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Travers Gallica +- Bibliothèque Nationale de France and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + + CHATEAUBRIAND + + + MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE + + + + NOUVELLE ÉDITION + Avec une Introduction, des Notes et des Appendices + + Par + Edmond BIRÉ + + + + TOME V + + + + PARIS + LIBRAIRIE GARNIER FRÈRES + 6, RUE DES SAINTS-PÈRES + + + KRAUS REPRINT + Nendeln/Liechtenstein + 1975 + + + + Reprinted by permission of the original publishers + + KRAUS REPRINT + A Division of + KRAUS-THOMSON ORGANIZATION LIMITED + Nendeln/Liechtenstein + 1975 + + Printed in Germany + Lessingdruckerei Wiesbaden + + + + +MÉMOIRES + + + + +LIVRE XII + + Ambassade de Rome. -- Trois espèces de matériaux. -- Journal de + route. -- Lettres à madame Récamier. -- Léon XII et les + cardinaux. -- Les ambassadeurs. -- Les anciens artistes et les + artistes nouveaux. -- Ancienne Société romaine. -- Moeurs + actuelles de Rome. -- Les lieux et le paysage. -- Lettre à M. + Villemain. -- À madame Récamier. -- Explication sur le mémoire + qu'on va lire. -- Lettre à M. le comte de la Ferronnays. -- + Mémoire. -- À madame Récamier. -- À la même. -- À madame + Récamier. -- À M. Thierry. -- Dépêche à M. le comte de la + Ferronnays. -- À madame Récamier. -- À la même. -- Dépêche à M. + le comte Portalis. -- Mort de Léon XII. -- Dépêche à M. la comte + Portalis. -- À madame Récamier. + + +Le livre précédent, que je viens d'écrire en 1839, rejoint ce livre de +mon ambassade de Rome, écrit en 1828 et 1829, il y a dix ans[1]. Mes +_Mémoires_, comme Mémoires, ont gagné au récit de la vie de madame +Récamier: d'autres personnages ont été amenés sur la scène; on a vu +Naples sous Murat, Rome sous Bonaparte, le Pape délivré revenu à +Saint-Pierre; des lettres inédites de madame de Staël, de Benjamin +Constant, de Canova, de La Harpe, de madame de Genlis, de Lucien +Bonaparte, de Moreau, de Bernadotte, de Murat, sont conservées; des +récits de Benjamin Constant le montrent sous un jour nouveau. J'ai +introduit le lecteur dans un petit _canton détourné_ de l'empire, tandis +que cet empire accomplissait son mouvement universel; je me trouve +maintenant conduit à mon ambassade de Rome. On aura été délassé de moi +par la distraction d'un sujet étranger: c'est tout profit pour le +lecteur. + + [Note 1: Ce livre a été écrit à Rome en 1828 et 1829.--Il a + été revu en février 1845.] + +Pour ce livre de mon ambassade de Rome, les matériaux ont abondé; ils +sont de trois sortes: + +Les premiers contiennent l'histoire de mes sentiments intimes et de ma +vie privée racontée dans les lettres adressées à madame Récamier. + +Les seconds exposent ma vie publique; ce sont mes dépêches. + +Les troisièmes sont un mélange de détails historiques sur les papes, sur +l'ancienne société de Rome, sur les changements arrivés de siècles en +siècles dans cette société, etc. + +Parmi ces investigations se trouvent des pensées et des descriptions, +fruit de mes promenades. Tout cela a été écrit dans l'espace de sept +mois, temps de la durée de mon ambassade, au milieu des fêtes ou des +occupations sérieuses[2]. Néanmoins, ma santé était altérée: je ne +pouvais lever les yeux sans éprouver des éblouissements; pour admirer le +ciel, j'étais obligé de le placer autour de moi, en montant au haut d'un +palais ou d'une colline. Mais je guéris la lassitude du corps par +l'application de l'esprit: l'exercice de ma pensée renouvelle mes forces +physiques; ce qui tuerait un autre homme me fait vivre. + + [Note 2: En relisant ces manuscrits, j'ai seulement ajouté + quelques passages d'ouvrages publiés postérieurement à la + date de mon ambassade à Rome. CH.] + +Au revu de tout cela, une chose m'a frappé: à mon arrivée dans la ville +éternelle, je sens une certaine déplaisance, et je crois un moment que +tout est changé; peu à peu la fièvre des ruines me gagne, et je finis, +comme mille autres voyageurs, par adorer ce qui m'avait laissé froid +d'abord. La nostalgie est le regret du pays natal: aux rives du Tibre on +a aussi le _mal du pays_, mais il produit un effet opposé à son effet +accoutumé: on est saisi de l'amour des solitudes et du dégoût de la +patrie. J'avais déjà éprouvé _ce mal_ lors de mon premier séjour, et +j'ai pu dire: + + Agnosco veteris vestigia flammæ[3]. + + [Note 3: _Énéide_, livre IV, v. 23.] + +Vous savez qu'à la formation du ministère Martignac le seul nom de +l'Italie avait fait disparaître le reste de mes répugnances; mais je ne +suis jamais sûr de mes dispositions en matière de joie: je ne fus pas +plus tôt parti avec madame de Chateaubriand que ma tristesse naturelle +me rejoignit en chemin. Vous allez vous en convaincre par mon journal de +route: + + «Lausanne, 22 septembre 1828. + +«J'ai quitté Paris le 14 de ce mois; j'ai passé le 16 à +Villeneuve-sur-Yonne[4]: que de souvenirs! Joubert a disparu; le +château abandonné de Passy a changé de maître; il m'a été dit: «Soyez la +cigale des nuits. _Esto cicada noctium._» + + [Note 4: De Villeneuve-sur-Yonne, le _mardi 16 septembre_, il + écrivait à Mme Récamier: «Je ne sais si je pourrai vous + écrire jamais sur ce papier d'auberge. Je suis bien triste + ici. J'ai vu en arrivant le château qu'avait habité Mme de + Beaumont pendant les années de la Révolution. Le pauvre ami + Joubert me montrait souvent un chemin de sable qu'on aperçoit + sur une colline au milieu des bois, et par où il allait voir + la voisine fugitive. Quand il me racontait cela, Mme de + Beaumont n'était déjà plus, nous la regrettions ensemble. + Joubert a disparu à son tour; le château a changé de maître; + toute la famille de Sérilly est dispersée. Si vous ne me + restiez pas, que deviendrais-je? Je ne veux pas vous + attrister aujourd'hui, j'aime mieux finir ici ma lettre. + Qu'avez-vous besoin des souvenirs d'un passé que vous n'avez + pas connu? N'avez-vous pas aussi le vôtre? Arrangeons notre + avenir, le mien est tout à vous. Mais ne vais-je pas dès à + présent vous accabler de mes lettres? J'ai peur de réparer + trop bien mes anciens torts. Quand aurai-je un mot de vous? + Je voudrais bien savoir comment vous supportez + l'absence....»] + + + «Arona, 25 septembre. + +«Arrivé à Lausanne le 22, j'ai suivi la route par laquelle ont disparu +deux autres femmes qui m'avaient voulu du bien et qui, dans l'ordre de +la nature, me devaient survivre: l'une, madame la marquise de Custine, +est venue mourir à Bex; l'autre, madame la duchesse de Duras, il n'y a +pas encore un an, courait au Simplon, fuyant devant la mort qui +l'atteignit à Nice[5]. + + [Note 5: Mme de Duras mourut à Nice au mois de janvier 1829.] + + _Noble Clara_, digne et constante amie, + Ton souvenir ne vit plus en ces lieux; + De ce tombeau l'on détourne les yeux; + Ton nom s'efface et le monde t'oublie! + + * * * * * + +«Le dernier billet que j'ai reçu de madame de Duras fait sentir +l'amertume de cette dernière goutte de la vie qu'il nous faudra tous +épuiser: + + «Nice, 14 novembre 1828 + + «Je vous ai envoyé un _asclepias carnata_: c'est un laurier + grimpant de pleine terre qui ne craint pas le froid et qui a une + fleur rouge comme le camélia, qui sent excellent; mettez-le sous + les fenêtres de la Bibliothèque du Bénédictin. + + «Je vous dirai un mot de mes nouvelles: c'est toujours la même + chose; je languis sur mon canapé toute la journée, c'est-à-dire + tout le temps où je ne suis pas en voiture ou à marcher dehors; + ce que je ne puis faire au delà d'une demi-heure. Je rêve au + passé; ma vie a été si agitée, si variée, que je ne puis dire que + j'éprouve un violent ennui: si je pouvais seulement coudre ou + faire de la tapisserie, je ne me trouverais pas malheureuse. Ma + vie présente est si éloignée de ma vie passée, qu'il me semble + que je lis des mémoires, ou que je regarde un spectacle[6].» + + [Note 6: Tout ce qui précède, depuis les mots: _la mort qui + l'atteignit à Nice_, a été ajouté après coup sur le _Journal + de route_ de Chateaubriand. Il est bien évident qu'il ne + pouvait inscrire sur son journal, le _25 septembre 1828_, un + billet de Mme de Duras écrit le _14 novembre 1828_; il ne + pouvait non plus parler alors de la mort de Mme de Duras et + de son tombeau, puisqu'elle mourut seulement en 1829.] + +«Ainsi je suis rentré dans l'Italie privé de mes appuis, comme j'en +sortis il y a vingt-cinq ans. Mais, à cette première époque, je pouvais +réparer mes pertes; aujourd'hui qui voudrait s'associer à quelques +vieux jours? Personne ne se soucie d'habiter une ruine. + +«Au village même du Simplon, j'ai vu le premier sourire d'une heureuse +aurore. Les rochers, dont la base s'étendait noircie à mes pieds, +resplendissaient de rose au haut de la montagne, frappés des rayons du +soleil. Pour sortir des ténèbres, il suffit de s'élever vers le ciel. + +«Si l'Italie avait déjà perdu pour moi de son éclat lors de mon voyage à +Vérone en 1822, dans cette année 1828 elle m'a paru encore plus +décolorée; j'ai mesuré les progrès du temps. Appuyé sur le balcon de +l'auberge à Arona, je regardais les rivages du lac Majeur, peints de +l'or du couchant et bordés de flots d'azur. Rien n'était doux comme ce +paysage, que le château bordait de ses créneaux. Ce spectacle ne me +portait ni plaisir ni sentiment. Les années printanières marient à ce +qu'elles voient leurs espérances; un jeune homme va errant avec ce qu'il +aime, ou avec les souvenirs du bonheur absent. S'il n'a aucun lien, il +en cherche; il se flatte à chaque pas de trouver quelque chose; des +pensées de félicité le suivent: cette disposition de son âme se +réfléchit sur les objets. + +«Au surplus, je m'aperçois moins du rapetissement de la société actuelle +lorsque je me trouve seul. Laissé à la solitude dans laquelle Bonaparte +a laissé le monde, j'entends à peine les générations débiles qui passent +et vagissent au bord du désert.» + + + «Bologne, 28 septembre 1828. + +«À Milan, en moins d'un quart d'heure, j'ai compté dix-sept bossus +passant sous la fenêtre de mon auberge. La schlague allemande a déformé +la jeune Italie. + +«J'ai vu dans son sépulcre saint Charles Borromée dont je venais de +toucher la crèche à Arona. Il comptait deux cent quarante-quatre années +de mort. Il n'était pas beau. + +«À Borgo San Donnino, madame de Chateaubriand est accourue dans ma +chambre au milieu de la nuit: elle avait vu tomber ses robes et son +chapeau de paille des chaises où ils étaient suspendus. Elle en avait +conclu que nous étions dans une auberge hantée des esprits ou habitée +par des voleurs. Je n'avais éprouvé aucune commotion dans mon lit: il +était pourtant vrai qu'un tremblement de terre s'était fait sentir dans +l'Apennin: ce qui renverse les cités peut faire tomber les vêtements +d'une femme. C'est ce que j'ai dit à madame de Chateaubriand; je lui ai +dit aussi que j'avais traversé sans accident, en Espagne, dans la Vega +du Xenil, un village culbuté la veille par une secousse souterraine. Ces +hautes consolations n'ont pas eu le moindre succès, et nous nous sommes +empressés de quitter cette caverne d'assassins. + +«La suite de ma course m'a montré partout la fuite des hommes et +l'inconstance des fortunes. À Parme, j'ai trouvé le portrait de la veuve +de Napoléon; cette fille des Césars est maintenant la femme du comte de +Neipperg[7]; cette mère du fils du conquérant a donné des frères à ce +fils[8]: elle fait garantir les dettes qu'elle entasse par un petit +Bourbon qui demeure à Lucques, et qui doit, s'il y a lieu, hériter du +duché de Parme[9]. + + [Note 7: Sur le comte de Neipperg, voir, au tome IV, la note + 2 de la page 435.] + + [Note 8: Si Chateaubriand ne vit pas Marie-Louise, lors de + son passage à Parme en 1828, il avait dîné avec elle, + quelques années auparavant, à Vérone, où elle avait été voir + son père, pendant la tenue du Congrès. «Nous refusâmes + d'abord, écrit-il, une invitation de l'archiduchesse de + Parme. Elle insista, et nous y allâmes. Nous la trouvâmes + fort gaie; l'univers s'étant chargé de se souvenir de + Napoléon, elle n'avait plus la peine d'y songer. Elle + prononça quelques mots légers et, comme en passant, sur le + roi de Rome: elle était grosse. Sa cour avait un certain air + délabré et vieilli, excepté M. de Neipperg, homme de bon ton. + Il n'y avait là de singulier que nous dînant auprès de + Marie-Louise, et les bracelets faits de la pierre du + sarcophage de Juliette, que portait la veuve de Napoléon. En + traversant le Pô, à Plaisance, une seule barque, nouvellement + peinte, portant une espèce de pavillon impérial, frappa nos + regards. Deux ou trois dragons, en veste et en bonnet de + police, faisaient boire leurs chevaux; nous entrions dans les + États de Marie-Louise; c'est tout ce qui restait de la + puissance de l'homme qui fendit les rochers du Simplon, + planta ses drapeaux sur les capitales de l'Europe, releva + l'Italie prosternée depuis tant de siècles.» En parlant à + Marie-Louise, Chateaubriand lui dit qu'il avait rencontré ses + soldats à Plaisance, mais que cette petite troupe n'était + rien à côté des grandes armées impériales d'autrefois. Elle + lui répondit sèchement: «Je ne songe plus à cela!» (_Congrès + de Vérone_, t. 1, p. 69.)] + + [Note 9: Charles-Louis de Bourbon, duc de Lucques, fils de + l'infante Marie-Louise d'Espagne, ex-reine d'Étrurie. Aux + termes d'un arrangement conclu à Paris en 1817, il devait + hériter, à la mort de Marie-Louise, du duché de Parme et + Plaisance. Marie-Louise étant morte en 1847, il devint duc de + Parme; mais, chassé de ses États en 1848 par une + insurrection, il abdiqua, le 14 mars 1849, en faveur de son + fils Charles III, qui périt assassiné le 27 mars 1854. Le + fils aîné de ce dernier, Robert Ier, né en 1848, fut alors + proclamé duc sous la régence de sa mère Louise-Marie-Thérèse + de Bourbon, fille du duc de Berry et soeur du comte de + Chambord; il fut renversé en 1860, et le duché fut annexé au + royaume d'Italie, dont il forme aujourd'hui une province.] + +«Bologne me semble moins désert qu'à l'époque de mon premier voyage. J'y +ai été reçu avec les honneurs dont on assomme les ambassadeurs. J'ai +visité un beau cimetière: je n'oublie jamais les morts; c'est notre +famille. + +«Je n'avais jamais si bien admiré les Carrache qu'à la nouvelle galerie +de Bologne. J'ai cru voir la sainte Cécile de Raphaël pour la première +fois, tant elle était plus divine qu'au Louvre, sous notre ciel +barbouillé de suie.» + + + «Ravenne, 1er octobre 1828. + +«Dans la Romagne, pays que je ne connaissais pas, une multitude de +villes, avec leurs maisons enduites d'une chaux de marbre, sont perchées +sur le haut de diverses petites montagnes, comme des compagnies de +pigeons blancs. Chacune de ces villes offre quelques chefs-d'oeuvre des +arts modernes ou quelques monuments de l'antiquité. Ce canton de +l'Italie renferme toute l'histoire romaine; il faudrait le parcourir +Tite-Live, Tacite et Suétone à la main. + +«J'ai traversé Imola, évêché de Pie VII, et Faenza. À Forli je me suis +détourné de ma route pour visiter à Ravenne le tombeau de Dante. En +approchant du monument, j'ai été saisi de ce frisson d'admiration que +donne une grande renommée, quand le maître de cette renommée a été +malheureux. Alfieri, qui avait sur le front _il pallor della morte e la +speranza_, se prosterna sur ce marbre et lui adressa ce sonnet: _O gran +Padre Alighier!_ Devant le tombeau je m'appliquais ce vers du +Purgatoire: + + Frate, + Lo mondo è cieco, e tu vien ben da lui[10]. + + [Note 10: _Le Purgatoire_, chant XVI, vers 65-66.] + +«Béatrice m'apparaissait; je la voyais telle qu'elle était lorsqu'elle +inspirait à son poète le désir _de soupirer et de mourir de pleurs_: + + Di sospirare, e di morir di pianto. + +«Ô ma pieuse chanson, dit le père des muses modernes, va pleurant à +présent! va retrouver les femmes et les jeunes filles à qui tes soeurs +avaient accoutumé de porter la joie! Et toi, qui es fille de la +tristesse, va-t-en, inconsolée, demeurer avec Béatrice.» + +«Et pourtant le créateur d'un nouveau monde de poésie oublia Béatrice +quand elle eut quitté la terre! il ne la retrouva, pour l'adorer dans +son génie, que quand il fut détrompé. Béatrice lui en fait le reproche, +lorsqu'elle se prépare à montrer le ciel à son amant: «Je l'ai soutenu +(Dante), dit-elle aux puissances du paradis, je l'ai soutenu quelque +temps par mon visage et mes yeux d'enfant; mais quand je fus sur le +seuil de mon second âge et que je changeai de vie, il me quitta et se +donna à d'autres.» + +«Dante refusa de rentrer dans sa patrie au prix d'un pardon. Il +répondit à l'un de ses parents: «Si pour retourner à Florence il n'est +d'autre chemin que celui qui m'est ouvert, je n'y retournerai point. Je +puis partout contempler les astres et le soleil.» Dante dénia ses jours +aux Florentins, et Ravenne leur a dénié ses cendres, alors même que +Michel-Ange, génie ressuscité du poète, se promettait de décorer à +Florence le monument funèbre de celui qui avait appris _come l'uom +s'eterna_[11]. + + [Note 11: + Quando nel monda ad ora adora + M'insegnavate come l'uom s'eterna. + + (_L'Enfer_, chant XV, vers 84-85.)] + +«Le peintre du _Jugement dernier_, le sculpteur de _Moïse_, l'architecte +de la _Coupole de Saint-Pierre_, l'ingénieur du _vieux bastion de +Florence_, le poète _des Sonnets adressés à Dante_, se joignit à ses +compatriotes et appuya de ces mots la requête qu'ils présentèrent à Léon +X: «_Io Michel Agnolo, scultore, il medesimo a Vostra Santità supplico, +offerendomi al divin poeta fare la sepoltura sua condecente e in loco +onorevole in questa città._» + +«Michel-Ange, dont le ciseau fut trompé dans son espérance, eut recours +à son crayon pour élever à cet autre lui-même un autre mausolée. Il +dessina les principaux sujets de la _Divina Commedia_ sur les marges +d'un exemplaire in-folio des oeuvres du grand poète; un navire, qui +portait de Livourne à Citiva-Vecchia ce double monument, fit naufrage. + +«Je m'en revenais tout ému et ressentant quelque chose de cette +commotion mêlée d'une terreur divine que j'éprouvai à Jérusalem, lorsque +mon _cicerone_ m'a proposé de me conduire à la maison de lord Byron. +Eh! que me faisaient Childe-Harold et la signora Giuccioli en présence +de Dante et de Béatrice! Le malheur et les siècles manquent encore à +Childe-Harold; qu'il attende l'avenir. Byron a été mal inspiré dans sa +prophétie de Dante. + +«J'ai retrouvé Constantinople à Saint-Vital et à Saint-Apollinaire[12]. +Honorius et sa poule ne m'importaient guère; j'aime mieux Placidie et +ses aventures, dont le souvenir me revenait dans la basilique de +Saint-Jean-Baptiste; c'est le roman chez les barbares[13]. Théodoric +reste grand, bien qu'il ait fait mourir Boèce. Ces Goths étaient d'une +race supérieure; Amalasonte, bannie dans une île du lac de Bolsène, +s'efforça, avec son ministre Cassiodore, de conserver ce qui restait de +la civilisation romaine. Les Exarques apportèrent à Ravenne la +décadence de leur empire. Ravenne fut lombarde sous Astolphe; les +Carlovingiens la rendirent à Rome. Elle devint sujette de son +archevêque, puis elle se changea de république en tyrannie, finalement, +après avoir été guelfe ou gibeline; après avoir fait partie des États +vénitiens, elle est retournée à l'Église sous le pape Jules II, et ne +vit plus aujourd'hui que par le nom de Dante. + + [Note 12: La basilique octogone de Saint-Vital, à Ravenne, + rappelle, en effet, Constantinople, puisqu'elle fût bâtie, + sous Justinien, à l'imitation de Sainte-Sophie. Charlemagne + la fit copier pour l'église d'Aix-la-Chapelle.--L'église + Saint-Apollinaire, érigée sous Théodoric, au commencement du + VIe siècle, offre également le type byzantin dans tout son + éclat oriental. Les vingt-quatre colonnes de marbre grec qui + divisent l'église en trois nefs furent transportées de + Constantinople à Ravenne.] + + [Note 13: L'amour d'Honorius pour une poule nommée Rome est + une anecdote de Procope.--Quant à Placidie, fille de + Théodose-le-Grand, soeur d'Honorius et mère de Valentinien + III, ses aventures constituent bien le plus étrange des + romans,--«le roman chez les Barbares», comme l'appelle + Chateaubriand. Née à Constantinople, elle fut prise au siège + de Rome par Alaric et emmenée en captivité. Ataulphe, + beau-frère d'Alaric, s'éprit d'elle et l'épousa. Veuve + d'Ataulphe, elle épousa en secondes noces Constance, un des + généraux d'Honorius, qui prit bientôt le titre de Constance + III. Après avoir été esclave, puis reine des Visigoths, elle + gouverna l'Empire d'Occident sous le nom de son fils encore + enfant. Elle a son tombeau à Ravenne.] + +«Cette ville, que Rome enfanta dans son âge avancé, eut, dès sa +naissance, quelque chose de la vieillesse de sa mère. À tout prendre, je +vivrais bien ici; j'aimerais à aller à la colonne des Français, élevée +en mémoire de la bataille de Ravenne[14]. Là se trouvèrent le cardinal +de Médicis (Léon X) et Arioste, Bayard et Lautrec, frère de la comtesse +de Chateaubriand[15]. Là fut tué à l'âge de vingt-quatre ans le beau +Gaston de Foix: «Nonobstant toute l'artillerie tirée par les Espagnols, +les François marchoient toujours, dit le _Loyal serviteur_; depuis que +Dieu créa ciel et terre, ne fut un plus cruel ne plus dur assaut entre +François et Espagnols. Ils se reposoient les uns devant les autres pour +reprendre leur haleine; puis, baissant la vue, ils recommençoient de +plus belle en criant: France et Espagne!» Il ne resta de tant de +guerriers que quelques chevaliers, qui alors affranchis de la gloire +endossèrent le froc. + + [Note 14: Le 11 avril 1512, les Français, commandés par + Gaston de Foix, remportèrent à Ravenne sur les Espagnols et + les troupes du pape Jules II une victoire éclatante; mais + Gaston y périt.] + + [Note 15: Sur Lautrec et sur la comtesse de Chateaubriand, + voir au tome II, la note 1 de la page 343.] + +«On voyait aussi dans quelque chaumière une jeune fille qui, en tournant +son fuseau, embarrassait ses doigts délicats dans du chanvre; elle +n'avait pas l'habitude d'une pareille vie: c'était une Trivulce. Quand, +à travers sa porte entre-baillée, elle voyait deux lames se rejoindre +dans l'étendue des flots, elle sentait sa tristesse s'accroître: cette +femme avait été aimée d'un grand roi. Elle continuait d'aller +tristement, par un chemin isolé, de sa chaumière à une église abandonnée +et de cette église à sa chaumière. + +«L'antique forêt que je traversais était composée de pins esseulés; ils +ressemblaient à des mâts de galères engravées dans le sable. Le soleil +était près de se coucher lorsque je quittai Ravenne; j'entendis le son +lointain d'une cloche qui tintait: elle appelait les fidèles à la +prière.» + + + «Ancône, 3 et 4 octobre. + +«Revenu à Forli, je l'ai quitté de nouveau sans avoir vu sur ses +remparts croulants l'endroit d'où la duchesse Catherine Sforze[16] +déclara à ses ennemis, prêts à égorger son fils unique, qu'elle pouvait +encore être mère. Pie VII, né à Césène, fut moine dans l'admirable +couvent de la _Madona del Monte_. + + [Note 16: Catherine, fille naturelle de Galéas Marie Sforza, + épousa en 1484 Jérôme Riario, seigneur d'Imola et de Forli, + tomba, ainsi que son fils Octavien, au pouvoir des meurtriers + de son mari, qui venait d'être assassiné à Forli, montra + beaucoup d'esprit et d'énergie dans cette occasion, et assura + ainsi à son fils son héritage. Elle soutint dans Forli un + siège contre César Borgia et fut prise sur la brèche même. + Louis XII lui fit rendre la liberté. Elle avait épousé en + secondes noces un Médicis et mourut à Florence.] + +«Je traversai près de Savignano la ravine d'un petit torrent: quand on +me dit que j'avais passé le Rubicon, il me sembla qu'un voile se levait +et que j'apercevais la terre du temps de César. Mon Rubicon, à moi, +c'est la vie: depuis longtemps j'en ai franchi le premier bord. + +«À Rimini, je n'ai rencontré ni Françoise, ni l'autre ombre sa compagne, +_qui au vent semblaient si légères_: + + E paion si al vento esser leggieri[17]. + + [Note 17: _L'Enfer_, chant V, vers 75.] + +«Rimini, Pesaro, Fano, Sinigaglia, m'ont amené à Ancône sur des ponts et +sur des chemins laissés par les Augustes. Dans Ancône on célèbre +aujourd'hui la fête du pape; j'en entends la musique à l'arc triomphal +de Trajan: double souveraineté de la ville éternelle.» + + + «Lorette, 5 et 6 octobre. + +«Nous sommes venus coucher à Lorette. Le territoire offre un _spécimen_ +parfaitement conservé de la _colonie romaine_. Les paysans fermiers de +_Notre-Dame_ sont dans l'aisance et paraissent heureux; les paysannes, +belles et gaies, portent une fleur à leur chevelure. Le +prélat-gouverneur nous a donné l'hospitalité. Du haut des clochers et du +sommet de quelques éminences de la ville, on a des perspectives riantes +sur les campagnes, sur Ancône et sur la mer. Le soir nous avons eu une +tempête. Je me plaisais à voir la _valentia muralis_ et la fumeterre +des chèvres s'incliner au vent sur les vieux murs. Je me promenais sous +les galeries à double étage, élevées d'après les dessins de Bramante. +Ces pavés seront battus des pluies de l'automne, ces brins d'herbe +frémiront au souffle de l'Adriatique longtemps après que j'aurai passé. + +«À minuit j'étais retiré dans un lit de huit pieds carrés, consacré par +Bonaparte; une veilleuse éclairait à peine la nuit de ma chambre; tout à +coup une petite porte s'ouvre, et je vois entrer mystérieusement un +homme menant avec lui une femme voilée. Je me soulève sur le coude et le +regarde; il s'approche de mon lit et se hâte, en se courbant jusqu'à +terre, de me faire mille excuses de troubler ainsi le repos de M. +l'ambassadeur: mais il est veuf; il est un pauvre intendant; il désire +marier sa _ragazza_, ici présente: malheureusement il lui manque quelque +chose pour la dot. Il relève le voile de l'orpheline: elle était pâle, +très jolie et tenait les yeux baissés avec une modestie convenable. Ce +père de famille avait l'air de vouloir s'en aller et laisser la fiancée +m'achever son histoire. Dans ce pressant danger, je ne demandai point à +l'obligeant infortuné, comme demanda le bon chevalier à la mère de la +jeune fille de Grenoble, si elle était vierge; tout ébouriffé, je pris +quelques pièces d'or sur la table près de mon lit; je les donnai, pour +faire honneur au roi mon maître, à la _zitella, dont les yeux n'étaient +pas enflés à force d'avoir pleuré_. Elle me baisa la main avec une +reconnaissance infinie. Je ne prononçai pas un mot, et, retombant sur +mon immense couche comme si je voulais dormir, la vision de saint +Antoine disparut. Je remerciai mon patron saint François dont c'était la +fête; je restai dans les ténèbres moitié riant, moitié regrettant, et +dans une admiration profonde de mes vertus. + +«C'était pourtant ainsi que je semais l'or, que j'étais ambassadeur, +hébergé en toute pompe chez le gouverneur de Lorette, dans cette même +ville où le Tasse était logé dans un mauvais bouge et où, faute d'un peu +d'argent, il ne pouvait continuer sa route. Il paya sa dette à +Notre-Dame de Lorette par sa _canzone_: + + Ecco fra le tempeste e i fieri venti. + +«Madame de Chateaubriand fit amende honorable de ma passagère fortune, +en montant à genoux les degrés de la santa Chiesa. Après ma victoire de +la nuit, j'aurais eu plus de droit que le roi de Saxe de déposer mon +habit de noces au trésor de Lorette; mais je ne me pardonnerai jamais, à +moi chétif enfant des muses, d'avoir été si puissant et si heureux, là +où le chantre de la Jérusalem avait été si faible et si misérable! +Torquato, ne me prends pas dans ce moment extraordinaire de mes +inconstantes prospérités; la richesse n'est pas mon habitude; vois-moi +dans mon passage à Namur, dans mon grenier à Londres, dans mon +infirmerie à Paris, afin de me trouver avec toi quelque lointaine +ressemblance. + +«Je n'ai point, comme Montaigne, laissé mon portrait en argent à +Notre-Dame-de-Lorette, ni celui de ma fille, _Leonora Montana, filia +unica_; je n'ai jamais désiré me survivre; mais pourtant une fille, et +qui porterait le nom de Léonore!» + + + «Spoleto. + +«Après avoir quitté Lorette, passé Macerata, laissé Tolentino qui marque +un pas de Bonaparte et rappelle un traité[18], j'ai gravi les derniers +redans de l'Apennin. Le plateau de la montagne est humide et cultivé +comme une houblonnière. À gauche étaient les mers de la Grèce, à droite +celles de l'Ibérie; je pouvais être pressé du souffle des brises que +j'avais respirées à Athènes et à Grenade. Nous sommes descendus vers +l'Ombrie en circulant dans les volutes des gorges exfoliées, où sont +suspendus dans des bouquets de bois les descendants de ces montagnards +qui fournirent des soldats à Rome après la bataille de Trasimène. + + [Note 18: Traité du 19 février 1797, signé entre Bonaparte et + Pie VI. Ce dernier renonçait au Comtat Venaissin, abandonnait + Bologne, Ferrare et les Légations, et rachetait par des + contributions considérables les autres territoires + qu'occupait l'armée française.] + +«Foligno possédait une Vierge de Raphaël qui est aujourd'hui au Vatican. +_Vene_, dans une position charmante, est à la source du Clitumne. Le +Poussin a reproduit ce site chaud et suave; Byron l'a froidement +chanté[19]. + + [Note 19: _Pèlerinage de Childe-Harold_, chant IV.] + +«Spoleto a donné le jour au pape actuel. Selon mon courrier +Giorgini[20], Léon XII a placé dans cette ville les galériens pour +honorer sa patrie. Spoleto osa résister à Annibal. Elle montre plusieurs +ouvrages de Lippi l'ancien, qui, nourri dans le cloître, esclave en +Barbarie, espèce de Cervantes chez les peintres, mourut à soixante ans +passés du poison que lui donnèrent les parents de Lucrèce, séduite par +lui, croyait-on.» + + [Note 20: «Giorgini fut aussi mon courrier, dit M. de + Marcellus (Chateaubriand et son temps, p. 331), avant de + passer au service plus lucratif de l'ambassadeur. Il était la + terreur des postillons italiens «mols et paresseux par + nature,» comme du temps de Montaigne; mais quand, au lieu de + précéder une calèche diplomatique, il portait lui-même la + dépêche de bidet en bidet, sa course tenait du vol de + l'oiseau, et il se surpassait lui-même dès qu'il allait + annoncer un pape à l'Europe impatiente; il a fallu + l'invention du télégraphe pour éclipser sa renommée.»] + + + «Civita Castellana. + +«À Monte-Lupo, le comte Potocki s'ensevelit dans des laures charmantes; +mais les pensées de Rome ne l'y suivirent-elles point? Ne se croyait-il +pas transporté au milieu des _choeurs des jeunes filles_? Et moi aussi, +comme saint Jérôme, «j'ai passé, dans mon temps, le jour et la nuit à +pousser des cris, à frapper ma poitrine jusqu'au moment où Dieu me +renvoyait la paix.» Je regrette de ne plus être ce que j'ai été, _plango +me non esse quod fuerim_. + +Après avoir dépassé les ermitages de Monte-Lupo, nous avons commencé à +contourner la Somma. J'avais déjà suivi ce chemin dans mon premier +voyage de Florence à Rome par Pérouse, en accompagnant une femme +mourante.... + +À la nature de la lumière et à une sorte de vivacité du paysage, je me +serais cru sur une des croupes des Alleghanis, n'était qu'un haut +aqueduc, surmonté d'un pont étroit, me rappelait un ouvrage de Rome +auquel les ducs lombards de Spoleto avaient mis la main: les Américains +n'en sont pas encore à ces monuments qui viennent après la liberté. J'ai +monté la Somma à pied, près des boeufs de Clitumne qui traînaient madame +l'ambassadrice à son triomphe. Une jeune chevrière maigre, légère et +gentille comme sa bique, me suivait, avec son petit frère, dans ces +opulentes campagnes, en me demandant la _carità_: je la lui ai faite en +mémoire de madame de Beaumont dont ces lieux ne se souviennent plus. + + Alas! regardless of their doom, + The little victims play! + No sense have they of ills to come, + Nor care beyond to-day. + +«Hélas! sans souci de leur destinée, folâtrent les petites victimes! +Elles n'ont ni prévision des maux à venir, ni soin d'outre-journée[21].» + + [Note 21: Ce sont des vers du poète Gray, dans son Ode, sur + _une vue lointaine du collège d'Eton_.] + +«J'ai retrouvé Terni et ses cascades. Une campagne plantée d'oliviers +m'a conduit à Narni; puis, en passant par Otricoli, nous sommes venus +nous arrêter à la triste Civita Castellana. Je voudrais bien aller à +_Santa-Maria di Falleri_ pour voir une ville qui n'a plus que la peau, +son enceinte: à l'intérieur elle était vide: _misère humaine à Dieu +ramène_. Laissons passer mes grandeurs et je reviendrai chercher la +ville des Falisques. Du tombeau de Néron, je vais montrer bientôt à ma +femme la croix de Saint-Pierre qui domine la ville des Césars.» + + * * * * * + +Vous venez de parcourir mon journal de route, vous allez lire mes +lettres à madame Récamier, entremêlées, comme je l'ai annoncé, de pages +historiques. + +Parallèlement vous trouverez mes dépêches. Ici paraîtront distinctement +les deux hommes qui existent en moi. + + +À MADAME RÉCAMIER. + + «Rome, ce 11 octobre 1828. + +«J'ai traversé cette belle contrée, remplie de votre souvenir; il me +consolait, sans pourtant m'ôter la tristesse de tous les autres +souvenirs que je rencontrais à chaque pas. J'ai revu cette mer +Adriatique que j'avais traversée il y a plus de vingt ans, dans quelle +disposition d'âme! À Terni, je m'étais arrêté avec une pauvre expirante. +Enfin, je suis entré dans Rome. Ses monuments, après ceux d'Athènes, +comme je le craignais, m'ont paru moins parfaits. Ma mémoire des lieux, +étonnante et cruelle à la fois, ne m'avait pas laissé oublier une seule +pierre.... + +«Je n'ai vu personne encore, excepté le secrétaire d'État, le cardinal +Bernetti. Pour avoir à qui parler, je suis allé chercher Guérin[22], +hier au coucher du soleil: il a paru charmé de ma visite. Nous avons +ouvert une fenêtre sur Rome et admiré l'horizon. C'est la seule chose +qui soit restée, pour moi, telle que je l'ai vue: mes yeux ou les objets +ont changé; peut-être les uns et les autres[23].» + + [Note 22: Pierre Guérin (1774-1833). Élève de Regnault, il + obtint au début de sa carrière, en 1797, un des trois grands + prix que, pour cette fois, par extraordinaire et attendu la + force du concours, l'Académie crut devoir distribuer. Avant + de partir pour Rome, Guérin exposa son tableau, _Marcus + Sextus ou le Retour du proscrit_. Au sortir de nos troubles + civils, alors que les émigrés revoyaient avec transport le + pays natal, le sujet choisi par le peintre devait toucher + fortement les âmes. Son succès fut immense. Ses principales + toiles sont: une _Offrande à Esculape_, _Orphée au tombeau + d'Eurydice_, _Céphale et l'Aurore_, _Égisthe et + Clytemnestre_, _Didon écoutant les récits d'Énée_, _Napoléon + pardonnant aux révoltés du Caire_. On a de lui quelques + admirables portraits, parmi lesquels il faut citer surtout + ceux de Lescure et d'Henri de Larochejaquelein. En 1828, + Guérin était directeur de l'Académie de France à Rome. Il + mourut dans cette ville le 6 juillet 1833.] + + [Note 23: Chateaubriand ne donne ici que le commencement de + sa lettre du 11 octobre. Les autres lettres à Mme Récamier, + contenues dans le présent livre, ont toutes été plus ou moins + modifiées par l'auteur, qui tantôt retranche et tantôt ajoute + à son texte primitif. Mme Lenormant, au tome II des + _Souvenirs de Mme Récamier_, a reproduit les lettres du grand + écrivain dans leur intégrité, d'après les originaux + eux-mêmes.] + + * * * * * + +Les premiers moments de mon séjour à Rome furent employés à des visites +officielles. Sa Sainteté me reçut en audience privée; les audiences +publiques ne sont plus d'usage et coûtent trop cher. Léon XII[24], +prince d'une grande taille et d'un air à la fois serein et triste, est +vêtu d'une simple soutane blanche; il n'a aucun faste et se tient dans +un cabinet pauvre, presque sans meubles. Il ne mange presque pas; il +vit, avec son chat, d'un peu de _polenta_[25]. Il se sait très malade et +se voit dépérir avec une résignation qui tient de la joie chrétienne: il +mettrait volontiers, comme Benoît XIV, son cercueil sous son lit. Arrivé +à la porte des appartements du pape, un abbé me conduit par des +corridors noirs jusqu'au refuge ou au sanctuaire de Sa Sainteté. Elle ne +se donne pas le temps de s'habiller, de peur de me faire attendre; elle +se lève, vient au-devant de moi, ne me permet jamais de mettre un genou +en terre pour baiser le bas de sa robe au lieu de sa mule, et me conduit +par la main jusqu'au siège placé à droite de son indigent fauteuil. +Assis, nous causons. + + [Note 24: Léon XII, _Annibal della Genga_, était né en 1760 à + Genga, près de Spolète. Il avait été élu pape, en 1823, à la + mort de Pie VII. Pendant son court pontificat, il embellit + Rome, encouragea les lettres et enrichit la bibliothèque du + Vatican. Il mourut en 1829, au cours de l'ambassade de + Chateaubriand. Sa _Vie_ a été écrite par le chevalier Artaud + de Montor, l'historien de Pie VII.] + + [Note 25: Bouillie de farine d'orge.] + +Le lundi je me rends à sept heures du matin chez le secrétaire d'État, +Bernetti[26], homme d'affaires et de plaisir. Il est lié avec la +princesse Doria; il connaît le siècle et n'a accepté le chapeau de +cardinal qu'à son corps défendant. Il a refusé d'entrer dans l'Église, +n'est sous-diacre qu'à brevet, et se pourrait marier demain en rendant +son chapeau. Il croit à des révolutions et il va jusqu'à penser que, si +sa vie est longue, il a des chances de voir la chute temporelle de la +papauté. + + [Note 26: Thomas _Bernetti_ (1779-1852). Après avoir été + successivement représentant de la cour de Rome à + Saint-Pétersbourg et légat de Ravenne et de Bologne, il avait + été fait cardinal en 1827, et avait, en 1828, remplacé le + cardinal Della Somaglia à la secrétairerie d'État.] + +Les cardinaux sont partagés en trois _factions_: + +La première se compose de ceux qui cherchent à marcher avec le temps et +parmi lesquels se rangent Benvenuti et Oppizzoni[27]. Benvenuti[28] +s'est rendu célèbre par l'extirpation du brigandage et sa mission à +Ravenne après le cardinal Rivarola[29]; Oppizzoni, archevêque de +Bologne, s'est concilié les diverses opinions dans cette ville +industrielle et littéraire, difficile à gouverner. + + [Note 27: Charles _Oppizoni_. Né à Milan le 15 avril + 1769.--Archevêque de Bologne (20 septembre 1802).--Cardinal + du titre de Saint-Laurent _in Lucina_ (26 mars 1804). Il se + montra l'un des plus courageux parmi les _cardinaux noirs_. + Sauf le temps de son exil en France, sa vie se passa dans un + long épiscopat, à Bologne, où il mourut fort âgé, en 1855.] + + [Note 28: Jacques-Antoine _Benvenuti_ (1765-1838). Nommé + cardinal par Léon XII le 2 octobre 1826; légat _a letere_ des + Marches (1831).] + + [Note 29: Augustin _Rivarola_ (1758-1842). Il avait été + gouverneur de Rome.] + +La seconde _faction_ se forme des _zelanti_, qui tentent de rétrograder: +un de leurs chefs est le cardinal Odescalchi. + +Enfin la troisième _faction_ comprend les immobiles, vieillards qui ne +veulent ou ne peuvent aller ni en avant ni en arrière: parmi ces vieux +on trouve le cardinal Vidoni, espèce de gendarme du traité de Tolentino: +gros et grand, visage allumé, calotte de travers. Quand on lui dit qu'il +a des chances à la papauté, il répond: _Lo santo Spirito sarebbe dunque +ubriaco!_ Il plante des arbres à Ponte-Mole, où Constantin fit le monde +chrétien. Je vois ces arbres lorsque je sors de Rome par la porte du +Peuple pour rentrer par la porte Angélique. Du plus loin qu'il +m'aperçoit, le cardinal me crie: _Ah! ah! signor ambasciadore di +Francia!_ puis il s'emporte contre les planteurs de ses pins. Il ne +suit point l'étiquette cardinaliste; il se fait accompagner par un seul +laquais dans une voiture à sa guise: on lui pardonne tout, en l'appelant +_madama Vidoni_[30]. + + [Note 30: Quand j'ai quitté Rome, il a acheté ma calèche et + m'a fait l'honneur d'y mourir, en allant à Ponte-Mole (Note + de Paris, 1836).--CH.] + +Mes collègues d'ambassade sont le comte Lutzow, ambassadeur d'Autriche, +homme poli; sa femme chante bien, toujours le même air, et parle +toujours de ses _petits enfants_; le savant baron Bunsen[31], ministre +de Prusse et ami de l'historien Niebuhr[32] (je négocie auprès de lui +la résiliation en ma faveur du bail de son palais sur le Capitole); le +ministre de Russie, prince Gagarin[33], exilé dans les grandeurs passées +de Rome, pour des amours évanouies: s'il fut préféré par la belle madame +Narischkine[34], un moment habitante de mon ermitage d'Aulnay, il y +aurait donc un charme dans la mauvaise humeur; on domine plus par ses +défauts que par ses qualités. + + [Note 31: Le chevalier de _Bunsen_ (1791-1860). Il avait, en + 1823, remplacé Niebuhr comme ministre de Prusse à Rome, où il + était déjà depuis 1818 et qu'il devait quitter seulement en + 1838. Il devint alors chargé d'affaires à Berne, puis + ambassadeur à Londres, où il resta jusqu'à la guerre de + Crimée (1854). Diplomate éminent, _le savant baron Bunsen_ + fut, en même temps, un historien et un érudit des plus + remarquables. Ses principaux ouvrages sont: les _Basiliques + de Rome chrétienne_ (1843); _Ignace d'Antioche et son époque_ + (1847); _Hippolyte et son époque, ou vie et doctrine de + l'Église romaine sous Commode et Sévère_ (1851).--Dans la + Préface de ses _Études historiques_, Chateaubriand consacre à + son ancien collègue les lignes suivantes: «Je dois à la + politesse et à l'obligeance de M. le baron de Bunsen, + ministre de S. M. le roi de Prusse, à Rome, un excellent + extrait des _Nibelüngs_, que l'on trouvera à la fin du second + volume de ces _Études_. Le savant M. de Bunsen était l'ami du + grand historien Niebuhr; plus heureux que moi, il foule + encore ces ruines où j'espérais rendre à la terre image pour + image, mon argile en échange de quelque statue exhumée.»] + + [Note 32: Berthold-Georges _Niebuhr_ (1774-1831). Il fut + professeur d'histoire à l'Université de Berlin de 1810 à + 1816, et professeur à l'Université de Bonn, de 1824 à 1831. + Dans l'intervalle, de 1816 à 1823, il avait été ministre de + Prusse à Rome. Il avait commencé dès 1811 la publication de + son _Histoire Romaine_, à laquelle il travailla jusqu'à sa + mort et qui, bien qu'inachevée, l'a placé au premier rang des + historiens du XIXe siècle.] + + [Note 33: Et non le prince _Gafiarin_, comme on l'a imprimé + dans les éditions précédentes. Selon M. de Marcellus + (_Chateaubriand et son temps_, p. 333), «le prince Gagarin, + envoyé de Russie, valait mieux qu'une indiscrète épigramme, + car il n'avait de mauvaise humeur qu'envers les indifférents + ou les fâcheux; c'est-à-dire quand il ne voulait montrer ni + le piquant de son esprit, ni la chaleur de son amitié.»] + + [Note 34: «Parmi les beautés de Pétersbourg, dit M. Albert + Vandal (_Napoléon et Alexandre Ier_, tome I, page 127), le + tsar avait particulièrement remarqué madame Alexandre + Narischkine, la gracieuse et poétique Marie Antonovna, et le + culte qu'il lui rendait depuis plusieurs années était tendre + et persistant, sans se montrer exclusif.»] + +M. de Labrador[35], ambassadeur d'Espagne, homme fidèle, parle peu, se +promène seul, pense beaucoup, ou ne pense point, ce que je ne sais +démêler. + + [Note 35: Pedro-Gomez _Kavelo_, marquis de _Labrador_ + (1775-1850). Il était ministre d'Espagne à Florence lors des + événements de 1808, qui détrônèrent Charles IV et Ferdinand. + Il suivit ses princes en France et partagea leur exil + jusqu'en 1814. Il fut alors nommé plénipotentiaire au Congrès + de Vienne, et reçut ensuite l'ambassade de Naples, puis celle + de Rome. Il a publié en 1849, à Paris, d'intéressants + Souvenirs, sous ce titre: _Mélanges sur la vie publique et + privée du marquis de Labrador, écrits par lui-même, et + renfermant une revue de la politique de l'Europe depuis 1798 + jusqu'au cours d'octobre 1849, et des révélations très + importantes sur le Congrès de Vienne._] + +Le vieux comte Fuscaldo représente Naples comme l'hiver représente le +printemps. Il a une grande pancarte de carton sur laquelle il étudie +avec des lunettes, non les champs de roses de Pæstum, mais les noms des +étrangers suspects dont il ne doit pas viser les passe-ports. J'envie +son palais (Farnèse), admirable structure inachevée, que Michel-Ange +couronna, que peignit Annibal Carrache aidé d'Augustin son frère, et +sous le portique duquel s'abrite le sarcophage de Cecilia Metella, qui +n'a rien perdu au changement de mausolée. Fuscaldo, en loques d'esprit +et de corps, a, dit-on, une maîtresse. + +Le comte de Celles, ambassadeur du roi des Pays-Bas, avait épousé +mademoiselle de Valence[36], aujourd'hui morte: il en a eu deux filles, +qui, par conséquent, sont petites-filles de madame de Genlis. M. de +Celles est resté préfet, parce qu'il l'a été[38]; caractère mêlé du +loquace, du tyranneau, du recruteur et de l'intendant, qu'on ne perd +jamais. Si vous rencontrez un homme qui, au lieu d'arpents, de toises et +de pieds, vous parle d'_hectares_, de _mètres_ et de _décimètres_, vous +avez mis la main sur un préfet[38]. + + [Note 36: Fille du général et de la comtesse de Valence, + fille elle-même de Mme de Genlis, et de laquelle cette + méchante langue de Thiébault a dit: «Chassant de race, Mme de + Valence dépassa même en galanterie Mme de Genlis.» + (_Mémoires_, III, 181).] + + [Note 37: M. de Celles avait été sous Napoléon préfet + d'Amsterdam.] + + [Note 38: Le portrait est piquant; mais elle est bien jolie + aussi et des plus spirituelles, cette lettre que + l'_ex-préfet_ écrivait à M. de Marcellus le 4 octobre 1828, + au moment de l'arrivée de Chateaubriand à Rome:--«Notre hiver + va être très curieux. Un bateau à vapeur a remonté le Tibre + jusqu'à Ripa-Grande. Six cardinaux sont allés voir le + prodige, et tout Rome y court. Quelques rois s'annoncent; on + attend bon nombre d'altesses malades, de souverains en + retraite, de princes cadets à la demi-solde, de Russes + poitrinaires; cent douzaines environ d'Anglais accompagnés de + leur petite famille; Walter Scott, Mme l'impératrice + Christophe et ses demoiselles, M. de Pradt et ses oeuvres + pies. Ce M. de Poitiers (car il faut être correct, il n'a + jamais été archevêque de Malines) est toujours si vif dans + son allure, qu'il a perdu sur les bancs législateurs même sa + calotte d'abbé de 1789. Maintenant il espère voir un conclave + à Rome, une éruption au haut du Vésuve, ou une révolution au + bas. M. de Chateaubriand approche: tant de célébrité méritée + m'épouvante. Il me semble qu'en l'appelant mon collègue, je + lui dirai, moi indigne, une grosse sottise, etc.»] + +M. de Funchal, ambassadeur demi-avoué du Portugal, est ragotin, agité, +grimacier, vert comme un singe du Brésil, et jaune comme une orange de +Lisbonne[39]: il chante pourtant sa négresse, ce nouveau Camoëns. Grand +amateur de musique, il tient à sa solde une espèce de Paganini, en +attendant la restauration de son roi. + + [Note 39: «Il est en effet impossible, ajoute ici en marge M. + de Marcellus (page 334), de ne pas reconnaître à ces vives + couleurs le noble ambassadeur du Portugal. Mais, si le + peintre avait retranché à sa propre malice pour ajouter à la + malice innée du modèle, le portrait eût été encore plus + ressemblant.»] + +Par-ci, par-là, j'ai entrevu de petits finauds de ministres de divers +petits États, tout scandalisés du bon marché que je fais de mon +ambassade: leur importance boutonnée, gourmée, silencieuse, marche les +jambes serrées et à pas étroits: elle a l'air prête à crever de secrets, +qu'elle ignore. + + * * * * * + +Ambassadeur en Angleterre dans l'année 1822, je recherchai les lieux et +les hommes que j'avais jadis connus à Londres en 1793; ambassadeur +auprès du Saint-Siège en 1828, je me suis hâté de parcourir les palais +et les ruines, de redemander les personnes que j'avais vues à Rome en +1803: des palais et des ruines, j'en ai retrouvé beaucoup; des +personnes, peu. + +Le palais Lancellotti, autrefois loué au cardinal Fesch, est maintenant +occupé par ses vrais maîtres, le prince Lancellotti et la princesse +Lancellotti, fille du prince Massimo. La maison où demeura madame de +Beaumont, à la place d'Espagne, a disparu. Quant à madame de Beaumont, +elle est demeurée dans son dernier asile, et j'ai prié avec le pape Léon +XII à sa tombe. + +Canova a pris également congé du monde[40]. Je le visitai deux fois dans +son atelier en 1803; il me reçut le maillet à la main. Il me montra de +l'air le plus naïf et le plus doux son énorme statue de Bonaparte et son +Hercule lançant Lycas dans les flots: il tenait à vous convaincre qu'il +pouvait arriver à l'énergie de la forme; mais alors même son ciseau se +refusait à fouiller profondément l'anatomie; la nymphe restait malgré +lui dans les chairs, et l'Hébé se retrouvait sous les rides de ses +vieillards. J'ai rencontré sur ma route le premier sculpteur de mon +temps; il est tombé de son échafaud, comme Goujon de l'échafaud du +Louvre; la mort est toujours là pour continuer la Saint-Barthélemy +éternelle, et nous abattre avec ses flèches. + + [Note 40: Canova mourut le 13 octobre 1822.] + +Mais qui vit encore, à ma grande joie, c'est mon vieux Boguet[41], le +doyen des peintres français à Rome. Deux fois il a essayé de quitter ses +campagnes aimées; il est allé jusqu'à Gênes; le coeur lui a failli et il +est revenu à ses foyers adoptifs. Je l'ai choyé à l'ambassade, ainsi +que son fils, pour lequel il a la tendresse d'une mère. J'ai recommencé +avec lui nos anciennes excursions; je ne m'aperçois de sa vieillesse +qu'à la lenteur de ses pas; j'éprouve une sorte d'attendrissement en +contrefaisant le jeune, et en mesurant mes enjambées sur les siennes. +Nous n'avons plus ni l'un ni l'autre longtemps à voir couler le Tibre. + + [Note 41: «Le vieux Boguet, le meilleur, le plus humble et le + plus doux des peintres. Il avait cette simplicité soumise et + cette conversation uniforme que l'auteur recherchait dans ses + familiers, parce qu'elle ne l'empêchait pas de penser à autre + chose.» (Marcellus, _Chateaubriand et son temps_, p. 334.)] + +Les grands artistes, à leur grande époque, menaient une tout autre vie +que celle qu'ils mènent aujourd'hui: attachés aux voûtes du Vatican, aux +parois de Saint-Pierre, aux murs de la Farnésine, ils travaillaient à +leurs chefs-d'oeuvre suspendus avec eux dans les airs. Raphaël marchait +environné de ses élèves, escorté des cardinaux et des princes, comme un +sénateur de l'ancienne Rome suivi et devancé de ses clients. +Charles-Quint posa trois fois devant le Titien. Il ramassait son pinceau +et lui cédait la droite à la promenade, de même que François Ier +assistait Léonard de Vinci sur son lit de mort. Titien alla en triomphe +à Rome; l'immense Buonarotti l'y reçut: à quatre-vingt-dix-neuf ans, +Titien tenait encore d'une main ferme, à Venise, son pinceau d'un +siècle, vainqueur des siècles. + +Le grand-duc de Toscane fit déterrer secrètement Michel-Ange, mort à +Rome après avoir posé, à quatre-vingt-huit ans, le faîte de la coupole +de Saint-Pierre. Florence, par des obsèques magnifiques, expia sur les +cendres de son grand peintre l'abandon où elle avait laissé la poussière +de Dante, son grand poète. + +Velasquez visita deux fois l'Italie, et l'Italie se leva deux fois pour +le saluer: le précurseur de Murillo reprit le chemin des Espagnes, +chargé des fruits de cette Hespérie ausonienne, qui s'étaient détachés +sous sa main: il emporta un tableau de chacun des douze peintres les +plus célèbres de cette époque. + +Ces fameux artistes passaient leurs jours dans des aventures et des +fêtes; ils défendaient les villes et les châteaux; ils élevaient des +églises, des palais et des remparts; ils donnaient et recevaient de +grands coups d'épée, séduisaient des femmes, se réfugiaient dans les +cloîtres, étaient absous par les papes et sauvés par les princes. Dans +une orgie que Benvenuto Cellini a racontée, on voit figurer les noms +d'un Michel-Ange et de Jules Romain. + +Aujourd'hui la scène est bien changée; les artistes à Rome vivent +pauvres et retirés. Peut-être y a-t-il dans cette vie une poésie qui +vaut la première. Une association de peintres allemands a entrepris de +faire remonter la peinture au Pérugin, pour lui rendre son inspiration +chrétienne. Ces jeunes néophytes de saint Luc prétendent que Raphaël, +dans sa seconde manière, est devenu païen, et que son talent a +dégénéré[42]. Soit; soyons païens comme les vierges raphaéliques; que +notre talent dégénère et s'affaiblisse comme dans le tableau de _la +Transfiguration!_ Cette erreur honorable de la nouvelle école sacrée +n'en est pas moins une erreur; il s'ensuivrait que la roideur et le mal +dessiné des formes seraient la preuve de la vision intuitive, tandis que +cette expression de foi, remarquable dans les ouvrages des peintres qui +précèdent la Renaissance, ne vient point de ce que les personnages sont +posés carrément et immobiles comme des sphinx, mais de ce que la +peinture _croyait_ comme son siècle. C'est sa pensée, non sa peinture, +qui est religieuse; chose si vraie, que l'école espagnole est éminemment +_pieuse_ dans ses expressions, bien qu'elle ait les grâces et les +mouvements de la peinture depuis la Renaissance. D'où vient cela? de ce +que _les Espagnols sont chrétiens_. + + [Note 42: Chateaubriand fait ici allusion à Frédéric Overbeck + et à son école. Né à Lubeck en 1769, Overbeck vint à Rome en + 1810. Il s'éprit pour la ville éternelle d'une telle passion + qu'il ne la voulut plus quitter et y mourut, en 1869, après y + avoir séjourné soixante ans. Converti au catholicisme en + 1814, ayant pour devise et pour règle «que l'art n'existe pas + pour lui-même, mais pour les services qu'il rend à la + religion», il fut le fondateur d'une école, religieuse autant + qu'artistique, dont les disciples, établis, avec le Maître, + dans les ruines du couvent de Saint-Isidore, préludaient + chaque matin au travail par une invocation à l'Esprit-Saint. + Les jeunes peintres allemands, ainsi groupés autour de + Frédéric Overbeck, sont presque tous devenus célèbres. + C'étaient Jean et Philippe de Vert, Schadow, de Koch, Vogel, + Eggers, Schnorr, et, le plus illustre de tous, Pierre de + Cornélius. Cornélius, après quatorze années passées à Rome, + de 1811 à 1824, rentra à Munich, où il devint directeur de + l'Académie royale. Ses fresques de la Glyptothèque et de + l'église Saint-Louis, où l'on admire surtout son _Jugement + dernier_, lui assurent une des premières places parmi les + peintres les plus célèbres de son temps.] + +Je vais voir travailler séparément les artistes: l'élève sculpteur +demeure dans quelque grotte, sous les chênes verts de la villa Médicis, +où il achève son enfant de marbre qui fait boire un serpent dans une +coquille. Le peintre habite quelque maison délabrée dans un lieu désert; +je le trouve seul, prenant à travers sa fenêtre ouverte quelque vue de +la campagne romaine. _La Brigande_ de M. Schnetz est devenue la mère qui +demande à une madone la guérison de son fils[43]. Léopold Robert[44], +revenu de Naples, a passé ces jours derniers par Rome, emportant avec +lui les scènes enchantées de ce beau climat, qu'il n'a fait que coller +sur sa toile. + + [Note 43: Jean-Victor Schnetz (1787-1870). Il était à Rome en + 1828 et ne pouvait lui non plus, comme Overbeck, comme + Schnorr, comme Thorwaldsen et tant d'autres artistes, se + décider à la quitter. Il emprunta à l'Italie la plupart des + sujets de ses tableaux, dont les meilleurs sont: une _Femme + de brigand fuyant avec son enfant_; la _Leçon du Pifferaro_; + une _Contadine en prière_; les _Italiennes devant la Madone_; + _Scène dans la campagne de Rome_; des _Moissonneurs écoutant + le chant d'un pâtre_. En 1840, il fut nommé directeur de + l'École de France à Rome.] + + [Note 44: Léopold _Robert_, né le 13 mars 1794 à la + Chaux-de-Fonds, dans le canton de Neuchâtel, mort à Venise en + 1835. Après 1830, appelé à donner des leçons, à Florence, à + la princesse Charlotte Bonaparte, fille du roi Joseph, femme, + et bientôt veuve, de son cousin Napoléon, second fils de + l'ex-roi de Hollande, il en devint éperdument amoureux. Cette + passion sans espoir le conduisit au suicide. Il se donna la + mort le 20 mars 1835, comme l'avait fait déjà un de ses + frères, dix ans auparavant, jour pour jour.--Les tableaux les + plus importants de Léopold Robert sont: l'_Improvisateur + napolitain_ (1822); le _Retour de la fête de la Madone de + l'Arc_ (1822); la _Halte des Moissonneurs dans les Marais + Pontins_ (1831); le _Départ des Pêcheurs de l'Adriatique pour + la pêche de long cours_ (1835).] + +Guérin est retiré, comme une colombe malade, au haut d'un pavillon de la +villa Médicis.--Il écoute, la tête sous son aile, le bruit du vent du +Tibre; quand il se réveille, il dessine à la plume la mort de Priam. + +Horace Vernet[45] s'efforce de changer sa manière; y réussira-t-il? Le +serpent qu'il enlace à son cou, le costume qu'il affecte, le cigare +qu'il fume, les masques et les fleurets dont il est entouré, rappellent +trop le bivouac. + + [Note 45: Horace _Vernet_ (1789-1853). Il succéda, en 1829, à + Pierre Guérin, comme directeur de l'École de France à Rome. + Parmi les toiles qu'il y composa, nous citerons: les + _Brigands et les Carabiniers_, la _Confession du brigand_, la + _Chasse dans les Marais Pontins_, la _Rencontre de Raphaël et + de Michel-Ange au Vatican_.] + +Qui a jamais entendu parler de mon ami M. Quecq, successeur de Jules III +dans le casin de Michel-Ange, de Vignole et de Thadée Zuccari? et +pourtant il a peint pas trop mal, dans son nymphée en décret, la mort de +Vitellius. Les parterres en friche sont hantés par un animal futé que +s'occupe à chasser M. Quecq: c'est un renard, arrière-petit-fils de +Goupil-Renart, premier du nom et neveu d'Ysengrin-le-Loup. + +Pinelli[46], entre deux ivresses, m'a promis douze scènes de danses, de +jeux et de voleurs. C'est dommage qu'il laisse mourir de faim son grand +chien couché à sa porte.--Thorwaldsen[47] et Camuccini[48] sont les +deux princes des pauvres artistes de Rome. + + [Note 46: Bartolomeo _Pinelli_, célèbre graveur romain. On a + de lui une Raccolta di cinquanta costumi pittoreschi incisi + all' acqua forte (1809), et une Nuova raccolta di cinquanta + costumi pittoreschi incisi all' acqua forte (1815), en tout + 100 planches in-fol. C'est de ce recueil qu'il avait sans + doute promis _douze scènes_ à Chateaubriand. On doit aussi à + Bartolomeo Pinelli, La scalata del Quirinale per la + deportazione del S. P. (Pie VII), 1809, et 52 planches + fournies par lui au _Meo Patacca ovvero Roma in feste nei + trionfi di Vienna_. _Poema Jiocoso nel Cinguoggio romanesco_, + di _Guiseppi Berneri_ Romano (1823, in-fol.).] + + [Note 47: Berthel _Thorwaldsen_ (1769-1844), fils d'un pauvre + marin de Copenhague qui sculptait des figures en bois pour la + proue des navires. Envoyé de bonne heure en Italie, il se + fixa en 1796 à Rome, où il devait rester pendant + quarante-deux ans. Ce fut seulement en 1838 qu'il consentit à + revenir dans sa patrie. À Rome, il vivait princièrement dans + sa maison de la via Sestina, où il avait réuni une riche + collection de monuments antiques et de peintures. Ses oeuvres + principales sont: le _Tombeau de Pie VII_ à Rome; la statue + équestre de _Poniatowski_ à Varsovie; le monument de + _Gutenberg_ à Mayence; les _Douze Apôtres_ à Notre-Dame de + Copenhague; le _Lion de Lucerne_; les _Trois Grâces_; + _Mercure se préparant à tuer Argus_; la _Nuit portant dans + ses bras la Mort et le Sommeil_; la longue série des + bas-reliefs représentant le _Triomphe d'Alexandre à + Babylone_.] + + [Note 48: Vincent _Camuccini_ (1775-1844), peintre + d'histoire, né et mort à Rome. Il était, en 1828, inspecteur + général des musées du pape et conservateur des collections du + Vatican. Pierre Guérin disait de lui: «Il s'est nourri des + Anciens et de Raphaël, mais il ne les a pas digérés.» Ses + meilleures toiles sont: _Romulus et Rémus enfants_, _Horatius + Coclès_, la _Mort de Virginie_, le _Départ de Régulus pour + Carthage_.] + +Quelquefois ces artistes dispersés se réunissent, ils vont ensemble à +pied à Subiaco. Chemin faisant, ils barbouillent sur les murs de +l'auberge de Tivoli des grotesques. Peut-être un jour reconnaîtra-t-on +quelque Michel-Ange au charbonné qu'il aura tracé sur un ouvrage de +Raphaël. + +Je voudrais être né artiste: la solitude, l'indépendance, le soleil +parmi des ruines et des chefs-d'oeuvre, me conviendraient. Je n'ai aucun +besoin; un morceau de pain, une cruche de _l'Aqua Felice_, me +suffiraient. Ma vie a été misérablement accrochée aux buissons de ma +route; heureux si j'avais été l'oiseau libre qui chante et fait son nid +dans ces buissons! + +Nicolas Poussin acheta, de la dot de sa femme, une maison sur le monte +Pincio, en face d'un autre casino qui avait appartenu à Claude Gelée, +dit le Lorrain. + +Mon autre compatriote Claude mourut aussi sur les genoux de la reine du +monde[49]. Si Poussin reproduit la campagne de Rome, lors même que la +scène de ses paysages est placée ailleurs, le Lorrain reproduit les +ciels de Rome, lors même qu'il peint des vaisseaux et un soleil couchant +sur la mer. + + [Note 49: Nicolas Poussin et Claude Gelée, dit le Lorrain, + sont morts tous les deux à Rome; le premier, le 19 novembre + 1665; le second, le 21 novembre 1682. Claude Gelée fut + enterré dans l'église de la Trinité-du-Mont, et ses neveux + firent placer une inscription sur sa tombe. Nous verrons plus + loin que Chateaubriand fit élever à Nicolas Poussin, dans + l'église de San-Lorenzo-in-Lucina, un monument digne du grand + peintre.] + +Que n'ai-je été le contemporain de certaines créatures privilégiées pour +lesquelles je me sens de l'attrait dans les siècles divers! Mais il +m'eût fallu ressusciter trop souvent. Le Poussin et Claude le Lorrain +ont passé au Capitole; des rois y sont venus et ne les valaient pas. De +Brosses[50] y rencontra le prétendant d'Angleterre; j'y trouvai en 1803 +le roi de Sardaigne abdiqué, et aujourd'hui, en 1828, j'y vois le frère +de Napoléon, roi de Westphalie. Rome déchue offre un asile aux +puissances tombées; ses ruines sont un lieu de franchise pour la gloire +persécutée et les talents malheureux. + + [Note 50: Le président Charles _de Brosses_ (1709-1777). Il + visita l'Italie en 1739 et rencontra à Rome le prétendant + d'Angleterre, Jacques-Édouard, dit le _Chevalier de + Saint-Georges_, fils de Jacques II et père de + _Charles-Édouard_, que rendra bientôt si célèbre son + expédition de 1745 en Écosse. Les _Lettres historiques et + critiques écrites d'Italie_, par le président de Brosses, ont + paru pour la première fois en l'an VIII, 3 vol. in-8{o}. + Sainte-Beuve les apprécie en ces termes, dans ses _Causeries + du Lundi_ (tome VII, page 81): «Ses lettres sur l'Italie ont + sur celles de Paul-Louis Courier et sur les livres du + spirituel _Stendhal_ (Beyle) un avantage durable. Venu avant + eux, il est plus naturel qu'eux. Ce sentiment du beau et de + l'antique, ou des merveilles pittoresques modernes, qui fait + l'honneur de leur jugement, de Brosses ne se donne aucune + peine pour l'avoir et pour l'exprimer: il l'a du premier bond + et le rend par une promptitude heureuse. Dans cette course + rapide et ce séjour de dix mois à travers l'Italie, il y a + certes des côtés qu'il n'a fait qu'entrevoir en courant, et + où d'autres talents trouveront matière à conquête; la + campagne romaine, par exemple, les collines d'alentour, + Tibur, la Villa Adriana, sont des lieux dont Chateaubriand un + jour évoquera le génie attristé et nous peindra les + mélancoliques splendeurs: de Brosses reste le premier + critique pénétrant, fin, gai et de grand coup d'oeil, qui a + bien vu dans ses contradictions et ses merveilles ce monde + d'Italie.»] + + * * * * * + +Si j'avais peint la société de Rome il y a un quart de siècle, de même +que j'ai peint la campagne romaine, je serais obligé de retoucher mon +portrait; il ne serait plus ressemblant. Chaque génération est de +trente-trois années, la vie du Christ (le Christ est le type de tout); +chaque génération, dans notre monde occidental, varie sa forme. L'homme +est placé dans un tableau dont le cadre ne change point, mais dont les +personnages sont mobiles. Rabelais était dans cette ville en 1536 avec +le cardinal du Bellay; il faisait l'office de maître d'hôtel de Son +Éminence; _il tranchait et présentait_. + +Rabelais, changé en frère _Jean des Entomeures_, n'est pas de l'avis de +Montaigne, qui n'a presque point ouï de cloches à Rome et _beaucoup +moins que dans un village de France_; Rabelais, au contraire, en entend +beaucoup dans l'_isle Sonnante_ (Rome), _doutant que ce fust Dodone avec +ses chaudrons_[51]. + + [Note 51: «Et entendismes un bruit de loing venant, fréquent + et tumultueux, et nous semblait à l'ouïr que fussent cloches + grosses, petites et médiocres, ensemble sonnantes comme l'on + fait à Paris, à Tours, Gergeau, Nantes et ailleurs, ès jours + de grandes festes. Plus approchions, plus entendions cette + sonnerie renforcée.» PANTAGRUEL, livre V, chapitre I: + _Comment Pantagruel arriva en l'isle sonnante, et du bruit + qu'entendismes._] + +Quarante-quatre ans après Rabelais, Montaigne trouva les bords du Tibre +plantés, et il remarque que le 16 mars il y avait des roses et des +artichauts à Rome. Les églises étaient nues, sans statues de saints, +sans tableaux, moins ornées et moins belles que les églises de France. +Montaigne était accoutumé à la _vastité sombre de nos cathédrales +gothiques_; il parle plusieurs fois de Saint-Pierre sans le décrire, +insensible ou indifférent qu'il paraît être aux arts. En présence de +tant de chefs-d'oeuvre, aucun nom ne s'offre au souvenir de Montaigne; +sa mémoire ne lui parle ni de Raphaël, ni de Michel-Ange, mort il n'y +avait pas encore seize ans. + +Au reste, les idées sur les arts, sur l'influence philosophique des +génies qui les ont agrandis ou protégés, n'étaient point encore nées. Le +temps fait pour les hommes ce que l'espace fait pour les monuments; on +ne juge bien des uns et des autres qu'à distance et au point de la +perspective; trop près on ne les voit pas, trop loin on ne les voit +plus. + +L'auteur des _Essais_ ne cherchait dans Rome que la Rome antique: «Les +bastimens de cette Rome bastarde, dit-il, qu'on voit à cette heure, +attachant à ces masures, quoiqu'ils aient de quoi ravir en admiration +nos siècles présens, me font ressouvenir des nids que les moineaux et +les corneilles vont suspendant en France aux voûtes et parois des +églises que les huguenots viennent d'y démolir.» + +Quelle idée Montaigne se faisait-il donc de l'ancienne Rome, s'il +regardait Saint-Pierre comme un nid de moineaux, suspendu aux parois du +Colisée? + +Le nouveau citoyen romain par bulle authentique de l'an 1581 depuis +J.-C.[52], avait remarqué que les Romaines ne portaient point de _loup_ +ou de masque comme les Françaises; elles paraissaient en public +couvertes de perles et de pierreries, mais leur _ceinture était trop +lâche_ et elles ressemblaient à des _femmes enceintes_. Les hommes +étaient habillés de noir, «et bien qu'ils fussent ducs, comtes et +marquis, ils _avaient l'apparence un peu vile_.» + + [Note 52: Montaigne avait tenu à se faire citoyen romain. Il + employa, dit-il, ses cinq sens de nature pour obtenir ce + titre «ne fût-ce que pour l'ancien honneur et religieuse + mémoire de son autorité.» Il fut admis au droit de cité, «par + les suffrages et le jugement souverain du peuple et du Sénat, + l'an de la fondation de Rome 2331.» L'auteur des _Essais_ ne + se faisait pas illusion sur l'importance de cette dignité + tant désirée: «C'est un titre vain,» disait-il; puis il + ajoutait avec sa naïve franchise: «Tant y a que j'ai reçu + beaucoup de plaisir de l'avoir obtenu.»] + +N'est-il pas singulier que saint Jérôme remarque la démarche des +Romaines qui les fait ressembler à des femmes enceintes: _solutis +genibus fractus incessus_, «à pas brisés, les genoux fléchissants?» + +Presque tous les jours, lorsque je sors par la porte Angélique, je vois +une chétive maison assez près du Tibre, avec une enseigne française +enfumée représentant un ours; c'est là que Michel, seigneur de +Montaigne, débarqua en arrivant à Rome, non loin de l'hôpital qui servit +d'asile à ce pauvre fou, homme _formé à l'antique et pure poésie_, que +Montaigne avait visité dans sa _loge_ à Ferrare, qui lui avait causé +encore _plus de dépit que de compassion_. + +Ce fut un événement mémorable, lorsque le XVIIe siècle députa son plus +grand poète protestant et son plus sérieux génie pour visiter, en 1638, +la grande Rome catholique. Adossée à la croix, tenant dans ses mains les +deux Testaments, ayant derrière elle les générations coupables sorties +d'Éden, et devant elle les générations rachetées descendues du jardin +des Olives, elle disait à l'hérétique né d'hier: «Que veux-tu à ta +vieille mère?» + +Léonora, la Romaine, enchanta Milton[53]. A-t-on jamais remarqué que +Léonora se retrouve dans les _Mémoires_ de madame de Motteville, aux +concerts du cardinal Mazarin? + + [Note 53: Milton n'a consigné nulle part les impressions + qu'il avait reçues dans son voyage d'Italie, et il ne nous a + guère laissé de son séjour à Rome d'autre trace que des vers + galants, écrits en latin, il est vrai, et adressés à une + cantatrice nommée Léonora: _Ad Leonoram Romæ canentem._] + +L'ordre des dates amène l'abbé Arnauld[54] à Rome après Milton. Cet +abbé, qui avait porté les armes, raconte une anecdote curieuse par le +nom d'un des personnages, en même temps qu'elle fait revoir les moeurs +des courtisanes. Le _héros de la fable_, le duc de Guise, petit-fils du +Balafré, allant en quête de son aventure de Naples, passa par Rome en +1647: il y connut la Nina Barcarola. Maison-Blanche, secrétaire de M. +Deshayes, ambassadeur à Constantinople, s'avisa de vouloir être le rival +du duc de Guise. Mal lui en prit; on substitua (c'était la nuit dans une +chambre sans lumière) une hideuse vieille à Nina. «Si les ris furent +grands d'un côté, la confusion le fut de l'autre autant qu'on se le peut +imaginer, dit Arnauld. L'Adonis, s'étant démêlé avec peine des +embrassements de sa déesse, s'enfuit tout nu de cette maison comme s'il +eût le diable à ses trousses.» + + [Note 54: L'abbé Antoine _Arnauld_, fils aîné d'Arnauld + d'Andilly, né en 1616, mort en 1698. Il a laissé d'agréables + _Mémoires_. Il était le petit-fils d'_Antoine_ Arnauld, + l'avocat, et le neveu d'_Antoine_ Arnauld, dit le grand + Arnauld.] + +Le cardinal de Retz n'apprend rien sur les moeurs romaines. J'aime mieux +le _petit_ Coulanges et ses deux voyages en 1656 et 1689: il célèbre ces +_vignes_ et ces jardins dont les noms seuls ont un charme. + +Dans la promenade à la _Porta Pia_, je retrouve presque toutes les +personnes nommées par Coulanges: les personnes? non! leurs petits-fils +et petites-filles. + +Madame de Sévigné reçoit les vers de Coulanges; elle lui répond du +château des Rochers dans ma pauvre Bretagne, à dix lieues de Combourg: +«Quelle triste date auprès de la vôtre, mon aimable cousin! Elle +convient à une solitaire comme moi, et celle de Rome à celui dont +l'étoile est errante. Que la fortune vous a traité doucement, comme vous +dites, quoiqu'elle vous ait fait querelle!!![55]» + + [Note 55: Mme de Sévigné écrivait encore à M. de Coulanges: + «Je fis réflexion à cette vie de Rome, si bien mêlée de + profane et de santissimo.... Je songeai à cette boule où vous + étiez grimpé avec vos jambes de vingt ans (la boule qui + surmonte la coupole de Saint-Pierre) ... et combien je me + promènerais de jours et d'années dans le plain-pied de nos + allées, sans me trouver jamais dans cette boule.» Un peu plus + loin, elle dit: «Ah! que j'aimerais à faire un voyage à + Rome!» Puis elle ajoute: «Mais ce serait avec le visage et + l'air que j'avais il y a bien des années, et non avec celui + que j'ai maintenant. Il ne faut point remuer ses os, surtout + les femmes, à moins d'être ambassadrice.»] + +Entre le premier voyage de Coulanges à Rome, en 1656, et son second +voyage, en 1689, il s'était écoulé trente-trois ans: je n'en compte que +vingt-cinq de perdus depuis mon premier voyage à Rome, en 1803, et mon +second voyage en 1828. Si j'avais connu madame de Sévigné, je l'aurais +guérie du chagrin de vieillir. + +Spon[56], Misson[57], Dumont[58], Addison, suivent successivement +Coulanges. Spon avec Wheler, son compagnon, m'ont guidé sur les débris +d'Athènes. + + [Note 56: Jacob _Spon_ (1647-1685). Son _Voyage d'Italie, de + Dalmatie, de Grèce et du Levant_ (1678, 3 vol. in-12) a été + souvent réimprimé.] + + [Note 57: François-Maximilien _Misson_, conseiller au + parlement de Paris, mort le 22 janvier 1722, à Londres, où il + s'était réfugié après la révocation de l'édit de Nantes. Son + _Nouveau voyage d'Italie_ (1691-98, 3 vol. in-12) eut un + grand succès. L'édition de 1722 est accompagnée de notes + d'Addison.] + + [Note 58: Jean _Dumont_, né vers 1650, mort à Vienne en 1726, + suivit d'abord la profession des armes, puis voyagea dans + presque toutes les contrées de l'Europe et finit par se fixer + en Autriche, où il devint historiographe de l'empereur. Il + publia en 1699 ses _Voyages en France, en Italie, en + Allemagne, à Malte et en Turquie_ (4 vol. in-12).] + +Il est curieux de lire dans Dumont comment les chefs-d'oeuvre que nous +admirons étaient disposés à l'époque de son voyage en 1690: on voyait au +Belvédère les fleuves du Nil et du Tibre, l'Antinoüs, la Cléopâtre, le +Laocoon et le torse supposé d'Hercule. Dumont place dans le jardin du +Vatican _les paons de bronze qui étaient sur le tombeau de Scipion +l'Africain_. + +Addison voyage en _scholar_[59], sa course se résume en citations +classiques empreintes de souvenirs anglais; en passant à Paris il avait +offert ses poésies à M. Boileau. + + [Note 59: C'est pendant son voyage d'Italie qu'Addison + composa sa tragédie de _Caton_.] + +Le père Labat[60] suit l'auteur de _Caton_: c'est un singulier homme que +ce moine parisien de l'ordre des Frères Prêcheurs. Missionnaire aux +Antilles, flibustier, habile mathématicien, architecte et militaire, +brave artilleur pointant le canon comme un grenadier, critique savant et +ayant remis les Dieppois en possession de leur découverte primitive en +Afrique, il avait l'esprit enclin à la raillerie et le caractère à la +liberté. Je ne sache aucun voyageur qui donne des notions plus exactes +et plus claires sur le gouvernement pontifical. Labat court les rues, va +aux processions, se mêle de tout et se moque à peu près de tout. + + [Note 60: Jean-Baptiste _Labat_ (1663-1738), religieux + dominicain. Parti en 1693 pour les missions des Antilles, il + y rendit de grands services, surtout comme ingénieur. C'est + lui qui fonda la ville de la Basse-Terre à la Guadeloupe. Il + a laissé de nombreux ouvrages, parmi lesquels un _Voyage en + Espagne et en Italie_ (Paris, 1730, 8 vol. in-12).] + +Le frère prêcheur raconte qu'on lui a donné chez les capucins, à Cadix, +des draps de lit tout neufs depuis dix ans, et qu'il a vu un saint +Joseph habillé à l'espagnole, épée au côté, chapeau sous le bras, +cheveux poudrés et lunettes sur le nez. À Rome, il assiste à une messe: +«Jamais, dit-il, je n'ai tant vu de musiciens mutilés ensemble et une +symphonie si nombreuse. Les connaisseurs disaient qu'il n'y avait rien +de si beau. Je disais la même chose pour faire croire que je m'y +connaissais; mais si je n'avais pas eu l'honneur d'être du cortège de +l'officiant, j'aurais quitté la cérémonie qui dura au moins trois bonnes +heures, qui m'en parurent bien six.» + +Plus je descends vers le temps où j'écris, plus les usages de Rome +deviennent semblables aux usages d'aujourd'hui. + +Du temps de de Brosses, les Romaines portaient de faux cheveux; la +coutume venait de loin; Properce demande à sa _vie_ pourquoi elle se +plaît à orner ses cheveux: + + Quid juvat ornato procedere, vita, capillo? + +Les Gauloises, nos mères, fournissaient la chevelure des Séverine, des +Pisca, des Faustine, des Sabine. Velléda dit à Eudore en parlant de ses +cheveux: «C'est mon diadème et je l'ai gardé pour toi.» Une chevelure +n'était pas la plus grande conquête des Romains; mais elle en était une +des plus durables: on retire souvent des tombeaux de femmes cette parure +entière qui a résisté aux ciseaux des filles de la nuit, et l'on cherche +en vain le front élégant qu'elle couronna. Les tresses parfumées, objet +de l'idolâtrie de la plus volage des passions, ont survécu à des +empires; la mort, qui brise toutes les chaînes, n'a pu rompre ce réseau. +Aujourd'hui les Italiennes portent leurs propres cheveux, que les femmes +du peuple nattent avec une grâce coquette. + +Le magistrat voyageur de Brosses a, dans ses portraits et dans ses +écrits, un faux air de Voltaire, avec lequel il eut une dispute comique +à propos d'un champ[61]. De Brosses causa plusieurs fois au bord du lit +d'une princesse Borghèse. En 1803, j'ai vu dans le palais Borghèse une +autre princesse qui brillait de tout l'éclat de la gloire de son frère: +Pauline Bonaparte n'est plus! Si elle eût vécu aux jours de Raphaël, il +l'aurait représentée sous la forme d'un de ces amours qui s'appuient sur +le dos des lions à la Farnésine, et la même langueur eût emporté le +peintre et le modèle. Que de fleurs ont déjà passé dans ces steppes où +j'ai fait errer Jérôme, Augustin, Eudore et Cymodocée! + + [Note 61: Voir, sur ce curieux épisode, l'article de + Sainte-Beuve dans ses _Causeries du Lundi_, tome VII, page + 83, et la Correspondance de Voltaire et du président de + Brosses, publiée en 1836 par M. Théophile Foisset.] + +De Brosses représente les Anglais à la place d'Espagne à peu près comme +nous les voyons aujourd'hui, vivant ensemble, faisant grand bruit, +regardant les pauvres humains du haut en bas, et s'en retournant dans +leur taudis rougeâtre à Londres, sans avoir jeté à peine un coup d'oeil +sur le Colisée. De Brosses obtint l'honneur de faire sa cour à Jacques +III: + +«Des deux fils du prétendant, dit-il, l'aîné est âgé d'environ vingt +ans, l'autre de quinze. J'entends dire à ceux qui les connaissent à fond +que l'aîné vaut beaucoup mieux et qu'il est plus chéri dans son +intérieur; qu'il a de la bonté de coeur et un grand courage; qu'il sent +vivement sa situation, et que, s'il n'en sort pas un jour, ce ne sera +pas faute d'intrépidité. On m'a raconté qu'ayant été mené tout jeune au +siège de Gaëte, lors de la conquête du royaume de Naples par les +Espagnols, dans la traversée son chapeau vint à tomber à la mer. On +voulut le ramasser: «Non, dit-il, ce n'est pas la peine; il faudra bien +que j'aille le chercher un jour moi-même.» + +De Brosses croit que si le prince de Galles tente quelque chose, il ne +réussira pas, et il en donne les raisons. Revenu à Rome après ses +vaillantes apertises, Charles-Édouard, qui portait le nom de comte +d'Albany, perdit son père; il épousa la princesse de Stolberg-Goedern, +et s'établit en Toscane. Est-il vrai qu'il visita secrètement Londres en +1753 et 1761, comme Hume le raconte, qu'il assista au couronnement de +George III, et qu'il dit à quelqu'un qui l'avait reconnu dans la foule: +«L'homme qui est l'objet de toute cette pompe est celui que j'envie le +moins?» + +L'union du prétendant ne fut pas heureuse; la comtesse d'Albany[62] se +sépara de lui et fixa son séjour à Rome: ce fut là qu'un autre voyageur, +Bonstetten[63], la rencontra; le gentilhomme bernois, dans sa +vieillesse, me faisait entendre à Genève qu'il avait des lettres de la +première jeunesse de la comtesse d'Albany. + + [Note 62: Louise-Marie-Caroline, comtesse d'_Albany_, née en + 1753, à Mons, de la famille des Stolberg, épousa en 1772 le + prétendant Charles-Édouard, qui avait pris le titre de comte + d'Albany. Ils se séparèrent en 1780, et elle vécut depuis + avec le poète Alfieri, à qui sa beauté et son esprit avaient + inspiré la plus vive passion, et qu'elle épousa secrètement + après la mort du prince, arrivée en 1788. Alfieri étant mort, + à son tour, en 1803, elle contracta une nouvelle liaison et, + dit-on, un autre mariage secret, avec le peintre français + Xavier Fabre. Elle mourut à Florence en 1824.] + + [Note 63: Charles-Victor de _Bonstetten_, né à Berne le 3 + septembre 1745, mort à Genève le 3 février 1832. Il écrivait + avec une égale facilité en allemand et en français; ses + principaux livres sont dans cette dernière langue. On a de + lui _Voyage sur la scène des six derniers livres de + l'Énéide_, suivi de quelques observations sur le Latium + moderne (1804); _Recherches sur la nature et les lois de + l'imagination_ (1807); _Études de l'homme, ou Recherches sur + les facultés de sentir et de penser_ (1821); _l'Homme du midi + et l'homme du nord_ (1824). Dans ce dernier ouvrage, + Bonstetten combat les exagérations de la théorie de + l'influence morale et politique des climats.] + +Alfieri vit à Florence la femme du prétendant et il l'aima pour la vie: +«Douze ans après, dit-il, au moment où j'écris toutes ces pauvretés, à +cet âge déplorable où il n'y a plus d'illusions, je sens que je l'aime +tous les jours davantage, à mesure que le temps détruit le seul charme +qu'elle ne doit pas à elle-même, l'éclat de sa passagère beauté. Mon +coeur s'élève, devient meilleur et s'adoucit par elle, et j'oserais dire +la même chose du sien, que je soutiens et fortifie.» + +J'ai connu madame d'Albany à Florence; l'âge avait apparemment produit +chez elle un effet opposé à celui qu'il produit ordinairement: le temps +ennoblit le visage, et, quand il est de race antique, il imprime quelque +chose de sa race sur le front qu'il a marqué: la comtesse d'Albany, +d'une taille épaisse, d'un visage sans expression, avait l'air +commun[64]. Si les femmes des tableaux de Rubens vieillissaient, elles +ressembleraient à madame d'Albany à l'âge où je l'ai rencontrée. Je suis +fâché que ce coeur, _fortifié et soutenu_ par Alfieri, ait eu besoin +d'un autre appui[65]. Je rappellerai ici un passage de ma lettre sur +Rome à M. de Fontanes: + +«Savez-vous que je n'ai vu qu'une seule fois le comte Alfieri dans ma +vie, et devineriez-vous comment? Je l'ai vu mettre dans sa bière: on me +dit qu'il n'était presque pas changé; sa physionomie me parut noble et +grave; la mort y ajoutait sans doute une nouvelle sévérité; le cercueil +étant un peu trop court, on inclina la tête du mort sur sa poitrine, ce +qui lui fit faire un mouvement formidable.» + + [Note 64: Lamartine, qui vit la comtesse d'Albany à Florence, + en 1810, a tracé d'elle ce portrait: «Rien ne rappelait en + elle, à cette époque déjà un peu avancée de sa vie (la veuve + de Charles-Édouard et d'Alfieri avait alors 57 ans), ni la + reine d'un empire, ni la reine d'un coeur. C'était une petite + femme dont la taille, un peu affaissée sous son poids, avait + perdu toute légèreté et toute élégance. Les traits de son + visage, trop arrondis et trop obtus aussi, ne conservaient + aucunes lignes pures de beauté idéale; mais ses yeux avaient + une lumière, ses cheveux cendrés une teinte, sa bouche un + accueil, sa physionomie une intelligence et une grâce + d'expression qui faisaient souvenir, si elles ne faisaient + plus admirer. Sa parole suave, ses manières sans apprêt, sa + familiarité rassurante, élevaient tout de suite ceux qui + l'approchaient à son niveau. On ne savait si elle descendait + au vôtre ou si elle vous élevait au sien, tant il y avait de + naturel en sa personne.» (Lamartine, _Souvenirs et + Portraits_, tome 1, p. 130).] + + [Note 65: Allusion au peintre Xavier Fabre, dont il est parlé + dans une note précédente.--François-Xavier _Fabre_, né à + Montpellier en 1766. Élève de David, il obtint en 1787 le + grand prix de peinture, et séjourna longtemps à Rome, puis à + Florence, où il connut la comtesse d'Albany, qui le fit, en + mourant, son légataire universel. Revenu à Montpellier, il + enrichit le musée de cette ville--qui porte aujourd'hui le + nom de _Musée Fabre_--d'une précieuse collection de livres, + de tableaux et d'objets d'art.] + +Rien n'est triste comme de relire vers la fin de ses jours ce que l'on a +écrit dans sa jeunesse: tout ce qui était au présent se trouve au passé. + +J'aperçus un moment, en 1803, à Rome, le cardinal d'York[66], cet Henri +IX, dernier des Stuarts, âgé de soixante-dix-neuf ans. Il avait eu la +faiblesse d'accepter une pension de George III: la veuve de Charles Ier +en avait en vain sollicité une de Cromwell. Ainsi, la race des Stuarts a +mis cent dix-neuf ans à s'éteindre, après avoir perdu le trône qu'elle +n'a jamais retrouvé. Trois prétendants se sont transmis dans l'exil +l'ombre d'une couronne: ils avaient de l'intelligence et du courage; que +leur a-t-il manqué? la main de Dieu. + + [Note 66: Henri-Benoît-Marie-Clément _Stuart_, _duc d'York_, + second fils de Jacques III et de Marie-Clémentine Sobieski, + petite-fille du libérateur de Vienne, né à Rome le 6 mars + 1725, cardinal le 3 juillet 1747. En 1799, il prit part au + conclave de Venise, et contribua à faire accepter comme + secrétaire Consalvi, dont il avait encouragé les études et + les débuts. À la mort de son frère Charles-Édouard (1788), se + regardant comme roi légitime, il prit le titre d'Henri IX. Il + mourut à Rome le 13 juillet 1807. Le monument qui recouvre à + Saint-Pierre la tombe du cardinal et de son frère, et qui est + l'oeuvre de Canova, fut payé par le roi George IV.] + +Au surplus, les Stuarts se consolèrent à la vue de Rome; ils n'étaient +qu'un léger accident de plus dans ces vastes décombres, une petite +colonne brisée, élevée au milieu d'une grande voirie de ruines. Leur +race, en disparaissant du monde, eut encore cet autre réconfort: elle +vit tomber la vieille Europe, la fatalité attachée aux Stuarts entraîna +avec eux dans la poussière les autres rois, parmi lesquels se trouvait +Louis XVI, dont l'aïeul avait refusé un asile au descendant de Charles +Ier, et Charles X est mort dans l'exil à l'âge du cardinal d'York, et +son fils et son petit-fils sont errants sur la terre! + +Le voyage de Lalande[67] en Italie, en 1765 et 1766, est encore ce qu'il +y a de mieux et de plus exact sur la Rome des arts et sur la Rome +antique. «J'aime à lire les historiens et les poètes, dit-il, mais on ne +saurait les lire avec plus de plaisir qu'en foulant la terre qui les +portait, en se promenant sur les collines qu'ils décrivent, en voyant +couler les fleuves qu'ils ont chantés.» Ce n'est pas trop mal pour un +astronome qui mangeait des araignées. + + [Note 67: Joseph-Jérôme _Le Français_ de _Lalande_ + (1732-1807). Il fut reçu à l'Académie des Sciences, en 1753, + à l'âge de vingt-et-un ans; nommé en 1762 professeur + d'astronomie au Collège de France, il remplit cette chaire + pendant 46 ans avec le plus grand succès. Alors que ses + nombreux et remarquables travaux avaient rendu son nom + populaire, il chercha hors de la science les moyens de faire + parler encore plus de lui. Il se singularisa, soit par des + goûts bizarres (il mangeait, dit-on, des araignées, des + chenilles), soit par des opinions impies, et se fit gloire + d'être athée. Il avait publié, en 1769, le _Voyage d'un + Français en Italie_, 8 vol. in-12.] + +Duclos[68], à peu près aussi décharné que Lalande, fait cette remarque +fine: «Les pièces de théâtre des différents peuples sont une image assez +vraie de leurs moeurs. L'arlequin, valet et personnage principal des +comédies italiennes, est toujours représenté avec un grand désir de +manger, et qui part d'un besoin habituel. Nos valets de comédie sont +communément ivrognes, ce qui peut supposer crapule, mais non pas +misère.» + + [Note 68: Charles _Pinot_, sieur _Duclos_, membre de + l'Académie française. Il était compatriote de Chateaubriand, + et il en a déjà été parlé au tome I des _Mémoires_. (Voyez la + note 2 de la page 128).--Obligé de s'éloigner de Paris en + 1766, pour avoir blâmé trop vivement la condamnation de La + Chalotais, son ami, il voyagea: ce qui lui donna lieu + d'écrire ses _Considérations sur l'Italie_, publiées + seulement en 1791, dix-neuf ans après sa mort.] + +L'admiration déclamatoire de Dupaty[69] n'offre pas de compensation pour +l'aridité de Duclos et de Lalande, elle fait pourtant sentir la présence +de Rome; on s'aperçoit par un reflet que l'éloquence du style descriptif +est née sous le souffle de Rousseau, _spiraculum vitæ_. Dupaty touche à +cette nouvelle école qui bientôt allait substituer le sentimental, +l'obscur et le maniéré, au vrai, à la clarté et au naturel de Voltaire. +Cependant, à travers son jargon affecté, Dupaty observe avec justesse: +il explique la patience du peuple de Rome par la vieillesse de ses +souverains successifs. «Un pape, dit-il, est toujours pour lui un roi +qui se meurt.» + + [Note 69: Charles-Marguerite-Jean-Baptiste Mercier _Dupaty_ + (1746-1788). Avocat général, puis président à mortier au + parlement de Bordeaux, il publia plusieurs écrits sur le + droit criminel qui lui valurent une grande popularité. En + littérature, il est connu par ses _Lettres sur l'Italie en + 1785_. Elles obtinrent, à la veille de la Révolution, un + succès de vogue.] + +À la villa Borghèse, Dupaty voit approcher la nuit: «Il ne reste qu'un +rayon du jour qui meurt sur le front d'une Vénus.» Les poètes de +maintenant diraient-ils mieux? Il prend congé de Tivoli: «Adieu, vallon! +je suis un étranger; je n'habite point votre belle Italie. Je ne vous +reverrai jamais; mais peut-être mes enfants ou quelques-uns de mes +enfants viendront vous visiter un jour: soyez-leur aussi charmant que +vous l'avez été à leur père.» _Quelques-uns des enfants_ de l'érudit et +du poète ont visité Rome, et ils auraient pu voir le dernier rayon du +jour mourir sur le front de la _Vénus genitrix_ de Dupaty[70]. + + [Note 70: Charles _Dupaty_, fils aîné du président + (1771-1825). Il étudia la sculpture sous Lemot, alla se + perfectionner en Italie et fut nommé à son retour membre de + l'Académie des beaux arts (1816). Ses meilleures compositions + sont: la _Vénus genitrix_, _Biblis mourante_, _Cadmus_, _Ajax + poursuivi par la colère de Neptune_. Il a fait le modèle de + la statue équestre de Louis XIII (exécutée par Cortot), que + l'on voit sur la place Royale, à Paris.--Le second fils du + président, Emmanuel Dupaty (1775-1851) travailla pour le + théâtre. Son esprit facile et élégant lui valut de nombreux + succès dans le vaudeville et l'opéra-comique. Ses plus jolies + pièces sont: _Picaros et Diégo_, _le Chapitre second_, _la + Jeune Prude_, _la Leçon de botanique_, _Ninon chez Mme de + Sévigné_, _l'Intrigue aux fenêtres_, _le Poète et le + Musicien_, _les Voitures versées_. Sous la Restauration, il + publia _les Délateurs ou trois années du XIXe siècle_, poème + satirique en trois chants, et collabora à diverses feuilles + libérales, la _Minerve_, l'_Abeille_, l'_Opinion_ et le + _Miroir_. Le 18 février 1836, il fut élu membre de l'Académie + française, en remplacement de M. Lainé, par 18 voix contre 2 + données à Victor Hugo. Celui-ci se consola de son échec par + un joli mot: «Je croyais, dit-il, qu'on allait à l'Académie + par le pont des Arts, je me trompais; on y va, à ce qu'il + paraît, par le Pont-Neuf.» Emmanuel Dupaty était, après tout, + un fort galant homme et un homme d'esprit. À peine élu, il + alla frapper à la porte de l'auteur d'_Hernani_, et, ne le + trouvant pas, lui laissa sa carte avec ce quatrain: + + Avant vous je monte à l'autel; + Mon âge seul peut y prétendre. + Déjà vous êtes immortel, + Et vous avez le temps d'attendre.] + +À peine Dupaty avait quitté l'Italie que Goethe vint le remplacer. Le +président au Parlement de Bordeaux entendit-il jamais parler de Goethe? +Et néanmoins le nom de Goethe vit sur cette terre où celui de Dupaty +s'est évanoui. Ce n'est pas que j'aime le puissant génie de l'Allemagne; +j'ai peu de sympathie pour le poète de la matière: je sens Schiller, +j'entends Goethe. Qu'il y ait de grandes beautés dans l'enthousiasme que +Goethe éprouve à Rome pour Jupiter, d'excellents critiques le jugent +ainsi, mais je préfère le Dieu de la Croix au Dieu de l'Olympe. Je +cherche en vain l'auteur de _Werther_ le long des rives du Tibre; je ne +le retrouve que dans cette phrase: «Ma vie actuelle est comme un rêve de +jeunesse; nous verrons si je suis destiné à le goûter ou à reconnaître +que celui-ci est vain comme tant d'autres l'ont été.» + +Quand l'aigle de Napoléon laissa Rome échapper de ses serres, elle +retomba dans le sein de ses paisibles pasteurs: alors Byron parut aux +murs croulants des Césars; il jeta son imagination désolée sur tant de +ruines, comme un manteau de deuil. Rome! tu avais un nom, il t'en donna +un autre; ce nom te restera: il t'appela «_la Niobé des Nations_, privée +de ses enfants et de ses couronnes, sans voix pour dire ses infortunes, +portant dans ses mains une urne vide dont la poussière est depuis +longtemps dispersée[71].» + + [Note 71: _Le Pèlerinage de Childe-Harold_, chant IV, stance + LXXIX.] + +Après ce dernier orage de poésie, Byron ne tarda pas de mourir. J'aurais +pu voir Byron à Genève, et je ne l'ai point vu; j'aurais pu voir Goethe +à Weimar, et je ne l'ai point vu; mais j'ai vu tomber madame de Staël +qui, dédaignant de vivre au delà de sa jeunesse, passa rapidement au +Capitole avec Corinne: noms impérissables, illustres cendres, qui se +sont associés au nom et aux cendres de la ville éternelle[72]. + + [Note 72: J'invite à lire dans la _Revue des Deux-Mondes_, + 1er et 15 juillet 1835, deux articles de M. J.-J. Ampère, + intitulés: _Portraits de Rome à différents âges._ Ces curieux + documents compléteront un tableau dont on ne voit ici qu'une + esquisse. (Note de Paris, 1837.) CH.] + + * * * * * + +Ainsi ont marché les changements de moeurs et de personnages, de siècle +en siècle, en Italie; mais la grande transformation a surtout été opérée +par notre double occupation de Rome. + +La République _romaine_, établie sous l'influence du Directoire, si +ridicule qu'elle ait été avec ses deux _consuls_ et ses _licteurs_ +(méchants _facchini_ pris parmi la populace), n'a pas laissé que +d'innover heureusement dans les lois civiles: c'est des préfectures, +imaginées par cette République _romaine_, que Bonaparte a emprunté +l'institution de ses préfets. + +Nous avons porté à Rome le germe d'une administration qui n'existait +pas; Rome, devenue le chef-lieu du département du Tibre, fut +supérieurement réglée. Le système hypothécaire lui vient de nous. La +suppression des couvents, la vente des biens ecclésiastiques sanctionnée +par Pie VI, ont affaibli la foi dans la permanence de la consécration +des choses religieuses. Ce fameux _index_, qui fait encore un peu de +bruit de ce côté-ci des Alpes, n'en fait aucun à Rome: pour quelques +bajocchi on obtient la permission de lire, en sûreté de conscience, +l'ouvrage défendu. L'_index_ est au nombre de ces usages qui restent +comme des témoins des anciens temps au milieu des temps nouveaux. Dans +les républiques de Rome et d'Athènes, les titres de _roi_, les noms des +grandes familles tenant à la monarchie, n'étaient-ils pas +respectueusement conservés? Il n'y a que les Français qui se fâchent +sottement contre leurs tombeaux et leurs annales, qui abattent les +croix, dévastent les églises, en rancune du clergé de l'an de grâce 1000 +ou 1100. Rien de plus puéril ou de plus bête que ces outrages de +réminiscence; rien qui porterait davantage à croire que nous ne sommes +capables de quoi que ce soit de sérieux, que les vrais principes de la +liberté nous demeureront à jamais inconnus. Loin de mépriser le passé, +nous devrions, comme le font tous les peuples, le traiter en vieillard +vénérable qui raconte à nos foyers ce qu'il a vu: quel mal nous peut-il +faire? Il nous instruit et nous amuse par ses récits, ses idées, son +langage, ses manières, ses habits d'autrefois; mais il est sans force, +et ses mains sont débiles et tremblantes. Aurions-nous peur de ce +contemporain de nos pères, qui serait déjà avec eux dans la tombe s'il +pouvait mourir, et qui n'a d'autorité que celle de leur poussière? + +Les Français, en traversant Rome, y ont laissé leurs principes: c'est ce +qui arrive toujours quand la conquête est accomplie par un peuple plus +avancé en civilisation que le peuple qui subit cette conquête, témoin +les Grecs en Asie sous Alexandre, témoin les Français en Europe sous +Napoléon. Bonaparte, en enlevant les fils à leurs mères, en forçant la +noblesse italienne à quitter ses palais et à porter les armes, hâtait la +transformation de l'esprit national. + +Quant à la physionomie de la société romaine, les jours de concert et +de bal on pourrait se croire à Paris. L'Altieri, la Palestrina, la +Zagarola, la Del Drago[73], la Lante[74], la Lozzano, etc., ne seraient +pas étrangères dans les salons du faubourg Saint-Germain: pourtant +quelques-unes de ces femmes ont un certain air effrayé qui, je crois, +est du climat. La charmante Falconieri, par exemple, se tient toujours +auprès d'une porte, prête à s'enfuir sur le mont Marius, si on la +regarde: la villa Millini[75] est à elle; un roman placé dans ce casin +abandonné, sous des cyprès, à la vue de la mer, aurait son prix. + + [Note 73: La princesse Del Drago.] + + [Note 74: La duchesse Lante.] + + [Note 75: Et non _Mellini_, comme on l'a imprimé dans les + éditions précédentes. C'est dans la Villa Millini, hors des + murs de Rome, que le général Alexandre Berthier (le futur + prince de Wagram et de Neuchâtel) reçut, le 11 février 1798 + (23 pluviôse an VI), les avocats, les banquiers et les + artistes qui devaient constituer la nouvelle République + romaine.] + +Mais, quels que soient les changements de moeurs et de personnages de +siècle en siècle en Italie, on y remarque une habitude de grandeur, dont +nous autres, mesquins barbares, n'approchons pas. Il reste encore à Rome +du sang romain et des traditions des maîtres du monde. Lorsqu'on voit +des étrangers entassés dans de petites maisons nouvelles à la porte du +Peuple, ou gîtés dans des palais qu'ils ont divisés en cases et percés +de cheminées, on croirait voir des rats gratter au pied des monuments +d'Apollodore et de Michel-Ange, et faisant, à force de ronger, des trous +dans les pyramides. + +Aujourd'hui les nobles romains, ruinés par la révolution, se renferment +dans leurs palais, vivent avec parcimonie et sont devenus leurs propres +gens d'affaires. Quand on a le bonheur (ce qui est fort rare) d'être +admis chez eux le soir, on traverse de vastes salles sans meubles, à +peine éclairées, le long desquelles des statues antiques blanchissent +dans l'épaisseur de l'ombre, comme des fantômes ou des morts exhumés. Au +bout de ces salles, le laquais déguenillé qui vous mène vous introduit +dans une espèce de gynécée: autour d'une table sont assises trois ou +quatre vieilles ou jeunes femmes mal tenues, qui travaillent à la lueur +d'une lampe à de petits ouvrages, en échangeant quelques paroles avec un +père, un frère, un mari à demi couchés obscurément en retraite, sur des +fauteuils déchirés. Il y a pourtant je ne sais quoi de beau, de +souverain, qui tient de la haute race, dans cette assemblée retranchée +derrière des chefs-d'oeuvre et que vous avez prise d'abord pour un +sabbat. L'espèce des sigisbées est finie, quoiqu'il y ait encore des +abbés porte-châles et porte-chaufferettes; par-ci, par-là, un cardinal +s'établit encore à demeure chez une femme comme un canapé. + +Le népotisme et le scandale des pontifes ne sont plus possibles, comme +les rois ne peuvent plus avoir de maîtresses en titre et en honneurs. À +présent que la politique et les aventures tragiques d'amour ont cessé de +remplir la vie des grandes dames romaines, à quoi passent-elles leur +temps dans l'intérieur de leur ménage? Il serait curieux de pénétrer au +fond de ces moeurs nouvelles: si je reste à Rome, je m'en occuperai. + + * * * * * + +Je visitai Tivoli le 18 décembre 1803; à cette époque je disais dans +une narration qui fut imprimée alors: «Ce lieu est propre à la réflexion +et à la rêverie; je remonte dans ma vie passée; je sens le poids du +présent; je cherche à pénétrer mon avenir: où serai-je, que ferai-je et +que serai-je _dans vingt ans d'ici_?» + +Vingt ans! cela me semblait un siècle; je croyais bien habiter ma tombe +avant que ce siècle se fût écoulé. Et ce n'est pas moi qui ai passé, +c'est le maître du monde et son empire qui ont fui! + +Presque tous les voyageurs anciens et modernes n'ont vu dans la campagne +romaine que ce qu'ils appellent _son horreur et sa nudité_. Montaigne +lui-même, à qui certes l'imagination ne manquait pas, dit: «Nous avions +loin sur notre main gauche l'Apennin, le prospect du pays malplaisant, +bossé, plein de profondes fendasses ... le territoire nud, sans arbres, +une bonne partie stérile.» + +Le protestant Milton porte sur la campagne de Rome un regard aussi sec +et aussi aride que sa foi. Lalande et le président de Brosses sont aussi +aveugles que Milton. + +On ne retrouve guère que dans le _Voyage sur la scène des six derniers +livres de l'Énéide_, de M. de Bonstetten, publié à Genève en 1804, un an +après ma lettre à M. de Fontanes (imprimée dans le _Mercure_ vers la fin +de l'année 1803), quelques sentiments vrais de cette admirable solitude, +encore sont-ils mêlés d'objurgations: «Quel plaisir de lire Virgile sous +le ciel d'Énée, et pour ainsi dire en présence des dieux d'Homère! dit +M. de Bonstetten; quelle solitude profonde dans ces déserts, où l'on ne +voit que la mer, des bois ruinés, des champs, de grandes prairies, et +pas un habitant! Je ne voyais dans une vaste étendue de pays qu'une +seule maison, et cette maison était près de moi, sur le sommet de la +colline. J'y vais, elle était sans porte; je monte un escalier, j'entre +dans une espèce de chambre, un oiseau de proie y avait son nid.... + +«Je fus quelque temps à une fenêtre de cette maison abandonnée. Je +voyais à mes pieds cette côte, au temps de Pline si riche et si +magnifique, maintenant sans cultivateurs.» + +Depuis ma description de la campagne romaine, on a passé du dénigrement +à l'enthousiasme. Les voyageurs anglais et français qui m'ont suivi ont +marqué tous leurs pas de la Storta à Rome par des extases. M. de +Tournon[76], dans ses _Études statistiques_, entre dans la voie +d'admiration que j'ai eu le bonheur d'ouvrir: «La campagne romaine, +dit-il, développe à chaque pas plus distinctement la sérieuse beauté de +ses immenses lignes, de ses plans nombreux, et son bel encadrement de +montagnes. Sa monotone grandeur frappe et élève la pensée.» + + [Note 76: Philippe-Camille, comte de Tournon (1778-1833), + préfet de Rome sous l'Empire, de 1809 à 1814. La Restauration + fit du préfet de Rome un préfet de Bordeaux, puis de Lyon. En + 1824, M. de Tournon fut nommé pair de France. Il a publié, en + 1831, d'intéressantes _Études statistiques sur Rome et les + États romains_.] + +Je n'ai point à mentionner M. Simond[77], dont le voyage semble une +gageure, et qui s'est amusé à regarder Rome à l'envers. Je me trouvais à +Genève lorsqu'il mourut presque subitement. Fermier, il venait de couper +ses foins et de recueillir joyeusement ses premiers grains, et il est +allé rejoindre son herbe fauchée et ses moissons abattues. + + [Note 77: Sur le _Voyage en Italie_ de M. Simond, voy. J.-J. + Ampère, _la Grèce_, _Rome et Dante_, p. 199. Cet excellent M. + Simond trouve les chefs-d'oeuvre de Raphaël et de Michel-Ange + souverainement ridicules, et il ne s'en cache point. Il dit + de la fresque de Raphaël représentant l'_Incendie du Borgo_: + «Le dessin n'en est pas correct, l'expression est médiocre, + le coloris froid et sans harmonie.» Il dit du _Jugement + dernier_ de Michel-Ange: «Dos et visages, bras et jambes, se + confondent; c'est un véritable _pouding de ressuscités_.»] + +Nous avons quelques lettres des grands paysagistes; Poussin et Claude +Lorrain ne disent pas un mot de la campagne romaine. Mais si leur plume +se tait, leur pinceau parle; l'_agro romano_ était une source +mystérieuse de beautés, dans laquelle ils puisaient, en la cachant par +une sorte d'avarice de génie, et comme par la crainte que le vulgaire ne +la profanât. Chose singulière, ce sont des yeux français qui ont le +mieux vu la lumière de l'Italie. + +J'ai revu ma lettre à M. de Fontanes sur Rome, écrite il y a vingt-cinq +ans, et j'avoue que je l'ai trouvée d'une telle exactitude qu'il me +serait impossible d'y retrancher ou d'y ajouter un mot. Une compagnie +étrangère est venue cet hiver (1829) proposer le défrichement de la +campagne romaine: ah! messieurs, grâce de vos cottages et de vos jardins +anglais sur le Janicule! si jamais ils devaient enlaidir les friches où +le soc de Cincinnatus s'est brisé, sur lesquelles toutes les herbes +penchent au souffle des siècles, je fuirais Rome pour n'y remettre les +pieds de ma vie. Allez traîner ailleurs vos charrues perfectionnées; ici +la terre ne pousse et ne doit pousser que des tombeaux. Les cardinaux +ont fermé l'oreille aux calculs des bandes noires accourues pour démolir +les débris de Tusculum, qu'elles prenaient pour des châteaux +d'aristocrates: elles auraient fait de la chaux avec le marbre des +sarcophages de Paul-Émile, comme elles ont fait des gargouilles avec le +plomb des cercueils de nos pères. Le sacré Collège tient au passé; de +plus il a été prouvé, à la grande confusion des économistes, que la +campagne romaine donnait au propriétaire 5 pour 100 en pâturages et +qu'elle ne rapporterait que un et demi en blé. Ce n'est point par +paresse, mais par un intérêt positif, que le cultivateur des plaines +accorde la préférence à la _pastorizia_ sur le _maggesi_. Le revenu d'un +hectare dans le territoire romain est presque égal au revenu de la même +mesure dans un des meilleurs départements de la France: pour se +convaincre de cela, il suffit de lire l'ouvrage de monsignor +Nicolaï[78]. + + [Note 78: L'ouvrage de Mgr Nicolas-Marie _Nicolaï_ faisait + alors autorité à Rome en matière économique. Il avait paru en + 1803 sous ce titre: _Memorie_, _leggi ed osservazioni sulle + campagne e sull' annona di Roma_; trois volumes in-4{o}, + ainsi divisés: I. _Del catasto daziale sotto Pio VI_; II. + _Del catasto daziale sotto Pio VII, e delle leggi annonarie_; + III. _Osservazioni storiche economiche_.] + + * * * * * + +Je vous ai dit que j'avais éprouvé d'abord de l'ennui au début de mon +second voyage à Rome et que je finis par reprendre aux ruines et au +soleil: j'étais encore sous l'influence de ma première impression +lorsque, le 3 novembre 1828, je répondis à M. Villemain: + +«Votre lettre, monsieur, est venue bien à propos dans ma solitude de +Rome: elle a suspendu en moi le mal du pays que j'ai fort. Ce mal n'est +autre chose que mes années qui m'ôtent les yeux pour voir comme je +voyais autrefois: mon débris n'est pas assez grand pour se consoler avec +celui de Rome. Quand je me promène seul à présent au milieu de tous ces +décombres des siècles, ils ne me servent plus que d'échelle pour mesurer +le temps: je remonte dans le passé, je vois ce que j'ai perdu et le bout +de ce court avenir que j'ai devant moi; je compte toutes les joies qui +pourraient me rester, je n'en trouve aucune; je m'efforce d'admirer ce +que j'admirais, et je n'admire plus. Je rentre chez moi pour subir mes +honneurs accablé du _sirocco_ ou percé par la _tramontane_. Voilà toute +ma vie, à un tombeau près que je n'ai pas encore eu le courage de +visiter. On s'occupe beaucoup de monuments croulants; on les appuie; on +les dégage de leurs plantes et de leurs fleurs; les femmes que j'avais +laissées jeunes sont devenues vieilles, et les ruines se sont rajeunies: +que voulez-vous qu'on fasse ici? + +«Aussi je vous assure, monsieur, que je n'aspire qu'à rentrer dans ma +rue d'Enfer pour ne plus en sortir. J'ai rempli envers mon pays et mes +amis tous mes engagements. Quand vous serez dans le conseil d'État avec +M. Bertin de Vaux, je n'aurai plus rien à demander, car vos talents vous +auront bientôt porté plus haut. Ma retraite a contribué un peu, +j'espère, à la cessation d'une opposition redoutable; les libertés +publiques sont acquises à jamais à la France. Mon sacrifice doit +maintenant finir avec mon rôle. Je ne demande rien que de retourner à +mon _Infirmerie_. Je n'ai qu'à me louer de ce pays: j'y ai été reçu à +merveille; j'ai trouvé un gouvernement plein de tolérance et fort +instruit des affaires hors de l'Italie, mais enfin rien ne me plaît plus +que l'idée de disparaître entièrement de la scène du monde: il est bon +de se faire précéder dans la tombe du silence que l'on y trouvera. + +«Je vous remercie d'avoir bien voulu me parler de vos travaux. Vous +ferez un ouvrage digne de vous et qui augmentera votre renommée[79]. Si +vous aviez quelques recherches à faire ici, soyez assez bon pour me les +indiquer: une fouille au Vatican pourrait vous fournir des trésors. +Hélas! je n'ai que trop vu ce pauvre M. Thierry! je vous assure que je +suis poursuivi par son souvenir: si jeune, si plein de l'amour de son +travail, et s'en aller! et, comme il arrive toujours au vrai mérite, son +esprit s'améliorait et la raison prenait chez lui la place du système: +j'espère encore un miracle. J'ai écrit pour lui; on ne m'a pas même +répondu. J'ai été plus heureux pour vous, et une lettre de M. de +Martignac me fait enfin espérer que justice, bien que tardive et +incomplète, vous sera faite. Je ne vis plus, monsieur, que pour mes +amis; vous me permettrez de vous mettre au nombre de ceux qui me +restent. Je demeure, monsieur, avec autant de sincérité que +d'admiration, votre plus dévoué serviteur[80].» + + «CHATEAUBRIAND.» + + [Note 79: Villemain préparait alors son _Histoire de Grégoire + VII_, célèbre avant de paraître, tombée dans l'oubli, + aussitôt qu'elle eût paru,--ce qui n'eut lieu du reste qu'en + 1873, trois ans après la mort de l'auteur.] + + [Note 80: Grâce à Dieu, M. Thierry est revenu à la vie et il + a repris avec des forces nouvelles ses beaux et importants + travaux; il travaille dans la nuit, mais comme la chrysalide: + + La nymphe s'enferme avec joie + Dans ce tombeau d'or et de soie + Qui la dérobe à tous les yeux, etc. + + CH.] + + +À MADAME RÉCAMIER. + + «Rome, samedi 8 novembre 1828. + +«M. de La Ferronnays m'apprend la reddition de Varna[81] que je savais. +Je crois vous avoir dit autrefois que toute la question me semblait dans +la chute de cette place, et que le grand Turc ne songerait à la paix que +quand les Russes auraient fait ce qu'ils n'avaient pas fait dans leurs +guerres précédentes. Nos journaux ont été bien misérablement turcs dans +ces derniers temps. Comment ont-ils pu jamais oublier la noble cause de +la Grèce et tomber en admiration devant des barbares qui répandent sur +la patrie des grands hommes et la plus belle partie de l'Europe +l'esclavage et la peste? Voilà comme nous sommes, nous autres Français: +un peu de mécontentement personnel nous fait oublier nos principes et +les sentiments les plus généreux. Les Turcs battus me feront peut-être +quelque pitié; les Turcs vainqueurs me feraient horreur. + + [Note 81: Au mois de juin 1828, le czar Nicolas, alléguant la + violation de plusieurs clauses du traité de Bucharest, conclu + en 1812 entre la Russie et la Porte ottomane, avait rappelé + son ambassadeur à Constantinople. L'armée russe avait passé + le Danube et était entrée en Bulgarie. Le 11 octobre 1828, + elle s'était emparée de Varna.] + +«Voilà mon ami M. de La Ferronnays resté au pouvoir. Je me flatte que ma +détermination de le suivre a éloigné les concurrents à son +portefeuille. Mais enfin il faudra que je sorte d'ici; je n'aspire plus +qu'à rentrer dans ma solitude et à quitter la carrière politique. J'ai +soif d'indépendance pour mes dernières années. Les générations nouvelles +sont élevées, elles trouveront établies les libertés publiques pour +lesquelles j'ai tant combattu: qu'elles s'emparent donc, mais qu'elles +ne mésusent pas de mon héritage, et que j'aille mourir en paix auprès de +vous. + +«Je suis allé avant-hier me promener à la villa Panfili: la belle +solitude!» + + + «Rome, ce samedi 15 novembre. + +«Il y a eu un premier bal chez Torlonia[82]. J'y ai rencontré tous les +Anglais de la terre; je me croyais encore ambassadeur à Londres. Les +Anglaises ont l'air de figurantes engagées pour danser l'hiver à Paris, +à Milan, à Rome, à Naples, et qui retournent à Londres après leur +engagement expiré au printemps. Les sautillements sur les ruines du +Capitole, les moeurs uniformes que la _grande_ société porte partout, +sont des choses bien étranges: si j'avais encore la ressource de me +sauver dans les déserts de Rome! + + [Note 82: Jean _Torlonia_, duc de _Bracciano_, le célèbre + banquier romain dont Chateaubriand nous dira tout à l'heure + la mort, arrivée le 24 février 1829. Il avait commencé par + être brocanteur et commissionnaire. Mayer Rothschild, le juif + de Francfort, avait édifié sa fortune sur les sommes déposées + entre ses mains par l'Électeur de Hesse-Cassel, obligé de + fuir ses États. À la même époque, Jean Torlonia commençait la + sienne avec l'argent déposé chez lui par l'agent français + Hugon de Basseville, massacré par la populace romaine le 13 + janvier 1793,--argent qui fut du reste fidèlement rendu, + comme le fut aussi celui de l'Électeur de Hesse-Cassel. Après + avoir été l'homme d'affaires de la France, Torlonia devint + plus tard le banquier de l'aristocratie romaine et de Mme + Loetitia, celui de Charles IV d'Espagne et de son favori + Manuel Godoy. Pie VII lui conféra le titre de duc de + Bracciano et le fit prince romain.] + +«Ce qu'il y a de vraiment déplorable ici, ce qui jure avec la nature des +lieux, c'est cette multitude d'insipides Anglaises et de frivoles dandys +qui, se tenant enchaînés par les bras comme des chauves-souris par les +ailes, promènent leur bizarrerie, leur ennui, leur insolence dans vos +fêtes, et s'établissent chez vous comme à l'auberge. Cette +Grande-Bretagne vagabonde et déhanchée, dans les solennités publiques, +saute sur vos places et boxe avec vous pour vous en chasser: tout le +jour elle avale à la hâte les tableaux et les ruines, et vient avaler, +en vous faisant beaucoup d'honneur, les gâteaux et les glaces de vos +soirées. Je ne sais pas comment un ambassadeur peut souffrir ces hôtes +grossiers et ne les fait pas consigner à sa porte.» + + * * * * * + +J'ai parlé dans _le Congrès de Vérone_ de l'existence de mon _Mémoire_ +sur l'Orient[83]. Quand je l'envoyai de Rome en 1828 à M. le comte de La +Ferronnays, alors ministre des affaires étrangères, le monde n'était pas +ce qu'il est: en France, la légitimité existait; en Russie, la Pologne +n'avait pas péri; l'Espagne était encore bourbonienne; l'Angleterre +n'avait pas encore l'honneur de nous protéger. Beaucoup de choses ont +donc vieilli dans ce _Mémoire_: aujourd'hui, ma politique extérieure, +sous plusieurs rapports, ne serait plus la même; douze années ont +changé les relations diplomatiques, mais le fond des vérités est +demeuré. J'ai inséré ce _Mémoire_ en entier, pour venger une fois de +plus la Restauration des reproches absurdes qu'on s'obstine à lui +adresser, malgré l'évidence des faits. La Restauration, aussitôt qu'elle +choisit ses ministres parmi ses amis, ne cessa de s'occuper de +l'indépendance et de l'honneur de la France: elle s'éleva contre les +traités de Vienne, elle réclama des frontières protectrices, non pour la +gloriole de s'étendre jusqu'au bord du Rhin, mais pour chercher sa +sûreté; elle a ri lorsqu'on lui parlait de l'équilibre de l'Europe, +équilibre si injustement rompu envers elle: c'est pourquoi elle désira +d'abord se couvrir au midi, puisqu'il avait plu de la désarmer au nord. +À Navarin, elle retrouva une marine et la liberté de la Grèce; la +question d'Orient ne la prit point au dépourvu. + + [Note 83: Voir le _Congrès de Vérone_, t. I, p. 374.] + +J'ai gardé trois opinions sur l'Orient depuis l'époque où j'écrivis ce +_Mémoire_: + +1º Si la Turquie d'Europe doit être dépecée, nous devons avoir un lot +dans ce morcellement par un agrandissement de territoire sur nos +frontières et par la possession de quelque point militaire dans +l'Archipel. Comparer le partage de la Turquie au partage de la Pologne +est une absurdité. + +2º Considérer la Turquie, telle qu'elle était au règne de François Ier, +comme une puissance utile à notre politique, c'est retrancher trois +siècles de l'histoire. + +3º Prétendre civiliser la Turquie en lui donnant des bateaux à vapeur et +des chemins de fer, en disciplinant ses armées, en lui apprenant à +manoeuvrer ses flottes, ce n'est pas étendre la civilisation en Orient, +c'est introduire la barbarie en Occident: des Ibrahim futurs pourront +ramener l'avenir au temps de Charles-Martel, ou au temps du siège de +Vienne, quand l'Europe fut sauvée par cette héroïque Pologne, sur +laquelle pèse l'ingratitude des rois. + +Je dois remarquer que j'ai été le seul, avec Benjamin Constant, à +signaler l'imprévoyance des gouvernements chrétiens: un peuple dont +l'ordre social est fondé sur l'esclavage et la polygamie est un peuple +qu'il faut renvoyer aux steppes des Mongols. + +En dernier résultat, la Turquie d'Europe, devenue vassale de la Russie +en vertu du traité d'Unkiar Skélessi, n'existe plus[84]: si la question +doit se décider immédiatement, ce dont je doute, il serait peut-être +mieux qu'un empire indépendant eût son siège à Constantinople et fît un +tout de la Grèce. Cela est-il possible? je l'ignore. Quant à +Méhémet-Ali, fermier et douanier impitoyable, l'Égypte, dans l'intérêt +de la France, est mieux gardée par lui qu'elle ne le serait par les +Anglais. + + [Note 84: Le traité d'Unkiar Skélessi, entre la Russie et la + Turquie, fut signé le 8 juin 1833. C'était un traité + d'alliance défensive et offensive conclu pour huit ans. Une + clause secrète fermait éventuellement les Dardanelles aux + puissances européennes, tout en laissant ce détroit ouvert, + ainsi que le Bosphore, à la seule Russie.] + +Mais je m'évertue à démontrer l'honneur de la Restauration; eh! qui +s'inquiète de ce qu'elle a fait, surtout qui s'en inquiétera dans +quelques années? Autant vaudrait m'échauffer pour les intérêts de Tyr et +d'Ecbatane: ce monde passé n'est plus et ne sera plus. Après Alexandre, +commença le pouvoir romain; après César, le christianisme changea le +monde; après Charlemagne, la nuit féodale engendra une nouvelle +société; après Napoléon, néant: on ne voit venir ni empire, ni religion, +ni barbares. La civilisation est montée à son plus haut point, mais +civilisation matérielle, inféconde, qui ne peut rien produire, car on ne +saurait donner la vie que par la morale; on n'arrive à la création des +peuples que par les routes du ciel: les chemins de fer nous conduiront +seulement avec plus de rapidité à l'abîme. + +Voilà les prolégomènes qui me semblaient nécessaires à l'intelligence du +_Mémoire_ qui suit, et qui se trouve également aux affaires étrangères. + + +LETTRE À M. LE COMTE DE LA FERRONNAYS + + «Rome, ce 30 novembre 1828. + +«Dans votre lettre particulière du 10 de novembre, mon noble ami, vous +me disiez: + +«_Je vous adresse un court résumé de notre situation politique, et vous +serez assez aimable pour me faire connaître en retour vos idées, +toujours si bonnes à connaître en pareille matière._» + +Votre amitié, noble comte, me juge avec trop d'indulgence; je ne crois +pas du tout vous éclairer en vous envoyant le mémoire ci-joint: je ne +fais que vous obéir.» + + +MÉMOIRE + +PREMIÈRE PARTIE. + +«À la distance où je suis du théâtre des événements et dans l'ignorance +presque totale où je me trouve de l'état des négociations, je ne puis +guère raisonner convenablement. Néanmoins, comme j'ai depuis longtemps +un système arrêté sur la politique extérieure de la France, comme j'ai +pour ainsi dire été le premier à réclamer l'émancipation de la Grèce, je +soumets volontiers, noble comte, mes idées à vos lumières. + +«Il n'était point encore question du traité du 6 juillet[85] lorsque je +publiai ma _Note sur la Grèce_. Cette _Note_ renfermait le germe du +traité: je proposais aux cinq grandes puissances de l'Europe d'adresser +une dépêche collective au divan pour lui demander impérativement la +cessation de toute hostilité entre la Porte et les Hellènes. Dans le cas +d'un refus, les cinq puissances auraient déclaré qu'elles +reconnaissaient l'indépendance du gouvernement grec, et qu'elles +recevraient les agents diplomatiques de ce gouvernement. + + [Note 85: Traité du 6 juillet 1827 entre l'Angleterre, la + France et la Russie. Les trois puissances contractantes + signifiaient à la Porte que si, dans le délai d'un mois, la + médiation proposée par les cabinets de Londres, de Paris et + de Saint-Pétersbourg n'était pas acceptée, ceux-ci + ouvriraient des négociations commerciales avec les Grecs, + s'opposeraient par tous les moyens, et, s'il le fallait, par + la force, à de nouvelles collisions entre les parties + belligérantes, et autoriseraient leurs représentants à la + conférence de Londres à assurer la pacification de l'Orient + par toutes les mesures qu'ils jugeraient nécessaires.--La + _Note sur la Grèce_ avait paru en 1825. Voir, au tome IV, la + note 2 de la page 322.] + +«Cette _Note_ fut lue dans les divers cabinets. La place que j'avais +occupée comme ministre des affaires étrangères donnait quelque +importance à mon opinion: ce qu'il y a de singulier, c'est que le prince +de Metternich se montra moins opposé à l'esprit de ma _Note_ que M. +Canning. + +«Le dernier, avec lequel j'avais eu des liaisons assez intimes, était +plus orateur que grand politique, plus homme de talent qu'homme d'État. +Il avait en général une certaine jalousie des succès et surtout de ceux +de la France. Quand l'opposition parlementaire blessait ou exaltait son +amour-propre, il se précipitait dans de fausses démarches, se répandait +en sarcasmes ou en vanteries. C'est ainsi qu'après la guerre d'Espagne +il rejeta la demande d'intervention que j'avais arrachée avec tant de +peine au cabinet de Madrid, pour l'arrangement des affaires d'outre-mer: +la raison secrète en était qu'il n'avait pas fait lui-même cette +demande, et il ne voulait pas voir que même dans son système (si +toutefois il en avait un), l'Angleterre, représentée dans un congrès +général, ne serait nullement liée par les actes de ce congrès et +resterait toujours libre d'agir séparément. C'est encore ainsi que lui, +M. Canning, fit passer des troupes en Portugal, non pour défendre une +charte dont il était le premier à se moquer, mais parce que l'opposition +lui reprochait la présence de nos soldats en Espagne, et qu'il voulait +pouvoir dire au Parlement que l'armée anglaise occupait Lisbonne comme +l'armée française occupait Cadix. Enfin, c'est ainsi qu'il a signé le +traité du 6 juillet contre son opinion particulière, contre l'opinion de +son propre pays, défavorable à la cause des Grecs. S'il accéda à ce +traité, ce fut uniquement parce qu'il eut peur de nous voir prendre avec +la Russie l'initiative de la question et recueillir seuls la gloire +d'une résolution généreuse. Ce ministre, qui, après tout, laissera une +grande renommée, crut aussi gêner les mouvements de la Russie par ce +traité même; cependant il était clair que le texte de l'acte +n'enchaînait point l'empereur Nicolas, ne l'obligeait point à renoncer à +une guerre particulière avec la Turquie. + +«Le traité du 6 de juillet est une pièce informe, brochée à la hâte, où +rien n'est prévu et qui fourmille de dispositions contradictoires. + +«Dans ma _Note sur la Grèce_, je supposais l'adhésion des cinq grandes +puissances; l'Autriche et la Prusse s'étant tenues à l'écart, leur +neutralité les laisse libres, selon les événements, de se déclarer pour +ou contre l'une des parties belligérantes. + +«Il ne s'agit plus de revenir sur le passé, il faut prendre les choses +telles qu'elles sont. Tout ce à quoi les gouvernements sont obligés, +c'est à tirer le meilleur parti des faits lorsqu'ils sont accomplis. +Examinons donc ces faits. + +«Nous occupons la Morée, les places de cette péninsule sont tombées +entre nos mains[86]. Voilà pour ce qui nous concerne. + + [Note 86: La victoire de Navarin (20 octobre 1827), malgré + ses heureuses conséquences, n'avait point suffi pour délivrer + la Grèce du joug ottoman. Le 17 août 1828, douze régiments + français, formant quatorze mille hommes et commandés par le + général Maison, appareillèrent à Toulon. Dix jours après, ils + débarquaient dans le golfe de Coron en Morée. Plusieurs + garnisons turques occupaient encore des places et des + châteaux-forts dans la péninsule. En quelques semaines, les + Français les en chassèrent, l'épée à la main. La Morée et les + Cyclades furent placées sous la protection commune des + puissances, et le général Maison, élevé au maréchalat, + retourna en France, ne laissant que deux brigades en Grèce, + pour aider le pays à se réorganiser. Charles X avait tenu la + parole qu'il avait dite à son ministre de la Marine, le baron + Hyde de Neuville: «La France, quand il s'agit d'un noble + dessein, d'un grand service à rendre à un peuple lâchement, + cruellement opprimé, ne prend conseil que d'elle-même. Que + l'Angleterre veuille ou ne veuille pas, nous délivrerons la + Grèce. Allez, continuez avec la même activité les armements. + Je ne m'arrêterai pas dans une voie d'humanité et d'honneur. + Oui, je délivrerai la Grèce.» Voir les _Mémoires et + Souvenirs_ du baron Hyde de Neuville, t. III, p. 399.] + +«Varna est pris, Varna devient un avant-poste placé à soixante-dix +heures de marche de Constantinople. Les Dardanelles sont bloquées; les +Russes s'empareront pendant l'hiver de Silistrie et de quelques autres +forteresses; de nombreuses recrues arriveront. Aux premiers jours du +printemps, tout s'ébranlera pour une campagne décisive; en Asie le +général Paskéwitch a envahi trois pachaliks, il commande les sources de +l'Euphrate et menace la route d'Erzeroum. Voilà pour ce qui concerne la +Russie. + +«L'empereur Nicolas eût-il mieux fait d'entreprendre une campagne +d'hiver en Europe? Je le pense, s'il en avait la possibilité. En +marchant sur Constantinople, il aurait tranché le noeud gordien, il +aurait mis fin à toutes les intrigues diplomatiques; on se range du côté +des succès; le moyen d'avoir des alliés, c'est de vaincre. + +«Quant à la Turquie, il m'est démontré qu'elle nous eût déclaré la +guerre, si les Russes eussent échoué devant Varna. Aura-t-elle le bon +sens aujourd'hui d'entamer des négociations avec l'Angleterre et la +France pour se débarrasser au moins de l'une et de l'autre? L'Autriche +lui conseillerait volontiers ce parti; mais il est bien difficile de +prévoir quelle sera la conduite d'une race d'hommes qui n'ont point les +idées européennes. À la fois rusés comme des esclaves et orgueilleux +comme des tyrans, la colère n'est jamais chez eux tempérée que par la +peur. Le sultan Mahmoud II, sous quelques rapports, paraît un prince +supérieur aux derniers sultans; il a surtout le courage politique; mais +a-t-il le courage personnel? Il se contente de passer des revues dans +les faubourgs de sa capitale, et se fait supplier par les grands de +n'aller pas même jusqu'à Andrinople. La populace de Constantinople +serait mieux contenue par les triomphes que par la présence de son +maître. + +«Admettons toutefois que le Divan consente à des pourparlers sur les +bases du traité du 6 juillet. La négociation sera très épineuse; quand +il n'y aurait à régler que les limites de la Grèce, c'est à n'en pas +finir. Où ces limites seront-elles posées sur le continent? Combien +d'îles seront-elles rendues à la liberté? Samos, qui a si vaillamment +défendu son indépendance, sera-t-elle abandonnée? Allons plus loin, +supposons les conférences établies: paralyseront-elles les armées de +l'empereur Nicolas? Tandis que les plénipotentiaires des Turcs et des +trois puissances alliées négocieront dans l'Archipel, chaque pas des +troupes envahissantes dans la Bulgarie changera l'état de la question. +Si les Russes étaient repoussés, les Turcs rompraient les conférences; +si les Russes arrivaient aux portes de Constantinople, il s'agirait bien +de l'indépendance de la Morée! Les Hellènes n'auraient besoin ni de +protecteurs ni de négociateurs. + +«Ainsi donc, amener le Divan à s'occuper du traité du 6 de juillet, +c'est reculer la difficulté, et non la résoudre. La coïncidence de +l'émancipation de la Grèce et de la signature de la paix entre les Turcs +et les Russes est, à mon avis, nécessaire pour faire sortir les cabinets +de l'Europe de l'embarras où ils se trouvent. + +«Quelles conditions l'empereur Nicolas mettra-t-il à la paix? + +«Dans son manifeste, il déclare qu'il renonce à des conquêtes, mais il +parle d'indemnités pour les frais de la guerre: cela est vague et peut +mener loin. + +«Le cabinet de Saint-Pétersbourg, prétendant régulariser les traités +d'Akkerman et d'Yassy, demandera-t-il: 1º l'indépendance complète des +deux principautés; 2º la liberté du commerce dans la mer Noire, tant +pour la nation russe que pour les autres nations; 3º le remboursement +des sommes dépensées dans la dernière campagne? + +«D'innombrables difficultés se présentent à la conclusion d'une paix sur +ces bases. + +«Si la Russie veut donner aux principautés des souverains de son choix, +l'Autriche regardera la Moldavie et la Valachie comme deux provinces +russes, et s'opposera à cette transaction politique. + +«La Moldavie et la Valachie passeront-elles sous la domination d'un +prince indépendant de toute grande puissance, ou d'un prince installé +sous le protectorat de plusieurs souverains? + +«Dans ce cas, Nicolas préférerait des hospodars nommés par Mahmoud, car +les principautés, ne cessant pas d'être turques, demeureraient +vulnérables aux armes de la Russie. + +«La liberté du commerce de la mer Noire, l'ouverture de cette mer à +toutes les flottes de l'Europe et de l'Amérique, ébranleraient la +puissance de la Porte dans ses fondements. Octroyer le passage des +vaisseaux de guerre sous Constantinople, c'est, par rapport à la +géographie de l'empire ottoman, comme si l'on reconnaissait le droit à +des armées étrangères de traverser en tout temps la France le long des +murs de Paris. + +«Enfin, où la Turquie prendrait-elle de l'argent pour payer les frais de +la campagne? Le prétendu trésor des sultans est une vieille fable. Les +provinces conquises au delà du Caucase pourraient être, il est vrai, +cédées comme hypothèque de la somme demandée: des deux armées russes, +l'une, en Europe, me semble être chargée des intérêts de l'honneur de +Nicolas; l'autre, en Asie, de ses intérêts pécuniaires. Mais si Nicolas +ne se croyait pas lié par les déclarations de son manifeste, +l'Angleterre verrait-elle d'un oeil indifférent le soldat moscovite +s'avancer sur la route de l'Inde? N'a-t-elle pas déjà été alarmée, +lorsqu'en 1827 il a fait un pas de plus dans l'empire persan? + +«Si la double difficulté qui naît et de la mise à exécution du traité, +et de la pertinence des conditions d'une paix entre la Turquie et la +Russie; si cette double difficulté rendait inutiles les efforts tentés +pour vaincre tant d'obstacles; si une seconde campagne s'ouvrait au +printemps, les puissances de l'Europe prendraient-elles parti dans la +querelle? Quel serait le rôle que devrait jouer la France? C'est ce que +je vais examiner dans la seconde partie de cette _Note_.» + + +SECONDE PARTIE. + +«L'Autriche et l'Angleterre ont des intérêts communs, elles sont +naturellement alliées pour leur politique extérieure, quelles que soient +d'ailleurs les différentes formes de leurs gouvernements et les maximes +opposées de leur politique intérieure. Toutes deux sont ennemies et +jalouses de la Russie, toutes deux désirent arrêter les progrès de cette +puissance; elles s'uniront peut-être dans un cas extrême; mais elles +sentent que si la Russie ne se laisse pas imposer, elle peut braver +cette union plus formidable en apparence qu'en réalité. + +«L'Autriche n'a rien à demander à l'Angleterre; celle-ci à son tour +n'est bonne à l'Autriche que pour lui fournir de l'argent. Or, +l'Angleterre, écrasée sous le poids de sa dette, n'a plus d'argent à +prêter à personne. Abandonnée à ses propres ressources, l'Autriche ne +saurait, dans l'état actuel de ses finances, mettre en mouvement de +nombreuses armées, surtout étant obligée de surveiller l'Italie et de se +tenir en garde sur les frontières de la Pologne et de la Prusse. La +position actuelle des troupes russes leur permettrait d'entrer plus vite +à Vienne qu'à Constantinople. + +«Que peuvent les Anglais contre la Russie? Fermer la Baltique, ne plus +acheter le chanvre et les bois sur les marchés du Nord, détruire la +flotte de l'amiral Heyden[87] dans la Méditerranée, jeter quelques +ingénieurs et quelques soldats dans Constantinople, porter dans cette +capitale des provisions de bouche et des munitions de guerre, pénétrer +dans la mer Noire, bloquer les ports de la Crimée, priver les troupes +russes en campagne de l'assistance de leurs flottes commerciales et +militaires? + + [Note 87: Le vice-amiral comte de Heyden commandait l'escadre + russe dans la Méditerranée.] + +«Supposons tout cela accompli (ce qui d'abord ne se peut faire sans des +dépenses considérables, lesquelles n'auraient ni dédommagement ni +garantie), resterait toujours à Nicolas son immense armée de terre. Une +attaque de l'Autriche et de l'Angleterre contre la Croix en faveur du +Croissant augmenterait en Russie la popularité d'une guerre déjà +nationale et religieuse. Des guerres de cette nature se font sans +argent, ce sont celles qui précipitent, par la force de l'opinion, les +nations les unes sur les autres. Que les papas commencent à évangéliser +à Saint-Pétersbourg, comme les ulémas mahométisent à Constantinople, ils +ne trouveront que trop de soldats; ils auraient plus de chance de succès +que leurs adversaires dans cet appel aux passions et aux croyances des +hommes. Les invasions qui descendent du nord au midi sont bien plus +rapides et bien plus irrésistibles que celles qui gravissent du midi au +nord: la pente des populations les incline à s'écouler vers les beaux +climats. + +«La Prusse demeurerait-elle spectatrice indifférente de cette grande +lutte, si l'Autriche et l'Angleterre se déclaraient pour la Turquie? Il +n'y a pas lieu de le croire. + +«Il existe sans doute dans le cabinet de Berlin un parti qui hait et qui +craint le cabinet de Saint-Pétersbourg; mais ce parti, qui d'ailleurs +commence à vieillir, trouve pour obstacle le parti anti-autrichien et +surtout des affections domestiques. + +«Les liens de famille, faibles ordinairement entre les souverains, sont +très forts dans la famille de Prusse: le roi Frédéric-Guillaume III aime +tendrement sa fille, l'impératrice actuelle de Russie, et il se plaît à +penser que son petit-fils montera sur le trône de Pierre le Grand; les +princes Frédéric, Guillaume, Charles, Henri-Albert, sont aussi très +attachés à leur soeur Alexandra; le prince royal héréditaire[88] ne +faisait pas de difficulté de déclarer dernièrement à Rome qu'il était +_turcophage_. + + [Note 88: Il monta sur le trône en 1840 sous le titre de + Frédéric-Guillaume IV.] + +«En décomposant ainsi les intérêts, on s'aperçoit que la France est dans +une admirable position politique: elle peut devenir l'arbitre de ce +grand débat; elle peut à son gré garder la neutralité ou se déclarer +pour un parti, selon le temps et les circonstances. Si elle était jamais +obligée d'en venir à cette extrémité, si ses conseils n'étaient pas +écoutés, si la noblesse et la modération de sa conduite ne lui +obtenaient pas la paix qu'elle désire pour elle et pour les autres; dans +la nécessité où elle se trouverait de prendre les armes, tous ses +intérêts la porteraient du côté de la Russie. + +«Qu'une alliance se forme entre l'Autriche et l'Angleterre contre la +Russie, quel fruit la France recueillerait-elle de son adhésion à cette +alliance? + +«L'Angleterre prêterait-elle des vaisseaux à la France? + +«La France est encore, après l'Angleterre, la première puissance +maritime de l'Europe; elle a plus de vaisseaux qu'il ne lui en faut pour +détruire, s'il le fallait, les forces navales de la Russie. + +«L'Angleterre nous fournirait-elle des subsides? + +«L'Angleterre n'a point d'argent; la France en a plus qu'elle, et les +Français n'ont pas besoin d'être à la solde du Parlement britannique. + +«L'Angleterre nous assisterait-elle de soldats et d'armes? + +«Les armes ne manquent point à la France, encore moins les soldats. + +«L'Angleterre nous assurerait-elle un accroissement de territoire +insulaire ou continental? + +«Où prendrons-nous cet accroissement, si nous faisons, au profit du +Grand Turc, la guerre à la Russie? Essayerons-nous des descentes sur les +côtes de la mer Baltique, de la mer Noire et du détroit de Behring? +Aurions-nous une autre espérance? Penserions-nous à nous attacher +l'Angleterre afin qu'elle accourût à notre secours si jamais nos +affaires intérieures venaient à se brouiller? + +«Dieu nous garde d'une telle prévision et d'une intervention étrangère +dans nos affaires domestiques! L'Angleterre, d'ailleurs, a toujours fait +bon marché des rois et de la liberté des peuples; elle est toujours +prête à sacrifier sans remords monarchie ou république à ses intérêts +particuliers. Naguère encore, elle proclamait l'indépendance des +colonies espagnoles, en même temps qu'elle refusait de reconnaître celle +de la Grèce; elle envoyait ses flottes appuyer les insurgés du Mexique, +et faisait arrêter dans la Tamise quelques chétifs bateaux à vapeur +destinés pour les Hellènes; elle admettait la légitimité des droits de +Mahmoud, et niait celle des droits de Ferdinand; vouée tour à tour au +despotisme ou à la démocratie, selon le vent qui amenait dans ses ports +les vaisseaux des marchands de la cité. + +«Enfin, en nous associant aux projets guerriers de l'Angleterre et de +l'Autriche contre la Russie, où irions-nous chercher notre ancien +adversaire d'Austerlitz? il n'est point sur nos frontières. Ferions-nous +donc partir à nos frais cent mille hommes bien équipés, pour secourir +Vienne ou Constantinople? Aurions-nous une armée à Athènes pour protéger +les Grecs contre les Turcs, et une armée à Andrinople pour protéger les +Turcs contre les Russes? Nous mitraillerions les Osmanlis en Morée, et +nous les embrasserions aux Dardanelles? Ce qui manque de sens commun +dans les affaires humaines ne réussit pas. + +«Admettons néanmoins, en dépit de toute vraisemblance, que nos efforts +fussent couronnés d'un plein succès dans cette triple alliance contre +nature, supposons que la Prusse demeurât neutre pendant tout ce démêlé, +ainsi que les Pays-Bas, et que, libres de porter nos forces au dehors, +nous ne fussions pas obligés de nous battre à soixante lieues de Paris: +eh bien! quel profit retirerions-nous de notre croisade pour la +délivrance du tombeau de Mahomet? Chevaliers des Turcs, nous +reviendrions du Levant avec une pelisse d'honneur; nous aurions la +gloire d'avoir sacrifié un milliard et deux cent mille hommes pour +calmer les terreurs de l'Autriche, pour satisfaire aux jalousies de +l'Angleterre, pour conserver dans la plus belle partie du monde la peste +et la barbarie attachées à l'empire ottoman. L'Autriche aurait peut-être +augmenté ses États du côté de la Valachie et de la Moldavie, et +l'Angleterre aurait peut-être obtenu de la Porte quelques privilèges +commerciaux, privilèges pour nous d'un faible intérêt si nous y +participions, puisque nous n'avons ni le même nombre de navires +marchands que les Anglais, ni les mêmes ouvrages manufacturés à répandre +dans le Levant. Nous serions complètement dupes de cette triple alliance +qui pourrait manquer son but, et qui, si elle l'atteignait, ne +l'atteindrait qu'à nos dépens. + +«Mais si l'Angleterre n'a aucun moyen direct de nous être utile, ne +saurait-elle du moins agir sur le cabinet de Vienne, engager l'Autriche, +en compensation des sacrifices que nous ferions pour elle, à nous +laisser reprendre les anciens départements situés sur la rive gauche du +Rhin? + +«Non: l'Autriche et l'Angleterre s'opposeront toujours à une pareille +concession; la Russie seule peut nous la faire, comme nous le verrons +ci-après. L'Autriche nous déteste et s'épouvante de nous, encore plus +qu'elle ne hait et ne redoute la Russie; mal pour mal, elle aimerait +mieux que cette dernière puissance s'étendît du côté de la Bulgarie que +la France du côté de la Bavière. + +«Mais l'indépendance de l'Europe serait menacée si les czars faisaient +de Constantinople la capitale de leur empire? + +«Il faut expliquer ce que l'on entend par l'indépendance de l'Europe: +veut-on dire que, tout équilibre étant rompu, la Russie, après avoir +fait la conquête de la Turquie européenne, s'emparerait de l'Autriche, +soumettrait l'Allemagne et la Prusse, et finirait par asservir la +France? + +«Et d'abord, tout empire qui s'étend sans mesure perd de sa force; +presque toujours il se divise; on verrait bientôt deux ou trois Russies +ennemies les unes des autres. + +«Ensuite l'équilibre de l'Europe existe-t-il pour la France depuis les +derniers traités? + +«L'Angleterre a conservé presque toutes les conquêtes qu'elle a faites +dans les colonies de trois parties du monde pendant la guerre de la +Révolution; en Europe elle a acquis Malte et les îles ioniennes; il n'y +a pas jusqu'à son électorat de Hanovre qu'elle n'ait enflé en royaume et +agrandi de quelques seigneuries. + +«L'Autriche a augmenté ses possessions d'un tiers de la Pologne et des +rognures de la Bavière, d'une partie de la Dalmatie et de l'Italie. Elle +n'a plus, il est vrai, les Pays-Bas; mais cette province n'a point été +dévolue à la France, et elle est devenue contre nous une auxiliaire +redoutable de l'Angleterre et de la Prusse. + +«La Prusse s'est agrandie du duché ou palatinat de Posen, d'un fragment +de la Saxe et des principaux cercles du Rhin; son poste avancé est sur +notre propre territoire, à dix journées de marche de notre capitale. + +«La Russie a recouvré la Finlande et s'est établie sur les bords de la +Vistule. + +«Et nous, qu'avons-nous gagné dans tous ces partages? Nous avons été +dépouillés de nos colonies; notre vieux sol même n'a pas été respecté: +Landau détaché de la France, Huningue rasé, laissent une brèche de plus +de cinquante lieues dans nos frontières; le petit État de Sardaigne n'a +pas rougi de se revêtir de quelques lambeaux volés à l'empire de +Napoléon et au royaume de Louis le Grand. + +«Dans cette position, quel intérêt avons-nous à rassurer l'Autriche et +l'Angleterre contre les victoires de la Russie? Quand celle-ci +s'étendrait vers l'Orient et alarmerait le cabinet de Vienne, en +serions-nous en danger? Nous a-t-on assez ménagés, pour que nous soyons +si sensibles aux inquiétudes de nos ennemis? L'Angleterre et l'Autriche +ont toujours été et seront toujours les adversaires naturels de la +France; nous les verrions demain s'allier de grand coeur à la Russie, +s'il s'agissait de nous combattre et de nous dépouiller. + +«N'oublions pas que, tandis que nous prendrions les armes pour le +prétendu salut de l'Europe, mise en péril par l'ambition supposée de +Nicolas, il arriverait probablement que l'Autriche, moins chevaleresque +et plus rapace, écouterait les propositions du cabinet de Pétersbourg: +un revirement brusque de politique lui coûte peu. Du consentement de la +Russie, elle se saisirait de la Bosnie et de la Servie, nous laissant +la satisfaction de nous évertuer pour Mahmoud. + +«La France est déjà dans une demi-hostilité avec les Turcs; elle seule a +déjà dépensé plusieurs millions et exposé vingt mille soldats dans la +cause de la Grèce; l'Angleterre ne perdrait que quelques paroles en +trahissant les principes du traité du 6 de juillet; la France y perdrait +honneur, hommes et argent: notre expédition ne serait plus qu'une vraie +cascade politique. + +«Mais, si nous ne nous unissons pas à l'Autriche et à l'Angleterre, +l'empereur Nicolas ira donc à Constantinople? l'équilibre de l'Europe +sera donc rompu? + +«Laissons, pour le répéter encore une fois, ces frayeurs feintes ou +vraies à l'Angleterre et à l'Autriche. Que la première craigne de voir +la Russie s'emparer de la traite du Levant et devenir puissance +maritime, cela nous importe peu. Est-il donc si nécessaire que la +Grande-Bretagne reste en possession du monopole des mers, que nous +répandions le sang français pour conserver le sceptre de l'Océan aux +destructeurs de nos colonies, de nos flottes et de notre commerce? +Faut-il que la race légitime mette en mouvement des armées, afin de +protéger la maison qui s'unit à l'illégitimité et qui réserve peut-être +pour des temps de discorde les moyens qu'elle croit avoir de troubler la +France? Bel équilibre pour nous que celui de l'Europe, lorsque toutes +les puissances, comme je l'ai déjà montré, ont augmenté leurs masses et +diminué d'un commun accord le poids de la France! Qu'elles rentrent +comme nous dans leurs anciennes limites; puis nous volerons au secours +de leur indépendance, si cette indépendance est menacée. Elles ne se +firent aucun scrupule de se joindre à la Russie, pour nous démembrer et +pour s'incorporer le fruit de nos victoires; qu'elles souffrent donc +aujourd'hui que nous resserrions les liens formés entre nous et cette +même Russie pour reprendre des limites convenables et rétablir la +véritable balance de l'Europe! + +«Au surplus, si l'empereur Nicolas voulait et pouvait aller signer la +paix à Constantinople, la destruction de l'empire ottoman serait-elle la +conséquence rigoureuse de ce fait? La paix a été signée les armes à la +main à Vienne, à Berlin, à Paris; presque toutes les capitales de +l'Europe dans ces derniers temps ont été prises: l'Autriche, la Bavière, +la Prusse, l'Espagne ont-elles péri? Deux fois les Cosaques et les +Pandours sont venus camper dans la cour du Louvre; le royaume de Henri +IV a été occupé militairement pendant trois années, et nous serions tout +émus de voir les Cosaques au sérail, et nous aurions pour l'honneur de +la barbarie cette susceptibilité que nous n'avons pas eue pour l'honneur +de la civilisation et pour notre propre patrie! Que l'orgueil de la +Porte soit humilié, et peut-être alors l'obligera-t-on à reconnaître +quelques-uns de ces droits de l'humanité qu'elle outrage. + +«On voit maintenant où je vais, et la conséquence que je m'apprête à +tirer de tout ce qui précède. Voici cette conséquence: + +«Si les puissances belligérantes ne peuvent arriver à un arrangement +pendant l'hiver; si le reste de l'Europe croit devoir au printemps se +mêler de la querelle; si des alliances diverses sont proposées; si la +France est absolument obligée de choisir entre ces alliances; si les +événements la forcent de sortir de sa neutralité, tous ses intérêts +doivent la décider à s'unir de préférence à la Russie; combinaison +d'autant plus sûre qu'il serait facile, par l'offre de certains +avantages, d'y faire entrer la Prusse. + +«Il y a sympathie entre la Russie et la France; la dernière a presque +civilisé la première dans les classes élevées de la société; elle lui a +donné sa langue et ses moeurs. Placées aux deux extrémités de l'Europe, +la France et la Russie ne se touchent point par leurs frontières; elles +n'ont point de champ de bataille où elles puissent se rencontrer; elles +n'ont aucune rivalité de commerce, et les ennemis naturels de la Russie +(les Anglais et les Autrichiens) sont aussi les ennemis naturels de la +France. En temps de paix, que le cabinet des Tuileries reste l'allié du +cabinet de Saint-Pétersbourg, et rien ne peut bouger en Europe. En temps +de guerre, l'union des deux cabinets dictera des lois au monde. + +«J'ai fait voir assez que l'alliance de la France avec l'Angleterre et +l'Autriche contre la Russie est une alliance de dupe, où nous ne +trouverions que la perte de notre sang et de nos trésors. L'alliance de +la Russie, au contraire, nous mettrait à même d'obtenir des +établissements dans l'Archipel et de reculer nos frontières jusqu'aux +bords du Rhin. Nous pouvons tenir ce langage à Nicolas: + +«Vos ennemis nous sollicitent; nous préférons la paix à la guerre, nous +désirons garder la neutralité. Mais enfin si vous ne pouvez vider vos +différents avec la Porte que par les armes, si vous voulez aller à +Constantinople, entrez avec les puissances chrétiennes dans un partage +équitable de la Turquie européenne. Celles de ces puissances qui ne sont +pas placées de manière à s'agrandir du côté de l'Orient recevront +ailleurs des dédommagements. Nous, nous voulons avoir la ligne du Rhin, +depuis Strasbourg jusqu'à Cologne. Telles sont nos justes prétentions. +La Russie a un intérêt (votre frère Alexandre l'a dit) à ce que la +France soit forte. Si vous consentez à cet arrangement et que les autres +puissances s'y refusent, nous ne souffrirons pas qu'elles interviennent +dans votre démêlé avec la Turquie. Si elles vous attaquent malgré nos +remontrances, nous les combattrons avec vous, toujours aux mêmes +conditions que nous venons d'exprimer.» + +«Voilà ce qu'on peut dire à Nicolas. Jamais l'Autriche, jamais +l'Angleterre ne nous donneront la limite du Rhin pour prix de notre +alliance avec elles: or, c'est pourtant là que tôt ou tard la France +doit placer ses frontières, tant pour son honneur que pour sa sûreté. + +«Une guerre avec l'Autriche et avec l'Angleterre a des espérances +nombreuses de succès et peu de chances de revers. Il est d'abord des +moyens de paralyser la Prusse, de la déterminer même à s'unir à nous et +à la Russie; ce cas arrivé, les Pays-Bas ne peuvent se déclarer ennemis. +Dans la position actuelle des esprits, quarante mille Français défendant +les Alpes soulèveraient toute l'Italie. + +«Quant aux hostilités avec l'Angleterre, si elles devaient jamais +commencer, il faudrait ou jeter vingt-cinq mille hommes de plus en Morée +ou en rappeler promptement nos troupes et notre flotte. Renoncez aux +escadres, dispersez vos vaisseaux un à un sur toutes les mers; ordonnez +de couler bas toutes les prises après en avoir retiré les équipages, +multipliez les lettres de marque dans les ports des quatre parties du +monde, et bientôt la Grande-Bretagne, forcée par les banqueroutes et les +cris de son commerce, sollicitera le rétablissement de la paix. Ne +l'avons-nous pas vue capituler en 1814 devant la marine des États-Unis, +qui ne se compose pourtant aujourd'hui que de neuf frégates et de onze +vaisseaux? + +«Considérée sous le double rapport des intérêts généraux de la société +et de nos intérêts particuliers, la guerre de la Russie contre la Porte +ne doit nous donner aucun ombrage. En principe de grande civilisation, +l'espèce humaine ne peut que gagner à la destruction de l'empire +ottoman: mieux vaut mille fois pour les peuples la domination de la +Croix à Constantinople que celle du Croissant. Tous les éléments de la +morale et de la société politique sont au fond du christianisme, tous +les germes de la destruction sociale sont dans la religion de Mahomet. +On dit que le sultan actuel a fait des pas vers la civilisation: est-ce +parce qu'il a essayé, à l'aide de quelques renégats français, de +quelques officiers anglais et autrichiens, de soumettre ses hordes +fanatiques à des exercices réguliers? Et depuis quand l'apprentissage +machinal des armes est-il la civilisation? C'est une faute énorme, c'est +presqu'un crime d'avoir initié les Turcs dans la science de notre +tactique: il faut baptiser les soldats qu'on discipline, à moins qu'on +ne veuille élever à dessein des destructeurs de la société. + +«L'imprévoyance est grande: l'Autriche, qui s'applaudit de +l'organisation des armées ottomanes, serait la première à porter la +peine de sa joie: si les Turcs battaient les Russes, à plus forte raison +seraient-ils capables de se mesurer avec les impériaux leurs voisins; +Vienne cette fois n'échapperait pas au grand vizir. Le reste de +l'Europe, qui croit n'avoir rien à craindre de la Porte, serait-il plus +en sûreté? Des hommes à passions et à courte vue veulent que la Turquie +soit une puissance militaire régulière, qu'elle entre dans le droit +commun de paix et de guerre des nations civilisées, le tout pour +maintenir je ne sais quelle balance, dont le mot vide de sens dispense +ces hommes d'avoir une idée: quelles seraient les conséquences de ces +volontés réalisées? Quand il plairait au sultan, sous un prétexte +quelconque, d'attaquer un gouvernement chrétien, une flotte +constantinopolitaine bien manoeuvrée, augmentée de la flotte du pacha +d'Égypte et du contingent maritime des puissances barbaresques, +déclarerait les côtes de l'Espagne ou de l'Italie en état de blocus, +débarquerait cinquante mille hommes à Carthagène ou à Naples. Vous ne +voulez pas planter la Croix sur Sainte-Sophie: continuez de discipliner +des hordes de Turcs, d'Albanais, de Nègres et d'Arabes, et avant vingt +ans peut-être le Croissant brillera sur le dôme de Saint-Pierre. +Appellerez-vous alors l'Europe à une croisade contre des infidèles armés +de la peste, de l'esclavage et du Coran? il sera trop tard. + +«Les intérêts généraux de la société trouveraient donc leur compte au +succès des armes de l'empereur Nicolas. + +«Quant aux intérêts particuliers de la France, j'ai suffisamment prouvé +qu'ils existaient dans une alliance avec la Russie et qu'ils pouvaient +être singulièrement favorisés par la guerre même que cette puissance +soutient aujourd'hui en Orient.» + + +RÉSUMÉ, CONCLUSION ET RÉFLEXIONS. + +«Je me résume: + +«1º La Turquie consentît-elle à traiter sur les bases du traité du 6 de +juillet, rien ne serait encore décidé, la paix n'étant pas faite entre +la Turquie et la Russie; les chances de la guerre dans les défilés du +Balkan changeraient à chaque instant les données et la position des +plénipotentiaires occupés de l'émancipation de la Grèce. + +«2º Les conditions probables de la paix entre l'empereur Nicolas et le +sultan Mahmoud sont sujettes aux plus grandes objections. + +«3º La Russie peut braver l'union de l'Angleterre et de l'Autriche, +union plus formidable en apparence qu'en réalité. + +«4º Il est probable que la Prusse se réunirait plutôt à l'empereur +Nicolas, gendre de Frédéric-Guillaume III, qu'aux ennemis de l'Empereur. + +«5º La France aurait tout à perdre et rien à gagner en s'alliant avec +l'Angleterre et l'Autriche contre la Russie. + +«6º L'indépendance de l'Europe ne serait point menacée par les conquêtes +des Russes en Orient. C'est une chose passablement absurde, c'est ne +tenir compte d'aucun obstacle, que de faire accourir les Russes du +Bosphore pour imposer leur joug à l'Allemagne et à la France: tout +empire s'affaiblit en s'étendant. Quant à l'équilibre des forces, il y a +longtemps qu'il est rompu pour la France;--elle a perdu ses colonies, +elle est resserrée dans ses anciennes limites, tandis que l'Angleterre, +la Prusse, la Russie et l'Autriche se sont prodigieusement agrandies. + +«7º Si la France était obligée de sortir de sa neutralité, de prendre +les armes pour un parti ou pour un autre, les intérêts généraux de la +civilisation, comme les intérêts particuliers de notre patrie, doivent +nous faire entrer de préférence dans l'alliance russe. Par elle nous +pourrions obtenir le cours du Rhin pour frontières et des colonies dans +l'Archipel, avantages que ne nous accorderont jamais les cabinets de +Saint-James et de Vienne. + +«Tel est le résumé de cette _Note_. Je n'ai pu raisonner +qu'hypothétiquement; j'ignore ce que l'Angleterre, l'Autriche et la +Russie proposent ou ont proposé au moment même où j'écris; il y a +peut-être un renseignement, une dépêche qui réduisent à des généralités +inutiles les vérités exposées ici: c'est l'inconvénient des distances et +de la politique conjecturale. Il reste néanmoins certain que la position +de la France est forte; que le gouvernement est à même de tirer le plus +grand parti des événements s'il se rend bien compte de ce qu'il veut, +s'il ne se laisse intimider par personne, si, à la fermeté du langage, +il joint la vigueur de l'action. Nous avons un roi vénéré, un héritier +du trône qui accroîtrait sur les bords du Rhin, avec trois cent mille +hommes, la gloire qu'il a recueillie en Espagne; notre expédition de +Morée nous fait jouer un rôle plein d'honneur; nos institutions +politiques sont excellentes, nos finances sont dans un état de +prospérité sans exemple en Europe: avec cela on peut marcher tête levée. +Quel beau pays que celui qui possède le génie, le courage, les bras et +l'argent! + +«Au surplus, je ne prétends pas avoir tout dit, tout prévu; je n'ai +point la présomption de donner mon système comme le meilleur; je sais +qu'il y a dans les affaires humaines quelque chose de mystérieux, +d'insaisissable. S'il est vrai qu'on puisse annoncer assez bien les +derniers et généraux résultats d'une révolution, il est également vrai +qu'on se trompe dans les détails, que les événements particuliers se +modifient souvent d'une manière inattendue, et qu'en voyant le but, on y +arrive par des chemins dont on ne soupçonnait pas même l'existence. Il +est certain, par exemple, que les Turcs seront chassés de l'Europe; mais +quand et comment? La guerre actuelle délivrera-t-elle le monde civilisé +de ce fléau? Les obstacles que j'ai signalés à la paix sont-ils +insurmontables? Oui, si l'on s'en tient aux raisonnements analogues; +non, si l'on fait entrer dans les calculs des circonstances étrangères à +celles qui ont occasionné la prise d'armes. + +«Presque rien aujourd'hui ne ressemble à ce qui a été: hors la religion +et la morale, la plupart des vérités sont changées, sinon dans leur +essence, du moins dans leurs rapports avec les choses et les hommes. +D'Ossat reste encore comme un négociateur habile, Grotius comme un +publiciste de génie, Pufendorf comme un esprit judicieux; mais on ne +saurait appliquer à nos temps les règles de leur diplomatie, ni revenir +pour le droit politique de l'Europe au traité de Westphalie. Les peuples +se mêlent actuellement de leurs affaires, conduites autrefois par les +seuls gouvernements. Ces peuples ne sentent plus les choses comme ils +les sentaient jadis; ils ne sont plus affectés des mêmes événements; ils +ne voient plus les objets sous le même point de vue; la raison chez eux +a fait des progrès aux dépens de l'imagination; le positif l'emporte sur +l'exaltation et sur les déterminations passionnées; une certaine raison +règne partout. Sur la plupart des trônes, et dans la majorité des +cabinets de l'Europe, sont assis des hommes las de révolutions, +rassasiés de guerre, et antipathiques à tout esprit d'aventures: voilà +des motifs d'espérance pour des arrangements pacifiques. Il peut exister +aussi chez les nations des embarras intérieurs qui les disposeraient à +des mesures conciliatrices. + +«La mort de l'impératrice douairière de Russie[89] peut développer des +semences de troubles qui n'étaient pas parfaitement étouffées. Cette +princesse se mêlait peu de la politique extérieure, mais elle était un +lien entre ses fils; elle a passé pour avoir exercé une grande influence +sur les transactions qui ont donné la couronne à l'empereur Nicolas. +Toutefois, il faut avouer que si Nicolas recommençait à craindre, ce +serait pour lui un motif de plus de pousser ses soldats hors du sol +natal et de chercher sa sûreté dans la victoire. + + [Note 89: Marie Feodorowna, princesse de Wurtemberg, + impératrice mère, veuve de Paul Ier, mère de l'empereur + Alexandre Ier et de l'empereur Nicolas Ier. Elle était morte + dans la nuit du 4 au 5 novembre 1828.] + +«L'Angleterre, indépendamment de sa dette qui gêne ses mouvements, est +embarrassée dans les affaires d'Irlande: que l'émancipation des +catholiques passe ou ne passe pas dans le Parlement, ce sera un +événement immense. La santé du roi George est chancelante, celle de son +successeur immédiat n'est pas meilleure; si l'accident prévu arrivait +bientôt, il y aurait convocation d'un nouveau Parlement, peut-être +changement de ministres, et les hommes capables sont rares aujourd'hui +en Angleterre; une longue régence pourrait peut-être venir. Dans cette +position précaire et critique, il est probable que l'Angleterre désire +sincèrement la paix, et qu'elle craint de se précipiter dans les chances +d'une grande guerre, au milieu de laquelle elle se trouverait surprise +par des catastrophes intérieures. + +«Enfin nous-mêmes, malgré nos prospérités réelles et indiscutables, bien +que nous puissions nous montrer avec éclat sur un champ de bataille, si +nous y sommes appelés, sommes-nous tout à fait prêts à y paraître? Nos +places fortes sont-elles réparées? Avons-nous le matériel nécessaire +pour une nombreuse armée? Cette armée est-elle même au complet du pied +de paix? Si nous étions réveillés brusquement par une déclaration de +guerre de l'Angleterre, de la Prusse et des Pays-Bas, pourrions-nous +nous opposer efficacement à une troisième invasion? Les guerres de +Napoléon ont divulgué un fatal secret: c'est qu'on peut arriver en +quelques journées de marche à Paris après une affaire heureuse; c'est +que Paris ne se défend pas; c'est que ce même Paris est beaucoup trop +près de la frontière. La capitale de la France ne sera à l'abri que +quand nous posséderons la rive gauche du Rhin. Nous pouvons donc avoir +besoin d'un temps quelconque pour nous préparer. + +«Ajoutons à tout cela que les vices et les vertus des princes, leur +force et leur faiblesse morale, leur caractère, leurs passions, leurs +habitudes même, sont des causes d'actes et de faits rebelles aux +calculs, et qui ne rentrent dans aucune formule politique: la plus +misérable influence détermine quelquefois le plus grand événement dans +un sens contraire à la vraisemblance des choses; un esclave peut faire +signer à Constantinople une paix que toute l'Europe, conjurée ou à +genoux, n'obtiendrait pas. + +«Que si donc quelqu'une de ces raisons placées hors de la prévoyance +humaine amenait, durant cet hiver, des demandes de négociations, +faudrait-il les repousser si elles n'étaient pas d'accord avec les +principes de cette _Note_? Non, sans doute: gagner du temps est un +grand art quand on n'est pas prêt. On peut savoir ce qu'il y aurait de +mieux, et se contenter de ce qu'il y a de moins mauvais; les vérités +politiques, surtout, sont relatives; l'absolu, en matière d'État, a de +graves inconvénients. Il serait heureux pour l'espèce humaine que les +Turcs fussent jetés dans le Bosphore, mais nous ne sommes pas chargés de +l'expédition et l'heure du mahométisme n'est peut-être pas sonnée: la +haine doit être éclairée pour ne pas faire de sottises. Rien ne doit +donc empêcher la France d'entrer dans des négociations, en ayant soin de +les rapprocher le plus possible de l'esprit dans lequel cette _Note_ est +rédigée. C'est aux hommes qui tiennent le timon des empires à les +gouverner selon les vents, en évitant les écueils. + +«Certes, si le puissant souverain du Nord consentait à réduire les +conditions de la paix à l'exécution du traité d'Akkerman et à +l'émancipation de la Grèce, il serait possible de faire entendre raison +à la Porte; mais quelle probabilité y a-t-il que la Russie se renferme +dans des conditions qu'elle aurait pu obtenir sans tirer un coup de +canon? Comment abandonnerait-elle des prétentions si hautement et si +publiquement exprimées? Un seul moyen, s'il en est un, se présenterait: +proposer un congrès général où l'empereur Nicolas céderait ou aurait +l'air de céder au voeu de l'Europe chrétienne. Un moyen de succès auprès +des hommes, c'est de sauver leur amour-propre, de leur fournir une +raison de dégager leur parole et de sortir d'un mauvais pas avec +honneur. + +«Le plus grand obstacle à ce projet d'un congrès viendrait du succès +inattendu des armes ottomanes pendant l'hiver. Que, par la rigueur de la +saison, le défaut de vivres, par l'insuffisance des troupes ou par toute +autre cause, les Russes soient obligés d'abandonner le siège de +Silistrie; que Varna (ce qui cependant n'est guère probable) retombe +entre les mains des Turcs, l'empereur Nicolas se trouverait dans une +position qui ne lui permettrait plus d'entendre à aucune proposition, +sous peine de descendre au dernier rang des monarques; alors la guerre +se continuerait, et nous rentrerions dans les éventualités que cette +_Note_ a déduites. Que la Russie perde son rang comme puissance +militaire, que la Turquie la remplace dans cette qualité, l'Europe +n'aurait fait que changer de péril. Or, le danger qui nous viendrait par +le cimeterre de Mahmoud serait d'une espèce bien plus formidable que +celui dont nous menacerait l'épée de l'empereur Nicolas. Si la fortune +assied par hasard un prince remarquable sur le trône des sultans, il ne +peut vivre assez longtemps pour changer les lois et les moeurs, en +eût-il d'ailleurs le dessein. Mahmoud mourra: à qui laissera-t-il +l'empire avec ses soldats fanatiques disciplinés, avec ses ulémas ayant +entre leurs mains, par l'initiation à la tactique moderne, un nouveau +moyen de conquête pour le Coran? + +«Tandis que, épouvantée enfin de ces faux calculs, l'Autriche serait +obligée de se garder sur des frontières où les janissaires ne lui +laissaient rien à craindre, une nouvelle insurrection militaire, +résultat possible de l'humiliation des armes de Nicolas éclaterait +peut-être à Pétersbourg, se communiquerait de proche en proche, mettrait +le feu au nord de l'Allemagne. Voilà ce que n'aperçoivent pas des hommes +qui en sont restés, pour la politique, aux frayeurs vulgaires comme aux +lieux communs. De petites dépêches, de petites intrigues, sont les +barrières que l'Autriche prétend opposer à un mouvement qui menace tout. +Si la France et l'Angleterre prenaient un parti digne d'elles, si elles +notifiaient à la Porte que, dans le cas où le sultan fermerait l'oreille +à toute proposition de paix, il les trouvera sur le champ de bataille au +printemps, cette résolution aurait bientôt mis fin aux anxiétés de +l'Europe.» + +L'existence de ce _Mémoire_, ayant transpiré dans le monde diplomatique, +m'attira une considération que je ne rejetais pas, mais que je +n'ambitionnais point. Je ne vois pas trop ce qui pouvait surprendre les +_positifs_: ma guerre d'Espagne était une chose _très positive_. Le +travail incessant de la révolution générale qui s'opère dans la vieille +société, en amenant parmi nous la chute de la légitimité, a dérangé des +calculs subordonnés à la permanence des faits tels qu'ils existaient en +1828. + +Voulez-vous vous convaincre de l'énorme différence de mérite et de +gloire entre un grand écrivain et un grand politique? Mes travaux de +diplomate ont été sanctionnés par ce qui est reconnu l'habileté suprême, +c'est-à-dire par le _succès_. Quiconque pourtant lira jamais ce +_Mémoire_ le sautera sans doute à pieds joints, et j'en ferais autant à +la place des lecteurs[90]. Eh bien, supposez qu'au lieu de ce petit +chef-d'oeuvre de chancellerie, on trouvât dans cet écrit quelque épisode +à la façon d'Homère ou de Virgile, le ciel m'eût-il accordé leur génie, +pensez-vous qu'on fût tenté de sauter les amours de Didon à Carthage ou +les larmes de Priam dans la tente d'Achille? + + [Note 90: Les lecteurs, je l'espère bien, ne sauteront pas + une ligne de ce Mémoire, chef-d'oeuvre de logique et de + patriotisme, et, ce qui ne gâte rien, chef-d'oeuvre de style. + Chateaubriand n'a pas écrit de pages qui lui fassent plus + d'honneur.] + + +À MADAME RÉCAMIER. + + «Mercredi. Rome, ce 10 décembre 1828. + +«Je suis allé à l'_Académie Tibérine_, dont j'ai l'honneur d'être +membre. J'ai entendu des discours fort spirituels et de très beaux vers. +Que d'intelligence perdue! Ce soir j'ai mon grand _ricevimento_; j'en +suis consterné en vous écrivant.» + + + «11 décembre. + +«Le grand _ricevimento_ s'est passé à merveille. Madame de Chateaubriand +est ravie, parce que nous avons eu tous les cardinaux de la terre. Toute +l'Europe, à Rome, était là avec Rome. Puisque je suis condamné pour +quelques jours à ce métier, j'aime mieux le faire aussi bien qu'un autre +ambassadeur. Les ennemis n'aiment aucune espèce de succès, même les plus +misérables, et c'est les punir que de réussir dans un genre où ils se +croient eux-mêmes sans égal. Samedi prochain je me transforme en +chanoine de Saint-Jean de Latran, et dimanche je donne à dîner à mes +confrères. Une réunion plus de mon goût est celle qui a lieu +aujourd'hui: je dîne chez Guérin avec tous les artistes, et nous allons +arrêter _votre_ monument pour le Poussin. Un jeune élève plein de +talent, M. Desprez[91], fera le bas-relief pris d'un tableau du grand +peintre et M. Lemoine fera le buste. Il ne faut ici que des mains +françaises. + + [Note 91: Louis _Desprez_, statuaire. Il avait obtenu en 1826 + le grand prix de Rome. Son premier envoi, le _Faune au + chevreau_, avait fait sensation parmi les artistes. Une de + ses meilleures oeuvres est précisément le bas-relief qu'il + composa pour le tombeau du Poussin, _les Bergers d'Arcadie_.] + +«Pour compléter mon histoire de Rome, madame de Castries est arrivée. +C'est encore une de ces petites filles que j'ai fait sauter sur mes +genoux comme Césarine (madame de Barante)[92]. Cette pauvre femme est +bien changée; ses yeux se sont remplis de larmes quand je lui ai rappelé +son enfance à Lormois. Il me semble que l'enchantement n'est plus chez +la voyageuse. Quel isolement! et pour qui? Voyez-vous, ce qu'il y a de +mieux, c'est d'aller vous retrouver le plus tôt possible. Si mon +_Moïse_[93] descend bien de la montagne, je lui emprunterai un de ses +rayons, pour reparaître à vos yeux tout brillant et tout rajeuni. + + [Note 92: Césarine de Houdetot, mariée à M. Prosper de + Barante, l'historien des _Ducs de Bourgogne_. Elle était + fille du général César-Ange de Houdetot et petite-fille de + Mme de Houdetot, la célèbre amie de J.-J, Rousseau.] + + [Note 93: La tragédie de _Moïse_, depuis longtemps composée + et pour laquelle Chateaubriand avait une particulière + prédilection. Il espérait à ce moment pouvoir la faire jouer, + et dans la plupart de ses lettres à Madame Récamier, il + l'entretient des démarches à faire auprès du baron Taylor, + commissaire royal de la Comédie-Française.] + + + «Samedi, 13. + +«Mon dîner à l'Académie s'est passé à merveille. Les jeunes gens étaient +satisfaits: un ambassadeur dînait _chez eux_ pour la première fois. Je +leur ai annoncé le monument au Poussin: c'était comme si j'honorais déjà +leurs cendres.» + + + «Jeudi, 18 décembre 1828. + +«Au lieu de perdre mon temps et le vôtre à vous raconter les faits et +gestes de ma vie, j'aime mieux vous les envoyer tout consignés dans le +journal de Rome. Voilà encore douze mois qui achèvent de tomber sur ma +tête. Quand me reposerai-je? Quand cesserai-je de perdre sur les grands +chemins les jours qui m'étaient prêtés pour en faire un meilleur usage? +J'ai dépensé sans regarder tant que j'ai été riche; je croyais le trésor +inépuisable. Maintenant, en voyant combien il est diminué et combien peu +de temps il me reste à mettre à vos pieds, il me prend un serrement de +coeur. Mais n'y a-t-il pas une longue existence après celle de la terre? +Pauvre et humble chrétien, je tremble devant le jugement dernier de +Michel-Ange; je ne sais où j'irai, mais partout où vous ne serez pas je +serai bien malheureux. Je vous ai cent fois mandé mes projets et mon +avenir. Ruines, santé, perte de toute illusion, tout me dit: «Va-t-en, +retire-toi, finis.» Je ne retrouve au bout de ma journée que vous. Vous +avez désiré que je marquasse mon passage à Rome, c'est fait: le tombeau +du Poussin restera. Il portera cette inscription: _F.-A. de Ch. à +Nicolas Poussin, pour la gloire des arts et l'honneur de la +France_[94]. Qu'ai-je maintenant à faire ici? Rien, surtout après avoir +souscrit pour la somme de cent ducats au monument de l'homme que vous +aimez le plus, dites-vous, _après moi_: le Tasse.» + + [Note 94: Le monument élevé à Nicolas Poussin, _pour la + gloire des arts et l'honneur de la France_, se trouve dans + l'église de Saint-Laurent _in Lucina_. Ce que ne dit pas + Chateaubriand, c'est que ce tombeau du Poussin, décoré de + figures, coûta fort cher, et qu'il en fit seul tous les + frais. Le monument ne fut complètement achevé qu'en 1831. + C'était justement l'époque où Chateaubriand, renonçant de + nouveau à tous ses titres et traitements, se retrouvait une + fois encore sans le sou. L'artiste qui avait fait le tombeau + n'était sans doute pas beaucoup plus riche. Il exposait ses + besoins d'argent à l'ancien ambassadeur, plus pauvre encore + que lui. Cela dura quatre ans, de 1831 à 1834. M. l'abbé + Pailhès, dans son incomparable dossier sur Chateaubriand, + possède toutes les réponses du grand écrivain: elles sont + touchantes de simplicité, de bonne volonté, mais d'une bonne + volonté trop souvent impuissante. Chateaubriand s'était mis + une fois de plus dans l'embarras et la gêne, _pour la gloire + des arts et l'honneur de la France_.] + + + «Rome, le samedi 3 janvier 1829. + +«Je recommence mes souhaits de bonne année: que le ciel vous accorde +santé et longue vie! Ne m'oubliez pas: j'ai espérance, car vous vous +souvenez bien de M. de Montmorency et de madame de Staël, vous avez la +mémoire aussi bonne que le coeur. Je disais hier à madame Salvage[95] +que je ne connaissais rien dans le monde d'aussi beau et de meilleur +que vous. + + [Note 95: Mme Salvage de Faverolles, fille de M. Dumorey, + consul de France à Civita-Vecchia, qui avait été l'un des + amis de M. Récamier. Séparée de son mari, elle n'avait jamais + eu d'enfants, et, s'étant fixée en Italie, elle avait acheté + à la porte de Rome une vigne sur les bords du Tibre avec un + casin où elle donnait quelquefois des fêtes. «C'était, dit + Mme Lenormant (_Souvenirs_, t. II, p. 103), une grande femme + dont la taille était belle, mais sans grâces, les manières + roides, le visage dur, les traits disproportionnés. Elle + avait de l'esprit, mais cet esprit ressemblait à sa personne: + il était sans charme et sans agrément. Elle avait de + l'instruction, de la générosité, une grande faculté de + dévouement et la passion des célébrités.» Elle s'était prise + pour Mme Récamier d'un engouement très vif. Un peu plus tard, + elle s'attacha avec le même entraînement, avec la même + passion, à la duchesse de Saint-Leu, que Mme Récamier lui + avait fait connaître. Mme Salvage accompagna la reine + Hortense dans les voyages que celle-ci fit à Paris après les + affaires de Strasbourg et de Boulogne, l'entoura de soins + admirables dans sa dernière maladie, et fut son exécuteur + testamentaire.] + +«J'ai passé hier une heure avec le pape. Nous avons parlé de tout et des +sujets les plus hauts et les plus graves. C'est un homme très distingué +et très éclairé, et un prince plein de dignité. Il ne manquait aux +aventures de ma vie politique que d'être en relations avec un souverain +pontife; cela complète ma carrière. + +«Voulez-vous savoir exactement ce que je fais? Je me lève à cinq heures, +et demie, je déjeune à sept heures; à huit heures je reviens dans mon +cabinet: je vous écris ou je fais quelques affaires, quand il y en a +(les détails pour les établissements français et pour les pauvres +français sont assez grands); à midi, je vais errer deux ou trois heures +parmi des ruines, ou à Saint-Pierre, ou au Vatican. Quelquefois je fais +une visite obligée avant ou après la promenade; à cinq heures, je +rentre; je m'habille pour la soirée; je dîne à six heures; à sept heures +et demie, je vais à une soirée avec madame de Chateaubriand, ou je +reçois quelques personnes chez moi. Vers onze heures je me couche, ou +bien je retourne encore dans la campagne, malgré les voleurs et la +_malaria_: qu'y fais-je? Rien: j'écoute le silence, et je regarde passer +mon ombre de portique en portique, le long des aqueducs éclairés par la +lune. + +«Les Romains sont si accoutumés à ma vie _méthodique_, que je leur sers +à compter les heures. Qu'ils se dépêchent; j'aurai bientôt achevé le +tour du cadran.» + + + «Rome, jeudi 8 janvier 1829. + +«Je suis bien malheureux; du plus beau temps du monde nous sommes passés +à la pluie, de sorte que je ne puis plus faire mes promenades. C'était +pourtant là le seul bon moment de ma journée. J'allais pensant à vous +dans ces campagnes désertes; elles liaient dans mes sentiments l'avenir +et le passé, car autrefois je faisais aussi les mêmes promenades. Je +vais une ou deux fois la semaine à l'endroit où l'Anglaise s'est noyée: +qui se souvient aujourd'hui de cette pauvre jeune femme, miss +Bathurst[96]? ses compatriotes galopent le long du fleuve sans penser à +elle. Le Tibre, qui a vu bien d'autres choses ne s'en embarrasse pas du +tout. D'ailleurs, ses flots se sont renouvelés: ils sont aussi pâles et +aussi tranquilles que quand ils ont passé sur cette créature pleine +d'espérance, de beauté et de vie. + + [Note 96: Le triste événement auquel Chateaubriand fait ici + allusion s'était passé au mois de mars 1824. Miss Bathurst, + dans une promenade à cheval au bois du Tibre, avec une + société brillante et nombreuse, avait été précipitée dans le + fleuve par un faux pas de son cheval et y avait péri. Elle + avait dix-sept ans et était remarquablement jolie.] + +«Me voilà guindé bien haut sans m'en être aperçu. Pardonnez à un pauvre +lièvre retenu et mouillé dans son gîte. Il faut que je vous raconte une +petite historiette de mon dernier _mardi_. Il y avait à l'ambassade une +foule immense: je me tenais le dos appuyé contre une table de marbre, +saluant les personnes qui entraient et qui sortaient. Une Anglaise, que +je ne connaissais ni de nom ni de visage, s'est approchée de moi, m'a +regardé entre les deux yeux, et m'a dit avec cet accent que vous savez: +«Monsieur de Chateaubriand, vous êtes bien malheureux!» Étonné de +l'apostrophe et de cette manière d'entrer en conversation, je lui ai +demandé ce qu'elle voulait dire. Elle m'a répondu: «Je veux dire que je +vous plains.» En disant cela elle a accroché le bras d'une autre +Anglaise, s'est perdue dans la foule, et je ne l'ai pas revue du reste +de la soirée. Cette bizarre étrangère n'était ni jeune ni jolie: je lui +sais gré pourtant de ses paroles mystérieuses. + +«Vos journaux continuent à rabâcher de moi. Je ne sais quelle mouche les +pique. Je devais me croire oublié autant que je le désire. + +«J'écris à M. Thierry par le courrier. Il est à Hyères, bien malade. Pas +un mot de réponse de M. de la Bouillerie[97]» + + [Note 97: François-Marie-Pierre _Roullet_, baron de _la + Bouillerie_ (1764-1833), pair de France, intendant général de + la maison du Roi.] + + +À M. THIERRY. + + «Rome, ce 8 janvier 1829. + +«J'ai été bien touché, monsieur, de recevoir la nouvelle édition de vos +_Lettres_[98] avec un mot qui prouve que vous avez pensé à moi. Si ce +mot était de votre main, j'espérerais pour mon pays que vos yeux se +rouvriraient aux études dont votre talent tire un si merveilleux parti. +Je lis, ou plutôt relis avec avidité cet ouvrage trop court. Je fais des +cornes à toutes les pages, afin de mieux rappeler les passages dont je +veux m'appuyer. Je vous citerai beaucoup, monsieur, dans le travail que +je prépare depuis tant d'années sur les deux premières races. Je mettrai +à l'abri mes idées et mes recherches derrière votre haute autorité; +j'adopterai souvent votre réforme des noms; enfin j'aurai le bonheur +d'être presque toujours de votre avis, en m'écartant, bien malgré moi +sans doute, du système proposé par M. Guizot; mais je ne puis, avec cet +ingénieux écrivain, renverser les monuments les plus authentiques, faire +de tous les Francs des _nobles_ et des _hommes libres_, et de tous les +Romains-Gaulois des _esclaves des Francs_. La loi salique et la loi +ripuaire ont une foule d'articles fondés sur la différence des +conditions entre les Francs: «Si quis ingenuus _ingenuum_ ripuarium +extra solum vendiderit, etc., etc.» + + [Note 98: _Lettres sur l'histoire de France pour servir + d'Introduction à l'étude de cette histoire_, par Augustin + Thierry.] + +«Vous savez, monsieur, que je vous désirais vivement à Rome. Nous nous +serions assis sur des ruines: là vous m'auriez enseigné l'histoire; +vieux disciple, j'aurais écouté mon jeune maître avec le seul regret de +n'avoir plus devant moi assez d'années pour profiter de ses leçons: + + Tel est le sort de l'homme: il s'instruit avec l'âge. + Mais que sert d'être sage, + Quand le terme est si près? + +«Ces vers sont d'une ode inédite faite par un homme qui n'est plus, par +mon bon et ancien ami Fontanes. Ainsi, monsieur, tout m'avertit, parmi +les débris de Rome, de ce que j'ai perdu, du peu de temps qui me reste, +et de la brièveté de ces espérances qui me semblaient si longues +autrefois: _spem longam_. + +«Croyez, monsieur, que personne ne vous admire et ne vous est plus +dévoué que votre serviteur.» + + +DÉPÊCHE À M. LE COMTE DE LA FERRONNAYS. + + «Rome, ce 12 janvier 1829. + +«Monsieur le comte, + +«J'ai vu le pape le 2 de ce mois; il a bien voulu me retenir tête à tête +pendant une heure et demie. Je dois vous rendre compte de la +conversation que j'ai eue avec sa Sainteté. + +«Il a d'abord été question de la France. Le pape a commencé par l'éloge +le plus sincère du roi. «Dans aucun temps, m'a-t-il, la famille royale +de France n'a offert un ensemble aussi complet de qualités et de +vertus. Voilà le calme rétabli parmi le clergé: les évêques ont fait +leur soumission.» + +«--Cette soumission, ai-je répondu, est due en partie aux lumières et à +la modération de Votre Sainteté.» + +«--J'ai conseillé, a répliqué le pape, de faire ce qui me semblait +raisonnable. Le spirituel n'était point compromis par les +ordonnances[99]; les évêques auraient peut-être mieux fait de ne pas +écrire leur première lettre; mais après avoir dit _non possumus_, il +leur était difficile de reculer. Ils ont tâché de montrer le moins de +contradiction possible entre leurs actions et leur langage au moment de +leur adhésion: il faut le leur pardonner. Ce sont des hommes pieux, très +attachés au roi et à la monarchie; ils ont leur faiblesse comme tous les +hommes.» + + [Note 99: Les ordonnances du 16 juin 1828. La première + décidait qu'à partir du 1er octobre 1828, les établissements + connus sous le nom d'écoles secondaires ecclésiastiques, + dirigés par des personnes appartenant a une congrégation + religieuse non autorisée, et existant à Aire, Belley, + Bordeaux, Dôle, Forcalquier, Montmorillon, Saint-Acheul et + Sainte-Anne d'Auray, seraient soumis au régime de + l'Université. À l'avenir, pour demeurer ou devenir chargés, + soit de la direction, soit de l'enseignement dans une des + maisons d'éducation qui dépendaient de l'Université ou dans + une école secondaire ecclésiastique, les candidats devraient + affirmer par écrit qu'ils n'appartenaient à aucune + congrégation religieuse illégalement établie en France. + + La seconde ordonnance limitait à vingt mille le nombre des + élèves qui pourraient être placés dans les séminaires; la + fondation de ces établissements était réservée au Roi, sur la + demande des évêques, et d'après la proposition du ministre + des affaires ecclésiastiques. Il était défendu d'y recevoir + des externes, et les élèves, après deux années d'études dans + la maison, seraient tenus de porter le vêtement + ecclésiastique; à l'avenir, le diplôme de bachelier + ès-lettres ne serait plus conféré dans les séminaires qu'aux + élèves irrévocablement engagés dans les ordres.] + +«Tout cela, monsieur le comte, était dit en français très clairement et +très bien. + +«Après avoir remercié le saint-père de la confiance qu'il me témoignait, +je lui ai parlé avec considération du cardinal secrétaire d'État: + +«Je l'ai choisi, m'a-t-il dit, parce qu'il a voyagé, qu'il connaît les +affaires générales de l'Europe et qu'il m'a semblé avoir la sorte de +capacité que demande sa place. Il n'a écrit, relativement à vos deux +ordonnances, que ce que je pensais et que ce que je lui avais recommandé +d'écrire. + +«--Oserais-je communiquer à Sa Sainteté, ai-je repris, mon opinion sur +la situation religieuse de la France?» + +«--Vous me ferez grand plaisir,» m'a répondu le pape. + +«Je supprime quelques compliments que Sa Sainteté a bien voulu +m'adresser. + +«Je pense donc, très saint-père, que le mal est venu dans l'origine +d'une méprise du clergé: au lieu d'appuyer les institutions nouvelles, +ou du moins de se taire sur ces institutions, il a laissé échapper des +paroles de blâme, pour ne rien dire de plus, dans des mandements et dans +des discours. L'impiété, qui ne savait que reprocher à de saints +ministres, a saisi ces paroles et en a fait une arme; elle s'est écriée +que le catholicisme était incompatible avec l'établissement des libertés +publiques, qu'il y avait guerre à mort entre la charte et les prêtres. +Par une conduite opposée, nos ecclésiastiques auraient obtenu tout ce +qu'ils auraient voulu de la nation. Il y a un grand fonds de religion en +France, et un penchant visible à oublier nos anciens malheurs au pied +des autels; mais aussi il y a un véritable attachement aux institutions +apportées par les fils de saint Louis. On ne saurait calculer le degré +de puissance auquel serait parvenu le clergé, s'il s'était montré à la +fois l'ami du roi et de la charte. Je n'ai cessé de prêcher cette +politique dans mes écrits et dans mes discours; mais les passions du +moment ne voulaient pas m'entendre et me prenaient pour un ennemi.» + +«Le pape m'avait écouté avec la plus grande attention. + +«--J'entre dans vos idées, m'a-t-il dit après un moment de silence. +Jésus-Christ ne s'est point prononcé sur la forme des gouvernements. +_Rendez à César ce qui appartient à César_ veut seulement dire: obéissez +aux autorités établies. La religion catholique a prospéré au milieu des +républiques comme au sein des monarchies; elle fait des progrès immenses +aux États-Unis; elle règne seule dans les Amériques espagnoles.» + +«Ces mots sont très remarquables, monsieur le comte, au moment même où +la cour de Rome incline fortement à donner l'institution aux évêques +nommés par Bolivar[100]. + + [Note 100: Simon _Bolivar_ (1783-1830), le libérateur de + l'Amérique espagnole. Il réunit en une seule république, sous + le nom de Colombie, le Vénézuéla et la Nouvelle-Grenade + (1819), proclama l'indépendance du Pérou (1822), et fonda au + sud de ce pays un nouvel état qui prit le nom de Bolivie et + auquel il donna une constitution (1826). Il fut à différentes + reprises président des États qu'il avait affranchis.] + +«Le pape a repris: «Vous voyez quelle est l'affluence des étrangers +protestants à Rome: leur présence fait du bien au pays; mais elle est +bonne encore sous un autre rapport: les Anglais arrivent ici avec les +plus étranges notions sur le pape et la papauté, sur le fanatisme du +clergé, sur l'esclavage du peuple dans ce pays: ils n'y ont pas séjourné +deux mois qu'ils sont tout changés. Ils voient que je ne suis qu'un +évêque comme un autre évêque, que le clergé romain n'est ni ignorant ni +persécuteur, et que mes sujets ne sont pas des bêtes de somme.» + +«Encouragé par cette espèce d'effusion du coeur et cherchant à élargir +le cercle de la conversation, j'ai dit au souverain pontife: «Votre +Sainteté ne penserait-elle pas que le moment est favorable à la +recomposition de l'unité catholique, à la réconciliation des sectes +dissidentes, par de légères concessions sur la discipline? Les préjugés +contre la cour de Rome s'effacent de toutes parts, et, dans un siècle +encore ardent, l'oeuvre de la réunion avait déjà été tentée par Leibnitz +et Bossuet.» + +«--Ceci est une grande chose, m'a dit le pape; mais je dois attendre le +moment fixé par la Providence. Je conviens que les préjugés s'effacent; +la division des sectes en Allemagne a amené la lassitude de ces sectes. +En Saxe, où j'ai résidé trois ans, j'ai le premier fait établir un +hôpital des enfants trouvés et obtenu que cet hôpital serait desservi +par des catholiques. Il s'éleva alors un cri général contre moi parmi +les protestants; aujourd'hui ces mêmes protestants sont les premiers à +applaudir à l'établissement et à le doter. Le nombre des catholiques +augmente dans la Grande-Bretagne; il est vrai qu'il s'y mêle beaucoup +d'étrangers.» + +«Le pape ayant fait un moment de silence, j'en ai profité pour +introduire la question des catholiques d'Irlande. + +«--Si l'émancipation a lieu, ai-je dit, la religion catholique +s'accroîtra encore dans la Grande-Bretagne.» + +«--C'est vrai d'un côté, a répliqué Sa Sainteté, mais de l'autre il y a +des inconvénients. Les catholiques irlandais sont bien ardents et bien +inconsidérés. O'Connell, d'ailleurs homme de mérite, n'a-t-il pas été +dire dans un discours qu'il y avait un concordat proposé entre le +Saint-Siège et le gouvernement britannique? il n'en est rien; cette +assertion, que je ne puis contredire publiquement, m'a fait beaucoup de +peine. Ainsi pour la réunion des dissidents, il faut que les choses +soient mûres, et que Dieu achève lui-même son ouvrage. Les papes ne +peuvent qu'attendre.» + +«Ce n'était pas là, monsieur le comte, mon opinion: mais s'il +m'importait de faire connaître au roi celle du saint-père sur un sujet +aussi grave, je n'étais pas appelé à la combattre. + +«--Que diront vos journaux? a repris le pape avec une sorte de gaieté. +Ils parlent beaucoup! Ceux des Pays-Bas encore davantage; mais on me +mande qu'une heure après avoir lu leurs articles, personne n'y pense +plus dans votre pays.» + +«--C'est la pure vérité, très saint-père: vous voyez comme _la Gazette +de France_ m'arrange (car je sais que Sa Sainteté lit tous nos journaux, +sans en excepter _le Courrier_[101]); le souverain pontife me traite +pourtant avec une extrême bonté; j'ai donc lieu de croire que _la +Gazette_ ne lui fait pas un grand effet.» Le pape a ri en secouant la +tête. «Eh bien! très saint-père, il en est des autres comme de Votre +Sainteté; si le journal dit vrai, la bonne chose qu'il a dite reste; +s'il dit faux, c'est comme s'il n'avait rien dit du tout. Le pape doit +s'attendre à des discours pendant la session: l'extrême droite +soutiendra que M. le cardinal Bernetti n'est pas un prêtre, et que ses +lettres sur les ordonnances ne sont pas articles de foi; l'extrême +gauche déclarera qu'on n'avait pas besoin de prendre les ordres de Rome. +La majorité applaudira à la déférence du conseil du roi, et louera +hautement l'esprit de sagesse et de paix de Votre Sainteté.» + + [Note 101: _Le Courrier français_, un des journaux les plus + avancés de l'opposition de gauche. Il avait commencé de + paraître, le 21 juin 1819, sous le simple titre de + _Courrier_; le 1er février 1820, il avait pris le titre de + _Courrier français_. Ses principaux rédacteurs étaient + Châtelain, Avenel et Alexis de Jussieu.] + +«Cette petite explication a paru charmer le saint-père, content de +trouver quelqu'un instruit du jeu des rouages de notre machine +constitutionnelle. Enfin, monsieur le comte, pensant que le roi et son +conseil seraient bien aises de connaître la pensée du pape sur les +affaires actuelles de l'Orient, j'ai répété quelques nouvelles de +journaux, n'étant point autorisé à communiquer au saint-siège ce que +vous m'avez mandé de positif dans votre dépêche du 18 décembre sur le +rappel de notre expédition de Morée. + +«Le pape n'a point hésité à me répondre; il m'a paru alarmé de la +discipline militaire imprudemment enseignée aux Turcs. Voici ses propres +paroles: + +«Si les Turcs sont déjà capables de résister à la Russie, quelle sera +leur puissance quand ils auront obtenu une paix glorieuse? Qui les +empêchera, après quatre ou cinq années de repos et de perfectionnement +dans leur tactique nouvelle, de se jeter sur l'Italie?» + +«Je vous l'avouerai, monsieur le comte, en retrouvant ces idées et ces +inquiétudes dans la tête du souverain le plus exposé à ressentir le +contre-coup de l'énorme erreur que l'on a commise, je me suis applaudi +de vous avoir montré avec plus de détails, dans ma _Note sur les +affaires d'Orient_, les mêmes idées et les mêmes inquiétudes. + +«--Il n'y a, a ajouté le pape, qu'une résolution ferme de la part des +puissances alliées qui puisse mettre un terme au malheur dont l'avenir +est menacé. La France et l'Angleterre sont encore à temps pour tout +arrêter; mais si une nouvelle campagne s'ouvre, elle peut communiquer le +feu à l'Europe, et il sera trop tard pour l'éteindre.» + +«--Réflexion d'autant plus juste, ai-je reparti, que si l'Europe se +divisait, ce qu'à Dieu ne plaise, cinquante mille Français remettraient +tout en question.» + +«Le pape n'a point répondu; il m'a paru seulement que l'idée de voir les +Français en Italie ne lui inspirait aucune crainte. On est las partout +de l'inquisition de la cour de Vienne, de ses tracasseries, de ses +empiétements continuels et de ses petites trames pour unir, dans une +confédération contre la France, des peuples qui détestent le joug +autrichien. + +«Tel est, monsieur le comte, le résumé de ma longue conversation avec Sa +Sainteté. Je ne sais si l'on a jamais été à même de connaître plus à +fond les sentiments intimes d'un pape, si l'on a jamais entendu un +prince qui gouverne le monde chrétien s'exprimer avec tant de netteté +sur des sujets aussi vastes, aussi en dehors du cercle étroit des lieux +communs diplomatiques. Ici point d'intermédiaire entre le souverain +pontife et moi, et il était aisé de voir que Léon XII, par son caractère +de candeur, par l'entraînement d'une conversation familière, ne +dissimulait rien et ne cherchait point à tromper. + +«Les penchants et les voeux du pape sont évidemment pour la France: +lorsqu'il a pris les clefs de saint Pierre, il appartenait à la faction +des _zelanti_; aujourd'hui il a cherché sa force dans la modération: +c'est ce qu'enseigne toujours l'usage du pouvoir. Par cette raison, il +n'est point aimé de la faction cardinaliste qu'il a quittée. N'ayant +trouvé aucun homme de talent dans le clergé séculier, il a choisi ses +principaux conseils dans le clergé régulier; d'où il arrive que les +moines sont pour lui, tandis que les prélats et les simples prêtres lui +font une espèce d'opposition. Ceux-ci, quand je suis arrivé à Rome, +avaient tous l'esprit plus ou moins infecté des mensonges de notre +congrégation; aujourd'hui ils sont infiniment plus raisonnables; tous, +en général, blâment la levée de boucliers de notre clergé. Il est +curieux de remarquer que les jésuites ont autant d'ennemis ici qu'en +France: ils ont surtout pour adversaires les autres religieux et les +chefs d'ordre. Ils avaient formé un plan au moyen duquel ils se seraient +emparés exclusivement de l'instruction publique à Rome: les dominicains +ont déjoué ce plan. Le pape n'est pas très populaire, parce qu'il +administre bien. Sa petite armée est composée de vieux soldats de +Bonaparte qui ont une tenue très militaire, et font bonne police sur les +grands chemins. Si Rome matérielle a perdu sous le rapport pittoresque, +elle a gagné en propreté et en salubrité. Sa Sainteté fait planter des +arbres, arrêter des ermites et des mendiants: autre sujet de plainte +pour la populace. Léon XII est grand travailleur; il dort peu et ne +mange presque point. Il ne lui est resté de sa jeunesse qu'un seul goût, +celui de la chasse, exercice nécessaire à sa santé qui, d'ailleurs, +semble s'affermir. Il tire quelques coups de fusil dans la vaste +enceinte des jardins du Vatican. Les _zelanti_ ont bien de la peine à +lui pardonner cette innocente distraction. On reproche au pape de la +faiblesse et de l'inconstance dans ses affections. + +«Le vice radical de la constitution politique de ce pays est facile à +saisir: ce sont des vieillards qui nomment pour souverain un vieillard +comme eux. Ce vieillard, devenu maître, nomme à son tour cardinaux des +vieillards. Tournant dans ce cercle vicieux, le suprême pouvoir énervé +est toujours ainsi au bord de la tombe. Le prince n'occupe jamais assez +longtemps le trône pour exécuter les plans d'amélioration qu'il peut +avoir conçus. Il faudrait qu'un pape eût assez de résolution pour faire +tout à coup une nombreuse promotion de jeunes cardinaux, de manière à +assurer la majorité à l'élection future d'un jeune pontife. Mais les +règlements de Sixte-Quint qui donnent le chapeau à des charges du +palais, l'empire de la coutume et des moeurs, les intérêts du peuple qui +reçoit des gratifications à chaque mutation de la tiare, l'ambition +individuelle des cardinaux qui veulent des règnes courts, afin de +multiplier les chances de la papauté, mille autres obstacles trop longs +à déduire, s'opposent au rajeunissement du Sacré Collège. + +«La conclusion de cette dépêche, monsieur le comte, est que, dans l'état +actuel des choses, le roi peut compter entièrement sur la cour de Rome. + +«En garde contre ma manière de voir et de sentir, si j'ai quelque +reproche à me faire dans le récit que j'ai l'honneur de vous +transmettre, c'est d'avoir plutôt affaibli qu'exagéré l'expression des +paroles de Sa Sainteté. Ma mémoire est très sûre; j'ai écrit la +conversation en sortant du Vatican, et mon secrétaire intime n'a fait +que la copier mot à mot sur ma minute. Celle-ci, tracée rapidement, +était à peine lisible pour moi-même. Vous n'auriez jamais pu la +déchiffrer[102]. + + [Note 102: Peu de temps après la date de cette lettre, M. de + la Ferronnays, malade, partit pour l'Italie et laissa _par + intérim_ aux mains de M. Portalis le portefeuille des + affaires étrangères. Ch.--Depuis longtemps, la santé de M. de + la Ferronnays était ébranlée. Déjà il avait demandé et obtenu + un congé. Il était revenu à son poste; mais, le 2 janvier + 1829, étant dans le cabinet du roi, il éprouva une faiblesse, + à la suite de laquelle la maladie qu'on avait crue conjurée + reprit le dessus. Il donna sa démission. Une ordonnance + rendue le 4 janvier, sans le remplacer au Conseil, confia + l'intérim du ministère des Affaires étrangères à M. Portalis, + garde des sceaux. M. de Rayneval, qui déjà avait remplacé M. + de la Ferronnays pendant son congé, restait chargé de la + direction du ministère.] + +«J'ai l'honneur d'être, etc.» + + +À MADAME RÉCAMIER. + + «Rome, mardi 13 janvier 1829. + +«Hier au soir je vous écrivais à huit heures la lettre que M. du +Viviers[103] vous porte; ce matin, à mon réveil, je vous écris encore +par le courrier ordinaire qui part à midi. Vous connaissez les pauvres +dames de Saint-Denis: elles sont bien abandonnées depuis l'arrivée des +grandes dames de la Trinité-du-Mont; sans être l'ennemi de celles-ci, je +me suis rangé avec madame de Ch..... du côté du faible. Depuis un mois +les dames de Saint-Denis voulaient donner une fête à M. l'_ambassadeur_ +et à madame l'_ambassadrice_: elle a eu lieu hier à midi. Figurez-vous +un théâtre arrangé dans une espèce de sacristie qui avait une tribune +sur l'église; pour acteurs une douzaine de petites filles, depuis l'âge +de huit ans jusqu'à quatorze ans, jouant les _Machabées_. Elles +s'étaient fait elles-mêmes leurs casques et leurs manteaux. Elles +déclamaient leurs vers français avec une verve et un accent italien le +plus drôle du monde; elles tapaient du pied dans les moments énergiques: +il y avait une nièce de Pie VII, une fille de Thorwaldsen et une autre +fille de Chauvin le peintre. Elles étaient jolies incroyablement dans +leurs parures de papier. Celle qui jouait le grand-prêtre avait une +grande barbe noire qui la charmait, mais qui la piquait, et qu'elle +était obligée d'arranger continuellement avec une petite main blanche de +treize ans. Pour spectateurs, nous, quelques mères, les religieuses, +madame Salvage, deux ou trois abbés et une autre vingtaine de petites +pensionnaires, toutes en blanc avec des voiles. Nous avions fait +apporter de l'ambassade des gâteaux et des glaces. On jouait du piano +dans les entr'actes. Jugez des espérances et des joies qui ont dû +précéder cette fête dans le couvent, et des souvenirs qui la suivront! +Le tout a fini par _Vivat in æternum_, chanté par trois religieuses dans +l'église.» + + [Note 103: M. du Viviers était un des attachés de + l'ambassade; en même temps que la lettre à Mme Récamier, il + portait à Paris le récit de la conversation que Chateaubriand + avait eue avec le pape.] + + + «Rome, le 15 janvier 1829. + +«À vous encore! Cette nuit nous avons eu du vent et de la pluie comme en +France: je me figurais qu'ils battaient votre petite fenêtre; je me +trouvais transporté dans votre petite chambre, je voyais votre harpe, +votre piano, vos oiseaux; vous me jouiez mon air favori ou celui de +Shakespeare: et j'étais à Rome, loin de vous! Quatre cents lieues et les +Alpes nous séparaient! + +«J'ai reçu une lettre de cette dame spirituelle qui venait quelquefois +me voir au ministère; jugez comme elle me fait bien la cour: elle est +turque enragée; Mahmoud est un grand homme qui a devancé sa nation! + +«Cette Rome, au milieu de laquelle je suis, devrait m'apprendre à +mépriser la politique. Ici la liberté et la tyrannie ont également péri; +je vois les ruines confondues de la République romaine et de l'empire de +Tibère; qu'est-ce aujourd'hui que tout cela dans la même poussière! Le +capucin qui balaye en passant cette poussière avec sa robe ne +semble-t-il pas rendre plus sensible encore la vanité de tant de +vanités? Cependant je reviens malgré moi aux destinées de ma pauvre +patrie. Je lui voudrais religion, gloire et liberté, sans songer à mon +impuissance pour la parer de cette triple couronne.» + + + «Rome, jeudi 5 février 1829. + +«_Torre Vergata_ est un bien de moines situé à une lieue à peu près du +_tombeau de Néron_, sur la gauche en venant de Rome, dans l'endroit le +plus beau et le plus désert: là est une immense quantité de ruines à +fleur de terre recouvertes d'herbe et de chardons. J'y ai commencé une +fouille avant-hier mardi, en cessant de vous écrire. J'étais accompagné +d'Hyacinthe et de Visconti[104] qui dirige la fouille. Il faisait le +plus beau temps du monde. Une douzaine d'hommes armés de bêches et de +pioches, qui déterraient des tombeaux et des décombres de maisons et de +palais dans une profonde solitude, offraient un spectacle digne de vous. +Je faisais un seul voeu: c'était que vous fussiez là. Je consentirais +volontiers à vivre avec vous sous une tente au milieu de ces débris. + + [Note 104: Il ne s'agit ici ni du célèbre archéologue + Ennius-Quirinus Visconti, qui était mort en 1818, ni de son + fils, Louis Visconti, architecte de l'empereur Napoléon III, + à qui l'on doit l'achèvement du Louvre, et qui en 1829 + habitait la France, où son père l'avait fait naturaliser dès + 1798. Le Visconti dont parle Chateaubriand est le chevalier + Philippe-Aurélien _Visconti_ (1754-1831), frère + d'Ennius-Quirinus. Il était en 1829 commissaire du musée et + des antiquités de Rome et président de l'Académie des + beaux-arts. On lui doit, outre le premier volume du _Musée + Chiaramonti_, un grand nombre de notices et descriptions de + fresques ou de sculptures antiques.] + +«J'ai mis moi-même la main à l'oeuvre; j'ai découvert des fragments de +marbre: les indices sont excellents, j'espère trouver quelque chose qui +me dédommagera de l'argent perdu à cette loterie des morts; j'ai déjà un +bloc de marbre grec assez considérable pour faire le buste du Poussin. +Cette fouille va devenir le but de mes promenades; je vais aller +m'asseoir tous les jours au milieu de ces débris. À quel siècle, à quels +hommes appartenaient-ils? Nous remuons peut-être la poussière la plus +illustre sans le savoir. Une inscription viendra peut-être éclairer +quelque fait historique, détruire quelque erreur, établir quelque +vérité. Et puis, quand je serai parti avec mes douze paysans demi-nus, +tout retombera dans l'oubli et le silence. Vous représentez-vous toutes +les passions, tous les intérêts qui s'agitaient autrefois dans ces lieux +abandonnés? Il y avait des maîtres et des esclaves, des heureux et des +malheureux, de belles personnes qu'on aimait et des ambitieux qui +voulaient être ministres. Il y reste quelques oiseaux et moi, encore +pour un temps fort court; nous nous envolerons bientôt. Dites-moi, +croyez-vous que cela vaille la peine d'être un des membres du conseil +d'un petit roi des Gaules, moi, barbare de l'Armorique, voyageur chez +des sauvages d'un monde inconnu des Romains, et ambassadeur auprès de +ces prêtres qu'on jetait aux lions? Quand j'appelai Léonidas à +Lacédémone, il ne me répondit pas: le bruit de mes pas à _Torre Vergata_ +n'aura réveillé personne. Et quand je serai à mon tour dans mon tombeau, +je n'entendrai pas même le son de votre voix. Il faut donc que je me +hâte de me rapprocher de vous et de mettre fin à toutes ces chimères de +la vie des hommes. Il n'y a de bon que la retraite, et de vrai qu'un +attachement comme le vôtre.» + + + «Rome, ce 7 février 1829. + +«J'ai reçu une longue lettre du général Guilleminot[105]; il me fait un +récit lamentable de ce qu'il a souffert dans des courses sur les côtes +de la Grèce: et pourtant Guilleminot était ambassadeur; il avait de +grands vaisseaux et une armée à ses ordres. Aller, après le départ de +nos soldats, dans un pays où il ne reste pas une maison et un champ de +blé, parmi quelques hommes épars, forcés à devenir brigands par la +misère, ce n'est pas pour une femme (madame Lenormant) un projet +possible[106]. + + [Note 105: Armand-Charles, comte _Guilleminot_ (1774-1840). + Général de division depuis le 28 mars 1813, il devint, lors + de la campagne de 1823 en Espagne, chef d'état-major du duc + d'Angoulême, et, en récompense de ses services, fut créé pair + de France (9 octobre 1823), et envoyé par Louis XVIII comme + ambassadeur à Constantinople, où il resta de 1824 à 1831.] + + [Note 106: Une exploration de la Morée faite au point de vue + de la science et des arts avait été organisée par le + gouvernement, et M. Charles Lenormant avait été désigné pour + en faire partie. Sa femme, nièce de Mme Récamier, se + disposait à le rejoindre.] + +«J'irai ce matin à ma fouille: hier nous avons trouvé le squelette d'un +soldat goth et le bras d'une statue de femme. C'était rencontrer le +destructeur avec la ruine qu'il avait faite; nous avons une grande +espérance de retrouver ce matin la statue. Si les débris d'architecture +que je découvre en valent la peine, je ne les renverserai pas pour +vendre les briques comme on fait ordinairement; je les laisserai debout, +et ils porteront mon nom: ils sont du temps de Domitien. Nous avons une +inscription qui nous l'indique: c'est le beau temps des arts romains.» + + +DÉPÊCHES À M. LE COMTE PORTALIS. + + «Rome, ce lundi 9 février 1829. + +MORT DE LÉON XII. + +«Monsieur le comte, + +«Sa Sainteté a ressenti subitement une attaque du mal auquel elle est +sujette: sa vie est dans le plus imminent danger. On vient d'ordonner de +fermer tous les spectacles. Je sors de chez le cardinal secrétaire +d'État, qui lui-même est malade et qui désespère des jours du pape. La +perte de ce souverain pontife si éclairé et si modéré serait dans ce +moment une vraie calamité pour la chrétienté et surtout pour la France. +J'ai cru, monsieur le comte, qu'il importait au gouvernement du roi +d'être prévenu de cet événement probable, afin qu'il pût prendre +d'avance les mesures qu'il jugerait nécessaires. En conséquence, j'ai +expédié pour Lyon un courrier à cheval. Ce courrier porte une lettre +que j'écris à M. le préfet du Rhône, avec une dépêche télégraphique +qu'il vous transmettra et une autre lettre que je le prie de vous +envoyer par estafette. Si nous avons le malheur de perdre Sa Sainteté, +un nouveau courrier vous portera jusqu'à Paris tous les détails. + +«J'ai l'honneur, etc.» + + + «Huit heures du soir. + +«La congrégation des cardinaux déjà rassemblée a défendu au cardinal +secrétaire d'État de délivrer des permis pour des chevaux de poste. Mon +courrier ne pourra partir qu'après le départ du courrier du Sacré +Collège, en cas de mort du pape. J'ai essayé d'envoyer un homme porter +mes dépêches à la frontière de la Toscane. Les mauvais chemins et le +manque de chevaux de louage ont rendu ce dessein impraticable. Forcé +d'attendre dans Rome, devenue une espèce de prison fermée, j'espère +toujours que la nouvelle, au moyen du télégraphe, vous parviendra +quelques heures avant qu'elle soit connue des autres gouvernements au +delà des Alpes. Il pourrait se faire néanmoins que le courrier envoyé au +nonce, et qui sera parti nécessairement avant le mien, vous donnât +lui-même, en passant à Lyon, la nouvelle par le télégraphe.» + + + «Mardi, 10 février, neuf heures du matin. + +«_Le pape vient d'expirer_: mon courrier part. Dans quelques heures il +sera suivi de M. le comte de Montebello, attaché à l'ambassade.» + + + «Rome, ce 10 février 1829. + +«Monsieur le comte, + +«J'ai expédié à Lyon, il y a environ deux heures le courrier +extraordinaire à cheval qui vous transmettra la nouvelle imprévue et +déplorable de la mort de Sa Sainteté. Maintenant je fais partir M. le +comte de Montebello[107], attaché à l'ambassade, pour vous porter +quelques détails nécessaires. + + [Note 107: Napoléon-Auguste, duc de _Montebello_ (1801-1874), + fils du maréchal Lannes. En considération des services + militaires rendus par son père, tué glorieusement à Essling, + il avait été nommé pair de France le 27 janvier 1827, mais il + ne prit séance qu'après la révolution de Juillet. Dans + l'intervalle, il avait voyagé aux États-Unis, puis avait été + attaché à l'ambassade de France à Rome. Il devint en 1836 + ambassadeur de France près la Confédération helvétique, et, + en 1838, ambassadeur à Naples. Ministre de la Marine, du 9 + mai 1847 au 24 février 1848, représentant du peuple à + l'Assemblée législative, de 1849 à 1851, il fut nommé + sénateur le 5 octobre 1864 et remplit les fonctions + d'ambassadeur à Saint-Pétersbourg, du 15 février 1858 au 6 + janvier 1866.--Alors qu'il était à Rome secrétaire de + l'ambassade, il demanda un jour à Chateaubriand, en présence + de M. de Marcellus, la permission d'aller voir sa marraine, + la duchesse de Saint Leu, qu'une loi tenait éloignée du + royaume. «Allez, monsieur, allez», lui dit l'ambassadeur; «à + Dieu ne plaise que je vous en empêche. Portez-lui mes + hommages. La liberté n'a plus rien à craindre de la + gloire.»--Lorsque le jeune attaché fut sorti, Chateaubriand + dit à M. de Marcellus: «L'un des grands griefs qui m'a fait + éloigner de Rome quand j'y étais premier secrétaire de + l'ambassade du cardinal Fesch, c'est une visite au roi de + Sardaigne retiré du trône, visite, disait-on, qui sentait le + royaliste et l'émigré. Aujourd'hui, ambassadeur à Rome à mon + tour, c'est moi qui envoie un de mes officiers saluer une + reine en retraite et proscrite: ma vie est pleine de ces + contrastes.»] + +«Le pape est mort de cette affection hémorroïdale à laquelle il était +sujet. Le sang, s'étant porté sur la vessie, occasionna une rétention +qu'on essaya de soulager au moyen de la sonde. On croit que Sa Sainteté +a été blessée dans l'opération. Quoi qu'il en soit, après quatre jours +de souffrances, Léon XII a expiré ce matin à neuf heures comme +j'arrivais au Vatican, où un agent de l'ambassade avait passé la nuit. +La lettre partie par mon premier courrier vous informe, monsieur le +comte, de mes inutiles efforts pour obtenir le permis des chevaux de +poste avant la mort du pape. + +«Hier je me rendis chez le cardinal secrétaire d'État, encore très +souffrant d'un violent accès de goutte; j'eus avec lui un assez long +entretien sur les suites du malheur dont nous étions menacés. Je +déplorai la perte d'un prince dont les sentiments modérés et la +connaissance des affaires de l'Europe étaient si utiles au repos de la +chrétienté. «C'est, me répondit le secrétaire d'État, non-seulement un +grand malheur pour la France, mais un plus grand malheur pour l'État +romain que vous ne l'imaginez. Le mécontentement et la misère sont +grands dans nos provinces, et, pour peu que les cardinaux croient devoir +suivre un autre système que celui de Léon XII, ils verront comment ils +s'en tireront. Quant à moi, mes fonctions cessent avec la vie du pape, +et je n'aurai rien à me reprocher.» + +«Ce matin j'ai revu le cardinal Bernetti qui, en effet, a cessé ses +fonctions de secrétaire d'État: il m'a tenu le langage de la veille. Je +lui ai demandé à le rencontrer avant qu'il s'enfermât dans le conclave. +Nous sommes convenus que nous parlerions du choix d'un souverain pontife +qui pourrait être le continuateur du système de modération de Léon XII. +J'aurai l'honneur de vous transmettre tous les renseignements que je +recueillerai. + +«Il est probable que la mort du pape et la chute du cardinal Bernetti +vont réjouir les ennemis des _ordonnances_[108]; ils proclameront cet +événement malheureux une punition du ciel. Il est aisé déjà de lire +cette pensée sur quelques visages français à Rome. + + [Note 108: Il s'agit toujours des ordonnances du 16 juin + 1828.] + +«Je regrette doublement le pape; j'avais eu le bonheur de gagner sa +confiance: les préjugés que l'on avait pris soin de faire naître contre +moi dans son esprit, avant mon arrivée, s'étaient dissipés, et il me +faisait l'honneur de témoigner hautement et publiquement, en toute +occasion, l'estime qu'il voulait bien me porter. + +«Maintenant, monsieur le comte, permettez-moi d'entrer dans +l'explication de quelques faits. + +J'étais ministre des affaires étrangères à l'époque de la mort de Pie +VII. Vous trouverez dans les cartons du ministère, si vous jugez à +propos d'en prendre connaissance, la suite de mes relations avec M. le +duc de Laval. L'usage est, à la mort d'un pape, d'envoyer un ambassadeur +extraordinaire, ou d'accréditer l'ambassadeur résidant par de nouvelles +lettres auprès du Sacré Collège. C'est ce dernier parti que je proposai +de suivre à feu S. M. Louis XVIII. Le roi ordonnera ce qu'il croira de +meilleur pour son service. Quatre cardinaux français vinrent à Rome pour +l'élection de Léon XII. La France en compte aujourd'hui cinq; c'est +certainement un nombre de voix qui n'est pas à dédaigner dans le +conclave. J'attends, monsieur le comte, les ordres du roi. M. de +Montebello, chargé de vous remettre cette dépêche, restera à votre +disposition. + + «J'ai l'honneur, etc., etc.» + + +À MADAME RÉCAMIER. + + «Rome, 10 février 1829, onze heures du soir. + +«Je voulais vous écrire une longue lettre, mais la dépêche que j'ai été +obligé d'écrire de ma propre main et la fatigue de ces derniers jours +m'ont épuisé. + +«Je regrette le pape; j'avais obtenu sa confiance. Me voilà maintenant +chargé d'une grande mission, il m'est impossible de savoir quel en sera +le résultat, et quelle influence elle aura sur ma destinée. + +«Les conclaves durent ordinairement deux mois, ce qui me laissera +toujours libre pour Pâques. Je vous parlerai bientôt à fond de tout +cela. + +«Imaginez-vous qu'on a trouvé ce pauvre pape, jeudi dernier, avant qu'il +fût malade, écrivant son épitaphe. On a voulu le détourner de ces +tristes idées: «Mais non, a-t-il dit, cela sera fini dans peu de jours.» + + + «Jeudi. Rome, 12 février 1829. + +«Je lis vos journaux. Ils me font souvent de la peine. Je vois dans _le +Globe_ que M. le comte Portalis est, selon ce journal, mon ennemi +déclaré. Pourquoi? Est-ce que je demande sa place? Il se donne trop de +peine; je ne pense point à lui. Je lui souhaite toutes les prospérités +possibles; mais pourtant, s'il était vrai qu'il voulût la guerre, il me +trouverait. On me semble déraisonner sur tout, et sur l'_immortel +Mahmoud_, et sur l'évacuation de la Morée. + +«Dans les chances les plus probables, cette évacuation remettra la Grèce +sous le joug des Turcs, avec la perte pour nous de notre honneur et de +quarante millions. Il y a prodigieusement d'esprit en France, mais on +manque de tête et de bon sens: deux phrases nous enivrent, on nous mène +avec des mots, et, ce qu'il y a de pis, c'est que nous sommes toujours +prêts à dénigrer nos amis et à élever nos ennemis. Au reste, n'est-il +pas curieux que l'on fasse tenir au roi, dans un discours, mon propre +langage, sur l'_accord des libertés publiques et de la royauté_[109], et +qu'on m'en ait tant voulu pour avoir tenu ce langage? Et les hommes qui +font parler ainsi la couronne étaient les plus chauds partisans de la +censure! Au surplus, je vais voir l'élection du chef de la chrétienté; +ce spectacle est le dernier grand spectacle auquel j'assisterai dans ma +vie[110]; il clora ma carrière. + + [Note 109: L'ouverture des Chambres avait eu lieu le 27 + janvier. Le discours du trône contenait en effet cette + phrase: «L'expérience a dissipé le prestige des théories + insensées; la France sait bien, comme vous, sur quelles bases + son bonheur repose, et ceux même qui le chercheraient + ailleurs que dans _l'union sincère de l'autorité royale et + des libertés_ que la Charte a consacrées seraient hautement + désavoués par elle.»] + + [Note 110: Je me trompais. (Note de 1837.) CH.] + +«Maintenant que les plaisirs de Rome sont finis, les affaires +commencent. Je vais être obligé d'écrire d'un côté au gouvernement tout +ce qui se passe, et de l'autre de remplir les devoirs de ma position +nouvelle; il faut complimenter le Sacré Collège, assister aux +funérailles du saint-père, auquel je m'étais attaché parce qu'on +l'aimait peu, et d'autant plus qu'ayant craint de trouver en lui un +ennemi, j'ai trouvé un ami qui, du haut de la chaire de Saint-Pierre, a +donné un démenti formel à mes calomniateurs _chrétiens_. Puis vont me +tomber sur la tête les cardinaux de France. J'ai écrit pour faire des +représentations au moins sur l'archevêque de Toulouse[111]. + + [Note 111: Le cardinal de Clermont-Tonnerre. Il en a déjà été + parlé au tome II des _Mémoires_. (Voy. la note 1 de la page + 336.) En 1829, l'archevêque de Toulouse était en assez + mauvais termes avec le gouvernement du roi. Lors de + l'ordonnance royale du 16 juin 1828 sur les petits + séminaires, il avait protesté avec éclat, terminant par ces + paroles sa lettre au ministre des Affaires ecclésiastiques, + monseigneur Feutrier: «Monseigneur, la devise de ma famille + qui lui a été donnée par Calixte II, en 1120, est celle-ci: + _Etiamsi omnes, ego non._ C'est aussi celle de ma conscience. + J'ai l'honneur d'être, avec la respectueuse considération due + au ministre du roi, [cross symbol] A. J. cardinal-archevêque + de Toulouse.» À la suite de cette lettre, le roi fit notifier + au prélat défense de paraître à la cour.] + +«Au milieu de tous ces tracas, le monument du Poussin s'exécute; la +fouille réussit; j'ai trouvé trois belles têtes, un torse de femme +drapé, une inscription funèbre d'un frère pour une jeune soeur, ce qui +m'a attendri. + +«À propos d'inscription, je vous ai dit que le pauvre pape avait fait la +sienne la veille du jour où il est tombé malade, prédisant qu'il allait +bientôt mourir; il a laissé un écrit où il recommande sa famille +indigente au gouvernement romain: il n'y a que ceux qui ont beaucoup +aimé qui aient de pareilles vertus.» + + + + +LIVRE XIII[112] + + [Note 112: Ce livre a été composé à Rome (février-mai 1829) + et à Paris (août-septembre 1830).] + + Suite de l'ambassade de Rome. -- À madame Récamier. -- Dépêche à + M. le comte Portalis. -- Conclaves. -- Dépêches à M. le comte + Portalis. -- À madame Récamier. -- Dépêche à M. le comte + Portalis. -- À madame Récamier. -- Dépêche à M. le comte + Portalis. -- À madame Récamier. -- Le marquis Capponi. -- À + madame Récamier. -- À M. le duc de Blacas. -- À madame Récamier. + -- Dépêche à M. le comte Portalis. -- Lettre à Monseigneur le + cardinal de Clermont-Tonnerre. -- Dépêche à M. le comte Portalis. + -- À madame Récamier. -- Dépêche à M. le comte Portalis. -- Fête + de la villa Médicis pour la grande duchesse Hélène. -- Mes + relations avec la famille Bonaparte. -- Dépêche à M. le comte + Portalis. -- Pie VII. -- À M. le comte Portalis. -- À madame + Récamier. -- Présomption. -- Les Français à Rome. -- Promenades. + -- Mon neveu Christian de Chateaubriand. -- À madame Récamier. -- + Retour de Rome à Paris. -- Mes projets. -- Le roi et ses + dispositions. -- M. Portalis. -- M. de Martignac. -- Départ pour + Rome. -- Les Pyrénées. -- Aventures. -- Ministère Polignac. -- Ma + consternation. -- Je reviens à Paris. -- Entrevue avec M. de + Polignac. -- Je donne ma démission de mon ambassade de Rome. + + + Rome, ce 17 février 1829. + +Avant de passer aux choses importantes je rappellerai quelques faits. + +Au décès du souverain pontife le gouvernement des États romains tombe +aux mains des trois cardinaux chefs d'ordre, diacre, prêtre et évêque, +et au cardinal camerlingue. L'usage est que les ambassadeurs aillent +complimenter, dans un discours, la congrégation des cardinaux réunis +avant l'ouverture du conclave à Saint-Pierre. + +Le corps de Sa Sainteté, exposé d'abord dans la chapelle Sixtine, fut +porté vendredi dernier, 13 février, dans la chapelle du Saint-Sacrement +à Saint-Pierre; il y est resté jusqu'au dimanche 15. Alors il a été +placé dans le monument qu'occupaient les cendres de Pie VII et celles-ci +ont été descendues dans l'église souterraine. + + +À MADAME RÉCAMIER. + + «Rome, 17 février 1829. + +«J'ai vu Léon XII exposé, le visage découvert, sur un chétif lit de +parade, au milieu des chefs-d'oeuvre de Michel-Ange[113]; j'ai assisté à +la première cérémonie funèbre dans l'église de Saint-Pierre. Quelques +vieux cardinaux commissaires, ne pouvant plus voir, s'assurèrent de +leurs doigts tremblants que le cercueil du pape était bien cloué. À la +lumière des flambeaux, mêlée à la clarté de la lune, le cercueil fut +enfin enlevé par une poulie et suspendu dans les ombres pour être déposé +dans le sarcophage de Pie VII[114]. + + [Note 113: Voir, à l'_Appendice_, le nº 1: _La Mort de Léon + XII._] + + [Note 114: Voici le vrai texte de cette lettre du 17 février, + que Chateaubriand a ici quelque peu modifié: «J'ai assisté à + la première cérémonie funèbre pour le pape dans l'église de + Saint-Pierre. C'était un étrange mélange d'indécence et de + grandeur. Des coups de marteau qui clouaient le cercueil d'un + pape, quelques chants interrompus, le mélange de la lumière + des flambeaux et de celle de la lune, le cercueil enfin + enlevé par une poulie et suspendu dans les ombres, pour le + déposer au-dessus d'une porte dans le sarcophage de Pie VII, + dont les cendres faisaient place à celles de Léon XII: Vous + figurez-vous tout cela, et les idées que cette scène faisait + naître?»] + +«On vient de m'apporter le petit chat du pauvre pape; il est tout gris +et fort doux comme son ancien maître.» + + +DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS. + + «Rome, ce 17 février 1829 + +«Monsieur le comte, + +«J'ai eu l'honneur de vous mander dans ma première lettre portée à Lyon +avec la dépêche télégraphique, et dans ma dépêche nº 15, les difficultés +que j'ai rencontrées pour l'expédition de mes deux courriers du 10 de ce +mois. Ces gens-ci en sont encore à l'histoire des Guelfes et des +Gibelins, comme si la mort d'un pape, connue une heure plus tôt ou une +heure plus tard, pouvait faire entrer une armée impériale en Italie. + +«Les obsèques du saint-père seront terminées dimanche 22, et le conclave +ouvrira lundi soir 23, après avoir assisté le matin à la messe du +Saint-Esprit: on meuble déjà les cellules du palais Quirinal. + +«Je ne vous entretiendrai pas, monsieur le comte, des vues de la cour +d'Autriche, des désirs des cabinets de Naples, de Madrid et de Turin. M. +le duc de Laval, dans la correspondance qu'il eut avec moi en 1823, a +peint le personnel des cardinaux qui sont en partie ceux d'aujourd'hui. +On peut voir le nº 5 et son annexe, les n{os} 34, 55, 70 et 82. Il y a +aussi dans les cartons du ministère quelques notes venues par une autre +voie. Ces portraits, assez souvent de fantaisie, peuvent amuser, mais ne +prouvent rien. Trois choses ne font plus les papes: les intrigues de +femmes, les menées des ambassadeurs, la puissance des cours. Ce n'est +pas non plus de l'intérêt général de la société qu'ils sortent, mais de +l'intérêt particulier des individus et des familles qui cherchent dans +l'élection du chef de l'Église des places et de l'argent. + +«Il y aurait des choses immenses à faire aujourd'hui par le Saint-Siège: +la réunion des sectes dissidentes, le raffermissement de la société +européenne, etc. Un pape qui entrerait dans l'esprit du siècle, et qui +se placerait à la tête des générations éclairées, pourrait rajeunir la +papauté; mais ces idées ne peuvent point pénétrer dans les vieilles +têtes du Sacré Collège; les cardinaux arrivés au bout de la vie se +transmettent une royauté élective qui expire bientôt avec eux: assis sur +les doubles ruines de Rome, les papes ont l'air de n'être frappés que de +la puissance de la mort. + +«Ces cardinaux avaient élu le cardinal Della Genga (Léon XII) après +l'exclusion donnée au cardinal Severoli, parce qu'ils croyaient qu'il +allait mourir; Della Genga s'étant avisé de vivre, ils l'ont détesté +cordialement pour cette tromperie. Léon XII choisissait dans les +couvents des administrateurs capables; autre sujet de murmure pour les +cardinaux. Mais, d'une autre part, ce pape défunt, en avançant les +moines, voulait de la régularité dans les monastères, de sorte qu'on ne +lui savait aucun gré du bienfait. Les ermites vagabonds qu'on arrêtait, +les gens du peuple qu'on forçait de boire debout dans la rue afin +d'éviter les coups de couteau au cabaret; des changements peu heureux +dans la perception des impôts, des abus commis par quelques familiers du +saint-père, la mort même de ce pape arrivant à une époque qui fait +perdre aux théâtres et aux marchands de Rome le bénéfice des folies du +carnaval, ont fait anathématiser la mémoire d'un prince digne des plus +vifs regrets: à Civita-Vecchia on a voulu brûler la maison de deux +hommes que l'on pensait avoir été honorés de sa faveur. + +«Parmi beaucoup de concurrents, quatre sont particulièrement désignés: +le cardinal Capellari[115], chef de la Propagande, le cardinal +Pacca[116], le cardinal De Gregorio[117] et le cardinal +Giustiniani[118]. + + [Note 115: _Mauro Capellari_ (1765-1846). Entré très jeune + chez les Camaldules de Murano, près de Venise, il devint + successivement abbé de ce monastère, procureur, vicaire + général de la Congrégation. Léon XII le nomma visiteur + apostolique des universités, cardinal (1825) et préfet de la + congrégation de la Propagande. Il fut élu pape, après la mort + de Pie VIII, le 2 février 1831, et prit le nom de _Grégoire + XVI_.] + + [Note 116: Sur le cardinal _Pacca_, le fidèle ministre de Pie + VII, voyez, au tome III des _Mémoires_, la note 2 de la page + 230.] + + [Note 117: Emmanuel _de Gregorio_, né à Naples le 18 décembre + 1758, mort à Rome le 7 novembre 1839. Il avait été créé + cardinal par Pie VII le 8 mars 1816.] + + [Note 118: Jacques _Giustiniani_, né à Rome le 29 décembre + 1769, mort à Rome le 24 février 1843. Il avait été nommé + cardinal par Léon XII le 2 octobre 1826.] + +«Le cardinal Capellari est un homme docte et capable. Il sera repoussé, +dit-on, par les cardinaux comme trop jeune, comme moine et comme +étranger aux affaires du monde. Il est autrichien et passe pour obstiné +et ardent dans ses opinions religieuses. Cependant c'est lui qui, +consulté par Léon XII, n'a rien vu dans les ordonnances du roi qui pût +autoriser la réclamation de nos évêques; c'est encore lui qui a rédigé +le concordat de la cour de Rome avec les Pays-Bas et qui a été d'avis de +donner l'institution canonique aux évêques des républiques espagnoles: +tout cela annonce un esprit raisonnable, conciliant et modéré. Je tiens +ces détails du cardinal Bernetti, avec qui j'ai eu, vendredi 13, une des +conversations que je vous ai annoncées dans ma dépêche nº 15. + +«Il importe au corps diplomatique, et surtout à l'ambassadeur de France, +que le secrétaire d'État à Rome soit un homme de relations faciles et +habitué aux affaires de l'Europe. Le cardinal Bernetti est le ministre +qui nous convient sous tous les rapports; il s'est compromis pour nous +avec les _zelanti_ et les congréganistes; nous devons désirer qu'il soit +repris par le pape futur. Je lui ai demandé avec lequel des quatre +cardinaux il aurait le plus de chances de revenir au pouvoir. Il m'a +répondu: «Avec Capellari.» + +«Les cardinaux Pacca et De Gregorio sont peints d'une manière fidèle +dans l'annexe du nº 5 de la correspondance déjà citée; mais le cardinal +Pacca est très affaibli par l'âge, et la mémoire, comme celle du +cardinal doyen La Somaglia[119], commence totalement à lui manquer. + + [Note 119: Jules-Marie della _Somaglia_, né à Plaisance le 29 + juillet 1744. Il était cardinal depuis le 1er juin 1795 et + avait assisté au conclave de Venise (décembre 1799--janvier, + février, mars 1800). Sous l'Empire, exilé en France en même + temps que Pie VII, il se montra l'un des plus énergiques + parmi les cardinaux qui refusèrent d'assister au mariage de + Napoléon, ce qui lui valut d'être interné à Mézières, puis à + Charleville. Rentré à Rome en 1814, il fut évêque de + Frascati, vice-chancelier de la sainte Église en septembre + 1818, préfet du cérémonial et doyen du Sacré-Collège. Le 21 + mai 1820, il fut transféré aux sièges d'Ostie et Velletri. + Secrétaire d'État de Léon XII, il présida le conclave d'où + sortit Pie VIII, et mourut le 30 mars 1830, à l'âge de 86 + ans. De son vivant, il avait secrètement donné 10 000 écus + d'or pour les Missions, et à sa mort il laissa tous ses biens + à la Propagande.] + +«Le cardinal De Gregorio serait un pape convenable. Quoique rangé au +nombre des _zelanti_, il n'est pas sans modération; il repousse les +jésuites qui ont ici, autant qu'en France, des adversaires et des +ennemis. Tout sujet napolitain qu'il est, le cardinal De Gregorio est +rejeté par Naples, et encore plus par le cardinal Albani[120], +l'exécuteur des hautes oeuvres de l'Autriche au conclave. Le cardinal +est légat à Bologne; il a plus de quatre-vingts ans et il est malade: il +y a donc quelque chance pour qu'il ne vienne pas à Rome. + + [Note 120: Né à Rome le 13 septembre 1750, créé cardinal par + Pie VII le 23 février 1801, _Albani_ avait soixante-dix-huit + ans passés, lorsqu'il fut nommé par Pie VIII cardinal + secrétaire d'État et bibliothécaire; le pape le nomma en + outre secrétaire des Brefs pontificaux. Le cardinal Albani + est mort à Pesaro le 3 décembre 1834, dans sa 85e année.] + +«Enfin, le cardinal Giustiniani est le cardinal de la noblesse romaine; +il a pour neveu le cardinal Odescalchi[121], et il aura +vraisemblablement un assez bon nombre de voix. Mais, d'un autre côté, +il est pauvre et il a des parents pauvres; Rome craindrait les besoins +de cette indigence. + + [Note 121: Charles _Odescalchi_, né à Rome le 5 mars 1786, + mort à Modène le 17 août 1841. Il avait été créé cardinal par + Pie VII le 10 mars 1823.] + +«Vous savez, monsieur le comte, tout le mal que le nonce Giustiniani a +fait en Espagne, et je le sais plus qu'un autre par les embarras qu'il +m'a causés après la délivrance du roi Ferdinand. Dans l'évêché d'Imola, +que le cardinal gouverne actuellement, il n'a pas été plus modéré; il a +fait revivre les règlements de saint Louis contre les blasphémateurs: ce +n'est pas le pape de notre époque. Au surplus, c'est un homme assez +savant, hébraïsant, helléniste, mathématicien, mais plus propre aux +travaux du cabinet qu'aux affaires. Je ne le crois pas poussé par +l'Autriche. + +«Après tout, la prévoyance humaine est souvent trompée; souvent un homme +change en arrivant au pouvoir; le _zelante_ cardinal Della Genga a été +le pape conciliant Léon XII. Peut-être surgira-t-il, au milieu des +quatre compétiteurs, un pape auquel personne ne pense en ce moment. Le +cardinal Castiglioni[122], le cardinal Benvenuti, le cardinal +Galleffi[123], le cardinal Arezzo, le cardinal Gamberini, et jusqu'au +vieux et vénérable doyen du Sacré Collège, La Somaglia, malgré sa +demi-enfance ou plutôt à cause d'elle, se mettent sur les rangs. Le +dernier a même quelque espoir, parce qu'étant évêque et prince d'Ostie, +son exaltation amènerait un mouvement qui laisserait cinq grandes places +libres. + + [Note 122: François-Xavier _Castiglioni_ (1761-1830). Il + était, en février 1829, évêque de Frascati. C'est lui que le + Conclave élira pape le 31 mars 1829. Il prit à son avènement + le nom de Pie VIII et régna vingt mois seulement. Il mourut + le 30 novembre 1830.] + + [Note 123: Pierre-François _Galleffi_, né à Césène le 27 + octobre 1770, mort à Rome le 18 juin 1837. Il était cardinal + depuis le 12 juillet 1803.] + +«On suppose que le conclave sera très long ou très court: il n'y aura +pas de combat de système, comme à l'époque du décès de Pie VII: les +_conclavistes_ et les _anticonclavistes_ ont totalement disparu: ce qui +peut rendre l'élection plus facile. Mais, d'une autre part, il y aura +des luttes personnelles entre les prétendants qui réunissent un certain +nombre de voix, et comme il ne faut qu'un tiers des voix du conclave, +plus une, pour donner l'_exclusive_ qu'il ne faut pas confondre avec le +droit d'_exclusion_[124], le ballottage entre les candidats se pourra +prolonger. + + [Note 124: Aucune disposition canonique n'attribue aux + puissances le droit d'intervenir dans les opérations d'un + conclave; mais, en fait, la France, l'Espagne et l'Autriche + ont exercé jusqu'à ces derniers temps ce qu'on appelait + l'_exclusion_; c'est-à-dire que chacune d'elles a pu désigner + au conclave un cardinal dont l'élection lui aurait déplu. + Sans pour cela leur reconnaître un droit quelconque, le + Sacré-Collège tient compte de ces indications, estimant que + ce serait préparer des difficultés au Saint-Siège que d'élire + un pape malgré l'hostilité déclarée d'une grande puissance + catholique.--L'exclusive, très différente en effet de + l'_exclusion_, appartient aux membres mêmes du congrès; elle + résulte des voix qui se refusent à donner au candidat du plus + grand nombre la majorité exigée pour la validité de + l'élection.] + +«La France veut-elle exercer le droit d'_exclusion_ qu'elle partage avec +l'Autriche et l'Espagne? L'Autriche l'a exercé dans le précédent +conclave contre Severoli, par l'intermédiaire du cardinal Albani. Contre +qui la couronne de France voudrait-elle exercer ce droit? Serait-ce +contre le cardinal Fesch, si par aventure on songeait à lui, ou contre +le cardinal Guistiniani? Celui-ci vaudrait-il la peine d'être frappé de +ce _veto_, toujours un peu odieux en ce qu'il entrave l'indépendance de +l'élection? + +«À quel cardinal le gouvernement du roi veut-il confier l'exercice de +son droit d'exclusion? Veut-on que l'ambassadeur de France paraisse armé +du secret de son gouvernement et comme prêt à frapper l'élection du +conclave, si elle déplaisait à Charles X? Enfin, le gouvernement a-t-il +un choix de prédilection? Est-ce à tel ou tel cardinal qu'il veut prêter +son appui? Certes, si tous les cardinaux de famille, c'est-à-dire les +cardinaux espagnols, napolitains et même piémontais, voulaient réunir +leurs voix à celles des cardinaux français, si l'on pouvait former un +parti des couronnes, nous l'emporterions au conclave; mais ces réunions +sont des chimères et nous avons dans les cardinaux des diverses cours +des ennemis plutôt que des amis. + +«On assure que le primat de Hongrie et l'archevêque de Milan viendront +au conclave. L'ambassadeur d'Autriche à Rome, le comte Lutzow, tient de +très bons propos sur le caractère de conciliation que doit avoir le pape +futur. Attendons les instructions de Vienne. + +«Au surplus, je suis persuadé que tous les ambassadeurs de la terre ne +font rien aujourd'hui à l'élection du souverain pontife et que nous +sommes tous d'une parfaite inutilité à Rome. Je ne vois au reste aucun +intérêt pressant à accélérer ou à retarder (ce qui n'est d'ailleurs au +pouvoir personne) les opérations du conclave. Que les cardinaux +étrangers à l'Italie assistent ou n'assistent pas à ce conclave, cela +est du plus mince intérêt pour le résultat de l'élection. Si l'on avait +des millions à distribuer, il serait encore possible de faire un pape: +je n'y vois que ce moyen, et il n'est pas à l'usage de la France. + +«Dans mes instructions confidentielles à M. le duc de Laval (13 +septembre 1823) je lui disais: «Nous demandons que l'on mette sur le +trône pontifical un prélat distingué par sa piété et ses vertus. Nous +désirons seulement qu'il soit assez éclairé et d'un esprit assez +conciliant pour qu'il puisse juger la position politique des +gouvernements et ne les jette pas, par des exigences inutiles, dans des +difficultés inextricables, aussi fâcheuses pour l'Église que pour le +trône.... Nous voulons un membre du parti italien _zelante_ modéré, +capable d'être agréé par tous les partis. Tout ce que nous leur +demandons dans notre intérêt, c'est de ne pas chercher à profiter des +divisions qui peuvent se former dans notre clergé pour troubler nos +affaires ecclésiastiques.» + +«Dans une autre lettre confidentielle, écrite à propos de la maladie du +nouveau pape Della Genga, le 28 janvier 1824, je disais encore à M le +duc de Laval: «Ce qu'il nous importe d'obtenir (supposant un nouveau +conclave), c'est que le pape soit, par ses inclinations, indépendant des +autres puissances; c'est que ses principes soient sages et modérés et +qu'il soit ami de la France.» + +«Aujourd'hui, monsieur le comte, dois-je suivre comme ambassadeur +l'esprit de ces instructions que je donnais comme ministre? + +«Cette dépêche renferme tout. Je n'aurai plus qu'à instruire le roi +succinctement des opérations du conclave et des incidents qui pourraient +survenir; il ne s'agira plus que du compte des votes et de la variation +des suffrages. + +«Les cardinaux favorables aux jésuites sont: Giustiniani, Odescalchi, +Pedicini[125], et Bertazzoli[126]. + + [Note 125: Charles-Marie _Pedicini_, né à Bénévent le 2 + novembre 1760, mort à Rome le 19 novembre 1843. Cardinal + depuis le 10 mars 1823.] + + [Note 126: François _Bertazzoli_, né à Lugo le 1er mai 1754, + mort à Rome le 7 avril 1830. Créé cardinal, comme Pedicini, + le 10 mars 1823.] + +«Les cardinaux opposés aux jésuites par diverses causes et diverses +circonstances sont: Zurla[127], De Gregorio, Bernetti, Capellari, +Micara[128]. + + [Note 127: Placide _Zurla_, né à Legnago le 2 avril 1769, + mort à Palerme le 29 octobre 1834, créé cardinal le 10 mars + 1823.] + + [Note 128: Louis _Micara_, né à Frascati le 12 octobre 1775, + mort à Rome le 24 mai 1847. Nommé cardinal par Léon XII le 20 + décembre 1824.] + +«On croit que, sur cinquante-huit cardinaux, quarante-huit ou +quarante-neuf seulement assisteront au conclave. Dans ce cas, +trente-trois ou trente-quatre voix feraient l'élection. + +«Le ministre d'Espagne, M. de Labrador, homme solitaire et caché, que je +soupçonne léger sous l'apparence de la gravité, est fort embarrassé de +son rôle. Les instructions de sa cour n'ont rien prévu; il en écrit dans +ce sens au chargé d'affaires de Sa Majesté Catholique à Lucques. + +«J'ai l'honneur, etc. + +«_P. S._ Le cardinal Benvenuti a, dit-on, déjà douze voix d'assurées. Ce +choix, s'il réussissait, serait très bon. Benvenuti connaît l'Europe, +et a montré de la capacité et de la modération dans divers emplois.» + + * * * * * + +Puisque le conclave va s'ouvrir, je veux tracer rapidement l'histoire de +cette grande loi d'élection, qui compte déjà plus de dix-huit cents ans +de durée. D'où viennent les papes? Comment de siècle en siècle ont-ils +été élus? + +Au moment où la liberté, l'égalité et la république achevaient +d'expirer, vers le temps d'Auguste, naissait à Bethléem le tribun +universel des peuples, le grand représentant sur la terre de l'égalité, +de la liberté et de la république, le Christ, qui, après avoir planté la +croix pour servir de limite à deux mondes, après s'être fait attacher à +cette croix, y être mort, symbole, victime et rédempteur des souffrances +humaines, transmit son pouvoir à son premier apôtre. Depuis Adam jusqu'à +Jésus-Christ, c'est la société avec des esclaves, avec l'inégalité des +hommes entre eux; depuis Jésus-Christ jusqu'à nous, c'est la société +avec l'égalité des hommes entre eux, l'égalité sociale de l'homme et de +la femme, c'est la société sans esclaves, ou du moins sans le principe +de l'esclavage. L'histoire de la société moderne commence au pied et de +ce côté-ci de la croix. + +Pierre, évêque de Rome, initia la papauté: tribuns-dictateurs +successivement élus par le peuple, et la plupart du temps choisis parmi +les classes les plus obscures du peuple, les papes tinrent leur +puissance temporelle de l'ordre démocratique, de cette nouvelle société +de frères qu'était venu fonder Jésus de Nazareth, ouvrier, fabricant de +jougs et de charrues, né d'une femme selon la chair, et pourtant Dieu +et fils de Dieu, comme ses oeuvres le prouvent. + +Les papes eurent mission de venger et de maintenir les droits de +l'homme; chefs de l'opinion humaine, ils obtinrent, tout faibles qu'ils +étaient, la force de détrôner les rois avec une parole et une idée: ils +n'avaient pour soldat qu'un plébéien, la tête couverte d'un froc et la +main armée d'une croix. La papauté, marchant à la tête de la +civilisation, s'avança vers le but de la société. Les hommes chrétiens, +dans toutes les régions du globe, obéirent à un prêtre dont le nom leur +était à peine connu, parce que ce prêtre était la personnification d'une +vérité fondamentale; il représentait en Europe l'indépendance politique +détruite presque partout; il fut dans le monde gothique le défenseur des +franchises populaires, comme il devint dans le monde moderne le +restituteur des sciences, des lettres et des arts. Le peuple s'enrôla +dans ses milices sous l'habit d'un frère mendiant. + +La querelle de l'empire et du sacerdoce est la lutte des deux principes +sociaux au moyen âge, le pouvoir et la liberté. Les papes, favorisant +les Guelfes, se déclaraient pour les gouvernements des peuples: les +empereurs, adoptant les Gibelins, poussaient au gouvernement des nobles: +c'étaient précisément le rôle qu'avaient joué les Athéniens et les +Spartiates dans la Grèce. Aussi, lorsque les papes se rangèrent du côté +des rois, lorsqu'ils se firent Gibelins, ils perdirent leur pouvoir, +parce qu'ils se détachèrent de leur principe naturel; et, par une raison +opposée, et cependant analogue, les moines ont vu décroître leur +autorité, lorsque la liberté politique est revenue directement aux +peuples, parce que les peuples n'ont plus eu besoin d'être remplacés par +les moines, leurs représentants. + +Ces trônes déclarés vacants et livrés au premier occupant dans le moyen +âge; ces empereurs qui venaient à genoux implorer le pardon d'un +pontife; ces royaumes mis en interdit; une nation entière privée de +culte par un mot magique; ces souverains frappés d'anathème, abandonnés +non seulement de leurs sujets, mais encore de leurs serviteurs et de +leurs proches; ces princes évités comme des lépreux, séparés de la race +mortelle, en attendant leur retranchement de l'éternelle race; les +aliments dont ils avaient goûté, les objets qu'ils avaient touchés +passés à travers les flammes ainsi que choses souillées: tout cela +n'était que les effets énergiques de la souveraineté populaire déléguée +à la religion et par elle exercée. + +La plus vieille loi d'élection du monde est la loi en vertu de laquelle +le pouvoir pontifical a été transmis de saint Pierre au prêtre qui porte +aujourd'hui la tiare: de ce prêtre vous remontez de pape en pape jusqu'à +des saints qui touchent au Christ; au premier anneau de la chaîne +pontificale se trouve un Dieu. Les évêques étaient élus par l'Assemblée +générale des fidèles; dès le temps de Tertullien, l'évêque de Rome est +nommé l'évêque des évêques. Le clergé, faisant partie du peuple, +concourait à l'élection. Comme les passions se retrouvent partout, comme +elles détériorent les plus belles institutions et les plus vertueux +caractères, à mesure que la puissance papale s'accrut, elle tenta +davantage, et des rivalités humaines produisirent de grands désordres. À +Rome païenne, de pareils troubles avaient éclaté pour l'élection des +tribuns: des deux Gracchus, l'un fut jeté dans le Tibre, l'autre +poignardé par un esclave dans un bois consacré aux Furies. La nomination +du pape Damase, en 366, produisit une rixe sanglante: cent trente-sept +personnes succombèrent dans la basilique Sicinienne, aujourd'hui +Sainte-Marie-Majeure. + +On voit saint Grégoire élu pape par le _clergé_, le _sénat_ et le +_peuple romain_. Tout chrétien pouvait parvenir à la tiare: Léon IV fut +promu au souverain pontificat le 12 avril 847 pour défendre Rome contre +les Sarrasins, et son ordination différée jusqu'à ce qu'il eût donné des +preuves de son courage. Autant en arrivait aux autres évêques: +Simplicius monta au siège de Bourges, tout laïque qu'il était. Même +aujourd'hui (ce qu'en général on ignore) le choix du conclave pourrait +tomber sur un laïque, fût-il marié: sa femme entrerait en religion, et +lui recevrait, avec la papauté, tous les ordres. + +Les empereurs grecs et latins voulurent opprimer la liberté de +l'élection papale populaire; ils l'usurpèrent quelquefois, et ils +exigèrent souvent que cette élection fût au moins confirmée par eux: un +capitulaire de Louis le Débonnaire rend à l'élection des évêques sa +liberté primitive, qui s'accomplit selon un traité du même temps par le +_consentement unanime du clergé et du peuple_. + +Ces dangers d'une élection proclamée par les masses populaires ou dictée +par les empereurs obligèrent à faire des changements à la loi. Il +existait à Rome des prêtres et des diacres appelés _cardinaux_, soit que +leur nom vint de ce qu'ils servaient aux _cornes_ ou coins de l'autel, +_ad cornua altaris_, soit que le mot _cardinal_ dérivât du latin +_cardo_, pivot ou gond. Le pape Nicolas II, dans un concile tenu à Rome +en 1059, fit décider que les cardinaux seuls éliraient les papes et que +le clergé et le peuple ratifieraient l'élection. Cent vingt ans après, +le concile de Latran[129] enleva la ratification au clergé et au peuple, +et rendit l'élection valide à une majorité des deux tiers des voix dans +l'assemblée des cardinaux. + + [Note 129: Le troisième concile de Latran sous Alexandre III, + en 1179.] + +Mais ce canon du concile ne fixant ni la durée ni la forme de ce collège +électoral, il arriva que la discorde s'introduisit parmi les électeurs, +et il n'y avait aucun moyen dans la nouvelle modification de la loi de +faire cesser cette discorde. En 1268, après la mort de Clément IV, les +cardinaux réunis à Viterbe ne purent s'entendre, et le Saint-Siège resta +vacant pendant deux années. Le podestat et le peuple de la ville furent +obligés d'enfermer les cardinaux dans leur palais, et même, dit-on, de +découvrir ce palais pour forcer les électeurs à en venir à un choix. +Grégoire X sortit enfin du scrutin, et, pour remédier à l'avenir à un +tel abus, établit alors le conclave, CUM CLAVE, _sous clef_ ou _avec une +clef_; il régla les dispositions intérieures de ce conclave à peu près +de la manière qu'elles existent aujourd'hui: cellules séparées, chambre +commune pour le scrutin, fenêtres extérieures murées, à l'une desquelles +on vient proclamer l'élection, en démolissant les plâtres dont elle est +close, etc. Le concile tenu à Lyon en 1274 confirme et améliore ces +dispositions. Un article de ce règlement est pourtant tombé en +désuétude: il y était dit que, si après trois jours de clôture le choix +du pape n'était pas fait, pendant cinq jours après ces trois jours les +cardinaux n'auront plus qu'un seul plat à leur repas, et qu'ensuite ils +n'auront plus que du pain, du vin et de l'eau jusqu'à l'élection du +souverain pontife. + +Aujourd'hui la durée d'un conclave n'est plus limitée et les cardinaux +ne sont plus punis par la diète, comme des enfants mis en pénitence. +Leur dîner, placé dans des corbeilles portées sur des brancards, leur +arrive du dehors, accompagné de laquais en livrée; un dapifère suit le +convoi l'épée au côté et traîné par des chevaux caparaçonnés, dans le +carrosse armorié du cardinal reclus. Arrivés au tour du conclave, les +poulets sont éventrés, les pâtés sondés, les oranges mises en quartiers, +les bouchons des bouteilles dépecés, dans la crainte que quelque pape ne +s'y trouve caché. Ces anciennes coutumes, les unes puériles, les autres +ridicules, ont des inconvénients. Le dîner est-il somptueux? le pauvre +qui meurt de faim, en le voyant passer, compare et murmure. Le dîner +est-il chétif? par une autre infirmité de la nature, l'indigent s'en +moque et méprise la pourpre romaine. On fera bien d'abolir cet usage, +qui n'est plus dans les moeurs actuelles; le christianisme est remonté +vers sa source; il est revenu au temps de la Cène et des Agapes, et le +Christ doit seul aujourd'hui présider à ces festins. + +Les intrigues des conclaves sont célèbres; quelques-unes eurent des +suites funestes. On vit, pendant le schisme d'Occident, différents papes +et antipapes se maudire et s'excommunier du haut des murs en ruine de +Rome. Ce schisme parut prêt à s'éteindre, lorsque Pierre de Lune[130] +le ranima, en 1394, par une intrigue du conclave à Avignon. Alexandre VI +acheta, en 1492, les suffrages de vingt-deux cardinaux qui lui +prostituèrent la tiare, laissant après lui les souvenirs de Lucrèce. +Sixte-Quint n'eut d'intrigue dans le conclave qu'avec ses béquilles, et +quand il fut pape son génie n'eut plus besoin de ces appuis. J'ai vu +dans une villa de Rome un portrait de la soeur de Sixte-Quint, femme du +peuple, que le terrible pontife, dans tout l'orgueil plébéien, se plut à +faire peindre. «Les premières armes de notre maison, disait-il à cette +soeur, sont des lambeaux (_lambels_).» + + [Note 130: L'antipape Benoît XIII, élu par les cardinaux + résidant à Avignon, après la mort de l'antipape Clément VII.] + +C'était encore le temps où quelques souverains dictaient des ordres au +Sacré Collège. Philippe II faisait entrer au conclave des billets +portant: _Su Magestad no quiere que N. sea Papa; quiere que N. lo +tenga._ Après cette époque, les intrigues des conclaves ne sont plus +guère que des agitations sans résultats généraux. Du Perron et d'Ossat +obtinrent néanmoins la réconciliation d'Henri IV avec le Saint-Siège, ce +qui fut un grand événement. Les _Ambassades_ de Du Perron sont fort +inférieures aux _Lettres_ de d'Ossat. Avant eux, Du Bellay avait été au +moment de prévenir le schisme de Henri VIII. Ayant obtenu de ce tyran, +avant sa séparation de l'Église, qu'il se soumettrait au jugement du +Saint-Siège, il arriva à Rome au moment où la condamnation d'Henri VIII +allait être prononcée. Il obtint un délai pour envoyer un homme de +confiance en Angleterre; les mauvais chemins retardèrent la réponse. Les +partisans de Charles-Quint firent rendre la sentence, et le porteur des +pouvoirs de Henri VIII arriva deux jours après. Le retard d'un courrier +a rendu l'Angleterre protestante, et changé la face politique de +l'Europe. Les destinées du monde ne tiennent pas à des causes plus +puissantes: une coupe trop large, vidée à Babylone, fit disparaître +Alexandre. + +Vient ensuite à Rome, du temps d'Olimpia[131], le cardinal de Retz, qui, +dans le conclave, après la mort d'Innocent X, s'enrôla dans l'_escadron +volant_, nom que l'on donnait à dix cardinaux indépendants; ils +portaient avec eux _Sacchetti_, qui n'était _bon qu'à peindre_, pour +faire passer Alexandre VII, _savio col silenzio_, et qui, pape, se +trouva n'être pas grand'chose. + + [Note 131: Donna _Olimpia Pamfili_, née _Maldachini_ + (1594-1656). Elle était la belle-soeur du cardinal J.-B. + Pamfili qui, à la mort d'Urbain VIII (1644), fut élu pape + sous le nom d'Innocent X. Sous le pontificat de ce dernier, + Olimpia exerça une grande influence et amassa d'immenses + richesses. Le successeur d'Innocent X, Alexandre VII (1653), + lui ordonna de se rendre à Orvieto, pour y attendre le + résultat d'une enquête sur les origines de sa fortune; mais, + avant la fin de cette enquête, elle périt de la peste, en + 1656.] + +Le président de Brosses raconte la mort de Clément XII dont il fut +témoin, et vit l'élection de Benoît XIV,--comme j'ai vu Léon XII le +pontife, mort sur son lit abandonné: le cardinal camerlingue avait +frappé deux ou trois fois Clément XII au front, selon l'usage, avec un +petit marteau, en l'appelant par son nom _Lorenzo Corsini_: «Il ne +répondit point, dit de Brosses, et il ajoute: «_Voilà ce qui fait que +votre fille est muette._» Et voilà comme en ce temps-là on traitait les +choses les plus graves: un pape mort que l'on frappe à la tête comme à +la porte de l'entendement, en appelant l'homme décédé et muet par son +nom, pouvait, ce me semble inspirer, à un témoin autre chose qu'une +raillerie, fût-elle empruntée de Molière. Qu'aurait dit le léger +magistrat de Dijon si Clément XII lui eût répondu des profondeurs de +l'éternité: «Que me veux-tu?» + +Le président de Brosses envoie à son ami l'abbé Courtois une liste des +cardinaux du conclave avec un mot sur chacun d'eux en son honneur: + +«Guadagni, bigot, papelard, sans esprit, sans goût, pauvre moine. + +«Aquaviva d'Aragon, figure noble et un peu épaisse, l'esprit comme la +figure. + +«Ottoboni, sans moeurs, sans crédit, débauché, ruiné, amateur des arts. + +«Alberoni, plein de feu, inquiet, remuant, méprisé, sans moeurs, sans +décence, sans considération, sans jugement: selon lui, un cardinal est +un ... habillé de rouge.» + +Le reste de la liste est à l'avenant; le cynisme est ici tout l'esprit. + +Une bouffonnerie singulière eut lieu: de Brosses alla dîner avec des +Anglais à la porte Saint-Pancrace; on simula l'élection d'un pape: sir +Ashewd ôta sa perruque et représenta le cardinal doyen; on chanta des +_oremus_, et le cardinal Alberoni fut élu au scrutin de cette orgie. Les +soldats protestants de l'armée du connétable de Bourbon nommèrent pape, +dans l'église de Saint-Pierre, Martin Luther. Aujourd'hui les Anglais, +qui sont tout à la fois la plaie et la providence de Rome, respectent le +culte catholique qui leur a permis d'élever un prêche en dehors de la +porte du Peuple. Le gouvernement et les moeurs ne souffriraient plus de +pareils scandales. + +Aussitôt qu'un cardinal est prisonnier au conclave, la première chose +qu'il fait, c'est de se mettre, lui et ses domestiques, à gratter durant +l'obscurité les murs fraîchement maçonnés, jusqu'à ce qu'ils aient fait +un petit trou pour prendre par là, durant la nuit, des ficelles au moyen +desquelles les avis vont et viennent du dedans au dehors. Au surplus, le +cardinal de Retz, dont l'opinion n'est pas suspecte, après avoir parlé +des misères du conclave dont il fit partie, termine son récit par ces +belles paroles: + + «On y vécut (dans le conclave) toujours ensemble avec le même + respect et la même civilité que l'on observe dans les cabinets + des rois; avec la même politesse qu'on avait dans la cour de + Henri III; avec la même familiarité que l'on voit dans les + collèges; avec la même modestie qui se remarque dans les + noviciats, et avec la même charité, au moins en apparence, qui + pourrait être entre des frères parfaitement unis.» + +[Illustration: La Jeune Chevrière.] + +Je suis frappé, en achevant l'épitome d'une immense histoire, de la +manière grave dont elle commence et de la manière presque burlesque dont +elle finit: la grandeur du Fils de Dieu ouvre la scène qui, se +rétrécissant par degrés au fur et à mesure que la religion catholique +s'éloigne de sa source, se termine à la petitesse du fils d'Adam. On ne +retrouve plus guère la hauteur primitive de la croix qu'au décès du +souverain pontife: ce pape, sans famille, sans amis, dont le cadavre +est délaissé sur sa couche, montre que l'homme était compté pour rien +dans le chef du monde évangélique. Comme prince temporel, on rend des +honneurs au pape expiré; comme homme, son corps abandonné est jeté à la +porte de l'église, où jadis le pécheur faisait pénitence. + + +DÉPÊCHES À M. LE COMTE PORTALIS. + + «Rome, 17 février 1829. + +«Monsieur le comte, + +«J'ignore s'il plaira au roi d'envoyer un ambassadeur extraordinaire à +Rome ou s'il lui conviendra de m'accréditer auprès du Sacré Collège. +Dans ce dernier cas, j'aurai l'honneur de vous faire observer que +j'allouai à M. le duc de Laval, pour frais de service extraordinaire en +pareille circonstance, en 1823, une somme qui s'élevait, autant que je +m'en puis souvenir, de 40 à 50,000 francs. L'ambassadeur d'Autriche, M. +le comte d'Appony, reçut d'abord de sa cour une somme de 36,000 francs +pour les premiers besoins, un supplément de 7,200 francs par mois à son +traitement ordinaire pendant la durée du conclave, et pour frais de +cadeaux, chancellerie, etc., 10,000 francs. Je n'ai point, monsieur le +comte, la prétention de lutter de magnificence avec M. l'ambassadeur +d'Autriche, comme le fit M. le duc de Laval; je ne louerai ni chevaux, +ni voitures, ni livrées pour éblouir la populace de Rome; le roi de +France est un assez grand seigneur pour payer la pompe de ses +ambassadeurs, s'il en veut une: magnificence d'emprunt, c'est misère. +J'irai donc modestement au conclave avec mes gens et mes voitures +ordinaires. Reste seulement à savoir si Sa Majesté ne pensera pas que, +pendant la durée du conclave, je serai obligé à une représentation à +laquelle mon traitement ordinaire ne pourra suffire. Je ne demande rien, +je soumets simplement une question à votre jugement et à la décision +royale. + +«J'ai l'honneur, etc.» + + + «Rome, ce 19 février 1829. + +«Monsieur le comte, + +«J'ai eu l'honneur d'être présenté hier au Sacré Collège et de prononcer +le petit discours[132] dont je vous ai d'avance envoyé copie dans ma +dépêche nº 17, partie mardi, 17 de ce mois, par un courrier +extraordinaire. J'ai été écouté avec des marques de satisfaction du +meilleur augure, et le cardinal doyen, le vénérable Della Somaglia, m'a +répondu dans les termes les plus affectueux pour le roi et pour la +France. + + [Note 132: Voir le texte de ce discours à l'_Appendice_ nº + II: _Le Conclave de 1829_.] + +«Vous ayant tout mandé dans ma dernière dépêche, je n'ai absolument rien +de nouveau à vous dire aujourd'hui, sinon que le cardinal Bussi[133] est +arrivé hier de Bénévent; on attend aujourd'hui les cardinaux Albani, +Macchi[134] et Oppizzoni. + + [Note 133: Jean-Baptiste _Bussi_, créé cardinal par Léon XII + en 1824.] + + [Note 134: Vincent _Macchi_, né à Capo di Monte en 1770, mort + à Rome en 1860.--Cardinal depuis le 2 octobre 1826. Avant + d'être cardinal, Mgr Macchi avait été nonce en Suisse, puis à + Paris (1819). Il portait alors le titre d'archevêque de + Nisibe.] + +«Les membres du Sacré Collège s'enfermeront au palais Quirinal lundi +soir, 23 de ce mois. Dix jours s'écouleront ensuite pour attendre les +cardinaux étrangers, après quoi les opérations sérieuses du conclave +commenceront, et, si l'on s'entendait tout d'abord, le pape pourrait +être élu dans la première semaine de carême. + +«J'attends, monsieur le comte, les ordres du roi. Je suppose que vous +m'avez expédié un courrier après l'arrivée de M. de Montebello à Paris. +Il est urgent que je reçoive ou l'annonce d'un ambassadeur +extraordinaire, ou mes nouvelles lettres de créance avec les +instructions du gouvernement. + +«Mes cinq cardinaux français viendront-ils? Politiquement parlant, leur +présence est ici fort peu nécessaire. J'ai écrit à monseigneur le +cardinal de Latil pour lui offrir mes services dans le cas où il se +déterminerait à venir. + +«J'ai l'honneur, etc. + +«_P. S._ Je joins ici la copie d'une lettre que m'a écrite M. le comte +de Funchal. Je n'ai point répondu par écrit à cet ambassadeur, je suis +seulement allé causer avec lui.» + + +À MADAME RÉCAMIER. + + «Rome, lundi 23 février 1829. + +«Hier ont fini les obsèques du pape. La pyramide de _papier_ et les +quatre candélabres étaient assez beaux, parce qu'ils étaient d'une +proportion immense et atteignaient à la corniche de l'église. Le dernier +_Dies iræ_ était admirable. Il est composé par un homme inconnu qui +appartient à la chapelle du pape, et qui me semble avoir un génie d'une +tout autre espèce que Rossini. Aujourd'hui nous passons de la tristesse +à la joie; nous chantons le _Veni Creator_ pour l'ouverture du conclave; +puis nous irons voir chaque soir si les scrutins sont brûlés, si la +fumée sort d'un certain poêle: le jour où il n'y aura pas de fumée, le +pape sera nommé, et j'irai vous retrouver; voilà tout le fond de mon +affaire. Le discours du roi d'Angleterre est bien insolent pour la +France! Quelle déplorable expédition que cette expédition de Morée! +commence-t-on à le sentir? Le général Guilleminot m'a écrit une lettre à +ce sujet, qui me fait rire; il n'a pu m'écrire ainsi que parce qu'il me +présumait ministre.» + + + «25 février. + +«La mort est ici; Torlonia est parti hier au soir après deux jours de +maladie: je l'ai vu tout peinturé sur son lit funèbre, l'épée au côté. +Il prêtait sur gages; mais quels gages! sur des antiques, sur des +tableaux renfermés pêle-mêle dans un vieux palais poudreux. Ce n'est pas +là le magasin où l'Avare serrait _un luth de Bologne garni de toutes +ses cordes ou peu s'en faut, la peau d'un lézard de trois pieds, et le +lit de quatre pieds à bandes de point de Hongrie_. + +«On ne voit que des défunts que l'on promène habillés dans les rues; il +en passe un régulièrement sous mes fenêtres quand nous nous mettons à +table pour dîner. Au surplus, tout annonce la séparation du printemps; +on commence à se disperser; on part pour Naples; on reviendra un moment +pour la semaine sainte, et puis on se quittera pour toujours. L'année +prochaine ce seront d'autres voyageurs, d'autres visages, une autre +société. Il y a quelque chose de triste dans cette course sur des +ruines: les Romains sont comme les débris de leur ville: le monde passe +à leurs pieds. Je me figure ces personnes rentrant dans leurs familles, +dans les diverses contrées de l'Europe, ces jeunes _Misses_ retournant +au milieu de leurs brouillards. Si par hasard, dans trente ans d'ici, +quelqu'une d'entre elles est ramenée en Italie, qui se souviendra de +l'avoir vue dans les palais dont les maîtres ne seront plus? +Saint-Pierre et le Colisée, voilà tout ce qu'elle-même reconnaîtrait.» + + +DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS. + + «Rome, ce 3 mars 1829. + +«Monsieur le comte, + +«Mon premier courrier étant arrivé à Lyon le 14 du mois dernier à neuf +heures du soir, vous avez pu apprendre le 15 au matin, par le +télégraphe, la mort du pape. Nous sommes aujourd'hui au 3 de mars et je +suis encore sans instructions et sans réponse officielle. Les journaux +ont annoncé le départ de deux ou trois cardinaux. J'avais écrit à Paris +à M. le cardinal de Latil[135], pour mettre à sa disposition le palais +de l'ambassade; je viens de lui écrire encore à divers points de sa +route, pour lui renouveler mes offres. + + [Note 135: Jean-Baptiste-Marie-Anne-Antoine, comte de _Latil_ + (1761-1839). Il était en 1789 grand vicaire de l'évêque de + Vence; ayant refusé de prêter serment à la constitution + civile du clergé, il émigra en 1790, revint en France l'année + suivante, fut enfermé à Montfort-l'Amaury, parvint à + s'échapper et émigra de nouveau. Devenu en 1798 l'aumônier du + comte d'Artois, il ne le quitta plus et rentra avec lui en + 1814. Il fut nommé évêque _in partibus_ d'Amyclée en 1815, + évêque de Chartres en 1817 et pair de France en 1822. À la + mort de Louis XVIII, le nouveau roi se souvint de son ancien + aumônier; il le créa comte et l'appela à l'archevêché de + Reims, M. de Latil sacra Charles X et reçut du pape Léon XII + (10 mars 1826) la pourpre romaine; le roi y ajouta le titre + de duc. À la révolution de Juillet, il s'enfuit en + Angleterre, puis revint en France, où il reprit son siège + archiépiscopal, sans siéger toutefois à la Chambre des pairs, + n'ayant pas voulu prêter serment au nouveau gouvernement.] + +«Je suis fâché d'être obligé de vous dire, monsieur le comte, que je +remarque ici de petites intrigues pour éloigner nos cardinaux[136] de +l'ambassade, pour les loger là où ils pourraient être placés plus à la +portée des influences que l'on espère exercer sur eux. + + [Note 136: Les cardinaux français étaient au nombre de cinq: + MM. de Latil, archevêque de Reims; de Clermont-Tonnerre, + archevêque de Toulouse; de la Fare, archevêque de Sens; de + Croy, archevêque de Rouen; d'Isoard, archevêque d'Auch.] + +«En ce qui me concerne, cela m'est fort indifférent. Je rendrai à MM. +les cardinaux tous les services qui dépendront de moi. S'ils +m'interrogent sur des choses qu'il sera bon de connaître, je leur dirai +ce que je sais; si vous me transmettez pour eux les ordres du roi, je +leur en ferai part; mais s'ils arrivaient ici dans un esprit hostile aux +vues du gouvernement de Sa Majesté, si l'on s'apercevait qu'ils ne +marchent pas d'accord avec l'ambassadeur du roi, s'ils tenaient un +langage contraire au mien, s'ils allaient jusqu'à donner leurs voix dans +le conclave à quelque homme exagéré, s'ils étaient même divisés entre +eux, rien ne serait plus funeste. Mieux vaudrait pour le service du roi +que je donnasse à l'instant ma démission que d'offrir ce spectacle +public de nos discordes. L'Autriche et l'Espagne ont, par rapport à leur +clergé, une conduite qui ne laisse rien à l'intrigue. Tout prêtre, tout +cardinal ou évêque autrichien ou espagnol ne peut avoir pour agent et +pour correspondant à Rome que l'ambassadeur même de sa cour; celui-ci a +le droit d'écarter à l'instant de Rome tout ecclésiastique de sa nation +qui lui ferait obstacle. + +«J'espère, monsieur le comte, qu'aucune division n'aura lieu, que MM. +les cardinaux auront l'ordre formel de se soumettre aux instructions que +je ne tarderai pas à recevoir de vous; que je saurai celui d'entre eux +qui sera chargé d'exercer l'exclusion, en cas de besoin, et quelles +têtes cette exclusion doit frapper. + +«Il est bien nécessaire de se tenir en garde; les derniers scrutins ont +annoncé le réveil d'un parti. Ce parti, qui a donné de vingt à vingt et +une voix aux cardinaux della Marmora[137] et Pedicini, forme ce qu'on +appelle ici la faction de Sardaigne. Les autres cardinaux effrayés +veulent porter tous leurs suffrages sur Oppizzoni, homme ferme et modéré +à la fois. Quoique Autrichien, c'est-à-dire Milanais, il a tenu tête à +l'Autriche à Bologne. Ce serait un excellent choix. Les voix des +cardinaux français pourraient, en se fixant sur l'un ou sur l'autre +candidat, décider l'élection. À tort ou à raison, on croit ces cardinaux +ennemis du système actuel du gouvernement du roi, et la faction de +Sardaigne compte sur eux. + + [Note 137: Teresio _Ferrero della Marmora_, né à Turin le 15 + octobre 1757, mort le 30 décembre 1831. Créé cardinal le 27 + septembre 1824.] + +«J'ai l'honneur, etc[138].» + + [Note 138: De la même plume avec laquelle il venait d'écrire + cette dépêche à son ministre, Chateaubriand, ce même jour 3 + mars, écrivait à son ami M. de Marcellus, ministre + plénipotentiaire à Lucques, cette autre lettre, qui n'est pas + précisément en style de chancellerie: + + «À M. de Marcellus, à Lucques. Rome, 3 mars 1829. + + «Rien de nouveau ici. Des scrutins nuls et variés. De la + pluie, du vent, des rhumatismes, et Torlonia enterré l'épée + au côté, en habit noir et chapeau bordé. Voilà tout. Ce soir, + chez moi, on chante à neuf heures, on soupe à dix, puis à + minuit on jeûne pour les cendres de demain; avec un peu de + pénétration, vous devinerez que je vous écris le mardi-gras. + Tout cela, le mardi-gras surtout, me fait dire comme Potier + dans le rôle de Werther: «Mon ami, sais-tu ce que c'est que + la vie? C'est un bois où l'on s'embarrasse les jambes.» + Encore si les miennes allaient à la chasse comme les vôtres! + Bonjour, voilà qui est bien peu sérieux pour un ambassadeur + auprès d'un conclave. Je pleure si souvent que, quand le rire + me prend par hasard, je le laisse aller. + + «CHATEAUBRIAND.»] + + +À MADAME RÉCAMIER. + + Rome, le 3 mars 1829. + +«Vous me surprenez sur l'histoire de ma fouille; je ne me souvenais pas +de vous avoir écrit rien de si bien à ce propos. Je suis, comme vous le +pensez, fortement occupé: laissé sans direction et sans instructions, je +suis obligé de prendre tout sur moi. Je crois cependant que je puis vous +promettre un pape modéré et éclairé. Dieu veuille seulement qu'il soit +fait à l'expiration de l'_intérim_ du ministère de M. Portalis.» + + + «4 mars. + +«Hier, mercredi des Cendres, j'étais à genoux seul dans cette église de +_Santa Croce_, appuyée sur les murailles de Rome, près de la porte de +Naples. J'entendais le chant monotone et lugubre des religieux dans +l'intérieur de cette solitude: j'aurais voulu être aussi sous un froc, +chantant parmi ces débris. Quel lieu pour mettre en paix l'ambition et +contempler les vanités de la terre! Je ne vous parle pas de ma santé, +parce que cela est extrêmement ennuyeux. Tandis que je souffre, on me +dit que M. de la Ferronnays se guérit; il fait des courses à cheval, et +sa convalescence passe dans le pays pour un miracle: Dieu veuille qu'il +en soit ainsi, et qu'il reprenne le portefeuille au bout de l'_intérim_: +que de questions cela trancherait, pour moi!» + + +DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS. + + «Dimanche[139], ce 15 mars 1829. + + [Note 139: Les précédentes éditions portent à tort: _Jeudi_, + ce 15 mars;--ce qui est en contradiction avec le calendrier, + et aussi avec les deux dates données par Chateaubriand + quelques lignes plus loin, et qui, celles-là, sont exactes: + _jeudi soir 12_, et _vendredi soir 13_.] + +«Monsieur le comte, + +«J'ai eu l'honneur de vous instruire de l'arrivée successive de MM. les +cardinaux français. Trois d'entre eux, MM. de Latil, de la Fare[140] et +de Croy[141], m'ont fait l'honneur de descendre chez moi. Le premier +est entré au conclave jeudi soir 12, avec M. le cardinal Isoard[142], +les deux autres s'y sont renfermés vendredi soir, 13. + + [Note 140: Anne-Louis-Henri duc de _la Fare_ (1752-1829), + petit-neveu du cardinal de Bernis. Il était depuis deux ans + évêque de Nancy, lorsqu'il fut élu, par le bailliage de cette + ville, député de son ordre aux États-Généraux. Ce fut lui + qui, le 4 mai 1789, à l'issue de la messe qui eut lieu dans + l'église Saint-Louis, à Versailles, pour l'ouverture des + États, prononça le discours d'usage. Son attitude hostile aux + idées de la Révolution l'obligea bientôt à quitter la France; + il se réfugia d'abord à Trêves, puis en Autriche, devint l'un + des principaux agents de Louis XVIII et ne rentra qu'avec + lui, en 1814. En 1816, il fut adjoint à l'archevêque de + Reims, M. de Talleyrand-Périgord, pour l'administration des + affaires ecclésiastiques. Archevêque de Sens en 1817, il + reçut en 1822 le titre de pair de France, et en 1823 la + dignité de cardinal. Il assista aux deux conclaves où furent + élus Léon XII et Pie VIII et mourut à Paris le 10 décembre + 1829.] + + [Note 141: Gustave-Maximilien-Juste, prince de _Croy_ + (1773-1844). Il était en 1789 chanoine du grand chapitre de + Strasbourg. La Révolution le força de se réfugier à Vienne, + où il séjourna jusqu'en 1817, époque à laquelle il fut nommé + évêque de Strasbourg. À la mort du cardinal de Périgord + (1821), il devint grand-aumônier de France. Revêtu de la + pourpre romaine en 1822, il fut, en 1824 transféré de + l'évêché de Strasbourg à l'archevêché de Rouen. Après la + révolution de 1830, le prince de Croy resta fidèle à ses + opinions légitimistes; il fut cependant obligé d'assister, en + 1840, au baptême du comte de Paris, mais se retira aussitôt + après la cérémonie.] + + [Note 142: Joachim-Jean-Xavier, duc d'_Isoard_ (1766-1839). + Il fit ses études au séminaire d'Aix, où il se lia intimement + avec le futur cardinal Fesch; lorsqu'éclata la Révolution, il + n'avait reçu encore que les ordres mineurs. En 1794, il se + rendit à Vérone, auprès du comte de Provence; puis, il revint + en France, prit part à plusieurs complots royalistes, et dut + retourner en Italie après le 18 fructidor. La protection de + l'abbé Fesch lui permit de rentrer en France sous le + Consulat, et bientôt de remplir auprès de son ancien + condisciple, devenu archevêque de Lyon, cardinal et + ambassadeur à Rome, les fonctions de secrétaire particulier + (1803). La même année, il fut nommé auditeur de Rote. Il ne + fut ordonné prêtre qu'en 1825, à Rome. Léon XII le créa peu + après (25 juin 1827) cardinal au titre de + Saint-Pierre-ès-liens, qu'il échangea plus tard contre celui + de la Trinité-du-Mont. À son retour en France, Mgr d'Isoard + fut pourvu de l'archevêché d'Auch et appelé à la pairie avec + le titre de duc (24 janvier 1829). À la révolution de + Juillet, sa nomination à la Chambre haute fut annulée par la + nouvelle Charte: il se consacra alors uniquement à son + diocèse. La mort de son ami le cardinal Fesch ayant déterminé + une vacance dans le corps des cardinaux français, Mgr + d'Isoard fut appelé à lui succéder (14 juin 1839), mais il + mourut presque subitement quelques mois après, le 7 octobre, + pendant qu'il attendait à Paris ses bulles d'institution.] + +«Je leur ai fait part de tout ce que je savais; je leur ai communiqué +des notes importantes sur la minorité et la majorité du conclave, sur +les sentiments dont les différents partis sont animés. Nous sommes +convenus qu'ils porteraient les candidats dont je vous ai déjà parlé, +savoir: les cardinaux Capellari, Oppizzoni, Benvenuti, Zurla, +Castiglioni, enfin Pacca et de Gregorio; qu'ils repousseraient les +cardinaux de la faction sarde: Pedicini, Giustiniani, Galleffi et +Cristaldi[143]». + + [Note 143: Bélisaire _Cristaldi_, né à Rome le 11 juillet + 1764, mort à Rome le 25 février 1831. Nommé cardinal le 2 + octobre 1826.] + +«J'espère que cette bonne intelligence entre les ambassadeurs et les +cardinaux aura le meilleur effet: du moins n'aurai-je rien à me +reprocher si des passions ou des intérêts venaient à tromper mes +espérances. + +«J'ai découvert, monsieur le comte, de méprisables et dangereuses +intrigues entretenues de Paris à Rome par le canal de M. le nonce +Lambruschini[144]. Il ne s'agissait rien moins que de faire lire en +plein conclave la copie de prétendues instructions secrètes divisées en +plusieurs articles et données (assurait-on impudemment) à M. le cardinal +de Latil. La majorité du conclave s'est prononcée fortement contre de +pareilles machinations; elle aurait voulu qu'on écrivît au nonce de +rompre toute espèce de relations avec ces hommes de discorde qui, en +troublant la France, finiraient par rendre la religion catholique +odieuse à tous. Je fais, monsieur le comte, un recueil de ces +révélations authentiques, et je vous l'enverrai après la nomination du +pape: cela vaudra mieux que toutes les dépêches du monde. Le roi +apprendra à connaître ses amis et ses ennemis, et le gouvernement pourra +s'appuyer sur des faits propres à le diriger dans sa marche. + + [Note 144: Mgr Lambruschini, archevêque de Gênes, nonce du + Saint-Siège à Paris.] + +«Votre dépêche nº 14 me donna avis des empiétements que le nonce de Sa +Sainteté a voulu renouveler en France au sujet de la mort de Léon XII. +La même chose était déjà arrivée, lorsque j'étais ministre des affaires +étrangères, à la mort de Pie VII: heureusement on a toujours les moyens +de se défendre contre ces attaques publiques; il est bien plus +difficile d'échapper aux trames ourdies dans l'ombre. + +«Les conclavistes qui accompagnent nos cardinaux m'ont paru des hommes +raisonnables: le seul abbé Coudrin[145], dont vous m'avez parlé, est un +de ces esprits compactes et rétrécis dans lesquels rien ne peut entrer, +un de ces hommes qui se sont trompés de profession. Vous n'ignorez pas +qu'il est moine, chef d'ordre, et qu'il a même des bulles d'institution: +cela ne s'accorde guère avec nos lois civiles et nos institutions +politiques. + + [Note 145: L'abbé _Coudrin_ avait accompagné à Rome comme + conclaviste le cardinal-archevêque de Rouen, le prince de + Croy, dont il était, depuis 1826, le premier vicaire général. + Chateaubriand, qui n'a fait que l'entrevoir, s'est trompé + dans le jugement qu'il a porté sur lui. Bien loin d'être un + «esprit rétréci», l'abbé Coudrin possédait les hautes et + rares qualités qui font les chefs d'ordres. Son intelligence + égalait sa vertu. À l'époque où la Révolution venait + d'anéantir les anciens ordres religieux, il lui a été donné + de fonder une Congrégation, que Chateaubriand sans nul doute + a mal connue et qui est aujourd'hui répandue dans le monde + entier, la Congrégation des Sacrés-Coeurs de Jésus et de + Marie et de l'Association perpétuelle du Très Saint Sacrement + de l'Autel (dite de Picpus). L'abbé Pierre Coudrin (en + religion le P. Marie-Joseph) était né le 1er mars 1768; il + est mort le 27 mars 1837. Voir la _Vie du T. R. P. + Marie-Joseph Coudrin_, par un Père de la Congrégation des + Sacrés-Coeurs de Jésus et de Marie.] + +«Il se pourrait faire que le pape fût élu à la fin de cette semaine. +Mais si les cardinaux français manquent le premier effet de leur +présence, il deviendra impossible d'assigner un terme au conclave. De +nouvelles combinaisons amèneraient peut-être une nomination inattendue: +on s'arrangerait, pour en finir, de quelque cardinal insignifiant, tel +que Dandini[146]. + + [Note 146: Hercule Dandini, né à Rome le 25 juillet 1759, + mort le 22 juillet 1840. Cardinal le 10 mars 1823.] + +«Je me suis jadis, monsieur le comte, trouvé dans des circonstances +difficiles, soit comme ambassadeur à Londres, soit comme ministre +pendant la guerre d'Espagne, soit comme membre de la Chambre des pairs, +soit comme chef de l'opposition; mais rien ne m'a donné autant +d'inquiétude et de souci que ma position actuelle au milieu de tous les +genres d'intrigues. Il faut que j'agisse sur un corps invisible renfermé +dans une prison dont les abords sont strictement gardés. Je n'ai ni +argent à donner, ni places à promettre; les passions caduques d'une +cinquantaine de vieillards ne m'offrent aucune prise sur elles. J'ai à +combattre la bêtise dans les uns, l'ignorance du siècle dans les autres; +le fanatisme dans ceux-ci, l'astuce et la duplicité dans ceux-là; dans +presque tous l'ambition, les intérêts, les haines politiques, et je suis +séparé par des murs et par des mystères de l'assemblée où fermentent +tant d'éléments de division. À chaque instant la scène varie; tous les +quarts d'heure des rapports contradictoires me plongent dans de +nouvelles perplexités. Ce n'est pas, monsieur le comte, pour me faire +valoir, que je vous entretiens de ces difficultés, mais pour me servir +d'excuse dans le cas où l'élection produirait un pape contraire à ce +qu'elle semble promettre et à la nature de nos voeux. À la mort de Pie +VII, les questions religieuses n'avaient point encore agité l'opinion: +ces questions sont venues aujourd'hui se mêler à la politique, et +jamais l'élection du chef de l'Église ne pouvait tomber plus mal à +propos. + +«J'ai l'honneur, etc.» + + +À MADAME RÉCAMIER. + + «Rome, 17 mars 1829. + +«Le roi de Bavière[147] est venu me voir en _frac_. Nous avons parlé de +vous. Ce souverain _grec_, en portant une couronne, semble savoir ce +qu'il a sur la tête, et comprendre qu'on ne cloue pas le temps au passé. +Il dîne chez moi jeudi et ne veut personne. + + [Note 147: _Louis Ier_ (Charles-Auguste), roi de Bavière, né + à Strasbourg en 1786. Monté sur le trône le 12 octobre 1825, + il se montra un ardent _philhellène_, ce dont Chateaubriand + lui savait très grand gré. Un voyage qu'il fit en Italie, de + 1804 à 1805, lui inspira pour les arts une passion qui ne le + quitta plus; il attira dans sa capitale les plus grands + artistes de l'Allemagne et il ne négligea rien pour faire de + Munich l'Athènes moderne. Malheureusement, il y introduisit + un jour Aspasie sous les traits de Lola Montès, une danseuse + dont il fit une comtesse de Lansfeld et qui devint un moment + la souveraine absolue de la Bavière. Louis Ier, obligé de + quitter ses États, au mois de février 1848, abdiqua, le 20 + mars suivant, en faveur de son fils, Maximilien II. Il vécut + depuis dans la retraite et mourut à Nice le 29 février 1868.] + +«Au reste, nous voilà au milieu de grands événements: un pape à faire; +que sera-t-il? L'émancipation des catholiques passera-t-elle? Une +nouvelle campagne en Orient; de quel côté sera la victoire? +Profiterons-nous de cette position? Qui conduira nos affaires? y a-t-il +une tête capable d'apercevoir tout ce qui se trouve là-dedans pour la +France et d'en profiter selon les événements? Je suis persuadé qu'on +n'y pense seulement pas à Paris, et qu'entre les salons et les chambres, +les plaisirs et les lois, les joies du monde et les inquiétudes +ministérielles, on se soucie de l'Europe comme de rien du tout. Il n'y a +que moi qui, dans mon exil, ai le temps de songer creux et de regarder +autour de moi. Hier, je suis allé me promener par une espèce de tempête +sur l'ancien chemin de Tivoli. Je suis arrivé à l'ancien pavé romain, si +bien conservé qu'on croirait qu'il a été posé nouvellement. Horace avait +pourtant foulé les pierres que je foulais: où est Horace?» + + * * * * * + +Le marquis Capponi[148], arrivant de Florence, m'apporta des lettres de +recommandation de ses amies de Paris. Je répondis à l'une de ces lettres +le 21 mars 1829: + +«J'ai reçu vos lettres: les services que je puis rendre ne sont rien, +mais je suis tout à vos ordres. Je n'en étais pas à savoir ce que +c'était que le marquis Capponi: je vous annonce qu'il est toujours beau; +il a tenu bon contre le temps. Je n'ai point répondu à votre première +lettre, toute pleine d'enthousiasme pour le sublime Mahmoud et pour la +barbarie _disciplinée_, pour ces esclaves _bâtonnés_ en soldats[149]. +Que les femmes soient transportées d'admiration pour les hommes qui en +épousent à la fois des centaines, qu'elles prennent cela pour le progrès +des lumières et de la civilisation, je le conçois; mais moi je tiens à +mes pauvres Grecs; je veux leur liberté comme celle de la France; je +veux aussi des frontières qui couvrent Paris, qui assurent notre +indépendance, et ce n'est pas avec la triple alliance du pal de +Constantinople, de la schlague de Vienne et des coups de poings de +Londres que vous aurez la rive du Rhin. Grand merci de la pelisse +d'honneur que notre gloire pourrait obtenir de l'invincible chef des +croyants, lequel n'est pas encore sorti des faubourgs de son sérail; +j'aime mieux cette gloire toute nue; elle est femme et belle: Phidias se +serait bien gardé de lui mettre une robe de chambre turque.» + + [Note 148: Gino-Alexandre-Joseph-Gaspard, marquis _Capponi_, + né à Florence le 14 septembre 1792. Élevé par le célèbre + antiquaire l'abbé Zannoni, il apprit un grand nombre de + langues et voyagea en Italie, en France, en Angleterre et en + Allemagne. Il a joué en Toscane un rôle politique important, + particulièrement de 1847 à 1849. Bien qu'il fût devenu + presque aveugle dès 1839, il se voua avec passion aux études + historiques et fut le principal rédacteur des _Archives + historiques_ publiées à Florence par Vieusseux. Le plus + remarquable de ses ouvrages, _Storia della Republica di + Firenze_, a paru en 1875. Le marquis Gino Capponi est mort le + 3 février 1876.] + + [Note 149: Chateaubriand ne nous a pas donné le nom de la + correspondante à laquelle était adressée cette lettre du 21 + mars. C'est évidemment la dame dont il a parlé plus haut, + dans sa lettre à Mme Récamier, du 15 janvier 1829, et dont il + disait: «J'ai reçu une lettre de cette dame spirituelle qui + venait quelquefois me voir au ministère; jugez comme elle me + fait bien la cour: elle est turque enragée; Mahmoud est un + grand homme qui a devancé sa nation!»] + + +À MADAME RÉCAMIER. + + «Rome, le 21 mars 1829 + +«Eh bien! j'ai raison contre vous! Je suis allé hier, entre deux +scrutins et en attendant un pape, à Saint-Onufre: ce sont bien deux +_orangers_ qui sont dans le _cloître_, et point un chêne _vert_. Je suis +tout fier de cette fidélité de ma mémoire. J'ai couru, presque les yeux +fermés, à la petite pierre qui recouvre votre ami; je l'aime mieux que +le grand tombeau qu'on va lui élever. Quelle charmante solitude! quelle +admirable vue! quel bonheur de reposer là entre les fresques du +Dominiquin et celles de Léonard de Vinci! Je voudrais y être, je n'ai +jamais été plus tenté. Vous a-t-on laissée entrer dans l'intérieur du +couvent? Avez-vous vu, dans un long corridor, cette tête ravissante, +quoique à moitié effacée, d'une madone de Léonard de Vinci? Avez-vous vu +dans la bibliothèque le masque du Tasse, sa couronne de laurier flétrie, +un miroir dont il se servait, son écritoire, sa plume et la lettre +écrite de sa main, collée sur une planche qui pend au bas de son buste? +Dans cette lettre d'une petite écriture raturée, mais facile à lire, il +parle d'_amitié_ et du _vent de la fortune_; celui-là n'avait guère +soufflé pour lui et l'amitié lui avait souvent manqué. + +«Point de pape encore, nous l'attendons d'heure en heure; mais si le +choix a été retardé, si des obstacles se sont élevés de toutes parts, ce +n'est pas ma faute: il aurait fallu m'écouter un peu davantage et ne pas +agir tout juste en sens contraire de ce qu'on paraissait décider. Au +reste, à présent, il me semble que tout le monde veut être en paix avec +moi. Le cardinal de Clermont-Tonnerre lui-même vient de m'écrire qu'il +réclame mes anciennes bontés pour lui, et après tout cela il descend +chez moi résolu à voter pour le pape le plus modéré. + +«Vous avez lu mon second discours[150]. Remerciez M. Kératry qui[151] a +parlé si obligeamment du premier; j'espère qu'il sera encore plus +content de l'autre. Nous tâcherons tous les deux de rendre la _liberté_ +chrétienne, et nous y parviendrons. Que dites-vous de la réponse que le +cardinal Castiglioni m'a faite? Suis-je assez loué _en plein conclave_? +Vous n'auriez pas mieux dit dans vos jours de gâterie.» + + [Note 150: Ce second discours fut prononcé par Chateaubriand + en plein conclave. On en trouvera le texte à l'_Appendice_ nº + II: _le Conclave de 1829_.] + + [Note 151: Auguste-Hilarion, comte de _Kératry_ (1769-1859). + Député du Finistère, rédacteur du _Courrier français_, il + avait, à la tribune et dans la Presse, vivement combattu M. + de Villèle, ce qui l'avait rapproché de Chateaubriand. Député + de 1818 à 1824, puis de 1827 à 1837, M. de Kératry fut nommé + pair de France le 3 octobre 1837. Élu en 1849 à la + Législative, et appelé, comme doyen d'âge, à présider la + première séance, il profita de cette circonstance pour + laisser éclater son hostilité contre les institutions + républicaines. Il vota constamment avec la droite monarchique + et rentra dans la vie privée au 2 décembre 1851. Ce vieux + parlementaire avait publié de nombreux écrits de philosophie + spiritualiste et religieuse, et plusieurs romans, dont l'un + au moins, le _Dernier des Beaumanoir_ (1824), avait eu un + assez vif succès.] + + + «24 mars 1829. + +«Si j'en croyais les bruits de Rome, nous aurions un pape demain; mais +je suis dans un moment de découragement, et je ne veux pas croire à un +tel bonheur. Vous comprenez bien que ce bonheur n'est pas le bonheur +politique, la joie d'un triomphe, mais le bonheur d'être libre et de +vous retrouver. Quand je vous parle tant de conclave, je suis comme les +gens qui ont une idée fixe et qui croient que le monde n'est occupé que +de cette idée. Et pourtant, à Paris, qui pense au conclave, qui s'occupe +d'un pape et de mes tribulations? La légèreté française, les intérêts du +moment, les discussions des Chambres, les ambitions émues, ont bien +autre chose à faire. Lorsque le duc de Laval m'écrivait aussi ses soucis +sur son conclave, tout préoccupé de la guerre d'Espagne que j'étais, je +disais en recevant ses dépêches: _Eh! bon Dieu, il s'agit bien de cela!_ +M. Portalis doit aujourd'hui me faire subir la peine du talion. Il est +vrai de dire cependant que les choses à cette époque n'étaient pas ce +qu'elles sont aujourd'hui: les idées religieuses n'étaient pas mêlées +aux idées politiques comme elles le sont dans toute l'Europe; la +querelle n'était pas là; la nomination d'un pape ne pouvait pas, comme à +cette heure, troubler ou calmer les États. + +«Depuis la lettre qui m'annonçait la prolongation du congé de M. de La +Ferronnays et son départ pour Rome, je n'ai rien appris: je crois +pourtant cette nouvelle vraie. + +«M. Thierry m'a écrit d'Hyères une lettre touchante; il dit qu'il se +meurt, et pourtant il veut une place à l'Académie des inscriptions et me +demande d'écrire pour lui. Je vais le faire. Ma fouille continue à me +donner des sarcophages; la mort ne peut fournir que ce qu'elle a. Le +monument du Poussin avance. Il sera noble et grand. Vous ne sauriez +croire combien le _tableau des Bergers d'Arcadie_ était fait pour un +bas-relief et convient à la sculpture[152].» + + [Note 152: Le sculpteur Desprez venait d'achever, pour le + tombeau du Poussin, d'après le tableau des _Bergers + d'Arcadie_, un bas-relief, dont Chateaubriand était, à bon + droit, extrêmement satisfait.] + + + «28 mars. + +«M. le cardinal de Clermont-Tonnerre, descendu chez moi, entre +aujourd'hui au conclave; c'est le siècle des merveilles. J'ai auprès de +moi le fils du maréchal Lannes et le petit-fils du chancelier[153]: +_messieurs du Constitutionnel_ dînent à ma table auprès de _messieurs de +la Quotidienne_. Voilà l'avantage d'être sincère; je laisse chacun +penser ce qu'il veut, pourvu qu'on m'accorde la même liberté; je tâche +seulement que mon opinion ait la majorité, parce que je la trouve, comme +de raison, meilleure que les autres. C'est à cette sincérité que +j'attribue le penchant qu'ont les opinions les plus divergentes à se +rapprocher de moi. J'exerce envers elles le droit d'asile: on ne peut +les saisir sous mon toit.» + + [Note 153: Le troisième secrétaire de l'ambassade, le vicomte + de Sesmaisons, fils du comte Donatien de Sesmaisons, maréchal + de camp et député de la Loire-Inférieure, était, par sa mère, + petit-fils du chancelier Dambray. Les deux premiers + secrétaires étaient MM. Bellocq et Desmousseaux de Givré, + dont il sera parlé tout à l'heure.--Les attachés à + l'ambassade étaient MM. de Montebello, du Viviers, de + Mesnard, d'Haussonville et Hyacinthe Pilorge, le fidèle + secrétaire de Chateaubriand.] + + +À M. LE DUC DE BLACAS[154]. + + [Note 154: Le duc de Blacas était alors ambassadeur à + Naples.] + + «Rome, 24 mars 1829. + +«Je suis bien fâché, monsieur le duc, qu'une phrase de ma lettre ait pu +vous causer quelque inquiétude. Je n'ai point du tout à me plaindre +d'un homme de sens et d'esprit (M. Fuscaldo[155]), qui ne m'a dit que +des lieux commun de diplomatie. Nous autres ambassadeurs, disons-nous +autre chose? Quant au cardinal dont vous me faites l'honneur de me +parler, le gouvernement français n'a désigné particulièrement personne; +il s'en est entièrement rapporté à ce que je lui ai mandé. Sept ou huit +cardinaux modérés et pacifiques, qui semblent attirer également les +voeux de toutes les cours, sont les candidats entre lesquels nous +désirons voir se fixer les suffrages. Mais si nous n'avons pas la +prétention d'imposer un choix à la majorité du conclave, nous repoussons +de toutes nos forces et par tous les moyens trois ou quatre cardinaux +fanatiques, intrigants ou incapables, que porte la minorité. + + [Note 155: Le comte Fuscaldo, ambassadeur de Naples à Rome.] + +«Je n'ai, monsieur le duc, aucun moyen possible de vous faire passer +cette lettre; je la mets donc tout simplement à la poste, parce qu'elle +ne renferme rien que vous et moi ne puissions avouer tout haut. + +«J'ai l'honneur, etc.» + + +À MADAME RÉCAMIER. + + «Rome, le 31 mars 1829. + +«M. de Montebello est arrivé et m'a apporté votre lettre avec une lettre +de M. Bertin et de M. Villemain. + +«Mes fouilles vont bien, je trouve force sarcophages vides; j'en +pourrai choisir un pour moi, sans que ma poussière soit obligée de +chasser celle de ces vieux morts que le vent a déjà emportée. Les +sépulcres dépeuplés offrent le spectacle d'une résurrection et pourtant +ils n'attendent qu'une mort plus profonde. Ce n'est pas la vie, c'est le +néant qui a rendu ces tombes désertes. + +«Pour achever mon petit journal du moment, je vous dirai que je suis +monté avant-hier à la boule de Saint-Pierre pendant une tempête. Vous ne +sauriez vous figurer ce que c'était que le bruit du vent au milieu du +ciel, autour de cette coupole de Michel-Ange, et au-dessus de ce temple +des chrétiens, qui écrase la vieille Rome.» + + + «31 mars, au soir. + +«Victoire! j'ai un des papes que j'avais mis sur ma liste: c'est +Castiglioni, le cardinal même que je portais à la papauté en 1823, +lorsque j'étais ministre, celui qui m'a répondu dernièrement au conclave +en me donnant _force louanges_. Castiglioni est modéré et dévoué à la +France: c'est un triomphe complet. Le conclave, avant de se séparer, a +ordonné d'écrire au nonce à Paris, pour lui dire d'exprimer au roi la +satisfaction que le Sacré Collège a éprouvée de ma conduite. J'ai déjà +expédié cette nouvelle à Paris par le télégraphe. Le préfet du Rhône est +l'intermédiaire de cette correspondance aérienne, et ce préfet est M. de +Brosses, fils de ce comte de Brosses, le léger voyageur à Rome, souvent +cité dans les notes que je rassemble en vous écrivant[156]. Le courrier +qui vous porte cette lettre porte ma dépêche à M. Portalis. + + [Note 156: Le télégraphe aérien n'allait encore que jusqu'à + Lyon, et M. de Brosses, préfet du Rhône, en tenait la clef. + C'était, comme son père, un homme d'infiniment d'esprit.] + +«Je n'ai plus deux jours de suite de bonne santé; cela me fait enrager, +car je n'ai coeur à rien au milieu de mes souffrances. J'attends +pourtant avec quelque impatience ce qui résultera à Paris de la +nomination de mon pape, ce qu'on dira, ce qu'on fera, ce que je +deviendrai. Le plus sûr, c'est le congé demandé. J'ai vu par les +journaux la grande querelle du _Constitutionnel_ sur mon discours; il +accuse le _Messager_ de ne l'avoir pas imprimé, et nous avons à Rome des +_Messagers_ du 22 mars (la querelle est du 24 et 25) qui ont le +discours. N'est-ce pas singulier? Il paraît clair qu'il y a eu _deux_ +éditions, l'une pour Rome et l'autre pour Paris. Pauvres gens! je pense +au mécompte d'un autre journal; il assure que le conclave aura été très +mécontent de ce discours: qu'aura-t-il dit quand il aura vu les éloges +que me donne le cardinal Castiglioni, qui est devenu pape? + +«Quand cesserai-je de vous parler de toutes ces misères? Quand ne +m'occuperai-je plus que d'achever les mémoires de ma vie et ma vie +aussi, comme dernière page de mes _Mémoires_? J'en ai bien besoin; je +suis bien las, le poids des jours augmente et se fait sentir sur ma +tête; je m'amuse à l'appeler un _rhumatisme_, mais on ne guérit pas de +celui-là. Un seul mot me soutient quand je le répète: À bientôt.» + + + «3 avril. + +«J'oubliais de vous dire que le cardinal Fesch s'étant très bien conduit +dans le conclave, et ayant voté avec nos cardinaux, j'ai franchi le pas +et je l'ai invité à dîner. Il a refusé par un billet plein de +mesure[157]. + + [Note 157: Chateaubriand répondit en ces termes au cardinal + Fesch: «J'aurais voulu, Monsieur le cardinal, répondre plutôt + au billet que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Il + augmente infiniment mes regrets et ceux de Mme de + Chateaubriand. Espérons que le temps viendra où tous les + obstacles seront levés. Grâce à la magnanimité de son roi, la + France est assez forte désormais pour braver des souvenirs: + la liberté doit vivre en paix avec la gloire. + + «Je prie Votre Éminence de croire à mon dévouement et + d'agréer l'assurance de ma haute considération.»] + + +DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS. + + «Rome, ce 2 avril 1829. + +«Monsieur le comte, + +«Le cardinal Albani a été nommé secrétaire d'État, ainsi que j'ai eu +l'honneur de vous le mander dans ma première lettre portée à Lyon par le +courrier à cheval expédié le 31 mars au soir. Le nouveau ministre ne +plaît ni à la faction sarde, ni à la majorité du Sacré Collège, ni même +à l'Autriche, parce qu'il est violent, antijésuite, rude dans son abord, +et Italien avant tout. Riche et excessivement avare, le cardinal Albani +se trouve mêlé dans toutes sortes d'entreprises et de spéculations. +J'allai hier lui faire ma première visite; aussitôt qu'il m'aperçut, il +s'écria: «Je suis un cochon! (Il était en effet fort sale.) Vous verrez +que je ne suis pas un ennemi.» Je vous rapporte, monsieur le comte, ses +propres paroles. Je lui répondis que j'étais bien loin de le regarder +comme un ennemi. «À vous autres, reprit-il, il faut de l'eau et non pas +du feu: ne connais-je pas votre pays? n'ai-je pas vécu en France? (Il +parle français comme un Français.) Vous serez content et votre maître +aussi. Comment se porte le roi? Bonjour! Allons à Saint-Pierre.» + +«Il était huit heures du matin; j'avais déjà vu Sa Sainteté et tout Rome +courait à la cérémonie de l'adoration. + +«Le cardinal Albani est un homme d'esprit, faux par caractère et franc +par humeur; sa violence déjoue sa ruse; on peut en tirer parti en +flattant son orgueil et satisfaisant son avarice. + +«Pie VIII est très savant, surtout en matière de théologie; il parle +français, mais avec moins de facilité et de grâce que Léon XII. Il est +attaqué sur le côté droit d'une demi-paralysie et sujet à des mouvements +convulsifs: la suprême puissance le guérira. Il sera couronné dimanche +prochain, jour de la Passion, 5 avril. + +«Maintenant, monsieur le comte, que la principale affaire qui me +retenait à Rome est terminée, je vous serai infiniment obligé de +m'obtenir de la bienveillance de Sa Majesté un congé de quelques mois. +Je ne m'en servirai qu'après avoir remis au pape la lettre par laquelle +le roi répondra à celle que Pie VIII lui a écrite ou va lui écrire pour +lui annoncer son élévation sur la chaire de Saint-Pierre. Permettez-moi +de solliciter de nouveau en faveur de mes deux secrétaires de légation, +M. Bellocq et M. de Givré[158], les grâces que je vous ai demandées pour +eux. + + [Note 158: M. Bellocq était premier secrétaire de + l'ambassade. Le second secrétaire, M. Desmousseaux de Givré, + né le 1er janvier 1794, était entré de bonne heure dans la + carrière diplomatique. Il avait été attaché à l'ambassade de + Londres, sous Chateaubriand, en 1822. L'année suivante, il + avait été envoyé à Rome. Il donna sa démission à l'avènement + du ministère Polignac et rentra, après 1830, dans la + diplomatie. Député d'Eure-et-Loir de 1837 à 1848, il + défendit, non sans talent, la politique conservatrice et fut + l'un des principaux soutiens du ministère de M. Guizot, + jusqu'au jour où, se séparant de son chef, dans un discours + prononcé le 27 avril 1847, il montra les ministres répondant + sur toutes les questions: «Rien, rien, rien!» Aussitôt + répercutés, grossis par les journaux opposants, ces mots: + _Rien, rien, rien!