaider
+publiquement à la tribune la cause que je défends. Cette cause,
+favorisée en secret par vous, obtiendra l'immense majorité des
+suffrages. Le moment d'anarchie étant passé, vous n'aurez plus rien à
+craindre de la violence des républicains. Je ne vois pas même qu'il soit
+très difficile d'attirer à vous le général La Fayette et M. Laffitte.
+Quel rôle pour vous, monseigneur! vous pouvez régner quinze ans sous le
+nom de votre pupille; dans quinze ans, l'âge du repos sera arrivé pour
+nous tous; vous aurez eu la gloire, unique dans l'histoire, d'avoir pu
+monter au trône et de l'avoir laissé à l'héritier légitime; en même
+temps, vous aurez élevé cet enfant dans les lumières du siècle, et vous
+l'aurez rendu capable de régner sur la France: une de vos filles
+pourrait un jour porter le sceptre avec lui.»
+
+Philippe promenait ses regards vaguement au-dessus de sa tête: «Pardon,
+me dit-il, monsieur de Chateaubriand; j'ai quitté, pour m'entretenir
+avec vous, une députation auprès de laquelle il faut que je retourne.
+Madame la duchesse d'Orléans vous aura dit combien je serais heureux de
+faire ce que vous pourriez désirer; mais, croyez-le bien, c'est moi qui
+retiens seul une foule menaçante. Si le parti royaliste n'est pas
+massacré, il ne doit sa vie qu'à mes efforts.
+
+«--Monseigneur, répondis-je à cette déclaration si inattendue et si loin
+du sujet de notre conversation, j'ai vu des massacres: ceux qui ont
+passé à travers la Révolution sont aguerris. Les moustaches grises ne se
+laissent pas effrayer par les objets qui font peur aux conscrits.»
+
+S. A. R. se retira, et j'allai retrouver mes amis:
+
+«Eh bien? s'écrièrent-ils.
+
+«--Eh bien, il veut être roi.
+
+«--Et madame la duchesse d'Orléans?
+
+«--Elle veut être reine.
+
+«--Ils vous l'ont dit?
+
+«--L'un m'a parlé de bergeries, l'autre des périls qui menaçaient la
+France et de la légèreté de la _pauvre Caroline_; tous deux ont bien
+voulu me faire entendre que je pourrais leur être utile, et ni l'un ni
+l'autre ne m'a regardé en face.»
+
+Madame la duchesse d'Orléans désira me voir encore une fois[309]. M. le
+duc d'Orléans ne vint pas se mêler à cette conversation. Madame la
+duchesse d'Orléans s'expliqua plus clairement sur les faveurs dont
+monseigneur le duc d'Orléans se proposait de m'honorer. Elle eut la
+bonté de me rappeler ce qu'elle nommait ma puissance sur l'opinion, les
+sacrifices que j'avais faits, l'aversion que Charles X et sa famille
+m'avaient toujours montrée, malgré mes services. Elle me dit que si je
+voulais rentrer au ministère des affaires étrangères, S. A. Et. se
+ferait un grand bonheur de me réintégrer dans cette place; mais que
+j'aimerais peut-être mieux retourner à Rome, et qu'elle (madame la
+duchesse d'Orléans) me verrait prendre ce dernier parti avec un extrême
+plaisir, dans l'intérêt de notre sainte religion.
+
+ [Note 309: «Dans ces jours si pressés, dit M. Villemain, page
+ 496, M. de Chateaubriand fut, encore une fois, appelé près de
+ la duchesse d'Orléans, seule avec Mme Adélaïde, et il reçut
+ d'elle l'offre directe de l'ambassade de Rome, avec le voeu
+ le plus formel de la lui voir accepter, dans l'intérêt de la
+ religion.»]
+
+«Madame, répondis-je sur-le-champ avec une sorte de vivacité, je vois
+que le parti de monsieur le duc d'Orléans est pris, qu'il en a pesé les
+conséquences, qu'il a vu les années de misères et de périls divers qu'il
+aura à traverser; je n'ai donc plus rien à dire. Je ne viens point ici
+pour manquer de respect au sang des Bourbons; je ne dois, d'ailleurs,
+que de la reconnaissance aux bontés de _madame_. Laissant donc de côté
+les grandes objections, les raisons puisées dans les principes et les
+événements, je supplie Votre Altesse Royale de consentir à m'entendre en
+ce qui me touche.
+
+«Elle a bien voulu me parler de ce qu'elle appelle ma puissance sur
+l'opinion. Eh bien! si cette puissance est réelle, elle n'est fondée que
+sur l'estime publique; or, je la perdrais, cette estime, au moment où je
+changerais de drapeau. Monsieur le duc d'Orléans aurait cru acquérir un
+appui, et il n'aurait à son service qu'un misérable faiseur de phrases,
+qu'un parjure dont la voix ne serait plus écoutée, qu'un renégat à qui
+chacun aurait le droit de jeter de la boue et de cracher au visage. Aux
+paroles incertaines qu'il balbutierait en faveur de Louis-Philippe, on
+lui opposerait les volumes entiers qu'il a publiés en faveur de la
+famille tombée. N'est-ce pas moi, madame, qui ai écrit la brochure _De
+Bonaparte et des Bourbons_, les articles sur l'_arrivée de Louis XVIII à
+Compiègne_, le _Rapport dans le conseil du roi à Gand_, l'_Histoire de
+la vie et de la mort de M. le duc de Berry_? Je ne sais s'il y a une
+seule page de moi où le nom de mes anciens rois ne se trouve pour
+quelque chose, et où il ne soit environné de mes protestations d'amour
+et de fidélité; chose qui porte un caractère d'attachement individuel
+d'autant plus remarquable, que _madame_ sait que je ne crois pas aux
+rois. À la seule pensée d'une désertion, le rouge me monte au visage;
+j'irais le lendemain me jeter dans la Seine. Je supplie _madame_
+d'excuser la vivacité de mes paroles; je suis pénétré de ses bontés;
+j'en garderai un profond et reconnaissant souvenir, mais elle ne
+voudrait pas me déshonorer: plaignez-moi, madame, plaignez-moi!»
+
+J'étais resté debout et, m'inclinant, je me retirai. Mademoiselle
+d'Orléans n'avait pas prononcé un mot. Elle se leva et, en s'en allant,
+elle me dit: «Je ne vous plains pas, monsieur de Chateaubriand, je ne
+vous plains pas!» Je fus étonné de ce peu de mots et de l'accent avec
+lequel ils furent prononcés.
+
+Voilà ma dernière tentation politique; j'aurais pu me croire un juste
+selon saint Hilaire, car il affirme que les hommes sont exposés aux
+entreprises du diable en raison de leur sainteté: _Victoria ei est
+magis, exacta de sanctis_: «sa victoire est plus grande remportée sur
+des saints.» Mes refus étaient d'une dupe; où est le public pour les
+juger? n'aurais-je pas pu me ranger au nombre de ces hommes, fils
+vertueux de la terre, qui servent le _pays_ avant tout? Malheureusement
+je ne suis pas une créature du présent, et je ne veux point capituler
+avec la fortune. Il n'y a rien de commun entre moi et Cicéron; mais sa
+fragilité n'est pas une excuse: la postérité n'a pu pardonner un moment
+de faiblesse à un grand homme pour un autre grand homme; que serait-ce
+que ma pauvre vie perdant son seul bien, son intégrité, pour
+Louis-Philippe d'Orléans?
+
+Le soir même de cette dernière conversation au Palais-Royal, je
+rencontrai chez madame Récamier M. de Sainte-Aulaire[310]. Je ne
+m'amusai point à lui demander son secret, mais il me demanda le mien. Il
+débarquait de la campagne encore tout chaud des événements qu'il avait
+lus: «Ah! s'écria-t-il, que je suis aise de vous voir! voilà de belle
+besogne! J'espère que nous autres, au Luxembourg, nous ferons notre
+devoir. Il serait curieux que les pairs disposassent de la couronne de
+Henri IV! J'en suis bien sûr, vous ne me laisserez pas seul à la
+tribune.»
+
+ [Note 310: Louis-Clair, comte de _Beaupoil de Sainte-Aulaire_
+ (1778-1854). Beau-frère de M. Decazes et député de 1815 à
+ 1829, il combattit le ministère Villèle et accueillit avec
+ faveur le ministère Martignac. À la mort de son père (19
+ février 1829), il entra à la Chambre des pairs. Absent au
+ moment de la Révolution de Juillet, il revint en hâte à
+ Paris; après quelques hésitations, il adhéra au gouvernement
+ nouveau et reçut l'ambassade de Rome, puis celle de Vienne
+ (1833) et enfin celle de Londres, qu'il occupa de 1841-1847.
+ Auteur d'une remarquable _Histoire de la Fronde_ (1827), il
+ fut élu, le 7 janvier 1841, membre de l'Académie française.
+ Il a laissé sur ses diverses ambassades des _Mémoires_,
+ encore inédits; il en avait fait quelques lectures à
+ l'Académie, et un bon juge, M. Désiré Nisard, les a
+ caractérisés en ces termes: «Le style de ces Mémoires, précis
+ comme le veut la langue des affaires, pesé et non compassé,
+ comme doit l'être une conversation qui sera répétée; grave et
+ élevé par moments comme l'histoire; familier et gracieux,
+ comme les entretiens de politesse qui précèdent les
+ discussions d'affaires, n'ajoutera pas peu aux titres de M.
+ de Sainte-Aulaire comme écrivain.» (_Réponse de M. Nisard au
+ discours de réception de M. le duc Victor de Broglie._)]
+
+Comme mon parti était pris, j'étais fort calme; ma réponse parut froide
+à l'ardeur de M. de Sainte-Aulaire. Il sortit, vit ses amis, et me
+laissa seul à la tribune: vivent les gens d'esprit à coeur léger et à
+tête frivole!
+
+ * * * * *
+
+Le parti républicain se débattait encore sous les pieds des amis qui
+l'avaient trahi. Le 6 août, une députation de vingt membres désignés par
+le comité central des douze arrondissements de Paris se présenta à la
+Chambre des députés pour lui remettre une adresse que le général
+Thiard[311] et M. Duris-Dufresne[312] escamotèrent à la bénévole
+députation. Il était dit dans cette adresse: «que la nation ne pouvait
+reconnaître comme pouvoir constitutionnel, ni une Chambre élective
+nommée durant l'existence et sous l'influence de la royauté qu'elle a
+renversée, ni une Chambre aristocratique, dont l'institution est en
+opposition directe avec les principes qui lui ont mis (à elle, la
+nation) les armes à la main; que le comité central des douze
+arrondissements n'accordant, comme nécessité révolutionnaire, qu'un
+pouvoir de fait et très provisoire à la Chambre des députés actuels,
+pour aviser à toute mesure d'urgence, appelle de tous ses voeux
+l'élection libre et populaire de mandataires qui représentent réellement
+les besoins du peuple; que les assemblées primaires seules peuvent
+amener ce résultat. S'il en était autrement, la nation frapperait de
+nullité tout ce qui tendrait à la gêner dans l'exercice de ses droits.»
+
+ [Note 311: Auxonne-Marie-Théodose, comte de _Thiard de Bissy_
+ (1772-1852). Il était fils de Claude VIII de Thiard, comte de
+ Bissy, lieutenant-général des armées du Roi, gouverneur des
+ ville et château d'Auxonne, gouverneur du Palais-Royal, des
+ Tuileries à Paris, l'un des quarante de l'Académie française.
+ Il était neveu du comte de Thiard, commandant du roi en
+ Bretagne en 1789, guillotiné le 26 juillet 1794. (Voir au
+ tome I, la note 1 de la page 250.) Auxonne-Marie-Théodose
+ émigra en 1791 et servit à l'armée de Condé jusqu'en 1799.
+ Sous l'Empire, après avoir été employé par Napoléon dans ses
+ armées et sa diplomatie, il fut disgracié en 1807 et vécut
+ dans la retraite jusqu'en 1814. Après avoir été représentant
+ aux Cent-Jours, il fut député de 1820 à 1834 et de 1837 à
+ 1848. Quoique ancien émigré, quoique né au château des
+ Tuileries, il ne cessa, sous la Restauration comme sous la
+ monarchie de Juillet, de siéger à l'extrême-gauche.]
+
+ [Note 312: François _Duris-Dufresne_ (1769-1837). C'était,
+ lui aussi, un ancien officier. Après avoir fait partie du
+ Corps législatif, de l'an XII à 1809, il entra, en 1827, à la
+ Chambre des députés et vota avec le côté gauche. Il adhéra à
+ la Révolution de Juillet et à l'avènement de Louis-Philippe;
+ mais les événements le rejetèrent bientôt dans l'opposition
+ dynastique. Réélu le 5 juillet 1831, il siégea cette fois à
+ l'extrême-gauche, signa le _compte rendu_ de 1832, et fut de
+ ceux qui se récusèrent (1833) dans l'affaire du journal _la
+ Tribune_. En 1834, il cessa de faire partie de la Chambre.]
+
+Tout cela était la pure raison, mais le lieutenant général du royaume
+aspirait à la couronne, et les peurs et les ambitions avaient hâte de la
+lui donner. Les plébéiens d'aujourd'hui voulaient une révolution et ne
+savaient pas la faire; les Jacobins, qu'ils ont pris pour modèles,
+auraient jeté à l'eau les hommes du Palais-Royal et les bavards des deux
+Chambres. M. de La Fayette était réduit à des désirs impuissants:
+heureux d'avoir fait revivre la garde nationale, il se laissa jouer
+comme un vieux maillot par Philippe, dont il croyait être la nourrice;
+il s'engourdit dans cette félicité. Le vieux général n'était plus que la
+liberté endormie, comme la République de 1793 n'était plus qu'une tête
+de mort.
+
+La vérité est qu'une Chambre sans mandat et tronquée n'avait aucun droit
+de disposer de la couronne: ce fut une Convention exprès réunie, formée
+de la Chambre des lords et d'une Chambre des communes nouvellement élue,
+qui disposa du trône de Jacques II. Il est encore certain que ce
+_croupion_ de la Chambre des députés, que ces 221, imbus sous Charles X
+des traditions de la monarchie héréditaire, n'apportaient aucune
+disposition propre à la monarchie élective; ils l'arrêtent dès son
+début, et la forcent de rétrograder vers des principes de
+quasi-légitimité. Ceux qui ont forgé l'épée de la nouvelle royauté ont
+introduit dans sa lame une paille qui tôt ou tard la fera éclater.
+
+ * * * * *
+
+Le 7 d'août est un jour mémorable pour moi; c'est celui où j'ai eu le
+bonheur de terminer ma carrière politique comme je l'avais commencée;
+bonheur assez rare aujourd'hui pour qu'on puisse s'en réjouir. On avait
+apporté à la Chambre des pairs la déclaration de la Chambre des députés
+concernant la vacance du trône. J'allai m'asseoir à ma place dans le
+plus haut rang des fauteuils, en face du président. Les pairs me
+semblèrent à la fois affairés et abattus. Si quelques-uns portaient sur
+leur front l'orgueil de leur prochaine infidélité, d'autres y portaient
+la honte des remords qu'ils n'avaient pas le courage d'écouter. Je me
+disais, en regardant cette triste assemblée: «Quoi! ceux qui ont reçu
+les bienfaits de Charles X dans sa prospérité vont le déserter dans son
+infortune! Ceux dont la mission spéciale était de défendre le trône
+héréditaire, ces hommes de cour qui vivaient dans l'intimité du roi, le
+trahiront-ils? Ils veillaient à sa porte à Saint-Cloud; ils l'ont
+embrassé à Rambouillet; il leur a pressé la main dans un dernier adieu;
+vont-ils lever contre lui cette main, toute chaude encore de cette
+dernière étreinte? Cette Chambre, qui retentit pendant quinze années de
+leurs protestations de dévouement, va-t-elle entendre leur parjure?
+C'est pour eux cependant que Charles X s'est perdu; c'est eux qui le
+poussaient aux ordonnances; ils trépignaient de joie lorsqu'elles
+parurent et lorsqu'ils se crurent vainqueurs dans cette minute muette
+qui précède la chute du tonnerre.»
+
+Ces idées roulaient confusément et douloureusement dans mon esprit. La
+pairie était devenue le triple réceptacle des corruptions de la vieille
+Monarchie, de la République et de l'Empire. Quant aux républicains de
+1793, transformés en sénateurs, quant aux généraux de Bonaparte, je
+n'attendais d'eux que ce qu'ils ont toujours fait: ils déposèrent
+l'homme extraordinaire auquel ils devaient tout, ils allaient déposer le
+roi qui les avait confirmés dans les biens et dans les honneurs dont les
+avait comblés leur premier maître. Que le vent tourne, et ils déposeront
+l'usurpateur auquel ils se préparaient à jeter la couronne.
+
+Je montai à la tribune. Un silence profond se fit, les visages parurent
+embarrassés, chaque pair se tourna de côté sur son fauteuil, et regarda
+la terre. Hormis quelques pairs résolus à se retirer comme moi, personne
+n'osa lever les yeux à la hauteur de la tribune. Je conserve mon
+discours parce qu'il résume ma vie, et que c'est mon premier titre à
+l'estime de l'avenir.
+
+
+«Messieurs,
+
+«La déclaration apportée à cette Chambre est beaucoup moins compliquée
+pour moi que pour ceux de MM. les pairs qui professent une opinion
+différente de la mienne. Un fait, dans cette déclaration, domine à mes
+yeux tous les autres, ou plutôt les détruit. Si nous étions dans un
+ordre de choses régulier, j'examinerais sans doute avec soin les
+changements qu'on prétend opérer dans la charte. Plusieurs de ces
+changements ont été par moi-même proposés. Je m'étonne seulement qu'on
+ait pu entretenir cette Chambre de la mesure réactionnaire touchant les
+pairs de la création de Charles X. Je ne suis pas suspect de faiblesse
+pour les fournées, et vous savez que j'en ai combattu même la menace;
+mais nous rendre les juges de nos collègues, mais rayer du tableau des
+pairs qui l'on voudra, toutes les fois que l'on sera le plus fort, cela
+ressemble trop à la proscription. Veut-on détruire la pairie? Soit:
+mieux vaut perdre la vie que de la demander.
+
+«Je me reproche déjà ce peu de mots sur un détail qui, tout important
+qu'il est, disparaît dans la grandeur de l'événement. La France est sans
+direction, et j'irais m'occuper de ce qu'il faut ajouter ou retrancher
+aux mâts d'un navire dont le gouvernail est arraché! J'écarte donc de la
+déclaration de la Chambre élective tout ce qui est d'un intérêt
+secondaire, et, m'en tenant au seul fait énoncé de la vacance vraie ou
+prétendue du trône, je marche droit au but.
+
+«Une question préalable doit être traitée: si le trône est vacant, nous
+sommes libres de choisir la forme de notre gouvernement.
+
+«Avant d'offrir la couronne à un individu quelconque, il est bon de
+savoir dans quelle espèce d'ordre politique nous constituerons l'ordre
+social. Établirons-nous une république ou une monarchie nouvelle?
+
+«Une république ou une monarchie nouvelle offre-t-elle à la France des
+garanties suffisantes de durée, de force et de repos?
+
+«Une république aurait d'abord contre elle les souvenirs de la
+république même. Ces souvenirs ne sont nullement effacés. On n'a pas
+oublié le temps où la mort, entre la liberté et l'égalité, marchait
+appuyée sur leurs bras. Quand vous seriez tombés dans une nouvelle
+anarchie, pourriez-vous réveiller sur son rocher l'Hercule qui fut seul
+capable d'étouffer le monstre? Dans quelque mille ans, votre postérité
+pourra voir un autre Napoléon. Quant à vous, ne l'attendez pas.
+
+«Ensuite, dans l'état de nos moeurs et dans nos rapports avec les
+gouvernements qui nous environnent, la république, sauf erreur, ne me
+paraît pas exécutable maintenant. La première difficulté serait
+d'amener les Français à un vote unanime. Quel droit la population de
+Paris aurait-elle de contraindre la population de Marseille ou de telle
+autre ville de se constituer en république? Y aurait-il une seule
+république ou vingt ou trente républiques? Seraient-elles fédératives ou
+indépendantes? Passons par-dessus ces obstacles. Supposons une
+république unique: avec notre familiarité naturelle, croyez-vous qu'un
+président, quelque grave, quelque respectable, quelque habile qu'il
+puisse être, soit un an à la tête des affaires sans être tenté de se
+retirer? Peu défendu par les lois et par les souvenirs, contrarié,
+avili, insulté soir et matin par des rivaux secrets et par des agents de
+trouble, il n'inspirera pas assez de confiance au commerce et à la
+propriété; il n'aura ni la dignité convenable pour traiter avec les
+cabinets étrangers, ni la puissance nécessaire au maintien de l'ordre
+intérieur. S'il use de mesures révolutionnaires, la République deviendra
+odieuse; l'Europe inquiète profitera de ces divisions, les fomentera,
+interviendra, et l'on se trouvera de nouveau engagé dans des luttes
+effroyables. La république représentative est sans doute l'état futur du
+monde, mais son temps n'est pas encore arrivé.
+
+«Je passe à la monarchie.
+
+ * * * * *
+
+«Un roi nommé par les Chambres ou élu par le peuple sera toujours, quoi
+qu'on fasse, une nouveauté. Or, je suppose qu'on veut la liberté,
+surtout la liberté de la presse, par laquelle et pour laquelle le peuple
+vient de remporter une si étonnante victoire. Eh bien! toute monarchie
+nouvelle sera forcée, ou plus tôt ou plus tard, de bâillonner cette
+liberté. Napoléon lui-même a-t-il pu l'admettre? Fille de nos malheurs
+et esclave de notre gloire, la liberté de la presse ne vit en sûreté
+qu'avec un gouvernement dont les racines sont déjà profondes. Une
+monarchie, bâtarde d'une nuit sanglante, n'aurait-elle rien à redouter
+de l'indépendance des opinions? Si ceux-ci peuvent prêcher la
+république, ceux-là un autre système, ne craignez-vous pas d'être
+bientôt obligés de recourir à des lois d'exception, malgré l'anathème
+contre la censure ajouté à l'article 8 de la charte?
+
+«Alors, amis de la liberté réglée, qu'aurez-vous gagné au changement
+qu'on vous propose? Vous tomberez de force dans la république, ou dans
+la servitude légale. La monarchie sera débordée et emportée par le
+torrent des lois démocratiques, ou le monarque par le mouvement des
+factions.
+
+«Dans le premier enivrement d'un succès, on se figure que tout est aisé;
+on espère satisfaire toutes les exigences, toutes les humeurs, tous les
+intérêts; on se flatte que chacun mettra de côté ses vues personnelles
+et ses vanités; on croit que la supériorité des lumières et la sagesse
+du gouvernement surmonteront des difficultés sans nombre; mais, au bout
+de quelques mois, la pratique vient démentir la théorie.
+
+«Je ne vous présente, messieurs, que quelques-uns des inconvénients
+attachés à la formation d'une république ou d'une monarchie nouvelle. Si
+l'une et l'autre ont des périls, il restait un troisième parti, et ce
+parti valait bien la peine qu'on en eût dit quelques mots.
+
+«D'affreux ministres ont souillé la couronne, et ils ont soutenu la
+violation de la loi par le meurtre; ils se sont joués des serments faits
+au ciel, des lois jurées à la terre.
+
+«Étrangers, qui deux fois êtes entrés à Paris sans résistance, sachez la
+vraie cause de vos succès: vous vous présentiez au nom du pouvoir légal.
+Si vous accouriez aujourd'hui au secours de la tyrannie, pensez-vous que
+les portes de la capitale du monde civilisé s'ouvriraient aussi
+facilement devant vous? La nation française a grandi, depuis votre
+départ, sous le régime des lois constitutionnelles, nos enfants de
+quatorze ans sont des géants; nos conscrits à Alger, nos écoliers à
+Paris, viennent de vous révéler les fils des vainqueurs d'Austerlitz, de
+Marengo et d'Iéna; mais les fils fortifiés de tout ce que la liberté
+ajoute à la gloire.
+
+«Jamais défense ne fut plus légitime et plus héroïque que celle du
+peuple de Paris. Il ne s'est point soulevé contre la loi; tant qu'on a
+respecté le pacte social, le peuple est demeuré paisible; il a supporté
+sans se plaindre les insultes, les provocations, les menaces; il devait
+son argent et son sang en échange de la charte, il a prodigué l'un et
+l'autre.
+
+«Mais lorsqu'après avoir menti jusqu'à la dernière heure, on a tout à
+coup sonné la servitude; quand la conspiration de la bêtise et de
+l'hypocrisie a soudainement éclaté; quand une terreur de château
+organisée par des eunuques a cru pouvoir remplacer la terreur de la
+République et le joug de fer de l'Empire, alors ce peuple s'est armé de
+son intelligence et de son courage; il s'est trouvé que ces
+_boutiquiers_ respiraient assez facilement la fumée de la poudre, et
+qu'il fallait plus de _quatre soldats et un caporal_ pour les réduire.
+Un siècle n'aurait pas autant mûri les destinées d'un peuple que les
+trois derniers soleils qui viennent de briller sur la France. Un grand
+crime a eu lieu; il a produit l'énergique explosion d'un principe:
+devait-on, à cause de ce crime et du triomphe moral et politique qui en
+a été la suite, renverser l'ordre de choses établi? Examinons:
+
+«Charles X et son fils sont déchus ou ont abdiqué, comme il vous plaira
+de l'entendre; mais le trône n'est pas vacant: après eux venait un
+enfant; devait-on condamner son innocence?
+
+«Quel sang crie aujourd'hui contre lui? oseriez-vous dire que c'est
+celui de son père? Cet orphelin, élevé aux écoles de la patrie dans
+l'amour du gouvernement constitutionnel et dans les idées de son siècle,
+aurait pu devenir un roi en rapport avec les besoins de l'avenir. C'est
+au gardien de sa tutelle que l'on aurait fait jurer la déclaration sur
+laquelle vous aller voter; arrivé à sa majorité, le jeune monarque
+aurait renouvelé le serment. Le roi présent, le roi actuel aurait été M.
+le duc d'Orléans, régent du royaume, prince qui a vécu près du peuple,
+et qui sait que la monarchie ne peut être aujourd'hui qu'une monarchie
+de consentement et de raison. Cette combinaison naturelle m'eût semblé
+un grand moyen de conciliation, et aurait peut-être sauvé à la France
+ces agitations qui sont la conséquence des violents changements d'un
+État.
+
+«Dire que cet enfant, séparé de ses maîtres, n'aurait pas le temps
+d'oublier jusqu'à leurs noms avant de devenir homme; dire qu'il
+demeurerait infatué de certains dogmes de naissance après une longue
+éducation populaire, après la terrible leçon qui a précipité deux rois
+en deux nuits, est-ce bien raisonnable?
+
+«Ce n'est ni par un dévouement sentimental, ni par un attendrissement de
+nourrice transmis de maillot en maillot depuis le berceau de Henri IV
+jusqu'à celui du jeune Henri, que je plaide une cause où tout se
+tournerait de nouveau contre moi, si elle triomphait. Je ne vise ni au
+roman, ni à la chevalerie, ni au martyre; je ne crois pas au droit divin
+de la royauté, et je crois à la puissance des révolutions et des faits.
+Je n'invoque pas même la charte, je prends mes idées, plus haut; je les
+tire de la sphère philosophique de l'époque où ma vie expire: je propose
+le duc de Bordeaux tout simplement comme une nécessité de meilleur aloi
+que celle dont on argumente.
+
+«Je sais qu'en éloignant cet enfant, on veut établir le principe de la
+souveraineté du peuple: niaiserie de l'ancienne école, qui prouve que,
+sous le rapport politique, nos vieux démocrates n'ont pas fait plus de
+progrès que les vétérans de la royauté. Il n'y a de souveraineté absolue
+nulle part; la liberté ne découle pas du droit politique, comme on le
+supposait au XVIIIe siècle; elle vient du droit naturel, ce qui fait
+qu'elle existe dans toutes les formes de gouvernement, et qu'une
+monarchie peut être libre et beaucoup plus libre qu'une république; mais
+ce n'est ni le temps ni le lieu de faire un cours de politique.
+
+«Je me contenterai de remarquer que, lorsque le peuple a disposé des
+trônes, il a souvent aussi disposé de sa liberté; je ferai observer que
+le principe de l'hérédité monarchique, absurde au premier abord, a été
+reconnu, par l'usage, préférable au principe de la monarchie élective.
+Les raisons en sont si évidentes, que je n'ai pas besoin de les
+développer. Vous choisissez un roi aujourd'hui: qui vous empêchera d'en
+choisir un autre demain? La loi, direz-vous. La loi? et c'est vous qui
+la faites!
+
+«Il est encore une manière plus simple de trancher la question, c'est de
+dire: Nous ne voulons plus de la branche aînée des Bourbons. Et pourquoi
+n'en voulez-vous plus? Parce que nous sommes victorieux; nous avons
+triomphé dans une cause juste et sainte; nous usons d'un droit de double
+conquête.
+
+«Très-bien: vous proclamez la souveraineté de la force. Alors gardez
+soigneusement cette force; car si dans quelques mois elle vous échappe,
+vous serez mal venus à vous plaindre. Telle est la nature humaine! Les
+esprits les plus éclairés et les plus justes ne s'élèvent pas toujours
+au-dessus d'un succès. Ils étaient les premiers, ces esprits, à invoquer
+le droit contre la violence; ils appuyaient ce droit de toute la
+supériorité de leur talent, et, au moment même où la vérité de ce qu'ils
+disaient est démontrée par l'abus le plus abominable de la force et par
+le renversement de cette force, les vainqueurs s'emparent de l'arme
+qu'ils ont brisée! Dangereux tronçons, qui blesseront leur main sans les
+servir.
+
+«J'ai transporté le combat sur le terrain de mes adversaires; je ne suis
+point allé bivouaquer dans le passé sous le vieux drapeau des morts,
+drapeau qui n'est pas sans gloire, mais qui pend le long du bâton qui le
+porte, parce qu'aucun souffle de la vie ne le soulève. Quand je
+remuerais la poussière des trente-cinq Capets, je n'en tirerais pas un
+argument qu'on voulût seulement écouter. L'idolâtrie d'un nom est
+abolie; la monarchie n'est plus une religion: c'est une forme politique
+préférable dans ce moment à toute autre, parce qu'elle fait mieux entrer
+l'ordre dans la liberté.
+
+«Inutile Cassandre, j'ai assez fatigué le trône et la patrie de mes
+avertissements dédaignés; il ne me reste qu'à m'asseoir sur les débris
+d'un naufrage que j'ai tant de fois prédit. Je reconnais au malheur
+toutes les sortes de puissance, excepté celle de me délier de mes
+serments de fidélité. Je dois aussi rendre ma vie uniforme: après tout
+ce que j'ai fait, dit et écrit pour les Bourbons, je serais le dernier
+des misérables, si je les reniais au moment où, pour la troisième et
+dernière fois, ils s'acheminent vers l'exil.
+
+«Je laisse la peur à ces généreux royalistes qui n'ont jamais sacrifié
+une obole ou une place à leur loyauté; à ces champions de l'autel et du
+trône, qui naguère me traitaient de renégat, d'apostat et de
+révolutionnaire. Pieux libellistes, le renégat vous appelle! Venez donc
+balbutier un mot, un seul mot avec lui pour l'infortuné maître qui vous
+combla de ses dons et que vous avez perdu! Provocateurs de coups
+d'État, prédicateurs du pouvoir constituant, où êtes-vous? Vous vous
+cachez dans la boue du fond de laquelle vous leviez vaillamment la tête
+pour calomnier les vrais serviteurs du roi; votre silence d'aujourd'hui
+est digne de votre langage d'hier. Que tous ces preux, dont les exploits
+projetés ont fait chasser les descendants d'Henri IV à coups de fourche,
+tremblent maintenant, accroupis sous la cocarde tricolore: c'est tout
+naturel. Les nobles couleurs dont ils se parent protégeront leur
+personne, et ne couvriront pas leur lâcheté.
+
+«Au surplus, en m'exprimant avec franchise à cette tribune, je ne crois
+pas du tout faire un acte d'héroïsme. Nous ne sommes plus dans ces temps
+où une opinion coûtait la vie; y fussions-nous, je parlerais cent fois
+plus haut. Le meilleur bouclier est une poitrine qui ne craint pas de se
+montrer découverte à l'ennemi. Non, messieurs, nous n'avons à craindre
+ni un peuple dont la raison égale le courage, ni cette généreuse
+jeunesse que j'admire, avec laquelle je sympathise de toutes les
+facultés de mon âme, à laquelle je souhaite, comme à mon pays, honneur,
+gloire et liberté.
+
+«Loin de moi surtout la pensée de jeter des semences de division dans la
+France, et c'est pour quoi j'ai refusé à mon discours l'accent des
+passions. Si j'avais la conviction intime qu'un enfant doit être laissé
+dans les rangs obscurs et heureux de la vie, pour assurer le repos de
+trente-trois millions d'hommes, j'aurais regardé comme un crime toute
+parole en contradiction avec le besoin des temps: je n ai pas cette
+conviction. Si j'avais le droit de disposer d'une couronne, je la
+mettrais volontiers aux pieds de M. le duc d'Orléans. Mais je ne vois de
+vacant qu'un tombeau à Saint-Denis, et non un trône.
+
+«Quelles que soient les destinées qui attendent M. le lieutenant général
+du royaume, je ne serai jamais son ennemi, s'il fait le bonheur de ma
+patrie. Je ne demande à conserver que la liberté de ma conscience et le
+droit d'aller mourir partout où je trouverai indépendance et repos.
+
+«Je vote contre le projet de déclaration[313].»
+
+ [Note 313: Cormenin n'a point donné place à Chateaubriand
+ dans son _Livre des Orateurs_, et il a eu raison, puisque
+ aussi bien tous les discours de l'auteur du _Génie du
+ Christianisme_ sont des discours écrits. Il n'en reste pas
+ moins que plusieurs de ces discours sont admirables; en
+ particulier, celui du 7 août 1830, à la Chambre des pairs, ou
+ encore celui sur la guerre d'Espagne, prononcé par
+ Chateaubriand à la Chambre des députés le 25 février 1823.]
+
+ * * * * *
+
+J'avais été assez calme en commençant ce discours; mais peu à peu
+l'émotion me gagna; quand j'arrivai à ce passage: _Inutile Cassandre,
+j'ai assez fatigué le trône et la patrie de mes avertissements
+dédaignés_, ma voix s'embarrassa, et je fus obligé de porter mon
+mouchoir à mes yeux pour supprimer des pleurs de tendresse et
+d'amertume. L'indignation me rendit la parole dans le paragraphe qui
+suit: _Pieux libellistes, le renégat vous appelle! Venez donc balbutier
+un mot, un seul mot avec lui pour l'infortuné maître qui vous combla de
+ses dons et que vous avez perdu!_ Mes regards se portaient alors sur les
+rangs à qui j'adressais ces paroles.
+
+Plusieurs pairs semblaient anéantis; ils s'enfonçaient dans leur
+fauteuil au point que je ne les voyais plus derrière leurs collègues
+assis immobiles devant eux. Ce discours eut quelque retentissement: tous
+les partis y étaient blessés, mais tous se taisaient, parce que j'avais
+placé auprès des grandes vérités un grand sacrifice. Je descendis de la
+tribune; je sortis de la salle, je me rendis au vestiaire, je mis bas
+mon habit de pair, mon épée, mon chapeau à plumet; j'en détachai la
+cocarde blanche, je la mis dans la petite poche du côté gauche de la
+redingote noire que je revêtis et que je croisai sur mon coeur. Mon
+domestique emporta la défroque de la pairie, et j'abandonnai, en
+secouant la poussière de mes pieds, ce palais des trahisons, où je ne
+rentrerai de ma vie.
+
+Le 10 et le 12 août, j'achevai de me dépouiller et j'envoyai ces
+diverses démissions:
+
+ «Paris, ce 10 août 1830
+
+«Monsieur le président de la Chambre des pairs[314],
+
+ [Note 314: Le président de la Chambre des pairs était alors,
+ et depuis le 4 août, le baron Pasquier. On lit dans ses
+ _Mémoires_, t. VI, p. 331: «M. Pastoret ayant donné sa
+ démission de chancelier et de président de la Chambre des
+ pairs, il fallut pourvoir à son remplacement; le choix était
+ tombé sur moi. Je pourrais dire que ce n'était pas une
+ affaire de préférence, tous les membres de la Chambre en état
+ de la présider se trouvant ou absents ou dans des positions
+ qui ne permettaient pas de penser à eux. J'hésitai beaucoup
+ avant d'accepter, mais la conservation de la Chambre des
+ pairs était pour le pays de la plus haute importance. Je la
+ savais menacée; cette considération me décida. Je pris
+ possession du fauteuil à la séance du 4 août....»]
+
+«Ne pouvant prêter serment de fidélité à Louis-Philippe d'Orléans comme
+roi des Français, je me trouve frappé d'une incapacité légale qui
+m'empêche d'assister aux séances de la Chambre héréditaire. Une seule
+marque des bontés du roi Louis XVIII et de la munificence royale me
+reste: c'est une pension de pair de douze mille francs, laquelle me fut
+donnée pour maintenir, sinon avec éclat, du moins avec l'indépendance
+des premiers besoins, la haute dignité à laquelle j'avais été appelé. Il
+ne serait pas juste que je conservasse une faveur attachée à l'exercice
+de fonctions que je ne puis remplir. En conséquence, j'ai l'honneur de
+résigner entre vos mains ma pension de pair.»
+
+
+ «Paris, ce 12 août 1830
+
+«Monsieur le ministre des finances[315],
+
+ [Note 315: Le baron Louis.]
+
+«Il me reste des bontés de Louis XVIII et de la munificence nationale
+une pension de pair de douze mille francs, transformée en rentes
+viagères inscrites au grand-livre de la dette publique et transmissibles
+seulement à la première génération directe du titulaire. Ne pouvant
+prêter serment à monseigneur le duc d'Orléans comme roi des Français, il
+ne serait pas juste que je continuasse de toucher une pension attachée à
+des fonctions que je n'exerce plus. En conséquence, je viens la résigner
+entre vos mains: elle aura cessé de courir pour moi le jour (10 août) où
+j'ai écrit à M. le président de la Chambre des pairs qu'il m'était
+impossible de prêter le serment exigé.
+
+«J'ai l'honneur d'être avec une haute, etc.»
+
+
+ «Paris, ce 12 août 1830.
+
+«Monsieur le grand référendaire[316],
+
+ [Note 316: C'était toujours M. de Sémonville. Chateaubriand,
+ qui ne le pouvait souffrir, disait un jour de lui à M. de
+ Marcellus: «Souple à tous les régimes, il a passé du Sénat à
+ la pairie héréditaire, puis déshéritée; peu lui importent les
+ hommes, pourvu qu'il garde ses traitements. _Populus me
+ sibilat, at mihi plaudo...._» _Chateaubriand et son temps_,
+ p. 387.]
+
+«J'ai l'honneur de vous envoyer copie des deux lettres que j'ai
+adressées, l'une à M. le président de la Chambre des pairs, l'autre à M.
+le ministre des finances. Vous y verrez que je renonce à ma pension de
+pair, et qu'en conséquence mon fondé de pouvoirs n'aura à toucher de
+cette pension que la somme échue au 10 août, jour où j'ai annoncé que
+j'ai refusé le serment.
+
+«J'ai l'honneur d'être avec une haute, etc.»
+
+
+ «Paris, ce 12 août 1830.
+
+«Monsieur le ministre de la justice[317],
+
+ [Note 317: M. Dupont de l'Eure.]
+
+«J'ai l'honneur de vous envoyer ma démission de ministre d'État.
+
+ «Je suis avec une haute considération,
+ «Monsieur le ministre de la justice,
+ «Votre très-humble et très-obéissant serviteur.»
+
+
+Je restai nu comme un petit saint Jean; mais depuis longtemps j'étais
+accoutumé à me nourrir du miel sauvage, et je ne craignais pas que la
+fille d'Hérodiade eût envie de ma tête grise.
+
+Mes broderies, mes dragonnes, franges, torsades, épaulettes, vendues à
+un juif, et par lui fondues, m'ont rapporté sept cents francs, produit
+net de toutes mes grandeurs.
+
+ * * * * *
+
+Maintenant, qu'était devenu Charles X? Il cheminait vers son exil,
+accompagné de ses gardes du corps, surveillé par ses trois commissaires,
+traversant la France sans exciter même la curiosité des paysans qui
+labouraient leurs sillons sur le bord du grand chemin. Dans deux ou
+trois petites villes, des mouvements hostiles se manifestèrent; dans
+quelques autres, des bourgeois et des femmes donnèrent des signes de
+pitié[318]. Il faut se souvenir que Bonaparte ne fit pas plus de bruit
+en se rendant de Fontainebleau à Toulon, que la France ne s'émut pas
+davantage, et que le gagneur de tant de batailles faillit être massacré
+à Orgon. Dans ce pays fatigué, les plus grands événements ne sont plus
+que des drames joués pour notre divertissement: ils occupent le
+spectateur tant que la toile est levée, et, lorsque le rideau tombe, ils
+ne laissent qu'un vain souvenir. Parfois Charles X et sa famille
+s'arrêtaient dans de méchantes stations de rouliers pour prendre un
+repas sur le bout d'une table sale où des charretiers avaient dîné avant
+lui. Henri V et sa soeur s'amusaient dans la cour avec les poulets et
+les pigeons de l'auberge. Je l'avais dit: la monarchie s'en allait, et
+l'on se mettait à la fenêtre pour la voir passer.
+
+ [Note 318: Dans son itinéraire de Rambouillet à Cherbourg, le
+ cortège royal, en traversant le val de Vire, passa non loin
+ de la maison de Chênedollé, l'ami de Chateaubriand. Le
+ généreux poète était sur la route, entouré de tous les siens,
+ tenant à la main des branches de lis qu'ils offrirent au
+ vieux roi prêt à quitter, pour ne plus les revoir, les
+ rivages de la patrie: noble et touchante inspiration! Adieux
+ de la Poésie à la Royauté sur le chemin de l'exil! Traduction
+ vraiment française du vers de Virgile: _Manibus date lilia
+ plenis!_]
+
+Le ciel en ce moment se plut à insulter le parti vainqueur et le parti
+vaincu. Tandis que l'on soutenait que la France _entière_ avait été
+indignée des ordonnances, il arrivait au roi Philippe des adresses de la
+province, envoyées au roi Charles X pour féliciter celui-ci _sur les
+mesures salutaires qu'il avait prises et qui sauvaient la monarchie_.
+
+Le bey de Tittery, de son côté, expédiait au monarque détrôné, qui
+cheminait vers Cherbourg, la soumission suivante:
+
+«Au nom de Dieu, etc., etc., je reconnais pour seigneur et souverain
+absolu le grand Charles X, le victorieux; je lui payerai le tribut,
+etc....» On ne peut se jouer plus ironiquement de l'une et de l'autre
+fortune. On fabrique aujourd'hui les révolutions à la machine; elles
+sont faites si vite qu'un monarque, roi encore sur la frontière de ses
+États, n'est déjà plus qu'un banni dans sa capitale.
+
+Dans cette insouciance du pays pour Charles X, il y a autre chose que de
+la lassitude: il y faut reconnaître le progrès de l'idée démocratique et
+de l'assimilation des rangs. À une époque antérieure, la chute d'un roi
+de France eût été un événement énorme; le temps a descendu le monarque
+de la hauteur où il était placé, il l'a rapproché de nous, il a diminué
+l'espace qui le séparait des classes populaires. Si l'on était peu
+surpris de rencontrer le fils de saint Louis sur le grand chemin comme
+tout le monde, ce n'était point par un esprit de haine ou de système,
+c'était tout simplement par ce sentiment du niveau social, qui a pénétré
+les esprits et qui agit sur les masses sans qu'elles s'en doutent.
+
+Malédiction, Cherbourg, à tes parages sinistres! C'est auprès de
+Cherbourg que le vent de la colère jeta Édouard III pour ravager notre
+pays; c'est non loin de Cherbourg que le vent d'une victoire ennemie
+brisa la flotte de Tourville; c'est à Cherbourg que le vent d'une
+prospérité menteuse repoussa Louis XVI vers son échafaud; c'est à
+Cherbourg que le vent de je ne sais quelle rive a emporté nos derniers
+princes[319]. Les côtes de la Grande-Bretagne, qu'aborda Guillaume le
+Conquérant, ont vu débarquer Charles le dixième sans pennon et sans
+lance; il est allé retrouver, à Holy-Rood, les souvenirs de sa jeunesse,
+appendus aux murailles du château des Stuarts, comme de vieilles
+gravures jaunies par le temps.
+
+ [Note 319: Ce fut le 16 août que Charles X s'embarqua à
+ Cherbourg. Voir, à l'_Appendice_, le nº V: _Le Départ de
+ Cherbourg._]
+
+ * * * * *
+
+J'ai peint les trois journées à mesure qu'elles se sont déroulées devant
+moi; une certaine couleur de contemporanéité, vraie dans le moment qui
+s'écoule, fausse après le moment écoulé, s'étend donc sur le tableau. Il
+n'est révolution si prodigieuse qui, décrite de minute en minute, ne se
+trouvât réduite aux plus petites proportions. Les événements sortent du
+sein des choses, comme les hommes du sein de leurs mères, accompagnés
+des infirmités de la nature. Les misères et les grandeurs sont soeurs
+jumelles, elles naissent ensemble; mais quand les couches sont
+vigoureuses, les misères à une certaine époque meurent, les grandeurs
+seules vivent. Pour juger impartialement de la vérité qui doit rester,
+il faut donc se placer au point de vue d'où la postérité contemplera le
+fait accompli.
+
+Me dégageant des mesquineries de caractère et d'action dont j'avais été
+le témoin, ne prenant des journées de Juillet que ce qui en demeurera,
+j'ai dit avec justice dans mon discours à la Chambre des pairs: «Ce
+peuple s'étant armé de son intelligence et de son courage, il s'est
+trouvé que ces boutiquiers respiraient assez facilement l'odeur de la
+poudre, et qu'il fallait plus de quatre soldats et un caporal pour les
+réduire. Un siècle n'aurait pas autant mûri les destinées d'un peuple
+que les trois derniers soleils qui viennent de briller sur la France.»
+
+En effet, le peuple proprement dit a été brave et généreux dans la
+journée du 28. La garde avait perdu plus de trois cents hommes, tués ou
+blessés; elle rendit pleine justice aux classes pauvres, qui seules se
+battirent dans cette journée, et parmi lesquelles se mêlèrent des hommes
+impurs, mais qui n'ont pu les déshonorer. Les élèves de l'École
+polytechnique, sortis trop tard de leur école le 28 pour prendre part
+aux affaires, furent mis par le peuple à sa tête le 29 avec une
+simplicité et une naïveté admirables.
+
+Des champions absents des luttes soutenues par ce peuple vinrent se
+réunir à ses rangs le 29, quand le plus grand péril fut passé; d'autres,
+également vainqueurs, ne rejoignirent la victoire que le 30 et le 31.
+
+Du côté des troupes, ce fut à peu près la même chose, il n'y eut guère
+que les soldats et les officiers d'engagés; l'état-major, qui avait déjà
+déserté Bonaparte à Fontainebleau, se tint sur les hauteurs de
+Saint-Cloud, regardant de quel côté le vent poussait la fumée de la
+poudre. On faisait queue au lever de Charles X; à son coucher il ne
+trouva personne.
+
+La modération des classes plébéiennes égala leur courage; l'ordre
+résulta subitement de la confusion. Il faut avoir vu des ouvriers
+demi-nus, placés en faction à la porte des jardins publics, empêcher
+selon leur consigne d'autres ouvriers déguenillés de passer, pour se
+faire une idée de cette puissance du devoir qui s'était emparée des
+hommes demeurés les maîtres. Ils auraient pu se payer le prix de leur
+sang, et se laisser tenter par leur misère. On ne vit point, comme au 10
+août 1792, les Suisses massacrés dans la fuite. Toutes les opinions
+furent respectées; jamais à quelques exceptions près, on n'abusa moins
+de la victoire. Les vainqueurs, portant les blessés de la garde à
+travers la foule, s'écriaient: «Respect aux braves!» Le soldat venait-il
+à expirer, ils disaient: «Paix aux morts!» Les quinze années de la
+Restauration, sous un régime constitutionnel, avaient fait naître parmi
+nous cet esprit d'humanité, de légalité et de justice, que vingt-cinq
+années de l'esprit révolutionnaire et guerrier n'avaient pu produire. Le
+droit de la force introduit dans nos moeurs semblait être devenu le
+droit commun.
+
+Les conséquences de la révolution de Juillet seront mémorables. Cette
+révolution a prononcé un arrêt contre tous les trônes; les rois ne
+pourront régner aujourd'hui que par la violence des armes; moyen assuré
+pour un moment, mais qui ne saurait durer: l'époque des janissaires
+successifs est finie.
+
+Thucydide et Tacite ne nous raconteraient pas bien les événements des
+trois jours; il nous faudrait Bossuet pour nous expliquer les événements
+dans l'ordre de la Providence; génie qui voyait tout, mais sans franchir
+les limites posées à sa raison et à sa splendeur, comme le soleil qui
+roule entre deux bornes éclatantes, et que les Orientaux appellent
+l'_esclave_ de Dieu.
+
+Ne cherchons pas si près de nous le moteur d'un mouvement placé plus
+loin: la médiocrité des hommes, les frayeurs folles, les brouilleries
+inexplicables, les haines, les ambitions, la présomption des uns, le
+préjugé des autres, les conspirations secrètes, les ventes, les mesures
+bien ou mal prises, le courage ou le défaut de courage; toutes ces
+choses sont les accidents, non les causes de l'événement. Lorsqu'on dit
+que l'on ne voulait plus les Bourbons, qu'ils étaient devenus odieux
+parce qu'on les supposait imposés par l'étranger à la France, ce dégoût
+superbe n'explique rien d'une manière suffisante.
+
+Le mouvement de Juillet ne tient point à la politique proprement dite;
+il tient à la révolution sociale qui agit sans cesse. Par l'enchaînement
+de cette révolution générale, le 28 juillet 1830 n'est que la suite
+forcée du 21 janvier 1793. Le travail de nos premières assemblées
+délibérantes avait été suspendu, il n'avait pas été terminé. Dans le
+cours de vingt années, les Français s'étaient accoutumés, de même que
+les Anglais sous Cromwell, à être gouvernés par d'autres maîtres que par
+leurs anciens souverains. La chute de Charles X est la conséquence de la
+décapitation de Louis XVI, comme le détrônement de Jacques II est la
+conséquence de l'assassinat de Charles Ier. La Révolution parut
+s'éteindre dans la gloire de Bonaparte et dans les libertés de Louis
+XVIII, mais son germe n'était pas détruit: déposé au fond de nos moeurs,
+il s'est développé quand les fautes de la Restauration l'ont réchauffé,
+et bientôt il a éclaté.
+
+Les conseils de la Providence se découvrent dans le changement
+antimonarchique qui s'opère. Que des esprits superficiels ne voient dans
+la révolution des trois jours qu'une échauffourée, c'est tout simple;
+mais les hommes réfléchis savent qu'un pas énorme a été fait: le
+principe de la souveraineté du peuple est substitué au principe de la
+souveraineté royale, la monarchie héréditaire changée en monarchie
+élective. Le 21 janvier avait appris qu'on peut disposer de la tête d'un
+roi; le 29 juillet a montré qu'on peut disposer d'une couronne. Or,
+toute vérité bonne ou mauvaise qui se manifeste demeure acquise à la
+foule. Un changement cesse d'être inouï, extraordinaire; il ne se
+présente plus comme impie à l'esprit et à la conscience, quand il
+résulte d'une idée devenue populaire. Les Francs exercèrent
+collectivement la souveraineté, ensuite ils la déléguèrent à quelques
+chefs; puis ces chefs la confièrent à un seul; puis ce chef unique
+l'usurpa au profit de sa famille. Maintenant on rétrograde de la royauté
+héréditaire à la royauté élective, de la monarchie élective on glissera
+dans la république. Telle est l'histoire de la société; voilà par quels
+degrés le gouvernement sort du peuple et y rentre.
+
+Ne pensons donc pas que l'oeuvre de Juillet soit une superfétation d'un
+jour; ne nous figurons pas que la légitimité va venir rétablir
+incontinent la succession par droit de primogéniture; n'allons pas non
+plus nous persuader que juillet mourra tout à coup de sa belle mort.
+Sans doute, la branche d'Orléans ne prendra pas racine; ce ne sera pas
+pour ce résultat que tant de sang, de calamité et de génie aura été
+dépensé depuis un demi-siècle! Mais Juillet, s'il n'amène pas la
+destruction finale de la France avec l'anéantissement de toutes les
+libertés, Juillet portera son fruit naturel: ce fruit est la démocratie.
+Ce fruit sera, peut-être amer et sanglant; mais la monarchie est une
+greffe étrangère qui ne prendra pas sur une tige républicaine.
+
+Ainsi, ne confondons pas le roi improvisé avec la révolution dont il est
+né par hasard: celle-ci, telle que nous la voyons agir, est en
+contradiction avec ses principes; elle ne semble pas née viable, parce
+qu'elle est muletée d'un trône; mais qu'elle se traîne seulement
+quelques années, cette révolution, ce qui sera venu, ce qui s'en sera
+allé changera les données qui restent à connaître. Les hommes faits
+meurent ou ne voient plus les choses comme ils les voyaient; les
+adolescents atteignent l'âge de raison; les générations nouvelles
+rafraîchissent des générations corrompues; les langes trempés des plaies
+d'un hôpital, rencontrés par un grand fleuve, ne souillent que le flot
+qui passe sous ces corruptions: en aval et en amont le courant garde ou
+reprend sa limpidité.
+
+Juillet, libre dans son origine, n'a produit qu'une monarchie enchaînée;
+mais viendra le temps où, débarrassé de sa couronne, il subira ces
+transformations qui sont la loi des êtres; alors, il vivra dans une
+atmosphère appropriée à sa nature.
+
+L'erreur du parti républicain, l'illusion du parti légitimiste sont
+l'une et l'autre déplorables, et dépassent la démocratie et la royauté:
+le premier croit que la violence est le seul moyen de succès; le second
+croit que le passé est le seul port de salut. Or, il y a une loi morale
+qui règle la société, une légitimité générale qui domine la légitimité
+particulière. Cette grande loi et cette grande légitimité sont la
+jouissance des droits naturels de l'homme, réglés par les devoirs; car
+c'est le devoir qui crée le droit, et non le droit qui crée le devoir;
+les passions et les vices vous relèguent dans la classe des esclaves. La
+légitimité générale n'aurait eu aucun obstacle à vaincre, si elle avait
+gardé, comme étant de même principe, la légitimité particulière.
+
+Au surplus, une observation suffira pour nous faire comprendre la
+prodigieuse et majestueuse puissance de la famille de nos anciens
+souverains: je l'ai déjà dit et je ne saurais trop le répéter, toutes
+les royautés mourront avec la royauté française.
+
+En effet, l'idée monarchique manque au moment même où manque le
+monarque; on ne trouve plus autour de soi que l'idée démocratique. Mon
+jeune roi emportera dans ses bras la monarchie du monde. C'est bien
+finir.
+
+ * * * * *
+
+Lorsque j'écrivais tout ceci sur ce que pourrait être la révolution de
+1830 dans l'avenir, j'avais de la peine à me défendre d'un instinct qui
+me parlait contradictoirement au raisonner. Je prenais cet instinct pour
+le mouvement de ma déplaisance des troubles de 1830; je me défiais de
+moi-même, et peut-être, dans mon impartialité trop loyale, exagérai-je
+les provenances futures des trois journées. Or, dix années se sont
+écoulées depuis la chute de Charles X: Juillet s'est-il assis? Nous
+sommes maintenant au commencement de décembre 1840, à quel abaissement
+la France est-elle descendue! Si je pouvais goûter quelque plaisir dans
+l'humiliation d'un gouvernement d'origine française, j'éprouverais une
+sorte d'orgueil à relire, dans le _Congrès de Vérone_, ma correspondance
+avec M. Canning: certes, ce n'est pas celle dont on vient de donner
+connaissance à la Chambre des députés. D'où vient la faute? est-elle du
+prince élu? est-elle de l'impéritie de ses ministres? est-elle de la
+nation même, dont le caractère et le génie paraissent usés? Nos idées
+sont progressives, mais nos moeurs les soutiennent-elles? Il ne serait
+pas étonnant qu'un peuple âgé de quatorze siècles, qui a terminé cette
+longue carrière par une explosion de miracles, fût arrivé à son terme.
+Si vous allez jusqu'à la fin de ces _Mémoires_, vous verrez qu'en
+rendant justice à tout ce qui m'a paru beau aux diverses époques de
+notre histoire, je pense qu'en dernier résultat la vieille société
+finit[320].
+
+ [Note 320: (Note. Paris, 3 décembre 1840.) CH.]
+
+ * * * * *
+
+Ici se termine ma _carrière politique_. Cette carrière devait aussi
+clore mes _Mémoires_, n'ayant plus qu'à résumer les expériences de ma
+course. Trois catastrophes ont marqué les trois parties précédentes de
+ma vie: j'ai vu mourir Louis XVI pendant ma carrière de voyageur et de
+soldat; au bout de ma carrière littéraire, Bonaparte a disparu; Charles
+X, en tombant, a fermé ma carrière politique.
+
+J'ai fixé l'époque d'une révolution dans les lettres, et de même dans la
+politique j'ai formulé les principes du gouvernement représentatif; mes
+correspondances diplomatiques valent, je crois, mes compositions
+littéraires[321]. Il est possible que les unes et les autres ne soient
+rien, mais il est sûr qu'elles sont équipollentes.
+
+ [Note 321: Chateaubriand ne disait ici rien que de vrai. Ses
+ correspondances diplomatiques sont des chefs-d'oeuvre. Un
+ juge autorisé, l'auteur de la _Politique de la Restauration
+ en 1822 et 1823_, n'a rien exagéré, lorsqu'il a écrit:
+ «Réunissez tout ce que nous font lire ici les _Mémoires
+ d'Outre-tombe_, aux dépêches que l'_Histoire du Congrès de
+ Vérone_ et la _Politique de la Restauration_ ont mises sous
+ vos yeux, et vous aurez une sorte de manuel de l'art de la
+ Négociation écrite. On ne rend pas encore une justice
+ complète à la direction imprimée alors à la France par M. de
+ Chateaubriand, à cette correspondance intime qu'il adressait,
+ toute de sa main, aux quatre coins de l'Europe; enfin à son
+ action personnelle toujours mise en avant et à la place de
+ l'action de ses collaborateurs subalternes: l'exercice sans
+ doute en a été trop court, ou peut-être l'éclat de ses
+ oeuvres littéraires a-t-il fait pâlir cette part de sa
+ renommée; mais, en la signalant à nos jeunes successeurs, qui
+ fréquentent aujourd'hui le vestibule du métier, les archives
+ des Affaires étrangères, nous ne nous lasserons pas de leur
+ dire que nul athlète, dans les temps modernes, n'a tenu d'une
+ main plus ferme et porté plus avant les armes du combat
+ politique et le sceptre de la diplomatie.» (M. de Marcellus,
+ _Chateaubriand et son temps_, p. 395.)]
+
+En France, à la tribune de la Chambre des pairs et dans mes écrits,
+j'exerçai une telle influence, que je fis entrer d'abord M. de Villèle
+au ministère, et qu'ensuite il fut contraint de se retirer devant mon
+opposition, après s'être fait mon ennemi. Tout cela est prouvé par ce
+que vous avez lu.
+
+Le grand événement de ma carrière politique est la guerre d'Espagne.
+Elle fut pour moi, dans cette carrière, ce qu'avait été le _Génie du
+Christianisme_ dans ma carrière littéraire. Ma destinée me choisit pour
+me charger de la puissante aventure qui, sous la Restauration, aurait pu
+régulariser la marche du monde vers l'avenir. Elle m'enleva à mes
+songes, et me transforma en conducteur des faits. À la table où elle me
+fit jouer, elle plaça comme adversaires les deux premiers ministres du
+jour, le prince de Metternich et M. Canning; je gagnai contre eux la
+partie. Tous les esprits sérieux que comptaient alors les cabinets
+convinrent qu'ils avaient rencontré en moi un homme d'État[322].
+Bonaparte l'avait prévu avant eux, malgré mes livres. Je pourrais donc,
+sans me vanter, croire que le politique a valu en moi l'écrivain; mais
+je n'attache aucun prix à la renommée des affaires; c'est pour cela que
+je me suis permis d'en parler.
+
+ [Note 322: Voyez les lettres et dépêches des diverses cours,
+ dans le _Congrès de Vérone_; consulter aussi l'_Ambassade de
+ Rome_. CH.]
+
+Si, lors de l'entreprise péninsulaire, je n'avais pas été jeté à l'écart
+par des hommes aveugles, le cours de nos destinées changeait; la France
+reprenait ses frontières, l'équilibre de l'Europe était rétabli; la
+Restauration, devenue glorieuse, aurait pu vivre encore longtemps, et
+mon travail diplomatique aurait aussi compté pour un degré dans notre
+histoire. Entre mes deux vies, il n'y a que la différence du résultat.
+Ma carrière littéraire, complètement accomplie, a produit tout ce
+qu'elle devait produire, parce qu'elle n'a dépendu que de moi. Ma
+carrière politique a été subitement arrêtée au milieu de ses succès,
+parce qu'elle a dépendu des autres.
+
+Néanmoins, je le reconnais, ma politique n'était applicable qu'à la
+Restauration. Si une transformation s'opère dans les principes, dans les
+sociétés et les hommes, ce qui était bon hier est périmé et caduc
+aujourd'hui. À l'égard de l'Espagne, les rapports des familles royales
+ayant cessé par l'abdication de la loi salique, il ne s'agit plus de
+créer au delà des Pyrénées des frontières impénétrables; il faut
+accepter le champ de bataille que l'Autriche et l'Angleterre y pourront
+un jour nous ouvrir; il faut prendre les choses au point où elles sont
+arrivées; abandonner, non sans regret, une conduite ferme mais
+raisonnable, dont les bénéfices certains étaient, il est vrai, à longue
+échéance. J'ai la conscience d'avoir servi la légitimité comme elle
+devait l'être. Je voyais l'avenir aussi clairement que je le vois à
+cette heure; seulement j'y voulais atteindre par une route moins
+périlleuse, afin que la légitimité, utile à notre enseignement
+constitutionnel, ne trébuchât pas dans une course précipitée.
+Maintenant, mes projets ne sont plus réalisables: la Russie va se
+tourner ailleurs. Si j'allais actuellement dans la Péninsule, dont
+l'esprit a eu le temps de changer, ce serait avec d'autres pensées: je
+ne m'occuperais que de l'alliance des peuples, toute suspecte, jalouse,
+passionnée, incertaine et versatile qu'elle est, et je ne songerais plus
+aux relations avec les rois. Je dirais à la France: «Vous avez quitté la
+voie battue pour le sentier des précipices; eh bien! explorez-en les
+merveilles et les périls. À nous, innovations, entreprises, découvertes!
+venez, et que les armes, s'il le faut, vous favorisent. Où y a-t-il du
+nouveau? Est-ce en Orient? Marchons-y. Où faut-il porter notre courage
+et notre intelligence? Courons de ce côté. Mettons-nous à la tête de la
+grande levée du genre humain; ne nous laissons pas dépasser; que le nom
+français devance les autres dans cette croisade, comme il arriva jadis
+au tombeau du Christ.» Oui, si j'étais admis au conseil de ma patrie, je
+tâcherais de lui être utile dans les dangereux principes qu'elle a
+adoptés: la retenir à présent, ce serait la condamner à une mort
+ignoble. Je ne me contenterais pas de discours: joignant les oeuvres à
+la foi, je préparerais des soldats et des millions, je bâtirais des
+vaisseaux, comme Noé, en prévision du déluge, et si l'on me demandait
+pourquoi, je répondrais: «Parce que tel est le bon plaisir de la
+France.» Mes dépêches avertiraient les cabinets de l'Europe que rien ne
+remuera sur le globe sans notre intervention; que si l'on se distribue
+les lambeaux du monde, la part du lion nous revient. Nous cesserions de
+demander humblement à nos voisins la permission d'exister; le coeur de
+la France battrait libre, sans qu'aucune main osât s'appliquer sur ce
+coeur pour en compter les palpitations; et puisque nous cherchons de
+nouveaux soleils, je me précipiterais au-devant de leur splendeur et
+n'attendrais plus le lever naturel de l'aurore.
+
+Fasse le ciel que ces intérêts industriels, dans lesquels nous devons
+trouver une prospérité d'un genre nouveau, ne trompent personne, qu'ils
+soient aussi féconds, aussi civilisateurs que ces intérêts moraux d'où
+sortit l'ancienne société! Le temps nous apprendra s'ils ne seraient
+point le songe infécond de ces intelligences stériles qui n'ont pas la
+faculté de sortir du monde matériel.
+
+Bien que mon rôle ait fini avec la légitimité, tous mes voeux sont pour
+la France, quels que soient les pouvoirs à qui son imprévoyant caprice
+la fasse obéir. Quant à moi, je ne demande plus rien; je voudrais
+seulement ne pas trop dépasser les ruines écroulées à mes pieds. Mais
+les années sont comme les Alpes: à peine a-t-on franchi les premières,
+qu'on en voit d'autres s'élever. Hélas! ces plus hautes et dernières
+montagnes sont déshabitées, arides et blanchies.
+
+
+
+
+QUATRIÈME PARTIE
+
+LES DERNIÈRES ANNÉES
+
+1830-1841
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER[323]
+
+ [Note 323: Ce livre a été écrit à Paris et à Genève,
+ d'octobre 1830 à juin 1832.]
+
+ Introduction. -- Procès des ministres. --
+ Saint-Germain-l'Auxerrois. -- Pillage de l'Archevêché. -- Ma
+ brochure sur _la Restauration et la Monarchie élective_. --
+ _Études historiques._ -- Lettres et vers à madame Récamier. --
+ Journal du 12 juillet au 1er septembre 1831. -- Commis de M. de
+ Lapanouze. -- Lord Byron. -- Ferney et Voltaire. -- Course
+ inutile à Paris. -- M. A. Carrel. -- M. de Béranger. --
+ Proposition Baude et Briqueville sur le bannissement de la
+ branche aînée des Bourbons. -- Lettre à l'auteur de la _Némésis_.
+ -- Conspiration de la rue des Prouvaires. -- Lettre à Madame la
+ duchesse de Berry. -- Incidences. -- Pestes. -- Le choléra. --
+ Les 12 000 francs de Madame la duchesse de Berry. --
+ Échantillons. -- Convoi du général Lamarque. -- Madame la
+ duchesse de Berry descend en Provence et arrive dans la Vendée.
+
+
+ Infirmerie de Marie-Thérèse.
+
+ Paris, octobre 1830.
+
+INTRODUCTION.
+
+Au sortir du fracas des trois journées, je suis tout étonné d'ouvrir
+dans un calme profond la quatrième partie de cet ouvrage; il me semble
+que j'ai doublé le cap des tempêtes, et pénétré dans une région de paix
+et de silence. Si j'étais mort le 7 août de cette année, les dernières
+paroles de mon discours à la Chambre des pairs eussent été les dernières
+lignes de mon histoire; ma catastrophe, étant celle même d'un passé de
+douze siècles, aurait grandi ma mémoire. Mon drame eût magnifiquement
+fini.
+
+Mais je ne suis pas demeuré sous le coup, je n'ai pas été jeté à terre.
+Pierre de L'Estoile écrivait cette page de son journal le lendemain de
+l'assassinat de Henri IV:
+
+«Et icy je finis avec la vie de mon roy (Henry IV) le deuxième registre
+de mes passe-temps mélancholiques et de mes vaines et curieuses
+recherches, tant publiques que particulières, interrompues souvent
+depuis un mois par les veilles des tristes et fascheuses nuicts que j'ai
+souffert, mesmement cette dernière, pour la mort de mon roy.
+
+«Je m'estois proposé de clore mes éphémérides par ce registre; mais tant
+d'occurrences nouvelles et curieuses se sont présentées par cette
+insigne mutation, que je passe à un autre qui ira aussi avant qu'il
+plaira à Dieu: et me doute que ce ne sera pas bien long.»
+
+L'Estoile vit mourir le premier Bourbon; je viens de voir tomber le
+dernier: ne devrais-je pas _clore ici le registre de mes passe-temps
+mélancholiques et de mes vaines et curieuses recherches_. Peut-être;
+_mais tant d'occurrences nouvelles et curieuses se sont présentées par
+cette insigne mutation, que je passe à un autre registre_.
+
+Comme L'Estoile, je lamente les adversités de la race de saint Louis;
+pourtant, je suis obligé de l'avouer, il se mêle à ma douleur un certain
+contentement intérieur; je me le reproche, mais je ne puis m'en
+défendre; ce contentement est celui de l'esclave dégagé de ses chaînes.
+Quand je quittai la carrière de soldat et de voyageur, je sentis de la
+tristesse; j'éprouve maintenant de la joie, forçat libéré que je suis
+des galères du monde et de la cour. Fidèle à mes principes et à mes
+serments, je n'ai trahi ni la liberté ni le roi, je n'emporte ni
+richesses ni honneurs; je m'en vais pauvre comme je suis venu. Heureux
+de terminer une carrière qui m'était odieuse, je rentre avec amour dans
+le repos.
+
+Bénie soyez-vous, ô ma native et chère indépendance, âme de ma vie!
+Venez, rapportez-moi mes _Mémoires_, cet _alter ego_ dont vous êtes la
+confidente, l'idole et la muse. Les heures de loisir sont propres aux
+récits: naufragé, je continuerai de raconter mon naufrage aux pêcheurs
+de la rive. Retourné à mes instincts primitifs, je redeviens libre et
+voyageur; j'achève ma course comme je la commençai. Le cercle de mes
+jours, qui se ferme, me ramène au point du départ. Sur la route, que
+j'ai jadis parcourue conscrit insouciant, je vais cheminer vétéran
+expérimenté, cartouche de congé dans mon shako, chevrons du temps sur le
+bras, havresac rempli d'années sur le dos. Qui sait? peut-être
+retrouverai-je d'étape en étape les rêveries de ma jeunesse?
+J'appellerai beaucoup de songes à mon secours, pour me défendre contre
+cette horde de vérités qui s'engendrent dans les vieux jours, comme des
+dragons se cachent dans des ruines. Il ne tiendra qu'à moi de renouer
+les deux bouts de mon existence, de confondre des époques éloignées, de
+mêler des illusions d'âges divers, puisque le prince que je rencontrai
+exilé en sortant de mes foyers paternels, je le rencontre banni en me
+rendant à ma dernière demeure.
+
+ * * * * *
+
+Je traçai rapidement, au mois d'octobre de l'année précédente[324], la
+petite introduction de cette partie de mes _Mémoires_; mais je ne pus
+continuer ce travail, parce que j'en avais un autre sur les bras: il
+s'agissait de l'ouvrage[325] qui terminait l'édition de mes _Oeuvres
+complètes_. De ce travail même j'ai été détourné, d'abord par le procès
+des ministres, ensuite par le sac de Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+ [Note 324: Cette page et celles qui vont suivre ont été
+ écrites au mois d'avril 1831.]
+
+ [Note 325: Les _Études historiques_.]
+
+Le procès des ministres[326] et l'émoi de Paris ne m'ont pas fait
+grand'chose: après le procès de Louis XVI et les insurrections
+révolutionnaires, tout est petit en fait de jugement et d'insurrection.
+Les ministres, venant de Vincennes au Luxembourg et retournant à
+Vincennes pendant qu'on prononçait leur sentence, s'acheminèrent par la
+rue d'Enfer.... Du fond de ma retraite j'entendis le roulement de leur
+voiture. Que d'événements ont passé devant ma porte! Les défenseurs de
+ces hommes sont restés au-dessous de leur besogne. Personne ne prit la
+chose d'assez haut: l'avocat domina trop dans ces plaidoiries. Si mon
+ami le prince de Polignac m'eût choisi pour son second, de quel oeil
+j'aurais regardé ces parjures s'érigeant en juges d'un parjure! «Quoi!
+leur aurais-je dit, c'est vous qui osez être les juges de mon client,
+c'est vous qui, tout souillés de vos serments, osez lui faire un crime
+d'avoir perdu son maître en croyant le servir; vous, les provocateurs;
+vous qui le poussiez à rendre les ordonnances! Changez de place avec
+celui que vous prétendez juger: d'accusé il devient accusateur. Si nous
+avons mérité d'être frappés, ce n'est pas par vous; si nous sommes
+coupables, ce n'est pas envers vous, mais envers le peuple: il nous
+attend dans la cour de votre palais, et nous allons lui porter notre
+tête.»
+
+ [Note 326: Le procès des ministres devant la Cour des pairs,
+ commencé le mercredi 15 décembre 1830, se termina le mardi 21
+ décembre. L'arrêt condamnait le prince de Polignac à la
+ prison perpétuelle sur le territoire continental du royaume,
+ le déclarait déchu de ses titres, grades et ordres, le
+ déclarait en outre mort civilement et soumis à tous les
+ autres effets de la peine de la déportation.--MM. de
+ Peyronnet, de Chantelauze et de Guernon-Ranville étaient
+ condamnés à la prison perpétuelle.]
+
+Après le procès des ministres est venu le scandale de
+Saint-Germain-l'Auxerrois[327]. Les royalistes, pleins d'excellentes
+qualités, mais quelquefois bêtes et souvent taquins, ne calculant jamais
+la portée de leurs démarches, croyant toujours qu'ils rétabliraient la
+légitimité en affectant de porter une couleur à leur cravate ou une
+fleur à leur boutonnière, ont amené des scènes déplorables. Il était
+évident que le parti révolutionnaire profiterait du service à l'occasion
+de la mort du duc de Berry pour faire du train; or, les légitimistes
+n'étaient pas assez forts pour s'y opposer, et le gouvernement n'était
+pas assez établi pour maintenir l'ordre; aussi l'église a-t-elle été
+pillée. Un apothicaire voltairien et progressif[328] a triomphé
+intrépidement d'un clocher de l'an 1300 et d'une croix déjà abattue par
+d'autres Barbares vers la fin du IXe siècle.
+
+ [Note 327: Le sac de Saint-Germain-l'Auxerrois et le pillage
+ de l'Archevêché eurent lieu les 14 et 15 février 1831.--Voir,
+ à l'_Appendice_, le nº VI: _le Sac de Saint-Germain
+ l'Auxerrois_.]
+
+ [Note 328: M. Cadet de Gassicourt, sur lequel Chateaubriand
+ aura tout à l'heure occasion de revenir et qu'il s'est chargé
+ de rendre immortel, à l'égal de son prédécesseur, _Monsieur
+ Purgon_.]
+
+Comme suite des hauts faits de cette pharmaceutique éclairée, sont
+arrivées la dévastation de l'archevêché, la profanation des choses
+saintes et les processions renouvelées de celles de Lyon. Il y manquait
+le bourreau et les victimes; mais il y avait force polichinelles,
+masques et diverses joies du carnaval. Le cortège burlesquement
+sacrilège marchait d'un côté de la Seine, tandis que, de l'autre,
+défilait la garde nationale, qui faisait semblant d'accourir au secours.
+La rivière séparait l'ordre et l'anarchie. On assure qu'un homme de
+talent était là comme curieux et qu'il disait, en voyant flotter les
+chasubles et les livres sur la Seine: «Quel dommage qu'on n'y ait pas
+jeté l'archevêque!» Mot profond, car, en effet, un archevêque qu'on noie
+doit être une chose plaisante; cela fait faire un si grand pas à la
+liberté et aux lumières! Nous, vieux témoins des vieux faits, nous
+sommes obligés de vous dire que vous n'apercevez là que de pâles et
+misérables copies. Vous avez encore l'instinct révolutionnaire, mais
+vous n'en avez plus l'énergie; vous ne pouvez être criminels qu'en
+imagination; vous voudriez faire le mal, mais le courage vous manque au
+coeur et la force au bras; vous verriez encore massacrer, mais vous ne
+mettriez plus la main à la besogne. Si vous voulez que la révolution de
+juillet soit grande et reste grande, que M. Cadet de Gassicourt n'en
+soit pas la héros réel, et _Mayeux_, le personnage idéal[329]!
+
+ [Note 329: Les caricaturistes et les petits journaux, en l'an
+ de grâce 1831, avaient fait du bossu _Mayeux_ le type
+ grotesque de notre versatilité politique, et ils avaient mis
+ sur son dos toutes les bévues, tous les ridicules du
+ bourgeois de Paris, tel du moins qu'il leur plaisait de le
+ voir. D'après eux, né le 14 juillet 1789, à Paris, pendant
+ que son père était occupé à la prise de la Bastille, il
+ s'était successivement appelé
+ _Messidor-Napoléon-Louis-Charles-Philippe_ Mayeux, selon les
+ noms des divers régimes qu'il avait, tour à tour, épousés ou
+ répudiés. Jusqu'en 1830, il n'avait pas fait beaucoup parler
+ de lui, mais le soleil de Juillet l'avait enfin mis dans tout
+ son jour. Peu de temps auparavant, il avait reçu un outrage,
+ que la lithographie avait rendu public et dont il s'était
+ promis de tirer vengeance. Un grenadier à cheval de la garde
+ royale, haut monté sur ses bottes à l'écuyère, ne l'avait pas
+ aperçu derrière une borne, et avait ri de lui, lorsqu'il
+ s'était écrié: «Prenez donc garde, militaire, il y a un homme
+ devant vous.» Aussi, dès le 27 juillet, Mayeux était descendu
+ des premiers dans la rue; sur sept gendarmes tués ce jour-là,
+ il en avait à lui seul abattu quarante. Sa gloire depuis ce
+ moment ne connut plus de bornes, et ses succès ne se
+ comptèrent plus. C'est à cette époque qu'il faut placer
+ toutes ces aventures galantes, que les dessinateurs ont fort
+ indiscrètement révélées. Ce fut là son bon temps, ce qu'il se
+ plaisait lui-même, car il savait un peu d'histoire, à nommer
+ sa Régence. Mais sa véritable occupation était la politique,
+ l'entreprise volontaire et gratuite de l'opinion publique.
+ Pendant un an, Paris ne vit, se parla, ne pensa, ne jura
+ surtout, que par Mayeux. Mayeux était partout à la fois, avec
+ l'émeute et contre elle, ici avec un chapeau verni, là avec
+ un bonnet à poil, tour à tour républicain, bonapartiste,
+ juste-milieu. Il ne lui manquait, avec cela, que d'être
+ carliste; mais il n'en voulait point entendre parler, fidèle
+ à son ressentiment contre le grenadier à cheval de la garde
+ royale. Mayeux était garde national; c'est ce qui l'a tué. Un
+ jour, il fut, tout d'une voix, rayé des contrôles comme
+ coupable de faire rire les bisets sous les armes. Il mourait
+ de douleur et de honte, quelques semaines après, le 23
+ décembre 1831. Telle est du moins la date que nous donne M.
+ Bazin dans son très spirituel chapitre sur _Mayeux_, un vrai
+ bijou, et qui seul suffirait à sauver de l'oubli les deux
+ piquants volumes publiés en 1833, sons ce titre: _L'Époque
+ sans nom_, par le futur historien de Louis XIII et du
+ cardinal Mazarin.]
+
+[Illustration: Mr de Chateaubriand.]
+
+
+ Paris, fin de mars 1831
+
+J'étais loin de compte lorsqu'en sortant des journées de Juillet je
+croyais entrer dans une région de paix. La chute des trois souverains
+m'avait obligé de m'expliquer à la Chambre des pairs. La proscription de
+ces rois ne me permettait pas de rester muet. D'une autre part, les
+journaux de Philippe me demandaient pourquoi je refusais de servir une
+révolution qui consacrait des principes que j'avais défendus et
+propagés. Force m'a été de prendre la parole pour les vérités générales
+et pour expliquer ma conduite personnelle. Un extrait d'une petite
+brochure qui se perdra (_De la Restauration et de la Monarchie
+élective_)[330] continuera la chaîne de mon récit et celle de l'histoire
+de mon temps:
+
+ [Note 330: La brochure de Chateaubriand parut le 24 mars
+ 1831.]
+
+«Dépouillé du présent, n'ayant qu'un avenir incertain au delà de ma
+tombe, il m'importe que ma mémoire ne soit pas grevée de mon silence. Je
+ne dois pas me taire sur une Restauration à laquelle j'ai pris tant de
+part, qu'on outrage tous les jours, et que l'on proscrit enfin sous mes
+yeux. Au moyen âge, dans les temps de calamités, on prenait un
+religieux, on l'enfermait dans une tour où il jeûnait au pain et à l'eau
+pour le salut du peuple. Je ne ressemble pas mal à ce moine du XIIe
+siècle: à travers la lucarne de ma geôle expiatoire, j'ai prêché mon
+dernier sermon aux passants. Voici l'épitome de ce sermon; je l'ai
+prédit dans mon dernier discours à la tribune de la pairie: La monarchie
+de Juillet est dans une condition absolue de gloire ou de lois
+d'exception; elle vit par la presse, et la presse la tue; sans gloire,
+elle sera dévorée par la liberté; si elle attaque cette liberté, elle
+périra. Il ferait beau nous voir, après avoir chassé trois rois avec des
+barricades pour la liberté de la presse, élever de nouvelles barricades
+contre cette liberté! Et pourtant, que faire? L'action redoublée des
+tribunaux et des lois suffira-t-elle pour contenir les écrivains? Un
+gouvernement nouveau est un enfant qui ne peut marcher qu'avec des
+lisières. Remettrons-nous la nation au maillot? Ce terrible nourrisson,
+qui a sucé le sang dans les bras de la victoire à tant de bivouacs, ne
+brisera-t-il pas ses langes? Il n'y avait qu'une vieille souche
+profondément enracinée dans le passé qui pût être battue impunément des
+vents de la liberté de la presse.......................................
+.......................................................................
+
+«À entendre les déclamations de cette heure, il semble que les exilés
+d'Édimbourg soient les plus petits compagnons du monde, et qu'ils ne
+fassent faute nulle part. Il ne manque aujourd'hui au présent que le
+passé: c'est peu de chose! Comme si les siècles ne se servaient pas de
+base les uns aux autres, et que le dernier arrivé se pût tenir en l'air!
+Notre vanité aura beau se choquer des souvenirs, gratter les fleurs de
+lis, proscrire les noms et les personnes, cette famille, héritière de
+mille années, a laissé par sa retraite un vide immense: on le sent
+partout. Ces individus, si chétifs à nos yeux, ont ébranlé l'Europe dans
+leur chute. Pour peu que les événements produisent leurs effets
+naturels, et qu'ils amènent leurs rigoureuses conséquences, Charles X,
+en abdiquant, aura fait abdiquer avec lui tous ces rois gothiques,
+grands vassaux du passé sous la suzeraineté des Capets..................
+........................................................................
+
+«Nous marchons à une révolution générale. Si la transformation qui
+s'opère suit sa pente et ne rencontre aucun obstacle, si la raison
+populaire continue son développement progressif, si l'éducation des
+classes intermédiaires ne souffre point d'interruption, les nations se
+nivelleront dans une égale liberté; si cette transformation est arrêtée,
+les nations se nivelleront dans un égal despotisme. Ce despotisme durera
+peu, à cause de l'âge avancé des lumières, mais il sera rude, et une
+longue dissolution sociale le suivra.
+
+«Préoccupé que je suis de ces idées, on voit pourquoi j'ai dû demeurer
+fidèle, comme individu, à ce qui me semblait la meilleure sauvegarde des
+libertés publiques, la voie la moins périlleuse par laquelle on pouvait
+arriver au complément de ces libertés.
+
+«Ce n'est pas que j'aie la prétention d'être un larmoyant prédicant de
+politique sentimentale, un rabâcheur de panache blanc et de lieux
+communs à la Henri IV. En parcourant des yeux l'espace qui sépare la
+tour du Temple du château d'Édimbourg, je trouverais sans doute autant
+de calamités entassées qu'il y a de siècles accumulés sur une noble
+race. Une femme de douleur a surtout été chargée du fardeau le plus
+lourd comme la plus forte; il n'y a coeur qui ne se brise à son
+souvenir: ses souffrances sont montées si haut, qu'elles sont devenues
+une des grandeurs de la révolution. Mais, enfin, on n'est pas obligé
+d'être roi. La Providence envoie les afflictions particulières à qui
+elle veut, toujours brèves, parce que la vie est courte; et ces
+afflictions ne sont point comptées dans les destinées générales des
+peuples..............................................................
+.....................................................................
+
+«Mais que la proposition qui bannit à jamais la famille déchue du
+territoire français soit un corollaire de la déchéance de cette famille,
+ce corollaire n'amène pas la conviction pour moi. Je chercherais en vain
+ma place dans les diverses catégories de personnes qui se sont
+rattachées à l'ordre de choses actuel.........................
+..............................................................
+
+«Il y a des hommes qui, après avoir prêté serment à la République une et
+indivisible, au Directoire en cinq personnes, au Consulat en trois, à
+l'Empire en une seule, à la première Restauration, à l'Acte additionnel
+aux constitutions de l'Empire, à la seconde Restauration, ont encore
+quelque chose à prêter à Louis-Philippe: je ne suis pas si riche.
+
+«Il y a des hommes qui ont jeté leur parole sur la place de Grève, en
+juillet, comme ces chevriers romains qui jouent à _pair ou non_ parmi
+des ruines: ils traitent de niais et sot quiconque ne réduit pas la
+politique à des intérêts privés: je suis un niais et un sot.
+
+«Il y a des peureux qui auraient bien voulu ne pas jurer, mais qui se
+voyaient égorgés, eux, leurs grands-parents, leurs petits-enfants, et
+tous les propriétaires, s'ils n'avaient trembloté leur serment: ceci est
+un effet physique que je n'ai pas encore éprouvé; j'attendrai
+l'infirmité et, si elle m'arrive, j'aviserai.
+
+«Il y a des grands seigneurs de l'Empire unis à leurs pensions par des
+liens sacrés et indissolubles, quelle que soit la main dont elles
+tombent: une pension est à leurs yeux un sacrement; elle imprime un
+caractère comme la prêtrise et le mariage; toute tête pensionnée ne peut
+cesser de l'être: les pensions étant demeurées à la charge du Trésor,
+ils sont restés à la charge du même Trésor; moi, j'ai l'habitude du
+divorce avec la fortune; trop vieux pour elle, je l'abandonne de peur
+qu'elle ne me quitte.
+
+«Il y a de hauts barons du trône et de l'autel qui n'ont point trahi les
+ordonnances; non! mais l'insuffisance des moyens employés pour mettre à
+exécution ces ordonnances a échauffé leur bile; indignés qu'on ait
+failli au despotisme, ils ont été chercher une autre antichambre: il
+m'est impossible de partager leur indignation et leur demeure.
+
+«Il y a des gens de conscience qui ne sont parjures que pour être
+parjures, qui, cédant à la force, n'en sont pas moins pour le droit; ils
+pleurent sur ce pauvre Charles X, qu'ils ont d'abord entraîné à sa perte
+par leurs conseils, et ensuite mis à mort par leur serment; mais si
+jamais lui ou sa race ressuscite, ils seront des foudres de légitimité:
+moi, j'ai toujours été dévot à la mort, et je suis le convoi de la
+vieille monarchie comme le chien du pauvre.
+
+«Enfin, il y a de loyaux chevaliers qui ont dans leur poche des
+dispenses d'honneur et des permissions d'infidélité: je n'en ai point.
+
+«J'étais l'homme de la Restauration _possible_, de la Restauration avec
+toutes les sortes de libertés. Cette Restauration m'a pris pour un
+ennemi; elle s'est perdue: je dois subir son sort. Irai-je attacher
+quelques années qui me restent à une fortune nouvelle, comme ces bas de
+robes que les femmes traînent de cours en cours et sur lesquels tout le
+monde peut marcher? À la tête des jeunes générations, je serais suspect;
+derrière elles, ce n'est pas ma place. Je sens très bien qu'aucune de
+mes facultés n'a vieilli; mieux que jamais je comprends mon siècle; je
+pénètre plus hardiment dans l'avenir que personne: mais la fatalité a
+prononcé; finir sa vie à propos est une condition nécessaire de l'homme
+public[331].»
+
+ [Note 331: Voir, à l'_Appendice_, le nº VII: _Chateaubriand
+ et le Journal du maréchal de Castellane._]
+
+ * * * * *
+
+Enfin, les _Études historiques_[332] viennent de paraître; j'en reporte
+ici l'_Avant-propos_: c'est une véritable page de mes _Mémoires_, il
+contient mon histoire au moment même où j'écris:
+
+ [Note 332: _Études et discours historiques sur la chute de
+ l'Empire romain, la naissance et les progrès du
+ Christianisme, et l'invasion des Barbares; suivis d'une
+ Analyse raisonnée de l'histoire de France._ 4 vol. in-8{o}.
+ Les _Études historiques_ parurent le 4 avril 1831.]
+
+
+AVANT-PROPOS.
+
+ «Souvenez-vous, pour ne pas perdre de vue le train du monde, qu'à
+ cette époque (_la chute de l'Empire romain_)............. il y
+ avait des citoyens qui fouillaient comme moi les archives du
+ passé au milieu des ruines du présent, qui écrivaient les annales
+ des anciennes révolutions au bruit des révolutions nouvelles; eux
+ et moi prenant pour table, dans l'édifice croulant, la pierre
+ tombée à nos pieds, en attendant celle qui devait écraser nos
+ têtes.»
+
+ (_Études historiques_, tome V bis, page 175.)
+
+
+«Je ne voudrais pas, pour ce qui me reste à vivre, recommencer les
+dix-huit mois qui viennent de s'écouler. On n'aura jamais une idée de la
+violence que je me suis faite; j'ai été forcé d'abstraire mon esprit
+dix, douze et quinze heures par jour, de ce qui se passait autour de
+moi, pour me livrer puérilement à la composition d'un ouvrage dont
+personne ne parcourra une ligne. Qui lirait quatre gros volumes,
+lorsqu'on a bien de la peine à lire le feuilleton d'une gazette?
+J'écrivais l'histoire ancienne, et l'histoire moderne frappait à ma
+porte; en vain je lui criais: «Attendez, je vais à vous;» elle passait
+au bruit du canon, en emportant trois générations de rois.
+
+«Et que le temps concorde heureusement avec la nature même de ces
+_Études!_ on abat la croix, on poursuit les prêtres; et il est question
+de croix et de prêtres à toutes les pages de mon récit; on bannit les
+Capets, et je publie une histoire dont les Capets occupent huit siècles.
+Le plus long et le dernier travail de ma vie, celui qui m'a coûté le
+plus de recherches, de soins et d'années, celui où j'ai peut-être remué
+le plus d'idées et de faits, parait lorsqu'il ne peut trouver de
+lecteurs; c'est comme si je le jetais dans un puits, où il va s'enfoncer
+sous l'amas de décombres qui le suivront. Quand une société se compose
+et se décompose, quand il y va de l'existence de chacun et de tous,
+quand on n'est pas sûr d'un avenir d'une heure, qui se soucie de ce que
+fait, dit et pense son voisin? Il s'agit bien de Néron, de Constantin,
+de Julien, des Apôtres, des Martyrs, des Pères de l'Église, des Goths,
+des Huns, des Vandales, des Francs, de Clovis, de Charlemagne, de Hugues
+Capet et de Henri IV; il s'agit bien du naufrage de l'ancien monde,
+lorsque nous nous trouvons engagés dans le naufrage du monde moderne!
+N'est-ce pas une sorte de radotage, une espèce de faiblesse d'esprit,
+que de s'occuper de lettres dans ce moment? Il est vrai; mais ce
+radotage ne tient pas à mon cerveau, il vient des antécédents de ma
+méchante fortune. Si je n'avais pas tant fait de sacrifices aux libertés
+de mon pays, je n'aurais pas été obligé de contracter des engagements
+qui s'achèvent de remplir dans des circonstances doublement déplorables
+pour moi. Aucun auteur n'a été mis à une pareille épreuve; grâce à Dieu,
+elle est à son terme: je n'ai plus qu'à m'asseoir sur des ruines et à
+mépriser cette vie que je dédaignais dans ma jeunesse.
+
+«Après ces plaintes bien naturelles et qui me sont involontairement
+échappées, une pensée me vient consoler; j'ai commencé ma carrière
+littéraire par un ouvrage où j'envisageais le christianisme sous les
+rapports poétiques et moraux; je la finis par un ouvrage où je considère
+la même religion sous ses rapports philosophiques et historiques: j'ai
+commencé ma carrière politique sous la Restauration, je la finis avec la
+Restauration. Ce n'est pas sans une secrète satisfaction que je me
+trouve ainsi conséquent avec moi-même.»
+
+
+ Paris, mai 1831.
+
+La résolution que je conçus, au moment de la catastrophe de Juillet, n'a
+point été abandonnée par moi. Je me suis occupé des moyens de vivre en
+terre étrangère, moyens difficiles, puisque je n'ai rien: l'acquéreur de
+mes oeuvres m'a fait à peu près banqueroute, et mes dettes m'empêchent
+de trouver quelqu'un qui veuille me prêter.
+
+Quoi qu'il en soit, je vais me rendre à Genève[333] avec la somme qui
+m'est survenue de la vente de ma dernière brochure (_De la Restauration
+et de la Monarchie élective_). Je laisse ma procuration pour vendre la
+maison où j'écris cette page pour ordre de date. Si je trouve marchand à
+mon lit, je pourrai trouver un autre lit hors de France. Dans ces
+incertitudes et ces mouvements, jusqu'à ce que je sois établi quelque
+part, il me sera impossible de reprendre la suite de mes _Mémoires_ à
+l'endroit où je les ai interrompus[334]. Je continuerai donc d'écrire
+les choses du moment actuel de ma vie; je ferai connaître ces choses
+par les lettres qu'il m'arrivera d'écrire sur les chemins ou pendant mes
+divers séjours; je lierai les faits intermédiaires par un _journal_ qui
+remplira les temps laissés entre les dates de ces lettres.
+
+ [Note 333: Le départ de Chateaubriand pour la Suisse eut lieu
+ le 16 mai 1831; il arriva à Genève le 23 mai.]
+
+ [Note 334: Ceci se rapporte à ma carrière littéraire et à ma
+ carrière politique laissées en arrière, lacunes qui sont
+ maintenant comblées par ce que je viens d'écrire dans ces
+ dernières années, 1838 et 1839. (Paris, note de 1839.) CH.]
+
+
+À MADAME RÉCAMIER[335].
+
+ [Note 335: Hyacinthe a l'habitude de copier, presque malgré
+ moi, mes lettres et celles qu'on m'adresse, parce qu'il
+ prétend avoir remarqué que j'étais souvent attaqué par des
+ personnes qui m'avaient écrit des admirations sans fin et qui
+ s'étaient adressées à moi pour des demandes de service. Quand
+ cela arrive, il fouille dans des liasses à lui seul connues,
+ et, comparant l'article injurieux avec l'épître louangeuse,
+ il me dit: «Voyez-vous, monsieur, que j'ai bien fait!» Je ne
+ trouve pas cela du tout: je n'attache ni la moindre foi ni la
+ moindre importance à l'opinion des hommes; je les prends pour
+ ce qu'ils sont et je les estime pour ce qu'ils valent. Jamais
+ je ne leur opposerai pour mon compte ce qu'ils ont dit
+ publiquement de moi et ce qu'ils m'ont dit en secret; mais
+ cela divertit Hyacinthe. Je n'avais point de copie de mes
+ lettres à Madame Récamier; elle a eu la bonté de me les
+ prêter. (Note de Paris, 1836.) CH.]
+
+ «Lyon, mercredi 18 mai 1831.
+
+«Me voilà trop loin de vous. Je n'ai jamais fait de voyage si triste:
+temps admirable, nature toute parée, rossignol chantant, nuit étoilée;
+et tout cela, pour qui? Il faudra bien que je retourne où vous êtes, à
+moins que vous ne veniez à mon secours.[336]»
+
+ [Note 336: Cette lettre à Madame Récamier et celles qui vont
+ suivre sont exactement conformes aux originaux. «Les lettres,
+ dit Mme Lenormant, que M. de Chateaubriand, pendant son
+ séjour en Suisse, écrivit à Madame Récamier, ont été
+ imprimées dans les _Mémoires d'Outre-tombe_. Nous les avons
+ collationnées sur les originaux, et, cette fois, nous les
+ trouvons reproduites avec une fidélité scrupuleuse.»
+ _Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de Madame
+ Récamier_, t. II, p. 396.]
+
+
+À MADAME RÉCAMIER.
+
+ «Lyon, vendredi 20 mai.
+
+«J'ai passé hier le jour à errer au bord du Rhône; je regardais la ville
+où vous êtes née, la colline où s'élevait le couvent où vous aviez été
+choisie comme la plus belle: espérance que vous n'avez point démentie;
+et vous n'êtes point ici, et des années se sont écoulées, et vous avez
+été jadis exilée dans votre berceau, et madame de Staël n'est plus, et
+je quitte la France! De ces anciens temps un personnage singulier m'a
+apparu: je vous envoie son billet à cause de l'inattendu et de la
+surprise. Ce personnage, que je n'avais jamais vu, plante des pins dans
+les montagnes du Lyonnais. Il y a bien loin de là à la rue _Feydeau_ et
+à _Maison à vendre_: comme les rôles changent sur la terre[337]!
+
+ [Note 337: Ce «personnage singulier» était le célèbre
+ chanteur _Elleviou_ (1772-1842), qui avait jadis fait
+ merveille, sous le Consulat et l'Empire, au Théâtre Feydeau.
+ Il s'était, dès 1813, retiré aux environs de Lyon, où il se
+ livrait à l'agriculture. Il était breton comme Chateaubriand,
+ étant né à Rennes, où son père était chirurgien.--Une des
+ pièces où il avait eu le plus de succès était _Maison à
+ vendre_, opéra-comique d'Alexandre Duval pour les paroles, et
+ de Dalayrac pour la musique. À la seconde représentation de
+ cette pièce, Alexandre Duval (encore un breton) avait réuni
+ dans sa loge quelques amis, parmi lesquels le peintre Carle
+ Vernet, aussi célèbre par ses calembours que par ses
+ tableaux. On arrivait à la fin de la pièce, et Vernet ne
+ s'était pas encore déridé, «Qu'avez-vous donc, lui dit
+ l'auteur, et pourquoi faire ainsi grise mine?» Et Carle
+ Vernet de répondre d'un ton bourru: «Eh bien! oui, je suis
+ furieux. Vous m'annoncez une _Maison à vendre_ et je ne vois
+ qu'une _pièce à louer_.»]
+
+«Hyacinthe m'a mandé les regrets et les articles de journaux; je ne vaux
+pas tout cela. Vous savez que je le crois sincèrement vingt-trois
+heures sur vingt-quatre; la vingt-quatrième est consacrée à la vanité,
+mais elle ne tient guère et passe vite. Je n'ai voulu voir personne ici;
+M. Thiers, qui se rendait dans le midi, a forcé ma porte.»
+
+
+ Billet inclus dans cette lettre.
+
+«Un voisin, votre compatriote, qui n'a d'autre titre auprès de vous
+qu'une profonde admiration pour votre beau talent et votre admirable
+caractère, désirerait avoir l'honneur de vous voir et de vous présenter
+l'hommage de son respect. Ce voisin de chambre dans l'hôtel, ce
+compatriote, s'appelle _Elleviou_.»
+
+
+À MADAME RÉCAMIER.
+
+ «Lyon, dimanche 22 mai.
+
+«Nous partons demain pour Genève où je trouverai d'autres souvenirs de
+vous. Reverrai-je jamais la France, quand une fois j'aurai passé la
+frontière? Oui, si vous le voulez, c'est-à-dire si vous y restez. Je ne
+souhaite pas les événements qui pourraient m'offrir une autre chance de
+retour; je ne ferai jamais entrer les malheurs de mon pays au nombre de
+mes espérances. Je vous écrirai mardi, 24, de Genève. Quand reverrai-je
+votre petite écriture, soeur cadette de la mienne[338]?»
+
+ [Note 338: L'écriture de Madame Récamier n'avait pas de peine
+ à être plus petite que celle de Chateaubriand, lequel
+ écrivait en caractères d'un demi-pouce de haut, et comme s'il
+ n'y avait que des majuscules dans l'alphabet.]
+
+
+ «Genève, mardi 24 mai.
+
+«Arrivés hier ici, nous cherchons des maisons. Il est probable que nous
+nous arrangerons d'un petit pavillon au bord du lac. Je ne puis vous
+dire comme je suis triste en m'occupant de ces arrangements. Encore un
+autre avenir! encore recommencer une vie quand je croyais avoir fini! Je
+compte vous écrire une longue lettre quand je serai un peu en repos; je
+crains ce repos, car alors je verrai sans distraction ces années
+obscures dans lesquelles j'entre le coeur si serré.»
+
+
+À MADAME RÉCAMIER.
+
+ «9 juin 1831.
+
+«Vous savez qu'il s'est établi une secte _réformée_ au milieu des
+protestants. Un des nouveaux pasteurs de cette nouvelle église est venu
+me voir et m'a écrit deux lettres dignes des premiers apôtres. Il veut
+me convertir à sa foi, et je veux en faire un _papiste_. Nous joutons
+comme au temps de Calvin, mais en nous aimant en fraternité chrétienne
+et sans nous brûler. Je ne désespère pas de son salut; il est tout
+ébranlé de mes arguments pour les papes. Vous n'imaginez pas à quel
+point d'exaltation il est monté, et sa candeur est admirable. Si vous
+m'arrivez, accompagné de mon vieil ami Ballanche, nous ferons des
+merveilles. Dans un des journaux de Genève on annonce un ouvrage de
+controverse protestante. On engage les auteurs à _se tenir fermes_ parce
+que l'_auteur du =Génie du Christianisme= est là tout près_.
+
+«Il y a quelque chose de consolant à trouver une petite peuplade libre,
+administrée par les hommes les plus distingués et chez laquelle les
+idées religieuses sont la base de la liberté et la première occupation
+de la vie.
+
+«J'ai déjeuné chez M. de Constant[339] auprès de madame Necker[340],
+sourde malheureusement, mais femme rare, de la plus grande distinction;
+nous n'avons parlé que de vous. J'avais reçu votre lettre, et j'ai dit à
+M. de Sismondi ce que vous écrivez d'aimable pour lui. Vous voyez que je
+prends de vos leçons.
+
+ [Note 339: Cousin de Benjamin Constant.]
+
+ [Note 340: Albertine-Adrienne _Necker de Saussure_
+ (1766-1841), fille du célèbre naturaliste H.-B. de Saussure
+ et cousine de Madame de Staël. Elle a publié en 1820 une
+ _Notice sur le caractère et les écrits de Mme de Staël_. Son
+ principal ouvrage, l'_Éducation progressive, ou Étude du
+ cours de la vie_ (3 vol. in-8{o}) a été couronné en 1839 par
+ l'Académie française.]
+
+«Enfin, voici des vers. Vous êtes mon _étoile_ et je vous attends pour
+aller à cette île enchantée.
+
+«Delphine mariée[341]: ô Muses! Je vous ai dit dans ma dernière lettre
+pourquoi je ne pouvais écrire ni sur la pairie, ni sur la guerre:
+j'attaquerais un corps ignoble dont j'ai fait partie, et je prêcherais
+l'honneur à qui n'en a plus.
+
+ [Note 341: Il s'agit ici de Delphine Gay, qui venait
+ d'épouser Émile de Girardin.]
+
+«Il faut un marin pour lire les vers et les comprendre. Je me recommandé
+à M. Lenormant. Votre intelligence suffira aux trois dernières strophes
+et le mot de l'énigme est au bas.»
+
+
+LE NAUFRAGÉ.
+
+ Rebut de l'aquilon, échoué sur le sable,
+ Vieux vaisseau fracassé dont finissait le sort.
+ Et que, dur charpentier, la mort impitoyable
+ Allait dépecer dans le port!
+
+ Sous les ponts désertés un seul gardien habite;
+ Autrefois tu l'as vu sur ton gaillard d'avant,
+ Impatient d'écueils, de tourmente subite,
+ Siffler pour ameuter le vent.
+
+ Tantôt sur ton beaupré, cavalier intrépide,
+ Il riait quand, plongeant la tête dans les flots,
+ Tu bondissais; tantôt du haut du mât rapide,
+ Il criait: Terre! aux matelots.
+
+ Maintenant retiré dans la carène usée,
+ Teint hâlé, front chenu, main goudronnée, yeux pers,
+ Sablier presque vide et boussole brisée
+ Annoncent l'ermite des mers.
+
+ Vous pensiez défaillir amarrés à la rive,
+ Vieux vaisseau, vieux nocher! vous vous trompiez tous deux;
+ L'ouragan vous saisit et vous traîne en dérive,
+ Hurlant sur les flots noirs et bleus.
+
+ Dès le premier récif votre course bornée
+ S'arrêtera; soudain vos flancs s'entr'ouvriront;
+ Vous sombrez! c'en est fait! et votre ancre écornée
+ Glisse et laboure en vain le fond.
+
+ Ce vaisseau, c'est ma vie, et ce rocher, moi-même:
+ Je suis sauvé! mes jours aux mers sont arrachés:
+ Un astre m'a montré sa lumière que j'aime,
+ Quand les autres se sont cachés.
+
+ Cette étoile du soir qui dissipe l'orage,
+ Et qui porte si bien le nom de la beauté,
+ Sur l'abîme calmé conduira mon naufrage
+ À quelque rivage enchanté.
+
+ Jusqu'à mon dernier port, douce et charmante étoile,
+ Je suivrai ton rayon toujours pur et nouveau;
+ Et quand tu cesseras de luire pour ma voile,
+ Tu brilleras sur mon tombeau.
+
+
+À MADAME RÉCAMIER.
+
+ «Genève, 18 juin 1831.
+
+«Vous avez reçu toutes mes lettres. J'attends incessamment quelques mots
+de vous; je vois bien que je n'aurai rien, mais je suis toujours surpris
+quand la poste ne m'apporte que les journaux. Personne au monde ne
+m'écrit que vous; personne ne se souvient de moi que vous, et c'est un
+grand charme. J'aime votre lettre solitaire qui ne m'arrive point, comme
+elle arrivait au temps de mes grandeurs, au milieu des paquets de
+dépêches et de toutes ces lettres d'attachement, d'admiration et de
+bassesse qui disparaissent avec la fortune. Après vos petites lettres je
+verrai votre belle personne, si je ne vais pas la rejoindre. Vous serez
+mon exécutrice testamentaire; vous vendrez ma pauvre retraite; le prix
+vous servira à voyager vers le soleil. Dans ce moment il fait un temps
+admirable: j'aperçois, en vous écrivant, le mont Blanc dans sa
+splendeur; du haut du mont Blanc on voit l'Apennin: il me semble que je
+n'ai que trois pas pour arriver à Rome où nous irons, car tout
+s'arrangera en France.
+
+«Il ne manquait plus à notre glorieuse patrie, pour avoir passé par
+toutes les misères, que d'avoir un gouvernement de couards; elle l'a, et
+la jeunesse va s'engloutir dans la doctrine, la littérature et la
+débauche, selon le caractère particulier des individus. Reste le
+chapitre des accidents; mais quand on traîne, comme je le fais, sur le
+chemin de la vie, l'accident le plus probable c'est la fin du voyage.
+
+«Je ne travaille point, je ne puis rien faire: je m'ennuie; c'est ma
+nature et je suis comme un poisson dans l'eau: si pourtant l'eau était
+un peu moins profonde, je m'y plairais peut-être mieux.»
+
+
+ Aux Pâquis, près Genève.
+
+JOURNAL DU 12 JUILLET au 1er SEPTEMBRE 1831.
+
+Je suis établi aux Pâquis[342] avec madame de Chateaubriand[343]; j'ai
+fait la connaissance de M. Rigaud, premier syndic de Genève: au-dessus
+de sa maison, au bord du lac, en remontant le chemin de Lausanne, on
+trouve la villa de deux commis de M. de Lapanouze, qui ont dépensé
+1,500,000 francs à la faire bâtir et à planter leurs jardins. Quand je
+passe à pied devant leur demeure, j'admire la Providence qui, dans eux
+et dans moi, a placé à Genève des témoins de la Restauration. Que je
+suis bête! que je suis bête! le sieur de Lapanouze faisait du royalisme
+et de la misère avec moi: voyez où sont parvenus ses commis pour avoir
+favorisé la conversion des rentes, que j'avais la bonhomie de combattre,
+et en vertu de laquelle je fus chassé. Voilà ces messieurs; ils arrivent
+dans un élégant tilbury, chapeau sur l'oreille, et je suis obligé de me
+jeter dans un fossé pour que la roue n'emporte pas un pan de ma vieille
+redingote. J'ai pourtant été pair de France, ministre, ambassadeur, et
+j'ai dans une boîte de carton tous les premiers ordres de la chrétienté,
+y compris le Saint-Esprit et la Toison d'or. Si les commis du sieur
+César de Lapanouze[344], millionnaires, voulaient m'acheter ma boîte de
+rubans pour leurs femmes, ils me feraient un sensible plaisir.
+
+ [Note 342: Nom d'un quartier de Genève. Les Pâquis s'étendent
+ sur la rive droite du lac, de la rue du Mont-Blanc à peu près
+ à la route de Lausanne.]
+
+ [Note 343: Voir, à l'_Appendice_, le nº VIII: _Lettres de
+ Genève_.]
+
+ [Note 344: Alexandre-César, comte de _Lapanouze_ (1764-1836).
+ Capitaine de vaisseau à l'époque de la Révolution, il donna
+ sa démission et se vit complètement ruiné. Il fonda à Paris,
+ sous la seconde Restauration, une maison de banque qui devint
+ bientôt l'une des plus importantes de la capitale. Député de
+ la Seine de 1823 à 1827, il soutint le ministère Villèle et
+ prit part à toutes les discussions financières et
+ économiques. Nommé pair de France, le 5 novembre 1827, il se
+ retira dans sa terre de Tiregant (Dordogne), après les
+ événements de Juillet, la Charte de 1830 ayant annulé les
+ nominations à la pairie faites par Charles X.]
+
+Pourtant tout n'est pas roses pour MM. B....: ils ne sont pas encore
+nobles genevois, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas encore à la seconde
+génération, que leur mère habite encore le bas de la ville et n'est pas
+montée dans le quartier de Saint-Pierre, le faubourg Saint-Germain de
+Genève; mais, Dieu aidant, noblesse viendra après argent.
+
+Ce fut en 1805 que je vis Genève pour la première fois. Si deux mille
+ans s'étaient écoulés entre les deux époques de mes deux voyages,
+seraient-elles plus séparées l'une de l'autre qu'elles ne le sont?
+Genève appartenait à la France; Bonaparte brillait dans toute sa
+gloire, madame de Staël dans toute la sienne; il n'était pas plus
+question des Bourbons que s'ils n'eussent jamais existé. Et Bonaparte,
+et madame de Staël, et les Bourbons, que sont-ils devenus? et moi, je
+suis encore là!
+
+M. de Constant, cousin de Benjamin Constant, et mademoiselle de
+Constant, vieille fille pleine d'esprit, de vertu et de talent, habitent
+leur cabane de _Souterre_ au bord du Rhône; ils sont dominés par une
+autre maison de campagne jadis à M. de Constant: il l'a vendue à la
+princesse Belgiojoso[345], exilée milanaise que j'ai vue passer comme
+une pâle fleur à travers la fête que je donnai à Rome à la
+grande-duchesse Hélène.
+
+ [Note 345: Christine _Trivulzio_, princesse de _Belgiojoso_
+ (1808-1871). Elle se fixa de bonne heure à Paris, où elle se
+ fit remarquer par sa beauté, son esprit, l'indépendance de
+ ses opinions, et aussi l'indépendance de sa vie. Elle devint
+ l'amie de plusieurs écrivains célèbres, particulièrement
+ d'Alfred de Musset et de M. Mignet. En 1848, elle se jeta
+ avec ardeur dans le mouvement révolutionnaire, courut à Milan
+ qui venait de s'insurger, et leva à ses frais un bataillon de
+ volontaires. Douée d'un véritable talent d'écrivain, elle a
+ publié de nombreux ouvrages: _Asie Mineure et Syrie; Emina,
+ récits turco-asiatiques; Scènes de la vie turque; Histoire de
+ la maison de Savoie_, etc. S'il faut en croire Balzac (_Revue
+ parisienne_, p. 333), Stendhal, dans _la Charmeuse de Parme_,
+ aurait tracé, d'après la princesse de Belgiojoso, le portrait
+ de son héroïne, la duchesse de San-Severino.]
+
+Pendant mes promenades en bateau, un vieux rameur me raconte ce que
+faisait lord Byron, dont on aperçoit la demeure sur la rive savoyarde du
+lac. Le noble pair attendait qu'une tempête s'élevât pour naviguer; du
+bord de sa balancelle, il se jetait à la nage et allait au milieu du
+vent aborder aux prisons féodales de Bonivard: c'était toujours
+l'acteur et le poète. Je ne suis pas si original; j'aime aussi les
+orages; mais mes amours avec eux sont secrets, et je n'en fais pas
+confidence aux bateliers.
+
+J'ai découvert derrière Ferney une étroite vallée où coule un filet
+d'eau de sept à huit pouces de profondeur; ce ruisselet lave la racine
+de quelques saules, se cache çà et là sous des plaques de cresson et
+fait trembler des joncs sur la cime desquels se posent des demoiselles
+aux ailes bleues. L'homme des trompettes a-t-il jamais vu cet asile de
+silence tout contre sa retentissante maison? Non, sans doute: eh bien!
+l'eau est là; elle fuit encore; je ne sais pas son nom; elle n'en a
+peut-être pas: les jours de Voltaire se sont écoulés; seulement sa
+renommée fait encore un peu de bruit dans un petit coin de notre petite
+terre, comme ce ruisselet se fait entendre à une douzaine de pas de ses
+bords.
+
+On diffère les uns des autres: je suis charmé de cette rigole déserte; à
+la vue des Alpes, une palmette de fougère que je cueille me ravit; le
+susurrement d'une vague parmi des cailloux me rend tout heureux; un
+insecte imperceptible qui ne sera vu que de moi et qui s'enfonce sous
+une mousse, ainsi que dans une vaste solitude, occupe mes regards et me
+fait rêver. Ce sont là d'intimes misères, inconnues du beau génie qui,
+près d'ici, déguisé en Orosmane, jouait ses tragédies, écrivait aux
+princes de la terre et forçait l'Europe à venir l'admirer dans le hameau
+de Ferney. Mais n'était-ce pas là aussi des misères? La transition du
+monde ne vaut pas le passage de ces flots, et, quant aux rois, j'aime
+mieux ma fourmi.
+
+Une chose m'étonne toujours quand je pense à Voltaire: avec un esprit
+supérieur, raisonnable, éclairé, il est resté complètement étranger au
+christianisme; jamais il n'a vu ce que chacun voit: que l'établissement
+de l'Évangile, à ne considérer que le rapport humain, est la plus grande
+révolution qui se soit opérée sur la terre. Il est vrai de dire qu'au
+siècle de Voltaire cette idée n'était venue dans la tête de personne.
+Les théologiens défendaient le christianisme comme un fait accompli,
+comme une vérité fondée sur des lois émanées de l'autorité spirituelle
+et temporelle; les philosophes l'attaquaient comme un abus venu des
+prêtres et des rois: on n'allait pas plus loin que cela. Je ne doute pas
+que si l'on eût pu présenter tout à coup à Voltaire l'autre côté de la
+question, son intelligence lucide et prompte n'en eût été frappée: on
+rougit de la manière mesquine et bornée dont il traitait un sujet qui
+n'embrasse rien moins que la transformation des peuples, l'introduction
+de la morale, un principe nouveau de société, un autre droit des gens,
+un autre ordre d'idées, le changement total de l'humanité.
+Malheureusement, le grand écrivain qui se perd en répandant des idées
+funestes entraîne beaucoup d'esprits d'une moindre étendue dans sa
+chute: il ressemble à ces anciens despotes de l'Orient sur le tombeau
+desquels on immolait des esclaves.
+
+Là, à Ferney, où il n'entre plus personne, à ce Ferney autour duquel je
+viens rôder seul, que de personnages célèbres sont accourus! Ils
+dorment, rassemblés pour jamais au fond des lettres de Voltaire, leur
+temple hypogée: le souffle d'un siècle s'affaiblit par degrés et
+s'éteint dans le silence éternel, à mesure que l'on commence à entendre
+la respiration d'un autre siècle.
+
+
+ Aux Pâquis, près Genève, 15 septembre 1831.
+
+Oh! argent que j'ai tant méprisé et que je ne puis aimer quoi que je
+fasse, je suis forcé d'avouer pourtant ton mérite: source de la liberté,
+tu arranges mille choses dans notre existence, où tout est difficile
+sans toi. Excepté la gloire, que ne peux-tu pas procurer? Avec toi on
+est beau, jeune, adoré; on a considération, honneurs, qualités, vertus.
+Vous me direz qu'avec de l'argent on n'a que l'apparence de tout cela:
+qu'importe, si je crois vrai ce qui est faux? trompez-moi bien et je
+vous tiens quitte du reste: la vie est-elle autre chose qu'un mensonge?
+Quand on n'a point d'argent, on est dans la dépendance de toutes choses
+et de tout le monde. Deux créatures qui ne se conviennent pas pourraient
+aller chacune de son côté; eh bien! faute de quelques pistoles, il faut
+qu'elles restent là en face l'une de l'autre à se bouder, à se maugréer,
+à s'aigrir l'humeur, à s'avaler la langue d'ennui, à se manger l'âme et
+le blanc des yeux, à se faire, en enrageant, le sacrifice mutuel de
+leurs goûts, de leurs penchants, de leurs façons naturelles de vivre: la
+misère les serre l'une contre l'autre, et, dans ces liens de gueux, au
+lieu de s'embrasser elles se mordent, mais non pas comme Flora mordait
+Pompée. Sans argent, nul moyen de fuite; on ne peut aller chercher un
+autre soleil, et, avec une âme fière, on porte incessamment des chaînes.
+Heureux juifs, marchands de crucifix, qui gouvernez aujourd'hui la
+chrétienté, qui décidez de la paix ou de la guerre, qui mangez du cochon
+après avoir vendu de vieux chapeaux, qui êtes les favoris des rois et
+des belles, tout laids et tout sales que vous êtes! ah! si vous vouliez
+changer de peau avec moi! si je pouvais au moins me glisser dans vos
+coffres-forts, vous voler ce que vous avez dérobé à des fils de famille,
+je serais le plus heureux homme du monde!
+
+J'aurais bien un moyen d'exister: je pourrais m'adresser aux monarques;
+comme j'ai tout perdu pour leur couronne, il serait assez juste qu'ils
+me nourrissent. Mais cette idée qui devrait leur venir ne leur vient
+pas, et à moi elle vient encore moins. Plutôt que de m'asseoir aux
+banquets des rois, j'aimerais mieux recommencer la diète que je fis
+autrefois à Londres avec mon pauvre ami Hingant. Toutefois l'heureux
+temps des greniers est passé, non que je m'y trouvasse fort bien, mais
+j'y manquerais d'aise, j'y tiendrais trop de place avec les falbalas de
+ma renommée; je n'y serais plus avec ma seule chemise et la taille fine
+d'un inconnu qui n'a point dîné. Mon cousin de la Boüétardaye n'est plus
+là pour jouer du violon sur mon grabat dans sa robe rouge de conseiller
+au Parlement de Bretagne, et pour se tenir chaud la nuit, couvert d'une
+chaise en guise de courte-pointe; Peltier n'est plus là pour nous donner
+à dîner avec l'argent du roi Christophe, et surtout la magicienne n'est
+plus là, la Jeunesse, qui, par un sourire, change l'indigence en trésor,
+qui vous amène pour maîtresse sa soeur cadette l'Espérance; celle-ci
+aussi trompeuse que son aînée, mais revenant encore quand l'autre a fui
+pour toujours.
+
+J'avais oublié les détresses de ma première émigration et je m'étais
+figuré qu'il suffisait de quitter la France pour conserver en paix
+l'honneur dans l'exil: les alouettes ne tombent toutes rôties qu'à ceux
+qui moissonnent le champ, non à ceux qui l'ont semé: s'il ne s'agissait
+que de moi, dans un hôpital je me trouverais à merveille; mais madame de
+Chateaubriand? Je n'ai donc pas été plutôt fixé qu'en jetant les yeux
+sur l'avenir, l'inquiétude m'a pris.
+
+On m'écrivait de Paris qu'on ne trouvait à vendre ma maison, rue
+d'Enfer, qu'à des prix qui ne suffiraient pas pour purger les
+hypothèques dont cet ermitage est grevé; que cependant quelque chose
+pourrait s'arranger si j'étais là. D'après ce mot, j'ai fait à Paris une
+course inutile, car je n'ai trouvé ni bonne volonté, ni acquéreur; mais
+j'ai revu l'Abbaye-aux-Bois et quelques-uns de mes nouveaux amis. La
+veille de mon retour ici, j'ai dîné au _Café de Paris_ avec MM. Arago,
+Pouqueville, Carrel et Béranger, tous plus ou moins mécontents et déçus
+par la _meilleure des républiques_.
+
+
+ Aux Pâquis, près de Genève, 26 septembre 1831.
+
+Mes _Études historiques_ me mirent en rapport avec M. Carrel, comme
+elles m'ont fait connaître MM. Thiers et Mignet. J'avais copié, dans la
+préface de ces Études, un assez long passage de la _Guerre de
+Catalogne_[346], par M. Carrel, et surtout ce paragraphe: «Les choses,
+dans leurs continuelles et fatales transformations, n'entraînent point
+avec elles toutes les intelligences; elles ne domptent point tous les
+caractères avec une égale facilité; elles ne prennent pas même soin de
+tous les intérêts; c'est ce qu'il faut comprendre, et pardonner quelque
+chose aux protestations qui s'élèvent en faveur du passé. Quand une
+époque est finie, le moule est brisé, et il suffit à la Providence qu'il
+ne se puisse refaire; mais des débris restés à terre, il en est
+quelquefois de beaux à contempler.»
+
+ [Note 346: Armand Carrel avait publié dans la _Revue
+ française_, (mars et mai 1828) de remarquables articles sur
+ l'Espagne et la guerre de 1823, où étaient racontées, non
+ sans éloquence, la campagne de Mina en Catalogne et les
+ aventures de la Légion libérale étrangère.]
+
+À la suite de ces belles paroles, j'ajoutais moi-même ce résumé:
+«L'homme qui a pu écrire ces mots a de quoi sympathiser avec ceux qui
+ont foi à la Providence, qui respectent la religion du passé, et qui ont
+aussi les yeux attachés sur des débris.»
+
+M. Carrel vint me remercier. Il était à la fois le courage et le talent
+du _National_, auquel il travaillait avec MM. Thiers et Mignet. M.
+Carrel appartient à une famille de Rouen pieuse et royaliste: la
+légitimité aveugle, et qui rarement distinguait le mérite, méconnut M.
+Carrel. Fier et sentant sa valeur, il se réfugia dans des opinions
+dangereuses, où l'on trouve une compensation aux sacrifices qu'on
+s'impose: il lui est arrivé ce qui arrive à tous les caractères aptes
+aux grands mouvements. Quand des circonstances imprévues les obligent à
+se renfermer dans un cercle étroit, ils consument des facultés
+surabondantes en efforts qui dépassent les opinions et les événements du
+jour. Avant les révolutions, des hommes supérieurs meurent inconnus:
+leur public n'est pas encore venu; après les révolutions, des hommes
+supérieurs meurent délaissés: leur public s'est retiré.
+
+M. Carrel n'est pas heureux: rien de plus positif que ses idées, rien de
+plus romanesque que sa vie. Volontaire républicain en Espagne en 1823,
+pris sur le champ de bataille, condamné à mort par les autorités
+françaises, échappé à mille dangers, l'amour se trouve mêlé aux troubles
+de son existence privée. Il lui faut protéger une passion qui soutient
+sa vie[347]; et cet homme de coeur, toujours prêt au grand jour à se
+jeter sur la pointe d'une épée, met devant lui des guichets et les
+ombres de la nuit; il se promène dans les campagnes silencieuses avec
+une femme aimée, à cette première aube où la diane l'appelait à
+l'attaque des tentes de l'ennemi.
+
+ [Note 347: Cette passion, à laquelle fait ici allusion
+ Chateaubriand changea peut-être le cours de la vie de Carrel.
+ Au lendemain de la révolution de Juillet, le 29 août 1830, il
+ fut nommé préfet du Cantal. Il refusa, non qu'il fût
+ républicain à cette date, mais parce que sa liaison avec une
+ femme mariée, dont il ne se voulait pas séparer, lui rendait
+ impossible l'acceptation de fonctions publiques en province.]
+
+Je quitte M. Armand Carrel pour tracer quelques mots sur notre célèbre
+chansonnier. Vous trouverez mon récit trop court, lecteur, mais j'ai
+droit à votre indulgence: son nom et ses chansons doivent être gravés
+dans votre mémoire.
+
+ * * * * *
+
+M. de Béranger n'est pas obligé, comme M. Carrel, de cacher ses amours.
+Après avoir chanté la liberté et les vertus populaires en bravant la
+geôle des rois, il met ses amours dans un couplet, et voilà _Lisette_
+immortelle.
+
+Près de la barrière des Martyrs, sous Montmartre, on voit la rue de la
+Tour-d'Auvergne. Dans cette rue, à moitié bâtie, à demi pavée, dans une
+petite maison retirée derrière un petit jardin et calculée sur la
+modicité des fortunes actuelles, vous trouverez l'illustre chansonnier.
+Une tête chauve, un air un peu rustique, mais fin et voluptueux,
+annoncent le poète. Je repose avec plaisir mes yeux sur cette figure
+plébéienne, après avoir regardé tant de faces royales; je compare ces
+types si différents: sur les fronts monarchiques on voit quelque chose
+d'une nature élevée, mais flétrie, impuissante, effacée; sur les fronts
+démocratiques paraît une nature physique commune, mais on reconnaît une
+nature intellectuelle, haute: le front monarchique a perdu la couronne;
+le front populaire l'attend.
+
+Je priais un jour Béranger (qu'il me pardonne s'il me rend aussi
+familier que sa renommée), je le priais de me montrer quelques-uns de
+ses ouvrages inconnus: «Savez-vous, me dit-il, que j'ai commencé par
+être votre disciple? j'étais fou du _Génie du Christianisme_ et j'ai
+fait des idylles chrétiennes: ce sont des scènes de curé de campagne,
+des tableaux du culte dans les villages et au milieu des moissons.»
+
+M. Augustin Thierry m'a dit que la bataille des Francs dans les
+_Martyrs_ lui avait donné l'idée d'une nouvelle manière d'écrire
+l'histoire: rien ne m'a plus flatté que de trouver mon souvenir placé au
+commencement du talent de l'historien Thierry et du poète Béranger.
+
+Notre chansonnier a les diverses qualités que Voltaire exige pour la
+chanson: «Pour bien réussir à ces petits ouvrages, dit l'auteur de tant
+de poésies gracieuses, il faut dans l'esprit de la finesse et du
+sentiment, avoir de l'harmonie dans la tête, ne point trop s'abaisser,
+et savoir n'être pas trop long.»
+
+Béranger a plusieurs muses, toutes charmantes; et quand ces muses sont
+des femmes, il les aime toutes. Lorsqu'il en est trahi, il ne tourne
+point à l'élégie; et pourtant un sentiment de pieuse tristesse est au
+fond de sa gaieté: c'est une figure sérieuse qui sourit, c'est la
+philosophie qui prie.
+
+Mon amitié pour Béranger m'a valu bien des étonnements de la part de ce
+qu'on appelait mon parti; un vieux chevalier de Saint-Louis, qui m'est
+inconnu, m'écrivait du fond de sa tourelle: «Réjouissez-vous, monsieur,
+d'être loué par celui qui a souffleté votre roi et votre Dieu.» Très
+bien, mon brave gentilhomme! vous êtes poète aussi.
+
+À la fin d'un dîner au _Café de Paris_, dîner que je donnais à MM.
+Béranger et Armand Carrel avant mon départ pour la Suisse, M. Béranger
+nous chanta l'admirable chanson imprimée:
+
+ «Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie,
+ Fuir son amour, notre encens et nos soins?»
+
+On y remarquait cette strophe sur les Bourbons:
+
+ «Et tu voudrais t'attacher à leur chute!
+ Connais donc mieux leur folle vanité:
+ Au rang des maux qu'au ciel même elle impute,
+ Leur coeur ingrat met ta fidélité.»
+
+À cette chanson, qui est de l'histoire du temps, je répondis de la
+Suisse par une lettre qu'on voit imprimée en tête de ma brochure sur la
+proposition Briqueville[348]. Je lui disais: «Du lieu où je vous écris,
+monsieur, j'aperçois la maison de campagne qu'habita lord Byron et les
+toits du château de madame de Staël. Où est le barde de _Childe-Harold_?
+où est l'auteur de _Corinne_? Ma trop longue vie ressemble à ces voies
+romaines bordées de monuments funèbres[349].»
+
+ [Note 348: Armand-François-Bon-Claude, comte de _Briqueville_
+ (1785-1844). Né à Bretteville (Manche), il descendait d'une
+ famille de vieille noblesse normande. Son père, l'un des
+ lieutenants de Frotté, avait été fusillé par les
+ républicains, le 29 mai 1796, dans des circonstances
+ particulièrement tragiques. Madame de Briqueville, qui avait
+ été, avec Madame de Loménie, sa cousine, la première femme du
+ grand monde, à profiter des lois sur le divorce, fit donner à
+ son fils une éducation républicaine. Il servit avec
+ distinction sous l'Empire. Aux Cent-Jours, colonel du 20e
+ dragons, il eut une grande part à la victoire de Ligny. Après
+ Waterloo, comme il revenait à Paris, il rencontra près de
+ Versailles une colonne de cavalerie prussienne: il fondit sur
+ elle, tua un grand nombre d'ennemis, et eut lui-même la tête
+ fendue d'un coup de sabre, et le poignet presque enlevé. Il
+ prit alors sa retraite, fut mêlé à plusieurs complots
+ bonapartistes des premières années de la Restauration, et en
+ 1827, fut élu député de Valognes. Réélu le 23 juin 1830, il
+ applaudit à la révolution de Juillet, et déposa, dans la
+ séance du 14 septembre 1831, une proposition relative au
+ bannissement de Charles X et de sa famille. Lorsque la
+ duchesse de Berry fut arrêtée, il s'empressa de demander, au
+ nom de l'égalité devant la loi, sa mise en jugement. Jusqu'à
+ la fin, le comte de Briqueville resta fidèle à sa haine
+ contre les Bourbons.]
+
+ [Note 349: La lettre de Chateaubriand à _M. de Béranger_,
+ publiée en tête de la brochure sur la proposition
+ Briqueville, est en date du 24 septembre 1831.]
+
+Je retournai à Genève; je ramenai ensuite madame de Chateaubriand à
+Paris, et rapportai le manuscrit contre la proposition Briqueville sur
+le bannissement des Bourbons, proposition prise en considération dans la
+séance des députés du 17 septembre de cette année 1831: les uns
+attachent leur vie au succès, les autres au malheur.
+
+
+ Paris, rue d'Enfer, fin de novembre 1831.
+
+De retour à Paris le 11 octobre, je publiai ma brochure vers la fin du
+même mois[350]; elle a pour titre: _De la nouvelle proposition relative
+au bannissement de Charles X et de sa famille, ou suite de mon dernier
+écrit: De la Restauration et de la Monarchie élective._
+
+ [Note 350: La brochure de Chateaubriand parut le 31 octobre
+ 1831.]
+
+Quand ces mémoires posthumes paraîtront, la polémique quotidienne, les
+événements pour lesquels on se passionne à l'heure actuelle de ma vie,
+les adversaires que je combats, même l'acte du bannissement de Charles X
+et de sa famille, compteront-ils pour quelque chose? c'est là
+l'inconvénient de tout journal: on y trouve des discussions animées sur
+des sujets devenus indifférents; le lecteur voit passer comme des ombres
+une foule de personnages dont il ne retient pas même le nom: figurants
+muets qui remplissent le fond de la scène. Toutefois c'est dans ces
+parties arides des chroniques que l'on recueille les observations et les
+faits de l'histoire de l'homme et des hommes.
+
+Je mis d'abord au commencement de la brochure le décret proposé
+successivement par MM. Baude et Briqueville. Après avoir examiné les
+cinq partis que l'on avait à prendre après la révolution de Juillet, je
+dis:
+
+«La pire des périodes que nous ayons parcourues semble être celle où
+nous sommes, parce que l'anarchie règne dans la raison, la morale et
+l'intelligence. L'existence des nations est plus longue que celle des
+individus: un homme paralytique reste quelquefois étendu sur sa couche
+plusieurs années avant de disparaître; une nation infirme demeure
+longtemps sur son lit avant d'expirer. Ce qu'il fallait à la royauté
+nouvelle, c'était de l'élan, de la jeunesse, de l'intrépidité, tourner
+le dos au passé, marcher avec la France à la rencontre de l'avenir.
+
+«De cela elle n'a cure; elle s'est présentée amaigrie, débiffée par les
+docteurs qui la médicamentaient. Elle est arrivée piteuse, les mains
+vides, n'ayant rien à donner, tout à recevoir, se faisant pauvrette,
+demandant grâce à chacun, et cependant hargneuse, déclamant contre la
+légitimité et singeant la légitimité, contre le républicanisme et
+tremblant devant lui. Ce _système_ pansu ne voit d'ennemis que dans deux
+oppositions qu'il menace. Pour se soutenir, il s'est composé une
+phalange des vétérans réengagistes: s'ils portaient autant de chevrons
+qu'ils ont fait de serments, ils auraient la manche plus bariolée que la
+livrée des Montmorency.
+
+«Je doute que la liberté se plaise longtemps à ce pot-au-feu d'une
+monarchie domestique. Les Francs l'avaient placée, cette liberté, dans
+un camp; elle a conservé chez leurs descendants le goût et l'amour de
+son premier berceau; comme l'ancienne royauté, elle veut être élevée sur
+le pavois et ses députés sont soldats.»
+
+De cette argumentation je passe au détail du système suivi dans nos
+relations extérieures. La faute immense du congrès de Vienne est d'avoir
+mis un pays militaire comme la France dans un état forcé d'hostilité
+avec les peuples riverains. Je fais voir tout ce que les étrangers ont
+acquis en territoire et en puissance, tout ce que nous pouvions
+reprendre en Juillet. Grande leçon! preuve frappante de la vanité de la
+gloire militaire et des oeuvres des conquérants! Si l'on faisait une
+liste des princes qui ont augmenté les possessions de la France,
+Bonaparte n'y figurerait pas; Charles X y occuperait une place
+remarquable!
+
+Passant de raisonnement en raisonnement, j'arrive à Louis-Philippe:
+«Louis-Philippe est roi,» dis-je, il porte le sceptre de l'enfant dont
+il était l'héritier immédiat, de ce pupille que Charles X avait remis
+entre les mains du lieutenant général du royaume, comme à un tuteur
+expérimenté, un dépositaire fidèle, un protecteur généreux. Dans ce
+château des Tuileries, au lieu d'une couche innocente, sans insomnie,
+sans remords, sans apparition, qu'a trouvé le prince? un trône vide que
+lui présente un spectre décapité portant dans sa main sanglante la tête
+d'un autre spectre....
+
+«Faut-il, pour achever, emmancher le fer de Louvel dans une loi, afin de
+porter le dernier coup à la famille proscrite? Si elle était poussée à
+ces bords par la tempête; si trop jeune encore, Henri n'avait pas les
+années requises à l'échafaud, eh bien! vous, les maîtres, accordez-lui
+dispense d'âge pour mourir.»
+
+Après avoir parlé au gouvernement de la France, je me retourne vers
+Holy-Rood et j'ajoute: «Oserai-je prendre, en finissant, la respectueuse
+liberté d'adresser quelques paroles aux hommes de l'exil? Ils sont
+rentrés dans la douleur comme dans le sein de leur mère: le malheur,
+séduction dont j'ai peine à me défendre, me semble avoir toujours
+raison; je crains de blesser son autorité sainte et la majesté qu'il
+ajoute à des grandeurs insultées, qui désormais n'ont plus que moi pour
+flatteur. Mais je surmonterai ma faiblesse, je m'efforcerai de faire
+entendre un langage qui, dans un jour d'infortune, pourrait préparer une
+espérance à ma patrie.
+
+«L'éducation d'un prince doit être en rapport avec la forme du
+gouvernement et les moeurs de son pays. Or, il n'y a en France ni
+chevalerie, ni chevaliers, ni soldats de l'oriflamme, ni gentilshommes
+bardés de fer, prêts à marcher à la suite du drapeau blanc. Il y a un
+peuple qui n'est plus le peuple d'autrefois, un peuple qui, changé par
+les siècles, n'a plus les anciennes habitudes et les antiques moeurs de
+nos pères. Qu'on déplore ou qu'on glorifie les transformations sociales
+advenues, il faut prendre la nation telle qu'elle est, les faits tels
+qu'ils sont, entrer dans l'esprit de son temps, afin d'avoir action sur
+cet esprit.
+
+«Tout est dans la main de Dieu, excepté le passé qui, une fois tombé de
+cette main puissante, n'y rentre plus.
+
+«Arrivera sans doute le moment où l'orphelin sortira de ce château des
+Stuarts, asile de mauvais augure qui semble étendre l'ombre de la
+fatalité sur sa jeunesse: le dernier-né du Béarnais doit se mêler aux
+enfants de son âge, aller aux écoles publiques, apprendre tout ce que
+l'on sait aujourd'hui. Qu'il devienne le jeune homme le plus éclairé de
+son temps; qu'il soit au niveau des sciences de l'époque; qu'il joigne
+aux vertus d'un chrétien du siècle de saint Louis les lumières d'un
+chrétien de notre siècle. Que des voyages l'instruisent des moeurs et
+des lois; qu'il ait traversé les mers, comparé les institutions et les
+gouvernements, les peuples libres et les peuples esclaves; que simple
+soldat, s'il en trouve l'occasion à l'étranger, il s'expose aux périls
+de la guerre, car on n'est point apte à régner sur des Français sans
+avoir entendu siffler le boulet. Alors on aura fait pour lui ce
+qu'humainement parlant on peut faire. Mais surtout gardez-vous de le
+nourrir dans les idées du droit invincible; loin de le flatter de
+remonter au rang de ses pères, préparez-le à n'y remonter jamais;
+élevez-le pour être homme, non pour être roi: là sont ses meilleures
+chances.
+
+«C'est assez: quel que soit le conseil de Dieu, il restera au candidat
+de ma tendre et pieuse fidélité une majesté des âges que les hommes ne
+lui peuvent ravir. Mille ans noués à sa jeune tête le pareront toujours
+d'une pompe au-dessus de celle de tous les monarques. Si dans la
+condition privée il porte bien ce diadème de jours, de souvenirs et de
+gloire, si sa main soulève sans effort ce sceptre du temps que lui ont
+légué ses aïeux, quel empire pourrait-il regretter?»
+
+ * * * * *
+
+M. le comte de Briqueville, dont je combattis ainsi la proposition,
+imprima quelques réflexions sur ma brochure; il me les envoya avec ce
+billet:
+
+«Monsieur,
+
+«J'ai cédé au besoin, au devoir de publier les réflexions qu'ont fait
+naître dans mon esprit vos pages éloquentes sur ma proposition. J'obéis
+à un sentiment non moins vrai en déplorant de me trouver en opposition
+avec vous, monsieur, qui, à la puissance du génie, joignez tant de
+titres à la considération publique. Le pays est en danger, et dès lors
+je ne puis plus croire à une dissension sérieuse entre nous: cette
+France nous invite à nous réunir pour la sauver; aidez-la de votre
+génie; nous manoeuvrerons, nous l'aiderons de nos bras. Sur ce terrain,
+monsieur, n'est-il pas vrai, nous ne serons pas longtemps sans nous
+entendre? Vous serez le Tyrtée d'un peuple dont nous sommes les soldats,
+et ce sera avec bonheur que je me proclamerai alors le plus ardent de
+vos adhérents politiques, comme je suis déjà le plus sincère de vos
+admirateurs.
+
+«Votre très-humble et obéissant serviteur,
+
+ «Le comte Armand de BRIQUEVILLE.
+
+«Paris, 15 novembre 1831.»
+
+
+Je ne restai pas en demeure, et je rompis contre le champion une seconde
+lance mort-née.
+
+
+ «Paris, ce 15 novembre 1831.
+
+«Monsieur.
+
+«Votre lettre est digne d'un gentilhomme: pardonnez-moi ce vieux mot,
+qui va à votre nom, à votre courage, à votre amour de la France. Comme
+vous, je déteste le joug étranger: s'il s'agissait de défendre mon pays,
+je ne demanderais pas à porter la lyre du poète, mais l'épée du vétéran
+dans les rangs de vos soldats.
+
+«Je n'ai point encore lu, monsieur, vos réflexions; mais si l'état de la
+politique vous conduisait à retirer la proposition qui m'a si
+étrangement affligé, avec quel bonheur je me rencontrerais près de vous,
+sans obstacle, sur le terrain de la liberté, de l'honneur, de la gloire
+de notre patrie!
+
+«J'ai l'honneur d'être, monsieur, avec la considération la plus
+distinguée, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
+
+ «CHATEAUBRIAND.»
+
+
+ Paris, rue d'Enfer, infirmerie de Marie-Thérèse, décembre 1831.
+
+Un poète, mêlant les proscriptions des Muses à celles des lois, dans une
+improvisation énergique, attaqua la veuve et l'orphelin. Comme ces vers
+étaient d'un écrivain de talent, ils acquirent une sorte d'autorité qui
+ne me permit pas de les laisser passer; je fis volte-face contre un
+autre ennemi[351].
+
+ [Note 351: M. Barthélemy a passé depuis au juste-milieu, non
+ sans force imprécations de beaucoup de gens qui se sont
+ ralliés seulement un peu plus tard. (Note de Paris, 1837.)
+ CH.]
+
+On ne comprendrait pas ma réponse si on ne lisait le libellé du
+poète[352]; je vous invite donc à jeter les yeux sur ces vers; ils sont
+très beaux et on les trouve partout. Ma réponse n'a pas été rendue
+publique: elle paraît pour la première fois dans ces _Mémoires_.
+Misérables débats où aboutissent les révolutions! Voilà à quelle lutte
+nous arrivons, nous faibles successeurs de ces hommes qui, les armes à
+la main, traitaient les grandes questions de gloire et de liberté en
+agitant l'univers! Des pygmées font entendre aujourd'hui leur petit cri
+parmi les tombeaux des géants ensevelis sous les monts qu'ils ont
+renversés sur eux.
+
+ [Note 352: Les vers de Barthélemy parurent le 6 novembre
+ 1831. Ils forment la XXXIe livraison de la _Némésis_. Pendant
+ toute une année, du 1er mars 1831 au 1er avril 1832,
+ Barthélemy soutint cette gageure de publier chaque semaine
+ une satire politique de plusieurs centaines de vers, tous
+ d'une facture irréprochable et d'une richesse de rimes que
+ Victor Hugo lui-même ne devait pas dépasser. Rarement a-t-on
+ mis plus beau talent au service d'opinions plus détestables.]
+
+
+ «Paris, mercredi soir, 9 novembre 1831
+
+«Monsieur,
+
+«J'ai reçu ce matin le dernier numéro de la _Némesis_ que vous m'avez
+fait l'honneur de m'envoyer. Pour me défendre de la séduction de ces
+éloges donnés avec tant d'éclat, de grâce et de charme[353], j'ai besoin
+de me rappeler les obstacles qui s'élèvent entre nous. Nous vivons dans
+deux mondes à part; nos espérances et nos craintes ne sont pas les
+mêmes; vous brûlez ce que j'adore, et je brûle ce que vous adorez. Vous
+avez grandi, monsieur, au milieu d'une foule d'avortons de Juillet;
+mais, de même que toute l'influence que vous supposez à ma prose ne fera
+pas, selon vous, remonter une race tombée; de même, selon moi, toute la
+puissance, de votre poésie ne ravalera pas cette noble race:
+serions-nous ainsi placés l'un et l'autre dans deux impossibilités?
+
+ [Note 353: L'auteur de _Némésis_, en effet, n'avait pas
+ ménagé les éloges au chantre des _Martyrs_:
+
+ Le monde des beaux-arts, à peine renaissant,
+ Se débattait encor dans son limon de sang;
+ Ce chaos attendait ta parole future;
+ Tu dis le _Fiat lux_ de la littérature.....
+ Autour de ton soleil, roi de l'immensité,
+ Mon obscure planète a longtemps gravité.
+
+ Et plus loin venait cette apostrophe à la vague de
+ l'Archipel:
+
+ Car depuis l'âge antique où, sur toutes ces mers,
+ Homère allait semant ses héroïques vers,
+ Jamais tu ne portas de Corinthe en Asie
+ Un homme, un voyageur, plus grand de poésie]
+
+«Vous êtes jeune, monsieur, comme cet avenir que vous songez et qui vous
+pipera; je suis vieux comme ce temps que je rêve et qui m'échappe. Si
+vous veniez vous asseoir à mon foyer, dites-vous obligeamment, vous
+reproduiriez mes traits sous votre burin: moi, je m'efforcerais de vous
+faire chrétien et royaliste. Puisque votre lyre, au premier accord de
+son harmonie, chantait _mes Martyrs et mon pèlerinage_, pourquoi
+n'achèveriez-vous pas la course? Entrez dans le lieu saint; le temps ne
+m'a arraché que les cheveux, comme il effeuille un arbre en hiver, mais
+la sève est restée au coeur: j'ai encore la main assez ferme pour tenir
+le flambeau qui guiderait vos pas sous les voûtes du sanctuaire.
+
+«Vous affirmez, monsieur, qu'il faudrait un peuple de poètes pour
+comprendre mes contradictions _de royaumes éteints et de jeunes
+républiques_; n'auriez-vous pas aussi célébré la _liberté_ et trouvé
+quelques magnifiques paroles pour les tyrans qui l'opprimaient? Vous
+citez les Dubarry, les Montespan, les Fontanges, les La Vallière; vous
+rappelez des faiblesses royales; mais ces faiblesses ont-elles coûté à
+la France ce que les débauches des Danton et des Camille Desmoulins lui
+ont coûté? Les moeurs de ces Catilina plébéiens se réfléchissaient
+jusque dans leur langage, ils empruntaient leurs métaphores à la
+porcherie des infâmes et des prostituées. Les fragilités de Louis XIV et
+de Louis XV ont-elles envoyé les pères et les époux au gibet, après
+avoir déshonoré les filles et les épouses? Les bains de sang ont-ils
+rendu l'impudicité d'un révolutionnaire plus chaste que les bains de
+lait ne rendaient virginale la souillure d'une Poppée? Quand les
+regrattiers de Robespierre auraient détaillé au peuple de Paris le sang
+des baignoires de Danton, comme les esclaves de Néron vendaient aux
+habitants de Rome le lait des thermes de sa courtisane, pensez-vous que
+quelque vertu se fût trouvée dans la lavure des obscènes bourreaux de la
+terreur?
+
+«La rapidité et la hauteur du vol de votre muse vous ont trompé,
+monsieur: le soleil qui rit à toutes les misères aura frappé les
+vêtements d'une veuve; ils vous auront semblé _dorés_: j'ai vu ces
+vêtements, ils étaient de deuil; ils ignoraient les fêtes; l'enfant,
+dans les entrailles qui le portaient, n'a été bercé que du bruit des
+larmes; s'il eût _dansé neuf mois dans le sein de sa mère_, comme vous
+le dites, il n'aurait eu donc de joie qu'avant de naître, entre la
+conception et l'enfantement, entre l'assassinat et la proscription! _La
+pâleur de redoutable augure_ que vous avez remarquée sur le visage de
+Henri est le résultat de la saignée paternelle et non la lassitude d'un
+bal de deux cent soixante-dix nuits. L'antique malédiction a été
+maintenue pour la fille de Henri IV: _in dolore paries filios_. Je ne
+connais que la déesse de la Raison dont les couches, hâtées par des
+adultères, aient eu lieu dans les danses de la mort. Il tombait de ses
+flancs publics des reptiles immondes qui ballaient à l'instant même avec
+les tricoteuses autour de l'échafaud, au son du coutelas, remontant et
+redescendant, refrain de la danse diabolique.
+
+«Ah! monsieur, je vous en conjure, au nom de votre rare talent, cessez
+de récompenser le crime et de punir le malheur par les sentences
+improvisées de votre muse; ne condamnez pas le premier au ciel, le
+second à l'enfer. Si, en restant attaché à la cause de la liberté et des
+lumières, vous donniez asile à la religion, à l'humanité, à l'innocence,
+vous verriez apparaître à vos veilles une autre espèce de Némésis, digne
+de tous les hommages de la terre. En attendant que vous versiez mieux
+que moi sur la vertu _tout l'océan de vos fraîches idées_, continuez,
+avec la vengeance que vous vous êtes faite, de traîner aux gémonies nos
+turpitudes; renversez les faux monuments d'une révolution qui n'a pas
+édifié le temple propre à son culte; labourez leurs ruines avec le soc
+de votre satire; semez le sel dans ce champ pour le rendre stérile, afin
+qu'il ne puisse y germer de nouveau aucune bassesse. Je vous recommande
+surtout, monsieur, ce gouvernement prosterné qui chevrote la fierté des
+obéissances, la victoire des défaites, et la gloire des humiliations de
+la patrie.
+
+ «CHATEAUBRIAND[354].»
+
+ [Note 354: Voir l'_Appendice_ nº IX: _La NÉMÉSIS de
+ Barthélemy, Chateaubriand, Lamartine et Balzac._]
+
+
+ Paris, rue d'Enfer, fin de mars 1832.
+
+Ces voyages et ces combats finirent pour moi l'année 1831: au
+commencement de cette année 1832, autre tracasserie.
+
+La révolution de Paris avait laissé sur le pavé de Paris une foule de
+Suisses, de gardes du corps, d'hommes de tous états nourris par la cour,
+qui mouraient de faim et que de bonnes têtes monarchiques, jeunes et
+folles sous leurs cheveux gris, imaginèrent d'enrôler pour un coup de
+main.
+
+Dans ce formidable complot[355], il ne manquait pas de personnes graves,
+pâles, maigres, transparentes, courbées, le visage noble, les yeux
+encore vifs, la tête blanchie; ce passé ressemblait à l'honneur
+ressuscité venant essayer de rétablir, avec ses mains d'ombre, la
+famille qu'il n'avait pu soutenir de ses vivantes mains. Souvent des
+gens à béquilles prétendent étayer les monarchies croulantes; mais, à
+cette époque de la société, la restauration d'un monument du moyen âge
+est impossible, parce que le génie qui animait cette architecture est
+mort: on ne fait que du vieux en croyant faire du gothique.
+
+ [Note 355: La _Conspiration de la rue des Prouvaires_. Dans
+ le procès auquel donna lieu cette affaire, et dont il sera
+ parlé dans la note suivante, des noms considérables
+ retentirent, tels que ceux du maréchal Victor, duc de
+ Bellune, du duc de Rivière, du baron de Mestre, des comtes de
+ Fourmont, de Brulard et de Floirac, de la comtesse de
+ Sérionne.]
+
+D'un autre côté, les héros de Juillet, à qui le juste-milieu avait
+filouté la République, ne demandaient pas mieux que de s'entendre avec
+les carlistes pour se venger d'un ennemi commun, quitte à s'égorger
+après la victoire. M. Thiers ayant préconisé le système de 1793 comme
+l'oeuvre de la liberté, de la victoire et du génie, de jeunes
+imaginations se sont allumées au feu d'un incendie dont elles ne
+voyaient que la réverbération lointaine; elles en sont à la poésie de la
+terreur: affreuse et folle parodie qui fait rebrousser l'heure de la
+liberté. C'est méconnaître à la fois le temps, l'histoire et l'humanité;
+c'est obliger le monde à reculer jusque sous le fouet du garde-chiourme
+pour se sauver de ces fanatiques de l'échafaud.
+
+Il fallait de l'argent pour nourrir tous ces mécontents, héros de
+Juillet éconduits, ou domestiques sans place: on se cotisa. Des
+conciliabules carlistes et républicains avaient lieu dans tous les coins
+de Paris, et la police, au fait de tout, envoyait ses espions prêcher,
+d'un club à un grenier, l'égalité et la légitimité. On m'informait de
+ces menées que je combattais. Les deux partis voulaient me déclarer leur
+chef au moment certain du triomphe: un club républicain me fit demander
+si j'accepterais la présidence de la République; je répondis: «Oui, très
+certainement; mais après M. de la Fayette;» ce qui fut trouvé modeste et
+convenable. Le général La Fayette venait quelquefois chez madame
+Récamier; je me moquais un peu de _sa meilleure des républiques_; je lui
+demandais s'il n'aurait pas mieux fait de proclamer Henri V et d'être le
+véritable président de la France pendant la minorité du royal enfant. Il
+en convenait et prenait bien la plaisanterie, car il était homme de
+bonne compagnie. Toutes les fois que nous nous retrouvions, il me
+disait: «Ah! vous allez recommencer votre querelle.» Je lui faisais
+convenir qu'il n'y avait pas eu d'homme plus attrapé que lui par son
+bon ami Philippe.
+
+Au milieu de cette agitation et de ces conspirations extravagantes,
+arrive un homme déguisé. Il débarqua chez moi, perruque de chiendent sur
+l'occiput, lunettes vertes sur le nez, masquant ses yeux qui voyaient
+très bien sans lunettes. Il avait ses poches pleines de lettres de
+change qu'il montrait; et tout de suite instruit que je voulais vendre
+ma maison et arranger mes affaires, il me fit offre de ses services; je
+ne pouvais m'empêcher de rire de ce monsieur (homme d'esprit et de
+ressource d'ailleurs) qui se croyait obligé de m'acheter pour la
+légitimité. Ses offres devenant trop pressantes, il vit sur mes lèvres
+un dédain qui l'obligea de faire retraite, et il écrivit à mon
+secrétaire ce petit billet que j'ai gardé:
+
+«Monsieur,
+
+«Hier au soir j'ai eu l'honneur de voir M. le vicomte de Chateaubriand,
+qui m'a reçu avec sa bonté habituelle; néanmoins j'ai cru m'apercevoir
+qu'il n'avait plus son abandon ordinaire. Dites-moi, je vous prie, ce
+qui aurait pu me retirer sa confiance, à laquelle je tenais plus qu'à
+toute autre chose; si on lui a fait des _cancans_, je ne crains pas de
+mettre ma conduite au grand jour, et je suis prêt à répondre à tout ce
+qu'on pourrait lui avoir dit; il connaît trop la méchanceté des
+intrigants pour me condamner sans vouloir m'entendre. Il y a même des
+peureux qui en font aussi; mais il faut espérer que le jour arrivera où
+l'on verra les gens qui sont véritablement dévoués. Il m'a donc dit
+qu'il était inutile de me mêler de ses affaires; j'en suis désolé, car
+j'aime à croire qu'elles auraient été arrangées selon ses désirs. Je me
+doute à peu près quelle est la personne qui, sur cet article, l'a fait
+changer; si dans le temps j'avais été moins discret, elle n'aurait pas
+été à même de me nuire chez votre excellent _patron_. Enfin, je ne lui
+en suis pas moins dévoué, vous pouvez l'en assurer de nouveau en lui
+présentant mes hommages respectueux. J'ose espérer qu'un jour viendra où
+il pourra me connaître et me juger.
+
+«Agréez, je vous prie, monsieur, etc.»
+
+Hyacinthe fit à ce billet cette réponse que je lui dictai:
+
+«Mon patron n'a rien du tout de particulier contre la personne qui m'a
+écrit; mais il veut vivre hors de tout, et ne veut accepter aucun
+service.»
+
+Bientôt après, la catastrophe arriva.
+
+Connaissez-vous la rue des Prouvaires[356], rue étroite, sale,
+populeuse, dans le voisinage de Saint-Eustache et des halles? C'est là
+que se donna le fameux souper de la troisième restauration. Les convives
+étaient armés de pistolets, de poignards et de clefs; on devait, après
+boire, s'introduire dans la galerie du Louvre, et, passant à minuit
+entre deux rangs de chefs-d'oeuvre, aller frapper le monstre usurpant au
+milieu d'une fête. La conception était romantique; le XVIe siècle était
+revenu, on pouvait se croire au temps des Borgia, des Médicis de
+Florence et des Médicis de Paris, aux hommes près.
+
+ [Note 356: La _conspiration de la rue des Prouvaires_ ne
+ laissa pas d'être assez sérieuse. Les conjurés étaient au
+ nombre d'environ trois mille. L'argent ne leur manquait pas,
+ ni le courage. Ils comptaient des complices jusque dans la
+ domesticité du château; ils étaient en possession de cinq
+ clefs ouvrant les grilles du jardin des Tuileries, et
+ l'entrée du Louvre leur était promise. Un grand bal devait
+ avoir lieu à la Cour dans la nuit du 1er au 2 février 1832.
+ Les conjurés choisirent cette nuit-là pour mettre leur
+ complot à exécution. Il fut convenu que les uns se
+ réuniraient par détachements sur divers points de la
+ capitale, pour partir de là, au signal convenu, et marcher
+ vers le château, tandis que, se glissant dans l'ombre des
+ ruelles qui conduisent au Louvre, les autres pénétreraient
+ dans la galerie des tableaux, feraient irruption dans la
+ salle de bal et, grâce au désordre de cette attaque imprévue,
+ s'empareraient de la famille royale. Des _marrons_, espèces
+ de petites bombes, auraient été lancés au milieu des voitures
+ stationnant aux portes du palais; des _chevalets_, morceaux
+ de bois, garnis de pointes de fer, auraient été semés sous
+ les pieds des chevaux; enfin, on se croyait en droit
+ d'espérer que des pièces d'artifice seraient disposées dans
+ la salle de spectacle, de manière à pouvoir, en mettant le
+ feu à la charpente, augmenter la confusion. Les principaux
+ conjurés devaient se réunir, à onze heures du soir, en armes,
+ chez un restaurateur de la rue des Prouvaires, au numéro 12
+ de cette rue. Ils y étaient rassemblés, au nombre d'une
+ centaine, lorsque tout à coup la rue se remplit de gardes
+ municipaux et de sergents de ville, qui, malgré la résistance
+ des chefs du complot et de leurs hommes, purent procéder à
+ leur arrestation. Le procès s'ouvrit, devant la Cour
+ d'assises de la Seine, le 5 juillet 1832. Les accusés étaient
+ au nombre de soixante-six, dont onze contumaces, et les
+ débats ne remplirent pas moins de dix-huit audiences. L'arrêt
+ fut rendu le 25 juillet. Six accusés furent condamnés à la
+ peine de la déportation; douze à cinq ans de détention;
+ quatre à deux années, et cinq à une année d'emprisonnement.
+ Tous les autres étaient acquittés. Parmi les condamnés à la
+ détention, se trouvait M. Piégard Sainte-Croix, royaliste
+ ardent, dont la fille, _carliste_ comme son père, épousera
+ plus tard le célèbre écrivain socialiste P.-J. Proudhon.]
+
+Le 1er février, à neuf heures du soir, j'allais me coucher, lorsqu'un
+homme zélé et l'individu aux lettres de change forcèrent ma porte, rue
+d'Enfer, pour me dire que tout était prêt, que dans deux heures
+Louis-Philippe aurait disparu; ils venaient s'informer s'ils pouvaient
+me déclarer le chef principal du gouvernement provisoire, et si je
+consentais à prendre, avec un conseil de régence, les rênes du
+gouvernement provisoire au nom de Henri V. Ils avouaient que la chose
+était périlleuse, mais que je n'en recueillerais que plus de gloire, et
+que, comme je convenais à tous les partis, j'étais le seul homme de
+France en position de jouer un pareil rôle.
+
+C'était me serrer de près, deux heures pour me décider à ma couronne!
+deux heures pour aiguiser le grand sabre de mamelouck que j'avais acheté
+au Caire en 1806! Pourtant, je n'éprouvai aucun embarras et je leur dis:
+«Messieurs, vous savez que je n'ai jamais approuvé cette entreprise, qui
+me paraît folle. Si j'avais à m'en mêler, j'aurais partagé vos périls et
+n'aurais pas attendu votre victoire pour accepter le prix de vos
+dangers. Vous savez que j'aime sérieusement la liberté, et il m'est
+évident, par les meneurs de toute cette affaire, qu'ils ne veulent point
+de liberté, qu'ils commenceraient, demeurés maîtres du champ de
+bataille, par établir le règne de l'arbitraire. Ils n'auraient personne,
+ils ne m'auraient pas surtout pour les soutenir dans ces projets; leur
+succès amènerait une complète anarchie, et l'étranger, profitant de nos
+discordes, viendrait démembrer la France. Je ne puis donc entrer dans
+tout cela. J'admire votre dévouement, mais le mien n'est pas de la même
+nature. Je vais me coucher; «je vous conseille d'en faire autant, et
+j'ai bien peur d'apprendre demain matin le malheur de vos amis.»
+
+Le souper eut lieu; l'hôte du logis, qui ne l'avait préparé qu'avec
+l'autorisation de la police, savait à quoi s'en tenir. Les mouchards, à
+table, trinquaient le plus haut à la santé de Henri V; les sergents de
+ville arrivèrent, empoignèrent les convives et renversèrent encore une
+fois la coupe de la royauté légitime. Le Renaud des aventuriers
+royalistes était un savetier de la rue de Seine[357], décoré de Juillet,
+qui s'était battu vaillamment dans les trois journées, et qui blessa
+grièvement, pour Henri V, un agent de police de Louis-Philippe, comme il
+avait tué des soldats de la garde, pour chasser le même Henri V et les
+deux vieux rois.
+
+ [Note 357: Louis _Poncelet_, dit Chevalier, âgé de 27 ans,
+ cordonnier. Il fut le vrai chef du complot, et fit preuve, en
+ toute cette affaire, de rares qualités d'intelligence,
+ d'énergie et d'audace. Dans le procès, il se fit remarquer,
+ entre tous, par la loyauté de ses réponses, habile à ne pas
+ compromettre ses complices et peu occupé de ses propres
+ périls. Il fut condamné à la peine de la déportation.]
+
+J'avais reçu, pendant cette affaire, un billet de madame la duchesse de
+Berry qui me nommait _membre d'un gouvernement secret_, qu'elle
+établissait en qualité de régente de France. Je profitai de cette
+occasion pour écrire à la princesse la lettre suivante[358]:
+
+ [Note 358: J'ai repris quelques passages de la longue lettre
+ pour les placer dans mes _Explications sur mes 12,000
+ francs_; et depuis, dans mon _Mémoire sur la captivité de
+ Madame la duchesse de Berry_. CH.]
+
+«Madame,
+
+«C'est avec la plus profonde reconnaissance que j'ai reçu le témoignage
+de confiance et d'estime dont vous avez bien voulu m'honorer; il impose
+à ma fidélité le devoir de redoubler de zèle, en mettant toujours sous
+les yeux de Votre Altesse Royale ce qui me paraîtra la vérité.
+
+«Je parlerai d'abord des prétendues conspirations dont le bruit sera
+peut-être parvenu jusqu'à Votre Altesse Royale. On affirme qu'elles ont
+été fabriquées ou provoquées par la police. Laissant de côté le fait, et
+sans insister sur ce que les conspirations (vraies ou fausses) ont en
+elles-mêmes de répréhensible, je me contenterai de remarquer que notre
+caractère national est à la fois trop léger et trop franc pour réussir à
+de pareilles besognes. Aussi, depuis quarante années, ces sortes
+d'entreprises coupables ont-elles constamment échoué. Rien de plus
+ordinaire que d'entendre un Français se vanter publiquement d'être d'un
+complot; il en raconte tout le détail, sans oublier le jour, le lieu et
+l'heure, à quelque espion qu'il prend pour un confrère; il dit tout
+haut, ou plutôt il crie aux passants: «Nous avons quarante mille hommes
+bien comptés, nous avons soixante mille cartouches, telle rue, numéro
+tant, dans la maison qui fait le coin.» Et puis ce Catilina va danser et
+rire.
+
+«Les sociétés secrètes ont seules une longue portée, parce qu'elles
+procèdent par révolutions et non par conspirations; elles visent à
+changer les doctrines, les idées et les moeurs, avant de changer les
+hommes et les choses; leurs progrès sont lents, mais les résultats
+certains. La publicité de la pensée détruira l'influence des sociétés
+secrètes; c'est l'opinion publique qui maintenant opérera en France ce
+que les congrégations occultes accomplissent chez les peuples non encore
+émancipés.
+
+«Les départements de l'Ouest et du Midi, qu'on a l'air de vouloir
+pousser à bout par l'arbitraire et la violence, conservent cet esprit de
+fidélité qui distingua les antiques moeurs; mais cette moitié de la
+France ne conspirera jamais, dans le sens étroit de ce mot: c'est une
+espèce de camp au repos sous les armes. Admirable comme réserve de la
+légitimité, elle serait insuffisante comme avant-garde et ne prendrait
+jamais avec succès l'offensive. La civilisation a fait trop de progrès
+pour qu'il éclate une de ces guerres intestines à grands résultats,
+ressource et fléau des siècles à la fois plus chrétiens et moins
+éclairés.
+
+«Ce qui existe en France n'est point une monarchie, c'est une
+république; à la vérité, du plus mauvais aloi. Cette république est
+plastronnée d'une royauté qui reçoit les coups et les empêche de porter
+sur le gouvernement même.
+
+«De plus, si la légitimité est une force considérable, l'élection est
+aussi un pouvoir prépondérant, même lorsqu'elle n'est que fictive,
+surtout en ce pays où l'on ne vit que de vanité: la passion française,
+l'égalité, est flattée par l'élection.
+
+«Le gouvernement de Louis-Philippe se livre à un double excès
+d'arbitraire et d'obséquiosité auquel le gouvernement de Charles X
+n'avait jamais songé. On supporte cet excès, pourquoi? Parce que le
+peuple supporte plus facilement la tyrannie d'un gouvernement qu'il a
+créé que la rigueur légale des institutions qui ne sont pas son ouvrage.
+
+«Quarante années de tempêtes ont brisé les plus fortes âmes: l'apathie
+est grande, l'égoïsme presque général; on se ratatine pour se
+soustraire au danger, garder ce qu'on a, vivoter en paix. Après une
+révolution, il reste aussi des hommes gangrenés qui communiquent à tout
+leur souillure, comme après une bataille il reste des cadavres qui
+corrompent l'air. Si, par un souhait, Henri V pouvait être transporté
+aux Tuileries sans dérangement, sans secousse, sans compromettre le plus
+léger intérêt, nous serions bien près d'une restauration; mais, pour
+l'avoir, s'il faut seulement ne pas dormir une nuit, les chances
+diminuent.
+
+«Les résultats des journées de Juillet n'ont tourné ni au profit du
+peuple, ni à l'honneur de l'armée, ni à l'avantage des lettres, des
+arts, du commerce et de l'industrie. L'État est devenu la proie des
+ministériels de profession et de cette classe qui voit la patrie dans
+son pot-au-feu, les affaires publiques dans son ménage: il est
+difficile, madame, que vous connaissiez de loin ce qu'on appelle ici le
+_juste-milieu_; que Son Altesse Royale se figure une absence complète
+d'élévation d'âme, de noblesse de coeur, de dignité de caractère;
+qu'elle se représente des gens gonflés de leur importance, ensorcelés de
+leurs emplois, affolés de leur argent, décidés à se faire tuer pour
+leurs pensions: rien ne les en détachera; c'est à la vie et à la mort;
+ils y sont mariés comme les Gaulois à leurs épées, les chevaliers à
+l'oriflamme, les huguenots au panache blanc de Henri IV, les soldats de
+Napoléon au drapeau tricolore; ils ne mourront qu'épuisés de serments à
+tous les régimes, après en avoir versé la dernière goutte sur leur
+dernière place. Ces eunuques de la quasi-légitimité dogmatisent
+l'indépendance en faisant assommer les citoyens dans les rues et en
+entassant les écrivains dans les geôles; ils entonnent des chants de
+triomphe en évacuant la Belgique sur l'injonction d'un ministre anglais,
+et bientôt Ancône sur l'ordre d'un caporal autrichien. Entre les huis de
+Sainte-Pélagie et les portes des cabinets de l'Europe, ils se
+prélassent, tout guindés de liberté et tout crottés de gloire.
+
+«Ce que j'ai dit concernant les dispositions de la France ne doit pas
+décourager Votre Altesse Royale; mais je voudrais que l'on connût mieux
+la route qui conduit au trône de Henri V.
+
+«Vous savez ma manière de penser relativement à l'éducation de mon jeune
+roi: mes sentiments se trouvent exprimés à la fin de la brochure que
+j'ai déposée aux pieds de Votre Altesse Royale: je ne pourrais que me
+répéter. Que Henri V soit élevé pour son siècle, avec et par les hommes
+de son siècle; ces deux mots résument tout mon système. Qu'il soit élevé
+surtout pour n'être pas roi. Il peut régner demain, il peut ne régner
+que dans dix ans, il peut ne régner jamais: car si la légitimité a les
+diverses chances de retour que je vais à l'instant déduire, néanmoins
+l'édifice actuel pourrait crouler sans qu'elle sortit de ses ruines.
+Vous avez l'âme assez ferme, madame, pour supposer, sans vous laisser
+abattre, un jugement de Dieu qui replongerait votre illustre race dans
+les sources populaires; de même que vous avez le coeur assez grand pour
+nourrir de justes espérances sans vous en laisser enivrer. Je dois
+maintenant vous présenter cette autre partie du tableau.
+
+«Votre Altesse Royale peut tout défier, tout braver avec son âge; il lui
+reste plus d'années à parcourir qu'il ne s'en est écoulé depuis le
+commencement de la Révolution. Or, que n'ont point vu ces dernières
+années? Quand la République, l'Empire, la légitimité ont passé,
+l'amphibie du juste-milieu ne passerait point! Quoi! ce serait pour
+arriver à la misère d'hommes et de choses de ce moment que nous aurions
+traversé et dépensé tant de crimes, de malheur, de talent, de liberté,
+de gloire! Quoi! l'Europe bouleversée, les trônes croulant les uns sur
+les autres, les générations précipitées à la fosse le glaive dans le
+sein, le monde en travail pendant un demi-siècle, tout cela pour
+enfanter la quasi-légitimité! On concevrait une grande République
+émergeant de ce cataclysme social; du moins serait-elle habile à hériter
+des conquêtes de la Révolution, à savoir, la liberté politique, la
+liberté et la publicité de la pensée, le nivellement des rangs,
+l'admission à tous les emplois, l'égalité de tous devant la loi,
+l'élection et la souveraineté populaire. Mais comment supposer qu'un
+troupeau de sordides médiocrités, sauvées du naufrage, puissent employer
+ces principes? À quelle proportion ne les ont-elles pas déjà réduits!
+elles les détestent et ne soupirent qu'après les lois d'exception; elles
+voudraient prendre toutes ces libertés sous la couronne qu'elles ont
+forgée, comme sous une trappe; puis on niaiserait béatement avec des
+canaux, des chemins de fer, des tripotages d'arts, des arrangements de
+lettres; monde de machines, de bavardage et de suffisance surnommé
+_société modèle_. Malheur à toute supériorité, à tout homme de génie
+ambitieux de préférence, de gloire et de plaisir, de sacrifice et de
+renommée, aspirant au triomphe de la tribune, de la lyre ou des armes,
+qui s'élèverait un jour dans cet univers d'ennui!
+
+«Il n'y a qu'une chance, madame, pour que la quasi-légitimité continuât
+de végéter: ce serait que l'état actuel de la société fût l'état naturel
+de cette société même à l'époque où nous sommes. Si le peuple vieilli se
+trouvait en rapport avec son gouvernement décrépit; si, entre le
+gouvernant et le gouverné, il y avait harmonie d'infirmité et de
+faiblesse, alors, madame, tout serait fini pour Votre Altesse Royale,
+comme pour le reste des Français. Mais, si nous ne sommes pas arrivés à
+l'âge du radotage national, et si la République immédiate est
+impossible, c'est la légitimité qui semble appelée à renaître. Vivez
+votre jeunesse, madame, et vous aurez les royaux haillons de cette
+pauvresse appelée monarchie de Juillet. Dites à vos ennemis ce que votre
+aïeule, la reine Blanche, disait aux siens pendant la minorité de saint
+Louis: «Point ne me chaut d'attendre.» Les belles heures de la vie vous
+ont été données en compensation de vos malheurs, et l'avenir vous rendra
+autant de félicités que le présent vous aura dérobé de jours.
+
+«La première raison qui milite en votre faveur, madame, est la justice
+de votre cause et l'innocence de votre fils. Toutes les éventualités ne
+sont pas contre le bon droit.»
+
+Après avoir détaillé les raisons d'espérance que je ne nourrissais
+guère, mais que je cherchais à grossir pour consoler la princesse, je
+continue:
+
+«Voilà, madame, l'état précaire de la quasi-légitimité à l'intérieur; à
+l'extérieur, sa position n'est pas plus assurée. Si le gouvernement de
+Louis-Philippe avait senti que la révolution de Juillet biffait les
+transactions antécédentes, qu'une autre constitution nationale amenait
+un autre droit politique et changeait les intérêts sociaux; s'il avait
+eu, au début de sa carrière, jugement et courage, il aurait pu, sans
+brûler une seule amorce, doter la France de la frontière qui lui a été
+enlevée, tant était vif l'assentiment des peuples, tant était grande la
+stupéfaction des rois. La quasi-légitimité aurait payé sa couronne
+argent comptant avec un accroissement de territoire et se serait
+retranchée derrière ce boulevard. Au lieu de profiter de son élément
+républicain pour marcher vite, elle a eu peur de son principe; elle
+s'est traînée sur le ventre; elle a abandonné les nations soulevées pour
+elle et par elle; elle les a rendues adverses, de clientes qu'elles
+étaient; elle a éteint l'enthousiasme guerrier, elle a changé en un
+pusillanime souhait de paix un désir éclairé de rétablir l'équilibre des
+forces entre nous et les États voisins, de réclamer au moins auprès de
+ces États, démesurément agrandis, les lambeaux détachés de notre vieille
+patrie. Par faillance de coeur et défaut de génie, Louis-Philippe a
+reconnu des traités qui ne sont point de la nature de la révolution,
+traités avec lesquels elle ne peut vivre et que les étrangers ont
+eux-mêmes violés.
+
+«Le juste-milieu a laissé aux cabinets étrangers le temps de se
+reconnaître et de former leurs armées. Et comme l'existence d'une
+monarchie démocratique est incompatible avec l'existence des monarchies
+continentales, les hostilités, malgré les protocoles, les embarras de
+finances, les peurs mutuelles, les armistices prolongés, les gracieuses
+dépêches, les démonstrations d'amitié, les hostilités, dis-je,
+pourraient sortir de cette incompatibilité. Si notre royauté bourgeoise
+est résignée aux insultes, si les hommes rêvent la paix, les choses
+pourront imposer la guerre.
+
+«Mais que la guerre brise ou ne brise pas la quasi-légitimité, je sais
+que vous ne mettrez jamais, madame, votre espérance dans l'étranger;
+vous aimeriez mieux que Henri V ne régnât jamais que de le voir arriver
+sous le patronage d'une coalition européenne: c'est de vous-même, c'est
+de votre fils que vous tirez votre espérance. De quelque manière qu'on
+raisonne sur les ordonnances, elles ne pouvaient jamais atteindre Henri
+V; innocent de tout, il a pour lui l'élection des siècles et ses
+infortunes natales. Si le malheur nous touche dans la solitude d'une
+tombe, il nous attendrit encore davantage quand il veille auprès d'un
+berceau: car alors il n'est plus le souvenir d'une chose passée, d'une
+créature misérable, mais qui a cessé de souffrir; il est une pénible
+réalité; il attriste un âge qui ne devait connaître que la joie; il
+menace toute une vie qui ne lui a rien fait et n'a pas mérité ses
+rigueurs.
+
+«Pour vous, madame, il y a dans vos adversités une autorité puissante.
+Vous, baignée du sang de votre mari, avez porté dans votre sein le fils
+que la politique appela l'_enfant de l'Europe_ et la religion l'_enfant
+du miracle_. Quelle influence n'exercez-vous pas sur l'opinion, quand on
+vous voit garder seule, à l'orphelin exilé, la pesante couronne que
+Charles X secoua de sa tête blanchie, et au poids de laquelle se sont
+dérobés deux autres fronts assez chargés de douleur pour qu'il leur fût
+permis de rejeter ce nouveau fardeau! Votre image se présente à notre
+souvenir avec ces grâces de femme qui, assises sur le trône, semblent
+occuper leur place naturelle. Le peuple ne nourrit contre vous aucun
+préjugé; il plaint vos peines, il admire votre courage; il garde la
+mémoire de vos jours de deuil; il vous sait gré de vous être mêlée plus
+tard à ses plaisirs, d'avoir partagé ses goûts et ses fêtes; il trouve
+un charme à la vivacité de cette Française étrangère, venue d'un pays
+cher à notre gloire par les journées de Fornoue, de Marignan, d'Arcole
+et de Marengo. Les Muses regrettent leur protectrice née sous ce beau
+ciel de l'Italie, qui lui inspira l'amour des arts, et qui fit d'une
+fille de Henri IV une fille de François Ier.
+
+«La France, depuis la Révolution, a souvent changé de conducteurs, et
+n'a point encore vu une femme au timon de l'État. Dieu veut peut-être
+que les rênes de ce peuple indomptable, échappées aux mains dévorantes
+de la Convention, rompues dans les mains victorieuses de Bonaparte,
+inutilement saisies par Louis XVIII et Charles X, soient renouées par
+une jeune princesse; elle saurait les rendre à la fois moins fragiles et
+plus légères.»
+
+Rappelant enfin à Madame qu'elle a bien voulu songer à moi pour faire
+partie du gouvernement secret, je termine ainsi ma lettre:
+
+«À Lisbonne s'élève un magnifique monument sur lequel on lit cette
+épitaphe: _Ci-gît Basco Fuguera contre sa volonté._ Mon mausolée sera
+modeste, et je n'y reposerai pas malgré moi.
+
+«Vous connaissez, madame, l'ordre d'idées dans lequel j'aperçois la
+possibilité d'une restauration; les autres combinaisons seraient
+au-dessus de la portée de mon esprit; je confesserais mon insuffisance.
+C'est _ostensiblement_, et en me proclamant l'homme de votre aveu, de
+votre confiance, que je trouverais quelque force; mais, ministre
+plénipotentiaire de nuit, chargé d'affaires accrédité auprès des
+ténèbres, c'est à quoi je ne me sentirais aucune aptitude. Si Votre
+Altesse Royale me nommait patemment son ambassadeur auprès du peuple de
+la _nouvelle France_, j'inscrirais en grosses lettres sur ma porte:
+_Légation de l'ancienne France._ Il en arriverait ce qu'il plairait à
+Dieu; mais je n'entendrais rien aux dévouements secrets; je ne sais me
+rendre coupable de fidélité que par le flagrant délit.
+
+[Illustration: Madame la Duchesse de St. Leu.]
+
+«Madame, sans refuser à Votre Altesse Royale les services qu'elle aura
+le droit de me commander, je la supplie d'agréer le projet que j'ai
+formé d'achever mes jours dans la retraite. Mes idées ne peuvent
+convenir aux personnes qui ont la confiance des nobles exilés
+d'Holy-Rood: le malheur passé, l'antipathie naturelle contre mes
+principes et ma personne renaîtrait avec la prospérité. J'ai vu
+repousser les plans que j'avais présentés pour la grandeur de ma
+patrie, pour donner à la France des frontières dans lesquelles elle pût
+exister à l'abri des invasions, pour la soustraire à la honte des
+traités de Vienne et de Paris. Je me suis entendu traiter de renégat
+quand je défendais la religion, de révolutionnaire, quand je m'efforçais
+de fonder le trône sur la base des libertés publiques. Je retrouverais
+les mêmes obstacles augmentés de la haine que les fidèles de cour, de
+ville et de province, auraient conçue de la leçon que leur infligea ma
+conduite au jour de l'épreuve. J'ai trop peu d'ambition, trop besoin de
+repos pour faire de mon attachement un fardeau à la couronne, et lui
+imposer ma présence importune. J'ai rempli mes devoirs sans penser un
+seul moment qu'ils me donnassent droit à la faveur d'une famille
+auguste: heureux qu'elle m'ait permis d'embrasser ses adversités! Je ne
+vois rien au-dessus de cet honneur; elle ne trouvera pas de serviteur
+plus zélé que moi; elle en trouvera de plus jeunes et de plus habiles.
+Je ne me crois pas un homme nécessaire, et je pense qu'il n'y a plus
+d'hommes nécessaires aujourd'hui: inutile au présent, je vais aller dans
+la solitude m'occuper du passé. J'espère, madame, vivre encore assez
+pour ajouter à l'histoire de la Restauration la page glorieuse que
+promettent à la France vos futures destinées.
+
+«Je suis avec le plus profond respect, madame, de Votre Altesse Royale
+le très-humble et très-obéissant serviteur,
+
+ «CHATEAUBRIAND.»
+
+
+La lettre fut obligée d'attendre un courrier sûr; le temps marcha et
+j'ajoutai à ma dépêche ce post-scriptum:
+
+ «Paris, 12 avril 1832.
+
+«Madame,
+
+«Tout vieillit vite en France; chaque jour ouvre de nouvelles chances à
+la politique et commence une série d'événements. Nous en sommes
+maintenant à la maladie de M. Périer et au fléau de Dieu. J'ai envoyé à
+M. le préfet de la Seine la somme de 12,000 fr. que la fille proscrite
+de saint Louis et de Henri IV a destinée au soulagement des infortunés:
+quel digne usage de sa noble indigence! Je m'efforcerai, madame, d'être
+le fidèle interprète de vos sentiments. Je n'ai reçu de ma vie une
+mission dont je me sentisse plus honoré.
+
+«Je suis avec le plus profond respect, etc.»
+
+
+Avant de parler de l'affaire des 12,000 fr. pour les _cholériques_,
+mentionnés dans ce post-scriptum, il faut parlée du choléra. Dans mon
+voyage en Orient je n'avais point rencontré la peste, elle est venue me
+trouver à domicile; la fortune après laquelle j'avais couru m'attendait
+assise à ma porte.
+
+ * * * * *
+
+À l'époque de la peste d'Athènes, l'an 431 avant notre ère, vingt-deux
+grandes pestes avaient déjà ravagé le monde. Les Athéniens se figurèrent
+qu'on avait empoisonné leurs puits; imagination populaire renouvelée
+dans toutes les contagions. Thucydide nous a laissé du fléau de
+l'Attique une description copiée chez les anciens par Lucrèce, Virgile,
+Ovide, Lucain, chez les modernes par Boccace et Manzoni. Il est
+remarquable qu'à propos de la peste d'Athènes, Thucydide ne dit pas un
+mot d'Hippocrate, de même qu'il ne nomme pas Socrate à propos
+d'Alcibiade. Cette peste donc attaquait d'abord la tête, descendait dans
+l'estomac, de là dans les entrailles, enfin dans les jambes; si elle
+sortait par les pieds après avoir traversé tout le corps, comme un long
+serpent, on guérissait. Hippocrate l'appela le mal divin, et Thucydide
+le _feu sacré_; ils la regardèrent tous deux comme le feu de la colère
+céleste.
+
+Une des plus épouvantables pestes fut celle de Constantinople au Ve
+siècle, sous le règne de Justinien: le christianisme avait déjà modifié
+l'imagination des peuples et donné un nouveau caractère à une calamité,
+de même qu'il avait changé la poésie; les malades croyaient voir errer
+autour d'eux des spectres et entendre des voix menaçantes.
+
+La peste noire du XIVe siècle, connue sous le nom de la _mort noire_,
+prit naissance à la Chine: on s'imaginait qu'elle courait sous la forme
+d'une vapeur de feu en répandant une odeur infecte. Elle emporta les
+quatre cinquièmes des habitants de l'Europe.
+
+En 1575 descendit sur Milan la contagion qui rendit immortelle la
+charité de saint Charles Borromée. Cinquante-quatre ans plus tard, en
+1629, cette malheureuse ville fut encore exposée aux calamités dont
+Manzoni[359] a fait une peinture bien supérieure au célèbre tableau de
+Boccace.
+
+ [Note 359: Dans son admirable roman, _I Promessi Sposi_.]
+
+En 1600 le fléau se renouvela en Europe, et dans ces deux pestes de 1629
+et 1660 se reproduisirent les mêmes symptômes de délire de la peste de
+Constantinople.
+
+«Marseille, dit M. Lemontey, sortait en 1720 du sein des fêtes qui
+avaient signalé le passage de mademoiselle de Valois, mariée au duc de
+Modène. À côté de ces galères encore décorées de guirlandes et chargées
+de musiciens, flottaient quelques vaisseaux apportant des ports de la
+Syrie la plus terrible calamité[360].»
+
+ [Note 360: _Histoire de la Régence_, par Lemontey, de
+ l'Académie française.]
+
+Le navire fatal dont parle M. Lemontey, ayant exhibé une patente nette,
+fut admis un moment à la pratique. Ce moment suffit pour empoisonner
+l'air; un orage accrut le mal et la peste se répandit à coups de
+tonnerre.
+
+Les portes de la ville et les fenêtres des maisons furent fermées. Au
+milieu du silence général, on entendait quelquefois une fenêtre s'ouvrir
+et un cadavre tomber; les murs ruisselaient de son sang gangrené, et des
+chiens sans maître l'attendaient en bas pour le dévorer. Dans un
+quartier, dont tous les habitants avaient péri, on les avait murés à
+domicile, comme pour empêcher la mort de sortir. De ces avenues de
+grands tombeaux de famille, on passait à des carrefours dont les pavés
+étaient couverts de malades et de mourants étendus sur des matelas et
+abandonnés sans secours. Des carcasses gisaient à demi pourries avec de
+vieilles hardes mêlées de boue; d'autres corps restaient debout appuyés
+contre les murailles, dans l'attitude où ils étaient expirés.
+
+Tout avait fui, même les médecins; l'évêque, M. de Belsunce, écrivait:
+«On devrait abolir les médecins, ou du moins nous en donner de plus
+habiles ou de moins peureux. J'ai eu bien de la peine à faire tirer cent
+cinquante cadavres à demi pourris qui étaient autour de ma maison.»
+
+Un jour, des galériens hésitaient à remplir leurs fonctions funèbres:
+l'apôtre monte sur l'un des tombereaux, s'assied sur un tas de cadavres
+et ordonne aux forçats de marcher: la mort et la vertu s'en allaient au
+cimetière, conduites par le crime et le vice épouvantés et admirant. Sur
+l'esplanade de la Tourette, au bord de la mer, on avait, pendant trois
+semaines, porté des corps, lesquels, exposés au soleil et fondus par ses
+rayons, ne présentaient plus qu'un lac empesté. Sur cette surface de
+chairs liquéfiées, les vers seuls imprimaient quelque mouvement à des
+formes pressées, indéfinies, qui pouvaient avoir des effigies humaines.
+
+Quand la contagion commença de se ralentir, M. de Belsunce, à la tête de
+son clergé, se transporta à l'église des _Accoules_: monté sur une
+esplanade d'où l'on découvrait Marseille, les campagnes, les ports et la
+mer, il donna la bénédiction, comme le pape, à Rome, bénit la ville et
+le monde: quelle main plus courageuse et plus pure pouvait faire
+descendre sur tant de malheurs les bénédictions du ciel?
+
+C'est ainsi que la peste dévasta Marseille, et cinq ans après ces
+calamités, on plaça sur la façade de l'hôtel de ville l'inscription
+suivante, comme ces épitaphes pompeuses qu'on lit sur un sépulcre:
+
+_Massilia Phocensium filia, Romæ soror, Carthaginis terror, Athenarum
+æmula._
+
+
+ «Paris, rue d'Enfer, mai 1832.
+
+Le choléra, sorti du Delta du Gange en 1817, s'est propagé dans un
+espace de deux mille deux cents lieues, du nord au sud, et de trois
+mille cinq cents de l'orient à l'occident; il a désolé quatorze cents
+villes, moissonné quarante millions d'individus. On a une carte de la
+marche de ce conquérant. Il a mis quinze années à venir de l'Inde à
+Paris: c'est aller aussi vite que Bonaparte: celui-ci employa à peu près
+le même nombre d'années à passer de Cadix à Moscou, et il n'a fait périr
+que deux ou trois millions d'hommes.
+
+[Illustration: Visite à Arenenberg.]
+
+Qu'est-ce que le choléra? Est-ce un vent mortel? Sont-ce des insectes
+que nous avalons et qui nous dévorent? Qu'est-ce que cette grande mort
+noire armée de sa faux, qui, traversant les montagnes et les mers, est
+venue, comme une de ces terribles pagodes adorées aux bords du Gange,
+nous écraser aux rives de la Seine sous les roues de son char? Si ce
+fléau fût tombé au milieu de nous dans un siècle religieux, qu'il se fût
+élargi dans la poésie des moeurs et des croyances populaires, il eût
+laissé un tableau frappant. Figurez-vous un drap mortuaire flottant en
+guise de drapeau au haut des tours de Notre-Dame, le canon faisant
+entendre par intervalles des coups solitaires pour avertir l'imprudent
+voyageur de s'éloigner; un cordon de troupes cernant la ville et ne
+laissant entrer ni sortir personne, les églises remplies d'une foule
+gémissante, les prêtres psalmodiant jour et nuit les prières d'une
+agonie perpétuelle, le viatique porté de maison en maison avec des
+cierges et des sonnettes, les cloches ne cessant de faire entendre le
+glas funèbre, les moines, un crucifix à la main, appelant dans les
+carrefours le peuple à la pénitence, prêchant la colère et le jugement
+de Dieu, manifestés sur les cadavres déjà noircis par le feu de l'enfer.
+
+Puis les boutiques fermées, le pontife entouré de son clergé, allant,
+avec chaque curé à la tête de sa paroisse, prendre la châsse de sainte
+Geneviève; les saintes reliques promenées autour de la ville, précédées
+de la longue procession des divers ordres religieux, confréries, corps
+de métiers, congrégations de pénitents, théories de femmes voilées,
+écoliers de l'Université, desservants des hospices, soldats sans armes
+ou les piques renversées; le _Miserere_ chanté par les prêtres se mêlant
+aux cantiques des jeunes filles et des enfants; tous, à certains
+signaux, se prosternant en silence et se relevant pour faire entendre de
+nouvelles plaintes.
+
+Rien de tout cela: le choléra nous est arrivé dans un siècle de
+philanthropie, d'incrédulité, de journaux, d'administration
+matérielle[361]. Ce fléau sans imagination n'a rencontré ni vieux
+cloîtres, ni religieux, ni caveaux, ni tombes gothiques; comme la
+terreur en 1793, il s'est promené d'un air moqueur, à la clarté du jour,
+dans un monde tout neuf, accompagné de son bulletin, qui racontait les
+remèdes qu'on avait employés contre lui, le nombre des victimes qu'il
+avait faites, où il en était, l'espoir qu'on avait de le voir encore
+finir, les précautions qu'on devait prendre pour se mettre à l'abri, ce
+qu'il fallait manger, comment il était bon de se vêtir. Et chacun
+continuait de vaquer à ses affaires, et les salles de spectacle étaient
+pleines. J'ai vu des ivrognes à la barrière, assis devant la porte du
+cabaret, buvant sur une petite table de bois et disant en élevant leur
+verre: «À ta santé, _Morbus_!» Morbus, par reconnaissance, accourait, et
+ils tombaient morts sous la table. Les enfants jouaient au _choléra_,
+qu'ils appelaient le _Nicolas Morbus_ et le _scélérat Morbus_. Le
+choléra avait pourtant sa terreur: un brillant soleil, l'indifférence de
+la foule, le train ordinaire de la vie, qui se continuait partout,
+donnaient à ces jours de peste un caractère nouveau et une autre sorte
+d'épouvante. On sentait un malaise dans tous les membres; un vent du
+nord, sec et froid, vous desséchait; l'air avait une certaine saveur
+métallique qui prenait à la gorge. Dans la rue du Cherche-Midi, des
+fourgons du dépôt d'artillerie faisaient le service des cadavres. Dans
+la rue de Sèvres, complètement dévastée, surtout d'un côté, les
+corbillards allaient et venaient de porte en porte; ils ne pouvaient
+suffire aux demandes, on leur criait par les fenêtres: «Corbillard,
+ici!» Le cocher répondait qu'il était chargé et ne pouvait servir tout
+le monde. Un de mes amis, M. Pouqueville, venant dîner chez moi le jour
+de Pâques, arrivé au boulevard du Mont-Parnasse, fut arrêté par une
+succession de bières presque toutes portées à bras. Il aperçut, dans
+cette procession, le cercueil d'une jeune fille sur lequel était déposée
+une couronne de roses blanches. Une odeur de chlore formait une
+atmosphère empestée à la suite de cette ambulance fleurie.
+
+ [Note 361: Après avoir ravagé l'Asie, puis la Russie, la
+ Pologne, la Bohême, la Galicie, l'Autriche, le choléra,
+ passant par-dessus l'Europe occidentale, s'était abattu sur
+ l'Angleterre. Le 12 février, il s'était déclaré à Londres,
+ d'où il ne devait disparaître que dans les premiers jours de
+ mai. Le 15 mars, il était signalé à Calais. Le 26 mars, il
+ atteignait à Paris, dans la rue Mazarine, sa première
+ victime. L'épidémie ne devait prendre fin que le 30
+ septembre. Sa durée totale avait été de cent
+ quatre-vingt-neuf jours, pendant lesquels le chiffre des
+ morts atteints du choléra s'éleva à 18,406. La population de
+ Paris n'était alors que de 645,698 âmes; le nombre des décès
+ fut donc de plus de 23 pour 1000 habitants. Le chiffre de
+ 18,406 s'appliquant aux seuls décès administrativement
+ constatés, le chiffre réel a dû être plus élevé; car, au sein
+ de la confusion générale, au milieu du désespoir de tant de
+ familles, toutes les déclarations n'ont pas dû être faites,
+ et il y a eu sans nul doute beaucoup d'omissions
+ involontaires.--Voir, dans l'_Époque sans nom_, de M. A.
+ Bazin (1833), tome II, pages 251-275, le chapitre sur _le
+ Choléra-morbus_.]
+
+Sur la place de la Bourse, où se réunissaient des cortèges d'ouvriers en
+chantant _la Parisienne_, on vit souvent jusqu'à onze heures du soir
+défiler des enterrements vers le cimetière Montmartre à la lueur de
+torches de goudron. Le Pont-Neuf était encombré de brancards chargés de
+malades pour les hôpitaux ou de morts expirés dans le trajet. Le péage
+cessa quelques jours sur le pont des Arts. Les échoppes disparurent et
+comme le vent de nord-est soufflait, tous les étalagistes et toutes les
+boutiques des quais fermèrent. On rencontrait des voitures enveloppées
+d'une banne et précédées d'un _corbeau_, ayant en tête un officier de
+l'état civil, vêtu d'un habit de deuil, tenant une liste en main. Ces
+tabellions manquèrent; on fut obligé d'en appeler de Saint-Germain, de
+La Villette, de Saint-Cloud. Ailleurs, les corbillards étaient encombrés
+de cinq ou six cercueils retenus par des cordes. Des omnibus et des
+fiacres servaient au même usage; il n'était pas rare de voir un
+cabriolet orné d'un mort couché sur sa devantière. Quelques décédés
+étaient présentés aux églises; un prêtre jetait de l'eau bénite sur ces
+fidèles de l'éternité réunis.
+
+À Athènes, le peuple crut que les puits voisins du Pirée avaient été
+empoisonnés; à Paris, on accusa les marchands d'empoisonner le vin, les
+liqueurs, les dragées et les comestibles. Plusieurs individus furent
+déchirés, traînés dans le ruisseau, précipités dans la Seine. L'autorité
+a eu à se reprocher des avis maladroits ou coupables.
+
+Comment le fléau, étincelle électrique, passa-t-il de Londres à Paris?
+on ne le saurait expliquer. Cette mort fantasque s'attache souvent à un
+point du sol, à une maison, et laisse sans y toucher les alentours de ce
+point infesté; puis elle revient sur ses pas et reprend ce qu'elle avait
+oublié. Une nuit, je me sentis attaqué: je fus saisi d'un frisson avec
+des crampes dans les jambes; je ne voulus pas sonner, de peur d'effrayer
+madame de Chateaubriand. Je me levai; je chargeai mon lit de tout ce que
+je rencontrai dans ma chambre, et, me remettant sous mes couvertures,
+une sueur abondante me tira d'affaire. Mais je demeurai brisé, et ce fut
+dans cet état de malaise que je fus forcé d'écrire ma brochure sur les
+12,000 francs de madame la duchesse de Berry.
+
+Je n'aurais pas été trop fâché de m'en aller emporté sous le bras de ce
+fils aîné de Vischnou, dont le regard lointain tua Bonaparte sur son
+rocher, à l'entrée de la mer des Indes. Si tous les hommes, atteints
+d'une contagion générale, venaient à mourir, qu'arriverait-il? Rien: la
+terre, dépeuplée, continuerait sa route solitaire, sans avoir besoin
+d'autre astronome pour compter ses pas que celui qui les a mesurés de
+toute éternité; elle ne présenterait aucun changement aux habitants des
+autres planètes; ils la verraient accomplir ses fonctions accoutumées;
+sur sa surface, nos petits travaux, nos villes, nos monuments seraient
+remplacés par des forêts rendues à la souveraineté des lions; aucun vide
+ne se manifesterait dans l'univers. Et cependant il y aurait de moins
+cette intelligence humaine qui sait les astres et s'élève jusqu'à la
+connaissance de leur auteur. Qu'êtes-vous donc, ô immensité des oeuvres
+de Dieu, où le génie de l'homme, qui équivaut à la nature entière, s'il
+venait à disparaître, ne ferait pas plus faute que le moindre atome
+retranché de la création!
+
+
+ «Paris, rue d'Enfer, mai 1832.
+
+Madame de Berry a son petit conseil à Paris, comme Charles X a le sien:
+on recueillait en son nom de chétives sommes pour secourir les plus
+pauvres royalistes. Je proposai de distribuer aux cholériques une somme
+de douze mille francs de la part de la mère de Henri V. On écrivit à
+Massa, et non seulement la princesse approuva la disposition des fonds,
+mais elle aurait voulu qu'on eût réparti une somme plus considérable:
+son approbation arriva le jour même où j'envoyai l'argent aux mairies.
+Ainsi, tout est rigoureusement vrai dans mes explications sur le don de
+l'exilée. Le 14 d'avril, j'envoyai au préfet de la Seine la somme
+entière pour être distribuée à la classe indigente de la population de
+Paris atteinte de la contagion. M. de Bondy ne se trouva point à l'Hôtel
+de Ville lorsque ma lettre lui fut portée. Le secrétaire général ouvrit
+ma missive, ne se crut pas autorisé à recevoir l'argent. Trois jours
+s'écoulèrent; M. de Bondy me répondit enfin qu'il ne pouvait accepter
+les douze mille francs, parce que l'on verrait, sous une bienfaisance
+apparente, _une combinaison politique contre laquelle la population
+parisienne protesterait tout entière par son refus_[362]. Alors mon
+secrétaire passa aux douze mairies. Sur cinq maires présents, quatre
+acceptèrent le don de mille francs; un le refusa. Des sept maires
+absents, cinq gardèrent le silence; deux refusèrent[363]. Je fus
+aussitôt assiégé d'une armée d'indigents: bureaux de bienfaisance et de
+charité, ouvriers de toutes les espèces, femmes et enfants. Polonais et
+Italiens exilés, littérateurs, artistes, militaires, tous écrivirent,
+tous réclamèrent une part de bienfait. Si j'avais eu un million, il eût
+été distribué en quelques heures. M. de Bondy avait tort de dire _que la
+population parisienne tout entière protesterait par son refus_; la
+population de Paris prendra toujours l'argent de tout le monde.
+L'effarade du gouvernement était à mourir de rire; on eût dit que ce
+perfide argent légitimiste allait soulever les cholériques, exciter dans
+les hôpitaux une insurrection d'agonisants pour marcher à l'assaut des
+Tuileries, cercueil battant, glas tintant, suaire déployé sous le
+commandement de la Mort. Ma correspondance avec les maires se prolongea
+par la complication du refus du préfet de Paris. Quelques-uns
+m'écrivirent pour me renvoyer mon argent ou pour me redemander leurs
+reçus des dons de madame la duchesse de Berry. Je les leur renvoyai
+loyalement et je délivrai cette quittance à la mairie du douzième
+arrondissement:
+
+ [Note 362: La lettre de M. de Bondy, en date du 16 avril
+ 1832, était ainsi conçue:
+
+ «Monsieur le vicomte,
+
+ «Je regrette de ne pouvoir accepter, au nom de la Ville de
+ Paris, les 12000 francs que vous m'avez fait l'honneur de
+ m'adresser. Dans l'origine des fonds que vous offrez, on
+ verrait, sous une bienfaisance apparente, une combinaison
+ politique contre laquelle la population parisienne
+ protesterait tout entière par son refus.
+
+ «Je suis, etc.
+
+ «Le préfet de la Seine,
+
+ «Comte DE BONDY.»]
+
+ [Note 363: Le _Constitutionnel_ annonça que M. Berger, maire
+ du 2e arrondissement avait proposé à l'envoyé de la
+ princesse, _ancien aide de camp du duc de Berry_, de donner
+ les 1000 francs offerts au nom de la duchesse _à la veuve
+ d'un combattant de Juillet, mère de trois enfants, à qui ce
+ secours serait bien utile_. L'envoyé que le _Constitutionnel_
+ transformait ainsi en aide de camp du duc de Berry n'était
+ autre que le brave Hyacinthe Pilorge, le secrétaire de
+ Chateaubriand. Pilorge écrivit aussitôt à la _Quotidienne_:
+
+ «Paris, ce 20 avril 1832.
+
+ «Monsieur,
+
+ «M. de Chateaubriand, bien que malade, s'occupe en ce moment
+ d'une réponse générale relative au don de Madame la duchesse
+ de Berry; cette réponse paraîtra incessamment. En attendant,
+ je dois à la vérité de dire que M. le Maire du 2e
+ arrondissement ne m'a point présenté la veuve d'un combattant
+ de Juillet et ne m'a point proposé de lui donner les 1000
+ francs; il les a seulement refusés, voilà tout. M. de
+ Chateaubriand me charge d'ajouter que si la _veuve du
+ Constitutionnel_ veut bien se donner la peine de passer chez
+ lui, il est prêt à lui faire part de la bienfaisance de la
+ _mère_ du duc de Bordeaux. Vous voyez, monsieur, que je n'ai
+ pas l'honneur d'avoir été l'aide de camp de M. le duc de
+ Berry, que je ne suis que le pauvre et fidèle secrétaire d'un
+ homme aussi pauvre et aussi fidèle que moi.
+
+ «Recevez, je vous prie, monsieur, l'assurance de ma
+ considération très distinguée.
+
+ «Hyacinthe PILORGE.»]
+
+«J'ai reçu de la mairie du douzième arrondissement la somme de mille
+francs qu'elle avait d'abord acceptée et qu'elle m'a renvoyée par
+l'ordre de M. le préfet de la Seine.
+
+ «Paris, ce 22 avril 1832.»
+
+
+Le maire du neuvième arrondissement, M. Cronier, fut plus courageux, il
+garda les mille francs et fut destitué. Je lui écrivis ce billet:
+
+ «29 avril 1832.
+
+«Monsieur,
+
+«J'apprends avec une sensible peine la disgrâce dont le bienfait de
+madame la duchesse de Berry a été envers vous la cause ou le prétexte.
+Vous aurez, pour vous consoler, l'estime publique, le sentiment de votre
+indépendance et le bonheur de vous être sacrifié à la cause des
+malheureux.
+
+«J'ai l'honneur, etc., etc.»
+
+
+Le maire du quatrième arrondissement est tout un autre homme: M. Cadet
+de Gassicourt, poète-pharmacien, faisant des petits vers, écrivant dans
+son temps, du temps de la liberté et de l'Empire, une agréable
+déclaration classique contre ma prose romantique et contre celle de
+madame de Staël[364], M. Cadet de Gassicourt est le héros qui a pris
+d'assaut la croix du portail Saint-Germain-l'Auxerrois, et qui, dans une
+proclamation sur le choléra, a fait entendre que ces méchants carlistes
+pourraient bien être les empoisonneurs du vin dont le peuple avait déjà
+fait bonne justice[365]. L'illustre champion m'a donc écrit la lettre
+suivante:
+
+ [Note 364: Chateaubriand a commis ici une confusion entre les
+ deux _Cadet de Gassicourt_, le père et le fils. C'est Cadet
+ le père, né en 1769, mort en 1831, qui a fait des petits
+ vers, composé des vaudevilles et écrit contre Chateaubriand
+ et Mme de Staël deux petits pamphlets: _Saint-Géran, ou la
+ Nouvelle langue française_ (1807) et la _Suite de
+ Saint-Géran, ou Itinéraire de Lutèce au Mont-Valérien_
+ (1811).--Le Cadet de Gassicourt de 1832, la maire du 4e
+ arrondissement, était le fils du précédent. Il était né en
+ 1789 et mourut en 1861.]
+
+ [Note 365: La proclamation de M. Cadet de Gassicourt fut
+ affichée sur les murs de Paris le 4 avril 1832. Voici
+ quelques extraits de cette pièce, où l'odieux le dispute au
+ ridicule et qui était une véritable excitation à l'égorgement
+ des _Carlistes_:--«Les agents de ceux que vous avez chassés
+ se glissent au milieu du peuple et le poussent à la révolte,
+ pour venger la défaite de Charles X et le ramener de son
+ exil, avec son petit-fils, sous la protection des baïonnettes
+ étrangères et à la faveur de la guerre civile. S'il est des
+ _empoisonneurs_, ce ne peuvent être que les _incendiaires de
+ la Restauration_; s'il est des _misérables_ qui, soit _par
+ des crimes_, soit par des calomnies atroces, cherchent à
+ organiser le désordre et à exploiter un déplorable fléau, _ce
+ sont les alliés des chouans, des assassins de l'Ouest et du
+ Midi_. Quelle joie, quel triomphe pour eux, s'ils parvenaient
+ à déchirer le sein de la France par la main des Français!
+ Vous les verriez bientôt rentrer sur vos cadavres, _à la tête
+ des Verdets et à la suite des hordes barbares_, arracher le
+ drapeau tricolore, le remplacer par le drapeau blanc et par
+ la croix des _missionnaires_! C'est ainsi qu'ils ont nourri
+ de tout temps leurs trames....»--Puis, après avoir évoqué ces
+ deux autres spectres, le «milliard de l'indemnité» et le «fer
+ des Suisses», le maire du 4e arrondissement terminait en
+ disant: «Citoyens, défiez-vous de vos anciens tyrans, qui
+ sont habiles à prendre tous les moyens et ne rougissent pas
+ d'avoir pour auxiliaire un horrible fléau!»]
+
+ «Paris, le 18 avril 1832.
+
+«Monsieur,
+
+«J'étais absent de la mairie quand la personne envoyée par vous s'y est
+présentée: cela vous expliquera le retard qu'a éprouvé ma réponse.
+
+«M. le préfet de la Seine, n'ayant point accepté l'argent que vous êtes
+chargé de lui offrir, me semble avoir tracé la conduite que doivent
+suivre les membres du conseil municipal. J'imiterai d'autant plus
+l'exemple de M. le préfet, que je crois connaître et que je partage
+entièrement les sentiments qui ont dû motiver son refus.
+
+«Je ne relèverai qu'en passant le titre d'_Altesse Royale_ donné avec
+quelque affectation à la personne dont vous vous constituez l'organe: la
+belle-fille de Charles X n'est pas plus _Altesse Royale_ en France que
+son beau-père n'y est roi! Mais, monsieur, il n'est personne qui ne soit
+moralement convaincu que cette dame agit très-activement, et répand des
+sommes bien autrement considérables que celles dont elle vous a confié
+l'emploi, pour exciter des troubles dans notre pays et y faire éclater
+la guerre civile. L'aumône qu'elle a la prétention de faire n'est qu'un
+moyen d'attirer sur elle et sur son parti une attention et une
+bienveillance que ses intentions sont loin de justifier. Vous ne
+trouverez donc pas extraordinaire qu'un magistrat, fermement attaché à
+la royauté constitutionnelle de Louis-Philippe, refuse des secours qui
+viennent d'une source pareille, et cherche, auprès de vrais citoyens,
+des bienfaits plus purs adressés sincèrement à l'humanité et à la
+patrie.
+
+«Je suis, avec une considération très distinguée, monsieur, etc.,
+
+«F. CADET DE GASSICOURT.»
+
+
+Cette révolte de M. Cadet de Gassicourt contre cette _dame_ et contre
+son _beau-père_ est bien fière: quel progrès des lumières et de la
+philosophie! quelle indomptable indépendance! MM. Fleurant et Purgon
+n'osaient regarder la face des gens qu'à genoux[366]; lui, M. Cadet, dit
+comme le Cid:
+
+ [Note 366: M. Cadet de Gassicourt était devenu, on le pense
+ bien, la _bête noire_ des feuilles royalistes, et en
+ particulier de la _Mode_. La très spirituelle Revue lui
+ consacra un jour ce bout d'article, que Chateaubriand avait
+ peut-être sur sa table au moment où il écrivait cette page
+ des _Mémoires_:--«Un jour, disait la _Mode_,--M. Cadet, le
+ père, eut un fils, celui-là même qui nous occupe. Ce fils
+ avait peine à pousser; plante étiolée, bonne, au plus, à
+ mettre dans un bocal. Le fils de M. Cadet faisait le
+ désespoir de ses grands parents: «Cadet, lui disaient-ils, tu
+ ne seras jamais un homme!...» Cela faisait pleurer le petit
+ Cadet. Mais en vain s'étirait-il les membres pour s'allonger,
+ court il resta, le pauvre gas!... On eut beau faire, on eut
+ beau dire, petit Cadet ne devint pas grand; tant qu'à la fin,
+ le père Cadet, emporté par la douleur, s'écria: «Grand Dieu!
+ pourquoi m'avez-vous donné un _gas si court_?»--Ainsi se
+ lamentait le père, lorsqu'une pratique entra. On sait quelles
+ étaient, à cette époque, les fonctions d'un apothicaire....
+ La pratique s'inclina ... le jeune Cadet se mit en besogne.
+ «Loué soit Dieu, qui m'a donné un _gas si court_, dit alors
+ le père, le voilà juste à la hauteur du _visage_....» La
+ pratique se retira satisfaite, et le _gas si court_ garda son
+ surnom.--Depuis, M. Cadet-Gassicourt n'a pas grandi d'un
+ demi-pied, et il est toujours à hauteur de _visage_.»]
+
+ ..... Nous nous levons alors!
+
+Sa liberté est d'autant plus courageuse que ce _beau-père_ (autrement le
+fils de saint Louis) est proscrit. M. de Gassicourt est au-dessus de
+tout cela; il méprise également la noblesse du temps et du malheur.
+C'est avec le même dédain des préjugés aristocratiques qu'il me
+retranche le _de_ et s'en empare comme d'une conquête faite sur la
+gentilhommerie. Mais n'y aurait-il point quelques anciennes rivalités,
+quelques anciens démêlés historiques entre la maison des Cadet et la
+maison des Capet? Henri IV, aïeul de ce _beau-père_ qui n'est pas plus
+roi que cette _dame_ n'est Altesse Royale, traversait un jour la forêt
+de Saint-Germain; huit seigneurs s'y étaient embusqués pour tuer le
+Béarnais; ils furent pris. «Un de ces galans, dit l'Estoile, estoit un
+apothicaire qui demanda de parler au roy, auquel Sa Majesté s'étant
+enquis de quel état il estoit, il lui répondit qu'il estoit
+apothicaire.--Comment! dit le roy, a-t-on accoutumé de faire ici un état
+d'apothicaire? Guettez-vous les passans pour....?» Henri IV était un
+soldat, la pudeur ne l'embarrassait guère, et il ne reculait pas plus
+devant un mot que devant l'ennemi.
+
+Je soupçonne M. de Gassicourt, à cause de son humeur contre le
+petit-fils de Henri IV, d'être le petit-fils du pharmacien ligueur. Le
+maire du quatrième arrondissement m'avait sans doute écrit dans l'espoir
+que j'engagerais le fer avec lui; mais je ne veux rien engager avec M.
+Cadet: qu'il me pardonne ici de lui laisser une petite marque de mon
+souvenir.
+
+Depuis ces jours où j'avais vu passer les grandes révolutions et les
+grands révolutionnaires, tout s'était bien racorni. Les hommes qui ont
+fait tomber un chêne, replanté trop vieux pour qu'il reprît racine, se
+sont adressés à moi; ils m'ont demandé quelques deniers de la veuve afin
+d'acheter du pain; la lettre du Comité des _décorés de Juillet_ est un
+document utile à noter pour l'instruction de l'avenir.
+
+
+ «Paris, le 20 avril 1832.
+
+ Réponse, s. v. p., à M. Gibert-Arnaud,
+ gérant-secrétaire du Comité,
+ rue Saint-Nicaise, nº 3.
+
+«Monsieur le vicomte,
+
+«Les membres de notre Comité viennent avec confiance vous prier de
+vouloir bien les honorer d'un don en faveur des décorés de Juillet.
+Pères de famille malheureux, dans ce moment de fléau et de misère, la
+bienfaisance inspire la plus sincère gratitude. Nous osons espérer que
+vous consentirez à laisser mettre votre illustre nom à côté de celui de
+MM. le général Bertrand, le général Exelmans, le général Lamarque, le
+général La Fayette, de plusieurs ambassadeurs, de pairs de France et de
+députés.
+
+«Nous vous prions de nous honorer d'un mot de réponse, et si, contre
+notre attente, un refus succédait à notre prière, soyez assez bon pour
+nous faire le renvoi de la présente.
+
+«Dans les plus doux sentiments nous vous prions, monsieur le vicomte,
+d'agréer l'hommage de nos respectueuses salutations.
+
+
+«Les membres actifs du comité constitutif des décorés de Juillet:
+
+ «Le membre visiteur: FAURE.
+ «Le commissaire spécial: CYPRIEN-DESMARAIS.
+ «Le gérant-secrétaire: GIBERT-ARNAUD.
+ «Membre adjoint: TOUREL.
+
+Je n'avais garde de perdre l'avantage que me donnait ici sur elle la
+révolution de Juillet. En distinguant entre les personnes, on créerait
+des ilotes parmi les infortunés, lesquels, pour certaines opinions
+politiques, ne pourraient jamais être secourus. Je me hâtai d'envoyer
+cent francs à ces messieurs, avec ce billet:
+
+ «Paris, ce 22 avril 1832.
+
+«Messieurs,
+
+«Je vous remercie infiniment de vous être adressés à moi pour venir au
+secours de quelques pères de famille malheureux. Je m'empresse de vous
+envoyer la somme de cent francs: je regrette de n'avoir pas un don plus
+considérable à vous offrir.
+
+«J'ai l'honneur, etc.
+
+ «CHATEAUBRIAND.»
+
+
+Le reçu suivant me fut à l'instant envoyé:
+
+«Monsieur le vicomte,
+
+«J'ai l'honneur de vous remercier et de vous accuser réception de la
+somme de cent francs que vos bontés destinent à secourir les malheureux
+de Juillet.
+
+«Salut et respect.
+
+ «Le gérant-secrétaire du Comité:
+ «GIBERT-ARNAUD.
+ «23 avril.»
+
+
+Ainsi, madame la duchesse de Berry aura fait l'aumône à ceux qui l'ont
+chassée. Les transactions montrent à nu le fond des choses. Croyez donc
+à quelque réalité dans un pays où personne ne prend soin des invalides
+de son parti, où les héros de la veille sont les délaissés du lendemain,
+où un peu d'or fait accourir la multitude, comme les pigeons d'une ferme
+s'empressent sous la main qui leur jette le grain.
+
+Il me restait encore quatre mille francs sur les douze. Je m'adressai à
+la religion; monseigneur l'archevêque de Paris[367] m'écrivit cette
+noble lettre:
+
+ [Note 367: Mgr de Quélen.]
+
+ «Paris, le 26 avril 1832.
+
+«Monsieur le vicomte,
+
+«La charité est catholique comme la foi, étrangère aux passions des
+hommes, indépendante de leurs mouvements: un des principaux caractères
+qui la distinguent est, selon saint Paul, de ne point penser le mal,
+_non cogitat malum_. Elle bénit la main qui donne et la main qui reçoit,
+sans attribuer au généreux bienfaiteur d'autre motif que celui de bien
+faire, et sans demander au pauvre nécessiteux d'autre condition que
+celle du besoin. Elle accepte avec une profonde et sensible
+reconnaissance le don que l'auguste veuve vous a chargé de lui confier
+pour être employé au soulagement de nos malheureux frères, victimes du
+fléau qui désole la capitale.
+
+«Elle fera avec la plus exacte fidélité la répartition des quatre mille
+francs que vous m'avez remis de sa part, dont ma lettre est une
+nouvelle quittance, mais dont j'aurai l'honneur de vous envoyer l'état
+de distribution, lorsque les intentions de la bienfaitrice auront été
+remplies.
+
+«Veuillez, monsieur le vicomte, faire agréer à madame la duchesse de
+Berry les remercîments d'un pasteur et d'un père qui, chaque jour, offre
+à Dieu sa vie pour ses brebis et ses enfants, et qui appelle de tout
+côté les secours capables d'égaler leurs misères. Son coeur royal a
+trouvé déjà en lui-même sans doute sa récompense du sacrifice qu'elle
+consacre à nos infortunes; la religion lui assure de plus l'effet des
+divines promesses consignées au livres des béatitudes pour ceux qui
+_font miséricorde_.
+
+«La répartition a été faite sur-le-champ entre MM. les curés des douze
+principales paroisses de Paris, auxquels j'ai adressé la lettre dont je
+joins ici la copie.
+
+«Recevez, monsieur le vicomte, l'assurance, etc.
+
+ «HYACINTHE, archevêque de Paris.»
+
+
+On est toujours émerveillé de savoir à quel point la religion convient
+au style même, et donne aux lieux communs une gravité et une convenance
+que l'on sent tout d'abord. Ceci contraste avec le tas de lettres
+anonymes qui se sont mêlées aux lettres que je viens de citer.
+L'orthographe de ces lettres anonymes est assez correcte, l'écriture
+jolie; elles sont, à proprement parler, _littéraires_, comme la
+révolution de Juillet. Ce sont les jalousies, les haines, les vanités
+écrivassières, à l'aise sous l'inviolabilité d'une poltronnerie qui, ne
+montrant pas son visage, ne peut pas être rendue visible par un
+soufflet.
+
+
+ÉCHANTILLONS.
+
+«Voudrais-tu nous dire, vieux républiquinquiste, le jour où tu voudras
+graisser tes maucassines? il nous sera facile de te procurer de la
+graisse de chouans, et si tu voulais du sang de tes amis pour écrire
+leur histoire, il n'en manque pas dans la boue de Paris, son élément.
+
+«Vieux brigand, demande à ton scélérat et digne ami Fitz-James si la
+pierre qu'il a reçue dans la partie féodale lui a fait plaisir. Tas de
+canailles, nous vous arracherons les tripes du ventre, etc., etc.»
+
+Dans une autre missive, on voit une potence très bien dessinée avec ces
+mots:
+
+«Mets-toi aux genoux d'un prêtre, fais acte de contrition, car on veut
+ta vieille tête pour finir tes trahisons.»
+
+Au surplus, le choléra dure encore: la réponse que j'adresserais à un
+adversaire connu ou inconnu lui arriverait peut-être lorsqu'il serait
+couché sur le seuil de sa porte. S'il était au contraire destiné à
+vivre, où sa réplique me parviendrait-elle? peut-être dans ce lieu de
+repos, dont aujourd'hui personne ne peut s'effrayer, surtout nous autres
+hommes qui avons étendu nos années entre la terreur et la peste, premier
+et dernier horizon de notre vie. Trêve: laissons passer les cercueils.
+
+
+ Paris, rue d'Enfer, 10 juin 1832.
+
+Le convoi du général Lamarque a amené deux journées sanglantes et la
+victoire de la quasi-légitimité sur le parti républicain[368]. Ce parti
+incomplet et divisé a fait une résistance héroïque.
+
+ [Note 368: Les funérailles du général Lamarque eurent lieu le
+ 5 juin 1832. Les membres des sociétés secrètes, les écoles,
+ les condamnés politiques, l'artillerie de la garde nationale,
+ les réfugiés étrangers s'y étaient donné rendez-vous. Au
+ signal donné par un drapeau rouge, les républicains
+ désarmèrent des postes, élevèrent des barricades, pillèrent
+ l'Arsenal et les boutiques, mais ils ne purent entraîner ni
+ les ouvriers ni la garde nationale. Le général Lobeau, à la
+ tête de forces sérieuses, balaya les grandes avenues et cerna
+ l'insurrection entre le marché des Innocents et le faubourg
+ Saint-Antoine. Le 6 au matin, elle était réduite à
+ l'impuissance et abandonnée par ses propres chefs; la journée
+ n'en fut pas moins meurtrière, surtout au cloître Saint-Merry
+ et dans la rue des Arcis.]
+
+On a mis Paris en état de siège[369]: c'est la censure sur la plus
+grande échelle possible, la censure à la manière de la Convention, avec
+cette différence qu'une commission militaire remplace le tribunal
+révolutionnaire. On fait fusiller en juin 1832 les hommes qui
+remportèrent la victoire en juillet 1830; cette même école
+polytechnique, cette même artillerie de la garde nationale, on les
+sacrifie; elles conquirent le pouvoir pour ceux qui les foudroient, les
+désavouent et les licencient. Les républicains ont certainement le tort
+d'avoir préconisé des mesures d'anarchie et de désordre; mais que
+n'employâtes-vous d'aussi nobles bras à nos frontières? ils nous
+auraient délivrés du joug ignominieux de l'étranger. Des têtes
+généreuses, exaltées, ne seraient pas restées à fermenter dans Paris, à
+s'enflammer contre l'humiliation de notre politique extérieure et contre
+la foi-mentie de la royauté nouvelle. Vous avez été impitoyables, vous
+qui, sans partager les périls des trois journées, en avez recueilli le
+fruit. Allez maintenant avec les mères reconnaître les corps de ces
+décorés de Juillet, de qui vous tenez places, richesses, honneurs.
+Jeunes gens, vous n'obtenez pas tous le même sort sur le même rivage!
+Vous avez un tombeau sous la colonnade du Louvre et une place à la
+Morgue; les uns pour avoir ravi, les autres pour avoir donné une
+couronne. Vos noms, qui les sait, vous sacrificateurs et victimes à
+jamais ignorés d'une révolution mémorable? Le sang dont sont cimentés
+les monuments que les hommes admirent est-il connu? Les ouvriers qui
+bâtirent la grande pyramide pour le cadavre d'un roi sans gloire dorment
+oubliés dans le sable auprès de l'indigente racine qui servit à les
+nourrir pendant leur travail.
+
+ [Note 369: Une ordonnance royale en date du 6 juin 1832 avait
+ déclaré la mise en état de siège de la ville de Paris.]
+
+
+ Paris, rue d'Enfer, fin de juillet 1832.
+
+Madame la duchesse de Berry n'a pas eu plutôt sanctionné la mesure des
+12,000 francs qu'elle s'est embarquée pour sa fameuse aventure[370]. Le
+soulèvement de Marseille a manqué; il ne restait plus qu'à tenter
+l'Ouest: mais la gloire vendéenne est une gloire à part; elle vivra dans
+nos fastes; toutefois, les trois quarts et demi de la France ont choisi
+une autre gloire, objet de jalousie ou d'antipathie; la Vendée est une
+oriflamme vénérée et admirée dans le trésor de Saint-Denis, sous
+laquelle désormais la jeunesse et l'avenir ne se rangeront plus.
+
+ [Note 370: La duchesse de Berry, le 24 avril 1832, partit de
+ Massa sur un bateau à vapeur sarde qu'elle avait frêté, le
+ _Carlo-Alberto_; elle relâcha à Nice, se remit en mer et
+ arriva le 28 dans les eaux de Marseille. Elle était
+ accompagnée du maréchal de Bourmont, du comte de Kergorlay,
+ du vicomte de Saint-Priest, de MM. Emmanuel de Brissac, de
+ Mesnard, Adolphe Sala, Édouard Led'huy, du vicomte de
+ Kergorlay, de Charles et d'Adolphe de Bourmont, d'Alexis
+ Sabbatier, du subrécargue Ferrari, et de mademoiselle
+ Mathilde Le Beschu. Elle débarqua la nuit, par une mer
+ houleuse, sur un des points les plus dangereux de la côte.
+ Cachée dans la maison d'un garde-chasse, M. Maurel, elle
+ attendit le résultat du mouvement projeté à Marseille. À
+ quatre heures de l'après-midi, le 30, MM. de Bonrecueil, de
+ Bermond, de Lachaud et de Candoles, qui s'étaient échappés de
+ la ville, arrivèrent porteurs de ce billet: «Le mouvement a
+ manqué, il faut sortir de France.»]
+
+[Illustration: Madame de Chateaubriand.]
+
+MADAME, débarquée comme Bonaparte sur la côte de Provence, n'a pas vu le
+drapeau blanc voler de clocher en clocher: trompée dans son attente,
+elle s'est trouvée presque seule à terre avec M. de Bourmont. Le
+maréchal voulait lui faire repasser sur-le-champ la frontière; elle a
+demandé la nuit pour y penser; elle a bien dormi parmi les rochers au
+bruit de la mer; le matin, en se réveillant, elle a trouvé un noble
+songe dans sa pensée: «Puisque je suis sur le sol de la France, je ne
+m'en irai pas; partons pour la Vendée.» M. de ***[371] averti par un
+homme fidèle, l'a prise dans sa voiture comme sa femme, a traversé avec
+elle toute la France et est venu la déposer à ***[372]; elle est
+demeurée quelque temps dans un château sans être reconnue de personne,
+excepté du curé du lieu; le maréchal de Bourmont doit la rejoindre en
+Vendée par une autre route.
+
+ [Note 371: M. Alban de Villeneuve-Bargemont. Il s'était muni
+ d'un passeport pour lui, sa femme et un domestique: la
+ princesse joua le rôle de Mme de Villeneuve. Le domestique
+ était le comte, depuis duc de Lorges.]
+
+ [Note 372: Après avoir passé neuf jours, du 7 au 16 mai, au
+ château de Plassac, à quelques lieues de Blaye, chez M. le
+ marquis de Dampierre, elle arriva, le 17, au château de la
+ Preuille, près de Montaigu (Vendée). Le château de la
+ Preuille appartenait au colonel de Nacquart.]
+
+Instruits de tout cela à Paris, il nous était facile de prévoir le
+résultat. L'entreprise a pour la cause royaliste un autre inconvénient;
+elle va découvrir la faiblesse de cette cause et dissiper les illusions.
+Si MADAME ne fût point descendue dans la Vendée, la France aurait
+toujours cru qu'il y avait dans l'Ouest un camp royaliste au repos,
+comme je l'appelais.
+
+Mais enfin, il restait encore un moyen de sauver MADAME et de jeter un
+nouveau voile sur la vérité: il fallait que la princesse partît
+immédiatement; arrivée à ses risques et périls comme un brave général
+qui vient passer son armée en revue, tempérer son impatience et son
+ardeur, elle aurait déclaré être accourue pour dire à ses soldats que le
+moment d'agir n'était point encore favorable, qu'elle reviendrait se
+mettre à leur tête quand l'occasion l'appellerait. MADAME aurait du
+moins montré une fois un Bourbon aux Vendéens: les ombres des
+Cathelineau, des d'Elbée, des Bonchamps, des La Rochejaquelein, des
+Charette se fussent réjouies.
+
+Notre comité s'est rassemblé: tandis que nous discourions, arrive de
+Nantes un capitaine, qui nous apprend le lieu habité par l'héroïne. Le
+capitaine est un beau jeune homme, brave comme un marin, original comme
+un Breton. Il désapprouvait l'entreprise; il la trouvait insensée; mais
+il disait: «MADAME ne s'en va pas, il s'agit de mourir, et voilà tout;
+et puis, messieurs du conseil, faites pendre Walter Scott, car c'est lui
+qui est le vrai coupable[373].» Je fus d'avis d'écrire notre sentiment à
+la princesse. M. Berryer, se disposant à aller plaider un procès à
+Quimper[374], s'est généreusement proposé pour porter la lettre et voir
+MADAME, s'il le pouvait. Quand il a fallu rédiger le billet, personne ne
+se souciait de l'écrire: je m'en suis chargé[375].
+
+ [Note 373: Il y avait beaucoup de vrai dans le mot du
+ capitaine. Le plus récent historien de la duchesse de Berry,
+ M. Imbert de Saint-Amand, nous la montre au château
+ d'Holyrood, en Écosse, évoquant les souvenirs des Stuarts,
+ jeune, vaillante, enthousiaste, la tête pleine de projets, le
+ coeur plein d'espérances; et il ajoute: «Les romans et
+ l'histoire, qui est le roman écrit par Dieu, avaient exalté
+ l'imagination de la vaillante princesse. Les souvenirs de
+ Marie Stuart, d'Henri IV, du prétendant Charles-Édouard se
+ croisaient dans son esprit avec les inventions de Walter
+ Scott. Comme Marie Stuart, elle voulait, en risquant sa vie,
+ lutter contre la fortune et affronter tous les dangers; comme
+ son aïeul le Béarnais, elle voulait avoir ses victoires
+ d'Arques et d'Ivry. Comme Charles-Édouard, elle voulait
+ tenter une expédition insensée à force d'audace. Édimbourg,
+ patrie du grand romancier, son auteur favori, lui remémorait
+ toutes les fictions dont elle avait été charmée. Elle
+ songeait aux prouesses jacobites de Diana Vernon, d'Alice
+ Lee, et de Flora Mac-Ivor.» (_La duchesse de Berry en
+ Vendée_, p. 35.)--L'historien de la Monarchie de Juillet, M.
+ Thureau-Dangin, écrit, de son côté: «Pour beaucoup des
+ partisans de la duchesse de Berry, il s'agissait moins
+ d'exécuter un dessein politique mûrement médité que de
+ transporter en pleine France bourgeoise de 1830 une
+ chevaleresque aventure, quelque chose comme la mise en action
+ d'un récit de Walter Scott, qui régnait alors souverainement
+ sur toutes les têtes romanesques. Un peu plus tard, quand
+ MADAME se trouvait en Vendée, un royaliste disait aux
+ politiques du parti, fort embarrassés et mécontents de cette
+ équipée: «Messieurs, faites pendre Walter Scott, car c'est
+ lui le vrai coupable.» (Thureau-Dangin, t. II.).]
+
+ [Note 374: Ce n'est pas à Quimper, mais à Vannes, que Berryer
+ devait aller plaider un procès, celui du commandant
+ Guillemot, prévenu de chouannerie, et traduit de ce chef
+ devant la cour d'assises du Morbihan. L'affaire du commandant
+ Guillemot était fixée au 12 juin.]
+
+ [Note 375: Voir à l'_Appendice_, le nº X: _La duchesse de
+ Berry en Vendée._]
+
+Notre messager est parti, et nous avons attendu l'événement. J'ai
+bientôt reçu, par la poste, le billet suivant qui n'avait point été
+cacheté et qui, sans doute, avait passé sous les yeux de l'autorité:
+
+ «Angoulême, 7 juin.
+
+«Monsieur le vicomte,
+
+«J'avais reçu et transmis votre lettre de vendredi dernier, lorsque,
+dans la journée de dimanche, le préfet de la Loire-Inférieure[376] m'a
+fait inviter à quitter la ville de Nantes.[377] J'étais en route et aux
+portes d'Angoulême; je viens d'être conduit devant le préfet[378], qui
+m'a notifié un ordre de M. de Montalivet[379] qui prescrit de me
+reconduire à Nantes sous l'escorte de la gendarmerie. Depuis mon départ
+de Nantes, le département de la Loire-Inférieure est mis en état de
+siège: par ce transport tout illégal, on me soumet donc aux lois
+d'exception. J'écris au ministre pour lui demander de me faire appeler à
+Paris; il a ma lettre par ce même courrier. Le but de mon voyage à
+Nantes paraît être tout à fait mal interprété. Jugez dans votre prudence
+si vous jugeriez convenable d'en parler au ministre. Je vous demande
+pardon de vous faire cette demande; mais je ne peux l'adresser qu'à
+vous.
+
+ [Note 376: M. de Saint-Aignan.]
+
+ [Note 377: Berryer devait quitter non seulement la ville de
+ Nantes, mais la France, et se rendre aux eaux
+ d'Aix-en-Savoie, en suivant l'itinéraire ci-après, visé sur
+ son passeport: Bourbon-Vendée, Luçon, La Rochelle, Rochefort,
+ Saintes, Angoulême, Clermont, Montbrison, Le Puy, Lyon et
+ Pont-de-Beauvoisin.]
+
+ [Note 378: Voici le procès-verbal de son arrestation: «L'an
+ 1832, le 7 juin, vers une heure du matin; Nous, Martin
+ (Édouard-Louis), brigadier; Calmus (Napoléon), Durand
+ (Jean-Baptiste) et Jeannot (Joseph), gendarmes à cheval, en
+ résidence à Angoulême (Charente), soussignés, certifions
+ qu'en vertu des ordres de nos chefs supérieurs, nous nous
+ sommes transportés sur la route qui conduit de cette ville à
+ celle de Cognac, pour rechercher et arrêter le _nommé_
+ Berryer, député; l'ayant rencontré, nous nous sommes assurés
+ de sa personne, l'avons conduit devant M. le préfet de la
+ Charente, lequel nous a délivré un réquisitoire pour le
+ conduire de brigade en brigade devant M. le préfet de la
+ Loire-Inférieure, à Nantes.
+
+ «Fait et clos à Angoulême, les jour, mois et an que dessus.
+
+ «CALMUS, MARTIN, DURAND.»]
+
+ [Note 379: Ministre de l'intérieur.]
+
+«Croyez, je vous prie, monsieur le vicomte, à mon vieil et sincère
+attachement, comme à mon profond respect.
+
+ «Votre tout dévoué serviteur,
+
+ «BERRYER fils.
+
+«P. S.--Il n'y a pas un moment à perdre si vous voulez bien voir le
+ministre. Je me rends à Tours où ses nouveaux ordres me trouveront
+encore dans la journée de dimanche; il peut les transmettre ou par le
+télégraphe ou par estafette.»
+
+
+J'ai fait connaître à M. Berryer, par cette réponse, le parti que
+j'avais pris:
+
+ «Paris, 10 juin 1832.
+
+«J'ai reçu, monsieur, votre lettre datée d'Angoulême le 7 de mois. Il
+était trop tard pour que je visse monsieur le ministre de l'Intérieur,
+comme vous le désiriez; mais je lui ai écrit immédiatement en lui
+faisant passer votre propre lettre incluse dans la mienne. J'espère que
+la méprise qui a occasionné votre arrestation sera bientôt reconnue et
+que vous serez rendu à la liberté et à vos amis, au nombre desquels je
+vous prie de me compter. Mille compliments empressés et nouvelle
+assurance de mon entier et sincère dévouement.
+
+ «CHATEAUBRIAND.»
+
+
+Voici ma lettre au ministre de l'Intérieur:
+
+ «Paris, ce 9 juin 1832.
+
+«Monsieur le ministre de l'Intérieur,
+
+«Je reçois à l'instant la lettre ci-incluse. Comme il est vraisemblable
+que je ne pourrais parvenir jusqu'à vous aussi promptement que le désire
+M. Berryer, je prends le parti de vous envoyer sa lettre. Sa réclamation
+me semble juste: il sera innocent à Paris comme à Nantes et à Nantes
+comme à Paris; c'est ce que l'autorité reconnaîtra, et elle évitera, en
+faisant droit à la réclamation de M. Berryer, de donner à la loi un
+effet rétroactif. J'ose tout espérer, monsieur le comte, de votre
+impartialité.
+
+«J'ai l'honneur d'être, etc., etc.
+
+ «CHATEAUBRIAND.»
+
+
+
+
+LIVRE II[380]
+
+ [Note 380: Ce livre fut écrit de juillet 1832 à avril
+ 1833;--à Paris d'abord, de fin juillet au 8 août 1832;--puis
+ à Bâle, à Lucerne, à Lugano (août-octobre 1832), et enfin à
+ Paris (de janvier à avril 1833).]
+
+ Mon arrestation. -- Passage de ma loge de voleur au cabinet de
+ toilette de Mademoiselle Gisquet. -- Achille de Harlay. -- Juge
+ d'instruction: M. Desmortiers. -- Ma vie chez M. Gisquet. -- Je
+ suis mis en liberté. -- Lettre à M. le Ministre de la Justice, et
+ réponse. -- Offre de ma pension de pair par Charles X: Ma
+ réponse. -- Billet de madame la duchesse de Berry. -- Lettre à
+ Béranger. -- Départ de Paris. -- Journal de Paris à Lugano. -- M.
+ Augustin Thierry. -- Chemin du Saint-Gothard. -- Vallée de
+ Schoellenen. -- Pont du Diable. -- Le Saint-Gothard. --
+ Description de Lugano. -- Les montagnes. -- Courses autour de
+ Lucerne. -- Clara Wendel. -- Prière des paysans. -- M. A. Dumas.
+ -- Madame de Colbert. -- Lettre à M. de Béranger. -- Zurich. --
+ Constance. -- Madame Récamier. -- Madame la duchesse de
+ Saint-Leu. -- Madame de Saint-Leu après avoir lu la dernière
+ lettre de M. de Chateaubriand. -- Après avoir lu une note signée
+ Hortense. -- Arenenberg. -- Retour à Genève. -- Coppet. --
+ Tombeau de Madame de Staël. -- Promenade. -- Lettre au prince
+ Louis-Napoléon. -- Lettres au ministre de la Justice, au
+ président du Conseil, à madame la duchesse de Berry. -- J'écris
+ mon mémoire sur la captivité de la princesse. -- Circulaire aux
+ rédacteurs en chef des journaux. -- Extrait du _Mémoire sur la
+ captivité de madame la duchesse de Berry_. -- Mon procès. --
+ Popularité.
+
+
+ Paris, rue d'Enfer, fin juillet 1832.
+
+Un de mes vieux amis, M. Frisell, Anglais,[381] venait de perdre à Passy
+sa fille unique, âgée de dix-sept ans. J'étais allé le 19 juin à
+l'enterrement de la pauvre Élisa, dont la jolie madame Delessert
+terminait le portrait, quand la mort y mit le dernier coup de pinceau.
+Revenu dans ma solitude, rue d'Enfer, je m'étais couché plein de ces
+mélancoliques pensées qui naissent de l'association de la jeunesse, de
+la beauté et de la tombe. Le 20 juin,[382] à quatre heures du matin,
+Baptiste, à mon service depuis longtemps, entre dans ma chambre,
+s'approche de mon lit et me dit: «Monsieur, la cour est pleine d'hommes
+qui se sont placés à toutes les portes, après avoir forcé Desbrosses à
+ouvrir la porte cochère, et voilà trois _messieurs_ qui veulent vous
+parler.» Comme il achevait ces mots, les _messieurs_ entrent, et le
+chef, s'approchant très poliment de mon lit, me déclare qu'il a ordre de
+m'arrêter et de me mener à la préfecture de police. Je lui demandai si
+le soleil était levé, ce qu'exigeait la loi, et s'il était porteur d'un
+ordre légal: il ne répondit rien pour le soleil, mais il m'exhiba la
+signification suivante:
+
+ [Note 381: John _Fraser Frisell_ appartenait à une vieille
+ famille d'Écosse. À dix-huit ans, après de brillantes études
+ à l'Université de Glasgow, il était venu chez nous par simple
+ curiosité, pour _voir_ la Révolution. Arrêté et jeté en
+ prison à Dijon pendant la Terreur, il ne recouvra la liberté
+ qu'après le 18 brumaire. Le premier Consul autorisa le jeune
+ Frisell, _comme savant_, à résider sur le continent, au
+ moment où tous les Anglais y étaient suspects; ce séjour se
+ prolongea si bien qu'il resta presque toujours en France, au
+ grand déplaisir de sa famille. La France et l'Italie furent
+ ses séjours de prédilection. Il écrivait beaucoup, mais on
+ n'a de lui qu'un seul ouvrage: _De la Constitution de
+ l'Angleterre_, remarquablement écrit en français; de tout le
+ reste de ses oeuvres, il ne voulut rien publier. Il connut,
+ sous l'Empire, M. et Mme de Chateaubriand, et ne cessa de
+ leur rester très attaché jusqu'à sa mort, qui précéda de peu
+ celle de ses deux vieux amis. Il mourut à Torquay, en
+ Devonshire, au mois de février 1846: quelques semaines avant
+ sa fin, il s'était converti au catholicisme. Voyez, dans le
+ _Correspondant_ du 25 septembre 1897, l'article de M. J.
+ Fraser, _Un ami de Chateaubriand_.]
+
+ [Note 382: Il y a ici une petite erreur. Chateaubriand, ainsi
+ que ses amis Hyde de Neuville et Fitz-James, fut arrêté le 16
+ juin. On trouve tous les détails de son arrestation dans les
+ journaux du 17. Hyde de Neuville (t. III, p. 474) donne bien
+ la vraie date, celle du 16. Il est d'ailleurs probable que la
+ date du 20, dans les _Mémoires d'Outre-tombe_, est une faute
+ de copiste. Chateaubriand, qui, dans tout le cours de ses
+ _Mémoires_, n'a pas une seule fois erré sur les dates, a dû
+ ici d'autant moins se tromper qu'il a écrit le récit de son
+ arrestation au lendemain même de l'événement, au mois de
+ juillet 1832.--Voir l'_Appendice_, nº XI: l'_Arrestation de
+ Chateaubriand_.]
+
+
+ Copie:
+
+ PRÉFECTURE DE POLICE.
+
+«De par le roi;
+
+«Nous, conseiller d'État, préfet de police,[383]
+
+ [Note 383: M. Gisquet.]
+
+«Vu les renseignements à nous parvenus;
+
+«En vertu de l'article 10 du Code d'instruction criminelle;
+
+«Requérons le commissaire, ou autre en cas d'empêchement, de se
+transporter chez M. le vicomte de Chateaubriand et partout où besoin
+sera, prévenu de complot contre la sûreté de l'État, à l'effet d'y
+rechercher et saisir tous papiers, correspondances, écrits, contenant
+des provocations à des crimes et délits contre la paix publique ou
+susceptibles d'examen, ainsi que tous objets séditieux ou armes dont il
+serait détenteur.»
+
+
+Tandis que je lisais la déclaration _du grand complot contre la sûreté
+de l'État_, dont moi chétif j'étais prévenu, le capitaine des mouchards
+dit à ses subordonnés: «Messieurs, faites votre devoir!» Le devoir de
+ces messieurs était d'ouvrir toutes les armoires, de fouiller toutes les
+poches, de se saisir de tous papiers, lettres et documents, de lire
+iceux, si faire se pouvait, et de découvrir toutes armes, comme il
+appert aux termes du susdit mandat.
+
+Après lecture prise de la pièce, m'adressant au respectable chef de ces
+voleurs d'hommes et de libertés: «Vous savez, monsieur, que je ne
+reconnais point votre gouvernement, que je proteste contre la violence
+que vous me faites; mais, comme je ne suis pas le plus fort et que je
+n'ai nulle envie de me colleter avec vous, je vais me lever et vous
+suivre: donnez-vous, je vous prie, la peine de vous asseoir.»
