The Project Gutenberg EBook of Mmoires du prince de Talleyrand , Volume
II (of V), by Charles-Maurice de Talleyrand Prigord

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Title: Mmoires du prince de Talleyrand , Volume II (of V)

Author: Charles-Maurice de Talleyrand Prigord

Annotator: Albert de, 1821-1901  Broglie

Release Date: March 29, 2009 [EBook #28427]

Language: French

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MMOIRES

DU PRINCE

DE TALLEYRAND

PUBLIS AVEC UNE PRFACE ET DES NOTES

PAR

LE DUC DE BROGLIE

DE L'ACADMIE FRANAISE


II


PARIS CALMANN LVY, DITEUR

RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1891

Droits de reproduction et de traduction rservs pour tous les pays
y compris la Sude et la Norvge.




MMOIRES

DU

PRINCE DE TALLEYRAND

[Illustration: LE PRINCE DE BNVENT VICE-GRAND LECTEUR DE L'EMPIRE
(D'aprs Prud'hon).]




SIXIME PARTIE

1809-1813




1809-1813


En quittant une existence longtemps agite par les illusions et le
mouvement du pouvoir, je devais songer  m'en crer une qui m'offrit
un mlange de repos, d'intrt et d'occupations douces. La vie
intrieure seule peut remplacer toutes les chimres. Mais,  l'poque
dont je parle, cette vie intrieure, douce et calme, n'existait que
pour bien peu de gens. Napolon ne permettait gure de s'y attacher;
il croyait que, pour tre  lui, il fallait tre hors de soi. Entran
par la rapidit des vnements, par l'ambition, par l'intrt de
chaque jour; plac dans cette atmosphre de guerre et de mouvement
politique qui planait sur l'Europe entire, chacun tait empch de
jeter un regard attentif sur sa propre situation; l'existence publique
tenait trop de place dans l'esprit, pour que l'on pt rserver une
seule pense  l'existence prive. On se trouvait chez soi en passant,
parce qu'il faut prendre du repos quelque part; mais personne n'tait
prpar  faire de sa maison son sjour habituel.

Je partageais cette condition qui explique l'indiffrence que chacun
portait dans tous les actes de sa vie, et que je me reproche d'avoir
mise dans plusieurs de la mienne. C'est alors que je cherchai  marier
mon neveu, Edmond de Prigord[1]. Il tait important que le choix de
la femme que je lui donnerai n'veillt pas la susceptibilit de
Napolon, qui ne voulait pas laisser chapper  sa jalouse influence
la destine d'un jeune homme qui portait un des grands noms de France.
Il croyait que, quelques annes auparavant, j'avais influ sur le
refus de ma nice, la comtesse Just de Noailles[2], qu'il m'avait
demande pour Eugne de Beauharnais, son fils d'adoption. Quelque
choix que je voulusse faire pour mon neveu, je devais donc trouver
l'empereur mal dispos. Il ne m'aurait pas permis de choisir en
France, car il rservait pour ses gnraux dvous les grands partis
qui s'y trouvaient. Je jetai les yeux au dehors.

  [1] Alexandre-Edmond de Talleyrand-Prigord, n le 2 aot 1787; depuis
  duc de Dino, et plus tard, duc de Talleyrand-Prigord.

  [2] Franoise de Talleyrand-Prigord, fille d'Archambauld Joseph,
  comte puis duc de Talleyrand-Prigord, frre de l'auteur. Ne en 1785,
  elle pousa en 1803 Just, comte de Noailles, et plus tard duc de Poix,
  qui fut chambellan de l'empereur. Elle mourut en 1863.

J'avais souvent entendu parler, en Allemagne et en Pologne, de la
duchesse de Courlande[3]. Je savais qu'elle tait distingue par la
noblesse de ses sentiments, par l'lvation de son caractre et par
les qualits les plus aimables et les plus brillantes. La plus jeune
de ses filles tait  marier[4]. Ce choix ne pouvait que plaire 
Napolon. Il ne lui enlevait point un parti pour ses gnraux qui
auraient t refuss, et il devait mme flatter la vanit qu'il
mettait  attirer en France de grandes familles trangres. Cette
vanit l'avait, quelque temps auparavant, port  faire pouser au
marchal Berthier une princesse de Bavire. Je rsolus donc de faire
demander pour mon neveu la princesse Dorothe de Courlande, et, pour
que l'empereur Napolon ne pt pas revenir, par rflexion ou par
caprice, sur une approbation donne, je sollicitai de la bont de
l'empereur Alexandre, ami particulier de la duchesse de Courlande, de
demander lui-mme  celle-ci la main de sa fille pour mon neveu. J'eus
le bonheur de l'obtenir, et le mariage se fit  Francfort-sur-Mein, le
22 avril 1809.

  [3] Charlotte-Dorothe, comtesse de Medem, veuve de Pierre, dernier
  duc de Courlande et de Semigalle, ne le 3 fvrier 1761, marie le 6
  novembre 1779, veuve le 13 janvier 1800, morte le 20 aot 1821.

  [4] Dorothe, princesse de Courlande, ne le 21 aot 1793, morte en
  1862.

En me dterminant  ne plus prendre part  rien de ce que faisait
l'empereur Napolon, je restais toutefois assez au courant des
affaires, pour pouvoir bien juger la situation gnrale, calculer
quelle devait tre l'poque et la vritable nature de la catastrophe
qui paraissait invitable, et chercher les moyens de conjurer pour la
France les maux qu'elle devait produire. Tous mes antcdents, toutes
mes anciennes relations avec les hommes influents des diffrentes
cours, m'assuraient des facilits pour tre instruit de tout ce qui se
passait. Mais je devais en mme temps donner  ma manire de vivre un
air d'indiffrence et d'inaction qui n'offrit pas la moindre prise aux
soupons continuels de Napolon. J'eus la preuve que c'tait dj
s'exposer que de ne le plus servir; car  diffrentes reprises il me
montra une grande animosit, et me fit plusieurs fois publiquement
des scnes violentes. Elles ne me dplaisaient pas, car la crainte
n'est jamais entre dans mon me; et je pourrais presque dire que la
haine qu'il manifestait contre moi lui tait plus nuisible qu'
moi-mme. Si ce n'tait pas anticiper sur l'ordre des temps, je dirais
que cette haine me maintint dans mon indpendance, et me dcida 
refuser le portefeuille des affaires trangres qu'il me fit, plus
tard, offrir avec insistance. Mais  l'poque o cette offre me fut
faite, je regardais dj son beau rle comme fini, car il ne semblait
plus s'appliquer qu' dtruire lui-mme tout le bien qu'il avait fait.
Il n'y avait plus pour lui de transaction possible avec les intrts
de l'Europe. Il avait outrag en mme temps les rois et les peuples.

Quelque besoin que l'on et en France de se faire illusion, on tait
forc de reconnatre, dans le blocus continental, dans l'irritation
naturelle, quoique dissimule, des cabinets trangers profondment
blesss, dans les souffrances de l'industrie garrotte par le systme
prohibitif; on tait forc de reconnatre, dis-je, l'impossibilit de
voir durer un tat de choses qui n'offrait aucune garantie de
tranquillit pour l'avenir. Chaque triomphe, celui de Wagram mme,
n'tait qu'un obstacle de plus  l'affermissement de l'empereur, et la
main d'une archiduchesse qu'il obtint peu aprs, ne fut qu'un
sacrifice fait par l'Autriche aux ncessits du moment. Napolon eut
beau chercher  prsenter son divorce comme un devoir qu'il
remplissait uniquement pour assurer la stabilit de l'empire, personne
ne s'y trompa, et l'on vit bien que c'tait une satisfaction de vanit
de plus, qu'il avait demande  son mariage avec l'archiduchesse.

Les dtails sur le conseil o l'empereur mit en dlibration le choix
de la nouvelle impratrice ne sont pas sans un certain intrt
historique; je veux leur donner place ici. Depuis longtemps Napolon
faisait circuler  sa cour et dans le public que l'impratrice
Josphine ne pouvait plus avoir d'enfants, et que Joseph Bonaparte,
son frre, qui n'avait ni gloire ni esprit, tait incapable de lui
succder. Cela se mandait au dehors, et du dehors cela revenait en
France. Fouch avait soin de faire rpandre ces bruits par sa police;
le duc de Bassano endoctrinait dans le mme sens les hommes de
lettres; Berthier se chargeait des militaires; on a vu qu' l'entrevue
d'Erfurt, Napolon lui-mme avait voulu s'en ouvrir  l'empereur
Alexandre. Enfin tout tait prt, lorsqu'au mois de janvier 1810,
l'empereur convoqua un conseil extraordinaire, compos des grands
dignitaires, des ministres, du grand matre de l'instruction publique
et de deux ou trois autres grands personnages dans l'ordre civil. Le
nombre et la qualit des personnes qui faisaient partie de ce conseil,
le silence gard sur l'objet de sa convocation, le silence encore
pendant quelques minutes dans la salle mme de la runion, tout
annonait l'importance de ce qui allait se passer.

L'empereur, avec un certain embarras et une motion qui me parut
sincre, parla  peu prs en ces termes: Je n'ai pas renonc sans
regret, assurment,  l'union qui rpandait tant de douceur sur ma vie
intrieure. Si, pour satisfaire aux esprances que l'empire attache
aux nouveaux liens que je dois contracter, je pouvais ne consulter que
mon sentiment personnel, c'est au milieu des jeunes lves de la
Lgion d'honneur, parmi les filles des braves de la France, que
j'irais choisir une compagne, et je donnerais pour impratrice aux
Franais celle que ses qualits et ses vertus rendraient la plus
digne du trne. Mais il faut cder aux moeurs de son sicle, aux usages
des autres tats, et surtout aux convenances dont la politique a fait
des devoirs. Des souverains ont dsir l'alliance de mes proches, et
je crois qu'il n'en est maintenant aucun  qui je ne puisse offrir
avec confiance mon alliance personnelle. Trois familles rgnantes
pourraient donner une impratrice  la France: celles d'Autriche, de
Russie et de Saxe. Je vous ai runis pour examiner avec vous quelle
est celle de ces trois alliances  laquelle, dans l'intrt de
l'empire, la prfrence peut tre due.

Ce discours fut suivi d'un long silence que l'empereur rompit par ces
mots: Monsieur l'archichancelier, quelle est votre opinion?

Cambacrs, qui me parut avoir prpar ce qu'il allait dire, avait
retrouv dans ses souvenirs de membre du comit de Salut public, que
l'Autriche tait et serait toujours notre ennemie. Aprs avoir
longuement dvelopp cette ide qu'il appuya sur beaucoup de faits et
de prcdents, il finit par exprimer le voeu que l'empereur poust une
grande duchesse de Russie.

Lebrun[5], mettant de ct la politique, employa bourgeoisement tous
les motifs tirs des moeurs, de l'ducation et de la simplicit pour
donner la prfrence  la cour de Saxe, et vota pour cette
alliance.--Murat et Fouch crurent les intrts rvolutionnaires plus
en sret par une alliance russe; il parat que tous deux se
trouvaient plus  leur aise avec les descendants des czars qu'avec
ceux de Rodolphe de Habsbourg.

  [5] Charles Lebrun, n en 1739, fut en 1768 payeur des rentes et
  inspecteur gnral du domaine royal; il tait l'ami et le
  collaborateur dvou du chancelier Maupeou. Il fut destitu en 1774.
  Dput du tiers aux tats gnraux, puis administrateur du dpartement
  de Seine-et-Oise, il fut arrt en 1794 et ne fut relch qu'aprs le
  9 thermidor. Il fut nomm dput au conseil des Anciens en 1796. Aprs
  le 18 brumaire il devint troisime consul, architrsorier en 1804,
  prince et duc de Plaisance en 1808, lieutenant de l'empereur en
  Hollande en 1810. En 1814, il fut nomm commissaire royal  Caen et
  pair de France. Sous les Cent-jours, il accepta galement la pairie
  impriale et les fonctions de grand matre de l'Universit. Il mourut
  en 1824.

Mon tour vint; j'tais l sur mon terrain; je m'en tirai passablement
bien. Je pus soutenir par d'excellentes raisons qu'une alliance
autrichienne serait prfrable pour la France. Mon motif secret tait
que la conservation de l'Autriche dpendait du parti que l'empereur
allait prendre. Mais ce n'tait pas l ce qu'il fallait dire. Aprs
avoir brivement expos les avantages et les inconvnients d'un
mariage russe et d'un mariage autrichien, je me prononai pour ce
dernier. Je m'adressai  l'empereur, et comme Franais, en lui
demandant qu'une princesse autrichienne appart au milieu de nous pour
absoudre la France aux yeux de l'Europe et  ses propres yeux d'un
crime qui n'tait pas le sien et qui appartenait tout entier  une
faction. Le mot de rconciliation europenne que j'employai plusieurs
fois, plaisait  plusieurs membres du conseil, qui en avaient assez de
la guerre. Malgr quelques objections que me fit l'empereur, je vis
bien que mon avis lui convenait. M. Mollien[6] parla aprs moi, et
soutint la mme opinion avec l'esprit juste et fin qui le distinguait.

  [6] Le comte Mollien, n  Rouen en 1758, tait premier commis au
  contrle gnral en 1789. Il fut arrt en 1794 comme complice des
  fermiers gnraux, mais fut sauv par le 9 thermidor. Au 18
  brumaire; il devint directeur de la caisse d'amortissement,
  conseiller d'tat en 1804, ministre du trsor en 1806; il resta 
  ce poste jusqu'en 1814, et y revint durant les Cent-jours. Il fut
  nomm pair de France en 1819. Il mourut en 1850.

L'empereur, aprs avoir entendu tout le monde, remercia le conseil,
dit que la sance tait leve et se retira. Le soir mme il envoya un
courrier  Vienne, et au bout de peu de jours, l'ambassadeur de France
manda que l'empereur Franois accordait la main de sa fille,
l'archiduchesse Marie-Louise,  l'empereur Napolon.

Pour rattacher  cette union la gloire d'une conqute faite par son
arme, Napolon envoya le _prince de Wagram_ (Berthier) pouser
l'archiduchesse par procuration, et donna  la marchale Lannes,
duchesse de Montebello (son mari avait t tu  Wagram[7]) la place
de dame d'honneur. Comme il ne faut rien omettre des bizarreries de
cette poque, je dois faire remarquer qu'au moment o le canon
annonait  Paris les fianailles faites  Vienne, les lettres de
l'ambassadeur de France apprenaient que le dernier trait avec
l'Autriche tait fidlement excut, et que le canon faisait sauter
les fortifications de la ville de Vienne. Cette observation montre
avec quelle rigoureuse exigence l'empereur Napolon traitait son
nouveau beau-pre, et prouve bien que la paix n'tait alors pour lui
qu'une trve employe  prparer de nouvelles conqutes. Aussi tous
les peuples taient en souffrance; tous les souverains restaient
inquiets et troubls. Partout Napolon faisait natre des haines et
inventait des difficults, qui,  la longue, devaient devenir
insurmontables. Et comme si l'Europe ne lui en fournissait pas assez,
il s'en crait de nouvelles, en autorisant les ambitions de sa propre
famille. La funeste parole qu'il avait profre un jour, qu'avant sa
mort, sa dynastie serait la plus ancienne de l'Europe, lui faisait
distribuer  ses frres et aux poux de ses soeurs les trnes et les
principauts que la victoire et la perfidie mettaient dans ses mains.
C'est ainsi qu'il disposa de Naples, de la Westphalie, de la Hollande,
de l'Espagne, de Lucques, de la Sude mme, puisque c'tait le dsir
de lui plaire qui avait fait lire Bernadotte prince royal de Sude.

  [7] Le marchal Linnes fut tu  Essling, et non  Wagram.

Une vanit purile le poussa dans cette voie qui offrait tant de
dangers. Car, ou ces souverains de nouvelle cration restaient dans sa
grande politique et en devenaient les satellites, et, alors, il leur
tait impossible de prendre racine dans le pays qui leur tait confi;
ou ils devaient leur chapper plus vite que Philippe V n'avait chapp
 Louis XIV. La divergence invitable de peuple  peuple altre
bientt les liens de famille des souverains. Aussi, chacune de ces
nouvelles crations devint-elle un principe de dissolution dans la
fortune de Napolon. On le retrouve partout dans les dernires annes
de son rgne. Quand Napolon donnait une couronne, il voulait que le
nouveau roi restt li au systme de cette domination universelle, de
ce _grand empire_ dont j'ai dj parl. Celui, au contraire, qui
montait sur le trne, n'avait pas plutt saisi l'autorit, qu'il la
voulait sans partage et qu'il rsistait avec plus ou moins d'audace 
la main qui cherchait  l'assujettir. Chacun de ces princes improviss
se croyait plac au niveau des plus anciens souverains de l'Europe,
par le seul fait d'un dcret et d'une entre solennelle dans sa
capitale occupe par un corps d'arme franais. Le respect humain qui
lui commandait de se montrer indpendant en faisait un obstacle plus
dangereux aux projets de Napolon que ne l'aurait t un ennemi
naturel. Suivons-les un instant dans leur carrire royale.

Le royaume de Naples, par lequel je commencerai, avait t confr, ce
sont les termes d'alors, le 30 mars 1806,  Joseph Bonaparte l'an
des frres de l'empereur. On voulut donner  son entre dans ce
royaume l'air d'une conqute, mais le fait est qu'il dut lire avec un
peu d'tonnement dans le _Moniteur_ le rcit de la soi-disant
rsistance qu'il avait prouve.

Au bout de quatre mois, le nouveau roi tait dj en querelle avec son
frre. Joseph ne rsida que peu de temps  Naples; les circonstances
le conduisirent bientt en Espagne. Le pouvoir, pendant son sjour 
Naples, n'avait t pour lui qu'un moyen d'amusement; et, comme s'il
et t le quinzime de sa race, il regardait comment ses ministres se
tireraient, suivant l'expression de Louis XV, des embarras journaliers
du gouvernement. Sur le trne, il ne cherchait que les douceurs de la
vie prive et les facilits d'un libertinage que de grands noms
rendaient brillant.

A Joseph succda Murat, que son grand-duch de Berg ne contentait
plus. Celui-ci n'eut pas plus tt mis le pied au del des Alpes que
son imagination lui prsenta dj l'Italie entire comme devant tre 
lui, un jour. Par le trait qui lui assurait la couronne de Naples, il
s'tait engag  maintenir la constitution donne par son prdcesseur
Joseph. Mais comme cette constitution n'tait encore excute que dans
sa partie administrative, il laissa de ct le changement des lois
civiles et criminelles qu'il avait promis de faire, et il ne se montra
press que de terminer l'organisation financire du pays. Pour
faciliter les recettes, et accrotre les revenus, il commena par
abolir tous les droits fodaux. Excit par son ministre Zurlo[8], il
voulut que cette opration, qu'il n'envisageait que du ct fiscal,
ft immdiatement consomme. Et la commission institue  cet effet
pronona sur tous les litiges existant entre les seigneurs et les
communes, de manire  favoriser les seules communes; et cela se
faisait dans le temps mme o Napolon cherchait  refaire en France
de l'aristocratie et  crer des majorats. Le rsultat de cette
opration fut non seulement de dpouiller les barons napolitains de
tous les droits fodaux et de toutes les prestations dont ils
jouissaient, mais encore de leur enlever, au profit des communes, la
plus grande partie des terres, qui se trouvaient indivises depuis
plusieurs sicles.

  [8] Giuseppe, comte Zurlo, n en 1759  Naples, fut nomm directeur
  des finances en 1798. En 1806, il suivit le roi Ferdinand 
  Palerme, mais se rallia en 1809  Murat, devint conseiller d'tat,
  ministre de la justice et des cultes, et ministre de l'intrieur.
  En 1815 il se rfugia  Rome, revint  Naples en 1820, fut nomm
  ministre de l'intrieur, mais dut se retirer la mme anne. Il
  mourut en 1828.

Cette mesure porta un prjudice notable  la fortune des nobles, mais
elle rendit plus facile l'assiette de l'impt, et celui-ci, plus
productif. Aussi, dans l'espace de cinq annes, le gouvernement
napolitain porta-t-il les revenus publics de quarante-quatre millions
de francs  plus de quatre-vingts. Des amliorations relles dans
l'administration, qui furent la suite de la prosprit du trsor,
dirig par les mains habiles de M. Agar, cr depuis comte de
Mosbourg[9], apaisrent les premiers mcontentements du pays et les
empchrent d'arriver jusqu' Napolon, qui, du reste, tait dispos 
l'indulgence pour Murat. Il voyait encore tant d'argile en lui, qu'il
tait flatt de ce qu'il lui rappelait  chaque moment une de ses
crations. Il lui passa mille choses inconvenantes et quelques-unes
mme assez graves avant de lui faire des reproches. Il fallut bien
cependant clater lorsque Murat ordonna que les Franais, qui, avec
l'autorisation de l'empereur, se trouvaient au service de Naples, lui
prtassent serment de fidlit et se fissent naturaliser dans le pays.
Tous furent indigns de cette exigence; et Napolon, pouss  bout,
manifesta son mcontentement avec sa violence accoutume. Il ordonna
de runir dans un camp,  douze lieues de Naples, les troupes
franaises qui se trouvaient dans le royaume; et, de ce camp, il fit
dclarer que tout citoyen franais tait de droit citoyen du royaume
de Naples, parce que, aux termes de son institution, ce royaume
faisait partie du _grand empire_.

  [9] Michel Agar, comte de Mosbourg, n en 1771 prs de Cahors, fut
  d'abord avocat, puis professeur dans cette ville. En 1804 il entra
  au Corps lgislatif, devint en 1806 ministre des finances de Murat,
  son compatriote, qui venait d'tre nomm grand-duc de Berg, et
  l'accompagna en la mme qualit  Naples. Il vcut dans la retraite
  sous la Restauration, fut nomm dput du Lot en 1830, et pair de
  France en 1837. Il mourut en 1844.

Murat, qui, dans un moment de fougue, s'tait laiss entraner  une
dmarche aussi imprudente, se persuada que jamais l'empereur ne la lui
pardonnerait et qu'il n'avait d'autre parti  prendre que de chercher
sa sret dans un accroissement de puissance; ds lors, il ne s'occupa
plus que des moyens d'envahir toute l'Italie. La runion  l'empire
franais de la Toscane, de Rome, de la Hollande, des villes
hansatiques, avait dj jet beaucoup d'inquitude dans son esprit.
L'emploi, non dfini, de ce mot de _grand empire_, qu'il venait
d'entendre au milieu de ses tats, le troubla compltement, et il
commena  dvoiler ses vues ultrieures.

La reine, qui partageait jusqu' un certain point les craintes de
Murat, n'tait cependant pas du mme avis que lui sur la manire
d'chapper aux projets que pouvait avoir son frre. Elle croyait que
c'tait un mauvais moyen pour conserver une domination aussi peu
affermie, que de chercher  l'tendre.

L'arrive du marchal Prignon[10]  Naples, pour y prendre le
gouvernement de la ville, lgitima aux yeux de Murat les extrmits
auxquelles il pourrait se porter. Et bientt, les vnements de
l'Europe, en ranimant ses esprances d'ambition et de vengeance,
donnrent plus d'activit  ses combinaisons. Dans sa double pense
d'chapper  l'influence franaise et d'tendre sa domination en
Italie, il ne s'occupa que d'augmenter son arme et de chercher 
entamer quelques ngociations avec l'Autriche, qui tait elle-mme
effraye de plus en plus de la politique envahissante du gouvernement
franais. La reine se chargea d'crire  M. de Metternich, sur lequel
elle croyait avoir conserv de l'influence et dont elle avait prouv
la discrtion. Le roi, d'un autre ct, conduisait secrtement une
ngociation avec les autorits anglaises et particulirement avec lord
William Bentinck[11] qui se trouvait en Sicile. Les intrts du
commerce en avaient t le prtexte et la base. Murat, se croyant
autoris  se plaindre de Napolon et  rejeter sur lui l'odieux des
prohibitions, indiquait sa disposition  se sparer de lui. Mais le
temps de la rupture n'tait pas encore arriv. La campagne de Russie
venait de s'ouvrir et Murat ne pouvait pas refuser de s'y rendre avec
son contingent, sur le chiffre duquel, comme les autres allis de
l'empereur, il se borna  discuter. La reine demeura charge du
gouvernement. Un mlange de raison, de finesse et de galanterie lui
donnait plus d'influence et de pouvoir que n'en avait jamais eu son
mari. Pendant que Murat se battait, et servait de sa personne la cause
franaise, toute sa politique tait donc dirige dans un sens
contraire. Ce double rle lui plaisait assez: d'une part, il
remplissait ses devoirs envers la France et l'empereur; et, de
l'autre, il croyait agir en roi, en prince indpendant appel aux plus
hautes destines.

  [10] Dominique, comte, puis marquis Prignon, tait officier sous
  l'ancien rgime. Dput  l'Assemble lgislative, puis commandant
  d'une lgion  l'arme des Pyrnes, il succda  Dugommier dans le
  commandement en chef. Membre du conseil des Cinq-cents en 1793,
  ambassadeur  Madrid en 1796, il fut ensuite plac  la tte d'un
  corps de l'arme d'Italie, mais fut bless et pris  Novi. Il entra
  au Snat en 1801, fut nomm marchal de France en 1804, gouverneur
  de Parme et de Plaisance, et enfin commandant en chef des armes du
  royaume de Naples. Il fut cr pair de France en 1814 et mourut en
  1818.

  [11] Lord William Cavendish Bentinck (1774-1839), fils du duc de
  Portland, entra  l'arme, devint gouverneur de Madras en 1803 et
  gnral major en 1808. En cette qualit il fit les campagnes de
  Portugal et d'Espagne. En 1811, il fut nomma commandant en chef des
  troupes anglaises en Sicile. En 1827, Bentinck fut nomm gouverneur
  du Bengale, puis gouverneur gnral de l'Inde. Il fut rappel en
  1835.

Quand l'Autriche se dclara contre la France, et que la bataille de
Leipzig eut marqu le terme de la fortune de Napolon, Murat accourut
 Naples, et depuis ce moment il mit tout en jeu pour rendre sa
dfection utile au maintien de sa couronne, et pour entrer dans la
grande ligue europenne. Il y trouva beaucoup de facilit. Le dsir
qu'avaient les puissances coalises d'isoler compltement Napolon, et
le refus qu'avait fait Eugne de Beauharnais d'entrer dans cette
combinaison, rendaient la dfection de Murat trs utile pour les
puissances coalises.

Napolon, instruit de tout ce qui se passait, ne fut clair dans
cette circonstance ni par son gnie ni par ses conseillers. Il aurait
d, dans son intrt, rappeler Eugne de Beauharnais sur Lyon, avec
tout ce qui lui restait de troupes franaises, et abandonner l'Italie
aux rves ambitieux de Murat. C'tait le seul moyen qui restt pour
empcher sa jonction avec les puissances coalises, et pour provoquer
en Italie un mouvement national qui, dans cette campagne, aurait t
d'une grande importance pour Napolon. Mais les yeux de celui-ci
taient fascins, et la trahison tait consomme au moment mme o il
croyait utile de parler encore de la fidlit de celui qui, depuis
plusieurs mois dj, avait sign son trait avec l'Autriche. Les
intrigues de Murat pour arriver  la domination gnrale de l'Italie
n'en continurent pas moins; on put en suivre assez exactement la
trace, pour qu'elles devinssent au congrs de Vienne un motif de
rupture avec lui, de la part de toutes les puissances. Sa ruine en a
t la suite.

J'ai voulu ici faire ressortir cette vrit, qu'il y avait dans la
puissance de Napolon, au point o elle tait parvenue, et dans ses
crations politiques, un vice radical, qui me paraissait devoir nuire
 son affermissement et mme prparer sa chute. Napolon se plaisait 
inquiter,  humilier,  tourmenter ceux qu'il avait levs; eux,
placs dans un tat perptuel de mfiance et d'irritation,
travaillaient sourdement  nuire au pouvoir qui les avait crs et
qu'ils regardaient dj comme leur principal ennemi.

Sous une forme ou sous une autre, le mme principe de destruction dont
je viens avec dtails de montrer l'existence  Naples, se retrouve
dans tous les tablissements du mme genre que Napolon voulut faire.

En Hollande, il avait commenc par faire passer le pouvoir, qui tait
entre les mains, d'un directoire amovible, dans celles d'un
prsident. Il avait dtermin M. Schimmelpenninck[12]  accepter le
pouvoir souverain sous le titre de grand pensionnaire. M.
Schimmelpenninck tait trop homme d'esprit pour se dissimuler que le
rle qu'on l'appelait  jouer ne devait tre que temporaire. Mais les
exigences des agents franais, et les dilapidations de tout genre qui
en taient la suite, irritant naturellement l'opinion publique en
Hollande, M. Schimmelpenninck avait espr se servir utilement pour
son pays du crdit momentan qui devait tre le prix de sa dfrence
pour Napolon, et obtenir par l de meilleures conditions pour la
Hollande. Son illusion  cet gard ne put pas tre de longue dure.
L'empereur, qui voulait toujours donner les apparences d'un mouvement
national aux crises qu'il faisait natre dans le but d'anantir
l'indpendance des pays conquis, provoqua sourdement, ds l'avnement
de M. Schimmelpenninck, les murmures des anciens ordres privilgis,
de la magistrature des villes et de la noblesse de la Hollande contre
un individu sorti de la classe bourgeoise, et chercha en mme temps 
ranimer l'esprit rvolutionnaire du peuple, pour le porter  se
soulever contre le pouvoir que le nouvel ordre de choses accordait 
un seul homme. Mais la modration, la sagesse du grand pensionnaire,
le profond bon sens des Hollandais, et la conviction que toute
tentative de mouvement amnerait immdiatement l'intervention
premptoire de la France, dterminrent la nation  se soumettre
tranquillement  son nouveau gouvernement.

  [12] Roger Jean, comte Schimmelpenninck, n en 1761, homme d'tat
  hollandais, fut ml aux mouvements rvolutionnaires qui agitrent
  la Hollande en 1795. Il fut nomm ambassadeur  Paris en 1798, puis
   Londres en 1802. En 1805, la constitution hollandaise ayant t
  transforme  l'instigation de Napolon, il dut accepter la charge
  de grand pensionnaire.--Sous le rgne de Louis Bonaparte,
  Schimmelpenninck vcut dans la retraite. Aprs la runion de la
  Hollande  la France, il fut nomm snateur. Il donna sa dmission
  en 1814, et, redevenu Hollandais, il devint membre de la premire
  chambre des tats-gnraux. Il mourut en 1825.

L'empereur, qui vit que ses menes n'aboutissaient point au but qu'il
s'tait propos et qu'il n'avait point d'action sur le pays, suivit
une autre marche. Il fit savoir principalement par l'entremise de
l'amiral Verhuell[13],  M. Schimmelpenninck lui-mme, et  quelques
personnes marquantes du pays, que cet tat de choses ne pouvait pas
durer, et qu'il tait indispensable pour la Hollande de former avec la
France une union plus intime, en demandant pour souverain un prince
franais. Quelques explications prouvrent jusqu' l'vidence 
Napolon que la runion  la France tait ce que le pays redoutait le
plus, et il se servit habilement de cette disposition pour faire
presque dsirer un de ses frres. Non seulement il promettait de
conserver l'intgralit du territoire, mais il y ajoutait l'Ost-Frise,
et donnait aux familles notables des esprances de tout genre. M.
Schimmelpenninck tait dans l'irrsolution la plus pnible; il n'osait
ni consulter la nation, ni consentir  ce que l'on exigeait. Le parti
de nommer une dputation pour se rendre  Paris et y juger sur les
lieux jusqu'o pouvait aller la rsistance lui parut tre ce qu'il y
avait de plus prudent et de plus sage  faire. Il composa cette
dputation de MM. Goldberg, Gogel[14], Six et Van Styrum. Leurs
instructions, comme celles de l'amiral Verhuell, portaient de ne
consentir sous aucun prtexte  la runion, et de se dfendre contre
toute proposition d'un tablissement monarchique, en soutenant que les
formes en taient opposes aux moeurs et aux habitudes du pays.

  [13] Charles-Henri Verhuell, comte de Sevenaar, n en 1764, entra
  dans la marine en 1779. Contre-amiral en 1803, il commanda la
  flotte destine  agir contre l'Angleterre, et fut nomm ministre
  de la marine de Hollande. En 1806, il prsida la commission charge
  d'offrir la couronne de Hollande  Louis Bonaparte. Il devint
  marchal et ambassadeur  Paris en 1807. En 1811, aprs la runion
  de la Hollande  la France, il entra au Corps lgislatif; il
  commanda les armes du Texel et du Helder en 1813, et resta fidle
   l'empereur jusqu' la dernire extrmit. Naturalis Franais en
  1814, il fut cr pair de France en 1819, et mourut en 1845.

  [14] Alexandre Gogel, n en 1765, industriel et homme d'tat
  hollandais. Il fut ministre des finances de la rpublique batave.
  Il fut galement ministre du roi Louis, et devint membre du conseil
  d'tat de France, aprs la runion de la Hollande  l'empire. Il
  mourut en 1821.

L'empereur savait tout cela aussi bien que les dputs hollandais;
mais sa volont tait si positive, sa vanit tait si engage,
qu'aucune considration, de quelque genre qu'elle ft, ne put empcher
ces malheureux ngociateurs d'tre amens  demander formellement que
Louis Bonaparte voult bien accepter la couronne de Hollande. Louis de
son ct fut contraint de la recevoir; c'est ainsi qu'on rigea la
Hollande en royaume. D'un tel ordre de choses, il ne devait sortir que
des difficults pour Napolon. Aussi arrivrent-elles bientt, et en
foule.

Le prince Louis, en arrivant  La Haye, reut un accueil trs froid.
Il n'y resta d'abord que trs peu de temps; appel par la dclaration
de guerre contre la Prusse  marcher  la tte de l'arme hollandaise
en Westphalie, il commenait le sige de Hameln, quand cette
forteresse se trouva comprise dans la capitulation de Magdebourg; sa
campagne finit l. Revenu  Amsterdam, il travailla  donner  la
Hollande une existence indpendante; de l, des discussions
interminables entre les deux frres. Un trait trs dur pour la
Hollande en fut la suite. L'empereur le fit rdiger de manire 
choquer assez son frre pour qu'il dt se dterminer  abdiquer. Mais
l'irritation de Louis Bonaparte le porta  des extrmits d'un tout
autre genre. Il se soumit en apparence, signa ce que l'on voulut, et
entama immdiatement des ngociations avec les cours de
Saint-Ptersbourg et de Londres. Ses dmarches auprs de ces deux
cours n'eurent aucun succs. Alors, dcid qu'il tait  ne pas
excuter le trait qu'il avait sign avec son frre, il se prpara 
une rsistance ouverte: il excita toute la Hollande  la guerre, fit
lever des fortifications contre la France, et ne voulut pas cder,
mme  la force, que Napolon fut oblig d'employer contre lui.
Lorsqu'il vit son royaume envahi par l'arme que commandait le
marchal Oudinot, il quitta furtivement le pays, et se retira dans je
ne sais quel coin de l'Allemagne, lguant  la Hollande toute la haine
qu'il avait contre son frre[15].