_ eurent un retentissement énorme, et ils + ne laissèrent pas d'être pour quelque chose dans la + révolution du 24 février. Après avoir siégé à l'Assemblée + législative de 1849 à 1851, M. Desmousseaux de Givré rentra + dans la vie privée.] + +«Les intrigues du cardinal Albani dans le conclave, les partisans qu'il +s'était acquis, même dans la majorité, m'avaient fait craindre quelque +coup imprévu pour le porter au souverain pontificat. Il me paraissait +impossible de se laisser ainsi surprendre et de permettre au chargé +d'affaires de l'Autriche de ceindre la tiare sous les yeux de +l'ambassadeur de France; je profitai donc de l'arrivée de M. le cardinal +de Clermont-Tonnerre pour le charger à tout événement de la lettre +ci-jointe dont je prenais les dispositions sous ma responsabilité. +Heureusement il n'a point été dans le cas de faire usage de cette +lettre; il me l'a rendue et j'ai l'honneur de vous l'envoyer. + + «J'ai l'honneur, etc., etc.» + + +À SON ÉMINENCE MONSEIGNEUR LE CARDINAL DE CLERMONT-TONNERRE. + + «Rome, ce 28 mars 1829. + +«Monseigneur, + +«Ne pouvant plus communiquer avec vos collègues MM. les cardinaux +français renfermés au palais de Monte-Cavallo; étant obligé de tout +prévoir pour l'avantage du service du roi et dans l'intérêt de notre +pays; sachant combien de nominations inattendues ont eu lieu dans les +conclaves, je me vois à regret dans la fâcheuse nécessité de confier à +Votre Éminence une exclusion éventuelle. + +«Bien que M. le cardinal Albani ne paraisse avoir aucune chance, il n'en +est pas moins un homme de capacité sur lequel, dans une lutte prolongée, +on pourrait jeter les yeux; mais il est le cardinal chargé au conclave +des instructions de l'Autriche: M. le comte de Lutzow, dans son +discours, l'a déjà désigné officiellement en cette qualité. Or, il est +impossible de laisser porter au souverain pontificat un cardinal +appartenant ouvertement à une couronne, pas plus à la couronne de France +qu'à toute autre. + +«En conséquence, monseigneur, je vous charge, en vertu de mes pleins +pouvoirs, comme ambassadeur de Sa Majesté Très Chrétienne, et prenant +sur moi seul toute la responsabilité, de donner l'exclusion à M le +cardinal Albani, si d'un côté par une rencontre fortuite, et de l'autre +par une combinaison secrète, il venait à obtenir la majorité des +suffrages. + +«Je suis, etc., etc.» + + +Cette lettre d'exclusion, confiée à un cardinal par un ambassadeur qui +n'y est pas autorisé formellement, est une témérité en diplomatie: il y +a là de quoi faire frémir tous les hommes d'État à domicile, tous les +chefs de division, tous les premiers commis, tous les copistes aux +affaires étrangères; mais puisque le ministre ignorait sa chose au point +de ne pas même songer au cas éventuel d'exclusion, force m'était d'y +songer pour lui. Supposez qu'Albani eût été nommé pape par aventure, que +serais-je devenu? J'aurais été à jamais perdu comme homme politique. + +Je me dis ceci, non pour moi, qui me soucie peu du renom d'homme +politique, mais pour la génération future des écrivains à qui on ferait +du bruit de mon accident et qui expieraient mon malheur aux dépens de +leur carrière, comme on donne le fouet au menin quand M. le dauphin a +fait une sottise. Mais il ne faudrait pas trop non plus admirer ma +prévoyante audace, en prenant sur moi la lettre d'exclusion: ce qui +paraît une énormité, mesuré à la courte échelle des vieilles idées +diplomatiques, n'était au fond rien du tout, dans l'ordre actuel de la +société. Cette audace me venait, d'un côté, de mon insensibilité pour +toute disgrâce, de l'autre, de ma connaissance des opinions de mon +temps: le monde tel qu'il est fait aujourd'hui ne donne pas deux sous de +la nomination d'un pape, des rivalités des couronnes et des intrigues de +l'intérieur d'un conclave. + + +DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS. + +_Confidentielle._ + + «Rome, ce 2 avril 1829. + +«Monsieur le comte, + +«J'ai l'honneur de vous envoyer aujourd'hui les documents importants que +je vous ai annoncés. Ce n'est rien moins que le journal officiel et +secret du conclave. Il est traduit mot pour mot sur l'original italien; +j'en ai fait disparaître seulement tout ce qui pouvait indiquer avec +trop de précision les sources où j'ai puisé. S'il transpirait la moindre +chose de ces révélations, dont il n'y a peut-être pas un autre exemple, +il en coûterait la fortune, la liberté et la vie peut-être à plusieurs +personnes. Cela serait d'autant plus déplorable que ces révélations ne +sont point dues à l'intérêt et à la corruption, mais à la confiance dans +l'honneur français. Cette pièce, monsieur le comte, doit donc demeurer à +jamais secrète, après avoir été lue dans le conseil du roi: car, malgré +les précautions que j'ai prises de taire les noms et de retrancher les +choses directes, elle en dit encore assez pour compromettre ses auteurs. +J'y ai joint un commentaire, afin d'en faciliter la lecture. Le +gouvernement pontifical est dans l'usage de tenir un registre où sont +notés jour par jour, et pour ainsi dire heure par heure, ses décisions, +ses gestes et ses faits; quel trésor historique si l'on pouvait y +fouiller en remontant vers les premiers siècles de la papauté! Il m'a +été entr'ouvert un moment pour l'époque actuelle. Le roi verra, par les +documents que je vous transmets, ce qu'on n'a jamais vu, l'intérieur +d'un conclave; les sentiments les plus intimes de la cour de Rome lui +seront connus, et les ministres de Sa Majesté ne marcheront pas dans +l'ombre. + +«Le commentaire que j'ai fait du journal me dispensant de toute autre +réflexion, il ne me reste plus qu'à vous offrir la nouvelle assurance de +la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur, etc., etc.» + +L'original italien du document précieux annoncé dans cette dépêche +confidentielle a été brûlé à Rome sous mes yeux; je n'ai point gardé +copie de la traduction de ce document que j'ai envoyée aux affaires +étrangères; j'ai seulement une copie du _commentaire_ ou des _remarques_ +jointes par moi à cette traduction[159]. Mais la même discrétion qui m'a +fait recommander au ministre de garder la pièce à jamais secrète +m'oblige de supprimer ici mes propres remarques; car, quelle que soit +l'obscurité dont ces remarques sont enveloppées, par l'absence du +document auquel elles se rapportent, cette obscurité serait encore de la +lumière à Rome. Or, les ressentiments sont longs dans la ville +éternelle; il se pourrait faire que, dans cinquante ans d'ici ils +allassent frapper quelque arrière-neveu des auteurs de la mystérieuse +confidence. Je me contenterai donc de donner un _aperçu général_ du +contenu du _commentaire_, en insistant sur quelques passages qui ont un +rapport direct avec les affaires de France. + + [Note 159: Voir l'_Appendice_ nº III: _le Journal du + Conclave_.] + +On voit premièrement combien la cour de Naples trompait M. de Blacas ou +combien elle était elle-même trompée; car, pendant qu'elle me faisait +dire que les cardinaux napolitains voteraient avec nous, ils se +réunissaient à la minorité ou à la faction dite de Sardaigne. + +La minorité des cardinaux se figurait que le vote des cardinaux français +influerait sur la _forme de notre gouvernement_. Comment cela? +Apparemment par les ordres secrets dont on les supposait chargés et par +leurs votes en faveur d'un pape exalté. + +Le nonce Lambruschini affirmait au conclave que le cardinal de Latil +avait le secret du roi: tous les efforts de la faction tendaient à faire +croire que Charles X et son gouvernement n'étaient pas d'accord. + +Le 13 mars, le cardinal de Latil annonce qu'il a à faire au conclave une +déclaration _purement_ de conscience; il est renvoyé devant quatre +cardinaux-évêques: les actes de cette confession secrète demeurent à la +garde du grand pénitencier. Les autres cardinaux français ignorent la +matière de cette confession et le cardinal Albani cherche en vain à la +découvrir: le fait est important et curieux. + +La minorité est composée de seize voix compactes. Les cardinaux de cette +minorité s'appellent les _Pères de la Croix_; ils mettent sur leur porte +une croix de Saint-André pour annoncer que, déterminés dans leur choix, +ils ne veulent plus communiquer avec personne. La majorité du conclave +montre des sentiments raisonnables et la ferme résolution de ne se mêler +en rien de la politique étrangère. + +Le procès-verbal dressé par le notaire du conclave est digne d'être +remarqué: «Pie VIII, y est-il dit à la conclusion, s'est déterminé à +nommer le cardinal Albani secrétaire d'État, afin de satisfaire aussi le +cabinet de Vienne.» Le souverain pontife partage les lots entre les deux +couronnes; il se déclare le pape de la France et donne à l'Autriche la +secrétairerie d'État. + + +À MADAME RÉCAMIER. + + «Rome, mercredi 8 avril 1829 + +«J'ai donné aujourd'hui même à dîner à tout le conclave. Demain je +reçois la grande-duchesse Hélène. Le mardi de Pâques, j'ai un bal pour +la clôture de la session; et puis je me prépare à aller vous voir; jugez +de mon anxiété: au moment où je vous écris, je n'ai point encore de +nouvelles de mon courrier à cheval annonçant la mort du pape, et +pourtant le pape est déjà couronné; Léon XII est oublié; j'ai repris les +affaires avec le nouveau secrétaire d'État Albani; tout marche comme +s'il n'était rien arrivé, et j'ignore si vous savez même à Paris qu'il y +a un nouveau pontife! Que cette cérémonie de la bénédiction papale est +belle! La Sabine à l'horizon, puis la campagne déserte de Rome, puis +Rome elle-même, puis la place Saint-Pierre et tout le peuple tombant à +genoux sous la main d'un vieillard: le pape est le seul prince qui +bénisse ses sujets. + +«J'en étais là de ma lettre lorsqu'un courrier qui m'arrive de Gènes +m'apporte une dépêche télégraphique de Paris à Toulon, laquelle dépêche, +qui répond à celle que j'avais fait passer, m'apprend que le 4 avril, à +onze heures du matin, on a reçu à Paris ma dépêche télégraphique de Rome +à Toulon, dépêche qui annonçait la nomination du cardinal Castiglioni, +et que le roi est fort content. + +«La rapidité de ces communications est prodigieuse; mon courrier est +parti le 31 mars, à huit heures du soir, et le 8 avril, à huit heures du +soir, j'ai reçu la réponse de Paris[160].» + + [Note 160: En même temps que cette lettre, Chateaubriand + envoyait à Mme Récamier le billet suivant destiné au jeune + Canaris: + + «Rome, 9 avril 1829. + + «Mon cher Canaris, je vous dois depuis longtemps une réponse. + Vous m'excuserez, parce que j'ai eu beaucoup d'affaires. + Voici mes recommandations: + + «Aimez bien Mme Récamier. N'oubliez jamais que vous êtes né + en Grèce; que ma patrie devenue libre a versé son sang pour + la liberté de la vôtre, soyez surtout bon chrétien, + c'est-à-dire honnête homme, et soumis à la volonté de Dieu. + Avec cela, mon cher petit ami, vous maintiendrez votre nom + sur la liste de ces anciens fameux Grecs, où l'a déjà placé + votre illustre père. + + «Je vous embrasse. + + «CHATEAUBRIAND.»] + + + «11 avril 1829. + +«Nous voilà au 11 avril: dans huit jours nous aurons Pâques, dans quinze +jours mon congé et puis vous voir! Tout disparaît dans cette espérance; +je ne suis plus triste; je ne songe plus aux ministres ni à la +politique. Demain nous commençons la semaine sainte. Je penserai à tout +ce que vous m'avez dit. Que n'êtes-vous ici pour entendre avec moi les +beaux chants de douleur! Nous irions nous promener dans les déserts de +la campagne de Rome, maintenant couverts de verdure et de fleurs. +Toutes les ruines semblent rajeunir avec l'année: je suis du nombre.» + + + «Mercredi saint, 15 avril. + +«Je sors de la chapelle Sixtine, après avoir assisté à ténèbres et +entendu chanter le _Miserere_. Je me souvenais que vous m'aviez parlé de +cette cérémonie et j'en étais à cause de cela cent fois plus touché. + +«Le jour s'affaiblissait; les ombres envahissaient lentement les +fresques de la chapelle et l'on n'apercevait plus que quelques grands +traits du pinceau de Michel-Ange. Les cierges, tour à tour éteints, +laissaient échapper de leur lumière étouffée une légère fumée blanche, +image assez naturelle de la vie que l'Écriture compare à _une petite +vapeur_[161]. Les cardinaux étaient à genoux, le nouveau pape prosterné +au même autel où quelques jours avant j'avais vu son prédécesseur; +l'admirable prière de pénitence et de miséricorde, qui avait succédé aux +Lamentations du prophète, s'élevait par intervalles dans le silence et +la nuit. On se sentait accablé sous le grand mystère d'un Dieu mourant +pour effacer les crimes des hommes. La catholique héritière sur ses sept +collines était là avec tous ses souvenirs; mais, au lieu de ces pontifes +puissants, de ces cardinaux qui disputaient la préséance aux monarques, +un pauvre vieux pape paralytique, sans famille et sans appui, des +princes de l'Église sans éclat, annonçaient la fin d'une puissance qui +civilisa le monde moderne. Les chefs-d'oeuvre des arts disparaissaient +avec elle, s'effaçaient sur les murs et sur les voûtes du Vatican, +palais à demi abandonné. De curieux étrangers, séparés de l'unité de +l'Église, assistaient en passant à la cérémonie et remplaçaient la +communauté des fidèles. Une double tristesse s'emparait du coeur. Rome +chrétienne, en commémorant l'agonie de Jésus-Christ, avait l'air de +célébrer la sienne, de redire pour la nouvelle Jérusalem les paroles que +Jérémie adressait à l'ancienne. C'est une belle chose que Rome pour tout +oublier, mépriser tout et mourir.» + + [Note 161: _Umbræ enim transitus est tempus nostrum._ (_Livre + de la Sagesse._)] + + +DÉPÊCHES À M. LE COMTE PORTALIS. + + «Rome, ce 16 avril 1829. + +«Monsieur le comte, + +«Les choses se développent ici comme j'avais eu l'honneur de vous le +faire pressentir; les paroles et les actions du nouveau souverain +pontife sont parfaitement d'accord avec le système pacificateur suivi +par Léon XII: Pie VIII va même plus loin que son prédécesseur; il +s'exprime avec plus de franchise sur la Charte, dont il ne craint pas de +prononcer le mot et de conseiller aux Français de suivre l'esprit. Le +nonce, ayant encore écrit sur nos affaires, a reçu sèchement l'ordre de +se mêler des siennes. Tout se conclut pour le concordat des Pays-Bas, et +M. le comte de Celles mettra fin à sa mission le mois prochain. + +«Le cardinal Albani, dans une position difficile, est obligé de +l'expier: les protestations qu'il me fait de son dévouement à la France +blessent l'ambassadeur d'Autriche, qui ne peut cacher son humeur. Sous +les rapports religieux, nous n'avons rien à craindre du cardinal Albani; +fort peu religieux lui-même, il ne sera poussé à nous troubler ni par +son propre fanatisme, ni par l'opinion modérée de son souverain. + +«Quant aux rapports politiques, ce n'est pas avec une intrigue de police +et une correspondance chiffrée que l'on escamotera aujourd'hui l'Italie: +laisser occuper les légations, ou mettre garnison autrichienne à Ancône +sous un prétexte quelconque, ce serait remuer l'Europe et déclarer la +guerre à la France: or nous ne sommes plus en 1814, 1815, 1816 et 1817; +on ne satisfait pas impunément sous nos yeux une ambition avide et +injuste. Ainsi, que le cardinal Albani ait une pension du prince de +Metternich; qu'il soit le parent du duc de Modène, auquel il prétend +laisser son énorme fortune; qu'il trame avec ce prince un petit complot +contre l'héritier de la couronne de Sardaigne; tout cela est vrai, tout +cela aurait été dangereux à l'époque où des gouvernements secrets et +absolus faisaient marcher obscurément des soldats derrière une obscure +dépêche: mais aujourd'hui, avec des gouvernements publics, avec la +liberté de la presse et de la parole, avec le télégraphe et la rapidité +de toutes les communications, avec la connaissance des affaires répandue +dans les diverses classes de la société, on est à l'abri des tours de +gobelet et des finesses de la vieille diplomatie. Toutefois, il ne faut +pas se dissimuler qu'un _chargé d'affaires d'Autriche_, secrétaire +d'État à Rome, a des inconvénients; il y a même certaines notes (par +exemple celles qui seraient relatives à la puissance impériale en +Italie) qu'on ne pourrait mettre entre les mains du cardinal Albani. + +Personne n'a encore pu pénétrer le secret d'une nomination qui déplaît à +tout le monde, même au cabinet de Vienne. Cela tient-il à des intérêts +étrangers à la politique? On assure que le cardinal Albani offre dans ce +moment au saint-père de lui avancer 200,000 piastres dont le +gouvernement de Rome a besoin; d'autres prétendent que cette somme +serait prêtée par un banquier autrichien. Le cardinal Macchi me disait +samedi dernier que Sa Sainteté, ne voulant pas reprendre le cardinal +Bernetti et désirant néanmoins lui donner une grande place, n'avait +trouvé d'autre moyen d'arranger les choses que de rendre vacante la +légation de Bologne. De misérables embarras deviennent souvent les +motifs des plus importantes résolutions. Si la version du cardinal +Macchi est la véritable, tout ce que dit et fait Pie VIII pour la +_satisfaction_ des couronnes de France et d'Autriche ne serait qu'une +raison apparente, à l'aide de laquelle il chercherait à masquer à ses +propres yeux sa propre faiblesse. Au surplus, on ne croit point à la +durée du ministère d'Albani. Aussitôt qu'il entrera en relation avec les +ambassadeurs, les difficultés naîtront de toutes parts. + +«Quant à la position de l'Italie, monsieur le comte, il faut lire avec +précaution ce qu'on vous en mandera de Rome ou d'ailleurs. Il est +malheureusement trop vrai que le gouvernement des Deux-Siciles est tombé +au dernier degré du mépris. La manière dont la cour vit au milieu de ses +gardes, toujours tremblante, toujours poursuivie par les fantômes de la +peur, n'offrant pour tout spectacle que des chasses ruineuses et des +gibets, contribue de plus en plus dans ce pays à avilir la royauté. Mais +on prend pour des _conspirations_ ce qui n'est que le malaise de tous, +le produit du siècle, la lutte de l'ancienne société avec la nouvelle, +le combat de la décrépitude des vieilles institutions contre l'énergie +des jeunes générations; enfin, la comparaison que chacun fait de ce qui +est à ce qui pourrait être. Ne nous le dissimulons pas: le grand +spectacle de la France puissante, libre et heureuse, ce grand spectacle +qui frappe les yeux des nations restées ou retombées sous le joug, +excite des regrets ou nourrit des espérances. Le mélange des +gouvernements représentatifs et des monarchies absolues ne saurait +durer; il faut que les unes ou les autres périssent, que la politique +reprenne un égal niveau, ainsi que du temps de l'Europe gothique. La +douane d'une frontière ne peut désormais séparer la liberté de +l'esclavage; un homme ne peut plus être pendu de ce côté-ci d'un +ruisseau pour des principes réputés sacrés de l'autre côté de ce même +ruisseau. C'est dans ce sens, monsieur le comte, et uniquement dans ce +sens, qu'il y a _conspiration_ en Italie; c'est dans ce sens encore que +l'Italie est _française_. Le jour où elle entrera en jouissance des +droits que son intelligence aperçoit et que la marche progressive du +temps lui apporte, elle sera tranquille et purement italienne. Ce ne +sont point quelques pauvres diables de _carbonari_, excités par des +manoeuvres de police et pendus sans miséricorde, qui soulèveront ce +pays. On donne aux gouvernements les idées les plus fausses du véritable +état des choses; on les empêche de faire ce qu'ils devraient faire pour +leur sûreté, en leur montrant toujours comme les conspirations +particulières d'une poignée de Jacobins ce qui est l'effet d'une cause +permanente et générale. + +«Telle est, monsieur le comte, la position réelle de l'Italie: chacun de +ses États, outre le travail commun des esprits, est tourmenté de quelque +maladie locale: le Piémont est livré à une faction fanatique; le +Milanais est dévoré par les Autrichiens; les domaines du saint-père sont +ruinés par la mauvaise administration des finances; l'impôt s'élève à +près de cinquante millions et ne laisse pas au propriétaire un pour cent +de son revenu; les douanes ne rapportent presque rien; la contrebande +est générale; le prince de Modène a établi dans son duché (lieu de +franchise pour tous les anciens abus) des magasins de marchandises +prohibées, lesquelles il fait entrer la nuit dans la légation de +Bologne[162]. + + [Note 162: Le duc de Modène se défendait de cette accusation. + Voir, dans _Chateaubriand et son temps_, p. 363, les + explications que donne à ce sujet M. de Marcellus.] + +«Je vous ai déjà, monsieur le comte, parlé de Naples, où la faiblesse du +gouvernement n'est sauvée que par la lâcheté des populations. + +«C'est cette absence de la vertu militaire qui prolongera l'agonie de +l'Italie. Bonaparte n'a pas eu le temps de faire revivre cette vertu +dans la patrie de Marius et de César. Les habitudes d'une vie oisive et +le charme du climat contribuent encore à ôter aux Italiens du midi le +désir de s'agiter pour être mieux. Les antipathies nées des divisions +territoriales ajoutent aux difficultés d'un mouvement intérieur; mais si +quelque impulsion venait du dehors, ou si quelque prince en deçà des +Alpes accordait une charte à ses sujets, une révolution aurait lieu, +parce que tout est mûr pour cette révolution. Plus heureux que nous et +instruits par notre expérience, les peuples économiseraient les crimes +et les malheurs dont nous avons été prodigues. + +«Je vais sans doute, monsieur le comte, recevoir bientôt le congé que je +vous ai demandé: peut-être en ferai-je usage. Au moment donc de quitter +l'Italie, j'ai cru devoir mettre sous vos yeux quelques aperçus +généraux, pour fixer les idées du conseil du roi et afin de le tenir en +garde contre les rapports des esprits bornés ou des passions aveugles. + +«J'ai l'honneur, etc., etc.» + + +À M. LE COMTE PORTALIS. + + «Rome, ce 16 avril 1829. + +«Monsieur le comte, + +«MM. les cardinaux français sont fort empressés de connaître quelle +somme leur sera accordée pour leurs dépenses et leur séjour à Rome: ils +m'ont prié plusieurs fois de vous écrire à ce sujet; je vous serai donc +infiniment obligé de m'instruire le plus tôt possible de la décision du +roi. + +«Pour ce qui me regarde, monsieur le comte, lorsque vous avez bien voulu +m'allouer un secours de trente mille francs, vous avez supposé qu'aucun +cardinal ne logerait chez moi: or, M. de Clermont-Tonnerre s'y est +établi avec sa suite, composée de deux conclavistes, d'un secrétaire +ecclésiastique, d'un secrétaire laïque, d'un valet de chambre, de deux +domestiques et d'un cuisinier français, enfin d'un maître de chambre +romain, d'un maître de cérémonies, de trois valets de pied, d'un cocher, +et de toute cette maison italienne qu'un cardinal est obligé d'avoir +ici. M. l'archevêque de Toulouse, qui ne peut marcher[163], ne dîne +point à ma table; il faut deux ou trois services à différentes heures, +des voitures et des chevaux pour les commensaux et les amis. Mon +respectable hôte ne payera certainement pas sa dépense ici: il partira, +et les mémoires me resteront; il me faudra acquitter non-seulement ceux +du cuisinier, de la blanchisseuse, du loueur de carrosses, etc., etc., +mais encore ceux des deux chirurgiens qui visitent la jambe de +Monseigneur, du cordonnier qui fait ses mules blanches et pourpres, et +du tailleur qui a _confectionné_ les manteaux, les soutanes, les rabats, +l'ajustement complet du cardinal et de ses abbés. + + [Note 163: «Le cardinal de Clermont-Tonnerre, dit M. de + Marcellus (_Chateaubriand et son temps_, p. 358), parti de + Toulouse trop tard pour arriver à l'ouverture du conclave, + vint me voir à Lucques pour en avoir des nouvelles, et pour + se rendre à Rome par la voie la plus courte, en évitant + Florence. Je lui signalai la route de traverse peu suivie qui + longeait le lac de _Biguglia_; il la prit sans hésiter. Tout + alla bien jusqu'au passage de l'Arno; mais là, en mettant + pied à terre, M. de Clermont-Tonnerre se foula un nerf. Cet + accident le retint plusieurs jours à Sienne et ne lui permit + d'entrer au conclave que le dernier des cardinaux français.»] + +«Si vous joignez à cela, monsieur le comte, mes dépenses extraordinaires +pour frais de représentation avant, pendant et après le conclave, +dépenses augmentées par la présence de la grande-duchesse Hélène[164], +du prince Paul de Wurtemberg[165] et du roi de Bavière, vous trouverez +sans doute que les trente mille francs que vous m'avez accordés seront +de beaucoup dépassés. La première année de l'établissement d'un +ambassadeur est ruineuse, les secours accordés pour cet établissement +étant fort au-dessous des besoins. Il faut presque trois ans de séjour +pour qu'un agent diplomatique ait trouvé le moyen d'acquitter les dettes +qu'il a contractées d'abord et de mettre ses dépenses au niveau de ses +recettes. Je connais toute la pénurie du budget des affaires étrangères; +si j'avais par moi-même quelque fortune, je ne vous importunerais pas: +rien ne m'est plus désagréable, je vous assure, que ces détails d'argent +dans lesquels une rigoureuse nécessité me force d'entrer, bien malgré +moi. + + [Note 164: _Hélène-Paulouwna_ (Frédérique-Charlotte-Marie) + était la fille du prince Paul de Wurtemberg. Née le 9 janvier + 1807, elle avait épousé, le 19 février 1824, le grand-duc + Michel Paulowitch, frère du tzar Alexandre et du grand-duc + Nicolas, qui allait devenir, l'année suivante, empereur de + Russie.] + + [Note 165: _Paul_-Charles-Frédéric-Auguste, frère du roi de + Wurtemberg. Né le 19 janvier 1785, il avait épousé, le 28 + septembre 1805, + Catherine-Charlotte-Georgine-Frédérique-Louise-Sophie-Thérèse, + fille du duc de Saxe-Hildburhausen.] + +«Agréez, monsieur le comte, etc.» + + +J'avais donné des bals et des soirées à Londres et à Paris, et, bien +qu'enfant d'un autre désert, je n'avais pas trop mal traversé ces +nouvelles solitudes; mais je ne m'étais pas douté de ce que pouvaient +être des fêtes à Rome: elles ont quelque chose de la poésie antique qui +place la mort à côté des plaisirs. À la villa Médicis, dont les jardins +sont déjà une parure et où j'ai reçu la grande-duchesse Hélène, +l'encadrement du tableau est magnifique: d'un côté, la villa Borghèse +avec la maison de Raphaël; de l'autre, la villa de Monte-Mario et les +coteaux qui bordent le Tibre; au-dessous du spectateur, Rome entière +comme un vieux nid d'aigle abandonné. Au milieu des bosquets se +pressaient, avec les descendants des Paula et des Cornélie, les beautés +venues de Naples, de Florence et de Milan: la princesse Hélène semblait +leur reine. Borée, tout à coup descendu de la montagne, a déchiré la +tente du festin, et s'est enfui avec des lambeaux de toile et de +guirlandes, comme pour nous donner une image de tout ce que le temps a +balayé sur cette rive. L'ambassade était consternée; je sentais je ne +sais quelle gaieté ironique à voir un souffle du ciel emporter mon or +d'un jour et mes joies d'une heure. Le mal a été promptement réparé. Au +lieu de déjeuner sur la terrasse, on a déjeuné dans l'élégant palais: +l'harmonie des cors et des hautbois, dispersée par le vent, avait +quelque chose du murmure de mes forêts américaines. Les groupes qui se +jouaient dans les rafales, les femmes dont les voiles tourmentés +battaient leurs visages et leurs cheveux, le _sartarello_ qui continuait +dans la bourrasque, l'improvisatrice qui déclamait aux nuages, le ballon +qui s'envolait de travers avec le chiffre de la fille du Nord, tout +cela donnait un caractère nouveau à ces jeux où semblaient se mêler les +tempêtes accoutumées de ma vie[166]. + + [Note 166: La fête donnée par Chateaubriand à la Villa + Médicis, en l'honneur de la princesse Hélène, eut lieu le 29 + avril 1829. Un journal de Rome, le _Notizie del Giorno_, en + publia un compte rendu enthousiaste, que le _Moniteur_ de + Paris reproduisit dans son numéro du 15 mai.] + +Quel prestige pour tout homme qui n'eût pas compté son monceau d'années, +et qui eût demandé des illusions au monde et à l'orage! J'ai bien de la +peine à me souvenir de mon automne, quand, dans mes soirées, je vois +passer devant moi ces femmes du printemps qui s'enfoncent parmi les +fleurs, les concerts et les lustres de mes galeries successives: on +dirait des cygnes qui nagent vers des climats radieux. À quel désennui +vont-elles? Les unes cherchent ce qu'elles ont déjà aimé, les autres ce +qu'elles n'aiment pas encore. Au bout de la route, elles tomberont dans +ces sépulcres, toujours ouverts ici, dans ces anciens sarcophages qui +serrent de bassins à des fontaines suspendues à des portiques; elles +iront augmenter tant de poussières légères et charmantes. Ces flots de +beautés, de diamants, de fleurs et de plumes roulent au son de la +musique de Rossini, qui se répète et s'affaiblit d'orchestre en +orchestre. Cette mélodie est-elle le soupir de la brise que j'entendais +dans les savanes des Florides, le gémissement que j'ai ouï dans le +temple d'Érechtée à Athènes? Est-ce la plainte lointaine des aquilons +qui me berçaient sur l'Océan? Ma sylphide serait-elle cachée sous la +forme de quelques-unes de ces brillantes Italiennes? Non: ma dryade est +restée unie au saule des prairies où je causais avec elle de l'autre +côté de la futaie de Combourg. Je suis bien étranger à ces ébats de la +société attachée à mes pas vers la fin de ma course; et pourtant il y a +dans cette féerie une sorte d'enivrement qui me monte à la tête: je ne +m'en débarrasse qu'en allant rafraîchir mon front à la place solitaire +de Saint-Pierre ou au Colisée désert. Alors les petits spectacles de la +terre s'abîment, et je ne trouve d'égal au brusque, changement de la +scène que les anciennes tristesses de mes premiers jours. + + * * * * * + +Je consigne ici maintenant mes rapports comme ambassadeur avec la +famille Bonaparte, afin de laver la Restauration d'une de ces calomnies +qu'on lui jette sans cesse à la tête. + +La France n'a pas agi seule dans le bannissement des membres de la +famille impériale; elle n'a fait qu'obéir à la dure nécessité imposée +par la force des armes; ce sont les alliés qui ont provoqué ce +bannissement: des conventions diplomatiques, des traités formels +prononcent l'exil des Bonaparte, leur prescrivent jusqu'aux lieux qu'ils +doivent habiter, ne permettent pas à un ministre ou à un ambassadeur des +cinq puissances de délivrer _seul_ un passeport aux parents de Napoléon; +le visa des _quatre_ autres ministres ou ambassadeurs des _quatre_ +autres puissances contractantes est exigé. Tant ce sang de Napoléon +épouvantait les alliés, lors même qu'il ne coulait pas dans ses propres +veines! + +Grâce à Dieu, je ne me suis jamais soumis à ces mesures. En 1823, j'ai +délivré, sans consulter personne, en dépit des traités et sous ma propre +responsabilité comme ministre des affaires étrangères, un passeport à +madame la comtesse de Survilliers[167], alors à Bruxelles, pour venir à +Paris soigner un de ses parents malade. Vingt fois j'ai demandé le +rappel de ces lois de persécution; vingt fois j'ai dit à Louis XVIII que +je voudrais voir le duc de Reichstadt capitaine de ses gardes et la +statue de Napoléon replacée au haut de la colonne de la place Vendôme. +J'ai rendu, comme ministre et comme ambassadeur, tous les services que +j'ai pu à la famille Bonaparte. C'est ainsi que j'ai compris largement +la monarchie légitime: la liberté peut regarder la gloire en face. +Ambassadeur à Rome, j'ai autorisé mes secrétaires et mes attachés à +paraître au palais de madame la duchesse de Saint-Leu; j'ai renversé la +séparation élevée entre des Français qui ont également connu +l'adversité. J'ai écrit à M. le cardinal Fesch pour l'inviter à se +joindre aux cardinaux qui devaient se réunir chez moi; je lui ai +témoigné ma douleur des mesures politiques qu'on avait cru devoir +prendre; je lui ai rappelé le temps où j'avais fait partie de sa mission +auprès du Saint-Siège; et j'ai prié mon ancien ambassadeur d'honorer de +sa présence le banquet de son ancien secrétaire d'ambassade. J'en ai +reçu cette réponse pleine de dignité, de discrétion et de prévoyance: + + [Note 167: Femme du roi Joseph, qui avait pris le nom de + comte de Survilliers, comme son frère Louis avait pris le nom + de comte de Saint-Leu, et son frère Jérôme celui de comte de + Montfort.] + + «Du palais Falconieri, 4 avril 1829. + +«Le cardinal Fesch est bien sensible à l'invitation obligeante de M. de +Chateaubriand, mais sa position à son retour à Rome lui conseilla +d'abandonner le monde et de mener une vie tout à fait séparée de toute +société étrangère à sa famille. Les circonstances qui se succédèrent lui +prouvèrent qu'un tel parti était indispensable à sa tranquillité; et les +douceurs du moment ne le garantissant point des désagréments de +l'avenir, il est obligé de ne point changer de manière de vivre. Le +cardinal Fesch prie M. de Chateaubriand d'être convaincu que rien +n'égale sa reconnaissance, et que c'est avec bien de la peine qu'il ne +se rendra pas chez Son Excellence aussi fréquemment qu'il l'aurait +désiré. + + «Le très humble, etc. + + «Cardinal FESCH.» + + +La phrase de ce billet: _Les douceurs du moment ne le garantissant pas +des désagréments de l'avenir_, fait allusion à la menace de M. de +Blacas, qui avait donné l'ordre de jeter M. le cardinal Fesch du haut en +bas de ses escaliers, s'il se présentait à l'ambassade de France: M. de +Blacas oubliait trop qu'il n'avait pas toujours été si grand seigneur. +Moi qui pour être, autant que je puis, ce que je dois être dans le +présent, me rappelle sans cesse mon passé, j'ai agi d'une autre sorte +avec M. l'archevêque de Lyon: les petites mésintelligences qui +existèrent entre lui et moi à Rome m'obligent à des convenances d'autant +plus respectueuses que je suis à mon tour dans le parti triomphant, et +lui dans le parti abattu. + +De son côté, le prince Jérôme m'a fait l'honneur de réclamer mon +intervention, en m'envoyant copie d'une requête qu'il adresse au +cardinal secrétaire d'État; il me dit dans sa lettre: + +«L'exil est assez affreux dans son principe comme dans ses conséquences, +pour que cette généreuse France qui l'a vu naître (le prince Jérôme), +cette France qui possède toutes ses affections, et qu'il a servie vingt +ans, veuille aggraver sa situation en permettant à chaque gouvernement +d'abuser de la délicatesse de sa position. + +«Le prince Jérôme de Montfort, confiant dans la loyauté du gouvernement +français et dans le caractère de son noble représentant, n'hésite pas à +penser que justice lui soit rendue. + +«Il saisit cette occasion, etc. + + «JÉRÔME.» + + +J'ai adressé, en conséquence de cette requête, une note confidentielle +au secrétaire d'État, le cardinal Bernetti; elle se termine par ces +mots: + +«Les motifs déduits par le prince Jérôme de Montfort ayant paru au +soussigné fondés en droit et en raison, il n'a pu refuser l'intervention +de ses bons offices au réclamant, persuadé que le gouvernement français +verra toujours avec peine aggraver par d'ombrageuses mesures la rigueur +des lois politiques. + +«Le soussigné mettrait un prix tout particulier à obtenir, dans cette +circonstance, le puissant intérêt de S. E. le cardinal secrétaire +d'État. + + «CHATEAUBRIAND.» + + +J'ai répondu en même temps au prince Jérôme ce qui suit: + + «Rome, 9 mai 1829. + +«L'ambassadeur de France près le Saint-Siège a reçu copie de la note que +le prince Jérôme de Montfort lui a fait l'honneur de lui envoyer. Il +s'empresse de le remercier de la confiance qu'il a bien voulu lui +témoigner; il se fera un devoir d'appuyer, auprès du secrétaire d'État +de Sa Sainteté, les justes réclamations de Son Altesse. + +«Le vicomte de Chateaubriand, qui a aussi été banni de sa patrie, serait +trop heureux de pouvoir adoucir le sort des Français qui se trouvent +encore placés sous le coup d'une loi politique. Le frère exilé de +Napoléon, s'adressant à un émigré jadis rayé de la liste des proscrits +par Napoléon lui-même, est un de ces jeux de la fortune qui devait avoir +pour témoins les ruines de Rome. + +«Le vicomte de Chateaubriand a l'honneur, etc.» + + +DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS. + + «Rome, 4 mai 1829. + +«J'ai eu l'honneur de vous dire, dans ma lettre du 30 avril, en vous +accusant réception de votre dépêche nº 25, que le pape m'avait reçu en +audience particulière le 29 avril à midi. Sa Sainteté m'a paru jouir +d'une très bonne santé. Elle m'a fait asseoir devant elle et m'a gardé à +peu près cinq quarts d'heure. L'ambassadeur d'Autriche avait eu avant +moi une audience publique pour remettre ses nouvelles lettres de +créance. + +«En quittant le cabinet de Sa Sainteté au Vatican, je suis descendu chez +le secrétaire d'État, et, abordant franchement la question avec lui, je +lui ai dit: «Eh bien, vous voyez comme nos journaux vous arrangent! Vous +êtes _Autrichien_, _vous détestez la France_, vous voulez lui jouer de +mauvais tours: que dois-je croire de tout cela?» + +«Il a haussé les épaules et m'a répondu: «Vos journaux me font rire; je +ne puis pas vous convaincre par mes paroles, si vous n'êtes pas +convaincu; mais mettez-moi à l'épreuve et vous verrez si je n'aime pas +la France, si je ne fais pas ce que vous me demanderez au nom de votre +roi!» Je crois, monsieur le comte, le cardinal Albani sincère. Il est +d'une indifférence profonde en matière religieuse; il n'est pas prêtre; +il a même songé à quitter la pourpre et à se marier; il n'aime pas les +jésuites, ils le fatiguent par le bruit qu'ils font; il est paresseux, +gourmand, grand amateur de toutes sortes de plaisirs: l'ennui que lui +causent les mandements et les lettres pastorales le rend extrêmement peu +favorable à la cause des auteurs de ces lettres et de ces mandements: ce +vieillard de quatre-vingts ans veut mourir en paix et en joie. + +«J'ai l'honneur, etc.» + + + «10 mai 1829. + +Je visite souvent Monte-Cavallo; la solitude des jardins s'y accroît de +la solitude de la campagne romaine que la vue va chercher par-dessus +Rome, en amont de la rive droite du Tibre. Les jardiniers sont mes +amis; des allées mènent à la Paneterie; pauvre laiterie, volière ou +ménagerie dont les habitants sont indigents et pacifiques comme les +papes actuels. En regardant en bas du haut des terrasses de l'enceinte +quirinale, on aperçoit dans une rue étroite des femmes qui travaillent +aux différents étages de leurs fenêtres: les unes brodent, les autres +peignent dans le silence de ce quartier retiré. Les cellules des +cardinaux du dernier conclave ne m'intéressent pas du tout. Lorsqu'on +bâtissait Saint-Pierre, que l'on commandait des chefs-d'oeuvre à +Raphaël, qu'en même temps les rois venaient baiser la mule du pontife, +il y avait quelque chose digne d'attention dans la papauté temporelle. +Je verrais volontiers la loge d'un Grégoire VII, d'un Sixte-Quint, comme +je chercherais la fosse aux lions dans Babylone; mais des trous noirs, +délaissés d'une obscure compagnie de septuagénaires, ne me représentent +que ces _columbaria_ de l'ancienne Rome, vide aujourd'hui de leur +poussière et d'où s'est envolée une famille de morts. + +Je passe donc rapidement ces cellules déjà à moitié abattues pour me +promener dans les salles du palais: là, tout me parle d'un +événement[168] dont on ne retrouve la trace qu'en remontant jusqu'à +Sciarra Colonna, Nogaret et Boniface VIII. + + [Note 168: L'enlèvement du pape Pie VII dans la nuit du 5 au + 6 juillet 1809.] + +Mon premier et mon dernier voyage de Rome se rattachent par les +souvenirs de Pie VII, dont j'ai raconté l'histoire en parlant de madame +de Beaumont et de Bonaparte. Mes deux voyages sont deux pendentifs +esquissés sous la voûte de mon monument. Ma fidélité à la mémoire de +mes anciens amis doit donner confiance aux amis qui me restent: rien ne +descend pour moi dans la tombe; tout ce que j'ai connu vit autour de +moi: selon la doctrine indienne, la mort, en nous touchant, ne nous +détruit pas; elle nous rend seulement invisibles. + + +À M. LE COMTE PORTALIS. + + «Rome, le 7 mai 1829. + +«Monsieur le comte, + +«Je reçois enfin par MM. Desgranges et Franqueville votre dépêche nº 25. +Cette dépêche dure, rédigée par quelque commis mal élevé des affaires +étrangères, n'était pas de celles que je devais attendre après les +services que j'avais eu le bonheur de rendre au roi pendant le conclave, +et surtout on aurait dû un peu se souvenir de la personne à qui on +l'adressait. Pas un mot obligeant pour M. Bellocq, qui a obtenu de si +rares documents; rien sur la demande que je faisais pour lui; d'inutiles +commentaires sur la nomination du cardinal Albani, nomination faite dans +le conclave et qu'ainsi personne n'a pu ni prévoir ni prévenir; +nomination sur laquelle je n'ai cessé d'envoyer des éclaircissements. +Dans ma dépêche nº 34, qui sans doute vous est parvenue à présent, je +vous offre encore un moyen très simple de vous débarrasser de ce +cardinal, s'il fait si grand'peur à la France, et ce moyen sera déjà à +moitié exécuté lorsque vous recevrez cette lettre: demain je prends +congé de Sa Sainteté; je remets l'ambassade à M. Bellocq, comme chargé +d'affaires, d'après les instructions de votre dépêche nº 24, et je pars +pour Paris. + +«J'ai l'honneur, etc.» + + +Ce dernier billet est rude, et finit brusquement ma correspondance avec +M. Portalis. + + +À MADAME RÉCAMIER. + + «14 mai 1829. + +«Mon départ est fixé au 16. Des lettres de Vienne arrivées ce matin +annoncent que M. de Laval a refusé le ministère des affaires étrangères; +est-ce vrai? S'il tient à ce premier refus, qu'arrivera-t-il? Dieu le +sait. J'espère que le tout sera décidé avant mon arrivée à Paris. Il me +semble que nous sommes tombés en paralysie et que nous n'avons plus que +la langue de libre. + +«Vous croyez que je m'entendrais avec M. de Laval; j'en doute. Je suis +disposé à ne m'entendre avec personne. J'allais arriver dans les +dispositions les plus pacifiques, et ces gens s'avisent de me chercher +querelle. Tandis que j'ai eu des chances de ministère, il n'y avait pas +assez d'éloges et de flatteries pour moi dans les dépêches; le jour où +la place a été prise, ou censée prise, on m'annonce sèchement la +nomination de M. de Laval dans la dépêche la plus rude et la plus bête à +la fois. Mais, pour devenir si plat et si insolent d'une poste à +l'autre, il fallait un peu songer à qui on s'adressait, et M. Portalis +en aura été averti par un mot de réponse que je lui ai envoyé ces jours +derniers. Il est possible qu'il n'ait fait que signer sans lire, comme +Carnot signait de confiance des centaines d'exécutions à mort.» + + * * * * * + +L'ami du grand L'Hôpital, le chancelier Olivier, dans sa langue du XVIe +siècle, laquelle bravait l'honnêteté, compare les Français à des guenons +qui grimpent au sommet des arbres et qui ne cessent d'aller en avant +qu'elles ne soient parvenues à la plus haute branche, pour y montrer ce +qu'elles doivent cacher. Ce qui s'est passé en France depuis 1789 +jusqu'à nos jours prouve la justesse de la similitude: chaque homme, en +gravissant la vie, est aussi le singe du chancelier; on finit par +exposer sans honte ses infirmités aux passants. Voilà qu'au bout de mes +dépêches je suis saisi du désir de me vanter: les grands hommes qui +pullulent à cette heure démontrent qu'il y a duperie à ne pas proclamer +soi-même son immortalité. + +Avez-vous lu dans les archives des affaires étrangères les +correspondances diplomatiques relatives aux événements les plus +importants à l'époque de ces correspondances?--Non. + +Du moins vous avez lu les correspondances imprimées; vous connaissez les +négociations de du Bellay, de d'Ossat, de Du Perron, du président +Jeannin, les Mémoires d'État de Villeroy, les Économies royales de +Sully; vous avez lu les Mémoires du cardinal de Richelieu, nombre de +lettres de Mazarin, les pièces et les documents relatifs au traité de +Westphalie, de la paix de Munster? Vous connaissez les dépêches de +Barillon sur les affaires d'Angleterre; les négociations pour la +succession d'Espagne ne vous sont pas étrangères; le nom de madame des +Ursins ne vous a pas échappé; le pacte de famille de M. de Choiseul est +tombé sous vos yeux; vous n'ignorez pas Ximenès, Olivarès et Pombal, +Hugues Grotius sur la liberté des mers, ses lettres aux deux Oxenstiern, +les négociations du grand-pensionnaire de Witt avec Pierre Grotius, +second fils de Hugues; enfin la collection des traités diplomatiques a +peut-être attiré vos regards?--Non. + +Ainsi, vous n'avez rien lu de ces sempiternelles élucubrations? Eh bien! +lisez-les; quand cela sera fait, passez ma guerre d'Espagne dont le +succès vous importune, bien qu'elle soit mon premier titre à mon +classement d'homme d'État; prenez mes dépêches de Prusse, d'Angleterre +et de Rome, placez-les auprès des autres dépêches que je vous indique: +la main sur la conscience, dites alors quelles sont celles qui vous ont +le plus ennuyé; dites si mon travail et celui de mes prédécesseurs n'est +pas tout semblable; si l'entente des petites choses et du _positif_ +n'est pas aussi manifeste de mon côté que du côté des ministres passés +et des défunts ambassadeurs? + +D'abord vous remarquerez que j'ai l'oeil à tout; que je m'occupe de +Reschid-Pacha[169] et de M. de Blacas; que je défends contre tout venant +mes privilèges et mes droits d'ambassadeur à Rome; que je suis +cauteleux, faux (éminente qualité!), fin jusque-là que M. de Funchal, +dans une position équivoque, m'ayant écrit, je ne lui réponds point; +mais que je vais le voir par une politesse astucieuse, afin qu'il ne +puisse montrer une ligne de moi et néanmoins qu'il soit satisfait. Pas +un mot imprudent à reprendre dans mes conversations avec les cardinaux +Bernetti et Albani, les deux secrétaires d'État; rien ne m'échappe; je +descends aux plus petits détails; je rétablis la comptabilité dans les +affaires des Français à Rome, d'une manière telle qu'elle subsiste +encore sur les bases que je lui ai données. D'un regard d'aigle, +j'aperçois que le traité de la Trinité du Mont, entre le Saint-Siège et +les ambassadeurs Laval et Blacas, est abusif, et qu'aucune des deux +parties n'avait eu le droit de le faire. De là, montant plus haut et +arrivant à la grande diplomatie, je prends sur moi de donner l'exclusion +à un cardinal, parce qu'un ministre des affaires étrangères me laissait +sans instructions et m'exposait à voir nommer pour pape une créature de +l'Autriche. Je me procure le journal secret du conclave: chose qu'aucun +ambassadeur n'avait jamais pu obtenir; j'envoie jour par jour la liste +nominative des scrutins. Je ne néglige point la famille de Bonaparte; je +ne désespère pas d'amener, par de bons traitements, le cardinal Fesch à +donner sa démission d'archevêque de Lyon. Si un _carbonaro_ remue, je le +sais, et je juge du plus ou du moins de vérité de la conspiration; si un +abbé intrigue, je le sais, et je déjoue les plans que l'on avait formés +pour éloigner les cardinaux de l'ambassadeur de France. Enfin je +découvre qu'un secret important a été déposé par le cardinal Latil dans +le sein du grand pénitencier. Êtes-vous content? Est-ce là un homme qui +sait son métier? Eh bien! voyez-vous, je brochais cette besogne +diplomatique comme le premier ambassadeur venu, sans qu'il m'en coûtât +une idée, de même qu'un niais de paysan de Basse-Normandie fait des +chausses en gardant ses moutons: mes moutons à moi étaient mes songes. + + [Note 169: Mustapha _Reschid-Pacha_ (1779-1857), l'homme + d'État le plus remarquable qu'ait eu la Turquie au XIXe + siècle. Lors de l'ambassade de Chateaubriand à Rome, il était + ministre des Affaires étrangères sous Mahmoud II. Il devint + grand vizir sous Abdul-Medjid, et opéra d'importantes + réformes.] + +Voici maintenant un autre point de vue: si l'on compare mes lettres +officielles aux lettres officielles de mes prédécesseurs, on s'apercevra +que, dans les miennes, les affaires générales sont traitées autant que +les affaires privées; que je suis entraîné par le caractère des idées de +mon siècle dans une région plus élevée de l'esprit humain. Cela se peut +observer surtout dans la dépêche où je parle à M. Portalis de l'état de +l'Italie, où je montre la méprise des cabinets qui regardent comme des +conspirations particulières ce qui n'est que le développement de la +civilisation. Le _Mémoire sur la guerre de l'Orient_ expose aussi des +vérités d'un ordre politique qui sortent des voies communes. J'ai causé +avec deux papes d'autre chose que des intrigues de cabinet; je les ai +obligés de parler avec moi de religion, de liberté, des destinées +futures du monde. Mon discours prononcé au guichet du conclave a le même +caractère. C'est à des vieillards que j'ai osé dire d'avancer, et de +replacer la religion à la tête de la marche de la société. + +Lecteurs, attendez que j'aie terminé mes vanteries pour arriver ensuite +au but, à la manière du philosophe Platon faisant sa randonnée autour de +son idée. Je suis devenu le vieux Sidrac, l'âge m'allonge le +chemin[170]. Je poursuis: je serai long encore. Plusieurs écrivains de +nos jours ont la manie de dédaigner leur talent littéraire pour suivre +leur talent politique, l'estimant fort au-dessus du premier. Grâce à +Dieu, l'instinct contraire me domine, je fais peu de cas de la +politique, par la raison même que j'ai été heureux à ce lansquenet. Pour +être un homme supérieur en affaires, il n'est pas question d'acquérir +des qualités, il ne s'agit que d'en perdre. Je me reconnais effrontément +l'aptitude aux choses positives, sans me faire la moindre illusion sur +l'obstacle qui s'oppose en moi à ma réussite complète. Cet obstacle ne +vient pas de la muse; il naît de mon indifférence de tout. Avec ce +défaut, il est impossible d'arriver à rien d'achevé dans la vie +pratique. + + [Note 170: + Quand Sidrac, à qui l'âge allonge le chemin, + Arrive dans la chambre, un bâton à la main.... + + (BOILEAU, _le Lutrin_, chant I.)] + +L'indifférence, j'en conviens, est une qualité des hommes d'État, mais +des hommes d'État sans conscience. Il faut savoir regarder d'un oeil sec +tout événement, avaler des couleuvres comme de la malvoisie, mettre au +néant, à l'égard des autres, morale, justice, souffrance, pourvu qu'au +milieu des révolutions on sache trouver sa fortune particulière. Car à +ces esprits transcendants l'accident, bon ou mauvais, est obligé de +rapporter quelque chose; il doit financer à raison d'un trône, d'un +cercueil, d'un serment, d'un outrage; le tarif est marqué par les +Mionnet des catastrophes et des affronts: je ne suis pas connaisseur en +cette numismatique[171]. Malheureusement mon insouciance est double; je +ne sais pas plus échauffé pour ma personne que pour le fait. Le mépris +du monde venait à saint Paul ermite de sa foi religieuse; le dédain de +la société me vient de mon incrédulité politique. Cette incrédulité me +porterait haut dans une sphère d'action, si, plus soigneux de mon sot +individu, je savais en même temps l'humilier et le vêtir. J'ai beau +faire, je reste un benêt d'honnête homme, naïvement hébété et tout nu, +ne sachant ni ramper, ni prendre. + + [Note 171: Théodore _Mionnet_ (1770-1842). Conservateur + adjoint à la Bibliothèque nationale et membre de l'Académie + des inscriptions, il consacra trente ans de sa vie à son + grand ouvrage, la _Description des médailles grecques et + romaines, avec leur degré de rareté et leur estimation_ + (1806-1837, 15 vol. in-8{o}).] + +D'Andilly[172], parlant de lui, semble avoir peint un côté de mon +caractère: «Je n'ai jamais eu aucune ambition, dit-il, parce que j'en +avais trop, ne pouvant souffrir cette dépendance qui resserre dans des +bornes si étroites les effets de l'inclination que Dieu m'a donnée pour +des choses grandes, glorieuses à l'État et qui peuvent procurer la +félicité des peuples, sans qu'il m'ait été possible d'envisager en tout +cela mes intérêts particuliers. Je n'étais propre que pour un roi qui +aurait régné par lui-même et qui n'aurait eu d'autre désir que de rendre +sa gloire immortelle.» Dans ce cas, je n'étais pas propre aux rois du +jour. + + [Note 172: Robert _Arnauld_, dit _d'Andilly_, (1589-1674), + fils d'Antoine Arnauld, le célèbre avocat, et frère du _grand + Arnauld_. Son fils, Simon Arnauld, marquis de Pomponne, fut + l'un des ministres de Louis XIV. Arnauld d'Andilly a laissé + des _Mémoires sur sa vie_, publiés en 1734, ainsi qu'un + _Journal_, qui n'a paru qu'en 1857.] + +Maintenant que je vous ai conduit par la main dans les plus secrets +détours de mes mérites, que je vous ai fait sentir tout ce qu'il y a de +rare dans mes dépêches, comme un de mes confrères de l'Institut qui +chante incessamment sa renommée et qui enseigne aux hommes à l'admirer, +maintenant je vous dirai où j'en veux venir par mes vanteries: en +montrant ce qu'ils peuvent faire dans les emplois, je veux défendre les +gens de lettres contre les gens de diplomatie, de comptoir et de +bureaux. + +Il ne faut pas que ceux-ci s'avisent de se croire au-dessus d'hommes +dont le plus petit les surpasse de toute la tête; quand on sait tant de +choses, comme messieurs les positifs, on devrait au moins ne pas dire +des âneries. Vous parlez de _faits_, reconnaissez donc les _faits_: la +plupart des grands écrivains de l'antiquité, du moyen âge, de +l'Angleterre moderne, ont été de grands hommes d'État, quand ils ont +daigné descendre jusqu'aux affaires. «Je ne voulus pas leur donner à +entendre, dit Alfieri refusant une ambassade, que leur diplomatie et +leurs dépêches me paraissaient et étaient certainement pour moi moins +importantes que mes tragédies ou même celles des autres: mais il est +impossible de ramener cette espèce de gens-là: ils ne peuvent et ne +doivent pas se convertir.» + +Qui fut jamais plus littéraire en France que L'Hôpital, survivancier +d'Horace[173], que d'Ossat, cet habile ambassadeur, que Richelieu, +cette forte tête, lequel, non content de dicter des _traités de +controverse_, de rédiger des _mémoires_ et des _histoires_, inventait +incessamment des sujets dramatiques, rimaillait avec Malleville et +Boisrobert, accouchait, à la sueur de son front, de l'Académie et de _la +Grande Pastorale_? Est-ce parce qu'il était méchant écrivain qu'il fut +grand ministre? Mais la question n'est pas du plus ou du moins de +talent; elle est de la passion de l'encre et du papier: or jamais M. de +l'Empyrée[174] ne montra plus d'ardeur, ne fit plus de frais que le +cardinal pour ravir la palme du Parnasse, jusque-là que la mise en scène +de sa _tragi-comédie_ de _Mirame_ lui coûta deux cent mille écus! Si +dans un personnage à la fois politique et littéraire la médiocrité du +poète fait la supériorité de l'homme d'État, il faudrait en conclure que +la faiblesse de l'homme d'État résulterait de la force du poète: +cependant le génie des lettres a-t-il détruit le génie politique de +Solon, élégiaque égal à Simonide, de Périclès dérobant aux Muses +l'éloquence avec laquelle il subjuguait les Athéniens; de Thucydide et +de Démosthène, qui portèrent si haut la gloire de l'écrivain et de +l'orateur, tout en consacrant leurs jours à la guerre et à la place +publique? A-t-il détruit le génie de Xénophon, qui opérait la retraite +des dix-mille, tout en rêvant la _Cyropédie_; des deux Scipions, l'un +l'ami de Lélius, l'autre associé à la renommée de Térence: de Cicéron, +roi des lettres comme il était père de la patrie; de César enfin, auteur +d'ouvrages de grammaire, d'astronomie, de religion, de littérature, de +César, rival d'Archiloque dans la satire, de Sophocle dans la tragédie, +de Démosthène dans l'éloquence, et dont les _Commentaires_ sont le +désespoir des historiens? + + [Note 173: Le chancelier de L'Hôpital excellait dans la + poésie intime. «Ses vers, dit Villemain, expriment des + pensées si nobles qu'on ne peut les lire sans + attendrissement.... C'est une âme antique qui s'exprime dans + l'ancienne langue des Romains.» Ses amis Pibrac, de Thou, + Scévole de Sainte-Marthe se réunirent pour faire une édition + de ses _Poésies intimes_, qui fut publiée par Michel Hurault + de L'Hôpital (Paris, 1585, in fol.)] + + [Note 174: C'est le nom que prend Damis, dans _la + Métromanie_, de Piron (acte I, scène VIII): + + MONDOR + + Votre nom maintenant, c'est donc? + + DAMIS + + De l'Empyrée; + Et j'en oserais bien garantir la durée.] + +Nonobstant ces exemples et mille autres, le talent littéraire, bien +évidemment le premier de tous parce qu'il n'exclut aucune autre faculté, +sera toujours dans ce pays un obstacle au succès politique: à quoi bon +en effet une haute intelligence? cela ne sert à quoi que ce soit. Les +sots de France, espèce particulière et toute nationale, n'accordent rien +aux Grotius, aux Frédéric, aux Bacon, aux Thomas Morus, aux Spencer, aux +Falkland, aux Clarendon, aux Bolingbroke, aux Burke et aux Canning de +France. + +Jamais notre vanité ne reconnaîtra à un homme, même de génie, des +aptitudes, et la faculté de faire aussi bien qu'un esprit commun des +choses communes. Si vous dépassez d'une ligne les conceptions vulgaires, +mille imbéciles s'écrient: «Vous vous perdez dans les nues», ravis +qu'ils se sentent d'habiter en bas, où ils s'entêtent à penser. Ces +pauvres envieux, en raison de leur secrète misère, se rebiffent contre +le mérite; ils renvoient avec compassion Virgile, Racine, Lamartine à +leurs vers. Mais, superbes sires, à quoi faut-il vous renvoyer? à +l'oubli: il vous attend à vingt pas de votre logis, tandis que vingt +vers de ces poètes les porteront à la dernière postérité. + +La première invasion des Français, à Rome, sous le Directoire, fut +infâme et spoliatrice; la seconde, sous l'Empire, fut inique: mais, une +fois accomplie, l'ordre régna. + +La République demanda à Rome, pour un armistice, vingt-deux millions, +l'occupation de la citadelle d'Ancône, cent tableaux et statues, cent +manuscrits au choix des commissaires français. On voulait surtout avoir +le buste de _Brutus_ et celui de _Marc-Aurèle_: tant de gens en France +s'appelaient alors _Brutus_! il était tout simple qu'ils désirassent +posséder la pieuse image de leur père putatif; mais Marc-Aurèle, de qui +était-il parent? Attila, pour s'éloigner de Rome, ne demanda qu'un +certain nombre de livres de poivre et de soie: de notre temps, elle +s'est un moment rachetée avec des tableaux. De grands artistes, souvent +négligés et malheureux, ont laissé leurs chefs-d'oeuvre pour servir de +rançon aux ingrates cités qui les avaient méconnus. + +Les Français de l'Empire eurent à réparer les ravages qu'avaient faits à +Rome les Français de la République; ils devaient aussi une expiation à +ce sac de Rome accompli par une armée que conduisait un prince +français[175]: c'était à Bonaparte qu'il convenait de mettre de l'ordre +dans des ruines qu'un autre Bonaparte avait vu croître et dont il a +décrit la bouleversement[176]. Le plan que suivit l'administration +française pour le déblaiement du Forum fut celui que Raphaël avait +proposé à Léon X: elle fit sortir de terre les trois colonnes du temple +de Jupiter tonnant; elle mit à nu le portique du temple de la Concorde; +elle découvrit le pavé de la voie sacrée; elle fit disparaître les +constructions nouvelles dont le temple de la Paix était encombré; elle +enleva les terres qui recouvraient l'emmarchement du Colisée, vida +l'intérieur de l'arène, et fit reparaître sept ou huit salles des bains +de Titus. + + [Note 175: Le connétable de Bourbon, en 1527.] + + [Note 176: Jacques Buonaparte--le premier Bonaparte dont il + soit fait mention dans l'histoire--a laissé un récit du _sac + de Rome en 1527_, dont il avait été témoin oculaire. Ce + document a été traduit en français par Napoléon-Louis + Bonaparte, frère aîné de Napoléon III.] + +Ailleurs, le Forum de Trajan fut exploré; on répara le Panthéon, les +Thermes de Dioclétien, le temple de la Pudicité patricienne. Des fonds +furent assignés pour entretenir, hors de Rome, les murs de Faléries et +le tombeau de Cecilia Metella. + +Les travaux d'entretien pour les édifices modernes furent également +suivis: Saint-Paul-hors-des-Murs, qui n'existe plus, vit restaurer sa +toiture; Sainte-Agnès, San-Martino-ai-Monti, furent défendus contre le +temps. On refit une partie des combles et des pavés de Saint-Pierre; des +paratonnerres mirent à l'abri de la foudre le dôme de Michel-Ange. On +marqua l'emplacement de deux cimetières à l'est et à l'ouest de la +ville, et celui de l'est, près du couvent de Saint-Laurent, fut terminé. + +Le Quirinal revêtit son indigence extérieure du luxe des porphyres et +des marbres romains: désigné pour le palais impérial, Bonaparte, avant +de l'habiter, voulut y faire disparaître les traces de l'enlèvement du +pontife, captif à Fontainebleau. On se proposait d'abattre la partie de +la ville située entre le Capitole et Monte-Cavallo, afin que le +triomphateur montât par une immense avenue à sa demeure césarienne: les +événements firent évanouir ces songes gigantesques en détruisant +d'énormes réalités. + +Dans les projets arrêtés était celui de construire une suite de quais +depuis _Ripetta_ jusqu'à _Ripa grande_: ces quais auraient été plantés; +les quatre flots de maisons entre le château Saint-Ange et la place +Rusticucci étaient achetés en partie et auraient été démolis. Une large +allée eût été ainsi ouverte sur la place Saint-Pierre, qu'on eût aperçue +du pied du château Saint-Ange. + +Les Français font partout des promenades: j'ai vu au Caire un grand +carré qu'ils avaient planté de palmiers et environné de cafés, lesquels +portaient des noms empruntés aux cafés de Paris: à Rome, mes +compatriotes ont créé le Pincio; on y monte par une rampe. En descendant +cette rampe, je vis, l'autre jour, passer une voiture dans laquelle +était une femme encore de quelque jeunesse: à ses cheveux blonds, au +galbe mal ébauché de sa taille, à l'inélégance de sa beauté, je l'ai +prise pour une grasse et blanche étrangère de la Westphalie; c'était +madame Guiccioli: rien ne s'arrangeait moins avec le souvenir de lord +Byron. Qu'importe? la fille de Ravenne (dont au reste le poète était las +lorsqu'il prit le parti de mourir) n'en ira pas moins, conduite par la +Muse, se placer dans l'Élysée en augmentant les divinités de la tombe. + +La partie occidentale de la place du Peuple devait être plantée dans +l'espace qu'occupent des chantiers et des magasins; on eût aperçu, de +l'extrémité du cours, le Capitole, le Vatican et Saint-Pierre au delà +des quais du Tibre, c'est-à-dire Rome antique et Rome moderne. + +Enfin, un bois, création des Français, s'élève aujourd'hui à l'orient du +Colisée; on n'y rencontre jamais personne: quoiqu'il ait grandi, il a +l'air d'une broussaille croissant au pied d'une haute ruine. + +Pline le jeune écrivait à Maxime: + +«On vous envoie dans la Grèce, où la politesse, les lettres, +l'agriculture même, ont pris naissance. Respectez les dieux leurs +fondateurs, la présence de ces dieux; respectez l'ancienne gloire de +cette nation, et la vieillesse, sacrée dans les villes comme elle est +vénérable dans les hommes; faites honneur à leurs antiquités, à leurs +exploits fameux, à leurs fables même. N'entreprenez rien sur la dignité, +sur la liberté, ni même sur la vanité de personne. Ayez continuellement +devant les yeux que nous avons puisé notre droit dans ce pays; que nous +n'avons pas imposé des lois à ce peuple après l'avoir vaincu, mais qu'il +nous a donné les siennes après l'en avoir prié. C'est à Athènes, c'est à +Lacédémone que vous devez commander; il y aurait de l'inhumanité, de la +cruauté, de la barbarie, à leur ôter l'ombre et le nom de liberté qui +leur restent.» + +Lorsque Pline écrivait ces nobles et touchantes paroles à Maxime, +savait-il qu'il rédigeait des instructions pour des peuples alors +barbares, qui viendraient un jour dominer sur les ruines de Rome? + + * * * * * + +Je vais bientôt quitter Rome, et j'espère y revenir. Je l'aime de +nouveau passionnément, cette Rome si triste et si belle: j'aurai un +panorama au Capitole, où le ministre de Prusse me cédera le petit palais +Caffarelli[177]; à Saint-Onuphre je me suis ménagé une autre retraite. +En attendant mon départ et mon retour, je ne cesse d'errer dans la +campagne; il n'y a pas de petit chemin, entre deux haies que je ne +connaisse mieux que les sentiers de Combourg. Du haut du mont Marius et +des collines environnantes, je découvre l'horizon de la mer vers Ostie; +je me repose sous les légers et croulants portiques de la villa Madama. +Dans ces architectures changées en fermes je ne trouve souvent qu'une +jeune fille sauvage, effarouchée et grimpante comme ses chèvres. Quand +je sors par la _Porta Pia_, je vais au pont _Lamentano_ sur le Teverone; +j'admire, en passant à Sainte-Agnès, une tête de Christ par Michel-Ange, +qui garde le couvent presque abandonné. Les chefs-d'oeuvre des grands +maîtres ainsi semés dans le désert remplissent l'âme d'une mélancolie +profonde. Je me désole qu'on ait réuni les tableaux de Rome dans un +musée; j'aurais bien plus de plaisir par les pentes du Janicule, sous la +chute de l'_Aqua Paola_, au travers de la rue solitaire _delle Fornaci_, +à chercher _la Transfiguration_ dans le monastère des Récollets de +Saint-Pierre _in Montorio_. Lorsqu'on regarde la place qu'occupait, sur +le maître-autel de l'église, l'ornement des funérailles de Raphaël, on a +le coeur saisi et attristé. + + [Note 177: Le 29 avril 1829, Chateaubriand écrivait, de Rome, + à M. de Marcellus: + + «Vous m'avez vu regretter Londres au moment de partir pour + Vérone. Aujourd'hui, à la veille de partir pour la France, je + regrette Rome. J'ai le congé que j'avais demandé, et me sens + peu disposé à m'en servir. Si Mme de Chateaubriand veut aller + à Paris toute seule, je pourrais bien passer ici mon été. Je + traite pour cela avec M. Bunsen, le ministre de Prusse, la + cession de son logement au Capitole. Qu'irais-je voir chez + nous? Le tumulte des antichambres, peut-être des rues; des + luttes de vanité. Après mon conclave et son tapage, j'ai + repris goût aux ruines et à la solitude. + + «CHATEAUBRIAND.»] + +Au delà du pont _Lamentano_, des pâturages jaunis s'étendent à gauche +jusqu'au Tibre; la rivière qui baignait les jardins d'Horace y coule +inconnue. En suivant la grande route, vous trouvez le pavé de l'ancienne +voie Tiburtine. J'y ai vu cette année arriver la première hirondelle. + +J'herborise au tombeau de Cecilia Metella: le réséda ondé et +l'anémone apennine font un doux effet sur la blancheur de la ruine +et du sol. Par la route d'Ostie, je me rends à Saint-Paul, +dernièrement la proie d'un incendie; je me repose sur quelque +porphyre calciné, et je regarde les ouvriers qui rebâtissent en +silence une nouvelle église; on m'en avait montré quelque colonne +déjà ébauchée à la descente du Simplon: toute l'histoire du +christianisme dans l'Occident commence à _Saint-Paul-hors-des-Murs_. + +En France, lorsque nous élevons quelque bicoque, nous faisons un tapage +effroyable; force machines, multitude d'hommes et de cris; en Italie, on +entreprend des choses immenses presque sans se remuer. Le pape fait dans +ce moment même refaire la partie tombée du Colisée; une demi-douzaine de +goujats sans échafaudage redressent le colosse sur les épaules duquel +mourut une nation changée en ouvriers esclaves. Près de Vérone, je me +suis souvent arrêté pour regarder un curé qui construisait seul un +énorme clocher; sous lui le fermier de la cure était le maçon. + +J'achève souvent le tour des murs de Rome à pied; en parcourant ce +chemin de ronde, je lis l'histoire de la reine de l'univers païen et +chrétien écrite dans les constructions, les architectures et les âges +divers de ces murs. + +Je vais encore à la découverte de quelque villa délabrée en dedans des +murs de Rome. Je visite Sainte-Marie-Majeure, Saint-Jean-de-Latran avec +son obélisque, Sainte-Croix-de-Jérusalem avec ses fleurs; j'y entends +chanter; je prie: j'aime à prier à genoux; mon coeur est ainsi plus près +de la poussière et du repos sans fin: je me rapproche de la tombe. + +Mes fouilles ne sont qu'une variété des mêmes plaisirs. Du plateau de +quelque colline on aperçoit le dôme de Saint-Pierre. Que paye-t-on au +propriétaire du lieu où sont enfouis des trésors? La valeur de l'herbe +détruite par la fouille. Peut-être rendrai-je mon argile à la terre en +échange de la statue qu'elle me donnera: nous ne ferons que troquer une +image de l'homme contre une image de l'homme. + +On n'a point vu Rome quand on n'a point parcouru les rues de ses +faubourgs mêlées d'espaces vides, de jardins pleins de ruines, d'enclos +plantés d'arbres et de vignes, de cloîtres où s'élèvent des palmiers et +des cyprès, les uns ressemblant à des femmes de l'Orient, les autres à +des religieuses en deuil. On voit sortir de ces débris de grandes +Romaines, pauvres et belles, qui vont acheter des fruits ou puiser de +l'eau aux cascades versées par les aqueducs des empereurs et des papes. +Pour apercevoir les moeurs dans leur naïveté, je fais semblant de +chercher un appartement à louer; je frappe à la porte d'une maison +retirée; on me répond: _Favorisca._ J'entre: je trouve, dans des +chambres nues, ou un ouvrier exerçant son métier, ou une _zitella_ +fière, tricotant ses laines, un chat sur ses genoux, et me regardant +errer à l'aventure sans se lever. + +Quand le temps est mauvais, je me retire dans Saint-Pierre ou bien je +m'égare dans les musées de ce Vatican aux onze mille chambres et aux +dix-huit mille fenêtres (Juste-Lipse). Quelles solitudes de +chefs-d'oeuvre! On y arrive par une galerie dans les murs de laquelle +sont incrustées des épitaphes et d'anciennes inscriptions: la mort +semble née à Rome. + +Il y a dans cette ville plus de tombeaux que de morts. Je m'imagine que +les décédés, quand ils se sentent trop échauffés dans leur couche de +marbre, se glissent dans une autre restée vide, comme on transporte un +malade d'un lit dans un autre lit. On croirait entendre les squelettes +passer durant la nuit de cercueil en cercueil. + +La première fois que j'ai vu Rome, c'était à la fin de juin: la saison +des chaleurs augmente le délaisser de la cité; l'étranger fuit, les +habitants du pays se renferment chez eux; on ne rencontre pendant le +jour personne dans les rues. Le soleil darde ses rayons sur le Colisée, +où pendent des herbes immobiles, où rien ne remue que les lézards. La +terre est nue; le ciel sans nuages paraît encore plus désert que la +terre. Mais bientôt la nuit fait sortir les habitants de leurs palais et +les étoiles du firmament; la terre et le ciel se repeuplent; Rome +ressuscite; cette vie recommencée en silence dans les ténèbres, autour +des tombeaux, a l'air de la vie et de la promenade des ombres qui +redescendent à l'Érèbe aux approches du jour. + +Hier j'ai vagué au clair de lune dans la campagne entre la porte +Angélique et le mont Marius. On entendait un rossignol dans un étroit +vallon balustré de cannes. Je n'ai retrouvé que là cette tristesse +mélodieuse dont parlent les poètes anciens, à propos de l'oiseau du +printemps. Le long sifflement que chacun connaît, et qui précède les +brillantes batteries du musicien ailé, n'était pas perçant comme celui +de nos rossignols; il avait quelque chose de voilé comme le sifflement +du bouvreuil de nos bois. Toutes ses notes étaient baissées d'un +demi-ton; sa romance à refrain était transposée du majeur au mineur; il +chantait à demi-voix; il avait l'air de vouloir charmer le sommeil des +morts et non de les réveiller. Dans ces parcours incultes, la Lydie +d'Horace, la Délie de Tibulle, la Corinne d'Ovide, avaient passé; il n'y +restait que la Philomèle de Virgile. Cet hymne d'amour était puissant +dans ce lieu et à cette heure; il donnait je ne sais quelle passion +d'une seconde vie: selon Socrate, l'amour est le désir de renaître par +l'entremise de la beauté; c'était ce désir que faisait sentir à un jeune +homme une jeune fille grecque en lui disant: «S'il ne me restait que le +fil de mon collier de perles, je le partagerais avec toi.» + +Si j'ai le bonheur de finir mes jours ici, je me suis arrangé pour avoir +à Saint-Onuphre un réduit joignant la chambre où le Tasse expira. Aux +moments perdus de mon ambassade, à la fenêtre de ma cellule, je +continuerai mes _Mémoires_. Dans un des plus beaux sites de la terre, +parmi les orangers et les chênes verts, Rome entière sous mes yeux, +chaque matin, en me mettant à l'ouvrage, entre le lit de mort et la +tombe du poète, j'invoquerai le génie de la gloire et du malheur. + +Dans les premiers jours de mon arrivée à Rome, lorsque j'errais ainsi à +l'aventure, je rencontrai entre les bains de Titus et le Colisée une +pension de jeunes garçons. Un maître à chapeau rabattu, à robe traînante +et déchirée, ressemblant à un pauvre frère de la Doctrine chrétienne, +les conduisait. Passant près de lui, je le regarde, je lui trouve un +faux air de mon neveu Christian de Chateaubriand, mais je n'osais en +croire mes yeux. Il me regarde à son tour, et, sans montrer aucune +surprise, il me dit: «Mon oncle!» Je me précipite tout ému et je le +serre dans mes bras. D'un geste de la main il arrête derrière lui son +troupeau obéissant et silencieux. Christian était à la fois pâle et +noirci, miné par la fièvre et brûlé par le soleil. Il m'apprit qu'il +était chargé de la préfecture des études au collège des Jésuites, alors +en vacances à Tivoli. Il avait presque oublié sa langue, il s'énonçait +difficilement en français, ne parlant et n'enseignant qu'en italien. Je +contemplais, les yeux pleins de larmes, ce fils de mon frère devenu +étranger, vêtu d'une souquenille noire, poudreuse, maître d'école à +Rome, et couvrant d'un feutre de cénobite son noble front qui portait si +bien le casque[178]. + + [Note 178: Voir, au tome I, l'Appendice nº III sur _Christian + de Chateaubriand_.] + +J'avais vu naître Christian; quelques jours avant mon émigration, +j'assistai à son baptême. Son père, son grand-père le président de +Rosambo, et son bisaïeul M. de Malesherbes, étaient présents. Celui-ci +le tint sur les fonts et lui donna son nom, _Christian_. L'église +Saint-Laurent était déserte et déjà à demi dévastée. La nourrice et moi +nous reprîmes l'enfant des mains du curé. + + Io piangendo ti presi, e in breve cesta + Fuor ti portai. (TASSO.) + +Le nouveau-né fut reporté à sa mère, placé sur son lit, où cette mère et +sa grand'mère, madame de Rosambo, le reçurent avec des pleurs de joie. +Deux ans après, le père, le grand-père, le bisaïeul, la mère et la +grand'mère avaient péri sur l'échafaud, et moi, témoin du baptême, +j'errais exilé. Tels étaient les souvenirs que l'apparition subite de +mon neveu fit revivre dans ma mémoire au milieu des ruines de Rome. +Christian a déjà passé orphelin la moitié de sa vie; il a voué l'autre +moitié aux autels: foyers toujours ouverts du père commun des hommes. + +Christian avait pour Louis, son digne frère, une amitié ardente et +jalouse: lorsque Louis se fut marié, Christian partit pour l'Italie; il +y connut le duc de Rohan-Chabot, et il y rencontra madame Récamier: +comme son oncle, il est revenu habiter Rome, lui dans un cloître, moi +dans un palais. Il entra en religion pour rendre à son frère une fortune +qu'il ne croyait pas posséder légitimement par les nouvelles lois: ainsi +Malhesherbes est maintenant, avec Combourg, à Louis. + +Après notre rencontre inattendue au pied du Colisée, Christian, +accompagné d'un frère jésuite, me vint voir à l'ambassade: il avait le +maintien triste et l'air sérieux; jadis il riait toujours. Je lui +demandai s'il était heureux; il me répondit: «J'ai souffert longtemps; +maintenant mon sacrifice est fait et je me trouve bien.» + +Christian a hérité du caractère de fer de son aïeul paternel, M. de +Chateaubriand mon père, et des vertus morales de son bisaïeul maternel, +M. de Malesherbes. Ses sentiments sont renfermés, bien qu'il les montre, +sans égard aux préjugés de la foule, quand il s'agit de ses devoirs: +dragon dans la garde, en descendant de cheval il allait à la sainte +Table; on ne s'en moquait point, car sa bravoure et sa bienfaisance +étaient l'admiration de ses camarades. On a découvert, depuis qu'il a +renoncé au service, qu'il secourait secrètement un nombre considérable +d'officiers et de soldats; il a encore des pensionnaires dans les +greniers de Paris, et Louis acquitte les dettes fraternelles. Un jour, +en France, je m'enquérais de Christian s'il se marierait: «Si je me +mariais, répondit-il, j'épouserais une de mes petites parentes, la plus +pauvre.» + +Christian passe les nuits à prier; il se livre à des austérités dont ses +supérieurs sont effrayés: une plaie qui s'était formée à l'une de ses +jambes lui était venue de sa persévérance à se tenir à genoux des heures +entières; jamais l'innocence ne s'est livrée à tant de repentir. + +Christian n'est point un homme de ce siècle: il me rappelle ces ducs et +ces comtes de la cour de Charlemagne, qui, après avoir combattu contre +les Sarrasins, fondaient des couvents sur les sites déserts de Gellone +ou de Madavalle, et s'y faisaient moines. Je le regarde comme un saint: +je l'invoquerais volontiers. Je suis persuadé que ses bonnes oeuvres, +unies à celles de ma mère et de ma soeur Julie, m'obtiendraient grâce +auprès du souverain Juge. J'ai aussi du penchant au cloître; mais, mon +heure étant venue, c'est à la Portioncule, sous la protection de mon +patron, appelé _François_ parce qu'il parlait français, que j'irais +demander une solitude. + +Je veux traîner seul mes sandales; je ne souffrirais pour rien au monde +qu'il y eût deux têtes dans mon froc. + +«Jeune encore, dit le Dante, le soleil d'Assise épousa une femme à qui, +comme à la mort, personne n'ouvre la porte du plaisir: cette femme, +veuve de son premier mari depuis plus de onze cents ans, avait langui +obscure et méprisée: en vain elle était montée avec le Christ sur la +Croix. Quels sont les amants que te désignent ici mes paroles +mystérieuses? FRANÇOIS et la PAUVRETÉ: _Francesco e Povertà._ +(_Paradiso_, cant. xi.) + + +À MADAME RÉCAMIER. + + «Rome, 16 mai 1829. + +«Cette lettre partira de Rome quelques heures après moi, et arrivera +quelques heures avant moi à Paris. Elle va clore cette correspondance +qui n'a pas manqué un seul courrier, et qui doit former un volume entre +vos mains. J'éprouve un mélange de joie et de tristesse que je ne puis +vous dire; pendant trois ou quatre mois, je me suis assez déplu à Rome; +maintenant j'ai repris à ces nobles ruines, à cette solitude si +profonde, si paisible et pourtant si pleine d'intérêt et de souvenir. +Peut-être aussi le succès inespéré que j'ai obtenu ici m'a attaché: je +suis arrivé au milieu de toutes les préventions suscitées contre moi, et +j'ai tout vaincu; on paraît me regretter. Que vais-je retrouver en +France? du bruit au lieu de silence, de l'agitation au lieu de repos, de +la déraison, des ambitions, des combats de place et de vanité. Le +système politique que j'ai adopté est tel que personne n'en voudrait +peut-être, et que d'ailleurs on ne me mettrait pas à même de l'exécuter. +Je me chargerais encore de donner une grande gloire à la France, comme +j'ai contribué à lui obtenir une grande liberté; mais me ferait-on table +rase? me dirait-on: «Soyez le maître, disposez de tout au péril de votre +tête?» Non; on est si loin de me dire une pareille chose, que l'on +prendrait tout le monde avant moi, et que l'on ne m'admettrait qu'après +avoir essuyé les refus de toutes les médiocrités de la France, et qu'on +croirait me faire une grande grâce en me reléguant dans un coin obscur. +Je vais vous chercher; ambassadeur ou non, c'est à Rome que je voudrais +mourir. En échange d'une petite vie, j'aurais du moins une grande +sépulture jusqu'au jour où j'irai remplir mon cénotaphe dans le sable +qui m'a vu naître. Adieu; j'ai déjà fait plusieurs lieues vers vous.» + + * * * * * + +J'eus un grand plaisir à revoir mes amis[179]: je ne rêvais qu'au +bonheur de les emmener avec moi et de finir mes jours à Rome. J'écrivis +pour mieux m'assurer encore du petit palais Caffarelli que je projetais +de louer sur le Capitole, et de la cellule que je postulais à +Saint-Onuphre. J'achetai des chevaux anglais et je les fis partir pour +les prairies d'Évandre. Je disais déjà adieu dans ma pensée à ma patrie +avec une joie qui méritait d'être punie. Lorsqu'on a voyagé dans sa +jeunesse et qu'on a passé beaucoup d'années hors de son pays, on s'est +accoutumé à placer partout sa mort: en traversant les mers de la Grèce, +il me semblait que tous ces monuments que j'apercevais sur les +promontoires étaient des hôtelleries où mon lit était préparé. + + [Note 179: Chateaubriand rentra à Paris le 28 mai 1829.--Les + pages qui vont suivre, jusqu'à la fin du Livre XIII, ont été + écrites à Paris, rue d'Enfer, en août et septembre 1830.] + +J'allai faire ma cour au roi à Saint-Cloud: il me demanda quand je +retournais à Rome. Il était persuadé que j'avais un bon coeur et une +mauvaise tête. Le fait est que j'étais précisément l'inverse de ce que +Charles X pensait de moi: j'avais très froide et très bonne tête, et le +coeur cahin-caha pour les trois quarts et demi du genre humain. + +Je trouvai le roi dans une fort mauvaise disposition à l'égard de son +ministère: il le faisait attaquer par certains journaux royalistes, ou +plutôt, lorsque les rédacteurs de ces feuilles allaient lui demander +s'il ne les trouvait pas trop hostiles, il s'écriait: «Non, non, +continuez.» Quand M. de Martignac avait parlé: «Eh bien, disait Charles +X, avez-vous entendu la Pasta?» Les opinions libérales de M. Hyde de +Neuville lui étaient antipathiques; il trouvait plus de complaisance +dans M. Portalis le fédéré, qui portait sa cupidité sur son visage: +c'est à M. Portalis que la France doit ses malheurs. Quand je le vis à +Passy, je m'aperçus de ce que j'avais en partie deviné: le garde des +sceaux, en faisant semblant de tenir _par intérim_ le ministère des +affaires étrangères, mourait d'envie de le conserver, bien qu'il se fut +pourvu, à tout événement, de la place de président de la Cour de +cassation. Le roi, quand il s'était agi de disposer des affaires +étrangères, avait prononcé: «Je ne dis pas que Chateaubriand ne sera pas +mon ministre; mais pas à présent.» Le prince de Laval avait refusé; M. +de La Ferronnays ne se pouvait plus livrer à un travail suivi. Dans +l'espoir que, de guerre lasse, le portefeuille lui resterait, M. +Portalis ne faisait rien pour déterminer le roi. + +Plein de mes délices futures de Rome, je m'y laissai aller sans trop +sonder l'avenir; il me convenait assez que M. Portalis gardât +l'_intérim_ à l'abri duquel ma position politique restait la même. Il ne +me vint pas un seul instant dans l'idée que M. de Polignac pourrait être +investi du pouvoir: son esprit borné, fixe et ardent, son nom fatal et +impopulaire, son entêtement, ses opinions religieuses exaltées jusqu'au +fanatisme, me paraissaient des causes d'une éternelle exclusion. Il +avait, il est vrai, souffert pour le roi; mais il en était largement +récompensé par l'amitié de son maître et par la haute ambassade de +Londres que je lui avais donnée sous mon ministère, malgré l'opposition +de M. de Villèle. + +De tous les ministres en place que je trouvai à Paris, excepté +l'excellent M. Hyde de Neuville, pas un ne me plaisait: je sentais en +eux une capacité implacable qui me laissait de l'inquiétude sur la durée +de leur empire. M. de Martignac, d'un talent de parole agréable, avait +une voix douce et épuisée comme celle d'un homme à qui les femmes ont +donné quelque chose de leur séduction et de leur faiblesse! Pythagore se +souvenait d'avoir été une courtisane charmante nommée Alcée[180]. +L'ancien secrétaire d'ambassade de l'abbé Siéyès avait aussi une +suffisance contenue, un esprit calme un peu jaloux. Je l'avais, en 1823, +envoyé en Espagne dans une position élevée et indépendante[181], mais il +aurait voulu être ambassadeur. Il était choqué de n'avoir pas reçu un +emploi qu'il croyait dû à son mérite. + + [Note 180: Cormenin, dans son _Livre des Orateurs_ (t. II, p. + 59) trace ainsi le portrait de Martignac: «Il captivait + plutôt qu'il ne maîtrisait l'attention. Avec quel art il + ménageait la susceptibilité vaniteuse de nos chambres + françaises! avec quelle ingénieuse flexibilité il pénétrait + dans tous les détours d'une question! quelle fluidité de + diction! quel charme! quelle convenance! quel à-propos! + L'exposition des faits avait dans sa bouche une netteté + admirable, et il analysait les moyens de ses adversaires avec + une fidélité et un bonheur d'expression qui faisaient naître + sur leurs lèvres le sourire de l'amour-propre satisfait. + Pendant que son regard animé parcourait l'assemblée, _il + modulait sur tous les tons sa voix de sirène, et son + éloquence avait la douceur et l'harmonie d'une lyre_. Si, _à + tant de séductions_, si, à la puissance gracieuse de sa + parole, il eût joint les formes vives de l'apostrophe et la + précision rigoureuse des déductions logiques, c'eût été le + premier de nos orateurs, c'eût été la perfection même.»--Un + des membres les plus ardent» de l'extrême gauche, M. Dupont + de l'Eure cédant un jour à son admiration sympathique pour + l'éloquence de M. de Martignac, lui avait crié de sa place: + «Tais-toi, Sirène.» Ce mot résumait l'impression que + ressentait la Chambre toutes les fois que le ministre de + l'Intérieur prenait la parole.] + + [Note 181: Avant l'entrée en campagne et le départ du duc + d'Angoulême, il avait fallu rédiger les instructions qu'il + devait suivre et lui former un conseil politique. M. de + Martignac avait été choisi pour être le chef de ce conseil et + avait reçu, à cette occasion, le titre de commissaire civil + près l'armée d'Espagne.] + +Mon goût ou mes déplaisances importaient peu. La Chambre commit une +faute en renversant un ministère qu'elle aurait dû conserver à tout +prix[182]. Ce ministère modéré servait de garde-fou à des abîmes; il +était aisé de le jeter bas, car il ne tenait à rien et le roi lui était +ennemi; raison de plus pour ne faire aucune chicane à ces hommes, pour +leur donner une majorité à l'aide de laquelle ils se fussent maintenus +et auraient fait place un jour, sans accident, à un ministère fort. En +France, on ne sait rien attendre; on a horreur de tout ce qui a +l'apparence du pouvoir, jusqu'à ce qu'on le possède. Au surplus, M. de +Martignac a démenti noblement ses faiblesses en dépensant avec courage +le reste de sa vie dans la défense de M. de Polignac[183]. Les pieds me +brûlaient à Paris; je ne pouvais m'habituer au ciel gris et triste de la +France, ma _patrie_; qu'aurais-je donc pensé du ciel de la Bretagne, ma +_matrie_, pour parler grec? Mais là, du moins, il y a des vents de mer +ou des calmes: _Tumidis albens fluctibus_[184], ou _venti +posuere_[185]. Mes ordres étaient donnés pour exécuter dans mon jardin +et dans ma maison, rue d'Enfer, les changements et les accroissements +nécessaires, afin qu'à ma mort le legs que je voulais faire de cette +maison à l'Infirmerie de madame de Chateaubriand fût plus profitable. Je +destinais cette propriété à la retraite de quelques artistes et de +quelques gens de lettres malades. Je regardais le soleil pâle, et je lui +disais: «Je vais bientôt te retrouver avec un meilleur visage, et nous +ne nous quitterons plus.» + + [Note 182: Le 9 février 1829, M. de Martignac présenta deux + projets de loi destinés à réorganiser l'administration + municipale et départementale. La loi départementale fut + discutée la première. Dans la séance du 8 avril, malgré les + efforts de Martignac, d'Hyde de Neuville, de Vatimesnil et de + Cuvier, la Chambre des députés adopta un amendement qui + supprimait les conseils d'arrondissement. Une ordonnance + royale, en date du même jour, retira les deux projets. Le + ministère Martignac avait vécu. Il tint cependant a faire + voter le budget et à rester à son poste jusqu'à la fin de la + session, qui fut close le 30 juillet. Le 8 août, il faisait + place au ministère Polignac.] + + [Note 183: «La défense spontanée, généreuse, désintéressée de + M. de Polignac, son antagoniste et son successeur, honore + beaucoup le caractère inoffensif et noble de M. de Martignac. + Les méditations de son plaidoyer et les émotions si + dramatiques de ce procès, achevèrent de ruiner sa santé + chancelante.» (Cormenin, _Livre des Orateurs_, T. II, p. + 59.)] + + [Note 184: + _Quum mare sub noctem tumidis albescare coepit + Fluctibus_, (Ovide, _Métamorphoses_, livre XI.)] + + [Note 185: + _Quum venti posuere, omnisque repende resedit + flatus...._ (_Énéide_, livre VII, v. 27.)] + +Ayant pris congé du roi et espérant le débarrasser pour toujours de moi, +je montai en calèche. J'allais d'abord aux Pyrénées prendre les eaux de +Cauterets; là, traversant le Languedoc et la Provence, je devais me +rendre à Nice, où je rejoindrais madame de Chateaubriand. Nous passions +ensemble la corniche, nous arrivions à la ville éternelle que nous +traversions sans nous arrêter, et, après deux mois de séjour à Naples, +au berceau du Tasse, nous revenions à sa tombe à Rome. Ce moment est le +seul de ma vie où j'aie été complètement heureux, où je ne désirais plus +rien, où mon existence était remplie, où je n'apercevais jusqu'à ma +dernière heure qu'une suite de jours de repos. Je touchais au port; j'y +entrais à pleines voiles comme Palinure: _inopina quies_[186]. + + [Note 186: + _Vix primos inopina quies laxaverat artus._ + (_Énéide_, livre V, t. 857.)] + +Tout mon voyage jusqu'aux Pyrénées fut une suite de rêves: je m'arrêtais +quand je voulais; je suivais sur ma route les chroniques du moyen âge +que je retrouvais partout; dans le Berry, je voyais ces petites routes +bocagères que l'auteur de _Valentine_ nomme des traînes[187], et qui me +rappelaient ma Bretagne. Richard Coeur-de-Lion avait été tué à Chalus, +au pied de cette tour: «_Enfant musulman, paix là! voici le roi +Richard!_» À Limoges, j'ôtai mon chapeau par respect pour Molière; à +Périgueux, les perdrix dans leurs tombeaux de faïence ne chantaient plus +de différentes voix comme au temps d'Aristote. Je rencontrai là mon +vieil ami Clausel de Coussergues; il portait avec lui quelques-unes des +pages de ma vie. À Bergerac, j'aurais pu regarder le nez de Cyrano sans +être obligé de me battre contre ce cadet aux gardes: je le laissai dans +sa poussière avec _ces dieux que l'homme a faits et qui n'ont pas fait +l'homme_. + + [Note 187: George Sand n'a peut-être pas de plus belles pages + descriptives que sa peinture des chemins creux et ombragés du + Berry, dans _Valentine_. Ce roman, le second de George Sand, + publié en 1832, deux mois à peine après _Indiana_, est resté + l'un de ses chefs-d'oeuvre.] + +À Auch, j'admirai les stalles sculptées sur des cartons venus de Rome à +la belle époque des arts. D'Ossat, mon devancier à la cour du +saint-père, était né près d'Auch[188]. Le soleil ressemblait déjà à +celui de l'Italie. À Tarbes, j'aurais voulu héberger à l'hôtel de +l'_Étoile_, où Froissart descendit avec messire Espaing de Lyon, +«vaillant homme et sage et beau chevalier,» et où il trouva de «bon +foin, de bonnes avoines et de belles rivières». + + [Note 188: Le cardinal d'Ossat, ambassadeur d'Henri III et + d'Henri IV à Rome, était né à la Roque-en-Magnoac, dans le + diocèse d'Auch, le 23 août 1536. Il mourut le 13 mars 1604. + C'est lui qui obtint du Saint Siège l'absolution d'Henri IV + et fit accepter l'Édit de Nantes.] + +Au lever des Pyrénées sur l'horizon, le coeur me battait: du fond de +vingt-trois années sortirent des souvenirs embellis dans les lointains +du temps: je revenais de la Palestine et de l'Espagne, lorsque, de +l'autre côté de leur chaîne, je découvris le sommet de ces mêmes +montagnes. Je suis de l'avis de madame de Motteville; je pense que c'est +dans un de ces châteaux des Pyrénées qu'habitait Urgande la Déconnue. Le +passé ressemble à un musée d'antiques; on y visite les heures écoulées; +chacun peut y reconnaître les siennes. Un jour, me promenant dans une +église déserte, j'entendis des pas se traînant sur les dalles, comme +ceux d'un vieillard qui cherchait sa tombe. Je regardai et n'aperçus +personne; c'était moi qui m'étais révélé à moi. + +Plus j'étais heureux à Cauterets, plus la mélancolie de ce qui était +fini me plaisait. La vallée étroite et resserrée est animée d'un gave; +au delà de la ville et des fontaines minérales, elle se divise en deux +défilés, dont l'un, célèbre par ses sites, aboutit au pont d'Espagne et +aux glaciers. Je me trouvai bien des bains; j'achevais seul de longues +courses, en me croyant dans les escarpements de la Sabine. Je faisais +tous mes efforts pour être triste et je ne le pouvais. Je composai +quelques strophes sur les Pyrénées; je disais: + +[Illustration: 30 Juillet 1830.] + + J'avais vu fuir les mers de Solyme et d'Athènes, + D'Ascalon et du Nil les mouvantes arènes, + Carthage abandonnée et son port blanchissant: + Le vent léger du soir arrondissait ma voile, + Et de Vénus l'étoile + Mêlait sa perle humide à l'or pur du couchant. + + Assis au pied du mât de mon vaisseau rapide, + Mes yeux cherchaient de loin ces colonnes d'Alcide + Où choquent leurs tridents deux Neptune irrités. + De l'antique Hespérie abordant le rivage, + Du noble Abencerage + Le mystère m'ouvrit les palais enchantés. + + Comme une jeune abeille aux roses engagée, + Ma Muse revenait de son butin chargée, + Et cueilli sur la fleur des plus beaux souvenirs: + Dans les monts que Roland brisa par sa vaillance, + Je contais à sa lance + L'orgueil de mes dangers, tentés pour des plaisirs. + + De l'âge délaissé quand survient la disgrâce, + Fuyons, fuyons les bords qui, gardant notre trace, + Nous font dire du temps en mesurant le cours: + «Alors j'avais un frère, une mère, une amie; + Félicité ravie! + Combien me reste-t-il de parents et de jours?» + +Il me fut impossible d'achever mon ode: j'avais drapé lugubrement mon +tambour pour battre le rappel des rêves de mes nuits passées; mais +toujours, parmi ces rappelés, se mêlaient quelques songes du moment dont +la mine heureuse déjouait l'air consterné de leurs vieux confrères. + +Voilà qu'en poétisant je rencontrai une jeune femme assise au bord du +gave; elle se leva et vint droit à moi: elle savait, par la rumeur du +hameau, que j'étais à Cauterets. Il se trouva que l'inconnue était une +Occitanienne, qui m'écrivait depuis deux ans sans que je l'eusse jamais +vue: la mystérieuse anonyme se dévoila: _patuit Dea_. + +J'allais rendre ma visite respectueuse à la naïade du torrent. Un soir +qu'elle m'accompagnait lorsque je me retirais, elle me voulut suivre; je +fus obligé de la reporter chez elle dans mes bras. Jamais je n'ai été si +honteux: inspirer une sorte d'attachement à mon âge me semblait une +véritable dérision; plus je pouvais être flatté de cette bizarrerie, +plus j'en étais humilié, la prenant avec raison pour une moquerie. Je me +serais volontiers caché de vergogne parmi les ours, nos voisins. J'étais +loin de me dire ce que disait Montaigne: «L'amour me rendroit la +vigilance, la sobriété, la grâce, le soin de ma personne....» Mon pauvre +Michel, tu dis des choses charmantes, mais à notre âge, vois-tu, l'amour +ne nous rend pas ce que tu supposes ici. Nous n'avons qu'une chose à +faire: c'est de nous mettre franchement de côté. Au lieu donc de me +remettre aux _estudes sains et sages_ par où _je pusse me rendre plus +aimé_, j'ai laissé s'effacer l'impression fugitive de ma Clémence +Isaure; la brise de la montagne a bientôt emporté ce caprice d'une +fleur; la spirituelle, déterminée et charmante étrangère de seize ans +m'a su gré de m'être rendu justice: elle est mariée[189]. + + [Note 189: Voir l'_Appendice_ nº IV: _Dans les Pyrénées._] + + * * * * * + +Des bruits de changement de ministres étaient parvenus dans nos +sapinières. Les gens bien instruits allaient jusqu'à parler du prince de +Polignac; mais j'étais d'une incrédulité complète. Enfin, les journaux +arrivent: je les ouvre, et mes yeux sont frappés de l'ordonnance +officielle qui confirme les bruits répandus[190]. J'avais bien éprouvé +des changements de fortune depuis que j'étais au monde, mais je n'étais +jamais tombé d'une pareille hauteur. Ma destinée avait encore une fois +soufflé sur mes chimères; ce souffle du sort n'effaçait pas seulement +mes illusions, il enlevait la monarchie. Ce coup me fit un mal affreux; +j'eus un moment de désespoir, car mon parti fut pris à l'instant, je +sentis que je me devais retirer. La poste m'apporta une foule de +lettres; toutes m'enjoignaient d'envoyer ma démission. Des personnes +même que je connaissais à peine se crurent obligées de me prescrire la +retraite. + + [Note 190: Le _Moniteur_ du 9 août 1829 annonça la formation + du nouveau ministère. Il était ainsi composé: le prince de + Polignac aux Affaires étrangères; M. de la Bourdonnaye à + l'Intérieur; M. Courvoisier à la Justice; M. de Chabrol aux + Finances; le général de Bourmont à la Guerre; l'amiral de + Rigny à la Marine; M. de Montbel aux Affaires ecclésiastiques + et à l'Instruction publique.--L'amiral de Rigny, neveu du + baron Louis, était connu pour ses idées libérales. Nommé + ministre sans avoir été consulté, il arriva le 15 à Paris et + refusa d'entrer dans le cabinet. Il fut remplacé par la baron + d'Haussez, préfet de Bordeaux.] + +Je fus choqué de cet officieux intérêt pour ma bonne renommée. Grâce à +Dieu, je n'ai jamais eu besoin qu'on me donnât des conseils d'honneur; +ma vie a été une suite de sacrifices, qui ne m'ont jamais été commandés +par personne; en fait de devoir, j'ai l'esprit prime-sautier. Les chutes +me sont des ruines, car je ne possède que des dettes, dettes que je +contracte dans des places où je ne demeure pas assez de temps pour les +payer; de sorte que, toutes les fois que je me retire, je suis réduit à +travailler aux gages d'un libraire. Quelques-uns de ces fiers +obligeants, qui me prêchaient l'honneur et la liberté par la poste, et +qui me les prêchèrent encore bien plus haut lorsque j'arrivai à Paris, +donnèrent leur démission de conseillers d'État; mais les uns étaient +riches, les autres ne se démirent pas des places secondaires qu'ils +possédaient et qui leur laissèrent les moyens d'exister. Ils firent +comme les protestants, qui rejettent quelques dogmes des catholiques et +qui en conservent d'autres tout aussi difficiles à croire. Rien de +complet dans ces oblations; rien d'une pleine sincérité: on quittait +douze ou quinze mille livres de rente, il est vrai, mais on rentrait +chez soi opulent de son patrimoine, ou du moins pourvu de ce pain +quotidien qu'on avait prudemment gardé. Avec ma personne, pas tant de +façons; on était rempli pour moi d'abnégation, on ne pouvait jamais +assez se dépouiller de tout ce que je possédais: «Allons, Georges +Dandin, le coeur au ventre; corbleu! mon gendre, me forlignez pas; habit +bas! Jetez par la fenêtre deux cent mille livres de rente, une place +selon vos goûts, une haute et magnifique place, l'empire des arts à +Rome, le bonheur d'avoir enfin reçu la récompense de vos luttes longues +et laborieuses. Tel est notre bon plaisir. À ce prix, vous aurez notre +estime. De même que nous nous sommes dépouillés d'une casaque sous +laquelle nous avons un bon gilet de flanelle, de même vous quitterez +votre manteau de velours, pour rester nu. Il y a égalité parfaite, +parité d'autel et d'holocauste.» + +Et, chose étrange! dans cette ardeur généreuse à me pousser dehors, les +hommes qui me signifiaient leur volonté n'étaient ni mes amis réels, ni +les copartageants de mes opinions politiques. Je devais m'immoler +sur-le-champ au libéralisme, à la doctrine qui m'avait continuellement +attaqué; je devais courir le risque d'ébranler le trône légitime, pour +mériter l'éloge de quelques poltrons d'ennemis, qui n'avaient pas le +courage entier de mourir de faim. + +J'allais me trouver noyé dans une longue ambassade; les fêtes que +j'avais données m'avaient ruiné, je n'avais pas payé les frais de mon +premier établissement. Mais ce qui me navrait le coeur, c'était la perte +de ce que je m'étais promis de bonheur pour le reste de ma vie. + +Je n'ai point à me reprocher d'avoir octroyé à personne ces conseils +catoniens qui appauvrissent celui qui les reçoit et non celui qui les +donne; bien convaincu que ces conseils sont inutiles à l'homme qui n'en +a point le sentiment intérieur. Dès le premier moment, je l'ai dit, ma +résolution fut arrêtée; elle ne me coûta pas à prendre, mais elle fut +douloureuse à exécuter. Lorsqu'à Lourdes, au lieu de tourner au midi et +de rouler vers l'Italie, je pris le chemin de Pau[191], mes yeux se +remplirent de larmes; j'avoue ma faiblesse. Qu'importe si je n'en ai +pas moins accepté et tenu le cartel que m'envoyait la fortune? Je ne +revins pas vite, afin de laisser les jours s'écouler. Je dépelotonnai +lentement le fil de cette route que j'avais remontée avec tant +d'allégresse, il y avait à peine quelques semaines. + + [Note 191: On lit dans le _Moniteur_ du 27 août 1829: «On + écrit de Pau le 20 août:--«M. le vicomte de Chateaubriand est + arrivé hier à Pau. L'illustre auteur du _Génie du + Christianisme_ a visité une partie de la ville et longtemps + contemplé le château de Henri IV. Vers neuf heures, une + sérénade a été donnée au noble pair par les musiciens de la + ville. Une foule considérable couvrait la cour de l'hôtel de + France et les allées attenantes de la place Royale. Un grand + nombre de citoyens ont été admis dans les appartements du + noble vicomte. Parmi las morceaux qui ont été exécutés dans + cette sérénade improvisée, on a surtout remarqué la + délicieuse romance du _Dernier des Abencerages: Combien j'ai + douce souvenance!_ M. de Chateaubriand s'est rendu à + l'empressement dont il était l'objet, et s'est montré à l'une + des fenêtres. Des acclamations l'ont aussitôt accueilli et il + y a répondu par ces paroles: «Messieurs, je suis extrêmement + sensible à l'honneur que vous voulez bien me faire; je ne + reconnais le mériter que par mon amour pour mon pays. Il + était tout naturel que la ville qui a vu naître Henri IV ait + bien voulu se souvenir de mon dévouement aux descendants de + cet illustre roi.» De nouvelles acclamations se sont fait + entendre et la foule s'est ensuite paisiblement + dispersée.--M. de Chateaubriand est parti ce matin à neuf + heures pour Paris.» (_Mémorial des Pyrénées._)»] + +Le prince de Polignac craignait ma démission. Il sentait qu'en me +retirant je lui enlèverais aux Chambres des votes royalistes, et que je +mettrais son ministère en question. On lui suggéra la pensée de +m'envoyer une estafette aux Pyrénées avec ordre du roi de me rendre +immédiatement à Rome, pour recevoir le roi et la reine de Naples qui +venaient marier leur fille en Espagne[192]. J'aurais été fort embarrassé +si j'avais reçu cet ordre. Peut-être me serais-je cru obligé d'y obéir, +quitte à donner ma démission, après l'avoir rempli. Mais une fois à +Rome, que serait-il arrivé? Je me serais peut-être attardé; les fatales +journées m'auraient pu surprendre au Capitole. Peut-être aussi +l'indécision où j'aurais pu rester aurait-elle donné la majorité +parlementaire à M. de Polignac qui ne lui faillit que de quelques voix. +L'adresse alors ne passait pas; les ordonnances, résultat de cette +adresse, n'auraient peut-être pas paru nécessaires à leurs funestes +auteurs: _Diis aliter visum._ + + [Note 192: _Marie-Christine de Bourbon_ (1805-1878). Elle + était la seconde fille des onze enfants de François Ier, roi + des Deux-Siciles, et de sa seconde femme, Marie-Isabelle, + infante d'Espagne. Elle épousa, le 11 décembre 1829, le roi + Ferdinand VII, déjà trois fois veuf, et elle eut sur lui + assez d'empire pour lui faire promulguer, le 29 mars 1830, la + pragmatique _Siete partidas_ qui supprimait la loi salique et + dépossédait de ses droits au trône don Carlos, frère du roi.] + + * * * * * + +Je trouvai à Paris madame de Chateaubriand toute résignée. Elle avait, +la tête tournée d'être ambassadrice à Rome, et certes une femme l'aurait +à moins; mais, dans les grandes circonstances, ma femme n'a jamais +hésité d'approuver ce qu'elle pensait propre à mettre de la consistance +dans ma vie et à rehausser mon nom dans l'estime publique: en cela elle +a plus de mérite qu'une autre. Elle aime la représentation, les titres +et la fortune; elle déteste la pauvreté et le ménage chétif; elle +méprise ces susceptibilités, ces excès de fidélité et d'immolation, +qu'elle regarde comme de vraies duperies dont personne ne vous sait gré; +elle n'aurait jamais crié vive le Roi _quand même_, mais, quand il +s'agit de moi, tout change; elle accepte d'un esprit ferme mes +disgrâces, en les maudissant. + +Il me fallait toujours jeûner, veiller, prier pour le salut de ceux qui +se gardaient bien de se vêtir du cilice dont ils s'empressaient de +m'affubler. J'étais l'âne saint, l'âne chargé des arides reliques de la +liberté; reliques qu'ils adoraient en grande dévotion pourvu qu'ils +n'eussent pas la peine de les porter. + +Le lendemain de mon retour à Paris, je me rendis chez M. de Polignac. Je +lui avais écrit cette lettre en arrivant: + + «Paris, ce 28 août 1829. + +«Prince, + +«J'ai cru qu'il était plus digne de notre ancienne amitié, plus +convenable à la haute mission dont j'étais honoré, et avant tout plus +respectueux envers le roi, de venir déposer moi-même ma démission à ses +pieds, que de vous la transmettre précipitamment par la poste. Je vous +demande un dernier service, c'est de supplier Sa Majesté de vouloir bien +m'accorder une audience, et d'écouter les raisons qui m'obligent à +renoncer à l'ambassade de Rome. Croyez, prince, qu'il m'en coûte, au +moment où vous arrivez au pouvoir, d'abandonner cette carrière +diplomatique que j'ai eu le bonheur de vous ouvrir. + +«Agréez, je vous prie, l'assurance des sentiments que je vous ai voués +et de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, +prince, + + «Votre très-humble et très-obéissant serviteur, + + «CHATEAUBRIAND.» + + +En réponse à cette lettre, on m'adressa ce billet des bureaux des +affaires étrangères: + +«Le prince de Polignac a l'honneur d'offrir ses compliments à M. le +vicomte de Chateaubriand, et le prie de passer au ministère demain +dimanche, à neuf heures précises, si cela lui est possible. + + «Samedi, 4 heures. + + +J'y répliquai sur-le-champ par cet autre billet: + + «Paris, ce 29 août 1829, au soir. + +«J'ai reçu, prince, une lettre de vos bureaux qui m'invite à passer +demain 30, à neuf heures précises, au ministère, si cela m'est possible. +Comme cette lettre ne m'annonce pas l'audience du roi que je vous avais +prié de demander, j'attendrai que vous ayez quelque chose d'officiel à +me communiquer sur la démission que je désire mettre aux pieds de Sa +Majesté. + +«Mille compliments empressés, + + «CHATEAUBRIAND.» + + +Alors M. de Polignac m'écrivit ces mots de sa propre main: + +«J'ai reçu votre petit mot, mon cher vicomte; je serai charmé de vous +voir demain sur les dix heures, si cette heure peut vous convenir. + +«Je vous renouvelle l'assurance de mon ancien et sincère attachement. + + «LE PRINCE DE POLIGNAC.» + + +Ce billet me parut de mauvais augure; sa réserve diplomatique me fit +craindre un refus du roi. Je trouvai le prince de Polignac dans le grand +cabinet que je connaissais si bien. Il accourut au-devant de moi, me +serra la main avec une effusion de coeur que j'aurais voulu croire +sincère, et puis, me jetant un bras sur l'épaule, nous commençâmes à +nous promener lentement d'un bout à l'autre du cabinet. Il me dit qu'il +n'acceptait point ma démission; que le roi ne l'acceptait pas; qu'il +fallait que je retournasse à Rome. Toutes les fois qu'il répétait cette +dernière phrase, il me crevait le coeur: «Pourquoi, me disait-il, ne +voulez-vous pas être dans les affaires avec moi comme avec la Ferronnays +et Portalis? Ne suis-je pas votre ami? Je vous donnerai à Rome tout ce +que vous voudrez; en France, vous serez plus ministre que moi, +j'écouterai vos conseils. Votre retraite peut faire naître de nouvelles +divisions. Vous ne voulez pas nuire au gouvernement? Le roi sera fort +irrité si vous persistez à vouloir vous retirer. Je vous en supplie, +cher vicomte, ne faites par cette sottise.» + +Je répondis que je ne faisais pas une sottise; que j'agissais dans la +pleine conviction de ma raison; que son ministère était très +impopulaire; que ces préventions pouvaient être injustes, mais qu'enfin +elles existaient; que la France entière était persuadée qu'il +attaquerait les libertés publiques, et que moi, défenseur de ces +libertés, il m'était impossible de m'embarquer avec ceux qui passaient +pour en être les ennemis. J'étais assez embarrassé dans cette réplique, +car, au fond, je n'avais rien à objecter d'immédiat aux nouveaux +ministres; je ne pouvais les attaquer que dans un avenir qu'ils étaient +en droit de nier. M. de Polignac me jurait qu'il aimait la charte autant +que moi; mais il l'aimait à sa manière, il l'aimait de trop près. +Malheureusement, la tendresse que l'on montre à une fille que l'on a +déshonorée lui sert peu. + +La conversation se prolongea sur le même texte près d'une heure. M. de +Polignac finit par me dire que, si je consentais à reprendre ma +démission, le roi me verrait avec plaisir et écouterait ce que je +voudrais lui dire contre son ministère; mais que si je persistais à +vouloir donner ma démission, Sa Majesté pensait qu'il lui était inutile +de me voir, et qu'une conversation entre elle et moi ne pouvait être +qu'une chose désagréable. + +Je répliquai: «Regardez donc, prince, ma démission comme donnée. Je ne +me suis jamais rétracté de ma vie, et, puisqu'il ne convient pas au roi +de voir son fidèle sujet, je n'insiste plus.» Après ces mots, je me +retirai. Je priai le prince de rendre à M. le duc de Laval l'ambassade +de Rome, s'il la désirait encore, et je lui recommandai ma légation. Je +repris ensuite à pied, par le boulevard des Invalides, le chemin de mon +Infirmerie, pauvre blessé que j'étais. M. de Polignac me parut, lorsque +je le quittai, dans cette confiance imperturbable qui faisait de lui un +muet éminemment propre à étrangler un empire. + +Ma démission d'ambassadeur à Rome étant donnée, j'écrivis au souverain +pontife: + +«Très-saint-père, + +«Ministre des affaires étrangères en France en 1823, j'eus le bonheur +d'être l'interprète des sentiments du feu roi Louis XVIII pour +l'exaltation désirée de Votre Sainteté à la chaire de Saint-Pierre. +Ambassadeur de Sa Majesté Charles X près la cour de Rome, j'ai eu le +bonheur plus grand encore de voir Votre Béatitude élevée au souverain +pontificat, et de l'entendre m'adresser des paroles qui seront la +gloire de ma vie. En terminant la haute mission que j'avais l'honneur de +remplir auprès d'elle, je viens lui témoigner les vifs regrets dont je +ne cesserai d'être pénétré. Il ne me reste, très-saint-père, qu'à mettre +à vos pieds sacrés ma sincère reconnaissance pour vos bontés, et à vous +demander votre bénédiction apostolique. + +«Je suis, avec la plus grande vénération et le plus profond respect, + + «De Votre Sainteté + + «Le très-humble et très-obéissant serviteur, + + «CHATEAUBRIAND.» + + +J'achevai pendant plusieurs jours de me déchirer les entrailles dans mon +Utique; j'écrivis des lettres pour démolir l'édifice que j'avais élevé +avec tant d'amour. Comme dans la mort d'un homme ce sont les petits +détails, les actions domestiques et familières qui touchent, dans la +mort d'un songe les petites réalités qui le détruisent sont plus +poignantes. Un exil éternel sur les ruines de Rome avait été ma chimère. +Ainsi que Dante, je m'étais arrangé pour ne plus rentrer dans ma patrie. +Ces élucidations testamentaires n'auront pas, pour les lecteurs de ces +_Mémoires_, l'intérêt qu'elles ont pour moi. Le vieil oiseau tombe de la +branche où il se réfugie; il quitte la vie pour la mort. Entraîné par le +courant, il n'a fait que changer de fleuve. + + + + +LIVRE XIV[193] + + [Note 193: Ce livre a été écrit à Paris en août et septembre + 1830.] + + Flagorneries des journaux. -- Les premiers collègues de M. de + Polignac. -- Expédition d'Alger. -- Ouverture de la session de + 1830. -- Adresse. -- La Chambre est dissoute. -- Nouvelle + Chambre. -- Je pars pour Dieppe. -- Ordonnances du 25 juillet. -- + Je reviens à Paris. -- Réflexions pendant ma route. -- Lettre à + madame Récamier. -- Révolution de juillet. -- M. Baude, M. de + Choiseul, M. de Sémonville, M. de Vitrolles, M. Laffitte et M. + Thiers. -- J'écris au roi à Saint-Cloud. Sa réponse verbale. -- + Corps aristocratiques. -- Pillage de la maison des Missionnaires, + rue d'Enfer. -- Chambre des Députés. -- M. de Mortemart. -- + Course dans Paris. -- Le général Dubourg. -- Cérémonie funèbre. + -- Sous la colonnade du Louvre. -- Les jeunes gens me rapportent + à la Chambre des Pairs. -- Réunion des pairs. + + +Quand les hirondelles approchent du moment de leur départ, il y en a une +qui s'envole la première pour annoncer le passage prochain des autres: +j'étais la première aile qui devançait le dernier vol de la légitimité. +Les éloges dont m'accablaient les journaux me charmaient-ils? pas le +moins du monde. Quelques-uns de mes amis croyaient me consoler en +m'assurant que j'étais au moment de devenir premier ministre; que ce +coup de partie joué si franchement décidait de mon avenir: ils me +supposaient de l'ambition dont je n'avais pas même le germe. Je ne +comprends pas qu'un homme qui a vécu seulement huit jours avec moi ne +se soit pas aperçu de mon manque total de cette passion, au reste fort +légitime, laquelle fait qu'on pousse jusqu'au bout la carrière +politique. Je guettais toujours l'occasion de me retirer: si j'étais +tant passionné pour l'ambassade de Rome, c'est précisément parce qu'elle +ne menait à rien, et qu'elle était une retraite dans une impasse. + +Enfin, j'avais au fond de la conscience une certaine crainte d'avoir +déjà poussé trop loin l'opposition; j'en allais forcément devenir le +lien, le centre et le point de mire: j'en étais effrayé, et cette +frayeur augmentait les regrets du tranquille abri que j'avais perdu. + +Quoi qu'il en soit, on brûlait force encens devant l'idole de bois +descendue de son autel. M. de Lamartine, nouvelle et brillante +illustration de la France, m'écrivait au sujet de sa candidature à +l'Académie[194], et terminait ainsi sa lettre: + + [Note 194: Lamartine, qui s'était déjà présenté une première + fois en 1824, au lendemain des _Nouvelles Méditations_, et + qui s'était vu alors préférer l'honnête M. Droz, se + présentait de nouveau pour remplacer le comte Daru. + L'élection eut lieu le 5 novembre 1829. Les concurrents de + Lamartine étaient le général Philippe de Ségur, l'historien + de _Napoléon et la Grande-Armée pendant l'année 1812_; M. + Azaïs, auteur des _Compensations dans les destinées + humaines_, et M. David, ancien consul général à Smyrne, + auteur de l'_Alexandréide_. Lamartine fut élu au premier tour + de scrutin, par 19 voix contre 14 données à M. de Ségur.] + +«M. de La Noue, qui vient de passer quelques moments chez moi, m'a dit +qu'il vous avait laissé occupant vos nobles loisirs à élever un monument +à la France. Chacune de vos disgrâces volontaires et courageuses +apportera ainsi son tribut d'estime à votre nom, et de gloire à votre +pays.» + +Cette noble lettre de l'auteur des _Méditations poétiques_ fut suivie +de celle de M. de Lacretelle[195]. Il m'écrivait à son tour: + + [Note 195: Charles-Jean-Dominique de _Lacretelle_, dit _le + Jeune_ (1766-1855), membre de l'Académie française, auteur + d'un grand nombre d'ouvrages historiques, dont le meilleur + est son _Histoire de la Révolution française_ (1821-1826, 8 + vol. in-8{o}). Il a laissé, sous ce titre: _Dix années + d'épreuves pendant la Révolution_ (1842, 1 vol. in-8{o}), de + très intéressants Mémoires qui mériteraient d'être + réimprimés.] + +«Quel moment ils choisissent pour vous outrager, vous l'homme des +sacrifices, vous à qui les belles actions ne coûtent pas plus que les +beaux ouvrages! Votre démission et la formation du nouveau ministère +m'avaient paru d'avance deux événements liés. Vous nous avez +familiarisés aux actes de dévouement, comme Bonaparte nous familiarisait +avec la victoire; mais il avait, lui, beaucoup de compagnons, et vous ne +comptez pas beaucoup d'imitateurs.» + +Deux hommes fort lettrés et écrivains d'un grand mérite, M. Abel +Rémusat[196] et M. Saint-Martin[197], avaient seuls alors la faiblesse +de s'élever contre moi; ils étaient attachés à M. le baron de Damas. Je +conçois qu'on soit un peu irrité contre ces gens qui méprisent les +places; ce sont là de ces insolences qu'on ne doit pas tolérer. + + [Note 196: Jean-Pierre-Abel _Rémusat_ (1788-1832). Membre de + l'Académie des inscriptions et belles-lettres, professeur au + Collège de France, rédacteur du _Journal des Savants_, + conservateur des manuscrits orientaux de la Bibliothèque + royale, l'un des fondateurs de la Société asiatique, dont il + fut président en 1829, il a publié sur les langues et les + littératures de l'Orient de nombreuses et savantes études, où + il a su allier à l'érudition la plus sûre un rare talent + d'écrivain. Ces travaux le placèrent au premier rang des + orientalistes. Il ne laissait pas, d'ailleurs, de s'occuper + aussi des choses d'Occident et de prendre une part active à + la politique. Par ses opinions, il appartenait à l'extrême + droite.] + + [Note 197: Antoine-Jean _Saint-Martin_ (1791-1832) fut, comme + Abel Rémusat, son confrère à l'Académie des inscriptions, un + de nos plus savants orientalistes. Sa _Notice sur l'Égypte + sous les Pharaons_ (1811), et celle _sur le Zodiaque de + Denderah_ (1822), ses _Fragments d'une histoire des + Arsacides_ (1830) et surtout ses _Mémoires historiques et + géographiques sur l'Arménie_ (1818) sont des travaux de + premier ordre. Son ardeur monarchique égalait celle de + Rémusat, et il fonda, le 1er janvier 1829, _l'Universel_, + feuille ultra-royaliste.] + +M. Guizot lui-même daigna visiter ma demeure; il crut pouvoir franchir +l'immense distance que la nature a mise entre nous; en m'abordant, il me +dit ces paroles pleines de tout ce qu'il se devait: «Monsieur, _c'est +bien différent aujourd'hui_!» Dans cette année 1829, M. Guizot eut +besoin de moi pour son élection; j'écrivis aux électeurs de Lisieux, il +fut nommé[198]; M. de Broglie m'en remercia par ce billet: + + [Note 198: Le 15 octobre 1829, la mort du savant chimiste + Vauquelin fit vaquer un siège dans la Chambre des députés, où + il représentait les arrondissements de Lisieux et de + Pont-l'Évêque, qui formaient le quatrième arrondissement + électoral du département du Calvados. La candidature fut + offerte à M. Guizot, et, le 23 janvier 1830, il était élu à + une forte majorité. Au même moment, M. Berryer, que jusque-là + son âge avait tenu, comme M. Guizot, éloigné de la Chambre + des députés, y était élu par le département de la + Haute-Loire, où un siège se trouvait aussi vacant.] + +«Permettez-moi de vous remercier, monsieur, de la lettre que vous avez +bien voulu m'adresser. J'en ai fait l'usage que j'en devais faire, et je +suis convaincu que, comme tout ce qui vient de vous, elle portera ses +fruits et des fruits salutaires. Pour ma part, j'en suis aussi +reconnaissant que s'il s'agissait de moi-même, car il n'est aucun +événement auquel je sois plus identifié et qui m'inspire un plus vif +intérêt.» + +Les journées de juillet ayant trouvé M. Guizot député, il en est résulté +que je suis devenu en partie la cause de son élévation politique: la +prière de l'humble est quelquefois écoutée du ciel. + + * * * * * + +Les premiers collègues de M. de Polignac furent MM. de Bourmont[199], de +La Bourdonnaye, de Chabrol, Courvoisier[200] et Montbel[201]. Le 17 +juin 1815, étant à Gand et descendant de chez le roi, je rencontrai au +bas de l'escalier un homme en redingote et en bottes crottées, qui +montait chez Sa Majesté. À sa physionomie spirituelle, à son nez fin, à +ses beaux yeux doux de couleuvre, je reconnus le général Bourmont; il +avait déserté l'armée de Bonaparte le 15. Le comte de Bourmont est un +officier de mérite, habile à se tirer des pas difficiles; mais un de ces +hommes qui, mis en première ligne, voient les obstacles et ne les +peuvent vaincre, faits qu'ils sont pour être conduits, non pour +conduire: heureux dans ses fils, Alger lui laissera un nom. + + [Note 199: Louis-Auguste-Victor de Ghaisne, comte de + _Bourmont_ (1773-1846). Après avoir commandé, de 1794 à 1799, + les Chouans du Maine et de l'Anjou, il déposa les armes le 4 + février 1800. Arrêté à la suite de l'explosion de la _machine + infernale_ (21 décembre 1800) et enfermé dans la citadelle de + Besançon, il réussit à s'évader, à la fin de 1804, et à + gagner Lisbonne. En 1808, lorsque l'armée du général Junot, + qui avait envahi le Portugal, se trouva réduite à une + situation désespérée, Bourmont offrit ses services au + général, qui les accepta, et il fit à la bataille de Vimeiro + des prodiges de valeur. Rentré en France, il fut envoyé par + Napoléon à l'armée d'Italie, et fut attaché à l'état-major du + prince Eugène. Pendant les campagnes de Russie, de Saxe et de + France, il se distingua par ses talents non moins que par son + courage; il se signala notamment à la défense du pont de + Nogent-sur-Seine (février 1814) et y gagna le grade de + général de division. Pendant les Cent-Jours, il se prononça + par écrit contre l'_Acte additionnel_ et attendit sa + révocation. Elle ne vint pas, et, lorsque l'armée française + franchit la frontière de Belgique, il était à la tête d'une + des divisions du 4e corps, commandé par le général Gérard. Le + 14 juin 1815, il annonça au général Hulot, le plus ancien de + ses commandants de brigade, qu'il s'absenterait le lendemain; + il lui confia tous les ordres et instructions relatifs aux + troupes, lui indiqua l'emplacement de tous les postes, réunit + la division et la lui laissa sous les armes. Le 15 au matin, + il faisait remettre au général Gérard une lettre où il lui + disait: «On ne me verra pas dans les rangs des étrangers; ils + n'auront de moi aucun renseignement capable de nuire à + l'armée française, composée d'hommes que j'aime et auxquels + je ne cesserai de prendre un vif intérêt.» Cet engagement fut + tenu, et il résulte des événements mêmes qui signalèrent le + début de la campagne, que Bourmont et les officiers qui + l'accompagnaient gardèrent un silence absolu sur tout ce qui + concernait l'armée française. Bourmont n'a donc pas trahi, + mais il a commis un acte que l'impartiale histoire doit + sévèrement condamner. Puisqu'il avait repris du service dans + l'armée impériale, il ne la devait point quitter à la veille + des hostilités. Cette faute, si grave soit-elle, il l'a + noblement rachetée, et par sa glorieuse expédition d'Alger, + et par le désintéressement dont il a fait preuve au lendemain + de sa victoire. Au mois d'août 1830, son successeur au + Ministère de la Guerre, le général Gérard, lui écrivit que + «d'heureuses circonstances l'ayant séparé de ses collègues, + il n'avait pas à redouter leur sort; que la France lui savait + gré de ses succès, et que le Gouvernement saurait le + récompenser de ses services.» Si touché qu'il pût être de ce + témoignage rendu par son ancien chef du 4e corps, le maréchal + de Bourmont renonça sans hésiter à sa fortune politique et à + sa fortune militaire; il sacrifia sans compter ses titres, + ses honneurs, ses traitements, la dignité de pair de France + et jusqu'à son bâton de maréchal.] + + [Note 200: Jean-Joseph-Antoine de _Courvoisier_ (1775-1835). + Il avait émigré et servi à l'armée de Condé. Député de 1816 à + 1824, il se fit remarquer par la modération de ses idées, + ainsi que par son talent. Cormenin a dit de lui (_Livre des + Orateurs_, II, 6): «Courvoisier, le plus dispos et le plus + intarissable des parleurs, si Thiers n'eût pas existé.» Il + était depuis 1818 procureur général près la cour de Lyon.] + + [Note 201: Guillaume-Isidore Baron, comte de _Montbel_ + (1787-1861). Ami particulier de M. de Villèle, qu'il avait + remplacé comme maire de Toulouse, il ne faisait partie de la + Chambre des députés que depuis les élections de novembre + 1827. Après les journées de Juillet, il put échapper aux + poursuites et gagner l'Autriche. Condamné comme contumace à + la prison perpétuelle, et amnistié, ainsi que ses collègues, + par le ministère Molé (29 novembre 1836), il revint en France + et se tint à l'écart des affaires publiques. Il mourut à + Frohsdorff en visite auprès du comte de Chambord, le 3 + février 1861. On lui doit une _Vie du duc de Reichstadt_ + (1833) et une Relation des derniers moments de Charles X + (1836).] + +Le comte de La Bourdonnaye, jadis mon ami, est bien le plus mauvais +coucheur qui fut oncques: il vous lâche des ruades, sitôt que vous +approchez de lui; il attaque les orateurs à la Chambre, comme ses +voisins à la campagne; il chicane sur une parole, comme il fait un +procès pour un fossé. Le matin même du jour où je fus nommé ministre des +affaires étrangères, il vint me déclarer qu'il rompait avec moi: j'étais +ministre. Je ris et je laissai aller ma mégère masculine, qui, riant +elle-même, avait l'air d'une chauve-souris contrariée[202]. + + [Note 202: M. de Polignac ayant été nommé président du + Conseil le 17 novembre 1829, M. de la Bourdonnaye donna sa + démission de ministre de l'Intérieur. Un de ses amis lui + demanda quel avait été le motif de sa retraite. «On voulait + me faire jouer ma tête, répondit-il, j'ai désiré tenir les + cartes.» (Papiers politiques de M. de Villèle.)] + +M. de Montbel, ministre d'abord de l'instruction publique, remplaça M. +de La Bourdonnaye à l'intérieur quand celui-ci se fut retiré, et M. de +Guernon-Ranville[203] suppléa M. de Montbel à l'instruction publique. + + [Note 203: Martial-Côme-Annibal-Perpétue-Magloire, comte de + _Guernon-Ranville_ (1787-1866). Il s'engagea en 1806 aux + vélites de la garde impériale; réformé pour cause de myopie, + il se fît inscrire au barreau de Caen. En 1820, il devint + président du tribunal civil de Bayeux. Avocat général à + Colmar en 1821, procureur-général à Limoges en 1822, à + Grenoble en 1826, il fut appelé en 1829 à remplacer au + parquet de la cour royale de Lyon M. de Courvoisier, qui + venait d'être nommé garde des sceaux. Le 2 mars 1830, il fut + nommé député de Maine-et-Loire. Il venait d'être réélu le 19 + juillet, lorsque parurent les Ordonnances. Arrêté à Tours le + 25 août, il fut condamné par la Cour des pairs à la prison + perpétuelle et enfermé à Ham, où il resta jusqu'à l'amnistie + de 1836. Il se retira alors au château de Ranville + (Calvados), où il est mort le 30 novembre 1866.] + +Des deux côtés on se préparait à la guerre: le parti du ministère +faisait paraître des brochures ironiques contre le _Représentatif_; +l'opposition s'organisait et parlait de refuser l'impôt en cas de +violation de la charte. Il se forma une association publique pour +résister au pouvoir, appelée l'_Association bretonne_[204]: mes +compatriotes ont souvent pris l'initiative dans nos dernières +révolutions; il y a dans les têtes bretonnes quelque chose des vents qui +tourmentent les rivages de notre péninsule. + + [Note 204: Le _Journal du Commerce_, dans son numéro du 11 + septembre 1829, publia, sous ce titre: _Association + bretonne_, le Prospectus d'une Société dont les membres + s'engageaient à ne plus payer l'impôt dans le cas où les + formes constitutionnelles viendraient à être violées. Le + _Courrier français_ reproduisit l'article du _Journal du + Commerce_. Les gérants des deux journaux furent condamnés, en + première instance, le 27 novembre 1829, à un mois de prison + et 500 francs d'amende. Ce jugement fut confirmé par la Cour + royale de Paris le 11 mars 1830.] + +Un journal, composé dans le but avoué de renverser l'ancienne +dynastie[205], vint échauffer les esprits. Le jeune et beau libraire +Sautelet[206] poursuivi de la manie du suicide, avait eu plusieurs fois +l'envie de rendre sa mort utile à son parti par quelque coup d'éclat; il +était chargé du matériel de la feuille républicaine: MM. Thiers, Mignet +et Carrel en étaient les rédacteurs. Le patron du _National_, M. le +prince de Talleyrand, n'apportait pas un sou à la caisse; il souillait +seulement l'esprit du journal en versant au fonds commun son contingent +de trahison et de pourriture. Je reçus à cette occasion le billet +suivant de M. Thiers: + + [Note 205: _Le National_, dont le premier numéro parut le 3 + janvier 1830. Il fut fondé par MM. Thiers, Mignet et Armand + Carrel. Chacun d'eux devait prendre la direction pour une + année. M. Thiers commença.] + + [Note 206: Le libraire Sautelet se suicida, en effet, peu de + mois après la fondation du _National_. Armand Carrel publia, + à cette occasion, dans la _Revue de Paris_ de juin 1830, sous + ce titre: _Une mort volontaire_, un très bel article, dont + j'extrais ces quelques lignes: «Quand on a bien connu ce + faible et excellent jeune homme, on se le figure hésitant + jusqu'à la dernière minute, demandant grâce encore à sa + destinée, même après avoir écrit quinze fois qu'il s'est + condamné, et qu'il ne peut plus vivre. Sans doute il a pleuré + amèrement et longtemps sur le bord de ce lit où il s'est + frappé. Peut-être il s'est agenouillé pour prier Dieu, car il + y croyait; il disait que la création aurait été une absurdité + sans la vie future. Ses mains auront chargé les armes sans + qu'il leur commandât presque, et, pendant ce temps, il + appelait ses amis, sa mère, quelque objet d'affection plus + cher encore, au secours de son âme défaillante. Il était là, + s'asseyant, se levant avec anxiété, prêtant l'oreille au + moindre bruit qui eût pu suspendre sa résolution ou la + précipiter. Une fenêtre légèrement entr'ouverte près de son + lit a montré qu'après avoir éteint sa lumière et s'être + plongé dans l'obscurité, il avait fait effort pour apercevoir + un peu de jour qui naissait et qui ne devait plus éclairer + que son cadavre.... Enfin, il a senti qu'il était seul, bien + seul, abandonné de tout sur la terre; qu'il n'y avait plus + autour de lui que les fantômes créés par ses derniers + souvenirs. Il a cherché un reste de force et d'attention pour + ne pas se manquer, et sa main a été sûre....»] + +Monsieur, + +«Ne sachant si le service d'un journal qui débute sera exactement fait, +je vous adresse le premier numéro du _National_. Tous mes +collaborateurs s'unissent à moi pour vous prier de vouloir bien vous +considérer, non comme souscripteur, mais comme notre lecteur bénévole. +Si dans ce premier article, objet de grand souci pour moi, j'ai réussi à +exprimer des opinions que vous approuviez, je serai rassuré et certain +de me trouver dans une bonne voie. + +«Recevez, monsieur, mes hommages + + «A. THIERS.» + + +Je reviendrai sur les rédacteurs du _National_; je dirai comment je les +ai connus; mais dès à présent je dois mettre à part M. Carrel: supérieur +à MM. Thiers et Mignet, il avait la simplicité de se regarder, à +l'époque où je me liai avec lui, comme venant après les écrivains qu'il +devançait: il soutenait avec son épée les opinions que ces gens de plume +dégainaient. + + * * * * * + +Pendant qu'on se disposait au combat, les préparatifs de l'expédition +d'Alger s'achevaient. Le général Bourmont, ministre de la guerre, +s'était fait nommer chef de cette expédition: voulut-il se soustraire à +la responsabilité du coup d'État qu'il sentait venir? Cela serait assez +probable, d'après ses antécédents et sa finesse; mais ce fut un malheur +pour Charles X. Si le général s'était trouvé à Paris lors de la +catastrophe, le portefeuille vacant du ministère de la guerre ne serait +pas tombé aux mains de M. de Polignac. Avant de frapper le coup, dans le +cas où il y eût consenti, M. de Bourmont eût sans doute rassemblé à +Paris toute la garde royale; il aurait préparé l'argent et les vivres +nécessaires pour que le soldat ne manquât de rien. + +Notre marine, ressuscitée au combat de Navarin, sortit de ces ports de +France, naguère si abandonnés. La rade était couverte de navires qui +saluaient la terre en s'éloignant. Des bateaux à vapeur, nouvelle +découverte du génie de l'homme, allaient et venaient portant des ordres +d'une division à l'autre, comme des sirènes ou comme les aides de camp +de l'amiral. Le Dauphin se tenait sur le rivage, où toutes les +populations de la ville et des montagnes étaient descendues: lui, qui, +après avoir arraché son parent le roi d'Espagne aux mains des +révolutions, voyait se lever le jour par qui la chrétienté devait être +délivrée, aurait-il pu se croire si près de sa nuit[207]? + + [Note 207: C'est le 5 mai 1830, à Toulon, que le duc + d'Angoulême passa la revue de la flotte prête à mettre à la + voile. Elle s'élevait à 675 bâtiments de guerre et du + commerce, et ne comptait pas moins de 11 vaisseaux, 24 + frégates et 70 navires de guerre de moindre force. Le + spectacle que présentait la rade était magnifique. Les + navires de guerre et les bâtiments de transport, entre + lesquels circulaient des milliers de barques, occupaient le + centre du tableau dont le cadre était formé par les collines + que couvrait une innombrable population. Tous les navires + étaient pavoisés; les équipages, montés dans les vergues et + dans les hunes, faisaient retentir l'air des cris de: Vive le + Roi! Journée de soleil et de fête à la veille des jours de + deuil, dernier rayon à l'heure où les ombres du soir vont + envahir le ciel, dernier sourire de la fortune à cette Maison + de Bourbon qui avait trouvé la France épuisée, appauvrie, + écrasée sous le poids d'inénarrables désastres, et qui allait + la laisser libre, prospère et forte, avec des finances + admirables et une flotte superbe;--qui l'avait trouvée + vaincue, humiliée, foulée aux pieds par quatre cent mille + envahisseurs, et qui allait lui léguer la plus pure et la + plus belle de toutes les conquêtes, accomplie sous les yeux + et malgré les menaces de l'Angleterre frémissante.] + +Ils n'étaient plus ces temps où Catherine de Médicis sollicitait du Turc +l'investiture de la principauté d'Alger pour Henri III, non encore roi +de Pologne! Alger allait devenir notre fille et notre conquête, sans la +permission de personne, sans que l'Angleterre osât nous empêcher de +prendre ce _château de l'Empereur_, qui rappelait Charles-Quint et le +changement de sa fortune. C'était une grande joie et un grand bonheur +pour les spectateurs français assemblés de saluer, du salut de Bossuet, +les généreux vaisseaux prêts à rompre de leur proue la chaîne des +esclaves; victoire agrandie par ce cri de l'aigle de Meaux, lorsqu'il +annonçait le succès de l'avenir au grand roi, comme pour le consoler un +jour dans sa tombe de la dispersion de sa race: + +«Tu céderas ou tu tomberas sous ce vainqueur, Alger, riche des +dépouilles de la chrétienté. Tu disais en ton coeur avare: Je tiens la +mer sous mes lois et les nations sont ma proie. La légèreté de tes +vaisseaux te donnait de la confiance, mais tu te verras attaqué dans tes +murailles comme un oiseau ravissant qu'on irait chercher parmi ses +rochers et dans son nid, où il partage son butin à ses petits. Tu rends +déjà tes esclaves. Louis a brisé les fers dont tu accablais ses sujets, +qui sont nés pour être libres sous son glorieux empire. Les pilotes +étonnés s'écrient par avance: _Qui est semblable à Tyr? Et toutefois +elle s'est tue dans le milieu de la mer._[208]» + + [Note 208: Oraison funèbre de la reine Marie-Thérèse, + prononcée le 1er septembre 1683.] + +Paroles magnifiques, n'avez-vous pu retarder l'écroulement du trône? Les +nations marchent à leurs destinées; à l'instar de certaines ombres du +Dante, il leur est impossible de s'arrêter, même dans le bonheur. + +Ces vaisseaux, qui apportaient la liberté aux mers de la Numidie, +emportaient la légitimité; cette flotte sous pavillon blanc, c'était la +monarchie qui appareillait, s'éloignant des ports où s'embarqua saint +Louis, lorsque la mort l'appelait à Carthage. Esclaves délivrés des +bagnes d'Alger, ceux qui vous ont rendus à votre pays ont perdu leur +patrie; ceux qui vous ont arrachés à l'exil éternel sont exilés. Le +maître de cette vaste flotte a traversé la mer sur une barque en +fugitif, et la France pourra lui dire ce que Cornélie disait à Pompée: +«C'est bien une oeuvre de ma fortune, non pas de la tienne, que je te +vois maintenant réduit à une seule pauvre petite nave, là où tu voulois +cingler avec cinq cents voiles.» + +Parmi cette foule qui, au rivage de Toulon, suivait des yeux la flotte +partant pour l'Afrique, n'avais-je pas des amis? M. du Plessix[209], +frère de mon beau-frère, ne recevait-il pas à son bord une femme +charmante, madame Lenormant, qui attendait le retour de l'ami de +Champollion[210]? Qu'est-il résulté de ce vol exécuté en Afrique à tire +d'aile? Écoutons M. de Penhoen[211], mon compatriote: «Deux mois ne +s'étaient pas écoulés depuis que nous avions vu ce même pavillon flotter +en face de ces mêmes rivages au-dessus de cinq cents navires. Soixante +mille hommes étaient alors impatients de l'aller déployer sur le champ +de bataille de l'Afrique. Aujourd'hui, quelques malades, quelques +blessés se traînant péniblement sur le pont de notre frégate, étaient +son unique cortège.... Au moment où la garde prit les armes pour saluer +comme de coutume le pavillon à son ascension ou à sa chute, toute +conversation cessa sur le pont. Je me découvris avec autant de respect +que j'eusse pu le faire devant le vieux roi lui-même. Je m'agenouillai +au fond du coeur devant la majesté des grandes infortunes dont je +contemplais tristement le symbole.[212]» + + [Note 209: M. du Plessix, frère du contre-amiral du Plessix + de Parscau, beau-frère de Chateaubriand.] + + [Note 210: Charles Lenormant, après avoir accompagné + Champollion en Égypte et après avoir fait partie de + l'expédition scientifique en Morée, était à la veille de + revenir en France.] + + [Note 211: Auguste-Théodore-Hilaire, baron _Barchou de + Penhoen_, né à Morlaix (Finistère) le 28 avril 1801. Il prit + part à l'expédition d'Alger comme capitaine d'état-major. + Après la révolution de 1830, il donna sa démission pour ne + pas servir le gouvernement de Louis-Philippe, et s'adonna aux + lettres ainsi qu'à la philosophie. Ses principaux ouvrages + sont une _Histoire de la philosophie allemande_ et une + _Histoire de la domination anglaise dans les Indes_ (6 + volumes in-8{o}). Il était membre de l'Académie des + inscriptions et belles-lettres. En 1849, les électeurs du + Finistère l'envoyèrent à l'Assemblée législative, où il + siégea parmi les royalistes. Après le 2 décembre 1851, il + rentra dans la vie privée, il mourut à Saint-Germain-en-Laye + le 28 juillet 1855. Il avait été, au collège de Vendôme, le + condisciple de Balzac, ce qui lui vaut de figurer dans _Louis + Lambert_. Dans la _Comédie humaine_, _Gobseck_ lui est + dédié.] + + [Note 212: _Mémoires d'un officier d'état-major_, par le + baron Barchou de Penhoen; p. 427. CH.] + + * * * * * + +La session de 1830 s'ouvrit le 2 mars. Le discours du trône faisait dire +au roi: «Si de coupables manoeuvres suscitent à mon gouvernement des +obstacles que je ne peux pas, que je ne veux pas prévoir, je trouverai +la force de les surmonter.» Charles X prononça ces mots du ton d'un +homme qui, habituellement timide et doux, se trouve par hasard en +colère, s'anime au son de sa voix: plus les paroles étaient fortes, plus +la faiblesse des résolutions apparaissait derrière[213]. + + [Note 213: Charles X avait annoncé, dans son discours, + l'expédition d'Alger, déclarant que l'insulte faite au + pavillon français par une puissance barbaresque ne resterait + pas longtemps impunie et qu'une réparation éclatante allait + satisfaire l'honneur de la France. Le soir, quelques amis, + parmi lesquels M. Villemain, étaient réunis dans le salon de + Chateaubriand: «Voilà, leur dit-il, de ces choses qui + appartiennent à la tradition de l'ancienne France, à + l'hérédité de Saint Louis et de Louis XIV; voilà ce que fait + la royauté légitime. Dans sa crise actuelle, avec ses + misérables instruments, malgré ses peurs exagérées, je le + veux, elle conçoit une entreprise généreuse et chrétienne, ce + que je conseillais dès 1816, ce qu'elle aurait fait plus + tard, avec moi, si elle avait eu le bon sens de me garder. + Oui, cet Alger, que Bossuet nous montre foudroyé par nos + galiotes à bombes, et qui ne sauva son port qu'en nous + rendant des captifs chrétiens, peut tomber dans nos mains, + cet été. Nous ferons mieux que lord Exmouth. Rien ne m'étonne + de la valeur française. Seulement, cela me ravit sans me + rassurer. Qui connaît les abîmes de la Providence? Elle peut + du même coup abattre le vainqueur à côté du vaincu, agrandir + un royaume et renverser une dynastie.» Villemain, _M. de + Chateaubriand, sa vie, ses écrits, son influence littéraire + et politique sur son temps_, p. 447.] + +L'adresse en réponse fut rédigée par MM. Étienne et Guizot. Elle disait: +«Sire, la charte consacre comme un droit l'intervention du pays dans la +délibération des intérêts publics. Cette intervention fait du concours +permanent des vues de votre gouvernement avec les voeux du peuple la +condition indispensable de la marche régulière des affaires publiques. +Sire, notre loyauté, notre dévouement, nous condamnent à vous dire que +ce CONCOURS N'EXISTE PAS.» + +L'adresse fut votée à la majorité de deux cent vingt et une vois contre +cent quatre-vingt-une. Un amendement de M. de Lorgeril[214] faisait +disparaître la phrase sur le _refus du concours_. Cet amendement +n'obtint que vingt-huit suffrages. Si les deux cent vingt et un avaient +pu prévoir le résultat de leur vote, l'adresse eût été rejetée à une +immense majorité. Pourquoi la Providence ne lève-t-elle pas quelquefois +un coin du voile qui couvre l'avenir! Elle en donne, il est vrai, un +pressentiment à certains hommes; mais ils n'y voient pas assez clair +pour bien s'assurer de la route; ils craignent de s'abuser, ou, s'ils +s'aventurent dans des prédictions qui s'accomplissent, on ne les croit +pas. Dieu n'écarte point la nuée du fond de laquelle il agit; quand il +permet de grands maux, c'est qu'il a de grands desseins; desseins +étendus dans un plan général, déroulés dans un profond horizon hors de +la portée de notre vue et de l'atteinte de nos générations rapides. + + [Note 214: Cet amendement était ainsi conçu: «Cependant notre + honneur, notre conscience, la fidélité que nous vous avons + jurée et que nous vous garderons toujours, nous imposent le + devoir de faire connaître à Votre Majesté qu'au milieu des + sentiments unanimes de respect et d'affection dont votre + peuple vous entoure, de vives inquiétudes se sont manifestées + à la suite des changements survenus depuis la dernière + session. C'est à la haute sagesse de Votre Majesté qu'il + appartient de les apprécier et d'y apporter le remède qu'elle + croira convenable. Les prérogatives de la couronne placent + dans ses mains augustes les moyens d'assurer cette harmonie + constitutionnelle aussi nécessaire à la force du trône qu'au + bonheur de la France.» M. Guizot et M. Berryer firent tous + deux leur début sur cet amendement, qu'avaient inspiré les + amis de M. de Martignac; M. Guizot le repoussa, comme tenant + au roi un langage trop faible; Berryer, comme attaquant les + droits de la couronne.--Le comte de _Lorgeril_ (1778-1843) + était entré à la Chambre en 1828, comme député d'Ille et + Vilaine, en remplacement de M. de Corbière, nommé paix de + France. Il ne fut pas réélu aux élections de juin-juillet + 1890.] + +Le roi, en réponse à l'adresse, déclara que sa résolution était +immuable, c'est-à-dire qu'il ne renverrait pas M. de Polignac. La +dissolution de la Chambre fut résolue: MM. de Peyronnet et de +Chantelauze remplacèrent MM. de Chabrol et Courvoisier, qui se +retirèrent; M. Capelle fut nommé ministre du commerce[215]. On avait +autour de soi vingt hommes capables d'être ministres; on pouvait faire +revenir M. de Villèle; on pouvait prendre M. Casimir Périer et le +général Sébastiani. J'avais déjà proposé ceux-ci au roi, lorsque, après +la chute de M. de Villèle, l'abbé Frayssinous fut chargé de m'offrir le +ministère de l'instruction publique. Mais non; on avait horreur des gens +capables. Dans l'ardeur qu'on ressentait pour la nullité, on chercha, +comme pour humilier la France, ce qu'elle avait de plus petit afin de le +mettre à sa tête. On avait déterré M. Guernon de Ranville, qui pourtant +se trouva le plus courageux de la bande ignorée[216], et le Dauphin +avait supplié M. de Chantelauze de sauver la monarchie[217]. + + [Note 215: Le 19 mai, parut au _Moniteur_ une ordonnance + royale qui nommait Garde des sceaux, en remplacement de M. + Courvoisier, M. de Chantelauze, premier président de la Cour + royale de Grenoble. M. de Montbel remplaçait M. de Chabrol + aux Finances, abandonnant le portefeuille de l'Intérieur, qui + était confié à M. de Peyronnet. La direction générale des + ponts et chaussées, détachée du département de l'Intérieur, + formait un nouveau ministère, celui des Travaux publics, à la + tête duquel on plaçait M. le baron _Capelle_, alors préfet de + Versailles.--Guillaume-Antoine-Benoît, baron _Capelle_ + (1775-1843) avait été, sous l'Empire, préfet du département + de la Méditerranée (chef-lieu Livourne) puis préfet du Léman + (chef-lieu Genève). La Restauration l'avait fait conseiller + d'État, préfet du Doubs, puis de Seine-et-Oise. La Cour des + pairs, le 21 décembre 1830, le condamna par contumace à la + prison perpétuelle comme signataire des _Ordonnances_ du 25 + juillet.] + + [Note 216: M. de Guernon-Ranville, s'il était un homme de + coeur, était aussi un homme de talent. En 1814, il avait + quitté le barreau de Caen, où il avait brillamment débuté, + et, après un vote énergique contre l'Acte additionnel, il + s'était rendu à Gand auprès du roi Louis XVIII, à la tête + d'une compagnie de volontaires royalistes. De Gand il était + allé à Londres rejoindre le duc d'Aumont, qui préparait un + débarquement, sur les côtes de Normandie. Comme avocat + d'abord, puis comme procureur général, il avait fait preuve + de remarquables qualités oratoires. Il a laissé sur son + ministère de huit mois un intéressant Journal, publié en + 1874, par M. Julien Travers, sous ce titre: _Journal d'un + ministre._] + + [Note 217: Lorsque M. de Chantelauze fut appelé au ministère, + il annonça sa nomination à son frère par la lettre suivante: + + «Paris, 18 mai 1830. + + «Ma présence à Paris doit, mon cher ami, te causer quelque + surprise. Tu en éprouveras davantage demain, à la lecture du + _Moniteur_, qui contiendra ma nomination de Garde des sceaux. + Je le regarde comme l'événement le plus malheureux de ma vie, + et il n'est rien que je n'aie fait pour y échapper. Voilà + bientôt un an que je résiste; nommé ministre le 17 avril + dernier, j'ai été assez heureux pour faire agréer mon refus, + pendant mon dernier séjour ici; j'ai également fait échouer + de semblables tentatives à Grenoble; c'est le 30 avril que + j'ai reçu les ordres du roi. M. le Dauphin, à son passage, + m'a vivement pressé; j'ai été ferme dans mon refus, et je + croyais bien la chose finie à mon avantage, mais, le 12 de ce + mois, une dépêche télégraphique m'a prescrit de me rendre à + Paris. Arrivé depuis trois jours, je n'ai pas perdu un + instant pour empêcher un choix aussi peu convenable qu'utile. + Mes excuses n'ont pas été goûtées, et je cède à des ordres + qui ne permettent que l'obéissance. Ainsi, regarde-moi comme + une victime à immoler et plains-moi.»] + +L'ordonnance de dissolution convoqua les collèges d'arrondissement pour +le 23 juin 1830, et les collèges de département pour le 3 de +juillet[218], vingt-sept jours seulement avant l'arrêt de mort de la +branche aînée. + + [Note 218: La Chambre des députés fut dissoute le 16 mai. Les + départements qui n'avaient qu'un collège électoral étaient + appelés à voter le 23 juin; dans les autres départements, les + collèges d'arrondissement devaient se réunir le 3 juillet, et + les collèges de département le 20 juillet. L'ouverture de la + nouvelle Chambre était fixée au 3 août.] + +Les partis, fort animés, poussaient tout à l'extrême: les +ultra-royalistes parlaient de donner la dictature à la couronne; les +républicains songeaient à une République avec un Directoire ou sous une +Convention. _La Tribune_[219], journal de ce parti, parut, et dépassa +_le National_. La grande majorité du pays voulait encore la royauté +légitime, mais avec des concessions et l'affranchissement des influences +de cour; toutes les ambitions étaient éveillées, et chacun espérait +devenir ministre: les orages font éclore les insectes. + + [Note 219: La _Tribune des départements_, fondée par Auguste + et Victorin Fabre. Cette feuille devint, après 1830, l'organe + le plus violent de l'opposition républicaine.] + +Ceux qui voulaient forcer Charles X à devenir monarque constitutionnel +pensaient avoir raison. Ils croyaient des racines profondes à la +légitimité; ils avaient oublié la faiblesse de l'_homme_; la _royauté_ +pouvait être pressée, le _roi_ ne le pouvait pas: l'individu nous a +perdus, non l'institution. + + * * * * * + +Les députés de la nouvelle Chambre étaient arrivés à Paris: sur les deux +cent vingt et un, deux cent deux avaient été réélus; l'opposition +comptait deux cent soixante-dix voix; le ministère cent quarante-cinq: +la partie de la couronne était donc perdue. Le résultat naturel était la +retraite du ministère: Charles X s'obstina à tout braver, et le coup +d'État fut résolu. + +Je partis pour Dieppe le 26 juillet, à quatre heures du matin, le jour +même où parurent les ordonnances. J'étais assez gai, tout charmé d'aller +revoir la mer, et j'étais suivi, à quelques heures de distance, par un +effroyable orage. Je soupai et je couchai à Rouen sans rien apprendre, +regrettant de ne pouvoir aller visiter Saint-Ouen, et m'agenouiller +devant la belle Vierge du musée, en mémoire de Raphaël et de Rome. +J'arrivai le lendemain, 27, à Dieppe, vers midi. Je descendis dans +l'hôtel où M. le comte de Boissy[220], mon ancien secrétaire de +légation, m'avait arrêté un logement. Je m'habillai et j'allai chercher +madame Récamier. Elle occupait un appartement dont les fenêtres +s'ouvraient sur la grève. J'y passai quelques heures à causer et à +regarder les flots. Voici tout à coup venir Hyacinthe; il m'apporte une +lettre que M. de Boissy avait reçue, et qui annonçait les ordonnances +avec de grands éloges. Un moment après, entre mon ancien ami Ballanche; +il descendait de la diligence et tenait en main les journaux. J'ouvris +le _Moniteur_ et je lus, sans en croire mes yeux, les pièces +officielles. Encore un gouvernement qui, de propos délibéré, se jetait +du haut des tours de Notre-Dame! Je dis à Hyacinthe de demander des +chevaux, afin de repartir pour Paris. Je remontai en voiture, vers sept +heures du soir, laissant mes amis dans l'anxiété. On avait bien, depuis +un mois, murmuré quelque chose d'un coup d'État, mais personne n'avait +fait attention à ce bruit, qui semblait absurde. Charles X avait vécu +des illusions du trône: il se forme autour des princes une espèce de +mirage qui les abuse en déplaçant l'objet et en leur faisant voir dans +le ciel des paysages chimériques. + + [Note 220: Hilaire-Étienne-Octave _Rouillé_, marquis de + _Boissy_ (1798-1866). Pair de France de 1839 à 1848, il fut + pendant dix ans _l'enfant terrible_ de la Chambre haute, + harcelant le chancelier Pasquier de ses continuelles + interruptions et de ses saillies irrévérencieuses. De 1848 à + 1853, il se vit condamné au supplice du silence. Le 4 mars + 1853, il revint au Luxembourg comme sénateur et y fit preuve + d'une honorable indépendance. Il a laisse des _Mémoires_, qui + ne valent pas, il faut bien le dire, ceux du vieux + chancelier, auquel il avait autrefois fait la vie si dure. Le + marquis de Boissy, en 1851, à cinquante-trois ans, avait + épousé la célèbre marquise Guiccioli, elle-même presque + quinquagénaire, et _veuve_ de lord Byron depuis plus d'un + quart de siècle.--En 1830, date à laquelle a été écrite cette + page des _Mémoires_, M. de Boissy n'était encore que le + _comte_ de Boissy, et c'est avec raison que Chateaubriand lui + donne ce titre; il ne devait prendre celui de _marquis_ qu'à + la mort de son père (28 juin 1840).] + +J'emportai le _Moniteur_. Aussitôt qu'il fit jour, le 28, je lus, relus +et commentai les ordonnances. Le rapport au roi servant de prolégomènes +me frappait de deux manières: les observations sur les inconvénients de +la presse étaient justes; mais, en même temps, l'auteur de ces +observations[221] montrait une ignorance complète de l'état de la +société actuelle. Sans doute les ministres, depuis 1814, à quelque +opinion qu'ils aient appartenu, ont été harcelés par les journaux; sans +doute la presse tend à subjuguer la souveraineté, à forcer la royauté et +les Chambres à lui obéir; sans doute, dans les derniers jours de la +Restauration, la presse, n'écoutant que sa passion, a, sans égard aux +intérêts et à l'honneur de la France, attaqué l'expédition d'Alger, +développé les causes, les moyens, les préparatifs, les chances d'un +non-succès; elle a divulgué les secrets de l'armement, instruit l'ennemi +de l'état de nos forces, compté nos troupes et nos vaisseaux, indiqué +jusqu'au point de débarquement. Le cardinal de Richelieu et Bonaparte +auraient-ils mis l'Europe aux pieds de la France, si l'on eût révélé +ainsi d'avance le mystère de leurs négociations, ou marqué les étapes de +leurs armées? + + [Note 221: Le Rapport au roi avait été rédigé par M. de + Chantelauze.] + +Tout cela est vrai et odieux; mais le remède? La presse est un élément +jadis ignoré, une force autrefois inconnue, introduite maintenant dans +le monde; c'est la parole à l'état de foudre; c'est l'électricité +sociale. Pouvez-vous faire qu'elle n'existe pas? Plus vous prétendrez la +comprimer, plus l'explosion sera violente. Il faut donc vous résoudre à +vivre avec elle, comme vous vivez avec la machine à vapeur. Il faut +apprendre à vous en servir, en la dépouillant de son danger, soit +qu'elle s'affaiblisse peu à peu par un usage commun et domestique, soit +que vous assimiliez graduellement vos moeurs et vos lois aux principes +qui régiront désormais l'humanité. Une preuve de l'impuissance de la +presse dans certains cas se tire du reproche même que vous lui faites à +l'égard de l'expédition d'Alger; vous l'avez pris, Alger, malgré la +liberté de la presse, de même que j'ai fait faire la guerre d'Espagne, +en 1823, sous le feu le plus ardent de cette liberté. + +Mais ce qui n'est pas tolérable dans le rapport des ministres, c'est +cette prétention effrontée, savoir: que le ROI A UN POUVOIR PRÉEXISTANT +AUX LOIS. Que signifient alors les constitutions? pourquoi tromper les +peuples par des simulacres de garantie, si le monarque peut à son gré +changer l'ordre du gouvernement établi? Et toutefois les signataires du +rapport sont si persuadés de ce qu'ils disent, qu'à peine citent-ils +l'article 14[222], au profit duquel j'avais depuis longtemps annoncé +que l'on _confisquerait la charte_; ils le rappellent, mais seulement +pour mémoire, et comme une superfétation de droit dont ils n'avaient pas +besoin. + + [Note 222: L'article 14 de la Charte était ainsi conçu: «Le + Roi est le chef suprême de l'État, commande les forces de + terre et de mer, déclare la guerre, fait les traités de paix, + d'alliance et de commerce, nomme à tous les emplois + d'administration publique, et fait les règlements et + _ordonnances nécessaires pour l'exécution des lois et la + sûreté de l'État_.] + +La première ordonnance établit la suppression de la liberté de la presse +dans ses diverses parties; c'est la quintessence de tout ce qui s'était +élaboré depuis quinze ans dans le cabinet noir de la police. + +La seconde ordonnance refait la loi d'élection. Ainsi, les deux +premières libertés, la liberté de la presse et la liberté électorale, +étaient radicalement extirpées: elles l'étaient, non par un acte inique +et cependant légal, émané d'une puissance législative corrompue, mais +par des _ordonnances_, comme au temps du bon plaisir. Et cinq hommes qui +ne manquaient pas de bon sens se précipitaient, avec une légèreté sans +exemple, eux, leur maître, la monarchie, la France et l'Europe, dans un +gouffre. J'ignorais ce qui se passait à Paris. Je désirais qu'une +résistance, sans renverser le trône, eût obligé la couronne à renvoyer +les ministres et à retirer les ordonnances. Dans le cas où celles-ci +eussent triomphé, j'étais résolu à ne pas m'y soumettre, à écrire, à +parler contre ces mesures inconstitutionnelles. + +Si les membres du corps diplomatique n'influèrent pas directement sur +les ordonnances, ils les favorisèrent de leurs voeux; l'Europe absolue +avait notre charte en horreur. Lorsque la nouvelle des ordonnances +arriva à Berlin et à Vienne, et que, pendant vingt-quatre heures, on +crut au succès, M. Ancillon s'écria que l'Europe était sauvée, et M. de +Metternich témoigna une joie indicible. Bientôt, ayant appris la vérité, +ce dernier fut aussi consterné qu'il avait été ravi: il déclara qu'il +s'était trompé, que l'opinion était décidément libérale, et il +s'accoutumait déjà à l'idée d'une constitution autrichienne. + +Les nominations de conseillers d'État qui suivent les ordonnances de +juillet jettent quelque jour sur les personnes qui, dans les +antichambres, ont pu, par leurs avis ou par leur rédaction, prêter aide +aux ordonnances. On y remarque les noms des hommes les plus opposés au +système représentatif. Est-ce dans le cabinet même du roi, sous les yeux +du monarque, qu'ont été libellés ces documents funestes? est-ce dans le +cabinet de M. de Polignac? est-ce dans une réunion de ministres seuls, +ou assistés de quelques bonnes têtes anticonstitutionnelles? est-ce +_sous les plombs_, dans quelque séance secrète des _Dix_, qu'ont été +minutés ces arrêts de juillet, en vertu desquels la monarchie légitime a +été condamnée à être étranglée sur le _Pont des Soupirs_? L'idée +était-elle de M. de Polignac seul? C'est ce que l'histoire ne nous +révélera peut-être jamais. + +Arrivé à Gisors, j'appris le soulèvement de Paris, et j'entendis des +propos alarmants; ils prouvaient à quel point la charte avait été prise +au sérieux par les populations de la France. À Pontoise, on avait des +nouvelles plus récentes encore, mais confuses et contradictoires. À +Herblay, point de chevaux à la poste. J'attendis près d'une heure. On +me conseilla d'éviter Saint-Denis, parce que je trouverais des +barricades. À Courbevoie, le postillon avait déjà quitté sa veste à +boutons fleurdelisés. On avait tiré le matin sur une calèche qu'il +conduisait à Paris par l'avenue des Champs-Élysées. En conséquence, il +me dit qu'il ne me mènerait pas par cette avenue, et qu'il irait +chercher, à droite de la barrière de l'Étoile, la barrière du Trocadéro. +De cette barrière on découvre Paris. J'aperçus le drapeau tricolore +flottant; je jugeai qu'il ne s'agissait pas d'une émeute, mais d'une +révolution. J'eus le pressentiment que mon rôle allait changer: qu'étant +accouru pour défendre les libertés publiques, je serais obligé de +défendre la royauté. Il s'élevait çà et là des nuages de fumée blanche +parmi des groupes de maisons. J'entendis quelques coups de canon et des +feux de mousqueterie mêlés au bourdonnement du tocsin. Il me sembla que +je voyais tomber le vieux Louvre du haut du plateau désert destiné par +Napoléon à l'emplacement du palais du roi de Rome. Le lieu de +l'observation offrait une de ces consolations philosophiques qu'une +ruine apporte à une autre ruine. + +Ma voiture descendit la rampe. Je traversai le pont d'Iéna, et je +remontai l'avenue pavée qui longe le Champ de Mars. Tout était +solitaire. Je trouvai un piquet de cavalerie placé devant la grille de +l'École militaire; les hommes avaient l'air tristes et comme oubliés là. +Nous prîmes le boulevard des Invalides et le boulevard du Mont-Parnasse. +Je rencontrai quelques passants qui regardaient avec surprise une +voiture conduite en poste comme dans un temps ordinaire. Le boulevard +d'Enfer était barré par des ormeaux abattus. + +Dans ma rue[223], mes voisins me virent arriver avec plaisir: je leur +semblais une protection pour le quartier. Madame de Chateaubriand était +à la fois bien aise et alarmée de mon retour. + + [Note 223: Chateaubriand demeurait alors rue d'Enfer, nº 84.] + +Le jeudi matin, 29 juillet, j'écrivis à madame Récamier, à Dieppe, cette +lettre prolongée par des _post-scriptum_: + + «Jeudi matin, 29 juillet 1830. + +«Je vous écris sans savoir si ma lettre vous arrivera, car les courriers +ne partent plus. + +«Je suis entré dans Paris au milieu de la canonnade, de la fusillade et +du tocsin. Ce matin, le tocsin sonne encore, mais je n'entends plus les +coups de fusil; il paraît qu'on s'organise, et que la résistance +continuera tant que les ordonnances ne seront pas rappelées. Voilà le +résultat immédiat (sans parler du résultat définitif) du parjure dont +les ministres ont donné le tort, du moins apparent, à la couronne! + +«La garde nationale, l'École polytechnique, tout s'en est mêlé. Je n'ai +encore vu personne. Vous jugez dans quel état j'ai trouvé madame de +Chateaubriand. Les personnes qui, comme elle, ont vu le 10 août et le 2 +septembre, sont restées sous l'impression de la terreur. Un régiment, le +5e de ligne, a déjà passé du côté de la charte. Certainement M. de +Polignac est bien coupable; son incapacité est une mauvaise excuse; +l'ambition dont on n'a pas les talents est un crime. On dit la cour à +Saint-Cloud, et prête à partir. + +«Je ne vous parle pas de moi; ma position est pénible, mais claire. Je +ne trahirai pas plus le roi que la charte, pas plus le pouvoir légitime +que la liberté. Je n'ai donc rien à dire et à faire; attendre et pleurer +sur mon pays. Dieu sait maintenant ce qui va arriver dans les provinces; +on parle déjà de l'insurrection de Rouen. D'un autre côté, la +congrégation armera les chouans et la Vendée. À quoi tiennent les +empires! Une ordonnance et six ministres sans génie ou sans vertu +suffisent pour faire du pays le plus tranquille et le plus florissant le +pays le plus troublé et le plus malheureux.» + + + «Midi. + +«Le feu recommence. Il paraît qu'on attaque le Louvre, où les troupes du +roi se sont retranchées. Le faubourg que j'habite commence à s'insurger. +On parle d'un gouvernement provisoire dont les chefs seraient le général +Gérard, le duc de Choiseul et M. de La Fayette. + +«Il est probable que cette lettre ne partira pas, Paris étant déclaré en +état de siège. C'est le maréchal Marmont qui commande pour le roi. On le +dit tué, mais je ne le crois pas. Tâchez de ne pas trop vous inquiéter. +Dieu vous protège! Nous nous retrouverons!» + + + «Vendredi. + +«Cette lettre était écrite d'hier; elle n'a pu partir. Tout est fini: la +victoire populaire est complète: le roi cède sur tous les points; mais +j'ai peur qu'on aille maintenant bien au delà des concessions de la +couronne. J'ai écrit ce matin à Sa Majesté. Au surplus, j'ai pour mon +avenir un plan complet de sacrifices qui me plaît. Nous en causerons +quand vous serez arrivée. + +«Je vais moi-même mettre cette lettre à la poste et parcourir Paris.» + + +RÉVOLUTION DE JUILLET. + +JOURNÉE DU 26. + +Les ordonnances, datées du 25 juillet, furent insérées dans le +_Moniteur_ du 26. Le secret en avait été si profondément gardé, que ni +le maréchal duc de Raguse, major général de la garde, de service, ni M. +Mangin[224], préfet de police, ne furent mis dans la confidence. Le +préfet de la Seine[225] ne connut les ordonnance que par _le Moniteur_, +de même que le sous-secrétaire d'État de la guerre[226]; et néanmoins +c'étaient ces divers chefs qui disposaient des différentes forces +armées. Le prince de Polignac, chargé par intérim du portefeuille de M. +de Bourmont, était si loin de s'occuper de cette minime affaire des +ordonnances, qu'il passa la journée du 26 à présider une adjudication au +ministère de la guerre. + + [Note 224: Jean-Henri-Claude _Mangin_ (1786-1835). Comme + procureur général à Poitiers, il avait dirigé les poursuites + contre le général Berton et ses complices (1822). Il avait + été nommé conseiller à la Cour de cassation en 1827, et + préfet de police en 1829. Magistrat éminent, orateur et + écrivain, il a laissé des ouvrages de jurisprudence qui font + encore aujourd'hui autorité en la matière: _Traité de + l'action publique et de l'action civile_;--_Traité des + procès-verbaux_;--_Traité de l'instruction publique._] + + [Note 225: Le comte de Chabrol-Volvic. Il était préfet de la + Seine depuis 1812. Le comte de Chabrol-Croussol, qui avait + été ministre des finances dans le cabinet Polignac jusqu'au + 19 mai 1830, était son frère.] + + [Note 226: Le vicomte de Champagny.--Lors du procès des + ministres (audience du 16 décembre 1830), il fit la + déclaration suivante: «J'ai eu connaissance des ordonnances + du 25 juillet par le _Moniteur_ du 26; rien n'avait pu me + faire prévoir un événement aussi grave. Aucun ordre n'avait + été donné au ministère de la guerre. Aucun mouvement + extraordinaire de troupes n'avait eu lieu. Je dirai même + qu'au moment où les ordonnances parurent, il y avait autour + de Paris moins de troupes de la garde que de coutume. Deux + régiments, dont l'un de cavalerie et l'autre d'infanterie, + avaient été envoyés en Normandie pour faciliter la recherche + des incendiaires.»] + +Le roi partit pour la chasse le 26, avant que _le Moniteur_ fût arrivé à +Saint-Cloud, et il ne revint de Rambouillet qu'à minuit. + +Enfin le duc de Raguse reçut ce billet de M. de Polignac: + +«Votre Excellence a connaissance des mesures extraordinaires que le roi, +dans sa sagesse et son sentiment d'amour pour son peuple, a jugé +nécessaire de prendre pour le maintien des droits de sa couronne et de +l'ordre public. Dans ces importantes circonstances, Sa Majesté compte +sur votre zèle pour assurer l'ordre et la tranquillité dans toute +l'étendue de votre commandement.» + +Cette audace des hommes les plus faibles qui furent jamais, contre cette +force qui allait broyer un empire, ne s'explique que par une sorte +d'hallucination, résultat des conseils d'une misérable coterie que l'on +ne trouva plus au moment du danger. Les rédacteurs des journaux, après +avoir consulté MM. Dupin, Odilon Barrot, Barthe et Mérilhou, se +résolurent de publier leurs feuilles sans autorisation, afin de se faire +saisir et de plaider l'illégalité des ordonnances. Ils se réunirent au +bureau du _National_: M. Thiers rédigea une protestation qui fut signée +de quarante-quatre rédacteurs[227], et qui parut, le 27 au matin, dans +_le National_ et _le Temps_. + + [Note 227: La protestation des journalistes fut rédigée par + MM. Thiers, Châtelain et Cauchois-Lemaire. Les signataires + étaient, en effet, au nombre de quarante-quatre. Voici leurs + noms: Gauja, gérant du _National_; Thiers, Mignet, Chambolle, + Peysse, Albert Stapfer, Dubochet, Rolle, rédacteurs du + _National_;--Châtelain, Guyet, Moussette, Avenel, Alexis de + Jussieu, J.-F. Dupont, rédacteurs, et V. de Lapelouse, gérant + du _Courrier français_;--Guizard, Dejean, Charles de Rémusat, + rédacteurs, et Pierre Leroux, gérant du _Globe_;--Année, + Cauchois-Lemaire et Évariste Dumoulin, rédacteurs du + _Constitutionnel_;--Senty, Haussmann, Dussard, Chalas, A. + Billard, J.-J. Baude, Busoni, Barbaroux, rédacteurs, et + Coste, gérant du _Temps_;--Victor Bohain, Nestor Roqueplan, + rédacteurs du _Figaro_;--Auguste Fabre et Ader, rédacteurs de + la _Tribune des départements_;--Plagnol, Levasseur et Fazy, + rédacteurs de la _Révolution_;--F. Larreguy, rédacteur, et + Bert, gérant du _Journal du Commerce_;--Léon Pillet, gérant + du _Journal de Paris_;--Vaillant, gérant du + _Sylphe_;--Sarrans jeune, gérant du _Courrier des + Électeurs_.] + +À la chute du jour quelques députés se réunirent chez M. de +Laborde[228]. On convint de se retrouver le lendemain chez M. Casimir +Périer. Là parut, pour la première fois, un des trois pouvoirs qui +allaient occuper la scène: la monarchie était à la Chambre des députés, +l'usurpation au Palais-Royal, la République à l'Hôtel de Ville. Dans la +soirée, il se forma des rassemblements au Palais-Royal; on jeta des +pierres à la voiture de M. de Polignac. Le duc de Raguse ayant vu le roi +à Saint-Cloud, à son retour de Rambouillet, le roi lui demanda des +nouvelles de Paris: «La rente est tombée.--De combien? dit le +Dauphin.--De trois francs, répondit le maréchal.--Elle remontera,» +répartit le Dauphin; et chacun s'en alla. + + [Note 228: Au nombre de quatorze. C'étaient MM. Bavoux, + Bérard, Bernard, de Laborde, Chardel, Daunou, Jacques + Lefebvre, Marchal, Mauguin, Casimir Périer, Persil, de + Schonen, Vassal et Villemain.] + + +JOURNÉE DU 27 JUILLET. + +La journée du 27 commença mal. Le roi investit du commandement de Paris +le duc de Raguse: c'était s'appuyer sur la mauvaise fortune. Le maréchal +se vint installer à une heure à l'état-major de la garde, place du +Carrousel. M. Mangin envoya saisir les presses du _National_; M. Carrel +résista; MM. Mignet et Thiers, croyant la partie perdue, disparurent +pendant deux jours: M. Thiers alla se cacher dans la vallée de +Montmorency, chez une madame de Courchamp[229], parente des deux MM. +Béquet[230], dont l'un a travaillé au _National_, et l'autre au _Journal +des Débats_. + + [Note 229: «M. Thiers, qui avait si bien parlé la veille des + _têtes_ à engager, croyant la sienne menacée, alla chercher + une prudente retraite dans la vallée de Montmorency, chez Mme + de Courchamp, la soeur d'Étienne Béquet.» _Notes inédites sur + M. Thiers_, par Joseph d'Arçay (le Dr Bonnet de Malherbe), p. + 52.] + + [Note 230: Des deux frères _Béquet_, le seul qui ait laissé + un nom était le rédacteur des _Débats_, Étienne Béquet + (1800-1838). C'est lui qui avait écrit, au mois d'août 1829, + à l'avènement du ministère Polignac, le fameux article se + terminant par ces mots: «Malheureuse France! malheureux roi!» + Son principal titre est le feuilleton hebdomadaire qu'il + rédigea pendant quinze ans, et qu'il signait de la lettre + _R_. «Il savait, selon le mot de Jules Janin, tout dire sans + offenser personne.» En 1829, presque en même temps que son + célèbre article des _Débats_, il avait publié dans la _Revue + de Paris_ une nouvelle, _Marie ou le Mouchoir bleu_, qui + avait eu un succès prodigieux.] + +Au _Temps_, la chose prit un caractère plus sérieux: le véritable héros +des journalistes est incontestablement M. Coste. + +En 1823, M. Coste dirigeait _les Tablettes historiques_[231]: accusé par +ses collaborateurs d'avoir vendu ce journal, il se battit et reçut un +coup d'épée. M. Coste[232] me fut présenté au ministère des affaires +étrangères; en causant avec lui de la liberté de la presse, je lui dis: +«Monsieur, vous savez combien j'aime et respecte cette liberté; mais +comment voulez-vous que je la défende auprès de Louis XVIII, quand vous +attaquez tous les jours la royauté et la religion! Je vous supplie, dans +votre intérêt et pour me laisser ma force entière, de ne plus saper des +remparts aux trois quarts démolis, et qu'en vérité un homme de courage +devrait rougir d'attaquer. Faisons un marché: ne vous en prenez plus à +quelques vieillards faibles que le trône et le sanctuaire protègent à +peine; je vous livre en échange ma personne. Attaquez-moi soir et matin; +dites de moi tout ce que vous voudrez, jamais je ne me plaindrai; je +vous saurai gré de votre attaque légitime et constitutionnelle contre le +ministre, en mettant à l'écart le roi.» + + [Note 231: Le titre exact du journal que dirigeait M. Coste + en 1823 était celui-ci: _Tablettes universelles_, ou + _Répertoire de documents historiques, politiques, + scientifiques et littéraires, avec une Bibliographie + raisonnée_. Le bulletin politique était fait par M. Thiers, + qui signait ***. Les autres rédacteurs étaient MM. + Cauchois-Lemaire, Coquerel, Dubois, Mahul, Dumon, Rabbe, + Charles de Rémusat, Théodore Jouffroy, Damiron, etc. Au mois + de janvier 1824, M. Coste, obéré par les frais de son + journal, écrasé par les amendes, et d'ailleurs récemment + condamné à un an de prison, vendit les _Tablettes_ à M. + Sosthène de la Rochefoucauld, qui poursuivait alors, avec les + fonds de la liste civile, et aussi parfois avec ses propres + fonds, sa campagne d'amortissement des journaux. Un des + rédacteurs, M. Rabbe, adressa à M. Coste une lettre fort + dure, qui fut insérée dans le _Courrier français_ et amena un + duel entre les deux écrivains.] + + [Note 232: Jacques _Coste_ (1798-1859). S'il avait vendu son + journal, les _Tablettes universelles_, M. Coste n'en restait + pas moins l'adversaire résolu et déclaré du gouvernement de + la Restauration. Le 15 octobre 1829, il fonda _le Temps_, + «journal des progrès politiques, scientifiques, littéraires + et industriels», qui ne contribua pas moins que le _National_ + à préparer la révolution de 1830. Ce journal subsista + jusqu'au 17 juin 1842. Son titre a été repris, le 1er mars + 1849, par M. Xavier Durrieu, et en 1861 par M. A. Nefftzer. + Le _Temps_ de M. Durrieu ne vécut que dix mois, mais celui de + M. Nefftzer aura bientôt atteint la quarantaine.] + +M. Coste m'a conservé de cette entrevue un souvenir d'estime. + +Une parade constitutionnelle eut lieu au bureau du _Temps_ entre M. +Baude et un commissaire de police[233]. + + [Note 233: Lorsque le commissaire de police se présenta aux + bureaux du _Temps_, dans la rue de Richelieu, pleine à ce + moment d'une foule curieuse et inquiète, M. Baude refusa + d'ouvrir les portes de l'imprimerie. Un serrurier, est + requis; M. Baude lui lit à haute voix l'article 384 du Code + pénal, qui punit des travaux forcés le vol par effraction. + L'ouvrier intimidé se retire. Le commissaire menace alors M. + Baude de le faire arrêter; celui-ci rouvre son Code et lit + l'article 341, qui punit des travaux forcés l'arrestation + arbitraire. À un second serrurier, requis pour remplacer le + premier, il relit l'article 384, et, cette fois encore, + l'ouvrier se retire. La lutte se prolongea ainsi longtemps; + il fallut recourir au serrurier chargé de river les fers des + forçats.] + +Le procureur du roi de Paris[234] décerna quarante-quatre mandats +d'amener contre les signataires de la protestation des journalistes. + + [Note 234: M. Billot.] + +Vers deux heures, la fraction monarchique de la révolution se réunit +chez M. Périer[235], comme on en était convenu la veille: on ne conclut +rien. Les députés s'ajournèrent au lendemain, 28, chez M. Audry de +Puyravault. M. Casimir Périer, homme d'ordre et de richesse, ne voulait +pas tomber dans les mains populaires; il ne cessait de nourrir encore +l'espoir d'un arrangement avec la royauté légitime; il dit vivement à M. +de Schonen: «Vous nous perdez en sortant de la légalité; vous nous +faites quitter une position superbe.» Cet esprit de légalité était +partout; il se montra dans deux réunions opposées, l'une chez M. +Cadet-Gassicourt, l'autre chez le général Gourgaud. M. Périer +appartenait à cette classe bourgeoise qui s'était faite héritière du +peuple et du soldat. Il avait du courage, de la fixité dans les idées; +il se jeta bravement en travers du torrent révolutionnaire pour le +barrer; mais sa santé préoccupait trop sa vie, et il soignait trop sa +fortune. «Que voulez-vous faire d'un homme, me disait M. Decazes, qui +regarde toujours sa langue dans une glace?» + + [Note 235: Rue Neuve-du-Luxembourg, nº 27.] + +La foule augmentant et commençant à paraître en armes, l'officier de la +gendarmerie vint avertir le maréchal de Raguse qu'il n'avait pas assez +de monde et qu'il craignait d'être forcé: alors le maréchal fit ses +dispositions militaires. + +Le 27, il était déjà quatre heures et demie du soir, lorsqu'on reçut +dans les casernes l'ordre de prendre les armes. La gendarmerie de Paris, +appuyée de quelques détachements de la garde, essaya de rétablir la +circulation dans les rues Richelieu et Saint-Honoré. Un de ces +détachements fut assailli, dans la rue du _Duc-de-Bordeaux_[236], d'une +grêle de pierres. Le chef de ce détachement évitait de tirer, lorsqu'un +coup parti de l'_Hôtel Royal_, rue des Pyramides, décida la question: il +se trouva qu'un M. Folks, habitant de cet hôtel, s'était armé de son +fusil de chasse, et avait fait feu sur la garde à travers sa fenêtre. +Les soldats répondirent par une décharge sur la maison, et M. Folks +tomba mort avec ses deux domestiques. Ainsi ces Anglais, qui vivent à +l'abri dans leur île, vont porter les révolutions chez les autres; vous +les trouvez mêlés dans les quatre parties du monde à des querelles qui +ne les regardent pas: pour vendre une pièce de calicot, peu leur importe +de plonger une nation dans toutes les calamités. Quel droit ce M. Folks +avait-il de tirer sur des soldats français? Était-ce la constitution de +la Grande-Bretagne que Charles X avait violée? Si quelque chose pouvait +flétrir les combats de juillet, ce serait d'avoir été engagés par la +balle d'un Anglais[237]. + + [Note 236: La rue du duc de Bordeaux est doyenne la rue du + _Vingt-neuf Juillet_, en vertu d'une décision ministérielle + du 19 août 1830. Elle est située entre la rue de Rivoli (nº + 208) et la rue Saint-Honoré (nº 213), tout près de l'église + Saint-Roch.] + + [Note 237: Alfred Nettement (_Histoire de la Restauration_, + t. VIII, p. 608) raconte cet incident d'une façon un peu + différente: «Il était alors six heures du soir. La garde + royale vint apporter un secours nécessaire à la gendarmerie + et à la ligne, dont les efforts demeuraient impuissants. Des + coups de feu répondirent à la grêle de pierres qui tombaient + sur la troupe; ils étaient tirés par un détachement du 5e + régiment de ligne qui entrait dans la rue Saint-Honoré par la + rue de Rivoli. Cette décharge coûta la vie à un jeune + étudiant anglais nommé Folks, qui était allé se réfugier à + l'_Hôtel Royal_, situé à l'angle de la rue des Pyramides. Il + avait eu l'imprudence de se mettre à la fenêtre pour suivre + les progrès du mouvement insurrectionnel: une des premières + balles l'atteignit.] + +Ces premiers combats, qui dans la journée du 27 n'avaient guère commencé +que vers les cinq heures du soir, cessèrent avec le jour. Les armuriers +cédèrent leurs armes à la foule, les réverbères furent brisés ou +restèrent sans être allumés; le drapeau tricolore se hissa dans les +ténèbres au haut des tours de Notre-Dame: l'envahissement des corps de +garde, la prise de l'arsenal et des poudrières, le désarmement des +fusiliers sédentaires, tout cela s'opéra sans opposition au lever du +jour le 28, et tout était fini à huit heures. + +Le parti démocratique et prolétaire de la révolution, en blouse ou +demi-nu, était sous les armes; il ne ménageait pas sa misère et ses +lambeaux. Le peuple, représenté par des électeurs qu'il s'était choisis +dans divers attroupements, était parvenu à faire convoquer une assemblée +chez M. Cadet-Gassicourt. + +Le parti de l'usurpation ne se montrait pas encore: son chef, caché hors +de Paris, ne savait s'il irait à Saint-Cloud ou au Palais-Royal. Le +parti bourgeois ou de la monarchie, les députés, délibérait et répugnait +à se laisser entraîner au mouvement. + +M. de Polignac se rendit à Saint-Cloud et fit signer au roi, le 28, à +cinq heures du matin, l'ordonnance qui mettait Paris en état de siège. + + +JOURNÉE MILITAIRE DU 28 JUILLET. + +Les groupes s'étaient reformés le 28 plus nombreux; au cri de: _Vive la +charte!_ qui se faisait encore entendre se mêlait déjà le cri de _Vive +la liberté!_ _à bas les Bourbons!_ On criait aussi: _Vive l'empereur!_ +_vive le prince Noir!_ mystérieux prince des ténèbres qui apparaît à +l'imagination populaire dans toutes les révolutions. Les souvenirs et +les passions étaient descendus; on abattait et l'on brûlait les armes de +France; on les attachait à la corde des lanternes cassées; on arrachait +les plaques fleurdelisées des conducteurs de diligences et des facteurs +de la poste; les notaires retiraient leurs panonceaux, les huissiers +leurs rouelles, les voituriers leurs estampilles, les fournisseurs de la +cour leurs écussons. Ceux qui jadis avaient recouvert les aigles +napoléoniennes peintes à l'huile de lis bourboniens détrempés à la colle +n'eurent besoin que d'une éponge pour nettoyer leur loyauté: avec un peu +d'eau on efface aujourd'hui la reconnaissance et les empires. + +Le maréchal de Raguse écrivit au roi qu'il était urgent de prendre des +moyens de pacification, et que demain, 29, il serait trop tard. Un +envoyé du préfet de police était venu demander au maréchal s'il était +vrai que Paris fût déclaré en état de siège: le maréchal, qui n'en +savait rien, parut étonné; il courut chez le président du conseil; il y +trouva les ministres assemblés[238], et M. de Polignac lui remit +l'ordonnance. Parce que l'homme qui avait foulé le monde aux pieds avait +mis des villes et des provinces en état de siège, Charles X avait cru +pouvoir l'imiter. Les ministres déclarèrent au maréchal qu'ils allaient +venir s'établir à l'état-major de la garde. + + [Note 238: Le président du Conseil occupait l'hôtel du + ministère des Affaires étrangères, alors situé à l'angle de + la rue des Capucines et des boulevards.] + +Aucun ordre n'étant arrivé de Saint-Cloud, à neuf heures du matin, le +28, lorsqu'il n'était plus temps de tout garder, mais de tout reprendre, +le maréchal fit sortir des casernes les troupes qui s'étaient déjà en +partie montrées la veille. On n'avait pris aucune précaution pour faire +arriver des vivres au Carrousel, quartier général. La manutention, +qu'on avait oublié de faire suffisamment garder, fut enlevée. M. le duc +de Raguse, homme d'esprit et de mérite, brave soldat, savant, mais +malheureux général, prouva pour la millième fois qu'un génie militaire +est insuffisant aux troubles civils: le premier officier de police eût +mieux su ce qu'il y avait à faire que le maréchal. Peut-être aussi son +intelligence fut-elle paralysée par ses souvenirs; il resta comme +étouffé sous le poids de la fatalité de son nom. + +Le maréchal qui n'avait qu'une poignée d'hommes, conçut un plan pour +l'exécution duquel il lui aurait fallu trente mille soldats. Des +colonnes étaient désignées pour de grandes distances, tandis qu'une +autre s'emparerait de l'Hôtel de Ville. Les troupes, après avoir achevé +leur mouvement pour faire régner l'ordre de toutes parts, devaient +converger à la maison commune. Le Carrousel demeurait le quartier +général: les ordres en sortaient, et les renseignements y aboutissaient. +Un bataillon de Suisses, pivotant sur le marché des Innocents, était +chargé d'entretenir la communication entre les forces du centre et +celles qui circulaient à la circonférence. Les soldats de la caserne +Popincourt s'apprêtaient par différents rameaux à descendre sur les +points où ils pouvaient être appelés. Le général Latour-Maubourg[239] +était logé aux Invalides. Quand il vit l'affaire mal engagée, il +proposa de recevoir les régiments dans l'édifice de Louis XIV; il +assurait qu'il les pouvait nourrir, et défiait les Parisiens de le +forcer. Il n'avait pas impunément laissé ses membres sur les champs de +bataille de l'Empire, et les redoutes de Borodino savaient qu'il tenait +parole. Mais qu'importaient l'expérience et le courage d'un vétéran +mutilé? On n'écouta point ses conseils. + + [Note 239: Marie-Victor-Nicolas de Fay, marquis de + _Latour-Maubourg_, (1768-1850). Il avait servi avec éclat + sous l'Empire. À la bataille de la Moskowa, commandant une + des divisions de la réserve de cavalerie, il prit part à la + célèbre charge contre la grande redoute de Borodino et fut + blessé au moment où ses cuirassiers y pénétraient. À + Leipsick, il eut la cuisse emportée par un boulet de canon. À + son valet de chambre, qui était accouru et se livrait au + désespoir: «Qu'as-tu donc à pleurer? dit Latour-Maubourg, tu + n'auras plus qu'une botte à cirer.» Pair de France (4 juin + 1814), ministre de la guerre (9 novembre 1819-14 décembre + 1821), il était devenu gouverneur des Invalides en 1822, + après la mort du maréchal de Coigny. Après les journées de + Juillet, il donna sa démission de pair, se retira à Melun, + puis alla rejoindre les Bourbons en exil. Gouverneur du duc + de Bordeaux en 1835, il ne rentra en France qu'en 1848.] + +[Illustration: Un Salon.] + +Sous le commandement du comte de Saint-Chamans[240], la première colonne +de la garde partit de la Madeleine pour suivre les boulevards jusqu'à la +Bastille. Dès les premiers pas, un peloton que commandait M. Sala[241] +fut attaqué; l'officier royaliste repoussa vivement l'attaque. À mesure +qu'on avançait, les postes de communication laissés sur la route, trop +faibles et trop éloignés les uns des autres, étaient coupés par le +peuple et séparés les uns des autres par des abatis d'arbres et des +barricades. Il y eut une affaire sanglante aux portes Saint-Denis et +Saint-Martin. M. de Saint-Chamans, passant sur le théâtre des exploits +futurs de Fieschi, rencontra, à la place de la Bastille, des groupes +nombreux de femmes et d'hommes. Il les invita à se disperser, en leur +distribuant quelque argent[242]; mais on ne cessait de tirer des +maisons environnantes. Il fut obligé de renoncer à rejoindre l'Hôtel de +Ville par la rue Saint-Antoine, et, après avoir traversé le pont +d'Austerlitz, il regagna le Carrousel le long des boulevards du sud. +Turenne devant la Bastille non encore démolie avait été plus heureux +pour la mère de Louis XIV enfant. + + [Note 240: Alfred-Armand-Robert, comte de _Saint-Chamans_ + (1781-1848). Engagé comme cavalier au 9e régiment de dragons, + le 1er octobre 1801, colonel le 19 mai 1811, maréchal de camp + et colonel du régiment des dragons de la garde royale le 8 + septembre 1815, inspecteur de cavalerie le 19 juin 1822, + commandant la 1re brigade de la 2e division de cavalerie de + la garde royale en Espagne le 3 décembre 1823, admis au + traitement de réforme par décret du 17 septembre 1830. Ses + _Mémoires_ ont été publiés en 1896.] + + [Note 241: Alexandre _Sala_, officier au 6e régiment + d'infanterie de la garde. Il a publié sous ce titre: _Dix + jours de 1830_, une relation des événements auxquels il avait + assisté. En 1832, il était avec la duchesse de Berry sur le + _Carlo-Alberto_; traduit de ce chef devant la Cour d'assises + de Montbrison, il fut acquitté. En 1848, il fonda, avec + Alfred Nettement et Armand de Pontmartin, l'_Opinion + publique_, dont il fut, jusqu'à la suppression de cette + feuille le 8 janvier 1852, un des principaux rédacteurs.] + + [Note 242: On lit dans les _Mémoires du général de + Saint-Chamans_: «J'occupai la grande rue du faubourg + Saint-Antoine dans toute sa longueur.... Notre attitude était + paisible et pacifique, et les habitants, hommes, femmes et + enfants, sortirent en foule des maisons et se mêlèrent dans + nos rangs; j'étais à cheval au milieu d'eux, et je parlais + avec action à plusieurs groupes de ce peuple pour l'exhorter + à rester tranquille et à reprendre ses occupations + ordinaires, lorsqu'une femme, s'approchant de moi, me dit + avec vivacité et en gesticulant qu'il était impossible de + rester tranquille lorsqu'on était sans argent pour acheter du + pain pour ses enfants, et que, quant au travail et aux + occupations, ils n'en avaient plus, puisque, depuis la + veille, tous les ateliers étaient fermés. Je lui donnai une + pièce de cinq francs, et elle se mit aussitôt à crier à + tue-tête: _Vive le Roi! Vive le Roi!_ Ce cri fut vivement + répété par plusieurs de ceux qui m'entouraient et qui me + tendaient leurs mains.... Je leur distribuai avec le même + succès tout ce que j'avais d'argent sur moi; pièces d'or et + monnaie de billon furent bien reçues et produisirent chez eux + le même enthousiasme royaliste, car j'avais soin de leur bien + dire que c'était le Roi qui nous avait ordonné de secourir + les indigents: je vidai ainsi ma bourse; mais ce mince trésor + fut bientôt épuisé, et ne trouvant plus de réponse à faire à + ceux qui me tendaient la main (et il en arrivait de nouveaux + à chaque instant), je m'aperçus que les cris de: _Vive le + Roi!_ s'épuisaient aussi; plusieurs de ceux qui s'en allaient + les mains vides éclataient même en murmures, et maugréaient + tout comme si, après la réception qu'ils m'avaient faite, je + leur devais une gratification. Je le répète, si j'avais eu un + fourgon de pièces de cinq francs à leur distribuer, je me + serais fait de tout ce peuple du faubourg Saint-Antoine et + des environs une nombreuse avant-garde avec laquelle j'aurais + pu parcourir pacifiquement tout Paris, et ces mêmes gens qui, + le matin, avaient aidé à construire les barricades aux cris + de: _Vive la Charte!_ le soir les auraient démolies avec + joie, aux cris de: _Vive le Roi!_ sans que j'eusse eu besoin + de tirer un coup de fusil, et je les aurais amenés ensuite + sur la place du Carrousel saluer de leurs acclamations + royalistes le palais de nos rois.» (_Mémoires_, p. 496.)] + +La colonne chargée d'occuper l'Hôtel de Ville[243] suivit les quais des +Tuileries, du Louvre et de l'École, passa la moitié du Pont-Neuf, prit +le quai de l'Horloge, le Marché-aux-Fleurs, et se porta à la place de +Grève par le pont Notre-Dame. Deux pelotons de la garde firent une +diversion en filant jusqu'au nouveau pont suspendu. Un bataillon du 15e +léger appuyait la garde, et devait laisser deux pelotons sur le +Marché-aux-Fleurs. + + [Note 243: Cette colonne, placée sous les ordres du général + Talon, était composée d'un bataillon du 3e régiment de la + garde, renforcé de 150 lanciers, d'un bataillon suisse et de + deux pièces de canon.] + +On se battit au passage de la Seine sur le pont Notre-Dame. Le peuple, +tambour en tête, aborda bravement la garde. L'officier qui commandait +l'artillerie royale fit observer à la masse populaire qu'elle s'exposait +inutilement, et que, n'ayant pas de canons, elle serait foudroyée sans +aucune chance de succès. La plèbe s'obstina; l'artillerie fit feu. Les +soldats inondèrent les quais et la place de Grève, où débouchèrent par +le pont d'Arcole deux autres pelotons de la garde. Ils avaient été +obligés de forcer des rassemblements d'étudiants du faubourg +Saint-Jacques. L'Hôtel de Ville fut occupé. + +Une barricade s'élevait à l'entrée de la rue du Mouton: une brigade de +Suisses emporta cette barricade; le peuple, se ruant des rues +adjacentes, reprit son retranchement avec de grands cris. La barricade +resta finalement à la garde. + +Dans tous ces quartiers pauvres et populaires, on combattit +instantanément, sans arrière-pensée: l'étourderie française, moqueuse, +insouciante, intrépide, était montée au cerveau de tous; la gloire a, +pour notre nation, la légèreté du vin de Champagne. Les femmes, aux +croisées, encourageaient les hommes dans la rue; des billets +promettaient le bâton de maréchal au premier colonel qui passerait au +peuple; des groupes marchaient au son d'un violon. C'étaient des scènes +tragiques et bouffonnes, des spectacles de tréteaux et de triomphe: on +entendait des éclats de rire et des jurements au milieu des coups de +fusil, du sourd mugissement de la foule, à travers des masses de fumée. +Pieds nus, bonnet de police en tête, des charretiers improvisés +conduisaient, avec un laisser-passer de chefs inconnus, des convois de +blessés parmi les combattants qui se séparaient. + +Dans les quartiers riches régnait un autre esprit. Les gardes nationaux, +ayant repris les uniformes dont on les avait dépouillés, se +rassemblaient en grand nombre à la mairie du 1er arrondissement pour +maintenir l'ordre. Dans ces combats, la garde souffrait plus que le +peuple, parce qu'elle était exposée au feu des ennemis invisibles qui +étaient dans les maisons. D'autres nommeront les vaillants des salons +qui, reconnaissant des officiers de la garde, s'amusaient à les abattre, +en sûreté qu'ils étaient derrière un volet ou une cheminée. Dans la rue, +l'animosité de l'homme de peine ou du soldat n'allait pas au delà du +coup porté: blessé, on se secourait mutuellement. Le peuple sauva +plusieurs victimes. Deux officiers, M. de Goyon et M. Rivaux, après une +défense héroïque, durent la vie à la générosité des vainqueurs. Un +capitaine de la garde, Kaumann, reçoit un coup de barre de fer sur la +tête: étourdi et les yeux sanglants, il relève avec son épée les +baïonnettes de ses soldats qui mettaient en joue l'ouvrier. + +La garde était remplie des grenadiers de Bonaparte. Plusieurs officiers +perdirent la vie, entre autres le lieutenant Noirot, d'une bravoure +extraordinaire, qui avait reçu du prince Eugène la croix de la Légion +d'honneur, en 1813, pour un fait d'armes accompli dans une des redoutes +de Caldiera. Le colonel de Pleineselve, blessé mortellement à la porte +Saint-Martin, avait été aux guerres de l'Empire, en Hollande, en +Espagne, à la grande armée et dans la garde impériale. À la bataille de +Leipzig, il fit prisonnier de sa propre main le général autrichien +Merfeld. Porté par ses soldats à l'hôpital du Gros-Caillou, il ne voulut +être pansé que le dernier des blessés de juillet. Le docteur Larrey, qui +l'avait rencontré sur d'autres champs de bataille, lui amputa la cuisse; +il était trop tard pour le sauver. Heureux ces nobles adversaires, qui +avaient vu tant de boulets passer sur leur tête, s'ils ne succombèrent +pas sous la balle de quelques-uns de ces forçats libérés que la justice +a retrouvés depuis la victoire dans les rangs des vainqueurs! Ces +galériens n'ont pu polluer le triomphe national républicain; ils n'ont +été nuisibles qu'à la royauté de Louis-Philippe. Ainsi s'abîmèrent +obscurément dans les rues de Paris les restes de ces soldats fameux, +échappés au canon de la Moskowa, de Lutzen et de Leipzig: nous +massacrions, sous Charles X, ces braves que nous avions tant admirés +sous Napoléon. Il ne leur manquait qu'un homme: cet homme avait disparu +à Sainte-Hélène. + +Au tomber de la nuit, un sous-officier déguisé vint apporter l'ordre aux +troupes de l'Hôtel de Ville de se replier sur les Tuileries. La retraite +était rendue hasardeuse à cause des blessés que l'on ne voulait pas +abandonner, et de l'artillerie difficile à passer à travers les +barricades. Elle s'opéra cependant sans accident. Lorsque les troupes +revinrent des différents quartiers de Paris, elles croyaient le roi et +le dauphin arrivés de leur côté comme elles: cherchant en vain des yeux +le drapeau blanc sur le pavillon de l'Horloge, elles firent entendre le +langage énergique des camps. + +Il n'est pas vrai, comme on le voit, que l'Hôtel de Ville ait été pris +par la garde sur le peuple, et repris sur la garde par le peuple. Quand +la garde y entra, elle n'éprouva aucune résistance, car il n'y avait +personne, le préfet même était parti. Ces vantances affaiblissent et +font mettre en doute les vrais périls. La garde fut mal engagée dans des +rues tortueuses; la ligne, par son espèce de neutralité d'abord, et +ensuite par sa défection, acheva le mal que des dispositions belles en +théorie, mais peu exécutables en pratique, avaient commencé. Le 50e de +ligne était arrivé pendant le combat à l'Hôtel de Ville; harassé de +fatigue, on se hâta de le retirer dans l'enceinte de l'hôtel, et il +prêta à des camarades épuisés ses entières et inutiles cartouches. + +Le bataillon suisse resté au marché des Innocents fut dégagé par un +autre bataillon suisse: ils vinrent l'un et l'autre aboutir au quai de +l'École, et stationnèrent dans le Louvre. + +Au reste, les barricades sont des retranchements qui appartiennent au +génie parisien: on les retrouve dans tous nos troubles, depuis Charles V +jusqu'à nos jours. + +«Le peuple voyant ces forces disposées par les rues, dit L'Estoile, +commença à s'esmouvoir, et se firent les _barricades_ en la manière que +tous sçavent: plusieurs Suisses furent tués, qui furent enterrés en une +fosse faicte au parvis de Notre-Dame; le duc de Guyse passant par les +rues, c'estoit à qui crieroit le plus haut: Vive Guyse! et lui, baissant +son grand chapeau, leur dict: _Mes amis, c'est assez; messieurs, c'est +trop; criez vive le roi!_» + +Pourquoi nos dernières barricades, dont le résultat a été puissant, +gagnent-elles si peu à être racontées, tandis que les barricades de +1588, qui ne produisirent presque rien, sont si intéressantes à lire? +Cela tient à la différence des siècles et des personnages: le XVIe +siècle menait tout devant lui; le XIXe a laissé tout derrière: M. de +Puyravault n'est pas encore le Balafré. + + +JOURNÉE CIVILE DU 28 JUILLET. + +Durant qu'on livrait ces combats, la révolution civile et politique +suivait parallèlement la révolution militaire. Les soldats détenus à +l'Abbaye furent mis en liberté; les prisonniers pour dettes, à +Sainte-Pélagie, s'échappèrent, et les condamnés pour fautes politiques +furent élargis: une révolution est un jubilé; elle absout de tous les +crimes, en en permettant de plus grands. + +Les ministres tinrent conseil à l'état-major: ils résolurent de faire +arrêter, comme chefs du mouvement, MM. Laffitte, La Fayette, Gérard, +Marchais, Salverte et Audry de Puyravault; le maréchal en donna l'ordre; +mais, quand plus tard ils furent députés vers lui, il ne crut pas de son +honneur de mettre son ordre à exécution. + +Une réunion du parti monarchique, composée de pairs et de députés, avait +eu lieu chez M. Guizot: le duc de Broglie s'y trouva; MM. Thiers et +Mignet, qui avaient reparu, et M. Carrel, quoique ayant d'autres idées, +s'y rendirent. Ce fut là que le parti de l'usurpation prononça le nom du +duc d'Orléans pour la première fois[244]. M. Thiers et M. Mignet, +allèrent chez le général Sébastiani lui parler du prince. Le général +répondit d'une manière évasive; le duc d'Orléans, assura-t-il, ne +l'avait jamais entretenu de pareils desseins et ne l'avait autorisé à +rien. + + [Note 244: Au sujet de ce passage des _Mémoires + d'Outre-tombe_, le duc Victor de Broglie dit, au tome III de + ses _Souvenirs_, page 287: «L'auteur de cette assertion a été + mal informé; la réunion fut fortuite, MM. Thiers et Mignet ne + s'y trouvèrent pas. Il n'y fut question de M. le duc + d'Orléans ni directement ni indirectement.»--Voici du reste + les détails que donne le duc de Broglie sur la réunion qui + eut lieu chez M. Guizot dans la matinée du 28: «En allant + vers les dix heures chez M. Guizot, qui demeurait rue de la + Ville-l'Évêque, je ne remarquai aucun symptôme d'agitation. + Je trouvai M. Guizot dans son cabinet, occupé à mettre au net + le projet de protestation dont il avait été chargé la veille + (dans la réunion tenue chez M. Casimir Périer); à côté, dans + le salon, se trouvaient plusieurs de nos amis, entre autres + M. de Rémusat et M. Cousin, disputant assez vivement; nous + vîmes entrer au bout d'un quart d'heure un rédacteur du + _National_ qui depuis s'est fait un nom, M. Carrel.--«Tout + est fini pour cette fois, nous dit-il tristement; le + gouvernement est maître du terrain; mais, patience, il n'est + pas au bout!»] + +Vers midi, toujours dans la journée du 28, la réunion générale des +députés eut lieu chez M. Audry de Puyravault[245]. M. de La Fayette, +chef du parti républicain, avait rejoint Paris le 27; M. Laffitte, chef +du parti orléaniste, n'arriva que dans la nuit du 27 au 28; il se rendit +au Palais-Royal, où il ne trouva personne; il envoya à Neuilly: le roi +en herbe n'y était pas. + + [Note 245: Rue du faubourg Poissonnière, nº 40.] + +Chez M. de Puyravault, on discuta le projet d'une protestation contre +les ordonnances. Cette protestation, plus que modérée, laissait entières +les grandes questions. + +M. Casimir Périer fut d'avis de dépêcher vers le duc de Raguse; tandis +que les cinq députés choisis se préparaient à partir, M. Arago[246] +était chez le maréchal: il s'était décidé, sur un billet de madame de +Boigne, à devancer les commissaires. Il représenta au maréchal la +nécessité de mettre un terme aux malheurs de la capitale. M. de Raguse +alla prendre langue chez M. de Polignac; celui-ci, instruit de +l'hésitation des troupes, déclara que si elles passaient au peuple, on +tirerait sur elles comme sur les insurgés. Le général de Tromelin[247] +témoin de ces conversations, s'emporta contre le général +d'Ambrugeac[248]. Alors arriva la députation. M. Laffitte porta la +parole: «Nous venons, dit-il vous demander d'arrêter l'effusion du sang. +Si le combat se prolongeait, il entraînerait non-seulement les plus +cruelles calamités, mais une véritable révolution.» Le maréchal se +renferma dans une question d'honneur militaire, prétendant que le +peuple devait, le premier, cesser le combat; il ajouta néanmoins ce +post-scriptum à une lettre qu'il écrivit au roi: «Je pense qu'il est +urgent que Votre Majesté profite sans retard des ouvertures qui lui sont +faites.» + + [Note 246: Dominique-François-Jean _Arago_ (1786-1853), le + célèbre astronome. Député de 1831 à 1848, membre du + Gouvernement provisoire de 1848, représentant du peuple aux + Assemblées constituante et législative de + 1848-49.--Lorsqu'éclata la Révolution de Juillet, il était + directeur de l'Observatoire.] + + [Note 247: Jacques-Jean-Marie-François _Boudin_, comte de + _Tromelin_ (1771-1842). Il servit à l'armée des princes en + 1792 et prit part à l'expédition de Quiberon. Attaché ensuite + à l'armée royale de Normandie, il fut pris à Caen (1798), + s'évada et passa en Orient, et fit, dans l'armée turque, les + campagnes de Syrie et d'Égypte. Rentré en France en 1802, + incarcéré à l'Abbaye, lors de l'affaire de Pichegru et de + Cadoudal, il en sortit au bout de six mois pour entrer, comme + capitaine, dans le 112e régiment de ligne. Général de brigade + après la bataille de Leipsick, il se battit vaillamment à + Waterloo. Pendant la campagne d'Espagne de 1823, il obtint de + grands succès à Igualada, Calders, Yorba et Tarragone, et fut + nommé lieutenant-général. Pendant les journées de Juillet, il + seconda activement M. de Sémonville dans les démarches qui + amenèrent le retrait des ordonnances et le ministère de M. de + Mortemart. Son rôle, dans ces néfastes journées, fut aussi + courageux qu'honorable; sa vie même fut un instant menacée, + et il fallut que le général La Fayette le couvrît de sa + personne à l'Hôtel-de-Ville.] + + [Note 248: Louis-Alexandre-Marie Valon de Boucheron, comte + _d'Ambrugeac_ (1771-1844). Colonel sous l'Empire, il avait + servi, pendant les Cent-Jours, dans la petite armée du duc + d'Angoulême. De 1815 à 1823, député de la Corrèze, il siégea + au côté droit et parut plusieurs fois à la tribune. Louis + XVIII le fit pair de France le 23 décembre 1823. Après 1830, + il prêta le serment de fidélité à Louis-Philippe et conserva + la dignité de pair jusqu'à sa mort.] + +L'aide de camp du duc de Raguse, le colonel Komierowski, introduit dans +le cabinet du roi à Saint-Cloud, lui remit la lettre; le roi lui dit: +«Je lirai cette lettre.» Le colonel se retira et attendit les ordres; +voyant qu'ils n'arrivaient pas, il pria M. le duc de Duras d'aller chez +le roi les demander. Le duc répondit que, d'après l'étiquette, il lui +était impossible d'entrer dans le cabinet. Enfin, rappelé par le roi, M. +Komierowski fut chargé d'enjoindre au maréchal de _tenir bon_. + +Le général Vincent accourut de son côté à Saint-Cloud; ayant forcé la +porte qu'on lui refusait, il dit au roi que tout était perdu: «Mon cher, +répondit Charles X, vous êtes un bon général, mais vous n'entendez rien +à cela.» + + +JOURNÉE MILITAIRE DU 29 JUILLET. + +Le 29 vit paraître de nouveaux combattants: les élèves de l'École +polytechnique, en correspondance avec un de leurs anciens camarades, M. +Charras[249], forcèrent la consigne et envoyèrent quatre d'entre eux, +MM. Lothon, Berthelin, Pinsonnière et Tourneux, offrir leurs services à +MM. Laffitte, Périer et La Fayette. Ces jeunes gens, distingués par +leurs études, s'étaient déjà fait connaître aux alliés, lorsque ceux-ci +se présentèrent devant Paris en 1814; dans les trois jours, ils +devinrent les chefs du peuple, qui les mit à sa tête avec une parfaite +simplicité. Les uns se rendirent sur la place de l'Odéon, les autres au +Palais-Royal et aux Tuileries. + + [Note 249: Jean-Baptiste-Adolphe _Charras_ (1810-1865). Il + avait été expulsé de l'École polytechnique trois mois avant + les journées de Juillet pour avoir, dans un banquet + d'étudiants, porté un toast à La Fayette et chanté la + _Marseillaise_. Il n'était encore que chef de bataillon, + malgré l'éclat de ses services en Afrique, lorsqu'éclata la + Révolution de Février, qui le fit lieutenant-colonel, puis + sous-secrétaire d'État au Ministère de la Guerre. + Représentant du peuple de 1848 à 1851, il fut arrêté au coup + d'État et conduit à Bruxelles. Il mourut à Bâle le 23 janvier + 1865. On lui doit une _Histoire de la campagne de 1815_ + (Bruxelles, 1863). Il avait également préparé les matériaux + d'une _Histoire de la guerre de 1813 en Allemagne_.] + +L'ordre du jour publié le 29 au matin offensa la garde: il annonçait que +le roi, voulant témoigner sa satisfaction à ses braves serviteurs, leur +accordait un mois et demi de paye; inconvenance que le soldat français +ressentit: c'était le mesurer à la taille de ces Anglais qui ne marchent +pas ou s'insurgent, s'ils n'ont pas touché leur solde. + +Dans la nuit du 28 au 29, le peuple dépava les rues de vingt pas en +vingt pas, et le lendemain, au lever du jour, il y avait quatre mille +barricades élevées dans Paris. + +Le Palais-Bourbon était gardé par la ligne, le Louvre par deux +bataillons suisses, la rue de la Paix, la place Vendôme et la rue +Castiglione par le 5e et le 53e de ligne. Il était arrivé de +Saint-Denis, de Versailles et de Rueil, à peu près douze cents hommes +d'infanterie. + +La position militaire était meilleure: les troupes se trouvaient plus +concentrées, et il fallait traverser de grands espaces vides pour +arriver jusqu'à elles. Le général Exelmans[250], qui jugea bien ces +dispositions, vint à onze heures mettre sa valeur et son expérience à la +disposition du maréchal de Raguse, tandis que de son côté le général +Pajol[251] se présentait aux députés pour prendre le commandement de la +garde nationale. + + [Note 250: Isidore, comte _Exelmans_ (1775-1802), l'un des + plus brillants généraux de cavalerie du premier Empire, pair + de France sous Louis-Philippe, grand chancelier de la Légion + d'honneur en 1849, maréchal de France en 1851.] + + [Note 251: Pierre-Claude, comte _Pajol_ (1772-1844). Il + servit avec éclat sous l'Empire; Napoléon le créa baron en + 1809, général de division en 1812, et grand officier de la + Légion d'honneur le 19 février 1814. Ce jour-là, l'Empereur + lui dit en l'embrassant: «Si tous les généraux m'avaient + servi comme vous, l'ennemi ne serait pas en France.» Louis + XVIII le fit comte et lui donna le commandement d'une + division de cavalerie à Orléans. Au retour de l'île d'Elbe, + il amena ses troupes à Napoléon, qui le nomma pair de France + le 2 juin 1815. Mis à la retraite le 3 juin 1816, le comte + Pajol voyagea, revint à Paris le 29 juillet 1830, à la + nouvelle des Ordonnances, prit la direction de + l'insurrection, et, le 2 août, se mit à la tête de la troupe + d'insurgés qui marcha sur Rambouillet. La Révolution ne se + montra point ingrate: le comte Pajol fut fait grand-cordon de + la Légion d'honneur le 31 août 1830, commandant de la 1re + division militaire le 26 septembre, et pair de France le 10 + novembre 1831.] + +Les ministres eurent l'idée de convoquer la cour royale aux Tuileries, +tant ils vivaient hors du moment où ils se trouvaient! Le maréchal +pressait le président du conseil de rappeler les ordonnances. Pendant +leur entretien, on demande M. de Polignac; il sort et rentre avec M. +Bertier[252], fils de la première victime sacrifiée en 1789. Celui-ci, +ayant parcouru Paris, affirmait que tout allait au mieux pour la cause +royale: c'est une chose fatale que ces races qui ont droit à la +vengeance, jetées à la tombe dans nos premiers troubles, et évoquées par +nos derniers malheurs. Ces malheurs n'étaient plus des nouveautés; +depuis 1793, Paris était accoutumé à voir passer les événements et les +rois. + + [Note 252: Albert-Anne-Jules _Bertier de Sauvigny_, + lieutenant au 14e régiment d'infanterie. Il devait être, peu + de temps après la Révolution de Juillet, le héros d'une + étrange aventure. Le 17 février 1832, le roi Louis-Philippe, + la reine et Mlle Adélaïde, accompagnés du général Dumas, aide + de camp du roi, sortaient à pied des Tuileries par la grille + du quai, et entraient par un des premiers guichets sur le + Carrousel, qu'ils traversèrent obliquement pour se rendre au + Palais-Royal par la rue de Rohan. Au même moment, un + cabriolet de remise, sortant de la rue de Chartres, + traversait aussi le Carrousel et se dirigeait vers le guichet + du Pont-Royal. Subitement, le maître de la voiture, vêtu d'un + manteau bleu, fit retourner le cheval et le ramena du côté de + la rue de Chartres et de l'hôtel Longueville, auprès duquel + le roi se trouvait alors. Le cabriolet passa si près de lui + qu'il fut forcé de se jeter vivement de côté. Quelques + instants après, le roi et ses compagnons, arrivés à l'angle + de l'hôtel de Nantes, virent revenir à eux le même cabriolet, + qui était entré un instant avant dans la rue de Chartres, et + qui, cette fois encore, semblait vouloir les serrer contre le + mur et même les atteindre; mais le cheval, ramené trop + brusquement dans cette direction nouvelle, s'abattit; il fut + immédiatement relevé et continua rapidement sa course du côté + du Pont-Royal. Après trois jours de recherches, la police + découvrait que l'homme au manteau bleu était M. Bertier de + Sauvigny. Il comparut le 5 mai 1832 devant la Cour d'assises + de la Seine; il n'était accusé de rien moins que d'avoir + «commis un attentat contre la personne du roi, en dirigeant + volontairement, à deux reprises différentes, et dans une + intention coupable, son cabriolet contre la personne du roi; + crime prévu par l'article 86 du Code pénal». L'article 86 + punissait ce crime de la peine de mort. L'avocat général, M. + Partarieu-Lafosse réclama l'application de cet article; il + déclara seulement, dans sa réplique, qu'après la condamnation + interviendrait certainement une commutation de peine. Après + une admirable plaidoirie de Berryer, Bertier de Sauvigny fut + acquitté, aux applaudissements de l'auditoire.] + +Tandis que, au rapport des royalistes, tout allait si bien, on annonce +la défection du 5e et du 53e de ligne qui fraternisaient avec le peuple. + +Le duc de Raguse fit proposer une suspension d'armes: elle eut lieu sur +quelques points et ne fut pas exécutée sur d'autres. Le maréchal avait +envoyé chercher un des deux bataillons suisses stationnés dans le +Louvre. On lui dépêcha celui des deux bataillons qui garnissait la +colonnade. Les Parisiens, voyant cette colonnade déserte, se +rapprochèrent des murs et entrèrent par les fausses portes qui +conduisent du jardin de l'Infante dans l'intérieur; ils gagnèrent les +croisées et firent feu sur le bataillon arrêté dans la cour. Sous la +terreur du souvenir du 10 août, les Suisses se ruèrent du palais et se +jetèrent dans leur troisième bataillon placé en présence des postes +parisiens, mais avec lequel la suspension d'armes était observée. Le +peuple, qui du Louvre avait atteint la galerie du Musée, commença de +tirer du milieu des chefs-d'oeuvre sur les lanciers alignés au +Carrousel. Les postes parisiens, entraînés par cet exemple, rompirent la +suspension d'armes. Précipités sous l'Arc de Triomphe, les Suisses +poussent les lanciers au portique du pavillon de l'Horloge et débouchent +pêle-mêle dans le jardin des Tuileries. Le jeune Farcy fut frappé à mort +dans cette échauffourée[253]: son nom est inscrit au coin du café où il +est tombé; une manufacture de betteraves existe aujourd'hui aux +Thermopyles. Les Suisses eurent trois ou quatre soldats tués ou blessés: +ce peu de morts s'est changé en une effroyable boucherie. + + [Note 253: Jean-George _Farcy_ (1800-1830). Ancien élève de + l'École normale, disciple et ami de Victor Cousin, il avait + traduit le troisième volume des _Éléments de la Philosophie + de l'Esprit humain_, par Dugald Stewart (1825). Le 29 + juillet, il se porta avec les attaquants vers le Louvre, du + côté du Carrousel; les soldats faisaient un feu nourri dans + la rue de Rohan, du haut d'un balcon qui était à l'angle de + cette rue et de la rue Saint-Honoré. Farcy, qui débouchait au + coin de la rue de Rohan et de celle de Montpensier tomba l'un + des premiers, atteint du haut en bas d'une balle dans la + poitrine.--Ses amis ont publié, en 1831, sous le titre de + _Reliquiæ_, le recueil des vers et opuscules de Farcy.] + +Le peuple entra dans les Tuileries avec MM. Thomas, Bastide, Guinard, +par le guichet du Pont-Royal. Un drapeau tricolore fut planté sur le +pavillon de l'Horloge, comme au temps de Bonaparte, apparemment en +mémoire de la liberté. Des meubles furent déchirés, des tableaux hachés +de coups de sabre; on trouva dans des armoires le journal des chasses du +roi et les beaux coups exécutés contre les perdrix: vieil usage des +gardes-chasse de la monarchie. On plaça un cadavre sur le trône vide, +dans la salle du Trône: cela serait formidable si les Français, +aujourd'hui, ne jouaient continuellement au drame. Le musée +d'artillerie, à Saint-Thomas-d'Aquin, était pillé, et les siècles +passaient le long du fleuve, sous le casque de Godefroy de Bouillon, et +avec la lance de François 1er. + +Alors le duc de Raguse quitta le quartier général, abandonnant cent +vingt mille francs en sacs. Il sortit par la rue de Rivoli et rentra +dans le jardin des Tuileries. Il donna l'ordre aux troupes de se +retirer, d'abord aux Champs-Élysées, et ensuite jusqu'à l'Étoile. On +crut que la paix était faite, que le Dauphin arrivait; on vit quelques +voitures des écuries et un fourgon traverser la place Louis XV: +c'étaient les ministres s'en allant après leurs oeuvres. + +Arrivé à l'Étoile, Marmont reçut une lettre: elle lui annonçait que le +roi avait donné à M. le Dauphin le commandement en chef des troupes, et +que lui, maréchal, servirait sous ses ordres. + +Une compagnie du 3e de la garde avait été oubliée dans la maison d'un +chapelier, rue de Rohan; après une longue résistance, la maison fut +emportée. Le capitaine Meunier, atteint de trois coups de feu, sauta de +la fenêtre d'un troisième étage, tomba sur un toit au-dessous, et fut +transporté à l'hôpital du Gros-Caillou: il a survécu. La caserne +Babylone, assaillie entre midi et une heure par trois élèves de l'École +polytechnique, Vaneau, Lacroix et Ouvrier, n'était gardée que par un +dépôt de recrues suisses d'environ une centaine d'hommes; le major +Dufay, Français d'origine, les commandait: depuis trente ans il servait +parmi nous; il avait été acteur dans les hauts faits de la République et +de l'Empire. Sommé de se rendre, il refusa toute condition et s'enferma +dans la caserne. Le jeune Vaneau périt. Des sapeurs-pompiers mirent le +feu à la porte de la caserne; la porte s'écroula; aussitôt, par cette +bouche enflammée, sort le major Dufay, suivi de ses montagnards, +baïonnette en avant: il tombe atteint de la mousquetade d'un cabaretier +voisin: sa mort protégea ses recrues suisses; ils rejoignirent les +différents corps auxquels ils appartenaient[254]. + + [Note 254: Dans son _Histoire de la Restauration_ (tome VIII. + p. 663), Alfred Nettement raconte ainsi la prise de la + caserne Babylone: «Le commandant Dufay refusa de capituler + devant l'émeute; il plaça ses soldats aux fenêtres et dans la + cour, et le siège de la caserne commença. Il dura plusieurs + heures en amenant des pertes des deux côtés; l'élève Vaneau + tomba mortellement frappé. Les insurgés envoyèrent un + parlementaire: on ne le reçut pas, et le drapeau noir fat + arboré. Alors les émeutiers résolurent de recourir à + l'incendie, afin de forcer les Suisses à se rendre devant cet + ennemi qu'on appelle le feu; des bottes de paille et des + fagots arrosés de térébenthine furent allumés.... La flamme + et la fumée aveuglèrent bientôt les assiégés; secondés par + les lieutenants Halter, Couteau et Saunteron, ils tentèrent + d'opérer une sortie et s'élancèrent à travers la flamme, la + baïonnette en avant. Les insurgés se précipitèrent vers eux, + et un combat corps à corps s'engagea; les Suisses refusèrent + de se rendre; ils furent impitoyablement massacrés. Le brave + commandant Dufay périt et son corps fut traîné dans les rues + par les insurgés. Quelques Suisses seulement parvinrent à + échapper au massacre; la caserne envahie par le peuple fut + livrée au pillage.--La lutte héroïque de la caserne Babylone + devait être l'adieu des Suisses à la France; comme leurs + pères en 1792, ils tinrent jusqu'au bout le serment qu'ils + avaient prêté au Roi, et moururent pour lui.»] + + +JOURNÉE CIVILE DU 29 JUILLET. + +M. le duc de Mortemart[255] était arrivé à Saint-Cloud le mercredi 28, à +dix heures du soir, pour prendre son service comme capitaine des +cent-suisses: il ne put parler au roi que le lendemain. À onze heures, +le 29, il fit quelques tentatives auprès de Charles X, afin de l'engager +à rappeler les ordonnances; le roi lui dit: «Je ne veux pas monter en +charrette comme mon frère; je ne reculerai pas d'un pied.» Quelques +minutes après, il allait reculer d'un royaume. + + [Note 255: Casimir-Louis-Victurnien de Rochechouart, prince + de Tonnay-Charente, duc de _Mortemart_ (1787-1875). Après + avoir servi sous l'Empire, il fut, à la première + Restauration, nommé pair de France et colonel des + Cent-Suisses, que son grand-père, le duc de Brissac, avait + commandés en 1789. Aux Cent-Jours, il suivit le roi à Gand, + et, au retour, fut nommé maréchal de camp et major-général de + la Garde nationale de Paris (14 octobre 1815). Au mois + d'avril 1828, il fut envoyé comme ambassadeur à + Saint-Pétersbourg; revenu en France au commencement de 1830, + il allait partir pour les eaux lorsqu'il apprit la + publication des Ordonnances. Après les journées de Juillet, + il continua de siéger à la chambre des pairs, et, sous le + second Empire, il accepta de faire partie du Sénat (27 mars + 1852). Il assista du reste fort peu aux séances, se tint + également à l'écart de la nouvelle cour et se consacra aux + oeuvres de charité.--Sur son rôle pendant les journées de + Juillet, voir les _Mémoires pour servir à l'histoire de la + Révolution de 1830_, par M. Alexandre Mazas. M. Mazas était + secrétaire du duc de Mortemart.] + +Les ministres étaient arrivés: MM. de Sémonville, d'Argout[256], +Vitrolles, se trouvaient là. M. de Sémonville raconte qu'il eut une +longue conversation avec le roi; qu'il ne parvint à l'_ébranler dans sa +résolution qu'après avoir passé par son coeur en lui parlant des dangers +de madame la Dauphine_. Il lui dit: «Demain, à midi, il n'y aura plus ni +roi, ni dauphin, ni duc de Bordeaux.» Et le roi lui répondit: «Vous me +donnerez bien jusqu'à une heure.» Je ne crois pas un mot de tout cela. +La hâblerie est notre défaut: interrogez un Français et fiez-vous à ses +récits, il aura toujours tout fait. Les ministres entrèrent chez le roi +après M. de Sémonville; les ordonnances furent rapportées, le ministère +dissous, M. de Mortemart nommé président du nouveau conseil. + + [Note 256: Apollinaire-Antoine-Maurice, comte _d'Argout_ + (1782-1858). Il était pair de France depuis 1819, et comme + son collègue M. de Sémonville, il appartenait à la droite + modérée. De 1830 à 1836, il fut plusieurs fois ministre et + détint successivement les portefeuilles de la Marine, du + Commerce et des Travaux publics, de l'Intérieur et des + Finances. Durant ces six années, le nez de M. d'Argout ne + cessa de servir de cible aux flèches de la _Caricature_ et du + _Charivari_ et aux _épingles_ de _La Mode_ et du _Corsaire_. + Renonçant enfin aux ministères, il se réfugia dans le poste + moins tourmenté de gouverneur de la Banque de France. Il est + mort sénateur du second Empire.] + +Dans la capitale, le parti républicain venait enfin de déterrer un +gîte. M. Baude (l'homme de la parade des bureaux du _Temps_), en courant +les rues, n'avait trouvé l'Hôtel de Ville occupé que par deux hommes, M. +Dubourg et M. Zimmer. Il se dit aussitôt l'envoyé d'un _gouvernement +provisoire_ qui s'allait venir installer. Il fit appeler les employés de +la Préfecture; il leur ordonna de se mettre au travail, comme si M. de +Chabrol était présent. Dans les gouvernements devenus machines, les +poids sont bientôt remontés, chacun accourt pour se nantir des places +délaissées: qui se fit secrétaire général, qui chef de division, qui se +donna la comptabilité, qui se nomma au personnel et distribua ce +personnel entre ses amis; il y en eut qui firent apporter leur lit afin +de ne pas désemparer, et d'être à même de sauter sur la place qui +viendrait à vaquer. M. Dubourg, surnommé le général[257], et M. Zimmer, +étaient censés les chefs de la partie _militaire_ du _gouvernement +provisoire_. M. Baude[258], représentant le _civil_ de ce gouvernement +inconnu, prit des arrêtés et fit des proclamations. Cependant on avait +vu des affiches provenant du parti républicain, et portant création d'un +autre gouvernement, composé de MM. de La Fayette, Gérard[259] et +Choiseul[260]. On ne s'explique guère l'association du dernier nom avec +les deux autres; aussi M. de Choiseul a-t-il protesté. Ce vieillard +libéral, qui, pour faire le vivant, se tenait roide comme un mort, +émigré et naufragé à Calais, ne retrouva pour foyer paternel, en +rentrant en France, qu'une loge à l'Opéra. + + [Note 257: Sur le pseudo-général _Dubourg_, voir, au tome IV, + les notes 1 et 2 de la page 55.] + + [Note 258: Voir, sur M. _Baude_, au tome IV, la note 1 de la + page 137.] + + [Note 259: Étienne-Maurice, comte _Gérard_ (1773-1853). Après + avoir été l'un des plus glorieux généraux de l'Empire, il + était entré en 1822 dans la via politique. Au mois de juillet + 1830, il était député de l'Oise. Le 11 août 1830, il accepta + le portefeuille de la Guerre, qu'il abandonna le 16 novembre + suivant pour raison de santé. Élevé à la dignité de maréchal + de France, le 17 août de la même année, il fut appelé, le 4 + août 1831, au commandement de l'armée du Nord et dirigea le + siège d'Anvers. Pair de France en 1833, de nouveau ministre + de la Guerre, avec la présidence du Conseil, du 18 juillet au + 19 octobre 1834, il fut nommé, le 4 février 1836, grand + chancelier de la Légion d'honneur. Le gouvernement provisoire + du 24 février 1848 le destitua; le second Empire le nomma + sénateur (26 janvier 1853). Il mourut trois mois après, le 17 + avril, et fut inhumé aux Invalides.] + + [Note 260: Claude-Antoine-Gabriel, duc de + _Choiseul-Stainville_ (1760-1838). Chevalier d'honneur de la + reine Marie-Antoinette, il était resté auprès d'elle jusqu'à + son incarcération au Temple, et il n'avait émigré que quand + sa tête avait été mise à prix. Arrêté à Calais, à la suite + d'un naufrage (novembre 1795), et acquitté par le Conseil de + guerre devant lequel on l'avait traduit, il n'en avait pas + moins été retenu en prison par le Directoire, et finalement + condamné à mort. Le 18 brumaire le sauva. La Restauration + l'appela à la pairie (4 juin 1814), et plus tard au poste de + gouverneur du Louvre (28 mai 1820). Son attitude à la Chambre + des pairs et sa constante opposition au ministère Villèle lui + avaient valu une grande popularité. Le roi Louis-Philippe le + choisit pour un de ses aides de camp.] + +À trois heures du soir, nouvelle confusion. Un ordre du jour convoqua +les députés réunis à Paris, à l'Hôtel de Ville, pour y conférer sur les +mesures à prendre. Les maires devaient être rendus à leurs mairies; ils +devaient aussi envoyer un de leurs adjoints à l'Hôtel de Ville, afin d'y +composer une _commission consultative_. Cet ordre du jour était signé: +_J. Baude_, pour le _gouvernement provisoire_, et colonel _Zimmer_, _par +ordre du général Dubourg_. Cette audace de trois personnes, qui parlent +au nom d'un gouvernement qui n'existait qu'affiché par lui-même au coin +des rues, prouve la rare intelligence des Français en révolution: de +pareils hommes sont évidemment les chefs destinés à mener les autres +peuples. Quel malheur qu'en nous délivrant d'une pareille anarchie, +Bonaparte nous eût ravi la liberté! + +Les députés s'étaient rassemblés chez M. Laffitte[261]. M. de La +Fayette, reprenant 1789, déclara qu'il reprenait aussi le commandement +de la garde nationale. On applaudit, et il se rendit à l'Hôtel de Ville. +Les députés nommèrent une _commission_ municipale composée de cinq +membres, MM. Casimir Périer, Laffitte, de Lobau, de Schonen et Audry de +Puyravault. M. Odilon Barrot fut élu secrétaire de cette commission, qui +s'installa à l'Hôtel de Ville, comme avait fait M. de La Fayette. Tout +cela siégea pêle-mêle auprès du gouvernement provisoire de M. Dubourg. +M. Mauguin, envoyé en mission vers la _commission_, resta avec elle. +L'ami de Washington fit enlever le drapeau noir arboré sur l'Hôtel de +Ville par l'invention de M. Dubourg. + + [Note 261: La rue où demeurait M. Laffitte, et qui allait + bientôt porter son nom, s'appelait sous la Restauration la + _rue d'Artois_.] + +À huit heures et demie du soir débarquèrent de Saint-Cloud M. de +Sémonville, M. d'Argout et M. de Vitrolles. Aussitôt qu'ils avaient +appris à Saint-Cloud le rappel des ordonnances, le renvoi des anciens +ministres et la nomination de M. Mortemart à la présidence du conseil, +ils étaient accourus à Paris. Ils se présentèrent en qualité de +mandataires du roi devant la commission municipale. M. Mauguin demanda +au grand référendaire s'il avait des pouvoirs écrits; le grand +référendaire répondit _qu'il n'y avait pas pensé_. La négociation des +officieux commissaires finit là. + +Instruit à la réunion Laffitte de ce qui s'était fait à Saint-Cloud, M. +Laffitte signa un laisser-passer pour M. de Mortemart, ajoutant que les +députés assemblés chez lui l'attendraient jusqu'à une heure du matin. Le +noble duc n'étant pas arrivé, les députés se retirèrent. + +M. Laffitte, resté seul avec M. Thiers, s'occupa du duc d'Orléans et des +proclamations à faire. Cinquante ans de révolution en France avaient +donné aux hommes de pratique la facilité de réorganiser des +gouvernements, et aux hommes de théorie l'habitude de ressemeler des +chartes, de préparer les machines et les bers avec lesquels s'enlèvent +et sur lesquels glissent ces gouvernements. + + * * * * * + +Cette journée du 29, lendemain de mon retour à Paris, ne fut pas pour +moi sans occupation. Mon plan était arrêté: je voulais agir, mais je ne +le voulais que sur un ordre écrit de la main du roi, et qui me donnât +les pouvoirs nécessaires pour parler aux autorités du moment; me mêler +de tout et ne rien faire ne me convenait pas. J'avais raisonné juste, +témoin l'affront essuyé par MM. d'Argout, Sémonville et Vitrolles. + +J'écrivis donc à Charles X à Saint-Cloud. M. de Givré se chargea de +porter ma lettre. Je priais le roi de m'instruire de sa volonté. M. de +Givré revint les mains vides. Il avait remis ma lettre à M. le duc de +Duras, qui l'avait remise au roi, lequel me faisait répondre qu'il avait +nommé M. de Mortemart son premier ministre, et qu'il m'invitait à +m'entendre avec lui. Le noble duc, où le trouver? Je le cherchai +vainement le 29 au soir. + +Repoussé de Charles X, ma pensée se porta vers la Chambre des pairs; +elle pouvait, en qualité de cour souveraine, évoquer le procès et juger +le différend. S'il n'y avait pas sûreté pour elle dans Paris, elle était +libre de se transporter à quelque distance, même auprès du roi, et de +prononcer de là un grand arbitrage. Elle avait des chances de succès; il +y en a toujours dans le courage. Après tout, en succombant, elle aurait +subi une défaite utile aux principes. Mais aurais-je trouvé dans cette +Chambre vingt hommes prêts à se dévouer? Sur ces vingt hommes, y en +avait-il quatre qui fussent d'accord avec moi sur les libertés +publiques? + +Les assemblées aristocratiques règnent glorieusement lorsqu'elles sont +souveraines et seules investies, de droit et de fait, de la puissance: +elles offrent les plus fortes garanties, mais, dans les gouvernements +mixtes, elles perdent leur valeur et sont misérables quand arrivent les +grandes crises.... Faibles contre le roi, elles n'empêchent pas le +despotisme; faibles contre le peuple, elles ne préviennent pas +l'anarchie. Dans les commotions publiques, elles ne rachètent leur +existence qu'au prix de leurs parjures ou de leur esclavage. La Chambre +des lords sauva-t-elle Charles Ier? Sauva-t-elle Richard Cromwell, +auquel elle avait prêté serment? Sauva-t-elle Jacques II? Sauvera-t-elle +aujourd'hui les princes de Hanovre? Se sauvera-t-elle elle-même? Ces +prétendus contre-poids aristocratiques ne font qu'embarrasser la +balance, et seront jetés tôt ou tard hors du bassin. Une aristocratie +ancienne et opulente, ayant l'habitude des affaires, n'a qu'un moyen de +garder le pouvoir quand il lui échappe: c'est de passer du Capitole au +Forum, et de se placer à la tête du nouveau mouvement, à moins qu'elle +ne se croie encore assez forte pour risquer la guerre civile. + +Pendant que j'attendais le retour de M. de Givré, je fus assez occupé à +défendre mon quartier. La banlieue et les carriers de Montrouge +affluaient par la barrière d'Enfer. Les derniers ressemblaient à ces +carriers de Montmartre, qui causèrent de si grandes alarmes à +mademoiselle de Mornay lorsqu'elle fuyait les massacres de la +Saint-Barthélemy. En passant devant la communauté des missionnaires, +située dans ma rue, ils y entrèrent: une vingtaine de prêtres furent +obligés de se sauver; le repaire de ces fanatiques fut philosophiquement +pillé, leurs lits et leurs livres brûlés dans la rue[262]. On n'a point +parlé de cette misère. Avait-on à s'embarrasser de ce que la prêtraille +pouvait avoir perdu? Je donnai l'hospitalité à sept ou huit fugitifs; +ils restèrent plusieurs jours cachés sous mon toit. Je leur obtins des +passe-ports par l'intermédiaire de mon voisin, M. Arago[263], et ils +allèrent ailleurs prêcher la parole de Dieu. «La fuite des saints a +souvent été utile aux peuples, _utilis populis fuga sanctorum_.» + + [Note 262: Les missionnaires de la rue d'Enfer, dont parle + ici Chateaubriand étaient les prêtres de la _Société des + Missions de France_, fondée par le Père Rauzan, et qui est + aujourd'hui la _Société des Prêtres de la Miséricorde_ sous + le titre de l'_Immaculée Conception_. Le 29 juillet, leur + maison fut envahie par les émeutiers. «Toutes les chambres + sont fouillées, dit un témoin oculaire; la caisse de + l'économe est vidée, la cave elle-même est envahie.... De + nouvelles bandes surviennent, et, l'exaltation croissant avec + l'ivresse, les coups de fusil retentissent à travers les + corridors et les escaliers. Partout le pillage et la + désolation. Rien n'échappe à l'enlèvement ou à la + destruction. Argent, linges, objets précieux, tout disparaît; + les fenêtres sont brisées, les meubles hachés en morceaux et + jetés dans la cour ou dans les jardins. On sonde à la + baïonnette une terre fraîchement remuée, dans le jardin, et + une caisse contenant tous les vases sacrés devient la proie + des dévastateurs.... Au milieu du tumulte, le P. Rauzan + paraît un moment à sa fenêtre, et cherche à apaiser les + esprits.... Deux balles sifflent à ses oreilles, et un + troisième coup, ajusté par un de ces bourreaux égarés, allait + atteindre le digne prêtre, lorsqu'un garde national parvient + à relever à temps le canon du fusil. La balle, toutefois, + effleure de si près le dessus de la tête du saint vieillard, + qu'il avouait plus tard avoir perdu pour un moment le + sentiment de sa situation....» Pour compléter l'oeuvre de + destruction, les dévastateurs mettent le feu à l'intérieur + d'une chambre. L'incendie commençait, lorsque deux + missionnaires, déguisés en domestiques de l'hospice des + Enfants-Trouvés (situé également rue d'Enfer), arrivent, + accompagnés de deux soeurs de Charité, et, se mêlant à la + foule, ils s'écrient: «Malheureux, que faites-vous? Ne + voyez-vous pas que le feu va se communiquer à l'hospice? + Voulez-vous donc brûler ces pauvres petits orphelins?»--On + les écoute; une chaîne est organisée, et le feu est éteint au + dedans. Mais bientôt, à l'aide de la paille qu'ils ont + amoncelée, et sur laquelle ils entassent les débris des + meubles, les livres, les papiers, les ornements sacrés, de + grands feux sont allumés à la fois au jardin, dans la cour et + jusque dans la rue.--Les missionnaires purent échapper, en se + réfugiant, les uns à l'hospice des Enfants-Trouvés, les + autres sous le toit de Chateaubriand. (_Vie du très révérend + Père Jean-Baptiste Rauzan_, par le _P. A. Delaporte_, pages + 281 et suiv.)] + + [Note 263: La maison de Chateaubriand, rue d'Enfer, nº 84, + était voisine de l'Observatoire, dont François Arago était + alors le directeur.] + + * * * * * + +La commission municipale, établie à l'Hôtel de Ville, nomma le baron +Louis commissaire provisoire aux finances, M. Baude à l'intérieur, M. +Mérilhou[264] à la justice, M. Chardel[265] aux postes, M. Marchal[266] +au télégraphe, M. Bavoux[267] à la police, M. de Laborde à la +préfecture de la Seine. Ainsi le gouvernement provisoire _volontaire_ se +trouva détruit en réalité par la promotion de M. Baude, qui s'était créé +membre de ce gouvernement. Les boutiques se rouvrirent; les services +publics reprirent leur cours. + + [Note 264: Joseph _Mérilhou_ (1788-1856).--Après avoir + appartenu à la magistrature impériale, il avait figuré, sous + la Restauration, au premier rang des avocats _libéraux_, et + avait plaidé dans presque tous les procès politiques du + temps. Il ne se bornait pas du reste à défendre les + conspirateurs, il conspirait comme eux. Affilié à la + «Charbonnerie», il fut d'abord membre de la haute-vente et + bientôt de la vente suprême. C'est donc à bon droit que + l'avocat-général Marchangy, dans l'affaire des quatre + sergents de la Rochelle (août 1822), pouvait dire à Mérilhou, + qui plaidait pour le sergent Bories: «Ici les véritables + coupables ne sont pas sur les bancs des accusés, mais sur les + bancs des avocats.»--Nommé conseiller d'État le 20 août 1830, + il devint, le 2 novembre suivant, lors de la formation du + ministère Laffitte, ministre de l'Instruction publique et des + Cultes, et il en profita pour supprimer la Société des + Missions de France et pour réunir au domaine de l'État la + maison du Mont-Valérien qui en était le chef-lieu. Député de + 1831 à 1834, pair de France le 3 octobre 1837, il s'était + fait nommer, dès le 21 avril 1832, conseiller à la cour de + Cassation, revenant ainsi à la magistrature, après avoir + passé par le carbonarisme: + + Que dans un bon fauteuil il dorme à son retour.] + + [Note 265: Casimir-Marie-Marcellin-Pierre-Célestin _Chardel_ + (1777-1847). Il était en 1830 juge au tribunal de la Seine et + député de Paris. Pendant les journées de juillet, il présida + un comité insurrectionnel, et, dès le 27 août, il se fit + nommer conseiller à la cour de Cassation.] + + [Note 266: Pierre-François _Marchal_ (1785-1864). Il était, + depuis 1827, député de la Meurthe. Il prit part aux journées + de juillet et s'empara du télégraphe, que le gouvernement + nouveau utilisa immédiatement pour assurer son triomphe. + Nommé directeur des télégraphes par la Commission municipale, + il ne resta pas longtemps à ce poste; ses idées avancées le + firent destituer. Réélu député de 1831 à 1834 et de 1837 à + 1845, il siégea dans l'opposition. Après le 24 février, il + fit partie de l'Assemblée constituante, et vota constamment + avec la gauche républicaine. Il ne fut pas renommé à la + Législative et rentra dans la vie privée.] + + [Note 267: Jacques-François-Nicolas _Bavoux_ (1774-1848). Il + était en 1830, député de Paris. Il ne garda la préfecture de + police que deux jours; dès le 1er août, il était remplacé par + M. Girod (de l'Ain). Le 23 août, il fut nommé + conseiller-maître à la Cour des Comptes. En 1819, professeur + suppléant à la Faculté de droit, il avait été traduit devant + la cour d'Assises de la Seine sous la prévention d'avoir + provoqué, par des discours tenus dans des lieux publics, à la + désobéissance aux lois. Acquitté par le jury, après une + plaidoirie de M{e} Dupin aîné, il passa sans transition de + l'obscurité la plus profonde à la popularité la plus + éclatante. L'obscurité depuis longtemps est revenue: + + Bavoux, Bavoux, Bavoux, nous t'avons oublié!] + +Dans la réunion chez M. Laffite, il avait été décidé que les députés +s'assembleraient, à midi, au palais de la Chambre: ils s'y trouvèrent +réunis au nombre de trente ou trente-cinq, présidés par M. Laffitte. M. +Bérard[268] annonça qu'il avait rencontré MM. d'Argout, de +Forbin-Janson[269] et de Mortemart, qui se rendaient chez M. Laffitte, +croyant y trouver les députés; qu'il avait invité ces messieurs à le +suivre à la Chambre, mais que M. le duc de Mortemart, accablé de +fatigue, s'était retiré pour aller voir M. de Sémonville. M. de +Mortemart, selon M. Bérard, avait dit qu'il avait un blanc-seing et que +le roi consentait à tout. + + [Note 268: Auguste-Simon-Louis _Bérard_ (1783-1859), banquier + à Paris, député de la Seine depuis 1827. Son rôle pendant les + journées de juillet fut des plus considérables. Il ne laissa + pas du reste de tirer assez bien son épingle du jeu. Dès le + mois d'août 1830, il fut nommé directeur général des ponts et + chaussées et des mines; peu de temps après il devint + conseiller d'État. Un peu plus tard, le ministère Molé lui + donna la recette générale du Cher: Ce fut sa dernière + situation officielle.--M. Bérard a publié, en 1834, des + _Souvenirs historiques sur la Révolution de 1830_.] + + [Note 269: M. Palamède de Forbin-Janson, beau-frère du duc de + Mortemart.] + +En effet, M. de Mortemart apportait cinq ordonnances: au lieu de les +communiquer d'abord aux députés, sa lassitude l'obligea de rétrograder +jusqu'au Luxembourg. À midi, il envoya les ordonnances à M. Sauvo[270]; +celui-ci répondit qu'il ne les pouvait publier dans _le Moniteur_ sans +l'autorisation de la Chambre des députés ou de la commission municipale. + + [Note 270: François _Sauvo_ (1772-1859). Il était attaché, + depuis 1795, à la rédaction du _Moniteur universel_, + lorsqu'il fut chargé, en 1800, de la direction de ce journal, + par Maret, secrétaire général des Consuls; il devait la + conserver jusqu'en 1840.--Dans la soirée du 25 juillet 1830, + il avait été averti qu'il recevrait des articles fort étendus + qui ne seraient terminés qu'au milieu de la nuit et devraient + être insérés dans le numéro du lendemain. Vers onze heures du + soir, il fut mandé par M. de Chantelauze, qui lui remit le + rapport et les ordonnances. M. Sauvo parcourut les pièces + «Qu'en pensez-vous?» lui demanda M. de Montbel qui était + présent.--«Dieu sauve le Roi et la France!» répondit le + rédacteur du _Moniteur_. Et il ajouta en se retirant: + «Messieurs, j'ai cinquante-sept ans, j'ai vu toutes les + journées de la Révolution et je me retire avec une profonde + terreur.»] + +M. Bérard s'étant expliqué, comme je viens de le dire, à la Chambre, une +discussion s'éleva pour savoir si l'on recevrait ou si l'on ne recevrait +pas M. de Mortemart. Le général Sébastiani insista pour l'affirmative; +M. Mauguin déclara que si M. de Mortemart était présent, il demanderait +qu'il fût entendu, mais que les événements pressaient et que l'on ne +pouvait pas dépendre du bon plaisir de M. de Mortemart. + +On nomma cinq commissaires chargés d'aller conférer avec les pairs: ces +cinq commissaires furent MM. Augustin Périer[271], Sébastiani, Guizot, +Benjamin Delessert[272] et Hyde de Neuville. Mais bientôt le comte de +Sussy[273] fut introduit dans la Chambre élective. M. de Mortemart +l'avait chargé de présenter les ordonnances aux députés. S'adressant à +l'assemblée, il lui dit: «En l'absence de M. le chancelier, quelques +pairs, en petit nombre, étaient réunis chez moi; M. le duc de Mortemart +nous a remis la lettre ci-jointe, adressée à M. le général Gérard ou à +M. Casimir Périer. Je vous demande la permission de vous la +communiquer.» Voici la lettre: «Monsieur, parti de Saint-Cloud dans la +nuit, je cherche vainement à vous rencontrer. Veuillez me dire où je +pourrai vous voir. Je vous prie de donner connaissance des ordonnances +dont je suis porteur depuis hier.» + + [Note 271: Augustin-Charles _Périer_ (1773-1833), frère de + Casimir Périer. Il était député de l'Isère depuis 1827 et + siégeait au centre gauche. Non réélu aux élections du 5 + juillet 1831, il fut nommé pair de France le 16 mai 1832.] + + [Note 272: Jules-Paul-Benjamin _Delessert_ (1773-1847). Grand + industriel, il avait créé à Passy, en 1801, une filature de + coton qui rendit la France moins tributaire de l'Angleterre, + et une raffinerie de sucre, où il obtint le premier sucre de + betterave bien cristallisé. En 1818, il importa d'Angleterre + l'idée des Caisses d'épargne et popularisa en France cette + institution, qu'à sa mort il dota généreusement. Il fut + vingt-quatre ans député, de 1817 à 1824 et de 1827 à 1842, et + il sut toujours allier à une noble indépendance un amour + éclairé de l'ordre. Peu d'hommes politiques ont laissé une + mémoire plus honorée.--Il était le frère de M. Gabriel + Delessert, préfet de police de 1836 à 1848, qui a su, dans + l'exercice de ces délicates fonctions, forcer l'estime de ses + adversaires eux-mêmes.] + + [Note 273: Jean-Baptiste-Henry _Collin_, comte de _Sussy_ + (1776-1837). Il fut maître des requêtes sous l'Empire, puis, + sous la Restauration, administrateur des contributions + indirectes. Admis à siéger, le 3 janvier 1827, à la Chambre + des pairs, par droit héréditaire, en remplacement de son père + décédé, il prit place parmi les modérés. M. de Sussy siégea à + la Chambre haute jusqu'à sa mort, ayant prêté serment au + gouvernement de Juillet.] + +M. le duc de Mortemart était parti dans la nuit de Saint-Cloud; il +avait les ordonnances dans sa poche depuis douze ou quinze heures, +_depuis hier_, selon son expression; il n'avait pu rencontrer ni le +général Gérard, ni M. Casimir Périer: M. de Mortemart était bien +malheureux! M. Bérard fit l'observation suivante sur la lettre +communiquée: + +«Je ne puis, dit-il, m'empêcher de signaler ici un manque de franchise: +M. de Mortemart, qui se rendait ce matin chez M. Laffitte lorsque je +l'ai rencontré, m'a formellement dit qu'il viendrait ici.» + +Les cinq ordonnances furent lues. La première rappelait les ordonnances +du 25 juillet, la seconde convoquait les Chambres pour le 3 août, la +troisième nommait M. de Mortemart ministre des affaires étrangères et +président du conseil, la quatrième appelait le général Gérard au +ministère de la guerre, la cinquième M. Casimir Périer au ministère des +finances. Lorsque je trouvai enfin M. de Mortemart chez le grand +référendaire, il m'assura qu'il avait été obligé de rester chez M. de +Sémonville, parce qu'étant revenu à pied de Saint-Cloud, il s'était vu +forcé de faire un détour et de pénétrer dans le bois de Boulogne par une +brèche: sa botte ou son soulier lui avait écorché le talon. Il est à +regretter qu'avant de produire les actes du trône, M. de Mortemart n'ait +pas essayé de voir les hommes influents et de les incliner à la cause +royale. Ces actes tombant tout à coup au milieu de députés non prévenus, +personne n'osa se déclarer. On s'attira cette terrible réponse de +Benjamin Constant: «Nous savons d'avance ce que la Chambre des pairs +nous dira: elle acceptera purement et simplement la révocation des +ordonnances. Quant à moi, je ne me prononce pas positivement sur la +question de dynastie; je dirai seulement qu'il serait trop commode pour +un roi de faire mitrailler son peuple et d'en être quitte pour dire +ensuite: _Il n'y a rien de fait._» + +Benjamin Constant, qui ne se prononçait pas _positivement sur la +question de dynastie_, aurait-il terminé sa phrase de la même manière si +on lui eût fait entendre auparavant des paroles convenables à ses +talents et à sa juste ambition? Je plains sincèrement un homme de +courage et d'honneur comme M. de Mortemart, quand je viens à penser que +la monarchie légitime a peut-être été renversée parce que le ministre +chargé des pouvoirs du roi n'a pu rencontrer dans Paris deux députés, et +que, fatigué d'avoir fait trois lieues à pied, il s'est écorché le +talon. L'ordonnance de nomination à l'ambassade de Saint-Pétersbourg a +remplacé pour M. de Mortemart les ordonnances de son vieux maître. Ah! +comment ai-je refusé à Louis-Philippe d'être son ministre des affaires +étrangères ou de reprendre ma bien-aimée ambassade de Rome? Mais, hélas! +de _ma bien-aimée_, qu'en eussé-je fait au bord du Tibre? J'aurais +toujours cru qu'elle me regardait en rougissant. + + * * * * * + +Le 30 au matin, ayant reçu le billet du grand référendaire qui +m'invitait à la réunion des pairs, au Luxembourg, je voulus apprendre +auparavant quelques nouvelles. Je descendis par la rue d'Enfer, la place +Saint-Michel et la rue Dauphine. Il y avait encore un peu d'émotion +autour des barricades ébréchées. Je comparais ce que je voyais au grand +mouvement révolutionnaire de 1789, et cela me semblait de l'ordre et du +silence: le changement des moeurs était visible. + +Au Pont-Neuf, la statue d'Henri IV tenait à la main, comme un guidon de +la Ligue, un drapeau tricolore. Des hommes du peuple disaient en +regardant le roi de bronze: «Tu n'aurais pas fait cette bêtise-là, mon +vieux.» Des groupes étaient rassemblés sur le quai de l'École: +j'aperçois de loin un général accompagné de deux aides de camp également +à cheval. Je m'avançai de ce côté. Comme je fendais la foule, mes yeux +se portaient sur le général: ceinture tricolore par dessus son habit, +chapeau de travers renversé en arrière, corne en avant. Il m'avise à son +tour et s'écrie: «Tiens, le vicomte!» Et moi, surpris, je reconnais le +colonel ou capitaine Dubourg, mon compagnon de Gand, lequel allait, +pendant notre retour à Paris, prendre les villes ouvertes au nom de +Louis XVIII, et nous apportait, ainsi que je vous l'ai raconté, la +moitié d'un mouton pour dîner dans un bouge, à Arnouville[274]. C'est +cet officier que les journaux avaient représenté comme un austère soldat +républicain à moustaches grises, lequel n'avait pas voulu servir sous la +tyrannie impériale, et qui était si pauvre qu'on avait été obligé de lui +acheter à la friperie un uniforme râpé du temps de Larevellière-Lépeaux. +Et moi de m'écrier: «Eh! c'est vous! comment....» Il me tend les bras, +me serre la main sur le cou de Flanquine; on fit cercle: «Mon cher, me +dit à haute voix le chef militaire du gouvernement provisoire, en me +montrant le Louvre, ils étaient là-dedans douze cents: nous leur en +avons flanqué des pruneaux dans le derrière! et de courir, et de +courir!...» Les aides de camp de M. Dubourg éclatent en gros rires; et +la tourbe de rire à l'unisson, et le général de piquer sa mazette qui +caracolait comme une bête éreintée, suivie de deux autres Rossinantes +glissant sur le pavé et prêtes à tomber sur le nez entre les jambes de +leurs cavaliers. + + [Note 274: Sur cet épisode d'Arnouville et sur la première + rencontre de Chateaubriand avec le capitaine Dubourg, voir au + tome IV, pages 55-56.] + +Ainsi, superbement emporté, m'abandonna le Diomède de l'Hôtel de Ville, +brave d'ailleurs et spirituel. J'ai vu des hommes qui, prenant au +sérieux toutes les scènes de 1830, rougissaient à ce récit, parce qu'il +déjouait un peu leur héroïque crédulité. J'étais moi-même honteux en +voyant le côté comique des révolutions les plus graves et de quelle +manière on peut se moquer de la bonne foi du peuple. + +M. Louis Blanc, dans le premier volume de son excellente _Histoire de +dix ans_[275], publiée après ce que je viens d'écrire ici, confirme mon +récit: «Un homme, dit-il, d'une taille moyenne, d'une figure énergique, +traversait en uniforme de général et suivi par un grand nombre d'hommes +armés, le marché des Innocents. C'était de M. Évariste Dumoulin, +rédacteur du _Constitutionnel_, que cet homme avait reçu son uniforme, +pris chez un fripier; et les épaulettes qu'il portait lui avaient été +données par l'acteur Perlet: elles venaient du magasin de +l'Opéra-Comique. Quel est ce général? demandait-on de toutes parts. Et +quand ceux qui l'entouraient avaient répondu: «C'est le général +Dubourg.» Vive le général Dubourg! criait le peuple, devant qui ce nom +n'avait jamais retenti.[276]» + + [Note 275: Tome I, p. 244.] + + [Note 276: J'ai reçu, le 9 janvier de cette année 1841, une + lettre de M. Dubourg; on y lit ces phrases: «Combien j'ai + désiré vous voir depuis notre rencontre sur le quai du + Louvre! Combien de fois j'ai désiré verser dans votre sein + les chagrins qui déchiraient mon âme! Qu'on est malheureux + d'aimer avec passion son pays, son honneur, sa gloire, quand + l'on vit à une telle époque!... + + «Avais-je tort, en 1830, de ne pas vouloir me soumettre à ce + que l'on faisait! Je voyais clairement l'avenir odieux que + l'on préparait à la France, j'expliquais comment le mal seul + pouvait surgir d'arrangements politiques aussi frauduleux; + mais personne ne me comprenait». + + Le 5 juillet de cette même année 1841, M. Dubourg m'écrivait + encore pour m'envoyer le brouillon d'une note qu'il adressait + en 1828 à MM. de Martignac et de Caux pour les engager à me + faire entrer au Conseil. Je n'ai donc rien avancé sur M. + Dubourg qui ne soit de la plus exacte vérité. (Paris, note de + 1841). CH.] + +Un autre spectacle m'attendait à quelques pas de là: une fosse était +creusée devant la colonnade du Louvre; un prêtre, en surplis et en +étole, disait des prières au bord de cette fosse: on y déposait les +morts. Je me découvris et fis le signe de la croix. La foule silencieuse +regardait avec respect cette cérémonie, qui n'eût rien été si la +religion n'y avait comparu. Tant de souvenirs et de réflexions +s'offraient à moi, que je restais dans une complète immobilité. Tout à +coup je me sens pressé; un cri part: «Vive le défenseur de la liberté de +la presse!» Mes cheveux m'avaient fait reconnaître. Aussitôt des jeunes +gens me saisissent et me disent: «Où allez-vous? nous allons vous +porter.» Je ne savais que répondre; je remerciais; je me débattais; je +suppliais de me laisser aller. L'heure de la réunion à la Chambre des +pairs n'était pas encore arrivée. Les jeunes gens ne cessaient de crier: +«Où allez-vous? où allez-vous?» Je répondis au hasard: «Eh bien, au +Palais-Royal!» Aussitôt j'y suis conduit aux cris de: Vive la charte! +vive la liberté de la presse! vive Chateaubriand! Dans la cour des +Fontaines, M. Barba, le libraire, sortit de sa maison et vint +m'embrasser. + +Nous arrivons au Palais-Royal; on me bouscule dans un café sous la +galerie de bois. Je mourais de chaud. Je réitère à mains jointes ma +demande en rémission de ma gloire: point; toute cette jeunesse refuse de +me lâcher. Il y avait dans la foule un homme en veste à manches +retroussées, à mains noires, à figure sinistre, aux yeux ardents, tel +que j'en avais tant vu au commencement de la Révolution: il essayait +continuellement de s'approcher de moi, et les jeunes gens le +repoussaient toujours. Je n'ai su ni son nom ni ce qu'il me voulait. + +Il fallut me résoudre à dire enfin que j'allais à la Chambre des pairs. +Nous quittâmes le café; les acclamations recommencèrent. Dans la cour du +Louvre, diverses espèces de cris se firent entendre: on disait: «Aux +Tuileries! aux Tuileries!» les autres: «Vive le premier consul!» et +semblaient vouloir me faire l'héritier de Bonaparte républicain. +Hyacinthe, qui m'accompagnait, recevait sa part des poignées de main et +des embrassades. Nous traversâmes le pont des Arts et nous prîmes la rue +de Seine. On accourait sur notre passage; on se mettait aux fenêtres. Je +souffrais de tant d'honneurs, car on m'arrachait les bras. Un des jeunes +gens qui me poussaient par derrière passa tout à coup sa tête entre mes +jambes et m'enleva sur ses épaules. Nouvelles acclamations; on criait +aux spectateurs dans la rue et aux fenêtres: «À bas les chapeaux! vive +la charte!» et moi je répliquais: «Oui, messieurs, vive la charte! mais +vive le roi!» On ne répétait pas ce cri, mais il ne provoquait aucune +colère. Et voilà comme la partie était perdue! Tout pouvait encore +s'arranger, mais il ne fallait présenter au peuple que des hommes +populaires: dans les révolutions, un nom fait plus qu'une armée. + +Je suppliai tant mes jeunes amis qu'ils me mirent enfin à terre. Dans la +rue de Seine, en face de mon libraire, M. Le Normant, un tapissier +offrit un fauteuil pour me porter; je le refusai et j'arrivai au milieu +de mon triomphe dans la cour d'honneur du Luxembourg. Ma généreuse +escorte me quitta alors après avoir poussé de nouveaux cris de _Vive la +charte! vive Chateaubriand!_ J'étais touché des sentiments de cette +noble jeunesse: j'avais crié _vive le roi!_ au milieu d'elle, tout aussi +en sûreté que si j'eusse été seul enfermé dans ma maison; elle +connaissait mes opinions: elle m'amenait elle-même à la Chambre des +pairs où elle savait que j'allais parler et rester fidèle à mon roi; et +pourtant c'était le 30 juillet, et nous venions de passer près de la +fosse dans laquelle on ensevelissait les citoyens tués par les balles +des soldats de Charles X! + + * * * * * + +Le bruit que je laissais en dehors contrastait avec le silence qui +régnait dans le vestibule du palais du Luxembourg. Ce silence augmenta +dans la galerie sombre qui précède les salons de M. de Sémonville. Ma +présence gêna les vingt-cinq ou trente pairs qui s'y trouvaient +rassemblés: j'empêchais les douces effusions de la peur, la tendre +consternation à laquelle on se livrait. Ce fut là que je vis enfin M. +de Mortemart. Je lui dis que, d'après le désir du roi, j'étais prêt à +m'entendre avec lui. Il me répondit, comme je l'ai déjà rapporté, qu'en +revenant il s'était écorché le talon: il rentra dans le flot de +l'assemblée. Il nous donna connaissance des ordonnances comme il les +avait fait communiquer aux députés par M. de Sussy. M. de Broglie +déclara qu'il venait de parcourir Paris; que nous étions sur un volcan; +que les bourgeois ne pouvaient plus contenir leurs ouvriers; que si le +nom de Charles X était seulement prononcé, on nous couperait la gorge à +tous, et qu'on démolirait le Luxembourg comme on avait démoli la +Bastille: «C'est vrai! c'est vrai!» murmuraient d'une voix sourde les +prudents, en secouant la tête[277]. M. de Caraman, qu'on avait fait duc, +apparemment parce qu'il avait été valet de M. de Metternich, soutenait +avec chaleur qu'on ne pouvait reconnaître les ordonnances: «Pourquoi +donc, lui dis-je, monsieur?» Cette froide question glaça sa verve. + + [Note 277: En regard de la version de Chateaubriand, il + convient de placer celle du duc Victor de Broglie: «Je ne + sais en vérité, dit-il (_Souvenirs_, III, 325), si j'ai placé + quatre paroles dans une conversation à bâtons rompus, où nous + étions animés des mêmes sentiments et préoccupés du même but; + mais ce dont je suis parfaitement sûr, c'est de n'avoir + jamais dit que je venais de parcourir tout Paris, que nous + étions sur un volcan; que les maîtres ne pouvaient plus + contenir leurs ouvriers; que, si le nom du roi était + désormais prononcé, on couperait la gorge à qui le + prononcerait; que nous serions tous massacrés; qu'on + prendrait d'assaut le Luxembourg comme la Bastille en 1789; + et, quant au discours par lequel M. de Chateaubriand aurait + foudroyé ce langage, c'est ma faute peut-être, mais je + regrette de n'en avoir pas entendu le premier mot.] + +Arrivent les cinq députés commissaires. M. le général Sébastiani débute +par sa phrase accoutumée: «Messieurs, c'est une grosse affaire.» Ensuite +il fait l'éloge de la haute modération de M. le duc de Mortemart; il +parle des dangers de Paris, prononce quelques mots à la louange de S. A. +R. monseigneur le duc d'Orléans, et conclut à l'impossibilité de +s'occuper des ordonnances. Moi et M. Hyde de Neuville, nous fûmes les +seuls d'un avis contraire. J'obtins la parole: «M. le duc de Broglie +nous a dit, messieurs, qu'il s'est promené dans les rues, et qu'il a vu +partout des dispositions hostiles: je viens aussi de parcourir Paris, +trois mille jeunes gens m'ont rapporté dans la cour de ce palais; vous +avez pu entendre leur cris: ont-ils soif de votre sang ceux qui ont +ainsi salué l'un de vos collègues? Ils ont crié: _Vive la charte!_ j'ai +répondu: _Vive le roi!_ ils n'ont témoigné aucune colère et sont venus +me déposer sain et sauf au milieu de vous. Sont-ce là des symptômes si +menaçants de l'opinion publique? Je soutiens, moi, que rien n'est perdu, +que nous pouvons accepter les ordonnances. La question n'est pas de +considérer s'il y a péril ou non, mais de garder les serments que nous +avons prêtés à ce roi dont nous tenons nos dignités, et plusieurs +d'entre nous leur fortune. Sa Majesté, en retirant les ordonnances et en +changeant son ministère, a fait tout ce qu'elle a dû; faisons à notre +tour ce que nous devons. Comment! dans tous le cours de notre vie, il se +présente un seul jour où nous sommes obligés de descendre sur le champ +de bataille, et nous n'accepterions pas le combat? Donnons à la France +l'exemple de l'honneur et de la loyauté; empêchons-la de tomber dans +des combinaisons anarchiques où sa paix, ses intérêts réels et ses +libertés iraient se perdre: le péril s'évanouit quand on ose le +regarder.» + +On ne me répondit point; on se hâta de lever la séance. Il y avait une +impatience de parjure dans cette assemblée que poussait une peur +intrépide; chacun voulait sauver sa guenille de vie, comme si le temps +n'allait pas, dès demain, nous arracher nos vieilles peaux, dont un juif +bien avisé n'aurait pas donné une obole. + + + + +LIVRE XV[278] + + [Note 278: Ce livre a été écrit à Paris en août et septembre + 1830, et revu en décembre 1840.] + + Les républicains. -- Les orléanistes. -- M. Thiers est envoyé à + Neuilly. -- Convocation des pairs chez le grand référendaire. La + lettre m'arrive trop tard. -- Saint-Cloud. -- Scène. Monsieur le + Dauphin et le maréchal de Raguse. -- Neuilly. -- M. le duc + d'Orléans. -- Le Raincy. -- Le prince vient à Paris. -- Une + députation de la Chambre élective offre à M. le duc d'Orléans la + lieutenance générale du royaume. -- Il accepte. -- Efforts des + républicains. -- M. le duc d'Orléans va à l'Hôtel de Ville. -- + Les républicains au Palais-Royal. -- Le roi quitte Saint-Cloud. + -- Arrivée de Madame la Dauphine à Trianon. -- Corps + diplomatique. -- Rambouillet. -- Ouverture de la session, le 3 + août. -- Lettre de Charles X à M. le duc d'Orléans. -- Départ du + peuple pour Rambouillet. -- Fuite du roi. -- Réflexions. -- + Palais-Royal. -- Conversations. -- Dernière tentation politique. + -- M. de Sainte-Aulaire. -- Dernier soupir du parti républicain. + -- Journée du 7 août. -- Séance à la Chambre des Pairs. -- Mon + discours. -- Je sors du palais du Luxembourg pour n'y plus + rentrer. -- Mes démissions. -- Charles X s'embarque à Cherbourg. + -- Ce que sera la révolution de juillet. -- Fin de ma carrière + politique. + + +Les trois partis commençaient à se dessiner et à agir les uns contre les +autres: les députés qui voulaient la monarchie par la branche aînée +étaient les plus forts légalement; ils ralliaient à eux tout ce qui +tendait à l'ordre; mais, moralement, ils étaient les plus faibles: ils +hésitaient, ils ne se prononçaient pas: il devenait manifeste, par la +tergiversation de la cour, qu'ils tomberaient dans l'usurpation plutôt +que de se voir engloutis dans la République. + +Celle-ci fit afficher un placard qui disait: «La France est libre. Elle +n'accorde au gouvernement provisoire que le droit de la consulter, en +attendant qu'elle ait exprimé sa volonté par de nouvelles élections. +Plus de royauté. Le pouvoir exécutif confié à un président temporaire. +Concours médiat ou immédiat de tous les citoyens à l'élection des +députés. Liberté des cultes.» + +Ce placard résumait les seules choses justes de l'opinion républicaine; +une nouvelle assemblée de députés aurait décidé s'il était bon ou +mauvais de céder à ce voeu, _plus de royauté_; chacun aurait plaidé sa +cause, et l'élection d'un gouvernement quelconque par un congrès +national eût eu le caractère de la légalité. + +Sur une autre affiche républicaine du même jour, 30 juillet, on lisait +en grosses lettres: «Plus de Bourbons.... Tout est là, grandeur, repos, +prospérité publique, liberté.» + +Enfin, parut une adresse à MM. les membres de la commission municipale +composant un gouvernement provisoire; elle demandait: «Qu'aucune +proclamation ne fût faite pour désigner un chef, lorsque la forme même +du gouvernement ne pouvait être encore déterminée; que le gouvernement +provisoire restât en permanence jusqu'à ce que le voeu de la majorité +des Français pût être connu; toute autre mesure étant intempestive et +coupable.» + +Cette adresse, émanant des membres d'une commission nommée par un grand +nombre de citoyens de divers arrondissements de Paris, était signée par +MM. Chevalier, président, Trélat, Teste, Lepelletier, Guinard, Hingray, +Cauchois-Lemaire, etc. + +Dans cette réunion populaire, on proposait de remettre par acclamation +la présidence de la République à M. de La Fayette; on s'appuyait sur les +principes que la Chambre des représentants de 1815 avait proclamés en se +séparant. Divers imprimeurs refusèrent de publier ces proclamations, +disant que défense leur en était faite par M. le duc de Broglie. La +République jetait par terre le trône de Charles X; elle craignait les +inhibitions de M. de Broglie, lequel n'avait aucun caractère. + +Je vous ai dit que, dans la nuit du 29 au 30, M. Laffitte, avec MM. +Thiers et Mignet, avaient tout préparé pour attirer les yeux du public +sur M. le duc d'Orléans. Le 30 parurent des proclamations et des +adresses, fruit de ce conciliabule: «Évitons la République,» +disaient-elles. Venaient ensuite les faits d'armes de Jemmapes et de +Valmy, et l'on assurait que M. le duc d'Orléans n'était pas _Capet_, +mais _Valois_[279]. + + [Note 279: Les _Souvenirs_ du duc de Broglie sont ici + d'accord avec les _Mémoires d'Outre-Tombe_. «On lisait, dit + M. de Broglie, affiché sur la porte même de M. Laffitte, à la + Bourse et dans tous les lieux publics, un placard ainsi + conçu: + + «Charles X ne peut plus rentrer à Paris; il a fait couler le + sang du peuple; + + «La République nous exposerait à d'affreuses divisions; elle + nous brouillerait avec l'Europe; + + «Le duc d'Orléans est un prince dévoué à la cause de la + Révolution; + + «Le duc d'Orléans ne s'est jamais battu contre nous; + + «Le duc d'Orléans était à Jemmapes; + + «Le duc d'Orléans a porté les couleurs nationales, le duc + d'Orléans peut seul les porter encore. + + «Le duc d'Orléans s'est prononcé; il accepte la Charte comme + nous l'avons toujours voulue et entendue. + + «C'est du peuple français qu'il tiendra sa couronne.» + + «Cette dernière phrase fut immédiatement modifiée ainsi qu'il + suit dans un second placard: + + «Le duc d'Orléans ne se prononce pas; il attend notre voeu; + proclamons ce voeu, il acceptera la Charte comme nous l'avons + toujours entendue et voulue.» + + Le duc de Broglie ajoute: «D'où provenaient ces placards? _On + sait aujourd'hui qu'ils étaient l'oeuvre de MM. Thiers et + Mignet_, et que le libraire Paulin, fort de leurs amis, donna + ses soins à l'impression et à l'affichage. M. Laffitte + était-il dans la secret? Il y a lieu de le présumer.» + (_Souvenirs du feu duc de Broglie_, tome III, p. 314.)] + +Et cependant M. Thiers, envoyé par M. Laffitte, chevauchait vers Neuilly +avec M. Scheffer[280]: S. A. R. n'y était pas. Grands combats de paroles +entre mademoiselle d'Orléans et M. Thiers: il fut convenu qu'on écrirait +à M. le duc d'Orléans pour le décider à se rallier à la révolution. M. +Thiers écrivit lui-même un mot au prince, et madame Adélaïde promit de +devancer sa famille à Paris. L'orléanisme avait fait des progrès, et, +dès le soir même de cette journée, il fut question parmi les députés de +conférer les pouvoirs de lieutenant général à M. le duc d'Orléans. + + [Note 280: Ary _Scheffer_ (1785-1858). Dès 1821, il avait été + choisi pour donner des leçons de peinture aux jeunes princes + d'Orléans, auxquels il resta toujours très attaché. La + princesse Marie, en mourant, lui légua tous ses dessins.] + +M. de Sussy, avec les ordonnances de Saint-Cloud, avait été encore moins +bien reçu à l'Hôtel de Ville qu'à la Chambre des députés. Muni d'un +_récépissé_ de M. de La Fayette, il revint trouver M. de Mortemart qui +s'écria: «Vous m'avez sauvé plus que la vie; vous m'avez sauvé +l'honneur.» + +La commission municipale fit une proclamation dans laquelle elle +déclarait que _les crimes de son pouvoir_ (de Charles X) _étaient +finis_, et que _le peuple aurait un gouvernement qui lui devrait_ (au +peuple) _son origine_: phrase ambiguë qu'on pouvait interpréter comme on +voulait. MM. Laffitte et Périer ne signèrent point cet acte. M. de La +Fayette, alarmé un peu tard de l'idée de la royauté orléaniste, envoya +M. Odilon Barrot[281] à la Chambre des députés annoncer que le peuple, +auteur de la révolution de juillet, n'entendait pas la terminer par un +simple changement de personnes, et que le sang versé valait bien +quelques libertés. Il fut question d'une proclamation des députés afin +d'inviter S. A. R. le duc d'Orléans à se rendre dans la capitale: après +quelques communications avec l'Hôtel de Ville, ce projet de proclamation +fut anéanti. On n'en tira pas moins au sort une députation de douze +membres pour aller offrir au châtelain de Neuilly cette lieutenance +générale qui n'avait pu trouver passage dans une proclamation. + + [Note 281: Hyacinthe-Camille-Odilon _Barrot_ (1791-1873). + Très royaliste en 1815, il avait monté la garde dans les + appartements du roi, dans la nuit de son départ; mais il se + jeta bientôt dans l'opposition libérale. Préfet de la Seine, + d'août 1830 à février 1831; député de 1830 à 1848; + représentant du peuple, de 1848 au 2 décembre 1851; ministre + et président du Conseil, du 20 décembre 1848 au 30 octobre + 1849; président du conseil d'État, du 27 juillet 1872 à sa + mort (6 août 1873). Ses _Mémoires_ (4 vol. in-8{o}) ont paru + en 1875.] + +Dans la soirée, M. le grand référendaire rassemble chez lui les pairs: +sa lettre, soit négligence ou politique, m'arriva trop tard. Je me hâtai +de courir au rendez-vous; on m'ouvrit la grille de l'allée de +l'Observatoire; je traversai le jardin du Luxembourg: quand j'arrivai au +palais, je n'y trouvai personne. Je refis le chemin des parterres, les +yeux attachés sur la lune. Je regrettais les mers et les montagnes où +elle m'était apparue, les forêts dans la cime desquelles, se dérobant +elle-même en silence, elle avait l'air de me répéter la maxime +d'Épicure: «Cache ta vie.» + + * * * * * + +J'ai laissé les troupes, le 29 au soir, se retirer sur Saint-Cloud. Les +bourgeois de Chaillot et de Passy les attaquèrent, tuèrent un capitaine +de carabiniers, deux officiers, et blessèrent une dizaine de soldats. Le +Motha, capitaine de la garde, fut frappé d'une balle par un enfant qu'il +s'était plu à ménager. Ce capitaine avait donné sa démission au moment +des ordonnances; mais, voyant qu'on se battait le 27, il rentra dans son +corps pour partager les dangers de ses camarades[282]. Jamais, à la +gloire de la France, il n'y eut un plus beau combat dans les partis +opposés entre la liberté et l'honneur. + + [Note 282: Le capitaine Le Motha est l'officier qu'Alfred de + Vigny a immortalisé dans le dernier et admirable épisode de + _Servitude et Grandeur militaires_,--_la Vie et la mort du + capitaine Renaud_.] + +Les enfants, intrépides parce qu'ils ignorent le danger, ont joué un +triste rôle dans les trois journées: à l'abri de leur faiblesse, ils +tiraient à bout portant sur les officiers qui se seraient crus +déshonorés en les repoussant. Les armes modernes mettent la mort à la +disposition de la main la plus débile. Singes laids et étiolés, +libertins avant d'avoir le pouvoir de l'être, cruels et pervers, ces +petits héros des trois journées se livraient à des assassinats avec tout +l'abandon de l'innocence. Donnons-nous garde, par des louanges +imprudentes, de faire naître l'émulation du mal. Les enfants de Sparte +allaient à la chasse aux ilotes. + +Monsieur le dauphin reçut les soldats à la porte du village de Boulogne, +dans le bois, puis il rentra à Saint-Cloud. + +Saint-Cloud était gardé par les quatre compagnies des gardes du corps. +Le bataillon des élèves de Saint-Cyr était arrivé: en rivalité et en +contraste avec l'École polytechnique, il avait embrassé la cause royale. +Les troupes exténuées, qui revenaient d'un combat de trois jours, ne +causaient, par leurs blessures et leur délabrement, que de +l'ébahissement aux domestiques titrés, dorés et repus qui mangeaient à +la table du roi. On ne songea point à couper les lignes télégraphiques; +passaient librement sur la route courriers, voyageurs, malles-postes, +diligences, avec le drapeau tricolore qui insurgeait les villages en les +traversant. Les embauchages par le moyen de l'argent et des femmes +commencèrent. Les proclamations de la commune de Paris étaient +colportées çà et là. Le roi et la cour ne se voulaient pas encore +persuader qu'ils fussent en péril. Afin de prouver qu'ils méprisaient +les gestes de quelques bourgeois mutinés, et qu'il n'y avait point de +révolution, ils laissaient tout aller: le doigt de Dieu se voit dans +tout cela. + +À la tombée de la nuit du 30 juillet, à peu près à la même heure où la +commission des députés partait pour Neuilly, un aide-major fit annoncer +aux troupes que les ordonnances étaient rapportées. Les soldats +crièrent: Vive le roi! et reprirent leur gaieté au bivouac; mais cette +annonce de l'aide-major, envoyé par le duc de Raguse, n'avait pas été +communiquée au Dauphin, qui, grand amateur de discipline, entra en +fureur. Le roi dit au maréchal: «Le Dauphin est mécontent; allez vous +expliquer avec lui.» + +Le maréchal ne trouva point le Dauphin chez lui, et l'attendit dans la +salle de billard avec le duc de Guiche et le duc de Ventadour, aides de +camp du prince. Le Dauphin rentra: à l'aspect du maréchal, il rougit +jusqu'aux yeux, traverse son antichambre avec ses grands pas si +singuliers, arrive à son salon, et dit au maréchal: «Entrez!» La porte +se referme: un grand bruit se fait entendre; l'élévation des voix +s'accroît; le duc de Ventadour, inquiet, ouvre la porte; le maréchal +sort, poursuivi par le dauphin, qui l'appelle double traître. «Rendez +votre épée! rendez votre épée!» et, se jetant sur lui, il lui arrache +son épée. L'aide de camp du maréchal, M. Delarue, se veut précipiter +entre lui et le Dauphin, il est retenu par M. de Montgascon; le prince +s'efforce de briser l'épée du maréchal et se coupe les mains. Il crie: +«À moi, gardes du corps! qu'on le saisisse!» Les gardes du corps +accoururent; sans un mouvement de tête du maréchal, leurs baïonnettes +l'auraient atteint au visage. Le duc de Raguse est conduit aux arrêts +dans son appartement[283]. + + [Note 283: M. de Guernon-Ranville, qui était alors à + Saint-Cloud, raconte ainsi, dans son _Journal_, cette + déplorable scène: «Le prince et le maréchal étaient seuls + dans le salon vert de Saint-Cloud; les explications du duc de + Raguse ne satisfirent pas le Dauphin, qui s'écria: «Est-ce + que vous voulez nous trahir aussi?» À ces mots, le maréchal + porta la main à son épée. Le prince vit le mouvement; il + s'élança en avant, et, voulant arracher l'épée du fourreau, + il se blessa légèrement à la main; puis, la jetant sur le + parquet, il saisit le maréchal au collet, le renversa sur un + canapé en appelant à lui les gardes qui se trouvaient dans la + salle voisine. En ce moment, l'officier de service, accouru + au bruit, ouvrait la porte du salon; le prince lui ordonna de + conduire le maréchal aux arrêts forcés dans sa chambre. Le + Roi, instruit de cette scène étrange, en fit quelques + reproches au Dauphin, et lui demanda de se réconcilier avec + Marmont. On le fit appeler immédiatement; il fit quelques + excuses au prince, qui lui répondit: «J'ai eu moi-même des + torts envers vous; mais votre épée m'a tiré du sang, ainsi + nous sommes quittes....» Et il lui tendit la main.»] + +Le roi arrangea tant bien que mal cette affaire, d'autant plus +déplorable, que les acteurs n'inspiraient pas un grand intérêt. Lorsque +le fils du Balafré occit Saint-Pol, maréchal de la Ligue, on reconnut +dans ce coup d'épée la fierté et le sang des Guises; mais quand monsieur +le dauphin, plus puissant seigneur qu'un prince de Lorraine, aurait +pourfendu le maréchal Marmont, qu'est-ce que cela eût fait? Si le +maréchal eût tué monsieur le dauphin, c'eût été seulement un peu plus +singulier. On verrait passer dans la rue César, descendant de Vénus, et +Brutus, arrière-neveu de Junius qu'on ne les regarderait pas. Rien n'est +grand aujourd'hui, parce que rien n'est haut. + +Voilà comme se dépensait à Saint-Cloud la dernière heure de la +monarchie; cette pâle monarchie, défigurée et sanglante, ressemblait au +portrait que nous fait d'Urfé d'un grand personnage expirant: «Il avait +les yeux hâves et enfoncés; la mâchoire inférieure, couverte seulement +d'un peu de peau, paraissait s'être retirée; la barbe hérissée, le teint +jaune, les regards lents, les souffles abattus. De sa bouche il ne +sortait déjà plus de paroles humaines, mais des oracles.» + + * * * * * + +M. le duc d'Orléans avait eu, sa vie durant, pour le trône ce penchant +que toute âme bien née sent pour le pouvoir. Ce penchant se modifie +selon les caractères: impétueux et aspirant, mou et rampant; imprudent, +ouvert, déclaré dans ceux-ci, circonspect, caché, honteux et bas dans +ceux-là: l'un, pour s'élever, peut atteindre à tous les crimes; l'autre, +pour monter, peut descendre à toutes les bassesses. M. le duc d'Orléans +appartenait à cette dernière classe d'ambitieux. Suivez ce prince dans +sa vie, il ne dit et ne fait jamais rien de complet, et laisse toujours +une porte ouverte à l'évasion. Pendant la Restauration, il flatte la +cour et encourage l'opinion libérale; Neuilly est le rendez-vous des +mécontentements et des mécontents. On soupire, on se serre la main en +levant les yeux au ciel, mais on ne prononce pas une parole assez +significative pour être reportée en haut lieu. Un membre de l'opposition +meurt-il, on envoie un carrosse au convoi, mais ce carrosse est vide; la +livrée est admise à toutes les portes et à toutes les fosses. Si, au +temps de mes disgrâces de cour, je me trouve aux Tuileries sur le chemin +de M. le duc d'Orléans, il passe en ayant soin de saluer à droite, de +manière que, moi étant à gauche, il me tourne l'épaule. Cela sera +remarqué, et fera bien. + +M. le duc d'Orléans connut-il d'avance les ordonnances de juillet? En +fut-il instruit par une personne qui tenait le secret de M. Ouvrard? +Qu'en pensa-t-il? Quelles furent ses craintes et ses espérances? +Conçut-il un plan? Poussa-t-il M. Laffitte à faire ce qu'il fit, ou +laissa-t-il faire M. Laffitte? D'après le caractère de Louis-Philippe, +on doit présumer qu'il ne prit aucune résolution, et que sa timidité +politique, se renfermant dans sa fausseté, attendit l'événement comme +l'araignée attend le moucheron qui se prendra dans sa toile. Il a laissé +le moment conspirer; il n'a conspiré lui-même que par ses désirs, dont +il est probable qu'il avait peur. + +Il y avait deux partis à prendre pour M. le duc d'Orléans: le premier, +et le plus honorable, était de courir à Saint-Cloud, de s'interposer +entre Charles X et le peuple, afin de sauver la couronne de l'un et la +liberté de l'autre; le second consistait à se jeter dans les barricades, +le drapeau tricolore au poing, et à se mettre à la tête du mouvement du +monde. Philippe avait à choisir entre l'honnête homme et le grand homme: +il a préféré escamoter la couronne du roi et la liberté du peuple. Un +filou, pendant le trouble et les malheurs d'un incendie, dérobe +subtilement les objets les plus précieux du palais brûlant, sans écouter +les cris d'un enfant que la flamme a surpris dans son berceau. + +La riche proie une fois saisie, il s'est trouvé force chiens à la curée: +alors sont arrivées toutes ces vieilles corruptions des régimes +précédents, ces receleurs d'effets volés, crapauds immondes à demi +écrasés sur lesquels on a cent fois marché, et qui vivent, tout aplatis +qu'ils sont. Ce sont là pourtant les hommes que l'on vante et dont on +exalte l'habileté! Milton pensait autrement lorsqu'il écrivait ce +passage d'une lettre sublime: «Si Dieu versa jamais un amour ferme de la +beauté morale dans le sein d'un homme, il l'a versé dans le mien. +Quelque part que je rencontre un homme méprisant la fausse estime du +vulgaire, osant aspirer, par ses sentiments, son langage et sa +conduite, à ce que la haute sagesse des âges nous a enseigné de plus +excellent, je m'unis à cet homme par une sorte de nécessaire +attachement. Il n'y a point de puissance dans le ciel ou sur la terre +qui puisse m'empêcher de contempler avec respect et tendresse ceux qui +ont atteint le sommet de la dignité et de la vertu.» + +La cour aveugle de Charles X ne sut jamais où elle en était et à qui +elle avait affaire: on pouvait mander M. le duc d'Orléans à Saint-Cloud, +et il est probable que dans le premier moment il eût obéi; on pouvait le +faire enlever à Neuilly, le jour même des ordonnances: on ne prit ni +l'un ni l'autre parti. + +Sur des renseignements que lui porta madame de Bondy à Neuilly dans la +nuit du mardi 27, Louis-Philippe se leva à trois heures du matin, et se +retira en un lieu connu de sa seule famille. Il avait la double crainte +d'être atteint par l'insurrection de Paris ou arrêté par un capitaine +des gardes. Il alla donc écouter dans la solitude du Raincy les coups de +canon lointains de la bataille du Louvre, comme j'écoutais sous un arbre +ceux de la bataille de Waterloo. Les sentiments qui sans doute agitaient +le prince ne devaient guère ressembler à ceux qui m'oppressaient dans +les campagnes de Gand. + +Je vous ai dit que, dans la matinée du 30 juillet, M. Thiers ne trouva +point le duc d'Orléans à Neuilly; mais madame la duchesse d'Orléans +envoya chercher S. A. R.: M. le comte Anatole de Montesquiou[284] fut +chargé du message. Arrivé au Raincy, M. de Montesquiou eut toutes les +peines du monde à déterminer Louis-Philippe à revenir à Neuilly pour y +attendre la députation de la Chambre des députés. + + [Note 284: Ambroise-Anatole-Augustin, marquis de + _Montesquiou-Fezensac_ (1788-1878). Entré au service comme + simple soldat en 1806, il était en 1814 colonel et + aide-de-camp de l'Empereur. En 1816, il devint aide-de-camp + du duc d'Orléans, puis, en 1823, chevalier d'honneur de la + duchesse. Maréchal de camp en 1831, député de la Sarthe de + 1834 à 1841, il fut nommé pair de France le 20 juillet 1841, + grand d'Espagne et marquis en 1847. Très ami des lettres, il + avait publié des _Poésies_ dès 1820. Outre deux autres + volumes de poésies intitulés _Chants divers_ (1843), outre + des comédies et des drames non représentés, il a traduit en + vers les _Sonnets, Canzones et Triomphes de Pétrarque_, et + composé sur _Moïse_, non pas, comme Chateaubriand, une + tragédie en cinq actes, mais un poème en 24 chants.] + +Enfin, persuadé par le chevalier d'honneur de la duchesse d'Orléans, +Louis-Philippe monta en voiture. M. de Montesquiou partit en avant; il +alla d'abord assez vite; mais quand il regarda en arrière, il vit la +calèche de S. A. R. s'arrêter et rebrousser chemin vers le Raincy. M. de +Montesquiou revient en hâte, implore la future majesté qui courait se +cacher au désert, comme ces illustres chrétiens fuyant jadis la pesante +dignité de l'épiscopat: le serviteur fidèle obtint une dernière et +malheureuse victoire. + +Le soir du 30, la députation des douze membres de la Chambre des +députés, qui devait offrir la lieutenance générale du royaume au prince, +lui envoya un message à Neuilly. Louis-Philippe reçut ce message à la +grille du parc, le lut au flambeau et se mit à l'instant en route pour +Paris, accompagné de MM. de Berthois[285], Haymès et Oudart. Il portait +à sa boutonnière une cocarde tricolore: il allait enlever une vieille +couronne au garde-meuble. + + [Note 285: Auguste-Marie, baron de _Berthois_ (1787-1870). + Lieutenant du génie en 1809, il avait fait toutes les + campagnes de 1809 à 1814. Il devint sous la Restauration + aide-de-camp du duc d'Orléans, qu'il ne quitta pas un instant + pendant les journées de juillet, et qui le nomma colonel en + 1831, commandeur de la Légion d'honneur et plus tard maréchal + de camp. Allié à la famille du comte Lanjuinais, dont il + avait épousé la fille en 1822, M. de Berthois fut envoyé à la + Chambre des députés, en 1832, par les électeurs de Vitré + (Ille-et-Vilaine), qui lui renouvelèrent son mandat jusqu'en + 1848.] + + * * * * * + +À son arrivée au Palais-Royal, M. le duc d'Orléans envoya complimenter +M. de La Fayette. + +La députation des douze députés se présenta au Palais-Royal. Elle +demanda au prince s'il acceptait la lieutenance générale du royaume; +réponse embarrassée: «Je suis venu au milieu de vous partager vos +dangers.... J'ai besoin de réfléchir. Il faut que je consulte diverses +personnes. Les dispositions de Saint-Cloud ne sont point hostiles; la +présence du roi m'impose des devoirs.» Ainsi répondit Louis-Philippe. On +lui fit rentrer ses paroles dans le corps, comme il s'y attendait: après +s'être retiré une demi-heure, il reparut portant une proclamation en +vertu de laquelle il acceptait les fonctions de lieutenant général du +royaume, proclamation finissant par cette déclaration: «La charte sera +désormais une vérité.» + +Portée à la Chambre élective, la proclamation fut reçue avec cet +enthousiasme révolutionnaire âgé de cinquante ans: on y répondit par une +autre proclamation, de la rédaction de M. Guizot. Les députés +retournèrent au Palais-Royal; le prince s'attendrit, accepta de nouveau, +et ne put s'empêcher de gémir sur les déplorables circonstances qui le +forçaient d'être lieutenant général du royaume. + +La République, étourdie des coups qui lui étaient portés, cherchait à se +défendre; mais son véritable chef, le général La Fayette, l'avait +presque abandonnée. Il se plaisait dans ce concert d'adorations qui lui +arrivaient de tous côtés; il humait le parfum des révolutions; il +s'enchantait de l'idée qu'il était l'arbitre de la France, qu'il pouvait +à son gré, en frappant du pied, faire sortir de terre une république ou +une monarchie; il aimait à se bercer dans cette incertitude où se +plaisent les esprits qui craignent les conclusions, parce qu'un instinct +les avertit qu'ils ne sont plus rien quand les faits sont accomplis. + +Les autres chefs républicains s'étaient perdus d'avance par divers +ouvrages: l'éloge de la terreur, en rappelant aux Français 1793, les +avait fait reculer. Le rétablissement de la garde nationale tuait en +même temps, dans les combattants de juillet, le principe ou la puissance +de l'insurrection. M. de La Fayette ne s'aperçut pas qu'en rêvassant la +République, il avait armé contre elle trois millions de gendarmes. + +Quoi qu'il en soit, honteux d'être sitôt pris pour dupes, les jeunes +gens essayèrent quelque résistance. Ils répliquèrent par des +proclamations et des affiches aux proclamations et aux affiches du duc +d'Orléans. On lui disait que si les députés s'étaient abaissés à le +supplier d'accepter la lieutenance générale du royaume, la Chambre des +députés, nommée sous une loi aristocratique, n'avait pas le droit de +manifester la volonté populaire. On prouvait à Louis-Philippe qu'il +était fils de Louis-Philippe-Joseph; que Louis-Philippe-Joseph était +fils de Louis-Philippe; que Louis-Philippe était fils de Louis, lequel +était fils de Philippe II, régent; que Philippe II était fils de +Philippe Ier, lequel était frère de Louis XIV: donc Louis-Philippe +d'Orléans était _Bourbon_ et _Capet_, non _Valois_. M. Laffitte n'en +continuait pas moins à le regarder comme étant de la race de Charles IX +et de Henri III, et disait: «Thiers sait cela.» + +Plus tard, la réunion Lointier[286] s'écria que la nation était en armes +pour soutenir ses droits par la force. Le comité central du douzième +arrondissement déclara que le peuple n'avait point été consulté sur le +mode de sa Constitution; que la Chambre des députés et la Chambre des +pairs, tenant leurs pouvoirs de Charles X, étaient tombées avec lui, +qu'elles ne pouvaient, en conséquence, représenter la nation; que le +douzième arrondissement ne reconnaissait point la lieutenance générale; +que le gouvernement provisoire devait rester en permanence, sous la +présidence de La Fayette, jusqu'à ce qu'une Constitution eût été +délibérée et arrêtée comme base fondamentale du gouvernement. + + [Note 286: Elle se composait d'un certain nombre de + républicains qui, à mesure que le dénoûment approchait, + redoublaient d'efforts. Réunis chez le restaurateur Lointier, + ils y délibéraient le fusil à la main. Le 30 juillet, ils + envoyèrent au gouvernement provisoire, siégeant à + l'Hôtel-de-Ville, une adresse qui commençait par ces mots: + «Le peuple hier a reconquis ses droits sacrés au prix de son + sang. Le plus précieux de ses droits est de choisir librement + son gouvernement. Il faut empêcher qu'aucune proclamation ne + soit faite qui désigne un chef lorsque la forme même du + gouvernement ne peut-être déterminée. Il existe une + représentation provisoire de la nation. Qu'elle reste en + permanence jusqu'à ce que le voeu de la majorité des Français + ait pu être connu, etc.» La monarchie de Juillet devait + trouver devant elle, au premier rang de ses ennemis, les + principaux membres de la réunion Lointier, Trélat, Guinard, + Charles Teste, Bastide, Poubelle, Charles Hingray, Chevalier, + Hubert. Ce dernier fut chargé de remettre au général + Lafayette l'adresse votée par la réunion; il la portait au + bout d'une baïonnette. Ce sera lui qui, le 15 mai 1848, + prononcera la dissolution de l'Assemblée nationale.] + +Le 30 au matin, il était question de proclamer la République. Quelques +hommes déterminés menaçaient de poignarder la commission municipale, si +elle ne conservait pas le pouvoir. Ne s'en prenait-on pas aussi à la +Chambre des pairs? On était furieux de son audace. L'audace de la +Chambre des pairs! Certes, c'était là, le dernier outrage et la dernière +injustice qu'elle eût dû s'attendre à éprouver de l'opinion. + +Il y eut un projet: vingt jeunes gens des plus ardents devaient +s'embusquer dans une petite rue donnant sur le quai de la Ferraille, et +faire feu sur Louis-Philippe, lorsqu'il se rendrait du Palais-Royal à la +maison de ville. On les arrêta en leur disant: «Vous tuerez en même +temps Laffitte, Pajol et Benjamin Constant.» Enfin on voulait enlever le +duc d'Orléans et l'embarquer à Cherbourg: étrange rencontre, si Charles +X et Philippe se fussent retrouvés dans le même port, sur le même +vaisseau, l'un expédié à la rive étrangère par les bourgeois, l'autre +par les républicains! + + * * * * * + +Le duc d'Orléans, ayant pris le parti d'aller faire confirmer son titre +par les tribuns de l'Hôtel de Ville, descendit dans la cour du +Palais-Royal, entouré de quatre-vingt-neuf députés en casquettes, en +chapeaux ronds, en habits, en redingotes. Le candidat royal est monté +sur un cheval blanc; il est suivi de Benjamin Constant dans une chaise à +porteur ballottée par deux Savoyards. MM. Méchin[287] et Viennet[288], +couverts de sueur et de poussière, marchent entre le cheval blanc du +monarque futur et la brouette du député goutteux, se querellant avec les +deux crocheteurs pour garder les distances voulues. Un tambour à moitié +ivre battait la caisse à la tête du cortège. Quatre huissiers servaient +de licteurs. Les députés les plus zélés meuglaient: Vive le duc +d'Orléans! Autour du Palais-Royal, ces cris eurent quelques succès; +mais, à mesure qu'on avançait vers l'Hôtel de Ville, les spectateurs +devenaient moqueurs ou silencieux. Philippe se démenait sur son cheval +de triomphe, et ne cessait de se mettre sous le bouclier de M. Laffitte, +en recevant de lui, chemin faisant, quelques paroles protectrices. Il +souriait au général Gérard, faisait des signes d'intelligence à M. +Viennet et à M. Méchin, mendiait la couronne en quêtant le peuple avec +son chapeau orné d'une aune de ruban tricolore, tendant la main à +quiconque voulait en passant aumôner cette main. La monarchie ambulante +arrive sur la place de Grève, où elle est saluée des cris: Vive la +République! + + [Note 287: Alexandre-Edme baron _Méchin_ (1772-1849). Il + avait été, de l'an IX à 1814, préfet des Landes, de la Roër, + de l'Aisne et du Calvados, et, pendant les Cent-Jours, député + d'Ille-et-Vilaine. Envoyé en 1819, à la Chambre des députés + par les électeurs de l'Aisne qui lui renouvelèrent son mandat + jusqu'à la fin de la Restauration, il fut un des orateurs les + plus mordants et les plus actifs de l'opposition _libérale_. + Il coopéra à l'établissement du gouvernement de Juillet, qui + le nomma préfet du Nord, et bientôt conseiller d'État, + fonctions qu'il conserva jusqu'en 1840. On a du baron Méchin + une traduction en vers de _Juvénal_ (1827).] + + [Note 288: Jean-Pons-Guillaume _Viennet_, député de 1820 à + 1837, pair de France de 1839 à 1848, membre de l'Académie + française (18 novembre 1830). Ce fut lui qui lut au peuple, + le 31 juillet 1830, la nomination du duc d'Orléans comme + lieutenant général du royaume. Le XIXe siècle n'a pas eu de + versificateur plus fécond; il a composé des _Épîtres_, des + _Satires_, des _Fables_, des tragédies et des comédies en + vers, des poèmes épiques, des poèmes héroï-comiques, etc., + etc. Ultra-classique en littérature, ultra-conservateur en + politique, du moins après 1830, M. Viennet, de 1830 à 1848, a + servi de cible aux petits journaux, à la _Mode_, au + _Charivari_ et au _Corsaire_. Il ripostait d'ailleurs et + c'était souvent, entre la presse et lui, un prêté rendu. Avec + quelques ridicules, il était homme d'infiniment d'esprit, et + ses deux recueils de _Fables_ se lisent avec plaisir. Il a + laissé des _Mémoires_, encore inédits.] + +Quand la matière électorale royale pénétra dans l'intérieur de l'Hôtel +de Ville, des murmures plus menaçants accueillirent le postulant: +quelques serviteurs zélés qui criaient son nom reçurent des gourmades. +Il entre dans la salle du Trône; là se pressaient les blessés et les +combattants des trois journées: une exclamation générale: _Plus de +Bourbons! Vive La Fayette!_ ébranla les voûtes de la salle. Le prince en +parut troublé. M. Viennet lut à haute voix pour M. Laffitte la +déclaration des députés; elle fut écoutée dans un profond silence. Le +duc d'Orléans prononça quelques mots d'adhésion. Alors M. Dubourg dit +rudement à Philippe: «Vous venez de prendre de grands engagements. S'il +vous arrivait jamais d'y manquer, nous sommes gens à vous les rappeler.» +Et le roi futur de répondre tout ému: «Monsieur, je suis honnête homme.» +M. de la Fayette, voyant l'incertitude croissante de l'assemblée, se mit +tout à coup en tête d'abdiquer la présidence: il donne au duc d'Orléans +un drapeau tricolore, s'avance sur le balcon de l'Hôtel de Ville, et +embrasse le prince aux yeux de la foule ébahie, tandis que celui-ci +agitait le drapeau national. Le baiser républicain de La Fayette fit un +roi. Singulier résultat de toute la vie _du héros des Deux Mondes!_ + +Et puis, _plan! plan!_ la litière de Benjamin Constant et le cheval +blanc de Louis-Philippe rentrèrent moitié hués, moitié bénis, de la +fabrique politique de la Grève au Palais-Marchand. «Ce jour-là même, dit +encore M. Louis Blanc (31 juillet), et non loin de l'Hôtel de Ville, un +bateau placé au bas de la Morgue, et surmonté d'un pavillon noir, +recevait des cadavres qu'on descendait sur des civières. On rangeait ces +cadavres par piles en les couvrant de paille; et, rassemblée le long des +parapets de la Seine, la foule regardait en silence[289].» + + [Note 289: _Histoire de dix ans_, par Louis Blanc, t. I, p. + 350.] + +À propos des États de la Ligue et de la confection d'un roi, Palma-Cayet +s'écrie: «Je vous prie de vous représenter quelle réponse eût pu faire +ce petit bonhomme maître Matthieu Delaunay et M. Boucher, curé de +Saint-Benoît, et quelque autre de cette étoffe, à qui leur eût dit +qu'ils dussent être employés pour installer un roi en France à leur +fantaisie?... Les vrais Français ont toujours eu en mépris cette forme +d'élire les rois qui les rend maîtres et valets tout ensemble.» + + * * * * * + +Philippe n'était pas au bout de ses épreuves; il avait encore bien des +mains à serrer, bien des accolades à recevoir; il lui fallait encore +envoyer bien des baisers, saluer bien bas les passants, venir bien des +fois, au caprice de la foule, chanter la Marseillaise sur le balcon des +Tuileries. + +Un certain nombre de républicains s'étaient réunis le matin du 31 au +bureau du _National_: lorsqu'ils surent qu'on avait nommé le duc +d'Orléans lieutenant général du royaume, ils voulurent connaître les +opinions de l'homme destiné à devenir leur roi malgré eux. Ils furent +conduits au Palais-Royal par M. Thiers: c'étaient MM. Bastide[290], +Thomas[291], Joubert[292], Cavaignac[293], Marchais[294], +Degousée[295], Guinard[296]. Le prince dit d'abord de fort belles +choses sur la liberté: «Vous n'êtes pas encore roi, répliqua Bastide, +écoutez la vérité; bientôt vous ne manquerez pas de flatteurs.» «Votre +père, ajouta Cavaignac, est régicide comme le mien; cela vous sépare un +peu des autres.» Congratulations mutuelles sur le régicide, néanmoins +avec cette remarque judicieuse de Philippe, qu'il y a des choses dont il +faut garder le souvenir pour ne pas les imiter. + + [Note 290: Jules _Bastide_ (1800-1870). Il avait arboré le + premier, en juillet 1830, le drapeau tricolore au faîte des + Tuileries. Après la Révolution de février, il fut ministre + des affaires étrangères, du 28 février au 20 décembre 1848. + Lors de sa nomination, on prêta à Marrast, son ancien + collaborateur au _National_, ce mot qui a plusieurs fois + servi depuis: «Bastide est étranger aux affaires plaçons-le + aux affaires étrangères.»] + + [Note 291: Jacques-Léonard-Clément _Thomas_ (1809-1871). Le + 15 mai 1848, il fut nommé commandant en chef de la garde + nationale de la Seine; mais peu de semaines après, ayant, à + la tribune de l'Assemblée nationale, appelé la croix de la + Légion d'honneur un «hochet de la vanité», il fut interrompu, + insulté, et dut donner sa démission de commandant. Lors du + coup d'État de 1851, il tenta vainement de soulever la + Gironde, qui l'avait élu représentant en 1848. Il fut exilé, + refusa l'amnistie de 1859 et ne rentra qu'après le 4 + septembre 1870. Nommé pendant le siège commandant supérieur + des gardes nationales de la Seine, il adressa sa démission au + général Trochu le 14 février 1871 et rentra dans la vie + privée. Le 18 mars, dès le début de l'insurrection, reconnu + et arrêté sur la place Pigalle par plusieurs gardes + nationaux, il fut conduit au comité central de Montmartre, + rue des Rosiers, et fusillé.] + + [Note 292: C'est par _Joubert_ et son ami Dugied que _la + Charbonnerie_ a été introduite en France. Impliqués l'un et + l'autre dans la Conspiration du 19 août 1820, dite + _Conspiration militaire du Bazar_, ils allèrent offrir leurs + bras à la révolution de Naples et furent alors affiliés à la + Société secrète qui enveloppait l'Italie. Dugied, qui en + revint le premier, rapporta les règlements et ornements + charbonniques, et se réunit à Bazard, Buchez, Flotard, Cariol + aîné, Sigaud, Guinard, Corcelles fils, Sautelet et Rouen + aîné, pour fonder, dans les derniers jours de 1820, + l'association qui devait, pendant les années qui allaient + suivre, exercer une si grande et si déplorable influence. + Joubert fut, en 1822, un des principaux agents du complot de + Belfort. Il réussit encore à s'échapper et gagna l'Espagne, + où il se battit contre les soldats français. Au combat de + Llers, il fut fait prisonnier. Comme il avait reçu deux coups + de feu à la jambe, il fut conduit à l'hôpital de Perpignan, + d'où son ami Dugied parvint, à prix d'or, à le faire évader. + Il put gagner la Belgique, où il resta jusqu'en 1830.--Voir + la Notice sur _la Charbonnerie_, par M. Trélat, dans _Paris + révolutionnaire_; 1848.] + + [Note 293: Édouard-Louis-Godefroi _Cavaignac_, frère aîné du + général Eugène Cavaignac (1801-1845). La monarchie de juillet + n'eut pas d'adversaire plus redoutable. Homme de plume et + homme d'action, conspirateur ardent autant qu'habile, chef de + la _Société des Droits de l'homme_, il ne cessa, pendant + quinze ans, de lutter pour le triomphe de la Révolution et du + communisme, avec toutes les armes et sur tous les terrains, + dans la rue et dans la presse, à la Cour d'Assises et à la + Cour des pairs, en prison et en exil. Il mourut à la peine, + en 1845, le 5 mai, comme Napoléon. N'avait-il pas été le + Napoléon de l'émeute?] + + [Note 294: André-Louis-Augustin _Marchais_ (1800-1857). + Encore un conspirateur émérite. Il prit part, en 1820, à la + Conspiration du 19 août, et se fit, en 1821, affilier à la + Charbonnerie, dont il devint l'un des chefs. Sous + Louis-Philippe, il est l'un des accusés du procès d'avril + 1834. En 1848, il est l'un des commissaires extraordinaires + de Ledru-Rollin. Sous le Second Empire, en 1853, il est + arrêté comme membre de la Société secrète _la Marianne_ et + condamné à trois ans de prison. Rendu quelque temps après à + la liberté, il quitte la France et va mourir à + Constantinople.] + + [Note 295: Marie-Anne-Joseph _Dégousée_ (1795-1862). Après + avoir conspiré sous la Restauration et concouru activement + aux journées de Juillet 1830, il conspira sous Louis-Philippe + et se battit sur les barricades de février 1848. Député de la + Sarthe à l'Assemblée constituante, il soutint le gouvernement + du général Cavaignac. Non réélu à la législative, il reprit + ses fonctions d'ingénieur civil et s'occupa principalement du + forage des puits artésiens.] + + [Note 296: Joseph Augustin _Guinard_ (1799-1874). Comme + Degousée, il conspira contre le gouvernement de la + Restauration et contre la monarchie de Juillet. Comme lui, + représentant du peuple à la Constituante, il appuya le + général Cavaignac; comme lui encore, il ne fut pas réélu à la + Législative; mais, au lieu de rentrer sagement dans la vie + privée, il fit cause commune, le 13 juin 1849, avec les + députés de la Montagne et fut arrêté au Conservatoire des + Arts-et-Métiers. Traduit devant la Haute-Cour de Versailles + et condamné à la déportation perpétuelle, il fut détenu + successivement à Doullens et à Belle Isle. Il fut rendu à la + liberté en 1854, et vécut depuis lors dans la retraite.] + +Des républicains qui n'étaient pas de la réunion du _National_ +entrèrent. M. Trélat dit à Philippe: «Le peuple est le maître; vos +fonctions sont provisoires; il faut que le peuple exprime sa volonté: le +consultez-vous, oui ou non?» + +M. Thiers, frappant sur l'épaule de M. Thomas et interrompant ces +discours dangereux: «Monseigneur, n'est-ce pas que voilà un beau +colonel?--C'est vrai, répond Louis-Philippe.--Qu'est-ce qu'il dit donc? +s'écrie-t-on. Nous prend-il pour un troupeau qui vient se vendre?» Et +l'on entend de toutes parts ces mots contradictoires: «C'est la tour de +Babel! Et l'on appelle cela un roi citoyen! la République? Gouvernez +donc avec des républicains!» Et M. Thiers de s'écrier: «J'ai fait là une +belle ambassade!» + +Puis M. de La Fayette descendit au Palais-Royal: le citoyen faillit être +étouffé sous les embrassements de son roi. Toute la maison était pâmée. + +Les vestes étaient aux postes d'honneur, les casquettes dans les salons, +les blouses à table avec les princes et les princesses; dans le conseil, +des chaises, point de fauteuils; la parole à qui la voulait; +Louis-Philippe, assis entre M. de La Fayette et M. Laffitte, les bras +passés sur l'épaule de l'un et de l'autre, s'épanouissait d'égalité et +de bonheur. + +J'aurais voulu mettre plus de gravité dans la description de ces scènes +qui ont produit une grande révolution, ou, pour parler plus +correctement, de ces scènes par lesquelles sera hâtée la transformation +du monde; mais je les ai vues; des députés qui en étaient les acteurs ne +pouvaient s'empêcher d'une certaine confusion, en me racontant de quelle +manière, le 31 juillet, ils étaient allés forger--un roi. + +On faisait à Henri IV, non catholique, des objections qui ne le +ravalaient pas et qui se mesuraient à la hauteur même du trône: on lui +remontrait «que saint Louis n'avoit pas été canonisé à Genève, mais à +Rome: que si le roi n'étoit catholique, il ne tiendroit pas le premier +rang des rois en la chrétienté; qu'il n'étoit pas beau que le roi priât +d'une sorte et son peuple d'une autre; que le roi ne pourrait être sacré +à Reims et qu'il ne pourroit être enterré à Saint-Denis s'il n'étoit +catholique.» + +Qu'objectait-on à Philippe avant de le faire passer au dernier tour de +scrutin? On lui objectait qu'il n'était pas assez _patriote_. + +Aujourd'hui que la révolution est consommée, on se regarde comme offensé +lorsqu'on ose rappeler ce qui se passa au point de départ; on craint de +diminuer la solidité de la position qu'on a prise, et quiconque ne +trouve pas dans l'origine du fait commençant la gravité du fait +accompli, est un détracteur. + +Lorsqu'une colombe descendait pour apporter à Clovis l'huile sainte, +lorsque les rois chevelus étaient élevés sur un bouclier, lorsque saint +Louis tremblait, par sa vertu prématurée, en prononçant à son sacre le +serment de n'employer son autorité que pour la gloire de Dieu et le bien +de son peuple, lorsque Henri IV, après son entrée à Paris, alla se +prosterner à Notre-Dame, que l'on vit ou que l'on crut voir, à sa +droite, un bel enfant qui le défendait et que l'on prit pour son ange +gardien, je conçois que le diadème était sacré; l'oriflamme reposait +dans les tabernacles du ciel. Mais depuis que, sur une place publique, +un souverain, les cheveux coupés, les mains liées derrière le dos, a +abaissé sa tête sous le glaive au son du tambour; depuis qu'un autre +souverain, environné de la plèbe, est allé mendier des votes pour son +_élection_, au bruit du même tambour, sur une autre place publique, qui +conserve la moindre illusion sur la couronne? Qui croit que cette +royauté meurtrie et souillée puisse encore imposer au monde? Quel homme, +sentant un peu son coeur battre, voudrait avaler le pouvoir dans ce +calice de honte et de dégoût que Philippe a vidé d'un seul trait sans +vomir? La monarchie européenne aurait pu continuer sa vie, si l'on eût +conservé en France la monarchie mère, fille d'un saint et d'un grand +homme; mais on en a dispersé les semences: rien n'en renaîtra. + + * * * * * + +Vous venez de voir la royauté de la Grève s'avancer poudreuse et +haletante sous le drapeau tricolore, au milieu de ses insolents amis; +voyez maintenant la royauté de Reims se retirer, à pas mesurés, au +milieu de ses aumôniers et de ses gardes, marchant dans toute +l'exactitude de l'étiquette, n'entendant pas un mot qui ne fût un mot de +respect, et révérée même de ceux qui la détestaient. Le soldat, qui +l'estimait peu, se faisait tuer pour elle; le drapeau blanc, placé sur +son cercueil avant d'être reployé pour jamais, disait au vent: +Saluez-moi: j'étais à Ivry; j'ai vu mourir Turenne; les Anglais me +connurent à Fontenoy; j'ai fait triompher la liberté sous Washington; +j'ai délivré la Grèce et je flotte encore sur les murailles d'Alger! + +Le 31, à l'aube du jour, à l'heure même où le duc d'Orléans, arrivé à +Paris, se préparait à l'acceptation de la lieutenance générale, les gens +du service de Saint-Cloud se présentèrent au bivouac du pont de Sèvres, +annonçant qu'ils étaient congédiés, et que le roi était parti à trois +heures et demie du matin. Les soldats s'émurent, puis ils se calmèrent à +l'apparition du Dauphin: il s'avançait à cheval, comme pour les enlever +par un de ces mots qui mènent les Français à la mort ou à la victoire; +il s'arrête au front de la ligne, balbutie quelques phrases, tourne +court et rentre au château. Le courage ne lui faillit pas, mais la +parole. La misérable éducation de nos princes de la branche aînée, +depuis Louis XIV, les rendait incapables de supporter une contradiction, +de s'exprimer comme tout le monde, et de se mêler au reste des hommes. + +Cependant, les hauteurs de Sèvres et les terrasses de Bellevue se +couronnaient d'hommes du peuple: on échangea quelques coups de fusil. +Le capitaine qui commandait à l'avant-garde du pont de Sèvres passa à +l'ennemi; il mena une pièce de canon et une partie de ses soldats aux +bandes réunies sur la route du _Point du Jour_. Alors les Parisiens et +la garde convinrent qu'aucune hostilité n'aurait lieu jusqu'à ce que +l'évacuation de Saint-Cloud et de Sèvres fût effectuée. Le mouvement +rétrograde commença; les Suisses furent enveloppés par les habitants de +Sèvres, jetèrent bas leurs armes, bien que dégagés presque aussitôt par +les lanciers, dont le lieutenant-colonel fut blessé. Les troupes +traversèrent Versailles, où la garde nationale faisait le service depuis +la veille avec les grenadiers de La Rochejaquelein, l'une sous la +cocarde tricolore, les autres avec la cocarde blanche. Madame la +Dauphine arriva de Vichy et rejoignit la famille royale à Trianon, jadis +séjour préféré de Marie-Antoinette. À Trianon, M. de Polignac se sépara +de son maître. + +On a dit que madame la Dauphine était opposée aux ordonnances: le seul +moyen de bien juger les choses, c'est de les considérer dans leur +essence; le plébéien sera toujours d'avis de la liberté, le prince +inclinera toujours au pouvoir. Il ne leur en faut faire ni un crime ni +un mérite; c'est leur nature. Madame la Dauphine aurait peut-être désiré +que les ordonnances eussent paru dans un moment plus opportun, alors que +de meilleures précautions eussent été prises pour en garantir le succès; +mais au fond elles lui plaisaient et lui devaient plaire. Madame la +duchesse de Berry en était ravie. Ces deux princesses crurent que la +royauté, hors de page, était enfin affranchie des entraves que le +gouvernement représentatif attache au pied du souverain. + +On est étonné, dans ces événements de juillet, de ne pas rencontrer le +corps diplomatique, lui qui n'était que trop consulté de la cour et qui +se mêlait trop de nos affaires. + +Il est question deux fois des ambassadeurs étrangers dans nos derniers +troubles. Un homme fut arrêté aux barrières, et le paquet dont il était +porteur envoyé à l'Hôtel de Ville: c'était une dépêche de M. de +Loevenhielm[297] au roi de Suède. M. Baude fit remettre cette dépêche à +la légation suédoise sans l'ouvrir. La correspondance de lord Stuart +étant tombée entre les mains des meneurs populaires, elle lui fut +pareillement renvoyée sans avoir été ouverte, ce qui fit merveille à +Londres. Lord Stuart, comme ses compatriotes, adorait le désordre chez +l'étranger: sa diplomatie était de la _police_, ses dépêches, des +_rapports_. Il m'aimait assez lorsque j'étais ministre, parce que je le +traitais sans façon et que ma porte lui était toujours ouverte; il +entrait chez moi en bottes à toute heure, crotté et vêtu comme un +voleur, après avoir couru sur les boulevards et chez les dames, qu'il +payait mal et qui l'appelaient _Stuart_[298]. + + [Note 297: Ministre plénipotentiaire de Suède près la cour de + France.--Le comte Gustave de Loevenhielm était, depuis 1818 à + Paris, où il résida pendant trente-huit ans. Possesseur d'une + grande fortune, il l'employait à secourir les malheureux et à + protéger les arts.] + + [Note 298: «L'auteur, dit ici M. de Marcellus, p. 389, a + négligé de citer la source où il a puisé ces détails + biographiques concernant sir Charles Stuart, ambassadeur + britannique à Paris pendant son ministère. Je vais y + suppléer. Cette source, c'est moi-même. C'est moi, en effet, + qui osai soulever à ses yeux, mais pour son édification + privée, un coin du voile qui cachait ces mystères galants de + la diplomatie.» Sur lord Stuart, voir au tome IV, la note de + la page 276.] + +J'avais conçu la diplomatie sur un nouveau plan: n'ayant rien à cacher, +je parlais tout haut; j'aurais montré mes dépêches au premier venu, +parce que je n'avais aucun projet pour la gloire de la France que je ne +fusse déterminé à accomplir en dépit de tout opposant. + +J'ai dit cent fois à sir Charles Stuart en riant, et j'étais sérieux: +«Ne me cherchez pas querelle: si vous me jetez le gant, je le relève. La +France ne vous a jamais fait la guerre avec l'intelligence de votre +position; c'est pourquoi vous nous avez battus; mais ne vous y fiez +pas[299].» + + [Note 299: C'est à peu près ce que j'écrivais à M. Canning, + en 1823. (Voyez le _Congrès de Vérone_.) Ch.] + +Lord Stuart vit donc nos _troubles de juillet_ dans toute cette bonne +nature qui jubile de nos misères; mais les membres du corps +diplomatique, ennemis de la cause populaire, avaient plus ou moins +poussé Charles X aux ordonnances, et cependant, quand elles parurent, +ils ne firent rien pour sauver le monarque; que si M. Pozzo di +Borgo[300] se montra inquiet d'un coup d'État, ce ne fut ni pour le roi +ni pour le peuple. + + [Note 300: Sur Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie, voir, + au tome IV, la note 1 de la page 16.] + +Deux choses sont certaines: + +Premièrement, la révolution de juillet attaquait les traités de la +quadruple alliance: la France des Bourbons faisait partie de cette +alliance; les Bourbons ne pouvaient donc être dépossédés violemment sans +mettre en péril le nouveau droit politique de l'Europe. + +Secondement, dans une monarchie, les légations étrangères ne sont point +accréditées auprès du _gouvernement_; elles le sont auprès du monarque. +Le strict devoir de ces légations était donc de se réunir à Charles X et +de le suivre tant qu'il serait sur le sol français. + +N'est-il pas singulier que le seul ambassadeur à qui cette idée soit +venue ait été le représentant de Bernadotte, d'un roi qui n'appartenait +pas aux vieilles familles de souverains? M. de Loevenhielm allait +entraîner le baron de Werther[301] dans son opinion, quand M. Pozzo di +Borgo s'opposa à une démarche qu'imposaient les lettres de créance et +que commandait l'honneur. + + [Note 301: Ministre plénipotentiaire de Prusse à Paris, de + 1824 à 1837.