+
+Je m'habillai et, sans rien prendre avec moi, je dis au vénérable
+commissaire: «Monsieur, je suis à vos ordres: allons-nous à pied?--Non,
+monsieur, j'ai eu soin de vous amener un fiacre.--Vous avez bien de la
+bonté, monsieur, partons; mais souffrez que j'aille dire adieu à madame
+de Chateaubriand. Me permettez-vous d'entrer seul dans la chambre de ma
+femme?--Monsieur, je vous accompagnerai jusqu'à la porte et je vous
+attendrai.--Très bien, monsieur;» et nous descendîmes.
+
+Partout, sur mon chemin, je trouvai ses sentinelles; on avait posé une
+vedette jusque sur le boulevard, à une petite porte qui s'ouvre à
+l'extrémité de mon jardin. Je dis au chef: «Ces précautions-là étaient
+très inutiles; je n'ai pas la moindre envie de vous fuir et de
+m'échapper.» Les messieurs avaient bousculé mes papiers, mais n'avaient
+rien pris. Mon grand sabre de Mamelouck fixa leur attention; ils se
+parlèrent tout bas et finirent par laisser l'arme sous un tas
+d'in-folios poudreux, au milieu desquels elle gisait, avec un crucifix
+de bois jaune que j'avais apporté de la Terre-Sainte.
+
+Cette pantomime m'aurait presque donné envie de rire, mais j'étais
+cruellement tourmenté pour Mme de Chateaubriand. Quiconque la connaît,
+connaît aussi la tendresse qu'elle me porte, ses frayeurs, la vivacité
+de son imagination et le misérable état de sa santé: cette descente de
+la police et mon enlèvement pouvaient lui faire un mal affreux. Elle
+avait déjà entendu quelque bruit et je la trouvai assise dans son lit,
+écoutant tout effrayée, lorsque j'entrai dans sa chambre à une heure si
+extraordinaire.
+
+«Ah! bon Dieu! s'écria-t-elle; êtes-vous malade? Ah! bon Dieu, qu'est-ce
+qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a?» et il lui prit un tremblement. Je
+l'embrassai, ayant peine à retenir mes larmes, et je lui dis: «Ce n'est
+rien, on m'envoie chercher pour faire ma déclaration comme témoin dans
+une affaire relative à un procès de presse. Dans quelques heures tout
+sera fini et je vais revenir déjeuner avec vous.»
+
+Le mouchard était resté à la porte ouverte; il voyait cette scène, et je
+lui dis, en allant me remettre entre ses mains: «Vous voyez, monsieur,
+l'effet de votre visite un peu matinale.» Je traversai la cour avec mes
+recors; trois d'entre eux montèrent avec moi dans le fiacre, le reste de
+l'escouade accompagnait à pied la capture et nous arrivâmes sans
+encombre dans la cour de la préfecture de police.
+
+Le geôlier qui devait me mettre en souricière n'était pas levé, on le
+réveilla en frappant à son guichet, et il alla préparer mon gîte. Tandis
+qu'il s'occupait de son oeuvre, je me promenais dans la cour de long en
+large avec le sieur Léotaud qui me gardait. Il causait et me disait
+amicalement, car il était très honnête: «Monsieur le vicomte, j'ai bien
+l'honneur de vous remettre; je vous ai présenté les armes plusieurs
+fois, lorsque vous étiez ministre et que vous veniez chez le roi; je
+servais dans les gardes du corps; mais que voulez-vous! on a une femme,
+des enfants; il faut vivre!--Vous avez raison, monsieur Léotaud; combien
+ça vous rapporte-t-il?--Ah! monsieur le vicomte, c'est selon les
+captures.... Il y a des gratifications tantôt bien, tantôt mal, comme à
+la guerre.»
+
+Pendant ma promenade, je voyais rentrer les mouchards dans différents
+déguisements comme des masques le mercredi des Cendres à la descente de
+la Courtille: ils venaient rendre compte des faits et gestes de la nuit.
+Les uns étaient habillés en marchands de salade, en crieurs des rues, en
+charbonniers, en forts de la halle, en marchands de vieux habits, en
+chiffonniers, en joueurs d'orgue; les autres étaient coiffés de
+perruques sous lesquelles paraissaient des cheveux d'une autre couleur;
+les autres avaient barbes, moustaches et favoris postiches; les autres
+traînaient les jambes comme de respectables invalides et portaient un
+éclatant ruban rouge à leur boutonnière. Ils s'enfonçaient dans une
+petite cour et bientôt revenaient sous d'autres costumes, sans
+moustaches, sans barbes, sans favoris, sans perruques, sans hottes, sans
+jambes de bois, sans bras en écharpe: tous ces oiseaux du lever de
+l'aurore de la police s'envolaient et disparaissaient avec le jour
+grandissant. Mon logis étant prêt, le geôlier vint nous avertir, et M.
+Léotaud, chapeau bas, me conduisit jusqu'à la porte de l'honnête demeure
+et me dit, en me laissant aux mains du geôlier et de ses aides:
+«Monsieur le vicomte, j'ai bien l'honneur de vous saluer: au plaisir de
+vous revoir.» La porte d'entrée se referma sur moi. Précédé du geôlier
+qui tenait les clefs et de ses deux garçons qui me suivaient pour
+m'empêcher de rebrousser chemin, j'arrivai par un étroit escalier au
+deuxième étage. Un petit corridor noir me conduisit à une porte; le
+guichetier l'ouvrit: j'entrai après lui dans ma case. Il me demanda si
+je n'avais besoin de rien: je lui répondis que je déjeunerais dans une
+heure. Il m'avertit qu'il y avait un café et un restaurateur qui
+fournissaient aux prisonniers tout ce qu'ils désiraient pour leur
+argent. Je priai mon gardien de me faire apporter du thé et, s'il le
+pouvait, de l'eau chaude et froide et des serviettes. Je lui donnai
+vingt francs d'avance: il se retira respectueusement, en me promettant
+de revenir.
+
+Resté seul, je fis l'inspection de mon bouge: il était un peu plus long
+que large, et sa hauteur pouvait être de sept à huit pieds. Les
+cloisons, tachées et nues, étaient barbouillées de la prose et des vers
+de mes devanciers, et surtout du griffonnage d'une femme qui disait
+force injures au juste-milieu. Un grabat à draps sales occupait la
+moitié de ma loge; une planche, supportée par deux tasseaux, placée
+contre le mur, à deux pieds au-dessus du grabat, servait d'armoire au
+linge, aux bottes et aux souliers des détenus: une chaise et un meuble
+infâme composaient le reste de l'ameublement.
+
+Mon fidèle gardien m'apporta les serviettes et les cruches d'eau que je
+lui avait demandées; je le suppliai d'ôter du lit les draps sales, la
+couverture de laine jaunie, d'enlever le seau qui me suffoquait et de
+balayer mon bouge après l'avoir arrosé. Toutes les oeuvres du
+juste-milieu étant emportées, je me fis la barbe; je m'inondai des flots
+de ma cruche, je changeai de linge: madame de Chateaubriand m'avait
+envoyé un petit paquet; je rangeai sur la planche au-dessus du lit
+toutes mes affaires comme dans la cabine d'un vaisseau. Quand cela fut
+fait, mon déjeuner arriva et je pris mon thé sur ma table _bien lavée_
+et que je recouvris d'une serviette blanche. On vint bientôt chercher
+les ustensiles de mon festin matinal, et on me laissa seul dûment
+enfermé.
+
+Ma loge n'était éclairée que par une fenêtre grillée qui s'ouvrait fort
+haut; je plaçai ma table sous cette fenêtre et je montai sur cette table
+pour respirer et jouir de la lumière. À travers les barreaux de ma cage
+à voleur, je n'apercevais qu'une cour ou plutôt un passage sombre et
+étroit, des bâtiments noirs autour desquels tremblotaient des
+chauve-souris. J'entendais le cliquetis des clefs et des chaînes, le
+bruit des sergents de ville et des espions, le pas des soldats, le
+mouvement des armes, les cris, les rires, les chansons dévergondées des
+prisonniers mes voisins, les hurlements de Benoît, condamné à mort comme
+meurtrier de sa mère et de son obscène ami[384]. Je distinguais ces
+mots de Benoît entre les exclamations confuses de la peur et du
+repentir: «Ah! ma mère! ma pauvre mère!» Je voyais l'envers de la
+société, les plaies de l'humanité, les hideuses machines qui font
+mouvoir ce monde.
+
+ [Note 384: Frédéric Benoît, fils du juge de paix de Vouziers,
+ âgé de 19 ans, avait été condamné à la peine de mort, comme
+ parricide, par la Cour d'Assises de la Seine, la veille même
+ de l'arrestation de Chateaubriand, le 15 juin 1832. Il avait
+ assassiné sa mère dans la nuit du 8 au 9 novembre 1829, et
+ son ami Alexandre Formage, âgé de 17 ans, fils d'un marchand
+ de vin de la Villette, le 21 juillet 1831. Il avait eu pour
+ défenseur M{e} Crémieux. Chaix-d'Est-Ange, avocat de la
+ partie civile, avait prononcé contre Benoît un admirable
+ réquisitoire.]
+
+Je remercie les hommes de lettres, grands partisans de la liberté de la
+presse, qui naguère m'avaient pris pour leur chef et combattaient sous
+mes ordres; sans eux, j'aurais quitté la vie sans savoir ce que c'était
+que la prison, et cette épreuve-là m'aurait manqué. Je reconnais à cette
+attention délicate, le génie, la bonté, la générosité, l'honneur, le
+courage des hommes de plume en place. Mais, après tout, qu'est-ce que
+cette courte épreuve? La Tasse a passé des années dans un cachot et je
+me plaindrais! Non; je n'ai pas le fol orgueil de mesurer mes
+contrariétés de quelques heures avec les sacrifices prolongés des
+immortelles victimes dont l'histoire a conservé les noms.
+
+Au surplus, je n'étais point du tout malheureux; le génie de mes
+grandeurs passées et de ma _gloire_ âgée de trente ans ne m'apparut
+point; mais ma muse d'autrefois, bien pauvre, bien ignorée, vint
+rayonnante m'embrasser par ma fenêtre: elle était charmée de mon gîte et
+tout inspirée; elle me retrouvait comme elle m'avait vu dans ma misère à
+Londres, lorsque les premiers songes de René flottaient dans ma tête.
+Qu'allions-nous faire, la solitaire du Pinde et moi? Une chanson, à
+l'instar de ce pauvre poète Lovelace[385] qui, dans les geôles des
+Communes anglaises, chantait le roi Charles Ier, son maître? Non; la
+voix d'un prisonnier m'aurait semblé de mauvais augure pour mon petit
+roi Henri V: c'est du pied de l'autel qu'il faut adresser des hymnes au
+malheur. Je ne chantai donc point la couronne tombée d'un front
+innocent; je me contentai de dire une autre couronne, blanche aussi,
+déposée sur le cercueil d'une jeune fille; je me souvins d'Élisa
+Frisell, que j'avais vu enterrer la veille dans le cimetière de Passy.
+Je commençai quelques vers élégiaques d'une épitaphe latine; mais voilà
+que la quantité d'un mot m'embarrassa; vite je saute au bas de la table
+où j'étais juché, appuyé contre les barreaux de la fenêtre, et je cours
+frapper de grands coups de poing dans ma porte. Les cavernes d'alentour
+retentirent; le geôlier monte épouvanté, suivi de deux gendarmes; il
+ouvre mon guichet, et je lui crie, comme aurait fait Santeuil: «Un
+_Gradus_! Un _Gradus_!» Le geôlier écarquillait les yeux, les gendarmes
+croyaient que je révélais le nom d'un de mes complices; ils m'auraient
+mis volontiers les poucettes; je m'expliquai; je donnai de l'argent pour
+acheter le livre, et on alla demander un _Gradus_ à la police étonnée.
+
+ [Note 385: Richard _Lovelace_, né en 1618, à Woolwich (Kent),
+ d'une famille riche, brilla quelque temps à la cour de
+ Charles I par sa beauté, sa galanterie et son esprit;
+ sacrifia toute sa fortune pour la cause royale et fut
+ emprisonné à Londres. Après sa mise en liberté, il entra au
+ service de la France avec le grade de colonel, revint en
+ Angleterre et y mourut dans la misère en 1658. Il avait
+ composé pendant sa captivité, un recueil de poèmes lyriques
+ intitulé _Lucasta_. Il a aussi écrit quelques pièces de
+ théâtre. Son style est élégant, quoique négligé.]
+
+Tandis que l'on s'occupait de ma commission, je regrimpai sur ma table,
+et, changeant d'idée sur ce trépied, je me mis à composer des strophes
+sur la mort d'Élisa; mais au milieu de mon inspiration, vers trois
+heures, voilà que des huissiers entrent dans ma cellule et
+m'appréhendent au corps sur les rives du Permesse: ils me conduisent
+chez le juge d'instruction, qui instrumentait dans un greffe obscur, en
+face de ma geôle, de l'autre côté de la cour. Le juge, jeune robin fat
+et gourmé, m'adresse les questions d'usage sur mes nom, prénoms, âge,
+demeure. Je refusai de répondre et de signer quoi que ce fût, ne
+reconnaissant point l'autorité politique d'un gouvernement, qui n'avait
+pour lui ni l'ancien droit héréditaire, ni l'élection du peuple, puisque
+la France n'avait point été consultée et qu'aucun congrès national
+n'avait été assemblé. Je fus reconduis à ma souricière.
+
+À six heures, on m'apporta mon dîner, et je continuai à tourner et à
+retourner dans ma tête les vers de mes stances, improvisant quand et
+quand un air qui me semblait charmant. Madame de Chateaubriand m'envoya
+un matelas, un traversin, des draps, une couverture de coton, des
+bougies et les livres que je lis la nuit. Je fis mon ménage, et toujours
+chantonnant:
+
+ Il descend le cercueil et les roses sans taches,
+
+ma romance de la jeune fille et de la jeune fleur se trouva faite:
+
+ Il descend le cercueil et les roses sans taches
+ Qu'un père y déposa, tribut de sa douleur;
+ Terre, tu les portas et maintenant tu caches
+ Jeune fille et jeune fleur.
+
+ Ah! ne les rends jamais à ce monde profane,
+ À ce monde de deuil, d'angoisse et de malheur;
+ Le vent brise et flétrit, le soleil brûle et fane
+ Jeune fille et jeune fleur.
+
+ Tu dors, pauvre Élisa, si légère d'années!
+ Tu ne sens plus du jour le poids et la chaleur.
+ Vous avez achevé vos fraîches matinées,
+ Jeune fille et jeune fleur.
+
+ Mais ton père, Élisa, sur la tombe s'incline;
+ De ton front jusqu'au sien a monté la pâleur.
+ Vieux chêne!... le temps a fauché sur ta racine
+ Jeune fille et jeune fleur[386]!
+
+ [Note 386: Voir l'_Appendice_ nº XII: _Jeune fille et jeune
+ fleur._]
+
+Je commençais à me déshabiller; un bruit de voix, se fit entendre; ma
+porte s'ouvre, et M. le préfet de police, accompagné de M. Nay[387], se
+présente. Il me fit mille excuses de la prolongation de ma détention au
+dépôt; il m'apprit que mes amis, le duc de Fitz-James et le baron Hyde
+de Neuville, avaient été arrêtés comme moi[388], et que, dans
+l'encombrement de la préfecture, on ne savait où placer les personnes
+que la justice croyait devoir interpeller. «Mais, ajouta-t-il, vous
+allez venir chez moi, monsieur le vicomte, et vous choisirez dans mon
+appartement ce qui vous conviendra le mieux.»
+
+ [Note 387: M. Nay allait devenir le gendre de M. Gisquet.]
+
+ [Note 388: Pour les détails de l'arrestation de M. Hyde de
+ Neuville voy. ses _Mémoires et Souvenirs_, t. III, p. 494 et
+ suivantes.]
+
+Je le remerciai et je le priai de me laisser dans mon trou; j'en étais
+déjà tout charmé, comme un moine de sa cellule. M. le préfet se refusa à
+mes instances, et il me fallut dénicher. Je revis les salons que j'avais
+quittés depuis le jour où M. le préfet de police de Bonaparte m'avait
+fait venir pour m'inviter à m'éloigner de Paris. M. Gisquet et madame
+Gisquet m'ouvrirent toutes leurs chambres, en me priant de désigner
+celle que je voudrais occuper. M. Nay me proposa de me céder la sienne.
+J'étais confus de tant de politesse; j'acceptai une petite pièce écartée
+qui donnait sur le jardin et qui, je crois, servait de cabinet de
+toilette à mademoiselle Gisquet; on me permit de garder mon domestique,
+qui coucha sur un matelas en dehors de ma porte, à l'entrée d'un étroit
+escalier plongeant dans le grand appartement de madame Gisquet. Un autre
+escalier conduisait au jardin; mais celui-là me fut interdit, et, chaque
+soir, on plaçait une sentinelle au bas contre la grille qui sépare le
+jardin du quai. Madame Gisquet est la meilleure femme du monde, et
+mademoiselle Gisquet est très jolie et fort bonne musicienne. Je n'ai
+qu'à me louer des soins de mes hôtes; ils semblaient vouloir expier les
+douze heures de ma première réclusion.
+
+Le lendemain de mon installation dans le cabinet de mademoiselle
+Gisquet, je me levai tout content, en me souvenant de la chanson
+d'Anacréon sur la toilette d'une jeune Grecque; je mis la tête à la
+fenêtre: j'aperçus un petit jardin bien vert, un grand mur masqué par un
+vernis du Japon; à droite, au fond du jardin, des bureaux où l'on
+entrevoyait d'agréables commis de la police, comme de belles nymphes
+parmi des lilas; à gauche, le quai de la Seine, la rivière et un coin
+du vieux Paris, dans la paroisse de Saint-André-des-Arcs. Le son du
+piano de mademoiselle Gisquet parvenait jusqu'à moi avec la voix des
+mouchards qui demandaient quelques chefs de division pour faire leur
+rapport.
+
+Comme tout change dans ce monde! Ce petit jardin anglais romantique de
+la police était un lambeau déchiré et biscornu du jardin français, à
+charmilles taillées au ciseau, de l'hôtel du premier président de Paris.
+Cet ancien jardin occupait, en 1580, l'emplacement de ce paquet de
+maisons qui borne la vue au nord et au couchant, et il s'étendait
+jusqu'au bord de la Seine. Ce fut là qu'après la journée des barricades,
+le duc de Guise vint visiter Achille de Harlay: «Il trouva le premier
+président qui se pourmenoit dans son jardin, lequel s'estonna si peu de
+sa venue, qu'il ne daigna seulement pas tourner la tête ni discontinuer
+sa pourmenade commencée, laquelle achevée qu'elle fut, et estant au bout
+de son allée, il retourna, et en retournant il vit le duc de Guise qui
+venoit à lui; alors ce grave magistrat, haussant la voix, lui dit:
+«_C'est grand'pitié que le valet chasse le maistre; au reste, mon âme
+est à Dieu, mon coeur est à mon roy, et mon corps est entre les mains
+des méchans; qu'on en fasse ce qu'on en voudra._» L'Achille de Harlay
+qui se _pourmène_ aujourd'hui dans ce jardin est M. Vidocq[389], et le
+duc de Guise, Coco Lacour; nous avons changé les grands hommes pour les
+grands principes. Comme nous sommes libres maintenant! comme j'étais
+libre surtout à ma fenêtre, témoin ce bon gendarme en faction au bas de
+mon escalier et qui se préparait à me tirer au vol, s'il m'eût poussé
+des ailes! Il n'y avait pas de rossignol dans mon jardin, mais il y
+avait beaucoup de moineaux fringants, effrontés et querelleurs, que l'on
+trouve partout, à la campagne, à la ville, dans les palais, dans les
+prisons, et qui se perchent tout aussi gaiement sur l'instrument de mort
+que sur un rosier: à qui peut s'envoler, qu'importent les souffrances de
+la terre!
+
+ [Note 389: Ancien forçat, devenu chef de la police de
+ sûreté.]
+
+ * * * * *
+
+Madame de Chateaubriand obtint la permission de me voir. Elle avait
+passé treize mois, sous la Terreur, dans les prisons de Rennes avec mes
+deux soeurs Lucile et Julie; son imagination, restée frappée, ne peut
+plus supporter l'idée d'une prison. Ma pauvre femme eut une violente
+attaque de nerfs, en entrant à la préfecture, et ce fut une obligation
+de plus que j'eus au juste-milieu. Le second jour de ma détention, le
+juge d'instruction, le sieur Desmortiers[390], m'arriva accompagné de
+son greffier.
+
+ [Note 390: Louis-Henri _Desmortiers_, né à Morestais
+ (Charente-Inférieure). La Restauration l'avait nommé
+ conseiller à la Cour de Paris; la révolution de 1830 le fit
+ procureur du roi près le Tribunal de première instance de la
+ Seine, fonctions qu'il conserva pendant la plus grande partie
+ du règne de Louis-Philippe. Il n'était donc pas juge
+ d'instruction en 1832. Le juge d'instruction chargé de
+ l'affaire de MM. de Chateaubriand, Hyde de Neuville et de
+ Fitz-James était M. Poultier, qui «remplit ses pénibles
+ fonctions auprès des _accusés_ avec autant de délicatesse que
+ d'égards.» _Mémoires_ du baron Hyde de Neuville, t. III, p.
+ 496.]
+
+M. Guizot avait fait nommer procureur général à la cour royale de Rennes
+un M. Hello[391], écrivain, et par conséquent envieux et irritable,
+comme tout ce qui barbouille du papier dans un parti triomphant.
+
+ [Note 391: Charles-Guillaume _Hello_ (1787-1850). Il avait
+ été nommé le 5 septembre 1830 procureur général à Rennes. Il
+ devint avocat général à la cour de Cassation (27 mai 1837),
+ puis conseiller (7 août 1843). Il avait été un instant député
+ du Morbihan (1842-1843). Il aimait en effet à écrire et avait
+ publié en 1827 un _Essai sur le régime constitutionnel_ ou
+ _Introduction à l'étude de la Charte_. Son principal livre,
+ _Philosophie de l'Histoire de France_ (1840) a été couronné
+ par l'Académie française. Un de ses fils, Ernest Hello, mort
+ en 1885, a laissé plusieurs ouvrages, l'_Homme_, _Paroles de
+ Dieu_, etc., qui lui assurent un rang éminent parmi les
+ penseurs et les écrivains de notre temps.]
+
+Le protégé de M. Guizot, trouvant mon nom et ceux de M. le duc de
+Fitz-James et de M. Hyde de Neuville mêlés dans le procès que l'on
+poursuivait à Nantes contre M. Berryer, écrivit au ministre de la
+justice que, s'il était le maître, il ne manquerait pas de nous faire
+arrêter et de nous joindre au procès, à la fois comme complices et comme
+pièces à conviction. M. de Montalivet avait cru devoir céder aux avis de
+M. Hello; il fut un temps où M. de Montalivet venait humblement chez moi
+prendre mes conseils et mes idées sur les élections et la liberté de la
+presse. La Restauration, qui a fait un pair de M. de Montalivet, n'a pu
+en faire un homme d'esprit, et voilà sans doute pourquoi elle lui fait
+_mal au coeur_ aujourd'hui[392].
+
+ [Note 392: Voir, sur M. de Montalivet, au tome IV, la note de
+ la page 315.]
+
+M. Desmortiers, le juge d'instruction, entra donc dans ma petite
+chambre; un air doucereux était étendu comme une couche de miel sur un
+visage contracté et violent.
+
+ Je m'appelle Loyal, natif de Normandie,
+ Et suis huissier à verge, en dépit de l'envie.
+
+M. Desmortiers était naguère de la congrégation[393], grand communiant,
+grand légitimiste, grand partisan des ordonnances, et devenu forcené
+juste-milieu. Je priai cet animal de s'asseoir avec toute la politesse
+de l'ancien régime; je lui approchai un fauteuil; je mis devant son
+greffier une petite table, une plume et de l'encre; je m'assis en face
+de M. Desmortiers, et il me lut d'une voix bénigne les petites
+accusations qui, dûment prouvées, m'auraient tendrement fait couper le
+cou: après quoi, il passa aux interrogations.
+
+ [Note 393: Voici une des très rares erreurs de fait qui se
+ rencontrent dans les _Mémoires d'Outre-tombe_, et elle n'est
+ pas bien grave. M. Geoffroy de Grandmaison, dans son beau
+ livre sur la _Congrégation_, pages 389 et suiv., a publié la
+ _liste_ complète de ses membres: M. Desmortiers n'y figure
+ pas.]
+
+Je déclarai de nouveau que, ne reconnaissant point l'ordre politique
+existant, je n'avais rien à répondre, que je ne signerais rien, que tous
+ces procédés judiciaires étaient superflus, qu'on pouvait s'en épargner
+la peine et passer outre; que je serais du reste toujours charmé d'avoir
+l'honneur de recevoir M. Desmortiers.
+
+Je vis que cette manière d'agir mettait en fureur le saint homme,
+qu'ayant partagé mes opinions, ma conduite lui semblait une satire de la
+sienne; à ce ressentiment se mêlait l'orgueil du magistrat qui se
+croyait blessé dans ses fonctions. Il voulut raisonner avec moi; je ne
+pus jamais lui faire comprendre la différence qui existe entre l'ordre
+_social_ et l'ordre _politique_. Je me soumettais, lui dis-je au
+premier, parce qu'il est de droit naturel; j'obéissais aux lois civiles,
+militaires et financières, aux lois de police et d'ordre public; mais je
+ne devais obéissance au droit politique qu'autant que ce droit émanait
+de l'autorité royale consacrée par les siècles, ou dérivait de la
+souveraineté du peuple. Je n'étais pas assez niais ou assez faux pour
+croire que le peuple avait été convoqué, consulté, et que l'ordre
+politique établi était le résultat d'un arrêt national. Si l'on me
+faisait un procès pour vol, meurtre, incendie et autres crimes et délits
+sociaux, je répondrais à la justice; mais quand on m'intentait un procès
+politique, je n'avais rien à répondre à une autorité qui n'avait aucun
+pouvoir légal, et, par conséquent, rien à me demander.
+
+Quinze jours s'écoulèrent de la sorte. M. Desmortiers, dont j'avais
+appris les fureurs (fureurs qu'il tâchait de communiquer aux juges),
+m'abordait d'un air confit, me disant: «Vous ne voulez pas me dire votre
+illustre nom?» Dans un des interrogatoires, il me lut une lettre de
+Charles X au duc de Fitz-James, et où se trouvait une phrase honorable
+pour moi. «Eh bien! monsieur, lui dis-je, que signifie cette lettre? il
+est notoire que je suis resté fidèle à mon vieux roi, que je n'ai pas
+prêté serment à Philippe. Au surplus, je suis vivement touché de la
+lettre de mon souverain exilé. Dans le cours de ses prospérités, il ne
+m'a jamais rien dit de semblable, et cette phrase me paye de tous mes
+services.»
+
+ * * * * *
+
+Madame Récamier, à qui tant de prisonniers ont dû consolation et
+délivrance, se fit conduire à ma nouvelle retraite. M. de Béranger
+descendit de Passy pour me dire en chanson, sous le règne de ses amis,
+ce qui se pratiquait dans les geôles au temps des miens: il ne pouvait
+plus me jeter au nez la Restauration. Mon gros vieux ami M. Bertin[394]
+vint m'administrer les sacrements ministériels; une femme enthousiaste
+accourut de Beauvais afin _d'admirer_ ma gloire; M. Villemain fit acte
+de courage; M. Dubois[395], M. Ampère[396], M. Lenormant[397], mes
+généreux et savants jeunes amis, ne m'oublièrent pas; l'avocat des
+républicains, M. Ch. Ledru[398], ne me quittait plus: dans l'espoir d'un
+procès, il grossissait l'affaire, et il eût payé de tous ses honoraires
+le bonheur de me défendre.
+
+ [Note 394: Voir l'_Appendice_ nº XII: _Chateaubriand et M.
+ Bertin aîné._]
+
+ [Note 395: Paul-François _Dubois_ (1793-1874). Il avait
+ fondé, en 1824, avec Pierre Leroux, le journal le _Globe_. De
+ 1831 à 1848, il fut député de Nantes, ce qui lui valait
+ d'être appelé par les petits journaux _Dubois (de la
+ Gloire-Inférieure)_. Nommé inspecteur général de l'Université
+ dès le mois d'octobre 1830, il fut appelé en 1840 à la
+ direction de L'École normale, fonctions qu'il conserva
+ jusqu'en 1850. Il fut élu, le 13 avril 1810, membre de
+ l'Académie des sciences morales et politiques.]
+
+ [Note 396: Jean-Jacques _Ampère_, fils du célèbre physicien
+ (1800-1864); membre de l'Académie française et de l'Académie
+ des inscriptions et belles-lettres. Il fut l'un des plus
+ fidèles admirateurs de Chateaubriand, fidélité d'autant plus
+ méritoire que Mme Récamier lui avait inspiré, dès sa
+ jeunesse, une passion ardente et que le temps ne put
+ affaiblir.]
+
+ [Note 397: Charles _Lenormant_ (1802-1859), membre de
+ l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Il avait
+ épousé, en 1826, Mlle Amélie Cyvoct, nièce de Mme Récamier.]
+
+ [Note 398: Charles _Ledru_, jeune avocat, doué d'un vrai
+ talent, et à qui ses plaidoyers politiques avaient valu une
+ quasi-célébrité. Il allait bientôt être effacé par un autre
+ avocat républicain, du même nom que lui, Auguste Ledru. Ce
+ dernier, voulant éviter la confusion qui n'aurait pas manqué
+ de s'établir entre lui et Charles Ledru, ajouta à son nom
+ celui de sa bisaïeule maternelle, et s'appela
+ _Ledru-Rollin_.]
+
+M. Gisquet m'avait offert, comme je vous l'ai dit, tous ses salons; mais
+je n'abusai pas de la permission. Seulement, un soir, je descendis pour
+entendre, assis entre lui et sa femme, mademoiselle Gisquet jouer du
+piano. Son père la gronda et prétendit qu'elle avait exécuté sa sonate
+moins bien que de coutume. Ce petit concert que mon hôte me donnait en
+famille, n'ayant que moi pour auditeur, était tout singulier. Pendant
+que cette scène toute pastorale se passait dans l'intimité du foyer, des
+sergents de ville m'amenaient du dehors des confrères à coups de crosse
+de fusil et de bâton ferré; quelle paix et quelle harmonie régnaient
+pourtant au coeur de la police!
+
+J'eus le bonheur de faire accorder une faveur toute semblable à celle
+dont je jouissais, la faveur de la geôle, à M. Ch. Philipon[399]:
+condamné pour son talent à quelques mois de détention, il les passait
+dans une maison de santé à Chaillot; appelé en témoignage à Paris dans
+un procès, il profita de l'occasion, et ne retourna pas à son gîte; mais
+il s'en repentit: dans le lieu où il se tenait caché, il ne pouvait plus
+voir à l'aise une enfant qu'il aimait; il regrette sa prison, et, ne
+sachant comment y rentrer, il m'écrivit la lettre suivante pour me prier
+de négocier cette affaire avec mon hôte:
+
+ [Note 399: Charles _Philipon_ (1800-1862). Dessinateur
+ habile, ayant un joli brin de plume à son crayon, il fonda en
+ 1831 la _Caricature_, journal hebdomadaire très spécial, à la
+ fois artistique et politique. Le rédacteur principal était
+ Louis Desnoyers, un journaliste endiablé, l'auteur des
+ _Béotiens de Paris_. Les dessinateurs étaient, avec Philipon,
+ Daumier, Grandville, Gavarni, Henry Monnier, Numa, Achille
+ Devéria et D. Traviès. Le journal eut une vogue européenne,
+ et tout Paris se pressait aux vitrines de la maison Aubert,
+ alors située à l'entrée du passage Véro-Dodat, faisant
+ vis-à-vis à la cour des Fontaines, où étaient exposées les
+ images de la _Caricature_. Toutes les fois qu'on voulait
+ faire provision de bon rire, on y allait. Cela passait même
+ pour une recette contre l'envahissement de la jaunisse. «La
+ maison Aubert, la meilleure des pharmacies!» disait le
+ peuple. Le parquet qui, lui, riait jaune, multiplia contre
+ Philipon les saisies et les procès. Au cours d'un de ces
+ procès, sur les bancs mêmes de la Cour d'assises, en trois
+ coups de crayon, il dessina une _poire_, qui se trouva être
+ la tête du roi Louis-Philippe. Le lendemain, la _poire_ était
+ sur toutes les murailles, et ses pépins allaient devenir,
+ jusqu'à la fin du règne, entre les mains de l'opposition, un
+ projectile dont républicains et légitimistes se servaient à
+ l'envi. En 1834, il créa le _Charivari_, et continua ainsi,
+ par la plume et le dessin, sa guerre à la monarchie de
+ Juillet. Depuis 1848, il a fait paraître coup sur coup le
+ _Journal Amusant_, le _Musée Français_, et le _Petit Journal
+ pour rire_. Il est mort en 1862. Ses amis auraient pu
+ inscrire sur sa tombe ce vers de Barthélemy dans la
+ _Némésis_:
+
+ Philipon, Juvénal de la Caricature.]
+
+«Monsieur,
+
+«Vous êtes prisonnier et vous me comprendriez, ne fussiez-vous pas
+Chateaubriand.... Je suis prisonnier aussi, prisonnier volontaire depuis
+la mise en état de siège, chez un ami, chez un pauvre artiste comme moi.
+J'ai voulu fuir la justice des conseils de guerre dont j'étais menacé
+par la saisie de mon journal du 9 courant. Mais, pour me cacher, il a
+fallu me priver des embrassements d'une enfant que j'idolâtre, d'une
+fille adoptive âgée de cinq ans, mon bonheur et ma joie. Cette privation
+est un supplice que je ne pourrais supporter plus longtemps, c'est la
+mort! Je vais me trahir et ils me jetteront à Sainte-Pélagie, où je ne
+verrai ma pauvre enfant que rarement, s'ils le veulent encore, et à des
+heures données, où je tremblerai pour sa santé et où je mourrai
+d'inquiétude, si je ne la vois pas tous les jours.
+
+«Je m'adresse à vous, monsieur, à vous légitimiste, moi républicain de
+tout coeur, à vous homme grave et parlementaire, moi caricaturiste et
+partisan de la plus âcre personnalité politique, à vous de qui je ne
+suis nullement connu et qui êtes prisonnier comme moi, pour obtenir de
+M. le préfet de police qu'il me laisse rentrer dans la maison de santé
+où l'on m'avait transféré. Je m'engage sur l'honneur à me présenter à la
+justice toutes les fois que j'en serai requis, et je renonce à me
+_soustraire à quelque tribunal que ce soit_, si l'on veut me laisser
+avec ma pauvre enfant.
+
+«Vous me croirez, vous, monsieur, quand je parle d'honneur et que je
+jure de ne pas m'enfuir, et je suis persuadé que vous serez mon avocat,
+quoique les profonds politiques puissent voir là une _nouvelle_ preuve
+d'alliance entre les légitimistes et les républicains, tous hommes dont
+les opinions s'accordent si bien.
+
+«Si à un tel hôte, à un tel avocat, on refusait ce que je demande, je
+saurais que je n'ai plus rien à espérer, et je me verrais pour _neuf
+mois_ séparé de ma pauvre Emma.
+
+«Toujours, monsieur, quel que soit le résultat de votre généreuse
+intervention, ma reconnaissance n'en sera pas moins éternelle, car je ne
+douterai jamais des pressantes sollicitations que votre coeur va vous
+suggérer.
+
+«Agréez, monsieur, l'expression de la plus sincère admiration et
+croyez-moi votre très-humble et très-dévoué serviteur,
+
+ «CH. PHILIPON,
+
+ «Propriétaire de _la Caricature_ (journal),
+ condamné à treize mois de prison.»
+
+ «Paris, le 21 juin 1832.»
+
+
+J'obtins la faveur que M. Philippon demandait: il me remercia par un
+billet qui prouve, non la grandeur du service (lequel se réduisait à
+faire garder à Chaillot mon client par un gendarme), mais cette joie
+secrète des passions, qui ne peut-être bien comprise que par ceux qui
+l'ont véritablement sentie.
+
+
+«Monsieur,
+
+«Je pars pour Chaillot avec ma chère enfant.
+
+«Je voudrais vous remercier, mais je sens les mots trop froids pour
+exprimer ce que j'éprouve de reconnaissance; j'ai eu raison de penser,
+monsieur, que votre coeur vous suggérerait d'éloquentes instances. Je
+suis sûr de ne pas me tromper en croyant qu'il vous dira que je ne suis
+point ingrat et qu'il vous peindra mieux que je ne le ferais le trouble
+de bonheur où votre bonté m'a mis.
+
+«Agréez, je vous en prie, monsieur, mes très-sincères remercîments et
+daignez me croire le plus affectionné de vos serviteurs,
+
+ «CHARLES PHILIPON.»
+
+
+À cette singulière marque de mon crédit, j'ajouterai cet étrange
+témoignage de ma _renommée_: un jeune employé des bureaux de M. Gisquet
+m'adressa de très beaux vers, qui me furent remis par M. Gisquet
+lui-même; car enfin il faut être juste: si un gouvernement lettré
+m'attaquait ignoblement, les Muses me défendaient noblement; M.
+Villemain se prononça en ma faveur avec courage, et dans le journal même
+des _Débats_, mon gros ami Bertin protesta, en signant son article
+contre mon arrestation. Voici ce que me dit le poète qui signe _J.
+Chopin, employé au cabinet_:
+
+ À MONSIEUR DE CHATEAUBRIAND,
+
+ À LA PRÉFECTURE DE POLICE.
+
+ Un jour, admirant ton génie,
+ J'osai te dédier des vers,
+ Et, comme un filet d'eau s'épanche aux seins des mers,
+ Je portai ce tribut au dieu de l'harmonie.
+ Aujourd'hui l'infortune a passé sur ton front,
+ Toujours serein dans la tempête.
+ Le présent fugitif, qu'est-ce pour le poète?
+ Ta gloire restera... nos haines passeront.
+ Ennemi généreux, ta voix mâle et puissante
+ A prêté son charme à l'erreur,
+ Mais ton éloquence entraînante
+ Fait toujours absoudre ton coeur.
+ Naguère un roi frappa ta noble indépendance;
+ Tu fus grand devant sa rigueur...
+ Il tombe: banni de la France,
+ Tu ne vois plus que son malheur!
+ Ah! qui pourrait sonder ton dévoûment fidèle
+ Et forcer le torrent à détourner ses eaux?
+ Mais lorsqu'un seul parti s'applaudit de ton zèle,
+ Ta gloire est à nous tous... reprends donc tes pinceaux.
+
+ J. CHOPIN,
+ employé au cabinet.
+
+Mademoiselle Noémi (je suppose que c'est le prénom de Mademoiselle
+Gisquet) se promenait souvent seule dans le petit jardin, un livre à la
+main. Elle jetait à la dérobée un regard vers ma fenêtre. Qu'il eût été
+doux d'être délivré de mes fers, comme Cervantes, par la fille de mon
+maître! Tandis que je prenais un air romantique, le beau et jeune M. Nay
+vint dissiper mon rêve. Je l'aperçus causant avec Mademoiselle Gisquet
+de cet air qui nous trompe pas, nous autres créateurs de sylphides. Je
+dégringolai de mes nuages, je fermai ma fenêtre et j'abandonnai l'idée
+de laisser pousser ma moustache blanchie par le vent de l'adversité.
+
+Après quinze jours, une ordonnance de non-lieu me rendit la liberté, le
+30 de juin, au grand bonheur de madame de Chateaubriand, qui serait
+morte, je crois, si ma détention se fût prolongée. Elle vint me chercher
+dans un fiacre; je le remplis de mon petit bagage aussi lestement que
+j'étais jadis sorti du ministère, et je rentrai dans la rue d'Enfer avec
+_ce je ne sais quoi d'achevé que le malheur donne à la vertu_.
+
+Si M. Gisquet allait par l'histoire à la postérité, peut-être y
+arriverait-il en assez mauvais état; je désire que ce que je viens
+d'écrire de lui serve ici de contre-poids à une renommée ennemie. Je
+n'ai eu qu'à me louer de ses attentions et de son obligeance; sans doute
+si j'avais été condamné, il ne m'eût pas laissé échapper; mais, enfin
+lui et sa famille m'ont traité avec une convenance, un bon goût, un
+sentiment de ma position, de ce que j'étais et de ce que j'avais été,
+que n'ont point eus une administration lettrée et des légistes d'autant
+plus brutaux qu'ils agissaient contre le faible et qu'ils n'avaient pas
+peur.
+
+De tous les gouvernements qui se sont élevés en France depuis quarante
+années, celui de Philippe est le seul qui m'ait jeté dans la loge des
+bandits; il a posé sur ma tête sa main, sur ma tête respectée même d'un
+conquérant irrité: Napoléon leva le bras et ne frappa pas. Et pourquoi
+cette colère[400]? Je vais vous le dire: j'ose protester en faveur du
+droit contre le fait, dans un pays où j'ai demandé la liberté sous
+l'Empire, la gloire sous la Restauration; dans un pays où, solitaire, je
+compte non par frères, soeurs, enfants, joies, plaisirs, mais par
+tombeaux. Les derniers changements politiques m'ont séparé du reste de
+mes amis: ceux-ci sont allés à la fortune et passent, tout engraissés de
+leur déshonneur, auprès de ma pauvreté; ceux-là ont abandonné leurs
+foyers exposés aux insultes. Les générations si fort éprises de
+l'indépendance se sont vendues: communes dans leur conduite,
+intolérables dans leur orgueil, médiocres ou folles dans leurs écrits,
+je n'attends de ces générations que le dédain et je le leur rends; elles
+n'ont pas de quoi me comprendre; elles ignorent la foi à la chose jurée,
+l'amour des institutions généreuses, le respect de ses propres opinions,
+le mépris du succès et de l'or, la félicité des sacrifices, le culte de
+la faiblesse et du malheur.
+
+ [Note 400: M. Guizot, dans ses _Mémoires_ (tome II, page
+ 344), apprécie en ces termes l'arrestation de Chateaubriand:
+ «L'arrestation de MM. de Chateaubriand, Fitz-James, Hyde de
+ Neuville et Berryer, ne fut pas une faute moins grave.
+ C'étaient là, pour le gouvernement de 1830, des ennemis, non
+ des insurgés, ni des conspirateurs; ils ne voulaient pas sa
+ durée, et n'y croyaient pas; mais ils ne croyaient pas
+ davantage à l'opportunité et à l'efficacité des complots et
+ de la guerre civile pour le renverser; c'étaient d'autres
+ armes qu'ils cherchaient pour lui nuire; c'était avec
+ d'autres armes que les prisons et les procès qu'il fallait
+ les combattre. _La Restauration avait donné, en pareille
+ circonstance, un sage et noble exemple_: MM. de La Fayette,
+ Voyer d'Argenson et Manuel étaient, à coup sûr, contre elle,
+ de plus sérieux et redoutables conspirateurs que MM. de
+ Chateaubriand, de Fitz-James, Hyde de Neuville et Berryer ne
+ pouvaient l'être contre le gouvernement de Juillet. De 1820 à
+ 1822, le duc de Richelieu et M. de Villèle avaient, contre
+ ces chefs libéraux, de bien autres griefs et de bien autres
+ preuves que le cabinet de 1832 n'en pouvait recueillir contre
+ les chefs légitimistes qu'il fit arrêter. Pourtant ils ne
+ voulurent jamais ni les emprisonner, ni les traduire en
+ justice; ils comprirent que le pouvoir qui veut mettre un
+ terme aux révolutions ne doit pas porter, dans les hautes
+ régions de la société, la guerre à outrance....»]
+
+Après l'ordonnance de non-lieu, il me restait un devoir à remplir. Le
+délit dont j'avais été prévenu se liait à celui pour lequel M. Berryer
+était en prévention à Nantes. Je n'avais pu m'expliquer avec le juge
+d'instruction, puisque je ne reconnais pas la compétence du tribunal.
+Pour réparer le dommage que pouvait avoir causé à M. Berryer mon
+silence, j'écrivis à M. le ministre de la justice[401] la lettre qu'on
+va lire, et que je rendis publique par la voie des journaux.
+
+ [Note 401: M. Barthe.]
+
+
+ «Paris, ce 3 juillet 1832.
+
+«Monsieur le ministre de la justice,
+
+«Permettez-moi de remplir auprès de vous, dans l'intérêt d'un homme trop
+longtemps privé de sa liberté, un devoir de conscience et d'honneur.
+
+«M. Berryer fils, interrogé par le juge d'instruction à Nantes[402] le
+18 du mois dernier, a répondu: _Qu'il avait vu madame la duchesse de
+Berry; qu'il lui avait soumis, avec le respect dû à son rang, à son
+courage et à ses malheurs, son opinion personnelle et celle
+d'honorables amis sur la situation actuelle de la France, et sur les
+conséquences de la présence de son Altesse Royale dans l'Ouest._
+
+ [Note 402: M. Bethuis.]
+
+«M. Berryer, développant avec son talent accoutumé ce vaste sujet, l'a
+résumé de la sorte: _Toute guerre étrangère ou civile, en la supposant
+couronnée de succès, ne peut ni soumettre ni rallier les opinions._
+
+«Questionné sur les honorables amis dont il venait de parler, M. Berryer
+a dit noblement: _Que des hommes graves lui ayant manifesté sur les
+circonstances présentes une opinion conforme à la sienne, il avait cru
+devoir appuyer son avis sur l'autorité du leur; mais qu'il ne les
+nommerait pas sans qu'ils y eussent consenti._
+
+«Je suis, monsieur le ministre de la justice, un de ces hommes consultés
+par M. Berryer. Non-seulement j'ai approuvé son opinion, mais j'ai
+rédigé une note dans le sens de cette opinion même. Elle devait être
+remise à madame la duchesse de Berry, dans le cas où cette princesse se
+trouvât réellement sur le sol français, ce que je ne croyais pas. Cette
+première note n'étant pas signée, j'en écrivis une seconde, que je
+signai et par laquelle je suppliais encore plus instamment l'intrépide
+mère du petit-fils de Henri IV de quitter une patrie que tant de
+discordes ont déchirée.
+
+«Telle est la déclaration que je devais à M. Berryer. Le véritable
+coupable, s'il y a coupable, c'est moi. Cette déclaration servira,
+j'espère, à la prompte délivrance du prisonnier de Nantes; elle ne
+laissera peser que sur ma tête l'inculpation d'un fait, très innocent
+sans doute, mais dont, en dernier résultat, j'accepte toutes les
+conséquences.
+
+«J'ai l'honneur d'être, etc.
+
+ «CHATEAUBRIAND.
+
+ «Rue d'Enfer-Saint-Michel, nº 84.
+
+
+«Ayant écrit à M. le comte de Montalivet le 9 du mois dernier, pour une
+affaire relative à M. Berryer, M. le ministre de l'intérieur ne crut pas
+même devoir me faire connaître qu'il avait reçu ma lettre: comme il
+m'importe beaucoup de savoir le sort de celle que j'ai l'honneur
+d'écrire aujourd'hui à M. le ministre de la justice, je lui serai
+infiniment obligé d'ordonner à ses bureaux de m'en accuser réception.
+
+ «CH.»
+
+
+La réponse de M. le ministre de la justice ne se fit pas attendre; la
+voici:
+
+ «Paris le 3 juillet.
+
+«Monsieur le vicomte,
+
+«La lettre que vous m'avez adressée, contenant des renseignements qui
+peuvent éclairer la justice, je la fais parvenir immédiatement au
+procureur du roi près le tribunal de Nantes[403], afin qu'elle soit
+jointe aux pièces de l'instruction commencée contre M. Berryer.
+
+ [Note 403: M. Demangeat.]
+
+«Je suis avec respect, etc.,
+
+ «Le garde des sceaux
+
+ «BARTHE.»
+
+
+Par cette réponse, M. Barthe[404] se réservait gracieusement une
+nouvelle poursuite contre moi. Je me souviens des superbes dédains des
+grands hommes du juste-milieu, quand je laissais entrevoir la
+possibilité d'une violence exercée sur ma personne ou sur mes écrits.
+Eh! bon Dieu! pourquoi me parer d'un danger imaginaire? Qui
+s'embarrassait de mon opinion? qui songeait à toucher à un seul de mes
+cheveux? Âmes et féaux du pot-au-feu, intrépides héros de la paix à tout
+prix, vous avez pourtant eu votre terreur de comptoir et de police,
+votre état de siège de Paris, vos mille procès de presse, vos
+commissions militaires pour condamner à mort l'auteur des
+_Cancans_[405]; vous m'avez pourtant plongé dans vos geôles; la peine
+applicable à mon _crime_ n'était rien moins que la peine capitale. Avec
+quel plaisir je vous livrerais ma tête, si, jetée dans la balance de la
+justice, elle la faisait pencher du côté de l'honneur, de la gloire et
+de la liberté de ma patrie!
+
+ [Note 404: Félix _Barthe_ (1795-1863). Affilié au
+ Carbonarisme, très mêlé comme avocat à tous les procès
+ politiques, ayant pris une part active à la révolution de
+ Juillet, il était entré, dès le 27 décembre 1830, dans le
+ ministère disloqué de M. Laffitte, pour remplacer à
+ l'instruction publique M. Mérilhou. Le 12 mars 1831, il avait
+ échangé, dans le nouveau cabinet Casimir Périer, le
+ portefeuille de l'instruction publique contre celui de la
+ justice. Il garda les sceaux jusqu'au 4 avril 1834 et tomba
+ avec le ministère de Broglie. Il fut alors nommé pair de
+ France et président de la Cour des Comptes. Le second Empire
+ le fit sénateur.]
+
+ [Note 405: Pierre-Clément _Bérard_. Pendant les Cent-Jours,
+ il s'était enrôlé, à dix-sept ans, dans le corps des
+ volontaires royaux de l'École de droit de Paris, et il avait
+ accompagné à Gand le roi Louis XVIII. En 1831 et 1832, il fit
+ paraître un petit pamphlet hebdomadaire, les _Cancans_, dont
+ le titre variait chaque semaine: _Cancans parisiens_,
+ _Cancans accusateurs_, _Cancans courtisans_, _Cancans
+ inflexibles_, _Cancans saisis_, _Cancans prisonniers_, etc.
+ Chaque numéro se terminait par une chanson. C'était comme une
+ résurrection, après 1830, des _Actes des Apôtres_, de
+ Rivarol, de Champcenetz et de leurs amis. Même violence, et
+ aussi même vaillance et même verve. Seulement, les _Cancans_
+ étaient rédigés, non par une société d'hommes d'esprit, mais
+ par M. Bérard tout seul: il avait, il est vrai, de l'esprit
+ comme quatre, et même comme quarante. Saisies et procès
+ pleuvaient naturellement sur les _Cancans_ et sur leur
+ auteur, qui se vit à la fin condamné à quatorze ans de prison
+ et à treize mille francs d'amende. Heureusement, il trouva le
+ moyen de s'évader et de gagner la Hollande, échangeant la
+ prison pour l'exil. En 1833, il publia _Mon Voyage à Prague_,
+ puis se rendit à Rome, où des légitimistes venaient de fonder
+ une banque, dont il devint un des employés. Il ne devait plus
+ quitter la ville éternelle, où il est mort, il y a peu
+ d'années, royaliste impénitent, ainsi qu'il convenait à
+ l'auteur des _Cancans fidèles_. Ses _Souvenirs_ sur
+ _Sainte-Pélagie en 1832_ ont paru en 1886.]
+
+ * * * * *
+
+J'étais plus que jamais déterminé à reprendre mon exil; madame de
+Chateaubriand, effrayée de mon aventure, aurait déjà voulu être bien
+loin; il ne fut plus question que de chercher le lieu où nous
+dresserions nos tentes. La grande difficulté était de trouver quelque
+argent pour vivre en terre étrangère et pour payer d'abord une dette qui
+m'attirait des menaces de poursuites et de saisie.
+
+La première année d'une ambassade ruine toujours l'ambassadeur: c'est ce
+qui m'arriva pour Rome. Je me retirai à l'avènement du ministère
+Polignac, et je m'en allai, ajoutant à ma détresse ordinaire soixante
+mille francs d'emprunt. J'avais frappé à toutes les bourses royalistes;
+aucune ne s'ouvrit: on me conseilla de m'adresser à Laffitte. M.
+Laffitte m'avança dix mille francs, que je donnai immédiatement aux
+créanciers les plus pressés. Sur le produit de mes brochures, je
+retrouvai la somme que je lui ai rendue avec reconnaissance; mais une
+trentaine de mille francs restait toujours à payer, en outre de mes
+vieilles dettes, car j'en ai qui ont de la barbe, tant elles sont âgées;
+malheureusement, cette barbe est une barbe d'or, dont la coupe annuelle
+se fait sur mon menton.
+
+M. le duc de Lévis, à son retour d'un voyage en Écosse, m'avait dit, de
+la part de Charles X, que ce prince voulait continuer à me faire ma
+pension de pair; je crus devoir refuser cette offre. Le duc de Lévis
+revint à la charge, quand il me vit, au sortir de prison, dans
+l'embarras le plus cruel, ne trouvant rien de ma maison et de mon jardin
+rue d'Enfer, et étant harcelé par une nuée de créanciers. J'avais déjà
+vendu mon argenterie. Le duc de Lévis m'apporta vingt mille francs, me
+disant noblement que ce n'était pas les deux années de pension de pairie
+que le roi reconnaissait me devoir, et que mes dettes à Rome n'étaient
+qu'une dette de la couronne. Cette somme me mettait en liberté, je
+l'acceptai comme un prêt momentané, et j'écrivis au roi la lettre
+suivante[406]:
+
+ [Note 406: On verra dans mon premier voyage à Prague ma
+ conversation avec Charles X au sujet de ce prêt. (Note de
+ Paris, 1834.) CH.]
+
+«SIRE,
+
+«Au milieu des calamités dont il a plu à Dieu de sanctifier votre vie,
+vous n'avez point oublié ceux qui souffrent au pied du trône de saint
+Louis. Vous daignâtes me faire connaître, il y a quelques mois, votre
+généreux dessein de me continuer la pension de pair à laquelle je
+renonçai en refusant le serment au pouvoir illégitime; je pensai que
+Votre Majesté avait des serviteurs plus pauvres que moi et plus dignes
+de ses bontés. Mais les derniers écrits que j'ai publiés m'ont causé des
+dommages et suscité des persécutions; j'ai essayé inutilement de vendre
+le peu de chose que je possède. Je me vois forcé d'accepter, non la
+pension annuelle que Votre Majesté se proposait de me faire sur sa
+royale indigence, mais un secours provisoire pour me dégager des
+embarras qui m'empêchent de regagner l'asile où je pourrai vivre de mon
+travail. Sire, il faut que je sois bien malheureux pour me rendre à
+charge, même un moment, à une couronne que j'ai soutenue de tous mes
+efforts et que je continuerai de servir le reste de ma vie.
+
+ «Je suis, avec le plus profond respect, etc.
+
+ «CHATEAUBRIAND.»
+
+
+Mon neveu, le comte Louis de Chateaubriand, m'avança de son côté une
+même somme de vingt mille francs. Ainsi dégagé des obstacles matériels,
+je fis les préparatifs de mon second départ. Mais une raison d'honneur
+m'arrêtait: madame la duchesse de Berry était sur le sol français; que
+deviendrait-elle, et ne devais-je pas rester aux lieux où ses périls
+pouvaient m'appeler? Un billet de la princesse, qui m'arriva du fond de
+la Vendée, acheva de me rendre libre.
+
+ * * * * *
+
+«J'allais vous écrire, monsieur le vicomte, touchant ce _gouvernement
+provisoire_ que j'ai cru devoir former, lorsque j'ignorais quand et même
+si je pouvais rentrer en France, et dont on me mande que vous aviez
+consenti à faire partie. Il n'a pas existé de fait, puisqu'il ne s'est
+jamais réuni, et quelques-uns des membres ne se sont entendus que pour
+me faire parvenir un avis que je n'ai pu suivre. Je ne leur en sais pas
+du tout mauvais gré. Vous avez jugé d'après le rapport que vous ont fait
+de ma position et de celle du pays ceux qui avaient des raisons pour
+connaître mieux que moi les effets d'une _fatale influence_ à laquelle
+je n'ai pas voulu croire, et je suis sûre que si M. de Ch. eût été près
+de moi, son coeur noble et généreux s'y fût également refusé. Je n'en
+compte donc pas moins sur les bons services individuels et même les
+conseils des personnes qui faisaient partie du gouvernement provisoire,
+et dont le choix m'avait été dicté par leur zèle éclairé et leur
+dévouement à la légitimité dans la personne de Henri V. Je vois que
+votre intention est de quitter encore la France, je le regretterais
+beaucoup si je pouvais vous approcher de moi; mais vous avez des armes
+qui touchent de loin, et j'espère que vous ne cesserez pas de combattre
+pour Henri V.
+
+«Croyez, monsieur le vicomte, à toute mon estime et amitié.
+
+ «M. C. R.»
+
+
+Par ce billet, Madame se passait de mes services, ne se rendait point
+aux conseils que j'avais osé lui donner dans la note dont M. Berryer
+avait été le porteur; elle en paraissait même un peu blessée, bien
+qu'elle reconnût qu'une _fatale influence_ l'avait égarée.
+
+Ainsi rendu à ma liberté et dégagé de tout aujourd'hui, 7 août, n'ayant
+plus rien à faire qu'à partir, j'ai écrit ma lettre d'adieu à M. de
+Béranger, qui m'avait visité dans ma prison.
+
+
+ «Paris, 7 août 1832.
+
+«À M. de Béranger.
+
+«Je voulais, monsieur, aller vous dire adieu et vous remercier de votre
+souvenir; le temps m'a manqué et je suis obligé de partir sans avoir le
+plaisir de vous voir et de vous embrasser. J'ignore mon avenir: y a-t-il
+aujourd'hui un avenir clair pour personne? Nous ne sommes pas dans un
+temps de révolution, mais de transformation sociale: or les
+transformations s'accomplissent lentement, et les générations qui se
+trouvent placées dans la période de la métamorphose périssent obscures
+et misérables. Si l'Europe (ce qui pourrait bien être) est à l'âge de la
+décrépitude, c'est une autre affaire: elle ne produira rien, et
+s'éteindra dans une impuissante anarchie de passions, de moeurs et de
+doctrines. En ce cas, monsieur, vous aurez chanté sur un tombeau.
+
+«J'ai rempli, monsieur, tous mes engagements: je suis revenu à votre
+voix; j'ai défendu ce que j'étais venu défendre; j'ai subi le choléra:
+je retourne à la montagne. Ne brisez pas votre lyre, comme vous nous en
+menacez; je lui dois un de mes plus glorieux titres au souvenir des
+hommes. Faites encore sourire et pleurer la France: car il arrive, par
+un secret de vous seul connu, que dans vos chansons populaires les
+paroles sont gaies et la musique plaintive.
+
+«Je me recommande à votre amitié et à votre muse.
+
+ «CHATEAUBRIAND.»
+
+Je dois me mettre en route demain, Madame de Chateaubriand me rejoindra
+à Lucerne.
+
+
+ Bâle, 12 août 1832.
+
+Beaucoup d'hommes meurent sans avoir perdu leur clocher de vue: je ne
+puis rencontrer le clocher qui me doit voir mourir. En quête d'un asile
+pour achever mes _Mémoires_, je chemine de nouveau traînant à ma suite
+un énorme bagage de papiers, correspondances diplomatiques, notes
+confidentielles, lettres de ministres et de rois; c'est l'histoire
+portée en croupe par le roman.
+
+J'ai vu à Vesoul M. Augustin Thierry, retiré chez son frère le
+préfet[407]. Lorsque autrefois, à Paris, il m'envoya son _Histoire de la
+conquête des Normands_, je l'allai remercier. Je trouvai un jeune homme
+dans une chambre dont les volets étaient à demi fermés; il était presque
+aveugle; il essaya de se lever pour me recevoir, mais ses jambes ne le
+portaient plus et il tomba dans mes bras. Il rougit lorsque je lui
+exprimai mon admiration sincère: ce fut alors qu'il me répondit que son
+ouvrage était le mien, et que c'était en lisant la bataille des Francs
+dans les _Martyrs_, qu'il avait conçu l'idée d'une nouvelle manière
+d'écrire l'histoire[408]. Quand je pris congé de lui, alors il s'efforça
+de me suivre et il se traîna jusqu'à la porte en s'appuyant contre le
+mur: je sortis tout ému de tant de talent et de tant de malheur.
+
+ [Note 407: Amédée-Simon-Dominique _Thierry_ (1797-1873). Il
+ avait été en 1810 précepteur des petits-neveux de Talleyrand,
+ et avait publié avec un vif succès, en 1828, son _Histoire
+ des Gaulois_. Après les journées de Juillet, il avait été
+ nommé préfet de la Haute-Saône. Maître des requêtes au
+ Conseil d'État en 1838, promu conseiller en service ordinaire
+ en 1853, il fut appelé, par décret impérial du 18 janvier
+ 1860, à siéger au Sénat. Il n'avait d'ailleurs pas cessé de
+ se livrer à ses travaux historiques. Ses principaux ouvrages
+ sont l'_Histoire de la Gaule sous l'administration romaine_
+ (1840-1842); _Récits et Nouveaux récits de l'histoire
+ romaine_ (1860-1864); _Saint-Jérôme, la Société chrétienne à
+ Rome et l'émigration en Terre Sainte_ (1867); l'_Histoire
+ d'Attila et de ses successeurs_ (1873).]
+
+ [Note 408: On lit dans la préface des _Récits des temps
+ mérovingiens_, publiée en 1840, les lignes suivantes, qui
+ confirment ce que Chateaubriand écrivait en 1832: «J'achevais
+ mes classes au collège de Blois, lorsqu'un exemplaire des
+ _Martyrs_, apporté du dehors, circula dans le collège; ce fut
+ un grand événement pour ceux d'entre nous qui ressentaient
+ déjà le goût du beau et l'admiration de la gloire. Nous nous
+ disputions le livre; il fut convenu que chacun l'aurait à son
+ tour, et le mien vint un jour de congé, à l'heure de la
+ promenade. Ce jour là, je feignis de m'être fait mal au pied,
+ et je restai seul à la maison; je lisais ou plutôt je
+ dévorais les pages, assis devant mon pupitre, dans une salle
+ voûtée qui était notre salle d'étude et dont l'aspect me
+ semblait alors grandiose et imposant. J'éprouvai d'abord un
+ charme vague et comme un éblouissement d'imagination; mais
+ quand vint le récit d'Eudore, cette histoire vivante de
+ l'empire à son déclin, je ne sais quel intérêt plus actif et
+ plus mêlé de réflexion m'attacha au tableau de la ville
+ éternelle, de la cour d'un empereur romain, de la marche
+ d'une armée romaine dans les fanges de la Batavie, et de sa
+ rencontre avec une armée de Francs.... À mesure que se
+ déroulait à mes yeux le contraste si dramatique du guerrier
+ sauvage et du soldat civilisé, j'étais saisi de plus en plus
+ vivement; l'impression que fit sur moi le chant de guerre des
+ Francs eut quelque chose d'électrique. Je quittai la place où
+ j'étais assis, et, marchant d'un bout à l'autre de la salle,
+ je répétai à haute voix et en faisant sonner mes pas sur le
+ pavé: «Pharamond! Pharamond! nous avons combattu avec
+ l'épée!...» Ce moment d'enthousiasme fut peut-être décisif
+ pour ma vocation à venir; je n'eus alors aucune conscience de
+ ce qui venait de se passer en moi; mon attention ne s'y
+ arrêta pas, je l'oubliai même pendant plusieurs années; mais,
+ lorsqu'après d'inévitables tâtonnements pour le choix d'une
+ carrière, je me fus livré tout entier à l'histoire, je me
+ rappelai cet incident de ma vie et ses moindres circonstances
+ avec une singulière précision; aujourd'hui, si je me fais
+ lire la page qui m'a tant frappé, je retrouve mes émotions
+ d'il y a trente ans.»]
+
+À Vesoul, surgit, après un long bannissement, Charles X[409], maintenant
+faisant voile vers le nouvel exil qui sera pour lui le dernier.
+
+ [Note 409: C'était par Vesoul que le comte d'Artois était
+ rentré en France au mois de février 1814, et il avait daté de
+ cette ville, le 27 février, sa _Proclamation aux Français_.]
+
+J'ai passé la frontière sans accident avec mon fatras: voyons si, au
+revers des Alpes, je ne pourrais jouir de la liberté de la Suisse et du
+soleil de l'Italie, besoin de mes opinions et de mes années.
+
+À l'entrée de Bâle, j'ai rencontré un vieux Suisse, douanier; il m'a
+fait faire _bedit garandaine d'in guart d'hire_; on a descendu mon
+bagage dans une cave; on a mis en mouvement je ne sais quoi qui imitait
+le bruit d'un métier à bas; il s'est élevé une fumée de vinaigre, et,
+purifié ainsi de la contagion de la France, le bon Suisse m'a relâché.
+
+J'ai dit dans l'_Itinéraire_, en parlant des cigognes d'Athènes: «Du
+haut de leurs nids, que les révolutions ne peuvent atteindre, elles ont
+vu au-dessous d'elles changer la race des mortels: tandis que des
+générations impies se sont élevées sur les tombeaux des générations
+religieuses, la jeune cigogne a toujours nourri son vieux père.»
+
+Je retrouve à Bâle le nid de cigogne que j'y laissai il y a six ans;
+mais l'hôpital au toit duquel la cigogne de Bâle a échafaudé son nid
+n'est pas le Parthénon, le soleil du Rhin n'est pas le soleil du
+Céphise, le concile n'est pas l'aréopage. Érasme n'est pas Périclès;
+pourtant c'est quelque chose que le Rhin, la forêt Noire, le Bâle
+romain et germanique. Louis XIV étendit la France jusqu'aux portes de
+cette ville, et trois monarques ennemis[410] la traversèrent en 1813
+pour venir dormir dans le lit de Louis le Grand, en vain défendu par
+Napoléon. Allons voir les _danses de la mort_ de Holbein; elles nous
+rendront compte des vanités humaines.
+
+ [Note 410: L'empereur de Russie, l'empereur d'Autriche et le
+ roi de Prusse.]
+
+La danse de la mort (si toutefois ce n'était pas même alors une
+véritable peinture) eut lieu à Paris, en 1424, au cimetière des
+Innocents: elle nous venait de l'Angleterre. La représentation du
+spectacle fut fixée dans des tableaux; on les vit exposés dans les
+cimetières de Dresde, de Lubeck, de Minden, de la Chaise-Dieu, de
+Strasbourg, de Blois en France, et le pinceau de Holbein immortalisa à
+Bâle ces joies de la tombe.
+
+Ces danses macabres du grand artiste ont été emportées à leur tour par
+la mort, qui n'épargne pas ses propres folies: il n'est resté à Bâle, du
+travail d'Holbein, que six pièces sciées sur les pierres du cloître et
+déposées à la bibliothèque de l'Université. Un dessin colorié a conservé
+l'ensemble de l'ouvrage.
+
+Ces grotesques sur un fond terrible ont du génie de Shakespeare, génie
+mêlé de comique et de tragique. Les personnages sont d'une vive
+expression: pauvres et riches, jeunes et vieux, hommes et femmes, papes,
+cardinaux, prêtres, empereurs, rois, reines, princes, ducs, nobles,
+magistrats, guerriers, tous se débattent et raisonnent avec et contre la
+Mort; pas un ne l'accepte de bonne grâce.
+
+La Mort est variée à l'infini, mais toujours bouffonne à l'instar de la
+vie, qui n'est qu'une sérieuse pantalonnade. Cette Mort du peintre
+satirique a une jambe de moins comme le mendiant à jambe de bois qu'elle
+accoste; elle joue de la mandoline derrière l'os de son dos, comme le
+musicien qu'elle entraîne. Elle n'est pas toujours chauve; des brins de
+cheveux blonds, bruns, gris, voltigent sur le cou du squelette et le
+rendent plus effroyable en le rendant presque vivant. Dans un des
+cartouches, la Mort a quasi de la chair, elle est quasi jeune comme un
+jeune homme, et elle emmène une jeune fille qui se regarde dans un
+miroir. La Mort a dans son bissac des tours d'un écolier narquois; elle
+coupe avec des ciseaux la corde du chien qui conduit un aveugle, et
+l'aveugle est à deux pas d'une fosse ouverte; ailleurs, la Mort, en
+petit manteau, aborde une de ses victimes avec les gestes d'un Pasquin.
+Holbein a pu prendre l'idée de cette formidable gaieté dans la nature
+même: entrez dans un reliquaire, toutes les têtes de mort semblent
+ricaner, parce qu'elles découvrent les dents; c'est le rire. De quoi
+ricanent-elles? du néant ou de la vie?
+
+La cathédrale de Bâle et surtout les anciens cloîtres m'ont plu. En
+parcourant ces derniers, remplis d'inscriptions funèbres, j'ai lu les
+noms de quelques réformateurs. Le protestantisme choisit mal le lieu et
+prend mal son temps quand il se place dans les monuments catholiques; on
+voit moins ce qu'il a réformé que ce qu'il a détruit. Ces pédants secs
+qui pensaient refaire un christianisme primitif dans un vieux
+christianisme, créateur de la société depuis quinze siècles, n'ont pu
+élever un seul monument. À quoi ce monument eût-il répondu? Comment
+aurait-il été en rapport avec les moeurs? Les hommes n'étaient point
+faits comme Luther et Calvin, au temps de Luther et de Calvin; ils
+étaient faits comme Léon X avec le génie de Raphaël, ou comme saint
+Louis avec le génie gothique; le petit nombre ne croyait à rien, le
+grand nombre croyait à tout. Aussi le protestantisme n'a-t-il pour
+temples que des salles d'écoles, ou pour églises que les cathédrales
+qu'il a dévastées: il y a établi sa nudité. Jésus-Christ et ses apôtres
+ne ressemblaient pas sans doute aux Grecs et aux Romains de leur siècle,
+mais ils ne venaient pas _réformer_ un ancien culte; ils venaient
+_établir_ une religion nouvelle, remplacer les dieux par un dieu.
+
+
+ Lucerne, 14 août 1832.
+
+Le chemin de Bâle à Lucerne par l'Argovie offre une suite de vallées,
+dont quelques-unes ressemblent à la vallée d'Argelès, moins le ciel
+espagnol des Pyrénées. À Lucerne, les montagnes, différemment groupées,
+étagées, profilées, coloriées, se terminent, en se retirant les unes
+derrière les autres et en s'enfonçant dans la perspective, aux neiges
+voisines du Saint-Gothard. Si l'on supprimait le Righi et le Pilate, et
+si l'on ne conservait que les collines surfacées d'herbages et de
+lapinières qui bordent immédiatement le lac des Quatre-Cantons, on
+reproduirait un lac d'Italie.
+
+Les arcades du cloître du cimetière dont la cathédrale est environnée
+sont comme les loges d'où l'on peut jouir de ce spectacle. Les monuments
+de ce cimetière ont pour étendard une croisette de fer portant un Christ
+doré. Aux rayons du soleil, ce sont autant de points de lumière qui
+s'échappent des tombes: de distance en distance, il y a des bénitiers
+dans lesquels trempe un rameau, avec lequel on peut bénir des cendres
+regrettées. Je ne pleurais rien là en particulier, mais j'ai fait
+descendre la rosée lustrale sur la communauté silencieuse des chrétiens
+et des malheureux mes frères. Une épitaphe me dit: _Hodie mihi, cras
+tibi_; une autre: _Fuit homo_; une autre: _Siste, viator; abi, viator._
+Et j'attends demain, et j'aurai été homme; et voyageur je m'arrête; et
+voyageur je m'en vais. Appuyé à l'une des arcades du cloître, j'ai
+regardé longtemps le théâtre des aventures de Guillaume Tell et de ses
+compagnons: théâtre de la liberté helvétique, si bien chanté et décrit
+par Schiller et Jean de Müller. Mes yeux cherchaient dans l'immense
+tableau la présence des plus illustres morts, et mes pieds foulaient les
+cendres les plus ignorées.
+
+En revoyant les Alpes il y a quatre ou cinq ans, je me demandais ce que
+j'y venais chercher: que dirai-je donc aujourd'hui? que dirai-je demain,
+et demain encore? Malheur à moi qui ne puis vieillir et qui vieillis
+toujours!
+
+
+ Lucerne, 15 août 1832.
+
+Les capucins sont allés ce matin, selon l'usage le jour de l'Assomption,
+bénir les montagnes. Ces moines professent la religion sous la
+protection de laquelle naquit l'indépendance suisse: cette indépendance
+dure encore. Que deviendra notre liberté moderne, toute maudite de la
+bénédiction des philosophes et des bourreaux? Elle n'a pas quarante
+années, et elle a été vendue et revendue, maquignonnée, brocantée à tous
+les coins de rue. Il y a plus de liberté dans le froc d'un capucin qui
+bénit les Alpes que dans la friperie entière des législateurs de la
+République, de l'Empire, de la Restauration et de l'usurpation de
+Juillet.
+
+Le voyageur français en Suisse est touché et attristé; notre histoire,
+pour le malheur des peuples de ces régions, se lie trop à leur histoire;
+le sang de l'Helvétie a coulé pour nous et par nous; nous avons porté le
+fer et le feu dans la chaumière de Guillaume Tell; nous avons engagé
+dans nos guerres civiles le paysan guerrier qui gardait le trône de nos
+rois. Le génie de Thorwaldsen a fixé le souvenir du 10 août à la porte
+de Lucerne. Le lion helvétique expire, percé d'une flèche, en couvrant
+de sa tête affaissée et d'une de ses pattes l'écu de France, dont on ne
+voit plus qu'une des fleurs de lis. La chapelle consacrée aux victimes,
+le bouquet d'arbres verts qui accompagne le bas-relief sculpté dans le
+roc, le soldat échappé au massacre du 10 août, qui montre aux étrangers
+le monument, le billet de Louis XVI qui ordonne aux Suisses de mettre
+bas les armes, le devant d'autel offert par madame la Dauphine à la
+chapelle expiatoire, et sur lequel ce parfait modèle de douleur a brodé
+l'image de l'agneau divin immolé!... Par quel conseil la Providence,
+après la dernière chute du trône des Bourbons, m'envoie-t-elle chercher
+un asile auprès de ce monument? Du moins, je puis le contempler sans
+rougir, je puis poser ma main faible, mais non parjure, sur l'écu de
+France, comme le lion l'enserre de ses ongles puissants, mais détendus
+par la mort.
+
+Eh bien, ce monument, un membre de la Diète a proposé de le détruire!
+Que demande la Suisse? la liberté? elle en jouit depuis quatre siècles;
+l'égalité? elle l'a; la république? c'est la forme de son gouvernement;
+l'allégement des taxes? elle ne paye presque point d'impôts. Que
+veut-elle donc? elle veut changer, c'est la loi des êtres. Quand un
+peuple, transformé par le temps, ne peut plus rester ce qu'il a été, le
+premier symptôme de sa maladie, c'est la haine du passé et des vertus de
+ses pères.
+
+Je suis revenu du monument du 10 août par le grand pont couvert, espèce
+de galerie de bois suspendue sur le lac. Deux cent trente-huit tableaux
+triangulaires, placés entre les chevrons du toit, décorent cette
+galerie. Ce sont des fastes populaires où le Suisse, en passant,
+apprenait l'histoire de sa religion et de sa liberté.
+
+J'ai vu les poules d'eau privées; j'aime mieux les poules d'eau sauvages
+de l'étang de Combourg.
+
+Dans la ville, le bruit d'un choeur de voix m'a frappé; il sortait d'une
+chapelle de la Vierge: entré dans cette chapelle, je me suis cru
+transporté aux jours de mon enfance. Devant quatre autels dévotement
+parés, des femmes récitaient avec le prêtre le chapelet et les litanies.
+C'était comme la prière du soir au bord de la mer dans ma pauvre
+Bretagne, et j'étais au bord du lac de Lucerne! Une main renouait ainsi
+les deux bouts de ma vie, pour me faire mieux sentir tout ce qui s'était
+perdu dans la chaîne de mes années.
+
+
+ Sur le lac de Lucerne, 16 août 1832, midi.
+
+Alpes, abaissez vos cimes, je ne suis plus digne de vous: jeune, je
+serais solitaire; vieux, je ne suis qu'isolé. Je la peindrais bien
+encore, la nature; mais pour qui? qui se soucierait de mes tableaux?
+quels bras, autres que ceux du temps, presseraient en récompense mon
+_génie_ au front dépouillé? qui répéterait mes chants? à quelle muse en
+inspirerais-je? Sous la voûte de mes années, comme sous celle des monts
+neigeux qui m'environnent, aucun rayon de soleil ne viendra me
+réchauffer. Quelle pitié de traîner, à travers ces monts, des pas
+fatigués que personne ne voudrait suivre! Quel malheur de ne me trouver
+libre d'errer de nouveau qu'à la fin de ma vie!
+
+
+ Deux heures.
+
+Ma barque s'est arrêtée à la cale d'une maison sur la rive droite du
+lac, avant d'entrer dans le golfe d'Uri. J'ai gravi le verger de cette
+auberge et suis venu m'asseoir sous deux noyers qui protègent une
+étable. Devant moi, un peu à droite, sur le bord opposé du lac, se
+déploie le village de Schwytz, parmi des vergers et les plans inclinés
+de ces pâturages dits _Alpes_ dans le pays: il est surmonté d'un roc
+ébréché en demi-cercle et dont les deux pointes, le _Mythen_ et le
+_Haken_ (la mitre et la crosse), tirent leur appellation de leur forme.
+Ce chapiteau cornu repose sur des gazons, comme la couronne de la rude
+indépendance helvétique sur la tête d'un peuple de bergers. Le silence
+n'est interrompu autour de moi que par le tintement de la clochette de
+deux génisses restées dans l'étable voisine: elle semble me sonner la
+gloire de la pastorale liberté que Schwytz a donnée, avec son nom, à
+tout un peuple: un petit canton dans le voisinage de Naples, appelé
+_Italia_, a de même, mais avec des droits moins sacrés, communiqué son
+nom à la terre des Romains.
+
+
+ Trois heures.
+
+Nous partons; nous entrons dans le golfe ou le lac d'Uri. Les montagnes
+s'élèvent et s'assombrissent. Voilà la croupe herbue du Grütli et les
+trois fontaines où Fürst, Arnold de Melchtal et Stauffacher jurèrent la
+délivrance de leur pays; voilà, au pied de l'Achsenberg, la chapelle qui
+signale l'endroit où Tell, sautant de la barque de Gessler, la repoussa
+d'un coup de pied au milieu des vagues.
+
+Mais Tell et ses compagnons ont-ils jamais existé[411]? Ne seraient-ils
+que des personnages du Nord, nés des chants des Scaldes et dont on
+retrouve les traditions héroïques sur les rivages de la Suède? Les
+Suisses sont-ils aujourd'hui ce qu'ils étaient à l'époque de la conquête
+de leur indépendance? Ces sentiers des ours voient rouler des calèches
+où Tell et ses compagnons bondissaient, l'arc à la main, d'abîme en
+abîme: moi-même suis-je un voyageur en harmonie avec ces lieux?
+
+ [Note 411: Les chroniques contemporaines de la révolution de
+ 1307 ne font aucune mention de Guillaume Tell. Elles ne
+ parlent que des trois conjurés du Grütli, Fürst, d'Uri,
+ Stauffacher, de Schwytz, et Arnold de Melchtal, d'Underwald.
+ Ce n'est qu'à la fin du XVe siècle que les historiens
+ nationaux ont commencé à parler de Guillaume Tell et de ses
+ exploits, et les narrations qu'ils en ont données renferment
+ les plus graves invraisemblances au double point de vue
+ géographique et chronologique.]
+
+Un orage me vient heureusement assaillir. Nous abordons dans une crique,
+à quelques pas de la chapelle de Tell: c'est toujours le même Dieu qui
+soulève les vents, et la même confiance dans ce Dieu qui rassure les
+hommes. Comme autrefois, en traversant l'Océan, les lacs de l'Amérique,
+les mers de la Grèce, de la Syrie, j'écris sur un papier inondé. Les
+nuages, les flots, les roulements de la foudre s'allient mieux au
+souvenir de l'antique liberté des Alpes que la voix de cette nature
+efféminée et dégénérée que mon siècle a placée malgré moi dans mon sein.
+
+
+ Altorf.
+
+Débarqué à Fluelen, arrivé à Altorf, le manque de chevaux va me retenir
+une nuit au pied du Bannberg. Ici, Guillaume Tell abattit la pomme sur
+la tête de son fils: le trait d'arc était de la distance qui sépare ces
+deux fontaines. Croyons, malgré la même histoire racontée par Saxon le
+Grammairien, et que j'ai citée le premier dans mon _Essai sur les
+révolutions_[412]; ayons foi en la religion et la liberté, les deux
+seules grandes choses de l'homme: la gloire et la puissance sont
+éclatantes, non grandes.
+
+ [Note 412: Dans son _Essai_, Chateaubriand avait consacré
+ trois chapitres à la Suisse: _la Suisse pauvre et
+ vertueuse_;--_la Suisse philosophique_;--_la Suisse
+ corrompue_. Le premier de ces chapitres renfermait la note
+ suivante: «L'anecdote de la pomme et de Guillaume Tell est
+ très douteuse. L'historien de la Suède, Grammaticus, rapporte
+ exactement le même fait d'un paysan et d'un gouverneur
+ suédois. J'aurais cité les deux passages s'ils n'étaient trop
+ longs. On peut voir le premier dans Simler (_Helvetiorum
+ Respublica_, lib. I, page 58); et l'on trouve l'autre cité
+ tout entier à la fin de _Coke's Letters on Switzerland_.»
+ _Essai sur les Révolutions_, 1re édition, page 255. Cette
+ anecdote de la pomme, que Chateaubriand, avec raison, tenait
+ pour «très douteuse», n'est plus aujourd'hui défendue par
+ personne.]
+
+Demain, du haut du Saint-Gothard, je saluerai de nouveau cette Italie
+que j'ai saluée du sommet du Simplon et du Mont-Cenis. Mais à quoi bon
+ce dernier regard jeté sur les régions du midi et de l'aurore! Le pin
+des glaciers ne peut descendre parmi les orangers qu'il voit au-dessous
+de lui dans les vallées fleuries.
+
+
+ Dix heures du soir.
+
+L'orage recommence; les éclairs s'entortillent aux rochers; les échos
+grossissent et prolongent le bruit de la foudre; les mugissements du
+Schoechen et de la Reuss accueillent le barde de l'Armorique. Depuis
+longtemps je ne m'étais trouvé seul et libre; rien dans la chambre où je
+suis enfermé: deux couches pour un voyageur qui veille et qui n'a ni
+amours à bercer, ni songes à faire. Ces montagnes, cet orage, cette nuit
+sont des trésors perdus pour moi. Que de vie, cependant, je sens au fond
+de mon âme! Jamais, quand le sang le plus ardent coulait de mon coeur
+dans mes veines, je n'ai parlé le langage des passions avec autant
+d'énergie que je le pourrais faire en ce moment. Il me semble que je
+vois sortir des flancs du Saint-Gothard ma sylphide des bois de
+Combourg. Me viens-tu retrouver, charmant fantôme de ma jeunesse? as-tu
+pitié de moi? Tu le vois, je ne suis changé que de visage; toujours
+chimérique, dévoré d'un feu sans cause et sans aliment. Je sors du
+monde, et j'y entrais quand je te créai dans un moment d'extase et de
+délire. Voici l'heure où je t'invoquai dans ma tour. Je puis encore
+ouvrir ma fenêtre pour te laisser entrer. Si tu n'es pas contente des
+grâces que je t'avais prodiguées, je te ferai cent fois plus séduisante;
+ma palette n'est pas épuisée; j'ai vu plus de beautés et je sais mieux
+peindre. Viens t'asseoir sur mes genoux; n'aie pas peur de mes cheveux,
+caresse-les de tes doigts de fée ou d'ombre; qu'ils rembrunissent sous
+tes baisers. Cette tête, que ces cheveux qui tombent n'assagissent
+point, est tout aussi folle qu'elle l'était lorsque je te donnai l'être,
+fille aînée de mes illusions, doux fruit de mes mystérieuses amours avec
+ma première solitude! Viens, nous monterons encore ensemble sur nos
+nuages; nous irons avec la foudre sillonner, illuminer, embraser les
+précipices où je passerai demain. Viens! emporte-moi comme autrefois,
+mais ne me rapporte plus.
+
+On frappe à ma porte: ce n'est pas toi! c'est le guide! Les chevaux sont
+arrivés, il faut partir. De ce songe il ne reste que la pluie, le vent
+et moi, songe sans fin, éternel orage.
+
+
+ 17 août 1832. (Amsteg.)
+
+D'Altorf ici, une vallée entre des montagnes rapprochées, comme on en
+voit partout; la Reuss bruyante au milieu. À l'auberge du Cerf, un petit
+étudiant allemand, qui vient des glaciers du Rhône et qui me dit: «Fous
+fenir l'Altorf ce madin? allez fite!» Il me croyait à pied comme lui;
+puis, apercevant mon char à bancs: «Oh! les chefals! c'être autre
+chosse.» Si l'étudiant voulait _troquir_ ses jeunes jambes contre mon
+char à bancs et mon plus mauvais char de gloire, avec quel plaisir je
+prendrais son bâton, sa blouse grise et sa barbe blonde! Je m'en irais
+aux glaciers du Rhône; je parlerais la langue de Schiller à ma
+maîtresse, et je rêverais creusement la liberté germanique: lui, il
+cheminerait vieux comme le temps, ennuyé comme un mort, détrompé par
+l'expérience, s'étant attaché au cou, comme une sonnette, un bruit dont
+il serait plus fatigué au bout d'un quart d'heure que du fracas de la
+Reuss. L'échange n'aura pas lieu, les bons marchés ne sont pas à mon
+usage. Mon écolier part; il me dit en ôtant et remettant son bonnet
+teuton, avec un petit coup de tête: «Permis!» Encore une ombre évanouie.
+L'écolier ignore mon nom; il m'aura rencontré et ne le saura jamais: je
+suis dans la joie de cette idée; j'aspire à l'obscurité avec plus
+d'ardeur que je ne souhaitais autrefois la lumière: celle-ci
+m'importune ou comme éclairant mes misères ou comme me montrant des
+objets dont je ne puis plus jouir: j'ai hâte de passer le flambeau à mon
+voisin.
+
+Trois garçonnets tirent à l'arbalète: Guillaume Tell et Gessler sont
+partout. Les peuples libres conservent le souvenir des fondations de
+leur indépendance. Demandez à un petit pauvre de France s'il a jamais
+lancé la hache en mémoire du roi Hlodwigh, ou Khlodwig ou Clovis!
+
+ * * * * *
+
+Le nouveau chemin du Saint-Gothard, en sortant d'Amsteg, va et vient en
+zigzag pendant deux lieues; tantôt joignant la Reuss, tantôt s'en
+écartant quand la fissure du torrent s'élargit. Sur les reliefs
+perpendiculaires du paysage, des pentes rases ou bouquetées de cépées de
+hêtres, des pics dardant la nue, des dômes coiffés de glace, des sommets
+chauves ou conservant quelques rayons de neige comme des mèches de
+cheveux blancs; dans la vallée, des ponts, des colonnes en planches
+noircies, des noyers et des arbres fruitiers qui gagnent en luxe de
+branches et de feuilles ce qu'ils perdent en succulence de fruits. La
+nature alpestre force ces arbres à redevenir sauvages; la sève se fait
+jour malgré la greffe: un caractère énergique brise les liens de la
+civilisation.
+
+Un peu plus haut, au limbe droit de la Reuss, la scène change: le fleuve
+coule avec cascades dans une ornière caillouteuse, sous une avenue
+double et triple de pins; c'est la vallée du Pont d'Espagne à Cauterets.
+Aux pans de la montagne, les mélèzes végètent sur les arêtes vives du
+roc; amarrés par leurs racines, ils résistent au choc des tempêtes.
+
+Le chemin, quelques carrés de pommes de terre, attestent seuls l'homme
+dans ce lieu: il faut qu'il mange et qu'il marche; c'est le résumé de
+son histoire. Les troupeaux, relégués aux pâturages des régions
+supérieures, ne paraissent point; d'oiseaux, aucun; d'aigles, il n'en
+est plus question: le grand aigle est tombé dans l'océan en passant à
+Sainte-Hélène; il n'y a vol si haut et si fort qui ne défaille dans
+l'immensité des cieux. L'aiglon royal vient de mourir. On nous avait
+annoncé d'autres aiglons de Juillet 1830; apparemment qu'ils sont
+descendus de leur aire pour nicher avec les pigeons pattus. Ils
+n'enlèveront jamais de chamois dans leurs serres; débilité à la lueur
+domestique, leur regard clignotant ne contemplera jamais du sommet du
+Saint-Gothard le libre et éclatant soleil de la gloire de la France.
+
+ * * * * *
+
+Après avoir franchi le pont du _Saut du prêtre_, et contourné le mamelon
+du village de Wasen, on reprend la rive droite de la Reuss; à l'une et
+l'autre orée, des cascades blanchissent parmi des gazons, tendus comme
+des tapisseries vertes sur le passage des voyageurs. Par un défilé, on
+aperçoit le glacier de Ranz qui se lie aux glaciers de la Furca.
+
+Enfin, on pénètre dans la vallée de Schoellenen, où commence la première
+rampe du Saint-Gothard. Cette vallée est une coche de deux mille pieds
+de profondeur, entaillée dans un plein bloc de granit. Les parois du
+bloc forment des murs gigantesques surplombants. Les montagnes n'offrent
+plus que leurs flancs et leurs crêtes ardentes et rougies. La Reuss
+tonne dans son lit vertical, matelassé de pierres. Un débris de tour
+témoigne d'un autre temps, comme la nature accuse ici des siècles
+immémorés. Soutenu en l'air par des murs le long des masses graniteuses,
+le chemin, torrent immobile, circule parallèle au torrent mobile de la
+Reuss. Ça et là, des voûtes en maçonnerie ménagent au voyageur un abri
+contre l'avalanche; on vire encore quelques pas dans une espèce
+d'entonnoir tortueux, et tout à coup, à l'une des volutes de la conque,
+on se trouve face à face du pont du Diable.
+
+Ce pont coupe aujourd'hui l'arcade du nouveau pont plus élevé, bâti
+derrière et qui le domine; le vieux pont ainsi altéré ne ressemble plus
+qu'à un court aqueduc à double étage. Le pont nouveau, lorsqu'on vient
+de la Suisse, masque la cascade en retraite. Pour jouir des arcs-en-ciel
+et des rejaillissements de la cascade, il se faut placer sur ce pont;
+mais quand on a vu la cataracte du Niagara, il n'y a plus de chute
+d'eau. Ma mémoire oppose sans cesse mes voyages à mes voyages, montagnes
+à montagnes, fleuves à fleuves, forêts à forêts, et ma vie détruit ma
+vie. Même chose m'arrive à l'égard des sociétés et des hommes.
+
+Les chemins modernes, que le Simplon a enseignés et que le Simplon
+efface, n'ont pas l'effet pittoresque des anciens chemins. Ces derniers,
+plus hardis et plus naturels, n'évitaient aucune difficulté; ils ne
+s'écartaient guère du cours des torrents; ils montaient et descendaient
+avec le terrain, gravissaient les rochers, plongeaient dans les
+précipices, passaient sous les avalanches, n'ôtant rien au plaisir de
+l'imagination et à la joie des périls. L'ancienne route du
+Saint-Gothard, par exemple, était tout autrement aventureuse que la
+route actuelle. Le pont du Diable méritait sa renommée, lorsqu'en
+l'abordant on apercevait au-dessus la cascade de la Reuss, et qu'il
+traçait un arc obscur, ou plutôt un étroit sentier à travers la vapeur
+brillante de la chute. Puis, au bout du pont, le chemin montait à pic,
+pour atteindre la chapelle dont on voit encore la ruine. Au moins, les
+habitants d'Uri ont eu la pieuse idée de bâtir une autre chapelle à la
+cascade.
+
+Enfin ce n'étaient pas des hommes comme nous qui traversaient autrefois
+les Alpes, c'étaient des hordes de Barbares ou des légions romaines.
+C'étaient des caravanes de marchands, des chevaliers, des condottieri,
+des routiers, des pèlerins, des prélats, des moines. On racontait des
+aventures étranges: Qui avait bâti le pont du Diable? Qui avait
+précipité dans la prairie de Wasen la roche du Diable? Çà et là
+s'élevaient des donjons, des croix, des oratoires, des monastères, des
+ermitages, gardant la mémoire d'une invasion, d'une rencontre, d'un
+miracle ou d'un malheur. Chaque tribu montagnarde conservait sa langue,
+ses vêtements, ses moeurs, ses usages. On ne trouvait point, il est
+vrai, dans un désert, une excellente auberge; on n'y buvait point de vin
+de Champagne; on n'y lisait point la gazette; mais s'il y avait plus de
+voleurs au Saint-Gothard, il y avait moins de fripons dans la société.
+Que la civilisation est une belle chose! cette _perle_, je la laisse au
+_beau premier lapidaire_.
+
+Suwarow et ses soldats ont été les derniers voyageurs dans ce défilé, au
+bout duquel ils rencontrèrent Masséna.
+
+Après avoir débouché du pont du Diable et de la galerie d'Urnerloch, on
+gagne la prairie d'Ursern, fermée par des redans comme les sièges de
+pierres d'une arène. La Reuss coule paisible au milieu de la verdure; le
+contraste est frappant: c'est ainsi qu'après et avant les révolutions la
+société paraît tranquille; les hommes et les empires sommeillent à deux
+pas de l'abîme où ils vont tomber.
+
+Au village d'Hospital commence la seconde rampe, laquelle atteint le
+sommet du Saint-Gothard, qui est envahi par des masses de granit. Ces
+masses roulées, enflées, brisées, festonnées à leur cime par quelques
+guirlandes de neige, ressemblent aux vagues fixes et écumeuses d'un
+_océan_ de pierre sur lequel l'homme a laissé les ondulations de son
+chemin.
+
+ Au pied du mont Adule, entre mille roseaux,
+ Le Rhin, tranquille et fier du progrès de ses eaux,
+ Appuyé d'une main sur son urne penchante,
+ Dormait au bruit flatteur de son onde naissante.
+
+Très beaux vers, mais inspirés par les fleuves de marbre de Versailles.
+Le Rhin ne sort point d'une couche de roseaux: il se lève d'un lit de
+frimas, son urne ou plutôt ses urnes sont de glace; son origine est
+congénère à ces peuples du Nord dont il devint le fleuve adoptif et la
+ceinture guerrière. Le Rhin, né du Saint-Gothard dans les Grisons, verse
+ses eaux à la mer de la Hollande, de la Norwège et de l'Angleterre; le
+Rhône, fils aussi du Saint-Gothard, porte son tribut au Neptune de
+l'Espagne, de l'Italie et de la Grèce: des neiges stériles forment les
+réservoirs de la fécondité du monde ancien et du monde moderne.
+
+Deux étangs, sur le plateau du Saint-Gothard, donnent naissance, l'un au
+Tessin, l'autre à la Reuss. La source de la Reuss est moins élevée que
+la source du Tessin, de sorte qu'en creusant un canal de quelques
+centaines de pas, on jetterait le Tessin dans la Reuss. Si l'on répétait
+le même ouvrage pour les principaux affluents de ces eaux, on produirait
+d'étranges métamorphoses dans les contrées au bas des Alpes. Un
+montagnard se peut donner le plaisir de supprimer un fleuve, de
+fertiliser ou de stériliser un pays; voilà de quoi rabattre l'orgueil de
+la puissance.
+
+C'est chose merveilleuse que de voir la Reuss et le Tessin se dire un
+éternel adieu et prendre leurs chemins opposés sur les deux versants du
+Saint-Gothard; leurs berceaux se touchent; leurs destinées sont
+séparées: ils vont chercher des terres différentes et divers soleils;
+mais leurs mères, toujours unies, ne cessent du haut de la solitude de
+nourrir leurs enfants désunis.
+
+Il y avait jadis, sur le Saint-Gothard, un hospice desservi par des
+capucins; on n'en voit plus que les ruines; il ne reste de la religion
+qu'une croix de bois vermoulu avec son christ: Dieu demeure quand les
+hommes se retirent.
+
+Sur le plateau du Saint-Gothard, désert dans le ciel, finit un monde et
+commence un autre monde: les noms germaniques sont remplacés par des
+noms italiens. Je quitte ma compagne, la Reuss, qui m'avait amené, en la
+remontant, du lac de Lucerne, pour descendre au lac de Lugano avec mon
+nouveau guide, le Tessin.
+
+Le Saint-Gothard est taillé à pic du côté de l'Italie; le chemin qui se
+plonge dans la Val-Tremola fait honneur à l'ingénieur forcé de le
+dessiner dans la gorge la plus étroite. Vu d'en haut, ce chemin
+ressemble à un ruban plié et replié; vu d'en bas, les murs qui
+soutiennent les remblais font l'effet des ouvrages d'une forteresse, ou
+imitent ces digues qu'on élève les unes au-dessus des autres contre
+l'envahissement des eaux. Quelquefois aussi, à la double file des bornes
+plantées régulièrement sur les deux côtés de la route, on dirait d'une
+colonne de soldats descendant les Alpes pour envahir encore une fois la
+malheureuse Italie.
+
+
+ Samedi, 18 août 1832. (Lugano.)
+
+J'ai passé de nuit Airolo, Bellinzona et la Val-Levantine: je n'ai point
+vu la terre, j'ai seulement entendu les torrents. Dans le ciel, les
+étoiles se levaient parmi les coupoles et les aiguilles des montagnes.
+La lune n'était point d'abord à l'horizon, mais son aube s'épanouit par
+degrés devant elle, de même que ces _gloires_ dont les peintres du XIVe
+siècle entouraient la tête de la VIERGE: elle parut enfin, creusée et
+réduite au quart de son disque, sur la cime dentelée du Furca; les
+pointes de son croissant ressemblaient à des ailes; on eût dit d'une
+colombe blanche échappée de son nid de rocher: à sa lumière affaiblie et
+rendue plus mystérieuse, l'astre échancré me révéla le lac Majeur au
+bout de la Val-Levantine. Deux fois j'avais rencontré ce lac, une fois
+en me rendant au congrès de Vérone, une autre fois en me rendant en
+ambassade à Rome. Je le contemplais alors au soleil, dans le chemin des
+prospérités; je l'entrevoyais à présent la nuit, du bord opposé, sur la
+route de l'infortune. Entre mes voyages, séparés seulement de quelques
+années, il y avait de moins une monarchie de quatorze siècles.
+
+Ce n'est pas que j'en veuille le moins du monde à ces révolutions
+politiques; en me rendant à la liberté, elles m'ont rendu à ma propre
+nature. J'ai encore assez de sève pour reproduire la primeur de mes
+songes, assez de flamme pour renouer mes liaisons avec la créature
+imaginaire de mes désirs. Le temps et le monde que j'ai traversés n'ont
+été pour moi qu'une double solitude où je me suis conservé tel que le
+ciel m'avait formé. Pourquoi me plaindrais-je de la rapidité des jours,
+puisque je vivais dans une heure autant que ceux qui passent des années
+à vivre?
+
+ * * * * *
+
+Lugano est une petite ville d'un aspect italien: portiques comme à
+Bologne, peuple faisant son ménage dans la rue comme à Naples,
+architecture de la Renaissance, toits dépassant les murs sans corniches,
+fenêtres étroites et longues, nues ou ornées d'un chapiteau et percées
+jusque dans l'architrave. La ville s'adosse à un coteau de vignes que
+dominent deux plans superposés de montagnes, l'un de pâturages, l'autre
+de forêts: le lac est à ses pieds.
+
+Il existe, sur le plus haut sommet d'une montagne, à l'est de Lugano, un
+hameau dont les femmes, grandes et blanches, ont la réputation des
+Circassiennes. La veille de mon arrivée était la fête de ce hameau; on
+était allé en pèlerinage à la beauté: cette tribu sera quelques débris
+d'une race des barbares du Nord conservée sans mélange au-dessus des
+populations de la plaine.
+
+Je me suis fait conduire aux diverses maisons qu'on m'avait indiquées
+comme me pouvant convenir: j'en ai trouvé une charmante, mais d'un
+loyer beaucoup trop cher.
+
+Pour mieux voir le lac, je me suis embarqué. Un de mes deux bateliers
+parlait un jargon franco-italien entrelardé d'anglais. Il me nommait les
+montagnes et les villages sur les montagnes: San-Salvador, au sommet
+duquel on découvre le dôme de la cathédrale de Milan; Castagnola, avec
+ses oliviers dont les étrangers mettent de petits rameaux à leur
+boutonnière; Gandria, limite du canton du Tessin sur le lac;
+Saint-Georges, enfaîté de son ermitage: chacun de ces lieux avait son
+histoire.
+
+L'Autriche, qui prend tout et ne donne rien, conserve au pied du mont
+Caprino un village enclavé dans le territoire du Tessin. En face, de
+l'autre côté, au pied du San-Salvador, elle possède encore une espèce de
+promontoire sur lequel il y a une chapelle; mais elle a prêté
+gracieusement aux Luganois ce promontoire pour exécuter les criminels et
+pour y élever des fourches patibulaires. Elle argumentera quelque jour
+de cette _haute justice_, exercée par sa permission sur son territoire,
+comme d'une preuve de sa suzeraineté sur Lugano. On ne fait plus subir
+aujourd'hui aux condamnés le supplice de la corde, on leur coupe la
+tête: Paris a fourni l'instrument, Vienne le théâtre du supplice:
+présents dignes de deux grandes monarchies.
+
+Ces images me poursuivaient, lorsque sur la vague d'azur, au souffle de
+la brise parfumé de l'ambre des pins, vinrent à passer les barques d'une
+confrérie, qui jetait des bouquets dans le lac, au son des hautbois et
+des cors. Des hirondelles se jouaient autour de ma voile. Parmi ces
+voyageuses, ne reconnaîtrai-je pas celles que je rencontrai un soir en
+errant sur l'ancienne voie de Tibur et de la maison d'Horace? La Lydie
+du poète n'était point alors avec ces hirondelles de la campagne de
+Tibur; mais je savais qu'en ce moment même une autre jeune femme
+enlevait furtivement une rose déposée dans le jardin abandonné d'une
+villa du siècle de Raphaël, et ne cherchait que cette fleur sur les
+ruines de Rome.
+
+Les montagnes qui entourent le lac de Lugano, ne réunissant guère leurs
+bases qu'au niveau du lac, ressemblent à des îles séparées par d'étroits
+canaux; elles m'ont rappelé la grâce, la forme et la verdure de
+l'archipel des Açores. Je consommerais donc l'exil de mes derniers jours
+sous ces riants portiques où la princesse de Belgiojoso a laissé tomber
+quelques jours de l'exil de sa jeunesse? J'achèverais donc mes
+_Mémoires_ à l'entrée de cette terre classique et historique où Virgile
+et Le Tasse ont chanté, où tant de révolutions se sont accomplies? Je
+remémorerais ma destinée bretonne à la vue de ces montagnes ausoniennes?
+Si leur rideau venait à se lever, il me découvrirait les plaines de la
+Lombardie; par delà, Rome; par delà, Naples, la Sicile, la Grèce, la
+Syrie, l'Égypte, Carthage: bords lointains que j'ai mesurés, moi qui ne
+possède pas l'espace de terre que je presse sous la plante de mes pieds!
+mais pourtant mourir ici? finir ici?--n'est-ce pas ce que je veux, ce
+que je cherche? Je n'en sais rien.
+
+
+ Lucerne, 20, 21 et 22 août 1832.
+
+J'ai quitté Lugano sans y coucher; j'ai repassé le Saint-Gothard, j'ai
+revu ce que j'avais vu: je n'ai rien trouvé à rectifier à mon esquisse.
+À Altorf, tout était changé depuis vingt-quatre heures: plus d'orage,
+plus d'apparition dans ma chambre solitaire. Je suis venu passer la nuit
+à l'auberge de Fluelen, ayant parcouru deux fois la route dont les
+extrémités aboutissent à deux lacs et sont tenues par deux peuples liés
+d'un même noeud politique, séparés sous tous les autres rapports. J'ai
+traversé le lac de Lucerne, il avait perdu à mes yeux une partie de son
+mérite: il est au lac de Lugano ce que sont les ruines de Rome aux
+ruines d'Athènes, les champs de la Sicile aux jardins d'Armide.
+
+Au surplus, j'ai beau me battre les flancs pour arriver à l'exaltation
+alpine des écrivains de montagne, j'y perds ma peine.
+
+Au physique, cet air vierge et balsamique qui doit ranimer mes forces,
+raréfier mon sang, désenfumer ma tête fatiguée, me donner une faim
+insatiable, un repos sans rêves, ne produit point pour moi ces effets.
+Je ne respire pas mieux, mon sang ne circule pas plus vite, ma tête
+n'est pas moins lourde au ciel des Alpes qu'à Paris. J'ai autant
+d'appétit aux _Champs-Élysées_ qu'au Montanvers, je dors aussi bien rue
+Saint-Dominique qu'au mont Saint-Gothard, et si j'ai des songes dans la
+délicieuse plaine de Montrouge, c'est qu'il en faut au sommeil.
+
+Au moral, en vain j'escalade les rocs, mon esprit n'en devient pas plus
+élevé, mon âme plus pure; j'emporte les soucis de la terre et le faix
+des turpitudes humaines. Le calme de la région sublunaire d'une marmotte
+ne se communique point à mes sens éveillés. Misérable que je suis, à
+travers les brouillards qui roulent à mes pieds, j'aperçois toujours la
+figure épanouie du monde. Mille toises gravies dans l'espace ne
+changent rien à ma vue du ciel; Dieu ne paraît pas plus grand du sommet
+de la montagne que du fond de la vallée. Si pour devenir un homme
+robuste, un saint, un génie supérieur, il ne s'agissait que de planer
+sur les nuages, pourquoi tant de malades, de mécréants et d'imbéciles ne
+se donnent-ils pas la peine de grimper au Simplon? Il faut certes qu'ils
+soient bien obstinés à leurs infirmités.
+
+Le paysage n'est créé que par le soleil; c'est la lumière qui fait le
+paysage. Une grève de Carthage, une bruyère de la rive de Sorrente, une
+lisière de cannes desséchées dans la Campagne romaine, sont plus
+magnifiques, éclairées des feux du couchant ou de l'aurore, que toutes
+les Alpes de ce côté-ci des Gaules. De ces trous surnommés vallées, où
+l'on ne voit goutte en plein midi; de ces hauts paravents à l'ancre
+appelés montagnes; de ces torrent salis qui beuglent avec les vaches de
+leurs bords; de ces faces violâtres, de ces cous goîtreux, de ces
+ventres hydropiques: foin!
+
+Si les montagnes de nos climats peuvent justifier les éloges de leurs
+admirateurs, ce n'est que quand elles sont enveloppées dans la nuit dont
+elles épaississent le chaos: leurs angles, leurs ressauts, leurs grandes
+lignes, leurs immenses ombres portées, augmentent d'effet à la clarté de
+la lune. Les astres les découpent et les gravent dans le ciel en
+pyramides, en cônes, en obélisques, en architecture d'albâtre, tantôt
+jetant sur elles un voile de gaze et les harmoniant par des nuances
+indéterminées, légèrement lavées de bleu; tantôt les sculptant une à une
+et les séparant par des traits d'une grande correction. Chaque vallée,
+chaque réduit avec ses lacs, ses rochers, ses forêts, devient un temple
+de silence et de solitude. En hiver, les montagnes nous présentent
+l'image des zones polaires; en automne, sous un ciel pluvieux, dans
+leurs différentes nuances de ténèbres, elles ressemblent à des
+lithographies grises, noires, bistrées: la tempête aussi leur va bien,
+de même que les vapeurs, demi-brouillards, demi-nuages, qui roulent à
+leurs pieds ou se suspendent à leurs flancs.
+
+Mais les montagnes ne sont-elles pas favorables aux méditations, à
+l'indépendance, à la poésie? De belles et profondes solitudes mêlées de
+mer ne reçoivent-elles rien de l'âme, n'ajoutent-elles rien à ses
+voluptés? Une sublime nature ne rend-elle pas plus susceptible de
+passion, et la passion ne fait-elle pas mieux comprendre une nature
+sublime? Un amour intime ne s'augmente-t-il pas de l'amour vague de
+toutes les beautés des sens et de l'intelligence qui l'environnent,
+comme des principes semblables s'attirent et se confondent? Le sentiment
+de l'infini, entrant par un immense spectacle dans un sentiment borné,
+ne l'accroît-il pas, ne l'étend-il pas jusqu'aux limites où commence une
+éternité de vie?
+
+Je reconnais tout cela; mais entendons-nous bien: ce ne sont pas les
+montagnes qui existent telles qu'on les croit voir alors; ce sont les
+montagnes comme les passions, le talent et la muse en ont tracé les
+lignes, colorié les ciels, les neiges, les pitons, les déclivités, les
+cascades irisées, l'atmosphère _flou_, les ombres tendres et légères: le
+paysage est sur la palette de Claude le Lorrain, non sur le
+Campo-Vaccino. Faites-moi aimer, et vous verrez qu'un pommier isolé,
+battu du vent, jeté de travers au milieu des froments de la Beauce; une
+fleur de sagette dans un marais; un petit cours d'eau dans un chemin;
+une mousse, une fougère, une capillaire sur le flanc d'une roche; un
+ciel humide, enfumé; une mésange dans le jardin d'un presbytère; une
+hirondelle volant bas, par un jour de pluie, sous le chaume d'une grange
+ou le long d'un cloître; une chauve-souris même remplaçant l'hirondelle
+autour d'un clocher champêtre, tremblotant sur ses ailes de gaze dans
+les dernières lueurs du crépuscule; toutes ces petites choses,
+rattachées à quelques souvenirs, s'enchanteront des mystères de mon
+bonheur ou de la tristesse de mes regrets. En définitive, c'est la
+jeunesse de la vie, ce sont les personnes qui font les beaux sites. Les
+glaces de la baie de Baffin peuvent être riantes avec une société selon
+le coeur, les bords de l'Ohio et du Gange lamentables en l'absence de
+toute affection. Un poète a dit:
+
+ La patrie est aux lieux où l'âme est enchaînée.
+
+Il en est de même de la beauté.
+
+En voilà trop à propos de montagnes; je les aime comme grandes
+solitudes; je les aime comme cadre bordure et lointain d'un beau
+tableau; je les aime comme rempart et asile de la liberté; je les aime
+comme ajoutant quelque chose de l'infini aux passions de l'âme:
+équitablement et raisonnablement, voilà tout le bien qu'on peut en dire.
+Si je ne dois pas me fixer aux revers des Alpes, ma course au
+Saint-Gothard restera un fait sans liaison, une vue d'optique isolée au
+milieu des tableaux de mes _Mémoires_: j'éteindrai la lampe, et Lugano
+rentrera dans la nuit.
+
+À peine arrivé à Lucerne, j'ai vite couru de nouveau à la cathédrale, à
+la _Hofkirche_, bâtie sur l'emplacement d'une chapelle dédiée à saint
+Nicolas, patron des mariniers: cette chapelle primitive servait aussi de
+phare; car, pendant la nuit, on la voyait éclairée d'une manière
+surnaturelle. Ce furent des missionnaires irlandais qui prêchèrent
+l'Évangile dans la contrée presque déserte de Lucerne; ils y apportèrent
+la liberté dont n'a pas joui leur malheureuse patrie. Lorsque je suis
+revenu à la cathédrale, un homme creusait une fosse; dans l'église, on
+achevait un service autour d'un cercueil, et une jeune femme faisait
+bénir à un autel un bonnet d'enfant; elle l'a mis, avec une expression
+visible de joie, dans un panier qu'elle portait à son bras, et s'en est
+allée chargée de son trésor. Le lendemain, j'ai trouvé la fosse du
+cimetière refermée, un vase d'eau bénite posé sur la terre fraîche, et
+du fenouil semé pour les petits oiseaux: ils étaient déjà seuls, auprès
+de ce mort d'une nuit. J'ai fait quelques courses autour de Lucerne
+parmi de magnifiques bois de pins. Les abeilles, dont les ruches sont
+placées au-dessus des portes des fermes, à l'abri des toits prolongés,
+habitent avec les paysans. J'ai vu la fameuse Clara Wendel[413] aller à
+la messe derrière ses compagnes de captivité, dans son uniforme de
+prisonnière. Elle est fort commune; je lui ai trouvé l'air de toutes ces
+brutes de France présentes à tant de meurtres, sans pour cela être plus
+distinguées qu'une bête féroce, malgré ce que veut leur prêter la
+théorie du crime et de l'admiration des égorgements. Un simple chasseur,
+armé d'une carabine, conduit ici les galériens aux travaux de la journée
+et les ramène à leur prison.
+
+ [Note 413: Le 15 septembre 1816, le conseiller d'État
+ Lucernois Xavier Keller fut trouvé mort dans l'Aar, près de
+ Lucerne. Toutes sortes de rumeurs furent répandues au sujet
+ de cette mort mystérieuse: on soupçonnait un meurtre. Aucune
+ preuve cependant n'était venue confirmer ces soupçons,
+ lorsque, en 1825, des vagabonds, parmi lesquels se trouvait
+ _Clara Wendel_, furent arrêtés et firent des révélations sur
+ ce drame nocturne. Il fut alors appris que Xavier Keller
+ avait été victime d'un crime politique dont les instigateurs
+ avaient été deux personnages officiels de Lucerne. Cinq
+ personnes, parmi lesquelles un frère et une soeur de Clara
+ Wendel, en avaient été les exécuteurs. Il en résulta un
+ procès, dont le retentissement fut européen, et qui se
+ termina par plusieurs condamnations. Clara Wendel fut
+ condamnée à la détention perpétuelle et subit sa peine dans
+ la prison de Lucerne.]
+
+J'ai poussé ce soir ma promenade le long de la Reuss, jusqu'à une
+chapelle bâtie sur le chemin: on y monte par un petit portique italien.
+De ce portique, je voyais un prêtre priant seul à genoux dans
+l'intérieur de l'oratoire, tandis que j'apercevais au haut des montagnes
+les dernières lueurs du soleil couchant. En revenant à Lucerne, j'ai
+entendu dans les cabanes des femmes réciter le chapelet; la voix des
+enfants répondait à l'adoration maternelle. Je me suis arrêté, j'ai
+écouté au travers des entrelacs de vignes ces paroles adressées à Dieu
+du fond d'une chaumière. La belle, jeune et élégante jeune fille qui me
+sert à _l'Aigle d'or_ dit aussi très régulièrement son _Angelus_ en
+fermant les rideaux des croisées de ma chambre. Je lui donne en rentrant
+quelques fleurs que j'ai cueillies; elle me dit, en rougissant et se
+frappant doucement le sein avec sa main: «Per me?» Je lui réponds:
+«Pour vous.» Notre conversation finit là.
+
+
+ Lucerne, 26 août 1832.
+
+Madame de Chateaubriand n'est point encore arrivée, je vais faire une
+course à Constance. Voici M. A. Dumas[414]; je l'avais déjà aperçu chez
+David, tandis qu'il se faisait mouler chez le grand sculpteur. Madame de
+Colbert, avec sa fille madame de Brancas, traverse aussi Lucerne[415].
+C'est chez madame de Colbert, en Beauce, que j'écrivis, il y a près de
+vingt ans, dans ces _Mémoires_[416], l'histoire de ma jeunesse à
+Combourg. Les lieux semblent voyager avec moi, aussi mobiles, aussi
+fugitifs que ma vie.
+
+ [Note 414: Le 5 juin 1832, le jour des funérailles du général
+ Lamarque, Alexandre Dumas avait suivi le cortège en costume
+ d'artilleur; le bruit courait qu'il avait distribué des armes
+ à la Porte Saint-Martin. Le 9 juin, un journal annonça que
+ l'auteur de _la Tour de Nesle_, pris les armes à la main,
+ avait été fusillé le 6 au matin. Un aide de camp du roi
+ courut chez lui, le trouva en parfaite santé, et l'informa
+ que l'éventualité de son arrestation avait été sérieusement
+ discutée. On lui conseillait d'aller passer un mois ou deux à
+ l'étranger, pour se faire oublier. Il mit ordre à ses
+ affaires dramatiques, toucha de l'argent de Harel (ce qui
+ n'était pas un petit succès), et, le 21 juillet 1832, muni
+ d'un passeport en règle, il partit pour la Suisse. Vers le
+ commencement d'octobre, il était de retour à Paris. Ses
+ _Impressions de voyage_, dont la publication commença en
+ 1833, sont restées le meilleur de ses ouvrages. Au tome III,
+ il raconte sa visite à l'auteur du _Génie du Christianisme_
+ dans un chapitre intitulé: _Les Poules de M. de
+ Chateaubriand._]
+
+ [Note 415: L'une et l'autre ne sont plus. (Paris, note de
+ 1836.) CH.--Sur la comtesse de Colbert, voir, au tome I, la
+ note 2 de la page 124.]
+
+ [Note 416: Voir, première partie, livre III, les pages
+ 123-126.]
+
+Le courrier de la malle m'apporte une très belle lettre de M. de
+Béranger, en réponse à celle que je lui avais écrite en partant de
+Paris: cette lettre a déjà été imprimée en note, avec une lettre de M.
+Carrel, dans le _Congrès de Vérone_[417].
+
+ [Note 417: La lettre de Béranger est du 19 août 1832; celle
+ d'Armand Carrel du 4 octobre 1834. Elles ont été imprimées
+ toutes les deux à la fin du _Congrès de Vérone_, t. II, p.
+ 455 et suivantes.]
+
+
+ Genève, septembre 1832
+
+En allant de Lucerne à Constance, on passe par Zurich et Winterthur.
+Rien ne m'a plu à Zurich, hors le souvenir de Lavater et de Gessner, les
+arbres d'une esplanade qui domine les lacs, le cours de la Limath, un
+vieux corbeau et un vieil orme; j'aime mieux cela que tout le passé
+historique de Zurich, n'en déplaise même à la bataille de Zurich.
+Napoléon et ses capitaines, de victoires en victoires, ont amené les
+Russes à Paris.
+
+Winterthur est une bourgade neuve et industrielle, ou plutôt une longue
+rue propre. Constance a l'air de n'appartenir à personne; elle est
+ouverte à tout le monde. J'y suis entré le 27 août, sans avoir vu un
+douanier ou un soldat, et sans qu'on m'ait demandé mon passeport.
+
+Madame Récamier était arrivée depuis trois jours[418], pour faire une
+visite à la reine de Hollande. J'attendais madame de Chateaubriand,
+venant me rejoindre à Lucerne. Je me proposais d'examiner s'il ne serait
+pas préférable de se fixer d'abord en Souabe, sauf à descendre ensuite
+en Italie.
+
+ [Note 418: Mme Récamier, très effrayée par le choléra, qui
+ avait fait autour d'elle, dans la rue de Sèvres, de très
+ nombreuses victimes, s'était décidée, au mois d'août, à
+ quitter Paris et à faire un voyage en Suisse. Malgré son réel
+ courage, et bien qu'on l'ait vue souvent prodiguer sans
+ effroi ses soins à des personnes atteintes de maladies
+ contagieuses, elle avait une terreur invincible et presque
+ superstitieuse du choléra. Était-ce un pressentiment? Elle
+ mourut du choléra le 11 mai 1849. «Après avoir succombé à ce
+ fléau qui laisse ordinairement sur ses victimes des traces
+ effrayantes, dit Mme Lenormant (_Souvenirs et
+ Correspondance_, t. II, p. 572), Mme Récamier prit dans la
+ mort une beauté surprenante. Ses traits, d'une gravité
+ angélique, avaient l'aspect d'un beau marbre; on n'y
+ apercevait aucune contraction, aucune ride, et jamais la
+ majesté du dernier sommeil ne fut accompagnée d'autant de
+ douceur et de grâce. Un dessin, transporté sur la pierre par
+ Achille Devéria, a conservé le souvenir de cette remarquable
+ circonstance; ce dessin, dont nous pouvons attester la
+ scrupuleuse exactitude, prouve à son tour la fidélité de
+ notre récit.»]
+
+Dans la ville délabrée de Constance, notre auberge était fort gaie; on y
+faisait les apprêts d'une noce. Le lendemain de mon arrivée, madame
+Récamier voulut se mettre à l'abri de la joie de nos hôtes: nous nous
+embarquâmes sur le lac, et, traversant la nappe d'eau d'où sort le Rhin
+pour devenir fleuve, nous abordâmes à la grève d'un parc.
+
+Ayant mis pied à terre, nous franchîmes une haie de saules, de l'autre
+côté de laquelle nous trouvâmes une allée sablée circulant parmi des
+bosquets d'arbustes, des groupes d'arbres et des tapis de gazon. Un
+pavillon s'élevait au milieu des jardins, et une élégante _villa_
+s'appuyait contre une futaie. Je remarquai dans l'herbe des veilleuses
+toujours mélancoliques pour moi à cause des réminiscences de mes divers
+et nombreux automnes. Nous nous promenâmes au hasard, et puis nous nous
+assîmes sur un banc au bord de l'eau. Du pavillon des bocages
+s'élevèrent des harmonies de harpe et de cor qui se turent lorsque,
+charmés et surpris, nous commencions à les écouter: c'était une scène
+d'un conte de fée. Les harmonies ne renaissant pas, je lus à madame
+Récamier ma description du Saint-Gothard; elle me pria d'écrire quelque
+chose sur ses tablettes, déjà à demi remplies des détails de la mort de
+J.-J. Rousseau. Au-dessous de ces dernières paroles de l'auteur
+d'_Héloïse_: «Ma femme, ouvrez la fenêtre, que je voie encore le
+soleil,» je traçai ces mots au crayon: _Ce que je voulais sur le lac de
+Lucerne, je l'ai trouvé sur le lac de Constance, le charme et
+l'intelligence de la beauté. Je ne veux point mourir comme Rousseau; je
+veux encore voir longtemps le soleil, si c'est près de vous que je dois
+achever ma vie. Que mes jours expirent à vos pieds, comme ces vagues
+dont vous aimez le murmure.--28 août 1832._
+
+L'azur du lac veillait derrière les feuillages; à l'horizon du midi,
+s'amoncelaient les sommets de l'Alpe des Grisons; une brise passant et
+se retirant à travers les saules s'accordait avec l'aller et le venir de
+la vague: nous ne voyions personne; nous ne savions où nous étions.
+
+ * * * * *
+
+En rentrant à Constance, nous avons aperçu madame la duchesse de
+Saint-Leu et son fils Louis-Napoléon: ils venaient au-devant de madame
+Récamier. Sous l'Empire je n'avais point connu la reine de Hollande; je
+savais qu'elle s'était montrée généreuse lors de ma démission à la mort
+du duc d'Enghien et quand je voulus sauver mon cousin Armand; sous la
+Restauration, ambassadeur à Rome, je n'avais eu avec madame la duchesse
+de Saint-Leu que des rapports de politesse; ne pouvant aller moi-même
+chez elle, j'avais laissé libres les secrétaires et les attachés de lui
+faire leur cour, et j'avais invité le cardinal Fesch à un dîner
+diplomatique de cardinaux. Depuis la dernière chute de la Restauration,
+le hasard m'avait fait échanger quelques lettres avec la reine Hortense
+et le prince Louis. Ces lettres sont un assez singulier monument des
+grandeurs évanouies; les voici:
+
+
+MADAME DE SAINT-LEU, APRÈS AVOIR LU LA DERNIÈRE LETTRE DE M. DE
+CHATEAUBRIAND.
+
+ Arenenberg, ce 15 octobre 1831.
+
+«M. de Chateaubriand a trop de génie pour n'avoir pas compris toute
+l'étendue de celui de l'empereur Napoléon. Mais à son imagination si
+brillante il fallait plus que l'admiration: des souvenirs de jeunesse,
+une illustre fortune, attirèrent son coeur: il y dévoua sa personne et
+son talent, et, comme le poëte qui prête à tout le sentiment qui
+l'anime, il revêtit ce qu'il aimait des traits qui devaient enflammer
+son enthousiasme. L'ingratitude ne le découragea pas, car le malheur
+était toujours là qui en appelait à lui; cependant son esprit, sa
+raison, ses sentiments vraiment français en font malgré lui
+l'antagoniste de son parti. Il n'aime des anciens temps que l'honneur
+qui rend fidèle; et la religion qui rend sage, la gloire de sa patrie
+qui en fait la force, la liberté des consciences et des opinions qui
+donne un noble essor aux facultés de l'homme, l'aristocratie du mérite
+qui ouvre une carrière à toutes les intelligences, voilà son domaine
+plus qu'à tout autre. Il est donc libéral, napoléoniste et même
+républicain plutôt que royaliste. Aussi la nouvelle France, ses
+nouvelles illustrations sauraient l'apprécier, tandis qu'il ne sera
+jamais compris de ceux qu'il a placés dans son coeur si près de la
+divinité; et s'il n'a plus qu'à chanter le malheur, fût-il le plus
+intéressant, les hautes infortunes sont devenues si communes dans notre
+siècle, que sa brillante imagination, sans but et sans mobile réel,
+s'éteindra faute d'aliments assez élevés pour inspirer son beau talent.
+
+ «HORTENSE.»
+
+
+APRÈS AVOIR LU UNE NOTE SIGNÉE HORTENSE.
+
+«M. de Chateaubriand est extrêmement flatté et on ne peut plus
+reconnaissant des sentiments de bienveillance exprimés avec tant de
+grâce dans la première partie de la note: dans la seconde se trouve
+cachée une séduction de femme et de reine qui pourrait entraîner un
+amour-propre moins détrompé que celui de M. de Chateaubriand.
+
+«Il y a certainement aujourd'hui de quoi choisir une occasion
+d'infidélité entre de si hautes et de si nombreuses infortunes; mais, à
+l'âge où M. de Chateaubriand est parvenu, des revers qui ne comptent que
+peu d'années dédaigneraient ses hommages: force lui est de rester
+attaché à son vieux malheur, tout tenté qu'il pourrait être par de plus
+jeunes adversités.
+
+ «CHATEAUBRIAND.»
+
+«Paris, ce 6 novembre 1831.
+
+
+ Arenenberg, le 4 mai 1832.
+
+«Monsieur le vicomte,
+
+«Je viens de lire votre dernière brochure. Que les Bourbons sont heureux
+d'avoir pour soutien un génie tel que le vôtre! Vous relevez une cause
+avec les mêmes armes qui ont servi à l'abattre; vous trouvez des paroles
+qui font vibrer tous les coeurs français. Tout ce qui est national
+trouve de l'écho dans votre âme; ainsi, quand vous parlez du grand homme
+qui illustra la France pendant vingt ans, la hauteur du sujet vous
+inspire, votre génie l'embrasse tout entier, et votre âme alors,
+s'épanchant naturellement, entoure la plus grande gloire des plus
+grandes pensées.
+
+«Moi aussi, monsieur le vicomte, je m'enthousiasme pour tout ce qui fait
+l'honneur de mon pays; c'est pourquoi, me laissant aller à mon
+impulsion, j'ose vous témoigner la sympathie que j'éprouve pour celui
+qui montre tant de patriotisme et tant d'amour de la liberté. Mais,
+permettez-moi de vous le dire, vous êtes le seul défenseur redoutable de
+la vieille royauté; vous la rendriez nationale, si l'on pouvait croire
+qu'elle pensât comme vous; ainsi, pour la faire valoir, il ne suffit pas
+de vous déclarer de son parti, mais bien de prouver qu'elle est du
+vôtre.
+
+«Cependant, monsieur le vicomte, si nous différons d'opinions, au moins
+sommes-nous d'accord dans les souhaits que nous formons pour le bonheur
+de la France.
+
+«Agréez, je vous prie, etc., etc.
+
+ «LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE.»
+
+
+ «Paris, 19 mai 1832.
+
+«Monsieur le comte,
+
+«On est toujours mal à l'aise pour répondre à des éloges; quand celui
+qui les donne avec autant d'esprit que de convenance est de plus dans
+une condition sociale à laquelle se rattachent des souvenirs hors de
+pair, l'embarras redouble. Du moins, monsieur, nous nous rencontrons
+dans une sympathie commune; vous voulez avec votre jeunesse, comme moi
+avec mes vieux jours, l'honneur de la France. Il ne manquait plus à l'un
+et à l'autre, pour mourir de confusion ou de rire, que de voir le
+_juste-milieu_ bloqué dans Ancône par les soldats du pape. Ah! monsieur,
+où est votre oncle? À d'autres que vous je dirais: Où est le tuteur des
+rois et le maître de l'Europe? En défendant la cause de la légitimité,
+je ne me fais aucune illusion; mais je pense que tout homme qui tient à
+l'estime publique doit rester fidèle à ses serments: lord Falkland, ami
+de la liberté et ennemi de la cour, se fit tuer à Newbury dans l'armée
+de Charles Ier. Vous vivrez, monsieur le comte, pour voir votre patrie
+libre et heureuse; vous traversez des ruines parmi lesquelles je
+resterai, puisque je fais moi-même partie de ces ruines.
+
+«Je m'étais flatté un moment de l'espoir de mettre cet été l'hommage de
+mon respect aux pieds de madame la duchesse de Saint-Leu: la fortune,
+accoutumée à déjouer mes projets, m'a encore trompé cette fois. J'aurais
+été heureux de vous remercier de vive voix de votre obligeante lettre;
+nous aurions parlé d'une grande gloire et de l'avenir de la France,
+deux choses, monsieur le comte, qui vous touchent de près.
+
+ «CHATEAUBRIAND.»
+
+
+Les Bourbons m'ont-ils jamais écrit des lettres pareilles à celles que
+je viens de produire? Se sont-ils jamais doutés que je m'élevais
+au-dessus de tel faiseur de vers ou de tel politique de feuilleton?
+
+Lorsque, petit garçon, j'errais, compagnon des pâtres, sur les bruyères
+de Combourg, aurais-je pu croire qu'un temps viendrait où je marcherais
+entre les deux plus hautes puissances de la terre, puissances abattues,
+donnant le bras d'un côté à la famille de Saint-Louis, de l'autre à
+celle de Napoléon; grandeurs ennemies qui s'appuient également, dans
+l'infortune qui les rapproche, sur l'homme faible et fidèle, sur l'homme
+dédaigné de la légitimité?
+
+Madame Récamier alla s'établir à Wolfsberg, château habité par M.
+Parquin[419], dans le voisinage d'Arenenberg, séjour de madame la
+duchesse de Saint-Leu; je restai deux jours à Constance. Je vis tout ce
+qu'on pouvait voir: la halle où est le grenier public que l'on baptise
+_salle du Concile_, la prétendue statue de Huss, la place où Jérôme de
+Prague et Jean Huss furent, dit-on, brûlés; enfin, toutes les
+abominations ordinaires de l'histoire et de la société.
+
+ [Note 419: Charles _Parquin_, ancien officier des armées
+ impériales. Il connaissait le prince Louis depuis 1822; il
+ avait acheté, en 1824, le château de Wolfsberg, sis auprès
+ d'Arenenberg, et avait épousé une demoiselle d'honneur de la
+ reine Hortense, Mlle Cochelet, fille d'un membre de
+ l'Assemblée constituante et élevée dans le pensionnat de Mme
+ Campan avec Mlle de Beauharnais. Le chef d'escadron Parquin
+ prit la part la plus active à l'échauffourée de Strasbourg
+ (30 octobre 1836). Il fut arrêté aux côtés du prince. Traduit
+ devant la cour d'assises du Bas-Rhin, le 6 janvier 1837, il
+ fut acquitté, après une émouvante plaidoirie de son frère, Me
+ Parquin, qui était, à cette époque, l'un des plus brillants
+ avocats du barreau de Paris.]
+
+Le Rhin, en sortant du lac, s'annonce bien comme un roi; pourtant il n'a
+pu défendre Constance, qui a, si je ne me trompe, été saccagée par
+Attila, assiégée par les Hongrois, les Suédois, et prise deux fois par
+les Français.
+
+Constance est le Saint-Germain de l'Allemagne; les vieilles gens de la
+vieille société s'y sont retirés. Quand je frappais à une porte,
+m'enquérant d'un appartement pour madame de Chateaubriand, je
+rencontrais quelque chanoinesse, fille majeure; quelque prince de race
+antique, électeur à demi-solde; ce qui allait fort bien avec les
+clochers abandonnés et les couvents déserts de la ville. L'armée de
+Condé a combattu glorieusement sous les murs de Constance et semble
+avoir déposé son ambulance dans cette ville. J'eus le malheur de
+retrouver un vétéran émigré; il me faisait l'honneur de m'avoir connu
+autrefois; il avait plus de jours que de cheveux; ses paroles ne
+finissaient point; il ne pouvait se retenir et laissait aller ses
+années.
+
+ * * * * *
+
+Le 29 d'août j'allai dîner à Arenenberg.
+
+Arenenberg est situé sur une espèce de promontoire dans une chaîne de
+collines escarpées. La reine de Hollande, que l'épée avait faite et que
+l'épée a défaite, a bâti le château, ou, si l'on veut, le pavillon
+d'Arenenberg. On y jouit d'une vue étendue, mais triste. Cette vue
+domine le lac inférieur de Constance, qui n'est qu'une expansion du Rhin
+sur des prairies noyées. De l'autre côté du lac, on aperçoit des bois
+sombres, restes de la forêt Noire, quelques oiseaux blancs voltigeant
+sous un ciel gris et poussés par un vent glacé. Là, après avoir été
+assise sur un trône, après avoir été outrageusement calomniée, la reine
+Hortense est venue se percher sur un rocher; en bas est l'île du lac où
+l'on a, dit-on, retrouvé la tombe de Charles le Gros, et où meurent à
+présent des serins qui demandent en vain le soleil des Canaries. Madame
+la duchesse de Saint-Leu était mieux à Rome: elle n'est pas cependant
+descendue par rapport à sa naissance et à sa première vie: au contraire,
+elle a monté; son abaissement n'est que relatif à un accident de sa
+fortune; ce ne sont pas là de ces chutes comme celle de madame la
+Dauphine, tombée de toute la hauteur des siècles.
+
+Les compagnons et les compagnes de madame la duchesse de Saint-Leu
+étaient son fils, madame Salvage[420], madame ***. En étrangers, il y
+avait madame Récamier, M. Vieillard[421] et moi. Madame la duchesse de
+Saint-Leu se tirait fort bien de sa difficile position de reine et de
+demoiselle de Beauharnais.
+
+ [Note 420: Sur Madame Salvage, voy. ci-dessus la note 2 de la
+ page 102.]
+
+ [Note 421: Narcisse _Vieillard_ (1791-1857). Après avoir
+ fait, comme officier d'artillerie, les campagnes de Russie
+ (1812), d'Allemagne (1813) et de France (1814), il rentra
+ dans la vie privée à la Restauration, et manifesta en
+ plusieurs circonstances ses sentiments bonapartistes. Choisi
+ par la reine Hortense pour précepteur de son fils aîné
+ Charles-Louis-Napoléon Bonaparte, frère du futur Napoléon
+ III, il s'occupa aussi de l'éducation de ce dernier, puis il
+ se retira en Normandie. Député de la Manche, de 1842 à 1846,
+ représentant du peuple de 1848 à 1851, il contribua à la
+ préparation et à l'exécution du coup d'État du 2 décembre, et
+ fut nommé sénateur le 26 janvier 1852. Faisant marcher de
+ front son bonapartisme et son républicanisme, lors du vote
+ sur le rétablissement de l'Empire, il vota contre. À sa mort
+ (19 mai 1857), il défendit, par une clause de son testament,
+ de porter son corps à l'église.]
+
+Après le dîner, madame de Saint-Leu s'est mise à son piano avec M.
+Cottrau, grand jeune peintre à moustaches, à chapeau de paille, à
+blouse, au col de chemise rabattu, au costume bizarre. Il chassait, il
+peignait, il chantait, il riait, spirituel et bruyant[422].
+
+ [Note 422: M. Cottrau était un ami du prince Louis, et il ne
+ quittait guère Arenenberg. À l'époque où il exerçait les
+ fonctions de capitaine dans l'artillerie suisse, le prince
+ s'éprit de la veuve d'un planteur mauricien, Madame S....,
+ habitant un château voisin, et il demanda sa main sans
+ pouvoir l'obtenir. Les choses prirent une tournure assez
+ sérieuse pour que la reine Hortense, opposée à ce mariage, se
+ décidât à faire partir son fils, afin de changer le cours de
+ ses idées. Louis-Napoléon se rendit en Angleterre, accompagné
+ de M. Cottrau. En quittant Arenenberg, il pleurait; il
+ paraissait inconsolable. Durant le voyage, il tira souvent de
+ la poche de son habit une miniature, portrait de la dame de
+ ses pensées; il ne pouvait se lasser de le regarder. Les deux
+ jeunes gens passèrent quelque temps à Londres. Quand ils
+ revinrent en Suisse, la cure prescrite par la reine Hortense
+ avait réussi à souhait. M. Cottrau, faisant, suivant son
+ habitude, la visite des tiroirs avant de quitter l'hôtel,
+ trouva dans un secrétaire, où il eut soin de la laisser, la
+ miniature de la belle mauricienne.--_La marquise de Crenay,
+ une amie de la reine Hortense et de Napoléon III_, par H.
+ Thirria, p. 19.]
+
+Le prince Louis habite un pavillon à part, où j'ai vu des armes, des
+cartes topographiques et stratégiques; industries qui faisaient, comme
+par hasard, penser au sang du conquérant sans le nommer: le prince Louis
+est un jeune homme studieux, instruit, plein d'honneur et naturellement
+grave.
+
+Madame la duchesse de Saint-Leu m'a lu quelques fragments de ses
+mémoires: elle m'a montré un cabinet rempli de dépouilles de Napoléon.
+Je me suis demandé pourquoi ce vestiaire me laissait froid; pourquoi ce
+petit chapeau, cette ceinture, cet uniforme porté à telle bataille me
+trouvaient si indifférent: j'étais bien plus troublé en racontant la
+mort de Napoléon à Sainte-Hélène! La raison en est que Napoléon est
+notre contemporain; nous l'avons tous vu et connu: il vit dans notre
+souvenir; mais le héros est encore trop près de sa gloire. Dans mille
+ans, ce sera autre chose: il n'y a que les siècles qui aient donné le
+parfum de l'ambre à la sueur d'Alexandre; attendons: d'un conquérant il
+ne faut montrer que l'épée.
+
+Retourné à Wolfsberg avec madame Récamier, je partis la nuit: le temps
+était obscur et pluvieux; le vent soufflait dans les arbres, et la
+hulotte lamentait: vraie scène de Germanie.
+
+Madame de Chateaubriand arriva bientôt à Lucerne: l'humidité de la ville
+l'effraya, et Lugano étant trop cher, nous nous décidâmes à venir à
+Genève. Nous prîmes notre route par Sempach: le lac garde la mémoire
+d'une bataille qui assura l'affranchissement des Suisses, à une époque
+où les nations de ce côté-ci des Alpes avaient perdu leurs libertés. Au
+delà de Sempach, nous passâmes devant l'abbaye de Saint-Urbain, tombant
+comme tous les monuments du christianisme. Elle est située dans un lieu
+triste, à l'orée d'une bruyère qui conduit à des bois: si j'eusse été
+libre et seul, j'aurais demandé aux moines quelque trou dans leurs
+murailles, pour y achever mes _Mémoires_ auprès d'une chouette; puis je
+serais allé finir mes jours sans rien faire sous le beau soleil
+fainéant de Naples ou de Palerme: mais les beaux pays et le printemps
+sont devenus des injures, des désastres et des regrets.
+
+En arrivant à Berne, on nous apprit qu'il y avait une grande révolution
+dans la ville: j'avais beau regarder, les rues étaient désertes, le
+silence régnait, la terrible révolution s'accomplissait sans parler, à
+la paisible fumée d'une pipe au fond de quelque estaminet.
+
+Madame Récamier ne tarda pas à nous rejoindre à Genève.
+
+
+ Genève, fin de septembre 1832.
+
+J'ai commencé à me remettre sérieusement au travail: j'écris le matin et
+je me promène le soir. Je suis allé hier visiter Coppet. Le château
+était fermé: on m'en a ouvert les portes; j'ai erré dans les
+appartements déserts. Ma compagne de pèlerinage a reconnu tous les lieux
+où elle croyait voir encore son amie, ou assise à son piano, ou entrant,
+ou sortant, ou causant sur la terrasse qui borde la galerie; madame
+Récamier a revu la chambre qu'elle avait habitée; des jours écoulés ont
+remonté devant elle: c'était comme une répétition de la scène que j'ai
+peinte dans _René_: «Je parcourus les appartements sonores où l'on
+n'entendait que le bruit de mes pas..... Partout les salles étaient
+détendues, et l'araignée filait sa toile dans les couches
+abandonnées..... Qu'ils sont doux, mais qu'ils sont rapides les moments
+que les frères et les soeurs passent dans leurs jeunes années, réunis
+sous l'aile de leurs vieux parents! La famille de l'homme n'est que d'un
+jour; le souffle de Dieu la disperse comme une fumée. À peine le fils
+connaît-il le père, le père le fils, le frère la soeur, la soeur le
+frère! Le chêne voit germer ses glands autour de lui, il n'en est pas
+ainsi des enfants des hommes!»
+
+Je me rappelais aussi ce que j'ai dit, dans ces _Mémoires_, de ma
+dernière visite à Combourg, en partant pour l'Amérique. Deux mondes
+divers, mais liés par une secrète sympathie, nous occupaient, madame
+Récamier et moi. Hélas! ces mondes isolés, chacun de nous les porte en
+soi; car où sont les personnes qui ont vécu assez longtemps les unes
+près des autres pour n'avoir pas des souvenirs séparés? Du château, nous
+sommes entrés dans le parc; le premier automne commençait à rougir et à
+détacher quelques feuilles; le vent s'abattait par degrés et laissait
+ouïr un ruisseau qui fait tourner un moulin. Après avoir suivi les
+allées qu'elles avait coutume de parcourir avec madame de Staël, madame
+Récamier a voulu saluer ses cendres. À quelque distance du parc est un
+taillis mêlé d'arbres plus grands, et environné d'un mur humide et
+dégradé. Ce taillis ressemble à ces bouquets de bois au milieu des
+plaines que les chasseurs appellent des _remises_: c'est là que la mort
+a poussé sa proie et renfermé ses victimes.
+
+Un sépulcre avait été bâti d'avance dans ce bois pour y recevoir M.
+Necker, madame Necker et madame de Staël: quand celle-ci est arrivée au
+rendez-vous, on a muré la porte de la crypte. L'enfant d'Auguste de
+Staël est resté en dehors, et Auguste lui-même, mort avant son enfant, a
+été placé sous une pierre, aux pieds de ses parents. Sur la pierre, sont
+gravées ces paroles tirées de l'Écriture: _Pourquoi cherchez-vous parmi
+les morts celui qui est vivant dans le ciel?_ Je ne suis point entré
+dans le bois; madame Récamier a seule obtenu la permission d'y pénétrer.
+Resté assis sur un banc devant le mur d'enceinte, je tournais le dos à
+la France et j'avais les yeux attachés, tantôt sur la cime du
+Mont-Blanc, tantôt sur le lac de Genève: les nuages d'or couvraient
+l'horizon derrière la ligne sombre du Jura; on eût dit d'une gloire qui
+s'élevait au-dessus d'un long cercueil. J'apercevais, de l'autre côté du
+lac, la maison de lord Byron[423], dont le faîte était touché d'un rayon
+du couchant; Rousseau n'était plus là pour admirer ce spectacle, et
+Voltaire, aussi disparu, ne s'en était jamais soucié. C'était au pied du
+tombeau de madame de Staël que tant d'illustres absents sur le même
+rivage se présentaient à ma mémoire: ils semblaient venir chercher
+l'ombre leur égale pour s'envoler au ciel avec elle et lui faire cortége
+pendant la nuit. Dans ce moment, madame Récamier, pâle et en larmes, est
+sortie du bocage funèbre elle-même comme une ombre. Si j'ai jamais senti
+à la fois la vanité et la vérité de la gloire et de la vie, c'est à
+l'entrée du bois silencieux, obscur, inconnu, où dort celle qui eut tant
+d'éclat et de renom, et envoyant ce que c'est que d'être véritablement
+aimé.
+
+ [Note 423: Quand lord Byron quitta l'Angleterre, pour la
+ seconde et dernière fois, le 25 avril 1816, il se rendit en
+ Suisse, par la Belgique et le Rhin, et passa quelques mois
+ sur les bords du lac de Genève. C'est là qu'il écrivit le
+ troisième chant du _Pèlerinage de Childe-Harold_, le
+ _Prisonnier de Chillon_ et la _Nuit finale de l'Univers_, et
+ qu'il commença son drame de _Manfred_.]
+
+Cette vesprée même, lendemain du jour de mes dévotions aux morts de
+Coppet, fatigué des bords du lac, je suis allé chercher, toujours avec
+madame Récamier, des promenades moins fréquentées. Nous avons découvert,
+en aval du Rhône, une gorge resserrée où le fleuve coule bouillonnant
+au-dessous de plusieurs moulins, entre des falaises rocheuses coupées de
+prairies. Une de ces prairies s'étend au pied d'une colline, sur
+laquelle, parmi un bouquet d'ormes, est plantée une maison.
+
+Nous avons remonté et descendu plusieurs fois en causant cette bande
+étroite de gazon qui sépare le fleuve bruyant du silencieux coteau:
+combien est-il de personnes qu'on puisse ennuyer de ce que l'on a été et
+mener avec soi en arrière sur la trace de ses jours? Nous avons parlé de
+ces temps, toujours pénibles et toujours regrettés, où les passions font
+le bonheur et le martyre de la jeunesse. Maintenant j'écris cette page à
+minuit, tandis que tout repose autour de moi et qu'à travers ma fenêtre
+je vois briller quelques étoiles sur les Alpes.
+
+Madame Récamier va nous quitter, elle reviendra au printemps, et moi je
+vais passer l'hiver à évoquer mes heures évanouies, à les faire
+comparaître une à une au tribunal de ma raison. Je ne sais si je serai
+bien impartial et si le juge n'aura pas trop d'indulgence pour le
+coupable. Je passerai l'été prochain dans la patrie de Jean-Jacques.
+Dieu veuille que je ne gagne pas la maladie du rêveur. Et puis, quand
+l'automne sera revenu, nous irons en Italie: _Italiam!_ c'est mon
+éternel refrain.
+
+
+ Genève, octobre 1832.
+
+Le prince Louis-Napoléon m'ayant donné sa brochure intitulée: _Rêveries
+politiques_, je lui ai écrit cette lettre:
+
+«Prince,
+
+«J'ai lu avec attention la petite brochure que vous avez bien voulu me
+confier. J'ai mis par écrit, comme vous l'avez désiré, quelques
+réflexions naturellement nées des vôtres et que j'avais déjà soumises à
+votre jugement. Vous savez, prince, que mon jeune roi est en Écosse, que
+tant qu'il vivra il ne peut y avoir pour moi d'autre roi de France que
+lui; mais si Dieu, dans ses impénétrables conseils, avait rejeté la race
+de saint Louis, si les moeurs de notre patrie ne lui rendaient pas
+l'état républicain possible, il n'y a pas de nom qui aille mieux à la
+gloire de la France que le vôtre.
+
+«Je suis, etc., etc.,
+
+ «CHATEAUBRIAND.»
+
+
+ Paris, rue d'Enfer, janvier 1833
+
+J'avais beaucoup rêvé de cet avenir prochain que je m'étais fait et
+auquel je croyais toucher. À la tombée du jour, j'allais vaguer dans les
+détours de l'Arve, du côté de Salève. Un soir, je vis entrer M. Berryer;
+il revenait de Lausanne et m'apprit l'arrestation de madame la duchesse
+de Berry[424]; il n'en savait pas les détails. Mes projets de repos
+furent encore une fois renversés. Quand la mère de Henri V avait cru à
+des succès, elle m'avait donné mon congé; son malheur déchirait son
+dernier billet et me rappelait à sa défense. Je partis sur-le-champ de
+Genève, après avoir écrit aux ministres. Arrivé dans ma rue d'Enfer,
+j'adressai aux rédacteurs en chef des journaux la circulaire suivante:
+
+ [Note 424: La duchesse de Berry avait été arrêtée à
+ Nantes--on sait dans quelles circonstances--le 7 novembre
+ 1833. Le 12 novembre, Berryer entrait dans le cabinet de
+ Chateaubriand, à Genève, et lui apprenait la nouvelle, sans
+ pouvoir d'ailleurs lui donner aucun détail. Chateaubriand
+ partit aussitôt pour Paris.]
+
+«Monsieur,
+
+«Arrivé à Paris le 17 de ce mois, j'écrivis le 18 à M. le ministre de la
+justice[425] pour m'informer si la lettre que j'avais eu l'honneur de
+lui envoyer de Genève, le 12, pour madame la duchesse de Berry, lui
+était parvenue et s'il avait eu la bonté de la faire passer à Madame.
+
+ [Note 425: M. Barthe.]
+
+«Je sollicitais en même temps de M. le garde des sceaux l'autorisation
+nécessaire pour me rendre à Blaye auprès de la princesse.
+
+«M. le garde des sceaux me voulut bien répondre, le 19, qu'il avait
+transmis mes lettres au président du conseil[426] et que c'était à lui
+qu'il me fallait adresser. J'écrivis en conséquence, le 20, à M. le
+ministre de la guerre. Je reçois aujourd'hui, 22, sa réponse du 21: Il
+regrette, d'être dans la nécessité de m'annoncer que le gouvernement n'a
+pas jugé qu'il y ait lieu d'accéder à mes demandes. Cette décision a mis
+un terme à mes démarches auprès des autorités.
+
+ [Note 426: Le maréchal Soult, ministre de la guerre et
+ président du conseil.]
+
+«Je n'ai jamais eu la prétention, monsieur, de me croire capable de
+défendre seul la cause du malheur et de la France. Mon dessein, si l'on
+m'avait permis de parvenir aux pieds de l'auguste prisonnière, était de
+lui proposer pour l'occurrence la formation d'un conseil d'hommes plus
+éclairés que moi. Outre les personnes honorables et distinguées qui se
+sont déjà présentées, j'aurais pris la liberté d'indiquer au choix de
+MADAME M. le marquis de Pastoret, M. Lainé, M. de Villèle, etc., etc.
+
+«Maintenant, monsieur, écarté officiellement, je rentre dans mon droit
+privé. Mes _Mémoires sur la vie et la mort de M. le duc de Berry_,
+enveloppés dans les cheveux de la veuve aujourd'hui captive, reposent
+auprès du coeur que Louvel rendit plus semblable à celui d'Henri IV. Je
+n'ai point oublié cet insigne honneur, dont le moment actuel me demande
+compte et me fait sentir toute la responsabilité.
+
+«Je suis, monsieur, etc., etc.
+
+ «CHATEAUBRIAND.»
+
+
+Pendant que j'écrivais cette circulaire aux journaux, j'avais trouvé le
+moyen de faire passer ce billet à madame la duchesse de Berry:
+
+ «Paris, ce 23 novembre 1832.
+
+«Madame,
+
+«J'ai eu l'honneur de vous adresser de Genève une première lettre en
+date du 12 de ce mois[427]. Cette lettre, dans laquelle je vous
+suppliais de me faire l'honneur de me choisir pour l'un de vos
+défenseurs, a été imprimée dans les journaux.
+
+ [Note 427: Cette lettre du 12 novembre était ainsi conçue:
+
+ «Madame,
+
+ «Vous me trouverez bien téméraire de venir vous importuner
+ dans un pareil moment pour vous supplier de m'accorder une
+ grâce, dernière ambition de ma vie: je désirerais ardemment
+ être choisi par vous au nombre de vos défenseurs. Je n'ai
+ aucun titre personnel à la haute faveur que je sollicite
+ auprès de vos grandeurs nouvelles; mais j'ose la demander en
+ mémoire d'un prince dont vous daignâtes me nommer
+ l'historien; je l'espère encore comme le prix du sang de ma
+ famille. Mon frère eut la gloire de mourir avec son illustre
+ aïeul, M. de Malesherbes, défenseur de Louis XVI, le même
+ jour, à la même heure, pour la même cause et sur le même
+ échafaud.
+
+ «Je suis, etc.....
+
+ «CHATEAUBRIAND.»]
+
+«La cause de Votre Altesse Royale peut être traitée individuellement par
+tous ceux qui, sans y être autorisés, auraient des vérités utiles à
+faire connaître; mais si MADAME désire qu'on s'en occupe en son propre
+nom, ce n'est pas un seul homme, mais un conseil d'hommes politiques et
+de légistes qui doit être chargé de cette haute affaire. Dans ce cas, je
+demanderais que MADAME voulût bien m'adjoindre (avec les personnes dont
+elle aurait fait choix) M. le comte de Pastoret, M. Hyde de Neuville, M.
+de Villèle, M. Lainé, M. Royer-Collard, M. Pardessus, M.
+Mandaroux-Vertamy, M. de Vaufreland.
+
+«J'avais aussi pensé, madame, qu'on aurait pu appeler à ce conseil
+quelques hommes d'un grand talent et d'une opinion contraire à la nôtre;
+mais peut-être serait-ce les placer dans une fausse position, les
+obliger à faire un sacrifice d'honneur et de principe, dont les esprits
+élevés et les consciences droites ne s'arrangent pas.
+
+ «CHATEAUBRIAND.»
+
+
+Vieux soldat discipliné, j'accourais donc pour m'aligner dans le rang et
+marcher sous mes capitaines: réduit par la volonté du pouvoir à un duel,
+je l'acceptai. Je ne m'attendais guère à venir, de la tombe du mari,
+combattre auprès de la prison de la veuve.
+
+En supposant que je dusse rester seul, que j'eusse mal compris ce qui
+convient à la France, je n'en étais pas moins dans la voie de l'honneur.
+Or, il n'est pas inutile aux hommes qu'un homme s'immole à sa
+conscience; il est bon que quelqu'un consente à se perdre pour demeurer
+ferme à des principes dont il a la conviction et qui tiennent à ce qu'il
+y a de noble dans notre nature: ces dupes sont les contradicteurs
+nécessaires du fait brutal, les victimes chargées de prononcer le _veto_
+de l'opprimé contre le triomphe de la force. On loue les Polonais; leur
+dévouement est-il autre chose qu'un sacrifice? il n'a rien sauvé; il ne
+pouvait rien sauver: dans les idées mêmes de mes adversaires, le
+dévouement sera-t-il stérile pour la race humaine?
+
+Je préfère, dit-on, une famille à ma patrie: non, je préfère au parjure
+la fidélité à mes serments, le monde moral à la société matérielle;
+voilà tout: pour ce qui est de la famille, je ne m'y consacre que dans
+la persuasion qu'elle était essentiellement utile à la France; je
+confonds sa postérité avec celle de la patrie, et lorsque je déplore les
+malheurs de l'une, je déplore les désastres de l'autre: vaincu, je me
+suis prescrit des devoirs, comme les vainqueurs se sont imposé des
+intérêts. Je tâche de me retirer du monde avec ma propre estime; dans la
+solitude, il faut prendre garde au choix que l'on fait de sa compagne.
+
+ * * * * *
+
+En France, pays de vanité, aussitôt qu'une occasion de faire du bruit se
+présente, une foule de gens la saisissent: les uns agissent par bon
+coeur, les autres par la conscience qu'ils ont de leur mérite. J'eus
+donc beaucoup de concurrents; ils sollicitèrent, ainsi que moi, de
+madame la duchesse de Berry, l'honneur de la défendre. Du moins, ma
+présomption à m'offrir pour champion à la princesse était un peu
+justifiée par d'anciens services: si je ne jetais pas dans la balance
+l'épée de Brennus, j'y mettais mon nom: tout peu important qu'il est, il
+avait déjà remporté quelques victoires pour la monarchie. J'ai ouvert
+mon _Mémoire sur la captivité de Madame la duchesse de Berry_[428] par
+une considération dont je suis vivement frappé; je l'ai souvent
+reproduite, et il est probable que je la reproduirai encore.
+
+ [Note 428: Le _Mémoire sur la captivité de Mme la duchesse de
+ Berry_, parut le 29 décembre 1832.]
+
+«On ne cesse, disais-je, de s'étonner des événements; toujours on se
+figure d'atteindre le dernier; toujours la révolution recommence. Ceux
+qui, depuis quarante années, marchent pour arriver au terme, gémissent;
+ils croyaient s'asseoir quelques heures au bord de leur tombe: vain
+espoir! le temps frappe ces voyageurs pantelants et les force d'avancer.
+Que de fois, depuis qu'ils cheminent, la vieille monarchie est tombée à
+leurs pieds! à peine échappés à ces écroulements successifs, ils sont
+obligés d'en traverser de nouveau les décombres et la poussière. Quel
+siècle verra la fin du mouvement?
+
+«La Providence a voulu que les générations de passage destinées à des
+jours immémorés fussent petites, afin que le dommage fût de peu. Aussi
+voyons-nous que tout avorte, que tout se dément, que personne n'est
+semblable à soi-même et n'embrasse toute sa destinée, qu'aucun événement
+ne produit ce qu'il contenait et ce qu'il devait produire. Les hommes
+supérieurs de l'âge qui expire s'éteignent; auront-ils des successeurs?
+Les ruines de Palmyre aboutissent à des sables.»
+
+De cette observation générale passant aux faits particuliers, j'expose,
+dans mon argumentation, qu'on pouvait agir avec madame la duchesse de
+Berry par des mesures arbitraires, en la considérant comme prisonnière
+de police, de guerre, d'État, ou en demandant aux Chambres un bill
+d'_attainder_; qu'on pouvait la soumettre à la compétence des lois, en
+lui appliquant la loi d'exception Briqueville, ou la loi commune du
+code; qu'on pouvait regarder sa personne comme inviolable et sacrée.
+
+Les ministres soutenaient la première opinion, les hommes de Juillet la
+seconde, les royalistes la troisième.
+
+Je parcours ces diverses suppositions: je prouve que si madame la
+duchesse de Berry était descendue en France, elle n'y avait été attirée
+que parce qu'elle entendait les opinions demander un autre présent,
+appeler un autre avenir.
+
+Infidèle à son extraction populaire, la révolution sortie des journées
+de Juillet a répudié la gloire et courtisé la honte. Excepté dans
+quelques cours dignes de lui donner asile, la liberté, devenue l'objet
+de la dérision de ceux gui en faisaient leur cri de ralliement, cette
+liberté que des bateleurs se renvoient à coups de pied, cette liberté
+étranglée après flétrissure au tourniquet des lois d'exception,
+transformera, par son anéantissement, la révolution de 1830 en une
+cynique duperie.
+
+Là-dessus, et pour nous délivrer tous, madame la duchesse de Berry est
+arrivée. La fortune l'a trahie; un juif l'a vendue; un ministre l'a
+achetée. Si l'on ne veut pas agir contre elle par mesure de police, il
+ne reste plus qu'à la traduire en cour d'assises. Je le suppose ainsi,
+et j'ai mis en scène le défenseur de la princesse; puis, après avoir
+fait parler le défenseur, je m'adresse à l'accusateur:
+
+«Avocat, levez-vous:
+
+«Établissez doctement que Caroline-Ferdinande de Sicile, veuve de Berry,
+nièce de feu Marie-Antoinette d'Autriche, veuve Capet, est coupable de
+réclamation envers un homme réputé oncle et tuteur d'un orphelin nommé
+Henri; lequel oncle et tuteur serait, selon le dire calomnieux de
+l'_accusée_, détenteur de la couronne d'un pupille, lequel pupille
+prétend impudemment avoir été roi depuis le jour de l'abdication du
+ci-devant Charles X, et de l'ex-dauphin, jusqu'au jour de l'élection du
+roi des Français.
+
+«À l'appui de votre plaidoirie, que les juges fassent comparaître
+d'abord Louis-Philippe comme témoin à charge ou à décharge, si mieux
+n'aime se récuser comme parent. Ensuite, que les juges confrontent avec
+l'_accusée_ le descendant du grand traître; que l'Iscariote en qui Satan
+était entré, _entravit Satanas in Judam_, dise combien il a reçu de
+deniers pour le marché, etc., etc.
+
+«Puis, d'après l'expertise des lieux, il sera prouvé que l'_accusée_ a
+été pendant six heures à la géhenne de feu dans un espace trop étroit où
+quatre personnes pouvaient à peine respirer, ce qui a fait dire
+contumélieusement à la torturée qu'on lui faisait la _guerre à la saint
+Laurent_. Or, Caroline-Ferdinande, étant pressée par ses complices
+contre la plaque ardente, le feu aurait pris deux fois à ses vêtements,
+et, à chaque coup que les gendarmes portaient en dehors à l'âtre
+embrasé, la commotion se serait étendue au coeur de la délinquante et
+lui aurait fait vomir des bouillons de sang.
+
+«Puis, en présence de l'image du Christ, on déposera comme pièce de
+conviction, sur le bureau, la robe brûlée: car il faut qu'il y ait
+toujours une robe jetée au sort dans ces marchés de Judas.»
+
+Madame la duchesse de Berry a été mise en liberté par un acte arbitraire
+du pouvoir et lorsqu'on a cru l'avoir déshonorée. Le tableau que je
+traçais de la plaidoierie fit sentir à Philippe l'odieux d'un jugement
+public, et le détermina à une grâce à laquelle il pensait avoir attaché
+un supplice: les païens, sous le règne de Sévère, jetèrent aux bêtes une
+jeune femme chrétienne nouvellement délivrée. Ma brochure, dont il ne
+reste aujourd'hui que des phrases, a eu son résultat historique
+important.
+
+Je m'attendris encore en copiant l'apostrophe qui termine mon écrit:
+c'est, j'en conviens, une folle dépense de larmes.
+
+«Illustre captive de Blaye, MADAME! que votre héroïque présence sur une
+terre qui se connaît en héroïsme amène la France à vous répéter ce que
+mon indépendance politique m'a acquis le droit de vous dire: _Madame,
+votre fils est mon roi!_ Si la Providence m'inflige encore quelques
+heures, verrai-je vos triomphes, après avoir eu l'honneur d'embrasser
+vos adversités? Recevrai-je ce loyer de ma foi? Au moment où vous
+reviendriez heureuse, j'irais avec joie achever dans la retraite des
+jours commencés dans l'exil. Hélas! je me désole de ne pouvoir rien pour
+vos présentes destinées! Mes paroles se perdent inutilement autour des
+murs de votre prison: le bruit des vents, des flots et des hommes, au
+pied de la forteresse solitaire, ne laissera pas même monter jusqu'à
+vous ces derniers accents d'une voix fidèle.»
+
+
+ Paris mars 1833.
+
+Quelques journaux ayant répété la phrase: _Madame, votre fils est mon
+roi_, ont été traduits devant les tribunaux pour délit de presse; je me
+suis trouvé enveloppé dans la poursuite. Cette fois, je n'ai pu décliner
+la compétence des juges; je devais essayer de sauver par ma présence les
+hommes attaqués pour moi; il y allait de mon honneur de répondre de mes
+oeuvres.
+
+De plus, la veille de mon appel au tribunal, le _Moniteur_ avait donné
+la déclaration de madame la duchesse de Berry[429]; si je m'étais
+absenté, on aurait cru que le parti royaliste reculait, qu'il
+abandonnait l'infortune et rougissait de la princesse dont il avait
+célébré l'héroïsme.
+
+ [Note 429: Voici le texte de cette déclaration, qui fut
+ insérée dans le _Moniteur_ du 26 février 1833:
+
+ «Pressée par les circonstances, et par les mesures ordonnées
+ par le gouvernement, quoique j'eusse les motifs les plus
+ graves pour tenir mon mariage secret, je crois devoir à
+ moi-même, ainsi qu'à mes enfans, de déclarer m'être mariée
+ secrètement pendant mon séjour en Italie.
+
+ «MARIE-CAROLINE.
+
+ «De la citadelle de Blaye, ce 22 février 1833.»]
+
+Il ne manquait pas de conseillers timides qui me disaient: «Faites
+défaut; vous serez trop embarrassé avec votre phrase: _Madame, votre
+fils est mon roi._--Je la crierai encore plus haut,» répondis-je. Je me
+rendis dans la salle même où jadis était installé le tribunal
+révolutionnaire; où Marie-Antoinette avait comparu, où mon frère avait
+été condamné. La révolution de Juillet a fait enlever le crucifix dont
+la présence, en consolant l'innocence, faisait trembler le juge.
+
+Mon apparition devant les juges a eu un effet heureux; elle a
+contre-balancé un moment l'effet de la déclaration du _Moniteur_, et
+maintenu la mère de Henri V au rang où sa courageuse aventure l'avait
+placée: on a douté, quand on a vu que le parti royaliste osait braver
+l'événement et ne se tenait pas pour battu.
+
+Je n'avais point voulu d'avocat, mais M. Ledru, qui s'était attaché à
+moi lors de ma détention, a voulu parler: il s'est troublé et m'a fait
+beaucoup de peine. M. Berryer, qui plaidait pour _la Quotidienne_, a
+pris indirectement ma défense. À la fin des débats, j'ai appelé le jury
+la _pairie universelle_, ce qui n'a pas peu contribué à notre
+acquittement à tous[430].
+
+ [Note 430: Chateaubriand comparut devant la Cour d'Assises de
+ la Seine, le 27 février 1833. Étaient poursuivis, en même
+ temps que lui, les gérants de la _Quotidienne_, de la
+ _Gazette de France_, du _Revenant_, de l'_Écho Français_, de
+ la _Mode_, du _Courrier de l'Europe_, et un jeune étudiant,
+ M. Victor Thomas. Ce dernier, le 4 janvier précédent, avait
+ porté la parole, au nom des douze cents jeunes gens qui
+ étaient allés témoigner à Chateaubriand leur enthousiasme et
+ avaient redit avec lui: _Madame, votre fils est mon roi!_
+ Tous furent acquittés, après une admirable plaidoirie de
+ Berryer. Quelques années après, le journal le _Droit_ disait
+ de ce plaidoyer: «Berryer défendit M. de Chateaubriand, comme
+ M. de Chateaubriand devait être défendu, sans provocation et
+ sans bravade, rendant hommage, en son nom, à ces rois de
+ l'exil qu'avait adorés sa jeunesse et que sa vieillesse
+ devait adorer. Tous ceux qui l'ont entendu se souviennent de
+ tout ce qu'il eut de sublime et de véritablement inspiré....
+ Il y a eu, à sa voix, une de ces impressions électriques et
+ involontaires qu'il n'est donné qu'au génie de produire.» (Le
+ _Droit_, 20 juin 1838.)--Le jour où Berryer vint prendre
+ séance à l'Académie française, le 22 février 1855, le
+ directeur, M. de Salvandy, évoqua en ces termes le souvenir
+ de la plaidoirie du 27 février 1833: «On comprend que, tout à
+ l'heure, les souvenirs de la Sainte-Chapelle vous soient
+ revenus à la pensée. Votre parole grava ce nom dans la
+ mémoire publique le jour où vous aviez à vos côtés l'auteur
+ du _Génie du christianisme_, sous les voûtes du palais et à
+ quelques pas de la chapelle de Saint Louis. Ce plaidoyer est
+ de ceux qui restent, Monsieur; c'est votre discours pour le
+ poète Archias.»
+
+ On pourrait croire, d'après ces témoignages, et on croit
+ généralement que, dans ce mémorable procès, Chateaubriand
+ avait pris pour avocat M. Berryer. C'est une erreur.
+ L'illustre écrivain n'avait pas voulu être défendu. Il
+ s'était présenté à la Cour d'Assises sans avocat. Il se borna
+ à répondre au réquisitoire du procureur général Persil par
+ les paroles suivantes: «Je ne prétends pas défendre ma
+ brochure; je ne me lève pas en ce moment pour répondre au
+ discours de M. le procureur du roi, je citerai seulement
+ quelques passages qui expliquent mes intentions, qu'on a
+ aggravées. Je ne suis pas sorti de ma retraite pour troubler
+ l'ordre; je ne suis revenu en France que lorsqu'on a fait des
+ lois de proscription contre une famille qu'il était de mon
+ devoir de défendre.» Il lut ensuite quelques mots de son
+ Mémoire et cita les paroles touchantes qui le terminaient.
+
+ Berryer prit la parole comme avocat de la _Quotidienne_ et de
+ la _Gazette de France_. «Je ne suis pas, dit-il en
+ commençant, chargé de défendre M. de Chateaubriand.» S'il lui
+ arriva d'en parler, cependant, et s'il le fit en termes
+ magnifiques, ce ne fut pas comme son avocat, mais comme
+ royaliste et comme Français.
+
+ Me Charles Ledru, dont Chateaubriand signale l'intervention,
+ qui fut, paraît-il, assez malheureuse, défendait l'_Écho
+ français_, une des feuilles incriminées.]
+
+Rien de remarquable n'a signalé ce procès dans la terrible chambre qui
+avait retenti de la voix de Fouquier-Tinville et de Danton; il n'y a eu
+d'amusant que l'argumentation de M. Persil: voulant démontrer ma
+culpabilité, il citait cette phrase de ma brochure: _Il est difficile
+d'écraser ce qui s'aplatit sous les pieds_, et il s'écriait:
+«Sentez-vous, messieurs, tout ce qu'il y a de méprisant dans ce
+paragraphe, _il est difficile d'écraser ce qui s'aplatit sous les
+pieds_?» et il faisait le mouvement d'un homme qui écrase sous ses pieds
+quelque chose. Il recommençait triomphant: les rires de l'auditoire
+recommençaient. Ce brave homme ne s'apercevait ni du contentement de
+l'auditoire à la malencontreuse phrase, ni du ridicule parfait dont il
+était en trépignant dans sa robe noire comme s'il eût dansé, en même
+temps que son visage était pâle d'inspiration et ses yeux hagards
+d'éloquence[431].
+
+ [Note 431: Jean-Charles Persil (1785-1870), député de 1830 à
+ 1839, pair de France de 1839 à 1848, conseiller d'État sous
+ le Second Empire. Au lendemain de la révolution de juillet,
+ il avait été nommé procureur général près la cour royale de
+ Paris. Le zèle avec lequel il poursuivi, les journaux
+ républicains et les journaux légitimistes, également
+ coupables à ses yeux, et qui étaient, il faut le dire,
+ également violents, lui valut pendant plusieurs années une
+ impopularité formidable. Il fut longtemps la cible des
+ caricaturistes et l'une des _bêtes noires_ des petits
+ journaux, de la _Mode_ surtout, qui avait sans cesse à son
+ service des paquets d'_épingles_. Un jour, elle annonça sa
+ mort en ces termes: «M. Persil est mort pour avoir mangé du
+ perroquet.»]
+
+Lorsque les jurés rentrèrent et prononcèrent _non coupable_, des
+applaudissements éclatèrent, je fus environné par des jeunes gens qui
+avaient pris pour entrer des robes d'avocats: M. Carrel était là.
+
+La foule grossit à ma sortie; il y eut une rixe dans la cour du palais
+entre mon escorte et les sergents de ville. Enfin, je parvins à
+grand'peine chez moi au milieu de la foule qui suivait mon fiacre en
+criant: _Vive Chateaubriand[432]!_
+
+ [Note 432: M. de Falloux, qui avait pu pénétrer dans la salle
+ en revêtant indûment une robe d'avocat, a raconté cette scène
+ dans ses _Mémoires_. Lorsque le président eut annoncé
+ l'acquittement de tous les prévenus, la foule se pressa
+ autour de Berryer et de Chateaubriand. Ce dernier dut se
+ cramponner au bras de M. de Falloux pour n'être pas renversé.
+ «Je n'aime pas le train! répétait-il, je n'aime pas le train!
+ menez-moi vite à ma voiture!» Mais sur le perron les
+ acclamations redoublèrent: «Vive Chateaubriand! Vive la
+ liberté de la presse!» On voulait dételer ses chevaux et
+ s'atteler à la voiture. «N'en faites rien, suppliait-il,
+ c'est très loin! c'est très loin! c'est impossible!» Enfin le
+ cocher parvint à se dégager et partit au galop. Quant à M. de
+ Falloux, il avait la tête et le coeur si remplis de ce qu'il
+ venait d'entendre, qu'il s'en allait à travers les rues avec
+ sa robe empruntée d'avocat, emportant sous son bras le grand
+ portefeuille de Chateaubriand. (_Mémoires d'un royaliste_,
+ par M. de Falloux, t. I, p. 60.)]
+
+Dans un autre temps, cet acquittement eût été très significatif;
+déclarer qu'il n'était pas coupable de dire à la duchesse de Berry:
+_Madame, votre fils est mon roi_, c'était condamner la révolution de
+Juillet; mais aujourd'hui cet arrêt ne signifie rien, parce qu'il n'y a
+en toute chose ni opinion ni durée. En vingt-quatre heures tout est
+changé; je serais condamné demain pour le fait sur lequel j'ai été
+acquitté aujourd'hui.
+
+Je suis allé mettre ma carte chez les jurés et notamment chez M.
+Chevet[433], l'un des membres de la _pairie universelle_.
+
+ [Note 433: Le célèbre marchand de comestibles du
+ Palais-Royal. Hélas! les Dieux s'en vont, Comus comme Momus.
+ À l'heure où j'écris cette note, la maison Chevet vient
+ d'éteindre ses fourneaux.]
+
+Il avait été plus aisé à l'honnête citoyen de trouver dans sa conscience
+un arrêt en ma faveur qu'il ne m'eût été facile de trouver dans ma poche
+l'argent nécessaire pour joindre au bonheur de l'acquittement le plaisir
+de faire chez mon juge un bon dîner: M. Chevet a prononcé avec plus
+d'équité sur la _légitimité_, l'_usurpation_ et sur l'auteur du _Génie
+du christianisme_ que beaucoup de publicistes et de censeurs.
+
+
+ Paris, avril 1833.
+
+Le _Mémoire sur la captivité de madame la duchesse de Berry_ m'a valu
+dans le parti royaliste une immense popularité. Les députations et les
+lettres me sont arrivées de toutes parts. J'ai reçu du nord et du midi
+de la France des adhésions couvertes de plusieurs milliers de
+signatures. Elles demandent toutes, en s'en référant à ma brochure, la
+mise en liberté de madame la duchesse de Berry. Quinze cents jeunes gens
+de Paris sont venus me complimenter, non sans un grand émoi de la
+police; j'ai reçu une coupe de vermeil avec cette inscription: À
+_Chateaubriand les Villeneuvois fidèles (Lot-et-Garonne)_.[434] Une
+ville du Midi m'a envoyé de très bon vin pour remplir cette coupe, mais
+je ne bois pas. Enfin, la France légitimiste a pris pour devise ces
+mots: MADAME, VOTRE FILS EST MON ROI! et plusieurs journaux les ont
+adoptés pour épigraphe; on les a gravés sur des colliers et sur des
+bagues. Je serai le premier à avoir dit en face de l'usurpation une
+vérité que personne n'osait dire, et, chose étrange! je crois moins au
+retour de Henri V que le plus misérable juste-milieu ou le plus violent
+républicain.
+
+ [Note 434: Il s'agit ici des royalistes de Villeneuve-d'Agen.
+ Chateaubriand les remercia en ces termes:
+
+ «Paris, 17 avril 1833.
+
+ «Messieurs,
+
+ «La belle coupe que vous voulez bien m'offrir en votre nom et
+ en celui de vos compatriotes sera religieusement conservée
+ par moi, comme un témoignage de votre estime et des
+ sentiments qui nous unissent. Puisse, Messieurs, venir le
+ jour où je boirai à la santé du fils de Henri IV dans cette
+ coupe de la fidélité. Qu'il me soit permis d'offrir en
+ particulier mes remerciements et mes hommages aux dames dont
+ je lis la signature au bas de votre touchante lettre.
+
+ «J'ai l'honneur d'être, avec une vive reconnaissance, etc....
+
+ «CHATEAUBRIAND.»]
+
+Au reste, je n'entends pas le mot usurpation dans le sens étroit que lui
+donne le parti royaliste; il y aurait beaucoup de choses à dire sur ce
+mot, comme sur celui de légitimité: mais il y a véritablement
+usurpation, et usurpation de la pire espèce, dans le tuteur qui
+dépouille le pupille et proscrit l'orphelin. Toutes ces grandes phrases
+«qu'il fallait sauver la patrie» sont des prétextes que fournit à
+l'ambition une politique immorale. Vraiment, ne faudrait-il pas
+regarder la lâcheté de votre usurpation comme un effort de votre vertu!
+Seriez-vous, par hasard, Brutus sacrifiant ses fils à la grandeur de
+Rome?
+
+J'ai pu comparer dans ma vie la renommée littéraire à la popularité; la
+première, pendant quelques heures, m'a plu, mais cet amour de renommée a
+passé vite. Quant à la popularité, elle m'a trouvé indifférent, parce
+que, dans la Révolution, j'ai trop vu d'hommes entourés de ces masses
+qui, après les avoir élevés sur le pavois, les précipitaient dans
+l'égout. Démocrate par nature, aristocrate par moeurs, je ferais très
+volontiers l'abandon de ma fortune et de ma vie au peuple, pourvu que
+j'eusse peu de rapports avec la foule. Toutefois, j'ai été extrêmement
+sensible au mouvement des jeunes gens de Juillet qui me portèrent en
+triomphe à la Chambre des pairs; c'est qu'ils ne m'y portaient pas pour
+être leur chef et parce que je pensais comme eux; ils rendaient
+seulement justice à un ennemi: ils reconnaissaient en moi un homme de
+liberté et d'honneur; cette générosité me touchait. Mais cette autre
+popularité que je viens d'acquérir dans mon propre parti ne m'a pas
+causé d'émotion; entre les royalistes et moi il y a quelque chose de
+glacé: nous désirons le même roi; à cela près, la plupart de nos voeux
+sont opposés.
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+
+I
+
+LA MORT DE LÉON XII[435].
+
+ [Note 435: Ci-dessus, p. 132.]
+
+M. de Marcellus, qui se trouvait alors à Rome, écrivait sur son
+_Journal_, sous cette même date du 17 février 1829, la note suivante:
+
+ Hier, je suis allé, en compagnie de M. de Chateaubriand, faire au
+ pape Léon XII notre visite suprême. Celle-ci n'a pas été adressée
+ au souverain du monde catholique par l'ambassadeur du roi fils
+ aîné de l'Église, dans le vaste palais du Vatican. C'était le
+ dernier hommage d'un fidèle à ce quelque chose sans nom qui
+ restait du père commun des chrétiens, à ce cadavre étendu
+ pontificalement, sous la lueur des cierges, dans la grande
+ chapelle du Saint-Sacrement qui s'allonge sous l'aile droite de
+ l'église de Saint-Pierre. Après quelques minutes de méditations
+ pieuses et politiques, passées en silence aux pieds de ce pontife
+ dont le visage pâle et animé supportait encore l'éclatante tiare,
+ nous sommes sortis du plus beau temple du monde, tristes et
+ préoccupés.
+
+ «Voilà ce qui demeure de nous quelques heures après la fin» m'a
+ dit l'auteur du _Génie du christianisme_; «il m'a semblé, sous
+ les voûtes de Saint-Pierre, entendre encore cette voix qui
+ retentit dans un de nos vieux cantiques de Saint-Sulpice:
+
+ La mort ne m'a laissé que les os seulement.
+
+ «Savez-vous ce qui est arrivé cette nuit? Les gardes nobles qui
+ veillent auprès de «ce reste tel qui va disparaître» ont cru voir
+ le pape se ranimer. Ils ont entendu, au milieu de leur silence,
+ un bruit léger qui s'échappait de la figure du pontife. Ils sont
+ tombés la face contre terre et le bruit a cessé. C'était la peau
+ du visage et les paupières qui se resserraient sous le contact de
+ l'air, comme le parchemin craque sous les doigts. Je tiens cette
+ anecdote funèbre du capitaine des gardes, le Suisse Pfeiffer, qui
+ me l'a racontée ce matin. On n'entendra plus rien, pas même ce
+ froissement du parchemin une fois fait pour toujours, de ce chef
+ de l'Église habile et vertueux, qui prédisait, il y a peu de
+ semaines, de longues agitations à ses États, à la France et à
+ l'Europe. Il a été un modérateur éclairé des intérêts du monde
+ pendant cinq ans d'un règne trop court, et il n'a recueilli que
+ l'impopularité pour prix de ses pieux efforts. C'est l'histoire
+ de tous les pays.»
+
+ Nous avons dépassé le môle d'Adrien et le Tibre au milieu de nos
+ réflexions et de nos regrets. Ils nous ont suivis en face de
+ cette _Locanda dell'orso_ que Montaigne a rendue célèbre et où
+ déjà de nombreux et joyeux buveurs s'applaudissaient de voir
+ rouverts à leurs orgies les mille cabarets que les décrets du
+ pape avaient fermés. À Ripetta, en nous séparant, M. de
+ Chateaubriand m'a dit: «Voulez-vous que demain, pour nous
+ distraire du lugubre spectacle qu'un pape vient de nous donner,
+ nous allions voir mes fouilles de _Torre-Vergatta_? La campagne
+ romaine, déjà belle au début du printemps, et les souvenirs des
+ siècles passés, nous feront oublier pour quelques heures nos
+ sollicitudes du présent et nos tristesses.»
+
+ Nous sommes en effet partis aujourd'hui, tête à tête, dans mon
+ petit wurst allemand, que, pour garder l'incognito, l'ambassadeur
+ a préféré à ses pompeuses voitures, même à son coupé favori, que
+ j'ai fait faire à Londres, en 1822, pour nous conduire à Windsor
+ (il a traversé la mauvaise fortune de son maître, et il reparaît
+ avec son crédit dans les rues de Rome). M. de Chateaubriand a
+ conservé une taciturnité méditative, entrecoupée de rares
+ interjections, jusqu'au pont Milvius. Là son front s'est déridé:
+ «Admirez,» m'a-t-il dit, «la puissance de l'art de peindre. Ce
+ pont, témoin d'une victoire qui changea la face du monde, et la
+ plaine environnante, réapparaissent bien moins comme ils sont que
+ sous les couleurs de la magnifique fresque de Jules Romain au
+ Vatican. C'est un chef-d'oeuvre. Tout s'y trouve; et surtout ce
+ Tibre, gros des destinées humaines, qui va noyer Maxence et
+ couronner Constantin. Ah! pourquoi n'a-t-il pas éloigné miss
+ Bathurst! tant de beauté innocente et tant de vie! Voilà la rive
+ qui céda sous le poids si léger de la malheureuse fille. Rome ne
+ m'offre que des images de deuil.»--Autre pause qu'il a
+ interrompue un moment après le passage du pont.--«Avez-vous
+ remarqué que Byron n'entend rien à la peinture? Il est resté tout
+ à fait Anglais de ce côté; il ne l'est pas autant pour la
+ musique, qu'il comprenait mieux que la plupart de ses
+ compatriotes. Il aime les chants populaires, et, comme vous et
+ moi, il en a surpris de bizarres en Orient. Mais là, plus
+ qu'ailleurs, la chanson du peuple n'est pas de l'harmonie, c'est
+ de la légende ou de l'histoire primitive.»--Puis, après un long
+ silence, arrivés au tombeau de Néron, il m'a dit: «Je n'ai jamais
+ prêté aucune attention à ce sarcophage falsifié, pas plus que
+ s'il était véritablement le sépulcre de l'empereur parricide. La
+ tombe d'un tyran n'excite que mon mépris. Mais retournons-nous,
+ et d'ici contemplons Saint-Pierre, l'immortelle coupole, et cette
+ croix qui brille au-dessus de toutes les collines: elle va
+ consoler, par delà le désert d'Ostie, les regards du nautonier
+ quand il lutte contre les flots. C'est là un sublime spectacle
+ parce qu'il emporte avec lui vers les cieux l'imagination de
+ l'homme et son espérance.» Un peu plus loin:--«Croyez-moi,
+ laissons votre voiture sur cette route qui ramène à Paris et aux
+ joies du monde. Entrons résolument à pied dans le désert de la
+ campagne _maudite_, auquel j'ai toujours trouvé tant de charme.»
+
+ Après un rapide coup d'oeil jeté sur ses fouilles, où on ne
+ travaillait pas ce jour-là, «Voilà», m'a-t-il dit, «des frustes
+ méconnaissables presque autant que leurs énigmatiques
+ possesseurs; j'ai risqué quelque argent à cette loterie des
+ morts. Il y avait autour de ces marbres qui ne sont plus, des
+ despotes, de prétendus affranchis, des esclaves, une foule
+ d'ambitieux; et dans ces trois classes d'hommes que le temps a
+ également emportés, on se disputait le pouvoir, on s'égorgeait
+ pour l'Empire. Il me semble voir surgir de ces ronces les ruines
+ confondues de la République romaine et de l'affreuse domination
+ de Tibère....»--Une petite fleur que M. de Chateaubriand a
+ cueillie à ses pieds est venue le distraire de ces sombres
+ réflexions:--«Combien la nature, si marâtre pour les hommes sous
+ tant de climats, est partout une douce mère pour ses filles les
+ plus innocentes, les herbes des champs! Voyez cette violette
+ blanche; elle n'a pas la demi-éclat et le parfum de la violette
+ de Virgile, _violæ sublucet purpura nigræ_, mais elle est la
+ première à m'annoncer le printemps.»
+
+ Puis, revenus à ma voiture, le silence a recommencé: seulement
+ comme nous nous rapprochions de la porte du Peuple et du tumulte
+ de Rome, «Ici, comme chez nous,» a-t-il dit, «la tyrannie et la
+ liberté ont également péri. Mais, à Rome, la robe de ce capucin
+ qui soulève en passant une poussière antique achève de mettre en
+ relief la vanité de tant de vanités.»--Et cette réflexion a clos
+ la promenade, dont je me hâtai de consigner sur mon journal le
+ minutieux récit. (_Chateaubriand et son temps_, p. 345 et
+ suivantes.)
+
+
+II
+
+LE CONCLAVE DE 1829[436].
+
+ [Note 436: Ci-dessus, pages 154 et 171.]
+
+Chateaubriand n'a point recueilli dans ses oeuvres son discours au
+Sacré-Collège. Ce discours, prononcé le 18 février 1829, dans la
+sacristie de Saint Pierre, mérite pourtant de n'être pas perdu. Le
+voici:
+
+ ÉMINENTISSIMES SEIGNEURS,
+
+ Il n'y a pas encore six ans que M. le duc de Laval-Montmorency
+ vint au milieu de vous pour unir sa douleur à la vôtre, lorsque
+ Pie VII, de religieuse mémoire, fut rappelé auprès du chef
+ invisible de l'Église. Le roi Louis XVIII, au nom duquel mon
+ noble prédécesseur vous porta la parole, est allé lui-même se
+ placer auprès de saint Louis. J'étais alors ministre du vénérable
+ monarque, restaurateur des libertés de la France. Mon nom eut
+ l'insigne honneur de paraître dans les lettres qui furent
+ adressées au sacré collège, et c'est moi qui viens aujourd'hui,
+ ambassadeur de Charles X, roi non moins magnanime que son frère,
+ vous exprimer le regret qu'éprouvera mon auguste maître pour la
+ perte d'un souverain pontife que vos suffrages n'avaient point
+ encore revêtu de l'autorité suprême à l'époque que je rappelle.
+
+ Ici Vos Éminences reconnaîtront les voies cachées de la
+ Providence, et cette fragilité des choses humaines qui doivent
+ être surtout présentes à la pensée de cette assemblée des princes
+ de l'Église, où j'aperçois tant de courageux confesseurs de la
+ foi.
+
+ Que vous dirai-je, messeigneurs, que vous ne sentiez mieux que
+ moi? La mémoire de Léon XII sera vénérée par la France. Le
+ royaume que gouverne si glorieusement le fils aîné de l'Église
+ n'oubliera pas les conseils pacifiques qui ont empêché la
+ discorde de troubler, même passagèrement, les nouvelles
+ prospérités de ma patrie. Léon XII joignait à ses vertus
+ apostoliques cette modération d'esprit et cette connaissance de
+ son siècle, si nécessaires aux chefs des Empires.
+
+ Éminentissimes seigneurs, vos lumières assureront au saint-siège,
+ dans le prochain conclave, un successeur digne de ce pontife
+ conciliateur. Si vous êtes des princes puissants, vous êtes aussi
+ les ministres de cette religion charitable qui abolit l'esclavage
+ parmi les hommes, qui, simple et sublime à la fois, est également
+ appropriée aux besoins de la société naissante et à ceux de la
+ société perfectionnée. Vos suffrages indépendants iront bientôt
+ chercher parmi vos pairs un vrai pasteur pour la chrétienté, un
+ souverain éclairé pour la plus illustre portion de cette noble
+ Italie qui dicta des lois au monde antique, qui civilisa le monde
+ moderne, qui, toujours féconde et jamais épuisée, nourrit
+ aujourd'hui à l'ombre de ta gloire le souvenir de ses grandeurs.
+
+ Qu'il me soit permis, Éminentissimes seigneurs, d'offrir en
+ particulier au sacré collège l'hommage de ma profonde vénération.
+
+Dans sa lettre à Mme Récamier, du 21 mars 1829, Chateaubriand parle du
+second discours qu'il prononça à Rome, celui-là en plein Conclave, le 10
+mars 1829. Comme ce discours ne figure pas non plus dans ses Oeuvres
+complètes, le lecteur sera sans doute bien aise de le trouver ici:
+
+ ÉMINENTISSIMES SEIGNEURS,
+
+ La réponse de Sa Majesté Très-Chrétienne à la lettre que lui a
+ adressée le sacré collège vous exprime, avec la noblesse qui
+ appartient au fils aîné de l'Église, la douleur que Charles X a
+ ressentie en apprenant la mort du père des fidèles, et la
+ confiance qu'il repose dans le choix que la chrétienté attend de
+ vous.
+
+ Le roi m'a fait l'insigne honneur de me désigner à l'entière
+ créance du sacré collège réuni en conclave. Je viens une seconde
+ fois, Éminentissimes seigneurs, vous témoigner mes regrets pour
+ la perte du pontife conciliateur qui voyait la véritable religion
+ dans l'obéissance aux lois et dans la concorde évangélique; de ce
+ souverain qui, pasteur et prince, gouvernait l'humble troupeau de
+ Jésus-Christ du faîte des gloires diverses qui se rattachent au
+ grand nom de l'Italie. Successeur futur de Léon XII, qui que vous
+ soyez, vous m'écoutez sans doute en ce moment; pontife à la fois
+ présent et inconnu, vous allez bientôt vous asseoir dans la
+ chaire de Saint Pierre, à quelques pas du Capitole, sur les
+ tombeaux de ces Romains de la République et de l'Empire, qui
+ passèrent de l'idolâtrie des vertus à celle des vices, sur ces
+ catacombes où reposent les ossements non entiers d'une autre
+ espèce de Romains: quelle parole pourrait s'élever à la majesté
+ du sujet? Quelle voix pourrait s'ouvrir un passage à travers cet
+ amas d'années qui ont étouffé tant de voix plus puissantes que la
+ mienne? Vous-même, illustre sénat de la chrétienté, pour soutenir
+ le poids de ces innombrables souvenirs, pour regarder en face les
+ siècles rassemblés autour de vous sur les ruines de Rome,
+ n'avez-vous pas besoin de vous appuyer à l'autel du sanctuaire,
+ comme moi au trône de Saint Louis?
+
+ À Dieu ne plaise. Éminentissimes seigneurs, que je vous
+ entretienne ici de quelque intérêt particulier, que je vous fasse
+ entendre le langage d'une étroite politique: les choses sacrées
+ veulent être envisagées aujourd'hui sous des rapports plus
+ généraux et plus dignes. Le christianisme, qui renouvela d'abord
+ la face du monde, a vu depuis se transformer les sociétés
+ auxquelles il avait donné la vie. Au moment même où je parle, le
+ genre humain est arrivé à l'une des époques caractéristiques de
+ son existence, la religion chrétienne est encore là pour la
+ saisir, parce qu'elle garde dans son sein tout ce qui convient
+ aux esprits éclairés et aux coeurs généreux, tout ce qui est
+ nécessaire au monde qu'elle a sauvé de la corruption du paganisme
+ et de la destruction de la barbarie. En vain l'impiété a prétendu
+ que le christianisme favorisait l'oppression et faisait
+ rétrograder les jours: à la publication du nouveau pacte scellé
+ du sang du juste, l'esclavage a cessé d'être le droit commun des
+ nations; l'effroyable définition de l'esclavage a été effacée du
+ code romain: _Non tam viles quam nulli sunt._ Les sciences,
+ demeurées presque stationnaires dans l'antiquité, ont reçu une
+ impulsion rapide de cet esprit apostolique et rénovateur qui hâta
+ l'écroulement du vieux monde; partout où le christianisme s'est
+ éteint, la servitude et l'ignorance ont reparu. Lumière quand
+ elle se mêle aux facultés intellectuelles, sentiment quand elle
+ s'associe aux mouvements de l'âme, la religion chrétienne croît
+ avec la civilisation, et marche avec le temps; un des caractères
+ de la perpétuité qui lui est promise, c'est d'être toujours du
+ siècle qu'elle voit passer, sans passer elle-même. La morale
+ évangélique, raison divine, appuie la raison humaine dans ses
+ progrès vers un but qu'elle n'a point encore atteint: après avoir
+ traversé les âges de ténèbres et de force, le christianisme
+ devient chez les peuples modernes le perfectionnement même de la
+ société.
+
+ Éminentissimes seigneurs, vous choisirez pour exercer le pouvoir
+ des clefs un homme de Dieu et qui comprendra bien sa haute
+ mission. Par son caractère universel qui n'a jamais eu de modèle
+ ou d'exemple dans l'histoire, un conclave n'est pas le conseil
+ d'un État particulier, mais celui d'une nation composée de
+ nations les plus diverses et répandue sur la surface du globe.
+ Vous êtes, Éminentissimes seigneurs, les augustes mandataires de
+ l'immense famille chrétienne pour un moment orpheline. Des hommes
+ qui ne vous ont jamais vus, qui ne vous verront jamais, qui ne
+ savent pas vos noms, qui ne parlent pas votre langue, qui
+ habitent loin de vous sous un autre soleil, au delà des mers, aux
+ extrémités de la terre, se soumettront à vos décisions que rien
+ en apparence ne les oblige à suivre, obéiront à vos lois
+ qu'aucune force matérielle n'impose, accepteront de vous un père
+ spirituel avec respect et gratitude: tels sont les prodiges de la
+ conviction religieuse. Princes de l'Église, il vous suffira de
+ laisser tomber vos suffrages sur l'un d'entre vous pour donner à
+ la communion des fidèles un chef qui, puissant par la doctrine et
+ l'autorité du passé, n'en connaisse pas moins les nouveaux
+ besoins du présent et de l'avenir, un pontife d'une vie sainte,
+ mêlant la douceur de la charité à la sincérité de la foi. Toutes
+ les couronnes forment le même voeu, toutes ont un même besoin de
+ modération et de paix: que ne doit-on pas attendre de cette
+ heureuse harmonie? que ne peut-on pas espérer, Éminentissimes
+ seigneurs, de vos lumières et de vos vertus?
+
+ Il ne me reste qu'à vous renouveler l'expression de la sincère
+ estime et de la parfaite affection du souverain aussi pieux que
+ magnanime dont j'ai l'honneur d'être l'interprète auprès de vous.
+
+
+III
+
+LE JOURNAL SECRET DU CONCLAVE[437].
+
+ [Note 437: Ci-dessus, page 183.]
+
+Le devoir de Chateaubriand, comme ambassadeur de France, était de suivre
+de très près les opérations du Conclave. Aussi bien, comme il l'écrit à
+Mme Récamier, le 17 février 1829, le Roi l'avait chargé de surveiller
+«le dernier grand spectacle qui devait clore sa carrière», l'élection
+d'un nouveau Pape. Il prit donc ses mesures pour être tenu au courant,
+jour par jour, de tout ce qui se passerait, des brigues et des intrigues
+qui pourraient se produire, des diverses candidatures qui seraient mises
+en avant et des chances de chacune d'elles. Il se trouva qu'un témoin
+sûr et admirablement informé rédigeait secrètement un _journal du
+Conclave_. L'ambassadeur s'arrangea de façon à se le procurer, le fit
+traduire en français, accompagna d'un court commentaire quelques-uns de
+ses articles, et envoya le tout au ministre des Affaires étrangères, M.
+le comte Portalis. «Le Roi verra, écrivait-il, ce qu'on n'a jamais vu:
+l'intérieur d'un Conclave.»
+
+Ce document existe encore aux Archives des Affaires étrangères. Autorisé
+à en prendre communication, M. Boyer d'Agen en a publié d'importants
+extraits dans la _Revue des Revues_ des 1er et 15 janvier 1896.
+
+Voici quelques-unes des _remarques_ de Chateaubriand.
+
+On lit dans le _Journal_, à la date du 7 mars 1829:
+
+ Le parti des exaltés tâche de tirer parti de tout et voudrait
+ pêcher en eau trouble. La possibilité de leur triomphe pourrait
+ se trouver dans la coopération des cardinaux français, qui
+ semblent unanimes pour le choix d'un Pape favorable à leur
+ exaltation d'idées. Si par malheur le parti d'Oppizzoni, soit
+ faiblesse, soit complaisance, se range au vote d'Albani, la palme
+ est aux mains des adversaires.
+
+En marge de ces lignes, Chateaubriand écrit la note suivante:
+
+ Il n'y a pas besoin de commentaires sur cette journée; le texte
+ dit tout. Voilà une minorité qui parle comme la _Gazette de
+ France_ et la _Quotidienne_, qui veut s'immiscer dans nos
+ affaires, qui pousse la violence jusqu'à attaquer en plein
+ Conclave la mémoire de Léon XII. Elle suppose toujours que les
+ cardinaux français pensent comme elle; elle se figure que je veux
+ précipiter l'élection pour n'être pas confondu par l'arrivée de
+ ces cardinaux, arrivée que je prévoyais devoir être funeste au
+ principe de mon gouvernement.
+
+À la date du 9 mars, l'auteur du _Journal_ annonce que le Sacré Collège
+a reçu la copie du discours que l'ambassadeur de France doit prononcer
+le lendemain, et il le juge en ces termes:
+
+ Quelle noblesse d'expressions! quelle élévation de pensées!
+ quelle délicatesse d'images! On voit que ses paroles partent du
+ fond de l'âme. Pour moi, j'en suis dans le ravissement.
+ Figurez-vous, dans l'étroite enceinte d'un Conclave, le tableau
+ d'une nation qui donne la vie, qui dicte des lois de paix à
+ toutes les autres nations, qui est le centre universel vers
+ lequel tous les peuples, peut-être même des tribus dont nous
+ ignorons le nom, dirigent leurs voeux et leurs prières. Tout le
+ Sacré Collège a tressailli d'une sainte joie et se propose de se
+ féliciter, avec le cardinal de Latil, du choix que Sa Majesté
+ Très-Chrétienne a fait d'un si grand homme, dont les principes
+ religieux sont les plus purs et inébranlables. Chaque phrase a
+ été examinée attentivement; on n'y aperçoit pas l'ombre d'un
+ intérêt politique privé, et moins encore une apparence de vouloir
+ hâter l'élection sans la présence des cardinaux français.....
+
+Chateaubriand ajoute ici cette note:
+
+ J'ai été tenté de supprimer ici tout ce qui a rapport à mon
+ discours; mais, venant à penser aux préventions que l'on a
+ cherché à faire naître contre moi, j'ai cru devoir conserver
+ l'opinion du Conclave, comme une défense, comme un témoignage
+ honorable, propre à faire le contre-poids des calomnies dont j'ai
+ été l'objet.
+
+La page du _Journal_ consacrée à la journée du 10 mars donne lieu, de la
+part de Chateaubriand, à la _Remarque_ ci-après:
+
+ Voici encore le nonce (Mgr Lambruschini, nonce du Saint-Siège à
+ Paris) écho et missionnaire d'une coterie. Il parait qu'on
+ espérait ouvrir au sein du Conclave des conférences sur l'état de
+ nos affaires. J'ai su, d'une autre part, qu'avant la mort de Léon
+ XII des membres du clergé français étaient attendus à Rome pour
+ agiter de nouveau la question des Ordonnances. Ces manoeuvres
+ doivent être surveillées; elles bouleverseraient la France, sans
+ atteindre même le but où elles visent. Il est consolant de voir
+ la fermeté du Sacré-Collège et la sagesse avec laquelle il se
+ refuse aux ouvertures du nonce. Celui-ci est un prélat passionné,
+ entré beaucoup trop avant dans les intrigues d'un parti français,
+ homme qui, dans son pays, est à la tête de la _Faction de
+ Sardaigne_, et dont il est urgent de solliciter le rappel.
+
+Le 22 mars, l'auteur du _Journal_ note un petit incident assez
+singulier:
+
+ Ce matin on a été informé qu'un cardinal (Odescalchi)
+ s'entretenait par signes avec des jésuites qui se trouvaient dans
+ un jardin de la Compagnie, situé vis-à-vis l'édifice du Conclave.
+ On s'est posté en observation: impossible de rien comprendre à ce
+ langage par signes.... Le cardinal a été prévenu de s'abstenir de
+ semblables manoeuvres, et sur-le-champ des ordres ont été donnés
+ pour les empêcher désormais.... Après le scrutin du soir, il a
+ été décidé que l'on adresserait une lettre ferme et sérieuse au
+ vicaire général des Jésuites, et qu'on réglerait sur sa réponse
+ la conduite à tenir ultérieurement.
+
+Chateaubriand inscrit en marge:
+
+ Il serait impossible de s'empêcher de rire du cardinal Odescalchi
+ et du télégraphe des jésuites, si la gravité de la matière ne
+ formait un contraste déplorable avec ces tours d'écoliers. Voilà
+ donc à quelles ressources en est réduite une Compagnie qui se dit
+ pieuse et un cardinal dont on loue la régularité, pour asseoir
+ dans la chaire de Saint-Pierre quelque pontife passionné,
+ perturbateur du repos des nations!
+
+Le lendemain 23 mars, à l'occasion de la réponse du père Pavani, Vicaire
+général de la Compagnie de Jésus, à la lettre du Conclave, Chateaubriand
+revient sur l'incident de la veille:
+
+ Je dois avouer, écrit-il, que les Jésuites m'avaient semblé trop
+ maltraités par l'opinion. J'ai jadis été leur défenseur, et,
+ depuis qu'ils ont été attaqués dans ces derniers temps, je n'ai
+ dit ni écrit un seul mot contre eux. J'avais pris Pascal pour un
+ calomniateur de génie, qui nous avait laissé un immortel
+ mensonge; je suis obligé de reconnaître qu'il n'a rien exagéré.
+ La lettre du père Pavani (qu'on trouvera ci-jointe) a l'air
+ d'être échappée à Escobar lui-même, elle figurerait
+ merveilleusement dans les _Lettres provinciales_! Comme elle dit
+ tout et ne dit rien! Comme tous les mots en sont pesés, de
+ manière qu'ils puissent être interprétés ainsi que besoin sera!
+ L'humeur et la violence percent pourtant. Le révérend Père s'en
+ est aperçu, et il va bientôt tâcher de reprendre, par une seconde
+ lettre, non moins captieuse, le peu de vérité qu'il a laissé
+ transpirer dans la première.
+
+ Au surplus, l'audace est grande. Cette Congrégation, à peine
+ rétablie, repoussée de toute part, suspecte au Sacré-Collège
+ lui-même, n'en aspire pas moins à donner la tiare et à se mêler
+ de toutes les affaires du monde.
+
+Chateaubriand cède ici, en parlant des jésuites, à un mouvement
+d'humeur, qui disparaîtra bientôt, quand le résultat du Conclave sera
+connu. Le 31 mars, à midi, l'auteur du _Journal_ écrivait:
+
+ Hier, à dix heures du soir, Albani s'appliqua avec beaucoup
+ d'ardeur à recueillir des suffrages pour l'élection du cardinal
+ Castiglioni, dont les sentiments de loyauté et de franchise
+ étaient bien connus, non moins que l'opinion qu'il avait conçue
+ de la capacité et des talents d'Albani pour exercer l'emploi de
+ secrétaire d'État. Les cardinaux Pacca, Galleffi, Testaferrata,
+ Oppizzoni, Arezzo, Bertazzoli et Gazola furent chargés de
+ persuader Castiglioni et de ne le quitter qu'après qu'il aurait
+ promis de se rendre au voeu commun et de se conformer à la
+ volonté divine. Pendant ce temps, Albani disposait les autres
+ cardinaux à coopérer à l'élection. À minuit, tout était arrangé.
+ Les cardinaux français se montrèrent très satisfaits, et
+ promirent de donner unanimement leur vote au scrutin. Le parti de
+ De Gregorio fit d'abord quelque résistance, mais enfin il céda.
+ Celui de Macchi demeura rebelle à toute concession. Le calcul
+ d'approximation établi, il fut reconnu que les suffrages
+ s'élèveraient à 30, non compris le parti d'Albani, qui devait
+ _accéder_ en entier. Le résultat a été tel qu'on l'avait espéré.
+ Le premier scrutin a donné 32 voix, et ce nombre s'est accru, par
+ l'_accedat_, jusqu'à 47....
+
+Chateaubriand triomphe, il a _son_ Pape, et il écrit, au bas du _Journal
+du Conclave_, cette dernière _Remarque_:
+
+ Cette journée a fait le Pape, le Pape que voulait la France, en
+ 1823, lorsque j'avais le portefeuille des Affaires étrangères, à
+ Paris, le Pape qui a répondu à mon discours, et qui, par cette
+ réponse, connue de l'Europe, a pris des engagements politiques.
+
+ Le procès-verbal de l'acceptation, dressé par le notaire du
+ Conclave, selon la coutume, est digne d'être remarqué: «Pie VIII
+ s'est déterminé, dit-il, à nommer le cardinal Albani ministre,
+ afin de satisfaire aussi le Cabinet de Vienne.» Singulier moyen
+ sans doute!
+
+ Le Souverain-Pontife, partageant les lots entre les deux
+ couronnes, se déclare le Pape de la France et donne à l'Autriche,
+ en compensation, un Secrétaire d'État inamovible.
+
+J'ai dit tout à l'heure que l'auteur des _Mémoires_ n'avait pas conservé
+longtemps, à l'endroit des Jésuites, les sentiments de Pascal--et ceux
+du _Constitutionnel_. À peu de mois de là, en effet, il écrivait sur son
+neveu Christian de Chateaubriand, _jésuite_, d'admirables pages, les
+plus belles de ce cinquième volume.
+
+
+IV
+
+DANS LES PYRÉNÉES[438].
+
+ [Note 438: Ci-dessus, p. 238.]
+
+Il existe, à la Bibliothèque Nationale, des fragments manuscrits de
+Chateaubriand recueillis par un de ses secrétaires, Éd. L'Agneau, et
+cédés par lui, en 1846, à un certain Édouard Bricon. Celui-ci, se
+proposant sans doute de les publier, en avait fait une copie, qui se
+trouve aujourd'hui également au département des manuscrits. Le plus
+important de ces fragments se rapporte, sans doute possible, à l'épisode
+dont il est question dans les _Mémoires_. Il n'avait pas échappé aux
+patientes et malicieuses investigations de Sainte-Beuve. Un jeune et
+remarquable critique, M. Victor Giraud, vient de le publier à son tour,
+d'après le texte original, dans son étude sur _Chateaubriand et les
+Mémoires d'Outre-tombe_ (_Revue des Deux-Mondes_, du 1er avril 1899).
+C'est d'après lui que nous reproduisons ces pages adressées par le poète
+sexagénaire à la «spirituelle, déterminée et charmante étrangère de
+seize ans», à celle que le bon Chactas eût appelée «la Vierge des
+dernières amours».
+
+ Avant d'entrer dans la société, j'errais autour d'elle.
+ Maintenant que j'en suis sorti, je suis également à l'écart;
+ vieux voyageur sans asile, je vois le soir chacun rentrer chez
+ soi, fermer la porte; je vois le jeune amoureux se glisser dans
+ les ténèbres; et moi, assis sur la borne, je compte les étoiles,
+ ne me fie à aucune, et j'attends l'aurore qui n'a rien à me
+ conter de nouveau et dont la jeunesse est une insulte à mes
+ cheveux.
+
+ Quand je m'éveille avant l'aurore, je me rappelle ces temps où je
+ me levais pour écrire à la femme que j'avais quittée quelques
+ heures auparavant. À peine y voyais-je assez pour tracer mes
+ lettres à la lueur de l'aube. Je disais à la personne aimée
+ toutes les délices que j'avais goûtées, toutes celles que
+ j'espérais encore; je lui traçais le plan de notre journée, le
+ lieu où je devais la retrouver sur quelque promenade déserte,
+ etc.
+
+ Maintenant, quand je vois apparaître le crépuscule et que, de la
+ natte de ma couche, je promène mes regards sur les arbres de la
+ forêt à travers ma fenêtre rustique, je me demande pourquoi le
+ jour se lève pour moi, ce que j'ai à faire, quelle joie m'est
+ possible, et je me vois errant seul de nouveau comme la journée
+ précédente, gravissant les rochers sans but, sans plaisir, sans
+ former un projet, sans avoir une seule pensée, ou bien assis dans
+ une bruyère, regardant paître quelques moutons ou s'abattre
+ quelques corbeaux sur une terre labourée. La nuit revient sans
+ m'amener une compagne; je m'endors avec des rêves pesants, ou je
+ veille avec d'importuns souvenirs pour dire encore au jour
+ renaissant: «Soleil, pourquoi te lèves-tu!»
+
+ [439]Il faut remonter bien haut pour trouver l'origine de mon
+ supplice; il faut retourner à cette aurore de ma jeunesse où je
+ me créai un fantôme de femme pour l'adorer. Je vis passer cette
+ idéale image, puis vinrent les amours réelles qui n'atteignirent
+ jamais à cette félicité imaginaire dont la pensée était dans mon
+ âme. J'ai su ce que c'était que de vivre pour une seule idée et
+ avec une seule idée, de s'isoler dans un sentiment, de perdre de
+ vue l'univers, de mettre son existence entière dans un sourire,
+ dans un mot, dans un regard.
+
+ [Note 439: Ici commence dans le manuscrit (nº 12454) le
+ fragment écrit de la main de Chateaubriand (p. 23) Au début
+ de la page, on lit au crayon: «Le premier feuillet manque.»
+ Ce feuillet a heureusement été reproduit dans la copie (nº
+ 12455) et c'est d'après cette copie que j'ai pu donner la
+ page qu'on vient de lire. (Note de M. Victor Giraud.)]
+
+ Mais, alors même, une inquiétude insurmontable troublait mes
+ délices. Je me disais: M'aimera-t-elle demain comme aujourd'hui?
+ Un mot qui n'était pas prononcé avec autant d'ardeur que la
+ veille, un regard distrait, un sourire adressé à un autre que moi
+ me faisait à l'instant désespérer de mon bonheur. J'en voyais la
+ fin et je m'en prenais à moi-même de mon ennui. Je n'ai jamais eu
+ l'envie de tuer mon rival ou la femme dont je croyais entendre
+ l'amour; toujours destructeur de moi-même, je me croyais coupable
+ parce que je n'étais plus aimé.
+
+ Repoussé dans le désert de ma vie, j'y rentrais avec toute la
+ poésie de mon désespoir. Je cherchais pourquoi Dieu m'avait mis
+ sur la terre, et je ne pouvais le comprendre. Quelle petite place
+ j'occupais ici-bas! Quand tout mon sang se serait écoulé dans les
+ solitudes où je m'enfonçais, combien rougirait-il de brins de
+ bruyère? Et mon âme, qu'était-ce? Une petite douleur évanouie en
+ se mêlant dans les vents. Et pourquoi tous ces mondes autour
+ d'une si chétive créature?
+
+ J'errai sur le globe, changeant de place sans changer d'être,
+ cherchant toujours et ne trouvant rien. Je vis passer devant moi
+ de nouvelles enchanteresses; les unes étaient trop belles pour
+ moi et je n'aurais osé leur parler, les autres ne m'aimaient pas.
+ Et pourtant mes jours s'écoulaient, et j'étais effrayé de leur
+ vitesse, et je me disais: Dépêche-toi donc d'être heureux! Encore
+ un jour, et tu ne pourras plus être aimé. Le spectacle du bonheur
+ des générations nouvelles qui s'élevaient autour de moi
+ m'inspirait les transports de la plus noire jalousie: si j'avais
+ pu les anéantir, je l'aurais fait avec le plaisir de la vengeance
+ et du désespoir.
+
+ Vois-tu: quand je me laisserais aller à ma folie, je ne serais
+ pas sûr de t'aimer demain: je ne crois pas à moi. Je m'ignore. Je
+ suis prêt à me poignarder ou à rire. Je t'adore; mais, dans un
+ moment, j'aimerai plus que toi le bruit du vent dans ces roches,
+ un nuage qui vole, une feuille qui tombe. Puis je prierai Dieu
+ avec larmes, puis j'invoquerai le néant. Veux-tu me combler de
+ délices? Fais une chose: sois à moi, puis laisse-moi te percer le
+ coeur. Eh bien, oseras-tu maintenant te hasarder avec moi dans
+ cette thébaïde?
+
+ Si tu me dis que tu m'aimeras comme un père, tu me feras
+ horreur; si tu prétends m'aimer comme une amante, je ne te
+ croirai pas. Dans chaque jeune homme je verrai un rival préféré.
+ Tes respects me feront sentir mes années; tes caresses me
+ livreront à la jalousie la plus insensée. Sais-tu qu'il y a tel
+ sourire de toi qui me montrerait la profondeur de mes maux, comme
+ le rayon de soleil éclaire un abîme?
+
+ Objet charmant, je t'adore, mais je ne t'accepte pas. Va chercher
+ le jeune homme dont les bras peuvent s'enlacer aux tiens avec
+ grâce; mais ne me le dis pas. Oh! non, non, ne viens plus me
+ tenter. Songe que tu dois me survivre, que tu seras encore
+ longtemps jeune, quand je ne serai plus. Hier, lorsque tu étais
+ assise avec moi sur la pierre, que le vent dans la cime des pins
+ nous faisait entendre le bruit de la mer, prêt à succomber
+ d'amour et de mélancolie, je me disais: Ma main est-elle assez
+ légère pour caresser cette blonde chevelure! Pourquoi flétrir
+ d'un baiser des lèvres qui ont l'air de s'ouvrir pour la jeunesse
+ et la vie[440]? Que peut-elle aimer en moi? Une chimère que la
+ réalité va détruire. Et pourtant, quand tu penchas ta tête
+ charmante sur mon épaule, quand des paroles enivrantes sortirent
+ de ta bouche, quand je te vis prête à m'entourer de tes mains
+ comme d'une guirlande de fleurs, il me fallut tout l'orgueil de
+ mes années pour vaincre la tentation de volupté dont tu me vis
+ rougir. Souviens-toi seulement des aveux passionnés que je te fis
+ entendre, et quand tu aimeras un jour un beau jeune homme,
+ demande-lui s'il te parle comme je te parlais, et si sa puissance
+ d'aimer approcha jamais de la mienne. Ah! qu'importe! Tu dormiras
+ dans ses bras, tes lèvres sur les siennes, ton sein contre son
+ sein, et vous vous réveillerez enivrés de délices: que
+ t'importeront alors mes paroles sur la bruyère?
+
+ [Note 440: Cette phrase est barrée dans le manuscrit
+ original. (Note de M. Victor Giraud.)]
+
+ Non, je ne veux pas que tu dises jamais en me voyant après
+ l'heure de la folie: Quoi! c'est là l'homme à qui j'ai pu livrer
+ ma jeunesse! Écoute, prions le ciel: il fera peut-être un
+ miracle. Il va me donner jeunesse et beauté. Viens, ma
+ bien-aimée: montons sur ce nuage. Que le vent nous porte dans le
+ ciel. Alors, je veux bien être à toi. Tu te rappelleras mes
+ baisers, mes ardentes étreintes: je serai charmant dans ton
+ souvenir et tu seras bien malheureuse, car je ne t'aimerai plus.
+ Oui: c'est ma nature. Et tu voudrais être peut-être abandonnée
+ par un vieux homme? Oh! non, jeune grâce, va à ta destinée; va
+ chercher un amant digne de toi. Je pleure des larmes de fiel de
+ te perdre. Je voudrais dévorer celui qui possédera ce trésor.
+ Mais fuis environnée de mes désirs, de ma jalousie, et
+ laisse-moi me débattre avec l'horreur de mes années et le chaos
+ de ma nature, où le ciel et l'enfer, la haine et l'amour,
+ l'indifférence et la passion se mêlent dans une confusion
+ pitoyable.
+
+ Si tu te laissais aller au caprice où tombe quelquefois
+ l'imagination d'une jeune femme, le jour viendrait où le regard
+ d'un jeune homme t'arracherait à ta fatale erreur; car même les
+ changements et les dégoûts arrivent entre les amants du même âge.
+ Alors, comment me verrais-tu quand je viendrais à t'apparaître
+ sous ma forme naturelle? Toi, tu irais te purifier dans des
+ jeunes bras d'avoir été pressée dans les miens; mais moi, que
+ deviendrais-je? Tu me promettrais ta vénération, ton amitié, tes
+ respects; et chacun de ces mots me percerait le coeur. Réduit à
+ cacher ma double défaite, à dévorer des larmes qui feraient rire
+ quiconque les apercevrait dans mes yeux, à renfermer dans mon
+ sein mes plaintes, à mourir de jalousie, je me représenterais tes
+ plaisirs; je me dirais: À présent, à cette heure où elle me
+ parlait, elle meurt de volupté dans les bras d'un autre; elle lui
+ redit ces mots tendres qu'elle m'a dits avec cette ardeur de la
+ passion qu'elle n'a jamais pu sentir pour moi. Alors, tous les
+ tourments de l'enfer entreraient dans mon âme, et je ne pourrais
+ les apaiser que par des crimes.
+
+ Et pourtant, quoi de plus injuste? Si tu m'avais donné quelques
+ moments de bonheur, me les devais-tu? Devais-tu me donner toute
+ ta jeunesse? N'était-il pas tout simple que tu cherchasses les
+ harmonies de ton âge, et ces rapports d'âge et de beauté qui
+ appartiennent à ta nature? Te devais-je autre chose que la plus
+ vive reconnaissance pour t'être un moment arrêtée auprès du vieux
+ voyageur? Tout cela est juste et vrai; mais ne compte pas sur ma
+ vertu: si tu étais à moi, pour te quitter, il me faudrait ta mort
+ ou la mienne. Je te pardonnerais ton bonheur avec un ange; avec
+ un homme, jamais!
+
+ N'espère pas me tromper, l'amitié a bien plus d'illusions que
+ l'amour, et elles sont bien plus durables. L'amitié se fait des
+ idoles, et les voit telles qu'elle les a créées: elle vit du
+ coeur et de l'âme; la fidélité lui est naturelle, elle s'accroît
+ avec les années.
+
+ L'amour enivre, mais l'ivresse passe. Il ne vit pas de
+ pureté[441], et ne se nourrit pas de gloire: découvrant tous les
+ jours que l'idole qu'il a créée perd quelque chose à ses yeux, il
+ en voit bientôt les défauts, et le temps seul le rend infidèle
+ en dépouillant de ses grâces l'objet qu'il aime. Les passions ne
+ rendent point ce que le temps efface: la gloire ne rajeunit que
+ notre nom.
+
+ [Note 441: L'auteur de la copie et moi avons cru lire cette
+ phrase dans le manuscrit, mais nous ne sommes sûrs, ni l'un
+ ni l'autre, de notre lecture. (Note de M. Victor Giraud.)]
+
+ Non, je ne souffrirai jamais que tu entres dans ma chaumière:
+ c'est bien assez d'y repousser ton image, d'y veiller comme un
+ insensé en pensant à toi! Que serait-ce, si tu étais assise sur
+ la natte qui me sert de couche, si tu avais respiré l'air que je
+ respire la nuit, si je te trouvais à mon foyer compagne de ma
+ solitude? Il y a dans une femme une émanation de fleur et
+ d'amour. Lorsque tu chantes, ta voix me rend fou et me fait mal;
+ tu as l'air de la mélodie elle-même rendue visible et
+ accomplissant ses propres lois.
+
+ Comment croirais-je que cette vie de veuvage pourrait longtemps
+ te suffire? Deux beaux jeunes gens peuvent s'enchanter des soins
+ qu'ils se rendent; mais un vieil esclave, qu'en ferais-tu?
+ Pourrais-tu, du matin au soir, supporter la solitude avec moi,
+ les fureurs de ma jalousie prévue, mes long silences, mes
+ tristesses de coeur et tous les caprices d'une nature qui se
+ déplaît et croit déplaire aux autres?
+
+ Et le monde, en supporterais-tu les railleries? Si j'étais riche,
+ il dirait que je t'achète et que tu te vends, ne pouvant admettre
+ que tu puisses m'aimer. Si j'étais pauvre, on se moquerait de ton
+ amour, on me rendrait un objet ridicule à tes propres yeux, on te
+ rendrait honteuse de ton choix. Et moi, on me ferait un crime
+ d'avoir abusé de ta simplicité, de ta jeunesse, de t'avoir
+ acceptée, ou d'avoir abusé de l'état de ____[442] où tombe
+ ____[443] le temps de te presser dans mes bras. La jeunesse
+ embellit tout, jusqu'au malheur. Elle charme alors qu'elle peut,
+ avec les boucles d'une chevelure brune, enlever les pleurs à
+ mesure qu'ils passent sur les joues. Mais la vieillesse enlaidit
+ jusqu'au bonheur: dans l'infortune, c'est pis encore; quelques
+ rares cheveux blancs sur la tête chauve d'un homme ne descendent
+ point assez bas pour essuyer les larmes qui tombent de ses yeux.
+
+ [Note 442: Ici un mot illisible. (Note du même.)]
+
+ [Note 443: Ici quatre ou cinq mots illisibles. (Note du
+ même.)]
+
+ Tu m'as jugé d'une façon vulgaire, tu as pensé, en voyant la
+ trouble où tu me jettes que je me laisserais aller à te faire
+ subir mes caresses: à quoi as-tu réussi? À me persuader que je
+ pourrais être aimé? Non, mais à réveiller le génie qui m'a
+ tourmenté dans ma jeunesse, à renouveler mes anciennes
+ souffrances.
+
+ Vieilli sur la terre sans avoir rien perdu de mes rêves, de mes
+ folies, de mes vagues tristesses; cherchant toujours ce que je ne
+ puis trouver; joignant à mes anciens maux le désenchantement de
+ l'expérience, la solitude des déserts à l'ennui du coeur et la
+ disgrâce des années, dis, n'aurai-je pas fourni aux démons, dans
+ ma personne, l'idée d'un supplice qu'ils n'avaient point encore
+ inventé dans la région des douleurs éternelles?
+
+ Fleur charmante que je ne veux point cueillir, je t'adresse mes
+ derniers chants de tristesse, tu ne les entendras qu'après ma
+ mort, quand j'aurai réuni ma vie au faisceau des lyres
+ brisées....
+
+
+V
+
+LE DÉPART DE CHERBOURG[444].
+
+ [Note 444: Ci-dessus, p. 401.]
+
+C'était le 16 août 1830. Un vaisseau de guerre, le _Great-Britain_, prêt
+à mettre à la voile, attendait ses passagers. Ce fut un douloureux et
+inoubliable spectacle, lorsque, devant les gardes du corps qui avaient
+suivi la famille royale et qui lui présentaient une dernière fois les
+armes, on vit passer le vieux roi, le dauphin son fils, la fille de
+Louis XVI, appuyée sur le bras de M. de La Rochejaquelein; _Madame_,
+duchesse de Berry, conduite par le baron de Charette; le duc de
+Bordeaux, porté par son gouverneur, M. de Damas; et, à quelques pas, sa
+soeur, _Mademoiselle_, celle à qui M. le duc de Berry avait dit,
+quelques instants avant de mourir: «Mon enfant, puissiez-vous être moins
+malheureuse que ceux de votre famille!»--_Mademoiselle_, destinée à voir
+un jour son mari assassiné comme l'avait été son père![445] Le roi
+Charles X s'embarqua le dernier. Un silence de deuil régnait sur la
+côte de France bien des gémissements le suivirent sur les flots.[446]
+
+ [Note 445: Le 26 mars 1854, le duc de Parme, Charles de
+ Bourbon, qui avait épousé la fille du duc de Berry, fut
+ frappé au coeur d'un coup de stylet par un nouveau Louvel.
+ Quelques heures après, il mourait dans les bras de sa femme.
+ «Ce fut une scène pleine de larmes, écrivait un témoin: elle
+ en rappelait une autre qui avait fait dire à Dupuytren ce mot
+ expressif: Dieu était là!»]
+
+ [Note 446: Lamartine, _Histoire de la Restauration_, t. VIII,
+ p. 411.]
+
+Dans des pages intitulées: _Le Départ, scène de l'histoire de France_,
+Balzac, le plus grand génie littéraire du XIXe siècle avec
+Chateaubriand, a raconté l'embarquement du roi Charles X à Cherbourg. Il
+m'a paru que ces pages du grand romancier, qui se montre ici, on va le
+voir, un grand historien, méritaient d'être rapprochées de celles qu'on
+vient de lire dans les _Mémoires d'Outre-tombe_.
+
+Au moment où le roi monta sur le vaisseau qui allait l'emporter en exil,
+il s'enferma seul pour prier et pour pleurer. Balzac,--s'il n'était pas
+de sa personne sur la rade de Cherbourg, du moins y était-il d'âme et de
+coeur,--Balzac dit à l'ami qui l'accompagnait:
+
+ En ce moment, ce vieillard à cheveux blancs, enveloppé dans une
+ idée, victime de son idée, fidèle à son idée, et dont ni vous ni
+ moi ne pouvons dire s'il fut imprudent ou sage, mais que tout le
+ monde juge dans le feu du présent, sans se mettre à dix pas dans
+ la froideur de l'avenir; ce vieillard vous semble pauvre: hélas!
+ il emporte avec lui la fortune de la France; et, pour ce pas
+ fatal, fait du rivage au vaisseau, vous paierez plus de larmes et
+ d'argent, vous verrez plus de désolation qu'il n'y a eu de
+ prospérités, de rires et d'or, depuis le commencement de son
+ règne....
+
+Et dans ces pages d'une éloquence amère, d'une intuition merveilleuse,
+il déroule à l'ami qui l'écoute les réalités de l'avenir. Il lui montre
+les arts en deuil, suivant le vieux roi dans l'exil; les marchands
+d'orviétan politique et les jurés priseurs du budget se refusant à
+décréter l'argent nécessaire aux galeries, aux musées, aux essais
+longtemps infructueux, aux lentes conquêtes de la pensée ou aux subites
+illuminations du génie. «Il y aura cependant un art dans lequel se
+feront de grands progrès, l'art du suicide.» Ce vieillard et cet enfant
+partis, le peuple sera souverain. La bourgeoisie traduira la
+souveraineté du peuple par ce mot: «Plus de supériorité sociale! plus
+de nobles! plus de privilèges!» Les ouvriers, à leur tour, la traduiront
+par cet autre mot: «Plus d'impôts, et de l'or!» La France connaîtra
+bientôt une révolution nouvelle. «Les gens qui mènent par les chemins le
+convoi de la monarchie légitime enterreront eux-mêmes l'adjudicataire au
+rabais de la couronne et du pouvoir.» Après avoir ainsi prédit 1848,
+Balzac décrit en ces termes les temps que nous voyons, le combat auquel
+nous assistons aujourd'hui:
+
+ Ce combat de la médiocrité contre la richesse, de la pauvreté
+ contre la médiocrité, n'aura pour chefs que des gens médiocres,
+ et l'inhabileté débordera du haut en bas sur ce pays si riche en
+ ce moment, et il nous faudra payer cher l'éducation de nos
+ nouveaux souverains, de nos nouveaux législateurs.... Il n'y aura
+ plus qu'un seul pouvoir armé, celui de la représentation
+ nationale; il n'y aura qu'une seule chose dont on ne doutera pas,
+ la misère!
+
+Tout cela, disait Balzac, sera le prix du passage de cette famille sur
+ce vaisseau. Il ajoutait,--et cette parole encore se devait réaliser:
+«Un moment viendra que secrètement ou publiquement, la moitié des
+Français regrettera le départ de ce vieillard, de cet enfant, et dira:
+«Si la révolution de 1830 était à faire, elle ne se ferait pas.»
+
+Je voudrais pouvoir tout citer de cet admirable écrit, j'en reproduirai
+du moins cette page sur les Bourbons:
+
+ Quand ils revinrent, ils rapportèrent les olives de la paix, la
+ prospérité de la paix, et sauvèrent la France, la France déjà
+ partagée. S'ils payèrent les dettes de l'exil, ils payèrent les
+ dettes de l'Empire et de la République. Ils versèrent si peu de
+ sang, qu'aujourd'hui ces tyrans pacifiques s'en vont sans avoir
+ été défendus, parce que leurs amis ne les savaient pas attaqués.
+ Dans quelques mois, tous saurez que, même en méprisant les rois,
+ nous devons mourir sur le seuil de leur palais, en les
+ protégeant, parce qu'un roi, c'est nous-mêmes, un roi, c'est la
+ patrie incarnée; un roi héréditaire est le sceau de la propriété,
+ le contrat vivant qui lie entre eux tous ceux qui possèdent
+ contre ceux qui ne possèdent pas. Un roi est la clef de la voûte
+ sociale; un roi, vraiment roi, est la force, le principe, la
+ pensée de l'État, et les rois sont des conditions essentielles à
+ la vie de cette vieille Europe, qui ne peut maintenir sa
+ suprématie sur le monde que par le luxe, les arts et la pensée.
+ Tout cela ne vit, ne naît et ne prospère que sous un immense
+ pouvoir....
+
+ Napoléon a péri comme ces Pharaons de l'Écriture, au milieu d'une
+ mer de sang, de soldats, de chariots brisés, et dans le vaste
+ linceul d'une plaine de fumée; il a laissé la France plus petite
+ que les Bourbons ne l'avaient faite; ceux-ci sont tombés, ne
+ versant guère que le sang des leurs, à peine tachés du sang des
+ gens qui avaient pris les armes pour la défense d'un contrat, et
+ qui, dans la victoire, l'ont méconnu.
+
+ Eh bien, ces souverains bannis laissent la France agrandie et
+ florissante. Les preneurs à bail, qui vont essayer d'entreprendre
+ le bonheur des peuples, apprendront à leurs dépens la
+ signification du mot catholicisme, si souvent jeté comme un
+ reproche à ce vieillard que nous déportons.[447]
+
+ [Note 447: _Oeuvres complètes de H. de Balzac_, t. XXIII.]
+
+Le récit de Balzac se ferme sur le mot suivant:
+
+ Là-bas, dis-je, en montrant le vaisseau, est le droit et la
+ logique; hors de cet esquif sont les tempêtes.
+
+Philarète Chasles, dans ses _Mémoires_, résume ainsi son jugement sur
+l'auteur de la _Comédie humaine_: «C'était un _voyant_, non un
+observateur.[448]» Si le mot est vrai du romancier, il ne l'est pas
+moins du publiciste. Dans le _Départ_ et dans plusieurs autres de ses
+écrits politiques, Balzac a été un _voyant_.
+
+ [Note 448: _Mémoires de Philarète Chasles_, t. I, p. 419.]
+
+
+VI
+
+LE SAC DE SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS[449].
+
+ [Note 449: Ci-dessus, p. 334.]
+
+Dans les premiers jours de juillet 1831, six mois après le sac de
+Saint-Germain-l'Auxerrois, le bruit s'était répandu que le gouvernement
+allait accorder à la révolution la démolition de la vieille église.
+Chateaubriand était alors à Genève. Il écrivit aussitôt la lettre
+suivante à Mme de ..., qui permit à la _Revue de Paris_ de la publier:
+
+ Genève, 11 juillet 1831.
+
+ Je vous ai écrit hier, et voici encore une lettre. De quoi
+ s'agit-il? _de Saint-Germain-l'Auxerrois_. À qui conterais-je mes
+ peines et mes idées, si ce n'est à vous?
+
+ On va donc commencer, disent les journaux, la démolition de ce
+ monument le 14 juillet. Noble manière d'inaugurer la monarchie
+ élective, par la destruction d'une église, d'exécuter de
+ sang-froid, et à tête reposée, ce que le vandalisme
+ révolutionnaire faisait jadis dans la fièvre et les convulsions!
+ Le chapitre des comparaisons et des considérations serait ici
+ trop long à parcourir; un mot seulement à ce sujet. La révolution
+ de Juillet ignore-t-elle que ce qui lui a le plus nui en Europe a
+ été la dévastation de Saint-Germain-l'Auxerrois? que les peuples
+ qui tous, sans exception alors, sympathisaient avec nous, ont
+ reculé, et que leurs dispositions favorables ont changé? La
+ _non-intervention_, si bien gardée, a achevé l'affaire. Une
+ stupide manie de quelques Français, depuis quarante ans, est de
+ compter pour rien les idées religieuses, et de les croire
+ éteintes partout, comme elles le sont dans leur étroit cerveau.
+ Ils oublient que tous les peuples libres ou tous ceux qui veulent
+ l'être et qui sont en rapport avec nous sont religieux. Aux
+ États-Unis, la loi vous _force_ d'être chrétiens. Dans les
+ républiques espagnoles, la religion catholique est la seule;
+ excepté, je crois, au Mexique, où l'on vient d'essayer quelque
+ chose pour la tolérance. Les Cortès d'Espagne avaient décrété le
+ _seul exercice de la religion catholique_. Si l'Italie
+ s'émancipait, elle resterait chrétienne. La Belgique a fait sa
+ révolution pour chasser un roi protestant. L'Allemagne, si
+ philosophique, est chrétienne, et les Polonais, que sont-ils? Ils
+ vont au combat ou à la mort en invoquant la sainte Vierge.
+ Skrinecki porte un scapulaire et fait des pèlerinages. Nos
+ démolitions religieuses sont donc à la fois une ignorance
+ historique et un contre-sens politique.
+
+ Sous le rapport des arts, la chose n'est pas moins déplorable.
+ Quoi! renouveler le vandalisme de 93! Que ne fait-on ce que j'ai
+ proposé? Que ne masque-t-on l'église par des arbres, en la
+ laissant subsister en face du Louvre comme échelle et témoin de
+ la marche de l'art? Saint-Germain-l'Auxerrois est un des plus
+ vieux monuments de Paris; il est d'une époque dont il ne reste
+ presque rien. Que sont donc devenus vos romantiques? On porte le
+ marteau dans une église, et ils se taisent! Ô mes fils! combien
+ vous êtes dégénérés! Faut-il que votre grand-père élève seul sa
+ voix cassée en faveur de vos temples? Vous ferez une ode, mais
+ durera-t-elle autant qu'une ogive de Saint-Germain-l'Auxerrois?
+ Et les artistes ne présentent point de pétitions contre cette
+ barbarie! Comme le plus humble de leurs camarades, je suis prêt à
+ mettre ma signature à la suite de leurs noms. Détruire est
+ facile, on l'a dit mille fois; et je ne connais pas au monde
+ d'ouvriers qui aillent plus vite en cette besogne que les
+ Français; mais reconstruire! Qu'ont-ils bâti depuis quarante ans?
+
+ On veut percer une rue! Très bien: commencez les abatis par la
+ côté opposé au Louvre, par la place de Grève, cela vous donnera
+ du temps; vous serez deux ou trois ans, peut-être davantage, à
+ tracer votre voie; alors, quand vous arriverez à Saint-Germain,
+ vous aurez mûri vos réflexions, vous jugerez mieux de l'effet
+ même du monument, à l'extrémité de l'ouverture.... On a abattu la
+ Bastille et l'on a bien fait. La Bastille était une prison. Je ne
+ sache pas qu'on ait enfermé personne à Saint-Germain-l'Auxerrois;
+ mais, même sur l'emplacement de la Bastille, qu'a-t-on élevé?
+ D'abord un arbre de la liberté que le sabre de Bonaparte a coupé,
+ pour faire place à un éléphant d'argile; et puis, après
+ l'éléphant, que va-t-il survenir? Et tout cela, vous le savez,
+ était _à toujours_, pour les _siècles_, pour _l'éternité_, comme
+ nos serments. Quand Napoléon ordonna les travaux du Carrousel et
+ de la rue de Rivoli, il croyait bien voir la fin de son
+ entreprise; la rue de Rivoli a vu passer l'Empire et la
+ Restauration sans être achevée. Qui vous répond que la nouvelle
+ monarchie ira jusqu'au bout de la rue qu'elle va ouvrir par une
+ ruine? Nous autres Français, nous sommes trop conséquents dans le
+ mal et pas assez logiques dans le bien: parce qu'une imprudence
+ taquine a produit à Saint-Germain une vengeance sacrilège, est-il
+ de toute nécessité de continuer la dernière? Les Parisiens ne
+ peuvent-ils s'amuser sans jeter les meubles par les fenêtres, ou
+ sans abattre les monuments publics? On honorerait bien mieux les
+ héros de Juillet en leur donnant à enlever les places fortes
+ bâties contre nous, avec notre argent, qu'en livrant à leur
+ courage une église ravagée, où ils ne trouveront pas même le curé
+ pour la défendre. N'enfoncerons-nous plus notre chapeau sur notre
+ tête que pour marcher contre un vicaire ou pour monter à l'assaut
+ d'un clocher, et aurons-nous encore longtemps le chapeau bas
+ devant l'insolence étrangère? Il serait triste qu'on apprît
+ l'entrée des Russes à Varsovie le jour où notre gouvernement
+ entrerait à Saint-Germain-l'Auxerrois! Les deux belles victoires
+ pour la monarchie populaire!...
+
+ Vous rirez de ma grande colère, vous me direz: «Qu'est-ce que
+ cela vous fait, vous, exilé, qui ne reverrez peut-être jamais la
+ France?» Ne le prenez pas là, je suis Français jusque dans la
+ moelle des os. Que la France entre dans un système politique
+ généreux, et si la guerre survient, vous me verrez accourir pour
+ partager le sort de ma patrie. J'aurais cent ans que mon coeur
+ battrait encore pour la gloire, l'honneur et l'indépendance de
+ mon pays. Déchiffrez, si vous pouvez, ce griffonnage écrit _ab
+ irato_, une heure avant le départ du courrier.
+
+ CHATEAUBRIAND.
+
+
+VII
+
+CHATEAUBRIAND ET LE JOURNAL DU MARÉCHAL DE CASTELLANE[450].
+
+ [Note 450: Ci-dessus, p. 427.]
+
+Dans les jours qui suivirent l'apparition de la brochure de
+Chateaubriand sur _la Restauration et la monarchie élective_, le général
+de Castellane écrivait sur son _Journal_, à la date du 3 avril 1831:
+
+ On veut, à la Chambre des députés, discuter beaucoup l'histoire
+ des neuf millions que le Roi a touchés à compte sur la liste
+ civile. Une partie de cet argent a été donnée. M. Benjamin
+ Constant a reçu 340,000 francs; M. Mauguin 220,000 francs, à
+ condition de rester tranquilles; ils ont pris l'argent, sans
+ tenir compte de leurs promesses. _M. de Chateaubriand_, dont le
+ désintéressement l'a porté à renoncer à la pairie et à la
+ dotation de 12,000 francs, _a reçu du Roi 100,000 francs pour ne
+ pas écrire_. Aussi, dans le seul pamphlet qu'il a fait
+ paraître[451] et qu'il annonce comme devant être l'unique et
+ dernier, il ne traite pas mal la personne du Roi. Cette affaire
+ s'est traitée par madame Adélaïde; il voulait vendre son hospice,
+ et ses terrains, rue d'Enfer, 3 ou 400,000 francs; _on a préféré
+ lui donner tout bonnement 100,000 francs_[452].
+
+ [Note 451: La brochure publiée le 24 mars 1831, sous ce
+ titre: _De la Restauration et de la monarchie élective._]
+
+ [Note 452: _Journal du maréchal de Castellane_, t. II, p.
+ 425.]
+
+Que ce bruit ait couru quelques salons, il le faut bien croire; ce qui
+est certain, c'est qu'il ne tient pas debout.
+
+Lorsqu'éclata la révolution de 1830, Chateaubriand avait pour toute
+fortune son titre de pair de France, la pension de 12,000 francs que lui
+avait faite le roi Louis XVIII, et ce qu'il touchait comme ministre
+d'État. Le 10 août, il donna sa démission de pair de France et de
+ministre d'État, et, le 12, il adressa au ministre des finances la
+lettre suivante, qu'on a lue déjà dans les _Mémoires_, mais qu'il ne
+sera pas hors de propos de reproduire ici:
+
+ Monsieur le ministre des finances,
+
+ Il me reste des bontés de Louis XVIII et de la munificence
+ nationale une pension de pair de douze mille francs, transformée
+ en rentes viagères inscrites au grand-livre de la dette publique
+ et transmissibles seulement à la première génération directe du
+ titulaire. Ne pouvant prêter serment à Mgr le duc d'Orléans comme
+ roi des Français, il ne serait pas juste que je continuasse à
+ toucher une pension attachée à des fonctions que je n'exerce
+ plus. En conséquence je viens la résigner entre vos mains. Elle
+ aura cessé de courir pour moi le jour (10 août) où j'ai écrit à
+ M. le président de la Chambre des pairs qu'il m'était impossible
+ de prêter le serment exigé.
+
+Après avoir rapporté ses lettres de démission, Chateaubriand ajoute:
+
+ Je restai nu comme un petit saint Jean.... Mes broderies, mes
+ dragonnes, franges, torsades, épaulettes, vendues à un juif et
+ par lui fondues, m'ont rapporté sept cents francs, produit net de
+ toutes mes grandeurs[453].
+
+ [Note 453: Ci-dessus, p. 312.]
+
+Et c'est cet homme qui, quelques mois après, se serait vendu, pour cent
+mille francs, au gouvernement à la face duquel il avait ainsi jeté ses
+démissions et son reste de fortune!
+
+Chateaubriand aurait touché ces cent mille francs au mois d'_avril
+1831_. Or, voici ce qu'il écrivait sur son _Journal_, à la date de _mai
+1831_.
+
+ La résolution que je conçus au moment de la catastrophe de
+ juillet n'a point été abandonnée par moi. Je me suis occupé des
+ moyens de vivre en terre étrangère, moyens difficiles, puisque je
+ n'ai rien: l'acquéreur de mes oeuvres m'a fait à peu près
+ banqueroute, et mes dettes m'empêchent de trouver quelqu'un qui
+ veuille me prêter.... Je laisse ma procuration pour vendre la
+ maison où j'écris cette page pour ordre de date. Si je trouve
+ marchand à mon lit, je pourrai trouver un autre lit hors de
+ France[454].
+
+ [Note 454: Ci-dessus, p. 341.]
+
+Le bruit, si légèrement accueilli par Castellane, est déjà, ce me
+semble, démontré faux. Mais voici qui est plus concluant encore. On a
+donné, dit-il, 100,000 francs à Chateaubriand, à la condition, acceptée
+par lui, de ne plus écrire. Mais alors, comment expliquer que, moins de
+six mois après, au mois d'octobre 1831, il écrive et publie sa brochure:
+_De la nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de
+sa famille, ou suite de mon dernier écrit: De la Restauration et de la
+monarchie élective?_ Cette brochure n'était pas seulement une violente
+attaque contre la monarchie de Juillet; elle renfermait, à l'adresse du
+roi Louis-Philippe, des paroles amères et cruelles, celles-ci par
+exemple:
+
+ Les dernières barricades ont chassé Charles X des Tuileries. Eh
+ bien, dans ce château funeste, au lieu d'une couche innocente,
+ sans insomnie, sans remords, sans apparition, qu'a trouvé
+ Louis-Philippe? Un trône vide que lui présente un _spectre
+ décapité_ portant dans sa main sanglante la tête d'un autre
+ spectre.
+
+Au mois de mai 1832, nouvelle brochure sur _les 12,000 francs envoyés
+par la duchesse de Berry_ pour être distribués aux cholériques.