  [15] Napolon n'avait plac son frre sur le trne de Hollande que
  pour maintenir ce pays dans le systme continental. Sa tche tait
  difficile, car les intrts et les sympathies des Hollandais les
  rapprochaient de l'Angleterre au lieu que la politique de Napolon
  les ruinait. Le roi Louis ne voulut, ou ne put pas dfendre dans
  son royaume les volonts de l'empereur, et laissa la contrebande
  anglaise s'organiser sur ses ctes. Napolon se plaignit vivement,
  et ne ngligea rien pour contraindre son frre  entrer dans ses
  vues. Par le trait du 11 novembre 1807, il lui enleva Flessingue,
  un des ports les plus importants de la Hollande, contre quelques
  agrandissements sans consquence. La situation restant toujours la
  mme, il alla plus loin, et annona au Corps lgislatif que les
  exigences de sa politique pourraient le forcer  annexer la
  Hollande (discours du 3 dc. 1809). Toutefois, ce moyen extrme lui
  rpugnait; il tenta de l'viter en signant avec le roi Louis un
  second trait (16 mars 1810) par lequel celui-ci lui cdait la
  Zlande et le Brabant hollandais; en mme temps, il tait stipul
  que les ctes de Hollande seraient gardes par les douaniers
  franais assists d'un corps de troupe. Louis vint  Paris signer
  ce trait, mais, rentr dans ses tats, il vita de l'appliquer.
  Napolon fit aussitt entrer vingt mille hommes en Hollande. Le roi
  eut un instant la pense de rsister, mais personne n'ayant voulu
  le suivre, il abdiqua et se rfugia,  l'tranger. La Hollande fut
  runie  l'empire par un dcret en date du 1er juillet 1810.

La runion de ce pays  la France fut la suite de son dpart.
L'empereur agrandit par l son empire, mais diminua ses forces; car il
devait employer constamment un corps d'arme pour s'assurer de la
fidlit de ses nouveaux sujets. Ceux-ci craignaient beaucoup plus les
leves rigoureuses de la conscription et des gardes d'honneur, qu'ils
n'taient flatts de voir le fort du Helder devenir un des boulevards
maritimes de l'empire franais, et le Zuyderse fournir une grande
cole de navigation, o devaient tre exercs les quipages des
flottes que la France faisait construire  Anvers. Les diffrents
gouvernements par lesquels Napolon fit passer la Hollande y
dtruisirent compltement la confiance du peuple, et firent dtester
le nom franais; mais les plus grandes difficults qu'il eut 
prouver dans ce pays surgirent, on vient de le voir, l, comme dans
d'autres de ses crations, de sa propre famille.

L'agrgation d'une vingtaine de petits tats, rigs par un dcret en
royaume de Westphalie, en faveur de Jrme Bonaparte son frre,
apporta  son ambition de nouveaux embarras. Ce royaume, dont la
population tait d'environ deux millions d'habitants, comprenait en
entier les tats de l'lecteur de Hesse-Cassel. Il faut se souvenir
que dans ce pays de Hesse, la volont du souverain remplaait  peu de
choses prs toutes les institutions, et que le peuple, qui n'tait
point surcharg d'impts, ne cherchait pas encore d'autre manire
d'tre gouvern.

Jrme, peu de temps aprs sa nomination (c'tait le terme dont
l'empereur voulait qu'on se servt), se rendit  Cassel, capitale de
ses tats. Son frre lui avait donn une espce de rgence, compose
de M. Beugnot[16], homme de beaucoup d'esprit, et de MM. Simon[17]
et Jolivet[18] dont il devait suivre les directions. Leurs
portefeuilles taient pleins de dcrets organiques de tout genre. Ils
avaient d'abord apport de Paris avec eux une constitution; ensuite,
ils devaient y adapter un systme judiciaire, un systme militaire et
un systme de finances. Leur premire opration fut de partager le
territoire et de changer ainsi en un moment, sans l'aide de l'esprit
rvolutionnaire, toutes les traditions, toutes les habitudes et tous
les rapports que le temps avait tablis. On cra ensuite des
prfectures, des sous-prfectures et on mit des maires partout. On
transporta ainsi en Allemagne tous les rouages de l'organisation
franaise et on prtendit leur avoir donn le mouvement. La tche de
MM. les conseillers finie, M. Beugnot et M. Jolivet revinrent en
France. Jrme Bonaparte s'empressa de leur faciliter les moyens de
s'y rendre. Il garda M. Simon comme son ministre de la justice, et
alors il rgna seul, c'est--dire qu'il eut une cour et un budget, ou
plutt des femmes et de l'argent.

  [16] Jacques Claude, comte Beugnot, n en 1761, avocat au parlement
  de Paris en 1782, procureur syndic du dpartement de l'Aube en
  1790, dput  l'Assemble lgislative en 1791. Il fut arrt en
  1793, mais fut dlivr au 9 thermidor. Aprs le 18 brumaire, il fut
  nomm prfet de la Seine-Infrieure, puis conseiller d'tat en
  1806. En 1807, il fut un des administrateurs du royaume de
  Westphalie, puis, en 1808, commissaire imprial et ministre des
  finances du grand-duch de Berg. En 1814, il fut nomm par le
  gouvernement provisoire commissaire pour l'intrieur, puis
  directeur gnral de la police. Il passa de l  la marine. La
  seconde restauration le fit directeur gnral des postes, ministre
  d'tat, et membre du conseil priv. Il fut lu dput de la Marne.
  Il mourut en 1835.

  [17] Joseph-Jrme, comte Simon, n  Aix en 1749, tait
  professeur de droit dans cette ville en 1789. En 1792, il fut un
  des chefs du mouvement fdraliste provoqu dans le Midi par les
  girondins. Il dut s'enfuir en 1793, revint en France en 1795, entra
  au conseil des Cinq-Cents, et en devint le prsident. Proscrit au
  18 fructidor, il fut dtenu  l'le d'Olron jusqu'au 18 brumaire.
  Il fut nomm membre du tribunat en 1800, conseiller d'tat en 1804,
  ministre de l'intrieur et de la justice, et prsident du conseil
  d'tat de Westphalie, ministre de Westphalie  Berlin, puis prs la
  confdration du Rhin. En 1814 il devint prfet du Nord. Sous la
  seconde restauration, il fut conseiller d'tat (1815), puis
  sous-secrtaire d'tat au dpartement de la justice, pair de
  France, ministre d'tat et membre du conseil priv (1821). Il fut
  prsident de la Cour des comptes sous la monarchie de Juillet, et
  mourut en 1842.

  [18] Jean-Baptiste, comte Jolivet, n en 1754, tait avocat  Melun
  en 1789. Administrateur du dpartement de Seine-et-Marne, puis
  dput  l'Assemble lgislative, il sigea dans le parti
  constitutionnel, fut arrt sous la Terreur, et ne recouvra la
  libert qu'aprs le 9 thermidor. Il devint conservateur gnral des
  hypothques en 1795, conseiller d'tat aprs le 18 brumaire,
  liquidateur gnral de la dette des dpartements de la rive gauche
  du Rhin, et ministre des finances de Westphalie (1807). Il se
  retira en 1815 et mourut en 1818.

La cour se forma toute seule; mais le budget, lev au point o les
rserves de Napolon qui se composaient de la moiti des biens
allodiaux foraient de le porter, fut, ds les premires annes, trs
difficile  tablir. Cette dynastie commena par o les autres
finissent. On en tait aux expdients ds la seconde anne du rgne.
On ne chercha pas les expdients dans les conomies qui pouvaient tre
faites, mais dans la cration de nouveaux impts. Il fallut, au lieu
de trente-sept millions de revenu qui eussent t suffisants pour
fournir aux dpenses ncessaires de l'tat, en trouver plus de
cinquante. Pour cela, on eut recours au moyen qui mcontente le plus
les peuples: on fit un emprunt forc, qui, selon le rsultat ordinaire
de ce genre d'impt, provoqua beaucoup d'exactions et ne se remplit
pas  moiti. De trente-sept millions, les besoins et les dpenses
finirent par s'lever  soixante. La cour de Cassel avait la
prtention de rivaliser d'clat avec celle des Tuileries. Le jeune
souverain s'abandonnait tellement  tous ses penchants, que j'ai
entendu dire au grave et vridique M. Reinhard[19], alors ministre de
France  Cassel, qu' l'exception de trois ou quatre femmes
respectables par leur ge, il n'en tait presque aucune au palais sur
la fidlit de laquelle Sa Majest n'et acquis des droits, quelque
grande que ft la surveillance de la belle madame de Truchsess et
celle de madame de la Flche, qui avait aussi  surveiller les entours
du jeune prince de Wurtemberg[20].

  [19] Charles-Frdric, comte Reinhard, n en 1761, entra dans la
  diplomatie comme premier secrtaire  Londres en 1791. C'est l
  qu'il connut M. de Talleyrand. Il passa  Naples en 1793, puis
  devint, en 1794, chef de division au dpartement des relations
  extrieures. En 1795, il fut nomm ministre plnipotentiaire prs
  les villes hansatiques, puis en Toscane (1798). En juillet 1799,
  il succda  Talleyrand comme ministre des relations extrieures,
  puis fut nomm successivement ministre en Helvtie (1800),  Milan
  (1801), en Saxe (1802), en Moldavie (1805), en Westphalie
  (1805-1814). En 1815, il entra au conseil d'tat, fut ensuite
  ministre prs la confdration germanique (1815-1829). Le
  gouvernement de Juillet le nomma ministre  Dresde (1830) et pair
  de France (1832). Il mourut en 1837. M. de Talleyrand pronona son
  loge  l'Acadmie des sciences morales et politiques.

  [20] Le prince royal de Wurtemberg, brouill avec le roi, son pre,
  s'tait rfugi,  cette poque, auprs de son beau-frre Jrme
  Bonaparte, mari  la princesse Catherine de Wurtemberg.

Le luxe de la cour, ses dsordres et le malaise du pays, faisaient
dtester la France et l'empereur  qui tout tait attribu; et si ce
malaise ne produisit pas d'explosion immdiate, c'est que la
rsignation naturelle aux Allemands tait augmente par la terreur que
causait l'alliance troite du roi de Westphalie avec le colosse de la
puissance franaise. De quel oeil les graves universits de Gttingue
et de Halle, dont Jrme tait le souverain, pouvaient-elles voir ce
luxe effrn, ce dsordre, si loigns de la simplicit, de la dcence
et du bon sens qui distinguaient cette partie de l'Allemagne? Aussi,
lorsqu'en 1813 les troupes russes entrrent en Westphalie,
regarda-t-on ce moment comme celui de la dlivrance. Et cependant, le
pays retombait sous la domination de cet lecteur de Hesse qui, trente
ans auparavant, vendait ses soldats  l'Angleterre[21].

  [21] Guillaume IX, landgrave de Hesse-Cassel, lecteur en 1803,
  dpossd en 1806. Ses tats lui furent rendus en 1814. Il mourut
  en 1821.

Le luxe de ces cours fondes par Napolon, c'est ici l'occasion de le
remarquer, tait absurde. Le luxe des Bonaparte n'tait ni allemand ni
franais; c'tait un mlange, une espce de luxe rudit: il tait pris
partout. Il avait quelque chose de grave comme celui de l'Autriche,
quelque chose d'europen et d'asiatique, tir de Ptersbourg. Il
talait quelques manteaux pris  la Rome des Csars; mais, en
revanche, il montrait bien peu de chose de l'ancienne cour de France
o la parure drobait si heureusement la magnificence sous le charme
de tous les arts du got. Ce que ce genre de luxe faisait ressortir
surtout, c'tait le manque absolu de convenance; et, en France, quand
les convenances manquent trop, la moquerie est bien prs.

Cette famille des Bonaparte qui tait sortie d'une le retire, 
peine franaise, o elle vivait dans une situation mesquine, ayant
pour chef un homme de gnie, dont l'lvation tait due  une gloire
militaire acquise  la tte d'armes rpublicaines, sorties
elles-mmes d'une dmocratie en bullition, n'aurait-elle pas d
repousser l'ancien luxe, et adopter, mme pour le ct frivole de la
vie, une route toute nouvelle? N'aurait-elle pas t plus imposante
par une noble simplicit qui aurait inspir de la confiance dans sa
force et dans sa dure? Au lieu de cela, les Bonaparte s'abusrent
assez pour croire qu'imiter purilement les rois dont ils prenaient
les trnes tait une manire de leur succder.

Je veux viter tout ce qui aurait une apparence libellique, et je n'ai
d'ailleurs pas besoin de citer des noms propres pour prouver que par
leurs moeurs aussi, ces nouvelles dynasties ont nui  la puissance
morale de l'empereur Napolon. Les moeurs du peuple, dans les temps de
troubles, sont souvent mauvaises; mais, alors mme que la foule a tous
les vices, sa morale est svre. Les hommes, dit Montesquieu,
corrompus en dtail, sont trs honntes gens en gros. Et ce sont ces
honntes gens-l qui prononcent sur les rois et les reines. Quand ce
jugement est une fltrissure, il est bien difficile qu'une puissance,
surtout de nouvelle date, n'en soit pas branle.

L'orgueil espagnol ne permit pas  ce grand et gnreux peuple de
concentrer aussi longtemps sa haine que l'avait fait celui de
Westphalie. La perfidie de Napolon la fit natre, et Joseph, depuis
son arrive en Espagne, l'alimentait chaque jour. Il s'tait persuad
que dire du mal de son frre, c'tait s'en sparer; et que se sparer
de son frre, c'tait s'enraciner en Espagne. De l, une conduite et
un langage toujours en opposition formelle avec les volonts de
l'empereur. Il ne cessait pas de dire que Napolon mprisait les
Espagnols. Il parlait de l'arme qui attaquait l'Espagne, comme du
rebut de l'arme franaise. Il racontait tout ce qui pouvait nuire le
plus  son frre. Il allait jusqu' dvoiler les secrets honteux de sa
famille, et cela quelquefois en plein conseil. Mon frre ne connat
qu'un seul gouvernement, disait-il, et c'est un gouvernement de fer;
pour y arriver, tous les moyens lui sont bons; et niaisement il
ajoutait: Il n'y a que moi d'honnte homme dans ma famille, et si
les Espagnols voulaient se rallier autour de moi, ils apprendraient
bientt  ne rien craindre de la France. L'empereur, de son ct,
parlait avec la mme inconvenance de Joseph; il l'accablait de mpris
et cela aussi devant les Espagnols, qui, entrans par leur propre
exaspration, finirent par les croire tous deux quand ils parlaient
l'un de l'autre. L'irritation de Napolon contre son frre le faisait
toujours agir de premier mouvement dans les affaires d'Espagne, et lui
faisait sans cesse commettre des fautes graves. Les deux frres se
contrariaient dans toutes leurs oprations; jamais il ne fut possible
de concerter entre eux aucun plan de conduite politique, aucun plan de
finances, aucune disposition militaire.

Il importait d'tablir un commandement suprme; d'avoir une arme
d'occupation et une arme d'oprations, de convenir des moyens de
nourrir, d'habiller, de solder les troupes. Tout ce qui pouvait
conduire  ce rsultat chouait successivement, ou par les mnagements
de Napolon envers ses gnraux auxquels il lui tait connu de s'en
rapporter, et qui employaient sans cesse, et souvent dans leur propre
intrt, ce prtexte banal: _la sret de l'arme que j'ai l'honneur
de commander exige telle ou telle chose_; ou bien, tout chouait par
la politique particulire de Joseph qui tendait constamment, par
opposition contre son frre,  faire retomber sur la France, toutes
les dpenses de la guerre. L'empereur, pour viter les obstacles que
Joseph apportait incessamment  l'excution de ses desseins, ordonna 
ses gnraux de correspondre directement avec le prince de Neufchtel,
son major gnral. Ils le firent tous, et sans s'tre concerts,
uniquement clairs par leur intrt, dans presque toutes leurs
correspondances, ils engageaient l'empereur  renoncer au projet de
s'assurer de l'Espagne pour l'tablissement d'un prince de sa famille,
et  chercher seulement  la morceler comme l'Italie et  y distribuer
des principauts, des duchs, des majorats, dont il ferait la
rcompense _de ses braves_. On m'a dit que le duc d'Albufra[22]
quelque peu bel esprit, ajoutait que ce serait en revenir au temps des
princes maures, vassaux du calife d'Occident.

  [22] Louis-Gabriel Suchet, n  Lyon en 1772, s'engagea en 1791,
  devint gnral en 1796, puis chef d'tat-major de l'arme d'Italie
  en 1799. Il prit une part brillante aux grandes guerres de l'empire
  jusqu'en 1808, fut  cette date envoy en Espagne, o sa belle
  conduite lui valut le bton de marchal, et ensuite le titre de duc
  d'Albufra (1812). Il devint pair de France en 1814 et mourut en
  1826.

On savait semaine par semaine  Cadix, et, de l, dans tout le
royaume, ce qui se passait aux quartiers gnraux franais; et on peut
juger de l'intensit que la crainte d'un pareil avenir, donnait  la
rsistance espagnole. Aussi, les gnraux franais avaient beau
vaincre, ils retrouvaient toujours de nouveaux ennemis devant eux, et
il n'y avait de vritablement soumis que les points couverts de
troupes franaises; et encore leurs communications taient-elles
constamment coupes par les gurillas.

Joseph, de son ct, n'accordait de faveurs qu' quelques Franais
mcontents de l'empereur, qui avaient pris sa cocarde. Ces Castillans
nouveaux s'taient glisss dans toutes les charges de cour, civiles et
militaires; ils avaient pntr dans le conseil d'tat; traitaient
avec une hauteur insupportable les Espagnols; flattaient la vanit du
roi de toutes les manires et ne manquaient jamais de dnigrer son
frre. La haine pour l'empereur se montrait autant au palais du roi
que dans la salle de la junte  Cadix.

Quel pouvait tre le sort d'une entreprise o les chefs taient en
opposition ouverte entre eux, et o les moyens taient affaiblis par
le rappel successif de troupes dj acclimates, mais dont on avait
besoin, soit contre l'Autriche, soit contre la Russie, et qu'on
remplaait par de malheureux conscrits?

L'empereur, ayant retrouv  Wagram la fortune qui l'avait quelques
moments abandonn  Lobau, s'tait persuad que la soumission de
l'Espagne suivrait la paix qu'il avait dicte  Vienne; mais il n'en
fut rien. Cette paix n'exera aucune influence sur les affaires de la
Pninsule; la rsistance avait eu le temps de s'organiser, et elle
l'tait partout. Napolon crut alors qu'il fallait faire un grand
effort, et il le fit, mais  contresens. Il partait d'une ide fausse:
il croyait avoir bon march des Espagnols, s'il chassait lord
Wellington du Portugal. Le marchal Massna employa d'immenses moyens
dans cette opration qui fut infructueuse et dont le succs aurait, en
tout cas, t  peu prs nul pour le fond des affaires. C'tait le
peuple espagnol en masse qui s'tait soulev, qui tait arm, et qu'il
fallait dompter. Et en supposant mme que l'empereur parvnt 
dtruire la rsistance arme, ne serait-il pas rest, pendant de
longues annes, une rsistance sourde, de toutes, la plus difficile 
dtruire?

Joseph, que les autres entreprises de son frre laissrent un peu plus
 lui-mme et  ses propres moyens, reconnut enfin que c'tait le
peuple qui tait son vritable ennemi. Il fit alors tout pour le
gagner. Ses ministres rpandaient des pamphlets remplis de promesses
de tout genre: c'tait la libert des Espagnols que voulait Joseph;
c'tait une constitution adapte aux moeurs du pays, dont il allait
soumettre le projet aux hommes les plus clairs; c'tait de grandes
conomies qu'il annonait, et une forte diminution dans les impts.
Dans ses proclamations, tous les moyens rvolutionnaires taient mis
en mouvement. Les corts de Cadix, pour en dtruire l'effet, firent
immdiatement assaut de libralisme avec Joseph, et allrent sur tous
les points plus loin qu'il n'avait fait. On ne vit plus que dcrets de
Cadix, supprimant l'inquisition, supprimant les droits fodaux, les
privilges, les entraves de province  province, la censure des
journaux, etc... Et du milieu de ces ruines, on fit sortir une
constitution toute dmocratique, dans laquelle cependant, pour ne pas
trop effrayer les amis de la monarchie, on avait plac un roi
hrditaire. Mais aucun roi n'aurait pu avec dignit, ni mme avec
sret, occuper un pareil trne. Les corts de Cadix auraient t
mieux avises en rtablissant les lois fondamentales de l'Espagne, si
habilement mines et finalement dtruites par les rois de la maison
d'Autriche.

Au travers de toutes ces menes, lord Wellington pntrait en Espagne;
il enlevait Badajoz au duc de Dalmatie[23] et Ciudad-Rodrigo au duc de
Raguse[24]. Matre de ces deux clefs de l'Espagne aux extrmits nord
et sud de la frontire du Portugal, le gnral anglais trompa
habilement le duc de Dalmatie, en lui faisant croire qu'il voulait
dboucher en Andalousie, tandis qu'il se porta sur le Duero, vers
Valladolid. Le duc de Raguse, de son ct, sans attendre un renfort de
quinze mille hommes qui tait  sa porte, laissa engager la bataille
des Arapiles[25], o, en arrivant sur le terrain, il reut une
blessure grave. L'arme, sans chef, ds le premier coup de feu, fut
cruellement battue. Lord Wellington qui,  la suite de ses succs,
s'tait d'abord trop avanc vers le nord, n'hsita pas, en homme
prudent,  adopter une marche rtrograde; il rentra en Portugal, d'o
le firent de nouveau sortir, en 1812, les dsastres fameux de la
campagne de Russie, qui obligrent l'empereur Napolon  rappeler prs
de lui les meilleures troupes qui restaient en Espagne.

  [23] Le marchal Soult.

  [24] Le marchal Marmont.

  [25] Village d'Espagne, prs de Salamanque. La bataille est du 21
  juillet 1812.

La premire nouvelle de ces dsastres avait augment le dsordre que
des chefs trop nombreux et peu soumis fomentaient autour de Joseph: la
perte de la fatale bataille de Vittoria[26] en fut la suite. Le duc de
Dalmatie, renvoy  toute course en Espagne, chercha  runir les
dbris de l'arme. Il fit des marches savantes, mais ce n'tait plus
que pour disputer  son habile adversaire les provinces mridionales
de la France. C'est ainsi que se termina cette grande conqute de
l'Espagne aussi mal conduite que perfidement conue; et je dis mal
conduite, non seulement par les gnraux de Napolon, mais par
lui-mme. Car lui aussi avait commis de graves fautes militaires en
Espagne. Si,  la fin de 1808, aprs la capitulation de Madrid, au
lieu de se lancer  la poursuite d'un corps anglais qui courait
s'embarquer  la Corogne, et auquel il ne fit que peu de mal, il avait
march sur l'Andalousie et y avait frapp un grand coup, il aurait
dsorganis la rsistance des gnraux espagnols, qui n'auraient plus
eu que la ressource de se retirer en Portugal.

  [26] Ville d'Espagne, chef-lieu de la province d'Alava. La bataille
  est du 21 juin 1813.

L'empereur, ayant une fois perdu de vue les vrais intrts de la
France, s'tait livr, avec l'irrflexion et l'ardeur de la passion, 
l'ambition de placer encore un membre de sa famille sur l'un des
premiers trnes de l'Europe, et, pour y parvenir, il attaqua l'Espagne
sans pudeur, et sans le moindre prtexte  faire valoir: c'est ce que
la probit des peuples ne pardonne jamais. Lorsqu'on tudie toutes les
actions ou plutt tous les mouvements de Napolon  cette poque si
importante de sa destine, on arrive presque  croire qu'il tait
entran par une sorte de fatalit qui aveuglait sa haute
intelligence.

Si l'empereur n'avait vu dans l'Espagne, qu'un terrain sur lequel il
pouvait forcer l'Angleterre  la paix, faire dcider toutes les
grandes questions politiques pendantes alors en Europe, et assurer 
chaque souverain un tat de possession solidement garanti, son
entreprise n'en serait pas plus justifiable; mais, du moins, elle
aurait t plus conforme  la politique hardie des conqurants. J'ai
rencontr quelques personnes qui ne le connaissaient pas, et dont
l'esprit, comme celui de nos vieux diplomates, tant port  juger
thoriquement des vnements, lui supposaient cette intention. Et, en
effet, les transactions de Bayonne tant rvocables  volont, on
pouvait les regarder comme un sacrifice bon  faire en temps utile, 
la pacification gnrale de l'Europe: mais, depuis le mois d'avril
1812, tous les faiseurs de combinaisons politiques ont t obligs
d'abandonner cette hypothse; car,  cette poque, Napolon refusa les
ouvertures du cabinet britannique, qui dclarait n'apercevoir aucune
difficult insurmontable  s'arranger avec lui, sur tous les points en
litige, s'il admettait pour pralable le rtablissement de Ferdinand
VII sur le trne d'Espagne, et celui de Victor-Amde sur le trne de
Sardaigne. S'il et accept ces propositions, il se serait aisment
fait alors un titre puissant de ses sacrifices, et tous les cabinets
auraient pu croire qu'il n'avait envahi l'Espagne que dans l'espoir de
faire jouir la France d'une paix durable, et d'affermir sa dynastie.

Mais, depuis longtemps, il ne s'agissait plus pour Napolon de la
politique de la France,  peine de la sienne. Il ne songeait pas 
maintenir, il ne pensait qu' s'tendre. Il semblait que l'ide de
conserver n'tait jamais entre dans son esprit et que son caractre
la repousst.

Nanmoins, ce qu'il ne sut pas faire en temps utile, il fut forc de
le faire lorsqu'il tait trop tard, et sans aucun profit pour sa
puissance et pour sa gloire. Le renvoi des princes d'Espagne  Madrid
au mois de janvier 1814, et celui du pape  Rome  la mme poque,
n'ont t que des expdients inspirs par la dtresse; et la faon
subite, furtive mme, dont ces mesures furent prises et excutes,
leur ta tout prestige de grandeur et de gnrosit. Mais je
m'aperois que je parle du retour du pape dans ses tats, sans que nos
affaires avec la cour de Rome aient trouv leur place dans ce rcit.
C'est cependant un vnement trop remarquable de notre temps pour que
je ne doive pas en donner ici les dtails.

Les contestations qui s'levrent entre Napolon et la cour de Rome,
peu aprs le concordat de 1801, s'aigrirent encore aprs le sacre,
deux vnements qui auraient d les prvenir. Ces contestations ne
furent longtemps connues que par le bruit des violences de l'empereur
envers le pape et par les nobles plaintes du Saint-Pre, qui ne
parvenaient que trs difficilement et trs confusment au public. Leur
origine et leurs causes auraient pu tre mieux apprcies pour ce qui
concernait la partie purement thologique de ces discussions, lorsque
Napolon convoqua  Paris un conseil ecclsiastique dont je parlerai
bientt. Mais les oprations de ce conseil compos d'hommes fort
clairs, avaient t tenues secrtes.

Par quelle suite d'vnements le pape se trouva-t-il tourment et
perscut pendant prs de dix ans, si odieusement, si impolitiquement,
et de tant de manires?

Parcourons les faits avec leurs dates, en les reprenant d'un peu plus
loin. Plusieurs de ces dates expliqueront les grandes infortunes de
Pie VII, supportes avec un courage tellement hroque, qu'on ose 
peine remarquer dans le Saint-Pre, quelques lgers torts
d'imprvoyance.

Pie VI, son prdcesseur, enlev de Rome par ordre du directoire, le
10 fvrier 1798, tait mort  Valence le 29 aot 1799. Pie VII fut lu
le 14 mars 1800  Venise qui appartenait alors  l'empereur
d'Allemagne, d'aprs une des stipulations du trait de Campo-Formio;
et il fit, le 3 juillet de la mme anne, son entre  Rome qui avait
t reconquise avec les tats romains par les coaliss, pendant que
Bonaparte tait en gypte.

J'ai dj dit quelque part que Bonaparte, de retour d'gypte, tait
arriv subitement  Paris, le 16 octobre 1799, et que, par suite du
coup d'tat du 18 brumaire (9 novembre 1799), il avait t plac  la
tte du gouvernement comme premier consul, le 13 dcembre 1799.--Le
conclave s'tait ouvert  Venise, le 1er de ce mme mois de dcembre,
et, pendant que Pie VII, lu au mois de mars suivant, allait de Venise
 Rome, Bonaparte venait de signaler sa prise de possession du pouvoir
par deux faits qui eurent la plus grande influence sur l'Italie. Le 2
juin 1800, il tait entr  Milan o il avait rtabli la rpublique
cisalpine, et douze jours aprs, le 14 juin, il avait gagn la fameuse
bataille de Marengo, qui rendit  la France une si grande partie de
l'Italie, et rduisit les tats de l'glise  ce qu'ils avaient t
fixs par le trait de Tolentino.

Ainsi le pape, entrant  Rome aprs ces deux vnements, le 3 juillet
1800, dut sentir combien il lui importait de se mnager un protecteur
aussi puissant et aussi redoutable que Bonaparte, et combien il
importait aussi  la religion dont il tait le chef, et qui avait
prouv tant de vicissitudes et de perscutions en France, de faire
cesser le schisme qui dchirait depuis si longtemps ce malheureux
pays.

Bonaparte prouva aussi ce mme besoin, et,  son passage  Milan, il
entendit avec le plus grand intrt les premires ouvertures qui lui
furent faites trs secrtement et trs habilement de la part de la
cour de Rome. N'est-ce pas une chose remarquable que, port  la tte
du gouvernement par ses exploits militaires et par les ides
philosophiques ou librales qui dominaient alors, Bonaparte ait senti
immdiatement la ncessit de se rapprocher de la cour de Rome? C'est
peut-tre dans cette circonstance qu'il a donn la plus grande preuve
de la force de son caractre, car il sut braver alors toutes les
moqueries de l'arme et l'opposition mme des deux consuls, ses
collgues. Il resta fermement attach  l'ide, que, pour soutenir
soit la constitution civile du clerg, soit la thophilanthropie, qui
taient galement discrdites, il fallait accepter le rle de
perscuteur de la religion catholique, et armer contre elle et contre
ses ministres la svrit des lois; tandis qu'en abandonnant les
innovations religieuses de la Rvolution, il lui tait facile de se
faire de notre antique religion une amie, et mme un appui dans
toutes les consciences catholiques de la France.

Il rsolut donc, et c'est un des traits de son grand gnie, de
s'entendre avec le chef de l'glise qui, seul, pouvait rconcilier,
ramener, prononcer comme juge ou comme arbitre, et rtablir enfin par
son autorit,  laquelle nulle autre n'tait comparable, l'unit de
culte et de doctrine.

A cette autorit se joignait, dans la personne du pape, l'ascendant
d'une grande et sincre pit, de beaucoup de lumires et d'une
douceur attirante.

Le concordat ne pouvait paratre sous de plus heureux auspices; il
tait fort dsir, dans les provinces surtout. Il fut converti en loi
le 8 avril 1802. Il se composait de dix-sept articles rdigs avec une
sagesse et une prvoyance remarquables. Tout y tait clair, sans
quivoque; il n'y avait pas un mot qui pt choquer ou dplaire. Les
biens ecclsiastiques alins ne pouvaient plus tre rclams, et il
tait dclar que les acqureurs de ces biens devaient tre,  cet
gard, pleinement rassurs contre toute crainte. C'tait un point
immense obtenu de la condescendance d'un pape rempli de pit.

Mais un point prsentait de prodigieuses difficults. Pour rtablir le
culte en France, il fallait obtenir de tous les anciens vques leur
dmission ou s'en passer. Ils les avaient tous offertes et mme
remises  Pie VI, en 1791, lors de la constitution civile du clerg.
Pie VI avait cru devoir les refuser. Le pape Pie VII les leur demanda,
en 1801, par son bref du 24 aot, _Tam multa,_ etc..., comme
prliminaire indispensable de toute ngociation, leur dclarant,
toutefois, avec des expressions douces, confiantes, mais fermes, que
s'ils la refusaient, ce qu'il ne prsumait pas, il se verrait avec
regret dans la ncessit de pourvoir par de nouveaux titulaires au
gouvernement des vchs de la nouvelle circonscription.

Sur les quatre-vingt-un vques qui vivaient encore et qui n'avaient
pas renonc  l'piscopat, quarante-cinq envoyrent leur dmission,
trente-six la refusrent; le plus grand nombre, je pense, moins par
conviction thologique, quoiqu'ils fussent encourags dans leur refus
par le savant thologien Asseline[27], que par attachement  la maison
de Bourbon et en haine du gouvernement de fait. On a prtendu que le
refus de plusieurs d'entre eux tait plutt dilatoire qu'absolu, mais
pourtant tous y persvrrent, et leur rsistance mme sembla
s'accrotre de jour en jour; car, aprs leurs rclamations canoniques
de 1803, signes par tous les vques non dmissionnaires[28], on vit
paratre, au mois d'avril 1804, avec une suite de rclamations plus
fortes encore, une _dclaration sur les droits du roi_[29], signe par
les treize vques rsidant en Angleterre. Et, enfin, anticipant sur
les vnements, je dirai ici qu'en 1814, Louis XVIII, remontant sur le
trne, ces vques prtendirent se faire, auprs du pape mme, un
titre d'honneur de lui avoir rsist, et lui crivirent, dans ce sens,
une lettre hautaine o chacun d'eux prenait le titre de son ancien
vch. Le pape refusa de la recevoir, et il les amena, par la
persvrance de son refus,  lui adresser une lettre d'excuses, dans
laquelle ils abandonnrent leurs prtentions et qu'ils ne signrent
que comme _anciens_ vques. Pour qu'il ne restt pas le moindre doute
 cet gard, le pape ne voulut pas qu'aucun d'eux ft replac dans le
sige qu'il avait prcdemment occup, pas mme M. l'archevque de
Reims[30], malgr toute la convenance qu'il pouvait y avoir  faire
une exception en sa faveur.

  [27] Jean-Ren Asseline, n en 1742, entra dans les ordres et
  devint grand vicaire de M. de Beaumont, archevque de Paris. En
  1790, il fut nomm vque de Boulogne, refusa de prter serment 
  la constitution civile et migra en 1791. Il se retira  Munster
  d'o il protesta contre le concordat, en 1802. En 1807, il se
  rendit  l'appel de Louis XVIII, et vcut dans l'intimit de la
  famille royale jusqu' sa mort (1813). Il a laiss de nombreux
  ouvrages de thologie.

  [28] C'est en 1801 que les vques ayant refus leur dmission,
  runis  Londres, avaient protest contre le concordat, et avaient
  envoy au pape un long mmoire o ils exposaient les motifs de leur
  refus. Ce mmoire a t publi  Londres en 1801. Il est sign de
  quatorze prlats: Arthur Dillon, archevque de Narbonne; Louis de
  Conzi, vque d'Arras; Joseph de Malide, vque de Montpellier;
  Louis de Grimaldi, vque-comte de Noyon, pair de France; Jean
  Lamarche, vque de Lon; Pierre de Belbeuf, vque d'Avranches;
  Sbastien Amelot, vque de Vannes; Henry de Bethisy, vque
  d'Uzs; Seignelai Colbert, vque de Rodez; Charles de La
  Laurencie, vque de Nantes; Philippe d'Albignac, vque
  d'Angoulme; Alexandre de Chauvigny de Blot, vque de Lombez;
  Emmanuel de Grossoles de Flammarens, vque de Prigueux; tienne
  de Galois de La Tour, vque nomm de Moulins.

  [29] Le 15 avril 1804, M. de Dillon, archevque de Narbonne,
  crivit au pape pour protester de nouveau contre le concordat.
  Cette lettre tait accompagne d'une _dclaration sur les droits du
  roi_, signe des mmes prlats que ci-dessus, sauf de l'vque de
  Prigueux. Cette dclaration portait que la fidlit inviolable des
  peuples  leur souverain est commande par l'vangile; _que le
  prince est ministre de Dieu_; que tout rebelle envers son roi est
  coupable envers Dieu; _que le gouvernement actuel de la France, o
  le prince lgitime n'a pas la part qui lui est due, s'il peut se
  faire qu'il allge un peu le poids des calamits sous lesquelles
  l'anarchie faisait gmir le peuple, ne satisfait ni  Dieu ni 
  Csar_..., il constitue une puissance de fait et non pas une
  puissance de droit; _il n'a que la possession ou plutt
  l'usurpation_;--mais le prince lgitime continue de conserver tous
  ses droits, bien qu'il soit forc _d'en suspendre l'excution_. En
  consquence, les soussigns _pour remplir leur devoir d'vques et
  de sujets, dclarent: 1 que notre trs honor seigneur et roi
  lgitime Louis XVIII conserve, dans toute leur intgrit, les
  droits qu'il tient de Dieu  la couronne de France; 2 que rien n'a
  pu dgager les Franais, ses sujets, de la fidlit qu'ils doivent
   ce prince, en vertu de la loi de Dieu_.