--Son fils, le baron Charles de Werther, fut + appelé, au mois d'octobre 1869, à remplacer à Paris le comte + de Goltz, avec le double titre d'ambassadeur de la Prusse et + de la Confédération de l'Allemagne du Nord; il garda ce poste + jusqu'à la rupture des relations diplomatiques au mois de + juillet 1870.] + +Si le corps diplomatique se fût rendu à Saint-Cloud, la position de +Charles X changeait: les partisans de la légitimité eussent acquis dans +la Chambre élective une force qui leur manqua tout d'abord; la crainte +d'une guerre possible eût alarmé la classe industrielle; l'idée de +conserver la paix en gardant Henri V eût entraîné dans le parti de +l'enfant royal une masse considérable de populations. + +M. Pozzo di Borgo s'abstint pour ne pas compromettre ses fonds à la +Bourse ou chez des banquiers, et surtout pour ne pas exposer sa place. +Il a joué au cinq pour cent sur le cadavre de la légitimité capétienne, +cadavre qui communiquera la mort aux autres rois vivants. Il ne +manquera plus, dans quelque temps d'ici, que d'essayer, selon l'usage, +de faire passer cette faute irréparable d'un intérêt personnel pour une +combinaison profonde. + +Les ambassadeurs qu'on laisse trop longtemps à la même cour prennent les +moeurs du pays où ils résident: charmés de vivre au milieu des honneurs, +ne voyant plus les choses comme elles sont, ils craignent de laisser +passer dans leurs dépêches une vérité qui pourrait amener un changement +dans leur position. Autre chose est, en effet, d'être Esterhazy, +Werther, Pozzo à Vienne, à Berlin, à Pétersbourg, ou bien LL. EE. les +ambassadeurs à la cour de France[302]. On a dit que M. Pozzo avait des +rancunes contre Louis XVIII et Charles X, à propos du cordon bleu et de +la pairie. On eut tort de ne pas le satisfaire; il avait rendu aux +Bourbons des services, en haine de son compatriote Bonaparte. Mais si à +Gand il décida la question du trône en provoquant le départ subit de +Louis XVIII pour Paris, il se peut vanter qu'en empêchant le corps +diplomatique de faire son devoir dans les journées de juillet, il a +contribué à faire tomber de la tête de Charles X la couronne qu'il avait +aidé à replacer sur le front de son frère. + + [Note 302: Il semblerait ressortir, du contexte de cette + phrase que le prince Esterhazy, au moment de la révolution de + Juillet, était ambassadeur à Paris. Ce serait une erreur. + L'ambassadeur d'Autriche à Paris, en 1830, était le comte + d'Appony.] + +Je le pense depuis longtemps, les corps diplomatiques, nés dans des +siècles soumis à un autre droit des gens, ne sont plus en rapport avec +la société nouvelle: des gouvernements publics, des communications +faciles font qu'aujourd'hui les cabinets sont à même de traiter +directement ou sans autre intermédiaires que des agents consulaires, +dont il faudrait accroître le nombre et améliorer le sort: car, à cette +heure, l'Europe est industrielle. Les espions titrés, à prétentions +exorbitantes, qui se mêlent de tout pour se donner une importance qui +leur échappe, ne servent qu'à troubler les cabinets près desquels ils +sont accrédités, et à nourrir leurs maîtres d'illusions. Charles X eut +tort, de son côté, en n'invitant pas le corps diplomatique à se rendre à +sa cour; mais ce qu'il voyait lui semblait un rêve; il marchait de +surprise en surprise. C'est ainsi qu'il ne manda pas auprès de lui M. le +duc d'Orléans; car, ne se croyant en danger que du côté de la +république, le péril d'une usurpation ne lui vint jamais en pensée. + + * * * * * + +Charles X partit dans la soirée pour Rambouillet avec les princesses et +M. le duc de Bordeaux. Le nouveau rôle de M. le duc d'Orléans fit naître +dans la tête du roi les premières idées d'abdication. Monsieur le +dauphin, toujours à l'arrière-garde, mais ne se mêlant point aux +soldats, leur fit distribuer à Trianon ce qui restait de vins et de +comestibles. + +À huit heures et un quart du soir, les divers corps se mirent en marche. +Là expira la fidélité du 5e léger. Au lieu de suivre le mouvement, il +revint à Paris: on rapporta son drapeau à Charles X, qui refusa de le +recevoir, comme il avait refusé de recevoir celui du 50e. + +Les brigades étaient dans la confusion, les armes mêlées; la cavalerie +dépassait l'infanterie et faisait ses haltes à part. À minuit, le 31 +juillet expirant, on s'arrêta à Trappes. Le Dauphin coucha dans une +maison en arrière de ce village. + +Le lendemain, 1er août, il partit pour Rambouillet, laissant les troupes +bivouaquées à Trappes. Celles-ci levèrent leur camp à onze heures. +Quelques soldats, étant allés acheter du pain dans les hameaux, furent +massacrés. + +Arrivée à Rambouillet, l'armée fut cantonnée autour du château. + +Dans la nuit du 1er au 2 août, trois régiments de la grosse cavalerie +reprirent le chemin de leurs anciennes garnisons. On croit que le +général Bordesoulle[303], commandant la grosse cavalerie de la garde, +avait fait sa capitulation à Versailles. Le 2e de grenadiers partit +aussi le 2 au matin, après avoir renvoyé ses guidons chez le roi. Le +Dauphin rencontra ces grenadiers déserteurs; ils se formèrent en +bataille pour rendre les honneurs au prince, et continuèrent leur +chemin. Singulier mélange d'infidélité et de bienséance! Dans cette +révolution des trois journées, personne n'avait de passion; chacun +agissait selon l'idée qu'il s'était faite de son droit ou de son devoir: +le droit conquis, le devoir rempli, nulle inimitié comme nulle affection +ne restait; l'un craignait que le droit ne l'entraînât trop loin, +l'autre que le devoir ne dépassât les bornes. Peut-être n'est-il arrivé +qu'une fois, et peut-être n'arrivera-t-il plus, qu'un peuple se soit +arrêté devant sa victoire, et que des soldats qui avaient défendu un +roi, tant qu'il avait paru vouloir se battre, lui aient remis leurs +étendards avant de l'abandonner. Les ordonnances avaient affranchi le +peuple de son serment; la retraite, sur le champ de bataille, affranchit +le grenadier de son drapeau. + + [Note 303: Étienne Tardif de Pommeroux, comte de + _Bordesoulle_ (1771-1837). Il prit part à toutes les guerres + de la Révolution et de l'Empire, se rallia en 1814 au + gouvernement des Bourbons et suivit Louis XVIII à Gand. En + 1823, nommé général en chef du corps de réserve à l'armée + d'Espagne, il établit le blocus de Cadix et prit une grande + part à la victoire du Trocadéro. Au retour de cette campagne, + il fut élevé à la pairie. Il ne refusa pas le serment au + gouvernement de Louis-Philippe, et resta à la Chambre haute + jusqu'à sa mort.] + + * * * * * + +Charles X se retirant, les républicains reculant, rien n'empêchait la +monarchie élue d'avancer. Les provinces, toujours moutonnières et +esclaves de Paris, à chaque mouvement du télégraphe ou à chaque drapeau +tricolore perché sur le haut d'une diligence, criaient: Vive Philippe! +ou: Vive la Révolution! + +L'ouverture de la session fixée au 3 août, les pairs se transportèrent à +la Chambre des députés: je m'y rendis, car tout était encore provisoire. +Là fut représenté un autre acte de mélodrame: le trône resta vide et +l'anti-roi s'assit à côté. On eût dit du chancelier ouvrant par +procuration une session du parlement anglais, en l'absence du souverain. + +Philippe parla de la funeste nécessité où il s'était trouvé d'accepter +la lieutenance générale pour nous sauver tous, de la révision de +l'article 14 de La Charte, de la liberté que lui, Philippe, portait dans +son coeur et qu'il allait faire déborder sur nous, comme la paix sur +l'Europe. Jongleries de discours et de constitution répétées à chaque +phase de notre histoire, depuis un demi-siècle. Mais l'attention devint +très vive quand le prince fit cette déclaration: + +Messieurs les pairs et messieurs les députés, + +«Aussitôt que les deux Chambres seront constituées, je ferai porter à +votre connaissance l'acte d'abdication de S. M. le roi Charles X. Par ce +même acte, Louis-Antoine de France, dauphin, renonce également à ses +droits. Cet acte a été remis entre mes mains hier, 2 août, à onze heures +du soir. J'en ordonne ce matin le dépôt dans les archives de la Chambre +des pairs, et je le fais insérer dans la partie officielle du +_Moniteur_.» + + * * * * * + +Par une misérable ruse et une lâche réticence, le duc d'Orléans supprime +ici le nom de Henri V, en faveur duquel les deux rois avaient abdiqué. +Si, à cette époque, chaque Français eût pu être consulté +individuellement, il est probable que la majorité se fût prononcée en +faveur de Henri V; une partie des républicains même l'aurait accepté, en +lui donnant La Fayette pour mentor. Le germe de la légitimité resté en +France, les deux vieux rois allant finir leurs jours à Rome, aucune des +difficultés qui entourent une usurpation et qui la rendent suspecte aux +divers partis n'aurait existé[304]. L'adoption des cadets de Bourbon +était non seulement un péril, c'était un contre-sens politique: la +France nouvelle est républicaine; elle ne veut point de roi, du moins +elle ne veut point un roi de la vieille race. Encore quelques années, +nous verrons ce que deviendront nos libertés et ce que sera cette paix +dont le monde se doit réjouir. Si l'on peut juger de la conduite du +nouveau personnage élu, par ce que l'on connaît de son caractère, il est +présumable que ce prince ne croira pouvoir conserver sa monarchie qu'en +opprimant au dedans et en rampant au dehors. + + [Note 304: Ce que dit ici Chateaubriand, un des plus + illustres serviteurs de la monarchie de Juillet le dira plus + tard, à son tour: «C'eût été certainement un grand bien pour + la France, a écrit M. Guizot, et, de sa part, un grand acte + d'intelligence, comme de vertu politique, que sa résistance + se renfermât dans les limites du droit monarchique et qu'elle + ressaisît ses libertés sans renverser le gouvernement. On ne + garantit jamais mieux le respect de ses propres droits qu'en + respectant les droits qui les balancent; et, quand on a + besoin de la monarchie, il est plus sûr de la maintenir que + de la fonder.» M. Guizot ajoute: «_La royauté de M. le duc de + Bordeaux, avec M. le duc d'Orléans pour régent, eût été la + solution la plus constitutionnelle et aussi la plus + politique._» (MÉLANGES HISTORIQUES ET POLITIQUES, par M. + Guizot, préface, p. XXIII.)] + +Le tort réel de Louis-Philippe n'est pas d'avoir accepté la couronne +(acte d'ambition dont il y a des milliers d'exemples et qui n'attaque +qu'une institution politique); son véritable délit est d'avoir été +tuteur infidèle, d'avoir dépouillé _l'enfant et l'orphelin_, délit +contre lequel l'Écriture n'a pas assez de malédictions: or, jamais la +_justice morale_ (qu'on la nomme fatalité ou Providence, je l'appelle, +moi, conséquence inévitable du mal) n'a manqué de punir les infractions +à la _loi morale_. + +Philippe, son gouvernement, tout cet ordre de choses impossibles et +contradictoires, périra, dans un temps plus ou moins retardé par des cas +fortuits, par des complications d'intérêts intérieurs et extérieurs, par +l'apathie et la corruption des individus, par la légèreté des esprits, +l'indifférence et l'effacement des caractères; mais, quelle que soit la +durée du régime actuel, elle ne sera jamais assez longue pour que la +branche d'Orléans puisse pousser de profondes racines. + +Charles X, apprenant les progrès de la révolution, n'ayant rien dans son +âge et dans son caractère de propre à arrêter ces progrès, crut parer le +coup porté à sa race en abdiquant avec son fils, comme Philippe +l'annonça aux députés. Dès le premier août il avait écrit un mot +approuvant l'ouverture de la session, et, comptant sur le sincère +attachement de son cousin le duc d'Orléans, il le nommait, de son côté, +lieutenant général du royaume. Il alla plus loin le 2, car il ne voulait +plus que s'embarquer et demandait des commissaires pour le protéger +jusqu'à Cherbourg. Ces appariteurs ne furent point reçus d'abord par la +maison militaire. Bonaparte eut aussi pour gardes des commissaires, la +première fois russes, la seconde fois français; mais il ne les avait pas +demandés. + +Voici la lettre de Charles X: + + «Rambouillet, ce 2 août 1830. + +«Mon cousin, je suis trop profondément peiné des maux qui affligent ou +qui pourraient menacer mes peuples pour n'avoir pas cherché un moyen de +les prévenir. J'ai donc pris la résolution d'abdiquer la couronne en +faveur de mon petit-fils le duc de Bordeaux. + +«Le dauphin, qui partage mes sentiments, renonce aussi à ses droits en +faveur de son neveu. + +«Vous aurez donc, par votre qualité de lieutenant général du royaume, à +faire proclamer l'avénement de Henri V à la couronne. Vous prendrez +d'ailleurs toutes les mesures qui vous concernent pour régler les +formes du gouvernement pendant la minorité du nouveau roi. Ici je me +borne à faire connaître ces dispositions; c'est un moyen d'éviter encore +bien des maux. + +«Vous communiquerez mes intentions au corps diplomatique, et vous me +ferez connaître le plus tôt possible la proclamation par laquelle mon +petit-fils sera reconnu roi sous le nom de Henri V.... + +«Je vous renouvelle, mon cousin, l'assurance des sentiments avec +lesquels je suis votre affectionné cousin. + + «CHARLES.» + + +Si M. le duc d'Orléans eût été capable d'émotion ou de remords, cette +signature: _Votre affectionné cousin_, n'aurait-elle pas dû le frapper +au coeur? On doutait si peu à Rambouillet de l'efficacité des +abdications, que l'on préparait le jeune prince à son voyage: la cocarde +tricolore, son égide, était déjà façonnée par les mains des plus grands +zélateurs des ordonnances. Supposez que madame la duchesse de Berry, +partie subitement avec son fils, se fût présentée à la Chambre des +députés au moment où M. le duc d'Orléans y prononçait le discours +d'ouverture, il restait deux chances; chances périlleuses! mais du +moins, une catastrophe arrivant, l'enfant enlevé au ciel n'aurait pas +traîné de misérables jours en terre étrangère. + +Mes conseils, mes voeux, mes cris, furent impuissants; je demandais en +vain Marie-Caroline: la mère de Bayard, prêt à quitter le château +paternel, «ploroit,» dit le loyal serviteur. «La bonne gentil femme +sortit par le derrière de la tour, et fit venir son fils auquel elle +dit ces paroles: «Pierre, mon ami, soyez doux et courtois en ostant de +vous tout orgueil; _soyez humble et serviable à toutes gens; soyez loyal +en faicts et dits; soyez secourable aux pauvres veufves et orphelins, et +Dieu le vous guerdonnera_....» Alors la bonne dame tira hors de sa +manche une petite boursette en laquelle avoit seulement six écus en or +et un en monnoie qu'elle donna à son fils.» + +Le chevalier sans peur et sans reproche partit avec six écus d'or dans +une petite boursette pour devenir le plus brave et le plus renommé des +capitaines. Henri, qui n'a peut-être pas six écus d'or, aura bien +d'autres combats à rendre; il faudra qu'il lutte contre le malheur, +champion difficile à terrasser. Glorifions les mères qui donnent de si +tendres et de si bonnes leçons à leur fils! Bénie donc soyez-vous, ma +mère, de qui je tiens ce qui peut avoir honoré et discipliné ma vie! + +Pardon de tous ces souvenirs; mais peut-être la tyrannie de ma mémoire, +en faisant entrer le passé dans le présent, ôte à celui-ci une partie de +ce qu'il a de misérable. + +Les trois commissaires députés vers Charles X étaient MM. de Schonen, +Odilon Barrot et le maréchal Maison. Renvoyés par les postes militaires, +ils reprirent la route de Paris. Un flot populaire les reporta vers +Rambouillet. + + * * * * * + +Le bruit se répandit, le 2 au soir, à Paris que Charles X refusait de +quitter Rambouillet jusqu'à ce que son petit-fils eût été reconnu. Une +multitude s'assembla le 3 au matin aux Champs-Élysées, criant: «À +Rambouillet! à Rambouillet! Il ne faut pas qu'un seul Bourbon en +réchappe.» Des hommes riches se trouvaient mêlés à ces groupes, mais, le +moment arrivé, ils laissèrent partir la _canaille_, à la tête de +laquelle se plaça le général Pajol, qui prit le colonel Jacqueminot[305] +pour son chef d'état-major. Les commissaires qui revenaient, ayant +rencontré les éclaireurs de cette colonne, retournèrent sur leurs pas et +furent introduits alors à Rambouillet. Le roi les questionna sur la +force des insurgés, puis, s'étant retiré, il fit appeler Maison, qui lui +devait sa fortune et le bâton de maréchal[306]: «Maison, je vous demande +sur l'honneur de me dire, foi de soldat, si ce que les commissaires ont +raconté est vrai?» Le maréchal répondit: «Ils ne vous ont dit que la +moitié de la vérité.» + + [Note 305: Jean-François _Jacqueminot_, vicomte de Ham + (1787-1865). Colonel sous l'Empire, et chargé, après + Waterloo, de reconduire la brigade Wathier dans le Midi, il + brisa son épée pour ne pas assister au licenciement de + l'armée. Il se retira à Bar-le-Duc, où il fonda une filature, + dans laquelle il plaça de vieux soldats de la République et + de l'Empire. Député des Vosges au moment des journées de + Juillet, il y prit une part active, et il fut nommé, après la + retraite de La Fayette, maréchal de camp et chef d'état-major + de la garde nationale parisienne. Lieutenant-général depuis + 1837, créé vicomte par Louis-Philippe, il devint, en 1842, + commandant supérieur de la garde nationale. Il l'était encore + au 24 février 1848, et il vit alors cette même garde, dont il + avait en 1830 applaudi la révolte, méconnaître ses ordres + pour suivre les exemples qu'il avait lui-même autrefois + donnés.] + + [Note 306: Voyez ci-dessus la note 1 de la page 71.] + +Il restait encore, le 3 août, à Rambouillet, trois mille cinq cents +hommes de l'infanterie de la garde, quatre régiments de cavalerie +légère, formant vingt escadrons, et présentant deux mille hommes. La +maison militaire, gardes du corps, etc., cavalerie et infanterie, se +montait à treize cents hommes; en tout huit mille huit cents hommes, +sept batteries attelées et composées de quarante-deux pièces de canon. À +dix heures du soir on fait sonner le boute-selle; tout le camp se met en +route pour Maintenon, Charles X et sa famille marchant au milieu de la +colonne funèbre qu'éclairait à peine la lune voilée. + +Et devant qui se retirait-on? Devant une troupe presque sans armes, +arrivant en omnibus, en fiacres, en petites voitures de Versailles et de +Saint-Cloud. Le général Pajol se croyait bien perdu lorsqu'il fut forcé +de se mettre à la tête de cette multitude[307], laquelle, après tout, ne +s'élevait pas au delà de quinze mille individus, avec l'adjonction des +Rouennais arrivés. La moitié de cette troupe restait sur les chemins. +Quelques jeunes gens exaltés, vaillants et généreux, mêlés à ce ramas, +se seraient sacrifiés; le reste se fût probablement dispersé. Dans les +champs de Rambouillet, en rase campagne, il eût fallu aborder le feu de +la ligne et de l'artillerie; une victoire, selon toutes les apparences, +eût été remportée. Entre la victoire du peuple à Paris et la victoire du +roi à Rambouillet, des négociations se seraient établies. + + [Note 307: «Le général Pajol m'a dit à moi-même, peu de temps + avant sa mort, que dans sa longue carrière militaire il ne + s'était jamais cru si près de subir une défaite.» (Marcellus, + _Chateaubriand et son temps_, p. 392.)] + +Quoi! parmi tant d'officiers, il ne s'en est pas trouvé un assez résolu +pour se saisir du commandement au nom de Henri V? Car, après tout, +Charles X et le Dauphin n'étaient plus rois! + +Ne voulait-on pas combattre: que ne se retirait-on à Chartres? Là, on +eût été hors de l'atteinte de la populace de Paris; encore mieux à +Tours, en s'appuyant sur des provinces légitimistes. Charles X demeuré +en France, la majeure partie de l'armée serait demeurée fidèle. Les +camps de Boulogne et de Lunéville étaient levés et marchaient à son +secours. Mon neveu, le comte Louis, amenait son régiment, le 4e +chasseurs, qui ne se débanda qu'en apprenant la retraite de Rambouillet. +M. de Chateaubriand fut réduit à escorter sur un _pony_ le monarque +jusqu'au lieu de son embarcation. Si, rendu dans une ville, à l'abri +d'un premier coup de main, Charles X eût convoqué les deux Chambres, +plus de la moitié de ces Chambres aurait obéi Casimir Périer, le général +Sébastiani et cent autres avaient attendu, s'étaient débattus contre la +cocarde tricolore; ils redoutaient les périls d'une révolution +populaire: que dis-je? le lieutenant général du royaume, mandé par le +roi et ne voyant pas la bataille gagnée, se serait dérobé à ses +partisans et conformé à l'injonction royale. Le corps diplomatique, qui +ne fit pas son devoir, l'eût fait alors en se rangeant autour du +monarque. La République, installée à Paris au milieu de tous les +désordres, n'aurait pas duré un mois en face d'un gouvernement régulier +constitutionnel, établi ailleurs. Jamais on ne perdit la partie à si +beau jeu, et quand on l'a perdue de la sorte, il n'y a plus de revanche: +allez donc parler de liberté aux citoyens et d'honneur aux soldats après +les ordonnances de juillet et la retraite de Saint-Cloud! + +Viendra peut-être le temps, quand une société nouvelle aura pris la +place de l'ordre social actuel, que la guerre paraîtra une monstrueuse +absurdité, que le principe même n'en sera plus compris; mais nous n'en +sommes pas là. Dans les querelles armées, il y a des philanthropes qui +distinguent les espèces et sont prêts à se trouver mal au seul nom de +_guerre civile_: «Des compatriotes qui se tuent! des frères, des pères, +des fils en face les uns des autres!» Tout cela est fort triste, sans +doute; cependant un peuple s'est souvent retrempé et régénéré dans les +discordes intestines. Il n'a jamais péri par une guerre civile, et il a +souvent disparu dans des guerres étrangères. Voyez ce qu'était l'Italie +au temps de ses divisions, et voyez ce qu'elle est aujourd'hui. Il est +déplorable d'être obligé de ravager la propriété de son voisin, de voir +ses foyers ensanglantés par ce voisin; mais, franchement, est-il +beaucoup plus humain de massacrer une famille de paysans allemands que +vous ne connaissez pas, qui n'a eu avec vous de discussion d'aucune +nature, que vous volez, que vous tuez sans remords, dont vous déshonorez +en sûreté de conscience les femmes et les filles, parce que _c'est ta +guerre_? Quoi qu'on en dise, les guerres civiles sont moins injustes, +moins révoltantes et plus naturelles que les guerres étrangères, quand +celles-ci ne sont pas entreprises pour sauver l'indépendance nationale. +Les guerres civiles sont fondées au moins sur des outrages individuels, +sur des aversions avouées et reconnues; ce sont des duels avec des +seconds, où les adversaires savent pourquoi ils ont l'épée à la main. Si +les passions ne justifient pas le mal, elles l'excusent, elles +l'expliquent, elles font concevoir pourquoi il existe. La guerre +étrangère, comment est-elle justifiée? Des nations s'égorgent +ordinairement pas ce qu'un roi s'ennuie, qu'un ambitieux se veut +élever, qu'un ministre cherche à supplanter un rival. Il est temps de +faire justice de ces vieux lieux communs de sensiblerie, plus +convenables aux poètes qu'aux historiens: Thucydide, César, Tite-Live se +contentent d'un mot de douleur et passent. + +La guerre civile, malgré ses calamités, n'a qu'un danger réel: si les +factions ont recours à l'étranger ou si l'étranger, profitant des +divisions d'un peuple, attaque ce peuple; la conquête pourrait être le +résultat d'une telle position. La Grande-Bretagne, l'Ibérie, la Grèce +constantinopolitaine, de nos jours la Pologne, nous offrent des exemples +qu'on ne doit pas oublier. Toutefois, pendant la Ligue, les deux partis +appelant à leur aide des Espagnols et des Anglais, des Italiens et des +Allemands, ceux-ci se contre-balancèrent et ne dérangèrent point +l'équilibre que les Français armés maintenaient entre eux. + +Charles X eut tort d'employer les baïonnettes au soutien des +ordonnances; ses ministres ne peuvent se justifier d'avoir fait, par +obéissance ou non, couler le sang du peuple et des soldats, sans +qu'aucune haine les divisât, de même que les terroristes de théorie +reproduiraient volontiers le système de la terreur lorsqu'il n'y a plus +de terreur. Mais Charles X eut tort aussi de ne pas accepter la guerre +lorsque, après avoir cédé sur tous les points, on la lui apportait. Il +n'avait pas le droit, après avoir attaché le diadème au front de son +petit-fils, de dire à ce nouveau Joas: «Je t'ai fait monter au trône +pour te traîner dans l'exil, pour qu'infortuné, banni, tu portes le +poids de mes ans, de ma proscription et de mon sceptre.» Il ne fallait +pas au même instant donner à Henri V une couronne et lui ôter la France. +En le faisant roi, on l'avait condamné à mourir sur le sol où s'est +mêlée la poussière de saint Louis et de Henri IV. + +Au surplus, après ce bouillonnement de mon sang, je reviens à ma raison, +et je ne vois plus dans ces choses que l'accomplissement des destins de +l'humanité. La cour, triomphante par les armes, eût détruit les libertés +publiques; elle n'en aurait pas moins été écrasée un jour; mais elle eût +retardé le développement de la société pendant quelques années; tout ce +qui avait compris la monarchie d'une manière large eût été persécuté par +la congrégation rétablie. En dernier résultat, les événements ont suivi +la pente de la civilisation. Dieu fait les hommes puissants conformes à +ses desseins secrets: il leur donne les défauts qui les perdent quand +ils doivent être perdus, parce qu'il ne veut pas que des qualités mal +appliquées par une fausse intelligence s'opposent aux décrets de sa +providence. + + * * * * * + +La famille royale, en se retirant, réduisait mon rôle à moi-même. Je ne +songeais plus qu'à ce que je serais appelé à dire à la Chambre des +pairs. Écrire était impossible: si l'attaque fût venue des ennemis de la +couronne; si Charles X eût été renversé par une conspiration du dehors, +j'aurais pris la plume; et, m'eût-on laissé l'indépendance de la pensée, +je me serais fait fort de rallier un immense parti autour des débris du +trône; mais l'attaque était descendue de la couronne; les ministres +avaient violé les deux principales libertés; ils avaient rendu la +royauté parjure, non d'intention sans doute, mais de fait; par cela +même ils m'avaient enlevé ma force. Que pouvais-je hasarder en faveur +des ordonnances? Comment aurais-je pu vanter encore la sincérité, la +candeur, la chevalerie de la monarchie légitime? Comment aurais-je pu +dire qu'elle était la plus forte garantie de nos intérêts, de nos lois +et de notre indépendance? Champion de la vieille royauté, cette royauté +m'arrachait mes armes et me laissait nu devant mes ennemis. + +Je fus donc tout étonné quand, réduit à cette faiblesse, je me vis +recherché par la nouvelle royauté. Charles X avait dédaigné mes +services; Philippe fit un effort pour m'attacher à lui. D'abord M. Arago +me parla avec élévation et vivacité de la part de madame Adélaïde; +ensuite le comte Anatole de Montesquiou vint un matin chez madame +Récamier et m'y rencontra. Il me dit que madame la duchesse d'Orléans et +M. le duc d'Orléans seraient charmés de me voir, si je voulais aller au +Palais-Royal. On s'occupait alors de la déclaration qui devait +transformer la lieutenance générale du royaume en royauté. Peut-être, +avant que je me prononçasse, S. A. R. avait-elle jugé à propos d'essayer +d'affaiblir mon opposition. Elle pouvait aussi penser que je me +regardais comme dégagé par la fuite des trois rois. + +Ces ouvertures de M. de Montesquiou[308] me surprirent. Je ne les +repoussai cependant pas; car, sans me flatter d'un succès, je pensai +que je pouvais faire entendre des vérités utiles. Je me rendis au +Palais-Royal avec le chevalier d'honneur de la reine future. Introduit +par l'entrée qui donne sur la rue de Valois, je trouvai madame la +duchesse d'Orléans et madame Adélaïde dans leurs petits appartements. +J'avais eu l'honneur de leur être présenté autrefois. Madame la duchesse +d'Orléans me fit asseoir auprès d'elle, et sur-le-champ elle me dit: +«Ah! monsieur de Chateaubriand, nous sommes bien malheureux! Si tous les +partis voulaient se réunir, peut-être pourrait-on encore se sauver! Que +pensez-vous de tout cela? + + [Note 308: «Durant le court intervalle du 3 au 7 août, dit M. + Villemain, j'ai vu, chez Mme Récamier, M. de Chateaubriand + sollicité par les prévenances d'un homme de grand nom et d'un + esprit lettré, alors chevalier d'honneur de la duchesse + d'Orléans: il s'agissait d'une visite au Palais-Royal. M. de + Chateaubriand accepta.» (_M. de Chateaubriand, sa vie et ses + écrits_, p. 493.)--Le chevalier d'honneur de la duchesse + d'Orléans, dont Villemain ne donne pas ici le nom, jugeant + sans doute ces menus détails indignes de la majesté de + l'histoire, était M. Anatole de Montesquiou, deux fois nommé + par Chateaubriand, qui n'avait pas les mêmes scrupules. + L'auteur des _Mémoires_ avait déjà eu occasion de parler de + M. de Montesquiou. Voir plus haut pages 338 et 339 et la note + 1 de la page 338.] + +«--Madame, répondis-je, rien n'est si aisé: Charles X et monsieur le +dauphin ont abdiqué: Henri est maintenant le roi; monseigneur le duc +d'Orléans est lieutenant général du royaume: qu'il soit régent pendant +la minorité de Henri V, et tout est fini. + +«--Mais, monsieur de Chateaubriand, le peuple est très agité; nous +tomberons dans l'anarchie. + +«--Madame, oserai-je vous demander quelle est l'intention de monseigneur +le duc d'Orléans? Acceptera-t-il la couronne, si on la lui offre?» + +Les deux princesses hésitèrent à répondre. Madame la duchesse d'Orléans +répartit après un moment de silence: + +«Songez, monsieur de Chateaubriand, aux malheurs qui peuvent arriver. Il +faut que tous les honnêtes gens s'entendent pour nous sauver de la +République. À Rome, monsieur de Chateaubriand, vous pourriez rendre de +si grands services, ou même ici, si vous ne vouliez plus quitter la +France! + +«--Madame n'ignore pas mon dévouement au jeune roi et à sa mère? + +«--Ah! monsieur de Chateaubriand, ils vous ont si bien traité! + +«--Votre altesse Royale ne voudrait pas que je démentisse toute ma vie. + +«--Monsieur de Chateaubriand, vous ne connaissez pas ma nièce: elle est +si légère!... pauvre Caroline!... Je vais envoyer chercher M. le duc +d'Orléans, il vous persuadera mieux que moi.» + +La princesse donna des ordres, et Louis-Philippe arriva au bout d'un +demi-quart d'heure. Il était mal vêtu et avait l'air extrêmement +fatigué. Je me levai, et le lieutenant général du royaume en m'abordant: + +«--Madame la Duchesse d'Orléans a dû vous dire combien nous sommes +malheureux.» + +Et sur-le-champ il fit une idylle sur le bonheur dont il jouissait à la +campagne, sur la vie tranquille et selon ses goûts qu'il passait au +milieu de ses enfants. Je saisis le moment d'une pause entre deux +strophes pour prendre à mon tour respectueusement la parole, et pour +répéter à peu près ce que j'avais dit aux princesses. + +«--Ah! s'écria-t-il, c'est là mon désir! Combien je serais satisfait +d'être le tuteur et le soutien de cet enfant! Je pense tout comme vous, +monsieur de Chateaubriand: prendre le duc de Bordeaux serait +certainement ce qu'il y aurait de mieux à faire. Je crains seulement que +les événements ne soient plus forts que nous.--Plus forts que nous, +monseigneur? N'êtes-vous pas investi de tous les pouvoirs? Allons +rejoindre Henri V; appelez auprès de vous, hors de Paris, les Chambres +et l'armée. Sur le seul bruit de votre départ, toute cette effervescence +tombera, et l'on cherchera un abri sous votre pouvoir éclairé et +protecteur.» + +Pendant que je parlais, j'observais Philippe. Mon conseil le mettait mal +à l'aise; je lus sur son front le désir d'être roi. «Monsieur de +Chateaubriand, me dit-il sans me regarder, la chose est plus difficile +que vous ne le pensez; cela ne va pas comme cela. Vous ne savez pas dans +quel péril nous sommes. Une bande furieuse peut se porter contre les +Chambres aux derniers excès, et nous n'avons rien pour nous défendre.» + +Cette phrase échappée à M. le duc d'Orléans me fit plaisir parce qu'elle +me fournissait une réplique péremptoire. «Je conçois cet embarras, +monseigneur; mais il y a un moyen sûr de l'écarter. Si vous ne croyez +pas pouvoir rejoindre Henri V, comme je le proposais tout à l'heure, +vous pouvez prendre une autre route. La session va s'ouvrir: quelle que +soit la première proposition qui sera faite par les députés, déclarez +que la Chambre actuelle n'a pas les pouvoirs nécessaires (ce qui est la +vérité pure) pour disposer de la forme du gouvernement; dites qu'il faut +que la France soit consultée, et qu'une nouvelle assemblée soit élue +avec des pouvoirs _ad hoc_ pour décider une aussi grande question. +Votre Altesse Royale se mettra de la sorte dans la position la plus +populaire; le parti républicain, qui fait aujourd'hui votre danger, vous +portera aux nues. Dans les deux mois qui s'écouleront jusqu'à l'arrivée +de la nouvelle législature, vous organiserez la garde nationale; tous +vos amis et les amis du jeune roi travailleront avec vous dans les +provinces. Laissez venir alors les députés, laissez se plaider +publiquement à la tribune la cause que je défends. Cette cause, +favorisée en secret par vous, obtiendra l'immense majorité des +suffrages. Le moment d'anarchie étant passé, vous n'aurez plus rien à +craindre de la violence des républicains. Je ne vois pas même qu'il soit +très difficile d'attirer à vous le général La Fayette et M. Laffitte. +Quel rôle pour vous, monseigneur! vous pouvez régner quinze ans sous le +nom de votre pupille; dans quinze ans, l'âge du repos sera arrivé pour +nous tous; vous aurez eu la gloire, unique dans l'histoire, d'avoir pu +monter au trône et de l'avoir laissé à l'héritier légitime; en même +temps, vous aurez élevé cet enfant dans les lumières du siècle, et vous +l'aurez rendu capable de régner sur la France: une de vos filles +pourrait un jour porter le sceptre avec lui.» + +Philippe promenait ses regards vaguement au-dessus de sa tête: «Pardon, +me dit-il, monsieur de Chateaubriand; j'ai quitté, pour m'entretenir +avec vous, une députation auprès de laquelle il faut que je retourne. +Madame la duchesse d'Orléans vous aura dit combien je serais heureux de +faire ce que vous pourriez désirer; mais, croyez-le bien, c'est moi qui +retiens seul une foule menaçante. Si le parti royaliste n'est pas +massacré, il ne doit sa vie qu'à mes efforts. + +«--Monseigneur, répondis-je à cette déclaration si inattendue et si loin +du sujet de notre conversation, j'ai vu des massacres: ceux qui ont +passé à travers la Révolution sont aguerris. Les moustaches grises ne se +laissent pas effrayer par les objets qui font peur aux conscrits.» + +S. A. R. se retira, et j'allai retrouver mes amis: + +«Eh bien? s'écrièrent-ils. + +«--Eh bien, il veut être roi. + +«--Et madame la duchesse d'Orléans? + +«--Elle veut être reine. + +«--Ils vous l'ont dit? + +«--L'un m'a parlé de bergeries, l'autre des périls qui menaçaient la +France et de la légèreté de la _pauvre Caroline_; tous deux ont bien +voulu me faire entendre que je pourrais leur être utile, et ni l'un ni +l'autre ne m'a regardé en face.» + +Madame la duchesse d'Orléans désira me voir encore une fois[309]. M. le +duc d'Orléans ne vint pas se mêler à cette conversation. Madame la +duchesse d'Orléans s'expliqua plus clairement sur les faveurs dont +monseigneur le duc d'Orléans se proposait de m'honorer. Elle eut la +bonté de me rappeler ce qu'elle nommait ma puissance sur l'opinion, les +sacrifices que j'avais faits, l'aversion que Charles X et sa famille +m'avaient toujours montrée, malgré mes services. Elle me dit que si je +voulais rentrer au ministère des affaires étrangères, S. A. Et. se +ferait un grand bonheur de me réintégrer dans cette place; mais que +j'aimerais peut-être mieux retourner à Rome, et qu'elle (madame la +duchesse d'Orléans) me verrait prendre ce dernier parti avec un extrême +plaisir, dans l'intérêt de notre sainte religion. + + [Note 309: «Dans ces jours si pressés, dit M. Villemain, page + 496, M. de Chateaubriand fut, encore une fois, appelé près de + la duchesse d'Orléans, seule avec Mme Adélaïde, et il reçut + d'elle l'offre directe de l'ambassade de Rome, avec le voeu + le plus formel de la lui voir accepter, dans l'intérêt de la + religion.»] + +«Madame, répondis-je sur-le-champ avec une sorte de vivacité, je vois +que le parti de monsieur le duc d'Orléans est pris, qu'il en a pesé les +conséquences, qu'il a vu les années de misères et de périls divers qu'il +aura à traverser; je n'ai donc plus rien à dire. Je ne viens point ici +pour manquer de respect au sang des Bourbons; je ne dois, d'ailleurs, +que de la reconnaissance aux bontés de _madame_. Laissant donc de côté +les grandes objections, les raisons puisées dans les principes et les +événements, je supplie Votre Altesse Royale de consentir à m'entendre en +ce qui me touche. + +«Elle a bien voulu me parler de ce qu'elle appelle ma puissance sur +l'opinion. Eh bien! si cette puissance est réelle, elle n'est fondée que +sur l'estime publique; or, je la perdrais, cette estime, au moment où je +changerais de drapeau. Monsieur le duc d'Orléans aurait cru acquérir un +appui, et il n'aurait à son service qu'un misérable faiseur de phrases, +qu'un parjure dont la voix ne serait plus écoutée, qu'un renégat à qui +chacun aurait le droit de jeter de la boue et de cracher au visage. Aux +paroles incertaines qu'il balbutierait en faveur de Louis-Philippe, on +lui opposerait les volumes entiers qu'il a publiés en faveur de la +famille tombée. N'est-ce pas moi, madame, qui ai écrit la brochure _De +Bonaparte et des Bourbons_, les articles sur l'_arrivée de Louis XVIII à +Compiègne_, le _Rapport dans le conseil du roi à Gand_, l'_Histoire de +la vie et de la mort de M. le duc de Berry_? Je ne sais s'il y a une +seule page de moi où le nom de mes anciens rois ne se trouve pour +quelque chose, et où il ne soit environné de mes protestations d'amour +et de fidélité; chose qui porte un caractère d'attachement individuel +d'autant plus remarquable, que _madame_ sait que je ne crois pas aux +rois. À la seule pensée d'une désertion, le rouge me monte au visage; +j'irais le lendemain me jeter dans la Seine. Je supplie _madame_ +d'excuser la vivacité de mes paroles; je suis pénétré de ses bontés; +j'en garderai un profond et reconnaissant souvenir, mais elle ne +voudrait pas me déshonorer: plaignez-moi, madame, plaignez-moi!» + +J'étais resté debout et, m'inclinant, je me retirai. Mademoiselle +d'Orléans n'avait pas prononcé un mot. Elle se leva et, en s'en allant, +elle me dit: «Je ne vous plains pas, monsieur de Chateaubriand, je ne +vous plains pas!» Je fus étonné de ce peu de mots et de l'accent avec +lequel ils furent prononcés. + +Voilà ma dernière tentation politique; j'aurais pu me croire un juste +selon saint Hilaire, car il affirme que les hommes sont exposés aux +entreprises du diable en raison de leur sainteté: _Victoria ei est +magis, exacta de sanctis_: «sa victoire est plus grande remportée sur +des saints.» Mes refus étaient d'une dupe; où est le public pour les +juger? n'aurais-je pas pu me ranger au nombre de ces hommes, fils +vertueux de la terre, qui servent le _pays_ avant tout? Malheureusement +je ne suis pas une créature du présent, et je ne veux point capituler +avec la fortune. Il n'y a rien de commun entre moi et Cicéron; mais sa +fragilité n'est pas une excuse: la postérité n'a pu pardonner un moment +de faiblesse à un grand homme pour un autre grand homme; que serait-ce +que ma pauvre vie perdant son seul bien, son intégrité, pour +Louis-Philippe d'Orléans? + +Le soir même de cette dernière conversation au Palais-Royal, je +rencontrai chez madame Récamier M. de Sainte-Aulaire[310]. Je ne +m'amusai point à lui demander son secret, mais il me demanda le mien. Il +débarquait de la campagne encore tout chaud des événements qu'il avait +lus: «Ah! s'écria-t-il, que je suis aise de vous voir! voilà de belle +besogne! J'espère que nous autres, au Luxembourg, nous ferons notre +devoir. Il serait curieux que les pairs disposassent de la couronne de +Henri IV! J'en suis bien sûr, vous ne me laisserez pas seul à la +tribune.» + + [Note 310: Louis-Clair, comte de _Beaupoil de Sainte-Aulaire_ + (1778-1854). Beau-frère de M. Decazes et député de 1815 à + 1829, il combattit le ministère Villèle et accueillit avec + faveur le ministère Martignac. À la mort de son père (19 + février 1829), il entra à la Chambre des pairs. Absent au + moment de la Révolution de Juillet, il revint en hâte à + Paris; après quelques hésitations, il adhéra au gouvernement + nouveau et reçut l'ambassade de Rome, puis celle de Vienne + (1833) et enfin celle de Londres, qu'il occupa de 1841-1847. + Auteur d'une remarquable _Histoire de la Fronde_ (1827), il + fut élu, le 7 janvier 1841, membre de l'Académie française. + Il a laissé sur ses diverses ambassades des _Mémoires_, + encore inédits; il en avait fait quelques lectures à + l'Académie, et un bon juge, M. Désiré Nisard, les a + caractérisés en ces termes: «Le style de ces Mémoires, précis + comme le veut la langue des affaires, pesé et non compassé, + comme doit l'être une conversation qui sera répétée; grave et + élevé par moments comme l'histoire; familier et gracieux, + comme les entretiens de politesse qui précèdent les + discussions d'affaires, n'ajoutera pas peu aux titres de M. + de Sainte-Aulaire comme écrivain.» (_Réponse de M. Nisard au + discours de réception de M. le duc Victor de Broglie._)] + +Comme mon parti était pris, j'étais fort calme; ma réponse parut froide +à l'ardeur de M. de Sainte-Aulaire. Il sortit, vit ses amis, et me +laissa seul à la tribune: vivent les gens d'esprit à coeur léger et à +tête frivole! + + * * * * * + +Le parti républicain se débattait encore sous les pieds des amis qui +l'avaient trahi. Le 6 août, une députation de vingt membres désignés par +le comité central des douze arrondissements de Paris se présenta à la +Chambre des députés pour lui remettre une adresse que le général +Thiard[311] et M. Duris-Dufresne[312] escamotèrent à la bénévole +députation. Il était dit dans cette adresse: «que la nation ne pouvait +reconnaître comme pouvoir constitutionnel, ni une Chambre élective +nommée durant l'existence et sous l'influence de la royauté qu'elle a +renversée, ni une Chambre aristocratique, dont l'institution est en +opposition directe avec les principes qui lui ont mis (à elle, la +nation) les armes à la main; que le comité central des douze +arrondissements n'accordant, comme nécessité révolutionnaire, qu'un +pouvoir de fait et très provisoire à la Chambre des députés actuels, +pour aviser à toute mesure d'urgence, appelle de tous ses voeux +l'élection libre et populaire de mandataires qui représentent réellement +les besoins du peuple; que les assemblées primaires seules peuvent +amener ce résultat. S'il en était autrement, la nation frapperait de +nullité tout ce qui tendrait à la gêner dans l'exercice de ses droits.» + + [Note 311: Auxonne-Marie-Théodose, comte de _Thiard de Bissy_ + (1772-1852). Il était fils de Claude VIII de Thiard, comte de + Bissy, lieutenant-général des armées du Roi, gouverneur des + ville et château d'Auxonne, gouverneur du Palais-Royal, des + Tuileries à Paris, l'un des quarante de l'Académie française. + Il était neveu du comte de Thiard, commandant du roi en + Bretagne en 1789, guillotiné le 26 juillet 1794. (Voir au + tome I, la note 1 de la page 250.) Auxonne-Marie-Théodose + émigra en 1791 et servit à l'armée de Condé jusqu'en 1799. + Sous l'Empire, après avoir été employé par Napoléon dans ses + armées et sa diplomatie, il fut disgracié en 1807 et vécut + dans la retraite jusqu'en 1814. Après avoir été représentant + aux Cent-Jours, il fut député de 1820 à 1834 et de 1837 à + 1848. Quoique ancien émigré, quoique né au château des + Tuileries, il ne cessa, sous la Restauration comme sous la + monarchie de Juillet, de siéger à l'extrême-gauche.] + + [Note 312: François _Duris-Dufresne_ (1769-1837). C'était, + lui aussi, un ancien officier. Après avoir fait partie du + Corps législatif, de l'an XII à 1809, il entra, en 1827, à la + Chambre des députés et vota avec le côté gauche. Il adhéra à + la Révolution de Juillet et à l'avènement de Louis-Philippe; + mais les événements le rejetèrent bientôt dans l'opposition + dynastique. Réélu le 5 juillet 1831, il siégea cette fois à + l'extrême-gauche, signa le _compte rendu_ de 1832, et fut de + ceux qui se récusèrent (1833) dans l'affaire du journal _la + Tribune_. En 1834, il cessa de faire partie de la Chambre.] + +Tout cela était la pure raison, mais le lieutenant général du royaume +aspirait à la couronne, et les peurs et les ambitions avaient hâte de la +lui donner. Les plébéiens d'aujourd'hui voulaient une révolution et ne +savaient pas la faire; les Jacobins, qu'ils ont pris pour modèles, +auraient jeté à l'eau les hommes du Palais-Royal et les bavards des deux +Chambres. M. de La Fayette était réduit à des désirs impuissants: +heureux d'avoir fait revivre la garde nationale, il se laissa jouer +comme un vieux maillot par Philippe, dont il croyait être la nourrice; +il s'engourdit dans cette félicité. Le vieux général n'était plus que la +liberté endormie, comme la République de 1793 n'était plus qu'une tête +de mort. + +La vérité est qu'une Chambre sans mandat et tronquée n'avait aucun droit +de disposer de la couronne: ce fut une Convention exprès réunie, formée +de la Chambre des lords et d'une Chambre des communes nouvellement élue, +qui disposa du trône de Jacques II. Il est encore certain que ce +_croupion_ de la Chambre des députés, que ces 221, imbus sous Charles X +des traditions de la monarchie héréditaire, n'apportaient aucune +disposition propre à la monarchie élective; ils l'arrêtent dès son +début, et la forcent de rétrograder vers des principes de +quasi-légitimité. Ceux qui ont forgé l'épée de la nouvelle royauté ont +introduit dans sa lame une paille qui tôt ou tard la fera éclater. + + * * * * * + +Le 7 d'août est un jour mémorable pour moi; c'est celui où j'ai eu le +bonheur de terminer ma carrière politique comme je l'avais commencée; +bonheur assez rare aujourd'hui pour qu'on puisse s'en réjouir. On avait +apporté à la Chambre des pairs la déclaration de la Chambre des députés +concernant la vacance du trône. J'allai m'asseoir à ma place dans le +plus haut rang des fauteuils, en face du président. Les pairs me +semblèrent à la fois affairés et abattus. Si quelques-uns portaient sur +leur front l'orgueil de leur prochaine infidélité, d'autres y portaient +la honte des remords qu'ils n'avaient pas le courage d'écouter. Je me +disais, en regardant cette triste assemblée: «Quoi! ceux qui ont reçu +les bienfaits de Charles X dans sa prospérité vont le déserter dans son +infortune! Ceux dont la mission spéciale était de défendre le trône +héréditaire, ces hommes de cour qui vivaient dans l'intimité du roi, le +trahiront-ils? Ils veillaient à sa porte à Saint-Cloud; ils l'ont +embrassé à Rambouillet; il leur a pressé la main dans un dernier adieu; +vont-ils lever contre lui cette main, toute chaude encore de cette +dernière étreinte? Cette Chambre, qui retentit pendant quinze années de +leurs protestations de dévouement, va-t-elle entendre leur parjure? +C'est pour eux cependant que Charles X s'est perdu; c'est eux qui le +poussaient aux ordonnances; ils trépignaient de joie lorsqu'elles +parurent et lorsqu'ils se crurent vainqueurs dans cette minute muette +qui précède la chute du tonnerre.» + +Ces idées roulaient confusément et douloureusement dans mon esprit. La +pairie était devenue le triple réceptacle des corruptions de la vieille +Monarchie, de la République et de l'Empire. Quant aux républicains de +1793, transformés en sénateurs, quant aux généraux de Bonaparte, je +n'attendais d'eux que ce qu'ils ont toujours fait: ils déposèrent +l'homme extraordinaire auquel ils devaient tout, ils allaient déposer le +roi qui les avait confirmés dans les biens et dans les honneurs dont les +avait comblés leur premier maître. Que le vent tourne, et ils déposeront +l'usurpateur auquel ils se préparaient à jeter la couronne. + +Je montai à la tribune. Un silence profond se fit, les visages parurent +embarrassés, chaque pair se tourna de côté sur son fauteuil, et regarda +la terre. Hormis quelques pairs résolus à se retirer comme moi, personne +n'osa lever les yeux à la hauteur de la tribune. Je conserve mon +discours parce qu'il résume ma vie, et que c'est mon premier titre à +l'estime de l'avenir. + + +«Messieurs, + +«La déclaration apportée à cette Chambre est beaucoup moins compliquée +pour moi que pour ceux de MM. les pairs qui professent une opinion +différente de la mienne. Un fait, dans cette déclaration, domine à mes +yeux tous les autres, ou plutôt les détruit. Si nous étions dans un +ordre de choses régulier, j'examinerais sans doute avec soin les +changements qu'on prétend opérer dans la charte. Plusieurs de ces +changements ont été par moi-même proposés. Je m'étonne seulement qu'on +ait pu entretenir cette Chambre de la mesure réactionnaire touchant les +pairs de la création de Charles X. Je ne suis pas suspect de faiblesse +pour les fournées, et vous savez que j'en ai combattu même la menace; +mais nous rendre les juges de nos collègues, mais rayer du tableau des +pairs qui l'on voudra, toutes les fois que l'on sera le plus fort, cela +ressemble trop à la proscription. Veut-on détruire la pairie? Soit: +mieux vaut perdre la vie que de la demander. + +«Je me reproche déjà ce peu de mots sur un détail qui, tout important +qu'il est, disparaît dans la grandeur de l'événement. La France est sans +direction, et j'irais m'occuper de ce qu'il faut ajouter ou retrancher +aux mâts d'un navire dont le gouvernail est arraché! J'écarte donc de la +déclaration de la Chambre élective tout ce qui est d'un intérêt +secondaire, et, m'en tenant au seul fait énoncé de la vacance vraie ou +prétendue du trône, je marche droit au but. + +«Une question préalable doit être traitée: si le trône est vacant, nous +sommes libres de choisir la forme de notre gouvernement. + +«Avant d'offrir la couronne à un individu quelconque, il est bon de +savoir dans quelle espèce d'ordre politique nous constituerons l'ordre +social. Établirons-nous une république ou une monarchie nouvelle? + +«Une république ou une monarchie nouvelle offre-t-elle à la France des +garanties suffisantes de durée, de force et de repos? + +«Une république aurait d'abord contre elle les souvenirs de la +république même. Ces souvenirs ne sont nullement effacés. On n'a pas +oublié le temps où la mort, entre la liberté et l'égalité, marchait +appuyée sur leurs bras. Quand vous seriez tombés dans une nouvelle +anarchie, pourriez-vous réveiller sur son rocher l'Hercule qui fut seul +capable d'étouffer le monstre? Dans quelque mille ans, votre postérité +pourra voir un autre Napoléon. Quant à vous, ne l'attendez pas. + +«Ensuite, dans l'état de nos moeurs et dans nos rapports avec les +gouvernements qui nous environnent, la république, sauf erreur, ne me +paraît pas exécutable maintenant. La première difficulté serait +d'amener les Français à un vote unanime. Quel droit la population de +Paris aurait-elle de contraindre la population de Marseille ou de telle +autre ville de se constituer en république? Y aurait-il une seule +république ou vingt ou trente républiques? Seraient-elles fédératives ou +indépendantes? Passons par-dessus ces obstacles. Supposons une +république unique: avec notre familiarité naturelle, croyez-vous qu'un +président, quelque grave, quelque respectable, quelque habile qu'il +puisse être, soit un an à la tête des affaires sans être tenté de se +retirer? Peu défendu par les lois et par les souvenirs, contrarié, +avili, insulté soir et matin par des rivaux secrets et par des agents de +trouble, il n'inspirera pas assez de confiance au commerce et à la +propriété; il n'aura ni la dignité convenable pour traiter avec les +cabinets étrangers, ni la puissance nécessaire au maintien de l'ordre +intérieur. S'il use de mesures révolutionnaires, la République deviendra +odieuse; l'Europe inquiète profitera de ces divisions, les fomentera, +interviendra, et l'on se trouvera de nouveau engagé dans des luttes +effroyables. La république représentative est sans doute l'état futur du +monde, mais son temps n'est pas encore arrivé. + +«Je passe à la monarchie. + + * * * * * + +«Un roi nommé par les Chambres ou élu par le peuple sera toujours, quoi +qu'on fasse, une nouveauté. Or, je suppose qu'on veut la liberté, +surtout la liberté de la presse, par laquelle et pour laquelle le peuple +vient de remporter une si étonnante victoire. Eh bien! toute monarchie +nouvelle sera forcée, ou plus tôt ou plus tard, de bâillonner cette +liberté. Napoléon lui-même a-t-il pu l'admettre? Fille de nos malheurs +et esclave de notre gloire, la liberté de la presse ne vit en sûreté +qu'avec un gouvernement dont les racines sont déjà profondes. Une +monarchie, bâtarde d'une nuit sanglante, n'aurait-elle rien à redouter +de l'indépendance des opinions? Si ceux-ci peuvent prêcher la +république, ceux-là un autre système, ne craignez-vous pas d'être +bientôt obligés de recourir à des lois d'exception, malgré l'anathème +contre la censure ajouté à l'article 8 de la charte? + +«Alors, amis de la liberté réglée, qu'aurez-vous gagné au changement +qu'on vous propose? Vous tomberez de force dans la république, ou dans +la servitude légale. La monarchie sera débordée et emportée par le +torrent des lois démocratiques, ou le monarque par le mouvement des +factions. + +«Dans le premier enivrement d'un succès, on se figure que tout est aisé; +on espère satisfaire toutes les exigences, toutes les humeurs, tous les +intérêts; on se flatte que chacun mettra de côté ses vues personnelles +et ses vanités; on croit que la supériorité des lumières et la sagesse +du gouvernement surmonteront des difficultés sans nombre; mais, au bout +de quelques mois, la pratique vient démentir la théorie. + +«Je ne vous présente, messieurs, que quelques-uns des inconvénients +attachés à la formation d'une république ou d'une monarchie nouvelle. Si +l'une et l'autre ont des périls, il restait un troisième parti, et ce +parti valait bien la peine qu'on en eût dit quelques mots. + +«D'affreux ministres ont souillé la couronne, et ils ont soutenu la +violation de la loi par le meurtre; ils se sont joués des serments faits +au ciel, des lois jurées à la terre. + +«Étrangers, qui deux fois êtes entrés à Paris sans résistance, sachez la +vraie cause de vos succès: vous vous présentiez au nom du pouvoir légal. +Si vous accouriez aujourd'hui au secours de la tyrannie, pensez-vous que +les portes de la capitale du monde civilisé s'ouvriraient aussi +facilement devant vous? La nation française a grandi, depuis votre +départ, sous le régime des lois constitutionnelles, nos enfants de +quatorze ans sont des géants; nos conscrits à Alger, nos écoliers à +Paris, viennent de vous révéler les fils des vainqueurs d'Austerlitz, de +Marengo et d'Iéna; mais les fils fortifiés de tout ce que la liberté +ajoute à la gloire. + +«Jamais défense ne fut plus légitime et plus héroïque que celle du +peuple de Paris. Il ne s'est point soulevé contre la loi; tant qu'on a +respecté le pacte social, le peuple est demeuré paisible; il a supporté +sans se plaindre les insultes, les provocations, les menaces; il devait +son argent et son sang en échange de la charte, il a prodigué l'un et +l'autre. + +«Mais lorsqu'après avoir menti jusqu'à la dernière heure, on a tout à +coup sonné la servitude; quand la conspiration de la bêtise et de +l'hypocrisie a soudainement éclaté; quand une terreur de château +organisée par des eunuques a cru pouvoir remplacer la terreur de la +République et le joug de fer de l'Empire, alors ce peuple s'est armé de +son intelligence et de son courage; il s'est trouvé que ces +_boutiquiers_ respiraient assez facilement la fumée de la poudre, et +qu'il fallait plus de _quatre soldats et un caporal_ pour les réduire. +Un siècle n'aurait pas autant mûri les destinées d'un peuple que les +trois derniers soleils qui viennent de briller sur la France. Un grand +crime a eu lieu; il a produit l'énergique explosion d'un principe: +devait-on, à cause de ce crime et du triomphe moral et politique qui en +a été la suite, renverser l'ordre de choses établi? Examinons: + +«Charles X et son fils sont déchus ou ont abdiqué, comme il vous plaira +de l'entendre; mais le trône n'est pas vacant: après eux venait un +enfant; devait-on condamner son innocence? + +«Quel sang crie aujourd'hui contre lui? oseriez-vous dire que c'est +celui de son père? Cet orphelin, élevé aux écoles de la patrie dans +l'amour du gouvernement constitutionnel et dans les idées de son siècle, +aurait pu devenir un roi en rapport avec les besoins de l'avenir. C'est +au gardien de sa tutelle que l'on aurait fait jurer la déclaration sur +laquelle vous aller voter; arrivé à sa majorité, le jeune monarque +aurait renouvelé le serment. Le roi présent, le roi actuel aurait été M. +le duc d'Orléans, régent du royaume, prince qui a vécu près du peuple, +et qui sait que la monarchie ne peut être aujourd'hui qu'une monarchie +de consentement et de raison. Cette combinaison naturelle m'eût semblé +un grand moyen de conciliation, et aurait peut-être sauvé à la France +ces agitations qui sont la conséquence des violents changements d'un +État. + +«Dire que cet enfant, séparé de ses maîtres, n'aurait pas le temps +d'oublier jusqu'à leurs noms avant de devenir homme; dire qu'il +demeurerait infatué de certains dogmes de naissance après une longue +éducation populaire, après la terrible leçon qui a précipité deux rois +en deux nuits, est-ce bien raisonnable? + +«Ce n'est ni par un dévouement sentimental, ni par un attendrissement de +nourrice transmis de maillot en maillot depuis le berceau de Henri IV +jusqu'à celui du jeune Henri, que je plaide une cause où tout se +tournerait de nouveau contre moi, si elle triomphait. Je ne vise ni au +roman, ni à la chevalerie, ni au martyre; je ne crois pas au droit divin +de la royauté, et je crois à la puissance des révolutions et des faits. +Je n'invoque pas même la charte, je prends mes idées, plus haut; je les +tire de la sphère philosophique de l'époque où ma vie expire: je propose +le duc de Bordeaux tout simplement comme une nécessité de meilleur aloi +que celle dont on argumente. + +«Je sais qu'en éloignant cet enfant, on veut établir le principe de la +souveraineté du peuple: niaiserie de l'ancienne école, qui prouve que, +sous le rapport politique, nos vieux démocrates n'ont pas fait plus de +progrès que les vétérans de la royauté. Il n'y a de souveraineté absolue +nulle part; la liberté ne découle pas du droit politique, comme on le +supposait au XVIIIe siècle; elle vient du droit naturel, ce qui fait +qu'elle existe dans toutes les formes de gouvernement, et qu'une +monarchie peut être libre et beaucoup plus libre qu'une république; mais +ce n'est ni le temps ni le lieu de faire un cours de politique. + +«Je me contenterai de remarquer que, lorsque le peuple a disposé des +trônes, il a souvent aussi disposé de sa liberté; je ferai observer que +le principe de l'hérédité monarchique, absurde au premier abord, a été +reconnu, par l'usage, préférable au principe de la monarchie élective. +Les raisons en sont si évidentes, que je n'ai pas besoin de les +développer. Vous choisissez un roi aujourd'hui: qui vous empêchera d'en +choisir un autre demain? La loi, direz-vous. La loi? et c'est vous qui +la faites! + +«Il est encore une manière plus simple de trancher la question, c'est de +dire: Nous ne voulons plus de la branche aînée des Bourbons. Et pourquoi +n'en voulez-vous plus? Parce que nous sommes victorieux; nous avons +triomphé dans une cause juste et sainte; nous usons d'un droit de double +conquête. + +«Très-bien: vous proclamez la souveraineté de la force. Alors gardez +soigneusement cette force; car si dans quelques mois elle vous échappe, +vous serez mal venus à vous plaindre. Telle est la nature humaine! Les +esprits les plus éclairés et les plus justes ne s'élèvent pas toujours +au-dessus d'un succès. Ils étaient les premiers, ces esprits, à invoquer +le droit contre la violence; ils appuyaient ce droit de toute la +supériorité de leur talent, et, au moment même où la vérité de ce qu'ils +disaient est démontrée par l'abus le plus abominable de la force et par +le renversement de cette force, les vainqueurs s'emparent de l'arme +qu'ils ont brisée! Dangereux tronçons, qui blesseront leur main sans les +servir. + +«J'ai transporté le combat sur le terrain de mes adversaires; je ne suis +point allé bivouaquer dans le passé sous le vieux drapeau des morts, +drapeau qui n'est pas sans gloire, mais qui pend le long du bâton qui le +porte, parce qu'aucun souffle de la vie ne le soulève. Quand je +remuerais la poussière des trente-cinq Capets, je n'en tirerais pas un +argument qu'on voulût seulement écouter. L'idolâtrie d'un nom est +abolie; la monarchie n'est plus une religion: c'est une forme politique +préférable dans ce moment à toute autre, parce qu'elle fait mieux entrer +l'ordre dans la liberté. + +«Inutile Cassandre, j'ai assez fatigué le trône et la patrie de mes +avertissements dédaignés; il ne me reste qu'à m'asseoir sur les débris +d'un naufrage que j'ai tant de fois prédit. Je reconnais au malheur +toutes les sortes de puissance, excepté celle de me délier de mes +serments de fidélité. Je dois aussi rendre ma vie uniforme: après tout +ce que j'ai fait, dit et écrit pour les Bourbons, je serais le dernier +des misérables, si je les reniais au moment où, pour la troisième et +dernière fois, ils s'acheminent vers l'exil. + +«Je laisse la peur à ces généreux royalistes qui n'ont jamais sacrifié +une obole ou une place à leur loyauté; à ces champions de l'autel et du +trône, qui naguère me traitaient de renégat, d'apostat et de +révolutionnaire. Pieux libellistes, le renégat vous appelle! Venez donc +balbutier un mot, un seul mot avec lui pour l'infortuné maître qui vous +combla de ses dons et que vous avez perdu! Provocateurs de coups +d'État, prédicateurs du pouvoir constituant, où êtes-vous? Vous vous +cachez dans la boue du fond de laquelle vous leviez vaillamment la tête +pour calomnier les vrais serviteurs du roi; votre silence d'aujourd'hui +est digne de votre langage d'hier. Que tous ces preux, dont les exploits +projetés ont fait chasser les descendants d'Henri IV à coups de fourche, +tremblent maintenant, accroupis sous la cocarde tricolore: c'est tout +naturel. Les nobles couleurs dont ils se parent protégeront leur +personne, et ne couvriront pas leur lâcheté. + +«Au surplus, en m'exprimant avec franchise à cette tribune, je ne crois +pas du tout faire un acte d'héroïsme. Nous ne sommes plus dans ces temps +où une opinion coûtait la vie; y fussions-nous, je parlerais cent fois +plus haut. Le meilleur bouclier est une poitrine qui ne craint pas de se +montrer découverte à l'ennemi. Non, messieurs, nous n'avons à craindre +ni un peuple dont la raison égale le courage, ni cette généreuse +jeunesse que j'admire, avec laquelle je sympathise de toutes les +facultés de mon âme, à laquelle je souhaite, comme à mon pays, honneur, +gloire et liberté. + +«Loin de moi surtout la pensée de jeter des semences de division dans la +France, et c'est pour quoi j'ai refusé à mon discours l'accent des +passions. Si j'avais la conviction intime qu'un enfant doit être laissé +dans les rangs obscurs et heureux de la vie, pour assurer le repos de +trente-trois millions d'hommes, j'aurais regardé comme un crime toute +parole en contradiction avec le besoin des temps: je n ai pas cette +conviction. Si j'avais le droit de disposer d'une couronne, je la +mettrais volontiers aux pieds de M. le duc d'Orléans. Mais je ne vois de +vacant qu'un tombeau à Saint-Denis, et non un trône. + +«Quelles que soient les destinées qui attendent M. le lieutenant général +du royaume, je ne serai jamais son ennemi, s'il fait le bonheur de ma +patrie. Je ne demande à conserver que la liberté de ma conscience et le +droit d'aller mourir partout où je trouverai indépendance et repos. + +«Je vote contre le projet de déclaration[313].» + + [Note 313: Cormenin n'a point donné place à Chateaubriand + dans son _Livre des Orateurs_, et il a eu raison, puisque + aussi bien tous les discours de l'auteur du _Génie du + Christianisme_ sont des discours écrits. Il n'en reste pas + moins que plusieurs de ces discours sont admirables; en + particulier, celui du 7 août 1830, à la Chambre des pairs, ou + encore celui sur la guerre d'Espagne, prononcé par + Chateaubriand à la Chambre des députés le 25 février 1823.] + + * * * * * + +J'avais été assez calme en commençant ce discours; mais peu à peu +l'émotion me gagna; quand j'arrivai à ce passage: _Inutile Cassandre, +j'ai assez fatigué le trône et la patrie de mes avertissements +dédaignés_, ma voix s'embarrassa, et je fus obligé de porter mon +mouchoir à mes yeux pour supprimer des pleurs de tendresse et +d'amertume. L'indignation me rendit la parole dans le paragraphe qui +suit: _Pieux libellistes, le renégat vous appelle! Venez donc balbutier +un mot, un seul mot avec lui pour l'infortuné maître qui vous combla de +ses dons et que vous avez perdu!_ Mes regards se portaient alors sur les +rangs à qui j'adressais ces paroles. + +Plusieurs pairs semblaient anéantis; ils s'enfonçaient dans leur +fauteuil au point que je ne les voyais plus derrière leurs collègues +assis immobiles devant eux. Ce discours eut quelque retentissement: tous +les partis y étaient blessés, mais tous se taisaient, parce que j'avais +placé auprès des grandes vérités un grand sacrifice. Je descendis de la +tribune; je sortis de la salle, je me rendis au vestiaire, je mis bas +mon habit de pair, mon épée, mon chapeau à plumet; j'en détachai la +cocarde blanche, je la mis dans la petite poche du côté gauche de la +redingote noire que je revêtis et que je croisai sur mon coeur. Mon +domestique emporta la défroque de la pairie, et j'abandonnai, en +secouant la poussière de mes pieds, ce palais des trahisons, où je ne +rentrerai de ma vie. + +Le 10 et le 12 août, j'achevai de me dépouiller et j'envoyai ces +diverses démissions: + + «Paris, ce 10 août 1830 + +«Monsieur le président de la Chambre des pairs[314], + + [Note 314: Le président de la Chambre des pairs était alors, + et depuis le 4 août, le baron Pasquier. On lit dans ses + _Mémoires_, t. VI, p. 331: «M. Pastoret ayant donné sa + démission de chancelier et de président de la Chambre des + pairs, il fallut pourvoir à son remplacement; le choix était + tombé sur moi. Je pourrais dire que ce n'était pas une + affaire de préférence, tous les membres de la Chambre en état + de la présider se trouvant ou absents ou dans des positions + qui ne permettaient pas de penser à eux. J'hésitai beaucoup + avant d'accepter, mais la conservation de la Chambre des + pairs était pour le pays de la plus haute importance. Je la + savais menacée; cette considération me décida. Je pris + possession du fauteuil à la séance du 4 août....»] + +«Ne pouvant prêter serment de fidélité à Louis-Philippe d'Orléans comme +roi des Français, je me trouve frappé d'une incapacité légale qui +m'empêche d'assister aux séances de la Chambre héréditaire. Une seule +marque des bontés du roi Louis XVIII et de la munificence royale me +reste: c'est une pension de pair de douze mille francs, laquelle me fut +donnée pour maintenir, sinon avec éclat, du moins avec l'indépendance +des premiers besoins, la haute dignité à laquelle j'avais été appelé. Il +ne serait pas juste que je conservasse une faveur attachée à l'exercice +de fonctions que je ne puis remplir. En conséquence, j'ai l'honneur de +résigner entre vos mains ma pension de pair.» + + + «Paris, ce 12 août 1830 + +«Monsieur le ministre des finances[315], + + [Note 315: Le baron Louis.] + +«Il me reste des bontés de Louis XVIII et de la munificence nationale +une pension de pair de douze mille francs, transformée en rentes +viagères inscrites au grand-livre de la dette publique et transmissibles +seulement à la première génération directe du titulaire. Ne pouvant +prêter serment à monseigneur le duc d'Orléans comme roi des Français, il +ne serait pas juste que je continuasse de toucher une pension attachée à +des fonctions que je n'exerce plus. En conséquence, je viens la résigner +entre vos mains: elle aura cessé de courir pour moi le jour (10 août) où +j'ai écrit à M. le président de la Chambre des pairs qu'il m'était +impossible de prêter le serment exigé. + +«J'ai l'honneur d'être avec une haute, etc.» + + + «Paris, ce 12 août 1830. + +«Monsieur le grand référendaire[316], + + [Note 316: C'était toujours M. de Sémonville. Chateaubriand, + qui ne le pouvait souffrir, disait un jour de lui à M. de + Marcellus: «Souple à tous les régimes, il a passé du Sénat à + la pairie héréditaire, puis déshéritée; peu lui importent les + hommes, pourvu qu'il garde ses traitements. _Populus me + sibilat, at mihi plaudo...._» _Chateaubriand et son temps_, + p. 387.] + +«J'ai l'honneur de vous envoyer copie des deux lettres que j'ai +adressées, l'une à M. le président de la Chambre des pairs, l'autre à M. +le ministre des finances. Vous y verrez que je renonce à ma pension de +pair, et qu'en conséquence mon fondé de pouvoirs n'aura à toucher de +cette pension que la somme échue au 10 août, jour où j'ai annoncé que +j'ai refusé le serment. + +«J'ai l'honneur d'être avec une haute, etc.» + + + «Paris, ce 12 août 1830. + +«Monsieur le ministre de la justice[317], + + [Note 317: M. Dupont de l'Eure.] + +«J'ai l'honneur de vous envoyer ma démission de ministre d'État. + + «Je suis avec une haute considération, + «Monsieur le ministre de la justice, + «Votre très-humble et très-obéissant serviteur.» + + +Je restai nu comme un petit saint Jean; mais depuis longtemps j'étais +accoutumé à me nourrir du miel sauvage, et je ne craignais pas que la +fille d'Hérodiade eût envie de ma tête grise. + +Mes broderies, mes dragonnes, franges, torsades, épaulettes, vendues à +un juif, et par lui fondues, m'ont rapporté sept cents francs, produit +net de toutes mes grandeurs. + + * * * * * + +Maintenant, qu'était devenu Charles X? Il cheminait vers son exil, +accompagné de ses gardes du corps, surveillé par ses trois commissaires, +traversant la France sans exciter même la curiosité des paysans qui +labouraient leurs sillons sur le bord du grand chemin. Dans deux ou +trois petites villes, des mouvements hostiles se manifestèrent; dans +quelques autres, des bourgeois et des femmes donnèrent des signes de +pitié[318]. Il faut se souvenir que Bonaparte ne fit pas plus de bruit +en se rendant de Fontainebleau à Toulon, que la France ne s'émut pas +davantage, et que le gagneur de tant de batailles faillit être massacré +à Orgon. Dans ce pays fatigué, les plus grands événements ne sont plus +que des drames joués pour notre divertissement: ils occupent le +spectateur tant que la toile est levée, et, lorsque le rideau tombe, ils +ne laissent qu'un vain souvenir. Parfois Charles X et sa famille +s'arrêtaient dans de méchantes stations de rouliers pour prendre un +repas sur le bout d'une table sale où des charretiers avaient dîné avant +lui. Henri V et sa soeur s'amusaient dans la cour avec les poulets et +les pigeons de l'auberge. Je l'avais dit: la monarchie s'en allait, et +l'on se mettait à la fenêtre pour la voir passer. + + [Note 318: Dans son itinéraire de Rambouillet à Cherbourg, le + cortège royal, en traversant le val de Vire, passa non loin + de la maison de Chênedollé, l'ami de Chateaubriand. Le + généreux poète était sur la route, entouré de tous les siens, + tenant à la main des branches de lis qu'ils offrirent au + vieux roi prêt à quitter, pour ne plus les revoir, les + rivages de la patrie: noble et touchante inspiration! Adieux + de la Poésie à la Royauté sur le chemin de l'exil! Traduction + vraiment française du vers de Virgile: _Manibus date lilia + plenis!_] + +Le ciel en ce moment se plut à insulter le parti vainqueur et le parti +vaincu. Tandis que l'on soutenait que la France _entière_ avait été +indignée des ordonnances, il arrivait au roi Philippe des adresses de la +province, envoyées au roi Charles X pour féliciter celui-ci _sur les +mesures salutaires qu'il avait prises et qui sauvaient la monarchie_. + +Le bey de Tittery, de son côté, expédiait au monarque détrôné, qui +cheminait vers Cherbourg, la soumission suivante: + +«Au nom de Dieu, etc., etc., je reconnais pour seigneur et souverain +absolu le grand Charles X, le victorieux; je lui payerai le tribut, +etc....» On ne peut se jouer plus ironiquement de l'une et de l'autre +fortune. On fabrique aujourd'hui les révolutions à la machine; elles +sont faites si vite qu'un monarque, roi encore sur la frontière de ses +États, n'est déjà plus qu'un banni dans sa capitale. + +Dans cette insouciance du pays pour Charles X, il y a autre chose que de +la lassitude: il y faut reconnaître le progrès de l'idée démocratique et +de l'assimilation des rangs. À une époque antérieure, la chute d'un roi +de France eût été un événement énorme; le temps a descendu le monarque +de la hauteur où il était placé, il l'a rapproché de nous, il a diminué +l'espace qui le séparait des classes populaires. Si l'on était peu +surpris de rencontrer le fils de saint Louis sur le grand chemin comme +tout le monde, ce n'était point par un esprit de haine ou de système, +c'était tout simplement par ce sentiment du niveau social, qui a pénétré +les esprits et qui agit sur les masses sans qu'elles s'en doutent. + +Malédiction, Cherbourg, à tes parages sinistres! C'est auprès de +Cherbourg que le vent de la colère jeta Édouard III pour ravager notre +pays; c'est non loin de Cherbourg que le vent d'une victoire ennemie +brisa la flotte de Tourville; c'est à Cherbourg que le vent d'une +prospérité menteuse repoussa Louis XVI vers son échafaud; c'est à +Cherbourg que le vent de je ne sais quelle rive a emporté nos derniers +princes[319]. Les côtes de la Grande-Bretagne, qu'aborda Guillaume le +Conquérant, ont vu débarquer Charles le dixième sans pennon et sans +lance; il est allé retrouver, à Holy-Rood, les souvenirs de sa jeunesse, +appendus aux murailles du château des Stuarts, comme de vieilles +gravures jaunies par le temps. + + [Note 319: Ce fut le 16 août que Charles X s'embarqua à + Cherbourg. Voir, à l'_Appendice_, le nº V: _Le Départ de + Cherbourg._] + + * * * * * + +J'ai peint les trois journées à mesure qu'elles se sont déroulées devant +moi; une certaine couleur de contemporanéité, vraie dans le moment qui +s'écoule, fausse après le moment écoulé, s'étend donc sur le tableau. Il +n'est révolution si prodigieuse qui, décrite de minute en minute, ne se +trouvât réduite aux plus petites proportions. Les événements sortent du +sein des choses, comme les hommes du sein de leurs mères, accompagnés +des infirmités de la nature. Les misères et les grandeurs sont soeurs +jumelles, elles naissent ensemble; mais quand les couches sont +vigoureuses, les misères à une certaine époque meurent, les grandeurs +seules vivent. Pour juger impartialement de la vérité qui doit rester, +il faut donc se placer au point de vue d'où la postérité contemplera le +fait accompli. + +Me dégageant des mesquineries de caractère et d'action dont j'avais été +le témoin, ne prenant des journées de Juillet que ce qui en demeurera, +j'ai dit avec justice dans mon discours à la Chambre des pairs: «Ce +peuple s'étant armé de son intelligence et de son courage, il s'est +trouvé que ces boutiquiers respiraient assez facilement l'odeur de la +poudre, et qu'il fallait plus de quatre soldats et un caporal pour les +réduire. Un siècle n'aurait pas autant mûri les destinées d'un peuple +que les trois derniers soleils qui viennent de briller sur la France.» + +En effet, le peuple proprement dit a été brave et généreux dans la +journée du 28. La garde avait perdu plus de trois cents hommes, tués ou +blessés; elle rendit pleine justice aux classes pauvres, qui seules se +battirent dans cette journée, et parmi lesquelles se mêlèrent des hommes +impurs, mais qui n'ont pu les déshonorer. Les élèves de l'École +polytechnique, sortis trop tard de leur école le 28 pour prendre part +aux affaires, furent mis par le peuple à sa tête le 29 avec une +simplicité et une naïveté admirables. + +Des champions absents des luttes soutenues par ce peuple vinrent se +réunir à ses rangs le 29, quand le plus grand péril fut passé; d'autres, +également vainqueurs, ne rejoignirent la victoire que le 30 et le 31. + +Du côté des troupes, ce fut à peu près la même chose, il n'y eut guère +que les soldats et les officiers d'engagés; l'état-major, qui avait déjà +déserté Bonaparte à Fontainebleau, se tint sur les hauteurs de +Saint-Cloud, regardant de quel côté le vent poussait la fumée de la +poudre. On faisait queue au lever de Charles X; à son coucher il ne +trouva personne. + +La modération des classes plébéiennes égala leur courage; l'ordre +résulta subitement de la confusion. Il faut avoir vu des ouvriers +demi-nus, placés en faction à la porte des jardins publics, empêcher +selon leur consigne d'autres ouvriers déguenillés de passer, pour se +faire une idée de cette puissance du devoir qui s'était emparée des +hommes demeurés les maîtres. Ils auraient pu se payer le prix de leur +sang, et se laisser tenter par leur misère. On ne vit point, comme au 10 +août 1792, les Suisses massacrés dans la fuite. Toutes les opinions +furent respectées; jamais à quelques exceptions près, on n'abusa moins +de la victoire. Les vainqueurs, portant les blessés de la garde à +travers la foule, s'écriaient: «Respect aux braves!» Le soldat venait-il +à expirer, ils disaient: «Paix aux morts!» Les quinze années de la +Restauration, sous un régime constitutionnel, avaient fait naître parmi +nous cet esprit d'humanité, de légalité et de justice, que vingt-cinq +années de l'esprit révolutionnaire et guerrier n'avaient pu produire. Le +droit de la force introduit dans nos moeurs semblait être devenu le +droit commun. + +Les conséquences de la révolution de Juillet seront mémorables. Cette +révolution a prononcé un arrêt contre tous les trônes; les rois ne +pourront régner aujourd'hui que par la violence des armes; moyen assuré +pour un moment, mais qui ne saurait durer: l'époque des janissaires +successifs est finie. + +Thucydide et Tacite ne nous raconteraient pas bien les événements des +trois jours; il nous faudrait Bossuet pour nous expliquer les événements +dans l'ordre de la Providence; génie qui voyait tout, mais sans franchir +les limites posées à sa raison et à sa splendeur, comme le soleil qui +roule entre deux bornes éclatantes, et que les Orientaux appellent +l'_esclave_ de Dieu. + +Ne cherchons pas si près de nous le moteur d'un mouvement placé plus +loin: la médiocrité des hommes, les frayeurs folles, les brouilleries +inexplicables, les haines, les ambitions, la présomption des uns, le +préjugé des autres, les conspirations secrètes, les ventes, les mesures +bien ou mal prises, le courage ou le défaut de courage; toutes ces +choses sont les accidents, non les causes de l'événement. Lorsqu'on dit +que l'on ne voulait plus les Bourbons, qu'ils étaient devenus odieux +parce qu'on les supposait imposés par l'étranger à la France, ce dégoût +superbe n'explique rien d'une manière suffisante. + +Le mouvement de Juillet ne tient point à la politique proprement dite; +il tient à la révolution sociale qui agit sans cesse. Par l'enchaînement +de cette révolution générale, le 28 juillet 1830 n'est que la suite +forcée du 21 janvier 1793. Le travail de nos premières assemblées +délibérantes avait été suspendu, il n'avait pas été terminé. Dans le +cours de vingt années, les Français s'étaient accoutumés, de même que +les Anglais sous Cromwell, à être gouvernés par d'autres maîtres que par +leurs anciens souverains. La chute de Charles X est la conséquence de la +décapitation de Louis XVI, comme le détrônement de Jacques II est la +conséquence de l'assassinat de Charles Ier. La Révolution parut +s'éteindre dans la gloire de Bonaparte et dans les libertés de Louis +XVIII, mais son germe n'était pas détruit: déposé au fond de nos moeurs, +il s'est développé quand les fautes de la Restauration l'ont réchauffé, +et bientôt il a éclaté. + +Les conseils de la Providence se découvrent dans le changement +antimonarchique qui s'opère. Que des esprits superficiels ne voient dans +la révolution des trois jours qu'une échauffourée, c'est tout simple; +mais les hommes réfléchis savent qu'un pas énorme a été fait: le +principe de la souveraineté du peuple est substitué au principe de la +souveraineté royale, la monarchie héréditaire changée en monarchie +élective. Le 21 janvier avait appris qu'on peut disposer de la tête d'un +roi; le 29 juillet a montré qu'on peut disposer d'une couronne. Or, +toute vérité bonne ou mauvaise qui se manifeste demeure acquise à la +foule. Un changement cesse d'être inouï, extraordinaire; il ne se +présente plus comme impie à l'esprit et à la conscience, quand il +résulte d'une idée devenue populaire. Les Francs exercèrent +collectivement la souveraineté, ensuite ils la déléguèrent à quelques +chefs; puis ces chefs la confièrent à un seul; puis ce chef unique +l'usurpa au profit de sa famille. Maintenant on rétrograde de la royauté +héréditaire à la royauté élective, de la monarchie élective on glissera +dans la république. Telle est l'histoire de la société; voilà par quels +degrés le gouvernement sort du peuple et y rentre. + +Ne pensons donc pas que l'oeuvre de Juillet soit une superfétation d'un +jour; ne nous figurons pas que la légitimité va venir rétablir +incontinent la succession par droit de primogéniture; n'allons pas non +plus nous persuader que juillet mourra tout à coup de sa belle mort. +Sans doute, la branche d'Orléans ne prendra pas racine; ce ne sera pas +pour ce résultat que tant de sang, de calamité et de génie aura été +dépensé depuis un demi-siècle! Mais Juillet, s'il n'amène pas la +destruction finale de la France avec l'anéantissement de toutes les +libertés, Juillet portera son fruit naturel: ce fruit est la démocratie. +Ce fruit sera, peut-être amer et sanglant; mais la monarchie est une +greffe étrangère qui ne prendra pas sur une tige républicaine. + +Ainsi, ne confondons pas le roi improvisé avec la révolution dont il est +né par hasard: celle-ci, telle que nous la voyons agir, est en +contradiction avec ses principes; elle ne semble pas née viable, parce +qu'elle est muletée d'un trône; mais qu'elle se traîne seulement +quelques années, cette révolution, ce qui sera venu, ce qui s'en sera +allé changera les données qui restent à connaître. Les hommes faits +meurent ou ne voient plus les choses comme ils les voyaient; les +adolescents atteignent l'âge de raison; les générations nouvelles +rafraîchissent des générations corrompues; les langes trempés des plaies +d'un hôpital, rencontrés par un grand fleuve, ne souillent que le flot +qui passe sous ces corruptions: en aval et en amont le courant garde ou +reprend sa limpidité. + +Juillet, libre dans son origine, n'a produit qu'une monarchie enchaînée; +mais viendra le temps où, débarrassé de sa couronne, il subira ces +transformations qui sont la loi des êtres; alors, il vivra dans une +atmosphère appropriée à sa nature. + +L'erreur du parti républicain, l'illusion du parti légitimiste sont +l'une et l'autre déplorables, et dépassent la démocratie et la royauté: +le premier croit que la violence est le seul moyen de succès; le second +croit que le passé est le seul port de salut. Or, il y a une loi morale +qui règle la société, une légitimité générale qui domine la légitimité +particulière. Cette grande loi et cette grande légitimité sont la +jouissance des droits naturels de l'homme, réglés par les devoirs; car +c'est le devoir qui crée le droit, et non le droit qui crée le devoir; +les passions et les vices vous relèguent dans la classe des esclaves. La +légitimité générale n'aurait eu aucun obstacle à vaincre, si elle avait +gardé, comme étant de même principe, la légitimité particulière. + +Au surplus, une observation suffira pour nous faire comprendre la +prodigieuse et majestueuse puissance de la famille de nos anciens +souverains: je l'ai déjà dit et je ne saurais trop le répéter, toutes +les royautés mourront avec la royauté française. + +En effet, l'idée monarchique manque au moment même où manque le +monarque; on ne trouve plus autour de soi que l'idée démocratique. Mon +jeune roi emportera dans ses bras la monarchie du monde. C'est bien +finir. + + * * * * * + +Lorsque j'écrivais tout ceci sur ce que pourrait être la révolution de +1830 dans l'avenir, j'avais de la peine à me défendre d'un instinct qui +me parlait contradictoirement au raisonner. Je prenais cet instinct pour +le mouvement de ma déplaisance des troubles de 1830; je me défiais de +moi-même, et peut-être, dans mon impartialité trop loyale, exagérai-je +les provenances futures des trois journées. Or, dix années se sont +écoulées depuis la chute de Charles X: Juillet s'est-il assis? Nous +sommes maintenant au commencement de décembre 1840, à quel abaissement +la France est-elle descendue! Si je pouvais goûter quelque plaisir dans +l'humiliation d'un gouvernement d'origine française, j'éprouverais une +sorte d'orgueil à relire, dans le _Congrès de Vérone_, ma correspondance +avec M. Canning: certes, ce n'est pas celle dont on vient de donner +connaissance à la Chambre des députés. D'où vient la faute? est-elle du +prince élu? est-elle de l'impéritie de ses ministres? est-elle de la +nation même, dont le caractère et le génie paraissent usés? Nos idées +sont progressives, mais nos moeurs les soutiennent-elles? Il ne serait +pas étonnant qu'un peuple âgé de quatorze siècles, qui a terminé cette +longue carrière par une explosion de miracles, fût arrivé à son terme. +Si vous allez jusqu'à la fin de ces _Mémoires_, vous verrez qu'en +rendant justice à tout ce qui m'a paru beau aux diverses époques de +notre histoire, je pense qu'en dernier résultat la vieille société +finit[320]. + + [Note 320: (Note. Paris, 3 décembre 1840.) CH.] + + * * * * * + +Ici se termine ma _carrière politique_. Cette carrière devait aussi +clore mes _Mémoires_, n'ayant plus qu'à résumer les expériences de ma +course. Trois catastrophes ont marqué les trois parties précédentes de +ma vie: j'ai vu mourir Louis XVI pendant ma carrière de voyageur et de +soldat; au bout de ma carrière littéraire, Bonaparte a disparu; Charles +X, en tombant, a fermé ma carrière politique. + +J'ai fixé l'époque d'une révolution dans les lettres, et de même dans la +politique j'ai formulé les principes du gouvernement représentatif; mes +correspondances diplomatiques valent, je crois, mes compositions +littéraires[321]. Il est possible que les unes et les autres ne soient +rien, mais il est sûr qu'elles sont équipollentes. + + [Note 321: Chateaubriand ne disait ici rien que de vrai. Ses + correspondances diplomatiques sont des chefs-d'oeuvre. Un + juge autorisé, l'auteur de la _Politique de la Restauration + en 1822 et 1823_, n'a rien exagéré, lorsqu'il a écrit: + «Réunissez tout ce que nous font lire ici les _Mémoires + d'Outre-tombe_, aux dépêches que l'_Histoire du Congrès de + Vérone_ et la _Politique de la Restauration_ ont mises sous + vos yeux, et vous aurez une sorte de manuel de l'art de la + Négociation écrite. On ne rend pas encore une justice + complète à la direction imprimée alors à la France par M. de + Chateaubriand, à cette correspondance intime qu'il adressait, + toute de sa main, aux quatre coins de l'Europe; enfin à son + action personnelle toujours mise en avant et à la place de + l'action de ses collaborateurs subalternes: l'exercice sans + doute en a été trop court, ou peut-être l'éclat de ses + oeuvres littéraires a-t-il fait pâlir cette part de sa + renommée; mais, en la signalant à nos jeunes successeurs, qui + fréquentent aujourd'hui le vestibule du métier, les archives + des Affaires étrangères, nous ne nous lasserons pas de leur + dire que nul athlète, dans les temps modernes, n'a tenu d'une + main plus ferme et porté plus avant les armes du combat + politique et le sceptre de la diplomatie.» (M. de Marcellus, + _Chateaubriand et son temps_, p. 395.)] + +En France, à la tribune de la Chambre des pairs et dans mes écrits, +j'exerçai une telle influence, que je fis entrer d'abord M. de Villèle +au ministère, et qu'ensuite il fut contraint de se retirer devant mon +opposition, après s'être fait mon ennemi. Tout cela est prouvé par ce +que vous avez lu. + +Le grand événement de ma carrière politique est la guerre d'Espagne. +Elle fut pour moi, dans cette carrière, ce qu'avait été le _Génie du +Christianisme_ dans ma carrière littéraire. Ma destinée me choisit pour +me charger de la puissante aventure qui, sous la Restauration, aurait pu +régulariser la marche du monde vers l'avenir. Elle m'enleva à mes +songes, et me transforma en conducteur des faits. À la table où elle me +fit jouer, elle plaça comme adversaires les deux premiers ministres du +jour, le prince de Metternich et M. Canning; je gagnai contre eux la +partie. Tous les esprits sérieux que comptaient alors les cabinets +convinrent qu'ils avaient rencontré en moi un homme d'État[322]. +Bonaparte l'avait prévu avant eux, malgré mes livres. Je pourrais donc, +sans me vanter, croire que le politique a valu en moi l'écrivain; mais +je n'attache aucun prix à la renommée des affaires; c'est pour cela que +je me suis permis d'en parler. + + [Note 322: Voyez les lettres et dépêches des diverses cours, + dans le _Congrès de Vérone_; consulter aussi l'_Ambassade de + Rome_. CH.] + +Si, lors de l'entreprise péninsulaire, je n'avais pas été jeté à l'écart +par des hommes aveugles, le cours de nos destinées changeait; la France +reprenait ses frontières, l'équilibre de l'Europe était rétabli; la +Restauration, devenue glorieuse, aurait pu vivre encore longtemps, et +mon travail diplomatique aurait aussi compté pour un degré dans notre +histoire. Entre mes deux vies, il n'y a que la différence du résultat. +Ma carrière littéraire, complètement accomplie, a produit tout ce +qu'elle devait produire, parce qu'elle n'a dépendu que de moi. Ma +carrière politique a été subitement arrêtée au milieu de ses succès, +parce qu'elle a dépendu des autres. + +Néanmoins, je le reconnais, ma politique n'était applicable qu'à la +Restauration. Si une transformation s'opère dans les principes, dans les +sociétés et les hommes, ce qui était bon hier est périmé et caduc +aujourd'hui. À l'égard de l'Espagne, les rapports des familles royales +ayant cessé par l'abdication de la loi salique, il ne s'agit plus de +créer au delà des Pyrénées des frontières impénétrables; il faut +accepter le champ de bataille que l'Autriche et l'Angleterre y pourront +un jour nous ouvrir; il faut prendre les choses au point où elles sont +arrivées; abandonner, non sans regret, une conduite ferme mais +raisonnable, dont les bénéfices certains étaient, il est vrai, à longue +échéance. J'ai la conscience d'avoir servi la légitimité comme elle +devait l'être. Je voyais l'avenir aussi clairement que je le vois à +cette heure; seulement j'y voulais atteindre par une route moins +périlleuse, afin que la légitimité, utile à notre enseignement +constitutionnel, ne trébuchât pas dans une course précipitée. +Maintenant, mes projets ne sont plus réalisables: la Russie va se +tourner ailleurs. Si j'allais actuellement dans la Péninsule, dont +l'esprit a eu le temps de changer, ce serait avec d'autres pensées: je +ne m'occuperais que de l'alliance des peuples, toute suspecte, jalouse, +passionnée, incertaine et versatile qu'elle est, et je ne songerais plus +aux relations avec les rois. Je dirais à la France: «Vous avez quitté la +voie battue pour le sentier des précipices; eh bien! explorez-en les +merveilles et les périls. À nous, innovations, entreprises, découvertes! +venez, et que les armes, s'il le faut, vous favorisent. Où y a-t-il du +nouveau? Est-ce en Orient? Marchons-y. Où faut-il porter notre courage +et notre intelligence? Courons de ce côté. Mettons-nous à la tête de la +grande levée du genre humain; ne nous laissons pas dépasser; que le nom +français devance les autres dans cette croisade, comme il arriva jadis +au tombeau du Christ.» Oui, si j'étais admis au conseil de ma patrie, je +tâcherais de lui être utile dans les dangereux principes qu'elle a +adoptés: la retenir à présent, ce serait la condamner à une mort +ignoble. Je ne me contenterais pas de discours: joignant les oeuvres à +la foi, je préparerais des soldats et des millions, je bâtirais des +vaisseaux, comme Noé, en prévision du déluge, et si l'on me demandait +pourquoi, je répondrais: «Parce que tel est le bon plaisir de la +France.» Mes dépêches avertiraient les cabinets de l'Europe que rien ne +remuera sur le globe sans notre intervention; que si l'on se distribue +les lambeaux du monde, la part du lion nous revient. Nous cesserions de +demander humblement à nos voisins la permission d'exister; le coeur de +la France battrait libre, sans qu'aucune main osât s'appliquer sur ce +coeur pour en compter les palpitations; et puisque nous cherchons de +nouveaux soleils, je me précipiterais au-devant de leur splendeur et +n'attendrais plus le lever naturel de l'aurore. + +Fasse le ciel que ces intérêts industriels, dans lesquels nous devons +trouver une prospérité d'un genre nouveau, ne trompent personne, qu'ils +soient aussi féconds, aussi civilisateurs que ces intérêts moraux d'où +sortit l'ancienne société! Le temps nous apprendra s'ils ne seraient +point le songe infécond de ces intelligences stériles qui n'ont pas la +faculté de sortir du monde matériel. + +Bien que mon rôle ait fini avec la légitimité, tous mes voeux sont pour +la France, quels que soient les pouvoirs à qui son imprévoyant caprice +la fasse obéir. Quant à moi, je ne demande plus rien; je voudrais +seulement ne pas trop dépasser les ruines écroulées à mes pieds. Mais +les années sont comme les Alpes: à peine a-t-on franchi les premières, +qu'on en voit d'autres s'élever. Hélas! ces plus hautes et dernières +montagnes sont déshabitées, arides et blanchies. + + + + +QUATRIÈME PARTIE + +LES DERNIÈRES ANNÉES + +1830-1841 + + + + +LIVRE PREMIER[323] + + [Note 323: Ce livre a été écrit à Paris et à Genève, + d'octobre 1830 à juin 1832.] + + Introduction. -- Procès des ministres. -- + Saint-Germain-l'Auxerrois. -- Pillage de l'Archevêché. -- Ma + brochure sur _la Restauration et la Monarchie élective_. -- + _Études historiques._ -- Lettres et vers à madame Récamier. -- + Journal du 12 juillet au 1er septembre 1831. -- Commis de M. de + Lapanouze. -- Lord Byron. -- Ferney et Voltaire. -- Course + inutile à Paris. -- M. A. Carrel. -- M. de Béranger. -- + Proposition Baude et Briqueville sur le bannissement de la + branche aînée des Bourbons. -- Lettre à l'auteur de la _Némésis_. + -- Conspiration de la rue des Prouvaires. -- Lettre à Madame la + duchesse de Berry. -- Incidences. -- Pestes. -- Le choléra. -- + Les 12 000 francs de Madame la duchesse de Berry. -- + Échantillons. -- Convoi du général Lamarque. -- Madame la + duchesse de Berry descend en Provence et arrive dans la Vendée. + + + Infirmerie de Marie-Thérèse. + + Paris, octobre 1830. + +INTRODUCTION. + +Au sortir du fracas des trois journées, je suis tout étonné d'ouvrir +dans un calme profond la quatrième partie de cet ouvrage; il me semble +que j'ai doublé le cap des tempêtes, et pénétré dans une région de paix +et de silence. Si j'étais mort le 7 août de cette année, les dernières +paroles de mon discours à la Chambre des pairs eussent été les dernières +lignes de mon histoire; ma catastrophe, étant celle même d'un passé de +douze siècles, aurait grandi ma mémoire. Mon drame eût magnifiquement +fini. + +Mais je ne suis pas demeuré sous le coup, je n'ai pas été jeté à terre. +Pierre de L'Estoile écrivait cette page de son journal le lendemain de +l'assassinat de Henri IV: + +«Et icy je finis avec la vie de mon roy (Henry IV) le deuxième registre +de mes passe-temps mélancholiques et de mes vaines et curieuses +recherches, tant publiques que particulières, interrompues souvent +depuis un mois par les veilles des tristes et fascheuses nuicts que j'ai +souffert, mesmement cette dernière, pour la mort de mon roy. + +«Je m'estois proposé de clore mes éphémérides par ce registre; mais tant +d'occurrences nouvelles et curieuses se sont présentées par cette +insigne mutation, que je passe à un autre qui ira aussi avant qu'il +plaira à Dieu: et me doute que ce ne sera pas bien long.» + +L'Estoile vit mourir le premier Bourbon; je viens de voir tomber le +dernier: ne devrais-je pas _clore ici le registre de mes passe-temps +mélancholiques et de mes vaines et curieuses recherches_. Peut-être; +_mais tant d'occurrences nouvelles et curieuses se sont présentées par +cette insigne mutation, que je passe à un autre registre_. + +Comme L'Estoile, je lamente les adversités de la race de saint Louis; +pourtant, je suis obligé de l'avouer, il se mêle à ma douleur un certain +contentement intérieur; je me le reproche, mais je ne puis m'en +défendre; ce contentement est celui de l'esclave dégagé de ses chaînes. +Quand je quittai la carrière de soldat et de voyageur, je sentis de la +tristesse; j'éprouve maintenant de la joie, forçat libéré que je suis +des galères du monde et de la cour. Fidèle à mes principes et à mes +serments, je n'ai trahi ni la liberté ni le roi, je n'emporte ni +richesses ni honneurs; je m'en vais pauvre comme je suis venu. Heureux +de terminer une carrière qui m'était odieuse, je rentre avec amour dans +le repos. + +Bénie soyez-vous, ô ma native et chère indépendance, âme de ma vie! +Venez, rapportez-moi mes _Mémoires_, cet _alter ego_ dont vous êtes la +confidente, l'idole et la muse. Les heures de loisir sont propres aux +récits: naufragé, je continuerai de raconter mon naufrage aux pêcheurs +de la rive. Retourné à mes instincts primitifs, je redeviens libre et +voyageur; j'achève ma course comme je la commençai. Le cercle de mes +jours, qui se ferme, me ramène au point du départ. Sur la route, que +j'ai jadis parcourue conscrit insouciant, je vais cheminer vétéran +expérimenté, cartouche de congé dans mon shako, chevrons du temps sur le +bras, havresac rempli d'années sur le dos. Qui sait? peut-être +retrouverai-je d'étape en étape les rêveries de ma jeunesse? +J'appellerai beaucoup de songes à mon secours, pour me défendre contre +cette horde de vérités qui s'engendrent dans les vieux jours, comme des +dragons se cachent dans des ruines. Il ne tiendra qu'à moi de renouer +les deux bouts de mon existence, de confondre des époques éloignées, de +mêler des illusions d'âges divers, puisque le prince que je rencontrai +exilé en sortant de mes foyers paternels, je le rencontre banni en me +rendant à ma dernière demeure. + + * * * * * + +Je traçai rapidement, au mois d'octobre de l'année précédente[324], la +petite introduction de cette partie de mes _Mémoires_; mais je ne pus +continuer ce travail, parce que j'en avais un autre sur les bras: il +s'agissait de l'ouvrage[325] qui terminait l'édition de mes _Oeuvres +complètes_. De ce travail même j'ai été détourné, d'abord par le procès +des ministres, ensuite par le sac de Saint-Germain-l'Auxerrois. + + [Note 324: Cette page et celles qui vont suivre ont été + écrites au mois d'avril 1831.] + + [Note 325: Les _Études historiques_.] + +Le procès des ministres[326] et l'émoi de Paris ne m'ont pas fait +grand'chose: après le procès de Louis XVI et les insurrections +révolutionnaires, tout est petit en fait de jugement et d'insurrection. +Les ministres, venant de Vincennes au Luxembourg et retournant à +Vincennes pendant qu'on prononçait leur sentence, s'acheminèrent par la +rue d'Enfer.... Du fond de ma retraite j'entendis le roulement de leur +voiture. Que d'événements ont passé devant ma porte! Les défenseurs de +ces hommes sont restés au-dessous de leur besogne. Personne ne prit la +chose d'assez haut: l'avocat domina trop dans ces plaidoiries. Si mon +ami le prince de Polignac m'eût choisi pour son second, de quel oeil +j'aurais regardé ces parjures s'érigeant en juges d'un parjure! «Quoi! +leur aurais-je dit, c'est vous qui osez être les juges de mon client, +c'est vous qui, tout souillés de vos serments, osez lui faire un crime +d'avoir perdu son maître en croyant le servir; vous, les provocateurs; +vous qui le poussiez à rendre les ordonnances! Changez de place avec +celui que vous prétendez juger: d'accusé il devient accusateur. Si nous +avons mérité d'être frappés, ce n'est pas par vous; si nous sommes +coupables, ce n'est pas envers vous, mais envers le peuple: il nous +attend dans la cour de votre palais, et nous allons lui porter notre +tête.» + + [Note 326: Le procès des ministres devant la Cour des pairs, + commencé le mercredi 15 décembre 1830, se termina le mardi 21 + décembre. L'arrêt condamnait le prince de Polignac à la + prison perpétuelle sur le territoire continental du royaume, + le déclarait déchu de ses titres, grades et ordres, le + déclarait en outre mort civilement et soumis à tous les + autres effets de la peine de la déportation.--MM. de + Peyronnet, de Chantelauze et de Guernon-Ranville étaient + condamnés à la prison perpétuelle.] + +Après le procès des ministres est venu le scandale de +Saint-Germain-l'Auxerrois[327]. Les royalistes, pleins d'excellentes +qualités, mais quelquefois bêtes et souvent taquins, ne calculant jamais +la portée de leurs démarches, croyant toujours qu'ils rétabliraient la +légitimité en affectant de porter une couleur à leur cravate ou une +fleur à leur boutonnière, ont amené des scènes déplorables. Il était +évident que le parti révolutionnaire profiterait du service à l'occasion +de la mort du duc de Berry pour faire du train; or, les légitimistes +n'étaient pas assez forts pour s'y opposer, et le gouvernement n'était +pas assez établi pour maintenir l'ordre; aussi l'église a-t-elle été +pillée. Un apothicaire voltairien et progressif[328] a triomphé +intrépidement d'un clocher de l'an 1300 et d'une croix déjà abattue par +d'autres Barbares vers la fin du IXe siècle. + + [Note 327: Le sac de Saint-Germain-l'Auxerrois et le pillage + de l'Archevêché eurent lieu les 14 et 15 février 1831.--Voir, + à l'_Appendice_, le nº VI: _le Sac de Saint-Germain + l'Auxerrois_.] + + [Note 328: M. Cadet de Gassicourt, sur lequel Chateaubriand + aura tout à l'heure occasion de revenir et qu'il s'est chargé + de rendre immortel, à l'égal de son prédécesseur, _Monsieur + Purgon_.] + +Comme suite des hauts faits de cette pharmaceutique éclairée, sont +arrivées la dévastation de l'archevêché, la profanation des choses +saintes et les processions renouvelées de celles de Lyon. Il y manquait +le bourreau et les victimes; mais il y avait force polichinelles, +masques et diverses joies du carnaval. Le cortège burlesquement +sacrilège marchait d'un côté de la Seine, tandis que, de l'autre, +défilait la garde nationale, qui faisait semblant d'accourir au secours. +La rivière séparait l'ordre et l'anarchie. On assure qu'un homme de +talent était là comme curieux et qu'il disait, en voyant flotter les +chasubles et les livres sur la Seine: «Quel dommage qu'on n'y ait pas +jeté l'archevêque!» Mot profond, car, en effet, un archevêque qu'on noie +doit être une chose plaisante; cela fait faire un si grand pas à la +liberté et aux lumières! Nous, vieux témoins des vieux faits, nous +sommes obligés de vous dire que vous n'apercevez là que de pâles et +misérables copies. Vous avez encore l'instinct révolutionnaire, mais +vous n'en avez plus l'énergie; vous ne pouvez être criminels qu'en +imagination; vous voudriez faire le mal, mais le courage vous manque au +coeur et la force au bras; vous verriez encore massacrer, mais vous ne +mettriez plus la main à la besogne. Si vous voulez que la révolution de +juillet soit grande et reste grande, que M. Cadet de Gassicourt n'en +soit pas la héros réel, et _Mayeux_, le personnage idéal[329]! + + [Note 329: Les caricaturistes et les petits journaux, en l'an + de grâce 1831, avaient fait du bossu _Mayeux_ le type + grotesque de notre versatilité politique, et ils avaient mis + sur son dos toutes les bévues, tous les ridicules du + bourgeois de Paris, tel du moins qu'il leur plaisait de le + voir. D'après eux, né le 14 juillet 1789, à Paris, pendant + que son père était occupé à la prise de la Bastille, il + s'était successivement appelé + _Messidor-Napoléon-Louis-Charles-Philippe_ Mayeux, selon les + noms des divers régimes qu'il avait, tour à tour, épousés ou + répudiés. Jusqu'en 1830, il n'avait pas fait beaucoup parler + de lui, mais le soleil de Juillet l'avait enfin mis dans tout + son jour. Peu de temps auparavant, il avait reçu un outrage, + que la lithographie avait rendu public et dont il s'était + promis de tirer vengeance. Un grenadier à cheval de la garde + royale, haut monté sur ses bottes à l'écuyère, ne l'avait pas + aperçu derrière une borne, et avait ri de lui, lorsqu'il + s'était écrié: «Prenez donc garde, militaire, il y a un homme + devant vous.» Aussi, dès le 27 juillet, Mayeux était descendu + des premiers dans la rue; sur sept gendarmes tués ce jour-là, + il en avait à lui seul abattu quarante. Sa gloire depuis ce + moment ne connut plus de bornes, et ses succès ne se + comptèrent plus. C'est à cette époque qu'il faut placer + toutes ces aventures galantes, que les dessinateurs ont fort + indiscrètement révélées. Ce fut là son bon temps, ce qu'il se + plaisait lui-même, car il savait un peu d'histoire, à nommer + sa Régence. Mais sa véritable occupation était la politique, + l'entreprise volontaire et gratuite de l'opinion publique. + Pendant un an, Paris ne vit, se parla, ne pensa, ne jura + surtout, que par Mayeux. Mayeux était partout à la fois, avec + l'émeute et contre elle, ici avec un chapeau verni, là avec + un bonnet à poil, tour à tour républicain, bonapartiste, + juste-milieu. Il ne lui manquait, avec cela, que d'être + carliste; mais il n'en voulait point entendre parler, fidèle + à son ressentiment contre le grenadier à cheval de la garde + royale. Mayeux était garde national; c'est ce qui l'a tué. Un + jour, il fut, tout d'une voix, rayé des contrôles comme + coupable de faire rire les bisets sous les armes. Il mourait + de douleur et de honte, quelques semaines après, le 23 + décembre 1831. Telle est du moins la date que nous donne M. + Bazin dans son très spirituel chapitre sur _Mayeux_, un vrai + bijou, et qui seul suffirait à sauver de l'oubli les deux + piquants volumes publiés en 1833, sons ce titre: _L'Époque + sans nom_, par le futur historien de Louis XIII et du + cardinal Mazarin.] + +[Illustration: Mr de Chateaubriand.] + + + Paris, fin de mars 1831 + +J'étais loin de compte lorsqu'en sortant des journées de Juillet je +croyais entrer dans une région de paix. La chute des trois souverains +m'avait obligé de m'expliquer à la Chambre des pairs. La proscription de +ces rois ne me permettait pas de rester muet. D'une autre part, les +journaux de Philippe me demandaient pourquoi je refusais de servir une +révolution qui consacrait des principes que j'avais défendus et +propagés. Force m'a été de prendre la parole pour les vérités générales +et pour expliquer ma conduite personnelle. Un extrait d'une petite +brochure qui se perdra (_De la Restauration et de la Monarchie +élective_)[330] continuera la chaîne de mon récit et celle de l'histoire +de mon temps: + + [Note 330: La brochure de Chateaubriand parut le 24 mars + 1831.] + +«Dépouillé du présent, n'ayant qu'un avenir incertain au delà de ma +tombe, il m'importe que ma mémoire ne soit pas grevée de mon silence. Je +ne dois pas me taire sur une Restauration à laquelle j'ai pris tant de +part, qu'on outrage tous les jours, et que l'on proscrit enfin sous mes +yeux. Au moyen âge, dans les temps de calamités, on prenait un +religieux, on l'enfermait dans une tour où il jeûnait au pain et à l'eau +pour le salut du peuple. Je ne ressemble pas mal à ce moine du XIIe +siècle: à travers la lucarne de ma geôle expiatoire, j'ai prêché mon +dernier sermon aux passants. Voici l'épitome de ce sermon; je l'ai +prédit dans mon dernier discours à la tribune de la pairie: La monarchie +de Juillet est dans une condition absolue de gloire ou de lois +d'exception; elle vit par la presse, et la presse la tue; sans gloire, +elle sera dévorée par la liberté; si elle attaque cette liberté, elle +périra. Il ferait beau nous voir, après avoir chassé trois rois avec des +barricades pour la liberté de la presse, élever de nouvelles barricades +contre cette liberté! Et pourtant, que faire? L'action redoublée des +tribunaux et des lois suffira-t-elle pour contenir les écrivains? Un +gouvernement nouveau est un enfant qui ne peut marcher qu'avec des +lisières. Remettrons-nous la nation au maillot? Ce terrible nourrisson, +qui a sucé le sang dans les bras de la victoire à tant de bivouacs, ne +brisera-t-il pas ses langes? Il n'y avait qu'une vieille souche +profondément enracinée dans le passé qui pût être battue impunément des +vents de la liberté de la presse....................................... +....................................................................... + +«À entendre les déclamations de cette heure, il semble que les exilés +d'Édimbourg soient les plus petits compagnons du monde, et qu'ils ne +fassent faute nulle part. Il ne manque aujourd'hui au présent que le +passé: c'est peu de chose! Comme si les siècles ne se servaient pas de +base les uns aux autres, et que le dernier arrivé se pût tenir en l'air! +Notre vanité aura beau se choquer des souvenirs, gratter les fleurs de +lis, proscrire les noms et les personnes, cette famille, héritière de +mille années, a laissé par sa retraite un vide immense: on le sent +partout. Ces individus, si chétifs à nos yeux, ont ébranlé l'Europe dans +leur chute. Pour peu que les événements produisent leurs effets +naturels, et qu'ils amènent leurs rigoureuses conséquences, Charles X, +en abdiquant, aura fait abdiquer avec lui tous ces rois gothiques, +grands vassaux du passé sous la suzeraineté des Capets.................. +........................................................................ + +«Nous marchons à une révolution générale. Si la transformation qui +s'opère suit sa pente et ne rencontre aucun obstacle, si la raison +populaire continue son développement progressif, si l'éducation des +classes intermédiaires ne souffre point d'interruption, les nations se +nivelleront dans une égale liberté; si cette transformation est arrêtée, +les nations se nivelleront dans un égal despotisme. Ce despotisme durera +peu, à cause de l'âge avancé des lumières, mais il sera rude, et une +longue dissolution sociale le suivra. + +«Préoccupé que je suis de ces idées, on voit pourquoi j'ai dû demeurer +fidèle, comme individu, à ce qui me semblait la meilleure sauvegarde des +libertés publiques, la voie la moins périlleuse par laquelle on pouvait +arriver au complément de ces libertés. + +«Ce n'est pas que j'aie la prétention d'être un larmoyant prédicant de +politique sentimentale, un rabâcheur de panache blanc et de lieux +communs à la Henri IV. En parcourant des yeux l'espace qui sépare la +tour du Temple du château d'Édimbourg, je trouverais sans doute autant +de calamités entassées qu'il y a de siècles accumulés sur une noble +race. Une femme de douleur a surtout été chargée du fardeau le plus +lourd comme la plus forte; il n'y a coeur qui ne se brise à son +souvenir: ses souffrances sont montées si haut, qu'elles sont devenues +une des grandeurs de la révolution. Mais, enfin, on n'est pas obligé +d'être roi. La Providence envoie les afflictions particulières à qui +elle veut, toujours brèves, parce que la vie est courte; et ces +afflictions ne sont point comptées dans les destinées générales des +peuples.............................................................. +..................................................................... + +«Mais que la proposition qui bannit à jamais la famille déchue du +territoire français soit un corollaire de la déchéance de cette famille, +ce corollaire n'amène pas la conviction pour moi. Je chercherais en vain +ma place dans les diverses catégories de personnes qui se sont +rattachées à l'ordre de choses actuel......................... +.............................................................. + +«Il y a des hommes qui, après avoir prêté serment à la République une et +indivisible, au Directoire en cinq personnes, au Consulat en trois, à +l'Empire en une seule, à la première Restauration, à l'Acte additionnel +aux constitutions de l'Empire, à la seconde Restauration, ont encore +quelque chose à prêter à Louis-Philippe: je ne suis pas si riche. + +«Il y a des hommes qui ont jeté leur parole sur la place de Grève, en +juillet, comme ces chevriers romains qui jouent à _pair ou non_ parmi +des ruines: ils traitent de niais et sot quiconque ne réduit pas la +politique à des intérêts privés: je suis un niais et un sot. + +«Il y a des peureux qui auraient bien voulu ne pas jurer, mais qui se +voyaient égorgés, eux, leurs grands-parents, leurs petits-enfants, et +tous les propriétaires, s'ils n'avaient trembloté leur serment: ceci est +un effet physique que je n'ai pas encore éprouvé; j'attendrai +l'infirmité et, si elle m'arrive, j'aviserai. + +«Il y a des grands seigneurs de l'Empire unis à leurs pensions par des +liens sacrés et indissolubles, quelle que soit la main dont elles +tombent: une pension est à leurs yeux un sacrement; elle imprime un +caractère comme la prêtrise et le mariage; toute tête pensionnée ne peut +cesser de l'être: les pensions étant demeurées à la charge du Trésor, +ils sont restés à la charge du même Trésor; moi, j'ai l'habitude du +divorce avec la fortune; trop vieux pour elle, je l'abandonne de peur +qu'elle ne me quitte. + +«Il y a de hauts barons du trône et de l'autel qui n'ont point trahi les +ordonnances; non! mais l'insuffisance des moyens employés pour mettre à +exécution ces ordonnances a échauffé leur bile; indignés qu'on ait +failli au despotisme, ils ont été chercher une autre antichambre: il +m'est impossible de partager leur indignation et leur demeure. + +«Il y a des gens de conscience qui ne sont parjures que pour être +parjures, qui, cédant à la force, n'en sont pas moins pour le droit; ils +pleurent sur ce pauvre Charles X, qu'ils ont d'abord entraîné à sa perte +par leurs conseils, et ensuite mis à mort par leur serment; mais si +jamais lui ou sa race ressuscite, ils seront des foudres de légitimité: +moi, j'ai toujours été dévot à la mort, et je suis le convoi de la +vieille monarchie comme le chien du pauvre. + +«Enfin, il y a de loyaux chevaliers qui ont dans leur poche des +dispenses d'honneur et des permissions d'infidélité: je n'en ai point. + +«J'étais l'homme de la Restauration _possible_, de la Restauration avec +toutes les sortes de libertés. Cette Restauration m'a pris pour un +ennemi; elle s'est perdue: je dois subir son sort. Irai-je attacher +quelques années qui me restent à une fortune nouvelle, comme ces bas de +robes que les femmes traînent de cours en cours et sur lesquels tout le +monde peut marcher? À la tête des jeunes générations, je serais suspect; +derrière elles, ce n'est pas ma place. Je sens très bien qu'aucune de +mes facultés n'a vieilli; mieux que jamais je comprends mon siècle; je +pénètre plus hardiment dans l'avenir que personne: mais la fatalité a +prononcé; finir sa vie à propos est une condition nécessaire de l'homme +public[331].» + + [Note 331: Voir, à l'_Appendice_, le nº VII: _Chateaubriand + et le Journal du maréchal de Castellane._] + + * * * * * + +Enfin, les _Études historiques_[332] viennent de paraître; j'en reporte +ici l'_Avant-propos_: c'est une véritable page de mes _Mémoires_, il +contient mon histoire au moment même où j'écris: + + [Note 332: _Études et discours historiques sur la chute de + l'Empire romain, la naissance et les progrès du + Christianisme, et l'invasion des Barbares; suivis d'une + Analyse raisonnée de l'histoire de France._ 4 vol. in-8{o}. + Les _Études historiques_ parurent le 4 avril 1831.] + + +AVANT-PROPOS. + + «Souvenez-vous, pour ne pas perdre de vue le train du monde, qu'à + cette époque (_la chute de l'Empire romain_)............. il y + avait des citoyens qui fouillaient comme moi les archives du + passé au milieu des ruines du présent, qui écrivaient les annales + des anciennes révolutions au bruit des révolutions nouvelles; eux + et moi prenant pour table, dans l'édifice croulant, la pierre + tombée à nos pieds, en attendant celle qui devait écraser nos + têtes.» + + (_Études historiques_, tome V bis, page 175.) + + +«Je ne voudrais pas, pour ce qui me reste à vivre, recommencer les +dix-huit mois qui viennent de s'écouler. On n'aura jamais une idée de la +violence que je me suis faite; j'ai été forcé d'abstraire mon esprit +dix, douze et quinze heures par jour, de ce qui se passait autour de +moi, pour me livrer puérilement à la composition d'un ouvrage dont +personne ne parcourra une ligne. Qui lirait quatre gros volumes, +lorsqu'on a bien de la peine à lire le feuilleton d'une gazette? +J'écrivais l'histoire ancienne, et l'histoire moderne frappait à ma +porte; en vain je lui criais: «Attendez, je vais à vous;» elle passait +au bruit du canon, en emportant trois générations de rois. + +«Et que le temps concorde heureusement avec la nature même de ces +_Études!_ on abat la croix, on poursuit les prêtres; et il est question +de croix et de prêtres à toutes les pages de mon récit; on bannit les +Capets, et je publie une histoire dont les Capets occupent huit siècles. +Le plus long et le dernier travail de ma vie, celui qui m'a coûté le +plus de recherches, de soins et d'années, celui où j'ai peut-être remué +le plus d'idées et de faits, parait lorsqu'il ne peut trouver de +lecteurs; c'est comme si je le jetais dans un puits, où il va s'enfoncer +sous l'amas de décombres qui le suivront. Quand une société se compose +et se décompose, quand il y va de l'existence de chacun et de tous, +quand on n'est pas sûr d'un avenir d'une heure, qui se soucie de ce que +fait, dit et pense son voisin? Il s'agit bien de Néron, de Constantin, +de Julien, des Apôtres, des Martyrs, des Pères de l'Église, des Goths, +des Huns, des Vandales, des Francs, de Clovis, de Charlemagne, de Hugues +Capet et de Henri IV; il s'agit bien du naufrage de l'ancien monde, +lorsque nous nous trouvons engagés dans le naufrage du monde moderne! +N'est-ce pas une sorte de radotage, une espèce de faiblesse d'esprit, +que de s'occuper de lettres dans ce moment? Il est vrai; mais ce +radotage ne tient pas à mon cerveau, il vient des antécédents de ma +méchante fortune. Si je n'avais pas tant fait de sacrifices aux libertés +de mon pays, je n'aurais pas été obligé de contracter des engagements +qui s'achèvent de remplir dans des circonstances doublement déplorables +pour moi. Aucun auteur n'a été mis à une pareille épreuve; grâce à Dieu, +elle est à son terme: je n'ai plus qu'à m'asseoir sur des ruines et à +mépriser cette vie que je dédaignais dans ma jeunesse. + +«Après ces plaintes bien naturelles et qui me sont involontairement +échappées, une pensée me vient consoler; j'ai commencé ma carrière +littéraire par un ouvrage où j'envisageais le christianisme sous les +rapports poétiques et moraux; je la finis par un ouvrage où je considère +la même religion sous ses rapports philosophiques et historiques: j'ai +commencé ma carrière politique sous la Restauration, je la finis avec la +Restauration. Ce n'est pas sans une secrète satisfaction que je me +trouve ainsi conséquent avec moi-même.» + + + Paris, mai 1831. + +La résolution que je conçus, au moment de la catastrophe de Juillet, n'a +point été abandonnée par moi. Je me suis occupé des moyens de vivre en +terre étrangère, moyens difficiles, puisque je n'ai rien: l'acquéreur de +mes oeuvres m'a fait à peu près banqueroute, et mes dettes m'empêchent +de trouver quelqu'un qui veuille me prêter. + +Quoi qu'il en soit, je vais me rendre à Genève[333] avec la somme qui +m'est survenue de la vente de ma dernière brochure (_De la Restauration +et de la Monarchie élective_). Je laisse ma procuration pour vendre la +maison où j'écris cette page pour ordre de date. Si je trouve marchand à +mon lit, je pourrai trouver un autre lit hors de France. Dans ces +incertitudes et ces mouvements, jusqu'à ce que je sois établi quelque +part, il me sera impossible de reprendre la suite de mes _Mémoires_ à +l'endroit où je les ai interrompus[334]. Je continuerai donc d'écrire +les choses du moment actuel de ma vie; je ferai connaître ces choses +par les lettres qu'il m'arrivera d'écrire sur les chemins ou pendant mes +divers séjours; je lierai les faits intermédiaires par un _journal_ qui +remplira les temps laissés entre les dates de ces lettres. + + [Note 333: Le départ de Chateaubriand pour la Suisse eut lieu + le 16 mai 1831; il arriva à Genève le 23 mai.] + + [Note 334: Ceci se rapporte à ma carrière littéraire et à ma + carrière politique laissées en arrière, lacunes qui sont + maintenant comblées par ce que je viens d'écrire dans ces + dernières années, 1838 et 1839. (Paris, note de 1839.) CH.] + + +À MADAME RÉCAMIER[335]. + + [Note 335: Hyacinthe a l'habitude de copier, presque malgré + moi, mes lettres et celles qu'on m'adresse, parce qu'il + prétend avoir remarqué que j'étais souvent attaqué par des + personnes qui m'avaient écrit des admirations sans fin et qui + s'étaient adressées à moi pour des demandes de service. Quand + cela arrive, il fouille dans des liasses à lui seul connues, + et, comparant l'article injurieux avec l'épître louangeuse, + il me dit: «Voyez-vous, monsieur, que j'ai bien fait!» Je ne + trouve pas cela du tout: je n'attache ni la moindre foi ni la + moindre importance à l'opinion des hommes; je les prends pour + ce qu'ils sont et je les estime pour ce qu'ils valent. Jamais + je ne leur opposerai pour mon compte ce qu'ils ont dit + publiquement de moi et ce qu'ils m'ont dit en secret; mais + cela divertit Hyacinthe. Je n'avais point de copie de mes + lettres à Madame Récamier; elle a eu la bonté de me les + prêter. (Note de Paris, 1836.) CH.] + + «Lyon, mercredi 18 mai 1831. + +«Me voilà trop loin de vous. Je n'ai jamais fait de voyage si triste: +temps admirable, nature toute parée, rossignol chantant, nuit étoilée; +et tout cela, pour qui? Il faudra bien que je retourne où vous êtes, à +moins que vous ne veniez à mon secours.[336]» + + [Note 336: Cette lettre à Madame Récamier et celles qui vont + suivre sont exactement conformes aux originaux. «Les lettres, + dit Mme Lenormant, que M. de Chateaubriand, pendant son + séjour en Suisse, écrivit à Madame Récamier, ont été + imprimées dans les _Mémoires d'Outre-tombe_. Nous les avons + collationnées sur les originaux, et, cette fois, nous les + trouvons reproduites avec une fidélité scrupuleuse.» + _Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de Madame + Récamier_, t. II, p. 396.] + + +À MADAME RÉCAMIER. + + «Lyon, vendredi 20 mai. + +«J'ai passé hier le jour à errer au bord du Rhône; je regardais la ville +où vous êtes née, la colline où s'élevait le couvent où vous aviez été +choisie comme la plus belle: espérance que vous n'avez point démentie; +et vous n'êtes point ici, et des années se sont écoulées, et vous avez +été jadis exilée dans votre berceau, et madame de Staël n'est plus, et +je quitte la France! De ces anciens temps un personnage singulier m'a +apparu: je vous envoie son billet à cause de l'inattendu et de la +surprise. Ce personnage, que je n'avais jamais vu, plante des pins dans +les montagnes du Lyonnais. Il y a bien loin de là à la rue _Feydeau_ et +à _Maison à vendre_: comme les rôles changent sur la terre[337]! + + [Note 337: Ce «personnage singulier» était le célèbre + chanteur _Elleviou_ (1772-1842), qui avait jadis fait + merveille, sous le Consulat et l'Empire, au Théâtre Feydeau. + Il s'était, dès 1813, retiré aux environs de Lyon, où il se + livrait à l'agriculture. Il était breton comme Chateaubriand, + étant né à Rennes, où son père était chirurgien.--Une des + pièces où il avait eu le plus de succès était _Maison à + vendre_, opéra-comique d'Alexandre Duval pour les paroles, et + de Dalayrac pour la musique. À la seconde représentation de + cette pièce, Alexandre Duval (encore un breton) avait réuni + dans sa loge quelques amis, parmi lesquels le peintre Carle + Vernet, aussi célèbre par ses calembours que par ses + tableaux. On arrivait à la fin de la pièce, et Vernet ne + s'était pas encore déridé, «Qu'avez-vous donc, lui dit + l'auteur, et pourquoi faire ainsi grise mine?» Et Carle + Vernet de répondre d'un ton bourru: «Eh bien! oui, je suis + furieux. Vous m'annoncez une _Maison à vendre_ et je ne vois + qu'une _pièce à louer_.»] + +«Hyacinthe m'a mandé les regrets et les articles de journaux; je ne vaux +pas tout cela. Vous savez que je le crois sincèrement vingt-trois +heures sur vingt-quatre; la vingt-quatrième est consacrée à la vanité, +mais elle ne tient guère et passe vite. Je n'ai voulu voir personne ici; +M. Thiers, qui se rendait dans le midi, a forcé ma porte.» + + + Billet inclus dans cette lettre. + +«Un voisin, votre compatriote, qui n'a d'autre titre auprès de vous +qu'une profonde admiration pour votre beau talent et votre admirable +caractère, désirerait avoir l'honneur de vous voir et de vous présenter +l'hommage de son respect. Ce voisin de chambre dans l'hôtel, ce +compatriote, s'appelle _Elleviou_.» + + +À MADAME RÉCAMIER. + + «Lyon, dimanche 22 mai. + +«Nous partons demain pour Genève où je trouverai d'autres souvenirs de +vous. Reverrai-je jamais la France, quand une fois j'aurai passé la +frontière? Oui, si vous le voulez, c'est-à-dire si vous y restez. Je ne +souhaite pas les événements qui pourraient m'offrir une autre chance de +retour; je ne ferai jamais entrer les malheurs de mon pays au nombre de +mes espérances. Je vous écrirai mardi, 24, de Genève. Quand reverrai-je +votre petite écriture, soeur cadette de la mienne[338]?» + + [Note 338: L'écriture de Madame Récamier n'avait pas de peine + à être plus petite que celle de Chateaubriand, lequel + écrivait en caractères d'un demi-pouce de haut, et comme s'il + n'y avait que des majuscules dans l'alphabet.] + + + «Genève, mardi 24 mai. + +«Arrivés hier ici, nous cherchons des maisons. Il est probable que nous +nous arrangerons d'un petit pavillon au bord du lac. Je ne puis vous +dire comme je suis triste en m'occupant de ces arrangements. Encore un +autre avenir! encore recommencer une vie quand je croyais avoir fini! Je +compte vous écrire une longue lettre quand je serai un peu en repos; je +crains ce repos, car alors je verrai sans distraction ces années +obscures dans lesquelles j'entre le coeur si serré.» + + +À MADAME RÉCAMIER. + + «9 juin 1831. + +«Vous savez qu'il s'est établi une secte _réformée_ au milieu des +protestants. Un des nouveaux pasteurs de cette nouvelle église est venu +me voir et m'a écrit deux lettres dignes des premiers apôtres. Il veut +me convertir à sa foi, et je veux en faire un _papiste_. Nous joutons +comme au temps de Calvin, mais en nous aimant en fraternité chrétienne +et sans nous brûler. Je ne désespère pas de son salut; il est tout +ébranlé de mes arguments pour les papes. Vous n'imaginez pas à quel +point d'exaltation il est monté, et sa candeur est admirable. Si vous +m'arrivez, accompagné de mon vieil ami Ballanche, nous ferons des +merveilles. Dans un des journaux de Genève on annonce un ouvrage de +controverse protestante. On engage les auteurs à _se tenir fermes_ parce +que l'_auteur du =Génie du Christianisme= est là tout près_. + +«Il y a quelque chose de consolant à trouver une petite peuplade libre, +administrée par les hommes les plus distingués et chez laquelle les +idées religieuses sont la base de la liberté et la première occupation +de la vie. + +«J'ai déjeuné chez M. de Constant[339] auprès de madame Necker[340], +sourde malheureusement, mais femme rare, de la plus grande distinction; +nous n'avons parlé que de vous. J'avais reçu votre lettre, et j'ai dit à +M. de Sismondi ce que vous écrivez d'aimable pour lui. Vous voyez que je +prends de vos leçons. + + [Note 339: Cousin de Benjamin Constant.] + + [Note 340: Albertine-Adrienne _Necker de Saussure_ + (1766-1841), fille du célèbre naturaliste H.-B. de Saussure + et cousine de Madame de Staël. Elle a publié en 1820 une + _Notice sur le caractère et les écrits de Mme de Staël_. Son + principal ouvrage, l'_Éducation progressive, ou Étude du + cours de la vie_ (3 vol. in-8{o}) a été couronné en 1839 par + l'Académie française.] + +«Enfin, voici des vers. Vous êtes mon _étoile_ et je vous attends pour +aller à cette île enchantée. + +«Delphine mariée[341]: ô Muses! Je vous ai dit dans ma dernière lettre +pourquoi je ne pouvais écrire ni sur la pairie, ni sur la guerre: +j'attaquerais un corps ignoble dont j'ai fait partie, et je prêcherais +l'honneur à qui n'en a plus. + + [Note 341: Il s'agit ici de Delphine Gay, qui venait + d'épouser Émile de Girardin.] + +«Il faut un marin pour lire les vers et les comprendre. Je me recommandé +à M. Lenormant. Votre intelligence suffira aux trois dernières strophes +et le mot de l'énigme est au bas.» + + +LE NAUFRAGÉ. + + Rebut de l'aquilon, échoué sur le sable, + Vieux vaisseau fracassé dont finissait le sort. + Et que, dur charpentier, la mort impitoyable + Allait dépecer dans le port! + + Sous les ponts désertés un seul gardien habite; + Autrefois tu l'as vu sur ton gaillard d'avant, + Impatient d'écueils, de tourmente subite, + Siffler pour ameuter le vent. + + Tantôt sur ton beaupré, cavalier intrépide, + Il riait quand, plongeant la tête dans les flots, + Tu bondissais; tantôt du haut du mât rapide, + Il criait: Terre! aux matelots. + + Maintenant retiré dans la carène usée, + Teint hâlé, front chenu, main goudronnée, yeux pers, + Sablier presque vide et boussole brisée + Annoncent l'ermite des mers. + + Vous pensiez défaillir amarrés à la rive, + Vieux vaisseau, vieux nocher! vous vous trompiez tous deux; + L'ouragan vous saisit et vous traîne en dérive, + Hurlant sur les flots noirs et bleus. + + Dès le premier récif votre course bornée + S'arrêtera; soudain vos flancs s'entr'ouvriront; + Vous sombrez! c'en est fait! et votre ancre écornée + Glisse et laboure en vain le fond. + + Ce vaisseau, c'est ma vie, et ce rocher, moi-même: + Je suis sauvé! mes jours aux mers sont arrachés: + Un astre m'a montré sa lumière que j'aime, + Quand les autres se sont cachés. + + Cette étoile du soir qui dissipe l'orage, + Et qui porte si bien le nom de la beauté, + Sur l'abîme calmé conduira mon naufrage + À quelque rivage enchanté. + + Jusqu'à mon dernier port, douce et charmante étoile, + Je suivrai ton rayon toujours pur et nouveau; + Et quand tu cesseras de luire pour ma voile, + Tu brilleras sur mon tombeau. + + +À MADAME RÉCAMIER. + + «Genève, 18 juin 1831. + +«Vous avez reçu toutes mes lettres. J'attends incessamment quelques mots +de vous; je vois bien que je n'aurai rien, mais je suis toujours surpris +quand la poste ne m'apporte que les journaux. Personne au monde ne +m'écrit que vous; personne ne se souvient de moi que vous, et c'est un +grand charme. J'aime votre lettre solitaire qui ne m'arrive point, comme +elle arrivait au temps de mes grandeurs, au milieu des paquets de +dépêches et de toutes ces lettres d'attachement, d'admiration et de +bassesse qui disparaissent avec la fortune. Après vos petites lettres je +verrai votre belle personne, si je ne vais pas la rejoindre. Vous serez +mon exécutrice testamentaire; vous vendrez ma pauvre retraite; le prix +vous servira à voyager vers le soleil. Dans ce moment il fait un temps +admirable: j'aperçois, en vous écrivant, le mont Blanc dans sa +splendeur; du haut du mont Blanc on voit l'Apennin: il me semble que je +n'ai que trois pas pour arriver à Rome où nous irons, car tout +s'arrangera en France. + +«Il ne manquait plus à notre glorieuse patrie, pour avoir passé par +toutes les misères, que d'avoir un gouvernement de couards; elle l'a, et +la jeunesse va s'engloutir dans la doctrine, la littérature et la +débauche, selon le caractère particulier des individus. Reste le +chapitre des accidents; mais quand on traîne, comme je le fais, sur le +chemin de la vie, l'accident le plus probable c'est la fin du voyage. + +«Je ne travaille point, je ne puis rien faire: je m'ennuie; c'est ma +nature et je suis comme un poisson dans l'eau: si pourtant l'eau était +un peu moins profonde, je m'y plairais peut-être mieux.» + + + Aux Pâquis, près Genève. + +JOURNAL DU 12 JUILLET au 1er SEPTEMBRE 1831. + +Je suis établi aux Pâquis[342] avec madame de Chateaubriand[343]; j'ai +fait la connaissance de M. Rigaud, premier syndic de Genève: au-dessus +de sa maison, au bord du lac, en remontant le chemin de Lausanne, on +trouve la villa de deux commis de M. de Lapanouze, qui ont dépensé +1,500,000 francs à la faire bâtir et à planter leurs jardins. Quand je +passe à pied devant leur demeure, j'admire la Providence qui, dans eux +et dans moi, a placé à Genève des témoins de la Restauration. Que je +suis bête! que je suis bête! le sieur de Lapanouze faisait du royalisme +et de la misère avec moi: voyez où sont parvenus ses commis pour avoir +favorisé la conversion des rentes, que j'avais la bonhomie de combattre, +et en vertu de laquelle je fus chassé. Voilà ces messieurs; ils arrivent +dans un élégant tilbury, chapeau sur l'oreille, et je suis obligé de me +jeter dans un fossé pour que la roue n'emporte pas un pan de ma vieille +redingote. J'ai pourtant été pair de France, ministre, ambassadeur, et +j'ai dans une boîte de carton tous les premiers ordres de la chrétienté, +y compris le Saint-Esprit et la Toison d'or. Si les commis du sieur +César de Lapanouze[344], millionnaires, voulaient m'acheter ma boîte de +rubans pour leurs femmes, ils me feraient un sensible plaisir. + + [Note 342: Nom d'un quartier de Genève. Les Pâquis s'étendent + sur la rive droite du lac, de la rue du Mont-Blanc à peu près + à la route de Lausanne.] + + [Note 343: Voir, à l'_Appendice_, le nº VIII: _Lettres de + Genève_.] + + [Note 344: Alexandre-César, comte de _Lapanouze_ (1764-1836). + Capitaine de vaisseau à l'époque de la Révolution, il donna + sa démission et se vit complètement ruiné. Il fonda à Paris, + sous la seconde Restauration, une maison de banque qui devint + bientôt l'une des plus importantes de la capitale. Député de + la Seine de 1823 à 1827, il soutint le ministère Villèle et + prit part à toutes les discussions financières et + économiques. Nommé pair de France, le 5 novembre 1827, il se + retira dans sa terre de Tiregant (Dordogne), après les + événements de Juillet, la Charte de 1830 ayant annulé les + nominations à la pairie faites par Charles X.] + +Pourtant tout n'est pas roses pour MM. B....: ils ne sont pas encore +nobles genevois, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas encore à la seconde +génération, que leur mère habite encore le bas de la ville et n'est pas +montée dans le quartier de Saint-Pierre, le faubourg Saint-Germain de +Genève; mais, Dieu aidant, noblesse viendra après argent. + +Ce fut en 1805 que je vis Genève pour la première fois. Si deux mille +ans s'étaient écoulés entre les deux époques de mes deux voyages, +seraient-elles plus séparées l'une de l'autre qu'elles ne le sont? +Genève appartenait à la France; Bonaparte brillait dans toute sa +gloire, madame de Staël dans toute la sienne; il n'était pas plus +question des Bourbons que s'ils n'eussent jamais existé. Et Bonaparte, +et madame de Staël, et les Bourbons, que sont-ils devenus? et moi, je +suis encore là! + +M. de Constant, cousin de Benjamin Constant, et mademoiselle de +Constant, vieille fille pleine d'esprit, de vertu et de talent, habitent +leur cabane de _Souterre_ au bord du Rhône; ils sont dominés par une +autre maison de campagne jadis à M. de Constant: il l'a vendue à la +princesse Belgiojoso[345], exilée milanaise que j'ai vue passer comme +une pâle fleur à travers la fête que je donnai à Rome à la +grande-duchesse Hélène. + + [Note 345: Christine _Trivulzio_, princesse de _Belgiojoso_ + (1808-1871). Elle se fixa de bonne heure à Paris, où elle se + fit remarquer par sa beauté, son esprit, l'indépendance de + ses opinions, et aussi l'indépendance de sa vie. Elle devint + l'amie de plusieurs écrivains célèbres, particulièrement + d'Alfred de Musset et de M. Mignet. En 1848, elle se jeta + avec ardeur dans le mouvement révolutionnaire, courut à Milan + qui venait de s'insurger, et leva à ses frais un bataillon de + volontaires. Douée d'un véritable talent d'écrivain, elle a + publié de nombreux ouvrages: _Asie Mineure et Syrie; Emina, + récits turco-asiatiques; Scènes de la vie turque; Histoire de + la maison de Savoie_, etc. S'il faut en croire Balzac (_Revue + parisienne_, p. 333), Stendhal, dans _la Charmeuse de Parme_, + aurait tracé, d'après la princesse de Belgiojoso, le portrait + de son héroïne, la duchesse de San-Severino.] + +Pendant mes promenades en bateau, un vieux rameur me raconte ce que +faisait lord Byron, dont on aperçoit la demeure sur la rive savoyarde du +lac. Le noble pair attendait qu'une tempête s'élevât pour naviguer; du +bord de sa balancelle, il se jetait à la nage et allait au milieu du +vent aborder aux prisons féodales de Bonivard: c'était toujours +l'acteur et le poète. Je ne suis pas si original; j'aime aussi les +orages; mais mes amours avec eux sont secrets, et je n'en fais pas +confidence aux bateliers. + +J'ai découvert derrière Ferney une étroite vallée où coule un filet +d'eau de sept à huit pouces de profondeur; ce ruisselet lave la racine +de quelques saules, se cache çà et là sous des plaques de cresson et +fait trembler des joncs sur la cime desquels se posent des demoiselles +aux ailes bleues. L'homme des trompettes a-t-il jamais vu cet asile de +silence tout contre sa retentissante maison? Non, sans doute: eh bien! +l'eau est là; elle fuit encore; je ne sais pas son nom; elle n'en a +peut-être pas: les jours de Voltaire se sont écoulés; seulement sa +renommée fait encore un peu de bruit dans un petit coin de notre petite +terre, comme ce ruisselet se fait entendre à une douzaine de pas de ses +bords. + +On diffère les uns des autres: je suis charmé de cette rigole déserte; à +la vue des Alpes, une palmette de fougère que je cueille me ravit; le +susurrement d'une vague parmi des cailloux me rend tout heureux; un +insecte imperceptible qui ne sera vu que de moi et qui s'enfonce sous +une mousse, ainsi que dans une vaste solitude, occupe mes regards et me +fait rêver. Ce sont là d'intimes misères, inconnues du beau génie qui, +près d'ici, déguisé en Orosmane, jouait ses tragédies, écrivait aux +princes de la terre et forçait l'Europe à venir l'admirer dans le hameau +de Ferney. Mais n'était-ce pas là aussi des misères? La transition du +monde ne vaut pas le passage de ces flots, et, quant aux rois, j'aime +mieux ma fourmi. + +Une chose m'étonne toujours quand je pense à Voltaire: avec un esprit +supérieur, raisonnable, éclairé, il est resté complètement étranger au +christianisme; jamais il n'a vu ce que chacun voit: que l'établissement +de l'Évangile, à ne considérer que le rapport humain, est la plus grande +révolution qui se soit opérée sur la terre. Il est vrai de dire qu'au +siècle de Voltaire cette idée n'était venue dans la tête de personne. +Les théologiens défendaient le christianisme comme un fait accompli, +comme une vérité fondée sur des lois émanées de l'autorité spirituelle +et temporelle; les philosophes l'attaquaient comme un abus venu des +prêtres et des rois: on n'allait pas plus loin que cela. Je ne doute pas +que si l'on eût pu présenter tout à coup à Voltaire l'autre côté de la +question, son intelligence lucide et prompte n'en eût été frappée: on +rougit de la manière mesquine et bornée dont il traitait un sujet qui +n'embrasse rien moins que la transformation des peuples, l'introduction +de la morale, un principe nouveau de société, un autre droit des gens, +un autre ordre d'idées, le changement total de l'humanité. +Malheureusement, le grand écrivain qui se perd en répandant des idées +funestes entraîne beaucoup d'esprits d'une moindre étendue dans sa +chute: il ressemble à ces anciens despotes de l'Orient sur le tombeau +desquels on immolait des esclaves. + +Là, à Ferney, où il n'entre plus personne, à ce Ferney autour duquel je +viens rôder seul, que de personnages célèbres sont accourus! Ils +dorment, rassemblés pour jamais au fond des lettres de Voltaire, leur +temple hypogée: le souffle d'un siècle s'affaiblit par degrés et +s'éteint dans le silence éternel, à mesure que l'on commence à entendre +la respiration d'un autre siècle. + + + Aux Pâquis, près Genève, 15 septembre 1831. + +Oh! argent que j'ai tant méprisé et que je ne puis aimer quoi que je +fasse, je suis forcé d'avouer pourtant ton mérite: source de la liberté, +tu arranges mille choses dans notre existence, où tout est difficile +sans toi. Excepté la gloire, que ne peux-tu pas procurer? Avec toi on +est beau, jeune, adoré; on a considération, honneurs, qualités, vertus. +Vous me direz qu'avec de l'argent on n'a que l'apparence de tout cela: +qu'importe, si je crois vrai ce qui est faux? trompez-moi bien et je +vous tiens quitte du reste: la vie est-elle autre chose qu'un mensonge? +Quand on n'a point d'argent, on est dans la dépendance de toutes choses +et de tout le monde. Deux créatures qui ne se conviennent pas pourraient +aller chacune de son côté; eh bien! faute de quelques pistoles, il faut +qu'elles restent là en face l'une de l'autre à se bouder, à se maugréer, +à s'aigrir l'humeur, à s'avaler la langue d'ennui, à se manger l'âme et +le blanc des yeux, à se faire, en enrageant, le sacrifice mutuel de +leurs goûts, de leurs penchants, de leurs façons naturelles de vivre: la +misère les serre l'une contre l'autre, et, dans ces liens de gueux, au +lieu de s'embrasser elles se mordent, mais non pas comme Flora mordait +Pompée. Sans argent, nul moyen de fuite; on ne peut aller chercher un +autre soleil, et, avec une âme fière, on porte incessamment des chaînes. +Heureux juifs, marchands de crucifix, qui gouvernez aujourd'hui la +chrétienté, qui décidez de la paix ou de la guerre, qui mangez du cochon +après avoir vendu de vieux chapeaux, qui êtes les favoris des rois et +des belles, tout laids et tout sales que vous êtes! ah! si vous vouliez +changer de peau avec moi! si je pouvais au moins me glisser dans vos +coffres-forts, vous voler ce que vous avez dérobé à des fils de famille, +je serais le plus heureux homme du monde! + +J'aurais bien un moyen d'exister: je pourrais m'adresser aux monarques; +comme j'ai tout perdu pour leur couronne, il serait assez juste qu'ils +me nourrissent. Mais cette idée qui devrait leur venir ne leur vient +pas, et à moi elle vient encore moins. Plutôt que de m'asseoir aux +banquets des rois, j'aimerais mieux recommencer la diète que je fis +autrefois à Londres avec mon pauvre ami Hingant. Toutefois l'heureux +temps des greniers est passé, non que je m'y trouvasse fort bien, mais +j'y manquerais d'aise, j'y tiendrais trop de place avec les falbalas de +ma renommée; je n'y serais plus avec ma seule chemise et la taille fine +d'un inconnu qui n'a point dîné. Mon cousin de la Boüétardaye n'est plus +là pour jouer du violon sur mon grabat dans sa robe rouge de conseiller +au Parlement de Bretagne, et pour se tenir chaud la nuit, couvert d'une +chaise en guise de courte-pointe; Peltier n'est plus là pour nous donner +à dîner avec l'argent du roi Christophe, et surtout la magicienne n'est +plus là, la Jeunesse, qui, par un sourire, change l'indigence en trésor, +qui vous amène pour maîtresse sa soeur cadette l'Espérance; celle-ci +aussi trompeuse que son aînée, mais revenant encore quand l'autre a fui +pour toujours. + +J'avais oublié les détresses de ma première émigration et je m'étais +figuré qu'il suffisait de quitter la France pour conserver en paix +l'honneur dans l'exil: les alouettes ne tombent toutes rôties qu'à ceux +qui moissonnent le champ, non à ceux qui l'ont semé: s'il ne s'agissait +que de moi, dans un hôpital je me trouverais à merveille; mais madame de +Chateaubriand? Je n'ai donc pas été plutôt fixé qu'en jetant les yeux +sur l'avenir, l'inquiétude m'a pris. + +On m'écrivait de Paris qu'on ne trouvait à vendre ma maison, rue +d'Enfer, qu'à des prix qui ne suffiraient pas pour purger les +hypothèques dont cet ermitage est grevé; que cependant quelque chose +pourrait s'arranger si j'étais là. D'après ce mot, j'ai fait à Paris une +course inutile, car je n'ai trouvé ni bonne volonté, ni acquéreur; mais +j'ai revu l'Abbaye-aux-Bois et quelques-uns de mes nouveaux amis. La +veille de mon retour ici, j'ai dîné au _Café de Paris_ avec MM. Arago, +Pouqueville, Carrel et Béranger, tous plus ou moins mécontents et déçus +par la _meilleure des républiques_. + + + Aux Pâquis, près de Genève, 26 septembre 1831. + +Mes _Études historiques_ me mirent en rapport avec M. Carrel, comme +elles m'ont fait connaître MM. Thiers et Mignet. J'avais copié, dans la +préface de ces Études, un assez long passage de la _Guerre de +Catalogne_[346], par M. Carrel, et surtout ce paragraphe: «Les choses, +dans leurs continuelles et fatales transformations, n'entraînent point +avec elles toutes les intelligences; elles ne domptent point tous les +caractères avec une égale facilité; elles ne prennent pas même soin de +tous les intérêts; c'est ce qu'il faut comprendre, et pardonner quelque +chose aux protestations qui s'élèvent en faveur du passé. Quand une +époque est finie, le moule est brisé, et il suffit à la Providence qu'il +ne se puisse refaire; mais des débris restés à terre, il en est +quelquefois de beaux à contempler.» + + [Note 346: Armand Carrel avait publié dans la _Revue + française_, (mars et mai 1828) de remarquables articles sur + l'Espagne et la guerre de 1823, où étaient racontées, non + sans éloquence, la campagne de Mina en Catalogne et les + aventures de la Légion libérale étrangère.] + +À la suite de ces belles paroles, j'ajoutais moi-même ce résumé: +«L'homme qui a pu écrire ces mots a de quoi sympathiser avec ceux qui +ont foi à la Providence, qui respectent la religion du passé, et qui ont +aussi les yeux attachés sur des débris.» + +M. Carrel vint me remercier. Il était à la fois le courage et le talent +du _National_, auquel il travaillait avec MM. Thiers et Mignet. M. +Carrel appartient à une famille de Rouen pieuse et royaliste: la +légitimité aveugle, et qui rarement distinguait le mérite, méconnut M. +Carrel. Fier et sentant sa valeur, il se réfugia dans des opinions +dangereuses, où l'on trouve une compensation aux sacrifices qu'on +s'impose: il lui est arrivé ce qui arrive à tous les caractères aptes +aux grands mouvements. Quand des circonstances imprévues les obligent à +se renfermer dans un cercle étroit, ils consument des facultés +surabondantes en efforts qui dépassent les opinions et les événements du +jour. Avant les révolutions, des hommes supérieurs meurent inconnus: +leur public n'est pas encore venu; après les révolutions, des hommes +supérieurs meurent délaissés: leur public s'est retiré. + +M. Carrel n'est pas heureux: rien de plus positif que ses idées, rien de +plus romanesque que sa vie. Volontaire républicain en Espagne en 1823, +pris sur le champ de bataille, condamné à mort par les autorités +françaises, échappé à mille dangers, l'amour se trouve mêlé aux troubles +de son existence privée. Il lui faut protéger une passion qui soutient +sa vie[347]; et cet homme de coeur, toujours prêt au grand jour à se +jeter sur la pointe d'une épée, met devant lui des guichets et les +ombres de la nuit; il se promène dans les campagnes silencieuses avec +une femme aimée, à cette première aube où la diane l'appelait à +l'attaque des tentes de l'ennemi. + + [Note 347: Cette passion, à laquelle fait ici allusion + Chateaubriand changea peut-être le cours de la vie de Carrel. + Au lendemain de la révolution de Juillet, le 29 août 1830, il + fut nommé préfet du Cantal. Il refusa, non qu'il fût + républicain à cette date, mais parce que sa liaison avec une + femme mariée, dont il ne se voulait pas séparer, lui rendait + impossible l'acceptation de fonctions publiques en province.] + +Je quitte M. Armand Carrel pour tracer quelques mots sur notre célèbre +chansonnier. Vous trouverez mon récit trop court, lecteur, mais j'ai +droit à votre indulgence: son nom et ses chansons doivent être gravés +dans votre mémoire. + + * * * * * + +M. de Béranger n'est pas obligé, comme M. Carrel, de cacher ses amours. +Après avoir chanté la liberté et les vertus populaires en bravant la +geôle des rois, il met ses amours dans un couplet, et voilà _Lisette_ +immortelle. + +Près de la barrière des Martyrs, sous Montmartre, on voit la rue de la +Tour-d'Auvergne. Dans cette rue, à moitié bâtie, à demi pavée, dans une +petite maison retirée derrière un petit jardin et calculée sur la +modicité des fortunes actuelles, vous trouverez l'illustre chansonnier. +Une tête chauve, un air un peu rustique, mais fin et voluptueux, +annoncent le poète. Je repose avec plaisir mes yeux sur cette figure +plébéienne, après avoir regardé tant de faces royales; je compare ces +types si différents: sur les fronts monarchiques on voit quelque chose +d'une nature élevée, mais flétrie, impuissante, effacée; sur les fronts +démocratiques paraît une nature physique commune, mais on reconnaît une +nature intellectuelle, haute: le front monarchique a perdu la couronne; +le front populaire l'attend. + +Je priais un jour Béranger (qu'il me pardonne s'il me rend aussi +familier que sa renommée), je le priais de me montrer quelques-uns de +ses ouvrages inconnus: «Savez-vous, me dit-il, que j'ai commencé par +être votre disciple? j'étais fou du _Génie du Christianisme_ et j'ai +fait des idylles chrétiennes: ce sont des scènes de curé de campagne, +des tableaux du culte dans les villages et au milieu des moissons.» + +M. Augustin Thierry m'a dit que la bataille des Francs dans les +_Martyrs_ lui avait donné l'idée d'une nouvelle manière d'écrire +l'histoire: rien ne m'a plus flatté que de trouver mon souvenir placé au +commencement du talent de l'historien Thierry et du poète Béranger. + +Notre chansonnier a les diverses qualités que Voltaire exige pour la +chanson: «Pour bien réussir à ces petits ouvrages, dit l'auteur de tant +de poésies gracieuses, il faut dans l'esprit de la finesse et du +sentiment, avoir de l'harmonie dans la tête, ne point trop s'abaisser, +et savoir n'être pas trop long.» + +Béranger a plusieurs muses, toutes charmantes; et quand ces muses sont +des femmes, il les aime toutes. Lorsqu'il en est trahi, il ne tourne +point à l'élégie; et pourtant un sentiment de pieuse tristesse est au +fond de sa gaieté: c'est une figure sérieuse qui sourit, c'est la +philosophie qui prie. + +Mon amitié pour Béranger m'a valu bien des étonnements de la part de ce +qu'on appelait mon parti; un vieux chevalier de Saint-Louis, qui m'est +inconnu, m'écrivait du fond de sa tourelle: «Réjouissez-vous, monsieur, +d'être loué par celui qui a souffleté votre roi et votre Dieu.» Très +bien, mon brave gentilhomme! vous êtes poète aussi. + +À la fin d'un dîner au _Café de Paris_, dîner que je donnais à MM. +Béranger et Armand Carrel avant mon départ pour la Suisse, M. Béranger +nous chanta l'admirable chanson imprimée: + + «Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie, + Fuir son amour, notre encens et nos soins?» + +On y remarquait cette strophe sur les Bourbons: + + «Et tu voudrais t'attacher à leur chute! + Connais donc mieux leur folle vanité: + Au rang des maux qu'au ciel même elle impute, + Leur coeur ingrat met ta fidélité.» + +À cette chanson, qui est de l'histoire du temps, je répondis de la +Suisse par une lettre qu'on voit imprimée en tête de ma brochure sur la +proposition Briqueville[348]. Je lui disais: «Du lieu où je vous écris, +monsieur, j'aperçois la maison de campagne qu'habita lord Byron et les +toits du château de madame de Staël. Où est le barde de _Childe-Harold_? +où est l'auteur de _Corinne_? Ma trop longue vie ressemble à ces voies +romaines bordées de monuments funèbres[349].» + + [Note 348: Armand-François-Bon-Claude, comte de _Briqueville_ + (1785-1844). Né à Bretteville (Manche), il descendait d'une + famille de vieille noblesse normande. Son père, l'un des + lieutenants de Frotté, avait été fusillé par les + républicains, le 29 mai 1796, dans des circonstances + particulièrement tragiques. Madame de Briqueville, qui avait + été, avec Madame de Loménie, sa cousine, la première femme du + grand monde, à profiter des lois sur le divorce, fit donner à + son fils une éducation républicaine. Il servit avec + distinction sous l'Empire. Aux Cent-Jours, colonel du 20e + dragons, il eut une grande part à la victoire de Ligny. Après + Waterloo, comme il revenait à Paris, il rencontra près de + Versailles une colonne de cavalerie prussienne: il fondit sur + elle, tua un grand nombre d'ennemis, et eut lui-même la tête + fendue d'un coup de sabre, et le poignet presque enlevé. Il + prit alors sa retraite, fut mêlé à plusieurs complots + bonapartistes des premières années de la Restauration, et en + 1827, fut élu député de Valognes. Réélu le 23 juin 1830, il + applaudit à la révolution de Juillet, et déposa, dans la + séance du 14 septembre 1831, une proposition relative au + bannissement de Charles X et de sa famille. Lorsque la + duchesse de Berry fut arrêtée, il s'empressa de demander, au + nom de l'égalité devant la loi, sa mise en jugement. Jusqu'à + la fin, le comte de Briqueville resta fidèle à sa haine + contre les Bourbons.] + + [Note 349: La lettre de Chateaubriand à _M. de Béranger_, + publiée en tête de la brochure sur la proposition + Briqueville, est en date du 24 septembre 1831.] + +Je retournai à Genève; je ramenai ensuite madame de Chateaubriand à +Paris, et rapportai le manuscrit contre la proposition Briqueville sur +le bannissement des Bourbons, proposition prise en considération dans la +séance des députés du 17 septembre de cette année 1831: les uns +attachent leur vie au succès, les autres au malheur. + + + Paris, rue d'Enfer, fin de novembre 1831. + +De retour à Paris le 11 octobre, je publiai ma brochure vers la fin du +même mois[350]; elle a pour titre: _De la nouvelle proposition relative +au bannissement de Charles X et de sa famille, ou suite de mon dernier +écrit: De la Restauration et de la Monarchie élective._ + + [Note 350: La brochure de Chateaubriand parut le 31 octobre + 1831.] + +Quand ces mémoires posthumes paraîtront, la polémique quotidienne, les +événements pour lesquels on se passionne à l'heure actuelle de ma vie, +les adversaires que je combats, même l'acte du bannissement de Charles X +et de sa famille, compteront-ils pour quelque chose? c'est là +l'inconvénient de tout journal: on y trouve des discussions animées sur +des sujets devenus indifférents; le lecteur voit passer comme des ombres +une foule de personnages dont il ne retient pas même le nom: figurants +muets qui remplissent le fond de la scène. Toutefois c'est dans ces +parties arides des chroniques que l'on recueille les observations et les +faits de l'histoire de l'homme et des hommes. + +Je mis d'abord au commencement de la brochure le décret proposé +successivement par MM. Baude et Briqueville. Après avoir examiné les +cinq partis que l'on avait à prendre après la révolution de Juillet, je +dis: + +«La pire des périodes que nous ayons parcourues semble être celle où +nous sommes, parce que l'anarchie règne dans la raison, la morale et +l'intelligence. L'existence des nations est plus longue que celle des +individus: un homme paralytique reste quelquefois étendu sur sa couche +plusieurs années avant de disparaître; une nation infirme demeure +longtemps sur son lit avant d'expirer. Ce qu'il fallait à la royauté +nouvelle, c'était de l'élan, de la jeunesse, de l'intrépidité, tourner +le dos au passé, marcher avec la France à la rencontre de l'avenir. + +«De cela elle n'a cure; elle s'est présentée amaigrie, débiffée par les +docteurs qui la médicamentaient. Elle est arrivée piteuse, les mains +vides, n'ayant rien à donner, tout à recevoir, se faisant pauvrette, +demandant grâce à chacun, et cependant hargneuse, déclamant contre la +légitimité et singeant la légitimité, contre le républicanisme et +tremblant devant lui. Ce _système_ pansu ne voit d'ennemis que dans deux +oppositions qu'il menace. Pour se soutenir, il s'est composé une +phalange des vétérans réengagistes: s'ils portaient autant de chevrons +qu'ils ont fait de serments, ils auraient la manche plus bariolée que la +livrée des Montmorency. + +«Je doute que la liberté se plaise longtemps à ce pot-au-feu d'une +monarchie domestique. Les Francs l'avaient placée, cette liberté, dans +un camp; elle a conservé chez leurs descendants le goût et l'amour de +son premier berceau; comme l'ancienne royauté, elle veut être élevée sur +le pavois et ses députés sont soldats.» + +De cette argumentation je passe au détail du système suivi dans nos +relations extérieures. La faute immense du congrès de Vienne est d'avoir +mis un pays militaire comme la France dans un état forcé d'hostilité +avec les peuples riverains. Je fais voir tout ce que les étrangers ont +acquis en territoire et en puissance, tout ce que nous pouvions +reprendre en Juillet. Grande leçon! preuve frappante de la vanité de la +gloire militaire et des oeuvres des conquérants! Si l'on faisait une +liste des princes qui ont augmenté les possessions de la France, +Bonaparte n'y figurerait pas; Charles X y occuperait une place +remarquable! + +Passant de raisonnement en raisonnement, j'arrive à Louis-Philippe: +«Louis-Philippe est roi,» dis-je, il porte le sceptre de l'enfant dont +il était l'héritier immédiat, de ce pupille que Charles X avait remis +entre les mains du lieutenant général du royaume, comme à un tuteur +expérimenté, un dépositaire fidèle, un protecteur généreux. Dans ce +château des Tuileries, au lieu d'une couche innocente, sans insomnie, +sans remords, sans apparition, qu'a trouvé le prince? un trône vide que +lui présente un spectre décapité portant dans sa main sanglante la tête +d'un autre spectre.... + +«Faut-il, pour achever, emmancher le fer de Louvel dans une loi, afin de +porter le dernier coup à la famille proscrite? Si elle était poussée à +ces bords par la tempête; si trop jeune encore, Henri n'avait pas les +années requises à l'échafaud, eh bien! vous, les maîtres, accordez-lui +dispense d'âge pour mourir.» + +Après avoir parlé au gouvernement de la France, je me retourne vers +Holy-Rood et j'ajoute: «Oserai-je prendre, en finissant, la respectueuse +liberté d'adresser quelques paroles aux hommes de l'exil? Ils sont +rentrés dans la douleur comme dans le sein de leur mère: le malheur, +séduction dont j'ai peine à me défendre, me semble avoir toujours +raison; je crains de blesser son autorité sainte et la majesté qu'il +ajoute à des grandeurs insultées, qui désormais n'ont plus que moi pour +flatteur. Mais je surmonterai ma faiblesse, je m'efforcerai de faire +entendre un langage qui, dans un jour d'infortune, pourrait préparer une +espérance à ma patrie. + +«L'éducation d'un prince doit être en rapport avec la forme du +gouvernement et les moeurs de son pays. Or, il n'y a en France ni +chevalerie, ni chevaliers, ni soldats de l'oriflamme, ni gentilshommes +bardés de fer, prêts à marcher à la suite du drapeau blanc. Il y a un +peuple qui n'est plus le peuple d'autrefois, un peuple qui, changé par +les siècles, n'a plus les anciennes habitudes et les antiques moeurs de +nos pères. Qu'on déplore ou qu'on glorifie les transformations sociales +advenues, il faut prendre la nation telle qu'elle est, les faits tels +qu'ils sont, entrer dans l'esprit de son temps, afin d'avoir action sur +cet esprit. + +«Tout est dans la main de Dieu, excepté le passé qui, une fois tombé de +cette main puissante, n'y rentre plus. + +«Arrivera sans doute le moment où l'orphelin sortira de ce château des +Stuarts, asile de mauvais augure qui semble étendre l'ombre de la +fatalité sur sa jeunesse: le dernier-né du Béarnais doit se mêler aux +enfants de son âge, aller aux écoles publiques, apprendre tout ce que +l'on sait aujourd'hui. Qu'il devienne le jeune homme le plus éclairé de +son temps; qu'il soit au niveau des sciences de l'époque; qu'il joigne +aux vertus d'un chrétien du siècle de saint Louis les lumières d'un +chrétien de notre siècle. Que des voyages l'instruisent des moeurs et +des lois; qu'il ait traversé les mers, comparé les institutions et les +gouvernements, les peuples libres et les peuples esclaves; que simple +soldat, s'il en trouve l'occasion à l'étranger, il s'expose aux périls +de la guerre, car on n'est point apte à régner sur des Français sans +avoir entendu siffler le boulet. Alors on aura fait pour lui ce +qu'humainement parlant on peut faire. Mais surtout gardez-vous de le +nourrir dans les idées du droit invincible; loin de le flatter de +remonter au rang de ses pères, préparez-le à n'y remonter jamais; +élevez-le pour être homme, non pour être roi: là sont ses meilleures +chances. + +«C'est assez: quel que soit le conseil de Dieu, il restera au candidat +de ma tendre et pieuse fidélité une majesté des âges que les hommes ne +lui peuvent ravir. Mille ans noués à sa jeune tête le pareront toujours +d'une pompe au-dessus de celle de tous les monarques. Si dans la +condition privée il porte bien ce diadème de jours, de souvenirs et de +gloire, si sa main soulève sans effort ce sceptre du temps que lui ont +légué ses aïeux, quel empire pourrait-il regretter?» + + * * * * * + +M. le comte de Briqueville, dont je combattis ainsi la proposition, +imprima quelques réflexions sur ma brochure; il me les envoya avec ce +billet: + +«Monsieur, + +«J'ai cédé au besoin, au devoir de publier les réflexions qu'ont fait +naître dans mon esprit vos pages éloquentes sur ma proposition. J'obéis +à un sentiment non moins vrai en déplorant de me trouver en opposition +avec vous, monsieur, qui, à la puissance du génie, joignez tant de +titres à la considération publique. Le pays est en danger, et dès lors +je ne puis plus croire à une dissension sérieuse entre nous: cette +France nous invite à nous réunir pour la sauver; aidez-la de votre +génie; nous manoeuvrerons, nous l'aiderons de nos bras. Sur ce terrain, +monsieur, n'est-il pas vrai, nous ne serons pas longtemps sans nous +entendre? Vous serez le Tyrtée d'un peuple dont nous sommes les soldats, +et ce sera avec bonheur que je me proclamerai alors le plus ardent de +vos adhérents politiques, comme je suis déjà le plus sincère de vos +admirateurs. + +«Votre très-humble et obéissant serviteur, + + «Le comte Armand de BRIQUEVILLE. + +«Paris, 15 novembre 1831.» + + +Je ne restai pas en demeure, et je rompis contre le champion une seconde +lance mort-née. + + + «Paris, ce 15 novembre 1831. + +«Monsieur. + +«Votre lettre est digne d'un gentilhomme: pardonnez-moi ce vieux mot, +qui va à votre nom, à votre courage, à votre amour de la France. Comme +vous, je déteste le joug étranger: s'il s'agissait de défendre mon pays, +je ne demanderais pas à porter la lyre du poète, mais l'épée du vétéran +dans les rangs de vos soldats. + +«Je n'ai point encore lu, monsieur, vos réflexions; mais si l'état de la +politique vous conduisait à retirer la proposition qui m'a si +étrangement affligé, avec quel bonheur je me rencontrerais près de vous, +sans obstacle, sur le terrain de la liberté, de l'honneur, de la gloire +de notre patrie! + +«J'ai l'honneur d'être, monsieur, avec la considération la plus +distinguée, votre très-humble et très-obéissant serviteur, + + «CHATEAUBRIAND.» + + + Paris, rue d'Enfer, infirmerie de Marie-Thérèse, décembre 1831. + +Un poète, mêlant les proscriptions des Muses à celles des lois, dans une +improvisation énergique, attaqua la veuve et l'orphelin. Comme ces vers +étaient d'un écrivain de talent, ils acquirent une sorte d'autorité qui +ne me permit pas de les laisser passer; je fis volte-face contre un +autre ennemi[351]. + + [Note 351: M. Barthélemy a passé depuis au juste-milieu, non + sans force imprécations de beaucoup de gens qui se sont + ralliés seulement un peu plus tard. (Note de Paris, 1837.) + CH.] + +On ne comprendrait pas ma réponse si on ne lisait le libellé du +poète[352]; je vous invite donc à jeter les yeux sur ces vers; ils sont +très beaux et on les trouve partout. Ma réponse n'a pas été rendue +publique: elle paraît pour la première fois dans ces _Mémoires_. +Misérables débats où aboutissent les révolutions! Voilà à quelle lutte +nous arrivons, nous faibles successeurs de ces hommes qui, les armes à +la main, traitaient les grandes questions de gloire et de liberté en +agitant l'univers! Des pygmées font entendre aujourd'hui leur petit cri +parmi les tombeaux des géants ensevelis sous les monts qu'ils ont +renversés sur eux. + + [Note 352: Les vers de Barthélemy parurent le 6 novembre + 1831. Ils forment la XXXIe livraison de la _Némésis_. Pendant + toute une année, du 1er mars 1831 au 1er avril 1832, + Barthélemy soutint cette gageure de publier chaque semaine + une satire politique de plusieurs centaines de vers, tous + d'une facture irréprochable et d'une richesse de rimes que + Victor Hugo lui-même ne devait pas dépasser. Rarement a-t-on + mis plus beau talent au service d'opinions plus détestables.] + + + «Paris, mercredi soir, 9 novembre 1831 + +«Monsieur, + +«J'ai reçu ce matin le dernier numéro de la _Némesis_ que vous m'avez +fait l'honneur de m'envoyer. Pour me défendre de la séduction de ces +éloges donnés avec tant d'éclat, de grâce et de charme[353], j'ai besoin +de me rappeler les obstacles qui s'élèvent entre nous. Nous vivons dans +deux mondes à part; nos espérances et nos craintes ne sont pas les +mêmes; vous brûlez ce que j'adore, et je brûle ce que vous adorez. Vous +avez grandi, monsieur, au milieu d'une foule d'avortons de Juillet; +mais, de même que toute l'influence que vous supposez à ma prose ne fera +pas, selon vous, remonter une race tombée; de même, selon moi, toute la +puissance, de votre poésie ne ravalera pas cette noble race: +serions-nous ainsi placés l'un et l'autre dans deux impossibilités? + + [Note 353: L'auteur de _Némésis_, en effet, n'avait pas + ménagé les éloges au chantre des _Martyrs_: + + Le monde des beaux-arts, à peine renaissant, + Se débattait encor dans son limon de sang; + Ce chaos attendait ta parole future; + Tu dis le _Fiat lux_ de la littérature..... + Autour de ton soleil, roi de l'immensité, + Mon obscure planète a longtemps gravité. + + Et plus loin venait cette apostrophe à la vague de + l'Archipel: + + Car depuis l'âge antique où, sur toutes ces mers, + Homère allait semant ses héroïques vers, + Jamais tu ne portas de Corinthe en Asie + Un homme, un voyageur, plus grand de poésie] + +«Vous êtes jeune, monsieur, comme cet avenir que vous songez et qui vous +pipera; je suis vieux comme ce temps que je rêve et qui m'échappe. Si +vous veniez vous asseoir à mon foyer, dites-vous obligeamment, vous +reproduiriez mes traits sous votre burin: moi, je m'efforcerais de vous +faire chrétien et royaliste. Puisque votre lyre, au premier accord de +son harmonie, chantait _mes Martyrs et mon pèlerinage_, pourquoi +n'achèveriez-vous pas la course? Entrez dans le lieu saint; le temps ne +m'a arraché que les cheveux, comme il effeuille un arbre en hiver, mais +la sève est restée au coeur: j'ai encore la main assez ferme pour tenir +le flambeau qui guiderait vos pas sous les voûtes du sanctuaire. + +«Vous affirmez, monsieur, qu'il faudrait un peuple de poètes pour +comprendre mes contradictions _de royaumes éteints et de jeunes +républiques_; n'auriez-vous pas aussi célébré la _liberté_ et trouvé +quelques magnifiques paroles pour les tyrans qui l'opprimaient? Vous +citez les Dubarry, les Montespan, les Fontanges, les La Vallière; vous +rappelez des faiblesses royales; mais ces faiblesses ont-elles coûté à +la France ce que les débauches des Danton et des Camille Desmoulins lui +ont coûté? Les moeurs de ces Catilina plébéiens se réfléchissaient +jusque dans leur langage, ils empruntaient leurs métaphores à la +porcherie des infâmes et des prostituées. Les fragilités de Louis XIV et +de Louis XV ont-elles envoyé les pères et les époux au gibet, après +avoir déshonoré les filles et les épouses? Les bains de sang ont-ils +rendu l'impudicité d'un révolutionnaire plus chaste que les bains de +lait ne rendaient virginale la souillure d'une Poppée? Quand les +regrattiers de Robespierre auraient détaillé au peuple de Paris le sang +des baignoires de Danton, comme les esclaves de Néron vendaient aux +habitants de Rome le lait des thermes de sa courtisane, pensez-vous que +quelque vertu se fût trouvée dans la lavure des obscènes bourreaux de la +terreur? + +«La rapidité et la hauteur du vol de votre muse vous ont trompé, +monsieur: le soleil qui rit à toutes les misères aura frappé les +vêtements d'une veuve; ils vous auront semblé _dorés_: j'ai vu ces +vêtements, ils étaient de deuil; ils ignoraient les fêtes; l'enfant, +dans les entrailles qui le portaient, n'a été bercé que du bruit des +larmes; s'il eût _dansé neuf mois dans le sein de sa mère_, comme vous +le dites, il n'aurait eu donc de joie qu'avant de naître, entre la +conception et l'enfantement, entre l'assassinat et la proscription! _La +pâleur de redoutable augure_ que vous avez remarquée sur le visage de +Henri est le résultat de la saignée paternelle et non la lassitude d'un +bal de deux cent soixante-dix nuits. L'antique malédiction a été +maintenue pour la fille de Henri IV: _in dolore paries filios_. Je ne +connais que la déesse de la Raison dont les couches, hâtées par des +adultères, aient eu lieu dans les danses de la mort. Il tombait de ses +flancs publics des reptiles immondes qui ballaient à l'instant même avec +les tricoteuses autour de l'échafaud, au son du coutelas, remontant et +redescendant, refrain de la danse diabolique. + +«Ah! monsieur, je vous en conjure, au nom de votre rare talent, cessez +de récompenser le crime et de punir le malheur par les sentences +improvisées de votre muse; ne condamnez pas le premier au ciel, le +second à l'enfer. Si, en restant attaché à la cause de la liberté et des +lumières, vous donniez asile à la religion, à l'humanité, à l'innocence, +vous verriez apparaître à vos veilles une autre espèce de Némésis, digne +de tous les hommages de la terre. En attendant que vous versiez mieux +que moi sur la vertu _tout l'océan de vos fraîches idées_, continuez, +avec la vengeance que vous vous êtes faite, de traîner aux gémonies nos +turpitudes; renversez les faux monuments d'une révolution qui n'a pas +édifié le temple propre à son culte; labourez leurs ruines avec le soc +de votre satire; semez le sel dans ce champ pour le rendre stérile, afin +qu'il ne puisse y germer de nouveau aucune bassesse. Je vous recommande +surtout, monsieur, ce gouvernement prosterné qui chevrote la fierté des +obéissances, la victoire des défaites, et la gloire des humiliations de +la patrie. + + «CHATEAUBRIAND[354].» + + [Note 354: Voir l'_Appendice_ nº IX: _La NÉMÉSIS de + Barthélemy, Chateaubriand, Lamartine et Balzac._] + + + Paris, rue d'Enfer, fin de mars 1832. + +Ces voyages et ces combats finirent pour moi l'année 1831: au +commencement de cette année 1832, autre tracasserie. + +La révolution de Paris avait laissé sur le pavé de Paris une foule de +Suisses, de gardes du corps, d'hommes de tous états nourris par la cour, +qui mouraient de faim et que de bonnes têtes monarchiques, jeunes et +folles sous leurs cheveux gris, imaginèrent d'enrôler pour un coup de +main. + +Dans ce formidable complot[355], il ne manquait pas de personnes graves, +pâles, maigres, transparentes, courbées, le visage noble, les yeux +encore vifs, la tête blanchie; ce passé ressemblait à l'honneur +ressuscité venant essayer de rétablir, avec ses mains d'ombre, la +famille qu'il n'avait pu soutenir de ses vivantes mains. Souvent des +gens à béquilles prétendent étayer les monarchies croulantes; mais, à +cette époque de la société, la restauration d'un monument du moyen âge +est impossible, parce que le génie qui animait cette architecture est +mort: on ne fait que du vieux en croyant faire du gothique. + + [Note 355: La _Conspiration de la rue des Prouvaires_. Dans + le procès auquel donna lieu cette affaire, et dont il sera + parlé dans la note suivante, des noms considérables + retentirent, tels que ceux du maréchal Victor, duc de + Bellune, du duc de Rivière, du baron de Mestre, des comtes de + Fourmont, de Brulard et de Floirac, de la comtesse de + Sérionne.] + +D'un autre côté, les héros de Juillet, à qui le juste-milieu avait +filouté la République, ne demandaient pas mieux que de s'entendre avec +les carlistes pour se venger d'un ennemi commun, quitte à s'égorger +après la victoire. M. Thiers ayant préconisé le système de 1793 comme +l'oeuvre de la liberté, de la victoire et du génie, de jeunes +imaginations se sont allumées au feu d'un incendie dont elles ne +voyaient que la réverbération lointaine; elles en sont à la poésie de la +terreur: affreuse et folle parodie qui fait rebrousser l'heure de la +liberté. C'est méconnaître à la fois le temps, l'histoire et l'humanité; +c'est obliger le monde à reculer jusque sous le fouet du garde-chiourme +pour se sauver de ces fanatiques de l'échafaud. + +Il fallait de l'argent pour nourrir tous ces mécontents, héros de +Juillet éconduits, ou domestiques sans place: on se cotisa. Des +conciliabules carlistes et républicains avaient lieu dans tous les coins +de Paris, et la police, au fait de tout, envoyait ses espions prêcher, +d'un club à un grenier, l'égalité et la légitimité. On m'informait de +ces menées que je combattais. Les deux partis voulaient me déclarer leur +chef au moment certain du triomphe: un club républicain me fit demander +si j'accepterais la présidence de la République; je répondis: «Oui, très +certainement; mais après M. de la Fayette;» ce qui fut trouvé modeste et +convenable. Le général La Fayette venait quelquefois chez madame +Récamier; je me moquais un peu de _sa meilleure des républiques_; je lui +demandais s'il n'aurait pas mieux fait de proclamer Henri V et d'être le +véritable président de la France pendant la minorité du royal enfant. Il +en convenait et prenait bien la plaisanterie, car il était homme de +bonne compagnie. Toutes les fois que nous nous retrouvions, il me +disait: «Ah! vous allez recommencer votre querelle.» Je lui faisais +convenir qu'il n'y avait pas eu d'homme plus attrapé que lui par son +bon ami Philippe. + +Au milieu de cette agitation et de ces conspirations extravagantes, +arrive un homme déguisé. Il débarqua chez moi, perruque de chiendent sur +l'occiput, lunettes vertes sur le nez, masquant ses yeux qui voyaient +très bien sans lunettes. Il avait ses poches pleines de lettres de +change qu'il montrait; et tout de suite instruit que je voulais vendre +ma maison et arranger mes affaires, il me fit offre de ses services; je +ne pouvais m'empêcher de rire de ce monsieur (homme d'esprit et de +ressource d'ailleurs) qui se croyait obligé de m'acheter pour la +légitimité. Ses offres devenant trop pressantes, il vit sur mes lèvres +un dédain qui l'obligea de faire retraite, et il écrivit à mon +secrétaire ce petit billet que j'ai gardé: + +«Monsieur, + +«Hier au soir j'ai eu l'honneur de voir M. le vicomte de Chateaubriand, +qui m'a reçu avec sa bonté habituelle; néanmoins j'ai cru m'apercevoir +qu'il n'avait plus son abandon ordinaire. Dites-moi, je vous prie, ce +qui aurait pu me retirer sa confiance, à laquelle je tenais plus qu'à +toute autre chose; si on lui a fait des _cancans_, je ne crains pas de +mettre ma conduite au grand jour, et je suis prêt à répondre à tout ce +qu'on pourrait lui avoir dit; il connaît trop la méchanceté des +intrigants pour me condamner sans vouloir m'entendre. Il y a même des +peureux qui en font aussi; mais il faut espérer que le jour arrivera où +l'on verra les gens qui sont véritablement dévoués. Il m'a donc dit +qu'il était inutile de me mêler de ses affaires; j'en suis désolé, car +j'aime à croire qu'elles auraient été arrangées selon ses désirs. Je me +doute à peu près quelle est la personne qui, sur cet article, l'a fait +changer; si dans le temps j'avais été moins discret, elle n'aurait pas +été à même de me nuire chez votre excellent _patron_. Enfin, je ne lui +en suis pas moins dévoué, vous pouvez l'en assurer de nouveau en lui +présentant mes hommages respectueux. J'ose espérer qu'un jour viendra où +il pourra me connaître et me juger. + +«Agréez, je vous prie, monsieur, etc.» + +Hyacinthe fit à ce billet cette réponse que je lui dictai: + +«Mon patron n'a rien du tout de particulier contre la personne qui m'a +écrit; mais il veut vivre hors de tout, et ne veut accepter aucun +service.» + +Bientôt après, la catastrophe arriva. + +Connaissez-vous la rue des Prouvaires[356], rue étroite, sale, +populeuse, dans le voisinage de Saint-Eustache et des halles? C'est là +que se donna le fameux souper de la troisième restauration. Les convives +étaient armés de pistolets, de poignards et de clefs; on devait, après +boire, s'introduire dans la galerie du Louvre, et, passant à minuit +entre deux rangs de chefs-d'oeuvre, aller frapper le monstre usurpant au +milieu d'une fête. La conception était romantique; le XVIe siècle était +revenu, on pouvait se croire au temps des Borgia, des Médicis de +Florence et des Médicis de Paris, aux hommes près. + + [Note 356: La _conspiration de la rue des Prouvaires_ ne + laissa pas d'être assez sérieuse. Les conjurés étaient au + nombre d'environ trois mille. L'argent ne leur manquait pas, + ni le courage. Ils comptaient des complices jusque dans la + domesticité du château; ils étaient en possession de cinq + clefs ouvrant les grilles du jardin des Tuileries, et + l'entrée du Louvre leur était promise. Un grand bal devait + avoir lieu à la Cour dans la nuit du 1er au 2 février 1832. + Les conjurés choisirent cette nuit-là pour mettre leur + complot à exécution. Il fut convenu que les uns se + réuniraient par détachements sur divers points de la + capitale, pour partir de là, au signal convenu, et marcher + vers le château, tandis que, se glissant dans l'ombre des + ruelles qui conduisent au Louvre, les autres pénétreraient + dans la galerie des tableaux, feraient irruption dans la + salle de bal et, grâce au désordre de cette attaque imprévue, + s'empareraient de la famille royale. Des _marrons_, espèces + de petites bombes, auraient été lancés au milieu des voitures + stationnant aux portes du palais; des _chevalets_, morceaux + de bois, garnis de pointes de fer, auraient été semés sous + les pieds des chevaux; enfin, on se croyait en droit + d'espérer que des pièces d'artifice seraient disposées dans + la salle de spectacle, de manière à pouvoir, en mettant le + feu à la charpente, augmenter la confusion. Les principaux + conjurés devaient se réunir, à onze heures du soir, en armes, + chez un restaurateur de la rue des Prouvaires, au numéro 12 + de cette rue. Ils y étaient rassemblés, au nombre d'une + centaine, lorsque tout à coup la rue se remplit de gardes + municipaux et de sergents de ville, qui, malgré la résistance + des chefs du complot et de leurs hommes, purent procéder à + leur arrestation. Le procès s'ouvrit, devant la Cour + d'assises de la Seine, le 5 juillet 1832. Les accusés étaient + au nombre de soixante-six, dont onze contumaces, et les + débats ne remplirent pas moins de dix-huit audiences. L'arrêt + fut rendu le 25 juillet. Six accusés furent condamnés à la + peine de la déportation; douze à cinq ans de détention; + quatre à deux années, et cinq à une année d'emprisonnement. + Tous les autres étaient acquittés. Parmi les condamnés à la + détention, se trouvait M. Piégard Sainte-Croix, royaliste + ardent, dont la fille, _carliste_ comme son père, épousera + plus tard le célèbre écrivain socialiste P.-J. Proudhon.] + +Le 1er février, à neuf heures du soir, j'allais me coucher, lorsqu'un +homme zélé et l'individu aux lettres de change forcèrent ma porte, rue +d'Enfer, pour me dire que tout était prêt, que dans deux heures +Louis-Philippe aurait disparu; ils venaient s'informer s'ils pouvaient +me déclarer le chef principal du gouvernement provisoire, et si je +consentais à prendre, avec un conseil de régence, les rênes du +gouvernement provisoire au nom de Henri V. Ils avouaient que la chose +était périlleuse, mais que je n'en recueillerais que plus de gloire, et +que, comme je convenais à tous les partis, j'étais le seul homme de +France en position de jouer un pareil rôle. + +C'était me serrer de près, deux heures pour me décider à ma couronne! +deux heures pour aiguiser le grand sabre de mamelouck que j'avais acheté +au Caire en 1806! Pourtant, je n'éprouvai aucun embarras et je leur dis: +«Messieurs, vous savez que je n'ai jamais approuvé cette entreprise, qui +me paraît folle. Si j'avais à m'en mêler, j'aurais partagé vos périls et +n'aurais pas attendu votre victoire pour accepter le prix de vos +dangers. Vous savez que j'aime sérieusement la liberté, et il m'est +évident, par les meneurs de toute cette affaire, qu'ils ne veulent point +de liberté, qu'ils commenceraient, demeurés maîtres du champ de +bataille, par établir le règne de l'arbitraire. Ils n'auraient personne, +ils ne m'auraient pas surtout pour les soutenir dans ces projets; leur +succès amènerait une complète anarchie, et l'étranger, profitant de nos +discordes, viendrait démembrer la France. Je ne puis donc entrer dans +tout cela. J'admire votre dévouement, mais le mien n'est pas de la même +nature. Je vais me coucher; «je vous conseille d'en faire autant, et +j'ai bien peur d'apprendre demain matin le malheur de vos amis.» + +Le souper eut lieu; l'hôte du logis, qui ne l'avait préparé qu'avec +l'autorisation de la police, savait à quoi s'en tenir. Les mouchards, à +table, trinquaient le plus haut à la santé de Henri V; les sergents de +ville arrivèrent, empoignèrent les convives et renversèrent encore une +fois la coupe de la royauté légitime. Le Renaud des aventuriers +royalistes était un savetier de la rue de Seine[357], décoré de Juillet, +qui s'était battu vaillamment dans les trois journées, et qui blessa +grièvement, pour Henri V, un agent de police de Louis-Philippe, comme il +avait tué des soldats de la garde, pour chasser le même Henri V et les +deux vieux rois. + + [Note 357: Louis _Poncelet_, dit Chevalier, âgé de 27 ans, + cordonnier. Il fut le vrai chef du complot, et fit preuve, en + toute cette affaire, de rares qualités d'intelligence, + d'énergie et d'audace. Dans le procès, il se fit remarquer, + entre tous, par la loyauté de ses réponses, habile à ne pas + compromettre ses complices et peu occupé de ses propres + périls. Il fut condamné à la peine de la déportation.] + +J'avais reçu, pendant cette affaire, un billet de madame la duchesse de +Berry qui me nommait _membre d'un gouvernement secret_, qu'elle +établissait en qualité de régente de France. Je profitai de cette +occasion pour écrire à la princesse la lettre suivante[358]: + + [Note 358: J'ai repris quelques passages de la longue lettre + pour les placer dans mes _Explications sur mes 12,000 + francs_; et depuis, dans mon _Mémoire sur la captivité de + Madame la duchesse de Berry_. CH.] + +«Madame, + +«C'est avec la plus profonde reconnaissance que j'ai reçu le témoignage +de confiance et d'estime dont vous avez bien voulu m'honorer; il impose +à ma fidélité le devoir de redoubler de zèle, en mettant toujours sous +les yeux de Votre Altesse Royale ce qui me paraîtra la vérité. + +«Je parlerai d'abord des prétendues conspirations dont le bruit sera +peut-être parvenu jusqu'à Votre Altesse Royale. On affirme qu'elles ont +été fabriquées ou provoquées par la police. Laissant de côté le fait, et +sans insister sur ce que les conspirations (vraies ou fausses) ont en +elles-mêmes de répréhensible, je me contenterai de remarquer que notre +caractère national est à la fois trop léger et trop franc pour réussir à +de pareilles besognes. Aussi, depuis quarante années, ces sortes +d'entreprises coupables ont-elles constamment échoué. Rien de plus +ordinaire que d'entendre un Français se vanter publiquement d'être d'un +complot; il en raconte tout le détail, sans oublier le jour, le lieu et +l'heure, à quelque espion qu'il prend pour un confrère; il dit tout +haut, ou plutôt il crie aux passants: «Nous avons quarante mille hommes +bien comptés, nous avons soixante mille cartouches, telle rue, numéro +tant, dans la maison qui fait le coin.» Et puis ce Catilina va danser et +rire. + +«Les sociétés secrètes ont seules une longue portée, parce qu'elles +procèdent par révolutions et non par conspirations; elles visent à +changer les doctrines, les idées et les moeurs, avant de changer les +hommes et les choses; leurs progrès sont lents, mais les résultats +certains. La publicité de la pensée détruira l'influence des sociétés +secrètes; c'est l'opinion publique qui maintenant opérera en France ce +que les congrégations occultes accomplissent chez les peuples non encore +émancipés. + +«Les départements de l'Ouest et du Midi, qu'on a l'air de vouloir +pousser à bout par l'arbitraire et la violence, conservent cet esprit de +fidélité qui distingua les antiques moeurs; mais cette moitié de la +France ne conspirera jamais, dans le sens étroit de ce mot: c'est une +espèce de camp au repos sous les armes. Admirable comme réserve de la +légitimité, elle serait insuffisante comme avant-garde et ne prendrait +jamais avec succès l'offensive. La civilisation a fait trop de progrès +pour qu'il éclate une de ces guerres intestines à grands résultats, +ressource et fléau des siècles à la fois plus chrétiens et moins +éclairés. + +«Ce qui existe en France n'est point une monarchie, c'est une +république; à la vérité, du plus mauvais aloi. Cette république est +plastronnée d'une royauté qui reçoit les coups et les empêche de porter +sur le gouvernement même. + +«De plus, si la légitimité est une force considérable, l'élection est +aussi un pouvoir prépondérant, même lorsqu'elle n'est que fictive, +surtout en ce pays où l'on ne vit que de vanité: la passion française, +l'égalité, est flattée par l'élection. + +«Le gouvernement de Louis-Philippe se livre à un double excès +d'arbitraire et d'obséquiosité auquel le gouvernement de Charles X +n'avait jamais songé. On supporte cet excès, pourquoi? Parce que le +peuple supporte plus facilement la tyrannie d'un gouvernement qu'il a +créé que la rigueur légale des institutions qui ne sont pas son ouvrage. + +«Quarante années de tempêtes ont brisé les plus fortes âmes: l'apathie +est grande, l'égoïsme presque général; on se ratatine pour se +soustraire au danger, garder ce qu'on a, vivoter en paix. Après une +révolution, il reste aussi des hommes gangrenés qui communiquent à tout +leur souillure, comme après une bataille il reste des cadavres qui +corrompent l'air. Si, par un souhait, Henri V pouvait être transporté +aux Tuileries sans dérangement, sans secousse, sans compromettre le plus +léger intérêt, nous serions bien près d'une restauration; mais, pour +l'avoir, s'il faut seulement ne pas dormir une nuit, les chances +diminuent. + +«Les résultats des journées de Juillet n'ont tourné ni au profit du +peuple, ni à l'honneur de l'armée, ni à l'avantage des lettres, des +arts, du commerce et de l'industrie. L'État est devenu la proie des +ministériels de profession et de cette classe qui voit la patrie dans +son pot-au-feu, les affaires publiques dans son ménage: il est +difficile, madame, que vous connaissiez de loin ce qu'on appelle ici le +_juste-milieu_; que Son Altesse Royale se figure une absence complète +d'élévation d'âme, de noblesse de coeur, de dignité de caractère; +qu'elle se représente des gens gonflés de leur importance, ensorcelés de +leurs emplois, affolés de leur argent, décidés à se faire tuer pour +leurs pensions: rien ne les en détachera; c'est à la vie et à la mort; +ils y sont mariés comme les Gaulois à leurs épées, les chevaliers à +l'oriflamme, les huguenots au panache blanc de Henri IV, les soldats de +Napoléon au drapeau tricolore; ils ne mourront qu'épuisés de serments à +tous les régimes, après en avoir versé la dernière goutte sur leur +dernière place. Ces eunuques de la quasi-légitimité dogmatisent +l'indépendance en faisant assommer les citoyens dans les rues et en +entassant les écrivains dans les geôles; ils entonnent des chants de +triomphe en évacuant la Belgique sur l'injonction d'un ministre anglais, +et bientôt Ancône sur l'ordre d'un caporal autrichien. Entre les huis de +Sainte-Pélagie et les portes des cabinets de l'Europe, ils se +prélassent, tout guindés de liberté et tout crottés de gloire. + +«Ce que j'ai dit concernant les dispositions de la France ne doit pas +décourager Votre Altesse Royale; mais je voudrais que l'on connût mieux +la route qui conduit au trône de Henri V. + +«Vous savez ma manière de penser relativement à l'éducation de mon jeune +roi: mes sentiments se trouvent exprimés à la fin de la brochure que +j'ai déposée aux pieds de Votre Altesse Royale: je ne pourrais que me +répéter. Que Henri V soit élevé pour son siècle, avec et par les hommes +de son siècle; ces deux mots résument tout mon système. Qu'il soit élevé +surtout pour n'être pas roi. Il peut régner demain, il peut ne régner +que dans dix ans, il peut ne régner jamais: car si la légitimité a les +diverses chances de retour que je vais à l'instant déduire, néanmoins +l'édifice actuel pourrait crouler sans qu'elle sortit de ses ruines. +Vous avez l'âme assez ferme, madame, pour supposer, sans vous laisser +abattre, un jugement de Dieu qui replongerait votre illustre race dans +les sources populaires; de même que vous avez le coeur assez grand pour +nourrir de justes espérances sans vous en laisser enivrer. Je dois +maintenant vous présenter cette autre partie du tableau. + +«Votre Altesse Royale peut tout défier, tout braver avec son âge; il lui +reste plus d'années à parcourir qu'il ne s'en est écoulé depuis le +commencement de la Révolution. Or, que n'ont point vu ces dernières +années? Quand la République, l'Empire, la légitimité ont passé, +l'amphibie du juste-milieu ne passerait point! Quoi! ce serait pour +arriver à la misère d'hommes et de choses de ce moment que nous aurions +traversé et dépensé tant de crimes, de malheur, de talent, de liberté, +de gloire! Quoi! l'Europe bouleversée, les trônes croulant les uns sur +les autres, les générations précipitées à la fosse le glaive dans le +sein, le monde en travail pendant un demi-siècle, tout cela pour +enfanter la quasi-légitimité! On concevrait une grande République +émergeant de ce cataclysme social; du moins serait-elle habile à hériter +des conquêtes de la Révolution, à savoir, la liberté politique, la +liberté et la publicité de la pensée, le nivellement des rangs, +l'admission à tous les emplois, l'égalité de tous devant la loi, +l'élection et la souveraineté populaire. Mais comment supposer qu'un +troupeau de sordides médiocrités, sauvées du naufrage, puissent employer +ces principes? À quelle proportion ne les ont-elles pas déjà réduits! +elles les détestent et ne soupirent qu'après les lois d'exception; elles +voudraient prendre toutes ces libertés sous la couronne qu'elles ont +forgée, comme sous une trappe; puis on niaiserait béatement avec des +canaux, des chemins de fer, des tripotages d'arts, des arrangements de +lettres; monde de machines, de bavardage et de suffisance surnommé +_société modèle_. Malheur à toute supériorité, à tout homme de génie +ambitieux de préférence, de gloire et de plaisir, de sacrifice et de +renommée, aspirant au triomphe de la tribune, de la lyre ou des armes, +qui s'élèverait un jour dans cet univers d'ennui! + +«Il n'y a qu'une chance, madame, pour que la quasi-légitimité continuât +de végéter: ce serait que l'état actuel de la société fût l'état naturel +de cette société même à l'époque où nous sommes. Si le peuple vieilli se +trouvait en rapport avec son gouvernement décrépit; si, entre le +gouvernant et le gouverné, il y avait harmonie d'infirmité et de +faiblesse, alors, madame, tout serait fini pour Votre Altesse Royale, +comme pour le reste des Français. Mais, si nous ne sommes pas arrivés à +l'âge du radotage national, et si la République immédiate est +impossible, c'est la légitimité qui semble appelée à renaître. Vivez +votre jeunesse, madame, et vous aurez les royaux haillons de cette +pauvresse appelée monarchie de Juillet. Dites à vos ennemis ce que votre +aïeule, la reine Blanche, disait aux siens pendant la minorité de saint +Louis: «Point ne me chaut d'attendre.» Les belles heures de la vie vous +ont été données en compensation de vos malheurs, et l'avenir vous rendra +autant de félicités que le présent vous aura dérobé de jours. + +«La première raison qui milite en votre faveur, madame, est la justice +de votre cause et l'innocence de votre fils. Toutes les éventualités ne +sont pas contre le bon droit.» + +Après avoir détaillé les raisons d'espérance que je ne nourrissais +guère, mais que je cherchais à grossir pour consoler la princesse, je +continue: + +«Voilà, madame, l'état précaire de la quasi-légitimité à l'intérieur; à +l'extérieur, sa position n'est pas plus assurée. Si le gouvernement de +Louis-Philippe avait senti que la révolution de Juillet biffait les +transactions antécédentes, qu'une autre constitution nationale amenait +un autre droit politique et changeait les intérêts sociaux; s'il avait +eu, au début de sa carrière, jugement et courage, il aurait pu, sans +brûler une seule amorce, doter la France de la frontière qui lui a été +enlevée, tant était vif l'assentiment des peuples, tant était grande la +stupéfaction des rois. La quasi-légitimité aurait payé sa couronne +argent comptant avec un accroissement de territoire et se serait +retranchée derrière ce boulevard. Au lieu de profiter de son élément +républicain pour marcher vite, elle a eu peur de son principe; elle +s'est traînée sur le ventre; elle a abandonné les nations soulevées pour +elle et par elle; elle les a rendues adverses, de clientes qu'elles +étaient; elle a éteint l'enthousiasme guerrier, elle a changé en un +pusillanime souhait de paix un désir éclairé de rétablir l'équilibre des +forces entre nous et les États voisins, de réclamer au moins auprès de +ces États, démesurément agrandis, les lambeaux détachés de notre vieille +patrie. Par faillance de coeur et défaut de génie, Louis-Philippe a +reconnu des traités qui ne sont point de la nature de la révolution, +traités avec lesquels elle ne peut vivre et que les étrangers ont +eux-mêmes violés. + +«Le juste-milieu a laissé aux cabinets étrangers le temps de se +reconnaître et de former leurs armées. Et comme l'existence d'une +monarchie démocratique est incompatible avec l'existence des monarchies +continentales, les hostilités, malgré les protocoles, les embarras de +finances, les peurs mutuelles, les armistices prolongés, les gracieuses +dépêches, les démonstrations d'amitié, les hostilités, dis-je, +pourraient sortir de cette incompatibilité. Si notre royauté bourgeoise +est résignée aux insultes, si les hommes rêvent la paix, les choses +pourront imposer la guerre. + +«Mais que la guerre brise ou ne brise pas la quasi-légitimité, je sais +que vous ne mettrez jamais, madame, votre espérance dans l'étranger; +vous aimeriez mieux que Henri V ne régnât jamais que de le voir arriver +sous le patronage d'une coalition européenne: c'est de vous-même, c'est +de votre fils que vous tirez votre espérance. De quelque manière qu'on +raisonne sur les ordonnances, elles ne pouvaient jamais atteindre Henri +V; innocent de tout, il a pour lui l'élection des siècles et ses +infortunes natales. Si le malheur nous touche dans la solitude d'une +tombe, il nous attendrit encore davantage quand il veille auprès d'un +berceau: car alors il n'est plus le souvenir d'une chose passée, d'une +créature misérable, mais qui a cessé de souffrir; il est une pénible +réalité; il attriste un âge qui ne devait connaître que la joie; il +menace toute une vie qui ne lui a rien fait et n'a pas mérité ses +rigueurs. + +«Pour vous, madame, il y a dans vos adversités une autorité puissante. +Vous, baignée du sang de votre mari, avez porté dans votre sein le fils +que la politique appela l'_enfant de l'Europe_ et la religion l'_enfant +du miracle_. Quelle influence n'exercez-vous pas sur l'opinion, quand on +vous voit garder seule, à l'orphelin exilé, la pesante couronne que +Charles X secoua de sa tête blanchie, et au poids de laquelle se sont +dérobés deux autres fronts assez chargés de douleur pour qu'il leur fût +permis de rejeter ce nouveau fardeau! Votre image se présente à notre +souvenir avec ces grâces de femme qui, assises sur le trône, semblent +occuper leur place naturelle. Le peuple ne nourrit contre vous aucun +préjugé; il plaint vos peines, il admire votre courage; il garde la +mémoire de vos jours de deuil; il vous sait gré de vous être mêlée plus +tard à ses plaisirs, d'avoir partagé ses goûts et ses fêtes; il trouve +un charme à la vivacité de cette Française étrangère, venue d'un pays +cher à notre gloire par les journées de Fornoue, de Marignan, d'Arcole +et de Marengo. Les Muses regrettent leur protectrice née sous ce beau +ciel de l'Italie, qui lui inspira l'amour des arts, et qui fit d'une +fille de Henri IV une fille de François Ier. + +«La France, depuis la Révolution, a souvent changé de conducteurs, et +n'a point encore vu une femme au timon de l'État. Dieu veut peut-être +que les rênes de ce peuple indomptable, échappées aux mains dévorantes +de la Convention, rompues dans les mains victorieuses de Bonaparte, +inutilement saisies par Louis XVIII et Charles X, soient renouées par +une jeune princesse; elle saurait les rendre à la fois moins fragiles et +plus légères.» + +Rappelant enfin à Madame qu'elle a bien voulu songer à moi pour faire +partie du gouvernement secret, je termine ainsi ma lettre: + +«À Lisbonne s'élève un magnifique monument sur lequel on lit cette +épitaphe: _Ci-gît Basco Fuguera contre sa volonté._ Mon mausolée sera +modeste, et je n'y reposerai pas malgré moi. + +«Vous connaissez, madame, l'ordre d'idées dans lequel j'aperçois la +possibilité d'une restauration; les autres combinaisons seraient +au-dessus de la portée de mon esprit; je confesserais mon insuffisance. +C'est _ostensiblement_, et en me proclamant l'homme de votre aveu, de +votre confiance, que je trouverais quelque force; mais, ministre +plénipotentiaire de nuit, chargé d'affaires accrédité auprès des +ténèbres, c'est à quoi je ne me sentirais aucune aptitude. Si Votre +Altesse Royale me nommait patemment son ambassadeur auprès du peuple de +la _nouvelle France_, j'inscrirais en grosses lettres sur ma porte: +_Légation de l'ancienne France._ Il en arriverait ce qu'il plairait à +Dieu; mais je n'entendrais rien aux dévouements secrets; je ne sais me +rendre coupable de fidélité que par le flagrant délit. + +[Illustration: Madame la Duchesse de St. Leu.] + +«Madame, sans refuser à Votre Altesse Royale les services qu'elle aura +le droit de me commander, je la supplie d'agréer le projet que j'ai +formé d'achever mes jours dans la retraite. Mes idées ne peuvent +convenir aux personnes qui ont la confiance des nobles exilés +d'Holy-Rood: le malheur passé, l'antipathie naturelle contre mes +principes et ma personne renaîtrait avec la prospérité. J'ai vu +repousser les plans que j'avais présentés pour la grandeur de ma +patrie, pour donner à la France des frontières dans lesquelles elle pût +exister à l'abri des invasions, pour la soustraire à la honte des +traités de Vienne et de Paris. Je me suis entendu traiter de renégat +quand je défendais la religion, de révolutionnaire, quand je m'efforçais +de fonder le trône sur la base des libertés publiques. Je retrouverais +les mêmes obstacles augmentés de la haine que les fidèles de cour, de +ville et de province, auraient conçue de la leçon que leur infligea ma +conduite au jour de l'épreuve. J'ai trop peu d'ambition, trop besoin de +repos pour faire de mon attachement un fardeau à la couronne, et lui +imposer ma présence importune. J'ai rempli mes devoirs sans penser un +seul moment qu'ils me donnassent droit à la faveur d'une famille +auguste: heureux qu'elle m'ait permis d'embrasser ses adversités! Je ne +vois rien au-dessus de cet honneur; elle ne trouvera pas de serviteur +plus zélé que moi; elle en trouvera de plus jeunes et de plus habiles. +Je ne me crois pas un homme nécessaire, et je pense qu'il n'y a plus +d'hommes nécessaires aujourd'hui: inutile au présent, je vais aller dans +la solitude m'occuper du passé. J'espère, madame, vivre encore assez +pour ajouter à l'histoire de la Restauration la page glorieuse que +promettent à la France vos futures destinées. + +«Je suis avec le plus profond respect, madame, de Votre Altesse Royale +le très-humble et très-obéissant serviteur, + + «CHATEAUBRIAND.» + + +La lettre fut obligée d'attendre un courrier sûr; le temps marcha et +j'ajoutai à ma dépêche ce post-scriptum: + + «Paris, 12 avril 1832. + +«Madame, + +«Tout vieillit vite en France; chaque jour ouvre de nouvelles chances à +la politique et commence une série d'événements. Nous en sommes +maintenant à la maladie de M. Périer et au fléau de Dieu. J'ai envoyé à +M. le préfet de la Seine la somme de 12,000 fr. que la fille proscrite +de saint Louis et de Henri IV a destinée au soulagement des infortunés: +quel digne usage de sa noble indigence! Je m'efforcerai, madame, d'être +le fidèle interprète de vos sentiments. Je n'ai reçu de ma vie une +mission dont je me sentisse plus honoré. + +«Je suis avec le plus profond respect, etc.» + + +Avant de parler de l'affaire des 12,000 fr. pour les _cholériques_, +mentionnés dans ce post-scriptum, il faut parlée du choléra. Dans mon +voyage en Orient je n'avais point rencontré la peste, elle est venue me +trouver à domicile; la fortune après laquelle j'avais couru m'attendait +assise à ma porte. + + * * * * * + +À l'époque de la peste d'Athènes, l'an 431 avant notre ère, vingt-deux +grandes pestes avaient déjà ravagé le monde. Les Athéniens se figurèrent +qu'on avait empoisonné leurs puits; imagination populaire renouvelée +dans toutes les contagions. Thucydide nous a laissé du fléau de +l'Attique une description copiée chez les anciens par Lucrèce, Virgile, +Ovide, Lucain, chez les modernes par Boccace et Manzoni. Il est +remarquable qu'à propos de la peste d'Athènes, Thucydide ne dit pas un +mot d'Hippocrate, de même qu'il ne nomme pas Socrate à propos +d'Alcibiade. Cette peste donc attaquait d'abord la tête, descendait dans +l'estomac, de là dans les entrailles, enfin dans les jambes; si elle +sortait par les pieds après avoir traversé tout le corps, comme un long +serpent, on guérissait. Hippocrate l'appela le mal divin, et Thucydide +le _feu sacré_; ils la regardèrent tous deux comme le feu de la colère +céleste. + +Une des plus épouvantables pestes fut celle de Constantinople au Ve +siècle, sous le règne de Justinien: le christianisme avait déjà modifié +l'imagination des peuples et donné un nouveau caractère à une calamité, +de même qu'il avait changé la poésie; les malades croyaient voir errer +autour d'eux des spectres et entendre des voix menaçantes. + +La peste noire du XIVe siècle, connue sous le nom de la _mort noire_, +prit naissance à la Chine: on s'imaginait qu'elle courait sous la forme +d'une vapeur de feu en répandant une odeur infecte. Elle emporta les +quatre cinquièmes des habitants de l'Europe. + +En 1575 descendit sur Milan la contagion qui rendit immortelle la +charité de saint Charles Borromée. Cinquante-quatre ans plus tard, en +1629, cette malheureuse ville fut encore exposée aux calamités dont +Manzoni[359] a fait une peinture bien supérieure au célèbre tableau de +Boccace. + + [Note 359: Dans son admirable roman, _I Promessi Sposi_.] + +En 1600 le fléau se renouvela en Europe, et dans ces deux pestes de 1629 +et 1660 se reproduisirent les mêmes symptômes de délire de la peste de +Constantinople. + +«Marseille, dit M. Lemontey, sortait en 1720 du sein des fêtes qui +avaient signalé le passage de mademoiselle de Valois, mariée au duc de +Modène. À côté de ces galères encore décorées de guirlandes et chargées +de musiciens, flottaient quelques vaisseaux apportant des ports de la +Syrie la plus terrible calamité[360].» + + [Note 360: _Histoire de la Régence_, par Lemontey, de + l'Académie française.] + +Le navire fatal dont parle M. Lemontey, ayant exhibé une patente nette, +fut admis un moment à la pratique. Ce moment suffit pour empoisonner +l'air; un orage accrut le mal et la peste se répandit à coups de +tonnerre. + +Les portes de la ville et les fenêtres des maisons furent fermées. Au +milieu du silence général, on entendait quelquefois une fenêtre s'ouvrir +et un cadavre tomber; les murs ruisselaient de son sang gangrené, et des +chiens sans maître l'attendaient en bas pour le dévorer. Dans un +quartier, dont tous les habitants avaient péri, on les avait murés à +domicile, comme pour empêcher la mort de sortir. De ces avenues de +grands tombeaux de famille, on passait à des carrefours dont les pavés +étaient couverts de malades et de mourants étendus sur des matelas et +abandonnés sans secours. Des carcasses gisaient à demi pourries avec de +vieilles hardes mêlées de boue; d'autres corps restaient debout appuyés +contre les murailles, dans l'attitude où ils étaient expirés. + +Tout avait fui, même les médecins; l'évêque, M. de Belsunce, écrivait: +«On devrait abolir les médecins, ou du moins nous en donner de plus +habiles ou de moins peureux. J'ai eu bien de la peine à faire tirer cent +cinquante cadavres à demi pourris qui étaient autour de ma maison.» + +Un jour, des galériens hésitaient à remplir leurs fonctions funèbres: +l'apôtre monte sur l'un des tombereaux, s'assied sur un tas de cadavres +et ordonne aux forçats de marcher: la mort et la vertu s'en allaient au +cimetière, conduites par le crime et le vice épouvantés et admirant. Sur +l'esplanade de la Tourette, au bord de la mer, on avait, pendant trois +semaines, porté des corps, lesquels, exposés au soleil et fondus par ses +rayons, ne présentaient plus qu'un lac empesté. Sur cette surface de +chairs liquéfiées, les vers seuls imprimaient quelque mouvement à des +formes pressées, indéfinies, qui pouvaient avoir des effigies humaines. + +Quand la contagion commença de se ralentir, M. de Belsunce, à la tête de +son clergé, se transporta à l'église des _Accoules_: monté sur une +esplanade d'où l'on découvrait Marseille, les campagnes, les ports et la +mer, il donna la bénédiction, comme le pape, à Rome, bénit la ville et +le monde: quelle main plus courageuse et plus pure pouvait faire +descendre sur tant de malheurs les bénédictions du ciel? + +C'est ainsi que la peste dévasta Marseille, et cinq ans après ces +calamités, on plaça sur la façade de l'hôtel de ville l'inscription +suivante, comme ces épitaphes pompeuses qu'on lit sur un sépulcre: + +_Massilia Phocensium filia, Romæ soror, Carthaginis terror, Athenarum +æmula._ + + + «Paris, rue d'Enfer, mai 1832. + +Le choléra, sorti du Delta du Gange en 1817, s'est propagé dans un +espace de deux mille deux cents lieues, du nord au sud, et de trois +mille cinq cents de l'orient à l'occident; il a désolé quatorze cents +villes, moissonné quarante millions d'individus. On a une carte de la +marche de ce conquérant. Il a mis quinze années à venir de l'Inde à +Paris: c'est aller aussi vite que Bonaparte: celui-ci employa à peu près +le même nombre d'années à passer de Cadix à Moscou, et il n'a fait périr +que deux ou trois millions d'hommes. + +[Illustration: Visite à Arenenberg.] + +Qu'est-ce que le choléra? Est-ce un vent mortel? Sont-ce des insectes +que nous avalons et qui nous dévorent? Qu'est-ce que cette grande mort +noire armée de sa faux, qui, traversant les montagnes et les mers, est +venue, comme une de ces terribles pagodes adorées aux bords du Gange, +nous écraser aux rives de la Seine sous les roues de son char? Si ce +fléau fût tombé au milieu de nous dans un siècle religieux, qu'il se fût +élargi dans la poésie des moeurs et des croyances populaires, il eût +laissé un tableau frappant. Figurez-vous un drap mortuaire flottant en +guise de drapeau au haut des tours de Notre-Dame, le canon faisant +entendre par intervalles des coups solitaires pour avertir l'imprudent +voyageur de s'éloigner; un cordon de troupes cernant la ville et ne +laissant entrer ni sortir personne, les églises remplies d'une foule +gémissante, les prêtres psalmodiant jour et nuit les prières d'une +agonie perpétuelle, le viatique porté de maison en maison avec des +cierges et des sonnettes, les cloches ne cessant de faire entendre le +glas funèbre, les moines, un crucifix à la main, appelant dans les +carrefours le peuple à la pénitence, prêchant la colère et le jugement +de Dieu, manifestés sur les cadavres déjà noircis par le feu de l'enfer. + +Puis les boutiques fermées, le pontife entouré de son clergé, allant, +avec chaque curé à la tête de sa paroisse, prendre la châsse de sainte +Geneviève; les saintes reliques promenées autour de la ville, précédées +de la longue procession des divers ordres religieux, confréries, corps +de métiers, congrégations de pénitents, théories de femmes voilées, +écoliers de l'Université, desservants des hospices, soldats sans armes +ou les piques renversées; le _Miserere_ chanté par les prêtres se mêlant +aux cantiques des jeunes filles et des enfants; tous, à certains +signaux, se prosternant en silence et se relevant pour faire entendre de +nouvelles plaintes. + +Rien de tout cela: le choléra nous est arrivé dans un siècle de +philanthropie, d'incrédulité, de journaux, d'administration +matérielle[361]. Ce fléau sans imagination n'a rencontré ni vieux +cloîtres, ni religieux, ni caveaux, ni tombes gothiques; comme la +terreur en 1793, il s'est promené d'un air moqueur, à la clarté du jour, +dans un monde tout neuf, accompagné de son bulletin, qui racontait les +remèdes qu'on avait employés contre lui, le nombre des victimes qu'il +avait faites, où il en était, l'espoir qu'on avait de le voir encore +finir, les précautions qu'on devait prendre pour se mettre à l'abri, ce +qu'il fallait manger, comment il était bon de se vêtir. Et chacun +continuait de vaquer à ses affaires, et les salles de spectacle étaient +pleines. J'ai vu des ivrognes à la barrière, assis devant la porte du +cabaret, buvant sur une petite table de bois et disant en élevant leur +verre: «À ta santé, _Morbus_!» Morbus, par reconnaissance, accourait, et +ils tombaient morts sous la table. Les enfants jouaient au _choléra_, +qu'ils appelaient le _Nicolas Morbus_ et le _scélérat Morbus_. Le +choléra avait pourtant sa terreur: un brillant soleil, l'indifférence de +la foule, le train ordinaire de la vie, qui se continuait partout, +donnaient à ces jours de peste un caractère nouveau et une autre sorte +d'épouvante. On sentait un malaise dans tous les membres; un vent du +nord, sec et froid, vous desséchait; l'air avait une certaine saveur +métallique qui prenait à la gorge. Dans la rue du Cherche-Midi, des +fourgons du dépôt d'artillerie faisaient le service des cadavres. Dans +la rue de Sèvres, complètement dévastée, surtout d'un côté, les +corbillards allaient et venaient de porte en porte; ils ne pouvaient +suffire aux demandes, on leur criait par les fenêtres: «Corbillard, +ici!» Le cocher répondait qu'il était chargé et ne pouvait servir tout +le monde. Un de mes amis, M. Pouqueville, venant dîner chez moi le jour +de Pâques, arrivé au boulevard du Mont-Parnasse, fut arrêté par une +succession de bières presque toutes portées à bras. Il aperçut, dans +cette procession, le cercueil d'une jeune fille sur lequel était déposée +une couronne de roses blanches. Une odeur de chlore formait une +atmosphère empestée à la suite de cette ambulance fleurie. + + [Note 361: Après avoir ravagé l'Asie, puis la Russie, la + Pologne, la Bohême, la Galicie, l'Autriche, le choléra, + passant par-dessus l'Europe occidentale, s'était abattu sur + l'Angleterre. Le 12 février, il s'était déclaré à Londres, + d'où il ne devait disparaître que dans les premiers jours de + mai. Le 15 mars, il était signalé à Calais. Le 26 mars, il + atteignait à Paris, dans la rue Mazarine, sa première + victime. L'épidémie ne devait prendre fin que le 30 + septembre. Sa durée totale avait été de cent + quatre-vingt-neuf jours, pendant lesquels le chiffre des + morts atteints du choléra s'éleva à 18,406. La population de + Paris n'était alors que de 645,698 âmes; le nombre des décès + fut donc de plus de 23 pour 1000 habitants. Le chiffre de + 18,406 s'appliquant aux seuls décès administrativement + constatés, le chiffre réel a dû être plus élevé; car, au sein + de la confusion générale, au milieu du désespoir de tant de + familles, toutes les déclarations n'ont pas dû être faites, + et il y a eu sans nul doute beaucoup d'omissions + involontaires.--Voir, dans l'_Époque sans nom_, de M. A. + Bazin (1833), tome II, pages 251-275, le chapitre sur _le + Choléra-morbus_.] + +Sur la place de la Bourse, où se réunissaient des cortèges d'ouvriers en +chantant _la Parisienne_, on vit souvent jusqu'à onze heures du soir +défiler des enterrements vers le cimetière Montmartre à la lueur de +torches de goudron. Le Pont-Neuf était encombré de brancards chargés de +malades pour les hôpitaux ou de morts expirés dans le trajet. Le péage +cessa quelques jours sur le pont des Arts. Les échoppes disparurent et +comme le vent de nord-est soufflait, tous les étalagistes et toutes les +boutiques des quais fermèrent. On rencontrait des voitures enveloppées +d'une banne et précédées d'un _corbeau_, ayant en tête un officier de +l'état civil, vêtu d'un habit de deuil, tenant une liste en main. Ces +tabellions manquèrent; on fut obligé d'en appeler de Saint-Germain, de +La Villette, de Saint-Cloud. Ailleurs, les corbillards étaient encombrés +de cinq ou six cercueils retenus par des cordes. Des omnibus et des +fiacres servaient au même usage; il n'était pas rare de voir un +cabriolet orné d'un mort couché sur sa devantière. Quelques décédés +étaient présentés aux églises; un prêtre jetait de l'eau bénite sur ces +fidèles de l'éternité réunis. + +À Athènes, le peuple crut que les puits voisins du Pirée avaient été +empoisonnés; à Paris, on accusa les marchands d'empoisonner le vin, les +liqueurs, les dragées et les comestibles. Plusieurs individus furent +déchirés, traînés dans le ruisseau, précipités dans la Seine. L'autorité +a eu à se reprocher des avis maladroits ou coupables. + +Comment le fléau, étincelle électrique, passa-t-il de Londres à Paris? +on ne le saurait expliquer. Cette mort fantasque s'attache souvent à un +point du sol, à une maison, et laisse sans y toucher les alentours de ce +point infesté; puis elle revient sur ses pas et reprend ce qu'elle avait +oublié. Une nuit, je me sentis attaqué: je fus saisi d'un frisson avec +des crampes dans les jambes; je ne voulus pas sonner, de peur d'effrayer +madame de Chateaubriand. Je me levai; je chargeai mon lit de tout ce que +je rencontrai dans ma chambre, et, me remettant sous mes couvertures, +une sueur abondante me tira d'affaire. Mais je demeurai brisé, et ce fut +dans cet état de malaise que je fus forcé d'écrire ma brochure sur les +12,000 francs de madame la duchesse de Berry. + +Je n'aurais pas été trop fâché de m'en aller emporté sous le bras de ce +fils aîné de Vischnou, dont le regard lointain tua Bonaparte sur son +rocher, à l'entrée de la mer des Indes. Si tous les hommes, atteints +d'une contagion générale, venaient à mourir, qu'arriverait-il? Rien: la +terre, dépeuplée, continuerait sa route solitaire, sans avoir besoin +d'autre astronome pour compter ses pas que celui qui les a mesurés de +toute éternité; elle ne présenterait aucun changement aux habitants des +autres planètes; ils la verraient accomplir ses fonctions accoutumées; +sur sa surface, nos petits travaux, nos villes, nos monuments seraient +remplacés par des forêts rendues à la souveraineté des lions; aucun vide +ne se manifesterait dans l'univers. Et cependant il y aurait de moins +cette intelligence humaine qui sait les astres et s'élève jusqu'à la +connaissance de leur auteur. Qu'êtes-vous donc, ô immensité des oeuvres +de Dieu, où le génie de l'homme, qui équivaut à la nature entière, s'il +venait à disparaître, ne ferait pas plus faute que le moindre atome +retranché de la création! + + + «Paris, rue d'Enfer, mai 1832. + +Madame de Berry a son petit conseil à Paris, comme Charles X a le sien: +on recueillait en son nom de chétives sommes pour secourir les plus +pauvres royalistes. Je proposai de distribuer aux cholériques une somme +de douze mille francs de la part de la mère de Henri V. On écrivit à +Massa, et non seulement la princesse approuva la disposition des fonds, +mais elle aurait voulu qu'on eût réparti une somme plus considérable: +son approbation arriva le jour même où j'envoyai l'argent aux mairies. +Ainsi, tout est rigoureusement vrai dans mes explications sur le don de +l'exilée. Le 14 d'avril, j'envoyai au préfet de la Seine la somme +entière pour être distribuée à la classe indigente de la population de +Paris atteinte de la contagion. M. de Bondy ne se trouva point à l'Hôtel +de Ville lorsque ma lettre lui fut portée. Le secrétaire général ouvrit +ma missive, ne se crut pas autorisé à recevoir l'argent. Trois jours +s'écoulèrent; M. de Bondy me répondit enfin qu'il ne pouvait accepter +les douze mille francs, parce que l'on verrait, sous une bienfaisance +apparente, _une combinaison politique contre laquelle la population +parisienne protesterait tout entière par son refus_[362]. Alors mon +secrétaire passa aux douze mairies. Sur cinq maires présents, quatre +acceptèrent le don de mille francs; un le refusa. Des sept maires +absents, cinq gardèrent le silence; deux refusèrent[363]. Je fus +aussitôt assiégé d'une armée d'indigents: bureaux de bienfaisance et de +charité, ouvriers de toutes les espèces, femmes et enfants. Polonais et +Italiens exilés, littérateurs, artistes, militaires, tous écrivirent, +tous réclamèrent une part de bienfait. Si j'avais eu un million, il eût +été distribué en quelques heures. M. de Bondy avait tort de dire _que la +population parisienne tout entière protesterait par son refus_; la +population de Paris prendra toujours l'argent de tout le monde. +L'effarade du gouvernement était à mourir de rire; on eût dit que ce +perfide argent légitimiste allait soulever les cholériques, exciter dans +les hôpitaux une insurrection d'agonisants pour marcher à l'assaut des +Tuileries, cercueil battant, glas tintant, suaire déployé sous le +commandement de la Mort. Ma correspondance avec les maires se prolongea +par la complication du refus du préfet de Paris. Quelques-uns +m'écrivirent pour me renvoyer mon argent ou pour me redemander leurs +reçus des dons de madame la duchesse de Berry. Je les leur renvoyai +loyalement et je délivrai cette quittance à la mairie du douzième +arrondissement: + + [Note 362: La lettre de M. de Bondy, en date du 16 avril + 1832, était ainsi conçue: + + «Monsieur le vicomte, + + «Je regrette de ne pouvoir accepter, au nom de la Ville de + Paris, les 12000 francs que vous m'avez fait l'honneur de + m'adresser. Dans l'origine des fonds que vous offrez, on + verrait, sous une bienfaisance apparente, une combinaison + politique contre laquelle la population parisienne + protesterait tout entière par son refus. + + «Je suis, etc. + + «Le préfet de la Seine, + + «Comte DE BONDY.»] + + [Note 363: Le _Constitutionnel_ annonça que M. Berger, maire + du 2e arrondissement avait proposé à l'envoyé de la + princesse, _ancien aide de camp du duc de Berry_, de donner + les 1000 francs offerts au nom de la duchesse _à la veuve + d'un combattant de Juillet, mère de trois enfants, à qui ce + secours serait bien utile_. L'envoyé que le _Constitutionnel_ + transformait ainsi en aide de camp du duc de Berry n'était + autre que le brave Hyacinthe Pilorge, le secrétaire de + Chateaubriand. Pilorge écrivit aussitôt à la _Quotidienne_: + + «Paris, ce 20 avril 1832. + + «Monsieur, + + «M. de Chateaubriand, bien que malade, s'occupe en ce moment + d'une réponse générale relative au don de Madame la duchesse + de Berry; cette réponse paraîtra incessamment. En attendant, + je dois à la vérité de dire que M. le Maire du 2e + arrondissement ne m'a point présenté la veuve d'un combattant + de Juillet et ne m'a point proposé de lui donner les 1000 + francs; il les a seulement refusés, voilà tout. M. de + Chateaubriand me charge d'ajouter que si la _veuve du + Constitutionnel_ veut bien se donner la peine de passer chez + lui, il est prêt à lui faire part de la bienfaisance de la + _mère_ du duc de Bordeaux. Vous voyez, monsieur, que je n'ai + pas l'honneur d'avoir été l'aide de camp de M. le duc de + Berry, que je ne suis que le pauvre et fidèle secrétaire d'un + homme aussi pauvre et aussi fidèle que moi. + + «Recevez, je vous prie, monsieur, l'assurance de ma + considération très distinguée. + + «Hyacinthe PILORGE.»] + +«J'ai reçu de la mairie du douzième arrondissement la somme de mille +francs qu'elle avait d'abord acceptée et qu'elle m'a renvoyée par +l'ordre de M. le préfet de la Seine. + + «Paris, ce 22 avril 1832.» + + +Le maire du neuvième arrondissement, M. Cronier, fut plus courageux, il +garda les mille francs et fut destitué. Je lui écrivis ce billet: + + «29 avril 1832. + +«Monsieur, + +«J'apprends avec une sensible peine la disgrâce dont le bienfait de +madame la duchesse de Berry a été envers vous la cause ou le prétexte. +Vous aurez, pour vous consoler, l'estime publique, le sentiment de votre +indépendance et le bonheur de vous être sacrifié à la cause des +malheureux. + +«J'ai l'honneur, etc., etc.» + + +Le maire du quatrième arrondissement est tout un autre homme: M. Cadet +de Gassicourt, poète-pharmacien, faisant des petits vers, écrivant dans +son temps, du temps de la liberté et de l'Empire, une agréable +déclaration classique contre ma prose romantique et contre celle de +madame de Staël[364], M. Cadet de Gassicourt est le héros qui a pris +d'assaut la croix du portail Saint-Germain-l'Auxerrois, et qui, dans une +proclamation sur le choléra, a fait entendre que ces méchants carlistes +pourraient bien être les empoisonneurs du vin dont le peuple avait déjà +fait bonne justice[365]. L'illustre champion m'a donc écrit la lettre +suivante: + + [Note 364: Chateaubriand a commis ici une confusion entre les + deux _Cadet de Gassicourt_, le père et le fils. C'est Cadet + le père, né en 1769, mort en 1831, qui a fait des petits + vers, composé des vaudevilles et écrit contre Chateaubriand + et Mme de Staël deux petits pamphlets: _Saint-Géran, ou la + Nouvelle langue française_ (1807) et la _Suite de + Saint-Géran, ou Itinéraire de Lutèce au Mont-Valérien_ + (1811).--Le Cadet de Gassicourt de 1832, la maire du 4e + arrondissement, était le fils du précédent. Il était né en + 1789 et mourut en 1861.] + + [Note 365: La proclamation de M. Cadet de Gassicourt fut + affichée sur les murs de Paris le 4 avril 1832. Voici + quelques extraits de cette pièce, où l'odieux le dispute au + ridicule et qui était une véritable excitation à l'égorgement + des _Carlistes_:--«Les agents de ceux que vous avez chassés + se glissent au milieu du peuple et le poussent à la révolte, + pour venger la défaite de Charles X et le ramener de son + exil, avec son petit-fils, sous la protection des baïonnettes + étrangères et à la faveur de la guerre civile. S'il est des + _empoisonneurs_, ce ne peuvent être que les _incendiaires de + la Restauration_; s'il est des _misérables_ qui, soit _par + des crimes_, soit par des calomnies atroces, cherchent à + organiser le désordre et à exploiter un déplorable fléau, _ce + sont les alliés des chouans, des assassins de l'Ouest et du + Midi_. Quelle joie, quel triomphe pour eux, s'ils parvenaient + à déchirer le sein de la France par la main des Français! + Vous les verriez bientôt rentrer sur vos cadavres, _à la tête + des Verdets et à la suite des hordes barbares_, arracher le + drapeau tricolore, le remplacer par le drapeau blanc et par + la croix des _missionnaires_! C'est ainsi qu'ils ont nourri + de tout temps leurs trames....»--Puis, après avoir évoqué ces + deux autres spectres, le «milliard de l'indemnité» et le «fer + des Suisses», le maire du 4e arrondissement terminait en + disant: «Citoyens, défiez-vous de vos anciens tyrans, qui + sont habiles à prendre tous les moyens et ne rougissent pas + d'avoir pour auxiliaire un horrible fléau!»] + + «Paris, le 18 avril 1832. + +«Monsieur, + +«J'étais absent de la mairie quand la personne envoyée par vous s'y est +présentée: cela vous expliquera le retard qu'a éprouvé ma réponse. + +«M. le préfet de la Seine, n'ayant point accepté l'argent que vous êtes +chargé de lui offrir, me semble avoir tracé la conduite que doivent +suivre les membres du conseil municipal. J'imiterai d'autant plus +l'exemple de M. le préfet, que je crois connaître et que je partage +entièrement les sentiments qui ont dû motiver son refus. + +«Je ne relèverai qu'en passant le titre d'_Altesse Royale_ donné avec +quelque affectation à la personne dont vous vous constituez l'organe: la +belle-fille de Charles X n'est pas plus _Altesse Royale_ en France que +son beau-père n'y est roi! Mais, monsieur, il n'est personne qui ne soit +moralement convaincu que cette dame agit très-activement, et répand des +sommes bien autrement considérables que celles dont elle vous a confié +l'emploi, pour exciter des troubles dans notre pays et y faire éclater +la guerre civile. L'aumône qu'elle a la prétention de faire n'est qu'un +moyen d'attirer sur elle et sur son parti une attention et une +bienveillance que ses intentions sont loin de justifier. Vous ne +trouverez donc pas extraordinaire qu'un magistrat, fermement attaché à +la royauté constitutionnelle de Louis-Philippe, refuse des secours qui +viennent d'une source pareille, et cherche, auprès de vrais citoyens, +des bienfaits plus purs adressés sincèrement à l'humanité et à la +patrie. + +«Je suis, avec une considération très distinguée, monsieur, etc., + +«F. CADET DE GASSICOURT.» + + +Cette révolte de M. Cadet de Gassicourt contre cette _dame_ et contre +son _beau-père_ est bien fière: quel progrès des lumières et de la +philosophie! quelle indomptable indépendance! MM. Fleurant et Purgon +n'osaient regarder la face des gens qu'à genoux[366]; lui, M. Cadet, dit +comme le Cid: + + [Note 366: M. Cadet de Gassicourt était devenu, on le pense + bien, la _bête noire_ des feuilles royalistes, et en + particulier de la _Mode_. La très spirituelle Revue lui + consacra un jour ce bout d'article, que Chateaubriand avait + peut-être sur sa table au moment où il écrivait cette page + des _Mémoires_:--«Un jour, disait la _Mode_,--M. Cadet, le + père, eut un fils, celui-là même qui nous occupe. Ce fils + avait peine à pousser; plante étiolée, bonne, au plus, à + mettre dans un bocal. Le fils de M. Cadet faisait le + désespoir de ses grands parents: «Cadet, lui disaient-ils, tu + ne seras jamais un homme!...» Cela faisait pleurer le petit + Cadet. Mais en vain s'étirait-il les membres pour s'allonger, + court il resta, le pauvre gas!... On eut beau faire, on eut + beau dire, petit Cadet ne devint pas grand; tant qu'à la fin, + le père Cadet, emporté par la douleur, s'écria: «Grand Dieu! + pourquoi m'avez-vous donné un _gas si court_?»--Ainsi se + lamentait le père, lorsqu'une pratique entra. On sait quelles + étaient, à cette époque, les fonctions d'un apothicaire.... + La pratique s'inclina ... le jeune Cadet se mit en besogne. + «Loué soit Dieu, qui m'a donné un _gas si court_, dit alors + le père, le voilà juste à la hauteur du _visage_....» La + pratique se retira satisfaite, et le _gas si court_ garda son + surnom.--Depuis, M. Cadet-Gassicourt n'a pas grandi d'un + demi-pied, et il est toujours à hauteur de _visage_.»] + + ..... Nous nous levons alors! + +Sa liberté est d'autant plus courageuse que ce _beau-père_ (autrement le +fils de saint Louis) est proscrit. M. de Gassicourt est au-dessus de +tout cela; il méprise également la noblesse du temps et du malheur. +C'est avec le même dédain des préjugés aristocratiques qu'il me +retranche le _de_ et s'en empare comme d'une conquête faite sur la +gentilhommerie. Mais n'y aurait-il point quelques anciennes rivalités, +quelques anciens démêlés historiques entre la maison des Cadet et la +maison des Capet? Henri IV, aïeul de ce _beau-père_ qui n'est pas plus +roi que cette _dame_ n'est Altesse Royale, traversait un jour la forêt +de Saint-Germain; huit seigneurs s'y étaient embusqués pour tuer le +Béarnais; ils furent pris. «Un de ces galans, dit l'Estoile, estoit un +apothicaire qui demanda de parler au roy, auquel Sa Majesté s'étant +enquis de quel état il estoit, il lui répondit qu'il estoit +apothicaire.--Comment! dit le roy, a-t-on accoutumé de faire ici un état +d'apothicaire? Guettez-vous les passans pour....?» Henri IV était un +soldat, la pudeur ne l'embarrassait guère, et il ne reculait pas plus +devant un mot que devant l'ennemi. + +Je soupçonne M. de Gassicourt, à cause de son humeur contre le +petit-fils de Henri IV, d'être le petit-fils du pharmacien ligueur. Le +maire du quatrième arrondissement m'avait sans doute écrit dans l'espoir +que j'engagerais le fer avec lui; mais je ne veux rien engager avec M. +Cadet: qu'il me pardonne ici de lui laisser une petite marque de mon +souvenir. + +Depuis ces jours où j'avais vu passer les grandes révolutions et les +grands révolutionnaires, tout s'était bien racorni. Les hommes qui ont +fait tomber un chêne, replanté trop vieux pour qu'il reprît racine, se +sont adressés à moi; ils m'ont demandé quelques deniers de la veuve afin +d'acheter du pain; la lettre du Comité des _décorés de Juillet_ est un +document utile à noter pour l'instruction de l'avenir. + + + «Paris, le 20 avril 1832. + + Réponse, s. v. p., à M. Gibert-Arnaud, + gérant-secrétaire du Comité, + rue Saint-Nicaise, nº 3. + +«Monsieur le vicomte, + +«Les membres de notre Comité viennent avec confiance vous prier de +vouloir bien les honorer d'un don en faveur des décorés de Juillet. +Pères de famille malheureux, dans ce moment de fléau et de misère, la +bienfaisance inspire la plus sincère gratitude. Nous osons espérer que +vous consentirez à laisser mettre votre illustre nom à côté de celui de +MM. le général Bertrand, le général Exelmans, le général Lamarque, le +général La Fayette, de plusieurs ambassadeurs, de pairs de France et de +députés. + +«Nous vous prions de nous honorer d'un mot de réponse, et si, contre +notre attente, un refus succédait à notre prière, soyez assez bon pour +nous faire le renvoi de la présente. + +«Dans les plus doux sentiments nous vous prions, monsieur le vicomte, +d'agréer l'hommage de nos respectueuses salutations. + + +«Les membres actifs du comité constitutif des décorés de Juillet: + + «Le membre visiteur: FAURE. + «Le commissaire spécial: CYPRIEN-DESMARAIS. + «Le gérant-secrétaire: GIBERT-ARNAUD. + «Membre adjoint: TOUREL. + +Je n'avais garde de perdre l'avantage que me donnait ici sur elle la +révolution de Juillet. En distinguant entre les personnes, on créerait +des ilotes parmi les infortunés, lesquels, pour certaines opinions +politiques, ne pourraient jamais être secourus. Je me hâtai d'envoyer +cent francs à ces messieurs, avec ce billet: + + «Paris, ce 22 avril 1832. + +«Messieurs, + +«Je vous remercie infiniment de vous être adressés à moi pour venir au +secours de quelques pères de famille malheureux. Je m'empresse de vous +envoyer la somme de cent francs: je regrette de n'avoir pas un don plus +considérable à vous offrir. + +«J'ai l'honneur, etc. + + «CHATEAUBRIAND.» + + +Le reçu suivant me fut à l'instant envoyé: + +«Monsieur le vicomte, + +«J'ai l'honneur de vous remercier et de vous accuser réception de la +somme de cent francs que vos bontés destinent à secourir les malheureux +de Juillet. + +«Salut et respect. + + «Le gérant-secrétaire du Comité: + «GIBERT-ARNAUD. + «23 avril.» + + +Ainsi, madame la duchesse de Berry aura fait l'aumône à ceux qui l'ont +chassée. Les transactions montrent à nu le fond des choses. Croyez donc +à quelque réalité dans un pays où personne ne prend soin des invalides +de son parti, où les héros de la veille sont les délaissés du lendemain, +où un peu d'or fait accourir la multitude, comme les pigeons d'une ferme +s'empressent sous la main qui leur jette le grain. + +Il me restait encore quatre mille francs sur les douze. Je m'adressai à +la religion; monseigneur l'archevêque de Paris[367] m'écrivit cette +noble lettre: + + [Note 367: Mgr de Quélen.] + + «Paris, le 26 avril 1832. + +«Monsieur le vicomte, + +«La charité est catholique comme la foi, étrangère aux passions des +hommes, indépendante de leurs mouvements: un des principaux caractères +qui la distinguent est, selon saint Paul, de ne point penser le mal, +_non cogitat malum_. Elle bénit la main qui donne et la main qui reçoit, +sans attribuer au généreux bienfaiteur d'autre motif que celui de bien +faire, et sans demander au pauvre nécessiteux d'autre condition que +celle du besoin. Elle accepte avec une profonde et sensible +reconnaissance le don que l'auguste veuve vous a chargé de lui confier +pour être employé au soulagement de nos malheureux frères, victimes du +fléau qui désole la capitale. + +«Elle fera avec la plus exacte fidélité la répartition des quatre mille +francs que vous m'avez remis de sa part, dont ma lettre est une +nouvelle quittance, mais dont j'aurai l'honneur de vous envoyer l'état +de distribution, lorsque les intentions de la bienfaitrice auront été +remplies. + +«Veuillez, monsieur le vicomte, faire agréer à madame la duchesse de +Berry les remercîments d'un pasteur et d'un père qui, chaque jour, offre +à Dieu sa vie pour ses brebis et ses enfants, et qui appelle de tout +côté les secours capables d'égaler leurs misères. Son coeur royal a +trouvé déjà en lui-même sans doute sa récompense du sacrifice qu'elle +consacre à nos infortunes; la religion lui assure de plus l'effet des +divines promesses consignées au livres des béatitudes pour ceux qui +_font miséricorde_. + +«La répartition a été faite sur-le-champ entre MM. les curés des douze +principales paroisses de Paris, auxquels j'ai adressé la lettre dont je +joins ici la copie. + +«Recevez, monsieur le vicomte, l'assurance, etc. + + «HYACINTHE, archevêque de Paris.» + + +On est toujours émerveillé de savoir à quel point la religion convient +au style même, et donne aux lieux communs une gravité et une convenance +que l'on sent tout d'abord. Ceci contraste avec le tas de lettres +anonymes qui se sont mêlées aux lettres que je viens de citer. +L'orthographe de ces lettres anonymes est assez correcte, l'écriture +jolie; elles sont, à proprement parler, _littéraires_, comme la +révolution de Juillet. Ce sont les jalousies, les haines, les vanités +écrivassières, à l'aise sous l'inviolabilité d'une poltronnerie qui, ne +montrant pas son visage, ne peut pas être rendue visible par un +soufflet. + + +ÉCHANTILLONS. + +«Voudrais-tu nous dire, vieux républiquinquiste, le jour où tu voudras +graisser tes maucassines? il nous sera facile de te procurer de la +graisse de chouans, et si tu voulais du sang de tes amis pour écrire +leur histoire, il n'en manque pas dans la boue de Paris, son élément. + +«Vieux brigand, demande à ton scélérat et digne ami Fitz-James si la +pierre qu'il a reçue dans la partie féodale lui a fait plaisir. Tas de +canailles, nous vous arracherons les tripes du ventre, etc., etc.» + +Dans une autre missive, on voit une potence très bien dessinée avec ces +mots: + +«Mets-toi aux genoux d'un prêtre, fais acte de contrition, car on veut +ta vieille tête pour finir tes trahisons.» + +Au surplus, le choléra dure encore: la réponse que j'adresserais à un +adversaire connu ou inconnu lui arriverait peut-être lorsqu'il serait +couché sur le seuil de sa porte. S'il était au contraire destiné à +vivre, où sa réplique me parviendrait-elle? peut-être dans ce lieu de +repos, dont aujourd'hui personne ne peut s'effrayer, surtout nous autres +hommes qui avons étendu nos années entre la terreur et la peste, premier +et dernier horizon de notre vie. Trêve: laissons passer les cercueils. + + + Paris, rue d'Enfer, 10 juin 1832. + +Le convoi du général Lamarque a amené deux journées sanglantes et la +victoire de la quasi-légitimité sur le parti républicain[368]. Ce parti +incomplet et divisé a fait une résistance héroïque. + + [Note 368: Les funérailles du général Lamarque eurent lieu le + 5 juin 1832. Les membres des sociétés secrètes, les écoles, + les condamnés politiques, l'artillerie de la garde nationale, + les réfugiés étrangers s'y étaient donné rendez-vous. Au + signal donné par un drapeau rouge, les républicains + désarmèrent des postes, élevèrent des barricades, pillèrent + l'Arsenal et les boutiques, mais ils ne purent entraîner ni + les ouvriers ni la garde nationale. Le général Lobeau, à la + tête de forces sérieuses, balaya les grandes avenues et cerna + l'insurrection entre le marché des Innocents et le faubourg + Saint-Antoine. Le 6 au matin, elle était réduite à + l'impuissance et abandonnée par ses propres chefs; la journée + n'en fut pas moins meurtrière, surtout au cloître Saint-Merry + et dans la rue des Arcis.] + +On a mis Paris en état de siège[369]: c'est la censure sur la plus +grande échelle possible, la censure à la manière de la Convention, avec +cette différence qu'une commission militaire remplace le tribunal +révolutionnaire. On fait fusiller en juin 1832 les hommes qui +remportèrent la victoire en juillet 1830; cette même école +polytechnique, cette même artillerie de la garde nationale, on les +sacrifie; elles conquirent le pouvoir pour ceux qui les foudroient, les +désavouent et les licencient. Les républicains ont certainement le tort +d'avoir préconisé des mesures d'anarchie et de désordre; mais que +n'employâtes-vous d'aussi nobles bras à nos frontières? ils nous +auraient délivrés du joug ignominieux de l'étranger. Des têtes +généreuses, exaltées, ne seraient pas restées à fermenter dans Paris, à +s'enflammer contre l'humiliation de notre politique extérieure et contre +la foi-mentie de la royauté nouvelle. Vous avez été impitoyables, vous +qui, sans partager les périls des trois journées, en avez recueilli le +fruit. Allez maintenant avec les mères reconnaître les corps de ces +décorés de Juillet, de qui vous tenez places, richesses, honneurs. +Jeunes gens, vous n'obtenez pas tous le même sort sur le même rivage! +Vous avez un tombeau sous la colonnade du Louvre et une place à la +Morgue; les uns pour avoir ravi, les autres pour avoir donné une +couronne. Vos noms, qui les sait, vous sacrificateurs et victimes à +jamais ignorés d'une révolution mémorable? Le sang dont sont cimentés +les monuments que les hommes admirent est-il connu? Les ouvriers qui +bâtirent la grande pyramide pour le cadavre d'un roi sans gloire dorment +oubliés dans le sable auprès de l'indigente racine qui servit à les +nourrir pendant leur travail. + + [Note 369: Une ordonnance royale en date du 6 juin 1832 avait + déclaré la mise en état de siège de la ville de Paris.] + + + Paris, rue d'Enfer, fin de juillet 1832. + +Madame la duchesse de Berry n'a pas eu plutôt sanctionné la mesure des +12,000 francs qu'elle s'est embarquée pour sa fameuse aventure[370]. Le +soulèvement de Marseille a manqué; il ne restait plus qu'à tenter +l'Ouest: mais la gloire vendéenne est une gloire à part; elle vivra dans +nos fastes; toutefois, les trois quarts et demi de la France ont choisi +une autre gloire, objet de jalousie ou d'antipathie; la Vendée est une +oriflamme vénérée et admirée dans le trésor de Saint-Denis, sous +laquelle désormais la jeunesse et l'avenir ne se rangeront plus. + + [Note 370: La duchesse de Berry, le 24 avril 1832, partit de + Massa sur un bateau à vapeur sarde qu'elle avait frêté, le + _Carlo-Alberto_; elle relâcha à Nice, se remit en mer et + arriva le 28 dans les eaux de Marseille. Elle était + accompagnée du maréchal de Bourmont, du comte de Kergorlay, + du vicomte de Saint-Priest, de MM. Emmanuel de Brissac, de + Mesnard, Adolphe Sala, Édouard Led'huy, du vicomte de + Kergorlay, de Charles et d'Adolphe de Bourmont, d'Alexis + Sabbatier, du subrécargue Ferrari, et de mademoiselle + Mathilde Le Beschu. Elle débarqua la nuit, par une mer + houleuse, sur un des points les plus dangereux de la côte. + Cachée dans la maison d'un garde-chasse, M. Maurel, elle + attendit le résultat du mouvement projeté à Marseille. À + quatre heures de l'après-midi, le 30, MM. de Bonrecueil, de + Bermond, de Lachaud et de Candoles, qui s'étaient échappés de + la ville, arrivèrent porteurs de ce billet: «Le mouvement a + manqué, il faut sortir de France.»] + +[Illustration: Madame de Chateaubriand.] + +MADAME, débarquée comme Bonaparte sur la côte de Provence, n'a pas vu le +drapeau blanc voler de clocher en clocher: trompée dans son attente, +elle s'est trouvée presque seule à terre avec M. de Bourmont. Le +maréchal voulait lui faire repasser sur-le-champ la frontière; elle a +demandé la nuit pour y penser; elle a bien dormi parmi les rochers au +bruit de la mer; le matin, en se réveillant, elle a trouvé un noble +songe dans sa pensée: «Puisque je suis sur le sol de la France, je ne +m'en irai pas; partons pour la Vendée.» M. de ***[371] averti par un +homme fidèle, l'a prise dans sa voiture comme sa femme, a traversé avec +elle toute la France et est venu la déposer à ***[372]; elle est +demeurée quelque temps dans un château sans être reconnue de personne, +excepté du curé du lieu; le maréchal de Bourmont doit la rejoindre en +Vendée par une autre route. + + [Note 371: M. Alban de Villeneuve-Bargemont. Il s'était muni + d'un passeport pour lui, sa femme et un domestique: la + princesse joua le rôle de Mme de Villeneuve. Le domestique + était le comte, depuis duc de Lorges.] + + [Note 372: Après avoir passé neuf jours, du 7 au 16 mai, au + château de Plassac, à quelques lieues de Blaye, chez M. le + marquis de Dampierre, elle arriva, le 17, au château de la + Preuille, près de Montaigu (Vendée). Le château de la + Preuille appartenait au colonel de Nacquart.] + +Instruits de tout cela à Paris, il nous était facile de prévoir le +résultat. L'entreprise a pour la cause royaliste un autre inconvénient; +elle va découvrir la faiblesse de cette cause et dissiper les illusions. +Si MADAME ne fût point descendue dans la Vendée, la France aurait +toujours cru qu'il y avait dans l'Ouest un camp royaliste au repos, +comme je l'appelais. + +Mais enfin, il restait encore un moyen de sauver MADAME et de jeter un +nouveau voile sur la vérité: il fallait que la princesse partît +immédiatement; arrivée à ses risques et périls comme un brave général +qui vient passer son armée en revue, tempérer son impatience et son +ardeur, elle aurait déclaré être accourue pour dire à ses soldats que le +moment d'agir n'était point encore favorable, qu'elle reviendrait se +mettre à leur tête quand l'occasion l'appellerait. MADAME aurait du +moins montré une fois un Bourbon aux Vendéens: les ombres des +Cathelineau, des d'Elbée, des Bonchamps, des La Rochejaquelein, des +Charette se fussent réjouies. + +Notre comité s'est rassemblé: tandis que nous discourions, arrive de +Nantes un capitaine, qui nous apprend le lieu habité par l'héroïne. Le +capitaine est un beau jeune homme, brave comme un marin, original comme +un Breton. Il désapprouvait l'entreprise; il la trouvait insensée; mais +il disait: «MADAME ne s'en va pas, il s'agit de mourir, et voilà tout; +et puis, messieurs du conseil, faites pendre Walter Scott, car c'est lui +qui est le vrai coupable[373].» Je fus d'avis d'écrire notre sentiment à +la princesse. M. Berryer, se disposant à aller plaider un procès à +Quimper[374], s'est généreusement proposé pour porter la lettre et voir +MADAME, s'il le pouvait. Quand il a fallu rédiger le billet, personne ne +se souciait de l'écrire: je m'en suis chargé[375]. + + [Note 373: Il y avait beaucoup de vrai dans le mot du + capitaine. Le plus récent historien de la duchesse de Berry, + M. Imbert de Saint-Amand, nous la montre au château + d'Holyrood, en Écosse, évoquant les souvenirs des Stuarts, + jeune, vaillante, enthousiaste, la tête pleine de projets, le + coeur plein d'espérances; et il ajoute: «Les romans et + l'histoire, qui est le roman écrit par Dieu, avaient exalté + l'imagination de la vaillante princesse. Les souvenirs de + Marie Stuart, d'Henri IV, du prétendant Charles-Édouard se + croisaient dans son esprit avec les inventions de Walter + Scott. Comme Marie Stuart, elle voulait, en risquant sa vie, + lutter contre la fortune et affronter tous les dangers; comme + son aïeul le Béarnais, elle voulait avoir ses victoires + d'Arques et d'Ivry. Comme Charles-Édouard, elle voulait + tenter une expédition insensée à force d'audace. Édimbourg, + patrie du grand romancier, son auteur favori, lui remémorait + toutes les fictions dont elle avait été charmée. Elle + songeait aux prouesses jacobites de Diana Vernon, d'Alice + Lee, et de Flora Mac-Ivor.» (_La duchesse de Berry en + Vendée_, p. 35.)--L'historien de la Monarchie de Juillet, M. + Thureau-Dangin, écrit, de son côté: «Pour beaucoup des + partisans de la duchesse de Berry, il s'agissait moins + d'exécuter un dessein politique mûrement médité que de + transporter en pleine France bourgeoise de 1830 une + chevaleresque aventure, quelque chose comme la mise en action + d'un récit de Walter Scott, qui régnait alors souverainement + sur toutes les têtes romanesques. Un peu plus tard, quand + MADAME se trouvait en Vendée, un royaliste disait aux + politiques du parti, fort embarrassés et mécontents de cette + équipée: «Messieurs, faites pendre Walter Scott, car c'est + lui le vrai coupable.» (Thureau-Dangin, t. II.).] + + [Note 374: Ce n'est pas à Quimper, mais à Vannes, que Berryer + devait aller plaider un procès, celui du commandant + Guillemot, prévenu de chouannerie, et traduit de ce chef + devant la cour d'assises du Morbihan. L'affaire du commandant + Guillemot était fixée au 12 juin.] + + [Note 375: Voir à l'_Appendice_, le nº X: _La duchesse de + Berry en Vendée._] + +Notre messager est parti, et nous avons attendu l'événement. J'ai +bientôt reçu, par la poste, le billet suivant qui n'avait point été +cacheté et qui, sans doute, avait passé sous les yeux de l'autorité: + + «Angoulême, 7 juin. + +«Monsieur le vicomte, + +«J'avais reçu et transmis votre lettre de vendredi dernier, lorsque, +dans la journée de dimanche, le préfet de la Loire-Inférieure[376] m'a +fait inviter à quitter la ville de Nantes.[377] J'étais en route et aux +portes d'Angoulême; je viens d'être conduit devant le préfet[378], qui +m'a notifié un ordre de M. de Montalivet[379] qui prescrit de me +reconduire à Nantes sous l'escorte de la gendarmerie. Depuis mon départ +de Nantes, le département de la Loire-Inférieure est mis en état de +siège: par ce transport tout illégal, on me soumet donc aux lois +d'exception. J'écris au ministre pour lui demander de me faire appeler à +Paris; il a ma lettre par ce même courrier. Le but de mon voyage à +Nantes paraît être tout à fait mal interprété. Jugez dans votre prudence +si vous jugeriez convenable d'en parler au ministre. Je vous demande +pardon de vous faire cette demande; mais je ne peux l'adresser qu'à +vous. + + [Note 376: M. de Saint-Aignan.] + + [Note 377: Berryer devait quitter non seulement la ville de + Nantes, mais la France, et se rendre aux eaux + d'Aix-en-Savoie, en suivant l'itinéraire ci-après, visé sur + son passeport: Bourbon-Vendée, Luçon, La Rochelle, Rochefort, + Saintes, Angoulême, Clermont, Montbrison, Le Puy, Lyon et + Pont-de-Beauvoisin.] + + [Note 378: Voici le procès-verbal de son arrestation: «L'an + 1832, le 7 juin, vers une heure du matin; Nous, Martin + (Édouard-Louis), brigadier; Calmus (Napoléon), Durand + (Jean-Baptiste) et Jeannot (Joseph), gendarmes à cheval, en + résidence à Angoulême (Charente), soussignés, certifions + qu'en vertu des ordres de nos chefs supérieurs, nous nous + sommes transportés sur la route qui conduit de cette ville à + celle de Cognac, pour rechercher et arrêter le _nommé_ + Berryer, député; l'ayant rencontré, nous nous sommes assurés + de sa personne, l'avons conduit devant M. le préfet de la + Charente, lequel nous a délivré un réquisitoire pour le + conduire de brigade en brigade devant M. le préfet de la + Loire-Inférieure, à Nantes. + + «Fait et clos à Angoulême, les jour, mois et an que dessus. + + «CALMUS, MARTIN, DURAND.»] + + [Note 379: Ministre de l'intérieur.] + +«Croyez, je vous prie, monsieur le vicomte, à mon vieil et sincère +attachement, comme à mon profond respect. + + «Votre tout dévoué serviteur, + + «BERRYER fils. + +«P. S.--Il n'y a pas un moment à perdre si vous voulez bien voir le +ministre. Je me rends à Tours où ses nouveaux ordres me trouveront +encore dans la journée de dimanche; il peut les transmettre ou par le +télégraphe ou par estafette.» + + +J'ai fait connaître à M. Berryer, par cette réponse, le parti que +j'avais pris: + + «Paris, 10 juin 1832. + +«J'ai reçu, monsieur, votre lettre datée d'Angoulême le 7 de mois. Il +était trop tard pour que je visse monsieur le ministre de l'Intérieur, +comme vous le désiriez; mais je lui ai écrit immédiatement en lui +faisant passer votre propre lettre incluse dans la mienne. J'espère que +la méprise qui a occasionné votre arrestation sera bientôt reconnue et +que vous serez rendu à la liberté et à vos amis, au nombre desquels je +vous prie de me compter. Mille compliments empressés et nouvelle +assurance de mon entier et sincère dévouement. + + «CHATEAUBRIAND.» + + +Voici ma lettre au ministre de l'Intérieur: + + «Paris, ce 9 juin 1832. + +«Monsieur le ministre de l'Intérieur, + +«Je reçois à l'instant la lettre ci-incluse. Comme il est vraisemblable +que je ne pourrais parvenir jusqu'à vous aussi promptement que le désire +M. Berryer, je prends le parti de vous envoyer sa lettre. Sa réclamation +me semble juste: il sera innocent à Paris comme à Nantes et à Nantes +comme à Paris; c'est ce que l'autorité reconnaîtra, et elle évitera, en +faisant droit à la réclamation de M. Berryer, de donner à la loi un +effet rétroactif. J'ose tout espérer, monsieur le comte, de votre +impartialité. + +«J'ai l'honneur d'être, etc., etc. + + «CHATEAUBRIAND.» + + + + +LIVRE II[380] + + [Note 380: Ce livre fut écrit de juillet 1832 à avril + 1833;--à Paris d'abord, de fin juillet au 8 août 1832;--puis + à Bâle, à Lucerne, à Lugano (août-octobre 1832), et enfin à + Paris (de janvier à avril 1833).] + + Mon arrestation. -- Passage de ma loge de voleur au cabinet de + toilette de Mademoiselle Gisquet. -- Achille de Harlay. -- Juge + d'instruction: M. Desmortiers. -- Ma vie chez M. Gisquet. -- Je + suis mis en liberté. -- Lettre à M. le Ministre de la Justice, et + réponse. -- Offre de ma pension de pair par Charles X: Ma + réponse. -- Billet de madame la duchesse de Berry. -- Lettre à + Béranger. -- Départ de Paris. -- Journal de Paris à Lugano. -- M. + Augustin Thierry. -- Chemin du Saint-Gothard. -- Vallée de + Schoellenen. -- Pont du Diable. -- Le Saint-Gothard. -- + Description de Lugano. -- Les montagnes. -- Courses autour de + Lucerne. -- Clara Wendel. -- Prière des paysans. -- M. A. Dumas. + -- Madame de Colbert. -- Lettre à M. de Béranger. -- Zurich. -- + Constance. -- Madame Récamier. -- Madame la duchesse de + Saint-Leu. -- Madame de Saint-Leu après avoir lu la dernière + lettre de M. de Chateaubriand. -- Après avoir lu une note signée + Hortense. -- Arenenberg. -- Retour à Genève. -- Coppet. -- + Tombeau de Madame de Staël. -- Promenade. -- Lettre au prince + Louis-Napoléon. -- Lettres au ministre de la Justice, au + président du Conseil, à madame la duchesse de Berry. -- J'écris + mon mémoire sur la captivité de la princesse. -- Circulaire aux + rédacteurs en chef des journaux. -- Extrait du _Mémoire sur la + captivité de madame la duchesse de Berry_. -- Mon procès. -- + Popularité. + + + Paris, rue d'Enfer, fin juillet 1832. + +Un de mes vieux amis, M. Frisell, Anglais,[381] venait de perdre à Passy +sa fille unique, âgée de dix-sept ans. J'étais allé le 19 juin à +l'enterrement de la pauvre Élisa, dont la jolie madame Delessert +terminait le portrait, quand la mort y mit le dernier coup de pinceau. +Revenu dans ma solitude, rue d'Enfer, je m'étais couché plein de ces +mélancoliques pensées qui naissent de l'association de la jeunesse, de +la beauté et de la tombe. Le 20 juin,[382] à quatre heures du matin, +Baptiste, à mon service depuis longtemps, entre dans ma chambre, +s'approche de mon lit et me dit: «Monsieur, la cour est pleine d'hommes +qui se sont placés à toutes les portes, après avoir forcé Desbrosses à +ouvrir la porte cochère, et voilà trois _messieurs_ qui veulent vous +parler.» Comme il achevait ces mots, les _messieurs_ entrent, et le +chef, s'approchant très poliment de mon lit, me déclare qu'il a ordre de +m'arrêter et de me mener à la préfecture de police. Je lui demandai si +le soleil était levé, ce qu'exigeait la loi, et s'il était porteur d'un +ordre légal: il ne répondit rien pour le soleil, mais il m'exhiba la +signification suivante: + + [Note 381: John _Fraser Frisell_ appartenait à une vieille + famille d'Écosse. À dix-huit ans, après de brillantes études + à l'Université de Glasgow, il était venu chez nous par simple + curiosité, pour _voir_ la Révolution. Arrêté et jeté en + prison à Dijon pendant la Terreur, il ne recouvra la liberté + qu'après le 18 brumaire. Le premier Consul autorisa le jeune + Frisell, _comme savant_, à résider sur le continent, au + moment où tous les Anglais y étaient suspects; ce séjour se + prolongea si bien qu'il resta presque toujours en France, au + grand déplaisir de sa famille. La France et l'Italie furent + ses séjours de prédilection. Il écrivait beaucoup, mais on + n'a de lui qu'un seul ouvrage: _De la Constitution de + l'Angleterre_, remarquablement écrit en français; de tout le + reste de ses oeuvres, il ne voulut rien publier. Il connut, + sous l'Empire, M. et Mme de Chateaubriand, et ne cessa de + leur rester très attaché jusqu'à sa mort, qui précéda de peu + celle de ses deux vieux amis. Il mourut à Torquay, en + Devonshire, au mois de février 1846: quelques semaines avant + sa fin, il s'était converti au catholicisme. Voyez, dans le + _Correspondant_ du 25 septembre 1897, l'article de M. J. + Fraser, _Un ami de Chateaubriand_.] + + [Note 382: Il y a ici une petite erreur. Chateaubriand, ainsi + que ses amis Hyde de Neuville et Fitz-James, fut arrêté le 16 + juin. On trouve tous les détails de son arrestation dans les + journaux du 17. Hyde de Neuville (t. III, p. 474) donne bien + la vraie date, celle du 16. Il est d'ailleurs probable que la + date du 20, dans les _Mémoires d'Outre-tombe_, est une faute + de copiste. Chateaubriand, qui, dans tout le cours de ses + _Mémoires_, n'a pas une seule fois erré sur les dates, a dû + ici d'autant moins se tromper qu'il a écrit le récit de son + arrestation au lendemain même de l'événement, au mois de + juillet 1832.--Voir l'_Appendice_, nº XI: l'_Arrestation de + Chateaubriand_.] + + + Copie: + + PRÉFECTURE DE POLICE. + +«De par le roi; + +«Nous, conseiller d'État, préfet de police,[383] + + [Note 383: M. Gisquet.] + +«Vu les renseignements à nous parvenus; + +«En vertu de l'article 10 du Code d'instruction criminelle; + +«Requérons le commissaire, ou autre en cas d'empêchement, de se +transporter chez M. le vicomte de Chateaubriand et partout où besoin +sera, prévenu de complot contre la sûreté de l'État, à l'effet d'y +rechercher et saisir tous papiers, correspondances, écrits, contenant +des provocations à des crimes et délits contre la paix publique ou +susceptibles d'examen, ainsi que tous objets séditieux ou armes dont il +serait détenteur.» + + +Tandis que je lisais la déclaration _du grand complot contre la sûreté +de l'État_, dont moi chétif j'étais prévenu, le capitaine des mouchards +dit à ses subordonnés: «Messieurs, faites votre devoir!» Le devoir de +ces messieurs était d'ouvrir toutes les armoires, de fouiller toutes les +poches, de se saisir de tous papiers, lettres et documents, de lire +iceux, si faire se pouvait, et de découvrir toutes armes, comme il +appert aux termes du susdit mandat. + +Après lecture prise de la pièce, m'adressant au respectable chef de ces +voleurs d'hommes et de libertés: «Vous savez, monsieur, que je ne +reconnais point votre gouvernement, que je proteste contre la violence +que vous me faites; mais, comme je ne suis pas le plus fort et que je +n'ai nulle envie de me colleter avec vous, je vais me lever et vous +suivre: donnez-vous, je vous prie, la peine de vous asseoir.» + +Je m'habillai et, sans rien prendre avec moi, je dis au vénérable +commissaire: «Monsieur, je suis à vos ordres: allons-nous à pied?--Non, +monsieur, j'ai eu soin de vous amener un fiacre.--Vous avez bien de la +bonté, monsieur, partons; mais souffrez que j'aille dire adieu à madame +de Chateaubriand. Me permettez-vous d'entrer seul dans la chambre de ma +femme?--Monsieur, je vous accompagnerai jusqu'à la porte et je vous +attendrai.--Très bien, monsieur;» et nous descendîmes. + +Partout, sur mon chemin, je trouvai ses sentinelles; on avait posé une +vedette jusque sur le boulevard, à une petite porte qui s'ouvre à +l'extrémité de mon jardin. Je dis au chef: «Ces précautions-là étaient +très inutiles; je n'ai pas la moindre envie de vous fuir et de +m'échapper.» Les messieurs avaient bousculé mes papiers, mais n'avaient +rien pris. Mon grand sabre de Mamelouck fixa leur attention; ils se +parlèrent tout bas et finirent par laisser l'arme sous un tas +d'in-folios poudreux, au milieu desquels elle gisait, avec un crucifix +de bois jaune que j'avais apporté de la Terre-Sainte. + +Cette pantomime m'aurait presque donné envie de rire, mais j'étais +cruellement tourmenté pour Mme de Chateaubriand. Quiconque la connaît, +connaît aussi la tendresse qu'elle me porte, ses frayeurs, la vivacité +de son imagination et le misérable état de sa santé: cette descente de +la police et mon enlèvement pouvaient lui faire un mal affreux. Elle +avait déjà entendu quelque bruit et je la trouvai assise dans son lit, +écoutant tout effrayée, lorsque j'entrai dans sa chambre à une heure si +extraordinaire. + +«Ah! bon Dieu! s'écria-t-elle; êtes-vous malade? Ah! bon Dieu, qu'est-ce +qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a?» et il lui prit un tremblement. Je +l'embrassai, ayant peine à retenir mes larmes, et je lui dis: «Ce n'est +rien, on m'envoie chercher pour faire ma déclaration comme témoin dans +une affaire relative à un procès de presse. Dans quelques heures tout +sera fini et je vais revenir déjeuner avec vous.» + +Le mouchard était resté à la porte ouverte; il voyait cette scène, et je +lui dis, en allant me remettre entre ses mains: «Vous voyez, monsieur, +l'effet de votre visite un peu matinale.» Je traversai la cour avec mes +recors; trois d'entre eux montèrent avec moi dans le fiacre, le reste de +l'escouade accompagnait à pied la capture et nous arrivâmes sans +encombre dans la cour de la préfecture de police. + +Le geôlier qui devait me mettre en souricière n'était pas levé, on le +réveilla en frappant à son guichet, et il alla préparer mon gîte. Tandis +qu'il s'occupait de son oeuvre, je me promenais dans la cour de long en +large avec le sieur Léotaud qui me gardait. Il causait et me disait +amicalement, car il était très honnête: «Monsieur le vicomte, j'ai bien +l'honneur de vous remettre; je vous ai présenté les armes plusieurs +fois, lorsque vous étiez ministre et que vous veniez chez le roi; je +servais dans les gardes du corps; mais que voulez-vous! on a une femme, +des enfants; il faut vivre!--Vous avez raison, monsieur Léotaud; combien +ça vous rapporte-t-il?--Ah! monsieur le vicomte, c'est selon les +captures.... Il y a des gratifications tantôt bien, tantôt mal, comme à +la guerre.» + +Pendant ma promenade, je voyais rentrer les mouchards dans différents +déguisements comme des masques le mercredi des Cendres à la descente de +la Courtille: ils venaient rendre compte des faits et gestes de la nuit. +Les uns étaient habillés en marchands de salade, en crieurs des rues, en +charbonniers, en forts de la halle, en marchands de vieux habits, en +chiffonniers, en joueurs d'orgue; les autres étaient coiffés de +perruques sous lesquelles paraissaient des cheveux d'une autre couleur; +les autres avaient barbes, moustaches et favoris postiches; les autres +traînaient les jambes comme de respectables invalides et portaient un +éclatant ruban rouge à leur boutonnière. Ils s'enfonçaient dans une +petite cour et bientôt revenaient sous d'autres costumes, sans +moustaches, sans barbes, sans favoris, sans perruques, sans hottes, sans +jambes de bois, sans bras en écharpe: tous ces oiseaux du lever de +l'aurore de la police s'envolaient et disparaissaient avec le jour +grandissant. Mon logis étant prêt, le geôlier vint nous avertir, et M. +Léotaud, chapeau bas, me conduisit jusqu'à la porte de l'honnête demeure +et me dit, en me laissant aux mains du geôlier et de ses aides: +«Monsieur le vicomte, j'ai bien l'honneur de vous saluer: au plaisir de +vous revoir.» La porte d'entrée se referma sur moi. Précédé du geôlier +qui tenait les clefs et de ses deux garçons qui me suivaient pour +m'empêcher de rebrousser chemin, j'arrivai par un étroit escalier au +deuxième étage. Un petit corridor noir me conduisit à une porte; le +guichetier l'ouvrit: j'entrai après lui dans ma case. Il me demanda si +je n'avais besoin de rien: je lui répondis que je déjeunerais dans une +heure. Il m'avertit qu'il y avait un café et un restaurateur qui +fournissaient aux prisonniers tout ce qu'ils désiraient pour leur +argent. Je priai mon gardien de me faire apporter du thé et, s'il le +pouvait, de l'eau chaude et froide et des serviettes. Je lui donnai +vingt francs d'avance: il se retira respectueusement, en me promettant +de revenir. + +Resté seul, je fis l'inspection de mon bouge: il était un peu plus long +que large, et sa hauteur pouvait être de sept à huit pieds. Les +cloisons, tachées et nues, étaient barbouillées de la prose et des vers +de mes devanciers, et surtout du griffonnage d'une femme qui disait +force injures au juste-milieu. Un grabat à draps sales occupait la +moitié de ma loge; une planche, supportée par deux tasseaux, placée +contre le mur, à deux pieds au-dessus du grabat, servait d'armoire au +linge, aux bottes et aux souliers des détenus: une chaise et un meuble +infâme composaient le reste de l'ameublement. + +Mon fidèle gardien m'apporta les serviettes et les cruches d'eau que je +lui avait demandées; je le suppliai d'ôter du lit les draps sales, la +couverture de laine jaunie, d'enlever le seau qui me suffoquait et de +balayer mon bouge après l'avoir arrosé. Toutes les oeuvres du +juste-milieu étant emportées, je me fis la barbe; je m'inondai des flots +de ma cruche, je changeai de linge: madame de Chateaubriand m'avait +envoyé un petit paquet; je rangeai sur la planche au-dessus du lit +toutes mes affaires comme dans la cabine d'un vaisseau. Quand cela fut +fait, mon déjeuner arriva et je pris mon thé sur ma table _bien lavée_ +et que je recouvris d'une serviette blanche. On vint bientôt chercher +les ustensiles de mon festin matinal, et on me laissa seul dûment +enfermé. + +Ma loge n'était éclairée que par une fenêtre grillée qui s'ouvrait fort +haut; je plaçai ma table sous cette fenêtre et je montai sur cette table +pour respirer et jouir de la lumière. À travers les barreaux de ma cage +à voleur, je n'apercevais qu'une cour ou plutôt un passage sombre et +étroit, des bâtiments noirs autour desquels tremblotaient des +chauve-souris. J'entendais le cliquetis des clefs et des chaînes, le +bruit des sergents de ville et des espions, le pas des soldats, le +mouvement des armes, les cris, les rires, les chansons dévergondées des +prisonniers mes voisins, les hurlements de Benoît, condamné à mort comme +meurtrier de sa mère et de son obscène ami[384]. Je distinguais ces +mots de Benoît entre les exclamations confuses de la peur et du +repentir: «Ah! ma mère! ma pauvre mère!» Je voyais l'envers de la +société, les plaies de l'humanité, les hideuses machines qui font +mouvoir ce monde. + + [Note 384: Frédéric Benoît, fils du juge de paix de Vouziers, + âgé de 19 ans, avait été condamné à la peine de mort, comme + parricide, par la Cour d'Assises de la Seine, la veille même + de l'arrestation de Chateaubriand, le 15 juin 1832. Il avait + assassiné sa mère dans la nuit du 8 au 9 novembre 1829, et + son ami Alexandre Formage, âgé de 17 ans, fils d'un marchand + de vin de la Villette, le 21 juillet 1831. Il avait eu pour + défenseur M{e} Crémieux. Chaix-d'Est-Ange, avocat de la + partie civile, avait prononcé contre Benoît un admirable + réquisitoire.] + +Je remercie les hommes de lettres, grands partisans de la liberté de la +presse, qui naguère m'avaient pris pour leur chef et combattaient sous +mes ordres; sans eux, j'aurais quitté la vie sans savoir ce que c'était +que la prison, et cette épreuve-là m'aurait manqué. Je reconnais à cette +attention délicate, le génie, la bonté, la générosité, l'honneur, le +courage des hommes de plume en place. Mais, après tout, qu'est-ce que +cette courte épreuve? La Tasse a passé des années dans un cachot et je +me plaindrais! Non; je n'ai pas le fol orgueil de mesurer mes +contrariétés de quelques heures avec les sacrifices prolongés des +immortelles victimes dont l'histoire a conservé les noms. + +Au surplus, je n'étais point du tout malheureux; le génie de mes +grandeurs passées et de ma _gloire_ âgée de trente ans ne m'apparut +point; mais ma muse d'autrefois, bien pauvre, bien ignorée, vint +rayonnante m'embrasser par ma fenêtre: elle était charmée de mon gîte et +tout inspirée; elle me retrouvait comme elle m'avait vu dans ma misère à +Londres, lorsque les premiers songes de René flottaient dans ma tête. +Qu'allions-nous faire, la solitaire du Pinde et moi? Une chanson, à +l'instar de ce pauvre poète Lovelace[385] qui, dans les geôles des +Communes anglaises, chantait le roi Charles Ier, son maître? Non; la +voix d'un prisonnier m'aurait semblé de mauvais augure pour mon petit +roi Henri V: c'est du pied de l'autel qu'il faut adresser des hymnes au +malheur. Je ne chantai donc point la couronne tombée d'un front +innocent; je me contentai de dire une autre couronne, blanche aussi, +déposée sur le cercueil d'une jeune fille; je me souvins d'Élisa +Frisell, que j'avais vu enterrer la veille dans le cimetière de Passy. +Je commençai quelques vers élégiaques d'une épitaphe latine; mais voilà +que la quantité d'un mot m'embarrassa; vite je saute au bas de la table +où j'étais juché, appuyé contre les barreaux de la fenêtre, et je cours +frapper de grands coups de poing dans ma porte. Les cavernes d'alentour +retentirent; le geôlier monte épouvanté, suivi de deux gendarmes; il +ouvre mon guichet, et je lui crie, comme aurait fait Santeuil: «Un +_Gradus_! Un _Gradus_!» Le geôlier écarquillait les yeux, les gendarmes +croyaient que je révélais le nom d'un de mes complices; ils m'auraient +mis volontiers les poucettes; je m'expliquai; je donnai de l'argent pour +acheter le livre, et on alla demander un _Gradus_ à la police étonnée. + + [Note 385: Richard _Lovelace_, né en 1618, à Woolwich (Kent), + d'une famille riche, brilla quelque temps à la cour de + Charles I par sa beauté, sa galanterie et son esprit; + sacrifia toute sa fortune pour la cause royale et fut + emprisonné à Londres. Après sa mise en liberté, il entra au + service de la France avec le grade de colonel, revint en + Angleterre et y mourut dans la misère en 1658. Il avait + composé pendant sa captivité, un recueil de poèmes lyriques + intitulé _Lucasta_. Il a aussi écrit quelques pièces de + théâtre. Son style est élégant, quoique négligé.] + +Tandis que l'on s'occupait de ma commission, je regrimpai sur ma table, +et, changeant d'idée sur ce trépied, je me mis à composer des strophes +sur la mort d'Élisa; mais au milieu de mon inspiration, vers trois +heures, voilà que des huissiers entrent dans ma cellule et +m'appréhendent au corps sur les rives du Permesse: ils me conduisent +chez le juge d'instruction, qui instrumentait dans un greffe obscur, en +face de ma geôle, de l'autre côté de la cour. Le juge, jeune robin fat +et gourmé, m'adresse les questions d'usage sur mes nom, prénoms, âge, +demeure. Je refusai de répondre et de signer quoi que ce fût, ne +reconnaissant point l'autorité politique d'un gouvernement, qui n'avait +pour lui ni l'ancien droit héréditaire, ni l'élection du peuple, puisque +la France n'avait point été consultée et qu'aucun congrès national +n'avait été assemblé. Je fus reconduis à ma souricière. + +À six heures, on m'apporta mon dîner, et je continuai à tourner et à +retourner dans ma tête les vers de mes stances, improvisant quand et +quand un air qui me semblait charmant. Madame de Chateaubriand m'envoya +un matelas, un traversin, des draps, une couverture de coton, des +bougies et les livres que je lis la nuit. Je fis mon ménage, et toujours +chantonnant: + + Il descend le cercueil et les roses sans taches, + +ma romance de la jeune fille et de la jeune fleur se trouva faite: + + Il descend le cercueil et les roses sans taches + Qu'un père y déposa, tribut de sa douleur; + Terre, tu les portas et maintenant tu caches + Jeune fille et jeune fleur. + + Ah! ne les rends jamais à ce monde profane, + À ce monde de deuil, d'angoisse et de malheur; + Le vent brise et flétrit, le soleil brûle et fane + Jeune fille et jeune fleur. + + Tu dors, pauvre Élisa, si légère d'années! + Tu ne sens plus du jour le poids et la chaleur. + Vous avez achevé vos fraîches matinées, + Jeune fille et jeune fleur. + + Mais ton père, Élisa, sur la tombe s'incline; + De ton front jusqu'au sien a monté la pâleur. + Vieux chêne!... le temps a fauché sur ta racine + Jeune fille et jeune fleur[386]! + + [Note 386: Voir l'_Appendice_ nº XII: _Jeune fille et jeune + fleur._] + +Je commençais à me déshabiller; un bruit de voix, se fit entendre; ma +porte s'ouvre, et M. le préfet de police, accompagné de M. Nay[387], se +présente. Il me fit mille excuses de la prolongation de ma détention au +dépôt; il m'apprit que mes amis, le duc de Fitz-James et le baron Hyde +de Neuville, avaient été arrêtés comme moi[388], et que, dans +l'encombrement de la préfecture, on ne savait où placer les personnes +que la justice croyait devoir interpeller. «Mais, ajouta-t-il, vous +allez venir chez moi, monsieur le vicomte, et vous choisirez dans mon +appartement ce qui vous conviendra le mieux.» + + [Note 387: M. Nay allait devenir le gendre de M. Gisquet.] + + [Note 388: Pour les détails de l'arrestation de M. Hyde de + Neuville voy. ses _Mémoires et Souvenirs_, t. III, p. 494 et + suivantes.] + +Je le remerciai et je le priai de me laisser dans mon trou; j'en étais +déjà tout charmé, comme un moine de sa cellule. M. le préfet se refusa à +mes instances, et il me fallut dénicher. Je revis les salons que j'avais +quittés depuis le jour où M. le préfet de police de Bonaparte m'avait +fait venir pour m'inviter à m'éloigner de Paris. M. Gisquet et madame +Gisquet m'ouvrirent toutes leurs chambres, en me priant de désigner +celle que je voudrais occuper. M. Nay me proposa de me céder la sienne. +J'étais confus de tant de politesse; j'acceptai une petite pièce écartée +qui donnait sur le jardin et qui, je crois, servait de cabinet de +toilette à mademoiselle Gisquet; on me permit de garder mon domestique, +qui coucha sur un matelas en dehors de ma porte, à l'entrée d'un étroit +escalier plongeant dans le grand appartement de madame Gisquet. Un autre +escalier conduisait au jardin; mais celui-là me fut interdit, et, chaque +soir, on plaçait une sentinelle au bas contre la grille qui sépare le +jardin du quai. Madame Gisquet est la meilleure femme du monde, et +mademoiselle Gisquet est très jolie et fort bonne musicienne. Je n'ai +qu'à me louer des soins de mes hôtes; ils semblaient vouloir expier les +douze heures de ma première réclusion. + +Le lendemain de mon installation dans le cabinet de mademoiselle +Gisquet, je me levai tout content, en me souvenant de la chanson +d'Anacréon sur la toilette d'une jeune Grecque; je mis la tête à la +fenêtre: j'aperçus un petit jardin bien vert, un grand mur masqué par un +vernis du Japon; à droite, au fond du jardin, des bureaux où l'on +entrevoyait d'agréables commis de la police, comme de belles nymphes +parmi des lilas; à gauche, le quai de la Seine, la rivière et un coin +du vieux Paris, dans la paroisse de Saint-André-des-Arcs. Le son du +piano de mademoiselle Gisquet parvenait jusqu'à moi avec la voix des +mouchards qui demandaient quelques chefs de division pour faire leur +rapport. + +Comme tout change dans ce monde! Ce petit jardin anglais romantique de +la police était un lambeau déchiré et biscornu du jardin français, à +charmilles taillées au ciseau, de l'hôtel du premier président de Paris. +Cet ancien jardin occupait, en 1580, l'emplacement de ce paquet de +maisons qui borne la vue au nord et au couchant, et il s'étendait +jusqu'au bord de la Seine. Ce fut là qu'après la journée des barricades, +le duc de Guise vint visiter Achille de Harlay: «Il trouva le premier +président qui se pourmenoit dans son jardin, lequel s'estonna si peu de +sa venue, qu'il ne daigna seulement pas tourner la tête ni discontinuer +sa pourmenade commencée, laquelle achevée qu'elle fut, et estant au bout +de son allée, il retourna, et en retournant il vit le duc de Guise qui +venoit à lui; alors ce grave magistrat, haussant la voix, lui dit: +«_C'est grand'pitié que le valet chasse le maistre; au reste, mon âme +est à Dieu, mon coeur est à mon roy, et mon corps est entre les mains +des méchans; qu'on en fasse ce qu'on en voudra._» L'Achille de Harlay +qui se _pourmène_ aujourd'hui dans ce jardin est M. Vidocq[389], et le +duc de Guise, Coco Lacour; nous avons changé les grands hommes pour les +grands principes. Comme nous sommes libres maintenant! comme j'étais +libre surtout à ma fenêtre, témoin ce bon gendarme en faction au bas de +mon escalier et qui se préparait à me tirer au vol, s'il m'eût poussé +des ailes! Il n'y avait pas de rossignol dans mon jardin, mais il y +avait beaucoup de moineaux fringants, effrontés et querelleurs, que l'on +trouve partout, à la campagne, à la ville, dans les palais, dans les +prisons, et qui se perchent tout aussi gaiement sur l'instrument de mort +que sur un rosier: à qui peut s'envoler, qu'importent les souffrances de +la terre! + + [Note 389: Ancien forçat, devenu chef de la police de + sûreté.] + + * * * * * + +Madame de Chateaubriand obtint la permission de me voir. Elle avait +passé treize mois, sous la Terreur, dans les prisons de Rennes avec mes +deux soeurs Lucile et Julie; son imagination, restée frappée, ne peut +plus supporter l'idée d'une prison. Ma pauvre femme eut une violente +attaque de nerfs, en entrant à la préfecture, et ce fut une obligation +de plus que j'eus au juste-milieu. Le second jour de ma détention, le +juge d'instruction, le sieur Desmortiers[390], m'arriva accompagné de +son greffier. + + [Note 390: Louis-Henri _Desmortiers_, né à Morestais + (Charente-Inférieure). La Restauration l'avait nommé + conseiller à la Cour de Paris; la révolution de 1830 le fit + procureur du roi près le Tribunal de première instance de la + Seine, fonctions qu'il conserva pendant la plus grande partie + du règne de Louis-Philippe. Il n'était donc pas juge + d'instruction en 1832. Le juge d'instruction chargé de + l'affaire de MM. de Chateaubriand, Hyde de Neuville et de + Fitz-James était M. Poultier, qui «remplit ses pénibles + fonctions auprès des _accusés_ avec autant de délicatesse que + d'égards.» _Mémoires_ du baron Hyde de Neuville, t. III, p. + 496.] + +M. Guizot avait fait nommer procureur général à la cour royale de Rennes +un M. Hello[391], écrivain, et par conséquent envieux et irritable, +comme tout ce qui barbouille du papier dans un parti triomphant. + + [Note 391: Charles-Guillaume _Hello_ (1787-1850). Il avait + été nommé le 5 septembre 1830 procureur général à Rennes. Il + devint avocat général à la cour de Cassation (27 mai 1837), + puis conseiller (7 août 1843). Il avait été un instant député + du Morbihan (1842-1843). Il aimait en effet à écrire et avait + publié en 1827 un _Essai sur le régime constitutionnel_ ou + _Introduction à l'étude de la Charte_. Son principal livre, + _Philosophie de l'Histoire de France_ (1840) a été couronné + par l'Académie française. Un de ses fils, Ernest Hello, mort + en 1885, a laissé plusieurs ouvrages, l'_Homme_, _Paroles de + Dieu_, etc., qui lui assurent un rang éminent parmi les + penseurs et les écrivains de notre temps.] + +Le protégé de M. Guizot, trouvant mon nom et ceux de M. le duc de +Fitz-James et de M. Hyde de Neuville mêlés dans le procès que l'on +poursuivait à Nantes contre M. Berryer, écrivit au ministre de la +justice que, s'il était le maître, il ne manquerait pas de nous faire +arrêter et de nous joindre au procès, à la fois comme complices et comme +pièces à conviction. M. de Montalivet avait cru devoir céder aux avis de +M. Hello; il fut un temps où M. de Montalivet venait humblement chez moi +prendre mes conseils et mes idées sur les élections et la liberté de la +presse. La Restauration, qui a fait un pair de M. de Montalivet, n'a pu +en faire un homme d'esprit, et voilà sans doute pourquoi elle lui fait +_mal au coeur_ aujourd'hui[392]. + + [Note 392: Voir, sur M. de Montalivet, au tome IV, la note de + la page 315.] + +M. Desmortiers, le juge d'instruction, entra donc dans ma petite +chambre; un air doucereux était étendu comme une couche de miel sur un +visage contracté et violent. + + Je m'appelle Loyal, natif de Normandie, + Et suis huissier à verge, en dépit de l'envie. + +M. Desmortiers était naguère de la congrégation[393], grand communiant, +grand légitimiste, grand partisan des ordonnances, et devenu forcené +juste-milieu. Je priai cet animal de s'asseoir avec toute la politesse +de l'ancien régime; je lui approchai un fauteuil; je mis devant son +greffier une petite table, une plume et de l'encre; je m'assis en face +de M. Desmortiers, et il me lut d'une voix bénigne les petites +accusations qui, dûment prouvées, m'auraient tendrement fait couper le +cou: après quoi, il passa aux interrogations. + + [Note 393: Voici une des très rares erreurs de fait qui se + rencontrent dans les _Mémoires d'Outre-tombe_, et elle n'est + pas bien grave. M. Geoffroy de Grandmaison, dans son beau + livre sur la _Congrégation_, pages 389 et suiv., a publié la + _liste_ complète de ses membres: M. Desmortiers n'y figure + pas.] + +Je déclarai de nouveau que, ne reconnaissant point l'ordre politique +existant, je n'avais rien à répondre, que je ne signerais rien, que tous +ces procédés judiciaires étaient superflus, qu'on pouvait s'en épargner +la peine et passer outre; que je serais du reste toujours charmé d'avoir +l'honneur de recevoir M. Desmortiers. + +Je vis que cette manière d'agir mettait en fureur le saint homme, +qu'ayant partagé mes opinions, ma conduite lui semblait une satire de la +sienne; à ce ressentiment se mêlait l'orgueil du magistrat qui se +croyait blessé dans ses fonctions. Il voulut raisonner avec moi; je ne +pus jamais lui faire comprendre la différence qui existe entre l'ordre +_social_ et l'ordre _politique_. Je me soumettais, lui dis-je au +premier, parce qu'il est de droit naturel; j'obéissais aux lois civiles, +militaires et financières, aux lois de police et d'ordre public; mais je +ne devais obéissance au droit politique qu'autant que ce droit émanait +de l'autorité royale consacrée par les siècles, ou dérivait de la +souveraineté du peuple. Je n'étais pas assez niais ou assez faux pour +croire que le peuple avait été convoqué, consulté, et que l'ordre +politique établi était le résultat d'un arrêt national. Si l'on me +faisait un procès pour vol, meurtre, incendie et autres crimes et délits +sociaux, je répondrais à la justice; mais quand on m'intentait un procès +politique, je n'avais rien à répondre à une autorité qui n'avait aucun +pouvoir légal, et, par conséquent, rien à me demander. + +Quinze jours s'écoulèrent de la sorte. M. Desmortiers, dont j'avais +appris les fureurs (fureurs qu'il tâchait de communiquer aux juges), +m'abordait d'un air confit, me disant: «Vous ne voulez pas me dire votre +illustre nom?» Dans un des interrogatoires, il me lut une lettre de +Charles X au duc de Fitz-James, et où se trouvait une phrase honorable +pour moi. «Eh bien! monsieur, lui dis-je, que signifie cette lettre? il +est notoire que je suis resté fidèle à mon vieux roi, que je n'ai pas +prêté serment à Philippe. Au surplus, je suis vivement touché de la +lettre de mon souverain exilé. Dans le cours de ses prospérités, il ne +m'a jamais rien dit de semblable, et cette phrase me paye de tous mes +services.» + + * * * * * + +Madame Récamier, à qui tant de prisonniers ont dû consolation et +délivrance, se fit conduire à ma nouvelle retraite. M. de Béranger +descendit de Passy pour me dire en chanson, sous le règne de ses amis, +ce qui se pratiquait dans les geôles au temps des miens: il ne pouvait +plus me jeter au nez la Restauration. Mon gros vieux ami M. Bertin[394] +vint m'administrer les sacrements ministériels; une femme enthousiaste +accourut de Beauvais afin _d'admirer_ ma gloire; M. Villemain fit acte +de courage; M. Dubois[395], M. Ampère[396], M. Lenormant[397], mes +généreux et savants jeunes amis, ne m'oublièrent pas; l'avocat des +républicains, M. Ch. Ledru[398], ne me quittait plus: dans l'espoir d'un +procès, il grossissait l'affaire, et il eût payé de tous ses honoraires +le bonheur de me défendre. + + [Note 394: Voir l'_Appendice_ nº XII: _Chateaubriand et M. + Bertin aîné._] + + [Note 395: Paul-François _Dubois_ (1793-1874). Il avait + fondé, en 1824, avec Pierre Leroux, le journal le _Globe_. De + 1831 à 1848, il fut député de Nantes, ce qui lui valait + d'être appelé par les petits journaux _Dubois (de la + Gloire-Inférieure)_. Nommé inspecteur général de l'Université + dès le mois d'octobre 1830, il fut appelé en 1840 à la + direction de L'École normale, fonctions qu'il conserva + jusqu'en 1850. Il fut élu, le 13 avril 1810, membre de + l'Académie des sciences morales et politiques.] + + [Note 396: Jean-Jacques _Ampère_, fils du célèbre physicien + (1800-1864); membre de l'Académie française et de l'Académie + des inscriptions et belles-lettres. Il fut l'un des plus + fidèles admirateurs de Chateaubriand, fidélité d'autant plus + méritoire que Mme Récamier lui avait inspiré, dès sa + jeunesse, une passion ardente et que le temps ne put + affaiblir.] + + [Note 397: Charles _Lenormant_ (1802-1859), membre de + l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Il avait + épousé, en 1826, Mlle Amélie Cyvoct, nièce de Mme Récamier.] + + [Note 398: Charles _Ledru_, jeune avocat, doué d'un vrai + talent, et à qui ses plaidoyers politiques avaient valu une + quasi-célébrité. Il allait bientôt être effacé par un autre + avocat républicain, du même nom que lui, Auguste Ledru. Ce + dernier, voulant éviter la confusion qui n'aurait pas manqué + de s'établir entre lui et Charles Ledru, ajouta à son nom + celui de sa bisaïeule maternelle, et s'appela + _Ledru-Rollin_.] + +M. Gisquet m'avait offert, comme je vous l'ai dit, tous ses salons; mais +je n'abusai pas de la permission. Seulement, un soir, je descendis pour +entendre, assis entre lui et sa femme, mademoiselle Gisquet jouer du +piano. Son père la gronda et prétendit qu'elle avait exécuté sa sonate +moins bien que de coutume. Ce petit concert que mon hôte me donnait en +famille, n'ayant que moi pour auditeur, était tout singulier. Pendant +que cette scène toute pastorale se passait dans l'intimité du foyer, des +sergents de ville m'amenaient du dehors des confrères à coups de crosse +de fusil et de bâton ferré; quelle paix et quelle harmonie régnaient +pourtant au coeur de la police! + +J'eus le bonheur de faire accorder une faveur toute semblable à celle +dont je jouissais, la faveur de la geôle, à M. Ch. Philipon[399]: +condamné pour son talent à quelques mois de détention, il les passait +dans une maison de santé à Chaillot; appelé en témoignage à Paris dans +un procès, il profita de l'occasion, et ne retourna pas à son gîte; mais +il s'en repentit: dans le lieu où il se tenait caché, il ne pouvait plus +voir à l'aise une enfant qu'il aimait; il regrette sa prison, et, ne +sachant comment y rentrer, il m'écrivit la lettre suivante pour me prier +de négocier cette affaire avec mon hôte: + + [Note 399: Charles _Philipon_ (1800-1862). Dessinateur + habile, ayant un joli brin de plume à son crayon, il fonda en + 1831 la _Caricature_, journal hebdomadaire très spécial, à la + fois artistique et politique. Le rédacteur principal était + Louis Desnoyers, un journaliste endiablé, l'auteur des + _Béotiens de Paris_. Les dessinateurs étaient, avec Philipon, + Daumier, Grandville, Gavarni, Henry Monnier, Numa, Achille + Devéria et D. Traviès. Le journal eut une vogue européenne, + et tout Paris se pressait aux vitrines de la maison Aubert, + alors située à l'entrée du passage Véro-Dodat, faisant + vis-à-vis à la cour des Fontaines, où étaient exposées les + images de la _Caricature_. Toutes les fois qu'on voulait + faire provision de bon rire, on y allait. Cela passait même + pour une recette contre l'envahissement de la jaunisse. «La + maison Aubert, la meilleure des pharmacies!» disait le + peuple. Le parquet qui, lui, riait jaune, multiplia contre + Philipon les saisies et les procès. Au cours d'un de ces + procès, sur les bancs mêmes de la Cour d'assises, en trois + coups de crayon, il dessina une _poire_, qui se trouva être + la tête du roi Louis-Philippe. Le lendemain, la _poire_ était + sur toutes les murailles, et ses pépins allaient devenir, + jusqu'à la fin du règne, entre les mains de l'opposition, un + projectile dont républicains et légitimistes se servaient à + l'envi. En 1834, il créa le _Charivari_, et continua ainsi, + par la plume et le dessin, sa guerre à la monarchie de + Juillet. Depuis 1848, il a fait paraître coup sur coup le + _Journal Amusant_, le _Musée Français_, et le _Petit Journal + pour rire_. Il est mort en 1862. Ses amis auraient pu + inscrire sur sa tombe ce vers de Barthélemy dans la + _Némésis_: + + Philipon, Juvénal de la Caricature.] + +«Monsieur, + +«Vous êtes prisonnier et vous me comprendriez, ne fussiez-vous pas +Chateaubriand.... Je suis prisonnier aussi, prisonnier volontaire depuis +la mise en état de siège, chez un ami, chez un pauvre artiste comme moi. +J'ai voulu fuir la justice des conseils de guerre dont j'étais menacé +par la saisie de mon journal du 9 courant. Mais, pour me cacher, il a +fallu me priver des embrassements d'une enfant que j'idolâtre, d'une +fille adoptive âgée de cinq ans, mon bonheur et ma joie. Cette privation +est un supplice que je ne pourrais supporter plus longtemps, c'est la +mort! Je vais me trahir et ils me jetteront à Sainte-Pélagie, où je ne +verrai ma pauvre enfant que rarement, s'ils le veulent encore, et à des +heures données, où je tremblerai pour sa santé et où je mourrai +d'inquiétude, si je ne la vois pas tous les jours. + +«Je m'adresse à vous, monsieur, à vous légitimiste, moi républicain de +tout coeur, à vous homme grave et parlementaire, moi caricaturiste et +partisan de la plus âcre personnalité politique, à vous de qui je ne +suis nullement connu et qui êtes prisonnier comme moi, pour obtenir de +M. le préfet de police qu'il me laisse rentrer dans la maison de santé +où l'on m'avait transféré. Je m'engage sur l'honneur à me présenter à la +justice toutes les fois que j'en serai requis, et je renonce à me +_soustraire à quelque tribunal que ce soit_, si l'on veut me laisser +avec ma pauvre enfant. + +«Vous me croirez, vous, monsieur, quand je parle d'honneur et que je +jure de ne pas m'enfuir, et je suis persuadé que vous serez mon avocat, +quoique les profonds politiques puissent voir là une _nouvelle_ preuve +d'alliance entre les légitimistes et les républicains, tous hommes dont +les opinions s'accordent si bien. + +«Si à un tel hôte, à un tel avocat, on refusait ce que je demande, je +saurais que je n'ai plus rien à espérer, et je me verrais pour _neuf +mois_ séparé de ma pauvre Emma. + +«Toujours, monsieur, quel que soit le résultat de votre généreuse +intervention, ma reconnaissance n'en sera pas moins éternelle, car je ne +douterai jamais des pressantes sollicitations que votre coeur va vous +suggérer. + +«Agréez, monsieur, l'expression de la plus sincère admiration et +croyez-moi votre très-humble et très-dévoué serviteur, + + «CH. PHILIPON, + + «Propriétaire de _la Caricature_ (journal), + condamné à treize mois de prison.» + + «Paris, le 21 juin 1832.» + + +J'obtins la faveur que M. Philippon demandait: il me remercia par un +billet qui prouve, non la grandeur du service (lequel se réduisait à +faire garder à Chaillot mon client par un gendarme), mais cette joie +secrète des passions, qui ne peut-être bien comprise que par ceux qui +l'ont véritablement sentie. + + +«Monsieur, + +«Je pars pour Chaillot avec ma chère enfant. + +«Je voudrais vous remercier, mais je sens les mots trop froids pour +exprimer ce que j'éprouve de reconnaissance; j'ai eu raison de penser, +monsieur, que votre coeur vous suggérerait d'éloquentes instances. Je +suis sûr de ne pas me tromper en croyant qu'il vous dira que je ne suis +point ingrat et qu'il vous peindra mieux que je ne le ferais le trouble +de bonheur où votre bonté m'a mis. + +«Agréez, je vous en prie, monsieur, mes très-sincères remercîments et +daignez me croire le plus affectionné de vos serviteurs, + + «CHARLES PHILIPON.» + + +À cette singulière marque de mon crédit, j'ajouterai cet étrange +témoignage de ma _renommée_: un jeune employé des bureaux de M. Gisquet +m'adressa de très beaux vers, qui me furent remis par M. Gisquet +lui-même; car enfin il faut être juste: si un gouvernement lettré +m'attaquait ignoblement, les Muses me défendaient noblement; M. +Villemain se prononça en ma faveur avec courage, et dans le journal même +des _Débats_, mon gros ami Bertin protesta, en signant son article +contre mon arrestation. Voici ce que me dit le poète qui signe _J. +Chopin, employé au cabinet_: + + À MONSIEUR DE CHATEAUBRIAND, + + À LA PRÉFECTURE DE POLICE. + + Un jour, admirant ton génie, + J'osai te dédier des vers, + Et, comme un filet d'eau s'épanche aux seins des mers, + Je portai ce tribut au dieu de l'harmonie. + Aujourd'hui l'infortune a passé sur ton front, + Toujours serein dans la tempête. + Le présent fugitif, qu'est-ce pour le poète? + Ta gloire restera... nos haines passeront. + Ennemi généreux, ta voix mâle et puissante + A prêté son charme à l'erreur, + Mais ton éloquence entraînante + Fait toujours absoudre ton coeur. + Naguère un roi frappa ta noble indépendance; + Tu fus grand devant sa rigueur... + Il tombe: banni de la France, + Tu ne vois plus que son malheur! + Ah! qui pourrait sonder ton dévoûment fidèle + Et forcer le torrent à détourner ses eaux? + Mais lorsqu'un seul parti s'applaudit de ton zèle, + Ta gloire est à nous tous... reprends donc tes pinceaux. + + J. CHOPIN, + employé au cabinet. + +Mademoiselle Noémi (je suppose que c'est le prénom de Mademoiselle +Gisquet) se promenait souvent seule dans le petit jardin, un livre à la +main. Elle jetait à la dérobée un regard vers ma fenêtre. Qu'il eût été +doux d'être délivré de mes fers, comme Cervantes, par la fille de mon +maître! Tandis que je prenais un air romantique, le beau et jeune M. Nay +vint dissiper mon rêve. Je l'aperçus causant avec Mademoiselle Gisquet +de cet air qui nous trompe pas, nous autres créateurs de sylphides. Je +dégringolai de mes nuages, je fermai ma fenêtre et j'abandonnai l'idée +de laisser pousser ma moustache blanchie par le vent de l'adversité. + +Après quinze jours, une ordonnance de non-lieu me rendit la liberté, le +30 de juin, au grand bonheur de madame de Chateaubriand, qui serait +morte, je crois, si ma détention se fût prolongée. Elle vint me chercher +dans un fiacre; je le remplis de mon petit bagage aussi lestement que +j'étais jadis sorti du ministère, et je rentrai dans la rue d'Enfer avec +_ce je ne sais quoi d'achevé que le malheur donne à la vertu_. + +Si M. Gisquet allait par l'histoire à la postérité, peut-être y +arriverait-il en assez mauvais état; je désire que ce que je viens +d'écrire de lui serve ici de contre-poids à une renommée ennemie. Je +n'ai eu qu'à me louer de ses attentions et de son obligeance; sans doute +si j'avais été condamné, il ne m'eût pas laissé échapper; mais, enfin +lui et sa famille m'ont traité avec une convenance, un bon goût, un +sentiment de ma position, de ce que j'étais et de ce que j'avais été, +que n'ont point eus une administration lettrée et des légistes d'autant +plus brutaux qu'ils agissaient contre le faible et qu'ils n'avaient pas +peur. + +De tous les gouvernements qui se sont élevés en France depuis quarante +années, celui de Philippe est le seul qui m'ait jeté dans la loge des +bandits; il a posé sur ma tête sa main, sur ma tête respectée même d'un +conquérant irrité: Napoléon leva le bras et ne frappa pas. Et pourquoi +cette colère[400]? Je vais vous le dire: j'ose protester en faveur du +droit contre le fait, dans un pays où j'ai demandé la liberté sous +l'Empire, la gloire sous la Restauration; dans un pays où, solitaire, je +compte non par frères, soeurs, enfants, joies, plaisirs, mais par +tombeaux. Les derniers changements politiques m'ont séparé du reste de +mes amis: ceux-ci sont allés à la fortune et passent, tout engraissés de +leur déshonneur, auprès de ma pauvreté; ceux-là ont abandonné leurs +foyers exposés aux insultes. Les générations si fort éprises de +l'indépendance se sont vendues: communes dans leur conduite, +intolérables dans leur orgueil, médiocres ou folles dans leurs écrits, +je n'attends de ces générations que le dédain et je le leur rends; elles +n'ont pas de quoi me comprendre; elles ignorent la foi à la chose jurée, +l'amour des institutions généreuses, le respect de ses propres opinions, +le mépris du succès et de l'or, la félicité des sacrifices, le culte de +la faiblesse et du malheur. + + [Note 400: M. Guizot, dans ses _Mémoires_ (tome II, page + 344), apprécie en ces termes l'arrestation de Chateaubriand: + «L'arrestation de MM. de Chateaubriand, Fitz-James, Hyde de + Neuville et Berryer, ne fut pas une faute moins grave. + C'étaient là, pour le gouvernement de 1830, des ennemis, non + des insurgés, ni des conspirateurs; ils ne voulaient pas sa + durée, et n'y croyaient pas; mais ils ne croyaient pas + davantage à l'opportunité et à l'efficacité des complots et + de la guerre civile pour le renverser; c'étaient d'autres + armes qu'ils cherchaient pour lui nuire; c'était avec + d'autres armes que les prisons et les procès qu'il fallait + les combattre. _La Restauration avait donné, en pareille + circonstance, un sage et noble exemple_: MM. de La Fayette, + Voyer d'Argenson et Manuel étaient, à coup sûr, contre elle, + de plus sérieux et redoutables conspirateurs que MM. de + Chateaubriand, de Fitz-James, Hyde de Neuville et Berryer ne + pouvaient l'être contre le gouvernement de Juillet. De 1820 à + 1822, le duc de Richelieu et M. de Villèle avaient, contre + ces chefs libéraux, de bien autres griefs et de bien autres + preuves que le cabinet de 1832 n'en pouvait recueillir contre + les chefs légitimistes qu'il fit arrêter. Pourtant ils ne + voulurent jamais ni les emprisonner, ni les traduire en + justice; ils comprirent que le pouvoir qui veut mettre un + terme aux révolutions ne doit pas porter, dans les hautes + régions de la société, la guerre à outrance....»] + +Après l'ordonnance de non-lieu, il me restait un devoir à remplir. Le +délit dont j'avais été prévenu se liait à celui pour lequel M. Berryer +était en prévention à Nantes. Je n'avais pu m'expliquer avec le juge +d'instruction, puisque je ne reconnais pas la compétence du tribunal. +Pour réparer le dommage que pouvait avoir causé à M. Berryer mon +silence, j'écrivis à M. le ministre de la justice[401] la lettre qu'on +va lire, et que je rendis publique par la voie des journaux. + + [Note 401: M. Barthe.] + + + «Paris, ce 3 juillet 1832. + +«Monsieur le ministre de la justice, + +«Permettez-moi de remplir auprès de vous, dans l'intérêt d'un homme trop +longtemps privé de sa liberté, un devoir de conscience et d'honneur. + +«M. Berryer fils, interrogé par le juge d'instruction à Nantes[402] le +18 du mois dernier, a répondu: _Qu'il avait vu madame la duchesse de +Berry; qu'il lui avait soumis, avec le respect dû à son rang, à son +courage et à ses malheurs, son opinion personnelle et celle +d'honorables amis sur la situation actuelle de la France, et sur les +conséquences de la présence de son Altesse Royale dans l'Ouest._ + + [Note 402: M. Bethuis.] + +«M. Berryer, développant avec son talent accoutumé ce vaste sujet, l'a +résumé de la sorte: _Toute guerre étrangère ou civile, en la supposant +couronnée de succès, ne peut ni soumettre ni rallier les opinions._ + +«Questionné sur les honorables amis dont il venait de parler, M. Berryer +a dit noblement: _Que des hommes graves lui ayant manifesté sur les +circonstances présentes une opinion conforme à la sienne, il avait cru +devoir appuyer son avis sur l'autorité du leur; mais qu'il ne les +nommerait pas sans qu'ils y eussent consenti._ + +«Je suis, monsieur le ministre de la justice, un de ces hommes consultés +par M. Berryer. Non-seulement j'ai approuvé son opinion, mais j'ai +rédigé une note dans le sens de cette opinion même. Elle devait être +remise à madame la duchesse de Berry, dans le cas où cette princesse se +trouvât réellement sur le sol français, ce que je ne croyais pas. Cette +première note n'étant pas signée, j'en écrivis une seconde, que je +signai et par laquelle je suppliais encore plus instamment l'intrépide +mère du petit-fils de Henri IV de quitter une patrie que tant de +discordes ont déchirée. + +«Telle est la déclaration que je devais à M. Berryer. Le véritable +coupable, s'il y a coupable, c'est moi. Cette déclaration servira, +j'espère, à la prompte délivrance du prisonnier de Nantes; elle ne +laissera peser que sur ma tête l'inculpation d'un fait, très innocent +sans doute, mais dont, en dernier résultat, j'accepte toutes les +conséquences. + +«J'ai l'honneur d'être, etc. + + «CHATEAUBRIAND. + + «Rue d'Enfer-Saint-Michel, nº 84. + + +«Ayant écrit à M. le comte de Montalivet le 9 du mois dernier, pour une +affaire relative à M. Berryer, M. le ministre de l'intérieur ne crut pas +même devoir me faire connaître qu'il avait reçu ma lettre: comme il +m'importe beaucoup de savoir le sort de celle que j'ai l'honneur +d'écrire aujourd'hui à M. le ministre de la justice, je lui serai +infiniment obligé d'ordonner à ses bureaux de m'en accuser réception. + + «CH.» + + +La réponse de M. le ministre de la justice ne se fit pas attendre; la +voici: + + «Paris le 3 juillet. + +«Monsieur le vicomte, + +«La lettre que vous m'avez adressée, contenant des renseignements qui +peuvent éclairer la justice, je la fais parvenir immédiatement au +procureur du roi près le tribunal de Nantes[403], afin qu'elle soit +jointe aux pièces de l'instruction commencée contre M. Berryer. + + [Note 403: M. Demangeat.] + +«Je suis avec respect, etc., + + «Le garde des sceaux + + «BARTHE.» + + +Par cette réponse, M. Barthe[404] se réservait gracieusement une +nouvelle poursuite contre moi. Je me souviens des superbes dédains des +grands hommes du juste-milieu, quand je laissais entrevoir la +possibilité d'une violence exercée sur ma personne ou sur mes écrits. +Eh! bon Dieu! pourquoi me parer d'un danger imaginaire? Qui +s'embarrassait de mon opinion? qui songeait à toucher à un seul de mes +cheveux? Âmes et féaux du pot-au-feu, intrépides héros de la paix à tout +prix, vous avez pourtant eu votre terreur de comptoir et de police, +votre état de siège de Paris, vos mille procès de presse, vos +commissions militaires pour condamner à mort l'auteur des +_Cancans_[405]; vous m'avez pourtant plongé dans vos geôles; la peine +applicable à mon _crime_ n'était rien moins que la peine capitale. Avec +quel plaisir je vous livrerais ma tête, si, jetée dans la balance de la +justice, elle la faisait pencher du côté de l'honneur, de la gloire et +de la liberté de ma patrie! + + [Note 404: Félix _Barthe_ (1795-1863). Affilié au + Carbonarisme, très mêlé comme avocat à tous les procès + politiques, ayant pris une part active à la révolution de + Juillet, il était entré, dès le 27 décembre 1830, dans le + ministère disloqué de M. Laffitte, pour remplacer à + l'instruction publique M. Mérilhou. Le 12 mars 1831, il avait + échangé, dans le nouveau cabinet Casimir Périer, le + portefeuille de l'instruction publique contre celui de la + justice. Il garda les sceaux jusqu'au 4 avril 1834 et tomba + avec le ministère de Broglie. Il fut alors nommé pair de + France et président de la Cour des Comptes. Le second Empire + le fit sénateur.] + + [Note 405: Pierre-Clément _Bérard_. Pendant les Cent-Jours, + il s'était enrôlé, à dix-sept ans, dans le corps des + volontaires royaux de l'École de droit de Paris, et il avait + accompagné à Gand le roi Louis XVIII. En 1831 et 1832, il fit + paraître un petit pamphlet hebdomadaire, les _Cancans_, dont + le titre variait chaque semaine: _Cancans parisiens_, + _Cancans accusateurs_, _Cancans courtisans_, _Cancans + inflexibles_, _Cancans saisis_, _Cancans prisonniers_, etc. + Chaque numéro se terminait par une chanson. C'était comme une + résurrection, après 1830, des _Actes des Apôtres_, de + Rivarol, de Champcenetz et de leurs amis. Même violence, et + aussi même vaillance et même verve. Seulement, les _Cancans_ + étaient rédigés, non par une société d'hommes d'esprit, mais + par M. Bérard tout seul: il avait, il est vrai, de l'esprit + comme quatre, et même comme quarante. Saisies et procès + pleuvaient naturellement sur les _Cancans_ et sur leur + auteur, qui se vit à la fin condamné à quatorze ans de prison + et à treize mille francs d'amende. Heureusement, il trouva le + moyen de s'évader et de gagner la Hollande, échangeant la + prison pour l'exil. En 1833, il publia _Mon Voyage à Prague_, + puis se rendit à Rome, où des légitimistes venaient de fonder + une banque, dont il devint un des employés. Il ne devait plus + quitter la ville éternelle, où il est mort, il y a peu + d'années, royaliste impénitent, ainsi qu'il convenait à + l'auteur des _Cancans fidèles_. Ses _Souvenirs_ sur + _Sainte-Pélagie en 1832_ ont paru en 1886.] + + * * * * * + +J'étais plus que jamais déterminé à reprendre mon exil; madame de +Chateaubriand, effrayée de mon aventure, aurait déjà voulu être bien +loin; il ne fut plus question que de chercher le lieu où nous +dresserions nos tentes. La grande difficulté était de trouver quelque +argent pour vivre en terre étrangère et pour payer d'abord une dette qui +m'attirait des menaces de poursuites et de saisie. + +La première année d'une ambassade ruine toujours l'ambassadeur: c'est ce +qui m'arriva pour Rome. Je me retirai à l'avènement du ministère +Polignac, et je m'en allai, ajoutant à ma détresse ordinaire soixante +mille francs d'emprunt. J'avais frappé à toutes les bourses royalistes; +aucune ne s'ouvrit: on me conseilla de m'adresser à Laffitte. M. +Laffitte m'avança dix mille francs, que je donnai immédiatement aux +créanciers les plus pressés. Sur le produit de mes brochures, je +retrouvai la somme que je lui ai rendue avec reconnaissance; mais une +trentaine de mille francs restait toujours à payer, en outre de mes +vieilles dettes, car j'en ai qui ont de la barbe, tant elles sont âgées; +malheureusement, cette barbe est une barbe d'or, dont la coupe annuelle +se fait sur mon menton. + +M. le duc de Lévis, à son retour d'un voyage en Écosse, m'avait dit, de +la part de Charles X, que ce prince voulait continuer à me faire ma +pension de pair; je crus devoir refuser cette offre. Le duc de Lévis +revint à la charge, quand il me vit, au sortir de prison, dans +l'embarras le plus cruel, ne trouvant rien de ma maison et de mon jardin +rue d'Enfer, et étant harcelé par une nuée de créanciers. J'avais déjà +vendu mon argenterie. Le duc de Lévis m'apporta vingt mille francs, me +disant noblement que ce n'était pas les deux années de pension de pairie +que le roi reconnaissait me devoir, et que mes dettes à Rome n'étaient +qu'une dette de la couronne. Cette somme me mettait en liberté, je +l'acceptai comme un prêt momentané, et j'écrivis au roi la lettre +suivante[406]: + + [Note 406: On verra dans mon premier voyage à Prague ma + conversation avec Charles X au sujet de ce prêt. (Note de + Paris, 1834.) CH.] + +«SIRE, + +«Au milieu des calamités dont il a plu à Dieu de sanctifier votre vie, +vous n'avez point oublié ceux qui souffrent au pied du trône de saint +Louis. Vous daignâtes me faire connaître, il y a quelques mois, votre +généreux dessein de me continuer la pension de pair à laquelle je +renonçai en refusant le serment au pouvoir illégitime; je pensai que +Votre Majesté avait des serviteurs plus pauvres que moi et plus dignes +de ses bontés. Mais les derniers écrits que j'ai publiés m'ont causé des +dommages et suscité des persécutions; j'ai essayé inutilement de vendre +le peu de chose que je possède. Je me vois forcé d'accepter, non la +pension annuelle que Votre Majesté se proposait de me faire sur sa +royale indigence, mais un secours provisoire pour me dégager des +embarras qui m'empêchent de regagner l'asile où je pourrai vivre de mon +travail. Sire, il faut que je sois bien malheureux pour me rendre à +charge, même un moment, à une couronne que j'ai soutenue de tous mes +efforts et que je continuerai de servir le reste de ma vie. + + «Je suis, avec le plus profond respect, etc. + + «CHATEAUBRIAND.» + + +Mon neveu, le comte Louis de Chateaubriand, m'avança de son côté une +même somme de vingt mille francs. Ainsi dégagé des obstacles matériels, +je fis les préparatifs de mon second départ. Mais une raison d'honneur +m'arrêtait: madame la duchesse de Berry était sur le sol français; que +deviendrait-elle, et ne devais-je pas rester aux lieux où ses périls +pouvaient m'appeler? Un billet de la princesse, qui m'arriva du fond de +la Vendée, acheva de me rendre libre. + + * * * * * + +«J'allais vous écrire, monsieur le vicomte, touchant ce _gouvernement +provisoire_ que j'ai cru devoir former, lorsque j'ignorais quand et même +si je pouvais rentrer en France, et dont on me mande que vous aviez +consenti à faire partie. Il n'a pas existé de fait, puisqu'il ne s'est +jamais réuni, et quelques-uns des membres ne se sont entendus que pour +me faire parvenir un avis que je n'ai pu suivre. Je ne leur en sais pas +du tout mauvais gré. Vous avez jugé d'après le rapport que vous ont fait +de ma position et de celle du pays ceux qui avaient des raisons pour +connaître mieux que moi les effets d'une _fatale influence_ à laquelle +je n'ai pas voulu croire, et je suis sûre que si M. de Ch. eût été près +de moi, son coeur noble et généreux s'y fût également refusé. Je n'en +compte donc pas moins sur les bons services individuels et même les +conseils des personnes qui faisaient partie du gouvernement provisoire, +et dont le choix m'avait été dicté par leur zèle éclairé et leur +dévouement à la légitimité dans la personne de Henri V. Je vois que +votre intention est de quitter encore la France, je le regretterais +beaucoup si je pouvais vous approcher de moi; mais vous avez des armes +qui touchent de loin, et j'espère que vous ne cesserez pas de combattre +pour Henri V. + +«Croyez, monsieur le vicomte, à toute mon estime et amitié. + + «M. C. R.» + + +Par ce billet, Madame se passait de mes services, ne se rendait point +aux conseils que j'avais osé lui donner dans la note dont M. Berryer +avait été le porteur; elle en paraissait même un peu blessée, bien +qu'elle reconnût qu'une _fatale influence_ l'avait égarée. + +Ainsi rendu à ma liberté et dégagé de tout aujourd'hui, 7 août, n'ayant +plus rien à faire qu'à partir, j'ai écrit ma lettre d'adieu à M. de +Béranger, qui m'avait visité dans ma prison. + + + «Paris, 7 août 1832. + +«À M. de Béranger. + +«Je voulais, monsieur, aller vous dire adieu et vous remercier de votre +souvenir; le temps m'a manqué et je suis obligé de partir sans avoir le +plaisir de vous voir et de vous embrasser. J'ignore mon avenir: y a-t-il +aujourd'hui un avenir clair pour personne? Nous ne sommes pas dans un +temps de révolution, mais de transformation sociale: or les +transformations s'accomplissent lentement, et les générations qui se +trouvent placées dans la période de la métamorphose périssent obscures +et misérables. Si l'Europe (ce qui pourrait bien être) est à l'âge de la +décrépitude, c'est une autre affaire: elle ne produira rien, et +s'éteindra dans une impuissante anarchie de passions, de moeurs et de +doctrines. En ce cas, monsieur, vous aurez chanté sur un tombeau. + +«J'ai rempli, monsieur, tous mes engagements: je suis revenu à votre +voix; j'ai défendu ce que j'étais venu défendre; j'ai subi le choléra: +je retourne à la montagne. Ne brisez pas votre lyre, comme vous nous en +menacez; je lui dois un de mes plus glorieux titres au souvenir des +hommes. Faites encore sourire et pleurer la France: car il arrive, par +un secret de vous seul connu, que dans vos chansons populaires les +paroles sont gaies et la musique plaintive. + +«Je me recommande à votre amitié et à votre muse. + + «CHATEAUBRIAND.» + +Je dois me mettre en route demain, Madame de Chateaubriand me rejoindra +à Lucerne. + + + Bâle, 12 août 1832. + +Beaucoup d'hommes meurent sans avoir perdu leur clocher de vue: je ne +puis rencontrer le clocher qui me doit voir mourir. En quête d'un asile +pour achever mes _Mémoires_, je chemine de nouveau traînant à ma suite +un énorme bagage de papiers, correspondances diplomatiques, notes +confidentielles, lettres de ministres et de rois; c'est l'histoire +portée en croupe par le roman. + +J'ai vu à Vesoul M. Augustin Thierry, retiré chez son frère le +préfet[407]. Lorsque autrefois, à Paris, il m'envoya son _Histoire de la +conquête des Normands_, je l'allai remercier. Je trouvai un jeune homme +dans une chambre dont les volets étaient à demi fermés; il était presque +aveugle; il essaya de se lever pour me recevoir, mais ses jambes ne le +portaient plus et il tomba dans mes bras. Il rougit lorsque je lui +exprimai mon admiration sincère: ce fut alors qu'il me répondit que son +ouvrage était le mien, et que c'était en lisant la bataille des Francs +dans les _Martyrs_, qu'il avait conçu l'idée d'une nouvelle manière +d'écrire l'histoire[408]. Quand je pris congé de lui, alors il s'efforça +de me suivre et il se traîna jusqu'à la porte en s'appuyant contre le +mur: je sortis tout ému de tant de talent et de tant de malheur. + + [Note 407: Amédée-Simon-Dominique _Thierry_ (1797-1873). Il + avait été en 1810 précepteur des petits-neveux de Talleyrand, + et avait publié avec un vif succès, en 1828, son _Histoire + des Gaulois_. Après les journées de Juillet, il avait été + nommé préfet de la Haute-Saône. Maître des requêtes au + Conseil d'État en 1838, promu conseiller en service ordinaire + en 1853, il fut appelé, par décret impérial du 18 janvier + 1860, à siéger au Sénat. Il n'avait d'ailleurs pas cessé de + se livrer à ses travaux historiques. Ses principaux ouvrages + sont l'_Histoire de la Gaule sous l'administration romaine_ + (1840-1842); _Récits et Nouveaux récits de l'histoire + romaine_ (1860-1864); _Saint-Jérôme, la Société chrétienne à + Rome et l'émigration en Terre Sainte_ (1867); l'_Histoire + d'Attila et de ses successeurs_ (1873).] + + [Note 408: On lit dans la préface des _Récits des temps + mérovingiens_, publiée en 1840, les lignes suivantes, qui + confirment ce que Chateaubriand écrivait en 1832: «J'achevais + mes classes au collège de Blois, lorsqu'un exemplaire des + _Martyrs_, apporté du dehors, circula dans le collège; ce fut + un grand événement pour ceux d'entre nous qui ressentaient + déjà le goût du beau et l'admiration de la gloire. Nous nous + disputions le livre; il fut convenu que chacun l'aurait à son + tour, et le mien vint un jour de congé, à l'heure de la + promenade. Ce jour là, je feignis de m'être fait mal au pied, + et je restai seul à la maison; je lisais ou plutôt je + dévorais les pages, assis devant mon pupitre, dans une salle + voûtée qui était notre salle d'étude et dont l'aspect me + semblait alors grandiose et imposant. J'éprouvai d'abord un + charme vague et comme un éblouissement d'imagination; mais + quand vint le récit d'Eudore, cette histoire vivante de + l'empire à son déclin, je ne sais quel intérêt plus actif et + plus mêlé de réflexion m'attacha au tableau de la ville + éternelle, de la cour d'un empereur romain, de la marche + d'une armée romaine dans les fanges de la Batavie, et de sa + rencontre avec une armée de Francs.... À mesure que se + déroulait à mes yeux le contraste si dramatique du guerrier + sauvage et du soldat civilisé, j'étais saisi de plus en plus + vivement; l'impression que fit sur moi le chant de guerre des + Francs eut quelque chose d'électrique. Je quittai la place où + j'étais assis, et, marchant d'un bout à l'autre de la salle, + je répétai à haute voix et en faisant sonner mes pas sur le + pavé: «Pharamond! Pharamond! nous avons combattu avec + l'épée!...» Ce moment d'enthousiasme fut peut-être décisif + pour ma vocation à venir; je n'eus alors aucune conscience de + ce qui venait de se passer en moi; mon attention ne s'y + arrêta pas, je l'oubliai même pendant plusieurs années; mais, + lorsqu'après d'inévitables tâtonnements pour le choix d'une + carrière, je me fus livré tout entier à l'histoire, je me + rappelai cet incident de ma vie et ses moindres circonstances + avec une singulière précision; aujourd'hui, si je me fais + lire la page qui m'a tant frappé, je retrouve mes émotions + d'il y a trente ans.»] + +À Vesoul, surgit, après un long bannissement, Charles X[409], maintenant +faisant voile vers le nouvel exil qui sera pour lui le dernier. + + [Note 409: C'était par Vesoul que le comte d'Artois était + rentré en France au mois de février 1814, et il avait daté de + cette ville, le 27 février, sa _Proclamation aux Français_.] + +J'ai passé la frontière sans accident avec mon fatras: voyons si, au +revers des Alpes, je ne pourrais jouir de la liberté de la Suisse et du +soleil de l'Italie, besoin de mes opinions et de mes années. + +À l'entrée de Bâle, j'ai rencontré un vieux Suisse, douanier; il m'a +fait faire _bedit garandaine d'in guart d'hire_; on a descendu mon +bagage dans une cave; on a mis en mouvement je ne sais quoi qui imitait +le bruit d'un métier à bas; il s'est élevé une fumée de vinaigre, et, +purifié ainsi de la contagion de la France, le bon Suisse m'a relâché. + +J'ai dit dans l'_Itinéraire_, en parlant des cigognes d'Athènes: «Du +haut de leurs nids, que les révolutions ne peuvent atteindre, elles ont +vu au-dessous d'elles changer la race des mortels: tandis que des +générations impies se sont élevées sur les tombeaux des générations +religieuses, la jeune cigogne a toujours nourri son vieux père.» + +Je retrouve à Bâle le nid de cigogne que j'y laissai il y a six ans; +mais l'hôpital au toit duquel la cigogne de Bâle a échafaudé son nid +n'est pas le Parthénon, le soleil du Rhin n'est pas le soleil du +Céphise, le concile n'est pas l'aréopage. Érasme n'est pas Périclès; +pourtant c'est quelque chose que le Rhin, la forêt Noire, le Bâle +romain et germanique. Louis XIV étendit la France jusqu'aux portes de +cette ville, et trois monarques ennemis[410] la traversèrent en 1813 +pour venir dormir dans le lit de Louis le Grand, en vain défendu par +Napoléon. Allons voir les _danses de la mort_ de Holbein; elles nous +rendront compte des vanités humaines. + + [Note 410: L'empereur de Russie, l'empereur d'Autriche et le + roi de Prusse.] + +La danse de la mort (si toutefois ce n'était pas même alors une +véritable peinture) eut lieu à Paris, en 1424, au cimetière des +Innocents: elle nous venait de l'Angleterre. La représentation du +spectacle fut fixée dans des tableaux; on les vit exposés dans les +cimetières de Dresde, de Lubeck, de Minden, de la Chaise-Dieu, de +Strasbourg, de Blois en France, et le pinceau de Holbein immortalisa à +Bâle ces joies de la tombe. + +Ces danses macabres du grand artiste ont été emportées à leur tour par +la mort, qui n'épargne pas ses propres folies: il n'est resté à Bâle, du +travail d'Holbein, que six pièces sciées sur les pierres du cloître et +déposées à la bibliothèque de l'Université. Un dessin colorié a conservé +l'ensemble de l'ouvrage. + +Ces grotesques sur un fond terrible ont du génie de Shakespeare, génie +mêlé de comique et de tragique. Les personnages sont d'une vive +expression: pauvres et riches, jeunes et vieux, hommes et femmes, papes, +cardinaux, prêtres, empereurs, rois, reines, princes, ducs, nobles, +magistrats, guerriers, tous se débattent et raisonnent avec et contre la +Mort; pas un ne l'accepte de bonne grâce. + +La Mort est variée à l'infini, mais toujours bouffonne à l'instar de la +vie, qui n'est qu'une sérieuse pantalonnade. Cette Mort du peintre +satirique a une jambe de moins comme le mendiant à jambe de bois qu'elle +accoste; elle joue de la mandoline derrière l'os de son dos, comme le +musicien qu'elle entraîne. Elle n'est pas toujours chauve; des brins de +cheveux blonds, bruns, gris, voltigent sur le cou du squelette et le +rendent plus effroyable en le rendant presque vivant. Dans un des +cartouches, la Mort a quasi de la chair, elle est quasi jeune comme un +jeune homme, et elle emmène une jeune fille qui se regarde dans un +miroir. La Mort a dans son bissac des tours d'un écolier narquois; elle +coupe avec des ciseaux la corde du chien qui conduit un aveugle, et +l'aveugle est à deux pas d'une fosse ouverte; ailleurs, la Mort, en +petit manteau, aborde une de ses victimes avec les gestes d'un Pasquin. +Holbein a pu prendre l'idée de cette formidable gaieté dans la nature +même: entrez dans un reliquaire, toutes les têtes de mort semblent +ricaner, parce qu'elles découvrent les dents; c'est le rire. De quoi +ricanent-elles? du néant ou de la vie? + +La cathédrale de Bâle et surtout les anciens cloîtres m'ont plu. En +parcourant ces derniers, remplis d'inscriptions funèbres, j'ai lu les +noms de quelques réformateurs. Le protestantisme choisit mal le lieu et +prend mal son temps quand il se place dans les monuments catholiques; on +voit moins ce qu'il a réformé que ce qu'il a détruit. Ces pédants secs +qui pensaient refaire un christianisme primitif dans un vieux +christianisme, créateur de la société depuis quinze siècles, n'ont pu +élever un seul monument. À quoi ce monument eût-il répondu? Comment +aurait-il été en rapport avec les moeurs? Les hommes n'étaient point +faits comme Luther et Calvin, au temps de Luther et de Calvin; ils +étaient faits comme Léon X avec le génie de Raphaël, ou comme saint +Louis avec le génie gothique; le petit nombre ne croyait à rien, le +grand nombre croyait à tout. Aussi le protestantisme n'a-t-il pour +temples que des salles d'écoles, ou pour églises que les cathédrales +qu'il a dévastées: il y a établi sa nudité. Jésus-Christ et ses apôtres +ne ressemblaient pas sans doute aux Grecs et aux Romains de leur siècle, +mais ils ne venaient pas _réformer_ un ancien culte; ils venaient +_établir_ une religion nouvelle, remplacer les dieux par un dieu. + + + Lucerne, 14 août 1832. + +Le chemin de Bâle à Lucerne par l'Argovie offre une suite de vallées, +dont quelques-unes ressemblent à la vallée d'Argelès, moins le ciel +espagnol des Pyrénées. À Lucerne, les montagnes, différemment groupées, +étagées, profilées, coloriées, se terminent, en se retirant les unes +derrière les autres et en s'enfonçant dans la perspective, aux neiges +voisines du Saint-Gothard. Si l'on supprimait le Righi et le Pilate, et +si l'on ne conservait que les collines surfacées d'herbages et de +lapinières qui bordent immédiatement le lac des Quatre-Cantons, on +reproduirait un lac d'Italie. + +Les arcades du cloître du cimetière dont la cathédrale est environnée +sont comme les loges d'où l'on peut jouir de ce spectacle. Les monuments +de ce cimetière ont pour étendard une croisette de fer portant un Christ +doré. Aux rayons du soleil, ce sont autant de points de lumière qui +s'échappent des tombes: de distance en distance, il y a des bénitiers +dans lesquels trempe un rameau, avec lequel on peut bénir des cendres +regrettées. Je ne pleurais rien là en particulier, mais j'ai fait +descendre la rosée lustrale sur la communauté silencieuse des chrétiens +et des malheureux mes frères. Une épitaphe me dit: _Hodie mihi, cras +tibi_; une autre: _Fuit homo_; une autre: _Siste, viator; abi, viator._ +Et j'attends demain, et j'aurai été homme; et voyageur je m'arrête; et +voyageur je m'en vais. Appuyé à l'une des arcades du cloître, j'ai +regardé longtemps le théâtre des aventures de Guillaume Tell et de ses +compagnons: théâtre de la liberté helvétique, si bien chanté et décrit +par Schiller et Jean de Müller. Mes yeux cherchaient dans l'immense +tableau la présence des plus illustres morts, et mes pieds foulaient les +cendres les plus ignorées. + +En revoyant les Alpes il y a quatre ou cinq ans, je me demandais ce que +j'y venais chercher: que dirai-je donc aujourd'hui? que dirai-je demain, +et demain encore? Malheur à moi qui ne puis vieillir et qui vieillis +toujours! + + + Lucerne, 15 août 1832. + +Les capucins sont allés ce matin, selon l'usage le jour de l'Assomption, +bénir les montagnes. Ces moines professent la religion sous la +protection de laquelle naquit l'indépendance suisse: cette indépendance +dure encore. Que deviendra notre liberté moderne, toute maudite de la +bénédiction des philosophes et des bourreaux? Elle n'a pas quarante +années, et elle a été vendue et revendue, maquignonnée, brocantée à tous +les coins de rue. Il y a plus de liberté dans le froc d'un capucin qui +bénit les Alpes que dans la friperie entière des législateurs de la +République, de l'Empire, de la Restauration et de l'usurpation de +Juillet. + +Le voyageur français en Suisse est touché et attristé; notre histoire, +pour le malheur des peuples de ces régions, se lie trop à leur histoire; +le sang de l'Helvétie a coulé pour nous et par nous; nous avons porté le +fer et le feu dans la chaumière de Guillaume Tell; nous avons engagé +dans nos guerres civiles le paysan guerrier qui gardait le trône de nos +rois. Le génie de Thorwaldsen a fixé le souvenir du 10 août à la porte +de Lucerne. Le lion helvétique expire, percé d'une flèche, en couvrant +de sa tête affaissée et d'une de ses pattes l'écu de France, dont on ne +voit plus qu'une des fleurs de lis. La chapelle consacrée aux victimes, +le bouquet d'arbres verts qui accompagne le bas-relief sculpté dans le +roc, le soldat échappé au massacre du 10 août, qui montre aux étrangers +le monument, le billet de Louis XVI qui ordonne aux Suisses de mettre +bas les armes, le devant d'autel offert par madame la Dauphine à la +chapelle expiatoire, et sur lequel ce parfait modèle de douleur a brodé +l'image de l'agneau divin immolé!... Par quel conseil la Providence, +après la dernière chute du trône des Bourbons, m'envoie-t-elle chercher +un asile auprès de ce monument? Du moins, je puis le contempler sans +rougir, je puis poser ma main faible, mais non parjure, sur l'écu de +France, comme le lion l'enserre de ses ongles puissants, mais détendus +par la mort. + +Eh bien, ce monument, un membre de la Diète a proposé de le détruire! +Que demande la Suisse? la liberté? elle en jouit depuis quatre siècles; +l'égalité? elle l'a; la république? c'est la forme de son gouvernement; +l'allégement des taxes? elle ne paye presque point d'impôts. Que +veut-elle donc? elle veut changer, c'est la loi des êtres. Quand un +peuple, transformé par le temps, ne peut plus rester ce qu'il a été, le +premier symptôme de sa maladie, c'est la haine du passé et des vertus de +ses pères. + +Je suis revenu du monument du 10 août par le grand pont couvert, espèce +de galerie de bois suspendue sur le lac. Deux cent trente-huit tableaux +triangulaires, placés entre les chevrons du toit, décorent cette +galerie. Ce sont des fastes populaires où le Suisse, en passant, +apprenait l'histoire de sa religion et de sa liberté. + +J'ai vu les poules d'eau privées; j'aime mieux les poules d'eau sauvages +de l'étang de Combourg. + +Dans la ville, le bruit d'un choeur de voix m'a frappé; il sortait d'une +chapelle de la Vierge: entré dans cette chapelle, je me suis cru +transporté aux jours de mon enfance. Devant quatre autels dévotement +parés, des femmes récitaient avec le prêtre le chapelet et les litanies. +C'était comme la prière du soir au bord de la mer dans ma pauvre +Bretagne, et j'étais au bord du lac de Lucerne! Une main renouait ainsi +les deux bouts de ma vie, pour me faire mieux sentir tout ce qui s'était +perdu dans la chaîne de mes années. + + + Sur le lac de Lucerne, 16 août 1832, midi. + +Alpes, abaissez vos cimes, je ne suis plus digne de vous: jeune, je +serais solitaire; vieux, je ne suis qu'isolé. Je la peindrais bien +encore, la nature; mais pour qui? qui se soucierait de mes tableaux? +quels bras, autres que ceux du temps, presseraient en récompense mon +_génie_ au front dépouillé? qui répéterait mes chants? à quelle muse en +inspirerais-je? Sous la voûte de mes années, comme sous celle des monts +neigeux qui m'environnent, aucun rayon de soleil ne viendra me +réchauffer. Quelle pitié de traîner, à travers ces monts, des pas +fatigués que personne ne voudrait suivre! Quel malheur de ne me trouver +libre d'errer de nouveau qu'à la fin de ma vie! + + + Deux heures. + +Ma barque s'est arrêtée à la cale d'une maison sur la rive droite du +lac, avant d'entrer dans le golfe d'Uri. J'ai gravi le verger de cette +auberge et suis venu m'asseoir sous deux noyers qui protègent une +étable. Devant moi, un peu à droite, sur le bord opposé du lac, se +déploie le village de Schwytz, parmi des vergers et les plans inclinés +de ces pâturages dits _Alpes_ dans le pays: il est surmonté d'un roc +ébréché en demi-cercle et dont les deux pointes, le _Mythen_ et le +_Haken_ (la mitre et la crosse), tirent leur appellation de leur forme. +Ce chapiteau cornu repose sur des gazons, comme la couronne de la rude +indépendance helvétique sur la tête d'un peuple de bergers. Le silence +n'est interrompu autour de moi que par le tintement de la clochette de +deux génisses restées dans l'étable voisine: elle semble me sonner la +gloire de la pastorale liberté que Schwytz a donnée, avec son nom, à +tout un peuple: un petit canton dans le voisinage de Naples, appelé +_Italia_, a de même, mais avec des droits moins sacrés, communiqué son +nom à la terre des Romains. + + + Trois heures. + +Nous partons; nous entrons dans le golfe ou le lac d'Uri. Les montagnes +s'élèvent et s'assombrissent. Voilà la croupe herbue du Grütli et les +trois fontaines où Fürst, Arnold de Melchtal et Stauffacher jurèrent la +délivrance de leur pays; voilà, au pied de l'Achsenberg, la chapelle qui +signale l'endroit où Tell, sautant de la barque de Gessler, la repoussa +d'un coup de pied au milieu des vagues. + +Mais Tell et ses compagnons ont-ils jamais existé[411]? Ne seraient-ils +que des personnages du Nord, nés des chants des Scaldes et dont on +retrouve les traditions héroïques sur les rivages de la Suède? Les +Suisses sont-ils aujourd'hui ce qu'ils étaient à l'époque de la conquête +de leur indépendance? Ces sentiers des ours voient rouler des calèches +où Tell et ses compagnons bondissaient, l'arc à la main, d'abîme en +abîme: moi-même suis-je un voyageur en harmonie avec ces lieux? + + [Note 411: Les chroniques contemporaines de la révolution de + 1307 ne font aucune mention de Guillaume Tell. Elles ne + parlent que des trois conjurés du Grütli, Fürst, d'Uri, + Stauffacher, de Schwytz, et Arnold de Melchtal, d'Underwald. + Ce n'est qu'à la fin du XVe siècle que les historiens + nationaux ont commencé à parler de Guillaume Tell et de ses + exploits, et les narrations qu'ils en ont données renferment + les plus graves invraisemblances au double point de vue + géographique et chronologique.] + +Un orage me vient heureusement assaillir. Nous abordons dans une crique, +à quelques pas de la chapelle de Tell: c'est toujours le même Dieu qui +soulève les vents, et la même confiance dans ce Dieu qui rassure les +hommes. Comme autrefois, en traversant l'Océan, les lacs de l'Amérique, +les mers de la Grèce, de la Syrie, j'écris sur un papier inondé. Les +nuages, les flots, les roulements de la foudre s'allient mieux au +souvenir de l'antique liberté des Alpes que la voix de cette nature +efféminée et dégénérée que mon siècle a placée malgré moi dans mon sein. + + + Altorf. + +Débarqué à Fluelen, arrivé à Altorf, le manque de chevaux va me retenir +une nuit au pied du Bannberg. Ici, Guillaume Tell abattit la pomme sur +la tête de son fils: le trait d'arc était de la distance qui sépare ces +deux fontaines. Croyons, malgré la même histoire racontée par Saxon le +Grammairien, et que j'ai citée le premier dans mon _Essai sur les +révolutions_[412]; ayons foi en la religion et la liberté, les deux +seules grandes choses de l'homme: la gloire et la puissance sont +éclatantes, non grandes. + + [Note 412: Dans son _Essai_, Chateaubriand avait consacré + trois chapitres à la Suisse: _la Suisse pauvre et + vertueuse_;--_la Suisse philosophique_;--_la Suisse + corrompue_. Le premier de ces chapitres renfermait la note + suivante: «L'anecdote de la pomme et de Guillaume Tell est + très douteuse. L'historien de la Suède, Grammaticus, rapporte + exactement le même fait d'un paysan et d'un gouverneur + suédois. J'aurais cité les deux passages s'ils n'étaient trop + longs. On peut voir le premier dans Simler (_Helvetiorum + Respublica_, lib. I, page 58); et l'on trouve l'autre cité + tout entier à la fin de _Coke's Letters on Switzerland_.» + _Essai sur les Révolutions_, 1re édition, page 255. Cette + anecdote de la pomme, que Chateaubriand, avec raison, tenait + pour «très douteuse», n'est plus aujourd'hui défendue par + personne.] + +Demain, du haut du Saint-Gothard, je saluerai de nouveau cette Italie +que j'ai saluée du sommet du Simplon et du Mont-Cenis. Mais à quoi bon +ce dernier regard jeté sur les régions du midi et de l'aurore! Le pin +des glaciers ne peut descendre parmi les orangers qu'il voit au-dessous +de lui dans les vallées fleuries. + + + Dix heures du soir. + +L'orage recommence; les éclairs s'entortillent aux rochers; les échos +grossissent et prolongent le bruit de la foudre; les mugissements du +Schoechen et de la Reuss accueillent le barde de l'Armorique. Depuis +longtemps je ne m'étais trouvé seul et libre; rien dans la chambre où je +suis enfermé: deux couches pour un voyageur qui veille et qui n'a ni +amours à bercer, ni songes à faire. Ces montagnes, cet orage, cette nuit +sont des trésors perdus pour moi. Que de vie, cependant, je sens au fond +de mon âme! Jamais, quand le sang le plus ardent coulait de mon coeur +dans mes veines, je n'ai parlé le langage des passions avec autant +d'énergie que je le pourrais faire en ce moment. Il me semble que je +vois sortir des flancs du Saint-Gothard ma sylphide des bois de +Combourg. Me viens-tu retrouver, charmant fantôme de ma jeunesse? as-tu +pitié de moi? Tu le vois, je ne suis changé que de visage; toujours +chimérique, dévoré d'un feu sans cause et sans aliment. Je sors du +monde, et j'y entrais quand je te créai dans un moment d'extase et de +délire. Voici l'heure où je t'invoquai dans ma tour. Je puis encore +ouvrir ma fenêtre pour te laisser entrer. Si tu n'es pas contente des +grâces que je t'avais prodiguées, je te ferai cent fois plus séduisante; +ma palette n'est pas épuisée; j'ai vu plus de beautés et je sais mieux +peindre. Viens t'asseoir sur mes genoux; n'aie pas peur de mes cheveux, +caresse-les de tes doigts de fée ou d'ombre; qu'ils rembrunissent sous +tes baisers. Cette tête, que ces cheveux qui tombent n'assagissent +point, est tout aussi folle qu'elle l'était lorsque je te donnai l'être, +fille aînée de mes illusions, doux fruit de mes mystérieuses amours avec +ma première solitude! Viens, nous monterons encore ensemble sur nos +nuages; nous irons avec la foudre sillonner, illuminer, embraser les +précipices où je passerai demain. Viens! emporte-moi comme autrefois, +mais ne me rapporte plus. + +On frappe à ma porte: ce n'est pas toi! c'est le guide! Les chevaux sont +arrivés, il faut partir. De ce songe il ne reste que la pluie, le vent +et moi, songe sans fin, éternel orage. + + + 17 août 1832. (Amsteg.) + +D'Altorf ici, une vallée entre des montagnes rapprochées, comme on en +voit partout; la Reuss bruyante au milieu. À l'auberge du Cerf, un petit +étudiant allemand, qui vient des glaciers du Rhône et qui me dit: «Fous +fenir l'Altorf ce madin? allez fite!» Il me croyait à pied comme lui; +puis, apercevant mon char à bancs: «Oh! les chefals! c'être autre +chosse.» Si l'étudiant voulait _troquir_ ses jeunes jambes contre mon +char à bancs et mon plus mauvais char de gloire, avec quel plaisir je +prendrais son bâton, sa blouse grise et sa barbe blonde! Je m'en irais +aux glaciers du Rhône; je parlerais la langue de Schiller à ma +maîtresse, et je rêverais creusement la liberté germanique: lui, il +cheminerait vieux comme le temps, ennuyé comme un mort, détrompé par +l'expérience, s'étant attaché au cou, comme une sonnette, un bruit dont +il serait plus fatigué au bout d'un quart d'heure que du fracas de la +Reuss. L'échange n'aura pas lieu, les bons marchés ne sont pas à mon +usage. Mon écolier part; il me dit en ôtant et remettant son bonnet +teuton, avec un petit coup de tête: «Permis!» Encore une ombre évanouie. +L'écolier ignore mon nom; il m'aura rencontré et ne le saura jamais: je +suis dans la joie de cette idée; j'aspire à l'obscurité avec plus +d'ardeur que je ne souhaitais autrefois la lumière: celle-ci +m'importune ou comme éclairant mes misères ou comme me montrant des +objets dont je ne puis plus jouir: j'ai hâte de passer le flambeau à mon +voisin. + +Trois garçonnets tirent à l'arbalète: Guillaume Tell et Gessler sont +partout. Les peuples libres conservent le souvenir des fondations de +leur indépendance. Demandez à un petit pauvre de France s'il a jamais +lancé la hache en mémoire du roi Hlodwigh, ou Khlodwig ou Clovis! + + * * * * * + +Le nouveau chemin du Saint-Gothard, en sortant d'Amsteg, va et vient en +zigzag pendant deux lieues; tantôt joignant la Reuss, tantôt s'en +écartant quand la fissure du torrent s'élargit. Sur les reliefs +perpendiculaires du paysage, des pentes rases ou bouquetées de cépées de +hêtres, des pics dardant la nue, des dômes coiffés de glace, des sommets +chauves ou conservant quelques rayons de neige comme des mèches de +cheveux blancs; dans la vallée, des ponts, des colonnes en planches +noircies, des noyers et des arbres fruitiers qui gagnent en luxe de +branches et de feuilles ce qu'ils perdent en succulence de fruits. La +nature alpestre force ces arbres à redevenir sauvages; la sève se fait +jour malgré la greffe: un caractère énergique brise les liens de la +civilisation. + +Un peu plus haut, au limbe droit de la Reuss, la scène change: le fleuve +coule avec cascades dans une ornière caillouteuse, sous une avenue +double et triple de pins; c'est la vallée du Pont d'Espagne à Cauterets. +Aux pans de la montagne, les mélèzes végètent sur les arêtes vives du +roc; amarrés par leurs racines, ils résistent au choc des tempêtes. + +Le chemin, quelques carrés de pommes de terre, attestent seuls l'homme +dans ce lieu: il faut qu'il mange et qu'il marche; c'est le résumé de +son histoire. Les troupeaux, relégués aux pâturages des régions +supérieures, ne paraissent point; d'oiseaux, aucun; d'aigles, il n'en +est plus question: le grand aigle est tombé dans l'océan en passant à +Sainte-Hélène; il n'y a vol si haut et si fort qui ne défaille dans +l'immensité des cieux. L'aiglon royal vient de mourir. On nous avait +annoncé d'autres aiglons de Juillet 1830; apparemment qu'ils sont +descendus de leur aire pour nicher avec les pigeons pattus. Ils +n'enlèveront jamais de chamois dans leurs serres; débilité à la lueur +domestique, leur regard clignotant ne contemplera jamais du sommet du +Saint-Gothard le libre et éclatant soleil de la gloire de la France. + + * * * * * + +Après avoir franchi le pont du _Saut du prêtre_, et contourné le mamelon +du village de Wasen, on reprend la rive droite de la Reuss; à l'une et +l'autre orée, des cascades blanchissent parmi des gazons, tendus comme +des tapisseries vertes sur le passage des voyageurs. Par un défilé, on +aperçoit le glacier de Ranz qui se lie aux glaciers de la Furca. + +Enfin, on pénètre dans la vallée de Schoellenen, où commence la première +rampe du Saint-Gothard. Cette vallée est une coche de deux mille pieds +de profondeur, entaillée dans un plein bloc de granit. Les parois du +bloc forment des murs gigantesques surplombants. Les montagnes n'offrent +plus que leurs flancs et leurs crêtes ardentes et rougies. La Reuss +tonne dans son lit vertical, matelassé de pierres. Un débris de tour +témoigne d'un autre temps, comme la nature accuse ici des siècles +immémorés. Soutenu en l'air par des murs le long des masses graniteuses, +le chemin, torrent immobile, circule parallèle au torrent mobile de la +Reuss. Ça et là, des voûtes en maçonnerie ménagent au voyageur un abri +contre l'avalanche; on vire encore quelques pas dans une espèce +d'entonnoir tortueux, et tout à coup, à l'une des volutes de la conque, +on se trouve face à face du pont du Diable. + +Ce pont coupe aujourd'hui l'arcade du nouveau pont plus élevé, bâti +derrière et qui le domine; le vieux pont ainsi altéré ne ressemble plus +qu'à un court aqueduc à double étage. Le pont nouveau, lorsqu'on vient +de la Suisse, masque la cascade en retraite. Pour jouir des arcs-en-ciel +et des rejaillissements de la cascade, il se faut placer sur ce pont; +mais quand on a vu la cataracte du Niagara, il n'y a plus de chute +d'eau. Ma mémoire oppose sans cesse mes voyages à mes voyages, montagnes +à montagnes, fleuves à fleuves, forêts à forêts, et ma vie détruit ma +vie. Même chose m'arrive à l'égard des sociétés et des hommes. + +Les chemins modernes, que le Simplon a enseignés et que le Simplon +efface, n'ont pas l'effet pittoresque des anciens chemins. Ces derniers, +plus hardis et plus naturels, n'évitaient aucune difficulté; ils ne +s'écartaient guère du cours des torrents; ils montaient et descendaient +avec le terrain, gravissaient les rochers, plongeaient dans les +précipices, passaient sous les avalanches, n'ôtant rien au plaisir de +l'imagination et à la joie des périls. L'ancienne route du +Saint-Gothard, par exemple, était tout autrement aventureuse que la +route actuelle. Le pont du Diable méritait sa renommée, lorsqu'en +l'abordant on apercevait au-dessus la cascade de la Reuss, et qu'il +traçait un arc obscur, ou plutôt un étroit sentier à travers la vapeur +brillante de la chute. Puis, au bout du pont, le chemin montait à pic, +pour atteindre la chapelle dont on voit encore la ruine. Au moins, les +habitants d'Uri ont eu la pieuse idée de bâtir une autre chapelle à la +cascade. + +Enfin ce n'étaient pas des hommes comme nous qui traversaient autrefois +les Alpes, c'étaient des hordes de Barbares ou des légions romaines. +C'étaient des caravanes de marchands, des chevaliers, des condottieri, +des routiers, des pèlerins, des prélats, des moines. On racontait des +aventures étranges: Qui avait bâti le pont du Diable? Qui avait +précipité dans la prairie de Wasen la roche du Diable? Çà et là +s'élevaient des donjons, des croix, des oratoires, des monastères, des +ermitages, gardant la mémoire d'une invasion, d'une rencontre, d'un +miracle ou d'un malheur. Chaque tribu montagnarde conservait sa langue, +ses vêtements, ses moeurs, ses usages. On ne trouvait point, il est +vrai, dans un désert, une excellente auberge; on n'y buvait point de vin +de Champagne; on n'y lisait point la gazette; mais s'il y avait plus de +voleurs au Saint-Gothard, il y avait moins de fripons dans la société. +Que la civilisation est une belle chose! cette _perle_, je la laisse au +_beau premier lapidaire_. + +Suwarow et ses soldats ont été les derniers voyageurs dans ce défilé, au +bout duquel ils rencontrèrent Masséna. + +Après avoir débouché du pont du Diable et de la galerie d'Urnerloch, on +gagne la prairie d'Ursern, fermée par des redans comme les sièges de +pierres d'une arène. La Reuss coule paisible au milieu de la verdure; le +contraste est frappant: c'est ainsi qu'après et avant les révolutions la +société paraît tranquille; les hommes et les empires sommeillent à deux +pas de l'abîme où ils vont tomber. + +Au village d'Hospital commence la seconde rampe, laquelle atteint le +sommet du Saint-Gothard, qui est envahi par des masses de granit. Ces +masses roulées, enflées, brisées, festonnées à leur cime par quelques +guirlandes de neige, ressemblent aux vagues fixes et écumeuses d'un +_océan_ de pierre sur lequel l'homme a laissé les ondulations de son +chemin. + + Au pied du mont Adule, entre mille roseaux, + Le Rhin, tranquille et fier du progrès de ses eaux, + Appuyé d'une main sur son urne penchante, + Dormait au bruit flatteur de son onde naissante. + +Très beaux vers, mais inspirés par les fleuves de marbre de Versailles. +Le Rhin ne sort point d'une couche de roseaux: il se lève d'un lit de +frimas, son urne ou plutôt ses urnes sont de glace; son origine est +congénère à ces peuples du Nord dont il devint le fleuve adoptif et la +ceinture guerrière. Le Rhin, né du Saint-Gothard dans les Grisons, verse +ses eaux à la mer de la Hollande, de la Norwège et de l'Angleterre; le +Rhône, fils aussi du Saint-Gothard, porte son tribut au Neptune de +l'Espagne, de l'Italie et de la Grèce: des neiges stériles forment les +réservoirs de la fécondité du monde ancien et du monde moderne. + +Deux étangs, sur le plateau du Saint-Gothard, donnent naissance, l'un au +Tessin, l'autre à la Reuss. La source de la Reuss est moins élevée que +la source du Tessin, de sorte qu'en creusant un canal de quelques +centaines de pas, on jetterait le Tessin dans la Reuss. Si l'on répétait +le même ouvrage pour les principaux affluents de ces eaux, on produirait +d'étranges métamorphoses dans les contrées au bas des Alpes. Un +montagnard se peut donner le plaisir de supprimer un fleuve, de +fertiliser ou de stériliser un pays; voilà de quoi rabattre l'orgueil de +la puissance. + +C'est chose merveilleuse que de voir la Reuss et le Tessin se dire un +éternel adieu et prendre leurs chemins opposés sur les deux versants du +Saint-Gothard; leurs berceaux se touchent; leurs destinées sont +séparées: ils vont chercher des terres différentes et divers soleils; +mais leurs mères, toujours unies, ne cessent du haut de la solitude de +nourrir leurs enfants désunis. + +Il y avait jadis, sur le Saint-Gothard, un hospice desservi par des +capucins; on n'en voit plus que les ruines; il ne reste de la religion +qu'une croix de bois vermoulu avec son christ: Dieu demeure quand les +hommes se retirent. + +Sur le plateau du Saint-Gothard, désert dans le ciel, finit un monde et +commence un autre monde: les noms germaniques sont remplacés par des +noms italiens. Je quitte ma compagne, la Reuss, qui m'avait amené, en la +remontant, du lac de Lucerne, pour descendre au lac de Lugano avec mon +nouveau guide, le Tessin. + +Le Saint-Gothard est taillé à pic du côté de l'Italie; le chemin qui se +plonge dans la Val-Tremola fait honneur à l'ingénieur forcé de le +dessiner dans la gorge la plus étroite. Vu d'en haut, ce chemin +ressemble à un ruban plié et replié; vu d'en bas, les murs qui +soutiennent les remblais font l'effet des ouvrages d'une forteresse, ou +imitent ces digues qu'on élève les unes au-dessus des autres contre +l'envahissement des eaux. Quelquefois aussi, à la double file des bornes +plantées régulièrement sur les deux côtés de la route, on dirait d'une +colonne de soldats descendant les Alpes pour envahir encore une fois la +malheureuse Italie. + + + Samedi, 18 août 1832. (Lugano.) + +J'ai passé de nuit Airolo, Bellinzona et la Val-Levantine: je n'ai point +vu la terre, j'ai seulement entendu les torrents. Dans le ciel, les +étoiles se levaient parmi les coupoles et les aiguilles des montagnes. +La lune n'était point d'abord à l'horizon, mais son aube s'épanouit par +degrés devant elle, de même que ces _gloires_ dont les peintres du XIVe +siècle entouraient la tête de la VIERGE: elle parut enfin, creusée et +réduite au quart de son disque, sur la cime dentelée du Furca; les +pointes de son croissant ressemblaient à des ailes; on eût dit d'une +colombe blanche échappée de son nid de rocher: à sa lumière affaiblie et +rendue plus mystérieuse, l'astre échancré me révéla le lac Majeur au +bout de la Val-Levantine. Deux fois j'avais rencontré ce lac, une fois +en me rendant au congrès de Vérone, une autre fois en me rendant en +ambassade à Rome. Je le contemplais alors au soleil, dans le chemin des +prospérités; je l'entrevoyais à présent la nuit, du bord opposé, sur la +route de l'infortune. Entre mes voyages, séparés seulement de quelques +années, il y avait de moins une monarchie de quatorze siècles. + +Ce n'est pas que j'en veuille le moins du monde à ces révolutions +politiques; en me rendant à la liberté, elles m'ont rendu à ma propre +nature. J'ai encore assez de sève pour reproduire la primeur de mes +songes, assez de flamme pour renouer mes liaisons avec la créature +imaginaire de mes désirs. Le temps et le monde que j'ai traversés n'ont +été pour moi qu'une double solitude où je me suis conservé tel que le +ciel m'avait formé. Pourquoi me plaindrais-je de la rapidité des jours, +puisque je vivais dans une heure autant que ceux qui passent des années +à vivre? + + * * * * * + +Lugano est une petite ville d'un aspect italien: portiques comme à +Bologne, peuple faisant son ménage dans la rue comme à Naples, +architecture de la Renaissance, toits dépassant les murs sans corniches, +fenêtres étroites et longues, nues ou ornées d'un chapiteau et percées +jusque dans l'architrave. La ville s'adosse à un coteau de vignes que +dominent deux plans superposés de montagnes, l'un de pâturages, l'autre +de forêts: le lac est à ses pieds. + +Il existe, sur le plus haut sommet d'une montagne, à l'est de Lugano, un +hameau dont les femmes, grandes et blanches, ont la réputation des +Circassiennes. La veille de mon arrivée était la fête de ce hameau; on +était allé en pèlerinage à la beauté: cette tribu sera quelques débris +d'une race des barbares du Nord conservée sans mélange au-dessus des +populations de la plaine. + +Je me suis fait conduire aux diverses maisons qu'on m'avait indiquées +comme me pouvant convenir: j'en ai trouvé une charmante, mais d'un +loyer beaucoup trop cher. + +Pour mieux voir le lac, je me suis embarqué. Un de mes deux bateliers +parlait un jargon franco-italien entrelardé d'anglais. Il me nommait les +montagnes et les villages sur les montagnes: San-Salvador, au sommet +duquel on découvre le dôme de la cathédrale de Milan; Castagnola, avec +ses oliviers dont les étrangers mettent de petits rameaux à leur +boutonnière; Gandria, limite du canton du Tessin sur le lac; +Saint-Georges, enfaîté de son ermitage: chacun de ces lieux avait son +histoire. + +L'Autriche, qui prend tout et ne donne rien, conserve au pied du mont +Caprino un village enclavé dans le territoire du Tessin. En face, de +l'autre côté, au pied du San-Salvador, elle possède encore une espèce de +promontoire sur lequel il y a une chapelle; mais elle a prêté +gracieusement aux Luganois ce promontoire pour exécuter les criminels et +pour y élever des fourches patibulaires. Elle argumentera quelque jour +de cette _haute justice_, exercée par sa permission sur son territoire, +comme d'une preuve de sa suzeraineté sur Lugano. On ne fait plus subir +aujourd'hui aux condamnés le supplice de la corde, on leur coupe la +tête: Paris a fourni l'instrument, Vienne le théâtre du supplice: +présents dignes de deux grandes monarchies. + +Ces images me poursuivaient, lorsque sur la vague d'azur, au souffle de +la brise parfumé de l'ambre des pins, vinrent à passer les barques d'une +confrérie, qui jetait des bouquets dans le lac, au son des hautbois et +des cors. Des hirondelles se jouaient autour de ma voile. Parmi ces +voyageuses, ne reconnaîtrai-je pas celles que je rencontrai un soir en +errant sur l'ancienne voie de Tibur et de la maison d'Horace? La Lydie +du poète n'était point alors avec ces hirondelles de la campagne de +Tibur; mais je savais qu'en ce moment même une autre jeune femme +enlevait furtivement une rose déposée dans le jardin abandonné d'une +villa du siècle de Raphaël, et ne cherchait que cette fleur sur les +ruines de Rome. + +Les montagnes qui entourent le lac de Lugano, ne réunissant guère leurs +bases qu'au niveau du lac, ressemblent à des îles séparées par d'étroits +canaux; elles m'ont rappelé la grâce, la forme et la verdure de +l'archipel des Açores. Je consommerais donc l'exil de mes derniers jours +sous ces riants portiques où la princesse de Belgiojoso a laissé tomber +quelques jours de l'exil de sa jeunesse? J'achèverais donc mes +_Mémoires_ à l'entrée de cette terre classique et historique où Virgile +et Le Tasse ont chanté, où tant de révolutions se sont accomplies? Je +remémorerais ma destinée bretonne à la vue de ces montagnes ausoniennes? +Si leur rideau venait à se lever, il me découvrirait les plaines de la +Lombardie; par delà, Rome; par delà, Naples, la Sicile, la Grèce, la +Syrie, l'Égypte, Carthage: bords lointains que j'ai mesurés, moi qui ne +possède pas l'espace de terre que je presse sous la plante de mes pieds! +mais pourtant mourir ici? finir ici?