+
+En ce même mois de mai 1832, le _Mémoire sur la captivité de madame la
+duchesse de Berry_. Ce Mémoire, où se trouvait la fameuse phrase:
+_Madame, votre fils est mon roi_, était particulièrement dur pour la
+personne de Louis-Philippe. Chateaubriand fut traduit devant les
+tribunaux pour délit de presse. Déjà, au mois de juin précédent, il
+avait été arrêté et retenu en prison pendant quinze jours, comme prévenu
+de complot contre la sûreté de l'État. Au lieu de le traîner en prison,
+au lieu de le traduire en cour d'assises et de lui préparer ainsi des
+ovations, le gouvernement--si le fait rapporté par Castellane eût été
+vrai--aurait eu un moyen bien simple de faire taire Chateaubriand: il
+lui aurait suffi de dire: «M. de Chateaubriand a reçu 100,000 francs du
+Roi.»--On ne l'a pas dit, et on ne pouvait pas le dire, parce que
+Chateaubriand n'avait rien reçu.
+
+Et comment eût-il consenti à recevoir l'argent de Louis-Philippe, son
+ennemi, lui qui ne voulait même pas accepter celui que lui offrait le
+vieux roi auquel il restait si honorablement fidèle? À l'avènement du
+ministère Polignac, il avait donné sa démission d'ambassadeur à Rome, et
+il était revenu à Paris, non seulement sans le sou, mais chargé d'une
+dette de soixante mille francs contractée pendant son ambassade. Au mois
+de juillet 1832, une trentaine de mille francs lui restait encore à
+payer sur ces soixante mille, en outre de ses vieilles dettes. «M. le
+duc de Lévis, dit-il dans ses _Mémoires_, à son retour d'un voyage en
+Écosse (au mois d'octobre 1831), m'avait dit de la part de Charles X que
+ce prince voulait continuer à me faire ma pension de pair; je crus
+devoir refuser cette offre. Le duc de Lévis revint à la charge quand il
+me vit au sortir de la prison (juillet 1832) dans l'embarras le plus
+cruel, ne trouvant rien de ma maison et de mon jardin rue d'Enfer, et
+étant harcelé par une nuée de créanciers. _J'avais déjà vendu mon
+argenterie._ Le duc de Lévis m'apporta vingt mille francs, me disant
+noblement que ce n'était pas les deux années de pension de pairie que le
+roi reconnaissait me devoir, et que mes dettes à Rome n'étaient qu'une
+dette de la couronne. Cette somme me mettait en liberté, je l'acceptai
+comme un prêt momentané, et j'écrivis au roi la lettre suivante:
+
+ Sire,
+
+ Au milieu des calamités dont il a plu à Dieu de sanctifier votre
+ vie, vous n'avez point oublié ceux qui souffrent au pied du trône
+ de saint Louis. Vous daignâtes me faire connaître, il y a
+ quelques mois, votre généreux dessein de me continuer la pension
+ de pair à laquelle je renonçai en refusant le serment au pouvoir
+ illégitime; je pensai que Votre Majesté avait des serviteurs plus
+ pauvres que moi et plus dignes de ses bontés. Mais les derniers
+ écrits que j'ai publiés m'ont causé des dommages et suscité des
+ persécutions; j'ai essayé inutilement de vendre le peu de chose
+ que je possède. Je me vois forcé d'accepter, non la pension
+ annuelle que Votre Majesté se proposait de me faire sur sa royale
+ indigence, mais un secours provisoire pour me dégager des
+ embarras qui m'empêchent de regagner l'asile où je pourrai vivre
+ de mon travail. Sire, il faut que je sois bien malheureux pour me
+ rendre à charge, même un moment, à une couronne que j'ai soutenue
+ de tous mes efforts et que je continuerai à servir le reste de ma
+ vie.
+
+Le comte Ferrand (voir, au tome III, des _Mémoires_, l'_Appendice_ nº
+IV) avait accusé Chateaubriand de s'être vendu à Napoléon en 1811, pour
+une somme de 70,000 fr. Voici que le maréchal de Castellane l'accuse de
+s'être vendu à Louis-Philippe, en 1831, pour une somme de 100,000 fr.
+Les deux allégations se valent: elles sont, l'une et l'autre tout
+bonnement ridicules.
+
+
+VIII
+
+LETTRES DE GENÈVE[455].
+
+ [Note 455: Ci-dessus, p. 438.]
+
+Le 16 mai 1831, Chateaubriand était parti pour Genève, où il arriva le
+23.
+
+Lorsque Voltaire, au mois de février 1753, était allé se fixer en
+Suisse, il avait acheté coup sur coup le château de Montriond, aux
+portes de Lausanne, et celui de St-Jean, sur la route de Genève à Lyon.
+Il avait fait de ces résidences seigneuriales «un palais d'hiver et un
+palais d'été». Encore embelli par ses soins, le château de Saint-Jean
+avait dû changer de nom et avait été baptisé par lui sous ce nouveau
+vocable: _les Délices_. Ce pauvre diable de Chateaubriand n'était point
+un si gros seigneur que Voltaire. Il fut donc tout heureux et tout aise
+de pouvoir s'installer, avec Mme de Chateaubriand, dans un modeste
+logis, situé à Genève, dans le quartier appelé _les Pâquis_.
+
+C'est de là qu'il écrivait à son vieil ami Ballanche, le 12 juillet
+1831, la jolie lettre qu'on va lire:
+
+ Genève, 12 juillet 1831.
+
+ L'ennui, mon cher et ancien ami, produit une fièvre
+ intermittente; tantôt il engourdit mes doigts et mes idées, et
+ tantôt il me fait écrire, comme l'abbé Trublet. C'est ainsi que
+ j'accable Mme Récamier de lettres et que je laisse la vôtre sans
+ réponse. Voilà les élections, comme je l'avais toujours prévu et
+ annoncé, ventrues et reventrues. La France est à présent toute en
+ bedaine, et la fière jeunesse est entrée dans cette rotondité.
+ Grand bien lui fasse! Notre pauvre nation, mon cher ami, est et
+ sera toujours au pouvoir: quiconque régnera l'aura; hier Charles
+ X, aujourd'hui Philippe, demain Pierre, et toujours bien, _sempre
+ bene_, et des serments tant qu'on voudra, et des commémorations à
+ toujours pour toutes les glorieuses journées de tous les régimes,
+ depuis les sans-culotides jusqu'aux 27, 28, et 29 juillet. Une
+ chose seulement m'étonne, c'est le manque d'honneur du moment. Je
+ n'aurais jamais imaginé que la jeune France pût vouloir la paix à
+ tout prix et qu'elle ne jetât pas par la fenêtre les ministres
+ qui lui mettent un commissaire anglais à Bruxelles et un caporal
+ autrichien à Bologne. Mais il paraît que tous ces braves
+ contempteurs des perruques, ces futurs grands hommes, n'avaient
+ que de l'encre au lieu de sang sous les ongles. Laissons tout
+ cela.
+
+ L'amitié a ses cajoleries comme un sentiment plus tendre, et plus
+ elle est vieille, plus elle est flatteuse; précisément tout
+ l'opposé de l'autre sentiment. Vous me dites des choses
+ charmantes sur ma gloire. Vous savez que je voudrais bien y
+ croire, mais qu'au fond je n'y crois pas, et c'est là mon mal:
+ car, si toutefois il pouvait m'entrer dans l'esprit que je suis
+ un chef-d'oeuvre de nature, je passerais mes vieux jours en
+ contemplation de moi-même. Comme les ours qui vivent de leur
+ graisse pendant l'hiver en se léchant les pattes, je vivrais de
+ mon admiration pour moi pendant l'hiver de ma vie; je me
+ lécherais et j'aurai la plus belle toison du monde.
+ Malheureusement je ne suis qu'un pauvre ours maigre, et je n'ai
+ pas de quoi faire un petit repas dans toute ma peau.
+
+ Je vous dirai, à mon tour de compliment, que votre livre m'est
+ enfin parvenu après avoir fait le voyage complet des petits
+ cantons, dans la poche de votre courrier. J'aime prodigieusement
+ vos siècles écoulés dans le temps qu'avait mis la sonnerie de
+ l'horloge à sonner l'air de l'Ave Maria. Toute votre exposition
+ est magnifique, jamais vous n'avez dévoilé votre système avec
+ plus de clarté et de grandeur. À mon sens, votre _Vision d'Hébal_
+ est ce que vous avez produit de plus élevé et de plus profond.
+ Vous m'avez fait réellement comprendre que tout est contemporain
+ pour celui qui comprend la notion de l'éternité; vous m'avez
+ expliqué Dieu avant la création de l'homme, la création
+ intellectuelle de celui-ci, puis son union à la matière par sa
+ chute, quand il crut se faire un destin de sa volonté.
+
+ Mon vieil ami, je vous envie; vous pouvez très bien vous passer
+ de ce monde dont je ne sais que faire. Contemporain du passé et
+ de l'avenir, vous vous riez du présent qui m'assomme, moi chétif,
+ moi qui rampe sous mes idées et sous mes années. Patience! je
+ serai bientôt délivré des dernières; les premières me
+ suivront-elles dans la tombe? Sans mentir, je serais fâché de ne
+ plus garder une idée de vous! Mille amitiés.
+
+ CHATEAUBRIAND.
+
+Un autre fidèle de l'Abbaye-au-Bois, Jean-Jacques Ampère, au nom de ses
+amis comme au sien, lui écrivait pour le supplier de ne pas abandonner
+plus longtemps son pays, de revenir trouver un groupe de jeunes gens
+dont la bonne volonté et le libéralisme réclamaient ses encouragements
+et ses conseils.
+
+Voici la réponse de Chateaubriand:
+
+ Genève, 18 juillet 1831.
+
+ Vous ne sauriez croire, Monsieur, combien je suis touché de votre
+ noble lettre. Je serais trop fier d'être choisi par cette
+ jeunesse française que votre caractère et vos talents honorent,
+ pour être, non pas son guide et son chef, mais son vieil ami.
+ Mais, Monsieur, l'âge des illusions est passé pour moi; je sens
+ que mon rôle est fini, ma carrière achevée. Je n'ai jamais fait
+ cas de la vie: ce qui m'en reste me semble ridicule ou pitoyable;
+ peu importe que ce vieux chiffon sèche maintenant au soleil de la
+ patrie ou de l'exil.
+
+ Pour bien m'expliquer, Monsieur, il me faudrait un volume, et
+ peut-être aurait-il le triste effet de vous ennuyer et de vous
+ décourager. Je crains que la liberté ne soit pas un fruit du sol
+ de la France; hors quelques esprits élevés qui la comprennent, le
+ reste s'en soucie peu. L'égalité, notre passion naturelle, est
+ magnifique dans les grands coeurs, mais, pour les âmes étroites,
+ c'est tout simplement de l'envie; et, dans la foule, des meurtres
+ et des désordres; et puis l'égalité, comme le cheval de la fable,
+ se laisse brider et seller pour se défaire de son ennemi;
+ toujours l'égalité s'est perdue dans le despotisme; cela,
+ Monsieur, vous expliquera toutes les désertions qui vous
+ environnent; le passage continuel de vos jeunes amis au pouvoir;
+ enfin, quelque chose de pis en ce moment: l'insensibilité de la
+ France à ce qui lui fut toujours si cher: l'honneur de son nom et
+ de ses armes.... Ah! Monsieur, j'ai le malheur d'être un ancien
+ et un nouveau Français; je me ferais écorcher vif pour l'honneur
+ de la France et pendre pour ses libertés. À quoi serais-je bon
+ dans un pays qui ne sent plus le premier et qui est toujours prêt
+ à livrer les secondes? Entre les panégyristes de la Terreur et
+ les amis de la paix à tout prix, où est ma place? Combattre les
+ uns et les autres! Où serait mon public? Y a-t-il en France vingt
+ hommes comme vous! J'en doute. Vivez, Monsieur, pour conserver le
+ feu sacré, mais sachez bien, pour ne pas vous tromper, que vous
+ et quelques-uns de vos jeunes compagnons en avez seuls le dépôt.
+ La civilisation générale ne rétrogradera pas, mais elle pourra
+ périr en un lieu, en un pays, en _France_, et être errante comme
+ l'Église du Christ. Croyez que je vous parle de tout ceci avec
+ douleur, mais sans humeur et sans regrets cachés.... En vérité,
+ il faudrait être bien fou pour déplorer le peu de jours que cette
+ révolution enlève à ma vie publique; elle me rend même un service
+ en mettant dans l'ombre les années où j'allais radoter; je lui
+ sais gré de m'avoir retranché brusquement du nombre des vivants.
+ Il y a, dans mon voisinage, à l'hospice du mont Saint-Bernard,
+ une chambre où l'on dépose, avant de les enterrer, les voyageurs
+ qui ont péri dans une tourmente: c'est là que je suis engourdi. À
+ votre âge, Monsieur, il faut soigner sa vie; au mien, il faut
+ soigner sa mort. L'avenir au delà de la tombe est la jeunesse
+ des hommes à cheveux blancs; je veux user de cette seconde
+ jeunesse un peu mieux que je n'ai fait de la première.
+
+ Je vous le répète en finissant, Monsieur, votre lettre m'a
+ profondément touché; elle est digne de vous et de vos sentiments;
+ c'est tout dire. Pardonnez à la prolixité de ma réponse:
+ autrefois, je n'écrivais que des billets; aujourd'hui le plus
+ grand papier ne me suffît plus; c'est une infirmité des
+ _perruques_. Je ne suis pas Nestor: je n'en ai malheureusement
+ que les longs propos.
+
+ Si nous avons la guerre, ce que je ne crois pas du tout, je
+ rentrerai en France pour partager le sort de ma patrie; et alors,
+ Monsieur, quel bonheur d'entreprendre avec vous quelque chose
+ pour le bien et l'honneur de ce beau nom de Français que nous
+ portons l'un et l'autre avec tant d'orgueil et d'amour.
+
+ Je suis, Monsieur, avec le plus entier dévouement et la
+ considération la plus distinguée, votre très humble et très
+ obéissant serviteur.
+
+ CHATEAUBRIAND.
+
+
+IX
+
+LA NÉMÉSIS DE BARTHÉLEMY. CHATEAUBRIAND, LAMARTINE ET BALZAC[456].
+
+ [Note 456: Ci-dessus, p. 461.]
+
+On vient de voir avec quelle éloquence Chateaubriand avait répondu à
+l'auteur de _Némésis_, le rappelant au respect de ces nobles et saintes
+choses, la religion, l'innocence et le malheur. Le poète
+révolutionnaire, l'insulteur haineux de la Monarchie et de l'Église, ne
+laissa pas de recevoir encore d'autres leçons. Lamartine, à ce moment,
+était candidat à la députation quelque part, à Dunkerque, je crois.
+Barthélemy décocha au chantre des _Méditations_ et des _Harmonies_
+quelques-unes de ses flèches les plus acérées:
+
+ D'en haut tu fais tomber sur nous, petits atomes,
+ Tes _Gloria Patri_ délayés en des tomes,
+ Tes psaumes de David imprimés sur vélin:
+ Mais quand de tes billets l'échéance est venue,
+ Poète financier, tu descends de la nue,
+ Pour traiter avec Gosselin...
+
+ On n'a point oublié tes oeuvres trop récentes,
+ Tes hymnes à Bonald en strophes caressantes,
+ Et sur l'autel Rémois ton vol de séraphin;
+ Ni tes vers courtisans pour tes rois légitimes,
+ Pour les calamités des augustes victimes,
+ Et pour ton seigneur le Dauphin.
+
+ Va, les temps sont passés des sublimes extases,
+ Des harpes de Sion, des saintes paraphrases;
+ Aujourd'hui tous ces chants expirent sans écho;
+ Va donc, selon tes voeux, gémir en Palestine,
+ Et présenter, sans peur, le nom de Lamartine
+ Aux électeurs de Jéricho.
+
+La réponse de Lamartine fut superbe. Celui-là avait vraiment dans son
+carquois les flèches d'Apollon:
+
+ Non, sous quelque drapeau que le barde se range,
+ La muse sert sa gloire et non ses passions;
+ Non, je n'ai pas coupé les ailes à cet ange
+ Pour l'atteler hurlant au char des factions.
+ Non, je n'ai pas couvert du masque populaire
+ Son front resplendissant des feux du saint parvis.
+ Ni, pour fouetter et mordre irritant sa colère,
+ Changé ma muse en Némésis...
+
+Mais ces strophes vengeresses sont dans toutes les mémoires. Il suffit
+ici de les rappeler.
+
+Moins illustre alors que Chateaubriand et Lamartine, mais destiné à les
+rejoindre dans la gloire, Balzac n'était encore que l'auteur des
+_Chouans_ et des _Scènes de la vie privée_. Autant et plus que Lamartine
+et Chateaubriand, il avait la haine de la révolution et le respect de la
+monarchie. Le 1er mai 1831, l'auteur de _Némésis_ publia, sous ce titre,
+la _Statue de Napoléon_, une pièce dans laquelle il jetait l'insulte aux
+Bourbons de la branche aînée. La lettre que lui écrivit aussitôt Balzac
+mérite de prendre place à côté de celle de Chateaubriand. On me saura
+sans doute gré de la reproduire ici.
+
+ Paris, ce 3 mai 1831.
+
+ Monsieur,
+
+ N'ayant pas l'honneur de vous connaître personnellement, je vous
+ prie d'abord d'excuser ma liberté; puis, permettez-moi de vous
+ soumettre quelques observations sur votre satire de dimanche
+ dernier, la _Statue de Napoléon_.
+
+ Avant tout, je vous féliciterai d'une chose: quand je vis
+ apparaître votre journal, je craignis sincèrement qu'un homme de
+ votre trempe et de votre talent ne s'engouât des idées
+ révolutionnaires et jacobines, qui redeviennent à la mode et
+ forment chaque jour de nouveaux prosélytes, idées qui nous
+ feraient rétrograder jusqu'au charnier fangeux des Hébert, des
+ Chaumette, des Marat, et que tout homme de coeur doit combattre
+ et repousser vigoureusement. Votre numéro de dimanche m'a
+ pleinement rassuré là-dessus; il met _Némésis_ d'accord avec vos
+ précédents ouvrages; il en fait le pendant polémique de _Napoléon
+ en Égypte_, de _Waterloo_, du _Fils de l'homme_. Vous donnez un
+ organe de plus au parti bonapartiste et non pas aux gens qui
+ voudraient voir revivre les beaux jours de la Convention et de la
+ Terreur. Encore une fois, monsieur, je vous félicite.
+
+ Mais est-il nécessaire, pour défendre la cause que vous servez,
+ d'attaquer sans cesse et sans relâche une famille malheureuse et
+ exilée? Vous avez fait à la monarchie légitime une guerre assez
+ rude, vous lui avez porté des coups assez éclatants pour être
+ généreux après la victoire. Aujourd'hui, l'adversaire est désarmé
+ et à terre, et votre vers incisif le poursuit encore. Dès le
+ début de votre pièce, vous montrez votre haine terrible pour
+ cette famille que l'exil frappe pour la troisième fois. Vous leur
+ faites vos sanglants reproches avec la même acrimonie et le même
+ fiel que s'ils étaient encore sur le trône.
+
+ Prenez garde, Monsieur! Sur ce chemin on dépasse aisément le but,
+ et, si vous frappez fort, vous pourriez bien ne pas frapper
+ juste. Quand les Bourbons revinrent, on renversa la statue de
+ Napoléon; ce fut un acte malheureux, à mon sens; mais aujourd'hui
+ que seize ans ont passé sur ces événements, est-ce une raison
+ pour oublier ce que Louis XVIII fît, dès le premier jour, pour
+ arrêter les dévastations des soldats des puissances étrangères,
+ ses alliées, qui restauraient son trône? Je ne le crois pas. La
+ haine ne devait pas remonter si haut. La justice veut qu'on
+ flétrisse ces hommes qui se montrèrent _plus royalistes que le
+ roi_, et qui, dans leur zèle insensé, compromirent de tout leur
+ pouvoir la dignité royale.
+
+ Pour ma part, je méprise souverainement ces hommes. On les
+ rencontre à la queue de tous les partis et aucune infamie ne les
+ arrête; ils feraient détester la meilleure des causes et haïr le
+ plus juste des hommes. Réservez vos foudroyants anathèmes pour
+ ces êtres vils, Monsieur, et tous les gens de coeur applaudiront
+ aux coups de fouet de votre _Némésis_ vengeresse. Vous pourrez
+ bien rester encore l'organe d'un parti, mais ce parti sera grossi
+ de tous les honnêtes gens.
+
+ C'est vraiment dommage, Monsieur, qu'une poésie aussi vigoureuse
+ que la vôtre s'égare de la sorte. Ne soyez pas étonné de la
+ franchise de ma parole. Vos stigmates sont durs à subir et à
+ supporter et, nonobstant _mes opinions bien arrêtées_, je sais
+ admirer et louer en dehors d'elles.
+
+ Ôtez de votre livraison de dimanche dernier quelques vers d'une
+ brutalité offensante et injuste, et vos vers, sans rien perdre de
+ leur énergie et de leur chaleur, prennent un caractère monumental
+ tout à fait digne du sujet que vous avez traité. Vous y dites de
+ fort belles et fort magnifiques choses sur le peuple et ses
+ instincts et ses goûts artistiques. Votre appel sera entendu sans
+ doute et aussi ce que vous demandez, qu'on équipe une flotte qui
+ nous rapporte les cendres de l'empereur.
+
+ À propos de cette installation de la famille impériale, vous
+ parlez de l'exil de la famille Bonaparte. Dieu me garde,
+ Monsieur, de toute mauvaise pensée qui pourrait vous froisser!
+ Mais cet exil, pour lequel vous voulez le respect sans doute,
+ n'eût-il pas dû vous conseiller le respect de cet exil plus
+ récent, du moins en ce qui concerne les reproches aux personnes,
+ reproches que je pourrais appeler dynastiques? Cet exil de la
+ famille de Napoléon, je voudrais le voir cesser, Monsieur, mais
+ je trouverais injuste qu'elle accusât les Bourbons de tout ce qui
+ s'est passé en 1815. Les temps de troubles permettent aux
+ scélérats de tout ordre et de toute nuance de se livrer à leurs
+ vilenies et à leurs scélératesses et ils en profitent.
+
+ Je terminerai cette lettre déjà trop longue, en formant un désir:
+ c'est que nous n'en arrivions jamais au poème héroïque par lequel
+ vous avez terminé votre satire. Nous avons eu assez de grandes
+ guerres; je crois que le temps des grandes paix est arrivé,
+ nonobstant les avis contraires des politiques qui prennent pour
+ vérités leurs rêveries et ne consultent jamais les nécessités
+ populaires.
+
+ Agréez, Monsieur, l'hommage des sentiments avec lesquels j'ai
+ l'honneur d'être votre dévoué serviteur[457].
+
+ [Note 457: _Correspondance de H. de Balzac_, t. I, p. 110.]
+
+Le 1er avril 1832, la _Némésis_ cessait de paraître. Le poète détendait
+son arc; mais c'était, disait-il, pour le reprendre bientôt; après un
+peu de repos, ses forces une fois revenues, il descendrait de nouveau
+dans l'arène:
+
+ Je prendrai de nouveau le casque et la cuirasse;
+ Dans l'arène battue où j'imprimai ma trace,
+ Je viendrai, comme Entelle, aux yeux des combattants,
+ Raidir un bras connu qui combattit sept ans[458].
+
+ [Note 458: _Némésis_, Épilogue.]
+
+Hélas! c'était pour toujours que l'athlète avait déposé son ceste:
+_cæstus artemque repono_. Le public, en effet, n'allait pas tarder à
+apprendre que l'auteur de _Némésis_, après avoir vidé son carquois,
+travaillait, dans une paisible retraite, à une traduction en vers de
+l'_Énéide_, pour laquelle le ministère lui avait donné un
+_encouragement_ de quatre-vingt mille francs. Barthélemy essaya de se
+justifier; sa _Justification_ se perdit au milieu du bruit des
+protestations indignées. Il n'en devait rester que ce vers:
+
+ L'homme absurde est celui qui ne change jamais.
+
+Plus tard, il essaiera de revenir à la satire. Il publiera la _Nouvelle
+Némésis_ (1844-1845); _le Zodiaque_ (1846), etc. Un méprisant silence
+accueillera ces vaines tentatives. Sa voix ne trouvera plus d'écho. Cet
+homme qui avait tant aimé le bruit et qui avait presque touché à la
+gloire, sera condamné pendant vingt ans à rechercher l'obscurité, à fuir
+la foule, à ne sortir que le soir, pareil maintenant à _l'homme qui
+avait perdu son ombre_.--Barthélemy est mort le 23 août 1867.
+
+
+X
+
+LA DUCHESSE DE BERRY EN VENDÉE[459].
+
+ [Note 459: Ci-dessus, p. 507.]
+
+Dans la seconde quinzaine de mars 1832, la duchesse de Berry avait
+adressé à Chateaubriand une lettre ainsi conçue:
+
+ Ma lettre au ... adressée à M....[460] devant vous être
+ communiquée, je ne vous écris que pour vous dire qu'il est bien
+ important que vous puissiez le joindre sans perdre un instant, et
+ pour vous répéter combien je compte sur vous dans cette occasion
+ décisive. Puissions-nous travailler avec succès au bonheur de la
+ France et être bientôt à même de vous prouver toute ma
+ reconnaissance!
+
+ [Note 460: Les lacunes qui se trouvent dans cette lettre sont
+ dues à l'emploi de l'encre sympathique.]
+
+ MARIE-CAROLINE, _régente de France_.
+ 15 mars 1832.
+
+Même communication était faite, à la même heure, à M. Hyde de Neuville
+et au duc de Fitz-James. Tous les trois, convaincus que la prise d'arme
+projetée par la mère d'Henri V, ne pouvait qu'aboutir à un échec,
+s'efforcèrent de l'en détourner. Chateaubriand lui écrivit une lettre
+qui se terminait ainsi:
+
+ Quarante années de tempêtes ont brisé les plus fortes âmes,
+ l'apathie est grande. Si Henri V pouvait être transporté aux
+ Tuileries sans secousses, sans léser le plus léger intérêt, nous
+ serions bien près d'une Restauration. Mais elle est encore loin,
+ si des événements que Dieu seul connaît ne viennent pas changer
+ la situation[461]!
+
+ [Note 461: _Mémoires et Souvenirs du baron Hyde de Neuville_,
+ t. III, p. 493.]
+
+La duchesse de Berry avait passé outre. On apprenait successivement son
+débarquement en Provence, son arrivée en Vendée. La prise d'armes,
+confiée au maréchal de Bourmont, était imminente si aucun contre-ordre
+n'était donné. Chateaubriand, Fitz-James et Hyde de Neuville estimèrent
+qu'il était de leur devoir de faire un nouvel et suprême appel à la
+raison et au coeur de la princesse. Chateaubriand rédigea une Note, qui
+devait être remise par l'homme le mieux fait pour donner des conseils
+utiles, par Berryer. Cette Note ne figure pas dans les _Mémoires_. En
+voici le texte:
+
+ Les personnes en qui on a reporté une honorable confiance ne
+ peuvent s'empêcher de témoigner leur douleur des conseils en
+ vertu desquels on est arrivé à la crise présente. Ces conseils
+ ont été donnés par des hommes sans doute pleins de zèle, mais qui
+ ne connaissent ni l'état actuel des choses ni les dispositions
+ des esprits. On se trompe quand on croit à la possibilité d'un
+ mouvement dans Paris. On ne trouverait pas douze cents hommes,
+ non mêlés d'agents de police, qui pour quelques écus feraient du
+ bruit dans la rue, et qui auraient à y combattre la garde
+ nationale et une garnison fidèle. On se trompe sur la Vendée
+ comme on s'est trompé sur le Midi. Cette terre de dévouement et
+ de sacrifices est désolée par une armée nombreuse, aidée de la
+ population des villes, presque toutes antilégitimistes. Une levée
+ de paysans n'aboutirait désormais qu'à faire saccager les
+ campagnes et à consolider le gouvernement actuel par un triomphe
+ facile. On pense que, si la mère de Henri V était en France, elle
+ devrait se hâter d'en sortir, après avoir ordonné à tous ses
+ chefs de rester tranquilles. Ainsi, au lieu d'être venue
+ organiser la guerre civile, elle serait venue commander la paix;
+ elle aurait eu la double gloire d'accomplir une action d'un grand
+ courage et d'arrêter l'effusion du sang français. Les sages amis
+ de la légitimité que l'on n'a jamais prévenus de ce que l'on
+ voulait faire, qui n'ont jamais été consultés sur les partis
+ hasardeux que l'on voulait prendre, et qui n'ont connu les faits
+ que lorsqu'ils ont été accomplis, renvoient la responsabilité de
+ ces faits à ceux qui en ont été les conseillers et les auteurs.
+ Ils ne peuvent ni mériter l'honneur ni encourir le blâme dans les
+ chances de l'une ou l'autre fortune.
+
+
+XI
+
+L'ARRESTATION DE CHATEAUBRIAND[462].
+
+ [Note 462: Ci-dessus, p. 512.]
+
+Bien loin d'encourager la duchesse de Berry dans son aventureuse
+entreprise, Chateaubriand, nous l'avons vu (_Appendice_ nº X), avait
+fait, au contraire, tous ses efforts pour la détourner de sa prise
+d'armes; n'ayant pu y réussir, il l'avait suppliée de sortir de France
+le plus promptement possible. Mais cela, la police l'ignorait; il était
+dès lors naturel qu'elle le tînt pour suspect et qu'elle exerçât sur lui
+une active surveillance. Il prit gaiement la chose, comme on le peut
+voir par cette jolie lettre, adressée au rédacteur de _La Quotidienne_:
+
+ Paris, ce 4 juin 1832.
+
+ Monsieur,
+
+ Je viens de lire dans votre journal l'interrogatoire subi par M.
+ le vicomte de Toucheboeuf; mon nom s'y trouve mêlé. Je ne puis
+ m'empêcher de m'ébahir de la niaiserie des bonnes gens qui, me
+ voyant écrire tous les jours ce que je pense, déclarer à la face
+ du soleil que je ne reconnais point l'ordre politique actuel,
+ parce qu'il ne tire son droit ni de l'ancienne monarchie, ni de
+ la souveraineté du peuple, lequel peuple n'a point été assemblé
+ et consulté; je ne puis, dis-je, m'empêcher de m'ébahir de cette
+ niaiserie qui s'évertue à _découvrir_ mon opinion dans des
+ correspondances secrètes; je n'ai point de correspondances
+ secrètes; si j'en avais, elles ne diraient rien de plus, rien de
+ moins que ce que j'imprime dans mes correspondances avec le
+ public.
+
+ Quand j'affirme, Monsieur, que je n'ai point de correspondances
+ secrètes, cela ne veut pas dire que je n'ai écrit à personne dans
+ ces derniers temps, et pour peu que la police veuille bien encore
+ attendre quelques jours, je lui éviterai la peine de déterrer mes
+ lettres privées. Si elle m'honorait d'une visite domiciliaire, je
+ la conduirais moi-même à ma cachette; je lui livrerais les
+ preuves du délit, à la condition qu'elle les insérât le
+ lendemain dans le _Moniteur_. Toutefois, comme je ne veux pas la
+ prendre en traître, je l'avertis que ses maîtres ne lui sauraient
+ aucun gré de sa découverte. Patience encore une fois, elle
+ apprendra tout par moi, puisqu'elle est assez ingénue pour
+ s'occuper de moi. J'invite encore la police à retirer les espions
+ qui viennent se morfondre à ma porte et qui me regardent d'un air
+ si bête. Eh! bien, Messieurs, vous le savez: je sors à deux
+ heures tous les jours; je porte une redingote bleue aussi râpée
+ que la légitimité dont je suis l'ambassadeur; je me promène comme
+ le vieux célibataire au Luxembourg: à la rente près, je ne
+ ressemble pas mal à un des rentiers de l'allée de l'Observatoire;
+ je fais deux ou trois visites, toujours aux mêmes personnes; je
+ rentre à cinq heures et demie pour dîner; le soir, arrivent
+ quelques-uns de ces rares amis qui demeurent après l'infortune.
+ Je me couche à neuf heures; je me lève à six; je lis les journaux
+ qu'on veut bien m'envoyer gratis; quand je ne me trouve pas en
+ train de me moquer du juste-milieu, je vais, de dix heures à
+ midi, visiter certains républicains, gens d'esprit et de coeur
+ qui, moins indulgents que moi, ont envie de pendre ceux dont j'ai
+ envie de rire. Quelquefois encore, des décorés de Juillet,
+ abandonnés de la quasi-légitimité, viennent me prier de partager
+ avec eux ma misère légitime. Voilà, Messieurs les espions, mon
+ signalement et le compte rendu de ma journée, que vous
+ certifierez sans doute valable et conforme. Épargnez-vous donc le
+ souci de me suivre, et gagnez mieux l'argent tiré de la bourse
+ des contribuables.
+
+ J'ai l'honneur d'être, Monsieur, etc.
+
+ CHATEAUBRIAND.
+
+La police ne se laisse pas facilement convaincre. De la lettre de
+Chateaubriand, elle ne retint que ce petit détail: «Je me couche à neuf
+heures; _je me lève à six_.» En conséquence, le samedi 16 juin, à
+_quatre heures du matin_, deux heures avant son lever, trois _messieurs_
+se présentèrent chez lui et le mirent en état d'arrestation, sous la
+prévention de «complot contre la sûreté de l'État.»
+
+
+XII
+
+JEUNE FILLE ET JEUNE FLEUR[463].
+
+ [Note 463: Ci-dessus, p. 522.]
+
+À peine composées, les stances sur la mort de la jeune Élisa parurent
+dans un journal. En les imprimant, on fit manquer l'auteur aux lois de
+la prosodie, à la mesure d'un vers alexandrin. Cette faute
+d'impression--_felix culpa_--lui fut une occasion d'écrire à M. Amédée
+Pichot, directeur de la _Revue de Paris_, cette charmante lettre:
+
+ Préfecture de police, ce 22 juin 1832.
+
+ Monsieur,
+
+ Permettez à un pauvre poète de faire entendre ses doléances et de
+ chercher dans votre journal une consolation à une injustice.
+
+ Vous aurez peut-être ouï-dire qu'il m'est arrivé ces jours
+ derniers un petit accident: on m'a conduit à la préfecture de
+ police pour un crime d'État dont le soupçon m'a beaucoup moins
+ affligé que l'offense qui m'oblige à porter plainte à votre
+ tribunal; je reconnais la compétence littéraire.
+
+ Vous saurez donc, Monsieur, qu'amené à la préfecture de police à
+ l'heure où les muses se couchent et les hommes se lèvent, on me
+ déposa d'abord dans une petite chambre de six pas de long sur
+ cinq de large. Un lit de sangle, une chaise, une table, une
+ planche et un seau composaient mon ameublement. Ma fenêtre,
+ percée en haut, était munie de bons barreaux de fer qui me
+ laissaient voir quelques toits gothiques et les chauves-souris
+ volant à l'entour; force cris dans les cours et dans les loges
+ environnantes, hurlements de fous, sanglots et chansons, ris et
+ larmes, piétinements de chevaux, fracas de sabres traînants,
+ etc., etc. Le soir, M. le préfet de police me vint chercher et me
+ conduisit dans ses appartements, où je fus comblé de soins et de
+ politesses. Mais revenons à ma grande affaire.
+
+ Pendant les douze ou treize heures que je passai dans ma grotte,
+ Apollon me visita. Un Anglais, dont je suis l'ami depuis
+ longtemps, avait perdu sa fille unique, à peine âgée de dix-neuf
+ ans. La veille même de mon arrestation, j'avais vu le cercueil
+ de cette jeune fille descendre dans la fosse; on avait déposé
+ une couronne de roses blanches sur le cercueil, et la terre
+ s'était refermée pour toujours sur la _jeune fille_ et sur la
+ _jeune fleur_. Cette image, empreinte dans ma mémoire, se
+ reproduisit malgré moi dans un petit chant funèbre divisé en
+ quatre _lais_.
+
+ Jusque-là, tout est bien; mais, Monsieur, voici l'injure.
+ Pourriez-vous croire qu'en imprimant ce poème, on m'a fait
+ manquer à la mesure d'un vers alexandrin? On m'a fait dire:
+
+ Vieux chêne, le temps fauche sur ta racine.
+
+ N'est-ce pas, Monsieur, attaquer l'honneur d'un poète dans sa
+ partie la plus vive! On a beau dorer la pilule, me natter d'une
+ agréable négligence, j'ai senti
+
+ l'homicide acier
+ Que le traître en mon sein a plongé tout entier.
+
+ Grâce à Dieu, je puis prouver mon innocence comme dans la
+ conspiration adjointe à mes vers. Je n'accepte ni la faute, ni la
+ correction ingénieuse de quelques amis prompts à cacher ma honte.
+ Je n'ai point écrit avec une syllabe de moins:
+
+ Vieux chêne, le temps fauche sur ta racine,
+
+ je n'ai point écrit avec une syllabe restituée:
+
+ _Et_ vieux chêne, le temps fauche sur sa racine,
+
+ j'ai écrit:
+
+ Vieux chêne!... le temps _a fauché_ sur ta racine,
+
+ Il est vrai qu'en maintenant cette leçon, je me déclare de
+ l'école romantique, je romps le vers à la barbe de Boileau et
+ place l'hémistiche à la troisième syllabe au lieu de la sixième;
+ jadis, comme l'aurait déclamé Talma:
+
+ _Vieux chêne!_ ... avec un repos; puis, tout de suite et tout
+ d'une haleine: _le temps a fauché sur ta racine jeune fille et
+ jeune fleur_. Mon oreille demeurée classique, en contradiction
+ avec mon esprit romantique, n'est point choquée de cette césure;
+ elle y trouve une sorte d'euphonie rapide et triste, imitative de
+ l'action du temps, qui, d'un seul coup, abat la jeune fille et la
+ fleur. Ne faudrait-il pas aussi, pour contenter Messieurs les
+ classiques, qu'au régime pluriel _roses sans taches_, je donnasse
+ un verbe gouvernant enlevé par l'ellipse? Et nos _licences_,
+ Monsieur, où en seraient-elles? Les libertés du Parnasse
+ seraient-elles mises aussi en état de siège contre le texte
+ formel de la Charte-Homère? Je proteste par-devant MM. Béranger,
+ Lamartine, Hugo, etc., et entre les mains de Mmes Girardin,
+ Tastu, Valmore, etc.
+
+ Voici les stances telles qu'elles sont tombées de mon souvenir:
+
+ Il descend le cercueil, et les roses sans taches,
+ Qu'un père y déposa, tribut de sa douleur!
+ Terre, tu les portas! et maintenant tu caches
+ Jeune fille et jeune fleur.
+
+ Ah! ne les rends jamais à ce monde profane,
+ À ce monde de deuil, d'angoisse et de malheur:
+ Le vent brise et flétrit, le soleil brûle et fane
+ Jeune fille et jeune fleur.
+
+ Tu dors, pauvre Élisa, si légère d'années!
+ Tu ne crains plus du jour le poids et la chaleur,
+ Elles ont achevé leurs fraîches matinées,
+ Jeune fille et jeune fleur.
+
+ Sur la tombe récente, un père qui s'incline,
+ De la vierge expirée a déjà la pâleur.
+ Vieux chêne!... le temps a fauché sur ta racine
+ Jeune fille et jeune fleur!
+
+ J'ai bien peur, Monsieur, qu'à travers l'insouciance affectée de
+ cette lettre, un sentiment pénible n'ait percé:
+
+ La bouche sourit mal quand les yeux sont en pleurs,
+
+ a dit Parny après Tibulle. Élisa Frisell a été scellée dans sa
+ tombe le jour même où je devais être écroué dans ma prison.
+ Hélas! la muse de l'amitié n'a pas la puissance de prendre par la
+ main la jeune morte et de la ressusciter pour son père....
+
+ CHATEAUBRIAND.
+
+
+XIII
+
+CHATEAUBRIAND ET M. BERTIN AÎNÉ[464].
+
+ [Note 464: Ci-dessus, p. 528.]
+
+Le lendemain du jour où Chateaubriand avait été arrêté, le _Journal des
+Débats_, malgré ses attaches avec le gouvernement nouveau, n'hésita
+point à publier un article, où la mesure qui venait d'atteindre
+l'illustre écrivain était hautement déplorée. L'article était de M.
+Bertin, auquel il fait le plus grand honneur. En voici les principaux
+passages:
+
+ On annonce que MM. de Chateaubriand, Hyde de Neuville et de
+ Fitz-James ont été arrêtés ce matin. Rien au monde ne saurait
+ nous forcer à dissimuler notre surprise et notre douleur.
+ L'amitié de M. de Chateaubriand a fait la gloire du _Journal des
+ Débats_. Cette amitié, nous la proclamerons aujourd'hui plus haut
+ que jamais. La France tout entière, nous n'en doutons pas, se
+ joindra à nous pour réclamer la liberté de M. de Chateaubriand;
+ la France, qui depuis longtemps a placé M. de Chateaubriand au
+ nombre de ses écrivains les plus illustres, la France, dont M. de
+ Chateaubriand a défendu les droits avec une ardeur de génie et
+ d'éloquence qu'on ne surpassera jamais. Quelles que soient les
+ opinions de M. de Chateaubriand sur la forme actuelle du
+ gouvernement, son amour pour la gloire et la liberté n'en est ni
+ moins vif ni moins pur. M. de Chateaubriand est assez fort de son
+ génie et de son éloquence; il écrit, il ne s'abaisse pas à
+ conspirer.
+
+ Sans doute le gouvernement n'a pu se résoudre à ordonner
+ l'arrestation de M. de Chateaubriand que sur des dépositions
+ judiciaires aussi graves qu'infidèles: mais nous sommes
+ convaincus que, dès les premiers éclaircissements, il sera rendu
+ à la liberté. Chaque jour de plus qu'il passerait en prison
+ serait un nouveau jour de deuil pour nous, pour tous les bons
+ citoyens, pour quiconque respecte la gloire, le génie des lettres
+ et la liberté....
+
+Après avoir affirmé sa conviction que M. Hyde de Neuville et M. de
+Fitz-James, n'étaient pas, eux non plus, des conspirateurs; après avoir
+rendu hommage à «l'admirable loyauté» du premier, à «l'élévation de
+caractère» du second, M. Bertin aîné terminait ainsi son article:
+
+ Le gouvernement a ordonné que ces illustres prisonniers fussent
+ traités avec tous les ménagements convenables, et nous savons que
+ M. de Chateaubriand, en particulier, a obtenu, sans les demander,
+ les égards, les respects même, dus à un homme dont le nom est une
+ des gloires nationales. Mais ce n'est pas assez: il faut que
+ justice leur soit rendue, et que la France n'ait pas à gémir en
+ pensant que le plus grand de ses écrivains, le plus illustre des
+ défenseurs de ses libertés, l'homme qui a tant fait pour sa
+ gloire et qui ne respire que pour elle, n'a plus dans sa patrie
+ d'autre asile qu'une prison[465].
+
+ [Note 465: _Journal des Débats_, du 18 juin 1832.]
+
+Cet article à peine lu, Chateaubriand prenait la plume et écrivait, à
+son tour, à M. Bertin:
+
+ Préfecture de Police, ce 18 juin 1832.
+
+ _À M. Bertin aîné, rédacteur du «Journal des Débats»._
+
+ J'attendais là, mon cher Bertin, votre vieille amitié; elle s'est
+ trouvée a point nommé à l'heure de l'infortune. Les compagnons
+ d'exil et de prison sont comme les camarades de collège à jamais
+ liés par le souvenir des joies et des leçons communes. Je
+ voudrais bien aller vous voir et vous remercier; je voudrais bien
+ aussi aller remercier tous les journaux qui m'ont témoigné tant
+ d'intérêt, et se sont souvenus du défenseur de la liberté de la
+ presse; mais vous savez que je suis captif; captivité d'ailleurs
+ adoucie par la politesse de mes hôtes. Je ne saurais trop me
+ louer de la bienveillance et des attentions de M. le préfet de
+ police et de sa famille, et j'aime à leur en exprimer ici toute
+ ma reconnaissance.
+
+ Une chose m'afflige profondément, c'est le chagrin que je cause à
+ Mme de Chateaubriand. Malade comme elle l'est, ayant autrefois
+ souffert pour moi quinze mois d'emprisonnement sous le règne de
+ la Terreur, c'est trop de faire encore peser sur elle le reste de
+ ma destinée. Mais, mon cher ami, la faute n'est pas à moi.
+
+ On m'a mis, en m'arrêtant, dans une de ces positions fatales à
+ laquelle on aurait peut-être dû penser. J'ai refusé tout serment
+ à l'ordre _politique_ actuel; j'ai envoyé ma démission de
+ ministre d'État et renoncé à ma pension de pair; je ne puis donc
+ être un _traître_ ni un _ingrat_ envers le gouvernement de
+ Louis-Philippe.
+
+ Veut-on me prendre pour un ennemi? Mais alors je suis un ennemi
+ loyal et désarmé, un _vaincu_ qui supporte la nécessité d'un fait
+ sans demander grâce. Maintenant on m'appréhende au corps, et l'on
+ m'interroge sur un prétendu crime ou délit politique dont je me
+ serais rendu coupable. Mais si je ne reconnais pas l'ordre
+ _politique_ établi, comment veut-on que je reconnaisse la
+ compétence en _matière politique_ d'un tribunal émané de cet
+ ordre _politique_? Ne serait-ce pas une grossière contradiction?
+ Si je nie le principe, comment admettrais-je la conséquence?
+ Mieux aurait valu, tout bonnement, prêter mon serment à la
+ Chambre des pairs. Il n'y a point de ma part mépris de la
+ justice, j'honore les juges et je respecte les tribunaux: il y a
+ seulement chez moi persuasion d'une vérité et d'un devoir dont je
+ ne puis m'écarter.
+
+ Vous voyez que je n'argumente pas de l'illégalité de l'état de
+ siège, illégalité flagrante: je remonte plus haut. L'état de
+ siège est un très petit accident à la suite de la grande
+ illégalité première, et cet accident est une conséquence forcée
+ de cette grande illégalité.
+
+ J'ai dit dans mes derniers écrits que je reconnaissais l'ordre
+ _social_ existant en France, que j'étais obligé au paiement de
+ l'impôt, etc.; d'où il résulte que si j'étais accusé d'un crime
+ _social_ (meurtre, vol, attaque aux personnes ou aux propriétés,
+ etc., etc.), je serais tenu de répondre et de reconnaître la
+ compétence _en matière sociale_ des tribunaux. Mais je suis
+ accusé d'un crime politique, alors je n'ai plus rien à débattre.
+
+ Je conviens néanmoins que, dans le cas où le gouvernement me
+ soupçonnerait coupable, _à ses yeux_, d'un délit politique, sa
+ propre défense le conduirait à instruire contre moi et à prouver,
+ s'il le pouvait, ma culpabilité. Mais moi, qui ne reconnais le
+ gouvernement que comme gouvernement _de fait_, j'ai le droit, à
+ mes risques et périls, de ne pas répondre. Mes accusateurs mêmes
+ trouveraient dans mon silence un avantage, puisque je me
+ priverais volontairement du plus puissant moyen de défense.
+
+ J'ai fondé mon refus de serment sur deux raisons: 1º la monarchie
+ actuelle ne tire pas, selon moi, son droit par succession de
+ l'ancienne monarchie; 2º la monarchie actuelle ne tire pas selon
+ moi, son droit de la souveraineté populaire, puisqu'un congrès
+ national n'a pas été assemblé pour décider de la forme du
+ gouvernement.
+
+ Que j'aie tort ou raison, que ces théories puissent être plus ou
+ moins hasardeuses et combattues, ce n'est pas là la question.
+ J'ai une conviction, je la garde et j'y ferai tous les
+ sacrifices, y compris celui de ma vie.
+
+ Ainsi, rien n'est plus logique que ma conduite envers M. le juge
+ d'instruction. Je n'ai pu et je ne pourrais répondre à ses
+ questions; car, si je lui disais même mon nom quand il me le
+ demande _judiciairement_, je reconnaîtrais, par cela même, la
+ compétence d'un tribunal en _matière politique_, et, une fois la
+ première question répondue, force me serait de répondre à toutes
+ les questions subséquentes.
+
+ J'ai offert et j'offre encore de donner _courtoisement_, et en
+ forme de conversation _non légale_, tous les éclaircissements
+ qu'on pourrait désirer: au delà, je ne puis rien.
+
+ Que va-t-on faire de moi, de l'excellent, du cordial, du
+ courageux, de l'honorable Hyde de Neuville, vrai gibier de cachot
+ et d'exil, qui recommence à subir, à la fin de sa vie, les
+ persécutions que sa fidélité à éprouvées dans sa jeunesse? Que
+ fera-t-on de mon noble, loyal, brave, spirituel et éloquent
+ ci-devant collègue, le duc de Fitz-James? Que fera-t-on d'un
+ dernier des Stuarts, défendant le dernier des Bourbons? Quand on
+ me traînerait de tribunal en tribunal d'exception pendant vingt
+ ans de suite, on ne me ferait pas dire que je m'appelle
+ François-Auguste de Chateaubriand. Si l'on me transportait à
+ Nantes pour me confronter (c'est l'expression) avec M. Berryer,
+ je dirais, dans l'intérêt d'un tiers, tout ce que sais de lui, et
+ il sortirait blanc comme neige de ma déclaration. Quant à ma
+ personne, je la livrerais, sans parler, et l'on pourrait joindre,
+ si l'on voulait, un dernier silence à mon silence.
+
+ Le capitaine Lanoue, mon cher ami, était Breton comme moi. Je
+ n'ai d'autre rapport avec mon illustre compatriote que l'estime
+ dont les divers partis m'honorent et qui fait l'orgueil de ma
+ vie. Lanoue n'avait pas vu la Bretagne depuis longtemps lorsque
+ Henri IV l'envoya combattre le duc de Mercoeur. Lanoue fut tué à
+ l'escalade d'un château. Il avait eu le pressentiment de son
+ sort, et, en rentrant en Bretagne, il avait dit: «Je suis comme
+ le lièvre, je viens mourir au gîte.»
+
+ Mon gîte est prêt. La petite ville qui m'a vu naître a bien voulu
+ me faire l'honneur d'élever d'avance et à ses frais ma tombe dans
+ un îlot que j'ai désigné.
+
+ Voilà le secret de ma conspiration _mystérieuse_ avec les
+ _chouans_ de la Bretagne. N'est-ce pas une abominable
+ conspiration?
+
+ Bonjour, mon cher ami, et liberté si vous pouvez.
+
+ CHATEAUBRIAND
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+
+LIVRE XII
+
+ Ambassade de Rome. -- Trois espèces de matériaux. -- Journal de
+ route. -- Lettres à madame Récamier. -- Léon XII et les
+ cardinaux. -- Les ambassadeurs. -- Les anciens artistes et les
+ artistes nouveaux. -- Ancienne Société romaine. -- Moeurs
+ actuelles de Rome. -- Les lieux et le paysage. -- Lettre à M.
+ Villemain. -- À madame Récamier. -- Explication sur le mémoire
+ qu'on va lire. -- Lettre à M. le comte de la Ferronnays. --
+ Mémoire. -- À madame Récamier. -- À la même. -- À madame
+ Récamier. -- À M. Thierry. -- Dépêche à M. le comte de la
+ Ferronnays. -- À madame Récamier. -- À la même. -- Dépêche à M.
+ le comte Portalis. -- Mort de Léon XII. -- Dépêche à M. le comte
+ Portalis. -- À madame Récamier. 1
+
+
+LIVRE XIII
+
+ Suite de l'ambassade de Rome. -- À madame Récamier. -- Dépêche à
+ M. le comte Portalis. -- Conclaves. -- Dépêches à M. le comte
+ Portalis. -- À madame Récamier. -- Dépêche à M. le comte
+ Portalis. -- À madame Récamier. -- Dépêche à M. le comte
+ Portalis. -- À madame Récamier. -- Le marquis Capponi. -- À
+ madame Récamier. -- À M. le duc de Blacas. -- À madame Récamier.
+ -- Dépêche à M. le comte Portalis. -- Lettre à Monseigneur le
+ cardinal de Clermont-Tonnerre. -- Dépêche à M. le comte
+ Portalis. -- À madame Récamier. -- Dépêche à M. le comte
+ Portalis. -- Fête de la villa Médicis pour la grande duchesse
+ Hélène. -- Mes relations avec la famille Bonaparte. -- Dépêche à
+ M. le comte Portalis. -- Pie VIII. -- À M. le comte Portalis. --
+ À madame Récamier. -- Présomption. -- Les Français à Rome. --
+ Promenades. -- Mon neveu Christian de Chateaubriand. -- À madame
+ Récamier. -- Retour de Rome à Paris. -- Mes projets. -- Le roi
+ et ses dispositions. -- M. Portalis. -- M. de Martignac. --
+ Départ pour Rome. -- Les Pyrénées. -- Aventures. -- Ministère
+ Polignac. -- Ma consternation. -- Je reviens à Paris. --
+ Entrevue avec M. de Polignac. -- Je donne ma démission de mon
+ ambassade de Rome. 181
+
+
+LIVRE XIV
+
+ Flagorneries des journaux. -- Les premiers collègues de M. de
+ Polignac. -- Expédition d'Alger. -- Ouverture de la session de
+ 1830. -- Adresse. -- La Chambre est dissoute. -- Nouvelle
+ Chambre. -- Je pars pour Dieppe. -- Ordonnances du 25 juillet.
+ -- Je reviens à Paris. -- Réflexions pendant ma route. -- Lettre
+ à madame Récamier. -- Révolution de juillet. -- M. Baude, M. de
+ Choiseul, M. de Sémonville, M. de Vitrolles, M. Laffitte et M.
+ Thiers. -- J'écris au roi à Saint-Cloud. Sa réponse verbale. --
+ Corps aristocratiques. -- Pillage de la maison des
+ Missionnaires, rue d'Enfer. -- Chambre des Députés. -- M. de
+ Mortemart. -- Course dans Paris. -- Le général Dubourg. --
+ Cérémonie funèbre. -- Sous la colonnade du Louvre. -- Les jeunes
+ gens me rapportent à la Chambre des Pairs. -- Réunion des pairs. 249
+
+
+LIVRE XV
+
+ Les républicains. -- Les orléanistes. -- M. Thiers est envoyé à
+ Neuilly. -- Convocation des pairs chez le grand référendaire. La
+ lettre m'arrive trop tard. -- Saint-Cloud. -- Scène. Monsieur le
+ Dauphin et le maréchal de Raguse. -- Neuilly. -- M. le duc
+ d'Orléans. -- Le Raincy. -- Le prince vient à Paris. -- Une
+ députation de la Chambre élective offre à M. le duc d'Orléans la
+ lieutenance générale du royaume. -- Il accepte. -- Efforts des
+ républicains. -- M. le duc d'Orléans va à l'Hôtel de Ville. --
+ Les républicains au Palais-Royal. -- Le roi quitte Saint-Cloud.
+ -- Arrivée de Madame la Dauphine à Trianon. -- Corps
+ diplomatique. -- Rambouillet. -- Ouverture de la session, le 3
+ août. -- Lettre de Charles X à M. le duc d'Orléans. -- Départ du
+ peuple pour Rambouillet. -- Fuite du roi. -- Réflexions. --
+ Palais-Royal. -- Conversations. -- Dernière tentation politique.
+ -- M. de Sainte-Aulaire. -- Dernier soupir du parti républicain.
+ -- Journée du 7 août. -- Séance à la Chambre des Pairs. -- Mon
+ discours. -- Je sors du palais du Luxembourg pour n'y plus
+ rentrer. -- Mes démissions. -- Charles X s'embarque à Cherbourg.
+ -- Ce que sera la révolution de juillet. -- Fin de ma carrière
+ politique 327
+
+
+QUATRIÈME PARTIE
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+ Introduction. -- Procès des ministres. -- Saint-Germain-l'Auxerrois.
+ -- Pillage de l'Archevêché. -- Ma brochure sur _la Restauration
+ et la Monarchie élective_. -- _Études historiques._ -- Lettres
+ et vers à madame Récamier. -- Journal du 12 juillet au 1er
+ septembre 1831. -- Commis de M. de Lapanouze. -- Lord Byron. --
+ Ferney et Voltaire. -- Course inutile à Paris. -- M. A. Carrel.
+ -- M. de Béranger. -- Proposition Baude et Briqueville sur le
+ bannissement de la branche aînée des Bourbons. -- Lettre à
+ l'auteur de la _Némésis_. -- Conspiration de la rue des
+ Prouvaires. -- Lettre à Madame la duchesse de Berry. --
+ Incidences. -- Pestes. -- Le choléra. -- Les 12 000 francs de
+ Madame la duchesse de Berry. -- Échantillons. -- Convoi du
+ général Lamarque. -- Madame la duchesse de Berry descend en
+ Provence et arrive dans la Vendée 415
+
+
+LIVRE II
+
+ Mon arrestation. -- Passage de ma loge de voleur au cabinet de
+ toilette de Mademoiselle Gisquet. -- Achille de Harlay. -- Juge
+ d'instruction: M. Desmortiers. -- Ma vie chez M. Gisquet. -- Je
+ suis mis en liberté. -- Lettre à M. le Ministre de la Justice et
+ réponse. -- Offre de ma pension de pair par Charles X: Ma
+ réponse. -- Billet de madame la duchesse de Berry. -- Lettre à
+ Béranger. -- Départ de Paris. -- Journal de Paris à Lugano. --
+ M. Augustin Thierry. -- Chemin du Saint-Gothard. -- Vallée de
+ Schoellenen. -- Pont du Diable. -- Le Saint-Gothard. --
+ Description de Lugano. -- Les montagnes. -- Courses autour de
+ Lucerne. -- Clara Wendel. -- Prière des paysans. -- M. A. Dumas.
+ -- Madame de Colbert. -- Lettre à M. de Bérenger. -- Zurich. --
+ Constance. -- Madame Récamier. -- Madame la duchesse de
+ Saint-Leu. -- Madame de Saint-Leu après avoir lu la dernière
+ lettre de M. de Chateaubriand. -- Après avoir lu une note signée
+ Hortense. -- Arenenberg. -- Retour à Genève. -- Coppet. --
+ Tombeau de Madame de Staël. -- Promenade. -- Lettre au prince
+ Louis-Napoléon. -- Lettres au ministre de la Justice, au
+ président du Conseil, à madame la duchesse de Berry. -- J'écris
+ mon mémoire sur la captivité de la princesse. -- Circulaire aux
+ rédacteurs en chef des journaux. -- Extrait du _Mémoire sur la
+ captivité de madame la duchesse de Berry_. -- Mon procès. --
+ Popularité. 511
+
+
+APPENDICE
+
+
+ I. La mort de Léon XII 611
+ II. Le conclave de 1829 614
+ III. Le Journal secret du conclave 617
+ IV. Dans les Pyrénées 622
+ V. Le Départ de Cherbourg 628
+ VI. Le sac de Saint-Germain-l'Auxerrois 631
+ VII. Chateaubriand et le Journal du maréchal de Castellane 634
+ VIII. Lettres de Genève 638
+ IX. La Némésis de Barthélemy, Chateaubriand, Lamartine
+ et Balzac 642
+ X. La duchesse de Berry en Vendée 647
+ XI. L'arrestation de Chateaubriand 649
+ XII. Jeune fille et jeune fleur 651
+ XIII. Chateaubriand, et M. Bertin aîné 635
+ Table. 661
+
+
+Paris. (France).--Imp. PAUL DUPONT (Cl.).--9.8.1925
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires d'Outre-Tombe, by
+François-René Chateaubriand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE ***
+
+***** This file should be named 28930-8.txt or 28930-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/2/8/9/3/28930/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers Gallica
+- Bibliothèque Nationale de France and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/28930-8.zip b/28930-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..3715107
--- /dev/null
+++ b/28930-8.zip
Binary files differ
diff --git a/28930-h.zip b/28930-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..e840309
--- /dev/null
+++ b/28930-h.zip
Binary files differ
diff --git a/28930-h/28930-h.htm b/28930-h/28930-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..aea9f8b
--- /dev/null
+++ b/28930-h/28930-h.htm
@@ -0,0 +1,21324 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html lang="fr">
+
+<head>
+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1">
+<title>The Project Gutenberg e-Book of Mémoires d'Outre-Tombe, Tome V, by Chateaubriand</title>
+
+
+<style type="text/css">
+<!--
+body {font-size: 1em; text-align: justify; margin-left: 5%; margin-right: 8%;}
+
+h1 {font-size: 130%; text-align: center; margin-top: 4em;}
+h2 {font-size: 115%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em; line-height: 2em;}
+
+a:focus, a:active {outline:#ffee66 solid 2px; background-color:#ffee66;}
+a:focus img, a:active img {outline: #ffee66 solid 2px; }
+
+ul.none {list-style-type: none;}
+ul.roman {list-style-type: upper-roman;}
+sup {line-height: 0em; font-variant: normal;}
+
+p {text-indent: 1em;}
+p.index {margin-left: 10%; margin-right: 10%; text-indent: 0em;}
+p.resume {margin-left: 5%; margin-right: 5%; margin-bottom: 2em; text-indent: 0em;}
+div.quote {margin-top: 1.5em; margin-bottom: 1.5em;}
+
+.pagenum {visibility: hidden;
+ position: absolute; right:0; text-align: right;
+ font-size: 10px;
+ font-weight: normal; font-variant: normal;
+ font-style: normal; letter-spacing: normal;
+ color: #C0C0C0; background-color: inherit;}
+
+.p2 {margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;}
+.p4 {margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;}
+
+.center {text-align: center; text-indent: 0em;}
+.right {text-align: right; margin-right: 10%;}
+.figcenter {margin: auto; text-align: center;}
+
+.add1em {margin-left: 1em;}
+.add2em {margin-left: 2em;}
+.add3em {margin-left: 3em;}
+.add4em {margin-left: 4em;}
+.add12em {margin-left: 12em;}
+
+.toc {margin-left: 10%; margin-right: 10%; text-indent: 0em;}
+.poem {margin-left: 10%; font-size: 95%; text-indent: 0em;}
+.poem p {text-indent: 0em;}
+.poem25 {margin-left: 25%; font-size: 95%; text-indent: 0em;}
+.poem25 p {text-indent: 0em;}
+.quote {margin-left: 5%; margin-right: 5%; font-size: 95%;}
+.ralign {position: absolute; right: 10%; top: auto;}
+.spaced1 {letter-spacing: 1em; font-weight: bold;}
+.wspaced1 {word-spacing: 1em; font-weight: bold;}
+.noindent {text-indent: 0em;}
+
+.smcap {font-variant: small-caps;}
+.smaller {font-size: smaller;}
+.small {font-size: 70%;}
+
+-->
+</style>
+
+</head>
+
+<body>
+
+
+<pre>
+
+Project Gutenberg's Mémoires d'Outre-Tombe, by François-René Chateaubriand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires d'Outre-Tombe
+ Tome V
+
+Author: François-René Chateaubriand
+
+Editor: Edmond Biré
+
+Release Date: May 22, 2009 [EBook #28930]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers Gallica
+- Bibliothèque Nationale de France and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<h2>CHATEAUBRIAND</h2>
+
+<h1>MÉMOIRES<br> D'OUTRE-TOMBE</h1>
+
+<p class="center p2">NOUVELLE ÉDITION<br>
+Avec une Introduction, des Notes et des Appendices</p>
+
+<p class="center"><span class="smaller">PAR</span><br>
+Edmond BIRÉ</p>
+
+<h2>TOME V</h2>
+
+<p class="center p4 smaller">PARIS<br>
+LIBRAIRIE GARNIER FRÈRES<br>
+6, RUE DES SAINTS-PÈRES</p>
+
+<p class="center p4 smaller">KRAUS REPRINT<br>
+Nendeln/Liechtenstein<br>
+1975</p>
+
+<p class="center p4 smaller"><span lang="en">Reprinted by permission of the original publishers<br>
+
+KRAUS REPRINT<br>
+A Division of<br>
+KRAUS-THOMSON ORGANIZATION LIMITED</span><br>
+<span lang="de">Nendeln/Liechtenstein</span><br>
+1975<br>
+<span lang="en">Printed in Germany</span><br>
+<span lang="de">Lessingdruckerei Wiesbaden</span></p>
+
+
+<h1><span class="pagenum"><a id="page001" name="page001"></a>(p. 001)</span> MÉMOIRES</h1>
+
+
+<h1>LIVRE XII</h1>
+
+<p class="resume">
+ Ambassade de Rome. &mdash; Trois espèces de matériaux. &mdash; Journal de
+ route. &mdash; Lettres à madame Récamier. &mdash; Léon XII et les
+ cardinaux. &mdash; Les ambassadeurs. &mdash; Les anciens artistes et les
+ artistes nouveaux. &mdash; Ancienne Société romaine. &mdash; M&oelig;urs
+ actuelles de Rome. &mdash; Les lieux et le paysage. &mdash; Lettre à M.
+ Villemain. &mdash; À madame Récamier. &mdash; Explication sur le mémoire
+ qu'on va lire. &mdash; Lettre à M. le comte de la Ferronnays. &mdash;
+ Mémoire. &mdash; À madame Récamier. &mdash; À la même. &mdash; À madame
+ Récamier. &mdash; À M. Thierry. &mdash; Dépêche à M. le comte de la
+ Ferronnays. &mdash; À madame Récamier. &mdash; À la même. &mdash; Dépêche à M.
+ le comte Portalis. &mdash; Mort de Léon XII. &mdash; Dépêche à M. la comte
+ Portalis. &mdash; À madame Récamier.</p>
+
+<p>Le livre précédent, que je viens d'écrire en 1839, rejoint ce livre de
+mon ambassade de Rome, écrit en 1828 et 1829, il y a dix ans<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Lien vers la note 1"><span class="smaller">[1]</span></a>. Mes
+<i>Mémoires</i>, comme Mémoires, ont gagné au récit de la vie de madame
+Récamier: d'autres personnages ont été amenés sur la scène; on a vu
+Naples sous Murat, Rome sous Bonaparte, le Pape délivré revenu à
+Saint-Pierre; des lettres inédites de madame de Staël, de Benjamin
+<span class="pagenum"><a id="page002" name="page002"></a>(p. 002)</span> Constant, de Canova, de La Harpe, de madame de Genlis, de
+Lucien Bonaparte, de Moreau, de Bernadotte, de Murat, sont conservées;
+des récits de Benjamin Constant le montrent sous un jour nouveau. J'ai
+introduit le lecteur dans un petit <i>canton détourné</i> de l'empire, tandis
+que cet empire accomplissait son mouvement universel; je me trouve
+maintenant conduit à mon ambassade de Rome. On aura été délassé de moi
+par la distraction d'un sujet étranger: c'est tout profit pour le
+lecteur.</p>
+
+<p>Pour ce livre de mon ambassade de Rome, les matériaux ont abondé; ils
+sont de trois sortes:</p>
+
+<p>Les premiers contiennent l'histoire de mes sentiments intimes et de ma
+vie privée racontée dans les lettres adressées à madame Récamier.</p>
+
+<p>Les seconds exposent ma vie publique; ce sont mes dépêches.</p>
+
+<p>Les troisièmes sont un mélange de détails historiques sur les papes, sur
+l'ancienne société de Rome, sur les changements arrivés de siècles en
+siècles dans cette société, etc.</p>
+
+<p>Parmi ces investigations se trouvent des pensées et des descriptions,
+fruit de mes promenades. Tout cela a été écrit dans l'espace de sept
+mois, temps de la durée de mon ambassade, au milieu des fêtes ou des
+occupations sérieuses<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Lien vers la note 2"><span class="smaller">[2]</span></a>. Néanmoins, ma santé était altérée: je ne
+pouvais lever les yeux sans éprouver des éblouissements; pour admirer le
+ciel, j'étais obligé de le placer autour de moi, en montant au haut d'un
+<span class="pagenum"><a id="page003" name="page003"></a>(p. 003)</span> palais ou d'une colline. Mais je guéris la lassitude du corps
+par l'application de l'esprit: l'exercice de ma pensée renouvelle mes
+forces physiques; ce qui tuerait un autre homme me fait vivre.</p>
+
+<p>Au revu de tout cela, une chose m'a frappé: à mon arrivée dans la ville
+éternelle, je sens une certaine déplaisance, et je crois un moment que
+tout est changé; peu à peu la fièvre des ruines me gagne, et je finis,
+comme mille autres voyageurs, par adorer ce qui m'avait laissé froid
+d'abord. La nostalgie est le regret du pays natal: aux rives du Tibre on
+a aussi le <i>mal du pays</i>, mais il produit un effet opposé à son effet
+accoutumé: on est saisi de l'amour des solitudes et du dégoût de la
+patrie. J'avais déjà éprouvé <i>ce mal</i> lors de mon premier séjour, et
+j'ai pu dire:</p>
+
+<p class="poem25">Agnosco veteris vestigia flammæ<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Lien vers la note 3"><span class="smaller">[3]</span></a>.</p>
+
+<p>Vous savez qu'à la formation du ministère Martignac le seul nom de
+l'Italie avait fait disparaître le reste de mes répugnances; mais je ne
+suis jamais sûr de mes dispositions en matière de joie: je ne fus pas
+plus tôt parti avec madame de Chateaubriand que ma tristesse naturelle
+me rejoignit en chemin. Vous allez vous en convaincre par mon journal de
+route:</p>
+
+<p class="p2 right">«Lausanne, 22 septembre 1828.</p>
+
+<p>«J'ai quitté Paris le 14 de ce mois; j'ai passé le 16 à
+Villeneuve-sur-Yonne<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Lien vers la note 4"><span class="smaller">[4]</span></a>: que de souvenirs! <span class="pagenum"><a id="page004" name="page004"></a>(p. 004)</span> Joubert a disparu;
+le château abandonné de Passy a changé de maître; il m'a été dit: «Soyez
+la cigale des nuits. <i>Esto cicada noctium.</i>»</p>
+
+<p class="p2 right">«Arona, 25 septembre.</p>
+
+<p>«Arrivé à Lausanne le 22, j'ai suivi la route par laquelle ont disparu
+deux autres femmes qui m'avaient voulu du bien et qui, dans l'ordre de
+la nature, me devaient survivre: l'une, madame la marquise de Custine,
+est venue mourir à Bex; l'autre, madame la duchesse de Duras, il n'y a
+pas encore un an, courait au Simplon, fuyant devant la mort qui
+l'atteignit à Nice<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Lien vers la note 5"><span class="smaller">[5]</span></a>.</p>
+
+<p class="poem25">
+ <i>Noble Clara</i>, digne et constante amie,<br>
+ Ton souvenir ne vit plus en ces lieux;<br>
+ De ce tombeau l'on détourne les yeux;<br>
+ Ton nom s'efface et le monde t'oublie!</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page005" name="page005"></a>(p. 005)</span> «Le dernier billet que j'ai reçu de madame de Duras fait sentir
+l'amertume de cette dernière goutte de la vie qu'il nous faudra tous
+épuiser:</p>
+
+<div class="quote">
+<p class="p2 right">«Nice, 14 novembre 1828</p>
+
+ <p>«Je vous ai envoyé un <i>asclepias carnata</i>: c'est un laurier
+ grimpant de pleine terre qui ne craint pas le froid et qui a une
+ fleur rouge comme le camélia, qui sent excellent; mettez-le sous
+ les fenêtres de la Bibliothèque du Bénédictin.</p>
+
+ <p>«Je vous dirai un mot de mes nouvelles: c'est toujours la même
+ chose; je languis sur mon canapé toute la journée, c'est-à-dire
+ tout le temps où je ne suis pas en voiture ou à marcher dehors;
+ ce que je ne puis faire au delà d'une demi-heure. Je rêve au
+ passé; ma vie a été si agitée, si variée, que je ne puis dire que
+ j'éprouve un violent ennui: si je pouvais seulement coudre ou
+ faire de la tapisserie, je ne me trouverais pas malheureuse. Ma
+ vie présente est si éloignée de ma vie passée, qu'il me semble
+ que je lis des mémoires, ou que je regarde un spectacle<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Lien vers la note 6"><span class="smaller">[6]</span></a>.»</p>
+</div>
+
+<p>«Ainsi je suis rentré dans l'Italie privé de mes appuis, comme j'en
+sortis il y a vingt-cinq ans. Mais, à cette première époque, je pouvais
+réparer mes pertes; aujourd'hui qui voudrait s'associer à <span class="pagenum"><a id="page006" name="page006"></a>(p. 006)</span>
+quelques vieux jours? Personne ne se soucie d'habiter une ruine.</p>
+
+<p>«Au village même du Simplon, j'ai vu le premier sourire d'une heureuse
+aurore. Les rochers, dont la base s'étendait noircie à mes pieds,
+resplendissaient de rose au haut de la montagne, frappés des rayons du
+soleil. Pour sortir des ténèbres, il suffit de s'élever vers le ciel.</p>
+
+<p>«Si l'Italie avait déjà perdu pour moi de son éclat lors de mon voyage à
+Vérone en 1822, dans cette année 1828 elle m'a paru encore plus
+décolorée; j'ai mesuré les progrès du temps. Appuyé sur le balcon de
+l'auberge à Arona, je regardais les rivages du lac Majeur, peints de
+l'or du couchant et bordés de flots d'azur. Rien n'était doux comme ce
+paysage, que le château bordait de ses créneaux. Ce spectacle ne me
+portait ni plaisir ni sentiment. Les années printanières marient à ce
+qu'elles voient leurs espérances; un jeune homme va errant avec ce qu'il
+aime, ou avec les souvenirs du bonheur absent. S'il n'a aucun lien, il
+en cherche; il se flatte à chaque pas de trouver quelque chose; des
+pensées de félicité le suivent: cette disposition de son âme se
+réfléchit sur les objets.</p>
+
+<p>«Au surplus, je m'aperçois moins du rapetissement de la société actuelle
+lorsque je me trouve seul. Laissé à la solitude dans laquelle Bonaparte
+a laissé le monde, j'entends à peine les générations débiles qui passent
+et vagissent au bord du désert.»</p>
+
+<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page007" name="page007"></a>(p. 007)</span> «Bologne, 28 septembre 1828.</p>
+
+<p>«À Milan, en moins d'un quart d'heure, j'ai compté dix-sept bossus
+passant sous la fenêtre de mon auberge. La schlague allemande a déformé
+la jeune Italie.</p>
+
+<p>«J'ai vu dans son sépulcre saint Charles Borromée dont je venais de
+toucher la crèche à Arona. Il comptait deux cent quarante-quatre années
+de mort. Il n'était pas beau.</p>
+
+<p>«À Borgo San Donnino, madame de Chateaubriand est accourue dans ma
+chambre au milieu de la nuit: elle avait vu tomber ses robes et son
+chapeau de paille des chaises où ils étaient suspendus. Elle en avait
+conclu que nous étions dans une auberge hantée des esprits ou habitée
+par des voleurs. Je n'avais éprouvé aucune commotion dans mon lit: il
+était pourtant vrai qu'un tremblement de terre s'était fait sentir dans
+l'Apennin: ce qui renverse les cités peut faire tomber les vêtements
+d'une femme. C'est ce que j'ai dit à madame de Chateaubriand; je lui ai
+dit aussi que j'avais traversé sans accident, en Espagne, dans la Vega
+du Xenil, un village culbuté la veille par une secousse souterraine. Ces
+hautes consolations n'ont pas eu le moindre succès, et nous nous sommes
+empressés de quitter cette caverne d'assassins.</p>
+
+<p>«La suite de ma course m'a montré partout la fuite des hommes et
+l'inconstance des fortunes. À Parme, j'ai trouvé le portrait de la veuve
+de Napoléon; cette fille des Césars est maintenant la femme <span class="pagenum"><a id="page008" name="page008"></a>(p. 008)</span> du
+comte de Neipperg<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Lien vers la note 7"><span class="smaller">[7]</span></a>; cette mère du fils du conquérant a donné des
+frères à ce fils<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Lien vers la note 8"><span class="smaller">[8]</span></a>: elle fait garantir les dettes qu'elle entasse par
+un petit Bourbon qui demeure à Lucques, et qui doit, s'il y a lieu,
+hériter du duché de Parme<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Lien vers la note 9"><span class="smaller">[9]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page009" name="page009"></a>(p. 009)</span> «Bologne me semble moins désert qu'à l'époque de mon premier
+voyage. J'y ai été reçu avec les honneurs dont on assomme les
+ambassadeurs. J'ai visité un beau cimetière: je n'oublie jamais les
+morts; c'est notre famille.</p>
+
+<p>«Je n'avais jamais si bien admiré les Carrache qu'à la nouvelle galerie
+de Bologne. J'ai cru voir la sainte Cécile de Raphaël pour la première
+fois, tant elle était plus divine qu'au Louvre, sous notre ciel
+barbouillé de suie.»</p>
+
+<p class="p2 right">«Ravenne, 1<sup>er</sup> octobre 1828.</p>
+
+<p>«Dans la Romagne, pays que je ne connaissais pas, une multitude de
+villes, avec leurs maisons enduites d'une chaux de marbre, sont perchées
+sur le haut de diverses petites montagnes, comme des compagnies de
+pigeons blancs. Chacune de ces villes offre quelques chefs-d'&oelig;uvre
+des arts modernes ou quelques monuments de l'antiquité. Ce canton de
+l'Italie renferme toute l'histoire romaine; il faudrait le parcourir
+Tite-Live, Tacite et Suétone à la main.</p>
+
+<p>«J'ai traversé Imola, évêché de Pie VII, et Faenza. À Forli je me suis
+détourné de ma route pour visiter à Ravenne le tombeau de Dante. En
+approchant du monument, j'ai été saisi de ce frisson d'admiration que
+donne une grande renommée, quand le maître de cette renommée a été
+malheureux. Alfieri, qui <span class="pagenum"><a id="page010" name="page010"></a>(p. 010)</span> avait sur le front <i>il pallor della
+morte e la speranza</i>, se prosterna sur ce marbre et lui adressa ce
+sonnet: <i>O gran Padre Alighier!</i> Devant le tombeau je m'appliquais ce
+vers du Purgatoire:</p>
+
+<p class="poem">
+ <span class="spaced1">..........</span>Frate,<br>
+ Lo mondo è cieco, e tu vien ben da lui<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Lien vers la note 10"><span class="smaller">[10]</span></a>.</p>
+
+<p>«Béatrice m'apparaissait; je la voyais telle qu'elle était lorsqu'elle
+inspirait à son poète le désir <i>de soupirer et de mourir de pleurs</i>:</p>
+
+<p class="poem">
+ Di sospirare, e di morir di pianto.</p>
+
+<p>«Ô ma pieuse chanson, dit le père des muses modernes, va pleurant à
+présent! va retrouver les femmes et les jeunes filles à qui tes s&oelig;urs
+avaient accoutumé de porter la joie! Et toi, qui es fille de la
+tristesse, va-t-en, inconsolée, demeurer avec Béatrice.»</p>
+
+<p>«Et pourtant le créateur d'un nouveau monde de poésie oublia Béatrice
+quand elle eut quitté la terre! il ne la retrouva, pour l'adorer dans
+son génie, que quand il fut détrompé. Béatrice lui en fait le reproche,
+lorsqu'elle se prépare à montrer le ciel à son amant: «Je l'ai soutenu
+(Dante), dit-elle aux puissances du paradis, je l'ai soutenu quelque
+temps par mon visage et mes yeux d'enfant; mais quand je fus sur le
+seuil de mon second âge et que je changeai de vie, il me quitta et se
+donna à d'autres.»</p>
+
+<p>«Dante refusa de rentrer dans sa patrie au prix <span class="pagenum"><a id="page011" name="page011"></a>(p. 011)</span> d'un pardon.
+Il répondit à l'un de ses parents: «Si pour retourner à Florence il
+n'est d'autre chemin que celui qui m'est ouvert, je n'y retournerai
+point. Je puis partout contempler les astres et le soleil.» Dante dénia
+ses jours aux Florentins, et Ravenne leur a dénié ses cendres, alors
+même que Michel-Ange, génie ressuscité du poète, se promettait de
+décorer à Florence le monument funèbre de celui qui avait appris <i>come
+l'uom s'eterna</i><a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Lien vers la note 11"><span class="smaller">[11]</span></a>.</p>
+
+<p>«Le peintre du <i>Jugement dernier</i>, le sculpteur de <i>Moïse</i>, l'architecte
+de la <i>Coupole de Saint-Pierre</i>, l'ingénieur du <i>vieux bastion de
+Florence</i>, le poète <i>des Sonnets adressés à Dante</i>, se joignit à ses
+compatriotes et appuya de ces mots la requête qu'ils présentèrent à Léon
+X: «<i>Io Michel Agnolo, scultore, il medesimo a Vostra Santità supplico,
+offerendomi al divin poeta fare la sepoltura sua condecente e in loco
+onorevole in questa città.</i>»</p>
+
+<p>«Michel-Ange, dont le ciseau fut trompé dans son espérance, eut recours
+à son crayon pour élever à cet autre lui-même un autre mausolée. Il
+dessina les principaux sujets de la <i>Divina Commedia</i> sur les marges
+d'un exemplaire in-folio des &oelig;uvres du grand poète; un navire, qui
+portait de Livourne à Citiva-Vecchia ce double monument, fit naufrage.</p>
+
+<p>«Je m'en revenais tout ému et ressentant quelque chose de cette
+commotion mêlée d'une terreur divine que j'éprouvai à Jérusalem, lorsque
+mon <i>cicerone</i> m'a proposé de me conduire à la maison de <span class="pagenum"><a id="page012" name="page012"></a>(p. 012)</span> lord
+Byron. Eh! que me faisaient Childe-Harold et la signora Giuccioli en
+présence de Dante et de Béatrice! Le malheur et les siècles manquent
+encore à Childe-Harold; qu'il attende l'avenir. Byron a été mal inspiré
+dans sa prophétie de Dante.</p>
+
+<p>«J'ai retrouvé Constantinople à Saint-Vital et à Saint-Apollinaire<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Lien vers la note 12"><span class="smaller">[12]</span></a>.
+Honorius et sa poule ne m'importaient guère; j'aime mieux Placidie et
+ses aventures, dont le souvenir me revenait dans la basilique de
+Saint-Jean-Baptiste; c'est le roman chez les barbares<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Lien vers la note 13"><span class="smaller">[13]</span></a>. Théodoric
+reste grand, bien qu'il ait fait mourir Boèce. Ces Goths étaient d'une
+race supérieure; Amalasonte, bannie dans une île du lac de Bolsène,
+s'efforça, avec son ministre Cassiodore, de conserver ce qui restait de
+la civilisation romaine. Les Exarques apportèrent à Ravenne la <span class="pagenum"><a id="page013" name="page013"></a>(p. 013)</span>
+décadence de leur empire. Ravenne fut lombarde sous Astolphe; les
+Carlovingiens la rendirent à Rome. Elle devint sujette de son
+archevêque, puis elle se changea de république en tyrannie, finalement,
+après avoir été guelfe ou gibeline; après avoir fait partie des États
+vénitiens, elle est retournée à l'Église sous le pape Jules II, et ne
+vit plus aujourd'hui que par le nom de Dante.</p>
+
+<p>«Cette ville, que Rome enfanta dans son âge avancé, eut, dès sa
+naissance, quelque chose de la vieillesse de sa mère. À tout prendre, je
+vivrais bien ici; j'aimerais à aller à la colonne des Français, élevée
+en mémoire de la bataille de Ravenne<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Lien vers la note 14"><span class="smaller">[14]</span></a>. Là se trouvèrent le cardinal
+de Médicis (Léon X) et Arioste, Bayard et Lautrec, frère de la comtesse
+de Chateaubriand<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Lien vers la note 15"><span class="smaller">[15]</span></a>. Là fut tué à l'âge de vingt-quatre ans le beau
+Gaston de Foix: «Nonobstant toute l'artillerie tirée par les Espagnols,
+les François marchoient toujours, dit le <i>Loyal serviteur</i>; depuis que
+Dieu créa ciel et terre, ne fut un plus cruel ne plus dur assaut entre
+François et Espagnols. Ils se reposoient les uns devant les autres pour
+reprendre leur haleine; puis, baissant la vue, ils recommençoient de
+plus belle en criant: France et Espagne!» Il ne resta de tant de
+guerriers que quelques chevaliers, qui alors affranchis de la gloire
+endossèrent le froc.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page014" name="page014"></a>(p. 014)</span> «On voyait aussi dans quelque chaumière une jeune fille qui, en
+tournant son fuseau, embarrassait ses doigts délicats dans du chanvre;
+elle n'avait pas l'habitude d'une pareille vie: c'était une Trivulce.
+Quand, à travers sa porte entre-baillée, elle voyait deux lames se
+rejoindre dans l'étendue des flots, elle sentait sa tristesse
+s'accroître: cette femme avait été aimée d'un grand roi. Elle continuait
+d'aller tristement, par un chemin isolé, de sa chaumière à une église
+abandonnée et de cette église à sa chaumière.</p>
+
+<p>«L'antique forêt que je traversais était composée de pins esseulés; ils
+ressemblaient à des mâts de galères engravées dans le sable. Le soleil
+était près de se coucher lorsque je quittai Ravenne; j'entendis le son
+lointain d'une cloche qui tintait: elle appelait les fidèles à la
+prière.»</p>
+
+<p class="p2 right">«Ancône, 3 et 4 octobre.</p>
+
+<p>«Revenu à Forli, je l'ai quitté de nouveau sans avoir vu sur ses
+remparts croulants l'endroit d'où la duchesse Catherine Sforze<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Lien vers la note 16"><span class="smaller">[16]</span></a>
+déclara à ses ennemis, prêts à égorger son fils unique, qu'elle pouvait
+encore être mère. Pie VII, né à Césène, fut <span class="pagenum"><a id="page015" name="page015"></a>(p. 015)</span> moine dans
+l'admirable couvent de la <i>Madona del Monte</i>.</p>
+
+<p>«Je traversai près de Savignano la ravine d'un petit torrent: quand on
+me dit que j'avais passé le Rubicon, il me sembla qu'un voile se levait
+et que j'apercevais la terre du temps de César. Mon Rubicon, à moi,
+c'est la vie: depuis longtemps j'en ai franchi le premier bord.</p>
+
+<p>«À Rimini, je n'ai rencontré ni Françoise, ni l'autre ombre sa compagne,
+<i>qui au vent semblaient si légères</i>:</p>
+
+<p class="poem">E paion si al vento esser leggieri<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Lien vers la note 17"><span class="smaller">[17]</span></a>.</p>
+
+<p>«Rimini, Pesaro, Fano, Sinigaglia, m'ont amené à Ancône sur des ponts et
+sur des chemins laissés par les Augustes. Dans Ancône on célèbre
+aujourd'hui la fête du pape; j'en entends la musique à l'arc triomphal
+de Trajan: double souveraineté de la ville éternelle.»</p>
+
+<p class="p2 right">«Lorette, 5 et 6 octobre.</p>
+
+<p>«Nous sommes venus coucher à Lorette. Le territoire offre un <i>spécimen</i>
+parfaitement conservé de la <i>colonie romaine</i>. Les paysans fermiers de
+<i>Notre-Dame</i> sont dans l'aisance et paraissent heureux; les paysannes,
+belles et gaies, portent une fleur à leur chevelure. Le
+prélat-gouverneur nous a donné l'hospitalité. Du haut des clochers et du
+sommet de quelques éminences de la ville, on a des perspectives riantes
+sur les campagnes, sur Ancône et sur la mer. Le soir nous avons eu une
+tempête. Je me <span class="pagenum"><a id="page016" name="page016"></a>(p. 016)</span> plaisais à voir la <i>valentia muralis</i> et la
+fumeterre des chèvres s'incliner au vent sur les vieux murs. Je me
+promenais sous les galeries à double étage, élevées d'après les dessins
+de Bramante. Ces pavés seront battus des pluies de l'automne, ces brins
+d'herbe frémiront au souffle de l'Adriatique longtemps après que j'aurai
+passé.</p>
+
+<p>«À minuit j'étais retiré dans un lit de huit pieds carrés, consacré par
+Bonaparte; une veilleuse éclairait à peine la nuit de ma chambre; tout à
+coup une petite porte s'ouvre, et je vois entrer mystérieusement un
+homme menant avec lui une femme voilée. Je me soulève sur le coude et le
+regarde; il s'approche de mon lit et se hâte, en se courbant jusqu'à
+terre, de me faire mille excuses de troubler ainsi le repos de M.
+l'ambassadeur: mais il est veuf; il est un pauvre intendant; il désire
+marier sa <i>ragazza</i>, ici présente: malheureusement il lui manque quelque
+chose pour la dot. Il relève le voile de l'orpheline: elle était pâle,
+très jolie et tenait les yeux baissés avec une modestie convenable. Ce
+père de famille avait l'air de vouloir s'en aller et laisser la fiancée
+m'achever son histoire. Dans ce pressant danger, je ne demandai point à
+l'obligeant infortuné, comme demanda le bon chevalier à la mère de la
+jeune fille de Grenoble, si elle était vierge; tout ébouriffé, je pris
+quelques pièces d'or sur la table près de mon lit; je les donnai, pour
+faire honneur au roi mon maître, à la <i>zitella, dont les yeux n'étaient
+pas enflés à force d'avoir pleuré</i>. Elle me baisa la main avec une
+reconnaissance infinie. Je ne prononçai pas un <span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span> mot, et,
+retombant sur mon immense couche comme si je voulais dormir, la vision
+de saint Antoine disparut. Je remerciai mon patron saint François dont
+c'était la fête; je restai dans les ténèbres moitié riant, moitié
+regrettant, et dans une admiration profonde de mes vertus.</p>
+
+<p>«C'était pourtant ainsi que je semais l'or, que j'étais ambassadeur,
+hébergé en toute pompe chez le gouverneur de Lorette, dans cette même
+ville où le Tasse était logé dans un mauvais bouge et où, faute d'un peu
+d'argent, il ne pouvait continuer sa route. Il paya sa dette à
+Notre-Dame de Lorette par sa <i>canzone</i>:</p>
+
+<p class="poem">Ecco fra le tempeste e i fieri venti.</p>
+
+<p>«Madame de Chateaubriand fit amende honorable de ma passagère fortune,
+en montant à genoux les degrés de la santa Chiesa. Après ma victoire de
+la nuit, j'aurais eu plus de droit que le roi de Saxe de déposer mon
+habit de noces au trésor de Lorette; mais je ne me pardonnerai jamais, à
+moi chétif enfant des muses, d'avoir été si puissant et si heureux, là
+où le chantre de la Jérusalem avait été si faible et si misérable!
+Torquato, ne me prends pas dans ce moment extraordinaire de mes
+inconstantes prospérités; la richesse n'est pas mon habitude; vois-moi
+dans mon passage à Namur, dans mon grenier à Londres, dans mon
+infirmerie à Paris, afin de me trouver avec toi quelque lointaine
+ressemblance.</p>
+
+<p>«Je n'ai point, comme Montaigne, laissé mon portrait en argent à
+Notre-Dame-de-Lorette, ni celui <span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span> de ma fille, <i>Leonora Montana,
+filia unica</i>; je n'ai jamais désiré me survivre; mais pourtant une
+fille, et qui porterait le nom de Léonore!»</p>
+
+<p class="p2 right">«Spoleto.</p>
+
+<p>«Après avoir quitté Lorette, passé Macerata, laissé Tolentino qui marque
+un pas de Bonaparte et rappelle un traité<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Lien vers la note 18"><span class="smaller">[18]</span></a>, j'ai gravi les derniers
+redans de l'Apennin. Le plateau de la montagne est humide et cultivé
+comme une houblonnière. À gauche étaient les mers de la Grèce, à droite
+celles de l'Ibérie; je pouvais être pressé du souffle des brises que
+j'avais respirées à Athènes et à Grenade. Nous sommes descendus vers
+l'Ombrie en circulant dans les volutes des gorges exfoliées, où sont
+suspendus dans des bouquets de bois les descendants de ces montagnards
+qui fournirent des soldats à Rome après la bataille de Trasimène.</p>
+
+<p>«Foligno possédait une Vierge de Raphaël qui est aujourd'hui au Vatican.
+<i>Vene</i>, dans une position charmante, est à la source du Clitumne. Le
+Poussin a reproduit ce site chaud et suave; Byron l'a froidement
+chanté<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Lien vers la note 19"><span class="smaller">[19]</span></a>.</p>
+
+<p>«Spoleto a donné le jour au pape actuel. Selon mon courrier
+Giorgini<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Lien vers la note 20"><span class="smaller">[20]</span></a>, Léon XII a placé dans cette <span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span> ville les galériens
+pour honorer sa patrie. Spoleto osa résister à Annibal. Elle montre
+plusieurs ouvrages de Lippi l'ancien, qui, nourri dans le cloître,
+esclave en Barbarie, espèce de Cervantes chez les peintres, mourut à
+soixante ans passés du poison que lui donnèrent les parents de Lucrèce,
+séduite par lui, croyait-on.»</p>
+
+<p class="p2 right">«Civita Castellana.</p>
+
+<p>«À Monte-Lupo, le comte Potocki s'ensevelit dans des laures charmantes;
+mais les pensées de Rome ne l'y suivirent-elles point? Ne se croyait-il
+pas transporté au milieu des <i>ch&oelig;urs des jeunes filles</i>? Et moi
+aussi, comme saint Jérôme, «j'ai passé, dans mon temps, le jour et la
+nuit à pousser des cris, à frapper ma poitrine jusqu'au moment où Dieu
+me renvoyait la paix.» Je regrette de ne plus être ce que j'ai été,
+<i>plango me non esse quod fuerim</i>.</p>
+
+<p>Après avoir dépassé les ermitages de Monte-Lupo, nous avons commencé à
+contourner la Somma. J'avais déjà suivi ce chemin dans mon premier
+voyage de Florence à Rome par Pérouse, en accompagnant une femme
+mourante....</p>
+
+<p>À la nature de la lumière et à une sorte de vivacité du paysage, je me
+serais cru sur une des croupes des Alleghanis, n'était qu'un haut
+aqueduc, <span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span> surmonté d'un pont étroit, me rappelait un ouvrage de
+Rome auquel les ducs lombards de Spoleto avaient mis la main: les
+Américains n'en sont pas encore à ces monuments qui viennent après la
+liberté. J'ai monté la Somma à pied, près des b&oelig;ufs de Clitumne qui
+traînaient madame l'ambassadrice à son triomphe. Une jeune chevrière
+maigre, légère et gentille comme sa bique, me suivait, avec son petit
+frère, dans ces opulentes campagnes, en me demandant la <i>carità</i>: je la
+lui ai faite en mémoire de madame de Beaumont dont ces lieux ne se
+souviennent plus.</p>
+
+<p class="poem25">
+ Alas! regardless of their doom,<br>
+ The little victims play!<br>
+ No sense have they of ills to come,<br>
+ Nor care beyond to-day.</p>
+
+<p>«Hélas! sans souci de leur destinée, folâtrent les petites victimes!
+Elles n'ont ni prévision des maux à venir, ni soin d'outre-journée<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Lien vers la note 21"><span class="smaller">[21]</span></a>.»</p>
+
+<p>«J'ai retrouvé Terni et ses cascades. Une campagne plantée d'oliviers
+m'a conduit à Narni; puis, en passant par Otricoli, nous sommes venus
+nous arrêter à la triste Civita Castellana. Je voudrais bien aller à
+<i>Santa-Maria di Falleri</i> pour voir une ville qui n'a plus que la peau,
+son enceinte: à l'intérieur elle était vide: <i>misère humaine à Dieu
+ramène</i>. Laissons passer mes grandeurs et je reviendrai chercher la
+ville des Falisques. Du tombeau de Néron, je vais montrer bientôt à ma
+<span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span> femme la croix de Saint-Pierre qui domine la ville des
+Césars.»</p>
+
+<p class="p2">Vous venez de parcourir mon journal de route, vous allez lire mes
+lettres à madame Récamier, entremêlées, comme je l'ai annoncé, de pages
+historiques.</p>
+
+<p>Parallèlement vous trouverez mes dépêches. Ici paraîtront distinctement
+les deux hommes qui existent en moi.</p>
+
+<p class="p2 center smcap">À MADAME RÉCAMIER.</p>
+
+<p class="right">«Rome, ce 11 octobre 1828.
+
+<p>«J'ai traversé cette belle contrée, remplie de votre souvenir; il me
+consolait, sans pourtant m'ôter la tristesse de tous les autres
+souvenirs que je rencontrais à chaque pas. J'ai revu cette mer
+Adriatique que j'avais traversée il y a plus de vingt ans, dans quelle
+disposition d'âme! À Terni, je m'étais arrêté avec une pauvre expirante.
+Enfin, je suis entré dans Rome. Ses monuments, après ceux d'Athènes,
+comme je le craignais, m'ont paru moins parfaits. Ma mémoire des lieux,
+étonnante et cruelle à la fois, ne m'avait pas laissé oublier une seule
+pierre....</p>
+
+<p>«Je n'ai vu personne encore, excepté le secrétaire d'État, le cardinal
+Bernetti. Pour avoir à qui parler, je suis allé chercher Guérin<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Lien vers la note 22"><span class="smaller">[22]</span></a>,
+hier au coucher du <span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span> soleil: il a paru charmé de ma visite. Nous
+avons ouvert une fenêtre sur Rome et admiré l'horizon. C'est la seule
+chose qui soit restée, pour moi, telle que je l'ai vue: mes yeux ou les
+objets ont changé; peut-être les uns et les autres<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Lien vers la note 23"><span class="smaller">[23]</span></a>.»</p>
+
+<p class="p2">Les premiers moments de mon séjour à Rome furent employés à des visites
+officielles. Sa Sainteté me reçut en audience privée; les audiences
+publiques ne sont plus d'usage et coûtent trop cher. Léon XII<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Lien vers la note 24"><span class="smaller">[24]</span></a>,
+prince d'une grande taille et d'un air à la fois serein et triste,
+<span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span> est vêtu d'une simple soutane blanche; il n'a aucun faste et
+se tient dans un cabinet pauvre, presque sans meubles. Il ne mange
+presque pas; il vit, avec son chat, d'un peu de <i>polenta</i><a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Lien vers la note 25"><span class="smaller">[25]</span></a>. Il se
+sait très malade et se voit dépérir avec une résignation qui tient de la
+joie chrétienne: il mettrait volontiers, comme Benoît XIV, son cercueil
+sous son lit. Arrivé à la porte des appartements du pape, un abbé me
+conduit par des corridors noirs jusqu'au refuge ou au sanctuaire de Sa
+Sainteté. Elle ne se donne pas le temps de s'habiller, de peur de me
+faire attendre; elle se lève, vient au-devant de moi, ne me permet
+jamais de mettre un genou en terre pour baiser le bas de sa robe au lieu
+de sa mule, et me conduit par la main jusqu'au siège placé à droite de
+son indigent fauteuil. Assis, nous causons.</p>
+
+<p>Le lundi je me rends à sept heures du matin chez le secrétaire d'État,
+Bernetti<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Lien vers la note 26"><span class="smaller">[26]</span></a>, homme d'affaires et de plaisir. Il est lié avec la
+princesse Doria; il connaît le siècle et n'a accepté le chapeau de
+cardinal qu'à son corps défendant. Il a refusé d'entrer dans l'Église,
+n'est sous-diacre qu'à brevet, et se pourrait marier demain en rendant
+son chapeau. Il croit à des révolutions et il va jusqu'à penser que, si
+sa vie est longue, il a des chances de voir la chute temporelle de la
+papauté.</p>
+
+<p>Les cardinaux sont partagés en trois <i>factions</i>:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span> La première se compose de ceux qui cherchent à marcher avec le
+temps et parmi lesquels se rangent Benvenuti et Oppizzoni<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Lien vers la note 27"><span class="smaller">[27]</span></a>.
+Benvenuti<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Lien vers la note 28"><span class="smaller">[28]</span></a> s'est rendu célèbre par l'extirpation du brigandage et sa
+mission à Ravenne après le cardinal Rivarola<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Lien vers la note 29"><span class="smaller">[29]</span></a>; Oppizzoni, archevêque
+de Bologne, s'est concilié les diverses opinions dans cette ville
+industrielle et littéraire, difficile à gouverner.</p>
+
+<p>La seconde <i>faction</i> se forme des <i>zelanti</i>, qui tentent de rétrograder:
+un de leurs chefs est le cardinal Odescalchi.</p>
+
+<p>Enfin la troisième <i>faction</i> comprend les immobiles, vieillards qui ne
+veulent ou ne peuvent aller ni en avant ni en arrière: parmi ces vieux
+on trouve le cardinal Vidoni, espèce de gendarme du traité de Tolentino:
+gros et grand, visage allumé, calotte de travers. Quand on lui dit qu'il
+a des chances à la papauté, il répond: <i>Lo santo Spirito sarebbe dunque
+ubriaco!</i> Il plante des arbres à Ponte-Mole, où Constantin fit le monde
+chrétien. Je vois ces arbres lorsque je sors de Rome par la porte du
+Peuple pour rentrer par la porte Angélique. Du plus loin qu'il
+m'aperçoit, le cardinal me crie: <i>Ah! ah! signor ambasciadore di
+Francia!</i> <span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span> puis il s'emporte contre les planteurs de ses pins.
+Il ne suit point l'étiquette cardinaliste; il se fait accompagner par un
+seul laquais dans une voiture à sa guise: on lui pardonne tout, en
+l'appelant <i>madama Vidoni</i><a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Lien vers la note 30"><span class="smaller">[30]</span></a>.</p>
+
+<p>Mes collègues d'ambassade sont le comte Lutzow, ambassadeur d'Autriche,
+homme poli; sa femme chante bien, toujours le même air, et parle
+toujours de ses <i>petits enfants</i>; le savant baron Bunsen<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Lien vers la note 31"><span class="smaller">[31]</span></a>, ministre
+de Prusse et ami de l'historien Niebuhr<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Lien vers la note 32"><span class="smaller">[32]</span></a> (je <span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span> négocie auprès
+de lui la résiliation en ma faveur du bail de son palais sur le
+Capitole); le ministre de Russie, prince Gagarin<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Lien vers la note 33"><span class="smaller">[33]</span></a>, exilé dans les
+grandeurs passées de Rome, pour des amours évanouies: s'il fut préféré
+par la belle madame Narischkine<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Lien vers la note 34"><span class="smaller">[34]</span></a>, un moment habitante de mon ermitage
+d'Aulnay, il y aurait donc un charme dans la mauvaise humeur; on domine
+plus par ses défauts que par ses qualités.</p>
+
+<p>M. de Labrador<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Lien vers la note 35"><span class="smaller">[35]</span></a>, ambassadeur d'Espagne, homme fidèle, parle peu, se
+promène seul, pense beaucoup, ou ne pense point, ce que je ne sais
+démêler.</p>
+
+<p>Le vieux comte Fuscaldo représente Naples comme l'hiver représente le
+printemps. Il a une grande pancarte <span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span> de carton sur laquelle il
+étudie avec des lunettes, non les champs de roses de Pæstum, mais les
+noms des étrangers suspects dont il ne doit pas viser les passe-ports.
+J'envie son palais (Farnèse), admirable structure inachevée, que
+Michel-Ange couronna, que peignit Annibal Carrache aidé d'Augustin son
+frère, et sous le portique duquel s'abrite le sarcophage de Cecilia
+Metella, qui n'a rien perdu au changement de mausolée. Fuscaldo, en
+loques d'esprit et de corps, a, dit-on, une maîtresse.</p>
+
+<p>Le comte de Celles, ambassadeur du roi des Pays-Bas, avait épousé
+mademoiselle de Valence<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Lien vers la note 36"><span class="smaller">[36]</span></a>, aujourd'hui morte: il en a eu deux filles,
+qui, par conséquent, sont petites-filles de madame de Genlis. M. de
+Celles est resté préfet, parce qu'il l'a été<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Lien vers la note 37"><span class="smaller">[37]</span></a>; caractère mêlé du
+loquace, du tyranneau, du recruteur et de l'intendant, qu'on ne perd
+jamais. Si vous rencontrez un homme qui, au lieu d'arpents, de toises et
+de pieds, vous parle d'<i>hectares</i>, de <i>mètres</i> et de <i>décimètres</i>, vous
+avez mis la main sur un préfet<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Lien vers la note 38"><span class="smaller">[38]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span> M. de Funchal, ambassadeur demi-avoué du Portugal, est ragotin,
+agité, grimacier, vert comme un singe du Brésil, et jaune comme une
+orange de Lisbonne<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Lien vers la note 39"><span class="smaller">[39]</span></a>: il chante pourtant sa négresse, ce nouveau
+Camoëns. Grand amateur de musique, il tient à sa solde une espèce de
+Paganini, en attendant la restauration de son roi.</p>
+
+<p>Par-ci, par-là, j'ai entrevu de petits finauds de ministres de divers
+petits États, tout scandalisés du bon marché que je fais de mon
+ambassade: leur importance boutonnée, gourmée, silencieuse, marche les
+jambes serrées et à pas étroits: elle a l'air prête à crever de secrets,
+qu'elle ignore.</p>
+
+<p class="p2">Ambassadeur en Angleterre dans l'année 1822, je recherchai les lieux et
+les hommes que j'avais jadis connus à Londres en 1793; ambassadeur
+auprès du Saint-Siège en 1828, je me suis hâté de parcourir les palais
+et les ruines, de redemander les personnes que j'avais vues à Rome en
+1803: des palais et des ruines, j'en ai retrouvé beaucoup; des
+personnes, peu.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span> Le palais Lancellotti, autrefois loué au cardinal Fesch, est
+maintenant occupé par ses vrais maîtres, le prince Lancellotti et la
+princesse Lancellotti, fille du prince Massimo. La maison où demeura
+madame de Beaumont, à la place d'Espagne, a disparu. Quant à madame de
+Beaumont, elle est demeurée dans son dernier asile, et j'ai prié avec le
+pape Léon XII à sa tombe.</p>
+
+<p>Canova a pris également congé du monde<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Lien vers la note 40"><span class="smaller">[40]</span></a>. Je le visitai deux fois dans
+son atelier en 1803; il me reçut le maillet à la main. Il me montra de
+l'air le plus naïf et le plus doux son énorme statue de Bonaparte et son
+Hercule lançant Lycas dans les flots: il tenait à vous convaincre qu'il
+pouvait arriver à l'énergie de la forme; mais alors même son ciseau se
+refusait à fouiller profondément l'anatomie; la nymphe restait malgré
+lui dans les chairs, et l'Hébé se retrouvait sous les rides de ses
+vieillards. J'ai rencontré sur ma route le premier sculpteur de mon
+temps; il est tombé de son échafaud, comme Goujon de l'échafaud du
+Louvre; la mort est toujours là pour continuer la Saint-Barthélemy
+éternelle, et nous abattre avec ses flèches.</p>
+
+<p>Mais qui vit encore, à ma grande joie, c'est mon vieux Boguet<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Lien vers la note 41"><span class="smaller">[41]</span></a>, le
+doyen des peintres français à Rome. Deux fois il a essayé de quitter ses
+campagnes aimées; il est allé jusqu'à Gênes; le c&oelig;ur lui a failli et
+il est <span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span> revenu à ses foyers adoptifs. Je l'ai choyé à
+l'ambassade, ainsi que son fils, pour lequel il a la tendresse d'une
+mère. J'ai recommencé avec lui nos anciennes excursions; je ne
+m'aperçois de sa vieillesse qu'à la lenteur de ses pas; j'éprouve une
+sorte d'attendrissement en contrefaisant le jeune, et en mesurant mes
+enjambées sur les siennes. Nous n'avons plus ni l'un ni l'autre
+longtemps à voir couler le Tibre.</p>
+
+<p>Les grands artistes, à leur grande époque, menaient une tout autre vie
+que celle qu'ils mènent aujourd'hui: attachés aux voûtes du Vatican, aux
+parois de Saint-Pierre, aux murs de la Farnésine, ils travaillaient à
+leurs chefs-d'&oelig;uvre suspendus avec eux dans les airs. Raphaël
+marchait environné de ses élèves, escorté des cardinaux et des princes,
+comme un sénateur de l'ancienne Rome suivi et devancé de ses clients.
+Charles-Quint posa trois fois devant le Titien. Il ramassait son pinceau
+et lui cédait la droite à la promenade, de même que François I<sup>er</sup>
+assistait Léonard de Vinci sur son lit de mort. Titien alla en triomphe
+à Rome; l'immense Buonarotti l'y reçut: à quatre-vingt-dix-neuf ans,
+Titien tenait encore d'une main ferme, à Venise, son pinceau d'un
+siècle, vainqueur des siècles.</p>
+
+<p>Le grand-duc de Toscane fit déterrer secrètement Michel-Ange, mort à
+Rome après avoir posé, à quatre-vingt-huit ans, le faîte de la coupole
+de Saint-Pierre. Florence, par des obsèques magnifiques, expia sur les
+cendres de son grand peintre l'abandon où elle avait laissé la poussière
+de Dante, son grand poète.</p>
+
+<p>Velasquez visita deux fois l'Italie, et l'Italie se leva deux fois pour
+le saluer: le précurseur de Murillo <span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span> reprit le chemin des
+Espagnes, chargé des fruits de cette Hespérie ausonienne, qui s'étaient
+détachés sous sa main: il emporta un tableau de chacun des douze
+peintres les plus célèbres de cette époque.</p>
+
+<p>Ces fameux artistes passaient leurs jours dans des aventures et des
+fêtes; ils défendaient les villes et les châteaux; ils élevaient des
+églises, des palais et des remparts; ils donnaient et recevaient de
+grands coups d'épée, séduisaient des femmes, se réfugiaient dans les
+cloîtres, étaient absous par les papes et sauvés par les princes. Dans
+une orgie que Benvenuto Cellini a racontée, on voit figurer les noms
+d'un Michel-Ange et de Jules Romain.</p>
+
+<p>Aujourd'hui la scène est bien changée; les artistes à Rome vivent
+pauvres et retirés. Peut-être y a-t-il dans cette vie une poésie qui
+vaut la première. Une association de peintres allemands a entrepris de
+faire remonter la peinture au Pérugin, pour lui rendre son inspiration
+chrétienne. Ces jeunes néophytes de saint Luc prétendent que Raphaël,
+dans sa seconde manière, est devenu païen, et que son talent a
+dégénéré<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Lien vers la note 42"><span class="smaller">[42]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span> Soit; soyons païens comme les vierges
+raphaéliques; que notre talent dégénère et s'affaiblisse comme dans le
+tableau de <i>la Transfiguration!</i> Cette erreur honorable de la nouvelle
+école sacrée n'en est pas moins une erreur; il s'ensuivrait que la
+roideur et le mal dessiné des formes seraient la preuve de la vision
+intuitive, tandis que cette expression de foi, remarquable dans les
+ouvrages des peintres qui précèdent la Renaissance, ne vient point de ce
+que les personnages sont posés carrément et immobiles comme des sphinx,
+mais de ce que la peinture <i>croyait</i> comme son siècle. C'est sa pensée,
+non sa peinture, qui est religieuse; chose si vraie, que l'école
+espagnole est éminemment <i>pieuse</i> dans ses expressions, bien qu'elle ait
+les grâces et les mouvements de la peinture depuis la Renaissance. D'où
+vient cela? de ce que <i>les Espagnols sont chrétiens</i>.</p>
+
+<p>Je vais voir travailler séparément les artistes: l'élève sculpteur
+demeure dans quelque grotte, sous les chênes verts de la villa Médicis,
+où il achève son enfant de marbre qui fait boire un serpent dans une
+coquille. Le peintre habite quelque maison délabrée dans un lieu désert;
+je le trouve seul, prenant à travers sa fenêtre ouverte quelque vue de
+la campagne romaine. <i>La Brigande</i> de M. Schnetz est devenue la mère qui
+demande à une madone la guérison de son fils<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Lien vers la note 43"><span class="smaller">[43]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span> Léopold
+Robert<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Lien vers la note 44"><span class="smaller">[44]</span></a>, revenu de Naples, a passé ces jours derniers par Rome,
+emportant avec lui les scènes enchantées de ce beau climat, qu'il n'a
+fait que coller sur sa toile.</p>
+
+<p>Guérin est retiré, comme une colombe malade, au haut d'un pavillon de la
+villa Médicis.&mdash;Il écoute, la tête sous son aile, le bruit du vent du
+Tibre; quand il se réveille, il dessine à la plume la mort de Priam.</p>
+
+<p>Horace Vernet<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Lien vers la note 45"><span class="smaller">[45]</span></a> s'efforce de changer sa manière; y réussira-t-il? Le
+serpent qu'il enlace à son cou, le costume qu'il affecte, le cigare
+qu'il fume, les masques <span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span> et les fleurets dont il est entouré,
+rappellent trop le bivouac.</p>
+
+<p>Qui a jamais entendu parler de mon ami M. Quecq, successeur de Jules III
+dans le casin de Michel-Ange, de Vignole et de Thadée Zuccari? et
+pourtant il a peint pas trop mal, dans son nymphée en décret, la mort de
+Vitellius. Les parterres en friche sont hantés par un animal futé que
+s'occupe à chasser M. Quecq: c'est un renard, arrière-petit-fils de
+Goupil-Renart, premier du nom et neveu d'Ysengrin-le-Loup.</p>
+
+<p>Pinelli<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Lien vers la note 46"><span class="smaller">[46]</span></a>, entre deux ivresses, m'a promis douze scènes de danses, de
+jeux et de voleurs. C'est dommage qu'il laisse mourir de faim son grand
+chien couché à sa porte.&mdash;Thorwaldsen<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Lien vers la note 47"><span class="smaller">[47]</span></a> et Camuccini<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48" title="Lien vers la note 48"><span class="smaller">[48]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span>
+sont les deux princes des pauvres artistes de Rome.</p>
+
+<p>Quelquefois ces artistes dispersés se réunissent, ils vont ensemble à
+pied à Subiaco. Chemin faisant, ils barbouillent sur les murs de
+l'auberge de Tivoli des grotesques. Peut-être un jour reconnaîtra-t-on
+quelque Michel-Ange au charbonné qu'il aura tracé sur un ouvrage de
+Raphaël.</p>
+
+<p>Je voudrais être né artiste: la solitude, l'indépendance, le soleil
+parmi des ruines et des chefs-d'&oelig;uvre, me conviendraient. Je n'ai
+aucun besoin; un morceau de pain, une cruche de <i>l'Aqua Felice</i>, me
+suffiraient. Ma vie a été misérablement accrochée aux buissons de ma
+route; heureux si j'avais été l'oiseau libre qui chante et fait son nid
+dans ces buissons!</p>
+
+<p>Nicolas Poussin acheta, de la dot de sa femme, une maison sur le monte
+Pincio, en face d'un autre casino qui avait appartenu à Claude Gelée,
+dit le Lorrain.</p>
+
+<p>Mon autre compatriote Claude mourut aussi sur les genoux de la reine du
+monde<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Lien vers la note 49"><span class="smaller">[49]</span></a>. Si Poussin reproduit <span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span> la campagne de Rome, lors même
+que la scène de ses paysages est placée ailleurs, le Lorrain reproduit
+les ciels de Rome, lors même qu'il peint des vaisseaux et un soleil
+couchant sur la mer.</p>
+
+<p>Que n'ai-je été le contemporain de certaines créatures privilégiées pour
+lesquelles je me sens de l'attrait dans les siècles divers! Mais il
+m'eût fallu ressusciter trop souvent. Le Poussin et Claude le Lorrain
+ont passé au Capitole; des rois y sont venus et ne les valaient pas. De
+Brosses<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Lien vers la note 50"><span class="smaller">[50]</span></a> y rencontra le prétendant d'Angleterre; j'y trouvai en 1803
+le roi de Sardaigne abdiqué, et aujourd'hui, en 1828, j'y vois le frère
+de <span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span> Napoléon, roi de Westphalie. Rome déchue offre un asile aux
+puissances tombées; ses ruines sont un lieu de franchise pour la gloire
+persécutée et les talents malheureux.</p>
+
+<p class="p2">Si j'avais peint la société de Rome il y a un quart de siècle, de même
+que j'ai peint la campagne romaine, je serais obligé de retoucher mon
+portrait; il ne serait plus ressemblant. Chaque génération est de
+trente-trois années, la vie du Christ (le Christ est le type de tout);
+chaque génération, dans notre monde occidental, varie sa forme. L'homme
+est placé dans un tableau dont le cadre ne change point, mais dont les
+personnages sont mobiles. Rabelais était dans cette ville en 1536 avec
+le cardinal du Bellay; il faisait l'office de maître d'hôtel de Son
+Éminence; <i>il tranchait et présentait</i>.</p>
+
+<p>Rabelais, changé en frère <i>Jean des Entomeures</i>, n'est pas de l'avis de
+Montaigne, qui n'a presque point ouï de cloches à Rome et <i>beaucoup
+moins que dans un village de France</i>; Rabelais, au contraire, en entend
+beaucoup dans l'<i>isle Sonnante</i> (Rome), <i>doutant que ce fust Dodone avec
+ses chaudrons</i><a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Lien vers la note 51"><span class="smaller">[51]</span></a>.</p>
+
+<p>Quarante-quatre ans après Rabelais, Montaigne trouva les bords du Tibre
+plantés, et il remarque que le 16 mars il y avait des roses et des
+artichauts à <span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span> Rome. Les églises étaient nues, sans statues de
+saints, sans tableaux, moins ornées et moins belles que les églises de
+France. Montaigne était accoutumé à la <i>vastité sombre de nos
+cathédrales gothiques</i>; il parle plusieurs fois de Saint-Pierre sans le
+décrire, insensible ou indifférent qu'il paraît être aux arts. En
+présence de tant de chefs-d'&oelig;uvre, aucun nom ne s'offre au souvenir
+de Montaigne; sa mémoire ne lui parle ni de Raphaël, ni de Michel-Ange,
+mort il n'y avait pas encore seize ans.</p>
+
+<p>Au reste, les idées sur les arts, sur l'influence philosophique des
+génies qui les ont agrandis ou protégés, n'étaient point encore nées. Le
+temps fait pour les hommes ce que l'espace fait pour les monuments; on
+ne juge bien des uns et des autres qu'à distance et au point de la
+perspective; trop près on ne les voit pas, trop loin on ne les voit
+plus.</p>
+
+<p>L'auteur des <i>Essais</i> ne cherchait dans Rome que la Rome antique: «Les
+bastimens de cette Rome bastarde, dit-il, qu'on voit à cette heure,
+attachant à ces masures, quoiqu'ils aient de quoi ravir en admiration
+nos siècles présens, me font ressouvenir des nids que les moineaux et
+les corneilles vont suspendant en France aux voûtes et parois des
+églises que les huguenots viennent d'y démolir.»</p>
+
+<p>Quelle idée Montaigne se faisait-il donc de l'ancienne Rome, s'il
+regardait Saint-Pierre comme un nid de moineaux, suspendu aux parois du
+Colisée?</p>
+
+<p>Le nouveau citoyen romain par bulle authentique de l'an 1581 depuis
+J.-C.<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Lien vers la note 52"><span class="smaller">[52]</span></a>, avait remarqué que les <span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span> Romaines ne portaient point
+de <i>loup</i> ou de masque comme les Françaises; elles paraissaient en
+public couvertes de perles et de pierreries, mais leur <i>ceinture était
+trop lâche</i> et elles ressemblaient à des <i>femmes enceintes</i>. Les hommes
+étaient habillés de noir, «et bien qu'ils fussent ducs, comtes et
+marquis, ils <i>avaient l'apparence un peu vile</i>.»</p>
+
+<p>N'est-il pas singulier que saint Jérôme remarque la démarche des
+Romaines qui les fait ressembler à des femmes enceintes: <i>solutis
+genibus fractus incessus</i>, «à pas brisés, les genoux fléchissants?»</p>
+
+<p>Presque tous les jours, lorsque je sors par la porte Angélique, je vois
+une chétive maison assez près du Tibre, avec une enseigne française
+enfumée représentant un ours; c'est là que Michel, seigneur de
+Montaigne, débarqua en arrivant à Rome, non loin de l'hôpital qui servit
+d'asile à ce pauvre fou, homme <i>formé à l'antique et pure poésie</i>, que
+Montaigne avait visité dans sa <i>loge</i> à Ferrare, qui lui avait causé
+encore <i>plus de dépit que de compassion</i>.</p>
+
+<p>Ce fut un événement mémorable, lorsque le XVII<sup>e</sup> siècle députa son plus
+grand poète protestant et son plus sérieux génie pour visiter, en 1638,
+la grande Rome catholique. Adossée à la croix, tenant dans ses mains les
+deux Testaments, ayant derrière elle les générations coupables sorties
+d'Éden, et devant <span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span> elle les générations rachetées descendues du
+jardin des Olives, elle disait à l'hérétique né d'hier: «Que veux-tu à
+ta vieille mère?»</p>
+
+<p>Léonora, la Romaine, enchanta Milton<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Lien vers la note 53"><span class="smaller">[53]</span></a>. A-t-on jamais remarqué que
+Léonora se retrouve dans les <i>Mémoires</i> de madame de Motteville, aux
+concerts du cardinal Mazarin?</p>
+
+<p>L'ordre des dates amène l'abbé Arnauld<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Lien vers la note 54"><span class="smaller">[54]</span></a> à Rome après Milton. Cet
+abbé, qui avait porté les armes, raconte une anecdote curieuse par le
+nom d'un des personnages, en même temps qu'elle fait revoir les m&oelig;urs
+des courtisanes. Le <i>héros de la fable</i>, le duc de Guise, petit-fils du
+Balafré, allant en quête de son aventure de Naples, passa par Rome en
+1647: il y connut la Nina Barcarola. Maison-Blanche, secrétaire de M.
+Deshayes, ambassadeur à Constantinople, s'avisa de vouloir être le rival
+du duc de Guise. Mal lui en prit; on substitua (c'était la nuit dans une
+chambre sans lumière) une hideuse vieille à Nina. «Si les ris furent
+grands d'un côté, la confusion le fut de l'autre autant qu'on se le peut
+imaginer, dit Arnauld. L'Adonis, s'étant démêlé avec peine des
+embrassements de sa déesse, s'enfuit tout nu de cette maison comme s'il
+eût le diable à ses trousses.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span> Le cardinal de Retz n'apprend rien sur les m&oelig;urs romaines.
+J'aime mieux le <i>petit</i> Coulanges et ses deux voyages en 1656 et 1689:
+il célèbre ces <i>vignes</i> et ces jardins dont les noms seuls ont un
+charme.</p>
+
+<p>Dans la promenade à la <i>Porta Pia</i>, je retrouve presque toutes les
+personnes nommées par Coulanges: les personnes? non! leurs petits-fils
+et petites-filles.</p>
+
+<p>Madame de Sévigné reçoit les vers de Coulanges; elle lui répond du
+château des Rochers dans ma pauvre Bretagne, à dix lieues de Combourg:
+«Quelle triste date auprès de la vôtre, mon aimable cousin! Elle
+convient à une solitaire comme moi, et celle de Rome à celui dont
+l'étoile est errante. Que la fortune vous a traité doucement, comme vous
+dites, quoiqu'elle vous ait fait querelle!!!<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Lien vers la note 55"><span class="smaller">[55]</span></a>»</p>
+
+<p>Entre le premier voyage de Coulanges à Rome, en 1656, et son second
+voyage, en 1689, il s'était écoulé trente-trois ans: je n'en compte que
+vingt-cinq de perdus depuis mon premier voyage à Rome, en 1803, et mon
+second voyage en 1828. Si j'avais connu madame de Sévigné, je l'aurais
+guérie du chagrin de vieillir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span> Spon<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56" title="Lien vers la note 56"><span class="smaller">[56]</span></a>, Misson<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Lien vers la note 57"><span class="smaller">[57]</span></a>, Dumont<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Lien vers la note 58"><span class="smaller">[58]</span></a>, Addison, suivent
+successivement Coulanges. Spon avec Wheler, son compagnon, m'ont guidé
+sur les débris d'Athènes.</p>
+
+<p>Il est curieux de lire dans Dumont comment les chefs-d'&oelig;uvre que nous
+admirons étaient disposés à l'époque de son voyage en 1690: on voyait au
+Belvédère les fleuves du Nil et du Tibre, l'Antinoüs, la Cléopâtre, le
+Laocoon et le torse supposé d'Hercule. Dumont place dans le jardin du
+Vatican <i>les paons de bronze qui étaient sur le tombeau de Scipion
+l'Africain</i>.</p>
+
+<p>Addison voyage en <i>scholar</i><a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Lien vers la note 59"><span class="smaller">[59]</span></a>, sa course se résume en citations
+classiques empreintes de souvenirs anglais; en passant à Paris il avait
+offert ses poésies à M. Boileau.</p>
+
+<p>Le père Labat<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Lien vers la note 60"><span class="smaller">[60]</span></a> suit l'auteur de <i>Caton</i>: c'est un singulier homme que
+ce moine parisien de l'ordre des <span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span> Frères Prêcheurs.
+Missionnaire aux Antilles, flibustier, habile mathématicien, architecte
+et militaire, brave artilleur pointant le canon comme un grenadier,
+critique savant et ayant remis les Dieppois en possession de leur
+découverte primitive en Afrique, il avait l'esprit enclin à la raillerie
+et le caractère à la liberté. Je ne sache aucun voyageur qui donne des
+notions plus exactes et plus claires sur le gouvernement pontifical.
+Labat court les rues, va aux processions, se mêle de tout et se moque à
+peu près de tout.</p>
+
+<p>Le frère prêcheur raconte qu'on lui a donné chez les capucins, à Cadix,
+des draps de lit tout neufs depuis dix ans, et qu'il a vu un saint
+Joseph habillé à l'espagnole, épée au côté, chapeau sous le bras,
+cheveux poudrés et lunettes sur le nez. À Rome, il assiste à une messe:
+«Jamais, dit-il, je n'ai tant vu de musiciens mutilés ensemble et une
+symphonie si nombreuse. Les connaisseurs disaient qu'il n'y avait rien
+de si beau. Je disais la même chose pour faire croire que je m'y
+connaissais; mais si je n'avais pas eu l'honneur d'être du cortège de
+l'officiant, j'aurais quitté la cérémonie qui dura au moins trois bonnes
+heures, qui m'en parurent bien six.»</p>
+
+<p>Plus je descends vers le temps où j'écris, plus les usages de Rome
+deviennent semblables aux usages d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>Du temps de de Brosses, les Romaines portaient de faux cheveux; la
+coutume venait de loin; Properce demande à sa <i>vie</i> pourquoi elle se
+plaît à orner ses cheveux:</p>
+
+<p class="poem">Quid juvat ornato procedere, vita, capillo?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span> Les Gauloises, nos mères, fournissaient la chevelure des
+Séverine, des Pisca, des Faustine, des Sabine. Velléda dit à Eudore en
+parlant de ses cheveux: «C'est mon diadème et je l'ai gardé pour toi.»
+Une chevelure n'était pas la plus grande conquête des Romains; mais elle
+en était une des plus durables: on retire souvent des tombeaux de femmes
+cette parure entière qui a résisté aux ciseaux des filles de la nuit, et
+l'on cherche en vain le front élégant qu'elle couronna. Les tresses
+parfumées, objet de l'idolâtrie de la plus volage des passions, ont
+survécu à des empires; la mort, qui brise toutes les chaînes, n'a pu
+rompre ce réseau. Aujourd'hui les Italiennes portent leurs propres
+cheveux, que les femmes du peuple nattent avec une grâce coquette.</p>
+
+<p>Le magistrat voyageur de Brosses a, dans ses portraits et dans ses
+écrits, un faux air de Voltaire, avec lequel il eut une dispute comique
+à propos d'un champ<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Lien vers la note 61"><span class="smaller">[61]</span></a>. De Brosses causa plusieurs fois au bord du lit
+d'une princesse Borghèse. En 1803, j'ai vu dans le palais Borghèse une
+autre princesse qui brillait de tout l'éclat de la gloire de son frère:
+Pauline Bonaparte n'est plus! Si elle eût vécu aux jours de Raphaël, il
+l'aurait représentée sous la forme d'un de ces amours qui s'appuient sur
+le dos des lions à la Farnésine, et la même langueur eût emporté le
+peintre et le modèle. Que de fleurs ont déjà passé dans ces steppes où
+j'ai fait errer Jérôme, Augustin, Eudore et Cymodocée!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span> De Brosses représente les Anglais à la place d'Espagne à peu
+près comme nous les voyons aujourd'hui, vivant ensemble, faisant grand
+bruit, regardant les pauvres humains du haut en bas, et s'en retournant
+dans leur taudis rougeâtre à Londres, sans avoir jeté à peine un coup
+d'&oelig;il sur le Colisée. De Brosses obtint l'honneur de faire sa cour à
+Jacques III:</p>
+
+<p>«Des deux fils du prétendant, dit-il, l'aîné est âgé d'environ vingt
+ans, l'autre de quinze. J'entends dire à ceux qui les connaissent à fond
+que l'aîné vaut beaucoup mieux et qu'il est plus chéri dans son
+intérieur; qu'il a de la bonté de c&oelig;ur et un grand courage; qu'il
+sent vivement sa situation, et que, s'il n'en sort pas un jour, ce ne
+sera pas faute d'intrépidité. On m'a raconté qu'ayant été mené tout
+jeune au siège de Gaëte, lors de la conquête du royaume de Naples par
+les Espagnols, dans la traversée son chapeau vint à tomber à la mer. On
+voulut le ramasser: «Non, dit-il, ce n'est pas la peine; il faudra bien
+que j'aille le chercher un jour moi-même.»</p>
+
+<p>De Brosses croit que si le prince de Galles tente quelque chose, il ne
+réussira pas, et il en donne les raisons. Revenu à Rome après ses
+vaillantes apertises, Charles-Édouard, qui portait le nom de comte
+d'Albany, perdit son père; il épousa la princesse de Stolberg-G&oelig;dern,
+et s'établit en Toscane. Est-il vrai qu'il visita secrètement Londres en
+1753 et 1761, comme Hume le raconte, qu'il assista au couronnement de
+George III, et qu'il dit à quelqu'un qui l'avait reconnu dans la foule:
+«L'homme qui est l'objet de toute cette pompe est celui que j'envie le
+moins?»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span> L'union du prétendant ne fut pas heureuse; la comtesse
+d'Albany<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Lien vers la note 62"><span class="smaller">[62]</span></a> se sépara de lui et fixa son séjour à Rome: ce fut là qu'un
+autre voyageur, Bonstetten<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Lien vers la note 63"><span class="smaller">[63]</span></a>, la rencontra; le gentilhomme bernois,
+dans sa vieillesse, me faisait entendre à Genève qu'il avait des lettres
+de la première jeunesse de la comtesse d'Albany.</p>
+
+<p>Alfieri vit à Florence la femme du prétendant et il l'aima pour la vie:
+«Douze ans après, dit-il, au moment où j'écris toutes ces pauvretés, à
+cet âge déplorable où il n'y a plus d'illusions, je sens que je l'aime
+tous les jours davantage, à mesure que le temps détruit le seul charme
+qu'elle ne doit pas à elle-même, l'éclat de sa passagère beauté. Mon
+c&oelig;ur s'élève, devient meilleur et s'adoucit par elle, et j'oserais
+dire la même chose du sien, que je soutiens et fortifie.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span> J'ai connu madame d'Albany à Florence; l'âge avait apparemment
+produit chez elle un effet opposé à celui qu'il produit ordinairement:
+le temps ennoblit le visage, et, quand il est de race antique, il
+imprime quelque chose de sa race sur le front qu'il a marqué: la
+comtesse d'Albany, d'une taille épaisse, d'un visage sans expression,
+avait l'air commun<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Lien vers la note 64"><span class="smaller">[64]</span></a>. Si les femmes des tableaux de Rubens
+vieillissaient, elles ressembleraient à madame d'Albany à l'âge où je
+l'ai rencontrée. Je suis fâché que ce c&oelig;ur, <i>fortifié et soutenu</i> par
+Alfieri, ait eu besoin d'un autre appui<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Lien vers la note 65"><span class="smaller">[65]</span></a>. Je rappellerai ici un
+passage de ma lettre sur Rome à M. de Fontanes:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span> «Savez-vous que je n'ai vu qu'une seule fois le comte Alfieri
+dans ma vie, et devineriez-vous comment? Je l'ai vu mettre dans sa
+bière: on me dit qu'il n'était presque pas changé; sa physionomie me
+parut noble et grave; la mort y ajoutait sans doute une nouvelle
+sévérité; le cercueil étant un peu trop court, on inclina la tête du
+mort sur sa poitrine, ce qui lui fit faire un mouvement formidable.»</p>
+
+<p>Rien n'est triste comme de relire vers la fin de ses jours ce que l'on a
+écrit dans sa jeunesse: tout ce qui était au présent se trouve au passé.</p>
+
+<p>J'aperçus un moment, en 1803, à Rome, le cardinal d'York<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Lien vers la note 66"><span class="smaller">[66]</span></a>, cet Henri
+IX, dernier des Stuarts, âgé de soixante-dix-neuf ans. Il avait eu la
+faiblesse d'accepter une pension de George III: la veuve de Charles I<sup>er</sup>
+en avait en vain sollicité une de Cromwell. Ainsi, la race des Stuarts a
+mis cent dix-neuf ans à s'éteindre, après avoir perdu le trône qu'elle
+n'a jamais retrouvé. Trois prétendants se sont transmis dans l'exil
+l'ombre d'une couronne: ils avaient de l'intelligence et du courage; que
+leur a-t-il manqué? la main de Dieu.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span> Au surplus, les Stuarts se consolèrent à la vue de Rome; ils
+n'étaient qu'un léger accident de plus dans ces vastes décombres, une
+petite colonne brisée, élevée au milieu d'une grande voirie de ruines.
+Leur race, en disparaissant du monde, eut encore cet autre réconfort:
+elle vit tomber la vieille Europe, la fatalité attachée aux Stuarts
+entraîna avec eux dans la poussière les autres rois, parmi lesquels se
+trouvait Louis XVI, dont l'aïeul avait refusé un asile au descendant de
+Charles I<sup>er</sup>, et Charles X est mort dans l'exil à l'âge du cardinal
+d'York, et son fils et son petit-fils sont errants sur la terre!</p>
+
+<p>Le voyage de Lalande<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Lien vers la note 67"><span class="smaller">[67]</span></a> en Italie, en 1765 et 1766, est encore ce qu'il
+y a de mieux et de plus exact sur la Rome des arts et sur la Rome
+antique. «J'aime à lire les historiens et les poètes, dit-il, mais on ne
+saurait les lire avec plus de plaisir qu'en foulant la terre qui les
+portait, en se promenant sur les collines qu'ils décrivent, en voyant
+couler les fleuves qu'ils ont chantés.» Ce n'est pas trop mal pour un
+astronome qui mangeait des araignées.</p>
+
+<p>Duclos<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Lien vers la note 68"><span class="smaller">[68]</span></a>, à peu près aussi décharné que Lalande, <span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span> fait cette
+remarque fine: «Les pièces de théâtre des différents peuples sont une
+image assez vraie de leurs m&oelig;urs. L'arlequin, valet et personnage
+principal des comédies italiennes, est toujours représenté avec un grand
+désir de manger, et qui part d'un besoin habituel. Nos valets de comédie
+sont communément ivrognes, ce qui peut supposer crapule, mais non pas
+misère.»</p>
+
+<p>L'admiration déclamatoire de Dupaty<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Lien vers la note 69"><span class="smaller">[69]</span></a> n'offre pas de compensation pour
+l'aridité de Duclos et de Lalande, elle fait pourtant sentir la présence
+de Rome; on s'aperçoit par un reflet que l'éloquence du style descriptif
+est née sous le souffle de Rousseau, <i>spiraculum vitæ</i>. Dupaty touche à
+cette nouvelle école qui bientôt allait substituer le sentimental,
+l'obscur et le maniéré, au vrai, à la clarté et au naturel de Voltaire.
+Cependant, à travers son jargon affecté, Dupaty observe avec justesse:
+il explique la patience du peuple de Rome par la vieillesse de ses
+souverains successifs. «Un pape, dit-il, est toujours pour lui un roi
+qui se meurt.»</p>
+
+<p>À la villa Borghèse, Dupaty voit approcher la nuit: «Il ne reste qu'un
+rayon du jour qui meurt sur le <span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span> front d'une Vénus.» Les poètes
+de maintenant diraient-ils mieux? Il prend congé de Tivoli: «Adieu,
+vallon! je suis un étranger; je n'habite point votre belle Italie. Je ne
+vous reverrai jamais; mais peut-être mes enfants ou quelques-uns de mes
+enfants viendront vous visiter un jour: soyez-leur aussi charmant que
+vous l'avez été à leur père.» <i>Quelques-uns des enfants</i> de l'érudit et
+du poète ont visité Rome, et ils auraient pu voir le dernier rayon du
+jour mourir sur le front de la <i>Vénus genitrix</i> de Dupaty<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Lien vers la note 70"><span class="smaller">[70]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span> À peine Dupaty avait quitté l'Italie que G&oelig;the vint le
+remplacer. Le président au Parlement de Bordeaux entendit-il jamais
+parler de G&oelig;the? Et néanmoins le nom de G&oelig;the vit sur cette terre
+où celui de Dupaty s'est évanoui. Ce n'est pas que j'aime le puissant
+génie de l'Allemagne; j'ai peu de sympathie pour le poète de la matière:
+je sens Schiller, j'entends G&oelig;the. Qu'il y ait de grandes beautés
+dans l'enthousiasme que G&oelig;the éprouve à Rome pour Jupiter,
+d'excellents critiques le jugent ainsi, mais je préfère le Dieu de la
+Croix au Dieu de l'Olympe. Je cherche en vain l'auteur de <i>Werther</i> le
+long des rives du Tibre; je ne le retrouve que dans cette phrase: «Ma
+vie actuelle est comme un rêve de jeunesse; nous verrons si je suis
+destiné à le goûter ou à reconnaître que celui-ci est vain comme tant
+d'autres l'ont été.»</p>
+
+<p>Quand l'aigle de Napoléon laissa Rome échapper de ses serres, elle
+retomba dans le sein de ses paisibles pasteurs: alors Byron parut aux
+murs croulants des Césars; il jeta son imagination désolée sur tant de
+ruines, comme un manteau de deuil. Rome! tu avais un nom, il t'en donna
+un autre; ce nom te restera: il t'appela «<i>la Niobé des Nations</i>, privée
+de ses enfants et de ses couronnes, sans voix pour dire ses infortunes,
+portant dans ses mains une urne vide dont la poussière est depuis
+longtemps dispersée<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Lien vers la note 71"><span class="smaller">[71]</span></a>.»</p>
+
+<p>Après ce dernier orage de poésie, Byron ne tarda pas de mourir. J'aurais
+pu voir Byron à Genève, et je ne l'ai point vu; j'aurais pu voir
+G&oelig;the à Weimar, et je ne l'ai point vu; mais j'ai vu tomber madame de
+Staël qui, dédaignant de vivre au delà de sa jeunesse, <span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span> passa
+rapidement au Capitole avec Corinne: noms impérissables, illustres
+cendres, qui se sont associés au nom et aux cendres de la ville
+éternelle<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Lien vers la note 72"><span class="smaller">[72]</span></a>.</p>
+
+<p class="p2">Ainsi ont marché les changements de m&oelig;urs et de personnages, de
+siècle en siècle, en Italie; mais la grande transformation a surtout été
+opérée par notre double occupation de Rome.</p>
+
+<p>La République <i>romaine</i>, établie sous l'influence du Directoire, si
+ridicule qu'elle ait été avec ses deux <i>consuls</i> et ses <i>licteurs</i>
+(méchants <i>facchini</i> pris parmi la populace), n'a pas laissé que
+d'innover heureusement dans les lois civiles: c'est des préfectures,
+imaginées par cette République <i>romaine</i>, que Bonaparte a emprunté
+l'institution de ses préfets.</p>
+
+<p>Nous avons porté à Rome le germe d'une administration qui n'existait
+pas; Rome, devenue le chef-lieu du département du Tibre, fut
+supérieurement réglée. Le système hypothécaire lui vient de nous. La
+suppression des couvents, la vente des biens ecclésiastiques sanctionnée
+par Pie VI, ont affaibli la foi dans la permanence de la consécration
+des choses religieuses. Ce fameux <i>index</i>, qui fait encore un peu de
+bruit de ce côté-ci des Alpes, n'en fait aucun à Rome: pour quelques
+bajocchi on obtient la permission de lire, en sûreté de conscience,
+l'ouvrage défendu. L'<i>index</i> est au nombre de ces usages qui restent
+comme des témoins des anciens temps au milieu des <span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span> temps
+nouveaux. Dans les républiques de Rome et d'Athènes, les titres de
+<i>roi</i>, les noms des grandes familles tenant à la monarchie,
+n'étaient-ils pas respectueusement conservés? Il n'y a que les Français
+qui se fâchent sottement contre leurs tombeaux et leurs annales, qui
+abattent les croix, dévastent les églises, en rancune du clergé de l'an
+de grâce 1000 ou 1100. Rien de plus puéril ou de plus bête que ces
+outrages de réminiscence; rien qui porterait davantage à croire que nous
+ne sommes capables de quoi que ce soit de sérieux, que les vrais
+principes de la liberté nous demeureront à jamais inconnus. Loin de
+mépriser le passé, nous devrions, comme le font tous les peuples, le
+traiter en vieillard vénérable qui raconte à nos foyers ce qu'il a vu:
+quel mal nous peut-il faire? Il nous instruit et nous amuse par ses
+récits, ses idées, son langage, ses manières, ses habits d'autrefois;
+mais il est sans force, et ses mains sont débiles et tremblantes.
+Aurions-nous peur de ce contemporain de nos pères, qui serait déjà avec
+eux dans la tombe s'il pouvait mourir, et qui n'a d'autorité que celle
+de leur poussière?</p>
+
+<p>Les Français, en traversant Rome, y ont laissé leurs principes: c'est ce
+qui arrive toujours quand la conquête est accomplie par un peuple plus
+avancé en civilisation que le peuple qui subit cette conquête, témoin
+les Grecs en Asie sous Alexandre, témoin les Français en Europe sous
+Napoléon. Bonaparte, en enlevant les fils à leurs mères, en forçant la
+noblesse italienne à quitter ses palais et à porter les armes, hâtait la
+transformation de l'esprit national.</p>
+
+<p>Quant à la physionomie de la société romaine, les <span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span> jours de
+concert et de bal on pourrait se croire à Paris. L'Altieri, la
+Palestrina, la Zagarola, la Del Drago<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Lien vers la note 73"><span class="smaller">[73]</span></a>, la Lante<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Lien vers la note 74"><span class="smaller">[74]</span></a>, la Lozzano,
+etc., ne seraient pas étrangères dans les salons du faubourg
+Saint-Germain: pourtant quelques-unes de ces femmes ont un certain air
+effrayé qui, je crois, est du climat. La charmante Falconieri, par
+exemple, se tient toujours auprès d'une porte, prête à s'enfuir sur le
+mont Marius, si on la regarde: la villa Millini<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Lien vers la note 75"><span class="smaller">[75]</span></a> est à elle; un roman
+placé dans ce casin abandonné, sous des cyprès, à la vue de la mer,
+aurait son prix.</p>
+
+<p>Mais, quels que soient les changements de m&oelig;urs et de personnages de
+siècle en siècle en Italie, on y remarque une habitude de grandeur, dont
+nous autres, mesquins barbares, n'approchons pas. Il reste encore à Rome
+du sang romain et des traditions des maîtres du monde. Lorsqu'on voit
+des étrangers entassés dans de petites maisons nouvelles à la porte du
+Peuple, ou gîtés dans des palais qu'ils ont divisés en cases et percés
+de cheminées, on croirait voir des rats gratter au pied des monuments
+d'Apollodore et de Michel-Ange, et faisant, à force de ronger, des trous
+dans les pyramides.</p>
+
+<p>Aujourd'hui les nobles romains, ruinés par la révolution, se renferment
+dans leurs palais, vivent avec <span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span> parcimonie et sont devenus
+leurs propres gens d'affaires. Quand on a le bonheur (ce qui est fort
+rare) d'être admis chez eux le soir, on traverse de vastes salles sans
+meubles, à peine éclairées, le long desquelles des statues antiques
+blanchissent dans l'épaisseur de l'ombre, comme des fantômes ou des
+morts exhumés. Au bout de ces salles, le laquais déguenillé qui vous
+mène vous introduit dans une espèce de gynécée: autour d'une table sont
+assises trois ou quatre vieilles ou jeunes femmes mal tenues, qui
+travaillent à la lueur d'une lampe à de petits ouvrages, en échangeant
+quelques paroles avec un père, un frère, un mari à demi couchés
+obscurément en retraite, sur des fauteuils déchirés. Il y a pourtant je
+ne sais quoi de beau, de souverain, qui tient de la haute race, dans
+cette assemblée retranchée derrière des chefs-d'&oelig;uvre et que vous
+avez prise d'abord pour un sabbat. L'espèce des sigisbées est finie,
+quoiqu'il y ait encore des abbés porte-châles et porte-chaufferettes;
+par-ci, par-là, un cardinal s'établit encore à demeure chez une femme
+comme un canapé.</p>
+
+<p>Le népotisme et le scandale des pontifes ne sont plus possibles, comme
+les rois ne peuvent plus avoir de maîtresses en titre et en honneurs. À
+présent que la politique et les aventures tragiques d'amour ont cessé de
+remplir la vie des grandes dames romaines, à quoi passent-elles leur
+temps dans l'intérieur de leur ménage? Il serait curieux de pénétrer au
+fond de ces m&oelig;urs nouvelles: si je reste à Rome, je m'en occuperai.</p>
+
+<p class="p2">Je visitai Tivoli le 18 décembre 1803; à cette <span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span> époque je
+disais dans une narration qui fut imprimée alors: «Ce lieu est propre à
+la réflexion et à la rêverie; je remonte dans ma vie passée; je sens le
+poids du présent; je cherche à pénétrer mon avenir: où serai-je, que
+ferai-je et que serai-je <i>dans vingt ans d'ici</i>?»</p>
+
+<p>Vingt ans! cela me semblait un siècle; je croyais bien habiter ma tombe
+avant que ce siècle se fût écoulé. Et ce n'est pas moi qui ai passé,
+c'est le maître du monde et son empire qui ont fui!</p>
+
+<p>Presque tous les voyageurs anciens et modernes n'ont vu dans la campagne
+romaine que ce qu'ils appellent <i>son horreur et sa nudité</i>. Montaigne
+lui-même, à qui certes l'imagination ne manquait pas, dit: «Nous avions
+loin sur notre main gauche l'Apennin, le prospect du pays malplaisant,
+bossé, plein de profondes fendasses ... le territoire nud, sans arbres,
+une bonne partie stérile.»</p>
+
+<p>Le protestant Milton porte sur la campagne de Rome un regard aussi sec
+et aussi aride que sa foi. Lalande et le président de Brosses sont aussi
+aveugles que Milton.</p>
+
+<p>On ne retrouve guère que dans le <i>Voyage sur la scène des six derniers
+livres de l'Énéide</i>, de M. de Bonstetten, publié à Genève en 1804, un an
+après ma lettre à M. de Fontanes (imprimée dans le <i>Mercure</i> vers la fin
+de l'année 1803), quelques sentiments vrais de cette admirable solitude,
+encore sont-ils mêlés d'objurgations: «Quel plaisir de lire Virgile sous
+le ciel d'Énée, et pour ainsi dire en présence des dieux d'Homère! dit
+M. de Bonstetten; quelle solitude profonde dans ces déserts, où l'on ne
+voit que <span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span> la mer, des bois ruinés, des champs, de grandes
+prairies, et pas un habitant! Je ne voyais dans une vaste étendue de
+pays qu'une seule maison, et cette maison était près de moi, sur le
+sommet de la colline. J'y vais, elle était sans porte; je monte un
+escalier, j'entre dans une espèce de chambre, un oiseau de proie y avait
+son nid....</p>
+
+<p>«Je fus quelque temps à une fenêtre de cette maison abandonnée. Je
+voyais à mes pieds cette côte, au temps de Pline si riche et si
+magnifique, maintenant sans cultivateurs.»</p>
+
+<p>Depuis ma description de la campagne romaine, on a passé du dénigrement
+à l'enthousiasme. Les voyageurs anglais et français qui m'ont suivi ont
+marqué tous leurs pas de la Storta à Rome par des extases. M. de
+Tournon<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Lien vers la note 76"><span class="smaller">[76]</span></a>, dans ses <i>Études statistiques</i>, entre dans la voie
+d'admiration que j'ai eu le bonheur d'ouvrir: «La campagne romaine,
+dit-il, développe à chaque pas plus distinctement la sérieuse beauté de
+ses immenses lignes, de ses plans nombreux, et son bel encadrement de
+montagnes. Sa monotone grandeur frappe et élève la pensée.»</p>
+
+<p>Je n'ai point à mentionner M. Simond<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Lien vers la note 77"><span class="smaller">[77]</span></a>, dont le <span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span> voyage
+semble une gageure, et qui s'est amusé à regarder Rome à l'envers. Je me
+trouvais à Genève lorsqu'il mourut presque subitement. Fermier, il
+venait de couper ses foins et de recueillir joyeusement ses premiers
+grains, et il est allé rejoindre son herbe fauchée et ses moissons
+abattues.</p>
+
+<p>Nous avons quelques lettres des grands paysagistes; Poussin et Claude
+Lorrain ne disent pas un mot de la campagne romaine. Mais si leur plume
+se tait, leur pinceau parle; l'<i>agro romano</i> était une source
+mystérieuse de beautés, dans laquelle ils puisaient, en la cachant par
+une sorte d'avarice de génie, et comme par la crainte que le vulgaire ne
+la profanât. Chose singulière, ce sont des yeux français qui ont le
+mieux vu la lumière de l'Italie.</p>
+
+<p>J'ai revu ma lettre à M. de Fontanes sur Rome, écrite il y a vingt-cinq
+ans, et j'avoue que je l'ai trouvée d'une telle exactitude qu'il me
+serait impossible d'y retrancher ou d'y ajouter un mot. Une compagnie
+étrangère est venue cet hiver (1829) proposer le défrichement de la
+campagne romaine: ah! messieurs, grâce de vos cottages et de vos jardins
+anglais sur le Janicule! si jamais ils devaient enlaidir les friches où
+le soc de Cincinnatus s'est brisé, sur lesquelles toutes les herbes
+penchent au souffle des siècles, je fuirais Rome pour n'y remettre les
+pieds de ma vie. Allez traîner ailleurs vos charrues perfectionnées; ici
+la terre ne pousse et ne doit pousser que des tombeaux. <span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span> Les
+cardinaux ont fermé l'oreille aux calculs des bandes noires accourues
+pour démolir les débris de Tusculum, qu'elles prenaient pour des
+châteaux d'aristocrates: elles auraient fait de la chaux avec le marbre
+des sarcophages de Paul-Émile, comme elles ont fait des gargouilles avec
+le plomb des cercueils de nos pères. Le sacré Collège tient au passé; de
+plus il a été prouvé, à la grande confusion des économistes, que la
+campagne romaine donnait au propriétaire 5 pour 100 en pâturages et
+qu'elle ne rapporterait que un et demi en blé. Ce n'est point par
+paresse, mais par un intérêt positif, que le cultivateur des plaines
+accorde la préférence à la <i>pastorizia</i> sur le <i>maggesi</i>. Le revenu d'un
+hectare dans le territoire romain est presque égal au revenu de la même
+mesure dans un des meilleurs départements de la France: pour se
+convaincre de cela, il suffit de lire l'ouvrage de monsignor
+Nicolaï<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Lien vers la note 78"><span class="smaller">[78]</span></a>.</p>
+
+<p class="p2">Je vous ai dit que j'avais éprouvé d'abord de l'ennui au début de mon
+second voyage à Rome et que je finis par reprendre aux ruines et au
+soleil: j'étais encore sous l'influence de ma première impression
+lorsque, le 3 novembre 1828, je répondis à M. Villemain:</p>
+
+<p class="p2">«Votre lettre, monsieur, est venue bien à propos dans ma solitude de
+Rome: elle a suspendu en <span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span> moi le mal du pays que j'ai fort. Ce
+mal n'est autre chose que mes années qui m'ôtent les yeux pour voir
+comme je voyais autrefois: mon débris n'est pas assez grand pour se
+consoler avec celui de Rome. Quand je me promène seul à présent au
+milieu de tous ces décombres des siècles, ils ne me servent plus que
+d'échelle pour mesurer le temps: je remonte dans le passé, je vois ce
+que j'ai perdu et le bout de ce court avenir que j'ai devant moi; je
+compte toutes les joies qui pourraient me rester, je n'en trouve aucune;
+je m'efforce d'admirer ce que j'admirais, et je n'admire plus. Je rentre
+chez moi pour subir mes honneurs accablé du <i>sirocco</i> ou percé par la
+<i>tramontane</i>. Voilà toute ma vie, à un tombeau près que je n'ai pas
+encore eu le courage de visiter. On s'occupe beaucoup de monuments
+croulants; on les appuie; on les dégage de leurs plantes et de leurs
+fleurs; les femmes que j'avais laissées jeunes sont devenues vieilles,
+et les ruines se sont rajeunies: que voulez-vous qu'on fasse ici?</p>
+
+<p>«Aussi je vous assure, monsieur, que je n'aspire qu'à rentrer dans ma
+rue d'Enfer pour ne plus en sortir. J'ai rempli envers mon pays et mes
+amis tous mes engagements. Quand vous serez dans le conseil d'État avec
+M. Bertin de Vaux, je n'aurai plus rien à demander, car vos talents vous
+auront bientôt porté plus haut. Ma retraite a contribué un peu,
+j'espère, à la cessation d'une opposition redoutable; les libertés
+publiques sont acquises à jamais à la France. Mon sacrifice doit
+maintenant finir avec mon rôle. Je ne demande rien que de retourner à
+mon <i>Infirmerie</i>. Je n'ai qu'à me louer de ce pays: <span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span> j'y ai été
+reçu à merveille; j'ai trouvé un gouvernement plein de tolérance et fort
+instruit des affaires hors de l'Italie, mais enfin rien ne me plaît plus
+que l'idée de disparaître entièrement de la scène du monde: il est bon
+de se faire précéder dans la tombe du silence que l'on y trouvera.</p>
+
+<p>«Je vous remercie d'avoir bien voulu me parler de vos travaux. Vous
+ferez un ouvrage digne de vous et qui augmentera votre renommée<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Lien vers la note 79"><span class="smaller">[79]</span></a>. Si
+vous aviez quelques recherches à faire ici, soyez assez bon pour me les
+indiquer: une fouille au Vatican pourrait vous fournir des trésors.
+Hélas! je n'ai que trop vu ce pauvre M. Thierry! je vous assure que je
+suis poursuivi par son souvenir: si jeune, si plein de l'amour de son
+travail, et s'en aller! et, comme il arrive toujours au vrai mérite, son
+esprit s'améliorait et la raison prenait chez lui la place du système:
+j'espère encore un miracle. J'ai écrit pour lui; on ne m'a pas même
+répondu. J'ai été plus heureux pour vous, et une lettre de M. de
+Martignac me fait enfin espérer que justice, bien que tardive et
+incomplète, vous sera faite. Je ne vis plus, monsieur, que pour mes
+amis; vous me permettrez de vous mettre au nombre de ceux qui me
+restent. Je demeure, monsieur, avec autant de sincérité que
+d'admiration, votre plus dévoué serviteur<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Lien vers la note 80"><span class="smaller">[80]</span></a>.»</p>
+
+<p class="right smcap">«Chateaubriand.»</p>
+
+<p class="p2 center smcap"><span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span> À MADAME RÉCAMIER.</p>
+
+<p class="right">«Rome, samedi 8 novembre 1828.</p>
+
+<p>«M. de La Ferronnays m'apprend la reddition de Varna<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Lien vers la note 81"><span class="smaller">[81]</span></a> que je savais.
+Je crois vous avoir dit autrefois que toute la question me semblait dans
+la chute de cette place, et que le grand Turc ne songerait à la paix que
+quand les Russes auraient fait ce qu'ils n'avaient pas fait dans leurs
+guerres précédentes. Nos journaux ont été bien misérablement turcs dans
+ces derniers temps. Comment ont-ils pu jamais oublier la noble cause de
+la Grèce et tomber en admiration devant des barbares qui répandent sur
+la patrie des grands hommes et la plus belle partie de l'Europe
+l'esclavage et la peste? Voilà comme nous sommes, nous autres Français:
+un peu de mécontentement personnel nous fait oublier nos principes et
+les sentiments les plus généreux. Les Turcs battus me feront peut-être
+quelque pitié; les Turcs vainqueurs me feraient horreur.</p>
+
+<p>«Voilà mon ami M. de La Ferronnays resté au pouvoir. Je me flatte que ma
+détermination de le suivre <span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span> a éloigné les concurrents à son
+portefeuille. Mais enfin il faudra que je sorte d'ici; je n'aspire plus
+qu'à rentrer dans ma solitude et à quitter la carrière politique. J'ai
+soif d'indépendance pour mes dernières années. Les générations nouvelles
+sont élevées, elles trouveront établies les libertés publiques pour
+lesquelles j'ai tant combattu: qu'elles s'emparent donc, mais qu'elles
+ne mésusent pas de mon héritage, et que j'aille mourir en paix auprès de
+vous.</p>
+
+<p>«Je suis allé avant-hier me promener à la villa Panfili: la belle
+solitude!»</p>
+
+<p class="p2 right">«Rome, ce samedi 15 novembre.</p>
+
+<p>«Il y a eu un premier bal chez Torlonia<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Lien vers la note 82"><span class="smaller">[82]</span></a>. J'y ai rencontré tous les
+Anglais de la terre; je me croyais encore ambassadeur à Londres. Les
+Anglaises ont l'air de figurantes engagées pour danser l'hiver à Paris,
+à Milan, à Rome, à Naples, et qui retournent à Londres après leur
+engagement expiré au <span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span> printemps. Les sautillements sur les
+ruines du Capitole, les m&oelig;urs uniformes que la <i>grande</i> société porte
+partout, sont des choses bien étranges: si j'avais encore la ressource
+de me sauver dans les déserts de Rome!</p>
+
+<p>«Ce qu'il y a de vraiment déplorable ici, ce qui jure avec la nature des
+lieux, c'est cette multitude d'insipides Anglaises et de frivoles dandys
+qui, se tenant enchaînés par les bras comme des chauves-souris par les
+ailes, promènent leur bizarrerie, leur ennui, leur insolence dans vos
+fêtes, et s'établissent chez vous comme à l'auberge. Cette
+Grande-Bretagne vagabonde et déhanchée, dans les solennités publiques,
+saute sur vos places et boxe avec vous pour vous en chasser: tout le
+jour elle avale à la hâte les tableaux et les ruines, et vient avaler,
+en vous faisant beaucoup d'honneur, les gâteaux et les glaces de vos
+soirées. Je ne sais pas comment un ambassadeur peut souffrir ces hôtes
+grossiers et ne les fait pas consigner à sa porte.»</p>
+
+<p class="p2">J'ai parlé dans <i>le Congrès de Vérone</i> de l'existence de mon <i>Mémoire</i>
+sur l'Orient<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Lien vers la note 83"><span class="smaller">[83]</span></a>. Quand je l'envoyai de Rome en 1828 à M. le comte de La
+Ferronnays, alors ministre des affaires étrangères, le monde n'était pas
+ce qu'il est: en France, la légitimité existait; en Russie, la Pologne
+n'avait pas péri; l'Espagne était encore bourbonienne; l'Angleterre
+n'avait pas encore l'honneur de nous protéger. Beaucoup de choses ont
+donc vieilli dans ce <i>Mémoire</i>: aujourd'hui, ma politique extérieure,
+sous plusieurs rapports, ne serait plus la <span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span> même; douze années
+ont changé les relations diplomatiques, mais le fond des vérités est
+demeuré. J'ai inséré ce <i>Mémoire</i> en entier, pour venger une fois de
+plus la Restauration des reproches absurdes qu'on s'obstine à lui
+adresser, malgré l'évidence des faits. La Restauration, aussitôt qu'elle
+choisit ses ministres parmi ses amis, ne cessa de s'occuper de
+l'indépendance et de l'honneur de la France: elle s'éleva contre les
+traités de Vienne, elle réclama des frontières protectrices, non pour la
+gloriole de s'étendre jusqu'au bord du Rhin, mais pour chercher sa
+sûreté; elle a ri lorsqu'on lui parlait de l'équilibre de l'Europe,
+équilibre si injustement rompu envers elle: c'est pourquoi elle désira
+d'abord se couvrir au midi, puisqu'il avait plu de la désarmer au nord.
+À Navarin, elle retrouva une marine et la liberté de la Grèce; la
+question d'Orient ne la prit point au dépourvu.</p>
+
+<p>J'ai gardé trois opinions sur l'Orient depuis l'époque où j'écrivis ce
+<i>Mémoire</i>:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Si la Turquie d'Europe doit être dépecée, nous devons avoir un lot
+dans ce morcellement par un agrandissement de territoire sur nos
+frontières et par la possession de quelque point militaire dans
+l'Archipel. Comparer le partage de la Turquie au partage de la Pologne
+est une absurdité.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Considérer la Turquie, telle qu'elle était au règne de François
+I<sup>er</sup>, comme une puissance utile à notre politique, c'est retrancher
+trois siècles de l'histoire.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Prétendre civiliser la Turquie en lui donnant des bateaux à vapeur
+et des chemins de fer, en disciplinant ses armées, en lui apprenant à
+man&oelig;uvrer ses flottes, ce n'est pas étendre la civilisation en
+Orient, <span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span> c'est introduire la barbarie en Occident: des Ibrahim
+futurs pourront ramener l'avenir au temps de Charles-Martel, ou au temps
+du siège de Vienne, quand l'Europe fut sauvée par cette héroïque
+Pologne, sur laquelle pèse l'ingratitude des rois.</p>
+
+<p>Je dois remarquer que j'ai été le seul, avec Benjamin Constant, à
+signaler l'imprévoyance des gouvernements chrétiens: un peuple dont
+l'ordre social est fondé sur l'esclavage et la polygamie est un peuple
+qu'il faut renvoyer aux steppes des Mongols.</p>
+
+<p>En dernier résultat, la Turquie d'Europe, devenue vassale de la Russie
+en vertu du traité d'Unkiar Skélessi, n'existe plus<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84" title="Lien vers la note 84"><span class="smaller">[84]</span></a>: si la question
+doit se décider immédiatement, ce dont je doute, il serait peut-être
+mieux qu'un empire indépendant eût son siège à Constantinople et fît un
+tout de la Grèce. Cela est-il possible? je l'ignore. Quant à
+Méhémet-Ali, fermier et douanier impitoyable, l'Égypte, dans l'intérêt
+de la France, est mieux gardée par lui qu'elle ne le serait par les
+Anglais.</p>
+
+<p>Mais je m'évertue à démontrer l'honneur de la Restauration; eh! qui
+s'inquiète de ce qu'elle a fait, surtout qui s'en inquiétera dans
+quelques années? Autant vaudrait m'échauffer pour les intérêts de Tyr et
+d'Ecbatane: ce monde passé n'est plus et ne sera plus. Après Alexandre,
+commença le pouvoir romain; après César, le christianisme changea le
+monde; après Charlemagne, <span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span> la nuit féodale engendra une
+nouvelle société; après Napoléon, néant: on ne voit venir ni empire, ni
+religion, ni barbares. La civilisation est montée à son plus haut point,
+mais civilisation matérielle, inféconde, qui ne peut rien produire, car
+on ne saurait donner la vie que par la morale; on n'arrive à la création
+des peuples que par les routes du ciel: les chemins de fer nous
+conduiront seulement avec plus de rapidité à l'abîme.</p>
+
+<p>Voilà les prolégomènes qui me semblaient nécessaires à l'intelligence du
+<i>Mémoire</i> qui suit, et qui se trouve également aux affaires étrangères.</p>
+
+<p class="p2 center smcap">LETTRE À M. LE COMTE DE LA FERRONNAYS</p>
+
+<p class="right">«Rome, ce 30 novembre 1828.</p>
+
+<p>«Dans votre lettre particulière du 10 de novembre, mon noble ami, vous
+me disiez:</p>
+
+<p>«<i>Je vous adresse un court résumé de notre situation politique, et vous
+serez assez aimable pour me faire connaître en retour vos idées,
+toujours si bonnes à connaître en pareille matière.</i>»</p>
+
+<p>Votre amitié, noble comte, me juge avec trop d'indulgence; je ne crois
+pas du tout vous éclairer en vous envoyant le mémoire ci-joint: je ne
+fais que vous obéir.»</p>
+
+<p class="p2 center">MÉMOIRE</p>
+
+<p class="center smcap">PREMIÈRE PARTIE.</p>
+
+<p>«À la distance où je suis du théâtre des événements et dans l'ignorance
+presque totale où je me trouve <span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span> de l'état des négociations, je
+ne puis guère raisonner convenablement. Néanmoins, comme j'ai depuis
+longtemps un système arrêté sur la politique extérieure de la France,
+comme j'ai pour ainsi dire été le premier à réclamer l'émancipation de
+la Grèce, je soumets volontiers, noble comte, mes idées à vos lumières.</p>
+
+<p>«Il n'était point encore question du traité du 6 juillet<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85" title="Lien vers la note 85"><span class="smaller">[85]</span></a> lorsque je
+publiai ma <i>Note sur la Grèce</i>. Cette <i>Note</i> renfermait le germe du
+traité: je proposais aux cinq grandes puissances de l'Europe d'adresser
+une dépêche collective au divan pour lui demander impérativement la
+cessation de toute hostilité entre la Porte et les Hellènes. Dans le cas
+d'un refus, les cinq puissances auraient déclaré qu'elles
+reconnaissaient l'indépendance du gouvernement grec, et qu'elles
+recevraient les agents diplomatiques de ce gouvernement.</p>
+
+<p>«Cette <i>Note</i> fut lue dans les divers cabinets. La place que j'avais
+occupée comme ministre des affaires étrangères donnait quelque
+importance à mon opinion: ce qu'il y a de singulier, c'est que le prince
+<span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span> de Metternich se montra moins opposé à l'esprit de ma <i>Note</i>
+que M. Canning.</p>
+
+<p>«Le dernier, avec lequel j'avais eu des liaisons assez intimes, était
+plus orateur que grand politique, plus homme de talent qu'homme d'État.
+Il avait en général une certaine jalousie des succès et surtout de ceux
+de la France. Quand l'opposition parlementaire blessait ou exaltait son
+amour-propre, il se précipitait dans de fausses démarches, se répandait
+en sarcasmes ou en vanteries. C'est ainsi qu'après la guerre d'Espagne
+il rejeta la demande d'intervention que j'avais arrachée avec tant de
+peine au cabinet de Madrid, pour l'arrangement des affaires d'outre-mer:
+la raison secrète en était qu'il n'avait pas fait lui-même cette
+demande, et il ne voulait pas voir que même dans son système (si
+toutefois il en avait un), l'Angleterre, représentée dans un congrès
+général, ne serait nullement liée par les actes de ce congrès et
+resterait toujours libre d'agir séparément. C'est encore ainsi que lui,
+M. Canning, fit passer des troupes en Portugal, non pour défendre une
+charte dont il était le premier à se moquer, mais parce que l'opposition
+lui reprochait la présence de nos soldats en Espagne, et qu'il voulait
+pouvoir dire au Parlement que l'armée anglaise occupait Lisbonne comme
+l'armée française occupait Cadix. Enfin, c'est ainsi qu'il a signé le
+traité du 6 juillet contre son opinion particulière, contre l'opinion de
+son propre pays, défavorable à la cause des Grecs. S'il accéda à ce
+traité, ce fut uniquement parce qu'il eut peur de nous voir prendre avec
+la Russie l'initiative de la question et recueillir seuls <span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span> la
+gloire d'une résolution généreuse. Ce ministre, qui, après tout,
+laissera une grande renommée, crut aussi gêner les mouvements de la
+Russie par ce traité même; cependant il était clair que le texte de
+l'acte n'enchaînait point l'empereur Nicolas, ne l'obligeait point à
+renoncer à une guerre particulière avec la Turquie.</p>
+
+<p>«Le traité du 6 de juillet est une pièce informe, brochée à la hâte, où
+rien n'est prévu et qui fourmille de dispositions contradictoires.</p>
+
+<p>«Dans ma <i>Note sur la Grèce</i>, je supposais l'adhésion des cinq grandes
+puissances; l'Autriche et la Prusse s'étant tenues à l'écart, leur
+neutralité les laisse libres, selon les événements, de se déclarer pour
+ou contre l'une des parties belligérantes.</p>
+
+<p>«Il ne s'agit plus de revenir sur le passé, il faut prendre les choses
+telles qu'elles sont. Tout ce à quoi les gouvernements sont obligés,
+c'est à tirer le meilleur parti des faits lorsqu'ils sont accomplis.
+Examinons donc ces faits.</p>
+
+<p>«Nous occupons la Morée, les places de cette péninsule sont tombées
+entre nos mains<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Lien vers la note 86"><span class="smaller">[86]</span></a>. Voilà pour ce qui nous concerne.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span> «Varna est pris, Varna devient un avant-poste placé à
+soixante-dix heures de marche de Constantinople. Les Dardanelles sont
+bloquées; les Russes s'empareront pendant l'hiver de Silistrie et de
+quelques autres forteresses; de nombreuses recrues arriveront. Aux
+premiers jours du printemps, tout s'ébranlera pour une campagne
+décisive; en Asie le général Paskéwitch a envahi trois pachaliks, il
+commande les sources de l'Euphrate et menace la route d'Erzeroum. Voilà
+pour ce qui concerne la Russie.</p>
+
+<p>«L'empereur Nicolas eût-il mieux fait d'entreprendre une campagne
+d'hiver en Europe? Je le pense, s'il en avait la possibilité. En
+marchant sur Constantinople, il aurait tranché le n&oelig;ud gordien, il
+aurait mis fin à toutes les intrigues diplomatiques; on se range du côté
+des succès; le moyen d'avoir des alliés, c'est de vaincre.</p>
+
+<p>«Quant à la Turquie, il m'est démontré qu'elle nous eût déclaré la
+guerre, si les Russes eussent échoué devant Varna. Aura-t-elle le bon
+sens aujourd'hui d'entamer des négociations avec l'Angleterre et la
+France pour se débarrasser au moins de l'une et de l'autre? L'Autriche
+lui conseillerait volontiers ce parti; mais il est bien difficile de
+prévoir quelle sera <span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span> la conduite d'une race d'hommes qui n'ont
+point les idées européennes. À la fois rusés comme des esclaves et
+orgueilleux comme des tyrans, la colère n'est jamais chez eux tempérée
+que par la peur. Le sultan Mahmoud II, sous quelques rapports, paraît un
+prince supérieur aux derniers sultans; il a surtout le courage
+politique; mais a-t-il le courage personnel? Il se contente de passer
+des revues dans les faubourgs de sa capitale, et se fait supplier par
+les grands de n'aller pas même jusqu'à Andrinople. La populace de
+Constantinople serait mieux contenue par les triomphes que par la
+présence de son maître.</p>
+
+<p>«Admettons toutefois que le Divan consente à des pourparlers sur les
+bases du traité du 6 juillet. La négociation sera très épineuse; quand
+il n'y aurait à régler que les limites de la Grèce, c'est à n'en pas
+finir. Où ces limites seront-elles posées sur le continent? Combien
+d'îles seront-elles rendues à la liberté? Samos, qui a si vaillamment
+défendu son indépendance, sera-t-elle abandonnée? Allons plus loin,
+supposons les conférences établies: paralyseront-elles les armées de
+l'empereur Nicolas? Tandis que les plénipotentiaires des Turcs et des
+trois puissances alliées négocieront dans l'Archipel, chaque pas des
+troupes envahissantes dans la Bulgarie changera l'état de la question.
+Si les Russes étaient repoussés, les Turcs rompraient les conférences;
+si les Russes arrivaient aux portes de Constantinople, il s'agirait bien
+de l'indépendance de la Morée! Les Hellènes n'auraient besoin ni de
+protecteurs ni de négociateurs.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span> «Ainsi donc, amener le Divan à s'occuper du traité du 6 de
+juillet, c'est reculer la difficulté, et non la résoudre. La coïncidence
+de l'émancipation de la Grèce et de la signature de la paix entre les
+Turcs et les Russes est, à mon avis, nécessaire pour faire sortir les
+cabinets de l'Europe de l'embarras où ils se trouvent.</p>
+
+<p>«Quelles conditions l'empereur Nicolas mettra-t-il à la paix?</p>
+
+<p>«Dans son manifeste, il déclare qu'il renonce à des conquêtes, mais il
+parle d'indemnités pour les frais de la guerre: cela est vague et peut
+mener loin.</p>
+
+<p>«Le cabinet de Saint-Pétersbourg, prétendant régulariser les traités
+d'Akkerman et d'Yassy, demandera-t-il: 1<sup>o</sup> l'indépendance complète des
+deux principautés; 2<sup>o</sup> la liberté du commerce dans la mer Noire, tant
+pour la nation russe que pour les autres nations; 3<sup>o</sup> le remboursement
+des sommes dépensées dans la dernière campagne?</p>
+
+<p>«D'innombrables difficultés se présentent à la conclusion d'une paix sur
+ces bases.</p>
+
+<p>«Si la Russie veut donner aux principautés des souverains de son choix,
+l'Autriche regardera la Moldavie et la Valachie comme deux provinces
+russes, et s'opposera à cette transaction politique.</p>
+
+<p>«La Moldavie et la Valachie passeront-elles sous la domination d'un
+prince indépendant de toute grande puissance, ou d'un prince installé
+sous le protectorat de plusieurs souverains?</p>
+
+<p>«Dans ce cas, Nicolas préférerait des hospodars nommés par Mahmoud, car
+les principautés, ne <span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span> cessant pas d'être turques, demeureraient
+vulnérables aux armes de la Russie.</p>
+
+<p>«La liberté du commerce de la mer Noire, l'ouverture de cette mer à
+toutes les flottes de l'Europe et de l'Amérique, ébranleraient la
+puissance de la Porte dans ses fondements. Octroyer le passage des
+vaisseaux de guerre sous Constantinople, c'est, par rapport à la
+géographie de l'empire ottoman, comme si l'on reconnaissait le droit à
+des armées étrangères de traverser en tout temps la France le long des
+murs de Paris.</p>
+
+<p>«Enfin, où la Turquie prendrait-elle de l'argent pour payer les frais de
+la campagne? Le prétendu trésor des sultans est une vieille fable. Les
+provinces conquises au delà du Caucase pourraient être, il est vrai,
+cédées comme hypothèque de la somme demandée: des deux armées russes,
+l'une, en Europe, me semble être chargée des intérêts de l'honneur de
+Nicolas; l'autre, en Asie, de ses intérêts pécuniaires. Mais si Nicolas
+ne se croyait pas lié par les déclarations de son manifeste,
+l'Angleterre verrait-elle d'un &oelig;il indifférent le soldat moscovite
+s'avancer sur la route de l'Inde? N'a-t-elle pas déjà été alarmée,
+lorsqu'en 1827 il a fait un pas de plus dans l'empire persan?</p>
+
+<p>«Si la double difficulté qui naît et de la mise à exécution du traité,
+et de la pertinence des conditions d'une paix entre la Turquie et la
+Russie; si cette double difficulté rendait inutiles les efforts tentés
+pour vaincre tant d'obstacles; si une seconde campagne s'ouvrait au
+printemps, les puissances de l'Europe prendraient-elles parti dans la
+querelle? <span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span> Quel serait le rôle que devrait jouer la France?
+C'est ce que je vais examiner dans la seconde partie de cette <i>Note</i>.»</p>
+
+
+<p class="p2 center smcap">SECONDE PARTIE.</p>
+
+<p>«L'Autriche et l'Angleterre ont des intérêts communs, elles sont
+naturellement alliées pour leur politique extérieure, quelles que soient
+d'ailleurs les différentes formes de leurs gouvernements et les maximes
+opposées de leur politique intérieure. Toutes deux sont ennemies et
+jalouses de la Russie, toutes deux désirent arrêter les progrès de cette
+puissance; elles s'uniront peut-être dans un cas extrême; mais elles
+sentent que si la Russie ne se laisse pas imposer, elle peut braver
+cette union plus formidable en apparence qu'en réalité.</p>
+
+<p>«L'Autriche n'a rien à demander à l'Angleterre; celle-ci à son tour
+n'est bonne à l'Autriche que pour lui fournir de l'argent. Or,
+l'Angleterre, écrasée sous le poids de sa dette, n'a plus d'argent à
+prêter à personne. Abandonnée à ses propres ressources, l'Autriche ne
+saurait, dans l'état actuel de ses finances, mettre en mouvement de
+nombreuses armées, surtout étant obligée de surveiller l'Italie et de se
+tenir en garde sur les frontières de la Pologne et de la Prusse. La
+position actuelle des troupes russes leur permettrait d'entrer plus vite
+à Vienne qu'à Constantinople.</p>
+
+<p>«Que peuvent les Anglais contre la Russie? Fermer la Baltique, ne plus
+acheter le chanvre et les bois sur les marchés du Nord, détruire la
+flotte de l'amiral <span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span> Heyden<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Lien vers la note 87"><span class="smaller">[87]</span></a> dans la Méditerranée, jeter
+quelques ingénieurs et quelques soldats dans Constantinople, porter dans
+cette capitale des provisions de bouche et des munitions de guerre,
+pénétrer dans la mer Noire, bloquer les ports de la Crimée, priver les
+troupes russes en campagne de l'assistance de leurs flottes commerciales
+et militaires?</p>
+
+<p>«Supposons tout cela accompli (ce qui d'abord ne se peut faire sans des
+dépenses considérables, lesquelles n'auraient ni dédommagement ni
+garantie), resterait toujours à Nicolas son immense armée de terre. Une
+attaque de l'Autriche et de l'Angleterre contre la Croix en faveur du
+Croissant augmenterait en Russie la popularité d'une guerre déjà
+nationale et religieuse. Des guerres de cette nature se font sans
+argent, ce sont celles qui précipitent, par la force de l'opinion, les
+nations les unes sur les autres. Que les papas commencent à évangéliser
+à Saint-Pétersbourg, comme les ulémas mahométisent à Constantinople, ils
+ne trouveront que trop de soldats; ils auraient plus de chance de succès
+que leurs adversaires dans cet appel aux passions et aux croyances des
+hommes. Les invasions qui descendent du nord au midi sont bien plus
+rapides et bien plus irrésistibles que celles qui gravissent du midi au
+nord: la pente des populations les incline à s'écouler vers les beaux
+climats.</p>
+
+<p>«La Prusse demeurerait-elle spectatrice indifférente de cette grande
+lutte, si l'Autriche et l'Angleterre <span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span> se déclaraient pour la
+Turquie? Il n'y a pas lieu de le croire.</p>
+
+<p>«Il existe sans doute dans le cabinet de Berlin un parti qui hait et qui
+craint le cabinet de Saint-Pétersbourg; mais ce parti, qui d'ailleurs
+commence à vieillir, trouve pour obstacle le parti anti-autrichien et
+surtout des affections domestiques.</p>
+
+<p>«Les liens de famille, faibles ordinairement entre les souverains, sont
+très forts dans la famille de Prusse: le roi Frédéric-Guillaume III aime
+tendrement sa fille, l'impératrice actuelle de Russie, et il se plaît à
+penser que son petit-fils montera sur le trône de Pierre le Grand; les
+princes Frédéric, Guillaume, Charles, Henri-Albert, sont aussi très
+attachés à leur s&oelig;ur Alexandra; le prince royal héréditaire<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88" title="Lien vers la note 88"><span class="smaller">[88]</span></a> ne
+faisait pas de difficulté de déclarer dernièrement à Rome qu'il était
+<i>turcophage</i>.</p>
+
+<p>«En décomposant ainsi les intérêts, on s'aperçoit que la France est dans
+une admirable position politique: elle peut devenir l'arbitre de ce
+grand débat; elle peut à son gré garder la neutralité ou se déclarer
+pour un parti, selon le temps et les circonstances. Si elle était jamais
+obligée d'en venir à cette extrémité, si ses conseils n'étaient pas
+écoutés, si la noblesse et la modération de sa conduite ne lui
+obtenaient pas la paix qu'elle désire pour elle et pour les autres; dans
+la nécessité où elle se trouverait de prendre les armes, tous ses
+intérêts la porteraient du côté de la Russie.</p>
+
+<p>«Qu'une alliance se forme entre l'Autriche et l'Angleterre <span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span>
+contre la Russie, quel fruit la France recueillerait-elle de son
+adhésion à cette alliance?</p>
+
+<p>«L'Angleterre prêterait-elle des vaisseaux à la France?</p>
+
+<p>«La France est encore, après l'Angleterre, la première puissance
+maritime de l'Europe; elle a plus de vaisseaux qu'il ne lui en faut pour
+détruire, s'il le fallait, les forces navales de la Russie.</p>
+
+<p>«L'Angleterre nous fournirait-elle des subsides?</p>
+
+<p>«L'Angleterre n'a point d'argent; la France en a plus qu'elle, et les
+Français n'ont pas besoin d'être à la solde du Parlement britannique.</p>
+
+<p>«L'Angleterre nous assisterait-elle de soldats et d'armes?</p>
+
+<p>«Les armes ne manquent point à la France, encore moins les soldats.</p>
+
+<p>«L'Angleterre nous assurerait-elle un accroissement de territoire
+insulaire ou continental?</p>
+
+<p>«Où prendrons-nous cet accroissement, si nous faisons, au profit du
+Grand Turc, la guerre à la Russie? Essayerons-nous des descentes sur les
+côtes de la mer Baltique, de la mer Noire et du détroit de Behring?
+Aurions-nous une autre espérance? Penserions-nous à nous attacher
+l'Angleterre afin qu'elle accourût à notre secours si jamais nos
+affaires intérieures venaient à se brouiller?</p>
+
+<p>«Dieu nous garde d'une telle prévision et d'une intervention étrangère
+dans nos affaires domestiques! L'Angleterre, d'ailleurs, a toujours fait
+bon marché des rois et de la liberté des peuples; elle est toujours
+prête à sacrifier sans remords monarchie ou république à ses intérêts
+particuliers. Naguère <span class="pagenum"><a id="page080" name="page080"></a>(p. 080)</span> encore, elle proclamait l'indépendance
+des colonies espagnoles, en même temps qu'elle refusait de reconnaître
+celle de la Grèce; elle envoyait ses flottes appuyer les insurgés du
+Mexique, et faisait arrêter dans la Tamise quelques chétifs bateaux à
+vapeur destinés pour les Hellènes; elle admettait la légitimité des
+droits de Mahmoud, et niait celle des droits de Ferdinand; vouée tour à
+tour au despotisme ou à la démocratie, selon le vent qui amenait dans
+ses ports les vaisseaux des marchands de la cité.</p>
+
+<p>«Enfin, en nous associant aux projets guerriers de l'Angleterre et de
+l'Autriche contre la Russie, où irions-nous chercher notre ancien
+adversaire d'Austerlitz? il n'est point sur nos frontières. Ferions-nous
+donc partir à nos frais cent mille hommes bien équipés, pour secourir
+Vienne ou Constantinople? Aurions-nous une armée à Athènes pour protéger
+les Grecs contre les Turcs, et une armée à Andrinople pour protéger les
+Turcs contre les Russes? Nous mitraillerions les Osmanlis en Morée, et
+nous les embrasserions aux Dardanelles? Ce qui manque de sens commun
+dans les affaires humaines ne réussit pas.</p>
+
+<p>«Admettons néanmoins, en dépit de toute vraisemblance, que nos efforts
+fussent couronnés d'un plein succès dans cette triple alliance contre
+nature, supposons que la Prusse demeurât neutre pendant tout ce démêlé,
+ainsi que les Pays-Bas, et que, libres de porter nos forces au dehors,
+nous ne fussions pas obligés de nous battre à soixante lieues de Paris:
+eh bien! quel profit retirerions-nous de <span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span> notre croisade pour
+la délivrance du tombeau de Mahomet? Chevaliers des Turcs, nous
+reviendrions du Levant avec une pelisse d'honneur; nous aurions la
+gloire d'avoir sacrifié un milliard et deux cent mille hommes pour
+calmer les terreurs de l'Autriche, pour satisfaire aux jalousies de
+l'Angleterre, pour conserver dans la plus belle partie du monde la peste
+et la barbarie attachées à l'empire ottoman. L'Autriche aurait peut-être
+augmenté ses États du côté de la Valachie et de la Moldavie, et
+l'Angleterre aurait peut-être obtenu de la Porte quelques privilèges
+commerciaux, privilèges pour nous d'un faible intérêt si nous y
+participions, puisque nous n'avons ni le même nombre de navires
+marchands que les Anglais, ni les mêmes ouvrages manufacturés à répandre
+dans le Levant. Nous serions complètement dupes de cette triple alliance
+qui pourrait manquer son but, et qui, si elle l'atteignait, ne
+l'atteindrait qu'à nos dépens.</p>
+
+<p>«Mais si l'Angleterre n'a aucun moyen direct de nous être utile, ne
+saurait-elle du moins agir sur le cabinet de Vienne, engager l'Autriche,
+en compensation des sacrifices que nous ferions pour elle, à nous
+laisser reprendre les anciens départements situés sur la rive gauche du
+Rhin?</p>
+
+<p>«Non: l'Autriche et l'Angleterre s'opposeront toujours à une pareille
+concession; la Russie seule peut nous la faire, comme nous le verrons
+ci-après. L'Autriche nous déteste et s'épouvante de nous, encore plus
+qu'elle ne hait et ne redoute la Russie; mal pour mal, elle aimerait
+mieux que cette dernière <span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span> puissance s'étendît du côté de la
+Bulgarie que la France du côté de la Bavière.</p>
+
+<p>«Mais l'indépendance de l'Europe serait menacée si les czars faisaient
+de Constantinople la capitale de leur empire?</p>
+
+<p>«Il faut expliquer ce que l'on entend par l'indépendance de l'Europe:
+veut-on dire que, tout équilibre étant rompu, la Russie, après avoir
+fait la conquête de la Turquie européenne, s'emparerait de l'Autriche,
+soumettrait l'Allemagne et la Prusse, et finirait par asservir la
+France?</p>
+
+<p>«Et d'abord, tout empire qui s'étend sans mesure perd de sa force;
+presque toujours il se divise; on verrait bientôt deux ou trois Russies
+ennemies les unes des autres.</p>
+
+<p>«Ensuite l'équilibre de l'Europe existe-t-il pour la France depuis les
+derniers traités?</p>
+
+<p>«L'Angleterre a conservé presque toutes les conquêtes qu'elle a faites
+dans les colonies de trois parties du monde pendant la guerre de la
+Révolution; en Europe elle a acquis Malte et les îles ioniennes; il n'y
+a pas jusqu'à son électorat de Hanovre qu'elle n'ait enflé en royaume et
+agrandi de quelques seigneuries.</p>
+
+<p>«L'Autriche a augmenté ses possessions d'un tiers de la Pologne et des
+rognures de la Bavière, d'une partie de la Dalmatie et de l'Italie. Elle
+n'a plus, il est vrai, les Pays-Bas; mais cette province n'a point été
+dévolue à la France, et elle est devenue contre nous une auxiliaire
+redoutable de l'Angleterre et de la Prusse.</p>
+
+<p>«La Prusse s'est agrandie du duché ou palatinat de <span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span> Posen, d'un
+fragment de la Saxe et des principaux cercles du Rhin; son poste avancé
+est sur notre propre territoire, à dix journées de marche de notre
+capitale.</p>
+
+<p>«La Russie a recouvré la Finlande et s'est établie sur les bords de la
+Vistule.</p>
+
+<p>«Et nous, qu'avons-nous gagné dans tous ces partages? Nous avons été
+dépouillés de nos colonies; notre vieux sol même n'a pas été respecté:
+Landau détaché de la France, Huningue rasé, laissent une brèche de plus
+de cinquante lieues dans nos frontières; le petit État de Sardaigne n'a
+pas rougi de se revêtir de quelques lambeaux volés à l'empire de
+Napoléon et au royaume de Louis le Grand.</p>
+
+<p>«Dans cette position, quel intérêt avons-nous à rassurer l'Autriche et
+l'Angleterre contre les victoires de la Russie? Quand celle-ci
+s'étendrait vers l'Orient et alarmerait le cabinet de Vienne, en
+serions-nous en danger? Nous a-t-on assez ménagés, pour que nous soyons
+si sensibles aux inquiétudes de nos ennemis? L'Angleterre et l'Autriche
+ont toujours été et seront toujours les adversaires naturels de la
+France; nous les verrions demain s'allier de grand c&oelig;ur à la Russie,
+s'il s'agissait de nous combattre et de nous dépouiller.</p>
+
+<p>«N'oublions pas que, tandis que nous prendrions les armes pour le
+prétendu salut de l'Europe, mise en péril par l'ambition supposée de
+Nicolas, il arriverait probablement que l'Autriche, moins chevaleresque
+et plus rapace, écouterait les propositions du cabinet de Pétersbourg:
+un revirement brusque de politique lui coûte peu. Du consentement de la
+<span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span> Russie, elle se saisirait de la Bosnie et de la Servie, nous
+laissant la satisfaction de nous évertuer pour Mahmoud.</p>
+
+<p>«La France est déjà dans une demi-hostilité avec les Turcs; elle seule a
+déjà dépensé plusieurs millions et exposé vingt mille soldats dans la
+cause de la Grèce; l'Angleterre ne perdrait que quelques paroles en
+trahissant les principes du traité du 6 de juillet; la France y perdrait
+honneur, hommes et argent: notre expédition ne serait plus qu'une vraie
+cascade politique.</p>
+
+<p>«Mais, si nous ne nous unissons pas à l'Autriche et à l'Angleterre,
+l'empereur Nicolas ira donc à Constantinople? l'équilibre de l'Europe
+sera donc rompu?</p>
+
+<p>«Laissons, pour le répéter encore une fois, ces frayeurs feintes ou
+vraies à l'Angleterre et à l'Autriche. Que la première craigne de voir
+la Russie s'emparer de la traite du Levant et devenir puissance
+maritime, cela nous importe peu. Est-il donc si nécessaire que la
+Grande-Bretagne reste en possession du monopole des mers, que nous
+répandions le sang français pour conserver le sceptre de l'Océan aux
+destructeurs de nos colonies, de nos flottes et de notre commerce?
+Faut-il que la race légitime mette en mouvement des armées, afin de
+protéger la maison qui s'unit à l'illégitimité et qui réserve peut-être
+pour des temps de discorde les moyens qu'elle croit avoir de troubler la
+France? Bel équilibre pour nous que celui de l'Europe, lorsque toutes
+les puissances, comme je l'ai déjà montré, ont augmenté leurs masses et
+diminué d'un commun accord le <span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span> poids de la France! Qu'elles
+rentrent comme nous dans leurs anciennes limites; puis nous volerons au
+secours de leur indépendance, si cette indépendance est menacée. Elles
+ne se firent aucun scrupule de se joindre à la Russie, pour nous
+démembrer et pour s'incorporer le fruit de nos victoires; qu'elles
+souffrent donc aujourd'hui que nous resserrions les liens formés entre
+nous et cette même Russie pour reprendre des limites convenables et
+rétablir la véritable balance de l'Europe!</p>
+
+<p>«Au surplus, si l'empereur Nicolas voulait et pouvait aller signer la
+paix à Constantinople, la destruction de l'empire ottoman serait-elle la
+conséquence rigoureuse de ce fait? La paix a été signée les armes à la
+main à Vienne, à Berlin, à Paris; presque toutes les capitales de
+l'Europe dans ces derniers temps ont été prises: l'Autriche, la Bavière,
+la Prusse, l'Espagne ont-elles péri? Deux fois les Cosaques et les
+Pandours sont venus camper dans la cour du Louvre; le royaume de Henri
+IV a été occupé militairement pendant trois années, et nous serions tout
+émus de voir les Cosaques au sérail, et nous aurions pour l'honneur de
+la barbarie cette susceptibilité que nous n'avons pas eue pour l'honneur
+de la civilisation et pour notre propre patrie! Que l'orgueil de la
+Porte soit humilié, et peut-être alors l'obligera-t-on à reconnaître
+quelques-uns de ces droits de l'humanité qu'elle outrage.</p>
+
+<p>«On voit maintenant où je vais, et la conséquence que je m'apprête à
+tirer de tout ce qui précède. Voici cette conséquence:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span> «Si les puissances belligérantes ne peuvent arriver à un
+arrangement pendant l'hiver; si le reste de l'Europe croit devoir au
+printemps se mêler de la querelle; si des alliances diverses sont
+proposées; si la France est absolument obligée de choisir entre ces
+alliances; si les événements la forcent de sortir de sa neutralité, tous
+ses intérêts doivent la décider à s'unir de préférence à la Russie;
+combinaison d'autant plus sûre qu'il serait facile, par l'offre de
+certains avantages, d'y faire entrer la Prusse.</p>
+
+<p>«Il y a sympathie entre la Russie et la France; la dernière a presque
+civilisé la première dans les classes élevées de la société; elle lui a
+donné sa langue et ses m&oelig;urs. Placées aux deux extrémités de
+l'Europe, la France et la Russie ne se touchent point par leurs
+frontières; elles n'ont point de champ de bataille où elles puissent se
+rencontrer; elles n'ont aucune rivalité de commerce, et les ennemis
+naturels de la Russie (les Anglais et les Autrichiens) sont aussi les
+ennemis naturels de la France. En temps de paix, que le cabinet des
+Tuileries reste l'allié du cabinet de Saint-Pétersbourg, et rien ne peut
+bouger en Europe. En temps de guerre, l'union des deux cabinets dictera
+des lois au monde.</p>
+
+<p>«J'ai fait voir assez que l'alliance de la France avec l'Angleterre et
+l'Autriche contre la Russie est une alliance de dupe, où nous ne
+trouverions que la perte de notre sang et de nos trésors. L'alliance de
+la Russie, au contraire, nous mettrait à même d'obtenir des
+établissements dans l'Archipel et de <span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span> reculer nos frontières
+jusqu'aux bords du Rhin. Nous pouvons tenir ce langage à Nicolas:</p>
+
+<p>«Vos ennemis nous sollicitent; nous préférons la paix à la guerre, nous
+désirons garder la neutralité. Mais enfin si vous ne pouvez vider vos
+différents avec la Porte que par les armes, si vous voulez aller à
+Constantinople, entrez avec les puissances chrétiennes dans un partage
+équitable de la Turquie européenne. Celles de ces puissances qui ne sont
+pas placées de manière à s'agrandir du côté de l'Orient recevront
+ailleurs des dédommagements. Nous, nous voulons avoir la ligne du Rhin,
+depuis Strasbourg jusqu'à Cologne. Telles sont nos justes prétentions.
+La Russie a un intérêt (votre frère Alexandre l'a dit) à ce que la
+France soit forte. Si vous consentez à cet arrangement et que les autres
+puissances s'y refusent, nous ne souffrirons pas qu'elles interviennent
+dans votre démêlé avec la Turquie. Si elles vous attaquent malgré nos
+remontrances, nous les combattrons avec vous, toujours aux mêmes
+conditions que nous venons d'exprimer.»</p>
+
+<p>«Voilà ce qu'on peut dire à Nicolas. Jamais l'Autriche, jamais
+l'Angleterre ne nous donneront la limite du Rhin pour prix de notre
+alliance avec elles: or, c'est pourtant là que tôt ou tard la France
+doit placer ses frontières, tant pour son honneur que pour sa sûreté.</p>
+
+<p>«Une guerre avec l'Autriche et avec l'Angleterre a des espérances
+nombreuses de succès et peu de chances de revers. Il est d'abord des
+moyens de paralyser la Prusse, de la déterminer même à s'unir <span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span>
+à nous et à la Russie; ce cas arrivé, les Pays-Bas ne peuvent se
+déclarer ennemis. Dans la position actuelle des esprits, quarante mille
+Français défendant les Alpes soulèveraient toute l'Italie.</p>
+
+<p>«Quant aux hostilités avec l'Angleterre, si elles devaient jamais
+commencer, il faudrait ou jeter vingt-cinq mille hommes de plus en Morée
+ou en rappeler promptement nos troupes et notre flotte. Renoncez aux
+escadres, dispersez vos vaisseaux un à un sur toutes les mers; ordonnez
+de couler bas toutes les prises après en avoir retiré les équipages,
+multipliez les lettres de marque dans les ports des quatre parties du
+monde, et bientôt la Grande-Bretagne, forcée par les banqueroutes et les
+cris de son commerce, sollicitera le rétablissement de la paix. Ne
+l'avons-nous pas vue capituler en 1814 devant la marine des États-Unis,
+qui ne se compose pourtant aujourd'hui que de neuf frégates et de onze
+vaisseaux?</p>
+
+<p>«Considérée sous le double rapport des intérêts généraux de la société
+et de nos intérêts particuliers, la guerre de la Russie contre la Porte
+ne doit nous donner aucun ombrage. En principe de grande civilisation,
+l'espèce humaine ne peut que gagner à la destruction de l'empire
+ottoman: mieux vaut mille fois pour les peuples la domination de la
+Croix à Constantinople que celle du Croissant. Tous les éléments de la
+morale et de la société politique sont au fond du christianisme, tous
+les germes de la destruction sociale sont dans la religion de Mahomet.
+On dit que le sultan actuel a fait des pas vers la civilisation: est-ce
+parce qu'il a essayé, à l'aide <span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span> de quelques renégats français,
+de quelques officiers anglais et autrichiens, de soumettre ses hordes
+fanatiques à des exercices réguliers? Et depuis quand l'apprentissage
+machinal des armes est-il la civilisation? C'est une faute énorme, c'est
+presqu'un crime d'avoir initié les Turcs dans la science de notre
+tactique: il faut baptiser les soldats qu'on discipline, à moins qu'on
+ne veuille élever à dessein des destructeurs de la société.</p>
+
+<p>«L'imprévoyance est grande: l'Autriche, qui s'applaudit de
+l'organisation des armées ottomanes, serait la première à porter la
+peine de sa joie: si les Turcs battaient les Russes, à plus forte raison
+seraient-ils capables de se mesurer avec les impériaux leurs voisins;
+Vienne cette fois n'échapperait pas au grand vizir. Le reste de
+l'Europe, qui croit n'avoir rien à craindre de la Porte, serait-il plus
+en sûreté? Des hommes à passions et à courte vue veulent que la Turquie
+soit une puissance militaire régulière, qu'elle entre dans le droit
+commun de paix et de guerre des nations civilisées, le tout pour
+maintenir je ne sais quelle balance, dont le mot vide de sens dispense
+ces hommes d'avoir une idée: quelles seraient les conséquences de ces
+volontés réalisées? Quand il plairait au sultan, sous un prétexte
+quelconque, d'attaquer un gouvernement chrétien, une flotte
+constantinopolitaine bien man&oelig;uvrée, augmentée de la flotte du pacha
+d'Égypte et du contingent maritime des puissances barbaresques,
+déclarerait les côtes de l'Espagne ou de l'Italie en état de blocus,
+débarquerait cinquante mille hommes à Carthagène ou à Naples. Vous ne
+voulez pas planter <span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span> la Croix sur Sainte-Sophie: continuez de
+discipliner des hordes de Turcs, d'Albanais, de Nègres et d'Arabes, et
+avant vingt ans peut-être le Croissant brillera sur le dôme de
+Saint-Pierre. Appellerez-vous alors l'Europe à une croisade contre des
+infidèles armés de la peste, de l'esclavage et du Coran? il sera trop
+tard.</p>
+
+<p>«Les intérêts généraux de la société trouveraient donc leur compte au
+succès des armes de l'empereur Nicolas.</p>
+
+<p>«Quant aux intérêts particuliers de la France, j'ai suffisamment prouvé
+qu'ils existaient dans une alliance avec la Russie et qu'ils pouvaient
+être singulièrement favorisés par la guerre même que cette puissance
+soutient aujourd'hui en Orient.»</p>
+
+
+<p class="p2 center smcap">RÉSUMÉ, CONCLUSION ET RÉFLEXIONS.</p>
+
+<p>«Je me résume:</p>
+
+<p>«1<sup>o</sup> La Turquie consentît-elle à traiter sur les bases du traité du 6 de
+juillet, rien ne serait encore décidé, la paix n'étant pas faite entre
+la Turquie et la Russie; les chances de la guerre dans les défilés du
+Balkan changeraient à chaque instant les données et la position des
+plénipotentiaires occupés de l'émancipation de la Grèce.</p>
+
+<p>«2<sup>o</sup> Les conditions probables de la paix entre l'empereur Nicolas et le
+sultan Mahmoud sont sujettes aux plus grandes objections.</p>
+
+<p>«3<sup>o</sup> La Russie peut braver l'union de l'Angleterre et de l'Autriche,
+union plus formidable en apparence qu'en réalité.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span> «4<sup>o</sup> Il est probable que la Prusse se réunirait plutôt à
+l'empereur Nicolas, gendre de Frédéric-Guillaume III, qu'aux ennemis de
+l'Empereur.</p>
+
+<p>«5<sup>o</sup> La France aurait tout à perdre et rien à gagner en s'alliant avec
+l'Angleterre et l'Autriche contre la Russie.</p>
+
+<p>«6<sup>o</sup> L'indépendance de l'Europe ne serait point menacée par les
+conquêtes des Russes en Orient. C'est une chose passablement absurde,
+c'est ne tenir compte d'aucun obstacle, que de faire accourir les Russes
+du Bosphore pour imposer leur joug à l'Allemagne et à la France: tout
+empire s'affaiblit en s'étendant. Quant à l'équilibre des forces, il y a
+longtemps qu'il est rompu pour la France;&mdash;elle a perdu ses colonies,
+elle est resserrée dans ses anciennes limites, tandis que l'Angleterre,
+la Prusse, la Russie et l'Autriche se sont prodigieusement agrandies.</p>
+
+<p>«7<sup>o</sup> Si la France était obligée de sortir de sa neutralité, de prendre
+les armes pour un parti ou pour un autre, les intérêts généraux de la
+civilisation, comme les intérêts particuliers de notre patrie, doivent
+nous faire entrer de préférence dans l'alliance russe. Par elle nous
+pourrions obtenir le cours du Rhin pour frontières et des colonies dans
+l'Archipel, avantages que ne nous accorderont jamais les cabinets de
+Saint-James et de Vienne.</p>
+
+<p>«Tel est le résumé de cette <i>Note</i>. Je n'ai pu raisonner
+qu'hypothétiquement; j'ignore ce que l'Angleterre, l'Autriche et la
+Russie proposent ou ont proposé au moment même où j'écris; il y a
+peut-être un renseignement, une dépêche qui réduisent <span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span> à des
+généralités inutiles les vérités exposées ici: c'est l'inconvénient des
+distances et de la politique conjecturale. Il reste néanmoins certain
+que la position de la France est forte; que le gouvernement est à même
+de tirer le plus grand parti des événements s'il se rend bien compte de
+ce qu'il veut, s'il ne se laisse intimider par personne, si, à la
+fermeté du langage, il joint la vigueur de l'action. Nous avons un roi
+vénéré, un héritier du trône qui accroîtrait sur les bords du Rhin, avec
+trois cent mille hommes, la gloire qu'il a recueillie en Espagne; notre
+expédition de Morée nous fait jouer un rôle plein d'honneur; nos
+institutions politiques sont excellentes, nos finances sont dans un état
+de prospérité sans exemple en Europe: avec cela on peut marcher tête
+levée. Quel beau pays que celui qui possède le génie, le courage, les
+bras et l'argent!</p>
+
+<p>«Au surplus, je ne prétends pas avoir tout dit, tout prévu; je n'ai
+point la présomption de donner mon système comme le meilleur; je sais
+qu'il y a dans les affaires humaines quelque chose de mystérieux,
+d'insaisissable. S'il est vrai qu'on puisse annoncer assez bien les
+derniers et généraux résultats d'une révolution, il est également vrai
+qu'on se trompe dans les détails, que les événements particuliers se
+modifient souvent d'une manière inattendue, et qu'en voyant le but, on y
+arrive par des chemins dont on ne soupçonnait pas même l'existence. Il
+est certain, par exemple, que les Turcs seront chassés de l'Europe; mais
+quand et comment? La guerre actuelle délivrera-t-elle le monde civilisé
+de ce fléau? Les obstacles que j'ai signalés à la paix sont-ils
+<span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span> insurmontables? Oui, si l'on s'en tient aux raisonnements
+analogues; non, si l'on fait entrer dans les calculs des circonstances
+étrangères à celles qui ont occasionné la prise d'armes.</p>
+
+<p>«Presque rien aujourd'hui ne ressemble à ce qui a été: hors la religion
+et la morale, la plupart des vérités sont changées, sinon dans leur
+essence, du moins dans leurs rapports avec les choses et les hommes.
+D'Ossat reste encore comme un négociateur habile, Grotius comme un
+publiciste de génie, Pufendorf comme un esprit judicieux; mais on ne
+saurait appliquer à nos temps les règles de leur diplomatie, ni revenir
+pour le droit politique de l'Europe au traité de Westphalie. Les peuples
+se mêlent actuellement de leurs affaires, conduites autrefois par les
+seuls gouvernements. Ces peuples ne sentent plus les choses comme ils
+les sentaient jadis; ils ne sont plus affectés des mêmes événements; ils
+ne voient plus les objets sous le même point de vue; la raison chez eux
+a fait des progrès aux dépens de l'imagination; le positif l'emporte sur
+l'exaltation et sur les déterminations passionnées; une certaine raison
+règne partout. Sur la plupart des trônes, et dans la majorité des
+cabinets de l'Europe, sont assis des hommes las de révolutions,
+rassasiés de guerre, et antipathiques à tout esprit d'aventures: voilà
+des motifs d'espérance pour des arrangements pacifiques. Il peut exister
+aussi chez les nations des embarras intérieurs qui les disposeraient à
+des mesures conciliatrices.</p>
+
+<p>«La mort de l'impératrice douairière de Russie<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Lien vers la note 89"><span class="smaller">[89]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span> peut
+développer des semences de troubles qui n'étaient pas parfaitement
+étouffées. Cette princesse se mêlait peu de la politique extérieure,
+mais elle était un lien entre ses fils; elle a passé pour avoir exercé
+une grande influence sur les transactions qui ont donné la couronne à
+l'empereur Nicolas. Toutefois, il faut avouer que si Nicolas
+recommençait à craindre, ce serait pour lui un motif de plus de pousser
+ses soldats hors du sol natal et de chercher sa sûreté dans la victoire.</p>
+
+<p>«L'Angleterre, indépendamment de sa dette qui gêne ses mouvements, est
+embarrassée dans les affaires d'Irlande: que l'émancipation des
+catholiques passe ou ne passe pas dans le Parlement, ce sera un
+événement immense. La santé du roi George est chancelante, celle de son
+successeur immédiat n'est pas meilleure; si l'accident prévu arrivait
+bientôt, il y aurait convocation d'un nouveau Parlement, peut-être
+changement de ministres, et les hommes capables sont rares aujourd'hui
+en Angleterre; une longue régence pourrait peut-être venir. Dans cette
+position précaire et critique, il est probable que l'Angleterre désire
+sincèrement la paix, et qu'elle craint de se précipiter dans les chances
+d'une grande guerre, au milieu de laquelle elle se trouverait surprise
+par des catastrophes intérieures.</p>
+
+<p>«Enfin nous-mêmes, malgré nos prospérités réelles et indiscutables, bien
+que nous puissions nous montrer avec éclat sur un champ de bataille, si
+nous y <span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span> sommes appelés, sommes-nous tout à fait prêts à y
+paraître? Nos places fortes sont-elles réparées? Avons-nous le matériel
+nécessaire pour une nombreuse armée? Cette armée est-elle même au
+complet du pied de paix? Si nous étions réveillés brusquement par une
+déclaration de guerre de l'Angleterre, de la Prusse et des Pays-Bas,
+pourrions-nous nous opposer efficacement à une troisième invasion? Les
+guerres de Napoléon ont divulgué un fatal secret: c'est qu'on peut
+arriver en quelques journées de marche à Paris après une affaire
+heureuse; c'est que Paris ne se défend pas; c'est que ce même Paris est
+beaucoup trop près de la frontière. La capitale de la France ne sera à
+l'abri que quand nous posséderons la rive gauche du Rhin. Nous pouvons
+donc avoir besoin d'un temps quelconque pour nous préparer.</p>
+
+<p>«Ajoutons à tout cela que les vices et les vertus des princes, leur
+force et leur faiblesse morale, leur caractère, leurs passions, leurs
+habitudes même, sont des causes d'actes et de faits rebelles aux
+calculs, et qui ne rentrent dans aucune formule politique: la plus
+misérable influence détermine quelquefois le plus grand événement dans
+un sens contraire à la vraisemblance des choses; un esclave peut faire
+signer à Constantinople une paix que toute l'Europe, conjurée ou à
+genoux, n'obtiendrait pas.</p>
+
+<p>«Que si donc quelqu'une de ces raisons placées hors de la prévoyance
+humaine amenait, durant cet hiver, des demandes de négociations,
+faudrait-il les repousser si elles n'étaient pas d'accord avec les
+<span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span> principes de cette <i>Note</i>? Non, sans doute: gagner du temps
+est un grand art quand on n'est pas prêt. On peut savoir ce qu'il y
+aurait de mieux, et se contenter de ce qu'il y a de moins mauvais; les
+vérités politiques, surtout, sont relatives; l'absolu, en matière
+d'État, a de graves inconvénients. Il serait heureux pour l'espèce
+humaine que les Turcs fussent jetés dans le Bosphore, mais nous ne
+sommes pas chargés de l'expédition et l'heure du mahométisme n'est
+peut-être pas sonnée: la haine doit être éclairée pour ne pas faire de
+sottises. Rien ne doit donc empêcher la France d'entrer dans des
+négociations, en ayant soin de les rapprocher le plus possible de
+l'esprit dans lequel cette <i>Note</i> est rédigée. C'est aux hommes qui
+tiennent le timon des empires à les gouverner selon les vents, en
+évitant les écueils.</p>
+
+<p>«Certes, si le puissant souverain du Nord consentait à réduire les
+conditions de la paix à l'exécution du traité d'Akkerman et à
+l'émancipation de la Grèce, il serait possible de faire entendre raison
+à la Porte; mais quelle probabilité y a-t-il que la Russie se renferme
+dans des conditions qu'elle aurait pu obtenir sans tirer un coup de
+canon? Comment abandonnerait-elle des prétentions si hautement et si
+publiquement exprimées? Un seul moyen, s'il en est un, se présenterait:
+proposer un congrès général où l'empereur Nicolas céderait ou aurait
+l'air de céder au v&oelig;u de l'Europe chrétienne. Un moyen de succès
+auprès des hommes, c'est de sauver leur amour-propre, de leur fournir
+une raison de dégager leur parole et de sortir d'un mauvais pas avec
+honneur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span> «Le plus grand obstacle à ce projet d'un congrès viendrait du
+succès inattendu des armes ottomanes pendant l'hiver. Que, par la
+rigueur de la saison, le défaut de vivres, par l'insuffisance des
+troupes ou par toute autre cause, les Russes soient obligés d'abandonner
+le siège de Silistrie; que Varna (ce qui cependant n'est guère probable)
+retombe entre les mains des Turcs, l'empereur Nicolas se trouverait dans
+une position qui ne lui permettrait plus d'entendre à aucune
+proposition, sous peine de descendre au dernier rang des monarques;
+alors la guerre se continuerait, et nous rentrerions dans les
+éventualités que cette <i>Note</i> a déduites. Que la Russie perde son rang
+comme puissance militaire, que la Turquie la remplace dans cette
+qualité, l'Europe n'aurait fait que changer de péril. Or, le danger qui
+nous viendrait par le cimeterre de Mahmoud serait d'une espèce bien plus
+formidable que celui dont nous menacerait l'épée de l'empereur Nicolas.
+Si la fortune assied par hasard un prince remarquable sur le trône des
+sultans, il ne peut vivre assez longtemps pour changer les lois et les
+m&oelig;urs, en eût-il d'ailleurs le dessein. Mahmoud mourra: à qui
+laissera-t-il l'empire avec ses soldats fanatiques disciplinés, avec ses
+ulémas ayant entre leurs mains, par l'initiation à la tactique moderne,
+un nouveau moyen de conquête pour le Coran?</p>
+
+<p>«Tandis que, épouvantée enfin de ces faux calculs, l'Autriche serait
+obligée de se garder sur des frontières où les janissaires ne lui
+laissaient rien à craindre, une nouvelle insurrection militaire,
+résultat possible de l'humiliation des armes de Nicolas <span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span>
+éclaterait peut-être à Pétersbourg, se communiquerait de proche en
+proche, mettrait le feu au nord de l'Allemagne. Voilà ce que
+n'aperçoivent pas des hommes qui en sont restés, pour la politique, aux
+frayeurs vulgaires comme aux lieux communs. De petites dépêches, de
+petites intrigues, sont les barrières que l'Autriche prétend opposer à
+un mouvement qui menace tout. Si la France et l'Angleterre prenaient un
+parti digne d'elles, si elles notifiaient à la Porte que, dans le cas où
+le sultan fermerait l'oreille à toute proposition de paix, il les
+trouvera sur le champ de bataille au printemps, cette résolution aurait
+bientôt mis fin aux anxiétés de l'Europe.»</p>
+
+<p>L'existence de ce <i>Mémoire</i>, ayant transpiré dans le monde diplomatique,
+m'attira une considération que je ne rejetais pas, mais que je
+n'ambitionnais point. Je ne vois pas trop ce qui pouvait surprendre les
+<i>positifs</i>: ma guerre d'Espagne était une chose <i>très positive</i>. Le
+travail incessant de la révolution générale qui s'opère dans la vieille
+société, en amenant parmi nous la chute de la légitimité, a dérangé des
+calculs subordonnés à la permanence des faits tels qu'ils existaient en
+1828.</p>
+
+<p>Voulez-vous vous convaincre de l'énorme différence de mérite et de
+gloire entre un grand écrivain et un grand politique? Mes travaux de
+diplomate ont été sanctionnés par ce qui est reconnu l'habileté suprême,
+c'est-à-dire par le <i>succès</i>. Quiconque pourtant lira jamais ce
+<i>Mémoire</i> le sautera sans doute à pieds joints, et j'en ferais autant à
+la place des lecteurs<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Lien vers la note 90"><span class="smaller">[90]</span></a>. Eh bien, <span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span> supposez qu'au lieu de ce
+petit chef-d'&oelig;uvre de chancellerie, on trouvât dans cet écrit quelque
+épisode à la façon d'Homère ou de Virgile, le ciel m'eût-il accordé leur
+génie, pensez-vous qu'on fût tenté de sauter les amours de Didon à
+Carthage ou les larmes de Priam dans la tente d'Achille?</p>
+
+<p class="p2 center smcap">À MADAME RÉCAMIER.</p>
+
+<p class="right">«Mercredi. Rome, ce 10 décembre 1828.</p>
+
+<p>«Je suis allé à l'<i>Académie Tibérine</i>, dont j'ai l'honneur d'être
+membre. J'ai entendu des discours fort spirituels et de très beaux vers.
+Que d'intelligence perdue! Ce soir j'ai mon grand <i>ricevimento</i>; j'en
+suis consterné en vous écrivant.»</p>
+
+<p class="p2 right">«11 décembre.</p>
+
+<p>«Le grand <i>ricevimento</i> s'est passé à merveille. Madame de Chateaubriand
+est ravie, parce que nous avons eu tous les cardinaux de la terre. Toute
+l'Europe, à Rome, était là avec Rome. Puisque je suis condamné pour
+quelques jours à ce métier, j'aime mieux le faire aussi bien qu'un autre
+ambassadeur. Les ennemis n'aiment aucune espèce de succès, même les plus
+misérables, et c'est les punir que de réussir dans un genre où ils se
+croient eux-mêmes sans égal. Samedi prochain je me transforme en
+chanoine de Saint-Jean de Latran, et dimanche je donne à dîner à mes
+confrères. Une réunion plus <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> de mon goût est celle qui a lieu
+aujourd'hui: je dîne chez Guérin avec tous les artistes, et nous allons
+arrêter <i>votre</i> monument pour le Poussin. Un jeune élève plein de talent,
+M. Desprez<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Lien vers la note 91"><span class="smaller">[91]</span></a>, fera le bas-relief pris d'un tableau du grand peintre et
+M. Lemoine fera le buste. Il ne faut ici que des mains françaises.</p>
+
+<p>«Pour compléter mon histoire de Rome, madame de Castries est arrivée.
+C'est encore une de ces petites filles que j'ai fait sauter sur mes
+genoux comme Césarine (madame de Barante)<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Lien vers la note 92"><span class="smaller">[92]</span></a>. Cette pauvre femme est
+bien changée; ses yeux se sont remplis de larmes quand je lui ai rappelé
+son enfance à Lormois. Il me semble que l'enchantement n'est plus chez
+la voyageuse. Quel isolement! et pour qui? Voyez-vous, ce qu'il y a de
+mieux, c'est d'aller vous retrouver le plus tôt possible. Si mon
+<i>Moïse</i><a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Lien vers la note 93"><span class="smaller">[93]</span></a> descend bien de la montagne, je lui emprunterai un de ses
+rayons, pour reparaître à vos yeux tout brillant et tout rajeuni.</p>
+
+<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> «Samedi, 13.</p>
+
+<p>«Mon dîner à l'Académie s'est passé à merveille. Les jeunes gens étaient
+satisfaits: un ambassadeur dînait <i>chez eux</i> pour la première fois. Je
+leur ai annoncé le monument au Poussin: c'était comme si j'honorais déjà
+leurs cendres.»</p>
+
+<p class="p2 right">«Jeudi, 18 décembre 1828.</p>
+
+<p>«Au lieu de perdre mon temps et le vôtre à vous raconter les faits et
+gestes de ma vie, j'aime mieux vous les envoyer tout consignés dans le
+journal de Rome. Voilà encore douze mois qui achèvent de tomber sur ma
+tête. Quand me reposerai-je? Quand cesserai-je de perdre sur les grands
+chemins les jours qui m'étaient prêtés pour en faire un meilleur usage?
+J'ai dépensé sans regarder tant que j'ai été riche; je croyais le trésor
+inépuisable. Maintenant, en voyant combien il est diminué et combien peu
+de temps il me reste à mettre à vos pieds, il me prend un serrement de
+c&oelig;ur. Mais n'y a-t-il pas une longue existence après celle de la
+terre? Pauvre et humble chrétien, je tremble devant le jugement dernier
+de Michel-Ange; je ne sais où j'irai, mais partout où vous ne serez pas
+je serai bien malheureux. Je vous ai cent fois mandé mes projets et mon
+avenir. Ruines, santé, perte de toute illusion, tout me dit: «Va-t-en,
+retire-toi, finis.» Je ne retrouve au bout de ma journée que vous. Vous
+avez désiré que je marquasse mon passage à Rome, c'est fait: le tombeau
+du Poussin restera. Il portera cette inscription: <i>F.-A. de Ch. à
+Nicolas Poussin, <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> pour la gloire des arts et l'honneur de la
+France</i><a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94" title="Lien vers la note 94"><span class="smaller">[94]</span></a>. Qu'ai-je maintenant à faire ici? Rien, surtout après avoir
+souscrit pour la somme de cent ducats au monument de l'homme que vous
+aimez le plus, dites-vous, <i>après moi</i>: le Tasse.»</p>
+
+<p class="p2 right">«Rome, le samedi 3 janvier 1829.</p>
+
+<p>«Je recommence mes souhaits de bonne année: que le ciel vous accorde
+santé et longue vie! Ne m'oubliez pas: j'ai espérance, car vous vous
+souvenez bien de M. de Montmorency et de madame de Staël, vous avez la
+mémoire aussi bonne que le c&oelig;ur. Je disais hier à madame Salvage<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Lien vers la note 95"><span class="smaller">[95]</span></a>
+que je ne connaissais <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> rien dans le monde d'aussi beau et de
+meilleur que vous.</p>
+
+<p>«J'ai passé hier une heure avec le pape. Nous avons parlé de tout et des
+sujets les plus hauts et les plus graves. C'est un homme très distingué
+et très éclairé, et un prince plein de dignité. Il ne manquait aux
+aventures de ma vie politique que d'être en relations avec un souverain
+pontife; cela complète ma carrière.</p>
+
+<p>«Voulez-vous savoir exactement ce que je fais? Je me lève à cinq heures,
+et demie, je déjeune à sept heures; à huit heures je reviens dans mon
+cabinet: je vous écris ou je fais quelques affaires, quand il y en a
+(les détails pour les établissements français et pour les pauvres
+français sont assez grands); à midi, je vais errer deux ou trois heures
+parmi des ruines, ou à Saint-Pierre, ou au Vatican. Quelquefois je fais
+une visite obligée avant ou après la promenade; à cinq heures, je
+rentre; je m'habille pour la soirée; je dîne à six heures; à sept heures
+et demie, je vais à une soirée avec madame de Chateaubriand, ou je
+reçois quelques personnes chez moi. <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> Vers onze heures je me
+couche, ou bien je retourne encore dans la campagne, malgré les voleurs
+et la <i>malaria</i>: qu'y fais-je? Rien: j'écoute le silence, et je regarde
+passer mon ombre de portique en portique, le long des aqueducs éclairés
+par la lune.</p>
+
+<p>«Les Romains sont si accoutumés à ma vie <i>méthodique</i>, que je leur sers
+à compter les heures. Qu'ils se dépêchent; j'aurai bientôt achevé le
+tour du cadran.»</p>
+
+<p class="p2 right">«Rome, jeudi 8 janvier 1829.</p>
+
+<p>«Je suis bien malheureux; du plus beau temps du monde nous sommes passés
+à la pluie, de sorte que je ne puis plus faire mes promenades. C'était
+pourtant là le seul bon moment de ma journée. J'allais pensant à vous
+dans ces campagnes désertes; elles liaient dans mes sentiments l'avenir
+et le passé, car autrefois je faisais aussi les mêmes promenades. Je
+vais une ou deux fois la semaine à l'endroit où l'Anglaise s'est noyée:
+qui se souvient aujourd'hui de cette pauvre jeune femme, miss
+Bathurst<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Lien vers la note 96"><span class="smaller">[96]</span></a>? ses compatriotes galopent le long du fleuve sans penser à
+elle. Le Tibre, qui a vu bien d'autres choses ne s'en embarrasse pas du
+tout. D'ailleurs, ses flots se sont renouvelés: ils sont aussi pâles et
+aussi tranquilles que quand ils ont <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> passé sur cette créature
+pleine d'espérance, de beauté et de vie.</p>
+
+<p>«Me voilà guindé bien haut sans m'en être aperçu. Pardonnez à un pauvre
+lièvre retenu et mouillé dans son gîte. Il faut que je vous raconte une
+petite historiette de mon dernier <i>mardi</i>. Il y avait à l'ambassade une
+foule immense: je me tenais le dos appuyé contre une table de marbre,
+saluant les personnes qui entraient et qui sortaient. Une Anglaise, que
+je ne connaissais ni de nom ni de visage, s'est approchée de moi, m'a
+regardé entre les deux yeux, et m'a dit avec cet accent que vous savez:
+«Monsieur de Chateaubriand, vous êtes bien malheureux!» Étonné de
+l'apostrophe et de cette manière d'entrer en conversation, je lui ai
+demandé ce qu'elle voulait dire. Elle m'a répondu: «Je veux dire que je
+vous plains.» En disant cela elle a accroché le bras d'une autre
+Anglaise, s'est perdue dans la foule, et je ne l'ai pas revue du reste
+de la soirée. Cette bizarre étrangère n'était ni jeune ni jolie: je lui
+sais gré pourtant de ses paroles mystérieuses.</p>
+
+<p>«Vos journaux continuent à rabâcher de moi. Je ne sais quelle mouche les
+pique. Je devais me croire oublié autant que je le désire.</p>
+
+<p>«J'écris à M. Thierry par le courrier. Il est à Hyères, bien malade. Pas
+un mot de réponse de M. de la Bouillerie<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97" title="Lien vers la note 97"><span class="smaller">[97]</span></a>»</p>
+
+<p class="p2 center smcap"><span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> À M. THIERRY.</p>
+
+<p class="right">«Rome, ce 8 janvier 1829.</p>
+
+<p>«J'ai été bien touché, monsieur, de recevoir la nouvelle édition de vos
+<i>Lettres</i><a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98" title="Lien vers la note 98"><span class="smaller">[98]</span></a> avec un mot qui prouve que vous avez pensé à moi. Si ce
+mot était de votre main, j'espérerais pour mon pays que vos yeux se
+rouvriraient aux études dont votre talent tire un si merveilleux parti.
+Je lis, ou plutôt relis avec avidité cet ouvrage trop court. Je fais des
+cornes à toutes les pages, afin de mieux rappeler les passages dont je
+veux m'appuyer. Je vous citerai beaucoup, monsieur, dans le travail que
+je prépare depuis tant d'années sur les deux premières races. Je mettrai
+à l'abri mes idées et mes recherches derrière votre haute autorité;
+j'adopterai souvent votre réforme des noms; enfin j'aurai le bonheur
+d'être presque toujours de votre avis, en m'écartant, bien malgré moi
+sans doute, du système proposé par M. Guizot; mais je ne puis, avec cet
+ingénieux écrivain, renverser les monuments les plus authentiques, faire
+de tous les Francs des <i>nobles</i> et des <i>hommes libres</i>, et de tous les
+Romains-Gaulois des <i>esclaves des Francs</i>. La loi salique et la loi
+ripuaire ont une foule d'articles fondés sur la différence des
+conditions entre les Francs: «Si quis ingenuus <i>ingenuum</i> ripuarium
+extra solum vendiderit, etc., etc.»</p>
+
+<p>«Vous savez, monsieur, que je vous désirais vivement <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> à Rome.
+Nous nous serions assis sur des ruines: là vous m'auriez enseigné
+l'histoire; vieux disciple, j'aurais écouté mon jeune maître avec le
+seul regret de n'avoir plus devant moi assez d'années pour profiter de
+ses leçons:</p>
+
+<p class="poem">
+ Tel est le sort de l'homme: il s'instruit avec l'âge.<br>
+ <span class="add4em">Mais que sert d'être sage,</span><br>
+ <span class="add4em">Quand le terme est si près?</span></p>
+
+<p>«Ces vers sont d'une ode inédite faite par un homme qui n'est plus, par
+mon bon et ancien ami Fontanes. Ainsi, monsieur, tout m'avertit, parmi
+les débris de Rome, de ce que j'ai perdu, du peu de temps qui me reste,
+et de la brièveté de ces espérances qui me semblaient si longues
+autrefois: <i>spem longam</i>.</p>
+
+<p>«Croyez, monsieur, que personne ne vous admire et ne vous est plus
+dévoué que votre serviteur.»</p>
+
+<p class="p2 center smcap">DÉPÊCHE À M. LE COMTE DE LA FERRONNAYS</p>.
+
+<p class="right">«Rome, ce 12 janvier 1829.</p>
+
+<p>«Monsieur le comte,</p>
+
+<p>«J'ai vu le pape le 2 de ce mois; il a bien voulu me retenir tête à tête
+pendant une heure et demie. Je dois vous rendre compte de la
+conversation que j'ai eue avec sa Sainteté.</p>
+
+<p>«Il a d'abord été question de la France. Le pape a commencé par l'éloge
+le plus sincère du roi. «Dans aucun temps, m'a-t-il, la famille royale
+de France n'a offert un ensemble aussi complet de qualités et <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span>
+de vertus. Voilà le calme rétabli parmi le clergé: les évêques ont fait
+leur soumission.»</p>
+
+<p>«&mdash;Cette soumission, ai-je répondu, est due en partie aux lumières et à
+la modération de Votre Sainteté.»</p>
+
+<p>«&mdash;J'ai conseillé, a répliqué le pape, de faire ce qui me semblait
+raisonnable. Le spirituel n'était point compromis par les
+ordonnances<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99" title="Lien vers la note 99"><span class="smaller">[99]</span></a>; les évêques auraient peut-être mieux fait de ne pas
+écrire leur première lettre; mais après avoir dit <i>non possumus</i>, il
+leur était difficile de reculer. Ils ont tâché de montrer le moins de
+contradiction possible entre leurs actions et leur langage au moment de
+leur adhésion: il faut le leur pardonner. Ce sont des hommes pieux, très
+attachés au roi et à la monarchie; ils ont leur faiblesse comme tous les
+hommes.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> «Tout cela, monsieur le comte, était dit en français très
+clairement et très bien.</p>
+
+<p>«Après avoir remercié le saint-père de la confiance qu'il me témoignait,
+je lui ai parlé avec considération du cardinal secrétaire d'État:</p>
+
+<p>«Je l'ai choisi, m'a-t-il dit, parce qu'il a voyagé, qu'il connaît les
+affaires générales de l'Europe et qu'il m'a semblé avoir la sorte de
+capacité que demande sa place. Il n'a écrit, relativement à vos deux
+ordonnances, que ce que je pensais et que ce que je lui avais recommandé
+d'écrire.</p>
+
+<p>«&mdash;Oserais-je communiquer à Sa Sainteté, ai-je repris, mon opinion sur
+la situation religieuse de la France?»</p>
+
+<p>«&mdash;Vous me ferez grand plaisir,» m'a répondu le pape.</p>
+
+<p>«Je supprime quelques compliments que Sa Sainteté a bien voulu
+m'adresser.</p>
+
+<p>«Je pense donc, très saint-père, que le mal est venu dans l'origine
+d'une méprise du clergé: au lieu d'appuyer les institutions nouvelles,
+ou du moins de se taire sur ces institutions, il a laissé échapper des
+paroles de blâme, pour ne rien dire de plus, dans des mandements et dans
+des discours. L'impiété, qui ne savait que reprocher à de saints
+ministres, a saisi ces paroles et en a fait une arme; elle s'est écriée
+que le catholicisme était incompatible avec l'établissement des libertés
+publiques, qu'il y avait guerre à mort entre la charte et les prêtres.
+Par une conduite opposée, nos ecclésiastiques auraient obtenu tout ce
+qu'ils auraient voulu de la nation. Il y a un grand fonds de religion en
+<span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> France, et un penchant visible à oublier nos anciens malheurs
+au pied des autels; mais aussi il y a un véritable attachement aux
+institutions apportées par les fils de saint Louis. On ne saurait
+calculer le degré de puissance auquel serait parvenu le clergé, s'il
+s'était montré à la fois l'ami du roi et de la charte. Je n'ai cessé de
+prêcher cette politique dans mes écrits et dans mes discours; mais les
+passions du moment ne voulaient pas m'entendre et me prenaient pour un
+ennemi.»</p>
+
+<p>«Le pape m'avait écouté avec la plus grande attention.</p>
+
+<p>«&mdash;J'entre dans vos idées, m'a-t-il dit après un moment de silence.
+Jésus-Christ ne s'est point prononcé sur la forme des gouvernements.
+<i>Rendez à César ce qui appartient à César</i> veut seulement dire: obéissez
+aux autorités établies. La religion catholique a prospéré au milieu des
+républiques comme au sein des monarchies; elle fait des progrès immenses
+aux États-Unis; elle règne seule dans les Amériques espagnoles.»</p>
+
+<p>«Ces mots sont très remarquables, monsieur le comte, au moment même où
+la cour de Rome incline fortement à donner l'institution aux évêques
+nommés par Bolivar<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100" title="Lien vers la note 100"><span class="smaller">[100]</span></a>.</p>
+
+<p>«Le pape a repris: «Vous voyez quelle est <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> l'affluence des
+étrangers protestants à Rome: leur présence fait du bien au pays; mais
+elle est bonne encore sous un autre rapport: les Anglais arrivent ici
+avec les plus étranges notions sur le pape et la papauté, sur le
+fanatisme du clergé, sur l'esclavage du peuple dans ce pays: ils n'y ont
+pas séjourné deux mois qu'ils sont tout changés. Ils voient que je ne
+suis qu'un évêque comme un autre évêque, que le clergé romain n'est ni
+ignorant ni persécuteur, et que mes sujets ne sont pas des bêtes de
+somme.»</p>
+
+<p>«Encouragé par cette espèce d'effusion du c&oelig;ur et cherchant à élargir
+le cercle de la conversation, j'ai dit au souverain pontife: «Votre
+Sainteté ne penserait-elle pas que le moment est favorable à la
+recomposition de l'unité catholique, à la réconciliation des sectes
+dissidentes, par de légères concessions sur la discipline? Les préjugés
+contre la cour de Rome s'effacent de toutes parts, et, dans un siècle
+encore ardent, l'&oelig;uvre de la réunion avait déjà été tentée par
+Leibnitz et Bossuet.»</p>
+
+<p>«&mdash;Ceci est une grande chose, m'a dit le pape; mais je dois attendre le
+moment fixé par la Providence. Je conviens que les préjugés s'effacent;
+la division des sectes en Allemagne a amené la lassitude de ces sectes.
+En Saxe, où j'ai résidé trois ans, j'ai le premier fait établir un
+hôpital des enfants trouvés et obtenu que cet hôpital serait desservi
+par des catholiques. Il s'éleva alors un cri général contre moi parmi
+les protestants; aujourd'hui ces mêmes protestants sont les premiers à
+applaudir à l'établissement et à le doter. Le nombre des catholiques
+<span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> augmente dans la Grande-Bretagne; il est vrai qu'il s'y mêle
+beaucoup d'étrangers.»</p>
+
+<p>«Le pape ayant fait un moment de silence, j'en ai profité pour
+introduire la question des catholiques d'Irlande.</p>
+
+<p>«&mdash;Si l'émancipation a lieu, ai-je dit, la religion catholique
+s'accroîtra encore dans la Grande-Bretagne.»</p>
+
+<p>«&mdash;C'est vrai d'un côté, a répliqué Sa Sainteté, mais de l'autre il y a
+des inconvénients. Les catholiques irlandais sont bien ardents et bien
+inconsidérés. O'Connell, d'ailleurs homme de mérite, n'a-t-il pas été
+dire dans un discours qu'il y avait un concordat proposé entre le
+Saint-Siège et le gouvernement britannique? il n'en est rien; cette
+assertion, que je ne puis contredire publiquement, m'a fait beaucoup de
+peine. Ainsi pour la réunion des dissidents, il faut que les choses
+soient mûres, et que Dieu achève lui-même son ouvrage. Les papes ne
+peuvent qu'attendre.»</p>
+
+<p>«Ce n'était pas là, monsieur le comte, mon opinion: mais s'il
+m'importait de faire connaître au roi celle du saint-père sur un sujet
+aussi grave, je n'étais pas appelé à la combattre.</p>
+
+<p>«&mdash;Que diront vos journaux? a repris le pape avec une sorte de gaieté.
+Ils parlent beaucoup! Ceux des Pays-Bas encore davantage; mais on me
+mande qu'une heure après avoir lu leurs articles, personne n'y pense
+plus dans votre pays.»</p>
+
+<p>«&mdash;C'est la pure vérité, très saint-père: vous voyez comme <i>la Gazette
+de France</i> m'arrange (car je sais que Sa Sainteté lit tous nos journaux,
+sans en <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> excepter <i>le Courrier</i><a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101" title="Lien vers la note 101"><span class="smaller">[101]</span></a>); le souverain pontife me
+traite pourtant avec une extrême bonté; j'ai donc lieu de croire que <i>la
+Gazette</i> ne lui fait pas un grand effet.» Le pape a ri en secouant la
+tête. «Eh bien! très saint-père, il en est des autres comme de Votre
+Sainteté; si le journal dit vrai, la bonne chose qu'il a dite reste;
+s'il dit faux, c'est comme s'il n'avait rien dit du tout. Le pape doit
+s'attendre à des discours pendant la session: l'extrême droite
+soutiendra que M. le cardinal Bernetti n'est pas un prêtre, et que ses
+lettres sur les ordonnances ne sont pas articles de foi; l'extrême
+gauche déclarera qu'on n'avait pas besoin de prendre les ordres de Rome.
+La majorité applaudira à la déférence du conseil du roi, et louera
+hautement l'esprit de sagesse et de paix de Votre Sainteté.»</p>
+
+<p>«Cette petite explication a paru charmer le saint-père, content de
+trouver quelqu'un instruit du jeu des rouages de notre machine
+constitutionnelle. Enfin, monsieur le comte, pensant que le roi et son
+conseil seraient bien aises de connaître la pensée du pape sur les
+affaires actuelles de l'Orient, j'ai répété quelques nouvelles de
+journaux, n'étant point autorisé à communiquer au saint-siège ce que
+vous m'avez mandé de positif dans votre dépêche du 18 décembre sur le
+rappel de notre expédition de Morée.</p>
+
+<p>«Le pape n'a point hésité à me répondre; il m'a <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> paru alarmé de
+la discipline militaire imprudemment enseignée aux Turcs. Voici ses
+propres paroles:</p>
+
+<p>«Si les Turcs sont déjà capables de résister à la Russie, quelle sera
+leur puissance quand ils auront obtenu une paix glorieuse? Qui les
+empêchera, après quatre ou cinq années de repos et de perfectionnement
+dans leur tactique nouvelle, de se jeter sur l'Italie?»</p>
+
+<p>«Je vous l'avouerai, monsieur le comte, en retrouvant ces idées et ces
+inquiétudes dans la tête du souverain le plus exposé à ressentir le
+contre-coup de l'énorme erreur que l'on a commise, je me suis applaudi
+de vous avoir montré avec plus de détails, dans ma <i>Note sur les
+affaires d'Orient</i>, les mêmes idées et les mêmes inquiétudes.</p>
+
+<p>«&mdash;Il n'y a, a ajouté le pape, qu'une résolution ferme de la part des
+puissances alliées qui puisse mettre un terme au malheur dont l'avenir
+est menacé. La France et l'Angleterre sont encore à temps pour tout
+arrêter; mais si une nouvelle campagne s'ouvre, elle peut communiquer le
+feu à l'Europe, et il sera trop tard pour l'éteindre.»</p>
+
+<p>«&mdash;Réflexion d'autant plus juste, ai-je reparti, que si l'Europe se
+divisait, ce qu'à Dieu ne plaise, cinquante mille Français remettraient
+tout en question.»</p>
+
+<p>«Le pape n'a point répondu; il m'a paru seulement que l'idée de voir les
+Français en Italie ne lui inspirait aucune crainte. On est las partout
+de l'inquisition de la cour de Vienne, de ses tracasseries, de ses
+empiétements continuels et de ses <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> petites trames pour unir,
+dans une confédération contre la France, des peuples qui détestent le
+joug autrichien.</p>
+
+<p>«Tel est, monsieur le comte, le résumé de ma longue conversation avec Sa
+Sainteté. Je ne sais si l'on a jamais été à même de connaître plus à
+fond les sentiments intimes d'un pape, si l'on a jamais entendu un
+prince qui gouverne le monde chrétien s'exprimer avec tant de netteté
+sur des sujets aussi vastes, aussi en dehors du cercle étroit des lieux
+communs diplomatiques. Ici point d'intermédiaire entre le souverain
+pontife et moi, et il était aisé de voir que Léon XII, par son caractère
+de candeur, par l'entraînement d'une conversation familière, ne
+dissimulait rien et ne cherchait point à tromper.</p>
+
+<p>«Les penchants et les v&oelig;ux du pape sont évidemment pour la France:
+lorsqu'il a pris les clefs de saint Pierre, il appartenait à la faction
+des <i>zelanti</i>; aujourd'hui il a cherché sa force dans la modération:
+c'est ce qu'enseigne toujours l'usage du pouvoir. Par cette raison, il
+n'est point aimé de la faction cardinaliste qu'il a quittée. N'ayant
+trouvé aucun homme de talent dans le clergé séculier, il a choisi ses
+principaux conseils dans le clergé régulier; d'où il arrive que les
+moines sont pour lui, tandis que les prélats et les simples prêtres lui
+font une espèce d'opposition. Ceux-ci, quand je suis arrivé à Rome,
+avaient tous l'esprit plus ou moins infecté des mensonges de notre
+congrégation; aujourd'hui ils sont infiniment plus raisonnables; tous,
+en général, blâment la levée de boucliers de notre clergé. Il est
+curieux de remarquer que les jésuites <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> ont autant d'ennemis ici
+qu'en France: ils ont surtout pour adversaires les autres religieux et
+les chefs d'ordre. Ils avaient formé un plan au moyen duquel ils se
+seraient emparés exclusivement de l'instruction publique à Rome: les
+dominicains ont déjoué ce plan. Le pape n'est pas très populaire, parce
+qu'il administre bien. Sa petite armée est composée de vieux soldats de
+Bonaparte qui ont une tenue très militaire, et font bonne police sur les
+grands chemins. Si Rome matérielle a perdu sous le rapport pittoresque,
+elle a gagné en propreté et en salubrité. Sa Sainteté fait planter des
+arbres, arrêter des ermites et des mendiants: autre sujet de plainte
+pour la populace. Léon XII est grand travailleur; il dort peu et ne
+mange presque point. Il ne lui est resté de sa jeunesse qu'un seul goût,
+celui de la chasse, exercice nécessaire à sa santé qui, d'ailleurs,
+semble s'affermir. Il tire quelques coups de fusil dans la vaste
+enceinte des jardins du Vatican. Les <i>zelanti</i> ont bien de la peine à
+lui pardonner cette innocente distraction. On reproche au pape de la
+faiblesse et de l'inconstance dans ses affections.</p>
+
+<p>«Le vice radical de la constitution politique de ce pays est facile à
+saisir: ce sont des vieillards qui nomment pour souverain un vieillard
+comme eux. Ce vieillard, devenu maître, nomme à son tour cardinaux des
+vieillards. Tournant dans ce cercle vicieux, le suprême pouvoir énervé
+est toujours ainsi au bord de la tombe. Le prince n'occupe jamais assez
+longtemps le trône pour exécuter les plans d'amélioration qu'il peut
+avoir conçus. Il <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> faudrait qu'un pape eût assez de résolution
+pour faire tout à coup une nombreuse promotion de jeunes cardinaux, de
+manière à assurer la majorité à l'élection future d'un jeune pontife.
+Mais les règlements de Sixte-Quint qui donnent le chapeau à des charges
+du palais, l'empire de la coutume et des m&oelig;urs, les intérêts du
+peuple qui reçoit des gratifications à chaque mutation de la tiare,
+l'ambition individuelle des cardinaux qui veulent des règnes courts,
+afin de multiplier les chances de la papauté, mille autres obstacles
+trop longs à déduire, s'opposent au rajeunissement du Sacré Collège.</p>
+
+<p>«La conclusion de cette dépêche, monsieur le comte, est que, dans l'état
+actuel des choses, le roi peut compter entièrement sur la cour de Rome.</p>
+
+<p>«En garde contre ma manière de voir et de sentir, si j'ai quelque
+reproche à me faire dans le récit que j'ai l'honneur de vous
+transmettre, c'est d'avoir plutôt affaibli qu'exagéré l'expression des
+paroles de Sa Sainteté. Ma mémoire est très sûre; j'ai écrit la
+conversation en sortant du Vatican, et mon secrétaire intime n'a fait
+que la copier mot à mot sur ma minute. Celle-ci, tracée rapidement,
+était à peine lisible pour moi-même. Vous n'auriez jamais pu la
+déchiffrer<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102" title="Lien vers la note 102"><span class="smaller">[102]</span></a>.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur d'être, etc.»</p>
+
+<p class="p2 center smcap"><span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> À MADAME RÉCAMIER.</p>
+
+<p class="right">«Rome, mardi 13 janvier 1829.</p>
+
+<p>«Hier au soir je vous écrivais à huit heures la lettre que M. du
+Viviers<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103" title="Lien vers la note 103"><span class="smaller">[103]</span></a> vous porte; ce matin, à mon réveil, je vous écris encore
+par le courrier ordinaire qui part à midi. Vous connaissez les pauvres
+dames de Saint-Denis: elles sont bien abandonnées depuis l'arrivée des
+grandes dames de la Trinité-du-Mont; sans être l'ennemi de celles-ci, je
+me suis rangé avec madame de Ch..... du côté du faible. Depuis un mois
+les dames de Saint-Denis voulaient donner une fête à M. l'<i>ambassadeur</i>
+et à madame l'<i>ambassadrice</i>: elle a eu lieu hier à midi. Figurez-vous
+un théâtre arrangé dans une espèce de sacristie qui avait une tribune
+sur l'église; pour acteurs une douzaine de petites filles, depuis l'âge
+de huit ans jusqu'à quatorze ans, jouant les <i>Machabées</i>. Elles
+s'étaient fait elles-mêmes leurs casques et leurs manteaux. Elles
+déclamaient leurs vers français avec une verve et un accent italien le
+plus drôle du monde; elles tapaient du pied dans les moments énergiques:
+il y avait une nièce de Pie VII, <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> une fille de Thorwaldsen et
+une autre fille de Chauvin le peintre. Elles étaient jolies
+incroyablement dans leurs parures de papier. Celle qui jouait le
+grand-prêtre avait une grande barbe noire qui la charmait, mais qui la
+piquait, et qu'elle était obligée d'arranger continuellement avec une
+petite main blanche de treize ans. Pour spectateurs, nous, quelques
+mères, les religieuses, madame Salvage, deux ou trois abbés et une autre
+vingtaine de petites pensionnaires, toutes en blanc avec des voiles.