  [30] M. de Talleyrand-Prigord, plus tard cardinal et archevque
  de Paris.

Je reviens  ce qui se passa en 1801 et les annes suivantes. Le pape
vit le concordat en pleine activit sans qu'il en rsultt aucun
trouble en France; malgr la diversit des opinions, les oppositions y
taient lgres, rares et sans suite.

Il faut bien, cependant, dire ici que Pie VII avait dploy dans cette
circonstance une autorit qui sortait des rgles ordinaires, et qui
n'et pas t reconnue dans un autre temps, si un pape et essay de
l'exercer: celle de destituer des vques sans jugement, comme aussi
celle de supprimer plus de la moiti des vchs de France sans
formalit. A une autre poque, rien n'et paru, en France, plus oppos
aux liberts de l'glise gallicane. Mais le cas tait ici hors de
toute comparaison avec les temps ordinaires; il tait impossible et
presque drisoire d'invoquer et de vouloir appliquer ici l'exercice de
ces liberts. Le pape avait vainement puis les plus puissantes
instances auprs de cette minorit compose de trente-six vques, et
alors, s'appuyant sur la majorit de l'piscopat franais, il employa
le _seul_ moyen possible d'teindre le schisme qu'il tait si urgent
de faire cesser. Quel autre moyen, en effet, aurait pu employer le
pape? Que l'on cherche, on ne pourra mme pas en imaginer un. L'abb
Fleury[31], tout zl gallican qu'il tait, et trs peu dispos
assurment  tendre l'autorit du pape, n'en dit pas moins dans son
discours sur _les liberts de l'glise gallicane_, que: l'autorit du
pape _est souveraine et s'lve au-dessus de tout_, lorsqu'il s'agit
de maintenir les rgles et de faire observer les canons. Bossuet
tient aussi un semblable langage: On doit dire, consquemment,  plus
forte raison (ajoute M. mery[32], dans un de ses ouvrages), que
l'autorit du pape est souveraine et s'lve au-dessus de tout, et
mme des canons, quand il s'agit de la conservation de l'glise ou
d'une partie notable de l'glise, puisque ce n'est que pour le
_maintien_ de ces grands intrts que ces rgles et ces canons ont t
faits.--Le Pre Thomassin[33], dans son grand et clbre ouvrage sur
la discipline de l'glise, dit aussi: Rien n'est plus conforme aux
canons que de violer les canons, quand, de cette violation, il doit
rsulter un plus grand bien que de leur observance mme.

  [31] L'abb Claude Fleury, n en 1640, fut d'abord prcepteur des
  fils du prince de Conti, puis sous-gouverneur des ducs de
  Bourgogne, d'Anjou et de Berry. En 1716, il vint de nouveau  la
  cour comme confesseur de Louis XV. Il se dmit peu aprs de cette
  charge et mourut en 1723. L'abb Fleury a laiss un grand nombre
  d'ouvrages d'histoire ecclsiastique et de controverse religieuse.

  [32] Jacques-Andr mery, n en 1732, reut les ordres en 1756, fut
  professeur de thologie  Orlans, fut nomm, en 1776, grand
  vicaire du diocse d'Angers, suprieur du sminaire de cette ville,
  et peu aprs suprieur gnral de l'ordre de Saint-Sulpice. Sous la
  Terreur, il fut emprisonn durant dix-huit mois. Aprs le 9
  thermidor, il fut charg des fonctions de grand vicaire du diocse
  de Paris. Sous le consulat, il rorganisa sa congrgation. Il fit
  partie des deux commissions ecclsiastiques runies par l'empereur,
  et mourut en 1811.

  [33] Louis de Thomassin, n  Aix, en 1619, entra dans la
  congrgation de l'Oratoire, enseigna la philosophie et les
  belles-lettres dans plusieurs collges de province, et fut en 1654,
  nomm professeur de thologie au sminaire Saint-Magloire,  Paris.
  Il composa un trs grand nombre d'ouvrages d'histoire religieuse.
  L'ouvrage dont il est ici question: _Ancienne et nouvelle
  discipline de l'glise touchant les bnfices_, fut publi  Paris
  en 1678. Le Pre Thomassin mourut en 1695.

Pie VII montra donc,  la fois, dans cette difficile circonstance, un
grand caractre et une connaissance profonde des vritables principes
en agissant comme il le fit. Il teignit le schisme sans irriter, sans
humilier les vques constitutionnels, et pourtant, sans leur cder
aucun point, et le calme se rtablit partout.

Il y eut, toutefois, quelques consciences agites dans les diocses
dont les anciens titulaires n'avaient pas donn leur dmission.
Quelques-uns, parmi ceux-ci, tout en se rservant leur juridiction,
avaient consenti, nanmoins,  l'exercice des pouvoirs de l'vque qui
les remplaait et suppl par l  l'insuffisance de son titre. Mais
les plus vifs dans leur rsistance, ceux qui, par opinion politique,
s'taient montrs le plus ennemis de la Rvolution dans son principe,
et qui taient imperturbablement domins par ce sentiment, n'eurent
garde de le faire. Cette opposition persistante ne produisit, au
surplus, ni l'effet ni les suites qu'ils s'en promettaient et qu'ils
auraient d en redouter. Ceux de leurs diocsains dont la conscience
tait plus particulirement timore, inquiets peut-tre un instant, ne
tardrent pas  comprendre que leur ancien vque n'ayant voulu ni
venir au milieu d'eux, ni donner sa dmission sur la demande du pape,
ils taient assurment  l'abri de tout reproche en accordant, dans
des circonstances semblables, leur confiance au nouvel vque que le
Saint-Pre leur envoyait.

Les vques rests  Londres virent srement avec douleur que des
hommes imbus de leur doctrine, tels que l'abb Blanchard[34] et l'abb
Gaschet, poussant  l'extrme les consquences (assez bien dduites
pourtant) de ces doctrines, publirent en Angleterre, et
introduisirent autant qu'ils le purent en France, une foule de
libelles contre le pape, o, dans un style frntique et qui semblait
copi de Luther, ils le dclaraient hrtique, schismatique, dchu de
la papaut, dchu mme du sacerdoce; ils disaient que c'tait un
blasphme de prononcer son nom au canon de la messe, qu'il tait aussi
tranger  l'glise que l'tait un juif ou un paen. Ils parlaient de
ses attentats, de ses scandales, etc... Je n'altre pas une syllabe.
Croyons pour l'honneur des vques qui formaient ce qu'on appelait
alors _la petite glise_ que, quelque opposants qu'ils fussent, ils
n'approuvrent pas ces fureurs insenses, quoiqu'elles parussent leur
tre ddies. Elles furent, au surplus, solennellement condamnes par
vingt-neuf vques catholiques d'Irlande et par les vicaires
apostoliques qui rsidaient  Londres. Ce qu'il faut ajouter, c'est
qu'en France, o on rpandit ces libelles, un mpris universel en fit
une complte justice. Je crois que la police les dfra ou voulut les
dfrer un jour aux tribunaux, mais cela mme ne put les faire sortir
de leur profonde obscurit.

  [34] L'abb Pierre-Louis Blanchard, n en 1762, tait professeur de
  philosophie en 1789. Ayant refus le serment, il migra en
  Angleterre, o il resta jusqu'en 1814. De sa retraite il publia un
  grand nombre de factums et de libelles, o il s'lve avec la
  dernire violence contre ceux qui portent atteinte aux intrts de
  la religion. Il attaque le concordat, et n'pargne mme pas le
  pape, principalement  l'occasion du sacre de l'empereur. Ses
  nombreux crits ont t publis  Londres.

Bonaparte avait fait dcrter, sous forme de loi, en mme temps que le
concordat, des _articles organiques_, tant pour le clerg catholique
que pour le culte protestant. Plusieurs de ces articles dplurent au
pape, en ce qu'ils paraissaient mettre l'glise de France dans une
trop grande dpendance du gouvernement, mme pour des dtails
secondaires. Il s'en plaignit avec modration, en demanda la rforme;
obtint peu  peu, et mme sans beaucoup de difficults, des
modifications essentielles. Quelques-uns de ces articles taient
d'ailleurs transitoires; leurs effets devaient cesser avec les
circonstances qui les avaient provoqus. Il en tait d'autres qui
dcoulaient naturellement des anciennes liberts gallicanes; on ne
pouvait pas accorder la rforme de ceux-ci, et le pape ne dut pas
l'esprer. Pour faire le concordat, on avait t oblig de renoncer
momentanment  ces liberts; le concordat fait, il tait urgent de
rentrer dans nos privilges. Tout ce qui tait vritablement
ncessaire avait t accord, sinon tout de suite, du moins avec le
temps. Le pape fut parfaitement second dans ses dsirs par l'vque
de Nantes, comme on le verra plus bas, et par son lgat, le cardinal
Caprara. Celui-ci, connaissant le caractre du premier consul, mit une
grande sagesse et une mesure extrme dans toute sa conduite, sachant
attendre, craignant d'irriter, et trop heureux de ce qu'on avait
obtenu pour chercher  le compromettre.

Le cardinal Caprara, nomm lgat _a latere_ prs de Bonaparte, avait
t investi des pouvoirs les plus tendus par la bulle _Dextera_... du
mois d'aot 1801, et par la bulle _Quoniam_... du 29 novembre de la
mme anne, pour excuter le concordat, instituer les nouveaux
vques... et rsoudre toutes les difficults qui pourraient s'lever.
Mais, quoique le concordat et t conclu et sign  Paris, le 15
juillet 1801, et ratifi  Rome par Pie VII, au mois d'aot suivant,
il n'avait t converti en loi ( raison de l'absence du Corps
lgislatif), que le 8 avril 1802; et ce ne fut que de ce jour-l que
le lgat put exercer ses fonctions et instituer les nouveaux vques,
aprs avoir prt ce mme jour (8 avril) serment entre les mains du
premier consul. On peut remarquer dans son serment, mais avec des yeux
bien exercs, une lgre diffrence entre ce qui avait t rgl par
l'arrt des consuls et les termes dont il se servit. L'arrt portait
ce peu de mots: Il jurera et promettra suivant la formule usite de
se conformer aux lois de l'tat, et aux liberts de l'glise
gallicane.--Or, le cardinal _jura_ et _promit_ (en latin) d'observer
la constitution, les lois, les statuts et usages de la rpublique
franaise, et en mme temps: de ne droger en aucune manire 
l'autorit et juridiction du gouvernement de la rpublique, ainsi
qu'aux droits, liberts et privilges de l'glise gallicane.--Le tout
prcd d'un compliment au premier consul, tel qu'on n'en fit jamais,
peut-tre,  aucun souverain. On peut voir, en y regardant de prs,
qu'au lieu de promettre de _se conformer_ aux liberts de l'glise
gallicane (ce qui comporte une sorte d'adhsion, ou du moins de
reconnaissance de ces liberts), il promit seulement de n'y droger en
rien, ce qui est purement ngatif. La diffrence au reste est bien
minime, ou mme nulle, quant au rsultat, et l'on ne dut pas s'y
arrter. D'ailleurs, il promit, dans l'autre partie du serment, au
del de ce qu'on lui avait demand, car on voulait qu'il jurt de se
conformer _aux lois de l'tat_, et lui, jura positivement _d'observer
la constitution, les lois, les statuts et les usages_ de la
rpublique, ce qui est plus expressif.

Quant aux liberts de l'glise gallicane, qui font peur  la cour de
Rome, s'engager par serment  ne pas y droger est assurment tout ce
qu'on pouvait attendre d'un lgat, surtout si l'on songe qu'aucun pape
ne les a jamais reconnues. Innocent XII[35] (Odescalchi) bouleversa
pendant huit ans l'glise de France,  cause de ces mmes liberts
consacres dans l'assemble du clerg de 1682, et refusa constamment
d'accorder des bulles aux ecclsiastiques du second ordre, membres de
cette assemble (o ils n'avaient cependant pas voix dlibrative).
Son successeur, Alexandre VIII[36] (Ottoboni), fut plus opinitre
encore dans ses refus, puisque deux jours avant sa mort il publia une
bulle contre les quatre articles de 1682, laquelle, au reste, n'eut
pas de suite, parce qu'il tait mourant. Innocent XII[37] (Pignatelli)
tout bonhomme qu'il tait, ne put se rsoudre  accorder des bulles
aux vques nomms entre 1682 et 1693, qu'aprs qu'ils lui eurent
crit chacun une lettre d'excuses et de regrets sur ce qui s'tait
pass dans cette assemble. Cette lettre tait vraiment humiliante, et
ce qui lui donna surtout ce caractre, c'est que Louis XIV en joignit
une de sa propre main, dans laquelle il s'engageait  ne donner aucune
suite  son dit du 22 mars 1682. La lettre du roi dut paratre une
rtractation, dont il se releva pourtant avant sa mort, puisqu'enfin,
l'dit ne fut pas rvoqu, et qu'aprs lui, il continua d'tre
excut.

  [35] Innocent XI (Benot Odescalchi), n  Cme en 1611, pape en
  1671, mort en 1689.

  [36] Alexandre VIII, n  Venise en 1610, pape en 1689. Il cassa
  les articles de la dclaration de 1682 par la bulle _Inter
  multiplices_, et mourut en 1691.

  [37] Innocent XII (Antoine Pignatelli), n  Naples en 1615, pape
  de 1691  1700.

Il est presque inutile de rappeler ici que Bonaparte, proclam
empereur par le Snat le 20 mai 1804, mit un grand prix, et cela se
conoit,  tre sacr par le pape. C'est un miracle de sa destine
qu'il ait pu l'obtenir, et dans le temps, je me trouvai fort heureux
d'y avoir contribu, parce que je pensais que les liens de la France
avec la cour de Rome s'en trouveraient resserrs. Pie VII, ayant dj
reconnu le gouvernement consulaire, puisque c'est avec ce gouvernement
qu'il avait trait pour le concordat, ne pouvait tre arrt par la
considration des droits que pourrait, un jour, faire valoir la maison
de Bourbon, si le gouvernement nouveau, se brisant lui-mme, la
nation la rappelait. Il n'avait donc rien  objecter contre le titre
d'empereur que Bonaparte s'tait donn, ou qui lui avait t dcern
en France, avec plus de solennit, quoique, peut-tre, avec moins de
sincrit, que celui de premier consul. Le pape n'avait plus 
dlibrer que sur un seul point: savoir, si, dans l'unique intrt de
la religion,  laquelle le nouvel empereur pouvait faire, par sa
puissance immense, tant de bien ou tant de mal, il devait consentir 
le venir sacrer, comme saint Boniface, le lgat du pape tienne III,
tait venu sacrer Ppin, du vivant du roi lgitime, Childric III;
comme Lon III couronna Charlemagne empereur,  Rome en 800, et comme
un autre pape, tienne V, vint ensuite sacrer Louis le Dbonnaire 
Reims, aprs la mort de Charlemagne.

Le pape se dcida  venir faire ce sacre  Paris, et cette mmorable
crmonie eut lieu le 2 dcembre 1804. Pie VII ne fut pas dirig dans
cette circonstance par des vues temporelles, comme le pape tienne
III, qui avait implor le secours de Ppin contre les Lombards, mais
bien videmment et bien uniquement par des motifs purement religieux,
puisqu'il s'abstint mme de laisser entrevoir le dsir si naturel de
recouvrer ses trois lgations de Bologne, de Ferrare et de Ravenne,
que l'empereur, au reste, n'eut garde de lui offrir, ni mme de lui
faire esprer. Toutes les demandes du pape, sans aucune exception,
furent dans l'intrt de la religion. Aucune ne le regardait
personnellement, et il refusa les prsents qu'on lui offrit pour sa
famille.

Il quitta Paris le 4 avril 1805, laissant partout sur son passage
l'impression profonde de ses vertus et de sa bont: Napolon avait
quitt Paris quelques jours avant lui; il songeait  tout autre
chose, qu' montrer sa reconnaissance au Saint-Pre. Le 16 mai le pape
arrive  Rome, et le 26 mai, l'empereur se fait couronner  Milan roi
d'Italie. Peu de temps aprs, ses troupes occupent Ancne, sur le
territoire romain[38]. Le pape s'en plaint. Napolon ne lui rpond
pas; mais aprs la bataille d'Austerlitz du 2 dcembre 1805 et la paix
de Presbourg du 26, il crit au pape, le 6 janvier 1806, qu'il n'avait
pas voulu s'approprier Ancne, mais l'occuper comme protecteur du
Saint-Sige, et pour que cette ville ne ft pas souille par les
musulmans.

  [38] Ancne avait  ce moment une grande importance. Des troupes
  russes taient concentres  Corfou, d'o elles n'attendaient
  qu'une occasion pour passer en Italie et se joindre aux Anglais.
  Ancne tait donc expose  un coup de main, d'autant plus que la
  garnison tait presque nulle, et les fortifications ruines.
  Napolon sollicita du gouvernement pontifical qu'il mt la ville en
  tat de dfense. Sa demande n'obtint aucun rsultat. Aussitt le
  gnral Gouvion Saint-Cyr, qui  ce moment traversait les tats de
  l'glise pour se rendre dans le royaume de Naples, reut l'ordre de
  s'emparer de la ville. Il y entra par surprise, et s'y tablit le 6
  novembre 1805.

Trois mois aprs, le 30 mars 1806, Napolon place son frre Joseph sur
le trne de Naples, et demande au pape de le reconnatre. Il lui
demande presque en mme temps de faire avec lui (empereur) une ligue
offensive et dfensive, d'embrasser le systme continental, de fermer
par consquent ses ports aux Anglais, c'est--dire de leur dclarer la
guerre. De telles propositions, dans un temps surtout o l'empereur
foulait aux pieds le concordat qu'il avait conclu avec le pape en 1803
pour l'Italie; qu'il dpouillait les vchs et les monastres de
leurs biens, supprimant  son gr les uns et les autres; qu'il
tourmentait les vques et les curs par de nouveaux serments, etc...
de telles propositions ne pouvaient pas tre acceptes et ne le
furent pas. Elles donnrent lieu  cette correspondance avec les
autorits franaises, dans laquelle on a remarqu tant de force, de
raison et de convenance du ct de la cour de Rome.

Un pareil refus et tant de raison, ne pouvaient manquer d'irriter
l'empereur. Le 2 fvrier 1808 il fait occuper Rome par ses troupes que
commandait le gnral Miollis[39]. Elles s'emparent du chteau
Saint-Ange. Le gnral veut obliger le pape  souscrire  toutes les
demandes qui lui sont faites, sous la menace de perdre ses tats; il
prodigue les vexations; se saisit de la poste, des imprimeries; fait
enlever vingt cardinaux, parmi lesquels taient plusieurs ministres,
etc... Le pape proteste en vain contre de telles violences. Napolon
n'en tient aucun compte. Le 2 avril suivant, il runit au royaume
d'Italie les lgations d'Urbin, d'Ancne, de Macerata et de Camerino,
pour en faire trois dpartements. Il confisque les biens des cardinaux
qui ne se rendaient pas au lieu de leur naissance. Il fait dsarmer
presque toute la garde du Saint-Pre; les nobles de cette garde sont
emprisonns. Enfin, Miollis fait enlever le cardinal Gabrielle[40],
pro-secrtaire d'tat; et fait mettre les scells sur ses papiers.

  [39] Franois, comte Miollis, n en 1759, tait capitaine
  d'infanterie en 1789. Il servit dans les annes de la rpublique,
  devint gnral en 1794, et fit avec distinction la campagne
  d'Italie. Il fut longtemps gouverneur de Mantoue. En 1807, il fut
  nomm gouverneur de Rome et des tats de l'glise. Il fut mis  la
  retraite en 1815 et mourut en 1828.

  [40] Jules Gabrielle, issu d'une vieille famille romaine, n en
  1748, fut vque de Sinigaglia, puis cardinal en 1801. Le 27 mars
  1808, il devint pro-secrtaire d'tat. Il protesta nergiquement
  contre toutes les mesures attentatoires aux droits du pape
  ordonnes par l'empereur, et fut arrt en juin de la mme anne.
  Il fut intern en France et se rendit en 1813  Fontainebleau
  auprs du pape. Il mourut en 1822.

Le 17 mai 1809, dcret de Napolon, dat de Vienne, portant runion
(en sa qualit de successeur de Charlemagne) des tats du pape 
l'empire franais, en statuant que la ville de Rome serait ville
impriale et libre; que le pape continuerait  y siger, et qu'il
jouirait de deux millions de francs de revenu. Le 10 juin il fait
promulguer ce dcret  Rome. Ce mme 10 juin, le pape proteste contre
toutes ces spoliations, refuse toute pension; et, rcapitulant tous
les attentats dont il a  se plaindre, lance la fameuse et imprudente
bulle d'excommunication contre les auteurs, fauteurs et excuteurs des
violences contre lui et le Saint-Sige, mais sans nommer personne.

Napolon en fut outr, et, dans un premier mouvement, il crivit aux
vques de France une lettre dans laquelle il parlait, en termes
presque rvolutionnaires, de celui qui voulait, disait-il, faire
dpendre d'un temporel prissable l'intrt ternel des consciences et
celui de toutes les affaires spirituelles.

Le 6 juillet 1809, Pie VII, enlev de Rome aprs qu'on lui eut demand
s'il voulait renoncer  la souverainet temporelle de Rome et de
l'tat de l'glise, fut conduit par le gnral Radet[41] jusqu'
Savone, o il arriva seul le 10 aot, les cardinaux ayant tous t
transports auparavant  Paris.

  [41] tienne, baron Radet, n en 1762, avait t sous-officier sous
  l'ancien rgime. En 1792, il tait sous-lieutenant de la garde
  nationale  Varennes. Accus d'avoir favoris la fuite de Louis
  XVI, il fut acquitt par le tribunal rvolutionnaire. Il devint
  gnral de brigade en 1799, et commandant en chef de la
  gendarmerie. C'est en cette qualit qu'il reut l'ordre, le 6
  juillet 1809, d'arrter le pape. En 1813, il fut nomm grand prvt
  de la grande arme et gnral de division. Condamn  neuf ans de
  dtention en 1816, il fut graci en 1818 et mourut en 1825.

Et pour bien complter les spoliations exerces sur le pape, Napolon
fit paratre, le 17 fvrier 1810, un snatus-consulte qui dcerne au
fils an de l'empereur le titre de roi de Rome, et statue mme que
l'empereur sera sacr une seconde fois  Rome, dans les dix premires
annes de son rgne.

C'est opprim, captif, et priv de tout conseil, que le pape refusa
les bulles  tous les vques nomms par l'empereur, et c'est alors
que commencrent les discussions sur les mesures propres  faire
cesser la viduit des glises.


CONSEIL ECCLSIASTIQUE

_Form en 1809._

Ce conseil tait compos du cardinal Fesch, du cardinal Maury[42], de
l'archevque de Tours[43], de l'vque de Nantes[44], de l'vque
d'vreux[45], de l'vque de Trves[46], de l'vque de Verceil[47],
de M. l'abb mery, suprieur de Saint-Sulpice, et du pre
Fontana[48], gnral des barnabites.

  [42] Jean Maury, n en 1746  Valras (Vaucluse), tait fils d'un
  cordonnier. Il reut les ordres en 1771, et se rendit bientt
  clbre par son loquence: il entra  l'Acadmie en 1784. Dput du
  clerg de Pronne aux tats gnraux, il devint le chef du parti
  droit. Il migra en 1791, alla  Rome, fut nomm archevque _in
  partibus_, cardinal et vque de Montefiascone. Peu aprs, Louis
  XVIII l'accrdita comme ambassadeur prs le Saint-Sige. Cependant
  il se rallia  l'empereur en 1806 et devint snateur et aumnier du
  prince Jrme. En 1810, il fut appel au sige archipiscopal de
  Paris, ce qui le fit condamner par le pape et lui valut plus tard
  la disgrce de Louis XVIII. En 1814, il dut quitter son archevch
  et gagna l'Italie. Il fut un instant dtenu au chteau Saint-Ange,
  mais relch peu aprs. Il rentra en grce auprs de Pie VII, et
  mourut en 1817.

  [43] Louis, comte de Barral, n en 1746, avait t agent gnral du
  clerg en 1785, puis coadjuteur de l'vque de Troyes et vque _in
  partibus_. Il refusa le serment et migra. En 1801, il envoya sa
  dmission au pape, et fut peu aprs nomm vque de Meaux, puis
  archevque de Tours. En 1805, il accepta la charge d'aumnier de
  l'impratrice et, plus tard, la dignit de snateur. M. de Barral
  pronona, en 1814, l'oraison funbre de l'impratrice Josphine.
  C'est galement lui, qui, le 1er juin 1815, officia pontificalement
  sur le Champ-de-Mars. A la rentre de Louis XVIII, il fut forc de
  donner sa dmission; il mourut en 1818.

  [44] M. Duvoisin.

  [45] M. Bourlier.

  [46] M. Mannay.

  [47] Jean-Baptiste Canaveri, n en 1753, entra dans l'ordre des
  Oratoriens en 1771, devint vque de Bielle en 1797, puis de
  Verceil en 1808. Il fut, peu aprs, nomm premier aumnier de
  madame Ltitia Bonaparte. Il mourut en 1818.

  [48] Franois-Louis Fontana, n en 1750, entra dans la congrgation
  des Barnabites en 1767, et fut lu suprieur de son ordre dans la
  province de Milan. Il accompagna en 1804 le pape  Paris, et devint
  ensuite procureur gnral de son ordre, consulteur des rites et
  enfin gnral de sa congrgation. Aprs l'enlvement du pape, il
  fut intern  Arcis-sur-Aube, fit partie de la commission
  ecclsiastique de 1809, mais n'assista qu'aux premires sances.
  Arrt et emprisonn l'anne suivante, il ne recouvra sa libert
  qu'en 1814, revint  Rome, fut nomm cardinal en 1819 et mourut en
  1822.

Le gouvernement lui proposa trois sries de questions: La premire sur
ce qui intresse la chrtient en gnral.--La seconde sur ce qui
intressa la France en particulier.--La troisime sur ce qui intresse
les glises d'Allemagne, d'Italie et la bulle d'excommunication.

Chacune de ces sries se divisait en plusieurs questions. Je vais les
donner toutes avec les rponses que j'ai abrges mais sans les
altrer, en ayant soin de souligner les expressions du conseil, ainsi
que les citations qu'il invoque.

Dans le prambule qui est en tte des rponses faites par le conseil
aux questions poses par le gouvernement, on remarque d'abord ces
paroles: _Nous ne sparons pas de l'hommage que nous rendons  Votre
Majest le tribut d'intrt, de zle et d'amour que nous commande la
situation actuelle du Souverain Pontife... Tout le bien spirituel
que nous pouvons attendre du rsultat de nos dlibrations est donc
uniquement entre les mains de Votre Majest..., et nous osons esprer
qu'elle jouira bientt de cette gloire, si elle daigne seconder nos
voeux en acclrant une runion si dsirable entre Votre Majest et le
Souverain Pontife, par l'entire libert du pape, environn de ses
conseillers naturels, sans lesquels il ne peut ni communiquer avec les
glises confies  sa sollicitude, ni rsoudre aucune grande question,
ni pourvoir aux besoins de la catholicit._


PREMIRE SRIE: PREMIRE QUESTION.--Le gouvernement de l'glise est-il
arbitraire?

_Rponse._--Non. Il appartient, il est vrai, spcialement au
successeur de saint Pierre, qui en est le chef, ayant primaut
d'honneur et de juridiction dans toute l'glise; mais, il appartient
aussi aux vques, successeurs des aptres; et, quelque minente que
soit l'autorit de la chaire apostolique, _elle est rgle dans son
exercice par les canons, c'est--dire par les lois communes de toute
l'glise_. Le pape saint Martin crivait  un vque: _Nous sommes les
dfenseurs et les dpositaires et non les transgresseurs des saints
canons._--_C'est en les observant, et les faisant observer aux
autres_, dit Bossuet, _que l'glise de Rome s'leva minemment
au-dessus des autres_.--Le conseil ajoute que les usages dont les
glises particulires sont en possession, et qui prennent leur source
_dans l'ancienne discipline, font loi pour ces glises. Ils forment en
quelque sorte son droit commun et doivent tre respects._ Il invoque
l'autorit du pape saint Grgoire qui dit expressment, en parlant de
l'glise d'Afrique: _Les usages qui ne nuisent point  la foi
catholique doivent demeurer intacts._

DEUXIME QUESTION.--Le pape peut-il, pour des motifs d'affaires
temporelles, refuser son intervention dans les affaires spirituelles?

_Rponse._--_La primaut dont le pape jouit de droit divin, tant tout
 l'avantage spirituel de l'glise, nous croyons ici lui rendre
hommage en rpondant que si les affaires temporelles n'ont par
elles-mmes aucun rapport ncessaire avec le spirituel, si elles
n'empchent pas le chef de l'glise de remplir librement les fonctions
du nonce apostolique, le pape ne peut pas, par le seul motif des
affaires temporelles, refuser son intervention dans les affaires
spirituelles._

TROISIME QUESTION--Il est hors de doute que depuis un certain
temps la cour de Rome est resserre dans un petit nombre de familles,
que les affaires de l'glise y sont examines et traites par un petit
nombre de prlats et de thologiens, pris dans de petites localits
des environs... Dans cet tat de choses, convient-il de runir un
concile?

_Rponse._--_S'il s'agit ici d'un concile gnral, il ne pourrait se
tenir sans le chef de l'glise, autrement il ne reprsenterait pas
l'glise universelle... S'il s'agit d'un concile national, son
autorit serait insuffisante pour rgler un objet qui intresserait
toute la catholicit entire._

QUATRIME QUESTION.--Ne faudrait-il pas que le consistoire, ou le
conseil particulier du pape, ft compos de prlats de toutes les
nations pour clairer Sa Saintet?

_Rponse._--Le concile de Ble avait dcid (avec quelques clauses
limitatives) que les cardinaux seraient pris de tous les tats
catholiques. Les orateurs du roi de France au concile de Trente
renouvelrent les propositions que le concile de Ble avait adoptes,
et ce concile se borna  dcider _que le pape prendrait des
cardinaux de toutes les nations, autant que cela pourrait se faire
commodment, et selon qu'il les en trouverait dignes_.

Le conseil dit qu'il ne peut que former des voeux pour l'excution de
cette mesure qui rpond au dsir de Sa Majest.

CINQUIME QUESTION.--En supposant qu'il soit reconnu qu'il n'y a pas
de ncessit de faire des changements dans l'organisation actuelle,
l'empereur ne runit-il pas sur sa tte les droits qui taient sur
celles des rois de France, des ducs de Brabant et autres souverains
des Pays-Bas, des rois de Sardaigne, des ducs de Toscane..., soit pour
la nomination des cardinaux, soit pour toute autre prrogative?

_Rponse._--Le conseil pense que l'empereur, trs naturellement, est
fond  rclamer les prrogatives des souverainets runies 
l'empire.


DEUXIME SRIE.--Questions qui intressent la France en particulier.

PREMIRE QUESTION.--Sa Majest l'empereur ou ses ministres, ont-ils
port atteinte au concordat?

_Rponse._--Le conseil pense que le pape n'a pas lieu de se plaindre
_d'aucune contravention essentielle_ faite au concordat. Quant aux
articles organiques, ajouts au concordat, le conseil convient que le
pape remit, pendant son sjour  Paris, des reprsentations 
l'empereur sur un certain nombre de ces articles _qu'il jugeait
contraires au libre exercice de la religion catholique. Mais plusieurs
des articles dont se plaignait Sa Saintet ne sont que des
applications ou des consquences des maximes et des usages reus dans
l'glise gallicane, dont ni l'empereur ni le clerg de France ne
peuvent se dpartir._

_Quelques autres  la vrit_, ajoute-t-il, _renferment des
dispositions qui seraient trs prjudiciables  l'glise, si elles
taient excutes  la rigueur. On a tout lieu de croire qu'elles ont
t ajoutes au concordat comme des rglements de circonstance, comme
des mnagements jugs ncessaires pour aplanir la voie au
rtablissement du culte catholique; et nous esprons de la justice et
de la religion de Sa Majest, qu'elle daignera les rvoquer ou les
modifier de manire  dissiper les inquitudes qu'elles ont fait
natre._

Le conseil en indique trois: Le premier, sur les bulles, brefs... qui
ne devaient tre reus, ni mis  excution, sans l'autorisation du
gouvernement. Il dsire qu'on excepte les _brefs de pnitencerie_, qui
taient formellement excepts par les parlements.--Le vingt-sixime
sur la fixation  trois cents francs du titre ou revenu exig des
ecclsiastiques, pour tre ordonns par l'vque; tandis qu'il n'tait
que de cent cinquante francs avant la Rvolution o les aspirants,
pris pour la plupart dans des classes leves, taient bien plus
riches.--Le trente-sixime sur les vicaires gnraux qui devaient, par
cet article, continuer leurs fonctions, mme aprs la mort de
l'vque, tandis qu'il est de principe que les pouvoirs du grand
vicaire expirent avec celui qui les a donns, que le chapitre se
trouve de plein droit investi de la juridiction piscopale, et que
c'est par lui que sont nomms les vicaires gnraux qui gouvernent
pendant la vacance du sige.

Il est juste de remarquer que ces trois demandes furent accordes par
dcret, le 28 fvrier 1810.

DEUXIME QUESTION.--L'tat du clerg de France est-il, en gnral,
amlior ou empir depuis que le concordat est en vigueur?

La rponse est ici la plus affirmative, la plus dtaille, la plus
riche en faits. Outre la libert du culte catholique qui est,  elle
seule, le plus grand des bienfaits dus au concordat, que de nouveaux
bienfaits depuis cette poque! Dotation des chapitres; trente mille
succursales pensionnes; quatre cents bourses et huit cents
demi-bourses pour les sminaires; exemption de la conscription pour
les tudiants prsents par l'vque; invitation aux conseils gnraux
de dpartement de suppler aux dotations des vques, des chapitres,
et de pourvoir aux besoins du culte; rtablissement des congrgations
religieuses voues  l'enseignement gratuit, au soulagement des
pauvres et des malades, etc... Tous ces faits sont vidents.

TROISIME QUESTION.--Si le gouvernement franais n'a point viol le
concordat, le pape peut-il, arbitrairement, refuser l'institution aux
archevques et vques nomms, et perdre la religion en France, comme
il l'a perdue en Allemagne, qui, depuis dix ans, est sans vques?

_Rponse.--Le concordat est un contrat synallagmatique entre le chef
de l'tat et le chef de l'glise, par lequel chacun d'eux s'oblige
envers l'autre_... C'EST AUSSI _un trait public par lequel chacune
des parties contractantes acquiert des droits et s'impose des
obligations. Le droit rserv au pape ne doit pas tre exerc
arbitrairement. Par le concordat entre le roi Franois Ier et Lon
X[49] (1515), le pape tait tenu d'accorder les bulles d'institution
aux sujets nomms par le souverain, ou d'allguer les motifs
canoniques de son refus.--Pie VII est galement li envers l'empereur
et la France par le concordat qu'il a solennellement ratifi._

  [49] Ce concordat dont les bases furent jetes le 10 dcembre 1515,
  dans une entrevue entre les deux souverains, ne fut sign que le 18
  aot 1516. Il abolissait la pragmatique sanction, abandonnait au
  pape le revenu des annates et reconnaissait la supriorit du pape
  sur les conciles. Par contre, il donnait au roi le droit de nommer
   toutes les prlatures de France.