--n'est-ce pas ce que je veux, ce +que je cherche? Je n'en sais rien. + + + Lucerne, 20, 21 et 22 août 1832. + +J'ai quitté Lugano sans y coucher; j'ai repassé le Saint-Gothard, j'ai +revu ce que j'avais vu: je n'ai rien trouvé à rectifier à mon esquisse. +À Altorf, tout était changé depuis vingt-quatre heures: plus d'orage, +plus d'apparition dans ma chambre solitaire. Je suis venu passer la nuit +à l'auberge de Fluelen, ayant parcouru deux fois la route dont les +extrémités aboutissent à deux lacs et sont tenues par deux peuples liés +d'un même noeud politique, séparés sous tous les autres rapports. J'ai +traversé le lac de Lucerne, il avait perdu à mes yeux une partie de son +mérite: il est au lac de Lugano ce que sont les ruines de Rome aux +ruines d'Athènes, les champs de la Sicile aux jardins d'Armide. + +Au surplus, j'ai beau me battre les flancs pour arriver à l'exaltation +alpine des écrivains de montagne, j'y perds ma peine. + +Au physique, cet air vierge et balsamique qui doit ranimer mes forces, +raréfier mon sang, désenfumer ma tête fatiguée, me donner une faim +insatiable, un repos sans rêves, ne produit point pour moi ces effets. +Je ne respire pas mieux, mon sang ne circule pas plus vite, ma tête +n'est pas moins lourde au ciel des Alpes qu'à Paris. J'ai autant +d'appétit aux _Champs-Élysées_ qu'au Montanvers, je dors aussi bien rue +Saint-Dominique qu'au mont Saint-Gothard, et si j'ai des songes dans la +délicieuse plaine de Montrouge, c'est qu'il en faut au sommeil. + +Au moral, en vain j'escalade les rocs, mon esprit n'en devient pas plus +élevé, mon âme plus pure; j'emporte les soucis de la terre et le faix +des turpitudes humaines. Le calme de la région sublunaire d'une marmotte +ne se communique point à mes sens éveillés. Misérable que je suis, à +travers les brouillards qui roulent à mes pieds, j'aperçois toujours la +figure épanouie du monde. Mille toises gravies dans l'espace ne +changent rien à ma vue du ciel; Dieu ne paraît pas plus grand du sommet +de la montagne que du fond de la vallée. Si pour devenir un homme +robuste, un saint, un génie supérieur, il ne s'agissait que de planer +sur les nuages, pourquoi tant de malades, de mécréants et d'imbéciles ne +se donnent-ils pas la peine de grimper au Simplon? Il faut certes qu'ils +soient bien obstinés à leurs infirmités. + +Le paysage n'est créé que par le soleil; c'est la lumière qui fait le +paysage. Une grève de Carthage, une bruyère de la rive de Sorrente, une +lisière de cannes desséchées dans la Campagne romaine, sont plus +magnifiques, éclairées des feux du couchant ou de l'aurore, que toutes +les Alpes de ce côté-ci des Gaules. De ces trous surnommés vallées, où +l'on ne voit goutte en plein midi; de ces hauts paravents à l'ancre +appelés montagnes; de ces torrent salis qui beuglent avec les vaches de +leurs bords; de ces faces violâtres, de ces cous goîtreux, de ces +ventres hydropiques: foin! + +Si les montagnes de nos climats peuvent justifier les éloges de leurs +admirateurs, ce n'est que quand elles sont enveloppées dans la nuit dont +elles épaississent le chaos: leurs angles, leurs ressauts, leurs grandes +lignes, leurs immenses ombres portées, augmentent d'effet à la clarté de +la lune. Les astres les découpent et les gravent dans le ciel en +pyramides, en cônes, en obélisques, en architecture d'albâtre, tantôt +jetant sur elles un voile de gaze et les harmoniant par des nuances +indéterminées, légèrement lavées de bleu; tantôt les sculptant une à une +et les séparant par des traits d'une grande correction. Chaque vallée, +chaque réduit avec ses lacs, ses rochers, ses forêts, devient un temple +de silence et de solitude. En hiver, les montagnes nous présentent +l'image des zones polaires; en automne, sous un ciel pluvieux, dans +leurs différentes nuances de ténèbres, elles ressemblent à des +lithographies grises, noires, bistrées: la tempête aussi leur va bien, +de même que les vapeurs, demi-brouillards, demi-nuages, qui roulent à +leurs pieds ou se suspendent à leurs flancs. + +Mais les montagnes ne sont-elles pas favorables aux méditations, à +l'indépendance, à la poésie? De belles et profondes solitudes mêlées de +mer ne reçoivent-elles rien de l'âme, n'ajoutent-elles rien à ses +voluptés? Une sublime nature ne rend-elle pas plus susceptible de +passion, et la passion ne fait-elle pas mieux comprendre une nature +sublime? Un amour intime ne s'augmente-t-il pas de l'amour vague de +toutes les beautés des sens et de l'intelligence qui l'environnent, +comme des principes semblables s'attirent et se confondent? Le sentiment +de l'infini, entrant par un immense spectacle dans un sentiment borné, +ne l'accroît-il pas, ne l'étend-il pas jusqu'aux limites où commence une +éternité de vie? + +Je reconnais tout cela; mais entendons-nous bien: ce ne sont pas les +montagnes qui existent telles qu'on les croit voir alors; ce sont les +montagnes comme les passions, le talent et la muse en ont tracé les +lignes, colorié les ciels, les neiges, les pitons, les déclivités, les +cascades irisées, l'atmosphère _flou_, les ombres tendres et légères: le +paysage est sur la palette de Claude le Lorrain, non sur le +Campo-Vaccino. Faites-moi aimer, et vous verrez qu'un pommier isolé, +battu du vent, jeté de travers au milieu des froments de la Beauce; une +fleur de sagette dans un marais; un petit cours d'eau dans un chemin; +une mousse, une fougère, une capillaire sur le flanc d'une roche; un +ciel humide, enfumé; une mésange dans le jardin d'un presbytère; une +hirondelle volant bas, par un jour de pluie, sous le chaume d'une grange +ou le long d'un cloître; une chauve-souris même remplaçant l'hirondelle +autour d'un clocher champêtre, tremblotant sur ses ailes de gaze dans +les dernières lueurs du crépuscule; toutes ces petites choses, +rattachées à quelques souvenirs, s'enchanteront des mystères de mon +bonheur ou de la tristesse de mes regrets. En définitive, c'est la +jeunesse de la vie, ce sont les personnes qui font les beaux sites. Les +glaces de la baie de Baffin peuvent être riantes avec une société selon +le coeur, les bords de l'Ohio et du Gange lamentables en l'absence de +toute affection. Un poète a dit: + + La patrie est aux lieux où l'âme est enchaînée. + +Il en est de même de la beauté. + +En voilà trop à propos de montagnes; je les aime comme grandes +solitudes; je les aime comme cadre bordure et lointain d'un beau +tableau; je les aime comme rempart et asile de la liberté; je les aime +comme ajoutant quelque chose de l'infini aux passions de l'âme: +équitablement et raisonnablement, voilà tout le bien qu'on peut en dire. +Si je ne dois pas me fixer aux revers des Alpes, ma course au +Saint-Gothard restera un fait sans liaison, une vue d'optique isolée au +milieu des tableaux de mes _Mémoires_: j'éteindrai la lampe, et Lugano +rentrera dans la nuit. + +À peine arrivé à Lucerne, j'ai vite couru de nouveau à la cathédrale, à +la _Hofkirche_, bâtie sur l'emplacement d'une chapelle dédiée à saint +Nicolas, patron des mariniers: cette chapelle primitive servait aussi de +phare; car, pendant la nuit, on la voyait éclairée d'une manière +surnaturelle. Ce furent des missionnaires irlandais qui prêchèrent +l'Évangile dans la contrée presque déserte de Lucerne; ils y apportèrent +la liberté dont n'a pas joui leur malheureuse patrie. Lorsque je suis +revenu à la cathédrale, un homme creusait une fosse; dans l'église, on +achevait un service autour d'un cercueil, et une jeune femme faisait +bénir à un autel un bonnet d'enfant; elle l'a mis, avec une expression +visible de joie, dans un panier qu'elle portait à son bras, et s'en est +allée chargée de son trésor. Le lendemain, j'ai trouvé la fosse du +cimetière refermée, un vase d'eau bénite posé sur la terre fraîche, et +du fenouil semé pour les petits oiseaux: ils étaient déjà seuls, auprès +de ce mort d'une nuit. J'ai fait quelques courses autour de Lucerne +parmi de magnifiques bois de pins. Les abeilles, dont les ruches sont +placées au-dessus des portes des fermes, à l'abri des toits prolongés, +habitent avec les paysans. J'ai vu la fameuse Clara Wendel[413] aller à +la messe derrière ses compagnes de captivité, dans son uniforme de +prisonnière. Elle est fort commune; je lui ai trouvé l'air de toutes ces +brutes de France présentes à tant de meurtres, sans pour cela être plus +distinguées qu'une bête féroce, malgré ce que veut leur prêter la +théorie du crime et de l'admiration des égorgements. Un simple chasseur, +armé d'une carabine, conduit ici les galériens aux travaux de la journée +et les ramène à leur prison. + + [Note 413: Le 15 septembre 1816, le conseiller d'État + Lucernois Xavier Keller fut trouvé mort dans l'Aar, près de + Lucerne. Toutes sortes de rumeurs furent répandues au sujet + de cette mort mystérieuse: on soupçonnait un meurtre. Aucune + preuve cependant n'était venue confirmer ces soupçons, + lorsque, en 1825, des vagabonds, parmi lesquels se trouvait + _Clara Wendel_, furent arrêtés et firent des révélations sur + ce drame nocturne. Il fut alors appris que Xavier Keller + avait été victime d'un crime politique dont les instigateurs + avaient été deux personnages officiels de Lucerne. Cinq + personnes, parmi lesquelles un frère et une soeur de Clara + Wendel, en avaient été les exécuteurs. Il en résulta un + procès, dont le retentissement fut européen, et qui se + termina par plusieurs condamnations. Clara Wendel fut + condamnée à la détention perpétuelle et subit sa peine dans + la prison de Lucerne.] + +J'ai poussé ce soir ma promenade le long de la Reuss, jusqu'à une +chapelle bâtie sur le chemin: on y monte par un petit portique italien. +De ce portique, je voyais un prêtre priant seul à genoux dans +l'intérieur de l'oratoire, tandis que j'apercevais au haut des montagnes +les dernières lueurs du soleil couchant. En revenant à Lucerne, j'ai +entendu dans les cabanes des femmes réciter le chapelet; la voix des +enfants répondait à l'adoration maternelle. Je me suis arrêté, j'ai +écouté au travers des entrelacs de vignes ces paroles adressées à Dieu +du fond d'une chaumière. La belle, jeune et élégante jeune fille qui me +sert à _l'Aigle d'or_ dit aussi très régulièrement son _Angelus_ en +fermant les rideaux des croisées de ma chambre. Je lui donne en rentrant +quelques fleurs que j'ai cueillies; elle me dit, en rougissant et se +frappant doucement le sein avec sa main: «Per me?» Je lui réponds: +«Pour vous.» Notre conversation finit là. + + + Lucerne, 26 août 1832. + +Madame de Chateaubriand n'est point encore arrivée, je vais faire une +course à Constance. Voici M. A. Dumas[414]; je l'avais déjà aperçu chez +David, tandis qu'il se faisait mouler chez le grand sculpteur. Madame de +Colbert, avec sa fille madame de Brancas, traverse aussi Lucerne[415]. +C'est chez madame de Colbert, en Beauce, que j'écrivis, il y a près de +vingt ans, dans ces _Mémoires_[416], l'histoire de ma jeunesse à +Combourg. Les lieux semblent voyager avec moi, aussi mobiles, aussi +fugitifs que ma vie. + + [Note 414: Le 5 juin 1832, le jour des funérailles du général + Lamarque, Alexandre Dumas avait suivi le cortège en costume + d'artilleur; le bruit courait qu'il avait distribué des armes + à la Porte Saint-Martin. Le 9 juin, un journal annonça que + l'auteur de _la Tour de Nesle_, pris les armes à la main, + avait été fusillé le 6 au matin. Un aide de camp du roi + courut chez lui, le trouva en parfaite santé, et l'informa + que l'éventualité de son arrestation avait été sérieusement + discutée. On lui conseillait d'aller passer un mois ou deux à + l'étranger, pour se faire oublier. Il mit ordre à ses + affaires dramatiques, toucha de l'argent de Harel (ce qui + n'était pas un petit succès), et, le 21 juillet 1832, muni + d'un passeport en règle, il partit pour la Suisse. Vers le + commencement d'octobre, il était de retour à Paris. Ses + _Impressions de voyage_, dont la publication commença en + 1833, sont restées le meilleur de ses ouvrages. Au tome III, + il raconte sa visite à l'auteur du _Génie du Christianisme_ + dans un chapitre intitulé: _Les Poules de M. de + Chateaubriand._] + + [Note 415: L'une et l'autre ne sont plus. (Paris, note de + 1836.) CH.--Sur la comtesse de Colbert, voir, au tome I, la + note 2 de la page 124.] + + [Note 416: Voir, première partie, livre III, les pages + 123-126.] + +Le courrier de la malle m'apporte une très belle lettre de M. de +Béranger, en réponse à celle que je lui avais écrite en partant de +Paris: cette lettre a déjà été imprimée en note, avec une lettre de M. +Carrel, dans le _Congrès de Vérone_[417]. + + [Note 417: La lettre de Béranger est du 19 août 1832; celle + d'Armand Carrel du 4 octobre 1834. Elles ont été imprimées + toutes les deux à la fin du _Congrès de Vérone_, t. II, p. + 455 et suivantes.] + + + Genève, septembre 1832 + +En allant de Lucerne à Constance, on passe par Zurich et Winterthur. +Rien ne m'a plu à Zurich, hors le souvenir de Lavater et de Gessner, les +arbres d'une esplanade qui domine les lacs, le cours de la Limath, un +vieux corbeau et un vieil orme; j'aime mieux cela que tout le passé +historique de Zurich, n'en déplaise même à la bataille de Zurich. +Napoléon et ses capitaines, de victoires en victoires, ont amené les +Russes à Paris. + +Winterthur est une bourgade neuve et industrielle, ou plutôt une longue +rue propre. Constance a l'air de n'appartenir à personne; elle est +ouverte à tout le monde. J'y suis entré le 27 août, sans avoir vu un +douanier ou un soldat, et sans qu'on m'ait demandé mon passeport. + +Madame Récamier était arrivée depuis trois jours[418], pour faire une +visite à la reine de Hollande. J'attendais madame de Chateaubriand, +venant me rejoindre à Lucerne. Je me proposais d'examiner s'il ne serait +pas préférable de se fixer d'abord en Souabe, sauf à descendre ensuite +en Italie. + + [Note 418: Mme Récamier, très effrayée par le choléra, qui + avait fait autour d'elle, dans la rue de Sèvres, de très + nombreuses victimes, s'était décidée, au mois d'août, à + quitter Paris et à faire un voyage en Suisse. Malgré son réel + courage, et bien qu'on l'ait vue souvent prodiguer sans + effroi ses soins à des personnes atteintes de maladies + contagieuses, elle avait une terreur invincible et presque + superstitieuse du choléra. Était-ce un pressentiment? Elle + mourut du choléra le 11 mai 1849. «Après avoir succombé à ce + fléau qui laisse ordinairement sur ses victimes des traces + effrayantes, dit Mme Lenormant (_Souvenirs et + Correspondance_, t. II, p. 572), Mme Récamier prit dans la + mort une beauté surprenante. Ses traits, d'une gravité + angélique, avaient l'aspect d'un beau marbre; on n'y + apercevait aucune contraction, aucune ride, et jamais la + majesté du dernier sommeil ne fut accompagnée d'autant de + douceur et de grâce. Un dessin, transporté sur la pierre par + Achille Devéria, a conservé le souvenir de cette remarquable + circonstance; ce dessin, dont nous pouvons attester la + scrupuleuse exactitude, prouve à son tour la fidélité de + notre récit.»] + +Dans la ville délabrée de Constance, notre auberge était fort gaie; on y +faisait les apprêts d'une noce. Le lendemain de mon arrivée, madame +Récamier voulut se mettre à l'abri de la joie de nos hôtes: nous nous +embarquâmes sur le lac, et, traversant la nappe d'eau d'où sort le Rhin +pour devenir fleuve, nous abordâmes à la grève d'un parc. + +Ayant mis pied à terre, nous franchîmes une haie de saules, de l'autre +côté de laquelle nous trouvâmes une allée sablée circulant parmi des +bosquets d'arbustes, des groupes d'arbres et des tapis de gazon. Un +pavillon s'élevait au milieu des jardins, et une élégante _villa_ +s'appuyait contre une futaie. Je remarquai dans l'herbe des veilleuses +toujours mélancoliques pour moi à cause des réminiscences de mes divers +et nombreux automnes. Nous nous promenâmes au hasard, et puis nous nous +assîmes sur un banc au bord de l'eau. Du pavillon des bocages +s'élevèrent des harmonies de harpe et de cor qui se turent lorsque, +charmés et surpris, nous commencions à les écouter: c'était une scène +d'un conte de fée. Les harmonies ne renaissant pas, je lus à madame +Récamier ma description du Saint-Gothard; elle me pria d'écrire quelque +chose sur ses tablettes, déjà à demi remplies des détails de la mort de +J.-J. Rousseau. Au-dessous de ces dernières paroles de l'auteur +d'_Héloïse_: «Ma femme, ouvrez la fenêtre, que je voie encore le +soleil,» je traçai ces mots au crayon: _Ce que je voulais sur le lac de +Lucerne, je l'ai trouvé sur le lac de Constance, le charme et +l'intelligence de la beauté. Je ne veux point mourir comme Rousseau; je +veux encore voir longtemps le soleil, si c'est près de vous que je dois +achever ma vie. Que mes jours expirent à vos pieds, comme ces vagues +dont vous aimez le murmure.--28 août 1832._ + +L'azur du lac veillait derrière les feuillages; à l'horizon du midi, +s'amoncelaient les sommets de l'Alpe des Grisons; une brise passant et +se retirant à travers les saules s'accordait avec l'aller et le venir de +la vague: nous ne voyions personne; nous ne savions où nous étions. + + * * * * * + +En rentrant à Constance, nous avons aperçu madame la duchesse de +Saint-Leu et son fils Louis-Napoléon: ils venaient au-devant de madame +Récamier. Sous l'Empire je n'avais point connu la reine de Hollande; je +savais qu'elle s'était montrée généreuse lors de ma démission à la mort +du duc d'Enghien et quand je voulus sauver mon cousin Armand; sous la +Restauration, ambassadeur à Rome, je n'avais eu avec madame la duchesse +de Saint-Leu que des rapports de politesse; ne pouvant aller moi-même +chez elle, j'avais laissé libres les secrétaires et les attachés de lui +faire leur cour, et j'avais invité le cardinal Fesch à un dîner +diplomatique de cardinaux. Depuis la dernière chute de la Restauration, +le hasard m'avait fait échanger quelques lettres avec la reine Hortense +et le prince Louis. Ces lettres sont un assez singulier monument des +grandeurs évanouies; les voici: + + +MADAME DE SAINT-LEU, APRÈS AVOIR LU LA DERNIÈRE LETTRE DE M. DE +CHATEAUBRIAND. + + Arenenberg, ce 15 octobre 1831. + +«M. de Chateaubriand a trop de génie pour n'avoir pas compris toute +l'étendue de celui de l'empereur Napoléon. Mais à son imagination si +brillante il fallait plus que l'admiration: des souvenirs de jeunesse, +une illustre fortune, attirèrent son coeur: il y dévoua sa personne et +son talent, et, comme le poëte qui prête à tout le sentiment qui +l'anime, il revêtit ce qu'il aimait des traits qui devaient enflammer +son enthousiasme. L'ingratitude ne le découragea pas, car le malheur +était toujours là qui en appelait à lui; cependant son esprit, sa +raison, ses sentiments vraiment français en font malgré lui +l'antagoniste de son parti. Il n'aime des anciens temps que l'honneur +qui rend fidèle; et la religion qui rend sage, la gloire de sa patrie +qui en fait la force, la liberté des consciences et des opinions qui +donne un noble essor aux facultés de l'homme, l'aristocratie du mérite +qui ouvre une carrière à toutes les intelligences, voilà son domaine +plus qu'à tout autre. Il est donc libéral, napoléoniste et même +républicain plutôt que royaliste. Aussi la nouvelle France, ses +nouvelles illustrations sauraient l'apprécier, tandis qu'il ne sera +jamais compris de ceux qu'il a placés dans son coeur si près de la +divinité; et s'il n'a plus qu'à chanter le malheur, fût-il le plus +intéressant, les hautes infortunes sont devenues si communes dans notre +siècle, que sa brillante imagination, sans but et sans mobile réel, +s'éteindra faute d'aliments assez élevés pour inspirer son beau talent. + + «HORTENSE.» + + +APRÈS AVOIR LU UNE NOTE SIGNÉE HORTENSE. + +«M. de Chateaubriand est extrêmement flatté et on ne peut plus +reconnaissant des sentiments de bienveillance exprimés avec tant de +grâce dans la première partie de la note: dans la seconde se trouve +cachée une séduction de femme et de reine qui pourrait entraîner un +amour-propre moins détrompé que celui de M. de Chateaubriand. + +«Il y a certainement aujourd'hui de quoi choisir une occasion +d'infidélité entre de si hautes et de si nombreuses infortunes; mais, à +l'âge où M. de Chateaubriand est parvenu, des revers qui ne comptent que +peu d'années dédaigneraient ses hommages: force lui est de rester +attaché à son vieux malheur, tout tenté qu'il pourrait être par de plus +jeunes adversités. + + «CHATEAUBRIAND.» + +«Paris, ce 6 novembre 1831. + + + Arenenberg, le 4 mai 1832. + +«Monsieur le vicomte, + +«Je viens de lire votre dernière brochure. Que les Bourbons sont heureux +d'avoir pour soutien un génie tel que le vôtre! Vous relevez une cause +avec les mêmes armes qui ont servi à l'abattre; vous trouvez des paroles +qui font vibrer tous les coeurs français. Tout ce qui est national +trouve de l'écho dans votre âme; ainsi, quand vous parlez du grand homme +qui illustra la France pendant vingt ans, la hauteur du sujet vous +inspire, votre génie l'embrasse tout entier, et votre âme alors, +s'épanchant naturellement, entoure la plus grande gloire des plus +grandes pensées. + +«Moi aussi, monsieur le vicomte, je m'enthousiasme pour tout ce qui fait +l'honneur de mon pays; c'est pourquoi, me laissant aller à mon +impulsion, j'ose vous témoigner la sympathie que j'éprouve pour celui +qui montre tant de patriotisme et tant d'amour de la liberté. Mais, +permettez-moi de vous le dire, vous êtes le seul défenseur redoutable de +la vieille royauté; vous la rendriez nationale, si l'on pouvait croire +qu'elle pensât comme vous; ainsi, pour la faire valoir, il ne suffit pas +de vous déclarer de son parti, mais bien de prouver qu'elle est du +vôtre. + +«Cependant, monsieur le vicomte, si nous différons d'opinions, au moins +sommes-nous d'accord dans les souhaits que nous formons pour le bonheur +de la France. + +«Agréez, je vous prie, etc., etc. + + «LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE.» + + + «Paris, 19 mai 1832. + +«Monsieur le comte, + +«On est toujours mal à l'aise pour répondre à des éloges; quand celui +qui les donne avec autant d'esprit que de convenance est de plus dans +une condition sociale à laquelle se rattachent des souvenirs hors de +pair, l'embarras redouble. Du moins, monsieur, nous nous rencontrons +dans une sympathie commune; vous voulez avec votre jeunesse, comme moi +avec mes vieux jours, l'honneur de la France. Il ne manquait plus à l'un +et à l'autre, pour mourir de confusion ou de rire, que de voir le +_juste-milieu_ bloqué dans Ancône par les soldats du pape. Ah! monsieur, +où est votre oncle? À d'autres que vous je dirais: Où est le tuteur des +rois et le maître de l'Europe? En défendant la cause de la légitimité, +je ne me fais aucune illusion; mais je pense que tout homme qui tient à +l'estime publique doit rester fidèle à ses serments: lord Falkland, ami +de la liberté et ennemi de la cour, se fit tuer à Newbury dans l'armée +de Charles Ier. Vous vivrez, monsieur le comte, pour voir votre patrie +libre et heureuse; vous traversez des ruines parmi lesquelles je +resterai, puisque je fais moi-même partie de ces ruines. + +«Je m'étais flatté un moment de l'espoir de mettre cet été l'hommage de +mon respect aux pieds de madame la duchesse de Saint-Leu: la fortune, +accoutumée à déjouer mes projets, m'a encore trompé cette fois. J'aurais +été heureux de vous remercier de vive voix de votre obligeante lettre; +nous aurions parlé d'une grande gloire et de l'avenir de la France, +deux choses, monsieur le comte, qui vous touchent de près. + + «CHATEAUBRIAND.» + + +Les Bourbons m'ont-ils jamais écrit des lettres pareilles à celles que +je viens de produire? Se sont-ils jamais doutés que je m'élevais +au-dessus de tel faiseur de vers ou de tel politique de feuilleton? + +Lorsque, petit garçon, j'errais, compagnon des pâtres, sur les bruyères +de Combourg, aurais-je pu croire qu'un temps viendrait où je marcherais +entre les deux plus hautes puissances de la terre, puissances abattues, +donnant le bras d'un côté à la famille de Saint-Louis, de l'autre à +celle de Napoléon; grandeurs ennemies qui s'appuient également, dans +l'infortune qui les rapproche, sur l'homme faible et fidèle, sur l'homme +dédaigné de la légitimité? + +Madame Récamier alla s'établir à Wolfsberg, château habité par M. +Parquin[419], dans le voisinage d'Arenenberg, séjour de madame la +duchesse de Saint-Leu; je restai deux jours à Constance. Je vis tout ce +qu'on pouvait voir: la halle où est le grenier public que l'on baptise +_salle du Concile_, la prétendue statue de Huss, la place où Jérôme de +Prague et Jean Huss furent, dit-on, brûlés; enfin, toutes les +abominations ordinaires de l'histoire et de la société. + + [Note 419: Charles _Parquin_, ancien officier des armées + impériales. Il connaissait le prince Louis depuis 1822; il + avait acheté, en 1824, le château de Wolfsberg, sis auprès + d'Arenenberg, et avait épousé une demoiselle d'honneur de la + reine Hortense, Mlle Cochelet, fille d'un membre de + l'Assemblée constituante et élevée dans le pensionnat de Mme + Campan avec Mlle de Beauharnais. Le chef d'escadron Parquin + prit la part la plus active à l'échauffourée de Strasbourg + (30 octobre 1836). Il fut arrêté aux côtés du prince. Traduit + devant la cour d'assises du Bas-Rhin, le 6 janvier 1837, il + fut acquitté, après une émouvante plaidoirie de son frère, Me + Parquin, qui était, à cette époque, l'un des plus brillants + avocats du barreau de Paris.] + +Le Rhin, en sortant du lac, s'annonce bien comme un roi; pourtant il n'a +pu défendre Constance, qui a, si je ne me trompe, été saccagée par +Attila, assiégée par les Hongrois, les Suédois, et prise deux fois par +les Français. + +Constance est le Saint-Germain de l'Allemagne; les vieilles gens de la +vieille société s'y sont retirés. Quand je frappais à une porte, +m'enquérant d'un appartement pour madame de Chateaubriand, je +rencontrais quelque chanoinesse, fille majeure; quelque prince de race +antique, électeur à demi-solde; ce qui allait fort bien avec les +clochers abandonnés et les couvents déserts de la ville. L'armée de +Condé a combattu glorieusement sous les murs de Constance et semble +avoir déposé son ambulance dans cette ville. J'eus le malheur de +retrouver un vétéran émigré; il me faisait l'honneur de m'avoir connu +autrefois; il avait plus de jours que de cheveux; ses paroles ne +finissaient point; il ne pouvait se retenir et laissait aller ses +années. + + * * * * * + +Le 29 d'août j'allai dîner à Arenenberg. + +Arenenberg est situé sur une espèce de promontoire dans une chaîne de +collines escarpées. La reine de Hollande, que l'épée avait faite et que +l'épée a défaite, a bâti le château, ou, si l'on veut, le pavillon +d'Arenenberg. On y jouit d'une vue étendue, mais triste. Cette vue +domine le lac inférieur de Constance, qui n'est qu'une expansion du Rhin +sur des prairies noyées. De l'autre côté du lac, on aperçoit des bois +sombres, restes de la forêt Noire, quelques oiseaux blancs voltigeant +sous un ciel gris et poussés par un vent glacé. Là, après avoir été +assise sur un trône, après avoir été outrageusement calomniée, la reine +Hortense est venue se percher sur un rocher; en bas est l'île du lac où +l'on a, dit-on, retrouvé la tombe de Charles le Gros, et où meurent à +présent des serins qui demandent en vain le soleil des Canaries. Madame +la duchesse de Saint-Leu était mieux à Rome: elle n'est pas cependant +descendue par rapport à sa naissance et à sa première vie: au contraire, +elle a monté; son abaissement n'est que relatif à un accident de sa +fortune; ce ne sont pas là de ces chutes comme celle de madame la +Dauphine, tombée de toute la hauteur des siècles. + +Les compagnons et les compagnes de madame la duchesse de Saint-Leu +étaient son fils, madame Salvage[420], madame ***. En étrangers, il y +avait madame Récamier, M. Vieillard[421] et moi. Madame la duchesse de +Saint-Leu se tirait fort bien de sa difficile position de reine et de +demoiselle de Beauharnais. + + [Note 420: Sur Madame Salvage, voy. ci-dessus la note 2 de la + page 102.] + + [Note 421: Narcisse _Vieillard_ (1791-1857). Après avoir + fait, comme officier d'artillerie, les campagnes de Russie + (1812), d'Allemagne (1813) et de France (1814), il rentra + dans la vie privée à la Restauration, et manifesta en + plusieurs circonstances ses sentiments bonapartistes. Choisi + par la reine Hortense pour précepteur de son fils aîné + Charles-Louis-Napoléon Bonaparte, frère du futur Napoléon + III, il s'occupa aussi de l'éducation de ce dernier, puis il + se retira en Normandie. Député de la Manche, de 1842 à 1846, + représentant du peuple de 1848 à 1851, il contribua à la + préparation et à l'exécution du coup d'État du 2 décembre, et + fut nommé sénateur le 26 janvier 1852. Faisant marcher de + front son bonapartisme et son républicanisme, lors du vote + sur le rétablissement de l'Empire, il vota contre. À sa mort + (19 mai 1857), il défendit, par une clause de son testament, + de porter son corps à l'église.] + +Après le dîner, madame de Saint-Leu s'est mise à son piano avec M. +Cottrau, grand jeune peintre à moustaches, à chapeau de paille, à +blouse, au col de chemise rabattu, au costume bizarre. Il chassait, il +peignait, il chantait, il riait, spirituel et bruyant[422]. + + [Note 422: M. Cottrau était un ami du prince Louis, et il ne + quittait guère Arenenberg. À l'époque où il exerçait les + fonctions de capitaine dans l'artillerie suisse, le prince + s'éprit de la veuve d'un planteur mauricien, Madame S...., + habitant un château voisin, et il demanda sa main sans + pouvoir l'obtenir. Les choses prirent une tournure assez + sérieuse pour que la reine Hortense, opposée à ce mariage, se + décidât à faire partir son fils, afin de changer le cours de + ses idées. Louis-Napoléon se rendit en Angleterre, accompagné + de M. Cottrau. En quittant Arenenberg, il pleurait; il + paraissait inconsolable. Durant le voyage, il tira souvent de + la poche de son habit une miniature, portrait de la dame de + ses pensées; il ne pouvait se lasser de le regarder. Les deux + jeunes gens passèrent quelque temps à Londres. Quand ils + revinrent en Suisse, la cure prescrite par la reine Hortense + avait réussi à souhait. M. Cottrau, faisant, suivant son + habitude, la visite des tiroirs avant de quitter l'hôtel, + trouva dans un secrétaire, où il eut soin de la laisser, la + miniature de la belle mauricienne.--_La marquise de Crenay, + une amie de la reine Hortense et de Napoléon III_, par H. + Thirria, p. 19.] + +Le prince Louis habite un pavillon à part, où j'ai vu des armes, des +cartes topographiques et stratégiques; industries qui faisaient, comme +par hasard, penser au sang du conquérant sans le nommer: le prince Louis +est un jeune homme studieux, instruit, plein d'honneur et naturellement +grave. + +Madame la duchesse de Saint-Leu m'a lu quelques fragments de ses +mémoires: elle m'a montré un cabinet rempli de dépouilles de Napoléon. +Je me suis demandé pourquoi ce vestiaire me laissait froid; pourquoi ce +petit chapeau, cette ceinture, cet uniforme porté à telle bataille me +trouvaient si indifférent: j'étais bien plus troublé en racontant la +mort de Napoléon à Sainte-Hélène! La raison en est que Napoléon est +notre contemporain; nous l'avons tous vu et connu: il vit dans notre +souvenir; mais le héros est encore trop près de sa gloire. Dans mille +ans, ce sera autre chose: il n'y a que les siècles qui aient donné le +parfum de l'ambre à la sueur d'Alexandre; attendons: d'un conquérant il +ne faut montrer que l'épée. + +Retourné à Wolfsberg avec madame Récamier, je partis la nuit: le temps +était obscur et pluvieux; le vent soufflait dans les arbres, et la +hulotte lamentait: vraie scène de Germanie. + +Madame de Chateaubriand arriva bientôt à Lucerne: l'humidité de la ville +l'effraya, et Lugano étant trop cher, nous nous décidâmes à venir à +Genève. Nous prîmes notre route par Sempach: le lac garde la mémoire +d'une bataille qui assura l'affranchissement des Suisses, à une époque +où les nations de ce côté-ci des Alpes avaient perdu leurs libertés. Au +delà de Sempach, nous passâmes devant l'abbaye de Saint-Urbain, tombant +comme tous les monuments du christianisme. Elle est située dans un lieu +triste, à l'orée d'une bruyère qui conduit à des bois: si j'eusse été +libre et seul, j'aurais demandé aux moines quelque trou dans leurs +murailles, pour y achever mes _Mémoires_ auprès d'une chouette; puis je +serais allé finir mes jours sans rien faire sous le beau soleil +fainéant de Naples ou de Palerme: mais les beaux pays et le printemps +sont devenus des injures, des désastres et des regrets. + +En arrivant à Berne, on nous apprit qu'il y avait une grande révolution +dans la ville: j'avais beau regarder, les rues étaient désertes, le +silence régnait, la terrible révolution s'accomplissait sans parler, à +la paisible fumée d'une pipe au fond de quelque estaminet. + +Madame Récamier ne tarda pas à nous rejoindre à Genève. + + + Genève, fin de septembre 1832. + +J'ai commencé à me remettre sérieusement au travail: j'écris le matin et +je me promène le soir. Je suis allé hier visiter Coppet. Le château +était fermé: on m'en a ouvert les portes; j'ai erré dans les +appartements déserts. Ma compagne de pèlerinage a reconnu tous les lieux +où elle croyait voir encore son amie, ou assise à son piano, ou entrant, +ou sortant, ou causant sur la terrasse qui borde la galerie; madame +Récamier a revu la chambre qu'elle avait habitée; des jours écoulés ont +remonté devant elle: c'était comme une répétition de la scène que j'ai +peinte dans _René_: «Je parcourus les appartements sonores où l'on +n'entendait que le bruit de mes pas..... Partout les salles étaient +détendues, et l'araignée filait sa toile dans les couches +abandonnées..... Qu'ils sont doux, mais qu'ils sont rapides les moments +que les frères et les soeurs passent dans leurs jeunes années, réunis +sous l'aile de leurs vieux parents! La famille de l'homme n'est que d'un +jour; le souffle de Dieu la disperse comme une fumée. À peine le fils +connaît-il le père, le père le fils, le frère la soeur, la soeur le +frère! Le chêne voit germer ses glands autour de lui, il n'en est pas +ainsi des enfants des hommes!» + +Je me rappelais aussi ce que j'ai dit, dans ces _Mémoires_, de ma +dernière visite à Combourg, en partant pour l'Amérique. Deux mondes +divers, mais liés par une secrète sympathie, nous occupaient, madame +Récamier et moi. Hélas! ces mondes isolés, chacun de nous les porte en +soi; car où sont les personnes qui ont vécu assez longtemps les unes +près des autres pour n'avoir pas des souvenirs séparés? Du château, nous +sommes entrés dans le parc; le premier automne commençait à rougir et à +détacher quelques feuilles; le vent s'abattait par degrés et laissait +ouïr un ruisseau qui fait tourner un moulin. Après avoir suivi les +allées qu'elles avait coutume de parcourir avec madame de Staël, madame +Récamier a voulu saluer ses cendres. À quelque distance du parc est un +taillis mêlé d'arbres plus grands, et environné d'un mur humide et +dégradé. Ce taillis ressemble à ces bouquets de bois au milieu des +plaines que les chasseurs appellent des _remises_: c'est là que la mort +a poussé sa proie et renfermé ses victimes. + +Un sépulcre avait été bâti d'avance dans ce bois pour y recevoir M. +Necker, madame Necker et madame de Staël: quand celle-ci est arrivée au +rendez-vous, on a muré la porte de la crypte. L'enfant d'Auguste de +Staël est resté en dehors, et Auguste lui-même, mort avant son enfant, a +été placé sous une pierre, aux pieds de ses parents. Sur la pierre, sont +gravées ces paroles tirées de l'Écriture: _Pourquoi cherchez-vous parmi +les morts celui qui est vivant dans le ciel?_ Je ne suis point entré +dans le bois; madame Récamier a seule obtenu la permission d'y pénétrer. +Resté assis sur un banc devant le mur d'enceinte, je tournais le dos à +la France et j'avais les yeux attachés, tantôt sur la cime du +Mont-Blanc, tantôt sur le lac de Genève: les nuages d'or couvraient +l'horizon derrière la ligne sombre du Jura; on eût dit d'une gloire qui +s'élevait au-dessus d'un long cercueil. J'apercevais, de l'autre côté du +lac, la maison de lord Byron[423], dont le faîte était touché d'un rayon +du couchant; Rousseau n'était plus là pour admirer ce spectacle, et +Voltaire, aussi disparu, ne s'en était jamais soucié. C'était au pied du +tombeau de madame de Staël que tant d'illustres absents sur le même +rivage se présentaient à ma mémoire: ils semblaient venir chercher +l'ombre leur égale pour s'envoler au ciel avec elle et lui faire cortége +pendant la nuit. Dans ce moment, madame Récamier, pâle et en larmes, est +sortie du bocage funèbre elle-même comme une ombre. Si j'ai jamais senti +à la fois la vanité et la vérité de la gloire et de la vie, c'est à +l'entrée du bois silencieux, obscur, inconnu, où dort celle qui eut tant +d'éclat et de renom, et envoyant ce que c'est que d'être véritablement +aimé. + + [Note 423: Quand lord Byron quitta l'Angleterre, pour la + seconde et dernière fois, le 25 avril 1816, il se rendit en + Suisse, par la Belgique et le Rhin, et passa quelques mois + sur les bords du lac de Genève. C'est là qu'il écrivit le + troisième chant du _Pèlerinage de Childe-Harold_, le + _Prisonnier de Chillon_ et la _Nuit finale de l'Univers_, et + qu'il commença son drame de _Manfred_.] + +Cette vesprée même, lendemain du jour de mes dévotions aux morts de +Coppet, fatigué des bords du lac, je suis allé chercher, toujours avec +madame Récamier, des promenades moins fréquentées. Nous avons découvert, +en aval du Rhône, une gorge resserrée où le fleuve coule bouillonnant +au-dessous de plusieurs moulins, entre des falaises rocheuses coupées de +prairies. Une de ces prairies s'étend au pied d'une colline, sur +laquelle, parmi un bouquet d'ormes, est plantée une maison. + +Nous avons remonté et descendu plusieurs fois en causant cette bande +étroite de gazon qui sépare le fleuve bruyant du silencieux coteau: +combien est-il de personnes qu'on puisse ennuyer de ce que l'on a été et +mener avec soi en arrière sur la trace de ses jours? Nous avons parlé de +ces temps, toujours pénibles et toujours regrettés, où les passions font +le bonheur et le martyre de la jeunesse. Maintenant j'écris cette page à +minuit, tandis que tout repose autour de moi et qu'à travers ma fenêtre +je vois briller quelques étoiles sur les Alpes. + +Madame Récamier va nous quitter, elle reviendra au printemps, et moi je +vais passer l'hiver à évoquer mes heures évanouies, à les faire +comparaître une à une au tribunal de ma raison. Je ne sais si je serai +bien impartial et si le juge n'aura pas trop d'indulgence pour le +coupable. Je passerai l'été prochain dans la patrie de Jean-Jacques. +Dieu veuille que je ne gagne pas la maladie du rêveur. Et puis, quand +l'automne sera revenu, nous irons en Italie: _Italiam!_ c'est mon +éternel refrain. + + + Genève, octobre 1832. + +Le prince Louis-Napoléon m'ayant donné sa brochure intitulée: _Rêveries +politiques_, je lui ai écrit cette lettre: + +«Prince, + +«J'ai lu avec attention la petite brochure que vous avez bien voulu me +confier. J'ai mis par écrit, comme vous l'avez désiré, quelques +réflexions naturellement nées des vôtres et que j'avais déjà soumises à +votre jugement. Vous savez, prince, que mon jeune roi est en Écosse, que +tant qu'il vivra il ne peut y avoir pour moi d'autre roi de France que +lui; mais si Dieu, dans ses impénétrables conseils, avait rejeté la race +de saint Louis, si les moeurs de notre patrie ne lui rendaient pas +l'état républicain possible, il n'y a pas de nom qui aille mieux à la +gloire de la France que le vôtre. + +«Je suis, etc., etc., + + «CHATEAUBRIAND.» + + + Paris, rue d'Enfer, janvier 1833 + +J'avais beaucoup rêvé de cet avenir prochain que je m'étais fait et +auquel je croyais toucher. À la tombée du jour, j'allais vaguer dans les +détours de l'Arve, du côté de Salève. Un soir, je vis entrer M. Berryer; +il revenait de Lausanne et m'apprit l'arrestation de madame la duchesse +de Berry[424]; il n'en savait pas les détails. Mes projets de repos +furent encore une fois renversés. Quand la mère de Henri V avait cru à +des succès, elle m'avait donné mon congé; son malheur déchirait son +dernier billet et me rappelait à sa défense. Je partis sur-le-champ de +Genève, après avoir écrit aux ministres. Arrivé dans ma rue d'Enfer, +j'adressai aux rédacteurs en chef des journaux la circulaire suivante: + + [Note 424: La duchesse de Berry avait été arrêtée à + Nantes--on sait dans quelles circonstances--le 7 novembre + 1833. Le 12 novembre, Berryer entrait dans le cabinet de + Chateaubriand, à Genève, et lui apprenait la nouvelle, sans + pouvoir d'ailleurs lui donner aucun détail. Chateaubriand + partit aussitôt pour Paris.] + +«Monsieur, + +«Arrivé à Paris le 17 de ce mois, j'écrivis le 18 à M. le ministre de la +justice[425] pour m'informer si la lettre que j'avais eu l'honneur de +lui envoyer de Genève, le 12, pour madame la duchesse de Berry, lui +était parvenue et s'il avait eu la bonté de la faire passer à Madame. + + [Note 425: M. Barthe.] + +«Je sollicitais en même temps de M. le garde des sceaux l'autorisation +nécessaire pour me rendre à Blaye auprès de la princesse. + +«M. le garde des sceaux me voulut bien répondre, le 19, qu'il avait +transmis mes lettres au président du conseil[426] et que c'était à lui +qu'il me fallait adresser. J'écrivis en conséquence, le 20, à M. le +ministre de la guerre. Je reçois aujourd'hui, 22, sa réponse du 21: Il +regrette, d'être dans la nécessité de m'annoncer que le gouvernement n'a +pas jugé qu'il y ait lieu d'accéder à mes demandes. Cette décision a mis +un terme à mes démarches auprès des autorités. + + [Note 426: Le maréchal Soult, ministre de la guerre et + président du conseil.] + +«Je n'ai jamais eu la prétention, monsieur, de me croire capable de +défendre seul la cause du malheur et de la France. Mon dessein, si l'on +m'avait permis de parvenir aux pieds de l'auguste prisonnière, était de +lui proposer pour l'occurrence la formation d'un conseil d'hommes plus +éclairés que moi. Outre les personnes honorables et distinguées qui se +sont déjà présentées, j'aurais pris la liberté d'indiquer au choix de +MADAME M. le marquis de Pastoret, M. Lainé, M. de Villèle, etc., etc. + +«Maintenant, monsieur, écarté officiellement, je rentre dans mon droit +privé. Mes _Mémoires sur la vie et la mort de M. le duc de Berry_, +enveloppés dans les cheveux de la veuve aujourd'hui captive, reposent +auprès du coeur que Louvel rendit plus semblable à celui d'Henri IV. Je +n'ai point oublié cet insigne honneur, dont le moment actuel me demande +compte et me fait sentir toute la responsabilité. + +«Je suis, monsieur, etc., etc. + + «CHATEAUBRIAND.» + + +Pendant que j'écrivais cette circulaire aux journaux, j'avais trouvé le +moyen de faire passer ce billet à madame la duchesse de Berry: + + «Paris, ce 23 novembre 1832. + +«Madame, + +«J'ai eu l'honneur de vous adresser de Genève une première lettre en +date du 12 de ce mois[427]. Cette lettre, dans laquelle je vous +suppliais de me faire l'honneur de me choisir pour l'un de vos +défenseurs, a été imprimée dans les journaux. + + [Note 427: Cette lettre du 12 novembre était ainsi conçue: + + «Madame, + + «Vous me trouverez bien téméraire de venir vous importuner + dans un pareil moment pour vous supplier de m'accorder une + grâce, dernière ambition de ma vie: je désirerais ardemment + être choisi par vous au nombre de vos défenseurs. Je n'ai + aucun titre personnel à la haute faveur que je sollicite + auprès de vos grandeurs nouvelles; mais j'ose la demander en + mémoire d'un prince dont vous daignâtes me nommer + l'historien; je l'espère encore comme le prix du sang de ma + famille. Mon frère eut la gloire de mourir avec son illustre + aïeul, M. de Malesherbes, défenseur de Louis XVI, le même + jour, à la même heure, pour la même cause et sur le même + échafaud. + + «Je suis, etc..... + + «CHATEAUBRIAND.»] + +«La cause de Votre Altesse Royale peut être traitée individuellement par +tous ceux qui, sans y être autorisés, auraient des vérités utiles à +faire connaître; mais si MADAME désire qu'on s'en occupe en son propre +nom, ce n'est pas un seul homme, mais un conseil d'hommes politiques et +de légistes qui doit être chargé de cette haute affaire. Dans ce cas, je +demanderais que MADAME voulût bien m'adjoindre (avec les personnes dont +elle aurait fait choix) M. le comte de Pastoret, M. Hyde de Neuville, M. +de Villèle, M. Lainé, M. Royer-Collard, M. Pardessus, M. +Mandaroux-Vertamy, M. de Vaufreland. + +«J'avais aussi pensé, madame, qu'on aurait pu appeler à ce conseil +quelques hommes d'un grand talent et d'une opinion contraire à la nôtre; +mais peut-être serait-ce les placer dans une fausse position, les +obliger à faire un sacrifice d'honneur et de principe, dont les esprits +élevés et les consciences droites ne s'arrangent pas. + + «CHATEAUBRIAND.» + + +Vieux soldat discipliné, j'accourais donc pour m'aligner dans le rang et +marcher sous mes capitaines: réduit par la volonté du pouvoir à un duel, +je l'acceptai. Je ne m'attendais guère à venir, de la tombe du mari, +combattre auprès de la prison de la veuve. + +En supposant que je dusse rester seul, que j'eusse mal compris ce qui +convient à la France, je n'en étais pas moins dans la voie de l'honneur. +Or, il n'est pas inutile aux hommes qu'un homme s'immole à sa +conscience; il est bon que quelqu'un consente à se perdre pour demeurer +ferme à des principes dont il a la conviction et qui tiennent à ce qu'il +y a de noble dans notre nature: ces dupes sont les contradicteurs +nécessaires du fait brutal, les victimes chargées de prononcer le _veto_ +de l'opprimé contre le triomphe de la force. On loue les Polonais; leur +dévouement est-il autre chose qu'un sacrifice? il n'a rien sauvé; il ne +pouvait rien sauver: dans les idées mêmes de mes adversaires, le +dévouement sera-t-il stérile pour la race humaine? + +Je préfère, dit-on, une famille à ma patrie: non, je préfère au parjure +la fidélité à mes serments, le monde moral à la société matérielle; +voilà tout: pour ce qui est de la famille, je ne m'y consacre que dans +la persuasion qu'elle était essentiellement utile à la France; je +confonds sa postérité avec celle de la patrie, et lorsque je déplore les +malheurs de l'une, je déplore les désastres de l'autre: vaincu, je me +suis prescrit des devoirs, comme les vainqueurs se sont imposé des +intérêts. Je tâche de me retirer du monde avec ma propre estime; dans la +solitude, il faut prendre garde au choix que l'on fait de sa compagne. + + * * * * * + +En France, pays de vanité, aussitôt qu'une occasion de faire du bruit se +présente, une foule de gens la saisissent: les uns agissent par bon +coeur, les autres par la conscience qu'ils ont de leur mérite. J'eus +donc beaucoup de concurrents; ils sollicitèrent, ainsi que moi, de +madame la duchesse de Berry, l'honneur de la défendre. Du moins, ma +présomption à m'offrir pour champion à la princesse était un peu +justifiée par d'anciens services: si je ne jetais pas dans la balance +l'épée de Brennus, j'y mettais mon nom: tout peu important qu'il est, il +avait déjà remporté quelques victoires pour la monarchie. J'ai ouvert +mon _Mémoire sur la captivité de Madame la duchesse de Berry_[428] par +une considération dont je suis vivement frappé; je l'ai souvent +reproduite, et il est probable que je la reproduirai encore. + + [Note 428: Le _Mémoire sur la captivité de Mme la duchesse de + Berry_, parut le 29 décembre 1832.] + +«On ne cesse, disais-je, de s'étonner des événements; toujours on se +figure d'atteindre le dernier; toujours la révolution recommence. Ceux +qui, depuis quarante années, marchent pour arriver au terme, gémissent; +ils croyaient s'asseoir quelques heures au bord de leur tombe: vain +espoir! le temps frappe ces voyageurs pantelants et les force d'avancer. +Que de fois, depuis qu'ils cheminent, la vieille monarchie est tombée à +leurs pieds! à peine échappés à ces écroulements successifs, ils sont +obligés d'en traverser de nouveau les décombres et la poussière. Quel +siècle verra la fin du mouvement? + +«La Providence a voulu que les générations de passage destinées à des +jours immémorés fussent petites, afin que le dommage fût de peu. Aussi +voyons-nous que tout avorte, que tout se dément, que personne n'est +semblable à soi-même et n'embrasse toute sa destinée, qu'aucun événement +ne produit ce qu'il contenait et ce qu'il devait produire. Les hommes +supérieurs de l'âge qui expire s'éteignent; auront-ils des successeurs? +Les ruines de Palmyre aboutissent à des sables.» + +De cette observation générale passant aux faits particuliers, j'expose, +dans mon argumentation, qu'on pouvait agir avec madame la duchesse de +Berry par des mesures arbitraires, en la considérant comme prisonnière +de police, de guerre, d'État, ou en demandant aux Chambres un bill +d'_attainder_; qu'on pouvait la soumettre à la compétence des lois, en +lui appliquant la loi d'exception Briqueville, ou la loi commune du +code; qu'on pouvait regarder sa personne comme inviolable et sacrée. + +Les ministres soutenaient la première opinion, les hommes de Juillet la +seconde, les royalistes la troisième. + +Je parcours ces diverses suppositions: je prouve que si madame la +duchesse de Berry était descendue en France, elle n'y avait été attirée +que parce qu'elle entendait les opinions demander un autre présent, +appeler un autre avenir. + +Infidèle à son extraction populaire, la révolution sortie des journées +de Juillet a répudié la gloire et courtisé la honte. Excepté dans +quelques cours dignes de lui donner asile, la liberté, devenue l'objet +de la dérision de ceux gui en faisaient leur cri de ralliement, cette +liberté que des bateleurs se renvoient à coups de pied, cette liberté +étranglée après flétrissure au tourniquet des lois d'exception, +transformera, par son anéantissement, la révolution de 1830 en une +cynique duperie. + +Là-dessus, et pour nous délivrer tous, madame la duchesse de Berry est +arrivée. La fortune l'a trahie; un juif l'a vendue; un ministre l'a +achetée. Si l'on ne veut pas agir contre elle par mesure de police, il +ne reste plus qu'à la traduire en cour d'assises. Je le suppose ainsi, +et j'ai mis en scène le défenseur de la princesse; puis, après avoir +fait parler le défenseur, je m'adresse à l'accusateur: + +«Avocat, levez-vous: + +«Établissez doctement que Caroline-Ferdinande de Sicile, veuve de Berry, +nièce de feu Marie-Antoinette d'Autriche, veuve Capet, est coupable de +réclamation envers un homme réputé oncle et tuteur d'un orphelin nommé +Henri; lequel oncle et tuteur serait, selon le dire calomnieux de +l'_accusée_, détenteur de la couronne d'un pupille, lequel pupille +prétend impudemment avoir été roi depuis le jour de l'abdication du +ci-devant Charles X, et de l'ex-dauphin, jusqu'au jour de l'élection du +roi des Français. + +«À l'appui de votre plaidoirie, que les juges fassent comparaître +d'abord Louis-Philippe comme témoin à charge ou à décharge, si mieux +n'aime se récuser comme parent. Ensuite, que les juges confrontent avec +l'_accusée_ le descendant du grand traître; que l'Iscariote en qui Satan +était entré, _entravit Satanas in Judam_, dise combien il a reçu de +deniers pour le marché, etc., etc. + +«Puis, d'après l'expertise des lieux, il sera prouvé que l'_accusée_ a +été pendant six heures à la géhenne de feu dans un espace trop étroit où +quatre personnes pouvaient à peine respirer, ce qui a fait dire +contumélieusement à la torturée qu'on lui faisait la _guerre à la saint +Laurent_. Or, Caroline-Ferdinande, étant pressée par ses complices +contre la plaque ardente, le feu aurait pris deux fois à ses vêtements, +et, à chaque coup que les gendarmes portaient en dehors à l'âtre +embrasé, la commotion se serait étendue au coeur de la délinquante et +lui aurait fait vomir des bouillons de sang. + +«Puis, en présence de l'image du Christ, on déposera comme pièce de +conviction, sur le bureau, la robe brûlée: car il faut qu'il y ait +toujours une robe jetée au sort dans ces marchés de Judas.» + +Madame la duchesse de Berry a été mise en liberté par un acte arbitraire +du pouvoir et lorsqu'on a cru l'avoir déshonorée. Le tableau que je +traçais de la plaidoierie fit sentir à Philippe l'odieux d'un jugement +public, et le détermina à une grâce à laquelle il pensait avoir attaché +un supplice: les païens, sous le règne de Sévère, jetèrent aux bêtes une +jeune femme chrétienne nouvellement délivrée. Ma brochure, dont il ne +reste aujourd'hui que des phrases, a eu son résultat historique +important. + +Je m'attendris encore en copiant l'apostrophe qui termine mon écrit: +c'est, j'en conviens, une folle dépense de larmes. + +«Illustre captive de Blaye, MADAME! que votre héroïque présence sur une +terre qui se connaît en héroïsme amène la France à vous répéter ce que +mon indépendance politique m'a acquis le droit de vous dire: _Madame, +votre fils est mon roi!_ Si la Providence m'inflige encore quelques +heures, verrai-je vos triomphes, après avoir eu l'honneur d'embrasser +vos adversités? Recevrai-je ce loyer de ma foi? Au moment où vous +reviendriez heureuse, j'irais avec joie achever dans la retraite des +jours commencés dans l'exil. Hélas! je me désole de ne pouvoir rien pour +vos présentes destinées! Mes paroles se perdent inutilement autour des +murs de votre prison: le bruit des vents, des flots et des hommes, au +pied de la forteresse solitaire, ne laissera pas même monter jusqu'à +vous ces derniers accents d'une voix fidèle.» + + + Paris mars 1833. + +Quelques journaux ayant répété la phrase: _Madame, votre fils est mon +roi_, ont été traduits devant les tribunaux pour délit de presse; je me +suis trouvé enveloppé dans la poursuite. Cette fois, je n'ai pu décliner +la compétence des juges; je devais essayer de sauver par ma présence les +hommes attaqués pour moi; il y allait de mon honneur de répondre de mes +oeuvres. + +De plus, la veille de mon appel au tribunal, le _Moniteur_ avait donné +la déclaration de madame la duchesse de Berry[429]; si je m'étais +absenté, on aurait cru que le parti royaliste reculait, qu'il +abandonnait l'infortune et rougissait de la princesse dont il avait +célébré l'héroïsme. + + [Note 429: Voici le texte de cette déclaration, qui fut + insérée dans le _Moniteur_ du 26 février 1833: + + «Pressée par les circonstances, et par les mesures ordonnées + par le gouvernement, quoique j'eusse les motifs les plus + graves pour tenir mon mariage secret, je crois devoir à + moi-même, ainsi qu'à mes enfans, de déclarer m'être mariée + secrètement pendant mon séjour en Italie. + + «MARIE-CAROLINE. + + «De la citadelle de Blaye, ce 22 février 1833.»] + +Il ne manquait pas de conseillers timides qui me disaient: «Faites +défaut; vous serez trop embarrassé avec votre phrase: _Madame, votre +fils est mon roi._--Je la crierai encore plus haut,» répondis-je. Je me +rendis dans la salle même où jadis était installé le tribunal +révolutionnaire; où Marie-Antoinette avait comparu, où mon frère avait +été condamné. La révolution de Juillet a fait enlever le crucifix dont +la présence, en consolant l'innocence, faisait trembler le juge. + +Mon apparition devant les juges a eu un effet heureux; elle a +contre-balancé un moment l'effet de la déclaration du _Moniteur_, et +maintenu la mère de Henri V au rang où sa courageuse aventure l'avait +placée: on a douté, quand on a vu que le parti royaliste osait braver +l'événement et ne se tenait pas pour battu. + +Je n'avais point voulu d'avocat, mais M. Ledru, qui s'était attaché à +moi lors de ma détention, a voulu parler: il s'est troublé et m'a fait +beaucoup de peine. M. Berryer, qui plaidait pour _la Quotidienne_, a +pris indirectement ma défense. À la fin des débats, j'ai appelé le jury +la _pairie universelle_, ce qui n'a pas peu contribué à notre +acquittement à tous[430]. + + [Note 430: Chateaubriand comparut devant la Cour d'Assises de + la Seine, le 27 février 1833. Étaient poursuivis, en même + temps que lui, les gérants de la _Quotidienne_, de la + _Gazette de France_, du _Revenant_, de l'_Écho Français_, de + la _Mode_, du _Courrier de l'Europe_, et un jeune étudiant, + M. Victor Thomas. Ce dernier, le 4 janvier précédent, avait + porté la parole, au nom des douze cents jeunes gens qui + étaient allés témoigner à Chateaubriand leur enthousiasme et + avaient redit avec lui: _Madame, votre fils est mon roi!_ + Tous furent acquittés, après une admirable plaidoirie de + Berryer. Quelques années après, le journal le _Droit_ disait + de ce plaidoyer: «Berryer défendit M. de Chateaubriand, comme + M. de Chateaubriand devait être défendu, sans provocation et + sans bravade, rendant hommage, en son nom, à ces rois de + l'exil qu'avait adorés sa jeunesse et que sa vieillesse + devait adorer. Tous ceux qui l'ont entendu se souviennent de + tout ce qu'il eut de sublime et de véritablement inspiré.... + Il y a eu, à sa voix, une de ces impressions électriques et + involontaires qu'il n'est donné qu'au génie de produire.» (Le + _Droit_, 20 juin 1838.)--Le jour où Berryer vint prendre + séance à l'Académie française, le 22 février 1855, le + directeur, M. de Salvandy, évoqua en ces termes le souvenir + de la plaidoirie du 27 février 1833: «On comprend que, tout à + l'heure, les souvenirs de la Sainte-Chapelle vous soient + revenus à la pensée. Votre parole grava ce nom dans la + mémoire publique le jour où vous aviez à vos côtés l'auteur + du _Génie du christianisme_, sous les voûtes du palais et à + quelques pas de la chapelle de Saint Louis. Ce plaidoyer est + de ceux qui restent, Monsieur; c'est votre discours pour le + poète Archias.» + + On pourrait croire, d'après ces témoignages, et on croit + généralement que, dans ce mémorable procès, Chateaubriand + avait pris pour avocat M. Berryer. C'est une erreur. + L'illustre écrivain n'avait pas voulu être défendu. Il + s'était présenté à la Cour d'Assises sans avocat. Il se borna + à répondre au réquisitoire du procureur général Persil par + les paroles suivantes: «Je ne prétends pas défendre ma + brochure; je ne me lève pas en ce moment pour répondre au + discours de M. le procureur du roi, je citerai seulement + quelques passages qui expliquent mes intentions, qu'on a + aggravées. Je ne suis pas sorti de ma retraite pour troubler + l'ordre; je ne suis revenu en France que lorsqu'on a fait des + lois de proscription contre une famille qu'il était de mon + devoir de défendre.» Il lut ensuite quelques mots de son + Mémoire et cita les paroles touchantes qui le terminaient. + + Berryer prit la parole comme avocat de la _Quotidienne_ et de + la _Gazette de France_. «Je ne suis pas, dit-il en + commençant, chargé de défendre M. de Chateaubriand.» S'il lui + arriva d'en parler, cependant, et s'il le fit en termes + magnifiques, ce ne fut pas comme son avocat, mais comme + royaliste et comme Français. + + Me Charles Ledru, dont Chateaubriand signale l'intervention, + qui fut, paraît-il, assez malheureuse, défendait l'_Écho + français_, une des feuilles incriminées.] + +Rien de remarquable n'a signalé ce procès dans la terrible chambre qui +avait retenti de la voix de Fouquier-Tinville et de Danton; il n'y a eu +d'amusant que l'argumentation de M. Persil: voulant démontrer ma +culpabilité, il citait cette phrase de ma brochure: _Il est difficile +d'écraser ce qui s'aplatit sous les pieds_, et il s'écriait: +«Sentez-vous, messieurs, tout ce qu'il y a de méprisant dans ce +paragraphe, _il est difficile d'écraser ce qui s'aplatit sous les +pieds_?» et il faisait le mouvement d'un homme qui écrase sous ses pieds +quelque chose. Il recommençait triomphant: les rires de l'auditoire +recommençaient. Ce brave homme ne s'apercevait ni du contentement de +l'auditoire à la malencontreuse phrase, ni du ridicule parfait dont il +était en trépignant dans sa robe noire comme s'il eût dansé, en même +temps que son visage était pâle d'inspiration et ses yeux hagards +d'éloquence[431]. + + [Note 431: Jean-Charles Persil (1785-1870), député de 1830 à + 1839, pair de France de 1839 à 1848, conseiller d'État sous + le Second Empire. Au lendemain de la révolution de juillet, + il avait été nommé procureur général près la cour royale de + Paris. Le zèle avec lequel il poursuivi, les journaux + républicains et les journaux légitimistes, également + coupables à ses yeux, et qui étaient, il faut le dire, + également violents, lui valut pendant plusieurs années une + impopularité formidable. Il fut longtemps la cible des + caricaturistes et l'une des _bêtes noires_ des petits + journaux, de la _Mode_ surtout, qui avait sans cesse à son + service des paquets d'_épingles_. Un jour, elle annonça sa + mort en ces termes: «M. Persil est mort pour avoir mangé du + perroquet.»] + +Lorsque les jurés rentrèrent et prononcèrent _non coupable_, des +applaudissements éclatèrent, je fus environné par des jeunes gens qui +avaient pris pour entrer des robes d'avocats: M. Carrel était là. + +La foule grossit à ma sortie; il y eut une rixe dans la cour du palais +entre mon escorte et les sergents de ville. Enfin, je parvins à +grand'peine chez moi au milieu de la foule qui suivait mon fiacre en +criant: _Vive Chateaubriand[432]!_ + + [Note 432: M. de Falloux, qui avait pu pénétrer dans la salle + en revêtant indûment une robe d'avocat, a raconté cette scène + dans ses _Mémoires_. Lorsque le président eut annoncé + l'acquittement de tous les prévenus, la foule se pressa + autour de Berryer et de Chateaubriand. Ce dernier dut se + cramponner au bras de M. de Falloux pour n'être pas renversé. + «Je n'aime pas le train! répétait-il, je n'aime pas le train! + menez-moi vite à ma voiture!» Mais sur le perron les + acclamations redoublèrent: «Vive Chateaubriand! Vive la + liberté de la presse!» On voulait dételer ses chevaux et + s'atteler à la voiture. «N'en faites rien, suppliait-il, + c'est très loin! c'est très loin! c'est impossible!» Enfin le + cocher parvint à se dégager et partit au galop. Quant à M. de + Falloux, il avait la tête et le coeur si remplis de ce qu'il + venait d'entendre, qu'il s'en allait à travers les rues avec + sa robe empruntée d'avocat, emportant sous son bras le grand + portefeuille de Chateaubriand. (_Mémoires d'un royaliste_, + par M. de Falloux, t. I, p. 60.)] + +Dans un autre temps, cet acquittement eût été très significatif; +déclarer qu'il n'était pas coupable de dire à la duchesse de Berry: +_Madame, votre fils est mon roi_, c'était condamner la révolution de +Juillet; mais aujourd'hui cet arrêt ne signifie rien, parce qu'il n'y a +en toute chose ni opinion ni durée. En vingt-quatre heures tout est +changé; je serais condamné demain pour le fait sur lequel j'ai été +acquitté aujourd'hui. + +Je suis allé mettre ma carte chez les jurés et notamment chez M. +Chevet[433], l'un des membres de la _pairie universelle_. + + [Note 433: Le célèbre marchand de comestibles du + Palais-Royal. Hélas! les Dieux s'en vont, Comus comme Momus. + À l'heure où j'écris cette note, la maison Chevet vient + d'éteindre ses fourneaux.] + +Il avait été plus aisé à l'honnête citoyen de trouver dans sa conscience +un arrêt en ma faveur qu'il ne m'eût été facile de trouver dans ma poche +l'argent nécessaire pour joindre au bonheur de l'acquittement le plaisir +de faire chez mon juge un bon dîner: M. Chevet a prononcé avec plus +d'équité sur la _légitimité_, l'_usurpation_ et sur l'auteur du _Génie +du christianisme_ que beaucoup de publicistes et de censeurs. + + + Paris, avril 1833. + +Le _Mémoire sur la captivité de madame la duchesse de Berry_ m'a valu +dans le parti royaliste une immense popularité. Les députations et les +lettres me sont arrivées de toutes parts. J'ai reçu du nord et du midi +de la France des adhésions couvertes de plusieurs milliers de +signatures. Elles demandent toutes, en s'en référant à ma brochure, la +mise en liberté de madame la duchesse de Berry. Quinze cents jeunes gens +de Paris sont venus me complimenter, non sans un grand émoi de la +police; j'ai reçu une coupe de vermeil avec cette inscription: À +_Chateaubriand les Villeneuvois fidèles (Lot-et-Garonne)_.[434] Une +ville du Midi m'a envoyé de très bon vin pour remplir cette coupe, mais +je ne bois pas. Enfin, la France légitimiste a pris pour devise ces +mots: MADAME, VOTRE FILS EST MON ROI! et plusieurs journaux les ont +adoptés pour épigraphe; on les a gravés sur des colliers et sur des +bagues. Je serai le premier à avoir dit en face de l'usurpation une +vérité que personne n'osait dire, et, chose étrange! je crois moins au +retour de Henri V que le plus misérable juste-milieu ou le plus violent +républicain. + + [Note 434: Il s'agit ici des royalistes de Villeneuve-d'Agen. + Chateaubriand les remercia en ces termes: + + «Paris, 17 avril 1833. + + «Messieurs, + + «La belle coupe que vous voulez bien m'offrir en votre nom et + en celui de vos compatriotes sera religieusement conservée + par moi, comme un témoignage de votre estime et des + sentiments qui nous unissent. Puisse, Messieurs, venir le + jour où je boirai à la santé du fils de Henri IV dans cette + coupe de la fidélité. Qu'il me soit permis d'offrir en + particulier mes remerciements et mes hommages aux dames dont + je lis la signature au bas de votre touchante lettre. + + «J'ai l'honneur d'être, avec une vive reconnaissance, etc.... + + «CHATEAUBRIAND.»] + +Au reste, je n'entends pas le mot usurpation dans le sens étroit que lui +donne le parti royaliste; il y aurait beaucoup de choses à dire sur ce +mot, comme sur celui de légitimité: mais il y a véritablement +usurpation, et usurpation de la pire espèce, dans le tuteur qui +dépouille le pupille et proscrit l'orphelin. Toutes ces grandes phrases +«qu'il fallait sauver la patrie» sont des prétextes que fournit à +l'ambition une politique immorale. Vraiment, ne faudrait-il pas +regarder la lâcheté de votre usurpation comme un effort de votre vertu! +Seriez-vous, par hasard, Brutus sacrifiant ses fils à la grandeur de +Rome? + +J'ai pu comparer dans ma vie la renommée littéraire à la popularité; la +première, pendant quelques heures, m'a plu, mais cet amour de renommée a +passé vite. Quant à la popularité, elle m'a trouvé indifférent, parce +que, dans la Révolution, j'ai trop vu d'hommes entourés de ces masses +qui, après les avoir élevés sur le pavois, les précipitaient dans +l'égout. Démocrate par nature, aristocrate par moeurs, je ferais très +volontiers l'abandon de ma fortune et de ma vie au peuple, pourvu que +j'eusse peu de rapports avec la foule. Toutefois, j'ai été extrêmement +sensible au mouvement des jeunes gens de Juillet qui me portèrent en +triomphe à la Chambre des pairs; c'est qu'ils ne m'y portaient pas pour +être leur chef et parce que je pensais comme eux; ils rendaient +seulement justice à un ennemi: ils reconnaissaient en moi un homme de +liberté et d'honneur; cette générosité me touchait. Mais cette autre +popularité que je viens d'acquérir dans mon propre parti ne m'a pas +causé d'émotion; entre les royalistes et moi il y a quelque chose de +glacé: nous désirons le même roi; à cela près, la plupart de nos voeux +sont opposés. + + + + +APPENDICE + + +I + +LA MORT DE LÉON XII[435]. + + [Note 435: Ci-dessus, p. 132.] + +M. de Marcellus, qui se trouvait alors à Rome, écrivait sur son +_Journal_, sous cette même date du 17 février 1829, la note suivante: + + Hier, je suis allé, en compagnie de M. de Chateaubriand, faire au + pape Léon XII notre visite suprême. Celle-ci n'a pas été adressée + au souverain du monde catholique par l'ambassadeur du roi fils + aîné de l'Église, dans le vaste palais du Vatican. C'était le + dernier hommage d'un fidèle à ce quelque chose sans nom qui + restait du père commun des chrétiens, à ce cadavre étendu + pontificalement, sous la lueur des cierges, dans la grande + chapelle du Saint-Sacrement qui s'allonge sous l'aile droite de + l'église de Saint-Pierre. Après quelques minutes de méditations + pieuses et politiques, passées en silence aux pieds de ce pontife + dont le visage pâle et animé supportait encore l'éclatante tiare, + nous sommes sortis du plus beau temple du monde, tristes et + préoccupés. + + «Voilà ce qui demeure de nous quelques heures après la fin» m'a + dit l'auteur du _Génie du christianisme_; «il m'a semblé, sous + les voûtes de Saint-Pierre, entendre encore cette voix qui + retentit dans un de nos vieux cantiques de Saint-Sulpice: + + La mort ne m'a laissé que les os seulement. + + «Savez-vous ce qui est arrivé cette nuit? Les gardes nobles qui + veillent auprès de «ce reste tel qui va disparaître» ont cru voir + le pape se ranimer. Ils ont entendu, au milieu de leur silence, + un bruit léger qui s'échappait de la figure du pontife. Ils sont + tombés la face contre terre et le bruit a cessé. C'était la peau + du visage et les paupières qui se resserraient sous le contact de + l'air, comme le parchemin craque sous les doigts. Je tiens cette + anecdote funèbre du capitaine des gardes, le Suisse Pfeiffer, qui + me l'a racontée ce matin. On n'entendra plus rien, pas même ce + froissement du parchemin une fois fait pour toujours, de ce chef + de l'Église habile et vertueux, qui prédisait, il y a peu de + semaines, de longues agitations à ses États, à la France et à + l'Europe. Il a été un modérateur éclairé des intérêts du monde + pendant cinq ans d'un règne trop court, et il n'a recueilli que + l'impopularité pour prix de ses pieux efforts. C'est l'histoire + de tous les pays.» + + Nous avons dépassé le môle d'Adrien et le Tibre au milieu de nos + réflexions et de nos regrets. Ils nous ont suivis en face de + cette _Locanda dell'orso_ que Montaigne a rendue célèbre et où + déjà de nombreux et joyeux buveurs s'applaudissaient de voir + rouverts à leurs orgies les mille cabarets que les décrets du + pape avaient fermés. À Ripetta, en nous séparant, M. de + Chateaubriand m'a dit: «Voulez-vous que demain, pour nous + distraire du lugubre spectacle qu'un pape vient de nous donner, + nous allions voir mes fouilles de _Torre-Vergatta_? La campagne + romaine, déjà belle au début du printemps, et les souvenirs des + siècles passés, nous feront oublier pour quelques heures nos + sollicitudes du présent et nos tristesses.» + + Nous sommes en effet partis aujourd'hui, tête à tête, dans mon + petit wurst allemand, que, pour garder l'incognito, l'ambassadeur + a préféré à ses pompeuses voitures, même à son coupé favori, que + j'ai fait faire à Londres, en 1822, pour nous conduire à Windsor + (il a traversé la mauvaise fortune de son maître, et il reparaît + avec son crédit dans les rues de Rome). M. de Chateaubriand a + conservé une taciturnité méditative, entrecoupée de rares + interjections, jusqu'au pont Milvius. Là son front s'est déridé: + «Admirez,» m'a-t-il dit, «la puissance de l'art de peindre. Ce + pont, témoin d'une victoire qui changea la face du monde, et la + plaine environnante, réapparaissent bien moins comme ils sont que + sous les couleurs de la magnifique fresque de Jules Romain au + Vatican. C'est un chef-d'oeuvre. Tout s'y trouve; et surtout ce + Tibre, gros des destinées humaines, qui va noyer Maxence et + couronner Constantin. Ah! pourquoi n'a-t-il pas éloigné miss + Bathurst! tant de beauté innocente et tant de vie! Voilà la rive + qui céda sous le poids si léger de la malheureuse fille. Rome ne + m'offre que des images de deuil.»--Autre pause qu'il a + interrompue un moment après le passage du pont.--«Avez-vous + remarqué que Byron n'entend rien à la peinture? Il est resté tout + à fait Anglais de ce côté; il ne l'est pas autant pour la + musique, qu'il comprenait mieux que la plupart de ses + compatriotes. Il aime les chants populaires, et, comme vous et + moi, il en a surpris de bizarres en Orient. Mais là, plus + qu'ailleurs, la chanson du peuple n'est pas de l'harmonie, c'est + de la légende ou de l'histoire primitive.»--Puis, après un long + silence, arrivés au tombeau de Néron, il m'a dit: «Je n'ai jamais + prêté aucune attention à ce sarcophage falsifié, pas plus que + s'il était véritablement le sépulcre de l'empereur parricide. La + tombe d'un tyran n'excite que mon mépris. Mais retournons-nous, + et d'ici contemplons Saint-Pierre, l'immortelle coupole, et cette + croix qui brille au-dessus de toutes les collines: elle va + consoler, par delà le désert d'Ostie, les regards du nautonier + quand il lutte contre les flots. C'est là un sublime spectacle + parce qu'il emporte avec lui vers les cieux l'imagination de + l'homme et son espérance.» Un peu plus loin:--«Croyez-moi, + laissons votre voiture sur cette route qui ramène à Paris et aux + joies du monde. Entrons résolument à pied dans le désert de la + campagne _maudite_, auquel j'ai toujours trouvé tant de charme.» + + Après un rapide coup d'oeil jeté sur ses fouilles, où on ne + travaillait pas ce jour-là, «Voilà», m'a-t-il dit, «des frustes + méconnaissables presque autant que leurs énigmatiques + possesseurs; j'ai risqué quelque argent à cette loterie des + morts. Il y avait autour de ces marbres qui ne sont plus, des + despotes, de prétendus affranchis, des esclaves, une foule + d'ambitieux; et dans ces trois classes d'hommes que le temps a + également emportés, on se disputait le pouvoir, on s'égorgeait + pour l'Empire. Il me semble voir surgir de ces ronces les ruines + confondues de la République romaine et de l'affreuse domination + de Tibère....»--Une petite fleur que M. de Chateaubriand a + cueillie à ses pieds est venue le distraire de ces sombres + réflexions:--«Combien la nature, si marâtre pour les hommes sous + tant de climats, est partout une douce mère pour ses filles les + plus innocentes, les herbes des champs! Voyez cette violette + blanche; elle n'a pas la demi-éclat et le parfum de la violette + de Virgile, _violæ sublucet purpura nigræ_, mais elle est la + première à m'annoncer le printemps.» + + Puis, revenus à ma voiture, le silence a recommencé: seulement + comme nous nous rapprochions de la porte du Peuple et du tumulte + de Rome, «Ici, comme chez nous,» a-t-il dit, «la tyrannie et la + liberté ont également péri. Mais, à Rome, la robe de ce capucin + qui soulève en passant une poussière antique achève de mettre en + relief la vanité de tant de vanités.»--Et cette réflexion a clos + la promenade, dont je me hâtai de consigner sur mon journal le + minutieux récit. (_Chateaubriand et son temps_, p. 345 et + suivantes.) + + +II + +LE CONCLAVE DE 1829[436]. + + [Note 436: Ci-dessus, pages 154 et 171.] + +Chateaubriand n'a point recueilli dans ses oeuvres son discours au +Sacré-Collège. Ce discours, prononcé le 18 février 1829, dans la +sacristie de Saint Pierre, mérite pourtant de n'être pas perdu. Le +voici: + + ÉMINENTISSIMES SEIGNEURS, + + Il n'y a pas encore six ans que M. le duc de Laval-Montmorency + vint au milieu de vous pour unir sa douleur à la vôtre, lorsque + Pie VII, de religieuse mémoire, fut rappelé auprès du chef + invisible de l'Église. Le roi Louis XVIII, au nom duquel mon + noble prédécesseur vous porta la parole, est allé lui-même se + placer auprès de saint Louis. J'étais alors ministre du vénérable + monarque, restaurateur des libertés de la France. Mon nom eut + l'insigne honneur de paraître dans les lettres qui furent + adressées au sacré collège, et c'est moi qui viens aujourd'hui, + ambassadeur de Charles X, roi non moins magnanime que son frère, + vous exprimer le regret qu'éprouvera mon auguste maître pour la + perte d'un souverain pontife que vos suffrages n'avaient point + encore revêtu de l'autorité suprême à l'époque que je rappelle. + + Ici Vos Éminences reconnaîtront les voies cachées de la + Providence, et cette fragilité des choses humaines qui doivent + être surtout présentes à la pensée de cette assemblée des princes + de l'Église, où j'aperçois tant de courageux confesseurs de la + foi. + + Que vous dirai-je, messeigneurs, que vous ne sentiez mieux que + moi? La mémoire de Léon XII sera vénérée par la France. Le + royaume que gouverne si glorieusement le fils aîné de l'Église + n'oubliera pas les conseils pacifiques qui ont empêché la + discorde de troubler, même passagèrement, les nouvelles + prospérités de ma patrie. Léon XII joignait à ses vertus + apostoliques cette modération d'esprit et cette connaissance de + son siècle, si nécessaires aux chefs des Empires. + + Éminentissimes seigneurs, vos lumières assureront au saint-siège, + dans le prochain conclave, un successeur digne de ce pontife + conciliateur. Si vous êtes des princes puissants, vous êtes aussi + les ministres de cette religion charitable qui abolit l'esclavage + parmi les hommes, qui, simple et sublime à la fois, est également + appropriée aux besoins de la société naissante et à ceux de la + société perfectionnée. Vos suffrages indépendants iront bientôt + chercher parmi vos pairs un vrai pasteur pour la chrétienté, un + souverain éclairé pour la plus illustre portion de cette noble + Italie qui dicta des lois au monde antique, qui civilisa le monde + moderne, qui, toujours féconde et jamais épuisée, nourrit + aujourd'hui à l'ombre de ta gloire le souvenir de ses grandeurs. + + Qu'il me soit permis, Éminentissimes seigneurs, d'offrir en + particulier au sacré collège l'hommage de ma profonde vénération. + +Dans sa lettre à Mme Récamier, du 21 mars 1829, Chateaubriand parle du +second discours qu'il prononça à Rome, celui-là en plein Conclave, le 10 +mars 1829. Comme ce discours ne figure pas non plus dans ses Oeuvres +complètes, le lecteur sera sans doute bien aise de le trouver ici: + + ÉMINENTISSIMES SEIGNEURS, + + La réponse de Sa Majesté Très-Chrétienne à la lettre que lui a + adressée le sacré collège vous exprime, avec la noblesse qui + appartient au fils aîné de l'Église, la douleur que Charles X a + ressentie en apprenant la mort du père des fidèles, et la + confiance qu'il repose dans le choix que la chrétienté attend de + vous. + + Le roi m'a fait l'insigne honneur de me désigner à l'entière + créance du sacré collège réuni en conclave. Je viens une seconde + fois, Éminentissimes seigneurs, vous témoigner mes regrets pour + la perte du pontife conciliateur qui voyait la véritable religion + dans l'obéissance aux lois et dans la concorde évangélique; de ce + souverain qui, pasteur et prince, gouvernait l'humble troupeau de + Jésus-Christ du faîte des gloires diverses qui se rattachent au + grand nom de l'Italie. Successeur futur de Léon XII, qui que vous + soyez, vous m'écoutez sans doute en ce moment; pontife à la fois + présent et inconnu, vous allez bientôt vous asseoir dans la + chaire de Saint Pierre, à quelques pas du Capitole, sur les + tombeaux de ces Romains de la République et de l'Empire, qui + passèrent de l'idolâtrie des vertus à celle des vices, sur ces + catacombes où reposent les ossements non entiers d'une autre + espèce de Romains: quelle parole pourrait s'élever à la majesté + du sujet? Quelle voix pourrait s'ouvrir un passage à travers cet + amas d'années qui ont étouffé tant de voix plus puissantes que la + mienne? Vous-même, illustre sénat de la chrétienté, pour soutenir + le poids de ces innombrables souvenirs, pour regarder en face les + siècles rassemblés autour de vous sur les ruines de Rome, + n'avez-vous pas besoin de vous appuyer à l'autel du sanctuaire, + comme moi au trône de Saint Louis? + + À Dieu ne plaise. Éminentissimes seigneurs, que je vous + entretienne ici de quelque intérêt particulier, que je vous fasse + entendre le langage d'une étroite politique: les choses sacrées + veulent être envisagées aujourd'hui sous des rapports plus + généraux et plus dignes. Le christianisme, qui renouvela d'abord + la face du monde, a vu depuis se transformer les sociétés + auxquelles il avait donné la vie. Au moment même où je parle, le + genre humain est arrivé à l'une des époques caractéristiques de + son existence, la religion chrétienne est encore là pour la + saisir, parce qu'elle garde dans son sein tout ce qui convient + aux esprits éclairés et aux coeurs généreux, tout ce qui est + nécessaire au monde qu'elle a sauvé de la corruption du paganisme + et de la destruction de la barbarie. En vain l'impiété a prétendu + que le christianisme favorisait l'oppression et faisait + rétrograder les jours: à la publication du nouveau pacte scellé + du sang du juste, l'esclavage a cessé d'être le droit commun des + nations; l'effroyable définition de l'esclavage a été effacée du + code romain: _Non tam viles quam nulli sunt._ Les sciences, + demeurées presque stationnaires dans l'antiquité, ont reçu une + impulsion rapide de cet esprit apostolique et rénovateur qui hâta + l'écroulement du vieux monde; partout où le christianisme s'est + éteint, la servitude et l'ignorance ont reparu. Lumière quand + elle se mêle aux facultés intellectuelles, sentiment quand elle + s'associe aux mouvements de l'âme, la religion chrétienne croît + avec la civilisation, et marche avec le temps; un des caractères + de la perpétuité qui lui est promise, c'est d'être toujours du + siècle qu'elle voit passer, sans passer elle-même. La morale + évangélique, raison divine, appuie la raison humaine dans ses + progrès vers un but qu'elle n'a point encore atteint: après avoir + traversé les âges de ténèbres et de force, le christianisme + devient chez les peuples modernes le perfectionnement même de la + société. + + Éminentissimes seigneurs, vous choisirez pour exercer le pouvoir + des clefs un homme de Dieu et qui comprendra bien sa haute + mission. Par son caractère universel qui n'a jamais eu de modèle + ou d'exemple dans l'histoire, un conclave n'est pas le conseil + d'un État particulier, mais celui d'une nation composée de + nations les plus diverses et répandue sur la surface du globe. + Vous êtes, Éminentissimes seigneurs, les augustes mandataires de + l'immense famille chrétienne pour un moment orpheline. Des hommes + qui ne vous ont jamais vus, qui ne vous verront jamais, qui ne + savent pas vos noms, qui ne parlent pas votre langue, qui + habitent loin de vous sous un autre soleil, au delà des mers, aux + extrémités de la terre, se soumettront à vos décisions que rien + en apparence ne les oblige à suivre, obéiront à vos lois + qu'aucune force matérielle n'impose, accepteront de vous un père + spirituel avec respect et gratitude: tels sont les prodiges de la + conviction religieuse. Princes de l'Église, il vous suffira de + laisser tomber vos suffrages sur l'un d'entre vous pour donner à + la communion des fidèles un chef qui, puissant par la doctrine et + l'autorité du passé, n'en connaisse pas moins les nouveaux + besoins du présent et de l'avenir, un pontife d'une vie sainte, + mêlant la douceur de la charité à la sincérité de la foi. Toutes + les couronnes forment le même voeu, toutes ont un même besoin de + modération et de paix: que ne doit-on pas attendre de cette + heureuse harmonie? que ne peut-on pas espérer, Éminentissimes + seigneurs, de vos lumières et de vos vertus? + + Il ne me reste qu'à vous renouveler l'expression de la sincère + estime et de la parfaite affection du souverain aussi pieux que + magnanime dont j'ai l'honneur d'être l'interprète auprès de vous. + + +III + +LE JOURNAL SECRET DU CONCLAVE[437]. + + [Note 437: Ci-dessus, page 183.] + +Le devoir de Chateaubriand, comme ambassadeur de France, était de suivre +de très près les opérations du Conclave. Aussi bien, comme il l'écrit à +Mme Récamier, le 17 février 1829, le Roi l'avait chargé de surveiller +«le dernier grand spectacle qui devait clore sa carrière», l'élection +d'un nouveau Pape. Il prit donc ses mesures pour être tenu au courant, +jour par jour, de tout ce qui se passerait, des brigues et des intrigues +qui pourraient se produire, des diverses candidatures qui seraient mises +en avant et des chances de chacune d'elles. Il se trouva qu'un témoin +sûr et admirablement informé rédigeait secrètement un _journal du +Conclave_. L'ambassadeur s'arrangea de façon à se le procurer, le fit +traduire en français, accompagna d'un court commentaire quelques-uns de +ses articles, et envoya le tout au ministre des Affaires étrangères, M. +le comte Portalis. «Le Roi verra, écrivait-il, ce qu'on n'a jamais vu: +l'intérieur d'un Conclave.» + +Ce document existe encore aux Archives des Affaires étrangères. Autorisé +à en prendre communication, M. Boyer d'Agen en a publié d'importants +extraits dans la _Revue des Revues_ des 1er et 15 janvier 1896. + +Voici quelques-unes des _remarques_ de Chateaubriand. + +On lit dans le _Journal_, à la date du 7 mars 1829: + + Le parti des exaltés tâche de tirer parti de tout et voudrait + pêcher en eau trouble. La possibilité de leur triomphe pourrait + se trouver dans la coopération des cardinaux français, qui + semblent unanimes pour le choix d'un Pape favorable à leur + exaltation d'idées. Si par malheur le parti d'Oppizzoni, soit + faiblesse, soit complaisance, se range au vote d'Albani, la palme + est aux mains des adversaires. + +En marge de ces lignes, Chateaubriand écrit la note suivante: + + Il n'y a pas besoin de commentaires sur cette journée; le texte + dit tout. Voilà une minorité qui parle comme la _Gazette de + France_ et la _Quotidienne_, qui veut s'immiscer dans nos + affaires, qui pousse la violence jusqu'à attaquer en plein + Conclave la mémoire de Léon XII. Elle suppose toujours que les + cardinaux français pensent comme elle; elle se figure que je veux + précipiter l'élection pour n'être pas confondu par l'arrivée de + ces cardinaux, arrivée que je prévoyais devoir être funeste au + principe de mon gouvernement. + +À la date du 9 mars, l'auteur du _Journal_ annonce que le Sacré Collège +a reçu la copie du discours que l'ambassadeur de France doit prononcer +le lendemain, et il le juge en ces termes: + + Quelle noblesse d'expressions! quelle élévation de pensées! + quelle délicatesse d'images! On voit que ses paroles partent du + fond de l'âme. Pour moi, j'en suis dans le ravissement. + Figurez-vous, dans l'étroite enceinte d'un Conclave, le tableau + d'une nation qui donne la vie, qui dicte des lois de paix à + toutes les autres nations, qui est le centre universel vers + lequel tous les peuples, peut-être même des tribus dont nous + ignorons le nom, dirigent leurs voeux et leurs prières. Tout le + Sacré Collège a tressailli d'une sainte joie et se propose de se + féliciter, avec le cardinal de Latil, du choix que Sa Majesté + Très-Chrétienne a fait d'un si grand homme, dont les principes + religieux sont les plus purs et inébranlables. Chaque phrase a + été examinée attentivement; on n'y aperçoit pas l'ombre d'un + intérêt politique privé, et moins encore une apparence de vouloir + hâter l'élection sans la présence des cardinaux français..... + +Chateaubriand ajoute ici cette note: + + J'ai été tenté de supprimer ici tout ce qui a rapport à mon + discours; mais, venant à penser aux préventions que l'on a + cherché à faire naître contre moi, j'ai cru devoir conserver + l'opinion du Conclave, comme une défense, comme un témoignage + honorable, propre à faire le contre-poids des calomnies dont j'ai + été l'objet. + +La page du _Journal_ consacrée à la journée du 10 mars donne lieu, de la +part de Chateaubriand, à la _Remarque_ ci-après: + + Voici encore le nonce (Mgr Lambruschini, nonce du Saint-Siège à + Paris) écho et missionnaire d'une coterie. Il parait qu'on + espérait ouvrir au sein du Conclave des conférences sur l'état de + nos affaires. J'ai su, d'une autre part, qu'avant la mort de Léon + XII des membres du clergé français étaient attendus à Rome pour + agiter de nouveau la question des Ordonnances. Ces manoeuvres + doivent être surveillées; elles bouleverseraient la France, sans + atteindre même le but où elles visent. Il est consolant de voir + la fermeté du Sacré-Collège et la sagesse avec laquelle il se + refuse aux ouvertures du nonce. Celui-ci est un prélat passionné, + entré beaucoup trop avant dans les intrigues d'un parti français, + homme qui, dans son pays, est à la tête de la _Faction de + Sardaigne_, et dont il est urgent de solliciter le rappel. + +Le 22 mars, l'auteur du _Journal_ note un petit incident assez +singulier: + + Ce matin on a été informé qu'un cardinal (Odescalchi) + s'entretenait par signes avec des jésuites qui se trouvaient dans + un jardin de la Compagnie, situé vis-à-vis l'édifice du Conclave. + On s'est posté en observation: impossible de rien comprendre à ce + langage par signes.... Le cardinal a été prévenu de s'abstenir de + semblables manoeuvres, et sur-le-champ des ordres ont été donnés + pour les empêcher désormais.... Après le scrutin du soir, il a + été décidé que l'on adresserait une lettre ferme et sérieuse au + vicaire général des Jésuites, et qu'on réglerait sur sa réponse + la conduite à tenir ultérieurement. + +Chateaubriand inscrit en marge: + + Il serait impossible de s'empêcher de rire du cardinal Odescalchi + et du télégraphe des jésuites, si la gravité de la matière ne + formait un contraste déplorable avec ces tours d'écoliers. Voilà + donc à quelles ressources en est réduite une Compagnie qui se dit + pieuse et un cardinal dont on loue la régularité, pour asseoir + dans la chaire de Saint-Pierre quelque pontife passionné, + perturbateur du repos des nations! + +Le lendemain 23 mars, à l'occasion de la réponse du père Pavani, Vicaire +général de la Compagnie de Jésus, à la lettre du Conclave, Chateaubriand +revient sur l'incident de la veille: + + Je dois avouer, écrit-il, que les Jésuites m'avaient semblé trop + maltraités par l'opinion. J'ai jadis été leur défenseur, et, + depuis qu'ils ont été attaqués dans ces derniers temps, je n'ai + dit ni écrit un seul mot contre eux. J'avais pris Pascal pour un + calomniateur de génie, qui nous avait laissé un immortel + mensonge; je suis obligé de reconnaître qu'il n'a rien exagéré. + La lettre du père Pavani (qu'on trouvera ci-jointe) a l'air + d'être échappée à Escobar lui-même, elle figurerait + merveilleusement dans les _Lettres provinciales_! Comme elle dit + tout et ne dit rien! Comme tous les mots en sont pesés, de + manière qu'ils puissent être interprétés ainsi que besoin sera! + L'humeur et la violence percent pourtant. Le révérend Père s'en + est aperçu, et il va bientôt tâcher de reprendre, par une seconde + lettre, non moins captieuse, le peu de vérité qu'il a laissé + transpirer dans la première. + + Au surplus, l'audace est grande. Cette Congrégation, à peine + rétablie, repoussée de toute part, suspecte au Sacré-Collège + lui-même, n'en aspire pas moins à donner la tiare et à se mêler + de toutes les affaires du monde. + +Chateaubriand cède ici, en parlant des jésuites, à un mouvement +d'humeur, qui disparaîtra bientôt, quand le résultat du Conclave sera +connu. Le 31 mars, à midi, l'auteur du _Journal_ écrivait: + + Hier, à dix heures du soir, Albani s'appliqua avec beaucoup + d'ardeur à recueillir des suffrages pour l'élection du cardinal + Castiglioni, dont les sentiments de loyauté et de franchise + étaient bien connus, non moins que l'opinion qu'il avait conçue + de la capacité et des talents d'Albani pour exercer l'emploi de + secrétaire d'État. Les cardinaux Pacca, Galleffi, Testaferrata, + Oppizzoni, Arezzo, Bertazzoli et Gazola furent chargés de + persuader Castiglioni et de ne le quitter qu'après qu'il aurait + promis de se rendre au voeu commun et de se conformer à la + volonté divine. Pendant ce temps, Albani disposait les autres + cardinaux à coopérer à l'élection. À minuit, tout était arrangé. + Les cardinaux français se montrèrent très satisfaits, et + promirent de donner unanimement leur vote au scrutin. Le parti de + De Gregorio fit d'abord quelque résistance, mais enfin il céda. + Celui de Macchi demeura rebelle à toute concession. Le calcul + d'approximation établi, il fut reconnu que les suffrages + s'élèveraient à 30, non compris le parti d'Albani, qui devait + _accéder_ en entier. Le résultat a été tel qu'on l'avait espéré. + Le premier scrutin a donné 32 voix, et ce nombre s'est accru, par + l'_accedat_, jusqu'à 47.... + +Chateaubriand triomphe, il a _son_ Pape, et il écrit, au bas du _Journal +du Conclave_, cette dernière _Remarque_: + + Cette journée a fait le Pape, le Pape que voulait la France, en + 1823, lorsque j'avais le portefeuille des Affaires étrangères, à + Paris, le Pape qui a répondu à mon discours, et qui, par cette + réponse, connue de l'Europe, a pris des engagements politiques. + + Le procès-verbal de l'acceptation, dressé par le notaire du + Conclave, selon la coutume, est digne d'être remarqué: «Pie VIII + s'est déterminé, dit-il, à nommer le cardinal Albani ministre, + afin de satisfaire aussi le Cabinet de Vienne.» Singulier moyen + sans doute! + + Le Souverain-Pontife, partageant les lots entre les deux + couronnes, se déclare le Pape de la France et donne à l'Autriche, + en compensation, un Secrétaire d'État inamovible. + +J'ai dit tout à l'heure que l'auteur des _Mémoires_ n'avait pas conservé +longtemps, à l'endroit des Jésuites, les sentiments de Pascal--et ceux +du _Constitutionnel_. À peu de mois de là, en effet, il écrivait sur son +neveu Christian de Chateaubriand, _jésuite_, d'admirables pages, les +plus belles de ce cinquième volume. + + +IV + +DANS LES PYRÉNÉES[438]. + + [Note 438: Ci-dessus, p. 238.] + +Il existe, à la Bibliothèque Nationale, des fragments manuscrits de +Chateaubriand recueillis par un de ses secrétaires, Éd. L'Agneau, et +cédés par lui, en 1846, à un certain Édouard Bricon. Celui-ci, se +proposant sans doute de les publier, en avait fait une copie, qui se +trouve aujourd'hui également au département des manuscrits. Le plus +important de ces fragments se rapporte, sans doute possible, à l'épisode +dont il est question dans les _Mémoires_. Il n'avait pas échappé aux +patientes et malicieuses investigations de Sainte-Beuve. Un jeune et +remarquable critique, M. Victor Giraud, vient de le publier à son tour, +d'après le texte original, dans son étude sur _Chateaubriand et les +Mémoires d'Outre-tombe_ (_Revue des Deux-Mondes_, du 1er avril 1899). +C'est d'après lui que nous reproduisons ces pages adressées par le poète +sexagénaire à la «spirituelle, déterminée et charmante étrangère de +seize ans», à celle que le bon Chactas eût appelée «la Vierge des +dernières amours». + + Avant d'entrer dans la société, j'errais autour d'elle. + Maintenant que j'en suis sorti, je suis également à l'écart; + vieux voyageur sans asile, je vois le soir chacun rentrer chez + soi, fermer la porte; je vois le jeune amoureux se glisser dans + les ténèbres; et moi, assis sur la borne, je compte les étoiles, + ne me fie à aucune, et j'attends l'aurore qui n'a rien à me + conter de nouveau et dont la jeunesse est une insulte à mes + cheveux. + + Quand je m'éveille avant l'aurore, je me rappelle ces temps où je + me levais pour écrire à la femme que j'avais quittée quelques + heures auparavant. À peine y voyais-je assez pour tracer mes + lettres à la lueur de l'aube. Je disais à la personne aimée + toutes les délices que j'avais goûtées, toutes celles que + j'espérais encore; je lui traçais le plan de notre journée, le + lieu où je devais la retrouver sur quelque promenade déserte, + etc. + + Maintenant, quand je vois apparaître le crépuscule et que, de la + natte de ma couche, je promène mes regards sur les arbres de la + forêt à travers ma fenêtre rustique, je me demande pourquoi le + jour se lève pour moi, ce que j'ai à faire, quelle joie m'est + possible, et je me vois errant seul de nouveau comme la journée + précédente, gravissant les rochers sans but, sans plaisir, sans + former un projet, sans avoir une seule pensée, ou bien assis dans + une bruyère, regardant paître quelques moutons ou s'abattre + quelques corbeaux sur une terre labourée. La nuit revient sans + m'amener une compagne; je m'endors avec des rêves pesants, ou je + veille avec d'importuns souvenirs pour dire encore au jour + renaissant: «Soleil, pourquoi te lèves-tu!» + + [439]Il faut remonter bien haut pour trouver l'origine de mon + supplice; il faut retourner à cette aurore de ma jeunesse où je + me créai un fantôme de femme pour l'adorer. Je vis passer cette + idéale image, puis vinrent les amours réelles qui n'atteignirent + jamais à cette félicité imaginaire dont la pensée était dans mon + âme. J'ai su ce que c'était que de vivre pour une seule idée et + avec une seule idée, de s'isoler dans un sentiment, de perdre de + vue l'univers, de mettre son existence entière dans un sourire, + dans un mot, dans un regard. + + [Note 439: Ici commence dans le manuscrit (nº 12454) le + fragment écrit de la main de Chateaubriand (p. 23) Au début + de la page, on lit au crayon: «Le premier feuillet manque.» + Ce feuillet a heureusement été reproduit dans la copie (nº + 12455) et c'est d'après cette copie que j'ai pu donner la + page qu'on vient de lire. (Note de M. Victor Giraud.)] + + Mais, alors même, une inquiétude insurmontable troublait mes + délices. Je me disais: M'aimera-t-elle demain comme aujourd'hui? + Un mot qui n'était pas prononcé avec autant d'ardeur que la + veille, un regard distrait, un sourire adressé à un autre que moi + me faisait à l'instant désespérer de mon bonheur. J'en voyais la + fin et je m'en prenais à moi-même de mon ennui. Je n'ai jamais eu + l'envie de tuer mon rival ou la femme dont je croyais entendre + l'amour; toujours destructeur de moi-même, je me croyais coupable + parce que je n'étais plus aimé. + + Repoussé dans le désert de ma vie, j'y rentrais avec toute la + poésie de mon désespoir. Je cherchais pourquoi Dieu m'avait mis + sur la terre, et je ne pouvais le comprendre. Quelle petite place + j'occupais ici-bas! Quand tout mon sang se serait écoulé dans les + solitudes où je m'enfonçais, combien rougirait-il de brins de + bruyère? Et mon âme, qu'était-ce? Une petite douleur évanouie en + se mêlant dans les vents. Et pourquoi tous ces mondes autour + d'une si chétive créature? + + J'errai sur le globe, changeant de place sans changer d'être, + cherchant toujours et ne trouvant rien. Je vis passer devant moi + de nouvelles enchanteresses; les unes étaient trop belles pour + moi et je n'aurais osé leur parler, les autres ne m'aimaient pas. + Et pourtant mes jours s'écoulaient, et j'étais effrayé de leur + vitesse, et je me disais: Dépêche-toi donc d'être heureux! Encore + un jour, et tu ne pourras plus être aimé. Le spectacle du bonheur + des générations nouvelles qui s'élevaient autour de moi + m'inspirait les transports de la plus noire jalousie: si j'avais + pu les anéantir, je l'aurais fait avec le plaisir de la vengeance + et du désespoir. + + Vois-tu: quand je me laisserais aller à ma folie, je ne serais + pas sûr de t'aimer demain: je ne crois pas à moi. Je m'ignore. Je + suis prêt à me poignarder ou à rire. Je t'adore; mais, dans un + moment, j'aimerai plus que toi le bruit du vent dans ces roches, + un nuage qui vole, une feuille qui tombe. Puis je prierai Dieu + avec larmes, puis j'invoquerai le néant. Veux-tu me combler de + délices? Fais une chose: sois à moi, puis laisse-moi te percer le + coeur. Eh bien, oseras-tu maintenant te hasarder avec moi dans + cette thébaïde? + + Si tu me dis que tu m'aimeras comme un père, tu me feras + horreur; si tu prétends m'aimer comme une amante, je ne te + croirai pas. Dans chaque jeune homme je verrai un rival préféré. + Tes respects me feront sentir mes années; tes caresses me + livreront à la jalousie la plus insensée. Sais-tu qu'il y a tel + sourire de toi qui me montrerait la profondeur de mes maux, comme + le rayon de soleil éclaire un abîme? + + Objet charmant, je t'adore, mais je ne t'accepte pas. Va chercher + le jeune homme dont les bras peuvent s'enlacer aux tiens avec + grâce; mais ne me le dis pas. Oh! non, non, ne viens plus me + tenter. Songe que tu dois me survivre, que tu seras encore + longtemps jeune, quand je ne serai plus. Hier, lorsque tu étais + assise avec moi sur la pierre, que le vent dans la cime des pins + nous faisait entendre le bruit de la mer, prêt à succomber + d'amour et de mélancolie, je me disais: Ma main est-elle assez + légère pour caresser cette blonde chevelure! Pourquoi flétrir + d'un baiser des lèvres qui ont l'air de s'ouvrir pour la jeunesse + et la vie[440]? Que peut-elle aimer en moi? Une chimère que la + réalité va détruire. Et pourtant, quand tu penchas ta tête + charmante sur mon épaule, quand des paroles enivrantes sortirent + de ta bouche, quand je te vis prête à m'entourer de tes mains + comme d'une guirlande de fleurs, il me fallut tout l'orgueil de + mes années pour vaincre la tentation de volupté dont tu me vis + rougir. Souviens-toi seulement des aveux passionnés que je te fis + entendre, et quand tu aimeras un jour un beau jeune homme, + demande-lui s'il te parle comme je te parlais, et si sa puissance + d'aimer approcha jamais de la mienne. Ah! qu'importe! Tu dormiras + dans ses bras, tes lèvres sur les siennes, ton sein contre son + sein, et vous vous réveillerez enivrés de délices: que + t'importeront alors mes paroles sur la bruyère? + + [Note 440: Cette phrase est barrée dans le manuscrit + original. (Note de M. Victor Giraud.)] + + Non, je ne veux pas que tu dises jamais en me voyant après + l'heure de la folie: Quoi! c'est là l'homme à qui j'ai pu livrer + ma jeunesse! Écoute, prions le ciel: il fera peut-être un + miracle. Il va me donner jeunesse et beauté. Viens, ma + bien-aimée: montons sur ce nuage. Que le vent nous porte dans le + ciel. Alors, je veux bien être à toi. Tu te rappelleras mes + baisers, mes ardentes étreintes: je serai charmant dans ton + souvenir et tu seras bien malheureuse, car je ne t'aimerai plus. + Oui: c'est ma nature. Et tu voudrais être peut-être abandonnée + par un vieux homme? Oh! non, jeune grâce, va à ta destinée; va + chercher un amant digne de toi. Je pleure des larmes de fiel de + te perdre. Je voudrais dévorer celui qui possédera ce trésor. + Mais fuis environnée de mes désirs, de ma jalousie, et + laisse-moi me débattre avec l'horreur de mes années et le chaos + de ma nature, où le ciel et l'enfer, la haine et l'amour, + l'indifférence et la passion se mêlent dans une confusion + pitoyable. + + Si tu te laissais aller au caprice où tombe quelquefois + l'imagination d'une jeune femme, le jour viendrait où le regard + d'un jeune homme t'arracherait à ta fatale erreur; car même les + changements et les dégoûts arrivent entre les amants du même âge. + Alors, comment me verrais-tu quand je viendrais à t'apparaître + sous ma forme naturelle? Toi, tu irais te purifier dans des + jeunes bras d'avoir été pressée dans les miens; mais moi, que + deviendrais-je? Tu me promettrais ta vénération, ton amitié, tes + respects; et chacun de ces mots me percerait le coeur. Réduit à + cacher ma double défaite, à dévorer des larmes qui feraient rire + quiconque les apercevrait dans mes yeux, à renfermer dans mon + sein mes plaintes, à mourir de jalousie, je me représenterais tes + plaisirs; je me dirais: À présent, à cette heure où elle me + parlait, elle meurt de volupté dans les bras d'un autre; elle lui + redit ces mots tendres qu'elle m'a dits avec cette ardeur de la + passion qu'elle n'a jamais pu sentir pour moi. Alors, tous les + tourments de l'enfer entreraient dans mon âme, et je ne pourrais + les apaiser que par des crimes. + + Et pourtant, quoi de plus injuste? Si tu m'avais donné quelques + moments de bonheur, me les devais-tu? Devais-tu me donner toute + ta jeunesse? N'était-il pas tout simple que tu cherchasses les + harmonies de ton âge, et ces rapports d'âge et de beauté qui + appartiennent à ta nature? Te devais-je autre chose que la plus + vive reconnaissance pour t'être un moment arrêtée auprès du vieux + voyageur? Tout cela est juste et vrai; mais ne compte pas sur ma + vertu: si tu étais à moi, pour te quitter, il me faudrait ta mort + ou la mienne. Je te pardonnerais ton bonheur avec un ange; avec + un homme, jamais! + + N'espère pas me tromper, l'amitié a bien plus d'illusions que + l'amour, et elles sont bien plus durables. L'amitié se fait des + idoles, et les voit telles qu'elle les a créées: elle vit du + coeur et de l'âme; la fidélité lui est naturelle, elle s'accroît + avec les années. + + L'amour enivre, mais l'ivresse passe. Il ne vit pas de + pureté[441], et ne se nourrit pas de gloire: découvrant tous les + jours que l'idole qu'il a créée perd quelque chose à ses yeux, il + en voit bientôt les défauts, et le temps seul le rend infidèle + en dépouillant de ses grâces l'objet qu'il aime. Les passions ne + rendent point ce que le temps efface: la gloire ne rajeunit que + notre nom. + + [Note 441: L'auteur de la copie et moi avons cru lire cette + phrase dans le manuscrit, mais nous ne sommes sûrs, ni l'un + ni l'autre, de notre lecture. (Note de M. Victor Giraud.)] + + Non, je ne souffrirai jamais que tu entres dans ma chaumière: + c'est bien assez d'y repousser ton image, d'y veiller comme un + insensé en pensant à toi! Que serait-ce, si tu étais assise sur + la natte qui me sert de couche, si tu avais respiré l'air que je + respire la nuit, si je te trouvais à mon foyer compagne de ma + solitude? Il y a dans une femme une émanation de fleur et + d'amour. Lorsque tu chantes, ta voix me rend fou et me fait mal; + tu as l'air de la mélodie elle-même rendue visible et + accomplissant ses propres lois. + + Comment croirais-je que cette vie de veuvage pourrait longtemps + te suffire? Deux beaux jeunes gens peuvent s'enchanter des soins + qu'ils se rendent; mais un vieil esclave, qu'en ferais-tu? + Pourrais-tu, du matin au soir, supporter la solitude avec moi, + les fureurs de ma jalousie prévue, mes long silences, mes + tristesses de coeur et tous les caprices d'une nature qui se + déplaît et croit déplaire aux autres? + + Et le monde, en supporterais-tu les railleries? Si j'étais riche, + il dirait que je t'achète et que tu te vends, ne pouvant admettre + que tu puisses m'aimer. Si j'étais pauvre, on se moquerait de ton + amour, on me rendrait un objet ridicule à tes propres yeux, on te + rendrait honteuse de ton choix. Et moi, on me ferait un crime + d'avoir abusé de ta simplicité, de ta jeunesse, de t'avoir + acceptée, ou d'avoir abusé de l'état de ____[442] où tombe + ____[443] le temps de te presser dans mes bras. La jeunesse + embellit tout, jusqu'au malheur. Elle charme alors qu'elle peut, + avec les boucles d'une chevelure brune, enlever les pleurs à + mesure qu'ils passent sur les joues. Mais la vieillesse enlaidit + jusqu'au bonheur: dans l'infortune, c'est pis encore; quelques + rares cheveux blancs sur la tête chauve d'un homme ne descendent + point assez bas pour essuyer les larmes qui tombent de ses yeux. + + [Note 442: Ici un mot illisible. (Note du même.)] + + [Note 443: Ici quatre ou cinq mots illisibles. (Note du + même.)] + + Tu m'as jugé d'une façon vulgaire, tu as pensé, en voyant la + trouble où tu me jettes que je me laisserais aller à te faire + subir mes caresses: à quoi as-tu réussi? À me persuader que je + pourrais être aimé? Non, mais à réveiller le génie qui m'a + tourmenté dans ma jeunesse, à renouveler mes anciennes + souffrances. + + Vieilli sur la terre sans avoir rien perdu de mes rêves, de mes + folies, de mes vagues tristesses; cherchant toujours ce que je ne + puis trouver; joignant à mes anciens maux le désenchantement de + l'expérience, la solitude des déserts à l'ennui du coeur et la + disgrâce des années, dis, n'aurai-je pas fourni aux démons, dans + ma personne, l'idée d'un supplice qu'ils n'avaient point encore + inventé dans la région des douleurs éternelles? + + Fleur charmante que je ne veux point cueillir, je t'adresse mes + derniers chants de tristesse, tu ne les entendras qu'après ma + mort, quand j'aurai réuni ma vie au faisceau des lyres + brisées.... + + +V + +LE DÉPART DE CHERBOURG[444]. + + [Note 444: Ci-dessus, p. 401.] + +C'était le 16 août 1830. Un vaisseau de guerre, le _Great-Britain_, prêt +à mettre à la voile, attendait ses passagers. Ce fut un douloureux et +inoubliable spectacle, lorsque, devant les gardes du corps qui avaient +suivi la famille royale et qui lui présentaient une dernière fois les +armes, on vit passer le vieux roi, le dauphin son fils, la fille de +Louis XVI, appuyée sur le bras de M. de La Rochejaquelein; _Madame_, +duchesse de Berry, conduite par le baron de Charette; le duc de +Bordeaux, porté par son gouverneur, M. de Damas; et, à quelques pas, sa +soeur, _Mademoiselle_, celle à qui M. le duc de Berry avait dit, +quelques instants avant de mourir: «Mon enfant, puissiez-vous être moins +malheureuse que ceux de votre famille!»--_Mademoiselle_, destinée à voir +un jour son mari assassiné comme l'avait été son père![445] Le roi +Charles X s'embarqua le dernier. Un silence de deuil régnait sur la +côte de France bien des gémissements le suivirent sur les flots.[446] + + [Note 445: Le 26 mars 1854, le duc de Parme, Charles de + Bourbon, qui avait épousé la fille du duc de Berry, fut + frappé au coeur d'un coup de stylet par un nouveau Louvel. + Quelques heures après, il mourait dans les bras de sa femme. + «Ce fut une scène pleine de larmes, écrivait un témoin: elle + en rappelait une autre qui avait fait dire à Dupuytren ce mot + expressif: Dieu était là!»] + + [Note 446: Lamartine, _Histoire de la Restauration_, t. VIII, + p. 411.] + +Dans des pages intitulées: _Le Départ, scène de l'histoire de France_, +Balzac, le plus grand génie littéraire du XIXe siècle avec +Chateaubriand, a raconté l'embarquement du roi Charles X à Cherbourg. Il +m'a paru que ces pages du grand romancier, qui se montre ici, on va le +voir, un grand historien, méritaient d'être rapprochées de celles qu'on +vient de lire dans les _Mémoires d'Outre-tombe_. + +Au moment où le roi monta sur le vaisseau qui allait l'emporter en exil, +il s'enferma seul pour prier et pour pleurer. Balzac,--s'il n'était pas +de sa personne sur la rade de Cherbourg, du moins y était-il d'âme et de +coeur,--Balzac dit à l'ami qui l'accompagnait: + + En ce moment, ce vieillard à cheveux blancs, enveloppé dans une + idée, victime de son idée, fidèle à son idée, et dont ni vous ni + moi ne pouvons dire s'il fut imprudent ou sage, mais que tout le + monde juge dans le feu du présent, sans se mettre à dix pas dans + la froideur de l'avenir; ce vieillard vous semble pauvre: hélas! + il emporte avec lui la fortune de la France; et, pour ce pas + fatal, fait du rivage au vaisseau, vous paierez plus de larmes et + d'argent, vous verrez plus de désolation qu'il n'y a eu de + prospérités, de rires et d'or, depuis le commencement de son + règne.... + +Et dans ces pages d'une éloquence amère, d'une intuition merveilleuse, +il déroule à l'ami qui l'écoute les réalités de l'avenir. Il lui montre +les arts en deuil, suivant le vieux roi dans l'exil; les marchands +d'orviétan politique et les jurés priseurs du budget se refusant à +décréter l'argent nécessaire aux galeries, aux musées, aux essais +longtemps infructueux, aux lentes conquêtes de la pensée ou aux subites +illuminations du génie. «Il y aura cependant un art dans lequel se +feront de grands progrès, l'art du suicide.» Ce vieillard et cet enfant +partis, le peuple sera souverain. La bourgeoisie traduira la +souveraineté du peuple par ce mot: «Plus de supériorité sociale! plus +de nobles! plus de privilèges!» Les ouvriers, à leur tour, la traduiront +par cet autre mot: «Plus d'impôts, et de l'or!» La France connaîtra +bientôt une révolution nouvelle. «Les gens qui mènent par les chemins le +convoi de la monarchie légitime enterreront eux-mêmes l'adjudicataire au +rabais de la couronne et du pouvoir.» Après avoir ainsi prédit 1848, +Balzac décrit en ces termes les temps que nous voyons, le combat auquel +nous assistons aujourd'hui: + + Ce combat de la médiocrité contre la richesse, de la pauvreté + contre la médiocrité, n'aura pour chefs que des gens médiocres, + et l'inhabileté débordera du haut en bas sur ce pays si riche en + ce moment, et il nous faudra payer cher l'éducation de nos + nouveaux souverains, de nos nouveaux législateurs.... Il n'y aura + plus qu'un seul pouvoir armé, celui de la représentation + nationale; il n'y aura qu'une seule chose dont on ne doutera pas, + la misère! + +Tout cela, disait Balzac, sera le prix du passage de cette famille sur +ce vaisseau. Il ajoutait,--et cette parole encore se devait réaliser: +«Un moment viendra que secrètement ou publiquement, la moitié des +Français regrettera le départ de ce vieillard, de cet enfant, et dira: +«Si la révolution de 1830 était à faire, elle ne se ferait pas.» + +Je voudrais pouvoir tout citer de cet admirable écrit, j'en reproduirai +du moins cette page sur les Bourbons: + + Quand ils revinrent, ils rapportèrent les olives de la paix, la + prospérité de la paix, et sauvèrent la France, la France déjà + partagée. S'ils payèrent les dettes de l'exil, ils payèrent les + dettes de l'Empire et de la République. Ils versèrent si peu de + sang, qu'aujourd'hui ces tyrans pacifiques s'en vont sans avoir + été défendus, parce que leurs amis ne les savaient pas attaqués. + Dans quelques mois, tous saurez que, même en méprisant les rois, + nous devons mourir sur le seuil de leur palais, en les + protégeant, parce qu'un roi, c'est nous-mêmes, un roi, c'est la + patrie incarnée; un roi héréditaire est le sceau de la propriété, + le contrat vivant qui lie entre eux tous ceux qui possèdent + contre ceux qui ne possèdent pas. Un roi est la clef de la voûte + sociale; un roi, vraiment roi, est la force, le principe, la + pensée de l'État, et les rois sont des conditions essentielles à + la vie de cette vieille Europe, qui ne peut maintenir sa + suprématie sur le monde que par le luxe, les arts et la pensée. + Tout cela ne vit, ne naît et ne prospère que sous un immense + pouvoir.... + + Napoléon a péri comme ces Pharaons de l'Écriture, au milieu d'une + mer de sang, de soldats, de chariots brisés, et dans le vaste + linceul d'une plaine de fumée; il a laissé la France plus petite + que les Bourbons ne l'avaient faite; ceux-ci sont tombés, ne + versant guère que le sang des leurs, à peine tachés du sang des + gens qui avaient pris les armes pour la défense d'un contrat, et + qui, dans la victoire, l'ont méconnu. + + Eh bien, ces souverains bannis laissent la France agrandie et + florissante. Les preneurs à bail, qui vont essayer d'entreprendre + le bonheur des peuples, apprendront à leurs dépens la + signification du mot catholicisme, si souvent jeté comme un + reproche à ce vieillard que nous déportons.[447] + + [Note 447: _Oeuvres complètes de H. de Balzac_, t. XXIII.] + +Le récit de Balzac se ferme sur le mot suivant: + + Là-bas, dis-je, en montrant le vaisseau, est le droit et la + logique; hors de cet esquif sont les tempêtes. + +Philarète Chasles, dans ses _Mémoires_, résume ainsi son jugement sur +l'auteur de la _Comédie humaine_: «C'était un _voyant_, non un +observateur.[448]» Si le mot est vrai du romancier, il ne l'est pas +moins du publiciste. Dans le _Départ_ et dans plusieurs autres de ses +écrits politiques, Balzac a été un _voyant_. + + [Note 448: _Mémoires de Philarète Chasles_, t. I, p. 419.] + + +VI + +LE SAC DE SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS[449]. + + [Note 449: Ci-dessus, p. 334.] + +Dans les premiers jours de juillet 1831, six mois après le sac de +Saint-Germain-l'Auxerrois, le bruit s'était répandu que le gouvernement +allait accorder à la révolution la démolition de la vieille église. +Chateaubriand était alors à Genève. Il écrivit aussitôt la lettre +suivante à Mme de ..., qui permit à la _Revue de Paris_ de la publier: + + Genève, 11 juillet 1831. + + Je vous ai écrit hier, et voici encore une lettre. De quoi + s'agit-il? _de Saint-Germain-l'Auxerrois_. À qui conterais-je mes + peines et mes idées, si ce n'est à vous? + + On va donc commencer, disent les journaux, la démolition de ce + monument le 14 juillet. Noble manière d'inaugurer la monarchie + élective, par la destruction d'une église, d'exécuter de + sang-froid, et à tête reposée, ce que le vandalisme + révolutionnaire faisait jadis dans la fièvre et les convulsions! + Le chapitre des comparaisons et des considérations serait ici + trop long à parcourir; un mot seulement à ce sujet. La révolution + de Juillet ignore-t-elle que ce qui lui a le plus nui en Europe a + été la dévastation de Saint-Germain-l'Auxerrois? que les peuples + qui tous, sans exception alors, sympathisaient avec nous, ont + reculé, et que leurs dispositions favorables ont changé? La + _non-intervention_, si bien gardée, a achevé l'affaire. Une + stupide manie de quelques Français, depuis quarante ans, est de + compter pour rien les idées religieuses, et de les croire + éteintes partout, comme elles le sont dans leur étroit cerveau. + Ils oublient que tous les peuples libres ou tous ceux qui veulent + l'être et qui sont en rapport avec nous sont religieux. Aux + États-Unis, la loi vous _force_ d'être chrétiens. Dans les + républiques espagnoles, la religion catholique est la seule; + excepté, je crois, au Mexique, où l'on vient d'essayer quelque + chose pour la tolérance. Les Cortès d'Espagne avaient décrété le + _seul exercice de la religion catholique_. Si l'Italie + s'émancipait, elle resterait chrétienne. La Belgique a fait sa + révolution pour chasser un roi protestant. L'Allemagne, si + philosophique, est chrétienne, et les Polonais, que sont-ils? Ils + vont au combat ou à la mort en invoquant la sainte Vierge. + Skrinecki porte un scapulaire et fait des pèlerinages. Nos + démolitions religieuses sont donc à la fois une ignorance + historique et un contre-sens politique. + + Sous le rapport des arts, la chose n'est pas moins déplorable. + Quoi! renouveler le vandalisme de 93! Que ne fait-on ce que j'ai + proposé? Que ne masque-t-on l'église par des arbres, en la + laissant subsister en face du Louvre comme échelle et témoin de + la marche de l'art? Saint-Germain-l'Auxerrois est un des plus + vieux monuments de Paris; il est d'une époque dont il ne reste + presque rien. Que sont donc devenus vos romantiques? On porte le + marteau dans une église, et ils se taisent! Ô mes fils! combien + vous êtes dégénérés! Faut-il que votre grand-père élève seul sa + voix cassée en faveur de vos temples? Vous ferez une ode, mais + durera-t-elle autant qu'une ogive de Saint-Germain-l'Auxerrois? + Et les artistes ne présentent point de pétitions contre cette + barbarie! Comme le plus humble de leurs camarades, je suis prêt à + mettre ma signature à la suite de leurs noms. Détruire est + facile, on l'a dit mille fois; et je ne connais pas au monde + d'ouvriers qui aillent plus vite en cette besogne que les + Français; mais reconstruire! Qu'ont-ils bâti depuis quarante ans? + + On veut percer une rue! Très bien: commencez les abatis par la + côté opposé au Louvre, par la place de Grève, cela vous donnera + du temps; vous serez deux ou trois ans, peut-être davantage, à + tracer votre voie; alors, quand vous arriverez à Saint-Germain, + vous aurez mûri vos réflexions, vous jugerez mieux de l'effet + même du monument, à l'extrémité de l'ouverture.... On a abattu la + Bastille et l'on a bien fait. La Bastille était une prison. Je ne + sache pas qu'on ait enfermé personne à Saint-Germain-l'Auxerrois; + mais, même sur l'emplacement de la Bastille, qu'a-t-on élevé? + D'abord un arbre de la liberté que le sabre de Bonaparte a coupé, + pour faire place à un éléphant d'argile; et puis, après + l'éléphant, que va-t-il survenir? Et tout cela, vous le savez, + était _à toujours_, pour les _siècles_, pour _l'éternité_, comme + nos serments. Quand Napoléon ordonna les travaux du Carrousel et + de la rue de Rivoli, il croyait bien voir la fin de son + entreprise; la rue de Rivoli a vu passer l'Empire et la + Restauration sans être achevée. Qui vous répond que la nouvelle + monarchie ira jusqu'au bout de la rue qu'elle va ouvrir par une + ruine? Nous autres Français, nous sommes trop conséquents dans le + mal et pas assez logiques dans le bien: parce qu'une imprudence + taquine a produit à Saint-Germain une vengeance sacrilège, est-il + de toute nécessité de continuer la dernière? Les Parisiens ne + peuvent-ils s'amuser sans jeter les meubles par les fenêtres, ou + sans abattre les monuments publics? On honorerait bien mieux les + héros de Juillet en leur donnant à enlever les places fortes + bâties contre nous, avec notre argent, qu'en livrant à leur + courage une église ravagée, où ils ne trouveront pas même le curé + pour la défendre. N'enfoncerons-nous plus notre chapeau sur notre + tête que pour marcher contre un vicaire ou pour monter à l'assaut + d'un clocher, et aurons-nous encore longtemps le chapeau bas + devant l'insolence étrangère? Il serait triste qu'on apprît + l'entrée des Russes à Varsovie le jour où notre gouvernement + entrerait à Saint-Germain-l'Auxerrois! Les deux belles victoires + pour la monarchie populaire!... + + Vous rirez de ma grande colère, vous me direz: «Qu'est-ce que + cela vous fait, vous, exilé, qui ne reverrez peut-être jamais la + France?» Ne le prenez pas là, je suis Français jusque dans la + moelle des os. Que la France entre dans un système politique + généreux, et si la guerre survient, vous me verrez accourir pour + partager le sort de ma patrie. J'aurais cent ans que mon coeur + battrait encore pour la gloire, l'honneur et l'indépendance de + mon pays. Déchiffrez, si vous pouvez, ce griffonnage écrit _ab + irato_, une heure avant le départ du courrier. + + CHATEAUBRIAND. + + +VII + +CHATEAUBRIAND ET LE JOURNAL DU MARÉCHAL DE CASTELLANE[450]. + + [Note 450: Ci-dessus, p. 427.] + +Dans les jours qui suivirent l'apparition de la brochure de +Chateaubriand sur _la Restauration et la monarchie élective_, le général +de Castellane écrivait sur son _Journal_, à la date du 3 avril 1831: + + On veut, à la Chambre des députés, discuter beaucoup l'histoire + des neuf millions que le Roi a touchés à compte sur la liste + civile. Une partie de cet argent a été donnée. M. Benjamin + Constant a reçu 340,000 francs; M. Mauguin 220,000 francs, à + condition de rester tranquilles; ils ont pris l'argent, sans + tenir compte de leurs promesses. _M. de Chateaubriand_, dont le + désintéressement l'a porté à renoncer à la pairie et à la + dotation de 12,000 francs, _a reçu du Roi 100,000 francs pour ne + pas écrire_. Aussi, dans le seul pamphlet qu'il a fait + paraître[451] et qu'il annonce comme devant être l'unique et + dernier, il ne traite pas mal la personne du Roi. Cette affaire + s'est traitée par madame Adélaïde; il voulait vendre son hospice, + et ses terrains, rue d'Enfer, 3 ou 400,000 francs; _on a préféré + lui donner tout bonnement 100,000 francs_[452]. + + [Note 451: La brochure publiée le 24 mars 1831, sous ce + titre: _De la Restauration et de la monarchie élective._] + + [Note 452: _Journal du maréchal de Castellane_, t. II, p. + 425.] + +Que ce bruit ait couru quelques salons, il le faut bien croire; ce qui +est certain, c'est qu'il ne tient pas debout. + +Lorsqu'éclata la révolution de 1830, Chateaubriand avait pour toute +fortune son titre de pair de France, la pension de 12,000 francs que lui +avait faite le roi Louis XVIII, et ce qu'il touchait comme ministre +d'État. Le 10 août, il donna sa démission de pair de France et de +ministre d'État, et, le 12, il adressa au ministre des finances la +lettre suivante, qu'on a lue déjà dans les _Mémoires_, mais qu'il ne +sera pas hors de propos de reproduire ici: + + Monsieur le ministre des finances, + + Il me reste des bontés de Louis XVIII et de la munificence + nationale une pension de pair de douze mille francs, transformée + en rentes viagères inscrites au grand-livre de la dette publique + et transmissibles seulement à la première génération directe du + titulaire. Ne pouvant prêter serment à Mgr le duc d'Orléans comme + roi des Français, il ne serait pas juste que je continuasse à + toucher une pension attachée à des fonctions que je n'exerce + plus. En conséquence je viens la résigner entre vos mains. Elle + aura cessé de courir pour moi le jour (10 août) où j'ai écrit à + M. le président de la Chambre des pairs qu'il m'était impossible + de prêter le serment exigé. + +Après avoir rapporté ses lettres de démission, Chateaubriand ajoute: + + Je restai nu comme un petit saint Jean.... Mes broderies, mes + dragonnes, franges, torsades, épaulettes, vendues à un juif et + par lui fondues, m'ont rapporté sept cents francs, produit net de + toutes mes grandeurs[453]. + + [Note 453: Ci-dessus, p. 312.] + +Et c'est cet homme qui, quelques mois après, se serait vendu, pour cent +mille francs, au gouvernement à la face duquel il avait ainsi jeté ses +démissions et son reste de fortune! + +Chateaubriand aurait touché ces cent mille francs au mois d'_avril +1831_. Or, voici ce qu'il écrivait sur son _Journal_, à la date de _mai +1831_. + + La résolution que je conçus au moment de la catastrophe de + juillet n'a point été abandonnée par moi. Je me suis occupé des + moyens de vivre en terre étrangère, moyens difficiles, puisque je + n'ai rien: l'acquéreur de mes oeuvres m'a fait à peu près + banqueroute, et mes dettes m'empêchent de trouver quelqu'un qui + veuille me prêter.... Je laisse ma procuration pour vendre la + maison où j'écris cette page pour ordre de date. Si je trouve + marchand à mon lit, je pourrai trouver un autre lit hors de + France[454]. + + [Note 454: Ci-dessus, p. 341.] + +Le bruit, si légèrement accueilli par Castellane, est déjà, ce me +semble, démontré faux. Mais voici qui est plus concluant encore. On a +donné, dit-il, 100,000 francs à Chateaubriand, à la condition, acceptée +par lui, de ne plus écrire. Mais alors, comment expliquer que, moins de +six mois après, au mois d'octobre 1831, il écrive et publie sa brochure: +_De la nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de +sa famille, ou suite de mon dernier écrit: De la Restauration et de la +monarchie élective?_ Cette brochure n'était pas seulement une violente +attaque contre la monarchie de Juillet; elle renfermait, à l'adresse du +roi Louis-Philippe, des paroles amères et cruelles, celles-ci par +exemple: + + Les dernières barricades ont chassé Charles X des Tuileries. Eh + bien, dans ce château funeste, au lieu d'une couche innocente, + sans insomnie, sans remords, sans apparition, qu'a trouvé + Louis-Philippe? Un trône vide que lui présente un _spectre + décapité_ portant dans sa main sanglante la tête d'un autre + spectre. + +Au mois de mai 1832, nouvelle brochure sur _les 12,000 francs envoyés +par la duchesse de Berry_ pour être distribués aux cholériques. + +En ce même mois de mai 1832, le _Mémoire sur la captivité de madame la +duchesse de Berry_. Ce Mémoire, où se trouvait la fameuse phrase: +_Madame, votre fils est mon roi_, était particulièrement dur pour la +personne de Louis-Philippe. Chateaubriand fut traduit devant les +tribunaux pour délit de presse. Déjà, au mois de juin précédent, il +avait été arrêté et retenu en prison pendant quinze jours, comme prévenu +de complot contre la sûreté de l'État. Au lieu de le traîner en prison, +au lieu de le traduire en cour d'assises et de lui préparer ainsi des +ovations, le gouvernement--si le fait rapporté par Castellane eût été +vrai--aurait eu un moyen bien simple de faire taire Chateaubriand: il +lui aurait suffi de dire: «M. de Chateaubriand a reçu 100,000 francs du +Roi.»--On ne l'a pas dit, et on ne pouvait pas le dire, parce que +Chateaubriand n'avait rien reçu. + +Et comment eût-il consenti à recevoir l'argent de Louis-Philippe, son +ennemi, lui qui ne voulait même pas accepter celui que lui offrait le +vieux roi auquel il restait si honorablement fidèle? À l'avènement du +ministère Polignac, il avait donné sa démission d'ambassadeur à Rome, et +il était revenu à Paris, non seulement sans le sou, mais chargé d'une +dette de soixante mille francs contractée pendant son ambassade. Au mois +de juillet 1832, une trentaine de mille francs lui restait encore à +payer sur ces soixante mille, en outre de ses vieilles dettes. «M. le +duc de Lévis, dit-il dans ses _Mémoires_, à son retour d'un voyage en +Écosse (au mois d'octobre 1831), m'avait dit de la part de Charles X que +ce prince voulait continuer à me faire ma pension de pair; je crus +devoir refuser cette offre. Le duc de Lévis revint à la charge quand il +me vit au sortir de la prison (juillet 1832) dans l'embarras le plus +cruel, ne trouvant rien de ma maison et de mon jardin rue d'Enfer, et +étant harcelé par une nuée de créanciers. _J'avais déjà vendu mon +argenterie._ Le duc de Lévis m'apporta vingt mille francs, me disant +noblement que ce n'était pas les deux années de pension de pairie que le +roi reconnaissait me devoir, et que mes dettes à Rome n'étaient qu'une +dette de la couronne. Cette somme me mettait en liberté, je l'acceptai +comme un prêt momentané, et j'écrivis au roi la lettre suivante: + + Sire, + + Au milieu des calamités dont il a plu à Dieu de sanctifier votre + vie, vous n'avez point oublié ceux qui souffrent au pied du trône + de saint Louis. Vous daignâtes me faire connaître, il y a + quelques mois, votre généreux dessein de me continuer la pension + de pair à laquelle je renonçai en refusant le serment au pouvoir + illégitime; je pensai que Votre Majesté avait des serviteurs plus + pauvres que moi et plus dignes de ses bontés. Mais les derniers + écrits que j'ai publiés m'ont causé des dommages et suscité des + persécutions; j'ai essayé inutilement de vendre le peu de chose + que je possède. Je me vois forcé d'accepter, non la pension + annuelle que Votre Majesté se proposait de me faire sur sa royale + indigence, mais un secours provisoire pour me dégager des + embarras qui m'empêchent de regagner l'asile où je pourrai vivre + de mon travail. Sire, il faut que je sois bien malheureux pour me + rendre à charge, même un moment, à une couronne que j'ai soutenue + de tous mes efforts et que je continuerai à servir le reste de ma + vie. + +Le comte Ferrand (voir, au tome III, des _Mémoires_, l'_Appendice_ nº +IV) avait accusé Chateaubriand de s'être vendu à Napoléon en 1811, pour +une somme de 70,000 fr. Voici que le maréchal de Castellane l'accuse de +s'être vendu à Louis-Philippe, en 1831, pour une somme de 100,000 fr. +Les deux allégations se valent: elles sont, l'une et l'autre tout +bonnement ridicules. + + +VIII + +LETTRES DE GENÈVE[455]. + + [Note 455: Ci-dessus, p. 438.] + +Le 16 mai 1831, Chateaubriand était parti pour Genève, où il arriva le +23. + +Lorsque Voltaire, au mois de février 1753, était allé se fixer en +Suisse, il avait acheté coup sur coup le château de Montriond, aux +portes de Lausanne, et celui de St-Jean, sur la route de Genève à Lyon. +Il avait fait de ces résidences seigneuriales «un palais d'hiver et un +palais d'été». Encore embelli par ses soins, le château de Saint-Jean +avait dû changer de nom et avait été baptisé par lui sous ce nouveau +vocable: _les Délices_. Ce pauvre diable de Chateaubriand n'était point +un si gros seigneur que Voltaire. Il fut donc tout heureux et tout aise +de pouvoir s'installer, avec Mme de Chateaubriand, dans un modeste +logis, situé à Genève, dans le quartier appelé _les Pâquis_. + +C'est de là qu'il écrivait à son vieil ami Ballanche, le 12 juillet +1831, la jolie lettre qu'on va lire: + + Genève, 12 juillet 1831. + + L'ennui, mon cher et ancien ami, produit une fièvre + intermittente; tantôt il engourdit mes doigts et mes idées, et + tantôt il me fait écrire, comme l'abbé Trublet. C'est ainsi que + j'accable Mme Récamier de lettres et que je laisse la vôtre sans + réponse. Voilà les élections, comme je l'avais toujours prévu et + annoncé, ventrues et reventrues. La France est à présent toute en + bedaine, et la fière jeunesse est entrée dans cette rotondité. + Grand bien lui fasse! Notre pauvre nation, mon cher ami, est et + sera toujours au pouvoir: quiconque régnera l'aura; hier Charles + X, aujourd'hui Philippe, demain Pierre, et toujours bien, _sempre + bene_, et des serments tant qu'on voudra, et des commémorations à + toujours pour toutes les glorieuses journées de tous les régimes, + depuis les sans-culotides jusqu'aux 27, 28, et 29 juillet. Une + chose seulement m'étonne, c'est le manque d'honneur du moment. Je + n'aurais jamais imaginé que la jeune France pût vouloir la paix à + tout prix et qu'elle ne jetât pas par la fenêtre les ministres + qui lui mettent un commissaire anglais à Bruxelles et un caporal + autrichien à Bologne. Mais il paraît que tous ces braves + contempteurs des perruques, ces futurs grands hommes, n'avaient + que de l'encre au lieu de sang sous les ongles. Laissons tout + cela. + + L'amitié a ses cajoleries comme un sentiment plus tendre, et plus + elle est vieille, plus elle est flatteuse; précisément tout + l'opposé de l'autre sentiment. Vous me dites des choses + charmantes sur ma gloire. Vous savez que je voudrais bien y + croire, mais qu'au fond je n'y crois pas, et c'est là mon mal: + car, si toutefois il pouvait m'entrer dans l'esprit que je suis + un chef-d'oeuvre de nature, je passerais mes vieux jours en + contemplation de moi-même. Comme les ours qui vivent de leur + graisse pendant l'hiver en se léchant les pattes, je vivrais de + mon admiration pour moi pendant l'hiver de ma vie; je me + lécherais et j'aurai la plus belle toison du monde. + Malheureusement je ne suis qu'un pauvre ours maigre, et je n'ai + pas de quoi faire un petit repas dans toute ma peau. + + Je vous dirai, à mon tour de compliment, que votre livre m'est + enfin parvenu après avoir fait le voyage complet des petits + cantons, dans la poche de votre courrier. J'aime prodigieusement + vos siècles écoulés dans le temps qu'avait mis la sonnerie de + l'horloge à sonner l'air de l'Ave Maria. Toute votre exposition + est magnifique, jamais vous n'avez dévoilé votre système avec + plus de clarté et de grandeur. À mon sens, votre _Vision d'Hébal_ + est ce que vous avez produit de plus élevé et de plus profond. + Vous m'avez fait réellement comprendre que tout est contemporain + pour celui qui comprend la notion de l'éternité; vous m'avez + expliqué Dieu avant la création de l'homme, la création + intellectuelle de celui-ci, puis son union à la matière par sa + chute, quand il crut se faire un destin de sa volonté. + + Mon vieil ami, je vous envie; vous pouvez très bien vous passer + de ce monde dont je ne sais que faire. Contemporain du passé et + de l'avenir, vous vous riez du présent qui m'assomme, moi chétif, + moi qui rampe sous mes idées et sous mes années. Patience! je + serai bientôt délivré des dernières; les premières me + suivront-elles dans la tombe? Sans mentir, je serais fâché de ne + plus garder une idée de vous! Mille amitiés. + + CHATEAUBRIAND. + +Un autre fidèle de l'Abbaye-au-Bois, Jean-Jacques Ampère, au nom de ses +amis comme au sien, lui écrivait pour le supplier de ne pas abandonner +plus longtemps son pays, de revenir trouver un groupe de jeunes gens +dont la bonne volonté et le libéralisme réclamaient ses encouragements +et ses conseils. + +Voici la réponse de Chateaubriand: + + Genève, 18 juillet 1831. + + Vous ne sauriez croire, Monsieur, combien je suis touché de votre + noble lettre. Je serais trop fier d'être choisi par cette + jeunesse française que votre caractère et vos talents honorent, + pour être, non pas son guide et son chef, mais son vieil ami. + Mais, Monsieur, l'âge des illusions est passé pour moi; je sens + que mon rôle est fini, ma carrière achevée. Je n'ai jamais fait + cas de la vie: ce qui m'en reste me semble ridicule ou pitoyable; + peu importe que ce vieux chiffon sèche maintenant au soleil de la + patrie ou de l'exil. + + Pour bien m'expliquer, Monsieur, il me faudrait un volume, et + peut-être aurait-il le triste effet de vous ennuyer et de vous + décourager. Je crains que la liberté ne soit pas un fruit du sol + de la France; hors quelques esprits élevés qui la comprennent, le + reste s'en soucie peu. L'égalité, notre passion naturelle, est + magnifique dans les grands coeurs, mais, pour les âmes étroites, + c'est tout simplement de l'envie; et, dans la foule, des meurtres + et des désordres; et puis l'égalité, comme le cheval de la fable, + se laisse brider et seller pour se défaire de son ennemi; + toujours l'égalité s'est perdue dans le despotisme; cela, + Monsieur, vous expliquera toutes les désertions qui vous + environnent; le passage continuel de vos jeunes amis au pouvoir; + enfin, quelque chose de pis en ce moment: l'insensibilité de la + France à ce qui lui fut toujours si cher: l'honneur de son nom et + de ses armes.... Ah! Monsieur, j'ai le malheur d'être un ancien + et un nouveau Français; je me ferais écorcher vif pour l'honneur + de la France et pendre pour ses libertés. À quoi serais-je bon + dans un pays qui ne sent plus le premier et qui est toujours prêt + à livrer les secondes? Entre les panégyristes de la Terreur et + les amis de la paix à tout prix, où est ma place? Combattre les + uns et les autres! Où serait mon public? Y a-t-il en France vingt + hommes comme vous! J'en doute. Vivez, Monsieur, pour conserver le + feu sacré, mais sachez bien, pour ne pas vous tromper, que vous + et quelques-uns de vos jeunes compagnons en avez seuls le dépôt. + La civilisation générale ne rétrogradera pas, mais elle pourra + périr en un lieu, en un pays, en _France_, et être errante comme + l'Église du Christ. Croyez que je vous parle de tout ceci avec + douleur, mais sans humeur et sans regrets cachés.... En vérité, + il faudrait être bien fou pour déplorer le peu de jours que cette + révolution enlève à ma vie publique; elle me rend même un service + en mettant dans l'ombre les années où j'allais radoter; je lui + sais gré de m'avoir retranché brusquement du nombre des vivants. + Il y a, dans mon voisinage, à l'hospice du mont Saint-Bernard, + une chambre où l'on dépose, avant de les enterrer, les voyageurs + qui ont péri dans une tourmente: c'est là que je suis engourdi. À + votre âge, Monsieur, il faut soigner sa vie; au mien, il faut + soigner sa mort. L'avenir au delà de la tombe est la jeunesse + des hommes à cheveux blancs; je veux user de cette seconde + jeunesse un peu mieux que je n'ai fait de la première. + + Je vous le répète en finissant, Monsieur, votre lettre m'a + profondément touché; elle est digne de vous et de vos sentiments; + c'est tout dire. Pardonnez à la prolixité de ma réponse: + autrefois, je n'écrivais que des billets; aujourd'hui le plus + grand papier ne me suffît plus; c'est une infirmité des + _perruques_. Je ne suis pas Nestor: je n'en ai malheureusement + que les longs propos. + + Si nous avons la guerre, ce que je ne crois pas du tout, je + rentrerai en France pour partager le sort de ma patrie; et alors, + Monsieur, quel bonheur d'entreprendre avec vous quelque chose + pour le bien et l'honneur de ce beau nom de Français que nous + portons l'un et l'autre avec tant d'orgueil et d'amour. + + Je suis, Monsieur, avec le plus entier dévouement et la + considération la plus distinguée, votre très humble et très + obéissant serviteur. + + CHATEAUBRIAND. + + +IX + +LA NÉMÉSIS DE BARTHÉLEMY. CHATEAUBRIAND, LAMARTINE ET BALZAC[456]. + + [Note 456: Ci-dessus, p. 461.] + +On vient de voir avec quelle éloquence Chateaubriand avait répondu à +l'auteur de _Némésis_, le rappelant au respect de ces nobles et saintes +choses, la religion, l'innocence et le malheur. Le poète +révolutionnaire, l'insulteur haineux de la Monarchie et de l'Église, ne +laissa pas de recevoir encore d'autres leçons. Lamartine, à ce moment, +était candidat à la députation quelque part, à Dunkerque, je crois. +Barthélemy décocha au chantre des _Méditations_ et des _Harmonies_ +quelques-unes de ses flèches les plus acérées: + + D'en haut tu fais tomber sur nous, petits atomes, + Tes _Gloria Patri_ délayés en des tomes, + Tes psaumes de David imprimés sur vélin: + Mais quand de tes billets l'échéance est venue, + Poète financier, tu descends de la nue, + Pour traiter avec Gosselin... + + On n'a point oublié tes oeuvres trop récentes, + Tes hymnes à Bonald en strophes caressantes, + Et sur l'autel Rémois ton vol de séraphin; + Ni tes vers courtisans pour tes rois légitimes, + Pour les calamités des augustes victimes, + Et pour ton seigneur le Dauphin. + + Va, les temps sont passés des sublimes extases, + Des harpes de Sion, des saintes paraphrases; + Aujourd'hui tous ces chants expirent sans écho; + Va donc, selon tes voeux, gémir en Palestine, + Et présenter, sans peur, le nom de Lamartine + Aux électeurs de Jéricho. + +La réponse de Lamartine fut superbe. Celui-là avait vraiment dans son +carquois les flèches d'Apollon: + + Non, sous quelque drapeau que le barde se range, + La muse sert sa gloire et non ses passions; + Non, je n'ai pas coupé les ailes à cet ange + Pour l'atteler hurlant au char des factions. + Non, je n'ai pas couvert du masque populaire + Son front resplendissant des feux du saint parvis. + Ni, pour fouetter et mordre irritant sa colère, + Changé ma muse en Némésis... + +Mais ces strophes vengeresses sont dans toutes les mémoires. Il suffit +ici de les rappeler. + +Moins illustre alors que Chateaubriand et Lamartine, mais destiné à les +rejoindre dans la gloire, Balzac n'était encore que l'auteur des +_Chouans_ et des _Scènes de la vie privée_. Autant et plus que Lamartine +et Chateaubriand, il avait la haine de la révolution et le respect de la +monarchie. Le 1er mai 1831, l'auteur de _Némésis_ publia, sous ce titre, +la _Statue de Napoléon_, une pièce dans laquelle il jetait l'insulte aux +Bourbons de la branche aînée. La lettre que lui écrivit aussitôt Balzac +mérite de prendre place à côté de celle de Chateaubriand. On me saura +sans doute gré de la reproduire ici. + + Paris, ce 3 mai 1831. + + Monsieur, + + N'ayant pas l'honneur de vous connaître personnellement, je vous + prie d'abord d'excuser ma liberté; puis, permettez-moi de vous + soumettre quelques observations sur votre satire de dimanche + dernier, la _Statue de Napoléon_. + + Avant tout, je vous féliciterai d'une chose: quand je vis + apparaître votre journal, je craignis sincèrement qu'un homme de + votre trempe et de votre talent ne s'engouât des idées + révolutionnaires et jacobines, qui redeviennent à la mode et + forment chaque jour de nouveaux prosélytes, idées qui nous + feraient rétrograder jusqu'au charnier fangeux des Hébert, des + Chaumette, des Marat, et que tout homme de coeur doit combattre + et repousser vigoureusement. Votre numéro de dimanche m'a + pleinement rassuré là-dessus; il met _Némésis_ d'accord avec vos + précédents ouvrages; il en fait le pendant polémique de _Napoléon + en Égypte_, de _Waterloo_, du _Fils de l'homme_. Vous donnez un + organe de plus au parti bonapartiste et non pas aux gens qui + voudraient voir revivre les beaux jours de la Convention et de la + Terreur. Encore une fois, monsieur, je vous félicite. + + Mais est-il nécessaire, pour défendre la cause que vous servez, + d'attaquer sans cesse et sans relâche une famille malheureuse et + exilée? Vous avez fait à la monarchie légitime une guerre assez + rude, vous lui avez porté des coups assez éclatants pour être + généreux après la victoire. Aujourd'hui, l'adversaire est désarmé + et à terre, et votre vers incisif le poursuit encore. Dès le + début de votre pièce, vous montrez votre haine terrible pour + cette famille que l'exil frappe pour la troisième fois. Vous leur + faites vos sanglants reproches avec la même acrimonie et le même + fiel que s'ils étaient encore sur le trône. + + Prenez garde, Monsieur! Sur ce chemin on dépasse aisément le but, + et, si vous frappez fort, vous pourriez bien ne pas frapper + juste. Quand les Bourbons revinrent, on renversa la statue de + Napoléon; ce fut un acte malheureux, à mon sens; mais aujourd'hui + que seize ans ont passé sur ces événements, est-ce une raison + pour oublier ce que Louis XVIII fît, dès le premier jour, pour + arrêter les dévastations des soldats des puissances étrangères, + ses alliées, qui restauraient son trône? Je ne le crois pas. La + haine ne devait pas remonter si haut. La justice veut qu'on + flétrisse ces hommes qui se montrèrent _plus royalistes que le + roi_, et qui, dans leur zèle insensé, compromirent de tout leur + pouvoir la dignité royale. + + Pour ma part, je méprise souverainement ces hommes. On les + rencontre à la queue de tous les partis et aucune infamie ne les + arrête; ils feraient détester la meilleure des causes et haïr le + plus juste des hommes. Réservez vos foudroyants anathèmes pour + ces êtres vils, Monsieur, et tous les gens de coeur applaudiront + aux coups de fouet de votre _Némésis_ vengeresse. Vous pourrez + bien rester encore l'organe d'un parti, mais ce parti sera grossi + de tous les honnêtes gens. + + C'est vraiment dommage, Monsieur, qu'une poésie aussi vigoureuse + que la vôtre s'égare de la sorte. Ne soyez pas étonné de la + franchise de ma parole. Vos stigmates sont durs à subir et à + supporter et, nonobstant _mes opinions bien arrêtées_, je sais + admirer et louer en dehors d'elles. + + Ôtez de votre livraison de dimanche dernier quelques vers d'une + brutalité offensante et injuste, et vos vers, sans rien perdre de + leur énergie et de leur chaleur, prennent un caractère monumental + tout à fait digne du sujet que vous avez traité. Vous y dites de + fort belles et fort magnifiques choses sur le peuple et ses + instincts et ses goûts artistiques. Votre appel sera entendu sans + doute et aussi ce que vous demandez, qu'on équipe une flotte qui + nous rapporte les cendres de l'empereur. + + À propos de cette installation de la famille impériale, vous + parlez de l'exil de la famille Bonaparte. Dieu me garde, + Monsieur, de toute mauvaise pensée qui pourrait vous froisser! + Mais cet exil, pour lequel vous voulez le respect sans doute, + n'eût-il pas dû vous conseiller le respect de cet exil plus + récent, du moins en ce qui concerne les reproches aux personnes, + reproches que je pourrais appeler dynastiques? Cet exil de la + famille de Napoléon, je voudrais le voir cesser, Monsieur, mais + je trouverais injuste qu'elle accusât les Bourbons de tout ce qui + s'est passé en 1815. Les temps de troubles permettent aux + scélérats de tout ordre et de toute nuance de se livrer à leurs + vilenies et à leurs scélératesses et ils en profitent. + + Je terminerai cette lettre déjà trop longue, en formant un désir: + c'est que nous n'en arrivions jamais au poème héroïque par lequel + vous avez terminé votre satire. Nous avons eu assez de grandes + guerres; je crois que le temps des grandes paix est arrivé, + nonobstant les avis contraires des politiques qui prennent pour + vérités leurs rêveries et ne consultent jamais les nécessités + populaires. + + Agréez, Monsieur, l'hommage des sentiments avec lesquels j'ai + l'honneur d'être votre dévoué serviteur[457]. + + [Note 457: _Correspondance de H. de Balzac_, t. I, p. 110.] + +Le 1er avril 1832, la _Némésis_ cessait de paraître. Le poète détendait +son arc; mais c'était, disait-il, pour le reprendre bientôt; après un +peu de repos, ses forces une fois revenues, il descendrait de nouveau +dans l'arène: + + Je prendrai de nouveau le casque et la cuirasse; + Dans l'arène battue où j'imprimai ma trace, + Je viendrai, comme Entelle, aux yeux des combattants, + Raidir un bras connu qui combattit sept ans[458]. + + [Note 458: _Némésis_, Épilogue.] + +Hélas! c'était pour toujours que l'athlète avait déposé son ceste: +_cæstus artemque repono_. Le public, en effet, n'allait pas tarder à +apprendre que l'auteur de _Némésis_, après avoir vidé son carquois, +travaillait, dans une paisible retraite, à une traduction en vers de +l'_Énéide_, pour laquelle le ministère lui avait donné un +_encouragement_ de quatre-vingt mille francs. Barthélemy essaya de se +justifier; sa _Justification_ se perdit au milieu du bruit des +protestations indignées. Il n'en devait rester que ce vers: + + L'homme absurde est celui qui ne change jamais. + +Plus tard, il essaiera de revenir à la satire. Il publiera la _Nouvelle +Némésis_ (1844-1845); _le Zodiaque_ (1846), etc. Un méprisant silence +accueillera ces vaines tentatives. Sa voix ne trouvera plus d'écho. Cet +homme qui avait tant aimé le bruit et qui avait presque touché à la +gloire, sera condamné pendant vingt ans à rechercher l'obscurité, à fuir +la foule, à ne sortir que le soir, pareil maintenant à _l'homme qui +avait perdu son ombre_.--Barthélemy est mort le 23 août 1867. + + +X + +LA DUCHESSE DE BERRY EN VENDÉE[459]. + + [Note 459: Ci-dessus, p. 507.] + +Dans la seconde quinzaine de mars 1832, la duchesse de Berry avait +adressé à Chateaubriand une lettre ainsi conçue: + + Ma lettre au ... adressée à M....[460] devant vous être + communiquée, je ne vous écris que pour vous dire qu'il est bien + important que vous puissiez le joindre sans perdre un instant, et + pour vous répéter combien je compte sur vous dans cette occasion + décisive. Puissions-nous travailler avec succès au bonheur de la + France et être bientôt à même de vous prouver toute ma + reconnaissance! + + [Note 460: Les lacunes qui se trouvent dans cette lettre sont + dues à l'emploi de l'encre sympathique.] + + MARIE-CAROLINE, _régente de France_. + 15 mars 1832. + +Même communication était faite, à la même heure, à M. Hyde de Neuville +et au duc de Fitz-James. Tous les trois, convaincus que la prise d'arme +projetée par la mère d'Henri V, ne pouvait qu'aboutir à un échec, +s'efforcèrent de l'en détourner. Chateaubriand lui écrivit une lettre +qui se terminait ainsi: + + Quarante années de tempêtes ont brisé les plus fortes âmes, + l'apathie est grande. Si Henri V pouvait être transporté aux + Tuileries sans secousses, sans léser le plus léger intérêt, nous + serions bien près d'une Restauration. Mais elle est encore loin, + si des événements que Dieu seul connaît ne viennent pas changer + la situation[461]! + + [Note 461: _Mémoires et Souvenirs du baron Hyde de Neuville_, + t. III, p. 493.] + +La duchesse de Berry avait passé outre. On apprenait successivement son +débarquement en Provence, son arrivée en Vendée. La prise d'armes, +confiée au maréchal de Bourmont, était imminente si aucun contre-ordre +n'était donné. Chateaubriand, Fitz-James et Hyde de Neuville estimèrent +qu'il était de leur devoir de faire un nouvel et suprême appel à la +raison et au coeur de la princesse. Chateaubriand rédigea une Note, qui +devait être remise par l'homme le mieux fait pour donner des conseils +utiles, par Berryer. Cette Note ne figure pas dans les _Mémoires_. En +voici le texte: + + Les personnes en qui on a reporté une honorable confiance ne + peuvent s'empêcher de témoigner leur douleur des conseils en + vertu desquels on est arrivé à la crise présente. Ces conseils + ont été donnés par des hommes sans doute pleins de zèle, mais qui + ne connaissent ni l'état actuel des choses ni les dispositions + des esprits. On se trompe quand on croit à la possibilité d'un + mouvement dans Paris. On ne trouverait pas douze cents hommes, + non mêlés d'agents de police, qui pour quelques écus feraient du + bruit dans la rue, et qui auraient à y combattre la garde + nationale et une garnison fidèle. On se trompe sur la Vendée + comme on s'est trompé sur le Midi. Cette terre de dévouement et + de sacrifices est désolée par une armée nombreuse, aidée de la + population des villes, presque toutes antilégitimistes. Une levée + de paysans n'aboutirait désormais qu'à faire saccager les + campagnes et à consolider le gouvernement actuel par un triomphe + facile. On pense que, si la mère de Henri V était en France, elle + devrait se hâter d'en sortir, après avoir ordonné à tous ses + chefs de rester tranquilles. Ainsi, au lieu d'être venue + organiser la guerre civile, elle serait venue commander la paix; + elle aurait eu la double gloire d'accomplir une action d'un grand + courage et d'arrêter l'effusion du sang français. Les sages amis + de la légitimité que l'on n'a jamais prévenus de ce que l'on + voulait faire, qui n'ont jamais été consultés sur les partis + hasardeux que l'on voulait prendre, et qui n'ont connu les faits + que lorsqu'ils ont été accomplis, renvoient la responsabilité de + ces faits à ceux qui en ont été les conseillers et les auteurs. + Ils ne peuvent ni mériter l'honneur ni encourir le blâme dans les + chances de l'une ou l'autre fortune. + + +XI + +L'ARRESTATION DE CHATEAUBRIAND[462]. + + [Note 462: Ci-dessus, p. 512.] + +Bien loin d'encourager la duchesse de Berry dans son aventureuse +entreprise, Chateaubriand, nous l'avons vu (_Appendice_ nº X), avait +fait, au contraire, tous ses efforts pour la détourner de sa prise +d'armes; n'ayant pu y réussir, il l'avait suppliée de sortir de France +le plus promptement possible. Mais cela, la police l'ignorait; il était +dès lors naturel qu'elle le tînt pour suspect et qu'elle exerçât sur lui +une active surveillance. Il prit gaiement la chose, comme on le peut +voir par cette jolie lettre, adressée au rédacteur de _La Quotidienne_: + + Paris, ce 4 juin 1832. + + Monsieur, + + Je viens de lire dans votre journal l'interrogatoire subi par M. + le vicomte de Toucheboeuf; mon nom s'y trouve mêlé. Je ne puis + m'empêcher de m'ébahir de la niaiserie des bonnes gens qui, me + voyant écrire tous les jours ce que je pense, déclarer à la face + du soleil que je ne reconnais point l'ordre politique actuel, + parce qu'il ne tire son droit ni de l'ancienne monarchie, ni de + la souveraineté du peuple, lequel peuple n'a point été assemblé + et consulté; je ne puis, dis-je, m'empêcher de m'ébahir de cette + niaiserie qui s'évertue à _découvrir_ mon opinion dans des + correspondances secrètes; je n'ai point de correspondances + secrètes; si j'en avais, elles ne diraient rien de plus, rien de + moins que ce que j'imprime dans mes correspondances avec le + public. + + Quand j'affirme, Monsieur, que je n'ai point de correspondances + secrètes, cela ne veut pas dire que je n'ai écrit à personne dans + ces derniers temps, et pour peu que la police veuille bien encore + attendre quelques jours, je lui éviterai la peine de déterrer mes + lettres privées. Si elle m'honorait d'une visite domiciliaire, je + la conduirais moi-même à ma cachette; je lui livrerais les + preuves du délit, à la condition qu'elle les insérât le + lendemain dans le _Moniteur_. Toutefois, comme je ne veux pas la + prendre en traître, je l'avertis que ses maîtres ne lui sauraient + aucun gré de sa découverte. Patience encore une fois, elle + apprendra tout par moi, puisqu'elle est assez ingénue pour + s'occuper de moi. J'invite encore la police à retirer les espions + qui viennent se morfondre à ma porte et qui me regardent d'un air + si bête. Eh! bien, Messieurs, vous le savez: je sors à deux + heures tous les jours; je porte une redingote bleue aussi râpée + que la légitimité dont je suis l'ambassadeur; je me promène comme + le vieux célibataire au Luxembourg: à la rente près, je ne + ressemble pas mal à un des rentiers de l'allée de l'Observatoire; + je fais deux ou trois visites, toujours aux mêmes personnes; je + rentre à cinq heures et demie pour dîner; le soir, arrivent + quelques-uns de ces rares amis qui demeurent après l'infortune. + Je me couche à neuf heures; je me lève à six; je lis les journaux + qu'on veut bien m'envoyer gratis; quand je ne me trouve pas en + train de me moquer du juste-milieu, je vais, de dix heures à + midi, visiter certains républicains, gens d'esprit et de coeur + qui, moins indulgents que moi, ont envie de pendre ceux dont j'ai + envie de rire. Quelquefois encore, des décorés de Juillet, + abandonnés de la quasi-légitimité, viennent me prier de partager + avec eux ma misère légitime. Voilà, Messieurs les espions, mon + signalement et le compte rendu de ma journée, que vous + certifierez sans doute valable et conforme. Épargnez-vous donc le + souci de me suivre, et gagnez mieux l'argent tiré de la bourse + des contribuables. + + J'ai l'honneur d'être, Monsieur, etc. + + CHATEAUBRIAND. + +La police ne se laisse pas facilement convaincre. De la lettre de +Chateaubriand, elle ne retint que ce petit détail: «Je me couche à neuf +heures; _je me lève à six_.» En conséquence, le samedi 16 juin, à +_quatre heures du matin_, deux heures avant son lever, trois _messieurs_ +se présentèrent chez lui et le mirent en état d'arrestation, sous la +prévention de «complot contre la sûreté de l'État.» + + +XII + +JEUNE FILLE ET JEUNE FLEUR[463]. + + [Note 463: Ci-dessus, p. 522.] + +À peine composées, les stances sur la mort de la jeune Élisa parurent +dans un journal. En les imprimant, on fit manquer l'auteur aux lois de +la prosodie, à la mesure d'un vers alexandrin. Cette faute +d'impression--_felix culpa_--lui fut une occasion d'écrire à M. Amédée +Pichot, directeur de la _Revue de Paris_, cette charmante lettre: + + Préfecture de police, ce 22 juin 1832. + + Monsieur, + + Permettez à un pauvre poète de faire entendre ses doléances et de + chercher dans votre journal une consolation à une injustice. + + Vous aurez peut-être ouï-dire qu'il m'est arrivé ces jours + derniers un petit accident: on m'a conduit à la préfecture de + police pour un crime d'État dont le soupçon m'a beaucoup moins + affligé que l'offense qui m'oblige à porter plainte à votre + tribunal; je reconnais la compétence littéraire. + + Vous saurez donc, Monsieur, qu'amené à la préfecture de police à + l'heure où les muses se couchent et les hommes se lèvent, on me + déposa d'abord dans une petite chambre de six pas de long sur + cinq de large. Un lit de sangle, une chaise, une table, une + planche et un seau composaient mon ameublement. Ma fenêtre, + percée en haut, était munie de bons barreaux de fer qui me + laissaient voir quelques toits gothiques et les chauves-souris + volant à l'entour; force cris dans les cours et dans les loges + environnantes, hurlements de fous, sanglots et chansons, ris et + larmes, piétinements de chevaux, fracas de sabres traînants, + etc., etc. Le soir, M. le préfet de police me vint chercher et me + conduisit dans ses appartements, où je fus comblé de soins et de + politesses. Mais revenons à ma grande affaire. + + Pendant les douze ou treize heures que je passai dans ma grotte, + Apollon me visita. Un Anglais, dont je suis l'ami depuis + longtemps, avait perdu sa fille unique, à peine âgée de dix-neuf + ans. La veille même de mon arrestation, j'avais vu le cercueil + de cette jeune fille descendre dans la fosse; on avait déposé + une couronne de roses blanches sur le cercueil, et la terre + s'était refermée pour toujours sur la _jeune fille_ et sur la + _jeune fleur_. Cette image, empreinte dans ma mémoire, se + reproduisit malgré moi dans un petit chant funèbre divisé en + quatre _lais_. + + Jusque-là, tout est bien; mais, Monsieur, voici l'injure. + Pourriez-vous croire qu'en imprimant ce poème, on m'a fait + manquer à la mesure d'un vers alexandrin? On m'a fait dire: + + Vieux chêne, le temps fauche sur ta racine. + + N'est-ce pas, Monsieur, attaquer l'honneur d'un poète dans sa + partie la plus vive! On a beau dorer la pilule, me natter d'une + agréable négligence, j'ai senti + + l'homicide acier + Que le traître en mon sein a plongé tout entier. + + Grâce à Dieu, je puis prouver mon innocence comme dans la + conspiration adjointe à mes vers. Je n'accepte ni la faute, ni la + correction ingénieuse de quelques amis prompts à cacher ma honte. + Je n'ai point écrit avec une syllabe de moins: + + Vieux chêne, le temps fauche sur ta racine, + + je n'ai point écrit avec une syllabe restituée: + + _Et_ vieux chêne, le temps fauche sur sa racine, + + j'ai écrit: + + Vieux chêne!... le temps _a fauché_ sur ta racine, + + Il est vrai qu'en maintenant cette leçon, je me déclare de + l'école romantique, je romps le vers à la barbe de Boileau et + place l'hémistiche à la troisième syllabe au lieu de la sixième; + jadis, comme l'aurait déclamé Talma: + + _Vieux chêne!_ ... avec un repos; puis, tout de suite et tout + d'une haleine: _le temps a fauché sur ta racine jeune fille et + jeune fleur_. Mon oreille demeurée classique, en contradiction + avec mon esprit romantique, n'est point choquée de cette césure; + elle y trouve une sorte d'euphonie rapide et triste, imitative de + l'action du temps, qui, d'un seul coup, abat la jeune fille et la + fleur. Ne faudrait-il pas aussi, pour contenter Messieurs les + classiques, qu'au régime pluriel _roses sans taches_, je donnasse + un verbe gouvernant enlevé par l'ellipse? Et nos _licences_, + Monsieur, où en seraient-elles? Les libertés du Parnasse + seraient-elles mises aussi en état de siège contre le texte + formel de la Charte-Homère? Je proteste par-devant MM. Béranger, + Lamartine, Hugo, etc., et entre les mains de Mmes Girardin, + Tastu, Valmore, etc. + + Voici les stances telles qu'elles sont tombées de mon souvenir: + + Il descend le cercueil, et les roses sans taches, + Qu'un père y déposa, tribut de sa douleur! + Terre, tu les portas! et maintenant tu caches + Jeune fille et jeune fleur. + + Ah! ne les rends jamais à ce monde profane, + À ce monde de deuil, d'angoisse et de malheur: + Le vent brise et flétrit, le soleil brûle et fane + Jeune fille et jeune fleur. + + Tu dors, pauvre Élisa, si légère d'années! + Tu ne crains plus du jour le poids et la chaleur, + Elles ont achevé leurs fraîches matinées, + Jeune fille et jeune fleur. + + Sur la tombe récente, un père qui s'incline, + De la vierge expirée a déjà la pâleur. + Vieux chêne!... le temps a fauché sur ta racine + Jeune fille et jeune fleur! + + J'ai bien peur, Monsieur, qu'à travers l'insouciance affectée de + cette lettre, un sentiment pénible n'ait percé: + + La bouche sourit mal quand les yeux sont en pleurs, + + a dit Parny après Tibulle. Élisa Frisell a été scellée dans sa + tombe le jour même où je devais être écroué dans ma prison. + Hélas! la muse de l'amitié n'a pas la puissance de prendre par la + main la jeune morte et de la ressusciter pour son père.... + + CHATEAUBRIAND. + + +XIII + +CHATEAUBRIAND ET M. BERTIN AÎNÉ[464]. + + [Note 464: Ci-dessus, p. 528.] + +Le lendemain du jour où Chateaubriand avait été arrêté, le _Journal des +Débats_, malgré ses attaches avec le gouvernement nouveau, n'hésita +point à publier un article, où la mesure qui venait d'atteindre +l'illustre écrivain était hautement déplorée. L'article était de M. +Bertin, auquel il fait le plus grand honneur. En voici les principaux +passages: + + On annonce que MM. de Chateaubriand, Hyde de Neuville et de + Fitz-James ont été arrêtés ce matin. Rien au monde ne saurait + nous forcer à dissimuler notre surprise et notre douleur. + L'amitié de M. de Chateaubriand a fait la gloire du _Journal des + Débats_. Cette amitié, nous la proclamerons aujourd'hui plus haut + que jamais. La France tout entière, nous n'en doutons pas, se + joindra à nous pour réclamer la liberté de M. de Chateaubriand; + la France, qui depuis longtemps a placé M. de Chateaubriand au + nombre de ses écrivains les plus illustres, la France, dont M. de + Chateaubriand a défendu les droits avec une ardeur de génie et + d'éloquence qu'on ne surpassera jamais. Quelles que soient les + opinions de M. de Chateaubriand sur la forme actuelle du + gouvernement, son amour pour la gloire et la liberté n'en est ni + moins vif ni moins pur. M. de Chateaubriand est assez fort de son + génie et de son éloquence; il écrit, il ne s'abaisse pas à + conspirer. + + Sans doute le gouvernement n'a pu se résoudre à ordonner + l'arrestation de M. de Chateaubriand que sur des dépositions + judiciaires aussi graves qu'infidèles: mais nous sommes + convaincus que, dès les premiers éclaircissements, il sera rendu + à la liberté. Chaque jour de plus qu'il passerait en prison + serait un nouveau jour de deuil pour nous, pour tous les bons + citoyens, pour quiconque respecte la gloire, le génie des lettres + et la liberté.... + +Après avoir affirmé sa conviction que M. Hyde de Neuville et M. de +Fitz-James, n'étaient pas, eux non plus, des conspirateurs; après avoir +rendu hommage à «l'admirable loyauté» du premier, à «l'élévation de +caractère» du second, M. Bertin aîné terminait ainsi son article: + + Le gouvernement a ordonné que ces illustres prisonniers fussent + traités avec tous les ménagements convenables, et nous savons que + M. de Chateaubriand, en particulier, a obtenu, sans les demander, + les égards, les respects même, dus à un homme dont le nom est une + des gloires nationales. Mais ce n'est pas assez: il faut que + justice leur soit rendue, et que la France n'ait pas à gémir en + pensant que le plus grand de ses écrivains, le plus illustre des + défenseurs de ses libertés, l'homme qui a tant fait pour sa + gloire et qui ne respire que pour elle, n'a plus dans sa patrie + d'autre asile qu'une prison[465]. + + [Note 465: _Journal des Débats_, du 18 juin 1832.] + +Cet article à peine lu, Chateaubriand prenait la plume et écrivait, à +son tour, à M. Bertin: + + Préfecture de Police, ce 18 juin 1832. + + _À M. Bertin aîné, rédacteur du «Journal des Débats»._ + + J'attendais là, mon cher Bertin, votre vieille amitié; elle s'est + trouvée a point nommé à l'heure de l'infortune. Les compagnons + d'exil et de prison sont comme les camarades de collège à jamais + liés par le souvenir des joies et des leçons communes. Je + voudrais bien aller vous voir et vous remercier; je voudrais bien + aussi aller remercier tous les journaux qui m'ont témoigné tant + d'intérêt, et se sont souvenus du défenseur de la liberté de la + presse; mais vous savez que je suis captif; captivité d'ailleurs + adoucie par la politesse de mes hôtes. Je ne saurais trop me + louer de la bienveillance et des attentions de M. le préfet de + police et de sa famille, et j'aime à leur en exprimer ici toute + ma reconnaissance. + + Une chose m'afflige profondément, c'est le chagrin que je cause à + Mme de Chateaubriand. Malade comme elle l'est, ayant autrefois + souffert pour moi quinze mois d'emprisonnement sous le règne de + la Terreur, c'est trop de faire encore peser sur elle le reste de + ma destinée. Mais, mon cher ami, la faute n'est pas à moi. + + On m'a mis, en m'arrêtant, dans une de ces positions fatales à + laquelle on aurait peut-être dû penser. J'ai refusé tout serment + à l'ordre _politique_ actuel; j'ai envoyé ma démission de + ministre d'État et renoncé à ma pension de pair; je ne puis donc + être un _traître_ ni un _ingrat_ envers le gouvernement de + Louis-Philippe. + + Veut-on me prendre pour un ennemi? Mais alors je suis un ennemi + loyal et désarmé, un _vaincu_ qui supporte la nécessité d'un fait + sans demander grâce. Maintenant on m'appréhende au corps, et l'on + m'interroge sur un prétendu crime ou délit politique dont je me + serais rendu coupable. Mais si je ne reconnais pas l'ordre + _politique_ établi, comment veut-on que je reconnaisse la + compétence en _matière politique_ d'un tribunal émané de cet + ordre _politique_? Ne serait-ce pas une grossière contradiction? + Si je nie le principe, comment admettrais-je la conséquence? + Mieux aurait valu, tout bonnement, prêter mon serment à la + Chambre des pairs. Il n'y a point de ma part mépris de la + justice, j'honore les juges et je respecte les tribunaux: il y a + seulement chez moi persuasion d'une vérité et d'un devoir dont je + ne puis m'écarter. + + Vous voyez que je n'argumente pas de l'illégalité de l'état de + siège, illégalité flagrante: je remonte plus haut. L'état de + siège est un très petit accident à la suite de la grande + illégalité première, et cet accident est une conséquence forcée + de cette grande illégalité. + + J'ai dit dans mes derniers écrits que je reconnaissais l'ordre + _social_ existant en France, que j'étais obligé au paiement de + l'impôt, etc.; d'où il résulte que si j'étais accusé d'un crime + _social_ (meurtre, vol, attaque aux personnes ou aux propriétés, + etc., etc.), je serais tenu de répondre et de reconnaître la + compétence _en matière sociale_ des tribunaux. Mais je suis + accusé d'un crime politique, alors je n'ai plus rien à débattre. + + Je conviens néanmoins que, dans le cas où le gouvernement me + soupçonnerait coupable, _à ses yeux_, d'un délit politique, sa + propre défense le conduirait à instruire contre moi et à prouver, + s'il le pouvait, ma culpabilité. Mais moi, qui ne reconnais le + gouvernement que comme gouvernement _de fait_, j'ai le droit, à + mes risques et périls, de ne pas répondre. Mes accusateurs mêmes + trouveraient dans mon silence un avantage, puisque je me + priverais volontairement du plus puissant moyen de défense. + + J'ai fondé mon refus de serment sur deux raisons: 1º la monarchie + actuelle ne tire pas, selon moi, son droit par succession de + l'ancienne monarchie; 2º la monarchie actuelle ne tire pas selon + moi, son droit de la souveraineté populaire, puisqu'un congrès + national n'a pas été assemblé pour décider de la forme du + gouvernement. + + Que j'aie tort ou raison, que ces théories puissent être plus ou + moins hasardeuses et combattues, ce n'est pas là la question. + J'ai une conviction, je la garde et j'y ferai tous les + sacrifices, y compris celui de ma vie. + + Ainsi, rien n'est plus logique que ma conduite envers M. le juge + d'instruction. Je n'ai pu et je ne pourrais répondre à ses + questions; car, si je lui disais même mon nom quand il me le + demande _judiciairement_, je reconnaîtrais, par cela même, la + compétence d'un tribunal en _matière politique_, et, une fois la + première question répondue, force me serait de répondre à toutes + les questions subséquentes. + + J'ai offert et j'offre encore de donner _courtoisement_, et en + forme de conversation _non légale_, tous les éclaircissements + qu'on pourrait désirer: au delà, je ne puis rien. + + Que va-t-on faire de moi, de l'excellent, du cordial, du + courageux, de l'honorable Hyde de Neuville, vrai gibier de cachot + et d'exil, qui recommence à subir, à la fin de sa vie, les + persécutions que sa fidélité à éprouvées dans sa jeunesse? Que + fera-t-on de mon noble, loyal, brave, spirituel et éloquent + ci-devant collègue, le duc de Fitz-James? Que fera-t-on d'un + dernier des Stuarts, défendant le dernier des Bourbons? Quand on + me traînerait de tribunal en tribunal d'exception pendant vingt + ans de suite, on ne me ferait pas dire que je m'appelle + François-Auguste de Chateaubriand. Si l'on me transportait à + Nantes pour me confronter (c'est l'expression) avec M. Berryer, + je dirais, dans l'intérêt d'un tiers, tout ce que sais de lui, et + il sortirait blanc comme neige de ma déclaration. Quant à ma + personne, je la livrerais, sans parler, et l'on pourrait joindre, + si l'on voulait, un dernier silence à mon silence. + + Le capitaine Lanoue, mon cher ami, était Breton comme moi. Je + n'ai d'autre rapport avec mon illustre compatriote que l'estime + dont les divers partis m'honorent et qui fait l'orgueil de ma + vie. Lanoue n'avait pas vu la Bretagne depuis longtemps lorsque + Henri IV l'envoya combattre le duc de Mercoeur. Lanoue fut tué à + l'escalade d'un château. Il avait eu le pressentiment de son + sort, et, en rentrant en Bretagne, il avait dit: «Je suis comme + le lièvre, je viens mourir au gîte.» + + Mon gîte est prêt. La petite ville qui m'a vu naître a bien voulu + me faire l'honneur d'élever d'avance et à ses frais ma tombe dans + un îlot que j'ai désigné. + + Voilà le secret de ma conspiration _mystérieuse_ avec les + _chouans_ de la Bretagne. N'est-ce pas une abominable + conspiration? + + Bonjour, mon cher ami, et liberté si vous pouvez. + + CHATEAUBRIAND + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +TROISIÈME PARTIE + + +LIVRE XII + + Ambassade de Rome. -- Trois espèces de matériaux. -- Journal de + route. -- Lettres à madame Récamier. -- Léon XII et les + cardinaux. -- Les ambassadeurs. -- Les anciens artistes et les + artistes nouveaux. -- Ancienne Société romaine. -- Moeurs + actuelles de Rome. -- Les lieux et le paysage. -- Lettre à M. + Villemain. -- À madame Récamier. -- Explication sur le mémoire + qu'on va lire. -- Lettre à M. le comte de la Ferronnays. -- + Mémoire. -- À madame Récamier. -- À la même. -- À madame + Récamier. -- À M. Thierry. -- Dépêche à M. le comte de la + Ferronnays. -- À madame Récamier. -- À la même. -- Dépêche à M. + le comte Portalis. -- Mort de Léon XII. -- Dépêche à M. le comte + Portalis. -- À madame Récamier. 1 + + +LIVRE XIII + + Suite de l'ambassade de Rome. -- À madame Récamier. -- Dépêche à + M. le comte Portalis. -- Conclaves. -- Dépêches à M. le comte + Portalis. -- À madame Récamier. -- Dépêche à M. le comte + Portalis. -- À madame Récamier. -- Dépêche à M. le comte + Portalis. -- À madame Récamier. -- Le marquis Capponi. -- À + madame Récamier. -- À M. le duc de Blacas. -- À madame Récamier. + -- Dépêche à M. le comte Portalis. -- Lettre à Monseigneur le + cardinal de Clermont-Tonnerre. -- Dépêche à M. le comte + Portalis. -- À madame Récamier. -- Dépêche à M. le comte + Portalis. -- Fête de la villa Médicis pour la grande duchesse + Hélène. -- Mes relations avec la famille Bonaparte. -- Dépêche à + M. le comte Portalis. -- Pie VIII. -- À M. le comte Portalis. -- + À madame Récamier. -- Présomption. -- Les Français à Rome. -- + Promenades. -- Mon neveu Christian de Chateaubriand. -- À madame + Récamier. -- Retour de Rome à Paris. -- Mes projets. -- Le roi + et ses dispositions. -- M. Portalis. -- M. de Martignac. -- + Départ pour Rome. -- Les Pyrénées. -- Aventures. -- Ministère + Polignac. -- Ma consternation. -- Je reviens à Paris. -- + Entrevue avec M. de Polignac. -- Je donne ma démission de mon + ambassade de Rome. 181 + + +LIVRE XIV + + Flagorneries des journaux. -- Les premiers collègues de M. de + Polignac. -- Expédition d'Alger. -- Ouverture de la session de + 1830. -- Adresse. -- La Chambre est dissoute. -- Nouvelle + Chambre. -- Je pars pour Dieppe. -- Ordonnances du 25 juillet. + -- Je reviens à Paris. -- Réflexions pendant ma route. -- Lettre + à madame Récamier. -- Révolution de juillet. -- M. Baude, M. de + Choiseul, M. de Sémonville, M. de Vitrolles, M. Laffitte et M. + Thiers. -- J'écris au roi à Saint-Cloud. Sa réponse verbale. -- + Corps aristocratiques. -- Pillage de la maison des + Missionnaires, rue d'Enfer. -- Chambre des Députés. -- M. de + Mortemart. -- Course dans Paris. -- Le général Dubourg. -- + Cérémonie funèbre. -- Sous la colonnade du Louvre. -- Les jeunes + gens me rapportent à la Chambre des Pairs. -- Réunion des pairs. 249 + + +LIVRE XV + + Les républicains. -- Les orléanistes. -- M. Thiers est envoyé à + Neuilly. -- Convocation des pairs chez le grand référendaire. La + lettre m'arrive trop tard. -- Saint-Cloud. -- Scène. Monsieur le + Dauphin et le maréchal de Raguse. -- Neuilly. -- M. le duc + d'Orléans. -- Le Raincy. -- Le prince vient à Paris. -- Une + députation de la Chambre élective offre à M. le duc d'Orléans la + lieutenance générale du royaume. -- Il accepte. -- Efforts des + républicains. -- M. le duc d'Orléans va à l'Hôtel de Ville. -- + Les républicains au Palais-Royal. -- Le roi quitte Saint-Cloud. + -- Arrivée de Madame la Dauphine à Trianon. -- Corps + diplomatique. -- Rambouillet. -- Ouverture de la session, le 3 + août. -- Lettre de Charles X à M. le duc d'Orléans. -- Départ du + peuple pour Rambouillet. -- Fuite du roi. -- Réflexions. -- + Palais-Royal. -- Conversations. -- Dernière tentation politique. + -- M. de Sainte-Aulaire. -- Dernier soupir du parti républicain. + -- Journée du 7 août. -- Séance à la Chambre des Pairs. -- Mon + discours. -- Je sors du palais du Luxembourg pour n'y plus + rentrer. -- Mes démissions. -- Charles X s'embarque à Cherbourg. + -- Ce que sera la révolution de juillet. -- Fin de ma carrière + politique 327 + + +QUATRIÈME PARTIE + + +LIVRE PREMIER + + Introduction. -- Procès des ministres. -- Saint-Germain-l'Auxerrois. + -- Pillage de l'Archevêché. -- Ma brochure sur _la Restauration + et la Monarchie élective_. -- _Études historiques._ -- Lettres + et vers à madame Récamier. -- Journal du 12 juillet au 1er + septembre 1831. -- Commis de M. de Lapanouze. -- Lord Byron. -- + Ferney et Voltaire. -- Course inutile à Paris. -- M. A. Carrel. + -- M. de Béranger. -- Proposition Baude et Briqueville sur le + bannissement de la branche aînée des Bourbons. -- Lettre à + l'auteur de la _Némésis_. -- Conspiration de la rue des + Prouvaires. -- Lettre à Madame la duchesse de Berry. -- + Incidences. -- Pestes. -- Le choléra. -- Les 12 000 francs de + Madame la duchesse de Berry. -- Échantillons. -- Convoi du + général Lamarque. -- Madame la duchesse de Berry descend en + Provence et arrive dans la Vendée 415 + + +LIVRE II + + Mon arrestation. -- Passage de ma loge de voleur au cabinet de + toilette de Mademoiselle Gisquet. -- Achille de Harlay. -- Juge + d'instruction: M. Desmortiers. -- Ma vie chez M. Gisquet. -- Je + suis mis en liberté. -- Lettre à M. le Ministre de la Justice et + réponse. -- Offre de ma pension de pair par Charles X: Ma + réponse. -- Billet de madame la duchesse de Berry. -- Lettre à + Béranger. -- Départ de Paris. -- Journal de Paris à Lugano. -- + M. Augustin Thierry. -- Chemin du Saint-Gothard. -- Vallée de + Schoellenen. -- Pont du Diable. -- Le Saint-Gothard. -- + Description de Lugano. -- Les montagnes. -- Courses autour de + Lucerne. -- Clara Wendel. -- Prière des paysans. -- M. A. Dumas. + -- Madame de Colbert. -- Lettre à M. de Bérenger. -- Zurich. -- + Constance. -- Madame Récamier. -- Madame la duchesse de + Saint-Leu. -- Madame de Saint-Leu après avoir lu la dernière + lettre de M. de Chateaubriand. -- Après avoir lu une note signée + Hortense. -- Arenenberg. -- Retour à Genève. -- Coppet. -- + Tombeau de Madame de Staël. -- Promenade. -- Lettre au prince + Louis-Napoléon. -- Lettres au ministre de la Justice, au + président du Conseil, à madame la duchesse de Berry. -- J'écris + mon mémoire sur la captivité de la princesse. -- Circulaire aux + rédacteurs en chef des journaux. -- Extrait du _Mémoire sur la + captivité de madame la duchesse de Berry_. -- Mon procès. -- + Popularité. 511 + + +APPENDICE + + + I. La mort de Léon XII 611 + II. Le conclave de 1829 614 + III. Le Journal secret du conclave 617 + IV. Dans les Pyrénées 622 + V. Le Départ de Cherbourg 628 + VI. Le sac de Saint-Germain-l'Auxerrois 631 + VII. Chateaubriand et le Journal du maréchal de Castellane 634 + VIII. Lettres de Genève 638 + IX. La Némésis de Barthélemy, Chateaubriand, Lamartine + et Balzac 642 + X. La duchesse de Berry en Vendée 647 + XI. L'arrestation de Chateaubriand 649 + XII. Jeune fille et jeune fleur 651 + XIII. Chateaubriand, et M. Bertin aîné 635 + Table. 661 + + +Paris. (France).--Imp. PAUL DUPONT (Cl.).--9.8.1925 + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires d'Outre-Tombe, by +François-René Chateaubriand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE *** + +***** This file should be named 28930-8.txt or 28930-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/8/9/3/28930/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers Gallica +- Bibliothèque Nationale de France and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires d'Outre-Tombe + Tome V + +Author: François-René Chateaubriand + +Editor: Edmond Biré + +Release Date: May 22, 2009 [EBook #28930] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers Gallica +- Bibliothèque Nationale de France and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + +<h2>CHATEAUBRIAND</h2> + +<h1>MÉMOIRES<br> D'OUTRE-TOMBE</h1> + +<p class="center p2">NOUVELLE ÉDITION<br> +Avec une Introduction, des Notes et des Appendices</p> + +<p class="center"><span class="smaller">PAR</span><br> +Edmond BIRÉ</p> + +<h2>TOME V</h2> + +<p class="center p4 smaller">PARIS<br> +LIBRAIRIE GARNIER FRÈRES<br> +6, RUE DES SAINTS-PÈRES</p> + +<p class="center p4 smaller">KRAUS REPRINT<br> +Nendeln/Liechtenstein<br> +1975</p> + +<p class="center p4 smaller"><span lang="en">Reprinted by permission of the original publishers<br> + +KRAUS REPRINT<br> +A Division of<br> +KRAUS-THOMSON ORGANIZATION LIMITED</span><br> +<span lang="de">Nendeln/Liechtenstein</span><br> +1975<br> +<span lang="en">Printed in Germany</span><br> +<span lang="de">Lessingdruckerei Wiesbaden</span></p> + + +<h1><span class="pagenum"><a id="page001" name="page001"></a>(p. 001)</span> MÉMOIRES</h1> + + +<h1>LIVRE XII</h1> + +<p class="resume"> + Ambassade de Rome. — Trois espèces de matériaux. — Journal de + route. — Lettres à madame Récamier. — Léon XII et les + cardinaux. — Les ambassadeurs. — Les anciens artistes et les + artistes nouveaux. — Ancienne Société romaine. — Mœurs + actuelles de Rome. — Les lieux et le paysage. — Lettre à M. + Villemain. — À madame Récamier. — Explication sur le mémoire + qu'on va lire. — Lettre à M. le comte de la Ferronnays. — + Mémoire. — À madame Récamier. — À la même. — À madame + Récamier. — À M. Thierry. — Dépêche à M. le comte de la + Ferronnays. — À madame Récamier. — À la même. — Dépêche à M. + le comte Portalis. — Mort de Léon XII. — Dépêche à M. la comte + Portalis. — À madame Récamier.</p> + +<p>Le livre précédent, que je viens d'écrire en 1839, rejoint ce livre de +mon ambassade de Rome, écrit en 1828 et 1829, il y a dix ans<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Lien vers la note 1"><span class="smaller">[1]</span></a>. Mes +<i>Mémoires</i>, comme Mémoires, ont gagné au récit de la vie de madame +Récamier: d'autres personnages ont été amenés sur la scène; on a vu +Naples sous Murat, Rome sous Bonaparte, le Pape délivré revenu à +Saint-Pierre; des lettres inédites de madame de Staël, de Benjamin +<span class="pagenum"><a id="page002" name="page002"></a>(p. 002)</span> Constant, de Canova, de La Harpe, de madame de Genlis, de +Lucien Bonaparte, de Moreau, de Bernadotte, de Murat, sont conservées; +des récits de Benjamin Constant le montrent sous un jour nouveau. J'ai +introduit le lecteur dans un petit <i>canton détourné</i> de l'empire, tandis +que cet empire accomplissait son mouvement universel; je me trouve +maintenant conduit à mon ambassade de Rome. On aura été délassé de moi +par la distraction d'un sujet étranger: c'est tout profit pour le +lecteur.</p> + +<p>Pour ce livre de mon ambassade de Rome, les matériaux ont abondé; ils +sont de trois sortes:</p> + +<p>Les premiers contiennent l'histoire de mes sentiments intimes et de ma +vie privée racontée dans les lettres adressées à madame Récamier.</p> + +<p>Les seconds exposent ma vie publique; ce sont mes dépêches.</p> + +<p>Les troisièmes sont un mélange de détails historiques sur les papes, sur +l'ancienne société de Rome, sur les changements arrivés de siècles en +siècles dans cette société, etc.</p> + +<p>Parmi ces investigations se trouvent des pensées et des descriptions, +fruit de mes promenades. Tout cela a été écrit dans l'espace de sept +mois, temps de la durée de mon ambassade, au milieu des fêtes ou des +occupations sérieuses<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Lien vers la note 2"><span class="smaller">[2]</span></a>. Néanmoins, ma santé était altérée: je ne +pouvais lever les yeux sans éprouver des éblouissements; pour admirer le +ciel, j'étais obligé de le placer autour de moi, en montant au haut d'un +<span class="pagenum"><a id="page003" name="page003"></a>(p. 003)</span> palais ou d'une colline. Mais je guéris la lassitude du corps +par l'application de l'esprit: l'exercice de ma pensée renouvelle mes +forces physiques; ce qui tuerait un autre homme me fait vivre.</p> + +<p>Au revu de tout cela, une chose m'a frappé: à mon arrivée dans la ville +éternelle, je sens une certaine déplaisance, et je crois un moment que +tout est changé; peu à peu la fièvre des ruines me gagne, et je finis, +comme mille autres voyageurs, par adorer ce qui m'avait laissé froid +d'abord. La nostalgie est le regret du pays natal: aux rives du Tibre on +a aussi le <i>mal du pays</i>, mais il produit un effet opposé à son effet +accoutumé: on est saisi de l'amour des solitudes et du dégoût de la +patrie. J'avais déjà éprouvé <i>ce mal</i> lors de mon premier séjour, et +j'ai pu dire:</p> + +<p class="poem25">Agnosco veteris vestigia flammæ<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Lien vers la note 3"><span class="smaller">[3]</span></a>.</p> + +<p>Vous savez qu'à la formation du ministère Martignac le seul nom de +l'Italie avait fait disparaître le reste de mes répugnances; mais je ne +suis jamais sûr de mes dispositions en matière de joie: je ne fus pas +plus tôt parti avec madame de Chateaubriand que ma tristesse naturelle +me rejoignit en chemin. Vous allez vous en convaincre par mon journal de +route:</p> + +<p class="p2 right">«Lausanne, 22 septembre 1828.</p> + +<p>«J'ai quitté Paris le 14 de ce mois; j'ai passé le 16 à +Villeneuve-sur-Yonne<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Lien vers la note 4"><span class="smaller">[4]</span></a>: que de souvenirs! <span class="pagenum"><a id="page004" name="page004"></a>(p. 004)</span> Joubert a disparu; +le château abandonné de Passy a changé de maître; il m'a été dit: «Soyez +la cigale des nuits. <i>Esto cicada noctium.</i>»</p> + +<p class="p2 right">«Arona, 25 septembre.</p> + +<p>«Arrivé à Lausanne le 22, j'ai suivi la route par laquelle ont disparu +deux autres femmes qui m'avaient voulu du bien et qui, dans l'ordre de +la nature, me devaient survivre: l'une, madame la marquise de Custine, +est venue mourir à Bex; l'autre, madame la duchesse de Duras, il n'y a +pas encore un an, courait au Simplon, fuyant devant la mort qui +l'atteignit à Nice<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Lien vers la note 5"><span class="smaller">[5]</span></a>.</p> + +<p class="poem25"> + <i>Noble Clara</i>, digne et constante amie,<br> + Ton souvenir ne vit plus en ces lieux;<br> + De ce tombeau l'on détourne les yeux;<br> + Ton nom s'efface et le monde t'oublie!</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page005" name="page005"></a>(p. 005)</span> «Le dernier billet que j'ai reçu de madame de Duras fait sentir +l'amertume de cette dernière goutte de la vie qu'il nous faudra tous +épuiser:</p> + +<div class="quote"> +<p class="p2 right">«Nice, 14 novembre 1828</p> + + <p>«Je vous ai envoyé un <i>asclepias carnata</i>: c'est un laurier + grimpant de pleine terre qui ne craint pas le froid et qui a une + fleur rouge comme le camélia, qui sent excellent; mettez-le sous + les fenêtres de la Bibliothèque du Bénédictin.</p> + + <p>«Je vous dirai un mot de mes nouvelles: c'est toujours la même + chose; je languis sur mon canapé toute la journée, c'est-à-dire + tout le temps où je ne suis pas en voiture ou à marcher dehors; + ce que je ne puis faire au delà d'une demi-heure. Je rêve au + passé; ma vie a été si agitée, si variée, que je ne puis dire que + j'éprouve un violent ennui: si je pouvais seulement coudre ou + faire de la tapisserie, je ne me trouverais pas malheureuse. Ma + vie présente est si éloignée de ma vie passée, qu'il me semble + que je lis des mémoires, ou que je regarde un spectacle<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Lien vers la note 6"><span class="smaller">[6]</span></a>.»</p> +</div> + +<p>«Ainsi je suis rentré dans l'Italie privé de mes appuis, comme j'en +sortis il y a vingt-cinq ans. Mais, à cette première époque, je pouvais +réparer mes pertes; aujourd'hui qui voudrait s'associer à <span class="pagenum"><a id="page006" name="page006"></a>(p. 006)</span> +quelques vieux jours? Personne ne se soucie d'habiter une ruine.</p> + +<p>«Au village même du Simplon, j'ai vu le premier sourire d'une heureuse +aurore. Les rochers, dont la base s'étendait noircie à mes pieds, +resplendissaient de rose au haut de la montagne, frappés des rayons du +soleil. Pour sortir des ténèbres, il suffit de s'élever vers le ciel.</p> + +<p>«Si l'Italie avait déjà perdu pour moi de son éclat lors de mon voyage à +Vérone en 1822, dans cette année 1828 elle m'a paru encore plus +décolorée; j'ai mesuré les progrès du temps. Appuyé sur le balcon de +l'auberge à Arona, je regardais les rivages du lac Majeur, peints de +l'or du couchant et bordés de flots d'azur. Rien n'était doux comme ce +paysage, que le château bordait de ses créneaux. Ce spectacle ne me +portait ni plaisir ni sentiment. Les années printanières marient à ce +qu'elles voient leurs espérances; un jeune homme va errant avec ce qu'il +aime, ou avec les souvenirs du bonheur absent. S'il n'a aucun lien, il +en cherche; il se flatte à chaque pas de trouver quelque chose; des +pensées de félicité le suivent: cette disposition de son âme se +réfléchit sur les objets.</p> + +<p>«Au surplus, je m'aperçois moins du rapetissement de la société actuelle +lorsque je me trouve seul. Laissé à la solitude dans laquelle Bonaparte +a laissé le monde, j'entends à peine les générations débiles qui passent +et vagissent au bord du désert.»</p> + +<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page007" name="page007"></a>(p. 007)</span> «Bologne, 28 septembre 1828.</p> + +<p>«À Milan, en moins d'un quart d'heure, j'ai compté dix-sept bossus +passant sous la fenêtre de mon auberge. La schlague allemande a déformé +la jeune Italie.</p> + +<p>«J'ai vu dans son sépulcre saint Charles Borromée dont je venais de +toucher la crèche à Arona. Il comptait deux cent quarante-quatre années +de mort. Il n'était pas beau.</p> + +<p>«À Borgo San Donnino, madame de Chateaubriand est accourue dans ma +chambre au milieu de la nuit: elle avait vu tomber ses robes et son +chapeau de paille des chaises où ils étaient suspendus. Elle en avait +conclu que nous étions dans une auberge hantée des esprits ou habitée +par des voleurs. Je n'avais éprouvé aucune commotion dans mon lit: il +était pourtant vrai qu'un tremblement de terre s'était fait sentir dans +l'Apennin: ce qui renverse les cités peut faire tomber les vêtements +d'une femme. C'est ce que j'ai dit à madame de Chateaubriand; je lui ai +dit aussi que j'avais traversé sans accident, en Espagne, dans la Vega +du Xenil, un village culbuté la veille par une secousse souterraine. Ces +hautes consolations n'ont pas eu le moindre succès, et nous nous sommes +empressés de quitter cette caverne d'assassins.</p> + +<p>«La suite de ma course m'a montré partout la fuite des hommes et +l'inconstance des fortunes. À Parme, j'ai trouvé le portrait de la veuve +de Napoléon; cette fille des Césars est maintenant la femme <span class="pagenum"><a id="page008" name="page008"></a>(p. 008)</span> du +comte de Neipperg<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Lien vers la note 7"><span class="smaller">[7]</span></a>; cette mère du fils du conquérant a donné des +frères à ce fils<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Lien vers la note 8"><span class="smaller">[8]</span></a>: elle fait garantir les dettes qu'elle entasse par +un petit Bourbon qui demeure à Lucques, et qui doit, s'il y a lieu, +hériter du duché de Parme<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Lien vers la note 9"><span class="smaller">[9]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page009" name="page009"></a>(p. 009)</span> «Bologne me semble moins désert qu'à l'époque de mon premier +voyage. J'y ai été reçu avec les honneurs dont on assomme les +ambassadeurs. J'ai visité un beau cimetière: je n'oublie jamais les +morts; c'est notre famille.</p> + +<p>«Je n'avais jamais si bien admiré les Carrache qu'à la nouvelle galerie +de Bologne. J'ai cru voir la sainte Cécile de Raphaël pour la première +fois, tant elle était plus divine qu'au Louvre, sous notre ciel +barbouillé de suie.»</p> + +<p class="p2 right">«Ravenne, 1<sup>er</sup> octobre 1828.</p> + +<p>«Dans la Romagne, pays que je ne connaissais pas, une multitude de +villes, avec leurs maisons enduites d'une chaux de marbre, sont perchées +sur le haut de diverses petites montagnes, comme des compagnies de +pigeons blancs. Chacune de ces villes offre quelques chefs-d'œuvre +des arts modernes ou quelques monuments de l'antiquité. Ce canton de +l'Italie renferme toute l'histoire romaine; il faudrait le parcourir +Tite-Live, Tacite et Suétone à la main.</p> + +<p>«J'ai traversé Imola, évêché de Pie VII, et Faenza. À Forli je me suis +détourné de ma route pour visiter à Ravenne le tombeau de Dante. En +approchant du monument, j'ai été saisi de ce frisson d'admiration que +donne une grande renommée, quand le maître de cette renommée a été +malheureux. Alfieri, qui <span class="pagenum"><a id="page010" name="page010"></a>(p. 010)</span> avait sur le front <i>il pallor della +morte e la speranza</i>, se prosterna sur ce marbre et lui adressa ce +sonnet: <i>O gran Padre Alighier!</i> Devant le tombeau je m'appliquais ce +vers du Purgatoire:</p> + +<p class="poem"> + <span class="spaced1">..........</span>Frate,<br> + Lo mondo è cieco, e tu vien ben da lui<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Lien vers la note 10"><span class="smaller">[10]</span></a>.</p> + +<p>«Béatrice m'apparaissait; je la voyais telle qu'elle était lorsqu'elle +inspirait à son poète le désir <i>de soupirer et de mourir de pleurs</i>:</p> + +<p class="poem"> + Di sospirare, e di morir di pianto.</p> + +<p>«Ô ma pieuse chanson, dit le père des muses modernes, va pleurant à +présent! va retrouver les femmes et les jeunes filles à qui tes sœurs +avaient accoutumé de porter la joie! Et toi, qui es fille de la +tristesse, va-t-en, inconsolée, demeurer avec Béatrice.»</p> + +<p>«Et pourtant le créateur d'un nouveau monde de poésie oublia Béatrice +quand elle eut quitté la terre! il ne la retrouva, pour l'adorer dans +son génie, que quand il fut détrompé. Béatrice lui en fait le reproche, +lorsqu'elle se prépare à montrer le ciel à son amant: «Je l'ai soutenu +(Dante), dit-elle aux puissances du paradis, je l'ai soutenu quelque +temps par mon visage et mes yeux d'enfant; mais quand je fus sur le +seuil de mon second âge et que je changeai de vie, il me quitta et se +donna à d'autres.»</p> + +<p>«Dante refusa de rentrer dans sa patrie au prix <span class="pagenum"><a id="page011" name="page011"></a>(p. 011)</span> d'un pardon. +Il répondit à l'un de ses parents: «Si pour retourner à Florence il +n'est d'autre chemin que celui qui m'est ouvert, je n'y retournerai +point. Je puis partout contempler les astres et le soleil.» Dante dénia +ses jours aux Florentins, et Ravenne leur a dénié ses cendres, alors +même que Michel-Ange, génie ressuscité du poète, se promettait de +décorer à Florence le monument funèbre de celui qui avait appris <i>come +l'uom s'eterna</i><a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Lien vers la note 11"><span class="smaller">[11]</span></a>.</p> + +<p>«Le peintre du <i>Jugement dernier</i>, le sculpteur de <i>Moïse</i>, l'architecte +de la <i>Coupole de Saint-Pierre</i>, l'ingénieur du <i>vieux bastion de +Florence</i>, le poète <i>des Sonnets adressés à Dante</i>, se joignit à ses +compatriotes et appuya de ces mots la requête qu'ils présentèrent à Léon +X: «<i>Io Michel Agnolo, scultore, il medesimo a Vostra Santità supplico, +offerendomi al divin poeta fare la sepoltura sua condecente e in loco +onorevole in questa città.</i>»</p> + +<p>«Michel-Ange, dont le ciseau fut trompé dans son espérance, eut recours +à son crayon pour élever à cet autre lui-même un autre mausolée. Il +dessina les principaux sujets de la <i>Divina Commedia</i> sur les marges +d'un exemplaire in-folio des œuvres du grand poète; un navire, qui +portait de Livourne à Citiva-Vecchia ce double monument, fit naufrage.</p> + +<p>«Je m'en revenais tout ému et ressentant quelque chose de cette +commotion mêlée d'une terreur divine que j'éprouvai à Jérusalem, lorsque +mon <i>cicerone</i> m'a proposé de me conduire à la maison de <span class="pagenum"><a id="page012" name="page012"></a>(p. 012)</span> lord +Byron. Eh! que me faisaient Childe-Harold et la signora Giuccioli en +présence de Dante et de Béatrice! Le malheur et les siècles manquent +encore à Childe-Harold; qu'il attende l'avenir. Byron a été mal inspiré +dans sa prophétie de Dante.</p> + +<p>«J'ai retrouvé Constantinople à Saint-Vital et à Saint-Apollinaire<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Lien vers la note 12"><span class="smaller">[12]</span></a>. +Honorius et sa poule ne m'importaient guère; j'aime mieux Placidie et +ses aventures, dont le souvenir me revenait dans la basilique de +Saint-Jean-Baptiste; c'est le roman chez les barbares<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Lien vers la note 13"><span class="smaller">[13]</span></a>. Théodoric +reste grand, bien qu'il ait fait mourir Boèce. Ces Goths étaient d'une +race supérieure; Amalasonte, bannie dans une île du lac de Bolsène, +s'efforça, avec son ministre Cassiodore, de conserver ce qui restait de +la civilisation romaine. Les Exarques apportèrent à Ravenne la <span class="pagenum"><a id="page013" name="page013"></a>(p. 013)</span> +décadence de leur empire. Ravenne fut lombarde sous Astolphe; les +Carlovingiens la rendirent à Rome. Elle devint sujette de son +archevêque, puis elle se changea de république en tyrannie, finalement, +après avoir été guelfe ou gibeline; après avoir fait partie des États +vénitiens, elle est retournée à l'Église sous le pape Jules II, et ne +vit plus aujourd'hui que par le nom de Dante.</p> + +<p>«Cette ville, que Rome enfanta dans son âge avancé, eut, dès sa +naissance, quelque chose de la vieillesse de sa mère. À tout prendre, je +vivrais bien ici; j'aimerais à aller à la colonne des Français, élevée +en mémoire de la bataille de Ravenne<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Lien vers la note 14"><span class="smaller">[14]</span></a>. Là se trouvèrent le cardinal +de Médicis (Léon X) et Arioste, Bayard et Lautrec, frère de la comtesse +de Chateaubriand<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Lien vers la note 15"><span class="smaller">[15]</span></a>. Là fut tué à l'âge de vingt-quatre ans le beau +Gaston de Foix: «Nonobstant toute l'artillerie tirée par les Espagnols, +les François marchoient toujours, dit le <i>Loyal serviteur</i>; depuis que +Dieu créa ciel et terre, ne fut un plus cruel ne plus dur assaut entre +François et Espagnols. Ils se reposoient les uns devant les autres pour +reprendre leur haleine; puis, baissant la vue, ils recommençoient de +plus belle en criant: France et Espagne!» Il ne resta de tant de +guerriers que quelques chevaliers, qui alors affranchis de la gloire +endossèrent le froc.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page014" name="page014"></a>(p. 014)</span> «On voyait aussi dans quelque chaumière une jeune fille qui, en +tournant son fuseau, embarrassait ses doigts délicats dans du chanvre; +elle n'avait pas l'habitude d'une pareille vie: c'était une Trivulce. +Quand, à travers sa porte entre-baillée, elle voyait deux lames se +rejoindre dans l'étendue des flots, elle sentait sa tristesse +s'accroître: cette femme avait été aimée d'un grand roi. Elle continuait +d'aller tristement, par un chemin isolé, de sa chaumière à une église +abandonnée et de cette église à sa chaumière.</p> + +<p>«L'antique forêt que je traversais était composée de pins esseulés; ils +ressemblaient à des mâts de galères engravées dans le sable. Le soleil +était près de se coucher lorsque je quittai Ravenne; j'entendis le son +lointain d'une cloche qui tintait: elle appelait les fidèles à la +prière.»</p> + +<p class="p2 right">«Ancône, 3 et 4 octobre.</p> + +<p>«Revenu à Forli, je l'ai quitté de nouveau sans avoir vu sur ses +remparts croulants l'endroit d'où la duchesse Catherine Sforze<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Lien vers la note 16"><span class="smaller">[16]</span></a> +déclara à ses ennemis, prêts à égorger son fils unique, qu'elle pouvait +encore être mère. Pie VII, né à Césène, fut <span class="pagenum"><a id="page015" name="page015"></a>(p. 015)</span> moine dans +l'admirable couvent de la <i>Madona del Monte</i>.</p> + +<p>«Je traversai près de Savignano la ravine d'un petit torrent: quand on +me dit que j'avais passé le Rubicon, il me sembla qu'un voile se levait +et que j'apercevais la terre du temps de César. Mon Rubicon, à moi, +c'est la vie: depuis longtemps j'en ai franchi le premier bord.</p> + +<p>«À Rimini, je n'ai rencontré ni Françoise, ni l'autre ombre sa compagne, +<i>qui au vent semblaient si légères</i>:</p> + +<p class="poem">E paion si al vento esser leggieri<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Lien vers la note 17"><span class="smaller">[17]</span></a>.</p> + +<p>«Rimini, Pesaro, Fano, Sinigaglia, m'ont amené à Ancône sur des ponts et +sur des chemins laissés par les Augustes. Dans Ancône on célèbre +aujourd'hui la fête du pape; j'en entends la musique à l'arc triomphal +de Trajan: double souveraineté de la ville éternelle.»</p> + +<p class="p2 right">«Lorette, 5 et 6 octobre.</p> + +<p>«Nous sommes venus coucher à Lorette. Le territoire offre un <i>spécimen</i> +parfaitement conservé de la <i>colonie romaine</i>. Les paysans fermiers de +<i>Notre-Dame</i> sont dans l'aisance et paraissent heureux; les paysannes, +belles et gaies, portent une fleur à leur chevelure. Le +prélat-gouverneur nous a donné l'hospitalité. Du haut des clochers et du +sommet de quelques éminences de la ville, on a des perspectives riantes +sur les campagnes, sur Ancône et sur la mer. Le soir nous avons eu une +tempête. Je me <span class="pagenum"><a id="page016" name="page016"></a>(p. 016)</span> plaisais à voir la <i>valentia muralis</i> et la +fumeterre des chèvres s'incliner au vent sur les vieux murs. Je me +promenais sous les galeries à double étage, élevées d'après les dessins +de Bramante. Ces pavés seront battus des pluies de l'automne, ces brins +d'herbe frémiront au souffle de l'Adriatique longtemps après que j'aurai +passé.</p> + +<p>«À minuit j'étais retiré dans un lit de huit pieds carrés, consacré par +Bonaparte; une veilleuse éclairait à peine la nuit de ma chambre; tout à +coup une petite porte s'ouvre, et je vois entrer mystérieusement un +homme menant avec lui une femme voilée. Je me soulève sur le coude et le +regarde; il s'approche de mon lit et se hâte, en se courbant jusqu'à +terre, de me faire mille excuses de troubler ainsi le repos de M. +l'ambassadeur: mais il est veuf; il est un pauvre intendant; il désire +marier sa <i>ragazza</i>, ici présente: malheureusement il lui manque quelque +chose pour la dot. Il relève le voile de l'orpheline: elle était pâle, +très jolie et tenait les yeux baissés avec une modestie convenable. Ce +père de famille avait l'air de vouloir s'en aller et laisser la fiancée +m'achever son histoire. Dans ce pressant danger, je ne demandai point à +l'obligeant infortuné, comme demanda le bon chevalier à la mère de la +jeune fille de Grenoble, si elle était vierge; tout ébouriffé, je pris +quelques pièces d'or sur la table près de mon lit; je les donnai, pour +faire honneur au roi mon maître, à la <i>zitella, dont les yeux n'étaient +pas enflés à force d'avoir pleuré</i>. Elle me baisa la main avec une +reconnaissance infinie. Je ne prononçai pas un <span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span> mot, et, +retombant sur mon immense couche comme si je voulais dormir, la vision +de saint Antoine disparut. Je remerciai mon patron saint François dont +c'était la fête; je restai dans les ténèbres moitié riant, moitié +regrettant, et dans une admiration profonde de mes vertus.</p> + +<p>«C'était pourtant ainsi que je semais l'or, que j'étais ambassadeur, +hébergé en toute pompe chez le gouverneur de Lorette, dans cette même +ville où le Tasse était logé dans un mauvais bouge et où, faute d'un peu +d'argent, il ne pouvait continuer sa route. Il paya sa dette à +Notre-Dame de Lorette par sa <i>canzone</i>:</p> + +<p class="poem">Ecco fra le tempeste e i fieri venti.</p> + +<p>«Madame de Chateaubriand fit amende honorable de ma passagère fortune, +en montant à genoux les degrés de la santa Chiesa. Après ma victoire de +la nuit, j'aurais eu plus de droit que le roi de Saxe de déposer mon +habit de noces au trésor de Lorette; mais je ne me pardonnerai jamais, à +moi chétif enfant des muses, d'avoir été si puissant et si heureux, là +où le chantre de la Jérusalem avait été si faible et si misérable! +Torquato, ne me prends pas dans ce moment extraordinaire de mes +inconstantes prospérités; la richesse n'est pas mon habitude; vois-moi +dans mon passage à Namur, dans mon grenier à Londres, dans mon +infirmerie à Paris, afin de me trouver avec toi quelque lointaine +ressemblance.</p> + +<p>«Je n'ai point, comme Montaigne, laissé mon portrait en argent à +Notre-Dame-de-Lorette, ni celui <span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span> de ma fille, <i>Leonora Montana, +filia unica</i>; je n'ai jamais désiré me survivre; mais pourtant une +fille, et qui porterait le nom de Léonore!»</p> + +<p class="p2 right">«Spoleto.</p> + +<p>«Après avoir quitté Lorette, passé Macerata, laissé Tolentino qui marque +un pas de Bonaparte et rappelle un traité<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Lien vers la note 18"><span class="smaller">[18]</span></a>, j'ai gravi les derniers +redans de l'Apennin. Le plateau de la montagne est humide et cultivé +comme une houblonnière. À gauche étaient les mers de la Grèce, à droite +celles de l'Ibérie; je pouvais être pressé du souffle des brises que +j'avais respirées à Athènes et à Grenade. Nous sommes descendus vers +l'Ombrie en circulant dans les volutes des gorges exfoliées, où sont +suspendus dans des bouquets de bois les descendants de ces montagnards +qui fournirent des soldats à Rome après la bataille de Trasimène.</p> + +<p>«Foligno possédait une Vierge de Raphaël qui est aujourd'hui au Vatican. +<i>Vene</i>, dans une position charmante, est à la source du Clitumne. Le +Poussin a reproduit ce site chaud et suave; Byron l'a froidement +chanté<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Lien vers la note 19"><span class="smaller">[19]</span></a>.</p> + +<p>«Spoleto a donné le jour au pape actuel. Selon mon courrier +Giorgini<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Lien vers la note 20"><span class="smaller">[20]</span></a>, Léon XII a placé dans cette <span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span> ville les galériens +pour honorer sa patrie. Spoleto osa résister à Annibal. Elle montre +plusieurs ouvrages de Lippi l'ancien, qui, nourri dans le cloître, +esclave en Barbarie, espèce de Cervantes chez les peintres, mourut à +soixante ans passés du poison que lui donnèrent les parents de Lucrèce, +séduite par lui, croyait-on.»</p> + +<p class="p2 right">«Civita Castellana.</p> + +<p>«À Monte-Lupo, le comte Potocki s'ensevelit dans des laures charmantes; +mais les pensées de Rome ne l'y suivirent-elles point? Ne se croyait-il +pas transporté au milieu des <i>chœurs des jeunes filles</i>? Et moi +aussi, comme saint Jérôme, «j'ai passé, dans mon temps, le jour et la +nuit à pousser des cris, à frapper ma poitrine jusqu'au moment où Dieu +me renvoyait la paix.» Je regrette de ne plus être ce que j'ai été, +<i>plango me non esse quod fuerim</i>.</p> + +<p>Après avoir dépassé les ermitages de Monte-Lupo, nous avons commencé à +contourner la Somma. J'avais déjà suivi ce chemin dans mon premier +voyage de Florence à Rome par Pérouse, en accompagnant une femme +mourante....</p> + +<p>À la nature de la lumière et à une sorte de vivacité du paysage, je me +serais cru sur une des croupes des Alleghanis, n'était qu'un haut +aqueduc, <span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span> surmonté d'un pont étroit, me rappelait un ouvrage de +Rome auquel les ducs lombards de Spoleto avaient mis la main: les +Américains n'en sont pas encore à ces monuments qui viennent après la +liberté. J'ai monté la Somma à pied, près des bœufs de Clitumne qui +traînaient madame l'ambassadrice à son triomphe. Une jeune chevrière +maigre, légère et gentille comme sa bique, me suivait, avec son petit +frère, dans ces opulentes campagnes, en me demandant la <i>carità</i>: je la +lui ai faite en mémoire de madame de Beaumont dont ces lieux ne se +souviennent plus.</p> + +<p class="poem25"> + Alas! regardless of their doom,<br> + The little victims play!<br> + No sense have they of ills to come,<br> + Nor care beyond to-day.</p> + +<p>«Hélas! sans souci de leur destinée, folâtrent les petites victimes! +Elles n'ont ni prévision des maux à venir, ni soin d'outre-journée<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Lien vers la note 21"><span class="smaller">[21]</span></a>.»</p> + +<p>«J'ai retrouvé Terni et ses cascades. Une campagne plantée d'oliviers +m'a conduit à Narni; puis, en passant par Otricoli, nous sommes venus +nous arrêter à la triste Civita Castellana. Je voudrais bien aller à +<i>Santa-Maria di Falleri</i> pour voir une ville qui n'a plus que la peau, +son enceinte: à l'intérieur elle était vide: <i>misère humaine à Dieu +ramène</i>. Laissons passer mes grandeurs et je reviendrai chercher la +ville des Falisques. Du tombeau de Néron, je vais montrer bientôt à ma +<span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span> femme la croix de Saint-Pierre qui domine la ville des +Césars.»</p> + +<p class="p2">Vous venez de parcourir mon journal de route, vous allez lire mes +lettres à madame Récamier, entremêlées, comme je l'ai annoncé, de pages +historiques.</p> + +<p>Parallèlement vous trouverez mes dépêches. Ici paraîtront distinctement +les deux hommes qui existent en moi.</p> + +<p class="p2 center smcap">À MADAME RÉCAMIER.</p> + +<p class="right">«Rome, ce 11 octobre 1828. + +<p>«J'ai traversé cette belle contrée, remplie de votre souvenir; il me +consolait, sans pourtant m'ôter la tristesse de tous les autres +souvenirs que je rencontrais à chaque pas. J'ai revu cette mer +Adriatique que j'avais traversée il y a plus de vingt ans, dans quelle +disposition d'âme! À Terni, je m'étais arrêté avec une pauvre expirante. +Enfin, je suis entré dans Rome. Ses monuments, après ceux d'Athènes, +comme je le craignais, m'ont paru moins parfaits. Ma mémoire des lieux, +étonnante et cruelle à la fois, ne m'avait pas laissé oublier une seule +pierre....</p> + +<p>«Je n'ai vu personne encore, excepté le secrétaire d'État, le cardinal +Bernetti. Pour avoir à qui parler, je suis allé chercher Guérin<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Lien vers la note 22"><span class="smaller">[22]</span></a>, +hier au coucher du <span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span> soleil: il a paru charmé de ma visite. Nous +avons ouvert une fenêtre sur Rome et admiré l'horizon. C'est la seule +chose qui soit restée, pour moi, telle que je l'ai vue: mes yeux ou les +objets ont changé; peut-être les uns et les autres<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Lien vers la note 23"><span class="smaller">[23]</span></a>.»</p> + +<p class="p2">Les premiers moments de mon séjour à Rome furent employés à des visites +officielles. Sa Sainteté me reçut en audience privée; les audiences +publiques ne sont plus d'usage et coûtent trop cher. Léon XII<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Lien vers la note 24"><span class="smaller">[24]</span></a>, +prince d'une grande taille et d'un air à la fois serein et triste, +<span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span> est vêtu d'une simple soutane blanche; il n'a aucun faste et +se tient dans un cabinet pauvre, presque sans meubles. Il ne mange +presque pas; il vit, avec son chat, d'un peu de <i>polenta</i><a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Lien vers la note 25"><span class="smaller">[25]</span></a>. Il se +sait très malade et se voit dépérir avec une résignation qui tient de la +joie chrétienne: il mettrait volontiers, comme Benoît XIV, son cercueil +sous son lit. Arrivé à la porte des appartements du pape, un abbé me +conduit par des corridors noirs jusqu'au refuge ou au sanctuaire de Sa +Sainteté. Elle ne se donne pas le temps de s'habiller, de peur de me +faire attendre; elle se lève, vient au-devant de moi, ne me permet +jamais de mettre un genou en terre pour baiser le bas de sa robe au lieu +de sa mule, et me conduit par la main jusqu'au siège placé à droite de +son indigent fauteuil. Assis, nous causons.</p> + +<p>Le lundi je me rends à sept heures du matin chez le secrétaire d'État, +Bernetti<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Lien vers la note 26"><span class="smaller">[26]</span></a>, homme d'affaires et de plaisir. Il est lié avec la +princesse Doria; il connaît le siècle et n'a accepté le chapeau de +cardinal qu'à son corps défendant. Il a refusé d'entrer dans l'Église, +n'est sous-diacre qu'à brevet, et se pourrait marier demain en rendant +son chapeau. Il croit à des révolutions et il va jusqu'à penser que, si +sa vie est longue, il a des chances de voir la chute temporelle de la +papauté.</p> + +<p>Les cardinaux sont partagés en trois <i>factions</i>:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span> La première se compose de ceux qui cherchent à marcher avec le +temps et parmi lesquels se rangent Benvenuti et Oppizzoni<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Lien vers la note 27"><span class="smaller">[27]</span></a>. +Benvenuti<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Lien vers la note 28"><span class="smaller">[28]</span></a> s'est rendu célèbre par l'extirpation du brigandage et sa +mission à Ravenne après le cardinal Rivarola<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Lien vers la note 29"><span class="smaller">[29]</span></a>; Oppizzoni, archevêque +de Bologne, s'est concilié les diverses opinions dans cette ville +industrielle et littéraire, difficile à gouverner.</p> + +<p>La seconde <i>faction</i> se forme des <i>zelanti</i>, qui tentent de rétrograder: +un de leurs chefs est le cardinal Odescalchi.</p> + +<p>Enfin la troisième <i>faction</i> comprend les immobiles, vieillards qui ne +veulent ou ne peuvent aller ni en avant ni en arrière: parmi ces vieux +on trouve le cardinal Vidoni, espèce de gendarme du traité de Tolentino: +gros et grand, visage allumé, calotte de travers. Quand on lui dit qu'il +a des chances à la papauté, il répond: <i>Lo santo Spirito sarebbe dunque +ubriaco!</i> Il plante des arbres à Ponte-Mole, où Constantin fit le monde +chrétien. Je vois ces arbres lorsque je sors de Rome par la porte du +Peuple pour rentrer par la porte Angélique. Du plus loin qu'il +m'aperçoit, le cardinal me crie: <i>Ah! ah! signor ambasciadore di +Francia!</i> <span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span> puis il s'emporte contre les planteurs de ses pins. +Il ne suit point l'étiquette cardinaliste; il se fait accompagner par un +seul laquais dans une voiture à sa guise: on lui pardonne tout, en +l'appelant <i>madama Vidoni</i><a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Lien vers la note 30"><span class="smaller">[30]</span></a>.</p> + +<p>Mes collègues d'ambassade sont le comte Lutzow, ambassadeur d'Autriche, +homme poli; sa femme chante bien, toujours le même air, et parle +toujours de ses <i>petits enfants</i>; le savant baron Bunsen<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Lien vers la note 31"><span class="smaller">[31]</span></a>, ministre +de Prusse et ami de l'historien Niebuhr<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Lien vers la note 32"><span class="smaller">[32]</span></a> (je <span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span> négocie auprès +de lui la résiliation en ma faveur du bail de son palais sur le +Capitole); le ministre de Russie, prince Gagarin<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Lien vers la note 33"><span class="smaller">[33]</span></a>, exilé dans les +grandeurs passées de Rome, pour des amours évanouies: s'il fut préféré +par la belle madame Narischkine<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Lien vers la note 34"><span class="smaller">[34]</span></a>, un moment habitante de mon ermitage +d'Aulnay, il y aurait donc un charme dans la mauvaise humeur; on domine +plus par ses défauts que par ses qualités.</p> + +<p>M. de Labrador<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Lien vers la note 35"><span class="smaller">[35]</span></a>, ambassadeur d'Espagne, homme fidèle, parle peu, se +promène seul, pense beaucoup, ou ne pense point, ce que je ne sais +démêler.</p> + +<p>Le vieux comte Fuscaldo représente Naples comme l'hiver représente le +printemps. Il a une grande pancarte <span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span> de carton sur laquelle il +étudie avec des lunettes, non les champs de roses de Pæstum, mais les +noms des étrangers suspects dont il ne doit pas viser les passe-ports. +J'envie son palais (Farnèse), admirable structure inachevée, que +Michel-Ange couronna, que peignit Annibal Carrache aidé d'Augustin son +frère, et sous le portique duquel s'abrite le sarcophage de Cecilia +Metella, qui n'a rien perdu au changement de mausolée. Fuscaldo, en +loques d'esprit et de corps, a, dit-on, une maîtresse.</p> + +<p>Le comte de Celles, ambassadeur du roi des Pays-Bas, avait épousé +mademoiselle de Valence<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Lien vers la note 36"><span class="smaller">[36]</span></a>, aujourd'hui morte: il en a eu deux filles, +qui, par conséquent, sont petites-filles de madame de Genlis. M. de +Celles est resté préfet, parce qu'il l'a été<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Lien vers la note 37"><span class="smaller">[37]</span></a>; caractère mêlé du +loquace, du tyranneau, du recruteur et de l'intendant, qu'on ne perd +jamais. Si vous rencontrez un homme qui, au lieu d'arpents, de toises et +de pieds, vous parle d'<i>hectares</i>, de <i>mètres</i> et de <i>décimètres</i>, vous +avez mis la main sur un préfet<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Lien vers la note 38"><span class="smaller">[38]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span> M. de Funchal, ambassadeur demi-avoué du Portugal, est ragotin, +agité, grimacier, vert comme un singe du Brésil, et jaune comme une +orange de Lisbonne<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Lien vers la note 39"><span class="smaller">[39]</span></a>: il chante pourtant sa négresse, ce nouveau +Camoëns. Grand amateur de musique, il tient à sa solde une espèce de +Paganini, en attendant la restauration de son roi.</p> + +<p>Par-ci, par-là, j'ai entrevu de petits finauds de ministres de divers +petits États, tout scandalisés du bon marché que je fais de mon +ambassade: leur importance boutonnée, gourmée, silencieuse, marche les +jambes serrées et à pas étroits: elle a l'air prête à crever de secrets, +qu'elle ignore.</p> + +<p class="p2">Ambassadeur en Angleterre dans l'année 1822, je recherchai les lieux et +les hommes que j'avais jadis connus à Londres en 1793; ambassadeur +auprès du Saint-Siège en 1828, je me suis hâté de parcourir les palais +et les ruines, de redemander les personnes que j'avais vues à Rome en +1803: des palais et des ruines, j'en ai retrouvé beaucoup; des +personnes, peu.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span> Le palais Lancellotti, autrefois loué au cardinal Fesch, est +maintenant occupé par ses vrais maîtres, le prince Lancellotti et la +princesse Lancellotti, fille du prince Massimo. La maison où demeura +madame de Beaumont, à la place d'Espagne, a disparu. Quant à madame de +Beaumont, elle est demeurée dans son dernier asile, et j'ai prié avec le +pape Léon XII à sa tombe.</p> + +<p>Canova a pris également congé du monde<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Lien vers la note 40"><span class="smaller">[40]</span></a>. Je le visitai deux fois dans +son atelier en 1803; il me reçut le maillet à la main. Il me montra de +l'air le plus naïf et le plus doux son énorme statue de Bonaparte et son +Hercule lançant Lycas dans les flots: il tenait à vous convaincre qu'il +pouvait arriver à l'énergie de la forme; mais alors même son ciseau se +refusait à fouiller profondément l'anatomie; la nymphe restait malgré +lui dans les chairs, et l'Hébé se retrouvait sous les rides de ses +vieillards. J'ai rencontré sur ma route le premier sculpteur de mon +temps; il est tombé de son échafaud, comme Goujon de l'échafaud du +Louvre; la mort est toujours là pour continuer la Saint-Barthélemy +éternelle, et nous abattre avec ses flèches.</p> + +<p>Mais qui vit encore, à ma grande joie, c'est mon vieux Boguet<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Lien vers la note 41"><span class="smaller">[41]</span></a>, le +doyen des peintres français à Rome. Deux fois il a essayé de quitter ses +campagnes aimées; il est allé jusqu'à Gênes; le cœur lui a failli et +il est <span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span> revenu à ses foyers adoptifs. Je l'ai choyé à +l'ambassade, ainsi que son fils, pour lequel il a la tendresse d'une +mère. J'ai recommencé avec lui nos anciennes excursions; je ne +m'aperçois de sa vieillesse qu'à la lenteur de ses pas; j'éprouve une +sorte d'attendrissement en contrefaisant le jeune, et en mesurant mes +enjambées sur les siennes. Nous n'avons plus ni l'un ni l'autre +longtemps à voir couler le Tibre.</p> + +<p>Les grands artistes, à leur grande époque, menaient une tout autre vie +que celle qu'ils mènent aujourd'hui: attachés aux voûtes du Vatican, aux +parois de Saint-Pierre, aux murs de la Farnésine, ils travaillaient à +leurs chefs-d'œuvre suspendus avec eux dans les airs. Raphaël +marchait environné de ses élèves, escorté des cardinaux et des princes, +comme un sénateur de l'ancienne Rome suivi et devancé de ses clients. +Charles-Quint posa trois fois devant le Titien. Il ramassait son pinceau +et lui cédait la droite à la promenade, de même que François I<sup>er</sup> +assistait Léonard de Vinci sur son lit de mort. Titien alla en triomphe +à Rome; l'immense Buonarotti l'y reçut: à quatre-vingt-dix-neuf ans, +Titien tenait encore d'une main ferme, à Venise, son pinceau d'un +siècle, vainqueur des siècles.</p> + +<p>Le grand-duc de Toscane fit déterrer secrètement Michel-Ange, mort à +Rome après avoir posé, à quatre-vingt-huit ans, le faîte de la coupole +de Saint-Pierre. Florence, par des obsèques magnifiques, expia sur les +cendres de son grand peintre l'abandon où elle avait laissé la poussière +de Dante, son grand poète.</p> + +<p>Velasquez visita deux fois l'Italie, et l'Italie se leva deux fois pour +le saluer: le précurseur de Murillo <span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span> reprit le chemin des +Espagnes, chargé des fruits de cette Hespérie ausonienne, qui s'étaient +détachés sous sa main: il emporta un tableau de chacun des douze +peintres les plus célèbres de cette époque.</p> + +<p>Ces fameux artistes passaient leurs jours dans des aventures et des +fêtes; ils défendaient les villes et les châteaux; ils élevaient des +églises, des palais et des remparts; ils donnaient et recevaient de +grands coups d'épée, séduisaient des femmes, se réfugiaient dans les +cloîtres, étaient absous par les papes et sauvés par les princes. Dans +une orgie que Benvenuto Cellini a racontée, on voit figurer les noms +d'un Michel-Ange et de Jules Romain.</p> + +<p>Aujourd'hui la scène est bien changée; les artistes à Rome vivent +pauvres et retirés. Peut-être y a-t-il dans cette vie une poésie qui +vaut la première. Une association de peintres allemands a entrepris de +faire remonter la peinture au Pérugin, pour lui rendre son inspiration +chrétienne. Ces jeunes néophytes de saint Luc prétendent que Raphaël, +dans sa seconde manière, est devenu païen, et que son talent a +dégénéré<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Lien vers la note 42"><span class="smaller">[42]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span> Soit; soyons païens comme les vierges +raphaéliques; que notre talent dégénère et s'affaiblisse comme dans le +tableau de <i>la Transfiguration!</i> Cette erreur honorable de la nouvelle +école sacrée n'en est pas moins une erreur; il s'ensuivrait que la +roideur et le mal dessiné des formes seraient la preuve de la vision +intuitive, tandis que cette expression de foi, remarquable dans les +ouvrages des peintres qui précèdent la Renaissance, ne vient point de ce +que les personnages sont posés carrément et immobiles comme des sphinx, +mais de ce que la peinture <i>croyait</i> comme son siècle. C'est sa pensée, +non sa peinture, qui est religieuse; chose si vraie, que l'école +espagnole est éminemment <i>pieuse</i> dans ses expressions, bien qu'elle ait +les grâces et les mouvements de la peinture depuis la Renaissance. D'où +vient cela? de ce que <i>les Espagnols sont chrétiens</i>.</p> + +<p>Je vais voir travailler séparément les artistes: l'élève sculpteur +demeure dans quelque grotte, sous les chênes verts de la villa Médicis, +où il achève son enfant de marbre qui fait boire un serpent dans une +coquille. Le peintre habite quelque maison délabrée dans un lieu désert; +je le trouve seul, prenant à travers sa fenêtre ouverte quelque vue de +la campagne romaine. <i>La Brigande</i> de M. Schnetz est devenue la mère qui +demande à une madone la guérison de son fils<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Lien vers la note 43"><span class="smaller">[43]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span> Léopold +Robert<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Lien vers la note 44"><span class="smaller">[44]</span></a>, revenu de Naples, a passé ces jours derniers par Rome, +emportant avec lui les scènes enchantées de ce beau climat, qu'il n'a +fait que coller sur sa toile.</p> + +<p>Guérin est retiré, comme une colombe malade, au haut d'un pavillon de la +villa Médicis.—Il écoute, la tête sous son aile, le bruit du vent du +Tibre; quand il se réveille, il dessine à la plume la mort de Priam.</p> + +<p>Horace Vernet<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Lien vers la note 45"><span class="smaller">[45]</span></a> s'efforce de changer sa manière; y réussira-t-il? Le +serpent qu'il enlace à son cou, le costume qu'il affecte, le cigare +qu'il fume, les masques <span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span> et les fleurets dont il est entouré, +rappellent trop le bivouac.</p> + +<p>Qui a jamais entendu parler de mon ami M. Quecq, successeur de Jules III +dans le casin de Michel-Ange, de Vignole et de Thadée Zuccari? et +pourtant il a peint pas trop mal, dans son nymphée en décret, la mort de +Vitellius. Les parterres en friche sont hantés par un animal futé que +s'occupe à chasser M. Quecq: c'est un renard, arrière-petit-fils de +Goupil-Renart, premier du nom et neveu d'Ysengrin-le-Loup.</p> + +<p>Pinelli<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Lien vers la note 46"><span class="smaller">[46]</span></a>, entre deux ivresses, m'a promis douze scènes de danses, de +jeux et de voleurs. C'est dommage qu'il laisse mourir de faim son grand +chien couché à sa porte.—Thorwaldsen<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Lien vers la note 47"><span class="smaller">[47]</span></a> et Camuccini<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48" title="Lien vers la note 48"><span class="smaller">[48]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span> +sont les deux princes des pauvres artistes de Rome.</p> + +<p>Quelquefois ces artistes dispersés se réunissent, ils vont ensemble à +pied à Subiaco. Chemin faisant, ils barbouillent sur les murs de +l'auberge de Tivoli des grotesques. Peut-être un jour reconnaîtra-t-on +quelque Michel-Ange au charbonné qu'il aura tracé sur un ouvrage de +Raphaël.</p> + +<p>Je voudrais être né artiste: la solitude, l'indépendance, le soleil +parmi des ruines et des chefs-d'œuvre, me conviendraient. Je n'ai +aucun besoin; un morceau de pain, une cruche de <i>l'Aqua Felice</i>, me +suffiraient. Ma vie a été misérablement accrochée aux buissons de ma +route; heureux si j'avais été l'oiseau libre qui chante et fait son nid +dans ces buissons!</p> + +<p>Nicolas Poussin acheta, de la dot de sa femme, une maison sur le monte +Pincio, en face d'un autre casino qui avait appartenu à Claude Gelée, +dit le Lorrain.</p> + +<p>Mon autre compatriote Claude mourut aussi sur les genoux de la reine du +monde<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Lien vers la note 49"><span class="smaller">[49]</span></a>. Si Poussin reproduit <span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span> la campagne de Rome, lors même +que la scène de ses paysages est placée ailleurs, le Lorrain reproduit +les ciels de Rome, lors même qu'il peint des vaisseaux et un soleil +couchant sur la mer.</p> + +<p>Que n'ai-je été le contemporain de certaines créatures privilégiées pour +lesquelles je me sens de l'attrait dans les siècles divers! Mais il +m'eût fallu ressusciter trop souvent. Le Poussin et Claude le Lorrain +ont passé au Capitole; des rois y sont venus et ne les valaient pas. De +Brosses<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Lien vers la note 50"><span class="smaller">[50]</span></a> y rencontra le prétendant d'Angleterre; j'y trouvai en 1803 +le roi de Sardaigne abdiqué, et aujourd'hui, en 1828, j'y vois le frère +de <span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span> Napoléon, roi de Westphalie. Rome déchue offre un asile aux +puissances tombées; ses ruines sont un lieu de franchise pour la gloire +persécutée et les talents malheureux.</p> + +<p class="p2">Si j'avais peint la société de Rome il y a un quart de siècle, de même +que j'ai peint la campagne romaine, je serais obligé de retoucher mon +portrait; il ne serait plus ressemblant. Chaque génération est de +trente-trois années, la vie du Christ (le Christ est le type de tout); +chaque génération, dans notre monde occidental, varie sa forme. L'homme +est placé dans un tableau dont le cadre ne change point, mais dont les +personnages sont mobiles. Rabelais était dans cette ville en 1536 avec +le cardinal du Bellay; il faisait l'office de maître d'hôtel de Son +Éminence; <i>il tranchait et présentait</i>.</p> + +<p>Rabelais, changé en frère <i>Jean des Entomeures</i>, n'est pas de l'avis de +Montaigne, qui n'a presque point ouï de cloches à Rome et <i>beaucoup +moins que dans un village de France</i>; Rabelais, au contraire, en entend +beaucoup dans l'<i>isle Sonnante</i> (Rome), <i>doutant que ce fust Dodone avec +ses chaudrons</i><a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Lien vers la note 51"><span class="smaller">[51]</span></a>.</p> + +<p>Quarante-quatre ans après Rabelais, Montaigne trouva les bords du Tibre +plantés, et il remarque que le 16 mars il y avait des roses et des +artichauts à <span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span> Rome. Les églises étaient nues, sans statues de +saints, sans tableaux, moins ornées et moins belles que les églises de +France. Montaigne était accoutumé à la <i>vastité sombre de nos +cathédrales gothiques</i>; il parle plusieurs fois de Saint-Pierre sans le +décrire, insensible ou indifférent qu'il paraît être aux arts. En +présence de tant de chefs-d'œuvre, aucun nom ne s'offre au souvenir +de Montaigne; sa mémoire ne lui parle ni de Raphaël, ni de Michel-Ange, +mort il n'y avait pas encore seize ans.</p> + +<p>Au reste, les idées sur les arts, sur l'influence philosophique des +génies qui les ont agrandis ou protégés, n'étaient point encore nées. Le +temps fait pour les hommes ce que l'espace fait pour les monuments; on +ne juge bien des uns et des autres qu'à distance et au point de la +perspective; trop près on ne les voit pas, trop loin on ne les voit +plus.</p> + +<p>L'auteur des <i>Essais</i> ne cherchait dans Rome que la Rome antique: «Les +bastimens de cette Rome bastarde, dit-il, qu'on voit à cette heure, +attachant à ces masures, quoiqu'ils aient de quoi ravir en admiration +nos siècles présens, me font ressouvenir des nids que les moineaux et +les corneilles vont suspendant en France aux voûtes et parois des +églises que les huguenots viennent d'y démolir.»</p> + +<p>Quelle idée Montaigne se faisait-il donc de l'ancienne Rome, s'il +regardait Saint-Pierre comme un nid de moineaux, suspendu aux parois du +Colisée?</p> + +<p>Le nouveau citoyen romain par bulle authentique de l'an 1581 depuis +J.-C.<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Lien vers la note 52"><span class="smaller">[52]</span></a>, avait remarqué que les <span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span> Romaines ne portaient point +de <i>loup</i> ou de masque comme les Françaises; elles paraissaient en +public couvertes de perles et de pierreries, mais leur <i>ceinture était +trop lâche</i> et elles ressemblaient à des <i>femmes enceintes</i>. Les hommes +étaient habillés de noir, «et bien qu'ils fussent ducs, comtes et +marquis, ils <i>avaient l'apparence un peu vile</i>.»</p> + +<p>N'est-il pas singulier que saint Jérôme remarque la démarche des +Romaines qui les fait ressembler à des femmes enceintes: <i>solutis +genibus fractus incessus</i>, «à pas brisés, les genoux fléchissants?»</p> + +<p>Presque tous les jours, lorsque je sors par la porte Angélique, je vois +une chétive maison assez près du Tibre, avec une enseigne française +enfumée représentant un ours; c'est là que Michel, seigneur de +Montaigne, débarqua en arrivant à Rome, non loin de l'hôpital qui servit +d'asile à ce pauvre fou, homme <i>formé à l'antique et pure poésie</i>, que +Montaigne avait visité dans sa <i>loge</i> à Ferrare, qui lui avait causé +encore <i>plus de dépit que de compassion</i>.</p> + +<p>Ce fut un événement mémorable, lorsque le XVII<sup>e</sup> siècle députa son plus +grand poète protestant et son plus sérieux génie pour visiter, en 1638, +la grande Rome catholique. Adossée à la croix, tenant dans ses mains les +deux Testaments, ayant derrière elle les générations coupables sorties +d'Éden, et devant <span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span> elle les générations rachetées descendues du +jardin des Olives, elle disait à l'hérétique né d'hier: «Que veux-tu à +ta vieille mère?»</p> + +<p>Léonora, la Romaine, enchanta Milton<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Lien vers la note 53"><span class="smaller">[53]</span></a>. A-t-on jamais remarqué que +Léonora se retrouve dans les <i>Mémoires</i> de madame de Motteville, aux +concerts du cardinal Mazarin?</p> + +<p>L'ordre des dates amène l'abbé Arnauld<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Lien vers la note 54"><span class="smaller">[54]</span></a> à Rome après Milton. Cet +abbé, qui avait porté les armes, raconte une anecdote curieuse par le +nom d'un des personnages, en même temps qu'elle fait revoir les mœurs +des courtisanes. Le <i>héros de la fable</i>, le duc de Guise, petit-fils du +Balafré, allant en quête de son aventure de Naples, passa par Rome en +1647: il y connut la Nina Barcarola. Maison-Blanche, secrétaire de M. +Deshayes, ambassadeur à Constantinople, s'avisa de vouloir être le rival +du duc de Guise. Mal lui en prit; on substitua (c'était la nuit dans une +chambre sans lumière) une hideuse vieille à Nina. «Si les ris furent +grands d'un côté, la confusion le fut de l'autre autant qu'on se le peut +imaginer, dit Arnauld. L'Adonis, s'étant démêlé avec peine des +embrassements de sa déesse, s'enfuit tout nu de cette maison comme s'il +eût le diable à ses trousses.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span> Le cardinal de Retz n'apprend rien sur les mœurs romaines. +J'aime mieux le <i>petit</i> Coulanges et ses deux voyages en 1656 et 1689: +il célèbre ces <i>vignes</i> et ces jardins dont les noms seuls ont un +charme.</p> + +<p>Dans la promenade à la <i>Porta Pia</i>, je retrouve presque toutes les +personnes nommées par Coulanges: les personnes? non! leurs petits-fils +et petites-filles.</p> + +<p>Madame de Sévigné reçoit les vers de Coulanges; elle lui répond du +château des Rochers dans ma pauvre Bretagne, à dix lieues de Combourg: +«Quelle triste date auprès de la vôtre, mon aimable cousin! Elle +convient à une solitaire comme moi, et celle de Rome à celui dont +l'étoile est errante. Que la fortune vous a traité doucement, comme vous +dites, quoiqu'elle vous ait fait querelle!!!<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Lien vers la note 55"><span class="smaller">[55]</span></a>»</p> + +<p>Entre le premier voyage de Coulanges à Rome, en 1656, et son second +voyage, en 1689, il s'était écoulé trente-trois ans: je n'en compte que +vingt-cinq de perdus depuis mon premier voyage à Rome, en 1803, et mon +second voyage en 1828. Si j'avais connu madame de Sévigné, je l'aurais +guérie du chagrin de vieillir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span> Spon<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56" title="Lien vers la note 56"><span class="smaller">[56]</span></a>, Misson<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Lien vers la note 57"><span class="smaller">[57]</span></a>, Dumont<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Lien vers la note 58"><span class="smaller">[58]</span></a>, Addison, suivent +successivement Coulanges. Spon avec Wheler, son compagnon, m'ont guidé +sur les débris d'Athènes.</p> + +<p>Il est curieux de lire dans Dumont comment les chefs-d'œuvre que nous +admirons étaient disposés à l'époque de son voyage en 1690: on voyait au +Belvédère les fleuves du Nil et du Tibre, l'Antinoüs, la Cléopâtre, le +Laocoon et le torse supposé d'Hercule. Dumont place dans le jardin du +Vatican <i>les paons de bronze qui étaient sur le tombeau de Scipion +l'Africain</i>.</p> + +<p>Addison voyage en <i>scholar</i><a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Lien vers la note 59"><span class="smaller">[59]</span></a>, sa course se résume en citations +classiques empreintes de souvenirs anglais; en passant à Paris il avait +offert ses poésies à M. Boileau.</p> + +<p>Le père Labat<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Lien vers la note 60"><span class="smaller">[60]</span></a> suit l'auteur de <i>Caton</i>: c'est un singulier homme que +ce moine parisien de l'ordre des <span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span> Frères Prêcheurs. +Missionnaire aux Antilles, flibustier, habile mathématicien, architecte +et militaire, brave artilleur pointant le canon comme un grenadier, +critique savant et ayant remis les Dieppois en possession de leur +découverte primitive en Afrique, il avait l'esprit enclin à la raillerie +et le caractère à la liberté. Je ne sache aucun voyageur qui donne des +notions plus exactes et plus claires sur le gouvernement pontifical. +Labat court les rues, va aux processions, se mêle de tout et se moque à +peu près de tout.</p> + +<p>Le frère prêcheur raconte qu'on lui a donné chez les capucins, à Cadix, +des draps de lit tout neufs depuis dix ans, et qu'il a vu un saint +Joseph habillé à l'espagnole, épée au côté, chapeau sous le bras, +cheveux poudrés et lunettes sur le nez. À Rome, il assiste à une messe: +«Jamais, dit-il, je n'ai tant vu de musiciens mutilés ensemble et une +symphonie si nombreuse. Les connaisseurs disaient qu'il n'y avait rien +de si beau. Je disais la même chose pour faire croire que je m'y +connaissais; mais si je n'avais pas eu l'honneur d'être du cortège de +l'officiant, j'aurais quitté la cérémonie qui dura au moins trois bonnes +heures, qui m'en parurent bien six.»</p> + +<p>Plus je descends vers le temps où j'écris, plus les usages de Rome +deviennent semblables aux usages d'aujourd'hui.</p> + +<p>Du temps de de Brosses, les Romaines portaient de faux cheveux; la +coutume venait de loin; Properce demande à sa <i>vie</i> pourquoi elle se +plaît à orner ses cheveux:</p> + +<p class="poem">Quid juvat ornato procedere, vita, capillo?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span> Les Gauloises, nos mères, fournissaient la chevelure des +Séverine, des Pisca, des Faustine, des Sabine. Velléda dit à Eudore en +parlant de ses cheveux: «C'est mon diadème et je l'ai gardé pour toi.» +Une chevelure n'était pas la plus grande conquête des Romains; mais elle +en était une des plus durables: on retire souvent des tombeaux de femmes +cette parure entière qui a résisté aux ciseaux des filles de la nuit, et +l'on cherche en vain le front élégant qu'elle couronna. Les tresses +parfumées, objet de l'idolâtrie de la plus volage des passions, ont +survécu à des empires; la mort, qui brise toutes les chaînes, n'a pu +rompre ce réseau. Aujourd'hui les Italiennes portent leurs propres +cheveux, que les femmes du peuple nattent avec une grâce coquette.</p> + +<p>Le magistrat voyageur de Brosses a, dans ses portraits et dans ses +écrits, un faux air de Voltaire, avec lequel il eut une dispute comique +à propos d'un champ<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Lien vers la note 61"><span class="smaller">[61]</span></a>. De Brosses causa plusieurs fois au bord du lit +d'une princesse Borghèse. En 1803, j'ai vu dans le palais Borghèse une +autre princesse qui brillait de tout l'éclat de la gloire de son frère: +Pauline Bonaparte n'est plus! Si elle eût vécu aux jours de Raphaël, il +l'aurait représentée sous la forme d'un de ces amours qui s'appuient sur +le dos des lions à la Farnésine, et la même langueur eût emporté le +peintre et le modèle. Que de fleurs ont déjà passé dans ces steppes où +j'ai fait errer Jérôme, Augustin, Eudore et Cymodocée!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span> De Brosses représente les Anglais à la place d'Espagne à peu +près comme nous les voyons aujourd'hui, vivant ensemble, faisant grand +bruit, regardant les pauvres humains du haut en bas, et s'en retournant +dans leur taudis rougeâtre à Londres, sans avoir jeté à peine un coup +d'œil sur le Colisée. De Brosses obtint l'honneur de faire sa cour à +Jacques III:</p> + +<p>«Des deux fils du prétendant, dit-il, l'aîné est âgé d'environ vingt +ans, l'autre de quinze. J'entends dire à ceux qui les connaissent à fond +que l'aîné vaut beaucoup mieux et qu'il est plus chéri dans son +intérieur; qu'il a de la bonté de cœur et un grand courage; qu'il +sent vivement sa situation, et que, s'il n'en sort pas un jour, ce ne +sera pas faute d'intrépidité. On m'a raconté qu'ayant été mené tout +jeune au siège de Gaëte, lors de la conquête du royaume de Naples par +les Espagnols, dans la traversée son chapeau vint à tomber à la mer. On +voulut le ramasser: «Non, dit-il, ce n'est pas la peine; il faudra bien +que j'aille le chercher un jour moi-même.»</p> + +<p>De Brosses croit que si le prince de Galles tente quelque chose, il ne +réussira pas, et il en donne les raisons. Revenu à Rome après ses +vaillantes apertises, Charles-Édouard, qui portait le nom de comte +d'Albany, perdit son père; il épousa la princesse de Stolberg-Gœdern, +et s'établit en Toscane. Est-il vrai qu'il visita secrètement Londres en +1753 et 1761, comme Hume le raconte, qu'il assista au couronnement de +George III, et qu'il dit à quelqu'un qui l'avait reconnu dans la foule: +«L'homme qui est l'objet de toute cette pompe est celui que j'envie le +moins?»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span> L'union du prétendant ne fut pas heureuse; la comtesse +d'Albany<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Lien vers la note 62"><span class="smaller">[62]</span></a> se sépara de lui et fixa son séjour à Rome: ce fut là qu'un +autre voyageur, Bonstetten<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Lien vers la note 63"><span class="smaller">[63]</span></a>, la rencontra; le gentilhomme bernois, +dans sa vieillesse, me faisait entendre à Genève qu'il avait des lettres +de la première jeunesse de la comtesse d'Albany.</p> + +<p>Alfieri vit à Florence la femme du prétendant et il l'aima pour la vie: +«Douze ans après, dit-il, au moment où j'écris toutes ces pauvretés, à +cet âge déplorable où il n'y a plus d'illusions, je sens que je l'aime +tous les jours davantage, à mesure que le temps détruit le seul charme +qu'elle ne doit pas à elle-même, l'éclat de sa passagère beauté. Mon +cœur s'élève, devient meilleur et s'adoucit par elle, et j'oserais +dire la même chose du sien, que je soutiens et fortifie.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span> J'ai connu madame d'Albany à Florence; l'âge avait apparemment +produit chez elle un effet opposé à celui qu'il produit ordinairement: +le temps ennoblit le visage, et, quand il est de race antique, il +imprime quelque chose de sa race sur le front qu'il a marqué: la +comtesse d'Albany, d'une taille épaisse, d'un visage sans expression, +avait l'air commun<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Lien vers la note 64"><span class="smaller">[64]</span></a>. Si les femmes des tableaux de Rubens +vieillissaient, elles ressembleraient à madame d'Albany à l'âge où je +l'ai rencontrée. Je suis fâché que ce cœur, <i>fortifié et soutenu</i> par +Alfieri, ait eu besoin d'un autre appui<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Lien vers la note 65"><span class="smaller">[65]</span></a>. Je rappellerai ici un +passage de ma lettre sur Rome à M. de Fontanes:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span> «Savez-vous que je n'ai vu qu'une seule fois le comte Alfieri +dans ma vie, et devineriez-vous comment? Je l'ai vu mettre dans sa +bière: on me dit qu'il n'était presque pas changé; sa physionomie me +parut noble et grave; la mort y ajoutait sans doute une nouvelle +sévérité; le cercueil étant un peu trop court, on inclina la tête du +mort sur sa poitrine, ce qui lui fit faire un mouvement formidable.»</p> + +<p>Rien n'est triste comme de relire vers la fin de ses jours ce que l'on a +écrit dans sa jeunesse: tout ce qui était au présent se trouve au passé.</p> + +<p>J'aperçus un moment, en 1803, à Rome, le cardinal d'York<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Lien vers la note 66"><span class="smaller">[66]</span></a>, cet Henri +IX, dernier des Stuarts, âgé de soixante-dix-neuf ans. Il avait eu la +faiblesse d'accepter une pension de George III: la veuve de Charles I<sup>er</sup> +en avait en vain sollicité une de Cromwell. Ainsi, la race des Stuarts a +mis cent dix-neuf ans à s'éteindre, après avoir perdu le trône qu'elle +n'a jamais retrouvé. Trois prétendants se sont transmis dans l'exil +l'ombre d'une couronne: ils avaient de l'intelligence et du courage; que +leur a-t-il manqué? la main de Dieu.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span> Au surplus, les Stuarts se consolèrent à la vue de Rome; ils +n'étaient qu'un léger accident de plus dans ces vastes décombres, une +petite colonne brisée, élevée au milieu d'une grande voirie de ruines. +Leur race, en disparaissant du monde, eut encore cet autre réconfort: +elle vit tomber la vieille Europe, la fatalité attachée aux Stuarts +entraîna avec eux dans la poussière les autres rois, parmi lesquels se +trouvait Louis XVI, dont l'aïeul avait refusé un asile au descendant de +Charles I<sup>er</sup>, et Charles X est mort dans l'exil à l'âge du cardinal +d'York, et son fils et son petit-fils sont errants sur la terre!</p> + +<p>Le voyage de Lalande<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Lien vers la note 67"><span class="smaller">[67]</span></a> en Italie, en 1765 et 1766, est encore ce qu'il +y a de mieux et de plus exact sur la Rome des arts et sur la Rome +antique. «J'aime à lire les historiens et les poètes, dit-il, mais on ne +saurait les lire avec plus de plaisir qu'en foulant la terre qui les +portait, en se promenant sur les collines qu'ils décrivent, en voyant +couler les fleuves qu'ils ont chantés.» Ce n'est pas trop mal pour un +astronome qui mangeait des araignées.</p> + +<p>Duclos<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Lien vers la note 68"><span class="smaller">[68]</span></a>, à peu près aussi décharné que Lalande, <span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span> fait cette +remarque fine: «Les pièces de théâtre des différents peuples sont une +image assez vraie de leurs mœurs. L'arlequin, valet et personnage +principal des comédies italiennes, est toujours représenté avec un grand +désir de manger, et qui part d'un besoin habituel. Nos valets de comédie +sont communément ivrognes, ce qui peut supposer crapule, mais non pas +misère.»</p> + +<p>L'admiration déclamatoire de Dupaty<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Lien vers la note 69"><span class="smaller">[69]</span></a> n'offre pas de compensation pour +l'aridité de Duclos et de Lalande, elle fait pourtant sentir la présence +de Rome; on s'aperçoit par un reflet que l'éloquence du style descriptif +est née sous le souffle de Rousseau, <i>spiraculum vitæ</i>. Dupaty touche à +cette nouvelle école qui bientôt allait substituer le sentimental, +l'obscur et le maniéré, au vrai, à la clarté et au naturel de Voltaire. +Cependant, à travers son jargon affecté, Dupaty observe avec justesse: +il explique la patience du peuple de Rome par la vieillesse de ses +souverains successifs. «Un pape, dit-il, est toujours pour lui un roi +qui se meurt.»</p> + +<p>À la villa Borghèse, Dupaty voit approcher la nuit: «Il ne reste qu'un +rayon du jour qui meurt sur le <span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span> front d'une Vénus.» Les poètes +de maintenant diraient-ils mieux? Il prend congé de Tivoli: «Adieu, +vallon! je suis un étranger; je n'habite point votre belle Italie. Je ne +vous reverrai jamais; mais peut-être mes enfants ou quelques-uns de mes +enfants viendront vous visiter un jour: soyez-leur aussi charmant que +vous l'avez été à leur père.» <i>Quelques-uns des enfants</i> de l'érudit et +du poète ont visité Rome, et ils auraient pu voir le dernier rayon du +jour mourir sur le front de la <i>Vénus genitrix</i> de Dupaty<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Lien vers la note 70"><span class="smaller">[70]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span> À peine Dupaty avait quitté l'Italie que Gœthe vint le +remplacer. Le président au Parlement de Bordeaux entendit-il jamais +parler de Gœthe? Et néanmoins le nom de Gœthe vit sur cette terre +où celui de Dupaty s'est évanoui. Ce n'est pas que j'aime le puissant +génie de l'Allemagne; j'ai peu de sympathie pour le poète de la matière: +je sens Schiller, j'entends Gœthe. Qu'il y ait de grandes beautés +dans l'enthousiasme que Gœthe éprouve à Rome pour Jupiter, +d'excellents critiques le jugent ainsi, mais je préfère le Dieu de la +Croix au Dieu de l'Olympe. Je cherche en vain l'auteur de <i>Werther</i> le +long des rives du Tibre; je ne le retrouve que dans cette phrase: «Ma +vie actuelle est comme un rêve de jeunesse; nous verrons si je suis +destiné à le goûter ou à reconnaître que celui-ci est vain comme tant +d'autres l'ont été.»</p> + +<p>Quand l'aigle de Napoléon laissa Rome échapper de ses serres, elle +retomba dans le sein de ses paisibles pasteurs: alors Byron parut aux +murs croulants des Césars; il jeta son imagination désolée sur tant de +ruines, comme un manteau de deuil. Rome! tu avais un nom, il t'en donna +un autre; ce nom te restera: il t'appela «<i>la Niobé des Nations</i>, privée +de ses enfants et de ses couronnes, sans voix pour dire ses infortunes, +portant dans ses mains une urne vide dont la poussière est depuis +longtemps dispersée<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Lien vers la note 71"><span class="smaller">[71]</span></a>.»</p> + +<p>Après ce dernier orage de poésie, Byron ne tarda pas de mourir. J'aurais +pu voir Byron à Genève, et je ne l'ai point vu; j'aurais pu voir +Gœthe à Weimar, et je ne l'ai point vu; mais j'ai vu tomber madame de +Staël qui, dédaignant de vivre au delà de sa jeunesse, <span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span> passa +rapidement au Capitole avec Corinne: noms impérissables, illustres +cendres, qui se sont associés au nom et aux cendres de la ville +éternelle<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Lien vers la note 72"><span class="smaller">[72]</span></a>.</p> + +<p class="p2">Ainsi ont marché les changements de mœurs et de personnages, de +siècle en siècle, en Italie; mais la grande transformation a surtout été +opérée par notre double occupation de Rome.</p> + +<p>La République <i>romaine</i>, établie sous l'influence du Directoire, si +ridicule qu'elle ait été avec ses deux <i>consuls</i> et ses <i>licteurs</i> +(méchants <i>facchini</i> pris parmi la populace), n'a pas laissé que +d'innover heureusement dans les lois civiles: c'est des préfectures, +imaginées par cette République <i>romaine</i>, que Bonaparte a emprunté +l'institution de ses préfets.</p> + +<p>Nous avons porté à Rome le germe d'une administration qui n'existait +pas; Rome, devenue le chef-lieu du département du Tibre, fut +supérieurement réglée. Le système hypothécaire lui vient de nous. La +suppression des couvents, la vente des biens ecclésiastiques sanctionnée +par Pie VI, ont affaibli la foi dans la permanence de la consécration +des choses religieuses. Ce fameux <i>index</i>, qui fait encore un peu de +bruit de ce côté-ci des Alpes, n'en fait aucun à Rome: pour quelques +bajocchi on obtient la permission de lire, en sûreté de conscience, +l'ouvrage défendu. L'<i>index</i> est au nombre de ces usages qui restent +comme des témoins des anciens temps au milieu des <span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span> temps +nouveaux. Dans les républiques de Rome et d'Athènes, les titres de +<i>roi</i>, les noms des grandes familles tenant à la monarchie, +n'étaient-ils pas respectueusement conservés? Il n'y a que les Français +qui se fâchent sottement contre leurs tombeaux et leurs annales, qui +abattent les croix, dévastent les églises, en rancune du clergé de l'an +de grâce 1000 ou 1100. Rien de plus puéril ou de plus bête que ces +outrages de réminiscence; rien qui porterait davantage à croire que nous +ne sommes capables de quoi que ce soit de sérieux, que les vrais +principes de la liberté nous demeureront à jamais inconnus. Loin de +mépriser le passé, nous devrions, comme le font tous les peuples, le +traiter en vieillard vénérable qui raconte à nos foyers ce qu'il a vu: +quel mal nous peut-il faire? Il nous instruit et nous amuse par ses +récits, ses idées, son langage, ses manières, ses habits d'autrefois; +mais il est sans force, et ses mains sont débiles et tremblantes. +Aurions-nous peur de ce contemporain de nos pères, qui serait déjà avec +eux dans la tombe s'il pouvait mourir, et qui n'a d'autorité que celle +de leur poussière?</p> + +<p>Les Français, en traversant Rome, y ont laissé leurs principes: c'est ce +qui arrive toujours quand la conquête est accomplie par un peuple plus +avancé en civilisation que le peuple qui subit cette conquête, témoin +les Grecs en Asie sous Alexandre, témoin les Français en Europe sous +Napoléon. Bonaparte, en enlevant les fils à leurs mères, en forçant la +noblesse italienne à quitter ses palais et à porter les armes, hâtait la +transformation de l'esprit national.</p> + +<p>Quant à la physionomie de la société romaine, les <span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span> jours de +concert et de bal on pourrait se croire à Paris. L'Altieri, la +Palestrina, la Zagarola, la Del Drago<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Lien vers la note 73"><span class="smaller">[73]</span></a>, la Lante<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Lien vers la note 74"><span class="smaller">[74]</span></a>, la Lozzano, +etc., ne seraient pas étrangères dans les salons du faubourg +Saint-Germain: pourtant quelques-unes de ces femmes ont un certain air +effrayé qui, je crois, est du climat. La charmante Falconieri, par +exemple, se tient toujours auprès d'une porte, prête à s'enfuir sur le +mont Marius, si on la regarde: la villa Millini<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Lien vers la note 75"><span class="smaller">[75]</span></a> est à elle; un roman +placé dans ce casin abandonné, sous des cyprès, à la vue de la mer, +aurait son prix.</p> + +<p>Mais, quels que soient les changements de mœurs et de personnages de +siècle en siècle en Italie, on y remarque une habitude de grandeur, dont +nous autres, mesquins barbares, n'approchons pas. Il reste encore à Rome +du sang romain et des traditions des maîtres du monde. Lorsqu'on voit +des étrangers entassés dans de petites maisons nouvelles à la porte du +Peuple, ou gîtés dans des palais qu'ils ont divisés en cases et percés +de cheminées, on croirait voir des rats gratter au pied des monuments +d'Apollodore et de Michel-Ange, et faisant, à force de ronger, des trous +dans les pyramides.</p> + +<p>Aujourd'hui les nobles romains, ruinés par la révolution, se renferment +dans leurs palais, vivent avec <span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span> parcimonie et sont devenus +leurs propres gens d'affaires. Quand on a le bonheur (ce qui est fort +rare) d'être admis chez eux le soir, on traverse de vastes salles sans +meubles, à peine éclairées, le long desquelles des statues antiques +blanchissent dans l'épaisseur de l'ombre, comme des fantômes ou des +morts exhumés. Au bout de ces salles, le laquais déguenillé qui vous +mène vous introduit dans une espèce de gynécée: autour d'une table sont +assises trois ou quatre vieilles ou jeunes femmes mal tenues, qui +travaillent à la lueur d'une lampe à de petits ouvrages, en échangeant +quelques paroles avec un père, un frère, un mari à demi couchés +obscurément en retraite, sur des fauteuils déchirés. Il y a pourtant je +ne sais quoi de beau, de souverain, qui tient de la haute race, dans +cette assemblée retranchée derrière des chefs-d'œuvre et que vous +avez prise d'abord pour un sabbat. L'espèce des sigisbées est finie, +quoiqu'il y ait encore des abbés porte-châles et porte-chaufferettes; +par-ci, par-là, un cardinal s'établit encore à demeure chez une femme +comme un canapé.</p> + +<p>Le népotisme et le scandale des pontifes ne sont plus possibles, comme +les rois ne peuvent plus avoir de maîtresses en titre et en honneurs. À +présent que la politique et les aventures tragiques d'amour ont cessé de +remplir la vie des grandes dames romaines, à quoi passent-elles leur +temps dans l'intérieur de leur ménage? Il serait curieux de pénétrer au +fond de ces mœurs nouvelles: si je reste à Rome, je m'en occuperai.</p> + +<p class="p2">Je visitai Tivoli le 18 décembre 1803; à cette <span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span> époque je +disais dans une narration qui fut imprimée alors: «Ce lieu est propre à +la réflexion et à la rêverie; je remonte dans ma vie passée; je sens le +poids du présent; je cherche à pénétrer mon avenir: où serai-je, que +ferai-je et que serai-je <i>dans vingt ans d'ici</i>?»</p> + +<p>Vingt ans! cela me semblait un siècle; je croyais bien habiter ma tombe +avant que ce siècle se fût écoulé. Et ce n'est pas moi qui ai passé, +c'est le maître du monde et son empire qui ont fui!</p> + +<p>Presque tous les voyageurs anciens et modernes n'ont vu dans la campagne +romaine que ce qu'ils appellent <i>son horreur et sa nudité</i>. Montaigne +lui-même, à qui certes l'imagination ne manquait pas, dit: «Nous avions +loin sur notre main gauche l'Apennin, le prospect du pays malplaisant, +bossé, plein de profondes fendasses ... le territoire nud, sans arbres, +une bonne partie stérile.»</p> + +<p>Le protestant Milton porte sur la campagne de Rome un regard aussi sec +et aussi aride que sa foi. Lalande et le président de Brosses sont aussi +aveugles que Milton.</p> + +<p>On ne retrouve guère que dans le <i>Voyage sur la scène des six derniers +livres de l'Énéide</i>, de M. de Bonstetten, publié à Genève en 1804, un an +après ma lettre à M. de Fontanes (imprimée dans le <i>Mercure</i> vers la fin +de l'année 1803), quelques sentiments vrais de cette admirable solitude, +encore sont-ils mêlés d'objurgations: «Quel plaisir de lire Virgile sous +le ciel d'Énée, et pour ainsi dire en présence des dieux d'Homère! dit +M. de Bonstetten; quelle solitude profonde dans ces déserts, où l'on ne +voit que <span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span> la mer, des bois ruinés, des champs, de grandes +prairies, et pas un habitant! Je ne voyais dans une vaste étendue de +pays qu'une seule maison, et cette maison était près de moi, sur le +sommet de la colline. J'y vais, elle était sans porte; je monte un +escalier, j'entre dans une espèce de chambre, un oiseau de proie y avait +son nid....</p> + +<p>«Je fus quelque temps à une fenêtre de cette maison abandonnée. Je +voyais à mes pieds cette côte, au temps de Pline si riche et si +magnifique, maintenant sans cultivateurs.»</p> + +<p>Depuis ma description de la campagne romaine, on a passé du dénigrement +à l'enthousiasme. Les voyageurs anglais et français qui m'ont suivi ont +marqué tous leurs pas de la Storta à Rome par des extases. M. de +Tournon<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Lien vers la note 76"><span class="smaller">[76]</span></a>, dans ses <i>Études statistiques</i>, entre dans la voie +d'admiration que j'ai eu le bonheur d'ouvrir: «La campagne romaine, +dit-il, développe à chaque pas plus distinctement la sérieuse beauté de +ses immenses lignes, de ses plans nombreux, et son bel encadrement de +montagnes. Sa monotone grandeur frappe et élève la pensée.»</p> + +<p>Je n'ai point à mentionner M. Simond<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Lien vers la note 77"><span class="smaller">[77]</span></a>, dont le <span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span> voyage +semble une gageure, et qui s'est amusé à regarder Rome à l'envers. Je me +trouvais à Genève lorsqu'il mourut presque subitement. Fermier, il +venait de couper ses foins et de recueillir joyeusement ses premiers +grains, et il est allé rejoindre son herbe fauchée et ses moissons +abattues.</p> + +<p>Nous avons quelques lettres des grands paysagistes; Poussin et Claude +Lorrain ne disent pas un mot de la campagne romaine. Mais si leur plume +se tait, leur pinceau parle; l'<i>agro romano</i> était une source +mystérieuse de beautés, dans laquelle ils puisaient, en la cachant par +une sorte d'avarice de génie, et comme par la crainte que le vulgaire ne +la profanât. Chose singulière, ce sont des yeux français qui ont le +mieux vu la lumière de l'Italie.</p> + +<p>J'ai revu ma lettre à M. de Fontanes sur Rome, écrite il y a vingt-cinq +ans, et j'avoue que je l'ai trouvée d'une telle exactitude qu'il me +serait impossible d'y retrancher ou d'y ajouter un mot. Une compagnie +étrangère est venue cet hiver (1829) proposer le défrichement de la +campagne romaine: ah! messieurs, grâce de vos cottages et de vos jardins +anglais sur le Janicule! si jamais ils devaient enlaidir les friches où +le soc de Cincinnatus s'est brisé, sur lesquelles toutes les herbes +penchent au souffle des siècles, je fuirais Rome pour n'y remettre les +pieds de ma vie. Allez traîner ailleurs vos charrues perfectionnées; ici +la terre ne pousse et ne doit pousser que des tombeaux. <span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span> Les +cardinaux ont fermé l'oreille aux calculs des bandes noires accourues +pour démolir les débris de Tusculum, qu'elles prenaient pour des +châteaux d'aristocrates: elles auraient fait de la chaux avec le marbre +des sarcophages de Paul-Émile, comme elles ont fait des gargouilles avec +le plomb des cercueils de nos pères. Le sacré Collège tient au passé; de +plus il a été prouvé, à la grande confusion des économistes, que la +campagne romaine donnait au propriétaire 5 pour 100 en pâturages et +qu'elle ne rapporterait que un et demi en blé. Ce n'est point par +paresse, mais par un intérêt positif, que le cultivateur des plaines +accorde la préférence à la <i>pastorizia</i> sur le <i>maggesi</i>. Le revenu d'un +hectare dans le territoire romain est presque égal au revenu de la même +mesure dans un des meilleurs départements de la France: pour se +convaincre de cela, il suffit de lire l'ouvrage de monsignor +Nicolaï<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Lien vers la note 78"><span class="smaller">[78]</span></a>.</p> + +<p class="p2">Je vous ai dit que j'avais éprouvé d'abord de l'ennui au début de mon +second voyage à Rome et que je finis par reprendre aux ruines et au +soleil: j'étais encore sous l'influence de ma première impression +lorsque, le 3 novembre 1828, je répondis à M. Villemain:</p> + +<p class="p2">«Votre lettre, monsieur, est venue bien à propos dans ma solitude de +Rome: elle a suspendu en <span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span> moi le mal du pays que j'ai fort. Ce +mal n'est autre chose que mes années qui m'ôtent les yeux pour voir +comme je voyais autrefois: mon débris n'est pas assez grand pour se +consoler avec celui de Rome. Quand je me promène seul à présent au +milieu de tous ces décombres des siècles, ils ne me servent plus que +d'échelle pour mesurer le temps: je remonte dans le passé, je vois ce +que j'ai perdu et le bout de ce court avenir que j'ai devant moi; je +compte toutes les joies qui pourraient me rester, je n'en trouve aucune; +je m'efforce d'admirer ce que j'admirais, et je n'admire plus. Je rentre +chez moi pour subir mes honneurs accablé du <i>sirocco</i> ou percé par la +<i>tramontane</i>. Voilà toute ma vie, à un tombeau près que je n'ai pas +encore eu le courage de visiter. On s'occupe beaucoup de monuments +croulants; on les appuie; on les dégage de leurs plantes et de leurs +fleurs; les femmes que j'avais laissées jeunes sont devenues vieilles, +et les ruines se sont rajeunies: que voulez-vous qu'on fasse ici?</p> + +<p>«Aussi je vous assure, monsieur, que je n'aspire qu'à rentrer dans ma +rue d'Enfer pour ne plus en sortir. J'ai rempli envers mon pays et mes +amis tous mes engagements. Quand vous serez dans le conseil d'État avec +M. Bertin de Vaux, je n'aurai plus rien à demander, car vos talents vous +auront bientôt porté plus haut. Ma retraite a contribué un peu, +j'espère, à la cessation d'une opposition redoutable; les libertés +publiques sont acquises à jamais à la France. Mon sacrifice doit +maintenant finir avec mon rôle. Je ne demande rien que de retourner à +mon <i>Infirmerie</i>. Je n'ai qu'à me louer de ce pays: <span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span> j'y ai été +reçu à merveille; j'ai trouvé un gouvernement plein de tolérance et fort +instruit des affaires hors de l'Italie, mais enfin rien ne me plaît plus +que l'idée de disparaître entièrement de la scène du monde: il est bon +de se faire précéder dans la tombe du silence que l'on y trouvera.</p> + +<p>«Je vous remercie d'avoir bien voulu me parler de vos travaux. Vous +ferez un ouvrage digne de vous et qui augmentera votre renommée<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Lien vers la note 79"><span class="smaller">[79]</span></a>. Si +vous aviez quelques recherches à faire ici, soyez assez bon pour me les +indiquer: une fouille au Vatican pourrait vous fournir des trésors. +Hélas! je n'ai que trop vu ce pauvre M. Thierry! je vous assure que je +suis poursuivi par son souvenir: si jeune, si plein de l'amour de son +travail, et s'en aller! et, comme il arrive toujours au vrai mérite, son +esprit s'améliorait et la raison prenait chez lui la place du système: +j'espère encore un miracle. J'ai écrit pour lui; on ne m'a pas même +répondu. J'ai été plus heureux pour vous, et une lettre de M. de +Martignac me fait enfin espérer que justice, bien que tardive et +incomplète, vous sera faite. Je ne vis plus, monsieur, que pour mes +amis; vous me permettrez de vous mettre au nombre de ceux qui me +restent. Je demeure, monsieur, avec autant de sincérité que +d'admiration, votre plus dévoué serviteur<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Lien vers la note 80"><span class="smaller">[80]</span></a>.»</p> + +<p class="right smcap">«Chateaubriand.»</p> + +<p class="p2 center smcap"><span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span> À MADAME RÉCAMIER.</p> + +<p class="right">«Rome, samedi 8 novembre 1828.</p> + +<p>«M. de La Ferronnays m'apprend la reddition de Varna<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Lien vers la note 81"><span class="smaller">[81]</span></a> que je savais. +Je crois vous avoir dit autrefois que toute la question me semblait dans +la chute de cette place, et que le grand Turc ne songerait à la paix que +quand les Russes auraient fait ce qu'ils n'avaient pas fait dans leurs +guerres précédentes. Nos journaux ont été bien misérablement turcs dans +ces derniers temps. Comment ont-ils pu jamais oublier la noble cause de +la Grèce et tomber en admiration devant des barbares qui répandent sur +la patrie des grands hommes et la plus belle partie de l'Europe +l'esclavage et la peste? Voilà comme nous sommes, nous autres Français: +un peu de mécontentement personnel nous fait oublier nos principes et +les sentiments les plus généreux. Les Turcs battus me feront peut-être +quelque pitié; les Turcs vainqueurs me feraient horreur.</p> + +<p>«Voilà mon ami M. de La Ferronnays resté au pouvoir. Je me flatte que ma +détermination de le suivre <span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span> a éloigné les concurrents à son +portefeuille. Mais enfin il faudra que je sorte d'ici; je n'aspire plus +qu'à rentrer dans ma solitude et à quitter la carrière politique. J'ai +soif d'indépendance pour mes dernières années. Les générations nouvelles +sont élevées, elles trouveront établies les libertés publiques pour +lesquelles j'ai tant combattu: qu'elles s'emparent donc, mais qu'elles +ne mésusent pas de mon héritage, et que j'aille mourir en paix auprès de +vous.</p> + +<p>«Je suis allé avant-hier me promener à la villa Panfili: la belle +solitude!»</p> + +<p class="p2 right">«Rome, ce samedi 15 novembre.</p> + +<p>«Il y a eu un premier bal chez Torlonia<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Lien vers la note 82"><span class="smaller">[82]</span></a>. J'y ai rencontré tous les +Anglais de la terre; je me croyais encore ambassadeur à Londres. Les +Anglaises ont l'air de figurantes engagées pour danser l'hiver à Paris, +à Milan, à Rome, à Naples, et qui retournent à Londres après leur +engagement expiré au <span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span> printemps. Les sautillements sur les +ruines du Capitole, les mœurs uniformes que la <i>grande</i> société porte +partout, sont des choses bien étranges: si j'avais encore la ressource +de me sauver dans les déserts de Rome!</p> + +<p>«Ce qu'il y a de vraiment déplorable ici, ce qui jure avec la nature des +lieux, c'est cette multitude d'insipides Anglaises et de frivoles dandys +qui, se tenant enchaînés par les bras comme des chauves-souris par les +ailes, promènent leur bizarrerie, leur ennui, leur insolence dans vos +fêtes, et s'établissent chez vous comme à l'auberge. Cette +Grande-Bretagne vagabonde et déhanchée, dans les solennités publiques, +saute sur vos places et boxe avec vous pour vous en chasser: tout le +jour elle avale à la hâte les tableaux et les ruines, et vient avaler, +en vous faisant beaucoup d'honneur, les gâteaux et les glaces de vos +soirées. Je ne sais pas comment un ambassadeur peut souffrir ces hôtes +grossiers et ne les fait pas consigner à sa porte.»</p> + +<p class="p2">J'ai parlé dans <i>le Congrès de Vérone</i> de l'existence de mon <i>Mémoire</i> +sur l'Orient<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Lien vers la note 83"><span class="smaller">[83]</span></a>. Quand je l'envoyai de Rome en 1828 à M. le comte de La +Ferronnays, alors ministre des affaires étrangères, le monde n'était pas +ce qu'il est: en France, la légitimité existait; en Russie, la Pologne +n'avait pas péri; l'Espagne était encore bourbonienne; l'Angleterre +n'avait pas encore l'honneur de nous protéger. Beaucoup de choses ont +donc vieilli dans ce <i>Mémoire</i>: aujourd'hui, ma politique extérieure, +sous plusieurs rapports, ne serait plus la <span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span> même; douze années +ont changé les relations diplomatiques, mais le fond des vérités est +demeuré. J'ai inséré ce <i>Mémoire</i> en entier, pour venger une fois de +plus la Restauration des reproches absurdes qu'on s'obstine à lui +adresser, malgré l'évidence des faits. La Restauration, aussitôt qu'elle +choisit ses ministres parmi ses amis, ne cessa de s'occuper de +l'indépendance et de l'honneur de la France: elle s'éleva contre les +traités de Vienne, elle réclama des frontières protectrices, non pour la +gloriole de s'étendre jusqu'au bord du Rhin, mais pour chercher sa +sûreté; elle a ri lorsqu'on lui parlait de l'équilibre de l'Europe, +équilibre si injustement rompu envers elle: c'est pourquoi elle désira +d'abord se couvrir au midi, puisqu'il avait plu de la désarmer au nord. +À Navarin, elle retrouva une marine et la liberté de la Grèce; la +question d'Orient ne la prit point au dépourvu.