+Nous avions fait apporter de l'ambassade des gâteaux et des glaces. On
+jouait du piano dans les entr'actes. Jugez des espérances et des joies
+qui ont dû précéder cette fête dans le couvent, et des souvenirs qui la
+suivront! Le tout a fini par <i>Vivat in æternum</i>, chanté par trois
+religieuses dans l'église.»</p>
+
+<p class="p2 right">«Rome, le 15 janvier 1829.</p>
+
+<p>«À vous encore! Cette nuit nous avons eu du vent et de la pluie comme en
+France: je me figurais qu'ils battaient votre petite fenêtre; je me
+trouvais transporté dans votre petite chambre, je voyais votre harpe,
+votre piano, vos oiseaux; vous me jouiez mon air favori ou celui de
+Shakespeare: et j'étais à Rome, loin de vous! Quatre cents lieues et les
+Alpes nous séparaient!</p>
+
+<p>«J'ai reçu une lettre de cette dame spirituelle qui venait quelquefois
+me voir au ministère; jugez comme elle me fait bien la cour: elle est
+turque enragée; Mahmoud est un grand homme qui a devancé sa nation!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> «Cette Rome, au milieu de laquelle je suis, devrait m'apprendre
+à mépriser la politique. Ici la liberté et la tyrannie ont également
+péri; je vois les ruines confondues de la République romaine et de
+l'empire de Tibère; qu'est-ce aujourd'hui que tout cela dans la même
+poussière! Le capucin qui balaye en passant cette poussière avec sa robe
+ne semble-t-il pas rendre plus sensible encore la vanité de tant de
+vanités? Cependant je reviens malgré moi aux destinées de ma pauvre
+patrie. Je lui voudrais religion, gloire et liberté, sans songer à mon
+impuissance pour la parer de cette triple couronne.»</p>
+
+<p class="p2 right">«Rome, jeudi 5 février 1829.</p>
+
+<p>«<i>Torre Vergata</i> est un bien de moines situé à une lieue à peu près du
+<i>tombeau de Néron</i>, sur la gauche en venant de Rome, dans l'endroit le
+plus beau et le plus désert: là est une immense quantité de ruines à
+fleur de terre recouvertes d'herbe et de chardons. J'y ai commencé une
+fouille avant-hier mardi, en cessant de vous écrire. J'étais accompagné
+d'Hyacinthe et de Visconti<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104" title="Lien vers la note 104"><span class="smaller">[104]</span></a> qui dirige la fouille. Il faisait le
+plus beau temps du monde. Une douzaine <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> d'hommes armés de
+bêches et de pioches, qui déterraient des tombeaux et des décombres de
+maisons et de palais dans une profonde solitude, offraient un spectacle
+digne de vous. Je faisais un seul v&oelig;u: c'était que vous fussiez là.
+Je consentirais volontiers à vivre avec vous sous une tente au milieu de
+ces débris.</p>
+
+<p>«J'ai mis moi-même la main à l'&oelig;uvre; j'ai découvert des fragments de
+marbre: les indices sont excellents, j'espère trouver quelque chose qui
+me dédommagera de l'argent perdu à cette loterie des morts; j'ai déjà un
+bloc de marbre grec assez considérable pour faire le buste du Poussin.
+Cette fouille va devenir le but de mes promenades; je vais aller
+m'asseoir tous les jours au milieu de ces débris. À quel siècle, à quels
+hommes appartenaient-ils? Nous remuons peut-être la poussière la plus
+illustre sans le savoir. Une inscription viendra peut-être éclairer
+quelque fait historique, détruire quelque erreur, établir quelque
+vérité. Et puis, quand je serai parti avec mes douze paysans demi-nus,
+tout retombera dans l'oubli et le silence. Vous représentez-vous toutes
+les passions, tous les intérêts qui s'agitaient autrefois dans ces lieux
+abandonnés? Il y avait des maîtres et des esclaves, des heureux et des
+malheureux, de belles personnes qu'on aimait et des ambitieux qui
+voulaient être ministres. Il y reste quelques oiseaux et moi, encore
+pour un temps fort court; nous nous envolerons bientôt. Dites-moi,
+croyez-vous que cela vaille la peine d'être un des membres du conseil
+d'un petit roi des Gaules, moi, barbare de l'Armorique, voyageur
+<span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> chez des sauvages d'un monde inconnu des Romains, et
+ambassadeur auprès de ces prêtres qu'on jetait aux lions? Quand
+j'appelai Léonidas à Lacédémone, il ne me répondit pas: le bruit de mes
+pas à <i>Torre Vergata</i> n'aura réveillé personne. Et quand je serai à mon
+tour dans mon tombeau, je n'entendrai pas même le son de votre voix. Il
+faut donc que je me hâte de me rapprocher de vous et de mettre fin à
+toutes ces chimères de la vie des hommes. Il n'y a de bon que la
+retraite, et de vrai qu'un attachement comme le vôtre.»</p>
+
+<p class="p2 right">«Rome, ce 7 février 1829.</p>
+
+<p>«J'ai reçu une longue lettre du général Guilleminot<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105" title="Lien vers la note 105"><span class="smaller">[105]</span></a>; il me fait un
+récit lamentable de ce qu'il a souffert dans des courses sur les côtes
+de la Grèce: et pourtant Guilleminot était ambassadeur; il avait de
+grands vaisseaux et une armée à ses ordres. Aller, après le départ de
+nos soldats, dans un pays où il ne reste pas une maison et un champ de
+blé, parmi quelques hommes épars, forcés à devenir brigands par la
+misère, ce n'est pas pour une femme (madame Lenormant) un projet
+possible<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106" title="Lien vers la note 106"><span class="smaller">[106]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> «J'irai ce matin à ma fouille: hier nous avons trouvé le
+squelette d'un soldat goth et le bras d'une statue de femme. C'était
+rencontrer le destructeur avec la ruine qu'il avait faite; nous avons
+une grande espérance de retrouver ce matin la statue. Si les débris
+d'architecture que je découvre en valent la peine, je ne les renverserai
+pas pour vendre les briques comme on fait ordinairement; je les
+laisserai debout, et ils porteront mon nom: ils sont du temps de
+Domitien. Nous avons une inscription qui nous l'indique: c'est le beau
+temps des arts romains.»</p>
+
+<p class="p2 center smcap">DÉPÊCHES À M. LE COMTE PORTALIS.</p>
+
+<p class="right">«Rome, ce lundi 9 février 1829.</p>
+
+<p class="center">MORT DE LÉON XII.</p>
+
+<p>«Monsieur le comte,</p>
+
+<p>«Sa Sainteté a ressenti subitement une attaque du mal auquel elle est
+sujette: sa vie est dans le plus imminent danger. On vient d'ordonner de
+fermer tous les spectacles. Je sors de chez le cardinal secrétaire
+d'État, qui lui-même est malade et qui désespère des jours du pape. La
+perte de ce souverain pontife si éclairé et si modéré serait dans ce
+moment une vraie calamité pour la chrétienté et surtout pour la France.
+J'ai cru, monsieur le comte, qu'il importait au gouvernement du roi
+d'être prévenu de cet événement probable, afin qu'il pût prendre
+d'avance les mesures qu'il jugerait nécessaires. En conséquence, j'ai
+expédié pour Lyon un courrier à <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> cheval. Ce courrier porte une
+lettre que j'écris à M. le préfet du Rhône, avec une dépêche
+télégraphique qu'il vous transmettra et une autre lettre que je le prie
+de vous envoyer par estafette. Si nous avons le malheur de perdre Sa
+Sainteté, un nouveau courrier vous portera jusqu'à Paris tous les
+détails.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur, etc.»</p>
+
+<p class="p2 right">«Huit heures du soir.</p>
+
+<p>«La congrégation des cardinaux déjà rassemblée a défendu au cardinal
+secrétaire d'État de délivrer des permis pour des chevaux de poste. Mon
+courrier ne pourra partir qu'après le départ du courrier du Sacré
+Collège, en cas de mort du pape. J'ai essayé d'envoyer un homme porter
+mes dépêches à la frontière de la Toscane. Les mauvais chemins et le
+manque de chevaux de louage ont rendu ce dessein impraticable. Forcé
+d'attendre dans Rome, devenue une espèce de prison fermée, j'espère
+toujours que la nouvelle, au moyen du télégraphe, vous parviendra
+quelques heures avant qu'elle soit connue des autres gouvernements au
+delà des Alpes. Il pourrait se faire néanmoins que le courrier envoyé au
+nonce, et qui sera parti nécessairement avant le mien, vous donnât
+lui-même, en passant à Lyon, la nouvelle par le télégraphe.»</p>
+
+<p class="p2 right">«Mardi, 10 février, neuf heures du matin.</p>
+
+<p>«<i>Le pape vient d'expirer</i>: mon courrier part. Dans quelques heures il
+sera suivi de M. le comte de Montebello, attaché à l'ambassade.»</p>
+
+<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> «Rome, ce 10 février 1829.</p>
+
+<p>«Monsieur le comte,</p>
+
+<p>«J'ai expédié à Lyon, il y a environ deux heures le courrier
+extraordinaire à cheval qui vous transmettra la nouvelle imprévue et
+déplorable de la mort de Sa Sainteté. Maintenant je fais partir M. le
+comte de Montebello<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107" title="Lien vers la note 107"><span class="smaller">[107]</span></a>, attaché à l'ambassade, pour vous porter
+quelques détails nécessaires.</p>
+
+<p>«Le pape est mort de cette affection hémorroïdale à laquelle il était
+sujet. Le sang, s'étant porté sur la vessie, occasionna une rétention
+qu'on essaya de <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> soulager au moyen de la sonde. On croit que Sa
+Sainteté a été blessée dans l'opération. Quoi qu'il en soit, après
+quatre jours de souffrances, Léon XII a expiré ce matin à neuf heures
+comme j'arrivais au Vatican, où un agent de l'ambassade avait passé la
+nuit. La lettre partie par mon premier courrier vous informe, monsieur
+le comte, de mes inutiles efforts pour obtenir le permis des chevaux de
+poste avant la mort du pape.</p>
+
+<p>«Hier je me rendis chez le cardinal secrétaire d'État, encore très
+souffrant d'un violent accès de goutte; j'eus avec lui un assez long
+entretien sur les suites du malheur dont nous étions menacés. Je
+déplorai la perte d'un prince dont les sentiments modérés et la
+connaissance des affaires de l'Europe étaient si utiles au repos de la
+chrétienté. «C'est, me répondit le secrétaire d'État, non-seulement un
+grand malheur pour la France, mais un plus grand malheur pour l'État
+romain que vous ne l'imaginez. Le mécontentement et la misère sont
+grands dans nos provinces, et, pour peu que les cardinaux croient devoir
+suivre un autre système que celui de Léon XII, ils verront comment ils
+s'en tireront. Quant à moi, mes fonctions cessent avec la vie du pape,
+et je n'aurai rien à me reprocher.»</p>
+
+<p>«Ce matin j'ai revu le cardinal Bernetti qui, en effet, a cessé ses
+fonctions de secrétaire d'État: il m'a tenu le langage de la veille. Je
+lui ai demandé à le rencontrer avant qu'il s'enfermât dans le conclave.
+Nous sommes convenus que nous parlerions du choix d'un souverain pontife
+qui pourrait être le continuateur du système de modération de Léon XII.
+<span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> J'aurai l'honneur de vous transmettre tous les renseignements
+que je recueillerai.</p>
+
+<p>«Il est probable que la mort du pape et la chute du cardinal Bernetti
+vont réjouir les ennemis des <i>ordonnances</i><a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108" title="Lien vers la note 108"><span class="smaller">[108]</span></a>; ils proclameront cet
+événement malheureux une punition du ciel. Il est aisé déjà de lire
+cette pensée sur quelques visages français à Rome.</p>
+
+<p>«Je regrette doublement le pape; j'avais eu le bonheur de gagner sa
+confiance: les préjugés que l'on avait pris soin de faire naître contre
+moi dans son esprit, avant mon arrivée, s'étaient dissipés, et il me
+faisait l'honneur de témoigner hautement et publiquement, en toute
+occasion, l'estime qu'il voulait bien me porter.</p>
+
+<p>«Maintenant, monsieur le comte, permettez-moi d'entrer dans
+l'explication de quelques faits.</p>
+
+<p>J'étais ministre des affaires étrangères à l'époque de la mort de Pie
+VII. Vous trouverez dans les cartons du ministère, si vous jugez à
+propos d'en prendre connaissance, la suite de mes relations avec M. le
+duc de Laval. L'usage est, à la mort d'un pape, d'envoyer un ambassadeur
+extraordinaire, ou d'accréditer l'ambassadeur résidant par de nouvelles
+lettres auprès du Sacré Collège. C'est ce dernier parti que je proposai
+de suivre à feu S. M. Louis XVIII. Le roi ordonnera ce qu'il croira de
+meilleur pour son service. Quatre cardinaux français vinrent à Rome pour
+l'élection de Léon XII. La France en compte aujourd'hui cinq; c'est
+certainement un nombre de voix qui n'est pas à dédaigner dans le
+<span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> conclave. J'attends, monsieur le comte, les ordres du roi. M.
+de Montebello, chargé de vous remettre cette dépêche, restera à votre
+disposition.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur, etc., etc.»</p>
+
+<p class="p2 center smcap">À MADAME RÉCAMIER.</p>
+
+<p class="right">«Rome, 10 février 1829, onze heures du soir.</p>
+
+<p>«Je voulais vous écrire une longue lettre, mais la dépêche que j'ai été
+obligé d'écrire de ma propre main et la fatigue de ces derniers jours
+m'ont épuisé.</p>
+
+<p>«Je regrette le pape; j'avais obtenu sa confiance. Me voilà maintenant
+chargé d'une grande mission, il m'est impossible de savoir quel en sera
+le résultat, et quelle influence elle aura sur ma destinée.</p>
+
+<p>«Les conclaves durent ordinairement deux mois, ce qui me laissera
+toujours libre pour Pâques. Je vous parlerai bientôt à fond de tout
+cela.</p>
+
+<p>«Imaginez-vous qu'on a trouvé ce pauvre pape, jeudi dernier, avant qu'il
+fût malade, écrivant son épitaphe. On a voulu le détourner de ces
+tristes idées: «Mais non, a-t-il dit, cela sera fini dans peu de jours.»</p>
+
+<p class="p2 right">«Jeudi. Rome, 12 février 1829.</p>
+
+<p>«Je lis vos journaux. Ils me font souvent de la peine. Je vois dans <i>le
+Globe</i> que M. le comte Portalis est, selon ce journal, mon ennemi
+déclaré. Pourquoi? Est-ce que je demande sa place? Il se donne trop de
+peine; je ne pense point à lui. Je lui souhaite toutes les prospérités
+possibles; mais pourtant, s'il était vrai qu'il voulût la guerre, il me
+<span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> trouverait. On me semble déraisonner sur tout, et sur
+l'<i>immortel Mahmoud</i>, et sur l'évacuation de la Morée.</p>
+
+<p>«Dans les chances les plus probables, cette évacuation remettra la Grèce
+sous le joug des Turcs, avec la perte pour nous de notre honneur et de
+quarante millions. Il y a prodigieusement d'esprit en France, mais on
+manque de tête et de bon sens: deux phrases nous enivrent, on nous mène
+avec des mots, et, ce qu'il y a de pis, c'est que nous sommes toujours
+prêts à dénigrer nos amis et à élever nos ennemis. Au reste, n'est-il
+pas curieux que l'on fasse tenir au roi, dans un discours, mon propre
+langage, sur l'<i>accord des libertés publiques et de la royauté</i><a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109" title="Lien vers la note 109"><span class="smaller">[109]</span></a>, et
+qu'on m'en ait tant voulu pour avoir tenu ce langage? Et les hommes qui
+font parler ainsi la couronne étaient les plus chauds partisans de la
+censure! Au surplus, je vais voir l'élection du chef de la chrétienté;
+ce spectacle est le dernier grand spectacle auquel j'assisterai dans ma
+vie<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110" title="Lien vers la note 110"><span class="smaller">[110]</span></a>; il clora ma carrière.</p>
+
+<p>«Maintenant que les plaisirs de Rome sont finis, les affaires
+commencent. Je vais être obligé d'écrire d'un côté au gouvernement tout
+ce qui se passe, et de l'autre de remplir les devoirs de ma position
+<span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> nouvelle; il faut complimenter le Sacré Collège, assister aux
+funérailles du saint-père, auquel je m'étais attaché parce qu'on
+l'aimait peu, et d'autant plus qu'ayant craint de trouver en lui un
+ennemi, j'ai trouvé un ami qui, du haut de la chaire de Saint-Pierre, a
+donné un démenti formel à mes calomniateurs <i>chrétiens</i>. Puis vont me
+tomber sur la tête les cardinaux de France. J'ai écrit pour faire des
+représentations au moins sur l'archevêque de Toulouse<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111" title="Lien vers la note 111"><span class="smaller">[111]</span></a>.</p>
+
+<p>«Au milieu de tous ces tracas, le monument du Poussin s'exécute; la
+fouille réussit; j'ai trouvé trois belles têtes, un torse de femme
+drapé, une inscription funèbre d'un frère pour une jeune s&oelig;ur, ce qui
+m'a attendri.</p>
+
+<p>«À propos d'inscription, je vous ai dit que le pauvre pape avait fait la
+sienne la veille du jour où il est tombé malade, prédisant qu'il allait
+bientôt mourir; il a laissé un écrit où il recommande sa famille
+indigente au gouvernement romain: il n'y a que ceux qui ont beaucoup
+aimé qui aient de pareilles vertus.»<a href="#toc"><span class="small">[Lien vers la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h1><span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> LIVRE XIII<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112" title="Lien vers la note 112"><span class="smaller">[112]</span></a></h1>
+
+<p class="resume">
+ Suite de l'ambassade de Rome. &mdash; À madame Récamier. &mdash; Dépêche à
+ M. le comte Portalis. &mdash; Conclaves. &mdash; Dépêches à M. le comte
+ Portalis. &mdash; À madame Récamier. &mdash; Dépêche à M. le comte
+ Portalis. &mdash; À madame Récamier. &mdash; Dépêche à M. le comte
+ Portalis. &mdash; À madame Récamier. &mdash; Le marquis Capponi. &mdash; À
+ madame Récamier. &mdash; À M. le duc de Blacas. &mdash; À madame Récamier.
+ &mdash; Dépêche à M. le comte Portalis. &mdash; Lettre à Monseigneur le
+ cardinal de Clermont-Tonnerre. &mdash; Dépêche à M. le comte Portalis.
+ &mdash; À madame Récamier. &mdash; Dépêche à M. le comte Portalis. &mdash; Fête
+ de la villa Médicis pour la grande duchesse Hélène. &mdash; Mes
+ relations avec la famille Bonaparte. &mdash; Dépêche à M. le comte
+ Portalis. &mdash; Pie VII. &mdash; À M. le comte Portalis. &mdash; À madame
+ Récamier. &mdash; Présomption. &mdash; Les Français à Rome. &mdash; Promenades.
+ &mdash; Mon neveu Christian de Chateaubriand. &mdash; À madame Récamier. &mdash;
+ Retour de Rome à Paris. &mdash; Mes projets. &mdash; Le roi et ses
+ dispositions. &mdash; M. Portalis. &mdash; M. de Martignac. &mdash; Départ pour
+ Rome. &mdash; Les Pyrénées. &mdash; Aventures. &mdash; Ministère Polignac. &mdash; Ma
+ consternation. &mdash; Je reviens à Paris. &mdash; Entrevue avec M. de
+ Polignac. &mdash; Je donne ma démission de mon ambassade de Rome.</p>
+
+<p class="right">Rome, ce 17 février 1829.</p>
+
+<p>Avant de passer aux choses importantes je rappellerai quelques faits.</p>
+
+<p>Au décès du souverain pontife le gouvernement des États romains tombe
+aux mains des trois cardinaux chefs d'ordre, diacre, prêtre et évêque,
+et au <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> cardinal camerlingue. L'usage est que les ambassadeurs
+aillent complimenter, dans un discours, la congrégation des cardinaux
+réunis avant l'ouverture du conclave à Saint-Pierre.</p>
+
+<p>Le corps de Sa Sainteté, exposé d'abord dans la chapelle Sixtine, fut
+porté vendredi dernier, 13 février, dans la chapelle du Saint-Sacrement
+à Saint-Pierre; il y est resté jusqu'au dimanche 15. Alors il a été
+placé dans le monument qu'occupaient les cendres de Pie VII et celles-ci
+ont été descendues dans l'église souterraine.</p>
+
+<p class="p2 center smcap">À MADAME RÉCAMIER</p>.
+
+<p class="right">«Rome, 17 février 1829.</p>
+
+<p>«J'ai vu Léon XII exposé, le visage découvert, sur un chétif lit de
+parade, au milieu des chefs-d'&oelig;uvre de Michel-Ange<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113" title="Lien vers la note 113"><span class="smaller">[113]</span></a>; j'ai assisté
+à la première cérémonie funèbre dans l'église de Saint-Pierre. Quelques
+vieux cardinaux commissaires, ne pouvant plus voir, s'assurèrent de
+leurs doigts tremblants que le cercueil du pape était bien cloué. À la
+lumière des flambeaux, mêlée à la clarté de la lune, le cercueil fut
+enfin enlevé par une poulie et suspendu dans les ombres pour être déposé
+dans le sarcophage de Pie VII<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114" title="Lien vers la note 114"><span class="smaller">[114]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> «On vient de m'apporter le petit chat du pauvre pape; il est
+tout gris et fort doux comme son ancien maître.»</p>
+
+<p class="p2 center smcap">DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS.</p>
+
+<p class="right">«Rome, ce 17 février 1829</p>
+
+<p>«Monsieur le comte,</p>
+
+<p>«J'ai eu l'honneur de vous mander dans ma première lettre portée à Lyon
+avec la dépêche télégraphique, et dans ma dépêche n<sup>o</sup> 15, les
+difficultés que j'ai rencontrées pour l'expédition de mes deux courriers
+du 10 de ce mois. Ces gens-ci en sont encore à l'histoire des Guelfes et
+des Gibelins, comme si la mort d'un pape, connue une heure plus tôt ou
+une heure plus tard, pouvait faire entrer une armée impériale en Italie.</p>
+
+<p>«Les obsèques du saint-père seront terminées dimanche 22, et le conclave
+ouvrira lundi soir 23, après avoir assisté le matin à la messe du
+Saint-Esprit: on meuble déjà les cellules du palais Quirinal.</p>
+
+<p>«Je ne vous entretiendrai pas, monsieur le comte, des vues de la cour
+d'Autriche, des désirs des cabinets de Naples, de Madrid et de Turin. M.
+le duc de Laval, dans la correspondance qu'il eut avec moi en 1823, a
+peint le personnel des cardinaux qui <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> sont en partie ceux
+d'aujourd'hui. On peut voir le n<sup>o</sup> 5 et son annexe, les n<sup>os</sup> 34, 55, 70
+et 82. Il y a aussi dans les cartons du ministère quelques notes venues
+par une autre voie. Ces portraits, assez souvent de fantaisie, peuvent
+amuser, mais ne prouvent rien. Trois choses ne font plus les papes: les
+intrigues de femmes, les menées des ambassadeurs, la puissance des
+cours. Ce n'est pas non plus de l'intérêt général de la société qu'ils
+sortent, mais de l'intérêt particulier des individus et des familles qui
+cherchent dans l'élection du chef de l'Église des places et de l'argent.</p>
+
+<p>«Il y aurait des choses immenses à faire aujourd'hui par le Saint-Siège:
+la réunion des sectes dissidentes, le raffermissement de la société
+européenne, etc. Un pape qui entrerait dans l'esprit du siècle, et qui
+se placerait à la tête des générations éclairées, pourrait rajeunir la
+papauté; mais ces idées ne peuvent point pénétrer dans les vieilles
+têtes du Sacré Collège; les cardinaux arrivés au bout de la vie se
+transmettent une royauté élective qui expire bientôt avec eux: assis sur
+les doubles ruines de Rome, les papes ont l'air de n'être frappés que de
+la puissance de la mort.</p>
+
+<p>«Ces cardinaux avaient élu le cardinal Della Genga (Léon XII) après
+l'exclusion donnée au cardinal Severoli, parce qu'ils croyaient qu'il
+allait mourir; Della Genga s'étant avisé de vivre, ils l'ont détesté
+cordialement pour cette tromperie. Léon XII choisissait dans les
+couvents des administrateurs capables; autre sujet de murmure pour les
+cardinaux. Mais, d'une autre part, ce pape défunt, en avançant <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span>
+les moines, voulait de la régularité dans les monastères, de sorte qu'on
+ne lui savait aucun gré du bienfait. Les ermites vagabonds qu'on
+arrêtait, les gens du peuple qu'on forçait de boire debout dans la rue
+afin d'éviter les coups de couteau au cabaret; des changements peu
+heureux dans la perception des impôts, des abus commis par quelques
+familiers du saint-père, la mort même de ce pape arrivant à une époque
+qui fait perdre aux théâtres et aux marchands de Rome le bénéfice des
+folies du carnaval, ont fait anathématiser la mémoire d'un prince digne
+des plus vifs regrets: à Civita-Vecchia on a voulu brûler la maison de
+deux hommes que l'on pensait avoir été honorés de sa faveur.</p>
+
+<p>«Parmi beaucoup de concurrents, quatre sont particulièrement désignés:
+le cardinal Capellari<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115" title="Lien vers la note 115"><span class="smaller">[115]</span></a>, chef de la Propagande, le cardinal
+Pacca<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116" title="Lien vers la note 116"><span class="smaller">[116]</span></a>, le cardinal De Gregorio<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117" title="Lien vers la note 117"><span class="smaller">[117]</span></a> et le cardinal
+Giustiniani<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118" title="Lien vers la note 118"><span class="smaller">[118]</span></a>.</p>
+
+<p>«Le cardinal Capellari est un homme docte et capable. Il sera repoussé,
+dit-on, par les cardinaux <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> comme trop jeune, comme moine et
+comme étranger aux affaires du monde. Il est autrichien et passe pour
+obstiné et ardent dans ses opinions religieuses. Cependant c'est lui
+qui, consulté par Léon XII, n'a rien vu dans les ordonnances du roi qui
+pût autoriser la réclamation de nos évêques; c'est encore lui qui a
+rédigé le concordat de la cour de Rome avec les Pays-Bas et qui a été
+d'avis de donner l'institution canonique aux évêques des républiques
+espagnoles: tout cela annonce un esprit raisonnable, conciliant et
+modéré. Je tiens ces détails du cardinal Bernetti, avec qui j'ai eu,
+vendredi 13, une des conversations que je vous ai annoncées dans ma
+dépêche n<sup>o</sup> 15.</p>
+
+<p>«Il importe au corps diplomatique, et surtout à l'ambassadeur de France,
+que le secrétaire d'État à Rome soit un homme de relations faciles et
+habitué aux affaires de l'Europe. Le cardinal Bernetti est le ministre
+qui nous convient sous tous les rapports; il s'est compromis pour nous
+avec les <i>zelanti</i> et les congréganistes; nous devons désirer qu'il soit
+repris par le pape futur. Je lui ai demandé avec lequel des quatre
+cardinaux il aurait le plus de chances de revenir au pouvoir. Il m'a
+répondu: «Avec Capellari.»</p>
+
+<p>«Les cardinaux Pacca et De Gregorio sont peints d'une manière fidèle
+dans l'annexe du n<sup>o</sup> 5 de la correspondance déjà citée; mais le cardinal
+Pacca est très affaibli par l'âge, et la mémoire, comme celle du
+cardinal doyen La Somaglia<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119" title="Lien vers la note 119"><span class="smaller">[119]</span></a>, commence totalement à lui manquer.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> «Le cardinal De Gregorio serait un pape convenable. Quoique
+rangé au nombre des <i>zelanti</i>, il n'est pas sans modération; il repousse
+les jésuites qui ont ici, autant qu'en France, des adversaires et des
+ennemis. Tout sujet napolitain qu'il est, le cardinal De Gregorio est
+rejeté par Naples, et encore plus par le cardinal Albani<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120" title="Lien vers la note 120"><span class="smaller">[120]</span></a>,
+l'exécuteur des hautes &oelig;uvres de l'Autriche au conclave. Le cardinal
+est légat à Bologne; il a plus de quatre-vingts ans et il est malade: il
+y a donc quelque chance pour qu'il ne vienne pas à Rome.</p>
+
+<p>«Enfin, le cardinal Giustiniani est le cardinal de la noblesse romaine;
+il a pour neveu le cardinal Odescalchi<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121" title="Lien vers la note 121"><span class="smaller">[121]</span></a>, et il aura
+vraisemblablement un assez <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> bon nombre de voix. Mais, d'un
+autre côté, il est pauvre et il a des parents pauvres; Rome craindrait
+les besoins de cette indigence.</p>
+
+<p>«Vous savez, monsieur le comte, tout le mal que le nonce Giustiniani a
+fait en Espagne, et je le sais plus qu'un autre par les embarras qu'il
+m'a causés après la délivrance du roi Ferdinand. Dans l'évêché d'Imola,
+que le cardinal gouverne actuellement, il n'a pas été plus modéré; il a
+fait revivre les règlements de saint Louis contre les blasphémateurs: ce
+n'est pas le pape de notre époque. Au surplus, c'est un homme assez
+savant, hébraïsant, helléniste, mathématicien, mais plus propre aux
+travaux du cabinet qu'aux affaires. Je ne le crois pas poussé par
+l'Autriche.</p>
+
+<p>«Après tout, la prévoyance humaine est souvent trompée; souvent un homme
+change en arrivant au pouvoir; le <i>zelante</i> cardinal Della Genga a été
+le pape conciliant Léon XII. Peut-être surgira-t-il, au milieu des
+quatre compétiteurs, un pape auquel personne ne pense en ce moment. Le
+cardinal Castiglioni<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122" title="Lien vers la note 122"><span class="smaller">[122]</span></a>, le cardinal Benvenuti, le cardinal
+Galleffi<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123" title="Lien vers la note 123"><span class="smaller">[123]</span></a>, le cardinal Arezzo, le cardinal Gamberini, et jusqu'au
+vieux et vénérable doyen du Sacré Collège, La Somaglia, malgré sa
+demi-enfance ou plutôt à cause d'elle, se mettent sur les rangs. Le
+dernier a même quelque <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> espoir, parce qu'étant évêque et prince
+d'Ostie, son exaltation amènerait un mouvement qui laisserait cinq
+grandes places libres.</p>
+
+<p>«On suppose que le conclave sera très long ou très court: il n'y aura
+pas de combat de système, comme à l'époque du décès de Pie VII: les
+<i>conclavistes</i> et les <i>anticonclavistes</i> ont totalement disparu: ce qui
+peut rendre l'élection plus facile. Mais, d'une autre part, il y aura
+des luttes personnelles entre les prétendants qui réunissent un certain
+nombre de voix, et comme il ne faut qu'un tiers des voix du conclave,
+plus une, pour donner l'<i>exclusive</i> qu'il ne faut pas confondre avec le
+droit d'<i>exclusion</i><a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124" title="Lien vers la note 124"><span class="smaller">[124]</span></a>, le ballottage entre les candidats se pourra
+prolonger.</p>
+
+<p>«La France veut-elle exercer le droit d'<i>exclusion</i> qu'elle partage avec
+l'Autriche et l'Espagne? L'Autriche l'a exercé dans le précédent
+conclave contre Severoli, par l'intermédiaire du cardinal Albani. Contre
+qui la couronne de France voudrait-elle exercer ce droit? Serait-ce
+contre le cardinal Fesch, si par aventure on songeait à lui, ou contre
+le cardinal <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> Guistiniani? Celui-ci vaudrait-il la peine d'être
+frappé de ce <i>veto</i>, toujours un peu odieux en ce qu'il entrave
+l'indépendance de l'élection?</p>
+
+<p>«À quel cardinal le gouvernement du roi veut-il confier l'exercice de
+son droit d'exclusion? Veut-on que l'ambassadeur de France paraisse armé
+du secret de son gouvernement et comme prêt à frapper l'élection du
+conclave, si elle déplaisait à Charles X? Enfin, le gouvernement a-t-il
+un choix de prédilection? Est-ce à tel ou tel cardinal qu'il veut prêter
+son appui? Certes, si tous les cardinaux de famille, c'est-à-dire les
+cardinaux espagnols, napolitains et même piémontais, voulaient réunir
+leurs voix à celles des cardinaux français, si l'on pouvait former un
+parti des couronnes, nous l'emporterions au conclave; mais ces réunions
+sont des chimères et nous avons dans les cardinaux des diverses cours
+des ennemis plutôt que des amis.</p>
+
+<p>«On assure que le primat de Hongrie et l'archevêque de Milan viendront
+au conclave. L'ambassadeur d'Autriche à Rome, le comte Lutzow, tient de
+très bons propos sur le caractère de conciliation que doit avoir le pape
+futur. Attendons les instructions de Vienne.</p>
+
+<p>«Au surplus, je suis persuadé que tous les ambassadeurs de la terre ne
+font rien aujourd'hui à l'élection du souverain pontife et que nous
+sommes tous d'une parfaite inutilité à Rome. Je ne vois au reste aucun
+intérêt pressant à accélérer ou à retarder (ce qui n'est d'ailleurs au
+pouvoir personne) les opérations du conclave. Que les cardinaux
+étrangers à l'Italie assistent ou n'assistent pas à ce conclave,
+<span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> cela est du plus mince intérêt pour le résultat de l'élection.
+Si l'on avait des millions à distribuer, il serait encore possible de
+faire un pape: je n'y vois que ce moyen, et il n'est pas à l'usage de la
+France.</p>
+
+<p>«Dans mes instructions confidentielles à M. le duc de Laval (13
+septembre 1823) je lui disais: «Nous demandons que l'on mette sur le
+trône pontifical un prélat distingué par sa piété et ses vertus. Nous
+désirons seulement qu'il soit assez éclairé et d'un esprit assez
+conciliant pour qu'il puisse juger la position politique des
+gouvernements et ne les jette pas, par des exigences inutiles, dans des
+difficultés inextricables, aussi fâcheuses pour l'Église que pour le
+trône.... Nous voulons un membre du parti italien <i>zelante</i> modéré,
+capable d'être agréé par tous les partis. Tout ce que nous leur
+demandons dans notre intérêt, c'est de ne pas chercher à profiter des
+divisions qui peuvent se former dans notre clergé pour troubler nos
+affaires ecclésiastiques.»</p>
+
+<p>«Dans une autre lettre confidentielle, écrite à propos de la maladie du
+nouveau pape Della Genga, le 28 janvier 1824, je disais encore à M le
+duc de Laval: «Ce qu'il nous importe d'obtenir (supposant un nouveau
+conclave), c'est que le pape soit, par ses inclinations, indépendant des
+autres puissances; c'est que ses principes soient sages et modérés et
+qu'il soit ami de la France.»</p>
+
+<p>«Aujourd'hui, monsieur le comte, dois-je suivre comme ambassadeur
+l'esprit de ces instructions que je donnais comme ministre?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> «Cette dépêche renferme tout. Je n'aurai plus qu'à instruire le
+roi succinctement des opérations du conclave et des incidents qui
+pourraient survenir; il ne s'agira plus que du compte des votes et de la
+variation des suffrages.</p>
+
+<p>«Les cardinaux favorables aux jésuites sont: Giustiniani, Odescalchi,
+Pedicini<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125" title="Lien vers la note 125"><span class="smaller">[125]</span></a>, et Bertazzoli<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126" title="Lien vers la note 126"><span class="smaller">[126]</span></a>.</p>
+
+<p>«Les cardinaux opposés aux jésuites par diverses causes et diverses
+circonstances sont: Zurla<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127" title="Lien vers la note 127"><span class="smaller">[127]</span></a>, De Gregorio, Bernetti, Capellari,
+Micara<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128" title="Lien vers la note 128"><span class="smaller">[128]</span></a>.</p>
+
+<p>«On croit que, sur cinquante-huit cardinaux, quarante-huit ou
+quarante-neuf seulement assisteront au conclave. Dans ce cas,
+trente-trois ou trente-quatre voix feraient l'élection.</p>
+
+<p>«Le ministre d'Espagne, M. de Labrador, homme solitaire et caché, que je
+soupçonne léger sous l'apparence de la gravité, est fort embarrassé de
+son rôle. Les instructions de sa cour n'ont rien prévu; il en écrit dans
+ce sens au chargé d'affaires de Sa Majesté Catholique à Lucques.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur, etc.</p>
+
+<p>«<i>P. S.</i> Le cardinal Benvenuti a, dit-on, déjà douze voix d'assurées. Ce
+choix, s'il réussissait, serait très <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> bon. Benvenuti connaît
+l'Europe, et a montré de la capacité et de la modération dans divers
+emplois.»</p>
+
+<p class="p2">Puisque le conclave va s'ouvrir, je veux tracer rapidement l'histoire de
+cette grande loi d'élection, qui compte déjà plus de dix-huit cents ans
+de durée. D'où viennent les papes? Comment de siècle en siècle ont-ils
+été élus?</p>
+
+<p>Au moment où la liberté, l'égalité et la république achevaient
+d'expirer, vers le temps d'Auguste, naissait à Bethléem le tribun
+universel des peuples, le grand représentant sur la terre de l'égalité,
+de la liberté et de la république, le Christ, qui, après avoir planté la
+croix pour servir de limite à deux mondes, après s'être fait attacher à
+cette croix, y être mort, symbole, victime et rédempteur des souffrances
+humaines, transmit son pouvoir à son premier apôtre. Depuis Adam jusqu'à
+Jésus-Christ, c'est la société avec des esclaves, avec l'inégalité des
+hommes entre eux; depuis Jésus-Christ jusqu'à nous, c'est la société
+avec l'égalité des hommes entre eux, l'égalité sociale de l'homme et de
+la femme, c'est la société sans esclaves, ou du moins sans le principe
+de l'esclavage. L'histoire de la société moderne commence au pied et de
+ce côté-ci de la croix.</p>
+
+<p>Pierre, évêque de Rome, initia la papauté: tribuns-dictateurs
+successivement élus par le peuple, et la plupart du temps choisis parmi
+les classes les plus obscures du peuple, les papes tinrent leur
+puissance temporelle de l'ordre démocratique, de cette nouvelle société
+de frères qu'était venu fonder Jésus de Nazareth, ouvrier, fabricant de
+jougs et de charrues, né <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> d'une femme selon la chair, et
+pourtant Dieu et fils de Dieu, comme ses &oelig;uvres le prouvent.</p>
+
+<p>Les papes eurent mission de venger et de maintenir les droits de
+l'homme; chefs de l'opinion humaine, ils obtinrent, tout faibles qu'ils
+étaient, la force de détrôner les rois avec une parole et une idée: ils
+n'avaient pour soldat qu'un plébéien, la tête couverte d'un froc et la
+main armée d'une croix. La papauté, marchant à la tête de la
+civilisation, s'avança vers le but de la société. Les hommes chrétiens,
+dans toutes les régions du globe, obéirent à un prêtre dont le nom leur
+était à peine connu, parce que ce prêtre était la personnification d'une
+vérité fondamentale; il représentait en Europe l'indépendance politique
+détruite presque partout; il fut dans le monde gothique le défenseur des
+franchises populaires, comme il devint dans le monde moderne le
+restituteur des sciences, des lettres et des arts. Le peuple s'enrôla
+dans ses milices sous l'habit d'un frère mendiant.</p>
+
+<p>La querelle de l'empire et du sacerdoce est la lutte des deux principes
+sociaux au moyen âge, le pouvoir et la liberté. Les papes, favorisant
+les Guelfes, se déclaraient pour les gouvernements des peuples: les
+empereurs, adoptant les Gibelins, poussaient au gouvernement des nobles:
+c'étaient précisément le rôle qu'avaient joué les Athéniens et les
+Spartiates dans la Grèce. Aussi, lorsque les papes se rangèrent du côté
+des rois, lorsqu'ils se firent Gibelins, ils perdirent leur pouvoir,
+parce qu'ils se détachèrent de leur principe naturel; et, par une raison
+opposée, et cependant analogue, les moines ont vu décroître leur
+autorité, lorsque la liberté politique est revenue directement <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span>
+aux peuples, parce que les peuples n'ont plus eu besoin d'être remplacés
+par les moines, leurs représentants.</p>
+
+<p>Ces trônes déclarés vacants et livrés au premier occupant dans le moyen
+âge; ces empereurs qui venaient à genoux implorer le pardon d'un
+pontife; ces royaumes mis en interdit; une nation entière privée de
+culte par un mot magique; ces souverains frappés d'anathème, abandonnés
+non seulement de leurs sujets, mais encore de leurs serviteurs et de
+leurs proches; ces princes évités comme des lépreux, séparés de la race
+mortelle, en attendant leur retranchement de l'éternelle race; les
+aliments dont ils avaient goûté, les objets qu'ils avaient touchés
+passés à travers les flammes ainsi que choses souillées: tout cela
+n'était que les effets énergiques de la souveraineté populaire déléguée
+à la religion et par elle exercée.</p>
+
+<p>La plus vieille loi d'élection du monde est la loi en vertu de laquelle
+le pouvoir pontifical a été transmis de saint Pierre au prêtre qui porte
+aujourd'hui la tiare: de ce prêtre vous remontez de pape en pape jusqu'à
+des saints qui touchent au Christ; au premier anneau de la chaîne
+pontificale se trouve un Dieu. Les évêques étaient élus par l'Assemblée
+générale des fidèles; dès le temps de Tertullien, l'évêque de Rome est
+nommé l'évêque des évêques. Le clergé, faisant partie du peuple,
+concourait à l'élection. Comme les passions se retrouvent partout, comme
+elles détériorent les plus belles institutions et les plus vertueux
+caractères, à mesure que la puissance papale s'accrut, elle tenta
+davantage, et des rivalités humaines produisirent de grands désordres. À
+Rome païenne, de <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> pareils troubles avaient éclaté pour
+l'élection des tribuns: des deux Gracchus, l'un fut jeté dans le Tibre,
+l'autre poignardé par un esclave dans un bois consacré aux Furies. La
+nomination du pape Damase, en 366, produisit une rixe sanglante: cent
+trente-sept personnes succombèrent dans la basilique Sicinienne,
+aujourd'hui Sainte-Marie-Majeure.</p>
+
+<p>On voit saint Grégoire élu pape par le <i>clergé</i>, le <i>sénat</i> et le
+<i>peuple romain</i>. Tout chrétien pouvait parvenir à la tiare: Léon IV fut
+promu au souverain pontificat le 12 avril 847 pour défendre Rome contre
+les Sarrasins, et son ordination différée jusqu'à ce qu'il eût donné des
+preuves de son courage. Autant en arrivait aux autres évêques:
+Simplicius monta au siège de Bourges, tout laïque qu'il était. Même
+aujourd'hui (ce qu'en général on ignore) le choix du conclave pourrait
+tomber sur un laïque, fût-il marié: sa femme entrerait en religion, et
+lui recevrait, avec la papauté, tous les ordres.</p>
+
+<p>Les empereurs grecs et latins voulurent opprimer la liberté de
+l'élection papale populaire; ils l'usurpèrent quelquefois, et ils
+exigèrent souvent que cette élection fût au moins confirmée par eux: un
+capitulaire de Louis le Débonnaire rend à l'élection des évêques sa
+liberté primitive, qui s'accomplit selon un traité du même temps par le
+<i>consentement unanime du clergé et du peuple</i>.</p>
+
+<p>Ces dangers d'une élection proclamée par les masses populaires ou dictée
+par les empereurs obligèrent à faire des changements à la loi. Il
+existait à Rome des prêtres et des diacres appelés <i>cardinaux</i>, soit que
+leur nom vint de ce qu'ils servaient aux <i>cornes</i> ou <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> coins de
+l'autel, <i>ad cornua altaris</i>, soit que le mot <i>cardinal</i> dérivât du
+latin <i>cardo</i>, pivot ou gond. Le pape Nicolas II, dans un concile tenu à
+Rome en 1059, fit décider que les cardinaux seuls éliraient les papes et
+que le clergé et le peuple ratifieraient l'élection. Cent vingt ans
+après, le concile de Latran<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129" title="Lien vers la note 129"><span class="smaller">[129]</span></a> enleva la ratification au clergé et au
+peuple, et rendit l'élection valide à une majorité des deux tiers des
+voix dans l'assemblée des cardinaux.</p>
+
+<p>Mais ce canon du concile ne fixant ni la durée ni la forme de ce collège
+électoral, il arriva que la discorde s'introduisit parmi les électeurs,
+et il n'y avait aucun moyen dans la nouvelle modification de la loi de
+faire cesser cette discorde. En 1268, après la mort de Clément IV, les
+cardinaux réunis à Viterbe ne purent s'entendre, et le Saint-Siège resta
+vacant pendant deux années. Le podestat et le peuple de la ville furent
+obligés d'enfermer les cardinaux dans leur palais, et même, dit-on, de
+découvrir ce palais pour forcer les électeurs à en venir à un choix.
+Grégoire X sortit enfin du scrutin, et, pour remédier à l'avenir à un
+tel abus, établit alors le conclave, <span class="smcap">CUM CLAVE</span>, <i>sous clef</i> ou <i>avec une
+clef</i>; il régla les dispositions intérieures de ce conclave à peu près
+de la manière qu'elles existent aujourd'hui: cellules séparées, chambre
+commune pour le scrutin, fenêtres extérieures murées, à l'une desquelles
+on vient proclamer l'élection, en démolissant les plâtres dont elle est
+close, etc. Le concile tenu à Lyon en 1274 confirme et améliore ces
+dispositions. Un article de ce règlement est pourtant tombé en
+désuétude: il y était dit que, si après trois jours <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> de clôture
+le choix du pape n'était pas fait, pendant cinq jours après ces trois
+jours les cardinaux n'auront plus qu'un seul plat à leur repas, et
+qu'ensuite ils n'auront plus que du pain, du vin et de l'eau jusqu'à
+l'élection du souverain pontife.</p>
+
+<p>Aujourd'hui la durée d'un conclave n'est plus limitée et les cardinaux
+ne sont plus punis par la diète, comme des enfants mis en pénitence.
+Leur dîner, placé dans des corbeilles portées sur des brancards, leur
+arrive du dehors, accompagné de laquais en livrée; un dapifère suit le
+convoi l'épée au côté et traîné par des chevaux caparaçonnés, dans le
+carrosse armorié du cardinal reclus. Arrivés au tour du conclave, les
+poulets sont éventrés, les pâtés sondés, les oranges mises en quartiers,
+les bouchons des bouteilles dépecés, dans la crainte que quelque pape ne
+s'y trouve caché. Ces anciennes coutumes, les unes puériles, les autres
+ridicules, ont des inconvénients. Le dîner est-il somptueux? le pauvre
+qui meurt de faim, en le voyant passer, compare et murmure. Le dîner
+est-il chétif? par une autre infirmité de la nature, l'indigent s'en
+moque et méprise la pourpre romaine. On fera bien d'abolir cet usage,
+qui n'est plus dans les m&oelig;urs actuelles; le christianisme est remonté
+vers sa source; il est revenu au temps de la Cène et des Agapes, et le
+Christ doit seul aujourd'hui présider à ces festins.</p>
+
+<p>Les intrigues des conclaves sont célèbres; quelques-unes eurent des
+suites funestes. On vit, pendant le schisme d'Occident, différents papes
+et antipapes se maudire et s'excommunier du haut des murs en ruine de
+Rome. Ce schisme parut prêt à s'éteindre, lorsque <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> Pierre de
+Lune<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130" title="Lien vers la note 130"><span class="smaller">[130]</span></a> le ranima, en 1394, par une intrigue du conclave à Avignon.
+Alexandre VI acheta, en 1492, les suffrages de vingt-deux cardinaux qui
+lui prostituèrent la tiare, laissant après lui les souvenirs de Lucrèce.
+Sixte-Quint n'eut d'intrigue dans le conclave qu'avec ses béquilles, et
+quand il fut pape son génie n'eut plus besoin de ces appuis. J'ai vu
+dans une villa de Rome un portrait de la s&oelig;ur de Sixte-Quint, femme
+du peuple, que le terrible pontife, dans tout l'orgueil plébéien, se
+plut à faire peindre. «Les premières armes de notre maison, disait-il à
+cette s&oelig;ur, sont des lambeaux (<i>lambels</i>).»</p>
+
+<p>C'était encore le temps où quelques souverains dictaient des ordres au
+Sacré Collège. Philippe II faisait entrer au conclave des billets
+portant: <i>Su Magestad no quiere que N. sea Papa; quiere que N. lo
+tenga.</i> Après cette époque, les intrigues des conclaves ne sont plus
+guère que des agitations sans résultats généraux. Du Perron et d'Ossat
+obtinrent néanmoins la réconciliation d'Henri IV avec le Saint-Siège, ce
+qui fut un grand événement. Les <i>Ambassades</i> de Du Perron sont fort
+inférieures aux <i>Lettres</i> de d'Ossat. Avant eux, Du Bellay avait été au
+moment de prévenir le schisme de Henri VIII. Ayant obtenu de ce tyran,
+avant sa séparation de l'Église, qu'il se soumettrait au jugement du
+Saint-Siège, il arriva à Rome au moment où la condamnation d'Henri VIII
+allait être prononcée. Il obtint un délai pour envoyer un homme de
+confiance en Angleterre; les mauvais chemins retardèrent la réponse. Les
+partisans de Charles-Quint firent <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> rendre la sentence, et le
+porteur des pouvoirs de Henri VIII arriva deux jours après. Le retard
+d'un courrier a rendu l'Angleterre protestante, et changé la face
+politique de l'Europe. Les destinées du monde ne tiennent pas à des
+causes plus puissantes: une coupe trop large, vidée à Babylone, fit
+disparaître Alexandre.</p>
+
+<p>Vient ensuite à Rome, du temps d'Olimpia<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131" title="Lien vers la note 131"><span class="smaller">[131]</span></a>, le cardinal de Retz, qui,
+dans le conclave, après la mort d'Innocent X, s'enrôla dans l'<i>escadron
+volant</i>, nom que l'on donnait à dix cardinaux indépendants; ils
+portaient avec eux <i>Sacchetti</i>, qui n'était <i>bon qu'à peindre</i>, pour
+faire passer Alexandre VII, <i>savio col silenzio</i>, et qui, pape, se
+trouva n'être pas grand'chose.</p>
+
+<p>Le président de Brosses raconte la mort de Clément XII dont il fut
+témoin, et vit l'élection de Benoît XIV,&mdash;comme j'ai vu Léon XII le
+pontife, mort sur son lit abandonné: le cardinal camerlingue avait
+frappé deux ou trois fois Clément XII au front, selon l'usage, avec un
+petit marteau, en l'appelant par son nom <i>Lorenzo Corsini</i>: «Il ne
+répondit point, dit de Brosses, et il ajoute: «<i>Voilà ce qui fait que
+votre fille est muette.</i>» Et voilà comme en ce temps-là on traitait les
+choses les plus graves: un pape mort que <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> l'on frappe à la tête
+comme à la porte de l'entendement, en appelant l'homme décédé et muet
+par son nom, pouvait, ce me semble inspirer, à un témoin autre chose
+qu'une raillerie, fût-elle empruntée de Molière. Qu'aurait dit le léger
+magistrat de Dijon si Clément XII lui eût répondu des profondeurs de
+l'éternité: «Que me veux-tu?»</p>
+
+<p>Le président de Brosses envoie à son ami l'abbé Courtois une liste des
+cardinaux du conclave avec un mot sur chacun d'eux en son honneur:</p>
+
+<p>«Guadagni, bigot, papelard, sans esprit, sans goût, pauvre moine.</p>
+
+<p>«Aquaviva d'Aragon, figure noble et un peu épaisse, l'esprit comme la
+figure.</p>
+
+<p>«Ottoboni, sans m&oelig;urs, sans crédit, débauché, ruiné, amateur des
+arts.</p>
+
+<p>«Alberoni, plein de feu, inquiet, remuant, méprisé, sans m&oelig;urs, sans
+décence, sans considération, sans jugement: selon lui, un cardinal est
+un ... habillé de rouge.»</p>
+
+<p>Le reste de la liste est à l'avenant; le cynisme est ici tout l'esprit.</p>
+
+<p>Une bouffonnerie singulière eut lieu: de Brosses alla dîner avec des
+Anglais à la porte Saint-Pancrace; on simula l'élection d'un pape: sir
+Ashewd ôta sa perruque et représenta le cardinal doyen; on chanta des
+<i>oremus</i>, et le cardinal Alberoni fut élu au scrutin de cette orgie. Les
+soldats protestants de l'armée du connétable de Bourbon nommèrent pape,
+dans l'église de Saint-Pierre, Martin Luther. Aujourd'hui les Anglais,
+qui sont tout à la fois la plaie et la providence de Rome, respectent le
+culte catholique qui leur a <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> permis d'élever un prêche en
+dehors de la porte du Peuple. Le gouvernement et les m&oelig;urs ne
+souffriraient plus de pareils scandales.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'un cardinal est prisonnier au conclave, la première chose
+qu'il fait, c'est de se mettre, lui et ses domestiques, à gratter durant
+l'obscurité les murs fraîchement maçonnés, jusqu'à ce qu'ils aient fait
+un petit trou pour prendre par là, durant la nuit, des ficelles au moyen
+desquelles les avis vont et viennent du dedans au dehors. Au surplus, le
+cardinal de Retz, dont l'opinion n'est pas suspecte, après avoir parlé
+des misères du conclave dont il fit partie, termine son récit par ces
+belles paroles:</p>
+
+<p class="quote">
+ «On y vécut (dans le conclave) toujours ensemble avec le même
+ respect et la même civilité que l'on observe dans les cabinets
+ des rois; avec la même politesse qu'on avait dans la cour de
+ Henri III; avec la même familiarité que l'on voit dans les
+ collèges; avec la même modestie qui se remarque dans les
+ noviciats, et avec la même charité, au moins en apparence, qui
+ pourrait être entre des frères parfaitement unis.»</p>
+
+<a id="img001" name="img001"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img001.jpg" width="300" height="398" alt="" title="">
+<p>La Jeune Chevrière.</p></div>
+
+<p>Je suis frappé, en achevant l'épitome d'une immense histoire, de la
+manière grave dont elle commence et de la manière presque burlesque dont
+elle finit: la grandeur du Fils de Dieu ouvre la scène qui, se
+rétrécissant par degrés au fur et à mesure que la religion catholique
+s'éloigne de sa source, se termine à la petitesse du fils d'Adam. On ne
+retrouve plus guère la hauteur primitive de la croix qu'au décès du
+<span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> souverain pontife: ce pape, sans famille, sans amis, dont le
+cadavre est délaissé sur sa couche, montre que l'homme était compté pour
+rien dans le chef du monde évangélique. Comme prince temporel, on rend
+des honneurs au pape expiré; comme homme, son corps abandonné est jeté à
+la porte de l'église, où jadis le pécheur faisait pénitence.</p>
+
+<p class="p2 center smcap">DÉPÊCHES À M. LE COMTE PORTALIS.</p>
+
+<p class="right">«Rome, 17 février 1829.</p>
+
+<p>«Monsieur le comte,</p>
+
+<p>«J'ignore s'il plaira au roi d'envoyer un ambassadeur extraordinaire à
+Rome ou s'il lui conviendra de m'accréditer auprès du Sacré Collège.
+Dans ce dernier cas, j'aurai l'honneur de vous faire observer que
+j'allouai à M. le duc de Laval, pour frais de service extraordinaire en
+pareille circonstance, en 1823, une somme qui s'élevait, autant que je
+m'en puis souvenir, de 40 à 50,000 francs. L'ambassadeur d'Autriche, M.
+le comte d'Appony, reçut d'abord de sa cour une somme de 36,000 francs
+pour les premiers besoins, un supplément de 7,200 francs par mois à son
+traitement ordinaire pendant la durée du conclave, et pour frais de
+cadeaux, chancellerie, etc., 10,000 francs. Je n'ai point, monsieur le
+comte, la prétention de lutter de magnificence avec M. l'ambassadeur
+d'Autriche, comme le fit M. le duc de Laval; je ne louerai ni chevaux,
+ni voitures, ni livrées pour éblouir la populace de <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> Rome; le
+roi de France est un assez grand seigneur pour payer la pompe de ses
+ambassadeurs, s'il en veut une: magnificence d'emprunt, c'est misère.
+J'irai donc modestement au conclave avec mes gens et mes voitures
+ordinaires. Reste seulement à savoir si Sa Majesté ne pensera pas que,
+pendant la durée du conclave, je serai obligé à une représentation à
+laquelle mon traitement ordinaire ne pourra suffire. Je ne demande rien,
+je soumets simplement une question à votre jugement et à la décision
+royale.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur, etc.»</p>
+
+<p class="p2 right">«Rome, ce 19 février 1829.</p>
+
+<p>«Monsieur le comte,</p>
+
+<p>«J'ai eu l'honneur d'être présenté hier au Sacré Collège et de prononcer
+le petit discours<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132" title="Lien vers la note 132"><span class="smaller">[132]</span></a> dont je vous ai d'avance envoyé copie dans ma
+dépêche n<sup>o</sup> 17, partie mardi, 17 de ce mois, par un courrier
+extraordinaire. J'ai été écouté avec des marques de satisfaction du
+meilleur augure, et le cardinal doyen, le vénérable Della Somaglia, m'a
+répondu dans les termes les plus affectueux pour le roi et pour la
+France.</p>
+
+<p>«Vous ayant tout mandé dans ma dernière dépêche, je n'ai absolument rien
+de nouveau à vous dire aujourd'hui, sinon que le cardinal Bussi<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133" title="Lien vers la note 133"><span class="smaller">[133]</span></a> est
+<span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> arrivé hier de Bénévent; on attend aujourd'hui les cardinaux
+Albani, Macchi<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134" title="Lien vers la note 134"><span class="smaller">[134]</span></a> et Oppizzoni.</p>
+
+<p>«Les membres du Sacré Collège s'enfermeront au palais Quirinal lundi
+soir, 23 de ce mois. Dix jours s'écouleront ensuite pour attendre les
+cardinaux étrangers, après quoi les opérations sérieuses du conclave
+commenceront, et, si l'on s'entendait tout d'abord, le pape pourrait
+être élu dans la première semaine de carême.</p>
+
+<p>«J'attends, monsieur le comte, les ordres du roi. Je suppose que vous
+m'avez expédié un courrier après l'arrivée de M. de Montebello à Paris.
+Il est urgent que je reçoive ou l'annonce d'un ambassadeur
+extraordinaire, ou mes nouvelles lettres de créance avec les
+instructions du gouvernement.</p>
+
+<p>«Mes cinq cardinaux français viendront-ils? Politiquement parlant, leur
+présence est ici fort peu nécessaire. J'ai écrit à monseigneur le
+cardinal de Latil pour lui offrir mes services dans le cas où il se
+déterminerait à venir.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur, etc.</p>
+
+<p>«<i>P. S.</i> Je joins ici la copie d'une lettre que m'a écrite M. le comte
+de Funchal. Je n'ai point répondu par écrit à cet ambassadeur, je suis
+seulement allé causer avec lui.»</p>
+
+<p class="p2 center smcap"><span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> À MADAME RÉCAMIER</p>.
+
+<p class="right">«Rome, lundi 23 février 1829.</p>
+
+<p>«Hier ont fini les obsèques du pape. La pyramide de <i>papier</i> et les
+quatre candélabres étaient assez beaux, parce qu'ils étaient d'une
+proportion immense et atteignaient à la corniche de l'église. Le dernier
+<i>Dies iræ</i> était admirable. Il est composé par un homme inconnu qui
+appartient à la chapelle du pape, et qui me semble avoir un génie d'une
+tout autre espèce que Rossini. Aujourd'hui nous passons de la tristesse
+à la joie; nous chantons le <i>Veni Creator</i> pour l'ouverture du conclave;
+puis nous irons voir chaque soir si les scrutins sont brûlés, si la
+fumée sort d'un certain poêle: le jour où il n'y aura pas de fumée, le
+pape sera nommé, et j'irai vous retrouver; voilà tout le fond de mon
+affaire. Le discours du roi d'Angleterre est bien insolent pour la
+France! Quelle déplorable expédition que cette expédition de Morée!
+commence-t-on à le sentir? Le général Guilleminot m'a écrit une lettre à
+ce sujet, qui me fait rire; il n'a pu m'écrire ainsi que parce qu'il me
+présumait ministre.»</p>
+
+<p class="p2 right">«25 février.</p>
+
+<p>«La mort est ici; Torlonia est parti hier au soir après deux jours de
+maladie: je l'ai vu tout peinturé sur son lit funèbre, l'épée au côté.
+Il prêtait sur gages; mais quels gages! sur des antiques, sur des
+tableaux renfermés pêle-mêle dans un vieux palais poudreux. Ce n'est pas
+là le magasin où <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> l'Avare serrait <i>un luth de Bologne garni de
+toutes ses cordes ou peu s'en faut, la peau d'un lézard de trois pieds,
+et le lit de quatre pieds à bandes de point de Hongrie</i>.</p>
+
+<p>«On ne voit que des défunts que l'on promène habillés dans les rues; il
+en passe un régulièrement sous mes fenêtres quand nous nous mettons à
+table pour dîner. Au surplus, tout annonce la séparation du printemps;
+on commence à se disperser; on part pour Naples; on reviendra un moment
+pour la semaine sainte, et puis on se quittera pour toujours. L'année
+prochaine ce seront d'autres voyageurs, d'autres visages, une autre
+société. Il y a quelque chose de triste dans cette course sur des
+ruines: les Romains sont comme les débris de leur ville: le monde passe
+à leurs pieds. Je me figure ces personnes rentrant dans leurs familles,
+dans les diverses contrées de l'Europe, ces jeunes <i>Misses</i> retournant
+au milieu de leurs brouillards. Si par hasard, dans trente ans d'ici,
+quelqu'une d'entre elles est ramenée en Italie, qui se souviendra de
+l'avoir vue dans les palais dont les maîtres ne seront plus?
+Saint-Pierre et le Colisée, voilà tout ce qu'elle-même reconnaîtrait.»</p>
+
+<p class="p2 center smcap">DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS</p>.
+
+<p class="right">«Rome, ce 3 mars 1829.</p>
+
+<p>«Monsieur le comte,</p>
+
+<p>«Mon premier courrier étant arrivé à Lyon le 14 du mois dernier à neuf
+heures du soir, vous avez <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> pu apprendre le 15 au matin, par le
+télégraphe, la mort du pape. Nous sommes aujourd'hui au 3 de mars et je
+suis encore sans instructions et sans réponse officielle. Les journaux
+ont annoncé le départ de deux ou trois cardinaux. J'avais écrit à Paris
+à M. le cardinal de Latil<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135" title="Lien vers la note 135"><span class="smaller">[135]</span></a>, pour mettre à sa disposition le palais
+de l'ambassade; je viens de lui écrire encore à divers points de sa
+route, pour lui renouveler mes offres.</p>
+
+<p>«Je suis fâché d'être obligé de vous dire, monsieur le comte, que je
+remarque ici de petites intrigues pour éloigner nos cardinaux<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136" title="Lien vers la note 136"><span class="smaller">[136]</span></a> de
+l'ambassade, pour les loger là où ils pourraient être placés plus à la
+portée des influences que l'on espère exercer sur eux.</p>
+
+<p>«En ce qui me concerne, cela m'est fort indifférent. <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> Je
+rendrai à MM. les cardinaux tous les services qui dépendront de moi.
+S'ils m'interrogent sur des choses qu'il sera bon de connaître, je leur
+dirai ce que je sais; si vous me transmettez pour eux les ordres du roi,
+je leur en ferai part; mais s'ils arrivaient ici dans un esprit hostile
+aux vues du gouvernement de Sa Majesté, si l'on s'apercevait qu'ils ne
+marchent pas d'accord avec l'ambassadeur du roi, s'ils tenaient un
+langage contraire au mien, s'ils allaient jusqu'à donner leurs voix dans
+le conclave à quelque homme exagéré, s'ils étaient même divisés entre
+eux, rien ne serait plus funeste. Mieux vaudrait pour le service du roi
+que je donnasse à l'instant ma démission que d'offrir ce spectacle
+public de nos discordes. L'Autriche et l'Espagne ont, par rapport à leur
+clergé, une conduite qui ne laisse rien à l'intrigue. Tout prêtre, tout
+cardinal ou évêque autrichien ou espagnol ne peut avoir pour agent et
+pour correspondant à Rome que l'ambassadeur même de sa cour; celui-ci a
+le droit d'écarter à l'instant de Rome tout ecclésiastique de sa nation
+qui lui ferait obstacle.</p>
+
+<p>«J'espère, monsieur le comte, qu'aucune division n'aura lieu, que MM.
+les cardinaux auront l'ordre formel de se soumettre aux instructions que
+je ne tarderai pas à recevoir de vous; que je saurai celui d'entre eux
+qui sera chargé d'exercer l'exclusion, en cas de besoin, et quelles
+têtes cette exclusion doit frapper.</p>
+
+<p>«Il est bien nécessaire de se tenir en garde; les derniers scrutins ont
+annoncé le réveil d'un parti. Ce parti, qui a donné de vingt à vingt et
+une voix <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> aux cardinaux della Marmora<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137" title="Lien vers la note 137"><span class="smaller">[137]</span></a> et Pedicini, forme
+ce qu'on appelle ici la faction de Sardaigne. Les autres cardinaux
+effrayés veulent porter tous leurs suffrages sur Oppizzoni, homme ferme
+et modéré à la fois. Quoique Autrichien, c'est-à-dire Milanais, il a
+tenu tête à l'Autriche à Bologne. Ce serait un excellent choix. Les voix
+des cardinaux français pourraient, en se fixant sur l'un ou sur l'autre
+candidat, décider l'élection. À tort ou à raison, on croit ces cardinaux
+ennemis du système actuel du gouvernement du roi, et la faction de
+Sardaigne compte sur eux.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur, etc<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138" title="Lien vers la note 138"><span class="smaller">[138]</span></a>.»</p>
+
+<p class="p2 center smcap"><span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> À MADAME RÉCAMIER.</p>
+
+<p class="right">Rome, le 3 mars 1829.</p>
+
+<p>«Vous me surprenez sur l'histoire de ma fouille; je ne me souvenais pas
+de vous avoir écrit rien de si bien à ce propos. Je suis, comme vous le
+pensez, fortement occupé: laissé sans direction et sans instructions, je
+suis obligé de prendre tout sur moi. Je crois cependant que je puis vous
+promettre un pape modéré et éclairé. Dieu veuille seulement qu'il soit
+fait à l'expiration de l'<i>intérim</i> du ministère de M. Portalis.»</p>
+
+<p class="p2 right">«4 mars.</p>
+
+<p>«Hier, mercredi des Cendres, j'étais à genoux seul dans cette église de
+<i>Santa Croce</i>, appuyée sur les murailles de Rome, près de la porte de
+Naples. J'entendais le chant monotone et lugubre des religieux dans
+l'intérieur de cette solitude: j'aurais voulu être aussi sous un froc,
+chantant parmi ces débris. Quel lieu pour mettre en paix l'ambition et
+contempler les vanités de la terre! Je ne vous parle pas de ma santé,
+parce que cela est extrêmement ennuyeux. Tandis que je souffre, on me
+dit que M. de la Ferronnays se guérit; il fait des courses à cheval, et
+sa convalescence passe dans le pays pour un miracle: Dieu veuille qu'il
+en soit ainsi, et qu'il reprenne le portefeuille au bout de l'<i>intérim</i>:
+que de questions cela trancherait, pour moi!»</p>
+
+<p class="p2 center smcap"><span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS.</p>
+
+<p class="right">«Dimanche<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139" title="Lien vers la note 139"><span class="smaller">[139]</span></a>, ce 15 mars 1829.</p>
+
+<p>«Monsieur le comte,</p>
+
+<p>«J'ai eu l'honneur de vous instruire de l'arrivée successive de MM. les
+cardinaux français. Trois d'entre eux, MM. de Latil, de la Fare<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140" title="Lien vers la note 140"><span class="smaller">[140]</span></a> et
+de Croy<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141" title="Lien vers la note 141"><span class="smaller">[141]</span></a>, m'ont fait l'honneur de descendre chez moi. Le premier
+<span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> est entré au conclave jeudi soir 12, avec M. le cardinal
+Isoard<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142" title="Lien vers la note 142"><span class="smaller">[142]</span></a>, les deux autres s'y sont renfermés vendredi soir, 13.</p>
+
+<p>«Je leur ai fait part de tout ce que je savais; je leur ai communiqué
+des notes importantes sur la minorité et la majorité du conclave, sur
+les sentiments dont les différents partis sont animés. Nous sommes
+convenus qu'ils porteraient les candidats dont je vous ai déjà parlé,
+savoir: les cardinaux Capellari, Oppizzoni, Benvenuti, Zurla,
+Castiglioni, enfin Pacca et de Gregorio; qu'ils repousseraient les
+cardinaux de la faction sarde: Pedicini, Giustiniani, Galleffi et
+Cristaldi<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143" title="Lien vers la note 143"><span class="smaller">[143]</span></a>».</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> «J'espère que cette bonne intelligence entre les ambassadeurs
+et les cardinaux aura le meilleur effet: du moins n'aurai-je rien à me
+reprocher si des passions ou des intérêts venaient à tromper mes
+espérances.</p>
+
+<p>«J'ai découvert, monsieur le comte, de méprisables et dangereuses
+intrigues entretenues de Paris à Rome par le canal de M. le nonce
+Lambruschini<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144" title="Lien vers la note 144"><span class="smaller">[144]</span></a>. Il ne s'agissait rien moins que de faire lire en
+plein conclave la copie de prétendues instructions secrètes divisées en
+plusieurs articles et données (assurait-on impudemment) à M. le cardinal
+de Latil. La majorité du conclave s'est prononcée fortement contre de
+pareilles machinations; elle aurait voulu qu'on écrivît au nonce de
+rompre toute espèce de relations avec ces hommes de discorde qui, en
+troublant la France, finiraient par rendre la religion catholique
+odieuse à tous. Je fais, monsieur le comte, un recueil de ces
+révélations authentiques, et je vous l'enverrai après la nomination du
+pape: cela vaudra mieux que toutes les dépêches du monde. Le roi
+apprendra à connaître ses amis et ses ennemis, et le gouvernement pourra
+s'appuyer sur des faits propres à le diriger dans sa marche.</p>
+
+<p>«Votre dépêche n<sup>o</sup> 14 me donna avis des empiétements que le nonce de Sa
+Sainteté a voulu renouveler en France au sujet de la mort de Léon XII.
+La même chose était déjà arrivée, lorsque j'étais ministre des affaires
+étrangères, à la mort de Pie VII: heureusement on a toujours les moyens
+de se <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> défendre contre ces attaques publiques; il est bien plus
+difficile d'échapper aux trames ourdies dans l'ombre.</p>
+
+<p>«Les conclavistes qui accompagnent nos cardinaux m'ont paru des hommes
+raisonnables: le seul abbé Coudrin<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145" title="Lien vers la note 145"><span class="smaller">[145]</span></a>, dont vous m'avez parlé, est un
+de ces esprits compactes et rétrécis dans lesquels rien ne peut entrer,
+un de ces hommes qui se sont trompés de profession. Vous n'ignorez pas
+qu'il est moine, chef d'ordre, et qu'il a même des bulles d'institution:
+cela ne s'accorde guère avec nos lois civiles et nos institutions
+politiques.</p>
+
+<p>«Il se pourrait faire que le pape fût élu à la fin de cette semaine.
+Mais si les cardinaux français manquent le premier effet de leur
+présence, il deviendra impossible d'assigner un terme au conclave. De
+nouvelles combinaisons amèneraient peut-être une nomination inattendue:
+on s'arrangerait, pour en <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> finir, de quelque cardinal
+insignifiant, tel que Dandini<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146" title="Lien vers la note 146"><span class="smaller">[146]</span></a>.</p>
+
+<p>«Je me suis jadis, monsieur le comte, trouvé dans des circonstances
+difficiles, soit comme ambassadeur à Londres, soit comme ministre
+pendant la guerre d'Espagne, soit comme membre de la Chambre des pairs,
+soit comme chef de l'opposition; mais rien ne m'a donné autant
+d'inquiétude et de souci que ma position actuelle au milieu de tous les
+genres d'intrigues. Il faut que j'agisse sur un corps invisible renfermé
+dans une prison dont les abords sont strictement gardés. Je n'ai ni
+argent à donner, ni places à promettre; les passions caduques d'une
+cinquantaine de vieillards ne m'offrent aucune prise sur elles. J'ai à
+combattre la bêtise dans les uns, l'ignorance du siècle dans les autres;
+le fanatisme dans ceux-ci, l'astuce et la duplicité dans ceux-là; dans
+presque tous l'ambition, les intérêts, les haines politiques, et je suis
+séparé par des murs et par des mystères de l'assemblée où fermentent
+tant d'éléments de division. À chaque instant la scène varie; tous les
+quarts d'heure des rapports contradictoires me plongent dans de
+nouvelles perplexités. Ce n'est pas, monsieur le comte, pour me faire
+valoir, que je vous entretiens de ces difficultés, mais pour me servir
+d'excuse dans le cas où l'élection produirait un pape contraire à ce
+qu'elle semble promettre et à la nature de nos v&oelig;ux. À la mort de Pie
+VII, les questions religieuses n'avaient point encore agité l'opinion:
+ces questions sont venues <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> aujourd'hui se mêler à la politique,
+et jamais l'élection du chef de l'Église ne pouvait tomber plus mal à
+propos.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur, etc.»</p>
+
+<p class="p2 center smcap">À MADAME RÉCAMIER.</p>
+
+<p class="right">«Rome, 17 mars 1829.</p>
+
+<p>«Le roi de Bavière<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147" title="Lien vers la note 147"><span class="smaller">[147]</span></a> est venu me voir en <i>frac</i>. Nous avons parlé de
+vous. Ce souverain <i>grec</i>, en portant une couronne, semble savoir ce
+qu'il a sur la tête, et comprendre qu'on ne cloue pas le temps au passé.
+Il dîne chez moi jeudi et ne veut personne.</p>
+
+<p>«Au reste, nous voilà au milieu de grands événements: un pape à faire;
+que sera-t-il? L'émancipation des catholiques passera-t-elle? Une
+nouvelle campagne en Orient; de quel côté sera la victoire?
+Profiterons-nous de cette position? Qui conduira nos affaires? y a-t-il
+une tête capable d'apercevoir tout ce qui se trouve là-dedans pour la
+France et d'en profiter selon les événements? Je suis persuadé <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span>
+qu'on n'y pense seulement pas à Paris, et qu'entre les salons et les
+chambres, les plaisirs et les lois, les joies du monde et les
+inquiétudes ministérielles, on se soucie de l'Europe comme de rien du
+tout. Il n'y a que moi qui, dans mon exil, ai le temps de songer creux
+et de regarder autour de moi. Hier, je suis allé me promener par une
+espèce de tempête sur l'ancien chemin de Tivoli. Je suis arrivé à
+l'ancien pavé romain, si bien conservé qu'on croirait qu'il a été posé
+nouvellement. Horace avait pourtant foulé les pierres que je foulais: où
+est Horace?»</p>
+
+<p class="p2">Le marquis Capponi<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148" title="Lien vers la note 148"><span class="smaller">[148]</span></a>, arrivant de Florence, m'apporta des lettres de
+recommandation de ses amies de Paris. Je répondis à l'une de ces lettres
+le 21 mars 1829:</p>
+
+<p>«J'ai reçu vos lettres: les services que je puis rendre ne sont rien,
+mais je suis tout à vos ordres. Je n'en étais pas à savoir ce que
+c'était que le marquis Capponi: je vous annonce qu'il est toujours beau;
+il a tenu bon contre le temps. Je n'ai point répondu à votre première
+lettre, toute pleine d'enthousiasme pour le sublime Mahmoud et pour la
+<span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> barbarie <i>disciplinée</i>, pour ces esclaves <i>bâtonnés</i> en
+soldats<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149" title="Lien vers la note 149"><span class="smaller">[149]</span></a>. Que les femmes soient transportées d'admiration pour les
+hommes qui en épousent à la fois des centaines, qu'elles prennent cela
+pour le progrès des lumières et de la civilisation, je le conçois; mais
+moi je tiens à mes pauvres Grecs; je veux leur liberté comme celle de la
+France; je veux aussi des frontières qui couvrent Paris, qui assurent
+notre indépendance, et ce n'est pas avec la triple alliance du pal de
+Constantinople, de la schlague de Vienne et des coups de poings de
+Londres que vous aurez la rive du Rhin. Grand merci de la pelisse
+d'honneur que notre gloire pourrait obtenir de l'invincible chef des
+croyants, lequel n'est pas encore sorti des faubourgs de son sérail;
+j'aime mieux cette gloire toute nue; elle est femme et belle: Phidias se
+serait bien gardé de lui mettre une robe de chambre turque.»</p>
+
+<p class="p2 center smcap">À MADAME RÉCAMIER.</p>
+
+<p class="right">«Rome, le 21 mars 1829</p>
+
+<p>«Eh bien! j'ai raison contre vous! Je suis allé hier, entre deux
+scrutins et en attendant un pape, à Saint-Onufre: ce sont bien deux
+<i>orangers</i> qui sont dans le <i>cloître</i>, et point un chêne <i>vert</i>. Je suis
+<span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> tout fier de cette fidélité de ma mémoire. J'ai couru, presque
+les yeux fermés, à la petite pierre qui recouvre votre ami; je l'aime
+mieux que le grand tombeau qu'on va lui élever. Quelle charmante
+solitude! quelle admirable vue! quel bonheur de reposer là entre les
+fresques du Dominiquin et celles de Léonard de Vinci! Je voudrais y
+être, je n'ai jamais été plus tenté. Vous a-t-on laissée entrer dans
+l'intérieur du couvent? Avez-vous vu, dans un long corridor, cette tête
+ravissante, quoique à moitié effacée, d'une madone de Léonard de Vinci?
+Avez-vous vu dans la bibliothèque le masque du Tasse, sa couronne de
+laurier flétrie, un miroir dont il se servait, son écritoire, sa plume
+et la lettre écrite de sa main, collée sur une planche qui pend au bas
+de son buste? Dans cette lettre d'une petite écriture raturée, mais
+facile à lire, il parle d'<i>amitié</i> et du <i>vent de la fortune</i>; celui-là
+n'avait guère soufflé pour lui et l'amitié lui avait souvent manqué.</p>
+
+<p>«Point de pape encore, nous l'attendons d'heure en heure; mais si le
+choix a été retardé, si des obstacles se sont élevés de toutes parts, ce
+n'est pas ma faute: il aurait fallu m'écouter un peu davantage et ne pas
+agir tout juste en sens contraire de ce qu'on paraissait décider. Au
+reste, à présent, il me semble que tout le monde veut être en paix avec
+moi. Le cardinal de Clermont-Tonnerre lui-même vient de m'écrire qu'il
+réclame mes anciennes bontés pour lui, et après tout cela il descend
+chez moi résolu à voter pour le pape le plus modéré.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> «Vous avez lu mon second discours<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150" title="Lien vers la note 150"><span class="smaller">[150]</span></a>. Remerciez M. Kératry
+qui<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151" title="Lien vers la note 151"><span class="smaller">[151]</span></a> a parlé si obligeamment du premier; j'espère qu'il sera encore
+plus content de l'autre. Nous tâcherons tous les deux de rendre la
+<i>liberté</i> chrétienne, et nous y parviendrons. Que dites-vous de la
+réponse que le cardinal Castiglioni m'a faite? Suis-je assez loué <i>en
+plein conclave</i>? Vous n'auriez pas mieux dit dans vos jours de gâterie.»</p>
+
+<p class="p2 right">«24 mars 1829.</p>
+
+<p>«Si j'en croyais les bruits de Rome, nous aurions un pape demain; mais
+je suis dans un moment de découragement, et je ne veux pas croire à un
+tel bonheur. Vous comprenez bien que ce bonheur n'est pas le bonheur
+politique, la joie d'un triomphe, mais le bonheur d'être libre et de
+vous retrouver. Quand je vous parle tant de conclave, je suis comme les
+gens qui ont une idée fixe et qui croient <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> que le monde n'est
+occupé que de cette idée. Et pourtant, à Paris, qui pense au conclave,
+qui s'occupe d'un pape et de mes tribulations? La légèreté française,
+les intérêts du moment, les discussions des Chambres, les ambitions
+émues, ont bien autre chose à faire. Lorsque le duc de Laval m'écrivait
+aussi ses soucis sur son conclave, tout préoccupé de la guerre d'Espagne
+que j'étais, je disais en recevant ses dépêches: <i>Eh! bon Dieu, il
+s'agit bien de cela!</i> M. Portalis doit aujourd'hui me faire subir la
+peine du talion. Il est vrai de dire cependant que les choses à cette
+époque n'étaient pas ce qu'elles sont aujourd'hui: les idées religieuses
+n'étaient pas mêlées aux idées politiques comme elles le sont dans toute
+l'Europe; la querelle n'était pas là; la nomination d'un pape ne pouvait
+pas, comme à cette heure, troubler ou calmer les États.</p>
+
+<p>«Depuis la lettre qui m'annonçait la prolongation du congé de M. de La
+Ferronnays et son départ pour Rome, je n'ai rien appris: je crois
+pourtant cette nouvelle vraie.</p>
+
+<p>«M. Thierry m'a écrit d'Hyères une lettre touchante; il dit qu'il se
+meurt, et pourtant il veut une place à l'Académie des inscriptions et me
+demande d'écrire pour lui. Je vais le faire. Ma fouille continue à me
+donner des sarcophages; la mort ne peut fournir que ce qu'elle a. Le
+monument du Poussin avance. Il sera noble et grand. Vous ne sauriez
+croire combien le <i>tableau des Bergers d'Arcadie</i> était fait pour un
+bas-relief et convient à la sculpture<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152" title="Lien vers la note 152"><span class="smaller">[152]</span></a>.»</p>
+
+<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> «28 mars.</p>
+
+<p>«M. le cardinal de Clermont-Tonnerre, descendu chez moi, entre
+aujourd'hui au conclave; c'est le siècle des merveilles. J'ai auprès de
+moi le fils du maréchal Lannes et le petit-fils du chancelier<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153" title="Lien vers la note 153"><span class="smaller">[153]</span></a>:
+<i>messieurs du Constitutionnel</i> dînent à ma table auprès de <i>messieurs de
+la Quotidienne</i>. Voilà l'avantage d'être sincère; je laisse chacun
+penser ce qu'il veut, pourvu qu'on m'accorde la même liberté; je tâche
+seulement que mon opinion ait la majorité, parce que je la trouve, comme
+de raison, meilleure que les autres. C'est à cette sincérité que
+j'attribue le penchant qu'ont les opinions les plus divergentes à se
+rapprocher de moi. J'exerce envers elles le droit d'asile: on ne peut
+les saisir sous mon toit.»</p>
+
+<p class="p2 center smcap">À M. LE DUC DE BLACAS<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154" title="Lien vers la note 154"><span class="smaller">[154]</span></a>.</p>
+
+<p class="right">«Rome, 24 mars 1829.</p>
+
+<p>«Je suis bien fâché, monsieur le duc, qu'une phrase de ma lettre ait pu
+vous causer quelque inquiétude. Je n'ai point du tout à me plaindre
+<span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> d'un homme de sens et d'esprit (M. Fuscaldo<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155" title="Lien vers la note 155"><span class="smaller">[155]</span></a>), qui ne m'a
+dit que des lieux commun de diplomatie. Nous autres ambassadeurs,
+disons-nous autre chose? Quant au cardinal dont vous me faites l'honneur
+de me parler, le gouvernement français n'a désigné particulièrement
+personne; il s'en est entièrement rapporté à ce que je lui ai mandé.
+Sept ou huit cardinaux modérés et pacifiques, qui semblent attirer
+également les v&oelig;ux de toutes les cours, sont les candidats entre
+lesquels nous désirons voir se fixer les suffrages. Mais si nous n'avons
+pas la prétention d'imposer un choix à la majorité du conclave, nous
+repoussons de toutes nos forces et par tous les moyens trois ou quatre
+cardinaux fanatiques, intrigants ou incapables, que porte la minorité.</p>
+
+<p>«Je n'ai, monsieur le duc, aucun moyen possible de vous faire passer
+cette lettre; je la mets donc tout simplement à la poste, parce qu'elle
+ne renferme rien que vous et moi ne puissions avouer tout haut.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur, etc.»</p>
+
+<p class="p2 center smcap">À MADAME RÉCAMIER.</p>
+
+<p class="right">«Rome, le 31 mars 1829.</p>
+
+<p>«M. de Montebello est arrivé et m'a apporté votre lettre avec une lettre
+de M. Bertin et de M. Villemain.</p>
+
+<p>«Mes fouilles vont bien, je trouve force sarcophages <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> vides;
+j'en pourrai choisir un pour moi, sans que ma poussière soit obligée de
+chasser celle de ces vieux morts que le vent a déjà emportée. Les
+sépulcres dépeuplés offrent le spectacle d'une résurrection et pourtant
+ils n'attendent qu'une mort plus profonde. Ce n'est pas la vie, c'est le
+néant qui a rendu ces tombes désertes.</p>
+
+<p>«Pour achever mon petit journal du moment, je vous dirai que je suis
+monté avant-hier à la boule de Saint-Pierre pendant une tempête. Vous ne
+sauriez vous figurer ce que c'était que le bruit du vent au milieu du
+ciel, autour de cette coupole de Michel-Ange, et au-dessus de ce temple
+des chrétiens, qui écrase la vieille Rome.»</p>
+
+<p class="p2 right">«31 mars, au soir.</p>
+
+<p>«Victoire! j'ai un des papes que j'avais mis sur ma liste: c'est
+Castiglioni, le cardinal même que je portais à la papauté en 1823,
+lorsque j'étais ministre, celui qui m'a répondu dernièrement au conclave
+en me donnant <i>force louanges</i>. Castiglioni est modéré et dévoué à la
+France: c'est un triomphe complet. Le conclave, avant de se séparer, a
+ordonné d'écrire au nonce à Paris, pour lui dire d'exprimer au roi la
+satisfaction que le Sacré Collège a éprouvée de ma conduite. J'ai déjà
+expédié cette nouvelle à Paris par le télégraphe. Le préfet du Rhône est
+l'intermédiaire de cette correspondance aérienne, et ce préfet est M. de
+Brosses, fils de ce comte de Brosses, le léger voyageur à Rome, souvent
+cité dans les notes que je rassemble en vous <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> écrivant<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156" title="Lien vers la note 156"><span class="smaller">[156]</span></a>. Le
+courrier qui vous porte cette lettre porte ma dépêche à M. Portalis.</p>
+
+<p>«Je n'ai plus deux jours de suite de bonne santé; cela me fait enrager,
+car je n'ai c&oelig;ur à rien au milieu de mes souffrances. J'attends
+pourtant avec quelque impatience ce qui résultera à Paris de la
+nomination de mon pape, ce qu'on dira, ce qu'on fera, ce que je
+deviendrai. Le plus sûr, c'est le congé demandé. J'ai vu par les
+journaux la grande querelle du <i>Constitutionnel</i> sur mon discours; il
+accuse le <i>Messager</i> de ne l'avoir pas imprimé, et nous avons à Rome des
+<i>Messagers</i> du 22 mars (la querelle est du 24 et 25) qui ont le
+discours. N'est-ce pas singulier? Il paraît clair qu'il y a eu <i>deux</i>
+éditions, l'une pour Rome et l'autre pour Paris. Pauvres gens! je pense
+au mécompte d'un autre journal; il assure que le conclave aura été très
+mécontent de ce discours: qu'aura-t-il dit quand il aura vu les éloges
+que me donne le cardinal Castiglioni, qui est devenu pape?</p>
+
+<p>«Quand cesserai-je de vous parler de toutes ces misères? Quand ne
+m'occuperai-je plus que d'achever les mémoires de ma vie et ma vie
+aussi, comme dernière page de mes <i>Mémoires</i>? J'en ai bien besoin; je
+suis bien las, le poids des jours augmente et se fait sentir sur ma
+tête; je m'amuse à l'appeler un <i>rhumatisme</i>, mais on ne guérit pas de
+celui-là. Un seul mot me soutient quand je le répète: À bientôt.»</p>
+
+<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> «3 avril.</p>
+
+<p>«J'oubliais de vous dire que le cardinal Fesch s'étant très bien conduit
+dans le conclave, et ayant voté avec nos cardinaux, j'ai franchi le pas
+et je l'ai invité à dîner. Il a refusé par un billet plein de
+mesure<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157" title="Lien vers la note 157"><span class="smaller">[157]</span></a>.</p>
+
+<p class="p2 center smcap">DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS.</p>
+
+<p class="right">«Rome, ce 2 avril 1829.</p>
+
+<p>«Monsieur le comte,</p>
+
+<p>«Le cardinal Albani a été nommé secrétaire d'État, ainsi que j'ai eu
+l'honneur de vous le mander dans ma première lettre portée à Lyon par le
+courrier à cheval expédié le 31 mars au soir. Le nouveau ministre ne
+plaît ni à la faction sarde, ni à la majorité du Sacré Collège, ni même
+à l'Autriche, parce qu'il est violent, antijésuite, rude dans son abord,
+et Italien avant tout. Riche et excessivement avare, le cardinal Albani
+se trouve mêlé dans toutes sortes d'entreprises et de spéculations.
+J'allai hier lui faire ma première visite; aussitôt qu'il m'aperçut, il
+s'écria: «Je suis un cochon! (Il était <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> en effet fort sale.)
+Vous verrez que je ne suis pas un ennemi.» Je vous rapporte, monsieur le
+comte, ses propres paroles. Je lui répondis que j'étais bien loin de le
+regarder comme un ennemi. «À vous autres, reprit-il, il faut de l'eau et
+non pas du feu: ne connais-je pas votre pays? n'ai-je pas vécu en
+France? (Il parle français comme un Français.) Vous serez content et
+votre maître aussi. Comment se porte le roi? Bonjour! Allons à
+Saint-Pierre.»</p>
+
+<p>«Il était huit heures du matin; j'avais déjà vu Sa Sainteté et tout Rome
+courait à la cérémonie de l'adoration.</p>
+
+<p>«Le cardinal Albani est un homme d'esprit, faux par caractère et franc
+par humeur; sa violence déjoue sa ruse; on peut en tirer parti en
+flattant son orgueil et satisfaisant son avarice.</p>
+
+<p>«Pie VIII est très savant, surtout en matière de théologie; il parle
+français, mais avec moins de facilité et de grâce que Léon XII. Il est
+attaqué sur le côté droit d'une demi-paralysie et sujet à des mouvements
+convulsifs: la suprême puissance le guérira. Il sera couronné dimanche
+prochain, jour de la Passion, 5 avril.</p>
+
+<p>«Maintenant, monsieur le comte, que la principale affaire qui me
+retenait à Rome est terminée, je vous serai infiniment obligé de
+m'obtenir de la bienveillance de Sa Majesté un congé de quelques mois.
+Je ne m'en servirai qu'après avoir remis au pape la lettre par laquelle
+le roi répondra à celle que Pie VIII lui a écrite ou va lui écrire pour
+lui annoncer son élévation sur la chaire de Saint-Pierre. Permettez-moi
+de solliciter de nouveau en <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> faveur de mes deux secrétaires de
+légation, M. Bellocq et M. de Givré<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158" title="Lien vers la note 158"><span class="smaller">[158]</span></a>, les grâces que je vous ai
+demandées pour eux.</p>
+
+<p>«Les intrigues du cardinal Albani dans le conclave, les partisans qu'il
+s'était acquis, même dans la majorité, m'avaient fait craindre quelque
+coup imprévu pour le porter au souverain pontificat. Il me paraissait
+impossible de se laisser ainsi surprendre et de permettre au chargé
+d'affaires de l'Autriche de ceindre la tiare sous les yeux de
+l'ambassadeur de France; je profitai donc de l'arrivée de M. le cardinal
+de Clermont-Tonnerre pour le charger à tout événement de la lettre
+ci-jointe dont je prenais les dispositions sous ma responsabilité.
+Heureusement il n'a point été dans le cas de faire usage de cette
+lettre; il me l'a rendue et j'ai l'honneur de vous l'envoyer.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur, etc., etc.»</p>
+
+<p class="p2 center smcap"><span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> À SON ÉMINENCE MONSEIGNEUR LE CARDINAL DE CLERMONT-TONNERRE.</p>
+
+<p class="right">«Rome, ce 28 mars 1829.</p>
+
+<p>«Monseigneur,</p>
+
+<p>«Ne pouvant plus communiquer avec vos collègues MM. les cardinaux
+français renfermés au palais de Monte-Cavallo; étant obligé de tout
+prévoir pour l'avantage du service du roi et dans l'intérêt de notre
+pays; sachant combien de nominations inattendues ont eu lieu dans les
+conclaves, je me vois à regret dans la fâcheuse nécessité de confier à
+Votre Éminence une exclusion éventuelle.</p>
+
+<p>«Bien que M. le cardinal Albani ne paraisse avoir aucune chance, il n'en
+est pas moins un homme de capacité sur lequel, dans une lutte prolongée,
+on pourrait jeter les yeux; mais il est le cardinal chargé au conclave
+des instructions de l'Autriche: M. le comte de Lutzow, dans son
+discours, l'a déjà désigné officiellement en cette qualité. Or, il est
+impossible de laisser porter au souverain pontificat un cardinal
+appartenant ouvertement à une couronne, pas plus à la couronne de France
+qu'à toute autre.</p>
+
+<p>«En conséquence, monseigneur, je vous charge, en vertu de mes pleins
+pouvoirs, comme ambassadeur de Sa Majesté Très Chrétienne, et prenant
+sur moi seul toute la responsabilité, de donner l'exclusion à M le
+cardinal Albani, si d'un côté par une rencontre fortuite, et de l'autre
+par une combinaison <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> secrète, il venait à obtenir la majorité
+des suffrages.</p>
+
+<p>«Je suis, etc., etc.»</p>
+
+<p class="p2">Cette lettre d'exclusion, confiée à un cardinal par un ambassadeur qui
+n'y est pas autorisé formellement, est une témérité en diplomatie: il y
+a là de quoi faire frémir tous les hommes d'État à domicile, tous les
+chefs de division, tous les premiers commis, tous les copistes aux
+affaires étrangères; mais puisque le ministre ignorait sa chose au point
+de ne pas même songer au cas éventuel d'exclusion, force m'était d'y
+songer pour lui. Supposez qu'Albani eût été nommé pape par aventure, que
+serais-je devenu? J'aurais été à jamais perdu comme homme politique.</p>
+
+<p>Je me dis ceci, non pour moi, qui me soucie peu du renom d'homme
+politique, mais pour la génération future des écrivains à qui on ferait
+du bruit de mon accident et qui expieraient mon malheur aux dépens de
+leur carrière, comme on donne le fouet au menin quand M. le dauphin a
+fait une sottise. Mais il ne faudrait pas trop non plus admirer ma
+prévoyante audace, en prenant sur moi la lettre d'exclusion: ce qui
+paraît une énormité, mesuré à la courte échelle des vieilles idées
+diplomatiques, n'était au fond rien du tout, dans l'ordre actuel de la
+société. Cette audace me venait, d'un côté, de mon insensibilité pour
+toute disgrâce, de l'autre, de ma connaissance des opinions de mon
+temps: le monde tel qu'il est fait aujourd'hui ne donne pas deux sous de
+la nomination d'un pape, des rivalités des couronnes et des intrigues de
+l'intérieur d'un conclave.</p>
+
+<p class="p2 center smcap"><span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS.</p>
+
+<p class="center"><i>Confidentielle.</i></p>
+
+<p class="right">«Rome, ce 2 avril 1829.</p>
+
+<p>«Monsieur le comte,</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur de vous envoyer aujourd'hui les documents importants que
+je vous ai annoncés. Ce n'est rien moins que le journal officiel et
+secret du conclave. Il est traduit mot pour mot sur l'original italien;
+j'en ai fait disparaître seulement tout ce qui pouvait indiquer avec
+trop de précision les sources où j'ai puisé. S'il transpirait la moindre
+chose de ces révélations, dont il n'y a peut-être pas un autre exemple,
+il en coûterait la fortune, la liberté et la vie peut-être à plusieurs
+personnes. Cela serait d'autant plus déplorable que ces révélations ne
+sont point dues à l'intérêt et à la corruption, mais à la confiance dans
+l'honneur français. Cette pièce, monsieur le comte, doit donc demeurer à
+jamais secrète, après avoir été lue dans le conseil du roi: car, malgré
+les précautions que j'ai prises de taire les noms et de retrancher les
+choses directes, elle en dit encore assez pour compromettre ses auteurs.
+J'y ai joint un commentaire, afin d'en faciliter la lecture. Le
+gouvernement pontifical est dans l'usage de tenir un registre où sont
+notés jour par jour, et pour ainsi dire heure par heure, ses décisions,
+ses gestes et ses faits; quel trésor historique si l'on pouvait y
+fouiller en remontant vers les premiers siècles de la papauté! Il m'a
+été entr'ouvert <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> un moment pour l'époque actuelle. Le roi
+verra, par les documents que je vous transmets, ce qu'on n'a jamais vu,
+l'intérieur d'un conclave; les sentiments les plus intimes de la cour de
+Rome lui seront connus, et les ministres de Sa Majesté ne marcheront pas
+dans l'ombre.</p>
+
+<p>«Le commentaire que j'ai fait du journal me dispensant de toute autre
+réflexion, il ne me reste plus qu'à vous offrir la nouvelle assurance de
+la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur, etc., etc.»</p>
+
+<p>L'original italien du document précieux annoncé dans cette dépêche
+confidentielle a été brûlé à Rome sous mes yeux; je n'ai point gardé
+copie de la traduction de ce document que j'ai envoyée aux affaires
+étrangères; j'ai seulement une copie du <i>commentaire</i> ou des <i>remarques</i>
+jointes par moi à cette traduction<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159" title="Lien vers la note 159"><span class="smaller">[159]</span></a>. Mais la même discrétion qui m'a
+fait recommander au ministre de garder la pièce à jamais secrète
+m'oblige de supprimer ici mes propres remarques; car, quelle que soit
+l'obscurité dont ces remarques sont enveloppées, par l'absence du
+document auquel elles se rapportent, cette obscurité serait encore de la
+lumière à Rome. Or, les ressentiments sont longs dans la ville
+éternelle; il se pourrait faire que, dans cinquante ans d'ici ils
+allassent frapper quelque arrière-neveu des auteurs de la mystérieuse
+confidence. Je me contenterai donc de donner un <i>aperçu général</i> du
+contenu du <i>commentaire</i>, en insistant sur quelques passages qui ont un
+rapport direct avec les affaires de France.</p>
+
+<p>On voit premièrement combien la cour de Naples <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> trompait M. de
+Blacas ou combien elle était elle-même trompée; car, pendant qu'elle me
+faisait dire que les cardinaux napolitains voteraient avec nous, ils se
+réunissaient à la minorité ou à la faction dite de Sardaigne.</p>
+
+<p>La minorité des cardinaux se figurait que le vote des cardinaux français
+influerait sur la <i>forme de notre gouvernement</i>. Comment cela?
+Apparemment par les ordres secrets dont on les supposait chargés et par
+leurs votes en faveur d'un pape exalté.</p>
+
+<p>Le nonce Lambruschini affirmait au conclave que le cardinal de Latil
+avait le secret du roi: tous les efforts de la faction tendaient à faire
+croire que Charles X et son gouvernement n'étaient pas d'accord.</p>
+
+<p>Le 13 mars, le cardinal de Latil annonce qu'il a à faire au conclave une
+déclaration <i>purement</i> de conscience; il est renvoyé devant quatre
+cardinaux-évêques: les actes de cette confession secrète demeurent à la
+garde du grand pénitencier. Les autres cardinaux français ignorent la
+matière de cette confession et le cardinal Albani cherche en vain à la
+découvrir: le fait est important et curieux.</p>
+
+<p>La minorité est composée de seize voix compactes. Les cardinaux de cette
+minorité s'appellent les <i>Pères de la Croix</i>; ils mettent sur leur porte
+une croix de Saint-André pour annoncer que, déterminés dans leur choix,
+ils ne veulent plus communiquer avec personne. La majorité du conclave
+montre des sentiments raisonnables et la ferme résolution de ne se mêler
+en rien de la politique étrangère.</p>
+
+<p>Le procès-verbal dressé par le notaire du conclave est digne d'être
+remarqué: «Pie VIII, y est-il dit à <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> la conclusion, s'est
+déterminé à nommer le cardinal Albani secrétaire d'État, afin de
+satisfaire aussi le cabinet de Vienne.» Le souverain pontife partage les
+lots entre les deux couronnes; il se déclare le pape de la France et
+donne à l'Autriche la secrétairerie d'État.</p>
+
+<p class="p2 center smcap">À MADAME RÉCAMIER.</p>
+
+<p class="right">«Rome, mercredi 8 avril 1829</p>
+
+<p>«J'ai donné aujourd'hui même à dîner à tout le conclave. Demain je
+reçois la grande-duchesse Hélène. Le mardi de Pâques, j'ai un bal pour
+la clôture de la session; et puis je me prépare à aller vous voir; jugez
+de mon anxiété: au moment où je vous écris, je n'ai point encore de
+nouvelles de mon courrier à cheval annonçant la mort du pape, et
+pourtant le pape est déjà couronné; Léon XII est oublié; j'ai repris les
+affaires avec le nouveau secrétaire d'État Albani; tout marche comme
+s'il n'était rien arrivé, et j'ignore si vous savez même à Paris qu'il y
+a un nouveau pontife! Que cette cérémonie de la bénédiction papale est
+belle! La Sabine à l'horizon, puis la campagne déserte de Rome, puis
+Rome elle-même, puis la place Saint-Pierre et tout le peuple tombant à
+genoux sous la main d'un vieillard: le pape est le seul prince qui
+bénisse ses sujets.</p>
+
+<p>«J'en étais là de ma lettre lorsqu'un courrier qui m'arrive de Gènes
+m'apporte une dépêche télégraphique de Paris à Toulon, laquelle dépêche,
+qui répond à celle que j'avais fait passer, m'apprend <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> que le 4
+avril, à onze heures du matin, on a reçu à Paris ma dépêche
+télégraphique de Rome à Toulon, dépêche qui annonçait la nomination du
+cardinal Castiglioni, et que le roi est fort content.</p>
+
+<p>«La rapidité de ces communications est prodigieuse; mon courrier est
+parti le 31 mars, à huit heures du soir, et le 8 avril, à huit heures du
+soir, j'ai reçu la réponse de Paris<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160" title="Lien vers la note 160"><span class="smaller">[160]</span></a>.»</p>
+
+<p class="p2 right">«11 avril 1829.</p>
+
+<p>«Nous voilà au 11 avril: dans huit jours nous aurons Pâques, dans quinze
+jours mon congé et puis vous voir! Tout disparaît dans cette espérance;
+je ne suis plus triste; je ne songe plus aux ministres ni à la
+politique. Demain nous commençons la semaine sainte. Je penserai à tout
+ce que vous m'avez dit. Que n'êtes-vous ici pour entendre avec moi les
+beaux chants de douleur! Nous irions nous promener dans les déserts de
+la campagne de Rome, <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> maintenant couverts de verdure et de
+fleurs. Toutes les ruines semblent rajeunir avec l'année: je suis du
+nombre.»</p>
+
+<p class="p2 right">«Mercredi saint, 15 avril.</p>
+
+<p>«Je sors de la chapelle Sixtine, après avoir assisté à ténèbres et
+entendu chanter le <i>Miserere</i>. Je me souvenais que vous m'aviez parlé de
+cette cérémonie et j'en étais à cause de cela cent fois plus touché.</p>
+
+<p>«Le jour s'affaiblissait; les ombres envahissaient lentement les
+fresques de la chapelle et l'on n'apercevait plus que quelques grands
+traits du pinceau de Michel-Ange. Les cierges, tour à tour éteints,
+laissaient échapper de leur lumière étouffée une légère fumée blanche,
+image assez naturelle de la vie que l'Écriture compare à <i>une petite
+vapeur</i><a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161" title="Lien vers la note 161"><span class="smaller">[161]</span></a>. Les cardinaux étaient à genoux, le nouveau pape prosterné
+au même autel où quelques jours avant j'avais vu son prédécesseur;
+l'admirable prière de pénitence et de miséricorde, qui avait succédé aux
+Lamentations du prophète, s'élevait par intervalles dans le silence et
+la nuit. On se sentait accablé sous le grand mystère d'un Dieu mourant
+pour effacer les crimes des hommes. La catholique héritière sur ses sept
+collines était là avec tous ses souvenirs; mais, au lieu de ces pontifes
+puissants, de ces cardinaux qui disputaient la préséance aux monarques,
+un pauvre vieux pape paralytique, sans famille et sans appui, des
+princes de l'Église sans éclat, annonçaient <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> la fin d'une
+puissance qui civilisa le monde moderne. Les chefs-d'&oelig;uvre des arts
+disparaissaient avec elle, s'effaçaient sur les murs et sur les voûtes
+du Vatican, palais à demi abandonné. De curieux étrangers, séparés de
+l'unité de l'Église, assistaient en passant à la cérémonie et
+remplaçaient la communauté des fidèles. Une double tristesse s'emparait
+du c&oelig;ur. Rome chrétienne, en commémorant l'agonie de Jésus-Christ,
+avait l'air de célébrer la sienne, de redire pour la nouvelle Jérusalem
+les paroles que Jérémie adressait à l'ancienne. C'est une belle chose
+que Rome pour tout oublier, mépriser tout et mourir.»</p>
+
+<p class="p2 center smcap">DÉPÊCHES À M. LE COMTE PORTALIS.</p>
+
+<p class="right">«Rome, ce 16 avril 1829.</p>
+
+<p>«Monsieur le comte,</p>
+
+<p>«Les choses se développent ici comme j'avais eu l'honneur de vous le
+faire pressentir; les paroles et les actions du nouveau souverain
+pontife sont parfaitement d'accord avec le système pacificateur suivi
+par Léon XII: Pie VIII va même plus loin que son prédécesseur; il
+s'exprime avec plus de franchise sur la Charte, dont il ne craint pas de
+prononcer le mot et de conseiller aux Français de suivre l'esprit. Le
+nonce, ayant encore écrit sur nos affaires, a reçu sèchement l'ordre de
+se mêler des siennes. Tout se conclut pour le concordat des Pays-Bas, et
+M. le comte de Celles mettra fin à sa mission le mois prochain.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> «Le cardinal Albani, dans une position difficile, est obligé de
+l'expier: les protestations qu'il me fait de son dévouement à la France
+blessent l'ambassadeur d'Autriche, qui ne peut cacher son humeur. Sous
+les rapports religieux, nous n'avons rien à craindre du cardinal Albani;
+fort peu religieux lui-même, il ne sera poussé à nous troubler ni par
+son propre fanatisme, ni par l'opinion modérée de son souverain.</p>
+
+<p>«Quant aux rapports politiques, ce n'est pas avec une intrigue de police
+et une correspondance chiffrée que l'on escamotera aujourd'hui l'Italie:
+laisser occuper les légations, ou mettre garnison autrichienne à Ancône
+sous un prétexte quelconque, ce serait remuer l'Europe et déclarer la
+guerre à la France: or nous ne sommes plus en 1814, 1815, 1816 et 1817;
+on ne satisfait pas impunément sous nos yeux une ambition avide et
+injuste. Ainsi, que le cardinal Albani ait une pension du prince de
+Metternich; qu'il soit le parent du duc de Modène, auquel il prétend
+laisser son énorme fortune; qu'il trame avec ce prince un petit complot
+contre l'héritier de la couronne de Sardaigne; tout cela est vrai, tout
+cela aurait été dangereux à l'époque où des gouvernements secrets et
+absolus faisaient marcher obscurément des soldats derrière une obscure
+dépêche: mais aujourd'hui, avec des gouvernements publics, avec la
+liberté de la presse et de la parole, avec le télégraphe et la rapidité
+de toutes les communications, avec la connaissance des affaires répandue
+dans les diverses classes de la société, on est à l'abri des tours de
+gobelet et des finesses de <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> la vieille diplomatie. Toutefois,
+il ne faut pas se dissimuler qu'un <i>chargé d'affaires d'Autriche</i>,
+secrétaire d'État à Rome, a des inconvénients; il y a même certaines
+notes (par exemple celles qui seraient relatives à la puissance
+impériale en Italie) qu'on ne pourrait mettre entre les mains du
+cardinal Albani.</p>
+
+<p>Personne n'a encore pu pénétrer le secret d'une nomination qui déplaît à
+tout le monde, même au cabinet de Vienne. Cela tient-il à des intérêts
+étrangers à la politique? On assure que le cardinal Albani offre dans ce
+moment au saint-père de lui avancer 200,000 piastres dont le
+gouvernement de Rome a besoin; d'autres prétendent que cette somme
+serait prêtée par un banquier autrichien. Le cardinal Macchi me disait
+samedi dernier que Sa Sainteté, ne voulant pas reprendre le cardinal
+Bernetti et désirant néanmoins lui donner une grande place, n'avait
+trouvé d'autre moyen d'arranger les choses que de rendre vacante la
+légation de Bologne. De misérables embarras deviennent souvent les
+motifs des plus importantes résolutions. Si la version du cardinal
+Macchi est la véritable, tout ce que dit et fait Pie VIII pour la
+<i>satisfaction</i> des couronnes de France et d'Autriche ne serait qu'une
+raison apparente, à l'aide de laquelle il chercherait à masquer à ses
+propres yeux sa propre faiblesse. Au surplus, on ne croit point à la
+durée du ministère d'Albani. Aussitôt qu'il entrera en relation avec les
+ambassadeurs, les difficultés naîtront de toutes parts.</p>
+
+<p>«Quant à la position de l'Italie, monsieur le comte, il faut lire avec
+précaution ce qu'on vous en mandera <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> de Rome ou d'ailleurs. Il
+est malheureusement trop vrai que le gouvernement des Deux-Siciles est
+tombé au dernier degré du mépris. La manière dont la cour vit au milieu
+de ses gardes, toujours tremblante, toujours poursuivie par les fantômes
+de la peur, n'offrant pour tout spectacle que des chasses ruineuses et
+des gibets, contribue de plus en plus dans ce pays à avilir la royauté.
+Mais on prend pour des <i>conspirations</i> ce qui n'est que le malaise de
+tous, le produit du siècle, la lutte de l'ancienne société avec la
+nouvelle, le combat de la décrépitude des vieilles institutions contre
+l'énergie des jeunes générations; enfin, la comparaison que chacun fait
+de ce qui est à ce qui pourrait être. Ne nous le dissimulons pas: le
+grand spectacle de la France puissante, libre et heureuse, ce grand
+spectacle qui frappe les yeux des nations restées ou retombées sous le
+joug, excite des regrets ou nourrit des espérances. Le mélange des
+gouvernements représentatifs et des monarchies absolues ne saurait
+durer; il faut que les unes ou les autres périssent, que la politique
+reprenne un égal niveau, ainsi que du temps de l'Europe gothique. La
+douane d'une frontière ne peut désormais séparer la liberté de
+l'esclavage; un homme ne peut plus être pendu de ce côté-ci d'un
+ruisseau pour des principes réputés sacrés de l'autre côté de ce même
+ruisseau. C'est dans ce sens, monsieur le comte, et uniquement dans ce
+sens, qu'il y a <i>conspiration</i> en Italie; c'est dans ce sens encore que
+l'Italie est <i>française</i>. Le jour où elle entrera en jouissance des
+droits que son intelligence aperçoit et que la marche progressive
+<span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> du temps lui apporte, elle sera tranquille et purement
+italienne. Ce ne sont point quelques pauvres diables de <i>carbonari</i>,
+excités par des man&oelig;uvres de police et pendus sans miséricorde, qui
+soulèveront ce pays. On donne aux gouvernements les idées les plus
+fausses du véritable état des choses; on les empêche de faire ce qu'ils
+devraient faire pour leur sûreté, en leur montrant toujours comme les
+conspirations particulières d'une poignée de Jacobins ce qui est l'effet
+d'une cause permanente et générale.</p>
+
+<p>«Telle est, monsieur le comte, la position réelle de l'Italie: chacun de
+ses États, outre le travail commun des esprits, est tourmenté de quelque
+maladie locale: le Piémont est livré à une faction fanatique; le
+Milanais est dévoré par les Autrichiens; les domaines du saint-père sont
+ruinés par la mauvaise administration des finances; l'impôt s'élève à
+près de cinquante millions et ne laisse pas au propriétaire un pour cent
+de son revenu; les douanes ne rapportent presque rien; la contrebande
+est générale; le prince de Modène a établi dans son duché (lieu de
+franchise pour tous les anciens abus) des magasins de marchandises
+prohibées, lesquelles il fait entrer la nuit dans la légation de
+Bologne<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162" title="Lien vers la note 162"><span class="smaller">[162]</span></a>.</p>
+
+<p>«Je vous ai déjà, monsieur le comte, parlé de Naples, où la faiblesse du
+gouvernement n'est sauvée que par la lâcheté des populations.</p>
+
+<p>«C'est cette absence de la vertu militaire qui prolongera <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span>
+l'agonie de l'Italie. Bonaparte n'a pas eu le temps de faire revivre
+cette vertu dans la patrie de Marius et de César. Les habitudes d'une
+vie oisive et le charme du climat contribuent encore à ôter aux Italiens
+du midi le désir de s'agiter pour être mieux. Les antipathies nées des
+divisions territoriales ajoutent aux difficultés d'un mouvement
+intérieur; mais si quelque impulsion venait du dehors, ou si quelque
+prince en deçà des Alpes accordait une charte à ses sujets, une
+révolution aurait lieu, parce que tout est mûr pour cette révolution.
+Plus heureux que nous et instruits par notre expérience, les peuples
+économiseraient les crimes et les malheurs dont nous avons été
+prodigues.</p>
+
+<p>«Je vais sans doute, monsieur le comte, recevoir bientôt le congé que je
+vous ai demandé: peut-être en ferai-je usage. Au moment donc de quitter
+l'Italie, j'ai cru devoir mettre sous vos yeux quelques aperçus
+généraux, pour fixer les idées du conseil du roi et afin de le tenir en
+garde contre les rapports des esprits bornés ou des passions aveugles.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur, etc., etc.»</p>
+
+<p class="p2 center smcap">À M. LE COMTE PORTALIS.</p>
+
+<p class="right">«Rome, ce 16 avril 1829.</p>
+
+<p>«Monsieur le comte,</p>
+
+<p>«MM. les cardinaux français sont fort empressés de connaître quelle
+somme leur sera accordée pour leurs dépenses et leur séjour à Rome: ils
+m'ont prié plusieurs fois de vous écrire à ce sujet; je <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> vous
+serai donc infiniment obligé de m'instruire le plus tôt possible de la
+décision du roi.</p>
+
+<p>«Pour ce qui me regarde, monsieur le comte, lorsque vous avez bien voulu
+m'allouer un secours de trente mille francs, vous avez supposé qu'aucun
+cardinal ne logerait chez moi: or, M. de Clermont-Tonnerre s'y est
+établi avec sa suite, composée de deux conclavistes, d'un secrétaire
+ecclésiastique, d'un secrétaire laïque, d'un valet de chambre, de deux
+domestiques et d'un cuisinier français, enfin d'un maître de chambre
+romain, d'un maître de cérémonies, de trois valets de pied, d'un cocher,
+et de toute cette maison italienne qu'un cardinal est obligé d'avoir
+ici. M. l'archevêque de Toulouse, qui ne peut marcher<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163" title="Lien vers la note 163"><span class="smaller">[163]</span></a>, ne dîne
+point à ma table; il faut deux ou trois services à différentes heures,
+des voitures et des chevaux pour les commensaux et les amis. Mon
+respectable hôte ne payera certainement pas sa dépense ici: il partira,
+et les mémoires me resteront; il me faudra acquitter non-seulement ceux
+du cuisinier, de la blanchisseuse, du loueur de carrosses, etc., etc.,
+mais encore ceux des deux chirurgiens qui visitent la jambe de
+Monseigneur, du cordonnier qui fait ses mules blanches et pourpres,
+<span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> et du tailleur qui a <i>confectionné</i> les manteaux, les
+soutanes, les rabats, l'ajustement complet du cardinal et de ses abbés.</p>
+
+<p>«Si vous joignez à cela, monsieur le comte, mes dépenses extraordinaires
+pour frais de représentation avant, pendant et après le conclave,
+dépenses augmentées par la présence de la grande-duchesse Hélène<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164" title="Lien vers la note 164"><span class="smaller">[164]</span></a>,
+du prince Paul de Wurtemberg<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165" title="Lien vers la note 165"><span class="smaller">[165]</span></a> et du roi de Bavière, vous trouverez
+sans doute que les trente mille francs que vous m'avez accordés seront
+de beaucoup dépassés. La première année de l'établissement d'un
+ambassadeur est ruineuse, les secours accordés pour cet établissement
+étant fort au-dessous des besoins. Il faut presque trois ans de séjour
+pour qu'un agent diplomatique ait trouvé le moyen d'acquitter les dettes
+qu'il a contractées d'abord et de mettre ses dépenses au niveau de ses
+recettes. Je connais toute la pénurie du budget des affaires étrangères;
+si j'avais par moi-même quelque fortune, je ne vous importunerais pas:
+rien ne m'est plus désagréable, je vous assure, que ces détails d'argent
+dans lesquels une rigoureuse nécessité me force d'entrer, bien malgré
+moi.</p>
+
+<p>«Agréez, monsieur le comte, etc.»</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> J'avais donné des bals et des soirées à Londres et à Paris, et,
+bien qu'enfant d'un autre désert, je n'avais pas trop mal traversé ces
+nouvelles solitudes; mais je ne m'étais pas douté de ce que pouvaient
+être des fêtes à Rome: elles ont quelque chose de la poésie antique qui
+place la mort à côté des plaisirs. À la villa Médicis, dont les jardins
+sont déjà une parure et où j'ai reçu la grande-duchesse Hélène,
+l'encadrement du tableau est magnifique: d'un côté, la villa Borghèse
+avec la maison de Raphaël; de l'autre, la villa de Monte-Mario et les
+coteaux qui bordent le Tibre; au-dessous du spectateur, Rome entière
+comme un vieux nid d'aigle abandonné. Au milieu des bosquets se
+pressaient, avec les descendants des Paula et des Cornélie, les beautés
+venues de Naples, de Florence et de Milan: la princesse Hélène semblait
+leur reine. Borée, tout à coup descendu de la montagne, a déchiré la
+tente du festin, et s'est enfui avec des lambeaux de toile et de
+guirlandes, comme pour nous donner une image de tout ce que le temps a
+balayé sur cette rive. L'ambassade était consternée; je sentais je ne
+sais quelle gaieté ironique à voir un souffle du ciel emporter mon or
+d'un jour et mes joies d'une heure. Le mal a été promptement réparé. Au
+lieu de déjeuner sur la terrasse, on a déjeuné dans l'élégant palais:
+l'harmonie des cors et des hautbois, dispersée par le vent, avait
+quelque chose du murmure de mes forêts américaines. Les groupes qui se
+jouaient dans les rafales, les femmes dont les voiles tourmentés
+battaient leurs visages et leurs cheveux, le <i>sartarello</i> qui continuait
+dans la bourrasque, l'improvisatrice qui déclamait aux nuages, le ballon
+qui s'envolait de travers <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> avec le chiffre de la fille du Nord,
+tout cela donnait un caractère nouveau à ces jeux où semblaient se mêler
+les tempêtes accoutumées de ma vie<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166" title="Lien vers la note 166"><span class="smaller">[166]</span></a>.</p>
+
+<p>Quel prestige pour tout homme qui n'eût pas compté son monceau d'années,
+et qui eût demandé des illusions au monde et à l'orage! J'ai bien de la
+peine à me souvenir de mon automne, quand, dans mes soirées, je vois
+passer devant moi ces femmes du printemps qui s'enfoncent parmi les
+fleurs, les concerts et les lustres de mes galeries successives: on
+dirait des cygnes qui nagent vers des climats radieux. À quel désennui
+vont-elles? Les unes cherchent ce qu'elles ont déjà aimé, les autres ce
+qu'elles n'aiment pas encore. Au bout de la route, elles tomberont dans
+ces sépulcres, toujours ouverts ici, dans ces anciens sarcophages qui
+serrent de bassins à des fontaines suspendues à des portiques; elles
+iront augmenter tant de poussières légères et charmantes. Ces flots de
+beautés, de diamants, de fleurs et de plumes roulent au son de la
+musique de Rossini, qui se répète et s'affaiblit d'orchestre en
+orchestre. Cette mélodie est-elle le soupir de la brise que j'entendais
+dans les savanes des Florides, le gémissement que j'ai ouï dans le
+temple d'Érechtée à Athènes? Est-ce la plainte lointaine des aquilons
+qui me berçaient sur l'Océan? Ma sylphide serait-elle cachée sous la
+forme de quelques-unes de ces brillantes Italiennes? Non: ma dryade est
+restée unie au saule des prairies où je causais <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> avec elle de
+l'autre côté de la futaie de Combourg. Je suis bien étranger à ces ébats
+de la société attachée à mes pas vers la fin de ma course; et pourtant
+il y a dans cette féerie une sorte d'enivrement qui me monte à la tête:
+je ne m'en débarrasse qu'en allant rafraîchir mon front à la place
+solitaire de Saint-Pierre ou au Colisée désert. Alors les petits
+spectacles de la terre s'abîment, et je ne trouve d'égal au brusque,
+changement de la scène que les anciennes tristesses de mes premiers
+jours.</p>
+
+<p class="p2">Je consigne ici maintenant mes rapports comme ambassadeur avec la
+famille Bonaparte, afin de laver la Restauration d'une de ces calomnies
+qu'on lui jette sans cesse à la tête.</p>
+
+<p>La France n'a pas agi seule dans le bannissement des membres de la
+famille impériale; elle n'a fait qu'obéir à la dure nécessité imposée
+par la force des armes; ce sont les alliés qui ont provoqué ce
+bannissement: des conventions diplomatiques, des traités formels
+prononcent l'exil des Bonaparte, leur prescrivent jusqu'aux lieux qu'ils
+doivent habiter, ne permettent pas à un ministre ou à un ambassadeur des
+cinq puissances de délivrer <i>seul</i> un passeport aux parents de Napoléon;
+le visa des <i>quatre</i> autres ministres ou ambassadeurs des <i>quatre</i>
+autres puissances contractantes est exigé. Tant ce sang de Napoléon
+épouvantait les alliés, lors même qu'il ne coulait pas dans ses propres
+veines!</p>
+
+<p>Grâce à Dieu, je ne me suis jamais soumis à ces mesures. En 1823, j'ai
+délivré, sans consulter personne, en dépit des traités et sous ma propre
+responsabilité <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> comme ministre des affaires étrangères, un
+passeport à madame la comtesse de Survilliers<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167" title="Lien vers la note 167"><span class="smaller">[167]</span></a>, alors à Bruxelles,
+pour venir à Paris soigner un de ses parents malade. Vingt fois j'ai
+demandé le rappel de ces lois de persécution; vingt fois j'ai dit à
+Louis XVIII que je voudrais voir le duc de Reichstadt capitaine de ses
+gardes et la statue de Napoléon replacée au haut de la colonne de la
+place Vendôme. J'ai rendu, comme ministre et comme ambassadeur, tous les
+services que j'ai pu à la famille Bonaparte. C'est ainsi que j'ai
+compris largement la monarchie légitime: la liberté peut regarder la
+gloire en face. Ambassadeur à Rome, j'ai autorisé mes secrétaires et mes
+attachés à paraître au palais de madame la duchesse de Saint-Leu; j'ai
+renversé la séparation élevée entre des Français qui ont également connu
+l'adversité. J'ai écrit à M. le cardinal Fesch pour l'inviter à se
+joindre aux cardinaux qui devaient se réunir chez moi; je lui ai
+témoigné ma douleur des mesures politiques qu'on avait cru devoir
+prendre; je lui ai rappelé le temps où j'avais fait partie de sa mission
+auprès du Saint-Siège; et j'ai prié mon ancien ambassadeur d'honorer de
+sa présence le banquet de son ancien secrétaire d'ambassade. J'en ai
+reçu cette réponse pleine de dignité, de discrétion et de prévoyance:</p>
+
+<p class="p2 right">«Du palais Falconieri, 4 avril 1829.</p>
+
+<p>«Le cardinal Fesch est bien sensible à l'invitation obligeante de M. de
+Chateaubriand, mais sa position <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> à son retour à Rome lui
+conseilla d'abandonner le monde et de mener une vie tout à fait séparée
+de toute société étrangère à sa famille. Les circonstances qui se
+succédèrent lui prouvèrent qu'un tel parti était indispensable à sa
+tranquillité; et les douceurs du moment ne le garantissant point des
+désagréments de l'avenir, il est obligé de ne point changer de manière
+de vivre. Le cardinal Fesch prie M. de Chateaubriand d'être convaincu
+que rien n'égale sa reconnaissance, et que c'est avec bien de la peine
+qu'il ne se rendra pas chez Son Excellence aussi fréquemment qu'il
+l'aurait désiré.</p>
+
+<p>«Le très humble, etc.</p>
+
+<p class="right">«Cardinal <span class="smcap">Fesch</span>.»</p>
+
+<p class="p2">La phrase de ce billet: <i>Les douceurs du moment ne le garantissant pas
+des désagréments de l'avenir</i>, fait allusion à la menace de M. de
+Blacas, qui avait donné l'ordre de jeter M. le cardinal Fesch du haut en
+bas de ses escaliers, s'il se présentait à l'ambassade de France: M. de
+Blacas oubliait trop qu'il n'avait pas toujours été si grand seigneur.
+Moi qui pour être, autant que je puis, ce que je dois être dans le
+présent, me rappelle sans cesse mon passé, j'ai agi d'une autre sorte
+avec M. l'archevêque de Lyon: les petites mésintelligences qui
+existèrent entre lui et moi à Rome m'obligent à des convenances d'autant
+plus respectueuses que je suis à mon tour dans le parti triomphant, et
+lui dans le parti abattu.</p>
+
+<p>De son côté, le prince Jérôme m'a fait l'honneur de réclamer mon
+intervention, en m'envoyant copie d'une <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> requête qu'il adresse
+au cardinal secrétaire d'État; il me dit dans sa lettre:</p>
+
+<p>«L'exil est assez affreux dans son principe comme dans ses conséquences,
+pour que cette généreuse France qui l'a vu naître (le prince Jérôme),
+cette France qui possède toutes ses affections, et qu'il a servie vingt
+ans, veuille aggraver sa situation en permettant à chaque gouvernement
+d'abuser de la délicatesse de sa position.</p>
+
+<p>«Le prince Jérôme de Montfort, confiant dans la loyauté du gouvernement
+français et dans le caractère de son noble représentant, n'hésite pas à
+penser que justice lui soit rendue.</p>
+
+<p>«Il saisit cette occasion, etc.</p>
+
+<p class="right smcap">«Jérôme.»</p>
+
+<p class="p2">J'ai adressé, en conséquence de cette requête, une note confidentielle
+au secrétaire d'État, le cardinal Bernetti; elle se termine par ces
+mots:</p>
+
+<p>«Les motifs déduits par le prince Jérôme de Montfort ayant paru au
+soussigné fondés en droit et en raison, il n'a pu refuser l'intervention
+de ses bons offices au réclamant, persuadé que le gouvernement français
+verra toujours avec peine aggraver par d'ombrageuses mesures la rigueur
+des lois politiques.</p>
+
+<p>«Le soussigné mettrait un prix tout particulier à obtenir, dans cette
+circonstance, le puissant intérêt de S. E. le cardinal secrétaire
+d'État.</p>
+
+<p class="right smcap">«Chateaubriand.»</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> J'ai répondu en même temps au prince Jérôme ce qui suit:</p>
+
+<p class="right">«Rome, 9 mai 1829.</p>
+
+<p>«L'ambassadeur de France près le Saint-Siège a reçu copie de la note que
+le prince Jérôme de Montfort lui a fait l'honneur de lui envoyer. Il
+s'empresse de le remercier de la confiance qu'il a bien voulu lui
+témoigner; il se fera un devoir d'appuyer, auprès du secrétaire d'État
+de Sa Sainteté, les justes réclamations de Son Altesse.</p>
+
+<p>«Le vicomte de Chateaubriand, qui a aussi été banni de sa patrie, serait
+trop heureux de pouvoir adoucir le sort des Français qui se trouvent
+encore placés sous le coup d'une loi politique. Le frère exilé de
+Napoléon, s'adressant à un émigré jadis rayé de la liste des proscrits
+par Napoléon lui-même, est un de ces jeux de la fortune qui devait avoir
+pour témoins les ruines de Rome.</p>
+
+<p>«Le vicomte de Chateaubriand a l'honneur, etc.»</p>
+
+<p class="p2 center smcap">DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS.</p>
+
+<p class="right">«Rome, 4 mai 1829.</p>
+
+<p>«J'ai eu l'honneur de vous dire, dans ma lettre du 30 avril, en vous
+accusant réception de votre dépêche n<sup>o</sup> 25, que le pape m'avait reçu en
+audience particulière le 29 avril à midi. Sa Sainteté m'a paru jouir
+d'une très bonne santé. Elle m'a fait asseoir devant elle et m'a gardé à
+peu près cinq quarts d'heure. L'ambassadeur d'Autriche avait eu avant
+<span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> moi une audience publique pour remettre ses nouvelles lettres
+de créance.</p>
+
+<p>«En quittant le cabinet de Sa Sainteté au Vatican, je suis descendu chez
+le secrétaire d'État, et, abordant franchement la question avec lui, je
+lui ai dit: «Eh bien, vous voyez comme nos journaux vous arrangent! Vous
+êtes <i>Autrichien</i>, <i>vous détestez la France</i>, vous voulez lui jouer de
+mauvais tours: que dois-je croire de tout cela?»</p>
+
+<p>«Il a haussé les épaules et m'a répondu: «Vos journaux me font rire; je
+ne puis pas vous convaincre par mes paroles, si vous n'êtes pas
+convaincu; mais mettez-moi à l'épreuve et vous verrez si je n'aime pas
+la France, si je ne fais pas ce que vous me demanderez au nom de votre
+roi!» Je crois, monsieur le comte, le cardinal Albani sincère. Il est
+d'une indifférence profonde en matière religieuse; il n'est pas prêtre;
+il a même songé à quitter la pourpre et à se marier; il n'aime pas les
+jésuites, ils le fatiguent par le bruit qu'ils font; il est paresseux,
+gourmand, grand amateur de toutes sortes de plaisirs: l'ennui que lui
+causent les mandements et les lettres pastorales le rend extrêmement peu
+favorable à la cause des auteurs de ces lettres et de ces mandements: ce
+vieillard de quatre-vingts ans veut mourir en paix et en joie.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur, etc.»</p>
+
+<p class="p2 right">«10 mai 1829.</p>
+
+<p>Je visite souvent Monte-Cavallo; la solitude des jardins s'y accroît de
+la solitude de la campagne romaine que la vue va chercher par-dessus
+Rome, en <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> amont de la rive droite du Tibre. Les jardiniers sont
+mes amis; des allées mènent à la Paneterie; pauvre laiterie, volière ou
+ménagerie dont les habitants sont indigents et pacifiques comme les
+papes actuels. En regardant en bas du haut des terrasses de l'enceinte
+quirinale, on aperçoit dans une rue étroite des femmes qui travaillent
+aux différents étages de leurs fenêtres: les unes brodent, les autres
+peignent dans le silence de ce quartier retiré. Les cellules des
+cardinaux du dernier conclave ne m'intéressent pas du tout. Lorsqu'on
+bâtissait Saint-Pierre, que l'on commandait des chefs-d'&oelig;uvre à
+Raphaël, qu'en même temps les rois venaient baiser la mule du pontife,
+il y avait quelque chose digne d'attention dans la papauté temporelle.
+Je verrais volontiers la loge d'un Grégoire VII, d'un Sixte-Quint, comme
+je chercherais la fosse aux lions dans Babylone; mais des trous noirs,
+délaissés d'une obscure compagnie de septuagénaires, ne me représentent
+que ces <i>columbaria</i> de l'ancienne Rome, vide aujourd'hui de leur
+poussière et d'où s'est envolée une famille de morts.</p>
+
+<p>Je passe donc rapidement ces cellules déjà à moitié abattues pour me
+promener dans les salles du palais: là, tout me parle d'un
+événement<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168" title="Lien vers la note 168"><span class="smaller">[168]</span></a> dont on ne retrouve la trace qu'en remontant jusqu'à
+Sciarra Colonna, Nogaret et Boniface VIII.</p>
+
+<p>Mon premier et mon dernier voyage de Rome se rattachent par les
+souvenirs de Pie VII, dont j'ai raconté l'histoire en parlant de madame
+de Beaumont et de Bonaparte. Mes deux voyages sont deux pendentifs
+<span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> esquissés sous la voûte de mon monument. Ma fidélité à la
+mémoire de mes anciens amis doit donner confiance aux amis qui me
+restent: rien ne descend pour moi dans la tombe; tout ce que j'ai connu
+vit autour de moi: selon la doctrine indienne, la mort, en nous
+touchant, ne nous détruit pas; elle nous rend seulement invisibles.</p>
+
+<p class="p2 center smcap">À M. LE COMTE PORTALIS.</p>
+
+<p class="right">«Rome, le 7 mai 1829.</p>
+
+<p>«Monsieur le comte,</p>
+
+<p>«Je reçois enfin par MM. Desgranges et Franqueville votre dépêche n<sup>o</sup>
+25. Cette dépêche dure, rédigée par quelque commis mal élevé des
+affaires étrangères, n'était pas de celles que je devais attendre après
+les services que j'avais eu le bonheur de rendre au roi pendant le
+conclave, et surtout on aurait dû un peu se souvenir de la personne à
+qui on l'adressait. Pas un mot obligeant pour M. Bellocq, qui a obtenu
+de si rares documents; rien sur la demande que je faisais pour lui;
+d'inutiles commentaires sur la nomination du cardinal Albani, nomination
+faite dans le conclave et qu'ainsi personne n'a pu ni prévoir ni
+prévenir; nomination sur laquelle je n'ai cessé d'envoyer des
+éclaircissements. Dans ma dépêche n<sup>o</sup> 34, qui sans doute vous est
+parvenue à présent, je vous offre encore un moyen très simple de vous
+débarrasser de ce cardinal, s'il fait si grand'peur à la France, et ce
+moyen sera déjà à moitié exécuté lorsque vous recevrez cette <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span>
+lettre: demain je prends congé de Sa Sainteté; je remets l'ambassade à
+M. Bellocq, comme chargé d'affaires, d'après les instructions de votre
+dépêche n<sup>o</sup> 24, et je pars pour Paris.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur, etc.»</p>
+
+<p class="p2">Ce dernier billet est rude, et finit brusquement ma correspondance avec
+M. Portalis.</p>
+
+<p class="p2 center smcap">À MADAME RÉCAMIER.</p>
+
+<p class="right">«14 mai 1829.</p>
+
+<p>«Mon départ est fixé au 16. Des lettres de Vienne arrivées ce matin
+annoncent que M. de Laval a refusé le ministère des affaires étrangères;
+est-ce vrai? S'il tient à ce premier refus, qu'arrivera-t-il? Dieu le
+sait. J'espère que le tout sera décidé avant mon arrivée à Paris. Il me
+semble que nous sommes tombés en paralysie et que nous n'avons plus que
+la langue de libre.</p>
+
+<p>«Vous croyez que je m'entendrais avec M. de Laval; j'en doute. Je suis
+disposé à ne m'entendre avec personne. J'allais arriver dans les
+dispositions les plus pacifiques, et ces gens s'avisent de me chercher
+querelle. Tandis que j'ai eu des chances de ministère, il n'y avait pas
+assez d'éloges et de flatteries pour moi dans les dépêches; le jour où
+la place a été prise, ou censée prise, on m'annonce sèchement la
+nomination de M. de Laval dans la dépêche la plus rude et la plus bête à
+la fois. Mais, pour devenir si plat et si insolent d'une poste à
+l'autre, il <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> fallait un peu songer à qui on s'adressait, et M.
+Portalis en aura été averti par un mot de réponse que je lui ai envoyé
+ces jours derniers. Il est possible qu'il n'ait fait que signer sans
+lire, comme Carnot signait de confiance des centaines d'exécutions à
+mort.»</p>
+
+<p class="p2">L'ami du grand L'Hôpital, le chancelier Olivier, dans sa langue du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup>
+siècle, laquelle bravait l'honnêteté, compare les Français à des guenons
+qui grimpent au sommet des arbres et qui ne cessent d'aller en avant
+qu'elles ne soient parvenues à la plus haute branche, pour y montrer ce
+qu'elles doivent cacher. Ce qui s'est passé en France depuis 1789
+jusqu'à nos jours prouve la justesse de la similitude: chaque homme, en
+gravissant la vie, est aussi le singe du chancelier; on finit par
+exposer sans honte ses infirmités aux passants. Voilà qu'au bout de mes
+dépêches je suis saisi du désir de me vanter: les grands hommes qui
+pullulent à cette heure démontrent qu'il y a duperie à ne pas proclamer
+soi-même son immortalité.</p>
+
+<p>Avez-vous lu dans les archives des affaires étrangères les
+correspondances diplomatiques relatives aux événements les plus
+importants à l'époque de ces correspondances?&mdash;Non.</p>
+
+<p>Du moins vous avez lu les correspondances imprimées; vous connaissez les
+négociations de du Bellay, de d'Ossat, de Du Perron, du président
+Jeannin, les Mémoires d'État de Villeroy, les Économies royales de
+Sully; vous avez lu les Mémoires du cardinal de Richelieu, nombre de
+lettres de Mazarin, les pièces et les <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> documents relatifs au
+traité de Westphalie, de la paix de Munster? Vous connaissez les
+dépêches de Barillon sur les affaires d'Angleterre; les négociations
+pour la succession d'Espagne ne vous sont pas étrangères; le nom de
+madame des Ursins ne vous a pas échappé; le pacte de famille de M. de
+Choiseul est tombé sous vos yeux; vous n'ignorez pas Ximenès, Olivarès
+et Pombal, Hugues Grotius sur la liberté des mers, ses lettres aux deux
+Oxenstiern, les négociations du grand-pensionnaire de Witt avec Pierre
+Grotius, second fils de Hugues; enfin la collection des traités
+diplomatiques a peut-être attiré vos regards?&mdash;Non.</p>
+
+<p>Ainsi, vous n'avez rien lu de ces sempiternelles élucubrations? Eh bien!
+lisez-les; quand cela sera fait, passez ma guerre d'Espagne dont le
+succès vous importune, bien qu'elle soit mon premier titre à mon
+classement d'homme d'État; prenez mes dépêches de Prusse, d'Angleterre
+et de Rome, placez-les auprès des autres dépêches que je vous indique:
+la main sur la conscience, dites alors quelles sont celles qui vous ont
+le plus ennuyé; dites si mon travail et celui de mes prédécesseurs n'est
+pas tout semblable; si l'entente des petites choses et du <i>positif</i>
+n'est pas aussi manifeste de mon côté que du côté des ministres passés
+et des défunts ambassadeurs?</p>
+
+<p>D'abord vous remarquerez que j'ai l'&oelig;il à tout; que je m'occupe de
+Reschid-Pacha<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169" title="Lien vers la note 169"><span class="smaller">[169]</span></a> et de M. de Blacas; que je défends contre tout venant
+mes privilèges et <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> mes droits d'ambassadeur à Rome; que je suis
+cauteleux, faux (éminente qualité!), fin jusque-là que M. de Funchal,
+dans une position équivoque, m'ayant écrit, je ne lui réponds point;
+mais que je vais le voir par une politesse astucieuse, afin qu'il ne
+puisse montrer une ligne de moi et néanmoins qu'il soit satisfait. Pas
+un mot imprudent à reprendre dans mes conversations avec les cardinaux
+Bernetti et Albani, les deux secrétaires d'État; rien ne m'échappe; je
+descends aux plus petits détails; je rétablis la comptabilité dans les
+affaires des Français à Rome, d'une manière telle qu'elle subsiste
+encore sur les bases que je lui ai données. D'un regard d'aigle,
+j'aperçois que le traité de la Trinité du Mont, entre le Saint-Siège et
+les ambassadeurs Laval et Blacas, est abusif, et qu'aucune des deux
+parties n'avait eu le droit de le faire. De là, montant plus haut et
+arrivant à la grande diplomatie, je prends sur moi de donner l'exclusion
+à un cardinal, parce qu'un ministre des affaires étrangères me laissait
+sans instructions et m'exposait à voir nommer pour pape une créature de
+l'Autriche. Je me procure le journal secret du conclave: chose qu'aucun
+ambassadeur n'avait jamais pu obtenir; j'envoie jour par jour la liste
+nominative des scrutins. Je ne néglige point la famille de Bonaparte; je
+ne désespère pas d'amener, par de bons traitements, le cardinal Fesch à
+donner sa démission d'archevêque de Lyon. Si un <i>carbonaro</i> remue, je le
+sais, et je juge du plus ou du moins de vérité de la conspiration; si un
+abbé intrigue, je le sais, et je déjoue les plans que l'on avait formés
+pour éloigner les cardinaux de l'ambassadeur de France. Enfin je
+découvre qu'un secret important <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> a été déposé par le cardinal
+Latil dans le sein du grand pénitencier. Êtes-vous content? Est-ce là un
+homme qui sait son métier? Eh bien! voyez-vous, je brochais cette
+besogne diplomatique comme le premier ambassadeur venu, sans qu'il m'en
+coûtât une idée, de même qu'un niais de paysan de Basse-Normandie fait
+des chausses en gardant ses moutons: mes moutons à moi étaient mes
+songes.</p>
+
+<p>Voici maintenant un autre point de vue: si l'on compare mes lettres
+officielles aux lettres officielles de mes prédécesseurs, on s'apercevra
+que, dans les miennes, les affaires générales sont traitées autant que
+les affaires privées; que je suis entraîné par le caractère des idées de
+mon siècle dans une région plus élevée de l'esprit humain. Cela se peut
+observer surtout dans la dépêche où je parle à M. Portalis de l'état de
+l'Italie, où je montre la méprise des cabinets qui regardent comme des
+conspirations particulières ce qui n'est que le développement de la
+civilisation. Le <i>Mémoire sur la guerre de l'Orient</i> expose aussi des
+vérités d'un ordre politique qui sortent des voies communes. J'ai causé
+avec deux papes d'autre chose que des intrigues de cabinet; je les ai
+obligés de parler avec moi de religion, de liberté, des destinées
+futures du monde. Mon discours prononcé au guichet du conclave a le même
+caractère. C'est à des vieillards que j'ai osé dire d'avancer, et de
+replacer la religion à la tête de la marche de la société.</p>
+
+<p>Lecteurs, attendez que j'aie terminé mes vanteries pour arriver ensuite
+au but, à la manière du philosophe Platon faisant sa randonnée autour de
+son idée. Je suis devenu le vieux Sidrac, l'âge m'allonge le
+chemin<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170" title="Lien vers la note 170"><span class="smaller">[170]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> Je poursuis: je serai long encore. Plusieurs
+écrivains de nos jours ont la manie de dédaigner leur talent littéraire
+pour suivre leur talent politique, l'estimant fort au-dessus du premier.
+Grâce à Dieu, l'instinct contraire me domine, je fais peu de cas de la
+politique, par la raison même que j'ai été heureux à ce lansquenet. Pour
+être un homme supérieur en affaires, il n'est pas question d'acquérir
+des qualités, il ne s'agit que d'en perdre. Je me reconnais effrontément
+l'aptitude aux choses positives, sans me faire la moindre illusion sur
+l'obstacle qui s'oppose en moi à ma réussite complète. Cet obstacle ne
+vient pas de la muse; il naît de mon indifférence de tout. Avec ce
+défaut, il est impossible d'arriver à rien d'achevé dans la vie
+pratique.</p>
+
+<p>L'indifférence, j'en conviens, est une qualité des hommes d'État, mais
+des hommes d'État sans conscience. Il faut savoir regarder d'un &oelig;il
+sec tout événement, avaler des couleuvres comme de la malvoisie, mettre
+au néant, à l'égard des autres, morale, justice, souffrance, pourvu
+qu'au milieu des révolutions on sache trouver sa fortune particulière.
+Car à ces esprits transcendants l'accident, bon ou mauvais, est obligé
+de rapporter quelque chose; il doit financer à raison d'un trône, d'un
+cercueil, d'un serment, d'un outrage; le tarif est marqué par les
+Mionnet des catastrophes et des affronts: je ne suis pas connaisseur en
+cette numismatique<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171" title="Lien vers la note 171"><span class="smaller">[171]</span></a>. Malheureusement mon insouciance <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> est
+double; je ne sais pas plus échauffé pour ma personne que pour le fait.
+Le mépris du monde venait à saint Paul ermite de sa foi religieuse; le
+dédain de la société me vient de mon incrédulité politique. Cette
+incrédulité me porterait haut dans une sphère d'action, si, plus
+soigneux de mon sot individu, je savais en même temps l'humilier et le
+vêtir. J'ai beau faire, je reste un benêt d'honnête homme, naïvement
+hébété et tout nu, ne sachant ni ramper, ni prendre.</p>
+
+<p>D'Andilly<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172" title="Lien vers la note 172"><span class="smaller">[172]</span></a>, parlant de lui, semble avoir peint un côté de mon
+caractère: «Je n'ai jamais eu aucune ambition, dit-il, parce que j'en
+avais trop, ne pouvant souffrir cette dépendance qui resserre dans des
+bornes si étroites les effets de l'inclination que Dieu m'a donnée pour
+des choses grandes, glorieuses à l'État et qui peuvent procurer la
+félicité des peuples, sans qu'il m'ait été possible d'envisager en tout
+cela mes intérêts particuliers. Je n'étais propre que pour un roi qui
+aurait régné par lui-même et qui n'aurait eu d'autre désir que de rendre
+sa gloire immortelle.» Dans ce cas, je n'étais pas propre aux rois du
+jour.</p>
+
+<p>Maintenant que je vous ai conduit par la main dans les plus secrets
+détours de mes mérites, que je vous <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> ai fait sentir tout ce
+qu'il y a de rare dans mes dépêches, comme un de mes confrères de
+l'Institut qui chante incessamment sa renommée et qui enseigne aux
+hommes à l'admirer, maintenant je vous dirai où j'en veux venir par mes
+vanteries: en montrant ce qu'ils peuvent faire dans les emplois, je veux
+défendre les gens de lettres contre les gens de diplomatie, de comptoir
+et de bureaux.</p>
+
+<p>Il ne faut pas que ceux-ci s'avisent de se croire au-dessus d'hommes
+dont le plus petit les surpasse de toute la tête; quand on sait tant de
+choses, comme messieurs les positifs, on devrait au moins ne pas dire
+des âneries. Vous parlez de <i>faits</i>, reconnaissez donc les <i>faits</i>: la
+plupart des grands écrivains de l'antiquité, du moyen âge, de
+l'Angleterre moderne, ont été de grands hommes d'État, quand ils ont
+daigné descendre jusqu'aux affaires. «Je ne voulus pas leur donner à
+entendre, dit Alfieri refusant une ambassade, que leur diplomatie et
+leurs dépêches me paraissaient et étaient certainement pour moi moins
+importantes que mes tragédies ou même celles des autres: mais il est
+impossible de ramener cette espèce de gens-là: ils ne peuvent et ne
+doivent pas se convertir.»</p>
+
+<p>Qui fut jamais plus littéraire en France que L'Hôpital, survivancier
+d'Horace<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173" title="Lien vers la note 173"><span class="smaller">[173]</span></a>, que d'Ossat, cet habile <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> ambassadeur, que
+Richelieu, cette forte tête, lequel, non content de dicter des <i>traités
+de controverse</i>, de rédiger des <i>mémoires</i> et des <i>histoires</i>, inventait
+incessamment des sujets dramatiques, rimaillait avec Malleville et
+Boisrobert, accouchait, à la sueur de son front, de l'Académie et de <i>la
+Grande Pastorale</i>? Est-ce parce qu'il était méchant écrivain qu'il fut
+grand ministre? Mais la question n'est pas du plus ou du moins de
+talent; elle est de la passion de l'encre et du papier: or jamais M. de
+l'Empyrée<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174" title="Lien vers la note 174"><span class="smaller">[174]</span></a> ne montra plus d'ardeur, ne fit plus de frais que le
+cardinal pour ravir la palme du Parnasse, jusque-là que la mise en scène
+de sa <i>tragi-comédie</i> de <i>Mirame</i> lui coûta deux cent mille écus! Si
+dans un personnage à la fois politique et littéraire la médiocrité du
+poète fait la supériorité de l'homme d'État, il faudrait en conclure que
+la faiblesse de l'homme d'État résulterait de la force du poète:
+cependant le génie des lettres a-t-il détruit le génie politique de
+Solon, élégiaque égal à Simonide, de Périclès dérobant aux Muses
+l'éloquence avec laquelle il subjuguait les Athéniens; de Thucydide et
+de Démosthène, qui portèrent si haut la gloire de l'écrivain et de
+l'orateur, tout en consacrant leurs jours à la guerre et à la place
+publique? A-t-il détruit le génie de Xénophon, qui opérait la retraite
+des dix-mille, tout en rêvant la <i>Cyropédie</i>; des deux Scipions, l'un
+<span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> l'ami de Lélius, l'autre associé à la renommée de Térence: de
+Cicéron, roi des lettres comme il était père de la patrie; de César
+enfin, auteur d'ouvrages de grammaire, d'astronomie, de religion, de
+littérature, de César, rival d'Archiloque dans la satire, de Sophocle
+dans la tragédie, de Démosthène dans l'éloquence, et dont les
+<i>Commentaires</i> sont le désespoir des historiens?</p>
+
+<p>Nonobstant ces exemples et mille autres, le talent littéraire, bien
+évidemment le premier de tous parce qu'il n'exclut aucune autre faculté,
+sera toujours dans ce pays un obstacle au succès politique: à quoi bon
+en effet une haute intelligence? cela ne sert à quoi que ce soit. Les
+sots de France, espèce particulière et toute nationale, n'accordent rien
+aux Grotius, aux Frédéric, aux Bacon, aux Thomas Morus, aux Spencer, aux
+Falkland, aux Clarendon, aux Bolingbroke, aux Burke et aux Canning de
+France.</p>
+
+<p>Jamais notre vanité ne reconnaîtra à un homme, même de génie, des
+aptitudes, et la faculté de faire aussi bien qu'un esprit commun des
+choses communes. Si vous dépassez d'une ligne les conceptions vulgaires,
+mille imbéciles s'écrient: «Vous vous perdez dans les nues», ravis
+qu'ils se sentent d'habiter en bas, où ils s'entêtent à penser. Ces
+pauvres envieux, en raison de leur secrète misère, se rebiffent contre
+le mérite; ils renvoient avec compassion Virgile, Racine, Lamartine à
+leurs vers. Mais, superbes sires, à quoi faut-il vous renvoyer? à
+l'oubli: il vous attend à vingt pas de votre logis, tandis que vingt
+vers de ces poètes les porteront à la dernière postérité.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> La première invasion des Français, à Rome, sous le Directoire,
+fut infâme et spoliatrice; la seconde, sous l'Empire, fut inique: mais,
+une fois accomplie, l'ordre régna.</p>
+
+<p>La République demanda à Rome, pour un armistice, vingt-deux millions,
+l'occupation de la citadelle d'Ancône, cent tableaux et statues, cent
+manuscrits au choix des commissaires français. On voulait surtout avoir
+le buste de <i>Brutus</i> et celui de <i>Marc-Aurèle</i>: tant de gens en France
+s'appelaient alors <i>Brutus</i>! il était tout simple qu'ils désirassent
+posséder la pieuse image de leur père putatif; mais Marc-Aurèle, de qui
+était-il parent? Attila, pour s'éloigner de Rome, ne demanda qu'un
+certain nombre de livres de poivre et de soie: de notre temps, elle
+s'est un moment rachetée avec des tableaux. De grands artistes, souvent
+négligés et malheureux, ont laissé leurs chefs-d'&oelig;uvre pour servir de
+rançon aux ingrates cités qui les avaient méconnus.</p>
+
+<p>Les Français de l'Empire eurent à réparer les ravages qu'avaient faits à
+Rome les Français de la République; ils devaient aussi une expiation à
+ce sac de Rome accompli par une armée que conduisait un prince
+français<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175" title="Lien vers la note 175"><span class="smaller">[175]</span></a>: c'était à Bonaparte qu'il convenait de mettre de l'ordre
+dans des ruines qu'un autre Bonaparte avait vu croître et dont il a
+décrit la bouleversement<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176" title="Lien vers la note 176"><span class="smaller">[176]</span></a>. Le plan que suivit l'administration
+française <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> pour le déblaiement du Forum fut celui que Raphaël
+avait proposé à Léon X: elle fit sortir de terre les trois colonnes du
+temple de Jupiter tonnant; elle mit à nu le portique du temple de la
+Concorde; elle découvrit le pavé de la voie sacrée; elle fit disparaître
+les constructions nouvelles dont le temple de la Paix était encombré;
+elle enleva les terres qui recouvraient l'emmarchement du Colisée, vida
+l'intérieur de l'arène, et fit reparaître sept ou huit salles des bains
+de Titus.</p>
+
+<p>Ailleurs, le Forum de Trajan fut exploré; on répara le Panthéon, les
+Thermes de Dioclétien, le temple de la Pudicité patricienne. Des fonds
+furent assignés pour entretenir, hors de Rome, les murs de Faléries et
+le tombeau de Cecilia Metella.</p>
+
+<p>Les travaux d'entretien pour les édifices modernes furent également
+suivis: Saint-Paul-hors-des-Murs, qui n'existe plus, vit restaurer sa
+toiture; Sainte-Agnès, San-Martino-ai-Monti, furent défendus contre le
+temps. On refit une partie des combles et des pavés de Saint-Pierre; des
+paratonnerres mirent à l'abri de la foudre le dôme de Michel-Ange. On
+marqua l'emplacement de deux cimetières à l'est et à l'ouest de la
+ville, et celui de l'est, près du couvent de Saint-Laurent, fut terminé.</p>
+
+<p>Le Quirinal revêtit son indigence extérieure du luxe des porphyres et
+des marbres romains: désigné pour le palais impérial, Bonaparte, avant
+de l'habiter, voulut y faire disparaître les traces de l'enlèvement du
+pontife, captif à Fontainebleau. On se proposait d'abattre la partie de
+la ville située entre le Capitole et Monte-Cavallo, afin que le
+triomphateur montât par une immense avenue à sa demeure césarienne: les
+<span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> événements firent évanouir ces songes gigantesques en
+détruisant d'énormes réalités.</p>
+
+<p>Dans les projets arrêtés était celui de construire une suite de quais
+depuis <i>Ripetta</i> jusqu'à <i>Ripa grande</i>: ces quais auraient été plantés;
+les quatre flots de maisons entre le château Saint-Ange et la place
+Rusticucci étaient achetés en partie et auraient été démolis. Une large
+allée eût été ainsi ouverte sur la place Saint-Pierre, qu'on eût aperçue
+du pied du château Saint-Ange.</p>
+
+<p>Les Français font partout des promenades: j'ai vu au Caire un grand
+carré qu'ils avaient planté de palmiers et environné de cafés, lesquels
+portaient des noms empruntés aux cafés de Paris: à Rome, mes
+compatriotes ont créé le Pincio; on y monte par une rampe. En descendant
+cette rampe, je vis, l'autre jour, passer une voiture dans laquelle
+était une femme encore de quelque jeunesse: à ses cheveux blonds, au
+galbe mal ébauché de sa taille, à l'inélégance de sa beauté, je l'ai
+prise pour une grasse et blanche étrangère de la Westphalie; c'était
+madame Guiccioli: rien ne s'arrangeait moins avec le souvenir de lord
+Byron. Qu'importe? la fille de Ravenne (dont au reste le poète était las
+lorsqu'il prit le parti de mourir) n'en ira pas moins, conduite par la
+Muse, se placer dans l'Élysée en augmentant les divinités de la tombe.</p>
+
+<p>La partie occidentale de la place du Peuple devait être plantée dans
+l'espace qu'occupent des chantiers et des magasins; on eût aperçu, de
+l'extrémité du cours, le Capitole, le Vatican et Saint-Pierre au delà
+des quais du Tibre, c'est-à-dire Rome antique et Rome moderne.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> Enfin, un bois, création des Français, s'élève aujourd'hui à
+l'orient du Colisée; on n'y rencontre jamais personne: quoiqu'il ait
+grandi, il a l'air d'une broussaille croissant au pied d'une haute
+ruine.</p>
+
+<p>Pline le jeune écrivait à Maxime:</p>
+
+<p>«On vous envoie dans la Grèce, où la politesse, les lettres,
+l'agriculture même, ont pris naissance. Respectez les dieux leurs
+fondateurs, la présence de ces dieux; respectez l'ancienne gloire de
+cette nation, et la vieillesse, sacrée dans les villes comme elle est
+vénérable dans les hommes; faites honneur à leurs antiquités, à leurs
+exploits fameux, à leurs fables même. N'entreprenez rien sur la dignité,
+sur la liberté, ni même sur la vanité de personne. Ayez continuellement
+devant les yeux que nous avons puisé notre droit dans ce pays; que nous
+n'avons pas imposé des lois à ce peuple après l'avoir vaincu, mais qu'il
+nous a donné les siennes après l'en avoir prié. C'est à Athènes, c'est à
+Lacédémone que vous devez commander; il y aurait de l'inhumanité, de la
+cruauté, de la barbarie, à leur ôter l'ombre et le nom de liberté qui
+leur restent.»</p>
+
+<p>Lorsque Pline écrivait ces nobles et touchantes paroles à Maxime,
+savait-il qu'il rédigeait des instructions pour des peuples alors
+barbares, qui viendraient un jour dominer sur les ruines de Rome?</p>
+
+<p class="p2">Je vais bientôt quitter Rome, et j'espère y revenir. Je l'aime de
+nouveau passionnément, cette Rome si triste et si belle: j'aurai un
+panorama au Capitole, où le ministre de Prusse me cédera le petit palais
+Caffarelli<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177" title="Lien vers la note 177"><span class="smaller">[177]</span></a>; <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> à Saint-Onuphre je me suis ménagé une autre
+retraite. En attendant mon départ et mon retour, je ne cesse d'errer
+dans la campagne; il n'y a pas de petit chemin, entre deux haies que je
+ne connaisse mieux que les sentiers de Combourg. Du haut du mont Marius
+et des collines environnantes, je découvre l'horizon de la mer vers
+Ostie; je me repose sous les légers et croulants portiques de la villa
+Madama. Dans ces architectures changées en fermes je ne trouve souvent
+qu'une jeune fille sauvage, effarouchée et grimpante comme ses chèvres.
+Quand je sors par la <i>Porta Pia</i>, je vais au pont <i>Lamentano</i> sur le
+Teverone; j'admire, en passant à Sainte-Agnès, une tête de Christ par
+Michel-Ange, qui garde le couvent presque abandonné. Les
+chefs-d'&oelig;uvre des grands maîtres ainsi semés dans le désert
+remplissent l'âme d'une mélancolie profonde. Je me désole qu'on ait
+réuni les tableaux de Rome dans un musée; j'aurais bien plus de plaisir
+par les pentes du Janicule, sous la chute de l'<i>Aqua Paola</i>, au travers
+de la rue solitaire <i>delle Fornaci</i>, à chercher <i>la Transfiguration</i>
+dans le monastère des Récollets de Saint-Pierre <i>in <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> Montorio</i>.
+Lorsqu'on regarde la place qu'occupait, sur le maître-autel de l'église,
+l'ornement des funérailles de Raphaël, on a le c&oelig;ur saisi et
+attristé.</p>
+
+<p>Au delà du pont <i>Lamentano</i>, des pâturages jaunis s'étendent à gauche
+jusqu'au Tibre; la rivière qui baignait les jardins d'Horace y coule
+inconnue. En suivant la grande route, vous trouvez le pavé de l'ancienne
+voie Tiburtine. J'y ai vu cette année arriver la première hirondelle.</p>
+
+<p>J'herborise au tombeau de Cecilia Metella: le réséda ondé et l'anémone
+apennine font un doux effet sur la blancheur de la ruine et du sol. Par
+la route d'Ostie, je me rends à Saint-Paul, dernièrement la proie d'un
+incendie; je me repose sur quelque porphyre calciné, et je regarde les
+ouvriers qui rebâtissent en silence une nouvelle église; on m'en avait
+montré quelque colonne déjà ébauchée à la descente du Simplon: toute
+l'histoire du christianisme dans l'Occident commence à
+<i>Saint-Paul-hors-des-Murs</i>.</p>
+
+<p>En France, lorsque nous élevons quelque bicoque, nous faisons un tapage
+effroyable; force machines, multitude d'hommes et de cris; en Italie, on
+entreprend des choses immenses presque sans se remuer. Le pape fait dans
+ce moment même refaire la partie tombée du Colisée; une demi-douzaine de
+goujats sans échafaudage redressent le colosse sur les épaules duquel
+mourut une nation changée en ouvriers esclaves. Près de Vérone, je me
+suis souvent arrêté pour regarder un curé qui construisait seul un
+énorme clocher; sous lui le fermier de la cure était le maçon.</p>
+
+<p>J'achève souvent le tour des murs de Rome à pied; en parcourant ce
+chemin de ronde, je lis l'histoire de <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> la reine de l'univers
+païen et chrétien écrite dans les constructions, les architectures et
+les âges divers de ces murs.</p>
+
+<p>Je vais encore à la découverte de quelque villa délabrée en dedans des
+murs de Rome. Je visite Sainte-Marie-Majeure, Saint-Jean-de-Latran avec
+son obélisque, Sainte-Croix-de-Jérusalem avec ses fleurs; j'y entends
+chanter; je prie: j'aime à prier à genoux; mon c&oelig;ur est ainsi plus
+près de la poussière et du repos sans fin: je me rapproche de la tombe.</p>
+
+<p>Mes fouilles ne sont qu'une variété des mêmes plaisirs. Du plateau de
+quelque colline on aperçoit le dôme de Saint-Pierre. Que paye-t-on au
+propriétaire du lieu où sont enfouis des trésors? La valeur de l'herbe
+détruite par la fouille. Peut-être rendrai-je mon argile à la terre en
+échange de la statue qu'elle me donnera: nous ne ferons que troquer une
+image de l'homme contre une image de l'homme.</p>
+
+<p>On n'a point vu Rome quand on n'a point parcouru les rues de ses
+faubourgs mêlées d'espaces vides, de jardins pleins de ruines, d'enclos
+plantés d'arbres et de vignes, de cloîtres où s'élèvent des palmiers et
+des cyprès, les uns ressemblant à des femmes de l'Orient, les autres à
+des religieuses en deuil. On voit sortir de ces débris de grandes
+Romaines, pauvres et belles, qui vont acheter des fruits ou puiser de
+l'eau aux cascades versées par les aqueducs des empereurs et des papes.
+Pour apercevoir les m&oelig;urs dans leur naïveté, je fais semblant de
+chercher un appartement à louer; je frappe à la porte d'une maison
+retirée; on me répond: <i>Favorisca.</i> J'entre: je trouve, dans des
+chambres nues, ou un ouvrier exerçant son métier, ou une <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span>
+<i>zitella</i> fière, tricotant ses laines, un chat sur ses genoux, et me
+regardant errer à l'aventure sans se lever.</p>
+
+<p>Quand le temps est mauvais, je me retire dans Saint-Pierre ou bien je
+m'égare dans les musées de ce Vatican aux onze mille chambres et aux
+dix-huit mille fenêtres (Juste-Lipse). Quelles solitudes de
+chefs-d'&oelig;uvre! On y arrive par une galerie dans les murs de laquelle
+sont incrustées des épitaphes et d'anciennes inscriptions: la mort
+semble née à Rome.</p>
+
+<p>Il y a dans cette ville plus de tombeaux que de morts. Je m'imagine que
+les décédés, quand ils se sentent trop échauffés dans leur couche de
+marbre, se glissent dans une autre restée vide, comme on transporte un
+malade d'un lit dans un autre lit. On croirait entendre les squelettes
+passer durant la nuit de cercueil en cercueil.</p>
+
+<p>La première fois que j'ai vu Rome, c'était à la fin de juin: la saison
+des chaleurs augmente le délaisser de la cité; l'étranger fuit, les
+habitants du pays se renferment chez eux; on ne rencontre pendant le
+jour personne dans les rues. Le soleil darde ses rayons sur le Colisée,
+où pendent des herbes immobiles, où rien ne remue que les lézards. La
+terre est nue; le ciel sans nuages paraît encore plus désert que la
+terre. Mais bientôt la nuit fait sortir les habitants de leurs palais et
+les étoiles du firmament; la terre et le ciel se repeuplent; Rome
+ressuscite; cette vie recommencée en silence dans les ténèbres, autour
+des tombeaux, a l'air de la vie et de la promenade des ombres qui
+redescendent à l'Érèbe aux approches du jour.</p>
+
+<p>Hier j'ai vagué au clair de lune dans la campagne entre la porte
+Angélique et le mont Marius. On entendait <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> un rossignol dans un
+étroit vallon balustré de cannes. Je n'ai retrouvé que là cette
+tristesse mélodieuse dont parlent les poètes anciens, à propos de
+l'oiseau du printemps. Le long sifflement que chacun connaît, et qui
+précède les brillantes batteries du musicien ailé, n'était pas perçant
+comme celui de nos rossignols; il avait quelque chose de voilé comme le
+sifflement du bouvreuil de nos bois. Toutes ses notes étaient baissées
+d'un demi-ton; sa romance à refrain était transposée du majeur au
+mineur; il chantait à demi-voix; il avait l'air de vouloir charmer le
+sommeil des morts et non de les réveiller. Dans ces parcours incultes,
+la Lydie d'Horace, la Délie de Tibulle, la Corinne d'Ovide, avaient
+passé; il n'y restait que la Philomèle de Virgile. Cet hymne d'amour
+était puissant dans ce lieu et à cette heure; il donnait je ne sais
+quelle passion d'une seconde vie: selon Socrate, l'amour est le désir de
+renaître par l'entremise de la beauté; c'était ce désir que faisait
+sentir à un jeune homme une jeune fille grecque en lui disant: «S'il ne
+me restait que le fil de mon collier de perles, je le partagerais avec
+toi.»</p>
+
+<p>Si j'ai le bonheur de finir mes jours ici, je me suis arrangé pour avoir
+à Saint-Onuphre un réduit joignant la chambre où le Tasse expira. Aux
+moments perdus de mon ambassade, à la fenêtre de ma cellule, je
+continuerai mes <i>Mémoires</i>. Dans un des plus beaux sites de la terre,
+parmi les orangers et les chênes verts, Rome entière sous mes yeux,
+chaque matin, en me mettant à l'ouvrage, entre le lit de mort et la
+tombe du poète, j'invoquerai le génie de la gloire et du malheur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> Dans les premiers jours de mon arrivée à Rome, lorsque j'errais
+ainsi à l'aventure, je rencontrai entre les bains de Titus et le Colisée
+une pension de jeunes garçons. Un maître à chapeau rabattu, à robe
+traînante et déchirée, ressemblant à un pauvre frère de la Doctrine
+chrétienne, les conduisait. Passant près de lui, je le regarde, je lui
+trouve un faux air de mon neveu Christian de Chateaubriand, mais je
+n'osais en croire mes yeux. Il me regarde à son tour, et, sans montrer
+aucune surprise, il me dit: «Mon oncle!» Je me précipite tout ému et je
+le serre dans mes bras. D'un geste de la main il arrête derrière lui son
+troupeau obéissant et silencieux. Christian était à la fois pâle et
+noirci, miné par la fièvre et brûlé par le soleil. Il m'apprit qu'il
+était chargé de la préfecture des études au collège des Jésuites, alors
+en vacances à Tivoli. Il avait presque oublié sa langue, il s'énonçait
+difficilement en français, ne parlant et n'enseignant qu'en italien. Je
+contemplais, les yeux pleins de larmes, ce fils de mon frère devenu
+étranger, vêtu d'une souquenille noire, poudreuse, maître d'école à
+Rome, et couvrant d'un feutre de cénobite son noble front qui portait si
+bien le casque<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178" title="Lien vers la note 178"><span class="smaller">[178]</span></a>.</p>
+
+<p>J'avais vu naître Christian; quelques jours avant mon émigration,
+j'assistai à son baptême. Son père, son grand-père le président de
+Rosambo, et son bisaïeul M. de Malesherbes, étaient présents. Celui-ci
+le tint sur les fonts et lui donna son nom, <i>Christian</i>. L'église
+Saint-Laurent était déserte et déjà à demi <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> dévastée. La
+nourrice et moi nous reprîmes l'enfant des mains du curé.</p>
+
+<p class="poem25">
+ Io piangendo ti presi, e in breve cesta<br>
+ Fuor ti portai. <span class="add4em smcap">(Tasso.)</span></p>
+
+<p>Le nouveau-né fut reporté à sa mère, placé sur son lit, où cette mère et
+sa grand'mère, madame de Rosambo, le reçurent avec des pleurs de joie.
+Deux ans après, le père, le grand-père, le bisaïeul, la mère et la
+grand'mère avaient péri sur l'échafaud, et moi, témoin du baptême,
+j'errais exilé. Tels étaient les souvenirs que l'apparition subite de
+mon neveu fit revivre dans ma mémoire au milieu des ruines de Rome.
+Christian a déjà passé orphelin la moitié de sa vie; il a voué l'autre
+moitié aux autels: foyers toujours ouverts du père commun des hommes.</p>
+
+<p>Christian avait pour Louis, son digne frère, une amitié ardente et
+jalouse: lorsque Louis se fut marié, Christian partit pour l'Italie; il
+y connut le duc de Rohan-Chabot, et il y rencontra madame Récamier:
+comme son oncle, il est revenu habiter Rome, lui dans un cloître, moi
+dans un palais. Il entra en religion pour rendre à son frère une fortune
+qu'il ne croyait pas posséder légitimement par les nouvelles lois: ainsi
+Malhesherbes est maintenant, avec Combourg, à Louis.</p>
+
+<p>Après notre rencontre inattendue au pied du Colisée, Christian,
+accompagné d'un frère jésuite, me vint voir à l'ambassade: il avait le
+maintien triste et l'air sérieux; jadis il riait toujours. Je lui
+demandai s'il était heureux; il me répondit: «J'ai souffert longtemps;
+<span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> maintenant mon sacrifice est fait et je me trouve bien.»</p>
+
+<p>Christian a hérité du caractère de fer de son aïeul paternel, M. de
+Chateaubriand mon père, et des vertus morales de son bisaïeul maternel,
+M. de Malesherbes. Ses sentiments sont renfermés, bien qu'il les montre,
+sans égard aux préjugés de la foule, quand il s'agit de ses devoirs:
+dragon dans la garde, en descendant de cheval il allait à la sainte
+Table; on ne s'en moquait point, car sa bravoure et sa bienfaisance
+étaient l'admiration de ses camarades. On a découvert, depuis qu'il a
+renoncé au service, qu'il secourait secrètement un nombre considérable
+d'officiers et de soldats; il a encore des pensionnaires dans les
+greniers de Paris, et Louis acquitte les dettes fraternelles. Un jour,
+en France, je m'enquérais de Christian s'il se marierait: «Si je me
+mariais, répondit-il, j'épouserais une de mes petites parentes, la plus
+pauvre.»</p>
+
+<p>Christian passe les nuits à prier; il se livre à des austérités dont ses
+supérieurs sont effrayés: une plaie qui s'était formée à l'une de ses
+jambes lui était venue de sa persévérance à se tenir à genoux des heures
+entières; jamais l'innocence ne s'est livrée à tant de repentir.</p>
+
+<p>Christian n'est point un homme de ce siècle: il me rappelle ces ducs et
+ces comtes de la cour de Charlemagne, qui, après avoir combattu contre
+les Sarrasins, fondaient des couvents sur les sites déserts de Gellone
+ou de Madavalle, et s'y faisaient moines. Je le regarde comme un saint:
+je l'invoquerais volontiers. Je suis persuadé que ses bonnes &oelig;uvres,
+unies à celles de ma mère et de ma s&oelig;ur Julie, m'obtiendraient
+<span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> grâce auprès du souverain Juge. J'ai aussi du penchant au
+cloître; mais, mon heure étant venue, c'est à la Portioncule, sous la
+protection de mon patron, appelé <i>François</i> parce qu'il parlait
+français, que j'irais demander une solitude.</p>
+
+<p>Je veux traîner seul mes sandales; je ne souffrirais pour rien au monde
+qu'il y eût deux têtes dans mon froc.</p>
+
+<p>«Jeune encore, dit le Dante, le soleil d'Assise épousa une femme à qui,
+comme à la mort, personne n'ouvre la porte du plaisir: cette femme,
+veuve de son premier mari depuis plus de onze cents ans, avait langui
+obscure et méprisée: en vain elle était montée avec le Christ sur la
+Croix. Quels sont les amants que te désignent ici mes paroles
+mystérieuses? <span class="smcap">François</span> et la <span class="smcap">Pauvreté</span>: <i>Francesco e Povertà.</i>
+(<i>Paradiso</i>, cant. xi.)</p>
+
+<p class="p2 center smcap">À MADAME RÉCAMIER.</p>
+
+<p class="right">«Rome, 16 mai 1829.</p>
+
+<p>«Cette lettre partira de Rome quelques heures après moi, et arrivera
+quelques heures avant moi à Paris. Elle va clore cette correspondance
+qui n'a pas manqué un seul courrier, et qui doit former un volume entre
+vos mains. J'éprouve un mélange de joie et de tristesse que je ne puis
+vous dire; pendant trois ou quatre mois, je me suis assez déplu à Rome;
+maintenant j'ai repris à ces nobles ruines, à cette solitude si
+profonde, si paisible et pourtant si pleine d'intérêt et de souvenir.
+Peut-être aussi le <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> succès inespéré que j'ai obtenu ici m'a
+attaché: je suis arrivé au milieu de toutes les préventions suscitées
+contre moi, et j'ai tout vaincu; on paraît me regretter. Que vais-je
+retrouver en France? du bruit au lieu de silence, de l'agitation au lieu
+de repos, de la déraison, des ambitions, des combats de place et de
+vanité. Le système politique que j'ai adopté est tel que personne n'en
+voudrait peut-être, et que d'ailleurs on ne me mettrait pas à même de
+l'exécuter. Je me chargerais encore de donner une grande gloire à la
+France, comme j'ai contribué à lui obtenir une grande liberté; mais me
+ferait-on table rase? me dirait-on: «Soyez le maître, disposez de tout
+au péril de votre tête?» Non; on est si loin de me dire une pareille
+chose, que l'on prendrait tout le monde avant moi, et que l'on ne
+m'admettrait qu'après avoir essuyé les refus de toutes les médiocrités
+de la France, et qu'on croirait me faire une grande grâce en me
+reléguant dans un coin obscur. Je vais vous chercher; ambassadeur ou
+non, c'est à Rome que je voudrais mourir. En échange d'une petite vie,
+j'aurais du moins une grande sépulture jusqu'au jour où j'irai remplir
+mon cénotaphe dans le sable qui m'a vu naître. Adieu; j'ai déjà fait
+plusieurs lieues vers vous.»</p>
+
+<p class="p2">J'eus un grand plaisir à revoir mes amis<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179" title="Lien vers la note 179"><span class="smaller">[179]</span></a>: je ne rêvais qu'au
+bonheur de les emmener avec moi et de finir mes jours à Rome. J'écrivis
+pour mieux m'assurer <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> encore du petit palais Caffarelli que je
+projetais de louer sur le Capitole, et de la cellule que je postulais à
+Saint-Onuphre. J'achetai des chevaux anglais et je les fis partir pour
+les prairies d'Évandre. Je disais déjà adieu dans ma pensée à ma patrie
+avec une joie qui méritait d'être punie. Lorsqu'on a voyagé dans sa
+jeunesse et qu'on a passé beaucoup d'années hors de son pays, on s'est
+accoutumé à placer partout sa mort: en traversant les mers de la Grèce,
+il me semblait que tous ces monuments que j'apercevais sur les
+promontoires étaient des hôtelleries où mon lit était préparé.</p>
+
+<p>J'allai faire ma cour au roi à Saint-Cloud: il me demanda quand je
+retournais à Rome. Il était persuadé que j'avais un bon c&oelig;ur et une
+mauvaise tête. Le fait est que j'étais précisément l'inverse de ce que
+Charles X pensait de moi: j'avais très froide et très bonne tête, et le
+c&oelig;ur cahin-caha pour les trois quarts et demi du genre humain.</p>
+
+<p>Je trouvai le roi dans une fort mauvaise disposition à l'égard de son
+ministère: il le faisait attaquer par certains journaux royalistes, ou
+plutôt, lorsque les rédacteurs de ces feuilles allaient lui demander
+s'il ne les trouvait pas trop hostiles, il s'écriait: «Non, non,
+continuez.» Quand M. de Martignac avait parlé: «Eh bien, disait Charles
+X, avez-vous entendu la Pasta?» Les opinions libérales de M. Hyde de
+Neuville lui étaient antipathiques; il trouvait plus de complaisance
+dans M. Portalis le fédéré, qui portait sa cupidité sur son visage:
+c'est à M. Portalis que la France doit ses malheurs. Quand je le vis à
+Passy, je m'aperçus de ce que j'avais en partie deviné: le garde
+<span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> des sceaux, en faisant semblant de tenir <i>par intérim</i> le
+ministère des affaires étrangères, mourait d'envie de le conserver, bien
+qu'il se fut pourvu, à tout événement, de la place de président de la
+Cour de cassation. Le roi, quand il s'était agi de disposer des affaires
+étrangères, avait prononcé: «Je ne dis pas que Chateaubriand ne sera pas
+mon ministre; mais pas à présent.» Le prince de Laval avait refusé; M.
+de La Ferronnays ne se pouvait plus livrer à un travail suivi. Dans
+l'espoir que, de guerre lasse, le portefeuille lui resterait, M.
+Portalis ne faisait rien pour déterminer le roi.</p>
+
+<p>Plein de mes délices futures de Rome, je m'y laissai aller sans trop
+sonder l'avenir; il me convenait assez que M. Portalis gardât
+l'<i>intérim</i> à l'abri duquel ma position politique restait la même. Il ne
+me vint pas un seul instant dans l'idée que M. de Polignac pourrait être
+investi du pouvoir: son esprit borné, fixe et ardent, son nom fatal et
+impopulaire, son entêtement, ses opinions religieuses exaltées jusqu'au
+fanatisme, me paraissaient des causes d'une éternelle exclusion. Il
+avait, il est vrai, souffert pour le roi; mais il en était largement
+récompensé par l'amitié de son maître et par la haute ambassade de
+Londres que je lui avais donnée sous mon ministère, malgré l'opposition
+de M. de Villèle.</p>
+
+<p>De tous les ministres en place que je trouvai à Paris, excepté
+l'excellent M. Hyde de Neuville, pas un ne me plaisait: je sentais en
+eux une capacité implacable qui me laissait de l'inquiétude sur la durée
+de leur empire. M. de Martignac, d'un talent de parole agréable, avait
+une voix douce et épuisée comme celle <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> d'un homme à qui les
+femmes ont donné quelque chose de leur séduction et de leur faiblesse!
+Pythagore se souvenait d'avoir été une courtisane charmante nommée
+Alcée<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180" title="Lien vers la note 180"><span class="smaller">[180]</span></a>. L'ancien secrétaire d'ambassade de l'abbé Siéyès avait aussi
+une suffisance contenue, un esprit calme un peu jaloux. Je l'avais, en
+1823, envoyé en Espagne dans une position élevée et indépendante<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181" title="Lien vers la note 181"><span class="smaller">[181]</span></a>,
+mais il aurait voulu être ambassadeur. Il était choqué de n'avoir pas
+reçu un emploi qu'il croyait dû à son mérite.</p>
+
+<p>Mon goût ou mes déplaisances importaient peu. La <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> Chambre
+commit une faute en renversant un ministère qu'elle aurait dû conserver
+à tout prix<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182" title="Lien vers la note 182"><span class="smaller">[182]</span></a>. Ce ministère modéré servait de garde-fou à des abîmes;
+il était aisé de le jeter bas, car il ne tenait à rien et le roi lui
+était ennemi; raison de plus pour ne faire aucune chicane à ces hommes,
+pour leur donner une majorité à l'aide de laquelle ils se fussent
+maintenus et auraient fait place un jour, sans accident, à un ministère
+fort. En France, on ne sait rien attendre; on a horreur de tout ce qui a
+l'apparence du pouvoir, jusqu'à ce qu'on le possède. Au surplus, M. de
+Martignac a démenti noblement ses faiblesses en dépensant avec courage
+le reste de sa vie dans la défense de M. de Polignac<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183" title="Lien vers la note 183"><span class="smaller">[183]</span></a>. Les pieds me
+brûlaient à Paris; je ne pouvais m'habituer au ciel gris et triste de la
+France, ma <i>patrie</i>; qu'aurais-je donc pensé du ciel de la Bretagne, ma
+<i>matrie</i>, pour parler grec? Mais là, du moins, il y a des vents de mer
+ou des calmes: <i>Tumidis albens fluctibus</i><a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184" title="Lien vers la note 184"><span class="smaller">[184]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> ou <i>venti
+posuere</i><a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185" title="Lien vers la note 185"><span class="smaller">[185]</span></a>. Mes ordres étaient donnés pour exécuter dans mon jardin
+et dans ma maison, rue d'Enfer, les changements et les accroissements
+nécessaires, afin qu'à ma mort le legs que je voulais faire de cette
+maison à l'Infirmerie de madame de Chateaubriand fût plus profitable. Je
+destinais cette propriété à la retraite de quelques artistes et de
+quelques gens de lettres malades. Je regardais le soleil pâle, et je lui
+disais: «Je vais bientôt te retrouver avec un meilleur visage, et nous
+ne nous quitterons plus.»</p>
+
+<p>Ayant pris congé du roi et espérant le débarrasser pour toujours de moi,
+je montai en calèche. J'allais d'abord aux Pyrénées prendre les eaux de
+Cauterets; là, traversant le Languedoc et la Provence, je devais me
+rendre à Nice, où je rejoindrais madame de Chateaubriand. Nous passions
+ensemble la corniche, nous arrivions à la ville éternelle que nous
+traversions sans nous arrêter, et, après deux mois de séjour à Naples,
+au berceau du Tasse, nous revenions à sa tombe à Rome. Ce moment est le
+seul de ma vie où j'aie été complètement heureux, où je ne désirais plus
+rien, où mon existence était remplie, où je n'apercevais jusqu'à ma
+dernière heure qu'une suite de jours de repos. Je touchais au port; j'y
+entrais à pleines voiles comme Palinure: <i>inopina quies</i><a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186" title="Lien vers la note 186"><span class="smaller">[186]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> Tout mon voyage jusqu'aux Pyrénées fut une suite de rêves: je
+m'arrêtais quand je voulais; je suivais sur ma route les chroniques du
+moyen âge que je retrouvais partout; dans le Berry, je voyais ces
+petites routes bocagères que l'auteur de <i>Valentine</i> nomme des
+traînes<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187" title="Lien vers la note 187"><span class="smaller">[187]</span></a>, et qui me rappelaient ma Bretagne. Richard C&oelig;ur-de-Lion
+avait été tué à Chalus, au pied de cette tour: «<i>Enfant musulman, paix
+là! voici le roi Richard!</i>» À Limoges, j'ôtai mon chapeau par respect
+pour Molière; à Périgueux, les perdrix dans leurs tombeaux de faïence ne
+chantaient plus de différentes voix comme au temps d'Aristote. Je
+rencontrai là mon vieil ami Clausel de Coussergues; il portait avec lui
+quelques-unes des pages de ma vie. À Bergerac, j'aurais pu regarder le
+nez de Cyrano sans être obligé de me battre contre ce cadet aux gardes:
+je le laissai dans sa poussière avec <i>ces dieux que l'homme a faits et
+qui n'ont pas fait l'homme</i>.</p>
+
+<p>À Auch, j'admirai les stalles sculptées sur des cartons venus de Rome à
+la belle époque des arts. D'Ossat, mon devancier à la cour du
+saint-père, était né près d'Auch<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188" title="Lien vers la note 188"><span class="smaller">[188]</span></a>. Le soleil ressemblait déjà à
+celui de l'Italie. À Tarbes, j'aurais voulu héberger à l'hôtel de
+l'<i>Étoile</i>, où Froissart descendit avec messire Espaing <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> de
+Lyon, «vaillant homme et sage et beau chevalier,» et où il trouva de
+«bon foin, de bonnes avoines et de belles rivières».</p>
+
+<p>Au lever des Pyrénées sur l'horizon, le c&oelig;ur me battait: du fond de
+vingt-trois années sortirent des souvenirs embellis dans les lointains
+du temps: je revenais de la Palestine et de l'Espagne, lorsque, de
+l'autre côté de leur chaîne, je découvris le sommet de ces mêmes
+montagnes. Je suis de l'avis de madame de Motteville; je pense que c'est
+dans un de ces châteaux des Pyrénées qu'habitait Urgande la Déconnue. Le
+passé ressemble à un musée d'antiques; on y visite les heures écoulées;
+chacun peut y reconnaître les siennes. Un jour, me promenant dans une
+église déserte, j'entendis des pas se traînant sur les dalles, comme
+ceux d'un vieillard qui cherchait sa tombe. Je regardai et n'aperçus
+personne; c'était moi qui m'étais révélé à moi.</p>
+
+<p>Plus j'étais heureux à Cauterets, plus la mélancolie de ce qui était
+fini me plaisait. La vallée étroite et resserrée est animée d'un gave;
+au delà de la ville et des fontaines minérales, elle se divise en deux
+défilés, dont l'un, célèbre par ses sites, aboutit au pont d'Espagne et
+aux glaciers. Je me trouvai bien des bains; j'achevais seul de longues
+courses, en me croyant dans les escarpements de la Sabine. Je faisais
+tous mes efforts pour être triste et je ne le pouvais. Je composai
+quelques strophes sur les Pyrénées; je disais:</p>
+
+<a id="img002" name="img002"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img002.jpg" width="300" height="428" alt="" title="">
+<p>30 Juillet 1830.</p></div>
+
+<div class="poem">
+<p>J'avais vu fuir les mers de Solyme et d'Athènes,<br>
+ D'Ascalon et du Nil les mouvantes arènes,<br>
+ Carthage abandonnée et son port blanchissant:<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> Le vent léger du soir arrondissait ma voile,<br>
+ <span class="add4em">Et de Vénus l'étoile</span><br>
+ Mêlait sa perle humide à l'or pur du couchant.</p>
+
+<p>Assis au pied du mât de mon vaisseau rapide,<br>
+ Mes yeux cherchaient de loin ces colonnes d'Alcide<br>
+ Où choquent leurs tridents deux Neptune irrités.<br>
+ De l'antique Hespérie abordant le rivage,<br>
+ <span class="add4em">Du noble Abencerage</span><br>
+ Le mystère m'ouvrit les palais enchantés.</p>
+
+<p>Comme une jeune abeille aux roses engagée,<br>
+ Ma Muse revenait de son butin chargée,<br>
+ Et cueilli sur la fleur des plus beaux souvenirs:<br>
+ Dans les monts que Roland brisa par sa vaillance,<br>
+ <span class="add4em">Je contais à sa lance</span><br>
+ L'orgueil de mes dangers, tentés pour des plaisirs.</p>
+
+<p>De l'âge délaissé quand survient la disgrâce,<br>
+ Fuyons, fuyons les bords qui, gardant notre trace,<br>
+ Nous font dire du temps en mesurant le cours:<br>
+ «Alors j'avais un frère, une mère, une amie;<br>
+ <span class="add4em">Félicité ravie!</span><br>
+ Combien me reste-t-il de parents et de jours?»</p>
+</div>
+
+<p>Il me fut impossible d'achever mon ode: j'avais drapé lugubrement mon
+tambour pour battre le rappel des rêves de mes nuits passées; mais
+toujours, parmi ces rappelés, se mêlaient quelques songes du moment dont
+la mine heureuse déjouait l'air consterné de leurs vieux confrères.</p>
+
+<p>Voilà qu'en poétisant je rencontrai une jeune femme assise au bord du
+gave; elle se leva et vint droit à moi: elle savait, par la rumeur du
+hameau, que j'étais <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> à Cauterets. Il se trouva que l'inconnue
+était une Occitanienne, qui m'écrivait depuis deux ans sans que je
+l'eusse jamais vue: la mystérieuse anonyme se dévoila: <i>patuit Dea</i>.</p>
+
+<p>J'allais rendre ma visite respectueuse à la naïade du torrent. Un soir
+qu'elle m'accompagnait lorsque je me retirais, elle me voulut suivre; je
+fus obligé de la reporter chez elle dans mes bras. Jamais je n'ai été si
+honteux: inspirer une sorte d'attachement à mon âge me semblait une
+véritable dérision; plus je pouvais être flatté de cette bizarrerie,
+plus j'en étais humilié, la prenant avec raison pour une moquerie. Je me
+serais volontiers caché de vergogne parmi les ours, nos voisins. J'étais
+loin de me dire ce que disait Montaigne: «L'amour me rendroit la
+vigilance, la sobriété, la grâce, le soin de ma personne....» Mon pauvre
+Michel, tu dis des choses charmantes, mais à notre âge, vois-tu, l'amour
+ne nous rend pas ce que tu supposes ici. Nous n'avons qu'une chose à
+faire: c'est de nous mettre franchement de côté. Au lieu donc de me
+remettre aux <i>estudes sains et sages</i> par où <i>je pusse me rendre plus
+aimé</i>, j'ai laissé s'effacer l'impression fugitive de ma Clémence
+Isaure; la brise de la montagne a bientôt emporté ce caprice d'une
+fleur; la spirituelle, déterminée et charmante étrangère de seize ans
+m'a su gré de m'être rendu justice: elle est mariée<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189" title="Lien vers la note 189"><span class="smaller">[189]</span></a>.</p>
+
+<p class="p2">Des bruits de changement de ministres étaient parvenus dans nos
+sapinières. Les gens bien instruits allaient jusqu'à parler du prince de
+Polignac; mais <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> j'étais d'une incrédulité complète. Enfin, les
+journaux arrivent: je les ouvre, et mes yeux sont frappés de
+l'ordonnance officielle qui confirme les bruits répandus<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190" title="Lien vers la note 190"><span class="smaller">[190]</span></a>. J'avais
+bien éprouvé des changements de fortune depuis que j'étais au monde,
+mais je n'étais jamais tombé d'une pareille hauteur. Ma destinée avait
+encore une fois soufflé sur mes chimères; ce souffle du sort n'effaçait
+pas seulement mes illusions, il enlevait la monarchie. Ce coup me fit un
+mal affreux; j'eus un moment de désespoir, car mon parti fut pris à
+l'instant, je sentis que je me devais retirer. La poste m'apporta une
+foule de lettres; toutes m'enjoignaient d'envoyer ma démission. Des
+personnes même que je connaissais à peine se crurent obligées de me
+prescrire la retraite.</p>
+
+<p>Je fus choqué de cet officieux intérêt pour ma bonne renommée. Grâce à
+Dieu, je n'ai jamais eu besoin qu'on me donnât des conseils d'honneur;
+ma vie a été une suite de sacrifices, qui ne m'ont jamais été commandés
+par personne; en fait de devoir, j'ai l'esprit prime-sautier. Les chutes
+me sont des ruines, car je ne possède que des dettes, dettes que je
+contracte dans des places où je ne demeure pas assez de temps <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span>
+pour les payer; de sorte que, toutes les fois que je me retire, je suis
+réduit à travailler aux gages d'un libraire. Quelques-uns de ces fiers
+obligeants, qui me prêchaient l'honneur et la liberté par la poste, et
+qui me les prêchèrent encore bien plus haut lorsque j'arrivai à Paris,
+donnèrent leur démission de conseillers d'État; mais les uns étaient
+riches, les autres ne se démirent pas des places secondaires qu'ils
+possédaient et qui leur laissèrent les moyens d'exister. Ils firent
+comme les protestants, qui rejettent quelques dogmes des catholiques et
+qui en conservent d'autres tout aussi difficiles à croire. Rien de
+complet dans ces oblations; rien d'une pleine sincérité: on quittait
+douze ou quinze mille livres de rente, il est vrai, mais on rentrait
+chez soi opulent de son patrimoine, ou du moins pourvu de ce pain
+quotidien qu'on avait prudemment gardé. Avec ma personne, pas tant de
+façons; on était rempli pour moi d'abnégation, on ne pouvait jamais
+assez se dépouiller de tout ce que je possédais: «Allons, Georges
+Dandin, le c&oelig;ur au ventre; corbleu! mon gendre, me forlignez pas;
+habit bas! Jetez par la fenêtre deux cent mille livres de rente, une
+place selon vos goûts, une haute et magnifique place, l'empire des arts
+à Rome, le bonheur d'avoir enfin reçu la récompense de vos luttes
+longues et laborieuses. Tel est notre bon plaisir. À ce prix, vous aurez
+notre estime. De même que nous nous sommes dépouillés d'une casaque sous
+laquelle nous avons un bon gilet de flanelle, de même vous quitterez
+votre manteau de velours, pour rester nu. Il y a égalité parfaite,
+parité d'autel et d'holocauste.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> Et, chose étrange! dans cette ardeur généreuse à me pousser
+dehors, les hommes qui me signifiaient leur volonté n'étaient ni mes
+amis réels, ni les copartageants de mes opinions politiques. Je devais
+m'immoler sur-le-champ au libéralisme, à la doctrine qui m'avait
+continuellement attaqué; je devais courir le risque d'ébranler le trône
+légitime, pour mériter l'éloge de quelques poltrons d'ennemis, qui
+n'avaient pas le courage entier de mourir de faim.</p>
+
+<p>J'allais me trouver noyé dans une longue ambassade; les fêtes que
+j'avais données m'avaient ruiné, je n'avais pas payé les frais de mon
+premier établissement. Mais ce qui me navrait le c&oelig;ur, c'était la
+perte de ce que je m'étais promis de bonheur pour le reste de ma vie.</p>
+
+<p>Je n'ai point à me reprocher d'avoir octroyé à personne ces conseils
+catoniens qui appauvrissent celui qui les reçoit et non celui qui les
+donne; bien convaincu que ces conseils sont inutiles à l'homme qui n'en
+a point le sentiment intérieur. Dès le premier moment, je l'ai dit, ma
+résolution fut arrêtée; elle ne me coûta pas à prendre, mais elle fut
+douloureuse à exécuter. Lorsqu'à Lourdes, au lieu de tourner au midi et
+de rouler vers l'Italie, je pris le chemin de Pau<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191" title="Lien vers la note 191"><span class="smaller">[191]</span></a>, mes yeux se
+remplirent de larmes; j'avoue ma <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> faiblesse. Qu'importe si je
+n'en ai pas moins accepté et tenu le cartel que m'envoyait la fortune?
+Je ne revins pas vite, afin de laisser les jours s'écouler. Je
+dépelotonnai lentement le fil de cette route que j'avais remontée avec
+tant d'allégresse, il y avait à peine quelques semaines.</p>
+
+<p>Le prince de Polignac craignait ma démission. Il sentait qu'en me
+retirant je lui enlèverais aux Chambres des votes royalistes, et que je
+mettrais son ministère en question. On lui suggéra la pensée de
+m'envoyer une estafette aux Pyrénées avec ordre du roi de me rendre
+immédiatement à Rome, pour recevoir le roi et la reine de Naples qui
+venaient marier leur fille en Espagne<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192" title="Lien vers la note 192"><span class="smaller">[192]</span></a>. J'aurais été fort embarrassé
+si j'avais reçu cet ordre. Peut-être me serais-je cru obligé d'y obéir,
+<span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> quitte à donner ma démission, après l'avoir rempli. Mais une
+fois à Rome, que serait-il arrivé? Je me serais peut-être attardé; les
+fatales journées m'auraient pu surprendre au Capitole. Peut-être aussi
+l'indécision où j'aurais pu rester aurait-elle donné la majorité
+parlementaire à M. de Polignac qui ne lui faillit que de quelques voix.
+L'adresse alors ne passait pas; les ordonnances, résultat de cette
+adresse, n'auraient peut-être pas paru nécessaires à leurs funestes
+auteurs: <i>Diis aliter visum.</i></p>
+
+<p class="p2">Je trouvai à Paris madame de Chateaubriand toute résignée. Elle avait,
+la tête tournée d'être ambassadrice à Rome, et certes une femme l'aurait
+à moins; mais, dans les grandes circonstances, ma femme n'a jamais
+hésité d'approuver ce qu'elle pensait propre à mettre de la consistance
+dans ma vie et à rehausser mon nom dans l'estime publique: en cela elle
+a plus de mérite qu'une autre. Elle aime la représentation, les titres
+et la fortune; elle déteste la pauvreté et le ménage chétif; elle
+méprise ces susceptibilités, ces excès de fidélité et d'immolation,
+qu'elle regarde comme de vraies duperies dont personne ne vous sait gré;
+elle n'aurait jamais crié vive le Roi <i>quand même</i>, mais, quand il
+s'agit de moi, tout change; elle accepte d'un esprit ferme mes
+disgrâces, en les maudissant.</p>
+
+<p>Il me fallait toujours jeûner, veiller, prier pour le salut de ceux qui
+se gardaient bien de se vêtir du cilice dont ils s'empressaient de
+m'affubler. J'étais l'âne saint, l'âne chargé des arides reliques de la
+liberté; reliques qu'ils adoraient en grande dévotion pourvu qu'ils
+n'eussent pas la peine de les porter.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> Le lendemain de mon retour à Paris, je me rendis chez M. de
+Polignac. Je lui avais écrit cette lettre en arrivant:</p>
+
+<p class="p2 right">«Paris, ce 28 août 1829.</p>
+
+<p>«Prince,</p>
+
+<p>«J'ai cru qu'il était plus digne de notre ancienne amitié, plus
+convenable à la haute mission dont j'étais honoré, et avant tout plus
+respectueux envers le roi, de venir déposer moi-même ma démission à ses
+pieds, que de vous la transmettre précipitamment par la poste. Je vous
+demande un dernier service, c'est de supplier Sa Majesté de vouloir bien
+m'accorder une audience, et d'écouter les raisons qui m'obligent à
+renoncer à l'ambassade de Rome. Croyez, prince, qu'il m'en coûte, au
+moment où vous arrivez au pouvoir, d'abandonner cette carrière
+diplomatique que j'ai eu le bonheur de vous ouvrir.</p>
+
+<p>«Agréez, je vous prie, l'assurance des sentiments que je vous ai voués
+et de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être,
+prince,</p>
+
+<p>«Votre très-humble et très-obéissant serviteur,</p>
+
+<p class="right smcap">«Chateaubriand.»</p>
+
+<p class="p2">En réponse à cette lettre, on m'adressa ce billet des bureaux des
+affaires étrangères:</p>
+
+<p class="p2">«Le prince de Polignac a l'honneur d'offrir ses compliments à M. le
+vicomte de Chateaubriand, et le prie de passer au ministère demain
+dimanche, à neuf heures précises, si cela lui est possible.</p>
+
+<p class="right">«Samedi, 4 heures.</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> J'y répliquai sur-le-champ par cet autre billet:</p>
+
+<p class="p2 right">«Paris, ce 29 août 1829, au soir.</p>
+
+<p>«J'ai reçu, prince, une lettre de vos bureaux qui m'invite à passer
+demain 30, à neuf heures précises, au ministère, si cela m'est possible.
+Comme cette lettre ne m'annonce pas l'audience du roi que je vous avais
+prié de demander, j'attendrai que vous ayez quelque chose d'officiel à
+me communiquer sur la démission que je désire mettre aux pieds de Sa
+Majesté.</p>
+
+<p>«Mille compliments empressés,</p>
+
+<p class="right smcap">«Chateaubriand.»</p>
+
+<p class="p2">Alors M. de Polignac m'écrivit ces mots de sa propre main:</p>
+
+<p>«J'ai reçu votre petit mot, mon cher vicomte; je serai charmé de vous
+voir demain sur les dix heures, si cette heure peut vous convenir.</p>
+
+<p>«Je vous renouvelle l'assurance de mon ancien et sincère attachement.</p>
+
+<p class="right smcap">«Le prince de Polignac.»</p>
+
+<p class="p2">Ce billet me parut de mauvais augure; sa réserve diplomatique me fit
+craindre un refus du roi. Je trouvai le prince de Polignac dans le grand
+cabinet que je connaissais si bien. Il accourut au-devant de moi, me
+serra la main avec une effusion de c&oelig;ur que j'aurais voulu croire
+sincère, et puis, me jetant un bras sur l'épaule, nous commençâmes à
+nous promener <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> lentement d'un bout à l'autre du cabinet. Il me
+dit qu'il n'acceptait point ma démission; que le roi ne l'acceptait pas;
+qu'il fallait que je retournasse à Rome. Toutes les fois qu'il répétait
+cette dernière phrase, il me crevait le c&oelig;ur: «Pourquoi, me
+disait-il, ne voulez-vous pas être dans les affaires avec moi comme avec
+la Ferronnays et Portalis? Ne suis-je pas votre ami? Je vous donnerai à
+Rome tout ce que vous voudrez; en France, vous serez plus ministre que
+moi, j'écouterai vos conseils. Votre retraite peut faire naître de
+nouvelles divisions. Vous ne voulez pas nuire au gouvernement? Le roi
+sera fort irrité si vous persistez à vouloir vous retirer. Je vous en
+supplie, cher vicomte, ne faites par cette sottise.»</p>
+
+<p>Je répondis que je ne faisais pas une sottise; que j'agissais dans la
+pleine conviction de ma raison; que son ministère était très
+impopulaire; que ces préventions pouvaient être injustes, mais qu'enfin
+elles existaient; que la France entière était persuadée qu'il
+attaquerait les libertés publiques, et que moi, défenseur de ces
+libertés, il m'était impossible de m'embarquer avec ceux qui passaient
+pour en être les ennemis. J'étais assez embarrassé dans cette réplique,
+car, au fond, je n'avais rien à objecter d'immédiat aux nouveaux
+ministres; je ne pouvais les attaquer que dans un avenir qu'ils étaient
+en droit de nier. M. de Polignac me jurait qu'il aimait la charte autant
+que moi; mais il l'aimait à sa manière, il l'aimait de trop près.
+Malheureusement, la tendresse que l'on montre à une fille que l'on a
+déshonorée lui sert peu.</p>
+
+<p>La conversation se prolongea sur le même texte <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> près d'une
+heure. M. de Polignac finit par me dire que, si je consentais à
+reprendre ma démission, le roi me verrait avec plaisir et écouterait ce
+que je voudrais lui dire contre son ministère; mais que si je persistais
+à vouloir donner ma démission, Sa Majesté pensait qu'il lui était
+inutile de me voir, et qu'une conversation entre elle et moi ne pouvait
+être qu'une chose désagréable.</p>
+
+<p>Je répliquai: «Regardez donc, prince, ma démission comme donnée. Je ne
+me suis jamais rétracté de ma vie, et, puisqu'il ne convient pas au roi
+de voir son fidèle sujet, je n'insiste plus.» Après ces mots, je me
+retirai. Je priai le prince de rendre à M. le duc de Laval l'ambassade
+de Rome, s'il la désirait encore, et je lui recommandai ma légation. Je
+repris ensuite à pied, par le boulevard des Invalides, le chemin de mon
+Infirmerie, pauvre blessé que j'étais. M. de Polignac me parut, lorsque
+je le quittai, dans cette confiance imperturbable qui faisait de lui un
+muet éminemment propre à étrangler un empire.</p>
+
+<p>Ma démission d'ambassadeur à Rome étant donnée, j'écrivis au souverain
+pontife:</p>
+
+<p class="p2">«Très-saint-père,</p>
+
+<p>«Ministre des affaires étrangères en France en 1823, j'eus le bonheur
+d'être l'interprète des sentiments du feu roi Louis XVIII pour
+l'exaltation désirée de Votre Sainteté à la chaire de Saint-Pierre.
+Ambassadeur de Sa Majesté Charles X près la cour de Rome, j'ai eu le
+bonheur plus grand encore de voir Votre Béatitude élevée au souverain
+pontificat, et de l'entendre m'adresser des paroles qui seront <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span>
+la gloire de ma vie. En terminant la haute mission que j'avais l'honneur
+de remplir auprès d'elle, je viens lui témoigner les vifs regrets dont
+je ne cesserai d'être pénétré. Il ne me reste, très-saint-père, qu'à
+mettre à vos pieds sacrés ma sincère reconnaissance pour vos bontés, et
+à vous demander votre bénédiction apostolique.</p>
+
+<p>«Je suis, avec la plus grande vénération et le plus profond respect,</p>
+
+<p>«De Votre Sainteté<br>
+
+<span class="add2em">«Le très-humble et très-obéissant serviteur,</span></p>
+
+<p class="right smcap">«Chateaubriand.»</p>
+
+<p class="p2">J'achevai pendant plusieurs jours de me déchirer les entrailles dans mon
+Utique; j'écrivis des lettres pour démolir l'édifice que j'avais élevé
+avec tant d'amour. Comme dans la mort d'un homme ce sont les petits
+détails, les actions domestiques et familières qui touchent, dans la
+mort d'un songe les petites réalités qui le détruisent sont plus
+poignantes. Un exil éternel sur les ruines de Rome avait été ma chimère.
+Ainsi que Dante, je m'étais arrangé pour ne plus rentrer dans ma patrie.
+Ces élucidations testamentaires n'auront pas, pour les lecteurs de ces
+<i>Mémoires</i>, l'intérêt qu'elles ont pour moi. Le vieil oiseau tombe de la
+branche où il se réfugie; il quitte la vie pour la mort. Entraîné par le
+courant, il n'a fait que changer de fleuve.<a href="#toc"><span class="small">[Lien vers la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h1><span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> LIVRE XIV<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193" title="Lien vers la note 193"><span class="smaller">[193]</span></a></h1>
+
+<p class="resume">
+ Flagorneries des journaux. &mdash; Les premiers collègues de M. de
+ Polignac. &mdash; Expédition d'Alger. &mdash; Ouverture de la session de
+ 1830. &mdash; Adresse. &mdash; La Chambre est dissoute. &mdash; Nouvelle
+ Chambre. &mdash; Je pars pour Dieppe. &mdash; Ordonnances du 25 juillet. &mdash;
+ Je reviens à Paris. &mdash; Réflexions pendant ma route. &mdash; Lettre à
+ madame Récamier. &mdash; Révolution de juillet. &mdash; M. Baude, M. de
+ Choiseul, M. de Sémonville, M. de Vitrolles, M. Laffitte et M.
+ Thiers. &mdash; J'écris au roi à Saint-Cloud. Sa réponse verbale. &mdash;
+ Corps aristocratiques. &mdash; Pillage de la maison des Missionnaires,
+ rue d'Enfer. &mdash; Chambre des Députés. &mdash; M. de Mortemart. &mdash;
+ Course dans Paris. &mdash; Le général Dubourg. &mdash; Cérémonie funèbre.
+ &mdash; Sous la colonnade du Louvre. &mdash; Les jeunes gens me rapportent
+ à la Chambre des Pairs. &mdash; Réunion des pairs.</p>
+
+
+<p>Quand les hirondelles approchent du moment de leur départ, il y en a une
+qui s'envole la première pour annoncer le passage prochain des autres:
+j'étais la première aile qui devançait le dernier vol de la légitimité.
+Les éloges dont m'accablaient les journaux me charmaient-ils? pas le
+moins du monde. Quelques-uns de mes amis croyaient me consoler en
+m'assurant que j'étais au moment de devenir premier ministre; que ce
+coup de partie joué si franchement décidait de mon avenir: ils me
+supposaient de l'ambition dont je n'avais pas même le germe. Je ne
+comprends pas qu'un homme qui a vécu seulement huit jours avec <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span>
+moi ne se soit pas aperçu de mon manque total de cette passion, au reste
+fort légitime, laquelle fait qu'on pousse jusqu'au bout la carrière
+politique. Je guettais toujours l'occasion de me retirer: si j'étais
+tant passionné pour l'ambassade de Rome, c'est précisément parce qu'elle
+ne menait à rien, et qu'elle était une retraite dans une impasse.</p>
+
+<p>Enfin, j'avais au fond de la conscience une certaine crainte d'avoir
+déjà poussé trop loin l'opposition; j'en allais forcément devenir le
+lien, le centre et le point de mire: j'en étais effrayé, et cette
+frayeur augmentait les regrets du tranquille abri que j'avais perdu.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, on brûlait force encens devant l'idole de bois
+descendue de son autel. M. de Lamartine, nouvelle et brillante
+illustration de la France, m'écrivait au sujet de sa candidature à
+l'Académie<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194" title="Lien vers la note 194"><span class="smaller">[194]</span></a>, et terminait ainsi sa lettre:</p>
+
+<p>«M. de La Noue, qui vient de passer quelques moments chez moi, m'a dit
+qu'il vous avait laissé occupant vos nobles loisirs à élever un monument
+à la France. Chacune de vos disgrâces volontaires et courageuses
+apportera ainsi son tribut d'estime à votre nom, et de gloire à votre
+pays.»</p>
+
+<p>Cette noble lettre de l'auteur des <i>Méditations poétiques</i> <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> fut
+suivie de celle de M. de Lacretelle<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195" title="Lien vers la note 195"><span class="smaller">[195]</span></a>. Il m'écrivait à son tour:</p>
+
+<p>«Quel moment ils choisissent pour vous outrager, vous l'homme des
+sacrifices, vous à qui les belles actions ne coûtent pas plus que les
+beaux ouvrages! Votre démission et la formation du nouveau ministère
+m'avaient paru d'avance deux événements liés. Vous nous avez
+familiarisés aux actes de dévouement, comme Bonaparte nous familiarisait
+avec la victoire; mais il avait, lui, beaucoup de compagnons, et vous ne
+comptez pas beaucoup d'imitateurs.»</p>
+
+<p>Deux hommes fort lettrés et écrivains d'un grand mérite, M. Abel
+Rémusat<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196" title="Lien vers la note 196"><span class="smaller">[196]</span></a> et M. Saint-Martin<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197" title="Lien vers la note 197"><span class="smaller">[197]</span></a>, avaient <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> seuls alors la
+faiblesse de s'élever contre moi; ils étaient attachés à M. le baron de
+Damas. Je conçois qu'on soit un peu irrité contre ces gens qui méprisent
+les places; ce sont là de ces insolences qu'on ne doit pas tolérer.</p>
+
+<p>M. Guizot lui-même daigna visiter ma demeure; il crut pouvoir franchir
+l'immense distance que la nature a mise entre nous; en m'abordant, il me
+dit ces paroles pleines de tout ce qu'il se devait: «Monsieur, <i>c'est
+bien différent aujourd'hui</i>!» Dans cette année 1829, M. Guizot eut
+besoin de moi pour son élection; j'écrivis aux électeurs de Lisieux, il
+fut nommé<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198" title="Lien vers la note 198"><span class="smaller">[198]</span></a>; M. de Broglie m'en remercia par ce billet:</p>
+
+<p>«Permettez-moi de vous remercier, monsieur, de la lettre que vous avez
+bien voulu m'adresser. J'en ai fait l'usage que j'en devais faire, et je
+suis convaincu que, comme tout ce qui vient de vous, elle portera ses
+fruits et des fruits salutaires. Pour ma part, j'en suis aussi
+reconnaissant que s'il s'agissait de moi-même, car il n'est aucun
+événement auquel je sois plus identifié et qui m'inspire un plus vif
+intérêt.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> Les journées de juillet ayant trouvé M. Guizot député, il en
+est résulté que je suis devenu en partie la cause de son élévation
+politique: la prière de l'humble est quelquefois écoutée du ciel.</p>
+
+<p class="p2">Les premiers collègues de M. de Polignac furent MM. de Bourmont<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199" title="Lien vers la note 199"><span class="smaller">[199]</span></a>, de
+La Bourdonnaye, de Chabrol, <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> Courvoisier<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200" title="Lien vers la note 200"><span class="smaller">[200]</span></a> et Montbel<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201" title="Lien vers la note 201"><span class="smaller">[201]</span></a>.
+Le 17 juin 1815, étant à Gand et descendant de chez le roi, je
+rencontrai au bas de l'escalier un homme en redingote et en bottes
+crottées, qui montait chez Sa Majesté. À sa physionomie spirituelle, à
+son nez fin, à ses beaux yeux doux de couleuvre, je reconnus le général
+Bourmont; il avait déserté l'armée de Bonaparte le 15. Le comte de
+Bourmont est un officier de mérite, habile à se tirer des pas
+difficiles; mais un de ces hommes qui, mis en première ligne, voient les
+obstacles et ne les peuvent vaincre, faits qu'ils sont pour être
+conduits, non pour conduire: heureux dans ses fils, Alger lui laissera
+un nom.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> Le comte de La Bourdonnaye, jadis mon ami, est bien le plus
+mauvais coucheur qui fut oncques: il vous lâche des ruades, sitôt que
+vous approchez de lui; il attaque les orateurs à la Chambre, comme ses
+voisins à la campagne; il chicane sur une parole, comme il fait un
+procès pour un fossé. Le matin même du jour où je fus nommé ministre des
+affaires étrangères, il vint me déclarer qu'il rompait avec moi: j'étais
+ministre. Je ris et je laissai aller ma mégère masculine, qui, riant
+elle-même, avait l'air d'une chauve-souris contrariée<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202" title="Lien vers la note 202"><span class="smaller">[202]</span></a>.</p>
+
+<p>M. de Montbel, ministre d'abord de l'instruction publique, remplaça M.
+de La Bourdonnaye à l'intérieur quand celui-ci se fut retiré, et M. de
+Guernon-Ranville<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203" title="Lien vers la note 203"><span class="smaller">[203]</span></a> suppléa M. de Montbel à l'instruction publique.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> Des deux côtés on se préparait à la guerre: le parti du
+ministère faisait paraître des brochures ironiques contre le
+<i>Représentatif</i>; l'opposition s'organisait et parlait de refuser l'impôt
+en cas de violation de la charte. Il se forma une association publique
+pour résister au pouvoir, appelée l'<i>Association bretonne</i><a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204" title="Lien vers la note 204"><span class="smaller">[204]</span></a>: mes
+compatriotes ont souvent pris l'initiative dans nos dernières
+révolutions; il y a dans les têtes bretonnes quelque chose des vents qui
+tourmentent les rivages de notre péninsule.</p>
+
+<p>Un journal, composé dans le but avoué de renverser l'ancienne
+dynastie<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a><a href="#footnote205" title="Lien vers la note 205"><span class="smaller">[205]</span></a>, vint échauffer les esprits. Le jeune et beau libraire
+Sautelet<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a><a href="#footnote206" title="Lien vers la note 206"><span class="smaller">[206]</span></a> poursuivi de la <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> manie du suicide, avait eu
+plusieurs fois l'envie de rendre sa mort utile à son parti par quelque
+coup d'éclat; il était chargé du matériel de la feuille républicaine:
+MM. Thiers, Mignet et Carrel en étaient les rédacteurs. Le patron du
+<i>National</i>, M. le prince de Talleyrand, n'apportait pas un sou à la
+caisse; il souillait seulement l'esprit du journal en versant au fonds
+commun son contingent de trahison et de pourriture. Je reçus à cette
+occasion le billet suivant de M. Thiers:</p>
+
+<p class="p2">Monsieur,</p>
+
+<p>«Ne sachant si le service d'un journal qui débute sera exactement fait,
+je vous adresse le premier <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> numéro du <i>National</i>. Tous mes
+collaborateurs s'unissent à moi pour vous prier de vouloir bien vous
+considérer, non comme souscripteur, mais comme notre lecteur bénévole.
+Si dans ce premier article, objet de grand souci pour moi, j'ai réussi à
+exprimer des opinions que vous approuviez, je serai rassuré et certain
+de me trouver dans une bonne voie.</p>
+
+<p>«Recevez, monsieur, mes hommages</p>
+
+<p class="right smcap">«A. Thiers.»</p>
+
+<p class="p2">Je reviendrai sur les rédacteurs du <i>National</i>; je dirai comment je les
+ai connus; mais dès à présent je dois mettre à part M. Carrel: supérieur
+à MM. Thiers et Mignet, il avait la simplicité de se regarder, à
+l'époque où je me liai avec lui, comme venant après les écrivains qu'il
+devançait: il soutenait avec son épée les opinions que ces gens de plume
+dégainaient.</p>
+
+<p class="p2">Pendant qu'on se disposait au combat, les préparatifs de l'expédition
+d'Alger s'achevaient. Le général Bourmont, ministre de la guerre,
+s'était fait nommer chef de cette expédition: voulut-il se soustraire à
+la responsabilité du coup d'État qu'il sentait venir? Cela serait assez
+probable, d'après ses antécédents et sa finesse; mais ce fut un malheur
+pour Charles X. Si le général s'était trouvé à Paris lors de la
+catastrophe, le portefeuille vacant du ministère de la guerre ne serait
+pas tombé aux mains de M. de Polignac. Avant de frapper le coup, dans le
+cas où il y eût consenti, M. de Bourmont eût sans doute rassemblé à
+Paris toute <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> la garde royale; il aurait préparé l'argent et les
+vivres nécessaires pour que le soldat ne manquât de rien.</p>
+
+<p>Notre marine, ressuscitée au combat de Navarin, sortit de ces ports de
+France, naguère si abandonnés. La rade était couverte de navires qui
+saluaient la terre en s'éloignant. Des bateaux à vapeur, nouvelle
+découverte du génie de l'homme, allaient et venaient portant des ordres
+d'une division à l'autre, comme des sirènes ou comme les aides de camp
+de l'amiral. Le Dauphin se tenait sur le rivage, où toutes les
+populations de la ville et des montagnes étaient descendues: lui, qui,
+après avoir arraché son parent le roi d'Espagne aux mains des
+révolutions, voyait se lever le jour par qui la chrétienté devait être
+délivrée, aurait-il pu se croire si près de sa nuit<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207" title="Lien vers la note 207"><span class="smaller">[207]</span></a>?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> Ils n'étaient plus ces temps où Catherine de Médicis
+sollicitait du Turc l'investiture de la principauté d'Alger pour Henri
+III, non encore roi de Pologne! Alger allait devenir notre fille et
+notre conquête, sans la permission de personne, sans que l'Angleterre
+osât nous empêcher de prendre ce <i>château de l'Empereur</i>, qui rappelait
+Charles-Quint et le changement de sa fortune. C'était une grande joie et
+un grand bonheur pour les spectateurs français assemblés de saluer, du
+salut de Bossuet, les généreux vaisseaux prêts à rompre de leur proue la
+chaîne des esclaves; victoire agrandie par ce cri de l'aigle de Meaux,
+lorsqu'il annonçait le succès de l'avenir au grand roi, comme pour le
+consoler un jour dans sa tombe de la dispersion de sa race:</p>
+
+<p>«Tu céderas ou tu tomberas sous ce vainqueur, Alger, riche des
+dépouilles de la chrétienté. Tu disais en ton c&oelig;ur avare: Je tiens la
+mer sous mes lois et les nations sont ma proie. La légèreté de tes
+vaisseaux te donnait de la confiance, mais tu te verras attaqué dans tes
+murailles comme un oiseau ravissant qu'on irait chercher parmi ses
+rochers et dans son nid, où il partage son butin à ses petits. Tu rends
+déjà tes esclaves. Louis a brisé les fers dont tu accablais ses sujets,
+qui sont nés pour être libres sous son glorieux empire. Les pilotes
+étonnés s'écrient par avance: <i>Qui est semblable à Tyr? Et toutefois
+elle s'est tue dans le milieu de la mer.</i><a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208" title="Lien vers la note 208"><span class="smaller">[208]</span></a>»</p>
+
+<p>Paroles magnifiques, n'avez-vous pu retarder l'écroulement du trône? Les
+nations marchent à leurs <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> destinées; à l'instar de certaines
+ombres du Dante, il leur est impossible de s'arrêter, même dans le
+bonheur.</p>
+
+<p>Ces vaisseaux, qui apportaient la liberté aux mers de la Numidie,
+emportaient la légitimité; cette flotte sous pavillon blanc, c'était la
+monarchie qui appareillait, s'éloignant des ports où s'embarqua saint
+Louis, lorsque la mort l'appelait à Carthage. Esclaves délivrés des
+bagnes d'Alger, ceux qui vous ont rendus à votre pays ont perdu leur
+patrie; ceux qui vous ont arrachés à l'exil éternel sont exilés. Le
+maître de cette vaste flotte a traversé la mer sur une barque en
+fugitif, et la France pourra lui dire ce que Cornélie disait à Pompée:
+«C'est bien une &oelig;uvre de ma fortune, non pas de la tienne, que je te
+vois maintenant réduit à une seule pauvre petite nave, là où tu voulois
+cingler avec cinq cents voiles.»</p>
+
+<p>Parmi cette foule qui, au rivage de Toulon, suivait des yeux la flotte
+partant pour l'Afrique, n'avais-je pas des amis? M. du Plessix<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a><a href="#footnote209" title="Lien vers la note 209"><span class="smaller">[209]</span></a>,
+frère de mon beau-frère, ne recevait-il pas à son bord une femme
+charmante, madame Lenormant, qui attendait le retour de l'ami de
+Champollion<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a><a href="#footnote210" title="Lien vers la note 210"><span class="smaller">[210]</span></a>? Qu'est-il résulté de ce vol exécuté en Afrique à tire
+d'aile? Écoutons M. de Penhoen<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a><a href="#footnote211" title="Lien vers la note 211"><span class="smaller">[211]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> mon compatriote: «Deux
+mois ne s'étaient pas écoulés depuis que nous avions vu ce même pavillon
+flotter en face de ces mêmes rivages au-dessus de cinq cents navires.
+Soixante mille hommes étaient alors impatients de l'aller déployer sur
+le champ de bataille de l'Afrique. Aujourd'hui, quelques malades,
+quelques blessés se traînant péniblement sur le pont de notre frégate,
+étaient son unique cortège.... Au moment où la garde prit les armes pour
+saluer comme de coutume le pavillon à son ascension ou à sa chute, toute
+conversation cessa sur le pont. Je me découvris avec autant de respect
+que j'eusse pu le faire devant le vieux roi lui-même. Je m'agenouillai
+au fond du c&oelig;ur devant la majesté des grandes infortunes dont je
+contemplais tristement le symbole.<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212" title="Lien vers la note 212"><span class="smaller">[212]</span></a>»</p>
+
+<p class="p2">La session de 1830 s'ouvrit le 2 mars. Le discours du trône faisait dire
+au roi: «Si de coupables man&oelig;uvres suscitent à mon gouvernement des
+obstacles que je ne peux pas, que je ne veux pas prévoir, je trouverai
+la force de les surmonter.» Charles X <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> prononça ces mots du ton
+d'un homme qui, habituellement timide et doux, se trouve par hasard en
+colère, s'anime au son de sa voix: plus les paroles étaient fortes, plus
+la faiblesse des résolutions apparaissait derrière<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a><a href="#footnote213" title="Lien vers la note 213"><span class="smaller">[213]</span></a>.</p>
+
+<p>L'adresse en réponse fut rédigée par MM. Étienne et Guizot. Elle disait:
+«Sire, la charte consacre comme un droit l'intervention du pays dans la
+délibération des intérêts publics. Cette intervention fait du concours
+permanent des vues de votre gouvernement avec les v&oelig;ux du peuple la
+condition indispensable de la marche régulière des affaires publiques.
+Sire, notre loyauté, notre dévouement, nous condamnent à vous dire que
+ce <span class="smcap">CONCOURS N'EXISTE PAS</span>.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> L'adresse fut votée à la majorité de deux cent vingt et une
+vois contre cent quatre-vingt-une. Un amendement de M. de Lorgeril<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a><a href="#footnote214" title="Lien vers la note 214"><span class="smaller">[214]</span></a>
+faisait disparaître la phrase sur le <i>refus du concours</i>. Cet amendement
+n'obtint que vingt-huit suffrages. Si les deux cent vingt et un avaient
+pu prévoir le résultat de leur vote, l'adresse eût été rejetée à une
+immense majorité. Pourquoi la Providence ne lève-t-elle pas quelquefois
+un coin du voile qui couvre l'avenir! Elle en donne, il est vrai, un
+pressentiment à certains hommes; mais ils n'y voient pas assez clair
+pour bien s'assurer de la route; ils craignent de s'abuser, ou, s'ils
+s'aventurent dans des prédictions qui s'accomplissent, on ne les croit
+pas. Dieu n'écarte point la nuée du fond de laquelle il agit; quand il
+permet de grands maux, c'est qu'il a de grands desseins; desseins
+étendus dans un plan général, déroulés dans un profond horizon hors de
+la <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> portée de notre vue et de l'atteinte de nos générations
+rapides.</p>
+
+<p>Le roi, en réponse à l'adresse, déclara que sa résolution était
+immuable, c'est-à-dire qu'il ne renverrait pas M. de Polignac. La
+dissolution de la Chambre fut résolue: MM. de Peyronnet et de
+Chantelauze remplacèrent MM. de Chabrol et Courvoisier, qui se
+retirèrent; M. Capelle fut nommé ministre du commerce<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a><a href="#footnote215" title="Lien vers la note 215"><span class="smaller">[215]</span></a>. On avait
+autour de soi vingt hommes capables d'être ministres; on pouvait faire
+revenir M. de Villèle; on pouvait prendre M. Casimir Périer et le
+général Sébastiani. J'avais déjà proposé ceux-ci au roi, lorsque, après
+la chute de M. de Villèle, l'abbé Frayssinous fut chargé de m'offrir le
+ministère de l'instruction publique. Mais non; on avait horreur des gens
+capables. Dans l'ardeur qu'on ressentait pour la nullité, on chercha,
+comme pour humilier la France, ce qu'elle avait de plus petit afin de le
+mettre à sa tête. On avait déterré M. Guernon de Ranville, qui pourtant
+<span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> se trouva le plus courageux de la bande ignorée<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a><a href="#footnote216" title="Lien vers la note 216"><span class="smaller">[216]</span></a>, et le
+Dauphin avait supplié M. de Chantelauze de sauver la monarchie<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a><a href="#footnote217" title="Lien vers la note 217"><span class="smaller">[217]</span></a>.</p>
+
+<p>L'ordonnance de dissolution convoqua les collèges d'arrondissement pour
+le 23 juin 1830, et les collèges de département pour le 3 de
+juillet<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a><a href="#footnote218" title="Lien vers la note 218"><span class="smaller">[218]</span></a>, vingt-sept jours <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> seulement avant l'arrêt de mort
+de la branche aînée.</p>
+
+<p>Les partis, fort animés, poussaient tout à l'extrême: les
+ultra-royalistes parlaient de donner la dictature à la couronne; les
+républicains songeaient à une République avec un Directoire ou sous une
+Convention. <i>La Tribune</i><a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a><a href="#footnote219" title="Lien vers la note 219"><span class="smaller">[219]</span></a>, journal de ce parti, parut, et dépassa
+<i>le National</i>. La grande majorité du pays voulait encore la royauté
+légitime, mais avec des concessions et l'affranchissement des influences
+de cour; toutes les ambitions étaient éveillées, et chacun espérait
+devenir ministre: les orages font éclore les insectes.</p>
+
+<p>Ceux qui voulaient forcer Charles X à devenir monarque constitutionnel
+pensaient avoir raison. Ils croyaient des racines profondes à la
+légitimité; ils avaient oublié la faiblesse de l'<i>homme</i>; la <i>royauté</i>
+pouvait être pressée, le <i>roi</i> ne le pouvait pas: l'individu nous a
+perdus, non l'institution.</p>
+
+<p class="p2">Les députés de la nouvelle Chambre étaient arrivés à Paris: sur les deux
+cent vingt et un, deux cent deux avaient été réélus; l'opposition
+comptait deux cent soixante-dix voix; le ministère cent quarante-cinq: la
+partie de la couronne était donc perdue. Le résultat naturel était la
+retraite du ministère: Charles X s'obstina à tout braver, et le coup
+d'État fut résolu.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> Je partis pour Dieppe le 26 juillet, à quatre heures du matin,
+le jour même où parurent les ordonnances. J'étais assez gai, tout charmé
+d'aller revoir la mer, et j'étais suivi, à quelques heures de distance,
+par un effroyable orage. Je soupai et je couchai à Rouen sans rien
+apprendre, regrettant de ne pouvoir aller visiter Saint-Ouen, et
+m'agenouiller devant la belle Vierge du musée, en mémoire de Raphaël et
+de Rome. J'arrivai le lendemain, 27, à Dieppe, vers midi. Je descendis
+dans l'hôtel où M. le comte de Boissy<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a><a href="#footnote220" title="Lien vers la note 220"><span class="smaller">[220]</span></a>, mon ancien secrétaire de
+légation, m'avait arrêté un logement. Je m'habillai et j'allai chercher
+madame Récamier. Elle occupait un appartement dont les fenêtres
+s'ouvraient sur la grève. J'y passai quelques heures à causer et à
+regarder les flots. Voici tout à coup venir Hyacinthe; il m'apporte une
+lettre que M. de Boissy avait reçue, et qui annonçait les ordonnances
+avec de grands éloges. Un moment après, entre mon ancien ami Ballanche;
+il descendait de la diligence et tenait <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> en main les journaux.
+J'ouvris le <i>Moniteur</i> et je lus, sans en croire mes yeux, les pièces
+officielles. Encore un gouvernement qui, de propos délibéré, se jetait
+du haut des tours de Notre-Dame! Je dis à Hyacinthe de demander des
+chevaux, afin de repartir pour Paris. Je remontai en voiture, vers sept
+heures du soir, laissant mes amis dans l'anxiété. On avait bien, depuis
+un mois, murmuré quelque chose d'un coup d'État, mais personne n'avait
+fait attention à ce bruit, qui semblait absurde. Charles X avait vécu
+des illusions du trône: il se forme autour des princes une espèce de
+mirage qui les abuse en déplaçant l'objet et en leur faisant voir dans
+le ciel des paysages chimériques.</p>
+
+<p>J'emportai le <i>Moniteur</i>. Aussitôt qu'il fit jour, le 28, je lus, relus
+et commentai les ordonnances. Le rapport au roi servant de prolégomènes
+me frappait de deux manières: les observations sur les inconvénients de
+la presse étaient justes; mais, en même temps, l'auteur de ces
+observations<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a><a href="#footnote221" title="Lien vers la note 221"><span class="smaller">[221]</span></a> montrait une ignorance complète de l'état de la
+société actuelle. Sans doute les ministres, depuis 1814, à quelque
+opinion qu'ils aient appartenu, ont été harcelés par les journaux; sans
+doute la presse tend à subjuguer la souveraineté, à forcer la royauté et
+les Chambres à lui obéir; sans doute, dans les derniers jours de la
+Restauration, la presse, n'écoutant que sa passion, a, sans égard aux
+intérêts et à l'honneur de la France, attaqué l'expédition d'Alger,
+développé les causes, les moyens, les préparatifs, les chances d'un
+non-succès; elle a divulgué les secrets de l'armement, instruit l'ennemi
+de l'état de nos forces, compté nos troupes et nos vaisseaux, <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span>
+indiqué jusqu'au point de débarquement. Le cardinal de Richelieu et
+Bonaparte auraient-ils mis l'Europe aux pieds de la France, si l'on eût
+révélé ainsi d'avance le mystère de leurs négociations, ou marqué les
+étapes de leurs armées?</p>
+
+<p>Tout cela est vrai et odieux; mais le remède? La presse est un élément
+jadis ignoré, une force autrefois inconnue, introduite maintenant dans
+le monde; c'est la parole à l'état de foudre; c'est l'électricité
+sociale. Pouvez-vous faire qu'elle n'existe pas? Plus vous prétendrez la
+comprimer, plus l'explosion sera violente. Il faut donc vous résoudre à
+vivre avec elle, comme vous vivez avec la machine à vapeur. Il faut
+apprendre à vous en servir, en la dépouillant de son danger, soit
+qu'elle s'affaiblisse peu à peu par un usage commun et domestique, soit
+que vous assimiliez graduellement vos m&oelig;urs et vos lois aux principes
+qui régiront désormais l'humanité. Une preuve de l'impuissance de la
+presse dans certains cas se tire du reproche même que vous lui faites à
+l'égard de l'expédition d'Alger; vous l'avez pris, Alger, malgré la
+liberté de la presse, de même que j'ai fait faire la guerre d'Espagne,
+en 1823, sous le feu le plus ardent de cette liberté.</p>
+
+<p>Mais ce qui n'est pas tolérable dans le rapport des ministres, c'est
+cette prétention effrontée, savoir: que le <span class="smcap">ROI A UN POUVOIR PRÉEXISTANT
+AUX LOIS</span>. Que signifient alors les constitutions? pourquoi tromper les
+peuples par des simulacres de garantie, si le monarque peut à son gré
+changer l'ordre du gouvernement établi? Et toutefois les signataires du
+rapport sont si persuadés de ce qu'ils disent, qu'à peine citent-ils
+l'article <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> 14<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a><a href="#footnote222" title="Lien vers la note 222"><span class="smaller">[222]</span></a>, au profit duquel j'avais depuis longtemps
+annoncé que l'on <i>confisquerait la charte</i>; ils le rappellent, mais
+seulement pour mémoire, et comme une superfétation de droit dont ils
+n'avaient pas besoin.</p>
+
+<p>La première ordonnance établit la suppression de la liberté de la presse
+dans ses diverses parties; c'est la quintessence de tout ce qui s'était
+élaboré depuis quinze ans dans le cabinet noir de la police.</p>
+
+<p>La seconde ordonnance refait la loi d'élection. Ainsi, les deux
+premières libertés, la liberté de la presse et la liberté électorale,
+étaient radicalement extirpées: elles l'étaient, non par un acte inique
+et cependant légal, émané d'une puissance législative corrompue, mais
+par des <i>ordonnances</i>, comme au temps du bon plaisir. Et cinq hommes qui
+ne manquaient pas de bon sens se précipitaient, avec une légèreté sans
+exemple, eux, leur maître, la monarchie, la France et l'Europe, dans un
+gouffre. J'ignorais ce qui se passait à Paris. Je désirais qu'une
+résistance, sans renverser le trône, eût obligé la couronne à renvoyer
+les ministres et à retirer les ordonnances. Dans le cas où celles-ci
+eussent triomphé, j'étais résolu à ne pas m'y soumettre, à écrire, à
+parler contre ces mesures inconstitutionnelles.</p>
+
+<p>Si les membres du corps diplomatique n'influèrent pas directement sur
+les ordonnances, ils les favorisèrent de leurs v&oelig;ux; l'Europe absolue
+avait notre <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> charte en horreur. Lorsque la nouvelle des
+ordonnances arriva à Berlin et à Vienne, et que, pendant vingt-quatre
+heures, on crut au succès, M. Ancillon s'écria que l'Europe était
+sauvée, et M. de Metternich témoigna une joie indicible. Bientôt, ayant
+appris la vérité, ce dernier fut aussi consterné qu'il avait été ravi:
+il déclara qu'il s'était trompé, que l'opinion était décidément
+libérale, et il s'accoutumait déjà à l'idée d'une constitution
+autrichienne.</p>
+
+<p>Les nominations de conseillers d'État qui suivent les ordonnances de
+juillet jettent quelque jour sur les personnes qui, dans les
+antichambres, ont pu, par leurs avis ou par leur rédaction, prêter aide
+aux ordonnances. On y remarque les noms des hommes les plus opposés au
+système représentatif. Est-ce dans le cabinet même du roi, sous les yeux
+du monarque, qu'ont été libellés ces documents funestes? est-ce dans le
+cabinet de M. de Polignac? est-ce dans une réunion de ministres seuls,
+ou assistés de quelques bonnes têtes anticonstitutionnelles? est-ce
+<i>sous les plombs</i>, dans quelque séance secrète des <i>Dix</i>, qu'ont été
+minutés ces arrêts de juillet, en vertu desquels la monarchie légitime a
+été condamnée à être étranglée sur le <i>Pont des Soupirs</i>? L'idée
+était-elle de M. de Polignac seul? C'est ce que l'histoire ne nous
+révélera peut-être jamais.</p>
+
+<p>Arrivé à Gisors, j'appris le soulèvement de Paris, et j'entendis des
+propos alarmants; ils prouvaient à quel point la charte avait été prise
+au sérieux par les populations de la France. À Pontoise, on avait des
+nouvelles plus récentes encore, mais confuses et contradictoires. À
+Herblay, point de chevaux à la poste. <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> J'attendis près d'une
+heure. On me conseilla d'éviter Saint-Denis, parce que je trouverais des
+barricades. À Courbevoie, le postillon avait déjà quitté sa veste à
+boutons fleurdelisés. On avait tiré le matin sur une calèche qu'il
+conduisait à Paris par l'avenue des Champs-Élysées. En conséquence, il
+me dit qu'il ne me mènerait pas par cette avenue, et qu'il irait
+chercher, à droite de la barrière de l'Étoile, la barrière du Trocadéro.
+De cette barrière on découvre Paris. J'aperçus le drapeau tricolore
+flottant; je jugeai qu'il ne s'agissait pas d'une émeute, mais d'une
+révolution. J'eus le pressentiment que mon rôle allait changer: qu'étant
+accouru pour défendre les libertés publiques, je serais obligé de
+défendre la royauté. Il s'élevait çà et là des nuages de fumée blanche
+parmi des groupes de maisons. J'entendis quelques coups de canon et des
+feux de mousqueterie mêlés au bourdonnement du tocsin. Il me sembla que
+je voyais tomber le vieux Louvre du haut du plateau désert destiné par
+Napoléon à l'emplacement du palais du roi de Rome. Le lieu de
+l'observation offrait une de ces consolations philosophiques qu'une
+ruine apporte à une autre ruine.</p>
+
+<p>Ma voiture descendit la rampe. Je traversai le pont d'Iéna, et je
+remontai l'avenue pavée qui longe le Champ de Mars. Tout était
+solitaire. Je trouvai un piquet de cavalerie placé devant la grille de
+l'École militaire; les hommes avaient l'air tristes et comme oubliés là.
+Nous prîmes le boulevard des Invalides et le boulevard du Mont-Parnasse.
+Je rencontrai quelques passants qui regardaient avec surprise une
+voiture conduite en poste comme dans un temps ordinaire. Le boulevard
+d'Enfer était barré par des ormeaux abattus.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> Dans ma rue<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a><a href="#footnote223" title="Lien vers la note 223"><span class="smaller">[223]</span></a>, mes voisins me virent arriver avec plaisir:
+je leur semblais une protection pour le quartier. Madame de
+Chateaubriand était à la fois bien aise et alarmée de mon retour.</p>
+
+<p>Le jeudi matin, 29 juillet, j'écrivis à madame Récamier, à Dieppe, cette
+lettre prolongée par des <i>post-scriptum</i>:</p>
+
+<p class="p2 right">«Jeudi matin, 29 juillet 1830.</p>
+
+<p>«Je vous écris sans savoir si ma lettre vous arrivera, car les courriers
+ne partent plus.</p>
+
+<p>«Je suis entré dans Paris au milieu de la canonnade, de la fusillade et
+du tocsin. Ce matin, le tocsin sonne encore, mais je n'entends plus les
+coups de fusil; il paraît qu'on s'organise, et que la résistance
+continuera tant que les ordonnances ne seront pas rappelées. Voilà le
+résultat immédiat (sans parler du résultat définitif) du parjure dont
+les ministres ont donné le tort, du moins apparent, à la couronne!</p>
+
+<p>«La garde nationale, l'École polytechnique, tout s'en est mêlé. Je n'ai
+encore vu personne. Vous jugez dans quel état j'ai trouvé madame de
+Chateaubriand. Les personnes qui, comme elle, ont vu le 10 août et le 2
+septembre, sont restées sous l'impression de la terreur. Un régiment, le
+5<sup>e</sup> de ligne, a déjà passé du côté de la charte. Certainement M. de
+Polignac est bien coupable; son incapacité est une mauvaise excuse;
+l'ambition dont on n'a pas les talents est un crime. On dit la cour à
+Saint-Cloud, et prête à partir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> «Je ne vous parle pas de moi; ma position est pénible, mais
+claire. Je ne trahirai pas plus le roi que la charte, pas plus le
+pouvoir légitime que la liberté. Je n'ai donc rien à dire et à faire;
+attendre et pleurer sur mon pays. Dieu sait maintenant ce qui va arriver
+dans les provinces; on parle déjà de l'insurrection de Rouen. D'un autre
+côté, la congrégation armera les chouans et la Vendée. À quoi tiennent
+les empires! Une ordonnance et six ministres sans génie ou sans vertu
+suffisent pour faire du pays le plus tranquille et le plus florissant le
+pays le plus troublé et le plus malheureux.»</p>
+
+<p class="p2 right">«Midi.</p>
+
+<p>«Le feu recommence. Il paraît qu'on attaque le Louvre, où les troupes du
+roi se sont retranchées. Le faubourg que j'habite commence à s'insurger.
+On parle d'un gouvernement provisoire dont les chefs seraient le général
+Gérard, le duc de Choiseul et M. de La Fayette.</p>
+
+<p>«Il est probable que cette lettre ne partira pas, Paris étant déclaré en
+état de siège. C'est le maréchal Marmont qui commande pour le roi. On le
+dit tué, mais je ne le crois pas. Tâchez de ne pas trop vous inquiéter.
+Dieu vous protège! Nous nous retrouverons!»</p>
+
+<p class="p2 right">«Vendredi.</p>
+
+<p>«Cette lettre était écrite d'hier; elle n'a pu partir. Tout est fini: la
+victoire populaire est complète: le roi cède sur tous les points; mais
+j'ai peur qu'on aille maintenant bien au delà des concessions de la
+couronne. J'ai écrit ce matin à Sa Majesté. Au surplus, <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> j'ai
+pour mon avenir un plan complet de sacrifices qui me plaît. Nous en
+causerons quand vous serez arrivée.</p>
+
+<p>«Je vais moi-même mettre cette lettre à la poste et parcourir Paris.»</p>
+
+<p class="p2 center">RÉVOLUTION DE JUILLET.</p>
+
+<p class="center smcap">JOURNÉE DU 26.</p>
+
+<p>Les ordonnances, datées du 25 juillet, furent insérées dans le
+<i>Moniteur</i> du 26. Le secret en avait été si profondément gardé, que ni
+le maréchal duc de Raguse, major général de la garde, de service, ni M.