Le Saint-Pre ayant crit de Savone, le 28 aot 1809, une lettre au
cardinal Caprara pour exposer les motifs de _ses refus, le conseil ne
croit pas s'carter du profond respect dont il est pntr pour la
personne et la dignit suprme du chef de l'glise, en mettant sous
les yeux de l'empereur les rflexions qu'il oserait prsenter  Sa
Saintet elle-mme, s'il tait admis  l'honneur de confrer avec
elle._

Le pape donnait trois motifs de refus dans sa lettre: 1 Les
innovations religieuses introduites en France depuis le concordat, et
cependant il n'en articulait aucune qui ft une atteinte essentielle
porte  ce concordat. Les innovations connues avaient t en France
des bienfaits pour la religion. Le gouvernement avait fait droit aux
reprsentations sur les articles organiques, et, d'ailleurs, cette
plainte dj ancienne, en ce qui concerne la France, n'avait point t
suivie, jusqu'alors, d'un refus de bulles de la part du pape.--2 Le
second motif tait fond sur les vnements et les mesures politiques
qu'il ne lui appartenait pas de juger.--_L'vnement principal_, dit
le conseil, _est le dcret de 1809, portant runion de l'tat romain 
l'empire franais. Ce motif est-il canonique? Est-il fond sur les
principes et sur l'esprit de la religion?_ Le conseil rpond: _La
religion nous apprend  ne pas confondre l'ordre spirituel et l'ordre
temporel; la juridiction que le pape exerce essentiellement de droit
divin est celle que saint Pierre a reue de Jsus-Christ, la seule
qu'il ait pu transmettre  ses successeurs; et celle-ci est purement
spirituelle. La souverainet temporelle n'est pour les papes qu'un
accessoire tranger  leur autorit. La premire durera autant que
l'glise, autant que le monde; et l'autre, d'institution humaine,
n'tant point comprise dans les promesses divines qui ont t faites 
l'glise, peut tre enleve, comme elle a t donne, par les hommes
et les vnements. Dans toutes les suppositions  cet gard, et quelle
que soit la position politique du pape, son autorit dans l'glise
universelle et ses relations avec les glises particulires doivent
tre toujours les mmes, et comme il n'a reu ses pouvoirs que pour
l'avantage des fidles et le gouvernement de l'glise_, le conseil se
persuade _que le Saint-Pre mettrait un terme  ses refus, s'il tait
convaincu, comme eux qui voient les choses de prs, que ce refus ne
peut tre que trs prjudiciable  l'glise_.

D'aprs le conseil, _l'invasion de Rome ne peut donc tre un motif
pour refuser l'institution canonique aux vques nomms. Cette
invasion n'est pas une violation du concordat. Le concordat n'a rien
stipul, rien garanti du temporel; et tant que la juridiction du pape
sur l'glise de France est reconnue, les liens qui attachent cette
glise  la chaire de saint Pierre ne sont point relchs, et le
concordat subsiste dans son intgrit._

_Le pape reconnat cette distinction dans sa lettre, mais il ne
pouvait_, dit-il, _sacrifier la dfense du patrimoine de l'glise.
Cela n'est point contest: il pouvait rclamer avec toute la force de
ses moyens. Mais comment le refus des bulles serait-il un de ces
moyens? Si l'empereur exigeait et obtenait des vques nomms quelque
dclaration contraire  l'autorit du Saint-Sige, ou relative 
l'invasion des tats romains, le pape serait dans son droit pour leur
refuser l'institution canonique; mais il n'y a rien de semblable dans
la circonstance. Comment donc pourrait-il vouloir ou croirait-il
pouvoir les punir pour un vnement qui ne peut leur tre imput?
Lorsque Rome fut prise d'assaut par les troupes de Charles-Quint,
Clment VII, pour se venger de ce prince, a-t-il abandonn toutes les
glises  l'anarchie?_--3 Le troisime motif de refus dans la lettre
du Saint-Pre est pris dans sa situation actuelle. Dieu sait, dit le
pape, si nous dsirons ardemment donner aux glises de France vacantes
leurs pasteurs, et si nous dsirons trouver un expdient pour le faire
d'une manire convenable; mais devons-nous agir dans une affaire de si
haute importance sans consulter nos conseillers naturels? Or, comment
pourrions-nous les consulter, quand, spar d'eux par la violence, on
nous a t toute libre communication avec eux, et, en outre, tous les
moyens ncessaires pour l'expdition de pareilles affaires, n'ayant pu
mme, jusqu' prsent, obtenir d'avoir auprs de nous un seul de nos
secrtaires?

L'objection tait forte, et le conseil se vit rduit  faire la
rponse suivante: _A ces dernires plaintes, nous n'avons d'autre
rponse  faire que de les mettre nous-mmes sous les yeux de Sa
Majest, qui en sentira toute la force et toute la justice._

Cette phrase n'tait peut-tre pas sans quelque courage, car c'tait
justifier le refus du pape, et montrer clairement  l'empereur son
injustice et son inconsquence.

QUATRIME QUESTION.--Le gouvernement franais n'ayant point viol le
concordat, si, d'un autre ct, le pape refuse de l'excuter,
l'intention de Sa Majest est de regarder le concordat comme abrog,
mais, dans ce cas, que convient-il de faire pour le bien de la
religion?

_Rponse.--Si le pape persistait  se refuser  l'excution du
concordat, il est certain, rigoureusement parlant, que l'empereur ne
serait plus tenu de l'observer, et qu'il pourrait le regarder comme
abrog._--Ce sont les premiers mots de la rponse; ils ont l'air de
tout dcider; mais, toutefois, ce n'tait pas le cas, et le conseil
ajoute bientt: _Mais le concordat n'est pas une transaction purement
personnelle... C'est un trait qui fait partie de notre droit
public... et il importe d'en rclamer l'excution, dans la supposition
mme o le Souverain Pontife persisterait  la refuser en ce qui le
concerne._

Ce raisonnement est subtil et mme singulier: car le conseil semble
n'avoir mis en avant avec assurance un principe, que pour reculer plus
vite devant la consquence, il semble mme s'tre tudi  faire
renatre la difficult, au moment o elle paraissait assez nettement
rsolue.

Le conseil dit ensuite qu'il faudrait regarder le concordat, non comme
abrog, mais comme _suspendu_, en protestant toujours contre le refus
du pape, et en en appelant, ou au pape lui-mme, mieux inform, ou 
son successeur.

_Mais, soit que le concordat soit regard comme abrog, soit qu'il
demeure suspendu_, ajoute le conseil, _que convient-il de faire pour
le bien de la religion_? (Ce sont les derniers mots de la
question.)--Ici le conseil tablit avec clart les principes et
n'pargne pour cela aucun raisonnement. _Tous les pouvoirs des
ministres de l'glise tant d'un ordre spirituel, c'est  l'glise
seule  les confrer. Les vques ont des pouvoirs d'ordre et des
pouvoirs de juridiction. Dans les trois premiers sicles de
perscutions, il a bien fallu que l'glise seule investt les pasteurs
de ces pouvoirs, et elle n'a pas pu perdre ce droit quand les rois se
sont faits ses enfants. L'glise n'a jamais reconnu d'vques que
ceux qu'elle avait institus; mais la manire de procder 
l'lection, et puis de confrer l'institution, n'a pas toujours t la
mme. Dans les premiers sicles, la simple nomination, ou lection, ou
prsentation, appartenait aux vques co-provinciaux, au clerg et au
peuple de l'glise qu'il fallait pourvoir; et cette lection tait
confirme par le mtropolitain par qui l'vque tait sacr; ou s'il
s'agissait du mtropolitain lui-mme, par le concile de la province
qui confrait l'institution ou la mission, pour cette glise en
particulier,  celui qui venait d'tre lu. Dans la suite, les
empereurs et autres princes chrtiens eurent grande part  la
nomination, c'est--dire  l'lection, et insensiblement, le peuple et
le clerg de la campagne cessrent d'tre appels. L'lection passa
alors au chapitre de l'glise cathdrale, mais toujours avec la
ncessit du consentement du prince (reprsentant le peuple), et de la
confirmation ou institution mtropolitaine ou du concile de la
province._

Le conseil ecclsiastique oublia d'ajouter, que, jusqu'au XIIIe
sicle, les papes n'avaient t pour rien, ni dans l'lection, ni dans
l'institution. Depuis, par les rserves et autres principes puiss
dans les fausses dcrtales[50], ils s'attriburent quelquefois et
l'lection et la confirmation. C'est  cet tat de choses, si tranger
 l'ancienne discipline, puisqu'il n'y en avait pas de traces dans les
douze premiers sicles de l'glise, que le concile de Ble ainsi que
la pragmatique sanction voulurent remdier. A la suite du concile de
Ble et de la pragmatique sanction publie  Bourges en 1438[51]
conformment aux dcrets de ce concile, il avait t dcid que
l'lection par le peuple et par le chapitre, serait confirme par le
mtropolitain ou par le concile provincial. En 1516, on substitua 
cette pragmatique sanction, le concordat entre Franois Ier et Lon X,
en vertu duquel l'lection passa tout entire au roi,  la place du
peuple ou du chapitre, et la confirmation ou institution au pape,  la
place des mtropolitains et des conciles provinciaux.

  [50] On connat sous le nom de fausses dcrtales un recueil de
  droit canonique du VIe sicle, attribu au moine Denys le Petit,
  qui tendait  augmenter considrablement la puissance des papes.

  [51] La pragmatique sanction de Bourges est le nom donn 
  l'ordonnance que le roi Charles VII rendit, en 1438, sur les
  affaires de l'glise de France.

Le conseil ecclsiastique reprend  l'occasion de ces changements:
_ces deux changements dans les lections ont t regards comme faits
du consentement exprs ou tacite de l'glise. Nous dirons plus: cette
approbation_ (de l'glise) _serait encore indispensable, quand mme on
proposerait de revenir  une des mthodes adoptes dans les sicles
prcdents; car une loi abroge n'est plus une loi, et elle ne peut en
reprendre le caractre que par le fait de l'autorit qui l'a
abroge.--C'est l un des vices capitaux de la constitution civile du
clerg, adopte par l'Assemble constituante;... car, outre que les
lections dcrtes par cette constitution ne ressemblaient, en aucune
manire,  celle des premiers sicles, l'Assemble constituante, qui
n'avait que des pouvoirs politiques tait essentiellement incomptente
pour rtablir, sans le concours et le consentement de l'glise, ces
rglements de discipline que l'glise avait abolis._

_Ainsi, dans la supposition o par la persvrance des refus des
bulles, le concordat serait regard comme suspendu ou comme abrog, on
ne serait pas autoris  faire revivre la pragmatique sanction, 
moins que l'autorit ecclsiastique, n'intervnt dans son
rtablissement. Sans cela, elle deviendrait la source de troubles
semblables  ceux qu'a excits dans toute la France la constitution
civile du clerg en 1791._

_Que conviendrait-il donc de faire alors pour le bien de la religion?
car cette question revient toujours._

_Le conseil n'a pas l'autorit ncessaire pour indiquer les mesures
propres  remplacer l'intervention du pape dans la confirmation des
vques._ (Cette rponse est-elle bien exacte? Est-ce donc qu'indiquer
ces mesures supposerait une autorit?)

_Le conseil pense que l'empereur ne peut rien faire de plus sage et de
plus conforme aux rgles que de convoquer un concile national, qui
examinerait la question propose et indiquerait les moyens propres 
prvenir les inconvnients du refus des bulles. En 1688,  l'occasion
d'un refus semblable de bulles fait par le pape Innocent XI aux
vques,  la suite de l'assemble du clerg de 1682, le parlement de
Paris, sur les conclusions du procureur gnral du Harlay, rendit un
arrt portant que le roi serait suppli de convoquer les conciles
provinciaux ou mme un concile national._

L'empereur, dans une note qu'il dicta  l'vque de Nantes, M.
Duvoisin, trouva que cette rponse n'claircissait pas entirement la
question. Il avait pens, dit-il dans cette note, que, le concordat
tombant, la France rentrait de droit dans ce qui existait avant. Mais
le conseil l'avait fait changer d'avis, et il estimait maintenant avec
lui, que le concordat ayant abrog la loi qui existait lors de sa
conclusion, elle ne pouvait plus tre rtablie que par le pouvoir qui
l'avait abroge, mais il diffrait de l'opinion du conseil, en ce
qu'il pensait que l'glise gallicane tait suffisante pour prononcer
le rtablissement de l'ancienne loi, sans quoi il y aurait une lacune
dans la lgislation de l'glise. L'empereur n'expliquait pas davantage
sa pense dans sa note, ayant t interrompu par d'autres affaires.

Le conseil ecclsiastique, cependant, sur le simple aperu contenu
dans la note, discuta de nouveau la question, sans trop entrer dans
l'ide de l'empereur, car il commence par dire: _qu'il persiste 
croire que la convocation d'un concile national est la seule voie
canonique qui puisse conduire au but dsir_. Il suppose que, _le
concile adresserait d'abord au pape des remontrances respectueuses sur
les suites qu'entranerait un refus plus longtemps prolong; sur la
ncessit o se trouveraient l'empereur et le clerg de pourvoir par
une autre voie  la conservation de la religion et  la perptuit de
l'piscopat, et qu'on proposerait ensuite tous les moyens de
conciliation, etc... et si le pape se refusait  ces prires,  ces
sollicitations du clerg de France assembl, le concile examinerait_
(ce que nous n'avons pas cru devoir faire) _s'il est comptent pour
rtablir ou renouveler un mode d'institution canonique qui pt
remplacer le mode tabli par le concordat. S'il se jugeait comptent,
il arrterait, sous le bon plaisir de Sa Majest, un rglement de
discipline sur cet objet, mais en dclarant que ce rglement n'est que
provisoire, et que l'glise de France ne cessera point de demander
l'observation du concordat, toujours prte  y revenir... Et si le
concile national ne se jugeait pas comptent, il rclamerait le
recours  un concile gnral, la seule autorit dans l'glise qui soit
au-dessus du pape. Et si ce recours devenait impossible parce que le
pape ne voudrait pas reconnatre le concile, ni le prsider, ou, que
dans les circonstances politiques, sa convocation prsentt trop de
difficults pour l'assembler,--que conviendrait-il de faire pour le
bien de la religion?--Vu l'impossibilit de recourir au concile
gnral, et vu le danger imminent dont l'glise est menace, le
concile national pourrait dclarer que l'institution donne par le
mtropolitain  ses suffragants, ou par le plus ancien vque de la
province  l'gard du mtropolitain, tiendrait lieu des bulles
pontificales, jusqu' ce que le pape ou ses successeurs consentissent
 la pleine excution du concordat. C'est ici une loi de ncessit,
loi que le pape lui-mme a cru pouvoir reconnatre, lorsque, s'levant
au-dessus de toutes les rgles ordinaires et par un acte d'autorit
sans exemple, il a supprim tous les anciens vchs de France pour en
crer de nouveaux._

Ne peut-on pas s'tonner que le conseil ecclsiastique, avant
d'arriver  une pareille solution, n'ait pas rpt ici que, pour
faire cesser le principal motif d'opposition du pape (motif nonc par
lui dans sa lettre au cardinal Caprara, o il dclare que son refus de
donner des bulles est fond particulirement sur ce que, dans sa
prison de Savone, il est priv de toute libert), l'empereur tait
pri de rendre au pape, au moins la mesure de libert ncessaire pour
l'expdition des bulles, afin de le constituer dans son tort s'il
persistait alors  la refuser. Au lieu de cela, le conseil restait
toujours dans la supposition que le pape ne refusait les bulles que
pour des motifs purement temporels, et  cause surtout de l'invasion
de Rome, tandis que le Saint-Pre avait formellement dclar que
c'tait parce qu'on l'avait priv de sa libert, de son conseil et
mme de son secrtaire, qu'il se refusait  faire expdier les bulles.

Le conseil, qui avait senti toute la force de cette rclamation, qui
en avait dj reconnu toute la justice, aurait d renouveler ses
instances  cet gard. La libert rclame ici par le pape n'tait pas
un objet purement temporel; c'tait une condition indispensable pour
valider les actes du plus simple citoyen,  plus forte raison ceux du
chef de l'glise. Le conseil, dans cette longue et dernire partie de
la discussion, a trop l'air de croire que tous les torts sont du ct
du pape. Est-ce complaisance ou pusillanimit?--Qu'il n'ait pas
conseill  l'empereur de rendre Rome, cela se conoit: il n'tait pas
appel  traiter cette question politique, qui tait d'ailleurs tout 
fait indpendante de celle de la dlivrance des bulles qu'on lui
soumettait; mais ne pas rpter chaque jour, qu'avant de songer au
concile ou  tout autre remde extraordinaire auquel on ne pouvait
avoir recours que dans le cas, o sans aucune raison, le pape
s'obstinerait  ne pas vouloir excuter le concordat, il tait
ncessaire de lui rendre assez de libert pour qu'il ne pt pas se
plaindre qu'on lui faisait violence par une telle demande, c'tait non
seulement une grande pusillanimit envers l'empereur, mais aussi,
c'tait une inconsquence: c'tait paratre vouloir prolonger la
rupture, lorsqu'il ne fallait peut-tre qu'un mot pour la faire
cesser.


TROISIME SRIE.--Questions qui intressent les glises d'Allemagne,
d'Italie, et la bulle d'excommunication.

PREMIRE QUESTION.--Sa Majest, qui peut,  juste titre, se considrer
comme le chrtien le plus puissant, sentirait sa conscience trouble,
s'il ne portait aucune attention aux plaintes des glises d'Allemagne
sur l'abandon dans lequel le pape les laisse depuis dix ans. Elle
dsire, comme _suzerain de l'Allemagne_, comme _hritier de
Charlemagne_, comme _vritable empereur d'Occident_, comme _fils an
de l'glise_, savoir quelle conduite elle doit tenir pour rtablir le
bienfait de la religion chez les peuples de l'Allemagne?

_Rponse._--Celle que donne le conseil  cette question est on ne peut
plus vague. Le rapporteur croit devoir rappeler ici l'ancien concordat
de la nation germanique de 1447 et le trait de Munster de 1648; puis,
il entre dans de longs dtails sur la dite de Ratisbonne de 1803, qui
bouleversa par tant de scularisations l'tat politique et religieux
de l'Allemagne, et transfra le sige de Mayence  Ratisbonne;--sur
les confrences prparatoires de 1804, entre le nonce du pape et le
rfrendaire de l'empire;--sur l'acte de la confdration du Rhin, du
12 juillet 1806;--sur l'abdication de la couronne impriale
d'Allemagne par l'empereur Franois II (6 aot 1806), qui opra la
dissolution du corps germanique;--sur les prtentions diverses d'une
multitude de princes  l'gard du clerg catholique, de l'instruction
religieuse, des dispenses matrimoniales...;--sur l'asservissement des
vques, des curs, des chanoines  tous ces princes;--et enfin sur
les difficults nouvelles apportes  un arrangement quelconque par la
situation actuelle du Saint-Pre.

Le conseil, ne voit depuis l'abdication de l'empereur Franois II, que
le protecteur de la confdration du Rhin (Napolon), qui puisse,
d'accord avec le Souverain Pontife, remdier  ces maux, et il se
borne  faire des voeux.

Il faut convenir qu'il y avait bien de la mauvaise grce et surtout
bien de la mauvaise foi de la part de l'empereur Napolon,  imputer,
dans ce moment-l, les troubles religieux de l'Allemagne  l'abandon
dans lequel le pape laissait depuis dix ans l'glise d'Allemagne, et
la raison du conseil sur ce point est bien faible et bien
insignifiante.

DEUXIME QUESTION.--Est-il indispensable de faire une nouvelle
circonscription d'vchs en Toscane et dans d'autres parties de
l'empire? Si le pape refuse de cooprer  ces arrangements, quelle
marche Sa Majest devrait-elle suivre pour les rgulariser?

_Rponse._--Le conseil pense que les glises de Toscane ne sont pas en
souffrance comme celles d'Allemagne; qu'elles sont rgulirement
organises et administres; qu'ainsi une nouvelle circonscription,
bien qu'utile, n'a rien d'urgent. _Tout porte  croire_, ajoute-t-il,
_que lorsque le pape sera entour de ses conseils, Sa Saintet y
donnera une attention active et soutenue_. Enfin le conseil croit que
Sa Majest peut suspendre les amliorations qu'elle projette pour les
glises de la Toscane, jusqu' ce que les affaires gnrales de
l'glise soient termines, puisque la loi de la ncessit n'est pas
ici applicable.

TROISIME QUESTION.--La bulle d'excommunication du 10 juin 1809 tant
contraire  la charit chrtienne ainsi qu' l'indpendance et 
l'honneur du trne, quel parti prendre pour que, dans des temps de
trouble et de calamit, les papes ne se portent pas  de tels excs de
pouvoir?

_Rponse._--Le conseil cite d'abord l'extrait de cette bulle qui
dclare que les _auteurs, fauteurs, conseillers et excuteurs des
attentats_ (c'est--dire l'invasion de Rome et des provinces de
l'tat romain, ainsi que les autres perscutions), _en vertu du livre
XXII, chapitre XIe qu'il rappelle, ont encouru l'excommunication
prononce par le concile de Trente, et le Saint-Pre les excommunie et
les anathmatise de nouveau, sans toutefois nommer personne
spcialement. Sa Saintet dfend mme d'attenter aux droits et
prrogatives des personnes comprises dans cette catgorie._

Le conseil dit ensuite: _Que les bulles de Boniface VIII contre
Philippe le Bel, de Jules II contre Louis XII, de Sixte-Quint contre
Henri IV, n'ont jamais eu de force ni d'effet en France, parce que les
vques de France ont refus de les admettre et de les publier. Par la
mme raison, la bulle_ IN COENA DOMINI, _si longtemps publie  Rome, a
toujours t regarde en France comme non avenue._

_Si la bulle du 10 juin 1809 et t adresse aux vques de France_,
le conseil pense _qu'ils l'eussent dclare contraire  la discipline
de l'glise gallicane,  l'autorit du souverain, et capable, contre
l'intention du pape, de troubler la tranquillit publique_.

Il rappelle que _Grgoire XIV, successeur de Sixte-Quint, lana en
1591, des lettres_ MONITORIALES _contre Henri IV, et que les vques
assembls  Chartres dclarrent que les censures et excommunications
portes par lesdites lettres taient nulles, tant en la forme qu'en la
matire, et qu'elles ne pouvaient lier ni obliger la conscience_...

Le conseil se borne donc  dclarer: _Qu'il ne doute pas que le
concile national, si on l'assemble, rappelant les vrais principes 
cet gard, et l'esprit de l'glise, dans l'application des censures,
n'en dclare aussi la nullit, et n'interjette appel, tant de cette
bulle que de toutes bulles semblables, au concile gnral, ou au
pape mieux inform, comme cela a toujours eu lieu dans l'glise_.

Le conseil aurait pu ajouter que les lettres monitoriales contre le
roi Henri IV avaient t condamnes au feu par les parlements sant 
Tours et  Chlons.

Quant  Henri IV lui-mme, alors roi de Navarre, excommuni par
Sixte-Quint en 1588, on sait que, suivant son caractre, il fit
afficher son acte d'appel au Vatican, et que le pape ne l'en estima
que davantage.

Le conseil ecclsiastique conclut, dans sa rponse gnrale, en citant
le premier article de la dclaration du clerg de France en 1682[52].

  [52] Cet article disait en substance que Dieu n'avait donn ni 
  saint Pierre, ni  ses successeurs, aucune puissance directe ou
  indirecte sur les choses temporelles.

C'est par la remise de ces rponses, le 11 janvier 1810, que le
conseil termina ses travaux qui avaient commenc le 16 novembre 1809.

J'oubliais de dire que le travail du conseil sur la premire srie de
questions est attribu  l'vque de Trves; celui sur la seconde
srie,  l'vque de Nantes, et celui sur la troisime,  l'archevque
de Tours. On assure que le Pre Fontana ne parut qu'aux premires
sances, et que M. mery fut trs peu exact aux sances, et ne signa
point les rponses de la commission, allguant qu'il ne lui convenait
pas de mettre sa signature  ct de celles de cardinaux et d'vques.


RFLEXIONS SUR CE CONSEIL ECCLSIASTIQUE.

Je conois tous les mnagements que les membres de ce conseil ont d
avoir pour l'empereur, dans la crainte de l'irriter et de le pousser
 des mesures plus violentes encore, c'est--dire  une rupture
complte avec le pape, qui et ramen le schisme dans l'glise de
France. Mais je ne puis concevoir comment ils n'ont pas essay avec
plus de persistance de le convaincre, que, pour tre en droit
d'imputer les torts au pape, il fallait, du moins, lui accorder le
genre de libert qu'il jugerait lui-mme ncessaire pour donner des
bulles, et lui demander, en consquence, ce qu'il estimait
indispensable pour cela. Le pape n'aurait pas os dire qu'il lui
fallait avant tout Rome et le patrimoine de saint Pierre; cela et t
trop videmment faux, quelque naturel qu'il ft qu'il dsirt
ardemment cette restitution, et qu'il ne cesst de protester contre la
violence qui lui avait ravi ses tats. Il se serait rduit sans doute,
 demander un certain nombre de cardinaux, son secrtaire, ses
papiers... S'il et demand plus, ou que, ayant obtenu les objets de
sa premire demande, il et continu  refuser les bulles, alors les
rponses du conseil que nous venons d'analyser, eussent offert au
public l'expression d'opinions justes et convenables; mais, tant que
ce point indispensable n'tait point accord, presser le pape (dans la
situation o il se trouvait) par des arguments qui n'auraient eu de
valeur que dans le cas o il et t dmontr que son refus tait de
la mauvaise volont, c'tait grandement affaiblir des raisons, fort
bonnes dans une autre supposition, mais qui, hors de l, devaient ne
paratre que des sophismes mls d'un peu de mauvaise foi et mme de
dloyaut.

Avant la runion et les dlibrations du conseil ecclsiastique,
l'empereur avait fait quelques dmarches vers le pape pour vaincre sa
rpugnance  donner les bulles. Il lui avait fait dire par le cardinal
Caprara, dans une lettre que ce cardinal (lequel n'tait plus lgat,
mais qui, pourtant, se trouvait  Paris) crivit au pape  Savone, le
20 juillet 1809, que l'empereur consentait  ce que son nom, de lui
empereur, et mme son droit de nomination, ne fussent pas mentionns
dans les bulles qui seraient alors dlivres sur la simple demande du
conseil d'tat ou du ministre des cultes. A quoi le pape rpondit, le
26 aot, que ce conseil d'tat ou ce ministre tant les organes de
l'empereur, ce serait reconnatre galement dans l'empereur le droit
de nomination et la facult de l'exercer, ce qu'il ne voulait pas.

Et pourquoi ne voulait-il pas reconnatre ce droit? tait-ce donc 
cause de l'excommunication? Alors, c'tait montrer une humeur peu
raisonne et commencer  se donner un tort. Pourquoi aussi l'empereur
avait-il fait ce sacrifice? N'aurait-il pas mieux valu qu'il n'en ft
aucun, et qu'il essayt de l'effet que produirait sur le Saint-Pre,
la libert suffisante qu'il lui accorderait?

L'anne 1810, loin d'apporter quelques adoucissements  la situation
du pape, et de lui valoir, d'aprs les voeux et les prires du conseil
ecclsiastique, un peu plus de libert, aggrava, au contraire, cette
situation, et rendit sa captivit plus dure.

En effet, le 17 fvrier 1810, parut le snatus-consulte prononant la
runion des tats romains  l'empire franais, l'indpendance du trne
imprial de toute autorit sur la terre, et annulant l'existence
temporelle des papes. Ce snatus-consulte assurait une pension au
pape, mais il statuait aussi que le pape prterait serment de ne rien
faire en opposition aux quatre articles de 1682.--Le mme jour, autre
snatus-consulte qui dcerne au fils an de l'empereur le titre de
roi de Rome, et statue que l'empereur sera sacr une seconde fois 
Rome[53].

  [53] En outre de ces dispositions le snatus-consulte du 17 fvrier
  1810, dcidait:

  Que le territoire pontifical formerait deux dpartements; celui de
  Rome et celui de Trasimne.

  Qu'un prince du sang ou un grand dignitaire tiendrait  Rome la
  cour impriale.

  Que toute souverainet trangre tait incompatible avec l'exercice
  de toute autorit spirituelle dans l'intrieur de la France.

  Qu'il serait prpar pour le souverain pontife des palais dans les
  diffrents lieux de l'empire o il voudrait rsider; qu'il en
  aurait ncessairement un  Paris et un  Rome.

  Que deux millions de revenu en biens ruraux seraient assigns  Sa
  Saintet.

  Que l'tat pourvoirait aux dpenses du sacr collge et de la
  propagande.

Toutes ces dispositions taient hostiles et provocantes. On
n'accordait pas mme au pape le droit et la libert de s'en plaindre.
Comment se serait-il cru assez de libert pour le reste? Ordonner par
un snatus-consulte un serment au pape captif, et un serment de ne
rien faire contre les quatre articles de 1682, taient deux points
irritants au suprme degr, et trs videmment inadmissibles, surtout
lorsqu'ils taient imposs avec une telle hauteur. Le pape dut s'en
consoler au reste, presque s'en rjouir, en voyant qu'on faisait
dpendre de la prestation d'un tel serment la pension injurieuse qu'on
lui offrait, et c'est l ce qui lui fournit la rponse si noblement
apostolique: _qu'il n'avait nul besoin de cette pension, et qu'il
vivrait de la charit des fidles_.

Il faut tout dire. Malgr son tat de captivit  Savone, le
Saint-Pre avait cependant rpondu en 1809  chacune des lettres
des dix-neuf vques qui lui avaient demand des _pouvoirs
extraordinaires_ pour des dispenses de mariage, et les leur avait
accords.--Le 5 novembre 1810, il publia, autant du moins qu'il le
put, son bref contre le cardinal Maury et le lui adressa en rponse 
la communication que le cardinal lui avait faite de sa nomination 
l'archevch de Paris. Le cardinal, en attendant ses bulles
d'institution, avait pris l'administration du diocse, qui lui avait
t dfre par le chapitre mtropolitain. Le pape, dans son bref, lui
reproche d'avoir abandonn la sainte cause qu'il avait si bien
dfendue autrefois; de violer son serment, d'avoir quitt son sige de
Montefiascone, et de prendre l'administration d'un sige dont il ne
pouvait tre charg. Il lui _ordonne_ d'y renoncer et de ne pas le
forcer  procder contre lui, conformment aux canons de l'glise. Ce
bref fit grand bruit et valut, le 1er janvier 1811, une clatante
disgrce  l'abb d'Astros qui l'avait fait connatre, et bientt
aprs  son parent, M. Portalis, le fils, qui l'avait connu par
lui[54].

  [54] Ce bref avait t adress par Pie VII  l'abb d'Astros,
  vicaire gnral du diocse de Paris. Celui-ci l'avait communiqu 
  son cousin, le comte Portalis, alors conseiller d'tat et directeur
  de la librairie. Tous deux gardrent le secret, et le bref fut
  publi. Napolon eut connaissance de ces faits: sa colre fut
  violente. Dans la sance du conseil d'tat du 4 janvier 1811, il
  reprocha avec vhmence, sa conduite au comte Portalis, le destitua
  de toutes ses fonctions et l'exila en Provence. Quant  l'abb
  d'Astros, il fut arrt et enferm  Vincennes d'o il ne sortit
  qu'en 1814.

Il y avait bien ici, ou ne peut le nier, un peu de contradiction de la
part du pape: pouvoir lancer un bref contre le cardinal Maury; pouvoir
rpondre dix-neuf lettres aux vques qui lui demandaient des pouvoirs
et les leur accorder;--et ne pouvoir, faute de libert, dlivrer des
bulles d'institution et faire cesser la longue viduit de tant
d'glises; cela tait-il bien consquent?

Deux autres faits viennent  l'appui de cette rflexion.

Vers la fin de l'anne 1810, l'empereur avait nomm  l'archevch de
Florence M. d'Osmond[55], vque de Nancy, Pie VII, par un bref du 2
dcembre 1810, dclara que cet vque ne pouvait administrer le
diocse de Florence, s'appuyant pour cela sur les dcisions du second
concile de Lyon et sur celles du concile de Trente, qui n'taient
vraiment pas applicables  cette circonstance. Le chapitre de Florence
dfra  l'ordre du pape, ce qui causa des troubles dans la ville.
Napolon avait aussi nomm  l'vch d'Asti un M. Dejean[56]: autre
bref du pape pour que le chapitre ne lui confit pas le pouvoir
d'administrer. L'empereur, qui voyait que le pape voulait mettre des
bornes  son pouvoir, se porta alors  de grandes violences.

  [55] Antoine baron d'Osmond, n en 1754, fut d'abord vicaire
  gnral de M. de Brienne, archevque de Toulouse. Le 1er mai 1785,
  il fut sacr vque de Comminge pour succder  son oncle. Il
  migra  la Rvolution, se dmit de son sige en 1801, et fut nomm
  en 1802 vque de Nancy. En 1810, il fut nomm archevque de
  Florence, mais le pape refusa de l'instituer, et il dut, en 1814,
  reprendre son sige de Nancy. Il mourut en 1823.

  [56] Franois-Andr, baron Dejean, n  Castelnaudary en 1748,
  nomm vque d'Asti le 9 fvrier 1809.

Le 1er janvier 1811 clata l'affaire de l'abb d'Astros, qu'on arrta
en sortant des Tuileries. Le chapitre de Paris lui retira ses pouvoirs
de grand vicaire et profita de cette occasion pour crire,
probablement sous les yeux du cardinal Maury, une lettre  l'empereur,
dans laquelle il tablissait le droit du chapitre de pourvoir au sige
vacant, et de dfrer  un vque nomm tous les pouvoirs
capitulaires, c'est--dire toute la juridiction piscopale, se fondant
sur ce qui avait t pratiqu du temps de Louis XIV, et mme par le
conseil de Bossuet, disait-il, mais sans pouvoir le prouver. Cette
lettre, envoye dans tous les diocses de France et d'Italie, attira
une multitude d'adhsions d'vques et de chapitres, soit d'Italie,
soit de France, qui confirmaient cette doctrine.

La publication de tous les brefs dont je viens de parler, loin de
disposer l'empereur  accorder plus de libert au pape, lui persuada
qu'il en avait beaucoup trop, puisqu'il en abusait ainsi. On donna
l'ordre, le 7 janvier 1811, de faire dans son appartement une
perquisition rigoureuse; on fouilla tout, jusqu' son secrtaire; et
ses papiers et ceux des personnes de sa maison furent envoys  Paris.
On y trouva, dit-on, un bref qui confrait des pouvoirs
extraordinaires au cardinal di Pietro[57]. Alors on lui retira plumes,
encre, papier. On lui enleva son matre de chambre, le prlat Doria,
son confesseur. On le priva de toute communication avec l'vque de
Savone[58]; on saisit les papiers de ce dernier et on l'emmena
lui-mme  Paris. Il resta au pape quelques domestiques auxquels on
assigna environ quarante sous par jour pour leur dpense. C'est au
moment o l'empereur se livrait  de si indignes violences et o le
pape continuait ses nobles et lgitimes refus, pour ce qui le
concernait personnellement, que Napolon se dcida  nommer une
seconde commission ecclsiastique.