</p> + +<p>J'ai gardé trois opinions sur l'Orient depuis l'époque où j'écrivis ce +<i>Mémoire</i>:</p> + +<p>1<sup>o</sup> Si la Turquie d'Europe doit être dépecée, nous devons avoir un lot +dans ce morcellement par un agrandissement de territoire sur nos +frontières et par la possession de quelque point militaire dans +l'Archipel. Comparer le partage de la Turquie au partage de la Pologne +est une absurdité.</p> + +<p>2<sup>o</sup> Considérer la Turquie, telle qu'elle était au règne de François +I<sup>er</sup>, comme une puissance utile à notre politique, c'est retrancher +trois siècles de l'histoire.</p> + +<p>3<sup>o</sup> Prétendre civiliser la Turquie en lui donnant des bateaux à vapeur +et des chemins de fer, en disciplinant ses armées, en lui apprenant à +manœuvrer ses flottes, ce n'est pas étendre la civilisation en +Orient, <span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span> c'est introduire la barbarie en Occident: des Ibrahim +futurs pourront ramener l'avenir au temps de Charles-Martel, ou au temps +du siège de Vienne, quand l'Europe fut sauvée par cette héroïque +Pologne, sur laquelle pèse l'ingratitude des rois.</p> + +<p>Je dois remarquer que j'ai été le seul, avec Benjamin Constant, à +signaler l'imprévoyance des gouvernements chrétiens: un peuple dont +l'ordre social est fondé sur l'esclavage et la polygamie est un peuple +qu'il faut renvoyer aux steppes des Mongols.</p> + +<p>En dernier résultat, la Turquie d'Europe, devenue vassale de la Russie +en vertu du traité d'Unkiar Skélessi, n'existe plus<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84" title="Lien vers la note 84"><span class="smaller">[84]</span></a>: si la question +doit se décider immédiatement, ce dont je doute, il serait peut-être +mieux qu'un empire indépendant eût son siège à Constantinople et fît un +tout de la Grèce. Cela est-il possible? je l'ignore. Quant à +Méhémet-Ali, fermier et douanier impitoyable, l'Égypte, dans l'intérêt +de la France, est mieux gardée par lui qu'elle ne le serait par les +Anglais.</p> + +<p>Mais je m'évertue à démontrer l'honneur de la Restauration; eh! qui +s'inquiète de ce qu'elle a fait, surtout qui s'en inquiétera dans +quelques années? Autant vaudrait m'échauffer pour les intérêts de Tyr et +d'Ecbatane: ce monde passé n'est plus et ne sera plus. Après Alexandre, +commença le pouvoir romain; après César, le christianisme changea le +monde; après Charlemagne, <span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span> la nuit féodale engendra une +nouvelle société; après Napoléon, néant: on ne voit venir ni empire, ni +religion, ni barbares. La civilisation est montée à son plus haut point, +mais civilisation matérielle, inféconde, qui ne peut rien produire, car +on ne saurait donner la vie que par la morale; on n'arrive à la création +des peuples que par les routes du ciel: les chemins de fer nous +conduiront seulement avec plus de rapidité à l'abîme.</p> + +<p>Voilà les prolégomènes qui me semblaient nécessaires à l'intelligence du +<i>Mémoire</i> qui suit, et qui se trouve également aux affaires étrangères.</p> + +<p class="p2 center smcap">LETTRE À M. LE COMTE DE LA FERRONNAYS</p> + +<p class="right">«Rome, ce 30 novembre 1828.</p> + +<p>«Dans votre lettre particulière du 10 de novembre, mon noble ami, vous +me disiez:</p> + +<p>«<i>Je vous adresse un court résumé de notre situation politique, et vous +serez assez aimable pour me faire connaître en retour vos idées, +toujours si bonnes à connaître en pareille matière.</i>»</p> + +<p>Votre amitié, noble comte, me juge avec trop d'indulgence; je ne crois +pas du tout vous éclairer en vous envoyant le mémoire ci-joint: je ne +fais que vous obéir.»</p> + +<p class="p2 center">MÉMOIRE</p> + +<p class="center smcap">PREMIÈRE PARTIE.</p> + +<p>«À la distance où je suis du théâtre des événements et dans l'ignorance +presque totale où je me trouve <span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span> de l'état des négociations, je +ne puis guère raisonner convenablement. Néanmoins, comme j'ai depuis +longtemps un système arrêté sur la politique extérieure de la France, +comme j'ai pour ainsi dire été le premier à réclamer l'émancipation de +la Grèce, je soumets volontiers, noble comte, mes idées à vos lumières.</p> + +<p>«Il n'était point encore question du traité du 6 juillet<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85" title="Lien vers la note 85"><span class="smaller">[85]</span></a> lorsque je +publiai ma <i>Note sur la Grèce</i>. Cette <i>Note</i> renfermait le germe du +traité: je proposais aux cinq grandes puissances de l'Europe d'adresser +une dépêche collective au divan pour lui demander impérativement la +cessation de toute hostilité entre la Porte et les Hellènes. Dans le cas +d'un refus, les cinq puissances auraient déclaré qu'elles +reconnaissaient l'indépendance du gouvernement grec, et qu'elles +recevraient les agents diplomatiques de ce gouvernement.</p> + +<p>«Cette <i>Note</i> fut lue dans les divers cabinets. La place que j'avais +occupée comme ministre des affaires étrangères donnait quelque +importance à mon opinion: ce qu'il y a de singulier, c'est que le prince +<span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span> de Metternich se montra moins opposé à l'esprit de ma <i>Note</i> +que M. Canning.</p> + +<p>«Le dernier, avec lequel j'avais eu des liaisons assez intimes, était +plus orateur que grand politique, plus homme de talent qu'homme d'État. +Il avait en général une certaine jalousie des succès et surtout de ceux +de la France. Quand l'opposition parlementaire blessait ou exaltait son +amour-propre, il se précipitait dans de fausses démarches, se répandait +en sarcasmes ou en vanteries. C'est ainsi qu'après la guerre d'Espagne +il rejeta la demande d'intervention que j'avais arrachée avec tant de +peine au cabinet de Madrid, pour l'arrangement des affaires d'outre-mer: +la raison secrète en était qu'il n'avait pas fait lui-même cette +demande, et il ne voulait pas voir que même dans son système (si +toutefois il en avait un), l'Angleterre, représentée dans un congrès +général, ne serait nullement liée par les actes de ce congrès et +resterait toujours libre d'agir séparément. C'est encore ainsi que lui, +M. Canning, fit passer des troupes en Portugal, non pour défendre une +charte dont il était le premier à se moquer, mais parce que l'opposition +lui reprochait la présence de nos soldats en Espagne, et qu'il voulait +pouvoir dire au Parlement que l'armée anglaise occupait Lisbonne comme +l'armée française occupait Cadix. Enfin, c'est ainsi qu'il a signé le +traité du 6 juillet contre son opinion particulière, contre l'opinion de +son propre pays, défavorable à la cause des Grecs. S'il accéda à ce +traité, ce fut uniquement parce qu'il eut peur de nous voir prendre avec +la Russie l'initiative de la question et recueillir seuls <span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span> la +gloire d'une résolution généreuse. Ce ministre, qui, après tout, +laissera une grande renommée, crut aussi gêner les mouvements de la +Russie par ce traité même; cependant il était clair que le texte de +l'acte n'enchaînait point l'empereur Nicolas, ne l'obligeait point à +renoncer à une guerre particulière avec la Turquie.</p> + +<p>«Le traité du 6 de juillet est une pièce informe, brochée à la hâte, où +rien n'est prévu et qui fourmille de dispositions contradictoires.</p> + +<p>«Dans ma <i>Note sur la Grèce</i>, je supposais l'adhésion des cinq grandes +puissances; l'Autriche et la Prusse s'étant tenues à l'écart, leur +neutralité les laisse libres, selon les événements, de se déclarer pour +ou contre l'une des parties belligérantes.</p> + +<p>«Il ne s'agit plus de revenir sur le passé, il faut prendre les choses +telles qu'elles sont. Tout ce à quoi les gouvernements sont obligés, +c'est à tirer le meilleur parti des faits lorsqu'ils sont accomplis. +Examinons donc ces faits.</p> + +<p>«Nous occupons la Morée, les places de cette péninsule sont tombées +entre nos mains<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Lien vers la note 86"><span class="smaller">[86]</span></a>. Voilà pour ce qui nous concerne.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span> «Varna est pris, Varna devient un avant-poste placé à +soixante-dix heures de marche de Constantinople. Les Dardanelles sont +bloquées; les Russes s'empareront pendant l'hiver de Silistrie et de +quelques autres forteresses; de nombreuses recrues arriveront. Aux +premiers jours du printemps, tout s'ébranlera pour une campagne +décisive; en Asie le général Paskéwitch a envahi trois pachaliks, il +commande les sources de l'Euphrate et menace la route d'Erzeroum. Voilà +pour ce qui concerne la Russie.</p> + +<p>«L'empereur Nicolas eût-il mieux fait d'entreprendre une campagne +d'hiver en Europe? Je le pense, s'il en avait la possibilité. En +marchant sur Constantinople, il aurait tranché le nœud gordien, il +aurait mis fin à toutes les intrigues diplomatiques; on se range du côté +des succès; le moyen d'avoir des alliés, c'est de vaincre.</p> + +<p>«Quant à la Turquie, il m'est démontré qu'elle nous eût déclaré la +guerre, si les Russes eussent échoué devant Varna. Aura-t-elle le bon +sens aujourd'hui d'entamer des négociations avec l'Angleterre et la +France pour se débarrasser au moins de l'une et de l'autre? L'Autriche +lui conseillerait volontiers ce parti; mais il est bien difficile de +prévoir quelle sera <span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span> la conduite d'une race d'hommes qui n'ont +point les idées européennes. À la fois rusés comme des esclaves et +orgueilleux comme des tyrans, la colère n'est jamais chez eux tempérée +que par la peur. Le sultan Mahmoud II, sous quelques rapports, paraît un +prince supérieur aux derniers sultans; il a surtout le courage +politique; mais a-t-il le courage personnel? Il se contente de passer +des revues dans les faubourgs de sa capitale, et se fait supplier par +les grands de n'aller pas même jusqu'à Andrinople. La populace de +Constantinople serait mieux contenue par les triomphes que par la +présence de son maître.</p> + +<p>«Admettons toutefois que le Divan consente à des pourparlers sur les +bases du traité du 6 juillet. La négociation sera très épineuse; quand +il n'y aurait à régler que les limites de la Grèce, c'est à n'en pas +finir. Où ces limites seront-elles posées sur le continent? Combien +d'îles seront-elles rendues à la liberté? Samos, qui a si vaillamment +défendu son indépendance, sera-t-elle abandonnée? Allons plus loin, +supposons les conférences établies: paralyseront-elles les armées de +l'empereur Nicolas? Tandis que les plénipotentiaires des Turcs et des +trois puissances alliées négocieront dans l'Archipel, chaque pas des +troupes envahissantes dans la Bulgarie changera l'état de la question. +Si les Russes étaient repoussés, les Turcs rompraient les conférences; +si les Russes arrivaient aux portes de Constantinople, il s'agirait bien +de l'indépendance de la Morée! Les Hellènes n'auraient besoin ni de +protecteurs ni de négociateurs.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span> «Ainsi donc, amener le Divan à s'occuper du traité du 6 de +juillet, c'est reculer la difficulté, et non la résoudre. La coïncidence +de l'émancipation de la Grèce et de la signature de la paix entre les +Turcs et les Russes est, à mon avis, nécessaire pour faire sortir les +cabinets de l'Europe de l'embarras où ils se trouvent.</p> + +<p>«Quelles conditions l'empereur Nicolas mettra-t-il à la paix?</p> + +<p>«Dans son manifeste, il déclare qu'il renonce à des conquêtes, mais il +parle d'indemnités pour les frais de la guerre: cela est vague et peut +mener loin.</p> + +<p>«Le cabinet de Saint-Pétersbourg, prétendant régulariser les traités +d'Akkerman et d'Yassy, demandera-t-il: 1<sup>o</sup> l'indépendance complète des +deux principautés; 2<sup>o</sup> la liberté du commerce dans la mer Noire, tant +pour la nation russe que pour les autres nations; 3<sup>o</sup> le remboursement +des sommes dépensées dans la dernière campagne?</p> + +<p>«D'innombrables difficultés se présentent à la conclusion d'une paix sur +ces bases.</p> + +<p>«Si la Russie veut donner aux principautés des souverains de son choix, +l'Autriche regardera la Moldavie et la Valachie comme deux provinces +russes, et s'opposera à cette transaction politique.</p> + +<p>«La Moldavie et la Valachie passeront-elles sous la domination d'un +prince indépendant de toute grande puissance, ou d'un prince installé +sous le protectorat de plusieurs souverains?</p> + +<p>«Dans ce cas, Nicolas préférerait des hospodars nommés par Mahmoud, car +les principautés, ne <span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span> cessant pas d'être turques, demeureraient +vulnérables aux armes de la Russie.</p> + +<p>«La liberté du commerce de la mer Noire, l'ouverture de cette mer à +toutes les flottes de l'Europe et de l'Amérique, ébranleraient la +puissance de la Porte dans ses fondements. Octroyer le passage des +vaisseaux de guerre sous Constantinople, c'est, par rapport à la +géographie de l'empire ottoman, comme si l'on reconnaissait le droit à +des armées étrangères de traverser en tout temps la France le long des +murs de Paris.</p> + +<p>«Enfin, où la Turquie prendrait-elle de l'argent pour payer les frais de +la campagne? Le prétendu trésor des sultans est une vieille fable. Les +provinces conquises au delà du Caucase pourraient être, il est vrai, +cédées comme hypothèque de la somme demandée: des deux armées russes, +l'une, en Europe, me semble être chargée des intérêts de l'honneur de +Nicolas; l'autre, en Asie, de ses intérêts pécuniaires. Mais si Nicolas +ne se croyait pas lié par les déclarations de son manifeste, +l'Angleterre verrait-elle d'un œil indifférent le soldat moscovite +s'avancer sur la route de l'Inde? N'a-t-elle pas déjà été alarmée, +lorsqu'en 1827 il a fait un pas de plus dans l'empire persan?</p> + +<p>«Si la double difficulté qui naît et de la mise à exécution du traité, +et de la pertinence des conditions d'une paix entre la Turquie et la +Russie; si cette double difficulté rendait inutiles les efforts tentés +pour vaincre tant d'obstacles; si une seconde campagne s'ouvrait au +printemps, les puissances de l'Europe prendraient-elles parti dans la +querelle? <span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span> Quel serait le rôle que devrait jouer la France? +C'est ce que je vais examiner dans la seconde partie de cette <i>Note</i>.»</p> + + +<p class="p2 center smcap">SECONDE PARTIE.</p> + +<p>«L'Autriche et l'Angleterre ont des intérêts communs, elles sont +naturellement alliées pour leur politique extérieure, quelles que soient +d'ailleurs les différentes formes de leurs gouvernements et les maximes +opposées de leur politique intérieure. Toutes deux sont ennemies et +jalouses de la Russie, toutes deux désirent arrêter les progrès de cette +puissance; elles s'uniront peut-être dans un cas extrême; mais elles +sentent que si la Russie ne se laisse pas imposer, elle peut braver +cette union plus formidable en apparence qu'en réalité.</p> + +<p>«L'Autriche n'a rien à demander à l'Angleterre; celle-ci à son tour +n'est bonne à l'Autriche que pour lui fournir de l'argent. Or, +l'Angleterre, écrasée sous le poids de sa dette, n'a plus d'argent à +prêter à personne. Abandonnée à ses propres ressources, l'Autriche ne +saurait, dans l'état actuel de ses finances, mettre en mouvement de +nombreuses armées, surtout étant obligée de surveiller l'Italie et de se +tenir en garde sur les frontières de la Pologne et de la Prusse. La +position actuelle des troupes russes leur permettrait d'entrer plus vite +à Vienne qu'à Constantinople.</p> + +<p>«Que peuvent les Anglais contre la Russie? Fermer la Baltique, ne plus +acheter le chanvre et les bois sur les marchés du Nord, détruire la +flotte de l'amiral <span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span> Heyden<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Lien vers la note 87"><span class="smaller">[87]</span></a> dans la Méditerranée, jeter +quelques ingénieurs et quelques soldats dans Constantinople, porter dans +cette capitale des provisions de bouche et des munitions de guerre, +pénétrer dans la mer Noire, bloquer les ports de la Crimée, priver les +troupes russes en campagne de l'assistance de leurs flottes commerciales +et militaires?</p> + +<p>«Supposons tout cela accompli (ce qui d'abord ne se peut faire sans des +dépenses considérables, lesquelles n'auraient ni dédommagement ni +garantie), resterait toujours à Nicolas son immense armée de terre. Une +attaque de l'Autriche et de l'Angleterre contre la Croix en faveur du +Croissant augmenterait en Russie la popularité d'une guerre déjà +nationale et religieuse. Des guerres de cette nature se font sans +argent, ce sont celles qui précipitent, par la force de l'opinion, les +nations les unes sur les autres. Que les papas commencent à évangéliser +à Saint-Pétersbourg, comme les ulémas mahométisent à Constantinople, ils +ne trouveront que trop de soldats; ils auraient plus de chance de succès +que leurs adversaires dans cet appel aux passions et aux croyances des +hommes. Les invasions qui descendent du nord au midi sont bien plus +rapides et bien plus irrésistibles que celles qui gravissent du midi au +nord: la pente des populations les incline à s'écouler vers les beaux +climats.</p> + +<p>«La Prusse demeurerait-elle spectatrice indifférente de cette grande +lutte, si l'Autriche et l'Angleterre <span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span> se déclaraient pour la +Turquie? Il n'y a pas lieu de le croire.</p> + +<p>«Il existe sans doute dans le cabinet de Berlin un parti qui hait et qui +craint le cabinet de Saint-Pétersbourg; mais ce parti, qui d'ailleurs +commence à vieillir, trouve pour obstacle le parti anti-autrichien et +surtout des affections domestiques.</p> + +<p>«Les liens de famille, faibles ordinairement entre les souverains, sont +très forts dans la famille de Prusse: le roi Frédéric-Guillaume III aime +tendrement sa fille, l'impératrice actuelle de Russie, et il se plaît à +penser que son petit-fils montera sur le trône de Pierre le Grand; les +princes Frédéric, Guillaume, Charles, Henri-Albert, sont aussi très +attachés à leur sœur Alexandra; le prince royal héréditaire<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88" title="Lien vers la note 88"><span class="smaller">[88]</span></a> ne +faisait pas de difficulté de déclarer dernièrement à Rome qu'il était +<i>turcophage</i>.</p> + +<p>«En décomposant ainsi les intérêts, on s'aperçoit que la France est dans +une admirable position politique: elle peut devenir l'arbitre de ce +grand débat; elle peut à son gré garder la neutralité ou se déclarer +pour un parti, selon le temps et les circonstances. Si elle était jamais +obligée d'en venir à cette extrémité, si ses conseils n'étaient pas +écoutés, si la noblesse et la modération de sa conduite ne lui +obtenaient pas la paix qu'elle désire pour elle et pour les autres; dans +la nécessité où elle se trouverait de prendre les armes, tous ses +intérêts la porteraient du côté de la Russie.</p> + +<p>«Qu'une alliance se forme entre l'Autriche et l'Angleterre <span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span> +contre la Russie, quel fruit la France recueillerait-elle de son +adhésion à cette alliance?</p> + +<p>«L'Angleterre prêterait-elle des vaisseaux à la France?</p> + +<p>«La France est encore, après l'Angleterre, la première puissance +maritime de l'Europe; elle a plus de vaisseaux qu'il ne lui en faut pour +détruire, s'il le fallait, les forces navales de la Russie.</p> + +<p>«L'Angleterre nous fournirait-elle des subsides?</p> + +<p>«L'Angleterre n'a point d'argent; la France en a plus qu'elle, et les +Français n'ont pas besoin d'être à la solde du Parlement britannique.</p> + +<p>«L'Angleterre nous assisterait-elle de soldats et d'armes?</p> + +<p>«Les armes ne manquent point à la France, encore moins les soldats.</p> + +<p>«L'Angleterre nous assurerait-elle un accroissement de territoire +insulaire ou continental?</p> + +<p>«Où prendrons-nous cet accroissement, si nous faisons, au profit du +Grand Turc, la guerre à la Russie? Essayerons-nous des descentes sur les +côtes de la mer Baltique, de la mer Noire et du détroit de Behring? +Aurions-nous une autre espérance? Penserions-nous à nous attacher +l'Angleterre afin qu'elle accourût à notre secours si jamais nos +affaires intérieures venaient à se brouiller?</p> + +<p>«Dieu nous garde d'une telle prévision et d'une intervention étrangère +dans nos affaires domestiques! L'Angleterre, d'ailleurs, a toujours fait +bon marché des rois et de la liberté des peuples; elle est toujours +prête à sacrifier sans remords monarchie ou république à ses intérêts +particuliers. Naguère <span class="pagenum"><a id="page080" name="page080"></a>(p. 080)</span> encore, elle proclamait l'indépendance +des colonies espagnoles, en même temps qu'elle refusait de reconnaître +celle de la Grèce; elle envoyait ses flottes appuyer les insurgés du +Mexique, et faisait arrêter dans la Tamise quelques chétifs bateaux à +vapeur destinés pour les Hellènes; elle admettait la légitimité des +droits de Mahmoud, et niait celle des droits de Ferdinand; vouée tour à +tour au despotisme ou à la démocratie, selon le vent qui amenait dans +ses ports les vaisseaux des marchands de la cité.</p> + +<p>«Enfin, en nous associant aux projets guerriers de l'Angleterre et de +l'Autriche contre la Russie, où irions-nous chercher notre ancien +adversaire d'Austerlitz? il n'est point sur nos frontières. Ferions-nous +donc partir à nos frais cent mille hommes bien équipés, pour secourir +Vienne ou Constantinople? Aurions-nous une armée à Athènes pour protéger +les Grecs contre les Turcs, et une armée à Andrinople pour protéger les +Turcs contre les Russes? Nous mitraillerions les Osmanlis en Morée, et +nous les embrasserions aux Dardanelles? Ce qui manque de sens commun +dans les affaires humaines ne réussit pas.</p> + +<p>«Admettons néanmoins, en dépit de toute vraisemblance, que nos efforts +fussent couronnés d'un plein succès dans cette triple alliance contre +nature, supposons que la Prusse demeurât neutre pendant tout ce démêlé, +ainsi que les Pays-Bas, et que, libres de porter nos forces au dehors, +nous ne fussions pas obligés de nous battre à soixante lieues de Paris: +eh bien! quel profit retirerions-nous de <span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span> notre croisade pour +la délivrance du tombeau de Mahomet? Chevaliers des Turcs, nous +reviendrions du Levant avec une pelisse d'honneur; nous aurions la +gloire d'avoir sacrifié un milliard et deux cent mille hommes pour +calmer les terreurs de l'Autriche, pour satisfaire aux jalousies de +l'Angleterre, pour conserver dans la plus belle partie du monde la peste +et la barbarie attachées à l'empire ottoman. L'Autriche aurait peut-être +augmenté ses États du côté de la Valachie et de la Moldavie, et +l'Angleterre aurait peut-être obtenu de la Porte quelques privilèges +commerciaux, privilèges pour nous d'un faible intérêt si nous y +participions, puisque nous n'avons ni le même nombre de navires +marchands que les Anglais, ni les mêmes ouvrages manufacturés à répandre +dans le Levant. Nous serions complètement dupes de cette triple alliance +qui pourrait manquer son but, et qui, si elle l'atteignait, ne +l'atteindrait qu'à nos dépens.</p> + +<p>«Mais si l'Angleterre n'a aucun moyen direct de nous être utile, ne +saurait-elle du moins agir sur le cabinet de Vienne, engager l'Autriche, +en compensation des sacrifices que nous ferions pour elle, à nous +laisser reprendre les anciens départements situés sur la rive gauche du +Rhin?</p> + +<p>«Non: l'Autriche et l'Angleterre s'opposeront toujours à une pareille +concession; la Russie seule peut nous la faire, comme nous le verrons +ci-après. L'Autriche nous déteste et s'épouvante de nous, encore plus +qu'elle ne hait et ne redoute la Russie; mal pour mal, elle aimerait +mieux que cette dernière <span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span> puissance s'étendît du côté de la +Bulgarie que la France du côté de la Bavière.</p> + +<p>«Mais l'indépendance de l'Europe serait menacée si les czars faisaient +de Constantinople la capitale de leur empire?</p> + +<p>«Il faut expliquer ce que l'on entend par l'indépendance de l'Europe: +veut-on dire que, tout équilibre étant rompu, la Russie, après avoir +fait la conquête de la Turquie européenne, s'emparerait de l'Autriche, +soumettrait l'Allemagne et la Prusse, et finirait par asservir la +France?</p> + +<p>«Et d'abord, tout empire qui s'étend sans mesure perd de sa force; +presque toujours il se divise; on verrait bientôt deux ou trois Russies +ennemies les unes des autres.</p> + +<p>«Ensuite l'équilibre de l'Europe existe-t-il pour la France depuis les +derniers traités?</p> + +<p>«L'Angleterre a conservé presque toutes les conquêtes qu'elle a faites +dans les colonies de trois parties du monde pendant la guerre de la +Révolution; en Europe elle a acquis Malte et les îles ioniennes; il n'y +a pas jusqu'à son électorat de Hanovre qu'elle n'ait enflé en royaume et +agrandi de quelques seigneuries.</p> + +<p>«L'Autriche a augmenté ses possessions d'un tiers de la Pologne et des +rognures de la Bavière, d'une partie de la Dalmatie et de l'Italie. Elle +n'a plus, il est vrai, les Pays-Bas; mais cette province n'a point été +dévolue à la France, et elle est devenue contre nous une auxiliaire +redoutable de l'Angleterre et de la Prusse.</p> + +<p>«La Prusse s'est agrandie du duché ou palatinat de <span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span> Posen, d'un +fragment de la Saxe et des principaux cercles du Rhin; son poste avancé +est sur notre propre territoire, à dix journées de marche de notre +capitale.</p> + +<p>«La Russie a recouvré la Finlande et s'est établie sur les bords de la +Vistule.</p> + +<p>«Et nous, qu'avons-nous gagné dans tous ces partages? Nous avons été +dépouillés de nos colonies; notre vieux sol même n'a pas été respecté: +Landau détaché de la France, Huningue rasé, laissent une brèche de plus +de cinquante lieues dans nos frontières; le petit État de Sardaigne n'a +pas rougi de se revêtir de quelques lambeaux volés à l'empire de +Napoléon et au royaume de Louis le Grand.</p> + +<p>«Dans cette position, quel intérêt avons-nous à rassurer l'Autriche et +l'Angleterre contre les victoires de la Russie? Quand celle-ci +s'étendrait vers l'Orient et alarmerait le cabinet de Vienne, en +serions-nous en danger? Nous a-t-on assez ménagés, pour que nous soyons +si sensibles aux inquiétudes de nos ennemis? L'Angleterre et l'Autriche +ont toujours été et seront toujours les adversaires naturels de la +France; nous les verrions demain s'allier de grand cœur à la Russie, +s'il s'agissait de nous combattre et de nous dépouiller.</p> + +<p>«N'oublions pas que, tandis que nous prendrions les armes pour le +prétendu salut de l'Europe, mise en péril par l'ambition supposée de +Nicolas, il arriverait probablement que l'Autriche, moins chevaleresque +et plus rapace, écouterait les propositions du cabinet de Pétersbourg: +un revirement brusque de politique lui coûte peu. Du consentement de la +<span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span> Russie, elle se saisirait de la Bosnie et de la Servie, nous +laissant la satisfaction de nous évertuer pour Mahmoud.</p> + +<p>«La France est déjà dans une demi-hostilité avec les Turcs; elle seule a +déjà dépensé plusieurs millions et exposé vingt mille soldats dans la +cause de la Grèce; l'Angleterre ne perdrait que quelques paroles en +trahissant les principes du traité du 6 de juillet; la France y perdrait +honneur, hommes et argent: notre expédition ne serait plus qu'une vraie +cascade politique.</p> + +<p>«Mais, si nous ne nous unissons pas à l'Autriche et à l'Angleterre, +l'empereur Nicolas ira donc à Constantinople? l'équilibre de l'Europe +sera donc rompu?</p> + +<p>«Laissons, pour le répéter encore une fois, ces frayeurs feintes ou +vraies à l'Angleterre et à l'Autriche. Que la première craigne de voir +la Russie s'emparer de la traite du Levant et devenir puissance +maritime, cela nous importe peu. Est-il donc si nécessaire que la +Grande-Bretagne reste en possession du monopole des mers, que nous +répandions le sang français pour conserver le sceptre de l'Océan aux +destructeurs de nos colonies, de nos flottes et de notre commerce? +Faut-il que la race légitime mette en mouvement des armées, afin de +protéger la maison qui s'unit à l'illégitimité et qui réserve peut-être +pour des temps de discorde les moyens qu'elle croit avoir de troubler la +France? Bel équilibre pour nous que celui de l'Europe, lorsque toutes +les puissances, comme je l'ai déjà montré, ont augmenté leurs masses et +diminué d'un commun accord le <span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span> poids de la France! Qu'elles +rentrent comme nous dans leurs anciennes limites; puis nous volerons au +secours de leur indépendance, si cette indépendance est menacée. Elles +ne se firent aucun scrupule de se joindre à la Russie, pour nous +démembrer et pour s'incorporer le fruit de nos victoires; qu'elles +souffrent donc aujourd'hui que nous resserrions les liens formés entre +nous et cette même Russie pour reprendre des limites convenables et +rétablir la véritable balance de l'Europe!</p> + +<p>«Au surplus, si l'empereur Nicolas voulait et pouvait aller signer la +paix à Constantinople, la destruction de l'empire ottoman serait-elle la +conséquence rigoureuse de ce fait? La paix a été signée les armes à la +main à Vienne, à Berlin, à Paris; presque toutes les capitales de +l'Europe dans ces derniers temps ont été prises: l'Autriche, la Bavière, +la Prusse, l'Espagne ont-elles péri? Deux fois les Cosaques et les +Pandours sont venus camper dans la cour du Louvre; le royaume de Henri +IV a été occupé militairement pendant trois années, et nous serions tout +émus de voir les Cosaques au sérail, et nous aurions pour l'honneur de +la barbarie cette susceptibilité que nous n'avons pas eue pour l'honneur +de la civilisation et pour notre propre patrie! Que l'orgueil de la +Porte soit humilié, et peut-être alors l'obligera-t-on à reconnaître +quelques-uns de ces droits de l'humanité qu'elle outrage.</p> + +<p>«On voit maintenant où je vais, et la conséquence que je m'apprête à +tirer de tout ce qui précède. Voici cette conséquence:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span> «Si les puissances belligérantes ne peuvent arriver à un +arrangement pendant l'hiver; si le reste de l'Europe croit devoir au +printemps se mêler de la querelle; si des alliances diverses sont +proposées; si la France est absolument obligée de choisir entre ces +alliances; si les événements la forcent de sortir de sa neutralité, tous +ses intérêts doivent la décider à s'unir de préférence à la Russie; +combinaison d'autant plus sûre qu'il serait facile, par l'offre de +certains avantages, d'y faire entrer la Prusse.</p> + +<p>«Il y a sympathie entre la Russie et la France; la dernière a presque +civilisé la première dans les classes élevées de la société; elle lui a +donné sa langue et ses mœurs. Placées aux deux extrémités de +l'Europe, la France et la Russie ne se touchent point par leurs +frontières; elles n'ont point de champ de bataille où elles puissent se +rencontrer; elles n'ont aucune rivalité de commerce, et les ennemis +naturels de la Russie (les Anglais et les Autrichiens) sont aussi les +ennemis naturels de la France. En temps de paix, que le cabinet des +Tuileries reste l'allié du cabinet de Saint-Pétersbourg, et rien ne peut +bouger en Europe. En temps de guerre, l'union des deux cabinets dictera +des lois au monde.</p> + +<p>«J'ai fait voir assez que l'alliance de la France avec l'Angleterre et +l'Autriche contre la Russie est une alliance de dupe, où nous ne +trouverions que la perte de notre sang et de nos trésors. L'alliance de +la Russie, au contraire, nous mettrait à même d'obtenir des +établissements dans l'Archipel et de <span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span> reculer nos frontières +jusqu'aux bords du Rhin. Nous pouvons tenir ce langage à Nicolas:</p> + +<p>«Vos ennemis nous sollicitent; nous préférons la paix à la guerre, nous +désirons garder la neutralité. Mais enfin si vous ne pouvez vider vos +différents avec la Porte que par les armes, si vous voulez aller à +Constantinople, entrez avec les puissances chrétiennes dans un partage +équitable de la Turquie européenne. Celles de ces puissances qui ne sont +pas placées de manière à s'agrandir du côté de l'Orient recevront +ailleurs des dédommagements. Nous, nous voulons avoir la ligne du Rhin, +depuis Strasbourg jusqu'à Cologne. Telles sont nos justes prétentions. +La Russie a un intérêt (votre frère Alexandre l'a dit) à ce que la +France soit forte. Si vous consentez à cet arrangement et que les autres +puissances s'y refusent, nous ne souffrirons pas qu'elles interviennent +dans votre démêlé avec la Turquie. Si elles vous attaquent malgré nos +remontrances, nous les combattrons avec vous, toujours aux mêmes +conditions que nous venons d'exprimer.»</p> + +<p>«Voilà ce qu'on peut dire à Nicolas. Jamais l'Autriche, jamais +l'Angleterre ne nous donneront la limite du Rhin pour prix de notre +alliance avec elles: or, c'est pourtant là que tôt ou tard la France +doit placer ses frontières, tant pour son honneur que pour sa sûreté.</p> + +<p>«Une guerre avec l'Autriche et avec l'Angleterre a des espérances +nombreuses de succès et peu de chances de revers. Il est d'abord des +moyens de paralyser la Prusse, de la déterminer même à s'unir <span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span> +à nous et à la Russie; ce cas arrivé, les Pays-Bas ne peuvent se +déclarer ennemis. Dans la position actuelle des esprits, quarante mille +Français défendant les Alpes soulèveraient toute l'Italie.</p> + +<p>«Quant aux hostilités avec l'Angleterre, si elles devaient jamais +commencer, il faudrait ou jeter vingt-cinq mille hommes de plus en Morée +ou en rappeler promptement nos troupes et notre flotte. Renoncez aux +escadres, dispersez vos vaisseaux un à un sur toutes les mers; ordonnez +de couler bas toutes les prises après en avoir retiré les équipages, +multipliez les lettres de marque dans les ports des quatre parties du +monde, et bientôt la Grande-Bretagne, forcée par les banqueroutes et les +cris de son commerce, sollicitera le rétablissement de la paix. Ne +l'avons-nous pas vue capituler en 1814 devant la marine des États-Unis, +qui ne se compose pourtant aujourd'hui que de neuf frégates et de onze +vaisseaux?</p> + +<p>«Considérée sous le double rapport des intérêts généraux de la société +et de nos intérêts particuliers, la guerre de la Russie contre la Porte +ne doit nous donner aucun ombrage. En principe de grande civilisation, +l'espèce humaine ne peut que gagner à la destruction de l'empire +ottoman: mieux vaut mille fois pour les peuples la domination de la +Croix à Constantinople que celle du Croissant. Tous les éléments de la +morale et de la société politique sont au fond du christianisme, tous +les germes de la destruction sociale sont dans la religion de Mahomet. +On dit que le sultan actuel a fait des pas vers la civilisation: est-ce +parce qu'il a essayé, à l'aide <span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span> de quelques renégats français, +de quelques officiers anglais et autrichiens, de soumettre ses hordes +fanatiques à des exercices réguliers? Et depuis quand l'apprentissage +machinal des armes est-il la civilisation? C'est une faute énorme, c'est +presqu'un crime d'avoir initié les Turcs dans la science de notre +tactique: il faut baptiser les soldats qu'on discipline, à moins qu'on +ne veuille élever à dessein des destructeurs de la société.</p> + +<p>«L'imprévoyance est grande: l'Autriche, qui s'applaudit de +l'organisation des armées ottomanes, serait la première à porter la +peine de sa joie: si les Turcs battaient les Russes, à plus forte raison +seraient-ils capables de se mesurer avec les impériaux leurs voisins; +Vienne cette fois n'échapperait pas au grand vizir. Le reste de +l'Europe, qui croit n'avoir rien à craindre de la Porte, serait-il plus +en sûreté? Des hommes à passions et à courte vue veulent que la Turquie +soit une puissance militaire régulière, qu'elle entre dans le droit +commun de paix et de guerre des nations civilisées, le tout pour +maintenir je ne sais quelle balance, dont le mot vide de sens dispense +ces hommes d'avoir une idée: quelles seraient les conséquences de ces +volontés réalisées? Quand il plairait au sultan, sous un prétexte +quelconque, d'attaquer un gouvernement chrétien, une flotte +constantinopolitaine bien manœuvrée, augmentée de la flotte du pacha +d'Égypte et du contingent maritime des puissances barbaresques, +déclarerait les côtes de l'Espagne ou de l'Italie en état de blocus, +débarquerait cinquante mille hommes à Carthagène ou à Naples. Vous ne +voulez pas planter <span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span> la Croix sur Sainte-Sophie: continuez de +discipliner des hordes de Turcs, d'Albanais, de Nègres et d'Arabes, et +avant vingt ans peut-être le Croissant brillera sur le dôme de +Saint-Pierre. Appellerez-vous alors l'Europe à une croisade contre des +infidèles armés de la peste, de l'esclavage et du Coran? il sera trop +tard.</p> + +<p>«Les intérêts généraux de la société trouveraient donc leur compte au +succès des armes de l'empereur Nicolas.</p> + +<p>«Quant aux intérêts particuliers de la France, j'ai suffisamment prouvé +qu'ils existaient dans une alliance avec la Russie et qu'ils pouvaient +être singulièrement favorisés par la guerre même que cette puissance +soutient aujourd'hui en Orient.»</p> + + +<p class="p2 center smcap">RÉSUMÉ, CONCLUSION ET RÉFLEXIONS.</p> + +<p>«Je me résume:</p> + +<p>«1<sup>o</sup> La Turquie consentît-elle à traiter sur les bases du traité du 6 de +juillet, rien ne serait encore décidé, la paix n'étant pas faite entre +la Turquie et la Russie; les chances de la guerre dans les défilés du +Balkan changeraient à chaque instant les données et la position des +plénipotentiaires occupés de l'émancipation de la Grèce.</p> + +<p>«2<sup>o</sup> Les conditions probables de la paix entre l'empereur Nicolas et le +sultan Mahmoud sont sujettes aux plus grandes objections.</p> + +<p>«3<sup>o</sup> La Russie peut braver l'union de l'Angleterre et de l'Autriche, +union plus formidable en apparence qu'en réalité.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span> «4<sup>o</sup> Il est probable que la Prusse se réunirait plutôt à +l'empereur Nicolas, gendre de Frédéric-Guillaume III, qu'aux ennemis de +l'Empereur.</p> + +<p>«5<sup>o</sup> La France aurait tout à perdre et rien à gagner en s'alliant avec +l'Angleterre et l'Autriche contre la Russie.</p> + +<p>«6<sup>o</sup> L'indépendance de l'Europe ne serait point menacée par les +conquêtes des Russes en Orient. C'est une chose passablement absurde, +c'est ne tenir compte d'aucun obstacle, que de faire accourir les Russes +du Bosphore pour imposer leur joug à l'Allemagne et à la France: tout +empire s'affaiblit en s'étendant. Quant à l'équilibre des forces, il y a +longtemps qu'il est rompu pour la France;—elle a perdu ses colonies, +elle est resserrée dans ses anciennes limites, tandis que l'Angleterre, +la Prusse, la Russie et l'Autriche se sont prodigieusement agrandies.</p> + +<p>«7<sup>o</sup> Si la France était obligée de sortir de sa neutralité, de prendre +les armes pour un parti ou pour un autre, les intérêts généraux de la +civilisation, comme les intérêts particuliers de notre patrie, doivent +nous faire entrer de préférence dans l'alliance russe. Par elle nous +pourrions obtenir le cours du Rhin pour frontières et des colonies dans +l'Archipel, avantages que ne nous accorderont jamais les cabinets de +Saint-James et de Vienne.</p> + +<p>«Tel est le résumé de cette <i>Note</i>. Je n'ai pu raisonner +qu'hypothétiquement; j'ignore ce que l'Angleterre, l'Autriche et la +Russie proposent ou ont proposé au moment même où j'écris; il y a +peut-être un renseignement, une dépêche qui réduisent <span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span> à des +généralités inutiles les vérités exposées ici: c'est l'inconvénient des +distances et de la politique conjecturale. Il reste néanmoins certain +que la position de la France est forte; que le gouvernement est à même +de tirer le plus grand parti des événements s'il se rend bien compte de +ce qu'il veut, s'il ne se laisse intimider par personne, si, à la +fermeté du langage, il joint la vigueur de l'action. Nous avons un roi +vénéré, un héritier du trône qui accroîtrait sur les bords du Rhin, avec +trois cent mille hommes, la gloire qu'il a recueillie en Espagne; notre +expédition de Morée nous fait jouer un rôle plein d'honneur; nos +institutions politiques sont excellentes, nos finances sont dans un état +de prospérité sans exemple en Europe: avec cela on peut marcher tête +levée. Quel beau pays que celui qui possède le génie, le courage, les +bras et l'argent!</p> + +<p>«Au surplus, je ne prétends pas avoir tout dit, tout prévu; je n'ai +point la présomption de donner mon système comme le meilleur; je sais +qu'il y a dans les affaires humaines quelque chose de mystérieux, +d'insaisissable. S'il est vrai qu'on puisse annoncer assez bien les +derniers et généraux résultats d'une révolution, il est également vrai +qu'on se trompe dans les détails, que les événements particuliers se +modifient souvent d'une manière inattendue, et qu'en voyant le but, on y +arrive par des chemins dont on ne soupçonnait pas même l'existence. Il +est certain, par exemple, que les Turcs seront chassés de l'Europe; mais +quand et comment? La guerre actuelle délivrera-t-elle le monde civilisé +de ce fléau? Les obstacles que j'ai signalés à la paix sont-ils +<span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span> insurmontables? Oui, si l'on s'en tient aux raisonnements +analogues; non, si l'on fait entrer dans les calculs des circonstances +étrangères à celles qui ont occasionné la prise d'armes.</p> + +<p>«Presque rien aujourd'hui ne ressemble à ce qui a été: hors la religion +et la morale, la plupart des vérités sont changées, sinon dans leur +essence, du moins dans leurs rapports avec les choses et les hommes. +D'Ossat reste encore comme un négociateur habile, Grotius comme un +publiciste de génie, Pufendorf comme un esprit judicieux; mais on ne +saurait appliquer à nos temps les règles de leur diplomatie, ni revenir +pour le droit politique de l'Europe au traité de Westphalie. Les peuples +se mêlent actuellement de leurs affaires, conduites autrefois par les +seuls gouvernements. Ces peuples ne sentent plus les choses comme ils +les sentaient jadis; ils ne sont plus affectés des mêmes événements; ils +ne voient plus les objets sous le même point de vue; la raison chez eux +a fait des progrès aux dépens de l'imagination; le positif l'emporte sur +l'exaltation et sur les déterminations passionnées; une certaine raison +règne partout. Sur la plupart des trônes, et dans la majorité des +cabinets de l'Europe, sont assis des hommes las de révolutions, +rassasiés de guerre, et antipathiques à tout esprit d'aventures: voilà +des motifs d'espérance pour des arrangements pacifiques. Il peut exister +aussi chez les nations des embarras intérieurs qui les disposeraient à +des mesures conciliatrices.</p> + +<p>«La mort de l'impératrice douairière de Russie<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Lien vers la note 89"><span class="smaller">[89]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span> peut +développer des semences de troubles qui n'étaient pas parfaitement +étouffées. Cette princesse se mêlait peu de la politique extérieure, +mais elle était un lien entre ses fils; elle a passé pour avoir exercé +une grande influence sur les transactions qui ont donné la couronne à +l'empereur Nicolas. Toutefois, il faut avouer que si Nicolas +recommençait à craindre, ce serait pour lui un motif de plus de pousser +ses soldats hors du sol natal et de chercher sa sûreté dans la victoire.</p> + +<p>«L'Angleterre, indépendamment de sa dette qui gêne ses mouvements, est +embarrassée dans les affaires d'Irlande: que l'émancipation des +catholiques passe ou ne passe pas dans le Parlement, ce sera un +événement immense. La santé du roi George est chancelante, celle de son +successeur immédiat n'est pas meilleure; si l'accident prévu arrivait +bientôt, il y aurait convocation d'un nouveau Parlement, peut-être +changement de ministres, et les hommes capables sont rares aujourd'hui +en Angleterre; une longue régence pourrait peut-être venir. Dans cette +position précaire et critique, il est probable que l'Angleterre désire +sincèrement la paix, et qu'elle craint de se précipiter dans les chances +d'une grande guerre, au milieu de laquelle elle se trouverait surprise +par des catastrophes intérieures.</p> + +<p>«Enfin nous-mêmes, malgré nos prospérités réelles et indiscutables, bien +que nous puissions nous montrer avec éclat sur un champ de bataille, si +nous y <span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span> sommes appelés, sommes-nous tout à fait prêts à y +paraître? Nos places fortes sont-elles réparées? Avons-nous le matériel +nécessaire pour une nombreuse armée? Cette armée est-elle même au +complet du pied de paix? Si nous étions réveillés brusquement par une +déclaration de guerre de l'Angleterre, de la Prusse et des Pays-Bas, +pourrions-nous nous opposer efficacement à une troisième invasion? Les +guerres de Napoléon ont divulgué un fatal secret: c'est qu'on peut +arriver en quelques journées de marche à Paris après une affaire +heureuse; c'est que Paris ne se défend pas; c'est que ce même Paris est +beaucoup trop près de la frontière. La capitale de la France ne sera à +l'abri que quand nous posséderons la rive gauche du Rhin. Nous pouvons +donc avoir besoin d'un temps quelconque pour nous préparer.</p> + +<p>«Ajoutons à tout cela que les vices et les vertus des princes, leur +force et leur faiblesse morale, leur caractère, leurs passions, leurs +habitudes même, sont des causes d'actes et de faits rebelles aux +calculs, et qui ne rentrent dans aucune formule politique: la plus +misérable influence détermine quelquefois le plus grand événement dans +un sens contraire à la vraisemblance des choses; un esclave peut faire +signer à Constantinople une paix que toute l'Europe, conjurée ou à +genoux, n'obtiendrait pas.</p> + +<p>«Que si donc quelqu'une de ces raisons placées hors de la prévoyance +humaine amenait, durant cet hiver, des demandes de négociations, +faudrait-il les repousser si elles n'étaient pas d'accord avec les +<span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span> principes de cette <i>Note</i>? Non, sans doute: gagner du temps +est un grand art quand on n'est pas prêt. On peut savoir ce qu'il y +aurait de mieux, et se contenter de ce qu'il y a de moins mauvais; les +vérités politiques, surtout, sont relatives; l'absolu, en matière +d'État, a de graves inconvénients. Il serait heureux pour l'espèce +humaine que les Turcs fussent jetés dans le Bosphore, mais nous ne +sommes pas chargés de l'expédition et l'heure du mahométisme n'est +peut-être pas sonnée: la haine doit être éclairée pour ne pas faire de +sottises. Rien ne doit donc empêcher la France d'entrer dans des +négociations, en ayant soin de les rapprocher le plus possible de +l'esprit dans lequel cette <i>Note</i> est rédigée. C'est aux hommes qui +tiennent le timon des empires à les gouverner selon les vents, en +évitant les écueils.</p> + +<p>«Certes, si le puissant souverain du Nord consentait à réduire les +conditions de la paix à l'exécution du traité d'Akkerman et à +l'émancipation de la Grèce, il serait possible de faire entendre raison +à la Porte; mais quelle probabilité y a-t-il que la Russie se renferme +dans des conditions qu'elle aurait pu obtenir sans tirer un coup de +canon? Comment abandonnerait-elle des prétentions si hautement et si +publiquement exprimées? Un seul moyen, s'il en est un, se présenterait: +proposer un congrès général où l'empereur Nicolas céderait ou aurait +l'air de céder au vœu de l'Europe chrétienne. Un moyen de succès +auprès des hommes, c'est de sauver leur amour-propre, de leur fournir +une raison de dégager leur parole et de sortir d'un mauvais pas avec +honneur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span> «Le plus grand obstacle à ce projet d'un congrès viendrait du +succès inattendu des armes ottomanes pendant l'hiver. Que, par la +rigueur de la saison, le défaut de vivres, par l'insuffisance des +troupes ou par toute autre cause, les Russes soient obligés d'abandonner +le siège de Silistrie; que Varna (ce qui cependant n'est guère probable) +retombe entre les mains des Turcs, l'empereur Nicolas se trouverait dans +une position qui ne lui permettrait plus d'entendre à aucune +proposition, sous peine de descendre au dernier rang des monarques; +alors la guerre se continuerait, et nous rentrerions dans les +éventualités que cette <i>Note</i> a déduites. Que la Russie perde son rang +comme puissance militaire, que la Turquie la remplace dans cette +qualité, l'Europe n'aurait fait que changer de péril. Or, le danger qui +nous viendrait par le cimeterre de Mahmoud serait d'une espèce bien plus +formidable que celui dont nous menacerait l'épée de l'empereur Nicolas. +Si la fortune assied par hasard un prince remarquable sur le trône des +sultans, il ne peut vivre assez longtemps pour changer les lois et les +mœurs, en eût-il d'ailleurs le dessein. Mahmoud mourra: à qui +laissera-t-il l'empire avec ses soldats fanatiques disciplinés, avec ses +ulémas ayant entre leurs mains, par l'initiation à la tactique moderne, +un nouveau moyen de conquête pour le Coran?</p> + +<p>«Tandis que, épouvantée enfin de ces faux calculs, l'Autriche serait +obligée de se garder sur des frontières où les janissaires ne lui +laissaient rien à craindre, une nouvelle insurrection militaire, +résultat possible de l'humiliation des armes de Nicolas <span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span> +éclaterait peut-être à Pétersbourg, se communiquerait de proche en +proche, mettrait le feu au nord de l'Allemagne. Voilà ce que +n'aperçoivent pas des hommes qui en sont restés, pour la politique, aux +frayeurs vulgaires comme aux lieux communs. De petites dépêches, de +petites intrigues, sont les barrières que l'Autriche prétend opposer à +un mouvement qui menace tout. Si la France et l'Angleterre prenaient un +parti digne d'elles, si elles notifiaient à la Porte que, dans le cas où +le sultan fermerait l'oreille à toute proposition de paix, il les +trouvera sur le champ de bataille au printemps, cette résolution aurait +bientôt mis fin aux anxiétés de l'Europe.»</p> + +<p>L'existence de ce <i>Mémoire</i>, ayant transpiré dans le monde diplomatique, +m'attira une considération que je ne rejetais pas, mais que je +n'ambitionnais point. Je ne vois pas trop ce qui pouvait surprendre les +<i>positifs</i>: ma guerre d'Espagne était une chose <i>très positive</i>. Le +travail incessant de la révolution générale qui s'opère dans la vieille +société, en amenant parmi nous la chute de la légitimité, a dérangé des +calculs subordonnés à la permanence des faits tels qu'ils existaient en +1828.</p> + +<p>Voulez-vous vous convaincre de l'énorme différence de mérite et de +gloire entre un grand écrivain et un grand politique? Mes travaux de +diplomate ont été sanctionnés par ce qui est reconnu l'habileté suprême, +c'est-à-dire par le <i>succès</i>. Quiconque pourtant lira jamais ce +<i>Mémoire</i> le sautera sans doute à pieds joints, et j'en ferais autant à +la place des lecteurs<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Lien vers la note 90"><span class="smaller">[90]</span></a>. Eh bien, <span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span> supposez qu'au lieu de ce +petit chef-d'œuvre de chancellerie, on trouvât dans cet écrit quelque +épisode à la façon d'Homère ou de Virgile, le ciel m'eût-il accordé leur +génie, pensez-vous qu'on fût tenté de sauter les amours de Didon à +Carthage ou les larmes de Priam dans la tente d'Achille?</p> + +<p class="p2 center smcap">À MADAME RÉCAMIER.</p> + +<p class="right">«Mercredi. Rome, ce 10 décembre 1828.</p> + +<p>«Je suis allé à l'<i>Académie Tibérine</i>, dont j'ai l'honneur d'être +membre. J'ai entendu des discours fort spirituels et de très beaux vers. +Que d'intelligence perdue! Ce soir j'ai mon grand <i>ricevimento</i>; j'en +suis consterné en vous écrivant.»</p> + +<p class="p2 right">«11 décembre.</p> + +<p>«Le grand <i>ricevimento</i> s'est passé à merveille. Madame de Chateaubriand +est ravie, parce que nous avons eu tous les cardinaux de la terre. Toute +l'Europe, à Rome, était là avec Rome. Puisque je suis condamné pour +quelques jours à ce métier, j'aime mieux le faire aussi bien qu'un autre +ambassadeur. Les ennemis n'aiment aucune espèce de succès, même les plus +misérables, et c'est les punir que de réussir dans un genre où ils se +croient eux-mêmes sans égal. Samedi prochain je me transforme en +chanoine de Saint-Jean de Latran, et dimanche je donne à dîner à mes +confrères. Une réunion plus <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> de mon goût est celle qui a lieu +aujourd'hui: je dîne chez Guérin avec tous les artistes, et nous allons +arrêter <i>votre</i> monument pour le Poussin. Un jeune élève plein de talent, +M. Desprez<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Lien vers la note 91"><span class="smaller">[91]</span></a>, fera le bas-relief pris d'un tableau du grand peintre et +M. Lemoine fera le buste. Il ne faut ici que des mains françaises.</p> + +<p>«Pour compléter mon histoire de Rome, madame de Castries est arrivée. +C'est encore une de ces petites filles que j'ai fait sauter sur mes +genoux comme Césarine (madame de Barante)<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Lien vers la note 92"><span class="smaller">[92]</span></a>. Cette pauvre femme est +bien changée; ses yeux se sont remplis de larmes quand je lui ai rappelé +son enfance à Lormois. Il me semble que l'enchantement n'est plus chez +la voyageuse. Quel isolement! et pour qui? Voyez-vous, ce qu'il y a de +mieux, c'est d'aller vous retrouver le plus tôt possible. Si mon +<i>Moïse</i><a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Lien vers la note 93"><span class="smaller">[93]</span></a> descend bien de la montagne, je lui emprunterai un de ses +rayons, pour reparaître à vos yeux tout brillant et tout rajeuni.</p> + +<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> «Samedi, 13.</p> + +<p>«Mon dîner à l'Académie s'est passé à merveille. Les jeunes gens étaient +satisfaits: un ambassadeur dînait <i>chez eux</i> pour la première fois. Je +leur ai annoncé le monument au Poussin: c'était comme si j'honorais déjà +leurs cendres.»</p> + +<p class="p2 right">«Jeudi, 18 décembre 1828.</p> + +<p>«Au lieu de perdre mon temps et le vôtre à vous raconter les faits et +gestes de ma vie, j'aime mieux vous les envoyer tout consignés dans le +journal de Rome. Voilà encore douze mois qui achèvent de tomber sur ma +tête. Quand me reposerai-je? Quand cesserai-je de perdre sur les grands +chemins les jours qui m'étaient prêtés pour en faire un meilleur usage? +J'ai dépensé sans regarder tant que j'ai été riche; je croyais le trésor +inépuisable. Maintenant, en voyant combien il est diminué et combien peu +de temps il me reste à mettre à vos pieds, il me prend un serrement de +cœur. Mais n'y a-t-il pas une longue existence après celle de la +terre? Pauvre et humble chrétien, je tremble devant le jugement dernier +de Michel-Ange; je ne sais où j'irai, mais partout où vous ne serez pas +je serai bien malheureux. Je vous ai cent fois mandé mes projets et mon +avenir. Ruines, santé, perte de toute illusion, tout me dit: «Va-t-en, +retire-toi, finis.» Je ne retrouve au bout de ma journée que vous. Vous +avez désiré que je marquasse mon passage à Rome, c'est fait: le tombeau +du Poussin restera. Il portera cette inscription: <i>F.-A. de Ch. à +Nicolas Poussin, <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> pour la gloire des arts et l'honneur de la +France</i><a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94" title="Lien vers la note 94"><span class="smaller">[94]</span></a>. Qu'ai-je maintenant à faire ici? Rien, surtout après avoir +souscrit pour la somme de cent ducats au monument de l'homme que vous +aimez le plus, dites-vous, <i>après moi</i>: le Tasse.»</p> + +<p class="p2 right">«Rome, le samedi 3 janvier 1829.</p> + +<p>«Je recommence mes souhaits de bonne année: que le ciel vous accorde +santé et longue vie! Ne m'oubliez pas: j'ai espérance, car vous vous +souvenez bien de M. de Montmorency et de madame de Staël, vous avez la +mémoire aussi bonne que le cœur. Je disais hier à madame Salvage<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Lien vers la note 95"><span class="smaller">[95]</span></a> +que je ne connaissais <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> rien dans le monde d'aussi beau et de +meilleur que vous.</p> + +<p>«J'ai passé hier une heure avec le pape. Nous avons parlé de tout et des +sujets les plus hauts et les plus graves. C'est un homme très distingué +et très éclairé, et un prince plein de dignité. Il ne manquait aux +aventures de ma vie politique que d'être en relations avec un souverain +pontife; cela complète ma carrière.</p> + +<p>«Voulez-vous savoir exactement ce que je fais? Je me lève à cinq heures, +et demie, je déjeune à sept heures; à huit heures je reviens dans mon +cabinet: je vous écris ou je fais quelques affaires, quand il y en a +(les détails pour les établissements français et pour les pauvres +français sont assez grands); à midi, je vais errer deux ou trois heures +parmi des ruines, ou à Saint-Pierre, ou au Vatican. Quelquefois je fais +une visite obligée avant ou après la promenade; à cinq heures, je +rentre; je m'habille pour la soirée; je dîne à six heures; à sept heures +et demie, je vais à une soirée avec madame de Chateaubriand, ou je +reçois quelques personnes chez moi. <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> Vers onze heures je me +couche, ou bien je retourne encore dans la campagne, malgré les voleurs +et la <i>malaria</i>: qu'y fais-je? Rien: j'écoute le silence, et je regarde +passer mon ombre de portique en portique, le long des aqueducs éclairés +par la lune.</p> + +<p>«Les Romains sont si accoutumés à ma vie <i>méthodique</i>, que je leur sers +à compter les heures. Qu'ils se dépêchent; j'aurai bientôt achevé le +tour du cadran.»</p> + +<p class="p2 right">«Rome, jeudi 8 janvier 1829.</p> + +<p>«Je suis bien malheureux; du plus beau temps du monde nous sommes passés +à la pluie, de sorte que je ne puis plus faire mes promenades. C'était +pourtant là le seul bon moment de ma journée. J'allais pensant à vous +dans ces campagnes désertes; elles liaient dans mes sentiments l'avenir +et le passé, car autrefois je faisais aussi les mêmes promenades. Je +vais une ou deux fois la semaine à l'endroit où l'Anglaise s'est noyée: +qui se souvient aujourd'hui de cette pauvre jeune femme, miss +Bathurst<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Lien vers la note 96"><span class="smaller">[96]</span></a>? ses compatriotes galopent le long du fleuve sans penser à +elle. Le Tibre, qui a vu bien d'autres choses ne s'en embarrasse pas du +tout. D'ailleurs, ses flots se sont renouvelés: ils sont aussi pâles et +aussi tranquilles que quand ils ont <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> passé sur cette créature +pleine d'espérance, de beauté et de vie.</p> + +<p>«Me voilà guindé bien haut sans m'en être aperçu. Pardonnez à un pauvre +lièvre retenu et mouillé dans son gîte. Il faut que je vous raconte une +petite historiette de mon dernier <i>mardi</i>. Il y avait à l'ambassade une +foule immense: je me tenais le dos appuyé contre une table de marbre, +saluant les personnes qui entraient et qui sortaient. Une Anglaise, que +je ne connaissais ni de nom ni de visage, s'est approchée de moi, m'a +regardé entre les deux yeux, et m'a dit avec cet accent que vous savez: +«Monsieur de Chateaubriand, vous êtes bien malheureux!» Étonné de +l'apostrophe et de cette manière d'entrer en conversation, je lui ai +demandé ce qu'elle voulait dire. Elle m'a répondu: «Je veux dire que je +vous plains.» En disant cela elle a accroché le bras d'une autre +Anglaise, s'est perdue dans la foule, et je ne l'ai pas revue du reste +de la soirée. Cette bizarre étrangère n'était ni jeune ni jolie: je lui +sais gré pourtant de ses paroles mystérieuses.</p> + +<p>«Vos journaux continuent à rabâcher de moi. Je ne sais quelle mouche les +pique. Je devais me croire oublié autant que je le désire.</p> + +<p>«J'écris à M. Thierry par le courrier. Il est à Hyères, bien malade. Pas +un mot de réponse de M. de la Bouillerie<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97" title="Lien vers la note 97"><span class="smaller">[97]</span></a>»</p> + +<p class="p2 center smcap"><span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> À M. THIERRY.</p> + +<p class="right">«Rome, ce 8 janvier 1829.</p> + +<p>«J'ai été bien touché, monsieur, de recevoir la nouvelle édition de vos +<i>Lettres</i><a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98" title="Lien vers la note 98"><span class="smaller">[98]</span></a> avec un mot qui prouve que vous avez pensé à moi. Si ce +mot était de votre main, j'espérerais pour mon pays que vos yeux se +rouvriraient aux études dont votre talent tire un si merveilleux parti. +Je lis, ou plutôt relis avec avidité cet ouvrage trop court. Je fais des +cornes à toutes les pages, afin de mieux rappeler les passages dont je +veux m'appuyer. Je vous citerai beaucoup, monsieur, dans le travail que +je prépare depuis tant d'années sur les deux premières races. Je mettrai +à l'abri mes idées et mes recherches derrière votre haute autorité; +j'adopterai souvent votre réforme des noms; enfin j'aurai le bonheur +d'être presque toujours de votre avis, en m'écartant, bien malgré moi +sans doute, du système proposé par M. Guizot; mais je ne puis, avec cet +ingénieux écrivain, renverser les monuments les plus authentiques, faire +de tous les Francs des <i>nobles</i> et des <i>hommes libres</i>, et de tous les +Romains-Gaulois des <i>esclaves des Francs</i>. La loi salique et la loi +ripuaire ont une foule d'articles fondés sur la différence des +conditions entre les Francs: «Si quis ingenuus <i>ingenuum</i> ripuarium +extra solum vendiderit, etc., etc.»</p> + +<p>«Vous savez, monsieur, que je vous désirais vivement <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> à Rome. +Nous nous serions assis sur des ruines: là vous m'auriez enseigné +l'histoire; vieux disciple, j'aurais écouté mon jeune maître avec le +seul regret de n'avoir plus devant moi assez d'années pour profiter de +ses leçons:</p> + +<p class="poem"> + Tel est le sort de l'homme: il s'instruit avec l'âge.<br> + <span class="add4em">Mais que sert d'être sage,</span><br> + <span class="add4em">Quand le terme est si près?</span></p> + +<p>«Ces vers sont d'une ode inédite faite par un homme qui n'est plus, par +mon bon et ancien ami Fontanes. Ainsi, monsieur, tout m'avertit, parmi +les débris de Rome, de ce que j'ai perdu, du peu de temps qui me reste, +et de la brièveté de ces espérances qui me semblaient si longues +autrefois: <i>spem longam</i>.</p> + +<p>«Croyez, monsieur, que personne ne vous admire et ne vous est plus +dévoué que votre serviteur.»</p> + +<p class="p2 center smcap">DÉPÊCHE À M. LE COMTE DE LA FERRONNAYS</p>. + +<p class="right">«Rome, ce 12 janvier 1829.</p> + +<p>«Monsieur le comte,</p> + +<p>«J'ai vu le pape le 2 de ce mois; il a bien voulu me retenir tête à tête +pendant une heure et demie. Je dois vous rendre compte de la +conversation que j'ai eue avec sa Sainteté.</p> + +<p>«Il a d'abord été question de la France. Le pape a commencé par l'éloge +le plus sincère du roi. «Dans aucun temps, m'a-t-il, la famille royale +de France n'a offert un ensemble aussi complet de qualités et <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> +de vertus. Voilà le calme rétabli parmi le clergé: les évêques ont fait +leur soumission.»</p> + +<p>«—Cette soumission, ai-je répondu, est due en partie aux lumières et à +la modération de Votre Sainteté.»</p> + +<p>«—J'ai conseillé, a répliqué le pape, de faire ce qui me semblait +raisonnable. Le spirituel n'était point compromis par les +ordonnances<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99" title="Lien vers la note 99"><span class="smaller">[99]</span></a>; les évêques auraient peut-être mieux fait de ne pas +écrire leur première lettre; mais après avoir dit <i>non possumus</i>, il +leur était difficile de reculer. Ils ont tâché de montrer le moins de +contradiction possible entre leurs actions et leur langage au moment de +leur adhésion: il faut le leur pardonner. Ce sont des hommes pieux, très +attachés au roi et à la monarchie; ils ont leur faiblesse comme tous les +hommes.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> «Tout cela, monsieur le comte, était dit en français très +clairement et très bien.</p> + +<p>«Après avoir remercié le saint-père de la confiance qu'il me témoignait, +je lui ai parlé avec considération du cardinal secrétaire d'État:</p> + +<p>«Je l'ai choisi, m'a-t-il dit, parce qu'il a voyagé, qu'il connaît les +affaires générales de l'Europe et qu'il m'a semblé avoir la sorte de +capacité que demande sa place. Il n'a écrit, relativement à vos deux +ordonnances, que ce que je pensais et que ce que je lui avais recommandé +d'écrire.</p> + +<p>«—Oserais-je communiquer à Sa Sainteté, ai-je repris, mon opinion sur +la situation religieuse de la France?»</p> + +<p>«—Vous me ferez grand plaisir,» m'a répondu le pape.</p> + +<p>«Je supprime quelques compliments que Sa Sainteté a bien voulu +m'adresser.</p> + +<p>«Je pense donc, très saint-père, que le mal est venu dans l'origine +d'une méprise du clergé: au lieu d'appuyer les institutions nouvelles, +ou du moins de se taire sur ces institutions, il a laissé échapper des +paroles de blâme, pour ne rien dire de plus, dans des mandements et dans +des discours. L'impiété, qui ne savait que reprocher à de saints +ministres, a saisi ces paroles et en a fait une arme; elle s'est écriée +que le catholicisme était incompatible avec l'établissement des libertés +publiques, qu'il y avait guerre à mort entre la charte et les prêtres. +Par une conduite opposée, nos ecclésiastiques auraient obtenu tout ce +qu'ils auraient voulu de la nation. Il y a un grand fonds de religion en +<span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> France, et un penchant visible à oublier nos anciens malheurs +au pied des autels; mais aussi il y a un véritable attachement aux +institutions apportées par les fils de saint Louis. On ne saurait +calculer le degré de puissance auquel serait parvenu le clergé, s'il +s'était montré à la fois l'ami du roi et de la charte. Je n'ai cessé de +prêcher cette politique dans mes écrits et dans mes discours; mais les +passions du moment ne voulaient pas m'entendre et me prenaient pour un +ennemi.»</p> + +<p>«Le pape m'avait écouté avec la plus grande attention.</p> + +<p>«—J'entre dans vos idées, m'a-t-il dit après un moment de silence. +Jésus-Christ ne s'est point prononcé sur la forme des gouvernements. +<i>Rendez à César ce qui appartient à César</i> veut seulement dire: obéissez +aux autorités établies. La religion catholique a prospéré au milieu des +républiques comme au sein des monarchies; elle fait des progrès immenses +aux États-Unis; elle règne seule dans les Amériques espagnoles.»</p> + +<p>«Ces mots sont très remarquables, monsieur le comte, au moment même où +la cour de Rome incline fortement à donner l'institution aux évêques +nommés par Bolivar<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100" title="Lien vers la note 100"><span class="smaller">[100]</span></a>.</p> + +<p>«Le pape a repris: «Vous voyez quelle est <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> l'affluence des +étrangers protestants à Rome: leur présence fait du bien au pays; mais +elle est bonne encore sous un autre rapport: les Anglais arrivent ici +avec les plus étranges notions sur le pape et la papauté, sur le +fanatisme du clergé, sur l'esclavage du peuple dans ce pays: ils n'y ont +pas séjourné deux mois qu'ils sont tout changés. Ils voient que je ne +suis qu'un évêque comme un autre évêque, que le clergé romain n'est ni +ignorant ni persécuteur, et que mes sujets ne sont pas des bêtes de +somme.»</p> + +<p>«Encouragé par cette espèce d'effusion du cœur et cherchant à élargir +le cercle de la conversation, j'ai dit au souverain pontife: «Votre +Sainteté ne penserait-elle pas que le moment est favorable à la +recomposition de l'unité catholique, à la réconciliation des sectes +dissidentes, par de légères concessions sur la discipline? Les préjugés +contre la cour de Rome s'effacent de toutes parts, et, dans un siècle +encore ardent, l'œuvre de la réunion avait déjà été tentée par +Leibnitz et Bossuet.»</p> + +<p>«—Ceci est une grande chose, m'a dit le pape; mais je dois attendre le +moment fixé par la Providence. Je conviens que les préjugés s'effacent; +la division des sectes en Allemagne a amené la lassitude de ces sectes. +En Saxe, où j'ai résidé trois ans, j'ai le premier fait établir un +hôpital des enfants trouvés et obtenu que cet hôpital serait desservi +par des catholiques. Il s'éleva alors un cri général contre moi parmi +les protestants; aujourd'hui ces mêmes protestants sont les premiers à +applaudir à l'établissement et à le doter. Le nombre des catholiques +<span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> augmente dans la Grande-Bretagne; il est vrai qu'il s'y mêle +beaucoup d'étrangers.»</p> + +<p>«Le pape ayant fait un moment de silence, j'en ai profité pour +introduire la question des catholiques d'Irlande.</p> + +<p>«—Si l'émancipation a lieu, ai-je dit, la religion catholique +s'accroîtra encore dans la Grande-Bretagne.»</p> + +<p>«—C'est vrai d'un côté, a répliqué Sa Sainteté, mais de l'autre il y a +des inconvénients. Les catholiques irlandais sont bien ardents et bien +inconsidérés. O'Connell, d'ailleurs homme de mérite, n'a-t-il pas été +dire dans un discours qu'il y avait un concordat proposé entre le +Saint-Siège et le gouvernement britannique? il n'en est rien; cette +assertion, que je ne puis contredire publiquement, m'a fait beaucoup de +peine. Ainsi pour la réunion des dissidents, il faut que les choses +soient mûres, et que Dieu achève lui-même son ouvrage. Les papes ne +peuvent qu'attendre.»</p> + +<p>«Ce n'était pas là, monsieur le comte, mon opinion: mais s'il +m'importait de faire connaître au roi celle du saint-père sur un sujet +aussi grave, je n'étais pas appelé à la combattre.</p> + +<p>«—Que diront vos journaux? a repris le pape avec une sorte de gaieté. +Ils parlent beaucoup! Ceux des Pays-Bas encore davantage; mais on me +mande qu'une heure après avoir lu leurs articles, personne n'y pense +plus dans votre pays.»</p> + +<p>«—C'est la pure vérité, très saint-père: vous voyez comme <i>la Gazette +de France</i> m'arrange (car je sais que Sa Sainteté lit tous nos journaux, +sans en <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> excepter <i>le Courrier</i><a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101" title="Lien vers la note 101"><span class="smaller">[101]</span></a>); le souverain pontife me +traite pourtant avec une extrême bonté; j'ai donc lieu de croire que <i>la +Gazette</i> ne lui fait pas un grand effet.» Le pape a ri en secouant la +tête. «Eh bien! très saint-père, il en est des autres comme de Votre +Sainteté; si le journal dit vrai, la bonne chose qu'il a dite reste; +s'il dit faux, c'est comme s'il n'avait rien dit du tout. Le pape doit +s'attendre à des discours pendant la session: l'extrême droite +soutiendra que M. le cardinal Bernetti n'est pas un prêtre, et que ses +lettres sur les ordonnances ne sont pas articles de foi; l'extrême +gauche déclarera qu'on n'avait pas besoin de prendre les ordres de Rome. +La majorité applaudira à la déférence du conseil du roi, et louera +hautement l'esprit de sagesse et de paix de Votre Sainteté.»</p> + +<p>«Cette petite explication a paru charmer le saint-père, content de +trouver quelqu'un instruit du jeu des rouages de notre machine +constitutionnelle. Enfin, monsieur le comte, pensant que le roi et son +conseil seraient bien aises de connaître la pensée du pape sur les +affaires actuelles de l'Orient, j'ai répété quelques nouvelles de +journaux, n'étant point autorisé à communiquer au saint-siège ce que +vous m'avez mandé de positif dans votre dépêche du 18 décembre sur le +rappel de notre expédition de Morée.</p> + +<p>«Le pape n'a point hésité à me répondre; il m'a <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> paru alarmé de +la discipline militaire imprudemment enseignée aux Turcs. Voici ses +propres paroles:</p> + +<p>«Si les Turcs sont déjà capables de résister à la Russie, quelle sera +leur puissance quand ils auront obtenu une paix glorieuse? Qui les +empêchera, après quatre ou cinq années de repos et de perfectionnement +dans leur tactique nouvelle, de se jeter sur l'Italie?»</p> + +<p>«Je vous l'avouerai, monsieur le comte, en retrouvant ces idées et ces +inquiétudes dans la tête du souverain le plus exposé à ressentir le +contre-coup de l'énorme erreur que l'on a commise, je me suis applaudi +de vous avoir montré avec plus de détails, dans ma <i>Note sur les +affaires d'Orient</i>, les mêmes idées et les mêmes inquiétudes.</p> + +<p>«—Il n'y a, a ajouté le pape, qu'une résolution ferme de la part des +puissances alliées qui puisse mettre un terme au malheur dont l'avenir +est menacé. La France et l'Angleterre sont encore à temps pour tout +arrêter; mais si une nouvelle campagne s'ouvre, elle peut communiquer le +feu à l'Europe, et il sera trop tard pour l'éteindre.»</p> + +<p>«—Réflexion d'autant plus juste, ai-je reparti, que si l'Europe se +divisait, ce qu'à Dieu ne plaise, cinquante mille Français remettraient +tout en question.»</p> + +<p>«Le pape n'a point répondu; il m'a paru seulement que l'idée de voir les +Français en Italie ne lui inspirait aucune crainte. On est las partout +de l'inquisition de la cour de Vienne, de ses tracasseries, de ses +empiétements continuels et de ses <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> petites trames pour unir, +dans une confédération contre la France, des peuples qui détestent le +joug autrichien.</p> + +<p>«Tel est, monsieur le comte, le résumé de ma longue conversation avec Sa +Sainteté. Je ne sais si l'on a jamais été à même de connaître plus à +fond les sentiments intimes d'un pape, si l'on a jamais entendu un +prince qui gouverne le monde chrétien s'exprimer avec tant de netteté +sur des sujets aussi vastes, aussi en dehors du cercle étroit des lieux +communs diplomatiques. Ici point d'intermédiaire entre le souverain +pontife et moi, et il était aisé de voir que Léon XII, par son caractère +de candeur, par l'entraînement d'une conversation familière, ne +dissimulait rien et ne cherchait point à tromper.</p> + +<p>«Les penchants et les vœux du pape sont évidemment pour la France: +lorsqu'il a pris les clefs de saint Pierre, il appartenait à la faction +des <i>zelanti</i>; aujourd'hui il a cherché sa force dans la modération: +c'est ce qu'enseigne toujours l'usage du pouvoir. Par cette raison, il +n'est point aimé de la faction cardinaliste qu'il a quittée. N'ayant +trouvé aucun homme de talent dans le clergé séculier, il a choisi ses +principaux conseils dans le clergé régulier; d'où il arrive que les +moines sont pour lui, tandis que les prélats et les simples prêtres lui +font une espèce d'opposition. Ceux-ci, quand je suis arrivé à Rome, +avaient tous l'esprit plus ou moins infecté des mensonges de notre +congrégation; aujourd'hui ils sont infiniment plus raisonnables; tous, +en général, blâment la levée de boucliers de notre clergé. Il est +curieux de remarquer que les jésuites <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> ont autant d'ennemis ici +qu'en France: ils ont surtout pour adversaires les autres religieux et +les chefs d'ordre. Ils avaient formé un plan au moyen duquel ils se +seraient emparés exclusivement de l'instruction publique à Rome: les +dominicains ont déjoué ce plan. Le pape n'est pas très populaire, parce +qu'il administre bien. Sa petite armée est composée de vieux soldats de +Bonaparte qui ont une tenue très militaire, et font bonne police sur les +grands chemins. Si Rome matérielle a perdu sous le rapport pittoresque, +elle a gagné en propreté et en salubrité. Sa Sainteté fait planter des +arbres, arrêter des ermites et des mendiants: autre sujet de plainte +pour la populace. Léon XII est grand travailleur; il dort peu et ne +mange presque point. Il ne lui est resté de sa jeunesse qu'un seul goût, +celui de la chasse, exercice nécessaire à sa santé qui, d'ailleurs, +semble s'affermir. Il tire quelques coups de fusil dans la vaste +enceinte des jardins du Vatican. Les <i>zelanti</i> ont bien de la peine à +lui pardonner cette innocente distraction. On reproche au pape de la +faiblesse et de l'inconstance dans ses affections.</p> + +<p>«Le vice radical de la constitution politique de ce pays est facile à +saisir: ce sont des vieillards qui nomment pour souverain un vieillard +comme eux. Ce vieillard, devenu maître, nomme à son tour cardinaux des +vieillards. Tournant dans ce cercle vicieux, le suprême pouvoir énervé +est toujours ainsi au bord de la tombe. Le prince n'occupe jamais assez +longtemps le trône pour exécuter les plans d'amélioration qu'il peut +avoir conçus. Il <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> faudrait qu'un pape eût assez de résolution +pour faire tout à coup une nombreuse promotion de jeunes cardinaux, de +manière à assurer la majorité à l'élection future d'un jeune pontife. +Mais les règlements de Sixte-Quint qui donnent le chapeau à des charges +du palais, l'empire de la coutume et des mœurs, les intérêts du +peuple qui reçoit des gratifications à chaque mutation de la tiare, +l'ambition individuelle des cardinaux qui veulent des règnes courts, +afin de multiplier les chances de la papauté, mille autres obstacles +trop longs à déduire, s'opposent au rajeunissement du Sacré Collège.</p> + +<p>«La conclusion de cette dépêche, monsieur le comte, est que, dans l'état +actuel des choses, le roi peut compter entièrement sur la cour de Rome.</p> + +<p>«En garde contre ma manière de voir et de sentir, si j'ai quelque +reproche à me faire dans le récit que j'ai l'honneur de vous +transmettre, c'est d'avoir plutôt affaibli qu'exagéré l'expression des +paroles de Sa Sainteté. Ma mémoire est très sûre; j'ai écrit la +conversation en sortant du Vatican, et mon secrétaire intime n'a fait +que la copier mot à mot sur ma minute. Celle-ci, tracée rapidement, +était à peine lisible pour moi-même. Vous n'auriez jamais pu la +déchiffrer<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102" title="Lien vers la note 102"><span class="smaller">[102]</span></a>.</p> + +<p>«J'ai l'honneur d'être, etc.»</p> + +<p class="p2 center smcap"><span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> À MADAME RÉCAMIER.</p> + +<p class="right">«Rome, mardi 13 janvier 1829.</p> + +<p>«Hier au soir je vous écrivais à huit heures la lettre que M. du +Viviers<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103" title="Lien vers la note 103"><span class="smaller">[103]</span></a> vous porte; ce matin, à mon réveil, je vous écris encore +par le courrier ordinaire qui part à midi. Vous connaissez les pauvres +dames de Saint-Denis: elles sont bien abandonnées depuis l'arrivée des +grandes dames de la Trinité-du-Mont; sans être l'ennemi de celles-ci, je +me suis rangé avec madame de Ch..... du côté du faible. Depuis un mois +les dames de Saint-Denis voulaient donner une fête à M. l'<i>ambassadeur</i> +et à madame l'<i>ambassadrice</i>: elle a eu lieu hier à midi. Figurez-vous +un théâtre arrangé dans une espèce de sacristie qui avait une tribune +sur l'église; pour acteurs une douzaine de petites filles, depuis l'âge +de huit ans jusqu'à quatorze ans, jouant les <i>Machabées</i>. Elles +s'étaient fait elles-mêmes leurs casques et leurs manteaux. Elles +déclamaient leurs vers français avec une verve et un accent italien le +plus drôle du monde; elles tapaient du pied dans les moments énergiques: +il y avait une nièce de Pie VII, <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> une fille de Thorwaldsen et +une autre fille de Chauvin le peintre. Elles étaient jolies +incroyablement dans leurs parures de papier. Celle qui jouait le +grand-prêtre avait une grande barbe noire qui la charmait, mais qui la +piquait, et qu'elle était obligée d'arranger continuellement avec une +petite main blanche de treize ans. Pour spectateurs, nous, quelques +mères, les religieuses, madame Salvage, deux ou trois abbés et une autre +vingtaine de petites pensionnaires, toutes en blanc avec des voiles. +Nous avions fait apporter de l'ambassade des gâteaux et des glaces. On +jouait du piano dans les entr'actes. Jugez des espérances et des joies +qui ont dû précéder cette fête dans le couvent, et des souvenirs qui la +suivront! Le tout a fini par <i>Vivat in æternum</i>, chanté par trois +religieuses dans l'église.»</p> + +<p class="p2 right">«Rome, le 15 janvier 1829.</p> + +<p>«À vous encore! Cette nuit nous avons eu du vent et de la pluie comme en +France: je me figurais qu'ils battaient votre petite fenêtre; je me +trouvais transporté dans votre petite chambre, je voyais votre harpe, +votre piano, vos oiseaux; vous me jouiez mon air favori ou celui de +Shakespeare: et j'étais à Rome, loin de vous! Quatre cents lieues et les +Alpes nous séparaient!</p> + +<p>«J'ai reçu une lettre de cette dame spirituelle qui venait quelquefois +me voir au ministère; jugez comme elle me fait bien la cour: elle est +turque enragée; Mahmoud est un grand homme qui a devancé sa nation!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> «Cette Rome, au milieu de laquelle je suis, devrait m'apprendre +à mépriser la politique. Ici la liberté et la tyrannie ont également +péri; je vois les ruines confondues de la République romaine et de +l'empire de Tibère; qu'est-ce aujourd'hui que tout cela dans la même +poussière! Le capucin qui balaye en passant cette poussière avec sa robe +ne semble-t-il pas rendre plus sensible encore la vanité de tant de +vanités? Cependant je reviens malgré moi aux destinées de ma pauvre +patrie. Je lui voudrais religion, gloire et liberté, sans songer à mon +impuissance pour la parer de cette triple couronne.»</p> + +<p class="p2 right">«Rome, jeudi 5 février 1829.</p> + +<p>«<i>Torre Vergata</i> est un bien de moines situé à une lieue à peu près du +<i>tombeau de Néron</i>, sur la gauche en venant de Rome, dans l'endroit le +plus beau et le plus désert: là est une immense quantité de ruines à +fleur de terre recouvertes d'herbe et de chardons. J'y ai commencé une +fouille avant-hier mardi, en cessant de vous écrire. J'étais accompagné +d'Hyacinthe et de Visconti<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104" title="Lien vers la note 104"><span class="smaller">[104]</span></a> qui dirige la fouille. Il faisait le +plus beau temps du monde. Une douzaine <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> d'hommes armés de +bêches et de pioches, qui déterraient des tombeaux et des décombres de +maisons et de palais dans une profonde solitude, offraient un spectacle +digne de vous. Je faisais un seul vœu: c'était que vous fussiez là. +Je consentirais volontiers à vivre avec vous sous une tente au milieu de +ces débris.</p> + +<p>«J'ai mis moi-même la main à l'œuvre; j'ai découvert des fragments de +marbre: les indices sont excellents, j'espère trouver quelque chose qui +me dédommagera de l'argent perdu à cette loterie des morts; j'ai déjà un +bloc de marbre grec assez considérable pour faire le buste du Poussin. +Cette fouille va devenir le but de mes promenades; je vais aller +m'asseoir tous les jours au milieu de ces débris. À quel siècle, à quels +hommes appartenaient-ils? Nous remuons peut-être la poussière la plus +illustre sans le savoir. Une inscription viendra peut-être éclairer +quelque fait historique, détruire quelque erreur, établir quelque +vérité. Et puis, quand je serai parti avec mes douze paysans demi-nus, +tout retombera dans l'oubli et le silence. Vous représentez-vous toutes +les passions, tous les intérêts qui s'agitaient autrefois dans ces lieux +abandonnés? Il y avait des maîtres et des esclaves, des heureux et des +malheureux, de belles personnes qu'on aimait et des ambitieux qui +voulaient être ministres. Il y reste quelques oiseaux et moi, encore +pour un temps fort court; nous nous envolerons bientôt. Dites-moi, +croyez-vous que cela vaille la peine d'être un des membres du conseil +d'un petit roi des Gaules, moi, barbare de l'Armorique, voyageur +<span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> chez des sauvages d'un monde inconnu des Romains, et +ambassadeur auprès de ces prêtres qu'on jetait aux lions? Quand +j'appelai Léonidas à Lacédémone, il ne me répondit pas: le bruit de mes +pas à <i>Torre Vergata</i> n'aura réveillé personne. Et quand je serai à mon +tour dans mon tombeau, je n'entendrai pas même le son de votre voix. Il +faut donc que je me hâte de me rapprocher de vous et de mettre fin à +toutes ces chimères de la vie des hommes. Il n'y a de bon que la +retraite, et de vrai qu'un attachement comme le vôtre.»</p> + +<p class="p2 right">«Rome, ce 7 février 1829.</p> + +<p>«J'ai reçu une longue lettre du général Guilleminot<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105" title="Lien vers la note 105"><span class="smaller">[105]</span></a>; il me fait un +récit lamentable de ce qu'il a souffert dans des courses sur les côtes +de la Grèce: et pourtant Guilleminot était ambassadeur; il avait de +grands vaisseaux et une armée à ses ordres. Aller, après le départ de +nos soldats, dans un pays où il ne reste pas une maison et un champ de +blé, parmi quelques hommes épars, forcés à devenir brigands par la +misère, ce n'est pas pour une femme (madame Lenormant) un projet +possible<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106" title="Lien vers la note 106"><span class="smaller">[106]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> «J'irai ce matin à ma fouille: hier nous avons trouvé le +squelette d'un soldat goth et le bras d'une statue de femme. C'était +rencontrer le destructeur avec la ruine qu'il avait faite; nous avons +une grande espérance de retrouver ce matin la statue. Si les débris +d'architecture que je découvre en valent la peine, je ne les renverserai +pas pour vendre les briques comme on fait ordinairement; je les +laisserai debout, et ils porteront mon nom: ils sont du temps de +Domitien. Nous avons une inscription qui nous l'indique: c'est le beau +temps des arts romains.»</p> + +<p class="p2 center smcap">DÉPÊCHES À M. LE COMTE PORTALIS.</p> + +<p class="right">«Rome, ce lundi 9 février 1829.</p> + +<p class="center">MORT DE LÉON XII.</p> + +<p>«Monsieur le comte,</p> + +<p>«Sa Sainteté a ressenti subitement une attaque du mal auquel elle est +sujette: sa vie est dans le plus imminent danger. On vient d'ordonner de +fermer tous les spectacles. Je sors de chez le cardinal secrétaire +d'État, qui lui-même est malade et qui désespère des jours du pape. La +perte de ce souverain pontife si éclairé et si modéré serait dans ce +moment une vraie calamité pour la chrétienté et surtout pour la France. +J'ai cru, monsieur le comte, qu'il importait au gouvernement du roi +d'être prévenu de cet événement probable, afin qu'il pût prendre +d'avance les mesures qu'il jugerait nécessaires. En conséquence, j'ai +expédié pour Lyon un courrier à <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> cheval. Ce courrier porte une +lettre que j'écris à M. le préfet du Rhône, avec une dépêche +télégraphique qu'il vous transmettra et une autre lettre que je le prie +de vous envoyer par estafette. Si nous avons le malheur de perdre Sa +Sainteté, un nouveau courrier vous portera jusqu'à Paris tous les +détails.</p> + +<p>«J'ai l'honneur, etc.»</p> + +<p class="p2 right">«Huit heures du soir.</p> + +<p>«La congrégation des cardinaux déjà rassemblée a défendu au cardinal +secrétaire d'État de délivrer des permis pour des chevaux de poste. Mon +courrier ne pourra partir qu'après le départ du courrier du Sacré +Collège, en cas de mort du pape. J'ai essayé d'envoyer un homme porter +mes dépêches à la frontière de la Toscane. Les mauvais chemins et le +manque de chevaux de louage ont rendu ce dessein impraticable. Forcé +d'attendre dans Rome, devenue une espèce de prison fermée, j'espère +toujours que la nouvelle, au moyen du télégraphe, vous parviendra +quelques heures avant qu'elle soit connue des autres gouvernements au +delà des Alpes. Il pourrait se faire néanmoins que le courrier envoyé au +nonce, et qui sera parti nécessairement avant le mien, vous donnât +lui-même, en passant à Lyon, la nouvelle par le télégraphe.»</p> + +<p class="p2 right">«Mardi, 10 février, neuf heures du matin.</p> + +<p>«<i>Le pape vient d'expirer</i>: mon courrier part. Dans quelques heures il +sera suivi de M. le comte de Montebello, attaché à l'ambassade.»</p> + +<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> «Rome, ce 10 février 1829.</p> + +<p>«Monsieur le comte,</p> + +<p>«J'ai expédié à Lyon, il y a environ deux heures le courrier +extraordinaire à cheval qui vous transmettra la nouvelle imprévue et +déplorable de la mort de Sa Sainteté. Maintenant je fais partir M. le +comte de Montebello<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107" title="Lien vers la note 107"><span class="smaller">[107]</span></a>, attaché à l'ambassade, pour vous porter +quelques détails nécessaires.</p> + +<p>«Le pape est mort de cette affection hémorroïdale à laquelle il était +sujet. Le sang, s'étant porté sur la vessie, occasionna une rétention +qu'on essaya de <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> soulager au moyen de la sonde. On croit que Sa +Sainteté a été blessée dans l'opération. Quoi qu'il en soit, après +quatre jours de souffrances, Léon XII a expiré ce matin à neuf heures +comme j'arrivais au Vatican, où un agent de l'ambassade avait passé la +nuit. La lettre partie par mon premier courrier vous informe, monsieur +le comte, de mes inutiles efforts pour obtenir le permis des chevaux de +poste avant la mort du pape.</p> + +<p>«Hier je me rendis chez le cardinal secrétaire d'État, encore très +souffrant d'un violent accès de goutte; j'eus avec lui un assez long +entretien sur les suites du malheur dont nous étions menacés. Je +déplorai la perte d'un prince dont les sentiments modérés et la +connaissance des affaires de l'Europe étaient si utiles au repos de la +chrétienté. «C'est, me répondit le secrétaire d'État, non-seulement un +grand malheur pour la France, mais un plus grand malheur pour l'État +romain que vous ne l'imaginez. Le mécontentement et la misère sont +grands dans nos provinces, et, pour peu que les cardinaux croient devoir +suivre un autre système que celui de Léon XII, ils verront comment ils +s'en tireront. Quant à moi, mes fonctions cessent avec la vie du pape, +et je n'aurai rien à me reprocher.»</p> + +<p>«Ce matin j'ai revu le cardinal Bernetti qui, en effet, a cessé ses +fonctions de secrétaire d'État: il m'a tenu le langage de la veille. Je +lui ai demandé à le rencontrer avant qu'il s'enfermât dans le conclave. +Nous sommes convenus que nous parlerions du choix d'un souverain pontife +qui pourrait être le continuateur du système de modération de Léon XII. +<span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> J'aurai l'honneur de vous transmettre tous les renseignements +que je recueillerai.</p> + +<p>«Il est probable que la mort du pape et la chute du cardinal Bernetti +vont réjouir les ennemis des <i>ordonnances</i><a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108" title="Lien vers la note 108"><span class="smaller">[108]</span></a>; ils proclameront cet +événement malheureux une punition du ciel. Il est aisé déjà de lire +cette pensée sur quelques visages français à Rome.</p> + +<p>«Je regrette doublement le pape; j'avais eu le bonheur de gagner sa +confiance: les préjugés que l'on avait pris soin de faire naître contre +moi dans son esprit, avant mon arrivée, s'étaient dissipés, et il me +faisait l'honneur de témoigner hautement et publiquement, en toute +occasion, l'estime qu'il voulait bien me porter.</p> + +<p>«Maintenant, monsieur le comte, permettez-moi d'entrer dans +l'explication de quelques faits.</p> + +<p>J'étais ministre des affaires étrangères à l'époque de la mort de Pie +VII. Vous trouverez dans les cartons du ministère, si vous jugez à +propos d'en prendre connaissance, la suite de mes relations avec M. le +duc de Laval. L'usage est, à la mort d'un pape, d'envoyer un ambassadeur +extraordinaire, ou d'accréditer l'ambassadeur résidant par de nouvelles +lettres auprès du Sacré Collège. C'est ce dernier parti que je proposai +de suivre à feu S. M. Louis XVIII. Le roi ordonnera ce qu'il croira de +meilleur pour son service. Quatre cardinaux français vinrent à Rome pour +l'élection de Léon XII. La France en compte aujourd'hui cinq; c'est +certainement un nombre de voix qui n'est pas à dédaigner dans le +<span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> conclave. J'attends, monsieur le comte, les ordres du roi. M. +de Montebello, chargé de vous remettre cette dépêche, restera à votre +disposition.</p> + +<p>«J'ai l'honneur, etc., etc.»</p> + +<p class="p2 center smcap">À MADAME RÉCAMIER.</p> + +<p class="right">«Rome, 10 février 1829, onze heures du soir.</p> + +<p>«Je voulais vous écrire une longue lettre, mais la dépêche que j'ai été +obligé d'écrire de ma propre main et la fatigue de ces derniers jours +m'ont épuisé.</p> + +<p>«Je regrette le pape; j'avais obtenu sa confiance. Me voilà maintenant +chargé d'une grande mission, il m'est impossible de savoir quel en sera +le résultat, et quelle influence elle aura sur ma destinée.</p> + +<p>«Les conclaves durent ordinairement deux mois, ce qui me laissera +toujours libre pour Pâques. Je vous parlerai bientôt à fond de tout +cela.</p> + +<p>«Imaginez-vous qu'on a trouvé ce pauvre pape, jeudi dernier, avant qu'il +fût malade, écrivant son épitaphe. On a voulu le détourner de ces +tristes idées: «Mais non, a-t-il dit, cela sera fini dans peu de jours.»</p> + +<p class="p2 right">«Jeudi. Rome, 12 février 1829.</p> + +<p>«Je lis vos journaux. Ils me font souvent de la peine. Je vois dans <i>le +Globe</i> que M. le comte Portalis est, selon ce journal, mon ennemi +déclaré. Pourquoi? Est-ce que je demande sa place? Il se donne trop de +peine; je ne pense point à lui. Je lui souhaite toutes les prospérités +possibles; mais pourtant, s'il était vrai qu'il voulût la guerre, il me +<span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> trouverait. On me semble déraisonner sur tout, et sur +l'<i>immortel Mahmoud</i>, et sur l'évacuation de la Morée.</p> + +<p>«Dans les chances les plus probables, cette évacuation remettra la Grèce +sous le joug des Turcs, avec la perte pour nous de notre honneur et de +quarante millions. Il y a prodigieusement d'esprit en France, mais on +manque de tête et de bon sens: deux phrases nous enivrent, on nous mène +avec des mots, et, ce qu'il y a de pis, c'est que nous sommes toujours +prêts à dénigrer nos amis et à élever nos ennemis. Au reste, n'est-il +pas curieux que l'on fasse tenir au roi, dans un discours, mon propre +langage, sur l'<i>accord des libertés publiques et de la royauté</i><a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109" title="Lien vers la note 109"><span class="smaller">[109]</span></a>, et +qu'on m'en ait tant voulu pour avoir tenu ce langage? Et les hommes qui +font parler ainsi la couronne étaient les plus chauds partisans de la +censure! Au surplus, je vais voir l'élection du chef de la chrétienté; +ce spectacle est le dernier grand spectacle auquel j'assisterai dans ma +vie<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110" title="Lien vers la note 110"><span class="smaller">[110]</span></a>; il clora ma carrière.</p> + +<p>«Maintenant que les plaisirs de Rome sont finis, les affaires +commencent. Je vais être obligé d'écrire d'un côté au gouvernement tout +ce qui se passe, et de l'autre de remplir les devoirs de ma position +<span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> nouvelle; il faut complimenter le Sacré Collège, assister aux +funérailles du saint-père, auquel je m'étais attaché parce qu'on +l'aimait peu, et d'autant plus qu'ayant craint de trouver en lui un +ennemi, j'ai trouvé un ami qui, du haut de la chaire de Saint-Pierre, a +donné un démenti formel à mes calomniateurs <i>chrétiens</i>. Puis vont me +tomber sur la tête les cardinaux de France. J'ai écrit pour faire des +représentations au moins sur l'archevêque de Toulouse<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111" title="Lien vers la note 111"><span class="smaller">[111]</span></a>.</p> + +<p>«Au milieu de tous ces tracas, le monument du Poussin s'exécute; la +fouille réussit; j'ai trouvé trois belles têtes, un torse de femme +drapé, une inscription funèbre d'un frère pour une jeune sœur, ce qui +m'a attendri.</p> + +<p>«À propos d'inscription, je vous ai dit que le pauvre pape avait fait la +sienne la veille du jour où il est tombé malade, prédisant qu'il allait +bientôt mourir; il a laissé un écrit où il recommande sa famille +indigente au gouvernement romain: il n'y a que ceux qui ont beaucoup +aimé qui aient de pareilles vertus.»<a href="#toc"><span class="small">[Lien vers la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h1><span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> LIVRE XIII<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112" title="Lien vers la note 112"><span class="smaller">[112]</span></a></h1> + +<p class="resume"> + Suite de l'ambassade de Rome. — À madame Récamier. — Dépêche à + M. le comte Portalis. — Conclaves. — Dépêches à M. le comte + Portalis. — À madame Récamier. — Dépêche à M. le comte + Portalis. — À madame Récamier. — Dépêche à M. le comte + Portalis. — À madame Récamier. — Le marquis Capponi. — À + madame Récamier. — À M. le duc de Blacas. — À madame Récamier. + — Dépêche à M. le comte Portalis. — Lettre à Monseigneur le + cardinal de Clermont-Tonnerre. — Dépêche à M. le comte Portalis. + — À madame Récamier. — Dépêche à M. le comte Portalis. — Fête + de la villa Médicis pour la grande duchesse Hélène. — Mes + relations avec la famille Bonaparte. — Dépêche à M. le comte + Portalis. — Pie VII. — À M. le comte Portalis. — À madame + Récamier. — Présomption. — Les Français à Rome. — Promenades. + — Mon neveu Christian de Chateaubriand. — À madame Récamier. — + Retour de Rome à Paris. — Mes projets. — Le roi et ses + dispositions. — M. Portalis. — M. de Martignac. — Départ pour + Rome. — Les Pyrénées. — Aventures. — Ministère Polignac. — Ma + consternation. — Je reviens à Paris. — Entrevue avec M. de + Polignac. — Je donne ma démission de mon ambassade de Rome.</p> + +<p class="right">Rome, ce 17 février 1829.</p> + +<p>Avant de passer aux choses importantes je rappellerai quelques faits.</p> + +<p>Au décès du souverain pontife le gouvernement des États romains tombe +aux mains des trois cardinaux chefs d'ordre, diacre, prêtre et évêque, +et au <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> cardinal camerlingue. L'usage est que les ambassadeurs +aillent complimenter, dans un discours, la congrégation des cardinaux +réunis avant l'ouverture du conclave à Saint-Pierre.</p> + +<p>Le corps de Sa Sainteté, exposé d'abord dans la chapelle Sixtine, fut +porté vendredi dernier, 13 février, dans la chapelle du Saint-Sacrement +à Saint-Pierre; il y est resté jusqu'au dimanche 15. Alors il a été +placé dans le monument qu'occupaient les cendres de Pie VII et celles-ci +ont été descendues dans l'église souterraine.</p> + +<p class="p2 center smcap">À MADAME RÉCAMIER</p>. + +<p class="right">«Rome, 17 février 1829.</p> + +<p>«J'ai vu Léon XII exposé, le visage découvert, sur un chétif lit de +parade, au milieu des chefs-d'œuvre de Michel-Ange<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113" title="Lien vers la note 113"><span class="smaller">[113]</span></a>; j'ai assisté +à la première cérémonie funèbre dans l'église de Saint-Pierre. Quelques +vieux cardinaux commissaires, ne pouvant plus voir, s'assurèrent de +leurs doigts tremblants que le cercueil du pape était bien cloué. À la +lumière des flambeaux, mêlée à la clarté de la lune, le cercueil fut +enfin enlevé par une poulie et suspendu dans les ombres pour être déposé +dans le sarcophage de Pie VII<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114" title="Lien vers la note 114"><span class="smaller">[114]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> «On vient de m'apporter le petit chat du pauvre pape; il est +tout gris et fort doux comme son ancien maître.»</p> + +<p class="p2 center smcap">DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS.</p> + +<p class="right">«Rome, ce 17 février 1829</p> + +<p>«Monsieur le comte,</p> + +<p>«J'ai eu l'honneur de vous mander dans ma première lettre portée à Lyon +avec la dépêche télégraphique, et dans ma dépêche n<sup>o</sup> 15, les +difficultés que j'ai rencontrées pour l'expédition de mes deux courriers +du 10 de ce mois. Ces gens-ci en sont encore à l'histoire des Guelfes et +des Gibelins, comme si la mort d'un pape, connue une heure plus tôt ou +une heure plus tard, pouvait faire entrer une armée impériale en Italie.</p> + +<p>«Les obsèques du saint-père seront terminées dimanche 22, et le conclave +ouvrira lundi soir 23, après avoir assisté le matin à la messe du +Saint-Esprit: on meuble déjà les cellules du palais Quirinal.</p> + +<p>«Je ne vous entretiendrai pas, monsieur le comte, des vues de la cour +d'Autriche, des désirs des cabinets de Naples, de Madrid et de Turin. M. +le duc de Laval, dans la correspondance qu'il eut avec moi en 1823, a +peint le personnel des cardinaux qui <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> sont en partie ceux +d'aujourd'hui. On peut voir le n<sup>o</sup> 5 et son annexe, les n<sup>os</sup> 34, 55, 70 +et 82. Il y a aussi dans les cartons du ministère quelques notes venues +par une autre voie. Ces portraits, assez souvent de fantaisie, peuvent +amuser, mais ne prouvent rien. Trois choses ne font plus les papes: les +intrigues de femmes, les menées des ambassadeurs, la puissance des +cours. Ce n'est pas non plus de l'intérêt général de la société qu'ils +sortent, mais de l'intérêt particulier des individus et des familles qui +cherchent dans l'élection du chef de l'Église des places et de l'argent.</p> + +<p>«Il y aurait des choses immenses à faire aujourd'hui par le Saint-Siège: +la réunion des sectes dissidentes, le raffermissement de la société +européenne, etc. Un pape qui entrerait dans l'esprit du siècle, et qui +se placerait à la tête des générations éclairées, pourrait rajeunir la +papauté; mais ces idées ne peuvent point pénétrer dans les vieilles +têtes du Sacré Collège; les cardinaux arrivés au bout de la vie se +transmettent une royauté élective qui expire bientôt avec eux: assis sur +les doubles ruines de Rome, les papes ont l'air de n'être frappés que de +la puissance de la mort.</p> + +<p>«Ces cardinaux avaient élu le cardinal Della Genga (Léon XII) après +l'exclusion donnée au cardinal Severoli, parce qu'ils croyaient qu'il +allait mourir; Della Genga s'étant avisé de vivre, ils l'ont détesté +cordialement pour cette tromperie. Léon XII choisissait dans les +couvents des administrateurs capables; autre sujet de murmure pour les +cardinaux. Mais, d'une autre part, ce pape défunt, en avançant <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> +les moines, voulait de la régularité dans les monastères, de sorte qu'on +ne lui savait aucun gré du bienfait. Les ermites vagabonds qu'on +arrêtait, les gens du peuple qu'on forçait de boire debout dans la rue +afin d'éviter les coups de couteau au cabaret; des changements peu +heureux dans la perception des impôts, des abus commis par quelques +familiers du saint-père, la mort même de ce pape arrivant à une époque +qui fait perdre aux théâtres et aux marchands de Rome le bénéfice des +folies du carnaval, ont fait anathématiser la mémoire d'un prince digne +des plus vifs regrets: à Civita-Vecchia on a voulu brûler la maison de +deux hommes que l'on pensait avoir été honorés de sa faveur.</p> + +<p>«Parmi beaucoup de concurrents, quatre sont particulièrement désignés: +le cardinal Capellari<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115" title="Lien vers la note 115"><span class="smaller">[115]</span></a>, chef de la Propagande, le cardinal +Pacca<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116" title="Lien vers la note 116"><span class="smaller">[116]</span></a>, le cardinal De Gregorio<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117" title="Lien vers la note 117"><span class="smaller">[117]</span></a> et le cardinal +Giustiniani<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118" title="Lien vers la note 118"><span class="smaller">[118]</span></a>.</p> + +<p>«Le cardinal Capellari est un homme docte et capable. Il sera repoussé, +dit-on, par les cardinaux <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> comme trop jeune, comme moine et +comme étranger aux affaires du monde. Il est autrichien et passe pour +obstiné et ardent dans ses opinions religieuses. Cependant c'est lui +qui, consulté par Léon XII, n'a rien vu dans les ordonnances du roi qui +pût autoriser la réclamation de nos évêques; c'est encore lui qui a +rédigé le concordat de la cour de Rome avec les Pays-Bas et qui a été +d'avis de donner l'institution canonique aux évêques des républiques +espagnoles: tout cela annonce un esprit raisonnable, conciliant et +modéré. Je tiens ces détails du cardinal Bernetti, avec qui j'ai eu, +vendredi 13, une des conversations que je vous ai annoncées dans ma +dépêche n<sup>o</sup> 15.</p> + +<p>«Il importe au corps diplomatique, et surtout à l'ambassadeur de France, +que le secrétaire d'État à Rome soit un homme de relations faciles et +habitué aux affaires de l'Europe. Le cardinal Bernetti est le ministre +qui nous convient sous tous les rapports; il s'est compromis pour nous +avec les <i>zelanti</i> et les congréganistes; nous devons désirer qu'il soit +repris par le pape futur. Je lui ai demandé avec lequel des quatre +cardinaux il aurait le plus de chances de revenir au pouvoir. Il m'a +répondu: «Avec Capellari.»</p> + +<p>«Les cardinaux Pacca et De Gregorio sont peints d'une manière fidèle +dans l'annexe du n<sup>o</sup> 5 de la correspondance déjà citée; mais le cardinal +Pacca est très affaibli par l'âge, et la mémoire, comme celle du +cardinal doyen La Somaglia<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119" title="Lien vers la note 119"><span class="smaller">[119]</span></a>, commence totalement à lui manquer.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> «Le cardinal De Gregorio serait un pape convenable. Quoique +rangé au nombre des <i>zelanti</i>, il n'est pas sans modération; il repousse +les jésuites qui ont ici, autant qu'en France, des adversaires et des +ennemis. Tout sujet napolitain qu'il est, le cardinal De Gregorio est +rejeté par Naples, et encore plus par le cardinal Albani<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120" title="Lien vers la note 120"><span class="smaller">[120]</span></a>, +l'exécuteur des hautes œuvres de l'Autriche au conclave. Le cardinal +est légat à Bologne; il a plus de quatre-vingts ans et il est malade: il +y a donc quelque chance pour qu'il ne vienne pas à Rome.</p> + +<p>«Enfin, le cardinal Giustiniani est le cardinal de la noblesse romaine; +il a pour neveu le cardinal Odescalchi<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121" title="Lien vers la note 121"><span class="smaller">[121]</span></a>, et il aura +vraisemblablement un assez <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> bon nombre de voix. Mais, d'un +autre côté, il est pauvre et il a des parents pauvres; Rome craindrait +les besoins de cette indigence.</p> + +<p>«Vous savez, monsieur le comte, tout le mal que le nonce Giustiniani a +fait en Espagne, et je le sais plus qu'un autre par les embarras qu'il +m'a causés après la délivrance du roi Ferdinand. Dans l'évêché d'Imola, +que le cardinal gouverne actuellement, il n'a pas été plus modéré; il a +fait revivre les règlements de saint Louis contre les blasphémateurs: ce +n'est pas le pape de notre époque. Au surplus, c'est un homme assez +savant, hébraïsant, helléniste, mathématicien, mais plus propre aux +travaux du cabinet qu'aux affaires. Je ne le crois pas poussé par +l'Autriche.</p> + +<p>«Après tout, la prévoyance humaine est souvent trompée; souvent un homme +change en arrivant au pouvoir; le <i>zelante</i> cardinal Della Genga a été +le pape conciliant Léon XII. Peut-être surgira-t-il, au milieu des +quatre compétiteurs, un pape auquel personne ne pense en ce moment. Le +cardinal Castiglioni<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122" title="Lien vers la note 122"><span class="smaller">[122]</span></a>, le cardinal Benvenuti, le cardinal +Galleffi<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123" title="Lien vers la note 123"><span class="smaller">[123]</span></a>, le cardinal Arezzo, le cardinal Gamberini, et jusqu'au +vieux et vénérable doyen du Sacré Collège, La Somaglia, malgré sa +demi-enfance ou plutôt à cause d'elle, se mettent sur les rangs. Le +dernier a même quelque <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> espoir, parce qu'étant évêque et prince +d'Ostie, son exaltation amènerait un mouvement qui laisserait cinq +grandes places libres.</p> + +<p>«On suppose que le conclave sera très long ou très court: il n'y aura +pas de combat de système, comme à l'époque du décès de Pie VII: les +<i>conclavistes</i> et les <i>anticonclavistes</i> ont totalement disparu: ce qui +peut rendre l'élection plus facile. Mais, d'une autre part, il y aura +des luttes personnelles entre les prétendants qui réunissent un certain +nombre de voix, et comme il ne faut qu'un tiers des voix du conclave, +plus une, pour donner l'<i>exclusive</i> qu'il ne faut pas confondre avec le +droit d'<i>exclusion</i><a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124" title="Lien vers la note 124"><span class="smaller">[124]</span></a>, le ballottage entre les candidats se pourra +prolonger.</p> + +<p>«La France veut-elle exercer le droit d'<i>exclusion</i> qu'elle partage avec +l'Autriche et l'Espagne? L'Autriche l'a exercé dans le précédent +conclave contre Severoli, par l'intermédiaire du cardinal Albani. Contre +qui la couronne de France voudrait-elle exercer ce droit? Serait-ce +contre le cardinal Fesch, si par aventure on songeait à lui, ou contre +le cardinal <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> Guistiniani? Celui-ci vaudrait-il la peine d'être +frappé de ce <i>veto</i>, toujours un peu odieux en ce qu'il entrave +l'indépendance de l'élection?</p> + +<p>«À quel cardinal le gouvernement du roi veut-il confier l'exercice de +son droit d'exclusion? Veut-on que l'ambassadeur de France paraisse armé +du secret de son gouvernement et comme prêt à frapper l'élection du +conclave, si elle déplaisait à Charles X? Enfin, le gouvernement a-t-il +un choix de prédilection? Est-ce à tel ou tel cardinal qu'il veut prêter +son appui? Certes, si tous les cardinaux de famille, c'est-à-dire les +cardinaux espagnols, napolitains et même piémontais, voulaient réunir +leurs voix à celles des cardinaux français, si l'on pouvait former un +parti des couronnes, nous l'emporterions au conclave; mais ces réunions +sont des chimères et nous avons dans les cardinaux des diverses cours +des ennemis plutôt que des amis.</p> + +<p>«On assure que le primat de Hongrie et l'archevêque de Milan viendront +au conclave. L'ambassadeur d'Autriche à Rome, le comte Lutzow, tient de +très bons propos sur le caractère de conciliation que doit avoir le pape +futur. Attendons les instructions de Vienne.</p> + +<p>«Au surplus, je suis persuadé que tous les ambassadeurs de la terre ne +font rien aujourd'hui à l'élection du souverain pontife et que nous +sommes tous d'une parfaite inutilité à Rome. Je ne vois au reste aucun +intérêt pressant à accélérer ou à retarder (ce qui n'est d'ailleurs au +pouvoir personne) les opérations du conclave. Que les cardinaux +étrangers à l'Italie assistent ou n'assistent pas à ce conclave, +<span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> cela est du plus mince intérêt pour le résultat de l'élection. +Si l'on avait des millions à distribuer, il serait encore possible de +faire un pape: je n'y vois que ce moyen, et il n'est pas à l'usage de la +France.</p> + +<p>«Dans mes instructions confidentielles à M. le duc de Laval (13 +septembre 1823) je lui disais: «Nous demandons que l'on mette sur le +trône pontifical un prélat distingué par sa piété et ses vertus. Nous +désirons seulement qu'il soit assez éclairé et d'un esprit assez +conciliant pour qu'il puisse juger la position politique des +gouvernements et ne les jette pas, par des exigences inutiles, dans des +difficultés inextricables, aussi fâcheuses pour l'Église que pour le +trône.... Nous voulons un membre du parti italien <i>zelante</i> modéré, +capable d'être agréé par tous les partis. Tout ce que nous leur +demandons dans notre intérêt, c'est de ne pas chercher à profiter des +divisions qui peuvent se former dans notre clergé pour troubler nos +affaires ecclésiastiques.»</p> + +<p>«Dans une autre lettre confidentielle, écrite à propos de la maladie du +nouveau pape Della Genga, le 28 janvier 1824, je disais encore à M le +duc de Laval: «Ce qu'il nous importe d'obtenir (supposant un nouveau +conclave), c'est que le pape soit, par ses inclinations, indépendant des +autres puissances; c'est que ses principes soient sages et modérés et +qu'il soit ami de la France.»</p> + +<p>«Aujourd'hui, monsieur le comte, dois-je suivre comme ambassadeur +l'esprit de ces instructions que je donnais comme ministre?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> «Cette dépêche renferme tout. Je n'aurai plus qu'à instruire le +roi succinctement des opérations du conclave et des incidents qui +pourraient survenir; il ne s'agira plus que du compte des votes et de la +variation des suffrages.</p> + +<p>«Les cardinaux favorables aux jésuites sont: Giustiniani, Odescalchi, +Pedicini<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125" title="Lien vers la note 125"><span class="smaller">[125]</span></a>, et Bertazzoli<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126" title="Lien vers la note 126"><span class="smaller">[126]</span></a>.</p> + +<p>«Les cardinaux opposés aux jésuites par diverses causes et diverses +circonstances sont: Zurla<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127" title="Lien vers la note 127"><span class="smaller">[127]</span></a>, De Gregorio, Bernetti, Capellari, +Micara<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128" title="Lien vers la note 128"><span class="smaller">[128]</span></a>.</p> + +<p>«On croit que, sur cinquante-huit cardinaux, quarante-huit ou +quarante-neuf seulement assisteront au conclave. Dans ce cas, +trente-trois ou trente-quatre voix feraient l'élection.</p> + +<p>«Le ministre d'Espagne, M. de Labrador, homme solitaire et caché, que je +soupçonne léger sous l'apparence de la gravité, est fort embarrassé de +son rôle. Les instructions de sa cour n'ont rien prévu; il en écrit dans +ce sens au chargé d'affaires de Sa Majesté Catholique à Lucques.</p> + +<p>«J'ai l'honneur, etc.</p> + +<p>«<i>P. S.</i> Le cardinal Benvenuti a, dit-on, déjà douze voix d'assurées. Ce +choix, s'il réussissait, serait très <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> bon. Benvenuti connaît +l'Europe, et a montré de la capacité et de la modération dans divers +emplois.»</p> + +<p class="p2">Puisque le conclave va s'ouvrir, je veux tracer rapidement l'histoire de +cette grande loi d'élection, qui compte déjà plus de dix-huit cents ans +de durée. D'où viennent les papes? Comment de siècle en siècle ont-ils +été élus?</p> + +<p>Au moment où la liberté, l'égalité et la république achevaient +d'expirer, vers le temps d'Auguste, naissait à Bethléem le tribun +universel des peuples, le grand représentant sur la terre de l'égalité, +de la liberté et de la république, le Christ, qui, après avoir planté la +croix pour servir de limite à deux mondes, après s'être fait attacher à +cette croix, y être mort, symbole, victime et rédempteur des souffrances +humaines, transmit son pouvoir à son premier apôtre. Depuis Adam jusqu'à +Jésus-Christ, c'est la société avec des esclaves, avec l'inégalité des +hommes entre eux; depuis Jésus-Christ jusqu'à nous, c'est la société +avec l'égalité des hommes entre eux, l'égalité sociale de l'homme et de +la femme, c'est la société sans esclaves, ou du moins sans le principe +de l'esclavage. L'histoire de la société moderne commence au pied et de +ce côté-ci de la croix.</p> + +<p>Pierre, évêque de Rome, initia la papauté: tribuns-dictateurs +successivement élus par le peuple, et la plupart du temps choisis parmi +les classes les plus obscures du peuple, les papes tinrent leur +puissance temporelle de l'ordre démocratique, de cette nouvelle société +de frères qu'était venu fonder Jésus de Nazareth, ouvrier, fabricant de +jougs et de charrues, né <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> d'une femme selon la chair, et +pourtant Dieu et fils de Dieu, comme ses œuvres le prouvent.</p> + +<p>Les papes eurent mission de venger et de maintenir les droits de +l'homme; chefs de l'opinion humaine, ils obtinrent, tout faibles qu'ils +étaient, la force de détrôner les rois avec une parole et une idée: ils +n'avaient pour soldat qu'un plébéien, la tête couverte d'un froc et la +main armée d'une croix. La papauté, marchant à la tête de la +civilisation, s'avança vers le but de la société. Les hommes chrétiens, +dans toutes les régions du globe, obéirent à un prêtre dont le nom leur +était à peine connu, parce que ce prêtre était la personnification d'une +vérité fondamentale; il représentait en Europe l'indépendance politique +détruite presque partout; il fut dans le monde gothique le défenseur des +franchises populaires, comme il devint dans le monde moderne le +restituteur des sciences, des lettres et des arts. Le peuple s'enrôla +dans ses milices sous l'habit d'un frère mendiant.</p> + +<p>La querelle de l'empire et du sacerdoce est la lutte des deux principes +sociaux au moyen âge, le pouvoir et la liberté. Les papes, favorisant +les Guelfes, se déclaraient pour les gouvernements des peuples: les +empereurs, adoptant les Gibelins, poussaient au gouvernement des nobles: +c'étaient précisément le rôle qu'avaient joué les Athéniens et les +Spartiates dans la Grèce. Aussi, lorsque les papes se rangèrent du côté +des rois, lorsqu'ils se firent Gibelins, ils perdirent leur pouvoir, +parce qu'ils se détachèrent de leur principe naturel; et, par une raison +opposée, et cependant analogue, les moines ont vu décroître leur +autorité, lorsque la liberté politique est revenue directement <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> +aux peuples, parce que les peuples n'ont plus eu besoin d'être remplacés +par les moines, leurs représentants.</p> + +<p>Ces trônes déclarés vacants et livrés au premier occupant dans le moyen +âge; ces empereurs qui venaient à genoux implorer le pardon d'un +pontife; ces royaumes mis en interdit; une nation entière privée de +culte par un mot magique; ces souverains frappés d'anathème, abandonnés +non seulement de leurs sujets, mais encore de leurs serviteurs et de +leurs proches; ces princes évités comme des lépreux, séparés de la race +mortelle, en attendant leur retranchement de l'éternelle race; les +aliments dont ils avaient goûté, les objets qu'ils avaient touchés +passés à travers les flammes ainsi que choses souillées: tout cela +n'était que les effets énergiques de la souveraineté populaire déléguée +à la religion et par elle exercée.</p> + +<p>La plus vieille loi d'élection du monde est la loi en vertu de laquelle +le pouvoir pontifical a été transmis de saint Pierre au prêtre qui porte +aujourd'hui la tiare: de ce prêtre vous remontez de pape en pape jusqu'à +des saints qui touchent au Christ; au premier anneau de la chaîne +pontificale se trouve un Dieu. Les évêques étaient élus par l'Assemblée +générale des fidèles; dès le temps de Tertullien, l'évêque de Rome est +nommé l'évêque des évêques. Le clergé, faisant partie du peuple, +concourait à l'élection. Comme les passions se retrouvent partout, comme +elles détériorent les plus belles institutions et les plus vertueux +caractères, à mesure que la puissance papale s'accrut, elle tenta +davantage, et des rivalités humaines produisirent de grands désordres. À +Rome païenne, de <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> pareils troubles avaient éclaté pour +l'élection des tribuns: des deux Gracchus, l'un fut jeté dans le Tibre, +l'autre poignardé par un esclave dans un bois consacré aux Furies. La +nomination du pape Damase, en 366, produisit une rixe sanglante: cent +trente-sept personnes succombèrent dans la basilique Sicinienne, +aujourd'hui Sainte-Marie-Majeure.</p> + +<p>On voit saint Grégoire élu pape par le <i>clergé</i>, le <i>sénat</i> et le +<i>peuple romain</i>. Tout chrétien pouvait parvenir à la tiare: Léon IV fut +promu au souverain pontificat le 12 avril 847 pour défendre Rome contre +les Sarrasins, et son ordination différée jusqu'à ce qu'il eût donné des +preuves de son courage. Autant en arrivait aux autres évêques: +Simplicius monta au siège de Bourges, tout laïque qu'il était. Même +aujourd'hui (ce qu'en général on ignore) le choix du conclave pourrait +tomber sur un laïque, fût-il marié: sa femme entrerait en religion, et +lui recevrait, avec la papauté, tous les ordres.</p> + +<p>Les empereurs grecs et latins voulurent opprimer la liberté de +l'élection papale populaire; ils l'usurpèrent quelquefois, et ils +exigèrent souvent que cette élection fût au moins confirmée par eux: un +capitulaire de Louis le Débonnaire rend à l'élection des évêques sa +liberté primitive, qui s'accomplit selon un traité du même temps par le +<i>consentement unanime du clergé et du peuple</i>.</p> + +<p>Ces dangers d'une élection proclamée par les masses populaires ou dictée +par les empereurs obligèrent à faire des changements à la loi. Il +existait à Rome des prêtres et des diacres appelés <i>cardinaux</i>, soit que +leur nom vint de ce qu'ils servaient aux <i>cornes</i> ou <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> coins de +l'autel, <i>ad cornua altaris</i>, soit que le mot <i>cardinal</i> dérivât du +latin <i>cardo</i>, pivot ou gond. Le pape Nicolas II, dans un concile tenu à +Rome en 1059, fit décider que les cardinaux seuls éliraient les papes et +que le clergé et le peuple ratifieraient l'élection. Cent vingt ans +après, le concile de Latran<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129" title="Lien vers la note 129"><span class="smaller">[129]</span></a> enleva la ratification au clergé et au +peuple, et rendit l'élection valide à une majorité des deux tiers des +voix dans l'assemblée des cardinaux.</p> + +<p>Mais ce canon du concile ne fixant ni la durée ni la forme de ce collège +électoral, il arriva que la discorde s'introduisit parmi les électeurs, +et il n'y avait aucun moyen dans la nouvelle modification de la loi de +faire cesser cette discorde. En 1268, après la mort de Clément IV, les +cardinaux réunis à Viterbe ne purent s'entendre, et le Saint-Siège resta +vacant pendant deux années. Le podestat et le peuple de la ville furent +obligés d'enfermer les cardinaux dans leur palais, et même, dit-on, de +découvrir ce palais pour forcer les électeurs à en venir à un choix. +Grégoire X sortit enfin du scrutin, et, pour remédier à l'avenir à un +tel abus, établit alors le conclave, <span class="smcap">CUM CLAVE</span>, <i>sous clef</i> ou <i>avec une +clef</i>; il régla les dispositions intérieures de ce conclave à peu près +de la manière qu'elles existent aujourd'hui: cellules séparées, chambre +commune pour le scrutin, fenêtres extérieures murées, à l'une desquelles +on vient proclamer l'élection, en démolissant les plâtres dont elle est +close, etc. Le concile tenu à Lyon en 1274 confirme et améliore ces +dispositions. Un article de ce règlement est pourtant tombé en +désuétude: il y était dit que, si après trois jours <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> de clôture +le choix du pape n'était pas fait, pendant cinq jours après ces trois +jours les cardinaux n'auront plus qu'un seul plat à leur repas, et +qu'ensuite ils n'auront plus que du pain, du vin et de l'eau jusqu'à +l'élection du souverain pontife.</p> + +<p>Aujourd'hui la durée d'un conclave n'est plus limitée et les cardinaux +ne sont plus punis par la diète, comme des enfants mis en pénitence. +Leur dîner, placé dans des corbeilles portées sur des brancards, leur +arrive du dehors, accompagné de laquais en livrée; un dapifère suit le +convoi l'épée au côté et traîné par des chevaux caparaçonnés, dans le +carrosse armorié du cardinal reclus. Arrivés au tour du conclave, les +poulets sont éventrés, les pâtés sondés, les oranges mises en quartiers, +les bouchons des bouteilles dépecés, dans la crainte que quelque pape ne +s'y trouve caché. Ces anciennes coutumes, les unes puériles, les autres +ridicules, ont des inconvénients. Le dîner est-il somptueux? le pauvre +qui meurt de faim, en le voyant passer, compare et murmure. Le dîner +est-il chétif? par une autre infirmité de la nature, l'indigent s'en +moque et méprise la pourpre romaine. On fera bien d'abolir cet usage, +qui n'est plus dans les mœurs actuelles; le christianisme est remonté +vers sa source; il est revenu au temps de la Cène et des Agapes, et le +Christ doit seul aujourd'hui présider à ces festins.</p> + +<p>Les intrigues des conclaves sont célèbres; quelques-unes eurent des +suites funestes. On vit, pendant le schisme d'Occident, différents papes +et antipapes se maudire et s'excommunier du haut des murs en ruine de +Rome. Ce schisme parut prêt à s'éteindre, lorsque <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> Pierre de +Lune<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130" title="Lien vers la note 130"><span class="smaller">[130]</span></a> le ranima, en 1394, par une intrigue du conclave à Avignon. +Alexandre VI acheta, en 1492, les suffrages de vingt-deux cardinaux qui +lui prostituèrent la tiare, laissant après lui les souvenirs de Lucrèce. +Sixte-Quint n'eut d'intrigue dans le conclave qu'avec ses béquilles, et +quand il fut pape son génie n'eut plus besoin de ces appuis. J'ai vu +dans une villa de Rome un portrait de la sœur de Sixte-Quint, femme +du peuple, que le terrible pontife, dans tout l'orgueil plébéien, se +plut à faire peindre. «Les premières armes de notre maison, disait-il à +cette sœur, sont des lambeaux (<i>lambels</i>).»</p> + +<p>C'était encore le temps où quelques souverains dictaient des ordres au +Sacré Collège. Philippe II faisait entrer au conclave des billets +portant: <i>Su Magestad no quiere que N. sea Papa; quiere que N. lo +tenga.</i> Après cette époque, les intrigues des conclaves ne sont plus +guère que des agitations sans résultats généraux. Du Perron et d'Ossat +obtinrent néanmoins la réconciliation d'Henri IV avec le Saint-Siège, ce +qui fut un grand événement. Les <i>Ambassades</i> de Du Perron sont fort +inférieures aux <i>Lettres</i> de d'Ossat. Avant eux, Du Bellay avait été au +moment de prévenir le schisme de Henri VIII. Ayant obtenu de ce tyran, +avant sa séparation de l'Église, qu'il se soumettrait au jugement du +Saint-Siège, il arriva à Rome au moment où la condamnation d'Henri VIII +allait être prononcée. Il obtint un délai pour envoyer un homme de +confiance en Angleterre; les mauvais chemins retardèrent la réponse. Les +partisans de Charles-Quint firent <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> rendre la sentence, et le +porteur des pouvoirs de Henri VIII arriva deux jours après. Le retard +d'un courrier a rendu l'Angleterre protestante, et changé la face +politique de l'Europe. Les destinées du monde ne tiennent pas à des +causes plus puissantes: une coupe trop large, vidée à Babylone, fit +disparaître Alexandre.</p> + +<p>Vient ensuite à Rome, du temps d'Olimpia<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131" title="Lien vers la note 131"><span class="smaller">[131]</span></a>, le cardinal de Retz, qui, +dans le conclave, après la mort d'Innocent X, s'enrôla dans l'<i>escadron +volant</i>, nom que l'on donnait à dix cardinaux indépendants; ils +portaient avec eux <i>Sacchetti</i>, qui n'était <i>bon qu'à peindre</i>, pour +faire passer Alexandre VII, <i>savio col silenzio</i>, et qui, pape, se +trouva n'être pas grand'chose.</p> + +<p>Le président de Brosses raconte la mort de Clément XII dont il fut +témoin, et vit l'élection de Benoît XIV,—comme j'ai vu Léon XII le +pontife, mort sur son lit abandonné: le cardinal camerlingue avait +frappé deux ou trois fois Clément XII au front, selon l'usage, avec un +petit marteau, en l'appelant par son nom <i>Lorenzo Corsini</i>: «Il ne +répondit point, dit de Brosses, et il ajoute: «<i>Voilà ce qui fait que +votre fille est muette.</i>» Et voilà comme en ce temps-là on traitait les +choses les plus graves: un pape mort que <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> l'on frappe à la tête +comme à la porte de l'entendement, en appelant l'homme décédé et muet +par son nom, pouvait, ce me semble inspirer, à un témoin autre chose +qu'une raillerie, fût-elle empruntée de Molière. Qu'aurait dit le léger +magistrat de Dijon si Clément XII lui eût répondu des profondeurs de +l'éternité: «Que me veux-tu?»</p> + +<p>Le président de Brosses envoie à son ami l'abbé Courtois une liste des +cardinaux du conclave avec un mot sur chacun d'eux en son honneur:</p> + +<p>«Guadagni, bigot, papelard, sans esprit, sans goût, pauvre moine.</p> + +<p>«Aquaviva d'Aragon, figure noble et un peu épaisse, l'esprit comme la +figure.</p> + +<p>«Ottoboni, sans mœurs, sans crédit, débauché, ruiné, amateur des +arts.</p> + +<p>«Alberoni, plein de feu, inquiet, remuant, méprisé, sans mœurs, sans +décence, sans considération, sans jugement: selon lui, un cardinal est +un ... habillé de rouge.»</p> + +<p>Le reste de la liste est à l'avenant; le cynisme est ici tout l'esprit.</p> + +<p>Une bouffonnerie singulière eut lieu: de Brosses alla dîner avec des +Anglais à la porte Saint-Pancrace; on simula l'élection d'un pape: sir +Ashewd ôta sa perruque et représenta le cardinal doyen; on chanta des +<i>oremus</i>, et le cardinal Alberoni fut élu au scrutin de cette orgie. Les +soldats protestants de l'armée du connétable de Bourbon nommèrent pape, +dans l'église de Saint-Pierre, Martin Luther. Aujourd'hui les Anglais, +qui sont tout à la fois la plaie et la providence de Rome, respectent le +culte catholique qui leur a <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> permis d'élever un prêche en +dehors de la porte du Peuple. Le gouvernement et les mœurs ne +souffriraient plus de pareils scandales.</p> + +<p>Aussitôt qu'un cardinal est prisonnier au conclave, la première chose +qu'il fait, c'est de se mettre, lui et ses domestiques, à gratter durant +l'obscurité les murs fraîchement maçonnés, jusqu'à ce qu'ils aient fait +un petit trou pour prendre par là, durant la nuit, des ficelles au moyen +desquelles les avis vont et viennent du dedans au dehors. Au surplus, le +cardinal de Retz, dont l'opinion n'est pas suspecte, après avoir parlé +des misères du conclave dont il fit partie, termine son récit par ces +belles paroles:</p> + +<p class="quote"> + «On y vécut (dans le conclave) toujours ensemble avec le même + respect et la même civilité que l'on observe dans les cabinets + des rois; avec la même politesse qu'on avait dans la cour de + Henri III; avec la même familiarité que l'on voit dans les + collèges; avec la même modestie qui se remarque dans les + noviciats, et avec la même charité, au moins en apparence, qui + pourrait être entre des frères parfaitement unis.»</p> + +<a id="img001" name="img001"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img001.jpg" width="300" height="398" alt="" title=""> +<p>La Jeune Chevrière.</p></div> + +<p>Je suis frappé, en achevant l'épitome d'une immense histoire, de la +manière grave dont elle commence et de la manière presque burlesque dont +elle finit: la grandeur du Fils de Dieu ouvre la scène qui, se +rétrécissant par degrés au fur et à mesure que la religion catholique +s'éloigne de sa source, se termine à la petitesse du fils d'Adam. On ne +retrouve plus guère la hauteur primitive de la croix qu'au décès du +<span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> souverain pontife: ce pape, sans famille, sans amis, dont le +cadavre est délaissé sur sa couche, montre que l'homme était compté pour +rien dans le chef du monde évangélique. Comme prince temporel, on rend +des honneurs au pape expiré; comme homme, son corps abandonné est jeté à +la porte de l'église, où jadis le pécheur faisait pénitence.</p> + +<p class="p2 center smcap">DÉPÊCHES À M. LE COMTE PORTALIS.</p> + +<p class="right">«Rome, 17 février 1829.</p> + +<p>«Monsieur le comte,</p> + +<p>«J'ignore s'il plaira au roi d'envoyer un ambassadeur extraordinaire à +Rome ou s'il lui conviendra de m'accréditer auprès du Sacré Collège. +Dans ce dernier cas, j'aurai l'honneur de vous faire observer que +j'allouai à M. le duc de Laval, pour frais de service extraordinaire en +pareille circonstance, en 1823, une somme qui s'élevait, autant que je +m'en puis souvenir, de 40 à 50,000 francs. L'ambassadeur d'Autriche, M. +le comte d'Appony, reçut d'abord de sa cour une somme de 36,000 francs +pour les premiers besoins, un supplément de 7,200 francs par mois à son +traitement ordinaire pendant la durée du conclave, et pour frais de +cadeaux, chancellerie, etc., 10,000 francs. Je n'ai point, monsieur le +comte, la prétention de lutter de magnificence avec M. l'ambassadeur +d'Autriche, comme le fit M. le duc de Laval; je ne louerai ni chevaux, +ni voitures, ni livrées pour éblouir la populace de <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> Rome; le +roi de France est un assez grand seigneur pour payer la pompe de ses +ambassadeurs, s'il en veut une: magnificence d'emprunt, c'est misère. +J'irai donc modestement au conclave avec mes gens et mes voitures +ordinaires. Reste seulement à savoir si Sa Majesté ne pensera pas que, +pendant la durée du conclave, je serai obligé à une représentation à +laquelle mon traitement ordinaire ne pourra suffire. Je ne demande rien, +je soumets simplement une question à votre jugement et à la décision +royale.</p> + +<p>«J'ai l'honneur, etc.»</p> + +<p class="p2 right">«Rome, ce 19 février 1829.</p> + +<p>«Monsieur le comte,</p> + +<p>«J'ai eu l'honneur d'être présenté hier au Sacré Collège et de prononcer +le petit discours<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132" title="Lien vers la note 132"><span class="smaller">[132]</span></a> dont je vous ai d'avance envoyé copie dans ma +dépêche n<sup>o</sup> 17, partie mardi, 17 de ce mois, par un courrier +extraordinaire. J'ai été écouté avec des marques de satisfaction du +meilleur augure, et le cardinal doyen, le vénérable Della Somaglia, m'a +répondu dans les termes les plus affectueux pour le roi et pour la +France.</p> + +<p>«Vous ayant tout mandé dans ma dernière dépêche, je n'ai absolument rien +de nouveau à vous dire aujourd'hui, sinon que le cardinal Bussi<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133" title="Lien vers la note 133"><span class="smaller">[133]</span></a> est +<span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> arrivé hier de Bénévent; on attend aujourd'hui les cardinaux +Albani, Macchi<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134" title="Lien vers la note 134"><span class="smaller">[134]</span></a> et Oppizzoni.</p> + +<p>«Les membres du Sacré Collège s'enfermeront au palais Quirinal lundi +soir, 23 de ce mois. Dix jours s'écouleront ensuite pour attendre les +cardinaux étrangers, après quoi les opérations sérieuses du conclave +commenceront, et, si l'on s'entendait tout d'abord, le pape pourrait +être élu dans la première semaine de carême.</p> + +<p>«J'attends, monsieur le comte, les ordres du roi. Je suppose que vous +m'avez expédié un courrier après l'arrivée de M. de Montebello à Paris. +Il est urgent que je reçoive ou l'annonce d'un ambassadeur +extraordinaire, ou mes nouvelles lettres de créance avec les +instructions du gouvernement.</p> + +<p>«Mes cinq cardinaux français viendront-ils? Politiquement parlant, leur +présence est ici fort peu nécessaire. J'ai écrit à monseigneur le +cardinal de Latil pour lui offrir mes services dans le cas où il se +déterminerait à venir.</p> + +<p>«J'ai l'honneur, etc.</p> + +<p>«<i>P. S.</i> Je joins ici la copie d'une lettre que m'a écrite M. le comte +de Funchal. Je n'ai point répondu par écrit à cet ambassadeur, je suis +seulement allé causer avec lui.»</p> + +<p class="p2 center smcap"><span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> À MADAME RÉCAMIER</p>. + +<p class="right">«Rome, lundi 23 février 1829.</p> + +<p>«Hier ont fini les obsèques du pape. La pyramide de <i>papier</i> et les +quatre candélabres étaient assez beaux, parce qu'ils étaient d'une +proportion immense et atteignaient à la corniche de l'église. Le dernier +<i>Dies iræ</i> était admirable. Il est composé par un homme inconnu qui +appartient à la chapelle du pape, et qui me semble avoir un génie d'une +tout autre espèce que Rossini. Aujourd'hui nous passons de la tristesse +à la joie; nous chantons le <i>Veni Creator</i> pour l'ouverture du conclave; +puis nous irons voir chaque soir si les scrutins sont brûlés, si la +fumée sort d'un certain poêle: le jour où il n'y aura pas de fumée, le +pape sera nommé, et j'irai vous retrouver; voilà tout le fond de mon +affaire. Le discours du roi d'Angleterre est bien insolent pour la +France! Quelle déplorable expédition que cette expédition de Morée! +commence-t-on à le sentir? Le général Guilleminot m'a écrit une lettre à +ce sujet, qui me fait rire; il n'a pu m'écrire ainsi que parce qu'il me +présumait ministre.»</p> + +<p class="p2 right">«25 février.</p> + +<p>«La mort est ici; Torlonia est parti hier au soir après deux jours de +maladie: je l'ai vu tout peinturé sur son lit funèbre, l'épée au côté. +Il prêtait sur gages; mais quels gages! sur des antiques, sur des +tableaux renfermés pêle-mêle dans un vieux palais poudreux. Ce n'est pas +là le magasin où <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> l'Avare serrait <i>un luth de Bologne garni de +toutes ses cordes ou peu s'en faut, la peau d'un lézard de trois pieds, +et le lit de quatre pieds à bandes de point de Hongrie</i>.</p> + +<p>«On ne voit que des défunts que l'on promène habillés dans les rues; il +en passe un régulièrement sous mes fenêtres quand nous nous mettons à +table pour dîner. Au surplus, tout annonce la séparation du printemps; +on commence à se disperser; on part pour Naples; on reviendra un moment +pour la semaine sainte, et puis on se quittera pour toujours. L'année +prochaine ce seront d'autres voyageurs, d'autres visages, une autre +société. Il y a quelque chose de triste dans cette course sur des +ruines: les Romains sont comme les débris de leur ville: le monde passe +à leurs pieds. Je me figure ces personnes rentrant dans leurs familles, +dans les diverses contrées de l'Europe, ces jeunes <i>Misses</i> retournant +au milieu de leurs brouillards. Si par hasard, dans trente ans d'ici, +quelqu'une d'entre elles est ramenée en Italie, qui se souviendra de +l'avoir vue dans les palais dont les maîtres ne seront plus? +Saint-Pierre et le Colisée, voilà tout ce qu'elle-même reconnaîtrait.»</p> + +<p class="p2 center smcap">DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS</p>. + +<p class="right">«Rome, ce 3 mars 1829.</p> + +<p>«Monsieur le comte,</p> + +<p>«Mon premier courrier étant arrivé à Lyon le 14 du mois dernier à neuf +heures du soir, vous avez <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> pu apprendre le 15 au matin, par le +télégraphe, la mort du pape. Nous sommes aujourd'hui au 3 de mars et je +suis encore sans instructions et sans réponse officielle. Les journaux +ont annoncé le départ de deux ou trois cardinaux. J'avais écrit à Paris +à M. le cardinal de Latil<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135" title="Lien vers la note 135"><span class="smaller">[135]</span></a>, pour mettre à sa disposition le palais +de l'ambassade; je viens de lui écrire encore à divers points de sa +route, pour lui renouveler mes offres.</p> + +<p>«Je suis fâché d'être obligé de vous dire, monsieur le comte, que je +remarque ici de petites intrigues pour éloigner nos cardinaux<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136" title="Lien vers la note 136"><span class="smaller">[136]</span></a> de +l'ambassade, pour les loger là où ils pourraient être placés plus à la +portée des influences que l'on espère exercer sur eux.</p> + +<p>«En ce qui me concerne, cela m'est fort indifférent. <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> Je +rendrai à MM. les cardinaux tous les services qui dépendront de moi. +S'ils m'interrogent sur des choses qu'il sera bon de connaître, je leur +dirai ce que je sais; si vous me transmettez pour eux les ordres du roi, +je leur en ferai part; mais s'ils arrivaient ici dans un esprit hostile +aux vues du gouvernement de Sa Majesté, si l'on s'apercevait qu'ils ne +marchent pas d'accord avec l'ambassadeur du roi, s'ils tenaient un +langage contraire au mien, s'ils allaient jusqu'à donner leurs voix dans +le conclave à quelque homme exagéré, s'ils étaient même divisés entre +eux, rien ne serait plus funeste. Mieux vaudrait pour le service du roi +que je donnasse à l'instant ma démission que d'offrir ce spectacle +public de nos discordes. L'Autriche et l'Espagne ont, par rapport à leur +clergé, une conduite qui ne laisse rien à l'intrigue. Tout prêtre, tout +cardinal ou évêque autrichien ou espagnol ne peut avoir pour agent et +pour correspondant à Rome que l'ambassadeur même de sa cour; celui-ci a +le droit d'écarter à l'instant de Rome tout ecclésiastique de sa nation +qui lui ferait obstacle.</p> + +<p>«J'espère, monsieur le comte, qu'aucune division n'aura lieu, que MM. +les cardinaux auront l'ordre formel de se soumettre aux instructions que +je ne tarderai pas à recevoir de vous; que je saurai celui d'entre eux +qui sera chargé d'exercer l'exclusion, en cas de besoin, et quelles +têtes cette exclusion doit frapper.</p> + +<p>«Il est bien nécessaire de se tenir en garde; les derniers scrutins ont +annoncé le réveil d'un parti. Ce parti, qui a donné de vingt à vingt et +une voix <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> aux cardinaux della Marmora<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137" title="Lien vers la note 137"><span class="smaller">[137]</span></a> et Pedicini, forme +ce qu'on appelle ici la faction de Sardaigne. Les autres cardinaux +effrayés veulent porter tous leurs suffrages sur Oppizzoni, homme ferme +et modéré à la fois. Quoique Autrichien, c'est-à-dire Milanais, il a +tenu tête à l'Autriche à Bologne. Ce serait un excellent choix. Les voix +des cardinaux français pourraient, en se fixant sur l'un ou sur l'autre +candidat, décider l'élection. À tort ou à raison, on croit ces cardinaux +ennemis du système actuel du gouvernement du roi, et la faction de +Sardaigne compte sur eux.</p> + +<p>«J'ai l'honneur, etc<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138" title="Lien vers la note 138"><span class="smaller">[138]</span></a>.»</p> + +<p class="p2 center smcap"><span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> À MADAME RÉCAMIER.</p> + +<p class="right">Rome, le 3 mars 1829.</p> + +<p>«Vous me surprenez sur l'histoire de ma fouille; je ne me souvenais pas +de vous avoir écrit rien de si bien à ce propos. Je suis, comme vous le +pensez, fortement occupé: laissé sans direction et sans instructions, je +suis obligé de prendre tout sur moi. Je crois cependant que je puis vous +promettre un pape modéré et éclairé. Dieu veuille seulement qu'il soit +fait à l'expiration de l'<i>intérim</i> du ministère de M. Portalis.»</p> + +<p class="p2 right">«4 mars.</p> + +<p>«Hier, mercredi des Cendres, j'étais à genoux seul dans cette église de +<i>Santa Croce</i>, appuyée sur les murailles de Rome, près de la porte de +Naples. J'entendais le chant monotone et lugubre des religieux dans +l'intérieur de cette solitude: j'aurais voulu être aussi sous un froc, +chantant parmi ces débris. Quel lieu pour mettre en paix l'ambition et +contempler les vanités de la terre! Je ne vous parle pas de ma santé, +parce que cela est extrêmement ennuyeux. Tandis que je souffre, on me +dit que M. de la Ferronnays se guérit; il fait des courses à cheval, et +sa convalescence passe dans le pays pour un miracle: Dieu veuille qu'il +en soit ainsi, et qu'il reprenne le portefeuille au bout de l'<i>intérim</i>: +que de questions cela trancherait, pour moi!»</p> + +<p class="p2 center smcap"><span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS.</p> + +<p class="right">«Dimanche<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139" title="Lien vers la note 139"><span class="smaller">[139]</span></a>, ce 15 mars 1829.</p> + +<p>«Monsieur le comte,</p> + +<p>«J'ai eu l'honneur de vous instruire de l'arrivée successive de MM. les +cardinaux français. Trois d'entre eux, MM. de Latil, de la Fare<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140" title="Lien vers la note 140"><span class="smaller">[140]</span></a> et +de Croy<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141" title="Lien vers la note 141"><span class="smaller">[141]</span></a>, m'ont fait l'honneur de descendre chez moi. Le premier +<span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> est entré au conclave jeudi soir 12, avec M. le cardinal +Isoard<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142" title="Lien vers la note 142"><span class="smaller">[142]</span></a>, les deux autres s'y sont renfermés vendredi soir, 13.</p> + +<p>«Je leur ai fait part de tout ce que je savais; je leur ai communiqué +des notes importantes sur la minorité et la majorité du conclave, sur +les sentiments dont les différents partis sont animés. Nous sommes +convenus qu'ils porteraient les candidats dont je vous ai déjà parlé, +savoir: les cardinaux Capellari, Oppizzoni, Benvenuti, Zurla, +Castiglioni, enfin Pacca et de Gregorio; qu'ils repousseraient les +cardinaux de la faction sarde: Pedicini, Giustiniani, Galleffi et +Cristaldi<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143" title="Lien vers la note 143"><span class="smaller">[143]</span></a>».</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> «J'espère que cette bonne intelligence entre les ambassadeurs +et les cardinaux aura le meilleur effet: du moins n'aurai-je rien à me +reprocher si des passions ou des intérêts venaient à tromper mes +espérances.</p> + +<p>«J'ai découvert, monsieur le comte, de méprisables et dangereuses +intrigues entretenues de Paris à Rome par le canal de M. le nonce +Lambruschini<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144" title="Lien vers la note 144"><span class="smaller">[144]</span></a>. Il ne s'agissait rien moins que de faire lire en +plein conclave la copie de prétendues instructions secrètes divisées en +plusieurs articles et données (assurait-on impudemment) à M. le cardinal +de Latil. La majorité du conclave s'est prononcée fortement contre de +pareilles machinations; elle aurait voulu qu'on écrivît au nonce de +rompre toute espèce de relations avec ces hommes de discorde qui, en +troublant la France, finiraient par rendre la religion catholique +odieuse à tous. Je fais, monsieur le comte, un recueil de ces +révélations authentiques, et je vous l'enverrai après la nomination du +pape: cela vaudra mieux que toutes les dépêches du monde. Le roi +apprendra à connaître ses amis et ses ennemis, et le gouvernement pourra +s'appuyer sur des faits propres à le diriger dans sa marche.</p> + +<p>«Votre dépêche n<sup>o</sup> 14 me donna avis des empiétements que le nonce de Sa +Sainteté a voulu renouveler en France au sujet de la mort de Léon XII. +La même chose était déjà arrivée, lorsque j'étais ministre des affaires +étrangères, à la mort de Pie VII: heureusement on a toujours les moyens +de se <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> défendre contre ces attaques publiques; il est bien plus +difficile d'échapper aux trames ourdies dans l'ombre.</p> + +<p>«Les conclavistes qui accompagnent nos cardinaux m'ont paru des hommes +raisonnables: le seul abbé Coudrin<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145" title="Lien vers la note 145"><span class="smaller">[145]</span></a>, dont vous m'avez parlé, est un +de ces esprits compactes et rétrécis dans lesquels rien ne peut entrer, +un de ces hommes qui se sont trompés de profession. Vous n'ignorez pas +qu'il est moine, chef d'ordre, et qu'il a même des bulles d'institution: +cela ne s'accorde guère avec nos lois civiles et nos institutions +politiques.</p> + +<p>«Il se pourrait faire que le pape fût élu à la fin de cette semaine. +Mais si les cardinaux français manquent le premier effet de leur +présence, il deviendra impossible d'assigner un terme au conclave. De +nouvelles combinaisons amèneraient peut-être une nomination inattendue: +on s'arrangerait, pour en <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> finir, de quelque cardinal +insignifiant, tel que Dandini<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146" title="Lien vers la note 146"><span class="smaller">[146]</span></a>.</p> + +<p>«Je me suis jadis, monsieur le comte, trouvé dans des circonstances +difficiles, soit comme ambassadeur à Londres, soit comme ministre +pendant la guerre d'Espagne, soit comme membre de la Chambre des pairs, +soit comme chef de l'opposition; mais rien ne m'a donné autant +d'inquiétude et de souci que ma position actuelle au milieu de tous les +genres d'intrigues. Il faut que j'agisse sur un corps invisible renfermé +dans une prison dont les abords sont strictement gardés. Je n'ai ni +argent à donner, ni places à promettre; les passions caduques d'une +cinquantaine de vieillards ne m'offrent aucune prise sur elles. J'ai à +combattre la bêtise dans les uns, l'ignorance du siècle dans les autres; +le fanatisme dans ceux-ci, l'astuce et la duplicité dans ceux-là; dans +presque tous l'ambition, les intérêts, les haines politiques, et je suis +séparé par des murs et par des mystères de l'assemblée où fermentent +tant d'éléments de division. À chaque instant la scène varie; tous les +quarts d'heure des rapports contradictoires me plongent dans de +nouvelles perplexités. Ce n'est pas, monsieur le comte, pour me faire +valoir, que je vous entretiens de ces difficultés, mais pour me servir +d'excuse dans le cas où l'élection produirait un pape contraire à ce +qu'elle semble promettre et à la nature de nos vœux. À la mort de Pie +VII, les questions religieuses n'avaient point encore agité l'opinion: +ces questions sont venues <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> aujourd'hui se mêler à la politique, +et jamais l'élection du chef de l'Église ne pouvait tomber plus mal à +propos.</p> + +<p>«J'ai l'honneur, etc.»</p> + +<p class="p2 center smcap">À MADAME RÉCAMIER.</p> + +<p class="right">«Rome, 17 mars 1829.</p> + +<p>«Le roi de Bavière<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147" title="Lien vers la note 147"><span class="smaller">[147]</span></a> est venu me voir en <i>frac</i>. Nous avons parlé de +vous. Ce souverain <i>grec</i>, en portant une couronne, semble savoir ce +qu'il a sur la tête, et comprendre qu'on ne cloue pas le temps au passé. +Il dîne chez moi jeudi et ne veut personne.</p> + +<p>«Au reste, nous voilà au milieu de grands événements: un pape à faire; +que sera-t-il? L'émancipation des catholiques passera-t-elle? Une +nouvelle campagne en Orient; de quel côté sera la victoire? +Profiterons-nous de cette position? Qui conduira nos affaires? y a-t-il +une tête capable d'apercevoir tout ce qui se trouve là-dedans pour la +France et d'en profiter selon les événements? Je suis persuadé <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> +qu'on n'y pense seulement pas à Paris, et qu'entre les salons et les +chambres, les plaisirs et les lois, les joies du monde et les +inquiétudes ministérielles, on se soucie de l'Europe comme de rien du +tout. Il n'y a que moi qui, dans mon exil, ai le temps de songer creux +et de regarder autour de moi. Hier, je suis allé me promener par une +espèce de tempête sur l'ancien chemin de Tivoli. Je suis arrivé à +l'ancien pavé romain, si bien conservé qu'on croirait qu'il a été posé +nouvellement. Horace avait pourtant foulé les pierres que je foulais: où +est Horace?»</p> + +<p class="p2">Le marquis Capponi<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148" title="Lien vers la note 148"><span class="smaller">[148]</span></a>, arrivant de Florence, m'apporta des lettres de +recommandation de ses amies de Paris. Je répondis à l'une de ces lettres +le 21 mars 1829:</p> + +<p>«J'ai reçu vos lettres: les services que je puis rendre ne sont rien, +mais je suis tout à vos ordres. Je n'en étais pas à savoir ce que +c'était que le marquis Capponi: je vous annonce qu'il est toujours beau; +il a tenu bon contre le temps. Je n'ai point répondu à votre première +lettre, toute pleine d'enthousiasme pour le sublime Mahmoud et pour la +<span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> barbarie <i>disciplinée</i>, pour ces esclaves <i>bâtonnés</i> en +soldats<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149" title="Lien vers la note 149"><span class="smaller">[149]</span></a>. Que les femmes soient transportées d'admiration pour les +hommes qui en épousent à la fois des centaines, qu'elles prennent cela +pour le progrès des lumières et de la civilisation, je le conçois; mais +moi je tiens à mes pauvres Grecs; je veux leur liberté comme celle de la +France; je veux aussi des frontières qui couvrent Paris, qui assurent +notre indépendance, et ce n'est pas avec la triple alliance du pal de +Constantinople, de la schlague de Vienne et des coups de poings de +Londres que vous aurez la rive du Rhin. Grand merci de la pelisse +d'honneur que notre gloire pourrait obtenir de l'invincible chef des +croyants, lequel n'est pas encore sorti des faubourgs de son sérail; +j'aime mieux cette gloire toute nue; elle est femme et belle: Phidias se +serait bien gardé de lui mettre une robe de chambre turque.»</p> + +<p class="p2 center smcap">À MADAME RÉCAMIER.</p> + +<p class="right">«Rome, le 21 mars 1829</p> + +<p>«Eh bien! j'ai raison contre vous! Je suis allé hier, entre deux +scrutins et en attendant un pape, à Saint-Onufre: ce sont bien deux +<i>orangers</i> qui sont dans le <i>cloître</i>, et point un chêne <i>vert</i>. Je suis +<span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> tout fier de cette fidélité de ma mémoire. J'ai couru, presque +les yeux fermés, à la petite pierre qui recouvre votre ami; je l'aime +mieux que le grand tombeau qu'on va lui élever. Quelle charmante +solitude! quelle admirable vue! quel bonheur de reposer là entre les +fresques du Dominiquin et celles de Léonard de Vinci! Je voudrais y +être, je n'ai jamais été plus tenté. Vous a-t-on laissée entrer dans +l'intérieur du couvent? Avez-vous vu, dans un long corridor, cette tête +ravissante, quoique à moitié effacée, d'une madone de Léonard de Vinci? +Avez-vous vu dans la bibliothèque le masque du Tasse, sa couronne de +laurier flétrie, un miroir dont il se servait, son écritoire, sa plume +et la lettre écrite de sa main, collée sur une planche qui pend au bas +de son buste? Dans cette lettre d'une petite écriture raturée, mais +facile à lire, il parle d'<i>amitié</i> et du <i>vent de la fortune</i>; celui-là +n'avait guère soufflé pour lui et l'amitié lui avait souvent manqué.</p> + +<p>«Point de pape encore, nous l'attendons d'heure en heure; mais si le +choix a été retardé, si des obstacles se sont élevés de toutes parts, ce +n'est pas ma faute: il aurait fallu m'écouter un peu davantage et ne pas +agir tout juste en sens contraire de ce qu'on paraissait décider. Au +reste, à présent, il me semble que tout le monde veut être en paix avec +moi. Le cardinal de Clermont-Tonnerre lui-même vient de m'écrire qu'il +réclame mes anciennes bontés pour lui, et après tout cela il descend +chez moi résolu à voter pour le pape le plus modéré.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> «Vous avez lu mon second discours<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150" title="Lien vers la note 150"><span class="smaller">[150]</span></a>. Remerciez M. Kératry +qui<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151" title="Lien vers la note 151"><span class="smaller">[151]</span></a> a parlé si obligeamment du premier; j'espère qu'il sera encore +plus content de l'autre. Nous tâcherons tous les deux de rendre la +<i>liberté</i> chrétienne, et nous y parviendrons. Que dites-vous de la +réponse que le cardinal Castiglioni m'a faite? Suis-je assez loué <i>en +plein conclave</i>? Vous n'auriez pas mieux dit dans vos jours de gâterie.»</p> + +<p class="p2 right">«24 mars 1829.</p> + +<p>«Si j'en croyais les bruits de Rome, nous aurions un pape demain; mais +je suis dans un moment de découragement, et je ne veux pas croire à un +tel bonheur. Vous comprenez bien que ce bonheur n'est pas le bonheur +politique, la joie d'un triomphe, mais le bonheur d'être libre et de +vous retrouver. Quand je vous parle tant de conclave, je suis comme les +gens qui ont une idée fixe et qui croient <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> que le monde n'est +occupé que de cette idée. Et pourtant, à Paris, qui pense au conclave, +qui s'occupe d'un pape et de mes tribulations? La légèreté française, +les intérêts du moment, les discussions des Chambres, les ambitions +émues, ont bien autre chose à faire. Lorsque le duc de Laval m'écrivait +aussi ses soucis sur son conclave, tout préoccupé de la guerre d'Espagne +que j'étais, je disais en recevant ses dépêches: <i>Eh! bon Dieu, il +s'agit bien de cela!</i> M. Portalis doit aujourd'hui me faire subir la +peine du talion. Il est vrai de dire cependant que les choses à cette +époque n'étaient pas ce qu'elles sont aujourd'hui: les idées religieuses +n'étaient pas mêlées aux idées politiques comme elles le sont dans toute +l'Europe; la querelle n'était pas là; la nomination d'un pape ne pouvait +pas, comme à cette heure, troubler ou calmer les États.</p> + +<p>«Depuis la lettre qui m'annonçait la prolongation du congé de M. de La +Ferronnays et son départ pour Rome, je n'ai rien appris: je crois +pourtant cette nouvelle vraie.</p> + +<p>«M. Thierry m'a écrit d'Hyères une lettre touchante; il dit qu'il se +meurt, et pourtant il veut une place à l'Académie des inscriptions et me +demande d'écrire pour lui. Je vais le faire. Ma fouille continue à me +donner des sarcophages; la mort ne peut fournir que ce qu'elle a. Le +monument du Poussin avance. Il sera noble et grand. Vous ne sauriez +croire combien le <i>tableau des Bergers d'Arcadie</i> était fait pour un +bas-relief et convient à la sculpture<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152" title="Lien vers la note 152"><span class="smaller">[152]</span></a>.»</p> + +<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> «28 mars.</p> + +<p>«M. le cardinal de Clermont-Tonnerre, descendu chez moi, entre +aujourd'hui au conclave; c'est le siècle des merveilles. J'ai auprès de +moi le fils du maréchal Lannes et le petit-fils du chancelier<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153" title="Lien vers la note 153"><span class="smaller">[153]</span></a>: +<i>messieurs du Constitutionnel</i> dînent à ma table auprès de <i>messieurs de +la Quotidienne</i>. Voilà l'avantage d'être sincère; je laisse chacun +penser ce qu'il veut, pourvu qu'on m'accorde la même liberté; je tâche +seulement que mon opinion ait la majorité, parce que je la trouve, comme +de raison, meilleure que les autres. C'est à cette sincérité que +j'attribue le penchant qu'ont les opinions les plus divergentes à se +rapprocher de moi. J'exerce envers elles le droit d'asile: on ne peut +les saisir sous mon toit.»</p> + +<p class="p2 center smcap">À M. LE DUC DE BLACAS<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154" title="Lien vers la note 154"><span class="smaller">[154]</span></a>.</p> + +<p class="right">«Rome, 24 mars 1829.</p> + +<p>«Je suis bien fâché, monsieur le duc, qu'une phrase de ma lettre ait pu +vous causer quelque inquiétude. Je n'ai point du tout à me plaindre +<span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> d'un homme de sens et d'esprit (M. Fuscaldo<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155" title="Lien vers la note 155"><span class="smaller">[155]</span></a>), qui ne m'a +dit que des lieux commun de diplomatie. Nous autres ambassadeurs, +disons-nous autre chose? Quant au cardinal dont vous me faites l'honneur +de me parler, le gouvernement français n'a désigné particulièrement +personne; il s'en est entièrement rapporté à ce que je lui ai mandé. +Sept ou huit cardinaux modérés et pacifiques, qui semblent attirer +également les vœux de toutes les cours, sont les candidats entre +lesquels nous désirons voir se fixer les suffrages. Mais si nous n'avons +pas la prétention d'imposer un choix à la majorité du conclave, nous +repoussons de toutes nos forces et par tous les moyens trois ou quatre +cardinaux fanatiques, intrigants ou incapables, que porte la minorité.</p> + +<p>«Je n'ai, monsieur le duc, aucun moyen possible de vous faire passer +cette lettre; je la mets donc tout simplement à la poste, parce qu'elle +ne renferme rien que vous et moi ne puissions avouer tout haut.</p> + +<p>«J'ai l'honneur, etc.»</p> + +<p class="p2 center smcap">À MADAME RÉCAMIER.</p> + +<p class="right">«Rome, le 31 mars 1829.</p> + +<p>«M. de Montebello est arrivé et m'a apporté votre lettre avec une lettre +de M. Bertin et de M. Villemain.</p> + +<p>«Mes fouilles vont bien, je trouve force sarcophages <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> vides; +j'en pourrai choisir un pour moi, sans que ma poussière soit obligée de +chasser celle de ces vieux morts que le vent a déjà emportée. Les +sépulcres dépeuplés offrent le spectacle d'une résurrection et pourtant +ils n'attendent qu'une mort plus profonde. Ce n'est pas la vie, c'est le +néant qui a rendu ces tombes désertes.</p> + +<p>«Pour achever mon petit journal du moment, je vous dirai que je suis +monté avant-hier à la boule de Saint-Pierre pendant une tempête. Vous ne +sauriez vous figurer ce que c'était que le bruit du vent au milieu du +ciel, autour de cette coupole de Michel-Ange, et au-dessus de ce temple +des chrétiens, qui écrase la vieille Rome.»</p> + +<p class="p2 right">«31 mars, au soir.</p> + +<p>«Victoire! j'ai un des papes que j'avais mis sur ma liste: c'est +Castiglioni, le cardinal même que je portais à la papauté en 1823, +lorsque j'étais ministre, celui qui m'a répondu dernièrement au conclave +en me donnant <i>force louanges</i>. Castiglioni est modéré et dévoué à la +France: c'est un triomphe complet. Le conclave, avant de se séparer, a +ordonné d'écrire au nonce à Paris, pour lui dire d'exprimer au roi la +satisfaction que le Sacré Collège a éprouvée de ma conduite. J'ai déjà +expédié cette nouvelle à Paris par le télégraphe. Le préfet du Rhône est +l'intermédiaire de cette correspondance aérienne, et ce préfet est M. de +Brosses, fils de ce comte de Brosses, le léger voyageur à Rome, souvent +cité dans les notes que je rassemble en vous <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> écrivant<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156" title="Lien vers la note 156"><span class="smaller">[156]</span></a>. Le +courrier qui vous porte cette lettre porte ma dépêche à M. Portalis.</p> + +<p>«Je n'ai plus deux jours de suite de bonne santé; cela me fait enrager, +car je n'ai cœur à rien au milieu de mes souffrances. J'attends +pourtant avec quelque impatience ce qui résultera à Paris de la +nomination de mon pape, ce qu'on dira, ce qu'on fera, ce que je +deviendrai. Le plus sûr, c'est le congé demandé. J'ai vu par les +journaux la grande querelle du <i>Constitutionnel</i> sur mon discours; il +accuse le <i>Messager</i> de ne l'avoir pas imprimé, et nous avons à Rome des +<i>Messagers</i> du 22 mars (la querelle est du 24 et 25) qui ont le +discours. N'est-ce pas singulier? Il paraît clair qu'il y a eu <i>deux</i> +éditions, l'une pour Rome et l'autre pour Paris. Pauvres gens! je pense +au mécompte d'un autre journal; il assure que le conclave aura été très +mécontent de ce discours: qu'aura-t-il dit quand il aura vu les éloges +que me donne le cardinal Castiglioni, qui est devenu pape?</p> + +<p>«Quand cesserai-je de vous parler de toutes ces misères? Quand ne +m'occuperai-je plus que d'achever les mémoires de ma vie et ma vie +aussi, comme dernière page de mes <i>Mémoires</i>? J'en ai bien besoin; je +suis bien las, le poids des jours augmente et se fait sentir sur ma +tête; je m'amuse à l'appeler un <i>rhumatisme</i>, mais on ne guérit pas de +celui-là. Un seul mot me soutient quand je le répète: À bientôt.»</p> + +<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> «3 avril.</p> + +<p>«J'oubliais de vous dire que le cardinal Fesch s'étant très bien conduit +dans le conclave, et ayant voté avec nos cardinaux, j'ai franchi le pas +et je l'ai invité à dîner. Il a refusé par un billet plein de +mesure<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157" title="Lien vers la note 157"><span class="smaller">[157]</span></a>.</p> + +<p class="p2 center smcap">DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS.</p> + +<p class="right">«Rome, ce 2 avril 1829.</p> + +<p>«Monsieur le comte,</p> + +<p>«Le cardinal Albani a été nommé secrétaire d'État, ainsi que j'ai eu +l'honneur de vous le mander dans ma première lettre portée à Lyon par le +courrier à cheval expédié le 31 mars au soir. Le nouveau ministre ne +plaît ni à la faction sarde, ni à la majorité du Sacré Collège, ni même +à l'Autriche, parce qu'il est violent, antijésuite, rude dans son abord, +et Italien avant tout. Riche et excessivement avare, le cardinal Albani +se trouve mêlé dans toutes sortes d'entreprises et de spéculations. +J'allai hier lui faire ma première visite; aussitôt qu'il m'aperçut, il +s'écria: «Je suis un cochon! (Il était <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> en effet fort sale.) +Vous verrez que je ne suis pas un ennemi.» Je vous rapporte, monsieur le +comte, ses propres paroles. Je lui répondis que j'étais bien loin de le +regarder comme un ennemi. «À vous autres, reprit-il, il faut de l'eau et +non pas du feu: ne connais-je pas votre pays? n'ai-je pas vécu en +France? (Il parle français comme un Français.) Vous serez content et +votre maître aussi. Comment se porte le roi? Bonjour! Allons à +Saint-Pierre.»</p> + +<p>«Il était huit heures du matin; j'avais déjà vu Sa Sainteté et tout Rome +courait à la cérémonie de l'adoration.</p> + +<p>«Le cardinal Albani est un homme d'esprit, faux par caractère et franc +par humeur; sa violence déjoue sa ruse; on peut en tirer parti en +flattant son orgueil et satisfaisant son avarice.</p> + +<p>«Pie VIII est très savant, surtout en matière de théologie; il parle +français, mais avec moins de facilité et de grâce que Léon XII. Il est +attaqué sur le côté droit d'une demi-paralysie et sujet à des mouvements +convulsifs: la suprême puissance le guérira. Il sera couronné dimanche +prochain, jour de la Passion, 5 avril.</p> + +<p>«Maintenant, monsieur le comte, que la principale affaire qui me +retenait à Rome est terminée, je vous serai infiniment obligé de +m'obtenir de la bienveillance de Sa Majesté un congé de quelques mois. +Je ne m'en servirai qu'après avoir remis au pape la lettre par laquelle +le roi répondra à celle que Pie VIII lui a écrite ou va lui écrire pour +lui annoncer son élévation sur la chaire de Saint-Pierre. Permettez-moi +de solliciter de nouveau en <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> faveur de mes deux secrétaires de +légation, M. Bellocq et M. de Givré<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158" title="Lien vers la note 158"><span class="smaller">[158]</span></a>, les grâces que je vous ai +demandées pour eux.</p> + +<p>«Les intrigues du cardinal Albani dans le conclave, les partisans qu'il +s'était acquis, même dans la majorité, m'avaient fait craindre quelque +coup imprévu pour le porter au souverain pontificat. Il me paraissait +impossible de se laisser ainsi surprendre et de permettre au chargé +d'affaires de l'Autriche de ceindre la tiare sous les yeux de +l'ambassadeur de France; je profitai donc de l'arrivée de M. le cardinal +de Clermont-Tonnerre pour le charger à tout événement de la lettre +ci-jointe dont je prenais les dispositions sous ma responsabilité. +Heureusement il n'a point été dans le cas de faire usage de cette +lettre; il me l'a rendue et j'ai l'honneur de vous l'envoyer.</p> + +<p>«J'ai l'honneur, etc., etc.»</p> + +<p class="p2 center smcap"><span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> À SON ÉMINENCE MONSEIGNEUR LE CARDINAL DE CLERMONT-TONNERRE.</p> + +<p class="right">«Rome, ce 28 mars 1829.</p> + +<p>«Monseigneur,</p> + +<p>«Ne pouvant plus communiquer avec vos collègues MM. les cardinaux +français renfermés au palais de Monte-Cavallo; étant obligé de tout +prévoir pour l'avantage du service du roi et dans l'intérêt de notre +pays; sachant combien de nominations inattendues ont eu lieu dans les +conclaves, je me vois à regret dans la fâcheuse nécessité de confier à +Votre Éminence une exclusion éventuelle.</p> + +<p>«Bien que M. le cardinal Albani ne paraisse avoir aucune chance, il n'en +est pas moins un homme de capacité sur lequel, dans une lutte prolongée, +on pourrait jeter les yeux; mais il est le cardinal chargé au conclave +des instructions de l'Autriche: M. le comte de Lutzow, dans son +discours, l'a déjà désigné officiellement en cette qualité. Or, il est +impossible de laisser porter au souverain pontificat un cardinal +appartenant ouvertement à une couronne, pas plus à la couronne de France +qu'à toute autre.</p> + +<p>«En conséquence, monseigneur, je vous charge, en vertu de mes pleins +pouvoirs, comme ambassadeur de Sa Majesté Très Chrétienne, et prenant +sur moi seul toute la responsabilité, de donner l'exclusion à M le +cardinal Albani, si d'un côté par une rencontre fortuite, et de l'autre +par une combinaison <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> secrète, il venait à obtenir la majorité +des suffrages.</p> + +<p>«Je suis, etc., etc.»</p> + +<p class="p2">Cette lettre d'exclusion, confiée à un cardinal par un ambassadeur qui +n'y est pas autorisé formellement, est une témérité en diplomatie: il y +a là de quoi faire frémir tous les hommes d'État à domicile, tous les +chefs de division, tous les premiers commis, tous les copistes aux +affaires étrangères; mais puisque le ministre ignorait sa chose au point +de ne pas même songer au cas éventuel d'exclusion, force m'était d'y +songer pour lui. Supposez qu'Albani eût été nommé pape par aventure, que +serais-je devenu? J'aurais été à jamais perdu comme homme politique.</p> + +<p>Je me dis ceci, non pour moi, qui me soucie peu du renom d'homme +politique, mais pour la génération future des écrivains à qui on ferait +du bruit de mon accident et qui expieraient mon malheur aux dépens de +leur carrière, comme on donne le fouet au menin quand M. le dauphin a +fait une sottise. Mais il ne faudrait pas trop non plus admirer ma +prévoyante audace, en prenant sur moi la lettre d'exclusion: ce qui +paraît une énormité, mesuré à la courte échelle des vieilles idées +diplomatiques, n'était au fond rien du tout, dans l'ordre actuel de la +société. Cette audace me venait, d'un côté, de mon insensibilité pour +toute disgrâce, de l'autre, de ma connaissance des opinions de mon +temps: le monde tel qu'il est fait aujourd'hui ne donne pas deux sous de +la nomination d'un pape, des rivalités des couronnes et des intrigues de +l'intérieur d'un conclave.</p> + +<p class="p2 center smcap"><span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS.</p> + +<p class="center"><i>Confidentielle.</i></p> + +<p class="right">«Rome, ce 2 avril 1829.</p> + +<p>«Monsieur le comte,</p> + +<p>«J'ai l'honneur de vous envoyer aujourd'hui les documents importants que +je vous ai annoncés. Ce n'est rien moins que le journal officiel et +secret du conclave. Il est traduit mot pour mot sur l'original italien; +j'en ai fait disparaître seulement tout ce qui pouvait indiquer avec +trop de précision les sources où j'ai puisé. S'il transpirait la moindre +chose de ces révélations, dont il n'y a peut-être pas un autre exemple, +il en coûterait la fortune, la liberté et la vie peut-être à plusieurs +personnes. Cela serait d'autant plus déplorable que ces révélations ne +sont point dues à l'intérêt et à la corruption, mais à la confiance dans +l'honneur français. Cette pièce, monsieur le comte, doit donc demeurer à +jamais secrète, après avoir été lue dans le conseil du roi: car, malgré +les précautions que j'ai prises de taire les noms et de retrancher les +choses directes, elle en dit encore assez pour compromettre ses auteurs. +J'y ai joint un commentaire, afin d'en faciliter la lecture. Le +gouvernement pontifical est dans l'usage de tenir un registre où sont +notés jour par jour, et pour ainsi dire heure par heure, ses décisions, +ses gestes et ses faits; quel trésor historique si l'on pouvait y +fouiller en remontant vers les premiers siècles de la papauté! Il m'a +été entr'ouvert <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> un moment pour l'époque actuelle. Le roi +verra, par les documents que je vous transmets, ce qu'on n'a jamais vu, +l'intérieur d'un conclave; les sentiments les plus intimes de la cour de +Rome lui seront connus, et les ministres de Sa Majesté ne marcheront pas +dans l'ombre.</p> + +<p>«Le commentaire que j'ai fait du journal me dispensant de toute autre +réflexion, il ne me reste plus qu'à vous offrir la nouvelle assurance de +la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur, etc., etc.»</p> + +<p>L'original italien du document précieux annoncé dans cette dépêche +confidentielle a été brûlé à Rome sous mes yeux; je n'ai point gardé +copie de la traduction de ce document que j'ai envoyée aux affaires +étrangères; j'ai seulement une copie du <i>commentaire</i> ou des <i>remarques</i> +jointes par moi à cette traduction<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159" title="Lien vers la note 159"><span class="smaller">[159]</span></a>. Mais la même discrétion qui m'a +fait recommander au ministre de garder la pièce à jamais secrète +m'oblige de supprimer ici mes propres remarques; car, quelle que soit +l'obscurité dont ces remarques sont enveloppées, par l'absence du +document auquel elles se rapportent, cette obscurité serait encore de la +lumière à Rome. Or, les ressentiments sont longs dans la ville +éternelle; il se pourrait faire que, dans cinquante ans d'ici ils +allassent frapper quelque arrière-neveu des auteurs de la mystérieuse +confidence. Je me contenterai donc de donner un <i>aperçu général</i> du +contenu du <i>commentaire</i>, en insistant sur quelques passages qui ont un +rapport direct avec les affaires de France.</p> + +<p>On voit premièrement combien la cour de Naples <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> trompait M. de +Blacas ou combien elle était elle-même trompée; car, pendant qu'elle me +faisait dire que les cardinaux napolitains voteraient avec nous, ils se +réunissaient à la minorité ou à la faction dite de Sardaigne.</p> + +<p>La minorité des cardinaux se figurait que le vote des cardinaux français +influerait sur la <i>forme de notre gouvernement</i>. Comment cela? +Apparemment par les ordres secrets dont on les supposait chargés et par +leurs votes en faveur d'un pape exalté.</p> + +<p>Le nonce Lambruschini affirmait au conclave que le cardinal de Latil +avait le secret du roi: tous les efforts de la faction tendaient à faire +croire que Charles X et son gouvernement n'étaient pas d'accord.</p> + +<p>Le 13 mars, le cardinal de Latil annonce qu'il a à faire au conclave une +déclaration <i>purement</i> de conscience; il est renvoyé devant quatre +cardinaux-évêques: les actes de cette confession secrète demeurent à la +garde du grand pénitencier. Les autres cardinaux français ignorent la +matière de cette confession et le cardinal Albani cherche en vain à la +découvrir: le fait est important et curieux.</p> + +<p>La minorité est composée de seize voix compactes. Les cardinaux de cette +minorité s'appellent les <i>Pères de la Croix</i>; ils mettent sur leur porte +une croix de Saint-André pour annoncer que, déterminés dans leur choix, +ils ne veulent plus communiquer avec personne. La majorité du conclave +montre des sentiments raisonnables et la ferme résolution de ne se mêler +en rien de la politique étrangère.</p> + +<p>Le procès-verbal dressé par le notaire du conclave est digne d'être +remarqué: «Pie VIII, y est-il dit à <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> la conclusion, s'est +déterminé à nommer le cardinal Albani secrétaire d'État, afin de +satisfaire aussi le cabinet de Vienne.» Le souverain pontife partage les +lots entre les deux couronnes; il se déclare le pape de la France et +donne à l'Autriche la secrétairerie d'État.</p> + +<p class="p2 center smcap">À MADAME RÉCAMIER.</p> + +<p class="right">«Rome, mercredi 8 avril 1829</p> + +<p>«J'ai donné aujourd'hui même à dîner à tout le conclave. Demain je +reçois la grande-duchesse Hélène. Le mardi de Pâques, j'ai un bal pour +la clôture de la session; et puis je me prépare à aller vous voir; jugez +de mon anxiété: au moment où je vous écris, je n'ai point encore de +nouvelles de mon courrier à cheval annonçant la mort du pape, et +pourtant le pape est déjà couronné; Léon XII est oublié; j'ai repris les +affaires avec le nouveau secrétaire d'État Albani; tout marche comme +s'il n'était rien arrivé, et j'ignore si vous savez même à Paris qu'il y +a un nouveau pontife! Que cette cérémonie de la bénédiction papale est +belle! La Sabine à l'horizon, puis la campagne déserte de Rome, puis +Rome elle-même, puis la place Saint-Pierre et tout le peuple tombant à +genoux sous la main d'un vieillard: le pape est le seul prince qui +bénisse ses sujets.</p> + +<p>«J'en étais là de ma lettre lorsqu'un courrier qui m'arrive de Gènes +m'apporte une dépêche télégraphique de Paris à Toulon, laquelle dépêche, +qui répond à celle que j'avais fait passer, m'apprend <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> que le 4 +avril, à onze heures du matin, on a reçu à Paris ma dépêche +télégraphique de Rome à Toulon, dépêche qui annonçait la nomination du +cardinal Castiglioni, et que le roi est fort content.</p> + +<p>«La rapidité de ces communications est prodigieuse; mon courrier est +parti le 31 mars, à huit heures du soir, et le 8 avril, à huit heures du +soir, j'ai reçu la réponse de Paris<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160" title="Lien vers la note 160"><span class="smaller">[160]</span></a>.»</p> + +<p class="p2 right">«11 avril 1829.</p> + +<p>«Nous voilà au 11 avril: dans huit jours nous aurons Pâques, dans quinze +jours mon congé et puis vous voir! Tout disparaît dans cette espérance; +je ne suis plus triste; je ne songe plus aux ministres ni à la +politique. Demain nous commençons la semaine sainte. Je penserai à tout +ce que vous m'avez dit. Que n'êtes-vous ici pour entendre avec moi les +beaux chants de douleur! Nous irions nous promener dans les déserts de +la campagne de Rome, <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> maintenant couverts de verdure et de +fleurs. Toutes les ruines semblent rajeunir avec l'année: je suis du +nombre.»</p> + +<p class="p2 right">«Mercredi saint, 15 avril.</p> + +<p>«Je sors de la chapelle Sixtine, après avoir assisté à ténèbres et +entendu chanter le <i>Miserere</i>. Je me souvenais que vous m'aviez parlé de +cette cérémonie et j'en étais à cause de cela cent fois plus touché.</p> + +<p>«Le jour s'affaiblissait; les ombres envahissaient lentement les +fresques de la chapelle et l'on n'apercevait plus que quelques grands +traits du pinceau de Michel-Ange. Les cierges, tour à tour éteints, +laissaient échapper de leur lumière étouffée une légère fumée blanche, +image assez naturelle de la vie que l'Écriture compare à <i>une petite +vapeur</i><a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161" title="Lien vers la note 161"><span class="smaller">[161]</span></a>. Les cardinaux étaient à genoux, le nouveau pape prosterné +au même autel où quelques jours avant j'avais vu son prédécesseur; +l'admirable prière de pénitence et de miséricorde, qui avait succédé aux +Lamentations du prophète, s'élevait par intervalles dans le silence et +la nuit. On se sentait accablé sous le grand mystère d'un Dieu mourant +pour effacer les crimes des hommes. La catholique héritière sur ses sept +collines était là avec tous ses souvenirs; mais, au lieu de ces pontifes +puissants, de ces cardinaux qui disputaient la préséance aux monarques, +un pauvre vieux pape paralytique, sans famille et sans appui, des +princes de l'Église sans éclat, annonçaient <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> la fin d'une +puissance qui civilisa le monde moderne. Les chefs-d'œuvre des arts +disparaissaient avec elle, s'effaçaient sur les murs et sur les voûtes +du Vatican, palais à demi abandonné. De curieux étrangers, séparés de +l'unité de l'Église, assistaient en passant à la cérémonie et +remplaçaient la communauté des fidèles. Une double tristesse s'emparait +du cœur. Rome chrétienne, en commémorant l'agonie de Jésus-Christ, +avait l'air de célébrer la sienne, de redire pour la nouvelle Jérusalem +les paroles que Jérémie adressait à l'ancienne. C'est une belle chose +que Rome pour tout oublier, mépriser tout et mourir.»</p> + +<p class="p2 center smcap">DÉPÊCHES À M. LE COMTE PORTALIS.</p> + +<p class="right">«Rome, ce 16 avril 1829.</p> + +<p>«Monsieur le comte,</p> + +<p>«Les choses se développent ici comme j'avais eu l'honneur de vous le +faire pressentir; les paroles et les actions du nouveau souverain +pontife sont parfaitement d'accord avec le système pacificateur suivi +par Léon XII: Pie VIII va même plus loin que son prédécesseur; il +s'exprime avec plus de franchise sur la Charte, dont il ne craint pas de +prononcer le mot et de conseiller aux Français de suivre l'esprit. Le +nonce, ayant encore écrit sur nos affaires, a reçu sèchement l'ordre de +se mêler des siennes. Tout se conclut pour le concordat des Pays-Bas, et +M. le comte de Celles mettra fin à sa mission le mois prochain.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> «Le cardinal Albani, dans une position difficile, est obligé de +l'expier: les protestations qu'il me fait de son dévouement à la France +blessent l'ambassadeur d'Autriche, qui ne peut cacher son humeur. Sous +les rapports religieux, nous n'avons rien à craindre du cardinal Albani; +fort peu religieux lui-même, il ne sera poussé à nous troubler ni par +son propre fanatisme, ni par l'opinion modérée de son souverain.</p> + +<p>«Quant aux rapports politiques, ce n'est pas avec une intrigue de police +et une correspondance chiffrée que l'on escamotera aujourd'hui l'Italie: +laisser occuper les légations, ou mettre garnison autrichienne à Ancône +sous un prétexte quelconque, ce serait remuer l'Europe et déclarer la +guerre à la France: or nous ne sommes plus en 1814, 1815, 1816 et 1817; +on ne satisfait pas impunément sous nos yeux une ambition avide et +injuste. Ainsi, que le cardinal Albani ait une pension du prince de +Metternich; qu'il soit le parent du duc de Modène, auquel il prétend +laisser son énorme fortune; qu'il trame avec ce prince un petit complot +contre l'héritier de la couronne de Sardaigne; tout cela est vrai, tout +cela aurait été dangereux à l'époque où des gouvernements secrets et +absolus faisaient marcher obscurément des soldats derrière une obscure +dépêche: mais aujourd'hui, avec des gouvernements publics, avec la +liberté de la presse et de la parole, avec le télégraphe et la rapidité +de toutes les communications, avec la connaissance des affaires répandue +dans les diverses classes de la société, on est à l'abri des tours de +gobelet et des finesses de <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> la vieille diplomatie. Toutefois, +il ne faut pas se dissimuler qu'un <i>chargé d'affaires d'Autriche</i>, +secrétaire d'État à Rome, a des inconvénients; il y a même certaines +notes (par exemple celles qui seraient relatives à la puissance +impériale en Italie) qu'on ne pourrait mettre entre les mains du +cardinal Albani.</p> + +<p>Personne n'a encore pu pénétrer le secret d'une nomination qui déplaît à +tout le monde, même au cabinet de Vienne. Cela tient-il à des intérêts +étrangers à la politique? On assure que le cardinal Albani offre dans ce +moment au saint-père de lui avancer 200,000 piastres dont le +gouvernement de Rome a besoin; d'autres prétendent que cette somme +serait prêtée par un banquier autrichien. Le cardinal Macchi me disait +samedi dernier que Sa Sainteté, ne voulant pas reprendre le cardinal +Bernetti et désirant néanmoins lui donner une grande place, n'avait +trouvé d'autre moyen d'arranger les choses que de rendre vacante la +légation de Bologne. De misérables embarras deviennent souvent les +motifs des plus importantes résolutions. Si la version du cardinal +Macchi est la véritable, tout ce que dit et fait Pie VIII pour la +<i>satisfaction</i> des couronnes de France et d'Autriche ne serait qu'une +raison apparente, à l'aide de laquelle il chercherait à masquer à ses +propres yeux sa propre faiblesse. Au surplus, on ne croit point à la +durée du ministère d'Albani. Aussitôt qu'il entrera en relation avec les +ambassadeurs, les difficultés naîtront de toutes parts.</p> + +<p>«Quant à la position de l'Italie, monsieur le comte, il faut lire avec +précaution ce qu'on vous en mandera <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> de Rome ou d'ailleurs. Il +est malheureusement trop vrai que le gouvernement des Deux-Siciles est +tombé au dernier degré du mépris. La manière dont la cour vit au milieu +de ses gardes, toujours tremblante, toujours poursuivie par les fantômes +de la peur, n'offrant pour tout spectacle que des chasses ruineuses et +des gibets, contribue de plus en plus dans ce pays à avilir la royauté. +Mais on prend pour des <i>conspirations</i> ce qui n'est que le malaise de +tous, le produit du siècle, la lutte de l'ancienne société avec la +nouvelle, le combat de la décrépitude des vieilles institutions contre +l'énergie des jeunes générations; enfin, la comparaison que chacun fait +de ce qui est à ce qui pourrait être. Ne nous le dissimulons pas: le +grand spectacle de la France puissante, libre et heureuse, ce grand +spectacle qui frappe les yeux des nations restées ou retombées sous le +joug, excite des regrets ou nourrit des espérances. Le mélange des +gouvernements représentatifs et des monarchies absolues ne saurait +durer; il faut que les unes ou les autres périssent, que la politique +reprenne un égal niveau, ainsi que du temps de l'Europe gothique. La +douane d'une frontière ne peut désormais séparer la liberté de +l'esclavage; un homme ne peut plus être pendu de ce côté-ci d'un +ruisseau pour des principes réputés sacrés de l'autre côté de ce même +ruisseau. C'est dans ce sens, monsieur le comte, et uniquement dans ce +sens, qu'il y a <i>conspiration</i> en Italie; c'est dans ce sens encore que +l'Italie est <i>française</i>. Le jour où elle entrera en jouissance des +droits que son intelligence aperçoit et que la marche progressive +<span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> du temps lui apporte, elle sera tranquille et purement +italienne. Ce ne sont point quelques pauvres diables de <i>carbonari</i>, +excités par des manœuvres de police et pendus sans miséricorde, qui +soulèveront ce pays. On donne aux gouvernements les idées les plus +fausses du véritable état des choses; on les empêche de faire ce qu'ils +devraient faire pour leur sûreté, en leur montrant toujours comme les +conspirations particulières d'une poignée de Jacobins ce qui est l'effet +d'une cause permanente et générale.</p> + +<p>«Telle est, monsieur le comte, la position réelle de l'Italie: chacun de +ses États, outre le travail commun des esprits, est tourmenté de quelque +maladie locale: le Piémont est livré à une faction fanatique; le +Milanais est dévoré par les Autrichiens; les domaines du saint-père sont +ruinés par la mauvaise administration des finances; l'impôt s'élève à +près de cinquante millions et ne laisse pas au propriétaire un pour cent +de son revenu; les douanes ne rapportent presque rien; la contrebande +est générale; le prince de Modène a établi dans son duché (lieu de +franchise pour tous les anciens abus) des magasins de marchandises +prohibées, lesquelles il fait entrer la nuit dans la légation de +Bologne<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162" title="Lien vers la note 162"><span class="smaller">[162]</span></a>.</p> + +<p>«Je vous ai déjà, monsieur le comte, parlé de Naples, où la faiblesse du +gouvernement n'est sauvée que par la lâcheté des populations.</p> + +<p>«C'est cette absence de la vertu militaire qui prolongera <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> +l'agonie de l'Italie. Bonaparte n'a pas eu le temps de faire revivre +cette vertu dans la patrie de Marius et de César. Les habitudes d'une +vie oisive et le charme du climat contribuent encore à ôter aux Italiens +du midi le désir de s'agiter pour être mieux. Les antipathies nées des +divisions territoriales ajoutent aux difficultés d'un mouvement +intérieur; mais si quelque impulsion venait du dehors, ou si quelque +prince en deçà des Alpes accordait une charte à ses sujets, une +révolution aurait lieu, parce que tout est mûr pour cette révolution. +Plus heureux que nous et instruits par notre expérience, les peuples +économiseraient les crimes et les malheurs dont nous avons été +prodigues.</p> + +<p>«Je vais sans doute, monsieur le comte, recevoir bientôt le congé que je +vous ai demandé: peut-être en ferai-je usage. Au moment donc de quitter +l'Italie, j'ai cru devoir mettre sous vos yeux quelques aperçus +généraux, pour fixer les idées du conseil du roi et afin de le tenir en +garde contre les rapports des esprits bornés ou des passions aveugles.</p> + +<p>«J'ai l'honneur, etc., etc.»</p> + +<p class="p2 center smcap">À M. LE COMTE PORTALIS.</p> + +<p class="right">«Rome, ce 16 avril 1829.</p> + +<p>«Monsieur le comte,</p> + +<p>«MM. les cardinaux français sont fort empressés de connaître quelle +somme leur sera accordée pour leurs dépenses et leur séjour à Rome: ils +m'ont prié plusieurs fois de vous écrire à ce sujet; je <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> vous +serai donc infiniment obligé de m'instruire le plus tôt possible de la +décision du roi.</p> + +<p>«Pour ce qui me regarde, monsieur le comte, lorsque vous avez bien voulu +m'allouer un secours de trente mille francs, vous avez supposé qu'aucun +cardinal ne logerait chez moi: or, M. de Clermont-Tonnerre s'y est +établi avec sa suite, composée de deux conclavistes, d'un secrétaire +ecclésiastique, d'un secrétaire laïque, d'un valet de chambre, de deux +domestiques et d'un cuisinier français, enfin d'un maître de chambre +romain, d'un maître de cérémonies, de trois valets de pied, d'un cocher, +et de toute cette maison italienne qu'un cardinal est obligé d'avoir +ici. M. l'archevêque de Toulouse, qui ne peut marcher<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163" title="Lien vers la note 163"><span class="smaller">[163]</span></a>, ne dîne +point à ma table; il faut deux ou trois services à différentes heures, +des voitures et des chevaux pour les commensaux et les amis. Mon +respectable hôte ne payera certainement pas sa dépense ici: il partira, +et les mémoires me resteront; il me faudra acquitter non-seulement ceux +du cuisinier, de la blanchisseuse, du loueur de carrosses, etc., etc., +mais encore ceux des deux chirurgiens qui visitent la jambe de +Monseigneur, du cordonnier qui fait ses mules blanches et pourpres, +<span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> et du tailleur qui a <i>confectionné</i> les manteaux, les +soutanes, les rabats, l'ajustement complet du cardinal et de ses abbés.</p> + +<p>«Si vous joignez à cela, monsieur le comte, mes dépenses extraordinaires +pour frais de représentation avant, pendant et après le conclave, +dépenses augmentées par la présence de la grande-duchesse Hélène<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164" title="Lien vers la note 164"><span class="smaller">[164]</span></a>, +du prince Paul de Wurtemberg<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165" title="Lien vers la note 165"><span class="smaller">[165]</span></a> et du roi de Bavière, vous trouverez +sans doute que les trente mille francs que vous m'avez accordés seront +de beaucoup dépassés. La première année de l'établissement d'un +ambassadeur est ruineuse, les secours accordés pour cet établissement +étant fort au-dessous des besoins. Il faut presque trois ans de séjour +pour qu'un agent diplomatique ait trouvé le moyen d'acquitter les dettes +qu'il a contractées d'abord et de mettre ses dépenses au niveau de ses +recettes. Je connais toute la pénurie du budget des affaires étrangères; +si j'avais par moi-même quelque fortune, je ne vous importunerais pas: +rien ne m'est plus désagréable, je vous assure, que ces détails d'argent +dans lesquels une rigoureuse nécessité me force d'entrer, bien malgré +moi.</p> + +<p>«Agréez, monsieur le comte, etc.»</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> J'avais donné des bals et des soirées à Londres et à Paris, et, +bien qu'enfant d'un autre désert, je n'avais pas trop mal traversé ces +nouvelles solitudes; mais je ne m'étais pas douté de ce que pouvaient +être des fêtes à Rome: elles ont quelque chose de la poésie antique qui +place la mort à côté des plaisirs. À la villa Médicis, dont les jardins +sont déjà une parure et où j'ai reçu la grande-duchesse Hélène, +l'encadrement du tableau est magnifique: d'un côté, la villa Borghèse +avec la maison de Raphaël; de l'autre, la villa de Monte-Mario et les +coteaux qui bordent le Tibre; au-dessous du spectateur, Rome entière +comme un vieux nid d'aigle abandonné. Au milieu des bosquets se +pressaient, avec les descendants des Paula et des Cornélie, les beautés +venues de Naples, de Florence et de Milan: la princesse Hélène semblait +leur reine. Borée, tout à coup descendu de la montagne, a déchiré la +tente du festin, et s'est enfui avec des lambeaux de toile et de +guirlandes, comme pour nous donner une image de tout ce que le temps a +balayé sur cette rive. L'ambassade était consternée; je sentais je ne +sais quelle gaieté ironique à voir un souffle du ciel emporter mon or +d'un jour et mes joies d'une heure. Le mal a été promptement réparé. Au +lieu de déjeuner sur la terrasse, on a déjeuné dans l'élégant palais: +l'harmonie des cors et des hautbois, dispersée par le vent, avait +quelque chose du murmure de mes forêts américaines. Les groupes qui se +jouaient dans les rafales, les femmes dont les voiles tourmentés +battaient leurs visages et leurs cheveux, le <i>sartarello</i> qui continuait +dans la bourrasque, l'improvisatrice qui déclamait aux nuages, le ballon +qui s'envolait de travers <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> avec le chiffre de la fille du Nord, +tout cela donnait un caractère nouveau à ces jeux où semblaient se mêler +les tempêtes accoutumées de ma vie<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166" title="Lien vers la note 166"><span class="smaller">[166]</span></a>.</p> + +<p>Quel prestige pour tout homme qui n'eût pas compté son monceau d'années, +et qui eût demandé des illusions au monde et à l'orage! J'ai bien de la +peine à me souvenir de mon automne, quand, dans mes soirées, je vois +passer devant moi ces femmes du printemps qui s'enfoncent parmi les +fleurs, les concerts et les lustres de mes galeries successives: on +dirait des cygnes qui nagent vers des climats radieux. À quel désennui +vont-elles? Les unes cherchent ce qu'elles ont déjà aimé, les autres ce +qu'elles n'aiment pas encore. Au bout de la route, elles tomberont dans +ces sépulcres, toujours ouverts ici, dans ces anciens sarcophages qui +serrent de bassins à des fontaines suspendues à des portiques; elles +iront augmenter tant de poussières légères et charmantes. Ces flots de +beautés, de diamants, de fleurs et de plumes roulent au son de la +musique de Rossini, qui se répète et s'affaiblit d'orchestre en +orchestre. Cette mélodie est-elle le soupir de la brise que j'entendais +dans les savanes des Florides, le gémissement que j'ai ouï dans le +temple d'Érechtée à Athènes? Est-ce la plainte lointaine des aquilons +qui me berçaient sur l'Océan? Ma sylphide serait-elle cachée sous la +forme de quelques-unes de ces brillantes Italiennes? Non: ma dryade est +restée unie au saule des prairies où je causais <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> avec elle de +l'autre côté de la futaie de Combourg. Je suis bien étranger à ces ébats +de la société attachée à mes pas vers la fin de ma course; et pourtant +il y a dans cette féerie une sorte d'enivrement qui me monte à la tête: +je ne m'en débarrasse qu'en allant rafraîchir mon front à la place +solitaire de Saint-Pierre ou au Colisée désert. Alors les petits +spectacles de la terre s'abîment, et je ne trouve d'égal au brusque, +changement de la scène que les anciennes tristesses de mes premiers +jours.</p> + +<p class="p2">Je consigne ici maintenant mes rapports comme ambassadeur avec la +famille Bonaparte, afin de laver la Restauration d'une de ces calomnies +qu'on lui jette sans cesse à la tête.</p> + +<p>La France n'a pas agi seule dans le bannissement des membres de la +famille impériale; elle n'a fait qu'obéir à la dure nécessité imposée +par la force des armes; ce sont les alliés qui ont provoqué ce +bannissement: des conventions diplomatiques, des traités formels +prononcent l'exil des Bonaparte, leur prescrivent jusqu'aux lieux qu'ils +doivent habiter, ne permettent pas à un ministre ou à un ambassadeur des +cinq puissances de délivrer <i>seul</i> un passeport aux parents de Napoléon; +le visa des <i>quatre</i> autres ministres ou ambassadeurs des <i>quatre</i> +autres puissances contractantes est exigé. Tant ce sang de Napoléon +épouvantait les alliés, lors même qu'il ne coulait pas dans ses propres +veines!</p> + +<p>Grâce à Dieu, je ne me suis jamais soumis à ces mesures. En 1823, j'ai +délivré, sans consulter personne, en dépit des traités et sous ma propre +responsabilité <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> comme ministre des affaires étrangères, un +passeport à madame la comtesse de Survilliers<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167" title="Lien vers la note 167"><span class="smaller">[167]</span></a>, alors à Bruxelles, +pour venir à Paris soigner un de ses parents malade. Vingt fois j'ai +demandé le rappel de ces lois de persécution; vingt fois j'ai dit à +Louis XVIII que je voudrais voir le duc de Reichstadt capitaine de ses +gardes et la statue de Napoléon replacée au haut de la colonne de la +place Vendôme. J'ai rendu, comme ministre et comme ambassadeur, tous les +services que j'ai pu à la famille Bonaparte. C'est ainsi que j'ai +compris largement la monarchie légitime: la liberté peut regarder la +gloire en face. Ambassadeur à Rome, j'ai autorisé mes secrétaires et mes +attachés à paraître au palais de madame la duchesse de Saint-Leu; j'ai +renversé la séparation élevée entre des Français qui ont également connu +l'adversité. J'ai écrit à M. le cardinal Fesch pour l'inviter à se +joindre aux cardinaux qui devaient se réunir chez moi; je lui ai +témoigné ma douleur des mesures politiques qu'on avait cru devoir +prendre; je lui ai rappelé le temps où j'avais fait partie de sa mission +auprès du Saint-Siège; et j'ai prié mon ancien ambassadeur d'honorer de +sa présence le banquet de son ancien secrétaire d'ambassade. J'en ai +reçu cette réponse pleine de dignité, de discrétion et de prévoyance:</p> + +<p class="p2 right">«Du palais Falconieri, 4 avril 1829.</p> + +<p>«Le cardinal Fesch est bien sensible à l'invitation obligeante de M. de +Chateaubriand, mais sa position <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> à son retour à Rome lui +conseilla d'abandonner le monde et de mener une vie tout à fait séparée +de toute société étrangère à sa famille. Les circonstances qui se +succédèrent lui prouvèrent qu'un tel parti était indispensable à sa +tranquillité; et les douceurs du moment ne le garantissant point des +désagréments de l'avenir, il est obligé de ne point changer de manière +de vivre. Le cardinal Fesch prie M. de Chateaubriand d'être convaincu +que rien n'égale sa reconnaissance, et que c'est avec bien de la peine +qu'il ne se rendra pas chez Son Excellence aussi fréquemment qu'il +l'aurait désiré.</p> + +<p>«Le très humble, etc.</p> + +<p class="right">«Cardinal <span class="smcap">Fesch</span>.»</p> + +<p class="p2">La phrase de ce billet: <i>Les douceurs du moment ne le garantissant pas +des désagréments de l'avenir</i>, fait allusion à la menace de M. de +Blacas, qui avait donné l'ordre de jeter M. le cardinal Fesch du haut en +bas de ses escaliers, s'il se présentait à l'ambassade de France: M. de +Blacas oubliait trop qu'il n'avait pas toujours été si grand seigneur. +Moi qui pour être, autant que je puis, ce que je dois être dans le +présent, me rappelle sans cesse mon passé, j'ai agi d'une autre sorte +avec M. l'archevêque de Lyon: les petites mésintelligences qui +existèrent entre lui et moi à Rome m'obligent à des convenances d'autant +plus respectueuses que je suis à mon tour dans le parti triomphant, et +lui dans le parti abattu.</p> + +<p>De son côté, le prince Jérôme m'a fait l'honneur de réclamer mon +intervention, en m'envoyant copie d'une <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> requête qu'il adresse +au cardinal secrétaire d'État; il me dit dans sa lettre:</p> + +<p>«L'exil est assez affreux dans son principe comme dans ses conséquences, +pour que cette généreuse France qui l'a vu naître (le prince Jérôme), +cette France qui possède toutes ses affections, et qu'il a servie vingt +ans, veuille aggraver sa situation en permettant à chaque gouvernement +d'abuser de la délicatesse de sa position.</p> + +<p>«Le prince Jérôme de Montfort, confiant dans la loyauté du gouvernement +français et dans le caractère de son noble représentant, n'hésite pas à +penser que justice lui soit rendue.</p> + +<p>«Il saisit cette occasion, etc.</p> + +<p class="right smcap">«Jérôme.»</p> + +<p class="p2">J'ai adressé, en conséquence de cette requête, une note confidentielle +au secrétaire d'État, le cardinal Bernetti; elle se termine par ces +mots:</p> + +<p>«Les motifs déduits par le prince Jérôme de Montfort ayant paru au +soussigné fondés en droit et en raison, il n'a pu refuser l'intervention +de ses bons offices au réclamant, persuadé que le gouvernement français +verra toujours avec peine aggraver par d'ombrageuses mesures la rigueur +des lois politiques.</p> + +<p>«Le soussigné mettrait un prix tout particulier à obtenir, dans cette +circonstance, le puissant intérêt de S. E. le cardinal secrétaire +d'État.</p> + +<p class="right smcap">«Chateaubriand.»</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> J'ai répondu en même temps au prince Jérôme ce qui suit:</p> + +<p class="right">«Rome, 9 mai 1829.</p> + +<p>«L'ambassadeur de France près le Saint-Siège a reçu copie de la note que +le prince Jérôme de Montfort lui a fait l'honneur de lui envoyer. Il +s'empresse de le remercier de la confiance qu'il a bien voulu lui +témoigner; il se fera un devoir d'appuyer, auprès du secrétaire d'État +de Sa Sainteté, les justes réclamations de Son Altesse.</p> + +<p>«Le vicomte de Chateaubriand, qui a aussi été banni de sa patrie, serait +trop heureux de pouvoir adoucir le sort des Français qui se trouvent +encore placés sous le coup d'une loi politique. Le frère exilé de +Napoléon, s'adressant à un émigré jadis rayé de la liste des proscrits +par Napoléon lui-même, est un de ces jeux de la fortune qui devait avoir +pour témoins les ruines de Rome.</p> + +<p>«Le vicomte de Chateaubriand a l'honneur, etc.»</p> + +<p class="p2 center smcap">DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS.</p> + +<p class="right">«Rome, 4 mai 1829.</p> + +<p>«J'ai eu l'honneur de vous dire, dans ma lettre du 30 avril, en vous +accusant réception de votre dépêche n<sup>o</sup> 25, que le pape m'avait reçu en +audience particulière le 29 avril à midi. Sa Sainteté m'a paru jouir +d'une très bonne santé. Elle m'a fait asseoir devant elle et m'a gardé à +peu près cinq quarts d'heure. L'ambassadeur d'Autriche avait eu avant +<span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> moi une audience publique pour remettre ses nouvelles lettres +de créance.</p> + +<p>«En quittant le cabinet de Sa Sainteté au Vatican, je suis descendu chez +le secrétaire d'État, et, abordant franchement la question avec lui, je +lui ai dit: «Eh bien, vous voyez comme nos journaux vous arrangent! Vous +êtes <i>Autrichien</i>, <i>vous détestez la France</i>, vous voulez lui jouer de +mauvais tours: que dois-je croire de tout cela?»</p> + +<p>«Il a haussé les épaules et m'a répondu: «Vos journaux me font rire; je +ne puis pas vous convaincre par mes paroles, si vous n'êtes pas +convaincu; mais mettez-moi à l'épreuve et vous verrez si je n'aime pas +la France, si je ne fais pas ce que vous me demanderez au nom de votre +roi!» Je crois, monsieur le comte, le cardinal Albani sincère. Il est +d'une indifférence profonde en matière religieuse; il n'est pas prêtre; +il a même songé à quitter la pourpre et à se marier; il n'aime pas les +jésuites, ils le fatiguent par le bruit qu'ils font; il est paresseux, +gourmand, grand amateur de toutes sortes de plaisirs: l'ennui que lui +causent les mandements et les lettres pastorales le rend extrêmement peu +favorable à la cause des auteurs de ces lettres et de ces mandements: ce +vieillard de quatre-vingts ans veut mourir en paix et en joie.</p> + +<p>«J'ai l'honneur, etc.»</p> + +<p class="p2 right">«10 mai 1829.</p> + +<p>Je visite souvent Monte-Cavallo; la solitude des jardins s'y accroît de +la solitude de la campagne romaine que la vue va chercher par-dessus +Rome, en <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> amont de la rive droite du Tibre. Les jardiniers sont +mes amis; des allées mènent à la Paneterie; pauvre laiterie, volière ou +ménagerie dont les habitants sont indigents et pacifiques comme les +papes actuels. En regardant en bas du haut des terrasses de l'enceinte +quirinale, on aperçoit dans une rue étroite des femmes qui travaillent +aux différents étages de leurs fenêtres: les unes brodent, les autres +peignent dans le silence de ce quartier retiré. Les cellules des +cardinaux du dernier conclave ne m'intéressent pas du tout. Lorsqu'on +bâtissait Saint-Pierre, que l'on commandait des chefs-d'œuvre à +Raphaël, qu'en même temps les rois venaient baiser la mule du pontife, +il y avait quelque chose digne d'attention dans la papauté temporelle. +Je verrais volontiers la loge d'un Grégoire VII, d'un Sixte-Quint, comme +je chercherais la fosse aux lions dans Babylone; mais des trous noirs, +délaissés d'une obscure compagnie de septuagénaires, ne me représentent +que ces <i>columbaria</i> de l'ancienne Rome, vide aujourd'hui de leur +poussière et d'où s'est envolée une famille de morts.</p> + +<p>Je passe donc rapidement ces cellules déjà à moitié abattues pour me +promener dans les salles du palais: là, tout me parle d'un +événement<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168" title="Lien vers la note 168"><span class="smaller">[168]</span></a> dont on ne retrouve la trace qu'en remontant jusqu'à +Sciarra Colonna, Nogaret et Boniface VIII.</p> + +<p>Mon premier et mon dernier voyage de Rome se rattachent par les +souvenirs de Pie VII, dont j'ai raconté l'histoire en parlant de madame +de Beaumont et de Bonaparte. Mes deux voyages sont deux pendentifs +<span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> esquissés sous la voûte de mon monument. Ma fidélité à la +mémoire de mes anciens amis doit donner confiance aux amis qui me +restent: rien ne descend pour moi dans la tombe; tout ce que j'ai connu +vit autour de moi: selon la doctrine indienne, la mort, en nous +touchant, ne nous détruit pas; elle nous rend seulement invisibles.</p> + +<p class="p2 center smcap">À M. LE COMTE PORTALIS.</p> + +<p class="right">«Rome, le 7 mai 1829.</p> + +<p>«Monsieur le comte,</p> + +<p>«Je reçois enfin par MM. Desgranges et Franqueville votre dépêche n<sup>o</sup> +25. Cette dépêche dure, rédigée par quelque commis mal élevé des +affaires étrangères, n'était pas de celles que je devais attendre après +les services que j'avais eu le bonheur de rendre au roi pendant le +conclave, et surtout on aurait dû un peu se souvenir de la personne à +qui on l'adressait. Pas un mot obligeant pour M. Bellocq, qui a obtenu +de si rares documents; rien sur la demande que je faisais pour lui; +d'inutiles commentaires sur la nomination du cardinal Albani, nomination +faite dans le conclave et qu'ainsi personne n'a pu ni prévoir ni +prévenir; nomination sur laquelle je n'ai cessé d'envoyer des +éclaircissements. Dans ma dépêche n<sup>o</sup> 34, qui sans doute vous est +parvenue à présent, je vous offre encore un moyen très simple de vous +débarrasser de ce cardinal, s'il fait si grand'peur à la France, et ce +moyen sera déjà à moitié exécuté lorsque vous recevrez cette <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> +lettre: demain je prends congé de Sa Sainteté; je remets l'ambassade à +M. Bellocq, comme chargé d'affaires, d'après les instructions de votre +dépêche n<sup>o</sup> 24, et je pars pour Paris.</p> + +<p>«J'ai l'honneur, etc.»</p> + +<p class="p2">Ce dernier billet est rude, et finit brusquement ma correspondance avec +M. Portalis.</p> + +<p class="p2 center smcap">À MADAME RÉCAMIER.</p> + +<p class="right">«14 mai 1829.</p> + +<p>«Mon départ est fixé au 16. Des lettres de Vienne arrivées ce matin +annoncent que M. de Laval a refusé le ministère des affaires étrangères; +est-ce vrai? S'il tient à ce premier refus, qu'arrivera-t-il? Dieu le +sait. J'espère que le tout sera décidé avant mon arrivée à Paris. Il me +semble que nous sommes tombés en paralysie et que nous n'avons plus que +la langue de libre.</p> + +<p>«Vous croyez que je m'entendrais avec M. de Laval; j'en doute. Je suis +disposé à ne m'entendre avec personne. J'allais arriver dans les +dispositions les plus pacifiques, et ces gens s'avisent de me chercher +querelle. Tandis que j'ai eu des chances de ministère, il n'y avait pas +assez d'éloges et de flatteries pour moi dans les dépêches; le jour où +la place a été prise, ou censée prise, on m'annonce sèchement la +nomination de M. de Laval dans la dépêche la plus rude et la plus bête à +la fois. Mais, pour devenir si plat et si insolent d'une poste à +l'autre, il <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> fallait un peu songer à qui on s'adressait, et M. +Portalis en aura été averti par un mot de réponse que je lui ai envoyé +ces jours derniers. Il est possible qu'il n'ait fait que signer sans +lire, comme Carnot signait de confiance des centaines d'exécutions à +mort.»</p> + +<p class="p2">L'ami du grand L'Hôpital, le chancelier Olivier, dans sa langue du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> +siècle, laquelle bravait l'honnêteté, compare les Français à des guenons +qui grimpent au sommet des arbres et qui ne cessent d'aller en avant +qu'elles ne soient parvenues à la plus haute branche, pour y montrer ce +qu'elles doivent cacher. Ce qui s'est passé en France depuis 1789 +jusqu'à nos jours prouve la justesse de la similitude: chaque homme, en +gravissant la vie, est aussi le singe du chancelier; on finit par +exposer sans honte ses infirmités aux passants. Voilà qu'au bout de mes +dépêches je suis saisi du désir de me vanter: les grands hommes qui +pullulent à cette heure démontrent qu'il y a duperie à ne pas proclamer +soi-même son immortalité.</p> + +<p>Avez-vous lu dans les archives des affaires étrangères les +correspondances diplomatiques relatives aux événements les plus +importants à l'époque de ces correspondances?—Non.</p> + +<p>Du moins vous avez lu les correspondances imprimées; vous connaissez les +négociations de du Bellay, de d'Ossat, de Du Perron, du président +Jeannin, les Mémoires d'État de Villeroy, les Économies royales de +Sully; vous avez lu les Mémoires du cardinal de Richelieu, nombre de +lettres de Mazarin, les pièces et les <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> documents relatifs au +traité de Westphalie, de la paix de Munster? Vous connaissez les +dépêches de Barillon sur les affaires d'Angleterre; les négociations +pour la succession d'Espagne ne vous sont pas étrangères; le nom de +madame des Ursins ne vous a pas échappé; le pacte de famille de M. de +Choiseul est tombé sous vos yeux; vous n'ignorez pas Ximenès, Olivarès +et Pombal, Hugues Grotius sur la liberté des mers, ses lettres aux deux +Oxenstiern, les négociations du grand-pensionnaire de Witt avec Pierre +Grotius, second fils de Hugues; enfin la collection des traités +diplomatiques a peut-être attiré vos regards?—Non.</p> + +<p>Ainsi, vous n'avez rien lu de ces sempiternelles élucubrations? Eh bien! +lisez-les; quand cela sera fait, passez ma guerre d'Espagne dont le +succès vous importune, bien qu'elle soit mon premier titre à mon +classement d'homme d'État; prenez mes dépêches de Prusse, d'Angleterre +et de Rome, placez-les auprès des autres dépêches que je vous indique: +la main sur la conscience, dites alors quelles sont celles qui vous ont +le plus ennuyé; dites si mon travail et celui de mes prédécesseurs n'est +pas tout semblable; si l'entente des petites choses et du <i>positif</i> +n'est pas aussi manifeste de mon côté que du côté des ministres passés +et des défunts ambassadeurs?</p> + +<p>D'abord vous remarquerez que j'ai l'œil à tout; que je m'occupe de +Reschid-Pacha<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169" title="Lien vers la note 169"><span class="smaller">[169]</span></a> et de M. de Blacas; que je défends contre tout venant +mes privilèges et <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> mes droits d'ambassadeur à Rome; que je suis +cauteleux, faux (éminente qualité!), fin jusque-là que M. de Funchal, +dans une position équivoque, m'ayant écrit, je ne lui réponds point; +mais que je vais le voir par une politesse astucieuse, afin qu'il ne +puisse montrer une ligne de moi et néanmoins qu'il soit satisfait. Pas +un mot imprudent à reprendre dans mes conversations avec les cardinaux +Bernetti et Albani, les deux secrétaires d'État; rien ne m'échappe; je +descends aux plus petits détails; je rétablis la comptabilité dans les +affaires des Français à Rome, d'une manière telle qu'elle subsiste +encore sur les bases que je lui ai données. D'un regard d'aigle, +j'aperçois que le traité de la Trinité du Mont, entre le Saint-Siège et +les ambassadeurs Laval et Blacas, est abusif, et qu'aucune des deux +parties n'avait eu le droit de le faire. De là, montant plus haut et +arrivant à la grande diplomatie, je prends sur moi de donner l'exclusion +à un cardinal, parce qu'un ministre des affaires étrangères me laissait +sans instructions et m'exposait à voir nommer pour pape une créature de +l'Autriche. Je me procure le journal secret du conclave: chose qu'aucun +ambassadeur n'avait jamais pu obtenir; j'envoie jour par jour la liste +nominative des scrutins. Je ne néglige point la famille de Bonaparte; je +ne désespère pas d'amener, par de bons traitements, le cardinal Fesch à +donner sa démission d'archevêque de Lyon. Si un <i>carbonaro</i> remue, je le +sais, et je juge du plus ou du moins de vérité de la conspiration; si un +abbé intrigue, je le sais, et je déjoue les plans que l'on avait formés +pour éloigner les cardinaux de l'ambassadeur de France. Enfin je +découvre qu'un secret important <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> a été déposé par le cardinal +Latil dans le sein du grand pénitencier. Êtes-vous content? Est-ce là un +homme qui sait son métier? Eh bien! voyez-vous, je brochais cette +besogne diplomatique comme le premier ambassadeur venu, sans qu'il m'en +coûtât une idée, de même qu'un niais de paysan de Basse-Normandie fait +des chausses en gardant ses moutons: mes moutons à moi étaient mes +songes.</p> + +<p>Voici maintenant un autre point de vue: si l'on compare mes lettres +officielles aux lettres officielles de mes prédécesseurs, on s'apercevra +que, dans les miennes, les affaires générales sont traitées autant que +les affaires privées; que je suis entraîné par le caractère des idées de +mon siècle dans une région plus élevée de l'esprit humain. Cela se peut +observer surtout dans la dépêche où je parle à M. Portalis de l'état de +l'Italie, où je montre la méprise des cabinets qui regardent comme des +conspirations particulières ce qui n'est que le développement de la +civilisation. Le <i>Mémoire sur la guerre de l'Orient</i> expose aussi des +vérités d'un ordre politique qui sortent des voies communes. J'ai causé +avec deux papes d'autre chose que des intrigues de cabinet; je les ai +obligés de parler avec moi de religion, de liberté, des destinées +futures du monde. Mon discours prononcé au guichet du conclave a le même +caractère. C'est à des vieillards que j'ai osé dire d'avancer, et de +replacer la religion à la tête de la marche de la société.</p> + +<p>Lecteurs, attendez que j'aie terminé mes vanteries pour arriver ensuite +au but, à la manière du philosophe Platon faisant sa randonnée autour de +son idée. Je suis devenu le vieux Sidrac, l'âge m'allonge le +chemin<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170" title="Lien vers la note 170"><span class="smaller">[170]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> Je poursuis: je serai long encore. Plusieurs +écrivains de nos jours ont la manie de dédaigner leur talent littéraire +pour suivre leur talent politique, l'estimant fort au-dessus du premier. +Grâce à Dieu, l'instinct contraire me domine, je fais peu de cas de la +politique, par la raison même que j'ai été heureux à ce lansquenet. Pour +être un homme supérieur en affaires, il n'est pas question d'acquérir +des qualités, il ne s'agit que d'en perdre. Je me reconnais effrontément +l'aptitude aux choses positives, sans me faire la moindre illusion sur +l'obstacle qui s'oppose en moi à ma réussite complète. Cet obstacle ne +vient pas de la muse; il naît de mon indifférence de tout. Avec ce +défaut, il est impossible d'arriver à rien d'achevé dans la vie +pratique.</p> + +<p>L'indifférence, j'en conviens, est une qualité des hommes d'État, mais +des hommes d'État sans conscience. Il faut savoir regarder d'un œil +sec tout événement, avaler des couleuvres comme de la malvoisie, mettre +au néant, à l'égard des autres, morale, justice, souffrance, pourvu +qu'au milieu des révolutions on sache trouver sa fortune particulière. +Car à ces esprits transcendants l'accident, bon ou mauvais, est obligé +de rapporter quelque chose; il doit financer à raison d'un trône, d'un +cercueil, d'un serment, d'un outrage; le tarif est marqué par les +Mionnet des catastrophes et des affronts: je ne suis pas connaisseur en +cette numismatique<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171" title="Lien vers la note 171"><span class="smaller">[171]</span></a>. Malheureusement mon insouciance <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> est +double; je ne sais pas plus échauffé pour ma personne que pour le fait. +Le mépris du monde venait à saint Paul ermite de sa foi religieuse; le +dédain de la société me vient de mon incrédulité politique. Cette +incrédulité me porterait haut dans une sphère d'action, si, plus +soigneux de mon sot individu, je savais en même temps l'humilier et le +vêtir. J'ai beau faire, je reste un benêt d'honnête homme, naïvement +hébété et tout nu, ne sachant ni ramper, ni prendre.</p> + +<p>D'Andilly<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172" title="Lien vers la note 172"><span class="smaller">[172]</span></a>, parlant de lui, semble avoir peint un côté de mon +caractère: «Je n'ai jamais eu aucune ambition, dit-il, parce que j'en +avais trop, ne pouvant souffrir cette dépendance qui resserre dans des +bornes si étroites les effets de l'inclination que Dieu m'a donnée pour +des choses grandes, glorieuses à l'État et qui peuvent procurer la +félicité des peuples, sans qu'il m'ait été possible d'envisager en tout +cela mes intérêts particuliers. Je n'étais propre que pour un roi qui +aurait régné par lui-même et qui n'aurait eu d'autre désir que de rendre +sa gloire immortelle.» Dans ce cas, je n'étais pas propre aux rois du +jour.</p> + +<p>Maintenant que je vous ai conduit par la main dans les plus secrets +détours de mes mérites, que je vous <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> ai fait sentir tout ce +qu'il y a de rare dans mes dépêches, comme un de mes confrères de +l'Institut qui chante incessamment sa renommée et qui enseigne aux +hommes à l'admirer, maintenant je vous dirai où j'en veux venir par mes +vanteries: en montrant ce qu'ils peuvent faire dans les emplois, je veux +défendre les gens de lettres contre les gens de diplomatie, de comptoir +et de bureaux.</p> + +<p>Il ne faut pas que ceux-ci s'avisent de se croire au-dessus d'hommes +dont le plus petit les surpasse de toute la tête; quand on sait tant de +choses, comme messieurs les positifs, on devrait au moins ne pas dire +des âneries. Vous parlez de <i>faits</i>, reconnaissez donc les <i>faits</i>: la +plupart des grands écrivains de l'antiquité, du moyen âge, de +l'Angleterre moderne, ont été de grands hommes d'État, quand ils ont +daigné descendre jusqu'aux affaires. «Je ne voulus pas leur donner à +entendre, dit Alfieri refusant une ambassade, que leur diplomatie et +leurs dépêches me paraissaient et étaient certainement pour moi moins +importantes que mes tragédies ou même celles des autres: mais il est +impossible de ramener cette espèce de gens-là: ils ne peuvent et ne +doivent pas se convertir.»</p> + +<p>Qui fut jamais plus littéraire en France que L'Hôpital, survivancier +d'Horace<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173" title="Lien vers la note 173"><span class="smaller">[173]</span></a>, que d'Ossat, cet habile <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> ambassadeur, que +Richelieu, cette forte tête, lequel, non content de dicter des <i>traités +de controverse</i>, de rédiger des <i>mémoires</i> et des <i>histoires</i>, inventait +incessamment des sujets dramatiques, rimaillait avec Malleville et +Boisrobert, accouchait, à la sueur de son front, de l'Académie et de <i>la +Grande Pastorale</i>? Est-ce parce qu'il était méchant écrivain qu'il fut +grand ministre? Mais la question n'est pas du plus ou du moins de +talent; elle est de la passion de l'encre et du papier: or jamais M. de +l'Empyrée<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174" title="Lien vers la note 174"><span class="smaller">[174]</span></a> ne montra plus d'ardeur, ne fit plus de frais que le +cardinal pour ravir la palme du Parnasse, jusque-là que la mise en scène +de sa <i>tragi-comédie</i> de <i>Mirame</i> lui coûta deux cent mille écus! Si +dans un personnage à la fois politique et littéraire la médiocrité du +poète fait la supériorité de l'homme d'État, il faudrait en conclure que +la faiblesse de l'homme d'État résulterait de la force du poète: +cependant le génie des lettres a-t-il détruit le génie politique de +Solon, élégiaque égal à Simonide, de Périclès dérobant aux Muses +l'éloquence avec laquelle il subjuguait les Athéniens; de Thucydide et +de Démosthène, qui portèrent si haut la gloire de l'écrivain et de +l'orateur, tout en consacrant leurs jours à la guerre et à la place +publique? A-t-il détruit le génie de Xénophon, qui opérait la retraite +des dix-mille, tout en rêvant la <i>Cyropédie</i>; des deux Scipions, l'un +<span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> l'ami de Lélius, l'autre associé à la renommée de Térence: de +Cicéron, roi des lettres comme il était père de la patrie; de César +enfin, auteur d'ouvrages de grammaire, d'astronomie, de religion, de +littérature, de César, rival d'Archiloque dans la satire, de Sophocle +dans la tragédie, de Démosthène dans l'éloquence, et dont les +<i>Commentaires</i> sont le désespoir des historiens?</p> + +<p>Nonobstant ces exemples et mille autres, le talent littéraire, bien +évidemment le premier de tous parce qu'il n'exclut aucune autre faculté, +sera toujours dans ce pays un obstacle au succès politique: à quoi bon +en effet une haute intelligence? cela ne sert à quoi que ce soit. Les +sots de France, espèce particulière et toute nationale, n'accordent rien +aux Grotius, aux Frédéric, aux Bacon, aux Thomas Morus, aux Spencer, aux +Falkland, aux Clarendon, aux Bolingbroke, aux Burke et aux Canning de +France.</p> + +<p>Jamais notre vanité ne reconnaîtra à un homme, même de génie, des +aptitudes, et la faculté de faire aussi bien qu'un esprit commun des +choses communes. Si vous dépassez d'une ligne les conceptions vulgaires, +mille imbéciles s'écrient: «Vous vous perdez dans les nues», ravis +qu'ils se sentent d'habiter en bas, où ils s'entêtent à penser. Ces +pauvres envieux, en raison de leur secrète misère, se rebiffent contre +le mérite; ils renvoient avec compassion Virgile, Racine, Lamartine à +leurs vers. Mais, superbes sires, à quoi faut-il vous renvoyer? à +l'oubli: il vous attend à vingt pas de votre logis, tandis que vingt +vers de ces poètes les porteront à la dernière postérité.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> La première invasion des Français, à Rome, sous le Directoire, +fut infâme et spoliatrice; la seconde, sous l'Empire, fut inique: mais, +une fois accomplie, l'ordre régna.</p> + +<p>La République demanda à Rome, pour un armistice, vingt-deux millions, +l'occupation de la citadelle d'Ancône, cent tableaux et statues, cent +manuscrits au choix des commissaires français. On voulait surtout avoir +le buste de <i>Brutus</i> et celui de <i>Marc-Aurèle</i>: tant de gens en France +s'appelaient alors <i>Brutus</i>! il était tout simple qu'ils désirassent +posséder la pieuse image de leur père putatif; mais Marc-Aurèle, de qui +était-il parent? Attila, pour s'éloigner de Rome, ne demanda qu'un +certain nombre de livres de poivre et de soie: de notre temps, elle +s'est un moment rachetée avec des tableaux. De grands artistes, souvent +négligés et malheureux, ont laissé leurs chefs-d'œuvre pour servir de +rançon aux ingrates cités qui les avaient méconnus.</p> + +<p>Les Français de l'Empire eurent à réparer les ravages qu'avaient faits à +Rome les Français de la République; ils devaient aussi une expiation à +ce sac de Rome accompli par une armée que conduisait un prince +français<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175" title="Lien vers la note 175"><span class="smaller">[175]</span></a>: c'était à Bonaparte qu'il convenait de mettre de l'ordre +dans des ruines qu'un autre Bonaparte avait vu croître et dont il a +décrit la bouleversement<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176" title="Lien vers la note 176"><span class="smaller">[176]</span></a>. Le plan que suivit l'administration +française <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> pour le déblaiement du Forum fut celui que Raphaël +avait proposé à Léon X: elle fit sortir de terre les trois colonnes du +temple de Jupiter tonnant; elle mit à nu le portique du temple de la +Concorde; elle découvrit le pavé de la voie sacrée; elle fit disparaître +les constructions nouvelles dont le temple de la Paix était encombré; +elle enleva les terres qui recouvraient l'emmarchement du Colisée, vida +l'intérieur de l'arène, et fit reparaître sept ou huit salles des bains +de Titus.</p> + +<p>Ailleurs, le Forum de Trajan fut exploré; on répara le Panthéon, les +Thermes de Dioclétien, le temple de la Pudicité patricienne. Des fonds +furent assignés pour entretenir, hors de Rome, les murs de Faléries et +le tombeau de Cecilia Metella.</p> + +<p>Les travaux d'entretien pour les édifices modernes furent également +suivis: Saint-Paul-hors-des-Murs, qui n'existe plus, vit restaurer sa +toiture; Sainte-Agnès, San-Martino-ai-Monti, furent défendus contre le +temps. On refit une partie des combles et des pavés de Saint-Pierre; des +paratonnerres mirent à l'abri de la foudre le dôme de Michel-Ange. On +marqua l'emplacement de deux cimetières à l'est et à l'ouest de la +ville, et celui de l'est, près du couvent de Saint-Laurent, fut terminé.</p> + +<p>Le Quirinal revêtit son indigence extérieure du luxe des porphyres et +des marbres romains: désigné pour le palais impérial, Bonaparte, avant +de l'habiter, voulut y faire disparaître les traces de l'enlèvement du +pontife, captif à Fontainebleau. On se proposait d'abattre la partie de +la ville située entre le Capitole et Monte-Cavallo, afin que le +triomphateur montât par une immense avenue à sa demeure césarienne: les +<span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> événements firent évanouir ces songes gigantesques en +détruisant d'énormes réalités.</p> + +<p>Dans les projets arrêtés était celui de construire une suite de quais +depuis <i>Ripetta</i> jusqu'à <i>Ripa grande</i>: ces quais auraient été plantés; +les quatre flots de maisons entre le château Saint-Ange et la place +Rusticucci étaient achetés en partie et auraient été démolis. Une large +allée eût été ainsi ouverte sur la place Saint-Pierre, qu'on eût aperçue +du pied du château Saint-Ange.</p> + +<p>Les Français font partout des promenades: j'ai vu au Caire un grand +carré qu'ils avaient planté de palmiers et environné de cafés, lesquels +portaient des noms empruntés aux cafés de Paris: à Rome, mes +compatriotes ont créé le Pincio; on y monte par une rampe. En descendant +cette rampe, je vis, l'autre jour, passer une voiture dans laquelle +était une femme encore de quelque jeunesse: à ses cheveux blonds, au +galbe mal ébauché de sa taille, à l'inélégance de sa beauté, je l'ai +prise pour une grasse et blanche étrangère de la Westphalie; c'était +madame Guiccioli: rien ne s'arrangeait moins avec le souvenir de lord +Byron. Qu'importe? la fille de Ravenne (dont au reste le poète était las +lorsqu'il prit le parti de mourir) n'en ira pas moins, conduite par la +Muse, se placer dans l'Élysée en augmentant les divinités de la tombe.</p> + +<p>La partie occidentale de la place du Peuple devait être plantée dans +l'espace qu'occupent des chantiers et des magasins; on eût aperçu, de +l'extrémité du cours, le Capitole, le Vatican et Saint-Pierre au delà +des quais du Tibre, c'est-à-dire Rome antique et Rome moderne.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> Enfin, un bois, création des Français, s'élève aujourd'hui à +l'orient du Colisée; on n'y rencontre jamais personne: quoiqu'il ait +grandi, il a l'air d'une broussaille croissant au pied d'une haute +ruine.</p> + +<p>Pline le jeune écrivait à Maxime:</p> + +<p>«On vous envoie dans la Grèce, où la politesse, les lettres, +l'agriculture même, ont pris naissance. Respectez les dieux leurs +fondateurs, la présence de ces dieux; respectez l'ancienne gloire de +cette nation, et la vieillesse, sacrée dans les villes comme elle est +vénérable dans les hommes; faites honneur à leurs antiquités, à leurs +exploits fameux, à leurs fables même. N'entreprenez rien sur la dignité, +sur la liberté, ni même sur la vanité de personne. Ayez continuellement +devant les yeux que nous avons puisé notre droit dans ce pays; que nous +n'avons pas imposé des lois à ce peuple après l'avoir vaincu, mais qu'il +nous a donné les siennes après l'en avoir prié. C'est à Athènes, c'est à +Lacédémone que vous devez commander; il y aurait de l'inhumanité, de la +cruauté, de la barbarie, à leur ôter l'ombre et le nom de liberté qui +leur restent.»</p> + +<p>Lorsque Pline écrivait ces nobles et touchantes paroles à Maxime, +savait-il qu'il rédigeait des instructions pour des peuples alors +barbares, qui viendraient un jour dominer sur les ruines de Rome?</p> + +<p class="p2">Je vais bientôt quitter Rome, et j'espère y revenir. Je l'aime de +nouveau passionnément, cette Rome si triste et si belle: j'aurai un +panorama au Capitole, où le ministre de Prusse me cédera le petit palais +Caffarelli<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177" title="Lien vers la note 177"><span class="smaller">[177]</span></a>; <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> à Saint-Onuphre je me suis ménagé une autre +retraite. En attendant mon départ et mon retour, je ne cesse d'errer +dans la campagne; il n'y a pas de petit chemin, entre deux haies que je +ne connaisse mieux que les sentiers de Combourg. Du haut du mont Marius +et des collines environnantes, je découvre l'horizon de la mer vers +Ostie; je me repose sous les légers et croulants portiques de la villa +Madama. Dans ces architectures changées en fermes je ne trouve souvent +qu'une jeune fille sauvage, effarouchée et grimpante comme ses chèvres. +Quand je sors par la <i>Porta Pia</i>, je vais au pont <i>Lamentano</i> sur le +Teverone; j'admire, en passant à Sainte-Agnès, une tête de Christ par +Michel-Ange, qui garde le couvent presque abandonné. Les +chefs-d'œuvre des grands maîtres ainsi semés dans le désert +remplissent l'âme d'une mélancolie profonde. Je me désole qu'on ait +réuni les tableaux de Rome dans un musée; j'aurais bien plus de plaisir +par les pentes du Janicule, sous la chute de l'<i>Aqua Paola</i>, au travers +de la rue solitaire <i>delle Fornaci</i>, à chercher <i>la Transfiguration</i> +dans le monastère des Récollets de Saint-Pierre <i>in <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> Montorio</i>. +Lorsqu'on regarde la place qu'occupait, sur le maître-autel de l'église, +l'ornement des funérailles de Raphaël, on a le cœur saisi et +attristé.</p> + +<p>Au delà du pont <i>Lamentano</i>, des pâturages jaunis s'étendent à gauche +jusqu'au Tibre; la rivière qui baignait les jardins d'Horace y coule +inconnue. En suivant la grande route, vous trouvez le pavé de l'ancienne +voie Tiburtine. J'y ai vu cette année arriver la première hirondelle.</p> + +<p>J'herborise au tombeau de Cecilia Metella: le réséda ondé et l'anémone +apennine font un doux effet sur la blancheur de la ruine et du sol. Par +la route d'Ostie, je me rends à Saint-Paul, dernièrement la proie d'un +incendie; je me repose sur quelque porphyre calciné, et je regarde les +ouvriers qui rebâtissent en silence une nouvelle église; on m'en avait +montré quelque colonne déjà ébauchée à la descente du Simplon: toute +l'histoire du christianisme dans l'Occident commence à +<i>Saint-Paul-hors-des-Murs</i>.</p> + +<p>En France, lorsque nous élevons quelque bicoque, nous faisons un tapage +effroyable; force machines, multitude d'hommes et de cris; en Italie, on +entreprend des choses immenses presque sans se remuer. Le pape fait dans +ce moment même refaire la partie tombée du Colisée; une demi-douzaine de +goujats sans échafaudage redressent le colosse sur les épaules duquel +mourut une nation changée en ouvriers esclaves. Près de Vérone, je me +suis souvent arrêté pour regarder un curé qui construisait seul un +énorme clocher; sous lui le fermier de la cure était le maçon.</p> + +<p>J'achève souvent le tour des murs de Rome à pied; en parcourant ce +chemin de ronde, je lis l'histoire de <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> la reine de l'univers +païen et chrétien écrite dans les constructions, les architectures et +les âges divers de ces murs.</p> + +<p>Je vais encore à la découverte de quelque villa délabrée en dedans des +murs de Rome. Je visite Sainte-Marie-Majeure, Saint-Jean-de-Latran avec +son obélisque, Sainte-Croix-de-Jérusalem avec ses fleurs; j'y entends +chanter; je prie: j'aime à prier à genoux; mon cœur est ainsi plus +près de la poussière et du repos sans fin: je me rapproche de la tombe.</p> + +<p>Mes fouilles ne sont qu'une variété des mêmes plaisirs. Du plateau de +quelque colline on aperçoit le dôme de Saint-Pierre. Que paye-t-on au +propriétaire du lieu où sont enfouis des trésors? La valeur de l'herbe +détruite par la fouille. Peut-être rendrai-je mon argile à la terre en +échange de la statue qu'elle me donnera: nous ne ferons que troquer une +image de l'homme contre une image de l'homme.</p> + +<p>On n'a point vu Rome quand on n'a point parcouru les rues de ses +faubourgs mêlées d'espaces vides, de jardins pleins de ruines, d'enclos +plantés d'arbres et de vignes, de cloîtres où s'élèvent des palmiers et +des cyprès, les uns ressemblant à des femmes de l'Orient, les autres à +des religieuses en deuil. On voit sortir de ces débris de grandes +Romaines, pauvres et belles, qui vont acheter des fruits ou puiser de +l'eau aux cascades versées par les aqueducs des empereurs et des papes. +Pour apercevoir les mœurs dans leur naïveté, je fais semblant de +chercher un appartement à louer; je frappe à la porte d'une maison +retirée; on me répond: <i>Favorisca.</i> J'entre: je trouve, dans des +chambres nues, ou un ouvrier exerçant son métier, ou une <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> +<i>zitella</i> fière, tricotant ses laines, un chat sur ses genoux, et me +regardant errer à l'aventure sans se lever.</p> + +<p>Quand le temps est mauvais, je me retire dans Saint-Pierre ou bien je +m'égare dans les musées de ce Vatican aux onze mille chambres et aux +dix-huit mille fenêtres (Juste-Lipse). Quelles solitudes de +chefs-d'œuvre! On y arrive par une galerie dans les murs de laquelle +sont incrustées des épitaphes et d'anciennes inscriptions: la mort +semble née à Rome.</p> + +<p>Il y a dans cette ville plus de tombeaux que de morts. Je m'imagine que +les décédés, quand ils se sentent trop échauffés dans leur couche de +marbre, se glissent dans une autre restée vide, comme on transporte un +malade d'un lit dans un autre lit. On croirait entendre les squelettes +passer durant la nuit de cercueil en cercueil.</p> + +<p>La première fois que j'ai vu Rome, c'était à la fin de juin: la saison +des chaleurs augmente le délaisser de la cité; l'étranger fuit, les +habitants du pays se renferment chez eux; on ne rencontre pendant le +jour personne dans les rues. Le soleil darde ses rayons sur le Colisée, +où pendent des herbes immobiles, où rien ne remue que les lézards. La +terre est nue; le ciel sans nuages paraît encore plus désert que la +terre. Mais bientôt la nuit fait sortir les habitants de leurs palais et +les étoiles du firmament; la terre et le ciel se repeuplent; Rome +ressuscite; cette vie recommencée en silence dans les ténèbres, autour +des tombeaux, a l'air de la vie et de la promenade des ombres qui +redescendent à l'Érèbe aux approches du jour.</p> + +<p>Hier j'ai vagué au clair de lune dans la campagne entre la porte +Angélique et le mont Marius. On entendait <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> un rossignol dans un +étroit vallon balustré de cannes. Je n'ai retrouvé que là cette +tristesse mélodieuse dont parlent les poètes anciens, à propos de +l'oiseau du printemps. Le long sifflement que chacun connaît, et qui +précède les brillantes batteries du musicien ailé, n'était pas perçant +comme celui de nos rossignols; il avait quelque chose de voilé comme le +sifflement du bouvreuil de nos bois. Toutes ses notes étaient baissées +d'un demi-ton; sa romance à refrain était transposée du majeur au +mineur; il chantait à demi-voix; il avait l'air de vouloir charmer le +sommeil des morts et non de les réveiller. Dans ces parcours incultes, +la Lydie d'Horace, la Délie de Tibulle, la Corinne d'Ovide, avaient +passé; il n'y restait que la Philomèle de Virgile. Cet hymne d'amour +était puissant dans ce lieu et à cette heure; il donnait je ne sais +quelle passion d'une seconde vie: selon Socrate, l'amour est le désir de +renaître par l'entremise de la beauté; c'était ce désir que faisait +sentir à un jeune homme une jeune fille grecque en lui disant: «S'il ne +me restait que le fil de mon collier de perles, je le partagerais avec +toi.»</p> + +<p>Si j'ai le bonheur de finir mes jours ici, je me suis arrangé pour avoir +à Saint-Onuphre un réduit joignant la chambre où le Tasse expira. Aux +moments perdus de mon ambassade, à la fenêtre de ma cellule, je +continuerai mes <i>Mémoires</i>. Dans un des plus beaux sites de la terre, +parmi les orangers et les chênes verts, Rome entière sous mes yeux, +chaque matin, en me mettant à l'ouvrage, entre le lit de mort et la +tombe du poète, j'invoquerai le génie de la gloire et du malheur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> Dans les premiers jours de mon arrivée à Rome, lorsque j'errais +ainsi à l'aventure, je rencontrai entre les bains de Titus et le Colisée +une pension de jeunes garçons. Un maître à chapeau rabattu, à robe +traînante et déchirée, ressemblant à un pauvre frère de la Doctrine +chrétienne, les conduisait. Passant près de lui, je le regarde, je lui +trouve un faux air de mon neveu Christian de Chateaubriand, mais je +n'osais en croire mes yeux. Il me regarde à son tour, et, sans montrer +aucune surprise, il me dit: «Mon oncle!» Je me précipite tout ému et je +le serre dans mes bras. D'un geste de la main il arrête derrière lui son +troupeau obéissant et silencieux. Christian était à la fois pâle et +noirci, miné par la fièvre et brûlé par le soleil. Il m'apprit qu'il +était chargé de la préfecture des études au collège des Jésuites, alors +en vacances à Tivoli. Il avait presque oublié sa langue, il s'énonçait +difficilement en français, ne parlant et n'enseignant qu'en italien. Je +contemplais, les yeux pleins de larmes, ce fils de mon frère devenu +étranger, vêtu d'une souquenille noire, poudreuse, maître d'école à +Rome, et couvrant d'un feutre de cénobite son noble front qui portait si +bien le casque<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178" title="Lien vers la note 178"><span class="smaller">[178]</span></a>.</p> + +<p>J'avais vu naître Christian; quelques jours avant mon émigration, +j'assistai à son baptême. Son père, son grand-père le président de +Rosambo, et son bisaïeul M. de Malesherbes, étaient présents. Celui-ci +le tint sur les fonts et lui donna son nom, <i>Christian</i>. L'église +Saint-Laurent était déserte et déjà à demi <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> dévastée. La +nourrice et moi nous reprîmes l'enfant des mains du curé.</p> + +<p class="poem25"> + Io piangendo ti presi, e in breve cesta<br> + Fuor ti portai. <span class="add4em smcap">(Tasso.)</span></p> + +<p>Le nouveau-né fut reporté à sa mère, placé sur son lit, où cette mère et +sa grand'mère, madame de Rosambo, le reçurent avec des pleurs de joie. +Deux ans après, le père, le grand-père, le bisaïeul, la mère et la +grand'mère avaient péri sur l'échafaud, et moi, témoin du baptême, +j'errais exilé. Tels étaient les souvenirs que l'apparition subite de +mon neveu fit revivre dans ma mémoire au milieu des ruines de Rome. +Christian a déjà passé orphelin la moitié de sa vie; il a voué l'autre +moitié aux autels: foyers toujours ouverts du père commun des hommes.</p> + +<p>Christian avait pour Louis, son digne frère, une amitié ardente et +jalouse: lorsque Louis se fut marié, Christian partit pour l'Italie; il +y connut le duc de Rohan-Chabot, et il y rencontra madame Récamier: +comme son oncle, il est revenu habiter Rome, lui dans un cloître, moi +dans un palais. Il entra en religion pour rendre à son frère une fortune +qu'il ne croyait pas posséder légitimement par les nouvelles lois: ainsi +Malhesherbes est maintenant, avec Combourg, à Louis.</p> + +<p>Après notre rencontre inattendue au pied du Colisée, Christian, +accompagné d'un frère jésuite, me vint voir à l'ambassade: il avait le +maintien triste et l'air sérieux; jadis il riait toujours. Je lui +demandai s'il était heureux; il me répondit: «J'ai souffert longtemps; +<span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> maintenant mon sacrifice est fait et je me trouve bien.»</p> + +<p>Christian a hérité du caractère de fer de son aïeul paternel, M. de +Chateaubriand mon père, et des vertus morales de son bisaïeul maternel, +M. de Malesherbes. Ses sentiments sont renfermés, bien qu'il les montre, +sans égard aux préjugés de la foule, quand il s'agit de ses devoirs: +dragon dans la garde, en descendant de cheval il allait à la sainte +Table; on ne s'en moquait point, car sa bravoure et sa bienfaisance +étaient l'admiration de ses camarades. On a découvert, depuis qu'il a +renoncé au service, qu'il secourait secrètement un nombre considérable +d'officiers et de soldats; il a encore des pensionnaires dans les +greniers de Paris, et Louis acquitte les dettes fraternelles. Un jour, +en France, je m'enquérais de Christian s'il se marierait: «Si je me +mariais, répondit-il, j'épouserais une de mes petites parentes, la plus +pauvre.»</p> + +<p>Christian passe les nuits à prier; il se livre à des austérités dont ses +supérieurs sont effrayés: une plaie qui s'était formée à l'une de ses +jambes lui était venue de sa persévérance à se tenir à genoux des heures +entières; jamais l'innocence ne s'est livrée à tant de repentir.</p> + +<p>Christian n'est point un homme de ce siècle: il me rappelle ces ducs et +ces comtes de la cour de Charlemagne, qui, après avoir combattu contre +les Sarrasins, fondaient des couvents sur les sites déserts de Gellone +ou de Madavalle, et s'y faisaient moines. Je le regarde comme un saint: +je l'invoquerais volontiers. Je suis persuadé que ses bonnes œuvres, +unies à celles de ma mère et de ma sœur Julie, m'obtiendraient +<span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> grâce auprès du souverain Juge. J'ai aussi du penchant au +cloître; mais, mon heure étant venue, c'est à la Portioncule, sous la +protection de mon patron, appelé <i>François</i> parce qu'il parlait +français, que j'irais demander une solitude.</p> + +<p>Je veux traîner seul mes sandales; je ne souffrirais pour rien au monde +qu'il y eût deux têtes dans mon froc.</p> + +<p>«Jeune encore, dit le Dante, le soleil d'Assise épousa une femme à qui, +comme à la mort, personne n'ouvre la porte du plaisir: cette femme, +veuve de son premier mari depuis plus de onze cents ans, avait langui +obscure et méprisée: en vain elle était montée avec le Christ sur la +Croix. Quels sont les amants que te désignent ici mes paroles +mystérieuses? <span class="smcap">François</span> et la <span class="smcap">Pauvreté</span>: <i>Francesco e Povertà.</i> +(<i>Paradiso</i>, cant. xi.)</p> + +<p class="p2 center smcap">À MADAME RÉCAMIER.</p> + +<p class="right">«Rome, 16 mai 1829.</p> + +<p>«Cette lettre partira de Rome quelques heures après moi, et arrivera +quelques heures avant moi à Paris. Elle va clore cette correspondance +qui n'a pas manqué un seul courrier, et qui doit former un volume entre +vos mains. J'éprouve un mélange de joie et de tristesse que je ne puis +vous dire; pendant trois ou quatre mois, je me suis assez déplu à Rome; +maintenant j'ai repris à ces nobles ruines, à cette solitude si +profonde, si paisible et pourtant si pleine d'intérêt et de souvenir. +Peut-être aussi le <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> succès inespéré que j'ai obtenu ici m'a +attaché: je suis arrivé au milieu de toutes les préventions suscitées +contre moi, et j'ai tout vaincu; on paraît me regretter. Que vais-je +retrouver en France? du bruit au lieu de silence, de l'agitation au lieu +de repos, de la déraison, des ambitions, des combats de place et de +vanité. Le système politique que j'ai adopté est tel que personne n'en +voudrait peut-être, et que d'ailleurs on ne me mettrait pas à même de +l'exécuter. Je me chargerais encore de donner une grande gloire à la +France, comme j'ai contribué à lui obtenir une grande liberté; mais me +ferait-on table rase? me dirait-on: «Soyez le maître, disposez de tout +au péril de votre tête?» Non; on est si loin de me dire une pareille +chose, que l'on prendrait tout le monde avant moi, et que l'on ne +m'admettrait qu'après avoir essuyé les refus de toutes les médiocrités +de la France, et qu'on croirait me faire une grande grâce en me +reléguant dans un coin obscur. Je vais vous chercher; ambassadeur ou +non, c'est à Rome que je voudrais mourir. En échange d'une petite vie, +j'aurais du moins une grande sépulture jusqu'au jour où j'irai remplir +mon cénotaphe dans le sable qui m'a vu naître. Adieu; j'ai déjà fait +plusieurs lieues vers vous.»</p> + +<p class="p2">J'eus un grand plaisir à revoir mes amis<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179" title="Lien vers la note 179"><span class="smaller">[179]</span></a>: je ne rêvais qu'au +bonheur de les emmener avec moi et de finir mes jours à Rome. J'écrivis +pour mieux m'assurer <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> encore du petit palais Caffarelli que je +projetais de louer sur le Capitole, et de la cellule que je postulais à +Saint-Onuphre. J'achetai des chevaux anglais et je les fis partir pour +les prairies d'Évandre. Je disais déjà adieu dans ma pensée à ma patrie +avec une joie qui méritait d'être punie. Lorsqu'on a voyagé dans sa +jeunesse et qu'on a passé beaucoup d'années hors de son pays, on s'est +accoutumé à placer partout sa mort: en traversant les mers de la Grèce, +il me semblait que tous ces monuments que j'apercevais sur les +promontoires étaient des hôtelleries où mon lit était préparé.</p> + +<p>J'allai faire ma cour au roi à Saint-Cloud: il me demanda quand je +retournais à Rome. Il était persuadé que j'avais un bon cœur et une +mauvaise tête. Le fait est que j'étais précisément l'inverse de ce que +Charles X pensait de moi: j'avais très froide et très bonne tête, et le +cœur cahin-caha pour les trois quarts et demi du genre humain.</p> + +<p>Je trouvai le roi dans une fort mauvaise disposition à l'égard de son +ministère: il le faisait attaquer par certains journaux royalistes, ou +plutôt, lorsque les rédacteurs de ces feuilles allaient lui demander +s'il ne les trouvait pas trop hostiles, il s'écriait: «Non, non, +continuez.» Quand M. de Martignac avait parlé: «Eh bien, disait Charles +X, avez-vous entendu la Pasta?» Les opinions libérales de M. Hyde de +Neuville lui étaient antipathiques; il trouvait plus de complaisance +dans M. Portalis le fédéré, qui portait sa cupidité sur son visage: +c'est à M. Portalis que la France doit ses malheurs. Quand je le vis à +Passy, je m'aperçus de ce que j'avais en partie deviné: le garde +<span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> des sceaux, en faisant semblant de tenir <i>par intérim</i> le +ministère des affaires étrangères, mourait d'envie de le conserver, bien +qu'il se fut pourvu, à tout événement, de la place de président de la +Cour de cassation. Le roi, quand il s'était agi de disposer des affaires +étrangères, avait prononcé: «Je ne dis pas que Chateaubriand ne sera pas +mon ministre; mais pas à présent.» Le prince de Laval avait refusé; M. +de La Ferronnays ne se pouvait plus livrer à un travail suivi. Dans +l'espoir que, de guerre lasse, le portefeuille lui resterait, M. +Portalis ne faisait rien pour déterminer le roi.</p> + +<p>Plein de mes délices futures de Rome, je m'y laissai aller sans trop +sonder l'avenir; il me convenait assez que M. Portalis gardât +l'<i>intérim</i> à l'abri duquel ma position politique restait la même. Il ne +me vint pas un seul instant dans l'idée que M. de Polignac pourrait être +investi du pouvoir: son esprit borné, fixe et ardent, son nom fatal et +impopulaire, son entêtement, ses opinions religieuses exaltées jusqu'au +fanatisme, me paraissaient des causes d'une éternelle exclusion. Il +avait, il est vrai, souffert pour le roi; mais il en était largement +récompensé par l'amitié de son maître et par la haute ambassade de +Londres que je lui avais donnée sous mon ministère, malgré l'opposition +de M. de Villèle.</p> + +<p>De tous les ministres en place que je trouvai à Paris, excepté +l'excellent M. Hyde de Neuville, pas un ne me plaisait: je sentais en +eux une capacité implacable qui me laissait de l'inquiétude sur la durée +de leur empire. M. de Martignac, d'un talent de parole agréable, avait +une voix douce et épuisée comme celle <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> d'un homme à qui les +femmes ont donné quelque chose de leur séduction et de leur faiblesse! +Pythagore se souvenait d'avoir été une courtisane charmante nommée +Alcée<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180" title="Lien vers la note 180"><span class="smaller">[180]</span></a>. L'ancien secrétaire d'ambassade de l'abbé Siéyès avait aussi +une suffisance contenue, un esprit calme un peu jaloux. Je l'avais, en +1823, envoyé en Espagne dans une position élevée et indépendante<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181" title="Lien vers la note 181"><span class="smaller">[181]</span></a>, +mais il aurait voulu être ambassadeur. Il était choqué de n'avoir pas +reçu un emploi qu'il croyait dû à son mérite.</p> + +<p>Mon goût ou mes déplaisances importaient peu. La <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> Chambre +commit une faute en renversant un ministère qu'elle aurait dû conserver +à tout prix<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182" title="Lien vers la note 182"><span class="smaller">[182]</span></a>. Ce ministère modéré servait de garde-fou à des abîmes; +il était aisé de le jeter bas, car il ne tenait à rien et le roi lui +était ennemi; raison de plus pour ne faire aucune chicane à ces hommes, +pour leur donner une majorité à l'aide de laquelle ils se fussent +maintenus et auraient fait place un jour, sans accident, à un ministère +fort. En France, on ne sait rien attendre; on a horreur de tout ce qui a +l'apparence du pouvoir, jusqu'à ce qu'on le possède. Au surplus, M. de +Martignac a démenti noblement ses faiblesses en dépensant avec courage +le reste de sa vie dans la défense de M. de Polignac<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183" title="Lien vers la note 183"><span class="smaller">[183]</span></a>. Les pieds me +brûlaient à Paris; je ne pouvais m'habituer au ciel gris et triste de la +France, ma <i>patrie</i>; qu'aurais-je donc pensé du ciel de la Bretagne, ma +<i>matrie</i>, pour parler grec? Mais là, du moins, il y a des vents de mer +ou des calmes: <i>Tumidis albens fluctibus</i><a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184" title="Lien vers la note 184"><span class="smaller">[184]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> ou <i>venti +posuere</i><a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185" title="Lien vers la note 185"><span class="smaller">[185]</span></a>. Mes ordres étaient donnés pour exécuter dans mon jardin +et dans ma maison, rue d'Enfer, les changements et les accroissements +nécessaires, afin qu'à ma mort le legs que je voulais faire de cette +maison à l'Infirmerie de madame de Chateaubriand fût plus profitable. Je +destinais cette propriété à la retraite de quelques artistes et de +quelques gens de lettres malades. Je regardais le soleil pâle, et je lui +disais: «Je vais bientôt te retrouver avec un meilleur visage, et nous +ne nous quitterons plus.»</p> + +<p>Ayant pris congé du roi et espérant le débarrasser pour toujours de moi, +je montai en calèche. J'allais d'abord aux Pyrénées prendre les eaux de +Cauterets; là, traversant le Languedoc et la Provence, je devais me +rendre à Nice, où je rejoindrais madame de Chateaubriand. Nous passions +ensemble la corniche, nous arrivions à la ville éternelle que nous +traversions sans nous arrêter, et, après deux mois de séjour à Naples, +au berceau du Tasse, nous revenions à sa tombe à Rome. Ce moment est le +seul de ma vie où j'aie été complètement heureux, où je ne désirais plus +rien, où mon existence était remplie, où je n'apercevais jusqu'à ma +dernière heure qu'une suite de jours de repos. Je touchais au port; j'y +entrais à pleines voiles comme Palinure: <i>inopina quies</i><a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186" title="Lien vers la note 186"><span class="smaller">[186]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> Tout mon voyage jusqu'aux Pyrénées fut une suite de rêves: je +m'arrêtais quand je voulais; je suivais sur ma route les chroniques du +moyen âge que je retrouvais partout; dans le Berry, je voyais ces +petites routes bocagères que l'auteur de <i>Valentine</i> nomme des +traînes<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187" title="Lien vers la note 187"><span class="smaller">[187]</span></a>, et qui me rappelaient ma Bretagne. Richard Cœur-de-Lion +avait été tué à Chalus, au pied de cette tour: «<i>Enfant musulman, paix +là! voici le roi Richard!</i>» À Limoges, j'ôtai mon chapeau par respect +pour Molière; à Périgueux, les perdrix dans leurs tombeaux de faïence ne +chantaient plus de différentes voix comme au temps d'Aristote. Je +rencontrai là mon vieil ami Clausel de Coussergues; il portait avec lui +quelques-unes des pages de ma vie. À Bergerac, j'aurais pu regarder le +nez de Cyrano sans être obligé de me battre contre ce cadet aux gardes: +je le laissai dans sa poussière avec <i>ces dieux que l'homme a faits et +qui n'ont pas fait l'homme</i>.</p> + +<p>À Auch, j'admirai les stalles sculptées sur des cartons venus de Rome à +la belle époque des arts. D'Ossat, mon devancier à la cour du +saint-père, était né près d'Auch<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188" title="Lien vers la note 188"><span class="smaller">[188]</span></a>. Le soleil ressemblait déjà à +celui de l'Italie. À Tarbes, j'aurais voulu héberger à l'hôtel de +l'<i>Étoile</i>, où Froissart descendit avec messire Espaing <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> de +Lyon, «vaillant homme et sage et beau chevalier,» et où il trouva de +«bon foin, de bonnes avoines et de belles rivières».</p> + +<p>Au lever des Pyrénées sur l'horizon, le cœur me battait: du fond de +vingt-trois années sortirent des souvenirs embellis dans les lointains +du temps: je revenais de la Palestine et de l'Espagne, lorsque, de +l'autre côté de leur chaîne, je découvris le sommet de ces mêmes +montagnes. Je suis de l'avis de madame de Motteville; je pense que c'est +dans un de ces châteaux des Pyrénées qu'habitait Urgande la Déconnue. Le +passé ressemble à un musée d'antiques; on y visite les heures écoulées; +chacun peut y reconnaître les siennes. Un jour, me promenant dans une +église déserte, j'entendis des pas se traînant sur les dalles, comme +ceux d'un vieillard qui cherchait sa tombe. Je regardai et n'aperçus +personne; c'était moi qui m'étais révélé à moi.</p> + +<p>Plus j'étais heureux à Cauterets, plus la mélancolie de ce qui était +fini me plaisait. La vallée étroite et resserrée est animée d'un gave; +au delà de la ville et des fontaines minérales, elle se divise en deux +défilés, dont l'un, célèbre par ses sites, aboutit au pont d'Espagne et +aux glaciers. Je me trouvai bien des bains; j'achevais seul de longues +courses, en me croyant dans les escarpements de la Sabine. Je faisais +tous mes efforts pour être triste et je ne le pouvais. Je composai +quelques strophes sur les Pyrénées; je disais:</p> + +<a id="img002" name="img002"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img002.jpg" width="300" height="428" alt="" title=""> +<p>30 Juillet 1830.</p></div> + +<div class="poem"> +<p>J'avais vu fuir les mers de Solyme et d'Athènes,<br> + D'Ascalon et du Nil les mouvantes arènes,<br> + Carthage abandonnée et son port blanchissant:<br> + <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> Le vent léger du soir arrondissait ma voile,<br> + <span class="add4em">Et de Vénus l'étoile</span><br> + Mêlait sa perle humide à l'or pur du couchant.</p> + +<p>Assis au pied du mât de mon vaisseau rapide,<br> + Mes yeux cherchaient de loin ces colonnes d'Alcide<br> + Où choquent leurs tridents deux Neptune irrités.<br> + De l'antique Hespérie abordant le rivage,<br> + <span class="add4em">Du noble Abencerage</span><br> + Le mystère m'ouvrit les palais enchantés.</p> + +<p>Comme une jeune abeille aux roses engagée,<br> + Ma Muse revenait de son butin chargée,<br> + Et cueilli sur la fleur des plus beaux souvenirs:<br> + Dans les monts que Roland brisa par sa vaillance,<br> + <span class="add4em">Je contais à sa lance</span><br> + L'orgueil de mes dangers, tentés pour des plaisirs.</p> + +<p>De l'âge délaissé quand survient la disgrâce,<br> + Fuyons, fuyons les bords qui, gardant notre trace,<br> + Nous font dire du temps en mesurant le cours:<br> + «Alors j'avais un frère, une mère, une amie;<br> + <span class="add4em">Félicité ravie!</span><br> + Combien me reste-t-il de parents et de jours?»</p> +</div> + +<p>Il me fut impossible d'achever mon ode: j'avais drapé lugubrement mon +tambour pour battre le rappel des rêves de mes nuits passées; mais +toujours, parmi ces rappelés, se mêlaient quelques songes du moment dont +la mine heureuse déjouait l'air consterné de leurs vieux confrères.</p> + +<p>Voilà qu'en poétisant je rencontrai une jeune femme assise au bord du +gave; elle se leva et vint droit à moi: elle savait, par la rumeur du +hameau, que j'étais <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> à Cauterets. Il se trouva que l'inconnue +était une Occitanienne, qui m'écrivait depuis deux ans sans que je +l'eusse jamais vue: la mystérieuse anonyme se dévoila: <i>patuit Dea</i>.</p> + +<p>J'allais rendre ma visite respectueuse à la naïade du torrent. Un soir +qu'elle m'accompagnait lorsque je me retirais, elle me voulut suivre; je +fus obligé de la reporter chez elle dans mes bras. Jamais je n'ai été si +honteux: inspirer une sorte d'attachement à mon âge me semblait une +véritable dérision; plus je pouvais être flatté de cette bizarrerie, +plus j'en étais humilié, la prenant avec raison pour une moquerie. Je me +serais volontiers caché de vergogne parmi les ours, nos voisins. J'étais +loin de me dire ce que disait Montaigne: «L'amour me rendroit la +vigilance, la sobriété, la grâce, le soin de ma personne....» Mon pauvre +Michel, tu dis des choses charmantes, mais à notre âge, vois-tu, l'amour +ne nous rend pas ce que tu supposes ici. Nous n'avons qu'une chose à +faire: c'est de nous mettre franchement de côté. Au lieu donc de me +remettre aux <i>estudes sains et sages</i> par où <i>je pusse me rendre plus +aimé</i>, j'ai laissé s'effacer l'impression fugitive de ma Clémence +Isaure; la brise de la montagne a bientôt emporté ce caprice d'une +fleur; la spirituelle, déterminée et charmante étrangère de seize ans +m'a su gré de m'être rendu justice: elle est mariée<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189" title="Lien vers la note 189"><span class="smaller">[189]</span></a>.</p> + +<p class="p2">Des bruits de changement de ministres étaient parvenus dans nos +sapinières. Les gens bien instruits allaient jusqu'à parler du prince de +Polignac; mais <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> j'étais d'une incrédulité complète. Enfin, les +journaux arrivent: je les ouvre, et mes yeux sont frappés de +l'ordonnance officielle qui confirme les bruits répandus<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190" title="Lien vers la note 190"><span class="smaller">[190]</span></a>. J'avais +bien éprouvé des changements de fortune depuis que j'étais au monde, +mais je n'étais jamais tombé d'une pareille hauteur. Ma destinée avait +encore une fois soufflé sur mes chimères; ce souffle du sort n'effaçait +pas seulement mes illusions, il enlevait la monarchie. Ce coup me fit un +mal affreux; j'eus un moment de désespoir, car mon parti fut pris à +l'instant, je sentis que je me devais retirer. La poste m'apporta une +foule de lettres; toutes m'enjoignaient d'envoyer ma démission. Des +personnes même que je connaissais à peine se crurent obligées de me +prescrire la retraite.</p> + +<p>Je fus choqué de cet officieux intérêt pour ma bonne renommée. Grâce à +Dieu, je n'ai jamais eu besoin qu'on me donnât des conseils d'honneur; +ma vie a été une suite de sacrifices, qui ne m'ont jamais été commandés +par personne; en fait de devoir, j'ai l'esprit prime-sautier. Les chutes +me sont des ruines, car je ne possède que des dettes, dettes que je +contracte dans des places où je ne demeure pas assez de temps <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> +pour les payer; de sorte que, toutes les fois que je me retire, je suis +réduit à travailler aux gages d'un libraire. Quelques-uns de ces fiers +obligeants, qui me prêchaient l'honneur et la liberté par la poste, et +qui me les prêchèrent encore bien plus haut lorsque j'arrivai à Paris, +donnèrent leur démission de conseillers d'État; mais les uns étaient +riches, les autres ne se démirent pas des places secondaires qu'ils +possédaient et qui leur laissèrent les moyens d'exister. Ils firent +comme les protestants, qui rejettent quelques dogmes des catholiques et +qui en conservent d'autres tout aussi difficiles à croire. Rien de +complet dans ces oblations; rien d'une pleine sincérité: on quittait +douze ou quinze mille livres de rente, il est vrai, mais on rentrait +chez soi opulent de son patrimoine, ou du moins pourvu de ce pain +quotidien qu'on avait prudemment gardé. Avec ma personne, pas tant de +façons; on était rempli pour moi d'abnégation, on ne pouvait jamais +assez se dépouiller de tout ce que je possédais: «Allons, Georges +Dandin, le cœur au ventre; corbleu! mon gendre, me forlignez pas; +habit bas! Jetez par la fenêtre deux cent mille livres de rente, une +place selon vos goûts, une haute et magnifique place, l'empire des arts +à Rome, le bonheur d'avoir enfin reçu la récompense de vos luttes +longues et laborieuses. Tel est notre bon plaisir. À ce prix, vous aurez +notre estime. De même que nous nous sommes dépouillés d'une casaque sous +laquelle nous avons un bon gilet de flanelle, de même vous quitterez +votre manteau de velours, pour rester nu. Il y a égalité parfaite, +parité d'autel et d'holocauste.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> Et, chose étrange! dans cette ardeur généreuse à me pousser +dehors, les hommes qui me signifiaient leur volonté n'étaient ni mes +amis réels, ni les copartageants de mes opinions politiques. Je devais +m'immoler sur-le-champ au libéralisme, à la doctrine qui m'avait +continuellement attaqué; je devais courir le risque d'ébranler le trône +légitime, pour mériter l'éloge de quelques poltrons d'ennemis, qui +n'avaient pas le courage entier de mourir de faim.</p> + +<p>J'allais me trouver noyé dans une longue ambassade; les fêtes que +j'avais données m'avaient ruiné, je n'avais pas payé les frais de mon +premier établissement. Mais ce qui me navrait le cœur, c'était la +perte de ce que je m'étais promis de bonheur pour le reste de ma vie.</p> + +<p>Je n'ai point à me reprocher d'avoir octroyé à personne ces conseils +catoniens qui appauvrissent celui qui les reçoit et non celui qui les +donne; bien convaincu que ces conseils sont inutiles à l'homme qui n'en +a point le sentiment intérieur. Dès le premier moment, je l'ai dit, ma +résolution fut arrêtée; elle ne me coûta pas à prendre, mais elle fut +douloureuse à exécuter. Lorsqu'à Lourdes, au lieu de tourner au midi et +de rouler vers l'Italie, je pris le chemin de Pau<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191" title="Lien vers la note 191"><span class="smaller">[191]</span></a>, mes yeux se +remplirent de larmes; j'avoue ma <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> faiblesse. Qu'importe si je +n'en ai pas moins accepté et tenu le cartel que m'envoyait la fortune? +Je ne revins pas vite, afin de laisser les jours s'écouler. Je +dépelotonnai lentement le fil de cette route que j'avais remontée avec +tant d'allégresse, il y avait à peine quelques semaines.</p> + +<p>Le prince de Polignac craignait ma démission. Il sentait qu'en me +retirant je lui enlèverais aux Chambres des votes royalistes, et que je +mettrais son ministère en question. On lui suggéra la pensée de +m'envoyer une estafette aux Pyrénées avec ordre du roi de me rendre +immédiatement à Rome, pour recevoir le roi et la reine de Naples qui +venaient marier leur fille en Espagne<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192" title="Lien vers la note 192"><span class="smaller">[192]</span></a>. J'aurais été fort embarrassé +si j'avais reçu cet ordre. Peut-être me serais-je cru obligé d'y obéir, +<span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> quitte à donner ma démission, après l'avoir rempli. Mais une +fois à Rome, que serait-il arrivé? Je me serais peut-être attardé; les +fatales journées m'auraient pu surprendre au Capitole. Peut-être aussi +l'indécision où j'aurais pu rester aurait-elle donné la majorité +parlementaire à M. de Polignac qui ne lui faillit que de quelques voix. +L'adresse alors ne passait pas; les ordonnances, résultat de cette +adresse, n'auraient peut-être pas paru nécessaires à leurs funestes +auteurs: <i>Diis aliter visum.</i></p> + +<p class="p2">Je trouvai à Paris madame de Chateaubriand toute résignée. Elle avait, +la tête tournée d'être ambassadrice à Rome, et certes une femme l'aurait +à moins; mais, dans les grandes circonstances, ma femme n'a jamais +hésité d'approuver ce qu'elle pensait propre à mettre de la consistance +dans ma vie et à rehausser mon nom dans l'estime publique: en cela elle +a plus de mérite qu'une autre. Elle aime la représentation, les titres +et la fortune; elle déteste la pauvreté et le ménage chétif; elle +méprise ces susceptibilités, ces excès de fidélité et d'immolation, +qu'elle regarde comme de vraies duperies dont personne ne vous sait gré; +elle n'aurait jamais crié vive le Roi <i>quand même</i>, mais, quand il +s'agit de moi, tout change; elle accepte d'un esprit ferme mes +disgrâces, en les maudissant.</p> + +<p>Il me fallait toujours jeûner, veiller, prier pour le salut de ceux qui +se gardaient bien de se vêtir du cilice dont ils s'empressaient de +m'affubler. J'étais l'âne saint, l'âne chargé des arides reliques de la +liberté; reliques qu'ils adoraient en grande dévotion pourvu qu'ils +n'eussent pas la peine de les porter.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> Le lendemain de mon retour à Paris, je me rendis chez M. de +Polignac. Je lui avais écrit cette lettre en arrivant:</p> + +<p class="p2 right">«Paris, ce 28 août 1829.</p> + +<p>«Prince,</p> + +<p>«J'ai cru qu'il était plus digne de notre ancienne amitié, plus +convenable à la haute mission dont j'étais honoré, et avant tout plus +respectueux envers le roi, de venir déposer moi-même ma démission à ses +pieds, que de vous la transmettre précipitamment par la poste. Je vous +demande un dernier service, c'est de supplier Sa Majesté de vouloir bien +m'accorder une audience, et d'écouter les raisons qui m'obligent à +renoncer à l'ambassade de Rome. Croyez, prince, qu'il m'en coûte, au +moment où vous arrivez au pouvoir, d'abandonner cette carrière +diplomatique que j'ai eu le bonheur de vous ouvrir.</p> + +<p>«Agréez, je vous prie, l'assurance des sentiments que je vous ai voués +et de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, +prince,</p> + +<p>«Votre très-humble et très-obéissant serviteur,</p> + +<p class="right smcap">«Chateaubriand.»</p> + +<p class="p2">En réponse à cette lettre, on m'adressa ce billet des bureaux des +affaires étrangères:</p> + +<p class="p2">«Le prince de Polignac a l'honneur d'offrir ses compliments à M. le +vicomte de Chateaubriand, et le prie de passer au ministère demain +dimanche, à neuf heures précises, si cela lui est possible.</p> + +<p class="right">«Samedi, 4 heures.</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> J'y répliquai sur-le-champ par cet autre billet:</p> + +<p class="p2 right">«Paris, ce 29 août 1829, au soir.</p> + +<p>«J'ai reçu, prince, une lettre de vos bureaux qui m'invite à passer +demain 30, à neuf heures précises, au ministère, si cela m'est possible. +Comme cette lettre ne m'annonce pas l'audience du roi que je vous avais +prié de demander, j'attendrai que vous ayez quelque chose d'officiel à +me communiquer sur la démission que je désire mettre aux pieds de Sa +Majesté.</p> + +<p>«Mille compliments empressés,</p> + +<p class="right smcap">«Chateaubriand.»</p> + +<p class="p2">Alors M. de Polignac m'écrivit ces mots de sa propre main:</p> + +<p>«J'ai reçu votre petit mot, mon cher vicomte; je serai charmé de vous +voir demain sur les dix heures, si cette heure peut vous convenir.</p> + +<p>«Je vous renouvelle l'assurance de mon ancien et sincère attachement.</p> + +<p class="right smcap">«Le prince de Polignac.»</p> + +<p class="p2">Ce billet me parut de mauvais augure; sa réserve diplomatique me fit +craindre un refus du roi. Je trouvai le prince de Polignac dans le grand +cabinet que je connaissais si bien. Il accourut au-devant de moi, me +serra la main avec une effusion de cœur que j'aurais voulu croire +sincère, et puis, me jetant un bras sur l'épaule, nous commençâmes à +nous promener <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> lentement d'un bout à l'autre du cabinet. Il me +dit qu'il n'acceptait point ma démission; que le roi ne l'acceptait pas; +qu'il fallait que je retournasse à Rome. Toutes les fois qu'il répétait +cette dernière phrase, il me crevait le cœur: «Pourquoi, me +disait-il, ne voulez-vous pas être dans les affaires avec moi comme avec +la Ferronnays et Portalis? Ne suis-je pas votre ami? Je vous donnerai à +Rome tout ce que vous voudrez; en France, vous serez plus ministre que +moi, j'écouterai vos conseils. Votre retraite peut faire naître de +nouvelles divisions. Vous ne voulez pas nuire au gouvernement? Le roi +sera fort irrité si vous persistez à vouloir vous retirer. Je vous en +supplie, cher vicomte, ne faites par cette sottise.»</p> + +<p>Je répondis que je ne faisais pas une sottise; que j'agissais dans la +pleine conviction de ma raison; que son ministère était très +impopulaire; que ces préventions pouvaient être injustes, mais qu'enfin +elles existaient; que la France entière était persuadée qu'il +attaquerait les libertés publiques, et que moi, défenseur de ces +libertés, il m'était impossible de m'embarquer avec ceux qui passaient +pour en être les ennemis. J'étais assez embarrassé dans cette réplique, +car, au fond, je n'avais rien à objecter d'immédiat aux nouveaux +ministres; je ne pouvais les attaquer que dans un avenir qu'ils étaient +en droit de nier. M. de Polignac me jurait qu'il aimait la charte autant +que moi; mais il l'aimait à sa manière, il l'aimait de trop près. +Malheureusement, la tendresse que l'on montre à une fille que l'on a +déshonorée lui sert peu.</p> + +<p>La conversation se prolongea sur le même texte <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> près d'une +heure. M. de Polignac finit par me dire que, si je consentais à +reprendre ma démission, le roi me verrait avec plaisir et écouterait ce +que je voudrais lui dire contre son ministère; mais que si je persistais +à vouloir donner ma démission, Sa Majesté pensait qu'il lui était +inutile de me voir, et qu'une conversation entre elle et moi ne pouvait +être qu'une chose désagréable.</p> + +<p>Je répliquai: «Regardez donc, prince, ma démission comme donnée. Je ne +me suis jamais rétracté de ma vie, et, puisqu'il ne convient pas au roi +de voir son fidèle sujet, je n'insiste plus.» Après ces mots, je me +retirai. Je priai le prince de rendre à M. le duc de Laval l'ambassade +de Rome, s'il la désirait encore, et je lui recommandai ma légation. Je +repris ensuite à pied, par le boulevard des Invalides, le chemin de mon +Infirmerie, pauvre blessé que j'étais. M. de Polignac me parut, lorsque +je le quittai, dans cette confiance imperturbable qui faisait de lui un +muet éminemment propre à étrangler un empire.</p> + +<p>Ma démission d'ambassadeur à Rome étant donnée, j'écrivis au souverain +pontife:</p> + +<p class="p2">«Très-saint-père,</p> + +<p>«Ministre des affaires étrangères en France en 1823, j'eus le bonheur +d'être l'interprète des sentiments du feu roi Louis XVIII pour +l'exaltation désirée de Votre Sainteté à la chaire de Saint-Pierre. +Ambassadeur de Sa Majesté Charles X près la cour de Rome, j'ai eu le +bonheur plus grand encore de voir Votre Béatitude élevée au souverain +pontificat, et de l'entendre m'adresser des paroles qui seront <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> +la gloire de ma vie. En terminant la haute mission que j'avais l'honneur +de remplir auprès d'elle, je viens lui témoigner les vifs regrets dont +je ne cesserai d'être pénétré. Il ne me reste, très-saint-père, qu'à +mettre à vos pieds sacrés ma sincère reconnaissance pour vos bontés, et +à vous demander votre bénédiction apostolique.</p> + +<p>«Je suis, avec la plus grande vénération et le plus profond respect,</p> + +<p>«De Votre Sainteté<br> + +<span class="add2em">«Le très-humble et très-obéissant serviteur,</span></p> + +<p class="right smcap">«Chateaubriand.»</p> + +<p class="p2">J'achevai pendant plusieurs jours de me déchirer les entrailles dans mon +Utique; j'écrivis des lettres pour démolir l'édifice que j'avais élevé +avec tant d'amour. Comme dans la mort d'un homme ce sont les petits +détails, les actions domestiques et familières qui touchent, dans la +mort d'un songe les petites réalités qui le détruisent sont plus +poignantes. Un exil éternel sur les ruines de Rome avait été ma chimère. +Ainsi que Dante, je m'étais arrangé pour ne plus rentrer dans ma patrie. +Ces élucidations testamentaires n'auront pas, pour les lecteurs de ces +<i>Mémoires</i>, l'intérêt qu'elles ont pour moi. Le vieil oiseau tombe de la +branche où il se réfugie; il quitte la vie pour la mort. Entraîné par le +courant, il n'a fait que changer de fleuve.<a href="#toc"><span class="small">[Lien vers la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h1><span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> LIVRE XIV<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193" title="Lien vers la note 193"><span class="smaller">[193]</span></a></h1> + +<p class="resume"> + Flagorneries des journaux. — Les premiers collègues de M. de + Polignac. — Expédition d'Alger. — Ouverture de la session de + 1830. — Adresse. — La Chambre est dissoute. — Nouvelle + Chambre. — Je pars pour Dieppe. — Ordonnances du 25 juillet. — + Je reviens à Paris. — Réflexions pendant ma route. — Lettre à + madame Récamier. — Révolution de juillet. — M. Baude, M. de + Choiseul, M. de Sémonville, M. de Vitrolles, M. Laffitte et M. + Thiers. — J'écris au roi à Saint-Cloud. Sa réponse verbale. — + Corps aristocratiques. — Pillage de la maison des Missionnaires, + rue d'Enfer. — Chambre des Députés. — M. de Mortemart. — + Course dans Paris. — Le général Dubourg. — Cérémonie funèbre. + — Sous la colonnade du Louvre. — Les jeunes gens me rapportent + à la Chambre des Pairs. — Réunion des pairs.</p> + + +<p>Quand les hirondelles approchent du moment de leur départ, il y en a une +qui s'envole la première pour annoncer le passage prochain des autres: +j'étais la première aile qui devançait le dernier vol de la légitimité. +Les éloges dont m'accablaient les journaux me charmaient-ils? pas le +moins du monde. Quelques-uns de mes amis croyaient me consoler en +m'assurant que j'étais au moment de devenir premier ministre; que ce +coup de partie joué si franchement décidait de mon avenir: ils me +supposaient de l'ambition dont je n'avais pas même le germe. Je ne +comprends pas qu'un homme qui a vécu seulement huit jours avec <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> +moi ne se soit pas aperçu de mon manque total de cette passion, au reste +fort légitime, laquelle fait qu'on pousse jusqu'au bout la carrière +politique. Je guettais toujours l'occasion de me retirer: si j'étais +tant passionné pour l'ambassade de Rome, c'est précisément parce qu'elle +ne menait à rien, et qu'elle était une retraite dans une impasse.</p> + +<p>Enfin, j'avais au fond de la conscience une certaine crainte d'avoir +déjà poussé trop loin l'opposition; j'en allais forcément devenir le +lien, le centre et le point de mire: j'en étais effrayé, et cette +frayeur augmentait les regrets du tranquille abri que j'avais perdu.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, on brûlait force encens devant l'idole de bois +descendue de son autel. M. de Lamartine, nouvelle et brillante +illustration de la France, m'écrivait au sujet de sa candidature à +l'Académie<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194" title="Lien vers la note 194"><span class="smaller">[194]</span></a>, et terminait ainsi sa lettre:</p> + +<p>«M. de La Noue, qui vient de passer quelques moments chez moi, m'a dit +qu'il vous avait laissé occupant vos nobles loisirs à élever un monument +à la France. Chacune de vos disgrâces volontaires et courageuses +apportera ainsi son tribut d'estime à votre nom, et de gloire à votre +pays.»</p> + +<p>Cette noble lettre de l'auteur des <i>Méditations poétiques</i> <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> fut +suivie de celle de M. de Lacretelle<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195" title="Lien vers la note 195"><span class="smaller">[195]</span></a>. Il m'écrivait à son tour:</p> + +<p>«Quel moment ils choisissent pour vous outrager, vous l'homme des +sacrifices, vous à qui les belles actions ne coûtent pas plus que les +beaux ouvrages! Votre démission et la formation du nouveau ministère +m'avaient paru d'avance deux événements liés. Vous nous avez +familiarisés aux actes de dévouement, comme Bonaparte nous familiarisait +avec la victoire; mais il avait, lui, beaucoup de compagnons, et vous ne +comptez pas beaucoup d'imitateurs.»</p> + +<p>Deux hommes fort lettrés et écrivains d'un grand mérite, M. Abel +Rémusat<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196" title="Lien vers la note 196"><span class="smaller">[196]</span></a> et M. Saint-Martin<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197" title="Lien vers la note 197"><span class="smaller">[197]</span></a>, avaient <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> seuls alors la +faiblesse de s'élever contre moi; ils étaient attachés à M. le baron de +Damas. Je conçois qu'on soit un peu irrité contre ces gens qui méprisent +les places; ce sont là de ces insolences qu'on ne doit pas tolérer.</p> + +<p>M. Guizot lui-même daigna visiter ma demeure; il crut pouvoir franchir +l'immense distance que la nature a mise entre nous; en m'abordant, il me +dit ces paroles pleines de tout ce qu'il se devait: «Monsieur, <i>c'est +bien différent aujourd'hui</i>!» Dans cette année 1829, M. Guizot eut +besoin de moi pour son élection; j'écrivis aux électeurs de Lisieux, il +fut nommé<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198" title="Lien vers la note 198"><span class="smaller">[198]</span></a>; M. de Broglie m'en remercia par ce billet:</p> + +<p>«Permettez-moi de vous remercier, monsieur, de la lettre que vous avez +bien voulu m'adresser. J'en ai fait l'usage que j'en devais faire, et je +suis convaincu que, comme tout ce qui vient de vous, elle portera ses +fruits et des fruits salutaires. Pour ma part, j'en suis aussi +reconnaissant que s'il s'agissait de moi-même, car il n'est aucun +événement auquel je sois plus identifié et qui m'inspire un plus vif +intérêt.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> Les journées de juillet ayant trouvé M. Guizot député, il en +est résulté que je suis devenu en partie la cause de son élévation +politique: la prière de l'humble est quelquefois écoutée du ciel.</p> + +<p class="p2">Les premiers collègues de M. de Polignac furent MM. de Bourmont<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199" title="Lien vers la note 199"><span class="smaller">[199]</span></a>, de +La Bourdonnaye, de Chabrol, <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> Courvoisier<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200" title="Lien vers la note 200"><span class="smaller">[200]</span></a> et Montbel<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201" title="Lien vers la note 201"><span class="smaller">[201]</span></a>. +Le 17 juin 1815, étant à Gand et descendant de chez le roi, je +rencontrai au bas de l'escalier un homme en redingote et en bottes +crottées, qui montait chez Sa Majesté. À sa physionomie spirituelle, à +son nez fin, à ses beaux yeux doux de couleuvre, je reconnus le général +Bourmont; il avait déserté l'armée de Bonaparte le 15. Le comte de +Bourmont est un officier de mérite, habile à se tirer des pas +difficiles; mais un de ces hommes qui, mis en première ligne, voient les +obstacles et ne les peuvent vaincre, faits qu'ils sont pour être +conduits, non pour conduire: heureux dans ses fils, Alger lui laissera +un nom.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> Le comte de La Bourdonnaye, jadis mon ami, est bien le plus +mauvais coucheur qui fut oncques: il vous lâche des ruades, sitôt que +vous approchez de lui; il attaque les orateurs à la Chambre, comme ses +voisins à la campagne; il chicane sur une parole, comme il fait un +procès pour un fossé. Le matin même du jour où je fus nommé ministre des +affaires étrangères, il vint me déclarer qu'il rompait avec moi: j'étais +ministre. Je ris et je laissai aller ma mégère masculine, qui, riant +elle-même, avait l'air d'une chauve-souris contrariée<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202" title="Lien vers la note 202"><span class="smaller">[202]</span></a>.</p> + +<p>M. de Montbel, ministre d'abord de l'instruction publique, remplaça M. +de La Bourdonnaye à l'intérieur quand celui-ci se fut retiré, et M. de +Guernon-Ranville<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203" title="Lien vers la note 203"><span class="smaller">[203]</span></a> suppléa M. de Montbel à l'instruction publique.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> Des deux côtés on se préparait à la guerre: le parti du +ministère faisait paraître des brochures ironiques contre le +<i>Représentatif</i>; l'opposition s'organisait et parlait de refuser l'impôt +en cas de violation de la charte. Il se forma une association publique +pour résister au pouvoir, appelée l'<i>Association bretonne</i><a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204" title="Lien vers la note 204"><span class="smaller">[204]</span></a>: mes +compatriotes ont souvent pris l'initiative dans nos dernières +révolutions; il y a dans les têtes bretonnes quelque chose des vents qui +tourmentent les rivages de notre péninsule.</p> + +<p>Un journal, composé dans le but avoué de renverser l'ancienne +dynastie<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a><a href="#footnote205" title="Lien vers la note 205"><span class="smaller">[205]</span></a>, vint échauffer les esprits. Le jeune et beau libraire +Sautelet<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a><a href="#footnote206" title="Lien vers la note 206"><span class="smaller">[206]</span></a> poursuivi de la <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> manie du suicide, avait eu +plusieurs fois l'envie de rendre sa mort utile à son parti par quelque +coup d'éclat; il était chargé du matériel de la feuille républicaine: +MM. Thiers, Mignet et Carrel en étaient les rédacteurs. Le patron du +<i>National</i>, M. le prince de Talleyrand, n'apportait pas un sou à la +caisse; il souillait seulement l'esprit du journal en versant au fonds +commun son contingent de trahison et de pourriture. Je reçus à cette +occasion le billet suivant de M. Thiers:</p> + +<p class="p2">Monsieur,</p> + +<p>«Ne sachant si le service d'un journal qui débute sera exactement fait, +je vous adresse le premier <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> numéro du <i>National</i>. Tous mes +collaborateurs s'unissent à moi pour vous prier de vouloir bien vous +considérer, non comme souscripteur, mais comme notre lecteur bénévole. +Si dans ce premier article, objet de grand souci pour moi, j'ai réussi à +exprimer des opinions que vous approuviez, je serai rassuré et certain +de me trouver dans une bonne voie.</p> + +<p>«Recevez, monsieur, mes hommages</p> + +<p class="right smcap">«A. Thiers.»</p> + +<p class="p2">Je reviendrai sur les rédacteurs du <i>National</i>; je dirai comment je les +ai connus; mais dès à présent je dois mettre à part M. Carrel: supérieur +à MM. Thiers et Mignet, il avait la simplicité de se regarder, à +l'époque où je me liai avec lui, comme venant après les écrivains qu'il +devançait: il soutenait avec son épée les opinions que ces gens de plume +dégainaient.</p> + +<p class="p2">Pendant qu'on se disposait au combat, les préparatifs de l'expédition +d'Alger s'achevaient. Le général Bourmont, ministre de la guerre, +s'était fait nommer chef de cette expédition: voulut-il se soustraire à +la responsabilité du coup d'État qu'il sentait venir? Cela serait assez +probable, d'après ses antécédents et sa finesse; mais ce fut un malheur +pour Charles X. Si le général s'était trouvé à Paris lors de la +catastrophe, le portefeuille vacant du ministère de la guerre ne serait +pas tombé aux mains de M. de Polignac. Avant de frapper le coup, dans le +cas où il y eût consenti, M. de Bourmont eût sans doute rassemblé à +Paris toute <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> la garde royale; il aurait préparé l'argent et les +vivres nécessaires pour que le soldat ne manquât de rien.</p> + +<p>Notre marine, ressuscitée au combat de Navarin, sortit de ces ports de +France, naguère si abandonnés. La rade était couverte de navires qui +saluaient la terre en s'éloignant. Des bateaux à vapeur, nouvelle +découverte du génie de l'homme, allaient et venaient portant des ordres +d'une division à l'autre, comme des sirènes ou comme les aides de camp +de l'amiral. Le Dauphin se tenait sur le rivage, où toutes les +populations de la ville et des montagnes étaient descendues: lui, qui, +après avoir arraché son parent le roi d'Espagne aux mains des +révolutions, voyait se lever le jour par qui la chrétienté devait être +délivrée, aurait-il pu se croire si près de sa nuit<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207" title="Lien vers la note 207"><span class="smaller">[207]</span></a>?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> Ils n'étaient plus ces temps où Catherine de Médicis +sollicitait du Turc l'investiture de la principauté d'Alger pour Henri +III, non encore roi de Pologne! Alger allait devenir notre fille et +notre conquête, sans la permission de personne, sans que l'Angleterre +osât nous empêcher de prendre ce <i>château de l'Empereur</i>, qui rappelait +Charles-Quint et le changement de sa fortune. C'était une grande joie et +un grand bonheur pour les spectateurs français assemblés de saluer, du +salut de Bossuet, les généreux vaisseaux prêts à rompre de leur proue la +chaîne des esclaves; victoire agrandie par ce cri de l'aigle de Meaux, +lorsqu'il annonçait le succès de l'avenir au grand roi, comme pour le +consoler un jour dans sa tombe de la dispersion de sa race:</p> + +<p>«Tu céderas ou tu tomberas sous ce vainqueur, Alger, riche des +dépouilles de la chrétienté. Tu disais en ton cœur avare: Je tiens la +mer sous mes lois et les nations sont ma proie. La légèreté de tes +vaisseaux te donnait de la confiance, mais tu te verras attaqué dans tes +murailles comme un oiseau ravissant qu'on irait chercher parmi ses +rochers et dans son nid, où il partage son butin à ses petits. Tu rends +déjà tes esclaves. Louis a brisé les fers dont tu accablais ses sujets, +qui sont nés pour être libres sous son glorieux empire. Les pilotes +étonnés s'écrient par avance: <i>Qui est semblable à Tyr? Et toutefois +elle s'est tue dans le milieu de la mer.</i><a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208" title="Lien vers la note 208"><span class="smaller">[208]</span></a>»</p> + +<p>Paroles magnifiques, n'avez-vous pu retarder l'écroulement du trône? Les +nations marchent à leurs <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> destinées; à l'instar de certaines +ombres du Dante, il leur est impossible de s'arrêter, même dans le +bonheur.</p> + +<p>Ces vaisseaux, qui apportaient la liberté aux mers de la Numidie, +emportaient la légitimité; cette flotte sous pavillon blanc, c'était la +monarchie qui appareillait, s'éloignant des ports où s'embarqua saint +Louis, lorsque la mort l'appelait à Carthage. Esclaves délivrés des +bagnes d'Alger, ceux qui vous ont rendus à votre pays ont perdu leur +patrie; ceux qui vous ont arrachés à l'exil éternel sont exilés. Le +maître de cette vaste flotte a traversé la mer sur une barque en +fugitif, et la France pourra lui dire ce que Cornélie disait à Pompée: +«C'est bien une œuvre de ma fortune, non pas de la tienne, que je te +vois maintenant réduit à une seule pauvre petite nave, là où tu voulois +cingler avec cinq cents voiles.»</p> + +<p>Parmi cette foule qui, au rivage de Toulon, suivait des yeux la flotte +partant pour l'Afrique, n'avais-je pas des amis? M. du Plessix<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a><a href="#footnote209" title="Lien vers la note 209"><span class="smaller">[209]</span></a>, +frère de mon beau-frère, ne recevait-il pas à son bord une femme +charmante, madame Lenormant, qui attendait le retour de l'ami de +Champollion<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a><a href="#footnote210" title="Lien vers la note 210"><span class="smaller">[210]</span></a>? Qu'est-il résulté de ce vol exécuté en Afrique à tire +d'aile? Écoutons M. de Penhoen<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a><a href="#footnote211" title="Lien vers la note 211"><span class="smaller">[211]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> mon compatriote: «Deux +mois ne s'étaient pas écoulés depuis que nous avions vu ce même pavillon +flotter en face de ces mêmes rivages au-dessus de cinq cents navires. +Soixante mille hommes étaient alors impatients de l'aller déployer sur +le champ de bataille de l'Afrique. Aujourd'hui, quelques malades, +quelques blessés se traînant péniblement sur le pont de notre frégate, +étaient son unique cortège.... Au moment où la garde prit les armes pour +saluer comme de coutume le pavillon à son ascension ou à sa chute, toute +conversation cessa sur le pont. Je me découvris avec autant de respect +que j'eusse pu le faire devant le vieux roi lui-même. Je m'agenouillai +au fond du cœur devant la majesté des grandes infortunes dont je +contemplais tristement le symbole.<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212" title="Lien vers la note 212"><span class="smaller">[212]</span></a>»</p> + +<p class="p2">La session de 1830 s'ouvrit le 2 mars. Le discours du trône faisait dire +au roi: «Si de coupables manœuvres suscitent à mon gouvernement des +obstacles que je ne peux pas, que je ne veux pas prévoir, je trouverai +la force de les surmonter.» Charles X <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> prononça ces mots du ton +d'un homme qui, habituellement timide et doux, se trouve par hasard en +colère, s'anime au son de sa voix: plus les paroles étaient fortes, plus +la faiblesse des résolutions apparaissait derrière<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a><a href="#footnote213" title="Lien vers la note 213"><span class="smaller">[213]</span></a>.</p> + +<p>L'adresse en réponse fut rédigée par MM. Étienne et Guizot. Elle disait: +«Sire, la charte consacre comme un droit l'intervention du pays dans la +délibération des intérêts publics. Cette intervention fait du concours +permanent des vues de votre gouvernement avec les vœux du peuple la +condition indispensable de la marche régulière des affaires publiques. +Sire, notre loyauté, notre dévouement, nous condamnent à vous dire que +ce <span class="smcap">CONCOURS N'EXISTE PAS</span>.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> L'adresse fut votée à la majorité de deux cent vingt et une +vois contre cent quatre-vingt-une. Un amendement de M. de Lorgeril<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a><a href="#footnote214" title="Lien vers la note 214"><span class="smaller">[214]</span></a> +faisait disparaître la phrase sur le <i>refus du concours</i>. Cet amendement +n'obtint que vingt-huit suffrages. Si les deux cent vingt et un avaient +pu prévoir le résultat de leur vote, l'adresse eût été rejetée à une +immense majorité. Pourquoi la Providence ne lève-t-elle pas quelquefois +un coin du voile qui couvre l'avenir! Elle en donne, il est vrai, un +pressentiment à certains hommes; mais ils n'y voient pas assez clair +pour bien s'assurer de la route; ils craignent de s'abuser, ou, s'ils +s'aventurent dans des prédictions qui s'accomplissent, on ne les croit +pas. Dieu n'écarte point la nuée du fond de laquelle il agit; quand il +permet de grands maux, c'est qu'il a de grands desseins; desseins +étendus dans un plan général, déroulés dans un profond horizon hors de +la <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> portée de notre vue et de l'atteinte de nos générations +rapides.</p> + +<p>Le roi, en réponse à l'adresse, déclara que sa résolution était +immuable, c'est-à-dire qu'il ne renverrait pas M. de Polignac. La +dissolution de la Chambre fut résolue: MM. de Peyronnet et de +Chantelauze remplacèrent MM. de Chabrol et Courvoisier, qui se +retirèrent; M. Capelle fut nommé ministre du commerce<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a><a href="#footnote215" title="Lien vers la note 215"><span class="smaller">[215]</span></a>. On avait +autour de soi vingt hommes capables d'être ministres; on pouvait faire +revenir M. de Villèle; on pouvait prendre M. Casimir Périer et le +général Sébastiani. J'avais déjà proposé ceux-ci au roi, lorsque, après +la chute de M. de Villèle, l'abbé Frayssinous fut chargé de m'offrir le +ministère de l'instruction publique. Mais non; on avait horreur des gens +capables. Dans l'ardeur qu'on ressentait pour la nullité, on chercha, +comme pour humilier la France, ce qu'elle avait de plus petit afin de le +mettre à sa tête. On avait déterré M. Guernon de Ranville, qui pourtant +<span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> se trouva le plus courageux de la bande ignorée<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a><a href="#footnote216" title="Lien vers la note 216"><span class="smaller">[216]</span></a>, et le +Dauphin avait supplié M. de Chantelauze de sauver la monarchie<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a><a href="#footnote217" title="Lien vers la note 217"><span class="smaller">[217]</span></a>.</p> + +<p>L'ordonnance de dissolution convoqua les collèges d'arrondissement pour +le 23 juin 1830, et les collèges de département pour le 3 de +juillet<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a><a href="#footnote218" title="Lien vers la note 218"><span class="smaller">[218]</span></a>, vingt-sept jours <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> seulement avant l'arrêt de mort +de la branche aînée.</p> + +<p>Les partis, fort animés, poussaient tout à l'extrême: les +ultra-royalistes parlaient de donner la dictature à la couronne; les +républicains songeaient à une République avec un Directoire ou sous une +Convention. <i>La Tribune</i><a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a><a href="#footnote219" title="Lien vers la note 219"><span class="smaller">[219]</span></a>, journal de ce parti, parut, et dépassa +<i>le National</i>. La grande majorité du pays voulait encore la royauté +légitime, mais avec des concessions et l'affranchissement des influences +de cour; toutes les ambitions étaient éveillées, et chacun espérait +devenir ministre: les orages font éclore les insectes.</p> + +<p>Ceux qui voulaient forcer Charles X à devenir monarque constitutionnel +pensaient avoir raison. Ils croyaient des racines profondes à la +légitimité; ils avaient oublié la faiblesse de l'<i>homme</i>; la <i>royauté</i> +pouvait être pressée, le <i>roi</i> ne le pouvait pas: l'individu nous a +perdus, non l'institution.</p> + +<p class="p2">Les députés de la nouvelle Chambre étaient arrivés à Paris: sur les deux +cent vingt et un, deux cent deux avaient été réélus; l'opposition +comptait deux cent soixante-dix voix; le ministère cent quarante-cinq: la +partie de la couronne était donc perdue. Le résultat naturel était la +retraite du ministère: Charles X s'obstina à tout braver, et le coup +d'État fut résolu.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> Je partis pour Dieppe le 26 juillet, à quatre heures du matin, +le jour même où parurent les ordonnances. J'étais assez gai, tout charmé +d'aller revoir la mer, et j'étais suivi, à quelques heures de distance, +par un effroyable orage. Je soupai et je couchai à Rouen sans rien +apprendre, regrettant de ne pouvoir aller visiter Saint-Ouen, et +m'agenouiller devant la belle Vierge du musée, en mémoire de Raphaël et +de Rome. J'arrivai le lendemain, 27, à Dieppe, vers midi. Je descendis +dans l'hôtel où M. le comte de Boissy<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a><a href="#footnote220" title="Lien vers la note 220"><span class="smaller">[220]</span></a>, mon ancien secrétaire de +légation, m'avait arrêté un logement. Je m'habillai et j'allai chercher +madame Récamier. Elle occupait un appartement dont les fenêtres +s'ouvraient sur la grève. J'y passai quelques heures à causer et à +regarder les flots. Voici tout à coup venir Hyacinthe; il m'apporte une +lettre que M. de Boissy avait reçue, et qui annonçait les ordonnances +avec de grands éloges. Un moment après, entre mon ancien ami Ballanche; +il descendait de la diligence et tenait <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> en main les journaux. +J'ouvris le <i>Moniteur</i> et je lus, sans en croire mes yeux, les pièces +officielles. Encore un gouvernement qui, de propos délibéré, se jetait +du haut des tours de Notre-Dame! Je dis à Hyacinthe de demander des +chevaux, afin de repartir pour Paris. Je remontai en voiture, vers sept +heures du soir, laissant mes amis dans l'anxiété. On avait bien, depuis +un mois, murmuré quelque chose d'un coup d'État, mais personne n'avait +fait attention à ce bruit, qui semblait absurde. Charles X avait vécu +des illusions du trône: il se forme autour des princes une espèce de +mirage qui les abuse en déplaçant l'objet et en leur faisant voir dans +le ciel des paysages chimériques.</p> + +<p>J'emportai le <i>Moniteur</i>. Aussitôt qu'il fit jour, le 28, je lus, relus +et commentai les ordonnances. Le rapport au roi servant de prolégomènes +me frappait de deux manières: les observations sur les inconvénients de +la presse étaient justes; mais, en même temps, l'auteur de ces +observations<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a><a href="#footnote221" title="Lien vers la note 221"><span class="smaller">[221]</span></a> montrait une ignorance complète de l'état de la +société actuelle. Sans doute les ministres, depuis 1814, à quelque +opinion qu'ils aient appartenu, ont été harcelés par les journaux; sans +doute la presse tend à subjuguer la souveraineté, à forcer la royauté et +les Chambres à lui obéir; sans doute, dans les derniers jours de la +Restauration, la presse, n'écoutant que sa passion, a, sans égard aux +intérêts et à l'honneur de la France, attaqué l'expédition d'Alger, +développé les causes, les moyens, les préparatifs, les chances d'un +non-succès; elle a divulgué les secrets de l'armement, instruit l'ennemi +de l'état de nos forces, compté nos troupes et nos vaisseaux, <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> +indiqué jusqu'au point de débarquement. Le cardinal de Richelieu et +Bonaparte auraient-ils mis l'Europe aux pieds de la France, si l'on eût +révélé ainsi d'avance le mystère de leurs négociations, ou marqué les +étapes de leurs armées?</p> + +<p>Tout cela est vrai et odieux; mais le remède? La presse est un élément +jadis ignoré, une force autrefois inconnue, introduite maintenant dans +le monde; c'est la parole à l'état de foudre; c'est l'électricité +sociale. Pouvez-vous faire qu'elle n'existe pas? Plus vous prétendrez la +comprimer, plus l'explosion sera violente. Il faut donc vous résoudre à +vivre avec elle, comme vous vivez avec la machine à vapeur. Il faut +apprendre à vous en servir, en la dépouillant de son danger, soit +qu'elle s'affaiblisse peu à peu par un usage commun et domestique, soit +que vous assimiliez graduellement vos mœurs et vos lois aux principes +qui régiront désormais l'humanité. Une preuve de l'impuissance de la +presse dans certains cas se tire du reproche même que vous lui faites à +l'égard de l'expédition d'Alger; vous l'avez pris, Alger, malgré la +liberté de la presse, de même que j'ai fait faire la guerre d'Espagne, +en 1823, sous le feu le plus ardent de cette liberté.</p> + +<p>Mais ce qui n'est pas tolérable dans le rapport des ministres, c'est +cette prétention effrontée, savoir: que le <span class="smcap">ROI A UN POUVOIR PRÉEXISTANT +AUX LOIS</span>. Que signifient alors les constitutions? pourquoi tromper les +peuples par des simulacres de garantie, si le monarque peut à son gré +changer l'ordre du gouvernement établi? Et toutefois les signataires du +rapport sont si persuadés de ce qu'ils disent, qu'à peine citent-ils +l'article <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> 14<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a><a href="#footnote222" title="Lien vers la note 222"><span class="smaller">[222]</span></a>, au profit duquel j'avais depuis longtemps +annoncé que l'on <i>confisquerait la charte</i>; ils le rappellent, mais +seulement pour mémoire, et comme une superfétation de droit dont ils +n'avaient pas besoin.