+Mangin<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a><a href="#footnote224" title="Lien vers la note 224"><span class="smaller">[224]</span></a>, préfet de police, ne furent mis dans la confidence. Le
+préfet de la Seine<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a><a href="#footnote225" title="Lien vers la note 225"><span class="smaller">[225]</span></a> ne connut les ordonnance que par <i>le Moniteur</i>,
+de même que le sous-secrétaire d'État de la guerre<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a><a href="#footnote226" title="Lien vers la note 226"><span class="smaller">[226]</span></a>; et néanmoins
+c'étaient <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> ces divers chefs qui disposaient des différentes
+forces armées. Le prince de Polignac, chargé par intérim du portefeuille
+de M. de Bourmont, était si loin de s'occuper de cette minime affaire
+des ordonnances, qu'il passa la journée du 26 à présider une
+adjudication au ministère de la guerre.</p>
+
+<p>Le roi partit pour la chasse le 26, avant que <i>le Moniteur</i> fût arrivé à
+Saint-Cloud, et il ne revint de Rambouillet qu'à minuit.</p>
+
+<p>Enfin le duc de Raguse reçut ce billet de M. de Polignac:</p>
+
+<p>«Votre Excellence a connaissance des mesures extraordinaires que le roi,
+dans sa sagesse et son sentiment d'amour pour son peuple, a jugé
+nécessaire de prendre pour le maintien des droits de sa couronne et de
+l'ordre public. Dans ces importantes circonstances, Sa Majesté compte
+sur votre zèle pour assurer l'ordre et la tranquillité dans toute
+l'étendue de votre commandement.»</p>
+
+<p>Cette audace des hommes les plus faibles qui furent jamais, contre cette
+force qui allait broyer un empire, ne s'explique que par une sorte
+d'hallucination, résultat des conseils d'une misérable coterie que l'on
+ne trouva plus au moment du danger. Les rédacteurs des journaux, après
+avoir consulté MM. Dupin, Odilon Barrot, Barthe et Mérilhou, se
+résolurent de publier leurs feuilles sans autorisation, afin de se faire
+saisir et de plaider l'illégalité des ordonnances. Ils se réunirent au
+bureau du <i>National</i>: M. Thiers rédigea <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> une protestation qui
+fut signée de quarante-quatre rédacteurs<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a><a href="#footnote227" title="Lien vers la note 227"><span class="smaller">[227]</span></a>, et qui parut, le 27 au
+matin, dans <i>le National</i> et <i>le Temps</i>.</p>
+
+<p>À la chute du jour quelques députés se réunirent chez M. de
+Laborde<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a><a href="#footnote228" title="Lien vers la note 228"><span class="smaller">[228]</span></a>. On convint de se retrouver le lendemain chez M. Casimir
+Périer. Là parut, pour la première fois, un des trois pouvoirs qui
+allaient occuper la scène: la monarchie était à la Chambre des députés,
+l'usurpation au Palais-Royal, la République à l'Hôtel de Ville. Dans la
+soirée, il se forma des rassemblements au Palais-Royal; on jeta des
+pierres à la voiture de M. de Polignac. Le duc de Raguse ayant vu le roi
+à Saint-Cloud, à son retour de Rambouillet, le roi lui demanda des
+nouvelles de Paris: «La rente est tombée.&mdash;De combien? dit le
+Dauphin.&mdash;De <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> trois francs, répondit le maréchal.&mdash;Elle
+remontera,» répartit le Dauphin; et chacun s'en alla.</p>
+
+<p class="p2 center smcap">JOURNÉE DU 27 JUILLET</p>.
+
+<p>La journée du 27 commença mal. Le roi investit du commandement de Paris
+le duc de Raguse: c'était s'appuyer sur la mauvaise fortune. Le maréchal
+se vint installer à une heure à l'état-major de la garde, place du
+Carrousel. M. Mangin envoya saisir les presses du <i>National</i>; M. Carrel
+résista; MM. Mignet et Thiers, croyant la partie perdue, disparurent
+pendant deux jours: M. Thiers alla se cacher dans la vallée de
+Montmorency, chez une madame de Courchamp<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a><a href="#footnote229" title="Lien vers la note 229"><span class="smaller">[229]</span></a>, parente des deux MM.
+Béquet<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a><a href="#footnote230" title="Lien vers la note 230"><span class="smaller">[230]</span></a>, dont l'un a travaillé au <i>National</i>, et l'autre au <i>Journal
+des Débats</i>.</p>
+
+<p>Au <i>Temps</i>, la chose prit un caractère plus sérieux: le véritable héros
+des journalistes est incontestablement M. Coste.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> En 1823, M. Coste dirigeait <i>les Tablettes historiques</i><a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a><a href="#footnote231" title="Lien vers la note 231"><span class="smaller">[231]</span></a>:
+accusé par ses collaborateurs d'avoir vendu ce journal, il se battit et
+reçut un coup d'épée. M. Coste<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a><a href="#footnote232" title="Lien vers la note 232"><span class="smaller">[232]</span></a> me fut présenté au ministère des
+affaires étrangères; en causant avec lui de la liberté de la presse, je
+lui dis: «Monsieur, vous savez combien j'aime et respecte cette liberté;
+mais comment voulez-vous que je la défende auprès de Louis XVIII, quand
+vous attaquez tous les jours la royauté et la religion! Je vous supplie,
+dans votre intérêt et pour me laisser ma force entière, de ne plus saper
+des remparts aux trois quarts démolis, et qu'en vérité un homme
+<span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> de courage devrait rougir d'attaquer. Faisons un marché: ne
+vous en prenez plus à quelques vieillards faibles que le trône et le
+sanctuaire protègent à peine; je vous livre en échange ma personne.
+Attaquez-moi soir et matin; dites de moi tout ce que vous voudrez,
+jamais je ne me plaindrai; je vous saurai gré de votre attaque légitime
+et constitutionnelle contre le ministre, en mettant à l'écart le roi.»</p>
+
+<p>M. Coste m'a conservé de cette entrevue un souvenir d'estime.</p>
+
+<p>Une parade constitutionnelle eut lieu au bureau du <i>Temps</i> entre M.
+Baude et un commissaire de police<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a><a href="#footnote233" title="Lien vers la note 233"><span class="smaller">[233]</span></a>.</p>
+
+<p>Le procureur du roi de Paris<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a><a href="#footnote234" title="Lien vers la note 234"><span class="smaller">[234]</span></a> décerna quarante-quatre mandats
+d'amener contre les signataires de la protestation des journalistes.</p>
+
+<p>Vers deux heures, la fraction monarchique de la révolution se réunit
+chez M. Périer<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a><a href="#footnote235" title="Lien vers la note 235"><span class="smaller">[235]</span></a>, comme on en était convenu la veille: on ne conclut
+rien. Les députés s'ajournèrent au lendemain, 28, chez M. Audry de
+Puyravault. M. Casimir Périer, homme d'ordre et de <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> richesse,
+ne voulait pas tomber dans les mains populaires; il ne cessait de
+nourrir encore l'espoir d'un arrangement avec la royauté légitime; il
+dit vivement à M. de Schonen: «Vous nous perdez en sortant de la
+légalité; vous nous faites quitter une position superbe.» Cet esprit de
+légalité était partout; il se montra dans deux réunions opposées, l'une
+chez M. Cadet-Gassicourt, l'autre chez le général Gourgaud. M. Périer
+appartenait à cette classe bourgeoise qui s'était faite héritière du
+peuple et du soldat. Il avait du courage, de la fixité dans les idées;
+il se jeta bravement en travers du torrent révolutionnaire pour le
+barrer; mais sa santé préoccupait trop sa vie, et il soignait trop sa
+fortune. «Que voulez-vous faire d'un homme, me disait M. Decazes, qui
+regarde toujours sa langue dans une glace?»</p>
+
+<p>La foule augmentant et commençant à paraître en armes, l'officier de la
+gendarmerie vint avertir le maréchal de Raguse qu'il n'avait pas assez
+de monde et qu'il craignait d'être forcé: alors le maréchal fit ses
+dispositions militaires.</p>
+
+<p>Le 27, il était déjà quatre heures et demie du soir, lorsqu'on reçut
+dans les casernes l'ordre de prendre les armes. La gendarmerie de Paris,
+appuyée de quelques détachements de la garde, essaya de rétablir la
+circulation dans les rues Richelieu et Saint-Honoré. Un de ces
+détachements fut assailli, dans la rue du <i>Duc-de-Bordeaux</i><a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a><a href="#footnote236" title="Lien vers la note 236"><span class="smaller">[236]</span></a>, d'une
+grêle de pierres. Le chef de <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> ce détachement évitait de tirer,
+lorsqu'un coup parti de l'<i>Hôtel Royal</i>, rue des Pyramides, décida la
+question: il se trouva qu'un M. Folks, habitant de cet hôtel, s'était
+armé de son fusil de chasse, et avait fait feu sur la garde à travers sa
+fenêtre. Les soldats répondirent par une décharge sur la maison, et M.
+Folks tomba mort avec ses deux domestiques. Ainsi ces Anglais, qui
+vivent à l'abri dans leur île, vont porter les révolutions chez les
+autres; vous les trouvez mêlés dans les quatre parties du monde à des
+querelles qui ne les regardent pas: pour vendre une pièce de calicot,
+peu leur importe de plonger une nation dans toutes les calamités. Quel
+droit ce M. Folks avait-il de tirer sur des soldats français? Était-ce
+la constitution de la Grande-Bretagne que Charles X avait violée? Si
+quelque chose pouvait flétrir les combats de juillet, ce serait d'avoir
+été engagés par la balle d'un Anglais<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a><a href="#footnote237" title="Lien vers la note 237"><span class="smaller">[237]</span></a>.</p>
+
+<p>Ces premiers combats, qui dans la journée du 27 n'avaient guère commencé
+que vers les cinq heures du soir, cessèrent avec le jour. Les armuriers
+cédèrent leurs armes à la foule, les réverbères furent brisés ou
+<span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> restèrent sans être allumés; le drapeau tricolore se hissa
+dans les ténèbres au haut des tours de Notre-Dame: l'envahissement des
+corps de garde, la prise de l'arsenal et des poudrières, le désarmement
+des fusiliers sédentaires, tout cela s'opéra sans opposition au lever du
+jour le 28, et tout était fini à huit heures.</p>
+
+<p>Le parti démocratique et prolétaire de la révolution, en blouse ou
+demi-nu, était sous les armes; il ne ménageait pas sa misère et ses
+lambeaux. Le peuple, représenté par des électeurs qu'il s'était choisis
+dans divers attroupements, était parvenu à faire convoquer une assemblée
+chez M. Cadet-Gassicourt.</p>
+
+<p>Le parti de l'usurpation ne se montrait pas encore: son chef, caché hors
+de Paris, ne savait s'il irait à Saint-Cloud ou au Palais-Royal. Le
+parti bourgeois ou de la monarchie, les députés, délibérait et répugnait
+à se laisser entraîner au mouvement.</p>
+
+<p>M. de Polignac se rendit à Saint-Cloud et fit signer au roi, le 28, à
+cinq heures du matin, l'ordonnance qui mettait Paris en état de siège.</p>
+
+<p class="p2 center smcap">JOURNÉE MILITAIRE DU 28 JUILLET.</p>
+
+<p>Les groupes s'étaient reformés le 28 plus nombreux; au cri de: <i>Vive la
+charte!</i> qui se faisait encore entendre se mêlait déjà le cri de <i>Vive
+la liberté!</i> <i>à bas les Bourbons!</i> On criait aussi: <i>Vive l'empereur!</i>
+<i>vive le prince Noir!</i> mystérieux prince des ténèbres qui apparaît à
+l'imagination populaire dans toutes les révolutions. Les souvenirs et
+les passions étaient descendus; on abattait et l'on brûlait les armes de
+France; on les attachait à la corde des lanternes <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> cassées; on
+arrachait les plaques fleurdelisées des conducteurs de diligences et des
+facteurs de la poste; les notaires retiraient leurs panonceaux, les
+huissiers leurs rouelles, les voituriers leurs estampilles, les
+fournisseurs de la cour leurs écussons. Ceux qui jadis avaient recouvert
+les aigles napoléoniennes peintes à l'huile de lis bourboniens détrempés
+à la colle n'eurent besoin que d'une éponge pour nettoyer leur loyauté:
+avec un peu d'eau on efface aujourd'hui la reconnaissance et les
+empires.</p>
+
+<p>Le maréchal de Raguse écrivit au roi qu'il était urgent de prendre des
+moyens de pacification, et que demain, 29, il serait trop tard. Un
+envoyé du préfet de police était venu demander au maréchal s'il était
+vrai que Paris fût déclaré en état de siège: le maréchal, qui n'en
+savait rien, parut étonné; il courut chez le président du conseil; il y
+trouva les ministres assemblés<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a><a href="#footnote238" title="Lien vers la note 238"><span class="smaller">[238]</span></a>, et M. de Polignac lui remit
+l'ordonnance. Parce que l'homme qui avait foulé le monde aux pieds avait
+mis des villes et des provinces en état de siège, Charles X avait cru
+pouvoir l'imiter. Les ministres déclarèrent au maréchal qu'ils allaient
+venir s'établir à l'état-major de la garde.</p>
+
+<p>Aucun ordre n'étant arrivé de Saint-Cloud, à neuf heures du matin, le
+28, lorsqu'il n'était plus temps de tout garder, mais de tout reprendre,
+le maréchal fit sortir des casernes les troupes qui s'étaient déjà en
+partie montrées la veille. On n'avait pris aucune précaution pour faire
+arriver des vivres au Carrousel, <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> quartier général. La
+manutention, qu'on avait oublié de faire suffisamment garder, fut
+enlevée. M. le duc de Raguse, homme d'esprit et de mérite, brave soldat,
+savant, mais malheureux général, prouva pour la millième fois qu'un
+génie militaire est insuffisant aux troubles civils: le premier officier
+de police eût mieux su ce qu'il y avait à faire que le maréchal.
+Peut-être aussi son intelligence fut-elle paralysée par ses souvenirs;
+il resta comme étouffé sous le poids de la fatalité de son nom.</p>
+
+<p>Le maréchal qui n'avait qu'une poignée d'hommes, conçut un plan pour
+l'exécution duquel il lui aurait fallu trente mille soldats. Des
+colonnes étaient désignées pour de grandes distances, tandis qu'une
+autre s'emparerait de l'Hôtel de Ville. Les troupes, après avoir achevé
+leur mouvement pour faire régner l'ordre de toutes parts, devaient
+converger à la maison commune. Le Carrousel demeurait le quartier
+général: les ordres en sortaient, et les renseignements y aboutissaient.
+Un bataillon de Suisses, pivotant sur le marché des Innocents, était
+chargé d'entretenir la communication entre les forces du centre et
+celles qui circulaient à la circonférence. Les soldats de la caserne
+Popincourt s'apprêtaient par différents rameaux à descendre sur les
+points où ils pouvaient être appelés. Le général Latour-Maubourg<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a><a href="#footnote239" title="Lien vers la note 239"><span class="smaller">[239]</span></a>
+était logé <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> aux Invalides. Quand il vit l'affaire mal engagée,
+il proposa de recevoir les régiments dans l'édifice de Louis XIV; il
+assurait qu'il les pouvait nourrir, et défiait les Parisiens de le
+forcer. Il n'avait pas impunément laissé ses membres sur les champs de
+bataille de l'Empire, et les redoutes de Borodino savaient qu'il tenait
+parole. Mais qu'importaient l'expérience et le courage d'un vétéran
+mutilé? On n'écouta point ses conseils.</p>
+
+<a id="img003" name="img003"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img003.jpg" width="300" height="418" alt="" title="">
+<p>Un Salon.</p></div>
+
+<p>Sous le commandement du comte de Saint-Chamans<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a><a href="#footnote240" title="Lien vers la note 240"><span class="smaller">[240]</span></a>, la première colonne
+de la garde partit de la Madeleine pour suivre les boulevards jusqu'à la
+Bastille. Dès les premiers pas, un peloton que commandait M. Sala<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a><a href="#footnote241" title="Lien vers la note 241"><span class="smaller">[241]</span></a>
+fut attaqué; l'officier royaliste repoussa <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> vivement l'attaque.
+À mesure qu'on avançait, les postes de communication laissés sur la
+route, trop faibles et trop éloignés les uns des autres, étaient coupés
+par le peuple et séparés les uns des autres par des abatis d'arbres et
+des barricades. Il y eut une affaire sanglante aux portes Saint-Denis et
+Saint-Martin. M. de Saint-Chamans, passant sur le théâtre des exploits
+futurs de Fieschi, rencontra, à la place de la Bastille, des groupes
+nombreux de femmes et d'hommes. Il les invita à se disperser, en leur
+distribuant quelque argent<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a><a href="#footnote242" title="Lien vers la note 242"><span class="smaller">[242]</span></a>; mais on ne cessait de tirer <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span>
+des maisons environnantes. Il fut obligé de renoncer à rejoindre l'Hôtel
+de Ville par la rue Saint-Antoine, et, après avoir traversé le pont
+d'Austerlitz, il regagna le Carrousel le long des boulevards du sud.
+Turenne devant la Bastille non encore démolie avait été plus heureux
+pour la mère de Louis XIV enfant.</p>
+
+<p>La colonne chargée d'occuper l'Hôtel de Ville<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a><a href="#footnote243" title="Lien vers la note 243"><span class="smaller">[243]</span></a> suivit les quais des
+Tuileries, du Louvre et de l'École, passa la moitié du Pont-Neuf, prit
+le quai de l'Horloge, le Marché-aux-Fleurs, et se porta à la place de
+Grève par le pont Notre-Dame. Deux pelotons de la garde firent une
+diversion en filant jusqu'au nouveau pont suspendu. Un bataillon du 15<sup>e</sup>
+léger appuyait la garde, et devait laisser deux pelotons sur le
+Marché-aux-Fleurs.</p>
+
+<p>On se battit au passage de la Seine sur le pont Notre-Dame. Le peuple,
+tambour en tête, aborda bravement la garde. L'officier qui commandait
+l'artillerie royale fit observer à la masse populaire qu'elle s'exposait
+inutilement, et que, n'ayant pas de canons, elle <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> serait
+foudroyée sans aucune chance de succès. La plèbe s'obstina; l'artillerie
+fit feu. Les soldats inondèrent les quais et la place de Grève, où
+débouchèrent par le pont d'Arcole deux autres pelotons de la garde. Ils
+avaient été obligés de forcer des rassemblements d'étudiants du faubourg
+Saint-Jacques. L'Hôtel de Ville fut occupé.</p>
+
+<p>Une barricade s'élevait à l'entrée de la rue du Mouton: une brigade de
+Suisses emporta cette barricade; le peuple, se ruant des rues
+adjacentes, reprit son retranchement avec de grands cris. La barricade
+resta finalement à la garde.</p>
+
+<p>Dans tous ces quartiers pauvres et populaires, on combattit
+instantanément, sans arrière-pensée: l'étourderie française, moqueuse,
+insouciante, intrépide, était montée au cerveau de tous; la gloire a,
+pour notre nation, la légèreté du vin de Champagne. Les femmes, aux
+croisées, encourageaient les hommes dans la rue; des billets
+promettaient le bâton de maréchal au premier colonel qui passerait au
+peuple; des groupes marchaient au son d'un violon. C'étaient des scènes
+tragiques et bouffonnes, des spectacles de tréteaux et de triomphe: on
+entendait des éclats de rire et des jurements au milieu des coups de
+fusil, du sourd mugissement de la foule, à travers des masses de fumée.
+Pieds nus, bonnet de police en tête, des charretiers improvisés
+conduisaient, avec un laisser-passer de chefs inconnus, des convois de
+blessés parmi les combattants qui se séparaient.</p>
+
+<p>Dans les quartiers riches régnait un autre esprit. Les gardes nationaux,
+ayant repris les uniformes dont on les avait dépouillés, se
+rassemblaient en <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> grand nombre à la mairie du 1<sup>er</sup>
+arrondissement pour maintenir l'ordre. Dans ces combats, la garde
+souffrait plus que le peuple, parce qu'elle était exposée au feu des
+ennemis invisibles qui étaient dans les maisons. D'autres nommeront les
+vaillants des salons qui, reconnaissant des officiers de la garde,
+s'amusaient à les abattre, en sûreté qu'ils étaient derrière un volet ou
+une cheminée. Dans la rue, l'animosité de l'homme de peine ou du soldat
+n'allait pas au delà du coup porté: blessé, on se secourait
+mutuellement. Le peuple sauva plusieurs victimes. Deux officiers, M. de
+Goyon et M. Rivaux, après une défense héroïque, durent la vie à la
+générosité des vainqueurs. Un capitaine de la garde, Kaumann, reçoit un
+coup de barre de fer sur la tête: étourdi et les yeux sanglants, il
+relève avec son épée les baïonnettes de ses soldats qui mettaient en
+joue l'ouvrier.</p>
+
+<p>La garde était remplie des grenadiers de Bonaparte. Plusieurs officiers
+perdirent la vie, entre autres le lieutenant Noirot, d'une bravoure
+extraordinaire, qui avait reçu du prince Eugène la croix de la Légion
+d'honneur, en 1813, pour un fait d'armes accompli dans une des redoutes
+de Caldiera. Le colonel de Pleineselve, blessé mortellement à la porte
+Saint-Martin, avait été aux guerres de l'Empire, en Hollande, en
+Espagne, à la grande armée et dans la garde impériale. À la bataille de
+Leipzig, il fit prisonnier de sa propre main le général autrichien
+Merfeld. Porté par ses soldats à l'hôpital du Gros-Caillou, il ne voulut
+être pansé que le dernier des blessés de juillet. Le docteur Larrey, qui
+l'avait rencontré sur d'autres champs de bataille, lui amputa la cuisse;
+il était trop <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> tard pour le sauver. Heureux ces nobles
+adversaires, qui avaient vu tant de boulets passer sur leur tête, s'ils
+ne succombèrent pas sous la balle de quelques-uns de ces forçats libérés
+que la justice a retrouvés depuis la victoire dans les rangs des
+vainqueurs! Ces galériens n'ont pu polluer le triomphe national
+républicain; ils n'ont été nuisibles qu'à la royauté de Louis-Philippe.
+Ainsi s'abîmèrent obscurément dans les rues de Paris les restes de ces
+soldats fameux, échappés au canon de la Moskowa, de Lutzen et de
+Leipzig: nous massacrions, sous Charles X, ces braves que nous avions
+tant admirés sous Napoléon. Il ne leur manquait qu'un homme: cet homme
+avait disparu à Sainte-Hélène.</p>
+
+<p>Au tomber de la nuit, un sous-officier déguisé vint apporter l'ordre aux
+troupes de l'Hôtel de Ville de se replier sur les Tuileries. La retraite
+était rendue hasardeuse à cause des blessés que l'on ne voulait pas
+abandonner, et de l'artillerie difficile à passer à travers les
+barricades. Elle s'opéra cependant sans accident. Lorsque les troupes
+revinrent des différents quartiers de Paris, elles croyaient le roi et
+le dauphin arrivés de leur côté comme elles: cherchant en vain des yeux
+le drapeau blanc sur le pavillon de l'Horloge, elles firent entendre le
+langage énergique des camps.</p>
+
+<p>Il n'est pas vrai, comme on le voit, que l'Hôtel de Ville ait été pris
+par la garde sur le peuple, et repris sur la garde par le peuple. Quand
+la garde y entra, elle n'éprouva aucune résistance, car il n'y avait
+personne, le préfet même était parti. Ces vantances affaiblissent et
+font mettre en doute les vrais périls. La garde fut mal engagée dans des
+rues tortueuses; la <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> ligne, par son espèce de neutralité
+d'abord, et ensuite par sa défection, acheva le mal que des dispositions
+belles en théorie, mais peu exécutables en pratique, avaient commencé.
+Le 50<sup>e</sup> de ligne était arrivé pendant le combat à l'Hôtel de Ville;
+harassé de fatigue, on se hâta de le retirer dans l'enceinte de l'hôtel,
+et il prêta à des camarades épuisés ses entières et inutiles cartouches.</p>
+
+<p>Le bataillon suisse resté au marché des Innocents fut dégagé par un
+autre bataillon suisse: ils vinrent l'un et l'autre aboutir au quai de
+l'École, et stationnèrent dans le Louvre.</p>
+
+<p>Au reste, les barricades sont des retranchements qui appartiennent au
+génie parisien: on les retrouve dans tous nos troubles, depuis Charles V
+jusqu'à nos jours.</p>
+
+<p>«Le peuple voyant ces forces disposées par les rues, dit L'Estoile,
+commença à s'esmouvoir, et se firent les <i>barricades</i> en la manière que
+tous sçavent: plusieurs Suisses furent tués, qui furent enterrés en une
+fosse faicte au parvis de Notre-Dame; le duc de Guyse passant par les
+rues, c'estoit à qui crieroit le plus haut: Vive Guyse! et lui, baissant
+son grand chapeau, leur dict: <i>Mes amis, c'est assez; messieurs, c'est
+trop; criez vive le roi!</i>»</p>
+
+<p>Pourquoi nos dernières barricades, dont le résultat a été puissant,
+gagnent-elles si peu à être racontées, tandis que les barricades de
+1588, qui ne produisirent presque rien, sont si intéressantes à lire?
+Cela tient à la différence des siècles et des personnages: le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup>
+siècle menait tout devant lui; le <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> a laissé tout derrière: M. de
+Puyravault n'est pas encore le Balafré.</p>
+
+<p class="p2 center smcap"><span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> JOURNÉE CIVILE DU 28 JUILLET.</p>
+
+<p>Durant qu'on livrait ces combats, la révolution civile et politique
+suivait parallèlement la révolution militaire. Les soldats détenus à
+l'Abbaye furent mis en liberté; les prisonniers pour dettes, à
+Sainte-Pélagie, s'échappèrent, et les condamnés pour fautes politiques
+furent élargis: une révolution est un jubilé; elle absout de tous les
+crimes, en en permettant de plus grands.</p>
+
+<p>Les ministres tinrent conseil à l'état-major: ils résolurent de faire
+arrêter, comme chefs du mouvement, MM. Laffitte, La Fayette, Gérard,
+Marchais, Salverte et Audry de Puyravault; le maréchal en donna l'ordre;
+mais, quand plus tard ils furent députés vers lui, il ne crut pas de son
+honneur de mettre son ordre à exécution.</p>
+
+<p>Une réunion du parti monarchique, composée de pairs et de députés, avait
+eu lieu chez M. Guizot: le duc de Broglie s'y trouva; MM. Thiers et
+Mignet, qui avaient reparu, et M. Carrel, quoique ayant d'autres idées,
+s'y rendirent. Ce fut là que le parti de l'usurpation prononça le nom du
+duc d'Orléans pour la première fois<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a><a href="#footnote244" title="Lien vers la note 244"><span class="smaller">[244]</span></a>. M. Thiers et M. Mignet,
+allèrent chez le <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> général Sébastiani lui parler du prince. Le
+général répondit d'une manière évasive; le duc d'Orléans, assura-t-il,
+ne l'avait jamais entretenu de pareils desseins et ne l'avait autorisé à
+rien.</p>
+
+<p>Vers midi, toujours dans la journée du 28, la réunion générale des
+députés eut lieu chez M. Audry de Puyravault<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a><a href="#footnote245" title="Lien vers la note 245"><span class="smaller">[245]</span></a>. M. de La Fayette,
+chef du parti républicain, avait rejoint Paris le 27; M. Laffitte, chef
+du parti orléaniste, n'arriva que dans la nuit du 27 au 28; il se rendit
+au Palais-Royal, où il ne trouva personne; il envoya à Neuilly: le roi
+en herbe n'y était pas.</p>
+
+<p>Chez M. de Puyravault, on discuta le projet d'une protestation contre
+les ordonnances. Cette protestation, plus que modérée, laissait entières
+les grandes questions.</p>
+
+<p>M. Casimir Périer fut d'avis de dépêcher vers le duc de Raguse; tandis
+que les cinq députés choisis se préparaient à partir, M. Arago<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a><a href="#footnote246" title="Lien vers la note 246"><span class="smaller">[246]</span></a>
+était chez le maréchal: il s'était décidé, sur un billet de madame de
+Boigne, à devancer les commissaires. Il représenta au maréchal <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span>
+la nécessité de mettre un terme aux malheurs de la capitale. M. de
+Raguse alla prendre langue chez M. de Polignac; celui-ci, instruit de
+l'hésitation des troupes, déclara que si elles passaient au peuple, on
+tirerait sur elles comme sur les insurgés. Le général de Tromelin<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a><a href="#footnote247" title="Lien vers la note 247"><span class="smaller">[247]</span></a>
+témoin de ces conversations, s'emporta contre le général
+d'Ambrugeac<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a><a href="#footnote248" title="Lien vers la note 248"><span class="smaller">[248]</span></a>. Alors arriva la députation. M. Laffitte porta la
+parole: «Nous venons, dit-il vous demander d'arrêter l'effusion du sang.
+Si le combat se prolongeait, il entraînerait non-seulement les plus
+cruelles calamités, mais une véritable révolution.» Le maréchal se
+renferma dans <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> une question d'honneur militaire, prétendant que
+le peuple devait, le premier, cesser le combat; il ajouta néanmoins ce
+post-scriptum à une lettre qu'il écrivit au roi: «Je pense qu'il est
+urgent que Votre Majesté profite sans retard des ouvertures qui lui sont
+faites.»</p>
+
+<p>L'aide de camp du duc de Raguse, le colonel Komierowski, introduit dans
+le cabinet du roi à Saint-Cloud, lui remit la lettre; le roi lui dit:
+«Je lirai cette lettre.» Le colonel se retira et attendit les ordres;
+voyant qu'ils n'arrivaient pas, il pria M. le duc de Duras d'aller chez
+le roi les demander. Le duc répondit que, d'après l'étiquette, il lui
+était impossible d'entrer dans le cabinet. Enfin, rappelé par le roi, M.
+Komierowski fut chargé d'enjoindre au maréchal de <i>tenir bon</i>.</p>
+
+<p>Le général Vincent accourut de son côté à Saint-Cloud; ayant forcé la
+porte qu'on lui refusait, il dit au roi que tout était perdu: «Mon cher,
+répondit Charles X, vous êtes un bon général, mais vous n'entendez rien
+à cela.»</p>
+
+<p class="p2 center smcap">JOURNÉE MILITAIRE DU 29 JUILLET.</p>
+
+<p>Le 29 vit paraître de nouveaux combattants: les élèves de l'École
+polytechnique, en correspondance avec un de leurs anciens camarades, M.
+Charras<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a><a href="#footnote249" title="Lien vers la note 249"><span class="smaller">[249]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> forcèrent la consigne et envoyèrent quatre
+d'entre eux, MM. Lothon, Berthelin, Pinsonnière et Tourneux, offrir
+leurs services à MM. Laffitte, Périer et La Fayette. Ces jeunes gens,
+distingués par leurs études, s'étaient déjà fait connaître aux alliés,
+lorsque ceux-ci se présentèrent devant Paris en 1814; dans les trois
+jours, ils devinrent les chefs du peuple, qui les mit à sa tête avec une
+parfaite simplicité. Les uns se rendirent sur la place de l'Odéon, les
+autres au Palais-Royal et aux Tuileries.</p>
+
+<p>L'ordre du jour publié le 29 au matin offensa la garde: il annonçait que
+le roi, voulant témoigner sa satisfaction à ses braves serviteurs, leur
+accordait un mois et demi de paye; inconvenance que le soldat français
+ressentit: c'était le mesurer à la taille de ces Anglais qui ne marchent
+pas ou s'insurgent, s'ils n'ont pas touché leur solde.</p>
+
+<p>Dans la nuit du 28 au 29, le peuple dépava les rues de vingt pas en
+vingt pas, et le lendemain, au lever du jour, il y avait quatre mille
+barricades élevées dans Paris.</p>
+
+<p>Le Palais-Bourbon était gardé par la ligne, le Louvre par deux
+bataillons suisses, la rue de la Paix, la place Vendôme et la rue
+Castiglione par le 5<sup>e</sup> et le 53<sup>e</sup> de ligne. Il était arrivé de
+Saint-Denis, de Versailles et de Rueil, à peu près douze cents hommes
+d'infanterie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> La position militaire était meilleure: les troupes se
+trouvaient plus concentrées, et il fallait traverser de grands espaces
+vides pour arriver jusqu'à elles. Le général Exelmans<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a><a href="#footnote250" title="Lien vers la note 250"><span class="smaller">[250]</span></a>, qui jugea
+bien ces dispositions, vint à onze heures mettre sa valeur et son
+expérience à la disposition du maréchal de Raguse, tandis que de son
+côté le général Pajol<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a><a href="#footnote251" title="Lien vers la note 251"><span class="smaller">[251]</span></a> se présentait aux députés pour prendre le
+commandement de la garde nationale.</p>
+
+<p>Les ministres eurent l'idée de convoquer la cour royale aux Tuileries,
+tant ils vivaient hors du moment où ils se trouvaient! Le maréchal
+pressait le président du conseil de rappeler les ordonnances. Pendant
+leur entretien, on demande M. de Polignac; il sort et rentre avec M.
+Bertier<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a><a href="#footnote252" title="Lien vers la note 252"><span class="smaller">[252]</span></a>, fils de la première <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> victime sacrifiée en 1789.
+Celui-ci, ayant parcouru Paris, affirmait que tout allait au mieux pour
+la cause royale: c'est une chose fatale que ces races qui ont droit à la
+vengeance, jetées à la tombe dans nos premiers troubles, et évoquées par
+nos derniers malheurs. Ces malheurs n'étaient plus des nouveautés;
+depuis <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> 1793, Paris était accoutumé à voir passer les
+événements et les rois.</p>
+
+<p>Tandis que, au rapport des royalistes, tout allait si bien, on annonce
+la défection du 5<sup>e</sup> et du 53<sup>e</sup> de ligne qui fraternisaient avec le
+peuple.</p>
+
+<p>Le duc de Raguse fit proposer une suspension d'armes: elle eut lieu sur
+quelques points et ne fut pas exécutée sur d'autres. Le maréchal avait
+envoyé chercher un des deux bataillons suisses stationnés dans le
+Louvre. On lui dépêcha celui des deux bataillons qui garnissait la
+colonnade. Les Parisiens, voyant cette colonnade déserte, se
+rapprochèrent des murs et entrèrent par les fausses portes qui
+conduisent du jardin de l'Infante dans l'intérieur; ils gagnèrent les
+croisées et firent feu sur le bataillon arrêté dans la cour. Sous la
+terreur du souvenir du 10 août, les Suisses se ruèrent du palais et se
+jetèrent dans leur troisième bataillon placé en présence des postes
+parisiens, mais avec lequel la suspension d'armes était observée. Le
+peuple, qui du Louvre avait atteint la galerie du Musée, commença de
+tirer du milieu des chefs-d'&oelig;uvre sur les lanciers alignés au
+Carrousel. Les postes parisiens, entraînés par cet exemple, rompirent la
+suspension d'armes. Précipités sous l'Arc de Triomphe, les Suisses
+poussent les lanciers au portique du pavillon de l'Horloge et débouchent
+pêle-mêle dans le jardin des Tuileries. Le jeune Farcy fut frappé à mort
+dans cette échauffourée<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a><a href="#footnote253" title="Lien vers la note 253"><span class="smaller">[253]</span></a>: son nom est inscrit au coin <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> du
+café où il est tombé; une manufacture de betteraves existe aujourd'hui
+aux Thermopyles. Les Suisses eurent trois ou quatre soldats tués ou
+blessés: ce peu de morts s'est changé en une effroyable boucherie.</p>
+
+<p>Le peuple entra dans les Tuileries avec MM. Thomas, Bastide, Guinard,
+par le guichet du Pont-Royal. Un drapeau tricolore fut planté sur le
+pavillon de l'Horloge, comme au temps de Bonaparte, apparemment en
+mémoire de la liberté. Des meubles furent déchirés, des tableaux hachés
+de coups de sabre; on trouva dans des armoires le journal des chasses du
+roi et les beaux coups exécutés contre les perdrix: vieil usage des
+gardes-chasse de la monarchie. On plaça un cadavre sur le trône vide,
+dans la salle du Trône: cela serait formidable si les Français,
+aujourd'hui, ne jouaient continuellement au drame. Le musée
+d'artillerie, à Saint-Thomas-d'Aquin, était pillé, et les siècles
+passaient le long du fleuve, sous le casque de Godefroy de Bouillon, et
+avec la lance de François 1<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>Alors le duc de Raguse quitta le quartier général, abandonnant cent
+vingt mille francs en sacs. Il sortit par la rue de Rivoli et rentra
+dans le jardin des Tuileries. Il donna l'ordre aux troupes de se
+retirer, d'abord aux Champs-Élysées, et ensuite jusqu'à l'Étoile. On
+crut que la paix était faite, que le Dauphin arrivait; on vit quelques
+voitures des écuries et un fourgon <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> traverser la place Louis
+XV: c'étaient les ministres s'en allant après leurs &oelig;uvres.</p>
+
+<p>Arrivé à l'Étoile, Marmont reçut une lettre: elle lui annonçait que le
+roi avait donné à M. le Dauphin le commandement en chef des troupes, et
+que lui, maréchal, servirait sous ses ordres.</p>
+
+<p>Une compagnie du 3<sup>e</sup> de la garde avait été oubliée dans la maison d'un
+chapelier, rue de Rohan; après une longue résistance, la maison fut
+emportée. Le capitaine Meunier, atteint de trois coups de feu, sauta de
+la fenêtre d'un troisième étage, tomba sur un toit au-dessous, et fut
+transporté à l'hôpital du Gros-Caillou: il a survécu. La caserne
+Babylone, assaillie entre midi et une heure par trois élèves de l'École
+polytechnique, Vaneau, Lacroix et Ouvrier, n'était gardée que par un
+dépôt de recrues suisses d'environ une centaine d'hommes; le major
+Dufay, Français d'origine, les commandait: depuis trente ans il servait
+parmi nous; il avait été acteur dans les hauts faits de la République et
+de l'Empire. Sommé de se rendre, il refusa toute condition et s'enferma
+dans la caserne. Le jeune Vaneau périt. Des sapeurs-pompiers mirent le
+feu à la porte de la caserne; la porte s'écroula; aussitôt, par cette
+bouche enflammée, sort le major Dufay, suivi de ses montagnards,
+baïonnette en avant: il tombe atteint de la mousquetade d'un cabaretier
+voisin: sa mort protégea ses recrues suisses; ils rejoignirent les
+différents corps auxquels ils appartenaient<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a><a href="#footnote254" title="Lien vers la note 254"><span class="smaller">[254]</span></a>.</p>
+
+<p class="p2 center smcap"><span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> JOURNÉE CIVILE DU 29 JUILLET.</p>
+
+<p>M. le duc de Mortemart<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a><a href="#footnote255" title="Lien vers la note 255"><span class="smaller">[255]</span></a> était arrivé à Saint-Cloud le mercredi 28, à
+dix heures du soir, pour prendre <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> son service comme capitaine
+des cent-suisses: il ne put parler au roi que le lendemain. À onze
+heures, le 29, il fit quelques tentatives auprès de Charles X, afin de
+l'engager à rappeler les ordonnances; le roi lui dit: «Je ne veux pas
+monter en charrette comme mon frère; je ne reculerai pas d'un pied.»
+Quelques minutes après, il allait reculer d'un royaume.</p>
+
+<p>Les ministres étaient arrivés: MM. de Sémonville, d'Argout<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a><a href="#footnote256" title="Lien vers la note 256"><span class="smaller">[256]</span></a>,
+Vitrolles, se trouvaient là. M. de Sémonville raconte qu'il eut une
+longue conversation avec le roi; qu'il ne parvint à l'<i>ébranler dans sa
+résolution qu'après avoir passé par son c&oelig;ur en lui parlant des
+dangers de madame la Dauphine</i>. Il lui dit: «Demain, à midi, il n'y aura
+plus ni roi, ni dauphin, ni duc de Bordeaux.» Et le roi lui répondit:
+«Vous me donnerez bien jusqu'à une heure.» Je ne crois pas un mot de
+tout cela. La hâblerie est notre défaut: interrogez un Français et
+fiez-vous à ses récits, il aura toujours tout fait. Les ministres
+entrèrent chez le roi après M. de Sémonville; les ordonnances furent
+rapportées, le ministère dissous, M. de Mortemart nommé président du
+nouveau conseil.</p>
+
+<p>Dans la capitale, le parti républicain venait enfin <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> de
+déterrer un gîte. M. Baude (l'homme de la parade des bureaux du
+<i>Temps</i>), en courant les rues, n'avait trouvé l'Hôtel de Ville occupé
+que par deux hommes, M. Dubourg et M. Zimmer. Il se dit aussitôt
+l'envoyé d'un <i>gouvernement provisoire</i> qui s'allait venir installer. Il
+fit appeler les employés de la Préfecture; il leur ordonna de se mettre
+au travail, comme si M. de Chabrol était présent. Dans les gouvernements
+devenus machines, les poids sont bientôt remontés, chacun accourt pour
+se nantir des places délaissées: qui se fit secrétaire général, qui chef
+de division, qui se donna la comptabilité, qui se nomma au personnel et
+distribua ce personnel entre ses amis; il y en eut qui firent apporter
+leur lit afin de ne pas désemparer, et d'être à même de sauter sur la
+place qui viendrait à vaquer. M. Dubourg, surnommé le général<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a><a href="#footnote257" title="Lien vers la note 257"><span class="smaller">[257]</span></a>, et
+M. Zimmer, étaient censés les chefs de la partie <i>militaire</i> du
+<i>gouvernement provisoire</i>. M. Baude<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a><a href="#footnote258" title="Lien vers la note 258"><span class="smaller">[258]</span></a>, représentant le <i>civil</i> de ce
+gouvernement inconnu, prit des arrêtés et fit des proclamations.
+Cependant on avait vu des affiches provenant du parti républicain, et
+portant création d'un autre gouvernement, composé de MM. de La Fayette,
+Gérard<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a><a href="#footnote259" title="Lien vers la note 259"><span class="smaller">[259]</span></a> et <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> Choiseul<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a><a href="#footnote260" title="Lien vers la note 260"><span class="smaller">[260]</span></a>. On ne s'explique guère
+l'association du dernier nom avec les deux autres; aussi M. de Choiseul
+a-t-il protesté. Ce vieillard libéral, qui, pour faire le vivant, se
+tenait roide comme un mort, émigré et naufragé à Calais, ne retrouva
+pour foyer paternel, en rentrant en France, qu'une loge à l'Opéra.</p>
+
+<p>À trois heures du soir, nouvelle confusion. Un ordre du jour convoqua
+les députés réunis à Paris, à l'Hôtel de Ville, pour y conférer sur les
+mesures à prendre. Les maires devaient être rendus à leurs mairies; ils
+devaient aussi envoyer un de leurs adjoints à l'Hôtel de Ville, afin d'y
+composer une <i>commission consultative</i>. Cet ordre du jour était signé:
+<i>J. Baude</i>, pour le <i>gouvernement provisoire</i>, et colonel <i>Zimmer</i>, <i>par
+ordre du général Dubourg</i>. Cette audace de trois personnes, qui parlent
+au nom d'un gouvernement qui n'existait qu'affiché par lui-même au coin
+des <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> rues, prouve la rare intelligence des Français en
+révolution: de pareils hommes sont évidemment les chefs destinés à mener
+les autres peuples. Quel malheur qu'en nous délivrant d'une pareille
+anarchie, Bonaparte nous eût ravi la liberté!</p>
+
+<p>Les députés s'étaient rassemblés chez M. Laffitte<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a><a href="#footnote261" title="Lien vers la note 261"><span class="smaller">[261]</span></a>. M. de La
+Fayette, reprenant 1789, déclara qu'il reprenait aussi le commandement
+de la garde nationale. On applaudit, et il se rendit à l'Hôtel de Ville.
+Les députés nommèrent une <i>commission</i> municipale composée de cinq
+membres, MM. Casimir Périer, Laffitte, de Lobau, de Schonen et Audry de
+Puyravault. M. Odilon Barrot fut élu secrétaire de cette commission, qui
+s'installa à l'Hôtel de Ville, comme avait fait M. de La Fayette. Tout
+cela siégea pêle-mêle auprès du gouvernement provisoire de M. Dubourg.
+M. Mauguin, envoyé en mission vers la <i>commission</i>, resta avec elle.
+L'ami de Washington fit enlever le drapeau noir arboré sur l'Hôtel de
+Ville par l'invention de M. Dubourg.</p>
+
+<p>À huit heures et demie du soir débarquèrent de Saint-Cloud M. de
+Sémonville, M. d'Argout et M. de Vitrolles. Aussitôt qu'ils avaient
+appris à Saint-Cloud le rappel des ordonnances, le renvoi des anciens
+ministres et la nomination de M. Mortemart à la présidence du conseil,
+ils étaient accourus à Paris. Ils se présentèrent en qualité de
+mandataires du roi devant la commission municipale. M. Mauguin demanda
+au grand référendaire s'il avait des pouvoirs écrits; le grand
+référendaire répondit <i>qu'il n'y avait pas pensé</i>. La négociation des
+officieux commissaires finit là.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> Instruit à la réunion Laffitte de ce qui s'était fait à
+Saint-Cloud, M. Laffitte signa un laisser-passer pour M. de Mortemart,
+ajoutant que les députés assemblés chez lui l'attendraient jusqu'à une
+heure du matin. Le noble duc n'étant pas arrivé, les députés se
+retirèrent.</p>
+
+<p>M. Laffitte, resté seul avec M. Thiers, s'occupa du duc d'Orléans et des
+proclamations à faire. Cinquante ans de révolution en France avaient
+donné aux hommes de pratique la facilité de réorganiser des
+gouvernements, et aux hommes de théorie l'habitude de ressemeler des
+chartes, de préparer les machines et les bers avec lesquels s'enlèvent
+et sur lesquels glissent ces gouvernements.</p>
+
+<p class="p2">Cette journée du 29, lendemain de mon retour à Paris, ne fut pas pour
+moi sans occupation. Mon plan était arrêté: je voulais agir, mais je ne
+le voulais que sur un ordre écrit de la main du roi, et qui me donnât
+les pouvoirs nécessaires pour parler aux autorités du moment; me mêler
+de tout et ne rien faire ne me convenait pas. J'avais raisonné juste,
+témoin l'affront essuyé par MM. d'Argout, Sémonville et Vitrolles.</p>
+
+<p>J'écrivis donc à Charles X à Saint-Cloud. M. de Givré se chargea de
+porter ma lettre. Je priais le roi de m'instruire de sa volonté. M. de
+Givré revint les mains vides. Il avait remis ma lettre à M. le duc de
+Duras, qui l'avait remise au roi, lequel me faisait répondre qu'il avait
+nommé M. de Mortemart son premier ministre, et qu'il m'invitait à
+m'entendre avec lui. Le noble duc, où le trouver? Je le cherchai
+vainement le 29 au soir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> Repoussé de Charles X, ma pensée se porta vers la Chambre des
+pairs; elle pouvait, en qualité de cour souveraine, évoquer le procès et
+juger le différend. S'il n'y avait pas sûreté pour elle dans Paris, elle
+était libre de se transporter à quelque distance, même auprès du roi, et
+de prononcer de là un grand arbitrage. Elle avait des chances de succès;
+il y en a toujours dans le courage. Après tout, en succombant, elle
+aurait subi une défaite utile aux principes. Mais aurais-je trouvé dans
+cette Chambre vingt hommes prêts à se dévouer? Sur ces vingt hommes, y
+en avait-il quatre qui fussent d'accord avec moi sur les libertés
+publiques?</p>
+
+<p>Les assemblées aristocratiques règnent glorieusement lorsqu'elles sont
+souveraines et seules investies, de droit et de fait, de la puissance:
+elles offrent les plus fortes garanties, mais, dans les gouvernements
+mixtes, elles perdent leur valeur et sont misérables quand arrivent les
+grandes crises.... Faibles contre le roi, elles n'empêchent pas le
+despotisme; faibles contre le peuple, elles ne préviennent pas
+l'anarchie. Dans les commotions publiques, elles ne rachètent leur
+existence qu'au prix de leurs parjures ou de leur esclavage. La Chambre
+des lords sauva-t-elle Charles I<sup>er</sup>? Sauva-t-elle Richard Cromwell,
+auquel elle avait prêté serment? Sauva-t-elle Jacques II? Sauvera-t-elle
+aujourd'hui les princes de Hanovre? Se sauvera-t-elle elle-même? Ces
+prétendus contre-poids aristocratiques ne font qu'embarrasser la
+balance, et seront jetés tôt ou tard hors du bassin. Une aristocratie
+ancienne et opulente, ayant l'habitude des affaires, n'a qu'un moyen de
+garder le pouvoir quand il lui échappe: <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> c'est de passer du
+Capitole au Forum, et de se placer à la tête du nouveau mouvement, à
+moins qu'elle ne se croie encore assez forte pour risquer la guerre
+civile.</p>
+
+<p>Pendant que j'attendais le retour de M. de Givré, je fus assez occupé à
+défendre mon quartier. La banlieue et les carriers de Montrouge
+affluaient par la barrière d'Enfer. Les derniers ressemblaient à ces
+carriers de Montmartre, qui causèrent de si grandes alarmes à
+mademoiselle de Mornay lorsqu'elle fuyait les massacres de la
+Saint-Barthélemy. En passant devant la communauté des missionnaires,
+située dans ma rue, ils y entrèrent: une vingtaine de prêtres furent
+obligés de se sauver; le repaire de ces fanatiques fut philosophiquement
+pillé, leurs lits et leurs livres brûlés dans la rue<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a><a href="#footnote262" title="Lien vers la note 262"><span class="smaller">[262]</span></a>. On n'a point
+parlé de cette <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> misère. Avait-on à s'embarrasser de ce que la
+prêtraille pouvait avoir perdu? Je donnai l'hospitalité à sept ou huit
+fugitifs; ils restèrent plusieurs jours cachés sous mon toit. Je leur
+obtins des passe-ports par l'intermédiaire de mon voisin, M. Arago<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a><a href="#footnote263" title="Lien vers la note 263"><span class="smaller">[263]</span></a>,
+et ils allèrent ailleurs prêcher la parole de Dieu. «La fuite des saints
+a souvent été utile aux peuples, <i>utilis populis fuga sanctorum</i>.»</p>
+
+<p class="p2">La commission municipale, établie à l'Hôtel de Ville, nomma le baron
+Louis commissaire provisoire aux finances, M. Baude à l'intérieur, M.
+Mérilhou<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a><a href="#footnote264" title="Lien vers la note 264"><span class="smaller">[264]</span></a> à <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> la justice, M. Chardel<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a><a href="#footnote265" title="Lien vers la note 265"><span class="smaller">[265]</span></a> aux postes, M.
+Marchal<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a><a href="#footnote266" title="Lien vers la note 266"><span class="smaller">[266]</span></a> au télégraphe, M. Bavoux<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a><a href="#footnote267" title="Lien vers la note 267"><span class="smaller">[267]</span></a> à la police, M. de Laborde à
+<span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> la préfecture de la Seine. Ainsi le gouvernement provisoire
+<i>volontaire</i> se trouva détruit en réalité par la promotion de M. Baude,
+qui s'était créé membre de ce gouvernement. Les boutiques se rouvrirent;
+les services publics reprirent leur cours.</p>
+
+<p>Dans la réunion chez M. Laffite, il avait été décidé que les députés
+s'assembleraient, à midi, au palais de la Chambre: ils s'y trouvèrent
+réunis au nombre de trente ou trente-cinq, présidés par M. Laffitte. M.
+Bérard<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a><a href="#footnote268" title="Lien vers la note 268"><span class="smaller">[268]</span></a> annonça qu'il avait rencontré MM. d'Argout, de
+Forbin-Janson<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a><a href="#footnote269" title="Lien vers la note 269"><span class="smaller">[269]</span></a> et de Mortemart, qui se rendaient chez M. Laffitte,
+croyant y trouver les députés; qu'il avait invité ces messieurs à le
+suivre à la Chambre, mais que M. le duc de Mortemart, accablé de
+fatigue, s'était retiré pour aller voir M. de Sémonville. M. de
+Mortemart, selon M. Bérard, avait dit qu'il avait un blanc-seing et que
+le roi consentait à tout.</p>
+
+<p>En effet, M. de Mortemart apportait cinq ordonnances: <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> au lieu
+de les communiquer d'abord aux députés, sa lassitude l'obligea de
+rétrograder jusqu'au Luxembourg. À midi, il envoya les ordonnances à M.
+Sauvo<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a><a href="#footnote270" title="Lien vers la note 270"><span class="smaller">[270]</span></a>; celui-ci répondit qu'il ne les pouvait publier dans <i>le
+Moniteur</i> sans l'autorisation de la Chambre des députés ou de la
+commission municipale.</p>
+
+<p>M. Bérard s'étant expliqué, comme je viens de le dire, à la Chambre, une
+discussion s'éleva pour savoir si l'on recevrait ou si l'on ne recevrait
+pas M. de Mortemart. Le général Sébastiani insista pour l'affirmative;
+M. Mauguin déclara que si M. de Mortemart était présent, il demanderait
+qu'il fût entendu, mais que les événements pressaient et que l'on ne
+pouvait pas dépendre du bon plaisir de M. de Mortemart.</p>
+
+<p>On nomma cinq commissaires chargés d'aller conférer avec les pairs: ces
+cinq commissaires furent MM. Augustin Périer<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a><a href="#footnote271" title="Lien vers la note 271"><span class="smaller">[271]</span></a>, Sébastiani, Guizot,
+Benjamin <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> Delessert<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a><a href="#footnote272" title="Lien vers la note 272"><span class="smaller">[272]</span></a> et Hyde de Neuville. Mais bientôt le
+comte de Sussy<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a><a href="#footnote273" title="Lien vers la note 273"><span class="smaller">[273]</span></a> fut introduit dans la Chambre élective. M. de
+Mortemart l'avait chargé de présenter les ordonnances aux députés.
+S'adressant à l'assemblée, il lui dit: «En l'absence de M. le
+chancelier, quelques pairs, en petit nombre, étaient réunis chez moi; M.
+le duc de Mortemart nous a remis la lettre ci-jointe, adressée à M. le
+général Gérard ou à M. Casimir Périer. Je vous demande la permission de
+vous la communiquer.» Voici la lettre: «Monsieur, parti de Saint-Cloud
+dans la nuit, je cherche vainement à vous rencontrer. Veuillez me dire
+où je pourrai vous voir. Je vous prie de donner connaissance des
+ordonnances dont je suis porteur depuis hier.»</p>
+
+<p>M. le duc de Mortemart était parti dans la nuit de <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span>
+Saint-Cloud; il avait les ordonnances dans sa poche depuis douze ou
+quinze heures, <i>depuis hier</i>, selon son expression; il n'avait pu
+rencontrer ni le général Gérard, ni M. Casimir Périer: M. de Mortemart
+était bien malheureux! M. Bérard fit l'observation suivante sur la
+lettre communiquée:</p>
+
+<p>«Je ne puis, dit-il, m'empêcher de signaler ici un manque de franchise:
+M. de Mortemart, qui se rendait ce matin chez M. Laffitte lorsque je
+l'ai rencontré, m'a formellement dit qu'il viendrait ici.»</p>
+
+<p>Les cinq ordonnances furent lues. La première rappelait les ordonnances
+du 25 juillet, la seconde convoquait les Chambres pour le 3 août, la
+troisième nommait M. de Mortemart ministre des affaires étrangères et
+président du conseil, la quatrième appelait le général Gérard au
+ministère de la guerre, la cinquième M. Casimir Périer au ministère des
+finances. Lorsque je trouvai enfin M. de Mortemart chez le grand
+référendaire, il m'assura qu'il avait été obligé de rester chez M. de
+Sémonville, parce qu'étant revenu à pied de Saint-Cloud, il s'était vu
+forcé de faire un détour et de pénétrer dans le bois de Boulogne par une
+brèche: sa botte ou son soulier lui avait écorché le talon. Il est à
+regretter qu'avant de produire les actes du trône, M. de Mortemart n'ait
+pas essayé de voir les hommes influents et de les incliner à la cause
+royale. Ces actes tombant tout à coup au milieu de députés non prévenus,
+personne n'osa se déclarer. On s'attira cette terrible réponse de
+Benjamin Constant: «Nous savons d'avance ce que la Chambre des pairs
+nous dira: elle acceptera purement et simplement la révocation des
+ordonnances. Quant à moi, je ne <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> me prononce pas positivement
+sur la question de dynastie; je dirai seulement qu'il serait trop
+commode pour un roi de faire mitrailler son peuple et d'en être quitte
+pour dire ensuite: <i>Il n'y a rien de fait.</i>»</p>
+
+<p>Benjamin Constant, qui ne se prononçait pas <i>positivement sur la
+question de dynastie</i>, aurait-il terminé sa phrase de la même manière si
+on lui eût fait entendre auparavant des paroles convenables à ses
+talents et à sa juste ambition? Je plains sincèrement un homme de
+courage et d'honneur comme M. de Mortemart, quand je viens à penser que
+la monarchie légitime a peut-être été renversée parce que le ministre
+chargé des pouvoirs du roi n'a pu rencontrer dans Paris deux députés, et
+que, fatigué d'avoir fait trois lieues à pied, il s'est écorché le
+talon. L'ordonnance de nomination à l'ambassade de Saint-Pétersbourg a
+remplacé pour M. de Mortemart les ordonnances de son vieux maître. Ah!
+comment ai-je refusé à Louis-Philippe d'être son ministre des affaires
+étrangères ou de reprendre ma bien-aimée ambassade de Rome? Mais, hélas!
+de <i>ma bien-aimée</i>, qu'en eussé-je fait au bord du Tibre? J'aurais
+toujours cru qu'elle me regardait en rougissant.</p>
+
+<p class="p2">Le 30 au matin, ayant reçu le billet du grand référendaire qui
+m'invitait à la réunion des pairs, au Luxembourg, je voulus apprendre
+auparavant quelques nouvelles. Je descendis par la rue d'Enfer, la place
+Saint-Michel et la rue Dauphine. Il y avait encore un peu d'émotion
+autour des barricades ébréchées. Je comparais ce que je voyais au grand
+mouvement révolutionnaire <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> de 1789, et cela me semblait de
+l'ordre et du silence: le changement des m&oelig;urs était visible.</p>
+
+<p>Au Pont-Neuf, la statue d'Henri IV tenait à la main, comme un guidon de
+la Ligue, un drapeau tricolore. Des hommes du peuple disaient en
+regardant le roi de bronze: «Tu n'aurais pas fait cette bêtise-là, mon
+vieux.» Des groupes étaient rassemblés sur le quai de l'École:
+j'aperçois de loin un général accompagné de deux aides de camp également
+à cheval. Je m'avançai de ce côté. Comme je fendais la foule, mes yeux
+se portaient sur le général: ceinture tricolore par dessus son habit,
+chapeau de travers renversé en arrière, corne en avant. Il m'avise à son
+tour et s'écrie: «Tiens, le vicomte!» Et moi, surpris, je reconnais le
+colonel ou capitaine Dubourg, mon compagnon de Gand, lequel allait,
+pendant notre retour à Paris, prendre les villes ouvertes au nom de
+Louis XVIII, et nous apportait, ainsi que je vous l'ai raconté, la
+moitié d'un mouton pour dîner dans un bouge, à Arnouville<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a><a href="#footnote274" title="Lien vers la note 274"><span class="smaller">[274]</span></a>. C'est
+cet officier que les journaux avaient représenté comme un austère soldat
+républicain à moustaches grises, lequel n'avait pas voulu servir sous la
+tyrannie impériale, et qui était si pauvre qu'on avait été obligé de lui
+acheter à la friperie un uniforme râpé du temps de Larevellière-Lépeaux.
+Et moi de m'écrier: «Eh! c'est vous! comment....» Il me tend les bras,
+me serre la main sur le cou de Flanquine; on fit cercle: «Mon cher, me
+dit à haute voix le chef militaire du gouvernement provisoire, en
+<span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> me montrant le Louvre, ils étaient là-dedans douze cents: nous
+leur en avons flanqué des pruneaux dans le derrière! et de courir, et de
+courir!...» Les aides de camp de M. Dubourg éclatent en gros rires; et
+la tourbe de rire à l'unisson, et le général de piquer sa mazette qui
+caracolait comme une bête éreintée, suivie de deux autres Rossinantes
+glissant sur le pavé et prêtes à tomber sur le nez entre les jambes de
+leurs cavaliers.</p>
+
+<p>Ainsi, superbement emporté, m'abandonna le Diomède de l'Hôtel de Ville,
+brave d'ailleurs et spirituel. J'ai vu des hommes qui, prenant au
+sérieux toutes les scènes de 1830, rougissaient à ce récit, parce qu'il
+déjouait un peu leur héroïque crédulité. J'étais moi-même honteux en
+voyant le côté comique des révolutions les plus graves et de quelle
+manière on peut se moquer de la bonne foi du peuple.</p>
+
+<p>M. Louis Blanc, dans le premier volume de son excellente <i>Histoire de
+dix ans</i><a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a><a href="#footnote275" title="Lien vers la note 275"><span class="smaller">[275]</span></a>, publiée après ce que je viens d'écrire ici, confirme mon
+récit: «Un homme, dit-il, d'une taille moyenne, d'une figure énergique,
+traversait en uniforme de général et suivi par un grand nombre d'hommes
+armés, le marché des Innocents. C'était de M. Évariste Dumoulin,
+rédacteur du <i>Constitutionnel</i>, que cet homme avait reçu son uniforme,
+pris chez un fripier; et les épaulettes qu'il portait lui avaient été
+données par l'acteur Perlet: elles venaient du magasin de
+l'Opéra-Comique. Quel est ce général? demandait-on de toutes parts. Et
+quand ceux qui l'entouraient avaient répondu: «C'est le général
+Dubourg.» <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> Vive le général Dubourg! criait le peuple, devant
+qui ce nom n'avait jamais retenti.<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a><a href="#footnote276" title="Lien vers la note 276"><span class="smaller">[276]</span></a>»</p>
+
+<p>Un autre spectacle m'attendait à quelques pas de là: une fosse était
+creusée devant la colonnade du Louvre; un prêtre, en surplis et en
+étole, disait des prières au bord de cette fosse: on y déposait les
+morts. Je me découvris et fis le signe de la croix. La foule silencieuse
+regardait avec respect cette cérémonie, qui n'eût rien été si la
+religion n'y avait comparu. Tant de souvenirs et de réflexions
+s'offraient à moi, que je restais dans une complète immobilité. Tout à
+coup je me sens pressé; un cri part: «Vive le défenseur de la liberté de
+la presse!» Mes cheveux m'avaient fait reconnaître. Aussitôt des jeunes
+gens me saisissent et me disent: «Où allez-vous? nous allons vous
+porter.» Je ne savais que répondre; je remerciais; je me débattais; je
+suppliais de me laisser aller. L'heure de la réunion à la Chambre des
+pairs n'était pas encore arrivée. Les jeunes gens ne cessaient de crier:
+«Où <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> allez-vous? où allez-vous?» Je répondis au hasard: «Eh
+bien, au Palais-Royal!» Aussitôt j'y suis conduit aux cris de: Vive la
+charte! vive la liberté de la presse! vive Chateaubriand! Dans la cour
+des Fontaines, M. Barba, le libraire, sortit de sa maison et vint
+m'embrasser.</p>
+
+<p>Nous arrivons au Palais-Royal; on me bouscule dans un café sous la
+galerie de bois. Je mourais de chaud. Je réitère à mains jointes ma
+demande en rémission de ma gloire: point; toute cette jeunesse refuse de
+me lâcher. Il y avait dans la foule un homme en veste à manches
+retroussées, à mains noires, à figure sinistre, aux yeux ardents, tel
+que j'en avais tant vu au commencement de la Révolution: il essayait
+continuellement de s'approcher de moi, et les jeunes gens le
+repoussaient toujours. Je n'ai su ni son nom ni ce qu'il me voulait.</p>
+
+<p>Il fallut me résoudre à dire enfin que j'allais à la Chambre des pairs.
+Nous quittâmes le café; les acclamations recommencèrent. Dans la cour du
+Louvre, diverses espèces de cris se firent entendre: on disait: «Aux
+Tuileries! aux Tuileries!» les autres: «Vive le premier consul!» et
+semblaient vouloir me faire l'héritier de Bonaparte républicain.
+Hyacinthe, qui m'accompagnait, recevait sa part des poignées de main et
+des embrassades. Nous traversâmes le pont des Arts et nous prîmes la rue
+de Seine. On accourait sur notre passage; on se mettait aux fenêtres. Je
+souffrais de tant d'honneurs, car on m'arrachait les bras. Un des jeunes
+gens qui me poussaient par derrière passa tout à coup sa tête entre mes
+jambes et m'enleva sur ses épaules. Nouvelles acclamations; on criait
+aux <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> spectateurs dans la rue et aux fenêtres: «À bas les
+chapeaux! vive la charte!» et moi je répliquais: «Oui, messieurs, vive
+la charte! mais vive le roi!» On ne répétait pas ce cri, mais il ne
+provoquait aucune colère. Et voilà comme la partie était perdue! Tout
+pouvait encore s'arranger, mais il ne fallait présenter au peuple que
+des hommes populaires: dans les révolutions, un nom fait plus qu'une
+armée.</p>
+
+<p>Je suppliai tant mes jeunes amis qu'ils me mirent enfin à terre. Dans la
+rue de Seine, en face de mon libraire, M. Le Normant, un tapissier
+offrit un fauteuil pour me porter; je le refusai et j'arrivai au milieu
+de mon triomphe dans la cour d'honneur du Luxembourg. Ma généreuse
+escorte me quitta alors après avoir poussé de nouveaux cris de <i>Vive la
+charte! vive Chateaubriand!</i> J'étais touché des sentiments de cette
+noble jeunesse: j'avais crié <i>vive le roi!</i> au milieu d'elle, tout aussi
+en sûreté que si j'eusse été seul enfermé dans ma maison; elle
+connaissait mes opinions: elle m'amenait elle-même à la Chambre des
+pairs où elle savait que j'allais parler et rester fidèle à mon roi; et
+pourtant c'était le 30 juillet, et nous venions de passer près de la
+fosse dans laquelle on ensevelissait les citoyens tués par les balles
+des soldats de Charles X!</p>
+
+<p class="p2">Le bruit que je laissais en dehors contrastait avec le silence qui
+régnait dans le vestibule du palais du Luxembourg. Ce silence augmenta
+dans la galerie sombre qui précède les salons de M. de Sémonville. Ma
+présence gêna les vingt-cinq ou trente pairs qui s'y trouvaient
+rassemblés: j'empêchais les douces effusions de la peur, la tendre
+consternation à laquelle <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> on se livrait. Ce fut là que je vis
+enfin M. de Mortemart. Je lui dis que, d'après le désir du roi, j'étais
+prêt à m'entendre avec lui. Il me répondit, comme je l'ai déjà rapporté,
+qu'en revenant il s'était écorché le talon: il rentra dans le flot de
+l'assemblée. Il nous donna connaissance des ordonnances comme il les
+avait fait communiquer aux députés par M. de Sussy. M. de Broglie
+déclara qu'il venait de parcourir Paris; que nous étions sur un volcan;
+que les bourgeois ne pouvaient plus contenir leurs ouvriers; que si le
+nom de Charles X était seulement prononcé, on nous couperait la gorge à
+tous, et qu'on démolirait le Luxembourg comme on avait démoli la
+Bastille: «C'est vrai! c'est vrai!» murmuraient d'une voix sourde les
+prudents, en secouant la tête<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a><a href="#footnote277" title="Lien vers la note 277"><span class="smaller">[277]</span></a>. M. de Caraman, qu'on avait fait duc,
+apparemment parce qu'il avait été valet de M. de Metternich, soutenait
+avec chaleur qu'on ne pouvait reconnaître les ordonnances: «Pourquoi
+donc, lui dis-je, monsieur?» Cette froide question glaça sa verve.</p>
+
+<p>Arrivent les cinq députés commissaires. M. le général <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span>
+Sébastiani débute par sa phrase accoutumée: «Messieurs, c'est une grosse
+affaire.» Ensuite il fait l'éloge de la haute modération de M. le duc de
+Mortemart; il parle des dangers de Paris, prononce quelques mots à la
+louange de S. A. R. monseigneur le duc d'Orléans, et conclut à
+l'impossibilité de s'occuper des ordonnances. Moi et M. Hyde de
+Neuville, nous fûmes les seuls d'un avis contraire. J'obtins la parole:
+«M. le duc de Broglie nous a dit, messieurs, qu'il s'est promené dans
+les rues, et qu'il a vu partout des dispositions hostiles: je viens
+aussi de parcourir Paris, trois mille jeunes gens m'ont rapporté dans la
+cour de ce palais; vous avez pu entendre leur cris: ont-ils soif de
+votre sang ceux qui ont ainsi salué l'un de vos collègues? Ils ont crié:
+<i>Vive la charte!</i> j'ai répondu: <i>Vive le roi!</i> ils n'ont témoigné aucune
+colère et sont venus me déposer sain et sauf au milieu de vous. Sont-ce
+là des symptômes si menaçants de l'opinion publique? Je soutiens, moi,
+que rien n'est perdu, que nous pouvons accepter les ordonnances. La
+question n'est pas de considérer s'il y a péril ou non, mais de garder
+les serments que nous avons prêtés à ce roi dont nous tenons nos
+dignités, et plusieurs d'entre nous leur fortune. Sa Majesté, en
+retirant les ordonnances et en changeant son ministère, a fait tout ce
+qu'elle a dû; faisons à notre tour ce que nous devons. Comment! dans
+tous le cours de notre vie, il se présente un seul jour où nous sommes
+obligés de descendre sur le champ de bataille, et nous n'accepterions
+pas le combat? Donnons à la France l'exemple de l'honneur et de la
+loyauté; empêchons-la de <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> tomber dans des combinaisons
+anarchiques où sa paix, ses intérêts réels et ses libertés iraient se
+perdre: le péril s'évanouit quand on ose le regarder.»</p>
+
+<p>On ne me répondit point; on se hâta de lever la séance. Il y avait une
+impatience de parjure dans cette assemblée que poussait une peur
+intrépide; chacun voulait sauver sa guenille de vie, comme si le temps
+n'allait pas, dès demain, nous arracher nos vieilles peaux, dont un juif
+bien avisé n'aurait pas donné une obole.<a href="#toc"><span class="small">[Lien vers la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h1><span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> LIVRE XV<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a><a href="#footnote278" title="Lien vers la note 278"><span class="smaller">[278]</span></a></h1>
+
+<p class="resume">
+ Les républicains. &mdash; Les orléanistes. &mdash; M. Thiers est envoyé à
+ Neuilly. &mdash; Convocation des pairs chez le grand référendaire. La
+ lettre m'arrive trop tard. &mdash; Saint-Cloud. &mdash; Scène. Monsieur le
+ Dauphin et le maréchal de Raguse. &mdash; Neuilly. &mdash; M. le duc
+ d'Orléans. &mdash; Le Raincy. &mdash; Le prince vient à Paris. &mdash; Une
+ députation de la Chambre élective offre à M. le duc d'Orléans la
+ lieutenance générale du royaume. &mdash; Il accepte. &mdash; Efforts des
+ républicains. &mdash; M. le duc d'Orléans va à l'Hôtel de Ville. &mdash;
+ Les républicains au Palais-Royal. &mdash; Le roi quitte Saint-Cloud.
+ &mdash; Arrivée de Madame la Dauphine à Trianon. &mdash; Corps
+ diplomatique. &mdash; Rambouillet. &mdash; Ouverture de la session, le 3
+ août. &mdash; Lettre de Charles X à M. le duc d'Orléans. &mdash; Départ du
+ peuple pour Rambouillet. &mdash; Fuite du roi. &mdash; Réflexions. &mdash;
+ Palais-Royal. &mdash; Conversations. &mdash; Dernière tentation politique.
+ &mdash; M. de Sainte-Aulaire. &mdash; Dernier soupir du parti républicain.
+ &mdash; Journée du 7 août. &mdash; Séance à la Chambre des Pairs. &mdash; Mon
+ discours. &mdash; Je sors du palais du Luxembourg pour n'y plus
+ rentrer. &mdash; Mes démissions. &mdash; Charles X s'embarque à Cherbourg.
+ &mdash; Ce que sera la révolution de juillet. &mdash; Fin de ma carrière
+ politique.</p>
+
+<p>Les trois partis commençaient à se dessiner et à agir les uns contre les
+autres: les députés qui voulaient la monarchie par la branche aînée
+étaient les plus forts légalement; ils ralliaient à eux tout ce qui
+tendait à l'ordre; mais, moralement, ils étaient les plus faibles: ils
+hésitaient, ils ne se prononçaient pas: <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> il devenait manifeste,
+par la tergiversation de la cour, qu'ils tomberaient dans l'usurpation
+plutôt que de se voir engloutis dans la République.</p>
+
+<p>Celle-ci fit afficher un placard qui disait: «La France est libre. Elle
+n'accorde au gouvernement provisoire que le droit de la consulter, en
+attendant qu'elle ait exprimé sa volonté par de nouvelles élections.
+Plus de royauté. Le pouvoir exécutif confié à un président temporaire.
+Concours médiat ou immédiat de tous les citoyens à l'élection des
+députés. Liberté des cultes.»</p>
+
+<p>Ce placard résumait les seules choses justes de l'opinion républicaine;
+une nouvelle assemblée de députés aurait décidé s'il était bon ou
+mauvais de céder à ce v&oelig;u, <i>plus de royauté</i>; chacun aurait plaidé sa
+cause, et l'élection d'un gouvernement quelconque par un congrès
+national eût eu le caractère de la légalité.</p>
+
+<p>Sur une autre affiche républicaine du même jour, 30 juillet, on lisait
+en grosses lettres: «Plus de Bourbons.... Tout est là, grandeur, repos,
+prospérité publique, liberté.»</p>
+
+<p>Enfin, parut une adresse à MM. les membres de la commission municipale
+composant un gouvernement provisoire; elle demandait: «Qu'aucune
+proclamation ne fût faite pour désigner un chef, lorsque la forme même
+du gouvernement ne pouvait être encore déterminée; que le gouvernement
+provisoire restât en permanence jusqu'à ce que le v&oelig;u de la majorité
+des Français pût être connu; toute autre mesure étant intempestive et
+coupable.»</p>
+
+<p>Cette adresse, émanant des membres d'une commission nommée par un grand
+nombre de citoyens de <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> divers arrondissements de Paris, était
+signée par MM. Chevalier, président, Trélat, Teste, Lepelletier,
+Guinard, Hingray, Cauchois-Lemaire, etc.</p>
+
+<p>Dans cette réunion populaire, on proposait de remettre par acclamation
+la présidence de la République à M. de La Fayette; on s'appuyait sur les
+principes que la Chambre des représentants de 1815 avait proclamés en se
+séparant. Divers imprimeurs refusèrent de publier ces proclamations,
+disant que défense leur en était faite par M. le duc de Broglie. La
+République jetait par terre le trône de Charles X; elle craignait les
+inhibitions de M. de Broglie, lequel n'avait aucun caractère.</p>
+
+<p>Je vous ai dit que, dans la nuit du 29 au 30, M. Laffitte, avec MM.
+Thiers et Mignet, avaient tout préparé pour attirer les yeux du public
+sur M. le duc d'Orléans. Le 30 parurent des proclamations et des
+adresses, fruit de ce conciliabule: «Évitons la République,»
+disaient-elles. Venaient ensuite les faits d'armes de Jemmapes et de
+Valmy, et l'on assurait que M. le duc d'Orléans n'était pas <i>Capet</i>,
+mais <i>Valois</i><a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a><a href="#footnote279" title="Lien vers la note 279"><span class="smaller">[279]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> Et cependant M. Thiers, envoyé par M. Laffitte, chevauchait
+vers Neuilly avec M. Scheffer<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a><a href="#footnote280" title="Lien vers la note 280"><span class="smaller">[280]</span></a>: S. A. R. n'y était pas. Grands
+combats de paroles entre mademoiselle d'Orléans et M. Thiers: il fut
+convenu qu'on écrirait à M. le duc d'Orléans pour le décider à se
+rallier à la révolution. M. Thiers écrivit lui-même un mot au prince, et
+madame Adélaïde promit de devancer sa famille à Paris. L'orléanisme
+avait fait des progrès, et, dès le soir même de cette journée, il fut
+question parmi les députés de conférer les pouvoirs de lieutenant
+général à M. le duc d'Orléans.</p>
+
+<p>M. de Sussy, avec les ordonnances de Saint-Cloud, avait été encore moins
+bien reçu à l'Hôtel de Ville qu'à la Chambre des députés. Muni d'un
+<i>récépissé</i> de M. de La Fayette, il revint trouver M. de Mortemart qui
+s'écria: «Vous m'avez sauvé plus que la vie; vous m'avez sauvé
+l'honneur.»</p>
+
+<p>La commission municipale fit une proclamation <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> dans laquelle
+elle déclarait que <i>les crimes de son pouvoir</i> (de Charles X) <i>étaient
+finis</i>, et que <i>le peuple aurait un gouvernement qui lui devrait</i> (au
+peuple) <i>son origine</i>: phrase ambiguë qu'on pouvait interpréter comme on
+voulait. MM. Laffitte et Périer ne signèrent point cet acte. M. de La
+Fayette, alarmé un peu tard de l'idée de la royauté orléaniste, envoya
+M. Odilon Barrot<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a><a href="#footnote281" title="Lien vers la note 281"><span class="smaller">[281]</span></a> à la Chambre des députés annoncer que le peuple,
+auteur de la révolution de juillet, n'entendait pas la terminer par un
+simple changement de personnes, et que le sang versé valait bien
+quelques libertés. Il fut question d'une proclamation des députés afin
+d'inviter S. A. R. le duc d'Orléans à se rendre dans la capitale: après
+quelques communications avec l'Hôtel de Ville, ce projet de proclamation
+fut anéanti. On n'en tira pas moins au sort une députation de douze
+membres pour aller offrir au châtelain de Neuilly cette lieutenance
+générale qui n'avait pu trouver passage dans une proclamation.</p>
+
+<p>Dans la soirée, M. le grand référendaire rassemble chez lui les pairs:
+sa lettre, soit négligence ou politique, m'arriva trop tard. Je me hâtai
+de courir au rendez-vous; on m'ouvrit la grille de l'allée de
+l'Observatoire; je traversai le jardin du Luxembourg: quand j'arrivai au
+palais, je n'y trouvai personne. Je refis le <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> chemin des
+parterres, les yeux attachés sur la lune. Je regrettais les mers et les
+montagnes où elle m'était apparue, les forêts dans la cime desquelles,
+se dérobant elle-même en silence, elle avait l'air de me répéter la
+maxime d'Épicure: «Cache ta vie.»</p>
+
+<p class="p2">J'ai laissé les troupes, le 29 au soir, se retirer sur Saint-Cloud. Les
+bourgeois de Chaillot et de Passy les attaquèrent, tuèrent un capitaine
+de carabiniers, deux officiers, et blessèrent une dizaine de soldats. Le
+Motha, capitaine de la garde, fut frappé d'une balle par un enfant qu'il
+s'était plu à ménager. Ce capitaine avait donné sa démission au moment
+des ordonnances; mais, voyant qu'on se battait le 27, il rentra dans son
+corps pour partager les dangers de ses camarades<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a><a href="#footnote282" title="Lien vers la note 282"><span class="smaller">[282]</span></a>. Jamais, à la
+gloire de la France, il n'y eut un plus beau combat dans les partis
+opposés entre la liberté et l'honneur.</p>
+
+<p>Les enfants, intrépides parce qu'ils ignorent le danger, ont joué un
+triste rôle dans les trois journées: à l'abri de leur faiblesse, ils
+tiraient à bout portant sur les officiers qui se seraient crus
+déshonorés en les repoussant. Les armes modernes mettent la mort à la
+disposition de la main la plus débile. Singes laids et étiolés,
+libertins avant d'avoir le pouvoir de l'être, cruels et pervers, ces
+petits héros des trois journées se livraient à des assassinats avec tout
+l'abandon de l'innocence. Donnons-nous garde, par des louanges <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span>
+imprudentes, de faire naître l'émulation du mal. Les enfants de Sparte
+allaient à la chasse aux ilotes.</p>
+
+<p>Monsieur le dauphin reçut les soldats à la porte du village de Boulogne,
+dans le bois, puis il rentra à Saint-Cloud.</p>
+
+<p>Saint-Cloud était gardé par les quatre compagnies des gardes du corps.
+Le bataillon des élèves de Saint-Cyr était arrivé: en rivalité et en
+contraste avec l'École polytechnique, il avait embrassé la cause royale.
+Les troupes exténuées, qui revenaient d'un combat de trois jours, ne
+causaient, par leurs blessures et leur délabrement, que de
+l'ébahissement aux domestiques titrés, dorés et repus qui mangeaient à
+la table du roi. On ne songea point à couper les lignes télégraphiques;
+passaient librement sur la route courriers, voyageurs, malles-postes,
+diligences, avec le drapeau tricolore qui insurgeait les villages en les
+traversant. Les embauchages par le moyen de l'argent et des femmes
+commencèrent. Les proclamations de la commune de Paris étaient
+colportées çà et là. Le roi et la cour ne se voulaient pas encore
+persuader qu'ils fussent en péril. Afin de prouver qu'ils méprisaient
+les gestes de quelques bourgeois mutinés, et qu'il n'y avait point de
+révolution, ils laissaient tout aller: le doigt de Dieu se voit dans
+tout cela.</p>
+
+<p>À la tombée de la nuit du 30 juillet, à peu près à la même heure où la
+commission des députés partait pour Neuilly, un aide-major fit annoncer
+aux troupes que les ordonnances étaient rapportées. Les soldats
+crièrent: Vive le roi! et reprirent leur gaieté au bivouac; mais cette
+annonce de l'aide-major, envoyé par le duc de Raguse, n'avait pas été
+communiquée <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> au Dauphin, qui, grand amateur de discipline,
+entra en fureur. Le roi dit au maréchal: «Le Dauphin est mécontent;
+allez vous expliquer avec lui.»</p>
+
+<p>Le maréchal ne trouva point le Dauphin chez lui, et l'attendit dans la
+salle de billard avec le duc de Guiche et le duc de Ventadour, aides de
+camp du prince. Le Dauphin rentra: à l'aspect du maréchal, il rougit
+jusqu'aux yeux, traverse son antichambre avec ses grands pas si
+singuliers, arrive à son salon, et dit au maréchal: «Entrez!» La porte
+se referme: un grand bruit se fait entendre; l'élévation des voix
+s'accroît; le duc de Ventadour, inquiet, ouvre la porte; le maréchal
+sort, poursuivi par le dauphin, qui l'appelle double traître. «Rendez
+votre épée! rendez votre épée!» et, se jetant sur lui, il lui arrache
+son épée. L'aide de camp du maréchal, M. Delarue, se veut précipiter
+entre lui et le Dauphin, il est retenu par M. de Montgascon; le prince
+s'efforce de briser l'épée du maréchal et se coupe les mains. Il crie:
+«À moi, gardes du corps! qu'on le saisisse!» Les gardes du corps
+accoururent; sans un mouvement de tête du maréchal, leurs baïonnettes
+l'auraient atteint au visage. Le duc de Raguse est conduit aux arrêts
+dans son appartement<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a><a href="#footnote283" title="Lien vers la note 283"><span class="smaller">[283]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> Le roi arrangea tant bien que mal cette affaire, d'autant plus
+déplorable, que les acteurs n'inspiraient pas un grand intérêt. Lorsque
+le fils du Balafré occit Saint-Pol, maréchal de la Ligue, on reconnut
+dans ce coup d'épée la fierté et le sang des Guises; mais quand monsieur
+le dauphin, plus puissant seigneur qu'un prince de Lorraine, aurait
+pourfendu le maréchal Marmont, qu'est-ce que cela eût fait? Si le
+maréchal eût tué monsieur le dauphin, c'eût été seulement un peu plus
+singulier. On verrait passer dans la rue César, descendant de Vénus, et
+Brutus, arrière-neveu de Junius qu'on ne les regarderait pas. Rien n'est
+grand aujourd'hui, parce que rien n'est haut.</p>
+
+<p>Voilà comme se dépensait à Saint-Cloud la dernière heure de la
+monarchie; cette pâle monarchie, défigurée et sanglante, ressemblait au
+portrait que nous fait d'Urfé d'un grand personnage expirant: «Il avait
+les yeux hâves et enfoncés; la mâchoire inférieure, couverte seulement
+d'un peu de peau, paraissait s'être retirée; la barbe hérissée, le teint
+jaune, les regards lents, les souffles abattus. De sa bouche il ne
+sortait déjà plus de paroles humaines, mais des oracles.»</p>
+
+<p class="p2">M. le duc d'Orléans avait eu, sa vie durant, pour le <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> trône ce
+penchant que toute âme bien née sent pour le pouvoir. Ce penchant se
+modifie selon les caractères: impétueux et aspirant, mou et rampant;
+imprudent, ouvert, déclaré dans ceux-ci, circonspect, caché, honteux et
+bas dans ceux-là: l'un, pour s'élever, peut atteindre à tous les crimes;
+l'autre, pour monter, peut descendre à toutes les bassesses. M. le duc
+d'Orléans appartenait à cette dernière classe d'ambitieux. Suivez ce
+prince dans sa vie, il ne dit et ne fait jamais rien de complet, et
+laisse toujours une porte ouverte à l'évasion. Pendant la Restauration,
+il flatte la cour et encourage l'opinion libérale; Neuilly est le
+rendez-vous des mécontentements et des mécontents. On soupire, on se
+serre la main en levant les yeux au ciel, mais on ne prononce pas une
+parole assez significative pour être reportée en haut lieu. Un membre de
+l'opposition meurt-il, on envoie un carrosse au convoi, mais ce carrosse
+est vide; la livrée est admise à toutes les portes et à toutes les
+fosses. Si, au temps de mes disgrâces de cour, je me trouve aux
+Tuileries sur le chemin de M. le duc d'Orléans, il passe en ayant soin
+de saluer à droite, de manière que, moi étant à gauche, il me tourne
+l'épaule. Cela sera remarqué, et fera bien.</p>
+
+<p>M. le duc d'Orléans connut-il d'avance les ordonnances de juillet? En
+fut-il instruit par une personne qui tenait le secret de M. Ouvrard?
+Qu'en pensa-t-il? Quelles furent ses craintes et ses espérances?
+Conçut-il un plan? Poussa-t-il M. Laffitte à faire ce qu'il fit, ou
+laissa-t-il faire M. Laffitte? D'après le caractère de Louis-Philippe,
+on doit présumer qu'il ne prit aucune résolution, et que sa timidité
+politique, se renfermant <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> dans sa fausseté, attendit
+l'événement comme l'araignée attend le moucheron qui se prendra dans sa
+toile. Il a laissé le moment conspirer; il n'a conspiré lui-même que par
+ses désirs, dont il est probable qu'il avait peur.</p>
+
+<p>Il y avait deux partis à prendre pour M. le duc d'Orléans: le premier,
+et le plus honorable, était de courir à Saint-Cloud, de s'interposer
+entre Charles X et le peuple, afin de sauver la couronne de l'un et la
+liberté de l'autre; le second consistait à se jeter dans les barricades,
+le drapeau tricolore au poing, et à se mettre à la tête du mouvement du
+monde. Philippe avait à choisir entre l'honnête homme et le grand homme:
+il a préféré escamoter la couronne du roi et la liberté du peuple. Un
+filou, pendant le trouble et les malheurs d'un incendie, dérobe
+subtilement les objets les plus précieux du palais brûlant, sans écouter
+les cris d'un enfant que la flamme a surpris dans son berceau.</p>
+
+<p>La riche proie une fois saisie, il s'est trouvé force chiens à la curée:
+alors sont arrivées toutes ces vieilles corruptions des régimes
+précédents, ces receleurs d'effets volés, crapauds immondes à demi
+écrasés sur lesquels on a cent fois marché, et qui vivent, tout aplatis
+qu'ils sont. Ce sont là pourtant les hommes que l'on vante et dont on
+exalte l'habileté! Milton pensait autrement lorsqu'il écrivait ce
+passage d'une lettre sublime: «Si Dieu versa jamais un amour ferme de la
+beauté morale dans le sein d'un homme, il l'a versé dans le mien.
+Quelque part que je rencontre un homme méprisant la fausse estime du
+vulgaire, osant aspirer, par ses sentiments, son <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> langage et sa
+conduite, à ce que la haute sagesse des âges nous a enseigné de plus
+excellent, je m'unis à cet homme par une sorte de nécessaire
+attachement. Il n'y a point de puissance dans le ciel ou sur la terre
+qui puisse m'empêcher de contempler avec respect et tendresse ceux qui
+ont atteint le sommet de la dignité et de la vertu.»</p>
+
+<p>La cour aveugle de Charles X ne sut jamais où elle en était et à qui
+elle avait affaire: on pouvait mander M. le duc d'Orléans à Saint-Cloud,
+et il est probable que dans le premier moment il eût obéi; on pouvait le
+faire enlever à Neuilly, le jour même des ordonnances: on ne prit ni
+l'un ni l'autre parti.</p>
+
+<p>Sur des renseignements que lui porta madame de Bondy à Neuilly dans la
+nuit du mardi 27, Louis-Philippe se leva à trois heures du matin, et se
+retira en un lieu connu de sa seule famille. Il avait la double crainte
+d'être atteint par l'insurrection de Paris ou arrêté par un capitaine
+des gardes. Il alla donc écouter dans la solitude du Raincy les coups de
+canon lointains de la bataille du Louvre, comme j'écoutais sous un arbre
+ceux de la bataille de Waterloo. Les sentiments qui sans doute agitaient
+le prince ne devaient guère ressembler à ceux qui m'oppressaient dans
+les campagnes de Gand.</p>
+
+<p>Je vous ai dit que, dans la matinée du 30 juillet, M. Thiers ne trouva
+point le duc d'Orléans à Neuilly; mais madame la duchesse d'Orléans
+envoya chercher S. A. R.: M. le comte Anatole de Montesquiou<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a><a href="#footnote284" title="Lien vers la note 284"><span class="smaller">[284]</span></a> fut
+<span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> chargé du message. Arrivé au Raincy, M. de Montesquiou eut
+toutes les peines du monde à déterminer Louis-Philippe à revenir à
+Neuilly pour y attendre la députation de la Chambre des députés.</p>
+
+<p>Enfin, persuadé par le chevalier d'honneur de la duchesse d'Orléans,
+Louis-Philippe monta en voiture. M. de Montesquiou partit en avant; il
+alla d'abord assez vite; mais quand il regarda en arrière, il vit la
+calèche de S. A. R. s'arrêter et rebrousser chemin vers le Raincy. M. de
+Montesquiou revient en hâte, implore la future majesté qui courait se
+cacher au désert, comme ces illustres chrétiens fuyant jadis la pesante
+dignité de l'épiscopat: le serviteur fidèle obtint une dernière et
+malheureuse victoire.</p>
+
+<p>Le soir du 30, la députation des douze membres de la Chambre des
+députés, qui devait offrir la lieutenance générale du royaume au prince,
+lui envoya un message à Neuilly. Louis-Philippe reçut ce message à la
+grille du parc, le lut au flambeau et se mit à l'instant en route pour
+Paris, accompagné de MM. de Berthois<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a><a href="#footnote285" title="Lien vers la note 285"><span class="smaller">[285]</span></a>, Haymès et Oudart. Il portait
+à sa boutonnière <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> une cocarde tricolore: il allait enlever une
+vieille couronne au garde-meuble.</p>
+
+<p class="p2">À son arrivée au Palais-Royal, M. le duc d'Orléans envoya complimenter
+M. de La Fayette.</p>
+
+<p>La députation des douze députés se présenta au Palais-Royal. Elle
+demanda au prince s'il acceptait la lieutenance générale du royaume;
+réponse embarrassée: «Je suis venu au milieu de vous partager vos
+dangers.... J'ai besoin de réfléchir. Il faut que je consulte diverses
+personnes. Les dispositions de Saint-Cloud ne sont point hostiles; la
+présence du roi m'impose des devoirs.» Ainsi répondit Louis-Philippe. On
+lui fit rentrer ses paroles dans le corps, comme il s'y attendait: après
+s'être retiré une demi-heure, il reparut portant une proclamation en
+vertu de laquelle il acceptait les fonctions de lieutenant général du
+royaume, proclamation finissant par cette déclaration: «La charte sera
+désormais une vérité.»</p>
+
+<p>Portée à la Chambre élective, la proclamation fut reçue avec cet
+enthousiasme révolutionnaire âgé de cinquante ans: on y répondit par une
+autre proclamation, de la rédaction de M. Guizot. Les députés
+retournèrent au Palais-Royal; le prince s'attendrit, accepta de nouveau,
+et ne put s'empêcher de gémir sur les déplorables circonstances qui le
+forçaient d'être lieutenant général du royaume.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> La République, étourdie des coups qui lui étaient portés,
+cherchait à se défendre; mais son véritable chef, le général La Fayette,
+l'avait presque abandonnée. Il se plaisait dans ce concert d'adorations
+qui lui arrivaient de tous côtés; il humait le parfum des révolutions;
+il s'enchantait de l'idée qu'il était l'arbitre de la France, qu'il
+pouvait à son gré, en frappant du pied, faire sortir de terre une
+république ou une monarchie; il aimait à se bercer dans cette
+incertitude où se plaisent les esprits qui craignent les conclusions,
+parce qu'un instinct les avertit qu'ils ne sont plus rien quand les
+faits sont accomplis.</p>
+
+<p>Les autres chefs républicains s'étaient perdus d'avance par divers
+ouvrages: l'éloge de la terreur, en rappelant aux Français 1793, les
+avait fait reculer. Le rétablissement de la garde nationale tuait en
+même temps, dans les combattants de juillet, le principe ou la puissance
+de l'insurrection. M. de La Fayette ne s'aperçut pas qu'en rêvassant la
+République, il avait armé contre elle trois millions de gendarmes.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, honteux d'être sitôt pris pour dupes, les jeunes
+gens essayèrent quelque résistance. Ils répliquèrent par des
+proclamations et des affiches aux proclamations et aux affiches du duc
+d'Orléans. On lui disait que si les députés s'étaient abaissés à le
+supplier d'accepter la lieutenance générale du royaume, la Chambre des
+députés, nommée sous une loi aristocratique, n'avait pas le droit de
+manifester la volonté populaire. On prouvait à Louis-Philippe qu'il
+était fils de Louis-Philippe-Joseph; que Louis-Philippe-Joseph était
+fils de Louis-Philippe; que Louis-Philippe était fils de Louis, lequel
+était fils de Philippe II, régent; <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> que Philippe II était fils
+de Philippe I<sup>er</sup>, lequel était frère de Louis XIV: donc Louis-Philippe
+d'Orléans était <i>Bourbon</i> et <i>Capet</i>, non <i>Valois</i>. M. Laffitte n'en
+continuait pas moins à le regarder comme étant de la race de Charles IX
+et de Henri III, et disait: «Thiers sait cela.»</p>
+
+<p>Plus tard, la réunion Lointier<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a><a href="#footnote286" title="Lien vers la note 286"><span class="smaller">[286]</span></a> s'écria que la nation était en armes
+pour soutenir ses droits par la force. Le comité central du douzième
+arrondissement déclara que le peuple n'avait point été consulté sur le
+mode de sa Constitution; que la Chambre des députés et la Chambre des
+pairs, tenant leurs pouvoirs de Charles X, étaient tombées avec lui,
+qu'elles ne pouvaient, en conséquence, représenter la nation; que le
+douzième arrondissement ne reconnaissait point la lieutenance générale;
+que le gouvernement provisoire devait rester en permanence, sous la
+présidence <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> de La Fayette, jusqu'à ce qu'une Constitution eût
+été délibérée et arrêtée comme base fondamentale du gouvernement.</p>
+
+<p>Le 30 au matin, il était question de proclamer la République. Quelques
+hommes déterminés menaçaient de poignarder la commission municipale, si
+elle ne conservait pas le pouvoir. Ne s'en prenait-on pas aussi à la
+Chambre des pairs? On était furieux de son audace. L'audace de la
+Chambre des pairs! Certes, c'était là, le dernier outrage et la dernière
+injustice qu'elle eût dû s'attendre à éprouver de l'opinion.</p>
+
+<p>Il y eut un projet: vingt jeunes gens des plus ardents devaient
+s'embusquer dans une petite rue donnant sur le quai de la Ferraille, et
+faire feu sur Louis-Philippe, lorsqu'il se rendrait du Palais-Royal à la
+maison de ville. On les arrêta en leur disant: «Vous tuerez en même
+temps Laffitte, Pajol et Benjamin Constant.» Enfin on voulait enlever le
+duc d'Orléans et l'embarquer à Cherbourg: étrange rencontre, si Charles
+X et Philippe se fussent retrouvés dans le même port, sur le même
+vaisseau, l'un expédié à la rive étrangère par les bourgeois, l'autre
+par les républicains!</p>
+
+<p class="p2">Le duc d'Orléans, ayant pris le parti d'aller faire confirmer son titre
+par les tribuns de l'Hôtel de Ville, descendit dans la cour du
+Palais-Royal, entouré de quatre-vingt-neuf députés en casquettes, en
+chapeaux ronds, en habits, en redingotes. Le candidat royal est monté
+sur un cheval blanc; il est suivi de Benjamin Constant dans une chaise à
+porteur ballottée par deux <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> Savoyards. MM. Méchin<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a><a href="#footnote287" title="Lien vers la note 287"><span class="smaller">[287]</span></a> et
+Viennet<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a><a href="#footnote288" title="Lien vers la note 288"><span class="smaller">[288]</span></a>, couverts de sueur et de poussière, marchent entre le
+cheval blanc du monarque futur et la brouette du député goutteux, se
+querellant avec les deux crocheteurs pour garder les distances voulues.
+Un tambour à moitié ivre battait la caisse à la tête du cortège. Quatre
+huissiers servaient de licteurs. Les députés les plus zélés meuglaient:
+Vive le duc d'Orléans! Autour du Palais-Royal, ces cris eurent quelques
+succès; mais, à mesure qu'on avançait vers l'Hôtel de Ville, les
+spectateurs devenaient moqueurs ou silencieux. Philippe se démenait sur
+son cheval de triomphe, et ne cessait de se mettre sous le bouclier de
+M. Laffitte, en recevant <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> de lui, chemin faisant, quelques
+paroles protectrices. Il souriait au général Gérard, faisait des signes
+d'intelligence à M. Viennet et à M. Méchin, mendiait la couronne en
+quêtant le peuple avec son chapeau orné d'une aune de ruban tricolore,
+tendant la main à quiconque voulait en passant aumôner cette main. La
+monarchie ambulante arrive sur la place de Grève, où elle est saluée des
+cris: Vive la République!</p>
+
+<p>Quand la matière électorale royale pénétra dans l'intérieur de l'Hôtel
+de Ville, des murmures plus menaçants accueillirent le postulant:
+quelques serviteurs zélés qui criaient son nom reçurent des gourmades.
+Il entre dans la salle du Trône; là se pressaient les blessés et les
+combattants des trois journées: une exclamation générale: <i>Plus de
+Bourbons! Vive La Fayette!</i> ébranla les voûtes de la salle. Le prince en
+parut troublé. M. Viennet lut à haute voix pour M. Laffitte la
+déclaration des députés; elle fut écoutée dans un profond silence. Le
+duc d'Orléans prononça quelques mots d'adhésion. Alors M. Dubourg dit
+rudement à Philippe: «Vous venez de prendre de grands engagements. S'il
+vous arrivait jamais d'y manquer, nous sommes gens à vous les rappeler.»
+Et le roi futur de répondre tout ému: «Monsieur, je suis honnête homme.»
+M. de la Fayette, voyant l'incertitude croissante de l'assemblée, se mit
+tout à coup en tête d'abdiquer la présidence: il donne au duc d'Orléans
+un drapeau tricolore, s'avance sur le balcon de l'Hôtel de Ville, et
+embrasse le prince aux yeux de la foule ébahie, tandis que celui-ci
+agitait le drapeau national. Le baiser républicain de La Fayette
+<span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> fit un roi. Singulier résultat de toute la vie <i>du héros des
+Deux Mondes!</i></p>
+
+<p>Et puis, <i>plan! plan!</i> la litière de Benjamin Constant et le cheval
+blanc de Louis-Philippe rentrèrent moitié hués, moitié bénis, de la
+fabrique politique de la Grève au Palais-Marchand. «Ce jour-là même, dit
+encore M. Louis Blanc (31 juillet), et non loin de l'Hôtel de Ville, un
+bateau placé au bas de la Morgue, et surmonté d'un pavillon noir,
+recevait des cadavres qu'on descendait sur des civières. On rangeait ces
+cadavres par piles en les couvrant de paille; et, rassemblée le long des
+parapets de la Seine, la foule regardait en silence<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a><a href="#footnote289" title="Lien vers la note 289"><span class="smaller">[289]</span></a>.»</p>
+
+<p>À propos des États de la Ligue et de la confection d'un roi, Palma-Cayet
+s'écrie: «Je vous prie de vous représenter quelle réponse eût pu faire
+ce petit bonhomme maître Matthieu Delaunay et M. Boucher, curé de
+Saint-Benoît, et quelque autre de cette étoffe, à qui leur eût dit
+qu'ils dussent être employés pour installer un roi en France à leur
+fantaisie?... Les vrais Français ont toujours eu en mépris cette forme
+d'élire les rois qui les rend maîtres et valets tout ensemble.»</p>
+
+<p class="p2">Philippe n'était pas au bout de ses épreuves; il avait encore bien des
+mains à serrer, bien des accolades à recevoir; il lui fallait encore
+envoyer bien des baisers, saluer bien bas les passants, venir bien des
+fois, au caprice de la foule, chanter la Marseillaise sur le balcon des
+Tuileries.</p>
+
+<p>Un certain nombre de républicains s'étaient réunis <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> le matin du
+31 au bureau du <i>National</i>: lorsqu'ils surent qu'on avait nommé le duc
+d'Orléans lieutenant général du royaume, ils voulurent connaître les
+opinions de l'homme destiné à devenir leur roi malgré eux. Ils furent
+conduits au Palais-Royal par M. Thiers: c'étaient MM. Bastide<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a><a href="#footnote290" title="Lien vers la note 290"><span class="smaller">[290]</span></a>,
+Thomas<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a><a href="#footnote291" title="Lien vers la note 291"><span class="smaller">[291]</span></a>, Joubert<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a><a href="#footnote292" title="Lien vers la note 292"><span class="smaller">[292]</span></a>, Cavaignac<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a><a href="#footnote293" title="Lien vers la note 293"><span class="smaller">[293]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> Marchais<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a><a href="#footnote294" title="Lien vers la note 294"><span class="smaller">[294]</span></a>,
+Degousée<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a><a href="#footnote295" title="Lien vers la note 295"><span class="smaller">[295]</span></a>, Guinard<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a><a href="#footnote296" title="Lien vers la note 296"><span class="smaller">[296]</span></a>. Le prince dit <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> d'abord de fort
+belles choses sur la liberté: «Vous n'êtes pas encore roi, répliqua
+Bastide, écoutez la vérité; bientôt vous ne manquerez pas de flatteurs.»
+«Votre père, ajouta Cavaignac, est régicide comme le mien; cela vous
+sépare un peu des autres.» Congratulations mutuelles sur le régicide,
+néanmoins avec cette remarque judicieuse de Philippe, qu'il y a des
+choses dont il faut garder le souvenir pour ne pas les imiter.</p>
+
+<p>Des républicains qui n'étaient pas de la réunion du <i>National</i>
+entrèrent. M. Trélat dit à Philippe: «Le peuple est le maître; vos
+fonctions sont provisoires; il faut que le peuple exprime sa volonté: le
+consultez-vous, oui ou non?»</p>
+
+<p>M. Thiers, frappant sur l'épaule de M. Thomas et interrompant ces
+discours dangereux: «Monseigneur, n'est-ce pas que voilà un beau
+colonel?&mdash;C'est vrai, répond Louis-Philippe.&mdash;Qu'est-ce qu'il dit donc?
+s'écrie-t-on. Nous prend-il pour un troupeau qui vient se vendre?» Et
+l'on entend de toutes parts ces mots contradictoires: «C'est la tour de
+Babel! Et l'on appelle cela un roi citoyen! la République? Gouvernez
+donc avec des républicains!» Et M. Thiers de s'écrier: «J'ai fait là une
+belle ambassade!»</p>
+
+<p>Puis M. de La Fayette descendit au Palais-Royal: le citoyen faillit être
+étouffé sous les embrassements de son roi. Toute la maison était pâmée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> Les vestes étaient aux postes d'honneur, les casquettes dans
+les salons, les blouses à table avec les princes et les princesses; dans
+le conseil, des chaises, point de fauteuils; la parole à qui la voulait;
+Louis-Philippe, assis entre M. de La Fayette et M. Laffitte, les bras
+passés sur l'épaule de l'un et de l'autre, s'épanouissait d'égalité et
+de bonheur.</p>
+
+<p>J'aurais voulu mettre plus de gravité dans la description de ces scènes
+qui ont produit une grande révolution, ou, pour parler plus
+correctement, de ces scènes par lesquelles sera hâtée la transformation
+du monde; mais je les ai vues; des députés qui en étaient les acteurs ne
+pouvaient s'empêcher d'une certaine confusion, en me racontant de quelle
+manière, le 31 juillet, ils étaient allés forger&mdash;un roi.</p>
+
+<p>On faisait à Henri IV, non catholique, des objections qui ne le
+ravalaient pas et qui se mesuraient à la hauteur même du trône: on lui
+remontrait «que saint Louis n'avoit pas été canonisé à Genève, mais à
+Rome: que si le roi n'étoit catholique, il ne tiendroit pas le premier
+rang des rois en la chrétienté; qu'il n'étoit pas beau que le roi priât
+d'une sorte et son peuple d'une autre; que le roi ne pourrait être sacré
+à Reims et qu'il ne pourroit être enterré à Saint-Denis s'il n'étoit
+catholique.»</p>
+
+<p>Qu'objectait-on à Philippe avant de le faire passer au dernier tour de
+scrutin? On lui objectait qu'il n'était pas assez <i>patriote</i>.</p>
+
+<p>Aujourd'hui que la révolution est consommée, on se regarde comme offensé
+lorsqu'on ose rappeler ce qui se passa au point de départ; on craint de
+diminuer la solidité de la position qu'on a prise, et quiconque
+<span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> ne trouve pas dans l'origine du fait commençant la gravité du
+fait accompli, est un détracteur.</p>
+
+<p>Lorsqu'une colombe descendait pour apporter à Clovis l'huile sainte,
+lorsque les rois chevelus étaient élevés sur un bouclier, lorsque saint
+Louis tremblait, par sa vertu prématurée, en prononçant à son sacre le
+serment de n'employer son autorité que pour la gloire de Dieu et le bien
+de son peuple, lorsque Henri IV, après son entrée à Paris, alla se
+prosterner à Notre-Dame, que l'on vit ou que l'on crut voir, à sa
+droite, un bel enfant qui le défendait et que l'on prit pour son ange
+gardien, je conçois que le diadème était sacré; l'oriflamme reposait
+dans les tabernacles du ciel. Mais depuis que, sur une place publique,
+un souverain, les cheveux coupés, les mains liées derrière le dos, a
+abaissé sa tête sous le glaive au son du tambour; depuis qu'un autre
+souverain, environné de la plèbe, est allé mendier des votes pour son
+<i>élection</i>, au bruit du même tambour, sur une autre place publique, qui
+conserve la moindre illusion sur la couronne? Qui croit que cette
+royauté meurtrie et souillée puisse encore imposer au monde? Quel homme,
+sentant un peu son c&oelig;ur battre, voudrait avaler le pouvoir dans ce
+calice de honte et de dégoût que Philippe a vidé d'un seul trait sans
+vomir? La monarchie européenne aurait pu continuer sa vie, si l'on eût
+conservé en France la monarchie mère, fille d'un saint et d'un grand
+homme; mais on en a dispersé les semences: rien n'en renaîtra.</p>
+
+<p class="p2">Vous venez de voir la royauté de la Grève s'avancer poudreuse et
+haletante sous le drapeau tricolore, au <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> milieu de ses
+insolents amis; voyez maintenant la royauté de Reims se retirer, à pas
+mesurés, au milieu de ses aumôniers et de ses gardes, marchant dans
+toute l'exactitude de l'étiquette, n'entendant pas un mot qui ne fût un
+mot de respect, et révérée même de ceux qui la détestaient. Le soldat,
+qui l'estimait peu, se faisait tuer pour elle; le drapeau blanc, placé
+sur son cercueil avant d'être reployé pour jamais, disait au vent:
+Saluez-moi: j'étais à Ivry; j'ai vu mourir Turenne; les Anglais me
+connurent à Fontenoy; j'ai fait triompher la liberté sous Washington;
+j'ai délivré la Grèce et je flotte encore sur les murailles d'Alger!</p>
+
+<p>Le 31, à l'aube du jour, à l'heure même où le duc d'Orléans, arrivé à
+Paris, se préparait à l'acceptation de la lieutenance générale, les gens
+du service de Saint-Cloud se présentèrent au bivouac du pont de Sèvres,
+annonçant qu'ils étaient congédiés, et que le roi était parti à trois
+heures et demie du matin. Les soldats s'émurent, puis ils se calmèrent à
+l'apparition du Dauphin: il s'avançait à cheval, comme pour les enlever
+par un de ces mots qui mènent les Français à la mort ou à la victoire;
+il s'arrête au front de la ligne, balbutie quelques phrases, tourne
+court et rentre au château. Le courage ne lui faillit pas, mais la
+parole. La misérable éducation de nos princes de la branche aînée,
+depuis Louis XIV, les rendait incapables de supporter une contradiction,
+de s'exprimer comme tout le monde, et de se mêler au reste des hommes.</p>
+
+<p>Cependant, les hauteurs de Sèvres et les terrasses de Bellevue se
+couronnaient d'hommes du peuple: on <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> échangea quelques coups de
+fusil. Le capitaine qui commandait à l'avant-garde du pont de Sèvres
+passa à l'ennemi; il mena une pièce de canon et une partie de ses
+soldats aux bandes réunies sur la route du <i>Point du Jour</i>. Alors les
+Parisiens et la garde convinrent qu'aucune hostilité n'aurait lieu
+jusqu'à ce que l'évacuation de Saint-Cloud et de Sèvres fût effectuée.
+Le mouvement rétrograde commença; les Suisses furent enveloppés par les
+habitants de Sèvres, jetèrent bas leurs armes, bien que dégagés presque
+aussitôt par les lanciers, dont le lieutenant-colonel fut blessé. Les
+troupes traversèrent Versailles, où la garde nationale faisait le
+service depuis la veille avec les grenadiers de La Rochejaquelein, l'une
+sous la cocarde tricolore, les autres avec la cocarde blanche. Madame la
+Dauphine arriva de Vichy et rejoignit la famille royale à Trianon, jadis
+séjour préféré de Marie-Antoinette. À Trianon, M. de Polignac se sépara
+de son maître.</p>
+
+<p>On a dit que madame la Dauphine était opposée aux ordonnances: le seul
+moyen de bien juger les choses, c'est de les considérer dans leur
+essence; le plébéien sera toujours d'avis de la liberté, le prince
+inclinera toujours au pouvoir. Il ne leur en faut faire ni un crime ni
+un mérite; c'est leur nature. Madame la Dauphine aurait peut-être désiré
+que les ordonnances eussent paru dans un moment plus opportun, alors que
+de meilleures précautions eussent été prises pour en garantir le succès;
+mais au fond elles lui plaisaient et lui devaient plaire. Madame la
+duchesse de Berry en était ravie. Ces deux princesses crurent que la
+royauté, hors de page, était enfin affranchie des entraves <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> que
+le gouvernement représentatif attache au pied du souverain.</p>
+
+<p>On est étonné, dans ces événements de juillet, de ne pas rencontrer le
+corps diplomatique, lui qui n'était que trop consulté de la cour et qui
+se mêlait trop de nos affaires.</p>
+
+<p>Il est question deux fois des ambassadeurs étrangers dans nos derniers
+troubles. Un homme fut arrêté aux barrières, et le paquet dont il était
+porteur envoyé à l'Hôtel de Ville: c'était une dépêche de M. de
+L&oelig;venhielm<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a><a href="#footnote297" title="Lien vers la note 297"><span class="smaller">[297]</span></a> au roi de Suède. M. Baude fit remettre cette dépêche
+à la légation suédoise sans l'ouvrir. La correspondance de lord Stuart
+étant tombée entre les mains des meneurs populaires, elle lui fut
+pareillement renvoyée sans avoir été ouverte, ce qui fit merveille à
+Londres. Lord Stuart, comme ses compatriotes, adorait le désordre chez
+l'étranger: sa diplomatie était de la <i>police</i>, ses dépêches, des
+<i>rapports</i>. Il m'aimait assez lorsque j'étais ministre, parce que je le
+traitais sans façon et que ma porte lui était toujours ouverte; il
+entrait chez moi en bottes à toute heure, crotté et vêtu comme un
+voleur, après avoir couru sur les boulevards et chez les dames, qu'il
+payait mal et qui l'appelaient <i>Stuart</i><a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a><a href="#footnote298" title="Lien vers la note 298"><span class="smaller">[298]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> J'avais conçu la diplomatie sur un nouveau plan: n'ayant rien à
+cacher, je parlais tout haut; j'aurais montré mes dépêches au premier
+venu, parce que je n'avais aucun projet pour la gloire de la France que
+je ne fusse déterminé à accomplir en dépit de tout opposant.</p>
+
+<p>J'ai dit cent fois à sir Charles Stuart en riant, et j'étais sérieux:
+«Ne me cherchez pas querelle: si vous me jetez le gant, je le relève. La
+France ne vous a jamais fait la guerre avec l'intelligence de votre
+position; c'est pourquoi vous nous avez battus; mais ne vous y fiez
+pas<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a><a href="#footnote299" title="Lien vers la note 299"><span class="smaller">[299]</span></a>.»</p>
+
+<p>Lord Stuart vit donc nos <i>troubles de juillet</i> dans toute cette bonne
+nature qui jubile de nos misères; mais les membres du corps
+diplomatique, ennemis de la cause populaire, avaient plus ou moins
+poussé Charles X aux ordonnances, et cependant, quand elles parurent,
+ils ne firent rien pour sauver le monarque; que si M. Pozzo di
+Borgo<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a><a href="#footnote300" title="Lien vers la note 300"><span class="smaller">[300]</span></a> se montra inquiet d'un coup d'État, ce ne fut ni pour le roi
+ni pour le peuple.</p>
+
+<p>Deux choses sont certaines:</p>
+
+<p>Premièrement, la révolution de juillet attaquait les traités de la
+quadruple alliance: la France des Bourbons faisait partie de cette
+alliance; les Bourbons ne pouvaient donc être dépossédés violemment sans
+mettre en péril le nouveau droit politique de l'Europe.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> Secondement, dans une monarchie, les légations étrangères ne
+sont point accréditées auprès du <i>gouvernement</i>; elles le sont auprès du
+monarque. Le strict devoir de ces légations était donc de se réunir à
+Charles X et de le suivre tant qu'il serait sur le sol français.</p>
+
+<p>N'est-il pas singulier que le seul ambassadeur à qui cette idée soit
+venue ait été le représentant de Bernadotte, d'un roi qui n'appartenait
+pas aux vieilles familles de souverains? M. de L&oelig;venhielm allait
+entraîner le baron de Werther<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a><a href="#footnote301" title="Lien vers la note 301"><span class="smaller">[301]</span></a> dans son opinion, quand M. Pozzo di
+Borgo s'opposa à une démarche qu'imposaient les lettres de créance et
+que commandait l'honneur.</p>
+
+<p>Si le corps diplomatique se fût rendu à Saint-Cloud, la position de
+Charles X changeait: les partisans de la légitimité eussent acquis dans
+la Chambre élective une force qui leur manqua tout d'abord; la crainte
+d'une guerre possible eût alarmé la classe industrielle; l'idée de
+conserver la paix en gardant Henri V eût entraîné dans le parti de
+l'enfant royal une masse considérable de populations.</p>
+
+<p>M. Pozzo di Borgo s'abstint pour ne pas compromettre ses fonds à la
+Bourse ou chez des banquiers, et surtout pour ne pas exposer sa place.
+Il a joué au cinq pour cent sur le cadavre de la légitimité capétienne,
+cadavre qui communiquera la mort aux autres <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> rois vivants. Il
+ne manquera plus, dans quelque temps d'ici, que d'essayer, selon
+l'usage, de faire passer cette faute irréparable d'un intérêt personnel
+pour une combinaison profonde.</p>
+
+<p>Les ambassadeurs qu'on laisse trop longtemps à la même cour prennent les
+m&oelig;urs du pays où ils résident: charmés de vivre au milieu des
+honneurs, ne voyant plus les choses comme elles sont, ils craignent de
+laisser passer dans leurs dépêches une vérité qui pourrait amener un
+changement dans leur position. Autre chose est, en effet, d'être
+Esterhazy, Werther, Pozzo à Vienne, à Berlin, à Pétersbourg, ou bien LL.
+EE. les ambassadeurs à la cour de France<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a><a href="#footnote302" title="Lien vers la note 302"><span class="smaller">[302]</span></a>. On a dit que M. Pozzo
+avait des rancunes contre Louis XVIII et Charles X, à propos du cordon
+bleu et de la pairie. On eut tort de ne pas le satisfaire; il avait
+rendu aux Bourbons des services, en haine de son compatriote Bonaparte.
+Mais si à Gand il décida la question du trône en provoquant le départ
+subit de Louis XVIII pour Paris, il se peut vanter qu'en empêchant le
+corps diplomatique de faire son devoir dans les journées de juillet, il
+a contribué à faire tomber de la tête de Charles X la couronne qu'il
+avait aidé à replacer sur le front de son frère.</p>
+
+<p>Je le pense depuis longtemps, les corps diplomatiques, nés dans des
+siècles soumis à un autre droit des gens, ne sont plus en rapport avec
+la société nouvelle: des gouvernements publics, des communications
+<span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> faciles font qu'aujourd'hui les cabinets sont à même de
+traiter directement ou sans autre intermédiaires que des agents
+consulaires, dont il faudrait accroître le nombre et améliorer le sort:
+car, à cette heure, l'Europe est industrielle. Les espions titrés, à
+prétentions exorbitantes, qui se mêlent de tout pour se donner une
+importance qui leur échappe, ne servent qu'à troubler les cabinets près
+desquels ils sont accrédités, et à nourrir leurs maîtres d'illusions.
+Charles X eut tort, de son côté, en n'invitant pas le corps diplomatique
+à se rendre à sa cour; mais ce qu'il voyait lui semblait un rêve; il
+marchait de surprise en surprise. C'est ainsi qu'il ne manda pas auprès
+de lui M. le duc d'Orléans; car, ne se croyant en danger que du côté de
+la république, le péril d'une usurpation ne lui vint jamais en pensée.</p>
+
+<p class="p2">Charles X partit dans la soirée pour Rambouillet avec les princesses et
+M. le duc de Bordeaux. Le nouveau rôle de M. le duc d'Orléans fit naître
+dans la tête du roi les premières idées d'abdication. Monsieur le
+dauphin, toujours à l'arrière-garde, mais ne se mêlant point aux
+soldats, leur fit distribuer à Trianon ce qui restait de vins et de
+comestibles.</p>
+
+<p>À huit heures et un quart du soir, les divers corps se mirent en marche.
+Là expira la fidélité du 5<sup>e</sup> léger. Au lieu de suivre le mouvement, il
+revint à Paris: on rapporta son drapeau à Charles X, qui refusa de le
+recevoir, comme il avait refusé de recevoir celui du 50<sup>e</sup>.</p>
+
+<p>Les brigades étaient dans la confusion, les armes mêlées; la cavalerie
+dépassait l'infanterie et faisait ses haltes à part. À minuit, le 31
+juillet expirant, on <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> s'arrêta à Trappes. Le Dauphin coucha
+dans une maison en arrière de ce village.</p>
+
+<p>Le lendemain, 1<sup>er</sup> août, il partit pour Rambouillet, laissant les
+troupes bivouaquées à Trappes. Celles-ci levèrent leur camp à onze
+heures. Quelques soldats, étant allés acheter du pain dans les hameaux,
+furent massacrés.</p>
+
+<p>Arrivée à Rambouillet, l'armée fut cantonnée autour du château.</p>
+
+<p>Dans la nuit du 1<sup>er</sup> au 2 août, trois régiments de la grosse cavalerie
+reprirent le chemin de leurs anciennes garnisons. On croit que le
+général Bordesoulle<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a><a href="#footnote303" title="Lien vers la note 303"><span class="smaller">[303]</span></a>, commandant la grosse cavalerie de la garde,
+avait fait sa capitulation à Versailles. Le 2<sup>e</sup> de grenadiers partit
+aussi le 2 au matin, après avoir renvoyé ses guidons chez le roi. Le
+Dauphin rencontra ces grenadiers déserteurs; ils se formèrent en
+bataille pour rendre les honneurs au prince, et continuèrent leur
+chemin. Singulier mélange d'infidélité et de bienséance! Dans cette
+révolution des trois journées, personne n'avait de passion; chacun
+agissait selon l'idée qu'il s'était faite de son droit ou de son devoir:
+le droit conquis, le devoir rempli, nulle inimitié comme nulle affection
+ne restait; l'un craignait que le droit ne l'entraînât <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> trop
+loin, l'autre que le devoir ne dépassât les bornes. Peut-être n'est-il
+arrivé qu'une fois, et peut-être n'arrivera-t-il plus, qu'un peuple se
+soit arrêté devant sa victoire, et que des soldats qui avaient défendu
+un roi, tant qu'il avait paru vouloir se battre, lui aient remis leurs
+étendards avant de l'abandonner. Les ordonnances avaient affranchi le
+peuple de son serment; la retraite, sur le champ de bataille, affranchit
+le grenadier de son drapeau.</p>
+
+<p class="p2">Charles X se retirant, les républicains reculant, rien n'empêchait la
+monarchie élue d'avancer. Les provinces, toujours moutonnières et
+esclaves de Paris, à chaque mouvement du télégraphe ou à chaque drapeau
+tricolore perché sur le haut d'une diligence, criaient: Vive Philippe!
+ou: Vive la Révolution!</p>
+
+<p>L'ouverture de la session fixée au 3 août, les pairs se transportèrent à
+la Chambre des députés: je m'y rendis, car tout était encore provisoire.
+Là fut représenté un autre acte de mélodrame: le trône resta vide et
+l'anti-roi s'assit à côté. On eût dit du chancelier ouvrant par
+procuration une session du parlement anglais, en l'absence du souverain.</p>
+
+<p>Philippe parla de la funeste nécessité où il s'était trouvé d'accepter
+la lieutenance générale pour nous sauver tous, de la révision de
+l'article 14 de La Charte, de la liberté que lui, Philippe, portait dans
+son c&oelig;ur et qu'il allait faire déborder sur nous, comme la paix sur
+l'Europe. Jongleries de discours et de constitution répétées à chaque
+phase de notre histoire, depuis un demi-siècle. Mais l'attention devint
+très vive quand le prince fit cette déclaration:</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> Messieurs les pairs et messieurs les députés,</p>
+
+<p>«Aussitôt que les deux Chambres seront constituées, je ferai porter à
+votre connaissance l'acte d'abdication de S. M. le roi Charles X. Par ce
+même acte, Louis-Antoine de France, dauphin, renonce également à ses
+droits. Cet acte a été remis entre mes mains hier, 2 août, à onze heures
+du soir. J'en ordonne ce matin le dépôt dans les archives de la Chambre
+des pairs, et je le fais insérer dans la partie officielle du
+<i>Moniteur</i>.»</p>
+
+<p class="p2">Par une misérable ruse et une lâche réticence, le duc d'Orléans supprime
+ici le nom de Henri V, en faveur duquel les deux rois avaient abdiqué.
+Si, à cette époque, chaque Français eût pu être consulté
+individuellement, il est probable que la majorité se fût prononcée en
+faveur de Henri V; une partie des républicains même l'aurait accepté, en
+lui donnant La Fayette pour mentor. Le germe de la légitimité resté en
+France, les deux vieux rois allant finir leurs jours à Rome, aucune des
+difficultés qui entourent une usurpation et qui la rendent suspecte aux
+divers partis n'aurait existé<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a><a href="#footnote304" title="Lien vers la note 304"><span class="smaller">[304]</span></a>. L'adoption des cadets de Bourbon
+était non <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> seulement un péril, c'était un contre-sens
+politique: la France nouvelle est républicaine; elle ne veut point de
+roi, du moins elle ne veut point un roi de la vieille race. Encore
+quelques années, nous verrons ce que deviendront nos libertés et ce que
+sera cette paix dont le monde se doit réjouir. Si l'on peut juger de la
+conduite du nouveau personnage élu, par ce que l'on connaît de son
+caractère, il est présumable que ce prince ne croira pouvoir conserver
+sa monarchie qu'en opprimant au dedans et en rampant au dehors.</p>
+
+<p>Le tort réel de Louis-Philippe n'est pas d'avoir accepté la couronne
+(acte d'ambition dont il y a des milliers d'exemples et qui n'attaque
+qu'une institution politique); son véritable délit est d'avoir été
+tuteur infidèle, d'avoir dépouillé <i>l'enfant et l'orphelin</i>, délit
+contre lequel l'Écriture n'a pas assez de malédictions: or, jamais la
+<i>justice morale</i> (qu'on la nomme fatalité ou Providence, je l'appelle,
+moi, conséquence inévitable du mal) n'a manqué de punir les infractions
+à la <i>loi morale</i>.</p>
+
+<p>Philippe, son gouvernement, tout cet ordre de choses impossibles et
+contradictoires, périra, dans un temps plus ou moins retardé par des cas
+fortuits, par des complications d'intérêts intérieurs et extérieurs, par
+l'apathie et la corruption des individus, par la légèreté des esprits,
+l'indifférence et l'effacement des caractères; mais, quelle que soit la
+durée du régime actuel, elle ne sera jamais assez longue pour que la
+<span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> branche d'Orléans puisse pousser de profondes racines.</p>
+
+<p>Charles X, apprenant les progrès de la révolution, n'ayant rien dans son
+âge et dans son caractère de propre à arrêter ces progrès, crut parer le
+coup porté à sa race en abdiquant avec son fils, comme Philippe
+l'annonça aux députés. Dès le premier août il avait écrit un mot
+approuvant l'ouverture de la session, et, comptant sur le sincère
+attachement de son cousin le duc d'Orléans, il le nommait, de son côté,
+lieutenant général du royaume. Il alla plus loin le 2, car il ne voulait
+plus que s'embarquer et demandait des commissaires pour le protéger
+jusqu'à Cherbourg. Ces appariteurs ne furent point reçus d'abord par la
+maison militaire. Bonaparte eut aussi pour gardes des commissaires, la
+première fois russes, la seconde fois français; mais il ne les avait pas
+demandés.</p>
+
+<p>Voici la lettre de Charles X:</p>
+
+<p class="p2 right">«Rambouillet, ce 2 août 1830.</p>
+
+<p>«Mon cousin, je suis trop profondément peiné des maux qui affligent ou
+qui pourraient menacer mes peuples pour n'avoir pas cherché un moyen de
+les prévenir. J'ai donc pris la résolution d'abdiquer la couronne en
+faveur de mon petit-fils le duc de Bordeaux.</p>
+
+<p>«Le dauphin, qui partage mes sentiments, renonce aussi à ses droits en
+faveur de son neveu.</p>
+
+<p>«Vous aurez donc, par votre qualité de lieutenant général du royaume, à
+faire proclamer l'avénement de Henri V à la couronne. Vous prendrez
+d'ailleurs <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> toutes les mesures qui vous concernent pour régler
+les formes du gouvernement pendant la minorité du nouveau roi. Ici je me
+borne à faire connaître ces dispositions; c'est un moyen d'éviter encore
+bien des maux.</p>
+
+<p>«Vous communiquerez mes intentions au corps diplomatique, et vous me
+ferez connaître le plus tôt possible la proclamation par laquelle mon
+petit-fils sera reconnu roi sous le nom de Henri V....</p>
+
+<p>«Je vous renouvelle, mon cousin, l'assurance des sentiments avec
+lesquels je suis votre affectionné cousin.</p>
+
+<p class="right smcap">«Charles.»</p>
+
+<p class="p2">Si M. le duc d'Orléans eût été capable d'émotion ou de remords, cette
+signature: <i>Votre affectionné cousin</i>, n'aurait-elle pas dû le frapper
+au c&oelig;ur? On doutait si peu à Rambouillet de l'efficacité des
+abdications, que l'on préparait le jeune prince à son voyage: la cocarde
+tricolore, son égide, était déjà façonnée par les mains des plus grands
+zélateurs des ordonnances. Supposez que madame la duchesse de Berry,
+partie subitement avec son fils, se fût présentée à la Chambre des
+députés au moment où M. le duc d'Orléans y prononçait le discours
+d'ouverture, il restait deux chances; chances périlleuses! mais du
+moins, une catastrophe arrivant, l'enfant enlevé au ciel n'aurait pas
+traîné de misérables jours en terre étrangère.</p>
+
+<p>Mes conseils, mes v&oelig;ux, mes cris, furent impuissants; je demandais en
+vain Marie-Caroline: la mère de Bayard, prêt à quitter le château
+paternel, «ploroit,» dit le loyal serviteur. «La bonne gentil femme
+<span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> sortit par le derrière de la tour, et fit venir son fils
+auquel elle dit ces paroles: «Pierre, mon ami, soyez doux et courtois en
+ostant de vous tout orgueil; <i>soyez humble et serviable à toutes gens;
+soyez loyal en faicts et dits; soyez secourable aux pauvres veufves et
+orphelins, et Dieu le vous guerdonnera</i>....» Alors la bonne dame tira
+hors de sa manche une petite boursette en laquelle avoit seulement six
+écus en or et un en monnoie qu'elle donna à son fils.»</p>
+
+<p>Le chevalier sans peur et sans reproche partit avec six écus d'or dans
+une petite boursette pour devenir le plus brave et le plus renommé des
+capitaines. Henri, qui n'a peut-être pas six écus d'or, aura bien
+d'autres combats à rendre; il faudra qu'il lutte contre le malheur,
+champion difficile à terrasser. Glorifions les mères qui donnent de si
+tendres et de si bonnes leçons à leur fils! Bénie donc soyez-vous, ma
+mère, de qui je tiens ce qui peut avoir honoré et discipliné ma vie!</p>
+
+<p>Pardon de tous ces souvenirs; mais peut-être la tyrannie de ma mémoire,
+en faisant entrer le passé dans le présent, ôte à celui-ci une partie de
+ce qu'il a de misérable.</p>
+
+<p>Les trois commissaires députés vers Charles X étaient MM. de Schonen,
+Odilon Barrot et le maréchal Maison. Renvoyés par les postes militaires,
+ils reprirent la route de Paris. Un flot populaire les reporta vers
+Rambouillet.</p>
+
+<p class="p2">Le bruit se répandit, le 2 au soir, à Paris que Charles X refusait de
+quitter Rambouillet jusqu'à ce que son petit-fils eût été reconnu. Une
+multitude s'assembla le 3 au matin aux Champs-Élysées, criant: «À
+Rambouillet! <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> à Rambouillet! Il ne faut pas qu'un seul Bourbon
+en réchappe.» Des hommes riches se trouvaient mêlés à ces groupes, mais,
+le moment arrivé, ils laissèrent partir la <i>canaille</i>, à la tête de
+laquelle se plaça le général Pajol, qui prit le colonel Jacqueminot<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a><a href="#footnote305" title="Lien vers la note 305"><span class="smaller">[305]</span></a>
+pour son chef d'état-major. Les commissaires qui revenaient, ayant
+rencontré les éclaireurs de cette colonne, retournèrent sur leurs pas et
+furent introduits alors à Rambouillet. Le roi les questionna sur la
+force des insurgés, puis, s'étant retiré, il fit appeler Maison, qui lui
+devait sa fortune et le bâton de maréchal<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a><a href="#footnote306" title="Lien vers la note 306"><span class="smaller">[306]</span></a>: «Maison, je vous demande
+sur l'honneur de me dire, foi de soldat, si ce que les commissaires ont
+raconté est vrai?» Le maréchal répondit: «Ils ne vous ont dit que la
+moitié de la vérité.»</p>
+
+<p>Il restait encore, le 3 août, à Rambouillet, trois mille cinq cents
+hommes de l'infanterie de la garde, quatre régiments de cavalerie
+légère, formant vingt escadrons, et présentant deux mille hommes. La
+maison <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> militaire, gardes du corps, etc., cavalerie et
+infanterie, se montait à treize cents hommes; en tout huit mille huit
+cents hommes, sept batteries attelées et composées de quarante-deux
+pièces de canon. À dix heures du soir on fait sonner le boute-selle;
+tout le camp se met en route pour Maintenon, Charles X et sa famille
+marchant au milieu de la colonne funèbre qu'éclairait à peine la lune
+voilée.</p>
+
+<p>Et devant qui se retirait-on? Devant une troupe presque sans armes,
+arrivant en omnibus, en fiacres, en petites voitures de Versailles et de
+Saint-Cloud. Le général Pajol se croyait bien perdu lorsqu'il fut forcé
+de se mettre à la tête de cette multitude<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a><a href="#footnote307" title="Lien vers la note 307"><span class="smaller">[307]</span></a>, laquelle, après tout, ne
+s'élevait pas au delà de quinze mille individus, avec l'adjonction des
+Rouennais arrivés. La moitié de cette troupe restait sur les chemins.
+Quelques jeunes gens exaltés, vaillants et généreux, mêlés à ce ramas,
+se seraient sacrifiés; le reste se fût probablement dispersé. Dans les
+champs de Rambouillet, en rase campagne, il eût fallu aborder le feu de
+la ligne et de l'artillerie; une victoire, selon toutes les apparences,
+eût été remportée. Entre la victoire du peuple à Paris et la victoire du
+roi à Rambouillet, des négociations se seraient établies.</p>
+
+<p>Quoi! parmi tant d'officiers, il ne s'en est pas trouvé un assez résolu
+pour se saisir du commandement au nom de Henri V? Car, après tout,
+Charles X et le Dauphin n'étaient plus rois!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> Ne voulait-on pas combattre: que ne se retirait-on à Chartres?
+Là, on eût été hors de l'atteinte de la populace de Paris; encore mieux
+à Tours, en s'appuyant sur des provinces légitimistes. Charles X demeuré
+en France, la majeure partie de l'armée serait demeurée fidèle. Les
+camps de Boulogne et de Lunéville étaient levés et marchaient à son
+secours. Mon neveu, le comte Louis, amenait son régiment, le 4<sup>e</sup>
+chasseurs, qui ne se débanda qu'en apprenant la retraite de Rambouillet.
+M. de Chateaubriand fut réduit à escorter sur un <i>pony</i> le monarque
+jusqu'au lieu de son embarcation. Si, rendu dans une ville, à l'abri
+d'un premier coup de main, Charles X eût convoqué les deux Chambres,
+plus de la moitié de ces Chambres aurait obéi Casimir Périer, le général
+Sébastiani et cent autres avaient attendu, s'étaient débattus contre la
+cocarde tricolore; ils redoutaient les périls d'une révolution
+populaire: que dis-je? le lieutenant général du royaume, mandé par le
+roi et ne voyant pas la bataille gagnée, se serait dérobé à ses
+partisans et conformé à l'injonction royale. Le corps diplomatique, qui
+ne fit pas son devoir, l'eût fait alors en se rangeant autour du
+monarque. La République, installée à Paris au milieu de tous les
+désordres, n'aurait pas duré un mois en face d'un gouvernement régulier
+constitutionnel, établi ailleurs. Jamais on ne perdit la partie à si
+beau jeu, et quand on l'a perdue de la sorte, il n'y a plus de revanche:
+allez donc parler de liberté aux citoyens et d'honneur aux soldats après
+les ordonnances de juillet et la retraite de Saint-Cloud!</p>
+
+<p>Viendra peut-être le temps, quand une société nouvelle aura pris la
+place de l'ordre social actuel, que la <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> guerre paraîtra une
+monstrueuse absurdité, que le principe même n'en sera plus compris; mais
+nous n'en sommes pas là. Dans les querelles armées, il y a des
+philanthropes qui distinguent les espèces et sont prêts à se trouver mal
+au seul nom de <i>guerre civile</i>: «Des compatriotes qui se tuent! des
+frères, des pères, des fils en face les uns des autres!» Tout cela est
+fort triste, sans doute; cependant un peuple s'est souvent retrempé et
+régénéré dans les discordes intestines. Il n'a jamais péri par une
+guerre civile, et il a souvent disparu dans des guerres étrangères.
+Voyez ce qu'était l'Italie au temps de ses divisions, et voyez ce
+qu'elle est aujourd'hui. Il est déplorable d'être obligé de ravager la
+propriété de son voisin, de voir ses foyers ensanglantés par ce voisin;
+mais, franchement, est-il beaucoup plus humain de massacrer une famille
+de paysans allemands que vous ne connaissez pas, qui n'a eu avec vous de
+discussion d'aucune nature, que vous volez, que vous tuez sans remords,
+dont vous déshonorez en sûreté de conscience les femmes et les filles,
+parce que <i>c'est ta guerre</i>? Quoi qu'on en dise, les guerres civiles
+sont moins injustes, moins révoltantes et plus naturelles que les
+guerres étrangères, quand celles-ci ne sont pas entreprises pour sauver
+l'indépendance nationale. Les guerres civiles sont fondées au moins sur
+des outrages individuels, sur des aversions avouées et reconnues; ce
+sont des duels avec des seconds, où les adversaires savent pourquoi ils
+ont l'épée à la main. Si les passions ne justifient pas le mal, elles
+l'excusent, elles l'expliquent, elles font concevoir pourquoi il existe.
+La guerre étrangère, comment est-elle justifiée? Des nations s'égorgent
+<span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> ordinairement pas ce qu'un roi s'ennuie, qu'un ambitieux se
+veut élever, qu'un ministre cherche à supplanter un rival. Il est temps
+de faire justice de ces vieux lieux communs de sensiblerie, plus
+convenables aux poètes qu'aux historiens: Thucydide, César, Tite-Live se
+contentent d'un mot de douleur et passent.</p>
+
+<p>La guerre civile, malgré ses calamités, n'a qu'un danger réel: si les
+factions ont recours à l'étranger ou si l'étranger, profitant des
+divisions d'un peuple, attaque ce peuple; la conquête pourrait être le
+résultat d'une telle position. La Grande-Bretagne, l'Ibérie, la Grèce
+constantinopolitaine, de nos jours la Pologne, nous offrent des exemples
+qu'on ne doit pas oublier. Toutefois, pendant la Ligue, les deux partis
+appelant à leur aide des Espagnols et des Anglais, des Italiens et des
+Allemands, ceux-ci se contre-balancèrent et ne dérangèrent point
+l'équilibre que les Français armés maintenaient entre eux.</p>
+
+<p>Charles X eut tort d'employer les baïonnettes au soutien des
+ordonnances; ses ministres ne peuvent se justifier d'avoir fait, par
+obéissance ou non, couler le sang du peuple et des soldats, sans
+qu'aucune haine les divisât, de même que les terroristes de théorie
+reproduiraient volontiers le système de la terreur lorsqu'il n'y a plus
+de terreur. Mais Charles X eut tort aussi de ne pas accepter la guerre
+lorsque, après avoir cédé sur tous les points, on la lui apportait. Il
+n'avait pas le droit, après avoir attaché le diadème au front de son
+petit-fils, de dire à ce nouveau Joas: «Je t'ai fait monter au trône
+pour te traîner dans l'exil, pour qu'infortuné, banni, tu portes le
+poids de mes ans, de ma proscription et de mon sceptre.» Il ne <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span>
+fallait pas au même instant donner à Henri V une couronne et lui ôter la
+France. En le faisant roi, on l'avait condamné à mourir sur le sol où
+s'est mêlée la poussière de saint Louis et de Henri IV.</p>
+
+<p>Au surplus, après ce bouillonnement de mon sang, je reviens à ma raison,
+et je ne vois plus dans ces choses que l'accomplissement des destins de
+l'humanité. La cour, triomphante par les armes, eût détruit les libertés
+publiques; elle n'en aurait pas moins été écrasée un jour; mais elle eût
+retardé le développement de la société pendant quelques années; tout ce
+qui avait compris la monarchie d'une manière large eût été persécuté par
+la congrégation rétablie. En dernier résultat, les événements ont suivi
+la pente de la civilisation. Dieu fait les hommes puissants conformes à
+ses desseins secrets: il leur donne les défauts qui les perdent quand
+ils doivent être perdus, parce qu'il ne veut pas que des qualités mal
+appliquées par une fausse intelligence s'opposent aux décrets de sa
+providence.</p>
+
+<p class="p2">La famille royale, en se retirant, réduisait mon rôle à moi-même. Je ne
+songeais plus qu'à ce que je serais appelé à dire à la Chambre des
+pairs. Écrire était impossible: si l'attaque fût venue des ennemis de la
+couronne; si Charles X eût été renversé par une conspiration du dehors,
+j'aurais pris la plume; et, m'eût-on laissé l'indépendance de la pensée,
+je me serais fait fort de rallier un immense parti autour des débris du
+trône; mais l'attaque était descendue de la couronne; les ministres
+avaient violé les deux principales libertés; ils avaient rendu la
+royauté parjure, non d'intention <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> sans doute, mais de fait; par
+cela même ils m'avaient enlevé ma force. Que pouvais-je hasarder en
+faveur des ordonnances? Comment aurais-je pu vanter encore la sincérité,
+la candeur, la chevalerie de la monarchie légitime? Comment aurais-je pu
+dire qu'elle était la plus forte garantie de nos intérêts, de nos lois
+et de notre indépendance? Champion de la vieille royauté, cette royauté
+m'arrachait mes armes et me laissait nu devant mes ennemis.</p>
+
+<p>Je fus donc tout étonné quand, réduit à cette faiblesse, je me vis
+recherché par la nouvelle royauté. Charles X avait dédaigné mes
+services; Philippe fit un effort pour m'attacher à lui. D'abord M. Arago
+me parla avec élévation et vivacité de la part de madame Adélaïde;
+ensuite le comte Anatole de Montesquiou vint un matin chez madame
+Récamier et m'y rencontra. Il me dit que madame la duchesse d'Orléans et
+M. le duc d'Orléans seraient charmés de me voir, si je voulais aller au
+Palais-Royal. On s'occupait alors de la déclaration qui devait
+transformer la lieutenance générale du royaume en royauté. Peut-être,
+avant que je me prononçasse, S. A. R. avait-elle jugé à propos d'essayer
+d'affaiblir mon opposition. Elle pouvait aussi penser que je me
+regardais comme dégagé par la fuite des trois rois.</p>
+
+<p>Ces ouvertures de M. de Montesquiou<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a><a href="#footnote308" title="Lien vers la note 308"><span class="smaller">[308]</span></a> me surprirent. Je ne les
+repoussai cependant pas; car, sans <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> me flatter d'un succès, je
+pensai que je pouvais faire entendre des vérités utiles. Je me rendis au
+Palais-Royal avec le chevalier d'honneur de la reine future. Introduit
+par l'entrée qui donne sur la rue de Valois, je trouvai madame la
+duchesse d'Orléans et madame Adélaïde dans leurs petits appartements.
+J'avais eu l'honneur de leur être présenté autrefois. Madame la duchesse
+d'Orléans me fit asseoir auprès d'elle, et sur-le-champ elle me dit:
+«Ah! monsieur de Chateaubriand, nous sommes bien malheureux! Si tous les
+partis voulaient se réunir, peut-être pourrait-on encore se sauver! Que
+pensez-vous de tout cela?</p>
+
+<p>«&mdash;Madame, répondis-je, rien n'est si aisé: Charles X et monsieur le
+dauphin ont abdiqué: Henri est maintenant le roi; monseigneur le duc
+d'Orléans est lieutenant général du royaume: qu'il soit régent pendant
+la minorité de Henri V, et tout est fini.</p>
+
+<p>«&mdash;Mais, monsieur de Chateaubriand, le peuple est très agité; nous
+tomberons dans l'anarchie.</p>
+
+<p>«&mdash;Madame, oserai-je vous demander quelle est l'intention de monseigneur
+le duc d'Orléans? Acceptera-t-il la couronne, si on la lui offre?»</p>
+
+<p>Les deux princesses hésitèrent à répondre. Madame la duchesse d'Orléans
+répartit après un moment de silence:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> «Songez, monsieur de Chateaubriand, aux malheurs qui peuvent
+arriver. Il faut que tous les honnêtes gens s'entendent pour nous sauver
+de la République. À Rome, monsieur de Chateaubriand, vous pourriez
+rendre de si grands services, ou même ici, si vous ne vouliez plus
+quitter la France!</p>
+
+<p>«&mdash;Madame n'ignore pas mon dévouement au jeune roi et à sa mère?</p>
+
+<p>«&mdash;Ah! monsieur de Chateaubriand, ils vous ont si bien traité!</p>
+
+<p>«&mdash;Votre altesse Royale ne voudrait pas que je démentisse toute ma vie.</p>
+
+<p>«&mdash;Monsieur de Chateaubriand, vous ne connaissez pas ma nièce: elle est
+si légère!... pauvre Caroline!... Je vais envoyer chercher M. le duc
+d'Orléans, il vous persuadera mieux que moi.»</p>
+
+<p>La princesse donna des ordres, et Louis-Philippe arriva au bout d'un
+demi-quart d'heure. Il était mal vêtu et avait l'air extrêmement
+fatigué. Je me levai, et le lieutenant général du royaume en m'abordant:</p>
+
+<p>«&mdash;Madame la Duchesse d'Orléans a dû vous dire combien nous sommes
+malheureux.»</p>
+
+<p>Et sur-le-champ il fit une idylle sur le bonheur dont il jouissait à la
+campagne, sur la vie tranquille et selon ses goûts qu'il passait au
+milieu de ses enfants. Je saisis le moment d'une pause entre deux
+strophes pour prendre à mon tour respectueusement la parole, et pour
+répéter à peu près ce que j'avais dit aux princesses.</p>
+
+<p>«&mdash;Ah! s'écria-t-il, c'est là mon désir! Combien je serais satisfait
+d'être le tuteur et le soutien de cet enfant! Je pense tout comme vous,
+monsieur de <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> Chateaubriand: prendre le duc de Bordeaux serait
+certainement ce qu'il y aurait de mieux à faire. Je crains seulement que
+les événements ne soient plus forts que nous.&mdash;Plus forts que nous,
+monseigneur? N'êtes-vous pas investi de tous les pouvoirs? Allons
+rejoindre Henri V; appelez auprès de vous, hors de Paris, les Chambres
+et l'armée. Sur le seul bruit de votre départ, toute cette effervescence
+tombera, et l'on cherchera un abri sous votre pouvoir éclairé et
+protecteur.»</p>
+
+<p>Pendant que je parlais, j'observais Philippe. Mon conseil le mettait mal
+à l'aise; je lus sur son front le désir d'être roi. «Monsieur de
+Chateaubriand, me dit-il sans me regarder, la chose est plus difficile
+que vous ne le pensez; cela ne va pas comme cela. Vous ne savez pas dans
+quel péril nous sommes. Une bande furieuse peut se porter contre les
+Chambres aux derniers excès, et nous n'avons rien pour nous défendre.»</p>
+
+<p>Cette phrase échappée à M. le duc d'Orléans me fit plaisir parce qu'elle
+me fournissait une réplique péremptoire. «Je conçois cet embarras,
+monseigneur; mais il y a un moyen sûr de l'écarter. Si vous ne croyez
+pas pouvoir rejoindre Henri V, comme je le proposais tout à l'heure,
+vous pouvez prendre une autre route. La session va s'ouvrir: quelle que
+soit la première proposition qui sera faite par les députés, déclarez
+que la Chambre actuelle n'a pas les pouvoirs nécessaires (ce qui est la
+vérité pure) pour disposer de la forme du gouvernement; dites qu'il faut
+que la France soit consultée, et qu'une nouvelle assemblée soit élue
+avec des pouvoirs <i>ad hoc</i> <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> pour décider une aussi grande
+question. Votre Altesse Royale se mettra de la sorte dans la position la
+plus populaire; le parti républicain, qui fait aujourd'hui votre danger,
+vous portera aux nues. Dans les deux mois qui s'écouleront jusqu'à
+l'arrivée de la nouvelle législature, vous organiserez la garde
+nationale; tous vos amis et les amis du jeune roi travailleront avec
+vous dans les provinces. Laissez venir alors les députés, laissez se
+plaider publiquement à la tribune la cause que je défends. Cette cause,
+favorisée en secret par vous, obtiendra l'immense majorité des
+suffrages. Le moment d'anarchie étant passé, vous n'aurez plus rien à
+craindre de la violence des républicains. Je ne vois pas même qu'il soit
+très difficile d'attirer à vous le général La Fayette et M. Laffitte.
+Quel rôle pour vous, monseigneur! vous pouvez régner quinze ans sous le
+nom de votre pupille; dans quinze ans, l'âge du repos sera arrivé pour
+nous tous; vous aurez eu la gloire, unique dans l'histoire, d'avoir pu
+monter au trône et de l'avoir laissé à l'héritier légitime; en même
+temps, vous aurez élevé cet enfant dans les lumières du siècle, et vous
+l'aurez rendu capable de régner sur la France: une de vos filles
+pourrait un jour porter le sceptre avec lui.»</p>
+
+<p>Philippe promenait ses regards vaguement au-dessus de sa tête: «Pardon,
+me dit-il, monsieur de Chateaubriand; j'ai quitté, pour m'entretenir
+avec vous, une députation auprès de laquelle il faut que je retourne.
+Madame la duchesse d'Orléans vous aura dit combien je serais heureux de
+faire ce que vous pourriez désirer; mais, croyez-le bien, c'est
+<span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> moi qui retiens seul une foule menaçante. Si le parti
+royaliste n'est pas massacré, il ne doit sa vie qu'à mes efforts.</p>
+
+<p>«&mdash;Monseigneur, répondis-je à cette déclaration si inattendue et si loin
+du sujet de notre conversation, j'ai vu des massacres: ceux qui ont
+passé à travers la Révolution sont aguerris. Les moustaches grises ne se
+laissent pas effrayer par les objets qui font peur aux conscrits.»</p>
+
+<p>S. A. R. se retira, et j'allai retrouver mes amis:</p>
+
+<p>«Eh bien? s'écrièrent-ils.</p>
+
+<p>«&mdash;Eh bien, il veut être roi.</p>
+
+<p>«&mdash;Et madame la duchesse d'Orléans?</p>
+
+<p>«&mdash;Elle veut être reine.</p>
+
+<p>«&mdash;Ils vous l'ont dit?</p>
+
+<p>«&mdash;L'un m'a parlé de bergeries, l'autre des périls qui menaçaient la
+France et de la légèreté de la <i>pauvre Caroline</i>; tous deux ont bien
+voulu me faire entendre que je pourrais leur être utile, et ni l'un ni
+l'autre ne m'a regardé en face.»</p>
+
+<p>Madame la duchesse d'Orléans désira me voir encore une fois<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a><a href="#footnote309" title="Lien vers la note 309"><span class="smaller">[309]</span></a>. M. le
+duc d'Orléans ne vint pas se mêler à cette conversation. Madame la
+duchesse d'Orléans s'expliqua plus clairement sur les faveurs dont
+monseigneur le duc d'Orléans se proposait de m'honorer. Elle eut la
+bonté de me rappeler ce qu'elle nommait ma puissance sur l'opinion, les
+sacrifices que j'avais faits, l'aversion que Charles X et sa famille
+<span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> m'avaient toujours montrée, malgré mes services. Elle me dit
+que si je voulais rentrer au ministère des affaires étrangères, S. A.
+Et. se ferait un grand bonheur de me réintégrer dans cette place; mais
+que j'aimerais peut-être mieux retourner à Rome, et qu'elle (madame la
+duchesse d'Orléans) me verrait prendre ce dernier parti avec un extrême
+plaisir, dans l'intérêt de notre sainte religion.</p>
+
+<p>«Madame, répondis-je sur-le-champ avec une sorte de vivacité, je vois
+que le parti de monsieur le duc d'Orléans est pris, qu'il en a pesé les
+conséquences, qu'il a vu les années de misères et de périls divers qu'il
+aura à traverser; je n'ai donc plus rien à dire. Je ne viens point ici
+pour manquer de respect au sang des Bourbons; je ne dois, d'ailleurs,
+que de la reconnaissance aux bontés de <i>madame</i>. Laissant donc de côté
+les grandes objections, les raisons puisées dans les principes et les
+événements, je supplie Votre Altesse Royale de consentir à m'entendre en
+ce qui me touche.</p>
+
+<p>«Elle a bien voulu me parler de ce qu'elle appelle ma puissance sur
+l'opinion. Eh bien! si cette puissance est réelle, elle n'est fondée que
+sur l'estime publique; or, je la perdrais, cette estime, au moment où je
+changerais de drapeau. Monsieur le duc d'Orléans aurait cru acquérir un
+appui, et il n'aurait à son service qu'un misérable faiseur de phrases,
+qu'un parjure dont la voix ne serait plus écoutée, qu'un renégat à qui
+chacun aurait le droit de jeter de la boue et de cracher au visage. Aux
+paroles incertaines qu'il balbutierait en faveur de Louis-Philippe, on
+lui opposerait les volumes entiers qu'il a <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> publiés en faveur
+de la famille tombée. N'est-ce pas moi, madame, qui ai écrit la brochure
+<i>De Bonaparte et des Bourbons</i>, les articles sur l'<i>arrivée de Louis
+XVIII à Compiègne</i>, le <i>Rapport dans le conseil du roi à Gand</i>,
+l'<i>Histoire de la vie et de la mort de M. le duc de Berry</i>? Je ne sais
+s'il y a une seule page de moi où le nom de mes anciens rois ne se
+trouve pour quelque chose, et où il ne soit environné de mes
+protestations d'amour et de fidélité; chose qui porte un caractère
+d'attachement individuel d'autant plus remarquable, que <i>madame</i> sait
+que je ne crois pas aux rois. À la seule pensée d'une désertion, le
+rouge me monte au visage; j'irais le lendemain me jeter dans la Seine.
+Je supplie <i>madame</i> d'excuser la vivacité de mes paroles; je suis
+pénétré de ses bontés; j'en garderai un profond et reconnaissant
+souvenir, mais elle ne voudrait pas me déshonorer: plaignez-moi, madame,
+plaignez-moi!»</p>
+
+<p>J'étais resté debout et, m'inclinant, je me retirai. Mademoiselle
+d'Orléans n'avait pas prononcé un mot. Elle se leva et, en s'en allant,
+elle me dit: «Je ne vous plains pas, monsieur de Chateaubriand, je ne
+vous plains pas!» Je fus étonné de ce peu de mots et de l'accent avec
+lequel ils furent prononcés.</p>
+
+<p>Voilà ma dernière tentation politique; j'aurais pu me croire un juste
+selon saint Hilaire, car il affirme que les hommes sont exposés aux
+entreprises du diable en raison de leur sainteté: <i>Victoria ei est
+magis, exacta de sanctis</i>: «sa victoire est plus grande remportée sur
+des saints.» Mes refus étaient d'une dupe; où est le public pour les
+juger? n'aurais-je pas <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> pu me ranger au nombre de ces hommes,
+fils vertueux de la terre, qui servent le <i>pays</i> avant tout?
+Malheureusement je ne suis pas une créature du présent, et je ne veux
+point capituler avec la fortune. Il n'y a rien de commun entre moi et
+Cicéron; mais sa fragilité n'est pas une excuse: la postérité n'a pu
+pardonner un moment de faiblesse à un grand homme pour un autre grand
+homme; que serait-ce que ma pauvre vie perdant son seul bien, son
+intégrité, pour Louis-Philippe d'Orléans?</p>
+
+<p>Le soir même de cette dernière conversation au Palais-Royal, je
+rencontrai chez madame Récamier M. de Sainte-Aulaire<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a><a href="#footnote310" title="Lien vers la note 310"><span class="smaller">[310]</span></a>. Je ne
+m'amusai point à lui demander son secret, mais il me demanda le mien. Il
+débarquait de la campagne encore tout chaud des événements qu'il avait
+lus: «Ah! s'écria-t-il, que je <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> suis aise de vous voir! voilà
+de belle besogne! J'espère que nous autres, au Luxembourg, nous ferons
+notre devoir. Il serait curieux que les pairs disposassent de la
+couronne de Henri IV! J'en suis bien sûr, vous ne me laisserez pas seul
+à la tribune.»</p>
+
+<p>Comme mon parti était pris, j'étais fort calme; ma réponse parut froide
+à l'ardeur de M. de Sainte-Aulaire. Il sortit, vit ses amis, et me
+laissa seul à la tribune: vivent les gens d'esprit à c&oelig;ur léger et à
+tête frivole!</p>
+
+<p class="p2">Le parti républicain se débattait encore sous les pieds des amis qui
+l'avaient trahi. Le 6 août, une députation de vingt membres désignés par
+le comité central des douze arrondissements de Paris se présenta à la
+Chambre des députés pour lui remettre une adresse que le général
+Thiard<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a><a href="#footnote311" title="Lien vers la note 311"><span class="smaller">[311]</span></a> et M. Duris-Dufresne<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a><a href="#footnote312" title="Lien vers la note 312"><span class="smaller">[312]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> escamotèrent à la
+bénévole députation. Il était dit dans cette adresse: «que la nation ne
+pouvait reconnaître comme pouvoir constitutionnel, ni une Chambre
+élective nommée durant l'existence et sous l'influence de la royauté
+qu'elle a renversée, ni une Chambre aristocratique, dont l'institution
+est en opposition directe avec les principes qui lui ont mis (à elle, la
+nation) les armes à la main; que le comité central des douze
+arrondissements n'accordant, comme nécessité révolutionnaire, qu'un
+pouvoir de fait et très provisoire à la Chambre des députés actuels,
+pour aviser à toute mesure d'urgence, appelle de tous ses v&oelig;ux
+l'élection libre et populaire de mandataires qui représentent réellement
+les besoins du peuple; que les assemblées primaires seules peuvent
+amener ce résultat. S'il en était autrement, la nation frapperait de
+nullité tout ce qui tendrait à la gêner dans l'exercice de ses droits.»</p>
+
+<p>Tout cela était la pure raison, mais le lieutenant général du royaume
+aspirait à la couronne, et les peurs et les ambitions avaient hâte de la
+lui donner. Les plébéiens d'aujourd'hui voulaient une révolution et ne
+savaient pas la faire; les Jacobins, qu'ils ont pris pour modèles,
+auraient jeté à l'eau les hommes du Palais-Royal et les bavards des deux
+Chambres. <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> M. de La Fayette était réduit à des désirs
+impuissants: heureux d'avoir fait revivre la garde nationale, il se
+laissa jouer comme un vieux maillot par Philippe, dont il croyait être
+la nourrice; il s'engourdit dans cette félicité. Le vieux général
+n'était plus que la liberté endormie, comme la République de 1793
+n'était plus qu'une tête de mort.</p>
+
+<p>La vérité est qu'une Chambre sans mandat et tronquée n'avait aucun droit
+de disposer de la couronne: ce fut une Convention exprès réunie, formée
+de la Chambre des lords et d'une Chambre des communes nouvellement élue,
+qui disposa du trône de Jacques II. Il est encore certain que ce
+<i>croupion</i> de la Chambre des députés, que ces 221, imbus sous Charles X
+des traditions de la monarchie héréditaire, n'apportaient aucune
+disposition propre à la monarchie élective; ils l'arrêtent dès son
+début, et la forcent de rétrograder vers des principes de
+quasi-légitimité. Ceux qui ont forgé l'épée de la nouvelle royauté ont
+introduit dans sa lame une paille qui tôt ou tard la fera éclater.</p>
+
+<p class="p2">Le 7 d'août est un jour mémorable pour moi; c'est celui où j'ai eu le
+bonheur de terminer ma carrière politique comme je l'avais commencée;
+bonheur assez rare aujourd'hui pour qu'on puisse s'en réjouir. On avait
+apporté à la Chambre des pairs la déclaration de la Chambre des députés
+concernant la vacance du trône. J'allai m'asseoir à ma place dans le
+plus haut rang des fauteuils, en face du président. Les pairs me
+semblèrent à la fois affairés et abattus. Si quelques-uns portaient sur
+leur front l'orgueil de leur prochaine infidélité, d'autres y portaient
+la honte des remords <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> qu'ils n'avaient pas le courage
+d'écouter. Je me disais, en regardant cette triste assemblée: «Quoi!
+ceux qui ont reçu les bienfaits de Charles X dans sa prospérité vont le
+déserter dans son infortune! Ceux dont la mission spéciale était de
+défendre le trône héréditaire, ces hommes de cour qui vivaient dans
+l'intimité du roi, le trahiront-ils? Ils veillaient à sa porte à
+Saint-Cloud; ils l'ont embrassé à Rambouillet; il leur a pressé la main
+dans un dernier adieu; vont-ils lever contre lui cette main, toute
+chaude encore de cette dernière étreinte? Cette Chambre, qui retentit
+pendant quinze années de leurs protestations de dévouement, va-t-elle
+entendre leur parjure? C'est pour eux cependant que Charles X s'est
+perdu; c'est eux qui le poussaient aux ordonnances; ils trépignaient de
+joie lorsqu'elles parurent et lorsqu'ils se crurent vainqueurs dans
+cette minute muette qui précède la chute du tonnerre.»</p>
+
+<p>Ces idées roulaient confusément et douloureusement dans mon esprit. La
+pairie était devenue le triple réceptacle des corruptions de la vieille
+Monarchie, de la République et de l'Empire. Quant aux républicains de
+1793, transformés en sénateurs, quant aux généraux de Bonaparte, je
+n'attendais d'eux que ce qu'ils ont toujours fait: ils déposèrent
+l'homme extraordinaire auquel ils devaient tout, ils allaient déposer le
+roi qui les avait confirmés dans les biens et dans les honneurs dont les
+avait comblés leur premier maître. Que le vent tourne, et ils déposeront
+l'usurpateur auquel ils se préparaient à jeter la couronne.</p>
+
+<p>Je montai à la tribune. Un silence profond se fit, <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> les visages
+parurent embarrassés, chaque pair se tourna de côté sur son fauteuil, et
+regarda la terre. Hormis quelques pairs résolus à se retirer comme moi,
+personne n'osa lever les yeux à la hauteur de la tribune. Je conserve
+mon discours parce qu'il résume ma vie, et que c'est mon premier titre à
+l'estime de l'avenir.</p>
+
+<p class="p2">«Messieurs,</p>
+
+<p>«La déclaration apportée à cette Chambre est beaucoup moins compliquée
+pour moi que pour ceux de MM. les pairs qui professent une opinion
+différente de la mienne. Un fait, dans cette déclaration, domine à mes
+yeux tous les autres, ou plutôt les détruit. Si nous étions dans un
+ordre de choses régulier, j'examinerais sans doute avec soin les
+changements qu'on prétend opérer dans la charte. Plusieurs de ces
+changements ont été par moi-même proposés. Je m'étonne seulement qu'on
+ait pu entretenir cette Chambre de la mesure réactionnaire touchant les
+pairs de la création de Charles X. Je ne suis pas suspect de faiblesse
+pour les fournées, et vous savez que j'en ai combattu même la menace;
+mais nous rendre les juges de nos collègues, mais rayer du tableau des
+pairs qui l'on voudra, toutes les fois que l'on sera le plus fort, cela
+ressemble trop à la proscription. Veut-on détruire la pairie? Soit:
+mieux vaut perdre la vie que de la demander.</p>
+
+<p>«Je me reproche déjà ce peu de mots sur un détail qui, tout important
+qu'il est, disparaît dans la grandeur de l'événement. La France est sans
+direction, <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> et j'irais m'occuper de ce qu'il faut ajouter ou
+retrancher aux mâts d'un navire dont le gouvernail est arraché! J'écarte
+donc de la déclaration de la Chambre élective tout ce qui est d'un
+intérêt secondaire, et, m'en tenant au seul fait énoncé de la vacance
+vraie ou prétendue du trône, je marche droit au but.</p>
+
+<p>«Une question préalable doit être traitée: si le trône est vacant, nous
+sommes libres de choisir la forme de notre gouvernement.</p>
+
+<p>«Avant d'offrir la couronne à un individu quelconque, il est bon de
+savoir dans quelle espèce d'ordre politique nous constituerons l'ordre
+social. Établirons-nous une république ou une monarchie nouvelle?</p>
+
+<p>«Une république ou une monarchie nouvelle offre-t-elle à la France des
+garanties suffisantes de durée, de force et de repos?</p>
+
+<p>«Une république aurait d'abord contre elle les souvenirs de la
+république même. Ces souvenirs ne sont nullement effacés. On n'a pas
+oublié le temps où la mort, entre la liberté et l'égalité, marchait
+appuyée sur leurs bras. Quand vous seriez tombés dans une nouvelle
+anarchie, pourriez-vous réveiller sur son rocher l'Hercule qui fut seul
+capable d'étouffer le monstre? Dans quelque mille ans, votre postérité
+pourra voir un autre Napoléon. Quant à vous, ne l'attendez pas.</p>
+
+<p>«Ensuite, dans l'état de nos m&oelig;urs et dans nos rapports avec les
+gouvernements qui nous environnent, la république, sauf erreur, ne me
+paraît pas exécutable maintenant. La première difficulté <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span>
+serait d'amener les Français à un vote unanime. Quel droit la population
+de Paris aurait-elle de contraindre la population de Marseille ou de
+telle autre ville de se constituer en république? Y aurait-il une seule
+république ou vingt ou trente républiques? Seraient-elles fédératives ou
+indépendantes? Passons par-dessus ces obstacles. Supposons une
+république unique: avec notre familiarité naturelle, croyez-vous qu'un
+président, quelque grave, quelque respectable, quelque habile qu'il
+puisse être, soit un an à la tête des affaires sans être tenté de se
+retirer? Peu défendu par les lois et par les souvenirs, contrarié,
+avili, insulté soir et matin par des rivaux secrets et par des agents de
+trouble, il n'inspirera pas assez de confiance au commerce et à la
+propriété; il n'aura ni la dignité convenable pour traiter avec les
+cabinets étrangers, ni la puissance nécessaire au maintien de l'ordre
+intérieur. S'il use de mesures révolutionnaires, la République deviendra
+odieuse; l'Europe inquiète profitera de ces divisions, les fomentera,
+interviendra, et l'on se trouvera de nouveau engagé dans des luttes
+effroyables. La république représentative est sans doute l'état futur du
+monde, mais son temps n'est pas encore arrivé.</p>
+
+<p>«Je passe à la monarchie.</p>
+
+<p class="p2">«Un roi nommé par les Chambres ou élu par le peuple sera toujours, quoi
+qu'on fasse, une nouveauté. Or, je suppose qu'on veut la liberté,
+surtout la liberté de la presse, par laquelle et pour laquelle le peuple
+vient de remporter une si étonnante victoire. <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> Eh bien! toute
+monarchie nouvelle sera forcée, ou plus tôt ou plus tard, de bâillonner
+cette liberté. Napoléon lui-même a-t-il pu l'admettre? Fille de nos
+malheurs et esclave de notre gloire, la liberté de la presse ne vit en
+sûreté qu'avec un gouvernement dont les racines sont déjà profondes. Une
+monarchie, bâtarde d'une nuit sanglante, n'aurait-elle rien à redouter
+de l'indépendance des opinions? Si ceux-ci peuvent prêcher la
+république, ceux-là un autre système, ne craignez-vous pas d'être
+bientôt obligés de recourir à des lois d'exception, malgré l'anathème
+contre la censure ajouté à l'article 8 de la charte?</p>
+
+<p>«Alors, amis de la liberté réglée, qu'aurez-vous gagné au changement
+qu'on vous propose? Vous tomberez de force dans la république, ou dans
+la servitude légale. La monarchie sera débordée et emportée par le
+torrent des lois démocratiques, ou le monarque par le mouvement des
+factions.</p>
+
+<p>«Dans le premier enivrement d'un succès, on se figure que tout est aisé;
+on espère satisfaire toutes les exigences, toutes les humeurs, tous les
+intérêts; on se flatte que chacun mettra de côté ses vues personnelles
+et ses vanités; on croit que la supériorité des lumières et la sagesse
+du gouvernement surmonteront des difficultés sans nombre; mais, au bout
+de quelques mois, la pratique vient démentir la théorie.</p>
+
+<p>«Je ne vous présente, messieurs, que quelques-uns des inconvénients
+attachés à la formation d'une république ou d'une monarchie nouvelle. Si
+l'une et l'autre ont des périls, il restait un troisième <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span>
+parti, et ce parti valait bien la peine qu'on en eût dit quelques mots.</p>
+
+<p>«D'affreux ministres ont souillé la couronne, et ils ont soutenu la
+violation de la loi par le meurtre; ils se sont joués des serments faits
+au ciel, des lois jurées à la terre.</p>
+
+<p>«Étrangers, qui deux fois êtes entrés à Paris sans résistance, sachez la
+vraie cause de vos succès: vous vous présentiez au nom du pouvoir légal.
+Si vous accouriez aujourd'hui au secours de la tyrannie, pensez-vous que
+les portes de la capitale du monde civilisé s'ouvriraient aussi
+facilement devant vous? La nation française a grandi, depuis votre
+départ, sous le régime des lois constitutionnelles, nos enfants de
+quatorze ans sont des géants; nos conscrits à Alger, nos écoliers à
+Paris, viennent de vous révéler les fils des vainqueurs d'Austerlitz, de
+Marengo et d'Iéna; mais les fils fortifiés de tout ce que la liberté
+ajoute à la gloire.</p>
+
+<p>«Jamais défense ne fut plus légitime et plus héroïque que celle du
+peuple de Paris. Il ne s'est point soulevé contre la loi; tant qu'on a
+respecté le pacte social, le peuple est demeuré paisible; il a supporté
+sans se plaindre les insultes, les provocations, les menaces; il devait
+son argent et son sang en échange de la charte, il a prodigué l'un et
+l'autre.</p>
+
+<p>«Mais lorsqu'après avoir menti jusqu'à la dernière heure, on a tout à
+coup sonné la servitude; quand la conspiration de la bêtise et de
+l'hypocrisie a soudainement éclaté; quand une terreur de château
+organisée par des eunuques a cru pouvoir remplacer <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> la terreur
+de la République et le joug de fer de l'Empire, alors ce peuple s'est
+armé de son intelligence et de son courage; il s'est trouvé que ces
+<i>boutiquiers</i> respiraient assez facilement la fumée de la poudre, et
+qu'il fallait plus de <i>quatre soldats et un caporal</i> pour les réduire.
+Un siècle n'aurait pas autant mûri les destinées d'un peuple que les
+trois derniers soleils qui viennent de briller sur la France. Un grand
+crime a eu lieu; il a produit l'énergique explosion d'un principe:
+devait-on, à cause de ce crime et du triomphe moral et politique qui en
+a été la suite, renverser l'ordre de choses établi? Examinons:</p>
+
+<p>«Charles X et son fils sont déchus ou ont abdiqué, comme il vous plaira
+de l'entendre; mais le trône n'est pas vacant: après eux venait un
+enfant; devait-on condamner son innocence?</p>
+
+<p>«Quel sang crie aujourd'hui contre lui? oseriez-vous dire que c'est
+celui de son père? Cet orphelin, élevé aux écoles de la patrie dans
+l'amour du gouvernement constitutionnel et dans les idées de son siècle,
+aurait pu devenir un roi en rapport avec les besoins de l'avenir. C'est
+au gardien de sa tutelle que l'on aurait fait jurer la déclaration sur
+laquelle vous aller voter; arrivé à sa majorité, le jeune monarque
+aurait renouvelé le serment. Le roi présent, le roi actuel aurait été M.
+le duc d'Orléans, régent du royaume, prince qui a vécu près du peuple,
+et qui sait que la monarchie ne peut être aujourd'hui qu'une monarchie
+de consentement et de raison. Cette combinaison naturelle m'eût semblé
+un grand moyen de conciliation, et aurait peut-être sauvé à <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> la
+France ces agitations qui sont la conséquence des violents changements
+d'un État.</p>
+
+<p>«Dire que cet enfant, séparé de ses maîtres, n'aurait pas le temps
+d'oublier jusqu'à leurs noms avant de devenir homme; dire qu'il
+demeurerait infatué de certains dogmes de naissance après une longue
+éducation populaire, après la terrible leçon qui a précipité deux rois
+en deux nuits, est-ce bien raisonnable?</p>
+
+<p>«Ce n'est ni par un dévouement sentimental, ni par un attendrissement de
+nourrice transmis de maillot en maillot depuis le berceau de Henri IV
+jusqu'à celui du jeune Henri, que je plaide une cause où tout se
+tournerait de nouveau contre moi, si elle triomphait. Je ne vise ni au
+roman, ni à la chevalerie, ni au martyre; je ne crois pas au droit divin
+de la royauté, et je crois à la puissance des révolutions et des faits.
+Je n'invoque pas même la charte, je prends mes idées, plus haut; je les
+tire de la sphère philosophique de l'époque où ma vie expire: je propose
+le duc de Bordeaux tout simplement comme une nécessité de meilleur aloi
+que celle dont on argumente.</p>
+
+<p>«Je sais qu'en éloignant cet enfant, on veut établir le principe de la
+souveraineté du peuple: niaiserie de l'ancienne école, qui prouve que,
+sous le rapport politique, nos vieux démocrates n'ont pas fait plus de
+progrès que les vétérans de la royauté. Il n'y a de souveraineté absolue
+nulle part; la liberté ne découle pas du droit politique, comme on le
+supposait au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle; elle vient du droit naturel, ce qui fait
+qu'elle existe dans toutes les formes de <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> gouvernement, et
+qu'une monarchie peut être libre et beaucoup plus libre qu'une
+république; mais ce n'est ni le temps ni le lieu de faire un cours de
+politique.</p>
+
+<p>«Je me contenterai de remarquer que, lorsque le peuple a disposé des
+trônes, il a souvent aussi disposé de sa liberté; je ferai observer que
+le principe de l'hérédité monarchique, absurde au premier abord, a été
+reconnu, par l'usage, préférable au principe de la monarchie élective.
+Les raisons en sont si évidentes, que je n'ai pas besoin de les
+développer. Vous choisissez un roi aujourd'hui: qui vous empêchera d'en
+choisir un autre demain? La loi, direz-vous. La loi? et c'est vous qui
+la faites!</p>
+
+<p>«Il est encore une manière plus simple de trancher la question, c'est de
+dire: Nous ne voulons plus de la branche aînée des Bourbons. Et pourquoi
+n'en voulez-vous plus? Parce que nous sommes victorieux; nous avons
+triomphé dans une cause juste et sainte; nous usons d'un droit de double
+conquête.</p>
+
+<p>«Très-bien: vous proclamez la souveraineté de la force. Alors gardez
+soigneusement cette force; car si dans quelques mois elle vous échappe,
+vous serez mal venus à vous plaindre. Telle est la nature humaine! Les
+esprits les plus éclairés et les plus justes ne s'élèvent pas toujours
+au-dessus d'un succès. Ils étaient les premiers, ces esprits, à invoquer
+le droit contre la violence; ils appuyaient ce droit de toute la
+supériorité de leur talent, et, au moment même où la vérité de ce qu'ils
+disaient est démontrée par l'abus le plus abominable de la force et par
+le renversement de cette force, les vainqueurs s'emparent <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> de
+l'arme qu'ils ont brisée! Dangereux tronçons, qui blesseront leur main
+sans les servir.</p>
+
+<p>«J'ai transporté le combat sur le terrain de mes adversaires; je ne suis
+point allé bivouaquer dans le passé sous le vieux drapeau des morts,
+drapeau qui n'est pas sans gloire, mais qui pend le long du bâton qui le
+porte, parce qu'aucun souffle de la vie ne le soulève. Quand je
+remuerais la poussière des trente-cinq Capets, je n'en tirerais pas un
+argument qu'on voulût seulement écouter. L'idolâtrie d'un nom est
+abolie; la monarchie n'est plus une religion: c'est une forme politique
+préférable dans ce moment à toute autre, parce qu'elle fait mieux entrer
+l'ordre dans la liberté.</p>
+
+<p>«Inutile Cassandre, j'ai assez fatigué le trône et la patrie de mes
+avertissements dédaignés; il ne me reste qu'à m'asseoir sur les débris
+d'un naufrage que j'ai tant de fois prédit. Je reconnais au malheur
+toutes les sortes de puissance, excepté celle de me délier de mes
+serments de fidélité. Je dois aussi rendre ma vie uniforme: après tout
+ce que j'ai fait, dit et écrit pour les Bourbons, je serais le dernier
+des misérables, si je les reniais au moment où, pour la troisième et
+dernière fois, ils s'acheminent vers l'exil.</p>
+
+<p>«Je laisse la peur à ces généreux royalistes qui n'ont jamais sacrifié
+une obole ou une place à leur loyauté; à ces champions de l'autel et du
+trône, qui naguère me traitaient de renégat, d'apostat et de
+révolutionnaire. Pieux libellistes, le renégat vous appelle! Venez donc
+balbutier un mot, un seul mot avec lui pour l'infortuné maître qui vous
+combla <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> de ses dons et que vous avez perdu! Provocateurs de
+coups d'État, prédicateurs du pouvoir constituant, où êtes-vous? Vous
+vous cachez dans la boue du fond de laquelle vous leviez vaillamment la
+tête pour calomnier les vrais serviteurs du roi; votre silence
+d'aujourd'hui est digne de votre langage d'hier. Que tous ces preux,
+dont les exploits projetés ont fait chasser les descendants d'Henri IV à
+coups de fourche, tremblent maintenant, accroupis sous la cocarde
+tricolore: c'est tout naturel. Les nobles couleurs dont ils se parent
+protégeront leur personne, et ne couvriront pas leur lâcheté.</p>
+
+<p>«Au surplus, en m'exprimant avec franchise à cette tribune, je ne crois
+pas du tout faire un acte d'héroïsme. Nous ne sommes plus dans ces temps
+où une opinion coûtait la vie; y fussions-nous, je parlerais cent fois
+plus haut. Le meilleur bouclier est une poitrine qui ne craint pas de se
+montrer découverte à l'ennemi. Non, messieurs, nous n'avons à craindre
+ni un peuple dont la raison égale le courage, ni cette généreuse
+jeunesse que j'admire, avec laquelle je sympathise de toutes les
+facultés de mon âme, à laquelle je souhaite, comme à mon pays, honneur,
+gloire et liberté.</p>
+
+<p>«Loin de moi surtout la pensée de jeter des semences de division dans la
+France, et c'est pour quoi j'ai refusé à mon discours l'accent des
+passions. Si j'avais la conviction intime qu'un enfant doit être laissé
+dans les rangs obscurs et heureux de la vie, pour assurer le repos de
+trente-trois millions d'hommes, j'aurais regardé comme un crime toute
+parole en contradiction avec le besoin des temps: <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> je n ai pas
+cette conviction. Si j'avais le droit de disposer d'une couronne, je la
+mettrais volontiers aux pieds de M. le duc d'Orléans. Mais je ne vois de
+vacant qu'un tombeau à Saint-Denis, et non un trône.</p>
+
+<p>«Quelles que soient les destinées qui attendent M. le lieutenant général
+du royaume, je ne serai jamais son ennemi, s'il fait le bonheur de ma
+patrie. Je ne demande à conserver que la liberté de ma conscience et le
+droit d'aller mourir partout où je trouverai indépendance et repos.</p>
+
+<p>«Je vote contre le projet de déclaration<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a><a href="#footnote313" title="Lien vers la note 313"><span class="smaller">[313]</span></a>.»</p>
+
+<p class="p2">J'avais été assez calme en commençant ce discours; mais peu à peu
+l'émotion me gagna; quand j'arrivai à ce passage: <i>Inutile Cassandre,
+j'ai assez fatigué le trône et la patrie de mes avertissements
+dédaignés</i>, ma voix s'embarrassa, et je fus obligé de porter mon
+mouchoir à mes yeux pour supprimer des pleurs de tendresse et
+d'amertume. L'indignation me rendit la parole dans le paragraphe qui
+suit: <i>Pieux libellistes, le renégat vous appelle! Venez donc balbutier
+un mot, un seul mot avec lui pour l'infortuné maître qui vous combla de
+ses dons et que vous avez perdu!</i> Mes regards se portaient alors sur les
+rangs à qui j'adressais ces paroles.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> Plusieurs pairs semblaient anéantis; ils s'enfonçaient dans
+leur fauteuil au point que je ne les voyais plus derrière leurs
+collègues assis immobiles devant eux. Ce discours eut quelque
+retentissement: tous les partis y étaient blessés, mais tous se
+taisaient, parce que j'avais placé auprès des grandes vérités un grand
+sacrifice. Je descendis de la tribune; je sortis de la salle, je me
+rendis au vestiaire, je mis bas mon habit de pair, mon épée, mon chapeau
+à plumet; j'en détachai la cocarde blanche, je la mis dans la petite
+poche du côté gauche de la redingote noire que je revêtis et que je
+croisai sur mon c&oelig;ur. Mon domestique emporta la défroque de la
+pairie, et j'abandonnai, en secouant la poussière de mes pieds, ce
+palais des trahisons, où je ne rentrerai de ma vie.</p>
+
+<p>Le 10 et le 12 août, j'achevai de me dépouiller et j'envoyai ces
+diverses démissions:</p>
+
+<p class="p2 right">«Paris, ce 10 août 1830</p>
+
+<p>«Monsieur le président de la Chambre des pairs<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a><a href="#footnote314" title="Lien vers la note 314"><span class="smaller">[314]</span></a>,</p>
+
+<p>«Ne pouvant prêter serment de fidélité à Louis-Philippe d'Orléans comme
+roi des Français, je me <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> trouve frappé d'une incapacité légale
+qui m'empêche d'assister aux séances de la Chambre héréditaire. Une
+seule marque des bontés du roi Louis XVIII et de la munificence royale
+me reste: c'est une pension de pair de douze mille francs, laquelle me
+fut donnée pour maintenir, sinon avec éclat, du moins avec
+l'indépendance des premiers besoins, la haute dignité à laquelle j'avais
+été appelé. Il ne serait pas juste que je conservasse une faveur
+attachée à l'exercice de fonctions que je ne puis remplir. En
+conséquence, j'ai l'honneur de résigner entre vos mains ma pension de
+pair.»</p>
+
+<p class="p2 right">«Paris, ce 12 août 1830</p>
+
+<p>«Monsieur le ministre des finances<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a><a href="#footnote315" title="Lien vers la note 315"><span class="smaller">[315]</span></a>,</p>
+
+<p>«Il me reste des bontés de Louis XVIII et de la munificence nationale
+une pension de pair de douze mille francs, transformée en rentes
+viagères inscrites au grand-livre de la dette publique et transmissibles
+seulement à la première génération directe du titulaire. Ne pouvant
+prêter serment à monseigneur le duc d'Orléans comme roi des Français, il
+ne serait pas juste que je continuasse de toucher une pension attachée à
+des fonctions que je n'exerce plus. En conséquence, je viens la résigner
+entre vos mains: elle aura cessé de courir pour moi le jour (10 août) où
+j'ai écrit à M. le président de la Chambre des pairs qu'il m'était
+impossible de prêter le serment exigé.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur d'être avec une haute, etc.»</p>
+
+<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> «Paris, ce 12 août 1830.</p>
+
+<p>«Monsieur le grand référendaire<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a><a href="#footnote316" title="Lien vers la note 316"><span class="smaller">[316]</span></a>,</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur de vous envoyer copie des deux lettres que j'ai
+adressées, l'une à M. le président de la Chambre des pairs, l'autre à M.
+le ministre des finances. Vous y verrez que je renonce à ma pension de
+pair, et qu'en conséquence mon fondé de pouvoirs n'aura à toucher de
+cette pension que la somme échue au 10 août, jour où j'ai annoncé que
+j'ai refusé le serment.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur d'être avec une haute, etc.»</p>
+
+<p class="p2 right">«Paris, ce 12 août 1830.</p>
+
+<p>«Monsieur le ministre de la justice<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a><a href="#footnote317" title="Lien vers la note 317"><span class="smaller">[317]</span></a>,</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur de vous envoyer ma démission de ministre d'État.</p>
+
+<p>«Je suis avec une haute considération,<br>
+<span class="add2em">«Monsieur le ministre de la justice,</span></p>
+
+<p>«Votre très-humble et très-obéissant serviteur.»</p>
+
+<p class="p2">Je restai nu comme un petit saint Jean; mais depuis longtemps j'étais
+accoutumé à me nourrir du miel sauvage, et je ne craignais pas que la
+fille d'Hérodiade eût envie de ma tête grise.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> Mes broderies, mes dragonnes, franges, torsades, épaulettes,
+vendues à un juif, et par lui fondues, m'ont rapporté sept cents francs,
+produit net de toutes mes grandeurs.</p>
+
+<p class="p2">Maintenant, qu'était devenu Charles X? Il cheminait vers son exil,
+accompagné de ses gardes du corps, surveillé par ses trois commissaires,
+traversant la France sans exciter même la curiosité des paysans qui
+labouraient leurs sillons sur le bord du grand chemin. Dans deux ou
+trois petites villes, des mouvements hostiles se manifestèrent; dans
+quelques autres, des bourgeois et des femmes donnèrent des signes de
+pitié<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a><a href="#footnote318" title="Lien vers la note 318"><span class="smaller">[318]</span></a>. Il faut se souvenir que Bonaparte ne fit pas plus de bruit
+en se rendant de Fontainebleau à Toulon, que la France ne s'émut pas
+davantage, et que le gagneur de tant de batailles faillit être massacré
+à Orgon. Dans ce pays fatigué, les plus grands événements ne sont plus
+que des drames joués pour notre divertissement: ils occupent le
+spectateur tant que la toile est levée, et, lorsque le rideau tombe, ils
+ne laissent qu'un vain souvenir. Parfois Charles X et sa famille
+s'arrêtaient dans de méchantes stations de rouliers pour prendre un
+repas sur le bout d'une table sale où des charretiers avaient dîné avant
+lui. Henri V <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> et sa s&oelig;ur s'amusaient dans la cour avec les
+poulets et les pigeons de l'auberge. Je l'avais dit: la monarchie s'en
+allait, et l'on se mettait à la fenêtre pour la voir passer.</p>
+
+<p>Le ciel en ce moment se plut à insulter le parti vainqueur et le parti
+vaincu. Tandis que l'on soutenait que la France <i>entière</i> avait été
+indignée des ordonnances, il arrivait au roi Philippe des adresses de la
+province, envoyées au roi Charles X pour féliciter celui-ci <i>sur les
+mesures salutaires qu'il avait prises et qui sauvaient la monarchie</i>.</p>
+
+<p>Le bey de Tittery, de son côté, expédiait au monarque détrôné, qui
+cheminait vers Cherbourg, la soumission suivante:</p>
+
+<p>«Au nom de Dieu, etc., etc., je reconnais pour seigneur et souverain
+absolu le grand Charles X, le victorieux; je lui payerai le tribut,
+etc....» On ne peut se jouer plus ironiquement de l'une et de l'autre
+fortune. On fabrique aujourd'hui les révolutions à la machine; elles
+sont faites si vite qu'un monarque, roi encore sur la frontière de ses
+États, n'est déjà plus qu'un banni dans sa capitale.</p>
+
+<p>Dans cette insouciance du pays pour Charles X, il y a autre chose que de
+la lassitude: il y faut reconnaître le progrès de l'idée démocratique et
+de l'assimilation des rangs. À une époque antérieure, la chute d'un roi
+de France eût été un événement énorme; le temps a descendu le monarque
+de la hauteur où il était placé, il l'a rapproché de nous, il a diminué
+l'espace qui le séparait des classes populaires. Si l'on était peu
+surpris de rencontrer le fils de saint Louis sur le grand chemin comme
+tout le monde, <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> ce n'était point par un esprit de haine ou de
+système, c'était tout simplement par ce sentiment du niveau social, qui
+a pénétré les esprits et qui agit sur les masses sans qu'elles s'en
+doutent.</p>
+
+<p>Malédiction, Cherbourg, à tes parages sinistres! C'est auprès de
+Cherbourg que le vent de la colère jeta Édouard III pour ravager notre
+pays; c'est non loin de Cherbourg que le vent d'une victoire ennemie
+brisa la flotte de Tourville; c'est à Cherbourg que le vent d'une
+prospérité menteuse repoussa Louis XVI vers son échafaud; c'est à
+Cherbourg que le vent de je ne sais quelle rive a emporté nos derniers
+princes<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a><a href="#footnote319" title="Lien vers la note 319"><span class="smaller">[319]</span></a>. Les côtes de la Grande-Bretagne, qu'aborda Guillaume le
+Conquérant, ont vu débarquer Charles le dixième sans pennon et sans
+lance; il est allé retrouver, à Holy-Rood, les souvenirs de sa jeunesse,
+appendus aux murailles du château des Stuarts, comme de vieilles
+gravures jaunies par le temps.</p>
+
+<p class="p2">J'ai peint les trois journées à mesure qu'elles se sont déroulées devant
+moi; une certaine couleur de contemporanéité, vraie dans le moment qui
+s'écoule, fausse après le moment écoulé, s'étend donc sur le tableau. Il
+n'est révolution si prodigieuse qui, décrite de minute en minute, ne se
+trouvât réduite aux plus petites proportions. Les événements sortent du
+sein des choses, comme les hommes du sein de leurs mères, accompagnés
+des infirmités de la nature. Les misères et les grandeurs sont s&oelig;urs
+jumelles, elles naissent ensemble; mais quand les couches sont
+vigoureuses, <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> les misères à une certaine époque meurent, les
+grandeurs seules vivent. Pour juger impartialement de la vérité qui doit
+rester, il faut donc se placer au point de vue d'où la postérité
+contemplera le fait accompli.</p>
+
+<p>Me dégageant des mesquineries de caractère et d'action dont j'avais été
+le témoin, ne prenant des journées de Juillet que ce qui en demeurera,
+j'ai dit avec justice dans mon discours à la Chambre des pairs: «Ce
+peuple s'étant armé de son intelligence et de son courage, il s'est
+trouvé que ces boutiquiers respiraient assez facilement l'odeur de la
+poudre, et qu'il fallait plus de quatre soldats et un caporal pour les
+réduire. Un siècle n'aurait pas autant mûri les destinées d'un peuple
+que les trois derniers soleils qui viennent de briller sur la France.»</p>
+
+<p>En effet, le peuple proprement dit a été brave et généreux dans la
+journée du 28. La garde avait perdu plus de trois cents hommes, tués ou
+blessés; elle rendit pleine justice aux classes pauvres, qui seules se
+battirent dans cette journée, et parmi lesquelles se mêlèrent des hommes
+impurs, mais qui n'ont pu les déshonorer. Les élèves de l'École
+polytechnique, sortis trop tard de leur école le 28 pour prendre part
+aux affaires, furent mis par le peuple à sa tête le 29 avec une
+simplicité et une naïveté admirables.</p>
+
+<p>Des champions absents des luttes soutenues par ce peuple vinrent se
+réunir à ses rangs le 29, quand le plus grand péril fut passé; d'autres,
+également vainqueurs, ne rejoignirent la victoire que le 30 et le 31.</p>
+
+<p>Du côté des troupes, ce fut à peu près la même <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> chose, il n'y
+eut guère que les soldats et les officiers d'engagés; l'état-major, qui
+avait déjà déserté Bonaparte à Fontainebleau, se tint sur les hauteurs
+de Saint-Cloud, regardant de quel côté le vent poussait la fumée de la
+poudre. On faisait queue au lever de Charles X; à son coucher il ne
+trouva personne.</p>
+
+<p>La modération des classes plébéiennes égala leur courage; l'ordre
+résulta subitement de la confusion. Il faut avoir vu des ouvriers
+demi-nus, placés en faction à la porte des jardins publics, empêcher
+selon leur consigne d'autres ouvriers déguenillés de passer, pour se
+faire une idée de cette puissance du devoir qui s'était emparée des
+hommes demeurés les maîtres. Ils auraient pu se payer le prix de leur
+sang, et se laisser tenter par leur misère. On ne vit point, comme au 10
+août 1792, les Suisses massacrés dans la fuite. Toutes les opinions
+furent respectées; jamais à quelques exceptions près, on n'abusa moins
+de la victoire. Les vainqueurs, portant les blessés de la garde à
+travers la foule, s'écriaient: «Respect aux braves!» Le soldat venait-il
+à expirer, ils disaient: «Paix aux morts!» Les quinze années de la
+Restauration, sous un régime constitutionnel, avaient fait naître parmi
+nous cet esprit d'humanité, de légalité et de justice, que vingt-cinq
+années de l'esprit révolutionnaire et guerrier n'avaient pu produire. Le
+droit de la force introduit dans nos m&oelig;urs semblait être devenu le
+droit commun.</p>
+
+<p>Les conséquences de la révolution de Juillet seront mémorables. Cette
+révolution a prononcé un arrêt contre tous les trônes; les rois ne
+pourront régner aujourd'hui que par la violence des armes; moyen
+<span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> assuré pour un moment, mais qui ne saurait durer: l'époque des
+janissaires successifs est finie.</p>
+
+<p>Thucydide et Tacite ne nous raconteraient pas bien les événements des
+trois jours; il nous faudrait Bossuet pour nous expliquer les événements
+dans l'ordre de la Providence; génie qui voyait tout, mais sans franchir
+les limites posées à sa raison et à sa splendeur, comme le soleil qui
+roule entre deux bornes éclatantes, et que les Orientaux appellent
+l'<i>esclave</i> de Dieu.</p>
+
+<p>Ne cherchons pas si près de nous le moteur d'un mouvement placé plus
+loin: la médiocrité des hommes, les frayeurs folles, les brouilleries
+inexplicables, les haines, les ambitions, la présomption des uns, le
+préjugé des autres, les conspirations secrètes, les ventes, les mesures
+bien ou mal prises, le courage ou le défaut de courage; toutes ces
+choses sont les accidents, non les causes de l'événement. Lorsqu'on dit
+que l'on ne voulait plus les Bourbons, qu'ils étaient devenus odieux
+parce qu'on les supposait imposés par l'étranger à la France, ce dégoût
+superbe n'explique rien d'une manière suffisante.</p>
+
+<p>Le mouvement de Juillet ne tient point à la politique proprement dite;
+il tient à la révolution sociale qui agit sans cesse. Par l'enchaînement
+de cette révolution générale, le 28 juillet 1830 n'est que la suite
+forcée du 21 janvier 1793. Le travail de nos premières assemblées
+délibérantes avait été suspendu, il n'avait pas été terminé. Dans le
+cours de vingt années, les Français s'étaient accoutumés, de même que
+les Anglais sous Cromwell, à être gouvernés par d'autres maîtres que par
+leurs anciens souverains. La chute de Charles X est la conséquence de la
+décapitation <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> de Louis XVI, comme le détrônement de Jacques II
+est la conséquence de l'assassinat de Charles I<sup>er</sup>. La Révolution parut
+s'éteindre dans la gloire de Bonaparte et dans les libertés de Louis
+XVIII, mais son germe n'était pas détruit: déposé au fond de nos
+m&oelig;urs, il s'est développé quand les fautes de la Restauration l'ont
+réchauffé, et bientôt il a éclaté.</p>
+
+<p>Les conseils de la Providence se découvrent dans le changement
+antimonarchique qui s'opère. Que des esprits superficiels ne voient dans
+la révolution des trois jours qu'une échauffourée, c'est tout simple;
+mais les hommes réfléchis savent qu'un pas énorme a été fait: le
+principe de la souveraineté du peuple est substitué au principe de la
+souveraineté royale, la monarchie héréditaire changée en monarchie
+élective. Le 21 janvier avait appris qu'on peut disposer de la tête d'un
+roi; le 29 juillet a montré qu'on peut disposer d'une couronne. Or,
+toute vérité bonne ou mauvaise qui se manifeste demeure acquise à la
+foule. Un changement cesse d'être inouï, extraordinaire; il ne se
+présente plus comme impie à l'esprit et à la conscience, quand il
+résulte d'une idée devenue populaire. Les Francs exercèrent
+collectivement la souveraineté, ensuite ils la déléguèrent à quelques
+chefs; puis ces chefs la confièrent à un seul; puis ce chef unique
+l'usurpa au profit de sa famille. Maintenant on rétrograde de la royauté
+héréditaire à la royauté élective, de la monarchie élective on glissera
+dans la république. Telle est l'histoire de la société; voilà par quels
+degrés le gouvernement sort du peuple et y rentre.</p>
+
+<p>Ne pensons donc pas que l'&oelig;uvre de Juillet soit <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> une
+superfétation d'un jour; ne nous figurons pas que la légitimité va venir
+rétablir incontinent la succession par droit de primogéniture; n'allons
+pas non plus nous persuader que juillet mourra tout à coup de sa belle
+mort. Sans doute, la branche d'Orléans ne prendra pas racine; ce ne sera
+pas pour ce résultat que tant de sang, de calamité et de génie aura été
+dépensé depuis un demi-siècle! Mais Juillet, s'il n'amène pas la
+destruction finale de la France avec l'anéantissement de toutes les
+libertés, Juillet portera son fruit naturel: ce fruit est la démocratie.
+Ce fruit sera, peut-être amer et sanglant; mais la monarchie est une
+greffe étrangère qui ne prendra pas sur une tige républicaine.</p>
+
+<p>Ainsi, ne confondons pas le roi improvisé avec la révolution dont il est
+né par hasard: celle-ci, telle que nous la voyons agir, est en
+contradiction avec ses principes; elle ne semble pas née viable, parce
+qu'elle est muletée d'un trône; mais qu'elle se traîne seulement
+quelques années, cette révolution, ce qui sera venu, ce qui s'en sera
+allé changera les données qui restent à connaître. Les hommes faits
+meurent ou ne voient plus les choses comme ils les voyaient; les
+adolescents atteignent l'âge de raison; les générations nouvelles
+rafraîchissent des générations corrompues; les langes trempés des plaies
+d'un hôpital, rencontrés par un grand fleuve, ne souillent que le flot
+qui passe sous ces corruptions: en aval et en amont le courant garde ou
+reprend sa limpidité.</p>
+
+<p>Juillet, libre dans son origine, n'a produit qu'une monarchie enchaînée;
+mais viendra le temps où, débarrassé de sa couronne, il subira ces
+transformations <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> qui sont la loi des êtres; alors, il vivra
+dans une atmosphère appropriée à sa nature.</p>
+
+<p>L'erreur du parti républicain, l'illusion du parti légitimiste sont
+l'une et l'autre déplorables, et dépassent la démocratie et la royauté:
+le premier croit que la violence est le seul moyen de succès; le second
+croit que le passé est le seul port de salut. Or, il y a une loi morale
+qui règle la société, une légitimité générale qui domine la légitimité
+particulière. Cette grande loi et cette grande légitimité sont la
+jouissance des droits naturels de l'homme, réglés par les devoirs; car
+c'est le devoir qui crée le droit, et non le droit qui crée le devoir;
+les passions et les vices vous relèguent dans la classe des esclaves. La
+légitimité générale n'aurait eu aucun obstacle à vaincre, si elle avait
+gardé, comme étant de même principe, la légitimité particulière.</p>
+
+<p>Au surplus, une observation suffira pour nous faire comprendre la
+prodigieuse et majestueuse puissance de la famille de nos anciens
+souverains: je l'ai déjà dit et je ne saurais trop le répéter, toutes
+les royautés mourront avec la royauté française.</p>
+
+<p>En effet, l'idée monarchique manque au moment même où manque le
+monarque; on ne trouve plus autour de soi que l'idée démocratique. Mon
+jeune roi emportera dans ses bras la monarchie du monde. C'est bien
+finir.</p>
+
+<p class="p2">Lorsque j'écrivais tout ceci sur ce que pourrait être la révolution de
+1830 dans l'avenir, j'avais de la peine à me défendre d'un instinct qui
+me parlait contradictoirement au raisonner. Je prenais cet instinct pour
+<span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> le mouvement de ma déplaisance des troubles de 1830; je me
+défiais de moi-même, et peut-être, dans mon impartialité trop loyale,
+exagérai-je les provenances futures des trois journées. Or, dix années
+se sont écoulées depuis la chute de Charles X: Juillet s'est-il assis?
+Nous sommes maintenant au commencement de décembre 1840, à quel
+abaissement la France est-elle descendue! Si je pouvais goûter quelque
+plaisir dans l'humiliation d'un gouvernement d'origine française,
+j'éprouverais une sorte d'orgueil à relire, dans le <i>Congrès de Vérone</i>,
+ma correspondance avec M. Canning: certes, ce n'est pas celle dont on
+vient de donner connaissance à la Chambre des députés. D'où vient la
+faute? est-elle du prince élu? est-elle de l'impéritie de ses ministres?
+est-elle de la nation même, dont le caractère et le génie paraissent
+usés? Nos idées sont progressives, mais nos m&oelig;urs les
+soutiennent-elles? Il ne serait pas étonnant qu'un peuple âgé de
+quatorze siècles, qui a terminé cette longue carrière par une explosion
+de miracles, fût arrivé à son terme. Si vous allez jusqu'à la fin de ces
+<i>Mémoires</i>, vous verrez qu'en rendant justice à tout ce qui m'a paru
+beau aux diverses époques de notre histoire, je pense qu'en dernier
+résultat la vieille société finit<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a><a href="#footnote320" title="Lien vers la note 320"><span class="smaller">[320]</span></a>.</p>
+
+<p class="p2">Ici se termine ma <i>carrière politique</i>. Cette carrière devait aussi
+clore mes <i>Mémoires</i>, n'ayant plus qu'à résumer les expériences de ma
+course. Trois catastrophes ont marqué les trois parties précédentes de
+ma vie: j'ai vu mourir Louis XVI pendant ma carrière de voyageur et de
+soldat; au bout de ma carrière littéraire, <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> Bonaparte a
+disparu; Charles X, en tombant, a fermé ma carrière politique.</p>
+
+<p>J'ai fixé l'époque d'une révolution dans les lettres, et de même dans la
+politique j'ai formulé les principes du gouvernement représentatif; mes
+correspondances diplomatiques valent, je crois, mes compositions
+littéraires<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a><a href="#footnote321" title="Lien vers la note 321"><span class="smaller">[321]</span></a>. Il est possible que les unes et les autres ne soient
+rien, mais il est sûr qu'elles sont équipollentes.</p>
+
+<p>En France, à la tribune de la Chambre des pairs et dans mes écrits,
+j'exerçai une telle influence, que je fis entrer d'abord M. de Villèle
+au ministère, et qu'ensuite il fut contraint de se retirer devant mon
+opposition, après s'être fait mon ennemi. Tout cela est prouvé par ce
+que vous avez lu.</p>
+
+<p>Le grand événement de ma carrière politique est la guerre d'Espagne.
+Elle fut pour moi, dans cette carrière, <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> ce qu'avait été le
+<i>Génie du Christianisme</i> dans ma carrière littéraire. Ma destinée me
+choisit pour me charger de la puissante aventure qui, sous la
+Restauration, aurait pu régulariser la marche du monde vers l'avenir.
+Elle m'enleva à mes songes, et me transforma en conducteur des faits. À
+la table où elle me fit jouer, elle plaça comme adversaires les deux
+premiers ministres du jour, le prince de Metternich et M. Canning; je
+gagnai contre eux la partie. Tous les esprits sérieux que comptaient
+alors les cabinets convinrent qu'ils avaient rencontré en moi un homme
+d'État<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a><a href="#footnote322" title="Lien vers la note 322"><span class="smaller">[322]</span></a>. Bonaparte l'avait prévu avant eux, malgré mes livres. Je
+pourrais donc, sans me vanter, croire que le politique a valu en moi
+l'écrivain; mais je n'attache aucun prix à la renommée des affaires;
+c'est pour cela que je me suis permis d'en parler.</p>
+
+<p>Si, lors de l'entreprise péninsulaire, je n'avais pas été jeté à l'écart
+par des hommes aveugles, le cours de nos destinées changeait; la France
+reprenait ses frontières, l'équilibre de l'Europe était rétabli; la
+Restauration, devenue glorieuse, aurait pu vivre encore longtemps, et
+mon travail diplomatique aurait aussi compté pour un degré dans notre
+histoire. Entre mes deux vies, il n'y a que la différence du résultat.
+Ma carrière littéraire, complètement accomplie, a produit tout ce
+qu'elle devait produire, parce qu'elle n'a dépendu que de moi. Ma
+carrière politique a été subitement arrêtée au milieu de ses succès,
+parce qu'elle a dépendu des autres.</p>
+
+<p>Néanmoins, je le reconnais, ma politique n'était <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> applicable
+qu'à la Restauration. Si une transformation s'opère dans les principes,
+dans les sociétés et les hommes, ce qui était bon hier est périmé et
+caduc aujourd'hui. À l'égard de l'Espagne, les rapports des familles
+royales ayant cessé par l'abdication de la loi salique, il ne s'agit
+plus de créer au delà des Pyrénées des frontières impénétrables; il faut
+accepter le champ de bataille que l'Autriche et l'Angleterre y pourront
+un jour nous ouvrir; il faut prendre les choses au point où elles sont
+arrivées; abandonner, non sans regret, une conduite ferme mais
+raisonnable, dont les bénéfices certains étaient, il est vrai, à longue
+échéance. J'ai la conscience d'avoir servi la légitimité comme elle
+devait l'être. Je voyais l'avenir aussi clairement que je le vois à
+cette heure; seulement j'y voulais atteindre par une route moins
+périlleuse, afin que la légitimité, utile à notre enseignement
+constitutionnel, ne trébuchât pas dans une course précipitée.
+Maintenant, mes projets ne sont plus réalisables: la Russie va se
+tourner ailleurs. Si j'allais actuellement dans la Péninsule, dont
+l'esprit a eu le temps de changer, ce serait avec d'autres pensées: je
+ne m'occuperais que de l'alliance des peuples, toute suspecte, jalouse,
+passionnée, incertaine et versatile qu'elle est, et je ne songerais plus
+aux relations avec les rois. Je dirais à la France: «Vous avez quitté la
+voie battue pour le sentier des précipices; eh bien! explorez-en les
+merveilles et les périls. À nous, innovations, entreprises, découvertes!
+venez, et que les armes, s'il le faut, vous favorisent. Où y a-t-il du
+nouveau? Est-ce en Orient? Marchons-y. Où faut-il porter notre courage
+et notre intelligence? Courons de ce côté. Mettons-nous <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> à la
+tête de la grande levée du genre humain; ne nous laissons pas dépasser;
+que le nom français devance les autres dans cette croisade, comme il
+arriva jadis au tombeau du Christ.» Oui, si j'étais admis au conseil de
+ma patrie, je tâcherais de lui être utile dans les dangereux principes
+qu'elle a adoptés: la retenir à présent, ce serait la condamner à une
+mort ignoble. Je ne me contenterais pas de discours: joignant les
+&oelig;uvres à la foi, je préparerais des soldats et des millions, je
+bâtirais des vaisseaux, comme Noé, en prévision du déluge, et si l'on me
+demandait pourquoi, je répondrais: «Parce que tel est le bon plaisir de
+la France.» Mes dépêches avertiraient les cabinets de l'Europe que rien
+ne remuera sur le globe sans notre intervention; que si l'on se
+distribue les lambeaux du monde, la part du lion nous revient. Nous
+cesserions de demander humblement à nos voisins la permission d'exister;
+le c&oelig;ur de la France battrait libre, sans qu'aucune main osât
+s'appliquer sur ce c&oelig;ur pour en compter les palpitations; et puisque
+nous cherchons de nouveaux soleils, je me précipiterais au-devant de
+leur splendeur et n'attendrais plus le lever naturel de l'aurore.</p>
+
+<p>Fasse le ciel que ces intérêts industriels, dans lesquels nous devons
+trouver une prospérité d'un genre nouveau, ne trompent personne, qu'ils
+soient aussi féconds, aussi civilisateurs que ces intérêts moraux d'où
+sortit l'ancienne société! Le temps nous apprendra s'ils ne seraient
+point le songe infécond de ces intelligences stériles qui n'ont pas la
+faculté de sortir du monde matériel.</p>
+
+<p>Bien que mon rôle ait fini avec la légitimité, tous <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> mes
+v&oelig;ux sont pour la France, quels que soient les pouvoirs à qui son
+imprévoyant caprice la fasse obéir. Quant à moi, je ne demande plus
+rien; je voudrais seulement ne pas trop dépasser les ruines écroulées à
+mes pieds. Mais les années sont comme les Alpes: à peine a-t-on franchi
+les premières, qu'on en voit d'autres s'élever. Hélas! ces plus hautes
+et dernières montagnes sont déshabitées, arides et blanchies.<a href="#toc"><span class="small">[Lien vers la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h1><span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> QUATRIÈME PARTIE<br>
+
+LES DERNIÈRES ANNÉES<br>
+
+1830-1841<br>
+
+LIVRE PREMIER<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a><a href="#footnote323" title="Lien vers la note 323"><span class="smaller">[323]</span></a></h1>
+
+<p class="resume">
+ Introduction. &mdash; Procès des ministres. &mdash;
+ Saint-Germain-l'Auxerrois. &mdash; Pillage de l'Archevêché. &mdash; Ma
+ brochure sur <i>la Restauration et la Monarchie élective</i>. &mdash;
+ <i>Études historiques.</i> &mdash; Lettres et vers à madame Récamier. &mdash;
+ Journal du 12 juillet au 1<sup>er</sup> septembre 1831. &mdash; Commis de M. de
+ Lapanouze. &mdash; Lord Byron. &mdash; Ferney et Voltaire. &mdash; Course
+ inutile à Paris. &mdash; M. A. Carrel. &mdash; M. de Béranger. &mdash;
+ Proposition Baude et Briqueville sur le bannissement de la
+ branche aînée des Bourbons. &mdash; Lettre à l'auteur de la <i>Némésis</i>.
+ &mdash; Conspiration de la rue des Prouvaires. &mdash; Lettre à Madame la
+ duchesse de Berry. &mdash; Incidences. &mdash; Pestes. &mdash; Le choléra. &mdash;
+ Les 12 000 francs de Madame la duchesse de Berry. &mdash;
+ Échantillons. &mdash; Convoi du général Lamarque. &mdash; Madame la
+ duchesse de Berry descend en Provence et arrive dans la Vendée.</p>
+
+<p class="right">Infirmerie de Marie-Thérèse.<br>
+ Paris, octobre 1830.</p>
+
+<p class="center">INTRODUCTION.</p>
+
+<p>Au sortir du fracas des trois journées, je suis tout étonné d'ouvrir
+dans un calme profond la quatrième <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> partie de cet ouvrage; il
+me semble que j'ai doublé le cap des tempêtes, et pénétré dans une
+région de paix et de silence. Si j'étais mort le 7 août de cette année,
+les dernières paroles de mon discours à la Chambre des pairs eussent été
+les dernières lignes de mon histoire; ma catastrophe, étant celle même
+d'un passé de douze siècles, aurait grandi ma mémoire. Mon drame eût
+magnifiquement fini.</p>
+
+<p>Mais je ne suis pas demeuré sous le coup, je n'ai pas été jeté à terre.
+Pierre de L'Estoile écrivait cette page de son journal le lendemain de
+l'assassinat de Henri IV:</p>
+
+<p>«Et icy je finis avec la vie de mon roy (Henry IV) le deuxième registre
+de mes passe-temps mélancholiques et de mes vaines et curieuses
+recherches, tant publiques que particulières, interrompues souvent
+depuis un mois par les veilles des tristes et fascheuses nuicts que j'ai
+souffert, mesmement cette dernière, pour la mort de mon roy.</p>
+
+<p>«Je m'estois proposé de clore mes éphémérides par ce registre; mais tant
+d'occurrences nouvelles et curieuses se sont présentées par cette
+insigne mutation, que je passe à un autre qui ira aussi avant qu'il
+plaira à Dieu: et me doute que ce ne sera pas bien long.»</p>
+
+<p>L'Estoile vit mourir le premier Bourbon; je viens de voir tomber le
+dernier: ne devrais-je pas <i>clore ici le registre de mes passe-temps
+mélancholiques et de mes vaines et curieuses recherches</i>. Peut-être;
+<i>mais tant d'occurrences nouvelles et curieuses se sont présentées par
+cette insigne mutation, que je passe à un autre registre</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> Comme L'Estoile, je lamente les adversités de la race de saint
+Louis; pourtant, je suis obligé de l'avouer, il se mêle à ma douleur un
+certain contentement intérieur; je me le reproche, mais je ne puis m'en
+défendre; ce contentement est celui de l'esclave dégagé de ses chaînes.
+Quand je quittai la carrière de soldat et de voyageur, je sentis de la
+tristesse; j'éprouve maintenant de la joie, forçat libéré que je suis
+des galères du monde et de la cour. Fidèle à mes principes et à mes
+serments, je n'ai trahi ni la liberté ni le roi, je n'emporte ni
+richesses ni honneurs; je m'en vais pauvre comme je suis venu. Heureux
+de terminer une carrière qui m'était odieuse, je rentre avec amour dans
+le repos.</p>
+
+<p>Bénie soyez-vous, ô ma native et chère indépendance, âme de ma vie!
+Venez, rapportez-moi mes <i>Mémoires</i>, cet <i>alter ego</i> dont vous êtes la
+confidente, l'idole et la muse. Les heures de loisir sont propres aux
+récits: naufragé, je continuerai de raconter mon naufrage aux pêcheurs
+de la rive. Retourné à mes instincts primitifs, je redeviens libre et
+voyageur; j'achève ma course comme je la commençai. Le cercle de mes
+jours, qui se ferme, me ramène au point du départ. Sur la route, que
+j'ai jadis parcourue conscrit insouciant, je vais cheminer vétéran
+expérimenté, cartouche de congé dans mon shako, chevrons du temps sur le
+bras, havresac rempli d'années sur le dos. Qui sait? peut-être
+retrouverai-je d'étape en étape les rêveries de ma jeunesse?
+J'appellerai beaucoup de songes à mon secours, pour me défendre contre
+cette horde de vérités qui s'engendrent dans les vieux jours, comme des
+dragons se cachent dans <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> des ruines. Il ne tiendra qu'à moi de
+renouer les deux bouts de mon existence, de confondre des époques
+éloignées, de mêler des illusions d'âges divers, puisque le prince que
+je rencontrai exilé en sortant de mes foyers paternels, je le rencontre
+banni en me rendant à ma dernière demeure.</p>
+
+<p class="p2">Je traçai rapidement, au mois d'octobre de l'année précédente<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a><a href="#footnote324" title="Lien vers la note 324"><span class="smaller">[324]</span></a>, la
+petite introduction de cette partie de mes <i>Mémoires</i>; mais je ne pus
+continuer ce travail, parce que j'en avais un autre sur les bras: il
+s'agissait de l'ouvrage<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a><a href="#footnote325" title="Lien vers la note 325"><span class="smaller">[325]</span></a> qui terminait l'édition de mes <i>&OElig;uvres
+complètes</i>. De ce travail même j'ai été détourné, d'abord par le procès
+des ministres, ensuite par le sac de Saint-Germain-l'Auxerrois.</p>
+
+<p>Le procès des ministres<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a><a href="#footnote326" title="Lien vers la note 326"><span class="smaller">[326]</span></a> et l'émoi de Paris ne m'ont pas fait
+grand'chose: après le procès de Louis XVI et les insurrections
+révolutionnaires, tout est petit en fait de jugement et d'insurrection.
+Les ministres, venant de Vincennes au Luxembourg et retournant à
+Vincennes pendant qu'on prononçait leur sentence, s'acheminèrent par la
+rue d'Enfer.... Du fond de ma <span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> retraite j'entendis le roulement
+de leur voiture. Que d'événements ont passé devant ma porte! Les
+défenseurs de ces hommes sont restés au-dessous de leur besogne.
+Personne ne prit la chose d'assez haut: l'avocat domina trop dans ces
+plaidoiries. Si mon ami le prince de Polignac m'eût choisi pour son
+second, de quel &oelig;il j'aurais regardé ces parjures s'érigeant en juges
+d'un parjure! «Quoi! leur aurais-je dit, c'est vous qui osez être les
+juges de mon client, c'est vous qui, tout souillés de vos serments, osez
+lui faire un crime d'avoir perdu son maître en croyant le servir; vous,
+les provocateurs; vous qui le poussiez à rendre les ordonnances! Changez
+de place avec celui que vous prétendez juger: d'accusé il devient
+accusateur. Si nous avons mérité d'être frappés, ce n'est pas par vous;
+si nous sommes coupables, ce n'est pas envers vous, mais envers le
+peuple: il nous attend dans la cour de votre palais, et nous allons lui
+porter notre tête.»</p>
+
+<p>Après le procès des ministres est venu le scandale de
+Saint-Germain-l'Auxerrois<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a><a href="#footnote327" title="Lien vers la note 327"><span class="smaller">[327]</span></a>. Les royalistes, pleins d'excellentes
+qualités, mais quelquefois bêtes et souvent taquins, ne calculant jamais
+la portée de leurs démarches, croyant toujours qu'ils rétabliraient la
+légitimité en affectant de porter une couleur à leur cravate ou une
+fleur à leur boutonnière, ont amené des scènes déplorables. Il était
+évident que le parti révolutionnaire profiterait du service à l'occasion
+de la mort du duc de Berry pour faire du train; or, les légitimistes
+<span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> n'étaient pas assez forts pour s'y opposer, et le gouvernement
+n'était pas assez établi pour maintenir l'ordre; aussi l'église a-t-elle
+été pillée. Un apothicaire voltairien et progressif<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a><a href="#footnote328" title="Lien vers la note 328"><span class="smaller">[328]</span></a> a triomphé
+intrépidement d'un clocher de l'an 1300 et d'une croix déjà abattue par
+d'autres Barbares vers la fin du <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>Comme suite des hauts faits de cette pharmaceutique éclairée, sont
+arrivées la dévastation de l'archevêché, la profanation des choses
+saintes et les processions renouvelées de celles de Lyon. Il y manquait
+le bourreau et les victimes; mais il y avait force polichinelles,
+masques et diverses joies du carnaval. Le cortège burlesquement
+sacrilège marchait d'un côté de la Seine, tandis que, de l'autre,
+défilait la garde nationale, qui faisait semblant d'accourir au secours.
+La rivière séparait l'ordre et l'anarchie. On assure qu'un homme de
+talent était là comme curieux et qu'il disait, en voyant flotter les
+chasubles et les livres sur la Seine: «Quel dommage qu'on n'y ait pas
+jeté l'archevêque!» Mot profond, car, en effet, un archevêque qu'on noie
+doit être une chose plaisante; cela fait faire un si grand pas à la
+liberté et aux lumières! Nous, vieux témoins des vieux faits, nous
+sommes obligés de vous dire que vous n'apercevez là que de pâles et
+misérables copies. Vous avez encore l'instinct révolutionnaire, mais
+vous n'en avez plus l'énergie; vous ne pouvez être criminels qu'en
+imagination; vous voudriez faire le mal, mais le courage vous manque au
+c&oelig;ur et la force au bras; vous verriez encore <span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> massacrer,
+mais vous ne mettriez plus la main à la besogne. Si vous voulez que la
+révolution de juillet soit grande et reste grande, que M. Cadet de
+Gassicourt n'en soit pas la héros réel, et <i>Mayeux</i>, le personnage
+idéal<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a><a href="#footnote329" title="Lien vers la note 329"><span class="smaller">[329]</span></a>!</p>
+
+<a id="img004" name="img004"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img004.jpg" width="300" height="386" alt="" title="">
+<p>M<sup>r</sup> de Chateaubriand.</p></div>
+
+<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> Paris, fin de mars 1831</p>
+
+<p>J'étais loin de compte lorsqu'en sortant des journées de Juillet je
+croyais entrer dans une région de paix. La chute des trois souverains
+m'avait obligé de m'expliquer à la Chambre des pairs. La proscription de
+ces rois ne me permettait pas de rester muet. D'une autre part, les
+journaux de Philippe me demandaient pourquoi je refusais de servir une
+révolution qui consacrait des principes que j'avais défendus et
+propagés. Force m'a été de prendre la parole pour les vérités générales
+et pour expliquer ma conduite personnelle. Un extrait d'une petite
+brochure qui se perdra (<i>De la Restauration et de la Monarchie
+élective</i>)<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a><a href="#footnote330" title="Lien vers la note 330"><span class="smaller">[330]</span></a> continuera la chaîne de mon récit et celle de l'histoire
+de mon temps:</p>
+
+<p>«Dépouillé du présent, n'ayant qu'un avenir incertain au delà de ma
+tombe, il m'importe que ma mémoire ne soit pas grevée de mon silence. Je
+ne dois pas me taire sur une Restauration à laquelle j'ai pris tant de
+part, qu'on outrage tous les jours, et que l'on proscrit enfin sous mes
+yeux. Au moyen âge, dans les temps de calamités, on prenait un
+religieux, on l'enfermait dans une tour où il jeûnait au pain et à l'eau
+pour le salut du peuple. Je ne ressemble pas mal à ce moine du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup>
+siècle: à travers <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> la lucarne de ma geôle expiatoire, j'ai
+prêché mon dernier sermon aux passants. Voici l'épitome de ce sermon; je
+l'ai prédit dans mon dernier discours à la tribune de la pairie: La
+monarchie de Juillet est dans une condition absolue de gloire ou de lois
+d'exception; elle vit par la presse, et la presse la tue; sans gloire,
+elle sera dévorée par la liberté; si elle attaque cette liberté, elle
+périra. Il ferait beau nous voir, après avoir chassé trois rois avec des
+barricades pour la liberté de la presse, élever de nouvelles barricades
+contre cette liberté! Et pourtant, que faire? L'action redoublée des
+tribunaux et des lois suffira-t-elle pour contenir les écrivains? Un
+gouvernement nouveau est un enfant qui ne peut marcher qu'avec des
+lisières. Remettrons-nous la nation au maillot? Ce terrible nourrisson,
+qui a sucé le sang dans les bras de la victoire à tant de bivouacs, ne
+brisera-t-il pas ses langes? Il n'y avait qu'une vieille souche
+profondément enracinée dans le passé qui pût être battue impunément des
+vents de la liberté de la presse<span class="wspaced1">. . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . </span></p>
+
+<p>«À entendre les déclamations de cette heure, il semble que les exilés
+d'Édimbourg soient les plus petits compagnons du monde, et qu'ils ne
+fassent faute nulle part. Il ne manque aujourd'hui au présent que le
+passé: c'est peu de chose! Comme si les siècles ne se servaient pas de
+base les uns aux autres, et que le dernier arrivé se pût tenir en l'air!
+Notre vanité aura beau se choquer des souvenirs, gratter les fleurs de
+lis, proscrire les noms et les personnes, cette famille, héritière de
+mille années, a laissé <span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> par sa retraite un vide immense: on le
+sent partout. Ces individus, si chétifs à nos yeux, ont ébranlé l'Europe
+dans leur chute. Pour peu que les événements produisent leurs effets
+naturels, et qu'ils amènent leurs rigoureuses conséquences, Charles X,
+en abdiquant, aura fait abdiquer avec lui tous ces rois gothiques,
+grands vassaux du passé sous la suzeraineté des Capets<span class="wspaced1">. . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . </span></p>
+
+<p>«Nous marchons à une révolution générale. Si la transformation qui
+s'opère suit sa pente et ne rencontre aucun obstacle, si la raison
+populaire continue son développement progressif, si l'éducation des
+classes intermédiaires ne souffre point d'interruption, les nations se
+nivelleront dans une égale liberté; si cette transformation est arrêtée,
+les nations se nivelleront dans un égal despotisme. Ce despotisme durera
+peu, à cause de l'âge avancé des lumières, mais il sera rude, et une
+longue dissolution sociale le suivra.</p>
+
+<p>«Préoccupé que je suis de ces idées, on voit pourquoi j'ai dû demeurer
+fidèle, comme individu, à ce qui me semblait la meilleure sauvegarde des
+libertés publiques, la voie la moins périlleuse par laquelle on pouvait
+arriver au complément de ces libertés.</p>
+
+<p>«Ce n'est pas que j'aie la prétention d'être un larmoyant prédicant de
+politique sentimentale, un rabâcheur de panache blanc et de lieux
+communs à la Henri IV. En parcourant des yeux l'espace qui sépare la
+tour du Temple du château d'Édimbourg, je trouverais sans doute autant
+de calamités entassées qu'il y a de siècles accumulés sur une noble
+race. <span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> Une femme de douleur a surtout été chargée du fardeau le
+plus lourd comme la plus forte; il n'y a c&oelig;ur qui ne se brise à son
+souvenir: ses souffrances sont montées si haut, qu'elles sont devenues
+une des grandeurs de la révolution. Mais, enfin, on n'est pas obligé
+d'être roi. La Providence envoie les afflictions particulières à qui
+elle veut, toujours brèves, parce que la vie est courte; et ces
+afflictions ne sont point comptées dans les destinées générales des
+peuples<span class="wspaced1">. . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . </span></p>
+
+<p>«Mais que la proposition qui bannit à jamais la famille déchue du
+territoire français soit un corollaire de la déchéance de cette famille,
+ce corollaire n'amène pas la conviction pour moi. Je chercherais en vain
+ma place dans les diverses catégories de personnes qui se sont
+rattachées à l'ordre de choses actuel<span class="wspaced1">. . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . </span></p>
+
+<p>«Il y a des hommes qui, après avoir prêté serment à la République une et
+indivisible, au Directoire en cinq personnes, au Consulat en trois, à
+l'Empire en une seule, à la première Restauration, à l'Acte additionnel
+aux constitutions de l'Empire, à la seconde Restauration, ont encore
+quelque chose à prêter à Louis-Philippe: je ne suis pas si riche.</p>
+
+<p>«Il y a des hommes qui ont jeté leur parole sur la place de Grève, en
+juillet, comme ces chevriers romains qui jouent à <i>pair ou non</i> parmi
+des ruines: ils traitent de niais et sot quiconque ne réduit pas la
+politique à des intérêts privés: je suis un niais et un sot.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> «Il y a des peureux qui auraient bien voulu ne pas jurer, mais
+qui se voyaient égorgés, eux, leurs grands-parents, leurs
+petits-enfants, et tous les propriétaires, s'ils n'avaient trembloté
+leur serment: ceci est un effet physique que je n'ai pas encore éprouvé;
+j'attendrai l'infirmité et, si elle m'arrive, j'aviserai.</p>
+
+<p>«Il y a des grands seigneurs de l'Empire unis à leurs pensions par des
+liens sacrés et indissolubles, quelle que soit la main dont elles
+tombent: une pension est à leurs yeux un sacrement; elle imprime un
+caractère comme la prêtrise et le mariage; toute tête pensionnée ne peut
+cesser de l'être: les pensions étant demeurées à la charge du Trésor,
+ils sont restés à la charge du même Trésor; moi, j'ai l'habitude du
+divorce avec la fortune; trop vieux pour elle, je l'abandonne de peur
+qu'elle ne me quitte.</p>
+
+<p>«Il y a de hauts barons du trône et de l'autel qui n'ont point trahi les
+ordonnances; non! mais l'insuffisance des moyens employés pour mettre à
+exécution ces ordonnances a échauffé leur bile; indignés qu'on ait
+failli au despotisme, ils ont été chercher une autre antichambre: il
+m'est impossible de partager leur indignation et leur demeure.</p>
+
+<p>«Il y a des gens de conscience qui ne sont parjures que pour être
+parjures, qui, cédant à la force, n'en sont pas moins pour le droit; ils
+pleurent sur ce pauvre Charles X, qu'ils ont d'abord entraîné à sa perte
+par leurs conseils, et ensuite mis à mort par leur serment; mais si
+jamais lui ou sa race ressuscite, ils seront des foudres de légitimité:
+<span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> moi, j'ai toujours été dévot à la mort, et je suis le convoi
+de la vieille monarchie comme le chien du pauvre.</p>
+
+<p>«Enfin, il y a de loyaux chevaliers qui ont dans leur poche des
+dispenses d'honneur et des permissions d'infidélité: je n'en ai point.</p>
+
+<p>«J'étais l'homme de la Restauration <i>possible</i>, de la Restauration avec
+toutes les sortes de libertés. Cette Restauration m'a pris pour un
+ennemi; elle s'est perdue: je dois subir son sort. Irai-je attacher
+quelques années qui me restent à une fortune nouvelle, comme ces bas de
+robes que les femmes traînent de cours en cours et sur lesquels tout le
+monde peut marcher? À la tête des jeunes générations, je serais suspect;
+derrière elles, ce n'est pas ma place. Je sens très bien qu'aucune de
+mes facultés n'a vieilli; mieux que jamais je comprends mon siècle; je
+pénètre plus hardiment dans l'avenir que personne: mais la fatalité a
+prononcé; finir sa vie à propos est une condition nécessaire de l'homme
+public<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a><a href="#footnote331" title="Lien vers la note 331"><span class="smaller">[331]</span></a>.»</p>
+
+<p class="p2">Enfin, les <i>Études historiques</i><a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a><a href="#footnote332" title="Lien vers la note 332"><span class="smaller">[332]</span></a> viennent de paraître; j'en reporte
+ici l'<i>Avant-propos</i>: c'est une véritable page de mes <i>Mémoires</i>, il
+contient mon histoire au moment même où j'écris:</p>
+
+<p class="p2 center"><span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span> AVANT-PROPOS.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>«Souvenez-vous, pour ne pas perdre de vue le train du monde, qu'à
+ cette époque (<i>la chute de l'Empire romain</i>)............. il y
+ avait des citoyens qui fouillaient comme moi les archives du
+ passé au milieu des ruines du présent, qui écrivaient les annales
+ des anciennes révolutions au bruit des révolutions nouvelles; eux
+ et moi prenant pour table, dans l'édifice croulant, la pierre
+ tombée à nos pieds, en attendant celle qui devait écraser nos
+ têtes.»</p>
+
+ <p>(<i>Études historiques</i>, tome V bis, page 175.)</p>
+</div>
+
+<p>«Je ne voudrais pas, pour ce qui me reste à vivre, recommencer les
+dix-huit mois qui viennent de s'écouler. On n'aura jamais une idée de la
+violence que je me suis faite; j'ai été forcé d'abstraire mon esprit
+dix, douze et quinze heures par jour, de ce qui se passait autour de
+moi, pour me livrer puérilement à la composition d'un ouvrage dont
+personne ne parcourra une ligne. Qui lirait quatre gros volumes,
+lorsqu'on a bien de la peine à lire le feuilleton d'une gazette?
+J'écrivais l'histoire ancienne, et l'histoire moderne frappait à ma
+porte; en vain je lui criais: «Attendez, je vais à vous;» elle passait
+au bruit du canon, en emportant trois générations de rois.</p>
+
+<p>«Et que le temps concorde heureusement avec la nature même de ces
+<i>Études!</i> on abat la croix, on poursuit les prêtres; et il est question
+de croix et de prêtres à toutes les pages de mon récit; on bannit les
+Capets, et je publie une histoire dont les Capets occupent huit siècles.
+Le plus long et le dernier travail de ma vie, celui qui m'a coûté le
+plus de <span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> recherches, de soins et d'années, celui où j'ai
+peut-être remué le plus d'idées et de faits, parait lorsqu'il ne peut
+trouver de lecteurs; c'est comme si je le jetais dans un puits, où il va
+s'enfoncer sous l'amas de décombres qui le suivront. Quand une société
+se compose et se décompose, quand il y va de l'existence de chacun et de
+tous, quand on n'est pas sûr d'un avenir d'une heure, qui se soucie de
+ce que fait, dit et pense son voisin? Il s'agit bien de Néron, de
+Constantin, de Julien, des Apôtres, des Martyrs, des Pères de l'Église,
+des Goths, des Huns, des Vandales, des Francs, de Clovis, de
+Charlemagne, de Hugues Capet et de Henri IV; il s'agit bien du naufrage
+de l'ancien monde, lorsque nous nous trouvons engagés dans le naufrage
+du monde moderne! N'est-ce pas une sorte de radotage, une espèce de
+faiblesse d'esprit, que de s'occuper de lettres dans ce moment? Il est
+vrai; mais ce radotage ne tient pas à mon cerveau, il vient des
+antécédents de ma méchante fortune. Si je n'avais pas tant fait de
+sacrifices aux libertés de mon pays, je n'aurais pas été obligé de
+contracter des engagements qui s'achèvent de remplir dans des
+circonstances doublement déplorables pour moi. Aucun auteur n'a été mis
+à une pareille épreuve; grâce à Dieu, elle est à son terme: je n'ai plus
+qu'à m'asseoir sur des ruines et à mépriser cette vie que je dédaignais
+dans ma jeunesse.</p>
+
+<p>«Après ces plaintes bien naturelles et qui me sont involontairement
+échappées, une pensée me vient consoler; j'ai commencé ma carrière
+littéraire par un ouvrage où j'envisageais le christianisme sous
+<span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span> les rapports poétiques et moraux; je la finis par un ouvrage
+où je considère la même religion sous ses rapports philosophiques et
+historiques: j'ai commencé ma carrière politique sous la Restauration,
+je la finis avec la Restauration. Ce n'est pas sans une secrète
+satisfaction que je me trouve ainsi conséquent avec moi-même.»</p>
+
+<p class="p2 right">Paris, mai 1831.</p>
+
+<p>La résolution que je conçus, au moment de la catastrophe de Juillet, n'a
+point été abandonnée par moi. Je me suis occupé des moyens de vivre en
+terre étrangère, moyens difficiles, puisque je n'ai rien: l'acquéreur de
+mes &oelig;uvres m'a fait à peu près banqueroute, et mes dettes m'empêchent
+de trouver quelqu'un qui veuille me prêter.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, je vais me rendre à Genève<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a><a href="#footnote333" title="Lien vers la note 333"><span class="smaller">[333]</span></a> avec la somme qui
+m'est survenue de la vente de ma dernière brochure (<i>De la Restauration
+et de la Monarchie élective</i>). Je laisse ma procuration pour vendre la
+maison où j'écris cette page pour ordre de date. Si je trouve marchand à
+mon lit, je pourrai trouver un autre lit hors de France. Dans ces
+incertitudes et ces mouvements, jusqu'à ce que je sois établi quelque
+part, il me sera impossible de reprendre la suite de mes <i>Mémoires</i> à
+l'endroit où je les ai interrompus<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a><a href="#footnote334" title="Lien vers la note 334"><span class="smaller">[334]</span></a>. Je continuerai donc d'écrire
+les choses du moment actuel <span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span> de ma vie; je ferai connaître ces
+choses par les lettres qu'il m'arrivera d'écrire sur les chemins ou
+pendant mes divers séjours; je lierai les faits intermédiaires par un
+<i>journal</i> qui remplira les temps laissés entre les dates de ces lettres.</p>
+
+<p class="p2 center smcap">À MADAME RÉCAMIER<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a><a href="#footnote335" title="Lien vers la note 335"><span class="smaller">[335]</span></a>.</p>
+
+<p class="right">«Lyon, mercredi 18 mai 1831.</p>
+
+<p>«Me voilà trop loin de vous. Je n'ai jamais fait de voyage si triste:
+temps admirable, nature toute parée, rossignol chantant, nuit étoilée;
+et tout cela, pour qui? Il faudra bien que je retourne où vous êtes, à
+moins que vous ne veniez à mon secours.<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a><a href="#footnote336" title="Lien vers la note 336"><span class="smaller">[336]</span></a>»</p>
+
+<p class="p2 center smcap"><span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span> À MADAME RÉCAMIER.</p>
+
+<p class="right">«Lyon, vendredi 20 mai.</p>
+
+<p>«J'ai passé hier le jour à errer au bord du Rhône; je regardais la ville
+où vous êtes née, la colline où s'élevait le couvent où vous aviez été
+choisie comme la plus belle: espérance que vous n'avez point démentie;
+et vous n'êtes point ici, et des années se sont écoulées, et vous avez
+été jadis exilée dans votre berceau, et madame de Staël n'est plus, et
+je quitte la France! De ces anciens temps un personnage singulier m'a
+apparu: je vous envoie son billet à cause de l'inattendu et de la
+surprise. Ce personnage, que je n'avais jamais vu, plante des pins dans
+les montagnes du Lyonnais. Il y a bien loin de là à la rue <i>Feydeau</i> et
+à <i>Maison à vendre</i>: comme les rôles changent sur la terre<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a><a href="#footnote337" title="Lien vers la note 337"><span class="smaller">[337]</span></a>!</p>
+
+<p>«Hyacinthe m'a mandé les regrets et les articles de journaux; je ne vaux
+pas tout cela. Vous savez que <span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span> je le crois sincèrement
+vingt-trois heures sur vingt-quatre; la vingt-quatrième est consacrée à
+la vanité, mais elle ne tient guère et passe vite. Je n'ai voulu voir
+personne ici; M. Thiers, qui se rendait dans le midi, a forcé ma porte.»</p>
+
+<p class="p2 right">Billet inclus dans cette lettre.</p>
+
+<p>«Un voisin, votre compatriote, qui n'a d'autre titre auprès de vous
+qu'une profonde admiration pour votre beau talent et votre admirable
+caractère, désirerait avoir l'honneur de vous voir et de vous présenter
+l'hommage de son respect. Ce voisin de chambre dans l'hôtel, ce
+compatriote, s'appelle <i>Elleviou</i>.»</p>
+
+<p class="p2 center smcap">À MADAME RÉCAMIER.</p>
+
+<p class="right">«Lyon, dimanche 22 mai.</p>
+
+<p>«Nous partons demain pour Genève où je trouverai d'autres souvenirs de
+vous. Reverrai-je jamais la France, quand une fois j'aurai passé la
+frontière? Oui, si vous le voulez, c'est-à-dire si vous y restez. Je ne
+souhaite pas les événements qui pourraient m'offrir une autre chance de
+retour; je ne ferai jamais entrer les malheurs de mon pays au nombre de
+mes espérances. Je vous écrirai mardi, 24, de Genève. Quand reverrai-je
+votre petite écriture, s&oelig;ur cadette de la mienne<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a><a href="#footnote338" title="Lien vers la note 338"><span class="smaller">[338]</span></a>?»</p>
+
+<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span> «Genève, mardi 24 mai.</p>
+
+<p>«Arrivés hier ici, nous cherchons des maisons. Il est probable que nous
+nous arrangerons d'un petit pavillon au bord du lac. Je ne puis vous
+dire comme je suis triste en m'occupant de ces arrangements. Encore un
+autre avenir! encore recommencer une vie quand je croyais avoir fini! Je
+compte vous écrire une longue lettre quand je serai un peu en repos; je
+crains ce repos, car alors je verrai sans distraction ces années
+obscures dans lesquelles j'entre le c&oelig;ur si serré.»</p>
+
+<p class="p2 center smcap">À MADAME RÉCAMIER.</p>
+
+<p class="right">«9 juin 1831.</p>
+
+<p>«Vous savez qu'il s'est établi une secte <i>réformée</i> au milieu des
+protestants. Un des nouveaux pasteurs de cette nouvelle église est venu
+me voir et m'a écrit deux lettres dignes des premiers apôtres. Il veut
+me convertir à sa foi, et je veux en faire un <i>papiste</i>. Nous joutons
+comme au temps de Calvin, mais en nous aimant en fraternité chrétienne
+et sans nous brûler. Je ne désespère pas de son salut; il est tout
+ébranlé de mes arguments pour les papes. Vous n'imaginez pas à quel
+point d'exaltation il est monté, et sa candeur est admirable. Si vous
+m'arrivez, accompagné de mon vieil ami Ballanche, nous ferons des
+merveilles. Dans un des journaux de Genève on annonce un ouvrage de
+controverse protestante. On engage les auteurs à <i>se tenir fermes</i> parce
+que l'<i>auteur du</i> Génie du Christianisme <i>est là tout près</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span> «Il y a quelque chose de consolant à trouver une petite
+peuplade libre, administrée par les hommes les plus distingués et chez
+laquelle les idées religieuses sont la base de la liberté et la première
+occupation de la vie.</p>
+
+<p>«J'ai déjeuné chez M. de Constant<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a><a href="#footnote339" title="Lien vers la note 339"><span class="smaller">[339]</span></a> auprès de madame Necker<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a><a href="#footnote340" title="Lien vers la note 340"><span class="smaller">[340]</span></a>,
+sourde malheureusement, mais femme rare, de la plus grande distinction;
+nous n'avons parlé que de vous. J'avais reçu votre lettre, et j'ai dit à
+M. de Sismondi ce que vous écrivez d'aimable pour lui. Vous voyez que je
+prends de vos leçons.</p>
+
+<p>«Enfin, voici des vers. Vous êtes mon <i>étoile</i> et je vous attends pour
+aller à cette île enchantée.</p>
+
+<p>«Delphine mariée<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a><a href="#footnote341" title="Lien vers la note 341"><span class="smaller">[341]</span></a>: ô Muses! Je vous ai dit dans ma dernière lettre
+pourquoi je ne pouvais écrire ni sur la pairie, ni sur la guerre:
+j'attaquerais un corps ignoble dont j'ai fait partie, et je prêcherais
+l'honneur à qui n'en a plus.</p>
+
+<p>«Il faut un marin pour lire les vers et les comprendre. Je me recommandé
+à M. Lenormant. Votre intelligence suffira aux trois dernières strophes
+et le mot de l'énigme est au bas.»</p>
+
+<div class="p2 poem">
+<p class="add2em"><span class="pagenum"><a id="page436" name="page436"></a>(p. 436)</span> LE NAUFRAGÉ.</p>
+
+<p>Rebut de l'aquilon, échoué sur le sable,<br>
+ Vieux vaisseau fracassé dont finissait le sort.<br>
+ Et que, dur charpentier, la mort impitoyable<br>
+<span class="add2em">Allait dépecer dans le port!</span></p>
+
+<p>Sous les ponts désertés un seul gardien habite;<br>
+ Autrefois tu l'as vu sur ton gaillard d'avant,<br>
+ Impatient d'écueils, de tourmente subite,<br>
+<span class="add2em">Siffler pour ameuter le vent.</span></p>
+
+<p>Tantôt sur ton beaupré, cavalier intrépide,<br>
+ Il riait quand, plongeant la tête dans les flots,<br>
+ Tu bondissais; tantôt du haut du mât rapide,<br>
+<span class="add2em">Il criait: Terre! aux matelots.</span></p>
+
+<p>Maintenant retiré dans la carène usée,<br>
+ Teint hâlé, front chenu, main goudronnée, yeux pers,<br>
+ Sablier presque vide et boussole brisée<br>
+<span class="add2em">Annoncent l'ermite des mers.</span></p>
+
+<p>Vous pensiez défaillir amarrés à la rive,<br>
+ Vieux vaisseau, vieux nocher! vous vous trompiez tous deux;<br>
+ L'ouragan vous saisit et vous traîne en dérive,<br>
+<span class="add2em">Hurlant sur les flots noirs et bleus.</span></p>
+
+<p>Dès le premier récif votre course bornée<br>
+ S'arrêtera; soudain vos flancs s'entr'ouvriront;<br>
+ Vous sombrez! c'en est fait! et votre ancre écornée<br>
+<span class="add2em">Glisse et laboure en vain le fond.</span></p>
+
+<p>Ce vaisseau, c'est ma vie, et ce rocher, moi-même:<br>
+ Je suis sauvé! mes jours aux mers sont arrachés:<br>
+ Un astre m'a montré sa lumière que j'aime,<br>
+<span class="add2em">Quand les autres se sont cachés.</span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span> Cette étoile du soir qui dissipe l'orage,<br>
+ Et qui porte si bien le nom de la beauté,<br>
+ Sur l'abîme calmé conduira mon naufrage<br>
+<span class="add2em">À quelque rivage enchanté.</span></p>
+
+<p>Jusqu'à mon dernier port, douce et charmante étoile,<br>
+ Je suivrai ton rayon toujours pur et nouveau;<br>
+ Et quand tu cesseras de luire pour ma voile,<br>
+<span class="add2em">Tu brilleras sur mon tombeau.</span></p>
+</div>
+
+<p class="p2 center smcap">À MADAME RÉCAMIER.</p>
+
+<p class="right">«Genève, 18 juin 1831.</p>
+
+<p>«Vous avez reçu toutes mes lettres. J'attends incessamment quelques mots
+de vous; je vois bien que je n'aurai rien, mais je suis toujours surpris
+quand la poste ne m'apporte que les journaux. Personne au monde ne
+m'écrit que vous; personne ne se souvient de moi que vous, et c'est un
+grand charme. J'aime votre lettre solitaire qui ne m'arrive point, comme
+elle arrivait au temps de mes grandeurs, au milieu des paquets de
+dépêches et de toutes ces lettres d'attachement, d'admiration et de
+bassesse qui disparaissent avec la fortune. Après vos petites lettres je
+verrai votre belle personne, si je ne vais pas la rejoindre. Vous serez
+mon exécutrice testamentaire; vous vendrez ma pauvre retraite; le prix
+vous servira à voyager vers le soleil. Dans ce moment il fait un temps
+admirable: j'aperçois, en vous écrivant, le mont Blanc dans sa
+splendeur; du haut du mont Blanc on voit l'Apennin: il me semble que je
+n'ai que trois pas pour arriver à Rome où nous irons, car tout
+s'arrangera en France.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page438" name="page438"></a>(p. 438)</span> «Il ne manquait plus à notre glorieuse patrie, pour avoir passé
+par toutes les misères, que d'avoir un gouvernement de couards; elle
+l'a, et la jeunesse va s'engloutir dans la doctrine, la littérature et
+la débauche, selon le caractère particulier des individus. Reste le
+chapitre des accidents; mais quand on traîne, comme je le fais, sur le
+chemin de la vie, l'accident le plus probable c'est la fin du voyage.</p>
+
+<p>«Je ne travaille point, je ne puis rien faire: je m'ennuie; c'est ma
+nature et je suis comme un poisson dans l'eau: si pourtant l'eau était
+un peu moins profonde, je m'y plairais peut-être mieux.»</p>
+
+<p class="right">Aux Pâquis, près Genève.</p>
+
+<p class="p2 center smcap">JOURNAL DU 12 JUILLET au 1<sup>er</sup> SEPTEMBRE 1831.</p>
+
+<p>Je suis établi aux Pâquis<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a><a href="#footnote342" title="Lien vers la note 342"><span class="smaller">[342]</span></a> avec madame de Chateaubriand<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a><a href="#footnote343" title="Lien vers la note 343"><span class="smaller">[343]</span></a>; j'ai
+fait la connaissance de M. Rigaud, premier syndic de Genève: au-dessus
+de sa maison, au bord du lac, en remontant le chemin de Lausanne, on
+trouve la villa de deux commis de M. de Lapanouze, qui ont dépensé
+1,500,000 francs à la faire bâtir et à planter leurs jardins. Quand je
+passe à pied devant leur demeure, j'admire la Providence qui, dans eux
+et dans moi, a placé à Genève des témoins de la Restauration. Que je
+suis bête! que je suis bête! le sieur de Lapanouze faisait du royalisme
+et de la misère avec <span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span> moi: voyez où sont parvenus ses commis
+pour avoir favorisé la conversion des rentes, que j'avais la bonhomie de
+combattre, et en vertu de laquelle je fus chassé. Voilà ces messieurs;
+ils arrivent dans un élégant tilbury, chapeau sur l'oreille, et je suis
+obligé de me jeter dans un fossé pour que la roue n'emporte pas un pan
+de ma vieille redingote. J'ai pourtant été pair de France, ministre,
+ambassadeur, et j'ai dans une boîte de carton tous les premiers ordres
+de la chrétienté, y compris le Saint-Esprit et la Toison d'or. Si les
+commis du sieur César de Lapanouze<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a><a href="#footnote344" title="Lien vers la note 344"><span class="smaller">[344]</span></a>, millionnaires, voulaient
+m'acheter ma boîte de rubans pour leurs femmes, ils me feraient un
+sensible plaisir.</p>
+
+<p>Pourtant tout n'est pas roses pour MM. B....: ils ne sont pas encore
+nobles genevois, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas encore à la seconde
+génération, que leur mère habite encore le bas de la ville et n'est pas
+montée dans le quartier de Saint-Pierre, le faubourg Saint-Germain de
+Genève; mais, Dieu aidant, noblesse viendra après argent.</p>
+
+<p>Ce fut en 1805 que je vis Genève pour la première fois. Si deux mille
+ans s'étaient écoulés entre les deux époques de mes deux voyages,
+seraient-elles plus séparées l'une de l'autre qu'elles ne le sont?