  [57] Michel di Pietro, n en 1747, avait t institu dlgu
  apostolique par Pie VI en 1798, lorsque ce pape fut enlev de Rome
  par ordre du directoire. Pie VII le nomma patriarche de Jrusalem,
  cardinal et prfet de la propagande. Il dut venir  Paris aprs
  l'arrestation du pape, et fut exil  Semur pour avoir refus
  d'assister au mariage de Napolon et de Marie-Louise. Il revint 
  Rome en 1815, devint grand pnitencier et vque d'Albano. Il
  mourut en 1821.

  [58] Voici l'ordre signifi au Saint-Pre par le prfet du
  dpartement de Montenotte, M. de Chabrol, d'aprs les instructions
  envoyes de Paris:

  Le soussign, d'aprs les ordres mans de son souverain, Sa
  Majest impriale et royale Napolon, empereur des Franais, roi
  d'Italie, protecteur de la confdration du Rhin... est charg de
  notifier au pape Pie VII que dfense lui est faite de communiquer
  avec aucune glise de l'empire, ni avec aucun sujet de l'empereur,
  sous peine de dsobissance de sa part et de la leur; qu'il cesse
  d'tre l'organe de l'glise, celui qui prche la rbellion et dont
  l'me est toute de fiel; que puisque rien ne peut le rendre sage,
  il verra que Sa Majest est assez puissante pour faire ce qu'ont
  fait ses prdcesseurs et dposer un pape. (_Note de M. de
  Bacourt._)

  Savone, le 14 janvier 1811.


SECONDE COMMISSION ECCLSIASTIQUE.

Forme en janvier 1811, cette commission termina ses travaux  la fin
de mars. Elle tait compose des cardinaux Fesch, Maury et Caselli,
des archevques de Tours des vques de Gand[59], d'vreux, de Nantes,
de Trves, et de M. l'abb mery.

  [59] Maurice-Madeleine de Broglie (1766-1821), troisime fils du
  marchal de Broglie, vque d'Acqui et aumnier de l'empereur en
  1805, promu  l'vch de Gand en 1809; fut emprisonn  la suite
  de sa rsistance aux volonts de l'empereur au concile de 1811. De
  retour dans son sige piscopal en 1814, il protesta contre
  diverses dispositions de la constitution du royaume des Pays-Bas,
  fut de nouveau exil et vint mourir  Paris.

Elle eut  rpondre  ces deux seules questions:

PREMIRE QUESTION.--Toute communication entre le pape et les sujets de
l'empereur, tant interrompue quant  prsent,  qui faut-il
s'adresser pour obtenir les dispenses qu'accorderait le Saint-Sige?

DEUXIME QUESTION.--Quand le pape refuse persvramment d'accorder des
bulles aux vques nomms par l'empereur pour remplir les siges
vacants, quel est le moyen lgitime de leur donner l'institution
canonique?

La commission, avant de rpondre, exprime d'abord _sa profonde douleur
de ce que toute communication entre le pape et les sujets de
l'empereur vient d'tre rompue. Elle ne peut prvoir que des jours de
deuil et d'affliction pour l'glise, si ces communications demeurent
longtemps suspendues_...

C'tait bien demander la libert du pape. Mais la commission ne devait
pas se borner  placer cela dans un prambule. Il fallait y revenir
dans ses rponses, sans quoi elle avait l'air de vouloir se
dbarrasser dans une formule prliminaire, et pour ne plus y revenir,
de cette objection qui accusait si fortement Napolon.

_Rponse  la premire question_:

La commission pense que la rserve des dispenses, attribue au pape
dans l'glise d'Occident, est trs convenable, en ce qui regarde la
discipline gnrale du clerg, et que, sans examiner si elle est de
droit divin ou non, elle est devenue, par cette convenance mme et par
un trs long exercice, une sorte de droit commun dont on ne doit pas
chercher  s'affranchir. Mais, quant  la rserve des dispenses
relatives aux besoins journaliers des fidles, laquelle se trouve
aussi, avec beaucoup de diversits locales, dans ses attributions, la
commission affirme, sans hsitation, _que les vques ont, chacun dans
leur diocse, entirement en eux le pouvoir d'accorder aux fidles les
dispenses et absolutions qui s'y rapportent; que ce pouvoir ne leur a
jamais t retir par aucune loi, ni par aucun canon, qu'il est mme
inalinable et qu'ils rentrent tout naturellement dans ce pouvoir,
lorsque surtout, comme dans les circonstances prsentes, le recours au
pape est  peu prs impossible_.

_Rponse  la seconde question_:

Cette question avait dj t propose  la commission de 1809 et
rsolue tant bien que mal par elle. Elle avait t reproduite ici
parce que l'empereur prsumait qu'il aurait une rponse plus prcise
et plus rapproche de la note qu'il avait, dans le temps, dicte  M.
Duvoisin, et il ne se trompa pas compltement. La nouvelle commission
reconnut d'abord que le pape avait continu  refuser les bulles, sans
allguer aucune raison canonique de son refus, malgr les
supplications des glises de France, et quoique les suites de ce refus
devinssent tous les jours plus funestes. Elle rappela ce qui s'tait
pass  l'poque d'Innocent XI, lorsque des vques nomms par le roi
purent gouverner leur diocse, en vertu des pouvoirs  eux donns par
le chapitre. Flchier, ainsi nomm successivement  Lavaur et  Nmes,
en tait une preuve. Elle dit ensuite que le pape, en proscrivant par
ses brefs adresss aux chapitres de Paris, de Florence et d'Asti, ce
mode adopt de tout temps par l'glise de France, attaquait
ouvertement l'antique discipline de cette glise, ce qui _tait une
triste preuve des prventions qu'on lui avait inspires_.

_Mais l'empereur_, ajoute la commission, _ne veut plus faire dpendre
l'existence de l'piscopat en France de l'institution canonique du
pape qui serait ainsi matre de l'piscopat. Que faut-il faire?_ Elle
convient _que le concordat donne un avantage trs marqu au pape sur
le souverain de France. Le prince perd le droit de nommer, si, dans un
temps fix, il ne prsente pas un sujet capable_. (La commission se
trompe ici tout  fait: il ne le perd jamais; sans quoi,  qui ce
droit passerait-il?) _Pour qu'il y et galit, il et fallu que, de
son ct, le pape ft oblig  donner l'institution ou  produire un
motif canonique de refus, dans un temps dtermin; faute de quoi il
perdrait son droit d'institution, qui serait dvolu  qui de droit.
Cette clause manque au concordat. Il faut qu'elle y soit ajoute;
c'est la mesure la plus simple et la plus conforme aux principes.
L'empereur_, disait la commission, _est en droit de l'exiger et le
pape doit y consentir_ (ce sont les termes employs), _et s'il n'y
consentait pas, il justifierait, aux yeux de l'Europe, l'entire
abolition du concordat et le recours  un autre moyen de confrer
l'institution canonique_. (La commission de 1809 n'avait pas eu un
langage aussi fort et aussi dcid.)

_Quelque juste que ft, dans la circonstance, l'entire abolition du
concordat, quelque lgitime que pt tre le rtablissement de la
pragmatique sanction ou de tout autre moyen d'institution canonique_,
la commission cependant pensait _qu'il fallait y prparer les esprits,
et avoir convaincu les fidles qu'il ne restait pas d'autre ressource
pour donner des vques  l'glise de France, sans quoi la position
des vques institus d'aprs les formes nouvelles serait
insoutenable. Ce changement serait assimil  la constitution civile
du clerg de 1791, et produirait les mmes troubles. Les personnes
claires verraient bien que cela ne peut se comparer  une
constitution ecclsiastique dcrte par une autorit purement
politique, contre le sentiment du Souverain Pontife et de presque tous
les vques de France. Mais les autres ne saisiraient peut-tre pas
bien la diffrence, en voyant surtout l'autorit de l'empereur
dploye avec tant de vivacit contre le Saint-Pre. Les uns, dans
cette lutte, prendraient parti pour le pape contre l'piscopat
franais; les autres se spareraient peut-tre beaucoup trop du
Saint-Sige, et le schisme renatrait avec tous ses dsordres. A peine
a-t-on pu l'teindre en 1801, au moyen de l'accord parfait du pape et
de la majorit des vques. Combien n'aurait-on pas  craindre de le
voir renatre, si les vques se dclaraient spars du pape, par une
aussi grave dcision?_

_Cependant, on ne peut laisser les choses dans l'tat o elles sont. La
juridiction accorde par les chapitres aux vques nomms, outre
qu'elle a aussi le grave inconvnient d'tre improuve par le pape, ne
fait pas rellement jouir les diocses d'un piscopat complet. Si donc
le pape persiste dans ses refus sans motif canonique, nous nous
permettons d'exprimer le dsir que l'on dclare  Sa Saintet, ou que
le concordat dj rompu par son propre fait sera publiquement aboli
par l'empereur, ou qu'il ne sera conserv qu' la faveur d'une clause
propre  rassurer contre des refus arbitraires, qui rendent illusoires
les droits que le concordat assure  nos souverains_.

Ce sont les propres paroles de la commission. Elle reconnaissait donc
que l'empereur avait, dans le cas prsent, le droit de dclarer le
concordat aboli, sauf  chercher ensuite le moyen de s'en passer. Or,
quel autre moyen, si ce n'est, ou de recourir  l'ancien droit, selon
lequel les bulles n'taient pas ncessaires (je me sers de
l'expression de la commission), ou bien, si l'on veut que le concordat
subsiste, d'y ajouter une clause par laquelle le droit du pape
passerait  une autre autorit, faute d'tre exerc par lui dans un
temps dtermin?

Ainsi, ou le concordat sera dclar aboli, ou il sera modifi  l'aide
d'une clause accepte par les deux parties et qui prviendra tous les
abus.

Je remarque que, dans le premier cas, on pourra se passer tout  fait
du pape, s'il persiste dans ses refus, et chercher ailleurs une autre
institution canonique que la sienne. Cela est dit par la commission,
sans la moindre restriction. L'empereur ne veut plus, dit-elle, que
l'piscopat en France, dpende de l'institution du pape qui serait
ainsi matre de l'piscopat; et elle trouve qu'il a raison, qu'il est
juste, et tout  fait au pouvoir de l'empereur, que le concordat soit
aboli par lui, puisqu'il n'est plus excut que par lui. Elle
n'prouve  cet gard ni doute ni regret. C'est la faute du pape. Or,
de l  dire que l'empereur pourra ensuite faire le reste, ou aviser
aux moyens pour que le reste soit fait,  peine y avait il un pas.
Car, si l'empereur n'avait pas en lui ou  sa disposition tout ce
qu'il fallait pour obtenir qu'une autre institution ft substitue 
celle du pape,  quoi lui et servi le pouvoir d'abolir le concordat?
Il pouvait se trouver alors en l'abolissant, tout aussi embarrass
qu'auparavant.

Cependant la commission ne voulut pas faire ce pas. Elle pensa, elle
dclara que, par principe comme par prudence, il fallait un concile
national qui dtermint o l'on trouverait cette institution. Mais
tait-elle sre que ce concile, travaill par l'esprit de parti et par
des intrigues de tout genre, se croirait un pareil droit?
N'embarrasserait-il pas ou n'inquiterait-il pas par de nouvelles
difficults, au lieu de rsoudre celles qu'il tait appel  rgler?
Consentirait-il  chercher d'o l'institution des vques pourrait
sortir? La solution pourrait donc rester incomplte.

La commission n'aurait pas d tant appuyer sur le droit de l'empereur
d'abolir le concordat et le proclamer si haut, puisqu'elle ne pouvait
pas lui faire connatre un moyen certain de s'en passer. Ce fut un
tort, je crois, et une inconsquence de la part de la commission.

J'ai pens quelquefois que si l'empereur avait fait l'vque de Nantes
ministre des cultes, on aurait pu se passer d'un concile qui ne devait
qu'embarrasser les questions. Cet vque si honnte, si habile et si
vers dans les connaissances thologiques, en agissant avec la triple
autorit de ministre, d'vque et de thologien consomm, sur chacun
des autres vques sparment, aurait bien plus aisment obtenu leur
consentement pour qu'on substitut une autre institution canonique 
celle du pape, qu'il ne le pouvait dans un concile o chaque vque
redoutait l'ide de paratre gouvern par plus habile que lui, et o
les vques runis n'avaient plus de l'empereur la crainte que chacun
d'eux avait en particulier. Peut-tre mme que le pape lui-mme les
aurait tous tirs d'embarras en donnant cette fois l'institution, de
peur d'en perdre le droit pour l'avenir.

Quoi qu'il en soit de cette ide purement conjecturale, il y avait une
autre supposition  discuter que celle de l'abolition du concordat:
c'tait celle de sa modification par une clause qui prviendrait pour
jamais les abus, et c'est l incontestablement tout ce qu'il y avait
de plus dsirable et le parti le plus conforme aux principes, et le
plus propre, de l'aveu mme de la commission,  rassurer toutes les
consciences.

Par l, en effet, les deux parties contractantes pouvaient se trouver
satisfaites. Le pape, dans la rdaction, et concili cette clause
avec ses sentiments mme les plus ultramontains, en y dclarant
qu'aprs les trois ou six mois expirs, il autorisait le mtropolitain
 le remplacer; et alors, c'tait toujours lui qui tait la source du
pouvoir; il ne compromettait rien aux yeux des plus difficiles; et je
pense que cette concession de la part du pape pouvait tre obtenue si
la ngociation et t bien conduite. L'empereur, de son ct, avait
tout ce qu'il voulait, plus mme qu'il n'avait voulu jusqu'alors; car,
jusqu' l'existence des commissions, il avait voulu seulement que le
pape donnt des bulles aux vques nomms par lui, consentant mme 
ce que le pape n'insrt pas le nom de l'empereur dans ces bulles; et
en suivant la marche que je propose, Napolon obtenait de plus, du
consentement mme du pape, qu'elles ne pussent plus tre refuses 
l'avenir par lui, sans qu' l'instant mme l'institution qu'il ne
donnait pas ft remplace par un acte non moins canonique. Obtenir
cela du pape, sans lui rendre Rome et ses autres tats, et t un
triomphe digne de la fabuleuse destine de Napolon, un triomphe mille
fois plus important dans ses suites que s'il l'et obtenu d'un concile
national.

Mais d'abord la commission avait mis elle-mme un obstacle  ce qu'on
pt obtenir une pareille clause. Tout en convenant que cette clause
dans le concordat tait ce qu'il y avait le plus  dsirer, elle tait
toujours revenue  dire qu'il fallait soit pour l'obtenir, soit pour
s'en passer, recourir  un concile national, ce qui ne mettait pas fin
 la difficult: car, si le concile ludait la question au lieu de la
rsoudre, que devenait-on? Cependant, elle n'avait garde non plus
d'carter l'ide d'une ngociation; seulement, elle ne se croyait pas
en mesure d'en faire la proposition, n'ayant pas t assemble pour
cela.

Ce qu'elle ne se crut pas en droit de faire, l'vque de Nantes se
risqua  le tenter directement auprs de l'empereur, dans la crainte
sans doute de l'clat que ferait la rupture subite du concordat qui,
dans les _considrants_ du dcret, aurait srement t accompagne
d'expressions dures, et par consquent d'un effet trs fcheux. M.
Duvoisin tait peut-tre aussi inquiet des dispositions qu'apporterait
le concile ou de celles que l'on parviendrait  lui suggrer une fois
qu'il serait assembl. Il pressa donc beaucoup l'empereur, non
d'envoyer, si cela ne lui convenait pas, auprs du pape trois membres
de la commission pour tenter un dernier effort sur lui, mais de les
autoriser  y aller.

L'empereur rsista trs longtemps, et M. Duvoisin eut beaucoup de
peine  le faire cder. Dans un moment d'emportement, il avait rsolu
de dchirer le concordat; il l'avait dit, et il ne voulait pas se
ddire; je crois en vrit qu'il y mettait une sorte de gloire;
cependant, elle n'tait pas grande. Il voulait, disait-il, en finir
avec le pape. Une fois le concordat dchir, il croyait que tout tait
fini. Il avait consenti, il est vrai,  convoquer un concile; mais il
pensait qu'il n'avait rien  en redouter: Le concordat dtruit par un
dcret, disait-il, il faudrait bien que le concile, s'il voulait
conserver l'piscopat, propost ncessairement un autre mode
d'institution pour les vques, puisqu'on ne pourrait plus recourir 
un concordat qui n'existerait plus.

M. Duvoisin ne se tint pas pour battu et insista toujours; enfin, il
dcida l'empereur qui, tout en cdant, y mit tant de mauvaise grce
qu'il s'occupa plus dans les instructions qu'il donna, d'accrotre les
difficults que de les aplanir; il avait l'air de chercher lui-mme 
faire manquer la ngociation. On sut que les instructions donnes par
le ministre des cultes[60] aux vques partant pour Savone, avaient
t dictes par l'empereur. Le ministre, qui ne voulait pas en avoir
la responsabilit, l'avait dit  plusieurs membres influents du
clerg.

  [60] Le ministre des cultes tait alors Jean Bigot de Prameneu. N
  en 1747, il avait t avocat au parlement. En 1791, il fut lu
  dput de Paris  l'Assemble lgislative, et en devint le
  prsident en 1792. Il vcut dans la retraite durant toute la
  Rvolution. Aprs le 18 brumaire, il fut nomm commissaire du
  gouvernement prs le tribunal de cassation, puis conseiller d'tat
  et prsident de la section de lgislation. Il fit partie de la
  commission charge de rdiger le code civil. En 1808, il devint
  ministre des cultes. La premire restauration lui conserva ses
  fonctions et le cra pair de France. Il vcut dans la retraite sous
  la deuxime, et mourut en 1825.

Au lieu de se borner au point important qu'il et t si heureux
d'obtenir, Napolon voulait que les vques fissent au Saint-Pre les
demandes les moins admissibles, comme si c'tait une faveur qu'il
accordait au pape de maintenir le concordat, mme avec la clause qu'il
demandait. Il voulut qu'on lui annont avant tout la convocation d'un
concile national pour le 9 juin suivant, et qu'on lui expost les
mesures que l'glise de France pourrait tre entrane  prendre
d'aprs les exemples anciens. Il ne consentirait  revenir au
concordat, disait-il, dans ces mmes instructions, qu'autant que le
pape instituerait d'abord tous les vques nomms et s'engagerait
ensuite  ce qu' l'avenir l'institution des vques ft faite par le
mtropolitain, dans les cas o il ne les aurait pas lui-mme institus
dans le terme de trois mois. Il voulait, et _c'tait un ordre formel_
que les ngociateurs dclarassent au pape qu'il ne rentrerait jamais
dans Rome comme souverain; mais qu'il lui serait permis d'y retourner
comme simple chef de la religion catholique, s'il consentait 
ratifier les modifications demandes pour le concordat. Dans le cas
o il ne lui conviendrait plus d'aller  Rome, il pourrait rsider 
Avignon, o il jouirait des honneurs souverains, et o il aurait la
libert d'administrer les intrts spirituels des autres pays de la
chrtient. Enfin, on devait lui offrir deux millions, le tout sous la
condition qu'il promettrait de ne rien faire dans l'empire de
contraire aux quatre articles de 1682.

Les trois ngociateurs dputs taient: l'archevque de Tours,
l'vque de Nantes et l'vque de Trves auxquels tait adjoint
l'vque de Faenza[61], nomm patriarche de Venise, qui devait de son
ct, se rendre  Savone. Ils taient dputs par tous les cardinaux
et vques qui se trouvaient alors  Paris et qui leur avaient remis
dix-sept lettres adresses au Saint-Pre; la plus tendue et la plus
pressante tait celle du cardinal Fesch.

  [61] M. Buonsignori, nomm par Napolon, patriarche archevque de
  Venise.

C'est munis de ces lettres, d'instructions et de pouvoirs pour
conclure et signer un arrangement, que les trois dputs partirent, 
la fin d'avril 1811. Ils arrivrent  Savone le 9 mai. Il leur avait
t fortement recommand d'tre de retour  Paris huit jours avant
l'ouverture du concile, c'est--dire avant le 9 juin; ils quittrent,
en effet, Savone le 19 mai.

Ce que renfermaient les lettres qu'ils crivirent de Savone au
ministre des cultes, au nombre de neuf, et celle plus dtaille qu'ils
lui crivirent ensuite de Paris aprs leur retour, montre avec quelle
sagesse et quelle convenance ils conduisirent cette ngociation, et
comment ils amenrent le pape, en ne lui dguisant rien,  leur
tmoigner chaque jour des dispositions plus douces, plus
conciliantes, et  le faire consentir enfin, avec quelques lgres
modifications, aux demandes principales qu'ils taient chargs de lui
soumettre, ou, si l'on veut, de lui imposer.

Il est  remarquer que le lendemain de leur arrive, le pape, en les
voyant, montra d'abord quelque inquitude qu'ils ne vinssent lui
annoncer que le futur concile allait se constituer juge de sa
conduite. On rejeta avec force cette ide, et on employa pour le
calmer les formes du plus grand respect. On prtendit, dans le temps,
que la crainte qu'il avait laiss percer alors, pouvait bien avoir eu
quelque influence sur ses bienveillantes dispositions. Il rsista les
premiers jours sans aigreur, avec une extrme modration et mme avec
quelques paroles d'affection pour l'empereur; mais ce qu'on lui
demandait tait si important que cela exigeait qu'il en confrt avec
ses conseillers accoutums, et il se plaignait d'en tre priv. Les
trois ngociateurs ne pouvaient pas les lui rendre, mais ils ne
ngligeaient rien pour lui persuader qu'il n'en serait plus priv
lorsqu'il serait entr dans les ides conciliatrices et pacifiques
dont ils taient prs de lui les organes; ils ajoutaient que, pour ce
qui concernait les bulles, il n'tait pas besoin de beaucoup de
dlibrations ni de conseillers; qu'au fond, la demande tait juste,
et qu'il devait voir clairement, combien il importait au bien des
fidles, des diocses et de la religion, qu'il accordt les bulles aux
vques nomms; et  son propre intrt, comme Souverain Pontife,
qu'il conservt, en adoptant la nouvelle clause dans le concordat, ce
lien si prcieux avec l'piscopat de France, qui allait se rompre, si
une fois le concordat tait dclar aboli.

Le pape faisait de nouvelles objections, mais chaque jour moins
fortes; il exprimait du regret, jamais l'apparence de la mauvaise
volont. Les vques ne se pressaient pas de lui parler de la
souverainet de Rome, de peur de nuire  la ngociation principale.
Ils crurent d'ailleurs s'apercevoir que le Saint-Pre ne s'attendant
plus  recouvrer cette souverainet, protesterait sans doute, toujours
sur ce point, puisqu'il n'avait pas le droit d'en faire le sacrifice,
mais qu'il s'engagerait probablement  ne pas retourner  Rome, plutt
que de consentir  prter le serment par lequel il en reconnatrait
l'empereur comme souverain; enfin, qu'il sentait bien que la privation
de cette souverainet ne devait pas l'empcher de gouverner l'glise,
aussitt que ses conseillers lui auraient t rendus. Le pape tait
donc rsign; c'tait tout ce qu'il fallait aux dputs ngociateurs.

Il n'y eut pas de vritable discussion au sujet de la bulle
d'excommunication, sur laquelle cependant les vques avaient eu
occasion d'exprimer leurs sentiments. Il leur avait paru que le
Saint-Pre n'y tenait pas, et qu'il consentirait sans peine  la
regarder comme non avenue.

Le pape rsista doucement, mais constamment,  faire la promesse de
regarder comme rgle disciplinaire du clerg de France les quatre
articles de 1682. Il se montra trs dispos en faveur du premier de
ces articles, qui reconnat l'indpendance de la souverainet
temporelle. Mais pourquoi, ajoutait-il, exiger de lui une dclaration
sur les trois autres articles? Il donnait sa parole d'honneur de ne
rien faire contre; on pouvait s'en rapporter  lui. Comment lui
demander ce qui n'a jamais t demand  aucun pape, une promesse
signe  cet gard? Il s'agissait ici de part et d'autre, disait-il,
d'opinions libres. Bossuet, lui-mme, ne demandait pas autre chose.
Il n'avait eu garde d'exposer les siennes aux thologiens d'Italie et
surtout au pape. Le Saint-Pre revenait souvent  la bulle d'Alexandre
VIII (Ottoboni) successeur d'Innocent XI, qui loin de se relcher de
l'inflexibilit de son prdcesseur, avait lanc une bulle contre la
dclaration de 1682, trois jours avant sa mort. Il convenait que cette
bulle n'avait pas eu de suites; il ne cherchait pas  la justifier,
mais, tait-ce  lui  faire le procs de son prdcesseur et  le
condamner? Ne dirait-on pas en Italie, et dans tout le monde chrtien,
qu'il avait consenti  donner cette promesse par ennui de la
captivit? Sa mmoire serait fltrie par un tel soupon. Ces questions
taient d'ailleurs compliques et difficiles; il n'en est point, sur
lesquelles il et plus besoin de conseil...

Quant aux bulles, nous n'avons pu, crivaient les trois vques, aprs
sept ou huit entretiens, obtenir du pape que l'engagement de les
accorder aux vques dj nomms; il ne croit pas pouvoir dcider
quelque chose pour l'avenir sans son conseil, et par consquent,
consentir  la clause nouvelle, et si importante, qui serait insre
dans le concordat. Nous puismes sur ce point toutes les raisons et
les considrations possibles, et nous annonmes avec regret que nous
partirions le surlendemain. Ce dpart si prompt parut l'affecter; il
nous fit exprimer le dsir de nous revoir; nous nous rendmes  ses
ordres, et il nous sembla qu'il ne tenait plus alors qu' obtenir la
substitution du terme de six mois  celui de trois pour exercer son
droit d'instituer. Nous prsummes que cela ne ferait pas une
vritable difficult; nous lui exprimmes donc toute notre confiance 
cet gard. Enfin, nous l'amenmes, peu  peu,  agrer les articles
suivants, rdigs en quelque sorte sous sa dicte, et dont il voulut
garder une copie, comme un tmoignage, dit-il, de ses propres
concessions, et de son ardent dsir de rtablir la paix de l'glise.


ARTICLES CONSENTIS PAR LE PAPE.

Sa Saintet, prenant en considration les besoins et le voeu des
glises de France et d'Italie qui lui ont t prsents par
l'archevque de Tours et par les vques de Nantes, de Trves et de
Faenza, et voulant donner  ces glises une nouvelle preuve de son
affection paternelle, a dclar aux archevque et vques susdits:

1 Qu'elle accorderait l'institution canonique aux sujets nomms
archevques et vques par Sa Majest Impriale et Royale, dans la
forme convenue  l'poque des concordats de France et d'Italie.

2 Sa Saintet se prtera  tendre les mmes dispositions aux
glises de la Toscane, de Parme et de Plaisance par un nouveau
concordat.

3 Sa Saintet consent qu'il soit insr dans les concordats une
clause par laquelle elle s'engage  faire expdier des bulles
d'institution aux vques nomms par Sa Majest, dans un temps
dtermin, que Sa Saintet estime ne pouvoir tre moindre de six mois;
et, dans le cas o elle diffrerait plus de six mois pour d'autres
raisons que l'indignit personnelle des sujets, elle investit du
pouvoir de donner, en son nom, les bulles, aprs les six mois expirs,
le mtropolitain de l'glise vacante, et,  son dfaut, le plus ancien
vque de la province.

4 Sa Saintet ne se dtermine  ces concessions que dans l'esprance
que lui ont fait concevoir les entretiens qu'elle a eus avec les
vques dputs, qu'elles prpareraient les voies  des arrangements
qui rtabliront l'ordre et la paix de l'glise, et qui rendront au
Saint-Sige la libert, l'indpendance et la dignit qui lui
conviennent.

Savone, le 19 mai 1811.

La dclaration qu'on obtenait ainsi du pape tait une grande chose qui
fermait pour ainsi dire,  l'avenir, tout dbat entre le gouvernement
franais et la cour de Rome. Comment celle-ci pouvait-elle dsormais
troubler l'ordre en France? L'institution canonique des vques tait
la seule arme par o le refus d'un pape et son inaction pussent
apporter du trouble; son action n'en apporterait jamais; car elle ne
pouvait se produire que par des brefs, des bulles... et la France se
maintiendrait toujours dans l'usage de ne pas en permettre la
publication, qu'elle ne les et examins et jugs comme ne renfermant
rien de contraire aux lois du pays. Toute volont hostile d'un pape,
et mme toute dissidence qui aurait dplu seraient par l paralyses.
Peu importait ce que le pape pensait des liberts gallicanes,
puisqu'il ne serait pas en son pouvoir d'en arrter l'effet. Vouloir
lui faire signer d'avance quelque promesse  cet gard tait donc tout
 fait inutile. Le pape lui-mme l'avait dit; et, ds lors, ce n'tait
qu'une tyrannie purile qu'on exerait sur lui. On avait la parole
d'honneur du Saint-Pre; c'tait bien quelque chose; c'tait mme
beaucoup plus qu'aucun pape n'avait jamais fait; et, ne l'et-il pas
donne, il n'en serait rsult aucun danger, ni mme le plus lger
inconvnient.

J'oubliais de dire qu'il y avait un autre point sur lequel il avait
montr dans la conversation qu'il ne cderait jamais: c'tait celui
par lequel l'empereur prtendait se rserver la nomination  tous les
vchs d'Italie, en ne laissant au pape que _l'institution_.--Quoi,
disait-il avec motion, pour rcompenser des sujets, des cardinaux
mme, qui auront servi avec zle et talent, l'administration
pontificale, le pape ne pourrait pas nommer un seul vque dans toute
la chrtient, mme dans les glises qui, de temps immmorial,
faisaient partie du diocse de Rome, et dont les titres se
trouveraient annuls par un simple concordat? Cela serait pourtant
_bien terrible_...C'tait son expression, la seule de ce genre qui
lui soit chappe dans ses entretiens avec les vques franais.
Ceux-ci n'avaient rien  lui rpliquer sur ce point, tant le voeu du
Saint-Pre leur paraissait naturel.

Ils eurent occasion de lui parler des deux millions en biens ruraux,
fixs par le dcret du 17 fvrier 1810 pour l'entretien du pape. Pie
VII commena par un refus trs absolu, se plaisant  leur rpter ce
qu'il avait dit ds le principe, qu'il voulait vivre de peu et des
secours que lui procurerait la charit des fidles. Mais les vques
combattirent cette rsolution, toute noble qu'elle tait, en lui
faisant observer qu'il ne pouvait pas priver ses successeurs des
avantages temporels accords par l'empereur, des honneurs souverains,
des moyens de communiquer avec les princes catholiques; et aussi des
ressources ncessaires pour l'entretien du sacr collge, qui, par
l'effet du dcret du 17 fvrier 1810, restait  la charge du trsor
imprial.

Ces considrations parurent l'branler: il n'insista point, mais rien
ne fut dcid  cet gard.

Les vques retournrent en France, convaincus qu'avec sa libert et
de bons conseils, le Saint-Pre, si l'on mnageait sa dlicatesse,
pourrait encore faire de nouvelles concessions sur plusieurs points
mme assez importants. Mais ils avaient obtenu le principal.

Une telle ngociation si bien commence aurait d amener la fin de
toutes les contestations.

Que fallait-il faire pour cela? Une seule chose, ce semble. Ne pas
laisser le concile s'ouvrir et l'ajourner  un mois. Pendant ce temps,
Napolon et trait avec le pape sur l'article des bulles et sur la
nouvelle clause  ajouter au concordat, sans y mler autre chose. Il
lui et rendu quelques conseillers et une libert suffisante, et le
pape aurait tenu  honneur de ratifier ce qu'il avait promis, par le
fait d'une conviction intime, du moins en apparence.

Ce trait une fois sign, l'empereur n'avait plus besoin de concile,
et il pouvait tre d'autant plus tent de l'ajourner indfiniment, que
sa convocation avait dj jet sur lui quelque ridicule, ce qu'il ne
pouvait gure se dissimuler. D'ailleurs, ne devait-il pas mieux lui
convenir de terminer avec le pape lui-mme, dont il aurait vaincu
toutes les rpugnances par ses ngociateurs, que d'avoir  faire  une
assemble srement tumultueuse et, probablement pour lui,
ingouvernable? Avec la promesse du pape, qu'avait-on  faire du
concile, qui n'avait t convoqu que dans la supposition que le pape
ne consentirait jamais  donner l'institution aux vques nomms, et
encore moins  se lier pour l'avenir de faon  ne pouvoir plus
refuser cette institution? Or, tout cela tait accord et pouvait tre
rdig en trait. Le concile voudrait-il autre chose sur ce point?
Tant pis! et s'il ne voulait que cela,  quoi servait son
intervention? Elle n'tait nullement agrable au pape; nous l'avons
vu. Elle ne pouvait l'tre  l'empereur que dans un cas qui n'existait
plus. Et encore et-il d prfrer pouvoir s'en passer. M. Duvoisin
tait-il bien sr de diriger  son gr ces quatre-vingt-quinze vques
de France et d'Italie, qui, assez souples individuellement, pouvaient
se laisser aisment chauffer dans leur runion? Et prcisment parce
qu'ils sentiraient qu'ils n'avaient plus rien  dcider, ils ne
devaient en tre que plus disposs  susciter une foule d'embarras, de
questions incidentes et tracassires, pour qu'on ne pt pas leur
reprocher de n'avoir su rien dire, ni rien faire.

L'empereur comptait sans doute sur l'influence que pourrait prendre 
son profit le cardinal Fesch qui prsidait le concile. Ici, il se
trompa, comme dans tout ce qu'il avait fait en levant chacun des
membres de sa famille, dans la pense de s'en servir ensuite. Son
oncle, le cardinal Fesch, avait  faire oublier son origine; et il
voulut, comme les frres de Napolon, tirer sa considration de son
opposition  ses volonts, de son rigorisme, et non de son crdit sur
son neveu.

Ni l'empereur, ni mme l'vque de Nantes, que son succs  Savone
aurait d mieux clairer, ne sentirent toute la gravit de la runion
du concile. Napolon, qui n'tait dsarm, ni par la cruelle situation
du pape ni par les concessions prodigieuses que, malgr cette
situation, on avait obtenues de lui, avait quelques phrases d'injures
contre le pape toutes prtes, et il ne voulait pas les perdre. Il
tenait au ridicule honneur de les faire entendre dans le concile, sans
songer que l'assemble, mme la plus lche, ne pourrait refuser un
intrt, au moins de convenance, aux malheurs du Saint-Pre, et ne
voudrait pas se dshonorer avec clat.

L'vque de Nantes se flatta peut-tre aussi, et en cela il eut tort,
d'exercer une influence prpondrante dans le concile, par sa grande
habilit et par sa facile et brillante parole. Il croyait intresser
d'abord, et acqurir ensuite des droits  la confiance de l'assemble,
en rendant compte de ses confrences avec le pape. Il ne parvint qu'
crer des jaloux. On ne lui pardonnait pas son succs; on refusait d'y
croire; et comme les quatre articles consentis par le Saint-Pre
n'taient pas signs de lui, on prtendit qu'on n'en devait tenir
aucun compte. En outre, on savait que l'empereur lui accordait une
bienveillance particulire, qu'il avait de frquentes relations avec
lui; on en fit aussitt un favori, et,  ce titre, toutes ses paroles
taient suspectes. Puis l'empereur, dans ses violences, parlait aussi
durement du concile que du pape; et on supposa que M. Duvoisin tait
l'instigateur de ce langage. Enfin, lorsqu'un jour il lisait dans
l'assemble un projet d'adresse  l'empereur en rponse  son message,
et que, sur quelques objections qu'on lui fit quant  la rdaction, il
eut l'inconcevable maladresse de vouloir les carter, en disant que le
projet, tel qu'il venait de le lire, avait dj t communiqu 
l'empereur, il fut perdu sans ressource.