</p> + +<p>La première ordonnance établit la suppression de la liberté de la presse +dans ses diverses parties; c'est la quintessence de tout ce qui s'était +élaboré depuis quinze ans dans le cabinet noir de la police.</p> + +<p>La seconde ordonnance refait la loi d'élection. Ainsi, les deux +premières libertés, la liberté de la presse et la liberté électorale, +étaient radicalement extirpées: elles l'étaient, non par un acte inique +et cependant légal, émané d'une puissance législative corrompue, mais +par des <i>ordonnances</i>, comme au temps du bon plaisir. Et cinq hommes qui +ne manquaient pas de bon sens se précipitaient, avec une légèreté sans +exemple, eux, leur maître, la monarchie, la France et l'Europe, dans un +gouffre. J'ignorais ce qui se passait à Paris. Je désirais qu'une +résistance, sans renverser le trône, eût obligé la couronne à renvoyer +les ministres et à retirer les ordonnances. Dans le cas où celles-ci +eussent triomphé, j'étais résolu à ne pas m'y soumettre, à écrire, à +parler contre ces mesures inconstitutionnelles.</p> + +<p>Si les membres du corps diplomatique n'influèrent pas directement sur +les ordonnances, ils les favorisèrent de leurs vœux; l'Europe absolue +avait notre <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> charte en horreur. Lorsque la nouvelle des +ordonnances arriva à Berlin et à Vienne, et que, pendant vingt-quatre +heures, on crut au succès, M. Ancillon s'écria que l'Europe était +sauvée, et M. de Metternich témoigna une joie indicible. Bientôt, ayant +appris la vérité, ce dernier fut aussi consterné qu'il avait été ravi: +il déclara qu'il s'était trompé, que l'opinion était décidément +libérale, et il s'accoutumait déjà à l'idée d'une constitution +autrichienne.</p> + +<p>Les nominations de conseillers d'État qui suivent les ordonnances de +juillet jettent quelque jour sur les personnes qui, dans les +antichambres, ont pu, par leurs avis ou par leur rédaction, prêter aide +aux ordonnances. On y remarque les noms des hommes les plus opposés au +système représentatif. Est-ce dans le cabinet même du roi, sous les yeux +du monarque, qu'ont été libellés ces documents funestes? est-ce dans le +cabinet de M. de Polignac? est-ce dans une réunion de ministres seuls, +ou assistés de quelques bonnes têtes anticonstitutionnelles? est-ce +<i>sous les plombs</i>, dans quelque séance secrète des <i>Dix</i>, qu'ont été +minutés ces arrêts de juillet, en vertu desquels la monarchie légitime a +été condamnée à être étranglée sur le <i>Pont des Soupirs</i>? L'idée +était-elle de M. de Polignac seul? C'est ce que l'histoire ne nous +révélera peut-être jamais.</p> + +<p>Arrivé à Gisors, j'appris le soulèvement de Paris, et j'entendis des +propos alarmants; ils prouvaient à quel point la charte avait été prise +au sérieux par les populations de la France. À Pontoise, on avait des +nouvelles plus récentes encore, mais confuses et contradictoires. À +Herblay, point de chevaux à la poste. <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> J'attendis près d'une +heure. On me conseilla d'éviter Saint-Denis, parce que je trouverais des +barricades. À Courbevoie, le postillon avait déjà quitté sa veste à +boutons fleurdelisés. On avait tiré le matin sur une calèche qu'il +conduisait à Paris par l'avenue des Champs-Élysées. En conséquence, il +me dit qu'il ne me mènerait pas par cette avenue, et qu'il irait +chercher, à droite de la barrière de l'Étoile, la barrière du Trocadéro. +De cette barrière on découvre Paris. J'aperçus le drapeau tricolore +flottant; je jugeai qu'il ne s'agissait pas d'une émeute, mais d'une +révolution. J'eus le pressentiment que mon rôle allait changer: qu'étant +accouru pour défendre les libertés publiques, je serais obligé de +défendre la royauté. Il s'élevait çà et là des nuages de fumée blanche +parmi des groupes de maisons. J'entendis quelques coups de canon et des +feux de mousqueterie mêlés au bourdonnement du tocsin. Il me sembla que +je voyais tomber le vieux Louvre du haut du plateau désert destiné par +Napoléon à l'emplacement du palais du roi de Rome. Le lieu de +l'observation offrait une de ces consolations philosophiques qu'une +ruine apporte à une autre ruine.</p> + +<p>Ma voiture descendit la rampe. Je traversai le pont d'Iéna, et je +remontai l'avenue pavée qui longe le Champ de Mars. Tout était +solitaire. Je trouvai un piquet de cavalerie placé devant la grille de +l'École militaire; les hommes avaient l'air tristes et comme oubliés là. +Nous prîmes le boulevard des Invalides et le boulevard du Mont-Parnasse. +Je rencontrai quelques passants qui regardaient avec surprise une +voiture conduite en poste comme dans un temps ordinaire. Le boulevard +d'Enfer était barré par des ormeaux abattus.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> Dans ma rue<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a><a href="#footnote223" title="Lien vers la note 223"><span class="smaller">[223]</span></a>, mes voisins me virent arriver avec plaisir: +je leur semblais une protection pour le quartier. Madame de +Chateaubriand était à la fois bien aise et alarmée de mon retour.</p> + +<p>Le jeudi matin, 29 juillet, j'écrivis à madame Récamier, à Dieppe, cette +lettre prolongée par des <i>post-scriptum</i>:</p> + +<p class="p2 right">«Jeudi matin, 29 juillet 1830.</p> + +<p>«Je vous écris sans savoir si ma lettre vous arrivera, car les courriers +ne partent plus.</p> + +<p>«Je suis entré dans Paris au milieu de la canonnade, de la fusillade et +du tocsin. Ce matin, le tocsin sonne encore, mais je n'entends plus les +coups de fusil; il paraît qu'on s'organise, et que la résistance +continuera tant que les ordonnances ne seront pas rappelées. Voilà le +résultat immédiat (sans parler du résultat définitif) du parjure dont +les ministres ont donné le tort, du moins apparent, à la couronne!</p> + +<p>«La garde nationale, l'École polytechnique, tout s'en est mêlé. Je n'ai +encore vu personne. Vous jugez dans quel état j'ai trouvé madame de +Chateaubriand. Les personnes qui, comme elle, ont vu le 10 août et le 2 +septembre, sont restées sous l'impression de la terreur. Un régiment, le +5<sup>e</sup> de ligne, a déjà passé du côté de la charte. Certainement M. de +Polignac est bien coupable; son incapacité est une mauvaise excuse; +l'ambition dont on n'a pas les talents est un crime. On dit la cour à +Saint-Cloud, et prête à partir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> «Je ne vous parle pas de moi; ma position est pénible, mais +claire. Je ne trahirai pas plus le roi que la charte, pas plus le +pouvoir légitime que la liberté. Je n'ai donc rien à dire et à faire; +attendre et pleurer sur mon pays. Dieu sait maintenant ce qui va arriver +dans les provinces; on parle déjà de l'insurrection de Rouen. D'un autre +côté, la congrégation armera les chouans et la Vendée. À quoi tiennent +les empires! Une ordonnance et six ministres sans génie ou sans vertu +suffisent pour faire du pays le plus tranquille et le plus florissant le +pays le plus troublé et le plus malheureux.»</p> + +<p class="p2 right">«Midi.</p> + +<p>«Le feu recommence. Il paraît qu'on attaque le Louvre, où les troupes du +roi se sont retranchées. Le faubourg que j'habite commence à s'insurger. +On parle d'un gouvernement provisoire dont les chefs seraient le général +Gérard, le duc de Choiseul et M. de La Fayette.</p> + +<p>«Il est probable que cette lettre ne partira pas, Paris étant déclaré en +état de siège. C'est le maréchal Marmont qui commande pour le roi. On le +dit tué, mais je ne le crois pas. Tâchez de ne pas trop vous inquiéter. +Dieu vous protège! Nous nous retrouverons!»</p> + +<p class="p2 right">«Vendredi.</p> + +<p>«Cette lettre était écrite d'hier; elle n'a pu partir. Tout est fini: la +victoire populaire est complète: le roi cède sur tous les points; mais +j'ai peur qu'on aille maintenant bien au delà des concessions de la +couronne. J'ai écrit ce matin à Sa Majesté. Au surplus, <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> j'ai +pour mon avenir un plan complet de sacrifices qui me plaît. Nous en +causerons quand vous serez arrivée.</p> + +<p>«Je vais moi-même mettre cette lettre à la poste et parcourir Paris.»</p> + +<p class="p2 center">RÉVOLUTION DE JUILLET.</p> + +<p class="center smcap">JOURNÉE DU 26.</p> + +<p>Les ordonnances, datées du 25 juillet, furent insérées dans le +<i>Moniteur</i> du 26. Le secret en avait été si profondément gardé, que ni +le maréchal duc de Raguse, major général de la garde, de service, ni M. +Mangin<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a><a href="#footnote224" title="Lien vers la note 224"><span class="smaller">[224]</span></a>, préfet de police, ne furent mis dans la confidence. Le +préfet de la Seine<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a><a href="#footnote225" title="Lien vers la note 225"><span class="smaller">[225]</span></a> ne connut les ordonnance que par <i>le Moniteur</i>, +de même que le sous-secrétaire d'État de la guerre<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a><a href="#footnote226" title="Lien vers la note 226"><span class="smaller">[226]</span></a>; et néanmoins +c'étaient <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> ces divers chefs qui disposaient des différentes +forces armées. Le prince de Polignac, chargé par intérim du portefeuille +de M. de Bourmont, était si loin de s'occuper de cette minime affaire +des ordonnances, qu'il passa la journée du 26 à présider une +adjudication au ministère de la guerre.</p> + +<p>Le roi partit pour la chasse le 26, avant que <i>le Moniteur</i> fût arrivé à +Saint-Cloud, et il ne revint de Rambouillet qu'à minuit.</p> + +<p>Enfin le duc de Raguse reçut ce billet de M. de Polignac:</p> + +<p>«Votre Excellence a connaissance des mesures extraordinaires que le roi, +dans sa sagesse et son sentiment d'amour pour son peuple, a jugé +nécessaire de prendre pour le maintien des droits de sa couronne et de +l'ordre public. Dans ces importantes circonstances, Sa Majesté compte +sur votre zèle pour assurer l'ordre et la tranquillité dans toute +l'étendue de votre commandement.»</p> + +<p>Cette audace des hommes les plus faibles qui furent jamais, contre cette +force qui allait broyer un empire, ne s'explique que par une sorte +d'hallucination, résultat des conseils d'une misérable coterie que l'on +ne trouva plus au moment du danger. Les rédacteurs des journaux, après +avoir consulté MM. Dupin, Odilon Barrot, Barthe et Mérilhou, se +résolurent de publier leurs feuilles sans autorisation, afin de se faire +saisir et de plaider l'illégalité des ordonnances. Ils se réunirent au +bureau du <i>National</i>: M. Thiers rédigea <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> une protestation qui +fut signée de quarante-quatre rédacteurs<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a><a href="#footnote227" title="Lien vers la note 227"><span class="smaller">[227]</span></a>, et qui parut, le 27 au +matin, dans <i>le National</i> et <i>le Temps</i>.</p> + +<p>À la chute du jour quelques députés se réunirent chez M. de +Laborde<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a><a href="#footnote228" title="Lien vers la note 228"><span class="smaller">[228]</span></a>. On convint de se retrouver le lendemain chez M. Casimir +Périer. Là parut, pour la première fois, un des trois pouvoirs qui +allaient occuper la scène: la monarchie était à la Chambre des députés, +l'usurpation au Palais-Royal, la République à l'Hôtel de Ville. Dans la +soirée, il se forma des rassemblements au Palais-Royal; on jeta des +pierres à la voiture de M. de Polignac. Le duc de Raguse ayant vu le roi +à Saint-Cloud, à son retour de Rambouillet, le roi lui demanda des +nouvelles de Paris: «La rente est tombée.—De combien? dit le +Dauphin.—De <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> trois francs, répondit le maréchal.—Elle +remontera,» répartit le Dauphin; et chacun s'en alla.</p> + +<p class="p2 center smcap">JOURNÉE DU 27 JUILLET</p>. + +<p>La journée du 27 commença mal. Le roi investit du commandement de Paris +le duc de Raguse: c'était s'appuyer sur la mauvaise fortune. Le maréchal +se vint installer à une heure à l'état-major de la garde, place du +Carrousel. M. Mangin envoya saisir les presses du <i>National</i>; M. Carrel +résista; MM. Mignet et Thiers, croyant la partie perdue, disparurent +pendant deux jours: M. Thiers alla se cacher dans la vallée de +Montmorency, chez une madame de Courchamp<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a><a href="#footnote229" title="Lien vers la note 229"><span class="smaller">[229]</span></a>, parente des deux MM. +Béquet<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a><a href="#footnote230" title="Lien vers la note 230"><span class="smaller">[230]</span></a>, dont l'un a travaillé au <i>National</i>, et l'autre au <i>Journal +des Débats</i>.</p> + +<p>Au <i>Temps</i>, la chose prit un caractère plus sérieux: le véritable héros +des journalistes est incontestablement M. Coste.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> En 1823, M. Coste dirigeait <i>les Tablettes historiques</i><a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a><a href="#footnote231" title="Lien vers la note 231"><span class="smaller">[231]</span></a>: +accusé par ses collaborateurs d'avoir vendu ce journal, il se battit et +reçut un coup d'épée. M. Coste<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a><a href="#footnote232" title="Lien vers la note 232"><span class="smaller">[232]</span></a> me fut présenté au ministère des +affaires étrangères; en causant avec lui de la liberté de la presse, je +lui dis: «Monsieur, vous savez combien j'aime et respecte cette liberté; +mais comment voulez-vous que je la défende auprès de Louis XVIII, quand +vous attaquez tous les jours la royauté et la religion! Je vous supplie, +dans votre intérêt et pour me laisser ma force entière, de ne plus saper +des remparts aux trois quarts démolis, et qu'en vérité un homme +<span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> de courage devrait rougir d'attaquer. Faisons un marché: ne +vous en prenez plus à quelques vieillards faibles que le trône et le +sanctuaire protègent à peine; je vous livre en échange ma personne. +Attaquez-moi soir et matin; dites de moi tout ce que vous voudrez, +jamais je ne me plaindrai; je vous saurai gré de votre attaque légitime +et constitutionnelle contre le ministre, en mettant à l'écart le roi.»</p> + +<p>M. Coste m'a conservé de cette entrevue un souvenir d'estime.</p> + +<p>Une parade constitutionnelle eut lieu au bureau du <i>Temps</i> entre M. +Baude et un commissaire de police<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a><a href="#footnote233" title="Lien vers la note 233"><span class="smaller">[233]</span></a>.</p> + +<p>Le procureur du roi de Paris<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a><a href="#footnote234" title="Lien vers la note 234"><span class="smaller">[234]</span></a> décerna quarante-quatre mandats +d'amener contre les signataires de la protestation des journalistes.</p> + +<p>Vers deux heures, la fraction monarchique de la révolution se réunit +chez M. Périer<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a><a href="#footnote235" title="Lien vers la note 235"><span class="smaller">[235]</span></a>, comme on en était convenu la veille: on ne conclut +rien. Les députés s'ajournèrent au lendemain, 28, chez M. Audry de +Puyravault. M. Casimir Périer, homme d'ordre et de <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> richesse, +ne voulait pas tomber dans les mains populaires; il ne cessait de +nourrir encore l'espoir d'un arrangement avec la royauté légitime; il +dit vivement à M. de Schonen: «Vous nous perdez en sortant de la +légalité; vous nous faites quitter une position superbe.» Cet esprit de +légalité était partout; il se montra dans deux réunions opposées, l'une +chez M. Cadet-Gassicourt, l'autre chez le général Gourgaud. M. Périer +appartenait à cette classe bourgeoise qui s'était faite héritière du +peuple et du soldat. Il avait du courage, de la fixité dans les idées; +il se jeta bravement en travers du torrent révolutionnaire pour le +barrer; mais sa santé préoccupait trop sa vie, et il soignait trop sa +fortune. «Que voulez-vous faire d'un homme, me disait M. Decazes, qui +regarde toujours sa langue dans une glace?»</p> + +<p>La foule augmentant et commençant à paraître en armes, l'officier de la +gendarmerie vint avertir le maréchal de Raguse qu'il n'avait pas assez +de monde et qu'il craignait d'être forcé: alors le maréchal fit ses +dispositions militaires.</p> + +<p>Le 27, il était déjà quatre heures et demie du soir, lorsqu'on reçut +dans les casernes l'ordre de prendre les armes. La gendarmerie de Paris, +appuyée de quelques détachements de la garde, essaya de rétablir la +circulation dans les rues Richelieu et Saint-Honoré. Un de ces +détachements fut assailli, dans la rue du <i>Duc-de-Bordeaux</i><a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a><a href="#footnote236" title="Lien vers la note 236"><span class="smaller">[236]</span></a>, d'une +grêle de pierres. Le chef de <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> ce détachement évitait de tirer, +lorsqu'un coup parti de l'<i>Hôtel Royal</i>, rue des Pyramides, décida la +question: il se trouva qu'un M. Folks, habitant de cet hôtel, s'était +armé de son fusil de chasse, et avait fait feu sur la garde à travers sa +fenêtre. Les soldats répondirent par une décharge sur la maison, et M. +Folks tomba mort avec ses deux domestiques. Ainsi ces Anglais, qui +vivent à l'abri dans leur île, vont porter les révolutions chez les +autres; vous les trouvez mêlés dans les quatre parties du monde à des +querelles qui ne les regardent pas: pour vendre une pièce de calicot, +peu leur importe de plonger une nation dans toutes les calamités. Quel +droit ce M. Folks avait-il de tirer sur des soldats français? Était-ce +la constitution de la Grande-Bretagne que Charles X avait violée? Si +quelque chose pouvait flétrir les combats de juillet, ce serait d'avoir +été engagés par la balle d'un Anglais<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a><a href="#footnote237" title="Lien vers la note 237"><span class="smaller">[237]</span></a>.</p> + +<p>Ces premiers combats, qui dans la journée du 27 n'avaient guère commencé +que vers les cinq heures du soir, cessèrent avec le jour. Les armuriers +cédèrent leurs armes à la foule, les réverbères furent brisés ou +<span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> restèrent sans être allumés; le drapeau tricolore se hissa +dans les ténèbres au haut des tours de Notre-Dame: l'envahissement des +corps de garde, la prise de l'arsenal et des poudrières, le désarmement +des fusiliers sédentaires, tout cela s'opéra sans opposition au lever du +jour le 28, et tout était fini à huit heures.</p> + +<p>Le parti démocratique et prolétaire de la révolution, en blouse ou +demi-nu, était sous les armes; il ne ménageait pas sa misère et ses +lambeaux. Le peuple, représenté par des électeurs qu'il s'était choisis +dans divers attroupements, était parvenu à faire convoquer une assemblée +chez M. Cadet-Gassicourt.</p> + +<p>Le parti de l'usurpation ne se montrait pas encore: son chef, caché hors +de Paris, ne savait s'il irait à Saint-Cloud ou au Palais-Royal. Le +parti bourgeois ou de la monarchie, les députés, délibérait et répugnait +à se laisser entraîner au mouvement.</p> + +<p>M. de Polignac se rendit à Saint-Cloud et fit signer au roi, le 28, à +cinq heures du matin, l'ordonnance qui mettait Paris en état de siège.</p> + +<p class="p2 center smcap">JOURNÉE MILITAIRE DU 28 JUILLET.</p> + +<p>Les groupes s'étaient reformés le 28 plus nombreux; au cri de: <i>Vive la +charte!</i> qui se faisait encore entendre se mêlait déjà le cri de <i>Vive +la liberté!</i> <i>à bas les Bourbons!</i> On criait aussi: <i>Vive l'empereur!</i> +<i>vive le prince Noir!</i> mystérieux prince des ténèbres qui apparaît à +l'imagination populaire dans toutes les révolutions. Les souvenirs et +les passions étaient descendus; on abattait et l'on brûlait les armes de +France; on les attachait à la corde des lanternes <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> cassées; on +arrachait les plaques fleurdelisées des conducteurs de diligences et des +facteurs de la poste; les notaires retiraient leurs panonceaux, les +huissiers leurs rouelles, les voituriers leurs estampilles, les +fournisseurs de la cour leurs écussons. Ceux qui jadis avaient recouvert +les aigles napoléoniennes peintes à l'huile de lis bourboniens détrempés +à la colle n'eurent besoin que d'une éponge pour nettoyer leur loyauté: +avec un peu d'eau on efface aujourd'hui la reconnaissance et les +empires.</p> + +<p>Le maréchal de Raguse écrivit au roi qu'il était urgent de prendre des +moyens de pacification, et que demain, 29, il serait trop tard. Un +envoyé du préfet de police était venu demander au maréchal s'il était +vrai que Paris fût déclaré en état de siège: le maréchal, qui n'en +savait rien, parut étonné; il courut chez le président du conseil; il y +trouva les ministres assemblés<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a><a href="#footnote238" title="Lien vers la note 238"><span class="smaller">[238]</span></a>, et M. de Polignac lui remit +l'ordonnance. Parce que l'homme qui avait foulé le monde aux pieds avait +mis des villes et des provinces en état de siège, Charles X avait cru +pouvoir l'imiter. Les ministres déclarèrent au maréchal qu'ils allaient +venir s'établir à l'état-major de la garde.</p> + +<p>Aucun ordre n'étant arrivé de Saint-Cloud, à neuf heures du matin, le +28, lorsqu'il n'était plus temps de tout garder, mais de tout reprendre, +le maréchal fit sortir des casernes les troupes qui s'étaient déjà en +partie montrées la veille. On n'avait pris aucune précaution pour faire +arriver des vivres au Carrousel, <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> quartier général. La +manutention, qu'on avait oublié de faire suffisamment garder, fut +enlevée. M. le duc de Raguse, homme d'esprit et de mérite, brave soldat, +savant, mais malheureux général, prouva pour la millième fois qu'un +génie militaire est insuffisant aux troubles civils: le premier officier +de police eût mieux su ce qu'il y avait à faire que le maréchal. +Peut-être aussi son intelligence fut-elle paralysée par ses souvenirs; +il resta comme étouffé sous le poids de la fatalité de son nom.</p> + +<p>Le maréchal qui n'avait qu'une poignée d'hommes, conçut un plan pour +l'exécution duquel il lui aurait fallu trente mille soldats. Des +colonnes étaient désignées pour de grandes distances, tandis qu'une +autre s'emparerait de l'Hôtel de Ville. Les troupes, après avoir achevé +leur mouvement pour faire régner l'ordre de toutes parts, devaient +converger à la maison commune. Le Carrousel demeurait le quartier +général: les ordres en sortaient, et les renseignements y aboutissaient. +Un bataillon de Suisses, pivotant sur le marché des Innocents, était +chargé d'entretenir la communication entre les forces du centre et +celles qui circulaient à la circonférence. Les soldats de la caserne +Popincourt s'apprêtaient par différents rameaux à descendre sur les +points où ils pouvaient être appelés. Le général Latour-Maubourg<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a><a href="#footnote239" title="Lien vers la note 239"><span class="smaller">[239]</span></a> +était logé <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> aux Invalides. Quand il vit l'affaire mal engagée, +il proposa de recevoir les régiments dans l'édifice de Louis XIV; il +assurait qu'il les pouvait nourrir, et défiait les Parisiens de le +forcer. Il n'avait pas impunément laissé ses membres sur les champs de +bataille de l'Empire, et les redoutes de Borodino savaient qu'il tenait +parole. Mais qu'importaient l'expérience et le courage d'un vétéran +mutilé? On n'écouta point ses conseils.</p> + +<a id="img003" name="img003"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img003.jpg" width="300" height="418" alt="" title=""> +<p>Un Salon.</p></div> + +<p>Sous le commandement du comte de Saint-Chamans<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a><a href="#footnote240" title="Lien vers la note 240"><span class="smaller">[240]</span></a>, la première colonne +de la garde partit de la Madeleine pour suivre les boulevards jusqu'à la +Bastille. Dès les premiers pas, un peloton que commandait M. Sala<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a><a href="#footnote241" title="Lien vers la note 241"><span class="smaller">[241]</span></a> +fut attaqué; l'officier royaliste repoussa <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> vivement l'attaque. +À mesure qu'on avançait, les postes de communication laissés sur la +route, trop faibles et trop éloignés les uns des autres, étaient coupés +par le peuple et séparés les uns des autres par des abatis d'arbres et +des barricades. Il y eut une affaire sanglante aux portes Saint-Denis et +Saint-Martin. M. de Saint-Chamans, passant sur le théâtre des exploits +futurs de Fieschi, rencontra, à la place de la Bastille, des groupes +nombreux de femmes et d'hommes. Il les invita à se disperser, en leur +distribuant quelque argent<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a><a href="#footnote242" title="Lien vers la note 242"><span class="smaller">[242]</span></a>; mais on ne cessait de tirer <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> +des maisons environnantes. Il fut obligé de renoncer à rejoindre l'Hôtel +de Ville par la rue Saint-Antoine, et, après avoir traversé le pont +d'Austerlitz, il regagna le Carrousel le long des boulevards du sud. +Turenne devant la Bastille non encore démolie avait été plus heureux +pour la mère de Louis XIV enfant.</p> + +<p>La colonne chargée d'occuper l'Hôtel de Ville<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a><a href="#footnote243" title="Lien vers la note 243"><span class="smaller">[243]</span></a> suivit les quais des +Tuileries, du Louvre et de l'École, passa la moitié du Pont-Neuf, prit +le quai de l'Horloge, le Marché-aux-Fleurs, et se porta à la place de +Grève par le pont Notre-Dame. Deux pelotons de la garde firent une +diversion en filant jusqu'au nouveau pont suspendu. Un bataillon du 15<sup>e</sup> +léger appuyait la garde, et devait laisser deux pelotons sur le +Marché-aux-Fleurs.</p> + +<p>On se battit au passage de la Seine sur le pont Notre-Dame. Le peuple, +tambour en tête, aborda bravement la garde. L'officier qui commandait +l'artillerie royale fit observer à la masse populaire qu'elle s'exposait +inutilement, et que, n'ayant pas de canons, elle <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> serait +foudroyée sans aucune chance de succès. La plèbe s'obstina; l'artillerie +fit feu. Les soldats inondèrent les quais et la place de Grève, où +débouchèrent par le pont d'Arcole deux autres pelotons de la garde. Ils +avaient été obligés de forcer des rassemblements d'étudiants du faubourg +Saint-Jacques. L'Hôtel de Ville fut occupé.</p> + +<p>Une barricade s'élevait à l'entrée de la rue du Mouton: une brigade de +Suisses emporta cette barricade; le peuple, se ruant des rues +adjacentes, reprit son retranchement avec de grands cris. La barricade +resta finalement à la garde.</p> + +<p>Dans tous ces quartiers pauvres et populaires, on combattit +instantanément, sans arrière-pensée: l'étourderie française, moqueuse, +insouciante, intrépide, était montée au cerveau de tous; la gloire a, +pour notre nation, la légèreté du vin de Champagne. Les femmes, aux +croisées, encourageaient les hommes dans la rue; des billets +promettaient le bâton de maréchal au premier colonel qui passerait au +peuple; des groupes marchaient au son d'un violon. C'étaient des scènes +tragiques et bouffonnes, des spectacles de tréteaux et de triomphe: on +entendait des éclats de rire et des jurements au milieu des coups de +fusil, du sourd mugissement de la foule, à travers des masses de fumée. +Pieds nus, bonnet de police en tête, des charretiers improvisés +conduisaient, avec un laisser-passer de chefs inconnus, des convois de +blessés parmi les combattants qui se séparaient.</p> + +<p>Dans les quartiers riches régnait un autre esprit. Les gardes nationaux, +ayant repris les uniformes dont on les avait dépouillés, se +rassemblaient en <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> grand nombre à la mairie du 1<sup>er</sup> +arrondissement pour maintenir l'ordre. Dans ces combats, la garde +souffrait plus que le peuple, parce qu'elle était exposée au feu des +ennemis invisibles qui étaient dans les maisons. D'autres nommeront les +vaillants des salons qui, reconnaissant des officiers de la garde, +s'amusaient à les abattre, en sûreté qu'ils étaient derrière un volet ou +une cheminée. Dans la rue, l'animosité de l'homme de peine ou du soldat +n'allait pas au delà du coup porté: blessé, on se secourait +mutuellement. Le peuple sauva plusieurs victimes. Deux officiers, M. de +Goyon et M. Rivaux, après une défense héroïque, durent la vie à la +générosité des vainqueurs. Un capitaine de la garde, Kaumann, reçoit un +coup de barre de fer sur la tête: étourdi et les yeux sanglants, il +relève avec son épée les baïonnettes de ses soldats qui mettaient en +joue l'ouvrier.</p> + +<p>La garde était remplie des grenadiers de Bonaparte. Plusieurs officiers +perdirent la vie, entre autres le lieutenant Noirot, d'une bravoure +extraordinaire, qui avait reçu du prince Eugène la croix de la Légion +d'honneur, en 1813, pour un fait d'armes accompli dans une des redoutes +de Caldiera. Le colonel de Pleineselve, blessé mortellement à la porte +Saint-Martin, avait été aux guerres de l'Empire, en Hollande, en +Espagne, à la grande armée et dans la garde impériale. À la bataille de +Leipzig, il fit prisonnier de sa propre main le général autrichien +Merfeld. Porté par ses soldats à l'hôpital du Gros-Caillou, il ne voulut +être pansé que le dernier des blessés de juillet. Le docteur Larrey, qui +l'avait rencontré sur d'autres champs de bataille, lui amputa la cuisse; +il était trop <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> tard pour le sauver. Heureux ces nobles +adversaires, qui avaient vu tant de boulets passer sur leur tête, s'ils +ne succombèrent pas sous la balle de quelques-uns de ces forçats libérés +que la justice a retrouvés depuis la victoire dans les rangs des +vainqueurs! Ces galériens n'ont pu polluer le triomphe national +républicain; ils n'ont été nuisibles qu'à la royauté de Louis-Philippe. +Ainsi s'abîmèrent obscurément dans les rues de Paris les restes de ces +soldats fameux, échappés au canon de la Moskowa, de Lutzen et de +Leipzig: nous massacrions, sous Charles X, ces braves que nous avions +tant admirés sous Napoléon. Il ne leur manquait qu'un homme: cet homme +avait disparu à Sainte-Hélène.</p> + +<p>Au tomber de la nuit, un sous-officier déguisé vint apporter l'ordre aux +troupes de l'Hôtel de Ville de se replier sur les Tuileries. La retraite +était rendue hasardeuse à cause des blessés que l'on ne voulait pas +abandonner, et de l'artillerie difficile à passer à travers les +barricades. Elle s'opéra cependant sans accident. Lorsque les troupes +revinrent des différents quartiers de Paris, elles croyaient le roi et +le dauphin arrivés de leur côté comme elles: cherchant en vain des yeux +le drapeau blanc sur le pavillon de l'Horloge, elles firent entendre le +langage énergique des camps.</p> + +<p>Il n'est pas vrai, comme on le voit, que l'Hôtel de Ville ait été pris +par la garde sur le peuple, et repris sur la garde par le peuple. Quand +la garde y entra, elle n'éprouva aucune résistance, car il n'y avait +personne, le préfet même était parti. Ces vantances affaiblissent et +font mettre en doute les vrais périls. La garde fut mal engagée dans des +rues tortueuses; la <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> ligne, par son espèce de neutralité +d'abord, et ensuite par sa défection, acheva le mal que des dispositions +belles en théorie, mais peu exécutables en pratique, avaient commencé. +Le 50<sup>e</sup> de ligne était arrivé pendant le combat à l'Hôtel de Ville; +harassé de fatigue, on se hâta de le retirer dans l'enceinte de l'hôtel, +et il prêta à des camarades épuisés ses entières et inutiles cartouches.</p> + +<p>Le bataillon suisse resté au marché des Innocents fut dégagé par un +autre bataillon suisse: ils vinrent l'un et l'autre aboutir au quai de +l'École, et stationnèrent dans le Louvre.</p> + +<p>Au reste, les barricades sont des retranchements qui appartiennent au +génie parisien: on les retrouve dans tous nos troubles, depuis Charles V +jusqu'à nos jours.</p> + +<p>«Le peuple voyant ces forces disposées par les rues, dit L'Estoile, +commença à s'esmouvoir, et se firent les <i>barricades</i> en la manière que +tous sçavent: plusieurs Suisses furent tués, qui furent enterrés en une +fosse faicte au parvis de Notre-Dame; le duc de Guyse passant par les +rues, c'estoit à qui crieroit le plus haut: Vive Guyse! et lui, baissant +son grand chapeau, leur dict: <i>Mes amis, c'est assez; messieurs, c'est +trop; criez vive le roi!</i>»</p> + +<p>Pourquoi nos dernières barricades, dont le résultat a été puissant, +gagnent-elles si peu à être racontées, tandis que les barricades de +1588, qui ne produisirent presque rien, sont si intéressantes à lire? +Cela tient à la différence des siècles et des personnages: le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> +siècle menait tout devant lui; le <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> a laissé tout derrière: M. de +Puyravault n'est pas encore le Balafré.</p> + +<p class="p2 center smcap"><span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> JOURNÉE CIVILE DU 28 JUILLET.</p> + +<p>Durant qu'on livrait ces combats, la révolution civile et politique +suivait parallèlement la révolution militaire. Les soldats détenus à +l'Abbaye furent mis en liberté; les prisonniers pour dettes, à +Sainte-Pélagie, s'échappèrent, et les condamnés pour fautes politiques +furent élargis: une révolution est un jubilé; elle absout de tous les +crimes, en en permettant de plus grands.</p> + +<p>Les ministres tinrent conseil à l'état-major: ils résolurent de faire +arrêter, comme chefs du mouvement, MM. Laffitte, La Fayette, Gérard, +Marchais, Salverte et Audry de Puyravault; le maréchal en donna l'ordre; +mais, quand plus tard ils furent députés vers lui, il ne crut pas de son +honneur de mettre son ordre à exécution.</p> + +<p>Une réunion du parti monarchique, composée de pairs et de députés, avait +eu lieu chez M. Guizot: le duc de Broglie s'y trouva; MM. Thiers et +Mignet, qui avaient reparu, et M. Carrel, quoique ayant d'autres idées, +s'y rendirent. Ce fut là que le parti de l'usurpation prononça le nom du +duc d'Orléans pour la première fois<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a><a href="#footnote244" title="Lien vers la note 244"><span class="smaller">[244]</span></a>. M. Thiers et M. Mignet, +allèrent chez le <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> général Sébastiani lui parler du prince. Le +général répondit d'une manière évasive; le duc d'Orléans, assura-t-il, +ne l'avait jamais entretenu de pareils desseins et ne l'avait autorisé à +rien.</p> + +<p>Vers midi, toujours dans la journée du 28, la réunion générale des +députés eut lieu chez M. Audry de Puyravault<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a><a href="#footnote245" title="Lien vers la note 245"><span class="smaller">[245]</span></a>. M. de La Fayette, +chef du parti républicain, avait rejoint Paris le 27; M. Laffitte, chef +du parti orléaniste, n'arriva que dans la nuit du 27 au 28; il se rendit +au Palais-Royal, où il ne trouva personne; il envoya à Neuilly: le roi +en herbe n'y était pas.</p> + +<p>Chez M. de Puyravault, on discuta le projet d'une protestation contre +les ordonnances. Cette protestation, plus que modérée, laissait entières +les grandes questions.</p> + +<p>M. Casimir Périer fut d'avis de dépêcher vers le duc de Raguse; tandis +que les cinq députés choisis se préparaient à partir, M. Arago<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a><a href="#footnote246" title="Lien vers la note 246"><span class="smaller">[246]</span></a> +était chez le maréchal: il s'était décidé, sur un billet de madame de +Boigne, à devancer les commissaires. Il représenta au maréchal <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> +la nécessité de mettre un terme aux malheurs de la capitale. M. de +Raguse alla prendre langue chez M. de Polignac; celui-ci, instruit de +l'hésitation des troupes, déclara que si elles passaient au peuple, on +tirerait sur elles comme sur les insurgés. Le général de Tromelin<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a><a href="#footnote247" title="Lien vers la note 247"><span class="smaller">[247]</span></a> +témoin de ces conversations, s'emporta contre le général +d'Ambrugeac<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a><a href="#footnote248" title="Lien vers la note 248"><span class="smaller">[248]</span></a>. Alors arriva la députation. M. Laffitte porta la +parole: «Nous venons, dit-il vous demander d'arrêter l'effusion du sang. +Si le combat se prolongeait, il entraînerait non-seulement les plus +cruelles calamités, mais une véritable révolution.» Le maréchal se +renferma dans <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> une question d'honneur militaire, prétendant que +le peuple devait, le premier, cesser le combat; il ajouta néanmoins ce +post-scriptum à une lettre qu'il écrivit au roi: «Je pense qu'il est +urgent que Votre Majesté profite sans retard des ouvertures qui lui sont +faites.»</p> + +<p>L'aide de camp du duc de Raguse, le colonel Komierowski, introduit dans +le cabinet du roi à Saint-Cloud, lui remit la lettre; le roi lui dit: +«Je lirai cette lettre.» Le colonel se retira et attendit les ordres; +voyant qu'ils n'arrivaient pas, il pria M. le duc de Duras d'aller chez +le roi les demander. Le duc répondit que, d'après l'étiquette, il lui +était impossible d'entrer dans le cabinet. Enfin, rappelé par le roi, M. +Komierowski fut chargé d'enjoindre au maréchal de <i>tenir bon</i>.</p> + +<p>Le général Vincent accourut de son côté à Saint-Cloud; ayant forcé la +porte qu'on lui refusait, il dit au roi que tout était perdu: «Mon cher, +répondit Charles X, vous êtes un bon général, mais vous n'entendez rien +à cela.»</p> + +<p class="p2 center smcap">JOURNÉE MILITAIRE DU 29 JUILLET.</p> + +<p>Le 29 vit paraître de nouveaux combattants: les élèves de l'École +polytechnique, en correspondance avec un de leurs anciens camarades, M. +Charras<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a><a href="#footnote249" title="Lien vers la note 249"><span class="smaller">[249]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> forcèrent la consigne et envoyèrent quatre +d'entre eux, MM. Lothon, Berthelin, Pinsonnière et Tourneux, offrir +leurs services à MM. Laffitte, Périer et La Fayette. Ces jeunes gens, +distingués par leurs études, s'étaient déjà fait connaître aux alliés, +lorsque ceux-ci se présentèrent devant Paris en 1814; dans les trois +jours, ils devinrent les chefs du peuple, qui les mit à sa tête avec une +parfaite simplicité. Les uns se rendirent sur la place de l'Odéon, les +autres au Palais-Royal et aux Tuileries.</p> + +<p>L'ordre du jour publié le 29 au matin offensa la garde: il annonçait que +le roi, voulant témoigner sa satisfaction à ses braves serviteurs, leur +accordait un mois et demi de paye; inconvenance que le soldat français +ressentit: c'était le mesurer à la taille de ces Anglais qui ne marchent +pas ou s'insurgent, s'ils n'ont pas touché leur solde.</p> + +<p>Dans la nuit du 28 au 29, le peuple dépava les rues de vingt pas en +vingt pas, et le lendemain, au lever du jour, il y avait quatre mille +barricades élevées dans Paris.</p> + +<p>Le Palais-Bourbon était gardé par la ligne, le Louvre par deux +bataillons suisses, la rue de la Paix, la place Vendôme et la rue +Castiglione par le 5<sup>e</sup> et le 53<sup>e</sup> de ligne. Il était arrivé de +Saint-Denis, de Versailles et de Rueil, à peu près douze cents hommes +d'infanterie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> La position militaire était meilleure: les troupes se +trouvaient plus concentrées, et il fallait traverser de grands espaces +vides pour arriver jusqu'à elles. Le général Exelmans<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a><a href="#footnote250" title="Lien vers la note 250"><span class="smaller">[250]</span></a>, qui jugea +bien ces dispositions, vint à onze heures mettre sa valeur et son +expérience à la disposition du maréchal de Raguse, tandis que de son +côté le général Pajol<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a><a href="#footnote251" title="Lien vers la note 251"><span class="smaller">[251]</span></a> se présentait aux députés pour prendre le +commandement de la garde nationale.</p> + +<p>Les ministres eurent l'idée de convoquer la cour royale aux Tuileries, +tant ils vivaient hors du moment où ils se trouvaient! Le maréchal +pressait le président du conseil de rappeler les ordonnances. Pendant +leur entretien, on demande M. de Polignac; il sort et rentre avec M. +Bertier<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a><a href="#footnote252" title="Lien vers la note 252"><span class="smaller">[252]</span></a>, fils de la première <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> victime sacrifiée en 1789. +Celui-ci, ayant parcouru Paris, affirmait que tout allait au mieux pour +la cause royale: c'est une chose fatale que ces races qui ont droit à la +vengeance, jetées à la tombe dans nos premiers troubles, et évoquées par +nos derniers malheurs. Ces malheurs n'étaient plus des nouveautés; +depuis <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> 1793, Paris était accoutumé à voir passer les +événements et les rois.</p> + +<p>Tandis que, au rapport des royalistes, tout allait si bien, on annonce +la défection du 5<sup>e</sup> et du 53<sup>e</sup> de ligne qui fraternisaient avec le +peuple.</p> + +<p>Le duc de Raguse fit proposer une suspension d'armes: elle eut lieu sur +quelques points et ne fut pas exécutée sur d'autres. Le maréchal avait +envoyé chercher un des deux bataillons suisses stationnés dans le +Louvre. On lui dépêcha celui des deux bataillons qui garnissait la +colonnade. Les Parisiens, voyant cette colonnade déserte, se +rapprochèrent des murs et entrèrent par les fausses portes qui +conduisent du jardin de l'Infante dans l'intérieur; ils gagnèrent les +croisées et firent feu sur le bataillon arrêté dans la cour. Sous la +terreur du souvenir du 10 août, les Suisses se ruèrent du palais et se +jetèrent dans leur troisième bataillon placé en présence des postes +parisiens, mais avec lequel la suspension d'armes était observée. Le +peuple, qui du Louvre avait atteint la galerie du Musée, commença de +tirer du milieu des chefs-d'œuvre sur les lanciers alignés au +Carrousel. Les postes parisiens, entraînés par cet exemple, rompirent la +suspension d'armes. Précipités sous l'Arc de Triomphe, les Suisses +poussent les lanciers au portique du pavillon de l'Horloge et débouchent +pêle-mêle dans le jardin des Tuileries. Le jeune Farcy fut frappé à mort +dans cette échauffourée<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a><a href="#footnote253" title="Lien vers la note 253"><span class="smaller">[253]</span></a>: son nom est inscrit au coin <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> du +café où il est tombé; une manufacture de betteraves existe aujourd'hui +aux Thermopyles. Les Suisses eurent trois ou quatre soldats tués ou +blessés: ce peu de morts s'est changé en une effroyable boucherie.</p> + +<p>Le peuple entra dans les Tuileries avec MM. Thomas, Bastide, Guinard, +par le guichet du Pont-Royal. Un drapeau tricolore fut planté sur le +pavillon de l'Horloge, comme au temps de Bonaparte, apparemment en +mémoire de la liberté. Des meubles furent déchirés, des tableaux hachés +de coups de sabre; on trouva dans des armoires le journal des chasses du +roi et les beaux coups exécutés contre les perdrix: vieil usage des +gardes-chasse de la monarchie. On plaça un cadavre sur le trône vide, +dans la salle du Trône: cela serait formidable si les Français, +aujourd'hui, ne jouaient continuellement au drame. Le musée +d'artillerie, à Saint-Thomas-d'Aquin, était pillé, et les siècles +passaient le long du fleuve, sous le casque de Godefroy de Bouillon, et +avec la lance de François 1<sup>er</sup>.</p> + +<p>Alors le duc de Raguse quitta le quartier général, abandonnant cent +vingt mille francs en sacs. Il sortit par la rue de Rivoli et rentra +dans le jardin des Tuileries. Il donna l'ordre aux troupes de se +retirer, d'abord aux Champs-Élysées, et ensuite jusqu'à l'Étoile. On +crut que la paix était faite, que le Dauphin arrivait; on vit quelques +voitures des écuries et un fourgon <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> traverser la place Louis +XV: c'étaient les ministres s'en allant après leurs œuvres.</p> + +<p>Arrivé à l'Étoile, Marmont reçut une lettre: elle lui annonçait que le +roi avait donné à M. le Dauphin le commandement en chef des troupes, et +que lui, maréchal, servirait sous ses ordres.</p> + +<p>Une compagnie du 3<sup>e</sup> de la garde avait été oubliée dans la maison d'un +chapelier, rue de Rohan; après une longue résistance, la maison fut +emportée. Le capitaine Meunier, atteint de trois coups de feu, sauta de +la fenêtre d'un troisième étage, tomba sur un toit au-dessous, et fut +transporté à l'hôpital du Gros-Caillou: il a survécu. La caserne +Babylone, assaillie entre midi et une heure par trois élèves de l'École +polytechnique, Vaneau, Lacroix et Ouvrier, n'était gardée que par un +dépôt de recrues suisses d'environ une centaine d'hommes; le major +Dufay, Français d'origine, les commandait: depuis trente ans il servait +parmi nous; il avait été acteur dans les hauts faits de la République et +de l'Empire. Sommé de se rendre, il refusa toute condition et s'enferma +dans la caserne. Le jeune Vaneau périt. Des sapeurs-pompiers mirent le +feu à la porte de la caserne; la porte s'écroula; aussitôt, par cette +bouche enflammée, sort le major Dufay, suivi de ses montagnards, +baïonnette en avant: il tombe atteint de la mousquetade d'un cabaretier +voisin: sa mort protégea ses recrues suisses; ils rejoignirent les +différents corps auxquels ils appartenaient<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a><a href="#footnote254" title="Lien vers la note 254"><span class="smaller">[254]</span></a>.</p> + +<p class="p2 center smcap"><span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> JOURNÉE CIVILE DU 29 JUILLET.</p> + +<p>M. le duc de Mortemart<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a><a href="#footnote255" title="Lien vers la note 255"><span class="smaller">[255]</span></a> était arrivé à Saint-Cloud le mercredi 28, à +dix heures du soir, pour prendre <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> son service comme capitaine +des cent-suisses: il ne put parler au roi que le lendemain. À onze +heures, le 29, il fit quelques tentatives auprès de Charles X, afin de +l'engager à rappeler les ordonnances; le roi lui dit: «Je ne veux pas +monter en charrette comme mon frère; je ne reculerai pas d'un pied.» +Quelques minutes après, il allait reculer d'un royaume.</p> + +<p>Les ministres étaient arrivés: MM. de Sémonville, d'Argout<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a><a href="#footnote256" title="Lien vers la note 256"><span class="smaller">[256]</span></a>, +Vitrolles, se trouvaient là. M. de Sémonville raconte qu'il eut une +longue conversation avec le roi; qu'il ne parvint à l'<i>ébranler dans sa +résolution qu'après avoir passé par son cœur en lui parlant des +dangers de madame la Dauphine</i>. Il lui dit: «Demain, à midi, il n'y aura +plus ni roi, ni dauphin, ni duc de Bordeaux.» Et le roi lui répondit: +«Vous me donnerez bien jusqu'à une heure.» Je ne crois pas un mot de +tout cela. La hâblerie est notre défaut: interrogez un Français et +fiez-vous à ses récits, il aura toujours tout fait. Les ministres +entrèrent chez le roi après M. de Sémonville; les ordonnances furent +rapportées, le ministère dissous, M. de Mortemart nommé président du +nouveau conseil.</p> + +<p>Dans la capitale, le parti républicain venait enfin <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> de +déterrer un gîte. M. Baude (l'homme de la parade des bureaux du +<i>Temps</i>), en courant les rues, n'avait trouvé l'Hôtel de Ville occupé +que par deux hommes, M. Dubourg et M. Zimmer. Il se dit aussitôt +l'envoyé d'un <i>gouvernement provisoire</i> qui s'allait venir installer. Il +fit appeler les employés de la Préfecture; il leur ordonna de se mettre +au travail, comme si M. de Chabrol était présent. Dans les gouvernements +devenus machines, les poids sont bientôt remontés, chacun accourt pour +se nantir des places délaissées: qui se fit secrétaire général, qui chef +de division, qui se donna la comptabilité, qui se nomma au personnel et +distribua ce personnel entre ses amis; il y en eut qui firent apporter +leur lit afin de ne pas désemparer, et d'être à même de sauter sur la +place qui viendrait à vaquer. M. Dubourg, surnommé le général<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a><a href="#footnote257" title="Lien vers la note 257"><span class="smaller">[257]</span></a>, et +M. Zimmer, étaient censés les chefs de la partie <i>militaire</i> du +<i>gouvernement provisoire</i>. M. Baude<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a><a href="#footnote258" title="Lien vers la note 258"><span class="smaller">[258]</span></a>, représentant le <i>civil</i> de ce +gouvernement inconnu, prit des arrêtés et fit des proclamations. +Cependant on avait vu des affiches provenant du parti républicain, et +portant création d'un autre gouvernement, composé de MM. de La Fayette, +Gérard<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a><a href="#footnote259" title="Lien vers la note 259"><span class="smaller">[259]</span></a> et <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> Choiseul<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a><a href="#footnote260" title="Lien vers la note 260"><span class="smaller">[260]</span></a>. On ne s'explique guère +l'association du dernier nom avec les deux autres; aussi M. de Choiseul +a-t-il protesté. Ce vieillard libéral, qui, pour faire le vivant, se +tenait roide comme un mort, émigré et naufragé à Calais, ne retrouva +pour foyer paternel, en rentrant en France, qu'une loge à l'Opéra.</p> + +<p>À trois heures du soir, nouvelle confusion. Un ordre du jour convoqua +les députés réunis à Paris, à l'Hôtel de Ville, pour y conférer sur les +mesures à prendre. Les maires devaient être rendus à leurs mairies; ils +devaient aussi envoyer un de leurs adjoints à l'Hôtel de Ville, afin d'y +composer une <i>commission consultative</i>. Cet ordre du jour était signé: +<i>J. Baude</i>, pour le <i>gouvernement provisoire</i>, et colonel <i>Zimmer</i>, <i>par +ordre du général Dubourg</i>. Cette audace de trois personnes, qui parlent +au nom d'un gouvernement qui n'existait qu'affiché par lui-même au coin +des <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> rues, prouve la rare intelligence des Français en +révolution: de pareils hommes sont évidemment les chefs destinés à mener +les autres peuples. Quel malheur qu'en nous délivrant d'une pareille +anarchie, Bonaparte nous eût ravi la liberté!</p> + +<p>Les députés s'étaient rassemblés chez M. Laffitte<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a><a href="#footnote261" title="Lien vers la note 261"><span class="smaller">[261]</span></a>. M. de La +Fayette, reprenant 1789, déclara qu'il reprenait aussi le commandement +de la garde nationale. On applaudit, et il se rendit à l'Hôtel de Ville. +Les députés nommèrent une <i>commission</i> municipale composée de cinq +membres, MM. Casimir Périer, Laffitte, de Lobau, de Schonen et Audry de +Puyravault. M. Odilon Barrot fut élu secrétaire de cette commission, qui +s'installa à l'Hôtel de Ville, comme avait fait M. de La Fayette. Tout +cela siégea pêle-mêle auprès du gouvernement provisoire de M. Dubourg. +M. Mauguin, envoyé en mission vers la <i>commission</i>, resta avec elle. +L'ami de Washington fit enlever le drapeau noir arboré sur l'Hôtel de +Ville par l'invention de M. Dubourg.</p> + +<p>À huit heures et demie du soir débarquèrent de Saint-Cloud M. de +Sémonville, M. d'Argout et M. de Vitrolles. Aussitôt qu'ils avaient +appris à Saint-Cloud le rappel des ordonnances, le renvoi des anciens +ministres et la nomination de M. Mortemart à la présidence du conseil, +ils étaient accourus à Paris. Ils se présentèrent en qualité de +mandataires du roi devant la commission municipale. M. Mauguin demanda +au grand référendaire s'il avait des pouvoirs écrits; le grand +référendaire répondit <i>qu'il n'y avait pas pensé</i>. La négociation des +officieux commissaires finit là.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> Instruit à la réunion Laffitte de ce qui s'était fait à +Saint-Cloud, M. Laffitte signa un laisser-passer pour M. de Mortemart, +ajoutant que les députés assemblés chez lui l'attendraient jusqu'à une +heure du matin. Le noble duc n'étant pas arrivé, les députés se +retirèrent.</p> + +<p>M. Laffitte, resté seul avec M. Thiers, s'occupa du duc d'Orléans et des +proclamations à faire. Cinquante ans de révolution en France avaient +donné aux hommes de pratique la facilité de réorganiser des +gouvernements, et aux hommes de théorie l'habitude de ressemeler des +chartes, de préparer les machines et les bers avec lesquels s'enlèvent +et sur lesquels glissent ces gouvernements.</p> + +<p class="p2">Cette journée du 29, lendemain de mon retour à Paris, ne fut pas pour +moi sans occupation. Mon plan était arrêté: je voulais agir, mais je ne +le voulais que sur un ordre écrit de la main du roi, et qui me donnât +les pouvoirs nécessaires pour parler aux autorités du moment; me mêler +de tout et ne rien faire ne me convenait pas. J'avais raisonné juste, +témoin l'affront essuyé par MM. d'Argout, Sémonville et Vitrolles.</p> + +<p>J'écrivis donc à Charles X à Saint-Cloud. M. de Givré se chargea de +porter ma lettre. Je priais le roi de m'instruire de sa volonté. M. de +Givré revint les mains vides. Il avait remis ma lettre à M. le duc de +Duras, qui l'avait remise au roi, lequel me faisait répondre qu'il avait +nommé M. de Mortemart son premier ministre, et qu'il m'invitait à +m'entendre avec lui. Le noble duc, où le trouver? Je le cherchai +vainement le 29 au soir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> Repoussé de Charles X, ma pensée se porta vers la Chambre des +pairs; elle pouvait, en qualité de cour souveraine, évoquer le procès et +juger le différend. S'il n'y avait pas sûreté pour elle dans Paris, elle +était libre de se transporter à quelque distance, même auprès du roi, et +de prononcer de là un grand arbitrage. Elle avait des chances de succès; +il y en a toujours dans le courage. Après tout, en succombant, elle +aurait subi une défaite utile aux principes. Mais aurais-je trouvé dans +cette Chambre vingt hommes prêts à se dévouer? Sur ces vingt hommes, y +en avait-il quatre qui fussent d'accord avec moi sur les libertés +publiques?</p> + +<p>Les assemblées aristocratiques règnent glorieusement lorsqu'elles sont +souveraines et seules investies, de droit et de fait, de la puissance: +elles offrent les plus fortes garanties, mais, dans les gouvernements +mixtes, elles perdent leur valeur et sont misérables quand arrivent les +grandes crises.... Faibles contre le roi, elles n'empêchent pas le +despotisme; faibles contre le peuple, elles ne préviennent pas +l'anarchie. Dans les commotions publiques, elles ne rachètent leur +existence qu'au prix de leurs parjures ou de leur esclavage. La Chambre +des lords sauva-t-elle Charles I<sup>er</sup>? Sauva-t-elle Richard Cromwell, +auquel elle avait prêté serment? Sauva-t-elle Jacques II? Sauvera-t-elle +aujourd'hui les princes de Hanovre? Se sauvera-t-elle elle-même? Ces +prétendus contre-poids aristocratiques ne font qu'embarrasser la +balance, et seront jetés tôt ou tard hors du bassin. Une aristocratie +ancienne et opulente, ayant l'habitude des affaires, n'a qu'un moyen de +garder le pouvoir quand il lui échappe: <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> c'est de passer du +Capitole au Forum, et de se placer à la tête du nouveau mouvement, à +moins qu'elle ne se croie encore assez forte pour risquer la guerre +civile.</p> + +<p>Pendant que j'attendais le retour de M. de Givré, je fus assez occupé à +défendre mon quartier. La banlieue et les carriers de Montrouge +affluaient par la barrière d'Enfer. Les derniers ressemblaient à ces +carriers de Montmartre, qui causèrent de si grandes alarmes à +mademoiselle de Mornay lorsqu'elle fuyait les massacres de la +Saint-Barthélemy. En passant devant la communauté des missionnaires, +située dans ma rue, ils y entrèrent: une vingtaine de prêtres furent +obligés de se sauver; le repaire de ces fanatiques fut philosophiquement +pillé, leurs lits et leurs livres brûlés dans la rue<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a><a href="#footnote262" title="Lien vers la note 262"><span class="smaller">[262]</span></a>. On n'a point +parlé de cette <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> misère. Avait-on à s'embarrasser de ce que la +prêtraille pouvait avoir perdu? Je donnai l'hospitalité à sept ou huit +fugitifs; ils restèrent plusieurs jours cachés sous mon toit. Je leur +obtins des passe-ports par l'intermédiaire de mon voisin, M. Arago<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a><a href="#footnote263" title="Lien vers la note 263"><span class="smaller">[263]</span></a>, +et ils allèrent ailleurs prêcher la parole de Dieu. «La fuite des saints +a souvent été utile aux peuples, <i>utilis populis fuga sanctorum</i>.»</p> + +<p class="p2">La commission municipale, établie à l'Hôtel de Ville, nomma le baron +Louis commissaire provisoire aux finances, M. Baude à l'intérieur, M. +Mérilhou<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a><a href="#footnote264" title="Lien vers la note 264"><span class="smaller">[264]</span></a> à <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> la justice, M. Chardel<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a><a href="#footnote265" title="Lien vers la note 265"><span class="smaller">[265]</span></a> aux postes, M. +Marchal<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a><a href="#footnote266" title="Lien vers la note 266"><span class="smaller">[266]</span></a> au télégraphe, M. Bavoux<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a><a href="#footnote267" title="Lien vers la note 267"><span class="smaller">[267]</span></a> à la police, M. de Laborde à +<span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> la préfecture de la Seine. Ainsi le gouvernement provisoire +<i>volontaire</i> se trouva détruit en réalité par la promotion de M. Baude, +qui s'était créé membre de ce gouvernement. Les boutiques se rouvrirent; +les services publics reprirent leur cours.</p> + +<p>Dans la réunion chez M. Laffite, il avait été décidé que les députés +s'assembleraient, à midi, au palais de la Chambre: ils s'y trouvèrent +réunis au nombre de trente ou trente-cinq, présidés par M. Laffitte. M. +Bérard<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a><a href="#footnote268" title="Lien vers la note 268"><span class="smaller">[268]</span></a> annonça qu'il avait rencontré MM. d'Argout, de +Forbin-Janson<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a><a href="#footnote269" title="Lien vers la note 269"><span class="smaller">[269]</span></a> et de Mortemart, qui se rendaient chez M. Laffitte, +croyant y trouver les députés; qu'il avait invité ces messieurs à le +suivre à la Chambre, mais que M. le duc de Mortemart, accablé de +fatigue, s'était retiré pour aller voir M. de Sémonville. M. de +Mortemart, selon M. Bérard, avait dit qu'il avait un blanc-seing et que +le roi consentait à tout.</p> + +<p>En effet, M. de Mortemart apportait cinq ordonnances: <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> au lieu +de les communiquer d'abord aux députés, sa lassitude l'obligea de +rétrograder jusqu'au Luxembourg. À midi, il envoya les ordonnances à M. +Sauvo<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a><a href="#footnote270" title="Lien vers la note 270"><span class="smaller">[270]</span></a>; celui-ci répondit qu'il ne les pouvait publier dans <i>le +Moniteur</i> sans l'autorisation de la Chambre des députés ou de la +commission municipale.</p> + +<p>M. Bérard s'étant expliqué, comme je viens de le dire, à la Chambre, une +discussion s'éleva pour savoir si l'on recevrait ou si l'on ne recevrait +pas M. de Mortemart. Le général Sébastiani insista pour l'affirmative; +M. Mauguin déclara que si M. de Mortemart était présent, il demanderait +qu'il fût entendu, mais que les événements pressaient et que l'on ne +pouvait pas dépendre du bon plaisir de M. de Mortemart.</p> + +<p>On nomma cinq commissaires chargés d'aller conférer avec les pairs: ces +cinq commissaires furent MM. Augustin Périer<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a><a href="#footnote271" title="Lien vers la note 271"><span class="smaller">[271]</span></a>, Sébastiani, Guizot, +Benjamin <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> Delessert<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a><a href="#footnote272" title="Lien vers la note 272"><span class="smaller">[272]</span></a> et Hyde de Neuville. Mais bientôt le +comte de Sussy<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a><a href="#footnote273" title="Lien vers la note 273"><span class="smaller">[273]</span></a> fut introduit dans la Chambre élective. M. de +Mortemart l'avait chargé de présenter les ordonnances aux députés. +S'adressant à l'assemblée, il lui dit: «En l'absence de M. le +chancelier, quelques pairs, en petit nombre, étaient réunis chez moi; M. +le duc de Mortemart nous a remis la lettre ci-jointe, adressée à M. le +général Gérard ou à M. Casimir Périer. Je vous demande la permission de +vous la communiquer.» Voici la lettre: «Monsieur, parti de Saint-Cloud +dans la nuit, je cherche vainement à vous rencontrer. Veuillez me dire +où je pourrai vous voir. Je vous prie de donner connaissance des +ordonnances dont je suis porteur depuis hier.»</p> + +<p>M. le duc de Mortemart était parti dans la nuit de <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> +Saint-Cloud; il avait les ordonnances dans sa poche depuis douze ou +quinze heures, <i>depuis hier</i>, selon son expression; il n'avait pu +rencontrer ni le général Gérard, ni M. Casimir Périer: M. de Mortemart +était bien malheureux! M. Bérard fit l'observation suivante sur la +lettre communiquée:</p> + +<p>«Je ne puis, dit-il, m'empêcher de signaler ici un manque de franchise: +M. de Mortemart, qui se rendait ce matin chez M. Laffitte lorsque je +l'ai rencontré, m'a formellement dit qu'il viendrait ici.»</p> + +<p>Les cinq ordonnances furent lues. La première rappelait les ordonnances +du 25 juillet, la seconde convoquait les Chambres pour le 3 août, la +troisième nommait M. de Mortemart ministre des affaires étrangères et +président du conseil, la quatrième appelait le général Gérard au +ministère de la guerre, la cinquième M. Casimir Périer au ministère des +finances. Lorsque je trouvai enfin M. de Mortemart chez le grand +référendaire, il m'assura qu'il avait été obligé de rester chez M. de +Sémonville, parce qu'étant revenu à pied de Saint-Cloud, il s'était vu +forcé de faire un détour et de pénétrer dans le bois de Boulogne par une +brèche: sa botte ou son soulier lui avait écorché le talon. Il est à +regretter qu'avant de produire les actes du trône, M. de Mortemart n'ait +pas essayé de voir les hommes influents et de les incliner à la cause +royale. Ces actes tombant tout à coup au milieu de députés non prévenus, +personne n'osa se déclarer. On s'attira cette terrible réponse de +Benjamin Constant: «Nous savons d'avance ce que la Chambre des pairs +nous dira: elle acceptera purement et simplement la révocation des +ordonnances. Quant à moi, je ne <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> me prononce pas positivement +sur la question de dynastie; je dirai seulement qu'il serait trop +commode pour un roi de faire mitrailler son peuple et d'en être quitte +pour dire ensuite: <i>Il n'y a rien de fait.</i>»</p> + +<p>Benjamin Constant, qui ne se prononçait pas <i>positivement sur la +question de dynastie</i>, aurait-il terminé sa phrase de la même manière si +on lui eût fait entendre auparavant des paroles convenables à ses +talents et à sa juste ambition? Je plains sincèrement un homme de +courage et d'honneur comme M. de Mortemart, quand je viens à penser que +la monarchie légitime a peut-être été renversée parce que le ministre +chargé des pouvoirs du roi n'a pu rencontrer dans Paris deux députés, et +que, fatigué d'avoir fait trois lieues à pied, il s'est écorché le +talon. L'ordonnance de nomination à l'ambassade de Saint-Pétersbourg a +remplacé pour M. de Mortemart les ordonnances de son vieux maître. Ah! +comment ai-je refusé à Louis-Philippe d'être son ministre des affaires +étrangères ou de reprendre ma bien-aimée ambassade de Rome? Mais, hélas! +de <i>ma bien-aimée</i>, qu'en eussé-je fait au bord du Tibre? J'aurais +toujours cru qu'elle me regardait en rougissant.</p> + +<p class="p2">Le 30 au matin, ayant reçu le billet du grand référendaire qui +m'invitait à la réunion des pairs, au Luxembourg, je voulus apprendre +auparavant quelques nouvelles. Je descendis par la rue d'Enfer, la place +Saint-Michel et la rue Dauphine. Il y avait encore un peu d'émotion +autour des barricades ébréchées. Je comparais ce que je voyais au grand +mouvement révolutionnaire <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> de 1789, et cela me semblait de +l'ordre et du silence: le changement des mœurs était visible.</p> + +<p>Au Pont-Neuf, la statue d'Henri IV tenait à la main, comme un guidon de +la Ligue, un drapeau tricolore. Des hommes du peuple disaient en +regardant le roi de bronze: «Tu n'aurais pas fait cette bêtise-là, mon +vieux.» Des groupes étaient rassemblés sur le quai de l'École: +j'aperçois de loin un général accompagné de deux aides de camp également +à cheval. Je m'avançai de ce côté. Comme je fendais la foule, mes yeux +se portaient sur le général: ceinture tricolore par dessus son habit, +chapeau de travers renversé en arrière, corne en avant. Il m'avise à son +tour et s'écrie: «Tiens, le vicomte!» Et moi, surpris, je reconnais le +colonel ou capitaine Dubourg, mon compagnon de Gand, lequel allait, +pendant notre retour à Paris, prendre les villes ouvertes au nom de +Louis XVIII, et nous apportait, ainsi que je vous l'ai raconté, la +moitié d'un mouton pour dîner dans un bouge, à Arnouville<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a><a href="#footnote274" title="Lien vers la note 274"><span class="smaller">[274]</span></a>. C'est +cet officier que les journaux avaient représenté comme un austère soldat +républicain à moustaches grises, lequel n'avait pas voulu servir sous la +tyrannie impériale, et qui était si pauvre qu'on avait été obligé de lui +acheter à la friperie un uniforme râpé du temps de Larevellière-Lépeaux. +Et moi de m'écrier: «Eh! c'est vous! comment....» Il me tend les bras, +me serre la main sur le cou de Flanquine; on fit cercle: «Mon cher, me +dit à haute voix le chef militaire du gouvernement provisoire, en +<span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> me montrant le Louvre, ils étaient là-dedans douze cents: nous +leur en avons flanqué des pruneaux dans le derrière! et de courir, et de +courir!...» Les aides de camp de M. Dubourg éclatent en gros rires; et +la tourbe de rire à l'unisson, et le général de piquer sa mazette qui +caracolait comme une bête éreintée, suivie de deux autres Rossinantes +glissant sur le pavé et prêtes à tomber sur le nez entre les jambes de +leurs cavaliers.</p> + +<p>Ainsi, superbement emporté, m'abandonna le Diomède de l'Hôtel de Ville, +brave d'ailleurs et spirituel. J'ai vu des hommes qui, prenant au +sérieux toutes les scènes de 1830, rougissaient à ce récit, parce qu'il +déjouait un peu leur héroïque crédulité. J'étais moi-même honteux en +voyant le côté comique des révolutions les plus graves et de quelle +manière on peut se moquer de la bonne foi du peuple.</p> + +<p>M. Louis Blanc, dans le premier volume de son excellente <i>Histoire de +dix ans</i><a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a><a href="#footnote275" title="Lien vers la note 275"><span class="smaller">[275]</span></a>, publiée après ce que je viens d'écrire ici, confirme mon +récit: «Un homme, dit-il, d'une taille moyenne, d'une figure énergique, +traversait en uniforme de général et suivi par un grand nombre d'hommes +armés, le marché des Innocents. C'était de M. Évariste Dumoulin, +rédacteur du <i>Constitutionnel</i>, que cet homme avait reçu son uniforme, +pris chez un fripier; et les épaulettes qu'il portait lui avaient été +données par l'acteur Perlet: elles venaient du magasin de +l'Opéra-Comique. Quel est ce général? demandait-on de toutes parts. Et +quand ceux qui l'entouraient avaient répondu: «C'est le général +Dubourg.» <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> Vive le général Dubourg! criait le peuple, devant +qui ce nom n'avait jamais retenti.<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a><a href="#footnote276" title="Lien vers la note 276"><span class="smaller">[276]</span></a>»</p> + +<p>Un autre spectacle m'attendait à quelques pas de là: une fosse était +creusée devant la colonnade du Louvre; un prêtre, en surplis et en +étole, disait des prières au bord de cette fosse: on y déposait les +morts. Je me découvris et fis le signe de la croix. La foule silencieuse +regardait avec respect cette cérémonie, qui n'eût rien été si la +religion n'y avait comparu. Tant de souvenirs et de réflexions +s'offraient à moi, que je restais dans une complète immobilité. Tout à +coup je me sens pressé; un cri part: «Vive le défenseur de la liberté de +la presse!» Mes cheveux m'avaient fait reconnaître. Aussitôt des jeunes +gens me saisissent et me disent: «Où allez-vous? nous allons vous +porter.» Je ne savais que répondre; je remerciais; je me débattais; je +suppliais de me laisser aller. L'heure de la réunion à la Chambre des +pairs n'était pas encore arrivée. Les jeunes gens ne cessaient de crier: +«Où <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> allez-vous? où allez-vous?» Je répondis au hasard: «Eh +bien, au Palais-Royal!» Aussitôt j'y suis conduit aux cris de: Vive la +charte! vive la liberté de la presse! vive Chateaubriand! Dans la cour +des Fontaines, M. Barba, le libraire, sortit de sa maison et vint +m'embrasser.</p> + +<p>Nous arrivons au Palais-Royal; on me bouscule dans un café sous la +galerie de bois. Je mourais de chaud. Je réitère à mains jointes ma +demande en rémission de ma gloire: point; toute cette jeunesse refuse de +me lâcher. Il y avait dans la foule un homme en veste à manches +retroussées, à mains noires, à figure sinistre, aux yeux ardents, tel +que j'en avais tant vu au commencement de la Révolution: il essayait +continuellement de s'approcher de moi, et les jeunes gens le +repoussaient toujours. Je n'ai su ni son nom ni ce qu'il me voulait.</p> + +<p>Il fallut me résoudre à dire enfin que j'allais à la Chambre des pairs. +Nous quittâmes le café; les acclamations recommencèrent. Dans la cour du +Louvre, diverses espèces de cris se firent entendre: on disait: «Aux +Tuileries! aux Tuileries!» les autres: «Vive le premier consul!» et +semblaient vouloir me faire l'héritier de Bonaparte républicain. +Hyacinthe, qui m'accompagnait, recevait sa part des poignées de main et +des embrassades. Nous traversâmes le pont des Arts et nous prîmes la rue +de Seine. On accourait sur notre passage; on se mettait aux fenêtres. Je +souffrais de tant d'honneurs, car on m'arrachait les bras. Un des jeunes +gens qui me poussaient par derrière passa tout à coup sa tête entre mes +jambes et m'enleva sur ses épaules. Nouvelles acclamations; on criait +aux <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> spectateurs dans la rue et aux fenêtres: «À bas les +chapeaux! vive la charte!» et moi je répliquais: «Oui, messieurs, vive +la charte! mais vive le roi!» On ne répétait pas ce cri, mais il ne +provoquait aucune colère. Et voilà comme la partie était perdue! Tout +pouvait encore s'arranger, mais il ne fallait présenter au peuple que +des hommes populaires: dans les révolutions, un nom fait plus qu'une +armée.</p> + +<p>Je suppliai tant mes jeunes amis qu'ils me mirent enfin à terre. Dans la +rue de Seine, en face de mon libraire, M. Le Normant, un tapissier +offrit un fauteuil pour me porter; je le refusai et j'arrivai au milieu +de mon triomphe dans la cour d'honneur du Luxembourg. Ma généreuse +escorte me quitta alors après avoir poussé de nouveaux cris de <i>Vive la +charte! vive Chateaubriand!</i> J'étais touché des sentiments de cette +noble jeunesse: j'avais crié <i>vive le roi!</i> au milieu d'elle, tout aussi +en sûreté que si j'eusse été seul enfermé dans ma maison; elle +connaissait mes opinions: elle m'amenait elle-même à la Chambre des +pairs où elle savait que j'allais parler et rester fidèle à mon roi; et +pourtant c'était le 30 juillet, et nous venions de passer près de la +fosse dans laquelle on ensevelissait les citoyens tués par les balles +des soldats de Charles X!</p> + +<p class="p2">Le bruit que je laissais en dehors contrastait avec le silence qui +régnait dans le vestibule du palais du Luxembourg. Ce silence augmenta +dans la galerie sombre qui précède les salons de M. de Sémonville. Ma +présence gêna les vingt-cinq ou trente pairs qui s'y trouvaient +rassemblés: j'empêchais les douces effusions de la peur, la tendre +consternation à laquelle <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> on se livrait. Ce fut là que je vis +enfin M. de Mortemart. Je lui dis que, d'après le désir du roi, j'étais +prêt à m'entendre avec lui. Il me répondit, comme je l'ai déjà rapporté, +qu'en revenant il s'était écorché le talon: il rentra dans le flot de +l'assemblée. Il nous donna connaissance des ordonnances comme il les +avait fait communiquer aux députés par M. de Sussy. M. de Broglie +déclara qu'il venait de parcourir Paris; que nous étions sur un volcan; +que les bourgeois ne pouvaient plus contenir leurs ouvriers; que si le +nom de Charles X était seulement prononcé, on nous couperait la gorge à +tous, et qu'on démolirait le Luxembourg comme on avait démoli la +Bastille: «C'est vrai! c'est vrai!» murmuraient d'une voix sourde les +prudents, en secouant la tête<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a><a href="#footnote277" title="Lien vers la note 277"><span class="smaller">[277]</span></a>. M. de Caraman, qu'on avait fait duc, +apparemment parce qu'il avait été valet de M. de Metternich, soutenait +avec chaleur qu'on ne pouvait reconnaître les ordonnances: «Pourquoi +donc, lui dis-je, monsieur?» Cette froide question glaça sa verve.</p> + +<p>Arrivent les cinq députés commissaires. M. le général <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> +Sébastiani débute par sa phrase accoutumée: «Messieurs, c'est une grosse +affaire.» Ensuite il fait l'éloge de la haute modération de M. le duc de +Mortemart; il parle des dangers de Paris, prononce quelques mots à la +louange de S. A. R. monseigneur le duc d'Orléans, et conclut à +l'impossibilité de s'occuper des ordonnances. Moi et M. Hyde de +Neuville, nous fûmes les seuls d'un avis contraire. J'obtins la parole: +«M. le duc de Broglie nous a dit, messieurs, qu'il s'est promené dans +les rues, et qu'il a vu partout des dispositions hostiles: je viens +aussi de parcourir Paris, trois mille jeunes gens m'ont rapporté dans la +cour de ce palais; vous avez pu entendre leur cris: ont-ils soif de +votre sang ceux qui ont ainsi salué l'un de vos collègues? Ils ont crié: +<i>Vive la charte!</i> j'ai répondu: <i>Vive le roi!</i> ils n'ont témoigné aucune +colère et sont venus me déposer sain et sauf au milieu de vous. Sont-ce +là des symptômes si menaçants de l'opinion publique? Je soutiens, moi, +que rien n'est perdu, que nous pouvons accepter les ordonnances. La +question n'est pas de considérer s'il y a péril ou non, mais de garder +les serments que nous avons prêtés à ce roi dont nous tenons nos +dignités, et plusieurs d'entre nous leur fortune. Sa Majesté, en +retirant les ordonnances et en changeant son ministère, a fait tout ce +qu'elle a dû; faisons à notre tour ce que nous devons. Comment! dans +tous le cours de notre vie, il se présente un seul jour où nous sommes +obligés de descendre sur le champ de bataille, et nous n'accepterions +pas le combat? Donnons à la France l'exemple de l'honneur et de la +loyauté; empêchons-la de <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> tomber dans des combinaisons +anarchiques où sa paix, ses intérêts réels et ses libertés iraient se +perdre: le péril s'évanouit quand on ose le regarder.»</p> + +<p>On ne me répondit point; on se hâta de lever la séance. Il y avait une +impatience de parjure dans cette assemblée que poussait une peur +intrépide; chacun voulait sauver sa guenille de vie, comme si le temps +n'allait pas, dès demain, nous arracher nos vieilles peaux, dont un juif +bien avisé n'aurait pas donné une obole.<a href="#toc"><span class="small">[Lien vers la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h1><span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> LIVRE XV<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a><a href="#footnote278" title="Lien vers la note 278"><span class="smaller">[278]</span></a></h1> + +<p class="resume"> + Les républicains. — Les orléanistes. — M. Thiers est envoyé à + Neuilly. — Convocation des pairs chez le grand référendaire. La + lettre m'arrive trop tard. — Saint-Cloud. — Scène. Monsieur le + Dauphin et le maréchal de Raguse. — Neuilly. — M. le duc + d'Orléans. — Le Raincy. — Le prince vient à Paris. — Une + députation de la Chambre élective offre à M. le duc d'Orléans la + lieutenance générale du royaume. — Il accepte. — Efforts des + républicains. — M. le duc d'Orléans va à l'Hôtel de Ville. — + Les républicains au Palais-Royal. — Le roi quitte Saint-Cloud. + — Arrivée de Madame la Dauphine à Trianon. — Corps + diplomatique. — Rambouillet. — Ouverture de la session, le 3 + août. — Lettre de Charles X à M. le duc d'Orléans. — Départ du + peuple pour Rambouillet. — Fuite du roi. — Réflexions. — + Palais-Royal. — Conversations. — Dernière tentation politique. + — M. de Sainte-Aulaire. — Dernier soupir du parti républicain. + — Journée du 7 août. — Séance à la Chambre des Pairs. — Mon + discours. — Je sors du palais du Luxembourg pour n'y plus + rentrer. — Mes démissions. — Charles X s'embarque à Cherbourg. + — Ce que sera la révolution de juillet. — Fin de ma carrière + politique.</p> + +<p>Les trois partis commençaient à se dessiner et à agir les uns contre les +autres: les députés qui voulaient la monarchie par la branche aînée +étaient les plus forts légalement; ils ralliaient à eux tout ce qui +tendait à l'ordre; mais, moralement, ils étaient les plus faibles: ils +hésitaient, ils ne se prononçaient pas: <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> il devenait manifeste, +par la tergiversation de la cour, qu'ils tomberaient dans l'usurpation +plutôt que de se voir engloutis dans la République.</p> + +<p>Celle-ci fit afficher un placard qui disait: «La France est libre. Elle +n'accorde au gouvernement provisoire que le droit de la consulter, en +attendant qu'elle ait exprimé sa volonté par de nouvelles élections. +Plus de royauté. Le pouvoir exécutif confié à un président temporaire. +Concours médiat ou immédiat de tous les citoyens à l'élection des +députés. Liberté des cultes.»</p> + +<p>Ce placard résumait les seules choses justes de l'opinion républicaine; +une nouvelle assemblée de députés aurait décidé s'il était bon ou +mauvais de céder à ce vœu, <i>plus de royauté</i>; chacun aurait plaidé sa +cause, et l'élection d'un gouvernement quelconque par un congrès +national eût eu le caractère de la légalité.</p> + +<p>Sur une autre affiche républicaine du même jour, 30 juillet, on lisait +en grosses lettres: «Plus de Bourbons.... Tout est là, grandeur, repos, +prospérité publique, liberté.»</p> + +<p>Enfin, parut une adresse à MM. les membres de la commission municipale +composant un gouvernement provisoire; elle demandait: «Qu'aucune +proclamation ne fût faite pour désigner un chef, lorsque la forme même +du gouvernement ne pouvait être encore déterminée; que le gouvernement +provisoire restât en permanence jusqu'à ce que le vœu de la majorité +des Français pût être connu; toute autre mesure étant intempestive et +coupable.»</p> + +<p>Cette adresse, émanant des membres d'une commission nommée par un grand +nombre de citoyens de <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> divers arrondissements de Paris, était +signée par MM. Chevalier, président, Trélat, Teste, Lepelletier, +Guinard, Hingray, Cauchois-Lemaire, etc.</p> + +<p>Dans cette réunion populaire, on proposait de remettre par acclamation +la présidence de la République à M. de La Fayette; on s'appuyait sur les +principes que la Chambre des représentants de 1815 avait proclamés en se +séparant. Divers imprimeurs refusèrent de publier ces proclamations, +disant que défense leur en était faite par M. le duc de Broglie. La +République jetait par terre le trône de Charles X; elle craignait les +inhibitions de M. de Broglie, lequel n'avait aucun caractère.</p> + +<p>Je vous ai dit que, dans la nuit du 29 au 30, M. Laffitte, avec MM. +Thiers et Mignet, avaient tout préparé pour attirer les yeux du public +sur M. le duc d'Orléans. Le 30 parurent des proclamations et des +adresses, fruit de ce conciliabule: «Évitons la République,» +disaient-elles. Venaient ensuite les faits d'armes de Jemmapes et de +Valmy, et l'on assurait que M. le duc d'Orléans n'était pas <i>Capet</i>, +mais <i>Valois</i><a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a><a href="#footnote279" title="Lien vers la note 279"><span class="smaller">[279]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> Et cependant M. Thiers, envoyé par M. Laffitte, chevauchait +vers Neuilly avec M. Scheffer<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a><a href="#footnote280" title="Lien vers la note 280"><span class="smaller">[280]</span></a>: S. A. R. n'y était pas. Grands +combats de paroles entre mademoiselle d'Orléans et M. Thiers: il fut +convenu qu'on écrirait à M. le duc d'Orléans pour le décider à se +rallier à la révolution. M. Thiers écrivit lui-même un mot au prince, et +madame Adélaïde promit de devancer sa famille à Paris. L'orléanisme +avait fait des progrès, et, dès le soir même de cette journée, il fut +question parmi les députés de conférer les pouvoirs de lieutenant +général à M. le duc d'Orléans.</p> + +<p>M. de Sussy, avec les ordonnances de Saint-Cloud, avait été encore moins +bien reçu à l'Hôtel de Ville qu'à la Chambre des députés. Muni d'un +<i>récépissé</i> de M. de La Fayette, il revint trouver M. de Mortemart qui +s'écria: «Vous m'avez sauvé plus que la vie; vous m'avez sauvé +l'honneur.»</p> + +<p>La commission municipale fit une proclamation <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> dans laquelle +elle déclarait que <i>les crimes de son pouvoir</i> (de Charles X) <i>étaient +finis</i>, et que <i>le peuple aurait un gouvernement qui lui devrait</i> (au +peuple) <i>son origine</i>: phrase ambiguë qu'on pouvait interpréter comme on +voulait. MM. Laffitte et Périer ne signèrent point cet acte. M. de La +Fayette, alarmé un peu tard de l'idée de la royauté orléaniste, envoya +M. Odilon Barrot<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a><a href="#footnote281" title="Lien vers la note 281"><span class="smaller">[281]</span></a> à la Chambre des députés annoncer que le peuple, +auteur de la révolution de juillet, n'entendait pas la terminer par un +simple changement de personnes, et que le sang versé valait bien +quelques libertés. Il fut question d'une proclamation des députés afin +d'inviter S. A. R. le duc d'Orléans à se rendre dans la capitale: après +quelques communications avec l'Hôtel de Ville, ce projet de proclamation +fut anéanti. On n'en tira pas moins au sort une députation de douze +membres pour aller offrir au châtelain de Neuilly cette lieutenance +générale qui n'avait pu trouver passage dans une proclamation.</p> + +<p>Dans la soirée, M. le grand référendaire rassemble chez lui les pairs: +sa lettre, soit négligence ou politique, m'arriva trop tard. Je me hâtai +de courir au rendez-vous; on m'ouvrit la grille de l'allée de +l'Observatoire; je traversai le jardin du Luxembourg: quand j'arrivai au +palais, je n'y trouvai personne. Je refis le <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> chemin des +parterres, les yeux attachés sur la lune. Je regrettais les mers et les +montagnes où elle m'était apparue, les forêts dans la cime desquelles, +se dérobant elle-même en silence, elle avait l'air de me répéter la +maxime d'Épicure: «Cache ta vie.»</p> + +<p class="p2">J'ai laissé les troupes, le 29 au soir, se retirer sur Saint-Cloud. Les +bourgeois de Chaillot et de Passy les attaquèrent, tuèrent un capitaine +de carabiniers, deux officiers, et blessèrent une dizaine de soldats. Le +Motha, capitaine de la garde, fut frappé d'une balle par un enfant qu'il +s'était plu à ménager. Ce capitaine avait donné sa démission au moment +des ordonnances; mais, voyant qu'on se battait le 27, il rentra dans son +corps pour partager les dangers de ses camarades<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a><a href="#footnote282" title="Lien vers la note 282"><span class="smaller">[282]</span></a>. Jamais, à la +gloire de la France, il n'y eut un plus beau combat dans les partis +opposés entre la liberté et l'honneur.</p> + +<p>Les enfants, intrépides parce qu'ils ignorent le danger, ont joué un +triste rôle dans les trois journées: à l'abri de leur faiblesse, ils +tiraient à bout portant sur les officiers qui se seraient crus +déshonorés en les repoussant. Les armes modernes mettent la mort à la +disposition de la main la plus débile. Singes laids et étiolés, +libertins avant d'avoir le pouvoir de l'être, cruels et pervers, ces +petits héros des trois journées se livraient à des assassinats avec tout +l'abandon de l'innocence. Donnons-nous garde, par des louanges <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> +imprudentes, de faire naître l'émulation du mal. Les enfants de Sparte +allaient à la chasse aux ilotes.</p> + +<p>Monsieur le dauphin reçut les soldats à la porte du village de Boulogne, +dans le bois, puis il rentra à Saint-Cloud.</p> + +<p>Saint-Cloud était gardé par les quatre compagnies des gardes du corps. +Le bataillon des élèves de Saint-Cyr était arrivé: en rivalité et en +contraste avec l'École polytechnique, il avait embrassé la cause royale. +Les troupes exténuées, qui revenaient d'un combat de trois jours, ne +causaient, par leurs blessures et leur délabrement, que de +l'ébahissement aux domestiques titrés, dorés et repus qui mangeaient à +la table du roi. On ne songea point à couper les lignes télégraphiques; +passaient librement sur la route courriers, voyageurs, malles-postes, +diligences, avec le drapeau tricolore qui insurgeait les villages en les +traversant. Les embauchages par le moyen de l'argent et des femmes +commencèrent. Les proclamations de la commune de Paris étaient +colportées çà et là. Le roi et la cour ne se voulaient pas encore +persuader qu'ils fussent en péril. Afin de prouver qu'ils méprisaient +les gestes de quelques bourgeois mutinés, et qu'il n'y avait point de +révolution, ils laissaient tout aller: le doigt de Dieu se voit dans +tout cela.</p> + +<p>À la tombée de la nuit du 30 juillet, à peu près à la même heure où la +commission des députés partait pour Neuilly, un aide-major fit annoncer +aux troupes que les ordonnances étaient rapportées. Les soldats +crièrent: Vive le roi! et reprirent leur gaieté au bivouac; mais cette +annonce de l'aide-major, envoyé par le duc de Raguse, n'avait pas été +communiquée <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> au Dauphin, qui, grand amateur de discipline, +entra en fureur. Le roi dit au maréchal: «Le Dauphin est mécontent; +allez vous expliquer avec lui.»</p> + +<p>Le maréchal ne trouva point le Dauphin chez lui, et l'attendit dans la +salle de billard avec le duc de Guiche et le duc de Ventadour, aides de +camp du prince. Le Dauphin rentra: à l'aspect du maréchal, il rougit +jusqu'aux yeux, traverse son antichambre avec ses grands pas si +singuliers, arrive à son salon, et dit au maréchal: «Entrez!» La porte +se referme: un grand bruit se fait entendre; l'élévation des voix +s'accroît; le duc de Ventadour, inquiet, ouvre la porte; le maréchal +sort, poursuivi par le dauphin, qui l'appelle double traître. «Rendez +votre épée! rendez votre épée!» et, se jetant sur lui, il lui arrache +son épée. L'aide de camp du maréchal, M. Delarue, se veut précipiter +entre lui et le Dauphin, il est retenu par M. de Montgascon; le prince +s'efforce de briser l'épée du maréchal et se coupe les mains. Il crie: +«À moi, gardes du corps! qu'on le saisisse!» Les gardes du corps +accoururent; sans un mouvement de tête du maréchal, leurs baïonnettes +l'auraient atteint au visage. Le duc de Raguse est conduit aux arrêts +dans son appartement<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a><a href="#footnote283" title="Lien vers la note 283"><span class="smaller">[283]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> Le roi arrangea tant bien que mal cette affaire, d'autant plus +déplorable, que les acteurs n'inspiraient pas un grand intérêt. Lorsque +le fils du Balafré occit Saint-Pol, maréchal de la Ligue, on reconnut +dans ce coup d'épée la fierté et le sang des Guises; mais quand monsieur +le dauphin, plus puissant seigneur qu'un prince de Lorraine, aurait +pourfendu le maréchal Marmont, qu'est-ce que cela eût fait? Si le +maréchal eût tué monsieur le dauphin, c'eût été seulement un peu plus +singulier. On verrait passer dans la rue César, descendant de Vénus, et +Brutus, arrière-neveu de Junius qu'on ne les regarderait pas. Rien n'est +grand aujourd'hui, parce que rien n'est haut.</p> + +<p>Voilà comme se dépensait à Saint-Cloud la dernière heure de la +monarchie; cette pâle monarchie, défigurée et sanglante, ressemblait au +portrait que nous fait d'Urfé d'un grand personnage expirant: «Il avait +les yeux hâves et enfoncés; la mâchoire inférieure, couverte seulement +d'un peu de peau, paraissait s'être retirée; la barbe hérissée, le teint +jaune, les regards lents, les souffles abattus. De sa bouche il ne +sortait déjà plus de paroles humaines, mais des oracles.»</p> + +<p class="p2">M. le duc d'Orléans avait eu, sa vie durant, pour le <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> trône ce +penchant que toute âme bien née sent pour le pouvoir. Ce penchant se +modifie selon les caractères: impétueux et aspirant, mou et rampant; +imprudent, ouvert, déclaré dans ceux-ci, circonspect, caché, honteux et +bas dans ceux-là: l'un, pour s'élever, peut atteindre à tous les crimes; +l'autre, pour monter, peut descendre à toutes les bassesses. M. le duc +d'Orléans appartenait à cette dernière classe d'ambitieux. Suivez ce +prince dans sa vie, il ne dit et ne fait jamais rien de complet, et +laisse toujours une porte ouverte à l'évasion. Pendant la Restauration, +il flatte la cour et encourage l'opinion libérale; Neuilly est le +rendez-vous des mécontentements et des mécontents. On soupire, on se +serre la main en levant les yeux au ciel, mais on ne prononce pas une +parole assez significative pour être reportée en haut lieu. Un membre de +l'opposition meurt-il, on envoie un carrosse au convoi, mais ce carrosse +est vide; la livrée est admise à toutes les portes et à toutes les +fosses. Si, au temps de mes disgrâces de cour, je me trouve aux +Tuileries sur le chemin de M. le duc d'Orléans, il passe en ayant soin +de saluer à droite, de manière que, moi étant à gauche, il me tourne +l'épaule. Cela sera remarqué, et fera bien.</p> + +<p>M. le duc d'Orléans connut-il d'avance les ordonnances de juillet? En +fut-il instruit par une personne qui tenait le secret de M. Ouvrard? +Qu'en pensa-t-il? Quelles furent ses craintes et ses espérances? +Conçut-il un plan? Poussa-t-il M. Laffitte à faire ce qu'il fit, ou +laissa-t-il faire M. Laffitte? D'après le caractère de Louis-Philippe, +on doit présumer qu'il ne prit aucune résolution, et que sa timidité +politique, se renfermant <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> dans sa fausseté, attendit +l'événement comme l'araignée attend le moucheron qui se prendra dans sa +toile. Il a laissé le moment conspirer; il n'a conspiré lui-même que par +ses désirs, dont il est probable qu'il avait peur.</p> + +<p>Il y avait deux partis à prendre pour M. le duc d'Orléans: le premier, +et le plus honorable, était de courir à Saint-Cloud, de s'interposer +entre Charles X et le peuple, afin de sauver la couronne de l'un et la +liberté de l'autre; le second consistait à se jeter dans les barricades, +le drapeau tricolore au poing, et à se mettre à la tête du mouvement du +monde. Philippe avait à choisir entre l'honnête homme et le grand homme: +il a préféré escamoter la couronne du roi et la liberté du peuple. Un +filou, pendant le trouble et les malheurs d'un incendie, dérobe +subtilement les objets les plus précieux du palais brûlant, sans écouter +les cris d'un enfant que la flamme a surpris dans son berceau.</p> + +<p>La riche proie une fois saisie, il s'est trouvé force chiens à la curée: +alors sont arrivées toutes ces vieilles corruptions des régimes +précédents, ces receleurs d'effets volés, crapauds immondes à demi +écrasés sur lesquels on a cent fois marché, et qui vivent, tout aplatis +qu'ils sont. Ce sont là pourtant les hommes que l'on vante et dont on +exalte l'habileté! Milton pensait autrement lorsqu'il écrivait ce +passage d'une lettre sublime: «Si Dieu versa jamais un amour ferme de la +beauté morale dans le sein d'un homme, il l'a versé dans le mien. +Quelque part que je rencontre un homme méprisant la fausse estime du +vulgaire, osant aspirer, par ses sentiments, son <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> langage et sa +conduite, à ce que la haute sagesse des âges nous a enseigné de plus +excellent, je m'unis à cet homme par une sorte de nécessaire +attachement. Il n'y a point de puissance dans le ciel ou sur la terre +qui puisse m'empêcher de contempler avec respect et tendresse ceux qui +ont atteint le sommet de la dignité et de la vertu.»</p> + +<p>La cour aveugle de Charles X ne sut jamais où elle en était et à qui +elle avait affaire: on pouvait mander M. le duc d'Orléans à Saint-Cloud, +et il est probable que dans le premier moment il eût obéi; on pouvait le +faire enlever à Neuilly, le jour même des ordonnances: on ne prit ni +l'un ni l'autre parti.</p> + +<p>Sur des renseignements que lui porta madame de Bondy à Neuilly dans la +nuit du mardi 27, Louis-Philippe se leva à trois heures du matin, et se +retira en un lieu connu de sa seule famille. Il avait la double crainte +d'être atteint par l'insurrection de Paris ou arrêté par un capitaine +des gardes. Il alla donc écouter dans la solitude du Raincy les coups de +canon lointains de la bataille du Louvre, comme j'écoutais sous un arbre +ceux de la bataille de Waterloo. Les sentiments qui sans doute agitaient +le prince ne devaient guère ressembler à ceux qui m'oppressaient dans +les campagnes de Gand.</p> + +<p>Je vous ai dit que, dans la matinée du 30 juillet, M. Thiers ne trouva +point le duc d'Orléans à Neuilly; mais madame la duchesse d'Orléans +envoya chercher S. A. R.: M. le comte Anatole de Montesquiou<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a><a href="#footnote284" title="Lien vers la note 284"><span class="smaller">[284]</span></a> fut +<span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> chargé du message. Arrivé au Raincy, M. de Montesquiou eut +toutes les peines du monde à déterminer Louis-Philippe à revenir à +Neuilly pour y attendre la députation de la Chambre des députés.</p> + +<p>Enfin, persuadé par le chevalier d'honneur de la duchesse d'Orléans, +Louis-Philippe monta en voiture. M. de Montesquiou partit en avant; il +alla d'abord assez vite; mais quand il regarda en arrière, il vit la +calèche de S. A. R. s'arrêter et rebrousser chemin vers le Raincy. M. de +Montesquiou revient en hâte, implore la future majesté qui courait se +cacher au désert, comme ces illustres chrétiens fuyant jadis la pesante +dignité de l'épiscopat: le serviteur fidèle obtint une dernière et +malheureuse victoire.</p> + +<p>Le soir du 30, la députation des douze membres de la Chambre des +députés, qui devait offrir la lieutenance générale du royaume au prince, +lui envoya un message à Neuilly. Louis-Philippe reçut ce message à la +grille du parc, le lut au flambeau et se mit à l'instant en route pour +Paris, accompagné de MM. de Berthois<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a><a href="#footnote285" title="Lien vers la note 285"><span class="smaller">[285]</span></a>, Haymès et Oudart. Il portait +à sa boutonnière <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> une cocarde tricolore: il allait enlever une +vieille couronne au garde-meuble.</p> + +<p class="p2">À son arrivée au Palais-Royal, M. le duc d'Orléans envoya complimenter +M. de La Fayette.</p> + +<p>La députation des douze députés se présenta au Palais-Royal. Elle +demanda au prince s'il acceptait la lieutenance générale du royaume; +réponse embarrassée: «Je suis venu au milieu de vous partager vos +dangers.... J'ai besoin de réfléchir. Il faut que je consulte diverses +personnes. Les dispositions de Saint-Cloud ne sont point hostiles; la +présence du roi m'impose des devoirs.» Ainsi répondit Louis-Philippe. On +lui fit rentrer ses paroles dans le corps, comme il s'y attendait: après +s'être retiré une demi-heure, il reparut portant une proclamation en +vertu de laquelle il acceptait les fonctions de lieutenant général du +royaume, proclamation finissant par cette déclaration: «La charte sera +désormais une vérité.»</p> + +<p>Portée à la Chambre élective, la proclamation fut reçue avec cet +enthousiasme révolutionnaire âgé de cinquante ans: on y répondit par une +autre proclamation, de la rédaction de M. Guizot. Les députés +retournèrent au Palais-Royal; le prince s'attendrit, accepta de nouveau, +et ne put s'empêcher de gémir sur les déplorables circonstances qui le +forçaient d'être lieutenant général du royaume.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> La République, étourdie des coups qui lui étaient portés, +cherchait à se défendre; mais son véritable chef, le général La Fayette, +l'avait presque abandonnée. Il se plaisait dans ce concert d'adorations +qui lui arrivaient de tous côtés; il humait le parfum des révolutions; +il s'enchantait de l'idée qu'il était l'arbitre de la France, qu'il +pouvait à son gré, en frappant du pied, faire sortir de terre une +république ou une monarchie; il aimait à se bercer dans cette +incertitude où se plaisent les esprits qui craignent les conclusions, +parce qu'un instinct les avertit qu'ils ne sont plus rien quand les +faits sont accomplis.</p> + +<p>Les autres chefs républicains s'étaient perdus d'avance par divers +ouvrages: l'éloge de la terreur, en rappelant aux Français 1793, les +avait fait reculer. Le rétablissement de la garde nationale tuait en +même temps, dans les combattants de juillet, le principe ou la puissance +de l'insurrection. M. de La Fayette ne s'aperçut pas qu'en rêvassant la +République, il avait armé contre elle trois millions de gendarmes.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, honteux d'être sitôt pris pour dupes, les jeunes +gens essayèrent quelque résistance. Ils répliquèrent par des +proclamations et des affiches aux proclamations et aux affiches du duc +d'Orléans. On lui disait que si les députés s'étaient abaissés à le +supplier d'accepter la lieutenance générale du royaume, la Chambre des +députés, nommée sous une loi aristocratique, n'avait pas le droit de +manifester la volonté populaire. On prouvait à Louis-Philippe qu'il +était fils de Louis-Philippe-Joseph; que Louis-Philippe-Joseph était +fils de Louis-Philippe; que Louis-Philippe était fils de Louis, lequel +était fils de Philippe II, régent; <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> que Philippe II était fils +de Philippe I<sup>er</sup>, lequel était frère de Louis XIV: donc Louis-Philippe +d'Orléans était <i>Bourbon</i> et <i>Capet</i>, non <i>Valois</i>. M. Laffitte n'en +continuait pas moins à le regarder comme étant de la race de Charles IX +et de Henri III, et disait: «Thiers sait cela.»</p> + +<p>Plus tard, la réunion Lointier<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a><a href="#footnote286" title="Lien vers la note 286"><span class="smaller">[286]</span></a> s'écria que la nation était en armes +pour soutenir ses droits par la force. Le comité central du douzième +arrondissement déclara que le peuple n'avait point été consulté sur le +mode de sa Constitution; que la Chambre des députés et la Chambre des +pairs, tenant leurs pouvoirs de Charles X, étaient tombées avec lui, +qu'elles ne pouvaient, en conséquence, représenter la nation; que le +douzième arrondissement ne reconnaissait point la lieutenance générale; +que le gouvernement provisoire devait rester en permanence, sous la +présidence <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> de La Fayette, jusqu'à ce qu'une Constitution eût +été délibérée et arrêtée comme base fondamentale du gouvernement.</p> + +<p>Le 30 au matin, il était question de proclamer la République. Quelques +hommes déterminés menaçaient de poignarder la commission municipale, si +elle ne conservait pas le pouvoir. Ne s'en prenait-on pas aussi à la +Chambre des pairs? On était furieux de son audace. L'audace de la +Chambre des pairs! Certes, c'était là, le dernier outrage et la dernière +injustice qu'elle eût dû s'attendre à éprouver de l'opinion.</p> + +<p>Il y eut un projet: vingt jeunes gens des plus ardents devaient +s'embusquer dans une petite rue donnant sur le quai de la Ferraille, et +faire feu sur Louis-Philippe, lorsqu'il se rendrait du Palais-Royal à la +maison de ville. On les arrêta en leur disant: «Vous tuerez en même +temps Laffitte, Pajol et Benjamin Constant.» Enfin on voulait enlever le +duc d'Orléans et l'embarquer à Cherbourg: étrange rencontre, si Charles +X et Philippe se fussent retrouvés dans le même port, sur le même +vaisseau, l'un expédié à la rive étrangère par les bourgeois, l'autre +par les républicains!</p> + +<p class="p2">Le duc d'Orléans, ayant pris le parti d'aller faire confirmer son titre +par les tribuns de l'Hôtel de Ville, descendit dans la cour du +Palais-Royal, entouré de quatre-vingt-neuf députés en casquettes, en +chapeaux ronds, en habits, en redingotes. Le candidat royal est monté +sur un cheval blanc; il est suivi de Benjamin Constant dans une chaise à +porteur ballottée par deux <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> Savoyards. MM. Méchin<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a><a href="#footnote287" title="Lien vers la note 287"><span class="smaller">[287]</span></a> et +Viennet<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a><a href="#footnote288" title="Lien vers la note 288"><span class="smaller">[288]</span></a>, couverts de sueur et de poussière, marchent entre le +cheval blanc du monarque futur et la brouette du député goutteux, se +querellant avec les deux crocheteurs pour garder les distances voulues. +Un tambour à moitié ivre battait la caisse à la tête du cortège. Quatre +huissiers servaient de licteurs. Les députés les plus zélés meuglaient: +Vive le duc d'Orléans! Autour du Palais-Royal, ces cris eurent quelques +succès; mais, à mesure qu'on avançait vers l'Hôtel de Ville, les +spectateurs devenaient moqueurs ou silencieux. Philippe se démenait sur +son cheval de triomphe, et ne cessait de se mettre sous le bouclier de +M. Laffitte, en recevant <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> de lui, chemin faisant, quelques +paroles protectrices. Il souriait au général Gérard, faisait des signes +d'intelligence à M. Viennet et à M. Méchin, mendiait la couronne en +quêtant le peuple avec son chapeau orné d'une aune de ruban tricolore, +tendant la main à quiconque voulait en passant aumôner cette main. La +monarchie ambulante arrive sur la place de Grève, où elle est saluée des +cris: Vive la République!</p> + +<p>Quand la matière électorale royale pénétra dans l'intérieur de l'Hôtel +de Ville, des murmures plus menaçants accueillirent le postulant: +quelques serviteurs zélés qui criaient son nom reçurent des gourmades. +Il entre dans la salle du Trône; là se pressaient les blessés et les +combattants des trois journées: une exclamation générale: <i>Plus de +Bourbons! Vive La Fayette!</i> ébranla les voûtes de la salle. Le prince en +parut troublé. M. Viennet lut à haute voix pour M. Laffitte la +déclaration des députés; elle fut écoutée dans un profond silence. Le +duc d'Orléans prononça quelques mots d'adhésion. Alors M. Dubourg dit +rudement à Philippe: «Vous venez de prendre de grands engagements. S'il +vous arrivait jamais d'y manquer, nous sommes gens à vous les rappeler.» +Et le roi futur de répondre tout ému: «Monsieur, je suis honnête homme.» +M. de la Fayette, voyant l'incertitude croissante de l'assemblée, se mit +tout à coup en tête d'abdiquer la présidence: il donne au duc d'Orléans +un drapeau tricolore, s'avance sur le balcon de l'Hôtel de Ville, et +embrasse le prince aux yeux de la foule ébahie, tandis que celui-ci +agitait le drapeau national. Le baiser républicain de La Fayette +<span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> fit un roi. Singulier résultat de toute la vie <i>du héros des +Deux Mondes!</i></p> + +<p>Et puis, <i>plan! plan!</i> la litière de Benjamin Constant et le cheval +blanc de Louis-Philippe rentrèrent moitié hués, moitié bénis, de la +fabrique politique de la Grève au Palais-Marchand. «Ce jour-là même, dit +encore M. Louis Blanc (31 juillet), et non loin de l'Hôtel de Ville, un +bateau placé au bas de la Morgue, et surmonté d'un pavillon noir, +recevait des cadavres qu'on descendait sur des civières. On rangeait ces +cadavres par piles en les couvrant de paille; et, rassemblée le long des +parapets de la Seine, la foule regardait en silence<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a><a href="#footnote289" title="Lien vers la note 289"><span class="smaller">[289]</span></a>.»</p> + +<p>À propos des États de la Ligue et de la confection d'un roi, Palma-Cayet +s'écrie: «Je vous prie de vous représenter quelle réponse eût pu faire +ce petit bonhomme maître Matthieu Delaunay et M. Boucher, curé de +Saint-Benoît, et quelque autre de cette étoffe, à qui leur eût dit +qu'ils dussent être employés pour installer un roi en France à leur +fantaisie?... Les vrais Français ont toujours eu en mépris cette forme +d'élire les rois qui les rend maîtres et valets tout ensemble.»</p> + +<p class="p2">Philippe n'était pas au bout de ses épreuves; il avait encore bien des +mains à serrer, bien des accolades à recevoir; il lui fallait encore +envoyer bien des baisers, saluer bien bas les passants, venir bien des +fois, au caprice de la foule, chanter la Marseillaise sur le balcon des +Tuileries.</p> + +<p>Un certain nombre de républicains s'étaient réunis <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> le matin du +31 au bureau du <i>National</i>: lorsqu'ils surent qu'on avait nommé le duc +d'Orléans lieutenant général du royaume, ils voulurent connaître les +opinions de l'homme destiné à devenir leur roi malgré eux. Ils furent +conduits au Palais-Royal par M. Thiers: c'étaient MM. Bastide<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a><a href="#footnote290" title="Lien vers la note 290"><span class="smaller">[290]</span></a>, +Thomas<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a><a href="#footnote291" title="Lien vers la note 291"><span class="smaller">[291]</span></a>, Joubert<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a><a href="#footnote292" title="Lien vers la note 292"><span class="smaller">[292]</span></a>, Cavaignac<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a><a href="#footnote293" title="Lien vers la note 293"><span class="smaller">[293]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> Marchais<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a><a href="#footnote294" title="Lien vers la note 294"><span class="smaller">[294]</span></a>, +Degousée<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a><a href="#footnote295" title="Lien vers la note 295"><span class="smaller">[295]</span></a>, Guinard<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a><a href="#footnote296" title="Lien vers la note 296"><span class="smaller">[296]</span></a>. Le prince dit <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> d'abord de fort +belles choses sur la liberté: «Vous n'êtes pas encore roi, répliqua +Bastide, écoutez la vérité; bientôt vous ne manquerez pas de flatteurs.» +«Votre père, ajouta Cavaignac, est régicide comme le mien; cela vous +sépare un peu des autres.» Congratulations mutuelles sur le régicide, +néanmoins avec cette remarque judicieuse de Philippe, qu'il y a des +choses dont il faut garder le souvenir pour ne pas les imiter.</p> + +<p>Des républicains qui n'étaient pas de la réunion du <i>National</i> +entrèrent. M. Trélat dit à Philippe: «Le peuple est le maître; vos +fonctions sont provisoires; il faut que le peuple exprime sa volonté: le +consultez-vous, oui ou non?»</p> + +<p>M. Thiers, frappant sur l'épaule de M. Thomas et interrompant ces +discours dangereux: «Monseigneur, n'est-ce pas que voilà un beau +colonel?—C'est vrai, répond Louis-Philippe.—Qu'est-ce qu'il dit donc? +s'écrie-t-on. Nous prend-il pour un troupeau qui vient se vendre?» Et +l'on entend de toutes parts ces mots contradictoires: «C'est la tour de +Babel! Et l'on appelle cela un roi citoyen! la République? Gouvernez +donc avec des républicains!» Et M. Thiers de s'écrier: «J'ai fait là une +belle ambassade!»</p> + +<p>Puis M. de La Fayette descendit au Palais-Royal: le citoyen faillit être +étouffé sous les embrassements de son roi. Toute la maison était pâmée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> Les vestes étaient aux postes d'honneur, les casquettes dans +les salons, les blouses à table avec les princes et les princesses; dans +le conseil, des chaises, point de fauteuils; la parole à qui la voulait; +Louis-Philippe, assis entre M. de La Fayette et M. Laffitte, les bras +passés sur l'épaule de l'un et de l'autre, s'épanouissait d'égalité et +de bonheur.</p> + +<p>J'aurais voulu mettre plus de gravité dans la description de ces scènes +qui ont produit une grande révolution, ou, pour parler plus +correctement, de ces scènes par lesquelles sera hâtée la transformation +du monde; mais je les ai vues; des députés qui en étaient les acteurs ne +pouvaient s'empêcher d'une certaine confusion, en me racontant de quelle +manière, le 31 juillet, ils étaient allés forger—un roi.</p> + +<p>On faisait à Henri IV, non catholique, des objections qui ne le +ravalaient pas et qui se mesuraient à la hauteur même du trône: on lui +remontrait «que saint Louis n'avoit pas été canonisé à Genève, mais à +Rome: que si le roi n'étoit catholique, il ne tiendroit pas le premier +rang des rois en la chrétienté; qu'il n'étoit pas beau que le roi priât +d'une sorte et son peuple d'une autre; que le roi ne pourrait être sacré +à Reims et qu'il ne pourroit être enterré à Saint-Denis s'il n'étoit +catholique.»</p> + +<p>Qu'objectait-on à Philippe avant de le faire passer au dernier tour de +scrutin? On lui objectait qu'il n'était pas assez <i>patriote</i>.</p> + +<p>Aujourd'hui que la révolution est consommée, on se regarde comme offensé +lorsqu'on ose rappeler ce qui se passa au point de départ; on craint de +diminuer la solidité de la position qu'on a prise, et quiconque +<span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> ne trouve pas dans l'origine du fait commençant la gravité du +fait accompli, est un détracteur.</p> + +<p>Lorsqu'une colombe descendait pour apporter à Clovis l'huile sainte, +lorsque les rois chevelus étaient élevés sur un bouclier, lorsque saint +Louis tremblait, par sa vertu prématurée, en prononçant à son sacre le +serment de n'employer son autorité que pour la gloire de Dieu et le bien +de son peuple, lorsque Henri IV, après son entrée à Paris, alla se +prosterner à Notre-Dame, que l'on vit ou que l'on crut voir, à sa +droite, un bel enfant qui le défendait et que l'on prit pour son ange +gardien, je conçois que le diadème était sacré; l'oriflamme reposait +dans les tabernacles du ciel. Mais depuis que, sur une place publique, +un souverain, les cheveux coupés, les mains liées derrière le dos, a +abaissé sa tête sous le glaive au son du tambour; depuis qu'un autre +souverain, environné de la plèbe, est allé mendier des votes pour son +<i>élection</i>, au bruit du même tambour, sur une autre place publique, qui +conserve la moindre illusion sur la couronne? Qui croit que cette +royauté meurtrie et souillée puisse encore imposer au monde? Quel homme, +sentant un peu son cœur battre, voudrait avaler le pouvoir dans ce +calice de honte et de dégoût que Philippe a vidé d'un seul trait sans +vomir? La monarchie européenne aurait pu continuer sa vie, si l'on eût +conservé en France la monarchie mère, fille d'un saint et d'un grand +homme; mais on en a dispersé les semences: rien n'en renaîtra.</p> + +<p class="p2">Vous venez de voir la royauté de la Grève s'avancer poudreuse et +haletante sous le drapeau tricolore, au <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> milieu de ses +insolents amis; voyez maintenant la royauté de Reims se retirer, à pas +mesurés, au milieu de ses aumôniers et de ses gardes, marchant dans +toute l'exactitude de l'étiquette, n'entendant pas un mot qui ne fût un +mot de respect, et révérée même de ceux qui la détestaient. Le soldat, +qui l'estimait peu, se faisait tuer pour elle; le drapeau blanc, placé +sur son cercueil avant d'être reployé pour jamais, disait au vent: +Saluez-moi: j'étais à Ivry; j'ai vu mourir Turenne; les Anglais me +connurent à Fontenoy; j'ai fait triompher la liberté sous Washington; +j'ai délivré la Grèce et je flotte encore sur les murailles d'Alger!</p> + +<p>Le 31, à l'aube du jour, à l'heure même où le duc d'Orléans, arrivé à +Paris, se préparait à l'acceptation de la lieutenance générale, les gens +du service de Saint-Cloud se présentèrent au bivouac du pont de Sèvres, +annonçant qu'ils étaient congédiés, et que le roi était parti à trois +heures et demie du matin. Les soldats s'émurent, puis ils se calmèrent à +l'apparition du Dauphin: il s'avançait à cheval, comme pour les enlever +par un de ces mots qui mènent les Français à la mort ou à la victoire; +il s'arrête au front de la ligne, balbutie quelques phrases, tourne +court et rentre au château. Le courage ne lui faillit pas, mais la +parole. La misérable éducation de nos princes de la branche aînée, +depuis Louis XIV, les rendait incapables de supporter une contradiction, +de s'exprimer comme tout le monde, et de se mêler au reste des hommes.</p> + +<p>Cependant, les hauteurs de Sèvres et les terrasses de Bellevue se +couronnaient d'hommes du peuple: on <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> échangea quelques coups de +fusil. Le capitaine qui commandait à l'avant-garde du pont de Sèvres +passa à l'ennemi; il mena une pièce de canon et une partie de ses +soldats aux bandes réunies sur la route du <i>Point du Jour</i>. Alors les +Parisiens et la garde convinrent qu'aucune hostilité n'aurait lieu +jusqu'à ce que l'évacuation de Saint-Cloud et de Sèvres fût effectuée. +Le mouvement rétrograde commença; les Suisses furent enveloppés par les +habitants de Sèvres, jetèrent bas leurs armes, bien que dégagés presque +aussitôt par les lanciers, dont le lieutenant-colonel fut blessé. Les +troupes traversèrent Versailles, où la garde nationale faisait le +service depuis la veille avec les grenadiers de La Rochejaquelein, l'une +sous la cocarde tricolore, les autres avec la cocarde blanche. Madame la +Dauphine arriva de Vichy et rejoignit la famille royale à Trianon, jadis +séjour préféré de Marie-Antoinette. À Trianon, M. de Polignac se sépara +de son maître.</p> + +<p>On a dit que madame la Dauphine était opposée aux ordonnances: le seul +moyen de bien juger les choses, c'est de les considérer dans leur +essence; le plébéien sera toujours d'avis de la liberté, le prince +inclinera toujours au pouvoir. Il ne leur en faut faire ni un crime ni +un mérite; c'est leur nature. Madame la Dauphine aurait peut-être désiré +que les ordonnances eussent paru dans un moment plus opportun, alors que +de meilleures précautions eussent été prises pour en garantir le succès; +mais au fond elles lui plaisaient et lui devaient plaire. Madame la +duchesse de Berry en était ravie. Ces deux princesses crurent que la +royauté, hors de page, était enfin affranchie des entraves <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> que +le gouvernement représentatif attache au pied du souverain.</p> + +<p>On est étonné, dans ces événements de juillet, de ne pas rencontrer le +corps diplomatique, lui qui n'était que trop consulté de la cour et qui +se mêlait trop de nos affaires.</p> + +<p>Il est question deux fois des ambassadeurs étrangers dans nos derniers +troubles. Un homme fut arrêté aux barrières, et le paquet dont il était +porteur envoyé à l'Hôtel de Ville: c'était une dépêche de M. de +Lœvenhielm<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a><a href="#footnote297" title="Lien vers la note 297"><span class="smaller">[297]</span></a> au roi de Suède. M. Baude fit remettre cette dépêche +à la légation suédoise sans l'ouvrir. La correspondance de lord Stuart +étant tombée entre les mains des meneurs populaires, elle lui fut +pareillement renvoyée sans avoir été ouverte, ce qui fit merveille à +Londres. Lord Stuart, comme ses compatriotes, adorait le désordre chez +l'étranger: sa diplomatie était de la <i>police</i>, ses dépêches, des +<i>rapports</i>. Il m'aimait assez lorsque j'étais ministre, parce que je le +traitais sans façon et que ma porte lui était toujours ouverte; il +entrait chez moi en bottes à toute heure, crotté et vêtu comme un +voleur, après avoir couru sur les boulevards et chez les dames, qu'il +payait mal et qui l'appelaient <i>Stuart</i><a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a><a href="#footnote298" title="Lien vers la note 298"><span class="smaller">[298]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> J'avais conçu la diplomatie sur un nouveau plan: n'ayant rien à +cacher, je parlais tout haut; j'aurais montré mes dépêches au premier +venu, parce que je n'avais aucun projet pour la gloire de la France que +je ne fusse déterminé à accomplir en dépit de tout opposant.</p> + +<p>J'ai dit cent fois à sir Charles Stuart en riant, et j'étais sérieux: +«Ne me cherchez pas querelle: si vous me jetez le gant, je le relève. La +France ne vous a jamais fait la guerre avec l'intelligence de votre +position; c'est pourquoi vous nous avez battus; mais ne vous y fiez +pas<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a><a href="#footnote299" title="Lien vers la note 299"><span class="smaller">[299]</span></a>.»</p> + +<p>Lord Stuart vit donc nos <i>troubles de juillet</i> dans toute cette bonne +nature qui jubile de nos misères; mais les membres du corps +diplomatique, ennemis de la cause populaire, avaient plus ou moins +poussé Charles X aux ordonnances, et cependant, quand elles parurent, +ils ne firent rien pour sauver le monarque; que si M. Pozzo di +Borgo<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a><a href="#footnote300" title="Lien vers la note 300"><span class="smaller">[300]</span></a> se montra inquiet d'un coup d'État, ce ne fut ni pour le roi +ni pour le peuple.</p> + +<p>Deux choses sont certaines:</p> + +<p>Premièrement, la révolution de juillet attaquait les traités de la +quadruple alliance: la France des Bourbons faisait partie de cette +alliance; les Bourbons ne pouvaient donc être dépossédés violemment sans +mettre en péril le nouveau droit politique de l'Europe.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> Secondement, dans une monarchie, les légations étrangères ne +sont point accréditées auprès du <i>gouvernement</i>; elles le sont auprès du +monarque. Le strict devoir de ces légations était donc de se réunir à +Charles X et de le suivre tant qu'il serait sur le sol français.</p> + +<p>N'est-il pas singulier que le seul ambassadeur à qui cette idée soit +venue ait été le représentant de Bernadotte, d'un roi qui n'appartenait +pas aux vieilles familles de souverains? M. de Lœvenhielm allait +entraîner le baron de Werther<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a><a href="#footnote301" title="Lien vers la note 301"><span class="smaller">[301]</span></a> dans son opinion, quand M. Pozzo di +Borgo s'opposa à une démarche qu'imposaient les lettres de créance et +que commandait l'honneur.</p> + +<p>Si le corps diplomatique se fût rendu à Saint-Cloud, la position de +Charles X changeait: les partisans de la légitimité eussent acquis dans +la Chambre élective une force qui leur manqua tout d'abord; la crainte +d'une guerre possible eût alarmé la classe industrielle; l'idée de +conserver la paix en gardant Henri V eût entraîné dans le parti de +l'enfant royal une masse considérable de populations.</p> + +<p>M. Pozzo di Borgo s'abstint pour ne pas compromettre ses fonds à la +Bourse ou chez des banquiers, et surtout pour ne pas exposer sa place. +Il a joué au cinq pour cent sur le cadavre de la légitimité capétienne, +cadavre qui communiquera la mort aux autres <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> rois vivants. Il +ne manquera plus, dans quelque temps d'ici, que d'essayer, selon +l'usage, de faire passer cette faute irréparable d'un intérêt personnel +pour une combinaison profonde.</p> + +<p>Les ambassadeurs qu'on laisse trop longtemps à la même cour prennent les +mœurs du pays où ils résident: charmés de vivre au milieu des +honneurs, ne voyant plus les choses comme elles sont, ils craignent de +laisser passer dans leurs dépêches une vérité qui pourrait amener un +changement dans leur position. Autre chose est, en effet, d'être +Esterhazy, Werther, Pozzo à Vienne, à Berlin, à Pétersbourg, ou bien LL. +EE. les ambassadeurs à la cour de France<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a><a href="#footnote302" title="Lien vers la note 302"><span class="smaller">[302]</span></a>. On a dit que M. Pozzo +avait des rancunes contre Louis XVIII et Charles X, à propos du cordon +bleu et de la pairie. On eut tort de ne pas le satisfaire; il avait +rendu aux Bourbons des services, en haine de son compatriote Bonaparte. +Mais si à Gand il décida la question du trône en provoquant le départ +subit de Louis XVIII pour Paris, il se peut vanter qu'en empêchant le +corps diplomatique de faire son devoir dans les journées de juillet, il +a contribué à faire tomber de la tête de Charles X la couronne qu'il +avait aidé à replacer sur le front de son frère.</p> + +<p>Je le pense depuis longtemps, les corps diplomatiques, nés dans des +siècles soumis à un autre droit des gens, ne sont plus en rapport avec +la société nouvelle: des gouvernements publics, des communications +<span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> faciles font qu'aujourd'hui les cabinets sont à même de +traiter directement ou sans autre intermédiaires que des agents +consulaires, dont il faudrait accroître le nombre et améliorer le sort: +car, à cette heure, l'Europe est industrielle. Les espions titrés, à +prétentions exorbitantes, qui se mêlent de tout pour se donner une +importance qui leur échappe, ne servent qu'à troubler les cabinets près +desquels ils sont accrédités, et à nourrir leurs maîtres d'illusions. +Charles X eut tort, de son côté, en n'invitant pas le corps diplomatique +à se rendre à sa cour; mais ce qu'il voyait lui semblait un rêve; il +marchait de surprise en surprise. C'est ainsi qu'il ne manda pas auprès +de lui M. le duc d'Orléans; car, ne se croyant en danger que du côté de +la république, le péril d'une usurpation ne lui vint jamais en pensée.</p> + +<p class="p2">Charles X partit dans la soirée pour Rambouillet avec les princesses et +M. le duc de Bordeaux. Le nouveau rôle de M. le duc d'Orléans fit naître +dans la tête du roi les premières idées d'abdication. Monsieur le +dauphin, toujours à l'arrière-garde, mais ne se mêlant point aux +soldats, leur fit distribuer à Trianon ce qui restait de vins et de +comestibles.</p> + +<p>À huit heures et un quart du soir, les divers corps se mirent en marche. +Là expira la fidélité du 5<sup>e</sup> léger. Au lieu de suivre le mouvement, il +revint à Paris: on rapporta son drapeau à Charles X, qui refusa de le +recevoir, comme il avait refusé de recevoir celui du 50<sup>e</sup>.</p> + +<p>Les brigades étaient dans la confusion, les armes mêlées; la cavalerie +dépassait l'infanterie et faisait ses haltes à part. À minuit, le 31 +juillet expirant, on <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> s'arrêta à Trappes. Le Dauphin coucha +dans une maison en arrière de ce village.</p> + +<p>Le lendemain, 1<sup>er</sup> août, il partit pour Rambouillet, laissant les +troupes bivouaquées à Trappes. Celles-ci levèrent leur camp à onze +heures. Quelques soldats, étant allés acheter du pain dans les hameaux, +furent massacrés.</p> + +<p>Arrivée à Rambouillet, l'armée fut cantonnée autour du château.</p> + +<p>Dans la nuit du 1<sup>er</sup> au 2 août, trois régiments de la grosse cavalerie +reprirent le chemin de leurs anciennes garnisons. On croit que le +général Bordesoulle<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a><a href="#footnote303" title="Lien vers la note 303"><span class="smaller">[303]</span></a>, commandant la grosse cavalerie de la garde, +avait fait sa capitulation à Versailles. Le 2<sup>e</sup> de grenadiers partit +aussi le 2 au matin, après avoir renvoyé ses guidons chez le roi. Le +Dauphin rencontra ces grenadiers déserteurs; ils se formèrent en +bataille pour rendre les honneurs au prince, et continuèrent leur +chemin. Singulier mélange d'infidélité et de bienséance! Dans cette +révolution des trois journées, personne n'avait de passion; chacun +agissait selon l'idée qu'il s'était faite de son droit ou de son devoir: +le droit conquis, le devoir rempli, nulle inimitié comme nulle affection +ne restait; l'un craignait que le droit ne l'entraînât <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> trop +loin, l'autre que le devoir ne dépassât les bornes. Peut-être n'est-il +arrivé qu'une fois, et peut-être n'arrivera-t-il plus, qu'un peuple se +soit arrêté devant sa victoire, et que des soldats qui avaient défendu +un roi, tant qu'il avait paru vouloir se battre, lui aient remis leurs +étendards avant de l'abandonner. Les ordonnances avaient affranchi le +peuple de son serment; la retraite, sur le champ de bataille, affranchit +le grenadier de son drapeau.</p> + +<p class="p2">Charles X se retirant, les républicains reculant, rien n'empêchait la +monarchie élue d'avancer. Les provinces, toujours moutonnières et +esclaves de Paris, à chaque mouvement du télégraphe ou à chaque drapeau +tricolore perché sur le haut d'une diligence, criaient: Vive Philippe! +ou: Vive la Révolution!</p> + +<p>L'ouverture de la session fixée au 3 août, les pairs se transportèrent à +la Chambre des députés: je m'y rendis, car tout était encore provisoire. +Là fut représenté un autre acte de mélodrame: le trône resta vide et +l'anti-roi s'assit à côté. On eût dit du chancelier ouvrant par +procuration une session du parlement anglais, en l'absence du souverain.</p> + +<p>Philippe parla de la funeste nécessité où il s'était trouvé d'accepter +la lieutenance générale pour nous sauver tous, de la révision de +l'article 14 de La Charte, de la liberté que lui, Philippe, portait dans +son cœur et qu'il allait faire déborder sur nous, comme la paix sur +l'Europe. Jongleries de discours et de constitution répétées à chaque +phase de notre histoire, depuis un demi-siècle. Mais l'attention devint +très vive quand le prince fit cette déclaration:</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> Messieurs les pairs et messieurs les députés,</p> + +<p>«Aussitôt que les deux Chambres seront constituées, je ferai porter à +votre connaissance l'acte d'abdication de S. M. le roi Charles X. Par ce +même acte, Louis-Antoine de France, dauphin, renonce également à ses +droits. Cet acte a été remis entre mes mains hier, 2 août, à onze heures +du soir. J'en ordonne ce matin le dépôt dans les archives de la Chambre +des pairs, et je le fais insérer dans la partie officielle du +<i>Moniteur</i>.»</p> + +<p class="p2">Par une misérable ruse et une lâche réticence, le duc d'Orléans supprime +ici le nom de Henri V, en faveur duquel les deux rois avaient abdiqué. +Si, à cette époque, chaque Français eût pu être consulté +individuellement, il est probable que la majorité se fût prononcée en +faveur de Henri V; une partie des républicains même l'aurait accepté, en +lui donnant La Fayette pour mentor. Le germe de la légitimité resté en +France, les deux vieux rois allant finir leurs jours à Rome, aucune des +difficultés qui entourent une usurpation et qui la rendent suspecte aux +divers partis n'aurait existé<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a><a href="#footnote304" title="Lien vers la note 304"><span class="smaller">[304]</span></a>. L'adoption des cadets de Bourbon +était non <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> seulement un péril, c'était un contre-sens +politique: la France nouvelle est républicaine; elle ne veut point de +roi, du moins elle ne veut point un roi de la vieille race. Encore +quelques années, nous verrons ce que deviendront nos libertés et ce que +sera cette paix dont le monde se doit réjouir. Si l'on peut juger de la +conduite du nouveau personnage élu, par ce que l'on connaît de son +caractère, il est présumable que ce prince ne croira pouvoir conserver +sa monarchie qu'en opprimant au dedans et en rampant au dehors.</p> + +<p>Le tort réel de Louis-Philippe n'est pas d'avoir accepté la couronne +(acte d'ambition dont il y a des milliers d'exemples et qui n'attaque +qu'une institution politique); son véritable délit est d'avoir été +tuteur infidèle, d'avoir dépouillé <i>l'enfant et l'orphelin</i>, délit +contre lequel l'Écriture n'a pas assez de malédictions: or, jamais la +<i>justice morale</i> (qu'on la nomme fatalité ou Providence, je l'appelle, +moi, conséquence inévitable du mal) n'a manqué de punir les infractions +à la <i>loi morale</i>.</p> + +<p>Philippe, son gouvernement, tout cet ordre de choses impossibles et +contradictoires, périra, dans un temps plus ou moins retardé par des cas +fortuits, par des complications d'intérêts intérieurs et extérieurs, par +l'apathie et la corruption des individus, par la légèreté des esprits, +l'indifférence et l'effacement des caractères; mais, quelle que soit la +durée du régime actuel, elle ne sera jamais assez longue pour que la +<span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> branche d'Orléans puisse pousser de profondes racines.</p> + +<p>Charles X, apprenant les progrès de la révolution, n'ayant rien dans son +âge et dans son caractère de propre à arrêter ces progrès, crut parer le +coup porté à sa race en abdiquant avec son fils, comme Philippe +l'annonça aux députés. Dès le premier août il avait écrit un mot +approuvant l'ouverture de la session, et, comptant sur le sincère +attachement de son cousin le duc d'Orléans, il le nommait, de son côté, +lieutenant général du royaume. Il alla plus loin le 2, car il ne voulait +plus que s'embarquer et demandait des commissaires pour le protéger +jusqu'à Cherbourg. Ces appariteurs ne furent point reçus d'abord par la +maison militaire. Bonaparte eut aussi pour gardes des commissaires, la +première fois russes, la seconde fois français; mais il ne les avait pas +demandés.</p> + +<p>Voici la lettre de Charles X:</p> + +<p class="p2 right">«Rambouillet, ce 2 août 1830.</p> + +<p>«Mon cousin, je suis trop profondément peiné des maux qui affligent ou +qui pourraient menacer mes peuples pour n'avoir pas cherché un moyen de +les prévenir. J'ai donc pris la résolution d'abdiquer la couronne en +faveur de mon petit-fils le duc de Bordeaux.</p> + +<p>«Le dauphin, qui partage mes sentiments, renonce aussi à ses droits en +faveur de son neveu.</p> + +<p>«Vous aurez donc, par votre qualité de lieutenant général du royaume, à +faire proclamer l'avénement de Henri V à la couronne. Vous prendrez +d'ailleurs <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> toutes les mesures qui vous concernent pour régler +les formes du gouvernement pendant la minorité du nouveau roi. Ici je me +borne à faire connaître ces dispositions; c'est un moyen d'éviter encore +bien des maux.</p> + +<p>«Vous communiquerez mes intentions au corps diplomatique, et vous me +ferez connaître le plus tôt possible la proclamation par laquelle mon +petit-fils sera reconnu roi sous le nom de Henri V....</p> + +<p>«Je vous renouvelle, mon cousin, l'assurance des sentiments avec +lesquels je suis votre affectionné cousin.</p> + +<p class="right smcap">«Charles.»</p> + +<p class="p2">Si M. le duc d'Orléans eût été capable d'émotion ou de remords, cette +signature: <i>Votre affectionné cousin</i>, n'aurait-elle pas dû le frapper +au cœur? On doutait si peu à Rambouillet de l'efficacité des +abdications, que l'on préparait le jeune prince à son voyage: la cocarde +tricolore, son égide, était déjà façonnée par les mains des plus grands +zélateurs des ordonnances. Supposez que madame la duchesse de Berry, +partie subitement avec son fils, se fût présentée à la Chambre des +députés au moment où M. le duc d'Orléans y prononçait le discours +d'ouverture, il restait deux chances; chances périlleuses! mais du +moins, une catastrophe arrivant, l'enfant enlevé au ciel n'aurait pas +traîné de misérables jours en terre étrangère.</p> + +<p>Mes conseils, mes vœux, mes cris, furent impuissants; je demandais en +vain Marie-Caroline: la mère de Bayard, prêt à quitter le château +paternel, «ploroit,» dit le loyal serviteur. «La bonne gentil femme +<span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> sortit par le derrière de la tour, et fit venir son fils +auquel elle dit ces paroles: «Pierre, mon ami, soyez doux et courtois en +ostant de vous tout orgueil; <i>soyez humble et serviable à toutes gens; +soyez loyal en faicts et dits; soyez secourable aux pauvres veufves et +orphelins, et Dieu le vous guerdonnera</i>....» Alors la bonne dame tira +hors de sa manche une petite boursette en laquelle avoit seulement six +écus en or et un en monnoie qu'elle donna à son fils.»</p> + +<p>Le chevalier sans peur et sans reproche partit avec six écus d'or dans +une petite boursette pour devenir le plus brave et le plus renommé des +capitaines. Henri, qui n'a peut-être pas six écus d'or, aura bien +d'autres combats à rendre; il faudra qu'il lutte contre le malheur, +champion difficile à terrasser. Glorifions les mères qui donnent de si +tendres et de si bonnes leçons à leur fils! Bénie donc soyez-vous, ma +mère, de qui je tiens ce qui peut avoir honoré et discipliné ma vie!</p> + +<p>Pardon de tous ces souvenirs; mais peut-être la tyrannie de ma mémoire, +en faisant entrer le passé dans le présent, ôte à celui-ci une partie de +ce qu'il a de misérable.</p> + +<p>Les trois commissaires députés vers Charles X étaient MM. de Schonen, +Odilon Barrot et le maréchal Maison. Renvoyés par les postes militaires, +ils reprirent la route de Paris. Un flot populaire les reporta vers +Rambouillet.</p> + +<p class="p2">Le bruit se répandit, le 2 au soir, à Paris que Charles X refusait de +quitter Rambouillet jusqu'à ce que son petit-fils eût été reconnu. Une +multitude s'assembla le 3 au matin aux Champs-Élysées, criant: «À +Rambouillet! <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> à Rambouillet! Il ne faut pas qu'un seul Bourbon +en réchappe.» Des hommes riches se trouvaient mêlés à ces groupes, mais, +le moment arrivé, ils laissèrent partir la <i>canaille</i>, à la tête de +laquelle se plaça le général Pajol, qui prit le colonel Jacqueminot<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a><a href="#footnote305" title="Lien vers la note 305"><span class="smaller">[305]</span></a> +pour son chef d'état-major. Les commissaires qui revenaient, ayant +rencontré les éclaireurs de cette colonne, retournèrent sur leurs pas et +furent introduits alors à Rambouillet. Le roi les questionna sur la +force des insurgés, puis, s'étant retiré, il fit appeler Maison, qui lui +devait sa fortune et le bâton de maréchal<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a><a href="#footnote306" title="Lien vers la note 306"><span class="smaller">[306]</span></a>: «Maison, je vous demande +sur l'honneur de me dire, foi de soldat, si ce que les commissaires ont +raconté est vrai?» Le maréchal répondit: «Ils ne vous ont dit que la +moitié de la vérité.»</p> + +<p>Il restait encore, le 3 août, à Rambouillet, trois mille cinq cents +hommes de l'infanterie de la garde, quatre régiments de cavalerie +légère, formant vingt escadrons, et présentant deux mille hommes. La +maison <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> militaire, gardes du corps, etc., cavalerie et +infanterie, se montait à treize cents hommes; en tout huit mille huit +cents hommes, sept batteries attelées et composées de quarante-deux +pièces de canon. À dix heures du soir on fait sonner le boute-selle; +tout le camp se met en route pour Maintenon, Charles X et sa famille +marchant au milieu de la colonne funèbre qu'éclairait à peine la lune +voilée.</p> + +<p>Et devant qui se retirait-on? Devant une troupe presque sans armes, +arrivant en omnibus, en fiacres, en petites voitures de Versailles et de +Saint-Cloud. Le général Pajol se croyait bien perdu lorsqu'il fut forcé +de se mettre à la tête de cette multitude<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a><a href="#footnote307" title="Lien vers la note 307"><span class="smaller">[307]</span></a>, laquelle, après tout, ne +s'élevait pas au delà de quinze mille individus, avec l'adjonction des +Rouennais arrivés. La moitié de cette troupe restait sur les chemins. +Quelques jeunes gens exaltés, vaillants et généreux, mêlés à ce ramas, +se seraient sacrifiés; le reste se fût probablement dispersé. Dans les +champs de Rambouillet, en rase campagne, il eût fallu aborder le feu de +la ligne et de l'artillerie; une victoire, selon toutes les apparences, +eût été remportée. Entre la victoire du peuple à Paris et la victoire du +roi à Rambouillet, des négociations se seraient établies.</p> + +<p>Quoi! parmi tant d'officiers, il ne s'en est pas trouvé un assez résolu +pour se saisir du commandement au nom de Henri V? Car, après tout, +Charles X et le Dauphin n'étaient plus rois!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> Ne voulait-on pas combattre: que ne se retirait-on à Chartres? +Là, on eût été hors de l'atteinte de la populace de Paris; encore mieux +à Tours, en s'appuyant sur des provinces légitimistes. Charles X demeuré +en France, la majeure partie de l'armée serait demeurée fidèle. Les +camps de Boulogne et de Lunéville étaient levés et marchaient à son +secours. Mon neveu, le comte Louis, amenait son régiment, le 4<sup>e</sup> +chasseurs, qui ne se débanda qu'en apprenant la retraite de Rambouillet. +M. de Chateaubriand fut réduit à escorter sur un <i>pony</i> le monarque +jusqu'au lieu de son embarcation. Si, rendu dans une ville, à l'abri +d'un premier coup de main, Charles X eût convoqué les deux Chambres, +plus de la moitié de ces Chambres aurait obéi Casimir Périer, le général +Sébastiani et cent autres avaient attendu, s'étaient débattus contre la +cocarde tricolore; ils redoutaient les périls d'une révolution +populaire: que dis-je? le lieutenant général du royaume, mandé par le +roi et ne voyant pas la bataille gagnée, se serait dérobé à ses +partisans et conformé à l'injonction royale. Le corps diplomatique, qui +ne fit pas son devoir, l'eût fait alors en se rangeant autour du +monarque. La République, installée à Paris au milieu de tous les +désordres, n'aurait pas duré un mois en face d'un gouvernement régulier +constitutionnel, établi ailleurs. Jamais on ne perdit la partie à si +beau jeu, et quand on l'a perdue de la sorte, il n'y a plus de revanche: +allez donc parler de liberté aux citoyens et d'honneur aux soldats après +les ordonnances de juillet et la retraite de Saint-Cloud!</p> + +<p>Viendra peut-être le temps, quand une société nouvelle aura pris la +place de l'ordre social actuel, que la <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> guerre paraîtra une +monstrueuse absurdité, que le principe même n'en sera plus compris; mais +nous n'en sommes pas là. Dans les querelles armées, il y a des +philanthropes qui distinguent les espèces et sont prêts à se trouver mal +au seul nom de <i>guerre civile</i>: «Des compatriotes qui se tuent! des +frères, des pères, des fils en face les uns des autres!» Tout cela est +fort triste, sans doute; cependant un peuple s'est souvent retrempé et +régénéré dans les discordes intestines. Il n'a jamais péri par une +guerre civile, et il a souvent disparu dans des guerres étrangères. +Voyez ce qu'était l'Italie au temps de ses divisions, et voyez ce +qu'elle est aujourd'hui. Il est déplorable d'être obligé de ravager la +propriété de son voisin, de voir ses foyers ensanglantés par ce voisin; +mais, franchement, est-il beaucoup plus humain de massacrer une famille +de paysans allemands que vous ne connaissez pas, qui n'a eu avec vous de +discussion d'aucune nature, que vous volez, que vous tuez sans remords, +dont vous déshonorez en sûreté de conscience les femmes et les filles, +parce que <i>c'est ta guerre</i>? Quoi qu'on en dise, les guerres civiles +sont moins injustes, moins révoltantes et plus naturelles que les +guerres étrangères, quand celles-ci ne sont pas entreprises pour sauver +l'indépendance nationale. Les guerres civiles sont fondées au moins sur +des outrages individuels, sur des aversions avouées et reconnues; ce +sont des duels avec des seconds, où les adversaires savent pourquoi ils +ont l'épée à la main. Si les passions ne justifient pas le mal, elles +l'excusent, elles l'expliquent, elles font concevoir pourquoi il existe. +La guerre étrangère, comment est-elle justifiée? Des nations s'égorgent +<span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> ordinairement pas ce qu'un roi s'ennuie, qu'un ambitieux se +veut élever, qu'un ministre cherche à supplanter un rival. Il est temps +de faire justice de ces vieux lieux communs de sensiblerie, plus +convenables aux poètes qu'aux historiens: Thucydide, César, Tite-Live se +contentent d'un mot de douleur et passent.</p> + +<p>La guerre civile, malgré ses calamités, n'a qu'un danger réel: si les +factions ont recours à l'étranger ou si l'étranger, profitant des +divisions d'un peuple, attaque ce peuple; la conquête pourrait être le +résultat d'une telle position. La Grande-Bretagne, l'Ibérie, la Grèce +constantinopolitaine, de nos jours la Pologne, nous offrent des exemples +qu'on ne doit pas oublier. Toutefois, pendant la Ligue, les deux partis +appelant à leur aide des Espagnols et des Anglais, des Italiens et des +Allemands, ceux-ci se contre-balancèrent et ne dérangèrent point +l'équilibre que les Français armés maintenaient entre eux.</p> + +<p>Charles X eut tort d'employer les baïonnettes au soutien des +ordonnances; ses ministres ne peuvent se justifier d'avoir fait, par +obéissance ou non, couler le sang du peuple et des soldats, sans +qu'aucune haine les divisât, de même que les terroristes de théorie +reproduiraient volontiers le système de la terreur lorsqu'il n'y a plus +de terreur. Mais Charles X eut tort aussi de ne pas accepter la guerre +lorsque, après avoir cédé sur tous les points, on la lui apportait. Il +n'avait pas le droit, après avoir attaché le diadème au front de son +petit-fils, de dire à ce nouveau Joas: «Je t'ai fait monter au trône +pour te traîner dans l'exil, pour qu'infortuné, banni, tu portes le +poids de mes ans, de ma proscription et de mon sceptre.» Il ne <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> +fallait pas au même instant donner à Henri V une couronne et lui ôter la +France. En le faisant roi, on l'avait condamné à mourir sur le sol où +s'est mêlée la poussière de saint Louis et de Henri IV.</p> + +<p>Au surplus, après ce bouillonnement de mon sang, je reviens à ma raison, +et je ne vois plus dans ces choses que l'accomplissement des destins de +l'humanité. La cour, triomphante par les armes, eût détruit les libertés +publiques; elle n'en aurait pas moins été écrasée un jour; mais elle eût +retardé le développement de la société pendant quelques années; tout ce +qui avait compris la monarchie d'une manière large eût été persécuté par +la congrégation rétablie. En dernier résultat, les événements ont suivi +la pente de la civilisation. Dieu fait les hommes puissants conformes à +ses desseins secrets: il leur donne les défauts qui les perdent quand +ils doivent être perdus, parce qu'il ne veut pas que des qualités mal +appliquées par une fausse intelligence s'opposent aux décrets de sa +providence.</p> + +<p class="p2">La famille royale, en se retirant, réduisait mon rôle à moi-même. Je ne +songeais plus qu'à ce que je serais appelé à dire à la Chambre des +pairs. Écrire était impossible: si l'attaque fût venue des ennemis de la +couronne; si Charles X eût été renversé par une conspiration du dehors, +j'aurais pris la plume; et, m'eût-on laissé l'indépendance de la pensée, +je me serais fait fort de rallier un immense parti autour des débris du +trône; mais l'attaque était descendue de la couronne; les ministres +avaient violé les deux principales libertés; ils avaient rendu la +royauté parjure, non d'intention <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> sans doute, mais de fait; par +cela même ils m'avaient enlevé ma force. Que pouvais-je hasarder en +faveur des ordonnances? Comment aurais-je pu vanter encore la sincérité, +la candeur, la chevalerie de la monarchie légitime? Comment aurais-je pu +dire qu'elle était la plus forte garantie de nos intérêts, de nos lois +et de notre indépendance? Champion de la vieille royauté, cette royauté +m'arrachait mes armes et me laissait nu devant mes ennemis.</p> + +<p>Je fus donc tout étonné quand, réduit à cette faiblesse, je me vis +recherché par la nouvelle royauté. Charles X avait dédaigné mes +services; Philippe fit un effort pour m'attacher à lui. D'abord M. Arago +me parla avec élévation et vivacité de la part de madame Adélaïde; +ensuite le comte Anatole de Montesquiou vint un matin chez madame +Récamier et m'y rencontra. Il me dit que madame la duchesse d'Orléans et +M. le duc d'Orléans seraient charmés de me voir, si je voulais aller au +Palais-Royal. On s'occupait alors de la déclaration qui devait +transformer la lieutenance générale du royaume en royauté. Peut-être, +avant que je me prononçasse, S. A. R. avait-elle jugé à propos d'essayer +d'affaiblir mon opposition. Elle pouvait aussi penser que je me +regardais comme dégagé par la fuite des trois rois.</p> + +<p>Ces ouvertures de M. de Montesquiou<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a><a href="#footnote308" title="Lien vers la note 308"><span class="smaller">[308]</span></a> me surprirent. Je ne les +repoussai cependant pas; car, sans <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> me flatter d'un succès, je +pensai que je pouvais faire entendre des vérités utiles. Je me rendis au +Palais-Royal avec le chevalier d'honneur de la reine future. Introduit +par l'entrée qui donne sur la rue de Valois, je trouvai madame la +duchesse d'Orléans et madame Adélaïde dans leurs petits appartements. +J'avais eu l'honneur de leur être présenté autrefois. Madame la duchesse +d'Orléans me fit asseoir auprès d'elle, et sur-le-champ elle me dit: +«Ah! monsieur de Chateaubriand, nous sommes bien malheureux! Si tous les +partis voulaient se réunir, peut-être pourrait-on encore se sauver! Que +pensez-vous de tout cela?</p> + +<p>«—Madame, répondis-je, rien n'est si aisé: Charles X et monsieur le +dauphin ont abdiqué: Henri est maintenant le roi; monseigneur le duc +d'Orléans est lieutenant général du royaume: qu'il soit régent pendant +la minorité de Henri V, et tout est fini.</p> + +<p>«—Mais, monsieur de Chateaubriand, le peuple est très agité; nous +tomberons dans l'anarchie.</p> + +<p>«—Madame, oserai-je vous demander quelle est l'intention de monseigneur +le duc d'Orléans? Acceptera-t-il la couronne, si on la lui offre?»</p> + +<p>Les deux princesses hésitèrent à répondre. Madame la duchesse d'Orléans +répartit après un moment de silence:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> «Songez, monsieur de Chateaubriand, aux malheurs qui peuvent +arriver. Il faut que tous les honnêtes gens s'entendent pour nous sauver +de la République. À Rome, monsieur de Chateaubriand, vous pourriez +rendre de si grands services, ou même ici, si vous ne vouliez plus +quitter la France!</p> + +<p>«—Madame n'ignore pas mon dévouement au jeune roi et à sa mère?</p> + +<p>«—Ah! monsieur de Chateaubriand, ils vous ont si bien traité!</p> + +<p>«—Votre altesse Royale ne voudrait pas que je démentisse toute ma vie.</p> + +<p>«—Monsieur de Chateaubriand, vous ne connaissez pas ma nièce: elle est +si légère!... pauvre Caroline!... Je vais envoyer chercher M. le duc +d'Orléans, il vous persuadera mieux que moi.»</p> + +<p>La princesse donna des ordres, et Louis-Philippe arriva au bout d'un +demi-quart d'heure. Il était mal vêtu et avait l'air extrêmement +fatigué. Je me levai, et le lieutenant général du royaume en m'abordant:</p> + +<p>«—Madame la Duchesse d'Orléans a dû vous dire combien nous sommes +malheureux.»</p> + +<p>Et sur-le-champ il fit une idylle sur le bonheur dont il jouissait à la +campagne, sur la vie tranquille et selon ses goûts qu'il passait au +milieu de ses enfants. Je saisis le moment d'une pause entre deux +strophes pour prendre à mon tour respectueusement la parole, et pour +répéter à peu près ce que j'avais dit aux princesses.</p> + +<p>«—Ah! s'écria-t-il, c'est là mon désir! Combien je serais satisfait +d'être le tuteur et le soutien de cet enfant! Je pense tout comme vous, +monsieur de <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> Chateaubriand: prendre le duc de Bordeaux serait +certainement ce qu'il y aurait de mieux à faire. Je crains seulement que +les événements ne soient plus forts que nous.—Plus forts que nous, +monseigneur? N'êtes-vous pas investi de tous les pouvoirs? Allons +rejoindre Henri V; appelez auprès de vous, hors de Paris, les Chambres +et l'armée. Sur le seul bruit de votre départ, toute cette effervescence +tombera, et l'on cherchera un abri sous votre pouvoir éclairé et +protecteur.»</p> + +<p>Pendant que je parlais, j'observais Philippe. Mon conseil le mettait mal +à l'aise; je lus sur son front le désir d'être roi. «Monsieur de +Chateaubriand, me dit-il sans me regarder, la chose est plus difficile +que vous ne le pensez; cela ne va pas comme cela. Vous ne savez pas dans +quel péril nous sommes. Une bande furieuse peut se porter contre les +Chambres aux derniers excès, et nous n'avons rien pour nous défendre.»</p> + +<p>Cette phrase échappée à M. le duc d'Orléans me fit plaisir parce qu'elle +me fournissait une réplique péremptoire. «Je conçois cet embarras, +monseigneur; mais il y a un moyen sûr de l'écarter. Si vous ne croyez +pas pouvoir rejoindre Henri V, comme je le proposais tout à l'heure, +vous pouvez prendre une autre route. La session va s'ouvrir: quelle que +soit la première proposition qui sera faite par les députés, déclarez +que la Chambre actuelle n'a pas les pouvoirs nécessaires (ce qui est la +vérité pure) pour disposer de la forme du gouvernement; dites qu'il faut +que la France soit consultée, et qu'une nouvelle assemblée soit élue +avec des pouvoirs <i>ad hoc</i> <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> pour décider une aussi grande +question. Votre Altesse Royale se mettra de la sorte dans la position la +plus populaire; le parti républicain, qui fait aujourd'hui votre danger, +vous portera aux nues. Dans les deux mois qui s'écouleront jusqu'à +l'arrivée de la nouvelle législature, vous organiserez la garde +nationale; tous vos amis et les amis du jeune roi travailleront avec +vous dans les provinces. Laissez venir alors les députés, laissez se +plaider publiquement à la tribune la cause que je défends. Cette cause, +favorisée en secret par vous, obtiendra l'immense majorité des +suffrages. Le moment d'anarchie étant passé, vous n'aurez plus rien à +craindre de la violence des républicains. Je ne vois pas même qu'il soit +très difficile d'attirer à vous le général La Fayette et M. Laffitte. +Quel rôle pour vous, monseigneur! vous pouvez régner quinze ans sous le +nom de votre pupille; dans quinze ans, l'âge du repos sera arrivé pour +nous tous; vous aurez eu la gloire, unique dans l'histoire, d'avoir pu +monter au trône et de l'avoir laissé à l'héritier légitime; en même +temps, vous aurez élevé cet enfant dans les lumières du siècle, et vous +l'aurez rendu capable de régner sur la France: une de vos filles +pourrait un jour porter le sceptre avec lui.»</p> + +<p>Philippe promenait ses regards vaguement au-dessus de sa tête: «Pardon, +me dit-il, monsieur de Chateaubriand; j'ai quitté, pour m'entretenir +avec vous, une députation auprès de laquelle il faut que je retourne. +Madame la duchesse d'Orléans vous aura dit combien je serais heureux de +faire ce que vous pourriez désirer; mais, croyez-le bien, c'est +<span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> moi qui retiens seul une foule menaçante. Si le parti +royaliste n'est pas massacré, il ne doit sa vie qu'à mes efforts.</p> + +<p>«—Monseigneur, répondis-je à cette déclaration si inattendue et si loin +du sujet de notre conversation, j'ai vu des massacres: ceux qui ont +passé à travers la Révolution sont aguerris. Les moustaches grises ne se +laissent pas effrayer par les objets qui font peur aux conscrits.»</p> + +<p>S. A. R. se retira, et j'allai retrouver mes amis:</p> + +<p>«Eh bien? s'écrièrent-ils.</p> + +<p>«—Eh bien, il veut être roi.</p> + +<p>«—Et madame la duchesse d'Orléans?</p> + +<p>«—Elle veut être reine.</p> + +<p>«—Ils vous l'ont dit?</p> + +<p>«—L'un m'a parlé de bergeries, l'autre des périls qui menaçaient la +France et de la légèreté de la <i>pauvre Caroline</i>; tous deux ont bien +voulu me faire entendre que je pourrais leur être utile, et ni l'un ni +l'autre ne m'a regardé en face.»</p> + +<p>Madame la duchesse d'Orléans désira me voir encore une fois<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a><a href="#footnote309" title="Lien vers la note 309"><span class="smaller">[309]</span></a>. M. le +duc d'Orléans ne vint pas se mêler à cette conversation. Madame la +duchesse d'Orléans s'expliqua plus clairement sur les faveurs dont +monseigneur le duc d'Orléans se proposait de m'honorer. Elle eut la +bonté de me rappeler ce qu'elle nommait ma puissance sur l'opinion, les +sacrifices que j'avais faits, l'aversion que Charles X et sa famille +<span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> m'avaient toujours montrée, malgré mes services. Elle me dit +que si je voulais rentrer au ministère des affaires étrangères, S. A. +Et. se ferait un grand bonheur de me réintégrer dans cette place; mais +que j'aimerais peut-être mieux retourner à Rome, et qu'elle (madame la +duchesse d'Orléans) me verrait prendre ce dernier parti avec un extrême +plaisir, dans l'intérêt de notre sainte religion.</p> + +<p>«Madame, répondis-je sur-le-champ avec une sorte de vivacité, je vois +que le parti de monsieur le duc d'Orléans est pris, qu'il en a pesé les +conséquences, qu'il a vu les années de misères et de périls divers qu'il +aura à traverser; je n'ai donc plus rien à dire. Je ne viens point ici +pour manquer de respect au sang des Bourbons; je ne dois, d'ailleurs, +que de la reconnaissance aux bontés de <i>madame</i>. Laissant donc de côté +les grandes objections, les raisons puisées dans les principes et les +événements, je supplie Votre Altesse Royale de consentir à m'entendre en +ce qui me touche.</p> + +<p>«Elle a bien voulu me parler de ce qu'elle appelle ma puissance sur +l'opinion. Eh bien! si cette puissance est réelle, elle n'est fondée que +sur l'estime publique; or, je la perdrais, cette estime, au moment où je +changerais de drapeau. Monsieur le duc d'Orléans aurait cru acquérir un +appui, et il n'aurait à son service qu'un misérable faiseur de phrases, +qu'un parjure dont la voix ne serait plus écoutée, qu'un renégat à qui +chacun aurait le droit de jeter de la boue et de cracher au visage. Aux +paroles incertaines qu'il balbutierait en faveur de Louis-Philippe, on +lui opposerait les volumes entiers qu'il a <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> publiés en faveur +de la famille tombée. N'est-ce pas moi, madame, qui ai écrit la brochure +<i>De Bonaparte et des Bourbons</i>, les articles sur l'<i>arrivée de Louis +XVIII à Compiègne</i>, le <i>Rapport dans le conseil du roi à Gand</i>, +l'<i>Histoire de la vie et de la mort de M. le duc de Berry</i>? Je ne sais +s'il y a une seule page de moi où le nom de mes anciens rois ne se +trouve pour quelque chose, et où il ne soit environné de mes +protestations d'amour et de fidélité; chose qui porte un caractère +d'attachement individuel d'autant plus remarquable, que <i>madame</i> sait +que je ne crois pas aux rois. À la seule pensée d'une désertion, le +rouge me monte au visage; j'irais le lendemain me jeter dans la Seine. +Je supplie <i>madame</i> d'excuser la vivacité de mes paroles; je suis +pénétré de ses bontés; j'en garderai un profond et reconnaissant +souvenir, mais elle ne voudrait pas me déshonorer: plaignez-moi, madame, +plaignez-moi!»</p> + +<p>J'étais resté debout et, m'inclinant, je me retirai. Mademoiselle +d'Orléans n'avait pas prononcé un mot. Elle se leva et, en s'en allant, +elle me dit: «Je ne vous plains pas, monsieur de Chateaubriand, je ne +vous plains pas!» Je fus étonné de ce peu de mots et de l'accent avec +lequel ils furent prononcés.</p> + +<p>Voilà ma dernière tentation politique; j'aurais pu me croire un juste +selon saint Hilaire, car il affirme que les hommes sont exposés aux +entreprises du diable en raison de leur sainteté: <i>Victoria ei est +magis, exacta de sanctis</i>: «sa victoire est plus grande remportée sur +des saints.» Mes refus étaient d'une dupe; où est le public pour les +juger? n'aurais-je pas <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> pu me ranger au nombre de ces hommes, +fils vertueux de la terre, qui servent le <i>pays</i> avant tout? +Malheureusement je ne suis pas une créature du présent, et je ne veux +point capituler avec la fortune. Il n'y a rien de commun entre moi et +Cicéron; mais sa fragilité n'est pas une excuse: la postérité n'a pu +pardonner un moment de faiblesse à un grand homme pour un autre grand +homme; que serait-ce que ma pauvre vie perdant son seul bien, son +intégrité, pour Louis-Philippe d'Orléans?</p> + +<p>Le soir même de cette dernière conversation au Palais-Royal, je +rencontrai chez madame Récamier M. de Sainte-Aulaire<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a><a href="#footnote310" title="Lien vers la note 310"><span class="smaller">[310]</span></a>. Je ne +m'amusai point à lui demander son secret, mais il me demanda le mien. Il +débarquait de la campagne encore tout chaud des événements qu'il avait +lus: «Ah! s'écria-t-il, que je <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> suis aise de vous voir! voilà +de belle besogne! J'espère que nous autres, au Luxembourg, nous ferons +notre devoir. Il serait curieux que les pairs disposassent de la +couronne de Henri IV! J'en suis bien sûr, vous ne me laisserez pas seul +à la tribune.»</p> + +<p>Comme mon parti était pris, j'étais fort calme; ma réponse parut froide +à l'ardeur de M. de Sainte-Aulaire. Il sortit, vit ses amis, et me +laissa seul à la tribune: vivent les gens d'esprit à cœur léger et à +tête frivole!</p> + +<p class="p2">Le parti républicain se débattait encore sous les pieds des amis qui +l'avaient trahi. Le 6 août, une députation de vingt membres désignés par +le comité central des douze arrondissements de Paris se présenta à la +Chambre des députés pour lui remettre une adresse que le général +Thiard<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a><a href="#footnote311" title="Lien vers la note 311"><span class="smaller">[311]</span></a> et M. Duris-Dufresne<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a><a href="#footnote312" title="Lien vers la note 312"><span class="smaller">[312]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> escamotèrent à la +bénévole députation. Il était dit dans cette adresse: «que la nation ne +pouvait reconnaître comme pouvoir constitutionnel, ni une Chambre +élective nommée durant l'existence et sous l'influence de la royauté +qu'elle a renversée, ni une Chambre aristocratique, dont l'institution +est en opposition directe avec les principes qui lui ont mis (à elle, la +nation) les armes à la main; que le comité central des douze +arrondissements n'accordant, comme nécessité révolutionnaire, qu'un +pouvoir de fait et très provisoire à la Chambre des députés actuels, +pour aviser à toute mesure d'urgence, appelle de tous ses vœux +l'élection libre et populaire de mandataires qui représentent réellement +les besoins du peuple; que les assemblées primaires seules peuvent +amener ce résultat. S'il en était autrement, la nation frapperait de +nullité tout ce qui tendrait à la gêner dans l'exercice de ses droits.»</p> + +<p>Tout cela était la pure raison, mais le lieutenant général du royaume +aspirait à la couronne, et les peurs et les ambitions avaient hâte de la +lui donner. Les plébéiens d'aujourd'hui voulaient une révolution et ne +savaient pas la faire; les Jacobins, qu'ils ont pris pour modèles, +auraient jeté à l'eau les hommes du Palais-Royal et les bavards des deux +Chambres. <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> M. de La Fayette était réduit à des désirs +impuissants: heureux d'avoir fait revivre la garde nationale, il se +laissa jouer comme un vieux maillot par Philippe, dont il croyait être +la nourrice; il s'engourdit dans cette félicité. Le vieux général +n'était plus que la liberté endormie, comme la République de 1793 +n'était plus qu'une tête de mort.</p> + +<p>La vérité est qu'une Chambre sans mandat et tronquée n'avait aucun droit +de disposer de la couronne: ce fut une Convention exprès réunie, formée +de la Chambre des lords et d'une Chambre des communes nouvellement élue, +qui disposa du trône de Jacques II. Il est encore certain que ce +<i>croupion</i> de la Chambre des députés, que ces 221, imbus sous Charles X +des traditions de la monarchie héréditaire, n'apportaient aucune +disposition propre à la monarchie élective; ils l'arrêtent dès son +début, et la forcent de rétrograder vers des principes de +quasi-légitimité. Ceux qui ont forgé l'épée de la nouvelle royauté ont +introduit dans sa lame une paille qui tôt ou tard la fera éclater.</p> + +<p class="p2">Le 7 d'août est un jour mémorable pour moi; c'est celui où j'ai eu le +bonheur de terminer ma carrière politique comme je l'avais commencée; +bonheur assez rare aujourd'hui pour qu'on puisse s'en réjouir. On avait +apporté à la Chambre des pairs la déclaration de la Chambre des députés +concernant la vacance du trône. J'allai m'asseoir à ma place dans le +plus haut rang des fauteuils, en face du président. Les pairs me +semblèrent à la fois affairés et abattus. Si quelques-uns portaient sur +leur front l'orgueil de leur prochaine infidélité, d'autres y portaient +la honte des remords <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> qu'ils n'avaient pas le courage +d'écouter. Je me disais, en regardant cette triste assemblée: «Quoi! +ceux qui ont reçu les bienfaits de Charles X dans sa prospérité vont le +déserter dans son infortune! Ceux dont la mission spéciale était de +défendre le trône héréditaire, ces hommes de cour qui vivaient dans +l'intimité du roi, le trahiront-ils? Ils veillaient à sa porte à +Saint-Cloud; ils l'ont embrassé à Rambouillet; il leur a pressé la main +dans un dernier adieu; vont-ils lever contre lui cette main, toute +chaude encore de cette dernière étreinte? Cette Chambre, qui retentit +pendant quinze années de leurs protestations de dévouement, va-t-elle +entendre leur parjure? C'est pour eux cependant que Charles X s'est +perdu; c'est eux qui le poussaient aux ordonnances; ils trépignaient de +joie lorsqu'elles parurent et lorsqu'ils se crurent vainqueurs dans +cette minute muette qui précède la chute du tonnerre.»</p> + +<p>Ces idées roulaient confusément et douloureusement dans mon esprit. La +pairie était devenue le triple réceptacle des corruptions de la vieille +Monarchie, de la République et de l'Empire. Quant aux républicains de +1793, transformés en sénateurs, quant aux généraux de Bonaparte, je +n'attendais d'eux que ce qu'ils ont toujours fait: ils déposèrent +l'homme extraordinaire auquel ils devaient tout, ils allaient déposer le +roi qui les avait confirmés dans les biens et dans les honneurs dont les +avait comblés leur premier maître. Que le vent tourne, et ils déposeront +l'usurpateur auquel ils se préparaient à jeter la couronne.</p> + +<p>Je montai à la tribune. Un silence profond se fit, <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> les visages +parurent embarrassés, chaque pair se tourna de côté sur son fauteuil, et +regarda la terre. Hormis quelques pairs résolus à se retirer comme moi, +personne n'osa lever les yeux à la hauteur de la tribune. Je conserve +mon discours parce qu'il résume ma vie, et que c'est mon premier titre à +l'estime de l'avenir.</p> + +<p class="p2">«Messieurs,</p> + +<p>«La déclaration apportée à cette Chambre est beaucoup moins compliquée +pour moi que pour ceux de MM. les pairs qui professent une opinion +différente de la mienne. Un fait, dans cette déclaration, domine à mes +yeux tous les autres, ou plutôt les détruit. Si nous étions dans un +ordre de choses régulier, j'examinerais sans doute avec soin les +changements qu'on prétend opérer dans la charte. Plusieurs de ces +changements ont été par moi-même proposés. Je m'étonne seulement qu'on +ait pu entretenir cette Chambre de la mesure réactionnaire touchant les +pairs de la création de Charles X. Je ne suis pas suspect de faiblesse +pour les fournées, et vous savez que j'en ai combattu même la menace; +mais nous rendre les juges de nos collègues, mais rayer du tableau des +pairs qui l'on voudra, toutes les fois que l'on sera le plus fort, cela +ressemble trop à la proscription. Veut-on détruire la pairie? Soit: +mieux vaut perdre la vie que de la demander.</p> + +<p>«Je me reproche déjà ce peu de mots sur un détail qui, tout important +qu'il est, disparaît dans la grandeur de l'événement. La France est sans +direction, <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> et j'irais m'occuper de ce qu'il faut ajouter ou +retrancher aux mâts d'un navire dont le gouvernail est arraché! J'écarte +donc de la déclaration de la Chambre élective tout ce qui est d'un +intérêt secondaire, et, m'en tenant au seul fait énoncé de la vacance +vraie ou prétendue du trône, je marche droit au but.</p> + +<p>«Une question préalable doit être traitée: si le trône est vacant, nous +sommes libres de choisir la forme de notre gouvernement.</p> + +<p>«Avant d'offrir la couronne à un individu quelconque, il est bon de +savoir dans quelle espèce d'ordre politique nous constituerons l'ordre +social. Établirons-nous une république ou une monarchie nouvelle?</p> + +<p>«Une république ou une monarchie nouvelle offre-t-elle à la France des +garanties suffisantes de durée, de force et de repos?</p> + +<p>«Une république aurait d'abord contre elle les souvenirs de la +république même. Ces souvenirs ne sont nullement effacés. On n'a pas +oublié le temps où la mort, entre la liberté et l'égalité, marchait +appuyée sur leurs bras. Quand vous seriez tombés dans une nouvelle +anarchie, pourriez-vous réveiller sur son rocher l'Hercule qui fut seul +capable d'étouffer le monstre? Dans quelque mille ans, votre postérité +pourra voir un autre Napoléon. Quant à vous, ne l'attendez pas.</p> + +<p>«Ensuite, dans l'état de nos mœurs et dans nos rapports avec les +gouvernements qui nous environnent, la république, sauf erreur, ne me +paraît pas exécutable maintenant. La première difficulté <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> +serait d'amener les Français à un vote unanime. Quel droit la population +de Paris aurait-elle de contraindre la population de Marseille ou de +telle autre ville de se constituer en république? Y aurait-il une seule +république ou vingt ou trente républiques? Seraient-elles fédératives ou +indépendantes? Passons par-dessus ces obstacles. Supposons une +république unique: avec notre familiarité naturelle, croyez-vous qu'un +président, quelque grave, quelque respectable, quelque habile qu'il +puisse être, soit un an à la tête des affaires sans être tenté de se +retirer? Peu défendu par les lois et par les souvenirs, contrarié, +avili, insulté soir et matin par des rivaux secrets et par des agents de +trouble, il n'inspirera pas assez de confiance au commerce et à la +propriété; il n'aura ni la dignité convenable pour traiter avec les +cabinets étrangers, ni la puissance nécessaire au maintien de l'ordre +intérieur. S'il use de mesures révolutionnaires, la République deviendra +odieuse; l'Europe inquiète profitera de ces divisions, les fomentera, +interviendra, et l'on se trouvera de nouveau engagé dans des luttes +effroyables. La république représentative est sans doute l'état futur du +monde, mais son temps n'est pas encore arrivé.</p> + +<p>«Je passe à la monarchie.</p> + +<p class="p2">«Un roi nommé par les Chambres ou élu par le peuple sera toujours, quoi +qu'on fasse, une nouveauté. Or, je suppose qu'on veut la liberté, +surtout la liberté de la presse, par laquelle et pour laquelle le peuple +vient de remporter une si étonnante victoire. <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> Eh bien! toute +monarchie nouvelle sera forcée, ou plus tôt ou plus tard, de bâillonner +cette liberté. Napoléon lui-même a-t-il pu l'admettre? Fille de nos +malheurs et esclave de notre gloire, la liberté de la presse ne vit en +sûreté qu'avec un gouvernement dont les racines sont déjà profondes. Une +monarchie, bâtarde d'une nuit sanglante, n'aurait-elle rien à redouter +de l'indépendance des opinions? Si ceux-ci peuvent prêcher la +république, ceux-là un autre système, ne craignez-vous pas d'être +bientôt obligés de recourir à des lois d'exception, malgré l'anathème +contre la censure ajouté à l'article 8 de la charte?</p> + +<p>«Alors, amis de la liberté réglée, qu'aurez-vous gagné au changement +qu'on vous propose? Vous tomberez de force dans la république, ou dans +la servitude légale. La monarchie sera débordée et emportée par le +torrent des lois démocratiques, ou le monarque par le mouvement des +factions.</p> + +<p>«Dans le premier enivrement d'un succès, on se figure que tout est aisé; +on espère satisfaire toutes les exigences, toutes les humeurs, tous les +intérêts; on se flatte que chacun mettra de côté ses vues personnelles +et ses vanités; on croit que la supériorité des lumières et la sagesse +du gouvernement surmonteront des difficultés sans nombre; mais, au bout +de quelques mois, la pratique vient démentir la théorie.</p> + +<p>«Je ne vous présente, messieurs, que quelques-uns des inconvénients +attachés à la formation d'une république ou d'une monarchie nouvelle. Si +l'une et l'autre ont des périls, il restait un troisième <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> +parti, et ce parti valait bien la peine qu'on en eût dit quelques mots.</p> + +<p>«D'affreux ministres ont souillé la couronne, et ils ont soutenu la +violation de la loi par le meurtre; ils se sont joués des serments faits +au ciel, des lois jurées à la terre.</p> + +<p>«Étrangers, qui deux fois êtes entrés à Paris sans résistance, sachez la +vraie cause de vos succès: vous vous présentiez au nom du pouvoir légal. +Si vous accouriez aujourd'hui au secours de la tyrannie, pensez-vous que +les portes de la capitale du monde civilisé s'ouvriraient aussi +facilement devant vous? La nation française a grandi, depuis votre +départ, sous le régime des lois constitutionnelles, nos enfants de +quatorze ans sont des géants; nos conscrits à Alger, nos écoliers à +Paris, viennent de vous révéler les fils des vainqueurs d'Austerlitz, de +Marengo et d'Iéna; mais les fils fortifiés de tout ce que la liberté +ajoute à la gloire.</p> + +<p>«Jamais défense ne fut plus légitime et plus héroïque que celle du +peuple de Paris. Il ne s'est point soulevé contre la loi; tant qu'on a +respecté le pacte social, le peuple est demeuré paisible; il a supporté +sans se plaindre les insultes, les provocations, les menaces; il devait +son argent et son sang en échange de la charte, il a prodigué l'un et +l'autre.</p> + +<p>«Mais lorsqu'après avoir menti jusqu'à la dernière heure, on a tout à +coup sonné la servitude; quand la conspiration de la bêtise et de +l'hypocrisie a soudainement éclaté; quand une terreur de château +organisée par des eunuques a cru pouvoir remplacer <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> la terreur +de la République et le joug de fer de l'Empire, alors ce peuple s'est +armé de son intelligence et de son courage; il s'est trouvé que ces +<i>boutiquiers</i> respiraient assez facilement la fumée de la poudre, et +qu'il fallait plus de <i>quatre soldats et un caporal</i> pour les réduire. +Un siècle n'aurait pas autant mûri les destinées d'un peuple que les +trois derniers soleils qui viennent de briller sur la France. Un grand +crime a eu lieu; il a produit l'énergique explosion d'un principe: +devait-on, à cause de ce crime et du triomphe moral et politique qui en +a été la suite, renverser l'ordre de choses établi? Examinons:</p> + +<p>«Charles X et son fils sont déchus ou ont abdiqué, comme il vous plaira +de l'entendre; mais le trône n'est pas vacant: après eux venait un +enfant; devait-on condamner son innocence?</p> + +<p>«Quel sang crie aujourd'hui contre lui? oseriez-vous dire que c'est +celui de son père? Cet orphelin, élevé aux écoles de la patrie dans +l'amour du gouvernement constitutionnel et dans les idées de son siècle, +aurait pu devenir un roi en rapport avec les besoins de l'avenir. C'est +au gardien de sa tutelle que l'on aurait fait jurer la déclaration sur +laquelle vous aller voter; arrivé à sa majorité, le jeune monarque +aurait renouvelé le serment. Le roi présent, le roi actuel aurait été M. +le duc d'Orléans, régent du royaume, prince qui a vécu près du peuple, +et qui sait que la monarchie ne peut être aujourd'hui qu'une monarchie +de consentement et de raison. Cette combinaison naturelle m'eût semblé +un grand moyen de conciliation, et aurait peut-être sauvé à <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> la +France ces agitations qui sont la conséquence des violents changements +d'un État.</p> + +<p>«Dire que cet enfant, séparé de ses maîtres, n'aurait pas le temps +d'oublier jusqu'à leurs noms avant de devenir homme; dire qu'il +demeurerait infatué de certains dogmes de naissance après une longue +éducation populaire, après la terrible leçon qui a précipité deux rois +en deux nuits, est-ce bien raisonnable?</p> + +<p>«Ce n'est ni par un dévouement sentimental, ni par un attendrissement de +nourrice transmis de maillot en maillot depuis le berceau de Henri IV +jusqu'à celui du jeune Henri, que je plaide une cause où tout se +tournerait de nouveau contre moi, si elle triomphait. Je ne vise ni au +roman, ni à la chevalerie, ni au martyre; je ne crois pas au droit divin +de la royauté, et je crois à la puissance des révolutions et des faits. +Je n'invoque pas même la charte, je prends mes idées, plus haut; je les +tire de la sphère philosophique de l'époque où ma vie expire: je propose +le duc de Bordeaux tout simplement comme une nécessité de meilleur aloi +que celle dont on argumente.</p> + +<p>«Je sais qu'en éloignant cet enfant, on veut établir le principe de la +souveraineté du peuple: niaiserie de l'ancienne école, qui prouve que, +sous le rapport politique, nos vieux démocrates n'ont pas fait plus de +progrès que les vétérans de la royauté. Il n'y a de souveraineté absolue +nulle part; la liberté ne découle pas du droit politique, comme on le +supposait au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle; elle vient du droit naturel, ce qui fait +qu'elle existe dans toutes les formes de <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> gouvernement, et +qu'une monarchie peut être libre et beaucoup plus libre qu'une +république; mais ce n'est ni le temps ni le lieu de faire un cours de +politique.</p> + +<p>«Je me contenterai de remarquer que, lorsque le peuple a disposé des +trônes, il a souvent aussi disposé de sa liberté; je ferai observer que +le principe de l'hérédité monarchique, absurde au premier abord, a été +reconnu, par l'usage, préférable au principe de la monarchie élective. +Les raisons en sont si évidentes, que je n'ai pas besoin de les +développer. Vous choisissez un roi aujourd'hui: qui vous empêchera d'en +choisir un autre demain? La loi, direz-vous. La loi? et c'est vous qui +la faites!</p> + +<p>«Il est encore une manière plus simple de trancher la question, c'est de +dire: Nous ne voulons plus de la branche aînée des Bourbons. Et pourquoi +n'en voulez-vous plus? Parce que nous sommes victorieux; nous avons +triomphé dans une cause juste et sainte; nous usons d'un droit de double +conquête.</p> + +<p>«Très-bien: vous proclamez la souveraineté de la force. Alors gardez +soigneusement cette force; car si dans quelques mois elle vous échappe, +vous serez mal venus à vous plaindre. Telle est la nature humaine! Les +esprits les plus éclairés et les plus justes ne s'élèvent pas toujours +au-dessus d'un succès. Ils étaient les premiers, ces esprits, à invoquer +le droit contre la violence; ils appuyaient ce droit de toute la +supériorité de leur talent, et, au moment même où la vérité de ce qu'ils +disaient est démontrée par l'abus le plus abominable de la force et par +le renversement de cette force, les vainqueurs s'emparent <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> de +l'arme qu'ils ont brisée! Dangereux tronçons, qui blesseront leur main +sans les servir.</p> + +<p>«J'ai transporté le combat sur le terrain de mes adversaires; je ne suis +point allé bivouaquer dans le passé sous le vieux drapeau des morts, +drapeau qui n'est pas sans gloire, mais qui pend le long du bâton qui le +porte, parce qu'aucun souffle de la vie ne le soulève. Quand je +remuerais la poussière des trente-cinq Capets, je n'en tirerais pas un +argument qu'on voulût seulement écouter. L'idolâtrie d'un nom est +abolie; la monarchie n'est plus une religion: c'est une forme politique +préférable dans ce moment à toute autre, parce qu'elle fait mieux entrer +l'ordre dans la liberté.</p> + +<p>«Inutile Cassandre, j'ai assez fatigué le trône et la patrie de mes +avertissements dédaignés; il ne me reste qu'à m'asseoir sur les débris +d'un naufrage que j'ai tant de fois prédit. Je reconnais au malheur +toutes les sortes de puissance, excepté celle de me délier de mes +serments de fidélité. Je dois aussi rendre ma vie uniforme: après tout +ce que j'ai fait, dit et écrit pour les Bourbons, je serais le dernier +des misérables, si je les reniais au moment où, pour la troisième et +dernière fois, ils s'acheminent vers l'exil.</p> + +<p>«Je laisse la peur à ces généreux royalistes qui n'ont jamais sacrifié +une obole ou une place à leur loyauté; à ces champions de l'autel et du +trône, qui naguère me traitaient de renégat, d'apostat et de +révolutionnaire. Pieux libellistes, le renégat vous appelle! Venez donc +balbutier un mot, un seul mot avec lui pour l'infortuné maître qui vous +combla <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> de ses dons et que vous avez perdu! Provocateurs de +coups d'État, prédicateurs du pouvoir constituant, où êtes-vous? Vous +vous cachez dans la boue du fond de laquelle vous leviez vaillamment la +tête pour calomnier les vrais serviteurs du roi; votre silence +d'aujourd'hui est digne de votre langage d'hier. Que tous ces preux, +dont les exploits projetés ont fait chasser les descendants d'Henri IV à +coups de fourche, tremblent maintenant, accroupis sous la cocarde +tricolore: c'est tout naturel. Les nobles couleurs dont ils se parent +protégeront leur personne, et ne couvriront pas leur lâcheté.</p> + +<p>«Au surplus, en m'exprimant avec franchise à cette tribune, je ne crois +pas du tout faire un acte d'héroïsme. Nous ne sommes plus dans ces temps +où une opinion coûtait la vie; y fussions-nous, je parlerais cent fois +plus haut. Le meilleur bouclier est une poitrine qui ne craint pas de se +montrer découverte à l'ennemi. Non, messieurs, nous n'avons à craindre +ni un peuple dont la raison égale le courage, ni cette généreuse +jeunesse que j'admire, avec laquelle je sympathise de toutes les +facultés de mon âme, à laquelle je souhaite, comme à mon pays, honneur, +gloire et liberté.</p> + +<p>«Loin de moi surtout la pensée de jeter des semences de division dans la +France, et c'est pour quoi j'ai refusé à mon discours l'accent des +passions. Si j'avais la conviction intime qu'un enfant doit être laissé +dans les rangs obscurs et heureux de la vie, pour assurer le repos de +trente-trois millions d'hommes, j'aurais regardé comme un crime toute +parole en contradiction avec le besoin des temps: <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> je n ai pas +cette conviction. Si j'avais le droit de disposer d'une couronne, je la +mettrais volontiers aux pieds de M. le duc d'Orléans. Mais je ne vois de +vacant qu'un tombeau à Saint-Denis, et non un trône.</p> + +<p>«Quelles que soient les destinées qui attendent M. le lieutenant général +du royaume, je ne serai jamais son ennemi, s'il fait le bonheur de ma +patrie. Je ne demande à conserver que la liberté de ma conscience et le +droit d'aller mourir partout où je trouverai indépendance et repos.</p> + +<p>«Je vote contre le projet de déclaration<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a><a href="#footnote313" title="Lien vers la note 313"><span class="smaller">[313]</span></a>.»</p> + +<p class="p2">J'avais été assez calme en commençant ce discours; mais peu à peu +l'émotion me gagna; quand j'arrivai à ce passage: <i>Inutile Cassandre, +j'ai assez fatigué le trône et la patrie de mes avertissements +dédaignés</i>, ma voix s'embarrassa, et je fus obligé de porter mon +mouchoir à mes yeux pour supprimer des pleurs de tendresse et +d'amertume. L'indignation me rendit la parole dans le paragraphe qui +suit: <i>Pieux libellistes, le renégat vous appelle! Venez donc balbutier +un mot, un seul mot avec lui pour l'infortuné maître qui vous combla de +ses dons et que vous avez perdu!</i> Mes regards se portaient alors sur les +rangs à qui j'adressais ces paroles.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> Plusieurs pairs semblaient anéantis; ils s'enfonçaient dans +leur fauteuil au point que je ne les voyais plus derrière leurs +collègues assis immobiles devant eux. Ce discours eut quelque +retentissement: tous les partis y étaient blessés, mais tous se +taisaient, parce que j'avais placé auprès des grandes vérités un grand +sacrifice. Je descendis de la tribune; je sortis de la salle, je me +rendis au vestiaire, je mis bas mon habit de pair, mon épée, mon chapeau +à plumet; j'en détachai la cocarde blanche, je la mis dans la petite +poche du côté gauche de la redingote noire que je revêtis et que je +croisai sur mon cœur. Mon domestique emporta la défroque de la +pairie, et j'abandonnai, en secouant la poussière de mes pieds, ce +palais des trahisons, où je ne rentrerai de ma vie.</p> + +<p>Le 10 et le 12 août, j'achevai de me dépouiller et j'envoyai ces +diverses démissions:</p> + +<p class="p2 right">«Paris, ce 10 août 1830</p> + +<p>«Monsieur le président de la Chambre des pairs<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a><a href="#footnote314" title="Lien vers la note 314"><span class="smaller">[314]</span></a>,</p> + +<p>«Ne pouvant prêter serment de fidélité à Louis-Philippe d'Orléans comme +roi des Français, je me <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> trouve frappé d'une incapacité légale +qui m'empêche d'assister aux séances de la Chambre héréditaire. Une +seule marque des bontés du roi Louis XVIII et de la munificence royale +me reste: c'est une pension de pair de douze mille francs, laquelle me +fut donnée pour maintenir, sinon avec éclat, du moins avec +l'indépendance des premiers besoins, la haute dignité à laquelle j'avais +été appelé. Il ne serait pas juste que je conservasse une faveur +attachée à l'exercice de fonctions que je ne puis remplir. En +conséquence, j'ai l'honneur de résigner entre vos mains ma pension de +pair.»</p> + +<p class="p2 right">«Paris, ce 12 août 1830</p> + +<p>«Monsieur le ministre des finances<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a><a href="#footnote315" title="Lien vers la note 315"><span class="smaller">[315]</span></a>,</p> + +<p>«Il me reste des bontés de Louis XVIII et de la munificence nationale +une pension de pair de douze mille francs, transformée en rentes +viagères inscrites au grand-livre de la dette publique et transmissibles +seulement à la première génération directe du titulaire. Ne pouvant +prêter serment à monseigneur le duc d'Orléans comme roi des Français, il +ne serait pas juste que je continuasse de toucher une pension attachée à +des fonctions que je n'exerce plus. En conséquence, je viens la résigner +entre vos mains: elle aura cessé de courir pour moi le jour (10 août) où +j'ai écrit à M. le président de la Chambre des pairs qu'il m'était +impossible de prêter le serment exigé.</p> + +<p>«J'ai l'honneur d'être avec une haute, etc.»</p> + +<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> «Paris, ce 12 août 1830.</p> + +<p>«Monsieur le grand référendaire<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a><a href="#footnote316" title="Lien vers la note 316"><span class="smaller">[316]</span></a>,</p> + +<p>«J'ai l'honneur de vous envoyer copie des deux lettres que j'ai +adressées, l'une à M. le président de la Chambre des pairs, l'autre à M. +le ministre des finances. Vous y verrez que je renonce à ma pension de +pair, et qu'en conséquence mon fondé de pouvoirs n'aura à toucher de +cette pension que la somme échue au 10 août, jour où j'ai annoncé que +j'ai refusé le serment.</p> + +<p>«J'ai l'honneur d'être avec une haute, etc.»</p> + +<p class="p2 right">«Paris, ce 12 août 1830.</p> + +<p>«Monsieur le ministre de la justice<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a><a href="#footnote317" title="Lien vers la note 317"><span class="smaller">[317]</span></a>,</p> + +<p>«J'ai l'honneur de vous envoyer ma démission de ministre d'État.</p> + +<p>«Je suis avec une haute considération,<br> +<span class="add2em">«Monsieur le ministre de la justice,</span></p> + +<p>«Votre très-humble et très-obéissant serviteur.»</p> + +<p class="p2">Je restai nu comme un petit saint Jean; mais depuis longtemps j'étais +accoutumé à me nourrir du miel sauvage, et je ne craignais pas que la +fille d'Hérodiade eût envie de ma tête grise.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> Mes broderies, mes dragonnes, franges, torsades, épaulettes, +vendues à un juif, et par lui fondues, m'ont rapporté sept cents francs, +produit net de toutes mes grandeurs.</p> + +<p class="p2">Maintenant, qu'était devenu Charles X? Il cheminait vers son exil, +accompagné de ses gardes du corps, surveillé par ses trois commissaires, +traversant la France sans exciter même la curiosité des paysans qui +labouraient leurs sillons sur le bord du grand chemin. Dans deux ou +trois petites villes, des mouvements hostiles se manifestèrent; dans +quelques autres, des bourgeois et des femmes donnèrent des signes de +pitié<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a><a href="#footnote318" title="Lien vers la note 318"><span class="smaller">[318]</span></a>. Il faut se souvenir que Bonaparte ne fit pas plus de bruit +en se rendant de Fontainebleau à Toulon, que la France ne s'émut pas +davantage, et que le gagneur de tant de batailles faillit être massacré +à Orgon. Dans ce pays fatigué, les plus grands événements ne sont plus +que des drames joués pour notre divertissement: ils occupent le +spectateur tant que la toile est levée, et, lorsque le rideau tombe, ils +ne laissent qu'un vain souvenir. Parfois Charles X et sa famille +s'arrêtaient dans de méchantes stations de rouliers pour prendre un +repas sur le bout d'une table sale où des charretiers avaient dîné avant +lui. Henri V <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> et sa sœur s'amusaient dans la cour avec les +poulets et les pigeons de l'auberge. Je l'avais dit: la monarchie s'en +allait, et l'on se mettait à la fenêtre pour la voir passer.</p> + +<p>Le ciel en ce moment se plut à insulter le parti vainqueur et le parti +vaincu. Tandis que l'on soutenait que la France <i>entière</i> avait été +indignée des ordonnances, il arrivait au roi Philippe des adresses de la +province, envoyées au roi Charles X pour féliciter celui-ci <i>sur les +mesures salutaires qu'il avait prises et qui sauvaient la monarchie</i>.</p> + +<p>Le bey de Tittery, de son côté, expédiait au monarque détrôné, qui +cheminait vers Cherbourg, la soumission suivante:</p> + +<p>«Au nom de Dieu, etc., etc., je reconnais pour seigneur et souverain +absolu le grand Charles X, le victorieux; je lui payerai le tribut, +etc....» On ne peut se jouer plus ironiquement de l'une et de l'autre +fortune. On fabrique aujourd'hui les révolutions à la machine; elles +sont faites si vite qu'un monarque, roi encore sur la frontière de ses +États, n'est déjà plus qu'un banni dans sa capitale.</p> + +<p>Dans cette insouciance du pays pour Charles X, il y a autre chose que de +la lassitude: il y faut reconnaître le progrès de l'idée démocratique et +de l'assimilation des rangs. À une époque antérieure, la chute d'un roi +de France eût été un événement énorme; le temps a descendu le monarque +de la hauteur où il était placé, il l'a rapproché de nous, il a diminué +l'espace qui le séparait des classes populaires. Si l'on était peu +surpris de rencontrer le fils de saint Louis sur le grand chemin comme +tout le monde, <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> ce n'était point par un esprit de haine ou de +système, c'était tout simplement par ce sentiment du niveau social, qui +a pénétré les esprits et qui agit sur les masses sans qu'elles s'en +doutent.</p> + +<p>Malédiction, Cherbourg, à tes parages sinistres! C'est auprès de +Cherbourg que le vent de la colère jeta Édouard III pour ravager notre +pays; c'est non loin de Cherbourg que le vent d'une victoire ennemie +brisa la flotte de Tourville; c'est à Cherbourg que le vent d'une +prospérité menteuse repoussa Louis XVI vers son échafaud; c'est à +Cherbourg que le vent de je ne sais quelle rive a emporté nos derniers +princes<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a><a href="#footnote319" title="Lien vers la note 319"><span class="smaller">[319]</span></a>. Les côtes de la Grande-Bretagne, qu'aborda Guillaume le +Conquérant, ont vu débarquer Charles le dixième sans pennon et sans +lance; il est allé retrouver, à Holy-Rood, les souvenirs de sa jeunesse, +appendus aux murailles du château des Stuarts, comme de vieilles +gravures jaunies par le temps.</p> + +<p class="p2">J'ai peint les trois journées à mesure qu'elles se sont déroulées devant +moi; une certaine couleur de contemporanéité, vraie dans le moment qui +s'écoule, fausse après le moment écoulé, s'étend donc sur le tableau. Il +n'est révolution si prodigieuse qui, décrite de minute en minute, ne se +trouvât réduite aux plus petites proportions. Les événements sortent du +sein des choses, comme les hommes du sein de leurs mères, accompagnés +des infirmités de la nature. Les misères et les grandeurs sont sœurs +jumelles, elles naissent ensemble; mais quand les couches sont +vigoureuses, <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> les misères à une certaine époque meurent, les +grandeurs seules vivent. Pour juger impartialement de la vérité qui doit +rester, il faut donc se placer au point de vue d'où la postérité +contemplera le fait accompli.</p> + +<p>Me dégageant des mesquineries de caractère et d'action dont j'avais été +le témoin, ne prenant des journées de Juillet que ce qui en demeurera, +j'ai dit avec justice dans mon discours à la Chambre des pairs: «Ce +peuple s'étant armé de son intelligence et de son courage, il s'est +trouvé que ces boutiquiers respiraient assez facilement l'odeur de la +poudre, et qu'il fallait plus de quatre soldats et un caporal pour les +réduire. Un siècle n'aurait pas autant mûri les destinées d'un peuple +que les trois derniers soleils qui viennent de briller sur la France.»</p> + +<p>En effet, le peuple proprement dit a été brave et généreux dans la +journée du 28. La garde avait perdu plus de trois cents hommes, tués ou +blessés; elle rendit pleine justice aux classes pauvres, qui seules se +battirent dans cette journée, et parmi lesquelles se mêlèrent des hommes +impurs, mais qui n'ont pu les déshonorer. Les élèves de l'École +polytechnique, sortis trop tard de leur école le 28 pour prendre part +aux affaires, furent mis par le peuple à sa tête le 29 avec une +simplicité et une naïveté admirables.</p> + +<p>Des champions absents des luttes soutenues par ce peuple vinrent se +réunir à ses rangs le 29, quand le plus grand péril fut passé; d'autres, +également vainqueurs, ne rejoignirent la victoire que le 30 et le 31.</p> + +<p>Du côté des troupes, ce fut à peu près la même <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> chose, il n'y +eut guère que les soldats et les officiers d'engagés; l'état-major, qui +avait déjà déserté Bonaparte à Fontainebleau, se tint sur les hauteurs +de Saint-Cloud, regardant de quel côté le vent poussait la fumée de la +poudre. On faisait queue au lever de Charles X; à son coucher il ne +trouva personne.</p> + +<p>La modération des classes plébéiennes égala leur courage; l'ordre +résulta subitement de la confusion. Il faut avoir vu des ouvriers +demi-nus, placés en faction à la porte des jardins publics, empêcher +selon leur consigne d'autres ouvriers déguenillés de passer, pour se +faire une idée de cette puissance du devoir qui s'était emparée des +hommes demeurés les maîtres. Ils auraient pu se payer le prix de leur +sang, et se laisser tenter par leur misère. On ne vit point, comme au 10 +août 1792, les Suisses massacrés dans la fuite. Toutes les opinions +furent respectées; jamais à quelques exceptions près, on n'abusa moins +de la victoire. Les vainqueurs, portant les blessés de la garde à +travers la foule, s'écriaient: «Respect aux braves!» Le soldat venait-il +à expirer, ils disaient: «Paix aux morts!» Les quinze années de la +Restauration, sous un régime constitutionnel, avaient fait naître parmi +nous cet esprit d'humanité, de légalité et de justice, que vingt-cinq +années de l'esprit révolutionnaire et guerrier n'avaient pu produire. Le +droit de la force introduit dans nos mœurs semblait être devenu le +droit commun.</p> + +<p>Les conséquences de la révolution de Juillet seront mémorables. Cette +révolution a prononcé un arrêt contre tous les trônes; les rois ne +pourront régner aujourd'hui que par la violence des armes; moyen +<span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> assuré pour un moment, mais qui ne saurait durer: l'époque des +janissaires successifs est finie.</p> + +<p>Thucydide et Tacite ne nous raconteraient pas bien les événements des +trois jours; il nous faudrait Bossuet pour nous expliquer les événements +dans l'ordre de la Providence; génie qui voyait tout, mais sans franchir +les limites posées à sa raison et à sa splendeur, comme le soleil qui +roule entre deux bornes éclatantes, et que les Orientaux appellent +l'<i>esclave</i> de Dieu.</p> + +<p>Ne cherchons pas si près de nous le moteur d'un mouvement placé plus +loin: la médiocrité des hommes, les frayeurs folles, les brouilleries +inexplicables, les haines, les ambitions, la présomption des uns, le +préjugé des autres, les conspirations secrètes, les ventes, les mesures +bien ou mal prises, le courage ou le défaut de courage; toutes ces +choses sont les accidents, non les causes de l'événement. Lorsqu'on dit +que l'on ne voulait plus les Bourbons, qu'ils étaient devenus odieux +parce qu'on les supposait imposés par l'étranger à la France, ce dégoût +superbe n'explique rien d'une manière suffisante.</p> + +<p>Le mouvement de Juillet ne tient point à la politique proprement dite; +il tient à la révolution sociale qui agit sans cesse. Par l'enchaînement +de cette révolution générale, le 28 juillet 1830 n'est que la suite +forcée du 21 janvier 1793. Le travail de nos premières assemblées +délibérantes avait été suspendu, il n'avait pas été terminé. Dans le +cours de vingt années, les Français s'étaient accoutumés, de même que +les Anglais sous Cromwell, à être gouvernés par d'autres maîtres que par +leurs anciens souverains. La chute de Charles X est la conséquence de la +décapitation <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> de Louis XVI, comme le détrônement de Jacques II +est la conséquence de l'assassinat de Charles I<sup>er</sup>. La Révolution parut +s'éteindre dans la gloire de Bonaparte et dans les libertés de Louis +XVIII, mais son germe n'était pas détruit: déposé au fond de nos +mœurs, il s'est développé quand les fautes de la Restauration l'ont +réchauffé, et bientôt il a éclaté.</p> + +<p>Les conseils de la Providence se découvrent dans le changement +antimonarchique qui s'opère. Que des esprits superficiels ne voient dans +la révolution des trois jours qu'une échauffourée, c'est tout simple; +mais les hommes réfléchis savent qu'un pas énorme a été fait: le +principe de la souveraineté du peuple est substitué au principe de la +souveraineté royale, la monarchie héréditaire changée en monarchie +élective. Le 21 janvier avait appris qu'on peut disposer de la tête d'un +roi; le 29 juillet a montré qu'on peut disposer d'une couronne. Or, +toute vérité bonne ou mauvaise qui se manifeste demeure acquise à la +foule. Un changement cesse d'être inouï, extraordinaire; il ne se +présente plus comme impie à l'esprit et à la conscience, quand il +résulte d'une idée devenue populaire. Les Francs exercèrent +collectivement la souveraineté, ensuite ils la déléguèrent à quelques +chefs; puis ces chefs la confièrent à un seul; puis ce chef unique +l'usurpa au profit de sa famille. Maintenant on rétrograde de la royauté +héréditaire à la royauté élective, de la monarchie élective on glissera +dans la république. Telle est l'histoire de la société; voilà par quels +degrés le gouvernement sort du peuple et y rentre.</p> + +<p>Ne pensons donc pas que l'œuvre de Juillet soit <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> une +superfétation d'un jour; ne nous figurons pas que la légitimité va venir +rétablir incontinent la succession par droit de primogéniture; n'allons +pas non plus nous persuader que juillet mourra tout à coup de sa belle +mort. Sans doute, la branche d'Orléans ne prendra pas racine; ce ne sera +pas pour ce résultat que tant de sang, de calamité et de génie aura été +dépensé depuis un demi-siècle! Mais Juillet, s'il n'amène pas la +destruction finale de la France avec l'anéantissement de toutes les +libertés, Juillet portera son fruit naturel: ce fruit est la démocratie. +Ce fruit sera, peut-être amer et sanglant; mais la monarchie est une +greffe étrangère qui ne prendra pas sur une tige républicaine.</p> + +<p>Ainsi, ne confondons pas le roi improvisé avec la révolution dont il est +né par hasard: celle-ci, telle que nous la voyons agir, est en +contradiction avec ses principes; elle ne semble pas née viable, parce +qu'elle est muletée d'un trône; mais qu'elle se traîne seulement +quelques années, cette révolution, ce qui sera venu, ce qui s'en sera +allé changera les données qui restent à connaître. Les hommes faits +meurent ou ne voient plus les choses comme ils les voyaient; les +adolescents atteignent l'âge de raison; les générations nouvelles +rafraîchissent des générations corrompues; les langes trempés des plaies +d'un hôpital, rencontrés par un grand fleuve, ne souillent que le flot +qui passe sous ces corruptions: en aval et en amont le courant garde ou +reprend sa limpidité.</p> + +<p>Juillet, libre dans son origine, n'a produit qu'une monarchie enchaînée; +mais viendra le temps où, débarrassé de sa couronne, il subira ces +transformations <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> qui sont la loi des êtres; alors, il vivra +dans une atmosphère appropriée à sa nature.</p> + +<p>L'erreur du parti républicain, l'illusion du parti légitimiste sont +l'une et l'autre déplorables, et dépassent la démocratie et la royauté: +le premier croit que la violence est le seul moyen de succès; le second +croit que le passé est le seul port de salut. Or, il y a une loi morale +qui règle la société, une légitimité générale qui domine la légitimité +particulière. Cette grande loi et cette grande légitimité sont la +jouissance des droits naturels de l'homme, réglés par les devoirs; car +c'est le devoir qui crée le droit, et non le droit qui crée le devoir; +les passions et les vices vous relèguent dans la classe des esclaves. La +légitimité générale n'aurait eu aucun obstacle à vaincre, si elle avait +gardé, comme étant de même principe, la légitimité particulière.</p> + +<p>Au surplus, une observation suffira pour nous faire comprendre la +prodigieuse et majestueuse puissance de la famille de nos anciens +souverains: je l'ai déjà dit et je ne saurais trop le répéter, toutes +les royautés mourront avec la royauté française.</p> + +<p>En effet, l'idée monarchique manque au moment même où manque le +monarque; on ne trouve plus autour de soi que l'idée démocratique. Mon +jeune roi emportera dans ses bras la monarchie du monde. C'est bien +finir.</p> + +<p class="p2">Lorsque j'écrivais tout ceci sur ce que pourrait être la révolution de +1830 dans l'avenir, j'avais de la peine à me défendre d'un instinct qui +me parlait contradictoirement au raisonner. Je prenais cet instinct pour +<span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> le mouvement de ma déplaisance des troubles de 1830; je me +défiais de moi-même, et peut-être, dans mon impartialité trop loyale, +exagérai-je les provenances futures des trois journées. Or, dix années +se sont écoulées depuis la chute de Charles X: Juillet s'est-il assis? +Nous sommes maintenant au commencement de décembre 1840, à quel +abaissement la France est-elle descendue! Si je pouvais goûter quelque +plaisir dans l'humiliation d'un gouvernement d'origine française, +j'éprouverais une sorte d'orgueil à relire, dans le <i>Congrès de Vérone</i>, +ma correspondance avec M. Canning: certes, ce n'est pas celle dont on +vient de donner connaissance à la Chambre des députés. D'où vient la +faute? est-elle du prince élu? est-elle de l'impéritie de ses ministres? +est-elle de la nation même, dont le caractère et le génie paraissent +usés? Nos idées sont progressives, mais nos mœurs les +soutiennent-elles? Il ne serait pas étonnant qu'un peuple âgé de +quatorze siècles, qui a terminé cette longue carrière par une explosion +de miracles, fût arrivé à son terme. Si vous allez jusqu'à la fin de ces +<i>Mémoires</i>, vous verrez qu'en rendant justice à tout ce qui m'a paru +beau aux diverses époques de notre histoire, je pense qu'en dernier +résultat la vieille société finit<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a><a href="#footnote320" title="Lien vers la note 320"><span class="smaller">[320]</span></a>.</p> + +<p class="p2">Ici se termine ma <i>carrière politique</i>. Cette carrière devait aussi +clore mes <i>Mémoires</i>, n'ayant plus qu'à résumer les expériences de ma +course. Trois catastrophes ont marqué les trois parties précédentes de +ma vie: j'ai vu mourir Louis XVI pendant ma carrière de voyageur et de +soldat; au bout de ma carrière littéraire, <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> Bonaparte a +disparu; Charles X, en tombant, a fermé ma carrière politique.</p> + +<p>J'ai fixé l'époque d'une révolution dans les lettres, et de même dans la +politique j'ai formulé les principes du gouvernement représentatif; mes +correspondances diplomatiques valent, je crois, mes compositions +littéraires<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a><a href="#footnote321" title="Lien vers la note 321"><span class="smaller">[321]</span></a>. Il est possible que les unes et les autres ne soient +rien, mais il est sûr qu'elles sont équipollentes.</p> + +<p>En France, à la tribune de la Chambre des pairs et dans mes écrits, +j'exerçai une telle influence, que je fis entrer d'abord M. de Villèle +au ministère, et qu'ensuite il fut contraint de se retirer devant mon +opposition, après s'être fait mon ennemi. Tout cela est prouvé par ce +que vous avez lu.</p> + +<p>Le grand événement de ma carrière politique est la guerre d'Espagne. +Elle fut pour moi, dans cette carrière, <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> ce qu'avait été le +<i>Génie du Christianisme</i> dans ma carrière littéraire. Ma destinée me +choisit pour me charger de la puissante aventure qui, sous la +Restauration, aurait pu régulariser la marche du monde vers l'avenir. +Elle m'enleva à mes songes, et me transforma en conducteur des faits. À +la table où elle me fit jouer, elle plaça comme adversaires les deux +premiers ministres du jour, le prince de Metternich et M. Canning; je +gagnai contre eux la partie. Tous les esprits sérieux que comptaient +alors les cabinets convinrent qu'ils avaient rencontré en moi un homme +d'État<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a><a href="#footnote322" title="Lien vers la note 322"><span class="smaller">[322]</span></a>. Bonaparte l'avait prévu avant eux, malgré mes livres. Je +pourrais donc, sans me vanter, croire que le politique a valu en moi +l'écrivain; mais je n'attache aucun prix à la renommée des affaires; +c'est pour cela que je me suis permis d'en parler.</p> + +<p>Si, lors de l'entreprise péninsulaire, je n'avais pas été jeté à l'écart +par des hommes aveugles, le cours de nos destinées changeait; la France +reprenait ses frontières, l'équilibre de l'Europe était rétabli; la +Restauration, devenue glorieuse, aurait pu vivre encore longtemps, et +mon travail diplomatique aurait aussi compté pour un degré dans notre +histoire. Entre mes deux vies, il n'y a que la différence du résultat. +Ma carrière littéraire, complètement accomplie, a produit tout ce +qu'elle devait produire, parce qu'elle n'a dépendu que de moi. Ma +carrière politique a été subitement arrêtée au milieu de ses succès, +parce qu'elle a dépendu des autres.</p> + +<p>Néanmoins, je le reconnais, ma politique n'était <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> applicable +qu'à la Restauration. Si une transformation s'opère dans les principes, +dans les sociétés et les hommes, ce qui était bon hier est périmé et +caduc aujourd'hui. À l'égard de l'Espagne, les rapports des familles +royales ayant cessé par l'abdication de la loi salique, il ne s'agit +plus de créer au delà des Pyrénées des frontières impénétrables; il faut +accepter le champ de bataille que l'Autriche et l'Angleterre y pourront +un jour nous ouvrir; il faut prendre les choses au point où elles sont +arrivées; abandonner, non sans regret, une conduite ferme mais +raisonnable, dont les bénéfices certains étaient, il est vrai, à longue +échéance. J'ai la conscience d'avoir servi la légitimité comme elle +devait l'être. Je voyais l'avenir aussi clairement que je le vois à +cette heure; seulement j'y voulais atteindre par une route moins +périlleuse, afin que la légitimité, utile à notre enseignement +constitutionnel, ne trébuchât pas dans une course précipitée. +Maintenant, mes projets ne sont plus réalisables: la Russie va se +tourner ailleurs. Si j'allais actuellement dans la Péninsule, dont +l'esprit a eu le temps de changer, ce serait avec d'autres pensées: je +ne m'occuperais que de l'alliance des peuples, toute suspecte, jalouse, +passionnée, incertaine et versatile qu'elle est, et je ne songerais plus +aux relations avec les rois. Je dirais à la France: «Vous avez quitté la +voie battue pour le sentier des précipices; eh bien! explorez-en les +merveilles et les périls. À nous, innovations, entreprises, découvertes! +venez, et que les armes, s'il le faut, vous favorisent. Où y a-t-il du +nouveau? Est-ce en Orient? Marchons-y. Où faut-il porter notre courage +et notre intelligence? Courons de ce côté. Mettons-nous <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> à la +tête de la grande levée du genre humain; ne nous laissons pas dépasser; +que le nom français devance les autres dans cette croisade, comme il +arriva jadis au tombeau du Christ.» Oui, si j'étais admis au conseil de +ma patrie, je tâcherais de lui être utile dans les dangereux principes +qu'elle a adoptés: la retenir à présent, ce serait la condamner à une +mort ignoble. Je ne me contenterais pas de discours: joignant les +œuvres à la foi, je préparerais des soldats et des millions, je +bâtirais des vaisseaux, comme Noé, en prévision du déluge, et si l'on me +demandait pourquoi, je répondrais: «Parce que tel est le bon plaisir de +la France.» Mes dépêches avertiraient les cabinets de l'Europe que rien +ne remuera sur le globe sans notre intervention; que si l'on se +distribue les lambeaux du monde, la part du lion nous revient. Nous +cesserions de demander humblement à nos voisins la permission d'exister; +le cœur de la France battrait libre, sans qu'aucune main osât +s'appliquer sur ce cœur pour en compter les palpitations; et puisque +nous cherchons de nouveaux soleils, je me précipiterais au-devant de +leur splendeur et n'attendrais plus le lever naturel de l'aurore.</p> + +<p>Fasse le ciel que ces intérêts industriels, dans lesquels nous devons +trouver une prospérité d'un genre nouveau, ne trompent personne, qu'ils +soient aussi féconds, aussi civilisateurs que ces intérêts moraux d'où +sortit l'ancienne société! Le temps nous apprendra s'ils ne seraient +point le songe infécond de ces intelligences stériles qui n'ont pas la +faculté de sortir du monde matériel.</p> + +<p>Bien que mon rôle ait fini avec la légitimité, tous <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> mes +vœux sont pour la France, quels que soient les pouvoirs à qui son +imprévoyant caprice la fasse obéir. Quant à moi, je ne demande plus +rien; je voudrais seulement ne pas trop dépasser les ruines écroulées à +mes pieds. Mais les années sont comme les Alpes: à peine a-t-on franchi +les premières, qu'on en voit d'autres s'élever. Hélas! ces plus hautes +et dernières montagnes sont déshabitées, arides et blanchies.<a href="#toc"><span class="small">[Lien vers la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h1><span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> QUATRIÈME PARTIE<br> + +LES DERNIÈRES ANNÉES<br> + +1830-1841<br> + +LIVRE PREMIER<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a><a href="#footnote323" title="Lien vers la note 323"><span class="smaller">[323]</span></a></h1> + +<p class="resume"> + Introduction. — Procès des ministres. — + Saint-Germain-l'Auxerrois. — Pillage de l'Archevêché. — Ma + brochure sur <i>la Restauration et la Monarchie élective</i>. — + <i>Études historiques.</i> — Lettres et vers à madame Récamier. — + Journal du 12 juillet au 1<sup>er</sup> septembre 1831. — Commis de M. de + Lapanouze. — Lord Byron. — Ferney et Voltaire. — Course + inutile à Paris. — M. A. Carrel. — M. de Béranger. — + Proposition Baude et Briqueville sur le bannissement de la + branche aînée des Bourbons. — Lettre à l'auteur de la <i>Némésis</i>. + — Conspiration de la rue des Prouvaires. — Lettre à Madame la + duchesse de Berry. — Incidences. — Pestes. — Le choléra. — + Les 12 000 francs de Madame la duchesse de Berry. — + Échantillons. — Convoi du général Lamarque. — Madame la + duchesse de Berry descend en Provence et arrive dans la Vendée.</p> + +<p class="right">Infirmerie de Marie-Thérèse.<br> + Paris, octobre 1830.</p> + +<p class="center">INTRODUCTION.</p> + +<p>Au sortir du fracas des trois journées, je suis tout étonné d'ouvrir +dans un calme profond la quatrième <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> partie de cet ouvrage; il +me semble que j'ai doublé le cap des tempêtes, et pénétré dans une +région de paix et de silence. Si j'étais mort le 7 août de cette année, +les dernières paroles de mon discours à la Chambre des pairs eussent été +les dernières lignes de mon histoire; ma catastrophe, étant celle même +d'un passé de douze siècles, aurait grandi ma mémoire. Mon drame eût +magnifiquement fini.</p> + +<p>Mais je ne suis pas demeuré sous le coup, je n'ai pas été jeté à terre. +Pierre de L'Estoile écrivait cette page de son journal le lendemain de +l'assassinat de Henri IV:</p> + +<p>«Et icy je finis avec la vie de mon roy (Henry IV) le deuxième registre +de mes passe-temps mélancholiques et de mes vaines et curieuses +recherches, tant publiques que particulières, interrompues souvent +depuis un mois par les veilles des tristes et fascheuses nuicts que j'ai +souffert, mesmement cette dernière, pour la mort de mon roy.</p> + +<p>«Je m'estois proposé de clore mes éphémérides par ce registre; mais tant +d'occurrences nouvelles et curieuses se sont présentées par cette +insigne mutation, que je passe à un autre qui ira aussi avant qu'il +plaira à Dieu: et me doute que ce ne sera pas bien long.»</p> + +<p>L'Estoile vit mourir le premier Bourbon; je viens de voir tomber le +dernier: ne devrais-je pas <i>clore ici le registre de mes passe-temps +mélancholiques et de mes vaines et curieuses recherches</i>. Peut-être; +<i>mais tant d'occurrences nouvelles et curieuses se sont présentées par +cette insigne mutation, que je passe à un autre registre</i>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> Comme L'Estoile, je lamente les adversités de la race de saint +Louis; pourtant, je suis obligé de l'avouer, il se mêle à ma douleur un +certain contentement intérieur; je me le reproche, mais je ne puis m'en +défendre; ce contentement est celui de l'esclave dégagé de ses chaînes. +Quand je quittai la carrière de soldat et de voyageur, je sentis de la +tristesse; j'éprouve maintenant de la joie, forçat libéré que je suis +des galères du monde et de la cour. Fidèle à mes principes et à mes +serments, je n'ai trahi ni la liberté ni le roi, je n'emporte ni +richesses ni honneurs; je m'en vais pauvre comme je suis venu. Heureux +de terminer une carrière qui m'était odieuse, je rentre avec amour dans +le repos.</p> + +<p>Bénie soyez-vous, ô ma native et chère indépendance, âme de ma vie! +Venez, rapportez-moi mes <i>Mémoires</i>, cet <i>alter ego</i> dont vous êtes la +confidente, l'idole et la muse. Les heures de loisir sont propres aux +récits: naufragé, je continuerai de raconter mon naufrage aux pêcheurs +de la rive. Retourné à mes instincts primitifs, je redeviens libre et +voyageur; j'achève ma course comme je la commençai. Le cercle de mes +jours, qui se ferme, me ramène au point du départ. Sur la route, que +j'ai jadis parcourue conscrit insouciant, je vais cheminer vétéran +expérimenté, cartouche de congé dans mon shako, chevrons du temps sur le +bras, havresac rempli d'années sur le dos. Qui sait? peut-être +retrouverai-je d'étape en étape les rêveries de ma jeunesse? +J'appellerai beaucoup de songes à mon secours, pour me défendre contre +cette horde de vérités qui s'engendrent dans les vieux jours, comme des +dragons se cachent dans <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> des ruines. Il ne tiendra qu'à moi de +renouer les deux bouts de mon existence, de confondre des époques +éloignées, de mêler des illusions d'âges divers, puisque le prince que +je rencontrai exilé en sortant de mes foyers paternels, je le rencontre +banni en me rendant à ma dernière demeure.</p> + +<p class="p2">Je traçai rapidement, au mois d'octobre de l'année précédente<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a><a href="#footnote324" title="Lien vers la note 324"><span class="smaller">[324]</span></a>, la +petite introduction de cette partie de mes <i>Mémoires</i>; mais je ne pus +continuer ce travail, parce que j'en avais un autre sur les bras: il +s'agissait de l'ouvrage<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a><a href="#footnote325" title="Lien vers la note 325"><span class="smaller">[325]</span></a> qui terminait l'édition de mes <i>Œuvres +complètes</i>. De ce travail même j'ai été détourné, d'abord par le procès +des ministres, ensuite par le sac de Saint-Germain-l'Auxerrois.</p> + +<p>Le procès des ministres<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a><a href="#footnote326" title="Lien vers la note 326"><span class="smaller">[326]</span></a> et l'émoi de Paris ne m'ont pas fait +grand'chose: après le procès de Louis XVI et les insurrections +révolutionnaires, tout est petit en fait de jugement et d'insurrection. +Les ministres, venant de Vincennes au Luxembourg et retournant à +Vincennes pendant qu'on prononçait leur sentence, s'acheminèrent par la +rue d'Enfer.... Du fond de ma <span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> retraite j'entendis le roulement +de leur voiture. Que d'événements ont passé devant ma porte! Les +défenseurs de ces hommes sont restés au-dessous de leur besogne. +Personne ne prit la chose d'assez haut: l'avocat domina trop dans ces +plaidoiries. Si mon ami le prince de Polignac m'eût choisi pour son +second, de quel œil j'aurais regardé ces parjures s'érigeant en juges +d'un parjure! «Quoi! leur aurais-je dit, c'est vous qui osez être les +juges de mon client, c'est vous qui, tout souillés de vos serments, osez +lui faire un crime d'avoir perdu son maître en croyant le servir; vous, +les provocateurs; vous qui le poussiez à rendre les ordonnances! Changez +de place avec celui que vous prétendez juger: d'accusé il devient +accusateur. Si nous avons mérité d'être frappés, ce n'est pas par vous; +si nous sommes coupables, ce n'est pas envers vous, mais envers le +peuple: il nous attend dans la cour de votre palais, et nous allons lui +porter notre tête.»</p> + +<p>Après le procès des ministres est venu le scandale de +Saint-Germain-l'Auxerrois<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a><a href="#footnote327" title="Lien vers la note 327"><span class="smaller">[327]</span></a>. Les royalistes, pleins d'excellentes +qualités, mais quelquefois bêtes et souvent taquins, ne calculant jamais +la portée de leurs démarches, croyant toujours qu'ils rétabliraient la +légitimité en affectant de porter une couleur à leur cravate ou une +fleur à leur boutonnière, ont amené des scènes déplorables. Il était +évident que le parti révolutionnaire profiterait du service à l'occasion +de la mort du duc de Berry pour faire du train; or, les légitimistes +<span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> n'étaient pas assez forts pour s'y opposer, et le gouvernement +n'était pas assez établi pour maintenir l'ordre; aussi l'église a-t-elle +été pillée. Un apothicaire voltairien et progressif<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a><a href="#footnote328" title="Lien vers la note 328"><span class="smaller">[328]</span></a> a triomphé +intrépidement d'un clocher de l'an 1300 et d'une croix déjà abattue par +d'autres Barbares vers la fin du <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>Comme suite des hauts faits de cette pharmaceutique éclairée, sont +arrivées la dévastation de l'archevêché, la profanation des choses +saintes et les processions renouvelées de celles de Lyon. Il y manquait +le bourreau et les victimes; mais il y avait force polichinelles, +masques et diverses joies du carnaval. Le cortège burlesquement +sacrilège marchait d'un côté de la Seine, tandis que, de l'autre, +défilait la garde nationale, qui faisait semblant d'accourir au secours. +La rivière séparait l'ordre et l'anarchie. On assure qu'un homme de +talent était là comme curieux et qu'il disait, en voyant flotter les +chasubles et les livres sur la Seine: «Quel dommage qu'on n'y ait pas +jeté l'archevêque!» Mot profond, car, en effet, un archevêque qu'on noie +doit être une chose plaisante; cela fait faire un si grand pas à la +liberté et aux lumières! Nous, vieux témoins des vieux faits, nous +sommes obligés de vous dire que vous n'apercevez là que de pâles et +misérables copies. Vous avez encore l'instinct révolutionnaire, mais +vous n'en avez plus l'énergie; vous ne pouvez être criminels qu'en +imagination; vous voudriez faire le mal, mais le courage vous manque au +cœur et la force au bras; vous verriez encore <span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> massacrer, +mais vous ne mettriez plus la main à la besogne. Si vous voulez que la +révolution de juillet soit grande et reste grande, que M. Cadet de +Gassicourt n'en soit pas la héros réel, et <i>Mayeux</i>, le personnage +idéal<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a><a href="#footnote329" title="Lien vers la note 329"><span class="smaller">[329]</span></a>!</p> + +<a id="img004" name="img004"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img004.jpg" width="300" height="386" alt="" title=""> +<p>M<sup>r</sup> de Chateaubriand.</p></div> + +<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> Paris, fin de mars 1831</p> + +<p>J'étais loin de compte lorsqu'en sortant des journées de Juillet je +croyais entrer dans une région de paix. La chute des trois souverains +m'avait obligé de m'expliquer à la Chambre des pairs. La proscription de +ces rois ne me permettait pas de rester muet. D'une autre part, les +journaux de Philippe me demandaient pourquoi je refusais de servir une +révolution qui consacrait des principes que j'avais défendus et +propagés. Force m'a été de prendre la parole pour les vérités générales +et pour expliquer ma conduite personnelle. Un extrait d'une petite +brochure qui se perdra (<i>De la Restauration et de la Monarchie +élective</i>)<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a><a href="#footnote330" title="Lien vers la note 330"><span class="smaller">[330]</span></a> continuera la chaîne de mon récit et celle de l'histoire +de mon temps:</p> + +<p>«Dépouillé du présent, n'ayant qu'un avenir incertain au delà de ma +tombe, il m'importe que ma mémoire ne soit pas grevée de mon silence. Je +ne dois pas me taire sur une Restauration à laquelle j'ai pris tant de +part, qu'on outrage tous les jours, et que l'on proscrit enfin sous mes +yeux. Au moyen âge, dans les temps de calamités, on prenait un +religieux, on l'enfermait dans une tour où il jeûnait au pain et à l'eau +pour le salut du peuple. Je ne ressemble pas mal à ce moine du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> +siècle: à travers <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> la lucarne de ma geôle expiatoire, j'ai +prêché mon dernier sermon aux passants. Voici l'épitome de ce sermon; je +l'ai prédit dans mon dernier discours à la tribune de la pairie: La +monarchie de Juillet est dans une condition absolue de gloire ou de lois +d'exception; elle vit par la presse, et la presse la tue; sans gloire, +elle sera dévorée par la liberté; si elle attaque cette liberté, elle +périra. Il ferait beau nous voir, après avoir chassé trois rois avec des +barricades pour la liberté de la presse, élever de nouvelles barricades +contre cette liberté! Et pourtant, que faire? L'action redoublée des +tribunaux et des lois suffira-t-elle pour contenir les écrivains? Un +gouvernement nouveau est un enfant qui ne peut marcher qu'avec des +lisières. Remettrons-nous la nation au maillot? Ce terrible nourrisson, +qui a sucé le sang dans les bras de la victoire à tant de bivouacs, ne +brisera-t-il pas ses langes? Il n'y avait qu'une vieille souche +profondément enracinée dans le passé qui pût être battue impunément des +vents de la liberté de la presse<span class="wspaced1">. . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . </span></p> + +<p>«À entendre les déclamations de cette heure, il semble que les exilés +d'Édimbourg soient les plus petits compagnons du monde, et qu'ils ne +fassent faute nulle part. Il ne manque aujourd'hui au présent que le +passé: c'est peu de chose! Comme si les siècles ne se servaient pas de +base les uns aux autres, et que le dernier arrivé se pût tenir en l'air! +Notre vanité aura beau se choquer des souvenirs, gratter les fleurs de +lis, proscrire les noms et les personnes, cette famille, héritière de +mille années, a laissé <span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> par sa retraite un vide immense: on le +sent partout. Ces individus, si chétifs à nos yeux, ont ébranlé l'Europe +dans leur chute. Pour peu que les événements produisent leurs effets +naturels, et qu'ils amènent leurs rigoureuses conséquences, Charles X, +en abdiquant, aura fait abdiquer avec lui tous ces rois gothiques, +grands vassaux du passé sous la suzeraineté des Capets<span class="wspaced1">. . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . </span></p> + +<p>«Nous marchons à une révolution générale. Si la transformation qui +s'opère suit sa pente et ne rencontre aucun obstacle, si la raison +populaire continue son développement progressif, si l'éducation des +classes intermédiaires ne souffre point d'interruption, les nations se +nivelleront dans une égale liberté; si cette transformation est arrêtée, +les nations se nivelleront dans un égal despotisme. Ce despotisme durera +peu, à cause de l'âge avancé des lumières, mais il sera rude, et une +longue dissolution sociale le suivra.</p> + +<p>«Préoccupé que je suis de ces idées, on voit pourquoi j'ai dû demeurer +fidèle, comme individu, à ce qui me semblait la meilleure sauvegarde des +libertés publiques, la voie la moins périlleuse par laquelle on pouvait +arriver au complément de ces libertés.</p> + +<p>«Ce n'est pas que j'aie la prétention d'être un larmoyant prédicant de +politique sentimentale, un rabâcheur de panache blanc et de lieux +communs à la Henri IV. En parcourant des yeux l'espace qui sépare la +tour du Temple du château d'Édimbourg, je trouverais sans doute autant +de calamités entassées qu'il y a de siècles accumulés sur une noble +race. <span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> Une femme de douleur a surtout été chargée du fardeau le +plus lourd comme la plus forte; il n'y a cœur qui ne se brise à son +souvenir: ses souffrances sont montées si haut, qu'elles sont devenues +une des grandeurs de la révolution. Mais, enfin, on n'est pas obligé +d'être roi. La Providence envoie les afflictions particulières à qui +elle veut, toujours brèves, parce que la vie est courte; et ces +afflictions ne sont point comptées dans les destinées générales des +peuples<span class="wspaced1">. . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . </span></p> + +<p>«Mais que la proposition qui bannit à jamais la famille déchue du +territoire français soit un corollaire de la déchéance de cette famille, +ce corollaire n'amène pas la conviction pour moi. Je chercherais en vain +ma place dans les diverses catégories de personnes qui se sont +rattachées à l'ordre de choses actuel<span class="wspaced1">. . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . </span></p> + +<p>«Il y a des hommes qui, après avoir prêté serment à la République une et +indivisible, au Directoire en cinq personnes, au Consulat en trois, à +l'Empire en une seule, à la première Restauration, à l'Acte additionnel +aux constitutions de l'Empire, à la seconde Restauration, ont encore +quelque chose à prêter à Louis-Philippe: je ne suis pas si riche.</p> + +<p>«Il y a des hommes qui ont jeté leur parole sur la place de Grève, en +juillet, comme ces chevriers romains qui jouent à <i>pair ou non</i> parmi +des ruines: ils traitent de niais et sot quiconque ne réduit pas la +politique à des intérêts privés: je suis un niais et un sot.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> «Il y a des peureux qui auraient bien voulu ne pas jurer, mais +qui se voyaient égorgés, eux, leurs grands-parents, leurs +petits-enfants, et tous les propriétaires, s'ils n'avaient trembloté +leur serment: ceci est un effet physique que je n'ai pas encore éprouvé; +j'attendrai l'infirmité et, si elle m'arrive, j'aviserai.</p> + +<p>«Il y a des grands seigneurs de l'Empire unis à leurs pensions par des +liens sacrés et indissolubles, quelle que soit la main dont elles +tombent: une pension est à leurs yeux un sacrement; elle imprime un +caractère comme la prêtrise et le mariage; toute tête pensionnée ne peut +cesser de l'être: les pensions étant demeurées à la charge du Trésor, +ils sont restés à la charge du même Trésor; moi, j'ai l'habitude du +divorce avec la fortune; trop vieux pour elle, je l'abandonne de peur +qu'elle ne me quitte.</p> + +<p>«Il y a de hauts barons du trône et de l'autel qui n'ont point trahi les +ordonnances; non! mais l'insuffisance des moyens employés pour mettre à +exécution ces ordonnances a échauffé leur bile; indignés qu'on ait +failli au despotisme, ils ont été chercher une autre antichambre: il +m'est impossible de partager leur indignation et leur demeure.</p> + +<p>«Il y a des gens de conscience qui ne sont parjures que pour être +parjures, qui, cédant à la force, n'en sont pas moins pour le droit; ils +pleurent sur ce pauvre Charles X, qu'ils ont d'abord entraîné à sa perte +par leurs conseils, et ensuite mis à mort par leur serment; mais si +jamais lui ou sa race ressuscite, ils seront des foudres de légitimité: +<span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> moi, j'ai toujours été dévot à la mort, et je suis le convoi +de la vieille monarchie comme le chien du pauvre.</p> + +<p>«Enfin, il y a de loyaux chevaliers qui ont dans leur poche des +dispenses d'honneur et des permissions d'infidélité: je n'en ai point.</p> + +<p>«J'étais l'homme de la Restauration <i>possible</i>, de la Restauration avec +toutes les sortes de libertés. Cette Restauration m'a pris pour un +ennemi; elle s'est perdue: je dois subir son sort. Irai-je attacher +quelques années qui me restent à une fortune nouvelle, comme ces bas de +robes que les femmes traînent de cours en cours et sur lesquels tout le +monde peut marcher? À la tête des jeunes générations, je serais suspect; +derrière elles, ce n'est pas ma place. Je sens très bien qu'aucune de +mes facultés n'a vieilli; mieux que jamais je comprends mon siècle; je +pénètre plus hardiment dans l'avenir que personne: mais la fatalité a +prononcé; finir sa vie à propos est une condition nécessaire de l'homme +public<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a><a href="#footnote331" title="Lien vers la note 331"><span class="smaller">[331]</span></a>.»</p> + +<p class="p2">Enfin, les <i>Études historiques</i><a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a><a href="#footnote332" title="Lien vers la note 332"><span class="smaller">[332]</span></a> viennent de paraître; j'en reporte +ici l'<i>Avant-propos</i>: c'est une véritable page de mes <i>Mémoires</i>, il +contient mon histoire au moment même où j'écris:</p> + +<p class="p2 center"><span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span> AVANT-PROPOS.</p> + +<div class="quote"> + <p>«Souvenez-vous, pour ne pas perdre de vue le train du monde, qu'à + cette époque (<i>la chute de l'Empire romain</i>)............. il y + avait des citoyens qui fouillaient comme moi les archives du + passé au milieu des ruines du présent, qui écrivaient les annales + des anciennes révolutions au bruit des révolutions nouvelles; eux + et moi prenant pour table, dans l'édifice croulant, la pierre + tombée à nos pieds, en attendant celle qui devait écraser nos + têtes.»</p> + + <p>(<i>Études historiques</i>, tome V bis, page 175.)</p> +</div> + +<p>«Je ne voudrais pas, pour ce qui me reste à vivre, recommencer les +dix-huit mois qui viennent de s'écouler. On n'aura jamais une idée de la +violence que je me suis faite; j'ai été forcé d'abstraire mon esprit +dix, douze et quinze heures par jour, de ce qui se passait autour de +moi, pour me livrer puérilement à la composition d'un ouvrage dont +personne ne parcourra une ligne. Qui lirait quatre gros volumes, +lorsqu'on a bien de la peine à lire le feuilleton d'une gazette? +J'écrivais l'histoire ancienne, et l'histoire moderne frappait à ma +porte; en vain je lui criais: «Attendez, je vais à vous;» elle passait +au bruit du canon, en emportant trois générations de rois.</p> + +<p>«Et que le temps concorde heureusement avec la nature même de ces +<i>Études!</i> on abat la croix, on poursuit les prêtres; et il est question +de croix et de prêtres à toutes les pages de mon récit; on bannit les +Capets, et je publie une histoire dont les Capets occupent huit siècles. +Le plus long et le dernier travail de ma vie, celui qui m'a coûté le +plus de <span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> recherches, de soins et d'années, celui où j'ai +peut-être remué le plus d'idées et de faits, parait lorsqu'il ne peut +trouver de lecteurs; c'est comme si je le jetais dans un puits, où il va +s'enfoncer sous l'amas de décombres qui le suivront. Quand une société +se compose et se décompose, quand il y va de l'existence de chacun et de +tous, quand on n'est pas sûr d'un avenir d'une heure, qui se soucie de +ce que fait, dit et pense son voisin? Il s'agit bien de Néron, de +Constantin, de Julien, des Apôtres, des Martyrs, des Pères de l'Église, +des Goths, des Huns, des Vandales, des Francs, de Clovis, de +Charlemagne, de Hugues Capet et de Henri IV; il s'agit bien du naufrage +de l'ancien monde, lorsque nous nous trouvons engagés dans le naufrage +du monde moderne! N'est-ce pas une sorte de radotage, une espèce de +faiblesse d'esprit, que de s'occuper de lettres dans ce moment? Il est +vrai; mais ce radotage ne tient pas à mon cerveau, il vient des +antécédents de ma méchante fortune. Si je n'avais pas tant fait de +sacrifices aux libertés de mon pays, je n'aurais pas été obligé de +contracter des engagements qui s'achèvent de remplir dans des +circonstances doublement déplorables pour moi. Aucun auteur n'a été mis +à une pareille épreuve; grâce à Dieu, elle est à son terme: je n'ai plus +qu'à m'asseoir sur des ruines et à mépriser cette vie que je dédaignais +dans ma jeunesse.</p> + +<p>«Après ces plaintes bien naturelles et qui me sont involontairement +échappées, une pensée me vient consoler; j'ai commencé ma carrière +littéraire par un ouvrage où j'envisageais le christianisme sous +<span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span> les rapports poétiques et moraux; je la finis par un ouvrage +où je considère la même religion sous ses rapports philosophiques et +historiques: j'ai commencé ma carrière politique sous la Restauration, +je la finis avec la Restauration. Ce n'est pas sans une secrète +satisfaction que je me trouve ainsi conséquent avec moi-même.»</p> + +<p class="p2 right">Paris, mai 1831.</p> + +<p>La résolution que je conçus, au moment de la catastrophe de Juillet, n'a +point été abandonnée par moi. Je me suis occupé des moyens de vivre en +terre étrangère, moyens difficiles, puisque je n'ai rien: l'acquéreur de +mes œuvres m'a fait à peu près banqueroute, et mes dettes m'empêchent +de trouver quelqu'un qui veuille me prêter.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, je vais me rendre à Genève<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a><a href="#footnote333" title="Lien vers la note 333"><span class="smaller">[333]</span></a> avec la somme qui +m'est survenue de la vente de ma dernière brochure (<i>De la Restauration +et de la Monarchie élective</i>). Je laisse ma procuration pour vendre la +maison où j'écris cette page pour ordre de date. Si je trouve marchand à +mon lit, je pourrai trouver un autre lit hors de France. Dans ces +incertitudes et ces mouvements, jusqu'à ce que je sois établi quelque +part, il me sera impossible de reprendre la suite de mes <i>Mémoires</i> à +l'endroit où je les ai interrompus<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a><a href="#footnote334" title="Lien vers la note 334"><span class="smaller">[334]</span></a>. Je continuerai donc d'écrire +les choses du moment actuel <span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span> de ma vie; je ferai connaître ces +choses par les lettres qu'il m'arrivera d'écrire sur les chemins ou +pendant mes divers séjours; je lierai les faits intermédiaires par un +<i>journal</i> qui remplira les temps laissés entre les dates de ces lettres.</p> + +<p class="p2 center smcap">À MADAME RÉCAMIER<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a><a href="#footnote335" title="Lien vers la note 335"><span class="smaller">[335]</span></a>.</p> + +<p class="right">«Lyon, mercredi 18 mai 1831.</p> + +<p>«Me voilà trop loin de vous. Je n'ai jamais fait de voyage si triste: +temps admirable, nature toute parée, rossignol chantant, nuit étoilée; +et tout cela, pour qui? Il faudra bien que je retourne où vous êtes, à +moins que vous ne veniez à mon secours.<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a><a href="#footnote336" title="Lien vers la note 336"><span class="smaller">[336]</span></a>»</p> + +<p class="p2 center smcap"><span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span> À MADAME RÉCAMIER.</p> + +<p class="right">«Lyon, vendredi 20 mai.</p> + +<p>«J'ai passé hier le jour à errer au bord du Rhône; je regardais la ville +où vous êtes née, la colline où s'élevait le couvent où vous aviez été +choisie comme la plus belle: espérance que vous n'avez point démentie; +et vous n'êtes point ici, et des années se sont écoulées, et vous avez +été jadis exilée dans votre berceau, et madame de Staël n'est plus, et +je quitte la France! De ces anciens temps un personnage singulier m'a +apparu: je vous envoie son billet à cause de l'inattendu et de la +surprise. Ce personnage, que je n'avais jamais vu, plante des pins dans +les montagnes du Lyonnais. Il y a bien loin de là à la rue <i>Feydeau</i> et +à <i>Maison à vendre</i>: comme les rôles changent sur la terre<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a><a href="#footnote337" title="Lien vers la note 337"><span class="smaller">[337]</span></a>!</p> + +<p>«Hyacinthe m'a mandé les regrets et les articles de journaux; je ne vaux +pas tout cela. Vous savez que <span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span> je le crois sincèrement +vingt-trois heures sur vingt-quatre; la vingt-quatrième est consacrée à +la vanité, mais elle ne tient guère et passe vite. Je n'ai voulu voir +personne ici; M. Thiers, qui se rendait dans le midi, a forcé ma porte.»</p> + +<p class="p2 right">Billet inclus dans cette lettre.</p> + +<p>«Un voisin, votre compatriote, qui n'a d'autre titre auprès de vous +qu'une profonde admiration pour votre beau talent et votre admirable +caractère, désirerait avoir l'honneur de vous voir et de vous présenter +l'hommage de son respect. Ce voisin de chambre dans l'hôtel, ce +compatriote, s'appelle <i>Elleviou</i>.»</p> + +<p class="p2 center smcap">À MADAME RÉCAMIER.</p> + +<p class="right">«Lyon, dimanche 22 mai.</p> + +<p>«Nous partons demain pour Genève où je trouverai d'autres souvenirs de +vous. Reverrai-je jamais la France, quand une fois j'aurai passé la +frontière? Oui, si vous le voulez, c'est-à-dire si vous y restez. Je ne +souhaite pas les événements qui pourraient m'offrir une autre chance de +retour; je ne ferai jamais entrer les malheurs de mon pays au nombre de +mes espérances. Je vous écrirai mardi, 24, de Genève. Quand reverrai-je +votre petite écriture, sœur cadette de la mienne<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a><a href="#footnote338" title="Lien vers la note 338"><span class="smaller">[338]</span></a>?»</p> + +<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span> «Genève, mardi 24 mai.</p> + +<p>«Arrivés hier ici, nous cherchons des maisons. Il est probable que nous +nous arrangerons d'un petit pavillon au bord du lac. Je ne puis vous +dire comme je suis triste en m'occupant de ces arrangements. Encore un +autre avenir! encore recommencer une vie quand je croyais avoir fini! Je +compte vous écrire une longue lettre quand je serai un peu en repos; je +crains ce repos, car alors je verrai sans distraction ces années +obscures dans lesquelles j'entre le cœur si serré.»</p> + +<p class="p2 center smcap">À MADAME RÉCAMIER.</p> + +<p class="right">«9 juin 1831.</p> + +<p>«Vous savez qu'il s'est établi une secte <i>réformée</i> au milieu des +protestants. Un des nouveaux pasteurs de cette nouvelle église est venu +me voir et m'a écrit deux lettres dignes des premiers apôtres. Il veut +me convertir à sa foi, et je veux en faire un <i>papiste</i>. Nous joutons +comme au temps de Calvin, mais en nous aimant en fraternité chrétienne +et sans nous brûler. Je ne désespère pas de son salut; il est tout +ébranlé de mes arguments pour les papes. Vous n'imaginez pas à quel +point d'exaltation il est monté, et sa candeur est admirable. Si vous +m'arrivez, accompagné de mon vieil ami Ballanche, nous ferons des +merveilles. Dans un des journaux de Genève on annonce un ouvrage de +controverse protestante. On engage les auteurs à <i>se tenir fermes</i> parce +que l'<i>auteur du</i> Génie du Christianisme <i>est là tout près</i>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span> «Il y a quelque chose de consolant à trouver une petite +peuplade libre, administrée par les hommes les plus distingués et chez +laquelle les idées religieuses sont la base de la liberté et la première +occupation de la vie.</p> + +<p>«J'ai déjeuné chez M. de Constant<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a><a href="#footnote339" title="Lien vers la note 339"><span class="smaller">[339]</span></a> auprès de madame Necker<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a><a href="#footnote340" title="Lien vers la note 340"><span class="smaller">[340]</span></a>, +sourde malheureusement, mais femme rare, de la plus grande distinction; +nous n'avons parlé que de vous. J'avais reçu votre lettre, et j'ai dit à +M. de Sismondi ce que vous écrivez d'aimable pour lui. Vous voyez que je +prends de vos leçons.</p> + +<p>«Enfin, voici des vers. Vous êtes mon <i>étoile</i> et je vous attends pour +aller à cette île enchantée.</p> + +<p>«Delphine mariée<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a><a href="#footnote341" title="Lien vers la note 341"><span class="smaller">[341]</span></a>: ô Muses! Je vous ai dit dans ma dernière lettre +pourquoi je ne pouvais écrire ni sur la pairie, ni sur la guerre: +j'attaquerais un corps ignoble dont j'ai fait partie, et je prêcherais +l'honneur à qui n'en a plus.</p> + +<p>«Il faut un marin pour lire les vers et les comprendre. Je me recommandé +à M. Lenormant. Votre intelligence suffira aux trois dernières strophes +et le mot de l'énigme est au bas.»</p> + +<div class="p2 poem"> +<p class="add2em"><span class="pagenum"><a id="page436" name="page436"></a>(p. 436)</span> LE NAUFRAGÉ.</p> + +<p>Rebut de l'aquilon, échoué sur le sable,<br> + Vieux vaisseau fracassé dont finissait le sort.<br> + Et que, dur charpentier, la mort impitoyable<br> +<span class="add2em">Allait dépecer dans le port!</span></p> + +<p>Sous les ponts désertés un seul gardien habite;<br> + Autrefois tu l'as vu sur ton gaillard d'avant,<br> + Impatient d'écueils, de tourmente subite,<br> +<span class="add2em">Siffler pour ameuter le vent.</span></p> + +<p>Tantôt sur ton beaupré, cavalier intrépide,<br> + Il riait quand, plongeant la tête dans les flots,<br> + Tu bondissais; tantôt du haut du mât rapide,<br> +<span class="add2em">Il criait: Terre! aux matelots.</span></p> + +<p>Maintenant retiré dans la carène usée,<br> + Teint hâlé, front chenu, main goudronnée, yeux pers,<br> + Sablier presque vide et boussole brisée<br> +<span class="add2em">Annoncent l'ermite des mers.</span></p> + +<p>Vous pensiez défaillir amarrés à la rive,<br> + Vieux vaisseau, vieux nocher! vous vous trompiez tous deux;<br> + L'ouragan vous saisit et vous traîne en dérive,<br> +<span class="add2em">Hurlant sur les flots noirs et bleus.</span></p> + +<p>Dès le premier récif votre course bornée<br> + S'arrêtera; soudain vos flancs s'entr'ouvriront;<br> + Vous sombrez! c'en est fait! et votre ancre écornée<br> +<span class="add2em">Glisse et laboure en vain le fond.</span></p> + +<p>Ce vaisseau, c'est ma vie, et ce rocher, moi-même:<br> + Je suis sauvé! mes jours aux mers sont arrachés:<br> + Un astre m'a montré sa lumière que j'aime,<br> +<span class="add2em">Quand les autres se sont cachés.</span></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span> Cette étoile du soir qui dissipe l'orage,<br> + Et qui porte si bien le nom de la beauté,<br> + Sur l'abîme calmé conduira mon naufrage<br> +<span class="add2em">À quelque rivage enchanté.</span></p> + +<p>Jusqu'à mon dernier port, douce et charmante étoile,<br> + Je suivrai ton rayon toujours pur et nouveau;<br> + Et quand tu cesseras de luire pour ma voile,<br> +<span class="add2em">Tu brilleras sur mon tombeau.</span></p> +</div> + +<p class="p2 center smcap">À MADAME RÉCAMIER.</p> + +<p class="right">«Genève, 18 juin 1831.</p> + +<p>«Vous avez reçu toutes mes lettres. J'attends incessamment quelques mots +de vous; je vois bien que je n'aurai rien, mais je suis toujours surpris +quand la poste ne m'apporte que les journaux. Personne au monde ne +m'écrit que vous; personne ne se souvient de moi que vous, et c'est un +grand charme. J'aime votre lettre solitaire qui ne m'arrive point, comme +elle arrivait au temps de mes grandeurs, au milieu des paquets de +dépêches et de toutes ces lettres d'attachement, d'admiration et de +bassesse qui disparaissent avec la fortune. Après vos petites lettres je +verrai votre belle personne, si je ne vais pas la rejoindre. Vous serez +mon exécutrice testamentaire; vous vendrez ma pauvre retraite; le prix +vous servira à voyager vers le soleil. Dans ce moment il fait un temps +admirable: j'aperçois, en vous écrivant, le mont Blanc dans sa +splendeur; du haut du mont Blanc on voit l'Apennin: il me semble que je +n'ai que trois pas pour arriver à Rome où nous irons, car tout +s'arrangera en France.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page438" name="page438"></a>(p. 438)</span> «Il ne manquait plus à notre glorieuse patrie, pour avoir passé +par toutes les misères, que d'avoir un gouvernement de couards; elle +l'a, et la jeunesse va s'engloutir dans la doctrine, la littérature et +la débauche, selon le caractère particulier des individus. Reste le +chapitre des accidents; mais quand on traîne, comme je le fais, sur le +chemin de la vie, l'accident le plus probable c'est la fin du voyage.</p> + +<p>«Je ne travaille point, je ne puis rien faire: je m'ennuie; c'est ma +nature et je suis comme un poisson dans l'eau: si pourtant l'eau était +un peu moins profonde, je m'y plairais peut-être mieux.»</p> + +<p class="right">Aux Pâquis, près Genève.</p> + +<p class="p2 center smcap">JOURNAL DU 12 JUILLET au 1<sup>er</sup> SEPTEMBRE 1831.</p> + +<p>Je suis établi aux Pâquis<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a><a href="#footnote342" title="Lien vers la note 342"><span class="smaller">[342]</span></a> avec madame de Chateaubriand<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a><a href="#footnote343" title="Lien vers la note 343"><span class="smaller">[343]</span></a>; j'ai +fait la connaissance de M. Rigaud, premier syndic de Genève: au-dessus +de sa maison, au bord du lac, en remontant le chemin de Lausanne, on +trouve la villa de deux commis de M. de Lapanouze, qui ont dépensé +1,500,000 francs à la faire bâtir et à planter leurs jardins. Quand je +passe à pied devant leur demeure, j'admire la Providence qui, dans eux +et dans moi, a placé à Genève des témoins de la Restauration. Que je +suis bête! que je suis bête! le sieur de Lapanouze faisait du royalisme +et de la misère avec <span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span> moi: voyez où sont parvenus ses commis +pour avoir favorisé la conversion des rentes, que j'avais la bonhomie de +combattre, et en vertu de laquelle je fus chassé. Voilà ces messieurs; +ils arrivent dans un élégant tilbury, chapeau sur l'oreille, et je suis +obligé de me jeter dans un fossé pour que la roue n'emporte pas un pan +de ma vieille redingote. J'ai pourtant été pair de France, ministre, +ambassadeur, et j'ai dans une boîte de carton tous les premiers ordres +de la chrétienté, y compris le Saint-Esprit et la Toison d'or. Si les +commis du sieur César de Lapanouze<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a><a href="#footnote344" title="Lien vers la note 344"><span class="smaller">[344]</span></a>, millionnaires, voulaient +m'acheter ma boîte de rubans pour leurs femmes, ils me feraient un +sensible plaisir.</p> + +<p>Pourtant tout n'est pas roses pour MM. B....: ils ne sont pas encore +nobles genevois, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas encore à la seconde +génération, que leur mère habite encore le bas de la ville et n'est pas +montée dans le quartier de Saint-Pierre, le faubourg Saint-Germain de +Genève; mais, Dieu aidant, noblesse viendra après argent.</p> + +<p>Ce fut en 1805 que je vis Genève pour la première fois. Si deux mille +ans s'étaient écoulés entre les deux époques de mes deux voyages, +seraient-elles plus séparées l'une de l'autre qu'elles ne le sont? +Genève appartenait <span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span> à la France; Bonaparte brillait dans toute +sa gloire, madame de Staël dans toute la sienne; il n'était pas plus +question des Bourbons que s'ils n'eussent jamais existé. Et Bonaparte, +et madame de Staël, et les Bourbons, que sont-ils devenus? et moi, je +suis encore là!</p> + +<p>M. de Constant, cousin de Benjamin Constant, et mademoiselle de +Constant, vieille fille pleine d'esprit, de vertu et de talent, habitent +leur cabane de <i>Souterre</i> au bord du Rhône; ils sont dominés par une +autre maison de campagne jadis à M. de Constant: il l'a vendue à la +princesse Belgiojoso<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a><a href="#footnote345" title="Lien vers la note 345"><span class="smaller">[345]</span></a>, exilée milanaise que j'ai vue passer comme +une pâle fleur à travers la fête que je donnai à Rome à la +grande-duchesse Hélène.</p> + +<p>Pendant mes promenades en bateau, un vieux rameur me raconte ce que +faisait lord Byron, dont on aperçoit la demeure sur la rive savoyarde du +lac. Le noble pair attendait qu'une tempête s'élevât pour naviguer; du +bord de sa balancelle, il se jetait à la nage et allait au milieu du +vent aborder aux prisons féodales <span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span> de Bonivard: c'était +toujours l'acteur et le poète. Je ne suis pas si original; j'aime aussi +les orages; mais mes amours avec eux sont secrets, et je n'en fais pas +confidence aux bateliers.</p> + +<p>J'ai découvert derrière Ferney une étroite vallée où coule un filet +d'eau de sept à huit pouces de profondeur; ce ruisselet lave la racine +de quelques saules, se cache çà et là sous des plaques de cresson et +fait trembler des joncs sur la cime desquels se posent des demoiselles +aux ailes bleues. L'homme des trompettes a-t-il jamais vu cet asile de +silence tout contre sa retentissante maison? Non, sans doute: eh bien! +l'eau est là; elle fuit encore; je ne sais pas son nom; elle n'en a +peut-être pas: les jours de Voltaire se sont écoulés; seulement sa +renommée fait encore un peu de bruit dans un petit coin de notre petite +terre, comme ce ruisselet se fait entendre à une douzaine de pas de ses +bords.</p> + +<p>On diffère les uns des autres: je suis charmé de cette rigole déserte; à +la vue des Alpes, une palmette de fougère que je cueille me ravit; le +susurrement d'une vague parmi des cailloux me rend tout heureux; un +insecte imperceptible qui ne sera vu que de moi et qui s'enfonce sous +une mousse, ainsi que dans une vaste solitude, occupe mes regards et me +fait rêver. Ce sont là d'intimes misères, inconnues du beau génie qui, +près d'ici, déguisé en Orosmane, jouait ses tragédies, écrivait aux +princes de la terre et forçait l'Europe à venir l'admirer dans le hameau +de Ferney. Mais n'était-ce pas là aussi des misères? La transition du +monde ne vaut pas le passage de ces flots, et, quant aux rois, j'aime +mieux ma fourmi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page442" name="page442"></a>(p. 442)</span> Une chose m'étonne toujours quand je pense à Voltaire: avec un +esprit supérieur, raisonnable, éclairé, il est resté complètement +étranger au christianisme; jamais il n'a vu ce que chacun voit: que +l'établissement de l'Évangile, à ne considérer que le rapport humain, +est la plus grande révolution qui se soit opérée sur la terre. Il est +vrai de dire qu'au siècle de Voltaire cette idée n'était venue dans la +tête de personne. Les théologiens défendaient le christianisme comme un +fait accompli, comme une vérité fondée sur des lois émanées de +l'autorité spirituelle et temporelle; les philosophes l'attaquaient +comme un abus venu des prêtres et des rois: on n'allait pas plus loin +que cela. Je ne doute pas que si l'on eût pu présenter tout à coup à +Voltaire l'autre côté de la question, son intelligence lucide et prompte +n'en eût été frappée: on rougit de la manière mesquine et bornée dont il +traitait un sujet qui n'embrasse rien moins que la transformation des +peuples, l'introduction de la morale, un principe nouveau de société, un +autre droit des gens, un autre ordre d'idées, le changement total de +l'humanité. Malheureusement, le grand écrivain qui se perd en répandant +des idées funestes entraîne beaucoup d'esprits d'une moindre étendue +dans sa chute: il ressemble à ces anciens despotes de l'Orient sur le +tombeau desquels on immolait des esclaves.</p> + +<p>Là, à Ferney, où il n'entre plus personne, à ce Ferney autour duquel je +viens rôder seul, que de personnages célèbres sont accourus! Ils +dorment, rassemblés pour jamais au fond des lettres de Voltaire, leur +temple hypogée: le souffle d'un siècle s'affaiblit par <span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span> degrés +et s'éteint dans le silence éternel, à mesure que l'on commence à +entendre la respiration d'un autre siècle.</p> + +<p class="p2 right">Aux Pâquis, près Genève, 15 septembre 1831.</p> + +<p>Oh! argent que j'ai tant méprisé et que je ne puis aimer quoi que je +fasse, je suis forcé d'avouer pourtant ton mérite: source de la liberté, +tu arranges mille choses dans notre existence, où tout est difficile +sans toi. Excepté la gloire, que ne peux-tu pas procurer? Avec toi on +est beau, jeune, adoré; on a considération, honneurs, qualités, vertus. +Vous me direz qu'avec de l'argent on n'a que l'apparence de tout cela: +qu'importe, si je crois vrai ce qui est faux? trompez-moi bien et je +vous tiens quitte du reste: la vie est-elle autre chose qu'un mensonge? +Quand on n'a point d'argent, on est dans la dépendance de toutes choses +et de tout le monde. Deux créatures qui ne se conviennent pas pourraient +aller chacune de son côté; eh bien! faute de quelques pistoles, il faut +qu'elles restent là en face l'une de l'autre à se bouder, à se maugréer, +à s'aigrir l'humeur, à s'avaler la langue d'ennui, à se manger l'âme et +le blanc des yeux, à se faire, en enrageant, le sacrifice mutuel de +leurs goûts, de leurs penchants, de leurs façons naturelles de vivre: la +misère les serre l'une contre l'autre, et, dans ces liens de gueux, au +lieu de s'embrasser elles se mordent, mais non pas comme Flora mordait +Pompée. Sans argent, nul moyen de fuite; on ne peut aller chercher un +autre soleil, et, avec une âme fière, on porte incessamment des chaînes. +Heureux juifs, marchands de crucifix, qui gouvernez aujourd'hui +<span class="pagenum"><a id="page444" name="page444"></a>(p. 444)</span> la chrétienté, qui décidez de la paix ou de la guerre, qui +mangez du cochon après avoir vendu de vieux chapeaux, qui êtes les +favoris des rois et des belles, tout laids et tout sales que vous êtes! +ah! si vous vouliez changer de peau avec moi! si je pouvais au moins me +glisser dans vos coffres-forts, vous voler ce que vous avez dérobé à des +fils de famille, je serais le plus heureux homme du monde!</p> + +<p>J'aurais bien un moyen d'exister: je pourrais m'adresser aux monarques; +comme j'ai tout perdu pour leur couronne, il serait assez juste qu'ils +me nourrissent. Mais cette idée qui devrait leur venir ne leur vient +pas, et à moi elle vient encore moins. Plutôt que de m'asseoir aux +banquets des rois, j'aimerais mieux recommencer la diète que je fis +autrefois à Londres avec mon pauvre ami Hingant. Toutefois l'heureux +temps des greniers est passé, non que je m'y trouvasse fort bien, mais +j'y manquerais d'aise, j'y tiendrais trop de place avec les falbalas de +ma renommée; je n'y serais plus avec ma seule chemise et la taille fine +d'un inconnu qui n'a point dîné. Mon cousin de la Boüétardaye n'est plus +là pour jouer du violon sur mon grabat dans sa robe rouge de conseiller +au Parlement de Bretagne, et pour se tenir chaud la nuit, couvert d'une +chaise en guise de courte-pointe; Peltier n'est plus là pour nous donner +à dîner avec l'argent du roi Christophe, et surtout la magicienne n'est +plus là, la Jeunesse, qui, par un sourire, change l'indigence en trésor, +qui vous amène pour maîtresse sa sœur cadette l'Espérance; celle-ci +aussi trompeuse que son aînée, mais revenant encore quand l'autre a fui +pour toujours.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page445" name="page445"></a>(p. 445)</span> J'avais oublié les détresses de ma première émigration et je +m'étais figuré qu'il suffisait de quitter la France pour conserver en +paix l'honneur dans l'exil: les alouettes ne tombent toutes rôties qu'à +ceux qui moissonnent le champ, non à ceux qui l'ont semé: s'il ne +s'agissait que de moi, dans un hôpital je me trouverais à merveille; +mais madame de Chateaubriand? Je n'ai donc pas été plutôt fixé qu'en +jetant les yeux sur l'avenir, l'inquiétude m'a pris.</p> + +<p>On m'écrivait de Paris qu'on ne trouvait à vendre ma maison, rue +d'Enfer, qu'à des prix qui ne suffiraient pas pour purger les +hypothèques dont cet ermitage est grevé; que cependant quelque chose +pourrait s'arranger si j'étais là. D'après ce mot, j'ai fait à Paris une +course inutile, car je n'ai trouvé ni bonne volonté, ni acquéreur; mais +j'ai revu l'Abbaye-aux-Bois et quelques-uns de mes nouveaux amis. La +veille de mon retour ici, j'ai dîné au <i>Café de Paris</i> avec MM. Arago, +Pouqueville, Carrel et Béranger, tous plus ou moins mécontents et déçus +par la <i>meilleure des républiques</i>.</p> + +<p class="p2 right">Aux Pâquis, près de Genève, 26 septembre 1831.</p> + +<p>Mes <i>Études historiques</i> me mirent en rapport avec M. Carrel, comme +elles m'ont fait connaître MM. Thiers et Mignet. J'avais copié, dans la +préface de ces Études, un assez long passage de la <i>Guerre de +Catalogne</i><a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a><a href="#footnote346" title="Lien vers la note 346"><span class="smaller">[346]</span></a>, par <span class="pagenum"><a id="page446" name="page446"></a>(p. 446)</span> M. Carrel, et surtout ce paragraphe: «Les +choses, dans leurs continuelles et fatales transformations, n'entraînent +point avec elles toutes les intelligences; elles ne domptent point tous +les caractères avec une égale facilité; elles ne prennent pas même soin +de tous les intérêts; c'est ce qu'il faut comprendre, et pardonner +quelque chose aux protestations qui s'élèvent en faveur du passé. Quand +une époque est finie, le moule est brisé, et il suffit à la Providence +qu'il ne se puisse refaire; mais des débris restés à terre, il en est +quelquefois de beaux à contempler.»</p> + +<p>À la suite de ces belles paroles, j'ajoutais moi-même ce résumé: +«L'homme qui a pu écrire ces mots a de quoi sympathiser avec ceux qui +ont foi à la Providence, qui respectent la religion du passé, et qui ont +aussi les yeux attachés sur des débris.»</p> + +<p>M. Carrel vint me remercier. Il était à la fois le courage et le talent +du <i>National</i>, auquel il travaillait avec MM. Thiers et Mignet. M. +Carrel appartient à une famille de Rouen pieuse et royaliste: la +légitimité aveugle, et qui rarement distinguait le mérite, méconnut M. +Carrel. Fier et sentant sa valeur, il se réfugia dans des opinions +dangereuses, où l'on trouve une compensation aux sacrifices qu'on +s'impose: il lui est arrivé ce qui arrive à tous les caractères aptes +aux grands mouvements. Quand des circonstances imprévues les obligent à +se renfermer dans un cercle étroit, ils consument des facultés +surabondantes en efforts qui dépassent les opinions et les événements du +jour. Avant les révolutions, des hommes supérieurs meurent inconnus: +leur public n'est pas encore venu; <span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span> après les révolutions, des +hommes supérieurs meurent délaissés: leur public s'est retiré.</p> + +<p>M. Carrel n'est pas heureux: rien de plus positif que ses idées, rien de +plus romanesque que sa vie. Volontaire républicain en Espagne en 1823, +pris sur le champ de bataille, condamné à mort par les autorités +françaises, échappé à mille dangers, l'amour se trouve mêlé aux troubles +de son existence privée. Il lui faut protéger une passion qui soutient +sa vie<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a><a href="#footnote347" title="Lien vers la note 347"><span class="smaller">[347]</span></a>; et cet homme de cœur, toujours prêt au grand jour à se +jeter sur la pointe d'une épée, met devant lui des guichets et les +ombres de la nuit; il se promène dans les campagnes silencieuses avec +une femme aimée, à cette première aube où la diane l'appelait à +l'attaque des tentes de l'ennemi.</p> + +<p>Je quitte M. Armand Carrel pour tracer quelques mots sur notre célèbre +chansonnier. Vous trouverez mon récit trop court, lecteur, mais j'ai +droit à votre indulgence: son nom et ses chansons doivent être gravés +dans votre mémoire.</p> + +<p class="p2">M. de Béranger n'est pas obligé, comme M. Carrel, de cacher ses amours. +Après avoir chanté la liberté et les vertus populaires en bravant la +geôle des rois, il met ses amours dans un couplet, et voilà <i>Lisette</i> +immortelle.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span> Près de la barrière des Martyrs, sous Montmartre, on voit la +rue de la Tour-d'Auvergne. Dans cette rue, à moitié bâtie, à demi pavée, +dans une petite maison retirée derrière un petit jardin et calculée sur +la modicité des fortunes actuelles, vous trouverez l'illustre +chansonnier. Une tête chauve, un air un peu rustique, mais fin et +voluptueux, annoncent le poète. Je repose avec plaisir mes yeux sur +cette figure plébéienne, après avoir regardé tant de faces royales; je +compare ces types si différents: sur les fronts monarchiques on voit +quelque chose d'une nature élevée, mais flétrie, impuissante, effacée; +sur les fronts démocratiques paraît une nature physique commune, mais on +reconnaît une nature intellectuelle, haute: le front monarchique a perdu +la couronne; le front populaire l'attend.</p> + +<p>Je priais un jour Béranger (qu'il me pardonne s'il me rend aussi +familier que sa renommée), je le priais de me montrer quelques-uns de +ses ouvrages inconnus: «Savez-vous, me dit-il, que j'ai commencé par +être votre disciple? j'étais fou du <i>Génie du Christianisme</i> et j'ai +fait des idylles chrétiennes: ce sont des scènes de curé de campagne, +des tableaux du culte dans les villages et au milieu des moissons.»</p> + +<p>M. Augustin Thierry m'a dit que la bataille des Francs dans les +<i>Martyrs</i> lui avait donné l'idée d'une nouvelle manière d'écrire +l'histoire: rien ne m'a plus flatté que de trouver mon souvenir placé au +commencement du talent de l'historien Thierry et du poète Béranger.</p> + +<p>Notre chansonnier a les diverses qualités que Voltaire <span class="pagenum"><a id="page449" name="page449"></a>(p. 449)</span> exige +pour la chanson: «Pour bien réussir à ces petits ouvrages, dit l'auteur +de tant de poésies gracieuses, il faut dans l'esprit de la finesse et du +sentiment, avoir de l'harmonie dans la tête, ne point trop s'abaisser, +et savoir n'être pas trop long.»</p> + +<p>Béranger a plusieurs muses, toutes charmantes; et quand ces muses sont +des femmes, il les aime toutes. Lorsqu'il en est trahi, il ne tourne +point à l'élégie; et pourtant un sentiment de pieuse tristesse est au +fond de sa gaieté: c'est une figure sérieuse qui sourit, c'est la +philosophie qui prie.</p> + +<p>Mon amitié pour Béranger m'a valu bien des étonnements de la part de ce +qu'on appelait mon parti; un vieux chevalier de Saint-Louis, qui m'est +inconnu, m'écrivait du fond de sa tourelle: «Réjouissez-vous, monsieur, +d'être loué par celui qui a souffleté votre roi et votre Dieu.» Très +bien, mon brave gentilhomme! vous êtes poète aussi.</p> + +<p>À la fin d'un dîner au <i>Café de Paris</i>, dîner que je donnais à MM. +Béranger et Armand Carrel avant mon départ pour la Suisse, M. Béranger +nous chanta l'admirable chanson imprimée:</p> + +<p class="poem"> + «Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie,<br> + Fuir son amour, notre encens et nos soins?»</p> + +<p>On y remarquait cette strophe sur les Bourbons:</p> + +<p class="poem"> + «Et tu voudrais t'attacher à leur chute!<br> + Connais donc mieux leur folle vanité:<br> + Au rang des maux qu'au ciel même elle impute,<br> + Leur cœur ingrat met ta fidélité.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page450" name="page450"></a>(p. 450)</span> À cette chanson, qui est de l'histoire du temps, je répondis de +la Suisse par une lettre qu'on voit imprimée en tête de ma brochure sur +la proposition Briqueville<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a><a href="#footnote348" title="Lien vers la note 348"><span class="smaller">[348]</span></a>. Je lui disais: «Du lieu où je vous +écris, monsieur, j'aperçois la maison de campagne qu'habita lord Byron +et les toits du château de madame de Staël. Où est le barde de +<i>Childe-Harold</i>? où est l'auteur de <i>Corinne</i>? Ma trop longue vie +ressemble à ces voies romaines bordées de monuments funèbres<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a><a href="#footnote349" title="Lien vers la note 349"><span class="smaller">[349]</span></a>.»</p> + +<p>Je retournai à Genève; je ramenai ensuite madame de Chateaubriand à +Paris, et rapportai le manuscrit <span class="pagenum"><a id="page451" name="page451"></a>(p. 451)</span> contre la proposition +Briqueville sur le bannissement des Bourbons, proposition prise en +considération dans la séance des députés du 17 septembre de cette année +1831: les uns attachent leur vie au succès, les autres au malheur.</p> + +<p class="p2 right">Paris, rue d'Enfer, fin de novembre 1831.</p> + +<p>De retour à Paris le 11 octobre, je publiai ma brochure vers la fin du +même mois<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a><a href="#footnote350" title="Lien vers la note 350"><span class="smaller">[350]</span></a>; elle a pour titre: <i>De la nouvelle proposition relative +au bannissement de Charles X et de sa famille, ou suite de mon dernier +écrit: De la Restauration et de la Monarchie élective.</i></p> + +<p>Quand ces mémoires posthumes paraîtront, la polémique quotidienne, les +événements pour lesquels on se passionne à l'heure actuelle de ma vie, +les adversaires que je combats, même l'acte du bannissement de Charles X +et de sa famille, compteront-ils pour quelque chose? c'est là +l'inconvénient de tout journal: on y trouve des discussions animées sur +des sujets devenus indifférents; le lecteur voit passer comme des ombres +une foule de personnages dont il ne retient pas même le nom: figurants +muets qui remplissent le fond de la scène. Toutefois c'est dans ces +parties arides des chroniques que l'on recueille les observations et les +faits de l'histoire de l'homme et des hommes.</p> + +<p>Je mis d'abord au commencement de la brochure le décret proposé +successivement par MM. Baude et Briqueville. Après avoir examiné les +cinq partis que l'on avait à prendre après la révolution de Juillet, je +dis:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page452" name="page452"></a>(p. 452)</span> «La pire des périodes que nous ayons parcourues semble être +celle où nous sommes, parce que l'anarchie règne dans la raison, la +morale et l'intelligence. L'existence des nations est plus longue que +celle des individus: un homme paralytique reste quelquefois étendu sur +sa couche plusieurs années avant de disparaître; une nation infirme +demeure longtemps sur son lit avant d'expirer. Ce qu'il fallait à la +royauté nouvelle, c'était de l'élan, de la jeunesse, de l'intrépidité, +tourner le dos au passé, marcher avec la France à la rencontre de +l'avenir.</p> + +<p>«De cela elle n'a cure; elle s'est présentée amaigrie, débiffée par les +docteurs qui la médicamentaient. Elle est arrivée piteuse, les mains +vides, n'ayant rien à donner, tout à recevoir, se faisant pauvrette, +demandant grâce à chacun, et cependant hargneuse, déclamant contre la +légitimité et singeant la légitimité, contre le républicanisme et +tremblant devant lui. Ce <i>système</i> pansu ne voit d'ennemis que dans deux +oppositions qu'il menace. Pour se soutenir, il s'est composé une +phalange des vétérans réengagistes: s'ils portaient autant de chevrons +qu'ils ont fait de serments, ils auraient la manche plus bariolée que la +livrée des Montmorency.</p> + +<p>«Je doute que la liberté se plaise longtemps à ce pot-au-feu d'une +monarchie domestique. Les Francs l'avaient placée, cette liberté, dans +un camp; elle a conservé chez leurs descendants le goût et l'amour de +son premier berceau; comme l'ancienne royauté, elle veut être élevée sur +le pavois et ses députés sont soldats.»</p> + +<p>De cette argumentation je passe au détail du système <span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span> suivi +dans nos relations extérieures. La faute immense du congrès de Vienne +est d'avoir mis un pays militaire comme la France dans un état forcé +d'hostilité avec les peuples riverains. Je fais voir tout ce que les +étrangers ont acquis en territoire et en puissance, tout ce que nous +pouvions reprendre en Juillet. Grande leçon! preuve frappante de la +vanité de la gloire militaire et des œuvres des conquérants! Si l'on +faisait une liste des princes qui ont augmenté les possessions de la +France, Bonaparte n'y figurerait pas; Charles X y occuperait une place +remarquable!</p> + +<p>Passant de raisonnement en raisonnement, j'arrive à Louis-Philippe: +«Louis-Philippe est roi,» dis-je, il porte le sceptre de l'enfant dont +il était l'héritier immédiat, de ce pupille que Charles X avait remis +entre les mains du lieutenant général du royaume, comme à un tuteur +expérimenté, un dépositaire fidèle, un protecteur généreux. Dans ce +château des Tuileries, au lieu d'une couche innocente, sans insomnie, +sans remords, sans apparition, qu'a trouvé le prince? un trône vide que +lui présente un spectre décapité portant dans sa main sanglante la tête +d'un autre spectre....</p> + +<p>«Faut-il, pour achever, emmancher le fer de Louvel dans une loi, afin de +porter le dernier coup à la famille proscrite? Si elle était poussée à +ces bords par la tempête; si trop jeune encore, Henri n'avait pas les +années requises à l'échafaud, eh bien! vous, les maîtres, accordez-lui +dispense d'âge pour mourir.»</p> + +<p>Après avoir parlé au gouvernement de la France, je me retourne vers +Holy-Rood et j'ajoute: «Oserai-je prendre, en finissant, la respectueuse +liberté d'adresser <span class="pagenum"><a id="page454" name="page454"></a>(p. 454)</span> quelques paroles aux hommes de l'exil? Ils +sont rentrés dans la douleur comme dans le sein de leur mère: le +malheur, séduction dont j'ai peine à me défendre, me semble avoir +toujours raison; je crains de blesser son autorité sainte et la majesté +qu'il ajoute à des grandeurs insultées, qui désormais n'ont plus que moi +pour flatteur. Mais je surmonterai ma faiblesse, je m'efforcerai de +faire entendre un langage qui, dans un jour d'infortune, pourrait +préparer une espérance à ma patrie.</p> + +<p>«L'éducation d'un prince doit être en rapport avec la forme du +gouvernement et les mœurs de son pays. Or, il n'y a en France ni +chevalerie, ni chevaliers, ni soldats de l'oriflamme, ni gentilshommes +bardés de fer, prêts à marcher à la suite du drapeau blanc. Il y a un +peuple qui n'est plus le peuple d'autrefois, un peuple qui, changé par +les siècles, n'a plus les anciennes habitudes et les antiques mœurs +de nos pères. Qu'on déplore ou qu'on glorifie les transformations +sociales advenues, il faut prendre la nation telle qu'elle est, les +faits tels qu'ils sont, entrer dans l'esprit de son temps, afin d'avoir +action sur cet esprit.</p> + +<p>«Tout est dans la main de Dieu, excepté le passé qui, une fois tombé de +cette main puissante, n'y rentre plus.</p> + +<p>«Arrivera sans doute le moment où l'orphelin sortira de ce château des +Stuarts, asile de mauvais augure qui semble étendre l'ombre de la +fatalité sur sa jeunesse: le dernier-né du Béarnais doit se mêler aux +enfants de son âge, aller aux écoles publiques, apprendre tout ce que +l'on sait aujourd'hui. Qu'il <span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span> devienne le jeune homme le plus +éclairé de son temps; qu'il soit au niveau des sciences de l'époque; +qu'il joigne aux vertus d'un chrétien du siècle de saint Louis les +lumières d'un chrétien de notre siècle. Que des voyages l'instruisent +des mœurs et des lois; qu'il ait traversé les mers, comparé les +institutions et les gouvernements, les peuples libres et les peuples +esclaves; que simple soldat, s'il en trouve l'occasion à l'étranger, il +s'expose aux périls de la guerre, car on n'est point apte à régner sur +des Français sans avoir entendu siffler le boulet. Alors on aura fait +pour lui ce qu'humainement parlant on peut faire. Mais surtout +gardez-vous de le nourrir dans les idées du droit invincible; loin de le +flatter de remonter au rang de ses pères, préparez-le à n'y remonter +jamais; élevez-le pour être homme, non pour être roi: là sont ses +meilleures chances.</p> + +<p>«C'est assez: quel que soit le conseil de Dieu, il restera au candidat +de ma tendre et pieuse fidélité une majesté des âges que les hommes ne +lui peuvent ravir. Mille ans noués à sa jeune tête le pareront toujours +d'une pompe au-dessus de celle de tous les monarques. Si dans la +condition privée il porte bien ce diadème de jours, de souvenirs et de +gloire, si sa main soulève sans effort ce sceptre du temps que lui ont +légué ses aïeux, quel empire pourrait-il regretter?»</p> + +<p class="p2">M. le comte de Briqueville, dont je combattis ainsi la proposition, +imprima quelques réflexions sur ma brochure; il me les envoya avec ce +billet:</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page456" name="page456"></a>(p. 456)</span> «Monsieur,</p> + +<p>«J'ai cédé au besoin, au devoir de publier les réflexions qu'ont fait +naître dans mon esprit vos pages éloquentes sur ma proposition. J'obéis +à un sentiment non moins vrai en déplorant de me trouver en opposition +avec vous, monsieur, qui, à la puissance du génie, joignez tant de +titres à la considération publique. Le pays est en danger, et dès lors +je ne puis plus croire à une dissension sérieuse entre nous: cette +France nous invite à nous réunir pour la sauver; aidez-la de votre +génie; nous manœuvrerons, nous l'aiderons de nos bras. Sur ce +terrain, monsieur, n'est-il pas vrai, nous ne serons pas longtemps sans +nous entendre? Vous serez le Tyrtée d'un peuple dont nous sommes les +soldats, et ce sera avec bonheur que je me proclamerai alors le plus +ardent de vos adhérents politiques, comme je suis déjà le plus sincère +de vos admirateurs.</p> + +<p>«Votre très-humble et obéissant serviteur,</p> + +<p class="right">«Le comte Armand de <span class="smcap">Briqueville</span>.</p> + +<p>«Paris, 15 novembre 1831.»</p> + +<p class="p2">Je ne restai pas en demeure, et je rompis contre le champion une seconde +lance mort-née.</p> + +<p class="p2 right">«Paris, ce 15 novembre 1831.</p> + +<p>«Monsieur.</p> + +<p>«Votre lettre est digne d'un gentilhomme: pardonnez-moi ce vieux mot, +qui va à votre nom, à <span class="pagenum"><a id="page457" name="page457"></a>(p. 457)</span> votre courage, à votre amour de la +France. Comme vous, je déteste le joug étranger: s'il s'agissait de +défendre mon pays, je ne demanderais pas à porter la lyre du poète, mais +l'épée du vétéran dans les rangs de vos soldats.</p> + +<p>«Je n'ai point encore lu, monsieur, vos réflexions; mais si l'état de la +politique vous conduisait à retirer la proposition qui m'a si +étrangement affligé, avec quel bonheur je me rencontrerais près de vous, +sans obstacle, sur le terrain de la liberté, de l'honneur, de la gloire +de notre patrie!</p> + +<p>«J'ai l'honneur d'être, monsieur, avec la considération la plus +distinguée, votre très-humble et très-obéissant serviteur,</p> + +<p class="right smcap">«Chateaubriand.»</p> + +<p>Paris, rue d'Enfer, infirmerie de Marie-Thérèse, décembre 1831.</p> + +<p class="p2">Un poète, mêlant les proscriptions des Muses à celles des lois, dans une +improvisation énergique, attaqua la veuve et l'orphelin. Comme ces vers +étaient d'un écrivain de talent, ils acquirent une sorte d'autorité qui +ne me permit pas de les laisser passer; je fis volte-face contre un +autre ennemi<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a><a href="#footnote351" title="Lien vers la note 351"><span class="smaller">[351]</span></a>.</p> + +<p>On ne comprendrait pas ma réponse si on ne lisait le libellé du +poète<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a><a href="#footnote352" title="Lien vers la note 352"><span class="smaller">[352]</span></a>; je vous invite donc à jeter les <span class="pagenum"><a id="page458" name="page458"></a>(p. 458)</span> yeux sur ces vers; +ils sont très beaux et on les trouve partout. Ma réponse n'a pas été +rendue publique: elle paraît pour la première fois dans ces <i>Mémoires</i>. +Misérables débats où aboutissent les révolutions! Voilà à quelle lutte +nous arrivons, nous faibles successeurs de ces hommes qui, les armes à +la main, traitaient les grandes questions de gloire et de liberté en +agitant l'univers! Des pygmées font entendre aujourd'hui leur petit cri +parmi les tombeaux des géants ensevelis sous les monts qu'ils ont +renversés sur eux.</p> + +<p class="p2 right">«Paris, mercredi soir, 9 novembre 1831</p> + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>«J'ai reçu ce matin le dernier numéro de la <i>Némesis</i> que vous m'avez +fait l'honneur de m'envoyer. Pour me défendre de la séduction de ces +éloges donnés avec tant d'éclat, de grâce et de charme<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a><a href="#footnote353" title="Lien vers la note 353"><span class="smaller">[353]</span></a>, j'ai besoin +de me rappeler les obstacles qui s'élèvent entre nous. Nous vivons dans +deux mondes à part; nos espérances et nos craintes ne sont pas les +<span class="pagenum"><a id="page459" name="page459"></a>(p. 459)</span> mêmes; vous brûlez ce que j'adore, et je brûle ce que vous +adorez. Vous avez grandi, monsieur, au milieu d'une foule d'avortons de +Juillet; mais, de même que toute l'influence que vous supposez à ma +prose ne fera pas, selon vous, remonter une race tombée; de même, selon +moi, toute la puissance, de votre poésie ne ravalera pas cette noble +race: serions-nous ainsi placés l'un et l'autre dans deux +impossibilités?</p> + +<p>«Vous êtes jeune, monsieur, comme cet avenir que vous songez et qui vous +pipera; je suis vieux comme ce temps que je rêve et qui m'échappe. Si +vous veniez vous asseoir à mon foyer, dites-vous obligeamment, vous +reproduiriez mes traits sous votre burin: moi, je m'efforcerais de vous +faire chrétien et royaliste. Puisque votre lyre, au premier accord de +son harmonie, chantait <i>mes Martyrs et mon pèlerinage</i>, pourquoi +n'achèveriez-vous pas la course? Entrez dans le lieu saint; le temps ne +m'a arraché que les cheveux, comme il effeuille un arbre en hiver, mais +la sève est restée au cœur: j'ai encore la main assez ferme pour +tenir le flambeau qui guiderait vos pas sous les voûtes du sanctuaire.</p> + +<p>«Vous affirmez, monsieur, qu'il faudrait un peuple de poètes pour +comprendre mes contradictions <i>de royaumes éteints et de jeunes +républiques</i>; n'auriez-vous pas aussi célébré la <i>liberté</i> et trouvé +quelques magnifiques paroles pour les tyrans qui l'opprimaient? Vous +citez les Dubarry, les Montespan, les Fontanges, les La Vallière; vous +rappelez des faiblesses royales; mais ces faiblesses ont-elles coûté à +la France ce que les débauches des Danton et des <span class="pagenum"><a id="page460" name="page460"></a>(p. 460)</span> Camille +Desmoulins lui ont coûté? Les mœurs de ces Catilina plébéiens se +réfléchissaient jusque dans leur langage, ils empruntaient leurs +métaphores à la porcherie des infâmes et des prostituées. Les fragilités +de Louis XIV et de Louis XV ont-elles envoyé les pères et les époux au +gibet, après avoir déshonoré les filles et les épouses? Les bains de +sang ont-ils rendu l'impudicité d'un révolutionnaire plus chaste que les +bains de lait ne rendaient virginale la souillure d'une Poppée? Quand +les regrattiers de Robespierre auraient détaillé au peuple de Paris le +sang des baignoires de Danton, comme les esclaves de Néron vendaient aux +habitants de Rome le lait des thermes de sa courtisane, pensez-vous que +quelque vertu se fût trouvée dans la lavure des obscènes bourreaux de la +terreur?</p> + +<p>«La rapidité et la hauteur du vol de votre muse vous ont trompé, +monsieur: le soleil qui rit à toutes les misères aura frappé les +vêtements d'une veuve; ils vous auront semblé <i>dorés</i>: j'ai vu ces +vêtements, ils étaient de deuil; ils ignoraient les fêtes; l'enfant, +dans les entrailles qui le portaient, n'a été bercé que du bruit des +larmes; s'il eût <i>dansé neuf mois dans le sein de sa mère</i>, comme vous +le dites, il n'aurait eu donc de joie qu'avant de naître, entre la +conception et l'enfantement, entre l'assassinat et la proscription! <i>La +pâleur de redoutable augure</i> que vous avez remarquée sur le visage de +Henri est le résultat de la saignée paternelle et non la lassitude d'un +bal de deux cent soixante-dix nuits. L'antique malédiction a été +maintenue pour la fille de Henri IV: <i>in dolore paries filios</i>. Je ne +<span class="pagenum"><a id="page461" name="page461"></a>(p. 461)</span> connais que la déesse de la Raison dont les couches, hâtées +par des adultères, aient eu lieu dans les danses de la mort. Il tombait +de ses flancs publics des reptiles immondes qui ballaient à l'instant +même avec les tricoteuses autour de l'échafaud, au son du coutelas, +remontant et redescendant, refrain de la danse diabolique.</p> + +<p>«Ah! monsieur, je vous en conjure, au nom de votre rare talent, cessez +de récompenser le crime et de punir le malheur par les sentences +improvisées de votre muse; ne condamnez pas le premier au ciel, le +second à l'enfer. Si, en restant attaché à la cause de la liberté et des +lumières, vous donniez asile à la religion, à l'humanité, à l'innocence, +vous verriez apparaître à vos veilles une autre espèce de Némésis, digne +de tous les hommages de la terre. En attendant que vous versiez mieux +que moi sur la vertu <i>tout l'océan de vos fraîches idées</i>, continuez, +avec la vengeance que vous vous êtes faite, de traîner aux gémonies nos +turpitudes; renversez les faux monuments d'une révolution qui n'a pas +édifié le temple propre à son culte; labourez leurs ruines avec le soc +de votre satire; semez le sel dans ce champ pour le rendre stérile, afin +qu'il ne puisse y germer de nouveau aucune bassesse. Je vous recommande +surtout, monsieur, ce gouvernement prosterné qui chevrote la fierté des +obéissances, la victoire des défaites, et la gloire des humiliations de +la patrie.</p> + +<p class="right">«<span class="smcap">Chateaubriand</span><a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a><a href="#footnote354" title="Lien vers la note 354"><span class="smaller">[354]</span></a>.»</p> + +<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page462" name="page462"></a>(p. 462)</span> Paris, rue d'Enfer, fin de mars 1832.</p> + +<p>Ces voyages et ces combats finirent pour moi l'année 1831: au +commencement de cette année 1832, autre tracasserie.</p> + +<p>La révolution de Paris avait laissé sur le pavé de Paris une foule de +Suisses, de gardes du corps, d'hommes de tous états nourris par la cour, +qui mouraient de faim et que de bonnes têtes monarchiques, jeunes et +folles sous leurs cheveux gris, imaginèrent d'enrôler pour un coup de +main.</p> + +<p>Dans ce formidable complot<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a><a href="#footnote355" title="Lien vers la note 355"><span class="smaller">[355]</span></a>, il ne manquait pas de personnes graves, +pâles, maigres, transparentes, courbées, le visage noble, les yeux +encore vifs, la tête blanchie; ce passé ressemblait à l'honneur +ressuscité venant essayer de rétablir, avec ses mains d'ombre, la +famille qu'il n'avait pu soutenir de ses vivantes mains. Souvent des +gens à béquilles prétendent étayer les monarchies croulantes; mais, à +cette époque de la société, la restauration d'un monument du moyen âge +est impossible, parce que le génie qui animait cette architecture est +mort: on ne fait que du vieux en croyant faire du gothique.</p> + +<p>D'un autre côté, les héros de Juillet, à qui le juste-milieu avait +filouté la République, ne demandaient pas mieux que de s'entendre avec +les carlistes pour se venger d'un ennemi commun, quitte à s'égorger +<span class="pagenum"><a id="page463" name="page463"></a>(p. 463)</span> après la victoire. M. Thiers ayant préconisé le système de +1793 comme l'œuvre de la liberté, de la victoire et du génie, de +jeunes imaginations se sont allumées au feu d'un incendie dont elles ne +voyaient que la réverbération lointaine; elles en sont à la poésie de la +terreur: affreuse et folle parodie qui fait rebrousser l'heure de la +liberté. C'est méconnaître à la fois le temps, l'histoire et l'humanité; +c'est obliger le monde à reculer jusque sous le fouet du garde-chiourme +pour se sauver de ces fanatiques de l'échafaud.</p> + +<p>Il fallait de l'argent pour nourrir tous ces mécontents, héros de +Juillet éconduits, ou domestiques sans place: on se cotisa. Des +conciliabules carlistes et républicains avaient lieu dans tous les coins +de Paris, et la police, au fait de tout, envoyait ses espions prêcher, +d'un club à un grenier, l'égalité et la légitimité. On m'informait de +ces menées que je combattais. Les deux partis voulaient me déclarer leur +chef au moment certain du triomphe: un club républicain me fit demander +si j'accepterais la présidence de la République; je répondis: «Oui, très +certainement; mais après M. de la Fayette;» ce qui fut trouvé modeste et +convenable. Le général La Fayette venait quelquefois chez madame +Récamier; je me moquais un peu de <i>sa meilleure des républiques</i>; je lui +demandais s'il n'aurait pas mieux fait de proclamer Henri V et d'être le +véritable président de la France pendant la minorité du royal enfant. Il +en convenait et prenait bien la plaisanterie, car il était homme de +bonne compagnie. Toutes les fois que nous nous retrouvions, il me +disait: «Ah! vous allez recommencer votre querelle.» Je lui faisais +convenir qu'il n'y <span class="pagenum"><a id="page464" name="page464"></a>(p. 464)</span> avait pas eu d'homme plus attrapé que lui +par son bon ami Philippe.</p> + +<p>Au milieu de cette agitation et de ces conspirations extravagantes, +arrive un homme déguisé. Il débarqua chez moi, perruque de chiendent sur +l'occiput, lunettes vertes sur le nez, masquant ses yeux qui voyaient +très bien sans lunettes. Il avait ses poches pleines de lettres de +change qu'il montrait; et tout de suite instruit que je voulais vendre +ma maison et arranger mes affaires, il me fit offre de ses services; je +ne pouvais m'empêcher de rire de ce monsieur (homme d'esprit et de +ressource d'ailleurs) qui se croyait obligé de m'acheter pour la +légitimité. Ses offres devenant trop pressantes, il vit sur mes lèvres +un dédain qui l'obligea de faire retraite, et il écrivit à mon +secrétaire ce petit billet que j'ai gardé:</p> + +<p class="p2">«Monsieur,</p> + +<p>«Hier au soir j'ai eu l'honneur de voir M. le vicomte de Chateaubriand, +qui m'a reçu avec sa bonté habituelle; néanmoins j'ai cru m'apercevoir +qu'il n'avait plus son abandon ordinaire. Dites-moi, je vous prie, ce +qui aurait pu me retirer sa confiance, à laquelle je tenais plus qu'à +toute autre chose; si on lui a fait des <i>cancans</i>, je ne crains pas de +mettre ma conduite au grand jour, et je suis prêt à répondre à tout ce +qu'on pourrait lui avoir dit; il connaît trop la méchanceté des +intrigants pour me condamner sans vouloir m'entendre. Il y a même des +peureux qui en font aussi; mais il faut espérer que le jour arrivera où +l'on verra les gens qui sont <span class="pagenum"><a id="page465" name="page465"></a>(p. 465)</span> véritablement dévoués. Il m'a +donc dit qu'il était inutile de me mêler de ses affaires; j'en suis +désolé, car j'aime à croire qu'elles auraient été arrangées selon ses +désirs. Je me doute à peu près quelle est la personne qui, sur cet +article, l'a fait changer; si dans le temps j'avais été moins discret, +elle n'aurait pas été à même de me nuire chez votre excellent <i>patron</i>. +Enfin, je ne lui en suis pas moins dévoué, vous pouvez l'en assurer de +nouveau en lui présentant mes hommages respectueux. J'ose espérer qu'un +jour viendra où il pourra me connaître et me juger.</p> + +<p>«Agréez, je vous prie, monsieur, etc.»</p> + +<p>Hyacinthe fit à ce billet cette réponse que je lui dictai:</p> + +<p>«Mon patron n'a rien du tout de particulier contre la personne qui m'a +écrit; mais il veut vivre hors de tout, et ne veut accepter aucun +service.»</p> + +<p>Bientôt après, la catastrophe arriva.</p> + +<p>Connaissez-vous la rue des Prouvaires<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a><a href="#footnote356" title="Lien vers la note 356"><span class="smaller">[356]</span></a>, rue étroite, <span class="pagenum"><a id="page466" name="page466"></a>(p. 466)</span> sale, +populeuse, dans le voisinage de Saint-Eustache et des halles? C'est là +que se donna le fameux souper de la troisième restauration. Les convives +étaient armés de pistolets, de poignards et de clefs; on devait, après +boire, s'introduire dans la galerie du Louvre, et, passant à minuit +entre deux rangs de chefs-d'œuvre, aller frapper le monstre usurpant +au milieu d'une fête. La conception était romantique; le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle +était revenu, on pouvait se croire au temps des Borgia, des Médicis de +Florence et des Médicis de Paris, aux hommes près.</p> + +<p>Le 1<sup>er</sup> février, à neuf heures du soir, j'allais me coucher, lorsqu'un +homme zélé et l'individu aux lettres de change forcèrent ma porte, rue +d'Enfer, <span class="pagenum"><a id="page467" name="page467"></a>(p. 467)</span> pour me dire que tout était prêt, que dans deux +heures Louis-Philippe aurait disparu; ils venaient s'informer s'ils +pouvaient me déclarer le chef principal du gouvernement provisoire, et +si je consentais à prendre, avec un conseil de régence, les rênes du +gouvernement provisoire au nom de Henri V. Ils avouaient que la chose +était périlleuse, mais que je n'en recueillerais que plus de gloire, et +que, comme je convenais à tous les partis, j'étais le seul homme de +France en position de jouer un pareil rôle.</p> + +<p>C'était me serrer de près, deux heures pour me décider à ma couronne! +deux heures pour aiguiser le grand sabre de mamelouck que j'avais acheté +au Caire en 1806! Pourtant, je n'éprouvai aucun embarras et je leur dis: +«Messieurs, vous savez que je n'ai jamais approuvé cette entreprise, qui +me paraît folle. Si j'avais à m'en mêler, j'aurais partagé vos périls et +n'aurais pas attendu votre victoire pour accepter le prix de vos +dangers. Vous savez que j'aime sérieusement la liberté, et il m'est +évident, par les meneurs de toute cette affaire, qu'ils ne veulent point +de liberté, qu'ils commenceraient, demeurés maîtres du champ de +bataille, par établir le règne de l'arbitraire. Ils n'auraient personne, +ils ne m'auraient pas surtout pour les soutenir dans ces projets; leur +succès amènerait une complète anarchie, et l'étranger, profitant de nos +discordes, viendrait démembrer la France. Je ne puis donc entrer dans +tout cela. J'admire votre dévouement, mais le mien n'est pas de la même +nature. Je vais me coucher; «je vous conseille d'en faire autant, et +j'ai bien peur d'apprendre demain matin le malheur de vos amis.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page468" name="page468"></a>(p. 468)</span> Le souper eut lieu; l'hôte du logis, qui ne l'avait préparé +qu'avec l'autorisation de la police, savait à quoi s'en tenir. Les +mouchards, à table, trinquaient le plus haut à la santé de Henri V; les +sergents de ville arrivèrent, empoignèrent les convives et renversèrent +encore une fois la coupe de la royauté légitime. Le Renaud des +aventuriers royalistes était un savetier de la rue de Seine<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a><a href="#footnote357" title="Lien vers la note 357"><span class="smaller">[357]</span></a>, décoré +de Juillet, qui s'était battu vaillamment dans les trois journées, et +qui blessa grièvement, pour Henri V, un agent de police de +Louis-Philippe, comme il avait tué des soldats de la garde, pour chasser +le même Henri V et les deux vieux rois.</p> + +<p>J'avais reçu, pendant cette affaire, un billet de madame la duchesse de +Berry qui me nommait <i>membre d'un gouvernement secret</i>, qu'elle +établissait en qualité de régente de France. Je profitai de cette +occasion pour écrire à la princesse la lettre suivante<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a><a href="#footnote358" title="Lien vers la note 358"><span class="smaller">[358]</span></a>:</p> + +<p class="p2">«Madame,</p> + +<p>«C'est avec la plus profonde reconnaissance que j'ai reçu le témoignage +de confiance et d'estime dont vous avez bien voulu m'honorer; il impose +à ma fidélité le devoir de redoubler de zèle, en mettant <span class="pagenum"><a id="page469" name="page469"></a>(p. 469)</span> +toujours sous les yeux de Votre Altesse Royale ce qui me paraîtra la +vérité.</p> + +<p>«Je parlerai d'abord des prétendues conspirations dont le bruit sera +peut-être parvenu jusqu'à Votre Altesse Royale. On affirme qu'elles ont +été fabriquées ou provoquées par la police. Laissant de côté le fait, et +sans insister sur ce que les conspirations (vraies ou fausses) ont en +elles-mêmes de répréhensible, je me contenterai de remarquer que notre +caractère national est à la fois trop léger et trop franc pour réussir à +de pareilles besognes. Aussi, depuis quarante années, ces sortes +d'entreprises coupables ont-elles constamment échoué. Rien de plus +ordinaire que d'entendre un Français se vanter publiquement d'être d'un +complot; il en raconte tout le détail, sans oublier le jour, le lieu et +l'heure, à quelque espion qu'il prend pour un confrère; il dit tout +haut, ou plutôt il crie aux passants: «Nous avons quarante mille hommes +bien comptés, nous avons soixante mille cartouches, telle rue, numéro +tant, dans la maison qui fait le coin.» Et puis ce Catilina va danser et +rire.</p> + +<p>«Les sociétés secrètes ont seules une longue portée, parce qu'elles +procèdent par révolutions et non par conspirations; elles visent à +changer les doctrines, les idées et les mœurs, avant de changer les +hommes et les choses; leurs progrès sont lents, mais les résultats +certains. La publicité de la pensée détruira l'influence des sociétés +secrètes; c'est l'opinion publique qui maintenant opérera en France ce +que les congrégations occultes accomplissent chez les peuples non encore +émancipés.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page470" name="page470"></a>(p. 470)</span> «Les départements de l'Ouest et du Midi, qu'on a l'air de +vouloir pousser à bout par l'arbitraire et la violence, conservent cet +esprit de fidélité qui distingua les antiques mœurs; mais cette +moitié de la France ne conspirera jamais, dans le sens étroit de ce mot: +c'est une espèce de camp au repos sous les armes. Admirable comme +réserve de la légitimité, elle serait insuffisante comme avant-garde et +ne prendrait jamais avec succès l'offensive. La civilisation a fait trop +de progrès pour qu'il éclate une de ces guerres intestines à grands +résultats, ressource et fléau des siècles à la fois plus chrétiens et +moins éclairés.</p> + +<p>«Ce qui existe en France n'est point une monarchie, c'est une +république; à la vérité, du plus mauvais aloi. Cette république est +plastronnée d'une royauté qui reçoit les coups et les empêche de porter +sur le gouvernement même.</p> + +<p>«De plus, si la légitimité est une force considérable, l'élection est +aussi un pouvoir prépondérant, même lorsqu'elle n'est que fictive, +surtout en ce pays où l'on ne vit que de vanité: la passion française, +l'égalité, est flattée par l'élection.</p> + +<p>«Le gouvernement de Louis-Philippe se livre à un double excès +d'arbitraire et d'obséquiosité auquel le gouvernement de Charles X +n'avait jamais songé. On supporte cet excès, pourquoi? Parce que le +peuple supporte plus facilement la tyrannie d'un gouvernement qu'il a +créé que la rigueur légale des institutions qui ne sont pas son ouvrage.</p> + +<p>«Quarante années de tempêtes ont brisé les plus fortes âmes: l'apathie +est grande, l'égoïsme presque <span class="pagenum"><a id="page471" name="page471"></a>(p. 471)</span> général; on se ratatine pour se +soustraire au danger, garder ce qu'on a, vivoter en paix. Après une +révolution, il reste aussi des hommes gangrenés qui communiquent à tout +leur souillure, comme après une bataille il reste des cadavres qui +corrompent l'air. Si, par un souhait, Henri V pouvait être transporté +aux Tuileries sans dérangement, sans secousse, sans compromettre le plus +léger intérêt, nous serions bien près d'une restauration; mais, pour +l'avoir, s'il faut seulement ne pas dormir une nuit, les chances +diminuent.</p> + +<p>«Les résultats des journées de Juillet n'ont tourné ni au profit du +peuple, ni à l'honneur de l'armée, ni à l'avantage des lettres, des +arts, du commerce et de l'industrie. L'État est devenu la proie des +ministériels de profession et de cette classe qui voit la patrie dans +son pot-au-feu, les affaires publiques dans son ménage: il est +difficile, madame, que vous connaissiez de loin ce qu'on appelle ici le +<i>juste-milieu</i>; que Son Altesse Royale se figure une absence complète +d'élévation d'âme, de noblesse de cœur, de dignité de caractère; +qu'elle se représente des gens gonflés de leur importance, ensorcelés de +leurs emplois, affolés de leur argent, décidés à se faire tuer pour +leurs pensions: rien ne les en détachera; c'est à la vie et à la mort; +ils y sont mariés comme les Gaulois à leurs épées, les chevaliers à +l'oriflamme, les huguenots au panache blanc de Henri IV, les soldats de +Napoléon au drapeau tricolore; ils ne mourront qu'épuisés de serments à +tous les régimes, après en avoir versé la dernière goutte sur leur +dernière place. Ces eunuques de la quasi-légitimité dogmatisent +<span class="pagenum"><a id="page472" name="page472"></a>(p. 472)</span> l'indépendance en faisant assommer les citoyens dans les rues +et en entassant les écrivains dans les geôles; ils entonnent des chants +de triomphe en évacuant la Belgique sur l'injonction d'un ministre +anglais, et bientôt Ancône sur l'ordre d'un caporal autrichien. Entre +les huis de Sainte-Pélagie et les portes des cabinets de l'Europe, ils +se prélassent, tout guindés de liberté et tout crottés de gloire.</p> + +<p>«Ce que j'ai dit concernant les dispositions de la France ne doit pas +décourager Votre Altesse Royale; mais je voudrais que l'on connût mieux +la route qui conduit au trône de Henri V.</p> + +<p>«Vous savez ma manière de penser relativement à l'éducation de mon jeune +roi: mes sentiments se trouvent exprimés à la fin de la brochure que +j'ai déposée aux pieds de Votre Altesse Royale: je ne pourrais que me +répéter. Que Henri V soit élevé pour son siècle, avec et par les hommes +de son siècle; ces deux mots résument tout mon système. Qu'il soit élevé +surtout pour n'être pas roi. Il peut régner demain, il peut ne régner +que dans dix ans, il peut ne régner jamais: car si la légitimité a les +diverses chances de retour que je vais à l'instant déduire, néanmoins +l'édifice actuel pourrait crouler sans qu'elle sortit de ses ruines. +Vous avez l'âme assez ferme, madame, pour supposer, sans vous laisser +abattre, un jugement de Dieu qui replongerait votre illustre race dans +les sources populaires; de même que vous avez le cœur assez grand +pour nourrir de justes espérances sans vous en laisser enivrer. Je dois +maintenant vous présenter cette autre partie du tableau.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page473" name="page473"></a>(p. 473)</span> «Votre Altesse Royale peut tout défier, tout braver avec son +âge; il lui reste plus d'années à parcourir qu'il ne s'en est écoulé +depuis le commencement de la Révolution. Or, que n'ont point vu ces +dernières années? Quand la République, l'Empire, la légitimité ont +passé, l'amphibie du juste-milieu ne passerait point! Quoi! ce serait +pour arriver à la misère d'hommes et de choses de ce moment que nous +aurions traversé et dépensé tant de crimes, de malheur, de talent, de +liberté, de gloire! Quoi! l'Europe bouleversée, les trônes croulant les +uns sur les autres, les générations précipitées à la fosse le glaive +dans le sein, le monde en travail pendant un demi-siècle, tout cela pour +enfanter la quasi-légitimité! On concevrait une grande République +émergeant de ce cataclysme social; du moins serait-elle habile à hériter +des conquêtes de la Révolution, à savoir, la liberté politique, la +liberté et la publicité de la pensée, le nivellement des rangs, +l'admission à tous les emplois, l'égalité de tous devant la loi, +l'élection et la souveraineté populaire. Mais comment supposer qu'un +troupeau de sordides médiocrités, sauvées du naufrage, puissent employer +ces principes? À quelle proportion ne les ont-elles pas déjà réduits! +elles les détestent et ne soupirent qu'après les lois d'exception; elles +voudraient prendre toutes ces libertés sous la couronne qu'elles ont +forgée, comme sous une trappe; puis on niaiserait béatement avec des +canaux, des chemins de fer, des tripotages d'arts, des arrangements de +lettres; monde de machines, de bavardage et de suffisance surnommé +<i>société modèle</i>. Malheur à toute supériorité, <span class="pagenum"><a id="page474" name="page474"></a>(p. 474)</span> à tout homme de +génie ambitieux de préférence, de gloire et de plaisir, de sacrifice et +de renommée, aspirant au triomphe de la tribune, de la lyre ou des +armes, qui s'élèverait un jour dans cet univers d'ennui!</p> + +<p>«Il n'y a qu'une chance, madame, pour que la quasi-légitimité continuât +de végéter: ce serait que l'état actuel de la société fût l'état naturel +de cette société même à l'époque où nous sommes. Si le peuple vieilli se +trouvait en rapport avec son gouvernement décrépit; si, entre le +gouvernant et le gouverné, il y avait harmonie d'infirmité et de +faiblesse, alors, madame, tout serait fini pour Votre Altesse Royale, +comme pour le reste des Français. Mais, si nous ne sommes pas arrivés à +l'âge du radotage national, et si la République immédiate est +impossible, c'est la légitimité qui semble appelée à renaître. Vivez +votre jeunesse, madame, et vous aurez les royaux haillons de cette +pauvresse appelée monarchie de Juillet. Dites à vos ennemis ce que votre +aïeule, la reine Blanche, disait aux siens pendant la minorité de saint +Louis: «Point ne me chaut d'attendre.» Les belles heures de la vie vous +ont été données en compensation de vos malheurs, et l'avenir vous rendra +autant de félicités que le présent vous aura dérobé de jours.</p> + +<p>«La première raison qui milite en votre faveur, madame, est la justice +de votre cause et l'innocence de votre fils. Toutes les éventualités ne +sont pas contre le bon droit.»</p> + +<p>Après avoir détaillé les raisons d'espérance que je <span class="pagenum"><a id="page475" name="page475"></a>(p. 475)</span> ne +nourrissais guère, mais que je cherchais à grossir pour consoler la +princesse, je continue:</p> + +<p>«Voilà, madame, l'état précaire de la quasi-légitimité à l'intérieur; à +l'extérieur, sa position n'est pas plus assurée. Si le gouvernement de +Louis-Philippe avait senti que la révolution de Juillet biffait les +transactions antécédentes, qu'une autre constitution nationale amenait +un autre droit politique et changeait les intérêts sociaux; s'il avait +eu, au début de sa carrière, jugement et courage, il aurait pu, sans +brûler une seule amorce, doter la France de la frontière qui lui a été +enlevée, tant était vif l'assentiment des peuples, tant était grande la +stupéfaction des rois. La quasi-légitimité aurait payé sa couronne +argent comptant avec un accroissement de territoire et se serait +retranchée derrière ce boulevard. Au lieu de profiter de son élément +républicain pour marcher vite, elle a eu peur de son principe; elle +s'est traînée sur le ventre; elle a abandonné les nations soulevées pour +elle et par elle; elle les a rendues adverses, de clientes qu'elles +étaient; elle a éteint l'enthousiasme guerrier, elle a changé en un +pusillanime souhait de paix un désir éclairé de rétablir l'équilibre des +forces entre nous et les États voisins, de réclamer au moins auprès de +ces États, démesurément agrandis, les lambeaux détachés de notre vieille +patrie. Par faillance de cœur et défaut de génie, Louis-Philippe a +reconnu des traités qui ne sont point de la nature de la révolution, +traités avec lesquels elle ne peut vivre et que les étrangers ont +eux-mêmes violés.