+Genève appartenait <span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span> à la France; Bonaparte brillait dans toute
+sa gloire, madame de Staël dans toute la sienne; il n'était pas plus
+question des Bourbons que s'ils n'eussent jamais existé. Et Bonaparte,
+et madame de Staël, et les Bourbons, que sont-ils devenus? et moi, je
+suis encore là!</p>
+
+<p>M. de Constant, cousin de Benjamin Constant, et mademoiselle de
+Constant, vieille fille pleine d'esprit, de vertu et de talent, habitent
+leur cabane de <i>Souterre</i> au bord du Rhône; ils sont dominés par une
+autre maison de campagne jadis à M. de Constant: il l'a vendue à la
+princesse Belgiojoso<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a><a href="#footnote345" title="Lien vers la note 345"><span class="smaller">[345]</span></a>, exilée milanaise que j'ai vue passer comme
+une pâle fleur à travers la fête que je donnai à Rome à la
+grande-duchesse Hélène.</p>
+
+<p>Pendant mes promenades en bateau, un vieux rameur me raconte ce que
+faisait lord Byron, dont on aperçoit la demeure sur la rive savoyarde du
+lac. Le noble pair attendait qu'une tempête s'élevât pour naviguer; du
+bord de sa balancelle, il se jetait à la nage et allait au milieu du
+vent aborder aux prisons féodales <span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span> de Bonivard: c'était
+toujours l'acteur et le poète. Je ne suis pas si original; j'aime aussi
+les orages; mais mes amours avec eux sont secrets, et je n'en fais pas
+confidence aux bateliers.</p>
+
+<p>J'ai découvert derrière Ferney une étroite vallée où coule un filet
+d'eau de sept à huit pouces de profondeur; ce ruisselet lave la racine
+de quelques saules, se cache çà et là sous des plaques de cresson et
+fait trembler des joncs sur la cime desquels se posent des demoiselles
+aux ailes bleues. L'homme des trompettes a-t-il jamais vu cet asile de
+silence tout contre sa retentissante maison? Non, sans doute: eh bien!
+l'eau est là; elle fuit encore; je ne sais pas son nom; elle n'en a
+peut-être pas: les jours de Voltaire se sont écoulés; seulement sa
+renommée fait encore un peu de bruit dans un petit coin de notre petite
+terre, comme ce ruisselet se fait entendre à une douzaine de pas de ses
+bords.</p>
+
+<p>On diffère les uns des autres: je suis charmé de cette rigole déserte; à
+la vue des Alpes, une palmette de fougère que je cueille me ravit; le
+susurrement d'une vague parmi des cailloux me rend tout heureux; un
+insecte imperceptible qui ne sera vu que de moi et qui s'enfonce sous
+une mousse, ainsi que dans une vaste solitude, occupe mes regards et me
+fait rêver. Ce sont là d'intimes misères, inconnues du beau génie qui,
+près d'ici, déguisé en Orosmane, jouait ses tragédies, écrivait aux
+princes de la terre et forçait l'Europe à venir l'admirer dans le hameau
+de Ferney. Mais n'était-ce pas là aussi des misères? La transition du
+monde ne vaut pas le passage de ces flots, et, quant aux rois, j'aime
+mieux ma fourmi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page442" name="page442"></a>(p. 442)</span> Une chose m'étonne toujours quand je pense à Voltaire: avec un
+esprit supérieur, raisonnable, éclairé, il est resté complètement
+étranger au christianisme; jamais il n'a vu ce que chacun voit: que
+l'établissement de l'Évangile, à ne considérer que le rapport humain,
+est la plus grande révolution qui se soit opérée sur la terre. Il est
+vrai de dire qu'au siècle de Voltaire cette idée n'était venue dans la
+tête de personne. Les théologiens défendaient le christianisme comme un
+fait accompli, comme une vérité fondée sur des lois émanées de
+l'autorité spirituelle et temporelle; les philosophes l'attaquaient
+comme un abus venu des prêtres et des rois: on n'allait pas plus loin
+que cela. Je ne doute pas que si l'on eût pu présenter tout à coup à
+Voltaire l'autre côté de la question, son intelligence lucide et prompte
+n'en eût été frappée: on rougit de la manière mesquine et bornée dont il
+traitait un sujet qui n'embrasse rien moins que la transformation des
+peuples, l'introduction de la morale, un principe nouveau de société, un
+autre droit des gens, un autre ordre d'idées, le changement total de
+l'humanité. Malheureusement, le grand écrivain qui se perd en répandant
+des idées funestes entraîne beaucoup d'esprits d'une moindre étendue
+dans sa chute: il ressemble à ces anciens despotes de l'Orient sur le
+tombeau desquels on immolait des esclaves.</p>
+
+<p>Là, à Ferney, où il n'entre plus personne, à ce Ferney autour duquel je
+viens rôder seul, que de personnages célèbres sont accourus! Ils
+dorment, rassemblés pour jamais au fond des lettres de Voltaire, leur
+temple hypogée: le souffle d'un siècle s'affaiblit par <span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span> degrés
+et s'éteint dans le silence éternel, à mesure que l'on commence à
+entendre la respiration d'un autre siècle.</p>
+
+<p class="p2 right">Aux Pâquis, près Genève, 15 septembre 1831.</p>
+
+<p>Oh! argent que j'ai tant méprisé et que je ne puis aimer quoi que je
+fasse, je suis forcé d'avouer pourtant ton mérite: source de la liberté,
+tu arranges mille choses dans notre existence, où tout est difficile
+sans toi. Excepté la gloire, que ne peux-tu pas procurer? Avec toi on
+est beau, jeune, adoré; on a considération, honneurs, qualités, vertus.
+Vous me direz qu'avec de l'argent on n'a que l'apparence de tout cela:
+qu'importe, si je crois vrai ce qui est faux? trompez-moi bien et je
+vous tiens quitte du reste: la vie est-elle autre chose qu'un mensonge?
+Quand on n'a point d'argent, on est dans la dépendance de toutes choses
+et de tout le monde. Deux créatures qui ne se conviennent pas pourraient
+aller chacune de son côté; eh bien! faute de quelques pistoles, il faut
+qu'elles restent là en face l'une de l'autre à se bouder, à se maugréer,
+à s'aigrir l'humeur, à s'avaler la langue d'ennui, à se manger l'âme et
+le blanc des yeux, à se faire, en enrageant, le sacrifice mutuel de
+leurs goûts, de leurs penchants, de leurs façons naturelles de vivre: la
+misère les serre l'une contre l'autre, et, dans ces liens de gueux, au
+lieu de s'embrasser elles se mordent, mais non pas comme Flora mordait
+Pompée. Sans argent, nul moyen de fuite; on ne peut aller chercher un
+autre soleil, et, avec une âme fière, on porte incessamment des chaînes.
+Heureux juifs, marchands de crucifix, qui gouvernez aujourd'hui
+<span class="pagenum"><a id="page444" name="page444"></a>(p. 444)</span> la chrétienté, qui décidez de la paix ou de la guerre, qui
+mangez du cochon après avoir vendu de vieux chapeaux, qui êtes les
+favoris des rois et des belles, tout laids et tout sales que vous êtes!
+ah! si vous vouliez changer de peau avec moi! si je pouvais au moins me
+glisser dans vos coffres-forts, vous voler ce que vous avez dérobé à des
+fils de famille, je serais le plus heureux homme du monde!</p>
+
+<p>J'aurais bien un moyen d'exister: je pourrais m'adresser aux monarques;
+comme j'ai tout perdu pour leur couronne, il serait assez juste qu'ils
+me nourrissent. Mais cette idée qui devrait leur venir ne leur vient
+pas, et à moi elle vient encore moins. Plutôt que de m'asseoir aux
+banquets des rois, j'aimerais mieux recommencer la diète que je fis
+autrefois à Londres avec mon pauvre ami Hingant. Toutefois l'heureux
+temps des greniers est passé, non que je m'y trouvasse fort bien, mais
+j'y manquerais d'aise, j'y tiendrais trop de place avec les falbalas de
+ma renommée; je n'y serais plus avec ma seule chemise et la taille fine
+d'un inconnu qui n'a point dîné. Mon cousin de la Boüétardaye n'est plus
+là pour jouer du violon sur mon grabat dans sa robe rouge de conseiller
+au Parlement de Bretagne, et pour se tenir chaud la nuit, couvert d'une
+chaise en guise de courte-pointe; Peltier n'est plus là pour nous donner
+à dîner avec l'argent du roi Christophe, et surtout la magicienne n'est
+plus là, la Jeunesse, qui, par un sourire, change l'indigence en trésor,
+qui vous amène pour maîtresse sa s&oelig;ur cadette l'Espérance; celle-ci
+aussi trompeuse que son aînée, mais revenant encore quand l'autre a fui
+pour toujours.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page445" name="page445"></a>(p. 445)</span> J'avais oublié les détresses de ma première émigration et je
+m'étais figuré qu'il suffisait de quitter la France pour conserver en
+paix l'honneur dans l'exil: les alouettes ne tombent toutes rôties qu'à
+ceux qui moissonnent le champ, non à ceux qui l'ont semé: s'il ne
+s'agissait que de moi, dans un hôpital je me trouverais à merveille;
+mais madame de Chateaubriand? Je n'ai donc pas été plutôt fixé qu'en
+jetant les yeux sur l'avenir, l'inquiétude m'a pris.</p>
+
+<p>On m'écrivait de Paris qu'on ne trouvait à vendre ma maison, rue
+d'Enfer, qu'à des prix qui ne suffiraient pas pour purger les
+hypothèques dont cet ermitage est grevé; que cependant quelque chose
+pourrait s'arranger si j'étais là. D'après ce mot, j'ai fait à Paris une
+course inutile, car je n'ai trouvé ni bonne volonté, ni acquéreur; mais
+j'ai revu l'Abbaye-aux-Bois et quelques-uns de mes nouveaux amis. La
+veille de mon retour ici, j'ai dîné au <i>Café de Paris</i> avec MM. Arago,
+Pouqueville, Carrel et Béranger, tous plus ou moins mécontents et déçus
+par la <i>meilleure des républiques</i>.</p>
+
+<p class="p2 right">Aux Pâquis, près de Genève, 26 septembre 1831.</p>
+
+<p>Mes <i>Études historiques</i> me mirent en rapport avec M. Carrel, comme
+elles m'ont fait connaître MM. Thiers et Mignet. J'avais copié, dans la
+préface de ces Études, un assez long passage de la <i>Guerre de
+Catalogne</i><a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a><a href="#footnote346" title="Lien vers la note 346"><span class="smaller">[346]</span></a>, par <span class="pagenum"><a id="page446" name="page446"></a>(p. 446)</span> M. Carrel, et surtout ce paragraphe: «Les
+choses, dans leurs continuelles et fatales transformations, n'entraînent
+point avec elles toutes les intelligences; elles ne domptent point tous
+les caractères avec une égale facilité; elles ne prennent pas même soin
+de tous les intérêts; c'est ce qu'il faut comprendre, et pardonner
+quelque chose aux protestations qui s'élèvent en faveur du passé. Quand
+une époque est finie, le moule est brisé, et il suffit à la Providence
+qu'il ne se puisse refaire; mais des débris restés à terre, il en est
+quelquefois de beaux à contempler.»</p>
+
+<p>À la suite de ces belles paroles, j'ajoutais moi-même ce résumé:
+«L'homme qui a pu écrire ces mots a de quoi sympathiser avec ceux qui
+ont foi à la Providence, qui respectent la religion du passé, et qui ont
+aussi les yeux attachés sur des débris.»</p>
+
+<p>M. Carrel vint me remercier. Il était à la fois le courage et le talent
+du <i>National</i>, auquel il travaillait avec MM. Thiers et Mignet. M.
+Carrel appartient à une famille de Rouen pieuse et royaliste: la
+légitimité aveugle, et qui rarement distinguait le mérite, méconnut M.
+Carrel. Fier et sentant sa valeur, il se réfugia dans des opinions
+dangereuses, où l'on trouve une compensation aux sacrifices qu'on
+s'impose: il lui est arrivé ce qui arrive à tous les caractères aptes
+aux grands mouvements. Quand des circonstances imprévues les obligent à
+se renfermer dans un cercle étroit, ils consument des facultés
+surabondantes en efforts qui dépassent les opinions et les événements du
+jour. Avant les révolutions, des hommes supérieurs meurent inconnus:
+leur public n'est pas encore venu; <span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span> après les révolutions, des
+hommes supérieurs meurent délaissés: leur public s'est retiré.</p>
+
+<p>M. Carrel n'est pas heureux: rien de plus positif que ses idées, rien de
+plus romanesque que sa vie. Volontaire républicain en Espagne en 1823,
+pris sur le champ de bataille, condamné à mort par les autorités
+françaises, échappé à mille dangers, l'amour se trouve mêlé aux troubles
+de son existence privée. Il lui faut protéger une passion qui soutient
+sa vie<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a><a href="#footnote347" title="Lien vers la note 347"><span class="smaller">[347]</span></a>; et cet homme de c&oelig;ur, toujours prêt au grand jour à se
+jeter sur la pointe d'une épée, met devant lui des guichets et les
+ombres de la nuit; il se promène dans les campagnes silencieuses avec
+une femme aimée, à cette première aube où la diane l'appelait à
+l'attaque des tentes de l'ennemi.</p>
+
+<p>Je quitte M. Armand Carrel pour tracer quelques mots sur notre célèbre
+chansonnier. Vous trouverez mon récit trop court, lecteur, mais j'ai
+droit à votre indulgence: son nom et ses chansons doivent être gravés
+dans votre mémoire.</p>
+
+<p class="p2">M. de Béranger n'est pas obligé, comme M. Carrel, de cacher ses amours.
+Après avoir chanté la liberté et les vertus populaires en bravant la
+geôle des rois, il met ses amours dans un couplet, et voilà <i>Lisette</i>
+immortelle.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span> Près de la barrière des Martyrs, sous Montmartre, on voit la
+rue de la Tour-d'Auvergne. Dans cette rue, à moitié bâtie, à demi pavée,
+dans une petite maison retirée derrière un petit jardin et calculée sur
+la modicité des fortunes actuelles, vous trouverez l'illustre
+chansonnier. Une tête chauve, un air un peu rustique, mais fin et
+voluptueux, annoncent le poète. Je repose avec plaisir mes yeux sur
+cette figure plébéienne, après avoir regardé tant de faces royales; je
+compare ces types si différents: sur les fronts monarchiques on voit
+quelque chose d'une nature élevée, mais flétrie, impuissante, effacée;
+sur les fronts démocratiques paraît une nature physique commune, mais on
+reconnaît une nature intellectuelle, haute: le front monarchique a perdu
+la couronne; le front populaire l'attend.</p>
+
+<p>Je priais un jour Béranger (qu'il me pardonne s'il me rend aussi
+familier que sa renommée), je le priais de me montrer quelques-uns de
+ses ouvrages inconnus: «Savez-vous, me dit-il, que j'ai commencé par
+être votre disciple? j'étais fou du <i>Génie du Christianisme</i> et j'ai
+fait des idylles chrétiennes: ce sont des scènes de curé de campagne,
+des tableaux du culte dans les villages et au milieu des moissons.»</p>
+
+<p>M. Augustin Thierry m'a dit que la bataille des Francs dans les
+<i>Martyrs</i> lui avait donné l'idée d'une nouvelle manière d'écrire
+l'histoire: rien ne m'a plus flatté que de trouver mon souvenir placé au
+commencement du talent de l'historien Thierry et du poète Béranger.</p>
+
+<p>Notre chansonnier a les diverses qualités que Voltaire <span class="pagenum"><a id="page449" name="page449"></a>(p. 449)</span> exige
+pour la chanson: «Pour bien réussir à ces petits ouvrages, dit l'auteur
+de tant de poésies gracieuses, il faut dans l'esprit de la finesse et du
+sentiment, avoir de l'harmonie dans la tête, ne point trop s'abaisser,
+et savoir n'être pas trop long.»</p>
+
+<p>Béranger a plusieurs muses, toutes charmantes; et quand ces muses sont
+des femmes, il les aime toutes. Lorsqu'il en est trahi, il ne tourne
+point à l'élégie; et pourtant un sentiment de pieuse tristesse est au
+fond de sa gaieté: c'est une figure sérieuse qui sourit, c'est la
+philosophie qui prie.</p>
+
+<p>Mon amitié pour Béranger m'a valu bien des étonnements de la part de ce
+qu'on appelait mon parti; un vieux chevalier de Saint-Louis, qui m'est
+inconnu, m'écrivait du fond de sa tourelle: «Réjouissez-vous, monsieur,
+d'être loué par celui qui a souffleté votre roi et votre Dieu.» Très
+bien, mon brave gentilhomme! vous êtes poète aussi.</p>
+
+<p>À la fin d'un dîner au <i>Café de Paris</i>, dîner que je donnais à MM.
+Béranger et Armand Carrel avant mon départ pour la Suisse, M. Béranger
+nous chanta l'admirable chanson imprimée:</p>
+
+<p class="poem">
+ «Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie,<br>
+ Fuir son amour, notre encens et nos soins?»</p>
+
+<p>On y remarquait cette strophe sur les Bourbons:</p>
+
+<p class="poem">
+ «Et tu voudrais t'attacher à leur chute!<br>
+ Connais donc mieux leur folle vanité:<br>
+ Au rang des maux qu'au ciel même elle impute,<br>
+ Leur c&oelig;ur ingrat met ta fidélité.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page450" name="page450"></a>(p. 450)</span> À cette chanson, qui est de l'histoire du temps, je répondis de
+la Suisse par une lettre qu'on voit imprimée en tête de ma brochure sur
+la proposition Briqueville<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a><a href="#footnote348" title="Lien vers la note 348"><span class="smaller">[348]</span></a>. Je lui disais: «Du lieu où je vous
+écris, monsieur, j'aperçois la maison de campagne qu'habita lord Byron
+et les toits du château de madame de Staël. Où est le barde de
+<i>Childe-Harold</i>? où est l'auteur de <i>Corinne</i>? Ma trop longue vie
+ressemble à ces voies romaines bordées de monuments funèbres<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a><a href="#footnote349" title="Lien vers la note 349"><span class="smaller">[349]</span></a>.»</p>
+
+<p>Je retournai à Genève; je ramenai ensuite madame de Chateaubriand à
+Paris, et rapportai le manuscrit <span class="pagenum"><a id="page451" name="page451"></a>(p. 451)</span> contre la proposition
+Briqueville sur le bannissement des Bourbons, proposition prise en
+considération dans la séance des députés du 17 septembre de cette année
+1831: les uns attachent leur vie au succès, les autres au malheur.</p>
+
+<p class="p2 right">Paris, rue d'Enfer, fin de novembre 1831.</p>
+
+<p>De retour à Paris le 11 octobre, je publiai ma brochure vers la fin du
+même mois<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a><a href="#footnote350" title="Lien vers la note 350"><span class="smaller">[350]</span></a>; elle a pour titre: <i>De la nouvelle proposition relative
+au bannissement de Charles X et de sa famille, ou suite de mon dernier
+écrit: De la Restauration et de la Monarchie élective.</i></p>
+
+<p>Quand ces mémoires posthumes paraîtront, la polémique quotidienne, les
+événements pour lesquels on se passionne à l'heure actuelle de ma vie,
+les adversaires que je combats, même l'acte du bannissement de Charles X
+et de sa famille, compteront-ils pour quelque chose? c'est là
+l'inconvénient de tout journal: on y trouve des discussions animées sur
+des sujets devenus indifférents; le lecteur voit passer comme des ombres
+une foule de personnages dont il ne retient pas même le nom: figurants
+muets qui remplissent le fond de la scène. Toutefois c'est dans ces
+parties arides des chroniques que l'on recueille les observations et les
+faits de l'histoire de l'homme et des hommes.</p>
+
+<p>Je mis d'abord au commencement de la brochure le décret proposé
+successivement par MM. Baude et Briqueville. Après avoir examiné les
+cinq partis que l'on avait à prendre après la révolution de Juillet, je
+dis:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page452" name="page452"></a>(p. 452)</span> «La pire des périodes que nous ayons parcourues semble être
+celle où nous sommes, parce que l'anarchie règne dans la raison, la
+morale et l'intelligence. L'existence des nations est plus longue que
+celle des individus: un homme paralytique reste quelquefois étendu sur
+sa couche plusieurs années avant de disparaître; une nation infirme
+demeure longtemps sur son lit avant d'expirer. Ce qu'il fallait à la
+royauté nouvelle, c'était de l'élan, de la jeunesse, de l'intrépidité,
+tourner le dos au passé, marcher avec la France à la rencontre de
+l'avenir.</p>
+
+<p>«De cela elle n'a cure; elle s'est présentée amaigrie, débiffée par les
+docteurs qui la médicamentaient. Elle est arrivée piteuse, les mains
+vides, n'ayant rien à donner, tout à recevoir, se faisant pauvrette,
+demandant grâce à chacun, et cependant hargneuse, déclamant contre la
+légitimité et singeant la légitimité, contre le républicanisme et
+tremblant devant lui. Ce <i>système</i> pansu ne voit d'ennemis que dans deux
+oppositions qu'il menace. Pour se soutenir, il s'est composé une
+phalange des vétérans réengagistes: s'ils portaient autant de chevrons
+qu'ils ont fait de serments, ils auraient la manche plus bariolée que la
+livrée des Montmorency.</p>
+
+<p>«Je doute que la liberté se plaise longtemps à ce pot-au-feu d'une
+monarchie domestique. Les Francs l'avaient placée, cette liberté, dans
+un camp; elle a conservé chez leurs descendants le goût et l'amour de
+son premier berceau; comme l'ancienne royauté, elle veut être élevée sur
+le pavois et ses députés sont soldats.»</p>
+
+<p>De cette argumentation je passe au détail du système <span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span> suivi
+dans nos relations extérieures. La faute immense du congrès de Vienne
+est d'avoir mis un pays militaire comme la France dans un état forcé
+d'hostilité avec les peuples riverains. Je fais voir tout ce que les
+étrangers ont acquis en territoire et en puissance, tout ce que nous
+pouvions reprendre en Juillet. Grande leçon! preuve frappante de la
+vanité de la gloire militaire et des &oelig;uvres des conquérants! Si l'on
+faisait une liste des princes qui ont augmenté les possessions de la
+France, Bonaparte n'y figurerait pas; Charles X y occuperait une place
+remarquable!</p>
+
+<p>Passant de raisonnement en raisonnement, j'arrive à Louis-Philippe:
+«Louis-Philippe est roi,» dis-je, il porte le sceptre de l'enfant dont
+il était l'héritier immédiat, de ce pupille que Charles X avait remis
+entre les mains du lieutenant général du royaume, comme à un tuteur
+expérimenté, un dépositaire fidèle, un protecteur généreux. Dans ce
+château des Tuileries, au lieu d'une couche innocente, sans insomnie,
+sans remords, sans apparition, qu'a trouvé le prince? un trône vide que
+lui présente un spectre décapité portant dans sa main sanglante la tête
+d'un autre spectre....</p>
+
+<p>«Faut-il, pour achever, emmancher le fer de Louvel dans une loi, afin de
+porter le dernier coup à la famille proscrite? Si elle était poussée à
+ces bords par la tempête; si trop jeune encore, Henri n'avait pas les
+années requises à l'échafaud, eh bien! vous, les maîtres, accordez-lui
+dispense d'âge pour mourir.»</p>
+
+<p>Après avoir parlé au gouvernement de la France, je me retourne vers
+Holy-Rood et j'ajoute: «Oserai-je prendre, en finissant, la respectueuse
+liberté d'adresser <span class="pagenum"><a id="page454" name="page454"></a>(p. 454)</span> quelques paroles aux hommes de l'exil? Ils
+sont rentrés dans la douleur comme dans le sein de leur mère: le
+malheur, séduction dont j'ai peine à me défendre, me semble avoir
+toujours raison; je crains de blesser son autorité sainte et la majesté
+qu'il ajoute à des grandeurs insultées, qui désormais n'ont plus que moi
+pour flatteur. Mais je surmonterai ma faiblesse, je m'efforcerai de
+faire entendre un langage qui, dans un jour d'infortune, pourrait
+préparer une espérance à ma patrie.</p>
+
+<p>«L'éducation d'un prince doit être en rapport avec la forme du
+gouvernement et les m&oelig;urs de son pays. Or, il n'y a en France ni
+chevalerie, ni chevaliers, ni soldats de l'oriflamme, ni gentilshommes
+bardés de fer, prêts à marcher à la suite du drapeau blanc. Il y a un
+peuple qui n'est plus le peuple d'autrefois, un peuple qui, changé par
+les siècles, n'a plus les anciennes habitudes et les antiques m&oelig;urs
+de nos pères. Qu'on déplore ou qu'on glorifie les transformations
+sociales advenues, il faut prendre la nation telle qu'elle est, les
+faits tels qu'ils sont, entrer dans l'esprit de son temps, afin d'avoir
+action sur cet esprit.</p>
+
+<p>«Tout est dans la main de Dieu, excepté le passé qui, une fois tombé de
+cette main puissante, n'y rentre plus.</p>
+
+<p>«Arrivera sans doute le moment où l'orphelin sortira de ce château des
+Stuarts, asile de mauvais augure qui semble étendre l'ombre de la
+fatalité sur sa jeunesse: le dernier-né du Béarnais doit se mêler aux
+enfants de son âge, aller aux écoles publiques, apprendre tout ce que
+l'on sait aujourd'hui. Qu'il <span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span> devienne le jeune homme le plus
+éclairé de son temps; qu'il soit au niveau des sciences de l'époque;
+qu'il joigne aux vertus d'un chrétien du siècle de saint Louis les
+lumières d'un chrétien de notre siècle. Que des voyages l'instruisent
+des m&oelig;urs et des lois; qu'il ait traversé les mers, comparé les
+institutions et les gouvernements, les peuples libres et les peuples
+esclaves; que simple soldat, s'il en trouve l'occasion à l'étranger, il
+s'expose aux périls de la guerre, car on n'est point apte à régner sur
+des Français sans avoir entendu siffler le boulet. Alors on aura fait
+pour lui ce qu'humainement parlant on peut faire. Mais surtout
+gardez-vous de le nourrir dans les idées du droit invincible; loin de le
+flatter de remonter au rang de ses pères, préparez-le à n'y remonter
+jamais; élevez-le pour être homme, non pour être roi: là sont ses
+meilleures chances.</p>
+
+<p>«C'est assez: quel que soit le conseil de Dieu, il restera au candidat
+de ma tendre et pieuse fidélité une majesté des âges que les hommes ne
+lui peuvent ravir. Mille ans noués à sa jeune tête le pareront toujours
+d'une pompe au-dessus de celle de tous les monarques. Si dans la
+condition privée il porte bien ce diadème de jours, de souvenirs et de
+gloire, si sa main soulève sans effort ce sceptre du temps que lui ont
+légué ses aïeux, quel empire pourrait-il regretter?»</p>
+
+<p class="p2">M. le comte de Briqueville, dont je combattis ainsi la proposition,
+imprima quelques réflexions sur ma brochure; il me les envoya avec ce
+billet:</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page456" name="page456"></a>(p. 456)</span> «Monsieur,</p>
+
+<p>«J'ai cédé au besoin, au devoir de publier les réflexions qu'ont fait
+naître dans mon esprit vos pages éloquentes sur ma proposition. J'obéis
+à un sentiment non moins vrai en déplorant de me trouver en opposition
+avec vous, monsieur, qui, à la puissance du génie, joignez tant de
+titres à la considération publique. Le pays est en danger, et dès lors
+je ne puis plus croire à une dissension sérieuse entre nous: cette
+France nous invite à nous réunir pour la sauver; aidez-la de votre
+génie; nous man&oelig;uvrerons, nous l'aiderons de nos bras. Sur ce
+terrain, monsieur, n'est-il pas vrai, nous ne serons pas longtemps sans
+nous entendre? Vous serez le Tyrtée d'un peuple dont nous sommes les
+soldats, et ce sera avec bonheur que je me proclamerai alors le plus
+ardent de vos adhérents politiques, comme je suis déjà le plus sincère
+de vos admirateurs.</p>
+
+<p>«Votre très-humble et obéissant serviteur,</p>
+
+<p class="right">«Le comte Armand de <span class="smcap">Briqueville</span>.</p>
+
+<p>«Paris, 15 novembre 1831.»</p>
+
+<p class="p2">Je ne restai pas en demeure, et je rompis contre le champion une seconde
+lance mort-née.</p>
+
+<p class="p2 right">«Paris, ce 15 novembre 1831.</p>
+
+<p>«Monsieur.</p>
+
+<p>«Votre lettre est digne d'un gentilhomme: pardonnez-moi ce vieux mot,
+qui va à votre nom, à <span class="pagenum"><a id="page457" name="page457"></a>(p. 457)</span> votre courage, à votre amour de la
+France. Comme vous, je déteste le joug étranger: s'il s'agissait de
+défendre mon pays, je ne demanderais pas à porter la lyre du poète, mais
+l'épée du vétéran dans les rangs de vos soldats.</p>
+
+<p>«Je n'ai point encore lu, monsieur, vos réflexions; mais si l'état de la
+politique vous conduisait à retirer la proposition qui m'a si
+étrangement affligé, avec quel bonheur je me rencontrerais près de vous,
+sans obstacle, sur le terrain de la liberté, de l'honneur, de la gloire
+de notre patrie!</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur d'être, monsieur, avec la considération la plus
+distinguée, votre très-humble et très-obéissant serviteur,</p>
+
+<p class="right smcap">«Chateaubriand.»</p>
+
+<p>Paris, rue d'Enfer, infirmerie de Marie-Thérèse, décembre 1831.</p>
+
+<p class="p2">Un poète, mêlant les proscriptions des Muses à celles des lois, dans une
+improvisation énergique, attaqua la veuve et l'orphelin. Comme ces vers
+étaient d'un écrivain de talent, ils acquirent une sorte d'autorité qui
+ne me permit pas de les laisser passer; je fis volte-face contre un
+autre ennemi<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a><a href="#footnote351" title="Lien vers la note 351"><span class="smaller">[351]</span></a>.</p>
+
+<p>On ne comprendrait pas ma réponse si on ne lisait le libellé du
+poète<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a><a href="#footnote352" title="Lien vers la note 352"><span class="smaller">[352]</span></a>; je vous invite donc à jeter les <span class="pagenum"><a id="page458" name="page458"></a>(p. 458)</span> yeux sur ces vers;
+ils sont très beaux et on les trouve partout. Ma réponse n'a pas été
+rendue publique: elle paraît pour la première fois dans ces <i>Mémoires</i>.
+Misérables débats où aboutissent les révolutions! Voilà à quelle lutte
+nous arrivons, nous faibles successeurs de ces hommes qui, les armes à
+la main, traitaient les grandes questions de gloire et de liberté en
+agitant l'univers! Des pygmées font entendre aujourd'hui leur petit cri
+parmi les tombeaux des géants ensevelis sous les monts qu'ils ont
+renversés sur eux.</p>
+
+<p class="p2 right">«Paris, mercredi soir, 9 novembre 1831</p>
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>«J'ai reçu ce matin le dernier numéro de la <i>Némesis</i> que vous m'avez
+fait l'honneur de m'envoyer. Pour me défendre de la séduction de ces
+éloges donnés avec tant d'éclat, de grâce et de charme<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a><a href="#footnote353" title="Lien vers la note 353"><span class="smaller">[353]</span></a>, j'ai besoin
+de me rappeler les obstacles qui s'élèvent entre nous. Nous vivons dans
+deux mondes à part; nos espérances et nos craintes ne sont pas les
+<span class="pagenum"><a id="page459" name="page459"></a>(p. 459)</span> mêmes; vous brûlez ce que j'adore, et je brûle ce que vous
+adorez. Vous avez grandi, monsieur, au milieu d'une foule d'avortons de
+Juillet; mais, de même que toute l'influence que vous supposez à ma
+prose ne fera pas, selon vous, remonter une race tombée; de même, selon
+moi, toute la puissance, de votre poésie ne ravalera pas cette noble
+race: serions-nous ainsi placés l'un et l'autre dans deux
+impossibilités?</p>
+
+<p>«Vous êtes jeune, monsieur, comme cet avenir que vous songez et qui vous
+pipera; je suis vieux comme ce temps que je rêve et qui m'échappe. Si
+vous veniez vous asseoir à mon foyer, dites-vous obligeamment, vous
+reproduiriez mes traits sous votre burin: moi, je m'efforcerais de vous
+faire chrétien et royaliste. Puisque votre lyre, au premier accord de
+son harmonie, chantait <i>mes Martyrs et mon pèlerinage</i>, pourquoi
+n'achèveriez-vous pas la course? Entrez dans le lieu saint; le temps ne
+m'a arraché que les cheveux, comme il effeuille un arbre en hiver, mais
+la sève est restée au c&oelig;ur: j'ai encore la main assez ferme pour
+tenir le flambeau qui guiderait vos pas sous les voûtes du sanctuaire.</p>
+
+<p>«Vous affirmez, monsieur, qu'il faudrait un peuple de poètes pour
+comprendre mes contradictions <i>de royaumes éteints et de jeunes
+républiques</i>; n'auriez-vous pas aussi célébré la <i>liberté</i> et trouvé
+quelques magnifiques paroles pour les tyrans qui l'opprimaient? Vous
+citez les Dubarry, les Montespan, les Fontanges, les La Vallière; vous
+rappelez des faiblesses royales; mais ces faiblesses ont-elles coûté à
+la France ce que les débauches des Danton et des <span class="pagenum"><a id="page460" name="page460"></a>(p. 460)</span> Camille
+Desmoulins lui ont coûté? Les m&oelig;urs de ces Catilina plébéiens se
+réfléchissaient jusque dans leur langage, ils empruntaient leurs
+métaphores à la porcherie des infâmes et des prostituées. Les fragilités
+de Louis XIV et de Louis XV ont-elles envoyé les pères et les époux au
+gibet, après avoir déshonoré les filles et les épouses? Les bains de
+sang ont-ils rendu l'impudicité d'un révolutionnaire plus chaste que les
+bains de lait ne rendaient virginale la souillure d'une Poppée? Quand
+les regrattiers de Robespierre auraient détaillé au peuple de Paris le
+sang des baignoires de Danton, comme les esclaves de Néron vendaient aux
+habitants de Rome le lait des thermes de sa courtisane, pensez-vous que
+quelque vertu se fût trouvée dans la lavure des obscènes bourreaux de la
+terreur?</p>
+
+<p>«La rapidité et la hauteur du vol de votre muse vous ont trompé,
+monsieur: le soleil qui rit à toutes les misères aura frappé les
+vêtements d'une veuve; ils vous auront semblé <i>dorés</i>: j'ai vu ces
+vêtements, ils étaient de deuil; ils ignoraient les fêtes; l'enfant,
+dans les entrailles qui le portaient, n'a été bercé que du bruit des
+larmes; s'il eût <i>dansé neuf mois dans le sein de sa mère</i>, comme vous
+le dites, il n'aurait eu donc de joie qu'avant de naître, entre la
+conception et l'enfantement, entre l'assassinat et la proscription! <i>La
+pâleur de redoutable augure</i> que vous avez remarquée sur le visage de
+Henri est le résultat de la saignée paternelle et non la lassitude d'un
+bal de deux cent soixante-dix nuits. L'antique malédiction a été
+maintenue pour la fille de Henri IV: <i>in dolore paries filios</i>. Je ne
+<span class="pagenum"><a id="page461" name="page461"></a>(p. 461)</span> connais que la déesse de la Raison dont les couches, hâtées
+par des adultères, aient eu lieu dans les danses de la mort. Il tombait
+de ses flancs publics des reptiles immondes qui ballaient à l'instant
+même avec les tricoteuses autour de l'échafaud, au son du coutelas,
+remontant et redescendant, refrain de la danse diabolique.</p>
+
+<p>«Ah! monsieur, je vous en conjure, au nom de votre rare talent, cessez
+de récompenser le crime et de punir le malheur par les sentences
+improvisées de votre muse; ne condamnez pas le premier au ciel, le
+second à l'enfer. Si, en restant attaché à la cause de la liberté et des
+lumières, vous donniez asile à la religion, à l'humanité, à l'innocence,
+vous verriez apparaître à vos veilles une autre espèce de Némésis, digne
+de tous les hommages de la terre. En attendant que vous versiez mieux
+que moi sur la vertu <i>tout l'océan de vos fraîches idées</i>, continuez,
+avec la vengeance que vous vous êtes faite, de traîner aux gémonies nos
+turpitudes; renversez les faux monuments d'une révolution qui n'a pas
+édifié le temple propre à son culte; labourez leurs ruines avec le soc
+de votre satire; semez le sel dans ce champ pour le rendre stérile, afin
+qu'il ne puisse y germer de nouveau aucune bassesse. Je vous recommande
+surtout, monsieur, ce gouvernement prosterné qui chevrote la fierté des
+obéissances, la victoire des défaites, et la gloire des humiliations de
+la patrie.</p>
+
+<p class="right">«<span class="smcap">Chateaubriand</span><a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a><a href="#footnote354" title="Lien vers la note 354"><span class="smaller">[354]</span></a>.»</p>
+
+<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page462" name="page462"></a>(p. 462)</span> Paris, rue d'Enfer, fin de mars 1832.</p>
+
+<p>Ces voyages et ces combats finirent pour moi l'année 1831: au
+commencement de cette année 1832, autre tracasserie.</p>
+
+<p>La révolution de Paris avait laissé sur le pavé de Paris une foule de
+Suisses, de gardes du corps, d'hommes de tous états nourris par la cour,
+qui mouraient de faim et que de bonnes têtes monarchiques, jeunes et
+folles sous leurs cheveux gris, imaginèrent d'enrôler pour un coup de
+main.</p>
+
+<p>Dans ce formidable complot<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a><a href="#footnote355" title="Lien vers la note 355"><span class="smaller">[355]</span></a>, il ne manquait pas de personnes graves,
+pâles, maigres, transparentes, courbées, le visage noble, les yeux
+encore vifs, la tête blanchie; ce passé ressemblait à l'honneur
+ressuscité venant essayer de rétablir, avec ses mains d'ombre, la
+famille qu'il n'avait pu soutenir de ses vivantes mains. Souvent des
+gens à béquilles prétendent étayer les monarchies croulantes; mais, à
+cette époque de la société, la restauration d'un monument du moyen âge
+est impossible, parce que le génie qui animait cette architecture est
+mort: on ne fait que du vieux en croyant faire du gothique.</p>
+
+<p>D'un autre côté, les héros de Juillet, à qui le juste-milieu avait
+filouté la République, ne demandaient pas mieux que de s'entendre avec
+les carlistes pour se venger d'un ennemi commun, quitte à s'égorger
+<span class="pagenum"><a id="page463" name="page463"></a>(p. 463)</span> après la victoire. M. Thiers ayant préconisé le système de
+1793 comme l'&oelig;uvre de la liberté, de la victoire et du génie, de
+jeunes imaginations se sont allumées au feu d'un incendie dont elles ne
+voyaient que la réverbération lointaine; elles en sont à la poésie de la
+terreur: affreuse et folle parodie qui fait rebrousser l'heure de la
+liberté. C'est méconnaître à la fois le temps, l'histoire et l'humanité;
+c'est obliger le monde à reculer jusque sous le fouet du garde-chiourme
+pour se sauver de ces fanatiques de l'échafaud.</p>
+
+<p>Il fallait de l'argent pour nourrir tous ces mécontents, héros de
+Juillet éconduits, ou domestiques sans place: on se cotisa. Des
+conciliabules carlistes et républicains avaient lieu dans tous les coins
+de Paris, et la police, au fait de tout, envoyait ses espions prêcher,
+d'un club à un grenier, l'égalité et la légitimité. On m'informait de
+ces menées que je combattais. Les deux partis voulaient me déclarer leur
+chef au moment certain du triomphe: un club républicain me fit demander
+si j'accepterais la présidence de la République; je répondis: «Oui, très
+certainement; mais après M. de la Fayette;» ce qui fut trouvé modeste et
+convenable. Le général La Fayette venait quelquefois chez madame
+Récamier; je me moquais un peu de <i>sa meilleure des républiques</i>; je lui
+demandais s'il n'aurait pas mieux fait de proclamer Henri V et d'être le
+véritable président de la France pendant la minorité du royal enfant. Il
+en convenait et prenait bien la plaisanterie, car il était homme de
+bonne compagnie. Toutes les fois que nous nous retrouvions, il me
+disait: «Ah! vous allez recommencer votre querelle.» Je lui faisais
+convenir qu'il n'y <span class="pagenum"><a id="page464" name="page464"></a>(p. 464)</span> avait pas eu d'homme plus attrapé que lui
+par son bon ami Philippe.</p>
+
+<p>Au milieu de cette agitation et de ces conspirations extravagantes,
+arrive un homme déguisé. Il débarqua chez moi, perruque de chiendent sur
+l'occiput, lunettes vertes sur le nez, masquant ses yeux qui voyaient
+très bien sans lunettes. Il avait ses poches pleines de lettres de
+change qu'il montrait; et tout de suite instruit que je voulais vendre
+ma maison et arranger mes affaires, il me fit offre de ses services; je
+ne pouvais m'empêcher de rire de ce monsieur (homme d'esprit et de
+ressource d'ailleurs) qui se croyait obligé de m'acheter pour la
+légitimité. Ses offres devenant trop pressantes, il vit sur mes lèvres
+un dédain qui l'obligea de faire retraite, et il écrivit à mon
+secrétaire ce petit billet que j'ai gardé:</p>
+
+<p class="p2">«Monsieur,</p>
+
+<p>«Hier au soir j'ai eu l'honneur de voir M. le vicomte de Chateaubriand,
+qui m'a reçu avec sa bonté habituelle; néanmoins j'ai cru m'apercevoir
+qu'il n'avait plus son abandon ordinaire. Dites-moi, je vous prie, ce
+qui aurait pu me retirer sa confiance, à laquelle je tenais plus qu'à
+toute autre chose; si on lui a fait des <i>cancans</i>, je ne crains pas de
+mettre ma conduite au grand jour, et je suis prêt à répondre à tout ce
+qu'on pourrait lui avoir dit; il connaît trop la méchanceté des
+intrigants pour me condamner sans vouloir m'entendre. Il y a même des
+peureux qui en font aussi; mais il faut espérer que le jour arrivera où
+l'on verra les gens qui sont <span class="pagenum"><a id="page465" name="page465"></a>(p. 465)</span> véritablement dévoués. Il m'a
+donc dit qu'il était inutile de me mêler de ses affaires; j'en suis
+désolé, car j'aime à croire qu'elles auraient été arrangées selon ses
+désirs. Je me doute à peu près quelle est la personne qui, sur cet
+article, l'a fait changer; si dans le temps j'avais été moins discret,
+elle n'aurait pas été à même de me nuire chez votre excellent <i>patron</i>.
+Enfin, je ne lui en suis pas moins dévoué, vous pouvez l'en assurer de
+nouveau en lui présentant mes hommages respectueux. J'ose espérer qu'un
+jour viendra où il pourra me connaître et me juger.</p>
+
+<p>«Agréez, je vous prie, monsieur, etc.»</p>
+
+<p>Hyacinthe fit à ce billet cette réponse que je lui dictai:</p>
+
+<p>«Mon patron n'a rien du tout de particulier contre la personne qui m'a
+écrit; mais il veut vivre hors de tout, et ne veut accepter aucun
+service.»</p>
+
+<p>Bientôt après, la catastrophe arriva.</p>
+
+<p>Connaissez-vous la rue des Prouvaires<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a><a href="#footnote356" title="Lien vers la note 356"><span class="smaller">[356]</span></a>, rue étroite, <span class="pagenum"><a id="page466" name="page466"></a>(p. 466)</span> sale,
+populeuse, dans le voisinage de Saint-Eustache et des halles? C'est là
+que se donna le fameux souper de la troisième restauration. Les convives
+étaient armés de pistolets, de poignards et de clefs; on devait, après
+boire, s'introduire dans la galerie du Louvre, et, passant à minuit
+entre deux rangs de chefs-d'&oelig;uvre, aller frapper le monstre usurpant
+au milieu d'une fête. La conception était romantique; le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle
+était revenu, on pouvait se croire au temps des Borgia, des Médicis de
+Florence et des Médicis de Paris, aux hommes près.</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> février, à neuf heures du soir, j'allais me coucher, lorsqu'un
+homme zélé et l'individu aux lettres de change forcèrent ma porte, rue
+d'Enfer, <span class="pagenum"><a id="page467" name="page467"></a>(p. 467)</span> pour me dire que tout était prêt, que dans deux
+heures Louis-Philippe aurait disparu; ils venaient s'informer s'ils
+pouvaient me déclarer le chef principal du gouvernement provisoire, et
+si je consentais à prendre, avec un conseil de régence, les rênes du
+gouvernement provisoire au nom de Henri V. Ils avouaient que la chose
+était périlleuse, mais que je n'en recueillerais que plus de gloire, et
+que, comme je convenais à tous les partis, j'étais le seul homme de
+France en position de jouer un pareil rôle.</p>
+
+<p>C'était me serrer de près, deux heures pour me décider à ma couronne!
+deux heures pour aiguiser le grand sabre de mamelouck que j'avais acheté
+au Caire en 1806! Pourtant, je n'éprouvai aucun embarras et je leur dis:
+«Messieurs, vous savez que je n'ai jamais approuvé cette entreprise, qui
+me paraît folle. Si j'avais à m'en mêler, j'aurais partagé vos périls et
+n'aurais pas attendu votre victoire pour accepter le prix de vos
+dangers. Vous savez que j'aime sérieusement la liberté, et il m'est
+évident, par les meneurs de toute cette affaire, qu'ils ne veulent point
+de liberté, qu'ils commenceraient, demeurés maîtres du champ de
+bataille, par établir le règne de l'arbitraire. Ils n'auraient personne,
+ils ne m'auraient pas surtout pour les soutenir dans ces projets; leur
+succès amènerait une complète anarchie, et l'étranger, profitant de nos
+discordes, viendrait démembrer la France. Je ne puis donc entrer dans
+tout cela. J'admire votre dévouement, mais le mien n'est pas de la même
+nature. Je vais me coucher; «je vous conseille d'en faire autant, et
+j'ai bien peur d'apprendre demain matin le malheur de vos amis.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page468" name="page468"></a>(p. 468)</span> Le souper eut lieu; l'hôte du logis, qui ne l'avait préparé
+qu'avec l'autorisation de la police, savait à quoi s'en tenir. Les
+mouchards, à table, trinquaient le plus haut à la santé de Henri V; les
+sergents de ville arrivèrent, empoignèrent les convives et renversèrent
+encore une fois la coupe de la royauté légitime. Le Renaud des
+aventuriers royalistes était un savetier de la rue de Seine<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a><a href="#footnote357" title="Lien vers la note 357"><span class="smaller">[357]</span></a>, décoré
+de Juillet, qui s'était battu vaillamment dans les trois journées, et
+qui blessa grièvement, pour Henri V, un agent de police de
+Louis-Philippe, comme il avait tué des soldats de la garde, pour chasser
+le même Henri V et les deux vieux rois.</p>
+
+<p>J'avais reçu, pendant cette affaire, un billet de madame la duchesse de
+Berry qui me nommait <i>membre d'un gouvernement secret</i>, qu'elle
+établissait en qualité de régente de France. Je profitai de cette
+occasion pour écrire à la princesse la lettre suivante<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a><a href="#footnote358" title="Lien vers la note 358"><span class="smaller">[358]</span></a>:</p>
+
+<p class="p2">«Madame,</p>
+
+<p>«C'est avec la plus profonde reconnaissance que j'ai reçu le témoignage
+de confiance et d'estime dont vous avez bien voulu m'honorer; il impose
+à ma fidélité le devoir de redoubler de zèle, en mettant <span class="pagenum"><a id="page469" name="page469"></a>(p. 469)</span>
+toujours sous les yeux de Votre Altesse Royale ce qui me paraîtra la
+vérité.</p>
+
+<p>«Je parlerai d'abord des prétendues conspirations dont le bruit sera
+peut-être parvenu jusqu'à Votre Altesse Royale. On affirme qu'elles ont
+été fabriquées ou provoquées par la police. Laissant de côté le fait, et
+sans insister sur ce que les conspirations (vraies ou fausses) ont en
+elles-mêmes de répréhensible, je me contenterai de remarquer que notre
+caractère national est à la fois trop léger et trop franc pour réussir à
+de pareilles besognes. Aussi, depuis quarante années, ces sortes
+d'entreprises coupables ont-elles constamment échoué. Rien de plus
+ordinaire que d'entendre un Français se vanter publiquement d'être d'un
+complot; il en raconte tout le détail, sans oublier le jour, le lieu et
+l'heure, à quelque espion qu'il prend pour un confrère; il dit tout
+haut, ou plutôt il crie aux passants: «Nous avons quarante mille hommes
+bien comptés, nous avons soixante mille cartouches, telle rue, numéro
+tant, dans la maison qui fait le coin.» Et puis ce Catilina va danser et
+rire.</p>
+
+<p>«Les sociétés secrètes ont seules une longue portée, parce qu'elles
+procèdent par révolutions et non par conspirations; elles visent à
+changer les doctrines, les idées et les m&oelig;urs, avant de changer les
+hommes et les choses; leurs progrès sont lents, mais les résultats
+certains. La publicité de la pensée détruira l'influence des sociétés
+secrètes; c'est l'opinion publique qui maintenant opérera en France ce
+que les congrégations occultes accomplissent chez les peuples non encore
+émancipés.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page470" name="page470"></a>(p. 470)</span> «Les départements de l'Ouest et du Midi, qu'on a l'air de
+vouloir pousser à bout par l'arbitraire et la violence, conservent cet
+esprit de fidélité qui distingua les antiques m&oelig;urs; mais cette
+moitié de la France ne conspirera jamais, dans le sens étroit de ce mot:
+c'est une espèce de camp au repos sous les armes. Admirable comme
+réserve de la légitimité, elle serait insuffisante comme avant-garde et
+ne prendrait jamais avec succès l'offensive. La civilisation a fait trop
+de progrès pour qu'il éclate une de ces guerres intestines à grands
+résultats, ressource et fléau des siècles à la fois plus chrétiens et
+moins éclairés.</p>
+
+<p>«Ce qui existe en France n'est point une monarchie, c'est une
+république; à la vérité, du plus mauvais aloi. Cette république est
+plastronnée d'une royauté qui reçoit les coups et les empêche de porter
+sur le gouvernement même.</p>
+
+<p>«De plus, si la légitimité est une force considérable, l'élection est
+aussi un pouvoir prépondérant, même lorsqu'elle n'est que fictive,
+surtout en ce pays où l'on ne vit que de vanité: la passion française,
+l'égalité, est flattée par l'élection.</p>
+
+<p>«Le gouvernement de Louis-Philippe se livre à un double excès
+d'arbitraire et d'obséquiosité auquel le gouvernement de Charles X
+n'avait jamais songé. On supporte cet excès, pourquoi? Parce que le
+peuple supporte plus facilement la tyrannie d'un gouvernement qu'il a
+créé que la rigueur légale des institutions qui ne sont pas son ouvrage.</p>
+
+<p>«Quarante années de tempêtes ont brisé les plus fortes âmes: l'apathie
+est grande, l'égoïsme presque <span class="pagenum"><a id="page471" name="page471"></a>(p. 471)</span> général; on se ratatine pour se
+soustraire au danger, garder ce qu'on a, vivoter en paix. Après une
+révolution, il reste aussi des hommes gangrenés qui communiquent à tout
+leur souillure, comme après une bataille il reste des cadavres qui
+corrompent l'air. Si, par un souhait, Henri V pouvait être transporté
+aux Tuileries sans dérangement, sans secousse, sans compromettre le plus
+léger intérêt, nous serions bien près d'une restauration; mais, pour
+l'avoir, s'il faut seulement ne pas dormir une nuit, les chances
+diminuent.</p>
+
+<p>«Les résultats des journées de Juillet n'ont tourné ni au profit du
+peuple, ni à l'honneur de l'armée, ni à l'avantage des lettres, des
+arts, du commerce et de l'industrie. L'État est devenu la proie des
+ministériels de profession et de cette classe qui voit la patrie dans
+son pot-au-feu, les affaires publiques dans son ménage: il est
+difficile, madame, que vous connaissiez de loin ce qu'on appelle ici le
+<i>juste-milieu</i>; que Son Altesse Royale se figure une absence complète
+d'élévation d'âme, de noblesse de c&oelig;ur, de dignité de caractère;
+qu'elle se représente des gens gonflés de leur importance, ensorcelés de
+leurs emplois, affolés de leur argent, décidés à se faire tuer pour
+leurs pensions: rien ne les en détachera; c'est à la vie et à la mort;
+ils y sont mariés comme les Gaulois à leurs épées, les chevaliers à
+l'oriflamme, les huguenots au panache blanc de Henri IV, les soldats de
+Napoléon au drapeau tricolore; ils ne mourront qu'épuisés de serments à
+tous les régimes, après en avoir versé la dernière goutte sur leur
+dernière place. Ces eunuques de la quasi-légitimité dogmatisent
+<span class="pagenum"><a id="page472" name="page472"></a>(p. 472)</span> l'indépendance en faisant assommer les citoyens dans les rues
+et en entassant les écrivains dans les geôles; ils entonnent des chants
+de triomphe en évacuant la Belgique sur l'injonction d'un ministre
+anglais, et bientôt Ancône sur l'ordre d'un caporal autrichien. Entre
+les huis de Sainte-Pélagie et les portes des cabinets de l'Europe, ils
+se prélassent, tout guindés de liberté et tout crottés de gloire.</p>
+
+<p>«Ce que j'ai dit concernant les dispositions de la France ne doit pas
+décourager Votre Altesse Royale; mais je voudrais que l'on connût mieux
+la route qui conduit au trône de Henri V.</p>
+
+<p>«Vous savez ma manière de penser relativement à l'éducation de mon jeune
+roi: mes sentiments se trouvent exprimés à la fin de la brochure que
+j'ai déposée aux pieds de Votre Altesse Royale: je ne pourrais que me
+répéter. Que Henri V soit élevé pour son siècle, avec et par les hommes
+de son siècle; ces deux mots résument tout mon système. Qu'il soit élevé
+surtout pour n'être pas roi. Il peut régner demain, il peut ne régner
+que dans dix ans, il peut ne régner jamais: car si la légitimité a les
+diverses chances de retour que je vais à l'instant déduire, néanmoins
+l'édifice actuel pourrait crouler sans qu'elle sortit de ses ruines.
+Vous avez l'âme assez ferme, madame, pour supposer, sans vous laisser
+abattre, un jugement de Dieu qui replongerait votre illustre race dans
+les sources populaires; de même que vous avez le c&oelig;ur assez grand
+pour nourrir de justes espérances sans vous en laisser enivrer. Je dois
+maintenant vous présenter cette autre partie du tableau.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page473" name="page473"></a>(p. 473)</span> «Votre Altesse Royale peut tout défier, tout braver avec son
+âge; il lui reste plus d'années à parcourir qu'il ne s'en est écoulé
+depuis le commencement de la Révolution. Or, que n'ont point vu ces
+dernières années? Quand la République, l'Empire, la légitimité ont
+passé, l'amphibie du juste-milieu ne passerait point! Quoi! ce serait
+pour arriver à la misère d'hommes et de choses de ce moment que nous
+aurions traversé et dépensé tant de crimes, de malheur, de talent, de
+liberté, de gloire! Quoi! l'Europe bouleversée, les trônes croulant les
+uns sur les autres, les générations précipitées à la fosse le glaive
+dans le sein, le monde en travail pendant un demi-siècle, tout cela pour
+enfanter la quasi-légitimité! On concevrait une grande République
+émergeant de ce cataclysme social; du moins serait-elle habile à hériter
+des conquêtes de la Révolution, à savoir, la liberté politique, la
+liberté et la publicité de la pensée, le nivellement des rangs,
+l'admission à tous les emplois, l'égalité de tous devant la loi,
+l'élection et la souveraineté populaire. Mais comment supposer qu'un
+troupeau de sordides médiocrités, sauvées du naufrage, puissent employer
+ces principes? À quelle proportion ne les ont-elles pas déjà réduits!
+elles les détestent et ne soupirent qu'après les lois d'exception; elles
+voudraient prendre toutes ces libertés sous la couronne qu'elles ont
+forgée, comme sous une trappe; puis on niaiserait béatement avec des
+canaux, des chemins de fer, des tripotages d'arts, des arrangements de
+lettres; monde de machines, de bavardage et de suffisance surnommé
+<i>société modèle</i>. Malheur à toute supériorité, <span class="pagenum"><a id="page474" name="page474"></a>(p. 474)</span> à tout homme de
+génie ambitieux de préférence, de gloire et de plaisir, de sacrifice et
+de renommée, aspirant au triomphe de la tribune, de la lyre ou des
+armes, qui s'élèverait un jour dans cet univers d'ennui!</p>
+
+<p>«Il n'y a qu'une chance, madame, pour que la quasi-légitimité continuât
+de végéter: ce serait que l'état actuel de la société fût l'état naturel
+de cette société même à l'époque où nous sommes. Si le peuple vieilli se
+trouvait en rapport avec son gouvernement décrépit; si, entre le
+gouvernant et le gouverné, il y avait harmonie d'infirmité et de
+faiblesse, alors, madame, tout serait fini pour Votre Altesse Royale,
+comme pour le reste des Français. Mais, si nous ne sommes pas arrivés à
+l'âge du radotage national, et si la République immédiate est
+impossible, c'est la légitimité qui semble appelée à renaître. Vivez
+votre jeunesse, madame, et vous aurez les royaux haillons de cette
+pauvresse appelée monarchie de Juillet. Dites à vos ennemis ce que votre
+aïeule, la reine Blanche, disait aux siens pendant la minorité de saint
+Louis: «Point ne me chaut d'attendre.» Les belles heures de la vie vous
+ont été données en compensation de vos malheurs, et l'avenir vous rendra
+autant de félicités que le présent vous aura dérobé de jours.</p>
+
+<p>«La première raison qui milite en votre faveur, madame, est la justice
+de votre cause et l'innocence de votre fils. Toutes les éventualités ne
+sont pas contre le bon droit.»</p>
+
+<p>Après avoir détaillé les raisons d'espérance que je <span class="pagenum"><a id="page475" name="page475"></a>(p. 475)</span> ne
+nourrissais guère, mais que je cherchais à grossir pour consoler la
+princesse, je continue:</p>
+
+<p>«Voilà, madame, l'état précaire de la quasi-légitimité à l'intérieur; à
+l'extérieur, sa position n'est pas plus assurée. Si le gouvernement de
+Louis-Philippe avait senti que la révolution de Juillet biffait les
+transactions antécédentes, qu'une autre constitution nationale amenait
+un autre droit politique et changeait les intérêts sociaux; s'il avait
+eu, au début de sa carrière, jugement et courage, il aurait pu, sans
+brûler une seule amorce, doter la France de la frontière qui lui a été
+enlevée, tant était vif l'assentiment des peuples, tant était grande la
+stupéfaction des rois. La quasi-légitimité aurait payé sa couronne
+argent comptant avec un accroissement de territoire et se serait
+retranchée derrière ce boulevard. Au lieu de profiter de son élément
+républicain pour marcher vite, elle a eu peur de son principe; elle
+s'est traînée sur le ventre; elle a abandonné les nations soulevées pour
+elle et par elle; elle les a rendues adverses, de clientes qu'elles
+étaient; elle a éteint l'enthousiasme guerrier, elle a changé en un
+pusillanime souhait de paix un désir éclairé de rétablir l'équilibre des
+forces entre nous et les États voisins, de réclamer au moins auprès de
+ces États, démesurément agrandis, les lambeaux détachés de notre vieille
+patrie. Par faillance de c&oelig;ur et défaut de génie, Louis-Philippe a
+reconnu des traités qui ne sont point de la nature de la révolution,
+traités avec lesquels elle ne peut vivre et que les étrangers ont
+eux-mêmes violés.</p>
+
+<p>«Le juste-milieu a laissé aux cabinets étrangers le <span class="pagenum"><a id="page476" name="page476"></a>(p. 476)</span> temps de
+se reconnaître et de former leurs armées. Et comme l'existence d'une
+monarchie démocratique est incompatible avec l'existence des monarchies
+continentales, les hostilités, malgré les protocoles, les embarras de
+finances, les peurs mutuelles, les armistices prolongés, les gracieuses
+dépêches, les démonstrations d'amitié, les hostilités, dis-je,
+pourraient sortir de cette incompatibilité. Si notre royauté bourgeoise
+est résignée aux insultes, si les hommes rêvent la paix, les choses
+pourront imposer la guerre.</p>
+
+<p>«Mais que la guerre brise ou ne brise pas la quasi-légitimité, je sais
+que vous ne mettrez jamais, madame, votre espérance dans l'étranger;
+vous aimeriez mieux que Henri V ne régnât jamais que de le voir arriver
+sous le patronage d'une coalition européenne: c'est de vous-même, c'est
+de votre fils que vous tirez votre espérance. De quelque manière qu'on
+raisonne sur les ordonnances, elles ne pouvaient jamais atteindre Henri
+V; innocent de tout, il a pour lui l'élection des siècles et ses
+infortunes natales. Si le malheur nous touche dans la solitude d'une
+tombe, il nous attendrit encore davantage quand il veille auprès d'un
+berceau: car alors il n'est plus le souvenir d'une chose passée, d'une
+créature misérable, mais qui a cessé de souffrir; il est une pénible
+réalité; il attriste un âge qui ne devait connaître que la joie; il
+menace toute une vie qui ne lui a rien fait et n'a pas mérité ses
+rigueurs.</p>
+
+<p>«Pour vous, madame, il y a dans vos adversités une autorité puissante.
+Vous, baignée du sang de <span class="pagenum"><a id="page477" name="page477"></a>(p. 477)</span> votre mari, avez porté dans votre
+sein le fils que la politique appela l'<i>enfant de l'Europe</i> et la
+religion l'<i>enfant du miracle</i>. Quelle influence n'exercez-vous pas sur
+l'opinion, quand on vous voit garder seule, à l'orphelin exilé, la
+pesante couronne que Charles X secoua de sa tête blanchie, et au poids
+de laquelle se sont dérobés deux autres fronts assez chargés de douleur
+pour qu'il leur fût permis de rejeter ce nouveau fardeau! Votre image se
+présente à notre souvenir avec ces grâces de femme qui, assises sur le
+trône, semblent occuper leur place naturelle. Le peuple ne nourrit
+contre vous aucun préjugé; il plaint vos peines, il admire votre
+courage; il garde la mémoire de vos jours de deuil; il vous sait gré de
+vous être mêlée plus tard à ses plaisirs, d'avoir partagé ses goûts et
+ses fêtes; il trouve un charme à la vivacité de cette Française
+étrangère, venue d'un pays cher à notre gloire par les journées de
+Fornoue, de Marignan, d'Arcole et de Marengo. Les Muses regrettent leur
+protectrice née sous ce beau ciel de l'Italie, qui lui inspira l'amour
+des arts, et qui fit d'une fille de Henri IV une fille de François I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>«La France, depuis la Révolution, a souvent changé de conducteurs, et
+n'a point encore vu une femme au timon de l'État. Dieu veut peut-être
+que les rênes de ce peuple indomptable, échappées aux mains dévorantes
+de la Convention, rompues dans les mains victorieuses de Bonaparte,
+inutilement saisies par Louis XVIII et Charles X, soient renouées par
+une jeune princesse; elle saurait les rendre à la fois moins fragiles et
+plus légères.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page478" name="page478"></a>(p. 478)</span> Rappelant enfin à Madame qu'elle a bien voulu songer à moi pour
+faire partie du gouvernement secret, je termine ainsi ma lettre:</p>
+
+<p>«À Lisbonne s'élève un magnifique monument sur lequel on lit cette
+épitaphe: <i>Ci-gît Basco Fuguera contre sa volonté.</i> Mon mausolée sera
+modeste, et je n'y reposerai pas malgré moi.</p>
+
+<p>«Vous connaissez, madame, l'ordre d'idées dans lequel j'aperçois la
+possibilité d'une restauration; les autres combinaisons seraient
+au-dessus de la portée de mon esprit; je confesserais mon insuffisance.
+C'est <i>ostensiblement</i>, et en me proclamant l'homme de votre aveu, de
+votre confiance, que je trouverais quelque force; mais, ministre
+plénipotentiaire de nuit, chargé d'affaires accrédité auprès des
+ténèbres, c'est à quoi je ne me sentirais aucune aptitude. Si Votre
+Altesse Royale me nommait patemment son ambassadeur auprès du peuple de
+la <i>nouvelle France</i>, j'inscrirais en grosses lettres sur ma porte:
+<i>Légation de l'ancienne France.</i> Il en arriverait ce qu'il plairait à
+Dieu; mais je n'entendrais rien aux dévouements secrets; je ne sais me
+rendre coupable de fidélité que par le flagrant délit.</p>
+
+<a id="img005" name="img005"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img005.jpg" width="300" height="359" alt="" title="">
+<p>Madame la Duchesse de St. Leu.</p></div>
+
+<p>«Madame, sans refuser à Votre Altesse Royale les services qu'elle aura
+le droit de me commander, je la supplie d'agréer le projet que j'ai
+formé d'achever mes jours dans la retraite. Mes idées ne peuvent
+convenir aux personnes qui ont la confiance des nobles exilés
+d'Holy-Rood: le malheur passé, l'antipathie naturelle contre mes
+principes et ma personne renaîtrait avec la prospérité. J'ai vu
+repousser <span class="pagenum"><a id="page479" name="page479"></a>(p. 479)</span> les plans que j'avais présentés pour la grandeur
+de ma patrie, pour donner à la France des frontières dans lesquelles
+elle pût exister à l'abri des invasions, pour la soustraire à la honte
+des traités de Vienne et de Paris. Je me suis entendu traiter de renégat
+quand je défendais la religion, de révolutionnaire, quand je m'efforçais
+de fonder le trône sur la base des libertés publiques. Je retrouverais
+les mêmes obstacles augmentés de la haine que les fidèles de cour, de
+ville et de province, auraient conçue de la leçon que leur infligea ma
+conduite au jour de l'épreuve. J'ai trop peu d'ambition, trop besoin de
+repos pour faire de mon attachement un fardeau à la couronne, et lui
+imposer ma présence importune. J'ai rempli mes devoirs sans penser un
+seul moment qu'ils me donnassent droit à la faveur d'une famille
+auguste: heureux qu'elle m'ait permis d'embrasser ses adversités! Je ne
+vois rien au-dessus de cet honneur; elle ne trouvera pas de serviteur
+plus zélé que moi; elle en trouvera de plus jeunes et de plus habiles.
+Je ne me crois pas un homme nécessaire, et je pense qu'il n'y a plus
+d'hommes nécessaires aujourd'hui: inutile au présent, je vais aller dans
+la solitude m'occuper du passé. J'espère, madame, vivre encore assez
+pour ajouter à l'histoire de la Restauration la page glorieuse que
+promettent à la France vos futures destinées.</p>
+
+<p>«Je suis avec le plus profond respect, madame, de Votre Altesse Royale
+le très-humble et très-obéissant serviteur,</p>
+
+<p class="right smcap">«Chateaubriand.»</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page480" name="page480"></a>(p. 480)</span> La lettre fut obligée d'attendre un courrier sûr; le temps
+marcha et j'ajoutai à ma dépêche ce post-scriptum:</p>
+
+<p class="right">«Paris, 12 avril 1832.</p>
+
+<p>«Madame,</p>
+
+<p>«Tout vieillit vite en France; chaque jour ouvre de nouvelles chances à
+la politique et commence une série d'événements. Nous en sommes
+maintenant à la maladie de M. Périer et au fléau de Dieu. J'ai envoyé à
+M. le préfet de la Seine la somme de 12,000 fr. que la fille proscrite
+de saint Louis et de Henri IV a destinée au soulagement des infortunés:
+quel digne usage de sa noble indigence! Je m'efforcerai, madame, d'être
+le fidèle interprète de vos sentiments. Je n'ai reçu de ma vie une
+mission dont je me sentisse plus honoré.</p>
+
+<p>«Je suis avec le plus profond respect, etc.»</p>
+
+<p class="p2">Avant de parler de l'affaire des 12,000 fr. pour les <i>cholériques</i>,
+mentionnés dans ce post-scriptum, il faut parlée du choléra. Dans mon
+voyage en Orient je n'avais point rencontré la peste, elle est venue me
+trouver à domicile; la fortune après laquelle j'avais couru m'attendait
+assise à ma porte.</p>
+
+<p class="p2">À l'époque de la peste d'Athènes, l'an 431 avant notre ère, vingt-deux
+grandes pestes avaient déjà ravagé le monde. Les Athéniens se figurèrent
+qu'on avait empoisonné leurs puits; imagination populaire renouvelée
+dans toutes les contagions. Thucydide nous a laissé du fléau de
+l'Attique une description copiée chez les anciens par Lucrèce, Virgile,
+Ovide, <span class="pagenum"><a id="page481" name="page481"></a>(p. 481)</span> Lucain, chez les modernes par Boccace et Manzoni. Il
+est remarquable qu'à propos de la peste d'Athènes, Thucydide ne dit pas
+un mot d'Hippocrate, de même qu'il ne nomme pas Socrate à propos
+d'Alcibiade. Cette peste donc attaquait d'abord la tête, descendait dans
+l'estomac, de là dans les entrailles, enfin dans les jambes; si elle
+sortait par les pieds après avoir traversé tout le corps, comme un long
+serpent, on guérissait. Hippocrate l'appela le mal divin, et Thucydide
+le <i>feu sacré</i>; ils la regardèrent tous deux comme le feu de la colère
+céleste.</p>
+
+<p>Une des plus épouvantables pestes fut celle de Constantinople au <span class="smcap">V</span><sup>e</sup>
+siècle, sous le règne de Justinien: le christianisme avait déjà modifié
+l'imagination des peuples et donné un nouveau caractère à une calamité,
+de même qu'il avait changé la poésie; les malades croyaient voir errer
+autour d'eux des spectres et entendre des voix menaçantes.</p>
+
+<p>La peste noire du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, connue sous le nom de la <i>mort noire</i>,
+prit naissance à la Chine: on s'imaginait qu'elle courait sous la forme
+d'une vapeur de feu en répandant une odeur infecte. Elle emporta les
+quatre cinquièmes des habitants de l'Europe.</p>
+
+<p>En 1575 descendit sur Milan la contagion qui rendit immortelle la
+charité de saint Charles Borromée. Cinquante-quatre ans plus tard, en
+1629, cette malheureuse ville fut encore exposée aux calamités dont
+Manzoni<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a><a href="#footnote359" title="Lien vers la note 359"><span class="smaller">[359]</span></a> a fait une peinture bien supérieure au célèbre tableau de
+Boccace.</p>
+
+<p>En 1600 le fléau se renouvela en Europe, et dans ces deux pestes de 1629
+et 1660 se reproduisirent les <span class="pagenum"><a id="page482" name="page482"></a>(p. 482)</span> mêmes symptômes de délire de la
+peste de Constantinople.</p>
+
+<p>«Marseille, dit M. Lemontey, sortait en 1720 du sein des fêtes qui
+avaient signalé le passage de mademoiselle de Valois, mariée au duc de
+Modène. À côté de ces galères encore décorées de guirlandes et chargées
+de musiciens, flottaient quelques vaisseaux apportant des ports de la
+Syrie la plus terrible calamité<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a><a href="#footnote360" title="Lien vers la note 360"><span class="smaller">[360]</span></a>.»</p>
+
+<p>Le navire fatal dont parle M. Lemontey, ayant exhibé une patente nette,
+fut admis un moment à la pratique. Ce moment suffit pour empoisonner
+l'air; un orage accrut le mal et la peste se répandit à coups de
+tonnerre.</p>
+
+<p>Les portes de la ville et les fenêtres des maisons furent fermées. Au
+milieu du silence général, on entendait quelquefois une fenêtre s'ouvrir
+et un cadavre tomber; les murs ruisselaient de son sang gangrené, et des
+chiens sans maître l'attendaient en bas pour le dévorer. Dans un
+quartier, dont tous les habitants avaient péri, on les avait murés à
+domicile, comme pour empêcher la mort de sortir. De ces avenues de
+grands tombeaux de famille, on passait à des carrefours dont les pavés
+étaient couverts de malades et de mourants étendus sur des matelas et
+abandonnés sans secours. Des carcasses gisaient à demi pourries avec de
+vieilles hardes mêlées de boue; d'autres corps restaient debout appuyés
+contre les murailles, dans l'attitude où ils étaient expirés.</p>
+
+<p>Tout avait fui, même les médecins; l'évêque, M. de <span class="pagenum"><a id="page483" name="page483"></a>(p. 483)</span> Belsunce,
+écrivait: «On devrait abolir les médecins, ou du moins nous en donner de
+plus habiles ou de moins peureux. J'ai eu bien de la peine à faire tirer
+cent cinquante cadavres à demi pourris qui étaient autour de ma maison.»</p>
+
+<p>Un jour, des galériens hésitaient à remplir leurs fonctions funèbres:
+l'apôtre monte sur l'un des tombereaux, s'assied sur un tas de cadavres
+et ordonne aux forçats de marcher: la mort et la vertu s'en allaient au
+cimetière, conduites par le crime et le vice épouvantés et admirant. Sur
+l'esplanade de la Tourette, au bord de la mer, on avait, pendant trois
+semaines, porté des corps, lesquels, exposés au soleil et fondus par ses
+rayons, ne présentaient plus qu'un lac empesté. Sur cette surface de
+chairs liquéfiées, les vers seuls imprimaient quelque mouvement à des
+formes pressées, indéfinies, qui pouvaient avoir des effigies humaines.</p>
+
+<p>Quand la contagion commença de se ralentir, M. de Belsunce, à la tête de
+son clergé, se transporta à l'église des <i>Accoules</i>: monté sur une
+esplanade d'où l'on découvrait Marseille, les campagnes, les ports et la
+mer, il donna la bénédiction, comme le pape, à Rome, bénit la ville et
+le monde: quelle main plus courageuse et plus pure pouvait faire
+descendre sur tant de malheurs les bénédictions du ciel?</p>
+
+<p>C'est ainsi que la peste dévasta Marseille, et cinq ans après ces
+calamités, on plaça sur la façade de l'hôtel de ville l'inscription
+suivante, comme ces épitaphes pompeuses qu'on lit sur un sépulcre:</p>
+
+<p><i>Massilia Phocensium filia, Romæ soror, Carthaginis terror, Athenarum
+æmula.</i></p>
+
+<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page484" name="page484"></a>(p. 484)</span> «Paris, rue d'Enfer, mai 1832.</p>
+
+<p>Le choléra, sorti du Delta du Gange en 1817, s'est propagé dans un
+espace de deux mille deux cents lieues, du nord au sud, et de trois
+mille cinq cents de l'orient à l'occident; il a désolé quatorze cents
+villes, moissonné quarante millions d'individus. On a une carte de la
+marche de ce conquérant. Il a mis quinze années à venir de l'Inde à
+Paris: c'est aller aussi vite que Bonaparte: celui-ci employa à peu près
+le même nombre d'années à passer de Cadix à Moscou, et il n'a fait périr
+que deux ou trois millions d'hommes.</p>
+
+<a id="img006" name="img006"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img006.jpg" width="300" height="431" alt="" title="">
+<p>Visite à Arenenberg.</p></div>
+
+<p>Qu'est-ce que le choléra? Est-ce un vent mortel? Sont-ce des insectes
+que nous avalons et qui nous dévorent? Qu'est-ce que cette grande mort
+noire armée de sa faux, qui, traversant les montagnes et les mers, est
+venue, comme une de ces terribles pagodes adorées aux bords du Gange,
+nous écraser aux rives de la Seine sous les roues de son char? Si ce
+fléau fût tombé au milieu de nous dans un siècle religieux, qu'il se fût
+élargi dans la poésie des m&oelig;urs et des croyances populaires, il eût
+laissé un tableau frappant. Figurez-vous un drap mortuaire flottant en
+guise de drapeau au haut des tours de Notre-Dame, le canon faisant
+entendre par intervalles des coups solitaires pour avertir l'imprudent
+voyageur de s'éloigner; un cordon de troupes cernant la ville et ne
+laissant entrer ni sortir personne, les églises remplies d'une foule
+gémissante, les prêtres psalmodiant jour et nuit les prières d'une
+agonie perpétuelle, le viatique porté de maison en maison avec des
+cierges et des sonnettes, les cloches ne cessant de faire entendre le
+glas funèbre, <span class="pagenum"><a id="page485" name="page485"></a>(p. 485)</span> les moines, un crucifix à la main, appelant
+dans les carrefours le peuple à la pénitence, prêchant la colère et le
+jugement de Dieu, manifestés sur les cadavres déjà noircis par le feu de
+l'enfer.</p>
+
+<p>Puis les boutiques fermées, le pontife entouré de son clergé, allant,
+avec chaque curé à la tête de sa paroisse, prendre la châsse de sainte
+Geneviève; les saintes reliques promenées autour de la ville, précédées
+de la longue procession des divers ordres religieux, confréries, corps
+de métiers, congrégations de pénitents, théories de femmes voilées,
+écoliers de l'Université, desservants des hospices, soldats sans armes
+ou les piques renversées; le <i>Miserere</i> chanté par les prêtres se mêlant
+aux cantiques des jeunes filles et des enfants; tous, à certains
+signaux, se prosternant en silence et se relevant pour faire entendre de
+nouvelles plaintes.</p>
+
+<p>Rien de tout cela: le choléra nous est arrivé dans un siècle de
+philanthropie, d'incrédulité, de journaux, d'administration
+matérielle<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a><a href="#footnote361" title="Lien vers la note 361"><span class="smaller">[361]</span></a>. Ce fléau sans imagination <span class="pagenum"><a id="page486" name="page486"></a>(p. 486)</span> n'a rencontré ni
+vieux cloîtres, ni religieux, ni caveaux, ni tombes gothiques; comme la
+terreur en 1793, il s'est promené d'un air moqueur, à la clarté du jour,
+dans un monde tout neuf, accompagné de son bulletin, qui racontait les
+remèdes qu'on avait employés contre lui, le nombre des victimes qu'il
+avait faites, où il en était, l'espoir qu'on avait de le voir encore
+finir, les précautions qu'on devait prendre pour se mettre à l'abri, ce
+qu'il fallait manger, comment il était bon de se vêtir. Et chacun
+continuait de vaquer à ses affaires, et les salles de spectacle étaient
+pleines. J'ai vu des ivrognes à la barrière, assis devant la porte du
+cabaret, buvant sur une petite table de bois et disant en élevant leur
+verre: «À ta santé, <i>Morbus</i>!» Morbus, par reconnaissance, accourait, et
+ils tombaient morts sous la table. Les enfants jouaient au <i>choléra</i>,
+qu'ils appelaient le <i>Nicolas Morbus</i> et le <i>scélérat Morbus</i>. Le
+choléra avait pourtant sa terreur: un brillant soleil, l'indifférence de
+la foule, le train ordinaire de la vie, qui se continuait partout,
+donnaient à ces jours de peste un caractère nouveau et une autre sorte
+d'épouvante. On sentait un malaise dans tous les membres; un vent du
+nord, sec et froid, vous desséchait; l'air avait une certaine saveur
+métallique qui prenait à la gorge. Dans la rue du Cherche-Midi, des
+fourgons du dépôt d'artillerie faisaient le service des cadavres. Dans
+la rue de Sèvres, complètement dévastée, surtout d'un côté, les
+corbillards <span class="pagenum"><a id="page487" name="page487"></a>(p. 487)</span> allaient et venaient de porte en porte; ils ne
+pouvaient suffire aux demandes, on leur criait par les fenêtres:
+«Corbillard, ici!» Le cocher répondait qu'il était chargé et ne pouvait
+servir tout le monde. Un de mes amis, M. Pouqueville, venant dîner chez
+moi le jour de Pâques, arrivé au boulevard du Mont-Parnasse, fut arrêté
+par une succession de bières presque toutes portées à bras. Il aperçut,
+dans cette procession, le cercueil d'une jeune fille sur lequel était
+déposée une couronne de roses blanches. Une odeur de chlore formait une
+atmosphère empestée à la suite de cette ambulance fleurie.</p>
+
+<p>Sur la place de la Bourse, où se réunissaient des cortèges d'ouvriers en
+chantant <i>la Parisienne</i>, on vit souvent jusqu'à onze heures du soir
+défiler des enterrements vers le cimetière Montmartre à la lueur de
+torches de goudron. Le Pont-Neuf était encombré de brancards chargés de
+malades pour les hôpitaux ou de morts expirés dans le trajet. Le péage
+cessa quelques jours sur le pont des Arts. Les échoppes disparurent et
+comme le vent de nord-est soufflait, tous les étalagistes et toutes les
+boutiques des quais fermèrent. On rencontrait des voitures enveloppées
+d'une banne et précédées d'un <i>corbeau</i>, ayant en tête un officier de
+l'état civil, vêtu d'un habit de deuil, tenant une liste en main. Ces
+tabellions manquèrent; on fut obligé d'en appeler de Saint-Germain, de
+La Villette, de Saint-Cloud. Ailleurs, les corbillards étaient encombrés
+de cinq ou six cercueils retenus par des cordes. Des omnibus et des
+fiacres servaient au même usage; il n'était pas rare de voir un
+cabriolet orné d'un mort couché sur sa devantière. Quelques décédés
+étaient <span class="pagenum"><a id="page488" name="page488"></a>(p. 488)</span> présentés aux églises; un prêtre jetait de l'eau
+bénite sur ces fidèles de l'éternité réunis.</p>
+
+<p>À Athènes, le peuple crut que les puits voisins du Pirée avaient été
+empoisonnés; à Paris, on accusa les marchands d'empoisonner le vin, les
+liqueurs, les dragées et les comestibles. Plusieurs individus furent
+déchirés, traînés dans le ruisseau, précipités dans la Seine. L'autorité
+a eu à se reprocher des avis maladroits ou coupables.</p>
+
+<p>Comment le fléau, étincelle électrique, passa-t-il de Londres à Paris?
+on ne le saurait expliquer. Cette mort fantasque s'attache souvent à un
+point du sol, à une maison, et laisse sans y toucher les alentours de ce
+point infesté; puis elle revient sur ses pas et reprend ce qu'elle avait
+oublié. Une nuit, je me sentis attaqué: je fus saisi d'un frisson avec
+des crampes dans les jambes; je ne voulus pas sonner, de peur d'effrayer
+madame de Chateaubriand. Je me levai; je chargeai mon lit de tout ce que
+je rencontrai dans ma chambre, et, me remettant sous mes couvertures,
+une sueur abondante me tira d'affaire. Mais je demeurai brisé, et ce fut
+dans cet état de malaise que je fus forcé d'écrire ma brochure sur les
+12,000 francs de madame la duchesse de Berry.</p>
+
+<p>Je n'aurais pas été trop fâché de m'en aller emporté sous le bras de ce
+fils aîné de Vischnou, dont le regard lointain tua Bonaparte sur son
+rocher, à l'entrée de la mer des Indes. Si tous les hommes, atteints
+d'une contagion générale, venaient à mourir, qu'arriverait-il? Rien: la
+terre, dépeuplée, continuerait sa route solitaire, sans avoir besoin
+d'autre astronome pour compter ses pas que celui qui les a mesurés de
+toute <span class="pagenum"><a id="page489" name="page489"></a>(p. 489)</span> éternité; elle ne présenterait aucun changement aux
+habitants des autres planètes; ils la verraient accomplir ses fonctions
+accoutumées; sur sa surface, nos petits travaux, nos villes, nos
+monuments seraient remplacés par des forêts rendues à la souveraineté
+des lions; aucun vide ne se manifesterait dans l'univers. Et cependant
+il y aurait de moins cette intelligence humaine qui sait les astres et
+s'élève jusqu'à la connaissance de leur auteur. Qu'êtes-vous donc, ô
+immensité des &oelig;uvres de Dieu, où le génie de l'homme, qui équivaut à
+la nature entière, s'il venait à disparaître, ne ferait pas plus faute
+que le moindre atome retranché de la création!</p>
+
+<p class="p2 right">«Paris, rue d'Enfer, mai 1832.</p>
+
+<p>Madame de Berry a son petit conseil à Paris, comme Charles X a le sien:
+on recueillait en son nom de chétives sommes pour secourir les plus
+pauvres royalistes. Je proposai de distribuer aux cholériques une somme
+de douze mille francs de la part de la mère de Henri V. On écrivit à
+Massa, et non seulement la princesse approuva la disposition des fonds,
+mais elle aurait voulu qu'on eût réparti une somme plus considérable:
+son approbation arriva le jour même où j'envoyai l'argent aux mairies.
+Ainsi, tout est rigoureusement vrai dans mes explications sur le don de
+l'exilée. Le 14 d'avril, j'envoyai au préfet de la Seine la somme
+entière pour être distribuée à la classe indigente de la population de
+Paris atteinte de la contagion. M. de Bondy ne se trouva point à l'Hôtel
+de Ville lorsque ma lettre lui fut portée. Le secrétaire général ouvrit
+ma missive, ne se crut pas autorisé à recevoir l'argent. <span class="pagenum"><a id="page490" name="page490"></a>(p. 490)</span> Trois
+jours s'écoulèrent; M. de Bondy me répondit enfin qu'il ne pouvait
+accepter les douze mille francs, parce que l'on verrait, sous une
+bienfaisance apparente, <i>une combinaison politique contre laquelle la
+population parisienne protesterait tout entière par son refus</i><a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a><a href="#footnote362" title="Lien vers la note 362"><span class="smaller">[362]</span></a>.
+Alors mon secrétaire passa aux douze mairies. Sur cinq maires présents,
+quatre acceptèrent le don de mille francs; un le refusa. Des sept maires
+absents, cinq gardèrent le silence; deux refusèrent<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a><a href="#footnote363" title="Lien vers la note 363"><span class="smaller">[363]</span></a>. Je <span class="pagenum"><a id="page491" name="page491"></a>(p. 491)</span>
+fus aussitôt assiégé d'une armée d'indigents: bureaux de bienfaisance et
+de charité, ouvriers de toutes les espèces, femmes et enfants. Polonais
+et Italiens exilés, littérateurs, artistes, militaires, tous écrivirent,
+tous réclamèrent une part de bienfait. Si j'avais eu un million, il eût
+été distribué en quelques heures. M. de Bondy avait tort de dire <i>que la
+population parisienne tout entière protesterait par son refus</i>; la
+population de Paris prendra toujours l'argent de tout le monde.
+L'effarade du gouvernement était à mourir de rire; on eût dit que ce
+perfide argent légitimiste allait soulever les cholériques, exciter dans
+les hôpitaux une insurrection d'agonisants pour marcher à l'assaut des
+Tuileries, cercueil battant, glas tintant, suaire déployé sous le
+commandement de la Mort. Ma correspondance avec les maires se prolongea
+par la complication du refus du préfet de Paris. Quelques-uns
+m'écrivirent pour me renvoyer mon argent ou pour me redemander leurs
+reçus des dons de madame la duchesse de Berry. Je les leur renvoyai
+loyalement et je délivrai cette quittance à la mairie du douzième
+arrondissement:</p>
+
+<p>«J'ai reçu de la mairie du douzième arrondissement la somme de mille
+francs qu'elle avait d'abord <span class="pagenum"><a id="page492" name="page492"></a>(p. 492)</span> acceptée et qu'elle m'a renvoyée
+par l'ordre de M. le préfet de la Seine.</p>
+
+<p class="right">«Paris, ce 22 avril 1832.»</p>
+
+<p class="p2">Le maire du neuvième arrondissement, M. Cronier, fut plus courageux, il
+garda les mille francs et fut destitué. Je lui écrivis ce billet:</p>
+
+<p class="p2 right">«29 avril 1832.</p>
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>«J'apprends avec une sensible peine la disgrâce dont le bienfait de
+madame la duchesse de Berry a été envers vous la cause ou le prétexte.
+Vous aurez, pour vous consoler, l'estime publique, le sentiment de votre
+indépendance et le bonheur de vous être sacrifié à la cause des
+malheureux.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur, etc., etc.»</p>
+
+<p class="p2">Le maire du quatrième arrondissement est tout un autre homme: M. Cadet
+de Gassicourt, poète-pharmacien, faisant des petits vers, écrivant dans
+son temps, du temps de la liberté et de l'Empire, une agréable
+déclaration classique contre ma prose romantique et contre celle de
+madame de Staël<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a><a href="#footnote364" title="Lien vers la note 364"><span class="smaller">[364]</span></a>, M. Cadet de Gassicourt est le héros qui a pris
+d'assaut la croix du portail Saint-Germain-l'Auxerrois, et qui, dans une
+<span class="pagenum"><a id="page493" name="page493"></a>(p. 493)</span> proclamation sur le choléra, a fait entendre que ces méchants
+carlistes pourraient bien être les empoisonneurs du vin dont le peuple
+avait déjà fait bonne justice<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a><a href="#footnote365" title="Lien vers la note 365"><span class="smaller">[365]</span></a>. L'illustre champion m'a donc écrit
+la lettre suivante:</p>
+
+<p class="p2 right">«Paris, le 18 avril 1832.</p>
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>«J'étais absent de la mairie quand la personne envoyée par vous s'y est
+présentée: cela vous expliquera le retard qu'a éprouvé ma réponse.</p>
+
+<p>«M. le préfet de la Seine, n'ayant point accepté l'argent que vous êtes
+chargé de lui offrir, me semble avoir tracé la conduite que doivent
+suivre les <span class="pagenum"><a id="page494" name="page494"></a>(p. 494)</span> membres du conseil municipal. J'imiterai d'autant
+plus l'exemple de M. le préfet, que je crois connaître et que je partage
+entièrement les sentiments qui ont dû motiver son refus.</p>
+
+<p>«Je ne relèverai qu'en passant le titre d'<i>Altesse Royale</i> donné avec
+quelque affectation à la personne dont vous vous constituez l'organe: la
+belle-fille de Charles X n'est pas plus <i>Altesse Royale</i> en France que
+son beau-père n'y est roi! Mais, monsieur, il n'est personne qui ne soit
+moralement convaincu que cette dame agit très-activement, et répand des
+sommes bien autrement considérables que celles dont elle vous a confié
+l'emploi, pour exciter des troubles dans notre pays et y faire éclater
+la guerre civile. L'aumône qu'elle a la prétention de faire n'est qu'un
+moyen d'attirer sur elle et sur son parti une attention et une
+bienveillance que ses intentions sont loin de justifier. Vous ne
+trouverez donc pas extraordinaire qu'un magistrat, fermement attaché à
+la royauté constitutionnelle de Louis-Philippe, refuse des secours qui
+viennent d'une source pareille, et cherche, auprès de vrais citoyens,
+des bienfaits plus purs adressés sincèrement à l'humanité et à la
+patrie.</p>
+
+<p>«Je suis, avec une considération très distinguée, monsieur, etc.,</p>
+
+<p class="right">«F. <span class="smcap">Cadet de Gassicourt</span>.»</p>
+
+<p class="p2">Cette révolte de M. Cadet de Gassicourt contre cette <i>dame</i> et contre
+son <i>beau-père</i> est bien fière: quel progrès des lumières et de la
+philosophie! quelle indomptable <span class="pagenum"><a id="page495" name="page495"></a>(p. 495)</span> indépendance! MM. Fleurant et
+Purgon n'osaient regarder la face des gens qu'à genoux<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a><a href="#footnote366" title="Lien vers la note 366"><span class="smaller">[366]</span></a>; lui, M.
+Cadet, dit comme le Cid:</p>
+
+<p class="poem25">
+ ..... Nous nous levons alors!</p>
+
+<p>Sa liberté est d'autant plus courageuse que ce <i>beau-père</i> (autrement le
+fils de saint Louis) est proscrit. M. de Gassicourt est au-dessus de
+tout cela; il méprise également la noblesse du temps et du malheur.
+C'est avec le même dédain des préjugés aristocratiques qu'il me
+retranche le <i>de</i> et s'en empare comme d'une conquête faite sur la
+gentilhommerie. Mais n'y aurait-il point quelques anciennes rivalités,
+quelques <span class="pagenum"><a id="page496" name="page496"></a>(p. 496)</span> anciens démêlés historiques entre la maison des Cadet
+et la maison des Capet? Henri IV, aïeul de ce <i>beau-père</i> qui n'est pas
+plus roi que cette <i>dame</i> n'est Altesse Royale, traversait un jour la
+forêt de Saint-Germain; huit seigneurs s'y étaient embusqués pour tuer
+le Béarnais; ils furent pris. «Un de ces galans, dit l'Estoile, estoit
+un apothicaire qui demanda de parler au roy, auquel Sa Majesté s'étant
+enquis de quel état il estoit, il lui répondit qu'il estoit
+apothicaire.&mdash;Comment! dit le roy, a-t-on accoutumé de faire ici un état
+d'apothicaire? Guettez-vous les passans pour....?» Henri IV était un
+soldat, la pudeur ne l'embarrassait guère, et il ne reculait pas plus
+devant un mot que devant l'ennemi.</p>
+
+<p>Je soupçonne M. de Gassicourt, à cause de son humeur contre le
+petit-fils de Henri IV, d'être le petit-fils du pharmacien ligueur. Le
+maire du quatrième arrondissement m'avait sans doute écrit dans l'espoir
+que j'engagerais le fer avec lui; mais je ne veux rien engager avec M.
+Cadet: qu'il me pardonne ici de lui laisser une petite marque de mon
+souvenir.</p>
+
+<p>Depuis ces jours où j'avais vu passer les grandes révolutions et les
+grands révolutionnaires, tout s'était bien racorni. Les hommes qui ont
+fait tomber un chêne, replanté trop vieux pour qu'il reprît racine, se
+sont adressés à moi; ils m'ont demandé quelques deniers de la veuve afin
+d'acheter du pain; la lettre du Comité des <i>décorés de Juillet</i> est un
+document utile à noter pour l'instruction de l'avenir.</p>
+
+<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page497" name="page497"></a>(p. 497)</span> «Paris, le 20 avril 1832.</p>
+
+<p class="noindent">Réponse, s. v. p., à M. Gibert-Arnaud,<br>
+<span class="add2em">gérant-secrétaire du Comité,</span><br>
+<span class="add4em">rue Saint-Nicaise, n<sup>o</sup> 3.</span></p>
+
+<p>«Monsieur le vicomte,</p>
+
+<p>«Les membres de notre Comité viennent avec confiance vous prier de
+vouloir bien les honorer d'un don en faveur des décorés de Juillet.
+Pères de famille malheureux, dans ce moment de fléau et de misère, la
+bienfaisance inspire la plus sincère gratitude. Nous osons espérer que
+vous consentirez à laisser mettre votre illustre nom à côté de celui de
+MM. le général Bertrand, le général Exelmans, le général Lamarque, le
+général La Fayette, de plusieurs ambassadeurs, de pairs de France et de
+députés.</p>
+
+<p>«Nous vous prions de nous honorer d'un mot de réponse, et si, contre
+notre attente, un refus succédait à notre prière, soyez assez bon pour
+nous faire le renvoi de la présente.</p>
+
+<p>«Dans les plus doux sentiments nous vous prions, monsieur le vicomte,
+d'agréer l'hommage de nos respectueuses salutations.</p>
+
+<p class="p2">«Les membres actifs du comité constitutif des décorés de Juillet:</p>
+
+<ul class="none add2em">
+<li>«Le membre visiteur: <span class="smcap">Faure</span>.</li>
+<li>«Le commissaire spécial: <span class="smcap">Cyprien-Desmarais</span>.</li>
+<li>«Le gérant-secrétaire: <span class="smcap">Gibert-Arnaud</span>.</li>
+<li>«Membre adjoint: <span class="smcap">Tourel</span>.</li>
+</ul>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page498" name="page498"></a>(p. 498)</span> Je n'avais garde de perdre l'avantage que me donnait ici sur
+elle la révolution de Juillet. En distinguant entre les personnes, on
+créerait des ilotes parmi les infortunés, lesquels, pour certaines
+opinions politiques, ne pourraient jamais être secourus. Je me hâtai
+d'envoyer cent francs à ces messieurs, avec ce billet:</p>
+
+<p class="p2 right">«Paris, ce 22 avril 1832.</p>
+
+<p>«Messieurs,</p>
+
+<p>«Je vous remercie infiniment de vous être adressés à moi pour venir au
+secours de quelques pères de famille malheureux. Je m'empresse de vous
+envoyer la somme de cent francs: je regrette de n'avoir pas un don plus
+considérable à vous offrir.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur, etc.</p>
+
+<p class="right smcap">«Chateaubriand.»</p>
+
+<p class="p2">Le reçu suivant me fut à l'instant envoyé:</p>
+
+<p class="p2">«Monsieur le vicomte,</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur de vous remercier et de vous accuser réception de la
+somme de cent francs que vos bontés destinent à secourir les malheureux
+de Juillet.</p>
+
+<p>«Salut et respect.</p>
+
+<p class="add4em">«Le gérant-secrétaire du Comité:</p>
+
+<p class="right smcap">«Gibert-Arnaud.</p>
+
+<p>«23 avril.»</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page499" name="page499"></a>(p. 499)</span> Ainsi, madame la duchesse de Berry aura fait l'aumône à ceux
+qui l'ont chassée. Les transactions montrent à nu le fond des choses.
+Croyez donc à quelque réalité dans un pays où personne ne prend soin des
+invalides de son parti, où les héros de la veille sont les délaissés du
+lendemain, où un peu d'or fait accourir la multitude, comme les pigeons
+d'une ferme s'empressent sous la main qui leur jette le grain.</p>
+
+<p>Il me restait encore quatre mille francs sur les douze. Je m'adressai à
+la religion; monseigneur l'archevêque de Paris<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a><a href="#footnote367" title="Lien vers la note 367"><span class="smaller">[367]</span></a> m'écrivit cette
+noble lettre:</p>
+
+<p class="p2 right">«Paris, le 26 avril 1832.</p>
+
+<p>«Monsieur le vicomte,</p>
+
+<p>«La charité est catholique comme la foi, étrangère aux passions des
+hommes, indépendante de leurs mouvements: un des principaux caractères
+qui la distinguent est, selon saint Paul, de ne point penser le mal,
+<i>non cogitat malum</i>. Elle bénit la main qui donne et la main qui reçoit,
+sans attribuer au généreux bienfaiteur d'autre motif que celui de bien
+faire, et sans demander au pauvre nécessiteux d'autre condition que
+celle du besoin. Elle accepte avec une profonde et sensible
+reconnaissance le don que l'auguste veuve vous a chargé de lui confier
+pour être employé au soulagement de nos malheureux frères, victimes du
+fléau qui désole la capitale.</p>
+
+<p>«Elle fera avec la plus exacte fidélité la répartition des quatre mille
+francs que vous m'avez remis de <span class="pagenum"><a id="page500" name="page500"></a>(p. 500)</span> sa part, dont ma lettre est
+une nouvelle quittance, mais dont j'aurai l'honneur de vous envoyer
+l'état de distribution, lorsque les intentions de la bienfaitrice auront
+été remplies.</p>
+
+<p>«Veuillez, monsieur le vicomte, faire agréer à madame la duchesse de
+Berry les remercîments d'un pasteur et d'un père qui, chaque jour, offre
+à Dieu sa vie pour ses brebis et ses enfants, et qui appelle de tout
+côté les secours capables d'égaler leurs misères. Son c&oelig;ur royal a
+trouvé déjà en lui-même sans doute sa récompense du sacrifice qu'elle
+consacre à nos infortunes; la religion lui assure de plus l'effet des
+divines promesses consignées au livres des béatitudes pour ceux qui
+<i>font miséricorde</i>.</p>
+
+<p>«La répartition a été faite sur-le-champ entre MM. les curés des douze
+principales paroisses de Paris, auxquels j'ai adressé la lettre dont je
+joins ici la copie.</p>
+
+<p>«Recevez, monsieur le vicomte, l'assurance, etc.</p>
+
+<p class="right">«<span class="smcap">Hyacinthe</span>, archevêque de Paris.»</p>
+
+<p class="p2">On est toujours émerveillé de savoir à quel point la religion convient
+au style même, et donne aux lieux communs une gravité et une convenance
+que l'on sent tout d'abord. Ceci contraste avec le tas de lettres
+anonymes qui se sont mêlées aux lettres que je viens de citer.
+L'orthographe de ces lettres anonymes est assez correcte, l'écriture
+jolie; elles sont, à proprement parler, <i>littéraires</i>, comme la
+révolution de Juillet. Ce sont les jalousies, les haines, les vanités
+<span class="pagenum"><a id="page501" name="page501"></a>(p. 501)</span> écrivassières, à l'aise sous l'inviolabilité d'une
+poltronnerie qui, ne montrant pas son visage, ne peut pas être rendue
+visible par un soufflet.</p>
+
+<p class="p2 center smcap">ÉCHANTILLONS.</p>
+
+<p>«Voudrais-tu nous dire, vieux républiquinquiste, le jour où tu voudras
+graisser tes maucassines? il nous sera facile de te procurer de la
+graisse de chouans, et si tu voulais du sang de tes amis pour écrire
+leur histoire, il n'en manque pas dans la boue de Paris, son élément.</p>
+
+<p>«Vieux brigand, demande à ton scélérat et digne ami Fitz-James si la
+pierre qu'il a reçue dans la partie féodale lui a fait plaisir. Tas de
+canailles, nous vous arracherons les tripes du ventre, etc., etc.»</p>
+
+<p>Dans une autre missive, on voit une potence très bien dessinée avec ces
+mots:</p>
+
+<p>«Mets-toi aux genoux d'un prêtre, fais acte de contrition, car on veut
+ta vieille tête pour finir tes trahisons.»</p>
+
+<p>Au surplus, le choléra dure encore: la réponse que j'adresserais à un
+adversaire connu ou inconnu lui arriverait peut-être lorsqu'il serait
+couché sur le seuil de sa porte. S'il était au contraire destiné à
+vivre, où sa réplique me parviendrait-elle? peut-être dans ce lieu de
+repos, dont aujourd'hui personne ne peut s'effrayer, surtout nous autres
+hommes qui avons étendu nos années entre la terreur et la peste, premier
+et dernier horizon de notre vie. Trêve: laissons passer les cercueils.</p>
+
+<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page502" name="page502"></a>(p. 502)</span> Paris, rue d'Enfer, 10 juin 1832.</p>
+
+<p>Le convoi du général Lamarque a amené deux journées sanglantes et la
+victoire de la quasi-légitimité sur le parti républicain<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a><a href="#footnote368" title="Lien vers la note 368"><span class="smaller">[368]</span></a>. Ce parti
+incomplet et divisé a fait une résistance héroïque.</p>
+
+<p>On a mis Paris en état de siège<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a><a href="#footnote369" title="Lien vers la note 369"><span class="smaller">[369]</span></a>: c'est la censure sur la plus
+grande échelle possible, la censure à la manière de la Convention, avec
+cette différence qu'une commission militaire remplace le tribunal
+révolutionnaire. On fait fusiller en juin 1832 les hommes qui
+remportèrent la victoire en juillet 1830; cette même école
+polytechnique, cette même artillerie de la garde nationale, on les
+sacrifie; elles conquirent le pouvoir pour ceux qui les foudroient, les
+désavouent et les licencient. Les républicains ont certainement le tort
+d'avoir préconisé des mesures d'anarchie et de désordre; mais que
+n'employâtes-vous d'aussi nobles bras à nos frontières? ils nous
+auraient délivrés du joug ignominieux de l'étranger. Des têtes
+généreuses, <span class="pagenum"><a id="page503" name="page503"></a>(p. 503)</span> exaltées, ne seraient pas restées à fermenter dans
+Paris, à s'enflammer contre l'humiliation de notre politique extérieure
+et contre la foi-mentie de la royauté nouvelle. Vous avez été
+impitoyables, vous qui, sans partager les périls des trois journées, en
+avez recueilli le fruit. Allez maintenant avec les mères reconnaître les
+corps de ces décorés de Juillet, de qui vous tenez places, richesses,
+honneurs. Jeunes gens, vous n'obtenez pas tous le même sort sur le même
+rivage! Vous avez un tombeau sous la colonnade du Louvre et une place à
+la Morgue; les uns pour avoir ravi, les autres pour avoir donné une
+couronne. Vos noms, qui les sait, vous sacrificateurs et victimes à
+jamais ignorés d'une révolution mémorable? Le sang dont sont cimentés
+les monuments que les hommes admirent est-il connu? Les ouvriers qui
+bâtirent la grande pyramide pour le cadavre d'un roi sans gloire dorment
+oubliés dans le sable auprès de l'indigente racine qui servit à les
+nourrir pendant leur travail.</p>
+
+<p class="p2 right">Paris, rue d'Enfer, fin de juillet 1832.</p>
+
+<p>Madame la duchesse de Berry n'a pas eu plutôt sanctionné la mesure des
+12,000 francs qu'elle s'est embarquée pour sa fameuse aventure<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a><a href="#footnote370" title="Lien vers la note 370"><span class="smaller">[370]</span></a>. Le
+soulèvement <span class="pagenum"><a id="page504" name="page504"></a>(p. 504)</span> de Marseille a manqué; il ne restait plus qu'à
+tenter l'Ouest: mais la gloire vendéenne est une gloire à part; elle
+vivra dans nos fastes; toutefois, les trois quarts et demi de la France
+ont choisi une autre gloire, objet de jalousie ou d'antipathie; la
+Vendée est une oriflamme vénérée et admirée dans le trésor de
+Saint-Denis, sous laquelle désormais la jeunesse et l'avenir ne se
+rangeront plus.</p>
+
+<a id="img007" name="img007"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img007.jpg" width="300" height="341" alt="" title="">
+<p>Madame de Chateaubriand.</p></div>
+
+<p><span class="smcap">Madame</span>, débarquée comme Bonaparte sur la côte de Provence, n'a pas vu le
+drapeau blanc voler de clocher en clocher: trompée dans son attente,
+elle s'est trouvée presque seule à terre avec M. de Bourmont. Le
+maréchal voulait lui faire repasser sur-le-champ la frontière; elle a
+demandé la nuit pour y penser; elle a bien dormi parmi les rochers au
+bruit de la mer; le matin, en se réveillant, elle a trouvé un noble
+songe dans sa pensée: «Puisque je suis sur le sol de la France, je ne
+m'en irai pas; partons pour la Vendée.» M. de ***<a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a><a href="#footnote371" title="Lien vers la note 371"><span class="smaller">[371]</span></a> averti par un
+homme fidèle, l'a prise dans sa voiture comme sa femme, a traversé avec
+elle toute la France et est venu la déposer à ***<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a><a href="#footnote372" title="Lien vers la note 372"><span class="smaller">[372]</span></a>; <span class="pagenum"><a id="page505" name="page505"></a>(p. 505)</span> elle
+est demeurée quelque temps dans un château sans être reconnue de
+personne, excepté du curé du lieu; le maréchal de Bourmont doit la
+rejoindre en Vendée par une autre route.</p>
+
+<p>Instruits de tout cela à Paris, il nous était facile de prévoir le
+résultat. L'entreprise a pour la cause royaliste un autre inconvénient;
+elle va découvrir la faiblesse de cette cause et dissiper les illusions.
+Si <span class="smcap">Madame</span> ne fût point descendue dans la Vendée, la France aurait
+toujours cru qu'il y avait dans l'Ouest un camp royaliste au repos,
+comme je l'appelais.</p>
+
+<p>Mais enfin, il restait encore un moyen de sauver <span class="smcap">Madame</span> et de jeter un
+nouveau voile sur la vérité: il fallait que la princesse partît
+immédiatement; arrivée à ses risques et périls comme un brave général
+qui vient passer son armée en revue, tempérer son impatience et son
+ardeur, elle aurait déclaré être accourue pour dire à ses soldats que le
+moment d'agir n'était point encore favorable, qu'elle reviendrait se
+mettre à leur tête quand l'occasion l'appellerait. <span class="smcap">Madame</span> aurait du
+moins montré une fois un Bourbon aux Vendéens: les ombres des
+Cathelineau, des d'Elbée, des Bonchamps, des La Rochejaquelein, des
+Charette se fussent réjouies.</p>
+
+<p>Notre comité s'est rassemblé: tandis que nous discourions, arrive de
+Nantes un capitaine, qui nous apprend le lieu habité par l'héroïne. Le
+capitaine est un beau jeune homme, brave comme un marin, original comme
+un Breton. Il désapprouvait l'entreprise; il la trouvait insensée; mais
+il disait: «<span class="smcap">Madame</span> ne <span class="pagenum"><a id="page506" name="page506"></a>(p. 506)</span> s'en va pas, il s'agit de mourir, et
+voilà tout; et puis, messieurs du conseil, faites pendre Walter Scott,
+car c'est lui qui est le vrai coupable<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a><a href="#footnote373" title="Lien vers la note 373"><span class="smaller">[373]</span></a>.» Je fus d'avis d'écrire
+notre sentiment à la princesse. M. Berryer, se disposant à aller plaider
+un procès à Quimper<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a><a href="#footnote374" title="Lien vers la note 374"><span class="smaller">[374]</span></a>, s'est généreusement proposé pour porter
+<span class="pagenum"><a id="page507" name="page507"></a>(p. 507)</span> la lettre et voir <span class="smcap">Madame</span>, s'il le pouvait. Quand il a fallu
+rédiger le billet, personne ne se souciait de l'écrire: je m'en suis
+chargé<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a><a href="#footnote375" title="Lien vers la note 375"><span class="smaller">[375]</span></a>.</p>
+
+<p>Notre messager est parti, et nous avons attendu l'événement. J'ai
+bientôt reçu, par la poste, le billet suivant qui n'avait point été
+cacheté et qui, sans doute, avait passé sous les yeux de l'autorité:</p>
+
+<p class="p2 right">«Angoulême, 7 juin.</p>
+
+<p>«Monsieur le vicomte,</p>
+
+<p>«J'avais reçu et transmis votre lettre de vendredi dernier, lorsque,
+dans la journée de dimanche, le préfet de la Loire-Inférieure<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a><a href="#footnote376" title="Lien vers la note 376"><span class="smaller">[376]</span></a> m'a
+fait inviter à quitter la ville de Nantes.<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a><a href="#footnote377" title="Lien vers la note 377"><span class="smaller">[377]</span></a> J'étais en route et aux
+portes d'Angoulême; je viens d'être conduit devant le préfet<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a><a href="#footnote378" title="Lien vers la note 378"><span class="smaller">[378]</span></a>, qui
+m'a notifié un ordre de M. de Montalivet<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a><a href="#footnote379" title="Lien vers la note 379"><span class="smaller">[379]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page508" name="page508"></a>(p. 508)</span> qui prescrit de
+me reconduire à Nantes sous l'escorte de la gendarmerie. Depuis mon
+départ de Nantes, le département de la Loire-Inférieure est mis en état
+de siège: par ce transport tout illégal, on me soumet donc aux lois
+d'exception. J'écris au ministre pour lui demander de me faire appeler à
+Paris; il a ma lettre par ce même courrier. Le but de mon voyage à
+Nantes paraît être tout à fait mal interprété. Jugez dans votre prudence
+si vous jugeriez convenable d'en parler au ministre. Je vous demande
+pardon de vous faire cette demande; mais je ne peux l'adresser qu'à
+vous.</p>
+
+<p>«Croyez, je vous prie, monsieur le vicomte, à mon vieil et sincère
+attachement, comme à mon profond respect.</p>
+
+<p>«Votre tout dévoué serviteur,</p>
+
+<p class="right">«<span class="smcap">Berryer</span> fils.</p>
+
+<p>«P. S.&mdash;Il n'y a pas un moment à perdre si vous voulez bien voir le
+ministre. Je me rends à Tours où ses nouveaux ordres me trouveront
+encore dans la journée de dimanche; il peut les transmettre ou par le
+télégraphe ou par estafette.»</p>
+
+<p class="p2">J'ai fait connaître à M. Berryer, par cette réponse, le parti que
+j'avais pris:</p>
+
+<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page509" name="page509"></a>(p. 509)</span> «Paris, 10 juin 1832.</p>
+
+<p>«J'ai reçu, monsieur, votre lettre datée d'Angoulême le 7 de mois. Il
+était trop tard pour que je visse monsieur le ministre de l'Intérieur,
+comme vous le désiriez; mais je lui ai écrit immédiatement en lui
+faisant passer votre propre lettre incluse dans la mienne. J'espère que
+la méprise qui a occasionné votre arrestation sera bientôt reconnue et
+que vous serez rendu à la liberté et à vos amis, au nombre desquels je
+vous prie de me compter. Mille compliments empressés et nouvelle
+assurance de mon entier et sincère dévouement.</p>
+
+<p class="right smcap">«Chateaubriand.»</p>
+
+<p class="p2">Voici ma lettre au ministre de l'Intérieur:</p>
+
+<p class="right">«Paris, ce 9 juin 1832.</p>
+
+<p>«Monsieur le ministre de l'Intérieur,</p>
+
+<p>«Je reçois à l'instant la lettre ci-incluse. Comme il est vraisemblable
+que je ne pourrais parvenir jusqu'à vous aussi promptement que le désire
+M. Berryer, je prends le parti de vous envoyer sa lettre. Sa réclamation
+me semble juste: il sera innocent à Paris comme à Nantes et à Nantes
+comme à Paris; c'est ce que l'autorité reconnaîtra, et elle évitera, en
+faisant droit à la réclamation de M. Berryer, de donner à la loi un
+effet rétroactif. J'ose tout espérer, monsieur le comte, de votre
+impartialité.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur d'être, etc., etc.</p>
+
+<p class="right smcap">«Chateaubriand.»<a href="#toc"><span class="small">[Lien vers la Table des Matières]</span></a></p>
+
+<h1><span class="pagenum"><a id="page511" name="page511"></a>(p. 511)</span> LIVRE II<a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a><a href="#footnote380" title="Lien vers la note 380"><span class="smaller">[380]</span></a></h1>
+
+<p class="resume">
+ Mon arrestation. &mdash; Passage de ma loge de voleur au cabinet de
+ toilette de Mademoiselle Gisquet. &mdash; Achille de Harlay. &mdash; Juge
+ d'instruction: M. Desmortiers. &mdash; Ma vie chez M. Gisquet. &mdash; Je
+ suis mis en liberté. &mdash; Lettre à M. le Ministre de la Justice, et
+ réponse. &mdash; Offre de ma pension de pair par Charles X: Ma
+ réponse. &mdash; Billet de madame la duchesse de Berry. &mdash; Lettre à
+ Béranger. &mdash; Départ de Paris. &mdash; Journal de Paris à Lugano. &mdash; M.
+ Augustin Thierry. &mdash; Chemin du Saint-Gothard. &mdash; Vallée de
+ Sch&oelig;llenen. &mdash; Pont du Diable. &mdash; Le Saint-Gothard. &mdash;
+ Description de Lugano. &mdash; Les montagnes. &mdash; Courses autour de
+ Lucerne. &mdash; Clara Wendel. &mdash; Prière des paysans. &mdash; M. A. Dumas.
+ &mdash; Madame de Colbert. &mdash; Lettre à M. de Béranger. &mdash; Zurich. &mdash;
+ Constance. &mdash; Madame Récamier. &mdash; Madame la duchesse de
+ Saint-Leu. &mdash; Madame de Saint-Leu après avoir lu la dernière
+ lettre de M. de Chateaubriand. &mdash; Après avoir lu une note signée
+ Hortense. &mdash; Arenenberg. &mdash; Retour à Genève. &mdash; Coppet. &mdash;
+ Tombeau de Madame de Staël. &mdash; Promenade. &mdash; Lettre au prince
+ Louis-Napoléon. &mdash; Lettres au ministre de la Justice, au
+ président du Conseil, à madame la duchesse de Berry. &mdash; J'écris
+ mon mémoire sur la captivité de la princesse. &mdash; Circulaire aux
+ rédacteurs en chef des journaux. &mdash; Extrait du <i>Mémoire sur la
+ captivité de madame la duchesse de Berry</i>. &mdash; Mon procès. &mdash;
+ Popularité.</p>
+
+<p class="right">Paris, rue d'Enfer, fin juillet 1832.</p>
+
+<p>Un de mes vieux amis, M. Frisell, Anglais,<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a><a href="#footnote381" title="Lien vers la note 381"><span class="smaller">[381]</span></a> venait de perdre à Passy
+sa fille unique, âgée de dix-sept <span class="pagenum"><a id="page512" name="page512"></a>(p. 512)</span> ans. J'étais allé le 19 juin
+à l'enterrement de la pauvre Élisa, dont la jolie madame Delessert
+terminait le portrait, quand la mort y mit le dernier coup de pinceau.
+Revenu dans ma solitude, rue d'Enfer, je m'étais couché plein de ces
+mélancoliques pensées qui naissent de l'association de la jeunesse, de
+la beauté et de la tombe. Le 20 juin,<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a><a href="#footnote382" title="Lien vers la note 382"><span class="smaller">[382]</span></a> à quatre heures du matin,
+Baptiste, à mon service depuis longtemps, entre dans ma chambre,
+s'approche de mon lit et me dit: «Monsieur, <span class="pagenum"><a id="page513" name="page513"></a>(p. 513)</span> la cour est pleine
+d'hommes qui se sont placés à toutes les portes, après avoir forcé
+Desbrosses à ouvrir la porte cochère, et voilà trois <i>messieurs</i> qui
+veulent vous parler.» Comme il achevait ces mots, les <i>messieurs</i>
+entrent, et le chef, s'approchant très poliment de mon lit, me déclare
+qu'il a ordre de m'arrêter et de me mener à la préfecture de police. Je
+lui demandai si le soleil était levé, ce qu'exigeait la loi, et s'il
+était porteur d'un ordre légal: il ne répondit rien pour le soleil, mais
+il m'exhiba la signification suivante:</p>
+
+<p class="right">Copie:</p>
+
+<p class="smcap center">PRÉFECTURE DE POLICE.</p>
+
+<p>«De par le roi;</p>
+
+<p>«Nous, conseiller d'État, préfet de police,<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a><a href="#footnote383" title="Lien vers la note 383"><span class="smaller">[383]</span></a></p>
+
+<p>«Vu les renseignements à nous parvenus;</p>
+
+<p>«En vertu de l'article 10 du Code d'instruction criminelle;</p>
+
+<p>«Requérons le commissaire, ou autre en cas d'empêchement, de se
+transporter chez M. le vicomte de Chateaubriand et partout où besoin
+sera, prévenu de complot contre la sûreté de l'État, à l'effet d'y
+rechercher et saisir tous papiers, correspondances, écrits, contenant
+des provocations à des crimes et délits contre la paix publique ou
+susceptibles d'examen, ainsi que tous objets séditieux ou armes dont il
+serait détenteur.»</p>
+
+<p class="p2">Tandis que je lisais la déclaration <i>du grand complot contre la sûreté
+de l'État</i>, dont moi chétif j'étais prévenu, <span class="pagenum"><a id="page514" name="page514"></a>(p. 514)</span> le capitaine des
+mouchards dit à ses subordonnés: «Messieurs, faites votre devoir!» Le
+devoir de ces messieurs était d'ouvrir toutes les armoires, de fouiller
+toutes les poches, de se saisir de tous papiers, lettres et documents,
+de lire iceux, si faire se pouvait, et de découvrir toutes armes, comme
+il appert aux termes du susdit mandat.</p>
+
+<p>Après lecture prise de la pièce, m'adressant au respectable chef de ces
+voleurs d'hommes et de libertés: «Vous savez, monsieur, que je ne
+reconnais point votre gouvernement, que je proteste contre la violence
+que vous me faites; mais, comme je ne suis pas le plus fort et que je
+n'ai nulle envie de me colleter avec vous, je vais me lever et vous
+suivre: donnez-vous, je vous prie, la peine de vous asseoir.»</p>
+
+<p>Je m'habillai et, sans rien prendre avec moi, je dis au vénérable
+commissaire: «Monsieur, je suis à vos ordres: allons-nous à pied?&mdash;Non,
+monsieur, j'ai eu soin de vous amener un fiacre.&mdash;Vous avez bien de la
+bonté, monsieur, partons; mais souffrez que j'aille dire adieu à madame
+de Chateaubriand. Me permettez-vous d'entrer seul dans la chambre de ma
+femme?&mdash;Monsieur, je vous accompagnerai jusqu'à la porte et je vous
+attendrai.&mdash;Très bien, monsieur;» et nous descendîmes.</p>
+
+<p>Partout, sur mon chemin, je trouvai ses sentinelles; on avait posé une
+vedette jusque sur le boulevard, à une petite porte qui s'ouvre à
+l'extrémité de mon jardin. Je dis au chef: «Ces précautions-là étaient
+très inutiles; je n'ai pas la moindre envie de vous fuir et de
+m'échapper.» Les messieurs avaient bousculé <span class="pagenum"><a id="page515" name="page515"></a>(p. 515)</span> mes papiers, mais
+n'avaient rien pris. Mon grand sabre de Mamelouck fixa leur attention;
+ils se parlèrent tout bas et finirent par laisser l'arme sous un tas
+d'in-folios poudreux, au milieu desquels elle gisait, avec un crucifix
+de bois jaune que j'avais apporté de la Terre-Sainte.</p>
+
+<p>Cette pantomime m'aurait presque donné envie de rire, mais j'étais
+cruellement tourmenté pour M<sup>me</sup> de Chateaubriand. Quiconque la connaît,
+connaît aussi la tendresse qu'elle me porte, ses frayeurs, la vivacité
+de son imagination et le misérable état de sa santé: cette descente de
+la police et mon enlèvement pouvaient lui faire un mal affreux. Elle
+avait déjà entendu quelque bruit et je la trouvai assise dans son lit,
+écoutant tout effrayée, lorsque j'entrai dans sa chambre à une heure si
+extraordinaire.</p>
+
+<p>«Ah! bon Dieu! s'écria-t-elle; êtes-vous malade? Ah! bon Dieu, qu'est-ce
+qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a?» et il lui prit un tremblement. Je
+l'embrassai, ayant peine à retenir mes larmes, et je lui dis: «Ce n'est
+rien, on m'envoie chercher pour faire ma déclaration comme témoin dans
+une affaire relative à un procès de presse. Dans quelques heures tout
+sera fini et je vais revenir déjeuner avec vous.»</p>
+
+<p>Le mouchard était resté à la porte ouverte; il voyait cette scène, et je
+lui dis, en allant me remettre entre ses mains: «Vous voyez, monsieur,
+l'effet de votre visite un peu matinale.» Je traversai la cour avec mes
+recors; trois d'entre eux montèrent avec moi dans le fiacre, le reste de
+l'escouade accompagnait à pied la capture et nous arrivâmes sans
+encombre dans la cour de la préfecture de police.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page516" name="page516"></a>(p. 516)</span> Le geôlier qui devait me mettre en souricière n'était pas levé,
+on le réveilla en frappant à son guichet, et il alla préparer mon gîte.
+Tandis qu'il s'occupait de son &oelig;uvre, je me promenais dans la cour de
+long en large avec le sieur Léotaud qui me gardait. Il causait et me
+disait amicalement, car il était très honnête: «Monsieur le vicomte,
+j'ai bien l'honneur de vous remettre; je vous ai présenté les armes
+plusieurs fois, lorsque vous étiez ministre et que vous veniez chez le
+roi; je servais dans les gardes du corps; mais que voulez-vous! on a une
+femme, des enfants; il faut vivre!&mdash;Vous avez raison, monsieur Léotaud;
+combien ça vous rapporte-t-il?&mdash;Ah! monsieur le vicomte, c'est selon les
+captures.... Il y a des gratifications tantôt bien, tantôt mal, comme à
+la guerre.»</p>
+
+<p>Pendant ma promenade, je voyais rentrer les mouchards dans différents
+déguisements comme des masques le mercredi des Cendres à la descente de
+la Courtille: ils venaient rendre compte des faits et gestes de la nuit.
+Les uns étaient habillés en marchands de salade, en crieurs des rues, en
+charbonniers, en forts de la halle, en marchands de vieux habits, en
+chiffonniers, en joueurs d'orgue; les autres étaient coiffés de
+perruques sous lesquelles paraissaient des cheveux d'une autre couleur;
+les autres avaient barbes, moustaches et favoris postiches; les autres
+traînaient les jambes comme de respectables invalides et portaient un
+éclatant ruban rouge à leur boutonnière. Ils s'enfonçaient dans une
+petite cour et bientôt revenaient sous d'autres costumes, sans
+moustaches, sans barbes, sans favoris, sans perruques, sans hottes, sans
+jambes <span class="pagenum"><a id="page517" name="page517"></a>(p. 517)</span> de bois, sans bras en écharpe: tous ces oiseaux du
+lever de l'aurore de la police s'envolaient et disparaissaient avec le
+jour grandissant. Mon logis étant prêt, le geôlier vint nous avertir, et
+M. Léotaud, chapeau bas, me conduisit jusqu'à la porte de l'honnête
+demeure et me dit, en me laissant aux mains du geôlier et de ses aides:
+«Monsieur le vicomte, j'ai bien l'honneur de vous saluer: au plaisir de
+vous revoir.» La porte d'entrée se referma sur moi. Précédé du geôlier
+qui tenait les clefs et de ses deux garçons qui me suivaient pour
+m'empêcher de rebrousser chemin, j'arrivai par un étroit escalier au
+deuxième étage. Un petit corridor noir me conduisit à une porte; le
+guichetier l'ouvrit: j'entrai après lui dans ma case. Il me demanda si
+je n'avais besoin de rien: je lui répondis que je déjeunerais dans une
+heure. Il m'avertit qu'il y avait un café et un restaurateur qui
+fournissaient aux prisonniers tout ce qu'ils désiraient pour leur
+argent. Je priai mon gardien de me faire apporter du thé et, s'il le
+pouvait, de l'eau chaude et froide et des serviettes. Je lui donnai
+vingt francs d'avance: il se retira respectueusement, en me promettant
+de revenir.</p>
+
+<p>Resté seul, je fis l'inspection de mon bouge: il était un peu plus long
+que large, et sa hauteur pouvait être de sept à huit pieds. Les
+cloisons, tachées et nues, étaient barbouillées de la prose et des vers
+de mes devanciers, et surtout du griffonnage d'une femme qui disait
+force injures au juste-milieu. Un grabat à draps sales occupait la
+moitié de ma loge; une planche, supportée par deux tasseaux, placée
+contre le mur, à deux pieds au-dessus du grabat, servait d'armoire au
+linge, <span class="pagenum"><a id="page518" name="page518"></a>(p. 518)</span> aux bottes et aux souliers des détenus: une chaise et
+un meuble infâme composaient le reste de l'ameublement.</p>
+
+<p>Mon fidèle gardien m'apporta les serviettes et les cruches d'eau que je
+lui avait demandées; je le suppliai d'ôter du lit les draps sales, la
+couverture de laine jaunie, d'enlever le seau qui me suffoquait et de
+balayer mon bouge après l'avoir arrosé. Toutes les &oelig;uvres du
+juste-milieu étant emportées, je me fis la barbe; je m'inondai des flots
+de ma cruche, je changeai de linge: madame de Chateaubriand m'avait
+envoyé un petit paquet; je rangeai sur la planche au-dessus du lit
+toutes mes affaires comme dans la cabine d'un vaisseau. Quand cela fut
+fait, mon déjeuner arriva et je pris mon thé sur ma table <i>bien lavée</i>
+et que je recouvris d'une serviette blanche. On vint bientôt chercher
+les ustensiles de mon festin matinal, et on me laissa seul dûment
+enfermé.</p>
+
+<p>Ma loge n'était éclairée que par une fenêtre grillée qui s'ouvrait fort
+haut; je plaçai ma table sous cette fenêtre et je montai sur cette table
+pour respirer et jouir de la lumière. À travers les barreaux de ma cage
+à voleur, je n'apercevais qu'une cour ou plutôt un passage sombre et
+étroit, des bâtiments noirs autour desquels tremblotaient des
+chauve-souris. J'entendais le cliquetis des clefs et des chaînes, le
+bruit des sergents de ville et des espions, le pas des soldats, le
+mouvement des armes, les cris, les rires, les chansons dévergondées des
+prisonniers mes voisins, les hurlements de Benoît, condamné à mort comme
+meurtrier de sa mère et de son obscène ami<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a><a href="#footnote384" title="Lien vers la note 384"><span class="smaller">[384]</span></a>. Je distinguais ces
+<span class="pagenum"><a id="page519" name="page519"></a>(p. 519)</span> mots de Benoît entre les exclamations confuses de la peur et
+du repentir: «Ah! ma mère! ma pauvre mère!» Je voyais l'envers de la
+société, les plaies de l'humanité, les hideuses machines qui font
+mouvoir ce monde.</p>
+
+<p>Je remercie les hommes de lettres, grands partisans de la liberté de la
+presse, qui naguère m'avaient pris pour leur chef et combattaient sous
+mes ordres; sans eux, j'aurais quitté la vie sans savoir ce que c'était
+que la prison, et cette épreuve-là m'aurait manqué. Je reconnais à cette
+attention délicate, le génie, la bonté, la générosité, l'honneur, le
+courage des hommes de plume en place. Mais, après tout, qu'est-ce que
+cette courte épreuve? La Tasse a passé des années dans un cachot et je
+me plaindrais! Non; je n'ai pas le fol orgueil de mesurer mes
+contrariétés de quelques heures avec les sacrifices prolongés des
+immortelles victimes dont l'histoire a conservé les noms.</p>
+
+<p>Au surplus, je n'étais point du tout malheureux; le génie de mes
+grandeurs passées et de ma <i>gloire</i> âgée de trente ans ne m'apparut
+point; mais ma muse d'autrefois, bien pauvre, bien ignorée, vint
+rayonnante m'embrasser par ma fenêtre: elle était charmée de mon gîte et
+tout inspirée; elle me retrouvait comme elle m'avait vu dans ma misère à
+Londres, lorsque les <span class="pagenum"><a id="page520" name="page520"></a>(p. 520)</span> premiers songes de René flottaient dans
+ma tête. Qu'allions-nous faire, la solitaire du Pinde et moi? Une
+chanson, à l'instar de ce pauvre poète Lovelace<a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a><a href="#footnote385" title="Lien vers la note 385"><span class="smaller">[385]</span></a> qui, dans les
+geôles des Communes anglaises, chantait le roi Charles I<sup>er</sup>, son maître?
+Non; la voix d'un prisonnier m'aurait semblé de mauvais augure pour mon
+petit roi Henri V: c'est du pied de l'autel qu'il faut adresser des
+hymnes au malheur. Je ne chantai donc point la couronne tombée d'un
+front innocent; je me contentai de dire une autre couronne, blanche
+aussi, déposée sur le cercueil d'une jeune fille; je me souvins d'Élisa
+Frisell, que j'avais vu enterrer la veille dans le cimetière de Passy.
+Je commençai quelques vers élégiaques d'une épitaphe latine; mais voilà
+que la quantité d'un mot m'embarrassa; vite je saute au bas de la table
+où j'étais juché, appuyé contre les barreaux de la fenêtre, et je cours
+frapper de grands coups de poing dans ma porte. Les cavernes d'alentour
+retentirent; le geôlier monte épouvanté, suivi de deux gendarmes; il
+ouvre mon guichet, et je lui crie, comme aurait fait Santeuil: «Un
+<i>Gradus</i>! Un <i>Gradus</i>!» Le geôlier écarquillait les yeux, les gendarmes
+croyaient que je révélais le nom d'un de mes complices; ils m'auraient
+mis volontiers les poucettes; je m'expliquai; je donnai de l'argent pour
+acheter le <span class="pagenum"><a id="page521" name="page521"></a>(p. 521)</span> livre, et on alla demander un <i>Gradus</i> à la police
+étonnée.</p>
+
+<p>Tandis que l'on s'occupait de ma commission, je regrimpai sur ma table,
+et, changeant d'idée sur ce trépied, je me mis à composer des strophes
+sur la mort d'Élisa; mais au milieu de mon inspiration, vers trois
+heures, voilà que des huissiers entrent dans ma cellule et
+m'appréhendent au corps sur les rives du Permesse: ils me conduisent
+chez le juge d'instruction, qui instrumentait dans un greffe obscur, en
+face de ma geôle, de l'autre côté de la cour. Le juge, jeune robin fat
+et gourmé, m'adresse les questions d'usage sur mes nom, prénoms, âge,
+demeure. Je refusai de répondre et de signer quoi que ce fût, ne
+reconnaissant point l'autorité politique d'un gouvernement, qui n'avait
+pour lui ni l'ancien droit héréditaire, ni l'élection du peuple, puisque
+la France n'avait point été consultée et qu'aucun congrès national
+n'avait été assemblé. Je fus reconduis à ma souricière.</p>
+
+<p>À six heures, on m'apporta mon dîner, et je continuai à tourner et à
+retourner dans ma tête les vers de mes stances, improvisant quand et
+quand un air qui me semblait charmant. Madame de Chateaubriand m'envoya
+un matelas, un traversin, des draps, une couverture de coton, des
+bougies et les livres que je lis la nuit. Je fis mon ménage, et toujours
+chantonnant:</p>
+
+<p class="poem">
+ Il descend le cercueil et les roses sans taches,</p>
+
+<p>ma romance de la jeune fille et de la jeune fleur se trouva faite:</p>
+
+<div class="poem">
+<p><span class="pagenum"><a id="page522" name="page522"></a>(p. 522)</span> Il descend le cercueil et les roses sans taches<br>
+ Qu'un père y déposa, tribut de sa douleur;<br>
+ Terre, tu les portas et maintenant tu caches<br>
+<span class="add2em">Jeune fille et jeune fleur.</span></p>
+
+<p>Ah! ne les rends jamais à ce monde profane,<br>
+ À ce monde de deuil, d'angoisse et de malheur;<br>
+ Le vent brise et flétrit, le soleil brûle et fane<br>
+<span class="add2em">Jeune fille et jeune fleur.</span></p>
+
+<p>Tu dors, pauvre Élisa, si légère d'années!<br>
+ Tu ne sens plus du jour le poids et la chaleur.<br>
+ Vous avez achevé vos fraîches matinées,<br>
+<span class="add2em">Jeune fille et jeune fleur.</span></p>
+
+<p>Mais ton père, Élisa, sur la tombe s'incline;<br>
+ De ton front jusqu'au sien a monté la pâleur.<br>
+ Vieux chêne!... le temps a fauché sur ta racine<br>
+<span class="add2em">Jeune fille et jeune fleur</span><a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a><a href="#footnote386" title="Lien vers la note 386"><span class="smaller">[386]</span></a>!</p>
+</div>
+
+<p>Je commençais à me déshabiller; un bruit de voix, se fit entendre; ma
+porte s'ouvre, et M. le préfet de police, accompagné de M. Nay<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a><a href="#footnote387" title="Lien vers la note 387"><span class="smaller">[387]</span></a>, se
+présente. Il me fit mille excuses de la prolongation de ma détention au
+dépôt; il m'apprit que mes amis, le duc de Fitz-James et le baron Hyde
+de Neuville, avaient été arrêtés comme moi<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a><a href="#footnote388" title="Lien vers la note 388"><span class="smaller">[388]</span></a>, et que, dans
+l'encombrement de la préfecture, on ne savait où placer les personnes
+que la justice croyait devoir interpeller. «Mais, ajouta-t-il, vous
+allez venir chez moi, monsieur le vicomte, et vous choisirez dans mon
+appartement ce qui vous conviendra le mieux.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page523" name="page523"></a>(p. 523)</span> Je le remerciai et je le priai de me laisser dans mon trou;
+j'en étais déjà tout charmé, comme un moine de sa cellule. M. le préfet
+se refusa à mes instances, et il me fallut dénicher. Je revis les salons
+que j'avais quittés depuis le jour où M. le préfet de police de
+Bonaparte m'avait fait venir pour m'inviter à m'éloigner de Paris. M.
+Gisquet et madame Gisquet m'ouvrirent toutes leurs chambres, en me
+priant de désigner celle que je voudrais occuper. M. Nay me proposa de
+me céder la sienne. J'étais confus de tant de politesse; j'acceptai une
+petite pièce écartée qui donnait sur le jardin et qui, je crois, servait
+de cabinet de toilette à mademoiselle Gisquet; on me permit de garder
+mon domestique, qui coucha sur un matelas en dehors de ma porte, à
+l'entrée d'un étroit escalier plongeant dans le grand appartement de
+madame Gisquet. Un autre escalier conduisait au jardin; mais celui-là me
+fut interdit, et, chaque soir, on plaçait une sentinelle au bas contre
+la grille qui sépare le jardin du quai. Madame Gisquet est la meilleure
+femme du monde, et mademoiselle Gisquet est très jolie et fort bonne
+musicienne. Je n'ai qu'à me louer des soins de mes hôtes; ils semblaient
+vouloir expier les douze heures de ma première réclusion.</p>
+
+<p>Le lendemain de mon installation dans le cabinet de mademoiselle
+Gisquet, je me levai tout content, en me souvenant de la chanson
+d'Anacréon sur la toilette d'une jeune Grecque; je mis la tête à la
+fenêtre: j'aperçus un petit jardin bien vert, un grand mur masqué par un
+vernis du Japon; à droite, au fond du jardin, des bureaux où l'on
+entrevoyait d'agréables commis de la police, comme de belles nymphes
+parmi <span class="pagenum"><a id="page524" name="page524"></a>(p. 524)</span> des lilas; à gauche, le quai de la Seine, la rivière et
+un coin du vieux Paris, dans la paroisse de Saint-André-des-Arcs. Le son
+du piano de mademoiselle Gisquet parvenait jusqu'à moi avec la voix des
+mouchards qui demandaient quelques chefs de division pour faire leur
+rapport.</p>
+
+<p>Comme tout change dans ce monde! Ce petit jardin anglais romantique de
+la police était un lambeau déchiré et biscornu du jardin français, à
+charmilles taillées au ciseau, de l'hôtel du premier président de Paris.
+Cet ancien jardin occupait, en 1580, l'emplacement de ce paquet de
+maisons qui borne la vue au nord et au couchant, et il s'étendait
+jusqu'au bord de la Seine. Ce fut là qu'après la journée des barricades,
+le duc de Guise vint visiter Achille de Harlay: «Il trouva le premier
+président qui se pourmenoit dans son jardin, lequel s'estonna si peu de
+sa venue, qu'il ne daigna seulement pas tourner la tête ni discontinuer
+sa pourmenade commencée, laquelle achevée qu'elle fut, et estant au bout
+de son allée, il retourna, et en retournant il vit le duc de Guise qui
+venoit à lui; alors ce grave magistrat, haussant la voix, lui dit:
+«<i>C'est grand'pitié que le valet chasse le maistre; au reste, mon âme
+est à Dieu, mon c&oelig;ur est à mon roy, et mon corps est entre les mains
+des méchans; qu'on en fasse ce qu'on en voudra.</i>» L'Achille de Harlay
+qui se <i>pourmène</i> aujourd'hui dans ce jardin est M. Vidocq<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a><a href="#footnote389" title="Lien vers la note 389"><span class="smaller">[389]</span></a>, et le
+duc de Guise, Coco Lacour; nous avons changé les grands hommes pour les
+grands principes. Comme nous sommes libres maintenant! comme j'étais
+libre surtout à ma fenêtre, témoin ce <span class="pagenum"><a id="page525" name="page525"></a>(p. 525)</span> bon gendarme en faction
+au bas de mon escalier et qui se préparait à me tirer au vol, s'il m'eût
+poussé des ailes! Il n'y avait pas de rossignol dans mon jardin, mais il
+y avait beaucoup de moineaux fringants, effrontés et querelleurs, que
+l'on trouve partout, à la campagne, à la ville, dans les palais, dans
+les prisons, et qui se perchent tout aussi gaiement sur l'instrument de
+mort que sur un rosier: à qui peut s'envoler, qu'importent les
+souffrances de la terre!</p>
+
+<p class="p2">Madame de Chateaubriand obtint la permission de me voir. Elle avait
+passé treize mois, sous la Terreur, dans les prisons de Rennes avec mes
+deux s&oelig;urs Lucile et Julie; son imagination, restée frappée, ne peut
+plus supporter l'idée d'une prison. Ma pauvre femme eut une violente
+attaque de nerfs, en entrant à la préfecture, et ce fut une obligation
+de plus que j'eus au juste-milieu. Le second jour de ma détention, le
+juge d'instruction, le sieur Desmortiers<a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a><a href="#footnote390" title="Lien vers la note 390"><span class="smaller">[390]</span></a>, m'arriva accompagné de
+son greffier.</p>
+
+<p>M. Guizot avait fait nommer procureur général à la cour royale de Rennes
+un M. Hello<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a><a href="#footnote391" title="Lien vers la note 391"><span class="smaller">[391]</span></a>, écrivain, et par <span class="pagenum"><a id="page526" name="page526"></a>(p. 526)</span> conséquent envieux et
+irritable, comme tout ce qui barbouille du papier dans un parti
+triomphant.</p>
+
+<p>Le protégé de M. Guizot, trouvant mon nom et ceux de M. le duc de
+Fitz-James et de M. Hyde de Neuville mêlés dans le procès que l'on
+poursuivait à Nantes contre M. Berryer, écrivit au ministre de la
+justice que, s'il était le maître, il ne manquerait pas de nous faire
+arrêter et de nous joindre au procès, à la fois comme complices et comme
+pièces à conviction. M. de Montalivet avait cru devoir céder aux avis de
+M. Hello; il fut un temps où M. de Montalivet venait humblement chez moi
+prendre mes conseils et mes idées sur les élections et la liberté de la
+presse. La Restauration, qui a fait un pair de M. de Montalivet, n'a pu
+en faire un homme d'esprit, et voilà sans doute pourquoi elle lui fait
+<i>mal au c&oelig;ur</i> aujourd'hui<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a><a href="#footnote392" title="Lien vers la note 392"><span class="smaller">[392]</span></a>.</p>
+
+<p>M. Desmortiers, le juge d'instruction, entra donc dans ma petite
+chambre; un air doucereux était étendu comme une couche de miel sur un
+visage contracté et violent.</p>
+
+<p class="poem">
+ Je m'appelle Loyal, natif de Normandie,<br>
+ Et suis huissier à verge, en dépit de l'envie.</p>
+
+<p>M. Desmortiers était naguère de la congrégation<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a><a href="#footnote393" title="Lien vers la note 393"><span class="smaller">[393]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page527" name="page527"></a>(p. 527)</span> grand
+communiant, grand légitimiste, grand partisan des ordonnances, et devenu
+forcené juste-milieu. Je priai cet animal de s'asseoir avec toute la
+politesse de l'ancien régime; je lui approchai un fauteuil; je mis
+devant son greffier une petite table, une plume et de l'encre; je
+m'assis en face de M. Desmortiers, et il me lut d'une voix bénigne les
+petites accusations qui, dûment prouvées, m'auraient tendrement fait
+couper le cou: après quoi, il passa aux interrogations.</p>
+
+<p>Je déclarai de nouveau que, ne reconnaissant point l'ordre politique
+existant, je n'avais rien à répondre, que je ne signerais rien, que tous
+ces procédés judiciaires étaient superflus, qu'on pouvait s'en épargner
+la peine et passer outre; que je serais du reste toujours charmé d'avoir
+l'honneur de recevoir M. Desmortiers.</p>
+
+<p>Je vis que cette manière d'agir mettait en fureur le saint homme,
+qu'ayant partagé mes opinions, ma conduite lui semblait une satire de la
+sienne; à ce ressentiment se mêlait l'orgueil du magistrat qui se
+croyait blessé dans ses fonctions. Il voulut raisonner avec moi; je ne
+pus jamais lui faire comprendre la différence qui existe entre l'ordre
+<i>social</i> et l'ordre <i>politique</i>. Je me soumettais, lui dis-je au
+premier, parce qu'il est de droit naturel; j'obéissais aux lois civiles,
+militaires et financières, aux lois de police et d'ordre public; mais je
+ne devais obéissance au droit politique qu'autant que ce droit émanait
+de l'autorité royale consacrée par les siècles, ou dérivait de la
+souveraineté <span class="pagenum"><a id="page528" name="page528"></a>(p. 528)</span> du peuple. Je n'étais pas assez niais ou assez
+faux pour croire que le peuple avait été convoqué, consulté, et que
+l'ordre politique établi était le résultat d'un arrêt national. Si l'on
+me faisait un procès pour vol, meurtre, incendie et autres crimes et
+délits sociaux, je répondrais à la justice; mais quand on m'intentait un
+procès politique, je n'avais rien à répondre à une autorité qui n'avait
+aucun pouvoir légal, et, par conséquent, rien à me demander.</p>
+
+<p>Quinze jours s'écoulèrent de la sorte. M. Desmortiers, dont j'avais
+appris les fureurs (fureurs qu'il tâchait de communiquer aux juges),
+m'abordait d'un air confit, me disant: «Vous ne voulez pas me dire votre
+illustre nom?» Dans un des interrogatoires, il me lut une lettre de
+Charles X au duc de Fitz-James, et où se trouvait une phrase honorable
+pour moi. «Eh bien! monsieur, lui dis-je, que signifie cette lettre? il
+est notoire que je suis resté fidèle à mon vieux roi, que je n'ai pas
+prêté serment à Philippe. Au surplus, je suis vivement touché de la
+lettre de mon souverain exilé. Dans le cours de ses prospérités, il ne
+m'a jamais rien dit de semblable, et cette phrase me paye de tous mes
+services.»</p>
+
+<p class="p2">Madame Récamier, à qui tant de prisonniers ont dû consolation et
+délivrance, se fit conduire à ma nouvelle retraite. M. de Béranger
+descendit de Passy pour me dire en chanson, sous le règne de ses amis,
+ce qui se pratiquait dans les geôles au temps des miens: il ne pouvait
+plus me jeter au nez la Restauration. Mon gros vieux ami M. Bertin<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a><a href="#footnote394" title="Lien vers la note 394"><span class="smaller">[394]</span></a>
+vint m'administrer les sacrements <span class="pagenum"><a id="page529" name="page529"></a>(p. 529)</span> ministériels; une femme
+enthousiaste accourut de Beauvais afin <i>d'admirer</i> ma gloire; M.
+Villemain fit acte de courage; M. Dubois<a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a><a href="#footnote395" title="Lien vers la note 395"><span class="smaller">[395]</span></a>, M. Ampère<a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a><a href="#footnote396" title="Lien vers la note 396"><span class="smaller">[396]</span></a>, M.
+Lenormant<a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a><a href="#footnote397" title="Lien vers la note 397"><span class="smaller">[397]</span></a>, mes généreux et savants jeunes amis, ne m'oublièrent
+pas; l'avocat des républicains, M. Ch. Ledru<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a><a href="#footnote398" title="Lien vers la note 398"><span class="smaller">[398]</span></a>, ne me quittait plus:
+dans l'espoir d'un procès, il grossissait l'affaire, et il eût payé de
+tous ses honoraires le bonheur de me défendre.</p>
+
+<p>M. Gisquet m'avait offert, comme je vous l'ai dit, tous ses salons; mais
+je n'abusai pas de la permission. Seulement, un soir, je descendis pour
+entendre, assis entre lui et sa femme, mademoiselle Gisquet jouer du
+piano. Son père la gronda et prétendit qu'elle <span class="pagenum"><a id="page530" name="page530"></a>(p. 530)</span> avait exécuté
+sa sonate moins bien que de coutume. Ce petit concert que mon hôte me
+donnait en famille, n'ayant que moi pour auditeur, était tout singulier.
+Pendant que cette scène toute pastorale se passait dans l'intimité du
+foyer, des sergents de ville m'amenaient du dehors des confrères à coups
+de crosse de fusil et de bâton ferré; quelle paix et quelle harmonie
+régnaient pourtant au c&oelig;ur de la police!</p>
+
+<p>J'eus le bonheur de faire accorder une faveur toute semblable à celle
+dont je jouissais, la faveur de la geôle, à M. Ch. Philipon<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a><a href="#footnote399" title="Lien vers la note 399"><span class="smaller">[399]</span></a>:
+condamné pour son talent <span class="pagenum"><a id="page531" name="page531"></a>(p. 531)</span> à quelques mois de détention, il les
+passait dans une maison de santé à Chaillot; appelé en témoignage à
+Paris dans un procès, il profita de l'occasion, et ne retourna pas à son
+gîte; mais il s'en repentit: dans le lieu où il se tenait caché, il ne
+pouvait plus voir à l'aise une enfant qu'il aimait; il regrette sa
+prison, et, ne sachant comment y rentrer, il m'écrivit la lettre
+suivante pour me prier de négocier cette affaire avec mon hôte:</p>
+
+<p class="p2">«Monsieur,</p>
+
+<p>«Vous êtes prisonnier et vous me comprendriez, ne fussiez-vous pas
+Chateaubriand.... Je suis prisonnier aussi, prisonnier volontaire depuis
+la mise en état de siège, chez un ami, chez un pauvre artiste comme moi.
+J'ai voulu fuir la justice des conseils de guerre dont j'étais menacé
+par la saisie de mon journal du 9 courant. Mais, pour me cacher, il a
+fallu me priver des embrassements d'une enfant que j'idolâtre, d'une
+fille adoptive âgée de cinq ans, mon bonheur et ma joie. Cette privation
+est un supplice que je ne pourrais supporter plus longtemps, c'est la
+mort! Je vais me trahir et ils me jetteront à Sainte-Pélagie, où je ne
+verrai ma pauvre enfant que rarement, s'ils le veulent encore, et à des
+heures données, où je tremblerai pour sa santé et où je mourrai
+d'inquiétude, si je ne la vois pas tous les jours.</p>
+
+<p>«Je m'adresse à vous, monsieur, à vous légitimiste, moi républicain de
+tout c&oelig;ur, à vous homme grave et parlementaire, moi caricaturiste et
+partisan de la plus âcre personnalité politique, à vous de qui je
+<span class="pagenum"><a id="page532" name="page532"></a>(p. 532)</span> ne suis nullement connu et qui êtes prisonnier comme moi, pour
+obtenir de M. le préfet de police qu'il me laisse rentrer dans la maison
+de santé où l'on m'avait transféré. Je m'engage sur l'honneur à me
+présenter à la justice toutes les fois que j'en serai requis, et je
+renonce à me <i>soustraire à quelque tribunal que ce soit</i>, si l'on veut
+me laisser avec ma pauvre enfant.</p>
+
+<p>«Vous me croirez, vous, monsieur, quand je parle d'honneur et que je
+jure de ne pas m'enfuir, et je suis persuadé que vous serez mon avocat,
+quoique les profonds politiques puissent voir là une <i>nouvelle</i> preuve
+d'alliance entre les légitimistes et les républicains, tous hommes dont
+les opinions s'accordent si bien.</p>
+
+<p>«Si à un tel hôte, à un tel avocat, on refusait ce que je demande, je
+saurais que je n'ai plus rien à espérer, et je me verrais pour <i>neuf
+mois</i> séparé de ma pauvre Emma.</p>
+
+<p>«Toujours, monsieur, quel que soit le résultat de votre généreuse
+intervention, ma reconnaissance n'en sera pas moins éternelle, car je ne
+douterai jamais des pressantes sollicitations que votre c&oelig;ur va vous
+suggérer.</p>
+
+<p>«Agréez, monsieur, l'expression de la plus sincère admiration et
+croyez-moi votre très-humble et très-dévoué serviteur,</p>
+
+<p class="right smcap">«Ch. Philipon,</p>
+
+<p class="center">«Propriétaire de <i>la Caricature</i> (journal),<br>
+ condamné à treize mois de prison.»</p>
+
+<p>«Paris, le 21 juin 1832.»</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page533" name="page533"></a>(p. 533)</span> J'obtins la faveur que M. Philippon demandait: il me remercia
+par un billet qui prouve, non la grandeur du service (lequel se
+réduisait à faire garder à Chaillot mon client par un gendarme), mais
+cette joie secrète des passions, qui ne peut-être bien comprise que par
+ceux qui l'ont véritablement sentie.</p>
+
+<p class="p2">«Monsieur,</p>
+
+<p>«Je pars pour Chaillot avec ma chère enfant.</p>
+
+<p>«Je voudrais vous remercier, mais je sens les mots trop froids pour
+exprimer ce que j'éprouve de reconnaissance; j'ai eu raison de penser,
+monsieur, que votre c&oelig;ur vous suggérerait d'éloquentes instances. Je
+suis sûr de ne pas me tromper en croyant qu'il vous dira que je ne suis
+point ingrat et qu'il vous peindra mieux que je ne le ferais le trouble
+de bonheur où votre bonté m'a mis.</p>
+
+<p class="p2">«Agréez, je vous en prie, monsieur, mes très-sincères remercîments et
+daignez me croire le plus affectionné de vos serviteurs,</p>
+
+<p class="right smcap">«Charles Philipon.»</p>
+
+<p class="p2">À cette singulière marque de mon crédit, j'ajouterai cet étrange
+témoignage de ma <i>renommée</i>: un jeune employé des bureaux de M. Gisquet
+m'adressa de très beaux vers, qui me furent remis par M. Gisquet
+lui-même; car enfin il faut être juste: si un gouvernement lettré
+m'attaquait ignoblement, les Muses me défendaient noblement; M.
+Villemain se prononça en ma faveur avec courage, et dans le journal même
+des <span class="pagenum"><a id="page534" name="page534"></a>(p. 534)</span> <i>Débats</i>, mon gros ami Bertin protesta, en signant son
+article contre mon arrestation. Voici ce que me dit le poète qui signe
+<i>J. Chopin, employé au cabinet</i>:</p>
+
+<p class="p2 center">À MONSIEUR DE CHATEAUBRIAND,</p>
+
+<div class="poem">
+<p class="add2em center smcap">À LA PRÉFECTURE DE POLICE.</p>
+
+<p><span class="add2em">Un jour, admirant ton génie,</span><br>
+<span class="add2em">J'osai te dédier des vers,</span><br>
+ Et, comme un filet d'eau s'épanche aux seins des mers,<br>
+ Je portai ce tribut au dieu de l'harmonie.<br>
+ Aujourd'hui l'infortune a passé sur ton front,<br>
+<span class="add2em">Toujours serein dans la tempête.</span><br>
+ Le présent fugitif, qu'est-ce pour le poète?<br>
+ Ta gloire restera... nos haines passeront.<br>
+ Ennemi généreux, ta voix mâle et puissante<br>
+<span class="add2em">A prêté son charme à l'erreur,</span><br>
+<span class="add2em">Mais ton éloquence entraînante</span><br>
+<span class="add2em">Fait toujours absoudre ton c&oelig;ur.</span><br>
+ Naguère un roi frappa ta noble indépendance;<br>
+<span class="add2em">Tu fus grand devant sa rigueur...</span><br>
+<span class="add2em">Il tombe: banni de la France,</span><br>
+<span class="add2em">Tu ne vois plus que son malheur!</span><br>
+ Ah! qui pourrait sonder ton dévoûment fidèle<br>
+ Et forcer le torrent à détourner ses eaux?<br>
+ Mais lorsqu'un seul parti s'applaudit de ton zèle,<br>
+ Ta gloire est à nous tous... reprends donc tes pinceaux.</p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">J. Chopin</span>,<br>
+ employé au cabinet.</p>
+</div>
+
+<p>Mademoiselle Noémi (je suppose que c'est le prénom de Mademoiselle
+Gisquet) se promenait souvent <span class="pagenum"><a id="page535" name="page535"></a>(p. 535)</span> seule dans le petit jardin, un
+livre à la main. Elle jetait à la dérobée un regard vers ma fenêtre.
+Qu'il eût été doux d'être délivré de mes fers, comme Cervantes, par la
+fille de mon maître! Tandis que je prenais un air romantique, le beau et
+jeune M. Nay vint dissiper mon rêve. Je l'aperçus causant avec
+Mademoiselle Gisquet de cet air qui nous trompe pas, nous autres
+créateurs de sylphides. Je dégringolai de mes nuages, je fermai ma
+fenêtre et j'abandonnai l'idée de laisser pousser ma moustache blanchie
+par le vent de l'adversité.</p>
+
+<p>Après quinze jours, une ordonnance de non-lieu me rendit la liberté, le
+30 de juin, au grand bonheur de madame de Chateaubriand, qui serait
+morte, je crois, si ma détention se fût prolongée. Elle vint me chercher
+dans un fiacre; je le remplis de mon petit bagage aussi lestement que
+j'étais jadis sorti du ministère, et je rentrai dans la rue d'Enfer avec
+<i>ce je ne sais quoi d'achevé que le malheur donne à la vertu</i>.</p>
+
+<p>Si M. Gisquet allait par l'histoire à la postérité, peut-être y
+arriverait-il en assez mauvais état; je désire que ce que je viens
+d'écrire de lui serve ici de contre-poids à une renommée ennemie. Je
+n'ai eu qu'à me louer de ses attentions et de son obligeance; sans doute
+si j'avais été condamné, il ne m'eût pas laissé échapper; mais, enfin
+lui et sa famille m'ont traité avec une convenance, un bon goût, un
+sentiment de ma position, de ce que j'étais et de ce que j'avais été,
+que n'ont point eus une administration lettrée et des légistes d'autant
+plus brutaux qu'ils agissaient contre le faible et qu'ils n'avaient pas
+peur.</p>
+
+<p>De tous les gouvernements qui se sont élevés en <span class="pagenum"><a id="page536" name="page536"></a>(p. 536)</span> France depuis
+quarante années, celui de Philippe est le seul qui m'ait jeté dans la
+loge des bandits; il a posé sur ma tête sa main, sur ma tête respectée
+même d'un conquérant irrité: Napoléon leva le bras et ne frappa pas. Et
+pourquoi cette colère<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a><a href="#footnote400" title="Lien vers la note 400"><span class="smaller">[400]</span></a>? Je vais vous le dire: j'ose protester en
+faveur du droit contre le fait, dans un pays où j'ai demandé la liberté
+sous l'Empire, la gloire sous la Restauration; dans un pays où,
+solitaire, je compte non par frères, s&oelig;urs, enfants, joies, plaisirs,
+mais par tombeaux. Les derniers changements politiques m'ont séparé du
+reste de mes amis: ceux-ci sont allés à la fortune et passent, tout
+engraissés de leur déshonneur, auprès de ma pauvreté; ceux-là ont
+abandonné leurs foyers exposés <span class="pagenum"><a id="page537" name="page537"></a>(p. 537)</span> aux insultes. Les générations
+si fort éprises de l'indépendance se sont vendues: communes dans leur
+conduite, intolérables dans leur orgueil, médiocres ou folles dans leurs
+écrits, je n'attends de ces générations que le dédain et je le leur
+rends; elles n'ont pas de quoi me comprendre; elles ignorent la foi à la
+chose jurée, l'amour des institutions généreuses, le respect de ses
+propres opinions, le mépris du succès et de l'or, la félicité des
+sacrifices, le culte de la faiblesse et du malheur.</p>
+
+<p>Après l'ordonnance de non-lieu, il me restait un devoir à remplir. Le
+délit dont j'avais été prévenu se liait à celui pour lequel M. Berryer
+était en prévention à Nantes. Je n'avais pu m'expliquer avec le juge
+d'instruction, puisque je ne reconnais pas la compétence du tribunal.
+Pour réparer le dommage que pouvait avoir causé à M. Berryer mon
+silence, j'écrivis à M. le ministre de la justice<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a><a href="#footnote401" title="Lien vers la note 401"><span class="smaller">[401]</span></a> la lettre qu'on
+va lire, et que je rendis publique par la voie des journaux.</p>
+
+<p class="p2 right">«Paris, ce 3 juillet 1832.</p>
+
+<p>«Monsieur le ministre de la justice,</p>
+
+<p>«Permettez-moi de remplir auprès de vous, dans l'intérêt d'un homme trop
+longtemps privé de sa liberté, un devoir de conscience et d'honneur.</p>
+
+<p>«M. Berryer fils, interrogé par le juge d'instruction à Nantes<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a><a href="#footnote402" title="Lien vers la note 402"><span class="smaller">[402]</span></a> le
+18 du mois dernier, a répondu: <i>Qu'il avait vu madame la duchesse de
+Berry; qu'il lui avait soumis, avec le respect dû à son rang, à son
+<span class="pagenum"><a id="page538" name="page538"></a>(p. 538)</span> courage et à ses malheurs, son opinion personnelle et celle
+d'honorables amis sur la situation actuelle de la France, et sur les
+conséquences de la présence de son Altesse Royale dans l'Ouest.</i></p>
+
+<p>«M. Berryer, développant avec son talent accoutumé ce vaste sujet, l'a
+résumé de la sorte: <i>Toute guerre étrangère ou civile, en la supposant
+couronnée de succès, ne peut ni soumettre ni rallier les opinions.</i></p>
+
+<p>«Questionné sur les honorables amis dont il venait de parler, M. Berryer
+a dit noblement: <i>Que des hommes graves lui ayant manifesté sur les
+circonstances présentes une opinion conforme à la sienne, il avait cru
+devoir appuyer son avis sur l'autorité du leur; mais qu'il ne les
+nommerait pas sans qu'ils y eussent consenti.</i></p>
+
+<p>«Je suis, monsieur le ministre de la justice, un de ces hommes consultés
+par M. Berryer. Non-seulement j'ai approuvé son opinion, mais j'ai
+rédigé une note dans le sens de cette opinion même. Elle devait être
+remise à madame la duchesse de Berry, dans le cas où cette princesse se
+trouvât réellement sur le sol français, ce que je ne croyais pas. Cette
+première note n'étant pas signée, j'en écrivis une seconde, que je
+signai et par laquelle je suppliais encore plus instamment l'intrépide
+mère du petit-fils de Henri IV de quitter une patrie que tant de
+discordes ont déchirée.</p>
+
+<p>«Telle est la déclaration que je devais à M. Berryer. Le véritable
+coupable, s'il y a coupable, c'est moi. Cette déclaration servira,
+j'espère, à la prompte délivrance du prisonnier de Nantes; elle ne
+laissera peser que sur ma tête l'inculpation d'un fait, très <span class="pagenum"><a id="page539" name="page539"></a>(p. 539)</span>
+innocent sans doute, mais dont, en dernier résultat, j'accepte toutes
+les conséquences.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur d'être, etc.</p>
+
+<p class="right smcap">«Chateaubriand.</p>
+
+<p>«Rue d'Enfer-Saint-Michel, n<sup>o</sup> 84.</p>
+
+<p class="p2">«Ayant écrit à M. le comte de Montalivet le 9 du mois dernier, pour une
+affaire relative à M. Berryer, M. le ministre de l'intérieur ne crut pas
+même devoir me faire connaître qu'il avait reçu ma lettre: comme il
+m'importe beaucoup de savoir le sort de celle que j'ai l'honneur
+d'écrire aujourd'hui à M. le ministre de la justice, je lui serai
+infiniment obligé d'ordonner à ses bureaux de m'en accuser réception.</p>
+
+<p class="right smcap">«Ch.»</p>
+
+<p class="p2">La réponse de M. le ministre de la justice ne se fit pas attendre; la
+voici:</p>
+
+<p class="right">«Paris le 3 juillet.</p>
+
+<p>«Monsieur le vicomte,</p>
+
+<p>«La lettre que vous m'avez adressée, contenant des renseignements qui
+peuvent éclairer la justice, je la fais parvenir immédiatement au
+procureur du roi près le tribunal de Nantes<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a><a href="#footnote403" title="Lien vers la note 403"><span class="smaller">[403]</span></a>, afin qu'elle soit
+jointe aux pièces de l'instruction commencée contre M. Berryer.</p>
+
+<p>«Je suis avec respect, etc.,</p>
+
+<p class="add4em">«Le garde des sceaux</p>
+
+<p class="right smcap">«Barthe.»</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page540" name="page540"></a>(p. 540)</span> Par cette réponse, M. Barthe<a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a><a href="#footnote404" title="Lien vers la note 404"><span class="smaller">[404]</span></a> se réservait gracieusement
+une nouvelle poursuite contre moi. Je me souviens des superbes dédains
+des grands hommes du juste-milieu, quand je laissais entrevoir la
+possibilité d'une violence exercée sur ma personne ou sur mes écrits.
+Eh! bon Dieu! pourquoi me parer d'un danger imaginaire? Qui
+s'embarrassait de mon opinion? qui songeait à toucher à un seul de mes
+cheveux? Âmes et féaux du pot-au-feu, intrépides héros de la paix à tout
+prix, vous avez pourtant eu votre terreur de comptoir et de police,
+votre état de siège de Paris, vos mille procès de presse, vos
+commissions militaires pour condamner à mort l'auteur des
+<i>Cancans</i><a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a><a href="#footnote405" title="Lien vers la note 405"><span class="smaller">[405]</span></a>; vous <span class="pagenum"><a id="page541" name="page541"></a>(p. 541)</span> m'avez pourtant plongé dans vos geôles;
+la peine applicable à mon <i>crime</i> n'était rien moins que la peine
+capitale. Avec quel plaisir je vous livrerais ma tête, si, jetée dans la
+balance de la justice, elle la faisait pencher du côté de l'honneur, de
+la gloire et de la liberté de ma patrie!</p>
+
+<p class="p2">J'étais plus que jamais déterminé à reprendre mon exil; madame de
+Chateaubriand, effrayée de mon aventure, aurait déjà voulu être bien
+loin; il ne fut plus question que de chercher le lieu où nous
+dresserions nos tentes. La grande difficulté était de trouver quelque
+argent pour vivre en terre étrangère et pour payer d'abord une dette qui
+m'attirait des menaces de poursuites et de saisie.</p>
+
+<p>La première année d'une ambassade ruine toujours l'ambassadeur: c'est ce
+qui m'arriva pour Rome. Je me retirai à l'avènement du ministère
+Polignac, et je m'en allai, ajoutant à ma détresse ordinaire soixante
+mille francs d'emprunt. J'avais frappé à toutes les bourses royalistes;
+aucune ne s'ouvrit: on me conseilla de m'adresser à Laffitte. M.
+Laffitte m'avança dix mille francs, que je donnai immédiatement aux
+créanciers les plus pressés. Sur le produit de mes brochures, je
+retrouvai la somme que je lui ai rendue <span class="pagenum"><a id="page542" name="page542"></a>(p. 542)</span> avec reconnaissance;
+mais une trentaine de mille francs restait toujours à payer, en outre de
+mes vieilles dettes, car j'en ai qui ont de la barbe, tant elles sont
+âgées; malheureusement, cette barbe est une barbe d'or, dont la coupe
+annuelle se fait sur mon menton.</p>
+
+<p>M. le duc de Lévis, à son retour d'un voyage en Écosse, m'avait dit, de
+la part de Charles X, que ce prince voulait continuer à me faire ma
+pension de pair; je crus devoir refuser cette offre. Le duc de Lévis
+revint à la charge, quand il me vit, au sortir de prison, dans
+l'embarras le plus cruel, ne trouvant rien de ma maison et de mon jardin
+rue d'Enfer, et étant harcelé par une nuée de créanciers. J'avais déjà
+vendu mon argenterie. Le duc de Lévis m'apporta vingt mille francs, me
+disant noblement que ce n'était pas les deux années de pension de pairie
+que le roi reconnaissait me devoir, et que mes dettes à Rome n'étaient
+qu'une dette de la couronne. Cette somme me mettait en liberté, je
+l'acceptai comme un prêt momentané, et j'écrivis au roi la lettre
+suivante<a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a><a href="#footnote406" title="Lien vers la note 406"><span class="smaller">[406]</span></a>:</p>
+
+<p class="p2">«<span class="smcap">Sire</span>,</p>
+
+<p>«Au milieu des calamités dont il a plu à Dieu de sanctifier votre vie,
+vous n'avez point oublié ceux qui souffrent au pied du trône de saint
+Louis. Vous daignâtes me faire connaître, il y a quelques mois, votre
+généreux dessein de me continuer la pension de pair à laquelle je
+renonçai en refusant le serment au pouvoir illégitime; je pensai que
+Votre Majesté <span class="pagenum"><a id="page543" name="page543"></a>(p. 543)</span> avait des serviteurs plus pauvres que moi et
+plus dignes de ses bontés. Mais les derniers écrits que j'ai publiés
+m'ont causé des dommages et suscité des persécutions; j'ai essayé
+inutilement de vendre le peu de chose que je possède. Je me vois forcé
+d'accepter, non la pension annuelle que Votre Majesté se proposait de me
+faire sur sa royale indigence, mais un secours provisoire pour me
+dégager des embarras qui m'empêchent de regagner l'asile où je pourrai
+vivre de mon travail. Sire, il faut que je sois bien malheureux pour me
+rendre à charge, même un moment, à une couronne que j'ai soutenue de
+tous mes efforts et que je continuerai de servir le reste de ma vie.</p>
+
+<p>«Je suis, avec le plus profond respect, etc.</p>
+
+<p class="right smcap">«Chateaubriand.»</p>
+
+<p class="p2">Mon neveu, le comte Louis de Chateaubriand, m'avança de son côté une
+même somme de vingt mille francs. Ainsi dégagé des obstacles matériels,
+je fis les préparatifs de mon second départ. Mais une raison d'honneur
+m'arrêtait: madame la duchesse de Berry était sur le sol français; que
+deviendrait-elle, et ne devais-je pas rester aux lieux où ses périls
+pouvaient m'appeler? Un billet de la princesse, qui m'arriva du fond de
+la Vendée, acheva de me rendre libre.</p>
+
+<p class="p2">«J'allais vous écrire, monsieur le vicomte, touchant ce <i>gouvernement
+provisoire</i> que j'ai cru devoir former, lorsque j'ignorais quand et même
+si je pouvais rentrer en France, et dont on me mande que vous aviez
+consenti à faire partie. Il n'a pas existé de <span class="pagenum"><a id="page544" name="page544"></a>(p. 544)</span> fait, puisqu'il
+ne s'est jamais réuni, et quelques-uns des membres ne se sont entendus
+que pour me faire parvenir un avis que je n'ai pu suivre. Je ne leur en
+sais pas du tout mauvais gré. Vous avez jugé d'après le rapport que vous
+ont fait de ma position et de celle du pays ceux qui avaient des raisons
+pour connaître mieux que moi les effets d'une <i>fatale influence</i> à
+laquelle je n'ai pas voulu croire, et je suis sûre que si M. de Ch. eût
+été près de moi, son c&oelig;ur noble et généreux s'y fût également refusé.
+Je n'en compte donc pas moins sur les bons services individuels et même
+les conseils des personnes qui faisaient partie du gouvernement
+provisoire, et dont le choix m'avait été dicté par leur zèle éclairé et
+leur dévouement à la légitimité dans la personne de Henri V. Je vois que
+votre intention est de quitter encore la France, je le regretterais
+beaucoup si je pouvais vous approcher de moi; mais vous avez des armes
+qui touchent de loin, et j'espère que vous ne cesserez pas de combattre
+pour Henri V.</p>
+
+<p>«Croyez, monsieur le vicomte, à toute mon estime et amitié.</p>
+
+<p class="right smcap">«M. C. R.»</p>
+
+<p class="p2">Par ce billet, Madame se passait de mes services, ne se rendait point
+aux conseils que j'avais osé lui donner dans la note dont M. Berryer
+avait été le porteur; elle en paraissait même un peu blessée, bien
+qu'elle reconnût qu'une <i>fatale influence</i> l'avait égarée.</p>
+
+<p>Ainsi rendu à ma liberté et dégagé de tout aujourd'hui, 7 août, n'ayant
+plus rien à faire qu'à partir, j'ai écrit ma lettre d'adieu à M. de
+Béranger, qui m'avait visité dans ma prison.</p>
+
+<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page545" name="page545"></a>(p. 545)</span> «Paris, 7 août 1832.</p>
+
+<p>«À M. de Béranger.</p>
+
+<p>«Je voulais, monsieur, aller vous dire adieu et vous remercier de votre
+souvenir; le temps m'a manqué et je suis obligé de partir sans avoir le
+plaisir de vous voir et de vous embrasser. J'ignore mon avenir: y a-t-il
+aujourd'hui un avenir clair pour personne? Nous ne sommes pas dans un
+temps de révolution, mais de transformation sociale: or les
+transformations s'accomplissent lentement, et les générations qui se
+trouvent placées dans la période de la métamorphose périssent obscures
+et misérables. Si l'Europe (ce qui pourrait bien être) est à l'âge de la
+décrépitude, c'est une autre affaire: elle ne produira rien, et
+s'éteindra dans une impuissante anarchie de passions, de m&oelig;urs et de
+doctrines. En ce cas, monsieur, vous aurez chanté sur un tombeau.</p>
+
+<p>«J'ai rempli, monsieur, tous mes engagements: je suis revenu à votre
+voix; j'ai défendu ce que j'étais venu défendre; j'ai subi le choléra:
+je retourne à la montagne. Ne brisez pas votre lyre, comme vous nous en
+menacez; je lui dois un de mes plus glorieux titres au souvenir des
+hommes. Faites encore sourire et pleurer la France: car il arrive, par
+un secret de vous seul connu, que dans vos chansons populaires les
+paroles sont gaies et la musique plaintive.</p>
+
+<p>«Je me recommande à votre amitié et à votre muse.</p>
+
+<p class="right smcap">«Chateaubriand.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page546" name="page546"></a>(p. 546)</span> Je dois me mettre en route demain, Madame de Chateaubriand me
+rejoindra à Lucerne.</p>
+
+<p class="p2 right">Bâle, 12 août 1832.</p>
+
+<p>Beaucoup d'hommes meurent sans avoir perdu leur clocher de vue: je ne
+puis rencontrer le clocher qui me doit voir mourir. En quête d'un asile
+pour achever mes <i>Mémoires</i>, je chemine de nouveau traînant à ma suite
+un énorme bagage de papiers, correspondances diplomatiques, notes
+confidentielles, lettres de ministres et de rois; c'est l'histoire
+portée en croupe par le roman.</p>
+
+<p>J'ai vu à Vesoul M. Augustin Thierry, retiré chez son frère le
+préfet<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a><a href="#footnote407" title="Lien vers la note 407"><span class="smaller">[407]</span></a>. Lorsque autrefois, à Paris, il m'envoya son <i>Histoire de la
+conquête des Normands</i>, je l'allai remercier. Je trouvai un jeune homme
+dans une chambre dont les volets étaient à demi fermés; il était presque
+aveugle; il essaya de se lever pour me recevoir, mais ses jambes ne le
+portaient plus et il tomba dans mes bras. Il rougit lorsque je lui
+exprimai mon admiration sincère: ce fut alors qu'il me répondit que
+<span class="pagenum"><a id="page547" name="page547"></a>(p. 547)</span> son ouvrage était le mien, et que c'était en lisant la
+bataille des Francs dans les <i>Martyrs</i>, qu'il avait conçu l'idée d'une
+nouvelle manière d'écrire l'histoire<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a><a href="#footnote408" title="Lien vers la note 408"><span class="smaller">[408]</span></a>. Quand je pris congé de lui,
+alors il s'efforça de me suivre et il se traîna jusqu'à la porte en
+s'appuyant <span class="pagenum"><a id="page548" name="page548"></a>(p. 548)</span> contre le mur: je sortis tout ému de tant de talent
+et de tant de malheur.</p>
+
+<p>À Vesoul, surgit, après un long bannissement, Charles X<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a><a href="#footnote409" title="Lien vers la note 409"><span class="smaller">[409]</span></a>, maintenant
+faisant voile vers le nouvel exil qui sera pour lui le dernier.</p>
+
+<p>J'ai passé la frontière sans accident avec mon fatras: voyons si, au
+revers des Alpes, je ne pourrais jouir de la liberté de la Suisse et du
+soleil de l'Italie, besoin de mes opinions et de mes années.</p>
+
+<p>À l'entrée de Bâle, j'ai rencontré un vieux Suisse, douanier; il m'a
+fait faire <i>bedit garandaine d'in guart d'hire</i>; on a descendu mon
+bagage dans une cave; on a mis en mouvement je ne sais quoi qui imitait
+le bruit d'un métier à bas; il s'est élevé une fumée de vinaigre, et,
+purifié ainsi de la contagion de la France, le bon Suisse m'a relâché.</p>
+
+<p>J'ai dit dans l'<i>Itinéraire</i>, en parlant des cigognes d'Athènes: «Du
+haut de leurs nids, que les révolutions ne peuvent atteindre, elles ont
+vu au-dessous d'elles changer la race des mortels: tandis que des
+générations impies se sont élevées sur les tombeaux des générations
+religieuses, la jeune cigogne a toujours nourri son vieux père.»</p>
+
+<p>Je retrouve à Bâle le nid de cigogne que j'y laissai il y a six ans;
+mais l'hôpital au toit duquel la cigogne de Bâle a échafaudé son nid
+n'est pas le Parthénon, le soleil du Rhin n'est pas le soleil du
+Céphise, le concile n'est pas l'aréopage. Érasme n'est pas Périclès;
+pourtant c'est quelque chose que le Rhin, la forêt Noire, <span class="pagenum"><a id="page549" name="page549"></a>(p. 549)</span> le
+Bâle romain et germanique. Louis XIV étendit la France jusqu'aux portes
+de cette ville, et trois monarques ennemis<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a><a href="#footnote410" title="Lien vers la note 410"><span class="smaller">[410]</span></a> la traversèrent en 1813
+pour venir dormir dans le lit de Louis le Grand, en vain défendu par
+Napoléon. Allons voir les <i>danses de la mort</i> de Holbein; elles nous
+rendront compte des vanités humaines.</p>
+
+<p>La danse de la mort (si toutefois ce n'était pas même alors une
+véritable peinture) eut lieu à Paris, en 1424, au cimetière des
+Innocents: elle nous venait de l'Angleterre. La représentation du
+spectacle fut fixée dans des tableaux; on les vit exposés dans les
+cimetières de Dresde, de Lubeck, de Minden, de la Chaise-Dieu, de
+Strasbourg, de Blois en France, et le pinceau de Holbein immortalisa à
+Bâle ces joies de la tombe.</p>
+
+<p>Ces danses macabres du grand artiste ont été emportées à leur tour par
+la mort, qui n'épargne pas ses propres folies: il n'est resté à Bâle, du
+travail d'Holbein, que six pièces sciées sur les pierres du cloître et
+déposées à la bibliothèque de l'Université. Un dessin colorié a conservé
+l'ensemble de l'ouvrage.</p>
+
+<p>Ces grotesques sur un fond terrible ont du génie de Shakespeare, génie
+mêlé de comique et de tragique. Les personnages sont d'une vive
+expression: pauvres et riches, jeunes et vieux, hommes et femmes, papes,
+cardinaux, prêtres, empereurs, rois, reines, princes, ducs, nobles,
+magistrats, guerriers, tous se débattent et raisonnent avec et contre la
+Mort; pas un ne l'accepte de bonne grâce.</p>
+
+<p>La Mort est variée à l'infini, mais toujours bouffonne à l'instar de la
+vie, qui n'est qu'une sérieuse <span class="pagenum"><a id="page550" name="page550"></a>(p. 550)</span> pantalonnade. Cette Mort du
+peintre satirique a une jambe de moins comme le mendiant à jambe de bois
+qu'elle accoste; elle joue de la mandoline derrière l'os de son dos,
+comme le musicien qu'elle entraîne. Elle n'est pas toujours chauve; des
+brins de cheveux blonds, bruns, gris, voltigent sur le cou du squelette
+et le rendent plus effroyable en le rendant presque vivant. Dans un des
+cartouches, la Mort a quasi de la chair, elle est quasi jeune comme un
+jeune homme, et elle emmène une jeune fille qui se regarde dans un
+miroir. La Mort a dans son bissac des tours d'un écolier narquois; elle
+coupe avec des ciseaux la corde du chien qui conduit un aveugle, et
+l'aveugle est à deux pas d'une fosse ouverte; ailleurs, la Mort, en
+petit manteau, aborde une de ses victimes avec les gestes d'un Pasquin.
+Holbein a pu prendre l'idée de cette formidable gaieté dans la nature
+même: entrez dans un reliquaire, toutes les têtes de mort semblent
+ricaner, parce qu'elles découvrent les dents; c'est le rire. De quoi
+ricanent-elles? du néant ou de la vie?</p>
+
+<p>La cathédrale de Bâle et surtout les anciens cloîtres m'ont plu. En
+parcourant ces derniers, remplis d'inscriptions funèbres, j'ai lu les
+noms de quelques réformateurs. Le protestantisme choisit mal le lieu et
+prend mal son temps quand il se place dans les monuments catholiques; on
+voit moins ce qu'il a réformé que ce qu'il a détruit. Ces pédants secs
+qui pensaient refaire un christianisme primitif dans un vieux
+christianisme, créateur de la société depuis quinze siècles, n'ont pu
+élever un seul monument. À quoi ce monument eût-il répondu? Comment
+aurait-il été en rapport avec les m&oelig;urs? Les hommes n'étaient point
+faits comme <span class="pagenum"><a id="page551" name="page551"></a>(p. 551)</span> Luther et Calvin, au temps de Luther et de Calvin;
+ils étaient faits comme Léon X avec le génie de Raphaël, ou comme saint
+Louis avec le génie gothique; le petit nombre ne croyait à rien, le
+grand nombre croyait à tout. Aussi le protestantisme n'a-t-il pour
+temples que des salles d'écoles, ou pour églises que les cathédrales
+qu'il a dévastées: il y a établi sa nudité. Jésus-Christ et ses apôtres
+ne ressemblaient pas sans doute aux Grecs et aux Romains de leur siècle,
+mais ils ne venaient pas <i>réformer</i> un ancien culte; ils venaient
+<i>établir</i> une religion nouvelle, remplacer les dieux par un dieu.</p>
+
+<p class="p2 right">Lucerne, 14 août 1832.</p>
+
+<p>Le chemin de Bâle à Lucerne par l'Argovie offre une suite de vallées,
+dont quelques-unes ressemblent à la vallée d'Argelès, moins le ciel
+espagnol des Pyrénées. À Lucerne, les montagnes, différemment groupées,
+étagées, profilées, coloriées, se terminent, en se retirant les unes
+derrière les autres et en s'enfonçant dans la perspective, aux neiges
+voisines du Saint-Gothard. Si l'on supprimait le Righi et le Pilate, et
+si l'on ne conservait que les collines surfacées d'herbages et de
+lapinières qui bordent immédiatement le lac des Quatre-Cantons, on
+reproduirait un lac d'Italie.</p>
+
+<p>Les arcades du cloître du cimetière dont la cathédrale est environnée
+sont comme les loges d'où l'on peut jouir de ce spectacle. Les monuments
+de ce cimetière ont pour étendard une croisette de fer portant un Christ
+doré. Aux rayons du soleil, ce sont autant de points de lumière qui
+s'échappent des tombes: de distance en distance, il y a des bénitiers
+dans lesquels trempe un rameau, avec lequel on peut bénir des <span class="pagenum"><a id="page552" name="page552"></a>(p. 552)</span>
+cendres regrettées. Je ne pleurais rien là en particulier, mais j'ai
+fait descendre la rosée lustrale sur la communauté silencieuse des
+chrétiens et des malheureux mes frères. Une épitaphe me dit: <i>Hodie
+mihi, cras tibi</i>; une autre: <i>Fuit homo</i>; une autre: <i>Siste, viator;
+abi, viator.</i> Et j'attends demain, et j'aurai été homme; et voyageur je
+m'arrête; et voyageur je m'en vais. Appuyé à l'une des arcades du
+cloître, j'ai regardé longtemps le théâtre des aventures de Guillaume
+Tell et de ses compagnons: théâtre de la liberté helvétique, si bien
+chanté et décrit par Schiller et Jean de Müller. Mes yeux cherchaient
+dans l'immense tableau la présence des plus illustres morts, et mes
+pieds foulaient les cendres les plus ignorées.</p>
+
+<p>En revoyant les Alpes il y a quatre ou cinq ans, je me demandais ce que
+j'y venais chercher: que dirai-je donc aujourd'hui? que dirai-je demain,
+et demain encore? Malheur à moi qui ne puis vieillir et qui vieillis
+toujours!</p>
+
+<p class="p2 right">Lucerne, 15 août 1832.</p>
+
+<p>Les capucins sont allés ce matin, selon l'usage le jour de l'Assomption,
+bénir les montagnes. Ces moines professent la religion sous la
+protection de laquelle naquit l'indépendance suisse: cette indépendance
+dure encore. Que deviendra notre liberté moderne, toute maudite de la
+bénédiction des philosophes et des bourreaux? Elle n'a pas quarante
+années, et elle a été vendue et revendue, maquignonnée, brocantée à tous
+les coins de rue. Il y a plus de liberté dans le froc d'un capucin qui
+bénit les Alpes que dans la friperie entière des législateurs de la
+République, de l'Empire, de la Restauration et de l'usurpation de
+Juillet.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page553" name="page553"></a>(p. 553)</span> Le voyageur français en Suisse est touché et attristé; notre
+histoire, pour le malheur des peuples de ces régions, se lie trop à leur
+histoire; le sang de l'Helvétie a coulé pour nous et par nous; nous
+avons porté le fer et le feu dans la chaumière de Guillaume Tell; nous
+avons engagé dans nos guerres civiles le paysan guerrier qui gardait le
+trône de nos rois. Le génie de Thorwaldsen a fixé le souvenir du 10 août
+à la porte de Lucerne. Le lion helvétique expire, percé d'une flèche, en
+couvrant de sa tête affaissée et d'une de ses pattes l'écu de France,
+dont on ne voit plus qu'une des fleurs de lis. La chapelle consacrée aux
+victimes, le bouquet d'arbres verts qui accompagne le bas-relief sculpté
+dans le roc, le soldat échappé au massacre du 10 août, qui montre aux
+étrangers le monument, le billet de Louis XVI qui ordonne aux Suisses de
+mettre bas les armes, le devant d'autel offert par madame la Dauphine à
+la chapelle expiatoire, et sur lequel ce parfait modèle de douleur a
+brodé l'image de l'agneau divin immolé!... Par quel conseil la
+Providence, après la dernière chute du trône des Bourbons,
+m'envoie-t-elle chercher un asile auprès de ce monument? Du moins, je
+puis le contempler sans rougir, je puis poser ma main faible, mais non
+parjure, sur l'écu de France, comme le lion l'enserre de ses ongles
+puissants, mais détendus par la mort.</p>
+
+<p>Eh bien, ce monument, un membre de la Diète a proposé de le détruire!
+Que demande la Suisse? la liberté? elle en jouit depuis quatre siècles;
+l'égalité? elle l'a; la république? c'est la forme de son gouvernement;
+l'allégement des taxes? elle ne paye presque point d'impôts. Que
+veut-elle donc? elle veut changer, <span class="pagenum"><a id="page554" name="page554"></a>(p. 554)</span> c'est la loi des êtres.
+Quand un peuple, transformé par le temps, ne peut plus rester ce qu'il a
+été, le premier symptôme de sa maladie, c'est la haine du passé et des
+vertus de ses pères.</p>
+
+<p>Je suis revenu du monument du 10 août par le grand pont couvert, espèce
+de galerie de bois suspendue sur le lac. Deux cent trente-huit tableaux
+triangulaires, placés entre les chevrons du toit, décorent cette
+galerie. Ce sont des fastes populaires où le Suisse, en passant,
+apprenait l'histoire de sa religion et de sa liberté.</p>
+
+<p>J'ai vu les poules d'eau privées; j'aime mieux les poules d'eau sauvages
+de l'étang de Combourg.</p>
+
+<p>Dans la ville, le bruit d'un ch&oelig;ur de voix m'a frappé; il sortait
+d'une chapelle de la Vierge: entré dans cette chapelle, je me suis cru
+transporté aux jours de mon enfance. Devant quatre autels dévotement
+parés, des femmes récitaient avec le prêtre le chapelet et les litanies.
+C'était comme la prière du soir au bord de la mer dans ma pauvre
+Bretagne, et j'étais au bord du lac de Lucerne! Une main renouait ainsi
+les deux bouts de ma vie, pour me faire mieux sentir tout ce qui s'était
+perdu dans la chaîne de mes années.</p>
+
+<p class="p2 right">Sur le lac de Lucerne, 16 août 1832, midi.</p>
+
+<p>Alpes, abaissez vos cimes, je ne suis plus digne de vous: jeune, je
+serais solitaire; vieux, je ne suis qu'isolé. Je la peindrais bien
+encore, la nature; mais pour qui? qui se soucierait de mes tableaux?
+quels bras, autres que ceux du temps, presseraient en récompense mon
+<i>génie</i> au front dépouillé? qui répéterait mes chants? à quelle muse en
+inspirerais-je? Sous la voûte de mes années, comme sous celle des monts
+neigeux <span class="pagenum"><a id="page555" name="page555"></a>(p. 555)</span> qui m'environnent, aucun rayon de soleil ne viendra me
+réchauffer. Quelle pitié de traîner, à travers ces monts, des pas
+fatigués que personne ne voudrait suivre! Quel malheur de ne me trouver
+libre d'errer de nouveau qu'à la fin de ma vie!</p>
+
+<p class="p2 right">Deux heures.</p>
+
+<p>Ma barque s'est arrêtée à la cale d'une maison sur la rive droite du
+lac, avant d'entrer dans le golfe d'Uri. J'ai gravi le verger de cette
+auberge et suis venu m'asseoir sous deux noyers qui protègent une
+étable. Devant moi, un peu à droite, sur le bord opposé du lac, se
+déploie le village de Schwytz, parmi des vergers et les plans inclinés
+de ces pâturages dits <i>Alpes</i> dans le pays: il est surmonté d'un roc
+ébréché en demi-cercle et dont les deux pointes, le <i>Mythen</i> et le
+<i>Haken</i> (la mitre et la crosse), tirent leur appellation de leur forme.
+Ce chapiteau cornu repose sur des gazons, comme la couronne de la rude
+indépendance helvétique sur la tête d'un peuple de bergers. Le silence
+n'est interrompu autour de moi que par le tintement de la clochette de
+deux génisses restées dans l'étable voisine: elle semble me sonner la
+gloire de la pastorale liberté que Schwytz a donnée, avec son nom, à
+tout un peuple: un petit canton dans le voisinage de Naples, appelé
+<i>Italia</i>, a de même, mais avec des droits moins sacrés, communiqué son
+nom à la terre des Romains.</p>
+
+<p class="p2 right">Trois heures.</p>
+
+<p>Nous partons; nous entrons dans le golfe ou le lac d'Uri. Les montagnes
+s'élèvent et s'assombrissent. Voilà la croupe herbue du Grütli et les
+trois fontaines <span class="pagenum"><a id="page556" name="page556"></a>(p. 556)</span> où Fürst, Arnold de Melchtal et Stauffacher
+jurèrent la délivrance de leur pays; voilà, au pied de l'Achsenberg, la
+chapelle qui signale l'endroit où Tell, sautant de la barque de Gessler,
+la repoussa d'un coup de pied au milieu des vagues.</p>
+
+<p>Mais Tell et ses compagnons ont-ils jamais existé<a id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a><a href="#footnote411" title="Lien vers la note 411"><span class="smaller">[411]</span></a>? Ne seraient-ils
+que des personnages du Nord, nés des chants des Scaldes et dont on
+retrouve les traditions héroïques sur les rivages de la Suède? Les
+Suisses sont-ils aujourd'hui ce qu'ils étaient à l'époque de la conquête
+de leur indépendance? Ces sentiers des ours voient rouler des calèches
+où Tell et ses compagnons bondissaient, l'arc à la main, d'abîme en
+abîme: moi-même suis-je un voyageur en harmonie avec ces lieux?</p>
+
+<p>Un orage me vient heureusement assaillir. Nous abordons dans une crique,
+à quelques pas de la chapelle de Tell: c'est toujours le même Dieu qui
+soulève les vents, et la même confiance dans ce Dieu qui rassure les
+hommes. Comme autrefois, en traversant l'Océan, les lacs de l'Amérique,
+les mers de la Grèce, de la Syrie, j'écris sur un papier inondé. Les
+nuages, les flots, les roulements de la foudre s'allient mieux au
+souvenir de l'antique liberté des Alpes que la voix de cette nature
+efféminée et dégénérée que mon siècle a placée malgré moi dans mon sein.</p>
+
+<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page557" name="page557"></a>(p. 557)</span> Altorf.</p>
+
+<p>Débarqué à Fluelen, arrivé à Altorf, le manque de chevaux va me retenir
+une nuit au pied du Bannberg. Ici, Guillaume Tell abattit la pomme sur
+la tête de son fils: le trait d'arc était de la distance qui sépare ces
+deux fontaines. Croyons, malgré la même histoire racontée par Saxon le
+Grammairien, et que j'ai citée le premier dans mon <i>Essai sur les
+révolutions</i><a id="footnotetag412" name="footnotetag412"></a><a href="#footnote412" title="Lien vers la note 412"><span class="smaller">[412]</span></a>; ayons foi en la religion et la liberté, les deux
+seules grandes choses de l'homme: la gloire et la puissance sont
+éclatantes, non grandes.</p>
+
+<p>Demain, du haut du Saint-Gothard, je saluerai de nouveau cette Italie
+que j'ai saluée du sommet du Simplon et du Mont-Cenis. Mais à quoi bon
+ce dernier regard jeté sur les régions du midi et de l'aurore! Le pin
+des glaciers ne peut descendre parmi les orangers qu'il voit au-dessous
+de lui dans les vallées fleuries.</p>
+
+<p class="p2 right">Dix heures du soir.</p>
+
+<p>L'orage recommence; les éclairs s'entortillent aux rochers; les échos
+grossissent et prolongent le bruit de la foudre; les mugissements du
+Sch&oelig;chen et de la <span class="pagenum"><a id="page558" name="page558"></a>(p. 558)</span> Reuss accueillent le barde de
+l'Armorique. Depuis longtemps je ne m'étais trouvé seul et libre; rien
+dans la chambre où je suis enfermé: deux couches pour un voyageur qui
+veille et qui n'a ni amours à bercer, ni songes à faire. Ces montagnes,
+cet orage, cette nuit sont des trésors perdus pour moi. Que de vie,
+cependant, je sens au fond de mon âme! Jamais, quand le sang le plus
+ardent coulait de mon c&oelig;ur dans mes veines, je n'ai parlé le langage
+des passions avec autant d'énergie que je le pourrais faire en ce
+moment. Il me semble que je vois sortir des flancs du Saint-Gothard ma
+sylphide des bois de Combourg. Me viens-tu retrouver, charmant fantôme
+de ma jeunesse? as-tu pitié de moi? Tu le vois, je ne suis changé que de
+visage; toujours chimérique, dévoré d'un feu sans cause et sans aliment.
+Je sors du monde, et j'y entrais quand je te créai dans un moment
+d'extase et de délire. Voici l'heure où je t'invoquai dans ma tour. Je
+puis encore ouvrir ma fenêtre pour te laisser entrer. Si tu n'es pas
+contente des grâces que je t'avais prodiguées, je te ferai cent fois
+plus séduisante; ma palette n'est pas épuisée; j'ai vu plus de beautés
+et je sais mieux peindre. Viens t'asseoir sur mes genoux; n'aie pas peur
+de mes cheveux, caresse-les de tes doigts de fée ou d'ombre; qu'ils
+rembrunissent sous tes baisers. Cette tête, que ces cheveux qui tombent
+n'assagissent point, est tout aussi folle qu'elle l'était lorsque je te
+donnai l'être, fille aînée de mes illusions, doux fruit de mes
+mystérieuses amours avec ma première solitude! Viens, nous monterons
+encore ensemble sur nos nuages; nous irons avec la foudre sillonner,
+illuminer, embraser les précipices où je passerai demain. <span class="pagenum"><a id="page559" name="page559"></a>(p. 559)</span>
+Viens! emporte-moi comme autrefois, mais ne me rapporte plus.</p>
+
+<p>On frappe à ma porte: ce n'est pas toi! c'est le guide! Les chevaux sont
+arrivés, il faut partir. De ce songe il ne reste que la pluie, le vent
+et moi, songe sans fin, éternel orage.</p>
+
+<p class="p2 right">17 août 1832. (Amsteg.)</p>
+
+<p>D'Altorf ici, une vallée entre des montagnes rapprochées, comme on en
+voit partout; la Reuss bruyante au milieu. À l'auberge du Cerf, un petit
+étudiant allemand, qui vient des glaciers du Rhône et qui me dit: «Fous
+fenir l'Altorf ce madin? allez fite!» Il me croyait à pied comme lui;
+puis, apercevant mon char à bancs: «Oh! les chefals! c'être autre
+chosse.» Si l'étudiant voulait <i>troquir</i> ses jeunes jambes contre mon
+char à bancs et mon plus mauvais char de gloire, avec quel plaisir je
+prendrais son bâton, sa blouse grise et sa barbe blonde! Je m'en irais
+aux glaciers du Rhône; je parlerais la langue de Schiller à ma
+maîtresse, et je rêverais creusement la liberté germanique: lui, il
+cheminerait vieux comme le temps, ennuyé comme un mort, détrompé par
+l'expérience, s'étant attaché au cou, comme une sonnette, un bruit dont
+il serait plus fatigué au bout d'un quart d'heure que du fracas de la
+Reuss. L'échange n'aura pas lieu, les bons marchés ne sont pas à mon
+usage. Mon écolier part; il me dit en ôtant et remettant son bonnet
+teuton, avec un petit coup de tête: «Permis!» Encore une ombre évanouie.
+L'écolier ignore mon nom; il m'aura rencontré et ne le saura jamais: je
+suis dans la joie de cette idée; j'aspire à l'obscurité avec plus
+<span class="pagenum"><a id="page560" name="page560"></a>(p. 560)</span> d'ardeur que je ne souhaitais autrefois la lumière: celle-ci
+m'importune ou comme éclairant mes misères ou comme me montrant des
+objets dont je ne puis plus jouir: j'ai hâte de passer le flambeau à mon
+voisin.</p>
+
+<p>Trois garçonnets tirent à l'arbalète: Guillaume Tell et Gessler sont
+partout. Les peuples libres conservent le souvenir des fondations de
+leur indépendance. Demandez à un petit pauvre de France s'il a jamais
+lancé la hache en mémoire du roi Hlodwigh, ou Khlodwig ou Clovis!</p>
+
+<p class="p2">Le nouveau chemin du Saint-Gothard, en sortant d'Amsteg, va et vient en
+zigzag pendant deux lieues; tantôt joignant la Reuss, tantôt s'en
+écartant quand la fissure du torrent s'élargit. Sur les reliefs
+perpendiculaires du paysage, des pentes rases ou bouquetées de cépées de
+hêtres, des pics dardant la nue, des dômes coiffés de glace, des sommets
+chauves ou conservant quelques rayons de neige comme des mèches de
+cheveux blancs; dans la vallée, des ponts, des colonnes en planches
+noircies, des noyers et des arbres fruitiers qui gagnent en luxe de
+branches et de feuilles ce qu'ils perdent en succulence de fruits. La
+nature alpestre force ces arbres à redevenir sauvages; la sève se fait
+jour malgré la greffe: un caractère énergique brise les liens de la
+civilisation.</p>
+
+<p>Un peu plus haut, au limbe droit de la Reuss, la scène change: le fleuve
+coule avec cascades dans une ornière caillouteuse, sous une avenue
+double et triple de pins; c'est la vallée du Pont d'Espagne à Cauterets.
+Aux pans de la montagne, les mélèzes végètent sur les <span class="pagenum"><a id="page561" name="page561"></a>(p. 561)</span> arêtes
+vives du roc; amarrés par leurs racines, ils résistent au choc des
+tempêtes.</p>
+
+<p>Le chemin, quelques carrés de pommes de terre, attestent seuls l'homme
+dans ce lieu: il faut qu'il mange et qu'il marche; c'est le résumé de
+son histoire. Les troupeaux, relégués aux pâturages des régions
+supérieures, ne paraissent point; d'oiseaux, aucun; d'aigles, il n'en
+est plus question: le grand aigle est tombé dans l'océan en passant à
+Sainte-Hélène; il n'y a vol si haut et si fort qui ne défaille dans
+l'immensité des cieux. L'aiglon royal vient de mourir. On nous avait
+annoncé d'autres aiglons de Juillet 1830; apparemment qu'ils sont
+descendus de leur aire pour nicher avec les pigeons pattus. Ils
+n'enlèveront jamais de chamois dans leurs serres; débilité à la lueur
+domestique, leur regard clignotant ne contemplera jamais du sommet du
+Saint-Gothard le libre et éclatant soleil de la gloire de la France.</p>
+
+<p class="p2">Après avoir franchi le pont du <i>Saut du prêtre</i>, et contourné le mamelon
+du village de Wasen, on reprend la rive droite de la Reuss; à l'une et
+l'autre orée, des cascades blanchissent parmi des gazons, tendus comme
+des tapisseries vertes sur le passage des voyageurs. Par un défilé, on
+aperçoit le glacier de Ranz qui se lie aux glaciers de la Furca.</p>
+
+<p>Enfin, on pénètre dans la vallée de Sch&oelig;llenen, où commence la
+première rampe du Saint-Gothard. Cette vallée est une coche de deux
+mille pieds de profondeur, entaillée dans un plein bloc de granit. Les
+parois du bloc forment des murs gigantesques surplombants. Les montagnes
+n'offrent plus que leurs flancs et leurs <span class="pagenum"><a id="page562" name="page562"></a>(p. 562)</span> crêtes ardentes et
+rougies. La Reuss tonne dans son lit vertical, matelassé de pierres. Un
+débris de tour témoigne d'un autre temps, comme la nature accuse ici des
+siècles immémorés. Soutenu en l'air par des murs le long des masses
+graniteuses, le chemin, torrent immobile, circule parallèle au torrent
+mobile de la Reuss. Ça et là, des voûtes en maçonnerie ménagent au
+voyageur un abri contre l'avalanche; on vire encore quelques pas dans
+une espèce d'entonnoir tortueux, et tout à coup, à l'une des volutes de
+la conque, on se trouve face à face du pont du Diable.</p>
+
+<p>Ce pont coupe aujourd'hui l'arcade du nouveau pont plus élevé, bâti
+derrière et qui le domine; le vieux pont ainsi altéré ne ressemble plus
+qu'à un court aqueduc à double étage. Le pont nouveau, lorsqu'on vient
+de la Suisse, masque la cascade en retraite. Pour jouir des arcs-en-ciel
+et des rejaillissements de la cascade, il se faut placer sur ce pont;
+mais quand on a vu la cataracte du Niagara, il n'y a plus de chute
+d'eau. Ma mémoire oppose sans cesse mes voyages à mes voyages, montagnes
+à montagnes, fleuves à fleuves, forêts à forêts, et ma vie détruit ma
+vie. Même chose m'arrive à l'égard des sociétés et des hommes.</p>
+
+<p>Les chemins modernes, que le Simplon a enseignés et que le Simplon
+efface, n'ont pas l'effet pittoresque des anciens chemins. Ces derniers,
+plus hardis et plus naturels, n'évitaient aucune difficulté; ils ne
+s'écartaient guère du cours des torrents; ils montaient et descendaient
+avec le terrain, gravissaient les rochers, plongeaient dans les
+précipices, passaient sous les avalanches, n'ôtant rien au plaisir de
+l'imagination et à la joie des périls. L'ancienne route du
+Saint-Gothard, <span class="pagenum"><a id="page563" name="page563"></a>(p. 563)</span> par exemple, était tout autrement aventureuse
+que la route actuelle. Le pont du Diable méritait sa renommée, lorsqu'en
+l'abordant on apercevait au-dessus la cascade de la Reuss, et qu'il
+traçait un arc obscur, ou plutôt un étroit sentier à travers la vapeur
+brillante de la chute. Puis, au bout du pont, le chemin montait à pic,
+pour atteindre la chapelle dont on voit encore la ruine. Au moins, les
+habitants d'Uri ont eu la pieuse idée de bâtir une autre chapelle à la
+cascade.</p>
+
+<p>Enfin ce n'étaient pas des hommes comme nous qui traversaient autrefois
+les Alpes, c'étaient des hordes de Barbares ou des légions romaines.
+C'étaient des caravanes de marchands, des chevaliers, des condottieri,
+des routiers, des pèlerins, des prélats, des moines. On racontait des
+aventures étranges: Qui avait bâti le pont du Diable? Qui avait
+précipité dans la prairie de Wasen la roche du Diable? Çà et là
+s'élevaient des donjons, des croix, des oratoires, des monastères, des
+ermitages, gardant la mémoire d'une invasion, d'une rencontre, d'un
+miracle ou d'un malheur. Chaque tribu montagnarde conservait sa langue,
+ses vêtements, ses m&oelig;urs, ses usages. On ne trouvait point, il est
+vrai, dans un désert, une excellente auberge; on n'y buvait point de vin
+de Champagne; on n'y lisait point la gazette; mais s'il y avait plus de
+voleurs au Saint-Gothard, il y avait moins de fripons dans la société.
+Que la civilisation est une belle chose! cette <i>perle</i>, je la laisse au
+<i>beau premier lapidaire</i>.</p>
+
+<p>Suwarow et ses soldats ont été les derniers voyageurs dans ce défilé, au
+bout duquel ils rencontrèrent Masséna.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page564" name="page564"></a>(p. 564)</span> Après avoir débouché du pont du Diable et de la galerie
+d'Urnerloch, on gagne la prairie d'Ursern, fermée par des redans comme
+les sièges de pierres d'une arène. La Reuss coule paisible au milieu de
+la verdure; le contraste est frappant: c'est ainsi qu'après et avant les
+révolutions la société paraît tranquille; les hommes et les empires
+sommeillent à deux pas de l'abîme où ils vont tomber.</p>
+
+<p>Au village d'Hospital commence la seconde rampe, laquelle atteint le
+sommet du Saint-Gothard, qui est envahi par des masses de granit. Ces
+masses roulées, enflées, brisées, festonnées à leur cime par quelques
+guirlandes de neige, ressemblent aux vagues fixes et écumeuses d'un
+<i>océan</i> de pierre sur lequel l'homme a laissé les ondulations de son
+chemin.</p>
+
+<p class="poem">
+ Au pied du mont Adule, entre mille roseaux,<br>
+ Le Rhin, tranquille et fier du progrès de ses eaux,<br>
+ Appuyé d'une main sur son urne penchante,<br>
+ Dormait au bruit flatteur de son onde naissante.</p>
+
+<p>Très beaux vers, mais inspirés par les fleuves de marbre de Versailles.
+Le Rhin ne sort point d'une couche de roseaux: il se lève d'un lit de
+frimas, son urne ou plutôt ses urnes sont de glace; son origine est
+congénère à ces peuples du Nord dont il devint le fleuve adoptif et la
+ceinture guerrière. Le Rhin, né du Saint-Gothard dans les Grisons, verse
+ses eaux à la mer de la Hollande, de la Norwège et de l'Angleterre; le
+Rhône, fils aussi du Saint-Gothard, porte son tribut au Neptune de
+l'Espagne, de l'Italie et de la Grèce: des neiges stériles forment les
+réservoirs de la fécondité du monde ancien et du monde moderne.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page565" name="page565"></a>(p. 565)</span> Deux étangs, sur le plateau du Saint-Gothard, donnent
+naissance, l'un au Tessin, l'autre à la Reuss. La source de la Reuss est
+moins élevée que la source du Tessin, de sorte qu'en creusant un canal
+de quelques centaines de pas, on jetterait le Tessin dans la Reuss. Si
+l'on répétait le même ouvrage pour les principaux affluents de ces eaux,
+on produirait d'étranges métamorphoses dans les contrées au bas des
+Alpes. Un montagnard se peut donner le plaisir de supprimer un fleuve,
+de fertiliser ou de stériliser un pays; voilà de quoi rabattre l'orgueil
+de la puissance.</p>
+
+<p>C'est chose merveilleuse que de voir la Reuss et le Tessin se dire un
+éternel adieu et prendre leurs chemins opposés sur les deux versants du
+Saint-Gothard; leurs berceaux se touchent; leurs destinées sont
+séparées: ils vont chercher des terres différentes et divers soleils;
+mais leurs mères, toujours unies, ne cessent du haut de la solitude de
+nourrir leurs enfants désunis.</p>
+
+<p>Il y avait jadis, sur le Saint-Gothard, un hospice desservi par des
+capucins; on n'en voit plus que les ruines; il ne reste de la religion
+qu'une croix de bois vermoulu avec son christ: Dieu demeure quand les
+hommes se retirent.</p>
+
+<p>Sur le plateau du Saint-Gothard, désert dans le ciel, finit un monde et
+commence un autre monde: les noms germaniques sont remplacés par des
+noms italiens. Je quitte ma compagne, la Reuss, qui m'avait amené, en la
+remontant, du lac de Lucerne, pour descendre au lac de Lugano avec mon
+nouveau guide, le Tessin.</p>
+
+<p>Le Saint-Gothard est taillé à pic du côté de l'Italie; <span class="pagenum"><a id="page566" name="page566"></a>(p. 566)</span> le
+chemin qui se plonge dans la Val-Tremola fait honneur à l'ingénieur
+forcé de le dessiner dans la gorge la plus étroite. Vu d'en haut, ce
+chemin ressemble à un ruban plié et replié; vu d'en bas, les murs qui
+soutiennent les remblais font l'effet des ouvrages d'une forteresse, ou
+imitent ces digues qu'on élève les unes au-dessus des autres contre
+l'envahissement des eaux. Quelquefois aussi, à la double file des bornes
+plantées régulièrement sur les deux côtés de la route, on dirait d'une
+colonne de soldats descendant les Alpes pour envahir encore une fois la
+malheureuse Italie.</p>
+
+<p class="p2 right">Samedi, 18 août 1832. (Lugano.)</p>
+
+<p>J'ai passé de nuit Airolo, Bellinzona et la Val-Levantine: je n'ai point
+vu la terre, j'ai seulement entendu les torrents. Dans le ciel, les
+étoiles se levaient parmi les coupoles et les aiguilles des montagnes.
+La lune n'était point d'abord à l'horizon, mais son aube s'épanouit par
+degrés devant elle, de même que ces <i>gloires</i> dont les peintres du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup>
+siècle entouraient la tête de la <span class="smcap">Vierge</span>: elle parut enfin, creusée et
+réduite au quart de son disque, sur la cime dentelée du Furca; les
+pointes de son croissant ressemblaient à des ailes; on eût dit d'une
+colombe blanche échappée de son nid de rocher: à sa lumière affaiblie et
+rendue plus mystérieuse, l'astre échancré me révéla le lac Majeur au
+bout de la Val-Levantine. Deux fois j'avais rencontré ce lac, une fois
+en me rendant au congrès de Vérone, une autre fois en me rendant en
+ambassade à Rome. Je le contemplais alors au soleil, dans le chemin des
+prospérités; je l'entrevoyais à présent la nuit, du bord opposé, sur la
+route de l'infortune. Entre mes <span class="pagenum"><a id="page567" name="page567"></a>(p. 567)</span> voyages, séparés seulement de
+quelques années, il y avait de moins une monarchie de quatorze siècles.</p>
+
+<p>Ce n'est pas que j'en veuille le moins du monde à ces révolutions
+politiques; en me rendant à la liberté, elles m'ont rendu à ma propre
+nature. J'ai encore assez de sève pour reproduire la primeur de mes
+songes, assez de flamme pour renouer mes liaisons avec la créature
+imaginaire de mes désirs. Le temps et le monde que j'ai traversés n'ont
+été pour moi qu'une double solitude où je me suis conservé tel que le
+ciel m'avait formé. Pourquoi me plaindrais-je de la rapidité des jours,
+puisque je vivais dans une heure autant que ceux qui passent des années
+à vivre?</p>
+
+<p class="p2">Lugano est une petite ville d'un aspect italien: portiques comme à
+Bologne, peuple faisant son ménage dans la rue comme à Naples,
+architecture de la Renaissance, toits dépassant les murs sans corniches,
+fenêtres étroites et longues, nues ou ornées d'un chapiteau et percées
+jusque dans l'architrave. La ville s'adosse à un coteau de vignes que
+dominent deux plans superposés de montagnes, l'un de pâturages, l'autre
+de forêts: le lac est à ses pieds.</p>
+
+<p>Il existe, sur le plus haut sommet d'une montagne, à l'est de Lugano, un
+hameau dont les femmes, grandes et blanches, ont la réputation des
+Circassiennes. La veille de mon arrivée était la fête de ce hameau; on
+était allé en pèlerinage à la beauté: cette tribu sera quelques débris
+d'une race des barbares du Nord conservée sans mélange au-dessus des
+populations de la plaine.</p>
+
+<p>Je me suis fait conduire aux diverses maisons qu'on m'avait indiquées
+comme me pouvant convenir: j'en <span class="pagenum"><a id="page568" name="page568"></a>(p. 568)</span> ai trouvé une charmante, mais
+d'un loyer beaucoup trop cher.</p>
+
+<p>Pour mieux voir le lac, je me suis embarqué. Un de mes deux bateliers
+parlait un jargon franco-italien entrelardé d'anglais. Il me nommait les
+montagnes et les villages sur les montagnes: San-Salvador, au sommet
+duquel on découvre le dôme de la cathédrale de Milan; Castagnola, avec
+ses oliviers dont les étrangers mettent de petits rameaux à leur
+boutonnière; Gandria, limite du canton du Tessin sur le lac;
+Saint-Georges, enfaîté de son ermitage: chacun de ces lieux avait son
+histoire.</p>
+
+<p>L'Autriche, qui prend tout et ne donne rien, conserve au pied du mont
+Caprino un village enclavé dans le territoire du Tessin. En face, de
+l'autre côté, au pied du San-Salvador, elle possède encore une espèce de
+promontoire sur lequel il y a une chapelle; mais elle a prêté
+gracieusement aux Luganois ce promontoire pour exécuter les criminels et
+pour y élever des fourches patibulaires. Elle argumentera quelque jour
+de cette <i>haute justice</i>, exercée par sa permission sur son territoire,
+comme d'une preuve de sa suzeraineté sur Lugano. On ne fait plus subir
+aujourd'hui aux condamnés le supplice de la corde, on leur coupe la
+tête: Paris a fourni l'instrument, Vienne le théâtre du supplice:
+présents dignes de deux grandes monarchies.</p>
+
+<p>Ces images me poursuivaient, lorsque sur la vague d'azur, au souffle de
+la brise parfumé de l'ambre des pins, vinrent à passer les barques d'une
+confrérie, qui jetait des bouquets dans le lac, au son des hautbois et
+des cors. Des hirondelles se jouaient autour de ma voile. Parmi ces
+voyageuses, ne reconnaîtrai-je pas <span class="pagenum"><a id="page569" name="page569"></a>(p. 569)</span> celles que je rencontrai un
+soir en errant sur l'ancienne voie de Tibur et de la maison d'Horace? La
+Lydie du poète n'était point alors avec ces hirondelles de la campagne
+de Tibur; mais je savais qu'en ce moment même une autre jeune femme
+enlevait furtivement une rose déposée dans le jardin abandonné d'une
+villa du siècle de Raphaël, et ne cherchait que cette fleur sur les
+ruines de Rome.</p>
+
+<p>Les montagnes qui entourent le lac de Lugano, ne réunissant guère leurs
+bases qu'au niveau du lac, ressemblent à des îles séparées par d'étroits
+canaux; elles m'ont rappelé la grâce, la forme et la verdure de
+l'archipel des Açores. Je consommerais donc l'exil de mes derniers jours
+sous ces riants portiques où la princesse de Belgiojoso a laissé tomber
+quelques jours de l'exil de sa jeunesse? J'achèverais donc mes
+<i>Mémoires</i> à l'entrée de cette terre classique et historique où Virgile
+et Le Tasse ont chanté, où tant de révolutions se sont accomplies? Je
+remémorerais ma destinée bretonne à la vue de ces montagnes ausoniennes?
+Si leur rideau venait à se lever, il me découvrirait les plaines de la
+Lombardie; par delà, Rome; par delà, Naples, la Sicile, la Grèce, la
+Syrie, l'Égypte, Carthage: bords lointains que j'ai mesurés, moi qui ne
+possède pas l'espace de terre que je presse sous la plante de mes pieds!
+mais pourtant mourir ici? finir ici?&mdash;n'est-ce pas ce que je veux, ce
+que je cherche? Je n'en sais rien.</p>
+
+<p class="p2 right">Lucerne, 20, 21 et 22 août 1832.</p>
+
+<p>J'ai quitté Lugano sans y coucher; j'ai repassé le Saint-Gothard, j'ai
+revu ce que j'avais vu: je n'ai rien trouvé à rectifier à mon esquisse.
+À Altorf, tout était <span class="pagenum"><a id="page570" name="page570"></a>(p. 570)</span> changé depuis vingt-quatre heures: plus
+d'orage, plus d'apparition dans ma chambre solitaire. Je suis venu
+passer la nuit à l'auberge de Fluelen, ayant parcouru deux fois la route
+dont les extrémités aboutissent à deux lacs et sont tenues par deux
+peuples liés d'un même n&oelig;ud politique, séparés sous tous les autres
+rapports. J'ai traversé le lac de Lucerne, il avait perdu à mes yeux une
+partie de son mérite: il est au lac de Lugano ce que sont les ruines de
+Rome aux ruines d'Athènes, les champs de la Sicile aux jardins d'Armide.</p>
+
+<p>Au surplus, j'ai beau me battre les flancs pour arriver à l'exaltation
+alpine des écrivains de montagne, j'y perds ma peine.</p>
+
+<p>Au physique, cet air vierge et balsamique qui doit ranimer mes forces,
+raréfier mon sang, désenfumer ma tête fatiguée, me donner une faim
+insatiable, un repos sans rêves, ne produit point pour moi ces effets.
+Je ne respire pas mieux, mon sang ne circule pas plus vite, ma tête
+n'est pas moins lourde au ciel des Alpes qu'à Paris. J'ai autant
+d'appétit aux <i>Champs-Élysées</i> qu'au Montanvers, je dors aussi bien rue
+Saint-Dominique qu'au mont Saint-Gothard, et si j'ai des songes dans la
+délicieuse plaine de Montrouge, c'est qu'il en faut au sommeil.</p>
+
+<p>Au moral, en vain j'escalade les rocs, mon esprit n'en devient pas plus
+élevé, mon âme plus pure; j'emporte les soucis de la terre et le faix
+des turpitudes humaines. Le calme de la région sublunaire d'une marmotte
+ne se communique point à mes sens éveillés. Misérable que je suis, à
+travers les brouillards qui roulent à mes pieds, j'aperçois toujours la
+figure <span class="pagenum"><a id="page571" name="page571"></a>(p. 571)</span> épanouie du monde. Mille toises gravies dans l'espace
+ne changent rien à ma vue du ciel; Dieu ne paraît pas plus grand du
+sommet de la montagne que du fond de la vallée. Si pour devenir un homme
+robuste, un saint, un génie supérieur, il ne s'agissait que de planer
+sur les nuages, pourquoi tant de malades, de mécréants et d'imbéciles ne
+se donnent-ils pas la peine de grimper au Simplon? Il faut certes qu'ils
+soient bien obstinés à leurs infirmités.</p>
+
+<p>Le paysage n'est créé que par le soleil; c'est la lumière qui fait le
+paysage. Une grève de Carthage, une bruyère de la rive de Sorrente, une
+lisière de cannes desséchées dans la Campagne romaine, sont plus
+magnifiques, éclairées des feux du couchant ou de l'aurore, que toutes
+les Alpes de ce côté-ci des Gaules. De ces trous surnommés vallées, où
+l'on ne voit goutte en plein midi; de ces hauts paravents à l'ancre
+appelés montagnes; de ces torrent salis qui beuglent avec les vaches de
+leurs bords; de ces faces violâtres, de ces cous goîtreux, de ces
+ventres hydropiques: foin!</p>
+
+<p>Si les montagnes de nos climats peuvent justifier les éloges de leurs
+admirateurs, ce n'est que quand elles sont enveloppées dans la nuit dont
+elles épaississent le chaos: leurs angles, leurs ressauts, leurs grandes
+lignes, leurs immenses ombres portées, augmentent d'effet à la clarté de
+la lune. Les astres les découpent et les gravent dans le ciel en
+pyramides, en cônes, en obélisques, en architecture d'albâtre, tantôt
+jetant sur elles un voile de gaze et les harmoniant par des nuances
+indéterminées, légèrement lavées de bleu; tantôt les sculptant une à une
+et les séparant <span class="pagenum"><a id="page572" name="page572"></a>(p. 572)</span> par des traits d'une grande correction. Chaque
+vallée, chaque réduit avec ses lacs, ses rochers, ses forêts, devient un
+temple de silence et de solitude. En hiver, les montagnes nous
+présentent l'image des zones polaires; en automne, sous un ciel
+pluvieux, dans leurs différentes nuances de ténèbres, elles ressemblent
+à des lithographies grises, noires, bistrées: la tempête aussi leur va
+bien, de même que les vapeurs, demi-brouillards, demi-nuages, qui
+roulent à leurs pieds ou se suspendent à leurs flancs.</p>
+
+<p>Mais les montagnes ne sont-elles pas favorables aux méditations, à
+l'indépendance, à la poésie? De belles et profondes solitudes mêlées de
+mer ne reçoivent-elles rien de l'âme, n'ajoutent-elles rien à ses
+voluptés? Une sublime nature ne rend-elle pas plus susceptible de
+passion, et la passion ne fait-elle pas mieux comprendre une nature
+sublime? Un amour intime ne s'augmente-t-il pas de l'amour vague de
+toutes les beautés des sens et de l'intelligence qui l'environnent,
+comme des principes semblables s'attirent et se confondent? Le sentiment
+de l'infini, entrant par un immense spectacle dans un sentiment borné,
+ne l'accroît-il pas, ne l'étend-il pas jusqu'aux limites où commence une
+éternité de vie?</p>
+
+<p>Je reconnais tout cela; mais entendons-nous bien: ce ne sont pas les
+montagnes qui existent telles qu'on les croit voir alors; ce sont les
+montagnes comme les passions, le talent et la muse en ont tracé les
+lignes, colorié les ciels, les neiges, les pitons, les déclivités, les
+cascades irisées, l'atmosphère <i>flou</i>, les ombres tendres et légères: le
+paysage est sur la palette de Claude le Lorrain, non sur le
+Campo-Vaccino. Faites-moi <span class="pagenum"><a id="page573" name="page573"></a>(p. 573)</span> aimer, et vous verrez qu'un pommier
+isolé, battu du vent, jeté de travers au milieu des froments de la
+Beauce; une fleur de sagette dans un marais; un petit cours d'eau dans
+un chemin; une mousse, une fougère, une capillaire sur le flanc d'une
+roche; un ciel humide, enfumé; une mésange dans le jardin d'un
+presbytère; une hirondelle volant bas, par un jour de pluie, sous le
+chaume d'une grange ou le long d'un cloître; une chauve-souris même
+remplaçant l'hirondelle autour d'un clocher champêtre, tremblotant sur
+ses ailes de gaze dans les dernières lueurs du crépuscule; toutes ces
+petites choses, rattachées à quelques souvenirs, s'enchanteront des
+mystères de mon bonheur ou de la tristesse de mes regrets. En
+définitive, c'est la jeunesse de la vie, ce sont les personnes qui font
+les beaux sites. Les glaces de la baie de Baffin peuvent être riantes
+avec une société selon le c&oelig;ur, les bords de l'Ohio et du Gange
+lamentables en l'absence de toute affection. Un poète a dit:</p>
+
+<p class="poem">
+ La patrie est aux lieux où l'âme est enchaînée.</p>
+
+<p>Il en est de même de la beauté.</p>
+
+<p>En voilà trop à propos de montagnes; je les aime comme grandes
+solitudes; je les aime comme cadre bordure et lointain d'un beau
+tableau; je les aime comme rempart et asile de la liberté; je les aime
+comme ajoutant quelque chose de l'infini aux passions de l'âme:
+équitablement et raisonnablement, voilà tout le bien qu'on peut en dire.
+Si je ne dois pas me fixer aux revers des Alpes, ma course au
+Saint-Gothard restera un fait sans liaison, une vue d'optique isolée
+<span class="pagenum"><a id="page574" name="page574"></a>(p. 574)</span> au milieu des tableaux de mes <i>Mémoires</i>: j'éteindrai la
+lampe, et Lugano rentrera dans la nuit.</p>
+
+<p>À peine arrivé à Lucerne, j'ai vite couru de nouveau à la cathédrale, à
+la <i>Hofkirche</i>, bâtie sur l'emplacement d'une chapelle dédiée à saint
+Nicolas, patron des mariniers: cette chapelle primitive servait aussi de
+phare; car, pendant la nuit, on la voyait éclairée d'une manière
+surnaturelle. Ce furent des missionnaires irlandais qui prêchèrent
+l'Évangile dans la contrée presque déserte de Lucerne; ils y apportèrent
+la liberté dont n'a pas joui leur malheureuse patrie. Lorsque je suis
+revenu à la cathédrale, un homme creusait une fosse; dans l'église, on
+achevait un service autour d'un cercueil, et une jeune femme faisait
+bénir à un autel un bonnet d'enfant; elle l'a mis, avec une expression
+visible de joie, dans un panier qu'elle portait à son bras, et s'en est
+allée chargée de son trésor. Le lendemain, j'ai trouvé la fosse du
+cimetière refermée, un vase d'eau bénite posé sur la terre fraîche, et
+du fenouil semé pour les petits oiseaux: ils étaient déjà seuls, auprès
+de ce mort d'une nuit. J'ai fait quelques courses autour de Lucerne
+parmi de magnifiques bois de pins. Les abeilles, dont les ruches sont
+placées au-dessus des portes des fermes, à l'abri des toits prolongés,
+habitent avec les paysans. J'ai vu la fameuse Clara Wendel<a id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a><a href="#footnote413" title="Lien vers la note 413"><span class="smaller">[413]</span></a> aller à
+la messe <span class="pagenum"><a id="page575" name="page575"></a>(p. 575)</span> derrière ses compagnes de captivité, dans son
+uniforme de prisonnière. Elle est fort commune; je lui ai trouvé l'air
+de toutes ces brutes de France présentes à tant de meurtres, sans pour
+cela être plus distinguées qu'une bête féroce, malgré ce que veut leur
+prêter la théorie du crime et de l'admiration des égorgements. Un simple
+chasseur, armé d'une carabine, conduit ici les galériens aux travaux de
+la journée et les ramène à leur prison.</p>
+
+<p>J'ai poussé ce soir ma promenade le long de la Reuss, jusqu'à une
+chapelle bâtie sur le chemin: on y monte par un petit portique italien.
+De ce portique, je voyais un prêtre priant seul à genoux dans
+l'intérieur de l'oratoire, tandis que j'apercevais au haut des montagnes
+les dernières lueurs du soleil couchant. En revenant à Lucerne, j'ai
+entendu dans les cabanes des femmes réciter le chapelet; la voix des
+enfants répondait à l'adoration maternelle. Je me suis arrêté, j'ai
+écouté au travers des entrelacs de vignes ces paroles adressées à Dieu
+du fond d'une chaumière. La belle, jeune et élégante jeune fille qui me
+sert à <i>l'Aigle d'or</i> dit aussi très régulièrement son <i>Angelus</i> en
+fermant les rideaux des croisées de ma chambre. Je lui donne en rentrant
+quelques fleurs que j'ai cueillies; elle me dit, en rougissant et se
+<span class="pagenum"><a id="page576" name="page576"></a>(p. 576)</span> frappant doucement le sein avec sa main: «Per me?» Je lui
+réponds: «Pour vous.» Notre conversation finit là.</p>
+
+<p class="p2 right">Lucerne, 26 août 1832.</p>
+
+<p>Madame de Chateaubriand n'est point encore arrivée, je vais faire une
+course à Constance. Voici M. A. Dumas<a id="footnotetag414" name="footnotetag414"></a><a href="#footnote414" title="Lien vers la note 414"><span class="smaller">[414]</span></a>; je l'avais déjà aperçu chez
+David, tandis qu'il se faisait mouler chez le grand sculpteur. Madame de
+Colbert, avec sa fille madame de Brancas, traverse aussi Lucerne<a id="footnotetag415" name="footnotetag415"></a><a href="#footnote415" title="Lien vers la note 415"><span class="smaller">[415]</span></a>.
+C'est chez madame de Colbert, en Beauce, que j'écrivis, il y a près de
+vingt ans, dans ces <i>Mémoires</i><a id="footnotetag416" name="footnotetag416"></a><a href="#footnote416" title="Lien vers la note 416"><span class="smaller">[416]</span></a>, l'histoire de ma jeunesse à
+Combourg. Les lieux semblent voyager avec moi, aussi mobiles, aussi
+fugitifs que ma vie.</p>
+
+<p>Le courrier de la malle m'apporte une très belle <span class="pagenum"><a id="page577" name="page577"></a>(p. 577)</span> lettre de M.
+de Béranger, en réponse à celle que je lui avais écrite en partant de
+Paris: cette lettre a déjà été imprimée en note, avec une lettre de M.
+Carrel, dans le <i>Congrès de Vérone</i><a id="footnotetag417" name="footnotetag417"></a><a href="#footnote417" title="Lien vers la note 417"><span class="smaller">[417]</span></a>.</p>
+
+<p class="p2 right">Genève, septembre 1832</p>
+
+<p>En allant de Lucerne à Constance, on passe par Zurich et Winterthur.
+Rien ne m'a plu à Zurich, hors le souvenir de Lavater et de Gessner, les
+arbres d'une esplanade qui domine les lacs, le cours de la Limath, un
+vieux corbeau et un vieil orme; j'aime mieux cela que tout le passé
+historique de Zurich, n'en déplaise même à la bataille de Zurich.
+Napoléon et ses capitaines, de victoires en victoires, ont amené les
+Russes à Paris.</p>
+
+<p>Winterthur est une bourgade neuve et industrielle, ou plutôt une longue
+rue propre. Constance a l'air de n'appartenir à personne; elle est
+ouverte à tout le monde. J'y suis entré le 27 août, sans avoir vu un
+douanier ou un soldat, et sans qu'on m'ait demandé mon passeport.</p>
+
+<p>Madame Récamier était arrivée depuis trois jours<a id="footnotetag418" name="footnotetag418"></a><a href="#footnote418" title="Lien vers la note 418"><span class="smaller">[418]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page578" name="page578"></a>(p. 578)</span> pour
+faire une visite à la reine de Hollande. J'attendais madame de
+Chateaubriand, venant me rejoindre à Lucerne. Je me proposais d'examiner
+s'il ne serait pas préférable de se fixer d'abord en Souabe, sauf à
+descendre ensuite en Italie.</p>
+
+<p>Dans la ville délabrée de Constance, notre auberge était fort gaie; on y
+faisait les apprêts d'une noce. Le lendemain de mon arrivée, madame
+Récamier voulut se mettre à l'abri de la joie de nos hôtes: nous nous
+embarquâmes sur le lac, et, traversant la nappe d'eau d'où sort le Rhin
+pour devenir fleuve, nous abordâmes à la grève d'un parc.</p>
+
+<p>Ayant mis pied à terre, nous franchîmes une haie de saules, de l'autre
+côté de laquelle nous trouvâmes une allée sablée circulant parmi des
+bosquets d'arbustes, des groupes d'arbres et des tapis de gazon. Un
+pavillon s'élevait au milieu des jardins, et une élégante <i>villa</i>
+s'appuyait contre une futaie. Je remarquai dans l'herbe des veilleuses
+toujours mélancoliques pour moi à cause des réminiscences de mes divers
+et nombreux automnes. Nous nous promenâmes au hasard, et puis nous nous
+assîmes sur un banc au bord de l'eau. Du pavillon des bocages
+s'élevèrent des harmonies de harpe et de cor qui se turent lorsque,
+charmés <span class="pagenum"><a id="page579" name="page579"></a>(p. 579)</span> et surpris, nous commencions à les écouter: c'était
+une scène d'un conte de fée. Les harmonies ne renaissant pas, je lus à
+madame Récamier ma description du Saint-Gothard; elle me pria d'écrire
+quelque chose sur ses tablettes, déjà à demi remplies des détails de la
+mort de J.-J. Rousseau. Au-dessous de ces dernières paroles de l'auteur
+d'<i>Héloïse</i>: «Ma femme, ouvrez la fenêtre, que je voie encore le
+soleil,» je traçai ces mots au crayon: <i>Ce que je voulais sur le lac de
+Lucerne, je l'ai trouvé sur le lac de Constance, le charme et
+l'intelligence de la beauté. Je ne veux point mourir comme Rousseau; je
+veux encore voir longtemps le soleil, si c'est près de vous que je dois
+achever ma vie. Que mes jours expirent à vos pieds, comme ces vagues
+dont vous aimez le murmure.&mdash;28 août 1832.</i></p>
+
+<p>L'azur du lac veillait derrière les feuillages; à l'horizon du midi,
+s'amoncelaient les sommets de l'Alpe des Grisons; une brise passant et
+se retirant à travers les saules s'accordait avec l'aller et le venir de
+la vague: nous ne voyions personne; nous ne savions où nous étions.</p>
+
+<p class="p2">En rentrant à Constance, nous avons aperçu madame la duchesse de
+Saint-Leu et son fils Louis-Napoléon: ils venaient au-devant de madame
+Récamier. Sous l'Empire je n'avais point connu la reine de Hollande; je
+savais qu'elle s'était montrée généreuse lors de ma démission à la mort
+du duc d'Enghien et quand je voulus sauver mon cousin Armand; sous la
+Restauration, ambassadeur à Rome, je n'avais eu avec madame la duchesse
+de Saint-Leu que des rapports de <span class="pagenum"><a id="page580" name="page580"></a>(p. 580)</span> politesse; ne pouvant aller
+moi-même chez elle, j'avais laissé libres les secrétaires et les
+attachés de lui faire leur cour, et j'avais invité le cardinal Fesch à
+un dîner diplomatique de cardinaux. Depuis la dernière chute de la
+Restauration, le hasard m'avait fait échanger quelques lettres avec la
+reine Hortense et le prince Louis. Ces lettres sont un assez singulier
+monument des grandeurs évanouies; les voici:</p>
+
+<p class="p2 center smcap">MADAME DE SAINT-LEU, APRÈS AVOIR LU LA DERNIÈRE LETTRE DE M. DE
+CHATEAUBRIAND.</p>
+
+<p class="right">Arenenberg, ce 15 octobre 1831.</p>
+
+<p>«M. de Chateaubriand a trop de génie pour n'avoir pas compris toute
+l'étendue de celui de l'empereur Napoléon. Mais à son imagination si
+brillante il fallait plus que l'admiration: des souvenirs de jeunesse,
+une illustre fortune, attirèrent son c&oelig;ur: il y dévoua sa personne et
+son talent, et, comme le poëte qui prête à tout le sentiment qui
+l'anime, il revêtit ce qu'il aimait des traits qui devaient enflammer
+son enthousiasme. L'ingratitude ne le découragea pas, car le malheur
+était toujours là qui en appelait à lui; cependant son esprit, sa
+raison, ses sentiments vraiment français en font malgré lui
+l'antagoniste de son parti. Il n'aime des anciens temps que l'honneur
+qui rend fidèle; et la religion qui rend sage, la gloire de sa patrie
+qui en fait la force, la liberté des consciences et des opinions qui
+donne un noble essor aux facultés de l'homme, l'aristocratie du mérite
+qui ouvre une carrière à toutes <span class="pagenum"><a id="page581" name="page581"></a>(p. 581)</span> les intelligences, voilà son
+domaine plus qu'à tout autre. Il est donc libéral, napoléoniste et même
+républicain plutôt que royaliste. Aussi la nouvelle France, ses
+nouvelles illustrations sauraient l'apprécier, tandis qu'il ne sera
+jamais compris de ceux qu'il a placés dans son c&oelig;ur si près de la
+divinité; et s'il n'a plus qu'à chanter le malheur, fût-il le plus
+intéressant, les hautes infortunes sont devenues si communes dans notre
+siècle, que sa brillante imagination, sans but et sans mobile réel,
+s'éteindra faute d'aliments assez élevés pour inspirer son beau talent.</p>
+
+<p class="right smcap">«HORTENSE.»</p>
+
+<p class="p2 center smcap">APRÈS AVOIR LU UNE NOTE SIGNÉE HORTENSE.</p>
+
+<p>«M. de Chateaubriand est extrêmement flatté et on ne peut plus
+reconnaissant des sentiments de bienveillance exprimés avec tant de
+grâce dans la première partie de la note: dans la seconde se trouve
+cachée une séduction de femme et de reine qui pourrait entraîner un
+amour-propre moins détrompé que celui de M. de Chateaubriand.</p>
+
+<p>«Il y a certainement aujourd'hui de quoi choisir une occasion
+d'infidélité entre de si hautes et de si nombreuses infortunes; mais, à
+l'âge où M. de Chateaubriand est parvenu, des revers qui ne comptent que
+peu d'années dédaigneraient ses hommages: force lui est de rester
+attaché à son vieux malheur, tout tenté qu'il pourrait être par de plus
+jeunes adversités.</p>
+
+<p class="right smcap">«Chateaubriand.»</p>
+
+<p>«Paris, ce 6 novembre 1831.</p>
+
+<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page582" name="page582"></a>(p. 582)</span> Arenenberg, le 4 mai 1832.</p>
+
+<p>«Monsieur le vicomte,</p>
+
+<p>«Je viens de lire votre dernière brochure. Que les Bourbons sont heureux
+d'avoir pour soutien un génie tel que le vôtre! Vous relevez une cause
+avec les mêmes armes qui ont servi à l'abattre; vous trouvez des paroles
+qui font vibrer tous les c&oelig;urs français. Tout ce qui est national
+trouve de l'écho dans votre âme; ainsi, quand vous parlez du grand homme
+qui illustra la France pendant vingt ans, la hauteur du sujet vous
+inspire, votre génie l'embrasse tout entier, et votre âme alors,
+s'épanchant naturellement, entoure la plus grande gloire des plus
+grandes pensées.</p>
+
+<p>«Moi aussi, monsieur le vicomte, je m'enthousiasme pour tout ce qui fait
+l'honneur de mon pays; c'est pourquoi, me laissant aller à mon
+impulsion, j'ose vous témoigner la sympathie que j'éprouve pour celui
+qui montre tant de patriotisme et tant d'amour de la liberté. Mais,
+permettez-moi de vous le dire, vous êtes le seul défenseur redoutable de
+la vieille royauté; vous la rendriez nationale, si l'on pouvait croire
+qu'elle pensât comme vous; ainsi, pour la faire valoir, il ne suffit pas
+de vous déclarer de son parti, mais bien de prouver qu'elle est du
+vôtre.</p>
+
+<p>«Cependant, monsieur le vicomte, si nous différons d'opinions, au moins
+sommes-nous d'accord dans les souhaits que nous formons pour le bonheur
+de la France.</p>
+
+<p>«Agréez, je vous prie, etc., etc.</p>
+
+<p class="right smcap">«LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE.»</p>
+
+<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page583" name="page583"></a>(p. 583)</span> «Paris, 19 mai 1832.</p>
+
+<p>«Monsieur le comte,</p>
+
+<p>«On est toujours mal à l'aise pour répondre à des éloges; quand celui
+qui les donne avec autant d'esprit que de convenance est de plus dans
+une condition sociale à laquelle se rattachent des souvenirs hors de
+pair, l'embarras redouble. Du moins, monsieur, nous nous rencontrons
+dans une sympathie commune; vous voulez avec votre jeunesse, comme moi
+avec mes vieux jours, l'honneur de la France. Il ne manquait plus à l'un
+et à l'autre, pour mourir de confusion ou de rire, que de voir le
+<i>juste-milieu</i> bloqué dans Ancône par les soldats du pape. Ah! monsieur,
+où est votre oncle? À d'autres que vous je dirais: Où est le tuteur des
+rois et le maître de l'Europe? En défendant la cause de la légitimité,
+je ne me fais aucune illusion; mais je pense que tout homme qui tient à
+l'estime publique doit rester fidèle à ses serments: lord Falkland, ami
+de la liberté et ennemi de la cour, se fit tuer à Newbury dans l'armée
+de Charles I<sup>er</sup>. Vous vivrez, monsieur le comte, pour voir votre patrie
+libre et heureuse; vous traversez des ruines parmi lesquelles je
+resterai, puisque je fais moi-même partie de ces ruines.</p>
+
+<p>«Je m'étais flatté un moment de l'espoir de mettre cet été l'hommage de
+mon respect aux pieds de madame la duchesse de Saint-Leu: la fortune,
+accoutumée à déjouer mes projets, m'a encore trompé cette fois. J'aurais
+été heureux de vous remercier de vive voix de votre obligeante lettre;
+<span class="pagenum"><a id="page584" name="page584"></a>(p. 584)</span> nous aurions parlé d'une grande gloire et de l'avenir de la
+France, deux choses, monsieur le comte, qui vous touchent de près.</p>
+
+<p class="right smcap">«Chateaubriand.»</p>
+
+<p class="p2">Les Bourbons m'ont-ils jamais écrit des lettres pareilles à celles que
+je viens de produire? Se sont-ils jamais doutés que je m'élevais
+au-dessus de tel faiseur de vers ou de tel politique de feuilleton?</p>
+
+<p>Lorsque, petit garçon, j'errais, compagnon des pâtres, sur les bruyères
+de Combourg, aurais-je pu croire qu'un temps viendrait où je marcherais
+entre les deux plus hautes puissances de la terre, puissances abattues,
+donnant le bras d'un côté à la famille de Saint-Louis, de l'autre à
+celle de Napoléon; grandeurs ennemies qui s'appuient également, dans
+l'infortune qui les rapproche, sur l'homme faible et fidèle, sur l'homme
+dédaigné de la légitimité?</p>
+
+<p>Madame Récamier alla s'établir à Wolfsberg, château habité par M.