Ce qui reste dmontr pour moi, c'est qu'il ne peut pas y avoir eu un
instant o Napolon n'ait d se repentir d'avoir convoqu cette
assemble et de l'avoir laiss se runir, puisqu'il a pu reconnatre 
quel point, aprs le retour de la dputation de Savone, ce concile lui
tait devenu inutile et combien il pouvait lui devenir funeste. Il est
galement vrai que dans l'intention o tait l'empereur de faire
tourner cette assemble au profit de son pouvoir, il tait impossible
de suivre une marche plus inconsquente et plus maladroite que celle
qu'il suivit.

Je ne veux que passer rapidement en revue la direction prise par
cette assemble et quelques incidents qui s'y rapportent.

Le concile avait t convoqu pour le 9 juin 1811; mais, sous le
prtexte du baptme du roi de Rome, fils de Napolon, il ne tint sa
sance d'ouverture que le 17 juin, dans l'glise de Notre-Dame. M. de
Boulogne[62], vque de Troyes, prcha le sermon. L'assemble comptait
quatre-vingt-quinze vques (six taient cardinaux) et neuf vques
nomms par l'empereur, mais qui n'avaient pas reu leur institution du
pape. Le cardinal Fesch, comme nous l'avons dit, prit d'emble la
prsidence que personne ne lui contesta, et, dans l'numration de ses
titres, celui de primat des Gaules, qui lui revenait de droit en sa
qualit d'archevque de Lyon. On verra plus loin, pourquoi nous
faisons mention de cette particularit. Aprs le sermon, le prsident
prta le serment d'usage, que tous les vques rptrent aprs lui,
et qui est conu dans les termes suivants:

Je reconnais la sainte glise catholique, apostolique romaine, mre
et matresse de toutes les autres glises; je jure une _obdience_
vraie au pontife romain, successeur de saint Pierre, prince des
aptres et vicaire de Jsus-Christ.

  [62] tienne-Antoine de Boulogne, n en 1747, entra dans les ordres
  en 1771, fut en 1782 grand vicaire de M. de Clermont-Tonnerre 
  Chlons-sur-Marne. Il demeura  Paris durant toute la Rvolution,
  fut emprisonn trois fois sous la Terreur, et proscrit au 18
  fructidor; mais il chappa alors  toute recherche. Sous l'empire,
  il devint grand vicaire de l'vch de Versailles, puis vque de
  Troyes (1807). A la suite du concile de 1811, il fut arrt et
  enferm  Vincennes. Il donna sa dmission, et fut exil  Falaise;
  mais le pape n'accepta pas sa dmission, et M. de Boulogne revint 
  Troyes en 1814. Il fut cr pair de France en 1822 et mourut en
  1825.

Ce serment produisit beaucoup d'effet, en reportant l'attention sur
la malheureuse victime  laquelle il s'adressait. C'est  cela que se
borna la sance de ce jour-l.

Le lendemain mme de l'ouverture, le 18, Napolon manda quelques-uns
des vques  Saint-Cloud,  une de ces runions du soir qu'on
appelait les entres. L'impratrice Marie-Louise et les dames qui
taient de service auprs d'elle taient prsentes, ainsi que beaucoup
d'autres personnes, et entre autres, le prince Eugne, vice-roi
d'Italie. L'empereur, prenant du caf que lui versait l'impratrice,
fit introduire le cardinal Fesch; l'vque de Nantes, Duvoisin;
l'vque de Trves, Mannay; l'archevque de Tours, de Barral, et un
prlat italien. Au moment o ils entrrent Napolon saisit vivement,
et de manire  ce qu'on le vt, le _Moniteur_, plac probablement par
ordre sur une table. Ce papier  la main, il aborda ces messieurs.
L'air troubl qu'il prit, la violence et le dsordre de ses
expressions et l'attitude de ceux  qui il s'adressait, font de cette
singulire confrence une scne comme il aimait  en jouer, et o il
dployait sa brutale grossiret.

Le procs-verbal de la premire sance du concile se trouvait rapport
dans le _Moniteur_ que l'empereur tenait; il le tordait dans ses
mains. Il attaqua d'abord le cardinal Fesch, et, ce qui est curieux,
c'est qu'il se jeta d'emble, avec une volubilit singulire, dans une
discussion de principes et d'usages ecclsiastiques, sans la moindre
notion pralable, soit historique, soit thologique.

De quel droit, monsieur, dit-il au cardinal, prenez-vous le titre de
primat des Gaules? Quelle prtention ridicule! Et encore, sans m'en
avoir demand l'autorisation! Je vois votre finesse, elle est facile 
dmler. Vous avez voulu vous grandir, monsieur, pour appeler
l'attention sur vous et prparer par l le public  une lvation plus
haute encore dans l'avenir. Profitant de la parent que vous avez avec
ma mre, vous cherchez  faire croire que je veux un jour faire de
vous le chef de l'glise: car il n'entrera dans la tte de personne
que vous ayez eu l'audace de prendre, sans mon autorisation, le titre
de primat des Gaules. L'Europe croira que j'ai voulu la prparer par
l  voir en vous un pape futur... Beau pape, en vrit!... Avec ce
nouveau titre, vous voulez effaroucher Pie VII et le rendre plus
intraitable encore!

Le cardinal, bless, rpliqua avec fermet et fit oublier, par sa
rponse honorable, le peu de dignit de sa figure, de son ton, de ses
manires, et mme les souvenirs de sa premire profession[63], dont on
retrouvait habituellement en lui trop de traces, car le corsaire
reparaissait souvent sous l'habit d'archevque. Mais l, en face de
l'empereur, il eut tout l'avantage: il expliqua que, de tout temps, il
y avait eu, en France, non seulement un primat des Gaules, mais un
primat d'Aquitaine et un primat de Neustrie. Napolon, un peu tonn,
se tourna vers l'vque de Nantes et lui demanda si cela tait vrai.
Le fait est incontestable, dit l'vque. Alors, l'empereur quitta le
cardinal, que, jusque-l, il avait pris seul  partie. Il gnralisa
sa colre, et, sur le mot d'_obdience_ dans le serment, qu'il
confondait avec celui d'_obissance_, il s'chauffa jusqu' appeler
les pres du concile des tratres. Car on est tratre, ajouta-t-il,
lorsqu'on prte deux serments de fidlit  la fois, et  deux
souverains ennemis.

  [63] Pendant les premires annes de la guerre maritime,
  c'est--dire en 1793, 1794 et 1795, le cardinal Fesch montait un
  corsaire, nomm _l'Aventurier_. Il fit quelques prises qu'il amena
   Gnes, qui, plus tard, lui occasionnrent des procs qu'il
  soutint avec chaleur devant les tribunaux de cette ville, et pour
  lesquels il a, plusieurs fois,  ma connaissance, demand l'appui
  du gouvernement. (_Note du prince de Talleyrand._)

L'vque de Nantes dit quelques mots que l'empereur n'couta pas. Il
ne fit attention ni  l'air triste, mcontent et rflchi de M.
Duvoisin, ni  l'air abattu de MM. de Barral et Mannay, ni au maintien
soumis de l'Italien, ni au frtillement courrouc du cardinal Fesch,
et il continua  parler pendant une heure avec une incohrence qui
n'aurait rien laiss dans le souvenir que l'tonnement de son
ignorance et de sa loquacit, si la phrase qui va suivre, et qu'il
rptait toutes les trois  quatre minutes, n'avait pas rvl le fond
de sa pense: Messieurs, leur criait-il, vous voulez me traiter comme
si j'tais Louis le Dbonnaire. Ne confondez pas le fils avec le pre.
Vous voyez en moi Charlemagne... Je suis Charlemagne moi... oui, je
suis Charlemagne!--Ce je suis Charlemagne! revenait  chaque
instant. Les vques, aprs quelques vains efforts pour lui faire
comprendre la diffrence qui existe entre le mot d'_obdience_, qui ne
se dit qu'au spirituel, et celui d'_obissance_, dont le sens est plus
tendu, se lassrent enfin de leurs infructueux essais. Il ne leur
restait plus qu' attendre, dans le plus profond silence, que la
fatigue mt fin  ce flux drgl de paroles. L'vque de Nantes,
profitant alors d'un moment de lassitude, demanda  l'empereur  lui
parler en particulier. Napolon sortit, et il le suivit dans son
cabinet. Il tait prs de minuit, et chacun se retira de son ct,
emportant de Saint-Cloud d'tranges impressions.

A la suite de cette scne, l'empereur exigea que les deux ministres
des cultes, celui de France, M. Bigot de Prameneu, et celui d'Italie,
M. Bovara, assistassent  toutes les sances du concile. C'tait une
inconvenance ajoute  tant d'autres; ces deux laques au milieu d'une
runion tout ecclsiastique, o ils n'avaient pas le droit de prendre
part aux dlibrations, ne pouvaient y occuper qu'une position aussi
blessante pour l'assemble que pour eux-mmes.

Les deux ministres se rendirent donc  la seconde sance du concile,
qui eut lieu le 20 juin. Ils prsentrent un dcret imprial qui
ordonnait qu'un bureau serait form du prsident, de trois vques et
des deux ministres, et que ce bureau dirigerait les oprations du
concile. Il y eut quelque contestation  ce sujet, mais on passa
outre, et le bureau se trouva compos du cardinal Fesch, prsident; de
l'archevque de Bordeaux (M. d'Aviau[64]), de l'archevque de Ravenne
(Codronchi), de l'vque de Nantes et des deux ministres. Ceux-ci
lurent ensuite un message de l'empereur, qui n'tait qu'un long
manifeste contre Pie VII et contre tous les papes en gnral. C'tait
l'empereur qui avait tout fait pour la religion; c'tait le pape qui
faisait tout contre elle en France et en Italie; tel tait, en rsum,
le sens de ce message, dont on attribua, dans le temps, la rdaction 
M. Daunou, ancien oratorien. On y annonait que le pape avait viol le
concordat, que, par consquent, il tait aboli, et on demandait 
l'assemble de trouver un nouveau mode pour pourvoir  l'institution
des vques. Cette diatribe produisit juste l'effet contraire  celui
qu'en attendait l'empereur: c'est--dire un redoublement d'intrt
pour le Saint Pontife, calomni et perscut. Et dans cette mme
sance, la majorit pronona l'exclusion des dlibrations des neuf
vques nomms par l'empereur et non institus par le pape, qui,
jusque-l, avaient pris part aux oprations du concile. C'tait dj
un fcheux prsage pour le gouvernement.

  [64] Charles-Franois, comte d'Aviau de Sanzay, n en 1736, fut
  d'abord grand vicaire du diocse d'Angers. En 1789, il fut nomm
  archevque de Vienne, mais refusa le serment  la constitution
  civile et migra. En 1802, il devint archevque de Bordeaux et
  mourut en 1826.

Le 25 juin, le concile nomma une commission qui tait appele 
proposer une adresse  l'empereur en rponse  son message. Cette
commission fut compose de douze membres, y compris le prsident, le
cardinal Fesch; des cardinaux Spina[65] et Caselli[66] qui avaient
conclu, au nom de Pie VII, le concordat de 1801; des archevques de
Bordeaux et de Tours; des vques de Comacchio, d'Ivre[67] de
Tournai[68], de Troyes, de Gand, de Nantes et de Trves. Le 26, on
discuta le projet d'adresse; la rdaction en avait t confie 
l'vque de Nantes, et c'est pendant cette discussion qu'il eut, ainsi
que je l'ai dj dit, l'insigne maladresse de laisser chapper que son
projet avait dj t soumis  l'empereur, ce qui n'empcha pas la
majorit de se prononcer contre le passage qui blmait la bulle
d'excommunication. Le lendemain, 27, aprs l'adoption du projet amend
de l'adresse, un vque, celui de Chambry[69] je crois, fit la
motion, et dans des termes trs touchants, que le concile en masse
allt  Saint-Cloud demander  l'empereur la libert du Saint-Pre. Le
cardinal Fesch se hta de lever la sance pour couper court  cette
motion, qui, sans cela, et t certainement vote avec acclamation.

  [65] Le cardinal comte Joseph Spina, l'un des ngociateurs du
  concordat de 1801, archevque _in partibus_ de Corinthe, aumnier
  de la princesse Pauline, nomm archevque de Gnes le 5 juillet
  1802.

  [66] Charles-Franois Caselli, n en 1740, entra dans l'ordre des
  Servites, et en devint le procureur gnral. Aprs la signature du
  concordat de 1801, il devint vque _in partibus_ et cardinal
  (1802), puis vque de Parme en 1804. Cette ville ayant t runie
   l'empire, le cardinal vint  Paris, o il sjourna jusqu'en 1814.
  Il revint  Parme en 1814, fut nomm conseiller intime de
  l'impratrice Marie-Louise devenue duchesse de Parme, et mourut en
  1828.

  [67] Joseph-Marie de Grimaldi, n en 1754, vque de Pignerol en
  1797 puis d'Ivre en 1805. En 1817, il devint archevque de
  Verceil. Il appartenait  la vieille et puissante famille des
  Grimaldi, qui a longtemps possd la principaut de Monaco.

  [68] Franois-Joseph de Hirn, n  Strasbourg en 1751, vque de
  Tournai, en 1802.

  [69] Irene-Yves, baron de Solles n  Auch en 1744, vque de
  Digne le 29 avril 1802 et ensuite de Chambry le 30 mai 1805.

Napolon, trs mcontent, refusa de recevoir l'adresse.

Il fallait, maintenant, que la commission des douze se pronont sur
la proposition prsente par le gouvernement, et qui consistait 
trouver un moyen de suppler  l'institution canonique des vques par
le pape, quand celui-ci la refusait. L'vque de Nantes fit un rapport
sur les travaux de la commission de 1810, au sujet de cette question;
et M. de Barral, archevque de Tours, rendit compte du voyage des
trois vques  Savone, et termina en lisant la note rdige sous les
yeux du Saint-Pre, et approuve, mais non signe par lui.

On carta immdiatement ce point, et un membre de la commission
demanda qu'avant tout on dcidt la question de comptence du concile.
Cette proposition amena une discussion trs vive, dans laquelle
l'vque de Gand (M. de Broglie) parla avec chaleur contre la
comptence du concile. En dfinitive, la question pose: _Le concile
est-il comptent pour ordonner un autre mode d'instituer les vques?_
huit voix se prononcrent pour la ngative[70], et les trois vques
dputs  Savone pour l'affirmative[71]. Le cardinal Fesch s'abstint.

  [70] Les cardinaux Spina et Caselli, MM. de Broglie, d'Aviau, Hirn,
  de Boulogne, de Grimaldi et l'vque de Comacchio.

  [71] MM. de Barral, Duvoisin et Mannay.

Napolon devint furieux quand il apprit ce rsultat; il s'cria qu'il
chasserait le concile, qu'il n'en avait pas besoin, qu'il ferait
lui-mme un dcret auquel tout le monde obirait et qui contiendrait
les concessions obtenues  Savone. L'vque de Nantes, cette fois
encore, parvint  le calmer, et le fit consentir  ce qu'un projet de
dcret serait port au concile, qui renfermerait en effet, les
concessions de Savone; mais auxquelles on ajouterait un article pour
remercier le pape de ses concessions: et qu'on demanderait 
l'assemble de sanctionner ce projet par son vote.

La commission des douze accueillit le projet de dcret, mais avec une
restriction, c'est qu'avant d'avoir force de loi, il serait soumis 
l'approbation du pape, ce qui tait dclarer implicitement
l'incomptence du concile. Le 10 juillet, le projet de dcret amend
fut communiqu au concile, Napolon envoya le mme soir  Vincennes
trois membres de la commission: l'vque de Gand, M. de Broglie; celui
de Troyes, M. de Boulogne; et celui de Tournai, un Allemand dont j'ai
oubli le nom[72], et un dcret imprial annona que le concile tait
dissous.

  [72] M. Hirn.

Cette dissolution du concile prononce _ab irato_, ces violences
exerces contre trois de ses membres, ne rsolvaient rien et craient
mme de nouveaux embarras, car il n'y avait plus moyen d'envoyer au
pape un projet de dcret au nom d'un concile qui avait t dissous,
et qui l'avait t surtout parce qu'il avait soutenu qu'il fallait que
ce projet ft soumis au Saint-Pre. Ce qu'on aurait si bien pu faire
avant le concile et par consquent sans lui, on ne pouvait donc plus
le faire aujourd'hui.

Embarrass dans les rsultats de son emportement, Napolon dut revenir
sur ses pas; il fallut recourir au pitoyable moyen de reconstituer
pour ainsi dire le concile aprs l'avoir dissous. On ramassa les
vques qui n'taient pas encore partis de Paris et ceux qu'on y
retint par ordre. On les appela chacun sparment chez le ministre des
cultes, et on obtint d'eux une approbation crite au projet de dcret
avec un nouvel article, toutefois, qui statuait que le dcret serait
soumis au pape, et que l'empereur serait suppli de permettre qu'une
dputation de six vques se rendt auprs de Sa Saintet pour la
prier de confirmer un dcret qui seul pouvait mettre un terme aux maux
des glises de France et d'Italie.

C'tait une double inconsquence puisque, d'une part, on soumettait au
pape les propositions auxquelles il avait dj consenti, et que de
l'autre, on sollicitait son approbation quand on avait dissous le
concile pour avoir demand cette approbation.

Les vques plus abattus qu'irrits, signrent sparment ce qu'on
leur proposa, et dans une sance gnrale, le 5 aot 1811, adoptrent
par assis et lev (nouveau mode de voter suggr par une ruse du
cardinal Maury) le projet suivant:

ARTICLE PREMIER.--Conformment  l'esprit des canons, les archevchs
et vchs ne pourront rester vacants plus d'un an pour tout dlai.
Dans cet espace de temps, la nomination, l'institution et la
conscration devront avoir lieu.

ARTICLE II.--L'empereur sera suppli de continuer  nommer aux siges
vacants, conformment aux concordats, et les nomms par l'empereur
s'adresseront  notre Saint-Pre le pape pour l'institution canonique.

ARTICLE III.--Dans les six mois qui suivront la notification faite au
pape par les voies d'usage, de ladite nomination, le pape donnera
l'institution canonique, conformment aux concordats.

ARTICLE IV.--Les six mois expirs sans que le pape ait accord
l'institution, le mtropolitain ou,  son dfaut, le plus ancien
vque de la province ecclsiastique, procdera  l'institution de
l'vque nomm, et s'il s'agissait d'instituer le mtropolitain, le
plus ancien vque de la province confrerait l'institution.

ARTICLE V.--Le prsent dcret sera soumis  l'approbation de notre
Saint-Pre le pape, et,  cet effet, Sa Majest sera supplie de
permettre qu'une dputation de six vques se rende auprs de Sa
Saintet, pour la prier de confirmer un dcret, qui seul peut mettre
un terme aux maux des glises de France et d'Italie.

Il n'y avait absolument aucune diffrence quant au fond, entre ce qui
avait t propos d'abord par le concile, et ce qui fut adopt par la
nouvelle assemble. L'article V demandait l'approbation du Saint-Pre,
tandis que dans le projet primitif, c'tait l'approbation de
l'empereur qui devait tre sollicite. Il est vrai que celle-ci tait
fort inutile, puisque le projet n'tait que l'expression littrale de
la propre demande de l'empereur. A quoi bon alors le lui soumettre?
Mais substituer aussi littralement une expression  l'autre, pouvait
lui paratre une injure, si on lui et propos cette substitution;
aussi j'imagine que l'assemble n'aurait pas os la lui demander, et
qu'elle se trouva trop heureuse que le dcret lui arrivt, revtu de
l'approbation impriale, car ce fut Napolon, c'est--dire son
conseil, qui proposa la rdaction. Son approbation tait renferme
dans la proposition faite en son nom au concile, dans l'envoi qu'il
faisait de la dputation au pape, et dans les instructions qu'il
donnait  cette dputation.--Et quant  l'approbation dfre au pape
par l'article V du dcret et  laquelle le concile mettait une si
grande importance, l'vque de Nantes put aisment persuader 
l'empereur que le premier projet qui avait t si violemment repouss
par lui, n'tait en ralit qu'une forme,  l'aide de laquelle on
demandait au pape s'il reconnaissait bien l son propre ouvrage. Il
n'y avait aucun inconvnient, ajouta-t-il,  accorder cette petite
satisfaction au concile, auquel il se chargeait de faire entendre que
les svrits impriales envers quelques-uns de ses membres ne
provenaient pas de ce qu'ils avaient voulu insrer cet article dans le
dcret, mais bien des dispositions hostiles qu'ils avaient manifestes
contre le gouvernement.

Quelques jours plus tard, le 19 aot, quatre-vingt-cinq vques, parmi
lesquels, cette fois, se trouvaient les neuf non institus, signrent
en commun une lettre au pape, dans laquelle ils lui demandaient de
confirmer le dcret. Puis on nomma neuf dputs pour le lui porter 
Savone. Ces dputs taient les archevques de Malines[73], de Pavie
et de Tours; les vques d'vreux, de Nantes, de Trves, de
Plaisance[74], de Faenza et de Feltre, et pour que le pape ne pt pas
se plaindre qu'il tait priv de son conseil, on lui envoya aussi cinq
cardinaux: MM. Doria[75], Dugnani[76], Roverella, de Bayanne[77] et
Ruffo[78], du concours desquels j'ai tout lieu de croire qu'on s'tait
secrtement assur. Enfin, on fit partir en mme temps le _cameriere
secreto_ du pape, Bertazzoli, et son aumnier.

  [73] M. de Pradt.

  [74] tienne-Andr Fallot de Beaumont, n en 1750, entra dans les
  ordres et devint vque de Vaison (comtat Venaissin). Il protesta
  contre la runion du comtat  la France, fut priv de son sige 
  ce moment, et se rfugia  Rome. En 1801, il fut nomm vque de
  Gand, puis vque de Plaisance (1807) et archevque de Bourges
  (1813). Mais il ne reut pas de bulle d'institution pour ce nouveau
  sige, et dut l'abandonner en 1814. Il vcut ds lors dans la
  retraite jusqu' sa mort.

  [75] Giovanni Pamphili Doria, issu de la vieille famille gnoise de
  ce nom. N en 1751, il fut archevque  vingt ans, puis nonce 
  Paris, cardinal et secrtaire d'tat (1797). Il devint ensuite
  camerlingue de la cour pontificale.

  [76] Antoine Dugnani, n en 1748, entra dans les ordres et devint,
  en 1785, archevque _in partibus_ de Rhodes. Il tait nonce  Paris
  en 1789. De retour  Rome en 1792, il fut cr cardinal, et en
  1800, contribua activement  l'lection de Pie VII. Son attachement
  pour ce pontife le fit exiler  Milan en 1808. Il fut conduit en
  France l'anne suivante. Il revint  Rome en 1814, fut nomm vque
  de Porto et de Santa-Ruffina, et mourut en 1818.

  [77] Alphonse-Hubert de Lallier, duc de Bayanne, n  Valence, en
  1739, fut d'abord auditeur de rote prs la cour de Rome. Il fut
  cr cardinal en 1802. Il revint en France sous l'empire, joua un
  rle assez actif dans les ngociations entre le pape et l'empereur,
  et fut nomm snateur en 1813. Il devint pair de France sous la
  Restauration et mourut en 1818.

  [78] Fabrice-Denis Ruffo, n en 1744,  Naples. Destin  l'tat
  ecclsiastique, il ne fut, nanmoins, jamais que diacre. Pie VI le
  nomma assesseur gnral et trsorier de la chambre pontificale. De
  retour  Naples, il fut nomm par le roi Ferdinand intendant du
  palais et devint son conseiller le plus cout. Il fut cr
  cardinal en 1794. En 1798, il suivit le roi en Sicile, fut nomm
  par lui vicaire gnral avec des pouvoirs illimits. Il souleva les
  Calabres, et rtablit partout l'autorit royale. En 1805, Ruffo
  revint  Rome, puis alla en France en 1809; il ne put retourner en
  Italie qu'en 1814. En 1821, il fut nomm membre du conseil royal
  par le roi des Deux-Siciles et mourut en 1827.

Ils arrivrent  Savone vers la fin du mois d'aot. Le pape ne les
reut que le 5 septembre. On dit qu'il ne les accueillit pas avec
autant de bienveillance que la premire dputation. Il ignorait ce qui
s'tait pass au concile; d'ailleurs il ne prononait jamais ce
nom-l, auquel il substituait toujours celui d'_assemble_; ce qui
prouve combien il et t facile ds la premire dputation, de
terminer avec le pape sur le point essentiel, celui qui tait relatif
 l'institution des vques, sans recourir  un concile dont le
Saint-Pre ne se souciait nullement. Mais c'est ce que Napolon ne sut
pas faire, et ce que personne n'eut l'habilet de lui persuader. Le
mal devint irrmdiable, parce que l'approbation du dcret que l'on
obtint du pape, et qui devait mettre fin  cette grande affaire,
n'aboutit  rien par suite de l'humeur indomptable de Napolon, qui,
prs de tout conclure, chercha  tout brouiller et n'en trouva que
trop les moyens.

Aprs quelques explications fort douces entre la dputation envoye 
Savone et le pape, explications qui ne portaient sur aucune vritable
difficult oppose par lui, le Saint-Pre accda de bonne grce aux
cinq articles du dcret. Il les insra littralement dans un bref, en
date du 20 septembre 1811, qu'il adressait aux vques avec des
expressions pleines de tendresse paternelle, et sans le moindre retour
sur lui-mme. Il rappelle dans le prambule, avec une reconnaissance
touchante, que Dieu a permis qu'avec l'agrment de son bien cher fils,
Napolon Ier empereur des Franais et roi d'Italie (ces deux titres y
sont mentionns), quatre vques vinssent le visiter et le prier de
pourvoir aux glises de France et d'Italie. Il parle de l'affection
avec laquelle il les a reus, et avec une vritable joie, de la
manire dont ils ont report ses vues et ses intentions. Il annonce
que d'aprs une nouvelle autorisation de son trs cher fils Napolon
Ier... cinq cardinaux et l'archevque son aumnier sont revenus auprs
de lui, et que huit dputs (car il en tait mort un en route[79]) en
l'informant qu'une _assemble_ gnrale du clerg a t tenue  Paris
le 5 aot, lui ont remis une lettre qui relatait ce qui s'tait pass
dans cette assemble, et qui tait signe par un grand nombre de
cardinaux, archevques et vques, et qu'enfin on le suppliait, en
termes convenables, d'approuver de nouveau cinq articles qu'il avait
_prcdemment approuvs_.

  [79] L'vque de Feltre.

Le pape aprs avoir entendu les cinq cardinaux et son camrier
l'archevque d'Edesse, confirma tous les actes qu'on lui prsenta. Il
ajouta seulement dans le bref qu'il voulait que le mtropolitain ou
l'vque le plus ancien, quand ils auraient  procder 
l'institution, fissent les informations d'usage, qu'ils exigeassent la
profession de foi, qu'ils instituassent au nom du Souverain Pontife,
et qu'ils lui transmissent les actes authentiques constatant que ces
formalits avaient t fidlement accomplies. Cette addition tait une
clause toute simple; elle tait une consquence mme de l'adoption des
articles, et il ne parat pas que l'empereur lui-mme s'en soit
formalis lorsqu'il la lut.

Mais il n'en fut plus de mme lorsqu'il prit connaissance des pices
qui contenaient les flicitations et les loges que le Saint-Pre
adressait aux vques pour leur conduite et leurs sentiments. A la
lecture d'une phrase qui tmoignait que les vques avaient montr,
comme il convenait, envers lui et envers _l'glise romaine qui est la
mre et la matresse de toutes les autres glises, une vritable
obdience_ aliarum omnium matri et magistri veram obedientiam,
Napolon n'y tint plus. Les mots _matresse_ et _obdience_ excitrent
tantt son rire, tantt sa fureur, et il rsolut de renvoyer le bref
avec mpris en exigeant une autre rdaction. Divers bruits circulrent
 Paris sur ses dispositions variables et chaque jour plus hostiles
contre le Saint-Pre. Enfin, sans aucun acte public, sans mme qu'il
part rien  ce sujet dans le _Moniteur_ (autant qu'il m'en souvient),
il se rpandit au bout de quelque temps que les ngociations avec le
pape taient rompues. On ne runit pas les vques du concile pour
leur en faire part, mais on les renvoya dans leurs diocses, sans leur
apprendre autre chose si ce n'est que tout tait rompu avec le pape et
par sa faute.

Cependant le bref tait rendu; Napolon, peu accoutum au langage de
la cour de Rome, pouvait y blmer quelques expressions et mme en
provoquer le changement; mais en dpit de lui, de ses violences, de
ses fureurs, les concessions demandes au pape et tant dsires
pendant trois ans avaient t accordes. Le bref avait mme reu un
commencement d'excution  Savone, car le pape avait sans difficult
donn l'institution  quatre vques nomms par l'empereur, et le nom
de l'empereur se trouvait dans les bulles comme auparavant, ce qui
tait bien clairement rvoquer la bulle d'excommunication. Enfin le
pape acceptait ce qu'on avait t bien loin d'oser esprer, la clause
additionnelle au concordat; son bref n'tait que cela, et l'empereur
pouvait donc dsormais, quand il le voudrait, appliquer cette clause,
par un dcret ou par un snatus-consulte, sans avoir besoin de
recourir au pape. Pourquoi prfra-t-il renvoyer le bref, rejeter tout
ce qu'il avait d'utile  son point de vue,  cause de quelques
expressions qui taient en dehors de la partie principale du bref, et
contre lesquelles, en l'acceptant, il pouvait faire toutes les
rserves qu'il aurait voulu?--Je l'ignore: il tait capable de toutes
les inconsquences.

L'vque de Nantes, s'il et t  Paris, aurait pu, je pense, le
rconcilier avec les mots de _mre_ et _matresse_ de toutes les
glises, et avec celui d'_obdience_, en les lui montrant plusieurs
fois rpts dans le fameux discours de Bossuet, prononc 
l'ouverture de l'assemble du clerg de 1682; il et pu ajouter que
ces expressions sont conciliables avec les liberts de l'glise
gallicane, puisqu'elles signifient seulement que le pape a le droit de
parler, comme chef,  toutes les glises catholiques, ce que reconnat
l'glise de France comme les autres. Mais l'vque de Nantes tait 
Savone avec les autres dputs, o ils devaient tous attendre de
nouveaux ordres.

L'empereur renvoya le bref; le pape le reprit avec douleur et dut le
regarder comme non avenu. Cependant avec la douce condescendance qu'on
lui connaissait, il tait srement prt, quand on le voudrait,  le
maintenir, puisqu'il ne l'avait pas donn conditionnellement, et que
surtout il n'avait rien demand pour lui-mme.

En lisant les instructions remises par Napolon aux vques dputs,
avant leur dpart pour Savone, on voit clairement, que ce n'est pas 
cause de quelques expressions rpandues dans le texte du bref, et qui
n'en formaient point la substance, que l'empereur rejeta le bref tout
entier, et que c'est surtout, parce que le pape y parlait en son
propre nom. (Comme s'il pouvait faire autrement!)

Ces instructions, au reste, n'taient pas de nature  rien concilier:
elles taient d'une duret rvoltante, et dvoilaient  chaque mot le
dsir vident de rompre la ngociation. Ainsi les vques dputs
avaient ordre de dire au pape que l'empereur les avait chargs de lui
dclarer que les concordats avaient cess d'tre lois de l'empire et
du royaume d'Italie, et que le pape l'avait autoris  prendre cette
mesure en violant lui-mme depuis plusieurs annes quelques
dispositions de ces traits; qu'en consquence la France et l'Italie
allaient rentrer dans le droit commun. Les vques taient chargs en
outre, de lui demander son approbation _pure et simple_ au dcret, et
ils devaient exiger que celui-ci embrasst non seulement la France et
l'Italie, mais encore la Hollande, Hambourg, Munster, le grand-duch
de Berg, l'Illyrie, enfin tous les pays runis ou qui seraient runis
par la suite  l'empire franais. Ils devaient refuser cette
approbation, si le pape la faisait dpendre d'une _modification_,
_restriction_ ou _rserve quelconque_ except pour l'vch de Rome.
Ils devaient lui dire, surtout, que l'empereur _n'accepterait aucune
constitution ni bulle d'o il rsulterait que le pape refaisait en son
nom ce qu'avait fait le concile_. Enfin, ils ne devaient lui parler
que la menace  la bouche.

Il est probable que Napolon, ne trouvant pas dans le bref,
l'excution littrale de ses instructions, le renvoya aux dputs,
pour que le pape et  se conformer  celles-ci; qu'ils le lui
proposrent, non avec menace, sans doute, mais avec des formes
respectueuses et suppliantes, en lui apprenant la manire dont le bref
avait t reu; et que le Saint-Pre voyant bien qu'il n'y avait
aucune possibilit de satisfaire l'empereur par les seuls moyens  sa
disposition, refusa  son tour ce qu'on voulait si durement et si
arbitrairement exiger de lui.

J'oubliais de dire qu'on avait remarqu dans le bref que le nom de
concile n'tait pas employ, mais seulement celui d'assemble des
vques. Cela devait tre plus qu'indiffrent  Napolon; les vques
seuls auraient pu en tre blesss, et ils taient loin de s'en
plaindre. L'empereur, qui avait trait ce concile si lgrement, qui
l'avait dissous avec tant de mpris, qui s'tait repenti, chaque fois
qu'on lui en parlait, de l'avoir convoqu, devait tre fort peu jaloux
de relever son titre, lorsque, surtout, le pape lui en donnait un, si
parfaitement quivalent. Cependant, son humeur querelleuse le porta 
puiser dans cette omission du mot de concile un nouveau sujet
d'attaque contre le Saint-Pre, qu'il rptait souvent dans les
conversations, quoique ce ne ft pas l, assurment, le principal
motif de son refus et de sa colre.

Les vques, qui taient  Savone, y restrent longtemps encore malgr
eux. Ils ne revinrent  Paris qu'au commencement du printemps de 1812.
L'empereur voulait, disait-il, les punir de leur maladresse. On ne
runit pas mme les membres du concile  Paris, pour leur faire part
de ce qui s'tait pass  Savone; on leur avait fait dire le 2 octobre
1811, par le _ministre de la police_, qu'ils eussent  rentrer dans
leurs diocses, et ils y retournrent. On ne publia rien sur la
ngociation, pas plus que sur le concile, pas plus que sur le bref.
Chacun tira de cet imbroglio ce qu'il voulut; et l'on pensa  autre
chose.

Les rigueurs continurent  Savone, dans le traitement qu'on y faisait
subir au Saint-Pre pendant l'hiver de 1811  1812 et le printemps
suivant. A cette poque, il parat qu'on eut quelque crainte, 
l'apparition d'une escadre anglaise, qu'elle pourrait enlever le pape;
et l'empereur donna l'ordre de le transfrer  Fontainebleau. Il
partit le 10 juin de Savone, et on fit voyager jour et nuit ce
malheureux vieillard. Il tomba assez srieusement malade  l'hospice
du Mont-Cenis; mais on ne le fora pas moins  continuer le voyage. On
l'avait oblig  se revtir d'habits qui ne pussent pas le faire
reconnatre sur la route qu'il parcourait. On avait eu grand soin
aussi de drober sa marche au public et l'on garda mme un secret si
profond, qu'en arrivant le 19 juin  Fontainebleau, le concierge qui
n'avait pas t prvenu de son arrive et qui n'avait rien prpar,
dut le recevoir dans son propre logement. Le Saint-Pre fut assez
longtemps avant de pouvoir se remettre des fatigues de ce pnible
voyage, et des rigueurs, au moins inutiles, dont on l'avait accabl.

Les cardinaux non disgracis par Napolon, qui taient  Paris, de
plus l'archevque de Tours, l'vque de Nantes, celui d'vreux, celui
de Trves, eurent ordre d'aller voir le pape. On dit qu'il exprima le
dsir que le cardinal Maury ft un peu plus sobre de ses visites. On
rpandit le bruit que le pape serait amen  Paris, et on fit de
grands prparatifs pour le recevoir au palais archipiscopal, o
toutefois il ne vint jamais.