</p> + +<p>«Le juste-milieu a laissé aux cabinets étrangers le <span class="pagenum"><a id="page476" name="page476"></a>(p. 476)</span> temps de +se reconnaître et de former leurs armées. Et comme l'existence d'une +monarchie démocratique est incompatible avec l'existence des monarchies +continentales, les hostilités, malgré les protocoles, les embarras de +finances, les peurs mutuelles, les armistices prolongés, les gracieuses +dépêches, les démonstrations d'amitié, les hostilités, dis-je, +pourraient sortir de cette incompatibilité. Si notre royauté bourgeoise +est résignée aux insultes, si les hommes rêvent la paix, les choses +pourront imposer la guerre.</p> + +<p>«Mais que la guerre brise ou ne brise pas la quasi-légitimité, je sais +que vous ne mettrez jamais, madame, votre espérance dans l'étranger; +vous aimeriez mieux que Henri V ne régnât jamais que de le voir arriver +sous le patronage d'une coalition européenne: c'est de vous-même, c'est +de votre fils que vous tirez votre espérance. De quelque manière qu'on +raisonne sur les ordonnances, elles ne pouvaient jamais atteindre Henri +V; innocent de tout, il a pour lui l'élection des siècles et ses +infortunes natales. Si le malheur nous touche dans la solitude d'une +tombe, il nous attendrit encore davantage quand il veille auprès d'un +berceau: car alors il n'est plus le souvenir d'une chose passée, d'une +créature misérable, mais qui a cessé de souffrir; il est une pénible +réalité; il attriste un âge qui ne devait connaître que la joie; il +menace toute une vie qui ne lui a rien fait et n'a pas mérité ses +rigueurs.</p> + +<p>«Pour vous, madame, il y a dans vos adversités une autorité puissante. +Vous, baignée du sang de <span class="pagenum"><a id="page477" name="page477"></a>(p. 477)</span> votre mari, avez porté dans votre +sein le fils que la politique appela l'<i>enfant de l'Europe</i> et la +religion l'<i>enfant du miracle</i>. Quelle influence n'exercez-vous pas sur +l'opinion, quand on vous voit garder seule, à l'orphelin exilé, la +pesante couronne que Charles X secoua de sa tête blanchie, et au poids +de laquelle se sont dérobés deux autres fronts assez chargés de douleur +pour qu'il leur fût permis de rejeter ce nouveau fardeau! Votre image se +présente à notre souvenir avec ces grâces de femme qui, assises sur le +trône, semblent occuper leur place naturelle. Le peuple ne nourrit +contre vous aucun préjugé; il plaint vos peines, il admire votre +courage; il garde la mémoire de vos jours de deuil; il vous sait gré de +vous être mêlée plus tard à ses plaisirs, d'avoir partagé ses goûts et +ses fêtes; il trouve un charme à la vivacité de cette Française +étrangère, venue d'un pays cher à notre gloire par les journées de +Fornoue, de Marignan, d'Arcole et de Marengo. Les Muses regrettent leur +protectrice née sous ce beau ciel de l'Italie, qui lui inspira l'amour +des arts, et qui fit d'une fille de Henri IV une fille de François I<sup>er</sup>.</p> + +<p>«La France, depuis la Révolution, a souvent changé de conducteurs, et +n'a point encore vu une femme au timon de l'État. Dieu veut peut-être +que les rênes de ce peuple indomptable, échappées aux mains dévorantes +de la Convention, rompues dans les mains victorieuses de Bonaparte, +inutilement saisies par Louis XVIII et Charles X, soient renouées par +une jeune princesse; elle saurait les rendre à la fois moins fragiles et +plus légères.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page478" name="page478"></a>(p. 478)</span> Rappelant enfin à Madame qu'elle a bien voulu songer à moi pour +faire partie du gouvernement secret, je termine ainsi ma lettre:</p> + +<p>«À Lisbonne s'élève un magnifique monument sur lequel on lit cette +épitaphe: <i>Ci-gît Basco Fuguera contre sa volonté.</i> Mon mausolée sera +modeste, et je n'y reposerai pas malgré moi.</p> + +<p>«Vous connaissez, madame, l'ordre d'idées dans lequel j'aperçois la +possibilité d'une restauration; les autres combinaisons seraient +au-dessus de la portée de mon esprit; je confesserais mon insuffisance. +C'est <i>ostensiblement</i>, et en me proclamant l'homme de votre aveu, de +votre confiance, que je trouverais quelque force; mais, ministre +plénipotentiaire de nuit, chargé d'affaires accrédité auprès des +ténèbres, c'est à quoi je ne me sentirais aucune aptitude. Si Votre +Altesse Royale me nommait patemment son ambassadeur auprès du peuple de +la <i>nouvelle France</i>, j'inscrirais en grosses lettres sur ma porte: +<i>Légation de l'ancienne France.</i> Il en arriverait ce qu'il plairait à +Dieu; mais je n'entendrais rien aux dévouements secrets; je ne sais me +rendre coupable de fidélité que par le flagrant délit.</p> + +<a id="img005" name="img005"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img005.jpg" width="300" height="359" alt="" title=""> +<p>Madame la Duchesse de St. Leu.</p></div> + +<p>«Madame, sans refuser à Votre Altesse Royale les services qu'elle aura +le droit de me commander, je la supplie d'agréer le projet que j'ai +formé d'achever mes jours dans la retraite. Mes idées ne peuvent +convenir aux personnes qui ont la confiance des nobles exilés +d'Holy-Rood: le malheur passé, l'antipathie naturelle contre mes +principes et ma personne renaîtrait avec la prospérité. J'ai vu +repousser <span class="pagenum"><a id="page479" name="page479"></a>(p. 479)</span> les plans que j'avais présentés pour la grandeur +de ma patrie, pour donner à la France des frontières dans lesquelles +elle pût exister à l'abri des invasions, pour la soustraire à la honte +des traités de Vienne et de Paris. Je me suis entendu traiter de renégat +quand je défendais la religion, de révolutionnaire, quand je m'efforçais +de fonder le trône sur la base des libertés publiques. Je retrouverais +les mêmes obstacles augmentés de la haine que les fidèles de cour, de +ville et de province, auraient conçue de la leçon que leur infligea ma +conduite au jour de l'épreuve. J'ai trop peu d'ambition, trop besoin de +repos pour faire de mon attachement un fardeau à la couronne, et lui +imposer ma présence importune. J'ai rempli mes devoirs sans penser un +seul moment qu'ils me donnassent droit à la faveur d'une famille +auguste: heureux qu'elle m'ait permis d'embrasser ses adversités! Je ne +vois rien au-dessus de cet honneur; elle ne trouvera pas de serviteur +plus zélé que moi; elle en trouvera de plus jeunes et de plus habiles. +Je ne me crois pas un homme nécessaire, et je pense qu'il n'y a plus +d'hommes nécessaires aujourd'hui: inutile au présent, je vais aller dans +la solitude m'occuper du passé. J'espère, madame, vivre encore assez +pour ajouter à l'histoire de la Restauration la page glorieuse que +promettent à la France vos futures destinées.</p> + +<p>«Je suis avec le plus profond respect, madame, de Votre Altesse Royale +le très-humble et très-obéissant serviteur,</p> + +<p class="right smcap">«Chateaubriand.»</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page480" name="page480"></a>(p. 480)</span> La lettre fut obligée d'attendre un courrier sûr; le temps +marcha et j'ajoutai à ma dépêche ce post-scriptum:</p> + +<p class="right">«Paris, 12 avril 1832.</p> + +<p>«Madame,</p> + +<p>«Tout vieillit vite en France; chaque jour ouvre de nouvelles chances à +la politique et commence une série d'événements. Nous en sommes +maintenant à la maladie de M. Périer et au fléau de Dieu. J'ai envoyé à +M. le préfet de la Seine la somme de 12,000 fr. que la fille proscrite +de saint Louis et de Henri IV a destinée au soulagement des infortunés: +quel digne usage de sa noble indigence! Je m'efforcerai, madame, d'être +le fidèle interprète de vos sentiments. Je n'ai reçu de ma vie une +mission dont je me sentisse plus honoré.</p> + +<p>«Je suis avec le plus profond respect, etc.»</p> + +<p class="p2">Avant de parler de l'affaire des 12,000 fr. pour les <i>cholériques</i>, +mentionnés dans ce post-scriptum, il faut parlée du choléra. Dans mon +voyage en Orient je n'avais point rencontré la peste, elle est venue me +trouver à domicile; la fortune après laquelle j'avais couru m'attendait +assise à ma porte.</p> + +<p class="p2">À l'époque de la peste d'Athènes, l'an 431 avant notre ère, vingt-deux +grandes pestes avaient déjà ravagé le monde. Les Athéniens se figurèrent +qu'on avait empoisonné leurs puits; imagination populaire renouvelée +dans toutes les contagions. Thucydide nous a laissé du fléau de +l'Attique une description copiée chez les anciens par Lucrèce, Virgile, +Ovide, <span class="pagenum"><a id="page481" name="page481"></a>(p. 481)</span> Lucain, chez les modernes par Boccace et Manzoni. Il +est remarquable qu'à propos de la peste d'Athènes, Thucydide ne dit pas +un mot d'Hippocrate, de même qu'il ne nomme pas Socrate à propos +d'Alcibiade. Cette peste donc attaquait d'abord la tête, descendait dans +l'estomac, de là dans les entrailles, enfin dans les jambes; si elle +sortait par les pieds après avoir traversé tout le corps, comme un long +serpent, on guérissait. Hippocrate l'appela le mal divin, et Thucydide +le <i>feu sacré</i>; ils la regardèrent tous deux comme le feu de la colère +céleste.</p> + +<p>Une des plus épouvantables pestes fut celle de Constantinople au <span class="smcap">V</span><sup>e</sup> +siècle, sous le règne de Justinien: le christianisme avait déjà modifié +l'imagination des peuples et donné un nouveau caractère à une calamité, +de même qu'il avait changé la poésie; les malades croyaient voir errer +autour d'eux des spectres et entendre des voix menaçantes.</p> + +<p>La peste noire du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, connue sous le nom de la <i>mort noire</i>, +prit naissance à la Chine: on s'imaginait qu'elle courait sous la forme +d'une vapeur de feu en répandant une odeur infecte. Elle emporta les +quatre cinquièmes des habitants de l'Europe.</p> + +<p>En 1575 descendit sur Milan la contagion qui rendit immortelle la +charité de saint Charles Borromée. Cinquante-quatre ans plus tard, en +1629, cette malheureuse ville fut encore exposée aux calamités dont +Manzoni<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a><a href="#footnote359" title="Lien vers la note 359"><span class="smaller">[359]</span></a> a fait une peinture bien supérieure au célèbre tableau de +Boccace.</p> + +<p>En 1600 le fléau se renouvela en Europe, et dans ces deux pestes de 1629 +et 1660 se reproduisirent les <span class="pagenum"><a id="page482" name="page482"></a>(p. 482)</span> mêmes symptômes de délire de la +peste de Constantinople.</p> + +<p>«Marseille, dit M. Lemontey, sortait en 1720 du sein des fêtes qui +avaient signalé le passage de mademoiselle de Valois, mariée au duc de +Modène. À côté de ces galères encore décorées de guirlandes et chargées +de musiciens, flottaient quelques vaisseaux apportant des ports de la +Syrie la plus terrible calamité<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a><a href="#footnote360" title="Lien vers la note 360"><span class="smaller">[360]</span></a>.»</p> + +<p>Le navire fatal dont parle M. Lemontey, ayant exhibé une patente nette, +fut admis un moment à la pratique. Ce moment suffit pour empoisonner +l'air; un orage accrut le mal et la peste se répandit à coups de +tonnerre.</p> + +<p>Les portes de la ville et les fenêtres des maisons furent fermées. Au +milieu du silence général, on entendait quelquefois une fenêtre s'ouvrir +et un cadavre tomber; les murs ruisselaient de son sang gangrené, et des +chiens sans maître l'attendaient en bas pour le dévorer. Dans un +quartier, dont tous les habitants avaient péri, on les avait murés à +domicile, comme pour empêcher la mort de sortir. De ces avenues de +grands tombeaux de famille, on passait à des carrefours dont les pavés +étaient couverts de malades et de mourants étendus sur des matelas et +abandonnés sans secours. Des carcasses gisaient à demi pourries avec de +vieilles hardes mêlées de boue; d'autres corps restaient debout appuyés +contre les murailles, dans l'attitude où ils étaient expirés.</p> + +<p>Tout avait fui, même les médecins; l'évêque, M. de <span class="pagenum"><a id="page483" name="page483"></a>(p. 483)</span> Belsunce, +écrivait: «On devrait abolir les médecins, ou du moins nous en donner de +plus habiles ou de moins peureux. J'ai eu bien de la peine à faire tirer +cent cinquante cadavres à demi pourris qui étaient autour de ma maison.»</p> + +<p>Un jour, des galériens hésitaient à remplir leurs fonctions funèbres: +l'apôtre monte sur l'un des tombereaux, s'assied sur un tas de cadavres +et ordonne aux forçats de marcher: la mort et la vertu s'en allaient au +cimetière, conduites par le crime et le vice épouvantés et admirant. Sur +l'esplanade de la Tourette, au bord de la mer, on avait, pendant trois +semaines, porté des corps, lesquels, exposés au soleil et fondus par ses +rayons, ne présentaient plus qu'un lac empesté. Sur cette surface de +chairs liquéfiées, les vers seuls imprimaient quelque mouvement à des +formes pressées, indéfinies, qui pouvaient avoir des effigies humaines.</p> + +<p>Quand la contagion commença de se ralentir, M. de Belsunce, à la tête de +son clergé, se transporta à l'église des <i>Accoules</i>: monté sur une +esplanade d'où l'on découvrait Marseille, les campagnes, les ports et la +mer, il donna la bénédiction, comme le pape, à Rome, bénit la ville et +le monde: quelle main plus courageuse et plus pure pouvait faire +descendre sur tant de malheurs les bénédictions du ciel?</p> + +<p>C'est ainsi que la peste dévasta Marseille, et cinq ans après ces +calamités, on plaça sur la façade de l'hôtel de ville l'inscription +suivante, comme ces épitaphes pompeuses qu'on lit sur un sépulcre:</p> + +<p><i>Massilia Phocensium filia, Romæ soror, Carthaginis terror, Athenarum +æmula.</i></p> + +<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page484" name="page484"></a>(p. 484)</span> «Paris, rue d'Enfer, mai 1832.</p> + +<p>Le choléra, sorti du Delta du Gange en 1817, s'est propagé dans un +espace de deux mille deux cents lieues, du nord au sud, et de trois +mille cinq cents de l'orient à l'occident; il a désolé quatorze cents +villes, moissonné quarante millions d'individus. On a une carte de la +marche de ce conquérant. Il a mis quinze années à venir de l'Inde à +Paris: c'est aller aussi vite que Bonaparte: celui-ci employa à peu près +le même nombre d'années à passer de Cadix à Moscou, et il n'a fait périr +que deux ou trois millions d'hommes.</p> + +<a id="img006" name="img006"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img006.jpg" width="300" height="431" alt="" title=""> +<p>Visite à Arenenberg.</p></div> + +<p>Qu'est-ce que le choléra? Est-ce un vent mortel? Sont-ce des insectes +que nous avalons et qui nous dévorent? Qu'est-ce que cette grande mort +noire armée de sa faux, qui, traversant les montagnes et les mers, est +venue, comme une de ces terribles pagodes adorées aux bords du Gange, +nous écraser aux rives de la Seine sous les roues de son char? Si ce +fléau fût tombé au milieu de nous dans un siècle religieux, qu'il se fût +élargi dans la poésie des mœurs et des croyances populaires, il eût +laissé un tableau frappant. Figurez-vous un drap mortuaire flottant en +guise de drapeau au haut des tours de Notre-Dame, le canon faisant +entendre par intervalles des coups solitaires pour avertir l'imprudent +voyageur de s'éloigner; un cordon de troupes cernant la ville et ne +laissant entrer ni sortir personne, les églises remplies d'une foule +gémissante, les prêtres psalmodiant jour et nuit les prières d'une +agonie perpétuelle, le viatique porté de maison en maison avec des +cierges et des sonnettes, les cloches ne cessant de faire entendre le +glas funèbre, <span class="pagenum"><a id="page485" name="page485"></a>(p. 485)</span> les moines, un crucifix à la main, appelant +dans les carrefours le peuple à la pénitence, prêchant la colère et le +jugement de Dieu, manifestés sur les cadavres déjà noircis par le feu de +l'enfer.</p> + +<p>Puis les boutiques fermées, le pontife entouré de son clergé, allant, +avec chaque curé à la tête de sa paroisse, prendre la châsse de sainte +Geneviève; les saintes reliques promenées autour de la ville, précédées +de la longue procession des divers ordres religieux, confréries, corps +de métiers, congrégations de pénitents, théories de femmes voilées, +écoliers de l'Université, desservants des hospices, soldats sans armes +ou les piques renversées; le <i>Miserere</i> chanté par les prêtres se mêlant +aux cantiques des jeunes filles et des enfants; tous, à certains +signaux, se prosternant en silence et se relevant pour faire entendre de +nouvelles plaintes.</p> + +<p>Rien de tout cela: le choléra nous est arrivé dans un siècle de +philanthropie, d'incrédulité, de journaux, d'administration +matérielle<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a><a href="#footnote361" title="Lien vers la note 361"><span class="smaller">[361]</span></a>. Ce fléau sans imagination <span class="pagenum"><a id="page486" name="page486"></a>(p. 486)</span> n'a rencontré ni +vieux cloîtres, ni religieux, ni caveaux, ni tombes gothiques; comme la +terreur en 1793, il s'est promené d'un air moqueur, à la clarté du jour, +dans un monde tout neuf, accompagné de son bulletin, qui racontait les +remèdes qu'on avait employés contre lui, le nombre des victimes qu'il +avait faites, où il en était, l'espoir qu'on avait de le voir encore +finir, les précautions qu'on devait prendre pour se mettre à l'abri, ce +qu'il fallait manger, comment il était bon de se vêtir. Et chacun +continuait de vaquer à ses affaires, et les salles de spectacle étaient +pleines. J'ai vu des ivrognes à la barrière, assis devant la porte du +cabaret, buvant sur une petite table de bois et disant en élevant leur +verre: «À ta santé, <i>Morbus</i>!» Morbus, par reconnaissance, accourait, et +ils tombaient morts sous la table. Les enfants jouaient au <i>choléra</i>, +qu'ils appelaient le <i>Nicolas Morbus</i> et le <i>scélérat Morbus</i>. Le +choléra avait pourtant sa terreur: un brillant soleil, l'indifférence de +la foule, le train ordinaire de la vie, qui se continuait partout, +donnaient à ces jours de peste un caractère nouveau et une autre sorte +d'épouvante. On sentait un malaise dans tous les membres; un vent du +nord, sec et froid, vous desséchait; l'air avait une certaine saveur +métallique qui prenait à la gorge. Dans la rue du Cherche-Midi, des +fourgons du dépôt d'artillerie faisaient le service des cadavres. Dans +la rue de Sèvres, complètement dévastée, surtout d'un côté, les +corbillards <span class="pagenum"><a id="page487" name="page487"></a>(p. 487)</span> allaient et venaient de porte en porte; ils ne +pouvaient suffire aux demandes, on leur criait par les fenêtres: +«Corbillard, ici!» Le cocher répondait qu'il était chargé et ne pouvait +servir tout le monde. Un de mes amis, M. Pouqueville, venant dîner chez +moi le jour de Pâques, arrivé au boulevard du Mont-Parnasse, fut arrêté +par une succession de bières presque toutes portées à bras. Il aperçut, +dans cette procession, le cercueil d'une jeune fille sur lequel était +déposée une couronne de roses blanches. Une odeur de chlore formait une +atmosphère empestée à la suite de cette ambulance fleurie.</p> + +<p>Sur la place de la Bourse, où se réunissaient des cortèges d'ouvriers en +chantant <i>la Parisienne</i>, on vit souvent jusqu'à onze heures du soir +défiler des enterrements vers le cimetière Montmartre à la lueur de +torches de goudron. Le Pont-Neuf était encombré de brancards chargés de +malades pour les hôpitaux ou de morts expirés dans le trajet. Le péage +cessa quelques jours sur le pont des Arts. Les échoppes disparurent et +comme le vent de nord-est soufflait, tous les étalagistes et toutes les +boutiques des quais fermèrent. On rencontrait des voitures enveloppées +d'une banne et précédées d'un <i>corbeau</i>, ayant en tête un officier de +l'état civil, vêtu d'un habit de deuil, tenant une liste en main. Ces +tabellions manquèrent; on fut obligé d'en appeler de Saint-Germain, de +La Villette, de Saint-Cloud. Ailleurs, les corbillards étaient encombrés +de cinq ou six cercueils retenus par des cordes. Des omnibus et des +fiacres servaient au même usage; il n'était pas rare de voir un +cabriolet orné d'un mort couché sur sa devantière. Quelques décédés +étaient <span class="pagenum"><a id="page488" name="page488"></a>(p. 488)</span> présentés aux églises; un prêtre jetait de l'eau +bénite sur ces fidèles de l'éternité réunis.</p> + +<p>À Athènes, le peuple crut que les puits voisins du Pirée avaient été +empoisonnés; à Paris, on accusa les marchands d'empoisonner le vin, les +liqueurs, les dragées et les comestibles. Plusieurs individus furent +déchirés, traînés dans le ruisseau, précipités dans la Seine. L'autorité +a eu à se reprocher des avis maladroits ou coupables.</p> + +<p>Comment le fléau, étincelle électrique, passa-t-il de Londres à Paris? +on ne le saurait expliquer. Cette mort fantasque s'attache souvent à un +point du sol, à une maison, et laisse sans y toucher les alentours de ce +point infesté; puis elle revient sur ses pas et reprend ce qu'elle avait +oublié. Une nuit, je me sentis attaqué: je fus saisi d'un frisson avec +des crampes dans les jambes; je ne voulus pas sonner, de peur d'effrayer +madame de Chateaubriand. Je me levai; je chargeai mon lit de tout ce que +je rencontrai dans ma chambre, et, me remettant sous mes couvertures, +une sueur abondante me tira d'affaire. Mais je demeurai brisé, et ce fut +dans cet état de malaise que je fus forcé d'écrire ma brochure sur les +12,000 francs de madame la duchesse de Berry.</p> + +<p>Je n'aurais pas été trop fâché de m'en aller emporté sous le bras de ce +fils aîné de Vischnou, dont le regard lointain tua Bonaparte sur son +rocher, à l'entrée de la mer des Indes. Si tous les hommes, atteints +d'une contagion générale, venaient à mourir, qu'arriverait-il? Rien: la +terre, dépeuplée, continuerait sa route solitaire, sans avoir besoin +d'autre astronome pour compter ses pas que celui qui les a mesurés de +toute <span class="pagenum"><a id="page489" name="page489"></a>(p. 489)</span> éternité; elle ne présenterait aucun changement aux +habitants des autres planètes; ils la verraient accomplir ses fonctions +accoutumées; sur sa surface, nos petits travaux, nos villes, nos +monuments seraient remplacés par des forêts rendues à la souveraineté +des lions; aucun vide ne se manifesterait dans l'univers. Et cependant +il y aurait de moins cette intelligence humaine qui sait les astres et +s'élève jusqu'à la connaissance de leur auteur. Qu'êtes-vous donc, ô +immensité des œuvres de Dieu, où le génie de l'homme, qui équivaut à +la nature entière, s'il venait à disparaître, ne ferait pas plus faute +que le moindre atome retranché de la création!</p> + +<p class="p2 right">«Paris, rue d'Enfer, mai 1832.</p> + +<p>Madame de Berry a son petit conseil à Paris, comme Charles X a le sien: +on recueillait en son nom de chétives sommes pour secourir les plus +pauvres royalistes. Je proposai de distribuer aux cholériques une somme +de douze mille francs de la part de la mère de Henri V. On écrivit à +Massa, et non seulement la princesse approuva la disposition des fonds, +mais elle aurait voulu qu'on eût réparti une somme plus considérable: +son approbation arriva le jour même où j'envoyai l'argent aux mairies. +Ainsi, tout est rigoureusement vrai dans mes explications sur le don de +l'exilée. Le 14 d'avril, j'envoyai au préfet de la Seine la somme +entière pour être distribuée à la classe indigente de la population de +Paris atteinte de la contagion. M. de Bondy ne se trouva point à l'Hôtel +de Ville lorsque ma lettre lui fut portée. Le secrétaire général ouvrit +ma missive, ne se crut pas autorisé à recevoir l'argent. <span class="pagenum"><a id="page490" name="page490"></a>(p. 490)</span> Trois +jours s'écoulèrent; M. de Bondy me répondit enfin qu'il ne pouvait +accepter les douze mille francs, parce que l'on verrait, sous une +bienfaisance apparente, <i>une combinaison politique contre laquelle la +population parisienne protesterait tout entière par son refus</i><a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a><a href="#footnote362" title="Lien vers la note 362"><span class="smaller">[362]</span></a>. +Alors mon secrétaire passa aux douze mairies. Sur cinq maires présents, +quatre acceptèrent le don de mille francs; un le refusa. Des sept maires +absents, cinq gardèrent le silence; deux refusèrent<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a><a href="#footnote363" title="Lien vers la note 363"><span class="smaller">[363]</span></a>. Je <span class="pagenum"><a id="page491" name="page491"></a>(p. 491)</span> +fus aussitôt assiégé d'une armée d'indigents: bureaux de bienfaisance et +de charité, ouvriers de toutes les espèces, femmes et enfants. Polonais +et Italiens exilés, littérateurs, artistes, militaires, tous écrivirent, +tous réclamèrent une part de bienfait. Si j'avais eu un million, il eût +été distribué en quelques heures. M. de Bondy avait tort de dire <i>que la +population parisienne tout entière protesterait par son refus</i>; la +population de Paris prendra toujours l'argent de tout le monde. +L'effarade du gouvernement était à mourir de rire; on eût dit que ce +perfide argent légitimiste allait soulever les cholériques, exciter dans +les hôpitaux une insurrection d'agonisants pour marcher à l'assaut des +Tuileries, cercueil battant, glas tintant, suaire déployé sous le +commandement de la Mort. Ma correspondance avec les maires se prolongea +par la complication du refus du préfet de Paris. Quelques-uns +m'écrivirent pour me renvoyer mon argent ou pour me redemander leurs +reçus des dons de madame la duchesse de Berry. Je les leur renvoyai +loyalement et je délivrai cette quittance à la mairie du douzième +arrondissement:</p> + +<p>«J'ai reçu de la mairie du douzième arrondissement la somme de mille +francs qu'elle avait d'abord <span class="pagenum"><a id="page492" name="page492"></a>(p. 492)</span> acceptée et qu'elle m'a renvoyée +par l'ordre de M. le préfet de la Seine.</p> + +<p class="right">«Paris, ce 22 avril 1832.»</p> + +<p class="p2">Le maire du neuvième arrondissement, M. Cronier, fut plus courageux, il +garda les mille francs et fut destitué. Je lui écrivis ce billet:</p> + +<p class="p2 right">«29 avril 1832.</p> + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>«J'apprends avec une sensible peine la disgrâce dont le bienfait de +madame la duchesse de Berry a été envers vous la cause ou le prétexte. +Vous aurez, pour vous consoler, l'estime publique, le sentiment de votre +indépendance et le bonheur de vous être sacrifié à la cause des +malheureux.</p> + +<p>«J'ai l'honneur, etc., etc.»</p> + +<p class="p2">Le maire du quatrième arrondissement est tout un autre homme: M. Cadet +de Gassicourt, poète-pharmacien, faisant des petits vers, écrivant dans +son temps, du temps de la liberté et de l'Empire, une agréable +déclaration classique contre ma prose romantique et contre celle de +madame de Staël<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a><a href="#footnote364" title="Lien vers la note 364"><span class="smaller">[364]</span></a>, M. Cadet de Gassicourt est le héros qui a pris +d'assaut la croix du portail Saint-Germain-l'Auxerrois, et qui, dans une +<span class="pagenum"><a id="page493" name="page493"></a>(p. 493)</span> proclamation sur le choléra, a fait entendre que ces méchants +carlistes pourraient bien être les empoisonneurs du vin dont le peuple +avait déjà fait bonne justice<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a><a href="#footnote365" title="Lien vers la note 365"><span class="smaller">[365]</span></a>. L'illustre champion m'a donc écrit +la lettre suivante:</p> + +<p class="p2 right">«Paris, le 18 avril 1832.</p> + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>«J'étais absent de la mairie quand la personne envoyée par vous s'y est +présentée: cela vous expliquera le retard qu'a éprouvé ma réponse.</p> + +<p>«M. le préfet de la Seine, n'ayant point accepté l'argent que vous êtes +chargé de lui offrir, me semble avoir tracé la conduite que doivent +suivre les <span class="pagenum"><a id="page494" name="page494"></a>(p. 494)</span> membres du conseil municipal. J'imiterai d'autant +plus l'exemple de M. le préfet, que je crois connaître et que je partage +entièrement les sentiments qui ont dû motiver son refus.</p> + +<p>«Je ne relèverai qu'en passant le titre d'<i>Altesse Royale</i> donné avec +quelque affectation à la personne dont vous vous constituez l'organe: la +belle-fille de Charles X n'est pas plus <i>Altesse Royale</i> en France que +son beau-père n'y est roi! Mais, monsieur, il n'est personne qui ne soit +moralement convaincu que cette dame agit très-activement, et répand des +sommes bien autrement considérables que celles dont elle vous a confié +l'emploi, pour exciter des troubles dans notre pays et y faire éclater +la guerre civile. L'aumône qu'elle a la prétention de faire n'est qu'un +moyen d'attirer sur elle et sur son parti une attention et une +bienveillance que ses intentions sont loin de justifier. Vous ne +trouverez donc pas extraordinaire qu'un magistrat, fermement attaché à +la royauté constitutionnelle de Louis-Philippe, refuse des secours qui +viennent d'une source pareille, et cherche, auprès de vrais citoyens, +des bienfaits plus purs adressés sincèrement à l'humanité et à la +patrie.</p> + +<p>«Je suis, avec une considération très distinguée, monsieur, etc.,</p> + +<p class="right">«F. <span class="smcap">Cadet de Gassicourt</span>.»</p> + +<p class="p2">Cette révolte de M. Cadet de Gassicourt contre cette <i>dame</i> et contre +son <i>beau-père</i> est bien fière: quel progrès des lumières et de la +philosophie! quelle indomptable <span class="pagenum"><a id="page495" name="page495"></a>(p. 495)</span> indépendance! MM. Fleurant et +Purgon n'osaient regarder la face des gens qu'à genoux<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a><a href="#footnote366" title="Lien vers la note 366"><span class="smaller">[366]</span></a>; lui, M. +Cadet, dit comme le Cid:</p> + +<p class="poem25"> + ..... Nous nous levons alors!</p> + +<p>Sa liberté est d'autant plus courageuse que ce <i>beau-père</i> (autrement le +fils de saint Louis) est proscrit. M. de Gassicourt est au-dessus de +tout cela; il méprise également la noblesse du temps et du malheur. +C'est avec le même dédain des préjugés aristocratiques qu'il me +retranche le <i>de</i> et s'en empare comme d'une conquête faite sur la +gentilhommerie. Mais n'y aurait-il point quelques anciennes rivalités, +quelques <span class="pagenum"><a id="page496" name="page496"></a>(p. 496)</span> anciens démêlés historiques entre la maison des Cadet +et la maison des Capet? Henri IV, aïeul de ce <i>beau-père</i> qui n'est pas +plus roi que cette <i>dame</i> n'est Altesse Royale, traversait un jour la +forêt de Saint-Germain; huit seigneurs s'y étaient embusqués pour tuer +le Béarnais; ils furent pris. «Un de ces galans, dit l'Estoile, estoit +un apothicaire qui demanda de parler au roy, auquel Sa Majesté s'étant +enquis de quel état il estoit, il lui répondit qu'il estoit +apothicaire.—Comment! dit le roy, a-t-on accoutumé de faire ici un état +d'apothicaire? Guettez-vous les passans pour....?» Henri IV était un +soldat, la pudeur ne l'embarrassait guère, et il ne reculait pas plus +devant un mot que devant l'ennemi.</p> + +<p>Je soupçonne M. de Gassicourt, à cause de son humeur contre le +petit-fils de Henri IV, d'être le petit-fils du pharmacien ligueur. Le +maire du quatrième arrondissement m'avait sans doute écrit dans l'espoir +que j'engagerais le fer avec lui; mais je ne veux rien engager avec M. +Cadet: qu'il me pardonne ici de lui laisser une petite marque de mon +souvenir.</p> + +<p>Depuis ces jours où j'avais vu passer les grandes révolutions et les +grands révolutionnaires, tout s'était bien racorni. Les hommes qui ont +fait tomber un chêne, replanté trop vieux pour qu'il reprît racine, se +sont adressés à moi; ils m'ont demandé quelques deniers de la veuve afin +d'acheter du pain; la lettre du Comité des <i>décorés de Juillet</i> est un +document utile à noter pour l'instruction de l'avenir.</p> + +<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page497" name="page497"></a>(p. 497)</span> «Paris, le 20 avril 1832.</p> + +<p class="noindent">Réponse, s. v. p., à M. Gibert-Arnaud,<br> +<span class="add2em">gérant-secrétaire du Comité,</span><br> +<span class="add4em">rue Saint-Nicaise, n<sup>o</sup> 3.</span></p> + +<p>«Monsieur le vicomte,</p> + +<p>«Les membres de notre Comité viennent avec confiance vous prier de +vouloir bien les honorer d'un don en faveur des décorés de Juillet. +Pères de famille malheureux, dans ce moment de fléau et de misère, la +bienfaisance inspire la plus sincère gratitude. Nous osons espérer que +vous consentirez à laisser mettre votre illustre nom à côté de celui de +MM. le général Bertrand, le général Exelmans, le général Lamarque, le +général La Fayette, de plusieurs ambassadeurs, de pairs de France et de +députés.</p> + +<p>«Nous vous prions de nous honorer d'un mot de réponse, et si, contre +notre attente, un refus succédait à notre prière, soyez assez bon pour +nous faire le renvoi de la présente.</p> + +<p>«Dans les plus doux sentiments nous vous prions, monsieur le vicomte, +d'agréer l'hommage de nos respectueuses salutations.</p> + +<p class="p2">«Les membres actifs du comité constitutif des décorés de Juillet:</p> + +<ul class="none add2em"> +<li>«Le membre visiteur: <span class="smcap">Faure</span>.</li> +<li>«Le commissaire spécial: <span class="smcap">Cyprien-Desmarais</span>.</li> +<li>«Le gérant-secrétaire: <span class="smcap">Gibert-Arnaud</span>.</li> +<li>«Membre adjoint: <span class="smcap">Tourel</span>.</li> +</ul> + +<p><span class="pagenum"><a id="page498" name="page498"></a>(p. 498)</span> Je n'avais garde de perdre l'avantage que me donnait ici sur +elle la révolution de Juillet. En distinguant entre les personnes, on +créerait des ilotes parmi les infortunés, lesquels, pour certaines +opinions politiques, ne pourraient jamais être secourus. Je me hâtai +d'envoyer cent francs à ces messieurs, avec ce billet:</p> + +<p class="p2 right">«Paris, ce 22 avril 1832.</p> + +<p>«Messieurs,</p> + +<p>«Je vous remercie infiniment de vous être adressés à moi pour venir au +secours de quelques pères de famille malheureux. Je m'empresse de vous +envoyer la somme de cent francs: je regrette de n'avoir pas un don plus +considérable à vous offrir.</p> + +<p>«J'ai l'honneur, etc.</p> + +<p class="right smcap">«Chateaubriand.»</p> + +<p class="p2">Le reçu suivant me fut à l'instant envoyé:</p> + +<p class="p2">«Monsieur le vicomte,</p> + +<p>«J'ai l'honneur de vous remercier et de vous accuser réception de la +somme de cent francs que vos bontés destinent à secourir les malheureux +de Juillet.</p> + +<p>«Salut et respect.</p> + +<p class="add4em">«Le gérant-secrétaire du Comité:</p> + +<p class="right smcap">«Gibert-Arnaud.</p> + +<p>«23 avril.»</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page499" name="page499"></a>(p. 499)</span> Ainsi, madame la duchesse de Berry aura fait l'aumône à ceux +qui l'ont chassée. Les transactions montrent à nu le fond des choses. +Croyez donc à quelque réalité dans un pays où personne ne prend soin des +invalides de son parti, où les héros de la veille sont les délaissés du +lendemain, où un peu d'or fait accourir la multitude, comme les pigeons +d'une ferme s'empressent sous la main qui leur jette le grain.</p> + +<p>Il me restait encore quatre mille francs sur les douze. Je m'adressai à +la religion; monseigneur l'archevêque de Paris<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a><a href="#footnote367" title="Lien vers la note 367"><span class="smaller">[367]</span></a> m'écrivit cette +noble lettre:</p> + +<p class="p2 right">«Paris, le 26 avril 1832.</p> + +<p>«Monsieur le vicomte,</p> + +<p>«La charité est catholique comme la foi, étrangère aux passions des +hommes, indépendante de leurs mouvements: un des principaux caractères +qui la distinguent est, selon saint Paul, de ne point penser le mal, +<i>non cogitat malum</i>. Elle bénit la main qui donne et la main qui reçoit, +sans attribuer au généreux bienfaiteur d'autre motif que celui de bien +faire, et sans demander au pauvre nécessiteux d'autre condition que +celle du besoin. Elle accepte avec une profonde et sensible +reconnaissance le don que l'auguste veuve vous a chargé de lui confier +pour être employé au soulagement de nos malheureux frères, victimes du +fléau qui désole la capitale.</p> + +<p>«Elle fera avec la plus exacte fidélité la répartition des quatre mille +francs que vous m'avez remis de <span class="pagenum"><a id="page500" name="page500"></a>(p. 500)</span> sa part, dont ma lettre est +une nouvelle quittance, mais dont j'aurai l'honneur de vous envoyer +l'état de distribution, lorsque les intentions de la bienfaitrice auront +été remplies.</p> + +<p>«Veuillez, monsieur le vicomte, faire agréer à madame la duchesse de +Berry les remercîments d'un pasteur et d'un père qui, chaque jour, offre +à Dieu sa vie pour ses brebis et ses enfants, et qui appelle de tout +côté les secours capables d'égaler leurs misères. Son cœur royal a +trouvé déjà en lui-même sans doute sa récompense du sacrifice qu'elle +consacre à nos infortunes; la religion lui assure de plus l'effet des +divines promesses consignées au livres des béatitudes pour ceux qui +<i>font miséricorde</i>.</p> + +<p>«La répartition a été faite sur-le-champ entre MM. les curés des douze +principales paroisses de Paris, auxquels j'ai adressé la lettre dont je +joins ici la copie.</p> + +<p>«Recevez, monsieur le vicomte, l'assurance, etc.</p> + +<p class="right">«<span class="smcap">Hyacinthe</span>, archevêque de Paris.»</p> + +<p class="p2">On est toujours émerveillé de savoir à quel point la religion convient +au style même, et donne aux lieux communs une gravité et une convenance +que l'on sent tout d'abord. Ceci contraste avec le tas de lettres +anonymes qui se sont mêlées aux lettres que je viens de citer. +L'orthographe de ces lettres anonymes est assez correcte, l'écriture +jolie; elles sont, à proprement parler, <i>littéraires</i>, comme la +révolution de Juillet. Ce sont les jalousies, les haines, les vanités +<span class="pagenum"><a id="page501" name="page501"></a>(p. 501)</span> écrivassières, à l'aise sous l'inviolabilité d'une +poltronnerie qui, ne montrant pas son visage, ne peut pas être rendue +visible par un soufflet.</p> + +<p class="p2 center smcap">ÉCHANTILLONS.</p> + +<p>«Voudrais-tu nous dire, vieux républiquinquiste, le jour où tu voudras +graisser tes maucassines? il nous sera facile de te procurer de la +graisse de chouans, et si tu voulais du sang de tes amis pour écrire +leur histoire, il n'en manque pas dans la boue de Paris, son élément.</p> + +<p>«Vieux brigand, demande à ton scélérat et digne ami Fitz-James si la +pierre qu'il a reçue dans la partie féodale lui a fait plaisir. Tas de +canailles, nous vous arracherons les tripes du ventre, etc., etc.»</p> + +<p>Dans une autre missive, on voit une potence très bien dessinée avec ces +mots:</p> + +<p>«Mets-toi aux genoux d'un prêtre, fais acte de contrition, car on veut +ta vieille tête pour finir tes trahisons.»</p> + +<p>Au surplus, le choléra dure encore: la réponse que j'adresserais à un +adversaire connu ou inconnu lui arriverait peut-être lorsqu'il serait +couché sur le seuil de sa porte. S'il était au contraire destiné à +vivre, où sa réplique me parviendrait-elle? peut-être dans ce lieu de +repos, dont aujourd'hui personne ne peut s'effrayer, surtout nous autres +hommes qui avons étendu nos années entre la terreur et la peste, premier +et dernier horizon de notre vie. Trêve: laissons passer les cercueils.</p> + +<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page502" name="page502"></a>(p. 502)</span> Paris, rue d'Enfer, 10 juin 1832.</p> + +<p>Le convoi du général Lamarque a amené deux journées sanglantes et la +victoire de la quasi-légitimité sur le parti républicain<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a><a href="#footnote368" title="Lien vers la note 368"><span class="smaller">[368]</span></a>. Ce parti +incomplet et divisé a fait une résistance héroïque.</p> + +<p>On a mis Paris en état de siège<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a><a href="#footnote369" title="Lien vers la note 369"><span class="smaller">[369]</span></a>: c'est la censure sur la plus +grande échelle possible, la censure à la manière de la Convention, avec +cette différence qu'une commission militaire remplace le tribunal +révolutionnaire. On fait fusiller en juin 1832 les hommes qui +remportèrent la victoire en juillet 1830; cette même école +polytechnique, cette même artillerie de la garde nationale, on les +sacrifie; elles conquirent le pouvoir pour ceux qui les foudroient, les +désavouent et les licencient. Les républicains ont certainement le tort +d'avoir préconisé des mesures d'anarchie et de désordre; mais que +n'employâtes-vous d'aussi nobles bras à nos frontières? ils nous +auraient délivrés du joug ignominieux de l'étranger. Des têtes +généreuses, <span class="pagenum"><a id="page503" name="page503"></a>(p. 503)</span> exaltées, ne seraient pas restées à fermenter dans +Paris, à s'enflammer contre l'humiliation de notre politique extérieure +et contre la foi-mentie de la royauté nouvelle. Vous avez été +impitoyables, vous qui, sans partager les périls des trois journées, en +avez recueilli le fruit. Allez maintenant avec les mères reconnaître les +corps de ces décorés de Juillet, de qui vous tenez places, richesses, +honneurs. Jeunes gens, vous n'obtenez pas tous le même sort sur le même +rivage! Vous avez un tombeau sous la colonnade du Louvre et une place à +la Morgue; les uns pour avoir ravi, les autres pour avoir donné une +couronne. Vos noms, qui les sait, vous sacrificateurs et victimes à +jamais ignorés d'une révolution mémorable? Le sang dont sont cimentés +les monuments que les hommes admirent est-il connu? Les ouvriers qui +bâtirent la grande pyramide pour le cadavre d'un roi sans gloire dorment +oubliés dans le sable auprès de l'indigente racine qui servit à les +nourrir pendant leur travail.</p> + +<p class="p2 right">Paris, rue d'Enfer, fin de juillet 1832.</p> + +<p>Madame la duchesse de Berry n'a pas eu plutôt sanctionné la mesure des +12,000 francs qu'elle s'est embarquée pour sa fameuse aventure<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a><a href="#footnote370" title="Lien vers la note 370"><span class="smaller">[370]</span></a>. Le +soulèvement <span class="pagenum"><a id="page504" name="page504"></a>(p. 504)</span> de Marseille a manqué; il ne restait plus qu'à +tenter l'Ouest: mais la gloire vendéenne est une gloire à part; elle +vivra dans nos fastes; toutefois, les trois quarts et demi de la France +ont choisi une autre gloire, objet de jalousie ou d'antipathie; la +Vendée est une oriflamme vénérée et admirée dans le trésor de +Saint-Denis, sous laquelle désormais la jeunesse et l'avenir ne se +rangeront plus.</p> + +<a id="img007" name="img007"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img007.jpg" width="300" height="341" alt="" title=""> +<p>Madame de Chateaubriand.</p></div> + +<p><span class="smcap">Madame</span>, débarquée comme Bonaparte sur la côte de Provence, n'a pas vu le +drapeau blanc voler de clocher en clocher: trompée dans son attente, +elle s'est trouvée presque seule à terre avec M. de Bourmont. Le +maréchal voulait lui faire repasser sur-le-champ la frontière; elle a +demandé la nuit pour y penser; elle a bien dormi parmi les rochers au +bruit de la mer; le matin, en se réveillant, elle a trouvé un noble +songe dans sa pensée: «Puisque je suis sur le sol de la France, je ne +m'en irai pas; partons pour la Vendée.» M. de ***<a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a><a href="#footnote371" title="Lien vers la note 371"><span class="smaller">[371]</span></a> averti par un +homme fidèle, l'a prise dans sa voiture comme sa femme, a traversé avec +elle toute la France et est venu la déposer à ***<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a><a href="#footnote372" title="Lien vers la note 372"><span class="smaller">[372]</span></a>; <span class="pagenum"><a id="page505" name="page505"></a>(p. 505)</span> elle +est demeurée quelque temps dans un château sans être reconnue de +personne, excepté du curé du lieu; le maréchal de Bourmont doit la +rejoindre en Vendée par une autre route.</p> + +<p>Instruits de tout cela à Paris, il nous était facile de prévoir le +résultat. L'entreprise a pour la cause royaliste un autre inconvénient; +elle va découvrir la faiblesse de cette cause et dissiper les illusions. +Si <span class="smcap">Madame</span> ne fût point descendue dans la Vendée, la France aurait +toujours cru qu'il y avait dans l'Ouest un camp royaliste au repos, +comme je l'appelais.</p> + +<p>Mais enfin, il restait encore un moyen de sauver <span class="smcap">Madame</span> et de jeter un +nouveau voile sur la vérité: il fallait que la princesse partît +immédiatement; arrivée à ses risques et périls comme un brave général +qui vient passer son armée en revue, tempérer son impatience et son +ardeur, elle aurait déclaré être accourue pour dire à ses soldats que le +moment d'agir n'était point encore favorable, qu'elle reviendrait se +mettre à leur tête quand l'occasion l'appellerait. <span class="smcap">Madame</span> aurait du +moins montré une fois un Bourbon aux Vendéens: les ombres des +Cathelineau, des d'Elbée, des Bonchamps, des La Rochejaquelein, des +Charette se fussent réjouies.</p> + +<p>Notre comité s'est rassemblé: tandis que nous discourions, arrive de +Nantes un capitaine, qui nous apprend le lieu habité par l'héroïne. Le +capitaine est un beau jeune homme, brave comme un marin, original comme +un Breton. Il désapprouvait l'entreprise; il la trouvait insensée; mais +il disait: «<span class="smcap">Madame</span> ne <span class="pagenum"><a id="page506" name="page506"></a>(p. 506)</span> s'en va pas, il s'agit de mourir, et +voilà tout; et puis, messieurs du conseil, faites pendre Walter Scott, +car c'est lui qui est le vrai coupable<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a><a href="#footnote373" title="Lien vers la note 373"><span class="smaller">[373]</span></a>.» Je fus d'avis d'écrire +notre sentiment à la princesse. M. Berryer, se disposant à aller plaider +un procès à Quimper<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a><a href="#footnote374" title="Lien vers la note 374"><span class="smaller">[374]</span></a>, s'est généreusement proposé pour porter +<span class="pagenum"><a id="page507" name="page507"></a>(p. 507)</span> la lettre et voir <span class="smcap">Madame</span>, s'il le pouvait. Quand il a fallu +rédiger le billet, personne ne se souciait de l'écrire: je m'en suis +chargé<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a><a href="#footnote375" title="Lien vers la note 375"><span class="smaller">[375]</span></a>.</p> + +<p>Notre messager est parti, et nous avons attendu l'événement. J'ai +bientôt reçu, par la poste, le billet suivant qui n'avait point été +cacheté et qui, sans doute, avait passé sous les yeux de l'autorité:</p> + +<p class="p2 right">«Angoulême, 7 juin.</p> + +<p>«Monsieur le vicomte,</p> + +<p>«J'avais reçu et transmis votre lettre de vendredi dernier, lorsque, +dans la journée de dimanche, le préfet de la Loire-Inférieure<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a><a href="#footnote376" title="Lien vers la note 376"><span class="smaller">[376]</span></a> m'a +fait inviter à quitter la ville de Nantes.<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a><a href="#footnote377" title="Lien vers la note 377"><span class="smaller">[377]</span></a> J'étais en route et aux +portes d'Angoulême; je viens d'être conduit devant le préfet<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a><a href="#footnote378" title="Lien vers la note 378"><span class="smaller">[378]</span></a>, qui +m'a notifié un ordre de M. de Montalivet<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a><a href="#footnote379" title="Lien vers la note 379"><span class="smaller">[379]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page508" name="page508"></a>(p. 508)</span> qui prescrit de +me reconduire à Nantes sous l'escorte de la gendarmerie. Depuis mon +départ de Nantes, le département de la Loire-Inférieure est mis en état +de siège: par ce transport tout illégal, on me soumet donc aux lois +d'exception. J'écris au ministre pour lui demander de me faire appeler à +Paris; il a ma lettre par ce même courrier. Le but de mon voyage à +Nantes paraît être tout à fait mal interprété. Jugez dans votre prudence +si vous jugeriez convenable d'en parler au ministre. Je vous demande +pardon de vous faire cette demande; mais je ne peux l'adresser qu'à +vous.</p> + +<p>«Croyez, je vous prie, monsieur le vicomte, à mon vieil et sincère +attachement, comme à mon profond respect.</p> + +<p>«Votre tout dévoué serviteur,</p> + +<p class="right">«<span class="smcap">Berryer</span> fils.</p> + +<p>«P. S.—Il n'y a pas un moment à perdre si vous voulez bien voir le +ministre. Je me rends à Tours où ses nouveaux ordres me trouveront +encore dans la journée de dimanche; il peut les transmettre ou par le +télégraphe ou par estafette.»</p> + +<p class="p2">J'ai fait connaître à M. Berryer, par cette réponse, le parti que +j'avais pris:</p> + +<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page509" name="page509"></a>(p. 509)</span> «Paris, 10 juin 1832.</p> + +<p>«J'ai reçu, monsieur, votre lettre datée d'Angoulême le 7 de mois. Il +était trop tard pour que je visse monsieur le ministre de l'Intérieur, +comme vous le désiriez; mais je lui ai écrit immédiatement en lui +faisant passer votre propre lettre incluse dans la mienne. J'espère que +la méprise qui a occasionné votre arrestation sera bientôt reconnue et +que vous serez rendu à la liberté et à vos amis, au nombre desquels je +vous prie de me compter. Mille compliments empressés et nouvelle +assurance de mon entier et sincère dévouement.</p> + +<p class="right smcap">«Chateaubriand.»</p> + +<p class="p2">Voici ma lettre au ministre de l'Intérieur:</p> + +<p class="right">«Paris, ce 9 juin 1832.</p> + +<p>«Monsieur le ministre de l'Intérieur,</p> + +<p>«Je reçois à l'instant la lettre ci-incluse. Comme il est vraisemblable +que je ne pourrais parvenir jusqu'à vous aussi promptement que le désire +M. Berryer, je prends le parti de vous envoyer sa lettre. Sa réclamation +me semble juste: il sera innocent à Paris comme à Nantes et à Nantes +comme à Paris; c'est ce que l'autorité reconnaîtra, et elle évitera, en +faisant droit à la réclamation de M. Berryer, de donner à la loi un +effet rétroactif. J'ose tout espérer, monsieur le comte, de votre +impartialité.</p> + +<p>«J'ai l'honneur d'être, etc., etc.</p> + +<p class="right smcap">«Chateaubriand.»<a href="#toc"><span class="small">[Lien vers la Table des Matières]</span></a></p> + +<h1><span class="pagenum"><a id="page511" name="page511"></a>(p. 511)</span> LIVRE II<a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a><a href="#footnote380" title="Lien vers la note 380"><span class="smaller">[380]</span></a></h1> + +<p class="resume"> + Mon arrestation. — Passage de ma loge de voleur au cabinet de + toilette de Mademoiselle Gisquet. — Achille de Harlay. — Juge + d'instruction: M. Desmortiers. — Ma vie chez M. Gisquet. — Je + suis mis en liberté. — Lettre à M. le Ministre de la Justice, et + réponse. — Offre de ma pension de pair par Charles X: Ma + réponse. — Billet de madame la duchesse de Berry. — Lettre à + Béranger. — Départ de Paris. — Journal de Paris à Lugano. — M. + Augustin Thierry. — Chemin du Saint-Gothard. — Vallée de + Schœllenen. — Pont du Diable. — Le Saint-Gothard. — + Description de Lugano. — Les montagnes. — Courses autour de + Lucerne. — Clara Wendel. — Prière des paysans. — M. A. Dumas. + — Madame de Colbert. — Lettre à M. de Béranger. — Zurich. — + Constance. — Madame Récamier. — Madame la duchesse de + Saint-Leu. — Madame de Saint-Leu après avoir lu la dernière + lettre de M. de Chateaubriand. — Après avoir lu une note signée + Hortense. — Arenenberg. — Retour à Genève. — Coppet. — + Tombeau de Madame de Staël. — Promenade. — Lettre au prince + Louis-Napoléon. — Lettres au ministre de la Justice, au + président du Conseil, à madame la duchesse de Berry. — J'écris + mon mémoire sur la captivité de la princesse. — Circulaire aux + rédacteurs en chef des journaux. — Extrait du <i>Mémoire sur la + captivité de madame la duchesse de Berry</i>. — Mon procès. — + Popularité.</p> + +<p class="right">Paris, rue d'Enfer, fin juillet 1832.</p> + +<p>Un de mes vieux amis, M. Frisell, Anglais,<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a><a href="#footnote381" title="Lien vers la note 381"><span class="smaller">[381]</span></a> venait de perdre à Passy +sa fille unique, âgée de dix-sept <span class="pagenum"><a id="page512" name="page512"></a>(p. 512)</span> ans. J'étais allé le 19 juin +à l'enterrement de la pauvre Élisa, dont la jolie madame Delessert +terminait le portrait, quand la mort y mit le dernier coup de pinceau. +Revenu dans ma solitude, rue d'Enfer, je m'étais couché plein de ces +mélancoliques pensées qui naissent de l'association de la jeunesse, de +la beauté et de la tombe. Le 20 juin,<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a><a href="#footnote382" title="Lien vers la note 382"><span class="smaller">[382]</span></a> à quatre heures du matin, +Baptiste, à mon service depuis longtemps, entre dans ma chambre, +s'approche de mon lit et me dit: «Monsieur, <span class="pagenum"><a id="page513" name="page513"></a>(p. 513)</span> la cour est pleine +d'hommes qui se sont placés à toutes les portes, après avoir forcé +Desbrosses à ouvrir la porte cochère, et voilà trois <i>messieurs</i> qui +veulent vous parler.» Comme il achevait ces mots, les <i>messieurs</i> +entrent, et le chef, s'approchant très poliment de mon lit, me déclare +qu'il a ordre de m'arrêter et de me mener à la préfecture de police. Je +lui demandai si le soleil était levé, ce qu'exigeait la loi, et s'il +était porteur d'un ordre légal: il ne répondit rien pour le soleil, mais +il m'exhiba la signification suivante:</p> + +<p class="right">Copie:</p> + +<p class="smcap center">PRÉFECTURE DE POLICE.</p> + +<p>«De par le roi;</p> + +<p>«Nous, conseiller d'État, préfet de police,<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a><a href="#footnote383" title="Lien vers la note 383"><span class="smaller">[383]</span></a></p> + +<p>«Vu les renseignements à nous parvenus;</p> + +<p>«En vertu de l'article 10 du Code d'instruction criminelle;</p> + +<p>«Requérons le commissaire, ou autre en cas d'empêchement, de se +transporter chez M. le vicomte de Chateaubriand et partout où besoin +sera, prévenu de complot contre la sûreté de l'État, à l'effet d'y +rechercher et saisir tous papiers, correspondances, écrits, contenant +des provocations à des crimes et délits contre la paix publique ou +susceptibles d'examen, ainsi que tous objets séditieux ou armes dont il +serait détenteur.»</p> + +<p class="p2">Tandis que je lisais la déclaration <i>du grand complot contre la sûreté +de l'État</i>, dont moi chétif j'étais prévenu, <span class="pagenum"><a id="page514" name="page514"></a>(p. 514)</span> le capitaine des +mouchards dit à ses subordonnés: «Messieurs, faites votre devoir!» Le +devoir de ces messieurs était d'ouvrir toutes les armoires, de fouiller +toutes les poches, de se saisir de tous papiers, lettres et documents, +de lire iceux, si faire se pouvait, et de découvrir toutes armes, comme +il appert aux termes du susdit mandat.</p> + +<p>Après lecture prise de la pièce, m'adressant au respectable chef de ces +voleurs d'hommes et de libertés: «Vous savez, monsieur, que je ne +reconnais point votre gouvernement, que je proteste contre la violence +que vous me faites; mais, comme je ne suis pas le plus fort et que je +n'ai nulle envie de me colleter avec vous, je vais me lever et vous +suivre: donnez-vous, je vous prie, la peine de vous asseoir.»</p> + +<p>Je m'habillai et, sans rien prendre avec moi, je dis au vénérable +commissaire: «Monsieur, je suis à vos ordres: allons-nous à pied?—Non, +monsieur, j'ai eu soin de vous amener un fiacre.—Vous avez bien de la +bonté, monsieur, partons; mais souffrez que j'aille dire adieu à madame +de Chateaubriand. Me permettez-vous d'entrer seul dans la chambre de ma +femme?—Monsieur, je vous accompagnerai jusqu'à la porte et je vous +attendrai.—Très bien, monsieur;» et nous descendîmes.</p> + +<p>Partout, sur mon chemin, je trouvai ses sentinelles; on avait posé une +vedette jusque sur le boulevard, à une petite porte qui s'ouvre à +l'extrémité de mon jardin. Je dis au chef: «Ces précautions-là étaient +très inutiles; je n'ai pas la moindre envie de vous fuir et de +m'échapper.» Les messieurs avaient bousculé <span class="pagenum"><a id="page515" name="page515"></a>(p. 515)</span> mes papiers, mais +n'avaient rien pris. Mon grand sabre de Mamelouck fixa leur attention; +ils se parlèrent tout bas et finirent par laisser l'arme sous un tas +d'in-folios poudreux, au milieu desquels elle gisait, avec un crucifix +de bois jaune que j'avais apporté de la Terre-Sainte.</p> + +<p>Cette pantomime m'aurait presque donné envie de rire, mais j'étais +cruellement tourmenté pour M<sup>me</sup> de Chateaubriand. Quiconque la connaît, +connaît aussi la tendresse qu'elle me porte, ses frayeurs, la vivacité +de son imagination et le misérable état de sa santé: cette descente de +la police et mon enlèvement pouvaient lui faire un mal affreux. Elle +avait déjà entendu quelque bruit et je la trouvai assise dans son lit, +écoutant tout effrayée, lorsque j'entrai dans sa chambre à une heure si +extraordinaire.</p> + +<p>«Ah! bon Dieu! s'écria-t-elle; êtes-vous malade? Ah! bon Dieu, qu'est-ce +qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a?» et il lui prit un tremblement. Je +l'embrassai, ayant peine à retenir mes larmes, et je lui dis: «Ce n'est +rien, on m'envoie chercher pour faire ma déclaration comme témoin dans +une affaire relative à un procès de presse. Dans quelques heures tout +sera fini et je vais revenir déjeuner avec vous.»</p> + +<p>Le mouchard était resté à la porte ouverte; il voyait cette scène, et je +lui dis, en allant me remettre entre ses mains: «Vous voyez, monsieur, +l'effet de votre visite un peu matinale.» Je traversai la cour avec mes +recors; trois d'entre eux montèrent avec moi dans le fiacre, le reste de +l'escouade accompagnait à pied la capture et nous arrivâmes sans +encombre dans la cour de la préfecture de police.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page516" name="page516"></a>(p. 516)</span> Le geôlier qui devait me mettre en souricière n'était pas levé, +on le réveilla en frappant à son guichet, et il alla préparer mon gîte. +Tandis qu'il s'occupait de son œuvre, je me promenais dans la cour de +long en large avec le sieur Léotaud qui me gardait. Il causait et me +disait amicalement, car il était très honnête: «Monsieur le vicomte, +j'ai bien l'honneur de vous remettre; je vous ai présenté les armes +plusieurs fois, lorsque vous étiez ministre et que vous veniez chez le +roi; je servais dans les gardes du corps; mais que voulez-vous! on a une +femme, des enfants; il faut vivre!—Vous avez raison, monsieur Léotaud; +combien ça vous rapporte-t-il?—Ah! monsieur le vicomte, c'est selon les +captures.... Il y a des gratifications tantôt bien, tantôt mal, comme à +la guerre.»</p> + +<p>Pendant ma promenade, je voyais rentrer les mouchards dans différents +déguisements comme des masques le mercredi des Cendres à la descente de +la Courtille: ils venaient rendre compte des faits et gestes de la nuit. +Les uns étaient habillés en marchands de salade, en crieurs des rues, en +charbonniers, en forts de la halle, en marchands de vieux habits, en +chiffonniers, en joueurs d'orgue; les autres étaient coiffés de +perruques sous lesquelles paraissaient des cheveux d'une autre couleur; +les autres avaient barbes, moustaches et favoris postiches; les autres +traînaient les jambes comme de respectables invalides et portaient un +éclatant ruban rouge à leur boutonnière. Ils s'enfonçaient dans une +petite cour et bientôt revenaient sous d'autres costumes, sans +moustaches, sans barbes, sans favoris, sans perruques, sans hottes, sans +jambes <span class="pagenum"><a id="page517" name="page517"></a>(p. 517)</span> de bois, sans bras en écharpe: tous ces oiseaux du +lever de l'aurore de la police s'envolaient et disparaissaient avec le +jour grandissant. Mon logis étant prêt, le geôlier vint nous avertir, et +M. Léotaud, chapeau bas, me conduisit jusqu'à la porte de l'honnête +demeure et me dit, en me laissant aux mains du geôlier et de ses aides: +«Monsieur le vicomte, j'ai bien l'honneur de vous saluer: au plaisir de +vous revoir.» La porte d'entrée se referma sur moi. Précédé du geôlier +qui tenait les clefs et de ses deux garçons qui me suivaient pour +m'empêcher de rebrousser chemin, j'arrivai par un étroit escalier au +deuxième étage. Un petit corridor noir me conduisit à une porte; le +guichetier l'ouvrit: j'entrai après lui dans ma case. Il me demanda si +je n'avais besoin de rien: je lui répondis que je déjeunerais dans une +heure. Il m'avertit qu'il y avait un café et un restaurateur qui +fournissaient aux prisonniers tout ce qu'ils désiraient pour leur +argent. Je priai mon gardien de me faire apporter du thé et, s'il le +pouvait, de l'eau chaude et froide et des serviettes. Je lui donnai +vingt francs d'avance: il se retira respectueusement, en me promettant +de revenir.</p> + +<p>Resté seul, je fis l'inspection de mon bouge: il était un peu plus long +que large, et sa hauteur pouvait être de sept à huit pieds. Les +cloisons, tachées et nues, étaient barbouillées de la prose et des vers +de mes devanciers, et surtout du griffonnage d'une femme qui disait +force injures au juste-milieu. Un grabat à draps sales occupait la +moitié de ma loge; une planche, supportée par deux tasseaux, placée +contre le mur, à deux pieds au-dessus du grabat, servait d'armoire au +linge, <span class="pagenum"><a id="page518" name="page518"></a>(p. 518)</span> aux bottes et aux souliers des détenus: une chaise et +un meuble infâme composaient le reste de l'ameublement.</p> + +<p>Mon fidèle gardien m'apporta les serviettes et les cruches d'eau que je +lui avait demandées; je le suppliai d'ôter du lit les draps sales, la +couverture de laine jaunie, d'enlever le seau qui me suffoquait et de +balayer mon bouge après l'avoir arrosé. Toutes les œuvres du +juste-milieu étant emportées, je me fis la barbe; je m'inondai des flots +de ma cruche, je changeai de linge: madame de Chateaubriand m'avait +envoyé un petit paquet; je rangeai sur la planche au-dessus du lit +toutes mes affaires comme dans la cabine d'un vaisseau. Quand cela fut +fait, mon déjeuner arriva et je pris mon thé sur ma table <i>bien lavée</i> +et que je recouvris d'une serviette blanche. On vint bientôt chercher +les ustensiles de mon festin matinal, et on me laissa seul dûment +enfermé.</p> + +<p>Ma loge n'était éclairée que par une fenêtre grillée qui s'ouvrait fort +haut; je plaçai ma table sous cette fenêtre et je montai sur cette table +pour respirer et jouir de la lumière. À travers les barreaux de ma cage +à voleur, je n'apercevais qu'une cour ou plutôt un passage sombre et +étroit, des bâtiments noirs autour desquels tremblotaient des +chauve-souris. J'entendais le cliquetis des clefs et des chaînes, le +bruit des sergents de ville et des espions, le pas des soldats, le +mouvement des armes, les cris, les rires, les chansons dévergondées des +prisonniers mes voisins, les hurlements de Benoît, condamné à mort comme +meurtrier de sa mère et de son obscène ami<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a><a href="#footnote384" title="Lien vers la note 384"><span class="smaller">[384]</span></a>. Je distinguais ces +<span class="pagenum"><a id="page519" name="page519"></a>(p. 519)</span> mots de Benoît entre les exclamations confuses de la peur et +du repentir: «Ah! ma mère! ma pauvre mère!» Je voyais l'envers de la +société, les plaies de l'humanité, les hideuses machines qui font +mouvoir ce monde.</p> + +<p>Je remercie les hommes de lettres, grands partisans de la liberté de la +presse, qui naguère m'avaient pris pour leur chef et combattaient sous +mes ordres; sans eux, j'aurais quitté la vie sans savoir ce que c'était +que la prison, et cette épreuve-là m'aurait manqué. Je reconnais à cette +attention délicate, le génie, la bonté, la générosité, l'honneur, le +courage des hommes de plume en place. Mais, après tout, qu'est-ce que +cette courte épreuve? La Tasse a passé des années dans un cachot et je +me plaindrais! Non; je n'ai pas le fol orgueil de mesurer mes +contrariétés de quelques heures avec les sacrifices prolongés des +immortelles victimes dont l'histoire a conservé les noms.</p> + +<p>Au surplus, je n'étais point du tout malheureux; le génie de mes +grandeurs passées et de ma <i>gloire</i> âgée de trente ans ne m'apparut +point; mais ma muse d'autrefois, bien pauvre, bien ignorée, vint +rayonnante m'embrasser par ma fenêtre: elle était charmée de mon gîte et +tout inspirée; elle me retrouvait comme elle m'avait vu dans ma misère à +Londres, lorsque les <span class="pagenum"><a id="page520" name="page520"></a>(p. 520)</span> premiers songes de René flottaient dans +ma tête. Qu'allions-nous faire, la solitaire du Pinde et moi? Une +chanson, à l'instar de ce pauvre poète Lovelace<a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a><a href="#footnote385" title="Lien vers la note 385"><span class="smaller">[385]</span></a> qui, dans les +geôles des Communes anglaises, chantait le roi Charles I<sup>er</sup>, son maître? +Non; la voix d'un prisonnier m'aurait semblé de mauvais augure pour mon +petit roi Henri V: c'est du pied de l'autel qu'il faut adresser des +hymnes au malheur. Je ne chantai donc point la couronne tombée d'un +front innocent; je me contentai de dire une autre couronne, blanche +aussi, déposée sur le cercueil d'une jeune fille; je me souvins d'Élisa +Frisell, que j'avais vu enterrer la veille dans le cimetière de Passy. +Je commençai quelques vers élégiaques d'une épitaphe latine; mais voilà +que la quantité d'un mot m'embarrassa; vite je saute au bas de la table +où j'étais juché, appuyé contre les barreaux de la fenêtre, et je cours +frapper de grands coups de poing dans ma porte. Les cavernes d'alentour +retentirent; le geôlier monte épouvanté, suivi de deux gendarmes; il +ouvre mon guichet, et je lui crie, comme aurait fait Santeuil: «Un +<i>Gradus</i>! Un <i>Gradus</i>!» Le geôlier écarquillait les yeux, les gendarmes +croyaient que je révélais le nom d'un de mes complices; ils m'auraient +mis volontiers les poucettes; je m'expliquai; je donnai de l'argent pour +acheter le <span class="pagenum"><a id="page521" name="page521"></a>(p. 521)</span> livre, et on alla demander un <i>Gradus</i> à la police +étonnée.</p> + +<p>Tandis que l'on s'occupait de ma commission, je regrimpai sur ma table, +et, changeant d'idée sur ce trépied, je me mis à composer des strophes +sur la mort d'Élisa; mais au milieu de mon inspiration, vers trois +heures, voilà que des huissiers entrent dans ma cellule et +m'appréhendent au corps sur les rives du Permesse: ils me conduisent +chez le juge d'instruction, qui instrumentait dans un greffe obscur, en +face de ma geôle, de l'autre côté de la cour. Le juge, jeune robin fat +et gourmé, m'adresse les questions d'usage sur mes nom, prénoms, âge, +demeure. Je refusai de répondre et de signer quoi que ce fût, ne +reconnaissant point l'autorité politique d'un gouvernement, qui n'avait +pour lui ni l'ancien droit héréditaire, ni l'élection du peuple, puisque +la France n'avait point été consultée et qu'aucun congrès national +n'avait été assemblé. Je fus reconduis à ma souricière.</p> + +<p>À six heures, on m'apporta mon dîner, et je continuai à tourner et à +retourner dans ma tête les vers de mes stances, improvisant quand et +quand un air qui me semblait charmant. Madame de Chateaubriand m'envoya +un matelas, un traversin, des draps, une couverture de coton, des +bougies et les livres que je lis la nuit. Je fis mon ménage, et toujours +chantonnant:</p> + +<p class="poem"> + Il descend le cercueil et les roses sans taches,</p> + +<p>ma romance de la jeune fille et de la jeune fleur se trouva faite:</p> + +<div class="poem"> +<p><span class="pagenum"><a id="page522" name="page522"></a>(p. 522)</span> Il descend le cercueil et les roses sans taches<br> + Qu'un père y déposa, tribut de sa douleur;<br> + Terre, tu les portas et maintenant tu caches<br> +<span class="add2em">Jeune fille et jeune fleur.</span></p> + +<p>Ah! ne les rends jamais à ce monde profane,<br> + À ce monde de deuil, d'angoisse et de malheur;<br> + Le vent brise et flétrit, le soleil brûle et fane<br> +<span class="add2em">Jeune fille et jeune fleur.</span></p> + +<p>Tu dors, pauvre Élisa, si légère d'années!<br> + Tu ne sens plus du jour le poids et la chaleur.<br> + Vous avez achevé vos fraîches matinées,<br> +<span class="add2em">Jeune fille et jeune fleur.</span></p> + +<p>Mais ton père, Élisa, sur la tombe s'incline;<br> + De ton front jusqu'au sien a monté la pâleur.<br> + Vieux chêne!... le temps a fauché sur ta racine<br> +<span class="add2em">Jeune fille et jeune fleur</span><a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a><a href="#footnote386" title="Lien vers la note 386"><span class="smaller">[386]</span></a>!</p> +</div> + +<p>Je commençais à me déshabiller; un bruit de voix, se fit entendre; ma +porte s'ouvre, et M. le préfet de police, accompagné de M. Nay<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a><a href="#footnote387" title="Lien vers la note 387"><span class="smaller">[387]</span></a>, se +présente. Il me fit mille excuses de la prolongation de ma détention au +dépôt; il m'apprit que mes amis, le duc de Fitz-James et le baron Hyde +de Neuville, avaient été arrêtés comme moi<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a><a href="#footnote388" title="Lien vers la note 388"><span class="smaller">[388]</span></a>, et que, dans +l'encombrement de la préfecture, on ne savait où placer les personnes +que la justice croyait devoir interpeller. «Mais, ajouta-t-il, vous +allez venir chez moi, monsieur le vicomte, et vous choisirez dans mon +appartement ce qui vous conviendra le mieux.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page523" name="page523"></a>(p. 523)</span> Je le remerciai et je le priai de me laisser dans mon trou; +j'en étais déjà tout charmé, comme un moine de sa cellule. M. le préfet +se refusa à mes instances, et il me fallut dénicher. Je revis les salons +que j'avais quittés depuis le jour où M. le préfet de police de +Bonaparte m'avait fait venir pour m'inviter à m'éloigner de Paris. M. +Gisquet et madame Gisquet m'ouvrirent toutes leurs chambres, en me +priant de désigner celle que je voudrais occuper. M. Nay me proposa de +me céder la sienne. J'étais confus de tant de politesse; j'acceptai une +petite pièce écartée qui donnait sur le jardin et qui, je crois, servait +de cabinet de toilette à mademoiselle Gisquet; on me permit de garder +mon domestique, qui coucha sur un matelas en dehors de ma porte, à +l'entrée d'un étroit escalier plongeant dans le grand appartement de +madame Gisquet. Un autre escalier conduisait au jardin; mais celui-là me +fut interdit, et, chaque soir, on plaçait une sentinelle au bas contre +la grille qui sépare le jardin du quai. Madame Gisquet est la meilleure +femme du monde, et mademoiselle Gisquet est très jolie et fort bonne +musicienne. Je n'ai qu'à me louer des soins de mes hôtes; ils semblaient +vouloir expier les douze heures de ma première réclusion.</p> + +<p>Le lendemain de mon installation dans le cabinet de mademoiselle +Gisquet, je me levai tout content, en me souvenant de la chanson +d'Anacréon sur la toilette d'une jeune Grecque; je mis la tête à la +fenêtre: j'aperçus un petit jardin bien vert, un grand mur masqué par un +vernis du Japon; à droite, au fond du jardin, des bureaux où l'on +entrevoyait d'agréables commis de la police, comme de belles nymphes +parmi <span class="pagenum"><a id="page524" name="page524"></a>(p. 524)</span> des lilas; à gauche, le quai de la Seine, la rivière et +un coin du vieux Paris, dans la paroisse de Saint-André-des-Arcs. Le son +du piano de mademoiselle Gisquet parvenait jusqu'à moi avec la voix des +mouchards qui demandaient quelques chefs de division pour faire leur +rapport.</p> + +<p>Comme tout change dans ce monde! Ce petit jardin anglais romantique de +la police était un lambeau déchiré et biscornu du jardin français, à +charmilles taillées au ciseau, de l'hôtel du premier président de Paris. +Cet ancien jardin occupait, en 1580, l'emplacement de ce paquet de +maisons qui borne la vue au nord et au couchant, et il s'étendait +jusqu'au bord de la Seine. Ce fut là qu'après la journée des barricades, +le duc de Guise vint visiter Achille de Harlay: «Il trouva le premier +président qui se pourmenoit dans son jardin, lequel s'estonna si peu de +sa venue, qu'il ne daigna seulement pas tourner la tête ni discontinuer +sa pourmenade commencée, laquelle achevée qu'elle fut, et estant au bout +de son allée, il retourna, et en retournant il vit le duc de Guise qui +venoit à lui; alors ce grave magistrat, haussant la voix, lui dit: +«<i>C'est grand'pitié que le valet chasse le maistre; au reste, mon âme +est à Dieu, mon cœur est à mon roy, et mon corps est entre les mains +des méchans; qu'on en fasse ce qu'on en voudra.</i>» L'Achille de Harlay +qui se <i>pourmène</i> aujourd'hui dans ce jardin est M. Vidocq<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a><a href="#footnote389" title="Lien vers la note 389"><span class="smaller">[389]</span></a>, et le +duc de Guise, Coco Lacour; nous avons changé les grands hommes pour les +grands principes. Comme nous sommes libres maintenant! comme j'étais +libre surtout à ma fenêtre, témoin ce <span class="pagenum"><a id="page525" name="page525"></a>(p. 525)</span> bon gendarme en faction +au bas de mon escalier et qui se préparait à me tirer au vol, s'il m'eût +poussé des ailes! Il n'y avait pas de rossignol dans mon jardin, mais il +y avait beaucoup de moineaux fringants, effrontés et querelleurs, que +l'on trouve partout, à la campagne, à la ville, dans les palais, dans +les prisons, et qui se perchent tout aussi gaiement sur l'instrument de +mort que sur un rosier: à qui peut s'envoler, qu'importent les +souffrances de la terre!</p> + +<p class="p2">Madame de Chateaubriand obtint la permission de me voir. Elle avait +passé treize mois, sous la Terreur, dans les prisons de Rennes avec mes +deux sœurs Lucile et Julie; son imagination, restée frappée, ne peut +plus supporter l'idée d'une prison. Ma pauvre femme eut une violente +attaque de nerfs, en entrant à la préfecture, et ce fut une obligation +de plus que j'eus au juste-milieu. Le second jour de ma détention, le +juge d'instruction, le sieur Desmortiers<a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a><a href="#footnote390" title="Lien vers la note 390"><span class="smaller">[390]</span></a>, m'arriva accompagné de +son greffier.</p> + +<p>M. Guizot avait fait nommer procureur général à la cour royale de Rennes +un M. Hello<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a><a href="#footnote391" title="Lien vers la note 391"><span class="smaller">[391]</span></a>, écrivain, et par <span class="pagenum"><a id="page526" name="page526"></a>(p. 526)</span> conséquent envieux et +irritable, comme tout ce qui barbouille du papier dans un parti +triomphant.</p> + +<p>Le protégé de M. Guizot, trouvant mon nom et ceux de M. le duc de +Fitz-James et de M. Hyde de Neuville mêlés dans le procès que l'on +poursuivait à Nantes contre M. Berryer, écrivit au ministre de la +justice que, s'il était le maître, il ne manquerait pas de nous faire +arrêter et de nous joindre au procès, à la fois comme complices et comme +pièces à conviction. M. de Montalivet avait cru devoir céder aux avis de +M. Hello; il fut un temps où M. de Montalivet venait humblement chez moi +prendre mes conseils et mes idées sur les élections et la liberté de la +presse. La Restauration, qui a fait un pair de M. de Montalivet, n'a pu +en faire un homme d'esprit, et voilà sans doute pourquoi elle lui fait +<i>mal au cœur</i> aujourd'hui<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a><a href="#footnote392" title="Lien vers la note 392"><span class="smaller">[392]</span></a>.</p> + +<p>M. Desmortiers, le juge d'instruction, entra donc dans ma petite +chambre; un air doucereux était étendu comme une couche de miel sur un +visage contracté et violent.</p> + +<p class="poem"> + Je m'appelle Loyal, natif de Normandie,<br> + Et suis huissier à verge, en dépit de l'envie.</p> + +<p>M. Desmortiers était naguère de la congrégation<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a><a href="#footnote393" title="Lien vers la note 393"><span class="smaller">[393]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page527" name="page527"></a>(p. 527)</span> grand +communiant, grand légitimiste, grand partisan des ordonnances, et devenu +forcené juste-milieu. Je priai cet animal de s'asseoir avec toute la +politesse de l'ancien régime; je lui approchai un fauteuil; je mis +devant son greffier une petite table, une plume et de l'encre; je +m'assis en face de M. Desmortiers, et il me lut d'une voix bénigne les +petites accusations qui, dûment prouvées, m'auraient tendrement fait +couper le cou: après quoi, il passa aux interrogations.</p> + +<p>Je déclarai de nouveau que, ne reconnaissant point l'ordre politique +existant, je n'avais rien à répondre, que je ne signerais rien, que tous +ces procédés judiciaires étaient superflus, qu'on pouvait s'en épargner +la peine et passer outre; que je serais du reste toujours charmé d'avoir +l'honneur de recevoir M. Desmortiers.</p> + +<p>Je vis que cette manière d'agir mettait en fureur le saint homme, +qu'ayant partagé mes opinions, ma conduite lui semblait une satire de la +sienne; à ce ressentiment se mêlait l'orgueil du magistrat qui se +croyait blessé dans ses fonctions. Il voulut raisonner avec moi; je ne +pus jamais lui faire comprendre la différence qui existe entre l'ordre +<i>social</i> et l'ordre <i>politique</i>. Je me soumettais, lui dis-je au +premier, parce qu'il est de droit naturel; j'obéissais aux lois civiles, +militaires et financières, aux lois de police et d'ordre public; mais je +ne devais obéissance au droit politique qu'autant que ce droit émanait +de l'autorité royale consacrée par les siècles, ou dérivait de la +souveraineté <span class="pagenum"><a id="page528" name="page528"></a>(p. 528)</span> du peuple. Je n'étais pas assez niais ou assez +faux pour croire que le peuple avait été convoqué, consulté, et que +l'ordre politique établi était le résultat d'un arrêt national. Si l'on +me faisait un procès pour vol, meurtre, incendie et autres crimes et +délits sociaux, je répondrais à la justice; mais quand on m'intentait un +procès politique, je n'avais rien à répondre à une autorité qui n'avait +aucun pouvoir légal, et, par conséquent, rien à me demander.</p> + +<p>Quinze jours s'écoulèrent de la sorte. M. Desmortiers, dont j'avais +appris les fureurs (fureurs qu'il tâchait de communiquer aux juges), +m'abordait d'un air confit, me disant: «Vous ne voulez pas me dire votre +illustre nom?» Dans un des interrogatoires, il me lut une lettre de +Charles X au duc de Fitz-James, et où se trouvait une phrase honorable +pour moi. «Eh bien! monsieur, lui dis-je, que signifie cette lettre? il +est notoire que je suis resté fidèle à mon vieux roi, que je n'ai pas +prêté serment à Philippe. Au surplus, je suis vivement touché de la +lettre de mon souverain exilé. Dans le cours de ses prospérités, il ne +m'a jamais rien dit de semblable, et cette phrase me paye de tous mes +services.»</p> + +<p class="p2">Madame Récamier, à qui tant de prisonniers ont dû consolation et +délivrance, se fit conduire à ma nouvelle retraite. M. de Béranger +descendit de Passy pour me dire en chanson, sous le règne de ses amis, +ce qui se pratiquait dans les geôles au temps des miens: il ne pouvait +plus me jeter au nez la Restauration. Mon gros vieux ami M. Bertin<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a><a href="#footnote394" title="Lien vers la note 394"><span class="smaller">[394]</span></a> +vint m'administrer les sacrements <span class="pagenum"><a id="page529" name="page529"></a>(p. 529)</span> ministériels; une femme +enthousiaste accourut de Beauvais afin <i>d'admirer</i> ma gloire; M. +Villemain fit acte de courage; M. Dubois<a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a><a href="#footnote395" title="Lien vers la note 395"><span class="smaller">[395]</span></a>, M. Ampère<a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a><a href="#footnote396" title="Lien vers la note 396"><span class="smaller">[396]</span></a>, M. +Lenormant<a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a><a href="#footnote397" title="Lien vers la note 397"><span class="smaller">[397]</span></a>, mes généreux et savants jeunes amis, ne m'oublièrent +pas; l'avocat des républicains, M. Ch. Ledru<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a><a href="#footnote398" title="Lien vers la note 398"><span class="smaller">[398]</span></a>, ne me quittait plus: +dans l'espoir d'un procès, il grossissait l'affaire, et il eût payé de +tous ses honoraires le bonheur de me défendre.</p> + +<p>M. Gisquet m'avait offert, comme je vous l'ai dit, tous ses salons; mais +je n'abusai pas de la permission. Seulement, un soir, je descendis pour +entendre, assis entre lui et sa femme, mademoiselle Gisquet jouer du +piano. Son père la gronda et prétendit qu'elle <span class="pagenum"><a id="page530" name="page530"></a>(p. 530)</span> avait exécuté +sa sonate moins bien que de coutume. Ce petit concert que mon hôte me +donnait en famille, n'ayant que moi pour auditeur, était tout singulier. +Pendant que cette scène toute pastorale se passait dans l'intimité du +foyer, des sergents de ville m'amenaient du dehors des confrères à coups +de crosse de fusil et de bâton ferré; quelle paix et quelle harmonie +régnaient pourtant au cœur de la police!</p> + +<p>J'eus le bonheur de faire accorder une faveur toute semblable à celle +dont je jouissais, la faveur de la geôle, à M. Ch. Philipon<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a><a href="#footnote399" title="Lien vers la note 399"><span class="smaller">[399]</span></a>: +condamné pour son talent <span class="pagenum"><a id="page531" name="page531"></a>(p. 531)</span> à quelques mois de détention, il les +passait dans une maison de santé à Chaillot; appelé en témoignage à +Paris dans un procès, il profita de l'occasion, et ne retourna pas à son +gîte; mais il s'en repentit: dans le lieu où il se tenait caché, il ne +pouvait plus voir à l'aise une enfant qu'il aimait; il regrette sa +prison, et, ne sachant comment y rentrer, il m'écrivit la lettre +suivante pour me prier de négocier cette affaire avec mon hôte:</p> + +<p class="p2">«Monsieur,</p> + +<p>«Vous êtes prisonnier et vous me comprendriez, ne fussiez-vous pas +Chateaubriand.... Je suis prisonnier aussi, prisonnier volontaire depuis +la mise en état de siège, chez un ami, chez un pauvre artiste comme moi. +J'ai voulu fuir la justice des conseils de guerre dont j'étais menacé +par la saisie de mon journal du 9 courant. Mais, pour me cacher, il a +fallu me priver des embrassements d'une enfant que j'idolâtre, d'une +fille adoptive âgée de cinq ans, mon bonheur et ma joie. Cette privation +est un supplice que je ne pourrais supporter plus longtemps, c'est la +mort! Je vais me trahir et ils me jetteront à Sainte-Pélagie, où je ne +verrai ma pauvre enfant que rarement, s'ils le veulent encore, et à des +heures données, où je tremblerai pour sa santé et où je mourrai +d'inquiétude, si je ne la vois pas tous les jours.</p> + +<p>«Je m'adresse à vous, monsieur, à vous légitimiste, moi républicain de +tout cœur, à vous homme grave et parlementaire, moi caricaturiste et +partisan de la plus âcre personnalité politique, à vous de qui je +<span class="pagenum"><a id="page532" name="page532"></a>(p. 532)</span> ne suis nullement connu et qui êtes prisonnier comme moi, pour +obtenir de M. le préfet de police qu'il me laisse rentrer dans la maison +de santé où l'on m'avait transféré. Je m'engage sur l'honneur à me +présenter à la justice toutes les fois que j'en serai requis, et je +renonce à me <i>soustraire à quelque tribunal que ce soit</i>, si l'on veut +me laisser avec ma pauvre enfant.</p> + +<p>«Vous me croirez, vous, monsieur, quand je parle d'honneur et que je +jure de ne pas m'enfuir, et je suis persuadé que vous serez mon avocat, +quoique les profonds politiques puissent voir là une <i>nouvelle</i> preuve +d'alliance entre les légitimistes et les républicains, tous hommes dont +les opinions s'accordent si bien.</p> + +<p>«Si à un tel hôte, à un tel avocat, on refusait ce que je demande, je +saurais que je n'ai plus rien à espérer, et je me verrais pour <i>neuf +mois</i> séparé de ma pauvre Emma.</p> + +<p>«Toujours, monsieur, quel que soit le résultat de votre généreuse +intervention, ma reconnaissance n'en sera pas moins éternelle, car je ne +douterai jamais des pressantes sollicitations que votre cœur va vous +suggérer.</p> + +<p>«Agréez, monsieur, l'expression de la plus sincère admiration et +croyez-moi votre très-humble et très-dévoué serviteur,</p> + +<p class="right smcap">«Ch. Philipon,</p> + +<p class="center">«Propriétaire de <i>la Caricature</i> (journal),<br> + condamné à treize mois de prison.»</p> + +<p>«Paris, le 21 juin 1832.»</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page533" name="page533"></a>(p. 533)</span> J'obtins la faveur que M. Philippon demandait: il me remercia +par un billet qui prouve, non la grandeur du service (lequel se +réduisait à faire garder à Chaillot mon client par un gendarme), mais +cette joie secrète des passions, qui ne peut-être bien comprise que par +ceux qui l'ont véritablement sentie.</p> + +<p class="p2">«Monsieur,</p> + +<p>«Je pars pour Chaillot avec ma chère enfant.</p> + +<p>«Je voudrais vous remercier, mais je sens les mots trop froids pour +exprimer ce que j'éprouve de reconnaissance; j'ai eu raison de penser, +monsieur, que votre cœur vous suggérerait d'éloquentes instances. Je +suis sûr de ne pas me tromper en croyant qu'il vous dira que je ne suis +point ingrat et qu'il vous peindra mieux que je ne le ferais le trouble +de bonheur où votre bonté m'a mis.</p> + +<p class="p2">«Agréez, je vous en prie, monsieur, mes très-sincères remercîments et +daignez me croire le plus affectionné de vos serviteurs,</p> + +<p class="right smcap">«Charles Philipon.»</p> + +<p class="p2">À cette singulière marque de mon crédit, j'ajouterai cet étrange +témoignage de ma <i>renommée</i>: un jeune employé des bureaux de M. Gisquet +m'adressa de très beaux vers, qui me furent remis par M. Gisquet +lui-même; car enfin il faut être juste: si un gouvernement lettré +m'attaquait ignoblement, les Muses me défendaient noblement; M. +Villemain se prononça en ma faveur avec courage, et dans le journal même +des <span class="pagenum"><a id="page534" name="page534"></a>(p. 534)</span> <i>Débats</i>, mon gros ami Bertin protesta, en signant son +article contre mon arrestation. Voici ce que me dit le poète qui signe +<i>J. Chopin, employé au cabinet</i>:</p> + +<p class="p2 center">À MONSIEUR DE CHATEAUBRIAND,</p> + +<div class="poem"> +<p class="add2em center smcap">À LA PRÉFECTURE DE POLICE.</p> + +<p><span class="add2em">Un jour, admirant ton génie,</span><br> +<span class="add2em">J'osai te dédier des vers,</span><br> + Et, comme un filet d'eau s'épanche aux seins des mers,<br> + Je portai ce tribut au dieu de l'harmonie.<br> + Aujourd'hui l'infortune a passé sur ton front,<br> +<span class="add2em">Toujours serein dans la tempête.</span><br> + Le présent fugitif, qu'est-ce pour le poète?<br> + Ta gloire restera... nos haines passeront.<br> + Ennemi généreux, ta voix mâle et puissante<br> +<span class="add2em">A prêté son charme à l'erreur,</span><br> +<span class="add2em">Mais ton éloquence entraînante</span><br> +<span class="add2em">Fait toujours absoudre ton cœur.</span><br> + Naguère un roi frappa ta noble indépendance;<br> +<span class="add2em">Tu fus grand devant sa rigueur...</span><br> +<span class="add2em">Il tombe: banni de la France,</span><br> +<span class="add2em">Tu ne vois plus que son malheur!</span><br> + Ah! qui pourrait sonder ton dévoûment fidèle<br> + Et forcer le torrent à détourner ses eaux?<br> + Mais lorsqu'un seul parti s'applaudit de ton zèle,<br> + Ta gloire est à nous tous... reprends donc tes pinceaux.</p> + +<p class="right"><span class="smcap">J. Chopin</span>,<br> + employé au cabinet.</p> +</div> + +<p>Mademoiselle Noémi (je suppose que c'est le prénom de Mademoiselle +Gisquet) se promenait souvent <span class="pagenum"><a id="page535" name="page535"></a>(p. 535)</span> seule dans le petit jardin, un +livre à la main. Elle jetait à la dérobée un regard vers ma fenêtre. +Qu'il eût été doux d'être délivré de mes fers, comme Cervantes, par la +fille de mon maître! Tandis que je prenais un air romantique, le beau et +jeune M. Nay vint dissiper mon rêve. Je l'aperçus causant avec +Mademoiselle Gisquet de cet air qui nous trompe pas, nous autres +créateurs de sylphides. Je dégringolai de mes nuages, je fermai ma +fenêtre et j'abandonnai l'idée de laisser pousser ma moustache blanchie +par le vent de l'adversité.</p> + +<p>Après quinze jours, une ordonnance de non-lieu me rendit la liberté, le +30 de juin, au grand bonheur de madame de Chateaubriand, qui serait +morte, je crois, si ma détention se fût prolongée. Elle vint me chercher +dans un fiacre; je le remplis de mon petit bagage aussi lestement que +j'étais jadis sorti du ministère, et je rentrai dans la rue d'Enfer avec +<i>ce je ne sais quoi d'achevé que le malheur donne à la vertu</i>.</p> + +<p>Si M. Gisquet allait par l'histoire à la postérité, peut-être y +arriverait-il en assez mauvais état; je désire que ce que je viens +d'écrire de lui serve ici de contre-poids à une renommée ennemie. Je +n'ai eu qu'à me louer de ses attentions et de son obligeance; sans doute +si j'avais été condamné, il ne m'eût pas laissé échapper; mais, enfin +lui et sa famille m'ont traité avec une convenance, un bon goût, un +sentiment de ma position, de ce que j'étais et de ce que j'avais été, +que n'ont point eus une administration lettrée et des légistes d'autant +plus brutaux qu'ils agissaient contre le faible et qu'ils n'avaient pas +peur.</p> + +<p>De tous les gouvernements qui se sont élevés en <span class="pagenum"><a id="page536" name="page536"></a>(p. 536)</span> France depuis +quarante années, celui de Philippe est le seul qui m'ait jeté dans la +loge des bandits; il a posé sur ma tête sa main, sur ma tête respectée +même d'un conquérant irrité: Napoléon leva le bras et ne frappa pas. Et +pourquoi cette colère<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a><a href="#footnote400" title="Lien vers la note 400"><span class="smaller">[400]</span></a>? Je vais vous le dire: j'ose protester en +faveur du droit contre le fait, dans un pays où j'ai demandé la liberté +sous l'Empire, la gloire sous la Restauration; dans un pays où, +solitaire, je compte non par frères, sœurs, enfants, joies, plaisirs, +mais par tombeaux. Les derniers changements politiques m'ont séparé du +reste de mes amis: ceux-ci sont allés à la fortune et passent, tout +engraissés de leur déshonneur, auprès de ma pauvreté; ceux-là ont +abandonné leurs foyers exposés <span class="pagenum"><a id="page537" name="page537"></a>(p. 537)</span> aux insultes. Les générations +si fort éprises de l'indépendance se sont vendues: communes dans leur +conduite, intolérables dans leur orgueil, médiocres ou folles dans leurs +écrits, je n'attends de ces générations que le dédain et je le leur +rends; elles n'ont pas de quoi me comprendre; elles ignorent la foi à la +chose jurée, l'amour des institutions généreuses, le respect de ses +propres opinions, le mépris du succès et de l'or, la félicité des +sacrifices, le culte de la faiblesse et du malheur.</p> + +<p>Après l'ordonnance de non-lieu, il me restait un devoir à remplir. Le +délit dont j'avais été prévenu se liait à celui pour lequel M. Berryer +était en prévention à Nantes. Je n'avais pu m'expliquer avec le juge +d'instruction, puisque je ne reconnais pas la compétence du tribunal. +Pour réparer le dommage que pouvait avoir causé à M. Berryer mon +silence, j'écrivis à M. le ministre de la justice<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a><a href="#footnote401" title="Lien vers la note 401"><span class="smaller">[401]</span></a> la lettre qu'on +va lire, et que je rendis publique par la voie des journaux.</p> + +<p class="p2 right">«Paris, ce 3 juillet 1832.</p> + +<p>«Monsieur le ministre de la justice,</p> + +<p>«Permettez-moi de remplir auprès de vous, dans l'intérêt d'un homme trop +longtemps privé de sa liberté, un devoir de conscience et d'honneur.</p> + +<p>«M. Berryer fils, interrogé par le juge d'instruction à Nantes<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a><a href="#footnote402" title="Lien vers la note 402"><span class="smaller">[402]</span></a> le +18 du mois dernier, a répondu: <i>Qu'il avait vu madame la duchesse de +Berry; qu'il lui avait soumis, avec le respect dû à son rang, à son +<span class="pagenum"><a id="page538" name="page538"></a>(p. 538)</span> courage et à ses malheurs, son opinion personnelle et celle +d'honorables amis sur la situation actuelle de la France, et sur les +conséquences de la présence de son Altesse Royale dans l'Ouest.</i></p> + +<p>«M. Berryer, développant avec son talent accoutumé ce vaste sujet, l'a +résumé de la sorte: <i>Toute guerre étrangère ou civile, en la supposant +couronnée de succès, ne peut ni soumettre ni rallier les opinions.</i></p> + +<p>«Questionné sur les honorables amis dont il venait de parler, M. Berryer +a dit noblement: <i>Que des hommes graves lui ayant manifesté sur les +circonstances présentes une opinion conforme à la sienne, il avait cru +devoir appuyer son avis sur l'autorité du leur; mais qu'il ne les +nommerait pas sans qu'ils y eussent consenti.</i></p> + +<p>«Je suis, monsieur le ministre de la justice, un de ces hommes consultés +par M. Berryer. Non-seulement j'ai approuvé son opinion, mais j'ai +rédigé une note dans le sens de cette opinion même. Elle devait être +remise à madame la duchesse de Berry, dans le cas où cette princesse se +trouvât réellement sur le sol français, ce que je ne croyais pas. Cette +première note n'étant pas signée, j'en écrivis une seconde, que je +signai et par laquelle je suppliais encore plus instamment l'intrépide +mère du petit-fils de Henri IV de quitter une patrie que tant de +discordes ont déchirée.</p> + +<p>«Telle est la déclaration que je devais à M. Berryer. Le véritable +coupable, s'il y a coupable, c'est moi. Cette déclaration servira, +j'espère, à la prompte délivrance du prisonnier de Nantes; elle ne +laissera peser que sur ma tête l'inculpation d'un fait, très <span class="pagenum"><a id="page539" name="page539"></a>(p. 539)</span> +innocent sans doute, mais dont, en dernier résultat, j'accepte toutes +les conséquences.</p> + +<p>«J'ai l'honneur d'être, etc.</p> + +<p class="right smcap">«Chateaubriand.</p> + +<p>«Rue d'Enfer-Saint-Michel, n<sup>o</sup> 84.</p> + +<p class="p2">«Ayant écrit à M. le comte de Montalivet le 9 du mois dernier, pour une +affaire relative à M. Berryer, M. le ministre de l'intérieur ne crut pas +même devoir me faire connaître qu'il avait reçu ma lettre: comme il +m'importe beaucoup de savoir le sort de celle que j'ai l'honneur +d'écrire aujourd'hui à M. le ministre de la justice, je lui serai +infiniment obligé d'ordonner à ses bureaux de m'en accuser réception.</p> + +<p class="right smcap">«Ch.»</p> + +<p class="p2">La réponse de M. le ministre de la justice ne se fit pas attendre; la +voici:</p> + +<p class="right">«Paris le 3 juillet.</p> + +<p>«Monsieur le vicomte,</p> + +<p>«La lettre que vous m'avez adressée, contenant des renseignements qui +peuvent éclairer la justice, je la fais parvenir immédiatement au +procureur du roi près le tribunal de Nantes<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a><a href="#footnote403" title="Lien vers la note 403"><span class="smaller">[403]</span></a>, afin qu'elle soit +jointe aux pièces de l'instruction commencée contre M. Berryer.</p> + +<p>«Je suis avec respect, etc.,</p> + +<p class="add4em">«Le garde des sceaux</p> + +<p class="right smcap">«Barthe.»</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page540" name="page540"></a>(p. 540)</span> Par cette réponse, M. Barthe<a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a><a href="#footnote404" title="Lien vers la note 404"><span class="smaller">[404]</span></a> se réservait gracieusement +une nouvelle poursuite contre moi. Je me souviens des superbes dédains +des grands hommes du juste-milieu, quand je laissais entrevoir la +possibilité d'une violence exercée sur ma personne ou sur mes écrits. +Eh! bon Dieu! pourquoi me parer d'un danger imaginaire? Qui +s'embarrassait de mon opinion? qui songeait à toucher à un seul de mes +cheveux? Âmes et féaux du pot-au-feu, intrépides héros de la paix à tout +prix, vous avez pourtant eu votre terreur de comptoir et de police, +votre état de siège de Paris, vos mille procès de presse, vos +commissions militaires pour condamner à mort l'auteur des +<i>Cancans</i><a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a><a href="#footnote405" title="Lien vers la note 405"><span class="smaller">[405]</span></a>; vous <span class="pagenum"><a id="page541" name="page541"></a>(p. 541)</span> m'avez pourtant plongé dans vos geôles; +la peine applicable à mon <i>crime</i> n'était rien moins que la peine +capitale. Avec quel plaisir je vous livrerais ma tête, si, jetée dans la +balance de la justice, elle la faisait pencher du côté de l'honneur, de +la gloire et de la liberté de ma patrie!</p> + +<p class="p2">J'étais plus que jamais déterminé à reprendre mon exil; madame de +Chateaubriand, effrayée de mon aventure, aurait déjà voulu être bien +loin; il ne fut plus question que de chercher le lieu où nous +dresserions nos tentes. La grande difficulté était de trouver quelque +argent pour vivre en terre étrangère et pour payer d'abord une dette qui +m'attirait des menaces de poursuites et de saisie.</p> + +<p>La première année d'une ambassade ruine toujours l'ambassadeur: c'est ce +qui m'arriva pour Rome. Je me retirai à l'avènement du ministère +Polignac, et je m'en allai, ajoutant à ma détresse ordinaire soixante +mille francs d'emprunt. J'avais frappé à toutes les bourses royalistes; +aucune ne s'ouvrit: on me conseilla de m'adresser à Laffitte. M. +Laffitte m'avança dix mille francs, que je donnai immédiatement aux +créanciers les plus pressés. Sur le produit de mes brochures, je +retrouvai la somme que je lui ai rendue <span class="pagenum"><a id="page542" name="page542"></a>(p. 542)</span> avec reconnaissance; +mais une trentaine de mille francs restait toujours à payer, en outre de +mes vieilles dettes, car j'en ai qui ont de la barbe, tant elles sont +âgées; malheureusement, cette barbe est une barbe d'or, dont la coupe +annuelle se fait sur mon menton.</p> + +<p>M. le duc de Lévis, à son retour d'un voyage en Écosse, m'avait dit, de +la part de Charles X, que ce prince voulait continuer à me faire ma +pension de pair; je crus devoir refuser cette offre. Le duc de Lévis +revint à la charge, quand il me vit, au sortir de prison, dans +l'embarras le plus cruel, ne trouvant rien de ma maison et de mon jardin +rue d'Enfer, et étant harcelé par une nuée de créanciers. J'avais déjà +vendu mon argenterie. Le duc de Lévis m'apporta vingt mille francs, me +disant noblement que ce n'était pas les deux années de pension de pairie +que le roi reconnaissait me devoir, et que mes dettes à Rome n'étaient +qu'une dette de la couronne. Cette somme me mettait en liberté, je +l'acceptai comme un prêt momentané, et j'écrivis au roi la lettre +suivante<a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a><a href="#footnote406" title="Lien vers la note 406"><span class="smaller">[406]</span></a>:</p> + +<p class="p2">«<span class="smcap">Sire</span>,</p> + +<p>«Au milieu des calamités dont il a plu à Dieu de sanctifier votre vie, +vous n'avez point oublié ceux qui souffrent au pied du trône de saint +Louis. Vous daignâtes me faire connaître, il y a quelques mois, votre +généreux dessein de me continuer la pension de pair à laquelle je +renonçai en refusant le serment au pouvoir illégitime; je pensai que +Votre Majesté <span class="pagenum"><a id="page543" name="page543"></a>(p. 543)</span> avait des serviteurs plus pauvres que moi et +plus dignes de ses bontés. Mais les derniers écrits que j'ai publiés +m'ont causé des dommages et suscité des persécutions; j'ai essayé +inutilement de vendre le peu de chose que je possède. Je me vois forcé +d'accepter, non la pension annuelle que Votre Majesté se proposait de me +faire sur sa royale indigence, mais un secours provisoire pour me +dégager des embarras qui m'empêchent de regagner l'asile où je pourrai +vivre de mon travail. Sire, il faut que je sois bien malheureux pour me +rendre à charge, même un moment, à une couronne que j'ai soutenue de +tous mes efforts et que je continuerai de servir le reste de ma vie.</p> + +<p>«Je suis, avec le plus profond respect, etc.</p> + +<p class="right smcap">«Chateaubriand.»</p> + +<p class="p2">Mon neveu, le comte Louis de Chateaubriand, m'avança de son côté une +même somme de vingt mille francs. Ainsi dégagé des obstacles matériels, +je fis les préparatifs de mon second départ. Mais une raison d'honneur +m'arrêtait: madame la duchesse de Berry était sur le sol français; que +deviendrait-elle, et ne devais-je pas rester aux lieux où ses périls +pouvaient m'appeler? Un billet de la princesse, qui m'arriva du fond de +la Vendée, acheva de me rendre libre.</p> + +<p class="p2">«J'allais vous écrire, monsieur le vicomte, touchant ce <i>gouvernement +provisoire</i> que j'ai cru devoir former, lorsque j'ignorais quand et même +si je pouvais rentrer en France, et dont on me mande que vous aviez +consenti à faire partie. Il n'a pas existé de <span class="pagenum"><a id="page544" name="page544"></a>(p. 544)</span> fait, puisqu'il +ne s'est jamais réuni, et quelques-uns des membres ne se sont entendus +que pour me faire parvenir un avis que je n'ai pu suivre. Je ne leur en +sais pas du tout mauvais gré. Vous avez jugé d'après le rapport que vous +ont fait de ma position et de celle du pays ceux qui avaient des raisons +pour connaître mieux que moi les effets d'une <i>fatale influence</i> à +laquelle je n'ai pas voulu croire, et je suis sûre que si M. de Ch. eût +été près de moi, son cœur noble et généreux s'y fût également refusé. +Je n'en compte donc pas moins sur les bons services individuels et même +les conseils des personnes qui faisaient partie du gouvernement +provisoire, et dont le choix m'avait été dicté par leur zèle éclairé et +leur dévouement à la légitimité dans la personne de Henri V. Je vois que +votre intention est de quitter encore la France, je le regretterais +beaucoup si je pouvais vous approcher de moi; mais vous avez des armes +qui touchent de loin, et j'espère que vous ne cesserez pas de combattre +pour Henri V.</p> + +<p>«Croyez, monsieur le vicomte, à toute mon estime et amitié.</p> + +<p class="right smcap">«M. C. R.»</p> + +<p class="p2">Par ce billet, Madame se passait de mes services, ne se rendait point +aux conseils que j'avais osé lui donner dans la note dont M. Berryer +avait été le porteur; elle en paraissait même un peu blessée, bien +qu'elle reconnût qu'une <i>fatale influence</i> l'avait égarée.</p> + +<p>Ainsi rendu à ma liberté et dégagé de tout aujourd'hui, 7 août, n'ayant +plus rien à faire qu'à partir, j'ai écrit ma lettre d'adieu à M. de +Béranger, qui m'avait visité dans ma prison.</p> + +<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page545" name="page545"></a>(p. 545)</span> «Paris, 7 août 1832.</p> + +<p>«À M. de Béranger.</p> + +<p>«Je voulais, monsieur, aller vous dire adieu et vous remercier de votre +souvenir; le temps m'a manqué et je suis obligé de partir sans avoir le +plaisir de vous voir et de vous embrasser. J'ignore mon avenir: y a-t-il +aujourd'hui un avenir clair pour personne? Nous ne sommes pas dans un +temps de révolution, mais de transformation sociale: or les +transformations s'accomplissent lentement, et les générations qui se +trouvent placées dans la période de la métamorphose périssent obscures +et misérables. Si l'Europe (ce qui pourrait bien être) est à l'âge de la +décrépitude, c'est une autre affaire: elle ne produira rien, et +s'éteindra dans une impuissante anarchie de passions, de mœurs et de +doctrines. En ce cas, monsieur, vous aurez chanté sur un tombeau.</p> + +<p>«J'ai rempli, monsieur, tous mes engagements: je suis revenu à votre +voix; j'ai défendu ce que j'étais venu défendre; j'ai subi le choléra: +je retourne à la montagne. Ne brisez pas votre lyre, comme vous nous en +menacez; je lui dois un de mes plus glorieux titres au souvenir des +hommes. Faites encore sourire et pleurer la France: car il arrive, par +un secret de vous seul connu, que dans vos chansons populaires les +paroles sont gaies et la musique plaintive.</p> + +<p>«Je me recommande à votre amitié et à votre muse.</p> + +<p class="right smcap">«Chateaubriand.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page546" name="page546"></a>(p. 546)</span> Je dois me mettre en route demain, Madame de Chateaubriand me +rejoindra à Lucerne.</p> + +<p class="p2 right">Bâle, 12 août 1832.</p> + +<p>Beaucoup d'hommes meurent sans avoir perdu leur clocher de vue: je ne +puis rencontrer le clocher qui me doit voir mourir. En quête d'un asile +pour achever mes <i>Mémoires</i>, je chemine de nouveau traînant à ma suite +un énorme bagage de papiers, correspondances diplomatiques, notes +confidentielles, lettres de ministres et de rois; c'est l'histoire +portée en croupe par le roman.</p> + +<p>J'ai vu à Vesoul M. Augustin Thierry, retiré chez son frère le +préfet<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a><a href="#footnote407" title="Lien vers la note 407"><span class="smaller">[407]</span></a>. Lorsque autrefois, à Paris, il m'envoya son <i>Histoire de la +conquête des Normands</i>, je l'allai remercier. Je trouvai un jeune homme +dans une chambre dont les volets étaient à demi fermés; il était presque +aveugle; il essaya de se lever pour me recevoir, mais ses jambes ne le +portaient plus et il tomba dans mes bras. Il rougit lorsque je lui +exprimai mon admiration sincère: ce fut alors qu'il me répondit que +<span class="pagenum"><a id="page547" name="page547"></a>(p. 547)</span> son ouvrage était le mien, et que c'était en lisant la +bataille des Francs dans les <i>Martyrs</i>, qu'il avait conçu l'idée d'une +nouvelle manière d'écrire l'histoire<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a><a href="#footnote408" title="Lien vers la note 408"><span class="smaller">[408]</span></a>. Quand je pris congé de lui, +alors il s'efforça de me suivre et il se traîna jusqu'à la porte en +s'appuyant <span class="pagenum"><a id="page548" name="page548"></a>(p. 548)</span> contre le mur: je sortis tout ému de tant de talent +et de tant de malheur.</p> + +<p>À Vesoul, surgit, après un long bannissement, Charles X<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a><a href="#footnote409" title="Lien vers la note 409"><span class="smaller">[409]</span></a>, maintenant +faisant voile vers le nouvel exil qui sera pour lui le dernier.</p> + +<p>J'ai passé la frontière sans accident avec mon fatras: voyons si, au +revers des Alpes, je ne pourrais jouir de la liberté de la Suisse et du +soleil de l'Italie, besoin de mes opinions et de mes années.</p> + +<p>À l'entrée de Bâle, j'ai rencontré un vieux Suisse, douanier; il m'a +fait faire <i>bedit garandaine d'in guart d'hire</i>; on a descendu mon +bagage dans une cave; on a mis en mouvement je ne sais quoi qui imitait +le bruit d'un métier à bas; il s'est élevé une fumée de vinaigre, et, +purifié ainsi de la contagion de la France, le bon Suisse m'a relâché.</p> + +<p>J'ai dit dans l'<i>Itinéraire</i>, en parlant des cigognes d'Athènes: «Du +haut de leurs nids, que les révolutions ne peuvent atteindre, elles ont +vu au-dessous d'elles changer la race des mortels: tandis que des +générations impies se sont élevées sur les tombeaux des générations +religieuses, la jeune cigogne a toujours nourri son vieux père.»</p> + +<p>Je retrouve à Bâle le nid de cigogne que j'y laissai il y a six ans; +mais l'hôpital au toit duquel la cigogne de Bâle a échafaudé son nid +n'est pas le Parthénon, le soleil du Rhin n'est pas le soleil du +Céphise, le concile n'est pas l'aréopage. Érasme n'est pas Périclès; +pourtant c'est quelque chose que le Rhin, la forêt Noire, <span class="pagenum"><a id="page549" name="page549"></a>(p. 549)</span> le +Bâle romain et germanique. Louis XIV étendit la France jusqu'aux portes +de cette ville, et trois monarques ennemis<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a><a href="#footnote410" title="Lien vers la note 410"><span class="smaller">[410]</span></a> la traversèrent en 1813 +pour venir dormir dans le lit de Louis le Grand, en vain défendu par +Napoléon. Allons voir les <i>danses de la mort</i> de Holbein; elles nous +rendront compte des vanités humaines.</p> + +<p>La danse de la mort (si toutefois ce n'était pas même alors une +véritable peinture) eut lieu à Paris, en 1424, au cimetière des +Innocents: elle nous venait de l'Angleterre. La représentation du +spectacle fut fixée dans des tableaux; on les vit exposés dans les +cimetières de Dresde, de Lubeck, de Minden, de la Chaise-Dieu, de +Strasbourg, de Blois en France, et le pinceau de Holbein immortalisa à +Bâle ces joies de la tombe.</p> + +<p>Ces danses macabres du grand artiste ont été emportées à leur tour par +la mort, qui n'épargne pas ses propres folies: il n'est resté à Bâle, du +travail d'Holbein, que six pièces sciées sur les pierres du cloître et +déposées à la bibliothèque de l'Université. Un dessin colorié a conservé +l'ensemble de l'ouvrage.</p> + +<p>Ces grotesques sur un fond terrible ont du génie de Shakespeare, génie +mêlé de comique et de tragique. Les personnages sont d'une vive +expression: pauvres et riches, jeunes et vieux, hommes et femmes, papes, +cardinaux, prêtres, empereurs, rois, reines, princes, ducs, nobles, +magistrats, guerriers, tous se débattent et raisonnent avec et contre la +Mort; pas un ne l'accepte de bonne grâce.</p> + +<p>La Mort est variée à l'infini, mais toujours bouffonne à l'instar de la +vie, qui n'est qu'une sérieuse <span class="pagenum"><a id="page550" name="page550"></a>(p. 550)</span> pantalonnade. Cette Mort du +peintre satirique a une jambe de moins comme le mendiant à jambe de bois +qu'elle accoste; elle joue de la mandoline derrière l'os de son dos, +comme le musicien qu'elle entraîne. Elle n'est pas toujours chauve; des +brins de cheveux blonds, bruns, gris, voltigent sur le cou du squelette +et le rendent plus effroyable en le rendant presque vivant. Dans un des +cartouches, la Mort a quasi de la chair, elle est quasi jeune comme un +jeune homme, et elle emmène une jeune fille qui se regarde dans un +miroir. La Mort a dans son bissac des tours d'un écolier narquois; elle +coupe avec des ciseaux la corde du chien qui conduit un aveugle, et +l'aveugle est à deux pas d'une fosse ouverte; ailleurs, la Mort, en +petit manteau, aborde une de ses victimes avec les gestes d'un Pasquin. +Holbein a pu prendre l'idée de cette formidable gaieté dans la nature +même: entrez dans un reliquaire, toutes les têtes de mort semblent +ricaner, parce qu'elles découvrent les dents; c'est le rire. De quoi +ricanent-elles? du néant ou de la vie?</p> + +<p>La cathédrale de Bâle et surtout les anciens cloîtres m'ont plu. En +parcourant ces derniers, remplis d'inscriptions funèbres, j'ai lu les +noms de quelques réformateurs. Le protestantisme choisit mal le lieu et +prend mal son temps quand il se place dans les monuments catholiques; on +voit moins ce qu'il a réformé que ce qu'il a détruit. Ces pédants secs +qui pensaient refaire un christianisme primitif dans un vieux +christianisme, créateur de la société depuis quinze siècles, n'ont pu +élever un seul monument. À quoi ce monument eût-il répondu? Comment +aurait-il été en rapport avec les mœurs? Les hommes n'étaient point +faits comme <span class="pagenum"><a id="page551" name="page551"></a>(p. 551)</span> Luther et Calvin, au temps de Luther et de Calvin; +ils étaient faits comme Léon X avec le génie de Raphaël, ou comme saint +Louis avec le génie gothique; le petit nombre ne croyait à rien, le +grand nombre croyait à tout. Aussi le protestantisme n'a-t-il pour +temples que des salles d'écoles, ou pour églises que les cathédrales +qu'il a dévastées: il y a établi sa nudité. Jésus-Christ et ses apôtres +ne ressemblaient pas sans doute aux Grecs et aux Romains de leur siècle, +mais ils ne venaient pas <i>réformer</i> un ancien culte; ils venaient +<i>établir</i> une religion nouvelle, remplacer les dieux par un dieu.</p> + +<p class="p2 right">Lucerne, 14 août 1832.</p> + +<p>Le chemin de Bâle à Lucerne par l'Argovie offre une suite de vallées, +dont quelques-unes ressemblent à la vallée d'Argelès, moins le ciel +espagnol des Pyrénées. À Lucerne, les montagnes, différemment groupées, +étagées, profilées, coloriées, se terminent, en se retirant les unes +derrière les autres et en s'enfonçant dans la perspective, aux neiges +voisines du Saint-Gothard. Si l'on supprimait le Righi et le Pilate, et +si l'on ne conservait que les collines surfacées d'herbages et de +lapinières qui bordent immédiatement le lac des Quatre-Cantons, on +reproduirait un lac d'Italie.</p> + +<p>Les arcades du cloître du cimetière dont la cathédrale est environnée +sont comme les loges d'où l'on peut jouir de ce spectacle. Les monuments +de ce cimetière ont pour étendard une croisette de fer portant un Christ +doré. Aux rayons du soleil, ce sont autant de points de lumière qui +s'échappent des tombes: de distance en distance, il y a des bénitiers +dans lesquels trempe un rameau, avec lequel on peut bénir des <span class="pagenum"><a id="page552" name="page552"></a>(p. 552)</span> +cendres regrettées. Je ne pleurais rien là en particulier, mais j'ai +fait descendre la rosée lustrale sur la communauté silencieuse des +chrétiens et des malheureux mes frères. Une épitaphe me dit: <i>Hodie +mihi, cras tibi</i>; une autre: <i>Fuit homo</i>; une autre: <i>Siste, viator; +abi, viator.</i> Et j'attends demain, et j'aurai été homme; et voyageur je +m'arrête; et voyageur je m'en vais. Appuyé à l'une des arcades du +cloître, j'ai regardé longtemps le théâtre des aventures de Guillaume +Tell et de ses compagnons: théâtre de la liberté helvétique, si bien +chanté et décrit par Schiller et Jean de Müller. Mes yeux cherchaient +dans l'immense tableau la présence des plus illustres morts, et mes +pieds foulaient les cendres les plus ignorées.</p> + +<p>En revoyant les Alpes il y a quatre ou cinq ans, je me demandais ce que +j'y venais chercher: que dirai-je donc aujourd'hui? que dirai-je demain, +et demain encore? Malheur à moi qui ne puis vieillir et qui vieillis +toujours!</p> + +<p class="p2 right">Lucerne, 15 août 1832.</p> + +<p>Les capucins sont allés ce matin, selon l'usage le jour de l'Assomption, +bénir les montagnes. Ces moines professent la religion sous la +protection de laquelle naquit l'indépendance suisse: cette indépendance +dure encore. Que deviendra notre liberté moderne, toute maudite de la +bénédiction des philosophes et des bourreaux? Elle n'a pas quarante +années, et elle a été vendue et revendue, maquignonnée, brocantée à tous +les coins de rue. Il y a plus de liberté dans le froc d'un capucin qui +bénit les Alpes que dans la friperie entière des législateurs de la +République, de l'Empire, de la Restauration et de l'usurpation de +Juillet.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page553" name="page553"></a>(p. 553)</span> Le voyageur français en Suisse est touché et attristé; notre +histoire, pour le malheur des peuples de ces régions, se lie trop à leur +histoire; le sang de l'Helvétie a coulé pour nous et par nous; nous +avons porté le fer et le feu dans la chaumière de Guillaume Tell; nous +avons engagé dans nos guerres civiles le paysan guerrier qui gardait le +trône de nos rois. Le génie de Thorwaldsen a fixé le souvenir du 10 août +à la porte de Lucerne. Le lion helvétique expire, percé d'une flèche, en +couvrant de sa tête affaissée et d'une de ses pattes l'écu de France, +dont on ne voit plus qu'une des fleurs de lis. La chapelle consacrée aux +victimes, le bouquet d'arbres verts qui accompagne le bas-relief sculpté +dans le roc, le soldat échappé au massacre du 10 août, qui montre aux +étrangers le monument, le billet de Louis XVI qui ordonne aux Suisses de +mettre bas les armes, le devant d'autel offert par madame la Dauphine à +la chapelle expiatoire, et sur lequel ce parfait modèle de douleur a +brodé l'image de l'agneau divin immolé!... Par quel conseil la +Providence, après la dernière chute du trône des Bourbons, +m'envoie-t-elle chercher un asile auprès de ce monument? Du moins, je +puis le contempler sans rougir, je puis poser ma main faible, mais non +parjure, sur l'écu de France, comme le lion l'enserre de ses ongles +puissants, mais détendus par la mort.</p> + +<p>Eh bien, ce monument, un membre de la Diète a proposé de le détruire! +Que demande la Suisse? la liberté? elle en jouit depuis quatre siècles; +l'égalité? elle l'a; la république? c'est la forme de son gouvernement; +l'allégement des taxes? elle ne paye presque point d'impôts. Que +veut-elle donc? elle veut changer, <span class="pagenum"><a id="page554" name="page554"></a>(p. 554)</span> c'est la loi des êtres. +Quand un peuple, transformé par le temps, ne peut plus rester ce qu'il a +été, le premier symptôme de sa maladie, c'est la haine du passé et des +vertus de ses pères.</p> + +<p>Je suis revenu du monument du 10 août par le grand pont couvert, espèce +de galerie de bois suspendue sur le lac. Deux cent trente-huit tableaux +triangulaires, placés entre les chevrons du toit, décorent cette +galerie. Ce sont des fastes populaires où le Suisse, en passant, +apprenait l'histoire de sa religion et de sa liberté.</p> + +<p>J'ai vu les poules d'eau privées; j'aime mieux les poules d'eau sauvages +de l'étang de Combourg.</p> + +<p>Dans la ville, le bruit d'un chœur de voix m'a frappé; il sortait +d'une chapelle de la Vierge: entré dans cette chapelle, je me suis cru +transporté aux jours de mon enfance. Devant quatre autels dévotement +parés, des femmes récitaient avec le prêtre le chapelet et les litanies. +C'était comme la prière du soir au bord de la mer dans ma pauvre +Bretagne, et j'étais au bord du lac de Lucerne! Une main renouait ainsi +les deux bouts de ma vie, pour me faire mieux sentir tout ce qui s'était +perdu dans la chaîne de mes années.</p> + +<p class="p2 right">Sur le lac de Lucerne, 16 août 1832, midi.</p> + +<p>Alpes, abaissez vos cimes, je ne suis plus digne de vous: jeune, je +serais solitaire; vieux, je ne suis qu'isolé. Je la peindrais bien +encore, la nature; mais pour qui? qui se soucierait de mes tableaux? +quels bras, autres que ceux du temps, presseraient en récompense mon +<i>génie</i> au front dépouillé? qui répéterait mes chants? à quelle muse en +inspirerais-je? Sous la voûte de mes années, comme sous celle des monts +neigeux <span class="pagenum"><a id="page555" name="page555"></a>(p. 555)</span> qui m'environnent, aucun rayon de soleil ne viendra me +réchauffer. Quelle pitié de traîner, à travers ces monts, des pas +fatigués que personne ne voudrait suivre! Quel malheur de ne me trouver +libre d'errer de nouveau qu'à la fin de ma vie!</p> + +<p class="p2 right">Deux heures.</p> + +<p>Ma barque s'est arrêtée à la cale d'une maison sur la rive droite du +lac, avant d'entrer dans le golfe d'Uri. J'ai gravi le verger de cette +auberge et suis venu m'asseoir sous deux noyers qui protègent une +étable. Devant moi, un peu à droite, sur le bord opposé du lac, se +déploie le village de Schwytz, parmi des vergers et les plans inclinés +de ces pâturages dits <i>Alpes</i> dans le pays: il est surmonté d'un roc +ébréché en demi-cercle et dont les deux pointes, le <i>Mythen</i> et le +<i>Haken</i> (la mitre et la crosse), tirent leur appellation de leur forme. +Ce chapiteau cornu repose sur des gazons, comme la couronne de la rude +indépendance helvétique sur la tête d'un peuple de bergers. Le silence +n'est interrompu autour de moi que par le tintement de la clochette de +deux génisses restées dans l'étable voisine: elle semble me sonner la +gloire de la pastorale liberté que Schwytz a donnée, avec son nom, à +tout un peuple: un petit canton dans le voisinage de Naples, appelé +<i>Italia</i>, a de même, mais avec des droits moins sacrés, communiqué son +nom à la terre des Romains.</p> + +<p class="p2 right">Trois heures.</p> + +<p>Nous partons; nous entrons dans le golfe ou le lac d'Uri. Les montagnes +s'élèvent et s'assombrissent. Voilà la croupe herbue du Grütli et les +trois fontaines <span class="pagenum"><a id="page556" name="page556"></a>(p. 556)</span> où Fürst, Arnold de Melchtal et Stauffacher +jurèrent la délivrance de leur pays; voilà, au pied de l'Achsenberg, la +chapelle qui signale l'endroit où Tell, sautant de la barque de Gessler, +la repoussa d'un coup de pied au milieu des vagues.</p> + +<p>Mais Tell et ses compagnons ont-ils jamais existé<a id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a><a href="#footnote411" title="Lien vers la note 411"><span class="smaller">[411]</span></a>? Ne seraient-ils +que des personnages du Nord, nés des chants des Scaldes et dont on +retrouve les traditions héroïques sur les rivages de la Suède? Les +Suisses sont-ils aujourd'hui ce qu'ils étaient à l'époque de la conquête +de leur indépendance? Ces sentiers des ours voient rouler des calèches +où Tell et ses compagnons bondissaient, l'arc à la main, d'abîme en +abîme: moi-même suis-je un voyageur en harmonie avec ces lieux?</p> + +<p>Un orage me vient heureusement assaillir. Nous abordons dans une crique, +à quelques pas de la chapelle de Tell: c'est toujours le même Dieu qui +soulève les vents, et la même confiance dans ce Dieu qui rassure les +hommes. Comme autrefois, en traversant l'Océan, les lacs de l'Amérique, +les mers de la Grèce, de la Syrie, j'écris sur un papier inondé. Les +nuages, les flots, les roulements de la foudre s'allient mieux au +souvenir de l'antique liberté des Alpes que la voix de cette nature +efféminée et dégénérée que mon siècle a placée malgré moi dans mon sein.</p> + +<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page557" name="page557"></a>(p. 557)</span> Altorf.</p> + +<p>Débarqué à Fluelen, arrivé à Altorf, le manque de chevaux va me retenir +une nuit au pied du Bannberg. Ici, Guillaume Tell abattit la pomme sur +la tête de son fils: le trait d'arc était de la distance qui sépare ces +deux fontaines. Croyons, malgré la même histoire racontée par Saxon le +Grammairien, et que j'ai citée le premier dans mon <i>Essai sur les +révolutions</i><a id="footnotetag412" name="footnotetag412"></a><a href="#footnote412" title="Lien vers la note 412"><span class="smaller">[412]</span></a>; ayons foi en la religion et la liberté, les deux +seules grandes choses de l'homme: la gloire et la puissance sont +éclatantes, non grandes.</p> + +<p>Demain, du haut du Saint-Gothard, je saluerai de nouveau cette Italie +que j'ai saluée du sommet du Simplon et du Mont-Cenis. Mais à quoi bon +ce dernier regard jeté sur les régions du midi et de l'aurore! Le pin +des glaciers ne peut descendre parmi les orangers qu'il voit au-dessous +de lui dans les vallées fleuries.</p> + +<p class="p2 right">Dix heures du soir.</p> + +<p>L'orage recommence; les éclairs s'entortillent aux rochers; les échos +grossissent et prolongent le bruit de la foudre; les mugissements du +Schœchen et de la <span class="pagenum"><a id="page558" name="page558"></a>(p. 558)</span> Reuss accueillent le barde de +l'Armorique. Depuis longtemps je ne m'étais trouvé seul et libre; rien +dans la chambre où je suis enfermé: deux couches pour un voyageur qui +veille et qui n'a ni amours à bercer, ni songes à faire. Ces montagnes, +cet orage, cette nuit sont des trésors perdus pour moi. Que de vie, +cependant, je sens au fond de mon âme! Jamais, quand le sang le plus +ardent coulait de mon cœur dans mes veines, je n'ai parlé le langage +des passions avec autant d'énergie que je le pourrais faire en ce +moment. Il me semble que je vois sortir des flancs du Saint-Gothard ma +sylphide des bois de Combourg. Me viens-tu retrouver, charmant fantôme +de ma jeunesse? as-tu pitié de moi? Tu le vois, je ne suis changé que de +visage; toujours chimérique, dévoré d'un feu sans cause et sans aliment. +Je sors du monde, et j'y entrais quand je te créai dans un moment +d'extase et de délire. Voici l'heure où je t'invoquai dans ma tour. Je +puis encore ouvrir ma fenêtre pour te laisser entrer. Si tu n'es pas +contente des grâces que je t'avais prodiguées, je te ferai cent fois +plus séduisante; ma palette n'est pas épuisée; j'ai vu plus de beautés +et je sais mieux peindre. Viens t'asseoir sur mes genoux; n'aie pas peur +de mes cheveux, caresse-les de tes doigts de fée ou d'ombre; qu'ils +rembrunissent sous tes baisers. Cette tête, que ces cheveux qui tombent +n'assagissent point, est tout aussi folle qu'elle l'était lorsque je te +donnai l'être, fille aînée de mes illusions, doux fruit de mes +mystérieuses amours avec ma première solitude! Viens, nous monterons +encore ensemble sur nos nuages; nous irons avec la foudre sillonner, +illuminer, embraser les précipices où je passerai demain. <span class="pagenum"><a id="page559" name="page559"></a>(p. 559)</span> +Viens! emporte-moi comme autrefois, mais ne me rapporte plus.</p> + +<p>On frappe à ma porte: ce n'est pas toi! c'est le guide! Les chevaux sont +arrivés, il faut partir. De ce songe il ne reste que la pluie, le vent +et moi, songe sans fin, éternel orage.</p> + +<p class="p2 right">17 août 1832. (Amsteg.)</p> + +<p>D'Altorf ici, une vallée entre des montagnes rapprochées, comme on en +voit partout; la Reuss bruyante au milieu. À l'auberge du Cerf, un petit +étudiant allemand, qui vient des glaciers du Rhône et qui me dit: «Fous +fenir l'Altorf ce madin? allez fite!» Il me croyait à pied comme lui; +puis, apercevant mon char à bancs: «Oh! les chefals! c'être autre +chosse.» Si l'étudiant voulait <i>troquir</i> ses jeunes jambes contre mon +char à bancs et mon plus mauvais char de gloire, avec quel plaisir je +prendrais son bâton, sa blouse grise et sa barbe blonde! Je m'en irais +aux glaciers du Rhône; je parlerais la langue de Schiller à ma +maîtresse, et je rêverais creusement la liberté germanique: lui, il +cheminerait vieux comme le temps, ennuyé comme un mort, détrompé par +l'expérience, s'étant attaché au cou, comme une sonnette, un bruit dont +il serait plus fatigué au bout d'un quart d'heure que du fracas de la +Reuss. L'échange n'aura pas lieu, les bons marchés ne sont pas à mon +usage. Mon écolier part; il me dit en ôtant et remettant son bonnet +teuton, avec un petit coup de tête: «Permis!» Encore une ombre évanouie. +L'écolier ignore mon nom; il m'aura rencontré et ne le saura jamais: je +suis dans la joie de cette idée; j'aspire à l'obscurité avec plus +<span class="pagenum"><a id="page560" name="page560"></a>(p. 560)</span> d'ardeur que je ne souhaitais autrefois la lumière: celle-ci +m'importune ou comme éclairant mes misères ou comme me montrant des +objets dont je ne puis plus jouir: j'ai hâte de passer le flambeau à mon +voisin.</p> + +<p>Trois garçonnets tirent à l'arbalète: Guillaume Tell et Gessler sont +partout. Les peuples libres conservent le souvenir des fondations de +leur indépendance. Demandez à un petit pauvre de France s'il a jamais +lancé la hache en mémoire du roi Hlodwigh, ou Khlodwig ou Clovis!</p> + +<p class="p2">Le nouveau chemin du Saint-Gothard, en sortant d'Amsteg, va et vient en +zigzag pendant deux lieues; tantôt joignant la Reuss, tantôt s'en +écartant quand la fissure du torrent s'élargit. Sur les reliefs +perpendiculaires du paysage, des pentes rases ou bouquetées de cépées de +hêtres, des pics dardant la nue, des dômes coiffés de glace, des sommets +chauves ou conservant quelques rayons de neige comme des mèches de +cheveux blancs; dans la vallée, des ponts, des colonnes en planches +noircies, des noyers et des arbres fruitiers qui gagnent en luxe de +branches et de feuilles ce qu'ils perdent en succulence de fruits. La +nature alpestre force ces arbres à redevenir sauvages; la sève se fait +jour malgré la greffe: un caractère énergique brise les liens de la +civilisation.</p> + +<p>Un peu plus haut, au limbe droit de la Reuss, la scène change: le fleuve +coule avec cascades dans une ornière caillouteuse, sous une avenue +double et triple de pins; c'est la vallée du Pont d'Espagne à Cauterets. +Aux pans de la montagne, les mélèzes végètent sur les <span class="pagenum"><a id="page561" name="page561"></a>(p. 561)</span> arêtes +vives du roc; amarrés par leurs racines, ils résistent au choc des +tempêtes.</p> + +<p>Le chemin, quelques carrés de pommes de terre, attestent seuls l'homme +dans ce lieu: il faut qu'il mange et qu'il marche; c'est le résumé de +son histoire. Les troupeaux, relégués aux pâturages des régions +supérieures, ne paraissent point; d'oiseaux, aucun; d'aigles, il n'en +est plus question: le grand aigle est tombé dans l'océan en passant à +Sainte-Hélène; il n'y a vol si haut et si fort qui ne défaille dans +l'immensité des cieux. L'aiglon royal vient de mourir. On nous avait +annoncé d'autres aiglons de Juillet 1830; apparemment qu'ils sont +descendus de leur aire pour nicher avec les pigeons pattus. Ils +n'enlèveront jamais de chamois dans leurs serres; débilité à la lueur +domestique, leur regard clignotant ne contemplera jamais du sommet du +Saint-Gothard le libre et éclatant soleil de la gloire de la France.</p> + +<p class="p2">Après avoir franchi le pont du <i>Saut du prêtre</i>, et contourné le mamelon +du village de Wasen, on reprend la rive droite de la Reuss; à l'une et +l'autre orée, des cascades blanchissent parmi des gazons, tendus comme +des tapisseries vertes sur le passage des voyageurs. Par un défilé, on +aperçoit le glacier de Ranz qui se lie aux glaciers de la Furca.</p> + +<p>Enfin, on pénètre dans la vallée de Schœllenen, où commence la +première rampe du Saint-Gothard. Cette vallée est une coche de deux +mille pieds de profondeur, entaillée dans un plein bloc de granit. Les +parois du bloc forment des murs gigantesques surplombants. Les montagnes +n'offrent plus que leurs flancs et leurs <span class="pagenum"><a id="page562" name="page562"></a>(p. 562)</span> crêtes ardentes et +rougies. La Reuss tonne dans son lit vertical, matelassé de pierres. Un +débris de tour témoigne d'un autre temps, comme la nature accuse ici des +siècles immémorés. Soutenu en l'air par des murs le long des masses +graniteuses, le chemin, torrent immobile, circule parallèle au torrent +mobile de la Reuss. Ça et là, des voûtes en maçonnerie ménagent au +voyageur un abri contre l'avalanche; on vire encore quelques pas dans +une espèce d'entonnoir tortueux, et tout à coup, à l'une des volutes de +la conque, on se trouve face à face du pont du Diable.</p> + +<p>Ce pont coupe aujourd'hui l'arcade du nouveau pont plus élevé, bâti +derrière et qui le domine; le vieux pont ainsi altéré ne ressemble plus +qu'à un court aqueduc à double étage. Le pont nouveau, lorsqu'on vient +de la Suisse, masque la cascade en retraite. Pour jouir des arcs-en-ciel +et des rejaillissements de la cascade, il se faut placer sur ce pont; +mais quand on a vu la cataracte du Niagara, il n'y a plus de chute +d'eau. Ma mémoire oppose sans cesse mes voyages à mes voyages, montagnes +à montagnes, fleuves à fleuves, forêts à forêts, et ma vie détruit ma +vie. Même chose m'arrive à l'égard des sociétés et des hommes.</p> + +<p>Les chemins modernes, que le Simplon a enseignés et que le Simplon +efface, n'ont pas l'effet pittoresque des anciens chemins. Ces derniers, +plus hardis et plus naturels, n'évitaient aucune difficulté; ils ne +s'écartaient guère du cours des torrents; ils montaient et descendaient +avec le terrain, gravissaient les rochers, plongeaient dans les +précipices, passaient sous les avalanches, n'ôtant rien au plaisir de +l'imagination et à la joie des périls. L'ancienne route du +Saint-Gothard, <span class="pagenum"><a id="page563" name="page563"></a>(p. 563)</span> par exemple, était tout autrement aventureuse +que la route actuelle. Le pont du Diable méritait sa renommée, lorsqu'en +l'abordant on apercevait au-dessus la cascade de la Reuss, et qu'il +traçait un arc obscur, ou plutôt un étroit sentier à travers la vapeur +brillante de la chute. Puis, au bout du pont, le chemin montait à pic, +pour atteindre la chapelle dont on voit encore la ruine. Au moins, les +habitants d'Uri ont eu la pieuse idée de bâtir une autre chapelle à la +cascade.</p> + +<p>Enfin ce n'étaient pas des hommes comme nous qui traversaient autrefois +les Alpes, c'étaient des hordes de Barbares ou des légions romaines. +C'étaient des caravanes de marchands, des chevaliers, des condottieri, +des routiers, des pèlerins, des prélats, des moines. On racontait des +aventures étranges: Qui avait bâti le pont du Diable? Qui avait +précipité dans la prairie de Wasen la roche du Diable? Çà et là +s'élevaient des donjons, des croix, des oratoires, des monastères, des +ermitages, gardant la mémoire d'une invasion, d'une rencontre, d'un +miracle ou d'un malheur. Chaque tribu montagnarde conservait sa langue, +ses vêtements, ses mœurs, ses usages. On ne trouvait point, il est +vrai, dans un désert, une excellente auberge; on n'y buvait point de vin +de Champagne; on n'y lisait point la gazette; mais s'il y avait plus de +voleurs au Saint-Gothard, il y avait moins de fripons dans la société. +Que la civilisation est une belle chose! cette <i>perle</i>, je la laisse au +<i>beau premier lapidaire</i>.</p> + +<p>Suwarow et ses soldats ont été les derniers voyageurs dans ce défilé, au +bout duquel ils rencontrèrent Masséna.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page564" name="page564"></a>(p. 564)</span> Après avoir débouché du pont du Diable et de la galerie +d'Urnerloch, on gagne la prairie d'Ursern, fermée par des redans comme +les sièges de pierres d'une arène. La Reuss coule paisible au milieu de +la verdure; le contraste est frappant: c'est ainsi qu'après et avant les +révolutions la société paraît tranquille; les hommes et les empires +sommeillent à deux pas de l'abîme où ils vont tomber.</p> + +<p>Au village d'Hospital commence la seconde rampe, laquelle atteint le +sommet du Saint-Gothard, qui est envahi par des masses de granit. Ces +masses roulées, enflées, brisées, festonnées à leur cime par quelques +guirlandes de neige, ressemblent aux vagues fixes et écumeuses d'un +<i>océan</i> de pierre sur lequel l'homme a laissé les ondulations de son +chemin.</p> + +<p class="poem"> + Au pied du mont Adule, entre mille roseaux,<br> + Le Rhin, tranquille et fier du progrès de ses eaux,<br> + Appuyé d'une main sur son urne penchante,<br> + Dormait au bruit flatteur de son onde naissante.</p> + +<p>Très beaux vers, mais inspirés par les fleuves de marbre de Versailles. +Le Rhin ne sort point d'une couche de roseaux: il se lève d'un lit de +frimas, son urne ou plutôt ses urnes sont de glace; son origine est +congénère à ces peuples du Nord dont il devint le fleuve adoptif et la +ceinture guerrière. Le Rhin, né du Saint-Gothard dans les Grisons, verse +ses eaux à la mer de la Hollande, de la Norwège et de l'Angleterre; le +Rhône, fils aussi du Saint-Gothard, porte son tribut au Neptune de +l'Espagne, de l'Italie et de la Grèce: des neiges stériles forment les +réservoirs de la fécondité du monde ancien et du monde moderne.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page565" name="page565"></a>(p. 565)</span> Deux étangs, sur le plateau du Saint-Gothard, donnent +naissance, l'un au Tessin, l'autre à la Reuss. La source de la Reuss est +moins élevée que la source du Tessin, de sorte qu'en creusant un canal +de quelques centaines de pas, on jetterait le Tessin dans la Reuss. Si +l'on répétait le même ouvrage pour les principaux affluents de ces eaux, +on produirait d'étranges métamorphoses dans les contrées au bas des +Alpes. Un montagnard se peut donner le plaisir de supprimer un fleuve, +de fertiliser ou de stériliser un pays; voilà de quoi rabattre l'orgueil +de la puissance.</p> + +<p>C'est chose merveilleuse que de voir la Reuss et le Tessin se dire un +éternel adieu et prendre leurs chemins opposés sur les deux versants du +Saint-Gothard; leurs berceaux se touchent; leurs destinées sont +séparées: ils vont chercher des terres différentes et divers soleils; +mais leurs mères, toujours unies, ne cessent du haut de la solitude de +nourrir leurs enfants désunis.</p> + +<p>Il y avait jadis, sur le Saint-Gothard, un hospice desservi par des +capucins; on n'en voit plus que les ruines; il ne reste de la religion +qu'une croix de bois vermoulu avec son christ: Dieu demeure quand les +hommes se retirent.</p> + +<p>Sur le plateau du Saint-Gothard, désert dans le ciel, finit un monde et +commence un autre monde: les noms germaniques sont remplacés par des +noms italiens. Je quitte ma compagne, la Reuss, qui m'avait amené, en la +remontant, du lac de Lucerne, pour descendre au lac de Lugano avec mon +nouveau guide, le Tessin.</p> + +<p>Le Saint-Gothard est taillé à pic du côté de l'Italie; <span class="pagenum"><a id="page566" name="page566"></a>(p. 566)</span> le +chemin qui se plonge dans la Val-Tremola fait honneur à l'ingénieur +forcé de le dessiner dans la gorge la plus étroite. Vu d'en haut, ce +chemin ressemble à un ruban plié et replié; vu d'en bas, les murs qui +soutiennent les remblais font l'effet des ouvrages d'une forteresse, ou +imitent ces digues qu'on élève les unes au-dessus des autres contre +l'envahissement des eaux. Quelquefois aussi, à la double file des bornes +plantées régulièrement sur les deux côtés de la route, on dirait d'une +colonne de soldats descendant les Alpes pour envahir encore une fois la +malheureuse Italie.</p> + +<p class="p2 right">Samedi, 18 août 1832. (Lugano.)</p> + +<p>J'ai passé de nuit Airolo, Bellinzona et la Val-Levantine: je n'ai point +vu la terre, j'ai seulement entendu les torrents. Dans le ciel, les +étoiles se levaient parmi les coupoles et les aiguilles des montagnes. +La lune n'était point d'abord à l'horizon, mais son aube s'épanouit par +degrés devant elle, de même que ces <i>gloires</i> dont les peintres du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> +siècle entouraient la tête de la <span class="smcap">Vierge</span>: elle parut enfin, creusée et +réduite au quart de son disque, sur la cime dentelée du Furca; les +pointes de son croissant ressemblaient à des ailes; on eût dit d'une +colombe blanche échappée de son nid de rocher: à sa lumière affaiblie et +rendue plus mystérieuse, l'astre échancré me révéla le lac Majeur au +bout de la Val-Levantine. Deux fois j'avais rencontré ce lac, une fois +en me rendant au congrès de Vérone, une autre fois en me rendant en +ambassade à Rome. Je le contemplais alors au soleil, dans le chemin des +prospérités; je l'entrevoyais à présent la nuit, du bord opposé, sur la +route de l'infortune. Entre mes <span class="pagenum"><a id="page567" name="page567"></a>(p. 567)</span> voyages, séparés seulement de +quelques années, il y avait de moins une monarchie de quatorze siècles.</p> + +<p>Ce n'est pas que j'en veuille le moins du monde à ces révolutions +politiques; en me rendant à la liberté, elles m'ont rendu à ma propre +nature. J'ai encore assez de sève pour reproduire la primeur de mes +songes, assez de flamme pour renouer mes liaisons avec la créature +imaginaire de mes désirs. Le temps et le monde que j'ai traversés n'ont +été pour moi qu'une double solitude où je me suis conservé tel que le +ciel m'avait formé. Pourquoi me plaindrais-je de la rapidité des jours, +puisque je vivais dans une heure autant que ceux qui passent des années +à vivre?</p> + +<p class="p2">Lugano est une petite ville d'un aspect italien: portiques comme à +Bologne, peuple faisant son ménage dans la rue comme à Naples, +architecture de la Renaissance, toits dépassant les murs sans corniches, +fenêtres étroites et longues, nues ou ornées d'un chapiteau et percées +jusque dans l'architrave. La ville s'adosse à un coteau de vignes que +dominent deux plans superposés de montagnes, l'un de pâturages, l'autre +de forêts: le lac est à ses pieds.</p> + +<p>Il existe, sur le plus haut sommet d'une montagne, à l'est de Lugano, un +hameau dont les femmes, grandes et blanches, ont la réputation des +Circassiennes. La veille de mon arrivée était la fête de ce hameau; on +était allé en pèlerinage à la beauté: cette tribu sera quelques débris +d'une race des barbares du Nord conservée sans mélange au-dessus des +populations de la plaine.</p> + +<p>Je me suis fait conduire aux diverses maisons qu'on m'avait indiquées +comme me pouvant convenir: j'en <span class="pagenum"><a id="page568" name="page568"></a>(p. 568)</span> ai trouvé une charmante, mais +d'un loyer beaucoup trop cher.</p> + +<p>Pour mieux voir le lac, je me suis embarqué. Un de mes deux bateliers +parlait un jargon franco-italien entrelardé d'anglais. Il me nommait les +montagnes et les villages sur les montagnes: San-Salvador, au sommet +duquel on découvre le dôme de la cathédrale de Milan; Castagnola, avec +ses oliviers dont les étrangers mettent de petits rameaux à leur +boutonnière; Gandria, limite du canton du Tessin sur le lac; +Saint-Georges, enfaîté de son ermitage: chacun de ces lieux avait son +histoire.</p> + +<p>L'Autriche, qui prend tout et ne donne rien, conserve au pied du mont +Caprino un village enclavé dans le territoire du Tessin. En face, de +l'autre côté, au pied du San-Salvador, elle possède encore une espèce de +promontoire sur lequel il y a une chapelle; mais elle a prêté +gracieusement aux Luganois ce promontoire pour exécuter les criminels et +pour y élever des fourches patibulaires. Elle argumentera quelque jour +de cette <i>haute justice</i>, exercée par sa permission sur son territoire, +comme d'une preuve de sa suzeraineté sur Lugano. On ne fait plus subir +aujourd'hui aux condamnés le supplice de la corde, on leur coupe la +tête: Paris a fourni l'instrument, Vienne le théâtre du supplice: +présents dignes de deux grandes monarchies.</p> + +<p>Ces images me poursuivaient, lorsque sur la vague d'azur, au souffle de +la brise parfumé de l'ambre des pins, vinrent à passer les barques d'une +confrérie, qui jetait des bouquets dans le lac, au son des hautbois et +des cors. Des hirondelles se jouaient autour de ma voile. Parmi ces +voyageuses, ne reconnaîtrai-je pas <span class="pagenum"><a id="page569" name="page569"></a>(p. 569)</span> celles que je rencontrai un +soir en errant sur l'ancienne voie de Tibur et de la maison d'Horace? La +Lydie du poète n'était point alors avec ces hirondelles de la campagne +de Tibur; mais je savais qu'en ce moment même une autre jeune femme +enlevait furtivement une rose déposée dans le jardin abandonné d'une +villa du siècle de Raphaël, et ne cherchait que cette fleur sur les +ruines de Rome.</p> + +<p>Les montagnes qui entourent le lac de Lugano, ne réunissant guère leurs +bases qu'au niveau du lac, ressemblent à des îles séparées par d'étroits +canaux; elles m'ont rappelé la grâce, la forme et la verdure de +l'archipel des Açores. Je consommerais donc l'exil de mes derniers jours +sous ces riants portiques où la princesse de Belgiojoso a laissé tomber +quelques jours de l'exil de sa jeunesse? J'achèverais donc mes +<i>Mémoires</i> à l'entrée de cette terre classique et historique où Virgile +et Le Tasse ont chanté, où tant de révolutions se sont accomplies? Je +remémorerais ma destinée bretonne à la vue de ces montagnes ausoniennes? +Si leur rideau venait à se lever, il me découvrirait les plaines de la +Lombardie; par delà, Rome; par delà, Naples, la Sicile, la Grèce, la +Syrie, l'Égypte, Carthage: bords lointains que j'ai mesurés, moi qui ne +possède pas l'espace de terre que je presse sous la plante de mes pieds! +mais pourtant mourir ici? finir ici?—n'est-ce pas ce que je veux, ce +que je cherche? Je n'en sais rien.</p> + +<p class="p2 right">Lucerne, 20, 21 et 22 août 1832.</p> + +<p>J'ai quitté Lugano sans y coucher; j'ai repassé le Saint-Gothard, j'ai +revu ce que j'avais vu: je n'ai rien trouvé à rectifier à mon esquisse. +À Altorf, tout était <span class="pagenum"><a id="page570" name="page570"></a>(p. 570)</span> changé depuis vingt-quatre heures: plus +d'orage, plus d'apparition dans ma chambre solitaire. Je suis venu +passer la nuit à l'auberge de Fluelen, ayant parcouru deux fois la route +dont les extrémités aboutissent à deux lacs et sont tenues par deux +peuples liés d'un même nœud politique, séparés sous tous les autres +rapports. J'ai traversé le lac de Lucerne, il avait perdu à mes yeux une +partie de son mérite: il est au lac de Lugano ce que sont les ruines de +Rome aux ruines d'Athènes, les champs de la Sicile aux jardins d'Armide.</p> + +<p>Au surplus, j'ai beau me battre les flancs pour arriver à l'exaltation +alpine des écrivains de montagne, j'y perds ma peine.</p> + +<p>Au physique, cet air vierge et balsamique qui doit ranimer mes forces, +raréfier mon sang, désenfumer ma tête fatiguée, me donner une faim +insatiable, un repos sans rêves, ne produit point pour moi ces effets. +Je ne respire pas mieux, mon sang ne circule pas plus vite, ma tête +n'est pas moins lourde au ciel des Alpes qu'à Paris. J'ai autant +d'appétit aux <i>Champs-Élysées</i> qu'au Montanvers, je dors aussi bien rue +Saint-Dominique qu'au mont Saint-Gothard, et si j'ai des songes dans la +délicieuse plaine de Montrouge, c'est qu'il en faut au sommeil.</p> + +<p>Au moral, en vain j'escalade les rocs, mon esprit n'en devient pas plus +élevé, mon âme plus pure; j'emporte les soucis de la terre et le faix +des turpitudes humaines. Le calme de la région sublunaire d'une marmotte +ne se communique point à mes sens éveillés. Misérable que je suis, à +travers les brouillards qui roulent à mes pieds, j'aperçois toujours la +figure <span class="pagenum"><a id="page571" name="page571"></a>(p. 571)</span> épanouie du monde. Mille toises gravies dans l'espace +ne changent rien à ma vue du ciel; Dieu ne paraît pas plus grand du +sommet de la montagne que du fond de la vallée. Si pour devenir un homme +robuste, un saint, un génie supérieur, il ne s'agissait que de planer +sur les nuages, pourquoi tant de malades, de mécréants et d'imbéciles ne +se donnent-ils pas la peine de grimper au Simplon? Il faut certes qu'ils +soient bien obstinés à leurs infirmités.</p> + +<p>Le paysage n'est créé que par le soleil; c'est la lumière qui fait le +paysage. Une grève de Carthage, une bruyère de la rive de Sorrente, une +lisière de cannes desséchées dans la Campagne romaine, sont plus +magnifiques, éclairées des feux du couchant ou de l'aurore, que toutes +les Alpes de ce côté-ci des Gaules. De ces trous surnommés vallées, où +l'on ne voit goutte en plein midi; de ces hauts paravents à l'ancre +appelés montagnes; de ces torrent salis qui beuglent avec les vaches de +leurs bords; de ces faces violâtres, de ces cous goîtreux, de ces +ventres hydropiques: foin!</p> + +<p>Si les montagnes de nos climats peuvent justifier les éloges de leurs +admirateurs, ce n'est que quand elles sont enveloppées dans la nuit dont +elles épaississent le chaos: leurs angles, leurs ressauts, leurs grandes +lignes, leurs immenses ombres portées, augmentent d'effet à la clarté de +la lune. Les astres les découpent et les gravent dans le ciel en +pyramides, en cônes, en obélisques, en architecture d'albâtre, tantôt +jetant sur elles un voile de gaze et les harmoniant par des nuances +indéterminées, légèrement lavées de bleu; tantôt les sculptant une à une +et les séparant <span class="pagenum"><a id="page572" name="page572"></a>(p. 572)</span> par des traits d'une grande correction. Chaque +vallée, chaque réduit avec ses lacs, ses rochers, ses forêts, devient un +temple de silence et de solitude. En hiver, les montagnes nous +présentent l'image des zones polaires; en automne, sous un ciel +pluvieux, dans leurs différentes nuances de ténèbres, elles ressemblent +à des lithographies grises, noires, bistrées: la tempête aussi leur va +bien, de même que les vapeurs, demi-brouillards, demi-nuages, qui +roulent à leurs pieds ou se suspendent à leurs flancs.</p> + +<p>Mais les montagnes ne sont-elles pas favorables aux méditations, à +l'indépendance, à la poésie? De belles et profondes solitudes mêlées de +mer ne reçoivent-elles rien de l'âme, n'ajoutent-elles rien à ses +voluptés? Une sublime nature ne rend-elle pas plus susceptible de +passion, et la passion ne fait-elle pas mieux comprendre une nature +sublime? Un amour intime ne s'augmente-t-il pas de l'amour vague de +toutes les beautés des sens et de l'intelligence qui l'environnent, +comme des principes semblables s'attirent et se confondent? Le sentiment +de l'infini, entrant par un immense spectacle dans un sentiment borné, +ne l'accroît-il pas, ne l'étend-il pas jusqu'aux limites où commence une +éternité de vie?</p> + +<p>Je reconnais tout cela; mais entendons-nous bien: ce ne sont pas les +montagnes qui existent telles qu'on les croit voir alors; ce sont les +montagnes comme les passions, le talent et la muse en ont tracé les +lignes, colorié les ciels, les neiges, les pitons, les déclivités, les +cascades irisées, l'atmosphère <i>flou</i>, les ombres tendres et légères: le +paysage est sur la palette de Claude le Lorrain, non sur le +Campo-Vaccino. Faites-moi <span class="pagenum"><a id="page573" name="page573"></a>(p. 573)</span> aimer, et vous verrez qu'un pommier +isolé, battu du vent, jeté de travers au milieu des froments de la +Beauce; une fleur de sagette dans un marais; un petit cours d'eau dans +un chemin; une mousse, une fougère, une capillaire sur le flanc d'une +roche; un ciel humide, enfumé; une mésange dans le jardin d'un +presbytère; une hirondelle volant bas, par un jour de pluie, sous le +chaume d'une grange ou le long d'un cloître; une chauve-souris même +remplaçant l'hirondelle autour d'un clocher champêtre, tremblotant sur +ses ailes de gaze dans les dernières lueurs du crépuscule; toutes ces +petites choses, rattachées à quelques souvenirs, s'enchanteront des +mystères de mon bonheur ou de la tristesse de mes regrets. En +définitive, c'est la jeunesse de la vie, ce sont les personnes qui font +les beaux sites. Les glaces de la baie de Baffin peuvent être riantes +avec une société selon le cœur, les bords de l'Ohio et du Gange +lamentables en l'absence de toute affection. Un poète a dit:</p> + +<p class="poem"> + La patrie est aux lieux où l'âme est enchaînée.</p> + +<p>Il en est de même de la beauté.</p> + +<p>En voilà trop à propos de montagnes; je les aime comme grandes +solitudes; je les aime comme cadre bordure et lointain d'un beau +tableau; je les aime comme rempart et asile de la liberté; je les aime +comme ajoutant quelque chose de l'infini aux passions de l'âme: +équitablement et raisonnablement, voilà tout le bien qu'on peut en dire. +Si je ne dois pas me fixer aux revers des Alpes, ma course au +Saint-Gothard restera un fait sans liaison, une vue d'optique isolée +<span class="pagenum"><a id="page574" name="page574"></a>(p. 574)</span> au milieu des tableaux de mes <i>Mémoires</i>: j'éteindrai la +lampe, et Lugano rentrera dans la nuit.</p> + +<p>À peine arrivé à Lucerne, j'ai vite couru de nouveau à la cathédrale, à +la <i>Hofkirche</i>, bâtie sur l'emplacement d'une chapelle dédiée à saint +Nicolas, patron des mariniers: cette chapelle primitive servait aussi de +phare; car, pendant la nuit, on la voyait éclairée d'une manière +surnaturelle. Ce furent des missionnaires irlandais qui prêchèrent +l'Évangile dans la contrée presque déserte de Lucerne; ils y apportèrent +la liberté dont n'a pas joui leur malheureuse patrie. Lorsque je suis +revenu à la cathédrale, un homme creusait une fosse; dans l'église, on +achevait un service autour d'un cercueil, et une jeune femme faisait +bénir à un autel un bonnet d'enfant; elle l'a mis, avec une expression +visible de joie, dans un panier qu'elle portait à son bras, et s'en est +allée chargée de son trésor. Le lendemain, j'ai trouvé la fosse du +cimetière refermée, un vase d'eau bénite posé sur la terre fraîche, et +du fenouil semé pour les petits oiseaux: ils étaient déjà seuls, auprès +de ce mort d'une nuit. J'ai fait quelques courses autour de Lucerne +parmi de magnifiques bois de pins. Les abeilles, dont les ruches sont +placées au-dessus des portes des fermes, à l'abri des toits prolongés, +habitent avec les paysans. J'ai vu la fameuse Clara Wendel<a id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a><a href="#footnote413" title="Lien vers la note 413"><span class="smaller">[413]</span></a> aller à +la messe <span class="pagenum"><a id="page575" name="page575"></a>(p. 575)</span> derrière ses compagnes de captivité, dans son +uniforme de prisonnière. Elle est fort commune; je lui ai trouvé l'air +de toutes ces brutes de France présentes à tant de meurtres, sans pour +cela être plus distinguées qu'une bête féroce, malgré ce que veut leur +prêter la théorie du crime et de l'admiration des égorgements. Un simple +chasseur, armé d'une carabine, conduit ici les galériens aux travaux de +la journée et les ramène à leur prison.</p> + +<p>J'ai poussé ce soir ma promenade le long de la Reuss, jusqu'à une +chapelle bâtie sur le chemin: on y monte par un petit portique italien. +De ce portique, je voyais un prêtre priant seul à genoux dans +l'intérieur de l'oratoire, tandis que j'apercevais au haut des montagnes +les dernières lueurs du soleil couchant. En revenant à Lucerne, j'ai +entendu dans les cabanes des femmes réciter le chapelet; la voix des +enfants répondait à l'adoration maternelle. Je me suis arrêté, j'ai +écouté au travers des entrelacs de vignes ces paroles adressées à Dieu +du fond d'une chaumière. La belle, jeune et élégante jeune fille qui me +sert à <i>l'Aigle d'or</i> dit aussi très régulièrement son <i>Angelus</i> en +fermant les rideaux des croisées de ma chambre. Je lui donne en rentrant +quelques fleurs que j'ai cueillies; elle me dit, en rougissant et se +<span class="pagenum"><a id="page576" name="page576"></a>(p. 576)</span> frappant doucement le sein avec sa main: «Per me?» Je lui +réponds: «Pour vous.» Notre conversation finit là.</p> + +<p class="p2 right">Lucerne, 26 août 1832.</p> + +<p>Madame de Chateaubriand n'est point encore arrivée, je vais faire une +course à Constance. Voici M. A. Dumas<a id="footnotetag414" name="footnotetag414"></a><a href="#footnote414" title="Lien vers la note 414"><span class="smaller">[414]</span></a>; je l'avais déjà aperçu chez +David, tandis qu'il se faisait mouler chez le grand sculpteur. Madame de +Colbert, avec sa fille madame de Brancas, traverse aussi Lucerne<a id="footnotetag415" name="footnotetag415"></a><a href="#footnote415" title="Lien vers la note 415"><span class="smaller">[415]</span></a>. +C'est chez madame de Colbert, en Beauce, que j'écrivis, il y a près de +vingt ans, dans ces <i>Mémoires</i><a id="footnotetag416" name="footnotetag416"></a><a href="#footnote416" title="Lien vers la note 416"><span class="smaller">[416]</span></a>, l'histoire de ma jeunesse à +Combourg. Les lieux semblent voyager avec moi, aussi mobiles, aussi +fugitifs que ma vie.</p> + +<p>Le courrier de la malle m'apporte une très belle <span class="pagenum"><a id="page577" name="page577"></a>(p. 577)</span> lettre de M. +de Béranger, en réponse à celle que je lui avais écrite en partant de +Paris: cette lettre a déjà été imprimée en note, avec une lettre de M. +Carrel, dans le <i>Congrès de Vérone</i><a id="footnotetag417" name="footnotetag417"></a><a href="#footnote417" title="Lien vers la note 417"><span class="smaller">[417]</span></a>.</p> + +<p class="p2 right">Genève, septembre 1832</p> + +<p>En allant de Lucerne à Constance, on passe par Zurich et Winterthur. +Rien ne m'a plu à Zurich, hors le souvenir de Lavater et de Gessner, les +arbres d'une esplanade qui domine les lacs, le cours de la Limath, un +vieux corbeau et un vieil orme; j'aime mieux cela que tout le passé +historique de Zurich, n'en déplaise même à la bataille de Zurich. +Napoléon et ses capitaines, de victoires en victoires, ont amené les +Russes à Paris.</p> + +<p>Winterthur est une bourgade neuve et industrielle, ou plutôt une longue +rue propre. Constance a l'air de n'appartenir à personne; elle est +ouverte à tout le monde. J'y suis entré le 27 août, sans avoir vu un +douanier ou un soldat, et sans qu'on m'ait demandé mon passeport.</p> + +<p>Madame Récamier était arrivée depuis trois jours<a id="footnotetag418" name="footnotetag418"></a><a href="#footnote418" title="Lien vers la note 418"><span class="smaller">[418]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page578" name="page578"></a>(p. 578)</span> pour +faire une visite à la reine de Hollande. J'attendais madame de +Chateaubriand, venant me rejoindre à Lucerne. Je me proposais d'examiner +s'il ne serait pas préférable de se fixer d'abord en Souabe, sauf à +descendre ensuite en Italie.</p> + +<p>Dans la ville délabrée de Constance, notre auberge était fort gaie; on y +faisait les apprêts d'une noce. Le lendemain de mon arrivée, madame +Récamier voulut se mettre à l'abri de la joie de nos hôtes: nous nous +embarquâmes sur le lac, et, traversant la nappe d'eau d'où sort le Rhin +pour devenir fleuve, nous abordâmes à la grève d'un parc.</p> + +<p>Ayant mis pied à terre, nous franchîmes une haie de saules, de l'autre +côté de laquelle nous trouvâmes une allée sablée circulant parmi des +bosquets d'arbustes, des groupes d'arbres et des tapis de gazon. Un +pavillon s'élevait au milieu des jardins, et une élégante <i>villa</i> +s'appuyait contre une futaie. Je remarquai dans l'herbe des veilleuses +toujours mélancoliques pour moi à cause des réminiscences de mes divers +et nombreux automnes. Nous nous promenâmes au hasard, et puis nous nous +assîmes sur un banc au bord de l'eau. Du pavillon des bocages +s'élevèrent des harmonies de harpe et de cor qui se turent lorsque, +charmés <span class="pagenum"><a id="page579" name="page579"></a>(p. 579)</span> et surpris, nous commencions à les écouter: c'était +une scène d'un conte de fée. Les harmonies ne renaissant pas, je lus à +madame Récamier ma description du Saint-Gothard; elle me pria d'écrire +quelque chose sur ses tablettes, déjà à demi remplies des détails de la +mort de J.-J. Rousseau. Au-dessous de ces dernières paroles de l'auteur +d'<i>Héloïse</i>: «Ma femme, ouvrez la fenêtre, que je voie encore le +soleil,» je traçai ces mots au crayon: <i>Ce que je voulais sur le lac de +Lucerne, je l'ai trouvé sur le lac de Constance, le charme et +l'intelligence de la beauté. Je ne veux point mourir comme Rousseau; je +veux encore voir longtemps le soleil, si c'est près de vous que je dois +achever ma vie. Que mes jours expirent à vos pieds, comme ces vagues +dont vous aimez le murmure.—28 août 1832.</i></p> + +<p>L'azur du lac veillait derrière les feuillages; à l'horizon du midi, +s'amoncelaient les sommets de l'Alpe des Grisons; une brise passant et +se retirant à travers les saules s'accordait avec l'aller et le venir de +la vague: nous ne voyions personne; nous ne savions où nous étions.</p> + +<p class="p2">En rentrant à Constance, nous avons aperçu madame la duchesse de +Saint-Leu et son fils Louis-Napoléon: ils venaient au-devant de madame +Récamier. Sous l'Empire je n'avais point connu la reine de Hollande; je +savais qu'elle s'était montrée généreuse lors de ma démission à la mort +du duc d'Enghien et quand je voulus sauver mon cousin Armand; sous la +Restauration, ambassadeur à Rome, je n'avais eu avec madame la duchesse +de Saint-Leu que des rapports de <span class="pagenum"><a id="page580" name="page580"></a>(p. 580)</span> politesse; ne pouvant aller +moi-même chez elle, j'avais laissé libres les secrétaires et les +attachés de lui faire leur cour, et j'avais invité le cardinal Fesch à +un dîner diplomatique de cardinaux. Depuis la dernière chute de la +Restauration, le hasard m'avait fait échanger quelques lettres avec la +reine Hortense et le prince Louis. Ces lettres sont un assez singulier +monument des grandeurs évanouies; les voici:</p> + +<p class="p2 center smcap">MADAME DE SAINT-LEU, APRÈS AVOIR LU LA DERNIÈRE LETTRE DE M. DE +CHATEAUBRIAND.</p> + +<p class="right">Arenenberg, ce 15 octobre 1831.</p> + +<p>«M. de Chateaubriand a trop de génie pour n'avoir pas compris toute +l'étendue de celui de l'empereur Napoléon. Mais à son imagination si +brillante il fallait plus que l'admiration: des souvenirs de jeunesse, +une illustre fortune, attirèrent son cœur: il y dévoua sa personne et +son talent, et, comme le poëte qui prête à tout le sentiment qui +l'anime, il revêtit ce qu'il aimait des traits qui devaient enflammer +son enthousiasme. L'ingratitude ne le découragea pas, car le malheur +était toujours là qui en appelait à lui; cependant son esprit, sa +raison, ses sentiments vraiment français en font malgré lui +l'antagoniste de son parti. Il n'aime des anciens temps que l'honneur +qui rend fidèle; et la religion qui rend sage, la gloire de sa patrie +qui en fait la force, la liberté des consciences et des opinions qui +donne un noble essor aux facultés de l'homme, l'aristocratie du mérite +qui ouvre une carrière à toutes <span class="pagenum"><a id="page581" name="page581"></a>(p. 581)</span> les intelligences, voilà son +domaine plus qu'à tout autre. Il est donc libéral, napoléoniste et même +républicain plutôt que royaliste. Aussi la nouvelle France, ses +nouvelles illustrations sauraient l'apprécier, tandis qu'il ne sera +jamais compris de ceux qu'il a placés dans son cœur si près de la +divinité; et s'il n'a plus qu'à chanter le malheur, fût-il le plus +intéressant, les hautes infortunes sont devenues si communes dans notre +siècle, que sa brillante imagination, sans but et sans mobile réel, +s'éteindra faute d'aliments assez élevés pour inspirer son beau talent.</p> + +<p class="right smcap">«HORTENSE.»</p> + +<p class="p2 center smcap">APRÈS AVOIR LU UNE NOTE SIGNÉE HORTENSE.</p> + +<p>«M. de Chateaubriand est extrêmement flatté et on ne peut plus +reconnaissant des sentiments de bienveillance exprimés avec tant de +grâce dans la première partie de la note: dans la seconde se trouve +cachée une séduction de femme et de reine qui pourrait entraîner un +amour-propre moins détrompé que celui de M. de Chateaubriand.</p> + +<p>«Il y a certainement aujourd'hui de quoi choisir une occasion +d'infidélité entre de si hautes et de si nombreuses infortunes; mais, à +l'âge où M. de Chateaubriand est parvenu, des revers qui ne comptent que +peu d'années dédaigneraient ses hommages: force lui est de rester +attaché à son vieux malheur, tout tenté qu'il pourrait être par de plus +jeunes adversités.</p> + +<p class="right smcap">«Chateaubriand.»</p> + +<p>«Paris, ce 6 novembre 1831.</p> + +<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page582" name="page582"></a>(p. 582)</span> Arenenberg, le 4 mai 1832.</p> + +<p>«Monsieur le vicomte,</p> + +<p>«Je viens de lire votre dernière brochure. Que les Bourbons sont heureux +d'avoir pour soutien un génie tel que le vôtre! Vous relevez une cause +avec les mêmes armes qui ont servi à l'abattre; vous trouvez des paroles +qui font vibrer tous les cœurs français. Tout ce qui est national +trouve de l'écho dans votre âme; ainsi, quand vous parlez du grand homme +qui illustra la France pendant vingt ans, la hauteur du sujet vous +inspire, votre génie l'embrasse tout entier, et votre âme alors, +s'épanchant naturellement, entoure la plus grande gloire des plus +grandes pensées.</p> + +<p>«Moi aussi, monsieur le vicomte, je m'enthousiasme pour tout ce qui fait +l'honneur de mon pays; c'est pourquoi, me laissant aller à mon +impulsion, j'ose vous témoigner la sympathie que j'éprouve pour celui +qui montre tant de patriotisme et tant d'amour de la liberté. Mais, +permettez-moi de vous le dire, vous êtes le seul défenseur redoutable de +la vieille royauté; vous la rendriez nationale, si l'on pouvait croire +qu'elle pensât comme vous; ainsi, pour la faire valoir, il ne suffit pas +de vous déclarer de son parti, mais bien de prouver qu'elle est du +vôtre.</p> + +<p>«Cependant, monsieur le vicomte, si nous différons d'opinions, au moins +sommes-nous d'accord dans les souhaits que nous formons pour le bonheur +de la France.</p> + +<p>«Agréez, je vous prie, etc., etc.</p> + +<p class="right smcap">«LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE.»</p> + +<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page583" name="page583"></a>(p. 583)</span> «Paris, 19 mai 1832.</p> + +<p>«Monsieur le comte,</p> + +<p>«On est toujours mal à l'aise pour répondre à des éloges; quand celui +qui les donne avec autant d'esprit que de convenance est de plus dans +une condition sociale à laquelle se rattachent des souvenirs hors de +pair, l'embarras redouble. Du moins, monsieur, nous nous rencontrons +dans une sympathie commune; vous voulez avec votre jeunesse, comme moi +avec mes vieux jours, l'honneur de la France. Il ne manquait plus à l'un +et à l'autre, pour mourir de confusion ou de rire, que de voir le +<i>juste-milieu</i> bloqué dans Ancône par les soldats du pape. Ah! monsieur, +où est votre oncle? À d'autres que vous je dirais: Où est le tuteur des +rois et le maître de l'Europe? En défendant la cause de la légitimité, +je ne me fais aucune illusion; mais je pense que tout homme qui tient à +l'estime publique doit rester fidèle à ses serments: lord Falkland, ami +de la liberté et ennemi de la cour, se fit tuer à Newbury dans l'armée +de Charles I<sup>er</sup>. Vous vivrez, monsieur le comte, pour voir votre patrie +libre et heureuse; vous traversez des ruines parmi lesquelles je +resterai, puisque je fais moi-même partie de ces ruines.</p> + +<p>«Je m'étais flatté un moment de l'espoir de mettre cet été l'hommage de +mon respect aux pieds de madame la duchesse de Saint-Leu: la fortune, +accoutumée à déjouer mes projets, m'a encore trompé cette fois. J'aurais +été heureux de vous remercier de vive voix de votre obligeante lettre; +<span class="pagenum"><a id="page584" name="page584"></a>(p. 584)</span> nous aurions parlé d'une grande gloire et de l'avenir de la +France, deux choses, monsieur le comte, qui vous touchent de près.</p> + +<p class="right smcap">«Chateaubriand.»</p> + +<p class="p2">Les Bourbons m'ont-ils jamais écrit des lettres pareilles à celles que +je viens de produire? Se sont-ils jamais doutés que je m'élevais +au-dessus de tel faiseur de vers ou de tel politique de feuilleton?</p> + +<p>Lorsque, petit garçon, j'errais, compagnon des pâtres, sur les bruyères +de Combourg, aurais-je pu croire qu'un temps viendrait où je marcherais +entre les deux plus hautes puissances de la terre, puissances abattues, +donnant le bras d'un côté à la famille de Saint-Louis, de l'autre à +celle de Napoléon; grandeurs ennemies qui s'appuient également, dans +l'infortune qui les rapproche, sur l'homme faible et fidèle, sur l'homme +dédaigné de la légitimité?</p> + +<p>Madame Récamier alla s'établir à Wolfsberg, château habité par M. +Parquin<a id="footnotetag419" name="footnotetag419"></a><a href="#footnote419" title="Lien vers la note 419"><span class="smaller">[419]</span></a>, dans le voisinage d'Arenenberg, séjour de madame la +duchesse de Saint-Leu; je restai deux jours à Constance. Je vis tout ce +qu'on <span class="pagenum"><a id="page585" name="page585"></a>(p. 585)</span> pouvait voir: la halle où est le grenier public que l'on +baptise <i>salle du Concile</i>, la prétendue statue de Huss, la place où +Jérôme de Prague et Jean Huss furent, dit-on, brûlés; enfin, toutes les +abominations ordinaires de l'histoire et de la société.</p> + +<p>Le Rhin, en sortant du lac, s'annonce bien comme un roi; pourtant il n'a +pu défendre Constance, qui a, si je ne me trompe, été saccagée par +Attila, assiégée par les Hongrois, les Suédois, et prise deux fois par +les Français.</p> + +<p>Constance est le Saint-Germain de l'Allemagne; les vieilles gens de la +vieille société s'y sont retirés. Quand je frappais à une porte, +m'enquérant d'un appartement pour madame de Chateaubriand, je +rencontrais quelque chanoinesse, fille majeure; quelque prince de race +antique, électeur à demi-solde; ce qui allait fort bien avec les +clochers abandonnés et les couvents déserts de la ville. L'armée de +Condé a combattu glorieusement sous les murs de Constance et semble +avoir déposé son ambulance dans cette ville. J'eus le malheur de +retrouver un vétéran émigré; il me faisait l'honneur de m'avoir connu +autrefois; il avait plus de jours que de cheveux; ses paroles ne +finissaient point; il ne pouvait se retenir et laissait aller ses +années.</p> + +<p class="p2">Le 29 d'août j'allai dîner à Arenenberg.</p> + +<p>Arenenberg est situé sur une espèce de promontoire dans une chaîne de +collines escarpées. La reine de Hollande, que l'épée avait faite et que +l'épée a défaite, a bâti le château, ou, si l'on veut, le pavillon +d'Arenenberg. On y jouit d'une vue étendue, mais triste. Cette <span class="pagenum"><a id="page586" name="page586"></a>(p. 586)</span> +vue domine le lac inférieur de Constance, qui n'est qu'une expansion du +Rhin sur des prairies noyées. De l'autre côté du lac, on aperçoit des +bois sombres, restes de la forêt Noire, quelques oiseaux blancs +voltigeant sous un ciel gris et poussés par un vent glacé. Là, après +avoir été assise sur un trône, après avoir été outrageusement calomniée, +la reine Hortense est venue se percher sur un rocher; en bas est l'île +du lac où l'on a, dit-on, retrouvé la tombe de Charles le Gros, et où +meurent à présent des serins qui demandent en vain le soleil des +Canaries. Madame la duchesse de Saint-Leu était mieux à Rome: elle n'est +pas cependant descendue par rapport à sa naissance et à sa première vie: +au contraire, elle a monté; son abaissement n'est que relatif à un +accident de sa fortune; ce ne sont pas là de ces chutes comme celle de +madame la Dauphine, tombée de toute la hauteur des siècles.</p> + +<p>Les compagnons et les compagnes de madame la duchesse de Saint-Leu +étaient son fils, madame Salvage<a id="footnotetag420" name="footnotetag420"></a><a href="#footnote420" title="Lien vers la note 420"><span class="smaller">[420]</span></a>, madame ***. En étrangers, il y +avait madame Récamier, M. Vieillard<a id="footnotetag421" name="footnotetag421"></a><a href="#footnote421" title="Lien vers la note 421"><span class="smaller">[421]</span></a> et moi. Madame la duchesse +<span class="pagenum"><a id="page587" name="page587"></a>(p. 587)</span> de Saint-Leu se tirait fort bien de sa difficile position de +reine et de demoiselle de Beauharnais.</p> + +<p>Après le dîner, madame de Saint-Leu s'est mise à son piano avec M. +Cottrau, grand jeune peintre à moustaches, à chapeau de paille, à +blouse, au col de chemise rabattu, au costume bizarre. Il chassait, il +peignait, il chantait, il riait, spirituel et bruyant<a id="footnotetag422" name="footnotetag422"></a><a href="#footnote422" title="Lien vers la note 422"><span class="smaller">[422]</span></a>.</p> + +<p>Le prince Louis habite un pavillon à part, où j'ai vu des armes, des +cartes topographiques et stratégiques; industries qui faisaient, comme +par hasard, penser au sang du conquérant sans le nommer: le prince Louis +est un jeune homme studieux, instruit, plein d'honneur et naturellement +grave.</p> + +<p>Madame la duchesse de Saint-Leu m'a lu quelques fragments de ses +mémoires: elle m'a montré un cabinet <span class="pagenum"><a id="page588" name="page588"></a>(p. 588)</span> rempli de dépouilles de +Napoléon. Je me suis demandé pourquoi ce vestiaire me laissait froid; +pourquoi ce petit chapeau, cette ceinture, cet uniforme porté à telle +bataille me trouvaient si indifférent: j'étais bien plus troublé en +racontant la mort de Napoléon à Sainte-Hélène! La raison en est que +Napoléon est notre contemporain; nous l'avons tous vu et connu: il vit +dans notre souvenir; mais le héros est encore trop près de sa gloire. +Dans mille ans, ce sera autre chose: il n'y a que les siècles qui aient +donné le parfum de l'ambre à la sueur d'Alexandre; attendons: d'un +conquérant il ne faut montrer que l'épée.</p> + +<p>Retourné à Wolfsberg avec madame Récamier, je partis la nuit: le temps +était obscur et pluvieux; le vent soufflait dans les arbres, et la +hulotte lamentait: vraie scène de Germanie.</p> + +<p>Madame de Chateaubriand arriva bientôt à Lucerne: l'humidité de la ville +l'effraya, et Lugano étant trop cher, nous nous décidâmes à venir à +Genève. Nous prîmes notre route par Sempach: le lac garde la mémoire +d'une bataille qui assura l'affranchissement des Suisses, à une époque +où les nations de ce côté-ci des Alpes avaient perdu leurs libertés. Au +delà de Sempach, nous passâmes devant l'abbaye de Saint-Urbain, tombant +comme tous les monuments du christianisme. Elle est située dans un lieu +triste, à l'orée d'une bruyère qui conduit à des bois: si j'eusse été +libre et seul, j'aurais demandé aux moines quelque trou dans leurs +murailles, pour y achever mes <i>Mémoires</i> auprès d'une chouette; puis je +serais allé finir mes jours sans rien faire sous le beau soleil +<span class="pagenum"><a id="page589" name="page589"></a>(p. 589)</span> fainéant de Naples ou de Palerme: mais les beaux pays et le +printemps sont devenus des injures, des désastres et des regrets.</p> + +<p>En arrivant à Berne, on nous apprit qu'il y avait une grande révolution +dans la ville: j'avais beau regarder, les rues étaient désertes, le +silence régnait, la terrible révolution s'accomplissait sans parler, à +la paisible fumée d'une pipe au fond de quelque estaminet.</p> + +<p>Madame Récamier ne tarda pas à nous rejoindre à Genève.</p> + +<p class="p2 right">Genève, fin de septembre 1832.</p> + +<p>J'ai commencé à me remettre sérieusement au travail: j'écris le matin et +je me promène le soir. Je suis allé hier visiter Coppet. Le château +était fermé: on m'en a ouvert les portes; j'ai erré dans les +appartements déserts. Ma compagne de pèlerinage a reconnu tous les lieux +où elle croyait voir encore son amie, ou assise à son piano, ou entrant, +ou sortant, ou causant sur la terrasse qui borde la galerie; madame +Récamier a revu la chambre qu'elle avait habitée; des jours écoulés ont +remonté devant elle: c'était comme une répétition de la scène que j'ai +peinte dans <i>René</i>: «Je parcourus les appartements sonores où l'on +n'entendait que le bruit de mes pas..... Partout les salles étaient +détendues, et l'araignée filait sa toile dans les couches +abandonnées..... Qu'ils sont doux, mais qu'ils sont rapides les moments +que les frères et les sœurs passent dans leurs jeunes années, réunis +sous l'aile de leurs vieux parents! La famille de l'homme n'est que d'un +jour; le souffle de Dieu la disperse comme une fumée. À <span class="pagenum"><a id="page590" name="page590"></a>(p. 590)</span> peine +le fils connaît-il le père, le père le fils, le frère la sœur, la +sœur le frère! Le chêne voit germer ses glands autour de lui, il n'en +est pas ainsi des enfants des hommes!»</p> + +<p>Je me rappelais aussi ce que j'ai dit, dans ces <i>Mémoires</i>, de ma +dernière visite à Combourg, en partant pour l'Amérique. Deux mondes +divers, mais liés par une secrète sympathie, nous occupaient, madame +Récamier et moi. Hélas! ces mondes isolés, chacun de nous les porte en +soi; car où sont les personnes qui ont vécu assez longtemps les unes +près des autres pour n'avoir pas des souvenirs séparés? Du château, nous +sommes entrés dans le parc; le premier automne commençait à rougir et à +détacher quelques feuilles; le vent s'abattait par degrés et laissait +ouïr un ruisseau qui fait tourner un moulin. Après avoir suivi les +allées qu'elles avait coutume de parcourir avec madame de Staël, madame +Récamier a voulu saluer ses cendres. À quelque distance du parc est un +taillis mêlé d'arbres plus grands, et environné d'un mur humide et +dégradé. Ce taillis ressemble à ces bouquets de bois au milieu des +plaines que les chasseurs appellent des <i>remises</i>: c'est là que la mort +a poussé sa proie et renfermé ses victimes.</p> + +<p>Un sépulcre avait été bâti d'avance dans ce bois pour y recevoir M. +Necker, madame Necker et madame de Staël: quand celle-ci est arrivée au +rendez-vous, on a muré la porte de la crypte. L'enfant d'Auguste de +Staël est resté en dehors, et Auguste lui-même, mort avant son enfant, a +été placé sous une pierre, aux pieds de ses parents. Sur la pierre, sont +gravées ces paroles tirées de l'Écriture: <i>Pourquoi cherchez-vous +<span class="pagenum"><a id="page591" name="page591"></a>(p. 591)</span> parmi les morts celui qui est vivant dans le ciel?</i> Je ne suis +point entré dans le bois; madame Récamier a seule obtenu la permission +d'y pénétrer. Resté assis sur un banc devant le mur d'enceinte, je +tournais le dos à la France et j'avais les yeux attachés, tantôt sur la +cime du Mont-Blanc, tantôt sur le lac de Genève: les nuages d'or +couvraient l'horizon derrière la ligne sombre du Jura; on eût dit d'une +gloire qui s'élevait au-dessus d'un long cercueil. J'apercevais, de +l'autre côté du lac, la maison de lord Byron<a id="footnotetag423" name="footnotetag423"></a><a href="#footnote423" title="Lien vers la note 423"><span class="smaller">[423]</span></a>, dont le faîte était +touché d'un rayon du couchant; Rousseau n'était plus là pour admirer ce +spectacle, et Voltaire, aussi disparu, ne s'en était jamais soucié. +C'était au pied du tombeau de madame de Staël que tant d'illustres +absents sur le même rivage se présentaient à ma mémoire: ils semblaient +venir chercher l'ombre leur égale pour s'envoler au ciel avec elle et +lui faire cortége pendant la nuit. Dans ce moment, madame Récamier, pâle +et en larmes, est sortie du bocage funèbre elle-même comme une ombre. Si +j'ai jamais senti à la fois la vanité et la vérité de la gloire et de la +vie, c'est à l'entrée du bois silencieux, obscur, inconnu, où dort celle +qui eut tant d'éclat et de renom, et envoyant ce que c'est que d'être +véritablement aimé.</p> + +<p>Cette vesprée même, lendemain du jour de mes dévotions aux morts de +Coppet, fatigué des bords du <span class="pagenum"><a id="page592" name="page592"></a>(p. 592)</span> lac, je suis allé chercher, +toujours avec madame Récamier, des promenades moins fréquentées. Nous +avons découvert, en aval du Rhône, une gorge resserrée où le fleuve +coule bouillonnant au-dessous de plusieurs moulins, entre des falaises +rocheuses coupées de prairies. Une de ces prairies s'étend au pied d'une +colline, sur laquelle, parmi un bouquet d'ormes, est plantée une maison.</p> + +<p>Nous avons remonté et descendu plusieurs fois en causant cette bande +étroite de gazon qui sépare le fleuve bruyant du silencieux coteau: +combien est-il de personnes qu'on puisse ennuyer de ce que l'on a été et +mener avec soi en arrière sur la trace de ses jours? Nous avons parlé de +ces temps, toujours pénibles et toujours regrettés, où les passions font +le bonheur et le martyre de la jeunesse. Maintenant j'écris cette page à +minuit, tandis que tout repose autour de moi et qu'à travers ma fenêtre +je vois briller quelques étoiles sur les Alpes.</p> + +<p>Madame Récamier va nous quitter, elle reviendra au printemps, et moi je +vais passer l'hiver à évoquer mes heures évanouies, à les faire +comparaître une à une au tribunal de ma raison. Je ne sais si je serai +bien impartial et si le juge n'aura pas trop d'indulgence pour le +coupable. Je passerai l'été prochain dans la patrie de Jean-Jacques. +Dieu veuille que je ne gagne pas la maladie du rêveur. Et puis, quand +l'automne sera revenu, nous irons en Italie: <i>Italiam!</i> c'est mon +éternel refrain.</p> + +<p class="p2 right"><span class="pagenum"><a id="page593" name="page593"></a>(p. 593)</span> Genève, octobre 1832.</p> + +<p>Le prince Louis-Napoléon m'ayant donné sa brochure intitulée: <i>Rêveries +politiques</i>, je lui ai écrit cette lettre:</p> + +<p>«Prince,</p> + +<p>«J'ai lu avec attention la petite brochure que vous avez bien voulu me +confier. J'ai mis par écrit, comme vous l'avez désiré, quelques +réflexions naturellement nées des vôtres et que j'avais déjà soumises à +votre jugement. Vous savez, prince, que mon jeune roi est en Écosse, que +tant qu'il vivra il ne peut y avoir pour moi d'autre roi de France que +lui; mais si Dieu, dans ses impénétrables conseils, avait rejeté la race +de saint Louis, si les mœurs de notre patrie ne lui rendaient pas +l'état républicain possible, il n'y a pas de nom qui aille mieux à la +gloire de la France que le vôtre.</p> + +<p>«Je suis, etc., etc.,</p> + +<p class="right smcap">«Chateaubriand.»</p> + +<p class="p2 right">Paris, rue d'Enfer, janvier 1833</p> + +<p>J'avais beaucoup rêvé de cet avenir prochain que je m'étais fait et +auquel je croyais toucher. À la tombée du jour, j'allais vaguer dans les +détours de l'Arve, du côté de Salève. Un soir, je vis entrer M. Berryer; +il revenait de Lausanne et m'apprit l'arrestation de madame la duchesse +de Berry<a id="footnotetag424" name="footnotetag424"></a><a href="#footnote424" title="Lien vers la note 424"><span class="smaller">[424]</span></a>; il n'en savait pas les <span class="pagenum"><a id="page594" name="page594"></a>(p. 594)</span> détails. Mes projets de +repos furent encore une fois renversés. Quand la mère de Henri V avait +cru à des succès, elle m'avait donné mon congé; son malheur déchirait +son dernier billet et me rappelait à sa défense. Je partis sur-le-champ +de Genève, après avoir écrit aux ministres. Arrivé dans ma rue d'Enfer, +j'adressai aux rédacteurs en chef des journaux la circulaire suivante:</p> + +<p class="p2">«Monsieur,</p> + +<p>«Arrivé à Paris le 17 de ce mois, j'écrivis le 18 à M. le ministre de la +justice<a id="footnotetag425" name="footnotetag425"></a><a href="#footnote425" title="Lien vers la note 425"><span class="smaller">[425]</span></a> pour m'informer si la lettre que j'avais eu l'honneur de +lui envoyer de Genève, le 12, pour madame la duchesse de Berry, lui +était parvenue et s'il avait eu la bonté de la faire passer à Madame.</p> + +<p>«Je sollicitais en même temps de M. le garde des sceaux l'autorisation +nécessaire pour me rendre à Blaye auprès de la princesse.</p> + +<p>«M. le garde des sceaux me voulut bien répondre, le 19, qu'il avait +transmis mes lettres au président du conseil<a id="footnotetag426" name="footnotetag426"></a><a href="#footnote426" title="Lien vers la note 426"><span class="smaller">[426]</span></a> et que c'était à lui +qu'il me fallait adresser. J'écrivis en conséquence, le 20, à M. le +ministre de la guerre. Je reçois aujourd'hui, 22, sa réponse du 21: Il +regrette, d'être dans la nécessité de m'annoncer que le gouvernement n'a +pas jugé qu'il y ait lieu d'accéder à mes demandes. Cette décision a mis +un terme à mes démarches auprès des autorités.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page595" name="page595"></a>(p. 595)</span> «Je n'ai jamais eu la prétention, monsieur, de me croire +capable de défendre seul la cause du malheur et de la France. Mon +dessein, si l'on m'avait permis de parvenir aux pieds de l'auguste +prisonnière, était de lui proposer pour l'occurrence la formation d'un +conseil d'hommes plus éclairés que moi. Outre les personnes honorables +et distinguées qui se sont déjà présentées, j'aurais pris la liberté +d'indiquer au choix de <span class="smcap">Madame</span> M. le marquis de Pastoret, M. Lainé, M. de +Villèle, etc., etc.</p> + +<p>«Maintenant, monsieur, écarté officiellement, je rentre dans mon droit +privé. Mes <i>Mémoires sur la vie et la mort de M. le duc de Berry</i>, +enveloppés dans les cheveux de la veuve aujourd'hui captive, reposent +auprès du cœur que Louvel rendit plus semblable à celui d'Henri IV. +Je n'ai point oublié cet insigne honneur, dont le moment actuel me +demande compte et me fait sentir toute la responsabilité.</p> + +<p>«Je suis, monsieur, etc., etc.</p> + +<p class="right smcap">«Chateaubriand.»</p> + +<p class="p2">Pendant que j'écrivais cette circulaire aux journaux, j'avais trouvé le +moyen de faire passer ce billet à madame la duchesse de Berry:</p> + +<p class="p2 right">«Paris, ce 23 novembre 1832.</p> + +<p>«Madame,</p> + +<p>«J'ai eu l'honneur de vous adresser de Genève une <span class="pagenum"><a id="page596" name="page596"></a>(p. 596)</span> première +lettre en date du 12 de ce mois<a id="footnotetag427" name="footnotetag427"></a><a href="#footnote427" title="Lien vers la note 427"><span class="smaller">[427]</span></a>. Cette lettre, dans laquelle je +vous suppliais de me faire l'honneur de me choisir pour l'un de vos +défenseurs, a été imprimée dans les journaux.</p> + +<p>«La cause de Votre Altesse Royale peut être traitée individuellement par +tous ceux qui, sans y être autorisés, auraient des vérités utiles à +faire connaître; mais si <span class="smcap">Madame</span> désire qu'on s'en occupe en son propre +nom, ce n'est pas un seul homme, mais un conseil d'hommes politiques et +de légistes qui doit être chargé de cette haute affaire. Dans ce cas, je +demanderais que <span class="smcap">Madame</span> voulût bien m'adjoindre (avec les personnes dont +elle aurait fait choix) M. le comte de Pastoret, M. Hyde de Neuville, M. +de Villèle, M. Lainé, M. Royer-Collard, M. Pardessus, M. +Mandaroux-Vertamy, M. de Vaufreland.</p> + +<p>«J'avais aussi pensé, madame, qu'on aurait pu appeler à ce conseil +quelques hommes d'un grand talent et d'une opinion contraire à la nôtre; +mais peut-être serait-ce les placer dans une fausse position, +<span class="pagenum"><a id="page597" name="page597"></a>(p. 597)</span> les obliger à faire un sacrifice d'honneur +et de principe, dont les esprits élevés et les consciences droites ne +s'arrangent pas.</p> + +<p class="right smcap">«Chateaubriand.»</p> + +<p class="p2">Vieux soldat discipliné, j'accourais donc pour m'aligner dans le rang et +marcher sous mes capitaines: réduit par la volonté du pouvoir à un duel, +je l'acceptai. Je ne m'attendais guère à venir, de la tombe du mari, +combattre auprès de la prison de la veuve.</p> + +<p>En supposant que je dusse rester seul, que j'eusse mal compris ce qui +convient à la France, je n'en étais pas moins dans la voie de l'honneur. +Or, il n'est pas inutile aux hommes qu'un homme s'immole à sa +conscience; il est bon que quelqu'un consente à se perdre pour demeurer +ferme à des principes dont il a la conviction et qui tiennent à ce qu'il +y a de noble dans notre nature: ces dupes sont les contradicteurs +nécessaires du fait brutal, les victimes chargées de prononcer le <i>veto</i> +de l'opprimé contre le triomphe de la force. On loue les Polonais; leur +dévouement est-il autre chose qu'un sacrifice? il n'a rien sauvé; il ne +pouvait rien sauver: dans les idées mêmes de mes adversaires, le +dévouement sera-t-il stérile pour la race humaine?</p> + +<p>Je préfère, dit-on, une famille à ma patrie: non, je préfère au parjure +la fidélité à mes serments, le monde moral à la société matérielle; +voilà tout: pour ce qui est de la famille, je ne m'y consacre que dans +la persuasion qu'elle était essentiellement utile à la France; je +confonds sa postérité avec celle de la patrie, et lorsque je déplore les +malheurs de l'une, je <span class="pagenum"><a id="page598" name="page598"></a>(p. 598)</span> déplore les désastres de l'autre: +vaincu, je me suis prescrit des devoirs, comme les vainqueurs se sont +imposé des intérêts. Je tâche de me retirer du monde avec ma propre +estime; dans la solitude, il faut prendre garde au choix que l'on fait +de sa compagne.</p> + +<p class="p2">En France, pays de vanité, aussitôt qu'une occasion de faire du bruit se +présente, une foule de gens la saisissent: les uns agissent par bon +cœur, les autres par la conscience qu'ils ont de leur mérite. J'eus +donc beaucoup de concurrents; ils sollicitèrent, ainsi que moi, de +madame la duchesse de Berry, l'honneur de la défendre. Du moins, ma +présomption à m'offrir pour champion à la princesse était un peu +justifiée par d'anciens services: si je ne jetais pas dans la balance +l'épée de Brennus, j'y mettais mon nom: tout peu important qu'il est, il +avait déjà remporté quelques victoires pour la monarchie. J'ai ouvert +mon <i>Mémoire sur la captivité de Madame la duchesse de Berry</i><a id="footnotetag428" name="footnotetag428"></a><a href="#footnote428" title="Lien vers la note 428"><span class="smaller">[428]</span></a> par +une considération dont je suis vivement frappé; je l'ai souvent +reproduite, et il est probable que je la reproduirai encore.</p> + +<p>«On ne cesse, disais-je, de s'étonner des événements; toujours on se +figure d'atteindre le dernier; toujours la révolution recommence. Ceux +qui, depuis quarante années, marchent pour arriver au terme, gémissent; +ils croyaient s'asseoir quelques heures au bord de leur tombe: vain +espoir! le temps frappe ces voyageurs pantelants et les force d'avancer. +Que de fois, depuis qu'ils cheminent, la vieille monarchie est <span class="pagenum"><a id="page599" name="page599"></a>(p. 599)</span> +tombée à leurs pieds! à peine échappés à ces écroulements successifs, +ils sont obligés d'en traverser de nouveau les décombres et la +poussière. Quel siècle verra la fin du mouvement?</p> + +<p>«La Providence a voulu que les générations de passage destinées à des +jours immémorés fussent petites, afin que le dommage fût de peu. Aussi +voyons-nous que tout avorte, que tout se dément, que personne n'est +semblable à soi-même et n'embrasse toute sa destinée, qu'aucun événement +ne produit ce qu'il contenait et ce qu'il devait produire. Les hommes +supérieurs de l'âge qui expire s'éteignent; auront-ils des successeurs? +Les ruines de Palmyre aboutissent à des sables.»</p> + +<p>De cette observation générale passant aux faits particuliers, j'expose, +dans mon argumentation, qu'on pouvait agir avec madame la duchesse de +Berry par des mesures arbitraires, en la considérant comme prisonnière +de police, de guerre, d'État, ou en demandant aux Chambres un bill +d'<i>attainder</i>; qu'on pouvait la soumettre à la compétence des lois, en +lui appliquant la loi d'exception Briqueville, ou la loi commune du +code; qu'on pouvait regarder sa personne comme inviolable et sacrée.</p> + +<p>Les ministres soutenaient la première opinion, les hommes de Juillet la +seconde, les royalistes la troisième.</p> + +<p>Je parcours ces diverses suppositions: je prouve que si madame la +duchesse de Berry était descendue en France, elle n'y avait été attirée +que parce qu'elle entendait les opinions demander un autre présent, +appeler un autre avenir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page600" name="page600"></a>(p. 600)</span> Infidèle à son extraction populaire, la révolution sortie des +journées de Juillet a répudié la gloire et courtisé la honte. Excepté +dans quelques cours dignes de lui donner asile, la liberté, devenue +l'objet de la dérision de ceux gui en faisaient leur cri de ralliement, +cette liberté que des bateleurs se renvoient à coups de pied, cette +liberté étranglée après flétrissure au tourniquet des lois d'exception, +transformera, par son anéantissement, la révolution de 1830 en une +cynique duperie.</p> + +<p>Là-dessus, et pour nous délivrer tous, madame la duchesse de Berry est +arrivée. La fortune l'a trahie; un juif l'a vendue; un ministre l'a +achetée. Si l'on ne veut pas agir contre elle par mesure de police, il +ne reste plus qu'à la traduire en cour d'assises. Je le suppose ainsi, +et j'ai mis en scène le défenseur de la princesse; puis, après avoir +fait parler le défenseur, je m'adresse à l'accusateur:</p> + +<p>«Avocat, levez-vous:</p> + +<p>«Établissez doctement que Caroline-Ferdinande de Sicile, veuve de Berry, +nièce de feu Marie-Antoinette d'Autriche, veuve Capet, est coupable de +réclamation envers un homme réputé oncle et tuteur d'un orphelin nommé +Henri; lequel oncle et tuteur serait, selon le dire calomnieux de +l'<i>accusée</i>, détenteur de la couronne d'un pupille, lequel pupille +prétend impudemment avoir été roi depuis le jour de l'abdication du +ci-devant Charles X, et de l'ex-dauphin, jusqu'au jour de l'élection du +roi des Français.</p> + +<p>«À l'appui de votre plaidoirie, que les juges fassent comparaître +d'abord Louis-Philippe comme témoin à charge ou à décharge, si mieux +n'aime se récuser <span class="pagenum"><a id="page601" name="page601"></a>(p. 601)</span> comme parent. Ensuite, que les juges +confrontent avec l'<i>accusée</i> le descendant du grand traître; que +l'Iscariote en qui Satan était entré, <i>entravit Satanas in Judam</i>, dise +combien il a reçu de deniers pour le marché, etc., etc.</p> + +<p>«Puis, d'après l'expertise des lieux, il sera prouvé que l'<i>accusée</i> a +été pendant six heures à la géhenne de feu dans un espace trop étroit où +quatre personnes pouvaient à peine respirer, ce qui a fait dire +contumélieusement à la torturée qu'on lui faisait la <i>guerre à la saint +Laurent</i>. Or, Caroline-Ferdinande, étant pressée par ses complices +contre la plaque ardente, le feu aurait pris deux fois à ses vêtements, +et, à chaque coup que les gendarmes portaient en dehors à l'âtre +embrasé, la commotion se serait étendue au cœur de la délinquante et +lui aurait fait vomir des bouillons de sang.</p> + +<p>«Puis, en présence de l'image du Christ, on déposera comme pièce de +conviction, sur le bureau, la robe brûlée: car il faut qu'il y ait +toujours une robe jetée au sort dans ces marchés de Judas.»</p> + +<p>Madame la duchesse de Berry a été mise en liberté par un acte arbitraire +du pouvoir et lorsqu'on a cru l'avoir déshonorée. Le tableau que je +traçais de la plaidoierie fit sentir à Philippe l'odieux d'un jugement +public, et le détermina à une grâce à laquelle il pensait avoir attaché +un supplice: les païens, sous le règne de Sévère, jetèrent aux bêtes une +jeune femme chrétienne nouvellement délivrée. Ma brochure, dont il ne +reste aujourd'hui que des phrases, a eu son résultat historique +important.</p> + +<p>Je m'attendris encore en copiant l'apostrophe qui <span class="pagenum"><a id="page602" name="page602"></a>(p. 602)</span> termine mon +écrit: c'est, j'en conviens, une folle dépense de larmes.</p> + +<p>«Illustre captive de Blaye, <span class="smcap">Madame</span>! que votre héroïque présence sur une +terre qui se connaît en héroïsme amène la France à vous répéter ce que +mon indépendance politique m'a acquis le droit de vous dire: <i>Madame, +votre fils est mon roi!</i> Si la Providence m'inflige encore quelques +heures, verrai-je vos triomphes, après avoir eu l'honneur d'embrasser +vos adversités? Recevrai-je ce loyer de ma foi? Au moment où vous +reviendriez heureuse, j'irais avec joie achever dans la retraite des +jours commencés dans l'exil. Hélas! je me désole de ne pouvoir rien pour +vos présentes destinées! Mes paroles se perdent inutilement autour des +murs de votre prison: le bruit des vents, des flots et des hommes, au +pied de la forteresse solitaire, ne laissera pas même monter jusqu'à +vous ces derniers accents d'une voix fidèle.»</p> + +<p class="p2 right">Paris mars 1833.</p> + +<p>Quelques journaux ayant répété la phrase: <i>Madame, votre fils est mon +roi</i>, ont été traduits devant les tribunaux pour délit de presse; je me +suis trouvé enveloppé dans la poursuite. Cette fois, je n'ai pu décliner +la compétence des juges; je devais essayer de sauver par ma présence les +hommes attaqués pour moi; il y allait de mon honneur de répondre de mes +œuvres.</p> + +<p>De plus, la veille de mon appel au tribunal, le <i>Moniteur</i> avait donné +la déclaration de madame la duchesse <span class="pagenum"><a id="page603" name="page603"></a>(p. 603)</span> de Berry<a id="footnotetag429" name="footnotetag429"></a><a href="#footnote429" title="Lien vers la note 429"><span class="smaller">[429]</span></a>; si je +m'étais absenté, on aurait cru que le parti royaliste reculait, qu'il +abandonnait l'infortune et rougissait de la princesse dont il avait +célébré l'héroïsme.</p> + +<p>Il ne manquait pas de conseillers timides qui me disaient: «Faites +défaut; vous serez trop embarrassé avec votre phrase: <i>Madame, votre +fils est mon roi.</i>—Je la crierai encore plus haut,» répondis-je. Je me +rendis dans la salle même où jadis était installé le tribunal +révolutionnaire; où Marie-Antoinette avait comparu, où mon frère avait +été condamné. La révolution de Juillet a fait enlever le crucifix dont +la présence, en consolant l'innocence, faisait trembler le juge.</p> + +<p>Mon apparition devant les juges a eu un effet heureux; elle a +contre-balancé un moment l'effet de la déclaration du <i>Moniteur</i>, et +maintenu la mère de Henri V au rang où sa courageuse aventure l'avait +placée: on a douté, quand on a vu que le parti royaliste osait braver +l'événement et ne se tenait pas pour battu.</p> + +<p>Je n'avais point voulu d'avocat, mais M. Ledru, qui s'était attaché à +moi lors de ma détention, a voulu parler: il s'est troublé et m'a fait +beaucoup de peine. <span class="pagenum"><a id="page604" name="page604"></a>(p. 604)</span> M. Berryer, qui plaidait pour <i>la +Quotidienne</i>, a pris indirectement ma défense. À la fin des débats, j'ai +appelé le jury la <i>pairie universelle</i>, ce qui n'a pas peu contribué à +notre acquittement à tous<a id="footnotetag430" name="footnotetag430"></a><a href="#footnote430" title="Lien vers la note 430"><span class="smaller">[430]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page605" name="page605"></a>(p. 605)</span> Rien de remarquable n'a signalé ce procès dans la terrible +chambre qui avait retenti de la voix de Fouquier-Tinville et de Danton; +il n'y a eu d'amusant que l'argumentation de M. Persil: voulant +démontrer ma culpabilité, il citait cette phrase de ma brochure: <i>Il est +difficile d'écraser ce qui s'aplatit sous les pieds</i>, et il s'écriait: +«Sentez-vous, messieurs, tout ce qu'il y a de méprisant dans ce +paragraphe, <i>il est difficile d'écraser ce qui s'aplatit sous les +pieds</i>?» et il faisait le mouvement d'un homme qui écrase sous ses pieds +quelque chose. Il recommençait triomphant: les rires de l'auditoire +recommençaient. Ce brave homme ne s'apercevait ni du contentement de +l'auditoire à la malencontreuse phrase, ni du ridicule parfait dont il +était en trépignant dans sa robe noire comme s'il eût dansé, en même +temps que son visage était pâle d'inspiration et ses yeux hagards +d'éloquence<a id="footnotetag431" name="footnotetag431"></a><a href="#footnote431" title="Lien vers la note 431"><span class="smaller">[431]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page606" name="page606"></a>(p. 606)</span> Lorsque les jurés rentrèrent et prononcèrent <i>non coupable</i>, +des applaudissements éclatèrent, je fus environné par des jeunes gens +qui avaient pris pour entrer des robes d'avocats: M. Carrel était là.</p> + +<p>La foule grossit à ma sortie; il y eut une rixe dans la cour du palais +entre mon escorte et les sergents de ville. Enfin, je parvins à +grand'peine chez moi au milieu de la foule qui suivait mon fiacre en +criant: <i>Vive Chateaubriand<a id="footnotetag432" name="footnotetag432"></a><a href="#footnote432" title="Lien vers la note 432"><span class="smaller">[432]</span></a>!</i></p> + +<p>Dans un autre temps, cet acquittement eût été très significatif; +déclarer qu'il n'était pas coupable de dire à la duchesse de Berry: +<i>Madame, votre fils est mon <span class="pagenum"><a id="page607" name="page607"></a>(p. 607)</span> roi</i>, c'était condamner la +révolution de Juillet; mais aujourd'hui cet arrêt ne signifie rien, +parce qu'il n'y a en toute chose ni opinion ni durée. En vingt-quatre +heures tout est changé; je serais condamné demain pour le fait sur +lequel j'ai été acquitté aujourd'hui.</p> + +<p>Je suis allé mettre ma carte chez les jurés et notamment chez M. +Chevet<a id="footnotetag433" name="footnotetag433"></a><a href="#footnote433" title="Lien vers la note 433"><span class="smaller">[433]</span></a>, l'un des membres de la <i>pairie universelle</i>.</p> + +<p>Il avait été plus aisé à l'honnête citoyen de trouver dans sa conscience +un arrêt en ma faveur qu'il ne m'eût été facile de trouver dans ma poche +l'argent nécessaire pour joindre au bonheur de l'acquittement le plaisir +de faire chez mon juge un bon dîner: M. Chevet a prononcé avec plus +d'équité sur la <i>légitimité</i>, l'<i>usurpation</i> et sur l'auteur du <i>Génie +du christianisme</i> que beaucoup de publicistes et de censeurs.</p> + +<p class="p2 right">Paris, avril 1833.</p> + +<p>Le <i>Mémoire sur la captivité de madame la duchesse de Berry</i> m'a valu +dans le parti royaliste une immense popularité. Les députations et les +lettres me sont arrivées de toutes parts. J'ai reçu du nord et du midi +de la France des adhésions couvertes de plusieurs milliers de +signatures. Elles demandent toutes, en s'en référant à ma brochure, la +mise en liberté de madame la duchesse de Berry. Quinze cents jeunes gens +de Paris sont venus me complimenter, non sans un grand émoi de la +police; j'ai reçu une coupe de vermeil avec <span class="pagenum"><a id="page608" name="page608"></a>(p. 608)</span> cette inscription: +À <i>Chateaubriand les Villeneuvois fidèles (Lot-et-Garonne)</i>.<a id="footnotetag434" name="footnotetag434"></a><a href="#footnote434" title="Lien vers la note 434"><span class="smaller">[434]</span></a> Une +ville du Midi m'a envoyé de très bon vin pour remplir cette coupe, mais +je ne bois pas. Enfin, la France légitimiste a pris pour devise ces +mots: <span class="smcap">Madame, votre fils est mon roi!</span> et plusieurs journaux les ont +adoptés pour épigraphe; on les a gravés sur des colliers et sur des +bagues. Je serai le premier à avoir dit en face de l'usurpation une +vérité que personne n'osait dire, et, chose étrange! je crois moins au +retour de Henri V que le plus misérable juste-milieu ou le plus violent +républicain.</p> + +<p>Au reste, je n'entends pas le mot usurpation dans le sens étroit que lui +donne le parti royaliste; il y aurait beaucoup de choses à dire sur ce +mot, comme sur celui de légitimité: mais il y a véritablement +usurpation, et usurpation de la pire espèce, dans le tuteur qui +dépouille le pupille et proscrit l'orphelin. Toutes ces grandes phrases +«qu'il fallait sauver la patrie» sont des prétextes que fournit à +l'ambition une politique immorale. Vraiment, ne faudrait-il pas +<span class="pagenum"><a id="page609" name="page609"></a>(p. 609)</span> regarder la lâcheté de votre usurpation comme un effort de +votre vertu! Seriez-vous, par hasard, Brutus sacrifiant ses fils à la +grandeur de Rome?</p> + +<p>J'ai pu comparer dans ma vie la renommée littéraire à la popularité; la +première, pendant quelques heures, m'a plu, mais cet amour de renommée a +passé vite. Quant à la popularité, elle m'a trouvé indifférent, parce +que, dans la Révolution, j'ai trop vu d'hommes entourés de ces masses +qui, après les avoir élevés sur le pavois, les précipitaient dans +l'égout. Démocrate par nature, aristocrate par mœurs, je ferais très +volontiers l'abandon de ma fortune et de ma vie au peuple, pourvu que +j'eusse peu de rapports avec la foule. Toutefois, j'ai été extrêmement +sensible au mouvement des jeunes gens de Juillet qui me portèrent en +triomphe à la Chambre des pairs; c'est qu'ils ne m'y portaient pas pour +être leur chef et parce que je pensais comme eux; ils rendaient +seulement justice à un ennemi: ils reconnaissaient en moi un homme de +liberté et d'honneur; cette générosité me touchait. Mais cette autre +popularité que je viens d'acquérir dans mon propre parti ne m'a pas +causé d'émotion; entre les royalistes et moi il y a quelque chose de +glacé: nous désirons le même roi; à cela près, la plupart de nos vœux +sont opposés.<a href="#toc"><span class="small">[Lien vers la Table des Matières]</span></a></p> + + + +<h1><span class="pagenum"><a id="page611" name="page611"></a>(p. 611)</span> APPENDICE</h1> + + +<p class="p2 center">I</p> + +<p class="center">LA MORT DE LÉON XII<a id="footnotetag435" name="footnotetag435"></a><a href="#footnote435" title="Lien vers la note 435"><span class="smaller">[435]</span></a>.</p> + +<p>M. de Marcellus, qui se trouvait alors à Rome, écrivait sur son +<i>Journal</i>, sous cette même date du 17 février 1829, la note suivante:</p> + +<div class="quote"> + <p>Hier, je suis allé, en compagnie de M. de Chateaubriand, faire au + pape Léon XII notre visite suprême. Celle-ci n'a pas été adressée + au souverain du monde catholique par l'ambassadeur du roi fils + aîné de l'Église, dans le vaste palais du Vatican. C'était le + dernier hommage d'un fidèle à ce quelque chose sans nom qui + restait du père commun des chrétiens, à ce cadavre étendu + pontificalement, sous la lueur des cierges, dans la grande + chapelle du Saint-Sacrement qui s'allonge sous l'aile droite de + l'église de Saint-Pierre. Après quelques minutes de méditations + pieuses et politiques, passées en silence aux pieds de ce pontife + dont le visage pâle et animé supportait encore l'éclatante tiare, + nous sommes sortis du plus beau temple du monde, tristes et + préoccupés.</p> + + <p>«Voilà ce qui demeure de nous quelques heures après la fin» m'a + dit l'auteur du <i>Génie du christianisme</i>; «il m'a semblé, sous + les voûtes de Saint-Pierre, entendre encore cette voix qui + retentit dans un de nos vieux cantiques de Saint-Sulpice:</p> + +<p class="poem"> + La mort ne m'a laissé que les os seulement.</p> + + <p><span class="pagenum"><a id="page612" name="page612"></a>(p. 612)</span> «Savez-vous ce qui est arrivé cette nuit? Les gardes + nobles qui veillent auprès de «ce reste tel qui va disparaître» + ont cru voir le pape se ranimer. Ils ont entendu, au milieu de + leur silence, un bruit léger qui s'échappait de la figure du + pontife. Ils sont tombés la face contre terre et le bruit a + cessé. C'était la peau du visage et les paupières qui se + resserraient sous le contact de l'air, comme le parchemin craque + sous les doigts. Je tiens cette anecdote funèbre du capitaine des + gardes, le Suisse Pfeiffer, qui me l'a racontée ce matin. On + n'entendra plus rien, pas même ce froissement du parchemin une + fois fait pour toujours, de ce chef de l'Église habile et + vertueux, qui prédisait, il y a peu de semaines, de longues + agitations à ses États, à la France et à l'Europe. Il a été un + modérateur éclairé des intérêts du monde pendant cinq ans d'un + règne trop court, et il n'a recueilli que l'impopularité pour + prix de ses pieux efforts. C'est l'histoire de tous les pays.»</p> + + <p>Nous avons dépassé le môle d'Adrien et le Tibre au milieu de nos + réflexions et de nos regrets. Ils nous ont suivis en face de + cette <i>Locanda dell'orso</i> que Montaigne a rendue célèbre et où + déjà de nombreux et joyeux buveurs s'applaudissaient de voir + rouverts à leurs orgies les mille cabarets que les décrets du + pape avaient fermés. À Ripetta, en nous séparant, M. de + Chateaubriand m'a dit: «Voulez-vous que demain, pour nous + distraire du lugubre spectacle qu'un pape vient de nous donner, + nous allions voir mes fouilles de <i>Torre-Vergatta</i>? La campagne + romaine, déjà belle au début du printemps, et les souvenirs des + siècles passés, nous feront oublier pour quelques heures nos + sollicitudes du présent et nos tristesses.»</p> + + <p>Nous sommes en effet partis aujourd'hui, tête à tête, dans mon + petit wurst allemand, que, pour garder l'incognito, l'ambassadeur + a préféré à ses pompeuses voitures, même à son coupé favori, que + j'ai fait faire à Londres, en 1822, pour nous conduire à Windsor + (il a traversé la mauvaise fortune de son maître, et il reparaît + avec son crédit dans les rues de Rome). M. de Chateaubriand a + conservé une taciturnité méditative, entrecoupée de rares + interjections, jusqu'au pont Milvius. Là son front s'est déridé: + «Admirez,» m'a-t-il dit, «la puissance de l'art de peindre. Ce + pont, témoin d'une victoire qui changea la face du monde, et la + plaine environnante, réapparaissent bien moins comme ils sont que + sous les couleurs de la magnifique fresque de Jules Romain au + Vatican. C'est un chef-d'œuvre. Tout s'y trouve; et surtout ce + Tibre, gros des destinées humaines, qui va noyer Maxence et + couronner Constantin. Ah! pourquoi n'a-t-il pas éloigné miss + Bathurst! tant de beauté innocente et tant de <span class="pagenum"><a id="page613" name="page613"></a>(p. 613)</span> vie! + Voilà la rive qui céda sous le poids si léger de la malheureuse + fille. Rome ne m'offre que des images de deuil.»—Autre pause + qu'il a interrompue un moment après le passage du + pont.—«Avez-vous remarqué que Byron n'entend rien à la peinture? + Il est resté tout à fait Anglais de ce côté; il ne l'est pas + autant pour la musique, qu'il comprenait mieux que la plupart de + ses compatriotes. Il aime les chants populaires, et, comme vous + et moi, il en a surpris de bizarres en Orient. Mais là, plus + qu'ailleurs, la chanson du peuple n'est pas de l'harmonie, c'est + de la légende ou de l'histoire primitive.»—Puis, après un long + silence, arrivés au tombeau de Néron, il m'a dit: «Je n'ai jamais + prêté aucune attention à ce sarcophage falsifié, pas plus que + s'il était véritablement le sépulcre de l'empereur parricide. La + tombe d'un tyran n'excite que mon mépris. Mais retournons-nous, + et d'ici contemplons Saint-Pierre, l'immortelle coupole, et cette + croix qui brille au-dessus de toutes les collines: elle va + consoler, par delà le désert d'Ostie, les regards du nautonier + quand il lutte contre les flots. C'est là un sublime spectacle + parce qu'il emporte avec lui vers les cieux l'imagination de + l'homme et son espérance.» Un peu plus loin:—«Croyez-moi, + laissons votre voiture sur cette route qui ramène à Paris et aux + joies du monde. Entrons résolument à pied dans le désert de la + campagne <i>maudite</i>, auquel j'ai toujours trouvé tant de charme.»</p> + + <p>Après un rapide coup d'œil jeté sur ses fouilles, où on ne + travaillait pas ce jour-là, «Voilà», m'a-t-il dit, «des frustes + méconnaissables presque autant que leurs énigmatiques + possesseurs; j'ai risqué quelque argent à cette loterie des + morts. Il y avait autour de ces marbres qui ne sont plus, des + despotes, de prétendus affranchis, des esclaves, une foule + d'ambitieux; et dans ces trois classes d'hommes que le temps a + également emportés, on se disputait le pouvoir, on s'égorgeait + pour l'Empire. Il me semble voir surgir de ces ronces les ruines + confondues de la République romaine et de l'affreuse domination + de Tibère....»—Une petite fleur que M. de Chateaubriand a + cueillie à ses pieds est venue le distraire de ces sombres + réflexions:—«Combien la nature, si marâtre pour les hommes sous + tant de climats, est partout une douce mère pour ses filles les + plus innocentes, les herbes des champs! Voyez cette violette + blanche; elle n'a pas la demi-éclat et le parfum de la violette + de Virgile, <i>violæ sublucet purpura nigræ</i>, mais elle est la + première à m'annoncer le printemps.»</p> + + <p>Puis, revenus à ma voiture, le silence a recommencé: seulement + comme nous nous rapprochions de la porte du Peuple et du tumulte + de Rome, «Ici, comme chez nous,» a-t-il dit, «la <span class="pagenum"><a id="page614" name="page614"></a>(p. 614)</span> + tyrannie et la liberté ont également péri. Mais, à Rome, la robe + de ce capucin qui soulève en passant une poussière antique achève + de mettre en relief la vanité de tant de vanités.»—Et cette + réflexion a clos la promenade, dont je me hâtai de consigner sur + mon journal le minutieux récit. (<i>Chateaubriand et son temps</i>, p. + 345 et suivantes.)</p> +</div> + +<p class="p2 center">II</p> + +<p class="center">LE CONCLAVE DE 1829<a id="footnotetag436" name="footnotetag436"></a><a href="#footnote436" title="Lien vers la note 436"><span class="smaller">[436]</span></a></p> + +<p>Chateaubriand n'a point recueilli dans ses œuvres son discours au +Sacré-Collège. Ce discours, prononcé le 18 février 1829, dans la +sacristie de Saint Pierre, mérite pourtant de n'être pas perdu. Le +voici:</p> + +<div class="quote"> +<p class="smcap">Éminentissimes Seigneurs,</p> + + <p>Il n'y a pas encore six ans que M. le duc de Laval-Montmorency + vint au milieu de vous pour unir sa douleur à la vôtre, lorsque + Pie VII, de religieuse mémoire, fut rappelé auprès du chef + invisible de l'Église. Le roi Louis XVIII, au nom duquel mon + noble prédécesseur vous porta la parole, est allé lui-même se + placer auprès de saint Louis. J'étais alors ministre du vénérable + monarque, restaurateur des libertés de la France. Mon nom eut + l'insigne honneur de paraître dans les lettres qui furent + adressées au sacré collège, et c'est moi qui viens aujourd'hui, + ambassadeur de Charles X, roi non moins magnanime que son frère, + vous exprimer le regret qu'éprouvera mon auguste maître pour la + perte d'un souverain pontife que vos suffrages n'avaient point + encore revêtu de l'autorité suprême à l'époque que je rappelle.</p> + + <p>Ici Vos Éminences reconnaîtront les voies cachées de la + Providence, et cette fragilité des choses humaines qui doivent + être surtout présentes à la pensée de cette assemblée des princes + de l'Église, où j'aperçois tant de courageux confesseurs de la + foi.</p> + + <p>Que vous dirai-je, messeigneurs, que vous ne sentiez mieux que + moi? La mémoire de Léon XII sera vénérée par la France. <span class="pagenum"><a id="page615" name="page615"></a>(p. 615)</span> + Le royaume que gouverne si glorieusement le fils aîné de l'Église + n'oubliera pas les conseils pacifiques qui ont empêché la + discorde de troubler, même passagèrement, les nouvelles + prospérités de ma patrie. Léon XII joignait à ses vertus + apostoliques cette modération d'esprit et cette connaissance de + son siècle, si nécessaires aux chefs des Empires.</p> + + <p>Éminentissimes seigneurs, vos lumières assureront au saint-siège, + dans le prochain conclave, un successeur digne de ce pontife + conciliateur. Si vous êtes des princes puissants, vous êtes aussi + les ministres de cette religion charitable qui abolit l'esclavage + parmi les hommes, qui, simple et sublime à la fois, est également + appropriée aux besoins de la société naissante et à ceux de la + société perfectionnée. Vos suffrages indépendants iront bientôt + chercher parmi vos pairs un vrai pasteur pour la chrétienté, un + souverain éclairé pour la plus illustre portion de cette noble + Italie qui dicta des lois au monde antique, qui civilisa le monde + moderne, qui, toujours féconde et jamais épuisée, nourrit + aujourd'hui à l'ombre de ta gloire le souvenir de ses grandeurs.</p> + + <p>Qu'il me soit permis, Éminentissimes seigneurs, d'offrir en + particulier au sacré collège l'hommage de ma profonde vénération.</p> +</div> + +<p>Dans sa lettre à M<sup>me</sup> Récamier, du 21 mars 1829, Chateaubriand parle du +second discours qu'il prononça à Rome, celui-là en plein Conclave, le 10 +mars 1829. Comme ce discours ne figure pas non plus dans ses Œuvres +complètes, le lecteur sera sans doute bien aise de le trouver ici:</p> + +<div class="quote"> +<p class="smcap">Éminentissimes Seigneurs,</p> + + <p>La réponse de Sa Majesté Très-Chrétienne à la lettre que lui a + adressée le sacré collège vous exprime, avec la noblesse qui + appartient au fils aîné de l'Église, la douleur que Charles X a + ressentie en apprenant la mort du père des fidèles, et la + confiance qu'il repose dans le choix que la chrétienté attend de + vous.</p> + + <p>Le roi m'a fait l'insigne honneur de me désigner à l'entière + créance du sacré collège réuni en conclave. Je viens une seconde + fois, Éminentissimes seigneurs, vous témoigner mes regrets pour + la perte du pontife conciliateur qui voyait la véritable religion + dans l'obéissance aux lois et dans la concorde évangélique; de ce + souverain qui, pasteur et prince, gouvernait l'humble troupeau de + Jésus-Christ du faîte des gloires diverses qui se rattachent + <span class="pagenum"><a id="page616" name="page616"></a>(p. 616)</span> au grand nom de l'Italie. Successeur futur de Léon XII, + qui que vous soyez, vous m'écoutez sans doute en ce moment; + pontife à la fois présent et inconnu, vous allez bientôt vous + asseoir dans la chaire de Saint Pierre, à quelques pas du + Capitole, sur les tombeaux de ces Romains de la République et de + l'Empire, qui passèrent de l'idolâtrie des vertus à celle des + vices, sur ces catacombes où reposent les ossements non entiers + d'une autre espèce de Romains: quelle parole pourrait s'élever à + la majesté du sujet? Quelle voix pourrait s'ouvrir un passage à + travers cet amas d'années qui ont étouffé tant de voix plus + puissantes que la mienne? Vous-même, illustre sénat de la + chrétienté, pour soutenir le poids de ces innombrables souvenirs, + pour regarder en face les siècles rassemblés autour de vous sur + les ruines de Rome, n'avez-vous pas besoin de vous appuyer à + l'autel du sanctuaire, comme moi au trône de Saint Louis?</p> + + <p>À Dieu ne plaise. Éminentissimes seigneurs, que je vous + entretienne ici de quelque intérêt particulier, que je vous fasse + entendre le langage d'une étroite politique: les choses sacrées + veulent être envisagées aujourd'hui sous des rapports plus + généraux et plus dignes. Le christianisme, qui renouvela d'abord + la face du monde, a vu depuis se transformer les sociétés + auxquelles il avait donné la vie. Au moment même où je parle, le + genre humain est arrivé à l'une des époques caractéristiques de + son existence, la religion chrétienne est encore là pour la + saisir, parce qu'elle garde dans son sein tout ce qui convient + aux esprits éclairés et aux cœurs généreux, tout ce qui est + nécessaire au monde qu'elle a sauvé de la corruption du paganisme + et de la destruction de la barbarie. En vain l'impiété a prétendu + que le christianisme favorisait l'oppression et faisait + rétrograder les jours: à la publication du nouveau pacte scellé + du sang du juste, l'esclavage a cessé d'être le droit commun des + nations; l'effroyable définition de l'esclavage a été effacée du + code romain: <i>Non tam viles quam nulli sunt.</i> Les sciences, + demeurées presque stationnaires dans l'antiquité, ont reçu une + impulsion rapide de cet esprit apostolique et rénovateur qui hâta + l'écroulement du vieux monde; partout où le christianisme s'est + éteint, la servitude et l'ignorance ont reparu. Lumière quand + elle se mêle aux facultés intellectuelles, sentiment quand elle + s'associe aux mouvements de l'âme, la religion chrétienne croît + avec la civilisation, et marche avec le temps; un des caractères + de la perpétuité qui lui est promise, c'est d'être toujours du + siècle qu'elle voit passer, sans passer elle-même. La morale + évangélique, raison divine, appuie la raison humaine dans ses + progrès vers un but qu'elle n'a point encore atteint: après avoir + traversé <span class="pagenum"><a id="page617" name="page617"></a>(p. 617)</span> les âges de ténèbres et de force, le + christianisme devient chez les peuples modernes le + perfectionnement même de la société.</p> + + <p>Éminentissimes seigneurs, vous choisirez pour exercer le pouvoir + des clefs un homme de Dieu et qui comprendra bien sa haute + mission. Par son caractère universel qui n'a jamais eu de modèle + ou d'exemple dans l'histoire, un conclave n'est pas le conseil + d'un État particulier, mais celui d'une nation composée de + nations les plus diverses et répandue sur la surface du globe. + Vous êtes, Éminentissimes seigneurs, les augustes mandataires de + l'immense famille chrétienne pour un moment orpheline. Des hommes + qui ne vous ont jamais vus, qui ne vous verront jamais, qui ne + savent pas vos noms, qui ne parlent pas votre langue, qui + habitent loin de vous sous un autre soleil, au delà des mers, aux + extrémités de la terre, se soumettront à vos décisions que rien + en apparence ne les oblige à suivre, obéiront à vos lois + qu'aucune force matérielle n'impose, accepteront de vous un père + spirituel avec respect et gratitude: tels sont les prodiges de la + conviction religieuse. Princes de l'Église, il vous suffira de + laisser tomber vos suffrages sur l'un d'entre vous pour donner à + la communion des fidèles un chef qui, puissant par la doctrine et + l'autorité du passé, n'en connaisse pas moins les nouveaux + besoins du présent et de l'avenir, un pontife d'une vie sainte, + mêlant la douceur de la charité à la sincérité de la foi. Toutes + les couronnes forment le même vœu, toutes ont un même besoin + de modération et de paix: que ne doit-on pas attendre de cette + heureuse harmonie? que ne peut-on pas espérer, Éminentissimes + seigneurs, de vos lumières et de vos vertus?</p> + + <p>Il ne me reste qu'à vous renouveler l'expression de la sincère + estime et de la parfaite affection du souverain aussi pieux que + magnanime dont j'ai l'honneur d'être l'interprète auprès de vous.</p> +</div> + +<p class="p2 center">III</p> + +<p class="center">LE JOURNAL SECRET DU CONCLAVE<a id="footnotetag437" name="footnotetag437"></a><a href="#footnote437" title="Lien vers la note 437"><span class="smaller">[437]</span></a></p> + +<p>Le devoir de Chateaubriand, comme ambassadeur de France, était de suivre +de très près les opérations du Conclave. Aussi bien, comme il l'écrit à +M<sup>me</sup> Récamier, le <span class="pagenum"><a id="page618" name="page618"></a>(p. 618)</span> 17 février 1829, le Roi l'avait chargé de +surveiller «le dernier grand spectacle qui devait clore sa carrière», +l'élection d'un nouveau Pape. Il prit donc ses mesures pour être tenu au +courant, jour par jour, de tout ce qui se passerait, des brigues et des +intrigues qui pourraient se produire, des diverses candidatures qui +seraient mises en avant et des chances de chacune d'elles. Il se trouva +qu'un témoin sûr et admirablement informé rédigeait secrètement un +<i>journal du Conclave</i>. L'ambassadeur s'arrangea de façon à se le +procurer, le fit traduire en français, accompagna d'un court commentaire +quelques-uns de ses articles, et envoya le tout au ministre des Affaires +étrangères, M. le comte Portalis. «Le Roi verra, écrivait-il, ce qu'on +n'a jamais vu: l'intérieur d'un Conclave.»</p> + +<p>Ce document existe encore aux Archives des Affaires étrangères. Autorisé +à en prendre communication, M. Boyer d'Agen en a publié d'importants +extraits dans la <i>Revue des Revues</i> des 1<sup>er</sup> et 15 janvier 1896.</p> + +<p>Voici quelques-unes des <i>remarques</i> de Chateaubriand.</p> + +<p>On lit dans le <i>Journal</i>, à la date du 7 mars 1829:</p> + +<p class="quote"> + Le parti des exaltés tâche de tirer parti de tout et voudrait + pêcher en eau trouble. La possibilité de leur triomphe pourrait + se trouver dans la coopération des cardinaux français, qui + semblent unanimes pour le choix d'un Pape favorable à leur + exaltation d'idées. Si par malheur le parti d'Oppizzoni, soit + faiblesse, soit complaisance, se range au vote d'Albani, la palme + est aux mains des adversaires.</p> + +<p>En marge de ces lignes, Chateaubriand écrit la note suivante:</p> + +<p class="quote"> + Il n'y a pas besoin de commentaires sur cette journée; le texte + dit tout. Voilà une minorité qui parle comme la <i>Gazette de + France</i> et la <i>Quotidienne</i>, qui veut s'immiscer dans nos + affaires, qui pousse la violence jusqu'à attaquer en plein + Conclave la mémoire de Léon XII. Elle suppose toujours que les + cardinaux français pensent comme elle; elle se figure que je veux + <span class="pagenum"><a id="page619" name="page619"></a>(p. 619)</span> précipiter l'élection pour n'être pas confondu par + l'arrivée de ces cardinaux, arrivée que je prévoyais devoir être + funeste au principe de mon gouvernement.</p> + +<p>À la date du 9 mars, l'auteur du <i>Journal</i> annonce que le Sacré Collège +a reçu la copie du discours que l'ambassadeur de France doit prononcer +le lendemain, et il le juge en ces termes:</p> + +<p class="quote"> + Quelle noblesse d'expressions! quelle élévation de pensées! + quelle délicatesse d'images! On voit que ses paroles partent du + fond de l'âme. Pour moi, j'en suis dans le ravissement. + Figurez-vous, dans l'étroite enceinte d'un Conclave, le tableau + d'une nation qui donne la vie, qui dicte des lois de paix à + toutes les autres nations, qui est le centre universel vers + lequel tous les peuples, peut-être même des tribus dont nous + ignorons le nom, dirigent leurs vœux et leurs prières. Tout le + Sacré Collège a tressailli d'une sainte joie et se propose de se + féliciter, avec le cardinal de Latil, du choix que Sa Majesté + Très-Chrétienne a fait d'un si grand homme, dont les principes + religieux sont les plus purs et inébranlables. Chaque phrase a + été examinée attentivement; on n'y aperçoit pas l'ombre d'un + intérêt politique privé, et moins encore une apparence de vouloir + hâter l'élection sans la présence des cardinaux français.....</p> + +<p>Chateaubriand ajoute ici cette note:</p> + +<p class="quote"> + J'ai été tenté de supprimer ici tout ce qui a rapport à mon + discours; mais, venant à penser aux préventions que l'on a + cherché à faire naître contre moi, j'ai cru devoir conserver + l'opinion du Conclave, comme une défense, comme un témoignage + honorable, propre à faire le contre-poids des calomnies dont j'ai + été l'objet.</p> + +<p>La page du <i>Journal</i> consacrée à la journée du 10 mars donne lieu, de la +part de Chateaubriand, à la <i>Remarque</i> ci-après:</p> + +<p class="quote"> + Voici encore le nonce (Mgr Lambruschini, nonce du Saint-Siège à + Paris) écho et missionnaire d'une coterie. Il parait qu'on + espérait ouvrir au sein du Conclave des conférences sur l'état de + nos affaires. J'ai su, d'une autre part, qu'avant la mort de Léon + XII des membres du clergé français étaient attendus à <span class="pagenum"><a id="page620" name="page620"></a>(p. 620)</span> + Rome pour agiter de nouveau la question des Ordonnances. Ces + manœuvres doivent être surveillées; elles bouleverseraient la + France, sans atteindre même le but où elles visent. Il est + consolant de voir la fermeté du Sacré-Collège et la sagesse avec + laquelle il se refuse aux ouvertures du nonce. Celui-ci est un + prélat passionné, entré beaucoup trop avant dans les intrigues + d'un parti français, homme qui, dans son pays, est à la tête de + la <i>Faction de Sardaigne</i>, et dont il est urgent de solliciter le + rappel.</p> + +<p>Le 22 mars, l'auteur du <i>Journal</i> note un petit incident assez +singulier:</p> + +<p class="quote"> + Ce matin on a été informé qu'un cardinal (Odescalchi) + s'entretenait par signes avec des jésuites qui se trouvaient dans + un jardin de la Compagnie, situé vis-à-vis l'édifice du Conclave. + On s'est posté en observation: impossible de rien comprendre à ce + langage par signes.... Le cardinal a été prévenu de s'abstenir de + semblables manœuvres, et sur-le-champ des ordres ont été + donnés pour les empêcher désormais.... Après le scrutin du soir, + il a été décidé que l'on adresserait une lettre ferme et sérieuse + au vicaire général des Jésuites, et qu'on réglerait sur sa + réponse la conduite à tenir ultérieurement.</p> + +<p>Chateaubriand inscrit en marge:</p> + +<p class="quote"> + Il serait impossible de s'empêcher de rire du cardinal Odescalchi + et du télégraphe des jésuites, si la gravité de la matière ne + formait un contraste déplorable avec ces tours d'écoliers. Voilà + donc à quelles ressources en est réduite une Compagnie qui se dit + pieuse et un cardinal dont on loue la régularité, pour asseoir + dans la chaire de Saint-Pierre quelque pontife passionné, + perturbateur du repos des nations!</p> + +<p>Le lendemain 23 mars, à l'occasion de la réponse du père Pavani, Vicaire +général de la Compagnie de Jésus, à la lettre du Conclave, Chateaubriand +revient sur l'incident de la veille:</p> + +<div class="quote"> + <p>Je dois avouer, écrit-il, que les Jésuites m'avaient semblé trop + maltraités par l'opinion. J'ai jadis été leur défenseur, et, + depuis qu'ils ont été attaqués dans ces derniers temps, je n'ai + dit ni écrit un seul mot contre eux. J'avais pris Pascal pour un + calomniateur <span class="pagenum"><a id="page621" name="page621"></a>(p. 621)</span> de génie, qui nous avait laissé un + immortel mensonge; je suis obligé de reconnaître qu'il n'a rien + exagéré. La lettre du père Pavani (qu'on trouvera ci-jointe) a + l'air d'être échappée à Escobar lui-même, elle figurerait + merveilleusement dans les <i>Lettres provinciales</i>! Comme elle dit + tout et ne dit rien! Comme tous les mots en sont pesés, de + manière qu'ils puissent être interprétés ainsi que besoin sera! + L'humeur et la violence percent pourtant. Le révérend Père s'en + est aperçu, et il va bientôt tâcher de reprendre, par une seconde + lettre, non moins captieuse, le peu de vérité qu'il a laissé + transpirer dans la première.</p> + + <p>Au surplus, l'audace est grande. Cette Congrégation, à peine + rétablie, repoussée de toute part, suspecte au Sacré-Collège + lui-même, n'en aspire pas moins à donner la tiare et à se mêler + de toutes les affaires du monde.</p> +</div> + +<p>Chateaubriand cède ici, en parlant des jésuites, à un mouvement +d'humeur, qui disparaîtra bientôt, quand le résultat du Conclave sera +connu. Le 31 mars, à midi, l'auteur du <i>Journal</i> écrivait:</p> + +<p class="quote"> +Hier, à dix heures du soir, Albani s'appliqua avec beaucoup + d'ardeur à recueillir des suffrages pour l'élection du cardinal + Castiglioni, dont les sentiments de loyauté et de franchise + étaient bien connus, non moins que l'opinion qu'il avait conçue + de la capacité et des talents d'Albani pour exercer l'emploi de + secrétaire d'État. Les cardinaux Pacca, Galleffi, Testaferrata, + Oppizzoni, Arezzo, Bertazzoli et Gazola furent chargés de + persuader Castiglioni et de ne le quitter qu'après qu'il aurait + promis de se rendre au vœu commun et de se conformer à la + volonté divine. Pendant ce temps, Albani disposait les autres + cardinaux à coopérer à l'élection. À minuit, tout était arrangé. + Les cardinaux français se montrèrent très satisfaits, et + promirent de donner unanimement leur vote au scrutin. Le parti de + De Gregorio fit d'abord quelque résistance, mais enfin il céda. + Celui de Macchi demeura rebelle à toute concession. Le calcul + d'approximation établi, il fut reconnu que les suffrages + s'élèveraient à 30, non compris le parti d'Albani, qui devait + <i>accéder</i> en entier. Le résultat a été tel qu'on l'avait espéré. + Le premier scrutin a donné 32 voix, et ce nombre s'est accru, par + l'<i>accedat</i>, jusqu'à 47....</p> + +<p>Chateaubriand triomphe, il a <i>son</i> Pape, et il écrit, au bas du <i>Journal +du Conclave</i>, cette dernière <i>Remarque</i>:</p> + +<div class="quote"> + <p><span class="pagenum"><a id="page622" name="page622"></a>(p. 622)</span> Cette journée a fait le Pape, le Pape que voulait la + France, en 1823, lorsque j'avais le portefeuille des Affaires + étrangères, à Paris, le Pape qui a répondu à mon discours, et + qui, par cette réponse, connue de l'Europe, a pris des + engagements politiques.</p> + + <p>Le procès-verbal de l'acceptation, dressé par le notaire du + Conclave, selon la coutume, est digne d'être remarqué: «Pie VIII + s'est déterminé, dit-il, à nommer le cardinal Albani ministre, + afin de satisfaire aussi le Cabinet de Vienne.» Singulier moyen + sans doute!</p> + + <p>Le Souverain-Pontife, partageant les lots entre les deux + couronnes, se déclare le Pape de la France et donne à l'Autriche, + en compensation, un Secrétaire d'État inamovible.</p> +</div> + +<p>J'ai dit tout à l'heure que l'auteur des <i>Mémoires</i> n'avait pas conservé +longtemps, à l'endroit des Jésuites, les sentiments de Pascal—et ceux +du <i>Constitutionnel</i>. À peu de mois de là, en effet, il écrivait sur son +neveu Christian de Chateaubriand, <i>jésuite</i>, d'admirables pages, les +plus belles de ce cinquième volume.</p> + +<p class="p2 center">IV</p> + +<p class="center">DANS LES PYRÉNÉES<a id="footnotetag438" name="footnotetag438"></a><a href="#footnote438" title="Lien vers la note 438"><span class="smaller">[438]</span></a>.</p> + +<p>Il existe, à la Bibliothèque Nationale, des fragments manuscrits de +Chateaubriand recueillis par un de ses secrétaires, Éd. L'Agneau, et +cédés par lui, en 1846, à un certain Édouard Bricon. Celui-ci, se +proposant sans doute de les publier, en avait fait une copie, qui se +trouve aujourd'hui également au département des manuscrits. Le plus +important de ces fragments se rapporte, sans doute possible, à l'épisode +dont il est question dans les <i>Mémoires</i>. Il n'avait pas échappé aux +patientes et malicieuses investigations de Sainte-Beuve. Un jeune et +remarquable critique, M. Victor Giraud, vient de le publier à son tour, +<span class="pagenum"><a id="page623" name="page623"></a>(p. 623)</span> d'après le texte original, dans son étude sur <i>Chateaubriand +et les Mémoires d'Outre-tombe</i> (<i>Revue des Deux-Mondes</i>, du 1<sup>er</sup> avril +1899). C'est d'après lui que nous reproduisons ces pages adressées par +le poète sexagénaire à la «spirituelle, déterminée et charmante +étrangère de seize ans», à celle que le bon Chactas eût appelée «la +Vierge des dernières amours».</p> + +<div class="quote"> + <p>Avant d'entrer dans la société, j'errais autour d'elle. + Maintenant que j'en suis sorti, je suis également à l'écart; + vieux voyageur sans asile, je vois le soir chacun rentrer chez + soi, fermer la porte; je vois le jeune amoureux se glisser dans + les ténèbres; et moi, assis sur la borne, je compte les étoiles, + ne me fie à aucune, et j'attends l'aurore qui n'a rien à me + conter de nouveau et dont la jeunesse est une insulte à mes + cheveux.</p> + + <p>Quand je m'éveille avant l'aurore, je me rappelle ces temps où je + me levais pour écrire à la femme que j'avais quittée quelques + heures auparavant. À peine y voyais-je assez pour tracer mes + lettres à la lueur de l'aube. Je disais à la personne aimée + toutes les délices que j'avais goûtées, toutes celles que + j'espérais encore; je lui traçais le plan de notre journée, le + lieu où je devais la retrouver sur quelque promenade déserte, + etc.</p> + + <p>Maintenant, quand je vois apparaître le crépuscule et que, de la + natte de ma couche, je promène mes regards sur les arbres de la + forêt à travers ma fenêtre rustique, je me demande pourquoi le + jour se lève pour moi, ce que j'ai à faire, quelle joie m'est + possible, et je me vois errant seul de nouveau comme la journée + précédente, gravissant les rochers sans but, sans plaisir, sans + former un projet, sans avoir une seule pensée, ou bien assis dans + une bruyère, regardant paître quelques moutons ou s'abattre + quelques corbeaux sur une terre labourée. La nuit revient sans + m'amener une compagne; je m'endors avec des rêves pesants, ou je + veille avec d'importuns souvenirs pour dire encore au jour + renaissant: «Soleil, pourquoi te lèves-tu!»</p> + + <p><a id="footnotetag439" name="footnotetag439"></a><a href="#footnote439" title="Lien vers la note 439"><span class="smaller">[439]</span></a>Il faut remonter bien haut pour trouver l'origine de mon + supplice; il faut retourner à cette aurore de ma jeunesse où je + me créai un fantôme de femme pour l'adorer. Je vis passer cette + <span class="pagenum"><a id="page624" name="page624"></a>(p. 624)</span> idéale image, puis vinrent les amours réelles qui + n'atteignirent jamais à cette félicité imaginaire dont la pensée + était dans mon âme. J'ai su ce que c'était que de vivre pour une + seule idée et avec une seule idée, de s'isoler dans un sentiment, + de perdre de vue l'univers, de mettre son existence entière dans + un sourire, dans un mot, dans un regard.</p> + + <p>Mais, alors même, une inquiétude insurmontable troublait mes + délices. Je me disais: M'aimera-t-elle demain comme aujourd'hui? + Un mot qui n'était pas prononcé avec autant d'ardeur que la + veille, un regard distrait, un sourire adressé à un autre que moi + me faisait à l'instant désespérer de mon bonheur. J'en voyais la + fin et je m'en prenais à moi-même de mon ennui. Je n'ai jamais eu + l'envie de tuer mon rival ou la femme dont je croyais entendre + l'amour; toujours destructeur de moi-même, je me croyais coupable + parce que je n'étais plus aimé.</p> + + <p>Repoussé dans le désert de ma vie, j'y rentrais avec toute la + poésie de mon désespoir. Je cherchais pourquoi Dieu m'avait mis + sur la terre, et je ne pouvais le comprendre. Quelle petite place + j'occupais ici-bas! Quand tout mon sang se serait écoulé dans les + solitudes où je m'enfonçais, combien rougirait-il de brins de + bruyère? Et mon âme, qu'était-ce? Une petite douleur évanouie en + se mêlant dans les vents. Et pourquoi tous ces mondes autour + d'une si chétive créature?</p> + + <p>J'errai sur le globe, changeant de place sans changer d'être, + cherchant toujours et ne trouvant rien. Je vis passer devant moi + de nouvelles enchanteresses; les unes étaient trop belles pour + moi et je n'aurais osé leur parler, les autres ne m'aimaient pas. + Et pourtant mes jours s'écoulaient, et j'étais effrayé de leur + vitesse, et je me disais: Dépêche-toi donc d'être heureux! Encore + un jour, et tu ne pourras plus être aimé. Le spectacle du bonheur + des générations nouvelles qui s'élevaient autour de moi + m'inspirait les transports de la plus noire jalousie: si j'avais + pu les anéantir, je l'aurais fait avec le plaisir de la vengeance + et du désespoir.</p> + + <p>Vois-tu: quand je me laisserais aller à ma folie, je ne serais + pas sûr de t'aimer demain: je ne crois pas à moi. Je m'ignore. Je + suis prêt à me poignarder ou à rire. Je t'adore; mais, dans un + moment, j'aimerai plus que toi le bruit du vent dans ces roches, + un nuage qui vole, une feuille qui tombe. Puis je prierai Dieu + avec larmes, puis j'invoquerai le néant. Veux-tu me combler de + délices? Fais une chose: sois à moi, puis laisse-moi te percer le + cœur. Eh bien, oseras-tu maintenant te hasarder avec moi dans + cette thébaïde?</p> + + <p>Si tu me dis que tu m'aimeras comme un père, tu me feras + <span class="pagenum"><a id="page625" name="page625"></a>(p. 625)</span> horreur; si tu prétends m'aimer comme une amante, je ne + te croirai pas. Dans chaque jeune homme je verrai un rival + préféré. Tes respects me feront sentir mes années; tes caresses + me livreront à la jalousie la plus insensée. Sais-tu qu'il y a + tel sourire de toi qui me montrerait la profondeur de mes maux, + comme le rayon de soleil éclaire un abîme?</p> + + <p>Objet charmant, je t'adore, mais je ne t'accepte pas. Va chercher + le jeune homme dont les bras peuvent s'enlacer aux tiens avec + grâce; mais ne me le dis pas. Oh! non, non, ne viens plus me + tenter. Songe que tu dois me survivre, que tu seras encore + longtemps jeune, quand je ne serai plus. Hier, lorsque tu étais + assise avec moi sur la pierre, que le vent dans la cime des pins + nous faisait entendre le bruit de la mer, prêt à succomber + d'amour et de mélancolie, je me disais: Ma main est-elle assez + légère pour caresser cette blonde chevelure! Pourquoi flétrir + d'un baiser des lèvres qui ont l'air de s'ouvrir pour la jeunesse + et la vie<a id="footnotetag440" name="footnotetag440"></a><a href="#footnote440" title="Lien vers la note 440"><span class="smaller">[440]</span></a>? Que peut-elle aimer en moi? Une chimère que la + réalité va détruire. Et pourtant, quand tu penchas ta tête + charmante sur mon épaule, quand des paroles enivrantes sortirent + de ta bouche, quand je te vis prête à m'entourer de tes mains + comme d'une guirlande de fleurs, il me fallut tout l'orgueil de + mes années pour vaincre la tentation de volupté dont tu me vis + rougir. Souviens-toi seulement des aveux passionnés que je te fis + entendre, et quand tu aimeras un jour un beau jeune homme, + demande-lui s'il te parle comme je te parlais, et si sa puissance + d'aimer approcha jamais de la mienne. Ah! qu'importe! Tu dormiras + dans ses bras, tes lèvres sur les siennes, ton sein contre son + sein, et vous vous réveillerez enivrés de délices: que + t'importeront alors mes paroles sur la bruyère?</p> + + <p>Non, je ne veux pas que tu dises jamais en me voyant après + l'heure de la folie: Quoi! c'est là l'homme à qui j'ai pu livrer + ma jeunesse! Écoute, prions le ciel: il fera peut-être un + miracle. Il va me donner jeunesse et beauté. Viens, ma + bien-aimée: montons sur ce nuage. Que le vent nous porte dans le + ciel. Alors, je veux bien être à toi. Tu te rappelleras mes + baisers, mes ardentes étreintes: je serai charmant dans ton + souvenir et tu seras bien malheureuse, car je ne t'aimerai plus. + Oui: c'est ma nature. Et tu voudrais être peut-être abandonnée + par un vieux homme? Oh! non, jeune grâce, va à ta destinée; va + chercher un amant digne de toi. Je pleure des larmes de fiel de + te perdre. Je voudrais dévorer celui qui possédera ce trésor. + Mais <span class="pagenum"><a id="page626" name="page626"></a>(p. 626)</span> fuis environnée de mes désirs, de ma jalousie, et + laisse-moi me débattre avec l'horreur de mes années et le chaos + de ma nature, où le ciel et l'enfer, la haine et l'amour, + l'indifférence et la passion se mêlent dans une confusion + pitoyable.</p> + + <p>Si tu te laissais aller au caprice où tombe quelquefois + l'imagination d'une jeune femme, le jour viendrait où le regard + d'un jeune homme t'arracherait à ta fatale erreur; car même les + changements et les dégoûts arrivent entre les amants du même âge. + Alors, comment me verrais-tu quand je viendrais à t'apparaître + sous ma forme naturelle? Toi, tu irais te purifier dans des + jeunes bras d'avoir été pressée dans les miens; mais moi, que + deviendrais-je? Tu me promettrais ta vénération, ton amitié, tes + respects; et chacun de ces mots me percerait le cœur. Réduit à + cacher ma double défaite, à dévorer des larmes qui feraient rire + quiconque les apercevrait dans mes yeux, à renfermer dans mon + sein mes plaintes, à mourir de jalousie, je me représenterais tes + plaisirs; je me dirais: À présent, à cette heure où elle me + parlait, elle meurt de volupté dans les bras d'un autre; elle lui + redit ces mots tendres qu'elle m'a dits avec cette ardeur de la + passion qu'elle n'a jamais pu sentir pour moi. Alors, tous les + tourments de l'enfer entreraient dans mon âme, et je ne pourrais + les apaiser que par des crimes.</p> + + <p>Et pourtant, quoi de plus injuste? Si tu m'avais donné quelques + moments de bonheur, me les devais-tu? Devais-tu me donner toute + ta jeunesse? N'était-il pas tout simple que tu cherchasses les + harmonies de ton âge, et ces rapports d'âge et de beauté qui + appartiennent à ta nature? Te devais-je autre chose que la plus + vive reconnaissance pour t'être un moment arrêtée auprès du vieux + voyageur? Tout cela est juste et vrai; mais ne compte pas sur ma + vertu: si tu étais à moi, pour te quitter, il me faudrait ta mort + ou la mienne. Je te pardonnerais ton bonheur avec un ange; avec + un homme, jamais!</p> + + <p>N'espère pas me tromper, l'amitié a bien plus d'illusions que + l'amour, et elles sont bien plus durables. L'amitié se fait des + idoles, et les voit telles qu'elle les a créées: elle vit du + cœur et de l'âme; la fidélité lui est naturelle, elle + s'accroît avec les années.</p> + + <p>L'amour enivre, mais l'ivresse passe. Il ne vit pas de + pureté<a id="footnotetag441" name="footnotetag441"></a><a href="#footnote441" title="Lien vers la note 441"><span class="smaller">[441]</span></a>, et ne se nourrit pas de gloire: découvrant tous les + jours que l'idole qu'il a créée perd quelque chose à ses yeux, il + en voit <span class="pagenum"><a id="page627" name="page627"></a>(p. 627)</span> bientôt les défauts, et le temps seul le rend + infidèle en dépouillant de ses grâces l'objet qu'il aime. Les + passions ne rendent point ce que le temps efface: la gloire ne + rajeunit que notre nom.</p> + + <p>Non, je ne souffrirai jamais que tu entres dans ma chaumière: + c'est bien assez d'y repousser ton image, d'y veiller comme un + insensé en pensant à toi! Que serait-ce, si tu étais assise sur + la natte qui me sert de couche, si tu avais respiré l'air que je + respire la nuit, si je te trouvais à mon foyer compagne de ma + solitude? Il y a dans une femme une émanation de fleur et + d'amour. Lorsque tu chantes, ta voix me rend fou et me fait mal; + tu as l'air de la mélodie elle-même rendue visible et + accomplissant ses propres lois.</p> + + <p>Comment croirais-je que cette vie de veuvage pourrait longtemps + te suffire? Deux beaux jeunes gens peuvent s'enchanter des soins + qu'ils se rendent; mais un vieil esclave, qu'en ferais-tu? + Pourrais-tu, du matin au soir, supporter la solitude avec moi, + les fureurs de ma jalousie prévue, mes long silences, mes + tristesses de cœur et tous les caprices d'une nature qui se + déplaît et croit déplaire aux autres?</p> + + <p>Et le monde, en supporterais-tu les railleries? Si j'étais riche, + il dirait que je t'achète et que tu te vends, ne pouvant admettre + que tu puisses m'aimer. Si j'étais pauvre, on se moquerait de ton + amour, on me rendrait un objet ridicule à tes propres yeux, on te + rendrait honteuse de ton choix. Et moi, on me ferait un crime + d'avoir abusé de ta simplicité, de ta jeunesse, de t'avoir + acceptée, ou d'avoir abusé de l'état de <span class="add4em"><a id="footnotetag442" name="footnotetag442"></a><a href="#footnote442" title="Lien vers la note 442"><span class="smaller">[442]</span></a> où</span> tombe <span class="add4em"> <a id="footnotetag443" name="footnotetag443"></a><a href="#footnote443" title="Lien vers la note 443"><span class="smaller">[443]</span></a></span> + le temps de te presser dans mes bras. La jeunesse + embellit tout, jusqu'au malheur. Elle charme alors qu'elle peut, + avec les boucles d'une chevelure brune, enlever les pleurs à + mesure qu'ils passent sur les joues. Mais la vieillesse enlaidit + jusqu'au bonheur: dans l'infortune, c'est pis encore; quelques + rares cheveux blancs sur la tête chauve d'un homme ne descendent + point assez bas pour essuyer les larmes qui tombent de ses yeux.</p> + + <p>Tu m'as jugé d'une façon vulgaire, tu as pensé, en voyant la + trouble où tu me jettes que je me laisserais aller à te faire + subir mes caresses: à quoi as-tu réussi? À me persuader que je + pourrais être aimé? Non, mais à réveiller le génie qui m'a + tourmenté dans ma jeunesse, à renouveler mes anciennes + souffrances.</p> + + <p>Vieilli sur la terre sans avoir rien perdu de mes rêves, de + <span class="pagenum"><a id="page628" name="page628"></a>(p. 628)</span> mes folies, de mes vagues tristesses; cherchant + toujours ce que je ne puis trouver; joignant à mes anciens maux + le désenchantement de l'expérience, la solitude des déserts à + l'ennui du cœur et la disgrâce des années, dis, n'aurai-je pas + fourni aux démons, dans ma personne, l'idée d'un supplice qu'ils + n'avaient point encore inventé dans la région des douleurs + éternelles?</p> + + <p>Fleur charmante que je ne veux point cueillir, je t'adresse mes + derniers chants de tristesse, tu ne les entendras qu'après ma + mort, quand j'aurai réuni ma vie au faisceau des lyres + brisées....</p> +</div> + +<p class="p2 center">V</p> + +<p class="center">LE DÉPART DE CHERBOURG<a id="footnotetag444" name="footnotetag444"></a><a href="#footnote444" title="Lien vers la note 444"><span class="smaller">[444]</span></a></p> + +<p>C'était le 16 août 1830. Un vaisseau de guerre, le <i>Great-Britain</i>, prêt +à mettre à la voile, attendait ses passagers. Ce fut un douloureux et +inoubliable spectacle, lorsque, devant les gardes du corps qui avaient +suivi la famille royale et qui lui présentaient une dernière fois les +armes, on vit passer le vieux roi, le dauphin son fils, la fille de +Louis XVI, appuyée sur le bras de M. de La Rochejaquelein; <i>Madame</i>, +duchesse de Berry, conduite par le baron de Charette; le duc de +Bordeaux, porté par son gouverneur, M. de Damas; et, à quelques pas, sa +sœur, <i>Mademoiselle</i>, celle à qui M. le duc de Berry avait dit, +quelques instants avant de mourir: «Mon enfant, puissiez-vous être moins +malheureuse que ceux de votre famille!»—<i>Mademoiselle</i>, destinée à voir +un jour son mari assassiné comme l'avait été son père!<a id="footnotetag445" name="footnotetag445"></a><a href="#footnote445" title="Lien vers la note 445"><span class="smaller">[445]</span></a> Le roi +Charles X s'embarqua le dernier. <span class="pagenum"><a id="page629" name="page629"></a>(p. 629)</span> Un silence de deuil régnait +sur la côte de France bien des gémissements le suivirent sur les +flots.<a id="footnotetag446" name="footnotetag446"></a><a href="#footnote446" title="Lien vers la note 446"><span class="smaller">[446]</span></a></p> + +<p>Dans des pages intitulées: <i>Le Départ, scène de l'histoire de France</i>, +Balzac, le plus grand génie littéraire du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle avec +Chateaubriand, a raconté l'embarquement du roi Charles X à Cherbourg. Il +m'a paru que ces pages du grand romancier, qui se montre ici, on va le +voir, un grand historien, méritaient d'être rapprochées de celles qu'on +vient de lire dans les <i>Mémoires d'Outre-tombe</i>.</p> + +<p>Au moment où le roi monta sur le vaisseau qui allait l'emporter en exil, +il s'enferma seul pour prier et pour pleurer. Balzac,—s'il n'était pas +de sa personne sur la rade de Cherbourg, du moins y était-il d'âme et de +cœur,—Balzac dit à l'ami qui l'accompagnait:</p> + +<p class="quote"> + En ce moment, ce vieillard à cheveux blancs, enveloppé dans une + idée, victime de son idée, fidèle à son idée, et dont ni vous ni + moi ne pouvons dire s'il fut imprudent ou sage, mais que tout le + monde juge dans le feu du présent, sans se mettre à dix pas dans + la froideur de l'avenir; ce vieillard vous semble pauvre: hélas! + il emporte avec lui la fortune de la France; et, pour ce pas + fatal, fait du rivage au vaisseau, vous paierez plus de larmes et + d'argent, vous verrez plus de désolation qu'il n'y a eu de + prospérités, de rires et d'or, depuis le commencement de son + règne....</p> + +<p>Et dans ces pages d'une éloquence amère, d'une intuition merveilleuse, +il déroule à l'ami qui l'écoute les réalités de l'avenir. Il lui montre +les arts en deuil, suivant le vieux roi dans l'exil; les marchands +d'orviétan politique et les jurés priseurs du budget se refusant à +décréter l'argent nécessaire aux galeries, aux musées, aux essais +longtemps infructueux, aux lentes conquêtes de la pensée ou aux subites +illuminations du génie. «Il y aura cependant un art dans lequel se +feront de grands progrès, l'art du suicide.» Ce vieillard et cet enfant +partis, le peuple sera souverain. La bourgeoisie traduira la +souveraineté du <span class="pagenum"><a id="page630" name="page630"></a>(p. 630)</span> peuple par ce mot: «Plus de supériorité +sociale! plus de nobles! plus de privilèges!» Les ouvriers, à leur tour, +la traduiront par cet autre mot: «Plus d'impôts, et de l'or!» La France +connaîtra bientôt une révolution nouvelle. «Les gens qui mènent par les +chemins le convoi de la monarchie légitime enterreront eux-mêmes +l'adjudicataire au rabais de la couronne et du pouvoir.» Après avoir +ainsi prédit 1848, Balzac décrit en ces termes les temps que nous +voyons, le combat auquel nous assistons aujourd'hui:</p> + +<p class="quote"> + Ce combat de la médiocrité contre la richesse, de la pauvreté + contre la médiocrité, n'aura pour chefs que des gens médiocres, + et l'inhabileté débordera du haut en bas sur ce pays si riche en + ce moment, et il nous faudra payer cher l'éducation de nos + nouveaux souverains, de nos nouveaux législateurs.... Il n'y aura + plus qu'un seul pouvoir armé, celui de la représentation + nationale; il n'y aura qu'une seule chose dont on ne doutera pas, + la misère!</p> + +<p>Tout cela, disait Balzac, sera le prix du passage de cette famille sur +ce vaisseau. Il ajoutait,—et cette parole encore se devait réaliser: +«Un moment viendra que secrètement ou publiquement, la moitié des +Français regrettera le départ de ce vieillard, de cet enfant, et dira: +«Si la révolution de 1830 était à faire, elle ne se ferait pas.»</p> + +<p>Je voudrais pouvoir tout citer de cet admirable écrit, j'en reproduirai +du moins cette page sur les Bourbons:</p> + +<div class="quote"> + <p>Quand ils revinrent, ils rapportèrent les olives de la paix, la + prospérité de la paix, et sauvèrent la France, la France déjà + partagée. S'ils payèrent les dettes de l'exil, ils payèrent les + dettes de l'Empire et de la République. Ils versèrent si peu de + sang, qu'aujourd'hui ces tyrans pacifiques s'en vont sans avoir + été défendus, parce que leurs amis ne les savaient pas attaqués. + Dans quelques mois, tous saurez que, même en méprisant les rois, + nous devons mourir sur le seuil de leur palais, en les + protégeant, parce qu'un roi, c'est nous-mêmes, un roi, c'est la + patrie incarnée; un roi héréditaire est le sceau de la propriété, + le contrat vivant qui lie entre eux tous ceux qui possèdent + contre <span class="pagenum"><a id="page631" name="page631"></a>(p. 631)</span> ceux qui ne possèdent pas. Un roi est la clef de + la voûte sociale; un roi, vraiment roi, est la force, le + principe, la pensée de l'État, et les rois sont des conditions + essentielles à la vie de cette vieille Europe, qui ne peut + maintenir sa suprématie sur le monde que par le luxe, les arts et + la pensée. Tout cela ne vit, ne naît et ne prospère que sous un + immense pouvoir....</p> + + <p>Napoléon a péri comme ces Pharaons de l'Écriture, au milieu d'une + mer de sang, de soldats, de chariots brisés, et dans le vaste + linceul d'une plaine de fumée; il a laissé la France plus petite + que les Bourbons ne l'avaient faite; ceux-ci sont tombés, ne + versant guère que le sang des leurs, à peine tachés du sang des + gens qui avaient pris les armes pour la défense d'un contrat, et + qui, dans la victoire, l'ont méconnu.</p> + + <p>Eh bien, ces souverains bannis laissent la France agrandie et + florissante. Les preneurs à bail, qui vont essayer d'entreprendre + le bonheur des peuples, apprendront à leurs dépens la + signification du mot catholicisme, si souvent jeté comme un + reproche à ce vieillard que nous déportons.<a id="footnotetag447" name="footnotetag447"></a><a href="#footnote447" title="Lien vers la note 447"><span class="smaller">[447]</span></a></p> +</div> + +<p>Le récit de Balzac se ferme sur le mot suivant:</p> + +<p class="quote"> + Là-bas, dis-je, en montrant le vaisseau, est le droit et la + logique; hors de cet esquif sont les tempêtes.</p> + +<p>Philarète Chasles, dans ses <i>Mémoires</i>, résume ainsi son jugement sur +l'auteur de la <i>Comédie humaine</i>: «C'était un <i>voyant</i>, non un +observateur.<a id="footnotetag448" name="footnotetag448"></a><a href="#footnote448" title="Lien vers la note 448"><span class="smaller">[448]</span></a>» Si le mot est vrai du romancier, il ne l'est pas +moins du publiciste. Dans le <i>Départ</i> et dans plusieurs autres de ses +écrits politiques, Balzac a été un <i>voyant</i>.</p> + + +<p class="p2 center">VI</p> + +<p class="center">LE SAC DE SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS<a id="footnotetag449" name="footnotetag449"></a><a href="#footnote449" title="Lien vers la note 449"><span class="smaller">[449]</span></a></p> + +<p>Dans les premiers jours de juillet 1831, six mois après le sac de +Saint-Germain-l'Auxerrois, le bruit s'était répandu <span class="pagenum"><a id="page632" name="page632"></a>(p. 632)</span> que le +gouvernement allait accorder à la révolution la démolition de la vieille +église. Chateaubriand était alors à Genève. Il écrivit aussitôt la +lettre suivante à M<sup>me</sup> de ..., qui permit à la <i>Revue de Paris</i> de la +publier:</p> + +<div class="quote"> +<p class="right">Genève, 11 juillet 1831.</p> + + <p>Je vous ai écrit hier, et voici encore une lettre. De quoi + s'agit-il? <i>de Saint-Germain-l'Auxerrois</i>. À qui conterais-je mes + peines et mes idées, si ce n'est à vous?</p> + + <p>On va donc commencer, disent les journaux, la démolition de ce + monument le 14 juillet. Noble manière d'inaugurer la monarchie + élective, par la destruction d'une église, d'exécuter de + sang-froid, et à tête reposée, ce que le vandalisme + révolutionnaire faisait jadis dans la fièvre et les convulsions! + Le chapitre des comparaisons et des considérations serait ici + trop long à parcourir; un mot seulement à ce sujet. La révolution + de Juillet ignore-t-elle que ce qui lui a le plus nui en Europe a + été la dévastation de Saint-Germain-l'Auxerrois? que les peuples + qui tous, sans exception alors, sympathisaient avec nous, ont + reculé, et que leurs dispositions favorables ont changé? La + <i>non-intervention</i>, si bien gardée, a achevé l'affaire. Une + stupide manie de quelques Français, depuis quarante ans, est de + compter pour rien les idées religieuses, et de les croire + éteintes partout, comme elles le sont dans leur étroit cerveau. + Ils oublient que tous les peuples libres ou tous ceux qui veulent + l'être et qui sont en rapport avec nous sont religieux. Aux + États-Unis, la loi vous <i>force</i> d'être chrétiens. Dans les + républiques espagnoles, la religion catholique est la seule; + excepté, je crois, au Mexique, où l'on vient d'essayer quelque + chose pour la tolérance. Les Cortès d'Espagne avaient décrété le + <i>seul exercice de la religion catholique</i>. Si l'Italie + s'émancipait, elle resterait chrétienne. La Belgique a fait sa + révolution pour chasser un roi protestant. L'Allemagne, si + philosophique, est chrétienne, et les Polonais, que sont-ils? Ils + vont au combat ou à la mort en invoquant la sainte Vierge. + Skrinecki porte un scapulaire et fait des pèlerinages. Nos + démolitions religieuses sont donc à la fois une ignorance + historique et un contre-sens politique.</p> + + <p>Sous le rapport des arts, la chose n'est pas moins déplorable. + Quoi! renouveler le vandalisme de 93! Que ne fait-on ce que j'ai + proposé? Que ne masque-t-on l'église par des arbres, en la + laissant subsister en face du Louvre comme échelle et témoin de + la marche de l'art? Saint-Germain-l'Auxerrois est un des plus + <span class="pagenum"><a id="page633" name="page633"></a>(p. 633)</span> vieux monuments de Paris; il est d'une époque dont il + ne reste presque rien. Que sont donc devenus vos romantiques? On + porte le marteau dans une église, et ils se taisent! Ô mes fils! + combien vous êtes dégénérés! Faut-il que votre grand-père élève + seul sa voix cassée en faveur de vos temples? Vous ferez une ode, + mais durera-t-elle autant qu'une ogive de + Saint-Germain-l'Auxerrois? Et les artistes ne présentent point de + pétitions contre cette barbarie! Comme le plus humble de leurs + camarades, je suis prêt à mettre ma signature à la suite de leurs + noms. Détruire est facile, on l'a dit mille fois; et je ne + connais pas au monde d'ouvriers qui aillent plus vite en cette + besogne que les Français; mais reconstruire! Qu'ont-ils bâti + depuis quarante ans?</p> + + <p>On veut percer une rue! Très bien: commencez les abatis par la + côté opposé au Louvre, par la place de Grève, cela vous donnera + du temps; vous serez deux ou trois ans, peut-être davantage, à + tracer votre voie; alors, quand vous arriverez à Saint-Germain, + vous aurez mûri vos réflexions, vous jugerez mieux de l'effet + même du monument, à l'extrémité de l'ouverture.... On a abattu la + Bastille et l'on a bien fait. La Bastille était une prison. Je ne + sache pas qu'on ait enfermé personne à Saint-Germain-l'Auxerrois; + mais, même sur l'emplacement de la Bastille, qu'a-t-on élevé? + D'abord un arbre de la liberté que le sabre de Bonaparte a coupé, + pour faire place à un éléphant d'argile; et puis, après + l'éléphant, que va-t-il survenir? Et tout cela, vous le savez, + était <i>à toujours</i>, pour les <i>siècles</i>, pour <i>l'éternité</i>, comme + nos serments. Quand Napoléon ordonna les travaux du Carrousel et + de la rue de Rivoli, il croyait bien voir la fin de son + entreprise; la rue de Rivoli a vu passer l'Empire et la + Restauration sans être achevée. Qui vous répond que la nouvelle + monarchie ira jusqu'au bout de la rue qu'elle va ouvrir par une + ruine? Nous autres Français, nous sommes trop conséquents dans le + mal et pas assez logiques dans le bien: parce qu'une imprudence + taquine a produit à Saint-Germain une vengeance sacrilège, est-il + de toute nécessité de continuer la dernière? Les Parisiens ne + peuvent-ils s'amuser sans jeter les meubles par les fenêtres, ou + sans abattre les monuments publics? On honorerait bien mieux les + héros de Juillet en leur donnant à enlever les places fortes + bâties contre nous, avec notre argent, qu'en livrant à leur + courage une église ravagée, où ils ne trouveront pas même le curé + pour la défendre. N'enfoncerons-nous plus notre chapeau sur notre + tête que pour marcher contre un vicaire ou pour monter à l'assaut + d'un clocher, et aurons-nous encore longtemps le chapeau bas + devant l'insolence étrangère? Il serait triste qu'on apprît + <span class="pagenum"><a id="page634" name="page634"></a>(p. 634)</span> l'entrée des Russes à Varsovie le jour où notre + gouvernement entrerait à Saint-Germain-l'Auxerrois! Les deux + belles victoires pour la monarchie populaire!...</p> + + <p>Vous rirez de ma grande colère, vous me direz: «Qu'est-ce que + cela vous fait, vous, exilé, qui ne reverrez peut-être jamais la + France?» Ne le prenez pas là, je suis Français jusque dans la + moelle des os. Que la France entre dans un système politique + généreux, et si la guerre survient, vous me verrez accourir pour + partager le sort de ma patrie. J'aurais cent ans que mon cœur + battrait encore pour la gloire, l'honneur et l'indépendance de + mon pays. Déchiffrez, si vous pouvez, ce griffonnage écrit <i>ab + irato</i>, une heure avant le départ du courrier.</p> + +<p class="right smcap">Chateaubriand.</p> +</div> + +<p class="p2 center">VII</p> + +<p class="center">CHATEAUBRIAND ET LE JOURNAL DU MARÉCHAL DE CASTELLANE<a id="footnotetag450" name="footnotetag450"></a><a href="#footnote450" title="Lien vers la note 450"><span class="smaller">[450]</span></a></p> + +<p>Dans les jours qui suivirent l'apparition de la brochure de +Chateaubriand sur <i>la Restauration et la monarchie élective</i>, le général +de Castellane écrivait sur son <i>Journal</i>, à la date du 3 avril 1831:</p> + +<p class="quote"> + On veut, à la Chambre des députés, discuter beaucoup l'histoire + des neuf millions que le Roi a touchés à compte sur la liste + civile. Une partie de cet argent a été donnée. M. Benjamin + Constant a reçu 340,000 francs; M. Mauguin 220,000 francs, à + condition de rester tranquilles; ils ont pris l'argent, sans + tenir compte de leurs promesses. <i>M. de Chateaubriand</i>, dont le + désintéressement l'a porté à renoncer à la pairie et à la + dotation de 12,000 francs, <i>a reçu du Roi 100,000 francs pour ne + pas écrire</i>. Aussi, dans le seul pamphlet qu'il a fait + paraître<a id="footnotetag451" name="footnotetag451"></a><a href="#footnote451" title="Lien vers la note 451"><span class="smaller">[451]</span></a> et qu'il annonce comme devant être l'unique et + dernier, il ne traite pas mal la personne du Roi. Cette affaire + s'est traitée par madame Adélaïde; il voulait vendre son hospice, + et ses terrains, rue d'Enfer, 3 ou 400,000 francs; <i>on a préféré + lui donner tout bonnement 100,000 francs</i><a id="footnotetag452" name="footnotetag452"></a><a href="#footnote452" title="Lien vers la note 452"><span class="smaller">[452]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page635" name="page635"></a>(p. 635)</span> Que ce bruit ait couru quelques salons, il le faut bien croire; +ce qui est certain, c'est qu'il ne tient pas debout.</p> + +<p>Lorsqu'éclata la révolution de 1830, Chateaubriand avait pour toute +fortune son titre de pair de France, la pension de 12,000 francs que lui +avait faite le roi Louis XVIII, et ce qu'il touchait comme ministre +d'État. Le 10 août, il donna sa démission de pair de France et de +ministre d'État, et, le 12, il adressa au ministre des finances la +lettre suivante, qu'on a lue déjà dans les <i>Mémoires</i>, mais qu'il ne +sera pas hors de propos de reproduire ici:</p> + +<div class="quote"> +<p>Monsieur le ministre des finances,</p> + + <p>Il me reste des bontés de Louis XVIII et de la munificence + nationale une pension de pair de douze mille francs, transformée + en rentes viagères inscrites au grand-livre de la dette publique + et transmissibles seulement à la première génération directe du + titulaire. Ne pouvant prêter serment à Mgr le duc d'Orléans comme + roi des Français, il ne serait pas juste que je continuasse à + toucher une pension attachée à des fonctions que je n'exerce + plus. En conséquence je viens la résigner entre vos mains. Elle + aura cessé de courir pour moi le jour (10 août) où j'ai écrit à + M. le président de la Chambre des pairs qu'il m'était impossible + de prêter le serment exigé.</p> +</div> + +<p>Après avoir rapporté ses lettres de démission, Chateaubriand ajoute:</p> + +<p class="quote"> + Je restai nu comme un petit saint Jean.... Mes broderies, mes + dragonnes, franges, torsades, épaulettes, vendues à un juif et + par lui fondues, m'ont rapporté sept cents francs, produit net de + toutes mes grandeurs<a id="footnotetag453" name="footnotetag453"></a><a href="#footnote453" title="Lien vers la note 453"><span class="smaller">[453]</span></a>.</p> + +<p>Et c'est cet homme qui, quelques mois après, se serait vendu, pour cent +mille francs, au gouvernement à la face duquel il avait ainsi jeté ses +démissions et son reste de fortune!</p> + +<p>Chateaubriand aurait touché ces cent mille francs au mois d'<i>avril +1831</i>. Or, voici ce qu'il écrivait sur son <i>Journal</i>, à la date de <i>mai +1831</i>.</p> + +<p class="quote"> + <span class="pagenum"><a id="page636" name="page636"></a>(p. 636)</span> La résolution que je conçus au moment de la catastrophe + de juillet n'a point été abandonnée par moi. Je me suis occupé + des moyens de vivre en terre étrangère, moyens difficiles, + puisque je n'ai rien: l'acquéreur de mes œuvres m'a fait à peu + près banqueroute, et mes dettes m'empêchent de trouver quelqu'un + qui veuille me prêter.... Je laisse ma procuration pour vendre la + maison où j'écris cette page pour ordre de date. Si je trouve + marchand à mon lit, je pourrai trouver un autre lit hors de + France<a id="footnotetag454" name="footnotetag454"></a><a href="#footnote454" title="Lien vers la note 454"><span class="smaller">[454]</span></a>.</p> + +<p>Le bruit, si légèrement accueilli par Castellane, est déjà, ce me +semble, démontré faux. Mais voici qui est plus concluant encore. On a +donné, dit-il, 100,000 francs à Chateaubriand, à la condition, acceptée +par lui, de ne plus écrire. Mais alors, comment expliquer que, moins de +six mois après, au mois d'octobre 1831, il écrive et publie sa brochure: +<i>De la nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de +sa famille, ou suite de mon dernier écrit: De la Restauration et de la +monarchie élective?</i> Cette brochure n'était pas seulement une violente +attaque contre la monarchie de Juillet; elle renfermait, à l'adresse du +roi Louis-Philippe, des paroles amères et cruelles, celles-ci par +exemple:</p> + +<p class="quote"> + Les dernières barricades ont chassé Charles X des Tuileries. Eh + bien, dans ce château funeste, au lieu d'une couche innocente, + sans insomnie, sans remords, sans apparition, qu'a trouvé + Louis-Philippe? Un trône vide que lui présente un <i>spectre + décapité</i> portant dans sa main sanglante la tête d'un autre + spectre.</p> + +<p>Au mois de mai 1832, nouvelle brochure sur <i>les 12,000 francs envoyés +par la duchesse de Berry</i> pour être distribués aux cholériques.</p> + +<p>En ce même mois de mai 1832, le <i>Mémoire sur la captivité de madame la +duchesse de Berry</i>. Ce Mémoire, où se trouvait la fameuse phrase: +<i>Madame, votre fils est mon roi</i>, <span class="pagenum"><a id="page637" name="page637"></a>(p. 637)</span> était particulièrement dur +pour la personne de Louis-Philippe. Chateaubriand fut traduit devant les +tribunaux pour délit de presse. Déjà, au mois de juin précédent, il +avait été arrêté et retenu en prison pendant quinze jours, comme prévenu +de complot contre la sûreté de l'État. Au lieu de le traîner en prison, +au lieu de le traduire en cour d'assises et de lui préparer ainsi des +ovations, le gouvernement—si le fait rapporté par Castellane eût été +vrai—aurait eu un moyen bien simple de faire taire Chateaubriand: il +lui aurait suffi de dire: «M. de Chateaubriand a reçu 100,000 francs du +Roi.»—On ne l'a pas dit, et on ne pouvait pas le dire, parce que +Chateaubriand n'avait rien reçu.</p> + +<p>Et comment eût-il consenti à recevoir l'argent de Louis-Philippe, son +ennemi, lui qui ne voulait même pas accepter celui que lui offrait le +vieux roi auquel il restait si honorablement fidèle? À l'avènement du +ministère Polignac, il avait donné sa démission d'ambassadeur à Rome, et +il était revenu à Paris, non seulement sans le sou, mais chargé d'une +dette de soixante mille francs contractée pendant son ambassade. Au mois +de juillet 1832, une trentaine de mille francs lui restait encore à +payer sur ces soixante mille, en outre de ses vieilles dettes. «M. le +duc de Lévis, dit-il dans ses <i>Mémoires</i>, à son retour d'un voyage en +Écosse (au mois d'octobre 1831), m'avait dit de la part de Charles X que +ce prince voulait continuer à me faire ma pension de pair; je crus +devoir refuser cette offre. Le duc de Lévis revint à la charge quand il +me vit au sortir de la prison (juillet 1832) dans l'embarras le plus +cruel, ne trouvant rien de ma maison et de mon jardin rue d'Enfer, et +étant harcelé par une nuée de créanciers. <i>J'avais déjà vendu mon +argenterie.</i> Le duc de Lévis m'apporta vingt mille francs, me disant +noblement que ce n'était pas les deux années de pension de pairie que le +roi reconnaissait me devoir, et que mes dettes à Rome <span class="pagenum"><a id="page638" name="page638"></a>(p. 638)</span> +n'étaient qu'une dette de la couronne. Cette somme me mettait en +liberté, je l'acceptai comme un prêt momentané, et j'écrivis au roi la +lettre suivante:</p> + +<div class="quote"> +<p>Sire,</p> + + <p>Au milieu des calamités dont il a plu à Dieu de sanctifier votre + vie, vous n'avez point oublié ceux qui souffrent au pied du trône + de saint Louis. Vous daignâtes me faire connaître, il y a + quelques mois, votre généreux dessein de me continuer la pension + de pair à laquelle je renonçai en refusant le serment au pouvoir + illégitime; je pensai que Votre Majesté avait des serviteurs plus + pauvres que moi et plus dignes de ses bontés. Mais les derniers + écrits que j'ai publiés m'ont causé des dommages et suscité des + persécutions; j'ai essayé inutilement de vendre le peu de chose + que je possède. Je me vois forcé d'accepter, non la pension + annuelle que Votre Majesté se proposait de me faire sur sa royale + indigence, mais un secours provisoire pour me dégager des + embarras qui m'empêchent de regagner l'asile où je pourrai vivre + de mon travail. Sire, il faut que je sois bien malheureux pour me + rendre à charge, même un moment, à une couronne que j'ai soutenue + de tous mes efforts et que je continuerai à servir le reste de ma + vie.</p> +</div> + +<p>Le comte Ferrand (voir, au tome III, des <i>Mémoires</i>, l'<i>Appendice</i> n<sup>o</sup> +IV) avait accusé Chateaubriand de s'être vendu à Napoléon en 1811, pour +une somme de 70,000 fr. Voici que le maréchal de Castellane l'accuse de +s'être vendu à Louis-Philippe, en 1831, pour une somme de 100,000 fr. +Les deux allégations se valent: elles sont, l'une et l'autre tout +bonnement ridicules.</p> + + +<p class="p2 center">VIII + +<p class="center">LETTRES DE GENÈVE<a id="footnotetag455" name="footnotetag455"></a><a href="#footnote455" title="Lien vers la note 455"><span class="smaller">[455]</span></a>.</p> + +<p>Le 16 mai 1831, Chateaubriand était parti pour Genève, où il arriva le +23.</p> + +<p>Lorsque Voltaire, au mois de février 1753, était allé se <span class="pagenum"><a id="page639" name="page639"></a>(p. 639)</span> fixer +en Suisse, il avait acheté coup sur coup le château de Montriond, aux +portes de Lausanne, et celui de St-Jean, sur la route de Genève à Lyon. +Il avait fait de ces résidences seigneuriales «un palais d'hiver et un +palais d'été». Encore embelli par ses soins, le château de Saint-Jean +avait dû changer de nom et avait été baptisé par lui sous ce nouveau +vocable: <i>les Délices</i>. Ce pauvre diable de Chateaubriand n'était point +un si gros seigneur que Voltaire. Il fut donc tout heureux et tout aise +de pouvoir s'installer, avec M<sup>me</sup> de Chateaubriand, dans un modeste +logis, situé à Genève, dans le quartier appelé <i>les Pâquis</i>.</p> + +<p>C'est de là qu'il écrivait à son vieil ami Ballanche, le 12 juillet +1831, la jolie lettre qu'on va lire:</p> + +<div class="quote"> +<p class="right">Genève, 12 juillet 1831.</p> + + <p>L'ennui, mon cher et ancien ami, produit une fièvre + intermittente; tantôt il engourdit mes doigts et mes idées, et + tantôt il me fait écrire, comme l'abbé Trublet. C'est ainsi que + j'accable M<sup>me</sup> Récamier de lettres et que je laisse la vôtre sans + réponse. Voilà les élections, comme je l'avais toujours prévu et + annoncé, ventrues et reventrues. La France est à présent toute en + bedaine, et la fière jeunesse est entrée dans cette rotondité. + Grand bien lui fasse! Notre pauvre nation, mon cher ami, est et + sera toujours au pouvoir: quiconque régnera l'aura; hier Charles + X, aujourd'hui Philippe, demain Pierre, et toujours bien, <i>sempre + bene</i>, et des serments tant qu'on voudra, et des commémorations à + toujours pour toutes les glorieuses journées de tous les régimes, + depuis les sans-culotides jusqu'aux 27, 28, et 29 juillet. Une + chose seulement m'étonne, c'est le manque d'honneur du moment. Je + n'aurais jamais imaginé que la jeune France pût vouloir la paix à + tout prix et qu'elle ne jetât pas par la fenêtre les ministres + qui lui mettent un commissaire anglais à Bruxelles et un caporal + autrichien à Bologne. Mais il paraît que tous ces braves + contempteurs des perruques, ces futurs grands hommes, n'avaient + que de l'encre au lieu de sang sous les ongles. Laissons tout + cela.</p> + + <p>L'amitié a ses cajoleries comme un sentiment plus tendre, et plus + elle est vieille, plus elle est flatteuse; précisément tout + l'opposé de l'autre sentiment. Vous me dites des choses + charmantes sur ma gloire. Vous savez que je voudrais bien y + croire, mais <span class="pagenum"><a id="page640" name="page640"></a>(p. 640)</span> qu'au fond je n'y crois pas, et c'est là + mon mal: car, si toutefois il pouvait m'entrer dans l'esprit que + je suis un chef-d'œuvre de nature, je passerais mes vieux + jours en contemplation de moi-même. Comme les ours qui vivent de + leur graisse pendant l'hiver en se léchant les pattes, je vivrais + de mon admiration pour moi pendant l'hiver de ma vie; je me + lécherais et j'aurai la plus belle toison du monde. + Malheureusement je ne suis qu'un pauvre ours maigre, et je n'ai + pas de quoi faire un petit repas dans toute ma peau.</p> + + <p>Je vous dirai, à mon tour de compliment, que votre livre m'est + enfin parvenu après avoir fait le voyage complet des petits + cantons, dans la poche de votre courrier. J'aime prodigieusement + vos siècles écoulés dans le temps qu'avait mis la sonnerie de + l'horloge à sonner l'air de l'Ave Maria. Toute votre exposition + est magnifique, jamais vous n'avez dévoilé votre système avec + plus de clarté et de grandeur. À mon sens, votre <i>Vision d'Hébal</i> + est ce que vous avez produit de plus élevé et de plus profond. + Vous m'avez fait réellement comprendre que tout est contemporain + pour celui qui comprend la notion de l'éternité; vous m'avez + expliqué Dieu avant la création de l'homme, la création + intellectuelle de celui-ci, puis son union à la matière par sa + chute, quand il crut se faire un destin de sa volonté.</p> + + <p>Mon vieil ami, je vous envie; vous pouvez très bien vous passer + de ce monde dont je ne sais que faire. Contemporain du passé et + de l'avenir, vous vous riez du présent qui m'assomme, moi chétif, + moi qui rampe sous mes idées et sous mes années. Patience! je + serai bientôt délivré des dernières; les premières me + suivront-elles dans la tombe? Sans mentir, je serais fâché de ne + plus garder une idée de vous! Mille amitiés.</p> + +<p class="right smcap">Chateaubriand.</p> +</div> + +<p>Un autre fidèle de l'Abbaye-au-Bois, Jean-Jacques Ampère, au nom de ses +amis comme au sien, lui écrivait pour le supplier de ne pas abandonner +plus longtemps son pays, de revenir trouver un groupe de jeunes gens +dont la bonne volonté et le libéralisme réclamaient ses encouragements +et ses conseils.</p> + +<p>Voici la réponse de Chateaubriand:</p> + +<div class="quote"> +<p class="right">Genève, 18 juillet 1831.</p> + + <p>Vous ne sauriez croire, Monsieur, combien je suis touché de votre + noble lettre. Je serais trop fier d'être choisi par cette + jeunesse <span class="pagenum"><a id="page641" name="page641"></a>(p. 641)</span> française que votre caractère et vos talents + honorent, pour être, non pas son guide et son chef, mais son + vieil ami. Mais, Monsieur, l'âge des illusions est passé pour + moi; je sens que mon rôle est fini, ma carrière achevée. Je n'ai + jamais fait cas de la vie: ce qui m'en reste me semble ridicule + ou pitoyable; peu importe que ce vieux chiffon sèche maintenant + au soleil de la patrie ou de l'exil.</p> + + <p>Pour bien m'expliquer, Monsieur, il me faudrait un volume, et + peut-être aurait-il le triste effet de vous ennuyer et de vous + décourager. Je crains que la liberté ne soit pas un fruit du sol + de la France; hors quelques esprits élevés qui la comprennent, le + reste s'en soucie peu. L'égalité, notre passion naturelle, est + magnifique dans les grands cœurs, mais, pour les âmes + étroites, c'est tout simplement de l'envie; et, dans la foule, + des meurtres et des désordres; et puis l'égalité, comme le cheval + de la fable, se laisse brider et seller pour se défaire de son + ennemi; toujours l'égalité s'est perdue dans le despotisme; cela, + Monsieur, vous expliquera toutes les désertions qui vous + environnent; le passage continuel de vos jeunes amis au pouvoir; + enfin, quelque chose de pis en ce moment: l'insensibilité de la + France à ce qui lui fut toujours si cher: l'honneur de son nom et + de ses armes.... Ah! Monsieur, j'ai le malheur d'être un ancien + et un nouveau Français; je me ferais écorcher vif pour l'honneur + de la France et pendre pour ses libertés. À quoi serais-je bon + dans un pays qui ne sent plus le premier et qui est toujours prêt + à livrer les secondes? Entre les panégyristes de la Terreur et + les amis de la paix à tout prix, où est ma place? Combattre les + uns et les autres! Où serait mon public? Y a-t-il en France vingt + hommes comme vous! J'en doute. Vivez, Monsieur, pour conserver le + feu sacré, mais sachez bien, pour ne pas vous tromper, que vous + et quelques-uns de vos jeunes compagnons en avez seuls le dépôt. + La civilisation générale ne rétrogradera pas, mais elle pourra + périr en un lieu, en un pays, en <i>France</i>, et être errante comme + l'Église du Christ. Croyez que je vous parle de tout ceci avec + douleur, mais sans humeur et sans regrets cachés.... En vérité, + il faudrait être bien fou pour déplorer le peu de jours que cette + révolution enlève à ma vie publique; elle me rend même un service + en mettant dans l'ombre les années où j'allais radoter; je lui + sais gré de m'avoir retranché brusquement du nombre des vivants. + Il y a, dans mon voisinage, à l'hospice du mont Saint-Bernard, + une chambre où l'on dépose, avant de les enterrer, les voyageurs + qui ont péri dans une tourmente: c'est là que je suis engourdi. À + votre âge, Monsieur, il faut soigner sa vie; au mien, il faut + soigner sa mort. L'avenir au delà de la tombe est <span class="pagenum"><a id="page642" name="page642"></a>(p. 642)</span> la + jeunesse des hommes à cheveux blancs; je veux user de cette + seconde jeunesse un peu mieux que je n'ai fait de la première.</p> + + <p>Je vous le répète en finissant, Monsieur, votre lettre m'a + profondément touché; elle est digne de vous et de vos sentiments; + c'est tout dire. Pardonnez à la prolixité de ma réponse: + autrefois, je n'écrivais que des billets; aujourd'hui le plus + grand papier ne me suffît plus; c'est une infirmité des + <i>perruques</i>. Je ne suis pas Nestor: je n'en ai malheureusement + que les longs propos.</p> + + <p>Si nous avons la guerre, ce que je ne crois pas du tout, je + rentrerai en France pour partager le sort de ma patrie; et alors, + Monsieur, quel bonheur d'entreprendre avec vous quelque chose + pour le bien et l'honneur de ce beau nom de Français que nous + portons l'un et l'autre avec tant d'orgueil et d'amour.</p> + + <p>Je suis, Monsieur, avec le plus entier dévouement et la + considération la plus distinguée, votre très humble et très + obéissant serviteur.</p> + +<p class="right smcap">Chateaubriand.</p> +</div> + +<p class="p2 center">IX</p> + +<p class="center">LA NÉMÉSIS DE BARTHÉLEMY. CHATEAUBRIAND, LAMARTINE ET BALZAC<a id="footnotetag456" name="footnotetag456"></a><a href="#footnote456" title="Lien vers la note 456"><span class="smaller">[456]</span></a>.</p> + +<p>On vient de voir avec quelle éloquence Chateaubriand avait répondu à +l'auteur de <i>Némésis</i>, le rappelant au respect de ces nobles et saintes +choses, la religion, l'innocence et le malheur. Le poète +révolutionnaire, l'insulteur haineux de la Monarchie et de l'Église, ne +laissa pas de recevoir encore d'autres leçons. Lamartine, à ce moment, +était candidat à la députation quelque part, à Dunkerque, je crois. +Barthélemy décocha au chantre des <i>Méditations</i> et des <i>Harmonies</i> +quelques-unes de ses flèches les plus acérées:</p> + +<div class="poem"> +<p>D'en haut tu fais tomber sur nous, petits atomes,<br> + Tes <i>Gloria Patri</i> délayés en des tomes,<br> + Tes psaumes de David imprimés sur vélin:<br> + Mais quand de tes billets l'échéance est venue,<br> + Poète financier, tu descends de la nue,<br> + <span class="add3em">Pour traiter avec Gosselin...</span></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page643" name="page643"></a>(p. 643)</span> On n'a point oublié tes œuvres trop récentes,<br> + Tes hymnes à Bonald en strophes caressantes,<br> + Et sur l'autel Rémois ton vol de séraphin;<br> + Ni tes vers courtisans pour tes rois légitimes,<br> + Pour les calamités des augustes victimes,<br> + <span class="add3em">Et pour ton seigneur le Dauphin.</span></p> + +<p>Va, les temps sont passés des sublimes extases,<br> + Des harpes de Sion, des saintes paraphrases;<br> + Aujourd'hui tous ces chants expirent sans écho;<br> + Va donc, selon tes vœux, gémir en Palestine,<br> + Et présenter, sans peur, le nom de Lamartine<br> + <span class="add3em">Aux électeurs de Jéricho.</span></p> +</div> + +<p>La réponse de Lamartine fut superbe. Celui-là avait vraiment dans son +carquois les flèches d'Apollon:</p> + +<p class="poem"> + Non, sous quelque drapeau que le barde se range,<br> + La muse sert sa gloire et non ses passions;<br> + Non, je n'ai pas coupé les ailes à cet ange<br> + Pour l'atteler hurlant au char des factions.<br> + Non, je n'ai pas couvert du masque populaire<br> + Son front resplendissant des feux du saint parvis.<br> + Ni, pour fouetter et mordre irritant sa colère,<br> +<span class="add2em">Changé ma muse en Némésis...</span></p> + +<p>Mais ces strophes vengeresses sont dans toutes les mémoires. Il suffit +ici de les rappeler.</p> + +<p>Moins illustre alors que Chateaubriand et Lamartine, mais destiné à les +rejoindre dans la gloire, Balzac n'était encore que l'auteur des +<i>Chouans</i> et des <i>Scènes de la vie privée</i>. Autant et plus que Lamartine +et Chateaubriand, il avait la haine de la révolution et le respect de la +monarchie. Le 1<sup>er</sup> mai 1831, l'auteur de <i>Némésis</i> publia, sous ce +titre, la <i>Statue de Napoléon</i>, une pièce dans laquelle il jetait +l'insulte aux Bourbons de la branche aînée. La lettre que lui écrivit +aussitôt Balzac mérite de prendre place à côté de celle de +Chateaubriand. On me saura sans doute gré de la reproduire ici.</p> + +<div class="quote"> +<p class="right"><span class="pagenum"><a id="page644" name="page644"></a>(p. 644)</span> Paris, ce 3 mai 1831.</p> + +<p>Monsieur,</p> + + <p>N'ayant pas l'honneur de vous connaître personnellement, je vous + prie d'abord d'excuser ma liberté; puis, permettez-moi de vous + soumettre quelques observations sur votre satire de dimanche + dernier, la <i>Statue de Napoléon</i>.</p> + + <p>Avant tout, je vous féliciterai d'une chose: quand je vis + apparaître votre journal, je craignis sincèrement qu'un homme de + votre trempe et de votre talent ne s'engouât des idées + révolutionnaires et jacobines, qui redeviennent à la mode et + forment chaque jour de nouveaux prosélytes, idées qui nous + feraient rétrograder jusqu'au charnier fangeux des Hébert, des + Chaumette, des Marat, et que tout homme de cœur doit combattre + et repousser vigoureusement. Votre numéro de dimanche m'a + pleinement rassuré là-dessus; il met <i>Némésis</i> d'accord avec vos + précédents ouvrages; il en fait le pendant polémique de <i>Napoléon + en Égypte</i>, de <i>Waterloo</i>, du <i>Fils de l'homme</i>. Vous donnez un + organe de plus au parti bonapartiste et non pas aux gens qui + voudraient voir revivre les beaux jours de la Convention et de la + Terreur. Encore une fois, monsieur, je vous félicite.</p> + + <p>Mais est-il nécessaire, pour défendre la cause que vous servez, + d'attaquer sans cesse et sans relâche une famille malheureuse et + exilée? Vous avez fait à la monarchie légitime une guerre assez + rude, vous lui avez porté des coups assez éclatants pour être + généreux après la victoire. Aujourd'hui, l'adversaire est désarmé + et à terre, et votre vers incisif le poursuit encore. Dès le + début de votre pièce, vous montrez votre haine terrible pour + cette famille que l'exil frappe pour la troisième fois. Vous leur + faites vos sanglants reproches avec la même acrimonie et le même + fiel que s'ils étaient encore sur le trône.</p> + + <p>Prenez garde, Monsieur! Sur ce chemin on dépasse aisément le but, + et, si vous frappez fort, vous pourriez bien ne pas frapper + juste. Quand les Bourbons revinrent, on renversa la statue de + Napoléon; ce fut un acte malheureux, à mon sens; mais aujourd'hui + que seize ans ont passé sur ces événements, est-ce une raison + pour oublier ce que Louis XVIII fît, dès le premier jour, pour + arrêter les dévastations des soldats des puissances étrangères, + ses alliées, qui restauraient son trône? Je ne le crois pas. La + haine ne devait pas remonter si haut. La justice veut qu'on + flétrisse ces hommes qui se montrèrent <i>plus royalistes que le + roi</i>, et qui, dans leur zèle insensé, compromirent de tout leur + pouvoir la dignité royale.</p> + + <p>Pour ma part, je méprise souverainement ces hommes. On les + <span class="pagenum"><a id="page645" name="page645"></a>(p. 645)</span> rencontre à la queue de tous les partis et aucune + infamie ne les arrête; ils feraient détester la meilleure des + causes et haïr le plus juste des hommes. Réservez vos foudroyants + anathèmes pour ces êtres vils, Monsieur, et tous les gens de + cœur applaudiront aux coups de fouet de votre <i>Némésis</i> + vengeresse. Vous pourrez bien rester encore l'organe d'un parti, + mais ce parti sera grossi de tous les honnêtes gens.</p> + + <p>C'est vraiment dommage, Monsieur, qu'une poésie aussi vigoureuse + que la vôtre s'égare de la sorte. Ne soyez pas étonné de la + franchise de ma parole. Vos stigmates sont durs à subir et à + supporter et, nonobstant <i>mes opinions bien arrêtées</i>, je sais + admirer et louer en dehors d'elles.</p> + + <p>Ôtez de votre livraison de dimanche dernier quelques vers d'une + brutalité offensante et injuste, et vos vers, sans rien perdre de + leur énergie et de leur chaleur, prennent un caractère monumental + tout à fait digne du sujet que vous avez traité. Vous y dites de + fort belles et fort magnifiques choses sur le peuple et ses + instincts et ses goûts artistiques. Votre appel sera entendu sans + doute et aussi ce que vous demandez, qu'on équipe une flotte qui + nous rapporte les cendres de l'empereur.</p> + + <p>À propos de cette installation de la famille impériale, vous + parlez de l'exil de la famille Bonaparte. Dieu me garde, + Monsieur, de toute mauvaise pensée qui pourrait vous froisser! + Mais cet exil, pour lequel vous voulez le respect sans doute, + n'eût-il pas dû vous conseiller le respect de cet exil plus + récent, du moins en ce qui concerne les reproches aux personnes, + reproches que je pourrais appeler dynastiques? Cet exil de la + famille de Napoléon, je voudrais le voir cesser, Monsieur, mais + je trouverais injuste qu'elle accusât les Bourbons de tout ce qui + s'est passé en 1815. Les temps de troubles permettent aux + scélérats de tout ordre et de toute nuance de se livrer à leurs + vilenies et à leurs scélératesses et ils en profitent.</p> + + <p>Je terminerai cette lettre déjà trop longue, en formant un désir: + c'est que nous n'en arrivions jamais au poème héroïque par lequel + vous avez terminé votre satire. Nous avons eu assez de grandes + guerres; je crois que le temps des grandes paix est arrivé, + nonobstant les avis contraires des politiques qui prennent pour + vérités leurs rêveries et ne consultent jamais les nécessités + populaires.</p> + + <p>Agréez, Monsieur, l'hommage des sentiments avec lesquels j'ai + l'honneur d'être votre dévoué serviteur<a id="footnotetag457" name="footnotetag457"></a><a href="#footnote457" title="Lien vers la note 457"><span class="smaller">[457]</span></a>.</p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="page646" name="page646"></a>(p. 646)</span> Le 1<sup>er</sup> avril 1832, la <i>Némésis</i> cessait de paraître. Le poète +détendait son arc; mais c'était, disait-il, pour le reprendre bientôt; +après un peu de repos, ses forces une fois revenues, il descendrait de +nouveau dans l'arène:</p> + +<p class="poem"> + Je prendrai de nouveau le casque et la cuirasse;<br> + Dans l'arène battue où j'imprimai ma trace,<br> + Je viendrai, comme Entelle, aux yeux des combattants,<br> + Raidir un bras connu qui combattit sept ans<a id="footnotetag458" name="footnotetag458"></a><a href="#footnote458" title="Lien vers la note 458"><span class="smaller">[458]</span></a>.</p> + +<p>Hélas! c'était pour toujours que l'athlète avait déposé son ceste: +<i>cæstus artemque repono</i>. Le public, en effet, n'allait pas tarder à +apprendre que l'auteur de <i>Némésis</i>, après avoir vidé son carquois, +travaillait, dans une paisible retraite, à une traduction en vers de +l'<i>Énéide</i>, pour laquelle le ministère lui avait donné un +<i>encouragement</i> de quatre-vingt mille francs. Barthélemy essaya de se +justifier; sa <i>Justification</i> se perdit au milieu du bruit des +protestations indignées. Il n'en devait rester que ce vers:</p> + +<p class="poem"> + L'homme absurde est celui qui ne change jamais.</p> + +<p>Plus tard, il essaiera de revenir à la satire. Il publiera la <i>Nouvelle +Némésis</i> (1844-1845); <i>le Zodiaque</i> (1846), etc. Un méprisant silence +accueillera ces vaines tentatives. Sa voix ne trouvera plus d'écho. Cet +homme qui avait tant aimé le bruit et qui avait presque touché à la +gloire, sera condamné pendant vingt ans à rechercher l'obscurité, à fuir +la foule, à ne sortir que le soir, pareil maintenant à <i>l'homme qui +avait perdu son ombre</i>.—Barthélemy est mort le 23 août 1867.</p> + + +<p class="p2 center"><span class="pagenum"><a id="page647" name="page647"></a>(p. 647)</span> X</p> + +<p class="center">LA DUCHESSE DE BERRY EN VENDÉE<a id="footnotetag459" name="footnotetag459"></a><a href="#footnote459" title="Lien vers la note 459"><span class="smaller">[459]</span></a>.</p> + +<p>Dans la seconde quinzaine de mars 1832, la duchesse de Berry avait +adressé à Chateaubriand une lettre ainsi conçue:</p> + +<div class="quote"> + <p>Ma lettre au ... adressée à M....<a id="footnotetag460" name="footnotetag460"></a><a href="#footnote460" title="Lien vers la note 460"><span class="smaller">[460]</span></a> devant vous être + communiquée, je ne vous écris que pour vous dire qu'il est bien + important que vous puissiez le joindre sans perdre un instant, et + pour vous répéter combien je compte sur vous dans cette occasion + décisive. Puissions-nous travailler avec succès au bonheur de la + France et être bientôt à même de vous prouver toute ma + reconnaissance!</p> + +<p class="right"><span class="smcap">Marie-Caroline</span>, <i>régente de France</i>.</p> + +<p>15 mars 1832.</p> +</div> + +<p>Même communication était faite, à la même heure, à M. Hyde de Neuville +et au duc de Fitz-James. Tous les trois, convaincus que la prise d'arme +projetée par la mère d'Henri V, ne pouvait qu'aboutir à un échec, +s'efforcèrent de l'en détourner. Chateaubriand lui écrivit une lettre +qui se terminait ainsi:</p> + +<p class="quote"> + Quarante années de tempêtes ont brisé les plus fortes âmes, + l'apathie est grande. Si Henri V pouvait être transporté aux + Tuileries sans secousses, sans léser le plus léger intérêt, nous + serions bien près d'une Restauration. Mais elle est encore loin, + si des événements que Dieu seul connaît ne viennent pas changer + la situation<a id="footnotetag461" name="footnotetag461"></a><a href="#footnote461" title="Lien vers la note 461"><span class="smaller">[461]</span></a>!</p> + +<p>La duchesse de Berry avait passé outre. On apprenait successivement son +débarquement en Provence, son arrivée <span class="pagenum"><a id="page648" name="page648"></a>(p. 648)</span> en Vendée. La prise +d'armes, confiée au maréchal de Bourmont, était imminente si aucun +contre-ordre n'était donné. Chateaubriand, Fitz-James et Hyde de +Neuville estimèrent qu'il était de leur devoir de faire un nouvel et +suprême appel à la raison et au cœur de la princesse. Chateaubriand +rédigea une Note, qui devait être remise par l'homme le mieux fait pour +donner des conseils utiles, par Berryer. Cette Note ne figure pas dans +les <i>Mémoires</i>. En voici le texte:</p> + +<p class="quote"> + Les personnes en qui on a reporté une honorable confiance ne + peuvent s'empêcher de témoigner leur douleur des conseils en + vertu desquels on est arrivé à la crise présente. Ces conseils + ont été donnés par des hommes sans doute pleins de zèle, mais qui + ne connaissent ni l'état actuel des choses ni les dispositions + des esprits. On se trompe quand on croit à la possibilité d'un + mouvement dans Paris. On ne trouverait pas douze cents hommes, + non mêlés d'agents de police, qui pour quelques écus feraient du + bruit dans la rue, et qui auraient à y combattre la garde + nationale et une garnison fidèle. On se trompe sur la Vendée + comme on s'est trompé sur le Midi. Cette terre de dévouement et + de sacrifices est désolée par une armée nombreuse, aidée de la + population des villes, presque toutes antilégitimistes. Une levée + de paysans n'aboutirait désormais qu'à faire saccager les + campagnes et à consolider le gouvernement actuel par un triomphe + facile. On pense que, si la mère de Henri V était en France, elle + devrait se hâter d'en sortir, après avoir ordonné à tous ses + chefs de rester tranquilles. Ainsi, au lieu d'être venue + organiser la guerre civile, elle serait venue commander la paix; + elle aurait eu la double gloire d'accomplir une action d'un grand + courage et d'arrêter l'effusion du sang français. Les sages amis + de la légitimité que l'on n'a jamais prévenus de ce que l'on + voulait faire, qui n'ont jamais été consultés sur les partis + hasardeux que l'on voulait prendre, et qui n'ont connu les faits + que lorsqu'ils ont été accomplis, renvoient la responsabilité de + ces faits à ceux qui en ont été les conseillers et les auteurs. + Ils ne peuvent ni mériter l'honneur ni encourir le blâme dans les + chances de l'une ou l'autre fortune.</p> + +<p class="p2 center"><span class="pagenum"><a id="page649" name="page649"></a>(p. 649)</span> XI</p> + +<p class="center">L'ARRESTATION DE CHATEAUBRIAND<a id="footnotetag462" name="footnotetag462"></a><a href="#footnote462" title="Lien vers la note 462"><span class="smaller">[462]</span></a>.</p> + +<p>Bien loin d'encourager la duchesse de Berry dans son aventureuse +entreprise, Chateaubriand, nous l'avons vu (<i>Appendice</i> n<sup>o</sup> X), avait +fait, au contraire, tous ses efforts pour la détourner de sa prise +d'armes; n'ayant pu y réussir, il l'avait suppliée de sortir de France +le plus promptement possible. Mais cela, la police l'ignorait; il était +dès lors naturel qu'elle le tînt pour suspect et qu'elle exerçât sur lui +une active surveillance. Il prit gaiement la chose, comme on le peut +voir par cette jolie lettre, adressée au rédacteur de <i>La Quotidienne</i>:</p> + +<div class="quote"> +<p class="right">Paris, ce 4 juin 1832.</p> + +<p>Monsieur,</p> + + <p>Je viens de lire dans votre journal l'interrogatoire subi par M. + le vicomte de Touchebœuf; mon nom s'y trouve mêlé. Je ne puis + m'empêcher de m'ébahir de la niaiserie des bonnes gens qui, me + voyant écrire tous les jours ce que je pense, déclarer à la face + du soleil que je ne reconnais point l'ordre politique actuel, + parce qu'il ne tire son droit ni de l'ancienne monarchie, ni de + la souveraineté du peuple, lequel peuple n'a point été assemblé + et consulté; je ne puis, dis-je, m'empêcher de m'ébahir de cette + niaiserie qui s'évertue à <i>découvrir</i> mon opinion dans des + correspondances secrètes; je n'ai point de correspondances + secrètes; si j'en avais, elles ne diraient rien de plus, rien de + moins que ce que j'imprime dans mes correspondances avec le + public.</p> + + <p>Quand j'affirme, Monsieur, que je n'ai point de correspondances + secrètes, cela ne veut pas dire que je n'ai écrit à personne dans + ces derniers temps, et pour peu que la police veuille bien encore + attendre quelques jours, je lui éviterai la peine de déterrer mes + lettres privées. Si elle m'honorait d'une visite domiciliaire, je + la conduirais moi-même à ma cachette; je lui livrerais les + preuves du délit, à la condition qu'elle les insérât le <span class="pagenum"><a id="page650" name="page650"></a>(p. 650)</span> + lendemain dans le <i>Moniteur</i>. Toutefois, comme je ne veux pas la + prendre en traître, je l'avertis que ses maîtres ne lui sauraient + aucun gré de sa découverte. Patience encore une fois, elle + apprendra tout par moi, puisqu'elle est assez ingénue pour + s'occuper de moi. J'invite encore la police à retirer les espions + qui viennent se morfondre à ma porte et qui me regardent d'un air + si bête. Eh! bien, Messieurs, vous le savez: je sors à deux + heures tous les jours; je porte une redingote bleue aussi râpée + que la légitimité dont je suis l'ambassadeur; je me promène comme + le vieux célibataire au Luxembourg: à la rente près, je ne + ressemble pas mal à un des rentiers de l'allée de l'Observatoire; + je fais deux ou trois visites, toujours aux mêmes personnes; je + rentre à cinq heures et demie pour dîner; le soir, arrivent + quelques-uns de ces rares amis qui demeurent après l'infortune. + Je me couche à neuf heures; je me lève à six; je lis les journaux + qu'on veut bien m'envoyer gratis; quand je ne me trouve pas en + train de me moquer du juste-milieu, je vais, de dix heures à + midi, visiter certains républicains, gens d'esprit et de cœur + qui, moins indulgents que moi, ont envie de pendre ceux dont j'ai + envie de rire. Quelquefois encore, des décorés de Juillet, + abandonnés de la quasi-légitimité, viennent me prier de partager + avec eux ma misère légitime. Voilà, Messieurs les espions, mon + signalement et le compte rendu de ma journée, que vous + certifierez sans doute valable et conforme. Épargnez-vous donc le + souci de me suivre, et gagnez mieux l'argent tiré de la bourse + des contribuables.</p> + + <p>J'ai l'honneur d'être, Monsieur, etc.</p> + +<p class="right smcap">Chateaubriand.</p> +</div> + +<p>La police ne se laisse pas facilement convaincre. De la lettre de +Chateaubriand, elle ne retint que ce petit détail: «Je me couche à neuf +heures; <i>je me lève à six</i>.» En conséquence, le samedi 16 juin, à +<i>quatre heures du matin</i>, deux heures avant son lever, trois <i>messieurs</i> +se présentèrent chez lui et le mirent en état d'arrestation, sous la +prévention de «complot contre la sûreté de l'État.»</p> + +<p class="p2 center"><span class="pagenum"><a id="page651" name="page651"></a>(p. 651)</span> XII</p> + +<p class="center">JEUNE FILLE ET JEUNE FLEUR<a id="footnotetag463" name="footnotetag463"></a><a href="#footnote463" title="Lien vers la note 463"><span class="smaller">[463]</span></a></p> + +À peine composées, les stances sur la mort de la jeune Élisa parurent +dans un journal. En les imprimant, on fit manquer l'auteur aux lois de +la prosodie, à la mesure d'un vers alexandrin. Cette faute +d'impression—<i>felix culpa</i>—lui fut une occasion d'écrire à M. Amédée +Pichot, directeur de la <i>Revue de Paris</i>, cette charmante lettre: + +<div class="quote"> +<p class="right">Préfecture de police, ce 22 juin 1832.</p> + +<p>Monsieur,</p> + + <p>Permettez à un pauvre poète de faire entendre ses doléances et de + chercher dans votre journal une consolation à une injustice.</p> + + <p>Vous aurez peut-être ouï-dire qu'il m'est arrivé ces jours + derniers un petit accident: on m'a conduit à la préfecture de + police pour un crime d'État dont le soupçon m'a beaucoup moins + affligé que l'offense qui m'oblige à porter plainte à votre + tribunal; je reconnais la compétence littéraire.</p> + + <p>Vous saurez donc, Monsieur, qu'amené à la préfecture de police à + l'heure où les muses se couchent et les hommes se lèvent, on me + déposa d'abord dans une petite chambre de six pas de long sur + cinq de large. Un lit de sangle, une chaise, une table, une + planche et un seau composaient mon ameublement. Ma fenêtre, + percée en haut, était munie de bons barreaux de fer qui me + laissaient voir quelques toits gothiques et les chauves-souris + volant à l'entour; force cris dans les cours et dans les loges + environnantes, hurlements de fous, sanglots et chansons, ris et + larmes, piétinements de chevaux, fracas de sabres traînants, + etc., etc. Le soir, M. le préfet de police me vint chercher et me + conduisit dans ses appartements, où je fus comblé de soins et de + politesses. Mais revenons à ma grande affaire.</p> + + <p>Pendant les douze ou treize heures que je passai dans ma grotte, + Apollon me visita. Un Anglais, dont je suis l'ami depuis + longtemps, avait perdu sa fille unique, à peine âgée de dix-neuf + ans. La veille même de mon arrestation, j'avais vu le cercueil + <span class="pagenum"><a id="page652" name="page652"></a>(p. 652)</span> de cette jeune fille descendre dans la fosse; on avait + déposé une couronne de roses blanches sur le cercueil, et la + terre s'était refermée pour toujours sur la <i>jeune fille</i> et sur + la <i>jeune fleur</i>. Cette image, empreinte dans ma mémoire, se + reproduisit malgré moi dans un petit chant funèbre divisé en + quatre <i>lais</i>.</p> + + <p>Jusque-là, tout est bien; mais, Monsieur, voici l'injure. + Pourriez-vous croire qu'en imprimant ce poème, on m'a fait + manquer à la mesure d'un vers alexandrin? On m'a fait dire:</p> + +<p class="poem"> + Vieux chêne, le temps fauche sur ta racine.</p> + + <p>N'est-ce pas, Monsieur, attaquer l'honneur d'un poète dans sa + partie la plus vive! On a beau dorer la pilule, me natter d'une + agréable négligence, j'ai senti</p> + +<p class="poem"> + <span class="add12em">l'homicide acier</span><br> + Que le traître en mon sein a plongé tout entier.</p> + + <p>Grâce à Dieu, je puis prouver mon innocence comme dans la + conspiration adjointe à mes vers. Je n'accepte ni la faute, ni la + correction ingénieuse de quelques amis prompts à cacher ma honte. + Je n'ai point écrit avec une syllabe de moins:</p> + +<p class="poem">Vieux chêne, le temps fauche sur ta racine,</p> + + <p>je n'ai point écrit avec une syllabe restituée:</p> + +<p class="poem"><i>Et</i> vieux chêne, le temps fauche sur sa racine,</p> + + <p>j'ai écrit:</p> + +<p class="poem">Vieux chêne!... le temps <i>a fauché</i> sur ta racine,</p> + + <p>Il est vrai qu'en maintenant cette leçon, je me déclare de + l'école romantique, je romps le vers à la barbe de Boileau et + place l'hémistiche à la troisième syllabe au lieu de la sixième; + jadis, comme l'aurait déclamé Talma:</p> + + <p><i>Vieux chêne!</i> ... avec un repos; puis, tout de suite et tout + d'une haleine: <i>le temps a fauché sur ta racine jeune fille et + jeune fleur</i>. Mon oreille demeurée classique, en contradiction + avec mon esprit romantique, n'est point choquée de cette césure; + elle y trouve une sorte d'euphonie rapide et triste, imitative de + l'action du temps, qui, d'un seul coup, abat la jeune fille et la + fleur. Ne faudrait-il pas aussi, pour contenter Messieurs les + classiques, qu'au régime pluriel <i>roses sans taches</i>, je donnasse + un verbe gouvernant enlevé par l'ellipse? Et nos <i>licences</i>, + Monsieur, où en seraient-elles? Les libertés du Parnasse + seraient-elles mises aussi en état de siège contre le texte + formel de <span class="pagenum"><a id="page653" name="page653"></a>(p. 653)</span> la Charte-Homère? Je proteste par-devant MM. + Béranger, Lamartine, Hugo, etc., et entre les mains de M<sup>mes</sup> + Girardin, Tastu, Valmore, etc.</p> + + <p>Voici les stances telles qu'elles sont tombées de mon souvenir:</p> + +<div class="poem"> +<p>Il descend le cercueil, et les roses sans taches,<br> + Qu'un père y déposa, tribut de sa douleur!<br> + Terre, tu les portas! et maintenant tu caches<br> + <span class="add2em">Jeune fille et jeune fleur.</span></p> + +<p>Ah! ne les rends jamais à ce monde profane,<br> + À ce monde de deuil, d'angoisse et de malheur:<br> + Le vent brise et flétrit, le soleil brûle et fane<br> + <span class="add2em">Jeune fille et jeune fleur.</span></p> + +<p>Tu dors, pauvre Élisa, si légère d'années!