+Parquin<a id="footnotetag419" name="footnotetag419"></a><a href="#footnote419" title="Lien vers la note 419"><span class="smaller">[419]</span></a>, dans le voisinage d'Arenenberg, séjour de madame la
+duchesse de Saint-Leu; je restai deux jours à Constance. Je vis tout ce
+qu'on <span class="pagenum"><a id="page585" name="page585"></a>(p. 585)</span> pouvait voir: la halle où est le grenier public que l'on
+baptise <i>salle du Concile</i>, la prétendue statue de Huss, la place où
+Jérôme de Prague et Jean Huss furent, dit-on, brûlés; enfin, toutes les
+abominations ordinaires de l'histoire et de la société.</p>
+
+<p>Le Rhin, en sortant du lac, s'annonce bien comme un roi; pourtant il n'a
+pu défendre Constance, qui a, si je ne me trompe, été saccagée par
+Attila, assiégée par les Hongrois, les Suédois, et prise deux fois par
+les Français.</p>
+
+<p>Constance est le Saint-Germain de l'Allemagne; les vieilles gens de la
+vieille société s'y sont retirés. Quand je frappais à une porte,
+m'enquérant d'un appartement pour madame de Chateaubriand, je
+rencontrais quelque chanoinesse, fille majeure; quelque prince de race
+antique, électeur à demi-solde; ce qui allait fort bien avec les
+clochers abandonnés et les couvents déserts de la ville. L'armée de
+Condé a combattu glorieusement sous les murs de Constance et semble
+avoir déposé son ambulance dans cette ville. J'eus le malheur de
+retrouver un vétéran émigré; il me faisait l'honneur de m'avoir connu
+autrefois; il avait plus de jours que de cheveux; ses paroles ne
+finissaient point; il ne pouvait se retenir et laissait aller ses
+années.</p>
+
+<p class="p2">Le 29 d'août j'allai dîner à Arenenberg.</p>
+
+<p>Arenenberg est situé sur une espèce de promontoire dans une chaîne de
+collines escarpées. La reine de Hollande, que l'épée avait faite et que
+l'épée a défaite, a bâti le château, ou, si l'on veut, le pavillon
+d'Arenenberg. On y jouit d'une vue étendue, mais triste. Cette <span class="pagenum"><a id="page586" name="page586"></a>(p. 586)</span>
+vue domine le lac inférieur de Constance, qui n'est qu'une expansion du
+Rhin sur des prairies noyées. De l'autre côté du lac, on aperçoit des
+bois sombres, restes de la forêt Noire, quelques oiseaux blancs
+voltigeant sous un ciel gris et poussés par un vent glacé. Là, après
+avoir été assise sur un trône, après avoir été outrageusement calomniée,
+la reine Hortense est venue se percher sur un rocher; en bas est l'île
+du lac où l'on a, dit-on, retrouvé la tombe de Charles le Gros, et où
+meurent à présent des serins qui demandent en vain le soleil des
+Canaries. Madame la duchesse de Saint-Leu était mieux à Rome: elle n'est
+pas cependant descendue par rapport à sa naissance et à sa première vie:
+au contraire, elle a monté; son abaissement n'est que relatif à un
+accident de sa fortune; ce ne sont pas là de ces chutes comme celle de
+madame la Dauphine, tombée de toute la hauteur des siècles.</p>
+
+<p>Les compagnons et les compagnes de madame la duchesse de Saint-Leu
+étaient son fils, madame Salvage<a id="footnotetag420" name="footnotetag420"></a><a href="#footnote420" title="Lien vers la note 420"><span class="smaller">[420]</span></a>, madame ***. En étrangers, il y
+avait madame Récamier, M. Vieillard<a id="footnotetag421" name="footnotetag421"></a><a href="#footnote421" title="Lien vers la note 421"><span class="smaller">[421]</span></a> et moi. Madame la duchesse
+<span class="pagenum"><a id="page587" name="page587"></a>(p. 587)</span> de Saint-Leu se tirait fort bien de sa difficile position de
+reine et de demoiselle de Beauharnais.</p>
+
+<p>Après le dîner, madame de Saint-Leu s'est mise à son piano avec M.
+Cottrau, grand jeune peintre à moustaches, à chapeau de paille, à
+blouse, au col de chemise rabattu, au costume bizarre. Il chassait, il
+peignait, il chantait, il riait, spirituel et bruyant<a id="footnotetag422" name="footnotetag422"></a><a href="#footnote422" title="Lien vers la note 422"><span class="smaller">[422]</span></a>.</p>
+
+<p>Le prince Louis habite un pavillon à part, où j'ai vu des armes, des
+cartes topographiques et stratégiques; industries qui faisaient, comme
+par hasard, penser au sang du conquérant sans le nommer: le prince Louis
+est un jeune homme studieux, instruit, plein d'honneur et naturellement
+grave.</p>
+
+<p>Madame la duchesse de Saint-Leu m'a lu quelques fragments de ses
+mémoires: elle m'a montré un cabinet <span class="pagenum"><a id="page588" name="page588"></a>(p. 588)</span> rempli de dépouilles de
+Napoléon. Je me suis demandé pourquoi ce vestiaire me laissait froid;
+pourquoi ce petit chapeau, cette ceinture, cet uniforme porté à telle
+bataille me trouvaient si indifférent: j'étais bien plus troublé en
+racontant la mort de Napoléon à Sainte-Hélène! La raison en est que
+Napoléon est notre contemporain; nous l'avons tous vu et connu: il vit
+dans notre souvenir; mais le héros est encore trop près de sa gloire.
+Dans mille ans, ce sera autre chose: il n'y a que les siècles qui aient
+donné le parfum de l'ambre à la sueur d'Alexandre; attendons: d'un
+conquérant il ne faut montrer que l'épée.</p>
+
+<p>Retourné à Wolfsberg avec madame Récamier, je partis la nuit: le temps
+était obscur et pluvieux; le vent soufflait dans les arbres, et la
+hulotte lamentait: vraie scène de Germanie.</p>
+
+<p>Madame de Chateaubriand arriva bientôt à Lucerne: l'humidité de la ville
+l'effraya, et Lugano étant trop cher, nous nous décidâmes à venir à
+Genève. Nous prîmes notre route par Sempach: le lac garde la mémoire
+d'une bataille qui assura l'affranchissement des Suisses, à une époque
+où les nations de ce côté-ci des Alpes avaient perdu leurs libertés. Au
+delà de Sempach, nous passâmes devant l'abbaye de Saint-Urbain, tombant
+comme tous les monuments du christianisme. Elle est située dans un lieu
+triste, à l'orée d'une bruyère qui conduit à des bois: si j'eusse été
+libre et seul, j'aurais demandé aux moines quelque trou dans leurs
+murailles, pour y achever mes <i>Mémoires</i> auprès d'une chouette; puis je
+serais allé finir mes jours sans rien faire sous le beau soleil
+<span class="pagenum"><a id="page589" name="page589"></a>(p. 589)</span> fainéant de Naples ou de Palerme: mais les beaux pays et le
+printemps sont devenus des injures, des désastres et des regrets.</p>
+
+<p>En arrivant à Berne, on nous apprit qu'il y avait une grande révolution
+dans la ville: j'avais beau regarder, les rues étaient désertes, le
+silence régnait, la terrible révolution s'accomplissait sans parler, à
+la paisible fumée d'une pipe au fond de quelque estaminet.</p>
+
+<p>Madame Récamier ne tarda pas à nous rejoindre à Genève.</p>
+
+<p class="p2 right">Genève, fin de septembre 1832.</p>
+
+<p>J'ai commencé à me remettre sérieusement au travail: j'écris le matin et
+je me promène le soir. Je suis allé hier visiter Coppet. Le château
+était fermé: on m'en a ouvert les portes; j'ai erré dans les
+appartements déserts. Ma compagne de pèlerinage a reconnu tous les lieux
+où elle croyait voir encore son amie, ou assise à son piano, ou entrant,
+ou sortant, ou causant sur la terrasse qui borde la galerie; madame
+Récamier a revu la chambre qu'elle avait habitée; des jours écoulés ont
+remonté devant elle: c'était comme une répétition de la scène que j'ai
+peinte dans <i>René</i>: «Je parcourus les appartements sonores où l'on
+n'entendait que le bruit de mes pas..... Partout les salles étaient
+détendues, et l'araignée filait sa toile dans les couches
+abandonnées..... Qu'ils sont doux, mais qu'ils sont rapides les moments
+que les frères et les s&oelig;urs passent dans leurs jeunes années, réunis
+sous l'aile de leurs vieux parents! La famille de l'homme n'est que d'un
+jour; le souffle de Dieu la disperse comme une fumée. À <span class="pagenum"><a id="page590" name="page590"></a>(p. 590)</span> peine
+le fils connaît-il le père, le père le fils, le frère la s&oelig;ur, la
+s&oelig;ur le frère! Le chêne voit germer ses glands autour de lui, il n'en
+est pas ainsi des enfants des hommes!»</p>
+
+<p>Je me rappelais aussi ce que j'ai dit, dans ces <i>Mémoires</i>, de ma
+dernière visite à Combourg, en partant pour l'Amérique. Deux mondes
+divers, mais liés par une secrète sympathie, nous occupaient, madame
+Récamier et moi. Hélas! ces mondes isolés, chacun de nous les porte en
+soi; car où sont les personnes qui ont vécu assez longtemps les unes
+près des autres pour n'avoir pas des souvenirs séparés? Du château, nous
+sommes entrés dans le parc; le premier automne commençait à rougir et à
+détacher quelques feuilles; le vent s'abattait par degrés et laissait
+ouïr un ruisseau qui fait tourner un moulin. Après avoir suivi les
+allées qu'elles avait coutume de parcourir avec madame de Staël, madame
+Récamier a voulu saluer ses cendres. À quelque distance du parc est un
+taillis mêlé d'arbres plus grands, et environné d'un mur humide et
+dégradé. Ce taillis ressemble à ces bouquets de bois au milieu des
+plaines que les chasseurs appellent des <i>remises</i>: c'est là que la mort
+a poussé sa proie et renfermé ses victimes.</p>
+
+<p>Un sépulcre avait été bâti d'avance dans ce bois pour y recevoir M.
+Necker, madame Necker et madame de Staël: quand celle-ci est arrivée au
+rendez-vous, on a muré la porte de la crypte. L'enfant d'Auguste de
+Staël est resté en dehors, et Auguste lui-même, mort avant son enfant, a
+été placé sous une pierre, aux pieds de ses parents. Sur la pierre, sont
+gravées ces paroles tirées de l'Écriture: <i>Pourquoi cherchez-vous
+<span class="pagenum"><a id="page591" name="page591"></a>(p. 591)</span> parmi les morts celui qui est vivant dans le ciel?</i> Je ne suis
+point entré dans le bois; madame Récamier a seule obtenu la permission
+d'y pénétrer. Resté assis sur un banc devant le mur d'enceinte, je
+tournais le dos à la France et j'avais les yeux attachés, tantôt sur la
+cime du Mont-Blanc, tantôt sur le lac de Genève: les nuages d'or
+couvraient l'horizon derrière la ligne sombre du Jura; on eût dit d'une
+gloire qui s'élevait au-dessus d'un long cercueil. J'apercevais, de
+l'autre côté du lac, la maison de lord Byron<a id="footnotetag423" name="footnotetag423"></a><a href="#footnote423" title="Lien vers la note 423"><span class="smaller">[423]</span></a>, dont le faîte était
+touché d'un rayon du couchant; Rousseau n'était plus là pour admirer ce
+spectacle, et Voltaire, aussi disparu, ne s'en était jamais soucié.
+C'était au pied du tombeau de madame de Staël que tant d'illustres
+absents sur le même rivage se présentaient à ma mémoire: ils semblaient
+venir chercher l'ombre leur égale pour s'envoler au ciel avec elle et
+lui faire cortége pendant la nuit. Dans ce moment, madame Récamier, pâle
+et en larmes, est sortie du bocage funèbre elle-même comme une ombre. Si
+j'ai jamais senti à la fois la vanité et la vérité de la gloire et de la
+vie, c'est à l'entrée du bois silencieux, obscur, inconnu, où dort celle
+qui eut tant d'éclat et de renom, et envoyant ce que c'est que d'être
+véritablement aimé.</p>
+
+<p>Cette vesprée même, lendemain du jour de mes dévotions aux morts de
+Coppet, fatigué des bords du <span class="pagenum"><a id="page592" name="page592"></a>(p. 592)</span> lac, je suis allé chercher,
+toujours avec madame Récamier, des promenades moins fréquentées. Nous
+avons découvert, en aval du Rhône, une gorge resserrée où le fleuve
+coule bouillonnant au-dessous de plusieurs moulins, entre des falaises
+rocheuses coupées de prairies. Une de ces prairies s'étend au pied d'une
+colline, sur laquelle, parmi un bouquet d'ormes, est plantée une maison.</p>
+
+<p>Nous avons remonté et descendu plusieurs fois en causant cette bande
+étroite de gazon qui sépare le fleuve bruyant du silencieux coteau:
+combien est-il de personnes qu'on puisse ennuyer de ce que l'on a été et
+mener avec soi en arrière sur la trace de ses jours? Nous avons parlé de
+ces temps, toujours pénibles et toujours regrettés, où les passions font
+le bonheur et le martyre de la jeunesse. Maintenant j'écris cette page à
+minuit, tandis que tout repose autour de moi et qu'à travers ma fenêtre
+je vois briller quelques étoiles sur les Alpes.</p>
+
+<p>Madame Récamier va nous quitter, elle reviendra au printemps, et moi je
+vais passer l'hiver à évoquer mes heures évanouies, à les faire
+comparaître une à une au tribunal de ma raison. Je ne sais si je serai
+bien impartial et si le juge n'aura pas trop d'indulgence pour le
+coupable. Je passerai l'été prochain dans la patrie de Jean-Jacques.
+Dieu veuille que je ne gagne pas la maladie du rêveur. Et puis, quand
+l'automne sera revenu, nous irons en Italie: <i>Italiam!</i> c'est mon
+éternel refrain.</p>
+
+<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page593" name="page593"></a>(p. 593)</span> Genève, octobre 1832.</p>
+
+<p>Le prince Louis-Napoléon m'ayant donné sa brochure intitulée: <i>Rêveries
+politiques</i>, je lui ai écrit cette lettre:</p>
+
+<p>«Prince,</p>
+
+<p>«J'ai lu avec attention la petite brochure que vous avez bien voulu me
+confier. J'ai mis par écrit, comme vous l'avez désiré, quelques
+réflexions naturellement nées des vôtres et que j'avais déjà soumises à
+votre jugement. Vous savez, prince, que mon jeune roi est en Écosse, que
+tant qu'il vivra il ne peut y avoir pour moi d'autre roi de France que
+lui; mais si Dieu, dans ses impénétrables conseils, avait rejeté la race
+de saint Louis, si les m&oelig;urs de notre patrie ne lui rendaient pas
+l'état républicain possible, il n'y a pas de nom qui aille mieux à la
+gloire de la France que le vôtre.</p>
+
+<p>«Je suis, etc., etc.,</p>
+
+<p class="right smcap">«Chateaubriand.»</p>
+
+<p class="p2 right">Paris, rue d'Enfer, janvier 1833</p>
+
+<p>J'avais beaucoup rêvé de cet avenir prochain que je m'étais fait et
+auquel je croyais toucher. À la tombée du jour, j'allais vaguer dans les
+détours de l'Arve, du côté de Salève. Un soir, je vis entrer M. Berryer;
+il revenait de Lausanne et m'apprit l'arrestation de madame la duchesse
+de Berry<a id="footnotetag424" name="footnotetag424"></a><a href="#footnote424" title="Lien vers la note 424"><span class="smaller">[424]</span></a>; il n'en savait pas les <span class="pagenum"><a id="page594" name="page594"></a>(p. 594)</span> détails. Mes projets de
+repos furent encore une fois renversés. Quand la mère de Henri V avait
+cru à des succès, elle m'avait donné mon congé; son malheur déchirait
+son dernier billet et me rappelait à sa défense. Je partis sur-le-champ
+de Genève, après avoir écrit aux ministres. Arrivé dans ma rue d'Enfer,
+j'adressai aux rédacteurs en chef des journaux la circulaire suivante:</p>
+
+<p class="p2">«Monsieur,</p>
+
+<p>«Arrivé à Paris le 17 de ce mois, j'écrivis le 18 à M. le ministre de la
+justice<a id="footnotetag425" name="footnotetag425"></a><a href="#footnote425" title="Lien vers la note 425"><span class="smaller">[425]</span></a> pour m'informer si la lettre que j'avais eu l'honneur de
+lui envoyer de Genève, le 12, pour madame la duchesse de Berry, lui
+était parvenue et s'il avait eu la bonté de la faire passer à Madame.</p>
+
+<p>«Je sollicitais en même temps de M. le garde des sceaux l'autorisation
+nécessaire pour me rendre à Blaye auprès de la princesse.</p>
+
+<p>«M. le garde des sceaux me voulut bien répondre, le 19, qu'il avait
+transmis mes lettres au président du conseil<a id="footnotetag426" name="footnotetag426"></a><a href="#footnote426" title="Lien vers la note 426"><span class="smaller">[426]</span></a> et que c'était à lui
+qu'il me fallait adresser. J'écrivis en conséquence, le 20, à M. le
+ministre de la guerre. Je reçois aujourd'hui, 22, sa réponse du 21: Il
+regrette, d'être dans la nécessité de m'annoncer que le gouvernement n'a
+pas jugé qu'il y ait lieu d'accéder à mes demandes. Cette décision a mis
+un terme à mes démarches auprès des autorités.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page595" name="page595"></a>(p. 595)</span> «Je n'ai jamais eu la prétention, monsieur, de me croire
+capable de défendre seul la cause du malheur et de la France. Mon
+dessein, si l'on m'avait permis de parvenir aux pieds de l'auguste
+prisonnière, était de lui proposer pour l'occurrence la formation d'un
+conseil d'hommes plus éclairés que moi. Outre les personnes honorables
+et distinguées qui se sont déjà présentées, j'aurais pris la liberté
+d'indiquer au choix de <span class="smcap">Madame</span> M. le marquis de Pastoret, M. Lainé, M. de
+Villèle, etc., etc.</p>
+
+<p>«Maintenant, monsieur, écarté officiellement, je rentre dans mon droit
+privé. Mes <i>Mémoires sur la vie et la mort de M. le duc de Berry</i>,
+enveloppés dans les cheveux de la veuve aujourd'hui captive, reposent
+auprès du c&oelig;ur que Louvel rendit plus semblable à celui d'Henri IV.
+Je n'ai point oublié cet insigne honneur, dont le moment actuel me
+demande compte et me fait sentir toute la responsabilité.</p>
+
+<p>«Je suis, monsieur, etc., etc.</p>
+
+<p class="right smcap">«Chateaubriand.»</p>
+
+<p class="p2">Pendant que j'écrivais cette circulaire aux journaux, j'avais trouvé le
+moyen de faire passer ce billet à madame la duchesse de Berry:</p>
+
+<p class="p2 right">«Paris, ce 23 novembre 1832.</p>
+
+<p>«Madame,</p>
+
+<p>«J'ai eu l'honneur de vous adresser de Genève une <span class="pagenum"><a id="page596" name="page596"></a>(p. 596)</span> première
+lettre en date du 12 de ce mois<a id="footnotetag427" name="footnotetag427"></a><a href="#footnote427" title="Lien vers la note 427"><span class="smaller">[427]</span></a>. Cette lettre, dans laquelle je
+vous suppliais de me faire l'honneur de me choisir pour l'un de vos
+défenseurs, a été imprimée dans les journaux.</p>
+
+<p>«La cause de Votre Altesse Royale peut être traitée individuellement par
+tous ceux qui, sans y être autorisés, auraient des vérités utiles à
+faire connaître; mais si <span class="smcap">Madame</span> désire qu'on s'en occupe en son propre
+nom, ce n'est pas un seul homme, mais un conseil d'hommes politiques et
+de légistes qui doit être chargé de cette haute affaire. Dans ce cas, je
+demanderais que <span class="smcap">Madame</span> voulût bien m'adjoindre (avec les personnes dont
+elle aurait fait choix) M. le comte de Pastoret, M. Hyde de Neuville, M.
+de Villèle, M. Lainé, M. Royer-Collard, M. Pardessus, M.
+Mandaroux-Vertamy, M. de Vaufreland.</p>
+
+<p>«J'avais aussi pensé, madame, qu'on aurait pu appeler à ce conseil
+quelques hommes d'un grand talent et d'une opinion contraire à la nôtre;
+mais peut-être serait-ce les placer dans une fausse position,
+<span class="pagenum"><a id="page597" name="page597"></a>(p. 597)</span> les obliger à faire un sacrifice d'honneur
+et de principe, dont les esprits élevés et les consciences droites ne
+s'arrangent pas.</p>
+
+<p class="right smcap">«Chateaubriand.»</p>
+
+<p class="p2">Vieux soldat discipliné, j'accourais donc pour m'aligner dans le rang et
+marcher sous mes capitaines: réduit par la volonté du pouvoir à un duel,
+je l'acceptai. Je ne m'attendais guère à venir, de la tombe du mari,
+combattre auprès de la prison de la veuve.</p>
+
+<p>En supposant que je dusse rester seul, que j'eusse mal compris ce qui
+convient à la France, je n'en étais pas moins dans la voie de l'honneur.
+Or, il n'est pas inutile aux hommes qu'un homme s'immole à sa
+conscience; il est bon que quelqu'un consente à se perdre pour demeurer
+ferme à des principes dont il a la conviction et qui tiennent à ce qu'il
+y a de noble dans notre nature: ces dupes sont les contradicteurs
+nécessaires du fait brutal, les victimes chargées de prononcer le <i>veto</i>
+de l'opprimé contre le triomphe de la force. On loue les Polonais; leur
+dévouement est-il autre chose qu'un sacrifice? il n'a rien sauvé; il ne
+pouvait rien sauver: dans les idées mêmes de mes adversaires, le
+dévouement sera-t-il stérile pour la race humaine?</p>
+
+<p>Je préfère, dit-on, une famille à ma patrie: non, je préfère au parjure
+la fidélité à mes serments, le monde moral à la société matérielle;
+voilà tout: pour ce qui est de la famille, je ne m'y consacre que dans
+la persuasion qu'elle était essentiellement utile à la France; je
+confonds sa postérité avec celle de la patrie, et lorsque je déplore les
+malheurs de l'une, je <span class="pagenum"><a id="page598" name="page598"></a>(p. 598)</span> déplore les désastres de l'autre:
+vaincu, je me suis prescrit des devoirs, comme les vainqueurs se sont
+imposé des intérêts. Je tâche de me retirer du monde avec ma propre
+estime; dans la solitude, il faut prendre garde au choix que l'on fait
+de sa compagne.</p>
+
+<p class="p2">En France, pays de vanité, aussitôt qu'une occasion de faire du bruit se
+présente, une foule de gens la saisissent: les uns agissent par bon
+c&oelig;ur, les autres par la conscience qu'ils ont de leur mérite. J'eus
+donc beaucoup de concurrents; ils sollicitèrent, ainsi que moi, de
+madame la duchesse de Berry, l'honneur de la défendre. Du moins, ma
+présomption à m'offrir pour champion à la princesse était un peu
+justifiée par d'anciens services: si je ne jetais pas dans la balance
+l'épée de Brennus, j'y mettais mon nom: tout peu important qu'il est, il
+avait déjà remporté quelques victoires pour la monarchie. J'ai ouvert
+mon <i>Mémoire sur la captivité de Madame la duchesse de Berry</i><a id="footnotetag428" name="footnotetag428"></a><a href="#footnote428" title="Lien vers la note 428"><span class="smaller">[428]</span></a> par
+une considération dont je suis vivement frappé; je l'ai souvent
+reproduite, et il est probable que je la reproduirai encore.</p>
+
+<p>«On ne cesse, disais-je, de s'étonner des événements; toujours on se
+figure d'atteindre le dernier; toujours la révolution recommence. Ceux
+qui, depuis quarante années, marchent pour arriver au terme, gémissent;
+ils croyaient s'asseoir quelques heures au bord de leur tombe: vain
+espoir! le temps frappe ces voyageurs pantelants et les force d'avancer.
+Que de fois, depuis qu'ils cheminent, la vieille monarchie est <span class="pagenum"><a id="page599" name="page599"></a>(p. 599)</span>
+tombée à leurs pieds! à peine échappés à ces écroulements successifs,
+ils sont obligés d'en traverser de nouveau les décombres et la
+poussière. Quel siècle verra la fin du mouvement?</p>
+
+<p>«La Providence a voulu que les générations de passage destinées à des
+jours immémorés fussent petites, afin que le dommage fût de peu. Aussi
+voyons-nous que tout avorte, que tout se dément, que personne n'est
+semblable à soi-même et n'embrasse toute sa destinée, qu'aucun événement
+ne produit ce qu'il contenait et ce qu'il devait produire. Les hommes
+supérieurs de l'âge qui expire s'éteignent; auront-ils des successeurs?
+Les ruines de Palmyre aboutissent à des sables.»</p>
+
+<p>De cette observation générale passant aux faits particuliers, j'expose,
+dans mon argumentation, qu'on pouvait agir avec madame la duchesse de
+Berry par des mesures arbitraires, en la considérant comme prisonnière
+de police, de guerre, d'État, ou en demandant aux Chambres un bill
+d'<i>attainder</i>; qu'on pouvait la soumettre à la compétence des lois, en
+lui appliquant la loi d'exception Briqueville, ou la loi commune du
+code; qu'on pouvait regarder sa personne comme inviolable et sacrée.</p>
+
+<p>Les ministres soutenaient la première opinion, les hommes de Juillet la
+seconde, les royalistes la troisième.</p>
+
+<p>Je parcours ces diverses suppositions: je prouve que si madame la
+duchesse de Berry était descendue en France, elle n'y avait été attirée
+que parce qu'elle entendait les opinions demander un autre présent,
+appeler un autre avenir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page600" name="page600"></a>(p. 600)</span> Infidèle à son extraction populaire, la révolution sortie des
+journées de Juillet a répudié la gloire et courtisé la honte. Excepté
+dans quelques cours dignes de lui donner asile, la liberté, devenue
+l'objet de la dérision de ceux gui en faisaient leur cri de ralliement,
+cette liberté que des bateleurs se renvoient à coups de pied, cette
+liberté étranglée après flétrissure au tourniquet des lois d'exception,
+transformera, par son anéantissement, la révolution de 1830 en une
+cynique duperie.</p>
+
+<p>Là-dessus, et pour nous délivrer tous, madame la duchesse de Berry est
+arrivée. La fortune l'a trahie; un juif l'a vendue; un ministre l'a
+achetée. Si l'on ne veut pas agir contre elle par mesure de police, il
+ne reste plus qu'à la traduire en cour d'assises. Je le suppose ainsi,
+et j'ai mis en scène le défenseur de la princesse; puis, après avoir
+fait parler le défenseur, je m'adresse à l'accusateur:</p>
+
+<p>«Avocat, levez-vous:</p>
+
+<p>«Établissez doctement que Caroline-Ferdinande de Sicile, veuve de Berry,
+nièce de feu Marie-Antoinette d'Autriche, veuve Capet, est coupable de
+réclamation envers un homme réputé oncle et tuteur d'un orphelin nommé
+Henri; lequel oncle et tuteur serait, selon le dire calomnieux de
+l'<i>accusée</i>, détenteur de la couronne d'un pupille, lequel pupille
+prétend impudemment avoir été roi depuis le jour de l'abdication du
+ci-devant Charles X, et de l'ex-dauphin, jusqu'au jour de l'élection du
+roi des Français.</p>
+
+<p>«À l'appui de votre plaidoirie, que les juges fassent comparaître
+d'abord Louis-Philippe comme témoin à charge ou à décharge, si mieux
+n'aime se récuser <span class="pagenum"><a id="page601" name="page601"></a>(p. 601)</span> comme parent. Ensuite, que les juges
+confrontent avec l'<i>accusée</i> le descendant du grand traître; que
+l'Iscariote en qui Satan était entré, <i>entravit Satanas in Judam</i>, dise
+combien il a reçu de deniers pour le marché, etc., etc.</p>
+
+<p>«Puis, d'après l'expertise des lieux, il sera prouvé que l'<i>accusée</i> a
+été pendant six heures à la géhenne de feu dans un espace trop étroit où
+quatre personnes pouvaient à peine respirer, ce qui a fait dire
+contumélieusement à la torturée qu'on lui faisait la <i>guerre à la saint
+Laurent</i>. Or, Caroline-Ferdinande, étant pressée par ses complices
+contre la plaque ardente, le feu aurait pris deux fois à ses vêtements,
+et, à chaque coup que les gendarmes portaient en dehors à l'âtre
+embrasé, la commotion se serait étendue au c&oelig;ur de la délinquante et
+lui aurait fait vomir des bouillons de sang.</p>
+
+<p>«Puis, en présence de l'image du Christ, on déposera comme pièce de
+conviction, sur le bureau, la robe brûlée: car il faut qu'il y ait
+toujours une robe jetée au sort dans ces marchés de Judas.»</p>
+
+<p>Madame la duchesse de Berry a été mise en liberté par un acte arbitraire
+du pouvoir et lorsqu'on a cru l'avoir déshonorée. Le tableau que je
+traçais de la plaidoierie fit sentir à Philippe l'odieux d'un jugement
+public, et le détermina à une grâce à laquelle il pensait avoir attaché
+un supplice: les païens, sous le règne de Sévère, jetèrent aux bêtes une
+jeune femme chrétienne nouvellement délivrée. Ma brochure, dont il ne
+reste aujourd'hui que des phrases, a eu son résultat historique
+important.</p>
+
+<p>Je m'attendris encore en copiant l'apostrophe qui <span class="pagenum"><a id="page602" name="page602"></a>(p. 602)</span> termine mon
+écrit: c'est, j'en conviens, une folle dépense de larmes.</p>
+
+<p>«Illustre captive de Blaye, <span class="smcap">Madame</span>! que votre héroïque présence sur une
+terre qui se connaît en héroïsme amène la France à vous répéter ce que
+mon indépendance politique m'a acquis le droit de vous dire: <i>Madame,
+votre fils est mon roi!</i> Si la Providence m'inflige encore quelques
+heures, verrai-je vos triomphes, après avoir eu l'honneur d'embrasser
+vos adversités? Recevrai-je ce loyer de ma foi? Au moment où vous
+reviendriez heureuse, j'irais avec joie achever dans la retraite des
+jours commencés dans l'exil. Hélas! je me désole de ne pouvoir rien pour
+vos présentes destinées! Mes paroles se perdent inutilement autour des
+murs de votre prison: le bruit des vents, des flots et des hommes, au
+pied de la forteresse solitaire, ne laissera pas même monter jusqu'à
+vous ces derniers accents d'une voix fidèle.»</p>
+
+<p class="p2 right">Paris mars 1833.</p>
+
+<p>Quelques journaux ayant répété la phrase: <i>Madame, votre fils est mon
+roi</i>, ont été traduits devant les tribunaux pour délit de presse; je me
+suis trouvé enveloppé dans la poursuite. Cette fois, je n'ai pu décliner
+la compétence des juges; je devais essayer de sauver par ma présence les
+hommes attaqués pour moi; il y allait de mon honneur de répondre de mes
+&oelig;uvres.</p>
+
+<p>De plus, la veille de mon appel au tribunal, le <i>Moniteur</i> avait donné
+la déclaration de madame la duchesse <span class="pagenum"><a id="page603" name="page603"></a>(p. 603)</span> de Berry<a id="footnotetag429" name="footnotetag429"></a><a href="#footnote429" title="Lien vers la note 429"><span class="smaller">[429]</span></a>; si je
+m'étais absenté, on aurait cru que le parti royaliste reculait, qu'il
+abandonnait l'infortune et rougissait de la princesse dont il avait
+célébré l'héroïsme.</p>
+
+<p>Il ne manquait pas de conseillers timides qui me disaient: «Faites
+défaut; vous serez trop embarrassé avec votre phrase: <i>Madame, votre
+fils est mon roi.</i>&mdash;Je la crierai encore plus haut,» répondis-je. Je me
+rendis dans la salle même où jadis était installé le tribunal
+révolutionnaire; où Marie-Antoinette avait comparu, où mon frère avait
+été condamné. La révolution de Juillet a fait enlever le crucifix dont
+la présence, en consolant l'innocence, faisait trembler le juge.</p>
+
+<p>Mon apparition devant les juges a eu un effet heureux; elle a
+contre-balancé un moment l'effet de la déclaration du <i>Moniteur</i>, et
+maintenu la mère de Henri V au rang où sa courageuse aventure l'avait
+placée: on a douté, quand on a vu que le parti royaliste osait braver
+l'événement et ne se tenait pas pour battu.</p>
+
+<p>Je n'avais point voulu d'avocat, mais M. Ledru, qui s'était attaché à
+moi lors de ma détention, a voulu parler: il s'est troublé et m'a fait
+beaucoup de peine. <span class="pagenum"><a id="page604" name="page604"></a>(p. 604)</span> M. Berryer, qui plaidait pour <i>la
+Quotidienne</i>, a pris indirectement ma défense. À la fin des débats, j'ai
+appelé le jury la <i>pairie universelle</i>, ce qui n'a pas peu contribué à
+notre acquittement à tous<a id="footnotetag430" name="footnotetag430"></a><a href="#footnote430" title="Lien vers la note 430"><span class="smaller">[430]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page605" name="page605"></a>(p. 605)</span> Rien de remarquable n'a signalé ce procès dans la terrible
+chambre qui avait retenti de la voix de Fouquier-Tinville et de Danton;
+il n'y a eu d'amusant que l'argumentation de M. Persil: voulant
+démontrer ma culpabilité, il citait cette phrase de ma brochure: <i>Il est
+difficile d'écraser ce qui s'aplatit sous les pieds</i>, et il s'écriait:
+«Sentez-vous, messieurs, tout ce qu'il y a de méprisant dans ce
+paragraphe, <i>il est difficile d'écraser ce qui s'aplatit sous les
+pieds</i>?» et il faisait le mouvement d'un homme qui écrase sous ses pieds
+quelque chose. Il recommençait triomphant: les rires de l'auditoire
+recommençaient. Ce brave homme ne s'apercevait ni du contentement de
+l'auditoire à la malencontreuse phrase, ni du ridicule parfait dont il
+était en trépignant dans sa robe noire comme s'il eût dansé, en même
+temps que son visage était pâle d'inspiration et ses yeux hagards
+d'éloquence<a id="footnotetag431" name="footnotetag431"></a><a href="#footnote431" title="Lien vers la note 431"><span class="smaller">[431]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page606" name="page606"></a>(p. 606)</span> Lorsque les jurés rentrèrent et prononcèrent <i>non coupable</i>,
+des applaudissements éclatèrent, je fus environné par des jeunes gens
+qui avaient pris pour entrer des robes d'avocats: M. Carrel était là.</p>
+
+<p>La foule grossit à ma sortie; il y eut une rixe dans la cour du palais
+entre mon escorte et les sergents de ville. Enfin, je parvins à
+grand'peine chez moi au milieu de la foule qui suivait mon fiacre en
+criant: <i>Vive Chateaubriand<a id="footnotetag432" name="footnotetag432"></a><a href="#footnote432" title="Lien vers la note 432"><span class="smaller">[432]</span></a>!</i></p>
+
+<p>Dans un autre temps, cet acquittement eût été très significatif;
+déclarer qu'il n'était pas coupable de dire à la duchesse de Berry:
+<i>Madame, votre fils est mon <span class="pagenum"><a id="page607" name="page607"></a>(p. 607)</span> roi</i>, c'était condamner la
+révolution de Juillet; mais aujourd'hui cet arrêt ne signifie rien,
+parce qu'il n'y a en toute chose ni opinion ni durée. En vingt-quatre
+heures tout est changé; je serais condamné demain pour le fait sur
+lequel j'ai été acquitté aujourd'hui.</p>
+
+<p>Je suis allé mettre ma carte chez les jurés et notamment chez M.
+Chevet<a id="footnotetag433" name="footnotetag433"></a><a href="#footnote433" title="Lien vers la note 433"><span class="smaller">[433]</span></a>, l'un des membres de la <i>pairie universelle</i>.</p>
+
+<p>Il avait été plus aisé à l'honnête citoyen de trouver dans sa conscience
+un arrêt en ma faveur qu'il ne m'eût été facile de trouver dans ma poche
+l'argent nécessaire pour joindre au bonheur de l'acquittement le plaisir
+de faire chez mon juge un bon dîner: M. Chevet a prononcé avec plus
+d'équité sur la <i>légitimité</i>, l'<i>usurpation</i> et sur l'auteur du <i>Génie
+du christianisme</i> que beaucoup de publicistes et de censeurs.</p>
+
+<p class="p2 right">Paris, avril 1833.</p>
+
+<p>Le <i>Mémoire sur la captivité de madame la duchesse de Berry</i> m'a valu
+dans le parti royaliste une immense popularité. Les députations et les
+lettres me sont arrivées de toutes parts. J'ai reçu du nord et du midi
+de la France des adhésions couvertes de plusieurs milliers de
+signatures. Elles demandent toutes, en s'en référant à ma brochure, la
+mise en liberté de madame la duchesse de Berry. Quinze cents jeunes gens
+de Paris sont venus me complimenter, non sans un grand émoi de la
+police; j'ai reçu une coupe de vermeil avec <span class="pagenum"><a id="page608" name="page608"></a>(p. 608)</span> cette inscription:
+À <i>Chateaubriand les Villeneuvois fidèles (Lot-et-Garonne)</i>.<a id="footnotetag434" name="footnotetag434"></a><a href="#footnote434" title="Lien vers la note 434"><span class="smaller">[434]</span></a> Une
+ville du Midi m'a envoyé de très bon vin pour remplir cette coupe, mais
+je ne bois pas. Enfin, la France légitimiste a pris pour devise ces
+mots: <span class="smcap">Madame, votre fils est mon roi!</span> et plusieurs journaux les ont
+adoptés pour épigraphe; on les a gravés sur des colliers et sur des
+bagues. Je serai le premier à avoir dit en face de l'usurpation une
+vérité que personne n'osait dire, et, chose étrange! je crois moins au
+retour de Henri V que le plus misérable juste-milieu ou le plus violent
+républicain.</p>
+
+<p>Au reste, je n'entends pas le mot usurpation dans le sens étroit que lui
+donne le parti royaliste; il y aurait beaucoup de choses à dire sur ce
+mot, comme sur celui de légitimité: mais il y a véritablement
+usurpation, et usurpation de la pire espèce, dans le tuteur qui
+dépouille le pupille et proscrit l'orphelin. Toutes ces grandes phrases
+«qu'il fallait sauver la patrie» sont des prétextes que fournit à
+l'ambition une politique immorale. Vraiment, ne faudrait-il pas
+<span class="pagenum"><a id="page609" name="page609"></a>(p. 609)</span> regarder la lâcheté de votre usurpation comme un effort de
+votre vertu! Seriez-vous, par hasard, Brutus sacrifiant ses fils à la
+grandeur de Rome?</p>
+
+<p>J'ai pu comparer dans ma vie la renommée littéraire à la popularité; la
+première, pendant quelques heures, m'a plu, mais cet amour de renommée a
+passé vite. Quant à la popularité, elle m'a trouvé indifférent, parce
+que, dans la Révolution, j'ai trop vu d'hommes entourés de ces masses
+qui, après les avoir élevés sur le pavois, les précipitaient dans
+l'égout. Démocrate par nature, aristocrate par m&oelig;urs, je ferais très
+volontiers l'abandon de ma fortune et de ma vie au peuple, pourvu que
+j'eusse peu de rapports avec la foule. Toutefois, j'ai été extrêmement
+sensible au mouvement des jeunes gens de Juillet qui me portèrent en
+triomphe à la Chambre des pairs; c'est qu'ils ne m'y portaient pas pour
+être leur chef et parce que je pensais comme eux; ils rendaient
+seulement justice à un ennemi: ils reconnaissaient en moi un homme de
+liberté et d'honneur; cette générosité me touchait. Mais cette autre
+popularité que je viens d'acquérir dans mon propre parti ne m'a pas
+causé d'émotion; entre les royalistes et moi il y a quelque chose de
+glacé: nous désirons le même roi; à cela près, la plupart de nos v&oelig;ux
+sont opposés.<a href="#toc"><span class="small">[Lien vers la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+<h1><span class="pagenum"><a id="page611" name="page611"></a>(p. 611)</span> APPENDICE</h1>
+
+
+<p class="p2 center">I</p>
+
+<p class="center">LA MORT DE LÉON XII<a id="footnotetag435" name="footnotetag435"></a><a href="#footnote435" title="Lien vers la note 435"><span class="smaller">[435]</span></a>.</p>
+
+<p>M. de Marcellus, qui se trouvait alors à Rome, écrivait sur son
+<i>Journal</i>, sous cette même date du 17 février 1829, la note suivante:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>Hier, je suis allé, en compagnie de M. de Chateaubriand, faire au
+ pape Léon XII notre visite suprême. Celle-ci n'a pas été adressée
+ au souverain du monde catholique par l'ambassadeur du roi fils
+ aîné de l'Église, dans le vaste palais du Vatican. C'était le
+ dernier hommage d'un fidèle à ce quelque chose sans nom qui
+ restait du père commun des chrétiens, à ce cadavre étendu
+ pontificalement, sous la lueur des cierges, dans la grande
+ chapelle du Saint-Sacrement qui s'allonge sous l'aile droite de
+ l'église de Saint-Pierre. Après quelques minutes de méditations
+ pieuses et politiques, passées en silence aux pieds de ce pontife
+ dont le visage pâle et animé supportait encore l'éclatante tiare,
+ nous sommes sortis du plus beau temple du monde, tristes et
+ préoccupés.</p>
+
+ <p>«Voilà ce qui demeure de nous quelques heures après la fin» m'a
+ dit l'auteur du <i>Génie du christianisme</i>; «il m'a semblé, sous
+ les voûtes de Saint-Pierre, entendre encore cette voix qui
+ retentit dans un de nos vieux cantiques de Saint-Sulpice:</p>
+
+<p class="poem">
+ La mort ne m'a laissé que les os seulement.</p>
+
+ <p><span class="pagenum"><a id="page612" name="page612"></a>(p. 612)</span> «Savez-vous ce qui est arrivé cette nuit? Les gardes
+ nobles qui veillent auprès de «ce reste tel qui va disparaître»
+ ont cru voir le pape se ranimer. Ils ont entendu, au milieu de
+ leur silence, un bruit léger qui s'échappait de la figure du
+ pontife. Ils sont tombés la face contre terre et le bruit a
+ cessé. C'était la peau du visage et les paupières qui se
+ resserraient sous le contact de l'air, comme le parchemin craque
+ sous les doigts. Je tiens cette anecdote funèbre du capitaine des
+ gardes, le Suisse Pfeiffer, qui me l'a racontée ce matin. On
+ n'entendra plus rien, pas même ce froissement du parchemin une
+ fois fait pour toujours, de ce chef de l'Église habile et
+ vertueux, qui prédisait, il y a peu de semaines, de longues
+ agitations à ses États, à la France et à l'Europe. Il a été un
+ modérateur éclairé des intérêts du monde pendant cinq ans d'un
+ règne trop court, et il n'a recueilli que l'impopularité pour
+ prix de ses pieux efforts. C'est l'histoire de tous les pays.»</p>
+
+ <p>Nous avons dépassé le môle d'Adrien et le Tibre au milieu de nos
+ réflexions et de nos regrets. Ils nous ont suivis en face de
+ cette <i>Locanda dell'orso</i> que Montaigne a rendue célèbre et où
+ déjà de nombreux et joyeux buveurs s'applaudissaient de voir
+ rouverts à leurs orgies les mille cabarets que les décrets du
+ pape avaient fermés. À Ripetta, en nous séparant, M. de
+ Chateaubriand m'a dit: «Voulez-vous que demain, pour nous
+ distraire du lugubre spectacle qu'un pape vient de nous donner,
+ nous allions voir mes fouilles de <i>Torre-Vergatta</i>? La campagne
+ romaine, déjà belle au début du printemps, et les souvenirs des
+ siècles passés, nous feront oublier pour quelques heures nos
+ sollicitudes du présent et nos tristesses.»</p>
+
+ <p>Nous sommes en effet partis aujourd'hui, tête à tête, dans mon
+ petit wurst allemand, que, pour garder l'incognito, l'ambassadeur
+ a préféré à ses pompeuses voitures, même à son coupé favori, que
+ j'ai fait faire à Londres, en 1822, pour nous conduire à Windsor
+ (il a traversé la mauvaise fortune de son maître, et il reparaît
+ avec son crédit dans les rues de Rome). M. de Chateaubriand a
+ conservé une taciturnité méditative, entrecoupée de rares
+ interjections, jusqu'au pont Milvius. Là son front s'est déridé:
+ «Admirez,» m'a-t-il dit, «la puissance de l'art de peindre. Ce
+ pont, témoin d'une victoire qui changea la face du monde, et la
+ plaine environnante, réapparaissent bien moins comme ils sont que
+ sous les couleurs de la magnifique fresque de Jules Romain au
+ Vatican. C'est un chef-d'&oelig;uvre. Tout s'y trouve; et surtout ce
+ Tibre, gros des destinées humaines, qui va noyer Maxence et
+ couronner Constantin. Ah! pourquoi n'a-t-il pas éloigné miss
+ Bathurst! tant de beauté innocente et tant de <span class="pagenum"><a id="page613" name="page613"></a>(p. 613)</span> vie!
+ Voilà la rive qui céda sous le poids si léger de la malheureuse
+ fille. Rome ne m'offre que des images de deuil.»&mdash;Autre pause
+ qu'il a interrompue un moment après le passage du
+ pont.&mdash;«Avez-vous remarqué que Byron n'entend rien à la peinture?
+ Il est resté tout à fait Anglais de ce côté; il ne l'est pas
+ autant pour la musique, qu'il comprenait mieux que la plupart de
+ ses compatriotes. Il aime les chants populaires, et, comme vous
+ et moi, il en a surpris de bizarres en Orient. Mais là, plus
+ qu'ailleurs, la chanson du peuple n'est pas de l'harmonie, c'est
+ de la légende ou de l'histoire primitive.»&mdash;Puis, après un long
+ silence, arrivés au tombeau de Néron, il m'a dit: «Je n'ai jamais
+ prêté aucune attention à ce sarcophage falsifié, pas plus que
+ s'il était véritablement le sépulcre de l'empereur parricide. La
+ tombe d'un tyran n'excite que mon mépris. Mais retournons-nous,
+ et d'ici contemplons Saint-Pierre, l'immortelle coupole, et cette
+ croix qui brille au-dessus de toutes les collines: elle va
+ consoler, par delà le désert d'Ostie, les regards du nautonier
+ quand il lutte contre les flots. C'est là un sublime spectacle
+ parce qu'il emporte avec lui vers les cieux l'imagination de
+ l'homme et son espérance.» Un peu plus loin:&mdash;«Croyez-moi,
+ laissons votre voiture sur cette route qui ramène à Paris et aux
+ joies du monde. Entrons résolument à pied dans le désert de la
+ campagne <i>maudite</i>, auquel j'ai toujours trouvé tant de charme.»</p>
+
+ <p>Après un rapide coup d'&oelig;il jeté sur ses fouilles, où on ne
+ travaillait pas ce jour-là, «Voilà», m'a-t-il dit, «des frustes
+ méconnaissables presque autant que leurs énigmatiques
+ possesseurs; j'ai risqué quelque argent à cette loterie des
+ morts. Il y avait autour de ces marbres qui ne sont plus, des
+ despotes, de prétendus affranchis, des esclaves, une foule
+ d'ambitieux; et dans ces trois classes d'hommes que le temps a
+ également emportés, on se disputait le pouvoir, on s'égorgeait
+ pour l'Empire. Il me semble voir surgir de ces ronces les ruines
+ confondues de la République romaine et de l'affreuse domination
+ de Tibère....»&mdash;Une petite fleur que M. de Chateaubriand a
+ cueillie à ses pieds est venue le distraire de ces sombres
+ réflexions:&mdash;«Combien la nature, si marâtre pour les hommes sous
+ tant de climats, est partout une douce mère pour ses filles les
+ plus innocentes, les herbes des champs! Voyez cette violette
+ blanche; elle n'a pas la demi-éclat et le parfum de la violette
+ de Virgile, <i>violæ sublucet purpura nigræ</i>, mais elle est la
+ première à m'annoncer le printemps.»</p>
+
+ <p>Puis, revenus à ma voiture, le silence a recommencé: seulement
+ comme nous nous rapprochions de la porte du Peuple et du tumulte
+ de Rome, «Ici, comme chez nous,» a-t-il dit, «la <span class="pagenum"><a id="page614" name="page614"></a>(p. 614)</span>
+ tyrannie et la liberté ont également péri. Mais, à Rome, la robe
+ de ce capucin qui soulève en passant une poussière antique achève
+ de mettre en relief la vanité de tant de vanités.»&mdash;Et cette
+ réflexion a clos la promenade, dont je me hâtai de consigner sur
+ mon journal le minutieux récit. (<i>Chateaubriand et son temps</i>, p.
+ 345 et suivantes.)</p>
+</div>
+
+<p class="p2 center">II</p>
+
+<p class="center">LE CONCLAVE DE 1829<a id="footnotetag436" name="footnotetag436"></a><a href="#footnote436" title="Lien vers la note 436"><span class="smaller">[436]</span></a></p>
+
+<p>Chateaubriand n'a point recueilli dans ses &oelig;uvres son discours au
+Sacré-Collège. Ce discours, prononcé le 18 février 1829, dans la
+sacristie de Saint Pierre, mérite pourtant de n'être pas perdu. Le
+voici:</p>
+
+<div class="quote">
+<p class="smcap">Éminentissimes Seigneurs,</p>
+
+ <p>Il n'y a pas encore six ans que M. le duc de Laval-Montmorency
+ vint au milieu de vous pour unir sa douleur à la vôtre, lorsque
+ Pie VII, de religieuse mémoire, fut rappelé auprès du chef
+ invisible de l'Église. Le roi Louis XVIII, au nom duquel mon
+ noble prédécesseur vous porta la parole, est allé lui-même se
+ placer auprès de saint Louis. J'étais alors ministre du vénérable
+ monarque, restaurateur des libertés de la France. Mon nom eut
+ l'insigne honneur de paraître dans les lettres qui furent
+ adressées au sacré collège, et c'est moi qui viens aujourd'hui,
+ ambassadeur de Charles X, roi non moins magnanime que son frère,
+ vous exprimer le regret qu'éprouvera mon auguste maître pour la
+ perte d'un souverain pontife que vos suffrages n'avaient point
+ encore revêtu de l'autorité suprême à l'époque que je rappelle.</p>
+
+ <p>Ici Vos Éminences reconnaîtront les voies cachées de la
+ Providence, et cette fragilité des choses humaines qui doivent
+ être surtout présentes à la pensée de cette assemblée des princes
+ de l'Église, où j'aperçois tant de courageux confesseurs de la
+ foi.</p>
+
+ <p>Que vous dirai-je, messeigneurs, que vous ne sentiez mieux que
+ moi? La mémoire de Léon XII sera vénérée par la France. <span class="pagenum"><a id="page615" name="page615"></a>(p. 615)</span>
+ Le royaume que gouverne si glorieusement le fils aîné de l'Église
+ n'oubliera pas les conseils pacifiques qui ont empêché la
+ discorde de troubler, même passagèrement, les nouvelles
+ prospérités de ma patrie. Léon XII joignait à ses vertus
+ apostoliques cette modération d'esprit et cette connaissance de
+ son siècle, si nécessaires aux chefs des Empires.</p>
+
+ <p>Éminentissimes seigneurs, vos lumières assureront au saint-siège,
+ dans le prochain conclave, un successeur digne de ce pontife
+ conciliateur. Si vous êtes des princes puissants, vous êtes aussi
+ les ministres de cette religion charitable qui abolit l'esclavage
+ parmi les hommes, qui, simple et sublime à la fois, est également
+ appropriée aux besoins de la société naissante et à ceux de la
+ société perfectionnée. Vos suffrages indépendants iront bientôt
+ chercher parmi vos pairs un vrai pasteur pour la chrétienté, un
+ souverain éclairé pour la plus illustre portion de cette noble
+ Italie qui dicta des lois au monde antique, qui civilisa le monde
+ moderne, qui, toujours féconde et jamais épuisée, nourrit
+ aujourd'hui à l'ombre de ta gloire le souvenir de ses grandeurs.</p>
+
+ <p>Qu'il me soit permis, Éminentissimes seigneurs, d'offrir en
+ particulier au sacré collège l'hommage de ma profonde vénération.</p>
+</div>
+
+<p>Dans sa lettre à M<sup>me</sup> Récamier, du 21 mars 1829, Chateaubriand parle du
+second discours qu'il prononça à Rome, celui-là en plein Conclave, le 10
+mars 1829. Comme ce discours ne figure pas non plus dans ses &OElig;uvres
+complètes, le lecteur sera sans doute bien aise de le trouver ici:</p>
+
+<div class="quote">
+<p class="smcap">Éminentissimes Seigneurs,</p>
+
+ <p>La réponse de Sa Majesté Très-Chrétienne à la lettre que lui a
+ adressée le sacré collège vous exprime, avec la noblesse qui
+ appartient au fils aîné de l'Église, la douleur que Charles X a
+ ressentie en apprenant la mort du père des fidèles, et la
+ confiance qu'il repose dans le choix que la chrétienté attend de
+ vous.</p>
+
+ <p>Le roi m'a fait l'insigne honneur de me désigner à l'entière
+ créance du sacré collège réuni en conclave. Je viens une seconde
+ fois, Éminentissimes seigneurs, vous témoigner mes regrets pour
+ la perte du pontife conciliateur qui voyait la véritable religion
+ dans l'obéissance aux lois et dans la concorde évangélique; de ce
+ souverain qui, pasteur et prince, gouvernait l'humble troupeau de
+ Jésus-Christ du faîte des gloires diverses qui se rattachent
+ <span class="pagenum"><a id="page616" name="page616"></a>(p. 616)</span> au grand nom de l'Italie. Successeur futur de Léon XII,
+ qui que vous soyez, vous m'écoutez sans doute en ce moment;
+ pontife à la fois présent et inconnu, vous allez bientôt vous
+ asseoir dans la chaire de Saint Pierre, à quelques pas du
+ Capitole, sur les tombeaux de ces Romains de la République et de
+ l'Empire, qui passèrent de l'idolâtrie des vertus à celle des
+ vices, sur ces catacombes où reposent les ossements non entiers
+ d'une autre espèce de Romains: quelle parole pourrait s'élever à
+ la majesté du sujet? Quelle voix pourrait s'ouvrir un passage à
+ travers cet amas d'années qui ont étouffé tant de voix plus
+ puissantes que la mienne? Vous-même, illustre sénat de la
+ chrétienté, pour soutenir le poids de ces innombrables souvenirs,
+ pour regarder en face les siècles rassemblés autour de vous sur
+ les ruines de Rome, n'avez-vous pas besoin de vous appuyer à
+ l'autel du sanctuaire, comme moi au trône de Saint Louis?</p>
+
+ <p>À Dieu ne plaise. Éminentissimes seigneurs, que je vous
+ entretienne ici de quelque intérêt particulier, que je vous fasse
+ entendre le langage d'une étroite politique: les choses sacrées
+ veulent être envisagées aujourd'hui sous des rapports plus
+ généraux et plus dignes. Le christianisme, qui renouvela d'abord
+ la face du monde, a vu depuis se transformer les sociétés
+ auxquelles il avait donné la vie. Au moment même où je parle, le
+ genre humain est arrivé à l'une des époques caractéristiques de
+ son existence, la religion chrétienne est encore là pour la
+ saisir, parce qu'elle garde dans son sein tout ce qui convient
+ aux esprits éclairés et aux c&oelig;urs généreux, tout ce qui est
+ nécessaire au monde qu'elle a sauvé de la corruption du paganisme
+ et de la destruction de la barbarie. En vain l'impiété a prétendu
+ que le christianisme favorisait l'oppression et faisait
+ rétrograder les jours: à la publication du nouveau pacte scellé
+ du sang du juste, l'esclavage a cessé d'être le droit commun des
+ nations; l'effroyable définition de l'esclavage a été effacée du
+ code romain: <i>Non tam viles quam nulli sunt.</i> Les sciences,
+ demeurées presque stationnaires dans l'antiquité, ont reçu une
+ impulsion rapide de cet esprit apostolique et rénovateur qui hâta
+ l'écroulement du vieux monde; partout où le christianisme s'est
+ éteint, la servitude et l'ignorance ont reparu. Lumière quand
+ elle se mêle aux facultés intellectuelles, sentiment quand elle
+ s'associe aux mouvements de l'âme, la religion chrétienne croît
+ avec la civilisation, et marche avec le temps; un des caractères
+ de la perpétuité qui lui est promise, c'est d'être toujours du
+ siècle qu'elle voit passer, sans passer elle-même. La morale
+ évangélique, raison divine, appuie la raison humaine dans ses
+ progrès vers un but qu'elle n'a point encore atteint: après avoir
+ traversé <span class="pagenum"><a id="page617" name="page617"></a>(p. 617)</span> les âges de ténèbres et de force, le
+ christianisme devient chez les peuples modernes le
+ perfectionnement même de la société.</p>
+
+ <p>Éminentissimes seigneurs, vous choisirez pour exercer le pouvoir
+ des clefs un homme de Dieu et qui comprendra bien sa haute
+ mission. Par son caractère universel qui n'a jamais eu de modèle
+ ou d'exemple dans l'histoire, un conclave n'est pas le conseil
+ d'un État particulier, mais celui d'une nation composée de
+ nations les plus diverses et répandue sur la surface du globe.
+ Vous êtes, Éminentissimes seigneurs, les augustes mandataires de
+ l'immense famille chrétienne pour un moment orpheline. Des hommes
+ qui ne vous ont jamais vus, qui ne vous verront jamais, qui ne
+ savent pas vos noms, qui ne parlent pas votre langue, qui
+ habitent loin de vous sous un autre soleil, au delà des mers, aux
+ extrémités de la terre, se soumettront à vos décisions que rien
+ en apparence ne les oblige à suivre, obéiront à vos lois
+ qu'aucune force matérielle n'impose, accepteront de vous un père
+ spirituel avec respect et gratitude: tels sont les prodiges de la
+ conviction religieuse. Princes de l'Église, il vous suffira de
+ laisser tomber vos suffrages sur l'un d'entre vous pour donner à
+ la communion des fidèles un chef qui, puissant par la doctrine et
+ l'autorité du passé, n'en connaisse pas moins les nouveaux
+ besoins du présent et de l'avenir, un pontife d'une vie sainte,
+ mêlant la douceur de la charité à la sincérité de la foi. Toutes
+ les couronnes forment le même v&oelig;u, toutes ont un même besoin
+ de modération et de paix: que ne doit-on pas attendre de cette
+ heureuse harmonie? que ne peut-on pas espérer, Éminentissimes
+ seigneurs, de vos lumières et de vos vertus?</p>
+
+ <p>Il ne me reste qu'à vous renouveler l'expression de la sincère
+ estime et de la parfaite affection du souverain aussi pieux que
+ magnanime dont j'ai l'honneur d'être l'interprète auprès de vous.</p>
+</div>
+
+<p class="p2 center">III</p>
+
+<p class="center">LE JOURNAL SECRET DU CONCLAVE<a id="footnotetag437" name="footnotetag437"></a><a href="#footnote437" title="Lien vers la note 437"><span class="smaller">[437]</span></a></p>
+
+<p>Le devoir de Chateaubriand, comme ambassadeur de France, était de suivre
+de très près les opérations du Conclave. Aussi bien, comme il l'écrit à
+M<sup>me</sup> Récamier, le <span class="pagenum"><a id="page618" name="page618"></a>(p. 618)</span> 17 février 1829, le Roi l'avait chargé de
+surveiller «le dernier grand spectacle qui devait clore sa carrière»,
+l'élection d'un nouveau Pape. Il prit donc ses mesures pour être tenu au
+courant, jour par jour, de tout ce qui se passerait, des brigues et des
+intrigues qui pourraient se produire, des diverses candidatures qui
+seraient mises en avant et des chances de chacune d'elles. Il se trouva
+qu'un témoin sûr et admirablement informé rédigeait secrètement un
+<i>journal du Conclave</i>. L'ambassadeur s'arrangea de façon à se le
+procurer, le fit traduire en français, accompagna d'un court commentaire
+quelques-uns de ses articles, et envoya le tout au ministre des Affaires
+étrangères, M. le comte Portalis. «Le Roi verra, écrivait-il, ce qu'on
+n'a jamais vu: l'intérieur d'un Conclave.»</p>
+
+<p>Ce document existe encore aux Archives des Affaires étrangères. Autorisé
+à en prendre communication, M. Boyer d'Agen en a publié d'importants
+extraits dans la <i>Revue des Revues</i> des 1<sup>er</sup> et 15 janvier 1896.</p>
+
+<p>Voici quelques-unes des <i>remarques</i> de Chateaubriand.</p>
+
+<p>On lit dans le <i>Journal</i>, à la date du 7 mars 1829:</p>
+
+<p class="quote">
+ Le parti des exaltés tâche de tirer parti de tout et voudrait
+ pêcher en eau trouble. La possibilité de leur triomphe pourrait
+ se trouver dans la coopération des cardinaux français, qui
+ semblent unanimes pour le choix d'un Pape favorable à leur
+ exaltation d'idées. Si par malheur le parti d'Oppizzoni, soit
+ faiblesse, soit complaisance, se range au vote d'Albani, la palme
+ est aux mains des adversaires.</p>
+
+<p>En marge de ces lignes, Chateaubriand écrit la note suivante:</p>
+
+<p class="quote">
+ Il n'y a pas besoin de commentaires sur cette journée; le texte
+ dit tout. Voilà une minorité qui parle comme la <i>Gazette de
+ France</i> et la <i>Quotidienne</i>, qui veut s'immiscer dans nos
+ affaires, qui pousse la violence jusqu'à attaquer en plein
+ Conclave la mémoire de Léon XII. Elle suppose toujours que les
+ cardinaux français pensent comme elle; elle se figure que je veux
+ <span class="pagenum"><a id="page619" name="page619"></a>(p. 619)</span> précipiter l'élection pour n'être pas confondu par
+ l'arrivée de ces cardinaux, arrivée que je prévoyais devoir être
+ funeste au principe de mon gouvernement.</p>
+
+<p>À la date du 9 mars, l'auteur du <i>Journal</i> annonce que le Sacré Collège
+a reçu la copie du discours que l'ambassadeur de France doit prononcer
+le lendemain, et il le juge en ces termes:</p>
+
+<p class="quote">
+ Quelle noblesse d'expressions! quelle élévation de pensées!
+ quelle délicatesse d'images! On voit que ses paroles partent du
+ fond de l'âme. Pour moi, j'en suis dans le ravissement.
+ Figurez-vous, dans l'étroite enceinte d'un Conclave, le tableau
+ d'une nation qui donne la vie, qui dicte des lois de paix à
+ toutes les autres nations, qui est le centre universel vers
+ lequel tous les peuples, peut-être même des tribus dont nous
+ ignorons le nom, dirigent leurs v&oelig;ux et leurs prières. Tout le
+ Sacré Collège a tressailli d'une sainte joie et se propose de se
+ féliciter, avec le cardinal de Latil, du choix que Sa Majesté
+ Très-Chrétienne a fait d'un si grand homme, dont les principes
+ religieux sont les plus purs et inébranlables. Chaque phrase a
+ été examinée attentivement; on n'y aperçoit pas l'ombre d'un
+ intérêt politique privé, et moins encore une apparence de vouloir
+ hâter l'élection sans la présence des cardinaux français.....</p>
+
+<p>Chateaubriand ajoute ici cette note:</p>
+
+<p class="quote">
+ J'ai été tenté de supprimer ici tout ce qui a rapport à mon
+ discours; mais, venant à penser aux préventions que l'on a
+ cherché à faire naître contre moi, j'ai cru devoir conserver
+ l'opinion du Conclave, comme une défense, comme un témoignage
+ honorable, propre à faire le contre-poids des calomnies dont j'ai
+ été l'objet.</p>
+
+<p>La page du <i>Journal</i> consacrée à la journée du 10 mars donne lieu, de la
+part de Chateaubriand, à la <i>Remarque</i> ci-après:</p>
+
+<p class="quote">
+ Voici encore le nonce (Mgr Lambruschini, nonce du Saint-Siège à
+ Paris) écho et missionnaire d'une coterie. Il parait qu'on
+ espérait ouvrir au sein du Conclave des conférences sur l'état de
+ nos affaires. J'ai su, d'une autre part, qu'avant la mort de Léon
+ XII des membres du clergé français étaient attendus à <span class="pagenum"><a id="page620" name="page620"></a>(p. 620)</span>
+ Rome pour agiter de nouveau la question des Ordonnances. Ces
+ man&oelig;uvres doivent être surveillées; elles bouleverseraient la
+ France, sans atteindre même le but où elles visent. Il est
+ consolant de voir la fermeté du Sacré-Collège et la sagesse avec
+ laquelle il se refuse aux ouvertures du nonce. Celui-ci est un
+ prélat passionné, entré beaucoup trop avant dans les intrigues
+ d'un parti français, homme qui, dans son pays, est à la tête de
+ la <i>Faction de Sardaigne</i>, et dont il est urgent de solliciter le
+ rappel.</p>
+
+<p>Le 22 mars, l'auteur du <i>Journal</i> note un petit incident assez
+singulier:</p>
+
+<p class="quote">
+ Ce matin on a été informé qu'un cardinal (Odescalchi)
+ s'entretenait par signes avec des jésuites qui se trouvaient dans
+ un jardin de la Compagnie, situé vis-à-vis l'édifice du Conclave.
+ On s'est posté en observation: impossible de rien comprendre à ce
+ langage par signes.... Le cardinal a été prévenu de s'abstenir de
+ semblables man&oelig;uvres, et sur-le-champ des ordres ont été
+ donnés pour les empêcher désormais.... Après le scrutin du soir,
+ il a été décidé que l'on adresserait une lettre ferme et sérieuse
+ au vicaire général des Jésuites, et qu'on réglerait sur sa
+ réponse la conduite à tenir ultérieurement.</p>
+
+<p>Chateaubriand inscrit en marge:</p>
+
+<p class="quote">
+ Il serait impossible de s'empêcher de rire du cardinal Odescalchi
+ et du télégraphe des jésuites, si la gravité de la matière ne
+ formait un contraste déplorable avec ces tours d'écoliers. Voilà
+ donc à quelles ressources en est réduite une Compagnie qui se dit
+ pieuse et un cardinal dont on loue la régularité, pour asseoir
+ dans la chaire de Saint-Pierre quelque pontife passionné,
+ perturbateur du repos des nations!</p>
+
+<p>Le lendemain 23 mars, à l'occasion de la réponse du père Pavani, Vicaire
+général de la Compagnie de Jésus, à la lettre du Conclave, Chateaubriand
+revient sur l'incident de la veille:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>Je dois avouer, écrit-il, que les Jésuites m'avaient semblé trop
+ maltraités par l'opinion. J'ai jadis été leur défenseur, et,
+ depuis qu'ils ont été attaqués dans ces derniers temps, je n'ai
+ dit ni écrit un seul mot contre eux. J'avais pris Pascal pour un
+ calomniateur <span class="pagenum"><a id="page621" name="page621"></a>(p. 621)</span> de génie, qui nous avait laissé un
+ immortel mensonge; je suis obligé de reconnaître qu'il n'a rien
+ exagéré. La lettre du père Pavani (qu'on trouvera ci-jointe) a
+ l'air d'être échappée à Escobar lui-même, elle figurerait
+ merveilleusement dans les <i>Lettres provinciales</i>! Comme elle dit
+ tout et ne dit rien! Comme tous les mots en sont pesés, de
+ manière qu'ils puissent être interprétés ainsi que besoin sera!
+ L'humeur et la violence percent pourtant. Le révérend Père s'en
+ est aperçu, et il va bientôt tâcher de reprendre, par une seconde
+ lettre, non moins captieuse, le peu de vérité qu'il a laissé
+ transpirer dans la première.</p>
+
+ <p>Au surplus, l'audace est grande. Cette Congrégation, à peine
+ rétablie, repoussée de toute part, suspecte au Sacré-Collège
+ lui-même, n'en aspire pas moins à donner la tiare et à se mêler
+ de toutes les affaires du monde.</p>
+</div>
+
+<p>Chateaubriand cède ici, en parlant des jésuites, à un mouvement
+d'humeur, qui disparaîtra bientôt, quand le résultat du Conclave sera
+connu. Le 31 mars, à midi, l'auteur du <i>Journal</i> écrivait:</p>
+
+<p class="quote">
+Hier, à dix heures du soir, Albani s'appliqua avec beaucoup
+ d'ardeur à recueillir des suffrages pour l'élection du cardinal
+ Castiglioni, dont les sentiments de loyauté et de franchise
+ étaient bien connus, non moins que l'opinion qu'il avait conçue
+ de la capacité et des talents d'Albani pour exercer l'emploi de
+ secrétaire d'État. Les cardinaux Pacca, Galleffi, Testaferrata,
+ Oppizzoni, Arezzo, Bertazzoli et Gazola furent chargés de
+ persuader Castiglioni et de ne le quitter qu'après qu'il aurait
+ promis de se rendre au v&oelig;u commun et de se conformer à la
+ volonté divine. Pendant ce temps, Albani disposait les autres
+ cardinaux à coopérer à l'élection. À minuit, tout était arrangé.
+ Les cardinaux français se montrèrent très satisfaits, et
+ promirent de donner unanimement leur vote au scrutin. Le parti de
+ De Gregorio fit d'abord quelque résistance, mais enfin il céda.
+ Celui de Macchi demeura rebelle à toute concession. Le calcul
+ d'approximation établi, il fut reconnu que les suffrages
+ s'élèveraient à 30, non compris le parti d'Albani, qui devait
+ <i>accéder</i> en entier. Le résultat a été tel qu'on l'avait espéré.
+ Le premier scrutin a donné 32 voix, et ce nombre s'est accru, par
+ l'<i>accedat</i>, jusqu'à 47....</p>
+
+<p>Chateaubriand triomphe, il a <i>son</i> Pape, et il écrit, au bas du <i>Journal
+du Conclave</i>, cette dernière <i>Remarque</i>:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p><span class="pagenum"><a id="page622" name="page622"></a>(p. 622)</span> Cette journée a fait le Pape, le Pape que voulait la
+ France, en 1823, lorsque j'avais le portefeuille des Affaires
+ étrangères, à Paris, le Pape qui a répondu à mon discours, et
+ qui, par cette réponse, connue de l'Europe, a pris des
+ engagements politiques.</p>
+
+ <p>Le procès-verbal de l'acceptation, dressé par le notaire du
+ Conclave, selon la coutume, est digne d'être remarqué: «Pie VIII
+ s'est déterminé, dit-il, à nommer le cardinal Albani ministre,
+ afin de satisfaire aussi le Cabinet de Vienne.» Singulier moyen
+ sans doute!</p>
+
+ <p>Le Souverain-Pontife, partageant les lots entre les deux
+ couronnes, se déclare le Pape de la France et donne à l'Autriche,
+ en compensation, un Secrétaire d'État inamovible.</p>
+</div>
+
+<p>J'ai dit tout à l'heure que l'auteur des <i>Mémoires</i> n'avait pas conservé
+longtemps, à l'endroit des Jésuites, les sentiments de Pascal&mdash;et ceux
+du <i>Constitutionnel</i>. À peu de mois de là, en effet, il écrivait sur son
+neveu Christian de Chateaubriand, <i>jésuite</i>, d'admirables pages, les
+plus belles de ce cinquième volume.</p>
+
+<p class="p2 center">IV</p>
+
+<p class="center">DANS LES PYRÉNÉES<a id="footnotetag438" name="footnotetag438"></a><a href="#footnote438" title="Lien vers la note 438"><span class="smaller">[438]</span></a>.</p>
+
+<p>Il existe, à la Bibliothèque Nationale, des fragments manuscrits de
+Chateaubriand recueillis par un de ses secrétaires, Éd. L'Agneau, et
+cédés par lui, en 1846, à un certain Édouard Bricon. Celui-ci, se
+proposant sans doute de les publier, en avait fait une copie, qui se
+trouve aujourd'hui également au département des manuscrits. Le plus
+important de ces fragments se rapporte, sans doute possible, à l'épisode
+dont il est question dans les <i>Mémoires</i>. Il n'avait pas échappé aux
+patientes et malicieuses investigations de Sainte-Beuve. Un jeune et
+remarquable critique, M. Victor Giraud, vient de le publier à son tour,
+<span class="pagenum"><a id="page623" name="page623"></a>(p. 623)</span> d'après le texte original, dans son étude sur <i>Chateaubriand
+et les Mémoires d'Outre-tombe</i> (<i>Revue des Deux-Mondes</i>, du 1<sup>er</sup> avril
+1899). C'est d'après lui que nous reproduisons ces pages adressées par
+le poète sexagénaire à la «spirituelle, déterminée et charmante
+étrangère de seize ans», à celle que le bon Chactas eût appelée «la
+Vierge des dernières amours».</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>Avant d'entrer dans la société, j'errais autour d'elle.
+ Maintenant que j'en suis sorti, je suis également à l'écart;
+ vieux voyageur sans asile, je vois le soir chacun rentrer chez
+ soi, fermer la porte; je vois le jeune amoureux se glisser dans
+ les ténèbres; et moi, assis sur la borne, je compte les étoiles,
+ ne me fie à aucune, et j'attends l'aurore qui n'a rien à me
+ conter de nouveau et dont la jeunesse est une insulte à mes
+ cheveux.</p>
+
+ <p>Quand je m'éveille avant l'aurore, je me rappelle ces temps où je
+ me levais pour écrire à la femme que j'avais quittée quelques
+ heures auparavant. À peine y voyais-je assez pour tracer mes
+ lettres à la lueur de l'aube. Je disais à la personne aimée
+ toutes les délices que j'avais goûtées, toutes celles que
+ j'espérais encore; je lui traçais le plan de notre journée, le
+ lieu où je devais la retrouver sur quelque promenade déserte,
+ etc.</p>
+
+ <p>Maintenant, quand je vois apparaître le crépuscule et que, de la
+ natte de ma couche, je promène mes regards sur les arbres de la
+ forêt à travers ma fenêtre rustique, je me demande pourquoi le
+ jour se lève pour moi, ce que j'ai à faire, quelle joie m'est
+ possible, et je me vois errant seul de nouveau comme la journée
+ précédente, gravissant les rochers sans but, sans plaisir, sans
+ former un projet, sans avoir une seule pensée, ou bien assis dans
+ une bruyère, regardant paître quelques moutons ou s'abattre
+ quelques corbeaux sur une terre labourée. La nuit revient sans
+ m'amener une compagne; je m'endors avec des rêves pesants, ou je
+ veille avec d'importuns souvenirs pour dire encore au jour
+ renaissant: «Soleil, pourquoi te lèves-tu!»</p>
+
+ <p><a id="footnotetag439" name="footnotetag439"></a><a href="#footnote439" title="Lien vers la note 439"><span class="smaller">[439]</span></a>Il faut remonter bien haut pour trouver l'origine de mon
+ supplice; il faut retourner à cette aurore de ma jeunesse où je
+ me créai un fantôme de femme pour l'adorer. Je vis passer cette
+ <span class="pagenum"><a id="page624" name="page624"></a>(p. 624)</span> idéale image, puis vinrent les amours réelles qui
+ n'atteignirent jamais à cette félicité imaginaire dont la pensée
+ était dans mon âme. J'ai su ce que c'était que de vivre pour une
+ seule idée et avec une seule idée, de s'isoler dans un sentiment,
+ de perdre de vue l'univers, de mettre son existence entière dans
+ un sourire, dans un mot, dans un regard.</p>
+
+ <p>Mais, alors même, une inquiétude insurmontable troublait mes
+ délices. Je me disais: M'aimera-t-elle demain comme aujourd'hui?
+ Un mot qui n'était pas prononcé avec autant d'ardeur que la
+ veille, un regard distrait, un sourire adressé à un autre que moi
+ me faisait à l'instant désespérer de mon bonheur. J'en voyais la
+ fin et je m'en prenais à moi-même de mon ennui. Je n'ai jamais eu
+ l'envie de tuer mon rival ou la femme dont je croyais entendre
+ l'amour; toujours destructeur de moi-même, je me croyais coupable
+ parce que je n'étais plus aimé.</p>
+
+ <p>Repoussé dans le désert de ma vie, j'y rentrais avec toute la
+ poésie de mon désespoir. Je cherchais pourquoi Dieu m'avait mis
+ sur la terre, et je ne pouvais le comprendre. Quelle petite place
+ j'occupais ici-bas! Quand tout mon sang se serait écoulé dans les
+ solitudes où je m'enfonçais, combien rougirait-il de brins de
+ bruyère? Et mon âme, qu'était-ce? Une petite douleur évanouie en
+ se mêlant dans les vents. Et pourquoi tous ces mondes autour
+ d'une si chétive créature?</p>
+
+ <p>J'errai sur le globe, changeant de place sans changer d'être,
+ cherchant toujours et ne trouvant rien. Je vis passer devant moi
+ de nouvelles enchanteresses; les unes étaient trop belles pour
+ moi et je n'aurais osé leur parler, les autres ne m'aimaient pas.
+ Et pourtant mes jours s'écoulaient, et j'étais effrayé de leur
+ vitesse, et je me disais: Dépêche-toi donc d'être heureux! Encore
+ un jour, et tu ne pourras plus être aimé. Le spectacle du bonheur
+ des générations nouvelles qui s'élevaient autour de moi
+ m'inspirait les transports de la plus noire jalousie: si j'avais
+ pu les anéantir, je l'aurais fait avec le plaisir de la vengeance
+ et du désespoir.</p>
+
+ <p>Vois-tu: quand je me laisserais aller à ma folie, je ne serais
+ pas sûr de t'aimer demain: je ne crois pas à moi. Je m'ignore. Je
+ suis prêt à me poignarder ou à rire. Je t'adore; mais, dans un
+ moment, j'aimerai plus que toi le bruit du vent dans ces roches,
+ un nuage qui vole, une feuille qui tombe. Puis je prierai Dieu
+ avec larmes, puis j'invoquerai le néant. Veux-tu me combler de
+ délices? Fais une chose: sois à moi, puis laisse-moi te percer le
+ c&oelig;ur. Eh bien, oseras-tu maintenant te hasarder avec moi dans
+ cette thébaïde?</p>
+
+ <p>Si tu me dis que tu m'aimeras comme un père, tu me feras
+ <span class="pagenum"><a id="page625" name="page625"></a>(p. 625)</span> horreur; si tu prétends m'aimer comme une amante, je ne
+ te croirai pas. Dans chaque jeune homme je verrai un rival
+ préféré. Tes respects me feront sentir mes années; tes caresses
+ me livreront à la jalousie la plus insensée. Sais-tu qu'il y a
+ tel sourire de toi qui me montrerait la profondeur de mes maux,
+ comme le rayon de soleil éclaire un abîme?</p>
+
+ <p>Objet charmant, je t'adore, mais je ne t'accepte pas. Va chercher
+ le jeune homme dont les bras peuvent s'enlacer aux tiens avec
+ grâce; mais ne me le dis pas. Oh! non, non, ne viens plus me
+ tenter. Songe que tu dois me survivre, que tu seras encore
+ longtemps jeune, quand je ne serai plus. Hier, lorsque tu étais
+ assise avec moi sur la pierre, que le vent dans la cime des pins
+ nous faisait entendre le bruit de la mer, prêt à succomber
+ d'amour et de mélancolie, je me disais: Ma main est-elle assez
+ légère pour caresser cette blonde chevelure! Pourquoi flétrir
+ d'un baiser des lèvres qui ont l'air de s'ouvrir pour la jeunesse
+ et la vie<a id="footnotetag440" name="footnotetag440"></a><a href="#footnote440" title="Lien vers la note 440"><span class="smaller">[440]</span></a>? Que peut-elle aimer en moi? Une chimère que la
+ réalité va détruire. Et pourtant, quand tu penchas ta tête
+ charmante sur mon épaule, quand des paroles enivrantes sortirent
+ de ta bouche, quand je te vis prête à m'entourer de tes mains
+ comme d'une guirlande de fleurs, il me fallut tout l'orgueil de
+ mes années pour vaincre la tentation de volupté dont tu me vis
+ rougir. Souviens-toi seulement des aveux passionnés que je te fis
+ entendre, et quand tu aimeras un jour un beau jeune homme,
+ demande-lui s'il te parle comme je te parlais, et si sa puissance
+ d'aimer approcha jamais de la mienne. Ah! qu'importe! Tu dormiras
+ dans ses bras, tes lèvres sur les siennes, ton sein contre son
+ sein, et vous vous réveillerez enivrés de délices: que
+ t'importeront alors mes paroles sur la bruyère?</p>
+
+ <p>Non, je ne veux pas que tu dises jamais en me voyant après
+ l'heure de la folie: Quoi! c'est là l'homme à qui j'ai pu livrer
+ ma jeunesse! Écoute, prions le ciel: il fera peut-être un
+ miracle. Il va me donner jeunesse et beauté. Viens, ma
+ bien-aimée: montons sur ce nuage. Que le vent nous porte dans le
+ ciel. Alors, je veux bien être à toi. Tu te rappelleras mes
+ baisers, mes ardentes étreintes: je serai charmant dans ton
+ souvenir et tu seras bien malheureuse, car je ne t'aimerai plus.
+ Oui: c'est ma nature. Et tu voudrais être peut-être abandonnée
+ par un vieux homme? Oh! non, jeune grâce, va à ta destinée; va
+ chercher un amant digne de toi. Je pleure des larmes de fiel de
+ te perdre. Je voudrais dévorer celui qui possédera ce trésor.
+ Mais <span class="pagenum"><a id="page626" name="page626"></a>(p. 626)</span> fuis environnée de mes désirs, de ma jalousie, et
+ laisse-moi me débattre avec l'horreur de mes années et le chaos
+ de ma nature, où le ciel et l'enfer, la haine et l'amour,
+ l'indifférence et la passion se mêlent dans une confusion
+ pitoyable.</p>
+
+ <p>Si tu te laissais aller au caprice où tombe quelquefois
+ l'imagination d'une jeune femme, le jour viendrait où le regard
+ d'un jeune homme t'arracherait à ta fatale erreur; car même les
+ changements et les dégoûts arrivent entre les amants du même âge.
+ Alors, comment me verrais-tu quand je viendrais à t'apparaître
+ sous ma forme naturelle? Toi, tu irais te purifier dans des
+ jeunes bras d'avoir été pressée dans les miens; mais moi, que
+ deviendrais-je? Tu me promettrais ta vénération, ton amitié, tes
+ respects; et chacun de ces mots me percerait le c&oelig;ur. Réduit à
+ cacher ma double défaite, à dévorer des larmes qui feraient rire
+ quiconque les apercevrait dans mes yeux, à renfermer dans mon
+ sein mes plaintes, à mourir de jalousie, je me représenterais tes
+ plaisirs; je me dirais: À présent, à cette heure où elle me
+ parlait, elle meurt de volupté dans les bras d'un autre; elle lui
+ redit ces mots tendres qu'elle m'a dits avec cette ardeur de la
+ passion qu'elle n'a jamais pu sentir pour moi. Alors, tous les
+ tourments de l'enfer entreraient dans mon âme, et je ne pourrais
+ les apaiser que par des crimes.</p>
+
+ <p>Et pourtant, quoi de plus injuste? Si tu m'avais donné quelques
+ moments de bonheur, me les devais-tu? Devais-tu me donner toute
+ ta jeunesse? N'était-il pas tout simple que tu cherchasses les
+ harmonies de ton âge, et ces rapports d'âge et de beauté qui
+ appartiennent à ta nature? Te devais-je autre chose que la plus
+ vive reconnaissance pour t'être un moment arrêtée auprès du vieux
+ voyageur? Tout cela est juste et vrai; mais ne compte pas sur ma
+ vertu: si tu étais à moi, pour te quitter, il me faudrait ta mort
+ ou la mienne. Je te pardonnerais ton bonheur avec un ange; avec
+ un homme, jamais!</p>
+
+ <p>N'espère pas me tromper, l'amitié a bien plus d'illusions que
+ l'amour, et elles sont bien plus durables. L'amitié se fait des
+ idoles, et les voit telles qu'elle les a créées: elle vit du
+ c&oelig;ur et de l'âme; la fidélité lui est naturelle, elle
+ s'accroît avec les années.</p>
+
+ <p>L'amour enivre, mais l'ivresse passe. Il ne vit pas de
+ pureté<a id="footnotetag441" name="footnotetag441"></a><a href="#footnote441" title="Lien vers la note 441"><span class="smaller">[441]</span></a>, et ne se nourrit pas de gloire: découvrant tous les
+ jours que l'idole qu'il a créée perd quelque chose à ses yeux, il
+ en voit <span class="pagenum"><a id="page627" name="page627"></a>(p. 627)</span> bientôt les défauts, et le temps seul le rend
+ infidèle en dépouillant de ses grâces l'objet qu'il aime. Les
+ passions ne rendent point ce que le temps efface: la gloire ne
+ rajeunit que notre nom.</p>
+
+ <p>Non, je ne souffrirai jamais que tu entres dans ma chaumière:
+ c'est bien assez d'y repousser ton image, d'y veiller comme un
+ insensé en pensant à toi! Que serait-ce, si tu étais assise sur
+ la natte qui me sert de couche, si tu avais respiré l'air que je
+ respire la nuit, si je te trouvais à mon foyer compagne de ma
+ solitude? Il y a dans une femme une émanation de fleur et
+ d'amour. Lorsque tu chantes, ta voix me rend fou et me fait mal;
+ tu as l'air de la mélodie elle-même rendue visible et
+ accomplissant ses propres lois.</p>
+
+ <p>Comment croirais-je que cette vie de veuvage pourrait longtemps
+ te suffire? Deux beaux jeunes gens peuvent s'enchanter des soins
+ qu'ils se rendent; mais un vieil esclave, qu'en ferais-tu?
+ Pourrais-tu, du matin au soir, supporter la solitude avec moi,
+ les fureurs de ma jalousie prévue, mes long silences, mes
+ tristesses de c&oelig;ur et tous les caprices d'une nature qui se
+ déplaît et croit déplaire aux autres?</p>
+
+ <p>Et le monde, en supporterais-tu les railleries? Si j'étais riche,
+ il dirait que je t'achète et que tu te vends, ne pouvant admettre
+ que tu puisses m'aimer. Si j'étais pauvre, on se moquerait de ton
+ amour, on me rendrait un objet ridicule à tes propres yeux, on te
+ rendrait honteuse de ton choix. Et moi, on me ferait un crime
+ d'avoir abusé de ta simplicité, de ta jeunesse, de t'avoir
+ acceptée, ou d'avoir abusé de l'état de <span class="add4em"><a id="footnotetag442" name="footnotetag442"></a><a href="#footnote442" title="Lien vers la note 442"><span class="smaller">[442]</span></a> où</span> tombe <span class="add4em">&nbsp;<a id="footnotetag443" name="footnotetag443"></a><a href="#footnote443" title="Lien vers la note 443"><span class="smaller">[443]</span></a></span>
+ le temps de te presser dans mes bras. La jeunesse
+ embellit tout, jusqu'au malheur. Elle charme alors qu'elle peut,
+ avec les boucles d'une chevelure brune, enlever les pleurs à
+ mesure qu'ils passent sur les joues. Mais la vieillesse enlaidit
+ jusqu'au bonheur: dans l'infortune, c'est pis encore; quelques
+ rares cheveux blancs sur la tête chauve d'un homme ne descendent
+ point assez bas pour essuyer les larmes qui tombent de ses yeux.</p>
+
+ <p>Tu m'as jugé d'une façon vulgaire, tu as pensé, en voyant la
+ trouble où tu me jettes que je me laisserais aller à te faire
+ subir mes caresses: à quoi as-tu réussi? À me persuader que je
+ pourrais être aimé? Non, mais à réveiller le génie qui m'a
+ tourmenté dans ma jeunesse, à renouveler mes anciennes
+ souffrances.</p>
+
+ <p>Vieilli sur la terre sans avoir rien perdu de mes rêves, de
+ <span class="pagenum"><a id="page628" name="page628"></a>(p. 628)</span> mes folies, de mes vagues tristesses; cherchant
+ toujours ce que je ne puis trouver; joignant à mes anciens maux
+ le désenchantement de l'expérience, la solitude des déserts à
+ l'ennui du c&oelig;ur et la disgrâce des années, dis, n'aurai-je pas
+ fourni aux démons, dans ma personne, l'idée d'un supplice qu'ils
+ n'avaient point encore inventé dans la région des douleurs
+ éternelles?</p>
+
+ <p>Fleur charmante que je ne veux point cueillir, je t'adresse mes
+ derniers chants de tristesse, tu ne les entendras qu'après ma
+ mort, quand j'aurai réuni ma vie au faisceau des lyres
+ brisées....</p>
+</div>
+
+<p class="p2 center">V</p>
+
+<p class="center">LE DÉPART DE CHERBOURG<a id="footnotetag444" name="footnotetag444"></a><a href="#footnote444" title="Lien vers la note 444"><span class="smaller">[444]</span></a></p>
+
+<p>C'était le 16 août 1830. Un vaisseau de guerre, le <i>Great-Britain</i>, prêt
+à mettre à la voile, attendait ses passagers. Ce fut un douloureux et
+inoubliable spectacle, lorsque, devant les gardes du corps qui avaient
+suivi la famille royale et qui lui présentaient une dernière fois les
+armes, on vit passer le vieux roi, le dauphin son fils, la fille de
+Louis XVI, appuyée sur le bras de M. de La Rochejaquelein; <i>Madame</i>,
+duchesse de Berry, conduite par le baron de Charette; le duc de
+Bordeaux, porté par son gouverneur, M. de Damas; et, à quelques pas, sa
+s&oelig;ur, <i>Mademoiselle</i>, celle à qui M. le duc de Berry avait dit,
+quelques instants avant de mourir: «Mon enfant, puissiez-vous être moins
+malheureuse que ceux de votre famille!»&mdash;<i>Mademoiselle</i>, destinée à voir
+un jour son mari assassiné comme l'avait été son père!<a id="footnotetag445" name="footnotetag445"></a><a href="#footnote445" title="Lien vers la note 445"><span class="smaller">[445]</span></a> Le roi
+Charles X s'embarqua le dernier. <span class="pagenum"><a id="page629" name="page629"></a>(p. 629)</span> Un silence de deuil régnait
+sur la côte de France bien des gémissements le suivirent sur les
+flots.<a id="footnotetag446" name="footnotetag446"></a><a href="#footnote446" title="Lien vers la note 446"><span class="smaller">[446]</span></a></p>
+
+<p>Dans des pages intitulées: <i>Le Départ, scène de l'histoire de France</i>,
+Balzac, le plus grand génie littéraire du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle avec
+Chateaubriand, a raconté l'embarquement du roi Charles X à Cherbourg. Il
+m'a paru que ces pages du grand romancier, qui se montre ici, on va le
+voir, un grand historien, méritaient d'être rapprochées de celles qu'on
+vient de lire dans les <i>Mémoires d'Outre-tombe</i>.</p>
+
+<p>Au moment où le roi monta sur le vaisseau qui allait l'emporter en exil,
+il s'enferma seul pour prier et pour pleurer. Balzac,&mdash;s'il n'était pas
+de sa personne sur la rade de Cherbourg, du moins y était-il d'âme et de
+c&oelig;ur,&mdash;Balzac dit à l'ami qui l'accompagnait:</p>
+
+<p class="quote">
+ En ce moment, ce vieillard à cheveux blancs, enveloppé dans une
+ idée, victime de son idée, fidèle à son idée, et dont ni vous ni
+ moi ne pouvons dire s'il fut imprudent ou sage, mais que tout le
+ monde juge dans le feu du présent, sans se mettre à dix pas dans
+ la froideur de l'avenir; ce vieillard vous semble pauvre: hélas!
+ il emporte avec lui la fortune de la France; et, pour ce pas
+ fatal, fait du rivage au vaisseau, vous paierez plus de larmes et
+ d'argent, vous verrez plus de désolation qu'il n'y a eu de
+ prospérités, de rires et d'or, depuis le commencement de son
+ règne....</p>
+
+<p>Et dans ces pages d'une éloquence amère, d'une intuition merveilleuse,
+il déroule à l'ami qui l'écoute les réalités de l'avenir. Il lui montre
+les arts en deuil, suivant le vieux roi dans l'exil; les marchands
+d'orviétan politique et les jurés priseurs du budget se refusant à
+décréter l'argent nécessaire aux galeries, aux musées, aux essais
+longtemps infructueux, aux lentes conquêtes de la pensée ou aux subites
+illuminations du génie. «Il y aura cependant un art dans lequel se
+feront de grands progrès, l'art du suicide.» Ce vieillard et cet enfant
+partis, le peuple sera souverain. La bourgeoisie traduira la
+souveraineté du <span class="pagenum"><a id="page630" name="page630"></a>(p. 630)</span> peuple par ce mot: «Plus de supériorité
+sociale! plus de nobles! plus de privilèges!» Les ouvriers, à leur tour,
+la traduiront par cet autre mot: «Plus d'impôts, et de l'or!» La France
+connaîtra bientôt une révolution nouvelle. «Les gens qui mènent par les
+chemins le convoi de la monarchie légitime enterreront eux-mêmes
+l'adjudicataire au rabais de la couronne et du pouvoir.» Après avoir
+ainsi prédit 1848, Balzac décrit en ces termes les temps que nous
+voyons, le combat auquel nous assistons aujourd'hui:</p>
+
+<p class="quote">
+ Ce combat de la médiocrité contre la richesse, de la pauvreté
+ contre la médiocrité, n'aura pour chefs que des gens médiocres,
+ et l'inhabileté débordera du haut en bas sur ce pays si riche en
+ ce moment, et il nous faudra payer cher l'éducation de nos
+ nouveaux souverains, de nos nouveaux législateurs.... Il n'y aura
+ plus qu'un seul pouvoir armé, celui de la représentation
+ nationale; il n'y aura qu'une seule chose dont on ne doutera pas,
+ la misère!</p>
+
+<p>Tout cela, disait Balzac, sera le prix du passage de cette famille sur
+ce vaisseau. Il ajoutait,&mdash;et cette parole encore se devait réaliser:
+«Un moment viendra que secrètement ou publiquement, la moitié des
+Français regrettera le départ de ce vieillard, de cet enfant, et dira:
+«Si la révolution de 1830 était à faire, elle ne se ferait pas.»</p>
+
+<p>Je voudrais pouvoir tout citer de cet admirable écrit, j'en reproduirai
+du moins cette page sur les Bourbons:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>Quand ils revinrent, ils rapportèrent les olives de la paix, la
+ prospérité de la paix, et sauvèrent la France, la France déjà
+ partagée. S'ils payèrent les dettes de l'exil, ils payèrent les
+ dettes de l'Empire et de la République. Ils versèrent si peu de
+ sang, qu'aujourd'hui ces tyrans pacifiques s'en vont sans avoir
+ été défendus, parce que leurs amis ne les savaient pas attaqués.
+ Dans quelques mois, tous saurez que, même en méprisant les rois,
+ nous devons mourir sur le seuil de leur palais, en les
+ protégeant, parce qu'un roi, c'est nous-mêmes, un roi, c'est la
+ patrie incarnée; un roi héréditaire est le sceau de la propriété,
+ le contrat vivant qui lie entre eux tous ceux qui possèdent
+ contre <span class="pagenum"><a id="page631" name="page631"></a>(p. 631)</span> ceux qui ne possèdent pas. Un roi est la clef de
+ la voûte sociale; un roi, vraiment roi, est la force, le
+ principe, la pensée de l'État, et les rois sont des conditions
+ essentielles à la vie de cette vieille Europe, qui ne peut
+ maintenir sa suprématie sur le monde que par le luxe, les arts et
+ la pensée. Tout cela ne vit, ne naît et ne prospère que sous un
+ immense pouvoir....</p>
+
+ <p>Napoléon a péri comme ces Pharaons de l'Écriture, au milieu d'une
+ mer de sang, de soldats, de chariots brisés, et dans le vaste
+ linceul d'une plaine de fumée; il a laissé la France plus petite
+ que les Bourbons ne l'avaient faite; ceux-ci sont tombés, ne
+ versant guère que le sang des leurs, à peine tachés du sang des
+ gens qui avaient pris les armes pour la défense d'un contrat, et
+ qui, dans la victoire, l'ont méconnu.</p>
+
+ <p>Eh bien, ces souverains bannis laissent la France agrandie et
+ florissante. Les preneurs à bail, qui vont essayer d'entreprendre
+ le bonheur des peuples, apprendront à leurs dépens la
+ signification du mot catholicisme, si souvent jeté comme un
+ reproche à ce vieillard que nous déportons.<a id="footnotetag447" name="footnotetag447"></a><a href="#footnote447" title="Lien vers la note 447"><span class="smaller">[447]</span></a></p>
+</div>
+
+<p>Le récit de Balzac se ferme sur le mot suivant:</p>
+
+<p class="quote">
+ Là-bas, dis-je, en montrant le vaisseau, est le droit et la
+ logique; hors de cet esquif sont les tempêtes.</p>
+
+<p>Philarète Chasles, dans ses <i>Mémoires</i>, résume ainsi son jugement sur
+l'auteur de la <i>Comédie humaine</i>: «C'était un <i>voyant</i>, non un
+observateur.<a id="footnotetag448" name="footnotetag448"></a><a href="#footnote448" title="Lien vers la note 448"><span class="smaller">[448]</span></a>» Si le mot est vrai du romancier, il ne l'est pas
+moins du publiciste. Dans le <i>Départ</i> et dans plusieurs autres de ses
+écrits politiques, Balzac a été un <i>voyant</i>.</p>
+
+
+<p class="p2 center">VI</p>
+
+<p class="center">LE SAC DE SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS<a id="footnotetag449" name="footnotetag449"></a><a href="#footnote449" title="Lien vers la note 449"><span class="smaller">[449]</span></a></p>
+
+<p>Dans les premiers jours de juillet 1831, six mois après le sac de
+Saint-Germain-l'Auxerrois, le bruit s'était répandu <span class="pagenum"><a id="page632" name="page632"></a>(p. 632)</span> que le
+gouvernement allait accorder à la révolution la démolition de la vieille
+église. Chateaubriand était alors à Genève. Il écrivit aussitôt la
+lettre suivante à M<sup>me</sup> de ..., qui permit à la <i>Revue de Paris</i> de la
+publier:</p>
+
+<div class="quote">
+<p class="right">Genève, 11 juillet 1831.</p>
+
+ <p>Je vous ai écrit hier, et voici encore une lettre. De quoi
+ s'agit-il? <i>de Saint-Germain-l'Auxerrois</i>. À qui conterais-je mes
+ peines et mes idées, si ce n'est à vous?</p>
+
+ <p>On va donc commencer, disent les journaux, la démolition de ce
+ monument le 14 juillet. Noble manière d'inaugurer la monarchie
+ élective, par la destruction d'une église, d'exécuter de
+ sang-froid, et à tête reposée, ce que le vandalisme
+ révolutionnaire faisait jadis dans la fièvre et les convulsions!
+ Le chapitre des comparaisons et des considérations serait ici
+ trop long à parcourir; un mot seulement à ce sujet. La révolution
+ de Juillet ignore-t-elle que ce qui lui a le plus nui en Europe a
+ été la dévastation de Saint-Germain-l'Auxerrois? que les peuples
+ qui tous, sans exception alors, sympathisaient avec nous, ont
+ reculé, et que leurs dispositions favorables ont changé? La
+ <i>non-intervention</i>, si bien gardée, a achevé l'affaire. Une
+ stupide manie de quelques Français, depuis quarante ans, est de
+ compter pour rien les idées religieuses, et de les croire
+ éteintes partout, comme elles le sont dans leur étroit cerveau.
+ Ils oublient que tous les peuples libres ou tous ceux qui veulent
+ l'être et qui sont en rapport avec nous sont religieux. Aux
+ États-Unis, la loi vous <i>force</i> d'être chrétiens. Dans les
+ républiques espagnoles, la religion catholique est la seule;
+ excepté, je crois, au Mexique, où l'on vient d'essayer quelque
+ chose pour la tolérance. Les Cortès d'Espagne avaient décrété le
+ <i>seul exercice de la religion catholique</i>. Si l'Italie
+ s'émancipait, elle resterait chrétienne. La Belgique a fait sa
+ révolution pour chasser un roi protestant. L'Allemagne, si
+ philosophique, est chrétienne, et les Polonais, que sont-ils? Ils
+ vont au combat ou à la mort en invoquant la sainte Vierge.
+ Skrinecki porte un scapulaire et fait des pèlerinages. Nos
+ démolitions religieuses sont donc à la fois une ignorance
+ historique et un contre-sens politique.</p>
+
+ <p>Sous le rapport des arts, la chose n'est pas moins déplorable.
+ Quoi! renouveler le vandalisme de 93! Que ne fait-on ce que j'ai
+ proposé? Que ne masque-t-on l'église par des arbres, en la
+ laissant subsister en face du Louvre comme échelle et témoin de
+ la marche de l'art? Saint-Germain-l'Auxerrois est un des plus
+ <span class="pagenum"><a id="page633" name="page633"></a>(p. 633)</span> vieux monuments de Paris; il est d'une époque dont il
+ ne reste presque rien. Que sont donc devenus vos romantiques? On
+ porte le marteau dans une église, et ils se taisent! Ô mes fils!
+ combien vous êtes dégénérés! Faut-il que votre grand-père élève
+ seul sa voix cassée en faveur de vos temples? Vous ferez une ode,
+ mais durera-t-elle autant qu'une ogive de
+ Saint-Germain-l'Auxerrois? Et les artistes ne présentent point de
+ pétitions contre cette barbarie! Comme le plus humble de leurs
+ camarades, je suis prêt à mettre ma signature à la suite de leurs
+ noms. Détruire est facile, on l'a dit mille fois; et je ne
+ connais pas au monde d'ouvriers qui aillent plus vite en cette
+ besogne que les Français; mais reconstruire! Qu'ont-ils bâti
+ depuis quarante ans?</p>
+
+ <p>On veut percer une rue! Très bien: commencez les abatis par la
+ côté opposé au Louvre, par la place de Grève, cela vous donnera
+ du temps; vous serez deux ou trois ans, peut-être davantage, à
+ tracer votre voie; alors, quand vous arriverez à Saint-Germain,
+ vous aurez mûri vos réflexions, vous jugerez mieux de l'effet
+ même du monument, à l'extrémité de l'ouverture.... On a abattu la
+ Bastille et l'on a bien fait. La Bastille était une prison. Je ne
+ sache pas qu'on ait enfermé personne à Saint-Germain-l'Auxerrois;
+ mais, même sur l'emplacement de la Bastille, qu'a-t-on élevé?
+ D'abord un arbre de la liberté que le sabre de Bonaparte a coupé,
+ pour faire place à un éléphant d'argile; et puis, après
+ l'éléphant, que va-t-il survenir? Et tout cela, vous le savez,
+ était <i>à toujours</i>, pour les <i>siècles</i>, pour <i>l'éternité</i>, comme
+ nos serments. Quand Napoléon ordonna les travaux du Carrousel et
+ de la rue de Rivoli, il croyait bien voir la fin de son
+ entreprise; la rue de Rivoli a vu passer l'Empire et la
+ Restauration sans être achevée. Qui vous répond que la nouvelle
+ monarchie ira jusqu'au bout de la rue qu'elle va ouvrir par une
+ ruine? Nous autres Français, nous sommes trop conséquents dans le
+ mal et pas assez logiques dans le bien: parce qu'une imprudence
+ taquine a produit à Saint-Germain une vengeance sacrilège, est-il
+ de toute nécessité de continuer la dernière? Les Parisiens ne
+ peuvent-ils s'amuser sans jeter les meubles par les fenêtres, ou
+ sans abattre les monuments publics? On honorerait bien mieux les
+ héros de Juillet en leur donnant à enlever les places fortes
+ bâties contre nous, avec notre argent, qu'en livrant à leur
+ courage une église ravagée, où ils ne trouveront pas même le curé
+ pour la défendre. N'enfoncerons-nous plus notre chapeau sur notre
+ tête que pour marcher contre un vicaire ou pour monter à l'assaut
+ d'un clocher, et aurons-nous encore longtemps le chapeau bas
+ devant l'insolence étrangère? Il serait triste qu'on apprît
+ <span class="pagenum"><a id="page634" name="page634"></a>(p. 634)</span> l'entrée des Russes à Varsovie le jour où notre
+ gouvernement entrerait à Saint-Germain-l'Auxerrois! Les deux
+ belles victoires pour la monarchie populaire!...</p>
+
+ <p>Vous rirez de ma grande colère, vous me direz: «Qu'est-ce que
+ cela vous fait, vous, exilé, qui ne reverrez peut-être jamais la
+ France?» Ne le prenez pas là, je suis Français jusque dans la
+ moelle des os. Que la France entre dans un système politique
+ généreux, et si la guerre survient, vous me verrez accourir pour
+ partager le sort de ma patrie. J'aurais cent ans que mon c&oelig;ur
+ battrait encore pour la gloire, l'honneur et l'indépendance de
+ mon pays. Déchiffrez, si vous pouvez, ce griffonnage écrit <i>ab
+ irato</i>, une heure avant le départ du courrier.</p>
+
+<p class="right smcap">Chateaubriand.</p>
+</div>
+
+<p class="p2 center">VII</p>
+
+<p class="center">CHATEAUBRIAND ET LE JOURNAL DU MARÉCHAL DE CASTELLANE<a id="footnotetag450" name="footnotetag450"></a><a href="#footnote450" title="Lien vers la note 450"><span class="smaller">[450]</span></a></p>
+
+<p>Dans les jours qui suivirent l'apparition de la brochure de
+Chateaubriand sur <i>la Restauration et la monarchie élective</i>, le général
+de Castellane écrivait sur son <i>Journal</i>, à la date du 3 avril 1831:</p>
+
+<p class="quote">
+ On veut, à la Chambre des députés, discuter beaucoup l'histoire
+ des neuf millions que le Roi a touchés à compte sur la liste
+ civile. Une partie de cet argent a été donnée. M. Benjamin
+ Constant a reçu 340,000 francs; M. Mauguin 220,000 francs, à
+ condition de rester tranquilles; ils ont pris l'argent, sans
+ tenir compte de leurs promesses. <i>M. de Chateaubriand</i>, dont le
+ désintéressement l'a porté à renoncer à la pairie et à la
+ dotation de 12,000 francs, <i>a reçu du Roi 100,000 francs pour ne
+ pas écrire</i>. Aussi, dans le seul pamphlet qu'il a fait
+ paraître<a id="footnotetag451" name="footnotetag451"></a><a href="#footnote451" title="Lien vers la note 451"><span class="smaller">[451]</span></a> et qu'il annonce comme devant être l'unique et
+ dernier, il ne traite pas mal la personne du Roi. Cette affaire
+ s'est traitée par madame Adélaïde; il voulait vendre son hospice,
+ et ses terrains, rue d'Enfer, 3 ou 400,000 francs; <i>on a préféré
+ lui donner tout bonnement 100,000 francs</i><a id="footnotetag452" name="footnotetag452"></a><a href="#footnote452" title="Lien vers la note 452"><span class="smaller">[452]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page635" name="page635"></a>(p. 635)</span> Que ce bruit ait couru quelques salons, il le faut bien croire;
+ce qui est certain, c'est qu'il ne tient pas debout.</p>
+
+<p>Lorsqu'éclata la révolution de 1830, Chateaubriand avait pour toute
+fortune son titre de pair de France, la pension de 12,000 francs que lui
+avait faite le roi Louis XVIII, et ce qu'il touchait comme ministre
+d'État. Le 10 août, il donna sa démission de pair de France et de
+ministre d'État, et, le 12, il adressa au ministre des finances la
+lettre suivante, qu'on a lue déjà dans les <i>Mémoires</i>, mais qu'il ne
+sera pas hors de propos de reproduire ici:</p>
+
+<div class="quote">
+<p>Monsieur le ministre des finances,</p>
+
+ <p>Il me reste des bontés de Louis XVIII et de la munificence
+ nationale une pension de pair de douze mille francs, transformée
+ en rentes viagères inscrites au grand-livre de la dette publique
+ et transmissibles seulement à la première génération directe du
+ titulaire. Ne pouvant prêter serment à Mgr le duc d'Orléans comme
+ roi des Français, il ne serait pas juste que je continuasse à
+ toucher une pension attachée à des fonctions que je n'exerce
+ plus. En conséquence je viens la résigner entre vos mains. Elle
+ aura cessé de courir pour moi le jour (10 août) où j'ai écrit à
+ M. le président de la Chambre des pairs qu'il m'était impossible
+ de prêter le serment exigé.</p>
+</div>
+
+<p>Après avoir rapporté ses lettres de démission, Chateaubriand ajoute:</p>
+
+<p class="quote">
+ Je restai nu comme un petit saint Jean.... Mes broderies, mes
+ dragonnes, franges, torsades, épaulettes, vendues à un juif et
+ par lui fondues, m'ont rapporté sept cents francs, produit net de
+ toutes mes grandeurs<a id="footnotetag453" name="footnotetag453"></a><a href="#footnote453" title="Lien vers la note 453"><span class="smaller">[453]</span></a>.</p>
+
+<p>Et c'est cet homme qui, quelques mois après, se serait vendu, pour cent
+mille francs, au gouvernement à la face duquel il avait ainsi jeté ses
+démissions et son reste de fortune!</p>
+
+<p>Chateaubriand aurait touché ces cent mille francs au mois d'<i>avril
+1831</i>. Or, voici ce qu'il écrivait sur son <i>Journal</i>, à la date de <i>mai
+1831</i>.</p>
+
+<p class="quote">
+ <span class="pagenum"><a id="page636" name="page636"></a>(p. 636)</span> La résolution que je conçus au moment de la catastrophe
+ de juillet n'a point été abandonnée par moi. Je me suis occupé
+ des moyens de vivre en terre étrangère, moyens difficiles,
+ puisque je n'ai rien: l'acquéreur de mes &oelig;uvres m'a fait à peu
+ près banqueroute, et mes dettes m'empêchent de trouver quelqu'un
+ qui veuille me prêter.... Je laisse ma procuration pour vendre la
+ maison où j'écris cette page pour ordre de date. Si je trouve
+ marchand à mon lit, je pourrai trouver un autre lit hors de
+ France<a id="footnotetag454" name="footnotetag454"></a><a href="#footnote454" title="Lien vers la note 454"><span class="smaller">[454]</span></a>.</p>
+
+<p>Le bruit, si légèrement accueilli par Castellane, est déjà, ce me
+semble, démontré faux. Mais voici qui est plus concluant encore. On a
+donné, dit-il, 100,000 francs à Chateaubriand, à la condition, acceptée
+par lui, de ne plus écrire. Mais alors, comment expliquer que, moins de
+six mois après, au mois d'octobre 1831, il écrive et publie sa brochure:
+<i>De la nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de
+sa famille, ou suite de mon dernier écrit: De la Restauration et de la
+monarchie élective?</i> Cette brochure n'était pas seulement une violente
+attaque contre la monarchie de Juillet; elle renfermait, à l'adresse du
+roi Louis-Philippe, des paroles amères et cruelles, celles-ci par
+exemple:</p>
+
+<p class="quote">
+ Les dernières barricades ont chassé Charles X des Tuileries. Eh
+ bien, dans ce château funeste, au lieu d'une couche innocente,
+ sans insomnie, sans remords, sans apparition, qu'a trouvé
+ Louis-Philippe? Un trône vide que lui présente un <i>spectre
+ décapité</i> portant dans sa main sanglante la tête d'un autre
+ spectre.</p>
+
+<p>Au mois de mai 1832, nouvelle brochure sur <i>les 12,000 francs envoyés
+par la duchesse de Berry</i> pour être distribués aux cholériques.</p>
+
+<p>En ce même mois de mai 1832, le <i>Mémoire sur la captivité de madame la
+duchesse de Berry</i>. Ce Mémoire, où se trouvait la fameuse phrase:
+<i>Madame, votre fils est mon roi</i>, <span class="pagenum"><a id="page637" name="page637"></a>(p. 637)</span> était particulièrement dur
+pour la personne de Louis-Philippe. Chateaubriand fut traduit devant les
+tribunaux pour délit de presse. Déjà, au mois de juin précédent, il
+avait été arrêté et retenu en prison pendant quinze jours, comme prévenu
+de complot contre la sûreté de l'État. Au lieu de le traîner en prison,
+au lieu de le traduire en cour d'assises et de lui préparer ainsi des
+ovations, le gouvernement&mdash;si le fait rapporté par Castellane eût été
+vrai&mdash;aurait eu un moyen bien simple de faire taire Chateaubriand: il
+lui aurait suffi de dire: «M. de Chateaubriand a reçu 100,000 francs du
+Roi.»&mdash;On ne l'a pas dit, et on ne pouvait pas le dire, parce que
+Chateaubriand n'avait rien reçu.</p>
+
+<p>Et comment eût-il consenti à recevoir l'argent de Louis-Philippe, son
+ennemi, lui qui ne voulait même pas accepter celui que lui offrait le
+vieux roi auquel il restait si honorablement fidèle? À l'avènement du
+ministère Polignac, il avait donné sa démission d'ambassadeur à Rome, et
+il était revenu à Paris, non seulement sans le sou, mais chargé d'une
+dette de soixante mille francs contractée pendant son ambassade. Au mois
+de juillet 1832, une trentaine de mille francs lui restait encore à
+payer sur ces soixante mille, en outre de ses vieilles dettes. «M. le
+duc de Lévis, dit-il dans ses <i>Mémoires</i>, à son retour d'un voyage en
+Écosse (au mois d'octobre 1831), m'avait dit de la part de Charles X que
+ce prince voulait continuer à me faire ma pension de pair; je crus
+devoir refuser cette offre. Le duc de Lévis revint à la charge quand il
+me vit au sortir de la prison (juillet 1832) dans l'embarras le plus
+cruel, ne trouvant rien de ma maison et de mon jardin rue d'Enfer, et
+étant harcelé par une nuée de créanciers. <i>J'avais déjà vendu mon
+argenterie.</i> Le duc de Lévis m'apporta vingt mille francs, me disant
+noblement que ce n'était pas les deux années de pension de pairie que le
+roi reconnaissait me devoir, et que mes dettes à Rome <span class="pagenum"><a id="page638" name="page638"></a>(p. 638)</span>
+n'étaient qu'une dette de la couronne. Cette somme me mettait en
+liberté, je l'acceptai comme un prêt momentané, et j'écrivis au roi la
+lettre suivante:</p>
+
+<div class="quote">
+<p>Sire,</p>
+
+ <p>Au milieu des calamités dont il a plu à Dieu de sanctifier votre
+ vie, vous n'avez point oublié ceux qui souffrent au pied du trône
+ de saint Louis. Vous daignâtes me faire connaître, il y a
+ quelques mois, votre généreux dessein de me continuer la pension
+ de pair à laquelle je renonçai en refusant le serment au pouvoir
+ illégitime; je pensai que Votre Majesté avait des serviteurs plus
+ pauvres que moi et plus dignes de ses bontés. Mais les derniers
+ écrits que j'ai publiés m'ont causé des dommages et suscité des
+ persécutions; j'ai essayé inutilement de vendre le peu de chose
+ que je possède. Je me vois forcé d'accepter, non la pension
+ annuelle que Votre Majesté se proposait de me faire sur sa royale
+ indigence, mais un secours provisoire pour me dégager des
+ embarras qui m'empêchent de regagner l'asile où je pourrai vivre
+ de mon travail. Sire, il faut que je sois bien malheureux pour me
+ rendre à charge, même un moment, à une couronne que j'ai soutenue
+ de tous mes efforts et que je continuerai à servir le reste de ma
+ vie.</p>
+</div>
+
+<p>Le comte Ferrand (voir, au tome III, des <i>Mémoires</i>, l'<i>Appendice</i> n<sup>o</sup>
+IV) avait accusé Chateaubriand de s'être vendu à Napoléon en 1811, pour
+une somme de 70,000 fr. Voici que le maréchal de Castellane l'accuse de
+s'être vendu à Louis-Philippe, en 1831, pour une somme de 100,000 fr.
+Les deux allégations se valent: elles sont, l'une et l'autre tout
+bonnement ridicules.</p>
+
+
+<p class="p2 center">VIII
+
+<p class="center">LETTRES DE GENÈVE<a id="footnotetag455" name="footnotetag455"></a><a href="#footnote455" title="Lien vers la note 455"><span class="smaller">[455]</span></a>.</p>
+
+<p>Le 16 mai 1831, Chateaubriand était parti pour Genève, où il arriva le
+23.</p>
+
+<p>Lorsque Voltaire, au mois de février 1753, était allé se <span class="pagenum"><a id="page639" name="page639"></a>(p. 639)</span> fixer
+en Suisse, il avait acheté coup sur coup le château de Montriond, aux
+portes de Lausanne, et celui de St-Jean, sur la route de Genève à Lyon.
+Il avait fait de ces résidences seigneuriales «un palais d'hiver et un
+palais d'été». Encore embelli par ses soins, le château de Saint-Jean
+avait dû changer de nom et avait été baptisé par lui sous ce nouveau
+vocable: <i>les Délices</i>. Ce pauvre diable de Chateaubriand n'était point
+un si gros seigneur que Voltaire. Il fut donc tout heureux et tout aise
+de pouvoir s'installer, avec M<sup>me</sup> de Chateaubriand, dans un modeste
+logis, situé à Genève, dans le quartier appelé <i>les Pâquis</i>.</p>
+
+<p>C'est de là qu'il écrivait à son vieil ami Ballanche, le 12 juillet
+1831, la jolie lettre qu'on va lire:</p>
+
+<div class="quote">
+<p class="right">Genève, 12 juillet 1831.</p>
+
+ <p>L'ennui, mon cher et ancien ami, produit une fièvre
+ intermittente; tantôt il engourdit mes doigts et mes idées, et
+ tantôt il me fait écrire, comme l'abbé Trublet. C'est ainsi que
+ j'accable M<sup>me</sup> Récamier de lettres et que je laisse la vôtre sans
+ réponse. Voilà les élections, comme je l'avais toujours prévu et
+ annoncé, ventrues et reventrues. La France est à présent toute en
+ bedaine, et la fière jeunesse est entrée dans cette rotondité.
+ Grand bien lui fasse! Notre pauvre nation, mon cher ami, est et
+ sera toujours au pouvoir: quiconque régnera l'aura; hier Charles
+ X, aujourd'hui Philippe, demain Pierre, et toujours bien, <i>sempre
+ bene</i>, et des serments tant qu'on voudra, et des commémorations à
+ toujours pour toutes les glorieuses journées de tous les régimes,
+ depuis les sans-culotides jusqu'aux 27, 28, et 29 juillet. Une
+ chose seulement m'étonne, c'est le manque d'honneur du moment. Je
+ n'aurais jamais imaginé que la jeune France pût vouloir la paix à
+ tout prix et qu'elle ne jetât pas par la fenêtre les ministres
+ qui lui mettent un commissaire anglais à Bruxelles et un caporal
+ autrichien à Bologne. Mais il paraît que tous ces braves
+ contempteurs des perruques, ces futurs grands hommes, n'avaient
+ que de l'encre au lieu de sang sous les ongles. Laissons tout
+ cela.</p>
+
+ <p>L'amitié a ses cajoleries comme un sentiment plus tendre, et plus
+ elle est vieille, plus elle est flatteuse; précisément tout
+ l'opposé de l'autre sentiment. Vous me dites des choses
+ charmantes sur ma gloire. Vous savez que je voudrais bien y
+ croire, mais <span class="pagenum"><a id="page640" name="page640"></a>(p. 640)</span> qu'au fond je n'y crois pas, et c'est là
+ mon mal: car, si toutefois il pouvait m'entrer dans l'esprit que
+ je suis un chef-d'&oelig;uvre de nature, je passerais mes vieux
+ jours en contemplation de moi-même. Comme les ours qui vivent de
+ leur graisse pendant l'hiver en se léchant les pattes, je vivrais
+ de mon admiration pour moi pendant l'hiver de ma vie; je me
+ lécherais et j'aurai la plus belle toison du monde.
+ Malheureusement je ne suis qu'un pauvre ours maigre, et je n'ai
+ pas de quoi faire un petit repas dans toute ma peau.</p>
+
+ <p>Je vous dirai, à mon tour de compliment, que votre livre m'est
+ enfin parvenu après avoir fait le voyage complet des petits
+ cantons, dans la poche de votre courrier. J'aime prodigieusement
+ vos siècles écoulés dans le temps qu'avait mis la sonnerie de
+ l'horloge à sonner l'air de l'Ave Maria. Toute votre exposition
+ est magnifique, jamais vous n'avez dévoilé votre système avec
+ plus de clarté et de grandeur. À mon sens, votre <i>Vision d'Hébal</i>
+ est ce que vous avez produit de plus élevé et de plus profond.
+ Vous m'avez fait réellement comprendre que tout est contemporain
+ pour celui qui comprend la notion de l'éternité; vous m'avez
+ expliqué Dieu avant la création de l'homme, la création
+ intellectuelle de celui-ci, puis son union à la matière par sa
+ chute, quand il crut se faire un destin de sa volonté.</p>
+
+ <p>Mon vieil ami, je vous envie; vous pouvez très bien vous passer
+ de ce monde dont je ne sais que faire. Contemporain du passé et
+ de l'avenir, vous vous riez du présent qui m'assomme, moi chétif,
+ moi qui rampe sous mes idées et sous mes années. Patience! je
+ serai bientôt délivré des dernières; les premières me
+ suivront-elles dans la tombe? Sans mentir, je serais fâché de ne
+ plus garder une idée de vous! Mille amitiés.</p>
+
+<p class="right smcap">Chateaubriand.</p>
+</div>
+
+<p>Un autre fidèle de l'Abbaye-au-Bois, Jean-Jacques Ampère, au nom de ses
+amis comme au sien, lui écrivait pour le supplier de ne pas abandonner
+plus longtemps son pays, de revenir trouver un groupe de jeunes gens
+dont la bonne volonté et le libéralisme réclamaient ses encouragements
+et ses conseils.</p>
+
+<p>Voici la réponse de Chateaubriand:</p>
+
+<div class="quote">
+<p class="right">Genève, 18 juillet 1831.</p>
+
+ <p>Vous ne sauriez croire, Monsieur, combien je suis touché de votre
+ noble lettre. Je serais trop fier d'être choisi par cette
+ jeunesse <span class="pagenum"><a id="page641" name="page641"></a>(p. 641)</span> française que votre caractère et vos talents
+ honorent, pour être, non pas son guide et son chef, mais son
+ vieil ami. Mais, Monsieur, l'âge des illusions est passé pour
+ moi; je sens que mon rôle est fini, ma carrière achevée. Je n'ai
+ jamais fait cas de la vie: ce qui m'en reste me semble ridicule
+ ou pitoyable; peu importe que ce vieux chiffon sèche maintenant
+ au soleil de la patrie ou de l'exil.</p>
+
+ <p>Pour bien m'expliquer, Monsieur, il me faudrait un volume, et
+ peut-être aurait-il le triste effet de vous ennuyer et de vous
+ décourager. Je crains que la liberté ne soit pas un fruit du sol
+ de la France; hors quelques esprits élevés qui la comprennent, le
+ reste s'en soucie peu. L'égalité, notre passion naturelle, est
+ magnifique dans les grands c&oelig;urs, mais, pour les âmes
+ étroites, c'est tout simplement de l'envie; et, dans la foule,
+ des meurtres et des désordres; et puis l'égalité, comme le cheval
+ de la fable, se laisse brider et seller pour se défaire de son
+ ennemi; toujours l'égalité s'est perdue dans le despotisme; cela,
+ Monsieur, vous expliquera toutes les désertions qui vous
+ environnent; le passage continuel de vos jeunes amis au pouvoir;
+ enfin, quelque chose de pis en ce moment: l'insensibilité de la
+ France à ce qui lui fut toujours si cher: l'honneur de son nom et
+ de ses armes.... Ah! Monsieur, j'ai le malheur d'être un ancien
+ et un nouveau Français; je me ferais écorcher vif pour l'honneur
+ de la France et pendre pour ses libertés. À quoi serais-je bon
+ dans un pays qui ne sent plus le premier et qui est toujours prêt
+ à livrer les secondes? Entre les panégyristes de la Terreur et
+ les amis de la paix à tout prix, où est ma place? Combattre les
+ uns et les autres! Où serait mon public? Y a-t-il en France vingt
+ hommes comme vous! J'en doute. Vivez, Monsieur, pour conserver le
+ feu sacré, mais sachez bien, pour ne pas vous tromper, que vous
+ et quelques-uns de vos jeunes compagnons en avez seuls le dépôt.
+ La civilisation générale ne rétrogradera pas, mais elle pourra
+ périr en un lieu, en un pays, en <i>France</i>, et être errante comme
+ l'Église du Christ. Croyez que je vous parle de tout ceci avec
+ douleur, mais sans humeur et sans regrets cachés.... En vérité,
+ il faudrait être bien fou pour déplorer le peu de jours que cette
+ révolution enlève à ma vie publique; elle me rend même un service
+ en mettant dans l'ombre les années où j'allais radoter; je lui
+ sais gré de m'avoir retranché brusquement du nombre des vivants.
+ Il y a, dans mon voisinage, à l'hospice du mont Saint-Bernard,
+ une chambre où l'on dépose, avant de les enterrer, les voyageurs
+ qui ont péri dans une tourmente: c'est là que je suis engourdi. À
+ votre âge, Monsieur, il faut soigner sa vie; au mien, il faut
+ soigner sa mort. L'avenir au delà de la tombe est <span class="pagenum"><a id="page642" name="page642"></a>(p. 642)</span> la
+ jeunesse des hommes à cheveux blancs; je veux user de cette
+ seconde jeunesse un peu mieux que je n'ai fait de la première.</p>
+
+ <p>Je vous le répète en finissant, Monsieur, votre lettre m'a
+ profondément touché; elle est digne de vous et de vos sentiments;
+ c'est tout dire. Pardonnez à la prolixité de ma réponse:
+ autrefois, je n'écrivais que des billets; aujourd'hui le plus
+ grand papier ne me suffît plus; c'est une infirmité des
+ <i>perruques</i>. Je ne suis pas Nestor: je n'en ai malheureusement
+ que les longs propos.</p>
+
+ <p>Si nous avons la guerre, ce que je ne crois pas du tout, je
+ rentrerai en France pour partager le sort de ma patrie; et alors,
+ Monsieur, quel bonheur d'entreprendre avec vous quelque chose
+ pour le bien et l'honneur de ce beau nom de Français que nous
+ portons l'un et l'autre avec tant d'orgueil et d'amour.</p>
+
+ <p>Je suis, Monsieur, avec le plus entier dévouement et la
+ considération la plus distinguée, votre très humble et très
+ obéissant serviteur.</p>
+
+<p class="right smcap">Chateaubriand.</p>
+</div>
+
+<p class="p2 center">IX</p>
+
+<p class="center">LA NÉMÉSIS DE BARTHÉLEMY. CHATEAUBRIAND, LAMARTINE ET BALZAC<a id="footnotetag456" name="footnotetag456"></a><a href="#footnote456" title="Lien vers la note 456"><span class="smaller">[456]</span></a>.</p>
+
+<p>On vient de voir avec quelle éloquence Chateaubriand avait répondu à
+l'auteur de <i>Némésis</i>, le rappelant au respect de ces nobles et saintes
+choses, la religion, l'innocence et le malheur. Le poète
+révolutionnaire, l'insulteur haineux de la Monarchie et de l'Église, ne
+laissa pas de recevoir encore d'autres leçons. Lamartine, à ce moment,
+était candidat à la députation quelque part, à Dunkerque, je crois.
+Barthélemy décocha au chantre des <i>Méditations</i> et des <i>Harmonies</i>
+quelques-unes de ses flèches les plus acérées:</p>
+
+<div class="poem">
+<p>D'en haut tu fais tomber sur nous, petits atomes,<br>
+ Tes <i>Gloria Patri</i> délayés en des tomes,<br>
+ Tes psaumes de David imprimés sur vélin:<br>
+ Mais quand de tes billets l'échéance est venue,<br>
+ Poète financier, tu descends de la nue,<br>
+ <span class="add3em">Pour traiter avec Gosselin...</span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page643" name="page643"></a>(p. 643)</span> On n'a point oublié tes &oelig;uvres trop récentes,<br>
+ Tes hymnes à Bonald en strophes caressantes,<br>
+ Et sur l'autel Rémois ton vol de séraphin;<br>
+ Ni tes vers courtisans pour tes rois légitimes,<br>
+ Pour les calamités des augustes victimes,<br>
+ <span class="add3em">Et pour ton seigneur le Dauphin.</span></p>
+
+<p>Va, les temps sont passés des sublimes extases,<br>
+ Des harpes de Sion, des saintes paraphrases;<br>
+ Aujourd'hui tous ces chants expirent sans écho;<br>
+ Va donc, selon tes v&oelig;ux, gémir en Palestine,<br>
+ Et présenter, sans peur, le nom de Lamartine<br>
+ <span class="add3em">Aux électeurs de Jéricho.</span></p>
+</div>
+
+<p>La réponse de Lamartine fut superbe. Celui-là avait vraiment dans son
+carquois les flèches d'Apollon:</p>
+
+<p class="poem">
+ Non, sous quelque drapeau que le barde se range,<br>
+ La muse sert sa gloire et non ses passions;<br>
+ Non, je n'ai pas coupé les ailes à cet ange<br>
+ Pour l'atteler hurlant au char des factions.<br>
+ Non, je n'ai pas couvert du masque populaire<br>
+ Son front resplendissant des feux du saint parvis.<br>
+ Ni, pour fouetter et mordre irritant sa colère,<br>
+<span class="add2em">Changé ma muse en Némésis...</span></p>
+
+<p>Mais ces strophes vengeresses sont dans toutes les mémoires. Il suffit
+ici de les rappeler.</p>
+
+<p>Moins illustre alors que Chateaubriand et Lamartine, mais destiné à les
+rejoindre dans la gloire, Balzac n'était encore que l'auteur des
+<i>Chouans</i> et des <i>Scènes de la vie privée</i>. Autant et plus que Lamartine
+et Chateaubriand, il avait la haine de la révolution et le respect de la
+monarchie. Le 1<sup>er</sup> mai 1831, l'auteur de <i>Némésis</i> publia, sous ce
+titre, la <i>Statue de Napoléon</i>, une pièce dans laquelle il jetait
+l'insulte aux Bourbons de la branche aînée. La lettre que lui écrivit
+aussitôt Balzac mérite de prendre place à côté de celle de
+Chateaubriand. On me saura sans doute gré de la reproduire ici.</p>
+
+<div class="quote">
+<p class="right"><span class="pagenum"><a id="page644" name="page644"></a>(p. 644)</span> Paris, ce 3 mai 1831.</p>
+
+<p>Monsieur,</p>
+
+ <p>N'ayant pas l'honneur de vous connaître personnellement, je vous
+ prie d'abord d'excuser ma liberté; puis, permettez-moi de vous
+ soumettre quelques observations sur votre satire de dimanche
+ dernier, la <i>Statue de Napoléon</i>.</p>
+
+ <p>Avant tout, je vous féliciterai d'une chose: quand je vis
+ apparaître votre journal, je craignis sincèrement qu'un homme de
+ votre trempe et de votre talent ne s'engouât des idées
+ révolutionnaires et jacobines, qui redeviennent à la mode et
+ forment chaque jour de nouveaux prosélytes, idées qui nous
+ feraient rétrograder jusqu'au charnier fangeux des Hébert, des
+ Chaumette, des Marat, et que tout homme de c&oelig;ur doit combattre
+ et repousser vigoureusement. Votre numéro de dimanche m'a
+ pleinement rassuré là-dessus; il met <i>Némésis</i> d'accord avec vos
+ précédents ouvrages; il en fait le pendant polémique de <i>Napoléon
+ en Égypte</i>, de <i>Waterloo</i>, du <i>Fils de l'homme</i>. Vous donnez un
+ organe de plus au parti bonapartiste et non pas aux gens qui
+ voudraient voir revivre les beaux jours de la Convention et de la
+ Terreur. Encore une fois, monsieur, je vous félicite.</p>
+
+ <p>Mais est-il nécessaire, pour défendre la cause que vous servez,
+ d'attaquer sans cesse et sans relâche une famille malheureuse et
+ exilée? Vous avez fait à la monarchie légitime une guerre assez
+ rude, vous lui avez porté des coups assez éclatants pour être
+ généreux après la victoire. Aujourd'hui, l'adversaire est désarmé
+ et à terre, et votre vers incisif le poursuit encore. Dès le
+ début de votre pièce, vous montrez votre haine terrible pour
+ cette famille que l'exil frappe pour la troisième fois. Vous leur
+ faites vos sanglants reproches avec la même acrimonie et le même
+ fiel que s'ils étaient encore sur le trône.</p>
+
+ <p>Prenez garde, Monsieur! Sur ce chemin on dépasse aisément le but,
+ et, si vous frappez fort, vous pourriez bien ne pas frapper
+ juste. Quand les Bourbons revinrent, on renversa la statue de
+ Napoléon; ce fut un acte malheureux, à mon sens; mais aujourd'hui
+ que seize ans ont passé sur ces événements, est-ce une raison
+ pour oublier ce que Louis XVIII fît, dès le premier jour, pour
+ arrêter les dévastations des soldats des puissances étrangères,
+ ses alliées, qui restauraient son trône? Je ne le crois pas. La
+ haine ne devait pas remonter si haut. La justice veut qu'on
+ flétrisse ces hommes qui se montrèrent <i>plus royalistes que le
+ roi</i>, et qui, dans leur zèle insensé, compromirent de tout leur
+ pouvoir la dignité royale.</p>
+
+ <p>Pour ma part, je méprise souverainement ces hommes. On les
+ <span class="pagenum"><a id="page645" name="page645"></a>(p. 645)</span> rencontre à la queue de tous les partis et aucune
+ infamie ne les arrête; ils feraient détester la meilleure des
+ causes et haïr le plus juste des hommes. Réservez vos foudroyants
+ anathèmes pour ces êtres vils, Monsieur, et tous les gens de
+ c&oelig;ur applaudiront aux coups de fouet de votre <i>Némésis</i>
+ vengeresse. Vous pourrez bien rester encore l'organe d'un parti,
+ mais ce parti sera grossi de tous les honnêtes gens.</p>
+
+ <p>C'est vraiment dommage, Monsieur, qu'une poésie aussi vigoureuse
+ que la vôtre s'égare de la sorte. Ne soyez pas étonné de la
+ franchise de ma parole. Vos stigmates sont durs à subir et à
+ supporter et, nonobstant <i>mes opinions bien arrêtées</i>, je sais
+ admirer et louer en dehors d'elles.</p>
+
+ <p>Ôtez de votre livraison de dimanche dernier quelques vers d'une
+ brutalité offensante et injuste, et vos vers, sans rien perdre de
+ leur énergie et de leur chaleur, prennent un caractère monumental
+ tout à fait digne du sujet que vous avez traité. Vous y dites de
+ fort belles et fort magnifiques choses sur le peuple et ses
+ instincts et ses goûts artistiques. Votre appel sera entendu sans
+ doute et aussi ce que vous demandez, qu'on équipe une flotte qui
+ nous rapporte les cendres de l'empereur.</p>
+
+ <p>À propos de cette installation de la famille impériale, vous
+ parlez de l'exil de la famille Bonaparte. Dieu me garde,
+ Monsieur, de toute mauvaise pensée qui pourrait vous froisser!
+ Mais cet exil, pour lequel vous voulez le respect sans doute,
+ n'eût-il pas dû vous conseiller le respect de cet exil plus
+ récent, du moins en ce qui concerne les reproches aux personnes,
+ reproches que je pourrais appeler dynastiques? Cet exil de la
+ famille de Napoléon, je voudrais le voir cesser, Monsieur, mais
+ je trouverais injuste qu'elle accusât les Bourbons de tout ce qui
+ s'est passé en 1815. Les temps de troubles permettent aux
+ scélérats de tout ordre et de toute nuance de se livrer à leurs
+ vilenies et à leurs scélératesses et ils en profitent.</p>
+
+ <p>Je terminerai cette lettre déjà trop longue, en formant un désir:
+ c'est que nous n'en arrivions jamais au poème héroïque par lequel
+ vous avez terminé votre satire. Nous avons eu assez de grandes
+ guerres; je crois que le temps des grandes paix est arrivé,
+ nonobstant les avis contraires des politiques qui prennent pour
+ vérités leurs rêveries et ne consultent jamais les nécessités
+ populaires.</p>
+
+ <p>Agréez, Monsieur, l'hommage des sentiments avec lesquels j'ai
+ l'honneur d'être votre dévoué serviteur<a id="footnotetag457" name="footnotetag457"></a><a href="#footnote457" title="Lien vers la note 457"><span class="smaller">[457]</span></a>.</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page646" name="page646"></a>(p. 646)</span> Le 1<sup>er</sup> avril 1832, la <i>Némésis</i> cessait de paraître. Le poète
+détendait son arc; mais c'était, disait-il, pour le reprendre bientôt;
+après un peu de repos, ses forces une fois revenues, il descendrait de
+nouveau dans l'arène:</p>
+
+<p class="poem">
+ Je prendrai de nouveau le casque et la cuirasse;<br>
+ Dans l'arène battue où j'imprimai ma trace,<br>
+ Je viendrai, comme Entelle, aux yeux des combattants,<br>
+ Raidir un bras connu qui combattit sept ans<a id="footnotetag458" name="footnotetag458"></a><a href="#footnote458" title="Lien vers la note 458"><span class="smaller">[458]</span></a>.</p>
+
+<p>Hélas! c'était pour toujours que l'athlète avait déposé son ceste:
+<i>cæstus artemque repono</i>. Le public, en effet, n'allait pas tarder à
+apprendre que l'auteur de <i>Némésis</i>, après avoir vidé son carquois,
+travaillait, dans une paisible retraite, à une traduction en vers de
+l'<i>Énéide</i>, pour laquelle le ministère lui avait donné un
+<i>encouragement</i> de quatre-vingt mille francs. Barthélemy essaya de se
+justifier; sa <i>Justification</i> se perdit au milieu du bruit des
+protestations indignées. Il n'en devait rester que ce vers:</p>
+
+<p class="poem">
+ L'homme absurde est celui qui ne change jamais.</p>
+
+<p>Plus tard, il essaiera de revenir à la satire. Il publiera la <i>Nouvelle
+Némésis</i> (1844-1845); <i>le Zodiaque</i> (1846), etc. Un méprisant silence
+accueillera ces vaines tentatives. Sa voix ne trouvera plus d'écho. Cet
+homme qui avait tant aimé le bruit et qui avait presque touché à la
+gloire, sera condamné pendant vingt ans à rechercher l'obscurité, à fuir
+la foule, à ne sortir que le soir, pareil maintenant à <i>l'homme qui
+avait perdu son ombre</i>.&mdash;Barthélemy est mort le 23 août 1867.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><span class="pagenum"><a id="page647" name="page647"></a>(p. 647)</span> X</p>
+
+<p class="center">LA DUCHESSE DE BERRY EN VENDÉE<a id="footnotetag459" name="footnotetag459"></a><a href="#footnote459" title="Lien vers la note 459"><span class="smaller">[459]</span></a>.</p>
+
+<p>Dans la seconde quinzaine de mars 1832, la duchesse de Berry avait
+adressé à Chateaubriand une lettre ainsi conçue:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>Ma lettre au ... adressée à M....<a id="footnotetag460" name="footnotetag460"></a><a href="#footnote460" title="Lien vers la note 460"><span class="smaller">[460]</span></a> devant vous être
+ communiquée, je ne vous écris que pour vous dire qu'il est bien
+ important que vous puissiez le joindre sans perdre un instant, et
+ pour vous répéter combien je compte sur vous dans cette occasion
+ décisive. Puissions-nous travailler avec succès au bonheur de la
+ France et être bientôt à même de vous prouver toute ma
+ reconnaissance!</p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">Marie-Caroline</span>, <i>régente de France</i>.</p>
+
+<p>15 mars 1832.</p>
+</div>
+
+<p>Même communication était faite, à la même heure, à M. Hyde de Neuville
+et au duc de Fitz-James. Tous les trois, convaincus que la prise d'arme
+projetée par la mère d'Henri V, ne pouvait qu'aboutir à un échec,
+s'efforcèrent de l'en détourner. Chateaubriand lui écrivit une lettre
+qui se terminait ainsi:</p>
+
+<p class="quote">
+ Quarante années de tempêtes ont brisé les plus fortes âmes,
+ l'apathie est grande. Si Henri V pouvait être transporté aux
+ Tuileries sans secousses, sans léser le plus léger intérêt, nous
+ serions bien près d'une Restauration. Mais elle est encore loin,
+ si des événements que Dieu seul connaît ne viennent pas changer
+ la situation<a id="footnotetag461" name="footnotetag461"></a><a href="#footnote461" title="Lien vers la note 461"><span class="smaller">[461]</span></a>!</p>
+
+<p>La duchesse de Berry avait passé outre. On apprenait successivement son
+débarquement en Provence, son arrivée <span class="pagenum"><a id="page648" name="page648"></a>(p. 648)</span> en Vendée. La prise
+d'armes, confiée au maréchal de Bourmont, était imminente si aucun
+contre-ordre n'était donné. Chateaubriand, Fitz-James et Hyde de
+Neuville estimèrent qu'il était de leur devoir de faire un nouvel et
+suprême appel à la raison et au c&oelig;ur de la princesse. Chateaubriand
+rédigea une Note, qui devait être remise par l'homme le mieux fait pour
+donner des conseils utiles, par Berryer. Cette Note ne figure pas dans
+les <i>Mémoires</i>. En voici le texte:</p>
+
+<p class="quote">
+ Les personnes en qui on a reporté une honorable confiance ne
+ peuvent s'empêcher de témoigner leur douleur des conseils en
+ vertu desquels on est arrivé à la crise présente. Ces conseils
+ ont été donnés par des hommes sans doute pleins de zèle, mais qui
+ ne connaissent ni l'état actuel des choses ni les dispositions
+ des esprits. On se trompe quand on croit à la possibilité d'un
+ mouvement dans Paris. On ne trouverait pas douze cents hommes,
+ non mêlés d'agents de police, qui pour quelques écus feraient du
+ bruit dans la rue, et qui auraient à y combattre la garde
+ nationale et une garnison fidèle. On se trompe sur la Vendée
+ comme on s'est trompé sur le Midi. Cette terre de dévouement et
+ de sacrifices est désolée par une armée nombreuse, aidée de la
+ population des villes, presque toutes antilégitimistes. Une levée
+ de paysans n'aboutirait désormais qu'à faire saccager les
+ campagnes et à consolider le gouvernement actuel par un triomphe
+ facile. On pense que, si la mère de Henri V était en France, elle
+ devrait se hâter d'en sortir, après avoir ordonné à tous ses
+ chefs de rester tranquilles. Ainsi, au lieu d'être venue
+ organiser la guerre civile, elle serait venue commander la paix;
+ elle aurait eu la double gloire d'accomplir une action d'un grand
+ courage et d'arrêter l'effusion du sang français. Les sages amis
+ de la légitimité que l'on n'a jamais prévenus de ce que l'on
+ voulait faire, qui n'ont jamais été consultés sur les partis
+ hasardeux que l'on voulait prendre, et qui n'ont connu les faits
+ que lorsqu'ils ont été accomplis, renvoient la responsabilité de
+ ces faits à ceux qui en ont été les conseillers et les auteurs.
+ Ils ne peuvent ni mériter l'honneur ni encourir le blâme dans les
+ chances de l'une ou l'autre fortune.</p>
+
+<p class="p2 center"><span class="pagenum"><a id="page649" name="page649"></a>(p. 649)</span> XI</p>
+
+<p class="center">L'ARRESTATION DE CHATEAUBRIAND<a id="footnotetag462" name="footnotetag462"></a><a href="#footnote462" title="Lien vers la note 462"><span class="smaller">[462]</span></a>.</p>
+
+<p>Bien loin d'encourager la duchesse de Berry dans son aventureuse
+entreprise, Chateaubriand, nous l'avons vu (<i>Appendice</i> n<sup>o</sup> X), avait
+fait, au contraire, tous ses efforts pour la détourner de sa prise
+d'armes; n'ayant pu y réussir, il l'avait suppliée de sortir de France
+le plus promptement possible. Mais cela, la police l'ignorait; il était
+dès lors naturel qu'elle le tînt pour suspect et qu'elle exerçât sur lui
+une active surveillance. Il prit gaiement la chose, comme on le peut
+voir par cette jolie lettre, adressée au rédacteur de <i>La Quotidienne</i>:</p>
+
+<div class="quote">
+<p class="right">Paris, ce 4 juin 1832.</p>
+
+<p>Monsieur,</p>
+
+ <p>Je viens de lire dans votre journal l'interrogatoire subi par M.
+ le vicomte de Toucheb&oelig;uf; mon nom s'y trouve mêlé. Je ne puis
+ m'empêcher de m'ébahir de la niaiserie des bonnes gens qui, me
+ voyant écrire tous les jours ce que je pense, déclarer à la face
+ du soleil que je ne reconnais point l'ordre politique actuel,
+ parce qu'il ne tire son droit ni de l'ancienne monarchie, ni de
+ la souveraineté du peuple, lequel peuple n'a point été assemblé
+ et consulté; je ne puis, dis-je, m'empêcher de m'ébahir de cette
+ niaiserie qui s'évertue à <i>découvrir</i> mon opinion dans des
+ correspondances secrètes; je n'ai point de correspondances
+ secrètes; si j'en avais, elles ne diraient rien de plus, rien de
+ moins que ce que j'imprime dans mes correspondances avec le
+ public.</p>
+
+ <p>Quand j'affirme, Monsieur, que je n'ai point de correspondances
+ secrètes, cela ne veut pas dire que je n'ai écrit à personne dans
+ ces derniers temps, et pour peu que la police veuille bien encore
+ attendre quelques jours, je lui éviterai la peine de déterrer mes
+ lettres privées. Si elle m'honorait d'une visite domiciliaire, je
+ la conduirais moi-même à ma cachette; je lui livrerais les
+ preuves du délit, à la condition qu'elle les insérât le <span class="pagenum"><a id="page650" name="page650"></a>(p. 650)</span>
+ lendemain dans le <i>Moniteur</i>. Toutefois, comme je ne veux pas la
+ prendre en traître, je l'avertis que ses maîtres ne lui sauraient
+ aucun gré de sa découverte. Patience encore une fois, elle
+ apprendra tout par moi, puisqu'elle est assez ingénue pour
+ s'occuper de moi. J'invite encore la police à retirer les espions
+ qui viennent se morfondre à ma porte et qui me regardent d'un air
+ si bête. Eh! bien, Messieurs, vous le savez: je sors à deux
+ heures tous les jours; je porte une redingote bleue aussi râpée
+ que la légitimité dont je suis l'ambassadeur; je me promène comme
+ le vieux célibataire au Luxembourg: à la rente près, je ne
+ ressemble pas mal à un des rentiers de l'allée de l'Observatoire;
+ je fais deux ou trois visites, toujours aux mêmes personnes; je
+ rentre à cinq heures et demie pour dîner; le soir, arrivent
+ quelques-uns de ces rares amis qui demeurent après l'infortune.
+ Je me couche à neuf heures; je me lève à six; je lis les journaux
+ qu'on veut bien m'envoyer gratis; quand je ne me trouve pas en
+ train de me moquer du juste-milieu, je vais, de dix heures à
+ midi, visiter certains républicains, gens d'esprit et de c&oelig;ur
+ qui, moins indulgents que moi, ont envie de pendre ceux dont j'ai
+ envie de rire. Quelquefois encore, des décorés de Juillet,
+ abandonnés de la quasi-légitimité, viennent me prier de partager
+ avec eux ma misère légitime. Voilà, Messieurs les espions, mon
+ signalement et le compte rendu de ma journée, que vous
+ certifierez sans doute valable et conforme. Épargnez-vous donc le
+ souci de me suivre, et gagnez mieux l'argent tiré de la bourse
+ des contribuables.</p>
+
+ <p>J'ai l'honneur d'être, Monsieur, etc.</p>
+
+<p class="right smcap">Chateaubriand.</p>
+</div>
+
+<p>La police ne se laisse pas facilement convaincre. De la lettre de
+Chateaubriand, elle ne retint que ce petit détail: «Je me couche à neuf
+heures; <i>je me lève à six</i>.» En conséquence, le samedi 16 juin, à
+<i>quatre heures du matin</i>, deux heures avant son lever, trois <i>messieurs</i>
+se présentèrent chez lui et le mirent en état d'arrestation, sous la
+prévention de «complot contre la sûreté de l'État.»</p>
+
+<p class="p2 center"><span class="pagenum"><a id="page651" name="page651"></a>(p. 651)</span> XII</p>
+
+<p class="center">JEUNE FILLE ET JEUNE FLEUR<a id="footnotetag463" name="footnotetag463"></a><a href="#footnote463" title="Lien vers la note 463"><span class="smaller">[463]</span></a></p>
+
+À peine composées, les stances sur la mort de la jeune Élisa parurent
+dans un journal. En les imprimant, on fit manquer l'auteur aux lois de
+la prosodie, à la mesure d'un vers alexandrin. Cette faute
+d'impression&mdash;<i>felix culpa</i>&mdash;lui fut une occasion d'écrire à M. Amédée
+Pichot, directeur de la <i>Revue de Paris</i>, cette charmante lettre:
+
+<div class="quote">
+<p class="right">Préfecture de police, ce 22 juin 1832.</p>
+
+<p>Monsieur,</p>
+
+ <p>Permettez à un pauvre poète de faire entendre ses doléances et de
+ chercher dans votre journal une consolation à une injustice.</p>
+
+ <p>Vous aurez peut-être ouï-dire qu'il m'est arrivé ces jours
+ derniers un petit accident: on m'a conduit à la préfecture de
+ police pour un crime d'État dont le soupçon m'a beaucoup moins
+ affligé que l'offense qui m'oblige à porter plainte à votre
+ tribunal; je reconnais la compétence littéraire.</p>
+
+ <p>Vous saurez donc, Monsieur, qu'amené à la préfecture de police à
+ l'heure où les muses se couchent et les hommes se lèvent, on me
+ déposa d'abord dans une petite chambre de six pas de long sur
+ cinq de large. Un lit de sangle, une chaise, une table, une
+ planche et un seau composaient mon ameublement. Ma fenêtre,
+ percée en haut, était munie de bons barreaux de fer qui me
+ laissaient voir quelques toits gothiques et les chauves-souris
+ volant à l'entour; force cris dans les cours et dans les loges
+ environnantes, hurlements de fous, sanglots et chansons, ris et
+ larmes, piétinements de chevaux, fracas de sabres traînants,
+ etc., etc. Le soir, M. le préfet de police me vint chercher et me
+ conduisit dans ses appartements, où je fus comblé de soins et de
+ politesses. Mais revenons à ma grande affaire.</p>
+
+ <p>Pendant les douze ou treize heures que je passai dans ma grotte,
+ Apollon me visita. Un Anglais, dont je suis l'ami depuis
+ longtemps, avait perdu sa fille unique, à peine âgée de dix-neuf
+ ans. La veille même de mon arrestation, j'avais vu le cercueil
+ <span class="pagenum"><a id="page652" name="page652"></a>(p. 652)</span> de cette jeune fille descendre dans la fosse; on avait
+ déposé une couronne de roses blanches sur le cercueil, et la
+ terre s'était refermée pour toujours sur la <i>jeune fille</i> et sur
+ la <i>jeune fleur</i>. Cette image, empreinte dans ma mémoire, se
+ reproduisit malgré moi dans un petit chant funèbre divisé en
+ quatre <i>lais</i>.</p>
+
+ <p>Jusque-là, tout est bien; mais, Monsieur, voici l'injure.
+ Pourriez-vous croire qu'en imprimant ce poème, on m'a fait
+ manquer à la mesure d'un vers alexandrin? On m'a fait dire:</p>
+
+<p class="poem">
+ Vieux chêne, le temps fauche sur ta racine.</p>
+
+ <p>N'est-ce pas, Monsieur, attaquer l'honneur d'un poète dans sa
+ partie la plus vive! On a beau dorer la pilule, me natter d'une
+ agréable négligence, j'ai senti</p>
+
+<p class="poem">
+ <span class="add12em">l'homicide acier</span><br>
+ Que le traître en mon sein a plongé tout entier.</p>
+
+ <p>Grâce à Dieu, je puis prouver mon innocence comme dans la
+ conspiration adjointe à mes vers. Je n'accepte ni la faute, ni la
+ correction ingénieuse de quelques amis prompts à cacher ma honte.
+ Je n'ai point écrit avec une syllabe de moins:</p>
+
+<p class="poem">Vieux chêne, le temps fauche sur ta racine,</p>
+
+ <p>je n'ai point écrit avec une syllabe restituée:</p>
+
+<p class="poem"><i>Et</i> vieux chêne, le temps fauche sur sa racine,</p>
+
+ <p>j'ai écrit:</p>
+
+<p class="poem">Vieux chêne!... le temps <i>a fauché</i> sur ta racine,</p>
+
+ <p>Il est vrai qu'en maintenant cette leçon, je me déclare de
+ l'école romantique, je romps le vers à la barbe de Boileau et
+ place l'hémistiche à la troisième syllabe au lieu de la sixième;
+ jadis, comme l'aurait déclamé Talma:</p>
+
+ <p><i>Vieux chêne!</i> ... avec un repos; puis, tout de suite et tout
+ d'une haleine: <i>le temps a fauché sur ta racine jeune fille et
+ jeune fleur</i>. Mon oreille demeurée classique, en contradiction
+ avec mon esprit romantique, n'est point choquée de cette césure;
+ elle y trouve une sorte d'euphonie rapide et triste, imitative de
+ l'action du temps, qui, d'un seul coup, abat la jeune fille et la
+ fleur. Ne faudrait-il pas aussi, pour contenter Messieurs les
+ classiques, qu'au régime pluriel <i>roses sans taches</i>, je donnasse
+ un verbe gouvernant enlevé par l'ellipse? Et nos <i>licences</i>,
+ Monsieur, où en seraient-elles? Les libertés du Parnasse
+ seraient-elles mises aussi en état de siège contre le texte
+ formel de <span class="pagenum"><a id="page653" name="page653"></a>(p. 653)</span> la Charte-Homère? Je proteste par-devant MM.
+ Béranger, Lamartine, Hugo, etc., et entre les mains de M<sup>mes</sup>
+ Girardin, Tastu, Valmore, etc.</p>
+
+ <p>Voici les stances telles qu'elles sont tombées de mon souvenir:</p>
+
+<div class="poem">
+<p>Il descend le cercueil, et les roses sans taches,<br>
+ Qu'un père y déposa, tribut de sa douleur!<br>
+ Terre, tu les portas! et maintenant tu caches<br>
+ <span class="add2em">Jeune fille et jeune fleur.</span></p>
+
+<p>Ah! ne les rends jamais à ce monde profane,<br>
+ À ce monde de deuil, d'angoisse et de malheur:<br>
+ Le vent brise et flétrit, le soleil brûle et fane<br>
+ <span class="add2em">Jeune fille et jeune fleur.</span></p>
+
+<p>Tu dors, pauvre Élisa, si légère d'années!<br>
+ Tu ne crains plus du jour le poids et la chaleur,<br>
+ Elles ont achevé leurs fraîches matinées,<br>
+ <span class="add2em">Jeune fille et jeune fleur.</span></p>
+
+<p>Sur la tombe récente, un père qui s'incline,<br>
+ De la vierge expirée a déjà la pâleur.<br>
+ Vieux chêne!... le temps a fauché sur ta racine<br>
+ <span class="add2em">Jeune fille et jeune fleur!</span></p>
+</div>
+
+ <p>J'ai bien peur, Monsieur, qu'à travers l'insouciance affectée de
+ cette lettre, un sentiment pénible n'ait percé:</p>
+
+<p class="poem">La bouche sourit mal quand les yeux sont en pleurs,</p>
+
+ <p>a dit Parny après Tibulle. Élisa Frisell a été scellée dans sa
+ tombe le jour même où je devais être écroué dans ma prison.
+ Hélas! la muse de l'amitié n'a pas la puissance de prendre par la
+ main la jeune morte et de la ressusciter pour son père....</p>
+
+<p class="right smcap">Chateaubriand.</p>
+</div>
+
+
+<p class="p2 center">XIII</p>
+
+<p class="center">CHATEAUBRIAND ET M. BERTIN AÎNÉ<a id="footnotetag464" name="footnotetag464"></a><a href="#footnote464" title="Lien vers la note 464"><span class="smaller">[464]</span></a>.</p>
+
+<p>Le lendemain du jour où Chateaubriand avait été arrêté, le <i>Journal des
+Débats</i>, malgré ses attaches avec le gouvernement nouveau, n'hésita
+point à publier un article, <span class="pagenum"><a id="page654" name="page654"></a>(p. 654)</span> où la mesure qui venait
+d'atteindre l'illustre écrivain était hautement déplorée. L'article
+était de M. Bertin, auquel il fait le plus grand honneur. En voici les
+principaux passages:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>On annonce que MM. de Chateaubriand, Hyde de Neuville et de
+ Fitz-James ont été arrêtés ce matin. Rien au monde ne saurait
+ nous forcer à dissimuler notre surprise et notre douleur.
+ L'amitié de M. de Chateaubriand a fait la gloire du <i>Journal des
+ Débats</i>. Cette amitié, nous la proclamerons aujourd'hui plus haut
+ que jamais. La France tout entière, nous n'en doutons pas, se
+ joindra à nous pour réclamer la liberté de M. de Chateaubriand;
+ la France, qui depuis longtemps a placé M. de Chateaubriand au
+ nombre de ses écrivains les plus illustres, la France, dont M. de
+ Chateaubriand a défendu les droits avec une ardeur de génie et
+ d'éloquence qu'on ne surpassera jamais. Quelles que soient les
+ opinions de M. de Chateaubriand sur la forme actuelle du
+ gouvernement, son amour pour la gloire et la liberté n'en est ni
+ moins vif ni moins pur. M. de Chateaubriand est assez fort de son
+ génie et de son éloquence; il écrit, il ne s'abaisse pas à
+ conspirer.</p>
+
+ <p>Sans doute le gouvernement n'a pu se résoudre à ordonner
+ l'arrestation de M. de Chateaubriand que sur des dépositions
+ judiciaires aussi graves qu'infidèles: mais nous sommes
+ convaincus que, dès les premiers éclaircissements, il sera rendu
+ à la liberté. Chaque jour de plus qu'il passerait en prison
+ serait un nouveau jour de deuil pour nous, pour tous les bons
+ citoyens, pour quiconque respecte la gloire, le génie des lettres
+ et la liberté....</p>
+</div>
+
+<p>Après avoir affirmé sa conviction que M. Hyde de Neuville et M. de
+Fitz-James, n'étaient pas, eux non plus, des conspirateurs; après avoir
+rendu hommage à «l'admirable loyauté» du premier, à «l'élévation de
+caractère» du second, M. Bertin aîné terminait ainsi son article:</p>
+
+<p class="quote">
+ Le gouvernement a ordonné que ces illustres prisonniers fussent
+ traités avec tous les ménagements convenables, et nous savons que
+ M. de Chateaubriand, en particulier, a obtenu, sans les demander,
+ les égards, les respects même, dus à un homme dont le nom est une
+ des gloires nationales. Mais ce n'est pas assez: il faut que
+ justice leur soit rendue, et que la France n'ait <span class="pagenum"><a id="page655" name="page655"></a>(p. 655)</span> pas à
+ gémir en pensant que le plus grand de ses écrivains, le plus
+ illustre des défenseurs de ses libertés, l'homme qui a tant fait
+ pour sa gloire et qui ne respire que pour elle, n'a plus dans sa
+ patrie d'autre asile qu'une prison<a id="footnotetag465" name="footnotetag465"></a><a href="#footnote465" title="Lien vers la note 465"><span class="smaller">[465]</span></a>.</P>
+
+<p>Cet article à peine lu, Chateaubriand prenait la plume et écrivait, à
+son tour, à M. Bertin:</p>
+
+<div class="quote">
+<p class="right">Préfecture de Police, ce 18 juin 1832.</p>
+
+<p class="center"><i>À M. Bertin aîné, rédacteur du «Journal des Débats».</i></p>
+
+ <p>J'attendais là, mon cher Bertin, votre vieille amitié; elle s'est
+ trouvée a point nommé à l'heure de l'infortune. Les compagnons
+ d'exil et de prison sont comme les camarades de collège à jamais
+ liés par le souvenir des joies et des leçons communes. Je
+ voudrais bien aller vous voir et vous remercier; je voudrais bien
+ aussi aller remercier tous les journaux qui m'ont témoigné tant
+ d'intérêt, et se sont souvenus du défenseur de la liberté de la
+ presse; mais vous savez que je suis captif; captivité d'ailleurs
+ adoucie par la politesse de mes hôtes. Je ne saurais trop me
+ louer de la bienveillance et des attentions de M. le préfet de
+ police et de sa famille, et j'aime à leur en exprimer ici toute
+ ma reconnaissance.</p>
+
+ <p>Une chose m'afflige profondément, c'est le chagrin que je cause à
+ M<sup>me</sup> de Chateaubriand. Malade comme elle l'est, ayant autrefois
+ souffert pour moi quinze mois d'emprisonnement sous le règne de
+ la Terreur, c'est trop de faire encore peser sur elle le reste de
+ ma destinée. Mais, mon cher ami, la faute n'est pas à moi.</p>
+
+ <p>On m'a mis, en m'arrêtant, dans une de ces positions fatales à
+ laquelle on aurait peut-être dû penser. J'ai refusé tout serment
+ à l'ordre <i>politique</i> actuel; j'ai envoyé ma démission de
+ ministre d'État et renoncé à ma pension de pair; je ne puis donc
+ être un <i>traître</i> ni un <i>ingrat</i> envers le gouvernement de
+ Louis-Philippe.</p>
+
+ <p>Veut-on me prendre pour un ennemi? Mais alors je suis un ennemi
+ loyal et désarmé, un <i>vaincu</i> qui supporte la nécessité d'un fait
+ sans demander grâce. Maintenant on m'appréhende au corps, et l'on
+ m'interroge sur un prétendu crime ou délit politique dont je me
+ serais rendu coupable. Mais si je ne reconnais pas l'ordre
+ <i>politique</i> établi, comment veut-on que je reconnaisse la
+ compétence en <i>matière politique</i> d'un tribunal émané de cet
+ ordre <i>politique</i>? Ne serait-ce pas une grossière contradiction?
+ <span class="pagenum"><a id="page656" name="page656"></a>(p. 656)</span> Si je nie le principe, comment admettrais-je la
+ conséquence? Mieux aurait valu, tout bonnement, prêter mon
+ serment à la Chambre des pairs. Il n'y a point de ma part mépris
+ de la justice, j'honore les juges et je respecte les tribunaux:
+ il y a seulement chez moi persuasion d'une vérité et d'un devoir
+ dont je ne puis m'écarter.</p>
+
+ <p>Vous voyez que je n'argumente pas de l'illégalité de l'état de
+ siège, illégalité flagrante: je remonte plus haut. L'état de
+ siège est un très petit accident à la suite de la grande
+ illégalité première, et cet accident est une conséquence forcée
+ de cette grande illégalité.</p>
+
+ <p>J'ai dit dans mes derniers écrits que je reconnaissais l'ordre
+ <i>social</i> existant en France, que j'étais obligé au paiement de
+ l'impôt, etc.; d'où il résulte que si j'étais accusé d'un crime
+ <i>social</i> (meurtre, vol, attaque aux personnes ou aux propriétés,
+ etc., etc.), je serais tenu de répondre et de reconnaître la
+ compétence <i>en matière sociale</i> des tribunaux. Mais je suis
+ accusé d'un crime politique, alors je n'ai plus rien à débattre.</p>
+
+ <p>Je conviens néanmoins que, dans le cas où le gouvernement me
+ soupçonnerait coupable, <i>à ses yeux</i>, d'un délit politique, sa
+ propre défense le conduirait à instruire contre moi et à prouver,
+ s'il le pouvait, ma culpabilité. Mais moi, qui ne reconnais le
+ gouvernement que comme gouvernement <i>de fait</i>, j'ai le droit, à
+ mes risques et périls, de ne pas répondre. Mes accusateurs mêmes
+ trouveraient dans mon silence un avantage, puisque je me
+ priverais volontairement du plus puissant moyen de défense.</p>
+
+ <p>J'ai fondé mon refus de serment sur deux raisons: 1<sup>o</sup> la
+ monarchie actuelle ne tire pas, selon moi, son droit par
+ succession de l'ancienne monarchie; 2<sup>o</sup> la monarchie actuelle ne
+ tire pas selon moi, son droit de la souveraineté populaire,
+ puisqu'un congrès national n'a pas été assemblé pour décider de
+ la forme du gouvernement.</p>
+
+ <p>Que j'aie tort ou raison, que ces théories puissent être plus ou
+ moins hasardeuses et combattues, ce n'est pas là la question.
+ J'ai une conviction, je la garde et j'y ferai tous les
+ sacrifices, y compris celui de ma vie.</p>
+
+ <p>Ainsi, rien n'est plus logique que ma conduite envers M. le juge
+ d'instruction. Je n'ai pu et je ne pourrais répondre à ses
+ questions; car, si je lui disais même mon nom quand il me le
+ demande <i>judiciairement</i>, je reconnaîtrais, par cela même, la
+ compétence d'un tribunal en <i>matière politique</i>, et, une fois la
+ première question répondue, force me serait de répondre à toutes
+ les questions subséquentes.</p>
+
+ <p>J'ai offert et j'offre encore de donner <i>courtoisement</i>, et en
+ <span class="pagenum"><a id="page657" name="page657"></a>(p. 657)</span> forme de conversation <i>non légale</i>, tous les
+ éclaircissements qu'on pourrait désirer: au delà, je ne puis
+ rien.</p>
+
+ <p>Que va-t-on faire de moi, de l'excellent, du cordial, du
+ courageux, de l'honorable Hyde de Neuville, vrai gibier de cachot
+ et d'exil, qui recommence à subir, à la fin de sa vie, les
+ persécutions que sa fidélité à éprouvées dans sa jeunesse? Que
+ fera-t-on de mon noble, loyal, brave, spirituel et éloquent
+ ci-devant collègue, le duc de Fitz-James? Que fera-t-on d'un
+ dernier des Stuarts, défendant le dernier des Bourbons? Quand on
+ me traînerait de tribunal en tribunal d'exception pendant vingt
+ ans de suite, on ne me ferait pas dire que je m'appelle
+ François-Auguste de Chateaubriand. Si l'on me transportait à
+ Nantes pour me confronter (c'est l'expression) avec M. Berryer,
+ je dirais, dans l'intérêt d'un tiers, tout ce que sais de lui, et
+ il sortirait blanc comme neige de ma déclaration. Quant à ma
+ personne, je la livrerais, sans parler, et l'on pourrait joindre,
+ si l'on voulait, un dernier silence à mon silence.</p>
+
+ <p>Le capitaine Lanoue, mon cher ami, était Breton comme moi. Je
+ n'ai d'autre rapport avec mon illustre compatriote que l'estime
+ dont les divers partis m'honorent et qui fait l'orgueil de ma
+ vie. Lanoue n'avait pas vu la Bretagne depuis longtemps lorsque
+ Henri IV l'envoya combattre le duc de Merc&oelig;ur. Lanoue fut tué
+ à l'escalade d'un château. Il avait eu le pressentiment de son
+ sort, et, en rentrant en Bretagne, il avait dit: «Je suis comme
+ le lièvre, je viens mourir au gîte.»</p>
+
+ <p>Mon gîte est prêt. La petite ville qui m'a vu naître a bien voulu
+ me faire l'honneur d'élever d'avance et à ses frais ma tombe dans
+ un îlot que j'ai désigné.</p>
+
+ <p>Voilà le secret de ma conspiration <i>mystérieuse</i> avec les
+ <i>chouans</i> de la Bretagne. N'est-ce pas une abominable
+ conspiration?</p>
+
+ <p>Bonjour, mon cher ami, et liberté si vous pouvez.</p>
+
+<p class="right smcap">Chateaubriand</p>
+</div>
+
+<h1><span class="pagenum"><a id="page659" name="page659"></a>(p. 659)</span> TABLE DES MATIÈRES</h1>
+
+
+<div class="toc">
+<a id="toc" name="toc"></a>
+<p class="p2 center">TROISIÈME PARTIE</p>
+
+<p class="p2"><a href="#page001">LIVRE XII</a></p>
+
+<p class="index">Ambassade de Rome. &mdash; Trois espèces de matériaux. &mdash; Journal
+ de route. &mdash; Lettres à madame Récamier. &mdash; Léon
+ XII et les cardinaux. &mdash; Les ambassadeurs. &mdash; Les
+ anciens artistes et les artistes nouveaux. &mdash; Ancienne Société
+ romaine. &mdash; M&oelig;urs actuelles de Rome. &mdash; Les lieux
+ et le paysage. &mdash; Lettre à M. Villemain. &mdash; À madame
+ Récamier. &mdash; Explication sur le mémoire qu'on va lire. &mdash; Lettre
+ à M. le comte de la Ferronnays. &mdash; Mémoire. &mdash; À
+ madame Récamier. &mdash; À la même. &mdash; À madame
+ Récamier. &mdash; À M. Thierry. &mdash; Dépêche à M. le comte
+ de la Ferronnays. &mdash; À madame Récamier. &mdash; À la
+ même. &mdash; Dépêche à M. le comte Portalis. &mdash; Mort
+ de Léon XII. &mdash; Dépêche à M. le comte Portalis. &mdash; À
+ madame Récamier. <span class="ralign"><a href="#page001">1</a></span></p>
+
+
+<p class="p2"><a href="#page181">LIVRE XIII</a></p>
+
+<p class="index">Suite de l'ambassade de Rome. &mdash; À madame Récamier. &mdash; Dépêche
+ à M. le comte Portalis. &mdash; Conclaves. &mdash; Dépêches
+ à M. le comte Portalis. &mdash; À madame Récamier. &mdash; Dépêche
+ à M. le comte Portalis. &mdash; À madame Récamier. &mdash; Dépêche
+ à M. le comte Portalis. &mdash; À madame
+ Récamier. &mdash; Le marquis Capponi. &mdash; À madame Récamier. &mdash; À
+ M. le duc de Blacas. &mdash; À madame Récamier. &mdash; Dépêche
+ à M. le comte Portalis. &mdash; Lettre à Monseigneur
+ le cardinal de Clermont-Tonnerre. &mdash; Dépêche à
+ M. le comte Portalis. &mdash; À madame Récamier. &mdash; Dépêche
+ à M. le comte Portalis. &mdash; Fête de la villa Médicis
+ pour la grande duchesse Hélène. &mdash; Mes relations avec
+ la famille Bonaparte. &mdash; Dépêche à M. le comte Portalis. &mdash; Pie
+ VIII. &mdash; À M. le comte Portalis. &mdash; À madame
+ Récamier. &mdash; Présomption. &mdash; Les Français à Rome. &mdash; Promenades. &mdash; Mon
+ neveu Christian de Chateaubriand. &mdash; À
+ madame Récamier. &mdash; Retour de Rome à Paris. &mdash; Mes
+ projets. &mdash; Le roi et ses dispositions. &mdash; M. Portalis. &mdash; M.
+ de Martignac. &mdash; Départ pour Rome. &mdash; Les
+ Pyrénées. &mdash; Aventures. &mdash; Ministère Polignac. &mdash; Ma
+ consternation. &mdash; Je reviens à Paris. &mdash; Entrevue avec
+ M. de Polignac. &mdash; Je donne ma démission de mon ambassade
+ de Rome. <span class="ralign"><a href="#page181">181</a></span></p>
+
+
+<p class="p2"><a href="#page249">LIVRE XIV</a></p>
+
+<p class="index">Flagorneries des journaux. &mdash; Les premiers collègues de
+ M. de Polignac. &mdash; Expédition d'Alger. &mdash; Ouverture de
+ la session de 1830. &mdash; Adresse. &mdash; La Chambre est dissoute. &mdash; Nouvelle
+ Chambre. &mdash; Je pars pour Dieppe. &mdash; Ordonnances
+ du 25 juillet. &mdash; Je reviens à Paris. &mdash; Réflexions
+ pendant ma route. &mdash; Lettre à madame Récamier. &mdash; Révolution
+ de juillet. &mdash; M. Baude, M. de Choiseul,
+ M. de Sémonville, M. de Vitrolles, M. Laffitte et M. Thiers. &mdash; J'écris
+ au roi à Saint-Cloud. Sa réponse verbale. &mdash; Corps
+ aristocratiques. &mdash; Pillage de la maison des Missionnaires,
+ rue d'Enfer. &mdash; Chambre des Députés. &mdash; M.
+ de Mortemart. &mdash; Course dans Paris. &mdash; Le général
+ Dubourg. &mdash; Cérémonie funèbre. &mdash; Sous la colonnade du
+ Louvre. &mdash; Les jeunes gens me rapportent à la Chambre
+ des Pairs. &mdash; Réunion des pairs. <span class="ralign"><a href="#page249">249</a></span></p>
+
+
+<p class="p2"><a href="#page327">LIVRE XV</a></p>
+
+<p class="index">Les républicains. &mdash; Les orléanistes. &mdash; M. Thiers est envoyé
+ à Neuilly. &mdash; Convocation des pairs chez le grand
+ référendaire. La lettre m'arrive trop tard. &mdash; Saint-Cloud. &mdash; Scène.
+ Monsieur le Dauphin et le maréchal de Raguse. &mdash; Neuilly. &mdash; M.
+ le duc d'Orléans. &mdash; Le Raincy. &mdash; Le
+ prince vient à Paris. &mdash; Une députation de la Chambre
+ élective offre à M. le duc d'Orléans la lieutenance générale
+ du royaume. &mdash; Il accepte. &mdash; Efforts des républicains. &mdash; M.
+ le duc d'Orléans va à l'Hôtel de Ville. &mdash; Les
+ républicains au Palais-Royal. &mdash; Le roi quitte Saint-Cloud. &mdash; Arrivée
+ de Madame la Dauphine à Trianon. &mdash; Corps
+ diplomatique. &mdash; Rambouillet. &mdash; Ouverture de la
+ session, le 3 août. &mdash; Lettre de Charles X à M. le duc
+ d'Orléans. &mdash; Départ du peuple pour Rambouillet. &mdash; Fuite
+ du roi. &mdash; Réflexions. &mdash; Palais-Royal. &mdash; Conversations. &mdash; Dernière
+ tentation politique. &mdash; M. de Sainte-Aulaire. &mdash; Dernier
+ soupir du parti républicain. &mdash; Journée
+ du 7 août. &mdash; Séance à la Chambre des Pairs. &mdash; Mon
+ discours. &mdash; Je sors du palais du Luxembourg pour n'y
+ plus rentrer. &mdash; Mes démissions. &mdash; Charles X s'embarque
+ à Cherbourg. &mdash; Ce que sera la révolution de juillet. &mdash; Fin
+ de ma carrière politique <span class="ralign"><a href="#page327">327</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 center">QUATRIÈME PARTIE</p>
+
+
+<p class="p2"><a href="#page415">LIVRE PREMIER</a></p>
+
+<p class="index">Introduction. &mdash; Procès des ministres. &mdash; Saint-Germain-l'Auxerrois. &mdash; Pillage
+ de l'Archevêché. &mdash; Ma brochure
+ sur <i>la Restauration et la Monarchie élective</i>. &mdash; <i>Études
+ historiques.</i> &mdash; Lettres et vers à madame Récamier. &mdash; Journal
+ du 12 juillet au 1<sup>er</sup> septembre 1831. &mdash; Commis
+ de M. de Lapanouze. &mdash; Lord Byron. &mdash; Ferney et Voltaire. &mdash; Course
+ inutile à Paris. &mdash; M. A. Carrel. &mdash; M.
+ de Béranger. &mdash; Proposition Baude et Briqueville
+ sur le bannissement de la branche aînée des Bourbons. &mdash; Lettre
+ à l'auteur de la <i>Némésis</i>. &mdash; Conspiration de la
+ rue des Prouvaires. &mdash; Lettre à Madame la duchesse de
+ Berry. &mdash; Incidences. &mdash; Pestes. &mdash; Le choléra. &mdash; Les
+ 12 000 francs de Madame la duchesse de Berry. &mdash; Échantillons. &mdash; Convoi
+ du général Lamarque. &mdash; Madame la
+ duchesse de Berry descend en Provence et arrive dans
+ la Vendée <span class="ralign"><a href="#page415">415</a></span></p>
+
+
+<p class="p2"><a href="#page511">LIVRE II</a></p>
+
+<p class="index">Mon arrestation. &mdash; Passage de ma loge de voleur au cabinet
+ de toilette de Mademoiselle Gisquet. &mdash; Achille de
+ Harlay. &mdash; Juge d'instruction: M. Desmortiers. &mdash; Ma
+ vie chez M. Gisquet. &mdash; Je suis mis en liberté. &mdash; Lettre
+ à M. le Ministre de la Justice et réponse. &mdash; Offre de ma
+ pension de pair par Charles X: Ma réponse. &mdash; Billet de
+ madame la duchesse de Berry. &mdash; Lettre à Béranger. &mdash; Départ
+ de Paris. &mdash; Journal de Paris à Lugano. &mdash; M.
+ Augustin Thierry. &mdash; Chemin du Saint-Gothard. &mdash; Vallée
+ de Sch&oelig;llenen. &mdash; Pont du Diable. &mdash; Le
+ Saint-Gothard. &mdash; Description de Lugano. &mdash; Les montagnes. &mdash; Courses
+ autour de Lucerne. &mdash; Clara Wendel. &mdash; Prière
+ des paysans. &mdash; M. A. Dumas. &mdash; Madame de
+ Colbert. &mdash; Lettre à M. de Bérenger. &mdash; Zurich. &mdash; Constance. &mdash; Madame
+ Récamier. &mdash; Madame la duchesse
+ de Saint-Leu. &mdash; Madame de Saint-Leu après avoir lu la
+ dernière lettre de M. de Chateaubriand. &mdash; Après avoir
+ lu une note signée Hortense. &mdash; Arenenberg. &mdash; Retour
+ à Genève. &mdash; Coppet. &mdash; Tombeau de Madame de Staël. &mdash; Promenade. &mdash; Lettre
+ au prince Louis-Napoléon. &mdash; Lettres
+ au ministre de la Justice, au président du Conseil,
+ à madame la duchesse de Berry. &mdash; J'écris mon
+ mémoire sur la captivité de la princesse. &mdash; Circulaire aux
+ rédacteurs en chef des journaux. &mdash; Extrait du <i>Mémoire
+ sur la captivité de madame la duchesse de Berry</i>. &mdash; Mon
+ procès. &mdash; Popularité. <span class="ralign"><a href="#page511">511</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">APPENDICE</p>
+
+<ul class="roman">
+<li>La mort de Léon XII <span class="ralign"><a href="#page611">611</a></span></li>
+<li>Le conclave de 1829 <span class="ralign"><a href="#page614">614</a></span></li>
+<li>Le Journal secret du conclave <span class="ralign"><a href="#page617">617</a></span></li>
+<li>Dans les Pyrénées <span class="ralign"><a href="#page622">622</a></span></li>
+<li>Le Départ de Cherbourg <span class="ralign"><a href="#page628">628</a></span></li>
+<li>Le sac de Saint-Germain-l'Auxerrois <span class="ralign"><a href="#page631">631</a></span></li>
+<li>Chateaubriand et le Journal du maréchal de Castellane <span class="ralign"><a href="#page634">634</a></span></li>
+<li>Lettres de Genève <span class="ralign"><a href="#page638">638</a></span></li>
+<li>La Némésis de Barthélemy, Chateaubriand, Lamartine
+ et Balzac <span class="ralign"><a href="#page642">642</a></span></li>
+<li>La duchesse de Berry en Vendée <span class="ralign"><a href="#page647">647</a></span></li>
+<li>L'arrestation de Chateaubriand <span class="ralign"><a href="#page649">649</a></span></li>
+<li>Jeune fille et jeune fleur <span class="ralign"><a href="#page651">651</a></span></li>
+<li>Chateaubriand, et M. Bertin aîné <span class="ralign"><a href="#page635">635</a></span></li>
+</ul>
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap">Table.</span> <span class="ralign"><a href="#toc">661</a></span></li>
+</ul>
+</div>
+
+<p class="p4 center">Paris. (France).&mdash;Imp. <span class="smcap">Paul Dupont</span> (Cl.).&mdash;9.8.1925</p>
+
+
+<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
+<b>Note 1:</b> Ce livre a été écrit à Rome en 1828 et 1829.&mdash;Il a été revu
+en février 1845.<a href="#footnotetag1"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
+<b>Note 2:</b> En relisant ces manuscrits, j'ai seulement ajouté quelques
+passages d'ouvrages publiés postérieurement à la date de mon ambassade à
+Rome. <span class="smcap">Ch.</span><a href="#footnotetag2"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a>
+<b>Note 3:</b> <i>Énéide</i>, livre IV, v. 23.<a href="#footnotetag3"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a>
+<b>Note 4:</b> De Villeneuve-sur-Yonne, le <i>mardi 16 septembre</i>, il
+écrivait à M<sup>me</sup> Récamier: «Je ne sais si je pourrai vous écrire jamais
+sur ce papier d'auberge. Je suis bien triste ici. J'ai vu en arrivant le
+château qu'avait habité M<sup>me</sup> de Beaumont pendant les années de la
+Révolution. Le pauvre ami Joubert me montrait souvent un chemin de sable
+qu'on aperçoit sur une colline au milieu des bois, et par où il allait
+voir la voisine fugitive. Quand il me racontait cela, M<sup>me</sup> de Beaumont
+n'était déjà plus, nous la regrettions ensemble. Joubert a disparu à son
+tour; le château a changé de maître; toute la famille de Sérilly est
+dispersée. Si vous ne me restiez pas, que deviendrais-je? Je ne veux pas
+vous attrister aujourd'hui, j'aime mieux finir ici ma lettre.
+Qu'avez-vous besoin des souvenirs d'un passé que vous n'avez pas connu?
+N'avez-vous pas aussi le vôtre? Arrangeons notre avenir, le mien est
+tout à vous. Mais ne vais-je pas dès à présent vous accabler de mes
+lettres? J'ai peur de réparer trop bien mes anciens torts. Quand
+aurai-je un mot de vous? Je voudrais bien savoir comment vous supportez
+l'absence....»<a href="#footnotetag4"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a>
+<b>Note 5:</b> M<sup>me</sup> de Duras mourut à Nice au mois de janvier 1829.<a href="#footnotetag5"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a>
+<b>Note 6:</b> Tout ce qui précède, depuis les mots: <i>la mort qui
+l'atteignit à Nice</i>, a été ajouté après coup sur le <i>Journal de route</i>
+de Chateaubriand. Il est bien évident qu'il ne pouvait inscrire sur son
+journal, le <i>25 septembre 1828</i>, un billet de M<sup>me</sup> de Duras écrit le <i>14
+novembre 1828</i>; il ne pouvait non plus parler alors de la mort de M<sup>me</sup>
+de Duras et de son tombeau, puisqu'elle mourut seulement en 1829.<a href="#footnotetag6"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a>
+<b>Note 7:</b> Sur le comte de Neipperg, voir, au tome IV, la note 2 de la
+page 435.<a href="#footnotetag7"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a>
+<b>Note 8:</b> Si Chateaubriand ne vit pas Marie-Louise, lors de son
+passage à Parme en 1828, il avait dîné avec elle, quelques années
+auparavant, à Vérone, où elle avait été voir son père, pendant la tenue
+du Congrès. «Nous refusâmes d'abord, écrit-il, une invitation de
+l'archiduchesse de Parme. Elle insista, et nous y allâmes. Nous la
+trouvâmes fort gaie; l'univers s'étant chargé de se souvenir de
+Napoléon, elle n'avait plus la peine d'y songer. Elle prononça quelques
+mots légers et, comme en passant, sur le roi de Rome: elle était grosse.
+Sa cour avait un certain air délabré et vieilli, excepté M. de Neipperg,
+homme de bon ton. Il n'y avait là de singulier que nous dînant auprès de
+Marie-Louise, et les bracelets faits de la pierre du sarcophage de
+Juliette, que portait la veuve de Napoléon. En traversant le Pô, à
+Plaisance, une seule barque, nouvellement peinte, portant une espèce de
+pavillon impérial, frappa nos regards. Deux ou trois dragons, en veste
+et en bonnet de police, faisaient boire leurs chevaux; nous entrions
+dans les États de Marie-Louise; c'est tout ce qui restait de la
+puissance de l'homme qui fendit les rochers du Simplon, planta ses
+drapeaux sur les capitales de l'Europe, releva l'Italie prosternée
+depuis tant de siècles.» En parlant à Marie-Louise, Chateaubriand lui
+dit qu'il avait rencontré ses soldats à Plaisance, mais que cette petite
+troupe n'était rien à côté des grandes armées impériales d'autrefois.
+Elle lui répondit sèchement: «Je ne songe plus à cela!» (<i>Congrès de
+Vérone</i>, t. 1, p. 69.)<a href="#footnotetag8"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a>
+<b>Note 9:</b> Charles-Louis de Bourbon, duc de Lucques, fils de l'infante
+Marie-Louise d'Espagne, ex-reine d'Étrurie. Aux termes d'un arrangement
+conclu à Paris en 1817, il devait hériter, à la mort de Marie-Louise, du
+duché de Parme et Plaisance. Marie-Louise étant morte en 1847, il devint
+duc de Parme; mais, chassé de ses États en 1848 par une insurrection, il
+abdiqua, le 14 mars 1849, en faveur de son fils Charles III, qui périt
+assassiné le 27 mars 1854. Le fils aîné de ce dernier, Robert I<sup>er</sup>, né
+en 1848, fut alors proclamé duc sous la régence de sa mère
+Louise-Marie-Thérèse de Bourbon, fille du duc de Berry et s&oelig;ur du
+comte de Chambord; il fut renversé en 1860, et le duché fut annexé au
+royaume d'Italie, dont il forme aujourd'hui une province.<a href="#footnotetag9"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a>
+<b>Note 10:</b> <i>Le Purgatoire</i>, chant XVI, vers 65-66.<a href="#footnotetag10"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a>
+<b>Note 11:</b></p>
+
+<p class="poem">
+<span class="add1em">Quando nel monda ad ora adora</span><br>
+ M'insegnavate come l'uom s'eterna.</p>
+
+<p class="right">(<i>L'Enfer</i>, chant XV, vers 84-85.)<a href="#footnotetag11"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a>
+<b>Note 12:</b> La basilique octogone de Saint-Vital, à Ravenne, rappelle,
+en effet, Constantinople, puisqu'elle fût bâtie, sous Justinien, à
+l'imitation de Sainte-Sophie. Charlemagne la fit copier pour l'église
+d'Aix-la-Chapelle.&mdash;L'église Saint-Apollinaire, érigée sous Théodoric,
+au commencement du VI<sup>e</sup> siècle, offre également le type byzantin dans
+tout son éclat oriental. Les vingt-quatre colonnes de marbre grec qui
+divisent l'église en trois nefs furent transportées de Constantinople à
+Ravenne.<a href="#footnotetag12"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a>
+<b>Note 13:</b> L'amour d'Honorius pour une poule nommée Rome est une
+anecdote de Procope.&mdash;Quant à Placidie, fille de Théodose-le-Grand,
+s&oelig;ur d'Honorius et mère de Valentinien III, ses aventures constituent
+bien le plus étrange des romans,&mdash;«le roman chez les Barbares», comme
+l'appelle Chateaubriand. Née à Constantinople, elle fut prise au siège
+de Rome par Alaric et emmenée en captivité. Ataulphe, beau-frère
+d'Alaric, s'éprit d'elle et l'épousa. Veuve d'Ataulphe, elle épousa en
+secondes noces Constance, un des généraux d'Honorius, qui prit bientôt
+le titre de Constance III. Après avoir été esclave, puis reine des
+Visigoths, elle gouverna l'Empire d'Occident sous le nom de son fils
+encore enfant. Elle a son tombeau à Ravenne.<a href="#footnotetag13"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a>
+<b>Note 14:</b> Le 11 avril 1512, les Français, commandés par Gaston de
+Foix, remportèrent à Ravenne sur les Espagnols et les troupes du pape
+Jules II une victoire éclatante; mais Gaston y périt.<a href="#footnotetag14"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a>
+<b>Note 15:</b> Sur Lautrec et sur la comtesse de Chateaubriand, voir au
+tome II, la note 1 de la page 343.<a href="#footnotetag15"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a>
+<b>Note 16:</b> Catherine, fille naturelle de Galéas Marie Sforza, épousa
+en 1484 Jérôme Riario, seigneur d'Imola et de Forli, tomba, ainsi que
+son fils Octavien, au pouvoir des meurtriers de son mari, qui venait
+d'être assassiné à Forli, montra beaucoup d'esprit et d'énergie dans
+cette occasion, et assura ainsi à son fils son héritage. Elle soutint
+dans Forli un siège contre César Borgia et fut prise sur la brèche même.
+Louis XII lui fit rendre la liberté. Elle avait épousé en secondes noces
+un Médicis et mourut à Florence.<a href="#footnotetag16"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a>
+<b>Note 17:</b> <i>L'Enfer</i>, chant V, vers 75.<a href="#footnotetag17"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a>
+<b>Note 18:</b> Traité du 19 février 1797, signé entre Bonaparte et Pie
+VI. Ce dernier renonçait au Comtat Venaissin, abandonnait Bologne,
+Ferrare et les Légations, et rachetait par des contributions
+considérables les autres territoires qu'occupait l'armée française.<a href="#footnotetag18"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a>
+<b>Note 19:</b> <i>Pèlerinage de Childe-Harold</i>, chant IV.<a href="#footnotetag19"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a>
+<b>Note 20:</b> «Giorgini fut aussi mon courrier, dit M. de Marcellus
+(Chateaubriand et son temps, p. 331), avant de passer au service plus
+lucratif de l'ambassadeur. Il était la terreur des postillons italiens
+«mols et paresseux par nature,» comme du temps de Montaigne; mais quand,
+au lieu de précéder une calèche diplomatique, il portait lui-même la
+dépêche de bidet en bidet, sa course tenait du vol de l'oiseau, et il se
+surpassait lui-même dès qu'il allait annoncer un pape à l'Europe
+impatiente; il a fallu l'invention du télégraphe pour éclipser sa
+renommée.»<a href="#footnotetag20"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a>
+<b>Note 21:</b> Ce sont des vers du poète Gray, dans son Ode, sur <i>une vue
+lointaine du collège d'Eton</i>.<a href="#footnotetag21"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a>
+<b>Note 22:</b> Pierre Guérin (1774-1833). Élève de Regnault, il obtint au
+début de sa carrière, en 1797, un des trois grands prix que, pour cette
+fois, par extraordinaire et attendu la force du concours, l'Académie
+crut devoir distribuer. Avant de partir pour Rome, Guérin exposa son
+tableau, <i>Marcus Sextus ou le Retour du proscrit</i>. Au sortir de nos
+troubles civils, alors que les émigrés revoyaient avec transport le pays
+natal, le sujet choisi par le peintre devait toucher fortement les âmes.
+Son succès fut immense. Ses principales toiles sont: une <i>Offrande à
+Esculape</i>, <i>Orphée au tombeau d'Eurydice</i>, <i>Céphale et l'Aurore</i>,
+<i>Égisthe et Clytemnestre</i>, <i>Didon écoutant les récits d'Énée</i>, <i>Napoléon
+pardonnant aux révoltés du Caire</i>. On a de lui quelques admirables
+portraits, parmi lesquels il faut citer surtout ceux de Lescure et
+d'Henri de Larochejaquelein. En 1828, Guérin était directeur de
+l'Académie de France à Rome. Il mourut dans cette ville le 6 juillet
+1833.<a href="#footnotetag22"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a>
+<b>Note 23:</b> Chateaubriand ne donne ici que le commencement de sa
+lettre du 11 octobre. Les autres lettres à M<sup>me</sup> Récamier, contenues dans
+le présent livre, ont toutes été plus ou moins modifiées par l'auteur,
+qui tantôt retranche et tantôt ajoute à son texte primitif. M<sup>me</sup>
+Lenormant, au tome II des <i>Souvenirs de M<sup>me</sup> Récamier</i>, a reproduit les
+lettres du grand écrivain dans leur intégrité, d'après les originaux
+eux-mêmes.<a href="#footnotetag23"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a>
+<b>Note 24:</b> Léon XII, <i>Annibal della Genga</i>, était né en 1760 à Genga,
+près de Spolète. Il avait été élu pape, en 1823, à la mort de Pie VII.
+Pendant son court pontificat, il embellit Rome, encouragea les lettres
+et enrichit la bibliothèque du Vatican. Il mourut en 1829, au cours de
+l'ambassade de Chateaubriand. Sa <i>Vie</i> a été écrite par le chevalier
+Artaud de Montor, l'historien de Pie VII.<a href="#footnotetag24"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a>
+<b>Note 25:</b> Bouillie de farine d'orge.<a href="#footnotetag25"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a>
+<b>Note 26:</b> Thomas <i>Bernetti</i> (1779-1852). Après avoir été
+successivement représentant de la cour de Rome à Saint-Pétersbourg et
+légat de Ravenne et de Bologne, il avait été fait cardinal en 1827, et
+avait, en 1828, remplacé le cardinal Della Somaglia à la secrétairerie
+d'État.<a href="#footnotetag26"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a>
+<b>Note 27:</b> Charles <i>Oppizoni</i>. Né à Milan le 15 avril
+1769.&mdash;Archevêque de Bologne (20 septembre 1802).&mdash;Cardinal du titre de
+Saint-Laurent <i>in Lucina</i> (26 mars 1804). Il se montra l'un des plus
+courageux parmi les <i>cardinaux noirs</i>. Sauf le temps de son exil en
+France, sa vie se passa dans un long épiscopat, à Bologne, où il mourut
+fort âgé, en 1855.<a href="#footnotetag27"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a>
+<b>Note 28:</b> Jacques-Antoine <i>Benvenuti</i> (1765-1838). Nommé cardinal
+par Léon XII le 2 octobre 1826; légat <i>a letere</i> des Marches (1831).<a href="#footnotetag28"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote29" name="footnote29"></a>
+<b>Note 29:</b> Augustin <i>Rivarola</i> (1758-1842). Il avait été gouverneur
+de Rome.<a href="#footnotetag29"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote30" name="footnote30"></a>
+<b>Note 30:</b> Quand j'ai quitté Rome, il a acheté ma calèche et m'a fait
+l'honneur d'y mourir, en allant à Ponte-Mole (Note de Paris,
+1836).&mdash;<span class="smcap">Ch.</span><a href="#footnotetag30"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a>
+<b>Note 31:</b> Le chevalier de <i>Bunsen</i> (1791-1860). Il avait, en 1823,
+remplacé Niebuhr comme ministre de Prusse à Rome, où il était déjà
+depuis 1818 et qu'il devait quitter seulement en 1838. Il devint alors
+chargé d'affaires à Berne, puis ambassadeur à Londres, où il resta
+jusqu'à la guerre de Crimée (1854). Diplomate éminent, <i>le savant baron
+Bunsen</i> fut, en même temps, un historien et un érudit des plus
+remarquables. Ses principaux ouvrages sont: les <i>Basiliques de Rome
+chrétienne</i> (1843); <i>Ignace d'Antioche et son époque</i> (1847); <i>Hippolyte
+et son époque, ou vie et doctrine de l'Église romaine sous Commode et
+Sévère</i> (1851).&mdash;Dans la Préface de ses <i>Études historiques</i>,
+Chateaubriand consacre à son ancien collègue les lignes suivantes: «Je
+dois à la politesse et à l'obligeance de M. le baron de Bunsen, ministre
+de S. M. le roi de Prusse, à Rome, un excellent extrait des <i>Nibelüngs</i>,
+que l'on trouvera à la fin du second volume de ces <i>Études</i>. Le savant
+M. de Bunsen était l'ami du grand historien Niebuhr; plus heureux que
+moi, il foule encore ces ruines où j'espérais rendre à la terre image
+pour image, mon argile en échange de quelque statue exhumée.»<a href="#footnotetag31"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a>
+<b>Note 32:</b> Berthold-Georges <i>Niebuhr</i> (1774-1831). Il fut professeur
+d'histoire à l'Université de Berlin de 1810 à 1816, et professeur à
+l'Université de Bonn, de 1824 à 1831. Dans l'intervalle, de 1816 à 1823,
+il avait été ministre de Prusse à Rome. Il avait commencé dès 1811 la
+publication de son <i>Histoire Romaine</i>, à laquelle il travailla jusqu'à
+sa mort et qui, bien qu'inachevée, l'a placé au premier rang des
+historiens du XIX<sup>e</sup> siècle.<a href="#footnotetag32"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote33" name="footnote33"></a>
+<b>Note 33:</b> Et non le prince <i>Gafiarin</i>, comme on l'a imprimé dans les
+éditions précédentes. Selon M. de Marcellus (<i>Chateaubriand et son
+temps</i>, p. 333), «le prince Gagarin, envoyé de Russie, valait mieux
+qu'une indiscrète épigramme, car il n'avait de mauvaise humeur qu'envers
+les indifférents ou les fâcheux; c'est-à-dire quand il ne voulait
+montrer ni le piquant de son esprit, ni la chaleur de son amitié.»<a href="#footnotetag33"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote34" name="footnote34"></a>
+<b>Note 34:</b> «Parmi les beautés de Pétersbourg, dit M. Albert Vandal
+(<i>Napoléon et Alexandre I<sup>er</sup></i>, tome I, page 127), le tsar avait
+particulièrement remarqué madame Alexandre Narischkine, la gracieuse et
+poétique Marie Antonovna, et le culte qu'il lui rendait depuis plusieurs
+années était tendre et persistant, sans se montrer exclusif.»<a href="#footnotetag34"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote35" name="footnote35"></a>
+<b>Note 35:</b> Pedro-Gomez <i>Kavelo</i>, marquis de <i>Labrador</i> (1775-1850).
+Il était ministre d'Espagne à Florence lors des événements de 1808, qui
+détrônèrent Charles IV et Ferdinand. Il suivit ses princes en France et
+partagea leur exil jusqu'en 1814. Il fut alors nommé plénipotentiaire au
+Congrès de Vienne, et reçut ensuite l'ambassade de Naples, puis celle de
+Rome. Il a publié en 1849, à Paris, d'intéressants Souvenirs, sous ce
+titre: <i>Mélanges sur la vie publique et privée du marquis de Labrador,
+écrits par lui-même, et renfermant une revue de la politique de l'Europe
+depuis 1798 jusqu'au cours d'octobre 1849, et des révélations très
+importantes sur le Congrès de Vienne.</i><a href="#footnotetag35"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote36" name="footnote36"></a>
+<b>Note 36:</b> Fille du général et de la comtesse de Valence, fille
+elle-même de M<sup>me</sup> de Genlis, et de laquelle cette méchante langue de
+Thiébault a dit: «Chassant de race, M<sup>me</sup> de Valence dépassa même en
+galanterie M<sup>me</sup> de Genlis.» (<i>Mémoires</i>, III, 181).<a href="#footnotetag36"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote37" name="footnote37"></a>
+<b>Note 37:</b> M. de Celles avait été sous Napoléon préfet d'Amsterdam.<a href="#footnotetag37"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote38" name="footnote38"></a>
+<b>Note 38:</b> Le portrait est piquant; mais elle est bien jolie aussi et
+des plus spirituelles, cette lettre que l'<i>ex-préfet</i> écrivait à M. de
+Marcellus le 4 octobre 1828, au moment de l'arrivée de Chateaubriand à
+Rome:&mdash;«Notre hiver va être très curieux. Un bateau à vapeur a remonté
+le Tibre jusqu'à Ripa-Grande. Six cardinaux sont allés voir le prodige,
+et tout Rome y court. Quelques rois s'annoncent; on attend bon nombre
+d'altesses malades, de souverains en retraite, de princes cadets à la
+demi-solde, de Russes poitrinaires; cent douzaines environ d'Anglais
+accompagnés de leur petite famille; Walter Scott, M<sup>me</sup> l'impératrice
+Christophe et ses demoiselles, M. de Pradt et ses &oelig;uvres pies. Ce M.
+de Poitiers (car il faut être correct, il n'a jamais été archevêque de
+Malines) est toujours si vif dans son allure, qu'il a perdu sur les
+bancs législateurs même sa calotte d'abbé de 1789. Maintenant il espère
+voir un conclave à Rome, une éruption au haut du Vésuve, ou une
+révolution au bas. M. de Chateaubriand approche: tant de célébrité
+méritée m'épouvante. Il me semble qu'en l'appelant mon collègue, je lui
+dirai, moi indigne, une grosse sottise, etc.»<a href="#footnotetag38"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote39" name="footnote39"></a>
+<b>Note 39:</b> «Il est en effet impossible, ajoute ici en marge M. de
+Marcellus (page 334), de ne pas reconnaître à ces vives couleurs le
+noble ambassadeur du Portugal. Mais, si le peintre avait retranché à sa
+propre malice pour ajouter à la malice innée du modèle, le portrait eût
+été encore plus ressemblant.»<a href="#footnotetag39"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote40" name="footnote40"></a>
+<b>Note 40:</b> Canova mourut le 13 octobre 1822.<a href="#footnotetag40"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote41" name="footnote41"></a>
+<b>Note 41:</b> «Le vieux Boguet, le meilleur, le plus humble et le plus
+doux des peintres. Il avait cette simplicité soumise et cette
+conversation uniforme que l'auteur recherchait dans ses familiers, parce
+qu'elle ne l'empêchait pas de penser à autre chose.» (Marcellus,
+<i>Chateaubriand et son temps</i>, p. 334.)<a href="#footnotetag41"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote42" name="footnote42"></a>
+<b>Note 42:</b> Chateaubriand fait ici allusion à Frédéric Overbeck et à
+son école. Né à Lubeck en 1769, Overbeck vint à Rome en 1810. Il s'éprit
+pour la ville éternelle d'une telle passion qu'il ne la voulut plus
+quitter et y mourut, en 1869, après y avoir séjourné soixante ans.
+Converti au catholicisme en 1814, ayant pour devise et pour règle «que
+l'art n'existe pas pour lui-même, mais pour les services qu'il rend à la
+religion», il fut le fondateur d'une école, religieuse autant
+qu'artistique, dont les disciples, établis, avec le Maître, dans les
+ruines du couvent de Saint-Isidore, préludaient chaque matin au travail
+par une invocation à l'Esprit-Saint. Les jeunes peintres allemands,
+ainsi groupés autour de Frédéric Overbeck, sont presque tous devenus
+célèbres. C'étaient Jean et Philippe de Vert, Schadow, de Koch, Vogel,
+Eggers, Schnorr, et, le plus illustre de tous, Pierre de Cornélius.
+Cornélius, après quatorze années passées à Rome, de 1811 à 1824, rentra
+à Munich, où il devint directeur de l'Académie royale. Ses fresques de
+la Glyptothèque et de l'église Saint-Louis, où l'on admire surtout son
+<i>Jugement dernier</i>, lui assurent une des premières places parmi les
+peintres les plus célèbres de son temps.<a href="#footnotetag42"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote43" name="footnote43"></a>
+<b>Note 43:</b> Jean-Victor Schnetz (1787-1870). Il était à Rome en 1828
+et ne pouvait lui non plus, comme Overbeck, comme Schnorr, comme
+Thorwaldsen et tant d'autres artistes, se décider à la quitter. Il
+emprunta à l'Italie la plupart des sujets de ses tableaux, dont les
+meilleurs sont: une <i>Femme de brigand fuyant avec son enfant</i>; la <i>Leçon
+du Pifferaro</i>; une <i>Contadine en prière</i>; les <i>Italiennes devant la
+Madone</i>; <i>Scène dans la campagne de Rome</i>; des <i>Moissonneurs écoutant le
+chant d'un pâtre</i>. En 1840, il fut nommé directeur de l'École de France
+à Rome.<a href="#footnotetag43"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote44" name="footnote44"></a>
+<b>Note 44:</b> Léopold <i>Robert</i>, né le 13 mars 1794 à la Chaux-de-Fonds,
+dans le canton de Neuchâtel, mort à Venise en 1835. Après 1830, appelé à
+donner des leçons, à Florence, à la princesse Charlotte Bonaparte, fille
+du roi Joseph, femme, et bientôt veuve, de son cousin Napoléon, second
+fils de l'ex-roi de Hollande, il en devint éperdument amoureux. Cette
+passion sans espoir le conduisit au suicide. Il se donna la mort le 20
+mars 1835, comme l'avait fait déjà un de ses frères, dix ans auparavant,
+jour pour jour.&mdash;Les tableaux les plus importants de Léopold Robert
+sont: l'<i>Improvisateur napolitain</i> (1822); le <i>Retour de la fête de la
+Madone de l'Arc</i> (1822); la <i>Halte des Moissonneurs dans les Marais
+Pontins</i> (1831); le <i>Départ des Pêcheurs de l'Adriatique pour la pêche
+de long cours</i> (1835).<a href="#footnotetag44"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote45" name="footnote45"></a>
+<b>Note 45:</b> Horace <i>Vernet</i> (1789-1853). Il succéda, en 1829, à Pierre
+Guérin, comme directeur de l'École de France à Rome. Parmi les toiles
+qu'il y composa, nous citerons: les <i>Brigands et les Carabiniers</i>, la
+<i>Confession du brigand</i>, la <i>Chasse dans les Marais Pontins</i>, la
+<i>Rencontre de Raphaël et de Michel-Ange au Vatican</i>.<a href="#footnotetag45"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote46" name="footnote46"></a>
+<b>Note 46:</b> Bartolomeo <i>Pinelli</i>, célèbre graveur romain. On a de lui
+une Raccolta di cinquanta costumi pittoreschi incisi all' acqua forte
+(1809), et une Nuova raccolta di cinquanta costumi pittoreschi incisi
+all' acqua forte (1815), en tout 100 planches in-fol. C'est de ce
+recueil qu'il avait sans doute promis <i>douze scènes</i> à Chateaubriand. On
+doit aussi à Bartolomeo Pinelli, La scalata del Quirinale per la
+deportazione del S. P. (Pie VII), 1809, et 52 planches fournies par lui
+au <i>Meo Patacca ovvero Roma in feste nei trionfi di Vienna</i>. <i>Poema
+Jiocoso nel Cinguoggio romanesco</i>, di <i>Guiseppi Berneri</i> Romano (1823,
+in-fol.).<a href="#footnotetag46"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote47" name="footnote47"></a>
+<b>Note 47:</b> Berthel <i>Thorwaldsen</i> (1769-1844), fils d'un pauvre marin
+de Copenhague qui sculptait des figures en bois pour la proue des
+navires. Envoyé de bonne heure en Italie, il se fixa en 1796 à Rome, où
+il devait rester pendant quarante-deux ans. Ce fut seulement en 1838
+qu'il consentit à revenir dans sa patrie. À Rome, il vivait
+princièrement dans sa maison de la via Sestina, où il avait réuni une
+riche collection de monuments antiques et de peintures. Ses &oelig;uvres
+principales sont: le <i>Tombeau de Pie VII</i> à Rome; la statue équestre de
+<i>Poniatowski</i> à Varsovie; le monument de <i>Gutenberg</i> à Mayence; les
+<i>Douze Apôtres</i> à Notre-Dame de Copenhague; le <i>Lion de Lucerne</i>; les
+<i>Trois Grâces</i>; <i>Mercure se préparant à tuer Argus</i>; la <i>Nuit portant
+dans ses bras la Mort et le Sommeil</i>; la longue série des bas-reliefs
+représentant le <i>Triomphe d'Alexandre à Babylone</i>.<a href="#footnotetag47"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote48" name="footnote48"></a>
+<b>Note 48:</b> Vincent <i>Camuccini</i> (1775-1844), peintre d'histoire, né et
+mort à Rome. Il était, en 1828, inspecteur général des musées du pape et
+conservateur des collections du Vatican. Pierre Guérin disait de lui:
+«Il s'est nourri des Anciens et de Raphaël, mais il ne les a pas
+digérés.» Ses meilleures toiles sont: <i>Romulus et Rémus enfants</i>,
+<i>Horatius Coclès</i>, la <i>Mort de Virginie</i>, le <i>Départ de Régulus pour
+Carthage</i>.<a href="#footnotetag48"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote49" name="footnote49"></a>
+<b>Note 49:</b> Nicolas Poussin et Claude Gelée, dit le Lorrain, sont
+morts tous les deux à Rome; le premier, le 19 novembre 1665; le second,
+le 21 novembre 1682. Claude Gelée fut enterré dans l'église de la
+Trinité-du-Mont, et ses neveux firent placer une inscription sur sa
+tombe. Nous verrons plus loin que Chateaubriand fit élever à Nicolas
+Poussin, dans l'église de San-Lorenzo-in-Lucina, un monument digne du
+grand peintre.<a href="#footnotetag49"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote50" name="footnote50"></a>
+<b>Note 50:</b> Le président Charles <i>de Brosses</i> (1709-1777). Il visita
+l'Italie en 1739 et rencontra à Rome le prétendant d'Angleterre,
+Jacques-Édouard, dit le <i>Chevalier de Saint-Georges</i>, fils de Jacques II
+et père de <i>Charles-Édouard</i>, que rendra bientôt si célèbre son
+expédition de 1745 en Écosse. Les <i>Lettres historiques et critiques
+écrites d'Italie</i>, par le président de Brosses, ont paru pour la
+première fois en l'an VIII, 3 vol. in-8<sup>o</sup>. Sainte-Beuve les apprécie en
+ces termes, dans ses <i>Causeries du Lundi</i> (tome VII, page 81): «Ses
+lettres sur l'Italie ont sur celles de Paul-Louis Courier et sur les
+livres du spirituel <i>Stendhal</i> (Beyle) un avantage durable. Venu avant
+eux, il est plus naturel qu'eux. Ce sentiment du beau et de l'antique,
+ou des merveilles pittoresques modernes, qui fait l'honneur de leur
+jugement, de Brosses ne se donne aucune peine pour l'avoir et pour
+l'exprimer: il l'a du premier bond et le rend par une promptitude
+heureuse. Dans cette course rapide et ce séjour de dix mois à travers
+l'Italie, il y a certes des côtés qu'il n'a fait qu'entrevoir en
+courant, et où d'autres talents trouveront matière à conquête; la
+campagne romaine, par exemple, les collines d'alentour, Tibur, la Villa
+Adriana, sont des lieux dont Chateaubriand un jour évoquera le génie
+attristé et nous peindra les mélancoliques splendeurs: de Brosses reste
+le premier critique pénétrant, fin, gai et de grand coup d'&oelig;il, qui a
+bien vu dans ses contradictions et ses merveilles ce monde d'Italie.»<a href="#footnotetag50"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote51" name="footnote51"></a>
+<b>Note 51:</b> «Et entendismes un bruit de loing venant, fréquent et
+tumultueux, et nous semblait à l'ouïr que fussent cloches grosses,
+petites et médiocres, ensemble sonnantes comme l'on fait à Paris, à
+Tours, Gergeau, Nantes et ailleurs, ès jours de grandes festes. Plus
+approchions, plus entendions cette sonnerie renforcée.» <span class="smcap">Pantagruel</span>,
+livre V, chapitre I: <i>Comment Pantagruel arriva en l'isle sonnante, et
+du bruit qu'entendismes.</i><a href="#footnotetag51"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote52" name="footnote52"></a>
+<b>Note 52:</b> Montaigne avait tenu à se faire citoyen romain. Il
+employa, dit-il, ses cinq sens de nature pour obtenir ce titre «ne
+fût-ce que pour l'ancien honneur et religieuse mémoire de son autorité.»
+Il fut admis au droit de cité, «par les suffrages et le jugement
+souverain du peuple et du Sénat, l'an de la fondation de Rome 2331.»
+L'auteur des <i>Essais</i> ne se faisait pas illusion sur l'importance de
+cette dignité tant désirée: «C'est un titre vain,» disait-il; puis il
+ajoutait avec sa naïve franchise: «Tant y a que j'ai reçu beaucoup de
+plaisir de l'avoir obtenu.»<a href="#footnotetag52"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote53" name="footnote53"></a>
+<b>Note 53:</b> Milton n'a consigné nulle part les impressions qu'il avait
+reçues dans son voyage d'Italie, et il ne nous a guère laissé de son
+séjour à Rome d'autre trace que des vers galants, écrits en latin, il
+est vrai, et adressés à une cantatrice nommée Léonora: <i>Ad Leonoram Romæ
+canentem.</i><a href="#footnotetag53"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote54" name="footnote54"></a>
+<b>Note 54:</b> L'abbé Antoine <i>Arnauld</i>, fils aîné d'Arnauld d'Andilly,
+né en 1616, mort en 1698. Il a laissé d'agréables <i>Mémoires</i>. Il était
+le petit-fils d'<i>Antoine</i> Arnauld, l'avocat, et le neveu d'<i>Antoine</i>
+Arnauld, dit le grand Arnauld.<a href="#footnotetag54"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote55" name="footnote55"></a>
+<b>Note 55:</b> M<sup>me</sup> de Sévigné écrivait encore à M. de Coulanges: «Je fis
+réflexion à cette vie de Rome, si bien mêlée de profane et de
+santissimo.... Je songeai à cette boule où vous étiez grimpé avec vos
+jambes de vingt ans (la boule qui surmonte la coupole de Saint-Pierre)
+... et combien je me promènerais de jours et d'années dans le plain-pied
+de nos allées, sans me trouver jamais dans cette boule.» Un peu plus
+loin, elle dit: «Ah! que j'aimerais à faire un voyage à Rome!» Puis elle
+ajoute: «Mais ce serait avec le visage et l'air que j'avais il y a bien
+des années, et non avec celui que j'ai maintenant. Il ne faut point
+remuer ses os, surtout les femmes, à moins d'être ambassadrice.»<a href="#footnotetag55"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote56" name="footnote56"></a>
+<b>Note 56:</b> Jacob <i>Spon</i> (1647-1685). Son <i>Voyage d'Italie, de
+Dalmatie, de Grèce et du Levant</i> (1678, 3 vol. in-12) a été souvent
+réimprimé.<a href="#footnotetag56"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote57" name="footnote57"></a>
+<b>Note 57:</b> François-Maximilien <i>Misson</i>, conseiller au parlement de
+Paris, mort le 22 janvier 1722, à Londres, où il s'était réfugié après
+la révocation de l'édit de Nantes. Son <i>Nouveau voyage d'Italie</i>
+(1691-98, 3 vol. in-12) eut un grand succès. L'édition de 1722 est
+accompagnée de notes d'Addison.<a href="#footnotetag57"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote58" name="footnote58"></a>
+<b>Note 58:</b> Jean <i>Dumont</i>, né vers 1650, mort à Vienne en 1726, suivit
+d'abord la profession des armes, puis voyagea dans presque toutes les
+contrées de l'Europe et finit par se fixer en Autriche, où il devint
+historiographe de l'empereur. Il publia en 1699 ses <i>Voyages en France,
+en Italie, en Allemagne, à Malte et en Turquie</i> (4 vol. in-12).<a href="#footnotetag58"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote59" name="footnote59"></a>
+<b>Note 59:</b> C'est pendant son voyage d'Italie qu'Addison composa sa
+tragédie de <i>Caton</i>.<a href="#footnotetag59"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote60" name="footnote60"></a>
+<b>Note 60:</b> Jean-Baptiste <i>Labat</i> (1663-1738), religieux dominicain.
+Parti en 1693 pour les missions des Antilles, il y rendit de grands
+services, surtout comme ingénieur. C'est lui qui fonda la ville de la
+Basse-Terre à la Guadeloupe. Il a laissé de nombreux ouvrages, parmi
+lesquels un <i>Voyage en Espagne et en Italie</i> (Paris, 1730, 8 vol.
+in-12).<a href="#footnotetag60"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote61" name="footnote61"></a>
+<b>Note 61:</b> Voir, sur ce curieux épisode, l'article de Sainte-Beuve
+dans ses <i>Causeries du Lundi</i>, tome VII, page 83, et la Correspondance
+de Voltaire et du président de Brosses, publiée en 1836 par M. Théophile
+Foisset.<a href="#footnotetag61"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote62" name="footnote62"></a>
+<b>Note 62:</b> Louise-Marie-Caroline, comtesse d'<i>Albany</i>, née en 1753, à
+Mons, de la famille des Stolberg, épousa en 1772 le prétendant
+Charles-Édouard, qui avait pris le titre de comte d'Albany. Ils se
+séparèrent en 1780, et elle vécut depuis avec le poète Alfieri, à qui sa
+beauté et son esprit avaient inspiré la plus vive passion, et qu'elle
+épousa secrètement après la mort du prince, arrivée en 1788. Alfieri
+étant mort, à son tour, en 1803, elle contracta une nouvelle liaison et,
+dit-on, un autre mariage secret, avec le peintre français Xavier Fabre.
+Elle mourut à Florence en 1824.<a href="#footnotetag62"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote63" name="footnote63"></a>
+<b>Note 63:</b> Charles-Victor de <i>Bonstetten</i>, né à Berne le 3 septembre
+1745, mort à Genève le 3 février 1832. Il écrivait avec une égale
+facilité en allemand et en français; ses principaux livres sont dans
+cette dernière langue. On a de lui <i>Voyage sur la scène des six derniers
+livres de l'Énéide</i>, suivi de quelques observations sur le Latium
+moderne (1804); <i>Recherches sur la nature et les lois de l'imagination</i>
+(1807); <i>Études de l'homme, ou Recherches sur les facultés de sentir et
+de penser</i> (1821); <i>l'Homme du midi et l'homme du nord</i> (1824). Dans ce
+dernier ouvrage, Bonstetten combat les exagérations de la théorie de
+l'influence morale et politique des climats.<a href="#footnotetag63"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote64" name="footnote64"></a>
+<b>Note 64:</b> Lamartine, qui vit la comtesse d'Albany à Florence, en
+1810, a tracé d'elle ce portrait: «Rien ne rappelait en elle, à cette
+époque déjà un peu avancée de sa vie (la veuve de Charles-Édouard et
+d'Alfieri avait alors 57 ans), ni la reine d'un empire, ni la reine d'un
+c&oelig;ur. C'était une petite femme dont la taille, un peu affaissée sous
+son poids, avait perdu toute légèreté et toute élégance. Les traits de
+son visage, trop arrondis et trop obtus aussi, ne conservaient aucunes
+lignes pures de beauté idéale; mais ses yeux avaient une lumière, ses
+cheveux cendrés une teinte, sa bouche un accueil, sa physionomie une
+intelligence et une grâce d'expression qui faisaient souvenir, si elles
+ne faisaient plus admirer. Sa parole suave, ses manières sans apprêt, sa
+familiarité rassurante, élevaient tout de suite ceux qui l'approchaient
+à son niveau. On ne savait si elle descendait au vôtre ou si elle vous
+élevait au sien, tant il y avait de naturel en sa personne.» (Lamartine,
+<i>Souvenirs et Portraits</i>, tome 1, p. 130).<a href="#footnotetag64"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote65" name="footnote65"></a>
+<b>Note 65:</b> Allusion au peintre Xavier Fabre, dont il est parlé dans
+une note précédente.&mdash;François-Xavier <i>Fabre</i>, né à Montpellier en 1766.
+Élève de David, il obtint en 1787 le grand prix de peinture, et séjourna
+longtemps à Rome, puis à Florence, où il connut la comtesse d'Albany,
+qui le fit, en mourant, son légataire universel. Revenu à Montpellier,
+il enrichit le musée de cette ville&mdash;qui porte aujourd'hui le nom de
+<i>Musée Fabre</i>&mdash;d'une précieuse collection de livres, de tableaux et
+d'objets d'art.<a href="#footnotetag65"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote66" name="footnote66"></a>
+<b>Note 66:</b> Henri-Benoît-Marie-Clément <i>Stuart</i>, <i>duc d'York</i>, second
+fils de Jacques III et de Marie-Clémentine Sobieski, petite-fille du
+libérateur de Vienne, né à Rome le 6 mars 1725, cardinal le 3 juillet
+1747. En 1799, il prit part au conclave de Venise, et contribua à faire
+accepter comme secrétaire Consalvi, dont il avait encouragé les études
+et les débuts. À la mort de son frère Charles-Édouard (1788), se
+regardant comme roi légitime, il prit le titre d'Henri IX. Il mourut à
+Rome le 13 juillet 1807. Le monument qui recouvre à Saint-Pierre la
+tombe du cardinal et de son frère, et qui est l'&oelig;uvre de Canova, fut
+payé par le roi George IV.<a href="#footnotetag66"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote67" name="footnote67"></a>
+<b>Note 67:</b> Joseph-Jérôme <i>Le Français</i> de <i>Lalande</i> (1732-1807). Il
+fut reçu à l'Académie des Sciences, en 1753, à l'âge de vingt-et-un ans;
+nommé en 1762 professeur d'astronomie au Collège de France, il remplit
+cette chaire pendant 46 ans avec le plus grand succès. Alors que ses
+nombreux et remarquables travaux avaient rendu son nom populaire, il
+chercha hors de la science les moyens de faire parler encore plus de
+lui. Il se singularisa, soit par des goûts bizarres (il mangeait,
+dit-on, des araignées, des chenilles), soit par des opinions impies, et
+se fit gloire d'être athée. Il avait publié, en 1769, le <i>Voyage d'un
+Français en Italie</i>, 8 vol. in-12.<a href="#footnotetag67"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote68" name="footnote68"></a>
+<b>Note 68:</b> Charles <i>Pinot</i>, sieur <i>Duclos</i>, membre de l'Académie
+française. Il était compatriote de Chateaubriand, et il en a déjà été
+parlé au tome I des <i>Mémoires</i>. (Voyez la note 2 de la page
+128).&mdash;Obligé de s'éloigner de Paris en 1766, pour avoir blâmé trop
+vivement la condamnation de La Chalotais, son ami, il voyagea: ce qui
+lui donna lieu d'écrire ses <i>Considérations sur l'Italie</i>, publiées
+seulement en 1791, dix-neuf ans après sa mort.<a href="#footnotetag68"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote69" name="footnote69"></a>
+<b>Note 69:</b> Charles-Marguerite-Jean-Baptiste Mercier <i>Dupaty</i>
+(1746-1788). Avocat général, puis président à mortier au parlement de
+Bordeaux, il publia plusieurs écrits sur le droit criminel qui lui
+valurent une grande popularité. En littérature, il est connu par ses
+<i>Lettres sur l'Italie en 1785</i>. Elles obtinrent, à la veille de la
+Révolution, un succès de vogue.<a href="#footnotetag69"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote70" name="footnote70"></a>
+<b>Note 70:</b> Charles <i>Dupaty</i>, fils aîné du président (1771-1825). Il
+étudia la sculpture sous Lemot, alla se perfectionner en Italie et fut
+nommé à son retour membre de l'Académie des beaux arts (1816). Ses
+meilleures compositions sont: la <i>Vénus genitrix</i>, <i>Biblis mourante</i>,
+<i>Cadmus</i>, <i>Ajax poursuivi par la colère de Neptune</i>. Il a fait le modèle
+de la statue équestre de Louis XIII (exécutée par Cortot), que l'on voit
+sur la place Royale, à Paris.&mdash;Le second fils du président, Emmanuel
+Dupaty (1775-1851) travailla pour le théâtre. Son esprit facile et
+élégant lui valut de nombreux succès dans le vaudeville et
+l'opéra-comique. Ses plus jolies pièces sont: <i>Picaros et Diégo</i>, <i>le
+Chapitre second</i>, <i>la Jeune Prude</i>, <i>la Leçon de botanique</i>, <i>Ninon chez
+M<sup>me</sup> de Sévigné</i>, <i>l'Intrigue aux fenêtres</i>, <i>le Poète et le Musicien</i>,
+<i>les Voitures versées</i>. Sous la Restauration, il publia <i>les Délateurs
+ou trois années du XIX<sup>e</sup> siècle</i>, poème satirique en trois chants, et
+collabora à diverses feuilles libérales, la <i>Minerve</i>, l'<i>Abeille</i>,
+l'<i>Opinion</i> et le <i>Miroir</i>. Le 18 février 1836, il fut élu membre de
+l'Académie française, en remplacement de M. Lainé, par 18 voix contre 2
+données à Victor Hugo. Celui-ci se consola de son échec par un joli mot:
+«Je croyais, dit-il, qu'on allait à l'Académie par le pont des Arts, je
+me trompais; on y va, à ce qu'il paraît, par le Pont-Neuf.» Emmanuel
+Dupaty était, après tout, un fort galant homme et un homme d'esprit. À
+peine élu, il alla frapper à la porte de l'auteur d'<i>Hernani</i>, et, ne le
+trouvant pas, lui laissa sa carte avec ce quatrain:</p>
+
+<p class="poem">
+ Avant vous je monte à l'autel;<br>
+ Mon âge seul peut y prétendre.<br>
+ Déjà vous êtes immortel,<br>
+ Et vous avez le temps d'attendre.<a href="#footnotetag70"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote71" name="footnote71"></a>
+<b>Note 71:</b> <i>Le Pèlerinage de Childe-Harold</i>, chant IV, stance LXXIX.<a href="#footnotetag71"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote72" name="footnote72"></a>
+<b>Note 72:</b> J'invite à lire dans la <i>Revue des Deux-Mondes</i>, 1<sup>er</sup> et
+15 juillet 1835, deux articles de M. J.-J. Ampère, intitulés: <i>Portraits
+de Rome à différents âges.</i> Ces curieux documents compléteront un
+tableau dont on ne voit ici qu'une esquisse. (Note de Paris, 1837.) <span class="smcap">Ch</span>.<a href="#footnotetag72"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote73" name="footnote73"></a>
+<b>Note 73:</b> La princesse Del Drago.<a href="#footnotetag73"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote74" name="footnote74"></a>
+<b>Note 74:</b> La duchesse Lante.<a href="#footnotetag74"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote75" name="footnote75"></a>
+<b>Note 75:</b> Et non <i>Mellini</i>, comme on l'a imprimé dans les éditions
+précédentes. C'est dans la Villa Millini, hors des murs de Rome, que le
+général Alexandre Berthier (le futur prince de Wagram et de Neuchâtel)
+reçut, le 11 février 1798 (23 pluviôse an VI), les avocats, les
+banquiers et les artistes qui devaient constituer la nouvelle République
+romaine.<a href="#footnotetag75"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote76" name="footnote76"></a>
+<b>Note 76:</b> Philippe-Camille, comte de Tournon (1778-1833), préfet de
+Rome sous l'Empire, de 1809 à 1814. La Restauration fit du préfet de
+Rome un préfet de Bordeaux, puis de Lyon. En 1824, M. de Tournon fut
+nommé pair de France. Il a publié, en 1831, d'intéressantes <i>Études
+statistiques sur Rome et les États romains</i>.<a href="#footnotetag76"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote77" name="footnote77"></a>
+<b>Note 77:</b> Sur le <i>Voyage en Italie</i> de M. Simond, voy. J.-J. Ampère,
+<i>la Grèce</i>, <i>Rome et Dante</i>, p. 199. Cet excellent M. Simond trouve les
+chefs-d'&oelig;uvre de Raphaël et de Michel-Ange souverainement ridicules,
+et il ne s'en cache point. Il dit de la fresque de Raphaël représentant
+l'<i>Incendie du Borgo</i>: «Le dessin n'en est pas correct, l'expression est
+médiocre, le coloris froid et sans harmonie.» Il dit du <i>Jugement
+dernier</i> de Michel-Ange: «Dos et visages, bras et jambes, se confondent;
+c'est un véritable <i>pouding de ressuscités</i>.»<a href="#footnotetag77"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote78" name="footnote78"></a>
+<b>Note 78:</b> L'ouvrage de M<sup>gr</sup> Nicolas-Marie <i>Nicolaï</i> faisait alors
+autorité à Rome en matière économique. Il avait paru en 1803 sous ce
+titre: <i>Memorie</i>, <i>leggi ed osservazioni sulle campagne e sull' annona
+di Roma</i>; trois volumes in-4<sup>o</sup>, ainsi divisés: I. <i>Del catasto daziale
+sotto Pio VI</i>; II. <i>Del catasto daziale sotto Pio VII, e delle leggi
+annonarie</i>; III. <i>Osservazioni storiche economiche</i>.<a href="#footnotetag78"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote79" name="footnote79"></a>
+<b>Note 79:</b> Villemain préparait alors son <i>Histoire de Grégoire VII</i>,
+célèbre avant de paraître, tombée dans l'oubli, aussitôt qu'elle eût
+paru,&mdash;ce qui n'eut lieu du reste qu'en 1873, trois ans après la mort de
+l'auteur.<a href="#footnotetag79"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote80" name="footnote80"></a>
+<b>Note 80:</b> Grâce à Dieu, M. Thierry est revenu à la vie et il a
+repris avec des forces nouvelles ses beaux et importants travaux; il
+travaille dans la nuit, mais comme la chrysalide:</p>
+
+<p class="poem">
+ La nymphe s'enferme avec joie<br>
+ Dans ce tombeau d'or et de soie<br>
+ Qui la dérobe à tous les yeux, etc.</p>
+
+<p class="poem25"><span class="smcap">Ch</span>.<a href="#footnotetag80"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote81" name="footnote81"></a>
+<b>Note 81:</b> Au mois de juin 1828, le czar Nicolas, alléguant la
+violation de plusieurs clauses du traité de Bucharest, conclu en 1812
+entre la Russie et la Porte ottomane, avait rappelé son ambassadeur à
+Constantinople. L'armée russe avait passé le Danube et était entrée en
+Bulgarie. Le 11 octobre 1828, elle s'était emparée de Varna.<a href="#footnotetag81"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote82" name="footnote82"></a>
+<b>Note 82:</b> Jean <i>Torlonia</i>, duc de <i>Bracciano</i>, le célèbre banquier
+romain dont Chateaubriand nous dira tout à l'heure la mort, arrivée le
+24 février 1829. Il avait commencé par être brocanteur et
+commissionnaire. Mayer Rothschild, le juif de Francfort, avait édifié sa
+fortune sur les sommes déposées entre ses mains par l'Électeur de
+Hesse-Cassel, obligé de fuir ses États. À la même époque, Jean Torlonia
+commençait la sienne avec l'argent déposé chez lui par l'agent français
+Hugon de Basseville, massacré par la populace romaine le 13 janvier
+1793,&mdash;argent qui fut du reste fidèlement rendu, comme le fut aussi
+celui de l'Électeur de Hesse-Cassel. Après avoir été l'homme d'affaires
+de la France, Torlonia devint plus tard le banquier de l'aristocratie
+romaine et de M<sup>me</sup> L&oelig;titia, celui de Charles IV d'Espagne et de son
+favori Manuel Godoy. Pie VII lui conféra le titre de duc de Bracciano et
+le fit prince romain.<a href="#footnotetag82"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote83" name="footnote83"></a>
+<b>Note 83:</b> Voir le <i>Congrès de Vérone</i>, t. I, p. 374.<a href="#footnotetag83"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote84" name="footnote84"></a>
+<b>Note 84:</b> Le traité d'Unkiar Skélessi, entre la Russie et la
+Turquie, fut signé le 8 juin 1833. C'était un traité d'alliance
+défensive et offensive conclu pour huit ans. Une clause secrète fermait
+éventuellement les Dardanelles aux puissances européennes, tout en
+laissant ce détroit ouvert, ainsi que le Bosphore, à la seule Russie.<a href="#footnotetag84"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote85" name="footnote85"></a>
+<b>Note 85:</b> Traité du 6 juillet 1827 entre l'Angleterre, la France et
+la Russie. Les trois puissances contractantes signifiaient à la Porte
+que si, dans le délai d'un mois, la médiation proposée par les cabinets
+de Londres, de Paris et de Saint-Pétersbourg n'était pas acceptée,
+ceux-ci ouvriraient des négociations commerciales avec les Grecs,
+s'opposeraient par tous les moyens, et, s'il le fallait, par la force, à
+de nouvelles collisions entre les parties belligérantes, et
+autoriseraient leurs représentants à la conférence de Londres à assurer
+la pacification de l'Orient par toutes les mesures qu'ils jugeraient
+nécessaires.&mdash;La <i>Note sur la Grèce</i> avait paru en 1825. Voir, au tome
+IV, la note 2 de la page 322.<a href="#footnotetag85"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote86" name="footnote86"></a>
+<b>Note 86:</b> La victoire de Navarin (20 octobre 1827), malgré ses
+heureuses conséquences, n'avait point suffi pour délivrer la Grèce du
+joug ottoman. Le 17 août 1828, douze régiments français, formant
+quatorze mille hommes et commandés par le général Maison, appareillèrent
+à Toulon. Dix jours après, ils débarquaient dans le golfe de Coron en
+Morée. Plusieurs garnisons turques occupaient encore des places et des
+châteaux-forts dans la péninsule. En quelques semaines, les Français les
+en chassèrent, l'épée à la main. La Morée et les Cyclades furent placées
+sous la protection commune des puissances, et le général Maison, élevé
+au maréchalat, retourna en France, ne laissant que deux brigades en
+Grèce, pour aider le pays à se réorganiser. Charles X avait tenu la
+parole qu'il avait dite à son ministre de la Marine, le baron Hyde de
+Neuville: «La France, quand il s'agit d'un noble dessein, d'un grand
+service à rendre à un peuple lâchement, cruellement opprimé, ne prend
+conseil que d'elle-même. Que l'Angleterre veuille ou ne veuille pas,
+nous délivrerons la Grèce. Allez, continuez avec la même activité les
+armements. Je ne m'arrêterai pas dans une voie d'humanité et d'honneur.
+Oui, je délivrerai la Grèce.» Voir les <i>Mémoires et Souvenirs</i> du baron
+Hyde de Neuville, t. III, p. 399.<a href="#footnotetag86"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote87" name="footnote87"></a>
+<b>Note 87:</b> Le vice-amiral comte de Heyden commandait l'escadre russe
+dans la Méditerranée.<a href="#footnotetag87"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote88" name="footnote88"></a>
+<b>Note 88:</b> Il monta sur le trône en 1840 sous le titre de
+Frédéric-Guillaume IV.<a href="#footnotetag88"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote89" name="footnote89"></a>
+<b>Note 89:</b> Marie Feodorowna, princesse de Wurtemberg, impératrice
+mère, veuve de Paul I<sup>er</sup>, mère de l'empereur Alexandre I<sup>er</sup> et de
+l'empereur Nicolas I<sup>er</sup>. Elle était morte dans la nuit du 4 au 5
+novembre 1828.<a href="#footnotetag89"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote90" name="footnote90"></a>
+<b>Note 90:</b> Les lecteurs, je l'espère bien, ne sauteront pas une ligne
+de ce Mémoire, chef-d'&oelig;uvre de logique et de patriotisme, et, ce qui
+ne gâte rien, chef-d'&oelig;uvre de style. Chateaubriand n'a pas écrit de
+pages qui lui fassent plus d'honneur.<a href="#footnotetag90"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote91" name="footnote91"></a>
+<b>Note 91:</b> Louis <i>Desprez</i>, statuaire. Il avait obtenu en 1826 le
+grand prix de Rome. Son premier envoi, le <i>Faune au chevreau</i>, avait
+fait sensation parmi les artistes. Une de ses meilleures &oelig;uvres est
+précisément le bas-relief qu'il composa pour le tombeau du Poussin, <i>les
+Bergers d'Arcadie</i>.<a href="#footnotetag91"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote92" name="footnote92"></a>
+<b>Note 92:</b> Césarine de Houdetot, mariée à M. Prosper de Barante,
+l'historien des <i>Ducs de Bourgogne</i>. Elle était fille du général
+César-Ange de Houdetot et petite-fille de M<sup>me</sup> de Houdetot, la célèbre
+amie de J.-J, Rousseau.<a href="#footnotetag92"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote93" name="footnote93"></a>
+<b>Note 93:</b> La tragédie de <i>Moïse</i>, depuis longtemps composée et pour
+laquelle Chateaubriand avait une particulière prédilection. Il espérait
+à ce moment pouvoir la faire jouer, et dans la plupart de ses lettres à
+Madame Récamier, il l'entretient des démarches à faire auprès du baron
+Taylor, commissaire royal de la Comédie-Française.<a href="#footnotetag93"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote94" name="footnote94"></a>
+<b>Note 94:</b> Le monument élevé à Nicolas Poussin, <i>pour la gloire des
+arts et l'honneur de la France</i>, se trouve dans l'église de
+Saint-Laurent <i>in Lucina</i>. Ce que ne dit pas Chateaubriand, c'est que ce
+tombeau du Poussin, décoré de figures, coûta fort cher, et qu'il en fit
+seul tous les frais. Le monument ne fut complètement achevé qu'en 1831.
+C'était justement l'époque où Chateaubriand, renonçant de nouveau à tous
+ses titres et traitements, se retrouvait une fois encore sans le sou.
+L'artiste qui avait fait le tombeau n'était sans doute pas beaucoup plus
+riche. Il exposait ses besoins d'argent à l'ancien ambassadeur, plus
+pauvre encore que lui. Cela dura quatre ans, de 1831 à 1834. M. l'abbé
+Pailhès, dans son incomparable dossier sur Chateaubriand, possède toutes
+les réponses du grand écrivain: elles sont touchantes de simplicité, de
+bonne volonté, mais d'une bonne volonté trop souvent impuissante.
+Chateaubriand s'était mis une fois de plus dans l'embarras et la gêne,
+<i>pour la gloire des arts et l'honneur de la France</i>.<a href="#footnotetag94"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote95" name="footnote95"></a>
+<b>Note 95:</b> M<sup>me</sup> Salvage de Faverolles, fille de M. Dumorey, consul de
+France à Civita-Vecchia, qui avait été l'un des amis de M. Récamier.
+Séparée de son mari, elle n'avait jamais eu d'enfants, et, s'étant fixée
+en Italie, elle avait acheté à la porte de Rome une vigne sur les bords
+du Tibre avec un casin où elle donnait quelquefois des fêtes. «C'était,
+dit M<sup>me</sup> Lenormant (<i>Souvenirs</i>, t. II, p. 103), une grande femme dont
+la taille était belle, mais sans grâces, les manières roides, le visage
+dur, les traits disproportionnés. Elle avait de l'esprit, mais cet
+esprit ressemblait à sa personne: il était sans charme et sans agrément.
+Elle avait de l'instruction, de la générosité, une grande faculté de
+dévouement et la passion des célébrités.» Elle s'était prise pour M<sup>me</sup>
+Récamier d'un engouement très vif. Un peu plus tard, elle s'attacha avec
+le même entraînement, avec la même passion, à la duchesse de Saint-Leu,
+que M<sup>me</sup> Récamier lui avait fait connaître. M<sup>me</sup> Salvage accompagna la
+reine Hortense dans les voyages que celle-ci fit à Paris après les
+affaires de Strasbourg et de Boulogne, l'entoura de soins admirables
+dans sa dernière maladie, et fut son exécuteur testamentaire.<a href="#footnotetag95"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote96" name="footnote96"></a>
+<b>Note 96:</b> Le triste événement auquel Chateaubriand fait ici allusion
+s'était passé au mois de mars 1824. Miss Bathurst, dans une promenade à
+cheval au bois du Tibre, avec une société brillante et nombreuse, avait
+été précipitée dans le fleuve par un faux pas de son cheval et y avait
+péri. Elle avait dix-sept ans et était remarquablement jolie.<a href="#footnotetag96"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote97" name="footnote97"></a>
+<b>Note 97:</b> François-Marie-Pierre <i>Roullet</i>, baron de <i>la Bouillerie</i>
+(1764-1833), pair de France, intendant général de la maison du Roi.<a href="#footnotetag97"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote98" name="footnote98"></a>
+<b>Note 98:</b> <i>Lettres sur l'histoire de France pour servir
+d'Introduction à l'étude de cette histoire</i>, par Augustin Thierry.<a href="#footnotetag98"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote99" name="footnote99"></a>
+<b>Note 99:</b> Les ordonnances du 16 juin 1828. La première décidait qu'à
+partir du 1<sup>er</sup> octobre 1828, les établissements connus sous le nom
+d'écoles secondaires ecclésiastiques, dirigés par des personnes
+appartenant a une congrégation religieuse non autorisée, et existant à
+Aire, Belley, Bordeaux, Dôle, Forcalquier, Montmorillon, Saint-Acheul et
+Sainte-Anne d'Auray, seraient soumis au régime de l'Université. À
+l'avenir, pour demeurer ou devenir chargés, soit de la direction, soit
+de l'enseignement dans une des maisons d'éducation qui dépendaient de
+l'Université ou dans une école secondaire ecclésiastique, les candidats
+devraient affirmer par écrit qu'ils n'appartenaient à aucune
+congrégation religieuse illégalement établie en France.</p>
+
+<p>La seconde ordonnance limitait à vingt mille le nombre des élèves qui
+pourraient être placés dans les séminaires; la fondation de ces
+établissements était réservée au Roi, sur la demande des évêques, et
+d'après la proposition du ministre des affaires ecclésiastiques. Il
+était défendu d'y recevoir des externes, et les élèves, après deux
+années d'études dans la maison, seraient tenus de porter le vêtement
+ecclésiastique; à l'avenir, le diplôme de bachelier ès-lettres ne serait
+plus conféré dans les séminaires qu'aux élèves irrévocablement engagés
+dans les ordres.<a href="#footnotetag99"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote100" name="footnote100"></a>
+<b>Note 100:</b> Simon <i>Bolivar</i> (1783-1830), le libérateur de l'Amérique
+espagnole. Il réunit en une seule république, sous le nom de Colombie,
+le Vénézuéla et la Nouvelle-Grenade (1819), proclama l'indépendance du
+Pérou (1822), et fonda au sud de ce pays un nouvel état qui prit le nom
+de Bolivie et auquel il donna une constitution (1826). Il fut à
+différentes reprises président des États qu'il avait affranchis.<a href="#footnotetag100"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote101" name="footnote101"></a>
+<b>Note 101:</b> <i>Le Courrier français</i>, un des journaux les plus avancés
+de l'opposition de gauche. Il avait commencé de paraître, le 21 juin
+1819, sous le simple titre de <i>Courrier</i>; le 1<sup>er</sup> février 1820, il avait
+pris le titre de <i>Courrier français</i>. Ses principaux rédacteurs étaient
+Châtelain, Avenel et Alexis de Jussieu.<a href="#footnotetag101"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote102" name="footnote102"></a>
+<b>Note 102:</b> Peu de temps après la date de cette lettre, M. de la
+Ferronnays, malade, partit pour l'Italie et laissa <i>par intérim</i> aux
+mains de M. Portalis le portefeuille des affaires étrangères.