La campagne de Russie, marque par tant de dsastres, touchait  son
terme. L'empereur, de retour  Paris le 18 dcembre 1812, se
nourrissait toujours de chimriques esprances et mditait sans doute
encore de gigantesques projets. Avant de s'y livrer, il voulut
reprendre les affaires de l'glise, soit qu'il se repentt de ne les
avoir pas finies  Savone, soit qu'il et la fantaisie de vouloir
prouver qu'il en ferait plus en deux heures de tte--tte avec le
pape, que n'en avaient fait le concile, ses commissions et ses plus
habiles ngociateurs. Cependant il avait pris d'avance des mesures qui
devaient faciliter sa ngociation personnelle. Le Saint-Pre tait
entour depuis plusieurs mois de cardinaux et de prlats, qui, soit
par conviction, soit par soumission  l'empereur, dpeignaient
l'glise comme parvenue  un tat d'anarchie qui mettait son existence
en pril. Ils rptaient sans cesse au pape que s'il ne se rapprochait
pas de l'empereur pour s'aider de sa puissance et arrter le mal, le
schisme devenait invitable. Enfin le pontife, accabl par l'ge, par
les infirmits et par les inquitudes et les soucis dont on agitait
son esprit, se trouvait bien prpar pour la scne que Napolon avait
projet de jouer et qui devait lui assurer ce qu'il croyait tre un
succs.

Le 19 janvier 1813, l'empereur accompagn de l'impratrice
Marie-Louise, entra inopinment dans l'appartement du Saint-Pre, se
prcipita vers lui, et l'embrassa avec effusion. Pie VII, surpris et
touch, se laissa entraner, aprs quelques explications,  donner son
approbation aux propositions qu'on lui imposa, plutt qu'on ne les lui
soumit. Elles furent rdiges en onze articles qui n'taient pas
encore un concordat, mais qui devaient servir de bases  un acte
nouveau. Le 24 janvier l'empereur et le pape apposrent leur signature
sur cette pice trange,  laquelle manquaient les formes
diplomatiques d'usage, puisque c'taient les deux souverains qui
avaient directement trait ensemble.

Il tait dit dans ces articles: que le pape exercerait le pontificat
en France et en Italie;--que ses ambassadeurs et ceux accrdits prs
de lui jouiraient de tous les privilges diplomatiques:--que ses
domaines qui n'taient pas alins seraient exempts d'impts, et que
ceux qui l'taient seraient remplacs jusqu' la somme de deux
millions de revenu;--que le pape nommerait, soit en France, soit en
Italie,  des vchs qui seraient ultrieurement dsigns;--que les
vchs _suburbains_ seraient rtablis et  la nomination du pape, et
que les biens non vendus de ces vchs seraient restitus;--que le
pape pourrait donner des vchs _in partibus_ aux vques romains
absents de leur diocse par l'effet des circonstances, et qu'il leur
serait fait une pension gale  leur ancien revenu, en attendant
qu'ils soient replacs dans des siges vacants;--que l'empereur et le
pape se concerteraient en temps opportun sur la rduction  faire,
s'il y avait lieu, aux vchs de la Toscane et du pays de Gnes,
ainsi que pour les vques  tablir en Hollande et dans les
dpartements hansatiques;--que la propagande, la pnitencerie et les
archives seraient tablies dans le lieu de sjour du Saint-Pre; enfin
que Sa Majest Impriale rendait ses bonnes grces aux cardinaux,
vques, prtres, laques, qui avaient encouru son dplaisir, par
suite des vnements actuels.--L'article principal, consenti par le
Saint-Pre  Savone, y figurait naturellement aussi, et il tait
rdig dans les termes suivants: _Dans les six mois qui suivront la
notification d'usage de la nomination par l'empereur aux archevchs
et vchs de l'empire et du royaume d'Italie, le pape donnera
l'institution canonique conformment aux concordats et en vertu du
prsent indult. L'information pralable sera faite par le
mtropolitain. Les six mois expirs sans que le pape ait accord
l'institution, le mtropolitain, et,  son dfaut ou s'il s'agit du
mtropolitain, l'vque le plus ancien de la province procdera 
l'institution de l'vque nomm, de manire qu'un sige ne soit
jamais vacant plus d'une anne._--Tel tait l'article 4.

Par un dernier article, le Saint-Pre dclarait qu'il avait t port
aux dispositions ci-dessus par considration de l'tat actuel de
l'glise et dans la confiance que lui a inspire Sa Majest, qu'elle
accordera sa puissante protection aux besoins si nombreux qu'a la
religion dans le temps actuel.

La nouvelle de la signature de ce trait rpandit une grande joie dans
le public. Mais il parat que celle du pape fut de courte dure. Les
sacrifices qu'il avait t amen  faire taient  peine consomms,
qu'il en ressentit une amre douleur; elle ne put que s'accrotre, 
mesure que les cardinaux exils et emprisonns, Consalvi, Pacca, di
Pietro, etc., en obtenant leur libert, reurent aussi l'autorisation
de se rendre  Fontainebleau. Ce qui se passa alors entre le
Saint-Pre et ces cardinaux, je n'ai pas la prtention de le savoir;
mais il faut que Napolon ait t averti par quelques symptmes de ce
qui allait arriver: car, malgr l'engagement qu'il avait pris avec le
pape de ne regarder les onze articles que comme des prliminaires qui
ne seraient pas publis[80], il se dcida nanmoins  en faire l'objet
d'un message que l'archichancelier fut charg de porter au Snat.

  [80] Le prambule de ce concordat porte en effet:

Sa Majest l'empereur et roi et Sa Saintet, voulant mettre un terme
aux diffrends qui se sont levs entre eux et pourvoir aux
difficults survenues sur plusieurs affaires de l'glise sont convenus
des articles suivants, _comme pouvant servir de base  un arrangement
dfinitif_.

Cette publicit prmature donne  un acte que le pape regrettait si
vivement d'avoir sign dut hter sa rtractation, qu'il adressa le 24
mars 1813 par un bref  l'empereur. J'ignore sur quels considrants le
Saint-Pre a fond cette rtractation; mais on ne peut que dplorer
la faiblesse qui dirigea sa conduite, dans cette circonstance et qui,
 si peu d'intervalle, le fit consentir  se rtracter. La meilleure
explication qu'on puisse donner  cette conduite, c'est que, par suite
d'un affaiblissement physique et moral, son esprit a pli devant les
exigences de Napolon, et n'a retrouv ses forces que quand il s'est
senti entour de ses fidles conseillers. On peut regretter, mais qui
se croira en droit de blmer?

Cette fois, l'empereur, quoique trs irrit de la rtractation, crut
qu'il tait de son intrt de ne pas faire d'clat, et prit le parti
de n'en tenir en apparence aucun compte. Il fit publier deux dcrets:
un du 13 fvrier et l'autre du 25 mars 1813. Par le premier, le
nouveau concordat du 25 janvier tait proclam loi d'tat; par le
second, il le dclarait obligatoire pour les archevques, vques et
chapitres, et ordonnait, en consquence de l'article IV de ce
concordat, aux mtropolitains, de donner l'institution aux vques
nomms, et, en cas de refus, ordonnait qu'ils seraient traduits devant
les tribunaux.

On restreignit de nouveau la libert qui avait t momentanment
accorde au Saint-Pre, et le cardinal di Pietro retourna  l'exil.
Puis Napolon partit bientt aprs pour cette campagne de 1813 en
Allemagne, prlude de celle qui devait amener sa chute.

Les dcrets lancs _ab irato_ ne furent pas excuts, et pendant les
diverses fluctuations de la campagne de 1813, le gouvernement imprial
tenta plusieurs fois de renouer avec le pape des ngociations qui
n'aboutirent  rien. Les choses tranrent ainsi en longueur, et l'on
ne prvoyait aucune issue, lorsque, le 23 janvier 1814, on apprit tout
 coup que le pape avait quitt ce jour-l mme Fontainebleau et
retournait  Rome.

Napolon tait alors vivement press par les troupes allies qui
avaient pntr en France; mais, comme il comptait bien en triompher,
on ne comprit pas le motif d'une rsolution si inattendue, si
prcipite. Elle s'explique cependant. Murat, qui avait abandonn la
fortune de l'empereur, et qui, comme nous l'avons dj dit, avait
trait avec la coalition, occupait alors les tats de l'glise, et il
est vident que Napolon, dans son indignation contre Murat, prfra
laisser rentrer le pape dans ses tats,  les voir dans les mains de
son beau-frre.

Pendant que Pie VII tait en route et que l'empereur combattait en
Champagne, un dcret du 10 mars 1814 annona que le pape reprendrait
possession de la partie de ses tats dont on avait form les
dpartements de _Rome_ et de _Trasimne_. Le lion, quoique vaincu, ne
voulait pas encore lcher toute la proie qu'il esprait bien
reprendre.

Le voyage du Saint-Pre ne se faisait pas sans entraves et sans
difficults, tellement que le gouvernement provisoire, que j'avais
l'honneur de prsider, se vit oblig de donner des ordres, le 2 avril
1814, pour qu'on mt fin  toutes ces entraves, et qu'on rendt sur la
route au Souverain Pontife les honneurs qui lui taient dus.

Il faut dire que le vice-roi d'Italie, Eugne, accueillit le pape avec
respect, et que Murat lui-mme n'osa pas s'opposer  ce qu'il reprt
possession de ses tats, quoiqu'il les occupt lui-mme avec ses
troupes.

Le pape arriva le 30 avril  Csne, le 12 mai  Ancne, et fit son
entre solennelle  Rome le 24 mai 1814.

En m'tendant aussi longuement que je viens de le faire sur les
ngociations entre l'empereur et le pape, j'avais un double but: je
voulais montrer jusqu'o la passion pouvait entraner Napolon quand
il rencontrait devant lui les rsistances mmes du bon droit, et
prouver que, dans la question traite ici, il eut galement tort dans
le fond et dans la forme; c'est ce qu'il me sera facile, je crois, de
dmontrer. Je n'ai plus rien  ajouter, ce me semble, pour constater
combien a t odieuse toute la conduite suivie par lui envers le pape,
depuis l'anne 1806; les faits que je viens d'exposer avec
impartialit et avec autant de sang-froid qu'il m'a t possible d'en
mettre en rapportant d'aussi indignes perscutions, ces faits parlent
d'eux-mmes; je risquerais d'en affaiblir l'impression en insistant.
Mais je tiens encore plus, peut-tre,  faire ressortir les fautes
normes, au point de vue de la politique gnrale, qui ont t
commises par l'empereur dans ses relations avec la cour de Rome.

Lorsque, en 1801, Napolon rtablit le culte en France, il avait fait
non seulement un acte de justice, mais aussi de grande habilet: car
il avait immdiatement ralli  lui, par ce seul fait, les sympathies
des catholiques du monde entier; et, par le concordat avec Pie VII, il
avait raffermi sur une base solide la puissance catholique un moment
branle par la Rvolution franaise, et dont tout gouvernement sens
en France doit aider le dveloppement, ne ft-ce que pour l'opposer
aux envahissements du protestantisme et de l'glise grecque. Or,
quelles sont les forces principales du catholicisme, comme de toute
puissance, si ce n'est l'unit et l'indpendance? Et ce sont
prcisment ces deux forces que Napolon voulut saper et dtruire le
jour o, pouss par l'ambition la plus insense, il entra en lutte
avec la cour de Rome. Il s'attaqua  l'unit de l'glise catholique,
en voulant priver le pape du droit d'instituer les vques;  son
indpendance, en arrachant au Saint-Sige son pouvoir temporel.

L'institution des vques par le pape est le seul vritable lien qui
rattache toutes les glises catholiques du monde  celle de Rome.
C'est elle qui maintient l'uniformit des doctrines et des rgles de
l'glise, en ne laissant arriver  l'piscopat que ceux reconnus
capables par le Souverain Pontife de les soutenir et de les dfendre.
Supposez un moment ce lien rompu, vous tombez dans le schisme.
Napolon tait d'autant plus coupable  cet gard, qu'il avait t
clair par les erreurs de l'Assemble constituante. Je ne crains pas
de reconnatre ici, quelque part que j'aie eue dans cette oeuvre, que
la constitution civile du clerg, dcrte par l'Assemble
constituante, a t peut-tre la plus grande faute politique de cette
Assemble, indpendamment des crimes affreux qui en ont t la
consquence. Il n'tait pas permis, aprs un pareil exemple, de
retomber dans la mme erreur et de recommencer contre Pie VII les
perscutions de la Convention et du Directoire contre Pie VI, qui
avaient t si svrement et si justement blmes par Napolon
lui-mme. Il n'y a donc aucune excuse possible pour sa conduite dans
cette question. On m'opposerait en vain qu'il s'est rencontr des
papes turbulents qui ont abus de l'institution des vques et s'en
sont fait une arme contre des gouvernements mme catholiques. Je
rpondrai  cela que c'est exact, mais que ces gouvernements se sont
tirs de cet embarras; qu'on ferait de mme si on s'y trouvait encore,
et que c'est une mauvaise politique, pour prvenir un abus possible,
de crer un danger rel. Ajoutons que Napolon tait moins justifiable
que tout autre d'agir comme il l'a fait, aprs avoir rencontr dans
Pie VII les facilits les plus inespres, pour rgler les affaires de
l'glise, et une mansutude et une douceur qui ne se sont pas
dmenties un seul instant, malgr les plus odieux procds: car la
bulle d'excommunication est un incident qui n'a eu aucune porte. Et
combien faut-il que Napolon ait t coupable dans cette occasion,
pour que lui, qui se vantait tant de crer partout des ennemis 
l'Angleterre, comme jadis Mithridate aux Romains, en soit venu  faire
du pape un alli des Anglais, et pour qu'il ait pu craindre un instant
de voir ceux-ci lui enlever sa victime  Savone?

La destruction du pouvoir temporel du pape par l'absorption des tats
romains dans le _grand empire_ tait, politiquement parlant, une faute
non moins grave. Il saute aux yeux que le chef d'une religion aussi
universellement rpandue sur la terre que l'est la religion catholique
a besoin de la plus parfaite indpendance pour exercer impartialement
son pouvoir et son influence. Dans l'tat actuel du monde, au milieu
des divisions territoriales cres par le temps et des complications
politiques rsultant de la civilisation, cette indpendance ne peut
exister que si elle est garantie par une souverainet temporelle. Il
serait aussi absurde de vouloir remonter au temps de la primitive
glise, o le pape n'tait que l'vque de Rome, parce que le
christianisme tait renferm dans l'empire romain, qu'il tait insens
 Napolon de prtendre faire du Saint-Pre un vque franais. Que
devenait alors le catholicisme dans tous les pays qui ne faisaient pas
partie de l'empire franais? Que penserait la France si le pape tait
entre les mains de l'Autriche ou de toute autre puissance catholique?
Le croirait-elle bien impartial, bien indpendant? Quelque illusion
que pt se faire Napolon sur l'tendue et sur la dure de sa
puissance, dans sa personne, ou dans celle de ses successeurs, il ne
devait pas crer un prcdent aussi dangereux et qui pouvait, un
jour, tre fatal  la France. 1814 a prouv que, dans ce genre, rien
n'tait impossible.

Je m'arrte: j'en ai dit assez pour montrer tout le mal que
l'insatiable ambition de l'empereur prparait pour la France dans
l'avenir. Mais, me diront peut-tre les rvolutionnaires de l'espce
de ceux de 1800, pourquoi, alors, avoir rtabli la religion, la
papaut? C'est Napolon lui-mme qui leur a d'avance rpondu en
faisant le concordat de 1801; mais c'est le Napolon vraiment grand,
clair, guid par son beau gnie, et non par les passions furieuses
qui, plus tard, l'ont touff.




FIN DE LA SIXIME PARTIE.




SEPTIME PARTIE

CHUTE DE L'EMPIRE--RESTAURATION

(1813-1814)




CHUTE DE L'EMPIRE--RESTAURATION

(1813-1814)


Il faut maintenant que l'attention de mes lecteurs se reporte 
l'poque du rgne de Napolon o je disais que, par un arrangement
habile fait en Espagne, il aurait pu arriver  une paix gnrale et
consacrer ainsi son propre tablissement.

Napolon avait t lev au pouvoir suprme par le concours de toutes
les volonts runies contre l'anarchie; l'clat de ses victoires
l'avait fait choisir, c'taient l tous ses droits; des dfaites les
annulaient, tandis qu'une paix glorieuse les aurait lgitims et
affermis. Mais, dupe de son imagination qui dominait son jugement, il
disait avec emphase qu'il fallait lever autour de la France un
rempart de trnes occups par des membres de sa famille, pour
remplacer cette ligne de forteresses cre autrefois par Louis XIV. Il
trouvait parmi ses ministres et parmi ses courtisans des hommes pour
approuver cette extravagance; et la plupart de ces hommes taient
d'anciens membres de la Convention, du conseil des Anciens... Mais le
bon sens des masses en France se bornait  dsirer la conservation des
rsultats vraiment utiles de la Rvolution, c'est--dire le maintien
des liberts civiles dont l'empereur avait  peine laiss subsister
les formes, en plaant sans cesse son pouvoir despotique au-dessus de
la loi.

Ses succs l'avaient tellement aveugl qu'il ne voyait pas qu'en
poussant  l'extrme le systme politique dans lequel il s'tait
follement engag, tant  l'intrieur qu' l'extrieur, il lasserait
les Franais aussi bien que les nations trangres, et forcerait les
uns et les autres  chercher en dehors de lui des garanties qui
pussent assurer la paix gnrale, et pour les Franais, la jouissance
de leurs droits civils.

Tout tait insens dans son entreprise contre l'Espagne. Pourquoi
ruiner un pays qui lui tait attach et dvou? Pour n'en saisir
qu'une partie, tandis qu'il livrait ses riches colonies  l'Angleterre
qu'il prtendait dtruire, ou au moins affaiblir partout? N'tait-il
pas vident que si toutes les provinces de la pninsule taient
forces de plier sous le joug franais et de subir la royaut de son
frre, les colonies espagnoles se soulveraient par leur propre
impulsion ou par celle de l'Angleterre? Le chef-d'oeuvre de la
politique,  cette poque, aurait t d'isoler assez la
Grande-Bretagne pour la laisser sans un lien quelconque avec le
continent et sans des rapports nouveaux avec les colonies. Napolon,
au contraire, par la guerre d'Espagne, lui ouvrit et le continent
d'Europe et les colonies d'Amrique.

En rappelant dans mes souvenirs ce qui m'avait frapp davantage
pendant les vingt annes dont je viens de parler, je me suis souvent
fait cette question: que serait-il arriv si l'empereur,  telle
poque de sa carrire, s'tait arrt, et chang de systme et ne se
ft occup qu' s'affermir? Ainsi, par exemple, aprs la paix de
Lunville, aprs avoir sign son premier trait avec la Russie, conclu
la paix d'Amiens avec l'Angleterre, et fait reconnatre le recs de
l'empire par toutes les puissances de l'Europe, tout ne lui tait-il
pas facile? La France avait acquis alors des limites auxquelles
l'Europe avait d consentir; les oppositions intrieures taient
calmes, la religion avait repris sa place dans l'tat. Cette
situation ne laissait videmment plus aucune chance  la maison de
Bourbon.

Si cette mme pense se prsente quelquefois  Louis XVIII, que de
reconnaissance ne doit-il pas avoir envers la Providence, et que de
soins ne doit-il pas apporter au bonheur et  la prosprit de la
France! Qu'il songe un moment  tout ce qu'il a fallu depuis 1803,
pour prparer son retour[81]!

  [81] Rappelons ici que cette partie des _Mmoires_ du prince de
  Talleyrand a t crite pendant la Restauration et avant la mort de
  Louis XVIII.

Il a fallu que toutes les illusions s'emparassent  la fois de
l'esprit de Napolon; qu'il se livrt sans prvision aux expditions
les plus hasardeuses; que, par caprice, il crt des trnes, et que
par d'autres caprices, il leur tt toute chance de stabilit, et se
ft des ennemis de ceux-l mmes qu'il plaait sur ces trnes. Il a
fallu que, pour dtruire la confiance de la France et des nations
trangres, il leur impost des institutions, d'abord rpublicaines,
puis monarchiques, puis qu'il fint par les soumettre  sa despotique
domination. Il a fallu, enfin, qu'il donnt aux peuples, qui bientt
s'entendent entre eux, la triste consolation de mpriser
successivement les diffrentes formes de gouvernement qui passaient
sous leur yeux, et qu'il ne vt pas que ce mpris, devait sortir parmi
les peuples, une disposition gnrale au soulvement et bientt aprs
 la vengeance.

Mais, si, dpassant encore cette date de 1803, nous nous reportons 
l'anne 1807, o l'empereur avait vaincu l'une aprs l'autre
l'Autriche, la Prusse et la Russie et tenait entre ses mains le destin
de l'Europe, quel grand et noble rle n'et-il pas pu jouer alors!

Napolon est le premier et le seul qui ait pu donner  l'Europe un
quilibre rel qu'elle cherche en vain depuis plusieurs sicles, et
dont elle est aujourd'hui plus loigne que jamais.

Il ne fallait pour cela: 1 qu'appeler  l'unit l'Italie, en y
transfrant la maison de Bavire; 2 que partager l'Allemagne entre la
maison d'Autriche, qui se serait tendue jusqu'aux bouches du Danube,
et la maison de Brandenbourg[82], qu'on aurait agrandie; 3 que
ressusciter la Pologne en la donnant  la maison de Saxe.

  [82] La maison de Hohenzollern-Brandenbourg, qui occupe le trne de
  Prusse.

Avec l'quilibre rel, Napolon a pu donner aux peuples de l'Europe
une organisation conforme  la vritable loi morale. Un quilibre rel
et rendu la guerre presque impossible. Une organisation convenable
et port chez tous les peuples la civilisation au degr le plus lev
qu'elle puisse atteindre.

Napolon a pu faire ces choses, et ne les a point faites. S'il les et
faites, la reconnaissance lui aurait lev partout des statues, et sa
mort aurait t pleure chez tous les peuples. Au lieu de cela, il a
prpar l'tat de choses que nous voyons, et amen les dangers qui
menacent l'Europe du ct de l'Orient. C'est sur ces rsultats qu'il
doit tre et qu'il sera jug. La postrit dira de lui: cet homme fut
dou d'une force intellectuelle trs grande; mais il n'a pas compris
la vritable gloire. Sa force morale fut trs petite ou nulle. Il n'a
pu supporter la prosprit avec modration, ni l'infortune avec
dignit; et c'est parce que la force morale lui a manqu, qu'il a fait
le malheur de l'Europe et le sien propre.

Plac pendant tant d'annes au milieu de ses projets, et, pour ainsi
dire, dans le cratre de sa politique, tmoin de tout ce qui se
faisait ou se prparait contre lui, il n'y a pas eu grand mrite 
prvoir que tous les pays rangs nouvellement sous ses lois, que
toutes les crations nouvelles places sous la domination de sa
famille, porteraient les premiers coups  sa puissance. Ce n'est pas
sans une douloureuse amertume, je l'avoue, que j'assistais  un pareil
spectacle. J'aimais Napolon; je m'tais attach mme  sa personne,
malgr ses dfauts;  son dbut, je m'tais senti entran vers lui
par cet attrait irrsistible qu'un grand gnie porte avec lui; ses
bienfaits avaient provoqu en moi une reconnaissance sincre. Pourquoi
craindrais-je de le dire?... j'avais joui de sa gloire et des reflets
qui en rejaillissaient sur ceux qui l'aidaient dans sa noble tche.
Aussi, je puis me rendre le tmoignage que je l'ai servi avec
dvouement, et, autant qu'il a dpendu de moi, avec un dvouement
clair. Dans le temps o il savait entendre la vrit, je la lui
disais loyalement; je la lui ai dite mme plus tard, lorsqu'il
fallait employer des mnagements pour la faire arriver jusqu' lui; et
la disgrce que m'a valu ma franchise me justifie devant ma conscience
de m'tre spar de sa politique d'abord, puis de sa personne, quand
il tait arriv au point de mettre en pril la destine de ma patrie.

Lorsque Napolon, repoussant toute transaction raisonnable, se lana,
en 1812, dans la funeste expdition de Russie, tout esprit rflchi
pouvait presque fixer d'avance le jour, o, poursuivi par les
puissances qu'il avait humilies, forc de repasser le Rhin, il
perdrait le prestige dont l'avait entour la fortune. Napolon, battu,
devait disparatre de la scne du monde; c'est le sort des usurpateurs
vaincus. Mais la France, une fois envahie, que de chances contre elle!
Quels moyens pouvaient conjurer les maux qui la menaaient? Quelle
forme de gouvernement devait-elle adopter, si elle rsistait  cette
terrible catastrophe? C'taient l de graves sujets de mditation pour
tous les bons Franais; s'y livrer tait un devoir pour ceux que les
circonstances, ou, si l'on veut, leur ambition, avaient dj appels,
 d'autres poques,  exercer de l'influence sur le sort du pays.
C'est ce que je me croyais le droit de faire depuis plusieurs annes;
et,  mesure que je voyais approcher le redoutable dnouement,
j'examinais et je combinais avec plus d'attention et de soin les
ressources qui nous resteraient. Ce n'tait ni trahir Napolon ni
conspirer contre lui, quoiqu'il me l'et plus d'une fois dclar. Je
n'ai conspir dans ma vie qu'aux poques o j'avais la majorit de la
France pour complice, et o je cherchais avec elle le salut de la
patrie. Les mfiances et les injures de Napolon  mon gard ne
peuvent rien changer  la vrit des faits, et, je le rpte
hautement: il n'y a jamais eu de conspirateur dangereux contre lui que
lui-mme. Il n'en a pas moins fait exercer contre moi la plus odieuse
surveillance pendant les dernires annes de son rgne. Je pourrais
presque faire valoir cette surveillance comme un tmoignage de
l'impossibilit dans laquelle je me serais trouv de conspirer, si
mme j'en avais eu le got.

On me pardonnera de rappeler un incident de cette surveillance, qui me
revient  la mmoire et qui montrera ce que la police de l'empereur
savait faire de l'intimit de la vie prive. Au mois de fvrier 1814,
j'avais, un soir, quelques personnes runies dans mon salon, au nombre
desquelles taient le baron Louis, l'archevque de Malines, M. de
Pradt, M. de Dalberg et plusieurs autres. On causait un peu de tout,
mais particulirement des vnements graves du moment, qui
proccupaient  bon droit tous les esprits. La porte s'ouvre avec
fracas, et, sans laisser le temps au valet de chambre de l'annoncer,
le gnral Savary, ministre de la police gnrale, s'lance au milieu
du salon en s'criant: Ah! je vous prends donc tous en flagrant dlit
de conspiration contre le gouvernement!--Quelque srieux qu'il ait
essay de mettre dans le ton de son exclamation, nous vmes bientt
que son intention tait de plaisanter, tout en cherchant cependant 
dcouvrir, s'il le pouvait, quelques notions propres  alimenter ses
rapports de police  l'empereur. Il ne parvint pas, toutefois,  nous
dconcerter, et l'tat des choses ne justifiait que trop bien
l'inquitude que chacun lui exprima sur la situation prilleuse de
Napolon et sur les consquences qui pouvaient en rsulter. Je serais
assez port  croire que sans la chute de l'empereur, M. le gnral
Savary n'aurait pas manqu de faire valoir prs de lui la hardiesse,
et, ce qu'il pensait tre, l'habilet de sa conduite dans cette
occasion. C'est, dcidment, un vilain mtier que celui de ministre de
la police.

Ce qu'il y a de bizarre dans la conduite de Napolon  mon gard,
c'est que, dans le temps mme o il tait le plus rempli de soupons
sur moi, il cherchait  me rapprocher de lui. Ainsi, au mois de
dcembre 1813, il me demanda de reprendre le portefeuille des affaires
trangres, ce que je refusai nettement, comprenant bien que nous ne
pourrions jamais nous entendre sur la seule manire de sortir du
ddale dans lequel ses folies l'avaient enferm. Quelques semaines
plus tard, au mois de janvier 1814, avant son dpart pour l'arme, et
lorsque M. de Caulaincourt tait dj parti pour le congrs de
Chtillon[83], l'empereur travaillait presque chaque soir avec M. de
la Besnardire[84], qui, en l'absence de M. de Caulaincourt, tenait le
portefeuille des affaires trangres. Dans ces entretiens, qui se
prolongeaient fort avant dans la nuit, il lui faisait souvent
d'tranges confidences. Eh bien, il lui a plusieurs fois rpt, aprs
avoir lu les dpches dans lesquelles le duc de Vicence rendait compte
de la marche des ngociations  Chtillon: Ah! si Talleyrand tait
l, il me tirerait d'affaire. Il se trompait, car je n'aurais pu le
tirer d'affaire, qu'en prenant sur moi, ce que j'aurais fait trs
probablement, d'accepter les conditions des ennemis; et si, ce
jour-l, il avait eu le plus lger succs militaire, il aurait
dsavou ma signature. M. de la Besnardire me raconta aussi une autre
scne  laquelle il assista, et qui est trop caractristique pour que
je ne la mentionne pas. Murat, pour rester fidle  la cause de son
beau-frre, demandait qu'on lui abandonnt l'Italie jusqu' la rive
droite du P. Il avait crit plusieurs lettres  Napolon, qui ne lui
rpondait pas, ce dont il se plaignait amrement, comme d'une marque
de mpris. Pourquoi, dit la Besnardire  l'empereur, Votre Majest
lui laisse-t-elle ce prtexte, et quel inconvnient trouverait-elle,
non pas  lui accorder ce qu'il veut, mais  le flatter de quelques
esprances?--Il rpondit alors: Est-ce que je puis rpondre  un
insens? Comment ne sent-il pas que mon extrme prpondrance a seule
pu faire que le pape ne ft pas  Rome; c'est l'intrt de toutes les
puissances qu'il y retourne, et, maintenant, cet intrt est aussi le
mien. Murat est un homme qui se perd; je serai oblig de lui faire
l'aumne; mais je le ferai enfermer dans un bon cul de basse-fosse,
afin qu'une si noire ingratitude ne reste pas impunie. Peut-on
comprendre si bien les folies des autres et ne pas se rendre compte
des siennes propres?

  [83] Ds le mois de novembre 1813, les ngociations avaient
  commenc. Les allis offraient alors les frontires des Alpes et du
  Rhin. Napolon consentit  la runion d'un congrs  Manheim. Mais
  les vnements se prcipitrent, et le congrs ne se runit que le
  7 fvrier  Chtillon-sur-Seine. M. de Caulaincourt, ministre des
  affaires trangres, y reprsentait l'empereur. Cette fois les
  allis n'offraient plus que les limites de 1789. Le congrs se
  spara le 19 mars, sans avoir abouti.

  [84] Jean-Baptiste de Gouey, comte de la Besnardire, n en 1765,
  tait entr dans la congrgation des oratoriens sous l'ancien
  rgime. En 1796 il entra au ministre des relations extrieures
  comme simple commis. Il devint en 1807, directeur de la premire
  division politique, et garda ces importantes fonctions jusqu'en
  1814. Il devint conseiller d'tat en 1826, se retira des affaires
  publiques en 1830, et mourut en 1843.

Je disais plus haut que Napolon seul avait conspir contre lui-mme,
et je puis tablir la parfaite exactitude de ce fait; car il est
constant que, jusqu' la dernire minute qui a prcd sa ruine, il
n'a dpendu que de lui de se sauver. Non seulement, comme je l'ai dj
dit, il pouvait, en 1812, par une paix gnrale, consolider  jamais
sa puissance; mais, en 1813,  Prague[85], il aurait obtenu des
conditions, sinon aussi brillantes qu'en 1812, du moins encore assez
avantageuses; et enfin, au congrs mme de Chtillon, en 1814, s'il
avait su cder  propos, il pouvait faire une paix utile  la France
rduite aux abois, et qui, mme, dans l'intrt de sa folle ambition,
lui aurait offert des chances de retrouver plus tard quelque gloire.
La terreur qu'il avait su inspirer  tous les cabinets a maintenu
ceux-ci, jusqu'au dernier moment, dans la rsolution de traiter avec
lui. Ceci rclame quelques dveloppements, et je veux consigner ici
des faits qui sont  ma parfaite connaissance, et qui constateront
l'exactitude de ce que j'avance. Il faut d'abord nous transporter  la
frontire des Pyrnes, o les armes franaises soutenaient si
bravement une lutte ingale contre les troupes anglaises, espagnoles
et portugaises runies. Nous reviendrons ensuite dans les plaines de
Champagne.

  [85] Aprs les victoires de Lutzen, de Bautzen et de Wurtschen,
  Napolon, triomphant, avait consenti  un armistice qui fut sign 
  Pleiswitz, le 5 juin. L'Autriche s'interposa comme mdiatrice et un
  congrs s'ouvrit  Prague le 12 juillet. Napolon ne voulut rien
  cder; les ngociations furent rompues le 10 aot, et l'Autriche
  entra dans la coalition.

La place de Saint-Sbastien avait t prise  la fin du mois d'aot
1813, et celle de Pampelune venait de se rendre dans les derniers
jours d'octobre, quand le duc de Wellington, qui voyait l'Espagne
dlivre de ce ct de ses ennemis, et tait inform de la bataille de
Leipzig et des rsultats importants qui la suivirent, se dcida 
porter la guerre sur le territoire franais, pour contribuer autant
que possible au triomphe de la cause gnrale de l'Europe; celle de
l'Espagne n'tait que secondaire.

Il passa la Bidassoa vers le milieu de novembre, malgr la vive
rsistance de l'arme franaise commande par le marchal Soult, et
son quartier gnral s'tablit le premier jour  Saint-P, petit
village de la frontire.

Le temps tait affreux, la pluie tombait par torrents, ce qui fora
l'arme  faire halte, et le quartier gnral  rester  Saint-P. Le
hasard fit qu'il se trouvait dans ce village un cur plein d'esprit et
d'activit, tout dvou aux Bourbons et  la cause royale; il avait
migr en Espagne au commencement de la Rvolution et il n'tait
rentr en France qu'aprs le concordat. Son nom tait l'abb Juda,
trs populaire parmi les Basques et trs estim parmi les Espagnols,
et comme le mauvais temps ne permettait pas au duc de Wellington de
sortir, l'ennui et l'oisivet lui firent chercher la socit du cur
chez lequel il tait log.

La conversation, naturellement, tourna sur l'tat de la France et sur
l'esprit qui y rgnait. Le cur n'hsita pas  affirmer qu'on tait
fatigu de la guerre  laquelle on ne voyait aucun terme; qu'on tait
surtout trs irrit contre la conscription, et qu'on se plaignait
beaucoup du poids des impositions; enfin, qu'on dsirait un changement
 peu prs comme un malade dsire changer de position dans son lit
avec l'espoir de trouver du soulagement: Le colosse a des pieds
d'argile, disait l'abb Juda, attaquez-le vigoureusement, avec
rsolution, et vous le verrez s'crouler plus facilement que vous ne
croyez.

Ces conversations convainquirent le duc de Wellington de la ncessit
d'attaquer simultanment la France par toutes ses frontires si l'on
voulait obtenir du chef du gouvernement une paix honorable et sre, et
il fit part de ce plan  son gouvernement.

Il ne fut pas question des Bourbons, car on voyait bien qu'ils taient
oublis et entirement inconnus  la gnration nouvelle. On voulut
cependant faire un essai de l'effet produit par l'apparition subite
d'un de ces princes sur une partie quelconque du territoire franais,
et savoir  quoi s'en tenir; c'est ce qui motiva l'arrive du duc
d'Angoulme[86] au quartier gnral de Saint-Jean-de-Luz dans les
premiers jours du mois de janvier 1814.