<br> + Tu ne crains plus du jour le poids et la chaleur,<br> + Elles ont achevé leurs fraîches matinées,<br> + <span class="add2em">Jeune fille et jeune fleur.</span></p> + +<p>Sur la tombe récente, un père qui s'incline,<br> + De la vierge expirée a déjà la pâleur.<br> + Vieux chêne!... le temps a fauché sur ta racine<br> + <span class="add2em">Jeune fille et jeune fleur!</span></p> +</div> + + <p>J'ai bien peur, Monsieur, qu'à travers l'insouciance affectée de + cette lettre, un sentiment pénible n'ait percé:</p> + +<p class="poem">La bouche sourit mal quand les yeux sont en pleurs,</p> + + <p>a dit Parny après Tibulle. Élisa Frisell a été scellée dans sa + tombe le jour même où je devais être écroué dans ma prison. + Hélas! la muse de l'amitié n'a pas la puissance de prendre par la + main la jeune morte et de la ressusciter pour son père....</p> + +<p class="right smcap">Chateaubriand.</p> +</div> + + +<p class="p2 center">XIII</p> + +<p class="center">CHATEAUBRIAND ET M. BERTIN AÎNÉ<a id="footnotetag464" name="footnotetag464"></a><a href="#footnote464" title="Lien vers la note 464"><span class="smaller">[464]</span></a>.</p> + +<p>Le lendemain du jour où Chateaubriand avait été arrêté, le <i>Journal des +Débats</i>, malgré ses attaches avec le gouvernement nouveau, n'hésita +point à publier un article, <span class="pagenum"><a id="page654" name="page654"></a>(p. 654)</span> où la mesure qui venait +d'atteindre l'illustre écrivain était hautement déplorée. L'article +était de M. Bertin, auquel il fait le plus grand honneur. En voici les +principaux passages:</p> + +<div class="quote"> + <p>On annonce que MM. de Chateaubriand, Hyde de Neuville et de + Fitz-James ont été arrêtés ce matin. Rien au monde ne saurait + nous forcer à dissimuler notre surprise et notre douleur. + L'amitié de M. de Chateaubriand a fait la gloire du <i>Journal des + Débats</i>. Cette amitié, nous la proclamerons aujourd'hui plus haut + que jamais. La France tout entière, nous n'en doutons pas, se + joindra à nous pour réclamer la liberté de M. de Chateaubriand; + la France, qui depuis longtemps a placé M. de Chateaubriand au + nombre de ses écrivains les plus illustres, la France, dont M. de + Chateaubriand a défendu les droits avec une ardeur de génie et + d'éloquence qu'on ne surpassera jamais. Quelles que soient les + opinions de M. de Chateaubriand sur la forme actuelle du + gouvernement, son amour pour la gloire et la liberté n'en est ni + moins vif ni moins pur. M. de Chateaubriand est assez fort de son + génie et de son éloquence; il écrit, il ne s'abaisse pas à + conspirer.</p> + + <p>Sans doute le gouvernement n'a pu se résoudre à ordonner + l'arrestation de M. de Chateaubriand que sur des dépositions + judiciaires aussi graves qu'infidèles: mais nous sommes + convaincus que, dès les premiers éclaircissements, il sera rendu + à la liberté. Chaque jour de plus qu'il passerait en prison + serait un nouveau jour de deuil pour nous, pour tous les bons + citoyens, pour quiconque respecte la gloire, le génie des lettres + et la liberté....</p> +</div> + +<p>Après avoir affirmé sa conviction que M. Hyde de Neuville et M. de +Fitz-James, n'étaient pas, eux non plus, des conspirateurs; après avoir +rendu hommage à «l'admirable loyauté» du premier, à «l'élévation de +caractère» du second, M. Bertin aîné terminait ainsi son article:</p> + +<p class="quote"> + Le gouvernement a ordonné que ces illustres prisonniers fussent + traités avec tous les ménagements convenables, et nous savons que + M. de Chateaubriand, en particulier, a obtenu, sans les demander, + les égards, les respects même, dus à un homme dont le nom est une + des gloires nationales. Mais ce n'est pas assez: il faut que + justice leur soit rendue, et que la France n'ait <span class="pagenum"><a id="page655" name="page655"></a>(p. 655)</span> pas à + gémir en pensant que le plus grand de ses écrivains, le plus + illustre des défenseurs de ses libertés, l'homme qui a tant fait + pour sa gloire et qui ne respire que pour elle, n'a plus dans sa + patrie d'autre asile qu'une prison<a id="footnotetag465" name="footnotetag465"></a><a href="#footnote465" title="Lien vers la note 465"><span class="smaller">[465]</span></a>.</P> + +<p>Cet article à peine lu, Chateaubriand prenait la plume et écrivait, à +son tour, à M. Bertin:</p> + +<div class="quote"> +<p class="right">Préfecture de Police, ce 18 juin 1832.</p> + +<p class="center"><i>À M. Bertin aîné, rédacteur du «Journal des Débats».</i></p> + + <p>J'attendais là, mon cher Bertin, votre vieille amitié; elle s'est + trouvée a point nommé à l'heure de l'infortune. Les compagnons + d'exil et de prison sont comme les camarades de collège à jamais + liés par le souvenir des joies et des leçons communes. Je + voudrais bien aller vous voir et vous remercier; je voudrais bien + aussi aller remercier tous les journaux qui m'ont témoigné tant + d'intérêt, et se sont souvenus du défenseur de la liberté de la + presse; mais vous savez que je suis captif; captivité d'ailleurs + adoucie par la politesse de mes hôtes. Je ne saurais trop me + louer de la bienveillance et des attentions de M. le préfet de + police et de sa famille, et j'aime à leur en exprimer ici toute + ma reconnaissance.</p> + + <p>Une chose m'afflige profondément, c'est le chagrin que je cause à + M<sup>me</sup> de Chateaubriand. Malade comme elle l'est, ayant autrefois + souffert pour moi quinze mois d'emprisonnement sous le règne de + la Terreur, c'est trop de faire encore peser sur elle le reste de + ma destinée. Mais, mon cher ami, la faute n'est pas à moi.</p> + + <p>On m'a mis, en m'arrêtant, dans une de ces positions fatales à + laquelle on aurait peut-être dû penser. J'ai refusé tout serment + à l'ordre <i>politique</i> actuel; j'ai envoyé ma démission de + ministre d'État et renoncé à ma pension de pair; je ne puis donc + être un <i>traître</i> ni un <i>ingrat</i> envers le gouvernement de + Louis-Philippe.</p> + + <p>Veut-on me prendre pour un ennemi? Mais alors je suis un ennemi + loyal et désarmé, un <i>vaincu</i> qui supporte la nécessité d'un fait + sans demander grâce. Maintenant on m'appréhende au corps, et l'on + m'interroge sur un prétendu crime ou délit politique dont je me + serais rendu coupable. Mais si je ne reconnais pas l'ordre + <i>politique</i> établi, comment veut-on que je reconnaisse la + compétence en <i>matière politique</i> d'un tribunal émané de cet + ordre <i>politique</i>? Ne serait-ce pas une grossière contradiction? + <span class="pagenum"><a id="page656" name="page656"></a>(p. 656)</span> Si je nie le principe, comment admettrais-je la + conséquence? Mieux aurait valu, tout bonnement, prêter mon + serment à la Chambre des pairs. Il n'y a point de ma part mépris + de la justice, j'honore les juges et je respecte les tribunaux: + il y a seulement chez moi persuasion d'une vérité et d'un devoir + dont je ne puis m'écarter.</p> + + <p>Vous voyez que je n'argumente pas de l'illégalité de l'état de + siège, illégalité flagrante: je remonte plus haut. L'état de + siège est un très petit accident à la suite de la grande + illégalité première, et cet accident est une conséquence forcée + de cette grande illégalité.</p> + + <p>J'ai dit dans mes derniers écrits que je reconnaissais l'ordre + <i>social</i> existant en France, que j'étais obligé au paiement de + l'impôt, etc.; d'où il résulte que si j'étais accusé d'un crime + <i>social</i> (meurtre, vol, attaque aux personnes ou aux propriétés, + etc., etc.), je serais tenu de répondre et de reconnaître la + compétence <i>en matière sociale</i> des tribunaux. Mais je suis + accusé d'un crime politique, alors je n'ai plus rien à débattre.</p> + + <p>Je conviens néanmoins que, dans le cas où le gouvernement me + soupçonnerait coupable, <i>à ses yeux</i>, d'un délit politique, sa + propre défense le conduirait à instruire contre moi et à prouver, + s'il le pouvait, ma culpabilité. Mais moi, qui ne reconnais le + gouvernement que comme gouvernement <i>de fait</i>, j'ai le droit, à + mes risques et périls, de ne pas répondre. Mes accusateurs mêmes + trouveraient dans mon silence un avantage, puisque je me + priverais volontairement du plus puissant moyen de défense.</p> + + <p>J'ai fondé mon refus de serment sur deux raisons: 1<sup>o</sup> la + monarchie actuelle ne tire pas, selon moi, son droit par + succession de l'ancienne monarchie; 2<sup>o</sup> la monarchie actuelle ne + tire pas selon moi, son droit de la souveraineté populaire, + puisqu'un congrès national n'a pas été assemblé pour décider de + la forme du gouvernement.</p> + + <p>Que j'aie tort ou raison, que ces théories puissent être plus ou + moins hasardeuses et combattues, ce n'est pas là la question. + J'ai une conviction, je la garde et j'y ferai tous les + sacrifices, y compris celui de ma vie.</p> + + <p>Ainsi, rien n'est plus logique que ma conduite envers M. le juge + d'instruction. Je n'ai pu et je ne pourrais répondre à ses + questions; car, si je lui disais même mon nom quand il me le + demande <i>judiciairement</i>, je reconnaîtrais, par cela même, la + compétence d'un tribunal en <i>matière politique</i>, et, une fois la + première question répondue, force me serait de répondre à toutes + les questions subséquentes.</p> + + <p>J'ai offert et j'offre encore de donner <i>courtoisement</i>, et en + <span class="pagenum"><a id="page657" name="page657"></a>(p. 657)</span> forme de conversation <i>non légale</i>, tous les + éclaircissements qu'on pourrait désirer: au delà, je ne puis + rien.</p> + + <p>Que va-t-on faire de moi, de l'excellent, du cordial, du + courageux, de l'honorable Hyde de Neuville, vrai gibier de cachot + et d'exil, qui recommence à subir, à la fin de sa vie, les + persécutions que sa fidélité à éprouvées dans sa jeunesse? Que + fera-t-on de mon noble, loyal, brave, spirituel et éloquent + ci-devant collègue, le duc de Fitz-James? Que fera-t-on d'un + dernier des Stuarts, défendant le dernier des Bourbons? Quand on + me traînerait de tribunal en tribunal d'exception pendant vingt + ans de suite, on ne me ferait pas dire que je m'appelle + François-Auguste de Chateaubriand. Si l'on me transportait à + Nantes pour me confronter (c'est l'expression) avec M. Berryer, + je dirais, dans l'intérêt d'un tiers, tout ce que sais de lui, et + il sortirait blanc comme neige de ma déclaration. Quant à ma + personne, je la livrerais, sans parler, et l'on pourrait joindre, + si l'on voulait, un dernier silence à mon silence.</p> + + <p>Le capitaine Lanoue, mon cher ami, était Breton comme moi. Je + n'ai d'autre rapport avec mon illustre compatriote que l'estime + dont les divers partis m'honorent et qui fait l'orgueil de ma + vie. Lanoue n'avait pas vu la Bretagne depuis longtemps lorsque + Henri IV l'envoya combattre le duc de Mercœur. Lanoue fut tué + à l'escalade d'un château. Il avait eu le pressentiment de son + sort, et, en rentrant en Bretagne, il avait dit: «Je suis comme + le lièvre, je viens mourir au gîte.»</p> + + <p>Mon gîte est prêt. La petite ville qui m'a vu naître a bien voulu + me faire l'honneur d'élever d'avance et à ses frais ma tombe dans + un îlot que j'ai désigné.</p> + + <p>Voilà le secret de ma conspiration <i>mystérieuse</i> avec les + <i>chouans</i> de la Bretagne. N'est-ce pas une abominable + conspiration?</p> + + <p>Bonjour, mon cher ami, et liberté si vous pouvez.</p> + +<p class="right smcap">Chateaubriand</p> +</div> + +<h1><span class="pagenum"><a id="page659" name="page659"></a>(p. 659)</span> TABLE DES MATIÈRES</h1> + + +<div class="toc"> +<a id="toc" name="toc"></a> +<p class="p2 center">TROISIÈME PARTIE</p> + +<p class="p2"><a href="#page001">LIVRE XII</a></p> + +<p class="index">Ambassade de Rome. — Trois espèces de matériaux. — Journal + de route. — Lettres à madame Récamier. — Léon + XII et les cardinaux. — Les ambassadeurs. — Les + anciens artistes et les artistes nouveaux. — Ancienne Société + romaine. — Mœurs actuelles de Rome. — Les lieux + et le paysage. — Lettre à M. Villemain. — À madame + Récamier. — Explication sur le mémoire qu'on va lire. — Lettre + à M. le comte de la Ferronnays. — Mémoire. — À + madame Récamier. — À la même. — À madame + Récamier. — À M. Thierry. — Dépêche à M. le comte + de la Ferronnays. — À madame Récamier. — À la + même. — Dépêche à M. le comte Portalis. — Mort + de Léon XII. — Dépêche à M. le comte Portalis. — À + madame Récamier. <span class="ralign"><a href="#page001">1</a></span></p> + + +<p class="p2"><a href="#page181">LIVRE XIII</a></p> + +<p class="index">Suite de l'ambassade de Rome. — À madame Récamier. — Dépêche + à M. le comte Portalis. — Conclaves. — Dépêches + à M. le comte Portalis. — À madame Récamier. — Dépêche + à M. le comte Portalis. — À madame Récamier. — Dépêche + à M. le comte Portalis. — À madame + Récamier. — Le marquis Capponi. — À madame Récamier. — À + M. le duc de Blacas. — À madame Récamier. — Dépêche + à M. le comte Portalis. — Lettre à Monseigneur + le cardinal de Clermont-Tonnerre. — Dépêche à + M. le comte Portalis. — À madame Récamier. — Dépêche + à M. le comte Portalis. — Fête de la villa Médicis + pour la grande duchesse Hélène. — Mes relations avec + la famille Bonaparte. — Dépêche à M. le comte Portalis. — Pie + VIII. — À M. le comte Portalis. — À madame + Récamier. — Présomption. — Les Français à Rome. — Promenades. — Mon + neveu Christian de Chateaubriand. — À + madame Récamier. — Retour de Rome à Paris. — Mes + projets. — Le roi et ses dispositions. — M. Portalis. — M. + de Martignac. — Départ pour Rome. — Les + Pyrénées. — Aventures. — Ministère Polignac. — Ma + consternation. — Je reviens à Paris. — Entrevue avec + M. de Polignac. — Je donne ma démission de mon ambassade + de Rome. <span class="ralign"><a href="#page181">181</a></span></p> + + +<p class="p2"><a href="#page249">LIVRE XIV</a></p> + +<p class="index">Flagorneries des journaux. — Les premiers collègues de + M. de Polignac. — Expédition d'Alger. — Ouverture de + la session de 1830. — Adresse. — La Chambre est dissoute. — Nouvelle + Chambre. — Je pars pour Dieppe. — Ordonnances + du 25 juillet. — Je reviens à Paris. — Réflexions + pendant ma route. — Lettre à madame Récamier. — Révolution + de juillet. — M. Baude, M. de Choiseul, + M. de Sémonville, M. de Vitrolles, M. Laffitte et M. Thiers. — J'écris + au roi à Saint-Cloud. Sa réponse verbale. — Corps + aristocratiques. — Pillage de la maison des Missionnaires, + rue d'Enfer. — Chambre des Députés. — M. + de Mortemart. — Course dans Paris. — Le général + Dubourg. — Cérémonie funèbre. — Sous la colonnade du + Louvre. — Les jeunes gens me rapportent à la Chambre + des Pairs. — Réunion des pairs. <span class="ralign"><a href="#page249">249</a></span></p> + + +<p class="p2"><a href="#page327">LIVRE XV</a></p> + +<p class="index">Les républicains. — Les orléanistes. — M. Thiers est envoyé + à Neuilly. — Convocation des pairs chez le grand + référendaire. La lettre m'arrive trop tard. — Saint-Cloud. — Scène. + Monsieur le Dauphin et le maréchal de Raguse. — Neuilly. — M. + le duc d'Orléans. — Le Raincy. — Le + prince vient à Paris. — Une députation de la Chambre + élective offre à M. le duc d'Orléans la lieutenance générale + du royaume. — Il accepte. — Efforts des républicains. — M. + le duc d'Orléans va à l'Hôtel de Ville. — Les + républicains au Palais-Royal. — Le roi quitte Saint-Cloud. — Arrivée + de Madame la Dauphine à Trianon. — Corps + diplomatique. — Rambouillet. — Ouverture de la + session, le 3 août. — Lettre de Charles X à M. le duc + d'Orléans. — Départ du peuple pour Rambouillet. — Fuite + du roi. — Réflexions. — Palais-Royal. — Conversations. — Dernière + tentation politique. — M. de Sainte-Aulaire. — Dernier + soupir du parti républicain. — Journée + du 7 août. — Séance à la Chambre des Pairs. — Mon + discours. — Je sors du palais du Luxembourg pour n'y + plus rentrer. — Mes démissions. — Charles X s'embarque + à Cherbourg. — Ce que sera la révolution de juillet. — Fin + de ma carrière politique <span class="ralign"><a href="#page327">327</a></span></p> + + +<p class="p2 center">QUATRIÈME PARTIE</p> + + +<p class="p2"><a href="#page415">LIVRE PREMIER</a></p> + +<p class="index">Introduction. — Procès des ministres. — Saint-Germain-l'Auxerrois. — Pillage + de l'Archevêché. — Ma brochure + sur <i>la Restauration et la Monarchie élective</i>. — <i>Études + historiques.</i> — Lettres et vers à madame Récamier. — Journal + du 12 juillet au 1<sup>er</sup> septembre 1831. — Commis + de M. de Lapanouze. — Lord Byron. — Ferney et Voltaire. — Course + inutile à Paris. — M. A. Carrel. — M. + de Béranger. — Proposition Baude et Briqueville + sur le bannissement de la branche aînée des Bourbons. — Lettre + à l'auteur de la <i>Némésis</i>. — Conspiration de la + rue des Prouvaires. — Lettre à Madame la duchesse de + Berry. — Incidences. — Pestes. — Le choléra. — Les + 12 000 francs de Madame la duchesse de Berry. — Échantillons. — Convoi + du général Lamarque. — Madame la + duchesse de Berry descend en Provence et arrive dans + la Vendée <span class="ralign"><a href="#page415">415</a></span></p> + + +<p class="p2"><a href="#page511">LIVRE II</a></p> + +<p class="index">Mon arrestation. — Passage de ma loge de voleur au cabinet + de toilette de Mademoiselle Gisquet. — Achille de + Harlay. — Juge d'instruction: M. Desmortiers. — Ma + vie chez M. Gisquet. — Je suis mis en liberté. — Lettre + à M. le Ministre de la Justice et réponse. — Offre de ma + pension de pair par Charles X: Ma réponse. — Billet de + madame la duchesse de Berry. — Lettre à Béranger. — Départ + de Paris. — Journal de Paris à Lugano. — M. + Augustin Thierry. — Chemin du Saint-Gothard. — Vallée + de Schœllenen. — Pont du Diable. — Le + Saint-Gothard. — Description de Lugano. — Les montagnes. — Courses + autour de Lucerne. — Clara Wendel. — Prière + des paysans. — M. A. Dumas. — Madame de + Colbert. — Lettre à M. de Bérenger. — Zurich. — Constance. — Madame + Récamier. — Madame la duchesse + de Saint-Leu. — Madame de Saint-Leu après avoir lu la + dernière lettre de M. de Chateaubriand. — Après avoir + lu une note signée Hortense. — Arenenberg. — Retour + à Genève. — Coppet. — Tombeau de Madame de Staël. — Promenade. — Lettre + au prince Louis-Napoléon. — Lettres + au ministre de la Justice, au président du Conseil, + à madame la duchesse de Berry. — J'écris mon + mémoire sur la captivité de la princesse. — Circulaire aux + rédacteurs en chef des journaux. — Extrait du <i>Mémoire + sur la captivité de madame la duchesse de Berry</i>. — Mon + procès. — Popularité. <span class="ralign"><a href="#page511">511</a></span></p> + +<p class="p2 center">APPENDICE</p> + +<ul class="roman"> +<li>La mort de Léon XII <span class="ralign"><a href="#page611">611</a></span></li> +<li>Le conclave de 1829 <span class="ralign"><a href="#page614">614</a></span></li> +<li>Le Journal secret du conclave <span class="ralign"><a href="#page617">617</a></span></li> +<li>Dans les Pyrénées <span class="ralign"><a href="#page622">622</a></span></li> +<li>Le Départ de Cherbourg <span class="ralign"><a href="#page628">628</a></span></li> +<li>Le sac de Saint-Germain-l'Auxerrois <span class="ralign"><a href="#page631">631</a></span></li> +<li>Chateaubriand et le Journal du maréchal de Castellane <span class="ralign"><a href="#page634">634</a></span></li> +<li>Lettres de Genève <span class="ralign"><a href="#page638">638</a></span></li> +<li>La Némésis de Barthélemy, Chateaubriand, Lamartine + et Balzac <span class="ralign"><a href="#page642">642</a></span></li> +<li>La duchesse de Berry en Vendée <span class="ralign"><a href="#page647">647</a></span></li> +<li>L'arrestation de Chateaubriand <span class="ralign"><a href="#page649">649</a></span></li> +<li>Jeune fille et jeune fleur <span class="ralign"><a href="#page651">651</a></span></li> +<li>Chateaubriand, et M. Bertin aîné <span class="ralign"><a href="#page635">635</a></span></li> +</ul> +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">Table.</span> <span class="ralign"><a href="#toc">661</a></span></li> +</ul> +</div> + +<p class="p4 center">Paris. (France).—Imp. <span class="smcap">Paul Dupont</span> (Cl.).—9.8.1925</p> + + +<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a> +<b>Note 1:</b> Ce livre a été écrit à Rome en 1828 et 1829.—Il a été revu +en février 1845.<a href="#footnotetag1"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> +<b>Note 2:</b> En relisant ces manuscrits, j'ai seulement ajouté quelques +passages d'ouvrages publiés postérieurement à la date de mon ambassade à +Rome. <span class="smcap">Ch.</span><a href="#footnotetag2"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a> +<b>Note 3:</b> <i>Énéide</i>, livre IV, v. 23.<a href="#footnotetag3"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a> +<b>Note 4:</b> De Villeneuve-sur-Yonne, le <i>mardi 16 septembre</i>, il +écrivait à M<sup>me</sup> Récamier: «Je ne sais si je pourrai vous écrire jamais +sur ce papier d'auberge. Je suis bien triste ici. J'ai vu en arrivant le +château qu'avait habité M<sup>me</sup> de Beaumont pendant les années de la +Révolution. Le pauvre ami Joubert me montrait souvent un chemin de sable +qu'on aperçoit sur une colline au milieu des bois, et par où il allait +voir la voisine fugitive. Quand il me racontait cela, M<sup>me</sup> de Beaumont +n'était déjà plus, nous la regrettions ensemble. Joubert a disparu à son +tour; le château a changé de maître; toute la famille de Sérilly est +dispersée. Si vous ne me restiez pas, que deviendrais-je? Je ne veux pas +vous attrister aujourd'hui, j'aime mieux finir ici ma lettre. +Qu'avez-vous besoin des souvenirs d'un passé que vous n'avez pas connu? +N'avez-vous pas aussi le vôtre? Arrangeons notre avenir, le mien est +tout à vous. Mais ne vais-je pas dès à présent vous accabler de mes +lettres? J'ai peur de réparer trop bien mes anciens torts. Quand +aurai-je un mot de vous? Je voudrais bien savoir comment vous supportez +l'absence....»<a href="#footnotetag4"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a> +<b>Note 5:</b> M<sup>me</sup> de Duras mourut à Nice au mois de janvier 1829.<a href="#footnotetag5"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a> +<b>Note 6:</b> Tout ce qui précède, depuis les mots: <i>la mort qui +l'atteignit à Nice</i>, a été ajouté après coup sur le <i>Journal de route</i> +de Chateaubriand. Il est bien évident qu'il ne pouvait inscrire sur son +journal, le <i>25 septembre 1828</i>, un billet de M<sup>me</sup> de Duras écrit le <i>14 +novembre 1828</i>; il ne pouvait non plus parler alors de la mort de M<sup>me</sup> +de Duras et de son tombeau, puisqu'elle mourut seulement en 1829.<a href="#footnotetag6"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a> +<b>Note 7:</b> Sur le comte de Neipperg, voir, au tome IV, la note 2 de la +page 435.<a href="#footnotetag7"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a> +<b>Note 8:</b> Si Chateaubriand ne vit pas Marie-Louise, lors de son +passage à Parme en 1828, il avait dîné avec elle, quelques années +auparavant, à Vérone, où elle avait été voir son père, pendant la tenue +du Congrès. «Nous refusâmes d'abord, écrit-il, une invitation de +l'archiduchesse de Parme. Elle insista, et nous y allâmes. Nous la +trouvâmes fort gaie; l'univers s'étant chargé de se souvenir de +Napoléon, elle n'avait plus la peine d'y songer. Elle prononça quelques +mots légers et, comme en passant, sur le roi de Rome: elle était grosse. +Sa cour avait un certain air délabré et vieilli, excepté M. de Neipperg, +homme de bon ton. Il n'y avait là de singulier que nous dînant auprès de +Marie-Louise, et les bracelets faits de la pierre du sarcophage de +Juliette, que portait la veuve de Napoléon. En traversant le Pô, à +Plaisance, une seule barque, nouvellement peinte, portant une espèce de +pavillon impérial, frappa nos regards. Deux ou trois dragons, en veste +et en bonnet de police, faisaient boire leurs chevaux; nous entrions +dans les États de Marie-Louise; c'est tout ce qui restait de la +puissance de l'homme qui fendit les rochers du Simplon, planta ses +drapeaux sur les capitales de l'Europe, releva l'Italie prosternée +depuis tant de siècles.» En parlant à Marie-Louise, Chateaubriand lui +dit qu'il avait rencontré ses soldats à Plaisance, mais que cette petite +troupe n'était rien à côté des grandes armées impériales d'autrefois. +Elle lui répondit sèchement: «Je ne songe plus à cela!» (<i>Congrès de +Vérone</i>, t. 1, p. 69.)<a href="#footnotetag8"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a> +<b>Note 9:</b> Charles-Louis de Bourbon, duc de Lucques, fils de l'infante +Marie-Louise d'Espagne, ex-reine d'Étrurie. Aux termes d'un arrangement +conclu à Paris en 1817, il devait hériter, à la mort de Marie-Louise, du +duché de Parme et Plaisance. Marie-Louise étant morte en 1847, il devint +duc de Parme; mais, chassé de ses États en 1848 par une insurrection, il +abdiqua, le 14 mars 1849, en faveur de son fils Charles III, qui périt +assassiné le 27 mars 1854. Le fils aîné de ce dernier, Robert I<sup>er</sup>, né +en 1848, fut alors proclamé duc sous la régence de sa mère +Louise-Marie-Thérèse de Bourbon, fille du duc de Berry et sœur du +comte de Chambord; il fut renversé en 1860, et le duché fut annexé au +royaume d'Italie, dont il forme aujourd'hui une province.<a href="#footnotetag9"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a> +<b>Note 10:</b> <i>Le Purgatoire</i>, chant XVI, vers 65-66.<a href="#footnotetag10"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a> +<b>Note 11:</b></p> + +<p class="poem"> +<span class="add1em">Quando nel monda ad ora adora</span><br> + M'insegnavate come l'uom s'eterna.</p> + +<p class="right">(<i>L'Enfer</i>, chant XV, vers 84-85.)<a href="#footnotetag11"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a> +<b>Note 12:</b> La basilique octogone de Saint-Vital, à Ravenne, rappelle, +en effet, Constantinople, puisqu'elle fût bâtie, sous Justinien, à +l'imitation de Sainte-Sophie. Charlemagne la fit copier pour l'église +d'Aix-la-Chapelle.—L'église Saint-Apollinaire, érigée sous Théodoric, +au commencement du VI<sup>e</sup> siècle, offre également le type byzantin dans +tout son éclat oriental. Les vingt-quatre colonnes de marbre grec qui +divisent l'église en trois nefs furent transportées de Constantinople à +Ravenne.<a href="#footnotetag12"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a> +<b>Note 13:</b> L'amour d'Honorius pour une poule nommée Rome est une +anecdote de Procope.—Quant à Placidie, fille de Théodose-le-Grand, +sœur d'Honorius et mère de Valentinien III, ses aventures constituent +bien le plus étrange des romans,—«le roman chez les Barbares», comme +l'appelle Chateaubriand. Née à Constantinople, elle fut prise au siège +de Rome par Alaric et emmenée en captivité. Ataulphe, beau-frère +d'Alaric, s'éprit d'elle et l'épousa. Veuve d'Ataulphe, elle épousa en +secondes noces Constance, un des généraux d'Honorius, qui prit bientôt +le titre de Constance III. Après avoir été esclave, puis reine des +Visigoths, elle gouverna l'Empire d'Occident sous le nom de son fils +encore enfant. Elle a son tombeau à Ravenne.<a href="#footnotetag13"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a> +<b>Note 14:</b> Le 11 avril 1512, les Français, commandés par Gaston de +Foix, remportèrent à Ravenne sur les Espagnols et les troupes du pape +Jules II une victoire éclatante; mais Gaston y périt.<a href="#footnotetag14"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a> +<b>Note 15:</b> Sur Lautrec et sur la comtesse de Chateaubriand, voir au +tome II, la note 1 de la page 343.<a href="#footnotetag15"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a> +<b>Note 16:</b> Catherine, fille naturelle de Galéas Marie Sforza, épousa +en 1484 Jérôme Riario, seigneur d'Imola et de Forli, tomba, ainsi que +son fils Octavien, au pouvoir des meurtriers de son mari, qui venait +d'être assassiné à Forli, montra beaucoup d'esprit et d'énergie dans +cette occasion, et assura ainsi à son fils son héritage. Elle soutint +dans Forli un siège contre César Borgia et fut prise sur la brèche même. +Louis XII lui fit rendre la liberté. Elle avait épousé en secondes noces +un Médicis et mourut à Florence.<a href="#footnotetag16"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a> +<b>Note 17:</b> <i>L'Enfer</i>, chant V, vers 75.<a href="#footnotetag17"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a> +<b>Note 18:</b> Traité du 19 février 1797, signé entre Bonaparte et Pie +VI. Ce dernier renonçait au Comtat Venaissin, abandonnait Bologne, +Ferrare et les Légations, et rachetait par des contributions +considérables les autres territoires qu'occupait l'armée française.<a href="#footnotetag18"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a> +<b>Note 19:</b> <i>Pèlerinage de Childe-Harold</i>, chant IV.<a href="#footnotetag19"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a> +<b>Note 20:</b> «Giorgini fut aussi mon courrier, dit M. de Marcellus +(Chateaubriand et son temps, p. 331), avant de passer au service plus +lucratif de l'ambassadeur. Il était la terreur des postillons italiens +«mols et paresseux par nature,» comme du temps de Montaigne; mais quand, +au lieu de précéder une calèche diplomatique, il portait lui-même la +dépêche de bidet en bidet, sa course tenait du vol de l'oiseau, et il se +surpassait lui-même dès qu'il allait annoncer un pape à l'Europe +impatiente; il a fallu l'invention du télégraphe pour éclipser sa +renommée.»<a href="#footnotetag20"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a> +<b>Note 21:</b> Ce sont des vers du poète Gray, dans son Ode, sur <i>une vue +lointaine du collège d'Eton</i>.<a href="#footnotetag21"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a> +<b>Note 22:</b> Pierre Guérin (1774-1833). Élève de Regnault, il obtint au +début de sa carrière, en 1797, un des trois grands prix que, pour cette +fois, par extraordinaire et attendu la force du concours, l'Académie +crut devoir distribuer. Avant de partir pour Rome, Guérin exposa son +tableau, <i>Marcus Sextus ou le Retour du proscrit</i>. Au sortir de nos +troubles civils, alors que les émigrés revoyaient avec transport le pays +natal, le sujet choisi par le peintre devait toucher fortement les âmes. +Son succès fut immense. Ses principales toiles sont: une <i>Offrande à +Esculape</i>, <i>Orphée au tombeau d'Eurydice</i>, <i>Céphale et l'Aurore</i>, +<i>Égisthe et Clytemnestre</i>, <i>Didon écoutant les récits d'Énée</i>, <i>Napoléon +pardonnant aux révoltés du Caire</i>. On a de lui quelques admirables +portraits, parmi lesquels il faut citer surtout ceux de Lescure et +d'Henri de Larochejaquelein. En 1828, Guérin était directeur de +l'Académie de France à Rome. Il mourut dans cette ville le 6 juillet +1833.<a href="#footnotetag22"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a> +<b>Note 23:</b> Chateaubriand ne donne ici que le commencement de sa +lettre du 11 octobre. Les autres lettres à M<sup>me</sup> Récamier, contenues dans +le présent livre, ont toutes été plus ou moins modifiées par l'auteur, +qui tantôt retranche et tantôt ajoute à son texte primitif. M<sup>me</sup> +Lenormant, au tome II des <i>Souvenirs de M<sup>me</sup> Récamier</i>, a reproduit les +lettres du grand écrivain dans leur intégrité, d'après les originaux +eux-mêmes.<a href="#footnotetag23"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a> +<b>Note 24:</b> Léon XII, <i>Annibal della Genga</i>, était né en 1760 à Genga, +près de Spolète. Il avait été élu pape, en 1823, à la mort de Pie VII. +Pendant son court pontificat, il embellit Rome, encouragea les lettres +et enrichit la bibliothèque du Vatican. Il mourut en 1829, au cours de +l'ambassade de Chateaubriand. Sa <i>Vie</i> a été écrite par le chevalier +Artaud de Montor, l'historien de Pie VII.<a href="#footnotetag24"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a> +<b>Note 25:</b> Bouillie de farine d'orge.<a href="#footnotetag25"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a> +<b>Note 26:</b> Thomas <i>Bernetti</i> (1779-1852). Après avoir été +successivement représentant de la cour de Rome à Saint-Pétersbourg et +légat de Ravenne et de Bologne, il avait été fait cardinal en 1827, et +avait, en 1828, remplacé le cardinal Della Somaglia à la secrétairerie +d'État.<a href="#footnotetag26"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a> +<b>Note 27:</b> Charles <i>Oppizoni</i>. Né à Milan le 15 avril +1769.—Archevêque de Bologne (20 septembre 1802).—Cardinal du titre de +Saint-Laurent <i>in Lucina</i> (26 mars 1804). Il se montra l'un des plus +courageux parmi les <i>cardinaux noirs</i>. Sauf le temps de son exil en +France, sa vie se passa dans un long épiscopat, à Bologne, où il mourut +fort âgé, en 1855.<a href="#footnotetag27"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a> +<b>Note 28:</b> Jacques-Antoine <i>Benvenuti</i> (1765-1838). Nommé cardinal +par Léon XII le 2 octobre 1826; légat <i>a letere</i> des Marches (1831).<a href="#footnotetag28"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote29" name="footnote29"></a> +<b>Note 29:</b> Augustin <i>Rivarola</i> (1758-1842). Il avait été gouverneur +de Rome.<a href="#footnotetag29"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote30" name="footnote30"></a> +<b>Note 30:</b> Quand j'ai quitté Rome, il a acheté ma calèche et m'a fait +l'honneur d'y mourir, en allant à Ponte-Mole (Note de Paris, +1836).—<span class="smcap">Ch.</span><a href="#footnotetag30"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a> +<b>Note 31:</b> Le chevalier de <i>Bunsen</i> (1791-1860). Il avait, en 1823, +remplacé Niebuhr comme ministre de Prusse à Rome, où il était déjà +depuis 1818 et qu'il devait quitter seulement en 1838. Il devint alors +chargé d'affaires à Berne, puis ambassadeur à Londres, où il resta +jusqu'à la guerre de Crimée (1854). Diplomate éminent, <i>le savant baron +Bunsen</i> fut, en même temps, un historien et un érudit des plus +remarquables. Ses principaux ouvrages sont: les <i>Basiliques de Rome +chrétienne</i> (1843); <i>Ignace d'Antioche et son époque</i> (1847); <i>Hippolyte +et son époque, ou vie et doctrine de l'Église romaine sous Commode et +Sévère</i> (1851).—Dans la Préface de ses <i>Études historiques</i>, +Chateaubriand consacre à son ancien collègue les lignes suivantes: «Je +dois à la politesse et à l'obligeance de M. le baron de Bunsen, ministre +de S. M. le roi de Prusse, à Rome, un excellent extrait des <i>Nibelüngs</i>, +que l'on trouvera à la fin du second volume de ces <i>Études</i>. Le savant +M. de Bunsen était l'ami du grand historien Niebuhr; plus heureux que +moi, il foule encore ces ruines où j'espérais rendre à la terre image +pour image, mon argile en échange de quelque statue exhumée.»<a href="#footnotetag31"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a> +<b>Note 32:</b> Berthold-Georges <i>Niebuhr</i> (1774-1831). Il fut professeur +d'histoire à l'Université de Berlin de 1810 à 1816, et professeur à +l'Université de Bonn, de 1824 à 1831. Dans l'intervalle, de 1816 à 1823, +il avait été ministre de Prusse à Rome. Il avait commencé dès 1811 la +publication de son <i>Histoire Romaine</i>, à laquelle il travailla jusqu'à +sa mort et qui, bien qu'inachevée, l'a placé au premier rang des +historiens du XIX<sup>e</sup> siècle.<a href="#footnotetag32"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote33" name="footnote33"></a> +<b>Note 33:</b> Et non le prince <i>Gafiarin</i>, comme on l'a imprimé dans les +éditions précédentes. Selon M. de Marcellus (<i>Chateaubriand et son +temps</i>, p. 333), «le prince Gagarin, envoyé de Russie, valait mieux +qu'une indiscrète épigramme, car il n'avait de mauvaise humeur qu'envers +les indifférents ou les fâcheux; c'est-à-dire quand il ne voulait +montrer ni le piquant de son esprit, ni la chaleur de son amitié.»<a href="#footnotetag33"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote34" name="footnote34"></a> +<b>Note 34:</b> «Parmi les beautés de Pétersbourg, dit M. Albert Vandal +(<i>Napoléon et Alexandre I<sup>er</sup></i>, tome I, page 127), le tsar avait +particulièrement remarqué madame Alexandre Narischkine, la gracieuse et +poétique Marie Antonovna, et le culte qu'il lui rendait depuis plusieurs +années était tendre et persistant, sans se montrer exclusif.»<a href="#footnotetag34"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote35" name="footnote35"></a> +<b>Note 35:</b> Pedro-Gomez <i>Kavelo</i>, marquis de <i>Labrador</i> (1775-1850). +Il était ministre d'Espagne à Florence lors des événements de 1808, qui +détrônèrent Charles IV et Ferdinand. Il suivit ses princes en France et +partagea leur exil jusqu'en 1814. Il fut alors nommé plénipotentiaire au +Congrès de Vienne, et reçut ensuite l'ambassade de Naples, puis celle de +Rome. Il a publié en 1849, à Paris, d'intéressants Souvenirs, sous ce +titre: <i>Mélanges sur la vie publique et privée du marquis de Labrador, +écrits par lui-même, et renfermant une revue de la politique de l'Europe +depuis 1798 jusqu'au cours d'octobre 1849, et des révélations très +importantes sur le Congrès de Vienne.</i><a href="#footnotetag35"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote36" name="footnote36"></a> +<b>Note 36:</b> Fille du général et de la comtesse de Valence, fille +elle-même de M<sup>me</sup> de Genlis, et de laquelle cette méchante langue de +Thiébault a dit: «Chassant de race, M<sup>me</sup> de Valence dépassa même en +galanterie M<sup>me</sup> de Genlis.» (<i>Mémoires</i>, III, 181).<a href="#footnotetag36"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote37" name="footnote37"></a> +<b>Note 37:</b> M. de Celles avait été sous Napoléon préfet d'Amsterdam.<a href="#footnotetag37"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote38" name="footnote38"></a> +<b>Note 38:</b> Le portrait est piquant; mais elle est bien jolie aussi et +des plus spirituelles, cette lettre que l'<i>ex-préfet</i> écrivait à M. de +Marcellus le 4 octobre 1828, au moment de l'arrivée de Chateaubriand à +Rome:—«Notre hiver va être très curieux. Un bateau à vapeur a remonté +le Tibre jusqu'à Ripa-Grande. Six cardinaux sont allés voir le prodige, +et tout Rome y court. Quelques rois s'annoncent; on attend bon nombre +d'altesses malades, de souverains en retraite, de princes cadets à la +demi-solde, de Russes poitrinaires; cent douzaines environ d'Anglais +accompagnés de leur petite famille; Walter Scott, M<sup>me</sup> l'impératrice +Christophe et ses demoiselles, M. de Pradt et ses œuvres pies. Ce M. +de Poitiers (car il faut être correct, il n'a jamais été archevêque de +Malines) est toujours si vif dans son allure, qu'il a perdu sur les +bancs législateurs même sa calotte d'abbé de 1789. Maintenant il espère +voir un conclave à Rome, une éruption au haut du Vésuve, ou une +révolution au bas. M. de Chateaubriand approche: tant de célébrité +méritée m'épouvante. Il me semble qu'en l'appelant mon collègue, je lui +dirai, moi indigne, une grosse sottise, etc.»<a href="#footnotetag38"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote39" name="footnote39"></a> +<b>Note 39:</b> «Il est en effet impossible, ajoute ici en marge M. de +Marcellus (page 334), de ne pas reconnaître à ces vives couleurs le +noble ambassadeur du Portugal. Mais, si le peintre avait retranché à sa +propre malice pour ajouter à la malice innée du modèle, le portrait eût +été encore plus ressemblant.»<a href="#footnotetag39"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote40" name="footnote40"></a> +<b>Note 40:</b> Canova mourut le 13 octobre 1822.<a href="#footnotetag40"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote41" name="footnote41"></a> +<b>Note 41:</b> «Le vieux Boguet, le meilleur, le plus humble et le plus +doux des peintres. Il avait cette simplicité soumise et cette +conversation uniforme que l'auteur recherchait dans ses familiers, parce +qu'elle ne l'empêchait pas de penser à autre chose.» (Marcellus, +<i>Chateaubriand et son temps</i>, p. 334.)<a href="#footnotetag41"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote42" name="footnote42"></a> +<b>Note 42:</b> Chateaubriand fait ici allusion à Frédéric Overbeck et à +son école. Né à Lubeck en 1769, Overbeck vint à Rome en 1810. Il s'éprit +pour la ville éternelle d'une telle passion qu'il ne la voulut plus +quitter et y mourut, en 1869, après y avoir séjourné soixante ans. +Converti au catholicisme en 1814, ayant pour devise et pour règle «que +l'art n'existe pas pour lui-même, mais pour les services qu'il rend à la +religion», il fut le fondateur d'une école, religieuse autant +qu'artistique, dont les disciples, établis, avec le Maître, dans les +ruines du couvent de Saint-Isidore, préludaient chaque matin au travail +par une invocation à l'Esprit-Saint. Les jeunes peintres allemands, +ainsi groupés autour de Frédéric Overbeck, sont presque tous devenus +célèbres. C'étaient Jean et Philippe de Vert, Schadow, de Koch, Vogel, +Eggers, Schnorr, et, le plus illustre de tous, Pierre de Cornélius. +Cornélius, après quatorze années passées à Rome, de 1811 à 1824, rentra +à Munich, où il devint directeur de l'Académie royale. Ses fresques de +la Glyptothèque et de l'église Saint-Louis, où l'on admire surtout son +<i>Jugement dernier</i>, lui assurent une des premières places parmi les +peintres les plus célèbres de son temps.<a href="#footnotetag42"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote43" name="footnote43"></a> +<b>Note 43:</b> Jean-Victor Schnetz (1787-1870). Il était à Rome en 1828 +et ne pouvait lui non plus, comme Overbeck, comme Schnorr, comme +Thorwaldsen et tant d'autres artistes, se décider à la quitter. Il +emprunta à l'Italie la plupart des sujets de ses tableaux, dont les +meilleurs sont: une <i>Femme de brigand fuyant avec son enfant</i>; la <i>Leçon +du Pifferaro</i>; une <i>Contadine en prière</i>; les <i>Italiennes devant la +Madone</i>; <i>Scène dans la campagne de Rome</i>; des <i>Moissonneurs écoutant le +chant d'un pâtre</i>. En 1840, il fut nommé directeur de l'École de France +à Rome.<a href="#footnotetag43"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote44" name="footnote44"></a> +<b>Note 44:</b> Léopold <i>Robert</i>, né le 13 mars 1794 à la Chaux-de-Fonds, +dans le canton de Neuchâtel, mort à Venise en 1835. Après 1830, appelé à +donner des leçons, à Florence, à la princesse Charlotte Bonaparte, fille +du roi Joseph, femme, et bientôt veuve, de son cousin Napoléon, second +fils de l'ex-roi de Hollande, il en devint éperdument amoureux. Cette +passion sans espoir le conduisit au suicide. Il se donna la mort le 20 +mars 1835, comme l'avait fait déjà un de ses frères, dix ans auparavant, +jour pour jour.—Les tableaux les plus importants de Léopold Robert +sont: l'<i>Improvisateur napolitain</i> (1822); le <i>Retour de la fête de la +Madone de l'Arc</i> (1822); la <i>Halte des Moissonneurs dans les Marais +Pontins</i> (1831); le <i>Départ des Pêcheurs de l'Adriatique pour la pêche +de long cours</i> (1835).<a href="#footnotetag44"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote45" name="footnote45"></a> +<b>Note 45:</b> Horace <i>Vernet</i> (1789-1853). Il succéda, en 1829, à Pierre +Guérin, comme directeur de l'École de France à Rome. Parmi les toiles +qu'il y composa, nous citerons: les <i>Brigands et les Carabiniers</i>, la +<i>Confession du brigand</i>, la <i>Chasse dans les Marais Pontins</i>, la +<i>Rencontre de Raphaël et de Michel-Ange au Vatican</i>.<a href="#footnotetag45"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote46" name="footnote46"></a> +<b>Note 46:</b> Bartolomeo <i>Pinelli</i>, célèbre graveur romain. On a de lui +une Raccolta di cinquanta costumi pittoreschi incisi all' acqua forte +(1809), et une Nuova raccolta di cinquanta costumi pittoreschi incisi +all' acqua forte (1815), en tout 100 planches in-fol. C'est de ce +recueil qu'il avait sans doute promis <i>douze scènes</i> à Chateaubriand. On +doit aussi à Bartolomeo Pinelli, La scalata del Quirinale per la +deportazione del S. P. (Pie VII), 1809, et 52 planches fournies par lui +au <i>Meo Patacca ovvero Roma in feste nei trionfi di Vienna</i>. <i>Poema +Jiocoso nel Cinguoggio romanesco</i>, di <i>Guiseppi Berneri</i> Romano (1823, +in-fol.).<a href="#footnotetag46"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote47" name="footnote47"></a> +<b>Note 47:</b> Berthel <i>Thorwaldsen</i> (1769-1844), fils d'un pauvre marin +de Copenhague qui sculptait des figures en bois pour la proue des +navires. Envoyé de bonne heure en Italie, il se fixa en 1796 à Rome, où +il devait rester pendant quarante-deux ans. Ce fut seulement en 1838 +qu'il consentit à revenir dans sa patrie. À Rome, il vivait +princièrement dans sa maison de la via Sestina, où il avait réuni une +riche collection de monuments antiques et de peintures. Ses œuvres +principales sont: le <i>Tombeau de Pie VII</i> à Rome; la statue équestre de +<i>Poniatowski</i> à Varsovie; le monument de <i>Gutenberg</i> à Mayence; les +<i>Douze Apôtres</i> à Notre-Dame de Copenhague; le <i>Lion de Lucerne</i>; les +<i>Trois Grâces</i>; <i>Mercure se préparant à tuer Argus</i>; la <i>Nuit portant +dans ses bras la Mort et le Sommeil</i>; la longue série des bas-reliefs +représentant le <i>Triomphe d'Alexandre à Babylone</i>.<a href="#footnotetag47"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote48" name="footnote48"></a> +<b>Note 48:</b> Vincent <i>Camuccini</i> (1775-1844), peintre d'histoire, né et +mort à Rome. Il était, en 1828, inspecteur général des musées du pape et +conservateur des collections du Vatican. Pierre Guérin disait de lui: +«Il s'est nourri des Anciens et de Raphaël, mais il ne les a pas +digérés.» Ses meilleures toiles sont: <i>Romulus et Rémus enfants</i>, +<i>Horatius Coclès</i>, la <i>Mort de Virginie</i>, le <i>Départ de Régulus pour +Carthage</i>.<a href="#footnotetag48"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote49" name="footnote49"></a> +<b>Note 49:</b> Nicolas Poussin et Claude Gelée, dit le Lorrain, sont +morts tous les deux à Rome; le premier, le 19 novembre 1665; le second, +le 21 novembre 1682. Claude Gelée fut enterré dans l'église de la +Trinité-du-Mont, et ses neveux firent placer une inscription sur sa +tombe. Nous verrons plus loin que Chateaubriand fit élever à Nicolas +Poussin, dans l'église de San-Lorenzo-in-Lucina, un monument digne du +grand peintre.<a href="#footnotetag49"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote50" name="footnote50"></a> +<b>Note 50:</b> Le président Charles <i>de Brosses</i> (1709-1777). Il visita +l'Italie en 1739 et rencontra à Rome le prétendant d'Angleterre, +Jacques-Édouard, dit le <i>Chevalier de Saint-Georges</i>, fils de Jacques II +et père de <i>Charles-Édouard</i>, que rendra bientôt si célèbre son +expédition de 1745 en Écosse. Les <i>Lettres historiques et critiques +écrites d'Italie</i>, par le président de Brosses, ont paru pour la +première fois en l'an VIII, 3 vol. in-8<sup>o</sup>. Sainte-Beuve les apprécie en +ces termes, dans ses <i>Causeries du Lundi</i> (tome VII, page 81): «Ses +lettres sur l'Italie ont sur celles de Paul-Louis Courier et sur les +livres du spirituel <i>Stendhal</i> (Beyle) un avantage durable. Venu avant +eux, il est plus naturel qu'eux. Ce sentiment du beau et de l'antique, +ou des merveilles pittoresques modernes, qui fait l'honneur de leur +jugement, de Brosses ne se donne aucune peine pour l'avoir et pour +l'exprimer: il l'a du premier bond et le rend par une promptitude +heureuse. Dans cette course rapide et ce séjour de dix mois à travers +l'Italie, il y a certes des côtés qu'il n'a fait qu'entrevoir en +courant, et où d'autres talents trouveront matière à conquête; la +campagne romaine, par exemple, les collines d'alentour, Tibur, la Villa +Adriana, sont des lieux dont Chateaubriand un jour évoquera le génie +attristé et nous peindra les mélancoliques splendeurs: de Brosses reste +le premier critique pénétrant, fin, gai et de grand coup d'œil, qui a +bien vu dans ses contradictions et ses merveilles ce monde d'Italie.»<a href="#footnotetag50"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote51" name="footnote51"></a> +<b>Note 51:</b> «Et entendismes un bruit de loing venant, fréquent et +tumultueux, et nous semblait à l'ouïr que fussent cloches grosses, +petites et médiocres, ensemble sonnantes comme l'on fait à Paris, à +Tours, Gergeau, Nantes et ailleurs, ès jours de grandes festes. Plus +approchions, plus entendions cette sonnerie renforcée.» <span class="smcap">Pantagruel</span>, +livre V, chapitre I: <i>Comment Pantagruel arriva en l'isle sonnante, et +du bruit qu'entendismes.</i><a href="#footnotetag51"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote52" name="footnote52"></a> +<b>Note 52:</b> Montaigne avait tenu à se faire citoyen romain. Il +employa, dit-il, ses cinq sens de nature pour obtenir ce titre «ne +fût-ce que pour l'ancien honneur et religieuse mémoire de son autorité.» +Il fut admis au droit de cité, «par les suffrages et le jugement +souverain du peuple et du Sénat, l'an de la fondation de Rome 2331.» +L'auteur des <i>Essais</i> ne se faisait pas illusion sur l'importance de +cette dignité tant désirée: «C'est un titre vain,» disait-il; puis il +ajoutait avec sa naïve franchise: «Tant y a que j'ai reçu beaucoup de +plaisir de l'avoir obtenu.»<a href="#footnotetag52"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote53" name="footnote53"></a> +<b>Note 53:</b> Milton n'a consigné nulle part les impressions qu'il avait +reçues dans son voyage d'Italie, et il ne nous a guère laissé de son +séjour à Rome d'autre trace que des vers galants, écrits en latin, il +est vrai, et adressés à une cantatrice nommée Léonora: <i>Ad Leonoram Romæ +canentem.</i><a href="#footnotetag53"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote54" name="footnote54"></a> +<b>Note 54:</b> L'abbé Antoine <i>Arnauld</i>, fils aîné d'Arnauld d'Andilly, +né en 1616, mort en 1698. Il a laissé d'agréables <i>Mémoires</i>. Il était +le petit-fils d'<i>Antoine</i> Arnauld, l'avocat, et le neveu d'<i>Antoine</i> +Arnauld, dit le grand Arnauld.<a href="#footnotetag54"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote55" name="footnote55"></a> +<b>Note 55:</b> M<sup>me</sup> de Sévigné écrivait encore à M. de Coulanges: «Je fis +réflexion à cette vie de Rome, si bien mêlée de profane et de +santissimo.... Je songeai à cette boule où vous étiez grimpé avec vos +jambes de vingt ans (la boule qui surmonte la coupole de Saint-Pierre) +... et combien je me promènerais de jours et d'années dans le plain-pied +de nos allées, sans me trouver jamais dans cette boule.» Un peu plus +loin, elle dit: «Ah! que j'aimerais à faire un voyage à Rome!» Puis elle +ajoute: «Mais ce serait avec le visage et l'air que j'avais il y a bien +des années, et non avec celui que j'ai maintenant. Il ne faut point +remuer ses os, surtout les femmes, à moins d'être ambassadrice.»<a href="#footnotetag55"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote56" name="footnote56"></a> +<b>Note 56:</b> Jacob <i>Spon</i> (1647-1685). Son <i>Voyage d'Italie, de +Dalmatie, de Grèce et du Levant</i> (1678, 3 vol. in-12) a été souvent +réimprimé.<a href="#footnotetag56"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote57" name="footnote57"></a> +<b>Note 57:</b> François-Maximilien <i>Misson</i>, conseiller au parlement de +Paris, mort le 22 janvier 1722, à Londres, où il s'était réfugié après +la révocation de l'édit de Nantes. Son <i>Nouveau voyage d'Italie</i> +(1691-98, 3 vol. in-12) eut un grand succès. L'édition de 1722 est +accompagnée de notes d'Addison.<a href="#footnotetag57"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote58" name="footnote58"></a> +<b>Note 58:</b> Jean <i>Dumont</i>, né vers 1650, mort à Vienne en 1726, suivit +d'abord la profession des armes, puis voyagea dans presque toutes les +contrées de l'Europe et finit par se fixer en Autriche, où il devint +historiographe de l'empereur. Il publia en 1699 ses <i>Voyages en France, +en Italie, en Allemagne, à Malte et en Turquie</i> (4 vol. in-12).<a href="#footnotetag58"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote59" name="footnote59"></a> +<b>Note 59:</b> C'est pendant son voyage d'Italie qu'Addison composa sa +tragédie de <i>Caton</i>.<a href="#footnotetag59"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote60" name="footnote60"></a> +<b>Note 60:</b> Jean-Baptiste <i>Labat</i> (1663-1738), religieux dominicain. +Parti en 1693 pour les missions des Antilles, il y rendit de grands +services, surtout comme ingénieur. C'est lui qui fonda la ville de la +Basse-Terre à la Guadeloupe. Il a laissé de nombreux ouvrages, parmi +lesquels un <i>Voyage en Espagne et en Italie</i> (Paris, 1730, 8 vol. +in-12).<a href="#footnotetag60"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote61" name="footnote61"></a> +<b>Note 61:</b> Voir, sur ce curieux épisode, l'article de Sainte-Beuve +dans ses <i>Causeries du Lundi</i>, tome VII, page 83, et la Correspondance +de Voltaire et du président de Brosses, publiée en 1836 par M. Théophile +Foisset.<a href="#footnotetag61"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote62" name="footnote62"></a> +<b>Note 62:</b> Louise-Marie-Caroline, comtesse d'<i>Albany</i>, née en 1753, à +Mons, de la famille des Stolberg, épousa en 1772 le prétendant +Charles-Édouard, qui avait pris le titre de comte d'Albany. Ils se +séparèrent en 1780, et elle vécut depuis avec le poète Alfieri, à qui sa +beauté et son esprit avaient inspiré la plus vive passion, et qu'elle +épousa secrètement après la mort du prince, arrivée en 1788. Alfieri +étant mort, à son tour, en 1803, elle contracta une nouvelle liaison et, +dit-on, un autre mariage secret, avec le peintre français Xavier Fabre. +Elle mourut à Florence en 1824.<a href="#footnotetag62"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote63" name="footnote63"></a> +<b>Note 63:</b> Charles-Victor de <i>Bonstetten</i>, né à Berne le 3 septembre +1745, mort à Genève le 3 février 1832. Il écrivait avec une égale +facilité en allemand et en français; ses principaux livres sont dans +cette dernière langue. On a de lui <i>Voyage sur la scène des six derniers +livres de l'Énéide</i>, suivi de quelques observations sur le Latium +moderne (1804); <i>Recherches sur la nature et les lois de l'imagination</i> +(1807); <i>Études de l'homme, ou Recherches sur les facultés de sentir et +de penser</i> (1821); <i>l'Homme du midi et l'homme du nord</i> (1824). Dans ce +dernier ouvrage, Bonstetten combat les exagérations de la théorie de +l'influence morale et politique des climats.<a href="#footnotetag63"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote64" name="footnote64"></a> +<b>Note 64:</b> Lamartine, qui vit la comtesse d'Albany à Florence, en +1810, a tracé d'elle ce portrait: «Rien ne rappelait en elle, à cette +époque déjà un peu avancée de sa vie (la veuve de Charles-Édouard et +d'Alfieri avait alors 57 ans), ni la reine d'un empire, ni la reine d'un +cœur. C'était une petite femme dont la taille, un peu affaissée sous +son poids, avait perdu toute légèreté et toute élégance. Les traits de +son visage, trop arrondis et trop obtus aussi, ne conservaient aucunes +lignes pures de beauté idéale; mais ses yeux avaient une lumière, ses +cheveux cendrés une teinte, sa bouche un accueil, sa physionomie une +intelligence et une grâce d'expression qui faisaient souvenir, si elles +ne faisaient plus admirer. Sa parole suave, ses manières sans apprêt, sa +familiarité rassurante, élevaient tout de suite ceux qui l'approchaient +à son niveau. On ne savait si elle descendait au vôtre ou si elle vous +élevait au sien, tant il y avait de naturel en sa personne.» (Lamartine, +<i>Souvenirs et Portraits</i>, tome 1, p. 130).<a href="#footnotetag64"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote65" name="footnote65"></a> +<b>Note 65:</b> Allusion au peintre Xavier Fabre, dont il est parlé dans +une note précédente.—François-Xavier <i>Fabre</i>, né à Montpellier en 1766. +Élève de David, il obtint en 1787 le grand prix de peinture, et séjourna +longtemps à Rome, puis à Florence, où il connut la comtesse d'Albany, +qui le fit, en mourant, son légataire universel. Revenu à Montpellier, +il enrichit le musée de cette ville—qui porte aujourd'hui le nom de +<i>Musée Fabre</i>—d'une précieuse collection de livres, de tableaux et +d'objets d'art.<a href="#footnotetag65"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote66" name="footnote66"></a> +<b>Note 66:</b> Henri-Benoît-Marie-Clément <i>Stuart</i>, <i>duc d'York</i>, second +fils de Jacques III et de Marie-Clémentine Sobieski, petite-fille du +libérateur de Vienne, né à Rome le 6 mars 1725, cardinal le 3 juillet +1747. En 1799, il prit part au conclave de Venise, et contribua à faire +accepter comme secrétaire Consalvi, dont il avait encouragé les études +et les débuts. À la mort de son frère Charles-Édouard (1788), se +regardant comme roi légitime, il prit le titre d'Henri IX. Il mourut à +Rome le 13 juillet 1807. Le monument qui recouvre à Saint-Pierre la +tombe du cardinal et de son frère, et qui est l'œuvre de Canova, fut +payé par le roi George IV.<a href="#footnotetag66"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote67" name="footnote67"></a> +<b>Note 67:</b> Joseph-Jérôme <i>Le Français</i> de <i>Lalande</i> (1732-1807). Il +fut reçu à l'Académie des Sciences, en 1753, à l'âge de vingt-et-un ans; +nommé en 1762 professeur d'astronomie au Collège de France, il remplit +cette chaire pendant 46 ans avec le plus grand succès. Alors que ses +nombreux et remarquables travaux avaient rendu son nom populaire, il +chercha hors de la science les moyens de faire parler encore plus de +lui. Il se singularisa, soit par des goûts bizarres (il mangeait, +dit-on, des araignées, des chenilles), soit par des opinions impies, et +se fit gloire d'être athée. Il avait publié, en 1769, le <i>Voyage d'un +Français en Italie</i>, 8 vol. in-12.<a href="#footnotetag67"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote68" name="footnote68"></a> +<b>Note 68:</b> Charles <i>Pinot</i>, sieur <i>Duclos</i>, membre de l'Académie +française. Il était compatriote de Chateaubriand, et il en a déjà été +parlé au tome I des <i>Mémoires</i>. (Voyez la note 2 de la page +128).—Obligé de s'éloigner de Paris en 1766, pour avoir blâmé trop +vivement la condamnation de La Chalotais, son ami, il voyagea: ce qui +lui donna lieu d'écrire ses <i>Considérations sur l'Italie</i>, publiées +seulement en 1791, dix-neuf ans après sa mort.<a href="#footnotetag68"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote69" name="footnote69"></a> +<b>Note 69:</b> Charles-Marguerite-Jean-Baptiste Mercier <i>Dupaty</i> +(1746-1788). Avocat général, puis président à mortier au parlement de +Bordeaux, il publia plusieurs écrits sur le droit criminel qui lui +valurent une grande popularité. En littérature, il est connu par ses +<i>Lettres sur l'Italie en 1785</i>. Elles obtinrent, à la veille de la +Révolution, un succès de vogue.<a href="#footnotetag69"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote70" name="footnote70"></a> +<b>Note 70:</b> Charles <i>Dupaty</i>, fils aîné du président (1771-1825). Il +étudia la sculpture sous Lemot, alla se perfectionner en Italie et fut +nommé à son retour membre de l'Académie des beaux arts (1816). Ses +meilleures compositions sont: la <i>Vénus genitrix</i>, <i>Biblis mourante</i>, +<i>Cadmus</i>, <i>Ajax poursuivi par la colère de Neptune</i>. Il a fait le modèle +de la statue équestre de Louis XIII (exécutée par Cortot), que l'on voit +sur la place Royale, à Paris.—Le second fils du président, Emmanuel +Dupaty (1775-1851) travailla pour le théâtre. Son esprit facile et +élégant lui valut de nombreux succès dans le vaudeville et +l'opéra-comique. Ses plus jolies pièces sont: <i>Picaros et Diégo</i>, <i>le +Chapitre second</i>, <i>la Jeune Prude</i>, <i>la Leçon de botanique</i>, <i>Ninon chez +M<sup>me</sup> de Sévigné</i>, <i>l'Intrigue aux fenêtres</i>, <i>le Poète et le Musicien</i>, +<i>les Voitures versées</i>. Sous la Restauration, il publia <i>les Délateurs +ou trois années du XIX<sup>e</sup> siècle</i>, poème satirique en trois chants, et +collabora à diverses feuilles libérales, la <i>Minerve</i>, l'<i>Abeille</i>, +l'<i>Opinion</i> et le <i>Miroir</i>. Le 18 février 1836, il fut élu membre de +l'Académie française, en remplacement de M. Lainé, par 18 voix contre 2 +données à Victor Hugo. Celui-ci se consola de son échec par un joli mot: +«Je croyais, dit-il, qu'on allait à l'Académie par le pont des Arts, je +me trompais; on y va, à ce qu'il paraît, par le Pont-Neuf.» Emmanuel +Dupaty était, après tout, un fort galant homme et un homme d'esprit. À +peine élu, il alla frapper à la porte de l'auteur d'<i>Hernani</i>, et, ne le +trouvant pas, lui laissa sa carte avec ce quatrain:</p> + +<p class="poem"> + Avant vous je monte à l'autel;<br> + Mon âge seul peut y prétendre.<br> + Déjà vous êtes immortel,<br> + Et vous avez le temps d'attendre.<a href="#footnotetag70"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote71" name="footnote71"></a> +<b>Note 71:</b> <i>Le Pèlerinage de Childe-Harold</i>, chant IV, stance LXXIX.<a href="#footnotetag71"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote72" name="footnote72"></a> +<b>Note 72:</b> J'invite à lire dans la <i>Revue des Deux-Mondes</i>, 1<sup>er</sup> et +15 juillet 1835, deux articles de M. J.-J. Ampère, intitulés: <i>Portraits +de Rome à différents âges.</i> Ces curieux documents compléteront un +tableau dont on ne voit ici qu'une esquisse. (Note de Paris, 1837.) <span class="smcap">Ch</span>.<a href="#footnotetag72"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote73" name="footnote73"></a> +<b>Note 73:</b> La princesse Del Drago.<a href="#footnotetag73"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote74" name="footnote74"></a> +<b>Note 74:</b> La duchesse Lante.<a href="#footnotetag74"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote75" name="footnote75"></a> +<b>Note 75:</b> Et non <i>Mellini</i>, comme on l'a imprimé dans les éditions +précédentes. C'est dans la Villa Millini, hors des murs de Rome, que le +général Alexandre Berthier (le futur prince de Wagram et de Neuchâtel) +reçut, le 11 février 1798 (23 pluviôse an VI), les avocats, les +banquiers et les artistes qui devaient constituer la nouvelle République +romaine.<a href="#footnotetag75"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote76" name="footnote76"></a> +<b>Note 76:</b> Philippe-Camille, comte de Tournon (1778-1833), préfet de +Rome sous l'Empire, de 1809 à 1814. La Restauration fit du préfet de +Rome un préfet de Bordeaux, puis de Lyon. En 1824, M. de Tournon fut +nommé pair de France. Il a publié, en 1831, d'intéressantes <i>Études +statistiques sur Rome et les États romains</i>.<a href="#footnotetag76"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote77" name="footnote77"></a> +<b>Note 77:</b> Sur le <i>Voyage en Italie</i> de M. Simond, voy. J.-J. Ampère, +<i>la Grèce</i>, <i>Rome et Dante</i>, p. 199. Cet excellent M. Simond trouve les +chefs-d'œuvre de Raphaël et de Michel-Ange souverainement ridicules, +et il ne s'en cache point. Il dit de la fresque de Raphaël représentant +l'<i>Incendie du Borgo</i>: «Le dessin n'en est pas correct, l'expression est +médiocre, le coloris froid et sans harmonie.» Il dit du <i>Jugement +dernier</i> de Michel-Ange: «Dos et visages, bras et jambes, se confondent; +c'est un véritable <i>pouding de ressuscités</i>.»<a href="#footnotetag77"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote78" name="footnote78"></a> +<b>Note 78:</b> L'ouvrage de M<sup>gr</sup> Nicolas-Marie <i>Nicolaï</i> faisait alors +autorité à Rome en matière économique. Il avait paru en 1803 sous ce +titre: <i>Memorie</i>, <i>leggi ed osservazioni sulle campagne e sull' annona +di Roma</i>; trois volumes in-4<sup>o</sup>, ainsi divisés: I. <i>Del catasto daziale +sotto Pio VI</i>; II. <i>Del catasto daziale sotto Pio VII, e delle leggi +annonarie</i>; III. <i>Osservazioni storiche economiche</i>.<a href="#footnotetag78"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote79" name="footnote79"></a> +<b>Note 79:</b> Villemain préparait alors son <i>Histoire de Grégoire VII</i>, +célèbre avant de paraître, tombée dans l'oubli, aussitôt qu'elle eût +paru,—ce qui n'eut lieu du reste qu'en 1873, trois ans après la mort de +l'auteur.<a href="#footnotetag79"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote80" name="footnote80"></a> +<b>Note 80:</b> Grâce à Dieu, M. Thierry est revenu à la vie et il a +repris avec des forces nouvelles ses beaux et importants travaux; il +travaille dans la nuit, mais comme la chrysalide:</p> + +<p class="poem"> + La nymphe s'enferme avec joie<br> + Dans ce tombeau d'or et de soie<br> + Qui la dérobe à tous les yeux, etc.</p> + +<p class="poem25"><span class="smcap">Ch</span>.<a href="#footnotetag80"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote81" name="footnote81"></a> +<b>Note 81:</b> Au mois de juin 1828, le czar Nicolas, alléguant la +violation de plusieurs clauses du traité de Bucharest, conclu en 1812 +entre la Russie et la Porte ottomane, avait rappelé son ambassadeur à +Constantinople. L'armée russe avait passé le Danube et était entrée en +Bulgarie. Le 11 octobre 1828, elle s'était emparée de Varna.<a href="#footnotetag81"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote82" name="footnote82"></a> +<b>Note 82:</b> Jean <i>Torlonia</i>, duc de <i>Bracciano</i>, le célèbre banquier +romain dont Chateaubriand nous dira tout à l'heure la mort, arrivée le +24 février 1829. Il avait commencé par être brocanteur et +commissionnaire. Mayer Rothschild, le juif de Francfort, avait édifié sa +fortune sur les sommes déposées entre ses mains par l'Électeur de +Hesse-Cassel, obligé de fuir ses États. À la même époque, Jean Torlonia +commençait la sienne avec l'argent déposé chez lui par l'agent français +Hugon de Basseville, massacré par la populace romaine le 13 janvier +1793,—argent qui fut du reste fidèlement rendu, comme le fut aussi +celui de l'Électeur de Hesse-Cassel. Après avoir été l'homme d'affaires +de la France, Torlonia devint plus tard le banquier de l'aristocratie +romaine et de M<sup>me</sup> Lœtitia, celui de Charles IV d'Espagne et de son +favori Manuel Godoy. Pie VII lui conféra le titre de duc de Bracciano et +le fit prince romain.<a href="#footnotetag82"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote83" name="footnote83"></a> +<b>Note 83:</b> Voir le <i>Congrès de Vérone</i>, t. I, p. 374.<a href="#footnotetag83"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote84" name="footnote84"></a> +<b>Note 84:</b> Le traité d'Unkiar Skélessi, entre la Russie et la +Turquie, fut signé le 8 juin 1833. C'était un traité d'alliance +défensive et offensive conclu pour huit ans. Une clause secrète fermait +éventuellement les Dardanelles aux puissances européennes, tout en +laissant ce détroit ouvert, ainsi que le Bosphore, à la seule Russie.<a href="#footnotetag84"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote85" name="footnote85"></a> +<b>Note 85:</b> Traité du 6 juillet 1827 entre l'Angleterre, la France et +la Russie. Les trois puissances contractantes signifiaient à la Porte +que si, dans le délai d'un mois, la médiation proposée par les cabinets +de Londres, de Paris et de Saint-Pétersbourg n'était pas acceptée, +ceux-ci ouvriraient des négociations commerciales avec les Grecs, +s'opposeraient par tous les moyens, et, s'il le fallait, par la force, à +de nouvelles collisions entre les parties belligérantes, et +autoriseraient leurs représentants à la conférence de Londres à assurer +la pacification de l'Orient par toutes les mesures qu'ils jugeraient +nécessaires.—La <i>Note sur la Grèce</i> avait paru en 1825. Voir, au tome +IV, la note 2 de la page 322.<a href="#footnotetag85"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote86" name="footnote86"></a> +<b>Note 86:</b> La victoire de Navarin (20 octobre 1827), malgré ses +heureuses conséquences, n'avait point suffi pour délivrer la Grèce du +joug ottoman. Le 17 août 1828, douze régiments français, formant +quatorze mille hommes et commandés par le général Maison, appareillèrent +à Toulon. Dix jours après, ils débarquaient dans le golfe de Coron en +Morée. Plusieurs garnisons turques occupaient encore des places et des +châteaux-forts dans la péninsule. En quelques semaines, les Français les +en chassèrent, l'épée à la main. La Morée et les Cyclades furent placées +sous la protection commune des puissances, et le général Maison, élevé +au maréchalat, retourna en France, ne laissant que deux brigades en +Grèce, pour aider le pays à se réorganiser. Charles X avait tenu la +parole qu'il avait dite à son ministre de la Marine, le baron Hyde de +Neuville: «La France, quand il s'agit d'un noble dessein, d'un grand +service à rendre à un peuple lâchement, cruellement opprimé, ne prend +conseil que d'elle-même. Que l'Angleterre veuille ou ne veuille pas, +nous délivrerons la Grèce. Allez, continuez avec la même activité les +armements. Je ne m'arrêterai pas dans une voie d'humanité et d'honneur. +Oui, je délivrerai la Grèce.» Voir les <i>Mémoires et Souvenirs</i> du baron +Hyde de Neuville, t. III, p. 399.<a href="#footnotetag86"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote87" name="footnote87"></a> +<b>Note 87:</b> Le vice-amiral comte de Heyden commandait l'escadre russe +dans la Méditerranée.<a href="#footnotetag87"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote88" name="footnote88"></a> +<b>Note 88:</b> Il monta sur le trône en 1840 sous le titre de +Frédéric-Guillaume IV.<a href="#footnotetag88"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote89" name="footnote89"></a> +<b>Note 89:</b> Marie Feodorowna, princesse de Wurtemberg, impératrice +mère, veuve de Paul I<sup>er</sup>, mère de l'empereur Alexandre I<sup>er</sup> et de +l'empereur Nicolas I<sup>er</sup>. Elle était morte dans la nuit du 4 au 5 +novembre 1828.<a href="#footnotetag89"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote90" name="footnote90"></a> +<b>Note 90:</b> Les lecteurs, je l'espère bien, ne sauteront pas une ligne +de ce Mémoire, chef-d'œuvre de logique et de patriotisme, et, ce qui +ne gâte rien, chef-d'œuvre de style. Chateaubriand n'a pas écrit de +pages qui lui fassent plus d'honneur.<a href="#footnotetag90"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote91" name="footnote91"></a> +<b>Note 91:</b> Louis <i>Desprez</i>, statuaire. Il avait obtenu en 1826 le +grand prix de Rome. Son premier envoi, le <i>Faune au chevreau</i>, avait +fait sensation parmi les artistes. Une de ses meilleures œuvres est +précisément le bas-relief qu'il composa pour le tombeau du Poussin, <i>les +Bergers d'Arcadie</i>.<a href="#footnotetag91"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote92" name="footnote92"></a> +<b>Note 92:</b> Césarine de Houdetot, mariée à M. Prosper de Barante, +l'historien des <i>Ducs de Bourgogne</i>. Elle était fille du général +César-Ange de Houdetot et petite-fille de M<sup>me</sup> de Houdetot, la célèbre +amie de J.-J, Rousseau.<a href="#footnotetag92"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote93" name="footnote93"></a> +<b>Note 93:</b> La tragédie de <i>Moïse</i>, depuis longtemps composée et pour +laquelle Chateaubriand avait une particulière prédilection. Il espérait +à ce moment pouvoir la faire jouer, et dans la plupart de ses lettres à +Madame Récamier, il l'entretient des démarches à faire auprès du baron +Taylor, commissaire royal de la Comédie-Française.<a href="#footnotetag93"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote94" name="footnote94"></a> +<b>Note 94:</b> Le monument élevé à Nicolas Poussin, <i>pour la gloire des +arts et l'honneur de la France</i>, se trouve dans l'église de +Saint-Laurent <i>in Lucina</i>. Ce que ne dit pas Chateaubriand, c'est que ce +tombeau du Poussin, décoré de figures, coûta fort cher, et qu'il en fit +seul tous les frais. Le monument ne fut complètement achevé qu'en 1831. +C'était justement l'époque où Chateaubriand, renonçant de nouveau à tous +ses titres et traitements, se retrouvait une fois encore sans le sou. +L'artiste qui avait fait le tombeau n'était sans doute pas beaucoup plus +riche. Il exposait ses besoins d'argent à l'ancien ambassadeur, plus +pauvre encore que lui. Cela dura quatre ans, de 1831 à 1834. M. l'abbé +Pailhès, dans son incomparable dossier sur Chateaubriand, possède toutes +les réponses du grand écrivain: elles sont touchantes de simplicité, de +bonne volonté, mais d'une bonne volonté trop souvent impuissante. +Chateaubriand s'était mis une fois de plus dans l'embarras et la gêne, +<i>pour la gloire des arts et l'honneur de la France</i>.<a href="#footnotetag94"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote95" name="footnote95"></a> +<b>Note 95:</b> M<sup>me</sup> Salvage de Faverolles, fille de M. Dumorey, consul de +France à Civita-Vecchia, qui avait été l'un des amis de M. Récamier. +Séparée de son mari, elle n'avait jamais eu d'enfants, et, s'étant fixée +en Italie, elle avait acheté à la porte de Rome une vigne sur les bords +du Tibre avec un casin où elle donnait quelquefois des fêtes. «C'était, +dit M<sup>me</sup> Lenormant (<i>Souvenirs</i>, t. II, p. 103), une grande femme dont +la taille était belle, mais sans grâces, les manières roides, le visage +dur, les traits disproportionnés. Elle avait de l'esprit, mais cet +esprit ressemblait à sa personne: il était sans charme et sans agrément. +Elle avait de l'instruction, de la générosité, une grande faculté de +dévouement et la passion des célébrités.» Elle s'était prise pour M<sup>me</sup> +Récamier d'un engouement très vif. Un peu plus tard, elle s'attacha avec +le même entraînement, avec la même passion, à la duchesse de Saint-Leu, +que M<sup>me</sup> Récamier lui avait fait connaître. M<sup>me</sup> Salvage accompagna la +reine Hortense dans les voyages que celle-ci fit à Paris après les +affaires de Strasbourg et de Boulogne, l'entoura de soins admirables +dans sa dernière maladie, et fut son exécuteur testamentaire.<a href="#footnotetag95"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote96" name="footnote96"></a> +<b>Note 96:</b> Le triste événement auquel Chateaubriand fait ici allusion +s'était passé au mois de mars 1824. Miss Bathurst, dans une promenade à +cheval au bois du Tibre, avec une société brillante et nombreuse, avait +été précipitée dans le fleuve par un faux pas de son cheval et y avait +péri. Elle avait dix-sept ans et était remarquablement jolie.<a href="#footnotetag96"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote97" name="footnote97"></a> +<b>Note 97:</b> François-Marie-Pierre <i>Roullet</i>, baron de <i>la Bouillerie</i> +(1764-1833), pair de France, intendant général de la maison du Roi.<a href="#footnotetag97"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote98" name="footnote98"></a> +<b>Note 98:</b> <i>Lettres sur l'histoire de France pour servir +d'Introduction à l'étude de cette histoire</i>, par Augustin Thierry.<a href="#footnotetag98"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote99" name="footnote99"></a> +<b>Note 99:</b> Les ordonnances du 16 juin 1828. La première décidait qu'à +partir du 1<sup>er</sup> octobre 1828, les établissements connus sous le nom +d'écoles secondaires ecclésiastiques, dirigés par des personnes +appartenant a une congrégation religieuse non autorisée, et existant à +Aire, Belley, Bordeaux, Dôle, Forcalquier, Montmorillon, Saint-Acheul et +Sainte-Anne d'Auray, seraient soumis au régime de l'Université. À +l'avenir, pour demeurer ou devenir chargés, soit de la direction, soit +de l'enseignement dans une des maisons d'éducation qui dépendaient de +l'Université ou dans une école secondaire ecclésiastique, les candidats +devraient affirmer par écrit qu'ils n'appartenaient à aucune +congrégation religieuse illégalement établie en France.</p> + +<p>La seconde ordonnance limitait à vingt mille le nombre des élèves qui +pourraient être placés dans les séminaires; la fondation de ces +établissements était réservée au Roi, sur la demande des évêques, et +d'après la proposition du ministre des affaires ecclésiastiques. Il +était défendu d'y recevoir des externes, et les élèves, après deux +années d'études dans la maison, seraient tenus de porter le vêtement +ecclésiastique; à l'avenir, le diplôme de bachelier ès-lettres ne serait +plus conféré dans les séminaires qu'aux élèves irrévocablement engagés +dans les ordres.<a href="#footnotetag99"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote100" name="footnote100"></a> +<b>Note 100:</b> Simon <i>Bolivar</i> (1783-1830), le libérateur de l'Amérique +espagnole. Il réunit en une seule république, sous le nom de Colombie, +le Vénézuéla et la Nouvelle-Grenade (1819), proclama l'indépendance du +Pérou (1822), et fonda au sud de ce pays un nouvel état qui prit le nom +de Bolivie et auquel il donna une constitution (1826). Il fut à +différentes reprises président des États qu'il avait affranchis.<a href="#footnotetag100"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote101" name="footnote101"></a> +<b>Note 101:</b> <i>Le Courrier français</i>, un des journaux les plus avancés +de l'opposition de gauche. Il avait commencé de paraître, le 21 juin +1819, sous le simple titre de <i>Courrier</i>; le 1<sup>er</sup> février 1820, il avait +pris le titre de <i>Courrier français</i>. Ses principaux rédacteurs étaient +Châtelain, Avenel et Alexis de Jussieu.<a href="#footnotetag101"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote102" name="footnote102"></a> +<b>Note 102:</b> Peu de temps après la date de cette lettre, M. de la +Ferronnays, malade, partit pour l'Italie et laissa <i>par intérim</i> aux +mains de M. Portalis le portefeuille des affaires étrangères. +Ch.—Depuis longtemps, la santé de M. de la Ferronnays était ébranlée. +Déjà il avait demandé et obtenu un congé. Il était revenu à son poste; +mais, le 2 janvier 1829, étant dans le cabinet du roi, il éprouva une +faiblesse, à la suite de laquelle la maladie qu'on avait crue conjurée +reprit le dessus. Il donna sa démission. Une ordonnance rendue le 4 +janvier, sans le remplacer au Conseil, confia l'intérim du ministère des +Affaires étrangères à M. Portalis, garde des sceaux. M. de Rayneval, qui +déjà avait remplacé M. de la Ferronnays pendant son congé, restait +chargé de la direction du ministère.<a href="#footnotetag102"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote103" name="footnote103"></a> +<b>Note 103:</b> M. du Viviers était un des attachés de l'ambassade; en +même temps que la lettre à M<sup>me</sup> Récamier, il portait à Paris le récit de +la conversation que Chateaubriand avait eue avec le pape.<a href="#footnotetag103"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote104" name="footnote104"></a> +<b>Note 104:</b> Il ne s'agit ici ni du célèbre archéologue +Ennius-Quirinus Visconti, qui était mort en 1818, ni de son fils, Louis +Visconti, architecte de l'empereur Napoléon III, à qui l'on doit +l'achèvement du Louvre, et qui en 1829 habitait la France, où son père +l'avait fait naturaliser dès 1798. Le Visconti dont parle Chateaubriand +est le chevalier Philippe-Aurélien <i>Visconti</i> (1754-1831), frère +d'Ennius-Quirinus. Il était en 1829 commissaire du musée et des +antiquités de Rome et président de l'Académie des beaux-arts. On lui +doit, outre le premier volume du <i>Musée Chiaramonti</i>, un grand nombre de +notices et descriptions de fresques ou de sculptures antiques.<a href="#footnotetag104"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote105" name="footnote105"></a> +<b>Note 105:</b> Armand-Charles, comte <i>Guilleminot</i> (1774-1840). Général +de division depuis le 28 mars 1813, il devint, lors de la campagne de +1823 en Espagne, chef d'état-major du duc d'Angoulême, et, en récompense +de ses services, fut créé pair de France (9 octobre 1823), et envoyé par +Louis XVIII comme ambassadeur à Constantinople, où il resta de 1824 à +1831.<a href="#footnotetag105"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote106" name="footnote106"></a> +<b>Note 106:</b> Une exploration de la Morée faite au point de vue de la +science et des arts avait été organisée par le gouvernement, et M. +Charles Lenormant avait été désigné pour en faire partie. Sa femme, +nièce de M<sup>me</sup> Récamier, se disposait à le rejoindre.<a href="#footnotetag106"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote107" name="footnote107"></a> +<b>Note 107:</b> Napoléon-Auguste, duc de <i>Montebello</i> (1801-1874), fils +du maréchal Lannes. En considération des services militaires rendus par +son père, tué glorieusement à Essling, il avait été nommé pair de France +le 27 janvier 1827, mais il ne prit séance qu'après la révolution de +Juillet. Dans l'intervalle, il avait voyagé aux États-Unis, puis avait +été attaché à l'ambassade de France à Rome. Il devint en 1836 +ambassadeur de France près la Confédération helvétique, et, en 1838, +ambassadeur à Naples. Ministre de la Marine, du 9 mai 1847 au 24 février +1848, représentant du peuple à l'Assemblée législative, de 1849 à 1851, +il fut nommé sénateur le 5 octobre 1864 et remplit les fonctions +d'ambassadeur à Saint-Pétersbourg, du 15 février 1858 au 6 janvier +1866.—Alors qu'il était à Rome secrétaire de l'ambassade, il demanda un +jour à Chateaubriand, en présence de M. de Marcellus, la permission +d'aller voir sa marraine, la duchesse de Saint Leu, qu'une loi tenait +éloignée du royaume. «Allez, monsieur, allez», lui dit l'ambassadeur; «à +Dieu ne plaise que je vous en empêche. Portez-lui mes hommages. La +liberté n'a plus rien à craindre de la gloire.»—Lorsque le jeune +attaché fut sorti, Chateaubriand dit à M. de Marcellus: «L'un des grands +griefs qui m'a fait éloigner de Rome quand j'y étais premier secrétaire +de l'ambassade du cardinal Fesch, c'est une visite au roi de Sardaigne +retiré du trône, visite, disait-on, qui sentait le royaliste et +l'émigré. Aujourd'hui, ambassadeur à Rome à mon tour, c'est moi qui +envoie un de mes officiers saluer une reine en retraite et proscrite: ma +vie est pleine de ces contrastes.»<a href="#footnotetag107"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote108" name="footnote108"></a> +<b>Note 108:</b> Il s'agit toujours des ordonnances du 16 juin 1828.<a href="#footnotetag108"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote109" name="footnote109"></a> +<b>Note 109:</b> L'ouverture des Chambres avait eu lieu le 27 janvier. Le +discours du trône contenait en effet cette phrase: «L'expérience a +dissipé le prestige des théories insensées; la France sait bien, comme +vous, sur quelles bases son bonheur repose, et ceux même qui le +chercheraient ailleurs que dans <i>l'union sincère de l'autorité royale et +des libertés</i> que la Charte a consacrées seraient hautement désavoués +par elle.»<a href="#footnotetag109"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote110" name="footnote110"></a> +<b>Note 110:</b> Je me trompais. (Note de 1837.) <span class="smcap">Ch.</span><a href="#footnotetag110"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote111" name="footnote111"></a> +<b>Note 111:</b> Le cardinal de Clermont-Tonnerre. Il en a déjà été parlé +au tome II des <i>Mémoires</i>. (Voy. la note 1 de la page 336.) En 1829, +l'archevêque de Toulouse était en assez mauvais termes avec le +gouvernement du roi. Lors de l'ordonnance royale du 16 juin 1828 sur les +petits séminaires, il avait protesté avec éclat, terminant par ces +paroles sa lettre au ministre des Affaires ecclésiastiques, monseigneur +Feutrier: «Monseigneur, la devise de ma famille qui lui a été donnée par +Calixte II, en 1120, est celle-ci: <i>Etiamsi omnes, ego non.</i> C'est aussi +celle de ma conscience. J'ai l'honneur d'être, avec la respectueuse +considération due au ministre du roi, ✝ A. +J. cardinal-archevêque de Toulouse.» À la suite de cette lettre, le roi +fit notifier au prélat défense de paraître à la cour.<a href="#footnotetag111"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote112" name="footnote112"></a> +<b>Note 112:</b> Ce livre a été composé à Rome (février-mai 1829) et à +Paris (août-septembre 1830).<a href="#footnotetag112"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote113" name="footnote113"></a> +<b>Note 113:</b> Voir, à l'<i>Appendice</i>, le n<sup>o</sup> 1: <i>La Mort de Léon XII.</i><a href="#footnotetag113"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote114" name="footnote114"></a> +<b>Note 114:</b> Voici le vrai texte de cette lettre du 17 février, que +Chateaubriand a ici quelque peu modifié: «J'ai assisté à la première +cérémonie funèbre pour le pape dans l'église de Saint-Pierre. C'était un +étrange mélange d'indécence et de grandeur. Des coups de marteau qui +clouaient le cercueil d'un pape, quelques chants interrompus, le mélange +de la lumière des flambeaux et de celle de la lune, le cercueil enfin +enlevé par une poulie et suspendu dans les ombres, pour le déposer +au-dessus d'une porte dans le sarcophage de Pie VII, dont les cendres +faisaient place à celles de Léon XII: Vous figurez-vous tout cela, et +les idées que cette scène faisait naître?»<a href="#footnotetag114"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote115" name="footnote115"></a> +<b>Note 115:</b> <i>Mauro Capellari</i> (1765-1846). Entré très jeune chez les +Camaldules de Murano, près de Venise, il devint successivement abbé de +ce monastère, procureur, vicaire général de la Congrégation. Léon XII le +nomma visiteur apostolique des universités, cardinal (1825) et préfet de +la congrégation de la Propagande. Il fut élu pape, après la mort de Pie +VIII, le 2 février 1831, et prit le nom de <i>Grégoire XVI</i>.<a href="#footnotetag115"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote116" name="footnote116"></a> +<b>Note 116:</b> Sur le cardinal <i>Pacca</i>, le fidèle ministre de Pie VII, +voyez, au tome III des <i>Mémoires</i>, la note 2 de la page 230.<a href="#footnotetag116"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote117" name="footnote117"></a> +<b>Note 117:</b> Emmanuel <i>de Gregorio</i>, né à Naples le 18 décembre 1758, +mort à Rome le 7 novembre 1839. Il avait été créé cardinal par Pie VII +le 8 mars 1816.<a href="#footnotetag117"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote118" name="footnote118"></a> +<b>Note 118:</b> Jacques <i>Giustiniani</i>, né à Rome le 29 décembre 1769, +mort à Rome le 24 février 1843. Il avait été nommé cardinal par Léon XII +le 2 octobre 1826.<a href="#footnotetag118"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote119" name="footnote119"></a> +<b>Note 119:</b> Jules-Marie della <i>Somaglia</i>, né à Plaisance le 29 +juillet 1744. Il était cardinal depuis le 1<sup>er</sup> juin 1795 et avait +assisté au conclave de Venise (décembre 1799—janvier, février, mars +1800). Sous l'Empire, exilé en France en même temps que Pie VII, il se +montra l'un des plus énergiques parmi les cardinaux qui refusèrent +d'assister au mariage de Napoléon, ce qui lui valut d'être interné à +Mézières, puis à Charleville. Rentré à Rome en 1814, il fut évêque de +Frascati, vice-chancelier de la sainte Église en septembre 1818, préfet +du cérémonial et doyen du Sacré-Collège. Le 21 mai 1820, il fut +transféré aux sièges d'Ostie et Velletri. Secrétaire d'État de Léon XII, +il présida le conclave d'où sortit Pie VIII, et mourut le 30 mars 1830, +à l'âge de 86 ans. De son vivant, il avait secrètement donné 10 000 écus +d'or pour les Missions, et à sa mort il laissa tous ses biens à la +Propagande.<a href="#footnotetag119"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote120" name="footnote120"></a> +<b>Note 120:</b> Né à Rome le 13 septembre 1750, créé cardinal par Pie VII +le 23 février 1801, <i>Albani</i> avait soixante-dix-huit ans passés, +lorsqu'il fut nommé par Pie VIII cardinal secrétaire d'État et +bibliothécaire; le pape le nomma en outre secrétaire des Brefs +pontificaux. Le cardinal Albani est mort à Pesaro le 3 décembre 1834, +dans sa 85<sup>e</sup> année.<a href="#footnotetag120"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote121" name="footnote121"></a> +<b>Note 121:</b> Charles <i>Odescalchi</i>, né à Rome le 5 mars 1786, mort à +Modène le 17 août 1841. Il avait été créé cardinal par Pie VII le 10 +mars 1823.<a href="#footnotetag121"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote122" name="footnote122"></a> +<b>Note 122:</b> François-Xavier <i>Castiglioni</i> (1761-1830). Il était, en +février 1829, évêque de Frascati. C'est lui que le Conclave élira pape +le 31 mars 1829. Il prit à son avènement le nom de Pie VIII et régna +vingt mois seulement. Il mourut le 30 novembre 1830.<a href="#footnotetag122"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote123" name="footnote123"></a> +<b>Note 123:</b> Pierre-François <i>Galleffi</i>, né à Césène le 27 octobre +1770, mort à Rome le 18 juin 1837. Il était cardinal depuis le 12 +juillet 1803.<a href="#footnotetag123"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote124" name="footnote124"></a> +<b>Note 124:</b> Aucune disposition canonique n'attribue aux puissances le +droit d'intervenir dans les opérations d'un conclave; mais, en fait, la +France, l'Espagne et l'Autriche ont exercé jusqu'à ces derniers temps ce +qu'on appelait l'<i>exclusion</i>; c'est-à-dire que chacune d'elles a pu +désigner au conclave un cardinal dont l'élection lui aurait déplu. Sans +pour cela leur reconnaître un droit quelconque, le Sacré-Collège tient +compte de ces indications, estimant que ce serait préparer des +difficultés au Saint-Siège que d'élire un pape malgré l'hostilité +déclarée d'une grande puissance catholique.—L'exclusive, très +différente en effet de l'<i>exclusion</i>, appartient aux membres mêmes du +congrès; elle résulte des voix qui se refusent à donner au candidat du +plus grand nombre la majorité exigée pour la validité de l'élection.<a href="#footnotetag124"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote125" name="footnote125"></a> +<b>Note 125:</b> Charles-Marie <i>Pedicini</i>, né à Bénévent le 2 novembre 1760, +mort à Rome le 19 novembre 1843. Cardinal depuis le 10 mars 1823.<a href="#footnotetag125"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote126" name="footnote126"></a> +<b>Note 126:</b> François <i>Bertazzoli</i>, né à Lugo le 1<sup>er</sup> mai 1754, mort à +Rome le 7 avril 1830. Créé cardinal, comme Pedicini, le 10 mars 1823.<a href="#footnotetag126"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote127" name="footnote127"></a> +<b>Note 127:</b> Placide <i>Zurla</i>, né à Legnago le 2 avril 1769, mort à +Palerme le 29 octobre 1834, créé cardinal le 10 mars 1823.<a href="#footnotetag127"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote128" name="footnote128"></a> +<b>Note 128:</b> Louis <i>Micara</i>, né à Frascati le 12 octobre 1775, mort à +Rome le 24 mai 1847. Nommé cardinal par Léon XII le 20 décembre 1824.<a href="#footnotetag128"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote129" name="footnote129"></a> +<b>Note 129:</b> Le troisième concile de Latran sous Alexandre III, en +1179.<a href="#footnotetag129"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote130" name="footnote130"></a> +<b>Note 130:</b> L'antipape Benoît XIII, élu par les cardinaux résidant à +Avignon, après la mort de l'antipape Clément VII.<a href="#footnotetag130"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote131" name="footnote131"></a> +<b>Note 131:</b> Donna <i>Olimpia Pamfili</i>, née <i>Maldachini</i> (1594-1656). +Elle était la belle-sœur du cardinal J.-B. Pamfili qui, à la mort +d'Urbain VIII (1644), fut élu pape sous le nom d'Innocent X. Sous le +pontificat de ce dernier, Olimpia exerça une grande influence et amassa +d'immenses richesses. Le successeur d'Innocent X, Alexandre VII (1653), +lui ordonna de se rendre à Orvieto, pour y attendre le résultat d'une +enquête sur les origines de sa fortune; mais, avant la fin de cette +enquête, elle périt de la peste, en 1656.<a href="#footnotetag131"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote132" name="footnote132"></a> +<b>Note 132:</b> Voir le texte de ce discours à l'<i>Appendice</i> n<sup>o</sup> II: <i>Le +Conclave de 1829</i>.<a href="#footnotetag132"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote133" name="footnote133"></a> +<b>Note 133:</b> Jean-Baptiste <i>Bussi</i>, créé cardinal par Léon XII en +1824.<a href="#footnotetag133"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote134" name="footnote134"></a> +<b>Note 134:</b> Vincent <i>Macchi</i>, né à Capo di Monte en 1770, mort à Rome +en 1860.—Cardinal depuis le 2 octobre 1826. Avant d'être cardinal, M<sup>gr</sup> +Macchi avait été nonce en Suisse, puis à Paris (1819). Il portait alors +le titre d'archevêque de Nisibe.<a href="#footnotetag134"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote135" name="footnote135"></a> +<b>Note 135:</b> Jean-Baptiste-Marie-Anne-Antoine, comte de <i>Latil</i> +(1761-1839). Il était en 1789 grand vicaire de l'évêque de Vence; ayant +refusé de prêter serment à la constitution civile du clergé, il émigra +en 1790, revint en France l'année suivante, fut enfermé à +Montfort-l'Amaury, parvint à s'échapper et émigra de nouveau. Devenu en +1798 l'aumônier du comte d'Artois, il ne le quitta plus et rentra avec +lui en 1814. Il fut nommé évêque <i>in partibus</i> d'Amyclée en 1815, évêque +de Chartres en 1817 et pair de France en 1822. À la mort de Louis XVIII, +le nouveau roi se souvint de son ancien aumônier; il le créa comte et +l'appela à l'archevêché de Reims, M. de Latil sacra Charles X et reçut +du pape Léon XII (10 mars 1826) la pourpre romaine; le roi y ajouta le +titre de duc. À la révolution de Juillet, il s'enfuit en Angleterre, +puis revint en France, où il reprit son siège archiépiscopal, sans +siéger toutefois à la Chambre des pairs, n'ayant pas voulu prêter +serment au nouveau gouvernement.<a href="#footnotetag135"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote136" name="footnote136"></a> +<b>Note 136:</b> Les cardinaux français étaient au nombre de cinq: MM. de +Latil, archevêque de Reims; de Clermont-Tonnerre, archevêque de +Toulouse; de la Fare, archevêque de Sens; de Croy, archevêque de Rouen; +d'Isoard, archevêque d'Auch.<a href="#footnotetag136"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote137" name="footnote137"></a> +<b>Note 137:</b> Teresio <i>Ferrero della Marmora</i>, né à Turin le 15 octobre +1757, mort le 30 décembre 1831. Créé cardinal le 27 septembre 1824.<a href="#footnotetag137"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote138" name="footnote138"></a> +<b>Note 138:</b> De la même plume avec laquelle il venait d'écrire cette +dépêche à son ministre, Chateaubriand, ce même jour 3 mars, écrivait à +son ami M. de Marcellus, ministre plénipotentiaire à Lucques, cette +autre lettre, qui n'est pas précisément en style de chancellerie:</p> + +<p>«À M. de Marcellus, à Lucques. Rome, 3 mars 1829.</p> + +<p>«Rien de nouveau ici. Des scrutins nuls et variés. De la pluie, du vent, +des rhumatismes, et Torlonia enterré l'épée au côté, en habit noir et +chapeau bordé. Voilà tout. Ce soir, chez moi, on chante à neuf heures, +on soupe à dix, puis à minuit on jeûne pour les cendres de demain; avec +un peu de pénétration, vous devinerez que je vous écris le mardi-gras. +Tout cela, le mardi-gras surtout, me fait dire comme Potier dans le rôle +de Werther: «Mon ami, sais-tu ce que c'est que la vie? C'est un bois où +l'on s'embarrasse les jambes.» Encore si les miennes allaient à la +chasse comme les vôtres! Bonjour, voilà qui est bien peu sérieux pour un +ambassadeur auprès d'un conclave. Je pleure si souvent que, quand le +rire me prend par hasard, je le laisse aller.</p> + +<p class="right">«<span class="smcap">Chateaubriand</span>.»<a href="#footnotetag138"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote139" name="footnote139"></a> +<b>Note 139:</b> Les précédentes éditions portent à tort: <i>Jeudi</i>, ce 15 +mars;—ce qui est en contradiction avec le calendrier, et aussi avec les +deux dates données par Chateaubriand quelques lignes plus loin, et qui, +celles-là, sont exactes: <i>jeudi soir 12</i>, et <i>vendredi soir 13</i>.<a href="#footnotetag139"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote140" name="footnote140"></a> +<b>Note 140:</b> Anne-Louis-Henri duc de <i>la Fare</i> (1752-1829), +petit-neveu du cardinal de Bernis. Il était depuis deux ans évêque de +Nancy, lorsqu'il fut élu, par le bailliage de cette ville, député de son +ordre aux États-Généraux. Ce fut lui qui, le 4 mai 1789, à l'issue de la +messe qui eut lieu dans l'église Saint-Louis, à Versailles, pour +l'ouverture des États, prononça le discours d'usage. Son attitude +hostile aux idées de la Révolution l'obligea bientôt à quitter la +France; il se réfugia d'abord à Trêves, puis en Autriche, devint l'un +des principaux agents de Louis XVIII et ne rentra qu'avec lui, en 1814. +En 1816, il fut adjoint à l'archevêque de Reims, M. de +Talleyrand-Périgord, pour l'administration des affaires ecclésiastiques. +Archevêque de Sens en 1817, il reçut en 1822 le titre de pair de France, +et en 1823 la dignité de cardinal. Il assista aux deux conclaves où +furent élus Léon XII et Pie VIII et mourut à Paris le 10 décembre 1829.<a href="#footnotetag140"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote141" name="footnote141"></a> +<b>Note 141:</b> Gustave-Maximilien-Juste, prince de <i>Croy</i> (1773-1844). +Il était en 1789 chanoine du grand chapitre de Strasbourg. La Révolution +le força de se réfugier à Vienne, où il séjourna jusqu'en 1817, époque à +laquelle il fut nommé évêque de Strasbourg. À la mort du cardinal de +Périgord (1821), il devint grand-aumônier de France. Revêtu de la +pourpre romaine en 1822, il fut, en 1824 transféré de l'évêché de +Strasbourg à l'archevêché de Rouen. Après la révolution de 1830, le +prince de Croy resta fidèle à ses opinions légitimistes; il fut +cependant obligé d'assister, en 1840, au baptême du comte de Paris, mais +se retira aussitôt après la cérémonie.<a href="#footnotetag141"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote142" name="footnote142"></a> +<b>Note 142:</b> Joachim-Jean-Xavier, duc d'<i>Isoard</i> (1766-1839). Il fit +ses études au séminaire d'Aix, où il se lia intimement avec le futur +cardinal Fesch; lorsqu'éclata la Révolution, il n'avait reçu encore que +les ordres mineurs. En 1794, il se rendit à Vérone, auprès du comte de +Provence; puis, il revint en France, prit part à plusieurs complots +royalistes, et dut retourner en Italie après le 18 fructidor. La +protection de l'abbé Fesch lui permit de rentrer en France sous le +Consulat, et bientôt de remplir auprès de son ancien condisciple, devenu +archevêque de Lyon, cardinal et ambassadeur à Rome, les fonctions de +secrétaire particulier (1803). La même année, il fut nommé auditeur de +Rote. Il ne fut ordonné prêtre qu'en 1825, à Rome. Léon XII le créa peu +après (25 juin 1827) cardinal au titre de Saint-Pierre-ès-liens, qu'il +échangea plus tard contre celui de la Trinité-du-Mont. À son retour en +France, Mgr d'Isoard fut pourvu de l'archevêché d'Auch et appelé à la +pairie avec le titre de duc (24 janvier 1829). À la révolution de +Juillet, sa nomination à la Chambre haute fut annulée par la nouvelle +Charte: il se consacra alors uniquement à son diocèse. La mort de son +ami le cardinal Fesch ayant déterminé une vacance dans le corps des +cardinaux français, Mgr d'Isoard fut appelé à lui succéder (14 juin +1839), mais il mourut presque subitement quelques mois après, le 7 +octobre, pendant qu'il attendait à Paris ses bulles d'institution.<a href="#footnotetag142"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote143" name="footnote143"></a> +<b>Note 143:</b> Bélisaire <i>Cristaldi</i>, né à Rome le 11 juillet 1764, mort +à Rome le 25 février 1831. Nommé cardinal le 2 octobre 1826.<a href="#footnotetag143"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote144" name="footnote144"></a> +<b>Note 144:</b> Mgr Lambruschini, archevêque de Gênes, nonce du +Saint-Siège à Paris.<a href="#footnotetag144"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote145" name="footnote145"></a> +<b>Note 145:</b> L'abbé <i>Coudrin</i> avait accompagné à Rome comme +conclaviste le cardinal-archevêque de Rouen, le prince de Croy, dont il +était, depuis 1826, le premier vicaire général. Chateaubriand, qui n'a +fait que l'entrevoir, s'est trompé dans le jugement qu'il a porté sur +lui. Bien loin d'être un «esprit rétréci», l'abbé Coudrin possédait les +hautes et rares qualités qui font les chefs d'ordres. Son intelligence +égalait sa vertu. À l'époque où la Révolution venait d'anéantir les +anciens ordres religieux, il lui a été donné de fonder une Congrégation, +que Chateaubriand sans nul doute a mal connue et qui est aujourd'hui +répandue dans le monde entier, la Congrégation des Sacrés-Cœurs de +Jésus et de Marie et de l'Association perpétuelle du Très Saint +Sacrement de l'Autel (dite de Picpus). L'abbé Pierre Coudrin (en +religion le P. Marie-Joseph) était né le 1<sup>er</sup> mars 1768; il est mort le +27 mars 1837. Voir la <i>Vie du T. R. P. Marie-Joseph Coudrin</i>, par un +Père de la Congrégation des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie.<a href="#footnotetag145"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote146" name="footnote146"></a> +<b>Note 146:</b> Hercule Dandini, né à Rome le 25 juillet 1759, mort le 22 +juillet 1840. Cardinal le 10 mars 1823.<a href="#footnotetag146"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote147" name="footnote147"></a> +<b>Note 147:</b> <i>Louis I<sup>er</sup></i> (Charles-Auguste), roi de Bavière, né à +Strasbourg en 1786. Monté sur le trône le 12 octobre 1825, il se montra +un ardent <i>philhellène</i>, ce dont Chateaubriand lui savait très grand +gré. Un voyage qu'il fit en Italie, de 1804 à 1805, lui inspira pour les +arts une passion qui ne le quitta plus; il attira dans sa capitale les +plus grands artistes de l'Allemagne et il ne négligea rien pour faire de +Munich l'Athènes moderne. Malheureusement, il y introduisit un jour +Aspasie sous les traits de Lola Montès, une danseuse dont il fit une +comtesse de Lansfeld et qui devint un moment la souveraine absolue de la +Bavière. Louis I<sup>er</sup>, obligé de quitter ses États, au mois de février +1848, abdiqua, le 20 mars suivant, en faveur de son fils, Maximilien II. +Il vécut depuis dans la retraite et mourut à Nice le 29 février 1868.<a href="#footnotetag147"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote148" name="footnote148"></a> +<b>Note 148:</b> Gino-Alexandre-Joseph-Gaspard, marquis <i>Capponi</i>, né à +Florence le 14 septembre 1792. Élevé par le célèbre antiquaire l'abbé +Zannoni, il apprit un grand nombre de langues et voyagea en Italie, en +France, en Angleterre et en Allemagne. Il a joué en Toscane un rôle +politique important, particulièrement de 1847 à 1849. Bien qu'il fût +devenu presque aveugle dès 1839, il se voua avec passion aux études +historiques et fut le principal rédacteur des <i>Archives historiques</i> +publiées à Florence par Vieusseux. Le plus remarquable de ses ouvrages, +<i>Storia della Republica di Firenze</i>, a paru en 1875. Le marquis Gino +Capponi est mort le 3 février 1876.<a href="#footnotetag148"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote149" name="footnote149"></a> +<b>Note 149:</b> Chateaubriand ne nous a pas donné le nom de la +correspondante à laquelle était adressée cette lettre du 21 mars. C'est +évidemment la dame dont il a parlé plus haut, dans sa lettre à M<sup>me</sup> +Récamier, du 15 janvier 1829, et dont il disait: «J'ai reçu une lettre +de cette dame spirituelle qui venait quelquefois me voir au ministère; +jugez comme elle me fait bien la cour: elle est turque enragée; Mahmoud +est un grand homme qui a devancé sa nation!»<a href="#footnotetag149"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote150" name="footnote150"></a> +<b>Note 150:</b> Ce second discours fut prononcé par Chateaubriand en +plein conclave. On en trouvera le texte à l'<i>Appendice</i> n<sup>o</sup> II: <i>le +Conclave de 1829</i>.<a href="#footnotetag150"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote151" name="footnote151"></a> +<b>Note 151:</b> Auguste-Hilarion, comte de <i>Kératry</i> (1769-1859). Député +du Finistère, rédacteur du <i>Courrier français</i>, il avait, à la tribune +et dans la Presse, vivement combattu M. de Villèle, ce qui l'avait +rapproché de Chateaubriand. Député de 1818 à 1824, puis de 1827 à 1837, +M. de Kératry fut nommé pair de France le 3 octobre 1837. Élu en 1849 à +la Législative, et appelé, comme doyen d'âge, à présider la première +séance, il profita de cette circonstance pour laisser éclater son +hostilité contre les institutions républicaines. Il vota constamment +avec la droite monarchique et rentra dans la vie privée au 2 décembre +1851. Ce vieux parlementaire avait publié de nombreux écrits de +philosophie spiritualiste et religieuse, et plusieurs romans, dont l'un +au moins, le <i>Dernier des Beaumanoir</i> (1824), avait eu un assez vif +succès.<a href="#footnotetag151"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote152" name="footnote152"></a> +<b>Note 152:</b> Le sculpteur Desprez venait d'achever, pour le tombeau du +Poussin, d'après le tableau des <i>Bergers d'Arcadie</i>, un bas-relief, dont +Chateaubriand était, à bon droit, extrêmement satisfait<a href="#footnotetag152"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote153" name="footnote153"></a> +<b>Note 153:</b> Le troisième secrétaire de l'ambassade, le vicomte de +Sesmaisons, fils du comte Donatien de Sesmaisons, maréchal de camp et +député de la Loire-Inférieure, était, par sa mère, petit-fils du +chancelier Dambray. Les deux premiers secrétaires étaient MM. Bellocq et +Desmousseaux de Givré, dont il sera parlé tout à l'heure.—Les attachés +à l'ambassade étaient MM. de Montebello, du Viviers, de Mesnard, +d'Haussonville et Hyacinthe Pilorge, le fidèle secrétaire de +Chateaubriand.<a href="#footnotetag153"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote154" name="footnote154"></a> +<b>Note 154:</b> Le duc de Blacas était alors ambassadeur à Naples.<a href="#footnotetag154"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote155" name="footnote155"></a> +<b>Note 155:</b> Le comte Fuscaldo, ambassadeur de Naples à Rome.<a href="#footnotetag155"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote156" name="footnote156"></a> +<b>Note 156:</b> Le télégraphe aérien n'allait encore que jusqu'à Lyon, et +M. de Brosses, préfet du Rhône, en tenait la clef. C'était, comme son +père, un homme d'infiniment d'esprit.<a href="#footnotetag156"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote157" name="footnote157"></a> +<b>Note 157:</b> Chateaubriand répondit en ces termes au cardinal Fesch: +«J'aurais voulu, Monsieur le cardinal, répondre plutôt au billet que +vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Il augmente infiniment mes +regrets et ceux de Mme de Chateaubriand. Espérons que le temps viendra +où tous les obstacles seront levés. Grâce à la magnanimité de son roi, +la France est assez forte désormais pour braver des souvenirs: la +liberté doit vivre en paix avec la gloire.</p> + +<p>«Je prie Votre Éminence de croire à mon dévouement et d'agréer +l'assurance de ma haute considération.»<a href="#footnotetag157"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote158" name="footnote158"></a> +<b>Note 158:</b> M. Bellocq était premier secrétaire de l'ambassade. Le +second secrétaire, M. Desmousseaux de Givré, né le 1<sup>er</sup> janvier 1794, +était entré de bonne heure dans la carrière diplomatique. Il avait été +attaché à l'ambassade de Londres, sous Chateaubriand, en 1822. L'année +suivante, il avait été envoyé à Rome. Il donna sa démission à +l'avènement du ministère Polignac et rentra, après 1830, dans la +diplomatie. Député d'Eure-et-Loir de 1837 à 1848, il défendit, non sans +talent, la politique conservatrice et fut l'un des principaux soutiens +du ministère de M. Guizot, jusqu'au jour où, se séparant de son chef, +dans un discours prononcé le 27 avril 1847, il montra les ministres +répondant sur toutes les questions: «Rien, rien, rien!» Aussitôt +répercutés, grossis par les journaux opposants, ces mots: <i>Rien, rien, +rien!</i> eurent un retentissement énorme, et ils ne laissèrent pas d'être +pour quelque chose dans la révolution du 24 février. Après avoir siégé à +l'Assemblée législative de 1849 à 1851, M. Desmousseaux de Givré rentra +dans la vie privée.<a href="#footnotetag158"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote159" name="footnote159"></a> +<b>Note 159:</b> Voir l'<i>Appendice</i> n<sup>o</sup> III: <i>le Journal du Conclave</i>.<a href="#footnotetag159"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote160" name="footnote160"></a> +<b>Note 160:</b> En même temps que cette lettre, Chateaubriand envoyait à +M<sup>me</sup> Récamier le billet suivant destiné au jeune Canaris:</p> + +<p class="right">«Rome, 9 avril 1829.</p> + +<p>«Mon cher Canaris, je vous dois depuis longtemps une réponse. Vous +m'excuserez, parce que j'ai eu beaucoup d'affaires. Voici mes +recommandations:</p> + +<p>«Aimez bien M<sup>me</sup> Récamier. N'oubliez jamais que vous êtes né en Grèce; +que ma patrie devenue libre a versé son sang pour la liberté de la +vôtre, soyez surtout bon chrétien, c'est-à-dire honnête homme, et soumis +à la volonté de Dieu. Avec cela, mon cher petit ami, vous maintiendrez +votre nom sur la liste de ces anciens fameux Grecs, où l'a déjà placé +votre illustre père.</p> + +<p>«Je vous embrasse.</p> + +<p class="right">«<span class="smcap">Chateaubriand</span>.»<a href="#footnotetag160"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote161" name="footnote161"></a> +<b>Note 161:</b> <i>Umbræ enim transitus est tempus nostrum.</i> (<i>Livre de la +Sagesse.</i>)<a href="#footnotetag161"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote162" name="footnote162"></a> +<b>Note 162:</b> Le duc de Modène se défendait de cette accusation. Voir, +dans <i>Chateaubriand et son temps</i>, p. 363, les explications que donne à +ce sujet M. de Marcellus.<a href="#footnotetag162"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote163" name="footnote163"></a> +<b>Note 163:</b> «Le cardinal de Clermont-Tonnerre, dit M. de Marcellus +(<i>Chateaubriand et son temps</i>, p. 358), parti de Toulouse trop tard pour +arriver à l'ouverture du conclave, vint me voir à Lucques pour en avoir +des nouvelles, et pour se rendre à Rome par la voie la plus courte, en +évitant Florence. Je lui signalai la route de traverse peu suivie qui +longeait le lac de <i>Biguglia</i>; il la prit sans hésiter. Tout alla bien +jusqu'au passage de l'Arno; mais là, en mettant pied à terre, M. de +Clermont-Tonnerre se foula un nerf. Cet accident le retint plusieurs +jours à Sienne et ne lui permit d'entrer au conclave que le dernier des +cardinaux français.»<a href="#footnotetag163"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote164" name="footnote164"></a> +<b>Note 164:</b> <i>Hélène-Paulouwna</i> (Frédérique-Charlotte-Marie) était la +fille du prince Paul de Wurtemberg. Née le 9 janvier 1807, elle avait +épousé, le 19 février 1824, le grand-duc Michel Paulowitch, frère du +tzar Alexandre et du grand-duc Nicolas, qui allait devenir, l'année +suivante, empereur de Russie.<a href="#footnotetag164"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote165" name="footnote165"></a> +<b>Note 165:</b> <i>Paul</i>-Charles-Frédéric-Auguste, frère du roi de +Wurtemberg. Né le 19 janvier 1785, il avait épousé, le 28 septembre +1805, Catherine-Charlotte-Georgine-Frédérique-Louise-Sophie-Thérèse, +fille du duc de Saxe-Hildburhausen.<a href="#footnotetag165"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote166" name="footnote166"></a> +<b>Note 166:</b> La fête donnée par Chateaubriand à la Villa Médicis, en +l'honneur de la princesse Hélène, eut lieu le 29 avril 1829. Un journal +de Rome, le <i>Notizie del Giorno</i>, en publia un compte rendu +enthousiaste, que le <i>Moniteur</i> de Paris reproduisit dans son numéro du +15 mai.<a href="#footnotetag166"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote167" name="footnote167"></a> +<b>Note 167:</b> Femme du roi Joseph, qui avait pris le nom de comte de +Survilliers, comme son frère Louis avait pris le nom de comte de +Saint-Leu, et son frère Jérôme celui de comte de Montfort.<a href="#footnotetag167"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote168" name="footnote168"></a> +<b>Note 168:</b> L'enlèvement du pape Pie VII dans la nuit du 5 au 6 +juillet 1809.<a href="#footnotetag168"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote169" name="footnote169"></a> +<b>Note 169:</b> Mustapha <i>Reschid-Pacha</i> (1779-1857), l'homme d'État le +plus remarquable qu'ait eu la Turquie au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Lors de +l'ambassade de Chateaubriand à Rome, il était ministre des Affaires +étrangères sous Mahmoud II. Il devint grand vizir sous Abdul-Medjid, et +opéra d'importantes réformes.<a href="#footnotetag169"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote170" name="footnote170"></a> +<b>Note 170:</b> + +<p class="poem"> + Quand Sidrac, à qui l'âge allonge le chemin,<br> + Arrive dans la chambre, un bâton à la main....</p> + +<p class="right">(<span class="smcap">Boileau</span>, <i>le Lutrin</i>, chant I.)<a href="#footnotetag170"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote171" name="footnote171"></a> +<b>Note 171:</b> Théodore <i>Mionnet</i> (1770-1842). Conservateur adjoint à la +Bibliothèque nationale et membre de l'Académie des inscriptions, il +consacra trente ans de sa vie à son grand ouvrage, la <i>Description des +médailles grecques et romaines, avec leur degré de rareté et leur +estimation</i> (1806-1837, 15 vol. in-8<sup>o</sup>).<a href="#footnotetag171"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote172" name="footnote172"></a> +<b>Note 172:</b> Robert <i>Arnauld</i>, dit <i>d'Andilly</i>, (1589-1674), fils +d'Antoine Arnauld, le célèbre avocat, et frère du <i>grand Arnauld</i>. Son +fils, Simon Arnauld, marquis de Pomponne, fut l'un des ministres de +Louis XIV. Arnauld d'Andilly a laissé des <i>Mémoires sur sa vie</i>, publiés +en 1734, ainsi qu'un <i>Journal</i>, qui n'a paru qu'en 1857.<a href="#footnotetag172"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote173" name="footnote173"></a> +<b>Note 173:</b> Le chancelier de L'Hôpital excellait dans la poésie +intime. «Ses vers, dit Villemain, expriment des pensées si nobles qu'on +ne peut les lire sans attendrissement.... C'est une âme antique qui +s'exprime dans l'ancienne langue des Romains.» Ses amis Pibrac, de Thou, +Scévole de Sainte-Marthe se réunirent pour faire une édition de ses +<i>Poésies intimes</i>, qui fut publiée par Michel Hurault de L'Hôpital +(Paris, 1585, in fol.)<a href="#footnotetag173"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote174" name="footnote174"></a> +<b>Note 174:</b> C'est le nom que prend Damis, dans <i>la Métromanie</i>, de +Piron (acte I, scène VIII):</p> + +<div class="quote"> +<p class="add4em">MONDOR</p> + +<p class="noindent">Votre nom maintenant, c'est donc?</p> + +<p class="add4em">DAMIS</p> + +<p><span class="add12em">De l'Empyrée;</span><br> + Et j'en oserais bien garantir la durée.<a href="#footnotetag174"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> +</div> + +<p><a id="footnote175" name="footnote175"></a> +<b>Note 175:</b> Le connétable de Bourbon, en 1527.<a href="#footnotetag175"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote176" name="footnote176"></a> +<b>Note 176:</b> Jacques Buonaparte—le premier Bonaparte dont il soit +fait mention dans l'histoire—a laissé un récit du <i>sac de Rome en +1527</i>, dont il avait été témoin oculaire. Ce document a été traduit en +français par Napoléon-Louis Bonaparte, frère aîné de Napoléon III.<a href="#footnotetag176"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote177" name="footnote177"></a> +<b>Note 177:</b> Le 29 avril 1829, Chateaubriand écrivait, de Rome, à M. +de Marcellus:</p> + +<p>«Vous m'avez vu regretter Londres au moment de partir pour Vérone. +Aujourd'hui, à la veille de partir pour la France, je regrette Rome. +J'ai le congé que j'avais demandé, et me sens peu disposé à m'en servir. +Si M<sup>me</sup> de Chateaubriand veut aller à Paris toute seule, je pourrais +bien passer ici mon été. Je traite pour cela avec M. Bunsen, le ministre +de Prusse, la cession de son logement au Capitole. Qu'irais-je voir chez +nous? Le tumulte des antichambres, peut-être des rues; des luttes de +vanité. Après mon conclave et son tapage, j'ai repris goût aux ruines et +à la solitude.</p> + +<p class="right">«<span class="smcap">Chateaubriand.</span>»<a href="#footnotetag177"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote178" name="footnote178"></a> +<b>Note 178:</b> Voir, au tome I, l'Appendice n<sup>o</sup> III sur <i>Christian de +Chateaubriand</i>.<a href="#footnotetag178"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote179" name="footnote179"></a> +<b>Note 179:</b> Chateaubriand rentra à Paris le 28 mai 1829.—Les pages +qui vont suivre, jusqu'à la fin du Livre XIII, ont été écrites à Paris, +rue d'Enfer, en août et septembre 1830.<a href="#footnotetag179"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote180" name="footnote180"></a> +<b>Note 180:</b> Cormenin, dans son <i>Livre des Orateurs</i> (t. II, p. 59) +trace ainsi le portrait de Martignac: «Il captivait plutôt qu'il ne +maîtrisait l'attention. Avec quel art il ménageait la susceptibilité +vaniteuse de nos chambres françaises! avec quelle ingénieuse flexibilité +il pénétrait dans tous les détours d'une question! quelle fluidité de +diction! quel charme! quelle convenance! quel à-propos! L'exposition des +faits avait dans sa bouche une netteté admirable, et il analysait les +moyens de ses adversaires avec une fidélité et un bonheur d'expression +qui faisaient naître sur leurs lèvres le sourire de l'amour-propre +satisfait. Pendant que son regard animé parcourait l'assemblée, <i>il +modulait sur tous les tons sa voix de sirène, et son éloquence avait la +douceur et l'harmonie d'une lyre</i>. Si, <i>à tant de séductions</i>, si, à la +puissance gracieuse de sa parole, il eût joint les formes vives de +l'apostrophe et la précision rigoureuse des déductions logiques, c'eût +été le premier de nos orateurs, c'eût été la perfection même.»—Un des +membres les plus ardent» de l'extrême gauche, M. Dupont de l'Eure cédant +un jour à son admiration sympathique pour l'éloquence de M. de +Martignac, lui avait crié de sa place: «Tais-toi, Sirène.» Ce mot +résumait l'impression que ressentait la Chambre toutes les fois que le +ministre de l'Intérieur prenait la parole.<a href="#footnotetag180"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote181" name="footnote181"></a> +<b>Note 181:</b> Avant l'entrée en campagne et le départ du duc +d'Angoulême, il avait fallu rédiger les instructions qu'il devait suivre +et lui former un conseil politique. M. de Martignac avait été choisi +pour être le chef de ce conseil et avait reçu, à cette occasion, le +titre de commissaire civil près l'armée d'Espagne.<a href="#footnotetag181"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote182" name="footnote182"></a> +<b>Note 182:</b> Le 9 février 1829, M. de Martignac présenta deux projets +de loi destinés à réorganiser l'administration municipale et +départementale. La loi départementale fut discutée la première. Dans la +séance du 8 avril, malgré les efforts de Martignac, d'Hyde de Neuville, +de Vatimesnil et de Cuvier, la Chambre des députés adopta un amendement +qui supprimait les conseils d'arrondissement. Une ordonnance royale, en +date du même jour, retira les deux projets. Le ministère Martignac avait +vécu. Il tint cependant a faire voter le budget et à rester à son poste +jusqu'à la fin de la session, qui fut close le 30 juillet. Le 8 août, il +faisait place au ministère Polignac.<a href="#footnotetag182"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote183" name="footnote183"></a> +<b>Note 183:</b> «La défense spontanée, généreuse, désintéressée de M. de +Polignac, son antagoniste et son successeur, honore beaucoup le +caractère inoffensif et noble de M. de Martignac. Les méditations de son +plaidoyer et les émotions si dramatiques de ce procès, achevèrent de +ruiner sa santé chancelante.» (Cormenin, <i>Livre des Orateurs</i>, T. II, p. +59.)<a href="#footnotetag183"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote184" name="footnote184"></a> +<b>Note 184:</b></p> + +<p class="poem"> + <i>Quum mare sub noctem tumidis albescare cœpit<br> + Fluctibus</i>,</p> +<p class="poem25">(Ovide, <i>Métamorphoses</i>, livre XI.)<a href="#footnotetag184"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote185" name="footnote185"></a> +<b>Note 185:</b></p> + +<p class="poem"><i>Quum venti posuere, omnisque repende resedit<br> + flatus....</i></p> +<p class="poem25">(<i>Énéide</i>, livre VII, v. 27.)<a href="#footnotetag185"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote186" name="footnote186"></a> +<b>Note 186:</b></p> + +<p class="poem"><i>Vix primos inopina quies laxaverat artus.</i></p> +<p class="poem25">(<i>Énéide</i>, livre V, t. 857.)<a href="#footnotetag186"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote187" name="footnote187"></a> +<b>Note 187:</b> George Sand n'a peut-être pas de plus belles pages +descriptives que sa peinture des chemins creux et ombragés du Berry, +dans <i>Valentine</i>. Ce roman, le second de George Sand, publié en 1832, +deux mois à peine après <i>Indiana</i>, est resté l'un de ses +chefs-d'œuvre.<a href="#footnotetag187"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote188" name="footnote188"></a> +<b>Note 188:</b> Le cardinal d'Ossat, ambassadeur d'Henri III et d'Henri +IV à Rome, était né à la Roque-en-Magnoac, dans le diocèse d'Auch, le 23 +août 1536. Il mourut le 13 mars 1604. C'est lui qui obtint du Saint +Siège l'absolution d'Henri IV et fit accepter l'Édit de Nantes.<a href="#footnotetag188"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote189" name="footnote189"></a> +<b>Note 189:</b> Voir l'<i>Appendice</i> n<sup>o</sup> IV: <i>Dans les Pyrénées.</i><a href="#footnotetag189"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote190" name="footnote190"></a> +<b>Note 190:</b> Le <i>Moniteur</i> du 9 août 1829 annonça la formation du +nouveau ministère. Il était ainsi composé: le prince de Polignac aux +Affaires étrangères; M. de la Bourdonnaye à l'Intérieur; M. Courvoisier +à la Justice; M. de Chabrol aux Finances; le général de Bourmont à la +Guerre; l'amiral de Rigny à la Marine; M. de Montbel aux Affaires +ecclésiastiques et à l'Instruction publique.—L'amiral de Rigny, neveu +du baron Louis, était connu pour ses idées libérales. Nommé ministre +sans avoir été consulté, il arriva le 15 à Paris et refusa d'entrer dans +le cabinet. Il fut remplacé par la baron d'Haussez, préfet de Bordeaux.<a href="#footnotetag190"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote191" name="footnote191"></a> +<b>Note 191:</b> On lit dans le <i>Moniteur</i> du 27 août 1829: «On écrit de +Pau le 20 août:—«M. le vicomte de Chateaubriand est arrivé hier à Pau. +L'illustre auteur du <i>Génie du Christianisme</i> a visité une partie de la +ville et longtemps contemplé le château de Henri IV. Vers neuf heures, +une sérénade a été donnée au noble pair par les musiciens de la ville. +Une foule considérable couvrait la cour de l'hôtel de France et les +allées attenantes de la place Royale. Un grand nombre de citoyens ont +été admis dans les appartements du noble vicomte. Parmi las morceaux qui +ont été exécutés dans cette sérénade improvisée, on a surtout remarqué +la délicieuse romance du <i>Dernier des Abencerages: Combien j'ai douce +souvenance!</i> M. de Chateaubriand s'est rendu à l'empressement dont il +était l'objet, et s'est montré à l'une des fenêtres. Des acclamations +l'ont aussitôt accueilli et il y a répondu par ces paroles: «Messieurs, +je suis extrêmement sensible à l'honneur que vous voulez bien me faire; +je ne reconnais le mériter que par mon amour pour mon pays. Il était +tout naturel que la ville qui a vu naître Henri IV ait bien voulu se +souvenir de mon dévouement aux descendants de cet illustre roi.» De +nouvelles acclamations se sont fait entendre et la foule s'est ensuite +paisiblement dispersée.—M. de Chateaubriand est parti ce matin à neuf +heures pour Paris.» (<i>Mémorial des Pyrénées.</i>)»<a href="#footnotetag191"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote192" name="footnote192"></a> +<b>Note 192:</b> <i>Marie-Christine de Bourbon</i> (1805-1878). Elle était la +seconde fille des onze enfants de François I<sup>er</sup>, roi des Deux-Siciles, +et de sa seconde femme, Marie-Isabelle, infante d'Espagne. Elle épousa, +le 11 décembre 1829, le roi Ferdinand VII, déjà trois fois veuf, et elle +eut sur lui assez d'empire pour lui faire promulguer, le 29 mars 1830, +la pragmatique <i>Siete partidas</i> qui supprimait la loi salique et +dépossédait de ses droits au trône don Carlos, frère du roi.<a href="#footnotetag192"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote193" name="footnote193"></a> +<b>Note 193:</b> Ce livre a été écrit à Paris en août et septembre 1830.<a href="#footnotetag193"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote194" name="footnote194"></a> +<b>Note 194:</b> Lamartine, qui s'était déjà présenté une première fois en +1824, au lendemain des <i>Nouvelles Méditations</i>, et qui s'était vu alors +préférer l'honnête M. Droz, se présentait de nouveau pour remplacer le +comte Daru. L'élection eut lieu le 5 novembre 1829. Les concurrents de +Lamartine étaient le général Philippe de Ségur, l'historien de <i>Napoléon +et la Grande-Armée pendant l'année 1812</i>; M. Azaïs, auteur des +<i>Compensations dans les destinées humaines</i>, et M. David, ancien consul +général à Smyrne, auteur de l'<i>Alexandréide</i>. Lamartine fut élu au +premier tour de scrutin, par 19 voix contre 14 données à M. de Ségur.<a href="#footnotetag194"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote195" name="footnote195"></a> +<b>Note 195:</b> Charles-Jean-Dominique de <i>Lacretelle</i>, dit <i>le Jeune</i> +(1766-1855), membre de l'Académie française, auteur d'un grand nombre +d'ouvrages historiques, dont le meilleur est son <i>Histoire de la +Révolution française</i> (1821-1826, 8 vol. in-8<sup>o</sup>). Il a laissé, sous ce +titre: <i>Dix années d'épreuves pendant la Révolution</i> (1842, 1 vol. +in-8<sup>o</sup>), de très intéressants Mémoires qui mériteraient d'être +réimprimés.<a href="#footnotetag195"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote196" name="footnote196"></a> +<b>Note 196:</b> Jean-Pierre-Abel <i>Rémusat</i> (1788-1832). Membre de +l'Académie des inscriptions et belles-lettres, professeur au Collège de +France, rédacteur du <i>Journal des Savants</i>, conservateur des manuscrits +orientaux de la Bibliothèque royale, l'un des fondateurs de la Société +asiatique, dont il fut président en 1829, il a publié sur les langues et +les littératures de l'Orient de nombreuses et savantes études, où il a +su allier à l'érudition la plus sûre un rare talent d'écrivain. Ces +travaux le placèrent au premier rang des orientalistes. Il ne laissait +pas, d'ailleurs, de s'occuper aussi des choses d'Occident et de prendre +une part active à la politique. Par ses opinions, il appartenait à +l'extrême droite.<a href="#footnotetag196"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote197" name="footnote197"></a> +<b>Note 197:</b> Antoine-Jean <i>Saint-Martin</i> (1791-1832) fut, comme Abel +Rémusat, son confrère à l'Académie des inscriptions, un de nos plus +savants orientalistes. Sa <i>Notice sur l'Égypte sous les Pharaons</i> +(1811), et celle <i>sur le Zodiaque de Denderah</i> (1822), ses <i>Fragments +d'une histoire des Arsacides</i> (1830) et surtout ses <i>Mémoires +historiques et géographiques sur l'Arménie</i> (1818) sont des travaux de +premier ordre. Son ardeur monarchique égalait celle de Rémusat, et il +fonda, le 1<sup>er</sup> janvier 1829, <i>l'Universel</i>, feuille ultra-royaliste.<a href="#footnotetag197"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote198" name="footnote198"></a> +<b>Note 198:</b> Le 15 octobre 1829, la mort du savant chimiste Vauquelin +fit vaquer un siège dans la Chambre des députés, où il représentait les +arrondissements de Lisieux et de Pont-l'Évêque, qui formaient le +quatrième arrondissement électoral du département du Calvados. La +candidature fut offerte à M. Guizot, et, le 23 janvier 1830, il était +élu à une forte majorité. Au même moment, M. Berryer, que jusque-là son +âge avait tenu, comme M. Guizot, éloigné de la Chambre des députés, y +était élu par le département de la Haute-Loire, où un siège se trouvait +aussi vacant.<a href="#footnotetag198"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote199" name="footnote199"></a> +<b>Note 199:</b> Louis-Auguste-Victor de Ghaisne, comte de <i>Bourmont</i> +(1773-1846). Après avoir commandé, de 1794 à 1799, les Chouans du Maine +et de l'Anjou, il déposa les armes le 4 février 1800. Arrêté à la suite +de l'explosion de la <i>machine infernale</i> (21 décembre 1800) et enfermé +dans la citadelle de Besançon, il réussit à s'évader, à la fin de 1804, +et à gagner Lisbonne. En 1808, lorsque l'armée du général Junot, qui +avait envahi le Portugal, se trouva réduite à une situation désespérée, +Bourmont offrit ses services au général, qui les accepta, et il fit à la +bataille de Vimeiro des prodiges de valeur. Rentré en France, il fut +envoyé par Napoléon à l'armée d'Italie, et fut attaché à l'état-major du +prince Eugène. Pendant les campagnes de Russie, de Saxe et de France, il +se distingua par ses talents non moins que par son courage; il se +signala notamment à la défense du pont de Nogent-sur-Seine (février +1814) et y gagna le grade de général de division. Pendant les +Cent-Jours, il se prononça par écrit contre l'<i>Acte additionnel</i> et +attendit sa révocation. Elle ne vint pas, et, lorsque l'armée française +franchit la frontière de Belgique, il était à la tête d'une des +divisions du 4<sup>e</sup> corps, commandé par le général Gérard. Le 14 juin 1815, +il annonça au général Hulot, le plus ancien de ses commandants de +brigade, qu'il s'absenterait le lendemain; il lui confia tous les ordres +et instructions relatifs aux troupes, lui indiqua l'emplacement de tous +les postes, réunit la division et la lui laissa sous les armes. Le 15 au +matin, il faisait remettre au général Gérard une lettre où il lui +disait: «On ne me verra pas dans les rangs des étrangers; ils n'auront +de moi aucun renseignement capable de nuire à l'armée française, +composée d'hommes que j'aime et auxquels je ne cesserai de prendre un +vif intérêt.» Cet engagement fut tenu, et il résulte des événements +mêmes qui signalèrent le début de la campagne, que Bourmont et les +officiers qui l'accompagnaient gardèrent un silence absolu sur tout ce +qui concernait l'armée française. Bourmont n'a donc pas trahi, mais il a +commis un acte que l'impartiale histoire doit sévèrement condamner. +Puisqu'il avait repris du service dans l'armée impériale, il ne la +devait point quitter à la veille des hostilités. Cette faute, si grave +soit-elle, il l'a noblement rachetée, et par sa glorieuse expédition +d'Alger, et par le désintéressement dont il a fait preuve au lendemain +de sa victoire. Au mois d'août 1830, son successeur au Ministère de la +Guerre, le général Gérard, lui écrivit que «d'heureuses circonstances +l'ayant séparé de ses collègues, il n'avait pas à redouter leur sort; +que la France lui savait gré de ses succès, et que le Gouvernement +saurait le récompenser de ses services.» Si touché qu'il pût être de ce +témoignage rendu par son ancien chef du 4<sup>e</sup> corps, le maréchal de +Bourmont renonça sans hésiter à sa fortune politique et à sa fortune +militaire; il sacrifia sans compter ses titres, ses honneurs, ses +traitements, la dignité de pair de France et jusqu'à son bâton de +maréchal.<a href="#footnotetag199"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote200" name="footnote200"></a> +<b>Note 200:</b> Jean-Joseph-Antoine de <i>Courvoisier</i> (1775-1835). Il +avait émigré et servi à l'armée de Condé. Député de 1816 à 1824, il se +fit remarquer par la modération de ses idées, ainsi que par son talent. +Cormenin a dit de lui (<i>Livre des Orateurs</i>, II, 6): «Courvoisier, le +plus dispos et le plus intarissable des parleurs, si Thiers n'eût pas +existé.» Il était depuis 1818 procureur général près la cour de Lyon.<a href="#footnotetag200"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote201" name="footnote201"></a> +<b>Note 201:</b> Guillaume-Isidore Baron, comte de <i>Montbel</i> (1787-1861). +Ami particulier de M. de Villèle, qu'il avait remplacé comme maire de +Toulouse, il ne faisait partie de la Chambre des députés que depuis les +élections de novembre 1827. Après les journées de Juillet, il put +échapper aux poursuites et gagner l'Autriche. Condamné comme contumace à +la prison perpétuelle, et amnistié, ainsi que ses collègues, par le +ministère Molé (29 novembre 1836), il revint en France et se tint à +l'écart des affaires publiques. Il mourut à Frohsdorff en visite auprès +du comte de Chambord, le 3 février 1861. On lui doit une <i>Vie du duc de +Reichstadt</i> (1833) et une Relation des derniers moments de Charles X +(1836).<a href="#footnotetag201"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote202" name="footnote202"></a> +<b>Note 202:</b> M. de Polignac ayant été nommé président du Conseil le 17 +novembre 1829, M. de la Bourdonnaye donna sa démission de ministre de +l'Intérieur. Un de ses amis lui demanda quel avait été le motif de sa +retraite. «On voulait me faire jouer ma tête, répondit-il, j'ai désiré +tenir les cartes.» (Papiers politiques de M. de Villèle.)<a href="#footnotetag202"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote203" name="footnote203"></a> +<b>Note 203:</b> Martial-Côme-Annibal-Perpétue-Magloire, comte de +<i>Guernon-Ranville</i> (1787-1866). Il s'engagea en 1806 aux vélites de la +garde impériale; réformé pour cause de myopie, il se fît inscrire au +barreau de Caen. En 1820, il devint président du tribunal civil de +Bayeux. Avocat général à Colmar en 1821, procureur-général à Limoges en +1822, à Grenoble en 1826, il fut appelé en 1829 à remplacer au parquet +de la cour royale de Lyon M. de Courvoisier, qui venait d'être nommé +garde des sceaux. Le 2 mars 1830, il fut nommé député de Maine-et-Loire. +Il venait d'être réélu le 19 juillet, lorsque parurent les Ordonnances. +Arrêté à Tours le 25 août, il fut condamné par la Cour des pairs à la +prison perpétuelle et enfermé à Ham, où il resta jusqu'à l'amnistie de +1836. Il se retira alors au château de Ranville (Calvados), où il est +mort le 30 novembre 1866.<a href="#footnotetag203"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote204" name="footnote204"></a> +<b>Note 204:</b> Le <i>Journal du Commerce</i>, dans son numéro du 11 septembre +1829, publia, sous ce titre: <i>Association bretonne</i>, le Prospectus d'une +Société dont les membres s'engageaient à ne plus payer l'impôt dans le +cas où les formes constitutionnelles viendraient à être violées. Le +<i>Courrier français</i> reproduisit l'article du <i>Journal du Commerce</i>. Les +gérants des deux journaux furent condamnés, en première instance, le 27 +novembre 1829, à un mois de prison et 500 francs d'amende. Ce jugement +fut confirmé par la Cour royale de Paris le 11 mars 1830.<a href="#footnotetag204"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote205" name="footnote205"></a> +<b>Note 205:</b> <i>Le National</i>, dont le premier numéro parut le 3 janvier +1830. Il fut fondé par MM. Thiers, Mignet et Armand Carrel. Chacun d'eux +devait prendre la direction pour une année. M. Thiers commença.<a href="#footnotetag205"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote206" name="footnote206"></a> +<b>Note 206:</b> Le libraire Sautelet se suicida, en effet, peu de mois +après la fondation du <i>National</i>. Armand Carrel publia, à cette +occasion, dans la <i>Revue de Paris</i> de juin 1830, sous ce titre: <i>Une +mort volontaire</i>, un très bel article, dont j'extrais ces quelques +lignes: «Quand on a bien connu ce faible et excellent jeune homme, on se +le figure hésitant jusqu'à la dernière minute, demandant grâce encore à +sa destinée, même après avoir écrit quinze fois qu'il s'est condamné, et +qu'il ne peut plus vivre. Sans doute il a pleuré amèrement et longtemps +sur le bord de ce lit où il s'est frappé. Peut-être il s'est agenouillé +pour prier Dieu, car il y croyait; il disait que la création aurait été +une absurdité sans la vie future. Ses mains auront chargé les armes sans +qu'il leur commandât presque, et, pendant ce temps, il appelait ses +amis, sa mère, quelque objet d'affection plus cher encore, au secours de +son âme défaillante. Il était là, s'asseyant, se levant avec anxiété, +prêtant l'oreille au moindre bruit qui eût pu suspendre sa résolution ou +la précipiter. Une fenêtre légèrement entr'ouverte près de son lit a +montré qu'après avoir éteint sa lumière et s'être plongé dans +l'obscurité, il avait fait effort pour apercevoir un peu de jour qui +naissait et qui ne devait plus éclairer que son cadavre.... Enfin, il a +senti qu'il était seul, bien seul, abandonné de tout sur la terre; qu'il +n'y avait plus autour de lui que les fantômes créés par ses derniers +souvenirs. Il a cherché un reste de force et d'attention pour ne pas se +manquer, et sa main a été sûre....»<a href="#footnotetag206"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote207" name="footnote207"></a> +<b>Note 207:</b> C'est le 5 mai 1830, à Toulon, que le duc d'Angoulême +passa la revue de la flotte prête à mettre à la voile. Elle s'élevait à +675 bâtiments de guerre et du commerce, et ne comptait pas moins de 11 +vaisseaux, 24 frégates et 70 navires de guerre de moindre force. Le +spectacle que présentait la rade était magnifique. Les navires de guerre +et les bâtiments de transport, entre lesquels circulaient des milliers +de barques, occupaient le centre du tableau dont le cadre était formé +par les collines que couvrait une innombrable population. Tous les +navires étaient pavoisés; les équipages, montés dans les vergues et dans +les hunes, faisaient retentir l'air des cris de: Vive le Roi! Journée de +soleil et de fête à la veille des jours de deuil, dernier rayon à +l'heure où les ombres du soir vont envahir le ciel, dernier sourire de +la fortune à cette Maison de Bourbon qui avait trouvé la France épuisée, +appauvrie, écrasée sous le poids d'inénarrables désastres, et qui allait +la laisser libre, prospère et forte, avec des finances admirables et une +flotte superbe;—qui l'avait trouvée vaincue, humiliée, foulée aux pieds +par quatre cent mille envahisseurs, et qui allait lui léguer la plus +pure et la plus belle de toutes les conquêtes, accomplie sous les yeux +et malgré les menaces de l'Angleterre frémissante.<a href="#footnotetag207"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote208" name="footnote208"></a> +<b>Note 208:</b> Oraison funèbre de la reine Marie-Thérèse, prononcée le +1<sup>er</sup> septembre 1683.<a href="#footnotetag208"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote209" name="footnote209"></a> +<b>Note 209:</b> M. du Plessix, frère du contre-amiral du Plessix de +Parscau, beau-frère de Chateaubriand.<a href="#footnotetag209"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote210" name="footnote210"></a> +<b>Note 210:</b> Charles Lenormant, après avoir accompagné Champollion en +Égypte et après avoir fait partie de l'expédition scientifique en Morée, +était à la veille de revenir en France.<a href="#footnotetag210"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote211" name="footnote211"></a> +<b>Note 211:</b> Auguste-Théodore-Hilaire, baron <i>Barchou de Penhoen</i>, né +à Morlaix (Finistère) le 28 avril 1801. Il prit part à l'expédition +d'Alger comme capitaine d'état-major. Après la révolution de 1830, il +donna sa démission pour ne pas servir le gouvernement de Louis-Philippe, +et s'adonna aux lettres ainsi qu'à la philosophie. Ses principaux +ouvrages sont une <i>Histoire de la philosophie allemande</i> et une +<i>Histoire de la domination anglaise dans les Indes</i> (6 volumes in-8<sup>o</sup>). +Il était membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. En +1849, les électeurs du Finistère l'envoyèrent à l'Assemblée législative, +où il siégea parmi les royalistes. Après le 2 décembre 1851, il rentra +dans la vie privée, il mourut à Saint-Germain-en-Laye le 28 juillet +1855. Il avait été, au collège de Vendôme, le condisciple de Balzac, ce +qui lui vaut de figurer dans <i>Louis Lambert</i>. Dans la <i>Comédie humaine</i>, +<i>Gobseck</i> lui est dédié.<a href="#footnotetag211"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote212" name="footnote212"></a> +<b>Note 212:</b> <i>Mémoires d'un officier d'état-major</i>, par le baron +Barchou de Penhoen; p. 427. <span class="smcap">Ch.</span><a href="#footnotetag212"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote213" name="footnote213"></a> +<b>Note 213:</b> Charles X avait annoncé, dans son discours, l'expédition +d'Alger, déclarant que l'insulte faite au pavillon français par une +puissance barbaresque ne resterait pas longtemps impunie et qu'une +réparation éclatante allait satisfaire l'honneur de la France. Le soir, +quelques amis, parmi lesquels M. Villemain, étaient réunis dans le salon +de Chateaubriand: «Voilà, leur dit-il, de ces choses qui appartiennent à +la tradition de l'ancienne France, à l'hérédité de Saint Louis et de +Louis XIV; voilà ce que fait la royauté légitime. Dans sa crise +actuelle, avec ses misérables instruments, malgré ses peurs exagérées, +je le veux, elle conçoit une entreprise généreuse et chrétienne, ce que +je conseillais dès 1816, ce qu'elle aurait fait plus tard, avec moi, si +elle avait eu le bon sens de me garder. Oui, cet Alger, que Bossuet nous +montre foudroyé par nos galiotes à bombes, et qui ne sauva son port +qu'en nous rendant des captifs chrétiens, peut tomber dans nos mains, +cet été. Nous ferons mieux que lord Exmouth. Rien ne m'étonne de la +valeur française. Seulement, cela me ravit sans me rassurer. Qui connaît +les abîmes de la Providence? Elle peut du même coup abattre le vainqueur +à côté du vaincu, agrandir un royaume et renverser une dynastie.» +Villemain, <i>M. de Chateaubriand, sa vie, ses écrits, son influence +littéraire et politique sur son temps</i>, p. 447.<a href="#footnotetag213"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote214" name="footnote214"></a> +<b>Note 214:</b> Cet amendement était ainsi conçu: «Cependant notre +honneur, notre conscience, la fidélité que nous vous avons jurée et que +nous vous garderons toujours, nous imposent le devoir de faire connaître +à Votre Majesté qu'au milieu des sentiments unanimes de respect et +d'affection dont votre peuple vous entoure, de vives inquiétudes se sont +manifestées à la suite des changements survenus depuis la dernière +session. C'est à la haute sagesse de Votre Majesté qu'il appartient de +les apprécier et d'y apporter le remède qu'elle croira convenable. Les +prérogatives de la couronne placent dans ses mains augustes les moyens +d'assurer cette harmonie constitutionnelle aussi nécessaire à la force +du trône qu'au bonheur de la France.» M. Guizot et M. Berryer firent +tous deux leur début sur cet amendement, qu'avaient inspiré les amis de +M. de Martignac; M. Guizot le repoussa, comme tenant au roi un langage +trop faible; Berryer, comme attaquant les droits de la couronne.—Le +comte de <i>Lorgeril</i> (1778-1843) était entré à la Chambre en 1828, comme +député d'Ille et Vilaine, en remplacement de M. de Corbière, nommé paix +de France. Il ne fut pas réélu aux élections de juin-juillet 1890.<a href="#footnotetag214"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote215" name="footnote215"></a> +<b>Note 215:</b> Le 19 mai, parut au <i>Moniteur</i> une ordonnance royale qui +nommait Garde des sceaux, en remplacement de M. Courvoisier, M. de +Chantelauze, premier président de la Cour royale de Grenoble. M. de +Montbel remplaçait M. de Chabrol aux Finances, abandonnant le +portefeuille de l'Intérieur, qui était confié à M. de Peyronnet. La +direction générale des ponts et chaussées, détachée du département de +l'Intérieur, formait un nouveau ministère, celui des Travaux publics, à +la tête duquel on plaçait M. le baron <i>Capelle</i>, alors préfet de +Versailles.—Guillaume-Antoine-Benoît, baron <i>Capelle</i> (1775-1843) avait +été, sous l'Empire, préfet du département de la Méditerranée (chef-lieu +Livourne) puis préfet du Léman (chef-lieu Genève). La Restauration +l'avait fait conseiller d'État, préfet du Doubs, puis de Seine-et-Oise. +La Cour des pairs, le 21 décembre 1830, le condamna par contumace à la +prison perpétuelle comme signataire des <i>Ordonnances</i> du 25 juillet.<a href="#footnotetag215"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote216" name="footnote216"></a> +<b>Note 216:</b> M. de Guernon-Ranville, s'il était un homme de cœur, +était aussi un homme de talent. En 1814, il avait quitté le barreau de +Caen, où il avait brillamment débuté, et, après un vote énergique contre +l'Acte additionnel, il s'était rendu à Gand auprès du roi Louis XVIII, à +la tête d'une compagnie de volontaires royalistes. De Gand il était allé +à Londres rejoindre le duc d'Aumont, qui préparait un débarquement, sur +les côtes de Normandie. Comme avocat d'abord, puis comme procureur +général, il avait fait preuve de remarquables qualités oratoires. Il a +laissé sur son ministère de huit mois un intéressant Journal, publié en +1874, par M. Julien Travers, sous ce titre: <i>Journal d'un ministre.</i><a href="#footnotetag216"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote217" name="footnote217"></a> +<b>Note 217:</b> Lorsque M. de Chantelauze fut appelé au ministère, il +annonça sa nomination à son frère par la lettre suivante:</p> + +<p class="right">«Paris, 18 mai 1830.</p> + +<p>«Ma présence à Paris doit, mon cher ami, te causer quelque surprise. Tu +en éprouveras davantage demain, à la lecture du <i>Moniteur</i>, qui +contiendra ma nomination de Garde des sceaux. Je le regarde comme +l'événement le plus malheureux de ma vie, et il n'est rien que je n'aie +fait pour y échapper. Voilà bientôt un an que je résiste; nommé ministre +le 17 avril dernier, j'ai été assez heureux pour faire agréer mon refus, +pendant mon dernier séjour ici; j'ai également fait échouer de +semblables tentatives à Grenoble; c'est le 30 avril que j'ai reçu les +ordres du roi. M. le Dauphin, à son passage, m'a vivement pressé; j'ai +été ferme dans mon refus, et je croyais bien la chose finie à mon +avantage, mais, le 12 de ce mois, une dépêche télégraphique m'a prescrit +de me rendre à Paris. Arrivé depuis trois jours, je n'ai pas perdu un +instant pour empêcher un choix aussi peu convenable qu'utile. Mes +excuses n'ont pas été goûtées, et je cède à des ordres qui ne permettent +que l'obéissance. Ainsi, regarde-moi comme une victime à immoler et +plains-moi.»<a href="#footnotetag217"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote218" name="footnote218"></a> +<b>Note 218:</b> La Chambre des députés fut dissoute le 16 mai. Les +départements qui n'avaient qu'un collège électoral étaient appelés à +voter le 23 juin; dans les autres départements, les collèges +d'arrondissement devaient se réunir le 3 juillet, et les collèges de +département le 20 juillet. L'ouverture de la nouvelle Chambre était +fixée au 3 août.<a href="#footnotetag218"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote219" name="footnote219"></a> +<b>Note 219:</b> La <i>Tribune des départements</i>, fondée par Auguste et +Victorin Fabre. Cette feuille devint, après 1830, l'organe le plus +violent de l'opposition républicaine.<a href="#footnotetag219"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote220" name="footnote220"></a> +<b>Note 220:</b> Hilaire-Étienne-Octave <i>Rouillé</i>, marquis de <i>Boissy</i> +(1798-1866). Pair de France de 1839 à 1848, il fut pendant dix ans +<i>l'enfant terrible</i> de la Chambre haute, harcelant le chancelier +Pasquier de ses continuelles interruptions et de ses saillies +irrévérencieuses. De 1848 à 1853, il se vit condamné au supplice du +silence. Le 4 mars 1853, il revint au Luxembourg comme sénateur et y fit +preuve d'une honorable indépendance. Il a laisse des <i>Mémoires</i>, qui ne +valent pas, il faut bien le dire, ceux du vieux chancelier, auquel il +avait autrefois fait la vie si dure. Le marquis de Boissy, en 1851, à +cinquante-trois ans, avait épousé la célèbre marquise Guiccioli, +elle-même presque quinquagénaire, et <i>veuve</i> de lord Byron depuis plus +d'un quart de siècle.—En 1830, date à laquelle a été écrite cette page +des <i>Mémoires</i>, M. de Boissy n'était encore que le <i>comte</i> de Boissy, et +c'est avec raison que Chateaubriand lui donne ce titre; il ne devait +prendre celui de <i>marquis</i> qu'à la mort de son père (28 juin 1840).<a href="#footnotetag220"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote221" name="footnote221"></a> +<b>Note 221:</b> Le Rapport au roi avait été rédigé par M. de +Chantelauze.<a href="#footnotetag221"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote222" name="footnote222"></a> +<b>Note 222:</b> L'article 14 de la Charte était ainsi conçu: «Le Roi est +le chef suprême de l'État, commande les forces de terre et de mer, +déclare la guerre, fait les traités de paix, d'alliance et de commerce, +nomme à tous les emplois d'administration publique, et fait les +règlements et <i>ordonnances nécessaires pour l'exécution des lois et la +sûreté de l'État</i>.<a href="#footnotetag222"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote223" name="footnote223"></a> +<b>Note 223:</b> Chateaubriand demeurait alors rue d'Enfer, n<sup>o</sup> 84.<a href="#footnotetag223"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote224" name="footnote224"></a> +<b>Note 224:</b> Jean-Henri-Claude <i>Mangin</i> (1786-1835). Comme procureur +général à Poitiers, il avait dirigé les poursuites contre le général +Berton et ses complices (1822). Il avait été nommé conseiller à la Cour +de cassation en 1827, et préfet de police en 1829. Magistrat éminent, +orateur et écrivain, il a laissé des ouvrages de jurisprudence qui font +encore aujourd'hui autorité en la matière: <i>Traité de l'action publique +et de l'action civile</i>;—<i>Traité des procès-verbaux</i>;—<i>Traité de +l'instruction publique.</i><a href="#footnotetag224"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote225" name="footnote225"></a> +<b>Note 225:</b> Le comte de Chabrol-Volvic. Il était préfet de la Seine +depuis 1812. Le comte de Chabrol-Croussol, qui avait été ministre des +finances dans le cabinet Polignac jusqu'au 19 mai 1830, était son +frère.<a href="#footnotetag225"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote226" name="footnote226"></a> +<b>Note 226:</b> Le vicomte de Champagny.—Lors du procès des ministres +(audience du 16 décembre 1830), il fit la déclaration suivante: «J'ai eu +connaissance des ordonnances du 25 juillet par le <i>Moniteur</i> du 26; rien +n'avait pu me faire prévoir un événement aussi grave. Aucun ordre +n'avait été donné au ministère de la guerre. Aucun mouvement +extraordinaire de troupes n'avait eu lieu. Je dirai même qu'au moment où +les ordonnances parurent, il y avait autour de Paris moins de troupes de +la garde que de coutume. Deux régiments, dont l'un de cavalerie et +l'autre d'infanterie, avaient été envoyés en Normandie pour faciliter la +recherche des incendiaires.»<a href="#footnotetag226"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote227" name="footnote227"></a> +<b>Note 227:</b> La protestation des journalistes fut rédigée par MM. +Thiers, Châtelain et Cauchois-Lemaire. Les signataires étaient, en +effet, au nombre de quarante-quatre. Voici leurs noms: Gauja, gérant du +<i>National</i>; Thiers, Mignet, Chambolle, Peysse, Albert Stapfer, Dubochet, +Rolle, rédacteurs du <i>National</i>;—Châtelain, Guyet, Moussette, Avenel, +Alexis de Jussieu, J.-F. Dupont, rédacteurs, et V. de Lapelouse, gérant +du <i>Courrier français</i>;—Guizard, Dejean, Charles de Rémusat, +rédacteurs, et Pierre Leroux, gérant du <i>Globe</i>;—Année, +Cauchois-Lemaire et Évariste Dumoulin, rédacteurs du +<i>Constitutionnel</i>;—Senty, Haussmann, Dussard, Chalas, A. Billard, J.-J. +Baude, Busoni, Barbaroux, rédacteurs, et Coste, gérant du +<i>Temps</i>;—Victor Bohain, Nestor Roqueplan, rédacteurs du +<i>Figaro</i>;—Auguste Fabre et Ader, rédacteurs de la <i>Tribune des +départements</i>;—Plagnol, Levasseur et Fazy, rédacteurs de la +<i>Révolution</i>;—F. Larreguy, rédacteur, et Bert, gérant du <i>Journal du +Commerce</i>;—Léon Pillet, gérant du <i>Journal de Paris</i>;—Vaillant, gérant +du <i>Sylphe</i>;—Sarrans jeune, gérant du <i>Courrier des Électeurs</i>.<a href="#footnotetag227"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote228" name="footnote228"></a> +<b>Note 228:</b> Au nombre de quatorze. C'étaient MM. Bavoux, Bérard, +Bernard, de Laborde, Chardel, Daunou, Jacques Lefebvre, Marchal, +Mauguin, Casimir Périer, Persil, de Schonen, Vassal et Villemain.<a href="#footnotetag228"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote229" name="footnote229"></a> +<b>Note 229:</b> «M. Thiers, qui avait si bien parlé la veille des <i>têtes</i> +à engager, croyant la sienne menacée, alla chercher une prudente +retraite dans la vallée de Montmorency, chez M<sup>me</sup> de Courchamp, la +sœur d'Étienne Béquet.» <i>Notes inédites sur M. Thiers</i>, par Joseph +d'Arçay (le D<sup>r</sup> Bonnet de Malherbe), p. 52.<a href="#footnotetag229"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote230" name="footnote230"></a> +<b>Note 230:</b> Des deux frères <i>Béquet</i>, le seul qui ait laissé un nom +était le rédacteur des <i>Débats</i>, Étienne Béquet (1800-1838). C'est lui +qui avait écrit, au mois d'août 1829, à l'avènement du ministère +Polignac, le fameux article se terminant par ces mots: «Malheureuse +France! malheureux roi!» Son principal titre est le feuilleton +hebdomadaire qu'il rédigea pendant quinze ans, et qu'il signait de la +lettre <i>R</i>. «Il savait, selon le mot de Jules Janin, tout dire sans +offenser personne.» En 1829, presque en même temps que son célèbre +article des <i>Débats</i>, il avait publié dans la <i>Revue de Paris</i> une +nouvelle, <i>Marie ou le Mouchoir bleu</i>, qui avait eu un succès +prodigieux.<a href="#footnotetag230"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote231" name="footnote231"></a> +<b>Note 231:</b> Le titre exact du journal que dirigeait M. Coste en 1823 +était celui-ci: <i>Tablettes universelles</i>, ou <i>Répertoire de documents +historiques, politiques, scientifiques et littéraires, avec une +Bibliographie raisonnée</i>. Le bulletin politique était fait par M. +Thiers, qui signait ***. Les autres rédacteurs étaient MM. +Cauchois-Lemaire, Coquerel, Dubois, Mahul, Dumon, Rabbe, Charles de +Rémusat, Théodore Jouffroy, Damiron, etc. Au mois de janvier 1824, M. +Coste, obéré par les frais de son journal, écrasé par les amendes, et +d'ailleurs récemment condamné à un an de prison, vendit les <i>Tablettes</i> +à M. Sosthène de la Rochefoucauld, qui poursuivait alors, avec les fonds +de la liste civile, et aussi parfois avec ses propres fonds, sa campagne +d'amortissement des journaux. Un des rédacteurs, M. Rabbe, adressa à M. +Coste une lettre fort dure, qui fut insérée dans le <i>Courrier français</i> +et amena un duel entre les deux écrivains.<a href="#footnotetag231"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote232" name="footnote232"></a> +<b>Note 232:</b> Jacques <i>Coste</i> (1798-1859). S'il avait vendu son +journal, les <i>Tablettes universelles</i>, M. Coste n'en restait pas moins +l'adversaire résolu et déclaré du gouvernement de la Restauration. Le 15 +octobre 1829, il fonda <i>le Temps</i>, «journal des progrès politiques, +scientifiques, littéraires et industriels», qui ne contribua pas moins +que le <i>National</i> à préparer la révolution de 1830. Ce journal subsista +jusqu'au 17 juin 1842. Son titre a été repris, le 1<sup>er</sup> mars 1849, par M. +Xavier Durrieu, et en 1861 par M. A. Nefftzer. Le <i>Temps</i> de M. Durrieu +ne vécut que dix mois, mais celui de M. Nefftzer aura bientôt atteint la +quarantaine.<a href="#footnotetag232"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote233" name="footnote233"></a> +<b>Note 233:</b> Lorsque le commissaire de police se présenta aux bureaux +du <i>Temps</i>, dans la rue de Richelieu, pleine à ce moment d'une foule +curieuse et inquiète, M. Baude refusa d'ouvrir les portes de +l'imprimerie. Un serrurier, est requis; M. Baude lui lit à haute voix +l'article 384 du Code pénal, qui punit des travaux forcés le vol par +effraction. L'ouvrier intimidé se retire. Le commissaire menace alors M. +Baude de le faire arrêter; celui-ci rouvre son Code et lit l'article +341, qui punit des travaux forcés l'arrestation arbitraire. À un second +serrurier, requis pour remplacer le premier, il relit l'article 384, et, +cette fois encore, l'ouvrier se retire. La lutte se prolongea ainsi +longtemps; il fallut recourir au serrurier chargé de river les fers des +forçats.<a href="#footnotetag233"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote234" name="footnote234"></a> +<b>Note 234:</b> M. Billot.<a href="#footnotetag234"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote235" name="footnote235"></a> +<b>Note 235:</b> Rue Neuve-du-Luxembourg, n<sup>o</sup> 27.<a href="#footnotetag235"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote236" name="footnote236"></a> +<b>Note 236:</b> La rue du duc de Bordeaux est doyenne la rue du +<i>Vingt-neuf Juillet</i>, en vertu d'une décision ministérielle du 19 août +1830. Elle est située entre la rue de Rivoli (n<sup>o</sup> 208) et la rue +Saint-Honoré (n<sup>o</sup> 213), tout près de l'église Saint-Roch.<a href="#footnotetag236"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote237" name="footnote237"></a> +<b>Note 237:</b> Alfred Nettement (<i>Histoire de la Restauration</i>, t. VIII, +p. 608) raconte cet incident d'une façon un peu différente: «Il était +alors six heures du soir. La garde royale vint apporter un secours +nécessaire à la gendarmerie et à la ligne, dont les efforts demeuraient +impuissants. Des coups de feu répondirent à la grêle de pierres qui +tombaient sur la troupe; ils étaient tirés par un détachement du 5<sup>e</sup> +régiment de ligne qui entrait dans la rue Saint-Honoré par la rue de +Rivoli. Cette décharge coûta la vie à un jeune étudiant anglais nommé +Folks, qui était allé se réfugier à l'<i>Hôtel Royal</i>, situé à l'angle de +la rue des Pyramides. Il avait eu l'imprudence de se mettre à la fenêtre +pour suivre les progrès du mouvement insurrectionnel: une des premières +balles l'atteignit.<a href="#footnotetag237"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote238" name="footnote238"></a> +<b>Note 238:</b> Le président du Conseil occupait l'hôtel du ministère des +Affaires étrangères, alors situé à l'angle de la rue des Capucines et +des boulevards.<a href="#footnotetag238"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote239" name="footnote239"></a> +<b>Note 239:</b> Marie-Victor-Nicolas de Fay, marquis de +<i>Latour-Maubourg</i>, (1768-1850). Il avait servi avec éclat sous l'Empire. +À la bataille de la Moskowa, commandant une des divisions de la réserve +de cavalerie, il prit part à la célèbre charge contre la grande redoute +de Borodino et fut blessé au moment où ses cuirassiers y pénétraient. À +Leipsick, il eut la cuisse emportée par un boulet de canon. À son valet +de chambre, qui était accouru et se livrait au désespoir: «Qu'as-tu donc +à pleurer? dit Latour-Maubourg, tu n'auras plus qu'une botte à cirer.» +Pair de France (4 juin 1814), ministre de la guerre (9 novembre 1819-14 +décembre 1821), il était devenu gouverneur des Invalides en 1822, après +la mort du maréchal de Coigny. Après les journées de Juillet, il donna +sa démission de pair, se retira à Melun, puis alla rejoindre les +Bourbons en exil. Gouverneur du duc de Bordeaux en 1835, il ne rentra en +France qu'en 1848.<a href="#footnotetag239"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote240" name="footnote240"></a> +<b>Note 240:</b> Alfred-Armand-Robert, comte de <i>Saint-Chamans</i> +(1781-1848). Engagé comme cavalier au 9<sup>e</sup> régiment de dragons, le 1<sup>er</sup> +octobre 1801, colonel le 19 mai 1811, maréchal de camp et colonel du +régiment des dragons de la garde royale le 8 septembre 1815, inspecteur +de cavalerie le 19 juin 1822, commandant la 1<sup>re</sup> brigade de la 2<sup>e</sup> +division de cavalerie de la garde royale en Espagne le 3 décembre 1823, +admis au traitement de réforme par décret du 17 septembre 1830. Ses +<i>Mémoires</i> ont été publiés en 1896.<a href="#footnotetag240"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote241" name="footnote241"></a> +<b>Note 241:</b> Alexandre <i>Sala</i>, officier au 6<sup>e</sup> régiment d'infanterie +de la garde. Il a publié sous ce titre: <i>Dix jours de 1830</i>, une +relation des événements auxquels il avait assisté. En 1832, il était +avec la duchesse de Berry sur le <i>Carlo-Alberto</i>; traduit de ce chef +devant la Cour d'assises de Montbrison, il fut acquitté. En 1848, il +fonda, avec Alfred Nettement et Armand de Pontmartin, l'<i>Opinion +publique</i>, dont il fut, jusqu'à la suppression de cette feuille le 8 +janvier 1852, un des principaux rédacteurs.<a href="#footnotetag241"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote242" name="footnote242"></a> +<b>Note 242:</b> On lit dans les <i>Mémoires du général de Saint-Chamans</i>: +«J'occupai la grande rue du faubourg Saint-Antoine dans toute sa +longueur.... Notre attitude était paisible et pacifique, et les +habitants, hommes, femmes et enfants, sortirent en foule des maisons et +se mêlèrent dans nos rangs; j'étais à cheval au milieu d'eux, et je +parlais avec action à plusieurs groupes de ce peuple pour l'exhorter à +rester tranquille et à reprendre ses occupations ordinaires, lorsqu'une +femme, s'approchant de moi, me dit avec vivacité et en gesticulant qu'il +était impossible de rester tranquille lorsqu'on était sans argent pour +acheter du pain pour ses enfants, et que, quant au travail et aux +occupations, ils n'en avaient plus, puisque, depuis la veille, tous les +ateliers étaient fermés. Je lui donnai une pièce de cinq francs, et elle +se mit aussitôt à crier à tue-tête: <i>Vive le Roi! Vive le Roi!</i> Ce cri +fut vivement répété par plusieurs de ceux qui m'entouraient et qui me +tendaient leurs mains.... Je leur distribuai avec le même succès tout ce +que j'avais d'argent sur moi; pièces d'or et monnaie de billon furent +bien reçues et produisirent chez eux le même enthousiasme royaliste, car +j'avais soin de leur bien dire que c'était le Roi qui nous avait ordonné +de secourir les indigents: je vidai ainsi ma bourse; mais ce mince +trésor fut bientôt épuisé, et ne trouvant plus de réponse à faire à ceux +qui me tendaient la main (et il en arrivait de nouveaux à chaque +instant), je m'aperçus que les cris de: <i>Vive le Roi!</i> s'épuisaient +aussi; plusieurs de ceux qui s'en allaient les mains vides éclataient +même en murmures, et maugréaient tout comme si, après la réception +qu'ils m'avaient faite, je leur devais une gratification. Je le répète, +si j'avais eu un fourgon de pièces de cinq francs à leur distribuer, je +me serais fait de tout ce peuple du faubourg Saint-Antoine et des +environs une nombreuse avant-garde avec laquelle j'aurais pu parcourir +pacifiquement tout Paris, et ces mêmes gens qui, le matin, avaient aidé +à construire les barricades aux cris de: <i>Vive la Charte!</i> le soir les +auraient démolies avec joie, aux cris de: <i>Vive le Roi!</i> sans que +j'eusse eu besoin de tirer un coup de fusil, et je les aurais amenés +ensuite sur la place du Carrousel saluer de leurs acclamations +royalistes le palais de nos rois.» (<i>Mémoires</i>, p. 496.)<a href="#footnotetag242"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote243" name="footnote243"></a> +<b>Note 243:</b> Cette colonne, placée sous les ordres du général Talon, +était composée d'un bataillon du 3<sup>e</sup> régiment de la garde, renforcé de +150 lanciers, d'un bataillon suisse et de deux pièces de canon.<a href="#footnotetag243"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote244" name="footnote244"></a> +<b>Note 244:</b> Au sujet de ce passage des <i>Mémoires d'Outre-tombe</i>, le +duc Victor de Broglie dit, au tome III de ses <i>Souvenirs</i>, page 287: +«L'auteur de cette assertion a été mal informé; la réunion fut fortuite, +MM. Thiers et Mignet ne s'y trouvèrent pas. Il n'y fut question de M. le +duc d'Orléans ni directement ni indirectement.»—Voici du reste les +détails que donne le duc de Broglie sur la réunion qui eut lieu chez M. +Guizot dans la matinée du 28: «En allant vers les dix heures chez M. +Guizot, qui demeurait rue de la Ville-l'Évêque, je ne remarquai aucun +symptôme d'agitation. Je trouvai M. Guizot dans son cabinet, occupé à +mettre au net le projet de protestation dont il avait été chargé la +veille (dans la réunion tenue chez M. Casimir Périer); à côté, dans le +salon, se trouvaient plusieurs de nos amis, entre autres M. de Rémusat +et M. Cousin, disputant assez vivement; nous vîmes entrer au bout d'un +quart d'heure un rédacteur du <i>National</i> qui depuis s'est fait un nom, +M. Carrel.—«Tout est fini pour cette fois, nous dit-il tristement; le +gouvernement est maître du terrain; mais, patience, il n'est pas au +bout!»<a href="#footnotetag244"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote245" name="footnote245"></a> +<b>Note 245:</b> Rue du faubourg Poissonnière, n<sup>o</sup> 40.<a href="#footnotetag245"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote246" name="footnote246"></a> +<b>Note 246:</b> Dominique-François-Jean <i>Arago</i> (1786-1853), le célèbre +astronome. Député de 1831 à 1848, membre du Gouvernement provisoire de +1848, représentant du peuple aux Assemblées constituante et législative +de 1848-49.—Lorsqu'éclata la Révolution de Juillet, il était directeur +de l'Observatoire.<a href="#footnotetag246"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote247" name="footnote247"></a> +<b>Note 247:</b> Jacques-Jean-Marie-François <i>Boudin</i>, comte de <i>Tromelin</i> +(1771-1842). Il servit à l'armée des princes en 1792 et prit part à +l'expédition de Quiberon. Attaché ensuite à l'armée royale de Normandie, +il fut pris à Caen (1798), s'évada et passa en Orient, et fit, dans +l'armée turque, les campagnes de Syrie et d'Égypte. Rentré en France en +1802, incarcéré à l'Abbaye, lors de l'affaire de Pichegru et de +Cadoudal, il en sortit au bout de six mois pour entrer, comme capitaine, +dans le 112<sup>e</sup> régiment de ligne. Général de brigade après la bataille de +Leipsick, il se battit vaillamment à Waterloo. Pendant la campagne +d'Espagne de 1823, il obtint de grands succès à Igualada, Calders, Yorba +et Tarragone, et fut nommé lieutenant-général. Pendant les journées de +Juillet, il seconda activement M. de Sémonville dans les démarches qui +amenèrent le retrait des ordonnances et le ministère de M. de Mortemart. +Son rôle, dans ces néfastes journées, fut aussi courageux qu'honorable; +sa vie même fut un instant menacée, et il fallut que le général La +Fayette le couvrît de sa personne à l'Hôtel-de-Ville.<a href="#footnotetag247"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote248" name="footnote248"></a> +<b>Note 248:</b> Louis-Alexandre-Marie Valon de Boucheron, comte +<i>d'Ambrugeac</i> (1771-1844). Colonel sous l'Empire, il avait servi, +pendant les Cent-Jours, dans la petite armée du duc d'Angoulême. De 1815 +à 1823, député de la Corrèze, il siégea au côté droit et parut plusieurs +fois à la tribune. Louis XVIII le fit pair de France le 23 décembre +1823. Après 1830, il prêta le serment de fidélité à Louis-Philippe et +conserva la dignité de pair jusqu'à sa mort.<a href="#footnotetag248"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote249" name="footnote249"></a> +<b>Note 249:</b> Jean-Baptiste-Adolphe <i>Charras</i> (1810-1865). Il avait été +expulsé de l'École polytechnique trois mois avant les journées de +Juillet pour avoir, dans un banquet d'étudiants, porté un toast à La +Fayette et chanté la <i>Marseillaise</i>. Il n'était encore que chef de +bataillon, malgré l'éclat de ses services en Afrique, lorsqu'éclata la +Révolution de Février, qui le fit lieutenant-colonel, puis +sous-secrétaire d'État au Ministère de la Guerre. Représentant du peuple +de 1848 à 1851, il fut arrêté au coup d'État et conduit à Bruxelles. Il +mourut à Bâle le 23 janvier 1865. On lui doit une <i>Histoire de la +campagne de 1815</i> (Bruxelles, 1863). Il avait également préparé les +matériaux d'une <i>Histoire de la guerre de 1813 en Allemagne</i>.<a href="#footnotetag249"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote250" name="footnote250"></a> +<b>Note 250:</b> Isidore, comte <i>Exelmans</i> (1775-1802), l'un des plus +brillants généraux de cavalerie du premier Empire, pair de France sous +Louis-Philippe, grand chancelier de la Légion d'honneur en 1849, +maréchal de France en 1851.<a href="#footnotetag250"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote251" name="footnote251"></a> +<b>Note 251:</b> Pierre-Claude, comte <i>Pajol</i> (1772-1844). Il servit avec +éclat sous l'Empire; Napoléon le créa baron en 1809, général de division +en 1812, et grand officier de la Légion d'honneur le 19 février 1814. Ce +jour-là, l'Empereur lui dit en l'embrassant: «Si tous les généraux +m'avaient servi comme vous, l'ennemi ne serait pas en France.» Louis +XVIII le fit comte et lui donna le commandement d'une division de +cavalerie à Orléans. Au retour de l'île d'Elbe, il amena ses troupes à +Napoléon, qui le nomma pair de France le 2 juin 1815. Mis à la retraite +le 3 juin 1816, le comte Pajol voyagea, revint à Paris le 29 juillet +1830, à la nouvelle des Ordonnances, prit la direction de +l'insurrection, et, le 2 août, se mit à la tête de la troupe d'insurgés +qui marcha sur Rambouillet. La Révolution ne se montra point ingrate: le +comte Pajol fut fait grand-cordon de la Légion d'honneur le 31 août +1830, commandant de la 1<sup>re</sup> division militaire le 26 septembre, et pair +de France le 10 novembre 1831.<a href="#footnotetag251"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote252" name="footnote252"></a> +<b>Note 252:</b> Albert-Anne-Jules <i>Bertier de Sauvigny</i>, lieutenant au +14<sup>e</sup> régiment d'infanterie. Il devait être, peu de temps après la +Révolution de Juillet, le héros d'une étrange aventure. Le 17 février +1832, le roi Louis-Philippe, la reine et M<sup>lle</sup> Adélaïde, accompagnés du +général Dumas, aide de camp du roi, sortaient à pied des Tuileries par +la grille du quai, et entraient par un des premiers guichets sur le +Carrousel, qu'ils traversèrent obliquement pour se rendre au +Palais-Royal par la rue de Rohan. Au même moment, un cabriolet de +remise, sortant de la rue de Chartres, traversait aussi le Carrousel et +se dirigeait vers le guichet du Pont-Royal. Subitement, le maître de la +voiture, vêtu d'un manteau bleu, fit retourner le cheval et le ramena du +côté de la rue de Chartres et de l'hôtel Longueville, auprès duquel le +roi se trouvait alors. Le cabriolet passa si près de lui qu'il fut forcé +de se jeter vivement de côté. Quelques instants après, le roi et ses +compagnons, arrivés à l'angle de l'hôtel de Nantes, virent revenir à eux +le même cabriolet, qui était entré un instant avant dans la rue de +Chartres, et qui, cette fois encore, semblait vouloir les serrer contre +le mur et même les atteindre; mais le cheval, ramené trop brusquement +dans cette direction nouvelle, s'abattit; il fut immédiatement relevé et +continua rapidement sa course du côté du Pont-Royal. Après trois jours +de recherches, la police découvrait que l'homme au manteau bleu était M. +Bertier de Sauvigny. Il comparut le 5 mai 1832 devant la Cour d'assises +de la Seine; il n'était accusé de rien moins que d'avoir «commis un +attentat contre la personne du roi, en dirigeant volontairement, à deux +reprises différentes, et dans une intention coupable, son cabriolet +contre la personne du roi; crime prévu par l'article 86 du Code pénal». +L'article 86 punissait ce crime de la peine de mort. L'avocat général, +M. Partarieu-Lafosse réclama l'application de cet article; il déclara +seulement, dans sa réplique, qu'après la condamnation interviendrait +certainement une commutation de peine. Après une admirable plaidoirie de +Berryer, Bertier de Sauvigny fut acquitté, aux applaudissements de +l'auditoire.<a href="#footnotetag252"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote253" name="footnote253"></a> +<b>Note 253:</b> Jean-George <i>Farcy</i> (1800-1830). Ancien élève de l'École +normale, disciple et ami de Victor Cousin, il avait traduit le troisième +volume des <i>Éléments de la Philosophie de l'Esprit humain</i>, par Dugald +Stewart (1825). Le 29 juillet, il se porta avec les attaquants vers le +Louvre, du côté du Carrousel; les soldats faisaient un feu nourri dans +la rue de Rohan, du haut d'un balcon qui était à l'angle de cette rue et +de la rue Saint-Honoré. Farcy, qui débouchait au coin de la rue de Rohan +et de celle de Montpensier tomba l'un des premiers, atteint du haut en +bas d'une balle dans la poitrine.—Ses amis ont publié, en 1831, sous le +titre de <i>Reliquiæ</i>, le recueil des vers et opuscules de Farcy.<a href="#footnotetag253"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote254" name="footnote254"></a> +<b>Note 254:</b> Dans son <i>Histoire de la Restauration</i> (tome VIII. p. +663), Alfred Nettement raconte ainsi la prise de la caserne Babylone: +«Le commandant Dufay refusa de capituler devant l'émeute; il plaça ses +soldats aux fenêtres et dans la cour, et le siège de la caserne +commença. Il dura plusieurs heures en amenant des pertes des deux côtés; +l'élève Vaneau tomba mortellement frappé. Les insurgés envoyèrent un +parlementaire: on ne le reçut pas, et le drapeau noir fat arboré. Alors +les émeutiers résolurent de recourir à l'incendie, afin de forcer les +Suisses à se rendre devant cet ennemi qu'on appelle le feu; des bottes +de paille et des fagots arrosés de térébenthine furent allumés.... La +flamme et la fumée aveuglèrent bientôt les assiégés; secondés par les +lieutenants Halter, Couteau et Saunteron, ils tentèrent d'opérer une +sortie et s'élancèrent à travers la flamme, la baïonnette en avant. Les +insurgés se précipitèrent vers eux, et un combat corps à corps +s'engagea; les Suisses refusèrent de se rendre; ils furent +impitoyablement massacrés. Le brave commandant Dufay périt et son corps +fut traîné dans les rues par les insurgés. Quelques Suisses seulement +parvinrent à échapper au massacre; la caserne envahie par le peuple fut +livrée au pillage.—La lutte héroïque de la caserne Babylone devait être +l'adieu des Suisses à la France; comme leurs pères en 1792, ils tinrent +jusqu'au bout le serment qu'ils avaient prêté au Roi, et moururent pour +lui.»<a href="#footnotetag254"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote255" name="footnote255"></a> +<b>Note 255:</b> Casimir-Louis-Victurnien de Rochechouart, prince de +Tonnay-Charente, duc de <i>Mortemart</i> (1787-1875). Après avoir servi sous +l'Empire, il fut, à la première Restauration, nommé pair de France et +colonel des Cent-Suisses, que son grand-père, le duc de Brissac, avait +commandés en 1789. Aux Cent-Jours, il suivit le roi à Gand, et, au +retour, fut nommé maréchal de camp et major-général de la Garde +nationale de Paris (14 octobre 1815). Au mois d'avril 1828, il fut +envoyé comme ambassadeur à Saint-Pétersbourg; revenu en France au +commencement de 1830, il allait partir pour les eaux lorsqu'il apprit la +publication des Ordonnances. Après les journées de Juillet, il continua +de siéger à la chambre des pairs, et, sous le second Empire, il accepta +de faire partie du Sénat (27 mars 1852). Il assista du reste fort peu +aux séances, se tint également à l'écart de la nouvelle cour et se +consacra aux œuvres de charité.—Sur son rôle pendant les journées de +Juillet, voir les <i>Mémoires pour servir à l'histoire de la Révolution de +1830</i>, par M. Alexandre Mazas. M. Mazas était secrétaire du duc de +Mortemart.<a href="#footnotetag255"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote256" name="footnote256"></a> +<b>Note 256:</b> Apollinaire-Antoine-Maurice, comte <i>d'Argout</i> +(1782-1858). Il était pair de France depuis 1819, et comme son collègue +M. de Sémonville, il appartenait à la droite modérée. De 1830 à 1836, il +fut plusieurs fois ministre et détint successivement les portefeuilles +de la Marine, du Commerce et des Travaux publics, de l'Intérieur et des +Finances. Durant ces six années, le nez de M. d'Argout ne cessa de +servir de cible aux flèches de la <i>Caricature</i> et du <i>Charivari</i> et aux +<i>épingles</i> de <i>La Mode</i> et du <i>Corsaire</i>. Renonçant enfin aux +ministères, il se réfugia dans le poste moins tourmenté de gouverneur de +la Banque de France. Il est mort sénateur du second Empire.<a href="#footnotetag256"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote257" name="footnote257"></a> +<b>Note 257:</b> Sur le pseudo-général <i>Dubourg</i>, voir, au tome IV, les +notes 1 et 2 de la page 55.<a href="#footnotetag257"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote258" name="footnote258"></a> +<b>Note 258:</b> Voir, sur M. <i>Baude</i>, au tome IV, la note 1 de la page +137.<a href="#footnotetag258"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote259" name="footnote259"></a> +<b>Note 259:</b> Étienne-Maurice, comte <i>Gérard</i> (1773-1853). Après avoir +été l'un des plus glorieux généraux de l'Empire, il était entré en 1822 +dans la via politique. Au mois de juillet 1830, il était député de +l'Oise. Le 11 août 1830, il accepta le portefeuille de la Guerre, qu'il +abandonna le 16 novembre suivant pour raison de santé. Élevé à la +dignité de maréchal de France, le 17 août de la même année, il fut +appelé, le 4 août 1831, au commandement de l'armée du Nord et dirigea le +siège d'Anvers. Pair de France en 1833, de nouveau ministre de la +Guerre, avec la présidence du Conseil, du 18 juillet au 19 octobre 1834, +il fut nommé, le 4 février 1836, grand chancelier de la Légion +d'honneur. Le gouvernement provisoire du 24 février 1848 le destitua; le +second Empire le nomma sénateur (26 janvier 1853). Il mourut trois mois +après, le 17 avril, et fut inhumé aux Invalides.<a href="#footnotetag259"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote260" name="footnote260"></a> +<b>Note 260:</b> Claude-Antoine-Gabriel, duc de <i>Choiseul-Stainville</i> +(1760-1838). Chevalier d'honneur de la reine Marie-Antoinette, il était +resté auprès d'elle jusqu'à son incarcération au Temple, et il n'avait +émigré que quand sa tête avait été mise à prix. Arrêté à Calais, à la +suite d'un naufrage (novembre 1795), et acquitté par le Conseil de +guerre devant lequel on l'avait traduit, il n'en avait pas moins été +retenu en prison par le Directoire, et finalement condamné à mort. Le 18 +brumaire le sauva. La Restauration l'appela à la pairie (4 juin 1814), +et plus tard au poste de gouverneur du Louvre (28 mai 1820). Son +attitude à la Chambre des pairs et sa constante opposition au ministère +Villèle lui avaient valu une grande popularité. Le roi Louis-Philippe le +choisit pour un de ses aides de camp.<a href="#footnotetag260"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote261" name="footnote261"></a> +<b>Note 261:</b> La rue où demeurait M. Laffitte, et qui allait bientôt +porter son nom, s'appelait sous la Restauration la <i>rue d'Artois</i>.<a href="#footnotetag261"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote262" name="footnote262"></a> +<b>Note 262:</b> Les missionnaires de la rue d'Enfer, dont parle ici +Chateaubriand étaient les prêtres de la <i>Société des Missions de +France</i>, fondée par le Père Rauzan, et qui est aujourd'hui la <i>Société +des Prêtres de la Miséricorde</i> sous le titre de l'<i>Immaculée +Conception</i>. Le 29 juillet, leur maison fut envahie par les émeutiers. +«Toutes les chambres sont fouillées, dit un témoin oculaire; la caisse +de l'économe est vidée, la cave elle-même est envahie.... De nouvelles +bandes surviennent, et, l'exaltation croissant avec l'ivresse, les coups +de fusil retentissent à travers les corridors et les escaliers. Partout +le pillage et la désolation. Rien n'échappe à l'enlèvement ou à la +destruction. Argent, linges, objets précieux, tout disparaît; les +fenêtres sont brisées, les meubles hachés en morceaux et jetés dans la +cour ou dans les jardins. On sonde à la baïonnette une terre fraîchement +remuée, dans le jardin, et une caisse contenant tous les vases sacrés +devient la proie des dévastateurs.... Au milieu du tumulte, le P. Rauzan +paraît un moment à sa fenêtre, et cherche à apaiser les esprits.... Deux +balles sifflent à ses oreilles, et un troisième coup, ajusté par un de +ces bourreaux égarés, allait atteindre le digne prêtre, lorsqu'un garde +national parvient à relever à temps le canon du fusil. La balle, +toutefois, effleure de si près le dessus de la tête du saint vieillard, +qu'il avouait plus tard avoir perdu pour un moment le sentiment de sa +situation....» Pour compléter l'œuvre de destruction, les +dévastateurs mettent le feu à l'intérieur d'une chambre. L'incendie +commençait, lorsque deux missionnaires, déguisés en domestiques de +l'hospice des Enfants-Trouvés (situé également rue d'Enfer), arrivent, +accompagnés de deux sœurs de Charité, et, se mêlant à la foule, ils +s'écrient: «Malheureux, que faites-vous? Ne voyez-vous pas que le feu va +se communiquer à l'hospice? Voulez-vous donc brûler ces pauvres petits +orphelins?»—On les écoute; une chaîne est organisée, et le feu est +éteint au dedans. Mais bientôt, à l'aide de la paille qu'ils ont +amoncelée, et sur laquelle ils entassent les débris des meubles, les +livres, les papiers, les ornements sacrés, de grands feux sont allumés à +la fois au jardin, dans la cour et jusque dans la rue.—Les +missionnaires purent échapper, en se réfugiant, les uns à l'hospice des +Enfants-Trouvés, les autres sous le toit de Chateaubriand. (<i>Vie du très +révérend Père Jean-Baptiste Rauzan</i>, par le <i>P. A. Delaporte</i>, pages 281 +et suiv.)<a href="#footnotetag262"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote263" name="footnote263"></a> +<b>Note 263:</b> La maison de Chateaubriand, rue d'Enfer, n<sup>o</sup> 84, était +voisine de l'Observatoire, dont François Arago était alors le +directeur.<a href="#footnotetag263"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote264" name="footnote264"></a> +<b>Note 264:</b> Joseph <i>Mérilhou</i> (1788-1856).—Après avoir appartenu à +la magistrature impériale, il avait figuré, sous la Restauration, au +premier rang des avocats <i>libéraux</i>, et avait plaidé dans presque tous +les procès politiques du temps. Il ne se bornait pas du reste à défendre +les conspirateurs, il conspirait comme eux. Affilié à la «Charbonnerie», +il fut d'abord membre de la haute-vente et bientôt de la vente suprême. +C'est donc à bon droit que l'avocat-général Marchangy, dans l'affaire +des quatre sergents de la Rochelle (août 1822), pouvait dire à Mérilhou, +qui plaidait pour le sergent Bories: «Ici les véritables coupables ne +sont pas sur les bancs des accusés, mais sur les bancs des +avocats.»—Nommé conseiller d'État le 20 août 1830, il devint, le 2 +novembre suivant, lors de la formation du ministère Laffitte, ministre +de l'Instruction publique et des Cultes, et il en profita pour supprimer +la Société des Missions de France et pour réunir au domaine de l'État la +maison du Mont-Valérien qui en était le chef-lieu. Député de 1831 à +1834, pair de France le 3 octobre 1837, il s'était fait nommer, dès le +21 avril 1832, conseiller à la cour de Cassation, revenant ainsi à la +magistrature, après avoir passé par le carbonarisme:</p> + +<p class="quote">Que dans un bon fauteuil il dorme à son retour.<a href="#footnotetag264"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote265" name="footnote265"></a> +<b>Note 265:</b> Casimir-Marie-Marcellin-Pierre-Célestin <i>Chardel</i> +(1777-1847). Il était en 1830 juge au tribunal de la Seine et député de +Paris. Pendant les journées de juillet, il présida un comité +insurrectionnel, et, dès le 27 août, il se fit nommer conseiller à la +cour de Cassation.<a href="#footnotetag265"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote266" name="footnote266"></a> +<b>Note 266:</b> Pierre-François <i>Marchal</i> (1785-1864). Il était, depuis +1827, député de la Meurthe. Il prit part aux journées de juillet et +s'empara du télégraphe, que le gouvernement nouveau utilisa +immédiatement pour assurer son triomphe. Nommé directeur des télégraphes +par la Commission municipale, il ne resta pas longtemps à ce poste; ses +idées avancées le firent destituer. Réélu député de 1831 à 1834 et de +1837 à 1845, il siégea dans l'opposition. Après le 24 février, il fit +partie de l'Assemblée constituante, et vota constamment avec la gauche +républicaine. Il ne fut pas renommé à la Législative et rentra dans la +vie privée.<a href="#footnotetag266"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote267" name="footnote267"></a> +<b>Note 267:</b> Jacques-François-Nicolas <i>Bavoux</i> (1774-1848). Il était +en 1830, député de Paris. Il ne garda la préfecture de police que deux +jours; dès le 1<sup>er</sup> août, il était remplacé par M. Girod (de l'Ain). Le +23 août, il fut nommé conseiller-maître à la Cour des Comptes. En 1819, +professeur suppléant à la Faculté de droit, il avait été traduit devant +la cour d'Assises de la Seine sous la prévention d'avoir provoqué, par +des discours tenus dans des lieux publics, à la désobéissance aux lois. +Acquitté par le jury, après une plaidoirie de M<sup>e</sup> Dupin aîné, il passa +sans transition de l'obscurité la plus profonde à la popularité la plus +éclatante. L'obscurité depuis longtemps est revenue:</p> + +<p class="quote">Bavoux, Bavoux, Bavoux, nous t'avons oublié!<a href="#footnotetag267"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote268" name="footnote268"></a> +<b>Note 268:</b> Auguste-Simon-Louis <i>Bérard</i> (1783-1859), banquier à +Paris, député de la Seine depuis 1827. Son rôle pendant les journées de +juillet fut des plus considérables. Il ne laissa pas du reste de tirer +assez bien son épingle du jeu. Dès le mois d'août 1830, il fut nommé +directeur général des ponts et chaussées et des mines; peu de temps +après il devint conseiller d'État. Un peu plus tard, le ministère Molé +lui donna la recette générale du Cher: Ce fut sa dernière situation +officielle.—M. Bérard a publié, en 1834, des <i>Souvenirs historiques sur +la Révolution de 1830</i>.<a href="#footnotetag268"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote269" name="footnote269"></a> +<b>Note 269:</b> M. Palamède de Forbin-Janson, beau-frère du duc de +Mortemart.<a href="#footnotetag269"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote270" name="footnote270"></a> +<b>Note 270:</b> François <i>Sauvo</i> (1772-1859). Il était attaché, depuis +1795, à la rédaction du <i>Moniteur universel</i>, lorsqu'il fut chargé, en +1800, de la direction de ce journal, par Maret, secrétaire général des +Consuls; il devait la conserver jusqu'en 1840.—Dans la soirée du 25 +juillet 1830, il avait été averti qu'il recevrait des articles fort +étendus qui ne seraient terminés qu'au milieu de la nuit et devraient +être insérés dans le numéro du lendemain. Vers onze heures du soir, il +fut mandé par M. de Chantelauze, qui lui remit le rapport et les +ordonnances. M. Sauvo parcourut les pièces «Qu'en pensez-vous?» lui +demanda M. de Montbel qui était présent.—«Dieu sauve le Roi et la +France!» répondit le rédacteur du <i>Moniteur</i>. Et il ajouta en se +retirant: «Messieurs, j'ai cinquante-sept ans, j'ai vu toutes les +journées de la Révolution et je me retire avec une profonde terreur.»<a href="#footnotetag270"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote271" name="footnote271"></a> +<b>Note 271:</b> Augustin-Charles <i>Périer</i> (1773-1833), frère de Casimir +Périer. Il était député de l'Isère depuis 1827 et siégeait au centre +gauche. Non réélu aux élections du 5 juillet 1831, il fut nommé pair de +France le 16 mai 1832.<a href="#footnotetag271"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote272" name="footnote272"></a> +<b>Note 272:</b> Jules-Paul-Benjamin <i>Delessert</i> (1773-1847). Grand +industriel, il avait créé à Passy, en 1801, une filature de coton qui +rendit la France moins tributaire de l'Angleterre, et une raffinerie de +sucre, où il obtint le premier sucre de betterave bien cristallisé. En +1818, il importa d'Angleterre l'idée des Caisses d'épargne et popularisa +en France cette institution, qu'à sa mort il dota généreusement. Il fut +vingt-quatre ans député, de 1817 à 1824 et de 1827 à 1842, et il sut +toujours allier à une noble indépendance un amour éclairé de l'ordre. +Peu d'hommes politiques ont laissé une mémoire plus honorée.—Il était +le frère de M. Gabriel Delessert, préfet de police de 1836 à 1848, qui a +su, dans l'exercice de ces délicates fonctions, forcer l'estime de ses +adversaires eux-mêmes.<a href="#footnotetag272"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote273" name="footnote273"></a> +<b>Note 273:</b> Jean-Baptiste-Henry <i>Collin</i>, comte de <i>Sussy</i> +(1776-1837). Il fut maître des requêtes sous l'Empire, puis, sous la +Restauration, administrateur des contributions indirectes. Admis à +siéger, le 3 janvier 1827, à la Chambre des pairs, par droit +héréditaire, en remplacement de son père décédé, il prit place parmi les +modérés. M. de Sussy siégea à la Chambre haute jusqu'à sa mort, ayant +prêté serment au gouvernement de Juillet.<a href="#footnotetag273"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote274" name="footnote274"></a> +<b>Note 274:</b> Sur cet épisode d'Arnouville et sur la première rencontre +de Chateaubriand avec le capitaine Dubourg, voir au tome IV, pages +55-56.<a href="#footnotetag274"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote275" name="footnote275"></a> +<b>Note 275:</b> Tome I, p. 244.<a href="#footnotetag275"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote276" name="footnote276"></a> +<b>Note 276:</b> J'ai reçu, le 9 janvier de cette année 1841, une lettre +de M. Dubourg; on y lit ces phrases: «Combien j'ai désiré vous voir +depuis notre rencontre sur le quai du Louvre! Combien de fois j'ai +désiré verser dans votre sein les chagrins qui déchiraient mon âme! +Qu'on est malheureux d'aimer avec passion son pays, son honneur, sa +gloire, quand l'on vit à une telle époque!...</p> + +<p>«Avais-je tort, en 1830, de ne pas vouloir me soumettre à ce que l'on +faisait! Je voyais clairement l'avenir odieux que l'on préparait à la +France, j'expliquais comment le mal seul pouvait surgir d'arrangements +politiques aussi frauduleux; mais personne ne me comprenait».</p> + +<p>Le 5 juillet de cette même année 1841, M. Dubourg m'écrivait encore pour +m'envoyer le brouillon d'une note qu'il adressait en 1828 à MM. de +Martignac et de Caux pour les engager à me faire entrer au Conseil. Je +n'ai donc rien avancé sur M. Dubourg qui ne soit de la plus exacte +vérité. (Paris, note de 1841). <span class="smcap">Ch</span>.<a href="#footnotetag276"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote277" name="footnote277"></a> +<b>Note 277:</b> En regard de la version de Chateaubriand, il convient de +placer celle du duc Victor de Broglie: «Je ne sais en vérité, dit-il +(<i>Souvenirs</i>, III, 325), si j'ai placé quatre paroles dans une +conversation à bâtons rompus, où nous étions animés des mêmes sentiments +et préoccupés du même but; mais ce dont je suis parfaitement sûr, c'est +de n'avoir jamais dit que je venais de parcourir tout Paris, que nous +étions sur un volcan; que les maîtres ne pouvaient plus contenir leurs +ouvriers; que, si le nom du roi était désormais prononcé, on couperait +la gorge à qui le prononcerait; que nous serions tous massacrés; qu'on +prendrait d'assaut le Luxembourg comme la Bastille en 1789; et, quant au +discours par lequel M. de Chateaubriand aurait foudroyé ce langage, +c'est ma faute peut-être, mais je regrette de n'en avoir pas entendu le +premier mot.<a href="#footnotetag277"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote278" name="footnote278"></a> +<b>Note 278:</b> Ce livre a été écrit à Paris en août et septembre 1830, +et revu en décembre 1840.<a href="#footnotetag278"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote279" name="footnote279"></a> +<b>Note 279:</b> Les <i>Souvenirs</i> du duc de Broglie sont ici d'accord avec +les <i>Mémoires d'Outre-Tombe</i>. «On lisait, dit M. de Broglie, affiché sur +la porte même de M. Laffitte, à la Bourse et dans tous les lieux +publics, un placard ainsi conçu:</p> + +<p>«Charles X ne peut plus rentrer à Paris; il a fait couler le sang du +peuple;</p> + +<p>«La République nous exposerait à d'affreuses divisions; elle nous +brouillerait avec l'Europe;</p> + +<p>«Le duc d'Orléans est un prince dévoué à la cause de la Révolution;</p> + +<p>«Le duc d'Orléans ne s'est jamais battu contre nous;</p> + +<p>«Le duc d'Orléans était à Jemmapes;</p> + +<p>«Le duc d'Orléans a porté les couleurs nationales, le duc d'Orléans peut +seul les porter encore.</p> + +<p>«Le duc d'Orléans s'est prononcé; il accepte la Charte comme nous +l'avons toujours voulue et entendue.</p> + +<p>«C'est du peuple français qu'il tiendra sa couronne.»</p> + +<p>«Cette dernière phrase fut immédiatement modifiée ainsi qu'il suit dans +un second placard:</p> + +<p>«Le duc d'Orléans ne se prononce pas; il attend notre vœu; proclamons +ce vœu, il acceptera la Charte comme nous l'avons toujours entendue +et voulue.»</p> + +<p>Le duc de Broglie ajoute: «D'où provenaient ces placards? <i>On sait +aujourd'hui qu'ils étaient l'œuvre de MM. Thiers et Mignet</i>, et que +le libraire Paulin, fort de leurs amis, donna ses soins à l'impression +et à l'affichage. M. Laffitte était-il dans la secret? Il y a lieu de le +présumer.» (<i>Souvenirs du feu duc de Broglie</i>, tome III, p. 314.)<a href="#footnotetag279"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote280" name="footnote280"></a> +<b>Note 280:</b> Ary <i>Scheffer</i> (1785-1858). Dès 1821, il avait été choisi +pour donner des leçons de peinture aux jeunes princes d'Orléans, +auxquels il resta toujours très attaché. La princesse Marie, en mourant, +lui légua tous ses dessins.<a href="#footnotetag280"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote281" name="footnote281"></a> +<b>Note 281:</b> Hyacinthe-Camille-Odilon <i>Barrot</i> (1791-1873). Très +royaliste en 1815, il avait monté la garde dans les appartements du roi, +dans la nuit de son départ; mais il se jeta bientôt dans l'opposition +libérale. Préfet de la Seine, d'août 1830 à février 1831; député de 1830 +à 1848; représentant du peuple, de 1848 au 2 décembre 1851; ministre et +président du Conseil, du 20 décembre 1848 au 30 octobre 1849; président +du conseil d'État, du 27 juillet 1872 à sa mort (6 août 1873). Ses +<i>Mémoires</i> (4 vol. in-8<sup>o</sup>) ont paru en 1875.<a href="#footnotetag281"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote282" name="footnote282"></a> +<b>Note 282:</b> Le capitaine Le Motha est l'officier qu'Alfred de Vigny a +immortalisé dans le dernier et admirable épisode de <i>Servitude et +Grandeur militaires</i>,—<i>la Vie et la mort du capitaine Renaud</i>.<a href="#footnotetag282"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote283" name="footnote283"></a> +<b>Note 283:</b> M. de Guernon-Ranville, qui était alors à Saint-Cloud, +raconte ainsi, dans son <i>Journal</i>, cette déplorable scène: «Le prince et +le maréchal étaient seuls dans le salon vert de Saint-Cloud; les +explications du duc de Raguse ne satisfirent pas le Dauphin, qui +s'écria: «Est-ce que vous voulez nous trahir aussi?» À ces mots, le +maréchal porta la main à son épée. Le prince vit le mouvement; il +s'élança en avant, et, voulant arracher l'épée du fourreau, il se blessa +légèrement à la main; puis, la jetant sur le parquet, il saisit le +maréchal au collet, le renversa sur un canapé en appelant à lui les +gardes qui se trouvaient dans la salle voisine. En ce moment, l'officier +de service, accouru au bruit, ouvrait la porte du salon; le prince lui +ordonna de conduire le maréchal aux arrêts forcés dans sa chambre. Le +Roi, instruit de cette scène étrange, en fit quelques reproches au +Dauphin, et lui demanda de se réconcilier avec Marmont. On le fit +appeler immédiatement; il fit quelques excuses au prince, qui lui +répondit: «J'ai eu moi-même des torts envers vous; mais votre épée m'a +tiré du sang, ainsi nous sommes quittes....» Et il lui tendit la main.»<a href="#footnotetag283"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote284" name="footnote284"></a> +<b>Note 284:</b> Ambroise-Anatole-Augustin, marquis de +<i>Montesquiou-Fezensac</i> (1788-1878). Entré au service comme simple soldat +en 1806, il était en 1814 colonel et aide-de-camp de l'Empereur. En +1816, il devint aide-de-camp du duc d'Orléans, puis, en 1823, chevalier +d'honneur de la duchesse. Maréchal de camp en 1831, député de la Sarthe +de 1834 à 1841, il fut nommé pair de France le 20 juillet 1841, grand +d'Espagne et marquis en 1847. Très ami des lettres, il avait publié des +<i>Poésies</i> dès 1820. Outre deux autres volumes de poésies intitulés +<i>Chants divers</i> (1843), outre des comédies et des drames non +représentés, il a traduit en vers les <i>Sonnets, Canzones et Triomphes de +Pétrarque</i>, et composé sur <i>Moïse</i>, non pas, comme Chateaubriand, une +tragédie en cinq actes, mais un poème en 24 chants.<a href="#footnotetag284"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote285" name="footnote285"></a> +<b>Note 285:</b> Auguste-Marie, baron de <i>Berthois</i> (1787-1870). +Lieutenant du génie en 1809, il avait fait toutes les campagnes de 1809 +à 1814. Il devint sous la Restauration aide-de-camp du duc d'Orléans, +qu'il ne quitta pas un instant pendant les journées de juillet, et qui +le nomma colonel en 1831, commandeur de la Légion d'honneur et plus tard +maréchal de camp. Allié à la famille du comte Lanjuinais, dont il avait +épousé la fille en 1822, M. de Berthois fut envoyé à la Chambre des +députés, en 1832, par les électeurs de Vitré (Ille-et-Vilaine), qui lui +renouvelèrent son mandat jusqu'en 1848.<a href="#footnotetag285"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote286" name="footnote286"></a> +<b>Note 286:</b> Elle se composait d'un certain nombre de républicains +qui, à mesure que le dénoûment approchait, redoublaient d'efforts. +Réunis chez le restaurateur Lointier, ils y délibéraient le fusil à la +main. Le 30 juillet, ils envoyèrent au gouvernement provisoire, siégeant +à l'Hôtel-de-Ville, une adresse qui commençait par ces mots: «Le peuple +hier a reconquis ses droits sacrés au prix de son sang. Le plus précieux +de ses droits est de choisir librement son gouvernement. Il faut +empêcher qu'aucune proclamation ne soit faite qui désigne un chef +lorsque la forme même du gouvernement ne peut-être déterminée. Il existe +une représentation provisoire de la nation. Qu'elle reste en permanence +jusqu'à ce que le vœu de la majorité des Français ait pu être connu, +etc.» La monarchie de Juillet devait trouver devant elle, au premier +rang de ses ennemis, les principaux membres de la réunion Lointier, +Trélat, Guinard, Charles Teste, Bastide, Poubelle, Charles Hingray, +Chevalier, Hubert. Ce dernier fut chargé de remettre au général +Lafayette l'adresse votée par la réunion; il la portait au bout d'une +baïonnette. Ce sera lui qui, le 15 mai 1848, prononcera la dissolution +de l'Assemblée nationale.<a href="#footnotetag286"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote287" name="footnote287"></a> +<b>Note 287:</b> Alexandre-Edme baron <i>Méchin</i> (1772-1849). Il avait été, +de l'an IX à 1814, préfet des Landes, de la Roër, de l'Aisne et du +Calvados, et, pendant les Cent-Jours, député d'Ille-et-Vilaine. Envoyé +en 1819, à la Chambre des députés par les électeurs de l'Aisne qui lui +renouvelèrent son mandat jusqu'à la fin de la Restauration, il fut un +des orateurs les plus mordants et les plus actifs de l'opposition +<i>libérale</i>. Il coopéra à l'établissement du gouvernement de Juillet, qui +le nomma préfet du Nord, et bientôt conseiller d'État, fonctions qu'il +conserva jusqu'en 1840. On a du baron Méchin une traduction en vers de +<i>Juvénal</i> (1827).<a href="#footnotetag287"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote288" name="footnote288"></a> +<b>Note 288:</b> Jean-Pons-Guillaume <i>Viennet</i>, député de 1820 à 1837, +pair de France de 1839 à 1848, membre de l'Académie française (18 +novembre 1830). Ce fut lui qui lut au peuple, le 31 juillet 1830, la +nomination du duc d'Orléans comme lieutenant général du royaume. Le +XIX<sup>e</sup> siècle n'a pas eu de versificateur plus fécond; il a composé des +<i>Épîtres</i>, des <i>Satires</i>, des <i>Fables</i>, des tragédies et des comédies en +vers, des poèmes épiques, des poèmes héroï-comiques, etc., etc. +Ultra-classique en littérature, ultra-conservateur en politique, du +moins après 1830, M. Viennet, de 1830 à 1848, a servi de cible aux +petits journaux, à la <i>Mode</i>, au <i>Charivari</i> et au <i>Corsaire</i>. Il +ripostait d'ailleurs et c'était souvent, entre la presse et lui, un +prêté rendu. Avec quelques ridicules, il était homme d'infiniment +d'esprit, et ses deux recueils de <i>Fables</i> se lisent avec plaisir. Il a +laissé des <i>Mémoires</i>, encore inédits.<a href="#footnotetag288"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote289" name="footnote289"></a> +<b>Note 289:</b> <i>Histoire de dix ans</i>, par Louis Blanc, t. I, p. 350.<a href="#footnotetag289"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote290" name="footnote290"></a> +<b>Note 290:</b> Jules <i>Bastide</i> (1800-1870). Il avait arboré le premier, +en juillet 1830, le drapeau tricolore au faîte des Tuileries. Après la +Révolution de février, il fut ministre des affaires étrangères, du 28 +février au 20 décembre 1848. Lors de sa nomination, on prêta à Marrast, +son ancien collaborateur au <i>National</i>, ce mot qui a plusieurs fois +servi depuis: «Bastide est étranger aux affaires plaçons-le aux affaires +étrangères.»<a href="#footnotetag290"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote291" name="footnote291"></a> +<b>Note 291:</b> Jacques-Léonard-Clément <i>Thomas</i> (1809-1871). Le 15 mai +1848, il fut nommé commandant en chef de la garde nationale de la Seine; +mais peu de semaines après, ayant, à la tribune de l'Assemblée +nationale, appelé la croix de la Légion d'honneur un «hochet de la +vanité», il fut interrompu, insulté, et dut donner sa démission de +commandant. Lors du coup d'État de 1851, il tenta vainement de soulever +la Gironde, qui l'avait élu représentant en 1848. Il fut exilé, refusa +l'amnistie de 1859 et ne rentra qu'après le 4 septembre 1870. Nommé +pendant le siège commandant supérieur des gardes nationales de la Seine, +il adressa sa démission au général Trochu le 14 février 1871 et rentra +dans la vie privée. Le 18 mars, dès le début de l'insurrection, reconnu +et arrêté sur la place Pigalle par plusieurs gardes nationaux, il fut +conduit au comité central de Montmartre, rue des Rosiers, et fusillé.<a href="#footnotetag291"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote292" name="footnote292"></a> +<b>Note 292:</b> C'est par <i>Joubert</i> et son ami Dugied que <i>la +Charbonnerie</i> a été introduite en France. Impliqués l'un et l'autre dans +la Conspiration du 19 août 1820, dite <i>Conspiration militaire du Bazar</i>, +ils allèrent offrir leurs bras à la révolution de Naples et furent alors +affiliés à la Société secrète qui enveloppait l'Italie. Dugied, qui en +revint le premier, rapporta les règlements et ornements charbonniques, +et se réunit à Bazard, Buchez, Flotard, Cariol aîné, Sigaud, Guinard, +Corcelles fils, Sautelet et Rouen aîné, pour fonder, dans les derniers +jours de 1820, l'association qui devait, pendant les années qui allaient +suivre, exercer une si grande et si déplorable influence. Joubert fut, +en 1822, un des principaux agents du complot de Belfort. Il réussit +encore à s'échapper et gagna l'Espagne, où il se battit contre les +soldats français. Au combat de Llers, il fut fait prisonnier. Comme il +avait reçu deux coups de feu à la jambe, il fut conduit à l'hôpital de +Perpignan, d'où son ami Dugied parvint, à prix d'or, à le faire évader. +Il put gagner la Belgique, où il resta jusqu'en 1830.—Voir la Notice +sur <i>la Charbonnerie</i>, par M. Trélat, dans <i>Paris révolutionnaire</i>; +1848.<a href="#footnotetag292"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote293" name="footnote293"></a> +<b>Note 293:</b> Édouard-Louis-Godefroi <i>Cavaignac</i>, frère aîné du général +Eugène Cavaignac (1801-1845). La monarchie de juillet n'eut pas +d'adversaire plus redoutable. Homme de plume et homme d'action, +conspirateur ardent autant qu'habile, chef de la <i>Société des Droits de +l'homme</i>, il ne cessa, pendant quinze ans, de lutter pour le triomphe de +la Révolution et du communisme, avec toutes les armes et sur tous les +terrains, dans la rue et dans la presse, à la Cour d'Assises et à la +Cour des pairs, en prison et en exil. Il mourut à la peine, en 1845, le +5 mai, comme Napoléon. N'avait-il pas été le Napoléon de l'émeute?<a href="#footnotetag293"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote294" name="footnote294"></a> +<b>Note 294:</b> André-Louis-Augustin <i>Marchais</i> (1800-1857). Encore un +conspirateur émérite. Il prit part, en 1820, à la Conspiration du 19 +août, et se fit, en 1821, affilier à la Charbonnerie, dont il devint +l'un des chefs. Sous Louis-Philippe, il est l'un des accusés du procès +d'avril 1834. En 1848, il est l'un des commissaires extraordinaires de +Ledru-Rollin. Sous le Second Empire, en 1853, il est arrêté comme membre +de la Société secrète <i>la Marianne</i> et condamné à trois ans de prison. +Rendu quelque temps après à la liberté, il quitte la France et va mourir +à Constantinople.<a href="#footnotetag294"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote295" name="footnote295"></a> +<b>Note 295:</b> Marie-Anne-Joseph <i>Dégousée</i> (1795-1862). Après avoir +conspiré sous la Restauration et concouru activement aux journées de +Juillet 1830, il conspira sous Louis-Philippe et se battit sur les +barricades de février 1848. Député de la Sarthe à l'Assemblée +constituante, il soutint le gouvernement du général Cavaignac. Non réélu +à la législative, il reprit ses fonctions d'ingénieur civil et s'occupa +principalement du forage des puits artésiens.<a href="#footnotetag295"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote296" name="footnote296"></a> +<b>Note 296:</b> Joseph Augustin <i>Guinard</i> (1799-1874). Comme Degousée, il +conspira contre le gouvernement de la Restauration et contre la +monarchie de Juillet. Comme lui, représentant du peuple à la +Constituante, il appuya le général Cavaignac; comme lui encore, il ne +fut pas réélu à la Législative; mais, au lieu de rentrer sagement dans +la vie privée, il fit cause commune, le 13 juin 1849, avec les députés +de la Montagne et fut arrêté au Conservatoire des Arts-et-Métiers. +Traduit devant la Haute-Cour de Versailles et condamné à la déportation +perpétuelle, il fut détenu successivement à Doullens et à Belle Isle. Il +fut rendu à la liberté en 1854, et vécut depuis lors dans la retraite.<a href="#footnotetag296"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote297" name="footnote297"></a> +<b>Note 297:</b> Ministre plénipotentiaire de Suède près la cour de +France.—Le comte Gustave de Lœvenhielm était, depuis 1818 à Paris, +où il résida pendant trente-huit ans. Possesseur d'une grande fortune, +il l'employait à secourir les malheureux et à protéger les arts.<a href="#footnotetag297"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote298" name="footnote298"></a> +<b>Note 298:</b> «L'auteur, dit ici M. de Marcellus, p. 389, a négligé de +citer la source où il a puisé ces détails biographiques concernant sir +Charles Stuart, ambassadeur britannique à Paris pendant son ministère. +Je vais y suppléer. Cette source, c'est moi-même. C'est moi, en effet, +qui osai soulever à ses yeux, mais pour son édification privée, un coin +du voile qui cachait ces mystères galants de la diplomatie.» Sur lord +Stuart, voir au tome IV, la note de la page 276.<a href="#footnotetag298"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote299" name="footnote299"></a> +<b>Note 299:</b> C'est à peu près ce que j'écrivais à M. Canning, en 1823. +(Voyez le <i>Congrès de Vérone</i>.) Ch.<a href="#footnotetag299"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote300" name="footnote300"></a> +<b>Note 300:</b> Sur Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie, voir, au tome +IV, la note 1 de la page 16.<a href="#footnotetag300"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote301" name="footnote301"></a> +<b>Note 301:</b> Ministre plénipotentiaire de Prusse à Paris, de 1824 à +1837.—Son fils, le baron Charles de Werther, fut appelé, au mois +d'octobre 1869, à remplacer à Paris le comte de Goltz, avec le double +titre d'ambassadeur de la Prusse et de la Confédération de l'Allemagne +du Nord; il garda ce poste jusqu'à la rupture des relations +diplomatiques au mois de juillet 1870.<a href="#footnotetag301"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote302" name="footnote302"></a> +<b>Note 302:</b> Il semblerait ressortir, du contexte de cette phrase que +le prince Esterhazy, au moment de la révolution de Juillet, était +ambassadeur à Paris. Ce serait une erreur. L'ambassadeur d'Autriche à +Paris, en 1830, était le comte d'Appony.<a href="#footnotetag302"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote303" name="footnote303"></a> +<b>Note 303:</b> Étienne Tardif de Pommeroux, comte de <i>Bordesoulle</i> +(1771-1837). Il prit part à toutes les guerres de la Révolution et de +l'Empire, se rallia en 1814 au gouvernement des Bourbons et suivit Louis +XVIII à Gand. En 1823, nommé général en chef du corps de réserve à +l'armée d'Espagne, il établit le blocus de Cadix et prit une grande part +à la victoire du Trocadéro. Au retour de cette campagne, il fut élevé à +la pairie. Il ne refusa pas le serment au gouvernement de +Louis-Philippe, et resta à la Chambre haute jusqu'à sa mort.<a href="#footnotetag303"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote304" name="footnote304"></a> +<b>Note 304:</b> Ce que dit ici Chateaubriand, un des plus illustres +serviteurs de la monarchie de Juillet le dira plus tard, à son tour: +«C'eût été certainement un grand bien pour la France, a écrit M. Guizot, +et, de sa part, un grand acte d'intelligence, comme de vertu politique, +que sa résistance se renfermât dans les limites du droit monarchique et +qu'elle ressaisît ses libertés sans renverser le gouvernement. On ne +garantit jamais mieux le respect de ses propres droits qu'en respectant +les droits qui les balancent; et, quand on a besoin de la monarchie, il +est plus sûr de la maintenir que de la fonder.» M. Guizot ajoute: «<i>La +royauté de M. le duc de Bordeaux, avec M. le duc d'Orléans pour régent, +eût été la solution la plus constitutionnelle et aussi la plus +politique.</i>» (<span class="smcap">Mélanges historiques et politiques</span>, par M. Guizot, +préface, p. <span class="smcap">XXIII</span>.)<a href="#footnotetag304"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote305" name="footnote305"></a> +<b>Note 305:</b> Jean-François <i>Jacqueminot</i>, vicomte de Ham (1787-1865). +Colonel sous l'Empire, et chargé, après Waterloo, de reconduire la +brigade Wathier dans le Midi, il brisa son épée pour ne pas assister au +licenciement de l'armée. Il se retira à Bar-le-Duc, où il fonda une +filature, dans laquelle il plaça de vieux soldats de la République et de +l'Empire. Député des Vosges au moment des journées de Juillet, il y prit +une part active, et il fut nommé, après la retraite de La Fayette, +maréchal de camp et chef d'état-major de la garde nationale parisienne. +Lieutenant-général depuis 1837, créé vicomte par Louis-Philippe, il +devint, en 1842, commandant supérieur de la garde nationale. Il l'était +encore au 24 février 1848, et il vit alors cette même garde, dont il +avait en 1830 applaudi la révolte, méconnaître ses ordres pour suivre +les exemples qu'il avait lui-même autrefois donnés.<a href="#footnotetag305"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote306" name="footnote306"></a> +<b>Note 306:</b> Voyez ci-dessus la note <a href="#footnote86">1</a> de la page <a href="#page071">71</a>.<a href="#footnotetag306"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote307" name="footnote307"></a> +<b>Note 307:</b> «Le général Pajol m'a dit à moi-même, peu de temps avant +sa mort, que dans sa longue carrière militaire il ne s'était jamais cru +si près de subir une défaite.» (Marcellus, <i>Chateaubriand et son temps</i>, +p. 392.)<a href="#footnotetag307"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote308" name="footnote308"></a> +<b>Note 308:</b> «Durant le court intervalle du 3 au 7 août, dit M. +Villemain, j'ai vu, chez Mme Récamier, M. de Chateaubriand sollicité par +les prévenances d'un homme de grand nom et d'un esprit lettré, alors +chevalier d'honneur de la duchesse d'Orléans: il s'agissait d'une visite +au Palais-Royal. M. de Chateaubriand accepta.» (<i>M. de Chateaubriand, sa +vie et ses écrits</i>, p. 493.)—Le chevalier d'honneur de la duchesse +d'Orléans, dont Villemain ne donne pas ici le nom, jugeant sans doute +ces menus détails indignes de la majesté de l'histoire, était M. Anatole +de Montesquiou, deux fois nommé par Chateaubriand, qui n'avait pas les +mêmes scrupules. L'auteur des <i>Mémoires</i> avait déjà eu occasion de +parler de M. de Montesquiou. Voir plus haut pages <a href="#page338">338</a> et <a href="#page339">339</a> et la note +<a href="#footnote284">1</a> de la page <a href="#page338">338</a>.<a href="#footnotetag308"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote309" name="footnote309"></a> +<b>Note 309:</b> «Dans ces jours si pressés, dit M. Villemain, page 496, +M. de Chateaubriand fut, encore une fois, appelé près de la duchesse +d'Orléans, seule avec M<sup>me</sup> Adélaïde, et il reçut d'elle l'offre directe +de l'ambassade de Rome, avec le vœu le plus formel de la lui voir +accepter, dans l'intérêt de la religion.»<a href="#footnotetag309"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote310" name="footnote310"></a> +<b>Note 310:</b> Louis-Clair, comte de <i>Beaupoil de Sainte-Aulaire</i> +(1778-1854). Beau-frère de M. Decazes et député de 1815 à 1829, il +combattit le ministère Villèle et accueillit avec faveur le ministère +Martignac. À la mort de son père (19 février 1829), il entra à la +Chambre des pairs. Absent au moment de la Révolution de Juillet, il +revint en hâte à Paris; après quelques hésitations, il adhéra au +gouvernement nouveau et reçut l'ambassade de Rome, puis celle de Vienne +(1833) et enfin celle de Londres, qu'il occupa de 1841-1847. Auteur +d'une remarquable <i>Histoire de la Fronde</i> (1827), il fut élu, le 7 +janvier 1841, membre de l'Académie française. Il a laissé sur ses +diverses ambassades des <i>Mémoires</i>, encore inédits; il en avait fait +quelques lectures à l'Académie, et un bon juge, M. Désiré Nisard, les a +caractérisés en ces termes: «Le style de ces Mémoires, précis comme le +veut la langue des affaires, pesé et non compassé, comme doit l'être une +conversation qui sera répétée; grave et élevé par moments comme +l'histoire; familier et gracieux, comme les entretiens de politesse qui +précèdent les discussions d'affaires, n'ajoutera pas peu aux titres de +M. de Sainte-Aulaire comme écrivain.» (<i>Réponse de M. Nisard au discours +de réception de M. le duc Victor de Broglie.</i>)<a href="#footnotetag310"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote311" name="footnote311"></a> +<b>Note 311:</b> Auxonne-Marie-Théodose, comte de <i>Thiard de Bissy</i> +(1772-1852). Il était fils de Claude VIII de Thiard, comte de Bissy, +lieutenant-général des armées du Roi, gouverneur des ville et château +d'Auxonne, gouverneur du Palais-Royal, des Tuileries à Paris, l'un des +quarante de l'Académie française. Il était neveu du comte de Thiard, +commandant du roi en Bretagne en 1789, guillotiné le 26 juillet 1794. +(Voir au tome I, la note 1 de la page 250.) Auxonne-Marie-Théodose +émigra en 1791 et servit à l'armée de Condé jusqu'en 1799. Sous +l'Empire, après avoir été employé par Napoléon dans ses armées et sa +diplomatie, il fut disgracié en 1807 et vécut dans la retraite jusqu'en +1814. Après avoir été représentant aux Cent-Jours, il fut député de 1820 +à 1834 et de 1837 à 1848. Quoique ancien émigré, quoique né au château +des Tuileries, il ne cessa, sous la Restauration comme sous la monarchie +de Juillet, de siéger à l'extrême-gauche.<a href="#footnotetag311"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote312" name="footnote312"></a> +<b>Note 312:</b> François <i>Duris-Dufresne</i> (1769-1837). C'était, lui +aussi, un ancien officier. Après avoir fait partie du Corps législatif, +de l'an XII à 1809, il entra, en 1827, à la Chambre des députés et vota +avec le côté gauche. Il adhéra à la Révolution de Juillet et à +l'avènement de Louis-Philippe; mais les événements le rejetèrent bientôt +dans l'opposition dynastique. Réélu le 5 juillet 1831, il siégea cette +fois à l'extrême-gauche, signa le <i>compte rendu</i> de 1832, et fut de ceux +qui se récusèrent (1833) dans l'affaire du journal <i>la Tribune</i>. En +1834, il cessa de faire partie de la Chambre.<a href="#footnotetag312"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote313" name="footnote313"></a> +<b>Note 313:</b> Cormenin n'a point donné place à Chateaubriand dans son +<i>Livre des Orateurs</i>, et il a eu raison, puisque aussi bien tous les +discours de l'auteur du <i>Génie du Christianisme</i> sont des discours +écrits. Il n'en reste pas moins que plusieurs de ces discours sont +admirables; en particulier, celui du 7 août 1830, à la Chambre des +pairs, ou encore celui sur la guerre d'Espagne, prononcé par +Chateaubriand à la Chambre des députés le 25 février 1823.<a href="#footnotetag313"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote314" name="footnote314"></a> +<b>Note 314:</b> Le président de la Chambre des pairs était alors, et +depuis le 4 août, le baron Pasquier. On lit dans ses <i>Mémoires</i>, t. VI, +p. 331: «M. Pastoret ayant donné sa démission de chancelier et de +président de la Chambre des pairs, il fallut pourvoir à son +remplacement; le choix était tombé sur moi. Je pourrais dire que ce +n'était pas une affaire de préférence, tous les membres de la Chambre en +état de la présider se trouvant ou absents ou dans des positions qui ne +permettaient pas de penser à eux. J'hésitai beaucoup avant d'accepter, +mais la conservation de la Chambre des pairs était pour le pays de la +plus haute importance. Je la savais menacée; cette considération me +décida. Je pris possession du fauteuil à la séance du 4 août....»<a href="#footnotetag314"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote315" name="footnote315"></a> +<b>Note 315:</b> Le baron Louis.<a href="#footnotetag315"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote316" name="footnote316"></a> +<b>Note 316:</b> C'était toujours M. de Sémonville. Chateaubriand, qui ne +le pouvait souffrir, disait un jour de lui à M. de Marcellus: «Souple à +tous les régimes, il a passé du Sénat à la pairie héréditaire, puis +déshéritée; peu lui importent les hommes, pourvu qu'il garde ses +traitements. <i>Populus me sibilat, at mihi plaudo....</i>» <i>Chateaubriand et +son temps</i>, p. 387.<a href="#footnotetag316"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote317" name="footnote317"></a> +<b>Note 317:</b> M. Dupont de l'Eure.<a href="#footnotetag317"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote318" name="footnote318"></a> +<b>Note 318:</b> Dans son itinéraire de Rambouillet à Cherbourg, le +cortège royal, en traversant le val de Vire, passa non loin de la maison +de Chênedollé, l'ami de Chateaubriand. Le généreux poète était sur la +route, entouré de tous les siens, tenant à la main des branches de lis +qu'ils offrirent au vieux roi prêt à quitter, pour ne plus les revoir, +les rivages de la patrie: noble et touchante inspiration! Adieux de la +Poésie à la Royauté sur le chemin de l'exil! Traduction vraiment +française du vers de Virgile: <i>Manibus date lilia plenis!</i><a href="#footnotetag318"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote319" name="footnote319"></a> +<b>Note 319:</b> Ce fut le 16 août que Charles X s'embarqua à Cherbourg. +Voir, à l'<i>Appendice</i>, le n<sup>o</sup> V: <i>Le Départ de Cherbourg.</i><a href="#footnotetag319"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote320" name="footnote320"></a> +<b>Note 320:</b> (Note. Paris, 3 décembre 1840.) <span class="smcap">Ch.</span><a href="#footnotetag320"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote321" name="footnote321"></a> +<b>Note 321:</b> Chateaubriand ne disait ici rien que de vrai. Ses +correspondances diplomatiques sont des chefs-d'œuvre. Un juge +autorisé, l'auteur de la <i>Politique de la Restauration en 1822 et 1823</i>, +n'a rien exagéré, lorsqu'il a écrit: «Réunissez tout ce que nous font +lire ici les <i>Mémoires d'Outre-tombe</i>, aux dépêches que l'<i>Histoire du +Congrès de Vérone</i> et la <i>Politique de la Restauration</i> ont mises sous +vos yeux, et vous aurez une sorte de manuel de l'art de la Négociation +écrite. On ne rend pas encore une justice complète à la direction +imprimée alors à la France par M. de Chateaubriand, à cette +correspondance intime qu'il adressait, toute de sa main, aux quatre +coins de l'Europe; enfin à son action personnelle toujours mise en avant +et à la place de l'action de ses collaborateurs subalternes: l'exercice +sans doute en a été trop court, ou peut-être l'éclat de ses œuvres +littéraires a-t-il fait pâlir cette part de sa renommée; mais, en la +signalant à nos jeunes successeurs, qui fréquentent aujourd'hui le +vestibule du métier, les archives des Affaires étrangères, nous ne nous +lasserons pas de leur dire que nul athlète, dans les temps modernes, n'a +tenu d'une main plus ferme et porté plus avant les armes du combat +politique et le sceptre de la diplomatie.» (M. de Marcellus, +<i>Chateaubriand et son temps</i>, p. 395.)<a href="#footnotetag321"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote322" name="footnote322"></a> +<b>Note 322:</b> Voyez les lettres et dépêches des diverses cours, dans le +<i>Congrès de Vérone</i>; consulter aussi l'<i>Ambassade de Rome</i>. <span class="smcap">Ch.</span><a href="#footnotetag322"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote323" name="footnote323"></a> +<b>Note 323:</b> Ce livre a été écrit à Paris et à Genève, d'octobre 1830 +à juin 1832.<a href="#footnotetag323"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote324" name="footnote324"></a> +<b>Note 324:</b> Cette page et celles qui vont suivre ont été écrites au +mois d'avril 1831.<a href="#footnotetag324"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote325" name="footnote325"></a> +<b>Note 325:</b> Les <i>Études historiques</i>.<a href="#footnotetag325"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote326" name="footnote326"></a> +<b>Note 326:</b> Le procès des ministres devant la Cour des pairs, +commencé le mercredi 15 décembre 1830, se termina le mardi 21 décembre. +L'arrêt condamnait le prince de Polignac à la prison perpétuelle sur le +territoire continental du royaume, le déclarait déchu de ses titres, +grades et ordres, le déclarait en outre mort civilement et soumis à tous +les autres effets de la peine de la déportation.—MM. de Peyronnet, de +Chantelauze et de Guernon-Ranville étaient condamnés à la prison +perpétuelle.<a href="#footnotetag326"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote327" name="footnote327"></a> +<b>Note 327:</b> Le sac de Saint-Germain-l'Auxerrois et le pillage de +l'Archevêché eurent lieu les 14 et 15 février 1831.—Voir, à +l'<i>Appendice</i>, le n<sup>o</sup> VI: <i>le Sac de Saint-Germain l'Auxerrois</i>.<a href="#footnotetag327"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote328" name="footnote328"></a> +<b>Note 328:</b> M. Cadet de Gassicourt, sur lequel Chateaubriand aura +tout à l'heure occasion de revenir et qu'il s'est chargé de rendre +immortel, à l'égal de son prédécesseur, <i>Monsieur Purgon</i>.<a href="#footnotetag328"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote329" name="footnote329"></a> +<b>Note 329:</b> Les caricaturistes et les petits journaux, en l'an de +grâce 1831, avaient fait du bossu <i>Mayeux</i> le type grotesque de notre +versatilité politique, et ils avaient mis sur son dos toutes les bévues, +tous les ridicules du bourgeois de Paris, tel du moins qu'il leur +plaisait de le voir. D'après eux, né le 14 juillet 1789, à Paris, +pendant que son père était occupé à la prise de la Bastille, il s'était +successivement appelé <i>Messidor-Napoléon-Louis-Charles-Philippe</i> Mayeux, +selon les noms des divers régimes qu'il avait, tour à tour, épousés ou +répudiés. Jusqu'en 1830, il n'avait pas fait beaucoup parler de lui, +mais le soleil de Juillet l'avait enfin mis dans tout son jour. Peu de +temps auparavant, il avait reçu un outrage, que la lithographie avait +rendu public et dont il s'était promis de tirer vengeance. Un grenadier +à cheval de la garde royale, haut monté sur ses bottes à l'écuyère, ne +l'avait pas aperçu derrière une borne, et avait ri de lui, lorsqu'il +s'était écrié: «Prenez donc garde, militaire, il y a un homme devant +vous.» Aussi, dès le 27 juillet, Mayeux était descendu des premiers dans +la rue; sur sept gendarmes tués ce jour-là, il en avait à lui seul +abattu quarante. Sa gloire depuis ce moment ne connut plus de bornes, et +ses succès ne se comptèrent plus. C'est à cette époque qu'il faut placer +toutes ces aventures galantes, que les dessinateurs ont fort +indiscrètement révélées. Ce fut là son bon temps, ce qu'il se plaisait +lui-même, car il savait un peu d'histoire, à nommer sa Régence. Mais sa +véritable occupation était la politique, l'entreprise volontaire et +gratuite de l'opinion publique. Pendant un an, Paris ne vit, se parla, +ne pensa, ne jura surtout, que par Mayeux. Mayeux était partout à la +fois, avec l'émeute et contre elle, ici avec un chapeau verni, là avec +un bonnet à poil, tour à tour républicain, bonapartiste, juste-milieu. +Il ne lui manquait, avec cela, que d'être carliste; mais il n'en voulait +point entendre parler, fidèle à son ressentiment contre le grenadier à +cheval de la garde royale. Mayeux était garde national; c'est ce qui l'a +tué. Un jour, il fut, tout d'une voix, rayé des contrôles comme coupable +de faire rire les bisets sous les armes. Il mourait de douleur et de +honte, quelques semaines après, le 23 décembre 1831. Telle est du moins +la date que nous donne M. Bazin dans son très spirituel chapitre sur +<i>Mayeux</i>, un vrai bijou, et qui seul suffirait à sauver de l'oubli les +deux piquants volumes publiés en 1833, sons ce titre: <i>L'Époque sans +nom</i>, par le futur historien de Louis XIII et du cardinal Mazarin.<a href="#footnotetag329"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote330" name="footnote330"></a> +<b>Note 330:</b> La brochure de Chateaubriand parut le 24 mars 1831.<a href="#footnotetag330"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote331" name="footnote331"></a> +<b>Note 331:</b> Voir, à l'<i>Appendice</i>, le n<sup>o</sup> VII: <i>Chateaubriand et le +Journal du maréchal de Castellane.</i><a href="#footnotetag331"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote332" name="footnote332"></a> +<b>Note 332:</b> <i>Études et discours historiques sur la chute de l'Empire +romain, la naissance et les progrès du Christianisme, et l'invasion des +Barbares; suivis d'une Analyse raisonnée de l'histoire de France.</i> 4 +vol. in-8<sup>o</sup>. Les <i>Études historiques</i> parurent le 4 avril 1831.<a href="#footnotetag332"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote333" name="footnote333"></a> +<b>Note 333:</b> Le départ de Chateaubriand pour la Suisse eut lieu le 16 +mai 1831; il arriva à Genève le 23 mai.<a href="#footnotetag333"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote334" name="footnote334"></a> +<b>Note 334:</b> Ceci se rapporte à ma carrière littéraire et à ma +carrière politique laissées en arrière, lacunes qui sont maintenant +comblées par ce que je viens d'écrire dans ces dernières années, 1838 et +1839. (Paris, note de 1839.) <span class="smcap">Ch.</span><a href="#footnotetag334"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote335" name="footnote335"></a> +<b>Note 335:</b> Hyacinthe a l'habitude de copier, presque malgré moi, mes +lettres et celles qu'on m'adresse, parce qu'il prétend avoir remarqué +que j'étais souvent attaqué par des personnes qui m'avaient écrit des +admirations sans fin et qui s'étaient adressées à moi pour des demandes +de service. Quand cela arrive, il fouille dans des liasses à lui seul +connues, et, comparant l'article injurieux avec l'épître louangeuse, il +me dit: «Voyez-vous, monsieur, que j'ai bien fait!» Je ne trouve pas +cela du tout: je n'attache ni la moindre foi ni la moindre importance à +l'opinion des hommes; je les prends pour ce qu'ils sont et je les estime +pour ce qu'ils valent. Jamais je ne leur opposerai pour mon compte ce +qu'ils ont dit publiquement de moi et ce qu'ils m'ont dit en secret; +mais cela divertit Hyacinthe. Je n'avais point de copie de mes lettres à +Madame Récamier; elle a eu la bonté de me les prêter. (Note de Paris, +1836.) <span class="smcap">Ch.</span><a href="#footnotetag335"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote336" name="footnote336"></a> +<b>Note 336:</b> Cette lettre à Madame Récamier et celles qui vont suivre +sont exactement conformes aux originaux. «Les lettres, dit M<sup>me</sup> +Lenormant, que M. de Chateaubriand, pendant son séjour en Suisse, +écrivit à Madame Récamier, ont été imprimées dans les <i>Mémoires +d'Outre-tombe</i>. Nous les avons collationnées sur les originaux, et, +cette fois, nous les trouvons reproduites avec une fidélité +scrupuleuse.» <i>Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de Madame +Récamier</i>, t. II, p. 396.<a href="#footnotetag336"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote337" name="footnote337"></a> +<b>Note 337:</b> Ce «personnage singulier» était le célèbre chanteur +<i>Elleviou</i> (1772-1842), qui avait jadis fait merveille, sous le Consulat +et l'Empire, au Théâtre Feydeau. Il s'était, dès 1813, retiré aux +environs de Lyon, où il se livrait à l'agriculture. Il était breton +comme Chateaubriand, étant né à Rennes, où son père était +chirurgien.—Une des pièces où il avait eu le plus de succès était +<i>Maison à vendre</i>, opéra-comique d'Alexandre Duval pour les paroles, et +de Dalayrac pour la musique. À la seconde représentation de cette pièce, +Alexandre Duval (encore un breton) avait réuni dans sa loge quelques +amis, parmi lesquels le peintre Carle Vernet, aussi célèbre par ses +calembours que par ses tableaux. On arrivait à la fin de la pièce, et +Vernet ne s'était pas encore déridé, «Qu'avez-vous donc, lui dit +l'auteur, et pourquoi faire ainsi grise mine?» Et Carle Vernet de +répondre d'un ton bourru: «Eh bien! oui, je suis furieux. Vous +m'annoncez une <i>Maison à vendre</i> et je ne vois qu'une <i>pièce à louer</i>.»<a href="#footnotetag337"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote338" name="footnote338"></a> +<b>Note 338:</b> L'écriture de Madame Récamier n'avait pas de peine à être +plus petite que celle de Chateaubriand, lequel écrivait en caractères +d'un demi-pouce de haut, et comme s'il n'y avait que des majuscules dans +l'alphabet.<a href="#footnotetag338"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote339" name="footnote339"></a> +<b>Note 339:</b> Cousin de Benjamin Constant.<a href="#footnotetag339"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote340" name="footnote340"></a> +<b>Note 340:</b> Albertine-Adrienne <i>Necker de Saussure</i> (1766-1841), +fille du célèbre naturaliste H.-B. de Saussure et cousine de Madame de +Staël. Elle a publié en 1820 une <i>Notice sur le caractère et les écrits +de M<sup>me</sup> de Staël</i>. Son principal ouvrage, l'<i>Éducation progressive, ou +Étude du cours de la vie</i> (3 vol. in-8<sup>o</sup>) a été couronné en 1839 par +l'Académie française.<a href="#footnotetag340"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote341" name="footnote341"></a> +<b>Note 341:</b> Il s'agit ici de Delphine Gay, qui venait d'épouser Émile +de Girardin.<a href="#footnotetag341"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote342" name="footnote342"></a> +<b>Note 342:</b> Nom d'un quartier de Genève. Les Pâquis s'étendent sur la +rive droite du lac, de la rue du Mont-Blanc à peu près à la route de +Lausanne.<a href="#footnotetag342"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote343" name="footnote343"></a> +<b>Note 343:</b> Voir, à l'<i>Appendice</i>, le n<sup>o</sup> VIII: <i>Lettres de Genève</i>.<a href="#footnotetag343"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote344" name="footnote344"></a> +<b>Note 344:</b> Alexandre-César, comte de <i>Lapanouze</i> (1764-1836). +Capitaine de vaisseau à l'époque de la Révolution, il donna sa démission +et se vit complètement ruiné. Il fonda à Paris, sous la seconde +Restauration, une maison de banque qui devint bientôt l'une des plus +importantes de la capitale. Député de la Seine de 1823 à 1827, il +soutint le ministère Villèle et prit part à toutes les discussions +financières et économiques. Nommé pair de France, le 5 novembre 1827, il +se retira dans sa terre de Tiregant (Dordogne), après les événements de +Juillet, la Charte de 1830 ayant annulé les nominations à la pairie +faites par Charles X.<a href="#footnotetag344"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote345" name="footnote345"></a> +<b>Note 345:</b> Christine <i>Trivulzio</i>, princesse de <i>Belgiojoso</i> +(1808-1871). Elle se fixa de bonne heure à Paris, où elle se fit +remarquer par sa beauté, son esprit, l'indépendance de ses opinions, et +aussi l'indépendance de sa vie. Elle devint l'amie de plusieurs +écrivains célèbres, particulièrement d'Alfred de Musset et de M. Mignet. +En 1848, elle se jeta avec ardeur dans le mouvement révolutionnaire, +courut à Milan qui venait de s'insurger, et leva à ses frais un +bataillon de volontaires. Douée d'un véritable talent d'écrivain, elle a +publié de nombreux ouvrages: <i>Asie Mineure et Syrie; Emina, récits +turco-asiatiques; Scènes de la vie turque; Histoire de la maison de +Savoie</i>, etc. S'il faut en croire Balzac (<i>Revue parisienne</i>, p. 333), +Stendhal, dans <i>la Charmeuse de Parme</i>, aurait tracé, d'après la +princesse de Belgiojoso, le portrait de son héroïne, la duchesse de +San-Severino.<a href="#footnotetag345"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote346" name="footnote346"></a> +<b>Note 346:</b> Armand Carrel avait publié dans la <i>Revue française</i>, +(mars et mai 1828) de remarquables articles sur l'Espagne et la guerre +de 1823, où étaient racontées, non sans éloquence, la campagne de Mina +en Catalogne et les aventures de la Légion libérale étrangère.<a href="#footnotetag346"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote347" name="footnote347"></a> +<b>Note 347:</b> Cette passion, à laquelle fait ici allusion Chateaubriand +changea peut-être le cours de la vie de Carrel. Au lendemain de la +révolution de Juillet, le 29 août 1830, il fut nommé préfet du Cantal. +Il refusa, non qu'il fût républicain à cette date, mais parce que sa +liaison avec une femme mariée, dont il ne se voulait pas séparer, lui +rendait impossible l'acceptation de fonctions publiques en province.<a href="#footnotetag347"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote348" name="footnote348"></a> +<b>Note 348:</b> Armand-François-Bon-Claude, comte de <i>Briqueville</i> +(1785-1844). Né à Bretteville (Manche), il descendait d'une famille de +vieille noblesse normande. Son père, l'un des lieutenants de Frotté, +avait été fusillé par les républicains, le 29 mai 1796, dans des +circonstances particulièrement tragiques. Madame de Briqueville, qui +avait été, avec Madame de Loménie, sa cousine, la première femme du +grand monde, à profiter des lois sur le divorce, fit donner à son fils +une éducation républicaine. Il servit avec distinction sous l'Empire. +Aux Cent-Jours, colonel du 20<sup>e</sup> dragons, il eut une grande part à la +victoire de Ligny. Après Waterloo, comme il revenait à Paris, il +rencontra près de Versailles une colonne de cavalerie prussienne: il +fondit sur elle, tua un grand nombre d'ennemis, et eut lui-même la tête +fendue d'un coup de sabre, et le poignet presque enlevé. Il prit alors +sa retraite, fut mêlé à plusieurs complots bonapartistes des premières +années de la Restauration, et en 1827, fut élu député de Valognes. Réélu +le 23 juin 1830, il applaudit à la révolution de Juillet, et déposa, +dans la séance du 14 septembre 1831, une proposition relative au +bannissement de Charles X et de sa famille. Lorsque la duchesse de Berry +fut arrêtée, il s'empressa de demander, au nom de l'égalité devant la +loi, sa mise en jugement. Jusqu'à la fin, le comte de Briqueville resta +fidèle à sa haine contre les Bourbons.<a href="#footnotetag348"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote349" name="footnote349"></a> +<b>Note 349:</b> La lettre de Chateaubriand à <i>M. de Béranger</i>, publiée en +tête de la brochure sur la proposition Briqueville, est en date du 24 +septembre 1831.<a href="#footnotetag349"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote350" name="footnote350"></a> +<b>Note 350:</b> La brochure de Chateaubriand parut le 31 octobre 1831.<a href="#footnotetag350"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote351" name="footnote351"></a> +<b>Note 351:</b> M. Barthélemy a passé depuis au juste-milieu, non sans +force imprécations de beaucoup de gens qui se sont ralliés seulement un +peu plus tard. (Note de Paris, 1837.) <span class="smcap">Ch.</span><a href="#footnotetag351"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote352" name="footnote352"></a> +<b>Note 352:</b> Les vers de Barthélemy parurent le 6 novembre 1831. Ils +forment la XXXI<sup>e</sup> livraison de la <i>Némésis</i>. Pendant toute une année, du +1<sup>er</sup> mars 1831 au 1<sup>er</sup> avril 1832, Barthélemy soutint cette gageure de +publier chaque semaine une satire politique de plusieurs centaines de +vers, tous d'une facture irréprochable et d'une richesse de rimes que +Victor Hugo lui-même ne devait pas dépasser. Rarement a-t-on mis plus +beau talent au service d'opinions plus détestables.<a href="#footnotetag352"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote353" name="footnote353"></a> +<b>Note 353:</b> L'auteur de <i>Némésis</i>, en effet, n'avait pas ménagé les +éloges au chantre des <i>Martyrs</i>:</p> + +<p class="poem"> + Le monde des beaux-arts, à peine renaissant,<br> + Se débattait encor dans son limon de sang;<br> + Ce chaos attendait ta parole future;<br> + Tu dis le <i>Fiat lux</i> de la littérature.....<br> + Autour de ton soleil, roi de l'immensité,<br> + Mon obscure planète a longtemps gravité.</p> + +<p>Et plus loin venait cette apostrophe à la vague de l'Archipel:</p> + +<p class="poem"> + Car depuis l'âge antique où, sur toutes ces mers,<br> + Homère allait semant ses héroïques vers,<br> + Jamais tu ne portas de Corinthe en Asie<br> + Un homme, un voyageur, plus grand de poésie<a href="#footnotetag353"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote354" name="footnote354"></a> +<b>Note 354:</b> Voir l'<i>Appendice</i> n<sup>o</sup> IX: <i>La NÉMÉSIS de Barthélemy, +Chateaubriand, Lamartine et Balzac.</i><a href="#footnotetag354"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote355" name="footnote355"></a> +<b>Note 355:</b> La <i>Conspiration de la rue des Prouvaires</i>. Dans le +procès auquel donna lieu cette affaire, et dont il sera parlé dans la +note suivante, des noms considérables retentirent, tels que ceux du +maréchal Victor, duc de Bellune, du duc de Rivière, du baron de Mestre, +des comtes de Fourmont, de Brulard et de Floirac, de la comtesse de +Sérionne.<a href="#footnotetag355"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote356" name="footnote356"></a> +<b>Note 356:</b> La <i>conspiration de la rue des Prouvaires</i> ne laissa pas +d'être assez sérieuse. Les conjurés étaient au nombre d'environ trois +mille. L'argent ne leur manquait pas, ni le courage. Ils comptaient des +complices jusque dans la domesticité du château; ils étaient en +possession de cinq clefs ouvrant les grilles du jardin des Tuileries, et +l'entrée du Louvre leur était promise. Un grand bal devait avoir lieu à +la Cour dans la nuit du 1<sup>er</sup> au 2 février 1832. Les conjurés choisirent +cette nuit-là pour mettre leur complot à exécution. Il fut convenu que +les uns se réuniraient par détachements sur divers points de la +capitale, pour partir de là, au signal convenu, et marcher vers le +château, tandis que, se glissant dans l'ombre des ruelles qui conduisent +au Louvre, les autres pénétreraient dans la galerie des tableaux, +feraient irruption dans la salle de bal et, grâce au désordre de cette +attaque imprévue, s'empareraient de la famille royale. Des <i>marrons</i>, +espèces de petites bombes, auraient été lancés au milieu des voitures +stationnant aux portes du palais; des <i>chevalets</i>, morceaux de bois, +garnis de pointes de fer, auraient été semés sous les pieds des chevaux; +enfin, on se croyait en droit d'espérer que des pièces d'artifice +seraient disposées dans la salle de spectacle, de manière à pouvoir, en +mettant le feu à la charpente, augmenter la confusion. Les principaux +conjurés devaient se réunir, à onze heures du soir, en armes, chez un +restaurateur de la rue des Prouvaires, au numéro 12 de cette rue. Ils y +étaient rassemblés, au nombre d'une centaine, lorsque tout à coup la rue +se remplit de gardes municipaux et de sergents de ville, qui, malgré la +résistance des chefs du complot et de leurs hommes, purent procéder à +leur arrestation. Le procès s'ouvrit, devant la Cour d'assises de la +Seine, le 5 juillet 1832. Les accusés étaient au nombre de soixante-six, +dont onze contumaces, et les débats ne remplirent pas moins de dix-huit +audiences. L'arrêt fut rendu le 25 juillet. Six accusés furent condamnés +à la peine de la déportation; douze à cinq ans de détention; quatre à +deux années, et cinq à une année d'emprisonnement. Tous les autres +étaient acquittés. Parmi les condamnés à la détention, se trouvait M. +Piégard Sainte-Croix, royaliste ardent, dont la fille, <i>carliste</i> comme +son père, épousera plus tard le célèbre écrivain socialiste P.-J. +Proudhon.<a href="#footnotetag356"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote357" name="footnote357"></a> +<b>Note 357:</b> Louis <i>Poncelet</i>, dit Chevalier, âgé de 27 ans, +cordonnier. Il fut le vrai chef du complot, et fit preuve, en toute +cette affaire, de rares qualités d'intelligence, d'énergie et d'audace. +Dans le procès, il se fit remarquer, entre tous, par la loyauté de ses +réponses, habile à ne pas compromettre ses complices et peu occupé de +ses propres périls. Il fut condamné à la peine de la déportation.<a href="#footnotetag357"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote358" name="footnote358"></a> +<b>Note 358:</b> J'ai repris quelques passages de la longue lettre pour +les placer dans mes <i>Explications sur mes 12,000 francs</i>; et depuis, +dans mon <i>Mémoire sur la captivité de Madame la duchesse de Berry</i>. <span class="smcap">Ch.</span><a href="#footnotetag358"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote359" name="footnote359"></a> +<b>Note 359:</b> Dans son admirable roman, <i>I Promessi Sposi</i>.<a href="#footnotetag359"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote360" name="footnote360"></a> +<b>Note 360:</b> <i>Histoire de la Régence</i>, par Lemontey, de l'Académie +française.<a href="#footnotetag360"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote361" name="footnote361"></a> +<b>Note 361:</b> Après avoir ravagé l'Asie, puis la Russie, la Pologne, la +Bohême, la Galicie, l'Autriche, le choléra, passant par-dessus l'Europe +occidentale, s'était abattu sur l'Angleterre. Le 12 février, il s'était +déclaré à Londres, d'où il ne devait disparaître que dans les premiers +jours de mai. Le 15 mars, il était signalé à Calais. Le 26 mars, il +atteignait à Paris, dans la rue Mazarine, sa première victime. +L'épidémie ne devait prendre fin que le 30 septembre. Sa durée totale +avait été de cent quatre-vingt-neuf jours, pendant lesquels le chiffre +des morts atteints du choléra s'éleva à 18,406. La population de Paris +n'était alors que de 645,698 âmes; le nombre des décès fut donc de plus +de 23 pour 1000 habitants. Le chiffre de 18,406 s'appliquant aux seuls +décès administrativement constatés, le chiffre réel a dû être plus +élevé; car, au sein de la confusion générale, au milieu du désespoir de +tant de familles, toutes les déclarations n'ont pas dû être faites, et +il y a eu sans nul doute beaucoup d'omissions involontaires.—Voir, dans +l'<i>Époque sans nom</i>, de M. A. Bazin (1833), tome II, pages 251-275, le +chapitre sur <i>le Choléra-morbus</i>.<a href="#footnotetag361"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote362" name="footnote362"></a> +<b>Note 362:</b> La lettre de M. de Bondy, en date du 16 avril 1832, était +ainsi conçue:</p> + +<p>«Monsieur le vicomte,</p> + +<p>«Je regrette de ne pouvoir accepter, au nom de la Ville de Paris, les +12000 francs que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser. Dans +l'origine des fonds que vous offrez, on verrait, sous une bienfaisance +apparente, une combinaison politique contre laquelle la population +parisienne protesterait tout entière par son refus.</p> + +<p>«Je suis, etc.</p> + +<p>«Le préfet de la Seine,</p> + +<p class="right">«Comte <span class="smcap">de Bondy</span>.»<a href="#footnotetag362"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote363" name="footnote363"></a> +<b>Note 363:</b> Le <i>Constitutionnel</i> annonça que M. Berger, maire du 2<sup>e</sup> +arrondissement avait proposé à l'envoyé de la princesse, <i>ancien aide de +camp du duc de Berry</i>, de donner les 1000 francs offerts au nom de la +duchesse <i>à la veuve d'un combattant de Juillet, mère de trois enfants, +à qui ce secours serait bien utile</i>. L'envoyé que le <i>Constitutionnel</i> +transformait ainsi en aide de camp du duc de Berry n'était autre que le +brave Hyacinthe Pilorge, le secrétaire de Chateaubriand. Pilorge écrivit +aussitôt à la <i>Quotidienne</i>:</p> + +<p class="right">«Paris, ce 20 avril 1832.</p> + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>«M. de Chateaubriand, bien que malade, s'occupe en ce moment d'une +réponse générale relative au don de Madame la duchesse de Berry; cette +réponse paraîtra incessamment. En attendant, je dois à la vérité de dire +que M. le Maire du 2<sup>e</sup> arrondissement ne m'a point présenté la veuve +d'un combattant de Juillet et ne m'a point proposé de lui donner les +1000 francs; il les a seulement refusés, voilà tout. M. de Chateaubriand +me charge d'ajouter que si la <i>veuve du Constitutionnel</i> veut bien se +donner la peine de passer chez lui, il est prêt à lui faire part de la +bienfaisance de la <i>mère</i> du duc de Bordeaux. Vous voyez, monsieur, que +je n'ai pas l'honneur d'avoir été l'aide de camp de M. le duc de Berry, +que je ne suis que le pauvre et fidèle secrétaire d'un homme aussi +pauvre et aussi fidèle que moi.</p> + +<p>«Recevez, je vous prie, monsieur, l'assurance de ma considération très +distinguée.</p> + +<p class="right">«Hyacinthe <span class="smcap">Pilorge</span>.»<a href="#footnotetag363"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote364" name="footnote364"></a> +<b>Note 364:</b> Chateaubriand a commis ici une confusion entre les deux +<i>Cadet de Gassicourt</i>, le père et le fils. C'est Cadet le père, né en +1769, mort en 1831, qui a fait des petits vers, composé des vaudevilles +et écrit contre Chateaubriand et M<sup>me</sup> de Staël deux petits pamphlets: +<i>Saint-Géran, ou la Nouvelle langue française</i> (1807) et la <i>Suite de +Saint-Géran, ou Itinéraire de Lutèce au Mont-Valérien</i> (1811).—Le Cadet +de Gassicourt de 1832, la maire du 4<sup>e</sup> arrondissement, était le fils du +précédent. Il était né en 1789 et mourut en 1861.<a href="#footnotetag364"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote365" name="footnote365"></a> +<b>Note 365:</b> La proclamation de M. Cadet de Gassicourt fut affichée +sur les murs de Paris le 4 avril 1832. Voici quelques extraits de cette +pièce, où l'odieux le dispute au ridicule et qui était une véritable +excitation à l'égorgement des <i>Carlistes</i>:—«Les agents de ceux que vous +avez chassés se glissent au milieu du peuple et le poussent à la +révolte, pour venger la défaite de Charles X et le ramener de son exil, +avec son petit-fils, sous la protection des baïonnettes étrangères et à +la faveur de la guerre civile. S'il est des <i>empoisonneurs</i>, ce ne +peuvent être que les <i>incendiaires de la Restauration</i>; s'il est des +<i>misérables</i> qui, soit <i>par des crimes</i>, soit par des calomnies atroces, +cherchent à organiser le désordre et à exploiter un déplorable fléau, +<i>ce sont les alliés des chouans, des assassins de l'Ouest et du Midi</i>. +Quelle joie, quel triomphe pour eux, s'ils parvenaient à déchirer le +sein de la France par la main des Français! Vous les verriez bientôt +rentrer sur vos cadavres, <i>à la tête des Verdets et à la suite des +hordes barbares</i>, arracher le drapeau tricolore, le remplacer par le +drapeau blanc et par la croix des <i>missionnaires</i>! C'est ainsi qu'ils +ont nourri de tout temps leurs trames....»—Puis, après avoir évoqué ces +deux autres spectres, le «milliard de l'indemnité» et le «fer des +Suisses», le maire du 4<sup>e</sup> arrondissement terminait en disant: «Citoyens, +défiez-vous de vos anciens tyrans, qui sont habiles à prendre tous les +moyens et ne rougissent pas d'avoir pour auxiliaire un horrible fléau!»<a href="#footnotetag365"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote366" name="footnote366"></a> +<b>Note 366:</b> M. Cadet de Gassicourt était devenu, on le pense bien, la +<i>bête noire</i> des feuilles royalistes, et en particulier de la <i>Mode</i>. La +très spirituelle Revue lui consacra un jour ce bout d'article, que +Chateaubriand avait peut-être sur sa table au moment où il écrivait +cette page des <i>Mémoires</i>:—«Un jour, disait la <i>Mode</i>,—M. Cadet, le +père, eut un fils, celui-là même qui nous occupe. Ce fils avait peine à +pousser; plante étiolée, bonne, au plus, à mettre dans un bocal. Le fils +de M. Cadet faisait le désespoir de ses grands parents: «Cadet, lui +disaient-ils, tu ne seras jamais un homme!...» Cela faisait pleurer le +petit Cadet. Mais en vain s'étirait-il les membres pour s'allonger, +court il resta, le pauvre gas!... On eut beau faire, on eut beau dire, +petit Cadet ne devint pas grand; tant qu'à la fin, le père Cadet, +emporté par la douleur, s'écria: «Grand Dieu! pourquoi m'avez-vous donné +un <i>gas si court</i>?»—Ainsi se lamentait le père, lorsqu'une pratique +entra. On sait quelles étaient, à cette époque, les fonctions d'un +apothicaire.... La pratique s'inclina ... le jeune Cadet se mit en +besogne. «Loué soit Dieu, qui m'a donné un <i>gas si court</i>, dit alors le +père, le voilà juste à la hauteur du <i>visage</i>....» La pratique se retira +satisfaite, et le <i>gas si court</i> garda son surnom.—Depuis, M. +Cadet-Gassicourt n'a pas grandi d'un demi-pied, et il est toujours à +hauteur de <i>visage</i>.»<a href="#footnotetag366"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote367" name="footnote367"></a> +<b>Note 367:</b> Mgr de Quélen.<a href="#footnotetag367"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote368" name="footnote368"></a> +<b>Note 368:</b> Les funérailles du général Lamarque eurent lieu le 5 juin +1832. Les membres des sociétés secrètes, les écoles, les condamnés +politiques, l'artillerie de la garde nationale, les réfugiés étrangers +s'y étaient donné rendez-vous. Au signal donné par un drapeau rouge, les +républicains désarmèrent des postes, élevèrent des barricades, pillèrent +l'Arsenal et les boutiques, mais ils ne purent entraîner ni les ouvriers +ni la garde nationale. Le général Lobeau, à la tête de forces sérieuses, +balaya les grandes avenues et cerna l'insurrection entre le marché des +Innocents et le faubourg Saint-Antoine. Le 6 au matin, elle était +réduite à l'impuissance et abandonnée par ses propres chefs; la journée +n'en fut pas moins meurtrière, surtout au cloître Saint-Merry et dans la +rue des Arcis.<a href="#footnotetag368"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote369" name="footnote369"></a> +<b>Note 369:</b> Une ordonnance royale en date du 6 juin 1832 avait +déclaré la mise en état de siège de la ville de Paris.<a href="#footnotetag369"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote370" name="footnote370"></a> +<b>Note 370:</b> La duchesse de Berry, le 24 avril 1832, partit de Massa +sur un bateau à vapeur sarde qu'elle avait frêté, le <i>Carlo-Alberto</i>; +elle relâcha à Nice, se remit en mer et arriva le 28 dans les eaux de +Marseille. Elle était accompagnée du maréchal de Bourmont, du comte de +Kergorlay, du vicomte de Saint-Priest, de MM. Emmanuel de Brissac, de +Mesnard, Adolphe Sala, Édouard Led'huy, du vicomte de Kergorlay, de +Charles et d'Adolphe de Bourmont, d'Alexis Sabbatier, du subrécargue +Ferrari, et de mademoiselle Mathilde Le Beschu. Elle débarqua la nuit, +par une mer houleuse, sur un des points les plus dangereux de la côte. +Cachée dans la maison d'un garde-chasse, M. Maurel, elle attendit le +résultat du mouvement projeté à Marseille. À quatre heures de +l'après-midi, le 30, MM. de Bonrecueil, de Bermond, de Lachaud et de +Candoles, qui s'étaient échappés de la ville, arrivèrent porteurs de ce +billet: «Le mouvement a manqué, il faut sortir de France.»<a href="#footnotetag370"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote371" name="footnote371"></a> +<b>Note 371:</b> M. Alban de Villeneuve-Bargemont. Il s'était muni d'un +passeport pour lui, sa femme et un domestique: la princesse joua le rôle +de M<sup>me</sup> de Villeneuve. Le domestique était le comte, depuis duc de +Lorges.<a href="#footnotetag371"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote372" name="footnote372"></a> +<b>Note 372:</b> Après avoir passé neuf jours, du 7 au 16 mai, au château +de Plassac, à quelques lieues de Blaye, chez M. le marquis de Dampierre, +elle arriva, le 17, au château de la Preuille, près de Montaigu +(Vendée). Le château de la Preuille appartenait au colonel de Nacquart.<a href="#footnotetag372"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote373" name="footnote373"></a> +<b>Note 373:</b> Il y avait beaucoup de vrai dans le mot du capitaine. Le +plus récent historien de la duchesse de Berry, M. Imbert de Saint-Amand, +nous la montre au château d'Holyrood, en Écosse, évoquant les souvenirs +des Stuarts, jeune, vaillante, enthousiaste, la tête pleine de projets, +le cœur plein d'espérances; et il ajoute: «Les romans et l'histoire, +qui est le roman écrit par Dieu, avaient exalté l'imagination de la +vaillante princesse. Les souvenirs de Marie Stuart, d'Henri IV, du +prétendant Charles-Édouard se croisaient dans son esprit avec les +inventions de Walter Scott. Comme Marie Stuart, elle voulait, en +risquant sa vie, lutter contre la fortune et affronter tous les dangers; +comme son aïeul le Béarnais, elle voulait avoir ses victoires d'Arques +et d'Ivry. Comme Charles-Édouard, elle voulait tenter une expédition +insensée à force d'audace. Édimbourg, patrie du grand romancier, son +auteur favori, lui remémorait toutes les fictions dont elle avait été +charmée. Elle songeait aux prouesses jacobites de Diana Vernon, d'Alice +Lee, et de Flora Mac-Ivor.» (<i>La duchesse de Berry en Vendée</i>, p. +35.)—L'historien de la Monarchie de Juillet, M. Thureau-Dangin, écrit, +de son côté: «Pour beaucoup des partisans de la duchesse de Berry, il +s'agissait moins d'exécuter un dessein politique mûrement médité que de +transporter en pleine France bourgeoise de 1830 une chevaleresque +aventure, quelque chose comme la mise en action d'un récit de Walter +Scott, qui régnait alors souverainement sur toutes les têtes +romanesques. Un peu plus tard, quand <span class="smcap">Madame</span> se trouvait en Vendée, un +royaliste disait aux politiques du parti, fort embarrassés et mécontents +de cette équipée: «Messieurs, faites pendre Walter Scott, car c'est lui +le vrai coupable.» (Thureau-Dangin, t. II.).<a href="#footnotetag373"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote374" name="footnote374"></a> +<b>Note 374:</b> Ce n'est pas à Quimper, mais à Vannes, que Berryer devait +aller plaider un procès, celui du commandant Guillemot, prévenu de +chouannerie, et traduit de ce chef devant la cour d'assises du Morbihan. +L'affaire du commandant Guillemot était fixée au 12 juin.<a href="#footnotetag374"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote375" name="footnote375"></a> +<b>Note 375:</b> Voir à l'<i>Appendice</i>, le n<sup>o</sup> X: <i>La duchesse de Berry en +Vendée.</i><a href="#footnotetag375"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote376" name="footnote376"></a> +<b>Note 376:</b> M. de Saint-Aignan.<a href="#footnotetag376"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote377" name="footnote377"></a> +<b>Note 377:</b> Berryer devait quitter non seulement la ville de Nantes, +mais la France, et se rendre aux eaux d'Aix-en-Savoie, en suivant +l'itinéraire ci-après, visé sur son passeport: Bourbon-Vendée, Luçon, La +Rochelle, Rochefort, Saintes, Angoulême, Clermont, Montbrison, Le Puy, +Lyon et Pont-de-Beauvoisin.<a href="#footnotetag377"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote378" name="footnote378"></a> +<b>Note 378:</b> Voici le procès-verbal de son arrestation: «L'an 1832, le +7 juin, vers une heure du matin; Nous, Martin (Édouard-Louis), +brigadier; Calmus (Napoléon), Durand (Jean-Baptiste) et Jeannot +(Joseph), gendarmes à cheval, en résidence à Angoulême (Charente), +soussignés, certifions qu'en vertu des ordres de nos chefs supérieurs, +nous nous sommes transportés sur la route qui conduit de cette ville à +celle de Cognac, pour rechercher et arrêter le <i>nommé</i> Berryer, député; +l'ayant rencontré, nous nous sommes assurés de sa personne, l'avons +conduit devant M. le préfet de la Charente, lequel nous a délivré un +réquisitoire pour le conduire de brigade en brigade devant M. le préfet +de la Loire-Inférieure, à Nantes.</p> + +<p>«Fait et clos à Angoulême, les jour, mois et an que dessus.</p> + +<p class="right">«<span class="smcap">Calmus</span>, <span class="smcap">Martin</span>, <span class="smcap">Durand</span>.»<a href="#footnotetag378"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote379" name="footnote379"></a> +<b>Note 379:</b> Ministre de l'intérieur.<a href="#footnotetag379"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote380" name="footnote380"></a> +<b>Note 380:</b> Ce livre fut écrit de juillet 1832 à avril 1833;—à Paris +d'abord, de fin juillet au 8 août 1832;—puis à Bâle, à Lucerne, à +Lugano (août-octobre 1832), et enfin à Paris (de janvier à avril 1833).<a href="#footnotetag380"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote381" name="footnote381"></a> +<b>Note 381:</b> John <i>Fraser Frisell</i> appartenait à une vieille famille +d'Écosse. À dix-huit ans, après de brillantes études à l'Université de +Glasgow, il était venu chez nous par simple curiosité, pour <i>voir</i> la +Révolution. Arrêté et jeté en prison à Dijon pendant la Terreur, il ne +recouvra la liberté qu'après le 18 brumaire. Le premier Consul autorisa +le jeune Frisell, <i>comme savant</i>, à résider sur le continent, au moment +où tous les Anglais y étaient suspects; ce séjour se prolongea si bien +qu'il resta presque toujours en France, au grand déplaisir de sa +famille. La France et l'Italie furent ses séjours de prédilection. Il +écrivait beaucoup, mais on n'a de lui qu'un seul ouvrage: <i>De la +Constitution de l'Angleterre</i>, remarquablement écrit en français; de +tout le reste de ses œuvres, il ne voulut rien publier. Il connut, +sous l'Empire, M. et M<sup>me</sup> de Chateaubriand, et ne cessa de leur rester +très attaché jusqu'à sa mort, qui précéda de peu celle de ses deux vieux +amis. Il mourut à Torquay, en Devonshire, au mois de février 1846: +quelques semaines avant sa fin, il s'était converti au catholicisme. +Voyez, dans le <i>Correspondant</i> du 25 septembre 1897, l'article de M. J. +Fraser, <i>Un ami de Chateaubriand</i>.<a href="#footnotetag381"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote382" name="footnote382"></a> +<b>Note 382:</b> Il y a ici une petite erreur. Chateaubriand, ainsi que +ses amis Hyde de Neuville et Fitz-James, fut arrêté le 16 juin. On +trouve tous les détails de son arrestation dans les journaux du 17. Hyde +de Neuville (t. III, p. 474) donne bien la vraie date, celle du 16. Il +est d'ailleurs probable que la date du 20, dans les <i>Mémoires +d'Outre-tombe</i>, est une faute de copiste. Chateaubriand, qui, dans tout +le cours de ses <i>Mémoires</i>, n'a pas une seule fois erré sur les dates, a +dû ici d'autant moins se tromper qu'il a écrit le récit de son +arrestation au lendemain même de l'événement, au mois de juillet +1832.—Voir l'<i>Appendice</i>, n<sup>o</sup> XI: l'<i>Arrestation de Chateaubriand</i>.<a href="#footnotetag382"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote383" name="footnote383"></a> +<b>Note 383:</b> M. Gisquet.<a href="#footnotetag383"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote384" name="footnote384"></a> +<b>Note 384:</b> Frédéric Benoît, fils du juge de paix de Vouziers, âgé de +19 ans, avait été condamné à la peine de mort, comme parricide, par la +Cour d'Assises de la Seine, la veille même de l'arrestation de +Chateaubriand, le 15 juin 1832. Il avait assassiné sa mère dans la nuit +du 8 au 9 novembre 1829, et son ami Alexandre Formage, âgé de 17 ans, +fils d'un marchand de vin de la Villette, le 21 juillet 1831. Il avait +eu pour défenseur M<sup>e</sup> Crémieux. Chaix-d'Est-Ange, avocat de la partie +civile, avait prononcé contre Benoît un admirable réquisitoire.<a href="#footnotetag384"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote385" name="footnote385"></a> +<b>Note 385:</b> Richard <i>Lovelace</i>, né en 1618, à Woolwich (Kent), d'une +famille riche, brilla quelque temps à la cour de Charles I par sa +beauté, sa galanterie et son esprit; sacrifia toute sa fortune pour la +cause royale et fut emprisonné à Londres. Après sa mise en liberté, il +entra au service de la France avec le grade de colonel, revint en +Angleterre et y mourut dans la misère en 1658. Il avait composé pendant +sa captivité, un recueil de poèmes lyriques intitulé <i>Lucasta</i>. Il a +aussi écrit quelques pièces de théâtre. Son style est élégant, quoique +négligé.<a href="#footnotetag385"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote386" name="footnote386"></a> +<b>Note 386:</b> Voir l'<i>Appendice</i> n<sup>o</sup> XII: <i>Jeune fille et jeune +fleur.</i><a href="#footnotetag386"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote387" name="footnote387"></a> +<b>Note 387:</b> M. Nay allait devenir le gendre de M. Gisquet.<a href="#footnotetag387"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote388" name="footnote388"></a> +<b>Note 388:</b> Pour les détails de l'arrestation de M. Hyde de Neuville +voy. ses <i>Mémoires et Souvenirs</i>, t. III, p. 494 et suivantes.<a href="#footnotetag388"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote389" name="footnote389"></a> +<b>Note 389:</b> Ancien forçat, devenu chef de la police de sûreté.<a href="#footnotetag389"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote390" name="footnote390"></a> +<b>Note 390:</b> Louis-Henri <i>Desmortiers</i>, né à Morestais +(Charente-Inférieure). La Restauration l'avait nommé conseiller à la +Cour de Paris; la révolution de 1830 le fit procureur du roi près le +Tribunal de première instance de la Seine, fonctions qu'il conserva +pendant la plus grande partie du règne de Louis-Philippe. Il n'était +donc pas juge d'instruction en 1832. Le juge d'instruction chargé de +l'affaire de MM. de Chateaubriand, Hyde de Neuville et de Fitz-James +était M. Poultier, qui «remplit ses pénibles fonctions auprès des +<i>accusés</i> avec autant de délicatesse que d'égards.» <i>Mémoires</i> du baron +Hyde de Neuville, t. III, p. 496.<a href="#footnotetag390"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote391" name="footnote391"></a> +<b>Note 391:</b> Charles-Guillaume <i>Hello</i> (1787-1850). Il avait été nommé +le 5 septembre 1830 procureur général à Rennes. Il devint avocat général +à la cour de Cassation (27 mai 1837), puis conseiller (7 août 1843). Il +avait été un instant député du Morbihan (1842-1843). Il aimait en effet +à écrire et avait publié en 1827 un <i>Essai sur le régime +constitutionnel</i> ou <i>Introduction à l'étude de la Charte</i>. Son principal +livre, <i>Philosophie de l'Histoire de France</i> (1840) a été couronné par +l'Académie française. Un de ses fils, Ernest Hello, mort en 1885, a +laissé plusieurs ouvrages, l'<i>Homme</i>, <i>Paroles de Dieu</i>, etc., qui lui +assurent un rang éminent parmi les penseurs et les écrivains de notre +temps.<a href="#footnotetag391"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote392" name="footnote392"></a> +<b>Note 392:</b> Voir, sur M. de Montalivet, au tome IV, la note de la +page 315.<a href="#footnotetag392"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote393" name="footnote393"></a> +<b>Note 393:</b> Voici une des très rares erreurs de fait qui se +rencontrent dans les <i>Mémoires d'Outre-tombe</i>, et elle n'est pas bien +grave. M. Geoffroy de Grandmaison, dans son beau livre sur la +<i>Congrégation</i>, pages 389 et suiv., a publié la <i>liste</i> complète de ses +membres: M. Desmortiers n'y figure pas.<a href="#footnotetag393"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote394" name="footnote394"></a> +<b>Note 394:</b> Voir l'<i>Appendice</i> n<sup>o</sup> XII: <i>Chateaubriand et M. Bertin +aîné.</i><a href="#footnotetag394"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote395" name="footnote395"></a> +<b>Note 395:</b> Paul-François <i>Dubois</i> (1793-1874). Il avait fondé, en +1824, avec Pierre Leroux, le journal le <i>Globe</i>. De 1831 à 1848, il fut +député de Nantes, ce qui lui valait d'être appelé par les petits +journaux <i>Dubois (de la Gloire-Inférieure)</i>. Nommé inspecteur général de +l'Université dès le mois d'octobre 1830, il fut appelé en 1840 à la +direction de L'École normale, fonctions qu'il conserva jusqu'en 1850. Il +fut élu, le 13 avril 1810, membre de l'Académie des sciences morales et +politiques.<a href="#footnotetag395"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote396" name="footnote396"></a> +<b>Note 396:</b> Jean-Jacques <i>Ampère</i>, fils du célèbre physicien +(1800-1864); membre de l'Académie française et de l'Académie des +inscriptions et belles-lettres. Il fut l'un des plus fidèles admirateurs +de Chateaubriand, fidélité d'autant plus méritoire que M<sup>me</sup> Récamier lui +avait inspiré, dès sa jeunesse, une passion ardente et que le temps ne +put affaiblir.<a href="#footnotetag396"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote397" name="footnote397"></a> +<b>Note 397:</b> Charles <i>Lenormant</i> (1802-1859), membre de l'Académie des +inscriptions et belles-lettres. Il avait épousé, en 1826, M<sup>lle</sup> Amélie +Cyvoct, nièce de M<sup>me</sup> Récamier.<a href="#footnotetag397"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote398" name="footnote398"></a> +<b>Note 398:</b> Charles <i>Ledru</i>, jeune avocat, doué d'un vrai talent, et +à qui ses plaidoyers politiques avaient valu une quasi-célébrité. Il +allait bientôt être effacé par un autre avocat républicain, du même nom +que lui, Auguste Ledru. Ce dernier, voulant éviter la confusion qui +n'aurait pas manqué de s'établir entre lui et Charles Ledru, ajouta à +son nom celui de sa bisaïeule maternelle, et s'appela <i>Ledru-Rollin</i>.<a href="#footnotetag398"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote399" name="footnote399"></a> +<b>Note 399:</b> Charles <i>Philipon</i> (1800-1862). Dessinateur habile, ayant +un joli brin de plume à son crayon, il fonda en 1831 la <i>Caricature</i>, +journal hebdomadaire très spécial, à la fois artistique et politique. Le +rédacteur principal était Louis Desnoyers, un journaliste endiablé, +l'auteur des <i>Béotiens de Paris</i>. Les dessinateurs étaient, avec +Philipon, Daumier, Grandville, Gavarni, Henry Monnier, Numa, Achille +Devéria et D. Traviès. Le journal eut une vogue européenne, et tout +Paris se pressait aux vitrines de la maison Aubert, alors située à +l'entrée du passage Véro-Dodat, faisant vis-à-vis à la cour des +Fontaines, où étaient exposées les images de la <i>Caricature</i>. Toutes les +fois qu'on voulait faire provision de bon rire, on y allait. Cela +passait même pour une recette contre l'envahissement de la jaunisse. «La +maison Aubert, la meilleure des pharmacies!» disait le peuple. Le +parquet qui, lui, riait jaune, multiplia contre Philipon les saisies et +les procès. Au cours d'un de ces procès, sur les bancs mêmes de la Cour +d'assises, en trois coups de crayon, il dessina une <i>poire</i>, qui se +trouva être la tête du roi Louis-Philippe. Le lendemain, la <i>poire</i> +était sur toutes les murailles, et ses pépins allaient devenir, jusqu'à +la fin du règne, entre les mains de l'opposition, un projectile dont +républicains et légitimistes se servaient à l'envi. En 1834, il créa le +<i>Charivari</i>, et continua ainsi, par la plume et le dessin, sa guerre à +la monarchie de Juillet. Depuis 1848, il a fait paraître coup sur coup +le <i>Journal Amusant</i>, le <i>Musée Français</i>, et le <i>Petit Journal pour +rire</i>. Il est mort en 1862. Ses amis auraient pu inscrire sur sa tombe +ce vers de Barthélemy dans la <i>Némésis</i>:</p> + +<p class="right">Philipon, Juvénal de la Caricature.<a href="#footnotetag399"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote400" name="footnote400"></a> +<b>Note 400:</b> M. Guizot, dans ses <i>Mémoires</i> (tome II, page 344), +apprécie en ces termes l'arrestation de Chateaubriand: «L'arrestation de +MM. de Chateaubriand, Fitz-James, Hyde de Neuville et Berryer, ne fut +pas une faute moins grave. C'étaient là, pour le gouvernement de 1830, +des ennemis, non des insurgés, ni des conspirateurs; ils ne voulaient +pas sa durée, et n'y croyaient pas; mais ils ne croyaient pas davantage +à l'opportunité et à l'efficacité des complots et de la guerre civile +pour le renverser; c'étaient d'autres armes qu'ils cherchaient pour lui +nuire; c'était avec d'autres armes que les prisons et les procès qu'il +fallait les combattre. <i>La Restauration avait donné, en pareille +circonstance, un sage et noble exemple</i>: MM. de La Fayette, Voyer +d'Argenson et Manuel étaient, à coup sûr, contre elle, de plus sérieux +et redoutables conspirateurs que MM. de Chateaubriand, de Fitz-James, +Hyde de Neuville et Berryer ne pouvaient l'être contre le gouvernement +de Juillet. De 1820 à 1822, le duc de Richelieu et M. de Villèle +avaient, contre ces chefs libéraux, de bien autres griefs et de bien +autres preuves que le cabinet de 1832 n'en pouvait recueillir contre les +chefs légitimistes qu'il fit arrêter. Pourtant ils ne voulurent jamais +ni les emprisonner, ni les traduire en justice; ils comprirent que le +pouvoir qui veut mettre un terme aux révolutions ne doit pas porter, +dans les hautes régions de la société, la guerre à outrance....»<a href="#footnotetag400"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote401" name="footnote401"></a> +<b>Note 401:</b> M. Barthe.<a href="#footnotetag401"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote402" name="footnote402"></a> +<b>Note 402:</b> M. Bethuis.<a href="#footnotetag402"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote403" name="footnote403"></a> +<b>Note 403:</b> M. Demangeat.<a href="#footnotetag403"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote404" name="footnote404"></a> +<b>Note 404:</b> Félix <i>Barthe</i> (1795-1863). Affilié au Carbonarisme, très +mêlé comme avocat à tous les procès politiques, ayant pris une part +active à la révolution de Juillet, il était entré, dès le 27 décembre +1830, dans le ministère disloqué de M. Laffitte, pour remplacer à +l'instruction publique M. Mérilhou. Le 12 mars 1831, il avait échangé, +dans le nouveau cabinet Casimir Périer, le portefeuille de l'instruction +publique contre celui de la justice. Il garda les sceaux jusqu'au 4 +avril 1834 et tomba avec le ministère de Broglie. Il fut alors nommé +pair de France et président de la Cour des Comptes. Le second Empire le +fit sénateur.<a href="#footnotetag404"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote405" name="footnote405"></a> +<b>Note 405:</b> Pierre-Clément <i>Bérard</i>. Pendant les Cent-Jours, il +s'était enrôlé, à dix-sept ans, dans le corps des volontaires royaux de +l'École de droit de Paris, et il avait accompagné à Gand le roi Louis +XVIII. En 1831 et 1832, il fit paraître un petit pamphlet hebdomadaire, +les <i>Cancans</i>, dont le titre variait chaque semaine: <i>Cancans +parisiens</i>, <i>Cancans accusateurs</i>, <i>Cancans courtisans</i>, <i>Cancans +inflexibles</i>, <i>Cancans saisis</i>, <i>Cancans prisonniers</i>, etc. Chaque +numéro se terminait par une chanson. C'était comme une résurrection, +après 1830, des <i>Actes des Apôtres</i>, de Rivarol, de Champcenetz et de +leurs amis. Même violence, et aussi même vaillance et même verve. +Seulement, les <i>Cancans</i> étaient rédigés, non par une société d'hommes +d'esprit, mais par M. Bérard tout seul: il avait, il est vrai, de +l'esprit comme quatre, et même comme quarante. Saisies et procès +pleuvaient naturellement sur les <i>Cancans</i> et sur leur auteur, qui se +vit à la fin condamné à quatorze ans de prison et à treize mille francs +d'amende. Heureusement, il trouva le moyen de s'évader et de gagner la +Hollande, échangeant la prison pour l'exil. En 1833, il publia <i>Mon +Voyage à Prague</i>, puis se rendit à Rome, où des légitimistes venaient de +fonder une banque, dont il devint un des employés. Il ne devait plus +quitter la ville éternelle, où il est mort, il y a peu d'années, +royaliste impénitent, ainsi qu'il convenait à l'auteur des <i>Cancans +fidèles</i>. Ses <i>Souvenirs</i> sur <i>Sainte-Pélagie en 1832</i> ont paru en +1886.<a href="#footnotetag405"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote406" name="footnote406"></a> +<b>Note 406:</b> On verra dans mon premier voyage à Prague ma conversation +avec Charles X au sujet de ce prêt. (Note de Paris, 1834.) <span class="smcap">Ch.</span><a href="#footnotetag406"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote407" name="footnote407"></a> +<b>Note 407:</b> Amédée-Simon-Dominique <i>Thierry</i> (1797-1873). Il avait +été en 1810 précepteur des petits-neveux de Talleyrand, et avait publié +avec un vif succès, en 1828, son <i>Histoire des Gaulois</i>. Après les +journées de Juillet, il avait été nommé préfet de la Haute-Saône. Maître +des requêtes au Conseil d'État en 1838, promu conseiller en service +ordinaire en 1853, il fut appelé, par décret impérial du 18 janvier +1860, à siéger au Sénat. Il n'avait d'ailleurs pas cessé de se livrer à +ses travaux historiques. Ses principaux ouvrages sont l'<i>Histoire de la +Gaule sous l'administration romaine</i> (1840-1842); <i>Récits et Nouveaux +récits de l'histoire romaine</i> (1860-1864); <i>Saint-Jérôme, la Société +chrétienne à Rome et l'émigration en Terre Sainte</i> (1867); l'<i>Histoire +d'Attila et de ses successeurs</i> (1873).<a href="#footnotetag407"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote408" name="footnote408"></a> +<b>Note 408:</b> On lit dans la préface des <i>Récits des temps +mérovingiens</i>, publiée en 1840, les lignes suivantes, qui confirment ce +que Chateaubriand écrivait en 1832: «J'achevais mes classes au collège +de Blois, lorsqu'un exemplaire des <i>Martyrs</i>, apporté du dehors, circula +dans le collège; ce fut un grand événement pour ceux d'entre nous qui +ressentaient déjà le goût du beau et l'admiration de la gloire. Nous +nous disputions le livre; il fut convenu que chacun l'aurait à son tour, +et le mien vint un jour de congé, à l'heure de la promenade. Ce jour là, +je feignis de m'être fait mal au pied, et je restai seul à la maison; je +lisais ou plutôt je dévorais les pages, assis devant mon pupitre, dans +une salle voûtée qui était notre salle d'étude et dont l'aspect me +semblait alors grandiose et imposant. J'éprouvai d'abord un charme vague +et comme un éblouissement d'imagination; mais quand vint le récit +d'Eudore, cette histoire vivante de l'empire à son déclin, je ne sais +quel intérêt plus actif et plus mêlé de réflexion m'attacha au tableau +de la ville éternelle, de la cour d'un empereur romain, de la marche +d'une armée romaine dans les fanges de la Batavie, et de sa rencontre +avec une armée de Francs.... À mesure que se déroulait à mes yeux le +contraste si dramatique du guerrier sauvage et du soldat civilisé, +j'étais saisi de plus en plus vivement; l'impression que fit sur moi le +chant de guerre des Francs eut quelque chose d'électrique. Je quittai la +place où j'étais assis, et, marchant d'un bout à l'autre de la salle, je +répétai à haute voix et en faisant sonner mes pas sur le pavé: +«Pharamond! Pharamond! nous avons combattu avec l'épée!...» Ce moment +d'enthousiasme fut peut-être décisif pour ma vocation à venir; je n'eus +alors aucune conscience de ce qui venait de se passer en moi; mon +attention ne s'y arrêta pas, je l'oubliai même pendant plusieurs années; +mais, lorsqu'après d'inévitables tâtonnements pour le choix d'une +carrière, je me fus livré tout entier à l'histoire, je me rappelai cet +incident de ma vie et ses moindres circonstances avec une singulière +précision; aujourd'hui, si je me fais lire la page qui m'a tant frappé, +je retrouve mes émotions d'il y a trente ans.»<a href="#footnotetag408"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote409" name="footnote409"></a> +<b>Note 409:</b> C'était par Vesoul que le comte d'Artois était rentré en +France au mois de février 1814, et il avait daté de cette ville, le 27 +février, sa <i>Proclamation aux Français</i>.<a href="#footnotetag409"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote410" name="footnote410"></a> +<b>Note 410:</b> L'empereur de Russie, l'empereur d'Autriche et le roi de +Prusse.<a href="#footnotetag410"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote411" name="footnote411"></a> +<b>Note 411:</b> Les chroniques contemporaines de la révolution de 1307 ne +font aucune mention de Guillaume Tell. Elles ne parlent que des trois +conjurés du Grütli, Fürst, d'Uri, Stauffacher, de Schwytz, et Arnold de +Melchtal, d'Underwald. Ce n'est qu'à la fin du XV<sup>e</sup> siècle que les +historiens nationaux ont commencé à parler de Guillaume Tell et de ses +exploits, et les narrations qu'ils en ont données renferment les plus +graves invraisemblances au double point de vue géographique et +chronologique.<a href="#footnotetag411"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote412" name="footnote412"></a> +<b>Note 412:</b> Dans son <i>Essai</i>, Chateaubriand avait consacré trois +chapitres à la Suisse: <i>la Suisse pauvre et vertueuse</i>;—<i>la Suisse +philosophique</i>;—<i>la Suisse corrompue</i>. Le premier de ces chapitres +renfermait la note suivante: «L'anecdote de la pomme et de Guillaume +Tell est très douteuse. L'historien de la Suède, Grammaticus, rapporte +exactement le même fait d'un paysan et d'un gouverneur suédois. J'aurais +cité les deux passages s'ils n'étaient trop longs. On peut voir le +premier dans Simler (<i>Helvetiorum Respublica</i>, lib. I, page 58); et l'on +trouve l'autre cité tout entier à la fin de <i>Coke's Letters on +Switzerland</i>.» <i>Essai sur les Révolutions</i>, 1<sup>re</sup> édition, page 255. +Cette anecdote de la pomme, que Chateaubriand, avec raison, tenait pour +«très douteuse», n'est plus aujourd'hui défendue par personne.<a href="#footnotetag412"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote413" name="footnote413"></a> +<b>Note 413:</b> Le 15 septembre 1816, le conseiller d'État Lucernois +Xavier Keller fut trouvé mort dans l'Aar, près de Lucerne. Toutes sortes +de rumeurs furent répandues au sujet de cette mort mystérieuse: on +soupçonnait un meurtre. Aucune preuve cependant n'était venue confirmer +ces soupçons, lorsque, en 1825, des vagabonds, parmi lesquels se +trouvait <i>Clara Wendel</i>, furent arrêtés et firent des révélations sur ce +drame nocturne. Il fut alors appris que Xavier Keller avait été victime +d'un crime politique dont les instigateurs avaient été deux personnages +officiels de Lucerne. Cinq personnes, parmi lesquelles un frère et une +sœur de Clara Wendel, en avaient été les exécuteurs. Il en résulta un +procès, dont le retentissement fut européen, et qui se termina par +plusieurs condamnations. Clara Wendel fut condamnée à la détention +perpétuelle et subit sa peine dans la prison de Lucerne.<a href="#footnotetag413"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote414" name="footnote414"></a> +<b>Note 414:</b> Le 5 juin 1832, le jour des funérailles du général +Lamarque, Alexandre Dumas avait suivi le cortège en costume d'artilleur; +le bruit courait qu'il avait distribué des armes à la Porte +Saint-Martin. Le 9 juin, un journal annonça que l'auteur de <i>la Tour de +Nesle</i>, pris les armes à la main, avait été fusillé le 6 au matin. Un +aide de camp du roi courut chez lui, le trouva en parfaite santé, et +l'informa que l'éventualité de son arrestation avait été sérieusement +discutée. On lui conseillait d'aller passer un mois ou deux à +l'étranger, pour se faire oublier. Il mit ordre à ses affaires +dramatiques, toucha de l'argent de Harel (ce qui n'était pas un petit +succès), et, le 21 juillet 1832, muni d'un passeport en règle, il partit +pour la Suisse. Vers le commencement d'octobre, il était de retour à +Paris. Ses <i>Impressions de voyage</i>, dont la publication commença en +1833, sont restées le meilleur de ses ouvrages. Au tome III, il raconte +sa visite à l'auteur du <i>Génie du Christianisme</i> dans un chapitre +intitulé: <i>Les Poules de M. de Chateaubriand.</i><a href="#footnotetag414"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote415" name="footnote415"></a> +<b>Note 415:</b> L'une et l'autre ne sont plus. (Paris, note de 1836.) +<span class="smcap">Ch.</span>—Sur la comtesse de Colbert, voir, au tome I, la note 2 de la page +124.<a href="#footnotetag415"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote416" name="footnote416"></a> +<b>Note 416:</b> Voir, première partie, livre III, les pages 123-126.<a href="#footnotetag416"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote417" name="footnote417"></a> +<b>Note 417:</b> La lettre de Béranger est du 19 août 1832; celle d'Armand +Carrel du 4 octobre 1834. Elles ont été imprimées toutes les deux à la +fin du <i>Congrès de Vérone</i>, t. II, p. 455 et suivantes.<a href="#footnotetag417"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote418" name="footnote418"></a> +<b>Note 418:</b> M<sup>me</sup> Récamier, très effrayée par le choléra, qui avait +fait autour d'elle, dans la rue de Sèvres, de très nombreuses victimes, +s'était décidée, au mois d'août, à quitter Paris et à faire un voyage en +Suisse. Malgré son réel courage, et bien qu'on l'ait vue souvent +prodiguer sans effroi ses soins à des personnes atteintes de maladies +contagieuses, elle avait une terreur invincible et presque +superstitieuse du choléra. Était-ce un pressentiment? Elle mourut du +choléra le 11 mai 1849. «Après avoir succombé à ce fléau qui laisse +ordinairement sur ses victimes des traces effrayantes, dit M<sup>me</sup> +Lenormant (<i>Souvenirs et Correspondance</i>, t. II, p. 572), M<sup>me</sup> Récamier +prit dans la mort une beauté surprenante. Ses traits, d'une gravité +angélique, avaient l'aspect d'un beau marbre; on n'y apercevait aucune +contraction, aucune ride, et jamais la majesté du dernier sommeil ne fut +accompagnée d'autant de douceur et de grâce. Un dessin, transporté sur +la pierre par Achille Devéria, a conservé le souvenir de cette +remarquable circonstance; ce dessin, dont nous pouvons attester la +scrupuleuse exactitude, prouve à son tour la fidélité de notre récit.»<a href="#footnotetag418"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote419" name="footnote419"></a> +<b>Note 419:</b> Charles <i>Parquin</i>, ancien officier des armées impériales. +Il connaissait le prince Louis depuis 1822; il avait acheté, en 1824, le +château de Wolfsberg, sis auprès d'Arenenberg, et avait épousé une +demoiselle d'honneur de la reine Hortense, M<sup>lle</sup> Cochelet, fille d'un +membre de l'Assemblée constituante et élevée dans le pensionnat de M<sup>me</sup> +Campan avec M<sup>lle</sup> de Beauharnais. Le chef d'escadron Parquin prit la +part la plus active à l'échauffourée de Strasbourg (30 octobre 1836). Il +fut arrêté aux côtés du prince. Traduit devant la cour d'assises du +Bas-Rhin, le 6 janvier 1837, il fut acquitté, après une émouvante +plaidoirie de son frère, M<sup>e</sup> Parquin, qui était, à cette époque, l'un +des plus brillants avocats du barreau de Paris.<a href="#footnotetag419"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote420" name="footnote420"></a> +<b>Note 420:</b> Sur Madame Salvage, voy. ci-dessus la note <a href="#footnote95">2</a> de la page +<a href="#page102">102</a>.<a href="#footnotetag420"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote421" name="footnote421"></a> +<b>Note 421:</b> Narcisse <i>Vieillard</i> (1791-1857). Après avoir fait, comme +officier d'artillerie, les campagnes de Russie (1812), d'Allemagne +(1813) et de France (1814), il rentra dans la vie privée à la +Restauration, et manifesta en plusieurs circonstances ses sentiments +bonapartistes. Choisi par la reine Hortense pour précepteur de son fils +aîné Charles-Louis-Napoléon Bonaparte, frère du futur Napoléon III, il +s'occupa aussi de l'éducation de ce dernier, puis il se retira en +Normandie. Député de la Manche, de 1842 à 1846, représentant du peuple +de 1848 à 1851, il contribua à la préparation et à l'exécution du coup +d'État du 2 décembre, et fut nommé sénateur le 26 janvier 1852. Faisant +marcher de front son bonapartisme et son républicanisme, lors du vote +sur le rétablissement de l'Empire, il vota contre. À sa mort (19 mai +1857), il défendit, par une clause de son testament, de porter son corps +à l'église.<a href="#footnotetag421"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote422" name="footnote422"></a> +<b>Note 422:</b> M. Cottrau était un ami du prince Louis, et il ne +quittait guère Arenenberg. À l'époque où il exerçait les fonctions de +capitaine dans l'artillerie suisse, le prince s'éprit de la veuve d'un +planteur mauricien, Madame S...., habitant un château voisin, et il +demanda sa main sans pouvoir l'obtenir. Les choses prirent une tournure +assez sérieuse pour que la reine Hortense, opposée à ce mariage, se +décidât à faire partir son fils, afin de changer le cours de ses idées. +Louis-Napoléon se rendit en Angleterre, accompagné de M. Cottrau. En +quittant Arenenberg, il pleurait; il paraissait inconsolable. Durant le +voyage, il tira souvent de la poche de son habit une miniature, portrait +de la dame de ses pensées; il ne pouvait se lasser de le regarder. Les +deux jeunes gens passèrent quelque temps à Londres. Quand ils revinrent +en Suisse, la cure prescrite par la reine Hortense avait réussi à +souhait. M. Cottrau, faisant, suivant son habitude, la visite des +tiroirs avant de quitter l'hôtel, trouva dans un secrétaire, où il eut +soin de la laisser, la miniature de la belle mauricienne.—<i>La marquise +de Crenay, une amie de la reine Hortense et de Napoléon III</i>, par H. +Thirria, p. 19.<a href="#footnotetag422"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote423" name="footnote423"></a> +<b>Note 423:</b> Quand lord Byron quitta l'Angleterre, pour la seconde et +dernière fois, le 25 avril 1816, il se rendit en Suisse, par la Belgique +et le Rhin, et passa quelques mois sur les bords du lac de Genève. C'est +là qu'il écrivit le troisième chant du <i>Pèlerinage de Childe-Harold</i>, le +<i>Prisonnier de Chillon</i> et la <i>Nuit finale de l'Univers</i>, et qu'il +commença son drame de <i>Manfred</i>.<a href="#footnotetag423"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote424" name="footnote424"></a> +<b>Note 424:</b> La duchesse de Berry avait été arrêtée à Nantes—on sait +dans quelles circonstances—le 7 novembre 1833. Le 12 novembre, Berryer +entrait dans le cabinet de Chateaubriand, à Genève, et lui apprenait la +nouvelle, sans pouvoir d'ailleurs lui donner aucun détail. Chateaubriand +partit aussitôt pour Paris.<a href="#footnotetag424"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote425" name="footnote425"></a> +<b>Note 425:</b> M. Barthe.<a href="#footnotetag425"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote426" name="footnote426"></a> +<b>Note 426:</b> Le maréchal Soult, ministre de la guerre et président du +conseil.<a href="#footnotetag426"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote427" name="footnote427"></a> +<b>Note 427:</b> Cette lettre du 12 novembre était ainsi conçue:</p> + +<p>«Madame,</p> + +<p>«Vous me trouverez bien téméraire de venir vous importuner dans un +pareil moment pour vous supplier de m'accorder une grâce, dernière +ambition de ma vie: je désirerais ardemment être choisi par vous au +nombre de vos défenseurs. Je n'ai aucun titre personnel à la haute +faveur que je sollicite auprès de vos grandeurs nouvelles; mais j'ose la +demander en mémoire d'un prince dont vous daignâtes me nommer +l'historien; je l'espère encore comme le prix du sang de ma famille. Mon +frère eut la gloire de mourir avec son illustre aïeul, M. de +Malesherbes, défenseur de Louis XVI, le même jour, à la même heure, pour +la même cause et sur le même échafaud.</p> + +<p>«Je suis, etc.....</p> + +<p class="right">«<span class="smcap">Chateaubriand.</span>»<a href="#footnotetag427"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote428" name="footnote428"></a> +<b>Note 428:</b> Le <i>Mémoire sur la captivité de M<sup>me</sup> la duchesse de +Berry</i>, parut le 29 décembre 1832.<a href="#footnotetag428"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote429" name="footnote429"></a> +<b>Note 429:</b> Voici le texte de cette déclaration, qui fut insérée dans +le <i>Moniteur</i> du 26 février 1833:</p> + +<p>«Pressée par les circonstances, et par les mesures ordonnées par le +gouvernement, quoique j'eusse les motifs les plus graves pour tenir mon +mariage secret, je crois devoir à moi-même, ainsi qu'à mes enfans, de +déclarer m'être mariée secrètement pendant mon séjour en Italie.</p> + +<p class="right smcap">«Marie-Caroline.</p> + +<p>«De la citadelle de Blaye, ce 22 février 1833.»<a href="#footnotetag429"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote430" name="footnote430"></a> +<b>Note 430:</b> Chateaubriand comparut devant la Cour d'Assises de la +Seine, le 27 février 1833. Étaient poursuivis, en même temps que lui, +les gérants de la <i>Quotidienne</i>, de la <i>Gazette de France</i>, du +<i>Revenant</i>, de l'<i>Écho Français</i>, de la <i>Mode</i>, du <i>Courrier de +l'Europe</i>, et un jeune étudiant, M. Victor Thomas. Ce dernier, le 4 +janvier précédent, avait porté la parole, au nom des douze cents jeunes +gens qui étaient allés témoigner à Chateaubriand leur enthousiasme et +avaient redit avec lui: <i>Madame, votre fils est mon roi!</i> Tous furent +acquittés, après une admirable plaidoirie de Berryer. Quelques années +après, le journal le <i>Droit</i> disait de ce plaidoyer: «Berryer défendit +M. de Chateaubriand, comme M. de Chateaubriand devait être défendu, sans +provocation et sans bravade, rendant hommage, en son nom, à ces rois de +l'exil qu'avait adorés sa jeunesse et que sa vieillesse devait adorer. +Tous ceux qui l'ont entendu se souviennent de tout ce qu'il eut de +sublime et de véritablement inspiré.... Il y a eu, à sa voix, une de ces +impressions électriques et involontaires qu'il n'est donné qu'au génie +de produire.» (Le <i>Droit</i>, 20 juin 1838.)—Le jour où Berryer vint +prendre séance à l'Académie française, le 22 février 1855, le directeur, +M. de Salvandy, évoqua en ces termes le souvenir de la plaidoirie du 27 +février 1833: «On comprend que, tout à l'heure, les souvenirs de la +Sainte-Chapelle vous soient revenus à la pensée. Votre parole grava ce +nom dans la mémoire publique le jour où vous aviez à vos côtés l'auteur +du <i>Génie du christianisme</i>, sous les voûtes du palais et à quelques pas +de la chapelle de Saint Louis. Ce plaidoyer est de ceux qui restent, +Monsieur; c'est votre discours pour le poète Archias.»</p> + +<p>On pourrait croire, d'après ces témoignages, et on croit généralement +que, dans ce mémorable procès, Chateaubriand avait pris pour avocat M. +Berryer. C'est une erreur. L'illustre écrivain n'avait pas voulu être +défendu. Il s'était présenté à la Cour d'Assises sans avocat. Il se +borna à répondre au réquisitoire du procureur général Persil par les +paroles suivantes: «Je ne prétends pas défendre ma brochure; je ne me +lève pas en ce moment pour répondre au discours de M. le procureur du +roi, je citerai seulement quelques passages qui expliquent mes +intentions, qu'on a aggravées. Je ne suis pas sorti de ma retraite pour +troubler l'ordre; je ne suis revenu en France que lorsqu'on a fait des +lois de proscription contre une famille qu'il était de mon devoir de +défendre.» Il lut ensuite quelques mots de son Mémoire et cita les +paroles touchantes qui le terminaient.</p> + +<p>Berryer prit la parole comme avocat de la <i>Quotidienne</i> et de la +<i>Gazette de France</i>. «Je ne suis pas, dit-il en commençant, chargé de +défendre M. de Chateaubriand.» S'il lui arriva d'en parler, cependant, +et s'il le fit en termes magnifiques, ce ne fut pas comme son avocat, +mais comme royaliste et comme Français.</p> + +<p>M<sup>e</sup> Charles Ledru, dont Chateaubriand signale l'intervention, qui fut, +paraît-il, assez malheureuse, défendait l'<i>Écho français</i>, une des +feuilles incriminées.<a href="#footnotetag430"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote431" name="footnote431"></a> +<b>Note 431:</b> Jean-Charles Persil (1785-1870), député de 1830 à 1839, +pair de France de 1839 à 1848, conseiller d'État sous le Second Empire. +Au lendemain de la révolution de juillet, il avait été nommé procureur +général près la cour royale de Paris. Le zèle avec lequel il poursuivi, +les journaux républicains et les journaux légitimistes, également +coupables à ses yeux, et qui étaient, il faut le dire, également +violents, lui valut pendant plusieurs années une impopularité +formidable. Il fut longtemps la cible des caricaturistes et l'une des +<i>bêtes noires</i> des petits journaux, de la <i>Mode</i> surtout, qui avait sans +cesse à son service des paquets d'<i>épingles</i>. Un jour, elle annonça sa +mort en ces termes: «M. Persil est mort pour avoir mangé du perroquet.»<a href="#footnotetag431"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote432" name="footnote432"></a> +<b>Note 432:</b> M. de Falloux, qui avait pu pénétrer dans la salle en +revêtant indûment une robe d'avocat, a raconté cette scène dans ses +<i>Mémoires</i>. Lorsque le président eut annoncé l'acquittement de tous les +prévenus, la foule se pressa autour de Berryer et de Chateaubriand. Ce +dernier dut se cramponner au bras de M. de Falloux pour n'être pas +renversé. «Je n'aime pas le train! répétait-il, je n'aime pas le train! +menez-moi vite à ma voiture!» Mais sur le perron les acclamations +redoublèrent: «Vive Chateaubriand! Vive la liberté de la presse!» On +voulait dételer ses chevaux et s'atteler à la voiture. «N'en faites +rien, suppliait-il, c'est très loin! c'est très loin! c'est impossible!» +Enfin le cocher parvint à se dégager et partit au galop. Quant à M. de +Falloux, il avait la tête et le cœur si remplis de ce qu'il venait +d'entendre, qu'il s'en allait à travers les rues avec sa robe empruntée +d'avocat, emportant sous son bras le grand portefeuille de +Chateaubriand. (<i>Mémoires d'un royaliste</i>, par M. de Falloux, t. I, p. +60.)<a href="#footnotetag432"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote433" name="footnote433"></a> +<b>Note 433:</b> Le célèbre marchand de comestibles du Palais-Royal. +Hélas! les Dieux s'en vont, Comus comme Momus. À l'heure où j'écris +cette note, la maison Chevet vient d'éteindre ses fourneaux.<a href="#footnotetag433"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote434" name="footnote434"></a> +<b>Note 434:</b> Il s'agit ici des royalistes de Villeneuve-d'Agen. +Chateaubriand les remercia en ces termes:</p> + +<p class="right">«Paris, 17 avril 1833.</p> + +<p>«Messieurs,</p> + +<p>«La belle coupe que vous voulez bien m'offrir en votre nom et en celui +de vos compatriotes sera religieusement conservée par moi, comme un +témoignage de votre estime et des sentiments qui nous unissent. Puisse, +Messieurs, venir le jour où je boirai à la santé du fils de Henri IV +dans cette coupe de la fidélité. Qu'il me soit permis d'offrir en +particulier mes remerciements et mes hommages aux dames dont je lis la +signature au bas de votre touchante lettre.</p> + +<p>«J'ai l'honneur d'être, avec une vive reconnaissance, etc....</p> + +<p class="right">«<span class="smcap">Chateaubriand.</span>»<a href="#footnotetag434"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote435" name="footnote435"></a> +<b>Note 435:</b> Ci-dessus, p. <a href="#page132">132</a>.<a href="#footnotetag435"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote436" name="footnote436"></a> +<b>Note 436:</b> Ci-dessus, pages <a href="#page154">154</a> et <a href="#page171">171</a>.<a href="#footnotetag436"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote437" name="footnote437"></a> +<b>Note 437:</b> Ci-dessus, page <a href="#page183">183</a>.<a href="#footnotetag437"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote438" name="footnote438"></a> +<b>Note 438:</b> Ci-dessus, p. <a href="#page238">238</a>.<a href="#footnotetag438"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote439" name="footnote439"></a> +<b>Note 439:</b> Ici commence dans le manuscrit (n<sup>o</sup> 12454) le fragment +écrit de la main de Chateaubriand (p. 23) Au début de la page, on lit +au crayon: «Le premier feuillet manque.» Ce feuillet a heureusement +été reproduit dans la copie (n<sup>o</sup> 12455) et c'est d'après cette copie +que j'ai pu donner la page qu'on vient de lire. (Note de M. Victor +Giraud.)<a href="#footnotetag439"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote440" name="footnote440"></a> +<b>Note 440:</b> Cette phrase est barrée dans le manuscrit original. +(Note de M. Victor Giraud.)<a href="#footnotetag440"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote441" name="footnote441"></a> +<b>Note 441:</b> L'auteur de la copie et moi avons cru lire cette phrase +dans le manuscrit, mais nous ne sommes sûrs, ni l'un ni l'autre, de +notre lecture. (Note de M. Victor Giraud.)<a href="#footnotetag441"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote442" name="footnote442"></a> +<b>Note 442:</b> Ici un mot illisible. (Note du même.)<a href="#footnotetag442"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote443" name="footnote443"></a> +<b>Note 443:</b> Ici quatre ou cinq mots illisibles. (Note du même.)<a href="#footnotetag443"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote444" name="footnote444"></a> +<b>Note 444:</b> Ci-dessus, p. <a href="#page401">401</a>.<a href="#footnotetag444"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote445" name="footnote445"></a> +<b>Note 445:</b> Le 26 mars 1854, le duc de Parme, Charles de Bourbon, qui +avait épousé la fille du duc de Berry, fut frappé au cœur d'un coup +de stylet par un nouveau Louvel. Quelques heures après, il mourait dans +les bras de sa femme. «Ce fut une scène pleine de larmes, écrivait un +témoin: elle en rappelait une autre qui avait fait dire à Dupuytren ce +mot expressif: Dieu était là!»<a href="#footnotetag445"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote446" name="footnote446"></a> +<b>Note 446:</b> Lamartine, <i>Histoire de la Restauration</i>, t. VIII, p. +411.<a href="#footnotetag446"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote447" name="footnote447"></a> +<b>Note 447:</b> <i>Œuvres complètes de H. de Balzac</i>, t. XXIII.<a href="#footnotetag447"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote448" name="footnote448"></a> +<b>Note 448:</b> <i>Mémoires de Philarète Chasles</i>, t. I, p. 419.<a href="#footnotetag448"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote449" name="footnote449"></a> +<b>Note 449:</b> Ci-dessus, p. <a href="#page334">334</a>.<a href="#footnotetag449"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote450" name="footnote450"></a> +<b>Note 450:</b> Ci-dessus, p. <a href="#page427">427</a>.<a href="#footnotetag450"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote451" name="footnote451"></a> +<b>Note 451:</b> La brochure publiée le 24 mars 1831, sous ce titre: <i>De +la Restauration et de la monarchie élective.</i><a href="#footnotetag451"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote452" name="footnote452"></a> +<b>Note 452:</b> <i>Journal du maréchal de Castellane</i>, t. II, p. 425.<a href="#footnotetag452"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote453" name="footnote453"></a> +<b>Note 453:</b> Ci-dessus, p. <a href="#page312">312</a>.<a href="#footnotetag453"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote454" name="footnote454"></a> +<b>Note 454:</b> Ci-dessus, p. <a href="#page341">341</a>.<a href="#footnotetag454"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote455" name="footnote455"></a> +<b>Note 455:</b> Ci-dessus, p. <a href="#page438">438</a>.<a href="#footnotetag455"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote456" name="footnote456"></a> +<b>Note 456:</b> Ci-dessus, p. <a href="#page461">461</a>.<a href="#footnotetag456"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote457" name="footnote457"></a> +<b>Note 457:</b> <i>Correspondance de H. de Balzac</i>, t. I, p. 110.<a href="#footnotetag457"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote458" name="footnote458"></a> +<b>Note 458:</b> <i>Némésis</i>, Épilogue.<a href="#footnotetag458"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote459" name="footnote459"></a> +<b>Note 459:</b> Ci-dessus, p. <a href="#page507">507</a>.<a href="#footnotetag459"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote460" name="footnote460"></a> +<b>Note 460:</b> Les lacunes qui se trouvent dans cette lettre sont dues +à l'emploi de l'encre sympathique.<a href="#footnotetag460"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote461" name="footnote461"></a> +<b>Note 461:</b> <i>Mémoires et Souvenirs du baron Hyde de Neuville</i>, t. +III, p. 493.<a href="#footnotetag461"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote462" name="footnote462"></a> +<b>Note 462:</b> Ci-dessus, p. <a href="#page512">512</a>.<a href="#footnotetag462"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote463" name="footnote463"></a> +<b>Note 463:</b> Ci-dessus, p. <a href="#page522">522</a>.<a href="#footnotetag463"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote464" name="footnote464"></a> +<b>Note 464:</b> Ci-dessus, p. <a href="#page528">528</a>.<a href="#footnotetag464"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote465" name="footnote465"></a> +<b>Note 465:</b> <i>Journal des Débats</i>, du 18 juin 1832.<a href="#footnotetag465"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires d'Outre-Tombe, by +François-René Chateaubriand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE *** + +***** This file should be named 28930-h.htm or 28930-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/8/9/3/28930/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers Gallica +- Bibliothèque Nationale de France and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/28930-h/images/img001.jpg b/28930-h/images/img001.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..dca4d80 --- /dev/null +++ b/28930-h/images/img001.jpg diff --git a/28930-h/images/img002.jpg b/28930-h/images/img002.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..97c1fe2 --- /dev/null +++ b/28930-h/images/img002.jpg diff --git a/28930-h/images/img003.jpg b/28930-h/images/img003.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e229983 --- /dev/null +++ b/28930-h/images/img003.jpg diff --git a/28930-h/images/img004.jpg b/28930-h/images/img004.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5a6a25f --- /dev/null +++ b/28930-h/images/img004.jpg diff --git a/28930-h/images/img005.jpg b/28930-h/images/img005.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1ecfd80 --- /dev/null +++ b/28930-h/images/img005.jpg diff --git a/28930-h/images/img006.jpg b/28930-h/images/img006.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..34902a4 --- /dev/null +++ b/28930-h/images/img006.jpg diff --git a/28930-h/images/img007.jpg b/28930-h/images/img007.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..dd4b6f4 --- /dev/null +++ b/28930-h/images/img007.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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