+Ch.&mdash;Depuis longtemps, la santé de M. de la Ferronnays était ébranlée.
+Déjà il avait demandé et obtenu un congé. Il était revenu à son poste;
+mais, le 2 janvier 1829, étant dans le cabinet du roi, il éprouva une
+faiblesse, à la suite de laquelle la maladie qu'on avait crue conjurée
+reprit le dessus. Il donna sa démission. Une ordonnance rendue le 4
+janvier, sans le remplacer au Conseil, confia l'intérim du ministère des
+Affaires étrangères à M. Portalis, garde des sceaux. M. de Rayneval, qui
+déjà avait remplacé M. de la Ferronnays pendant son congé, restait
+chargé de la direction du ministère.<a href="#footnotetag102"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote103" name="footnote103"></a>
+<b>Note 103:</b> M. du Viviers était un des attachés de l'ambassade; en
+même temps que la lettre à M<sup>me</sup> Récamier, il portait à Paris le récit de
+la conversation que Chateaubriand avait eue avec le pape.<a href="#footnotetag103"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote104" name="footnote104"></a>
+<b>Note 104:</b> Il ne s'agit ici ni du célèbre archéologue
+Ennius-Quirinus Visconti, qui était mort en 1818, ni de son fils, Louis
+Visconti, architecte de l'empereur Napoléon III, à qui l'on doit
+l'achèvement du Louvre, et qui en 1829 habitait la France, où son père
+l'avait fait naturaliser dès 1798. Le Visconti dont parle Chateaubriand
+est le chevalier Philippe-Aurélien <i>Visconti</i> (1754-1831), frère
+d'Ennius-Quirinus. Il était en 1829 commissaire du musée et des
+antiquités de Rome et président de l'Académie des beaux-arts. On lui
+doit, outre le premier volume du <i>Musée Chiaramonti</i>, un grand nombre de
+notices et descriptions de fresques ou de sculptures antiques.<a href="#footnotetag104"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote105" name="footnote105"></a>
+<b>Note 105:</b> Armand-Charles, comte <i>Guilleminot</i> (1774-1840). Général
+de division depuis le 28 mars 1813, il devint, lors de la campagne de
+1823 en Espagne, chef d'état-major du duc d'Angoulême, et, en récompense
+de ses services, fut créé pair de France (9 octobre 1823), et envoyé par
+Louis XVIII comme ambassadeur à Constantinople, où il resta de 1824 à
+1831.<a href="#footnotetag105"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote106" name="footnote106"></a>
+<b>Note 106:</b> Une exploration de la Morée faite au point de vue de la
+science et des arts avait été organisée par le gouvernement, et M.
+Charles Lenormant avait été désigné pour en faire partie. Sa femme,
+nièce de M<sup>me</sup> Récamier, se disposait à le rejoindre.<a href="#footnotetag106"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote107" name="footnote107"></a>
+<b>Note 107:</b> Napoléon-Auguste, duc de <i>Montebello</i> (1801-1874), fils
+du maréchal Lannes. En considération des services militaires rendus par
+son père, tué glorieusement à Essling, il avait été nommé pair de France
+le 27 janvier 1827, mais il ne prit séance qu'après la révolution de
+Juillet. Dans l'intervalle, il avait voyagé aux États-Unis, puis avait
+été attaché à l'ambassade de France à Rome. Il devint en 1836
+ambassadeur de France près la Confédération helvétique, et, en 1838,
+ambassadeur à Naples. Ministre de la Marine, du 9 mai 1847 au 24 février
+1848, représentant du peuple à l'Assemblée législative, de 1849 à 1851,
+il fut nommé sénateur le 5 octobre 1864 et remplit les fonctions
+d'ambassadeur à Saint-Pétersbourg, du 15 février 1858 au 6 janvier
+1866.&mdash;Alors qu'il était à Rome secrétaire de l'ambassade, il demanda un
+jour à Chateaubriand, en présence de M. de Marcellus, la permission
+d'aller voir sa marraine, la duchesse de Saint Leu, qu'une loi tenait
+éloignée du royaume. «Allez, monsieur, allez», lui dit l'ambassadeur; «à
+Dieu ne plaise que je vous en empêche. Portez-lui mes hommages. La
+liberté n'a plus rien à craindre de la gloire.»&mdash;Lorsque le jeune
+attaché fut sorti, Chateaubriand dit à M. de Marcellus: «L'un des grands
+griefs qui m'a fait éloigner de Rome quand j'y étais premier secrétaire
+de l'ambassade du cardinal Fesch, c'est une visite au roi de Sardaigne
+retiré du trône, visite, disait-on, qui sentait le royaliste et
+l'émigré. Aujourd'hui, ambassadeur à Rome à mon tour, c'est moi qui
+envoie un de mes officiers saluer une reine en retraite et proscrite: ma
+vie est pleine de ces contrastes.»<a href="#footnotetag107"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote108" name="footnote108"></a>
+<b>Note 108:</b> Il s'agit toujours des ordonnances du 16 juin 1828.<a href="#footnotetag108"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote109" name="footnote109"></a>
+<b>Note 109:</b> L'ouverture des Chambres avait eu lieu le 27 janvier. Le
+discours du trône contenait en effet cette phrase: «L'expérience a
+dissipé le prestige des théories insensées; la France sait bien, comme
+vous, sur quelles bases son bonheur repose, et ceux même qui le
+chercheraient ailleurs que dans <i>l'union sincère de l'autorité royale et
+des libertés</i> que la Charte a consacrées seraient hautement désavoués
+par elle.»<a href="#footnotetag109"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote110" name="footnote110"></a>
+<b>Note 110:</b> Je me trompais. (Note de 1837.) <span class="smcap">Ch.</span><a href="#footnotetag110"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote111" name="footnote111"></a>
+<b>Note 111:</b> Le cardinal de Clermont-Tonnerre. Il en a déjà été parlé
+au tome II des <i>Mémoires</i>. (Voy. la note 1 de la page 336.) En 1829,
+l'archevêque de Toulouse était en assez mauvais termes avec le
+gouvernement du roi. Lors de l'ordonnance royale du 16 juin 1828 sur les
+petits séminaires, il avait protesté avec éclat, terminant par ces
+paroles sa lettre au ministre des Affaires ecclésiastiques, monseigneur
+Feutrier: «Monseigneur, la devise de ma famille qui lui a été donnée par
+Calixte II, en 1120, est celle-ci: <i>Etiamsi omnes, ego non.</i> C'est aussi
+celle de ma conscience. J'ai l'honneur d'être, avec la respectueuse
+considération due au ministre du roi, &#10013; A.
+J. cardinal-archevêque de Toulouse.» À la suite de cette lettre, le roi
+fit notifier au prélat défense de paraître à la cour.<a href="#footnotetag111"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote112" name="footnote112"></a>
+<b>Note 112:</b> Ce livre a été composé à Rome (février-mai 1829) et à
+Paris (août-septembre 1830).<a href="#footnotetag112"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote113" name="footnote113"></a>
+<b>Note 113:</b> Voir, à l'<i>Appendice</i>, le n<sup>o</sup> 1: <i>La Mort de Léon XII.</i><a href="#footnotetag113"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote114" name="footnote114"></a>
+<b>Note 114:</b> Voici le vrai texte de cette lettre du 17 février, que
+Chateaubriand a ici quelque peu modifié: «J'ai assisté à la première
+cérémonie funèbre pour le pape dans l'église de Saint-Pierre. C'était un
+étrange mélange d'indécence et de grandeur. Des coups de marteau qui
+clouaient le cercueil d'un pape, quelques chants interrompus, le mélange
+de la lumière des flambeaux et de celle de la lune, le cercueil enfin
+enlevé par une poulie et suspendu dans les ombres, pour le déposer
+au-dessus d'une porte dans le sarcophage de Pie VII, dont les cendres
+faisaient place à celles de Léon XII: Vous figurez-vous tout cela, et
+les idées que cette scène faisait naître?»<a href="#footnotetag114"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote115" name="footnote115"></a>
+<b>Note 115:</b> <i>Mauro Capellari</i> (1765-1846). Entré très jeune chez les
+Camaldules de Murano, près de Venise, il devint successivement abbé de
+ce monastère, procureur, vicaire général de la Congrégation. Léon XII le
+nomma visiteur apostolique des universités, cardinal (1825) et préfet de
+la congrégation de la Propagande. Il fut élu pape, après la mort de Pie
+VIII, le 2 février 1831, et prit le nom de <i>Grégoire XVI</i>.<a href="#footnotetag115"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote116" name="footnote116"></a>
+<b>Note 116:</b> Sur le cardinal <i>Pacca</i>, le fidèle ministre de Pie VII,
+voyez, au tome III des <i>Mémoires</i>, la note 2 de la page 230.<a href="#footnotetag116"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote117" name="footnote117"></a>
+<b>Note 117:</b> Emmanuel <i>de Gregorio</i>, né à Naples le 18 décembre 1758,
+mort à Rome le 7 novembre 1839. Il avait été créé cardinal par Pie VII
+le 8 mars 1816.<a href="#footnotetag117"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote118" name="footnote118"></a>
+<b>Note 118:</b> Jacques <i>Giustiniani</i>, né à Rome le 29 décembre 1769,
+mort à Rome le 24 février 1843. Il avait été nommé cardinal par Léon XII
+le 2 octobre 1826.<a href="#footnotetag118"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote119" name="footnote119"></a>
+<b>Note 119:</b> Jules-Marie della <i>Somaglia</i>, né à Plaisance le 29
+juillet 1744. Il était cardinal depuis le 1<sup>er</sup> juin 1795 et avait
+assisté au conclave de Venise (décembre 1799&mdash;janvier, février, mars
+1800). Sous l'Empire, exilé en France en même temps que Pie VII, il se
+montra l'un des plus énergiques parmi les cardinaux qui refusèrent
+d'assister au mariage de Napoléon, ce qui lui valut d'être interné à
+Mézières, puis à Charleville. Rentré à Rome en 1814, il fut évêque de
+Frascati, vice-chancelier de la sainte Église en septembre 1818, préfet
+du cérémonial et doyen du Sacré-Collège. Le 21 mai 1820, il fut
+transféré aux sièges d'Ostie et Velletri. Secrétaire d'État de Léon XII,
+il présida le conclave d'où sortit Pie VIII, et mourut le 30 mars 1830,
+à l'âge de 86 ans. De son vivant, il avait secrètement donné 10 000 écus
+d'or pour les Missions, et à sa mort il laissa tous ses biens à la
+Propagande.<a href="#footnotetag119"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote120" name="footnote120"></a>
+<b>Note 120:</b> Né à Rome le 13 septembre 1750, créé cardinal par Pie VII
+le 23 février 1801, <i>Albani</i> avait soixante-dix-huit ans passés,
+lorsqu'il fut nommé par Pie VIII cardinal secrétaire d'État et
+bibliothécaire; le pape le nomma en outre secrétaire des Brefs
+pontificaux. Le cardinal Albani est mort à Pesaro le 3 décembre 1834,
+dans sa 85<sup>e</sup> année.<a href="#footnotetag120"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote121" name="footnote121"></a>
+<b>Note 121:</b> Charles <i>Odescalchi</i>, né à Rome le 5 mars 1786, mort à
+Modène le 17 août 1841. Il avait été créé cardinal par Pie VII le 10
+mars 1823.<a href="#footnotetag121"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote122" name="footnote122"></a>
+<b>Note 122:</b> François-Xavier <i>Castiglioni</i> (1761-1830). Il était, en
+février 1829, évêque de Frascati. C'est lui que le Conclave élira pape
+le 31 mars 1829. Il prit à son avènement le nom de Pie VIII et régna
+vingt mois seulement. Il mourut le 30 novembre 1830.<a href="#footnotetag122"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote123" name="footnote123"></a>
+<b>Note 123:</b> Pierre-François <i>Galleffi</i>, né à Césène le 27 octobre
+1770, mort à Rome le 18 juin 1837. Il était cardinal depuis le 12
+juillet 1803.<a href="#footnotetag123"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote124" name="footnote124"></a>
+<b>Note 124:</b> Aucune disposition canonique n'attribue aux puissances le
+droit d'intervenir dans les opérations d'un conclave; mais, en fait, la
+France, l'Espagne et l'Autriche ont exercé jusqu'à ces derniers temps ce
+qu'on appelait l'<i>exclusion</i>; c'est-à-dire que chacune d'elles a pu
+désigner au conclave un cardinal dont l'élection lui aurait déplu. Sans
+pour cela leur reconnaître un droit quelconque, le Sacré-Collège tient
+compte de ces indications, estimant que ce serait préparer des
+difficultés au Saint-Siège que d'élire un pape malgré l'hostilité
+déclarée d'une grande puissance catholique.&mdash;L'exclusive, très
+différente en effet de l'<i>exclusion</i>, appartient aux membres mêmes du
+congrès; elle résulte des voix qui se refusent à donner au candidat du
+plus grand nombre la majorité exigée pour la validité de l'élection.<a href="#footnotetag124"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote125" name="footnote125"></a>
+<b>Note 125:</b> Charles-Marie <i>Pedicini</i>, né à Bénévent le 2 novembre 1760,
+mort à Rome le 19 novembre 1843. Cardinal depuis le 10 mars 1823.<a href="#footnotetag125"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote126" name="footnote126"></a>
+<b>Note 126:</b> François <i>Bertazzoli</i>, né à Lugo le 1<sup>er</sup> mai 1754, mort à
+Rome le 7 avril 1830. Créé cardinal, comme Pedicini, le 10 mars 1823.<a href="#footnotetag126"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote127" name="footnote127"></a>
+<b>Note 127:</b> Placide <i>Zurla</i>, né à Legnago le 2 avril 1769, mort à
+Palerme le 29 octobre 1834, créé cardinal le 10 mars 1823.<a href="#footnotetag127"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote128" name="footnote128"></a>
+<b>Note 128:</b> Louis <i>Micara</i>, né à Frascati le 12 octobre 1775, mort à
+Rome le 24 mai 1847. Nommé cardinal par Léon XII le 20 décembre 1824.<a href="#footnotetag128"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote129" name="footnote129"></a>
+<b>Note 129:</b> Le troisième concile de Latran sous Alexandre III, en
+1179.<a href="#footnotetag129"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote130" name="footnote130"></a>
+<b>Note 130:</b> L'antipape Benoît XIII, élu par les cardinaux résidant à
+Avignon, après la mort de l'antipape Clément VII.<a href="#footnotetag130"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote131" name="footnote131"></a>
+<b>Note 131:</b> Donna <i>Olimpia Pamfili</i>, née <i>Maldachini</i> (1594-1656).
+Elle était la belle-s&oelig;ur du cardinal J.-B. Pamfili qui, à la mort
+d'Urbain VIII (1644), fut élu pape sous le nom d'Innocent X. Sous le
+pontificat de ce dernier, Olimpia exerça une grande influence et amassa
+d'immenses richesses. Le successeur d'Innocent X, Alexandre VII (1653),
+lui ordonna de se rendre à Orvieto, pour y attendre le résultat d'une
+enquête sur les origines de sa fortune; mais, avant la fin de cette
+enquête, elle périt de la peste, en 1656.<a href="#footnotetag131"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote132" name="footnote132"></a>
+<b>Note 132:</b> Voir le texte de ce discours à l'<i>Appendice</i> n<sup>o</sup> II: <i>Le
+Conclave de 1829</i>.<a href="#footnotetag132"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote133" name="footnote133"></a>
+<b>Note 133:</b> Jean-Baptiste <i>Bussi</i>, créé cardinal par Léon XII en
+1824.<a href="#footnotetag133"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote134" name="footnote134"></a>
+<b>Note 134:</b> Vincent <i>Macchi</i>, né à Capo di Monte en 1770, mort à Rome
+en 1860.&mdash;Cardinal depuis le 2 octobre 1826. Avant d'être cardinal, M<sup>gr</sup>
+Macchi avait été nonce en Suisse, puis à Paris (1819). Il portait alors
+le titre d'archevêque de Nisibe.<a href="#footnotetag134"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote135" name="footnote135"></a>
+<b>Note 135:</b> Jean-Baptiste-Marie-Anne-Antoine, comte de <i>Latil</i>
+(1761-1839). Il était en 1789 grand vicaire de l'évêque de Vence; ayant
+refusé de prêter serment à la constitution civile du clergé, il émigra
+en 1790, revint en France l'année suivante, fut enfermé à
+Montfort-l'Amaury, parvint à s'échapper et émigra de nouveau. Devenu en
+1798 l'aumônier du comte d'Artois, il ne le quitta plus et rentra avec
+lui en 1814. Il fut nommé évêque <i>in partibus</i> d'Amyclée en 1815, évêque
+de Chartres en 1817 et pair de France en 1822. À la mort de Louis XVIII,
+le nouveau roi se souvint de son ancien aumônier; il le créa comte et
+l'appela à l'archevêché de Reims, M. de Latil sacra Charles X et reçut
+du pape Léon XII (10 mars 1826) la pourpre romaine; le roi y ajouta le
+titre de duc. À la révolution de Juillet, il s'enfuit en Angleterre,
+puis revint en France, où il reprit son siège archiépiscopal, sans
+siéger toutefois à la Chambre des pairs, n'ayant pas voulu prêter
+serment au nouveau gouvernement.<a href="#footnotetag135"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote136" name="footnote136"></a>
+<b>Note 136:</b> Les cardinaux français étaient au nombre de cinq: MM. de
+Latil, archevêque de Reims; de Clermont-Tonnerre, archevêque de
+Toulouse; de la Fare, archevêque de Sens; de Croy, archevêque de Rouen;
+d'Isoard, archevêque d'Auch.<a href="#footnotetag136"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote137" name="footnote137"></a>
+<b>Note 137:</b> Teresio <i>Ferrero della Marmora</i>, né à Turin le 15 octobre
+1757, mort le 30 décembre 1831. Créé cardinal le 27 septembre 1824.<a href="#footnotetag137"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote138" name="footnote138"></a>
+<b>Note 138:</b> De la même plume avec laquelle il venait d'écrire cette
+dépêche à son ministre, Chateaubriand, ce même jour 3 mars, écrivait à
+son ami M. de Marcellus, ministre plénipotentiaire à Lucques, cette
+autre lettre, qui n'est pas précisément en style de chancellerie:</p>
+
+<p>«À M. de Marcellus, à Lucques. Rome, 3 mars 1829.</p>
+
+<p>«Rien de nouveau ici. Des scrutins nuls et variés. De la pluie, du vent,
+des rhumatismes, et Torlonia enterré l'épée au côté, en habit noir et
+chapeau bordé. Voilà tout. Ce soir, chez moi, on chante à neuf heures,
+on soupe à dix, puis à minuit on jeûne pour les cendres de demain; avec
+un peu de pénétration, vous devinerez que je vous écris le mardi-gras.
+Tout cela, le mardi-gras surtout, me fait dire comme Potier dans le rôle
+de Werther: «Mon ami, sais-tu ce que c'est que la vie? C'est un bois où
+l'on s'embarrasse les jambes.» Encore si les miennes allaient à la
+chasse comme les vôtres! Bonjour, voilà qui est bien peu sérieux pour un
+ambassadeur auprès d'un conclave. Je pleure si souvent que, quand le
+rire me prend par hasard, je le laisse aller.</p>
+
+<p class="right">«<span class="smcap">Chateaubriand</span>.»<a href="#footnotetag138"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote139" name="footnote139"></a>
+<b>Note 139:</b> Les précédentes éditions portent à tort: <i>Jeudi</i>, ce 15
+mars;&mdash;ce qui est en contradiction avec le calendrier, et aussi avec les
+deux dates données par Chateaubriand quelques lignes plus loin, et qui,
+celles-là, sont exactes: <i>jeudi soir 12</i>, et <i>vendredi soir 13</i>.<a href="#footnotetag139"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote140" name="footnote140"></a>
+<b>Note 140:</b> Anne-Louis-Henri duc de <i>la Fare</i> (1752-1829),
+petit-neveu du cardinal de Bernis. Il était depuis deux ans évêque de
+Nancy, lorsqu'il fut élu, par le bailliage de cette ville, député de son
+ordre aux États-Généraux. Ce fut lui qui, le 4 mai 1789, à l'issue de la
+messe qui eut lieu dans l'église Saint-Louis, à Versailles, pour
+l'ouverture des États, prononça le discours d'usage. Son attitude
+hostile aux idées de la Révolution l'obligea bientôt à quitter la
+France; il se réfugia d'abord à Trêves, puis en Autriche, devint l'un
+des principaux agents de Louis XVIII et ne rentra qu'avec lui, en 1814.
+En 1816, il fut adjoint à l'archevêque de Reims, M. de
+Talleyrand-Périgord, pour l'administration des affaires ecclésiastiques.
+Archevêque de Sens en 1817, il reçut en 1822 le titre de pair de France,
+et en 1823 la dignité de cardinal. Il assista aux deux conclaves où
+furent élus Léon XII et Pie VIII et mourut à Paris le 10 décembre 1829.<a href="#footnotetag140"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote141" name="footnote141"></a>
+<b>Note 141:</b> Gustave-Maximilien-Juste, prince de <i>Croy</i> (1773-1844).
+Il était en 1789 chanoine du grand chapitre de Strasbourg. La Révolution
+le força de se réfugier à Vienne, où il séjourna jusqu'en 1817, époque à
+laquelle il fut nommé évêque de Strasbourg. À la mort du cardinal de
+Périgord (1821), il devint grand-aumônier de France. Revêtu de la
+pourpre romaine en 1822, il fut, en 1824 transféré de l'évêché de
+Strasbourg à l'archevêché de Rouen. Après la révolution de 1830, le
+prince de Croy resta fidèle à ses opinions légitimistes; il fut
+cependant obligé d'assister, en 1840, au baptême du comte de Paris, mais
+se retira aussitôt après la cérémonie.<a href="#footnotetag141"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote142" name="footnote142"></a>
+<b>Note 142:</b> Joachim-Jean-Xavier, duc d'<i>Isoard</i> (1766-1839). Il fit
+ses études au séminaire d'Aix, où il se lia intimement avec le futur
+cardinal Fesch; lorsqu'éclata la Révolution, il n'avait reçu encore que
+les ordres mineurs. En 1794, il se rendit à Vérone, auprès du comte de
+Provence; puis, il revint en France, prit part à plusieurs complots
+royalistes, et dut retourner en Italie après le 18 fructidor. La
+protection de l'abbé Fesch lui permit de rentrer en France sous le
+Consulat, et bientôt de remplir auprès de son ancien condisciple, devenu
+archevêque de Lyon, cardinal et ambassadeur à Rome, les fonctions de
+secrétaire particulier (1803). La même année, il fut nommé auditeur de
+Rote. Il ne fut ordonné prêtre qu'en 1825, à Rome. Léon XII le créa peu
+après (25 juin 1827) cardinal au titre de Saint-Pierre-ès-liens, qu'il
+échangea plus tard contre celui de la Trinité-du-Mont. À son retour en
+France, Mgr d'Isoard fut pourvu de l'archevêché d'Auch et appelé à la
+pairie avec le titre de duc (24 janvier 1829). À la révolution de
+Juillet, sa nomination à la Chambre haute fut annulée par la nouvelle
+Charte: il se consacra alors uniquement à son diocèse. La mort de son
+ami le cardinal Fesch ayant déterminé une vacance dans le corps des
+cardinaux français, Mgr d'Isoard fut appelé à lui succéder (14 juin
+1839), mais il mourut presque subitement quelques mois après, le 7
+octobre, pendant qu'il attendait à Paris ses bulles d'institution.<a href="#footnotetag142"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote143" name="footnote143"></a>
+<b>Note 143:</b> Bélisaire <i>Cristaldi</i>, né à Rome le 11 juillet 1764, mort
+à Rome le 25 février 1831. Nommé cardinal le 2 octobre 1826.<a href="#footnotetag143"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote144" name="footnote144"></a>
+<b>Note 144:</b> Mgr Lambruschini, archevêque de Gênes, nonce du
+Saint-Siège à Paris.<a href="#footnotetag144"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote145" name="footnote145"></a>
+<b>Note 145:</b> L'abbé <i>Coudrin</i> avait accompagné à Rome comme
+conclaviste le cardinal-archevêque de Rouen, le prince de Croy, dont il
+était, depuis 1826, le premier vicaire général. Chateaubriand, qui n'a
+fait que l'entrevoir, s'est trompé dans le jugement qu'il a porté sur
+lui. Bien loin d'être un «esprit rétréci», l'abbé Coudrin possédait les
+hautes et rares qualités qui font les chefs d'ordres. Son intelligence
+égalait sa vertu. À l'époque où la Révolution venait d'anéantir les
+anciens ordres religieux, il lui a été donné de fonder une Congrégation,
+que Chateaubriand sans nul doute a mal connue et qui est aujourd'hui
+répandue dans le monde entier, la Congrégation des Sacrés-C&oelig;urs de
+Jésus et de Marie et de l'Association perpétuelle du Très Saint
+Sacrement de l'Autel (dite de Picpus). L'abbé Pierre Coudrin (en
+religion le P. Marie-Joseph) était né le 1<sup>er</sup> mars 1768; il est mort le
+27 mars 1837. Voir la <i>Vie du T. R. P. Marie-Joseph Coudrin</i>, par un
+Père de la Congrégation des Sacrés-C&oelig;urs de Jésus et de Marie.<a href="#footnotetag145"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote146" name="footnote146"></a>
+<b>Note 146:</b> Hercule Dandini, né à Rome le 25 juillet 1759, mort le 22
+juillet 1840. Cardinal le 10 mars 1823.<a href="#footnotetag146"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote147" name="footnote147"></a>
+<b>Note 147:</b> <i>Louis I<sup>er</sup></i> (Charles-Auguste), roi de Bavière, né à
+Strasbourg en 1786. Monté sur le trône le 12 octobre 1825, il se montra
+un ardent <i>philhellène</i>, ce dont Chateaubriand lui savait très grand
+gré. Un voyage qu'il fit en Italie, de 1804 à 1805, lui inspira pour les
+arts une passion qui ne le quitta plus; il attira dans sa capitale les
+plus grands artistes de l'Allemagne et il ne négligea rien pour faire de
+Munich l'Athènes moderne. Malheureusement, il y introduisit un jour
+Aspasie sous les traits de Lola Montès, une danseuse dont il fit une
+comtesse de Lansfeld et qui devint un moment la souveraine absolue de la
+Bavière. Louis I<sup>er</sup>, obligé de quitter ses États, au mois de février
+1848, abdiqua, le 20 mars suivant, en faveur de son fils, Maximilien II.
+Il vécut depuis dans la retraite et mourut à Nice le 29 février 1868.<a href="#footnotetag147"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote148" name="footnote148"></a>
+<b>Note 148:</b> Gino-Alexandre-Joseph-Gaspard, marquis <i>Capponi</i>, né à
+Florence le 14 septembre 1792. Élevé par le célèbre antiquaire l'abbé
+Zannoni, il apprit un grand nombre de langues et voyagea en Italie, en
+France, en Angleterre et en Allemagne. Il a joué en Toscane un rôle
+politique important, particulièrement de 1847 à 1849. Bien qu'il fût
+devenu presque aveugle dès 1839, il se voua avec passion aux études
+historiques et fut le principal rédacteur des <i>Archives historiques</i>
+publiées à Florence par Vieusseux. Le plus remarquable de ses ouvrages,
+<i>Storia della Republica di Firenze</i>, a paru en 1875. Le marquis Gino
+Capponi est mort le 3 février 1876.<a href="#footnotetag148"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote149" name="footnote149"></a>
+<b>Note 149:</b> Chateaubriand ne nous a pas donné le nom de la
+correspondante à laquelle était adressée cette lettre du 21 mars. C'est
+évidemment la dame dont il a parlé plus haut, dans sa lettre à M<sup>me</sup>
+Récamier, du 15 janvier 1829, et dont il disait: «J'ai reçu une lettre
+de cette dame spirituelle qui venait quelquefois me voir au ministère;
+jugez comme elle me fait bien la cour: elle est turque enragée; Mahmoud
+est un grand homme qui a devancé sa nation!»<a href="#footnotetag149"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote150" name="footnote150"></a>
+<b>Note 150:</b> Ce second discours fut prononcé par Chateaubriand en
+plein conclave. On en trouvera le texte à l'<i>Appendice</i> n<sup>o</sup> II: <i>le
+Conclave de 1829</i>.<a href="#footnotetag150"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote151" name="footnote151"></a>
+<b>Note 151:</b> Auguste-Hilarion, comte de <i>Kératry</i> (1769-1859). Député
+du Finistère, rédacteur du <i>Courrier français</i>, il avait, à la tribune
+et dans la Presse, vivement combattu M. de Villèle, ce qui l'avait
+rapproché de Chateaubriand. Député de 1818 à 1824, puis de 1827 à 1837,
+M. de Kératry fut nommé pair de France le 3 octobre 1837. Élu en 1849 à
+la Législative, et appelé, comme doyen d'âge, à présider la première
+séance, il profita de cette circonstance pour laisser éclater son
+hostilité contre les institutions républicaines. Il vota constamment
+avec la droite monarchique et rentra dans la vie privée au 2 décembre
+1851. Ce vieux parlementaire avait publié de nombreux écrits de
+philosophie spiritualiste et religieuse, et plusieurs romans, dont l'un
+au moins, le <i>Dernier des Beaumanoir</i> (1824), avait eu un assez vif
+succès.<a href="#footnotetag151"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote152" name="footnote152"></a>
+<b>Note 152:</b> Le sculpteur Desprez venait d'achever, pour le tombeau du
+Poussin, d'après le tableau des <i>Bergers d'Arcadie</i>, un bas-relief, dont
+Chateaubriand était, à bon droit, extrêmement satisfait<a href="#footnotetag152"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote153" name="footnote153"></a>
+<b>Note 153:</b> Le troisième secrétaire de l'ambassade, le vicomte de
+Sesmaisons, fils du comte Donatien de Sesmaisons, maréchal de camp et
+député de la Loire-Inférieure, était, par sa mère, petit-fils du
+chancelier Dambray. Les deux premiers secrétaires étaient MM. Bellocq et
+Desmousseaux de Givré, dont il sera parlé tout à l'heure.&mdash;Les attachés
+à l'ambassade étaient MM. de Montebello, du Viviers, de Mesnard,
+d'Haussonville et Hyacinthe Pilorge, le fidèle secrétaire de
+Chateaubriand.<a href="#footnotetag153"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote154" name="footnote154"></a>
+<b>Note 154:</b> Le duc de Blacas était alors ambassadeur à Naples.<a href="#footnotetag154"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote155" name="footnote155"></a>
+<b>Note 155:</b> Le comte Fuscaldo, ambassadeur de Naples à Rome.<a href="#footnotetag155"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote156" name="footnote156"></a>
+<b>Note 156:</b> Le télégraphe aérien n'allait encore que jusqu'à Lyon, et
+M. de Brosses, préfet du Rhône, en tenait la clef. C'était, comme son
+père, un homme d'infiniment d'esprit.<a href="#footnotetag156"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote157" name="footnote157"></a>
+<b>Note 157:</b> Chateaubriand répondit en ces termes au cardinal Fesch:
+«J'aurais voulu, Monsieur le cardinal, répondre plutôt au billet que
+vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Il augmente infiniment mes
+regrets et ceux de Mme de Chateaubriand. Espérons que le temps viendra
+où tous les obstacles seront levés. Grâce à la magnanimité de son roi,
+la France est assez forte désormais pour braver des souvenirs: la
+liberté doit vivre en paix avec la gloire.</p>
+
+<p>«Je prie Votre Éminence de croire à mon dévouement et d'agréer
+l'assurance de ma haute considération.»<a href="#footnotetag157"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote158" name="footnote158"></a>
+<b>Note 158:</b> M. Bellocq était premier secrétaire de l'ambassade. Le
+second secrétaire, M. Desmousseaux de Givré, né le 1<sup>er</sup> janvier 1794,
+était entré de bonne heure dans la carrière diplomatique. Il avait été
+attaché à l'ambassade de Londres, sous Chateaubriand, en 1822. L'année
+suivante, il avait été envoyé à Rome. Il donna sa démission à
+l'avènement du ministère Polignac et rentra, après 1830, dans la
+diplomatie. Député d'Eure-et-Loir de 1837 à 1848, il défendit, non sans
+talent, la politique conservatrice et fut l'un des principaux soutiens
+du ministère de M. Guizot, jusqu'au jour où, se séparant de son chef,
+dans un discours prononcé le 27 avril 1847, il montra les ministres
+répondant sur toutes les questions: «Rien, rien, rien!» Aussitôt
+répercutés, grossis par les journaux opposants, ces mots: <i>Rien, rien,
+rien!</i> eurent un retentissement énorme, et ils ne laissèrent pas d'être
+pour quelque chose dans la révolution du 24 février. Après avoir siégé à
+l'Assemblée législative de 1849 à 1851, M. Desmousseaux de Givré rentra
+dans la vie privée.<a href="#footnotetag158"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote159" name="footnote159"></a>
+<b>Note 159:</b> Voir l'<i>Appendice</i> n<sup>o</sup> III: <i>le Journal du Conclave</i>.<a href="#footnotetag159"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote160" name="footnote160"></a>
+<b>Note 160:</b> En même temps que cette lettre, Chateaubriand envoyait à
+M<sup>me</sup> Récamier le billet suivant destiné au jeune Canaris:</p>
+
+<p class="right">«Rome, 9 avril 1829.</p>
+
+<p>«Mon cher Canaris, je vous dois depuis longtemps une réponse. Vous
+m'excuserez, parce que j'ai eu beaucoup d'affaires. Voici mes
+recommandations:</p>
+
+<p>«Aimez bien M<sup>me</sup> Récamier. N'oubliez jamais que vous êtes né en Grèce;
+que ma patrie devenue libre a versé son sang pour la liberté de la
+vôtre, soyez surtout bon chrétien, c'est-à-dire honnête homme, et soumis
+à la volonté de Dieu. Avec cela, mon cher petit ami, vous maintiendrez
+votre nom sur la liste de ces anciens fameux Grecs, où l'a déjà placé
+votre illustre père.</p>
+
+<p>«Je vous embrasse.</p>
+
+<p class="right">«<span class="smcap">Chateaubriand</span>.»<a href="#footnotetag160"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote161" name="footnote161"></a>
+<b>Note 161:</b> <i>Umbræ enim transitus est tempus nostrum.</i> (<i>Livre de la
+Sagesse.</i>)<a href="#footnotetag161"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote162" name="footnote162"></a>
+<b>Note 162:</b> Le duc de Modène se défendait de cette accusation. Voir,
+dans <i>Chateaubriand et son temps</i>, p. 363, les explications que donne à
+ce sujet M. de Marcellus.<a href="#footnotetag162"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote163" name="footnote163"></a>
+<b>Note 163:</b> «Le cardinal de Clermont-Tonnerre, dit M. de Marcellus
+(<i>Chateaubriand et son temps</i>, p. 358), parti de Toulouse trop tard pour
+arriver à l'ouverture du conclave, vint me voir à Lucques pour en avoir
+des nouvelles, et pour se rendre à Rome par la voie la plus courte, en
+évitant Florence. Je lui signalai la route de traverse peu suivie qui
+longeait le lac de <i>Biguglia</i>; il la prit sans hésiter. Tout alla bien
+jusqu'au passage de l'Arno; mais là, en mettant pied à terre, M. de
+Clermont-Tonnerre se foula un nerf. Cet accident le retint plusieurs
+jours à Sienne et ne lui permit d'entrer au conclave que le dernier des
+cardinaux français.»<a href="#footnotetag163"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote164" name="footnote164"></a>
+<b>Note 164:</b> <i>Hélène-Paulouwna</i> (Frédérique-Charlotte-Marie) était la
+fille du prince Paul de Wurtemberg. Née le 9 janvier 1807, elle avait
+épousé, le 19 février 1824, le grand-duc Michel Paulowitch, frère du
+tzar Alexandre et du grand-duc Nicolas, qui allait devenir, l'année
+suivante, empereur de Russie.<a href="#footnotetag164"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote165" name="footnote165"></a>
+<b>Note 165:</b> <i>Paul</i>-Charles-Frédéric-Auguste, frère du roi de
+Wurtemberg. Né le 19 janvier 1785, il avait épousé, le 28 septembre
+1805, Catherine-Charlotte-Georgine-Frédérique-Louise-Sophie-Thérèse,
+fille du duc de Saxe-Hildburhausen.<a href="#footnotetag165"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote166" name="footnote166"></a>
+<b>Note 166:</b> La fête donnée par Chateaubriand à la Villa Médicis, en
+l'honneur de la princesse Hélène, eut lieu le 29 avril 1829. Un journal
+de Rome, le <i>Notizie del Giorno</i>, en publia un compte rendu
+enthousiaste, que le <i>Moniteur</i> de Paris reproduisit dans son numéro du
+15 mai.<a href="#footnotetag166"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote167" name="footnote167"></a>
+<b>Note 167:</b> Femme du roi Joseph, qui avait pris le nom de comte de
+Survilliers, comme son frère Louis avait pris le nom de comte de
+Saint-Leu, et son frère Jérôme celui de comte de Montfort.<a href="#footnotetag167"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote168" name="footnote168"></a>
+<b>Note 168:</b> L'enlèvement du pape Pie VII dans la nuit du 5 au 6
+juillet 1809.<a href="#footnotetag168"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote169" name="footnote169"></a>
+<b>Note 169:</b> Mustapha <i>Reschid-Pacha</i> (1779-1857), l'homme d'État le
+plus remarquable qu'ait eu la Turquie au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Lors de
+l'ambassade de Chateaubriand à Rome, il était ministre des Affaires
+étrangères sous Mahmoud II. Il devint grand vizir sous Abdul-Medjid, et
+opéra d'importantes réformes.<a href="#footnotetag169"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote170" name="footnote170"></a>
+<b>Note 170:</b>
+
+<p class="poem">
+ Quand Sidrac, à qui l'âge allonge le chemin,<br>
+ Arrive dans la chambre, un bâton à la main....</p>
+
+<p class="right">(<span class="smcap">Boileau</span>, <i>le Lutrin</i>, chant I.)<a href="#footnotetag170"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote171" name="footnote171"></a>
+<b>Note 171:</b> Théodore <i>Mionnet</i> (1770-1842). Conservateur adjoint à la
+Bibliothèque nationale et membre de l'Académie des inscriptions, il
+consacra trente ans de sa vie à son grand ouvrage, la <i>Description des
+médailles grecques et romaines, avec leur degré de rareté et leur
+estimation</i> (1806-1837, 15 vol. in-8<sup>o</sup>).<a href="#footnotetag171"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote172" name="footnote172"></a>
+<b>Note 172:</b> Robert <i>Arnauld</i>, dit <i>d'Andilly</i>, (1589-1674), fils
+d'Antoine Arnauld, le célèbre avocat, et frère du <i>grand Arnauld</i>. Son
+fils, Simon Arnauld, marquis de Pomponne, fut l'un des ministres de
+Louis XIV. Arnauld d'Andilly a laissé des <i>Mémoires sur sa vie</i>, publiés
+en 1734, ainsi qu'un <i>Journal</i>, qui n'a paru qu'en 1857.<a href="#footnotetag172"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote173" name="footnote173"></a>
+<b>Note 173:</b> Le chancelier de L'Hôpital excellait dans la poésie
+intime. «Ses vers, dit Villemain, expriment des pensées si nobles qu'on
+ne peut les lire sans attendrissement.... C'est une âme antique qui
+s'exprime dans l'ancienne langue des Romains.» Ses amis Pibrac, de Thou,
+Scévole de Sainte-Marthe se réunirent pour faire une édition de ses
+<i>Poésies intimes</i>, qui fut publiée par Michel Hurault de L'Hôpital
+(Paris, 1585, in fol.)<a href="#footnotetag173"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote174" name="footnote174"></a>
+<b>Note 174:</b> C'est le nom que prend Damis, dans <i>la Métromanie</i>, de
+Piron (acte I, scène VIII):</p>
+
+<div class="quote">
+<p class="add4em">MONDOR</p>
+
+<p class="noindent">Votre nom maintenant, c'est donc?</p>
+
+<p class="add4em">DAMIS</p>
+
+<p><span class="add12em">De l'Empyrée;</span><br>
+ Et j'en oserais bien garantir la durée.<a href="#footnotetag174"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote175" name="footnote175"></a>
+<b>Note 175:</b> Le connétable de Bourbon, en 1527.<a href="#footnotetag175"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote176" name="footnote176"></a>
+<b>Note 176:</b> Jacques Buonaparte&mdash;le premier Bonaparte dont il soit
+fait mention dans l'histoire&mdash;a laissé un récit du <i>sac de Rome en
+1527</i>, dont il avait été témoin oculaire. Ce document a été traduit en
+français par Napoléon-Louis Bonaparte, frère aîné de Napoléon III.<a href="#footnotetag176"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote177" name="footnote177"></a>
+<b>Note 177:</b> Le 29 avril 1829, Chateaubriand écrivait, de Rome, à M.
+de Marcellus:</p>
+
+<p>«Vous m'avez vu regretter Londres au moment de partir pour Vérone.
+Aujourd'hui, à la veille de partir pour la France, je regrette Rome.
+J'ai le congé que j'avais demandé, et me sens peu disposé à m'en servir.
+Si M<sup>me</sup> de Chateaubriand veut aller à Paris toute seule, je pourrais
+bien passer ici mon été. Je traite pour cela avec M. Bunsen, le ministre
+de Prusse, la cession de son logement au Capitole. Qu'irais-je voir chez
+nous? Le tumulte des antichambres, peut-être des rues; des luttes de
+vanité. Après mon conclave et son tapage, j'ai repris goût aux ruines et
+à la solitude.</p>
+
+<p class="right">«<span class="smcap">Chateaubriand.</span>»<a href="#footnotetag177"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote178" name="footnote178"></a>
+<b>Note 178:</b> Voir, au tome I, l'Appendice n<sup>o</sup> III sur <i>Christian de
+Chateaubriand</i>.<a href="#footnotetag178"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote179" name="footnote179"></a>
+<b>Note 179:</b> Chateaubriand rentra à Paris le 28 mai 1829.&mdash;Les pages
+qui vont suivre, jusqu'à la fin du Livre XIII, ont été écrites à Paris,
+rue d'Enfer, en août et septembre 1830.<a href="#footnotetag179"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote180" name="footnote180"></a>
+<b>Note 180:</b> Cormenin, dans son <i>Livre des Orateurs</i> (t. II, p. 59)
+trace ainsi le portrait de Martignac: «Il captivait plutôt qu'il ne
+maîtrisait l'attention. Avec quel art il ménageait la susceptibilité
+vaniteuse de nos chambres françaises! avec quelle ingénieuse flexibilité
+il pénétrait dans tous les détours d'une question! quelle fluidité de
+diction! quel charme! quelle convenance! quel à-propos! L'exposition des
+faits avait dans sa bouche une netteté admirable, et il analysait les
+moyens de ses adversaires avec une fidélité et un bonheur d'expression
+qui faisaient naître sur leurs lèvres le sourire de l'amour-propre
+satisfait. Pendant que son regard animé parcourait l'assemblée, <i>il
+modulait sur tous les tons sa voix de sirène, et son éloquence avait la
+douceur et l'harmonie d'une lyre</i>. Si, <i>à tant de séductions</i>, si, à la
+puissance gracieuse de sa parole, il eût joint les formes vives de
+l'apostrophe et la précision rigoureuse des déductions logiques, c'eût
+été le premier de nos orateurs, c'eût été la perfection même.»&mdash;Un des
+membres les plus ardent» de l'extrême gauche, M. Dupont de l'Eure cédant
+un jour à son admiration sympathique pour l'éloquence de M. de
+Martignac, lui avait crié de sa place: «Tais-toi, Sirène.» Ce mot
+résumait l'impression que ressentait la Chambre toutes les fois que le
+ministre de l'Intérieur prenait la parole.<a href="#footnotetag180"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote181" name="footnote181"></a>
+<b>Note 181:</b> Avant l'entrée en campagne et le départ du duc
+d'Angoulême, il avait fallu rédiger les instructions qu'il devait suivre
+et lui former un conseil politique. M. de Martignac avait été choisi
+pour être le chef de ce conseil et avait reçu, à cette occasion, le
+titre de commissaire civil près l'armée d'Espagne.<a href="#footnotetag181"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote182" name="footnote182"></a>
+<b>Note 182:</b> Le 9 février 1829, M. de Martignac présenta deux projets
+de loi destinés à réorganiser l'administration municipale et
+départementale. La loi départementale fut discutée la première. Dans la
+séance du 8 avril, malgré les efforts de Martignac, d'Hyde de Neuville,
+de Vatimesnil et de Cuvier, la Chambre des députés adopta un amendement
+qui supprimait les conseils d'arrondissement. Une ordonnance royale, en
+date du même jour, retira les deux projets. Le ministère Martignac avait
+vécu. Il tint cependant a faire voter le budget et à rester à son poste
+jusqu'à la fin de la session, qui fut close le 30 juillet. Le 8 août, il
+faisait place au ministère Polignac.<a href="#footnotetag182"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote183" name="footnote183"></a>
+<b>Note 183:</b> «La défense spontanée, généreuse, désintéressée de M. de
+Polignac, son antagoniste et son successeur, honore beaucoup le
+caractère inoffensif et noble de M. de Martignac. Les méditations de son
+plaidoyer et les émotions si dramatiques de ce procès, achevèrent de
+ruiner sa santé chancelante.» (Cormenin, <i>Livre des Orateurs</i>, T. II, p.
+59.)<a href="#footnotetag183"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote184" name="footnote184"></a>
+<b>Note 184:</b></p>
+
+<p class="poem">
+ <i>Quum mare sub noctem tumidis albescare c&oelig;pit<br>
+ Fluctibus</i>,</p>
+<p class="poem25">(Ovide, <i>Métamorphoses</i>, livre XI.)<a href="#footnotetag184"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote185" name="footnote185"></a>
+<b>Note 185:</b></p>
+
+<p class="poem"><i>Quum venti posuere, omnisque repende resedit<br>
+ flatus....</i></p>
+<p class="poem25">(<i>Énéide</i>, livre VII, v. 27.)<a href="#footnotetag185"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote186" name="footnote186"></a>
+<b>Note 186:</b></p>
+
+<p class="poem"><i>Vix primos inopina quies laxaverat artus.</i></p>
+<p class="poem25">(<i>Énéide</i>, livre V, t. 857.)<a href="#footnotetag186"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote187" name="footnote187"></a>
+<b>Note 187:</b> George Sand n'a peut-être pas de plus belles pages
+descriptives que sa peinture des chemins creux et ombragés du Berry,
+dans <i>Valentine</i>. Ce roman, le second de George Sand, publié en 1832,
+deux mois à peine après <i>Indiana</i>, est resté l'un de ses
+chefs-d'&oelig;uvre.<a href="#footnotetag187"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote188" name="footnote188"></a>
+<b>Note 188:</b> Le cardinal d'Ossat, ambassadeur d'Henri III et d'Henri
+IV à Rome, était né à la Roque-en-Magnoac, dans le diocèse d'Auch, le 23
+août 1536. Il mourut le 13 mars 1604. C'est lui qui obtint du Saint
+Siège l'absolution d'Henri IV et fit accepter l'Édit de Nantes.<a href="#footnotetag188"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote189" name="footnote189"></a>
+<b>Note 189:</b> Voir l'<i>Appendice</i> n<sup>o</sup> IV: <i>Dans les Pyrénées.</i><a href="#footnotetag189"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote190" name="footnote190"></a>
+<b>Note 190:</b> Le <i>Moniteur</i> du 9 août 1829 annonça la formation du
+nouveau ministère. Il était ainsi composé: le prince de Polignac aux
+Affaires étrangères; M. de la Bourdonnaye à l'Intérieur; M. Courvoisier
+à la Justice; M. de Chabrol aux Finances; le général de Bourmont à la
+Guerre; l'amiral de Rigny à la Marine; M. de Montbel aux Affaires
+ecclésiastiques et à l'Instruction publique.&mdash;L'amiral de Rigny, neveu
+du baron Louis, était connu pour ses idées libérales. Nommé ministre
+sans avoir été consulté, il arriva le 15 à Paris et refusa d'entrer dans
+le cabinet. Il fut remplacé par la baron d'Haussez, préfet de Bordeaux.<a href="#footnotetag190"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote191" name="footnote191"></a>
+<b>Note 191:</b> On lit dans le <i>Moniteur</i> du 27 août 1829: «On écrit de
+Pau le 20 août:&mdash;«M. le vicomte de Chateaubriand est arrivé hier à Pau.
+L'illustre auteur du <i>Génie du Christianisme</i> a visité une partie de la
+ville et longtemps contemplé le château de Henri IV. Vers neuf heures,
+une sérénade a été donnée au noble pair par les musiciens de la ville.
+Une foule considérable couvrait la cour de l'hôtel de France et les
+allées attenantes de la place Royale. Un grand nombre de citoyens ont
+été admis dans les appartements du noble vicomte. Parmi las morceaux qui
+ont été exécutés dans cette sérénade improvisée, on a surtout remarqué
+la délicieuse romance du <i>Dernier des Abencerages: Combien j'ai douce
+souvenance!</i> M. de Chateaubriand s'est rendu à l'empressement dont il
+était l'objet, et s'est montré à l'une des fenêtres. Des acclamations
+l'ont aussitôt accueilli et il y a répondu par ces paroles: «Messieurs,
+je suis extrêmement sensible à l'honneur que vous voulez bien me faire;
+je ne reconnais le mériter que par mon amour pour mon pays. Il était
+tout naturel que la ville qui a vu naître Henri IV ait bien voulu se
+souvenir de mon dévouement aux descendants de cet illustre roi.» De
+nouvelles acclamations se sont fait entendre et la foule s'est ensuite
+paisiblement dispersée.&mdash;M. de Chateaubriand est parti ce matin à neuf
+heures pour Paris.» (<i>Mémorial des Pyrénées.</i>)»<a href="#footnotetag191"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote192" name="footnote192"></a>
+<b>Note 192:</b> <i>Marie-Christine de Bourbon</i> (1805-1878). Elle était la
+seconde fille des onze enfants de François I<sup>er</sup>, roi des Deux-Siciles,
+et de sa seconde femme, Marie-Isabelle, infante d'Espagne. Elle épousa,
+le 11 décembre 1829, le roi Ferdinand VII, déjà trois fois veuf, et elle
+eut sur lui assez d'empire pour lui faire promulguer, le 29 mars 1830,
+la pragmatique <i>Siete partidas</i> qui supprimait la loi salique et
+dépossédait de ses droits au trône don Carlos, frère du roi.<a href="#footnotetag192"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote193" name="footnote193"></a>
+<b>Note 193:</b> Ce livre a été écrit à Paris en août et septembre 1830.<a href="#footnotetag193"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote194" name="footnote194"></a>
+<b>Note 194:</b> Lamartine, qui s'était déjà présenté une première fois en
+1824, au lendemain des <i>Nouvelles Méditations</i>, et qui s'était vu alors
+préférer l'honnête M. Droz, se présentait de nouveau pour remplacer le
+comte Daru. L'élection eut lieu le 5 novembre 1829. Les concurrents de
+Lamartine étaient le général Philippe de Ségur, l'historien de <i>Napoléon
+et la Grande-Armée pendant l'année 1812</i>; M. Azaïs, auteur des
+<i>Compensations dans les destinées humaines</i>, et M. David, ancien consul
+général à Smyrne, auteur de l'<i>Alexandréide</i>. Lamartine fut élu au
+premier tour de scrutin, par 19 voix contre 14 données à M. de Ségur.<a href="#footnotetag194"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote195" name="footnote195"></a>
+<b>Note 195:</b> Charles-Jean-Dominique de <i>Lacretelle</i>, dit <i>le Jeune</i>
+(1766-1855), membre de l'Académie française, auteur d'un grand nombre
+d'ouvrages historiques, dont le meilleur est son <i>Histoire de la
+Révolution française</i> (1821-1826, 8 vol. in-8<sup>o</sup>). Il a laissé, sous ce
+titre: <i>Dix années d'épreuves pendant la Révolution</i> (1842, 1 vol.
+in-8<sup>o</sup>), de très intéressants Mémoires qui mériteraient d'être
+réimprimés.<a href="#footnotetag195"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote196" name="footnote196"></a>
+<b>Note 196:</b> Jean-Pierre-Abel <i>Rémusat</i> (1788-1832). Membre de
+l'Académie des inscriptions et belles-lettres, professeur au Collège de
+France, rédacteur du <i>Journal des Savants</i>, conservateur des manuscrits
+orientaux de la Bibliothèque royale, l'un des fondateurs de la Société
+asiatique, dont il fut président en 1829, il a publié sur les langues et
+les littératures de l'Orient de nombreuses et savantes études, où il a
+su allier à l'érudition la plus sûre un rare talent d'écrivain. Ces
+travaux le placèrent au premier rang des orientalistes. Il ne laissait
+pas, d'ailleurs, de s'occuper aussi des choses d'Occident et de prendre
+une part active à la politique. Par ses opinions, il appartenait à
+l'extrême droite.<a href="#footnotetag196"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote197" name="footnote197"></a>
+<b>Note 197:</b> Antoine-Jean <i>Saint-Martin</i> (1791-1832) fut, comme Abel
+Rémusat, son confrère à l'Académie des inscriptions, un de nos plus
+savants orientalistes. Sa <i>Notice sur l'Égypte sous les Pharaons</i>
+(1811), et celle <i>sur le Zodiaque de Denderah</i> (1822), ses <i>Fragments
+d'une histoire des Arsacides</i> (1830) et surtout ses <i>Mémoires
+historiques et géographiques sur l'Arménie</i> (1818) sont des travaux de
+premier ordre. Son ardeur monarchique égalait celle de Rémusat, et il
+fonda, le 1<sup>er</sup> janvier 1829, <i>l'Universel</i>, feuille ultra-royaliste.<a href="#footnotetag197"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote198" name="footnote198"></a>
+<b>Note 198:</b> Le 15 octobre 1829, la mort du savant chimiste Vauquelin
+fit vaquer un siège dans la Chambre des députés, où il représentait les
+arrondissements de Lisieux et de Pont-l'Évêque, qui formaient le
+quatrième arrondissement électoral du département du Calvados. La
+candidature fut offerte à M. Guizot, et, le 23 janvier 1830, il était
+élu à une forte majorité. Au même moment, M. Berryer, que jusque-là son
+âge avait tenu, comme M. Guizot, éloigné de la Chambre des députés, y
+était élu par le département de la Haute-Loire, où un siège se trouvait
+aussi vacant.<a href="#footnotetag198"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote199" name="footnote199"></a>
+<b>Note 199:</b> Louis-Auguste-Victor de Ghaisne, comte de <i>Bourmont</i>
+(1773-1846). Après avoir commandé, de 1794 à 1799, les Chouans du Maine
+et de l'Anjou, il déposa les armes le 4 février 1800. Arrêté à la suite
+de l'explosion de la <i>machine infernale</i> (21 décembre 1800) et enfermé
+dans la citadelle de Besançon, il réussit à s'évader, à la fin de 1804,
+et à gagner Lisbonne. En 1808, lorsque l'armée du général Junot, qui
+avait envahi le Portugal, se trouva réduite à une situation désespérée,
+Bourmont offrit ses services au général, qui les accepta, et il fit à la
+bataille de Vimeiro des prodiges de valeur. Rentré en France, il fut
+envoyé par Napoléon à l'armée d'Italie, et fut attaché à l'état-major du
+prince Eugène. Pendant les campagnes de Russie, de Saxe et de France, il
+se distingua par ses talents non moins que par son courage; il se
+signala notamment à la défense du pont de Nogent-sur-Seine (février
+1814) et y gagna le grade de général de division. Pendant les
+Cent-Jours, il se prononça par écrit contre l'<i>Acte additionnel</i> et
+attendit sa révocation. Elle ne vint pas, et, lorsque l'armée française
+franchit la frontière de Belgique, il était à la tête d'une des
+divisions du 4<sup>e</sup> corps, commandé par le général Gérard. Le 14 juin 1815,
+il annonça au général Hulot, le plus ancien de ses commandants de
+brigade, qu'il s'absenterait le lendemain; il lui confia tous les ordres
+et instructions relatifs aux troupes, lui indiqua l'emplacement de tous
+les postes, réunit la division et la lui laissa sous les armes. Le 15 au
+matin, il faisait remettre au général Gérard une lettre où il lui
+disait: «On ne me verra pas dans les rangs des étrangers; ils n'auront
+de moi aucun renseignement capable de nuire à l'armée française,
+composée d'hommes que j'aime et auxquels je ne cesserai de prendre un
+vif intérêt.» Cet engagement fut tenu, et il résulte des événements
+mêmes qui signalèrent le début de la campagne, que Bourmont et les
+officiers qui l'accompagnaient gardèrent un silence absolu sur tout ce
+qui concernait l'armée française. Bourmont n'a donc pas trahi, mais il a
+commis un acte que l'impartiale histoire doit sévèrement condamner.
+Puisqu'il avait repris du service dans l'armée impériale, il ne la
+devait point quitter à la veille des hostilités. Cette faute, si grave
+soit-elle, il l'a noblement rachetée, et par sa glorieuse expédition
+d'Alger, et par le désintéressement dont il a fait preuve au lendemain
+de sa victoire. Au mois d'août 1830, son successeur au Ministère de la
+Guerre, le général Gérard, lui écrivit que «d'heureuses circonstances
+l'ayant séparé de ses collègues, il n'avait pas à redouter leur sort;
+que la France lui savait gré de ses succès, et que le Gouvernement
+saurait le récompenser de ses services.» Si touché qu'il pût être de ce
+témoignage rendu par son ancien chef du 4<sup>e</sup> corps, le maréchal de
+Bourmont renonça sans hésiter à sa fortune politique et à sa fortune
+militaire; il sacrifia sans compter ses titres, ses honneurs, ses
+traitements, la dignité de pair de France et jusqu'à son bâton de
+maréchal.<a href="#footnotetag199"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote200" name="footnote200"></a>
+<b>Note 200:</b> Jean-Joseph-Antoine de <i>Courvoisier</i> (1775-1835). Il
+avait émigré et servi à l'armée de Condé. Député de 1816 à 1824, il se
+fit remarquer par la modération de ses idées, ainsi que par son talent.
+Cormenin a dit de lui (<i>Livre des Orateurs</i>, II, 6): «Courvoisier, le
+plus dispos et le plus intarissable des parleurs, si Thiers n'eût pas
+existé.» Il était depuis 1818 procureur général près la cour de Lyon.<a href="#footnotetag200"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote201" name="footnote201"></a>
+<b>Note 201:</b> Guillaume-Isidore Baron, comte de <i>Montbel</i> (1787-1861).
+Ami particulier de M. de Villèle, qu'il avait remplacé comme maire de
+Toulouse, il ne faisait partie de la Chambre des députés que depuis les
+élections de novembre 1827. Après les journées de Juillet, il put
+échapper aux poursuites et gagner l'Autriche. Condamné comme contumace à
+la prison perpétuelle, et amnistié, ainsi que ses collègues, par le
+ministère Molé (29 novembre 1836), il revint en France et se tint à
+l'écart des affaires publiques. Il mourut à Frohsdorff en visite auprès
+du comte de Chambord, le 3 février 1861. On lui doit une <i>Vie du duc de
+Reichstadt</i> (1833) et une Relation des derniers moments de Charles X
+(1836).<a href="#footnotetag201"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote202" name="footnote202"></a>
+<b>Note 202:</b> M. de Polignac ayant été nommé président du Conseil le 17
+novembre 1829, M. de la Bourdonnaye donna sa démission de ministre de
+l'Intérieur. Un de ses amis lui demanda quel avait été le motif de sa
+retraite. «On voulait me faire jouer ma tête, répondit-il, j'ai désiré
+tenir les cartes.» (Papiers politiques de M. de Villèle.)<a href="#footnotetag202"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote203" name="footnote203"></a>
+<b>Note 203:</b> Martial-Côme-Annibal-Perpétue-Magloire, comte de
+<i>Guernon-Ranville</i> (1787-1866). Il s'engagea en 1806 aux vélites de la
+garde impériale; réformé pour cause de myopie, il se fît inscrire au
+barreau de Caen. En 1820, il devint président du tribunal civil de
+Bayeux. Avocat général à Colmar en 1821, procureur-général à Limoges en
+1822, à Grenoble en 1826, il fut appelé en 1829 à remplacer au parquet
+de la cour royale de Lyon M. de Courvoisier, qui venait d'être nommé
+garde des sceaux. Le 2 mars 1830, il fut nommé député de Maine-et-Loire.
+Il venait d'être réélu le 19 juillet, lorsque parurent les Ordonnances.
+Arrêté à Tours le 25 août, il fut condamné par la Cour des pairs à la
+prison perpétuelle et enfermé à Ham, où il resta jusqu'à l'amnistie de
+1836. Il se retira alors au château de Ranville (Calvados), où il est
+mort le 30 novembre 1866.<a href="#footnotetag203"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote204" name="footnote204"></a>
+<b>Note 204:</b> Le <i>Journal du Commerce</i>, dans son numéro du 11 septembre
+1829, publia, sous ce titre: <i>Association bretonne</i>, le Prospectus d'une
+Société dont les membres s'engageaient à ne plus payer l'impôt dans le
+cas où les formes constitutionnelles viendraient à être violées. Le
+<i>Courrier français</i> reproduisit l'article du <i>Journal du Commerce</i>. Les
+gérants des deux journaux furent condamnés, en première instance, le 27
+novembre 1829, à un mois de prison et 500 francs d'amende. Ce jugement
+fut confirmé par la Cour royale de Paris le 11 mars 1830.<a href="#footnotetag204"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote205" name="footnote205"></a>
+<b>Note 205:</b> <i>Le National</i>, dont le premier numéro parut le 3 janvier
+1830. Il fut fondé par MM. Thiers, Mignet et Armand Carrel. Chacun d'eux
+devait prendre la direction pour une année. M. Thiers commença.<a href="#footnotetag205"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote206" name="footnote206"></a>
+<b>Note 206:</b> Le libraire Sautelet se suicida, en effet, peu de mois
+après la fondation du <i>National</i>. Armand Carrel publia, à cette
+occasion, dans la <i>Revue de Paris</i> de juin 1830, sous ce titre: <i>Une
+mort volontaire</i>, un très bel article, dont j'extrais ces quelques
+lignes: «Quand on a bien connu ce faible et excellent jeune homme, on se
+le figure hésitant jusqu'à la dernière minute, demandant grâce encore à
+sa destinée, même après avoir écrit quinze fois qu'il s'est condamné, et
+qu'il ne peut plus vivre. Sans doute il a pleuré amèrement et longtemps
+sur le bord de ce lit où il s'est frappé. Peut-être il s'est agenouillé
+pour prier Dieu, car il y croyait; il disait que la création aurait été
+une absurdité sans la vie future. Ses mains auront chargé les armes sans
+qu'il leur commandât presque, et, pendant ce temps, il appelait ses
+amis, sa mère, quelque objet d'affection plus cher encore, au secours de
+son âme défaillante. Il était là, s'asseyant, se levant avec anxiété,
+prêtant l'oreille au moindre bruit qui eût pu suspendre sa résolution ou
+la précipiter. Une fenêtre légèrement entr'ouverte près de son lit a
+montré qu'après avoir éteint sa lumière et s'être plongé dans
+l'obscurité, il avait fait effort pour apercevoir un peu de jour qui
+naissait et qui ne devait plus éclairer que son cadavre.... Enfin, il a
+senti qu'il était seul, bien seul, abandonné de tout sur la terre; qu'il
+n'y avait plus autour de lui que les fantômes créés par ses derniers
+souvenirs. Il a cherché un reste de force et d'attention pour ne pas se
+manquer, et sa main a été sûre....»<a href="#footnotetag206"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote207" name="footnote207"></a>
+<b>Note 207:</b> C'est le 5 mai 1830, à Toulon, que le duc d'Angoulême
+passa la revue de la flotte prête à mettre à la voile. Elle s'élevait à
+675 bâtiments de guerre et du commerce, et ne comptait pas moins de 11
+vaisseaux, 24 frégates et 70 navires de guerre de moindre force. Le
+spectacle que présentait la rade était magnifique. Les navires de guerre
+et les bâtiments de transport, entre lesquels circulaient des milliers
+de barques, occupaient le centre du tableau dont le cadre était formé
+par les collines que couvrait une innombrable population. Tous les
+navires étaient pavoisés; les équipages, montés dans les vergues et dans
+les hunes, faisaient retentir l'air des cris de: Vive le Roi! Journée de
+soleil et de fête à la veille des jours de deuil, dernier rayon à
+l'heure où les ombres du soir vont envahir le ciel, dernier sourire de
+la fortune à cette Maison de Bourbon qui avait trouvé la France épuisée,
+appauvrie, écrasée sous le poids d'inénarrables désastres, et qui allait
+la laisser libre, prospère et forte, avec des finances admirables et une
+flotte superbe;&mdash;qui l'avait trouvée vaincue, humiliée, foulée aux pieds
+par quatre cent mille envahisseurs, et qui allait lui léguer la plus
+pure et la plus belle de toutes les conquêtes, accomplie sous les yeux
+et malgré les menaces de l'Angleterre frémissante.<a href="#footnotetag207"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote208" name="footnote208"></a>
+<b>Note 208:</b> Oraison funèbre de la reine Marie-Thérèse, prononcée le
+1<sup>er</sup> septembre 1683.<a href="#footnotetag208"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote209" name="footnote209"></a>
+<b>Note 209:</b> M. du Plessix, frère du contre-amiral du Plessix de
+Parscau, beau-frère de Chateaubriand.<a href="#footnotetag209"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote210" name="footnote210"></a>
+<b>Note 210:</b> Charles Lenormant, après avoir accompagné Champollion en
+Égypte et après avoir fait partie de l'expédition scientifique en Morée,
+était à la veille de revenir en France.<a href="#footnotetag210"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote211" name="footnote211"></a>
+<b>Note 211:</b> Auguste-Théodore-Hilaire, baron <i>Barchou de Penhoen</i>, né
+à Morlaix (Finistère) le 28 avril 1801. Il prit part à l'expédition
+d'Alger comme capitaine d'état-major. Après la révolution de 1830, il
+donna sa démission pour ne pas servir le gouvernement de Louis-Philippe,
+et s'adonna aux lettres ainsi qu'à la philosophie. Ses principaux
+ouvrages sont une <i>Histoire de la philosophie allemande</i> et une
+<i>Histoire de la domination anglaise dans les Indes</i> (6 volumes in-8<sup>o</sup>).
+Il était membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. En
+1849, les électeurs du Finistère l'envoyèrent à l'Assemblée législative,
+où il siégea parmi les royalistes. Après le 2 décembre 1851, il rentra
+dans la vie privée, il mourut à Saint-Germain-en-Laye le 28 juillet
+1855. Il avait été, au collège de Vendôme, le condisciple de Balzac, ce
+qui lui vaut de figurer dans <i>Louis Lambert</i>. Dans la <i>Comédie humaine</i>,
+<i>Gobseck</i> lui est dédié.<a href="#footnotetag211"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote212" name="footnote212"></a>
+<b>Note 212:</b> <i>Mémoires d'un officier d'état-major</i>, par le baron
+Barchou de Penhoen; p. 427. <span class="smcap">Ch.</span><a href="#footnotetag212"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote213" name="footnote213"></a>
+<b>Note 213:</b> Charles X avait annoncé, dans son discours, l'expédition
+d'Alger, déclarant que l'insulte faite au pavillon français par une
+puissance barbaresque ne resterait pas longtemps impunie et qu'une
+réparation éclatante allait satisfaire l'honneur de la France. Le soir,
+quelques amis, parmi lesquels M. Villemain, étaient réunis dans le salon
+de Chateaubriand: «Voilà, leur dit-il, de ces choses qui appartiennent à
+la tradition de l'ancienne France, à l'hérédité de Saint Louis et de
+Louis XIV; voilà ce que fait la royauté légitime. Dans sa crise
+actuelle, avec ses misérables instruments, malgré ses peurs exagérées,
+je le veux, elle conçoit une entreprise généreuse et chrétienne, ce que
+je conseillais dès 1816, ce qu'elle aurait fait plus tard, avec moi, si
+elle avait eu le bon sens de me garder. Oui, cet Alger, que Bossuet nous
+montre foudroyé par nos galiotes à bombes, et qui ne sauva son port
+qu'en nous rendant des captifs chrétiens, peut tomber dans nos mains,
+cet été. Nous ferons mieux que lord Exmouth. Rien ne m'étonne de la
+valeur française. Seulement, cela me ravit sans me rassurer. Qui connaît
+les abîmes de la Providence? Elle peut du même coup abattre le vainqueur
+à côté du vaincu, agrandir un royaume et renverser une dynastie.»
+Villemain, <i>M. de Chateaubriand, sa vie, ses écrits, son influence
+littéraire et politique sur son temps</i>, p. 447.<a href="#footnotetag213"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote214" name="footnote214"></a>
+<b>Note 214:</b> Cet amendement était ainsi conçu: «Cependant notre
+honneur, notre conscience, la fidélité que nous vous avons jurée et que
+nous vous garderons toujours, nous imposent le devoir de faire connaître
+à Votre Majesté qu'au milieu des sentiments unanimes de respect et
+d'affection dont votre peuple vous entoure, de vives inquiétudes se sont
+manifestées à la suite des changements survenus depuis la dernière
+session. C'est à la haute sagesse de Votre Majesté qu'il appartient de
+les apprécier et d'y apporter le remède qu'elle croira convenable. Les
+prérogatives de la couronne placent dans ses mains augustes les moyens
+d'assurer cette harmonie constitutionnelle aussi nécessaire à la force
+du trône qu'au bonheur de la France.» M. Guizot et M. Berryer firent
+tous deux leur début sur cet amendement, qu'avaient inspiré les amis de
+M. de Martignac; M. Guizot le repoussa, comme tenant au roi un langage
+trop faible; Berryer, comme attaquant les droits de la couronne.&mdash;Le
+comte de <i>Lorgeril</i> (1778-1843) était entré à la Chambre en 1828, comme
+député d'Ille et Vilaine, en remplacement de M. de Corbière, nommé paix
+de France. Il ne fut pas réélu aux élections de juin-juillet 1890.<a href="#footnotetag214"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote215" name="footnote215"></a>
+<b>Note 215:</b> Le 19 mai, parut au <i>Moniteur</i> une ordonnance royale qui
+nommait Garde des sceaux, en remplacement de M. Courvoisier, M. de
+Chantelauze, premier président de la Cour royale de Grenoble. M. de
+Montbel remplaçait M. de Chabrol aux Finances, abandonnant le
+portefeuille de l'Intérieur, qui était confié à M. de Peyronnet. La
+direction générale des ponts et chaussées, détachée du département de
+l'Intérieur, formait un nouveau ministère, celui des Travaux publics, à
+la tête duquel on plaçait M. le baron <i>Capelle</i>, alors préfet de
+Versailles.&mdash;Guillaume-Antoine-Benoît, baron <i>Capelle</i> (1775-1843) avait
+été, sous l'Empire, préfet du département de la Méditerranée (chef-lieu
+Livourne) puis préfet du Léman (chef-lieu Genève). La Restauration
+l'avait fait conseiller d'État, préfet du Doubs, puis de Seine-et-Oise.
+La Cour des pairs, le 21 décembre 1830, le condamna par contumace à la
+prison perpétuelle comme signataire des <i>Ordonnances</i> du 25 juillet.<a href="#footnotetag215"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote216" name="footnote216"></a>
+<b>Note 216:</b> M. de Guernon-Ranville, s'il était un homme de c&oelig;ur,
+était aussi un homme de talent. En 1814, il avait quitté le barreau de
+Caen, où il avait brillamment débuté, et, après un vote énergique contre
+l'Acte additionnel, il s'était rendu à Gand auprès du roi Louis XVIII, à
+la tête d'une compagnie de volontaires royalistes. De Gand il était allé
+à Londres rejoindre le duc d'Aumont, qui préparait un débarquement, sur
+les côtes de Normandie. Comme avocat d'abord, puis comme procureur
+général, il avait fait preuve de remarquables qualités oratoires. Il a
+laissé sur son ministère de huit mois un intéressant Journal, publié en
+1874, par M. Julien Travers, sous ce titre: <i>Journal d'un ministre.</i><a href="#footnotetag216"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote217" name="footnote217"></a>
+<b>Note 217:</b> Lorsque M. de Chantelauze fut appelé au ministère, il
+annonça sa nomination à son frère par la lettre suivante:</p>
+
+<p class="right">«Paris, 18 mai 1830.</p>
+
+<p>«Ma présence à Paris doit, mon cher ami, te causer quelque surprise. Tu
+en éprouveras davantage demain, à la lecture du <i>Moniteur</i>, qui
+contiendra ma nomination de Garde des sceaux. Je le regarde comme
+l'événement le plus malheureux de ma vie, et il n'est rien que je n'aie
+fait pour y échapper. Voilà bientôt un an que je résiste; nommé ministre
+le 17 avril dernier, j'ai été assez heureux pour faire agréer mon refus,
+pendant mon dernier séjour ici; j'ai également fait échouer de
+semblables tentatives à Grenoble; c'est le 30 avril que j'ai reçu les
+ordres du roi. M. le Dauphin, à son passage, m'a vivement pressé; j'ai
+été ferme dans mon refus, et je croyais bien la chose finie à mon
+avantage, mais, le 12 de ce mois, une dépêche télégraphique m'a prescrit
+de me rendre à Paris. Arrivé depuis trois jours, je n'ai pas perdu un
+instant pour empêcher un choix aussi peu convenable qu'utile. Mes
+excuses n'ont pas été goûtées, et je cède à des ordres qui ne permettent
+que l'obéissance. Ainsi, regarde-moi comme une victime à immoler et
+plains-moi.»<a href="#footnotetag217"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote218" name="footnote218"></a>
+<b>Note 218:</b> La Chambre des députés fut dissoute le 16 mai. Les
+départements qui n'avaient qu'un collège électoral étaient appelés à
+voter le 23 juin; dans les autres départements, les collèges
+d'arrondissement devaient se réunir le 3 juillet, et les collèges de
+département le 20 juillet. L'ouverture de la nouvelle Chambre était
+fixée au 3 août.<a href="#footnotetag218"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote219" name="footnote219"></a>
+<b>Note 219:</b> La <i>Tribune des départements</i>, fondée par Auguste et
+Victorin Fabre. Cette feuille devint, après 1830, l'organe le plus
+violent de l'opposition républicaine.<a href="#footnotetag219"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote220" name="footnote220"></a>
+<b>Note 220:</b> Hilaire-Étienne-Octave <i>Rouillé</i>, marquis de <i>Boissy</i>
+(1798-1866). Pair de France de 1839 à 1848, il fut pendant dix ans
+<i>l'enfant terrible</i> de la Chambre haute, harcelant le chancelier
+Pasquier de ses continuelles interruptions et de ses saillies
+irrévérencieuses. De 1848 à 1853, il se vit condamné au supplice du
+silence. Le 4 mars 1853, il revint au Luxembourg comme sénateur et y fit
+preuve d'une honorable indépendance. Il a laisse des <i>Mémoires</i>, qui ne
+valent pas, il faut bien le dire, ceux du vieux chancelier, auquel il
+avait autrefois fait la vie si dure. Le marquis de Boissy, en 1851, à
+cinquante-trois ans, avait épousé la célèbre marquise Guiccioli,
+elle-même presque quinquagénaire, et <i>veuve</i> de lord Byron depuis plus
+d'un quart de siècle.&mdash;En 1830, date à laquelle a été écrite cette page
+des <i>Mémoires</i>, M. de Boissy n'était encore que le <i>comte</i> de Boissy, et
+c'est avec raison que Chateaubriand lui donne ce titre; il ne devait
+prendre celui de <i>marquis</i> qu'à la mort de son père (28 juin 1840).<a href="#footnotetag220"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote221" name="footnote221"></a>
+<b>Note 221:</b> Le Rapport au roi avait été rédigé par M. de
+Chantelauze.<a href="#footnotetag221"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote222" name="footnote222"></a>
+<b>Note 222:</b> L'article 14 de la Charte était ainsi conçu: «Le Roi est
+le chef suprême de l'État, commande les forces de terre et de mer,
+déclare la guerre, fait les traités de paix, d'alliance et de commerce,
+nomme à tous les emplois d'administration publique, et fait les
+règlements et <i>ordonnances nécessaires pour l'exécution des lois et la
+sûreté de l'État</i>.<a href="#footnotetag222"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote223" name="footnote223"></a>
+<b>Note 223:</b> Chateaubriand demeurait alors rue d'Enfer, n<sup>o</sup> 84.<a href="#footnotetag223"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote224" name="footnote224"></a>
+<b>Note 224:</b> Jean-Henri-Claude <i>Mangin</i> (1786-1835). Comme procureur
+général à Poitiers, il avait dirigé les poursuites contre le général
+Berton et ses complices (1822). Il avait été nommé conseiller à la Cour
+de cassation en 1827, et préfet de police en 1829. Magistrat éminent,
+orateur et écrivain, il a laissé des ouvrages de jurisprudence qui font
+encore aujourd'hui autorité en la matière: <i>Traité de l'action publique
+et de l'action civile</i>;&mdash;<i>Traité des procès-verbaux</i>;&mdash;<i>Traité de
+l'instruction publique.</i><a href="#footnotetag224"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote225" name="footnote225"></a>
+<b>Note 225:</b> Le comte de Chabrol-Volvic. Il était préfet de la Seine
+depuis 1812. Le comte de Chabrol-Croussol, qui avait été ministre des
+finances dans le cabinet Polignac jusqu'au 19 mai 1830, était son
+frère.<a href="#footnotetag225"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote226" name="footnote226"></a>
+<b>Note 226:</b> Le vicomte de Champagny.&mdash;Lors du procès des ministres
+(audience du 16 décembre 1830), il fit la déclaration suivante: «J'ai eu
+connaissance des ordonnances du 25 juillet par le <i>Moniteur</i> du 26; rien
+n'avait pu me faire prévoir un événement aussi grave. Aucun ordre
+n'avait été donné au ministère de la guerre. Aucun mouvement
+extraordinaire de troupes n'avait eu lieu. Je dirai même qu'au moment où
+les ordonnances parurent, il y avait autour de Paris moins de troupes de
+la garde que de coutume. Deux régiments, dont l'un de cavalerie et
+l'autre d'infanterie, avaient été envoyés en Normandie pour faciliter la
+recherche des incendiaires.»<a href="#footnotetag226"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote227" name="footnote227"></a>
+<b>Note 227:</b> La protestation des journalistes fut rédigée par MM.
+Thiers, Châtelain et Cauchois-Lemaire. Les signataires étaient, en
+effet, au nombre de quarante-quatre. Voici leurs noms: Gauja, gérant du
+<i>National</i>; Thiers, Mignet, Chambolle, Peysse, Albert Stapfer, Dubochet,
+Rolle, rédacteurs du <i>National</i>;&mdash;Châtelain, Guyet, Moussette, Avenel,
+Alexis de Jussieu, J.-F. Dupont, rédacteurs, et V. de Lapelouse, gérant
+du <i>Courrier français</i>;&mdash;Guizard, Dejean, Charles de Rémusat,
+rédacteurs, et Pierre Leroux, gérant du <i>Globe</i>;&mdash;Année,
+Cauchois-Lemaire et Évariste Dumoulin, rédacteurs du
+<i>Constitutionnel</i>;&mdash;Senty, Haussmann, Dussard, Chalas, A. Billard, J.-J.
+Baude, Busoni, Barbaroux, rédacteurs, et Coste, gérant du
+<i>Temps</i>;&mdash;Victor Bohain, Nestor Roqueplan, rédacteurs du
+<i>Figaro</i>;&mdash;Auguste Fabre et Ader, rédacteurs de la <i>Tribune des
+départements</i>;&mdash;Plagnol, Levasseur et Fazy, rédacteurs de la
+<i>Révolution</i>;&mdash;F. Larreguy, rédacteur, et Bert, gérant du <i>Journal du
+Commerce</i>;&mdash;Léon Pillet, gérant du <i>Journal de Paris</i>;&mdash;Vaillant, gérant
+du <i>Sylphe</i>;&mdash;Sarrans jeune, gérant du <i>Courrier des Électeurs</i>.<a href="#footnotetag227"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote228" name="footnote228"></a>
+<b>Note 228:</b> Au nombre de quatorze. C'étaient MM. Bavoux, Bérard,
+Bernard, de Laborde, Chardel, Daunou, Jacques Lefebvre, Marchal,
+Mauguin, Casimir Périer, Persil, de Schonen, Vassal et Villemain.<a href="#footnotetag228"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote229" name="footnote229"></a>
+<b>Note 229:</b> «M. Thiers, qui avait si bien parlé la veille des <i>têtes</i>
+à engager, croyant la sienne menacée, alla chercher une prudente
+retraite dans la vallée de Montmorency, chez M<sup>me</sup> de Courchamp, la
+s&oelig;ur d'Étienne Béquet.» <i>Notes inédites sur M. Thiers</i>, par Joseph
+d'Arçay (le D<sup>r</sup> Bonnet de Malherbe), p. 52.<a href="#footnotetag229"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote230" name="footnote230"></a>
+<b>Note 230:</b> Des deux frères <i>Béquet</i>, le seul qui ait laissé un nom
+était le rédacteur des <i>Débats</i>, Étienne Béquet (1800-1838). C'est lui
+qui avait écrit, au mois d'août 1829, à l'avènement du ministère
+Polignac, le fameux article se terminant par ces mots: «Malheureuse
+France! malheureux roi!» Son principal titre est le feuilleton
+hebdomadaire qu'il rédigea pendant quinze ans, et qu'il signait de la
+lettre <i>R</i>. «Il savait, selon le mot de Jules Janin, tout dire sans
+offenser personne.» En 1829, presque en même temps que son célèbre
+article des <i>Débats</i>, il avait publié dans la <i>Revue de Paris</i> une
+nouvelle, <i>Marie ou le Mouchoir bleu</i>, qui avait eu un succès
+prodigieux.<a href="#footnotetag230"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote231" name="footnote231"></a>
+<b>Note 231:</b> Le titre exact du journal que dirigeait M. Coste en 1823
+était celui-ci: <i>Tablettes universelles</i>, ou <i>Répertoire de documents
+historiques, politiques, scientifiques et littéraires, avec une
+Bibliographie raisonnée</i>. Le bulletin politique était fait par M.
+Thiers, qui signait ***. Les autres rédacteurs étaient MM.
+Cauchois-Lemaire, Coquerel, Dubois, Mahul, Dumon, Rabbe, Charles de
+Rémusat, Théodore Jouffroy, Damiron, etc. Au mois de janvier 1824, M.
+Coste, obéré par les frais de son journal, écrasé par les amendes, et
+d'ailleurs récemment condamné à un an de prison, vendit les <i>Tablettes</i>
+à M. Sosthène de la Rochefoucauld, qui poursuivait alors, avec les fonds
+de la liste civile, et aussi parfois avec ses propres fonds, sa campagne
+d'amortissement des journaux. Un des rédacteurs, M. Rabbe, adressa à M.
+Coste une lettre fort dure, qui fut insérée dans le <i>Courrier français</i>
+et amena un duel entre les deux écrivains.<a href="#footnotetag231"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote232" name="footnote232"></a>
+<b>Note 232:</b> Jacques <i>Coste</i> (1798-1859). S'il avait vendu son
+journal, les <i>Tablettes universelles</i>, M. Coste n'en restait pas moins
+l'adversaire résolu et déclaré du gouvernement de la Restauration. Le 15
+octobre 1829, il fonda <i>le Temps</i>, «journal des progrès politiques,
+scientifiques, littéraires et industriels», qui ne contribua pas moins
+que le <i>National</i> à préparer la révolution de 1830. Ce journal subsista
+jusqu'au 17 juin 1842. Son titre a été repris, le 1<sup>er</sup> mars 1849, par M.
+Xavier Durrieu, et en 1861 par M. A. Nefftzer. Le <i>Temps</i> de M. Durrieu
+ne vécut que dix mois, mais celui de M. Nefftzer aura bientôt atteint la
+quarantaine.<a href="#footnotetag232"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote233" name="footnote233"></a>
+<b>Note 233:</b> Lorsque le commissaire de police se présenta aux bureaux
+du <i>Temps</i>, dans la rue de Richelieu, pleine à ce moment d'une foule
+curieuse et inquiète, M. Baude refusa d'ouvrir les portes de
+l'imprimerie. Un serrurier, est requis; M. Baude lui lit à haute voix
+l'article 384 du Code pénal, qui punit des travaux forcés le vol par
+effraction. L'ouvrier intimidé se retire. Le commissaire menace alors M.
+Baude de le faire arrêter; celui-ci rouvre son Code et lit l'article
+341, qui punit des travaux forcés l'arrestation arbitraire. À un second
+serrurier, requis pour remplacer le premier, il relit l'article 384, et,
+cette fois encore, l'ouvrier se retire. La lutte se prolongea ainsi
+longtemps; il fallut recourir au serrurier chargé de river les fers des
+forçats.<a href="#footnotetag233"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote234" name="footnote234"></a>
+<b>Note 234:</b> M. Billot.<a href="#footnotetag234"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote235" name="footnote235"></a>
+<b>Note 235:</b> Rue Neuve-du-Luxembourg, n<sup>o</sup> 27.<a href="#footnotetag235"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote236" name="footnote236"></a>
+<b>Note 236:</b> La rue du duc de Bordeaux est doyenne la rue du
+<i>Vingt-neuf Juillet</i>, en vertu d'une décision ministérielle du 19 août
+1830. Elle est située entre la rue de Rivoli (n<sup>o</sup> 208) et la rue
+Saint-Honoré (n<sup>o</sup> 213), tout près de l'église Saint-Roch.<a href="#footnotetag236"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote237" name="footnote237"></a>
+<b>Note 237:</b> Alfred Nettement (<i>Histoire de la Restauration</i>, t. VIII,
+p. 608) raconte cet incident d'une façon un peu différente: «Il était
+alors six heures du soir. La garde royale vint apporter un secours
+nécessaire à la gendarmerie et à la ligne, dont les efforts demeuraient
+impuissants. Des coups de feu répondirent à la grêle de pierres qui
+tombaient sur la troupe; ils étaient tirés par un détachement du 5<sup>e</sup>
+régiment de ligne qui entrait dans la rue Saint-Honoré par la rue de
+Rivoli. Cette décharge coûta la vie à un jeune étudiant anglais nommé
+Folks, qui était allé se réfugier à l'<i>Hôtel Royal</i>, situé à l'angle de
+la rue des Pyramides. Il avait eu l'imprudence de se mettre à la fenêtre
+pour suivre les progrès du mouvement insurrectionnel: une des premières
+balles l'atteignit.<a href="#footnotetag237"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote238" name="footnote238"></a>
+<b>Note 238:</b> Le président du Conseil occupait l'hôtel du ministère des
+Affaires étrangères, alors situé à l'angle de la rue des Capucines et
+des boulevards.<a href="#footnotetag238"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote239" name="footnote239"></a>
+<b>Note 239:</b> Marie-Victor-Nicolas de Fay, marquis de
+<i>Latour-Maubourg</i>, (1768-1850). Il avait servi avec éclat sous l'Empire.
+À la bataille de la Moskowa, commandant une des divisions de la réserve
+de cavalerie, il prit part à la célèbre charge contre la grande redoute
+de Borodino et fut blessé au moment où ses cuirassiers y pénétraient. À
+Leipsick, il eut la cuisse emportée par un boulet de canon. À son valet
+de chambre, qui était accouru et se livrait au désespoir: «Qu'as-tu donc
+à pleurer? dit Latour-Maubourg, tu n'auras plus qu'une botte à cirer.»
+Pair de France (4 juin 1814), ministre de la guerre (9 novembre 1819-14
+décembre 1821), il était devenu gouverneur des Invalides en 1822, après
+la mort du maréchal de Coigny. Après les journées de Juillet, il donna
+sa démission de pair, se retira à Melun, puis alla rejoindre les
+Bourbons en exil. Gouverneur du duc de Bordeaux en 1835, il ne rentra en
+France qu'en 1848.<a href="#footnotetag239"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote240" name="footnote240"></a>
+<b>Note 240:</b> Alfred-Armand-Robert, comte de <i>Saint-Chamans</i>
+(1781-1848). Engagé comme cavalier au 9<sup>e</sup> régiment de dragons, le 1<sup>er</sup>
+octobre 1801, colonel le 19 mai 1811, maréchal de camp et colonel du
+régiment des dragons de la garde royale le 8 septembre 1815, inspecteur
+de cavalerie le 19 juin 1822, commandant la 1<sup>re</sup> brigade de la 2<sup>e</sup>
+division de cavalerie de la garde royale en Espagne le 3 décembre 1823,
+admis au traitement de réforme par décret du 17 septembre 1830. Ses
+<i>Mémoires</i> ont été publiés en 1896.<a href="#footnotetag240"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote241" name="footnote241"></a>
+<b>Note 241:</b> Alexandre <i>Sala</i>, officier au 6<sup>e</sup> régiment d'infanterie
+de la garde. Il a publié sous ce titre: <i>Dix jours de 1830</i>, une
+relation des événements auxquels il avait assisté. En 1832, il était
+avec la duchesse de Berry sur le <i>Carlo-Alberto</i>; traduit de ce chef
+devant la Cour d'assises de Montbrison, il fut acquitté. En 1848, il
+fonda, avec Alfred Nettement et Armand de Pontmartin, l'<i>Opinion
+publique</i>, dont il fut, jusqu'à la suppression de cette feuille le 8
+janvier 1852, un des principaux rédacteurs.<a href="#footnotetag241"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote242" name="footnote242"></a>
+<b>Note 242:</b> On lit dans les <i>Mémoires du général de Saint-Chamans</i>:
+«J'occupai la grande rue du faubourg Saint-Antoine dans toute sa
+longueur.... Notre attitude était paisible et pacifique, et les
+habitants, hommes, femmes et enfants, sortirent en foule des maisons et
+se mêlèrent dans nos rangs; j'étais à cheval au milieu d'eux, et je
+parlais avec action à plusieurs groupes de ce peuple pour l'exhorter à
+rester tranquille et à reprendre ses occupations ordinaires, lorsqu'une
+femme, s'approchant de moi, me dit avec vivacité et en gesticulant qu'il
+était impossible de rester tranquille lorsqu'on était sans argent pour
+acheter du pain pour ses enfants, et que, quant au travail et aux
+occupations, ils n'en avaient plus, puisque, depuis la veille, tous les
+ateliers étaient fermés. Je lui donnai une pièce de cinq francs, et elle
+se mit aussitôt à crier à tue-tête: <i>Vive le Roi! Vive le Roi!</i> Ce cri
+fut vivement répété par plusieurs de ceux qui m'entouraient et qui me
+tendaient leurs mains.... Je leur distribuai avec le même succès tout ce
+que j'avais d'argent sur moi; pièces d'or et monnaie de billon furent
+bien reçues et produisirent chez eux le même enthousiasme royaliste, car
+j'avais soin de leur bien dire que c'était le Roi qui nous avait ordonné
+de secourir les indigents: je vidai ainsi ma bourse; mais ce mince
+trésor fut bientôt épuisé, et ne trouvant plus de réponse à faire à ceux
+qui me tendaient la main (et il en arrivait de nouveaux à chaque
+instant), je m'aperçus que les cris de: <i>Vive le Roi!</i> s'épuisaient
+aussi; plusieurs de ceux qui s'en allaient les mains vides éclataient
+même en murmures, et maugréaient tout comme si, après la réception
+qu'ils m'avaient faite, je leur devais une gratification. Je le répète,
+si j'avais eu un fourgon de pièces de cinq francs à leur distribuer, je
+me serais fait de tout ce peuple du faubourg Saint-Antoine et des
+environs une nombreuse avant-garde avec laquelle j'aurais pu parcourir
+pacifiquement tout Paris, et ces mêmes gens qui, le matin, avaient aidé
+à construire les barricades aux cris de: <i>Vive la Charte!</i> le soir les
+auraient démolies avec joie, aux cris de: <i>Vive le Roi!</i> sans que
+j'eusse eu besoin de tirer un coup de fusil, et je les aurais amenés
+ensuite sur la place du Carrousel saluer de leurs acclamations
+royalistes le palais de nos rois.» (<i>Mémoires</i>, p. 496.)<a href="#footnotetag242"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote243" name="footnote243"></a>
+<b>Note 243:</b> Cette colonne, placée sous les ordres du général Talon,
+était composée d'un bataillon du 3<sup>e</sup> régiment de la garde, renforcé de
+150 lanciers, d'un bataillon suisse et de deux pièces de canon.<a href="#footnotetag243"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote244" name="footnote244"></a>
+<b>Note 244:</b> Au sujet de ce passage des <i>Mémoires d'Outre-tombe</i>, le
+duc Victor de Broglie dit, au tome III de ses <i>Souvenirs</i>, page 287:
+«L'auteur de cette assertion a été mal informé; la réunion fut fortuite,
+MM. Thiers et Mignet ne s'y trouvèrent pas. Il n'y fut question de M. le
+duc d'Orléans ni directement ni indirectement.»&mdash;Voici du reste les
+détails que donne le duc de Broglie sur la réunion qui eut lieu chez M.
+Guizot dans la matinée du 28: «En allant vers les dix heures chez M.
+Guizot, qui demeurait rue de la Ville-l'Évêque, je ne remarquai aucun
+symptôme d'agitation. Je trouvai M. Guizot dans son cabinet, occupé à
+mettre au net le projet de protestation dont il avait été chargé la
+veille (dans la réunion tenue chez M. Casimir Périer); à côté, dans le
+salon, se trouvaient plusieurs de nos amis, entre autres M. de Rémusat
+et M. Cousin, disputant assez vivement; nous vîmes entrer au bout d'un
+quart d'heure un rédacteur du <i>National</i> qui depuis s'est fait un nom,
+M. Carrel.&mdash;«Tout est fini pour cette fois, nous dit-il tristement; le
+gouvernement est maître du terrain; mais, patience, il n'est pas au
+bout!»<a href="#footnotetag244"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote245" name="footnote245"></a>
+<b>Note 245:</b> Rue du faubourg Poissonnière, n<sup>o</sup> 40.<a href="#footnotetag245"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote246" name="footnote246"></a>
+<b>Note 246:</b> Dominique-François-Jean <i>Arago</i> (1786-1853), le célèbre
+astronome. Député de 1831 à 1848, membre du Gouvernement provisoire de
+1848, représentant du peuple aux Assemblées constituante et législative
+de 1848-49.&mdash;Lorsqu'éclata la Révolution de Juillet, il était directeur
+de l'Observatoire.<a href="#footnotetag246"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote247" name="footnote247"></a>
+<b>Note 247:</b> Jacques-Jean-Marie-François <i>Boudin</i>, comte de <i>Tromelin</i>
+(1771-1842). Il servit à l'armée des princes en 1792 et prit part à
+l'expédition de Quiberon. Attaché ensuite à l'armée royale de Normandie,
+il fut pris à Caen (1798), s'évada et passa en Orient, et fit, dans
+l'armée turque, les campagnes de Syrie et d'Égypte. Rentré en France en
+1802, incarcéré à l'Abbaye, lors de l'affaire de Pichegru et de
+Cadoudal, il en sortit au bout de six mois pour entrer, comme capitaine,
+dans le 112<sup>e</sup> régiment de ligne. Général de brigade après la bataille de
+Leipsick, il se battit vaillamment à Waterloo. Pendant la campagne
+d'Espagne de 1823, il obtint de grands succès à Igualada, Calders, Yorba
+et Tarragone, et fut nommé lieutenant-général. Pendant les journées de
+Juillet, il seconda activement M. de Sémonville dans les démarches qui
+amenèrent le retrait des ordonnances et le ministère de M. de Mortemart.
+Son rôle, dans ces néfastes journées, fut aussi courageux qu'honorable;
+sa vie même fut un instant menacée, et il fallut que le général La
+Fayette le couvrît de sa personne à l'Hôtel-de-Ville.<a href="#footnotetag247"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote248" name="footnote248"></a>
+<b>Note 248:</b> Louis-Alexandre-Marie Valon de Boucheron, comte
+<i>d'Ambrugeac</i> (1771-1844). Colonel sous l'Empire, il avait servi,
+pendant les Cent-Jours, dans la petite armée du duc d'Angoulême. De 1815
+à 1823, député de la Corrèze, il siégea au côté droit et parut plusieurs
+fois à la tribune. Louis XVIII le fit pair de France le 23 décembre
+1823. Après 1830, il prêta le serment de fidélité à Louis-Philippe et
+conserva la dignité de pair jusqu'à sa mort.<a href="#footnotetag248"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote249" name="footnote249"></a>
+<b>Note 249:</b> Jean-Baptiste-Adolphe <i>Charras</i> (1810-1865). Il avait été
+expulsé de l'École polytechnique trois mois avant les journées de
+Juillet pour avoir, dans un banquet d'étudiants, porté un toast à La
+Fayette et chanté la <i>Marseillaise</i>. Il n'était encore que chef de
+bataillon, malgré l'éclat de ses services en Afrique, lorsqu'éclata la
+Révolution de Février, qui le fit lieutenant-colonel, puis
+sous-secrétaire d'État au Ministère de la Guerre. Représentant du peuple
+de 1848 à 1851, il fut arrêté au coup d'État et conduit à Bruxelles. Il
+mourut à Bâle le 23 janvier 1865. On lui doit une <i>Histoire de la
+campagne de 1815</i> (Bruxelles, 1863). Il avait également préparé les
+matériaux d'une <i>Histoire de la guerre de 1813 en Allemagne</i>.<a href="#footnotetag249"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote250" name="footnote250"></a>
+<b>Note 250:</b> Isidore, comte <i>Exelmans</i> (1775-1802), l'un des plus
+brillants généraux de cavalerie du premier Empire, pair de France sous
+Louis-Philippe, grand chancelier de la Légion d'honneur en 1849,
+maréchal de France en 1851.<a href="#footnotetag250"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote251" name="footnote251"></a>
+<b>Note 251:</b> Pierre-Claude, comte <i>Pajol</i> (1772-1844). Il servit avec
+éclat sous l'Empire; Napoléon le créa baron en 1809, général de division
+en 1812, et grand officier de la Légion d'honneur le 19 février 1814. Ce
+jour-là, l'Empereur lui dit en l'embrassant: «Si tous les généraux
+m'avaient servi comme vous, l'ennemi ne serait pas en France.» Louis
+XVIII le fit comte et lui donna le commandement d'une division de
+cavalerie à Orléans. Au retour de l'île d'Elbe, il amena ses troupes à
+Napoléon, qui le nomma pair de France le 2 juin 1815. Mis à la retraite
+le 3 juin 1816, le comte Pajol voyagea, revint à Paris le 29 juillet
+1830, à la nouvelle des Ordonnances, prit la direction de
+l'insurrection, et, le 2 août, se mit à la tête de la troupe d'insurgés
+qui marcha sur Rambouillet. La Révolution ne se montra point ingrate: le
+comte Pajol fut fait grand-cordon de la Légion d'honneur le 31 août
+1830, commandant de la 1<sup>re</sup> division militaire le 26 septembre, et pair
+de France le 10 novembre 1831.<a href="#footnotetag251"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote252" name="footnote252"></a>
+<b>Note 252:</b> Albert-Anne-Jules <i>Bertier de Sauvigny</i>, lieutenant au
+14<sup>e</sup> régiment d'infanterie. Il devait être, peu de temps après la
+Révolution de Juillet, le héros d'une étrange aventure. Le 17 février
+1832, le roi Louis-Philippe, la reine et M<sup>lle</sup> Adélaïde, accompagnés du
+général Dumas, aide de camp du roi, sortaient à pied des Tuileries par
+la grille du quai, et entraient par un des premiers guichets sur le
+Carrousel, qu'ils traversèrent obliquement pour se rendre au
+Palais-Royal par la rue de Rohan. Au même moment, un cabriolet de
+remise, sortant de la rue de Chartres, traversait aussi le Carrousel et
+se dirigeait vers le guichet du Pont-Royal. Subitement, le maître de la
+voiture, vêtu d'un manteau bleu, fit retourner le cheval et le ramena du
+côté de la rue de Chartres et de l'hôtel Longueville, auprès duquel le
+roi se trouvait alors. Le cabriolet passa si près de lui qu'il fut forcé
+de se jeter vivement de côté. Quelques instants après, le roi et ses
+compagnons, arrivés à l'angle de l'hôtel de Nantes, virent revenir à eux
+le même cabriolet, qui était entré un instant avant dans la rue de
+Chartres, et qui, cette fois encore, semblait vouloir les serrer contre
+le mur et même les atteindre; mais le cheval, ramené trop brusquement
+dans cette direction nouvelle, s'abattit; il fut immédiatement relevé et
+continua rapidement sa course du côté du Pont-Royal. Après trois jours
+de recherches, la police découvrait que l'homme au manteau bleu était M.
+Bertier de Sauvigny. Il comparut le 5 mai 1832 devant la Cour d'assises
+de la Seine; il n'était accusé de rien moins que d'avoir «commis un
+attentat contre la personne du roi, en dirigeant volontairement, à deux
+reprises différentes, et dans une intention coupable, son cabriolet
+contre la personne du roi; crime prévu par l'article 86 du Code pénal».
+L'article 86 punissait ce crime de la peine de mort. L'avocat général,
+M. Partarieu-Lafosse réclama l'application de cet article; il déclara
+seulement, dans sa réplique, qu'après la condamnation interviendrait
+certainement une commutation de peine. Après une admirable plaidoirie de
+Berryer, Bertier de Sauvigny fut acquitté, aux applaudissements de
+l'auditoire.<a href="#footnotetag252"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote253" name="footnote253"></a>
+<b>Note 253:</b> Jean-George <i>Farcy</i> (1800-1830). Ancien élève de l'École
+normale, disciple et ami de Victor Cousin, il avait traduit le troisième
+volume des <i>Éléments de la Philosophie de l'Esprit humain</i>, par Dugald
+Stewart (1825). Le 29 juillet, il se porta avec les attaquants vers le
+Louvre, du côté du Carrousel; les soldats faisaient un feu nourri dans
+la rue de Rohan, du haut d'un balcon qui était à l'angle de cette rue et
+de la rue Saint-Honoré. Farcy, qui débouchait au coin de la rue de Rohan
+et de celle de Montpensier tomba l'un des premiers, atteint du haut en
+bas d'une balle dans la poitrine.&mdash;Ses amis ont publié, en 1831, sous le
+titre de <i>Reliquiæ</i>, le recueil des vers et opuscules de Farcy.<a href="#footnotetag253"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote254" name="footnote254"></a>
+<b>Note 254:</b> Dans son <i>Histoire de la Restauration</i> (tome VIII. p.
+663), Alfred Nettement raconte ainsi la prise de la caserne Babylone:
+«Le commandant Dufay refusa de capituler devant l'émeute; il plaça ses
+soldats aux fenêtres et dans la cour, et le siège de la caserne
+commença. Il dura plusieurs heures en amenant des pertes des deux côtés;
+l'élève Vaneau tomba mortellement frappé. Les insurgés envoyèrent un
+parlementaire: on ne le reçut pas, et le drapeau noir fat arboré. Alors
+les émeutiers résolurent de recourir à l'incendie, afin de forcer les
+Suisses à se rendre devant cet ennemi qu'on appelle le feu; des bottes
+de paille et des fagots arrosés de térébenthine furent allumés.... La
+flamme et la fumée aveuglèrent bientôt les assiégés; secondés par les
+lieutenants Halter, Couteau et Saunteron, ils tentèrent d'opérer une
+sortie et s'élancèrent à travers la flamme, la baïonnette en avant. Les
+insurgés se précipitèrent vers eux, et un combat corps à corps
+s'engagea; les Suisses refusèrent de se rendre; ils furent
+impitoyablement massacrés. Le brave commandant Dufay périt et son corps
+fut traîné dans les rues par les insurgés. Quelques Suisses seulement
+parvinrent à échapper au massacre; la caserne envahie par le peuple fut
+livrée au pillage.&mdash;La lutte héroïque de la caserne Babylone devait être
+l'adieu des Suisses à la France; comme leurs pères en 1792, ils tinrent
+jusqu'au bout le serment qu'ils avaient prêté au Roi, et moururent pour
+lui.»<a href="#footnotetag254"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote255" name="footnote255"></a>
+<b>Note 255:</b> Casimir-Louis-Victurnien de Rochechouart, prince de
+Tonnay-Charente, duc de <i>Mortemart</i> (1787-1875). Après avoir servi sous
+l'Empire, il fut, à la première Restauration, nommé pair de France et
+colonel des Cent-Suisses, que son grand-père, le duc de Brissac, avait
+commandés en 1789. Aux Cent-Jours, il suivit le roi à Gand, et, au
+retour, fut nommé maréchal de camp et major-général de la Garde
+nationale de Paris (14 octobre 1815). Au mois d'avril 1828, il fut
+envoyé comme ambassadeur à Saint-Pétersbourg; revenu en France au
+commencement de 1830, il allait partir pour les eaux lorsqu'il apprit la
+publication des Ordonnances. Après les journées de Juillet, il continua
+de siéger à la chambre des pairs, et, sous le second Empire, il accepta
+de faire partie du Sénat (27 mars 1852). Il assista du reste fort peu
+aux séances, se tint également à l'écart de la nouvelle cour et se
+consacra aux &oelig;uvres de charité.&mdash;Sur son rôle pendant les journées de
+Juillet, voir les <i>Mémoires pour servir à l'histoire de la Révolution de
+1830</i>, par M. Alexandre Mazas. M. Mazas était secrétaire du duc de
+Mortemart.<a href="#footnotetag255"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote256" name="footnote256"></a>
+<b>Note 256:</b> Apollinaire-Antoine-Maurice, comte <i>d'Argout</i>
+(1782-1858). Il était pair de France depuis 1819, et comme son collègue
+M. de Sémonville, il appartenait à la droite modérée. De 1830 à 1836, il
+fut plusieurs fois ministre et détint successivement les portefeuilles
+de la Marine, du Commerce et des Travaux publics, de l'Intérieur et des
+Finances. Durant ces six années, le nez de M. d'Argout ne cessa de
+servir de cible aux flèches de la <i>Caricature</i> et du <i>Charivari</i> et aux
+<i>épingles</i> de <i>La Mode</i> et du <i>Corsaire</i>. Renonçant enfin aux
+ministères, il se réfugia dans le poste moins tourmenté de gouverneur de
+la Banque de France. Il est mort sénateur du second Empire.<a href="#footnotetag256"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote257" name="footnote257"></a>
+<b>Note 257:</b> Sur le pseudo-général <i>Dubourg</i>, voir, au tome IV, les
+notes 1 et 2 de la page 55.<a href="#footnotetag257"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote258" name="footnote258"></a>
+<b>Note 258:</b> Voir, sur M. <i>Baude</i>, au tome IV, la note 1 de la page
+137.<a href="#footnotetag258"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote259" name="footnote259"></a>
+<b>Note 259:</b> Étienne-Maurice, comte <i>Gérard</i> (1773-1853). Après avoir
+été l'un des plus glorieux généraux de l'Empire, il était entré en 1822
+dans la via politique. Au mois de juillet 1830, il était député de
+l'Oise. Le 11 août 1830, il accepta le portefeuille de la Guerre, qu'il
+abandonna le 16 novembre suivant pour raison de santé. Élevé à la
+dignité de maréchal de France, le 17 août de la même année, il fut
+appelé, le 4 août 1831, au commandement de l'armée du Nord et dirigea le
+siège d'Anvers. Pair de France en 1833, de nouveau ministre de la
+Guerre, avec la présidence du Conseil, du 18 juillet au 19 octobre 1834,
+il fut nommé, le 4 février 1836, grand chancelier de la Légion
+d'honneur. Le gouvernement provisoire du 24 février 1848 le destitua; le
+second Empire le nomma sénateur (26 janvier 1853). Il mourut trois mois
+après, le 17 avril, et fut inhumé aux Invalides.<a href="#footnotetag259"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote260" name="footnote260"></a>
+<b>Note 260:</b> Claude-Antoine-Gabriel, duc de <i>Choiseul-Stainville</i>
+(1760-1838). Chevalier d'honneur de la reine Marie-Antoinette, il était
+resté auprès d'elle jusqu'à son incarcération au Temple, et il n'avait
+émigré que quand sa tête avait été mise à prix. Arrêté à Calais, à la
+suite d'un naufrage (novembre 1795), et acquitté par le Conseil de
+guerre devant lequel on l'avait traduit, il n'en avait pas moins été
+retenu en prison par le Directoire, et finalement condamné à mort. Le 18
+brumaire le sauva. La Restauration l'appela à la pairie (4 juin 1814),
+et plus tard au poste de gouverneur du Louvre (28 mai 1820). Son
+attitude à la Chambre des pairs et sa constante opposition au ministère
+Villèle lui avaient valu une grande popularité. Le roi Louis-Philippe le
+choisit pour un de ses aides de camp.<a href="#footnotetag260"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote261" name="footnote261"></a>
+<b>Note 261:</b> La rue où demeurait M. Laffitte, et qui allait bientôt
+porter son nom, s'appelait sous la Restauration la <i>rue d'Artois</i>.<a href="#footnotetag261"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote262" name="footnote262"></a>
+<b>Note 262:</b> Les missionnaires de la rue d'Enfer, dont parle ici
+Chateaubriand étaient les prêtres de la <i>Société des Missions de
+France</i>, fondée par le Père Rauzan, et qui est aujourd'hui la <i>Société
+des Prêtres de la Miséricorde</i> sous le titre de l'<i>Immaculée
+Conception</i>. Le 29 juillet, leur maison fut envahie par les émeutiers.
+«Toutes les chambres sont fouillées, dit un témoin oculaire; la caisse
+de l'économe est vidée, la cave elle-même est envahie.... De nouvelles
+bandes surviennent, et, l'exaltation croissant avec l'ivresse, les coups
+de fusil retentissent à travers les corridors et les escaliers. Partout
+le pillage et la désolation. Rien n'échappe à l'enlèvement ou à la
+destruction. Argent, linges, objets précieux, tout disparaît; les
+fenêtres sont brisées, les meubles hachés en morceaux et jetés dans la
+cour ou dans les jardins. On sonde à la baïonnette une terre fraîchement
+remuée, dans le jardin, et une caisse contenant tous les vases sacrés
+devient la proie des dévastateurs.... Au milieu du tumulte, le P. Rauzan
+paraît un moment à sa fenêtre, et cherche à apaiser les esprits.... Deux
+balles sifflent à ses oreilles, et un troisième coup, ajusté par un de
+ces bourreaux égarés, allait atteindre le digne prêtre, lorsqu'un garde
+national parvient à relever à temps le canon du fusil. La balle,
+toutefois, effleure de si près le dessus de la tête du saint vieillard,
+qu'il avouait plus tard avoir perdu pour un moment le sentiment de sa
+situation....» Pour compléter l'&oelig;uvre de destruction, les
+dévastateurs mettent le feu à l'intérieur d'une chambre. L'incendie
+commençait, lorsque deux missionnaires, déguisés en domestiques de
+l'hospice des Enfants-Trouvés (situé également rue d'Enfer), arrivent,
+accompagnés de deux s&oelig;urs de Charité, et, se mêlant à la foule, ils
+s'écrient: «Malheureux, que faites-vous? Ne voyez-vous pas que le feu va
+se communiquer à l'hospice? Voulez-vous donc brûler ces pauvres petits
+orphelins?»&mdash;On les écoute; une chaîne est organisée, et le feu est
+éteint au dedans. Mais bientôt, à l'aide de la paille qu'ils ont
+amoncelée, et sur laquelle ils entassent les débris des meubles, les
+livres, les papiers, les ornements sacrés, de grands feux sont allumés à
+la fois au jardin, dans la cour et jusque dans la rue.&mdash;Les
+missionnaires purent échapper, en se réfugiant, les uns à l'hospice des
+Enfants-Trouvés, les autres sous le toit de Chateaubriand. (<i>Vie du très
+révérend Père Jean-Baptiste Rauzan</i>, par le <i>P. A. Delaporte</i>, pages 281
+et suiv.)<a href="#footnotetag262"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote263" name="footnote263"></a>
+<b>Note 263:</b> La maison de Chateaubriand, rue d'Enfer, n<sup>o</sup> 84, était
+voisine de l'Observatoire, dont François Arago était alors le
+directeur.<a href="#footnotetag263"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote264" name="footnote264"></a>
+<b>Note 264:</b> Joseph <i>Mérilhou</i> (1788-1856).&mdash;Après avoir appartenu à
+la magistrature impériale, il avait figuré, sous la Restauration, au
+premier rang des avocats <i>libéraux</i>, et avait plaidé dans presque tous
+les procès politiques du temps. Il ne se bornait pas du reste à défendre
+les conspirateurs, il conspirait comme eux. Affilié à la «Charbonnerie»,
+il fut d'abord membre de la haute-vente et bientôt de la vente suprême.
+C'est donc à bon droit que l'avocat-général Marchangy, dans l'affaire
+des quatre sergents de la Rochelle (août 1822), pouvait dire à Mérilhou,
+qui plaidait pour le sergent Bories: «Ici les véritables coupables ne
+sont pas sur les bancs des accusés, mais sur les bancs des
+avocats.»&mdash;Nommé conseiller d'État le 20 août 1830, il devint, le 2
+novembre suivant, lors de la formation du ministère Laffitte, ministre
+de l'Instruction publique et des Cultes, et il en profita pour supprimer
+la Société des Missions de France et pour réunir au domaine de l'État la
+maison du Mont-Valérien qui en était le chef-lieu. Député de 1831 à
+1834, pair de France le 3 octobre 1837, il s'était fait nommer, dès le
+21 avril 1832, conseiller à la cour de Cassation, revenant ainsi à la
+magistrature, après avoir passé par le carbonarisme:</p>
+
+<p class="quote">Que dans un bon fauteuil il dorme à son retour.<a href="#footnotetag264"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote265" name="footnote265"></a>
+<b>Note 265:</b> Casimir-Marie-Marcellin-Pierre-Célestin <i>Chardel</i>
+(1777-1847). Il était en 1830 juge au tribunal de la Seine et député de
+Paris. Pendant les journées de juillet, il présida un comité
+insurrectionnel, et, dès le 27 août, il se fit nommer conseiller à la
+cour de Cassation.<a href="#footnotetag265"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote266" name="footnote266"></a>
+<b>Note 266:</b> Pierre-François <i>Marchal</i> (1785-1864). Il était, depuis
+1827, député de la Meurthe. Il prit part aux journées de juillet et
+s'empara du télégraphe, que le gouvernement nouveau utilisa
+immédiatement pour assurer son triomphe. Nommé directeur des télégraphes
+par la Commission municipale, il ne resta pas longtemps à ce poste; ses
+idées avancées le firent destituer. Réélu député de 1831 à 1834 et de
+1837 à 1845, il siégea dans l'opposition. Après le 24 février, il fit
+partie de l'Assemblée constituante, et vota constamment avec la gauche
+républicaine. Il ne fut pas renommé à la Législative et rentra dans la
+vie privée.<a href="#footnotetag266"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote267" name="footnote267"></a>
+<b>Note 267:</b> Jacques-François-Nicolas <i>Bavoux</i> (1774-1848). Il était
+en 1830, député de Paris. Il ne garda la préfecture de police que deux
+jours; dès le 1<sup>er</sup> août, il était remplacé par M. Girod (de l'Ain). Le
+23 août, il fut nommé conseiller-maître à la Cour des Comptes. En 1819,
+professeur suppléant à la Faculté de droit, il avait été traduit devant
+la cour d'Assises de la Seine sous la prévention d'avoir provoqué, par
+des discours tenus dans des lieux publics, à la désobéissance aux lois.
+Acquitté par le jury, après une plaidoirie de M<sup>e</sup> Dupin aîné, il passa
+sans transition de l'obscurité la plus profonde à la popularité la plus
+éclatante. L'obscurité depuis longtemps est revenue:</p>
+
+<p class="quote">Bavoux, Bavoux, Bavoux, nous t'avons oublié!<a href="#footnotetag267"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote268" name="footnote268"></a>
+<b>Note 268:</b> Auguste-Simon-Louis <i>Bérard</i> (1783-1859), banquier à
+Paris, député de la Seine depuis 1827. Son rôle pendant les journées de
+juillet fut des plus considérables. Il ne laissa pas du reste de tirer
+assez bien son épingle du jeu. Dès le mois d'août 1830, il fut nommé
+directeur général des ponts et chaussées et des mines; peu de temps
+après il devint conseiller d'État. Un peu plus tard, le ministère Molé
+lui donna la recette générale du Cher: Ce fut sa dernière situation
+officielle.&mdash;M. Bérard a publié, en 1834, des <i>Souvenirs historiques sur
+la Révolution de 1830</i>.<a href="#footnotetag268"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote269" name="footnote269"></a>
+<b>Note 269:</b> M. Palamède de Forbin-Janson, beau-frère du duc de
+Mortemart.<a href="#footnotetag269"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote270" name="footnote270"></a>
+<b>Note 270:</b> François <i>Sauvo</i> (1772-1859). Il était attaché, depuis
+1795, à la rédaction du <i>Moniteur universel</i>, lorsqu'il fut chargé, en
+1800, de la direction de ce journal, par Maret, secrétaire général des
+Consuls; il devait la conserver jusqu'en 1840.&mdash;Dans la soirée du 25
+juillet 1830, il avait été averti qu'il recevrait des articles fort
+étendus qui ne seraient terminés qu'au milieu de la nuit et devraient
+être insérés dans le numéro du lendemain. Vers onze heures du soir, il
+fut mandé par M. de Chantelauze, qui lui remit le rapport et les
+ordonnances. M. Sauvo parcourut les pièces «Qu'en pensez-vous?» lui
+demanda M. de Montbel qui était présent.&mdash;«Dieu sauve le Roi et la
+France!» répondit le rédacteur du <i>Moniteur</i>. Et il ajouta en se
+retirant: «Messieurs, j'ai cinquante-sept ans, j'ai vu toutes les
+journées de la Révolution et je me retire avec une profonde terreur.»<a href="#footnotetag270"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote271" name="footnote271"></a>
+<b>Note 271:</b> Augustin-Charles <i>Périer</i> (1773-1833), frère de Casimir
+Périer. Il était député de l'Isère depuis 1827 et siégeait au centre
+gauche. Non réélu aux élections du 5 juillet 1831, il fut nommé pair de
+France le 16 mai 1832.<a href="#footnotetag271"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote272" name="footnote272"></a>
+<b>Note 272:</b> Jules-Paul-Benjamin <i>Delessert</i> (1773-1847). Grand
+industriel, il avait créé à Passy, en 1801, une filature de coton qui
+rendit la France moins tributaire de l'Angleterre, et une raffinerie de
+sucre, où il obtint le premier sucre de betterave bien cristallisé. En
+1818, il importa d'Angleterre l'idée des Caisses d'épargne et popularisa
+en France cette institution, qu'à sa mort il dota généreusement. Il fut
+vingt-quatre ans député, de 1817 à 1824 et de 1827 à 1842, et il sut
+toujours allier à une noble indépendance un amour éclairé de l'ordre.
+Peu d'hommes politiques ont laissé une mémoire plus honorée.&mdash;Il était
+le frère de M. Gabriel Delessert, préfet de police de 1836 à 1848, qui a
+su, dans l'exercice de ces délicates fonctions, forcer l'estime de ses
+adversaires eux-mêmes.<a href="#footnotetag272"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote273" name="footnote273"></a>
+<b>Note 273:</b> Jean-Baptiste-Henry <i>Collin</i>, comte de <i>Sussy</i>
+(1776-1837). Il fut maître des requêtes sous l'Empire, puis, sous la
+Restauration, administrateur des contributions indirectes. Admis à
+siéger, le 3 janvier 1827, à la Chambre des pairs, par droit
+héréditaire, en remplacement de son père décédé, il prit place parmi les
+modérés. M. de Sussy siégea à la Chambre haute jusqu'à sa mort, ayant
+prêté serment au gouvernement de Juillet.<a href="#footnotetag273"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote274" name="footnote274"></a>
+<b>Note 274:</b> Sur cet épisode d'Arnouville et sur la première rencontre
+de Chateaubriand avec le capitaine Dubourg, voir au tome IV, pages
+55-56.<a href="#footnotetag274"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote275" name="footnote275"></a>
+<b>Note 275:</b> Tome I, p. 244.<a href="#footnotetag275"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote276" name="footnote276"></a>
+<b>Note 276:</b> J'ai reçu, le 9 janvier de cette année 1841, une lettre
+de M. Dubourg; on y lit ces phrases: «Combien j'ai désiré vous voir
+depuis notre rencontre sur le quai du Louvre! Combien de fois j'ai
+désiré verser dans votre sein les chagrins qui déchiraient mon âme!
+Qu'on est malheureux d'aimer avec passion son pays, son honneur, sa
+gloire, quand l'on vit à une telle époque!...</p>
+
+<p>«Avais-je tort, en 1830, de ne pas vouloir me soumettre à ce que l'on
+faisait! Je voyais clairement l'avenir odieux que l'on préparait à la
+France, j'expliquais comment le mal seul pouvait surgir d'arrangements
+politiques aussi frauduleux; mais personne ne me comprenait».</p>
+
+<p>Le 5 juillet de cette même année 1841, M. Dubourg m'écrivait encore pour
+m'envoyer le brouillon d'une note qu'il adressait en 1828 à MM. de
+Martignac et de Caux pour les engager à me faire entrer au Conseil. Je
+n'ai donc rien avancé sur M. Dubourg qui ne soit de la plus exacte
+vérité. (Paris, note de 1841). <span class="smcap">Ch</span>.<a href="#footnotetag276"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote277" name="footnote277"></a>
+<b>Note 277:</b> En regard de la version de Chateaubriand, il convient de
+placer celle du duc Victor de Broglie: «Je ne sais en vérité, dit-il
+(<i>Souvenirs</i>, III, 325), si j'ai placé quatre paroles dans une
+conversation à bâtons rompus, où nous étions animés des mêmes sentiments
+et préoccupés du même but; mais ce dont je suis parfaitement sûr, c'est
+de n'avoir jamais dit que je venais de parcourir tout Paris, que nous
+étions sur un volcan; que les maîtres ne pouvaient plus contenir leurs
+ouvriers; que, si le nom du roi était désormais prononcé, on couperait
+la gorge à qui le prononcerait; que nous serions tous massacrés; qu'on
+prendrait d'assaut le Luxembourg comme la Bastille en 1789; et, quant au
+discours par lequel M. de Chateaubriand aurait foudroyé ce langage,
+c'est ma faute peut-être, mais je regrette de n'en avoir pas entendu le
+premier mot.<a href="#footnotetag277"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote278" name="footnote278"></a>
+<b>Note 278:</b> Ce livre a été écrit à Paris en août et septembre 1830,
+et revu en décembre 1840.<a href="#footnotetag278"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote279" name="footnote279"></a>
+<b>Note 279:</b> Les <i>Souvenirs</i> du duc de Broglie sont ici d'accord avec
+les <i>Mémoires d'Outre-Tombe</i>. «On lisait, dit M. de Broglie, affiché sur
+la porte même de M. Laffitte, à la Bourse et dans tous les lieux
+publics, un placard ainsi conçu:</p>
+
+<p>«Charles X ne peut plus rentrer à Paris; il a fait couler le sang du
+peuple;</p>
+
+<p>«La République nous exposerait à d'affreuses divisions; elle nous
+brouillerait avec l'Europe;</p>
+
+<p>«Le duc d'Orléans est un prince dévoué à la cause de la Révolution;</p>
+
+<p>«Le duc d'Orléans ne s'est jamais battu contre nous;</p>
+
+<p>«Le duc d'Orléans était à Jemmapes;</p>
+
+<p>«Le duc d'Orléans a porté les couleurs nationales, le duc d'Orléans peut
+seul les porter encore.</p>
+
+<p>«Le duc d'Orléans s'est prononcé; il accepte la Charte comme nous
+l'avons toujours voulue et entendue.</p>
+
+<p>«C'est du peuple français qu'il tiendra sa couronne.»</p>
+
+<p>«Cette dernière phrase fut immédiatement modifiée ainsi qu'il suit dans
+un second placard:</p>
+
+<p>«Le duc d'Orléans ne se prononce pas; il attend notre v&oelig;u; proclamons
+ce v&oelig;u, il acceptera la Charte comme nous l'avons toujours entendue
+et voulue.»</p>
+
+<p>Le duc de Broglie ajoute: «D'où provenaient ces placards? <i>On sait
+aujourd'hui qu'ils étaient l'&oelig;uvre de MM. Thiers et Mignet</i>, et que
+le libraire Paulin, fort de leurs amis, donna ses soins à l'impression
+et à l'affichage. M. Laffitte était-il dans la secret? Il y a lieu de le
+présumer.» (<i>Souvenirs du feu duc de Broglie</i>, tome III, p. 314.)<a href="#footnotetag279"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote280" name="footnote280"></a>
+<b>Note 280:</b> Ary <i>Scheffer</i> (1785-1858). Dès 1821, il avait été choisi
+pour donner des leçons de peinture aux jeunes princes d'Orléans,
+auxquels il resta toujours très attaché. La princesse Marie, en mourant,
+lui légua tous ses dessins.<a href="#footnotetag280"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote281" name="footnote281"></a>
+<b>Note 281:</b> Hyacinthe-Camille-Odilon <i>Barrot</i> (1791-1873). Très
+royaliste en 1815, il avait monté la garde dans les appartements du roi,
+dans la nuit de son départ; mais il se jeta bientôt dans l'opposition
+libérale. Préfet de la Seine, d'août 1830 à février 1831; député de 1830
+à 1848; représentant du peuple, de 1848 au 2 décembre 1851; ministre et
+président du Conseil, du 20 décembre 1848 au 30 octobre 1849; président
+du conseil d'État, du 27 juillet 1872 à sa mort (6 août 1873). Ses
+<i>Mémoires</i> (4 vol. in-8<sup>o</sup>) ont paru en 1875.<a href="#footnotetag281"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote282" name="footnote282"></a>
+<b>Note 282:</b> Le capitaine Le Motha est l'officier qu'Alfred de Vigny a
+immortalisé dans le dernier et admirable épisode de <i>Servitude et
+Grandeur militaires</i>,&mdash;<i>la Vie et la mort du capitaine Renaud</i>.<a href="#footnotetag282"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote283" name="footnote283"></a>
+<b>Note 283:</b> M. de Guernon-Ranville, qui était alors à Saint-Cloud,
+raconte ainsi, dans son <i>Journal</i>, cette déplorable scène: «Le prince et
+le maréchal étaient seuls dans le salon vert de Saint-Cloud; les
+explications du duc de Raguse ne satisfirent pas le Dauphin, qui
+s'écria: «Est-ce que vous voulez nous trahir aussi?» À ces mots, le
+maréchal porta la main à son épée. Le prince vit le mouvement; il
+s'élança en avant, et, voulant arracher l'épée du fourreau, il se blessa
+légèrement à la main; puis, la jetant sur le parquet, il saisit le
+maréchal au collet, le renversa sur un canapé en appelant à lui les
+gardes qui se trouvaient dans la salle voisine. En ce moment, l'officier
+de service, accouru au bruit, ouvrait la porte du salon; le prince lui
+ordonna de conduire le maréchal aux arrêts forcés dans sa chambre. Le
+Roi, instruit de cette scène étrange, en fit quelques reproches au
+Dauphin, et lui demanda de se réconcilier avec Marmont. On le fit
+appeler immédiatement; il fit quelques excuses au prince, qui lui
+répondit: «J'ai eu moi-même des torts envers vous; mais votre épée m'a
+tiré du sang, ainsi nous sommes quittes....» Et il lui tendit la main.»<a href="#footnotetag283"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote284" name="footnote284"></a>
+<b>Note 284:</b> Ambroise-Anatole-Augustin, marquis de
+<i>Montesquiou-Fezensac</i> (1788-1878). Entré au service comme simple soldat
+en 1806, il était en 1814 colonel et aide-de-camp de l'Empereur. En
+1816, il devint aide-de-camp du duc d'Orléans, puis, en 1823, chevalier
+d'honneur de la duchesse. Maréchal de camp en 1831, député de la Sarthe
+de 1834 à 1841, il fut nommé pair de France le 20 juillet 1841, grand
+d'Espagne et marquis en 1847. Très ami des lettres, il avait publié des
+<i>Poésies</i> dès 1820. Outre deux autres volumes de poésies intitulés
+<i>Chants divers</i> (1843), outre des comédies et des drames non
+représentés, il a traduit en vers les <i>Sonnets, Canzones et Triomphes de
+Pétrarque</i>, et composé sur <i>Moïse</i>, non pas, comme Chateaubriand, une
+tragédie en cinq actes, mais un poème en 24 chants.<a href="#footnotetag284"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote285" name="footnote285"></a>
+<b>Note 285:</b> Auguste-Marie, baron de <i>Berthois</i> (1787-1870).
+Lieutenant du génie en 1809, il avait fait toutes les campagnes de 1809
+à 1814. Il devint sous la Restauration aide-de-camp du duc d'Orléans,
+qu'il ne quitta pas un instant pendant les journées de juillet, et qui
+le nomma colonel en 1831, commandeur de la Légion d'honneur et plus tard
+maréchal de camp. Allié à la famille du comte Lanjuinais, dont il avait
+épousé la fille en 1822, M. de Berthois fut envoyé à la Chambre des
+députés, en 1832, par les électeurs de Vitré (Ille-et-Vilaine), qui lui
+renouvelèrent son mandat jusqu'en 1848.<a href="#footnotetag285"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote286" name="footnote286"></a>
+<b>Note 286:</b> Elle se composait d'un certain nombre de républicains
+qui, à mesure que le dénoûment approchait, redoublaient d'efforts.
+Réunis chez le restaurateur Lointier, ils y délibéraient le fusil à la
+main. Le 30 juillet, ils envoyèrent au gouvernement provisoire, siégeant
+à l'Hôtel-de-Ville, une adresse qui commençait par ces mots: «Le peuple
+hier a reconquis ses droits sacrés au prix de son sang. Le plus précieux
+de ses droits est de choisir librement son gouvernement. Il faut
+empêcher qu'aucune proclamation ne soit faite qui désigne un chef
+lorsque la forme même du gouvernement ne peut-être déterminée. Il existe
+une représentation provisoire de la nation. Qu'elle reste en permanence
+jusqu'à ce que le v&oelig;u de la majorité des Français ait pu être connu,
+etc.» La monarchie de Juillet devait trouver devant elle, au premier
+rang de ses ennemis, les principaux membres de la réunion Lointier,
+Trélat, Guinard, Charles Teste, Bastide, Poubelle, Charles Hingray,
+Chevalier, Hubert. Ce dernier fut chargé de remettre au général
+Lafayette l'adresse votée par la réunion; il la portait au bout d'une
+baïonnette. Ce sera lui qui, le 15 mai 1848, prononcera la dissolution
+de l'Assemblée nationale.<a href="#footnotetag286"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote287" name="footnote287"></a>
+<b>Note 287:</b> Alexandre-Edme baron <i>Méchin</i> (1772-1849). Il avait été,
+de l'an IX à 1814, préfet des Landes, de la Roër, de l'Aisne et du
+Calvados, et, pendant les Cent-Jours, député d'Ille-et-Vilaine. Envoyé
+en 1819, à la Chambre des députés par les électeurs de l'Aisne qui lui
+renouvelèrent son mandat jusqu'à la fin de la Restauration, il fut un
+des orateurs les plus mordants et les plus actifs de l'opposition
+<i>libérale</i>. Il coopéra à l'établissement du gouvernement de Juillet, qui
+le nomma préfet du Nord, et bientôt conseiller d'État, fonctions qu'il
+conserva jusqu'en 1840. On a du baron Méchin une traduction en vers de
+<i>Juvénal</i> (1827).<a href="#footnotetag287"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote288" name="footnote288"></a>
+<b>Note 288:</b> Jean-Pons-Guillaume <i>Viennet</i>, député de 1820 à 1837,
+pair de France de 1839 à 1848, membre de l'Académie française (18
+novembre 1830). Ce fut lui qui lut au peuple, le 31 juillet 1830, la
+nomination du duc d'Orléans comme lieutenant général du royaume. Le
+XIX<sup>e</sup> siècle n'a pas eu de versificateur plus fécond; il a composé des
+<i>Épîtres</i>, des <i>Satires</i>, des <i>Fables</i>, des tragédies et des comédies en
+vers, des poèmes épiques, des poèmes héroï-comiques, etc., etc.
+Ultra-classique en littérature, ultra-conservateur en politique, du
+moins après 1830, M. Viennet, de 1830 à 1848, a servi de cible aux
+petits journaux, à la <i>Mode</i>, au <i>Charivari</i> et au <i>Corsaire</i>. Il
+ripostait d'ailleurs et c'était souvent, entre la presse et lui, un
+prêté rendu. Avec quelques ridicules, il était homme d'infiniment
+d'esprit, et ses deux recueils de <i>Fables</i> se lisent avec plaisir. Il a
+laissé des <i>Mémoires</i>, encore inédits.<a href="#footnotetag288"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote289" name="footnote289"></a>
+<b>Note 289:</b> <i>Histoire de dix ans</i>, par Louis Blanc, t. I, p. 350.<a href="#footnotetag289"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote290" name="footnote290"></a>
+<b>Note 290:</b> Jules <i>Bastide</i> (1800-1870). Il avait arboré le premier,
+en juillet 1830, le drapeau tricolore au faîte des Tuileries. Après la
+Révolution de février, il fut ministre des affaires étrangères, du 28
+février au 20 décembre 1848. Lors de sa nomination, on prêta à Marrast,
+son ancien collaborateur au <i>National</i>, ce mot qui a plusieurs fois
+servi depuis: «Bastide est étranger aux affaires plaçons-le aux affaires
+étrangères.»<a href="#footnotetag290"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote291" name="footnote291"></a>
+<b>Note 291:</b> Jacques-Léonard-Clément <i>Thomas</i> (1809-1871). Le 15 mai
+1848, il fut nommé commandant en chef de la garde nationale de la Seine;
+mais peu de semaines après, ayant, à la tribune de l'Assemblée
+nationale, appelé la croix de la Légion d'honneur un «hochet de la
+vanité», il fut interrompu, insulté, et dut donner sa démission de
+commandant. Lors du coup d'État de 1851, il tenta vainement de soulever
+la Gironde, qui l'avait élu représentant en 1848. Il fut exilé, refusa
+l'amnistie de 1859 et ne rentra qu'après le 4 septembre 1870. Nommé
+pendant le siège commandant supérieur des gardes nationales de la Seine,
+il adressa sa démission au général Trochu le 14 février 1871 et rentra
+dans la vie privée. Le 18 mars, dès le début de l'insurrection, reconnu
+et arrêté sur la place Pigalle par plusieurs gardes nationaux, il fut
+conduit au comité central de Montmartre, rue des Rosiers, et fusillé.<a href="#footnotetag291"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote292" name="footnote292"></a>
+<b>Note 292:</b> C'est par <i>Joubert</i> et son ami Dugied que <i>la
+Charbonnerie</i> a été introduite en France. Impliqués l'un et l'autre dans
+la Conspiration du 19 août 1820, dite <i>Conspiration militaire du Bazar</i>,
+ils allèrent offrir leurs bras à la révolution de Naples et furent alors
+affiliés à la Société secrète qui enveloppait l'Italie. Dugied, qui en
+revint le premier, rapporta les règlements et ornements charbonniques,
+et se réunit à Bazard, Buchez, Flotard, Cariol aîné, Sigaud, Guinard,
+Corcelles fils, Sautelet et Rouen aîné, pour fonder, dans les derniers
+jours de 1820, l'association qui devait, pendant les années qui allaient
+suivre, exercer une si grande et si déplorable influence. Joubert fut,
+en 1822, un des principaux agents du complot de Belfort. Il réussit
+encore à s'échapper et gagna l'Espagne, où il se battit contre les
+soldats français. Au combat de Llers, il fut fait prisonnier. Comme il
+avait reçu deux coups de feu à la jambe, il fut conduit à l'hôpital de
+Perpignan, d'où son ami Dugied parvint, à prix d'or, à le faire évader.
+Il put gagner la Belgique, où il resta jusqu'en 1830.&mdash;Voir la Notice
+sur <i>la Charbonnerie</i>, par M. Trélat, dans <i>Paris révolutionnaire</i>;
+1848.<a href="#footnotetag292"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote293" name="footnote293"></a>
+<b>Note 293:</b> Édouard-Louis-Godefroi <i>Cavaignac</i>, frère aîné du général
+Eugène Cavaignac (1801-1845). La monarchie de juillet n'eut pas
+d'adversaire plus redoutable. Homme de plume et homme d'action,
+conspirateur ardent autant qu'habile, chef de la <i>Société des Droits de
+l'homme</i>, il ne cessa, pendant quinze ans, de lutter pour le triomphe de
+la Révolution et du communisme, avec toutes les armes et sur tous les
+terrains, dans la rue et dans la presse, à la Cour d'Assises et à la
+Cour des pairs, en prison et en exil. Il mourut à la peine, en 1845, le
+5 mai, comme Napoléon. N'avait-il pas été le Napoléon de l'émeute?<a href="#footnotetag293"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote294" name="footnote294"></a>
+<b>Note 294:</b> André-Louis-Augustin <i>Marchais</i> (1800-1857). Encore un
+conspirateur émérite. Il prit part, en 1820, à la Conspiration du 19
+août, et se fit, en 1821, affilier à la Charbonnerie, dont il devint
+l'un des chefs. Sous Louis-Philippe, il est l'un des accusés du procès
+d'avril 1834. En 1848, il est l'un des commissaires extraordinaires de
+Ledru-Rollin. Sous le Second Empire, en 1853, il est arrêté comme membre
+de la Société secrète <i>la Marianne</i> et condamné à trois ans de prison.
+Rendu quelque temps après à la liberté, il quitte la France et va mourir
+à Constantinople.<a href="#footnotetag294"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote295" name="footnote295"></a>
+<b>Note 295:</b> Marie-Anne-Joseph <i>Dégousée</i> (1795-1862). Après avoir
+conspiré sous la Restauration et concouru activement aux journées de
+Juillet 1830, il conspira sous Louis-Philippe et se battit sur les
+barricades de février 1848. Député de la Sarthe à l'Assemblée
+constituante, il soutint le gouvernement du général Cavaignac. Non réélu
+à la législative, il reprit ses fonctions d'ingénieur civil et s'occupa
+principalement du forage des puits artésiens.<a href="#footnotetag295"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote296" name="footnote296"></a>
+<b>Note 296:</b> Joseph Augustin <i>Guinard</i> (1799-1874). Comme Degousée, il
+conspira contre le gouvernement de la Restauration et contre la
+monarchie de Juillet. Comme lui, représentant du peuple à la
+Constituante, il appuya le général Cavaignac; comme lui encore, il ne
+fut pas réélu à la Législative; mais, au lieu de rentrer sagement dans
+la vie privée, il fit cause commune, le 13 juin 1849, avec les députés
+de la Montagne et fut arrêté au Conservatoire des Arts-et-Métiers.
+Traduit devant la Haute-Cour de Versailles et condamné à la déportation
+perpétuelle, il fut détenu successivement à Doullens et à Belle Isle. Il
+fut rendu à la liberté en 1854, et vécut depuis lors dans la retraite.<a href="#footnotetag296"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote297" name="footnote297"></a>
+<b>Note 297:</b> Ministre plénipotentiaire de Suède près la cour de
+France.&mdash;Le comte Gustave de L&oelig;venhielm était, depuis 1818 à Paris,
+où il résida pendant trente-huit ans. Possesseur d'une grande fortune,
+il l'employait à secourir les malheureux et à protéger les arts.<a href="#footnotetag297"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote298" name="footnote298"></a>
+<b>Note 298:</b> «L'auteur, dit ici M. de Marcellus, p. 389, a négligé de
+citer la source où il a puisé ces détails biographiques concernant sir
+Charles Stuart, ambassadeur britannique à Paris pendant son ministère.
+Je vais y suppléer. Cette source, c'est moi-même. C'est moi, en effet,
+qui osai soulever à ses yeux, mais pour son édification privée, un coin
+du voile qui cachait ces mystères galants de la diplomatie.» Sur lord
+Stuart, voir au tome IV, la note de la page 276.<a href="#footnotetag298"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote299" name="footnote299"></a>
+<b>Note 299:</b> C'est à peu près ce que j'écrivais à M. Canning, en 1823.
+(Voyez le <i>Congrès de Vérone</i>.) Ch.<a href="#footnotetag299"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote300" name="footnote300"></a>
+<b>Note 300:</b> Sur Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie, voir, au tome
+IV, la note 1 de la page 16.<a href="#footnotetag300"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote301" name="footnote301"></a>
+<b>Note 301:</b> Ministre plénipotentiaire de Prusse à Paris, de 1824 à
+1837.&mdash;Son fils, le baron Charles de Werther, fut appelé, au mois
+d'octobre 1869, à remplacer à Paris le comte de Goltz, avec le double
+titre d'ambassadeur de la Prusse et de la Confédération de l'Allemagne
+du Nord; il garda ce poste jusqu'à la rupture des relations
+diplomatiques au mois de juillet 1870.<a href="#footnotetag301"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote302" name="footnote302"></a>
+<b>Note 302:</b> Il semblerait ressortir, du contexte de cette phrase que
+le prince Esterhazy, au moment de la révolution de Juillet, était
+ambassadeur à Paris. Ce serait une erreur. L'ambassadeur d'Autriche à
+Paris, en 1830, était le comte d'Appony.<a href="#footnotetag302"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote303" name="footnote303"></a>
+<b>Note 303:</b> Étienne Tardif de Pommeroux, comte de <i>Bordesoulle</i>
+(1771-1837). Il prit part à toutes les guerres de la Révolution et de
+l'Empire, se rallia en 1814 au gouvernement des Bourbons et suivit Louis
+XVIII à Gand. En 1823, nommé général en chef du corps de réserve à
+l'armée d'Espagne, il établit le blocus de Cadix et prit une grande part
+à la victoire du Trocadéro. Au retour de cette campagne, il fut élevé à
+la pairie. Il ne refusa pas le serment au gouvernement de
+Louis-Philippe, et resta à la Chambre haute jusqu'à sa mort.<a href="#footnotetag303"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote304" name="footnote304"></a>
+<b>Note 304:</b> Ce que dit ici Chateaubriand, un des plus illustres
+serviteurs de la monarchie de Juillet le dira plus tard, à son tour:
+«C'eût été certainement un grand bien pour la France, a écrit M. Guizot,
+et, de sa part, un grand acte d'intelligence, comme de vertu politique,
+que sa résistance se renfermât dans les limites du droit monarchique et
+qu'elle ressaisît ses libertés sans renverser le gouvernement. On ne
+garantit jamais mieux le respect de ses propres droits qu'en respectant
+les droits qui les balancent; et, quand on a besoin de la monarchie, il
+est plus sûr de la maintenir que de la fonder.» M. Guizot ajoute: «<i>La
+royauté de M. le duc de Bordeaux, avec M. le duc d'Orléans pour régent,
+eût été la solution la plus constitutionnelle et aussi la plus
+politique.</i>» (<span class="smcap">Mélanges historiques et politiques</span>, par M. Guizot,
+préface, p. <span class="smcap">XXIII</span>.)<a href="#footnotetag304"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote305" name="footnote305"></a>
+<b>Note 305:</b> Jean-François <i>Jacqueminot</i>, vicomte de Ham (1787-1865).
+Colonel sous l'Empire, et chargé, après Waterloo, de reconduire la
+brigade Wathier dans le Midi, il brisa son épée pour ne pas assister au
+licenciement de l'armée. Il se retira à Bar-le-Duc, où il fonda une
+filature, dans laquelle il plaça de vieux soldats de la République et de
+l'Empire. Député des Vosges au moment des journées de Juillet, il y prit
+une part active, et il fut nommé, après la retraite de La Fayette,
+maréchal de camp et chef d'état-major de la garde nationale parisienne.
+Lieutenant-général depuis 1837, créé vicomte par Louis-Philippe, il
+devint, en 1842, commandant supérieur de la garde nationale. Il l'était
+encore au 24 février 1848, et il vit alors cette même garde, dont il
+avait en 1830 applaudi la révolte, méconnaître ses ordres pour suivre
+les exemples qu'il avait lui-même autrefois donnés.<a href="#footnotetag305"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote306" name="footnote306"></a>
+<b>Note 306:</b> Voyez ci-dessus la note <a href="#footnote86">1</a> de la page <a href="#page071">71</a>.<a href="#footnotetag306"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote307" name="footnote307"></a>
+<b>Note 307:</b> «Le général Pajol m'a dit à moi-même, peu de temps avant
+sa mort, que dans sa longue carrière militaire il ne s'était jamais cru
+si près de subir une défaite.» (Marcellus, <i>Chateaubriand et son temps</i>,
+p. 392.)<a href="#footnotetag307"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote308" name="footnote308"></a>
+<b>Note 308:</b> «Durant le court intervalle du 3 au 7 août, dit M.
+Villemain, j'ai vu, chez Mme Récamier, M. de Chateaubriand sollicité par
+les prévenances d'un homme de grand nom et d'un esprit lettré, alors
+chevalier d'honneur de la duchesse d'Orléans: il s'agissait d'une visite
+au Palais-Royal. M. de Chateaubriand accepta.» (<i>M. de Chateaubriand, sa
+vie et ses écrits</i>, p. 493.)&mdash;Le chevalier d'honneur de la duchesse
+d'Orléans, dont Villemain ne donne pas ici le nom, jugeant sans doute
+ces menus détails indignes de la majesté de l'histoire, était M. Anatole
+de Montesquiou, deux fois nommé par Chateaubriand, qui n'avait pas les
+mêmes scrupules. L'auteur des <i>Mémoires</i> avait déjà eu occasion de
+parler de M. de Montesquiou. Voir plus haut pages <a href="#page338">338</a> et <a href="#page339">339</a> et la note
+<a href="#footnote284">1</a> de la page <a href="#page338">338</a>.<a href="#footnotetag308"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote309" name="footnote309"></a>
+<b>Note 309:</b> «Dans ces jours si pressés, dit M. Villemain, page 496,
+M. de Chateaubriand fut, encore une fois, appelé près de la duchesse
+d'Orléans, seule avec M<sup>me</sup> Adélaïde, et il reçut d'elle l'offre directe
+de l'ambassade de Rome, avec le v&oelig;u le plus formel de la lui voir
+accepter, dans l'intérêt de la religion.»<a href="#footnotetag309"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote310" name="footnote310"></a>
+<b>Note 310:</b> Louis-Clair, comte de <i>Beaupoil de Sainte-Aulaire</i>
+(1778-1854). Beau-frère de M. Decazes et député de 1815 à 1829, il
+combattit le ministère Villèle et accueillit avec faveur le ministère
+Martignac. À la mort de son père (19 février 1829), il entra à la
+Chambre des pairs. Absent au moment de la Révolution de Juillet, il
+revint en hâte à Paris; après quelques hésitations, il adhéra au
+gouvernement nouveau et reçut l'ambassade de Rome, puis celle de Vienne
+(1833) et enfin celle de Londres, qu'il occupa de 1841-1847. Auteur
+d'une remarquable <i>Histoire de la Fronde</i> (1827), il fut élu, le 7
+janvier 1841, membre de l'Académie française. Il a laissé sur ses
+diverses ambassades des <i>Mémoires</i>, encore inédits; il en avait fait
+quelques lectures à l'Académie, et un bon juge, M. Désiré Nisard, les a
+caractérisés en ces termes: «Le style de ces Mémoires, précis comme le
+veut la langue des affaires, pesé et non compassé, comme doit l'être une
+conversation qui sera répétée; grave et élevé par moments comme
+l'histoire; familier et gracieux, comme les entretiens de politesse qui
+précèdent les discussions d'affaires, n'ajoutera pas peu aux titres de
+M. de Sainte-Aulaire comme écrivain.» (<i>Réponse de M. Nisard au discours
+de réception de M. le duc Victor de Broglie.</i>)<a href="#footnotetag310"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote311" name="footnote311"></a>
+<b>Note 311:</b> Auxonne-Marie-Théodose, comte de <i>Thiard de Bissy</i>
+(1772-1852). Il était fils de Claude VIII de Thiard, comte de Bissy,
+lieutenant-général des armées du Roi, gouverneur des ville et château
+d'Auxonne, gouverneur du Palais-Royal, des Tuileries à Paris, l'un des
+quarante de l'Académie française. Il était neveu du comte de Thiard,
+commandant du roi en Bretagne en 1789, guillotiné le 26 juillet 1794.
+(Voir au tome I, la note 1 de la page 250.) Auxonne-Marie-Théodose
+émigra en 1791 et servit à l'armée de Condé jusqu'en 1799. Sous
+l'Empire, après avoir été employé par Napoléon dans ses armées et sa
+diplomatie, il fut disgracié en 1807 et vécut dans la retraite jusqu'en
+1814. Après avoir été représentant aux Cent-Jours, il fut député de 1820
+à 1834 et de 1837 à 1848. Quoique ancien émigré, quoique né au château
+des Tuileries, il ne cessa, sous la Restauration comme sous la monarchie
+de Juillet, de siéger à l'extrême-gauche.<a href="#footnotetag311"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote312" name="footnote312"></a>
+<b>Note 312:</b> François <i>Duris-Dufresne</i> (1769-1837). C'était, lui
+aussi, un ancien officier. Après avoir fait partie du Corps législatif,
+de l'an XII à 1809, il entra, en 1827, à la Chambre des députés et vota
+avec le côté gauche. Il adhéra à la Révolution de Juillet et à
+l'avènement de Louis-Philippe; mais les événements le rejetèrent bientôt
+dans l'opposition dynastique. Réélu le 5 juillet 1831, il siégea cette
+fois à l'extrême-gauche, signa le <i>compte rendu</i> de 1832, et fut de ceux
+qui se récusèrent (1833) dans l'affaire du journal <i>la Tribune</i>. En
+1834, il cessa de faire partie de la Chambre.<a href="#footnotetag312"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote313" name="footnote313"></a>
+<b>Note 313:</b> Cormenin n'a point donné place à Chateaubriand dans son
+<i>Livre des Orateurs</i>, et il a eu raison, puisque aussi bien tous les
+discours de l'auteur du <i>Génie du Christianisme</i> sont des discours
+écrits. Il n'en reste pas moins que plusieurs de ces discours sont
+admirables; en particulier, celui du 7 août 1830, à la Chambre des
+pairs, ou encore celui sur la guerre d'Espagne, prononcé par
+Chateaubriand à la Chambre des députés le 25 février 1823.<a href="#footnotetag313"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote314" name="footnote314"></a>
+<b>Note 314:</b> Le président de la Chambre des pairs était alors, et
+depuis le 4 août, le baron Pasquier. On lit dans ses <i>Mémoires</i>, t. VI,
+p. 331: «M. Pastoret ayant donné sa démission de chancelier et de
+président de la Chambre des pairs, il fallut pourvoir à son
+remplacement; le choix était tombé sur moi. Je pourrais dire que ce
+n'était pas une affaire de préférence, tous les membres de la Chambre en
+état de la présider se trouvant ou absents ou dans des positions qui ne
+permettaient pas de penser à eux. J'hésitai beaucoup avant d'accepter,
+mais la conservation de la Chambre des pairs était pour le pays de la
+plus haute importance. Je la savais menacée; cette considération me
+décida. Je pris possession du fauteuil à la séance du 4 août....»<a href="#footnotetag314"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote315" name="footnote315"></a>
+<b>Note 315:</b> Le baron Louis.<a href="#footnotetag315"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote316" name="footnote316"></a>
+<b>Note 316:</b> C'était toujours M. de Sémonville. Chateaubriand, qui ne
+le pouvait souffrir, disait un jour de lui à M. de Marcellus: «Souple à
+tous les régimes, il a passé du Sénat à la pairie héréditaire, puis
+déshéritée; peu lui importent les hommes, pourvu qu'il garde ses
+traitements. <i>Populus me sibilat, at mihi plaudo....</i>» <i>Chateaubriand et
+son temps</i>, p. 387.<a href="#footnotetag316"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote317" name="footnote317"></a>
+<b>Note 317:</b> M. Dupont de l'Eure.<a href="#footnotetag317"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote318" name="footnote318"></a>
+<b>Note 318:</b> Dans son itinéraire de Rambouillet à Cherbourg, le
+cortège royal, en traversant le val de Vire, passa non loin de la maison
+de Chênedollé, l'ami de Chateaubriand. Le généreux poète était sur la
+route, entouré de tous les siens, tenant à la main des branches de lis
+qu'ils offrirent au vieux roi prêt à quitter, pour ne plus les revoir,
+les rivages de la patrie: noble et touchante inspiration! Adieux de la
+Poésie à la Royauté sur le chemin de l'exil! Traduction vraiment
+française du vers de Virgile: <i>Manibus date lilia plenis!</i><a href="#footnotetag318"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote319" name="footnote319"></a>
+<b>Note 319:</b> Ce fut le 16 août que Charles X s'embarqua à Cherbourg.
+Voir, à l'<i>Appendice</i>, le n<sup>o</sup> V: <i>Le Départ de Cherbourg.</i><a href="#footnotetag319"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote320" name="footnote320"></a>
+<b>Note 320:</b> (Note. Paris, 3 décembre 1840.) <span class="smcap">Ch.</span><a href="#footnotetag320"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote321" name="footnote321"></a>
+<b>Note 321:</b> Chateaubriand ne disait ici rien que de vrai. Ses
+correspondances diplomatiques sont des chefs-d'&oelig;uvre. Un juge
+autorisé, l'auteur de la <i>Politique de la Restauration en 1822 et 1823</i>,
+n'a rien exagéré, lorsqu'il a écrit: «Réunissez tout ce que nous font
+lire ici les <i>Mémoires d'Outre-tombe</i>, aux dépêches que l'<i>Histoire du
+Congrès de Vérone</i> et la <i>Politique de la Restauration</i> ont mises sous
+vos yeux, et vous aurez une sorte de manuel de l'art de la Négociation
+écrite. On ne rend pas encore une justice complète à la direction
+imprimée alors à la France par M. de Chateaubriand, à cette
+correspondance intime qu'il adressait, toute de sa main, aux quatre
+coins de l'Europe; enfin à son action personnelle toujours mise en avant
+et à la place de l'action de ses collaborateurs subalternes: l'exercice
+sans doute en a été trop court, ou peut-être l'éclat de ses &oelig;uvres
+littéraires a-t-il fait pâlir cette part de sa renommée; mais, en la
+signalant à nos jeunes successeurs, qui fréquentent aujourd'hui le
+vestibule du métier, les archives des Affaires étrangères, nous ne nous
+lasserons pas de leur dire que nul athlète, dans les temps modernes, n'a
+tenu d'une main plus ferme et porté plus avant les armes du combat
+politique et le sceptre de la diplomatie.» (M. de Marcellus,
+<i>Chateaubriand et son temps</i>, p. 395.)<a href="#footnotetag321"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote322" name="footnote322"></a>
+<b>Note 322:</b> Voyez les lettres et dépêches des diverses cours, dans le
+<i>Congrès de Vérone</i>; consulter aussi l'<i>Ambassade de Rome</i>. <span class="smcap">Ch.</span><a href="#footnotetag322"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote323" name="footnote323"></a>
+<b>Note 323:</b> Ce livre a été écrit à Paris et à Genève, d'octobre 1830
+à juin 1832.<a href="#footnotetag323"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote324" name="footnote324"></a>
+<b>Note 324:</b> Cette page et celles qui vont suivre ont été écrites au
+mois d'avril 1831.<a href="#footnotetag324"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote325" name="footnote325"></a>
+<b>Note 325:</b> Les <i>Études historiques</i>.<a href="#footnotetag325"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote326" name="footnote326"></a>
+<b>Note 326:</b> Le procès des ministres devant la Cour des pairs,
+commencé le mercredi 15 décembre 1830, se termina le mardi 21 décembre.
+L'arrêt condamnait le prince de Polignac à la prison perpétuelle sur le
+territoire continental du royaume, le déclarait déchu de ses titres,
+grades et ordres, le déclarait en outre mort civilement et soumis à tous
+les autres effets de la peine de la déportation.&mdash;MM. de Peyronnet, de
+Chantelauze et de Guernon-Ranville étaient condamnés à la prison
+perpétuelle.<a href="#footnotetag326"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote327" name="footnote327"></a>
+<b>Note 327:</b> Le sac de Saint-Germain-l'Auxerrois et le pillage de
+l'Archevêché eurent lieu les 14 et 15 février 1831.&mdash;Voir, à
+l'<i>Appendice</i>, le n<sup>o</sup> VI: <i>le Sac de Saint-Germain l'Auxerrois</i>.<a href="#footnotetag327"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote328" name="footnote328"></a>
+<b>Note 328:</b> M. Cadet de Gassicourt, sur lequel Chateaubriand aura
+tout à l'heure occasion de revenir et qu'il s'est chargé de rendre
+immortel, à l'égal de son prédécesseur, <i>Monsieur Purgon</i>.<a href="#footnotetag328"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote329" name="footnote329"></a>
+<b>Note 329:</b> Les caricaturistes et les petits journaux, en l'an de
+grâce 1831, avaient fait du bossu <i>Mayeux</i> le type grotesque de notre
+versatilité politique, et ils avaient mis sur son dos toutes les bévues,
+tous les ridicules du bourgeois de Paris, tel du moins qu'il leur
+plaisait de le voir. D'après eux, né le 14 juillet 1789, à Paris,
+pendant que son père était occupé à la prise de la Bastille, il s'était
+successivement appelé <i>Messidor-Napoléon-Louis-Charles-Philippe</i> Mayeux,
+selon les noms des divers régimes qu'il avait, tour à tour, épousés ou
+répudiés. Jusqu'en 1830, il n'avait pas fait beaucoup parler de lui,
+mais le soleil de Juillet l'avait enfin mis dans tout son jour. Peu de
+temps auparavant, il avait reçu un outrage, que la lithographie avait
+rendu public et dont il s'était promis de tirer vengeance. Un grenadier
+à cheval de la garde royale, haut monté sur ses bottes à l'écuyère, ne
+l'avait pas aperçu derrière une borne, et avait ri de lui, lorsqu'il
+s'était écrié: «Prenez donc garde, militaire, il y a un homme devant
+vous.» Aussi, dès le 27 juillet, Mayeux était descendu des premiers dans
+la rue; sur sept gendarmes tués ce jour-là, il en avait à lui seul
+abattu quarante. Sa gloire depuis ce moment ne connut plus de bornes, et
+ses succès ne se comptèrent plus. C'est à cette époque qu'il faut placer
+toutes ces aventures galantes, que les dessinateurs ont fort
+indiscrètement révélées. Ce fut là son bon temps, ce qu'il se plaisait
+lui-même, car il savait un peu d'histoire, à nommer sa Régence. Mais sa
+véritable occupation était la politique, l'entreprise volontaire et
+gratuite de l'opinion publique. Pendant un an, Paris ne vit, se parla,
+ne pensa, ne jura surtout, que par Mayeux. Mayeux était partout à la
+fois, avec l'émeute et contre elle, ici avec un chapeau verni, là avec
+un bonnet à poil, tour à tour républicain, bonapartiste, juste-milieu.
+Il ne lui manquait, avec cela, que d'être carliste; mais il n'en voulait
+point entendre parler, fidèle à son ressentiment contre le grenadier à
+cheval de la garde royale. Mayeux était garde national; c'est ce qui l'a
+tué. Un jour, il fut, tout d'une voix, rayé des contrôles comme coupable
+de faire rire les bisets sous les armes. Il mourait de douleur et de
+honte, quelques semaines après, le 23 décembre 1831. Telle est du moins
+la date que nous donne M. Bazin dans son très spirituel chapitre sur
+<i>Mayeux</i>, un vrai bijou, et qui seul suffirait à sauver de l'oubli les
+deux piquants volumes publiés en 1833, sons ce titre: <i>L'Époque sans
+nom</i>, par le futur historien de Louis XIII et du cardinal Mazarin.<a href="#footnotetag329"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote330" name="footnote330"></a>
+<b>Note 330:</b> La brochure de Chateaubriand parut le 24 mars 1831.<a href="#footnotetag330"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote331" name="footnote331"></a>
+<b>Note 331:</b> Voir, à l'<i>Appendice</i>, le n<sup>o</sup> VII: <i>Chateaubriand et le
+Journal du maréchal de Castellane.</i><a href="#footnotetag331"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote332" name="footnote332"></a>
+<b>Note 332:</b> <i>Études et discours historiques sur la chute de l'Empire
+romain, la naissance et les progrès du Christianisme, et l'invasion des
+Barbares; suivis d'une Analyse raisonnée de l'histoire de France.</i> 4
+vol. in-8<sup>o</sup>. Les <i>Études historiques</i> parurent le 4 avril 1831.<a href="#footnotetag332"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote333" name="footnote333"></a>
+<b>Note 333:</b> Le départ de Chateaubriand pour la Suisse eut lieu le 16
+mai 1831; il arriva à Genève le 23 mai.<a href="#footnotetag333"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote334" name="footnote334"></a>
+<b>Note 334:</b> Ceci se rapporte à ma carrière littéraire et à ma
+carrière politique laissées en arrière, lacunes qui sont maintenant
+comblées par ce que je viens d'écrire dans ces dernières années, 1838 et
+1839. (Paris, note de 1839.) <span class="smcap">Ch.</span><a href="#footnotetag334"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote335" name="footnote335"></a>
+<b>Note 335:</b> Hyacinthe a l'habitude de copier, presque malgré moi, mes
+lettres et celles qu'on m'adresse, parce qu'il prétend avoir remarqué
+que j'étais souvent attaqué par des personnes qui m'avaient écrit des
+admirations sans fin et qui s'étaient adressées à moi pour des demandes
+de service. Quand cela arrive, il fouille dans des liasses à lui seul
+connues, et, comparant l'article injurieux avec l'épître louangeuse, il
+me dit: «Voyez-vous, monsieur, que j'ai bien fait!» Je ne trouve pas
+cela du tout: je n'attache ni la moindre foi ni la moindre importance à
+l'opinion des hommes; je les prends pour ce qu'ils sont et je les estime
+pour ce qu'ils valent. Jamais je ne leur opposerai pour mon compte ce
+qu'ils ont dit publiquement de moi et ce qu'ils m'ont dit en secret;
+mais cela divertit Hyacinthe. Je n'avais point de copie de mes lettres à
+Madame Récamier; elle a eu la bonté de me les prêter. (Note de Paris,
+1836.) <span class="smcap">Ch.</span><a href="#footnotetag335"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote336" name="footnote336"></a>
+<b>Note 336:</b> Cette lettre à Madame Récamier et celles qui vont suivre
+sont exactement conformes aux originaux. «Les lettres, dit M<sup>me</sup>
+Lenormant, que M. de Chateaubriand, pendant son séjour en Suisse,
+écrivit à Madame Récamier, ont été imprimées dans les <i>Mémoires
+d'Outre-tombe</i>. Nous les avons collationnées sur les originaux, et,
+cette fois, nous les trouvons reproduites avec une fidélité
+scrupuleuse.» <i>Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de Madame
+Récamier</i>, t. II, p. 396.<a href="#footnotetag336"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote337" name="footnote337"></a>
+<b>Note 337:</b> Ce «personnage singulier» était le célèbre chanteur
+<i>Elleviou</i> (1772-1842), qui avait jadis fait merveille, sous le Consulat
+et l'Empire, au Théâtre Feydeau. Il s'était, dès 1813, retiré aux
+environs de Lyon, où il se livrait à l'agriculture. Il était breton
+comme Chateaubriand, étant né à Rennes, où son père était
+chirurgien.&mdash;Une des pièces où il avait eu le plus de succès était
+<i>Maison à vendre</i>, opéra-comique d'Alexandre Duval pour les paroles, et
+de Dalayrac pour la musique. À la seconde représentation de cette pièce,
+Alexandre Duval (encore un breton) avait réuni dans sa loge quelques
+amis, parmi lesquels le peintre Carle Vernet, aussi célèbre par ses
+calembours que par ses tableaux. On arrivait à la fin de la pièce, et
+Vernet ne s'était pas encore déridé, «Qu'avez-vous donc, lui dit
+l'auteur, et pourquoi faire ainsi grise mine?» Et Carle Vernet de
+répondre d'un ton bourru: «Eh bien! oui, je suis furieux. Vous
+m'annoncez une <i>Maison à vendre</i> et je ne vois qu'une <i>pièce à louer</i>.»<a href="#footnotetag337"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote338" name="footnote338"></a>
+<b>Note 338:</b> L'écriture de Madame Récamier n'avait pas de peine à être
+plus petite que celle de Chateaubriand, lequel écrivait en caractères
+d'un demi-pouce de haut, et comme s'il n'y avait que des majuscules dans
+l'alphabet.<a href="#footnotetag338"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote339" name="footnote339"></a>
+<b>Note 339:</b> Cousin de Benjamin Constant.<a href="#footnotetag339"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote340" name="footnote340"></a>
+<b>Note 340:</b> Albertine-Adrienne <i>Necker de Saussure</i> (1766-1841),
+fille du célèbre naturaliste H.-B. de Saussure et cousine de Madame de
+Staël. Elle a publié en 1820 une <i>Notice sur le caractère et les écrits
+de M<sup>me</sup> de Staël</i>. Son principal ouvrage, l'<i>Éducation progressive, ou
+Étude du cours de la vie</i> (3 vol. in-8<sup>o</sup>) a été couronné en 1839 par
+l'Académie française.<a href="#footnotetag340"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote341" name="footnote341"></a>
+<b>Note 341:</b> Il s'agit ici de Delphine Gay, qui venait d'épouser Émile
+de Girardin.<a href="#footnotetag341"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote342" name="footnote342"></a>
+<b>Note 342:</b> Nom d'un quartier de Genève. Les Pâquis s'étendent sur la
+rive droite du lac, de la rue du Mont-Blanc à peu près à la route de
+Lausanne.<a href="#footnotetag342"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote343" name="footnote343"></a>
+<b>Note 343:</b> Voir, à l'<i>Appendice</i>, le n<sup>o</sup> VIII: <i>Lettres de Genève</i>.<a href="#footnotetag343"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote344" name="footnote344"></a>
+<b>Note 344:</b> Alexandre-César, comte de <i>Lapanouze</i> (1764-1836).
+Capitaine de vaisseau à l'époque de la Révolution, il donna sa démission
+et se vit complètement ruiné. Il fonda à Paris, sous la seconde
+Restauration, une maison de banque qui devint bientôt l'une des plus
+importantes de la capitale. Député de la Seine de 1823 à 1827, il
+soutint le ministère Villèle et prit part à toutes les discussions
+financières et économiques. Nommé pair de France, le 5 novembre 1827, il
+se retira dans sa terre de Tiregant (Dordogne), après les événements de
+Juillet, la Charte de 1830 ayant annulé les nominations à la pairie
+faites par Charles X.<a href="#footnotetag344"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote345" name="footnote345"></a>
+<b>Note 345:</b> Christine <i>Trivulzio</i>, princesse de <i>Belgiojoso</i>
+(1808-1871). Elle se fixa de bonne heure à Paris, où elle se fit
+remarquer par sa beauté, son esprit, l'indépendance de ses opinions, et
+aussi l'indépendance de sa vie. Elle devint l'amie de plusieurs
+écrivains célèbres, particulièrement d'Alfred de Musset et de M. Mignet.
+En 1848, elle se jeta avec ardeur dans le mouvement révolutionnaire,
+courut à Milan qui venait de s'insurger, et leva à ses frais un
+bataillon de volontaires. Douée d'un véritable talent d'écrivain, elle a
+publié de nombreux ouvrages: <i>Asie Mineure et Syrie; Emina, récits
+turco-asiatiques; Scènes de la vie turque; Histoire de la maison de
+Savoie</i>, etc. S'il faut en croire Balzac (<i>Revue parisienne</i>, p. 333),
+Stendhal, dans <i>la Charmeuse de Parme</i>, aurait tracé, d'après la
+princesse de Belgiojoso, le portrait de son héroïne, la duchesse de
+San-Severino.<a href="#footnotetag345"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote346" name="footnote346"></a>
+<b>Note 346:</b> Armand Carrel avait publié dans la <i>Revue française</i>,
+(mars et mai 1828) de remarquables articles sur l'Espagne et la guerre
+de 1823, où étaient racontées, non sans éloquence, la campagne de Mina
+en Catalogne et les aventures de la Légion libérale étrangère.<a href="#footnotetag346"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote347" name="footnote347"></a>
+<b>Note 347:</b> Cette passion, à laquelle fait ici allusion Chateaubriand
+changea peut-être le cours de la vie de Carrel. Au lendemain de la
+révolution de Juillet, le 29 août 1830, il fut nommé préfet du Cantal.
+Il refusa, non qu'il fût républicain à cette date, mais parce que sa
+liaison avec une femme mariée, dont il ne se voulait pas séparer, lui
+rendait impossible l'acceptation de fonctions publiques en province.<a href="#footnotetag347"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote348" name="footnote348"></a>
+<b>Note 348:</b> Armand-François-Bon-Claude, comte de <i>Briqueville</i>
+(1785-1844). Né à Bretteville (Manche), il descendait d'une famille de
+vieille noblesse normande. Son père, l'un des lieutenants de Frotté,
+avait été fusillé par les républicains, le 29 mai 1796, dans des
+circonstances particulièrement tragiques. Madame de Briqueville, qui
+avait été, avec Madame de Loménie, sa cousine, la première femme du
+grand monde, à profiter des lois sur le divorce, fit donner à son fils
+une éducation républicaine. Il servit avec distinction sous l'Empire.
+Aux Cent-Jours, colonel du 20<sup>e</sup> dragons, il eut une grande part à la
+victoire de Ligny. Après Waterloo, comme il revenait à Paris, il
+rencontra près de Versailles une colonne de cavalerie prussienne: il
+fondit sur elle, tua un grand nombre d'ennemis, et eut lui-même la tête
+fendue d'un coup de sabre, et le poignet presque enlevé. Il prit alors
+sa retraite, fut mêlé à plusieurs complots bonapartistes des premières
+années de la Restauration, et en 1827, fut élu député de Valognes. Réélu
+le 23 juin 1830, il applaudit à la révolution de Juillet, et déposa,
+dans la séance du 14 septembre 1831, une proposition relative au
+bannissement de Charles X et de sa famille. Lorsque la duchesse de Berry
+fut arrêtée, il s'empressa de demander, au nom de l'égalité devant la
+loi, sa mise en jugement. Jusqu'à la fin, le comte de Briqueville resta
+fidèle à sa haine contre les Bourbons.<a href="#footnotetag348"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote349" name="footnote349"></a>
+<b>Note 349:</b> La lettre de Chateaubriand à <i>M. de Béranger</i>, publiée en
+tête de la brochure sur la proposition Briqueville, est en date du 24
+septembre 1831.<a href="#footnotetag349"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote350" name="footnote350"></a>
+<b>Note 350:</b> La brochure de Chateaubriand parut le 31 octobre 1831.<a href="#footnotetag350"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote351" name="footnote351"></a>
+<b>Note 351:</b> M. Barthélemy a passé depuis au juste-milieu, non sans
+force imprécations de beaucoup de gens qui se sont ralliés seulement un
+peu plus tard. (Note de Paris, 1837.) <span class="smcap">Ch.</span><a href="#footnotetag351"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote352" name="footnote352"></a>
+<b>Note 352:</b> Les vers de Barthélemy parurent le 6 novembre 1831. Ils
+forment la XXXI<sup>e</sup> livraison de la <i>Némésis</i>. Pendant toute une année, du
+1<sup>er</sup> mars 1831 au 1<sup>er</sup> avril 1832, Barthélemy soutint cette gageure de
+publier chaque semaine une satire politique de plusieurs centaines de
+vers, tous d'une facture irréprochable et d'une richesse de rimes que
+Victor Hugo lui-même ne devait pas dépasser. Rarement a-t-on mis plus
+beau talent au service d'opinions plus détestables.<a href="#footnotetag352"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote353" name="footnote353"></a>
+<b>Note 353:</b> L'auteur de <i>Némésis</i>, en effet, n'avait pas ménagé les
+éloges au chantre des <i>Martyrs</i>:</p>
+
+<p class="poem">
+ Le monde des beaux-arts, à peine renaissant,<br>
+ Se débattait encor dans son limon de sang;<br>
+ Ce chaos attendait ta parole future;<br>
+ Tu dis le <i>Fiat lux</i> de la littérature.....<br>
+ Autour de ton soleil, roi de l'immensité,<br>
+ Mon obscure planète a longtemps gravité.</p>
+
+<p>Et plus loin venait cette apostrophe à la vague de l'Archipel:</p>
+
+<p class="poem">
+ Car depuis l'âge antique où, sur toutes ces mers,<br>
+ Homère allait semant ses héroïques vers,<br>
+ Jamais tu ne portas de Corinthe en Asie<br>
+ Un homme, un voyageur, plus grand de poésie<a href="#footnotetag353"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote354" name="footnote354"></a>
+<b>Note 354:</b> Voir l'<i>Appendice</i> n<sup>o</sup> IX: <i>La NÉMÉSIS de Barthélemy,
+Chateaubriand, Lamartine et Balzac.</i><a href="#footnotetag354"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote355" name="footnote355"></a>
+<b>Note 355:</b> La <i>Conspiration de la rue des Prouvaires</i>. Dans le
+procès auquel donna lieu cette affaire, et dont il sera parlé dans la
+note suivante, des noms considérables retentirent, tels que ceux du
+maréchal Victor, duc de Bellune, du duc de Rivière, du baron de Mestre,
+des comtes de Fourmont, de Brulard et de Floirac, de la comtesse de
+Sérionne.<a href="#footnotetag355"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote356" name="footnote356"></a>
+<b>Note 356:</b> La <i>conspiration de la rue des Prouvaires</i> ne laissa pas
+d'être assez sérieuse. Les conjurés étaient au nombre d'environ trois
+mille. L'argent ne leur manquait pas, ni le courage. Ils comptaient des
+complices jusque dans la domesticité du château; ils étaient en
+possession de cinq clefs ouvrant les grilles du jardin des Tuileries, et
+l'entrée du Louvre leur était promise. Un grand bal devait avoir lieu à
+la Cour dans la nuit du 1<sup>er</sup> au 2 février 1832. Les conjurés choisirent
+cette nuit-là pour mettre leur complot à exécution. Il fut convenu que
+les uns se réuniraient par détachements sur divers points de la
+capitale, pour partir de là, au signal convenu, et marcher vers le
+château, tandis que, se glissant dans l'ombre des ruelles qui conduisent
+au Louvre, les autres pénétreraient dans la galerie des tableaux,
+feraient irruption dans la salle de bal et, grâce au désordre de cette
+attaque imprévue, s'empareraient de la famille royale. Des <i>marrons</i>,
+espèces de petites bombes, auraient été lancés au milieu des voitures
+stationnant aux portes du palais; des <i>chevalets</i>, morceaux de bois,
+garnis de pointes de fer, auraient été semés sous les pieds des chevaux;
+enfin, on se croyait en droit d'espérer que des pièces d'artifice
+seraient disposées dans la salle de spectacle, de manière à pouvoir, en
+mettant le feu à la charpente, augmenter la confusion. Les principaux
+conjurés devaient se réunir, à onze heures du soir, en armes, chez un
+restaurateur de la rue des Prouvaires, au numéro 12 de cette rue. Ils y
+étaient rassemblés, au nombre d'une centaine, lorsque tout à coup la rue
+se remplit de gardes municipaux et de sergents de ville, qui, malgré la
+résistance des chefs du complot et de leurs hommes, purent procéder à
+leur arrestation. Le procès s'ouvrit, devant la Cour d'assises de la
+Seine, le 5 juillet 1832. Les accusés étaient au nombre de soixante-six,
+dont onze contumaces, et les débats ne remplirent pas moins de dix-huit
+audiences. L'arrêt fut rendu le 25 juillet. Six accusés furent condamnés
+à la peine de la déportation; douze à cinq ans de détention; quatre à
+deux années, et cinq à une année d'emprisonnement. Tous les autres
+étaient acquittés. Parmi les condamnés à la détention, se trouvait M.
+Piégard Sainte-Croix, royaliste ardent, dont la fille, <i>carliste</i> comme
+son père, épousera plus tard le célèbre écrivain socialiste P.-J.
+Proudhon.<a href="#footnotetag356"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote357" name="footnote357"></a>
+<b>Note 357:</b> Louis <i>Poncelet</i>, dit Chevalier, âgé de 27 ans,
+cordonnier. Il fut le vrai chef du complot, et fit preuve, en toute
+cette affaire, de rares qualités d'intelligence, d'énergie et d'audace.
+Dans le procès, il se fit remarquer, entre tous, par la loyauté de ses
+réponses, habile à ne pas compromettre ses complices et peu occupé de
+ses propres périls. Il fut condamné à la peine de la déportation.<a href="#footnotetag357"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote358" name="footnote358"></a>
+<b>Note 358:</b> J'ai repris quelques passages de la longue lettre pour
+les placer dans mes <i>Explications sur mes 12,000 francs</i>; et depuis,
+dans mon <i>Mémoire sur la captivité de Madame la duchesse de Berry</i>. <span class="smcap">Ch.</span><a href="#footnotetag358"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote359" name="footnote359"></a>
+<b>Note 359:</b> Dans son admirable roman, <i>I Promessi Sposi</i>.<a href="#footnotetag359"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote360" name="footnote360"></a>
+<b>Note 360:</b> <i>Histoire de la Régence</i>, par Lemontey, de l'Académie
+française.<a href="#footnotetag360"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote361" name="footnote361"></a>
+<b>Note 361:</b> Après avoir ravagé l'Asie, puis la Russie, la Pologne, la
+Bohême, la Galicie, l'Autriche, le choléra, passant par-dessus l'Europe
+occidentale, s'était abattu sur l'Angleterre. Le 12 février, il s'était
+déclaré à Londres, d'où il ne devait disparaître que dans les premiers
+jours de mai. Le 15 mars, il était signalé à Calais. Le 26 mars, il
+atteignait à Paris, dans la rue Mazarine, sa première victime.
+L'épidémie ne devait prendre fin que le 30 septembre. Sa durée totale
+avait été de cent quatre-vingt-neuf jours, pendant lesquels le chiffre
+des morts atteints du choléra s'éleva à 18,406. La population de Paris
+n'était alors que de 645,698 âmes; le nombre des décès fut donc de plus
+de 23 pour 1000 habitants. Le chiffre de 18,406 s'appliquant aux seuls
+décès administrativement constatés, le chiffre réel a dû être plus
+élevé; car, au sein de la confusion générale, au milieu du désespoir de
+tant de familles, toutes les déclarations n'ont pas dû être faites, et
+il y a eu sans nul doute beaucoup d'omissions involontaires.&mdash;Voir, dans
+l'<i>Époque sans nom</i>, de M. A. Bazin (1833), tome II, pages 251-275, le
+chapitre sur <i>le Choléra-morbus</i>.<a href="#footnotetag361"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote362" name="footnote362"></a>
+<b>Note 362:</b> La lettre de M. de Bondy, en date du 16 avril 1832, était
+ainsi conçue:</p>
+
+<p>«Monsieur le vicomte,</p>
+
+<p>«Je regrette de ne pouvoir accepter, au nom de la Ville de Paris, les
+12000 francs que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser. Dans
+l'origine des fonds que vous offrez, on verrait, sous une bienfaisance
+apparente, une combinaison politique contre laquelle la population
+parisienne protesterait tout entière par son refus.</p>
+
+<p>«Je suis, etc.</p>
+
+<p>«Le préfet de la Seine,</p>
+
+<p class="right">«Comte <span class="smcap">de Bondy</span>.»<a href="#footnotetag362"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote363" name="footnote363"></a>
+<b>Note 363:</b> Le <i>Constitutionnel</i> annonça que M. Berger, maire du 2<sup>e</sup>
+arrondissement avait proposé à l'envoyé de la princesse, <i>ancien aide de
+camp du duc de Berry</i>, de donner les 1000 francs offerts au nom de la
+duchesse <i>à la veuve d'un combattant de Juillet, mère de trois enfants,
+à qui ce secours serait bien utile</i>. L'envoyé que le <i>Constitutionnel</i>
+transformait ainsi en aide de camp du duc de Berry n'était autre que le
+brave Hyacinthe Pilorge, le secrétaire de Chateaubriand. Pilorge écrivit
+aussitôt à la <i>Quotidienne</i>:</p>
+
+<p class="right">«Paris, ce 20 avril 1832.</p>
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>«M. de Chateaubriand, bien que malade, s'occupe en ce moment d'une
+réponse générale relative au don de Madame la duchesse de Berry; cette
+réponse paraîtra incessamment. En attendant, je dois à la vérité de dire
+que M. le Maire du 2<sup>e</sup> arrondissement ne m'a point présenté la veuve
+d'un combattant de Juillet et ne m'a point proposé de lui donner les
+1000 francs; il les a seulement refusés, voilà tout. M. de Chateaubriand
+me charge d'ajouter que si la <i>veuve du Constitutionnel</i> veut bien se
+donner la peine de passer chez lui, il est prêt à lui faire part de la
+bienfaisance de la <i>mère</i> du duc de Bordeaux. Vous voyez, monsieur, que
+je n'ai pas l'honneur d'avoir été l'aide de camp de M. le duc de Berry,
+que je ne suis que le pauvre et fidèle secrétaire d'un homme aussi
+pauvre et aussi fidèle que moi.</p>
+
+<p>«Recevez, je vous prie, monsieur, l'assurance de ma considération très
+distinguée.</p>
+
+<p class="right">«Hyacinthe <span class="smcap">Pilorge</span>.»<a href="#footnotetag363"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote364" name="footnote364"></a>
+<b>Note 364:</b> Chateaubriand a commis ici une confusion entre les deux
+<i>Cadet de Gassicourt</i>, le père et le fils. C'est Cadet le père, né en
+1769, mort en 1831, qui a fait des petits vers, composé des vaudevilles
+et écrit contre Chateaubriand et M<sup>me</sup> de Staël deux petits pamphlets:
+<i>Saint-Géran, ou la Nouvelle langue française</i> (1807) et la <i>Suite de
+Saint-Géran, ou Itinéraire de Lutèce au Mont-Valérien</i> (1811).&mdash;Le Cadet
+de Gassicourt de 1832, la maire du 4<sup>e</sup> arrondissement, était le fils du
+précédent. Il était né en 1789 et mourut en 1861.<a href="#footnotetag364"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote365" name="footnote365"></a>
+<b>Note 365:</b> La proclamation de M. Cadet de Gassicourt fut affichée
+sur les murs de Paris le 4 avril 1832. Voici quelques extraits de cette
+pièce, où l'odieux le dispute au ridicule et qui était une véritable
+excitation à l'égorgement des <i>Carlistes</i>:&mdash;«Les agents de ceux que vous
+avez chassés se glissent au milieu du peuple et le poussent à la
+révolte, pour venger la défaite de Charles X et le ramener de son exil,
+avec son petit-fils, sous la protection des baïonnettes étrangères et à
+la faveur de la guerre civile. S'il est des <i>empoisonneurs</i>, ce ne
+peuvent être que les <i>incendiaires de la Restauration</i>; s'il est des
+<i>misérables</i> qui, soit <i>par des crimes</i>, soit par des calomnies atroces,
+cherchent à organiser le désordre et à exploiter un déplorable fléau,
+<i>ce sont les alliés des chouans, des assassins de l'Ouest et du Midi</i>.
+Quelle joie, quel triomphe pour eux, s'ils parvenaient à déchirer le
+sein de la France par la main des Français! Vous les verriez bientôt
+rentrer sur vos cadavres, <i>à la tête des Verdets et à la suite des
+hordes barbares</i>, arracher le drapeau tricolore, le remplacer par le
+drapeau blanc et par la croix des <i>missionnaires</i>! C'est ainsi qu'ils
+ont nourri de tout temps leurs trames....»&mdash;Puis, après avoir évoqué ces
+deux autres spectres, le «milliard de l'indemnité» et le «fer des
+Suisses», le maire du 4<sup>e</sup> arrondissement terminait en disant: «Citoyens,
+défiez-vous de vos anciens tyrans, qui sont habiles à prendre tous les
+moyens et ne rougissent pas d'avoir pour auxiliaire un horrible fléau!»<a href="#footnotetag365"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote366" name="footnote366"></a>
+<b>Note 366:</b> M. Cadet de Gassicourt était devenu, on le pense bien, la
+<i>bête noire</i> des feuilles royalistes, et en particulier de la <i>Mode</i>. La
+très spirituelle Revue lui consacra un jour ce bout d'article, que
+Chateaubriand avait peut-être sur sa table au moment où il écrivait
+cette page des <i>Mémoires</i>:&mdash;«Un jour, disait la <i>Mode</i>,&mdash;M. Cadet, le
+père, eut un fils, celui-là même qui nous occupe. Ce fils avait peine à
+pousser; plante étiolée, bonne, au plus, à mettre dans un bocal. Le fils
+de M. Cadet faisait le désespoir de ses grands parents: «Cadet, lui
+disaient-ils, tu ne seras jamais un homme!...» Cela faisait pleurer le
+petit Cadet. Mais en vain s'étirait-il les membres pour s'allonger,
+court il resta, le pauvre gas!... On eut beau faire, on eut beau dire,
+petit Cadet ne devint pas grand; tant qu'à la fin, le père Cadet,
+emporté par la douleur, s'écria: «Grand Dieu! pourquoi m'avez-vous donné
+un <i>gas si court</i>?»&mdash;Ainsi se lamentait le père, lorsqu'une pratique
+entra. On sait quelles étaient, à cette époque, les fonctions d'un
+apothicaire.... La pratique s'inclina ... le jeune Cadet se mit en
+besogne. «Loué soit Dieu, qui m'a donné un <i>gas si court</i>, dit alors le
+père, le voilà juste à la hauteur du <i>visage</i>....» La pratique se retira
+satisfaite, et le <i>gas si court</i> garda son surnom.&mdash;Depuis, M.
+Cadet-Gassicourt n'a pas grandi d'un demi-pied, et il est toujours à
+hauteur de <i>visage</i>.»<a href="#footnotetag366"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote367" name="footnote367"></a>
+<b>Note 367:</b> Mgr de Quélen.<a href="#footnotetag367"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote368" name="footnote368"></a>
+<b>Note 368:</b> Les funérailles du général Lamarque eurent lieu le 5 juin
+1832. Les membres des sociétés secrètes, les écoles, les condamnés
+politiques, l'artillerie de la garde nationale, les réfugiés étrangers
+s'y étaient donné rendez-vous. Au signal donné par un drapeau rouge, les
+républicains désarmèrent des postes, élevèrent des barricades, pillèrent
+l'Arsenal et les boutiques, mais ils ne purent entraîner ni les ouvriers
+ni la garde nationale. Le général Lobeau, à la tête de forces sérieuses,
+balaya les grandes avenues et cerna l'insurrection entre le marché des
+Innocents et le faubourg Saint-Antoine. Le 6 au matin, elle était
+réduite à l'impuissance et abandonnée par ses propres chefs; la journée
+n'en fut pas moins meurtrière, surtout au cloître Saint-Merry et dans la
+rue des Arcis.<a href="#footnotetag368"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote369" name="footnote369"></a>
+<b>Note 369:</b> Une ordonnance royale en date du 6 juin 1832 avait
+déclaré la mise en état de siège de la ville de Paris.<a href="#footnotetag369"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote370" name="footnote370"></a>
+<b>Note 370:</b> La duchesse de Berry, le 24 avril 1832, partit de Massa
+sur un bateau à vapeur sarde qu'elle avait frêté, le <i>Carlo-Alberto</i>;
+elle relâcha à Nice, se remit en mer et arriva le 28 dans les eaux de
+Marseille. Elle était accompagnée du maréchal de Bourmont, du comte de
+Kergorlay, du vicomte de Saint-Priest, de MM. Emmanuel de Brissac, de
+Mesnard, Adolphe Sala, Édouard Led'huy, du vicomte de Kergorlay, de
+Charles et d'Adolphe de Bourmont, d'Alexis Sabbatier, du subrécargue
+Ferrari, et de mademoiselle Mathilde Le Beschu. Elle débarqua la nuit,
+par une mer houleuse, sur un des points les plus dangereux de la côte.
+Cachée dans la maison d'un garde-chasse, M. Maurel, elle attendit le
+résultat du mouvement projeté à Marseille. À quatre heures de
+l'après-midi, le 30, MM. de Bonrecueil, de Bermond, de Lachaud et de
+Candoles, qui s'étaient échappés de la ville, arrivèrent porteurs de ce
+billet: «Le mouvement a manqué, il faut sortir de France.»<a href="#footnotetag370"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote371" name="footnote371"></a>
+<b>Note 371:</b> M. Alban de Villeneuve-Bargemont. Il s'était muni d'un
+passeport pour lui, sa femme et un domestique: la princesse joua le rôle
+de M<sup>me</sup> de Villeneuve. Le domestique était le comte, depuis duc de
+Lorges.<a href="#footnotetag371"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote372" name="footnote372"></a>
+<b>Note 372:</b> Après avoir passé neuf jours, du 7 au 16 mai, au château
+de Plassac, à quelques lieues de Blaye, chez M. le marquis de Dampierre,
+elle arriva, le 17, au château de la Preuille, près de Montaigu
+(Vendée). Le château de la Preuille appartenait au colonel de Nacquart.<a href="#footnotetag372"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote373" name="footnote373"></a>
+<b>Note 373:</b> Il y avait beaucoup de vrai dans le mot du capitaine. Le
+plus récent historien de la duchesse de Berry, M. Imbert de Saint-Amand,
+nous la montre au château d'Holyrood, en Écosse, évoquant les souvenirs
+des Stuarts, jeune, vaillante, enthousiaste, la tête pleine de projets,
+le c&oelig;ur plein d'espérances; et il ajoute: «Les romans et l'histoire,
+qui est le roman écrit par Dieu, avaient exalté l'imagination de la
+vaillante princesse. Les souvenirs de Marie Stuart, d'Henri IV, du
+prétendant Charles-Édouard se croisaient dans son esprit avec les
+inventions de Walter Scott. Comme Marie Stuart, elle voulait, en
+risquant sa vie, lutter contre la fortune et affronter tous les dangers;
+comme son aïeul le Béarnais, elle voulait avoir ses victoires d'Arques
+et d'Ivry. Comme Charles-Édouard, elle voulait tenter une expédition
+insensée à force d'audace. Édimbourg, patrie du grand romancier, son
+auteur favori, lui remémorait toutes les fictions dont elle avait été
+charmée. Elle songeait aux prouesses jacobites de Diana Vernon, d'Alice
+Lee, et de Flora Mac-Ivor.» (<i>La duchesse de Berry en Vendée</i>, p.
+35.)&mdash;L'historien de la Monarchie de Juillet, M. Thureau-Dangin, écrit,
+de son côté: «Pour beaucoup des partisans de la duchesse de Berry, il
+s'agissait moins d'exécuter un dessein politique mûrement médité que de
+transporter en pleine France bourgeoise de 1830 une chevaleresque
+aventure, quelque chose comme la mise en action d'un récit de Walter
+Scott, qui régnait alors souverainement sur toutes les têtes
+romanesques. Un peu plus tard, quand <span class="smcap">Madame</span> se trouvait en Vendée, un
+royaliste disait aux politiques du parti, fort embarrassés et mécontents
+de cette équipée: «Messieurs, faites pendre Walter Scott, car c'est lui
+le vrai coupable.» (Thureau-Dangin, t. II.).<a href="#footnotetag373"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote374" name="footnote374"></a>
+<b>Note 374:</b> Ce n'est pas à Quimper, mais à Vannes, que Berryer devait
+aller plaider un procès, celui du commandant Guillemot, prévenu de
+chouannerie, et traduit de ce chef devant la cour d'assises du Morbihan.
+L'affaire du commandant Guillemot était fixée au 12 juin.<a href="#footnotetag374"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote375" name="footnote375"></a>
+<b>Note 375:</b> Voir à l'<i>Appendice</i>, le n<sup>o</sup> X: <i>La duchesse de Berry en
+Vendée.</i><a href="#footnotetag375"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote376" name="footnote376"></a>
+<b>Note 376:</b> M. de Saint-Aignan.<a href="#footnotetag376"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote377" name="footnote377"></a>
+<b>Note 377:</b> Berryer devait quitter non seulement la ville de Nantes,
+mais la France, et se rendre aux eaux d'Aix-en-Savoie, en suivant
+l'itinéraire ci-après, visé sur son passeport: Bourbon-Vendée, Luçon, La
+Rochelle, Rochefort, Saintes, Angoulême, Clermont, Montbrison, Le Puy,
+Lyon et Pont-de-Beauvoisin.<a href="#footnotetag377"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote378" name="footnote378"></a>
+<b>Note 378:</b> Voici le procès-verbal de son arrestation: «L'an 1832, le
+7 juin, vers une heure du matin; Nous, Martin (Édouard-Louis),
+brigadier; Calmus (Napoléon), Durand (Jean-Baptiste) et Jeannot
+(Joseph), gendarmes à cheval, en résidence à Angoulême (Charente),
+soussignés, certifions qu'en vertu des ordres de nos chefs supérieurs,
+nous nous sommes transportés sur la route qui conduit de cette ville à
+celle de Cognac, pour rechercher et arrêter le <i>nommé</i> Berryer, député;
+l'ayant rencontré, nous nous sommes assurés de sa personne, l'avons
+conduit devant M. le préfet de la Charente, lequel nous a délivré un
+réquisitoire pour le conduire de brigade en brigade devant M. le préfet
+de la Loire-Inférieure, à Nantes.</p>
+
+<p>«Fait et clos à Angoulême, les jour, mois et an que dessus.</p>
+
+<p class="right">«<span class="smcap">Calmus</span>, <span class="smcap">Martin</span>, <span class="smcap">Durand</span>.»<a href="#footnotetag378"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote379" name="footnote379"></a>
+<b>Note 379:</b> Ministre de l'intérieur.<a href="#footnotetag379"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote380" name="footnote380"></a>
+<b>Note 380:</b> Ce livre fut écrit de juillet 1832 à avril 1833;&mdash;à Paris
+d'abord, de fin juillet au 8 août 1832;&mdash;puis à Bâle, à Lucerne, à
+Lugano (août-octobre 1832), et enfin à Paris (de janvier à avril 1833).<a href="#footnotetag380"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote381" name="footnote381"></a>
+<b>Note 381:</b> John <i>Fraser Frisell</i> appartenait à une vieille famille
+d'Écosse. À dix-huit ans, après de brillantes études à l'Université de
+Glasgow, il était venu chez nous par simple curiosité, pour <i>voir</i> la
+Révolution. Arrêté et jeté en prison à Dijon pendant la Terreur, il ne
+recouvra la liberté qu'après le 18 brumaire. Le premier Consul autorisa
+le jeune Frisell, <i>comme savant</i>, à résider sur le continent, au moment
+où tous les Anglais y étaient suspects; ce séjour se prolongea si bien
+qu'il resta presque toujours en France, au grand déplaisir de sa
+famille. La France et l'Italie furent ses séjours de prédilection. Il
+écrivait beaucoup, mais on n'a de lui qu'un seul ouvrage: <i>De la
+Constitution de l'Angleterre</i>, remarquablement écrit en français; de
+tout le reste de ses &oelig;uvres, il ne voulut rien publier. Il connut,
+sous l'Empire, M. et M<sup>me</sup> de Chateaubriand, et ne cessa de leur rester
+très attaché jusqu'à sa mort, qui précéda de peu celle de ses deux vieux
+amis. Il mourut à Torquay, en Devonshire, au mois de février 1846:
+quelques semaines avant sa fin, il s'était converti au catholicisme.
+Voyez, dans le <i>Correspondant</i> du 25 septembre 1897, l'article de M. J.
+Fraser, <i>Un ami de Chateaubriand</i>.<a href="#footnotetag381"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote382" name="footnote382"></a>
+<b>Note 382:</b> Il y a ici une petite erreur. Chateaubriand, ainsi que
+ses amis Hyde de Neuville et Fitz-James, fut arrêté le 16 juin. On
+trouve tous les détails de son arrestation dans les journaux du 17. Hyde
+de Neuville (t. III, p. 474) donne bien la vraie date, celle du 16. Il
+est d'ailleurs probable que la date du 20, dans les <i>Mémoires
+d'Outre-tombe</i>, est une faute de copiste. Chateaubriand, qui, dans tout
+le cours de ses <i>Mémoires</i>, n'a pas une seule fois erré sur les dates, a
+dû ici d'autant moins se tromper qu'il a écrit le récit de son
+arrestation au lendemain même de l'événement, au mois de juillet
+1832.&mdash;Voir l'<i>Appendice</i>, n<sup>o</sup> XI: l'<i>Arrestation de Chateaubriand</i>.<a href="#footnotetag382"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote383" name="footnote383"></a>
+<b>Note 383:</b> M. Gisquet.<a href="#footnotetag383"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote384" name="footnote384"></a>
+<b>Note 384:</b> Frédéric Benoît, fils du juge de paix de Vouziers, âgé de
+19 ans, avait été condamné à la peine de mort, comme parricide, par la
+Cour d'Assises de la Seine, la veille même de l'arrestation de
+Chateaubriand, le 15 juin 1832. Il avait assassiné sa mère dans la nuit
+du 8 au 9 novembre 1829, et son ami Alexandre Formage, âgé de 17 ans,
+fils d'un marchand de vin de la Villette, le 21 juillet 1831. Il avait
+eu pour défenseur M<sup>e</sup> Crémieux. Chaix-d'Est-Ange, avocat de la partie
+civile, avait prononcé contre Benoît un admirable réquisitoire.<a href="#footnotetag384"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote385" name="footnote385"></a>
+<b>Note 385:</b> Richard <i>Lovelace</i>, né en 1618, à Woolwich (Kent), d'une
+famille riche, brilla quelque temps à la cour de Charles I par sa
+beauté, sa galanterie et son esprit; sacrifia toute sa fortune pour la
+cause royale et fut emprisonné à Londres. Après sa mise en liberté, il
+entra au service de la France avec le grade de colonel, revint en
+Angleterre et y mourut dans la misère en 1658. Il avait composé pendant
+sa captivité, un recueil de poèmes lyriques intitulé <i>Lucasta</i>. Il a
+aussi écrit quelques pièces de théâtre. Son style est élégant, quoique
+négligé.<a href="#footnotetag385"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote386" name="footnote386"></a>
+<b>Note 386:</b> Voir l'<i>Appendice</i> n<sup>o</sup> XII: <i>Jeune fille et jeune
+fleur.</i><a href="#footnotetag386"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote387" name="footnote387"></a>
+<b>Note 387:</b> M. Nay allait devenir le gendre de M. Gisquet.<a href="#footnotetag387"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote388" name="footnote388"></a>
+<b>Note 388:</b> Pour les détails de l'arrestation de M. Hyde de Neuville
+voy. ses <i>Mémoires et Souvenirs</i>, t. III, p. 494 et suivantes.<a href="#footnotetag388"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote389" name="footnote389"></a>
+<b>Note 389:</b> Ancien forçat, devenu chef de la police de sûreté.<a href="#footnotetag389"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote390" name="footnote390"></a>
+<b>Note 390:</b> Louis-Henri <i>Desmortiers</i>, né à Morestais
+(Charente-Inférieure). La Restauration l'avait nommé conseiller à la
+Cour de Paris; la révolution de 1830 le fit procureur du roi près le
+Tribunal de première instance de la Seine, fonctions qu'il conserva
+pendant la plus grande partie du règne de Louis-Philippe. Il n'était
+donc pas juge d'instruction en 1832. Le juge d'instruction chargé de
+l'affaire de MM. de Chateaubriand, Hyde de Neuville et de Fitz-James
+était M. Poultier, qui «remplit ses pénibles fonctions auprès des
+<i>accusés</i> avec autant de délicatesse que d'égards.» <i>Mémoires</i> du baron
+Hyde de Neuville, t. III, p. 496.<a href="#footnotetag390"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote391" name="footnote391"></a>
+<b>Note 391:</b> Charles-Guillaume <i>Hello</i> (1787-1850). Il avait été nommé
+le 5 septembre 1830 procureur général à Rennes. Il devint avocat général
+à la cour de Cassation (27 mai 1837), puis conseiller (7 août 1843). Il
+avait été un instant député du Morbihan (1842-1843). Il aimait en effet
+à écrire et avait publié en 1827 un <i>Essai sur le régime
+constitutionnel</i> ou <i>Introduction à l'étude de la Charte</i>. Son principal
+livre, <i>Philosophie de l'Histoire de France</i> (1840) a été couronné par
+l'Académie française. Un de ses fils, Ernest Hello, mort en 1885, a
+laissé plusieurs ouvrages, l'<i>Homme</i>, <i>Paroles de Dieu</i>, etc., qui lui
+assurent un rang éminent parmi les penseurs et les écrivains de notre
+temps.<a href="#footnotetag391"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote392" name="footnote392"></a>
+<b>Note 392:</b> Voir, sur M. de Montalivet, au tome IV, la note de la
+page 315.<a href="#footnotetag392"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote393" name="footnote393"></a>
+<b>Note 393:</b> Voici une des très rares erreurs de fait qui se
+rencontrent dans les <i>Mémoires d'Outre-tombe</i>, et elle n'est pas bien
+grave. M. Geoffroy de Grandmaison, dans son beau livre sur la
+<i>Congrégation</i>, pages 389 et suiv., a publié la <i>liste</i> complète de ses
+membres: M. Desmortiers n'y figure pas.<a href="#footnotetag393"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote394" name="footnote394"></a>
+<b>Note 394:</b> Voir l'<i>Appendice</i> n<sup>o</sup> XII: <i>Chateaubriand et M. Bertin
+aîné.</i><a href="#footnotetag394"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote395" name="footnote395"></a>
+<b>Note 395:</b> Paul-François <i>Dubois</i> (1793-1874). Il avait fondé, en
+1824, avec Pierre Leroux, le journal le <i>Globe</i>. De 1831 à 1848, il fut
+député de Nantes, ce qui lui valait d'être appelé par les petits
+journaux <i>Dubois (de la Gloire-Inférieure)</i>. Nommé inspecteur général de
+l'Université dès le mois d'octobre 1830, il fut appelé en 1840 à la
+direction de L'École normale, fonctions qu'il conserva jusqu'en 1850. Il
+fut élu, le 13 avril 1810, membre de l'Académie des sciences morales et
+politiques.<a href="#footnotetag395"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote396" name="footnote396"></a>
+<b>Note 396:</b> Jean-Jacques <i>Ampère</i>, fils du célèbre physicien
+(1800-1864); membre de l'Académie française et de l'Académie des
+inscriptions et belles-lettres. Il fut l'un des plus fidèles admirateurs
+de Chateaubriand, fidélité d'autant plus méritoire que M<sup>me</sup> Récamier lui
+avait inspiré, dès sa jeunesse, une passion ardente et que le temps ne
+put affaiblir.<a href="#footnotetag396"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote397" name="footnote397"></a>
+<b>Note 397:</b> Charles <i>Lenormant</i> (1802-1859), membre de l'Académie des
+inscriptions et belles-lettres. Il avait épousé, en 1826, M<sup>lle</sup> Amélie
+Cyvoct, nièce de M<sup>me</sup> Récamier.<a href="#footnotetag397"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote398" name="footnote398"></a>
+<b>Note 398:</b> Charles <i>Ledru</i>, jeune avocat, doué d'un vrai talent, et
+à qui ses plaidoyers politiques avaient valu une quasi-célébrité. Il
+allait bientôt être effacé par un autre avocat républicain, du même nom
+que lui, Auguste Ledru. Ce dernier, voulant éviter la confusion qui
+n'aurait pas manqué de s'établir entre lui et Charles Ledru, ajouta à
+son nom celui de sa bisaïeule maternelle, et s'appela <i>Ledru-Rollin</i>.<a href="#footnotetag398"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote399" name="footnote399"></a>
+<b>Note 399:</b> Charles <i>Philipon</i> (1800-1862). Dessinateur habile, ayant
+un joli brin de plume à son crayon, il fonda en 1831 la <i>Caricature</i>,
+journal hebdomadaire très spécial, à la fois artistique et politique. Le
+rédacteur principal était Louis Desnoyers, un journaliste endiablé,
+l'auteur des <i>Béotiens de Paris</i>. Les dessinateurs étaient, avec
+Philipon, Daumier, Grandville, Gavarni, Henry Monnier, Numa, Achille
+Devéria et D. Traviès. Le journal eut une vogue européenne, et tout
+Paris se pressait aux vitrines de la maison Aubert, alors située à
+l'entrée du passage Véro-Dodat, faisant vis-à-vis à la cour des
+Fontaines, où étaient exposées les images de la <i>Caricature</i>. Toutes les
+fois qu'on voulait faire provision de bon rire, on y allait. Cela
+passait même pour une recette contre l'envahissement de la jaunisse. «La
+maison Aubert, la meilleure des pharmacies!» disait le peuple. Le
+parquet qui, lui, riait jaune, multiplia contre Philipon les saisies et
+les procès. Au cours d'un de ces procès, sur les bancs mêmes de la Cour
+d'assises, en trois coups de crayon, il dessina une <i>poire</i>, qui se
+trouva être la tête du roi Louis-Philippe. Le lendemain, la <i>poire</i>
+était sur toutes les murailles, et ses pépins allaient devenir, jusqu'à
+la fin du règne, entre les mains de l'opposition, un projectile dont
+républicains et légitimistes se servaient à l'envi. En 1834, il créa le
+<i>Charivari</i>, et continua ainsi, par la plume et le dessin, sa guerre à
+la monarchie de Juillet. Depuis 1848, il a fait paraître coup sur coup
+le <i>Journal Amusant</i>, le <i>Musée Français</i>, et le <i>Petit Journal pour
+rire</i>. Il est mort en 1862. Ses amis auraient pu inscrire sur sa tombe
+ce vers de Barthélemy dans la <i>Némésis</i>:</p>
+
+<p class="right">Philipon, Juvénal de la Caricature.<a href="#footnotetag399"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote400" name="footnote400"></a>
+<b>Note 400:</b> M. Guizot, dans ses <i>Mémoires</i> (tome II, page 344),
+apprécie en ces termes l'arrestation de Chateaubriand: «L'arrestation de
+MM. de Chateaubriand, Fitz-James, Hyde de Neuville et Berryer, ne fut
+pas une faute moins grave. C'étaient là, pour le gouvernement de 1830,
+des ennemis, non des insurgés, ni des conspirateurs; ils ne voulaient
+pas sa durée, et n'y croyaient pas; mais ils ne croyaient pas davantage
+à l'opportunité et à l'efficacité des complots et de la guerre civile
+pour le renverser; c'étaient d'autres armes qu'ils cherchaient pour lui
+nuire; c'était avec d'autres armes que les prisons et les procès qu'il
+fallait les combattre. <i>La Restauration avait donné, en pareille
+circonstance, un sage et noble exemple</i>: MM. de La Fayette, Voyer
+d'Argenson et Manuel étaient, à coup sûr, contre elle, de plus sérieux
+et redoutables conspirateurs que MM. de Chateaubriand, de Fitz-James,
+Hyde de Neuville et Berryer ne pouvaient l'être contre le gouvernement
+de Juillet. De 1820 à 1822, le duc de Richelieu et M. de Villèle
+avaient, contre ces chefs libéraux, de bien autres griefs et de bien
+autres preuves que le cabinet de 1832 n'en pouvait recueillir contre les
+chefs légitimistes qu'il fit arrêter. Pourtant ils ne voulurent jamais
+ni les emprisonner, ni les traduire en justice; ils comprirent que le
+pouvoir qui veut mettre un terme aux révolutions ne doit pas porter,
+dans les hautes régions de la société, la guerre à outrance....»<a href="#footnotetag400"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote401" name="footnote401"></a>
+<b>Note 401:</b> M. Barthe.<a href="#footnotetag401"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote402" name="footnote402"></a>
+<b>Note 402:</b> M. Bethuis.<a href="#footnotetag402"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote403" name="footnote403"></a>
+<b>Note 403:</b> M. Demangeat.<a href="#footnotetag403"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote404" name="footnote404"></a>
+<b>Note 404:</b> Félix <i>Barthe</i> (1795-1863). Affilié au Carbonarisme, très
+mêlé comme avocat à tous les procès politiques, ayant pris une part
+active à la révolution de Juillet, il était entré, dès le 27 décembre
+1830, dans le ministère disloqué de M. Laffitte, pour remplacer à
+l'instruction publique M. Mérilhou. Le 12 mars 1831, il avait échangé,
+dans le nouveau cabinet Casimir Périer, le portefeuille de l'instruction
+publique contre celui de la justice. Il garda les sceaux jusqu'au 4
+avril 1834 et tomba avec le ministère de Broglie. Il fut alors nommé
+pair de France et président de la Cour des Comptes. Le second Empire le
+fit sénateur.<a href="#footnotetag404"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote405" name="footnote405"></a>
+<b>Note 405:</b> Pierre-Clément <i>Bérard</i>. Pendant les Cent-Jours, il
+s'était enrôlé, à dix-sept ans, dans le corps des volontaires royaux de
+l'École de droit de Paris, et il avait accompagné à Gand le roi Louis
+XVIII. En 1831 et 1832, il fit paraître un petit pamphlet hebdomadaire,
+les <i>Cancans</i>, dont le titre variait chaque semaine: <i>Cancans
+parisiens</i>, <i>Cancans accusateurs</i>, <i>Cancans courtisans</i>, <i>Cancans
+inflexibles</i>, <i>Cancans saisis</i>, <i>Cancans prisonniers</i>, etc. Chaque
+numéro se terminait par une chanson. C'était comme une résurrection,
+après 1830, des <i>Actes des Apôtres</i>, de Rivarol, de Champcenetz et de
+leurs amis. Même violence, et aussi même vaillance et même verve.
+Seulement, les <i>Cancans</i> étaient rédigés, non par une société d'hommes
+d'esprit, mais par M. Bérard tout seul: il avait, il est vrai, de
+l'esprit comme quatre, et même comme quarante. Saisies et procès
+pleuvaient naturellement sur les <i>Cancans</i> et sur leur auteur, qui se
+vit à la fin condamné à quatorze ans de prison et à treize mille francs
+d'amende. Heureusement, il trouva le moyen de s'évader et de gagner la
+Hollande, échangeant la prison pour l'exil. En 1833, il publia <i>Mon
+Voyage à Prague</i>, puis se rendit à Rome, où des légitimistes venaient de
+fonder une banque, dont il devint un des employés. Il ne devait plus
+quitter la ville éternelle, où il est mort, il y a peu d'années,
+royaliste impénitent, ainsi qu'il convenait à l'auteur des <i>Cancans
+fidèles</i>. Ses <i>Souvenirs</i> sur <i>Sainte-Pélagie en 1832</i> ont paru en
+1886.<a href="#footnotetag405"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote406" name="footnote406"></a>
+<b>Note 406:</b> On verra dans mon premier voyage à Prague ma conversation
+avec Charles X au sujet de ce prêt. (Note de Paris, 1834.) <span class="smcap">Ch.</span><a href="#footnotetag406"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote407" name="footnote407"></a>
+<b>Note 407:</b> Amédée-Simon-Dominique <i>Thierry</i> (1797-1873). Il avait
+été en 1810 précepteur des petits-neveux de Talleyrand, et avait publié
+avec un vif succès, en 1828, son <i>Histoire des Gaulois</i>. Après les
+journées de Juillet, il avait été nommé préfet de la Haute-Saône. Maître
+des requêtes au Conseil d'État en 1838, promu conseiller en service
+ordinaire en 1853, il fut appelé, par décret impérial du 18 janvier
+1860, à siéger au Sénat. Il n'avait d'ailleurs pas cessé de se livrer à
+ses travaux historiques. Ses principaux ouvrages sont l'<i>Histoire de la
+Gaule sous l'administration romaine</i> (1840-1842); <i>Récits et Nouveaux
+récits de l'histoire romaine</i> (1860-1864); <i>Saint-Jérôme, la Société
+chrétienne à Rome et l'émigration en Terre Sainte</i> (1867); l'<i>Histoire
+d'Attila et de ses successeurs</i> (1873).<a href="#footnotetag407"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote408" name="footnote408"></a>
+<b>Note 408:</b> On lit dans la préface des <i>Récits des temps
+mérovingiens</i>, publiée en 1840, les lignes suivantes, qui confirment ce
+que Chateaubriand écrivait en 1832: «J'achevais mes classes au collège
+de Blois, lorsqu'un exemplaire des <i>Martyrs</i>, apporté du dehors, circula
+dans le collège; ce fut un grand événement pour ceux d'entre nous qui
+ressentaient déjà le goût du beau et l'admiration de la gloire. Nous
+nous disputions le livre; il fut convenu que chacun l'aurait à son tour,
+et le mien vint un jour de congé, à l'heure de la promenade. Ce jour là,
+je feignis de m'être fait mal au pied, et je restai seul à la maison; je
+lisais ou plutôt je dévorais les pages, assis devant mon pupitre, dans
+une salle voûtée qui était notre salle d'étude et dont l'aspect me
+semblait alors grandiose et imposant. J'éprouvai d'abord un charme vague
+et comme un éblouissement d'imagination; mais quand vint le récit
+d'Eudore, cette histoire vivante de l'empire à son déclin, je ne sais
+quel intérêt plus actif et plus mêlé de réflexion m'attacha au tableau
+de la ville éternelle, de la cour d'un empereur romain, de la marche
+d'une armée romaine dans les fanges de la Batavie, et de sa rencontre
+avec une armée de Francs.... À mesure que se déroulait à mes yeux le
+contraste si dramatique du guerrier sauvage et du soldat civilisé,
+j'étais saisi de plus en plus vivement; l'impression que fit sur moi le
+chant de guerre des Francs eut quelque chose d'électrique. Je quittai la
+place où j'étais assis, et, marchant d'un bout à l'autre de la salle, je
+répétai à haute voix et en faisant sonner mes pas sur le pavé:
+«Pharamond! Pharamond! nous avons combattu avec l'épée!...» Ce moment
+d'enthousiasme fut peut-être décisif pour ma vocation à venir; je n'eus
+alors aucune conscience de ce qui venait de se passer en moi; mon
+attention ne s'y arrêta pas, je l'oubliai même pendant plusieurs années;
+mais, lorsqu'après d'inévitables tâtonnements pour le choix d'une
+carrière, je me fus livré tout entier à l'histoire, je me rappelai cet
+incident de ma vie et ses moindres circonstances avec une singulière
+précision; aujourd'hui, si je me fais lire la page qui m'a tant frappé,
+je retrouve mes émotions d'il y a trente ans.»<a href="#footnotetag408"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote409" name="footnote409"></a>
+<b>Note 409:</b> C'était par Vesoul que le comte d'Artois était rentré en
+France au mois de février 1814, et il avait daté de cette ville, le 27
+février, sa <i>Proclamation aux Français</i>.<a href="#footnotetag409"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote410" name="footnote410"></a>
+<b>Note 410:</b> L'empereur de Russie, l'empereur d'Autriche et le roi de
+Prusse.<a href="#footnotetag410"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote411" name="footnote411"></a>
+<b>Note 411:</b> Les chroniques contemporaines de la révolution de 1307 ne
+font aucune mention de Guillaume Tell. Elles ne parlent que des trois
+conjurés du Grütli, Fürst, d'Uri, Stauffacher, de Schwytz, et Arnold de
+Melchtal, d'Underwald. Ce n'est qu'à la fin du XV<sup>e</sup> siècle que les
+historiens nationaux ont commencé à parler de Guillaume Tell et de ses
+exploits, et les narrations qu'ils en ont données renferment les plus
+graves invraisemblances au double point de vue géographique et
+chronologique.<a href="#footnotetag411"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote412" name="footnote412"></a>
+<b>Note 412:</b> Dans son <i>Essai</i>, Chateaubriand avait consacré trois
+chapitres à la Suisse: <i>la Suisse pauvre et vertueuse</i>;&mdash;<i>la Suisse
+philosophique</i>;&mdash;<i>la Suisse corrompue</i>. Le premier de ces chapitres
+renfermait la note suivante: «L'anecdote de la pomme et de Guillaume
+Tell est très douteuse. L'historien de la Suède, Grammaticus, rapporte
+exactement le même fait d'un paysan et d'un gouverneur suédois. J'aurais
+cité les deux passages s'ils n'étaient trop longs. On peut voir le
+premier dans Simler (<i>Helvetiorum Respublica</i>, lib. I, page 58); et l'on
+trouve l'autre cité tout entier à la fin de <i>Coke's Letters on
+Switzerland</i>.» <i>Essai sur les Révolutions</i>, 1<sup>re</sup> édition, page 255.
+Cette anecdote de la pomme, que Chateaubriand, avec raison, tenait pour
+«très douteuse», n'est plus aujourd'hui défendue par personne.<a href="#footnotetag412"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote413" name="footnote413"></a>
+<b>Note 413:</b> Le 15 septembre 1816, le conseiller d'État Lucernois
+Xavier Keller fut trouvé mort dans l'Aar, près de Lucerne. Toutes sortes
+de rumeurs furent répandues au sujet de cette mort mystérieuse: on
+soupçonnait un meurtre. Aucune preuve cependant n'était venue confirmer
+ces soupçons, lorsque, en 1825, des vagabonds, parmi lesquels se
+trouvait <i>Clara Wendel</i>, furent arrêtés et firent des révélations sur ce
+drame nocturne. Il fut alors appris que Xavier Keller avait été victime
+d'un crime politique dont les instigateurs avaient été deux personnages
+officiels de Lucerne. Cinq personnes, parmi lesquelles un frère et une
+s&oelig;ur de Clara Wendel, en avaient été les exécuteurs. Il en résulta un
+procès, dont le retentissement fut européen, et qui se termina par
+plusieurs condamnations. Clara Wendel fut condamnée à la détention
+perpétuelle et subit sa peine dans la prison de Lucerne.<a href="#footnotetag413"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote414" name="footnote414"></a>
+<b>Note 414:</b> Le 5 juin 1832, le jour des funérailles du général
+Lamarque, Alexandre Dumas avait suivi le cortège en costume d'artilleur;
+le bruit courait qu'il avait distribué des armes à la Porte
+Saint-Martin. Le 9 juin, un journal annonça que l'auteur de <i>la Tour de
+Nesle</i>, pris les armes à la main, avait été fusillé le 6 au matin. Un
+aide de camp du roi courut chez lui, le trouva en parfaite santé, et
+l'informa que l'éventualité de son arrestation avait été sérieusement
+discutée. On lui conseillait d'aller passer un mois ou deux à
+l'étranger, pour se faire oublier. Il mit ordre à ses affaires
+dramatiques, toucha de l'argent de Harel (ce qui n'était pas un petit
+succès), et, le 21 juillet 1832, muni d'un passeport en règle, il partit
+pour la Suisse. Vers le commencement d'octobre, il était de retour à
+Paris. Ses <i>Impressions de voyage</i>, dont la publication commença en
+1833, sont restées le meilleur de ses ouvrages. Au tome III, il raconte
+sa visite à l'auteur du <i>Génie du Christianisme</i> dans un chapitre
+intitulé: <i>Les Poules de M. de Chateaubriand.</i><a href="#footnotetag414"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote415" name="footnote415"></a>
+<b>Note 415:</b> L'une et l'autre ne sont plus. (Paris, note de 1836.)
+<span class="smcap">Ch.</span>&mdash;Sur la comtesse de Colbert, voir, au tome I, la note 2 de la page
+124.<a href="#footnotetag415"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote416" name="footnote416"></a>
+<b>Note 416:</b> Voir, première partie, livre III, les pages 123-126.<a href="#footnotetag416"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote417" name="footnote417"></a>
+<b>Note 417:</b> La lettre de Béranger est du 19 août 1832; celle d'Armand
+Carrel du 4 octobre 1834. Elles ont été imprimées toutes les deux à la
+fin du <i>Congrès de Vérone</i>, t. II, p. 455 et suivantes.<a href="#footnotetag417"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote418" name="footnote418"></a>
+<b>Note 418:</b> M<sup>me</sup> Récamier, très effrayée par le choléra, qui avait
+fait autour d'elle, dans la rue de Sèvres, de très nombreuses victimes,
+s'était décidée, au mois d'août, à quitter Paris et à faire un voyage en
+Suisse. Malgré son réel courage, et bien qu'on l'ait vue souvent
+prodiguer sans effroi ses soins à des personnes atteintes de maladies
+contagieuses, elle avait une terreur invincible et presque
+superstitieuse du choléra. Était-ce un pressentiment? Elle mourut du
+choléra le 11 mai 1849. «Après avoir succombé à ce fléau qui laisse
+ordinairement sur ses victimes des traces effrayantes, dit M<sup>me</sup>
+Lenormant (<i>Souvenirs et Correspondance</i>, t. II, p. 572), M<sup>me</sup> Récamier
+prit dans la mort une beauté surprenante. Ses traits, d'une gravité
+angélique, avaient l'aspect d'un beau marbre; on n'y apercevait aucune
+contraction, aucune ride, et jamais la majesté du dernier sommeil ne fut
+accompagnée d'autant de douceur et de grâce. Un dessin, transporté sur
+la pierre par Achille Devéria, a conservé le souvenir de cette
+remarquable circonstance; ce dessin, dont nous pouvons attester la
+scrupuleuse exactitude, prouve à son tour la fidélité de notre récit.»<a href="#footnotetag418"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote419" name="footnote419"></a>
+<b>Note 419:</b> Charles <i>Parquin</i>, ancien officier des armées impériales.
+Il connaissait le prince Louis depuis 1822; il avait acheté, en 1824, le
+château de Wolfsberg, sis auprès d'Arenenberg, et avait épousé une
+demoiselle d'honneur de la reine Hortense, M<sup>lle</sup> Cochelet, fille d'un
+membre de l'Assemblée constituante et élevée dans le pensionnat de M<sup>me</sup>
+Campan avec M<sup>lle</sup> de Beauharnais. Le chef d'escadron Parquin prit la
+part la plus active à l'échauffourée de Strasbourg (30 octobre 1836). Il
+fut arrêté aux côtés du prince. Traduit devant la cour d'assises du
+Bas-Rhin, le 6 janvier 1837, il fut acquitté, après une émouvante
+plaidoirie de son frère, M<sup>e</sup> Parquin, qui était, à cette époque, l'un
+des plus brillants avocats du barreau de Paris.<a href="#footnotetag419"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote420" name="footnote420"></a>
+<b>Note 420:</b> Sur Madame Salvage, voy. ci-dessus la note <a href="#footnote95">2</a> de la page
+<a href="#page102">102</a>.<a href="#footnotetag420"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote421" name="footnote421"></a>
+<b>Note 421:</b> Narcisse <i>Vieillard</i> (1791-1857). Après avoir fait, comme
+officier d'artillerie, les campagnes de Russie (1812), d'Allemagne
+(1813) et de France (1814), il rentra dans la vie privée à la
+Restauration, et manifesta en plusieurs circonstances ses sentiments
+bonapartistes. Choisi par la reine Hortense pour précepteur de son fils
+aîné Charles-Louis-Napoléon Bonaparte, frère du futur Napoléon III, il
+s'occupa aussi de l'éducation de ce dernier, puis il se retira en
+Normandie. Député de la Manche, de 1842 à 1846, représentant du peuple
+de 1848 à 1851, il contribua à la préparation et à l'exécution du coup
+d'État du 2 décembre, et fut nommé sénateur le 26 janvier 1852. Faisant
+marcher de front son bonapartisme et son républicanisme, lors du vote
+sur le rétablissement de l'Empire, il vota contre. À sa mort (19 mai
+1857), il défendit, par une clause de son testament, de porter son corps
+à l'église.<a href="#footnotetag421"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote422" name="footnote422"></a>
+<b>Note 422:</b> M. Cottrau était un ami du prince Louis, et il ne
+quittait guère Arenenberg. À l'époque où il exerçait les fonctions de
+capitaine dans l'artillerie suisse, le prince s'éprit de la veuve d'un
+planteur mauricien, Madame S...., habitant un château voisin, et il
+demanda sa main sans pouvoir l'obtenir. Les choses prirent une tournure
+assez sérieuse pour que la reine Hortense, opposée à ce mariage, se
+décidât à faire partir son fils, afin de changer le cours de ses idées.
+Louis-Napoléon se rendit en Angleterre, accompagné de M. Cottrau. En
+quittant Arenenberg, il pleurait; il paraissait inconsolable. Durant le
+voyage, il tira souvent de la poche de son habit une miniature, portrait
+de la dame de ses pensées; il ne pouvait se lasser de le regarder. Les
+deux jeunes gens passèrent quelque temps à Londres. Quand ils revinrent
+en Suisse, la cure prescrite par la reine Hortense avait réussi à
+souhait. M. Cottrau, faisant, suivant son habitude, la visite des
+tiroirs avant de quitter l'hôtel, trouva dans un secrétaire, où il eut
+soin de la laisser, la miniature de la belle mauricienne.&mdash;<i>La marquise
+de Crenay, une amie de la reine Hortense et de Napoléon III</i>, par H.
+Thirria, p. 19.<a href="#footnotetag422"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote423" name="footnote423"></a>
+<b>Note 423:</b> Quand lord Byron quitta l'Angleterre, pour la seconde et
+dernière fois, le 25 avril 1816, il se rendit en Suisse, par la Belgique
+et le Rhin, et passa quelques mois sur les bords du lac de Genève. C'est
+là qu'il écrivit le troisième chant du <i>Pèlerinage de Childe-Harold</i>, le
+<i>Prisonnier de Chillon</i> et la <i>Nuit finale de l'Univers</i>, et qu'il
+commença son drame de <i>Manfred</i>.<a href="#footnotetag423"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote424" name="footnote424"></a>
+<b>Note 424:</b> La duchesse de Berry avait été arrêtée à Nantes&mdash;on sait
+dans quelles circonstances&mdash;le 7 novembre 1833. Le 12 novembre, Berryer
+entrait dans le cabinet de Chateaubriand, à Genève, et lui apprenait la
+nouvelle, sans pouvoir d'ailleurs lui donner aucun détail. Chateaubriand
+partit aussitôt pour Paris.<a href="#footnotetag424"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote425" name="footnote425"></a>
+<b>Note 425:</b> M. Barthe.<a href="#footnotetag425"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote426" name="footnote426"></a>
+<b>Note 426:</b> Le maréchal Soult, ministre de la guerre et président du
+conseil.<a href="#footnotetag426"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote427" name="footnote427"></a>
+<b>Note 427:</b> Cette lettre du 12 novembre était ainsi conçue:</p>
+
+<p>«Madame,</p>
+
+<p>«Vous me trouverez bien téméraire de venir vous importuner dans un
+pareil moment pour vous supplier de m'accorder une grâce, dernière
+ambition de ma vie: je désirerais ardemment être choisi par vous au
+nombre de vos défenseurs. Je n'ai aucun titre personnel à la haute
+faveur que je sollicite auprès de vos grandeurs nouvelles; mais j'ose la
+demander en mémoire d'un prince dont vous daignâtes me nommer
+l'historien; je l'espère encore comme le prix du sang de ma famille. Mon
+frère eut la gloire de mourir avec son illustre aïeul, M. de
+Malesherbes, défenseur de Louis XVI, le même jour, à la même heure, pour
+la même cause et sur le même échafaud.</p>
+
+<p>«Je suis, etc.....</p>
+
+<p class="right">«<span class="smcap">Chateaubriand.</span>»<a href="#footnotetag427"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote428" name="footnote428"></a>
+<b>Note 428:</b> Le <i>Mémoire sur la captivité de M<sup>me</sup> la duchesse de
+Berry</i>, parut le 29 décembre 1832.<a href="#footnotetag428"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote429" name="footnote429"></a>
+<b>Note 429:</b> Voici le texte de cette déclaration, qui fut insérée dans
+le <i>Moniteur</i> du 26 février 1833:</p>
+
+<p>«Pressée par les circonstances, et par les mesures ordonnées par le
+gouvernement, quoique j'eusse les motifs les plus graves pour tenir mon
+mariage secret, je crois devoir à moi-même, ainsi qu'à mes enfans, de
+déclarer m'être mariée secrètement pendant mon séjour en Italie.</p>
+
+<p class="right smcap">«Marie-Caroline.</p>
+
+<p>«De la citadelle de Blaye, ce 22 février 1833.»<a href="#footnotetag429"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote430" name="footnote430"></a>
+<b>Note 430:</b> Chateaubriand comparut devant la Cour d'Assises de la
+Seine, le 27 février 1833. Étaient poursuivis, en même temps que lui,
+les gérants de la <i>Quotidienne</i>, de la <i>Gazette de France</i>, du
+<i>Revenant</i>, de l'<i>Écho Français</i>, de la <i>Mode</i>, du <i>Courrier de
+l'Europe</i>, et un jeune étudiant, M. Victor Thomas. Ce dernier, le 4
+janvier précédent, avait porté la parole, au nom des douze cents jeunes
+gens qui étaient allés témoigner à Chateaubriand leur enthousiasme et
+avaient redit avec lui: <i>Madame, votre fils est mon roi!</i> Tous furent
+acquittés, après une admirable plaidoirie de Berryer. Quelques années
+après, le journal le <i>Droit</i> disait de ce plaidoyer: «Berryer défendit
+M. de Chateaubriand, comme M. de Chateaubriand devait être défendu, sans
+provocation et sans bravade, rendant hommage, en son nom, à ces rois de
+l'exil qu'avait adorés sa jeunesse et que sa vieillesse devait adorer.
+Tous ceux qui l'ont entendu se souviennent de tout ce qu'il eut de
+sublime et de véritablement inspiré.... Il y a eu, à sa voix, une de ces
+impressions électriques et involontaires qu'il n'est donné qu'au génie
+de produire.» (Le <i>Droit</i>, 20 juin 1838.)&mdash;Le jour où Berryer vint
+prendre séance à l'Académie française, le 22 février 1855, le directeur,
+M. de Salvandy, évoqua en ces termes le souvenir de la plaidoirie du 27
+février 1833: «On comprend que, tout à l'heure, les souvenirs de la
+Sainte-Chapelle vous soient revenus à la pensée. Votre parole grava ce
+nom dans la mémoire publique le jour où vous aviez à vos côtés l'auteur
+du <i>Génie du christianisme</i>, sous les voûtes du palais et à quelques pas
+de la chapelle de Saint Louis. Ce plaidoyer est de ceux qui restent,
+Monsieur; c'est votre discours pour le poète Archias.»</p>
+
+<p>On pourrait croire, d'après ces témoignages, et on croit généralement
+que, dans ce mémorable procès, Chateaubriand avait pris pour avocat M.
+Berryer. C'est une erreur. L'illustre écrivain n'avait pas voulu être
+défendu. Il s'était présenté à la Cour d'Assises sans avocat. Il se
+borna à répondre au réquisitoire du procureur général Persil par les
+paroles suivantes: «Je ne prétends pas défendre ma brochure; je ne me
+lève pas en ce moment pour répondre au discours de M. le procureur du
+roi, je citerai seulement quelques passages qui expliquent mes
+intentions, qu'on a aggravées. Je ne suis pas sorti de ma retraite pour
+troubler l'ordre; je ne suis revenu en France que lorsqu'on a fait des
+lois de proscription contre une famille qu'il était de mon devoir de
+défendre.» Il lut ensuite quelques mots de son Mémoire et cita les
+paroles touchantes qui le terminaient.</p>
+
+<p>Berryer prit la parole comme avocat de la <i>Quotidienne</i> et de la
+<i>Gazette de France</i>. «Je ne suis pas, dit-il en commençant, chargé de
+défendre M. de Chateaubriand.» S'il lui arriva d'en parler, cependant,
+et s'il le fit en termes magnifiques, ce ne fut pas comme son avocat,
+mais comme royaliste et comme Français.</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Charles Ledru, dont Chateaubriand signale l'intervention, qui fut,
+paraît-il, assez malheureuse, défendait l'<i>Écho français</i>, une des
+feuilles incriminées.<a href="#footnotetag430"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote431" name="footnote431"></a>
+<b>Note 431:</b> Jean-Charles Persil (1785-1870), député de 1830 à 1839,
+pair de France de 1839 à 1848, conseiller d'État sous le Second Empire.
+Au lendemain de la révolution de juillet, il avait été nommé procureur
+général près la cour royale de Paris. Le zèle avec lequel il poursuivi,
+les journaux républicains et les journaux légitimistes, également
+coupables à ses yeux, et qui étaient, il faut le dire, également
+violents, lui valut pendant plusieurs années une impopularité
+formidable. Il fut longtemps la cible des caricaturistes et l'une des
+<i>bêtes noires</i> des petits journaux, de la <i>Mode</i> surtout, qui avait sans
+cesse à son service des paquets d'<i>épingles</i>. Un jour, elle annonça sa
+mort en ces termes: «M. Persil est mort pour avoir mangé du perroquet.»<a href="#footnotetag431"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote432" name="footnote432"></a>
+<b>Note 432:</b> M. de Falloux, qui avait pu pénétrer dans la salle en
+revêtant indûment une robe d'avocat, a raconté cette scène dans ses
+<i>Mémoires</i>. Lorsque le président eut annoncé l'acquittement de tous les
+prévenus, la foule se pressa autour de Berryer et de Chateaubriand. Ce
+dernier dut se cramponner au bras de M. de Falloux pour n'être pas
+renversé. «Je n'aime pas le train! répétait-il, je n'aime pas le train!
+menez-moi vite à ma voiture!» Mais sur le perron les acclamations
+redoublèrent: «Vive Chateaubriand! Vive la liberté de la presse!» On
+voulait dételer ses chevaux et s'atteler à la voiture. «N'en faites
+rien, suppliait-il, c'est très loin! c'est très loin! c'est impossible!»
+Enfin le cocher parvint à se dégager et partit au galop. Quant à M. de
+Falloux, il avait la tête et le c&oelig;ur si remplis de ce qu'il venait
+d'entendre, qu'il s'en allait à travers les rues avec sa robe empruntée
+d'avocat, emportant sous son bras le grand portefeuille de
+Chateaubriand. (<i>Mémoires d'un royaliste</i>, par M. de Falloux, t. I, p.
+60.)<a href="#footnotetag432"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote433" name="footnote433"></a>
+<b>Note 433:</b> Le célèbre marchand de comestibles du Palais-Royal.
+Hélas! les Dieux s'en vont, Comus comme Momus. À l'heure où j'écris
+cette note, la maison Chevet vient d'éteindre ses fourneaux.<a href="#footnotetag433"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote434" name="footnote434"></a>
+<b>Note 434:</b> Il s'agit ici des royalistes de Villeneuve-d'Agen.
+Chateaubriand les remercia en ces termes:</p>
+
+<p class="right">«Paris, 17 avril 1833.</p>
+
+<p>«Messieurs,</p>
+
+<p>«La belle coupe que vous voulez bien m'offrir en votre nom et en celui
+de vos compatriotes sera religieusement conservée par moi, comme un
+témoignage de votre estime et des sentiments qui nous unissent. Puisse,
+Messieurs, venir le jour où je boirai à la santé du fils de Henri IV
+dans cette coupe de la fidélité. Qu'il me soit permis d'offrir en
+particulier mes remerciements et mes hommages aux dames dont je lis la
+signature au bas de votre touchante lettre.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur d'être, avec une vive reconnaissance, etc....</p>
+
+<p class="right">«<span class="smcap">Chateaubriand.</span>»<a href="#footnotetag434"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote435" name="footnote435"></a>
+<b>Note 435:</b> Ci-dessus, p. <a href="#page132">132</a>.<a href="#footnotetag435"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote436" name="footnote436"></a>
+<b>Note 436:</b> Ci-dessus, pages <a href="#page154">154</a> et <a href="#page171">171</a>.<a href="#footnotetag436"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote437" name="footnote437"></a>
+<b>Note 437:</b> Ci-dessus, page <a href="#page183">183</a>.<a href="#footnotetag437"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote438" name="footnote438"></a>
+<b>Note 438:</b> Ci-dessus, p. <a href="#page238">238</a>.<a href="#footnotetag438"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote439" name="footnote439"></a>
+<b>Note 439:</b> Ici commence dans le manuscrit (n<sup>o</sup> 12454) le fragment
+écrit de la main de Chateaubriand (p. 23) Au début de la page, on lit
+au crayon: «Le premier feuillet manque.» Ce feuillet a heureusement
+été reproduit dans la copie (n<sup>o</sup> 12455) et c'est d'après cette copie
+que j'ai pu donner la page qu'on vient de lire. (Note de M. Victor
+Giraud.)<a href="#footnotetag439"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote440" name="footnote440"></a>
+<b>Note 440:</b> Cette phrase est barrée dans le manuscrit original.
+(Note de M. Victor Giraud.)<a href="#footnotetag440"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote441" name="footnote441"></a>
+<b>Note 441:</b> L'auteur de la copie et moi avons cru lire cette phrase
+dans le manuscrit, mais nous ne sommes sûrs, ni l'un ni l'autre, de
+notre lecture. (Note de M. Victor Giraud.)<a href="#footnotetag441"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote442" name="footnote442"></a>
+<b>Note 442:</b> Ici un mot illisible. (Note du même.)<a href="#footnotetag442"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote443" name="footnote443"></a>
+<b>Note 443:</b> Ici quatre ou cinq mots illisibles. (Note du même.)<a href="#footnotetag443"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote444" name="footnote444"></a>
+<b>Note 444:</b> Ci-dessus, p. <a href="#page401">401</a>.<a href="#footnotetag444"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote445" name="footnote445"></a>
+<b>Note 445:</b> Le 26 mars 1854, le duc de Parme, Charles de Bourbon, qui
+avait épousé la fille du duc de Berry, fut frappé au c&oelig;ur d'un coup
+de stylet par un nouveau Louvel. Quelques heures après, il mourait dans
+les bras de sa femme. «Ce fut une scène pleine de larmes, écrivait un
+témoin: elle en rappelait une autre qui avait fait dire à Dupuytren ce
+mot expressif: Dieu était là!»<a href="#footnotetag445"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote446" name="footnote446"></a>
+<b>Note 446:</b> Lamartine, <i>Histoire de la Restauration</i>, t. VIII, p.
+411.<a href="#footnotetag446"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote447" name="footnote447"></a>
+<b>Note 447:</b> <i>&OElig;uvres complètes de H. de Balzac</i>, t. XXIII.<a href="#footnotetag447"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote448" name="footnote448"></a>
+<b>Note 448:</b> <i>Mémoires de Philarète Chasles</i>, t. I, p. 419.<a href="#footnotetag448"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote449" name="footnote449"></a>
+<b>Note 449:</b> Ci-dessus, p. <a href="#page334">334</a>.<a href="#footnotetag449"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote450" name="footnote450"></a>
+<b>Note 450:</b> Ci-dessus, p. <a href="#page427">427</a>.<a href="#footnotetag450"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote451" name="footnote451"></a>
+<b>Note 451:</b> La brochure publiée le 24 mars 1831, sous ce titre: <i>De
+la Restauration et de la monarchie élective.</i><a href="#footnotetag451"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote452" name="footnote452"></a>
+<b>Note 452:</b> <i>Journal du maréchal de Castellane</i>, t. II, p. 425.<a href="#footnotetag452"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote453" name="footnote453"></a>
+<b>Note 453:</b> Ci-dessus, p. <a href="#page312">312</a>.<a href="#footnotetag453"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote454" name="footnote454"></a>
+<b>Note 454:</b> Ci-dessus, p. <a href="#page341">341</a>.<a href="#footnotetag454"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote455" name="footnote455"></a>
+<b>Note 455:</b> Ci-dessus, p. <a href="#page438">438</a>.<a href="#footnotetag455"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote456" name="footnote456"></a>
+<b>Note 456:</b> Ci-dessus, p. <a href="#page461">461</a>.<a href="#footnotetag456"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote457" name="footnote457"></a>
+<b>Note 457:</b> <i>Correspondance de H. de Balzac</i>, t. I, p. 110.<a href="#footnotetag457"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote458" name="footnote458"></a>
+<b>Note 458:</b> <i>Némésis</i>, Épilogue.<a href="#footnotetag458"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote459" name="footnote459"></a>
+<b>Note 459:</b> Ci-dessus, p. <a href="#page507">507</a>.<a href="#footnotetag459"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote460" name="footnote460"></a>
+<b>Note 460:</b> Les lacunes qui se trouvent dans cette lettre sont dues
+à l'emploi de l'encre sympathique.<a href="#footnotetag460"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote461" name="footnote461"></a>
+<b>Note 461:</b> <i>Mémoires et Souvenirs du baron Hyde de Neuville</i>, t.
+III, p. 493.<a href="#footnotetag461"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote462" name="footnote462"></a>
+<b>Note 462:</b> Ci-dessus, p. <a href="#page512">512</a>.<a href="#footnotetag462"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote463" name="footnote463"></a>
+<b>Note 463:</b> Ci-dessus, p. <a href="#page522">522</a>.<a href="#footnotetag463"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote464" name="footnote464"></a>
+<b>Note 464:</b> Ci-dessus, p. <a href="#page528">528</a>.<a href="#footnotetag464"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote465" name="footnote465"></a>
+<b>Note 465:</b> <i>Journal des Débats</i>, du 18 juin 1832.<a href="#footnotetag465"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires d'Outre-Tombe, by
+François-René Chateaubriand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE ***
+
+***** This file should be named 28930-h.htm or 28930-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/2/8/9/3/28930/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers Gallica
+- Bibliothèque Nationale de France and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/28930-h/images/img001.jpg b/28930-h/images/img001.jpg
new file mode 100644
index 0000000..dca4d80
--- /dev/null
+++ b/28930-h/images/img001.jpg
Binary files differ
diff --git a/28930-h/images/img002.jpg b/28930-h/images/img002.jpg
new file mode 100644
index 0000000..97c1fe2
--- /dev/null
+++ b/28930-h/images/img002.jpg
Binary files differ
diff --git a/28930-h/images/img003.jpg b/28930-h/images/img003.jpg
new file mode 100644
index 0000000..e229983
--- /dev/null
+++ b/28930-h/images/img003.jpg
Binary files differ
diff --git a/28930-h/images/img004.jpg b/28930-h/images/img004.jpg
new file mode 100644
index 0000000..5a6a25f
--- /dev/null
+++ b/28930-h/images/img004.jpg
Binary files differ
diff --git a/28930-h/images/img005.jpg b/28930-h/images/img005.jpg
new file mode 100644
index 0000000..1ecfd80
--- /dev/null
+++ b/28930-h/images/img005.jpg
Binary files differ
diff --git a/28930-h/images/img006.jpg b/28930-h/images/img006.jpg
new file mode 100644
index 0000000..34902a4
--- /dev/null
+++ b/28930-h/images/img006.jpg
Binary files differ
diff --git a/28930-h/images/img007.jpg b/28930-h/images/img007.jpg
new file mode 100644
index 0000000..dd4b6f4
--- /dev/null
+++ b/28930-h/images/img007.jpg
Binary files differ
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..7bdb1b9
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #28930 (https://www.gutenberg.org/ebooks/28930)