  [86] Louis-Antoine de Bourbon, duc d'Angoulme, fils an du
  comte d'Artois (1775-1844). Il avait pous en 1799 la princesse
  Marie-Thrse, fille de Louis XVI.

Le duc d'Angoulme fut trs bien reu par le gnral en chef, ce qui
tait trs naturel; par le maire de la ville de Saint-Jean et par le
clerg; mais sans produire aucun effet sur le peuple, except celui de
la curiosit. On courait sur son passage le dimanche, quand il allait
 l'glise, sans tmoigner aucun sentiment, ni donner aucune preuve
d'approbation ou de dsapprobation. S'il y eut des offres de service,
des protestations de fidlit, elles restrent trs secrtes, et on
n'en vit pas le moindre effet  l'extrieur.

On attendait ainsi tout du temps, quand, vers la moiti du mois de
janvier, dbarqua  Saint-Jean-de-Luz, venant de Londres, sir Henry
Bunbury[87], sous-secrtaire du ministre de la guerre, qui, parmi
diffrentes commissions importantes, avait celle d'informer le duc de
Wellington de l'acceptation par l'Angleterre des bases proposes 
Francfort par les souverains allis pour rgler la paix gnrale, et
de la ncessit de prvenir et d'empcher que, sous la protection
anglaise, on excitt le peuple  la rbellion contre le gouvernement
existant avec lequel on tait en ngociation. Le gouvernement anglais,
par un sentiment trs honorable, ne voulait pas soulever des peuples,
qu' la paix, on aurait d abandonner au ressentiment du gouvernement
de Napolon, et il insistait tellement sur ce point que la situation
du duc d'Angoulme au quartier gnral devint trs fausse pour lui et
trs embarrassante pour le gnral en chef. En consquence on ne
l'invita plus  prendre part aux oprations qu'on allait entreprendre,
comme on en avait eu d'abord l'intention; et lorsque, dans les
premiers jours du mois de fvrier, il fut question de passer l'Adour
pour attaquer l'arme franaise et faire le sige de Bayonne, on
laissa le duc d'Angoulme  Saint-Jean-de-Luz, loign du thtre des
oprations.

  [87] Sir Henry Edward Bunbury, n en 1778, lieutenant gnral dans
  l'arme anglaise. En 1809, il devint sous-secrtaire d'tat au
  dpartement de la guerre. En 1815, il fut charg, avec l'amiral
  Keith, de notifier  l'empereur Napolon son exil  Sainte-Hlne.
  Il entra  la Chambre des communes en 1830, et refusa peu aprs le
  portefeuille de la guerre. Il mourut en 1860.

C'est alors, et au moment de passer les gaves, que se prsentrent au
gnral en chef diverses personnes venant de Bordeaux, et parmi elles
M. de la Rochejacquelein[88], qui insistrent beaucoup sur la
ncessit de faire un mouvement en faveur des Bourbons, faisant valoir
les bonnes dispositions de la ville de Bordeaux. Ils virent le prince
 Saint-Jean-de-Luz et, diffrentes fois, le duc de Wellington qui se
trouvait alors vers Saint-Palais. Ils tchrent de l'engager 
favoriser et  exciter ce mouvement, mais il fut inbranlable dans
ses refus, d'accord avec les instructions qu'il venait de recevoir de
son gouvernement.

  [88] Louis du Vergier, marquis de La Rochejacquelein, frre du
  clbre gnral venden tu en 1794. Il naquit en 1777, suivit son
  pre en migration, et revint en France en 1801. En 1814, il vint
  au-devant du duc d'Angoulme  Saint-Jean-de-Luz et fut, peu aprs,
  nomm par Louis XVIII marchal de camp. Durant les Cent-jours, il
  chercha  soulever la Vende, mais fut tu le 4 juin au combat du
  Pont-de-Mathes. Il avait pous la veuve du marquis de Lescure.

Le 27 fvrier, les Franais perdirent la bataille d'Orthez, qui laissa
 dcouvert tout le pays des Landes jusqu' Bordeaux, et le duc de
Wellington, qui dsirait avoir une communication plus facile, plus
directe et plus ouverte avec son pays, se dcida  occuper cette ville
militairement, en y envoyant la 7e division de son arme, sous les
ordres de lord Dalhousie.

Les prires et les instances pour le mouvement en faveur des Bourbons
se renouvelrent plus que jamais, et d'autres personnes arrivrent de
Bordeaux, pressant ce mouvement  l'occasion de l'occupation
militaire.

Le duc de Wellington ne crut pas devoir s'y opposer; mais, voulant
clairer le peuple de Bordeaux et l'informer de l'tat des affaires
entre son gouvernement et ceux des allis, il nomma le gnral
Beresford[89], marchal gnral des troupes portugaises et le second
de l'arme, pour excuter cette opration. Il lui donna les
instructions les plus positives de dclarer, avant d'entrer dans la
ville, et aprs l'occupation, qu'on traitait la paix avec l'empereur
Napolon, qu'il tait mme probable qu'elle tait faite, et qu'une
fois publie, l'arme allie se retirerait du pays sans pouvoir
prter assistance  personne; que c'tait donc aux habitants de
Bordeaux  dcider eux-mmes s'ils voulaient courir les chances de
leur entreprise.--On crivit dans les mmes termes aux deux
gouvernements de la pninsule, et la veille de son entre  Bordeaux,
le marchal Beresford dclara ce qu'on vient de lire au maire, M.
Lynch[90], qui, avec quelques autres personnes, tait venu  la
rencontre du duc d'Angoulme, celui-ci ayant suivi le quartier gnral
de lord Beresford.

  [89] William Carr, vicomte Beresford, issu d'une famille
  irlandaise. N en 1768, il entra dans l'arme, et fit les campagnes
  de 1793 et 1794 contre la France. En 1795, il passa aux Antilles,
  puis aux Indes (1799), en gypte (1800), au Cap (1805). En 1806, il
  attaqua Buenos-Ayres, alors colonie espagnole, mais fut battu et
  fait prisonnier. De retour en Angleterre, il commanda une
  expdition contre Madre, dbarqua en Portugal en 1808, et fut
  nomm commandant de Lisbonne. Il devint alors major gnral et
  gnral en chef des troupes portugaises. Il fit en cette qualit
  les campagnes d'Espagne jusqu'en 1814. Aprs la paix, il entra  la
  Chambre des lords. Il mourut en 1854.

  [90]Jean-Baptiste, comte Lynch, n  Bordeaux, en 1749. Sa famille
  d'origine irlandaise, avait migr aprs la rvolution de 1688, et
  s'tait fixe dans cette ville. Lynch fut reu en 1771 conseiller
  au parlement de Bordeaux. Il fut longtemps emprisonn sous la
  Terreur. Sous l'empire, il devint conseiller gnral de la Gironde
  et maire de Bordeaux en 1808. En 1814, il appela les Anglais et
  proclama la restauration des Bourbons ds le 12 mars. En 1815, il
  chercha avec la duchesse d'Angoulme  organiser la rsistance,
  mais il choua et s'enfuit en Angleterre. A la deuxime
  restauration il fut cr pair de France. Il mourut en 1835.

Cette dclaration rpandit le dcouragement parmi la plupart de ceux
qui taient dans le complot, et, pour neutraliser le mauvais effet
qu'elle pourrait produire dans le public, M. Lynch se hasarda  dire
dans une proclamation que le mouvement se faisait d'accord avec
l'arme anglaise, ce qui occasionna une rclamation trs nergique de
la part du duc de Wellington, qui exigea une rtractation et qui
l'obtint enfin, malgr les dmarches de M. Ravez[91], envoy par le
duc d'Angoulme au quartier gnral du duc pour donner des
explications; elles ne contentrent pas celui-ci, qui insista sur la
rtractation des expressions de M. Lynch, et elle eut lieu.

  [91] Simon Ravez, n en 1770, tait en 1791 avocat  Lyon. Il prit
  une part active  la rvolte de cette ville contre la Convention et
  dut, aprs la dfaite des Lyonnais, se rfugier  Bordeaux. Il
  dclina toute fonction publique sous l'empire, et en 1814 fut un
  des premiers  proclamer la restauration des Bourbons. Il fut lu
  en 1816, dput de la Gironde et devint, en 1819, prsident de la
  Chambre. En 1817, il avait t nomm sous-secrtaire d'tat au
  ministre de la justice. Il se retira en 1830. En 1848, il fut
  nomm dput  l'Assemble lgislative, mais mourut en 1849.

Le reste du mois de mars se passa sans aucun vnement dcisif, les
Franais se retirant toujours devant l'arme anglaise, et  la fin,
ils furent obligs de passer la Garonne dans les premiers jours
d'avril, pour prendre une forte position devant la ville de Toulouse,
sur le canal de Languedoc.

Le 6 avril, le quartier gnral anglais se trouvait  Grenade, sur la
rive gauche de la Garonne, et le mme jour le duc de Wellington reut
une lettre officielle de lord Bathurst[92], secrtaire d'tat de la
guerre, qui lui annonait qu' la rception de sa lettre, la paix
devait tre faite avec l'empereur Napolon, mais qu'il devait toujours
continuer ses oprations militaires jusqu' ce qu'il ait reu la
notification officielle de la paix, des plnipotentiaires anglais qui
taient  Chtillon.

  [92] Henry comte de Bathurst, fils du chancelier de ce nom. N en
  1762, il fut nomm en 1793, membre de la commission pour l'Inde et
  en 1809, secrtaire d'tat de la guerre et des colonies, sous le
  ministre Castlereagh. Ardent adversaire de la France, il soutint
  nergiquement devant le parlement le parti de la guerre, et en
  1815, insista pour la dtention de Napolon  Sainte-Hlne. Il
  resta au pouvoir jusqu'en 1827, dut alors cder la place  un
  ministre whig, mais revint au pouvoir l'anne suivante. Le
  contre-coup de la rvolution de Juillet le fora de nouveau  la
  retraite. Il mourut en 1834.

On passa, en consquence, la Garonne le 8 avril, et, le 10, eut lieu
la bataille de Toulouse, sans que d'une part ni de l'autre on et la
moindre connaissance de ce qui se passait  Paris, except de la
nouvelle de l'entre des allis dans la capitale, que les autorits
de Toulouse avaient fait afficher dans les carrefours.

Aprs la bataille, les Franais vacurent la ville dans la nuit du 11
au 12, et telle tait la persuasion du duc de Wellington de la
signature de la paix avec Napolon, que quand, vers les dix heures du
matin et au moment de monter  cheval pour entrer dans la ville, le
12, on vint lui communiquer officiellement qu'on y avait proclam les
Bourbons et qu'on avait arbor le drapeau blanc au Capitole, aprs
avoir renvers le buste de Napolon, il ne cacha pas sa dsapprobation
et son dsir d'avoir t consult par la ville avant d'avoir fait un
pareil mouvement. Il rpta alors ce qu'il avait dit aux Bordelais. Il
tint le mme langage devant la municipalit de Toulouse, quand, aprs
avoir t reu par la garde nationale avec les couleurs des Bourbons,
il mit pied  terre au Capitole. Les expressions du duc taient
claires, prcises, et n'admettaient pas d'interprtation.

Mais, vers trois heures de l'aprs-midi, arriva de Bordeaux le colonel
anglais Frdric Ponsomby, prcdant MM. de Saint-Simon et le colonel
H. Cook, envoys par le gouvernement provisoire pour communiquer aux
deux armes les vnements de Paris: l'abdication de l'empereur et le
rtablissement des Bourbons.

On accusa alors le gouvernement provisoire d'avoir retard
l'information aux armes d'vnements aussi importants et de n'avoir
pas prvenu l'effusion du sang, qu'occasionna la bataille de Toulouse.
Mais cette accusation tait sans fondement, car le gouvernement
provisoire ne perdit pas de temps  faire partir M. de Saint-Simon et
le colonel H. Cook, chargs par lui d'informer les deux armes de
l'abdication de l'empereur et du rtablissement des Bourbons, et, bien
certainement, en examinant les dates de leurs dpches, on voit qu'ils
seraient arrivs  temps pour sauver la vie  tant de malheureux, si,
arrts  Orlans et conduits  Blois o tait l'impratrice
Marie-Louise, on les avait fait partir pour leur destination, au lieu
de les diriger sur Bordeaux o tait alors le duc d'Angoulme.

Quand on examine bien les dates des derniers vnements, et qu'on voit
qu'un mois aprs la dclaration de la ville de Bordeaux, non seulement
on continuait  traiter la paix avec Napolon, mais qu'on la croyait
faite et signe avec lui, d'aprs la lettre, de lord Bathurst, reue 
Grenade, on peut apprcier l'importance de cette dclaration et son
peu d'influence sur le renversement du gouvernement imprial et sur le
rtablissement des Bourbons, si les vnements de Paris n'avaient pas
dcid bien autrement la question.

Il rsulte de tous ces faits incontestables que le gouvernement
anglais tait rest convaincu jusqu'au dernier moment que la paix
avait pu tre signe  Chtillon avec Napolon, ce qui, disons-le en
passant, diminue un peu le mrite que Louis XVIII prtait, dit-on, au
prince rgent d'Angleterre, quand il affirmait que c'tait  lui,
aprs Dieu, qu'il devait son rtablissement sur le trne.

Revenons maintenant aux vnements qui se passrent  Paris et en
Champagne, et c'est ici qu'il convient de parler de la mission de M.
de Vitrolles au quartier gnral des souverains allis. Les rsultats
de cette mission serviront  claircir le fond de la question que je
traite, et, quant  la mission elle-mme, je pourrais dire ce qu'il y
a de vrai dans la part qu'on m'y a attribue.

Ainsi que je l'ai dit, il ne se tramait  Paris aucune conspiration
contre l'empereur; mais il y rgnait une inquitude gnrale et trs
prononce sur les consquences qu'amneraient et sa conduite insense
et sa rsolution de ne pas conclure la paix. Il devenait de la plus
haute importance de connatre le parti que prendraient les puissances
coalises, le jour, invitable pour les gens qui voyaient de prs
l'tat des choses, o elles auraient renvers la puissance de
Napolon. Continueraient-elles  vouloir traiter avec lui?
Imposeraient-elles  la France un autre gouvernement, ou, en la
laissant libre de le choisir elle-mme, la livreraient-elles  une
anarchie dont il tait impossible de calculer les effets?

J'tais inform de quelques propos tenus par l'empereur Alexandre  la
grande-duchesse Stphanie de Bade; d'insinuations faites aussi par ce
souverain  l'gard d'Eugne de Beauharnais et des prtentions de
Bernadotte. M. Fouch intriguait avec la reine Caroline, femme de
Murat. Enfin les journaux anglais m'avaient appris que le duc
d'Angoulme tait au quartier gnral de lord Wellington, et que le
comte d'Artois s'tait rendu en Suisse prs de la frontire de France.
Il y avait l tant d'lments divergents, qu'il tait impossible de
s'arrter  un systme raisonnable tant qu'on ne connatrait pas les
vritables intentions des puissances coalises, qui, en dfinitive,
seraient les matresses de la situation si elles triomphaient de
Napolon. C'tait donc leur opinion qu'il s'agissait de connatre. Il
fallait pour cela que quelqu'un de sr se rendt  leur quartier
gnral. M. le baron de Vitrolles se prsenta pour cette mission
dlicate et difficile. Je ne le connaissais pas; mais il tait li
avec M. Mollien et avec M. d'Hauterive[93]. On m'en parla comme d'un
homme distingu, nergique, royaliste de coeur, mais ayant cependant
reconnu la ncessit d'tablir en France avec la royaut, des
institutions constitutionnelles; je crois mme me souvenir qu'il avait
crit une brochure dans ce sens, qu'il publia aprs le rtablissement
des Bourbons[94].

  [93] Alexandre-Maurice Blanc, comte d'Hauterive, n en 1754, entra
  dans la diplomatie et fut secrtaire de M. de Choiseul-Gouffier 
  Constantinople. En 1792 il fut nomm consul aux tats-Unis, mais
  fut destitu l'anne suivante. Il rentra en France aprs le 18
  fructidor, et fut nomm chef de division au ministre des relations
  extrieures. Aprs le 18 brumaire, il entra au conseil d'tat. En
  plusieurs occasions il eut  faire l'intrim du ministre des
  affaires trangres. Il resta en fonctions sous la Restauration et
  mourut en 1830.

  [94] _Du ministre dans le gouvernement reprsentatif_, par un
  membre de la Chambre des dputs (Paris, Dentu, 1815).--M. de
  Vitrolles tait alors dput des Basses-Alpes.

Les instructions donnes  M. de Vitrolles ne portaient que sur ces
deux points-ci: En supposant, ce qui est invitable, que Napolon
succombe dans la lutte, quel parti prendront les cabinets allis?
Traiteront-ils encore avec l'empereur? Ou laisseront-ils la France
libre de choisir une autre forme de gouvernement?

M. de Vitrolles dut employer une route dtourne et assez longue pour
se rendre au quartier gnral des allis, o il n'arriva que le 10
mars 1814. C'tait prcisment le jour fix o Napolon devait donner
sa rponse dfinitive sur l'acceptation ou la non acceptation de
l'_ultimatum_ des puissances allies. Cette rponse ayant t trouve
dilatoire et non satisfaisante, les plnipotentiaires voulaient
rompre[95]. Mais M. de Caulaincourt, par son crdit personnel, obtint
un nouveau dlai jusqu'au 15 mars. Je fais cette observation pour bien
constater que la mission de M. de Vitrolles n'eut aucune influence sur
la dcision des gouvernements allis[96] qui, jusqu'au 15 mars 1814,
persvrrent dans la volont de traiter avec l'empereur, et que c'est
l'enttement seul de celui-ci qui empcha les ngociations d'aboutir.
Le 15 mars, on lui offrait encore les limites de la France en 1789, et
le trait de Chaumont[97] du 1er mars 1814 tablit de la manire la
plus irrfragable qu' cette date les puissances allies ne songeaient
pas  d'autre souverain pour la France que Napolon.

  [95] Les allis offraient les limites de 1790. Napolon dans le
  contre-projet produit le 15 mars par M. de Caulaincourt, exigeait
  la ligne des Alpes et du Rhin. En outre, il rclamait en Italie un
  tablissement pour le prince Eugne, et un autre pour la princesse
  lisa.

  [96] Nous avons voulu ajouter des claircissements sur ce point
  important des _Mmoires_ de M. de Talleyrand, et nous avons demand
   M. le comte de Nesselrode, aujourd'hui chancelier de l'empire de
  Russie, de nous communiquer les renseignements qu'il lui serait
  possible de nous donner  cet gard. Voici ceux qu'il a bien voulu
  nous fournir:

  Pendant la campagne de 1814, et  la seconde entre que les
  troupes allies firent dans la ville de Troyes, le quartier gnral
  des souverains y sjourna. Je m'y trouvais, lorsque je vis entrer
  chez moi un monsieur qui m'tait inconnu, et qui s'tait fait
  annoncer sous le nom de M. de Saint-George. Puis, ce monsieur, se
  faisant bientt connatre pour tre le baron de Vitrolles, dclara
  qu'il tait envoy de Paris par plusieurs personnages pour faire
  des communications importantes aux souverains allis; il dsigna
  parmi ces personnages MM. de Talleyrand et de Dalberg. Pour
  s'accrditer auprs de moi, auquel il tait spcialement adress,
  il tira de sa poche une feuille de papier blanc et demanda de la
  lumire. A l'aide de cette lumire, il fit revivre l'encre
  sympathique, et je pus reconnatre l'criture d'un de mes amis et
  parents, M. de..., qui me mandait:--Recevez la personne que je
  vous envoie de toute confiance; coutez-la, et reconnaissez-moi. Il
  est temps d'tre plus clair. Vous marchez sur des bquilles.
  Servez-vous de vos jambes, et voulez ce que vous pouvez.--M. de
  Vitrolles entra dans de grands dtails sur la situation de
  Napolon, sur la lassitude que la nation franaise prouvait de son
  joug et sur le besoin qu'elle avait de garanties contre son
  despotisme. La disposition des souverains allis n'tait pas telle
  qu'on pt donner immdiatement suite  ces communications; et M. de
  Vitrolles dut repartir avec de vagues promesses.

  Un autre incident plus grave survint quelque temps aprs. Vers la
  fin du mois de mars 1814, au moment o se livrait la bataille
  d'Arcis-sur-Aube (20 et 21 mars), j'assistais  une confrence qui
  se tenait  Bar-sur-Aube, entre les ministres des souverains
  allis. La confrence termine, le chancelier d'Hardenberg voulut
  me retenir  dner. Je m'excusai, tant press de rejoindre
  l'empereur Alexandre et de lui rendre compte des dlibrations qui
  venaient d'avoir lieu. J'eus ainsi le bonheur d'atteindre
  l'empereur Alexandre  Arcis, tandis que les autres ministres et
  l'empereur d'Autriche furent coups de l'arme par le mouvement que
  Napolon fit sur Saint-Dizier, et forcs de se diriger sur Dijon.
  Le mme soir le quartier gnral russe tait transport au chteau
  de Dampierre. On y arriva tard. Le quartier gnral de l'empereur
  Alexandre s'y trouva runi  celui du prince de Schwarzenberg.
  J'tais log dans une mansarde. A peine endormi, un aide de camp du
  prince Wolkonsky vint me rveiller et m'inviter  descendre chez le
  prince de Schwarzenberg, pour aider  dbrouiller et  lire une
  nombreuse correspondance des autorits de Paris avec l'empereur
  Napolon, intercepte sur un courrier qui lui tait adress.

  Je me mis sur-le-champ  la besogne, et je trouvai des lettres et
  des rapports crits par l'impratrice Marie-Louise, par les
  ministres et entre autres par le ministre de la police, Savary,
  dans lesquels ils rendaient compte  Napolon qu'ils n'avaient plus
  aucun moyen de rsistance, et que l'opinion publique tait fort
  anime contre lui; qu'il serait  peu prs impossible de dfendre
  Paris si l'ennemi s'en approchait. Enfin, on annonait les succs
  du duc de Wellington sur la frontire des Pyrnes et l'arrive du
  duc d'Angoulme  Bordeaux.

  Je rendis immdiatement compte  l'empereur Alexandre des
  importantes informations contenues dans les lettres interceptes.
  Elles firent natre le projet de runir la grande arme  celle de
  Blcher et de marcher sur Paris, en masquant ce mouvement par un
  corps de six mille hommes de cavalerie, qui suivrait Napolon vers
  Saint-Dizier. L'empereur Alexandre communiqua ce projet au roi de
  Prusse avec lequel il se runit sur des hauteurs devant
  Vitry-le-Franais, et c'est l qu'il fut rsolu que l'on marcherait
  droit sur Paris. (_Note de M. de Bacourt._)

  [97] Le trait de Chaumont sign entre toutes les puissances
  allies prolongeait leur alliance pour une priode de vingt annes,
  et dclarait qu'il ne serait fait de paix avec l'empereur Napolon
  qu'autant que celui-ci accepterait l'ultimatum propos au congrs
  de Chtillon.

M. de Vitrolles vit d'abord  Troyes MM. de Nesselrode et de
Stadion[98]. Il leur exposa l'tat des esprits  Paris et dans les
parties de la France qui n'taient pas encore envahies; il leur
dclara que plusieurs personnes qu'il nomma, dsiraient un changement,
et des garanties lgislatives contre les violences et le caractre de
l'empereur, et qu'il devenait urgent de prendre un parti pour empcher
la France de retomber dans l'anarchie.

  [98] Jean-Philippe-Joseph-Charles, comte de Stadion, n en 1763,
  homme d'tat autrichien. Il dbuta ds 1787 par tre ambassadeur 
  Stockholm, puis  Londres en 1790. Il donna sa dmission en 1792,
  et ne reparut sur la scne qu'en 1804. Il fut alors charg de
  l'ambassade de Saint-Ptersbourg et contribua beaucoup  nouer la
  troisime coalition. Aprs la paix de Presbourg, il fut nomm
  ministre des affaires trangres. Il dut se retirer aprs la
  campagne de 1809. A partir de 1812, il prit de nouveau une grande
  part aux incidents diplomatiques qui se succdrent jusqu' la
  chute de Napolon. Il parut au trait de Toeplitz, aux confrences
  de Francfort, au congrs de Chtillon, et signa le trait de Paris,
  1814. En 1815, il fut nomm ministre des finances. Il mourut  Bade
  en 1824.

M. de Stadion le conduisit chez M. de Metternich, qui, aprs l'avoir
cout, lui rpondit:

Qu'il voulait sans dtour lui faire connatre toute la pense des
puissances; qu'elles reconnaissaient que Napolon tait un homme avec
lequel il tait impossible de continuer  traiter; que le jour o il
avait des revers, il paraissait accder  tout; que lorsqu'il obtenait
un lger succs, il revenait  des prtentions aussi exagres
qu'inadmissibles. Qu'on voulait donc tablir en France un autre
souverain, et rgler les choses de manire que l'Autriche, la Russie
et la France fussent, sur le continent, des pays d'une gale force, et
que la Prusse devait rester une puissance moiti moins forte que
chacune des trois autres; qu' l'gard du nouveau souverain  tablir
en France, il n'tait pas possible de penser aux Bourbons,  cause du
personnel des princes de cette famille.

Telle fut, d'aprs M. de Vitrolles, l'opinion exprime par M. de
Metternich.

M. de Vitrolles, dvou aux Bourbons, et que cette rponse
satisfaisait peu, pria M. de Nesselrode de lui mnager une entrevue
avec l'empereur Alexandre, et l'obtint.

L'empereur Alexandre rpta  peu prs les mmes choses que les
ministres, mais il ajouta, sur la question du choix du souverain pour
la France, qu'il avait pens d'abord  tablir Bernadotte, ensuite
Eugne de Beauharnais, mais que diffrents motifs s'y opposaient;
qu'au reste l'intention tait surtout de consulter les voeux des
Franais eux-mmes, et que, mme si ceux-ci voulaient se constituer en
rpublique on ne s'y opposerait pas. L'empereur s'tendit encore plus
que les ministres sur l'impossibilit de songer aux Bourbons.

M. de Vitrolles vit aussi l'empereur d'Autriche qui lui dit qu'il se
rendait  Dijon, que l'empereur de Russie et le roi de Prusse
prendraient  Paris le parti que les circonstances indiqueraient, et
qu'il y viendrait plus tard.

M. de Vitrolles, au lieu de retourner  Paris, alla rejoindre M. le
comte d'Artois, qui, de la Suisse tait entr en France et se trouvait
dj  Nancy. Il y vit le prince le 23 mars et ne donna pas de ses
nouvelles  Paris, o il n'arriva qu'aprs l'entre des allis. Plus
tard il retourna prs du comte d'Artois,  Nancy, mais charg par le
gouvernement provisoire d'inviter le prince  venir  Paris[99].

  [99] Voir l'Appendice I  la fin de la septime partie, qui
  contient le rcit de cette mission de M. de Vitrolles, par le duc
  de Dalberg.

Pendant tout ce temps que faisait l'empereur Napolon?

Aprs avoir t attaqu par des forces considrables en avant d'Arcis,
le 20 mars, et avoir acquis la certitude que c'tait la grande arme
allie que l'empereur Alexandre commandait en personne, l'empereur
Napolon passa sur la rive droite de l'Aube, et se porta par
Sommes-Puis et Olconte sur Saint-Dizier, o il arriva le 23 mars. De
Saint-Dizier, il se dtermina  marcher sur les derrires de l'ennemi,
et alla coucher  Doulevent. Au moment de continuer son mouvement, il
reut (je crois du marchal Macdonald) le rapport que des forces trs
nombreuses, on disait mme une arme, suivaient son arrire-garde. En
consquence de ce rapport, l'empereur suspendit sa marche, sjourna le
23  Doulevent, et le marchal Macdonald ayant insist sur
l'exactitude des renseignements qu'il avait envoys et dont l'empereur
avait dout, il se dcida  se reporter avec toutes ses forces sur
Saint-Dizier, mais au lieu de l'arme dont il avait t fait mention,
il ne trouva qu'un corps de cavalerie command par le gnral
Wintzingerode[100], qui arriv  Saint-Dizier, se spara et se retira
dans trois diffrentes directions, Bar, Joinville et Vitry. La partie
la plus considrable prit cette dernire route.

  [100] Ferdinand baron de Wintzingerode, n en 1770  Bodenstein
  (Wurtemberg), entra d'abord au service du landgrave de Hesse, puis
   celui de l'empereur d'Allemagne. En 1797, il se rendit en Russie
  et obtint le grade de major, devint aide de camp d'Alexandre en
  1802, et ambassadeur  Berlin (1805). Il fit les campagnes de 1805,
  1806 et 1807. Il se trouvait  Essling en 1809, o il fut
  grivement bless. C'est alors qu'il fut nomm feld-marchal. Il
  eut une part active aux campagnes de 1812, de 1813 et 1814, et se
  distingua particulirement  la tte de la cavalerie russe. Il
  mourut en 1818.

L'empereur Napolon tint une espce de conseil pour savoir si on les
suivrait; mais, comme on craignait d'prouver une forte rsistance 
Vitry, de trouver peut-tre le pont sur la Marne coup, il fut dcid
qu'on se reporterait de nouveau sur Doulevent o l'on arriva le 28,
ayant sjourn un jour  Saint-Dizier. Ce fut  Doulevent que
l'empereur acquit la certitude de la marche des ennemis sur Paris, et
qu'il se dcida  s'y porter en toute hte. Il arriva le 29  Troyes,
le 30  Fromenteau et le 31  Fontainebleau.

L'empereur avait inform l'impratrice Marie-Louise de son projet de
se porter sur les derrires des armes allies, et, par l de les
forcer  la retraite. Cette lettre avait t crite d'Arcis, et le
convoi avec lequel marchait le courrier qui la portait fut pris par
l'ennemi et lui donna connaissance de son mouvement, ce qui dtermina
probablement la marche des allis sur Paris.

Tous les faits que je viens de raconter l, sans trop me soucier de
l'ordre dans lequel je les ai rapports, tablissent, ce me semble,
jusqu' la plus claire et la plus complte vidence les trois points
suivants:

1 Que jusqu'au 15 mars 1814, les puissances coalises taient bien
fermement dcides  traiter avec Napolon, et, par consquent, 
conclure avec lui un trait sur la base du maintien de son
gouvernement;

2 Que c'est Napolon seul, qui, par son obstination, et par suite des
vaines esprances dont il se berait, a amen sa propre ruine et
expos la France au malheur de devoir traiter de son existence et de
son salut avec un ennemi vainqueur et triomphant partout;

3 Enfin, que les souverains allis en entrant dans Paris, n'avaient
encore aucun parti pris sur le choix du gouvernement qu'ils
imposeraient  la France ou qu'ils lui laisseraient adopter.

Avant de poursuivre la rapide narration des faits que je rappelle
succinctement, et dans le seul but que je me propose, je voudrais
exposer les raisons qui me dterminrent  adopter  l'poque de la
Restauration, le systme que je suivis alors. Ce sera la meilleure
explication de l'influence que j'ai pu exercer dans ce temps-l, comme
c'en est,  mes yeux, la meilleure justification.

J'ai dj dit que je m'tais souvent, dans les derniers temps de
l'empire, pos cette question: Quelle forme de gouvernement devait
adopter la France aprs la catastrophe de la chute de Napolon?

Songer  conserver la famille de l'homme qui l'avait pousse dans
l'abme, c'tait vouloir combler la mesure de ses malheurs, en y
ajoutant l'abjection. Et de plus, l'Autriche qui, seule, aurait pu
entrevoir sans dplaisir la rgence de l'impratrice Marie-Louise, ne
portait qu'une faible voix dans le conseil des allis. Elle s'tait
place la dernire des grandes puissances qui avaient entrepris de
venger les droits de l'Europe, et l'Europe certainement n'avait pas
fait des efforts inouis pour mettre le trne de France  la
disposition de la cour de Vienne.

La Russie pouvait dans ses combinaisons songer  Bernadotte pour se
dbarrasser d'un voisin incommode en Sude; mais Bernadotte n'tait
qu'une nouvelle phase de la rvolution. Eugne de Beauharnais aurait
pu, peut-tre, tre port par l'arme, mais l'arme tait battue.

Le duc d'Orlans n'avait pour lui que quelques individus. Son pre
avait, pour les uns, le tort d'avoir fltri le mot d'galit; pour les
autres, le duc d'Orlans n'et t qu'un usurpateur de meilleure
maison que Bonaparte.

Et cependant, il devenait  toute heure plus pressant de prparer un
gouvernement que l'on pt rapidement substituer  celui qui
s'croulait. Un seul jour d'hsitation pouvait faire clater des ides
de partage et d'asservissement qui menaaient sourdement notre
malheureux pays. Il n'y avait point d'intrigues  lier; toutes
auraient t insuffisantes. Ce qu'il fallait, c'tait de trouver juste
ce que la France voulait et ce que l'Europe devait vouloir.

La France, au milieu des horreurs de l'invasion, voulait tre libre et
respecte: c'tait vouloir la maison de Bourbon dans l'ordre prescrit
par la lgitimit. L'Europe, inquite encore au milieu de la France,
voulait qu'elle dsarmt, qu'elle rentrt dans ses anciennes limites,
que la paix n'et plus besoin d'tre constamment surveille; elle
demandait pour cela des garanties: c'tait aussi vouloir la maison de
Bourbon.

Ainsi les besoins de la France et de l'Europe une fois reconnus, tout
devait concourir  rendre la restauration des Bourbons facile, car la
rconciliation pouvait tre franche.

La maison de Bourbon, seule, pouvait voiler aux yeux de la nation
franaise, si jalouse de sa gloire militaire, l'empreinte des revers
qui venaient de frapper son drapeau.

La maison de Bourbon, seule, pouvait en un moment et sans danger pour
l'Europe, loigner les armes trangres qui couvraient son sol.

La maison de Bourbon seule, pouvait noblement faire reprendre  la
France les heureuses proportions indiques par la politique et par la
nature. Avec la maison de Bourbon, la France cessait d'tre
gigantesque pour redevenir grande. Soulage du poids de ses conqutes,
la maison de Bourbon seule, pouvait la replacer au rang lev qu'elle
doit occuper dans le systme social; seule, elle pouvait dtourner
les vengeances que vingt ans d'excs avaient amonceles contre elle.

Tous les chemins taient ouverts aux Bourbons pour arriver  un trne
fond sur une constitution libre. Aprs avoir essay de tous les
genres d'organisation, et subi les plus arbitraires, la France ne
pouvait trouver de repos que dans une monarchie constitutionnelle. La
monarchie avec les Bourbons offrait la lgitimit complte pour les
esprits mme les plus novateurs, car elle joignait la lgitimit que
donne la famille  la lgitimit que donnent les institutions, et
c'est ce que la France devait dsirer.

Chose trange, lorsque les dangers communs touchaient  leur terme, ce
n'tait point contre les doctrines de l'usurpation, mais seulement
contre celui qui les avait exploites avec un bonheur longtemps
soutenu qu'on tournait les armes, comme si le pril ne ft venu que de
lui seul.

L'usurpation triomphant en France n'avait donc pas fait sur l'Europe
toute l'impression qu'elle aurait d produire. C'tait plus des effets
que de la cause qu'on tait frapp, comme si les uns eussent t
indpendants de l'autre. La France, en particulier, tait tombe dans
des erreurs non moins graves. En voyant sous Napolon le pays fort et
tranquille, jouissant d'une sorte de prosprit, on s'tait persuad
qu'il importait peu  une nation sur quels droits repose le
gouvernement qui la conduit. Avec moins d'irrflexion on aurait jug
que cette force n'tait que prcaire, que cette tranquillit ne
reposait sur aucun fondement solide, que cette prosprit, fruit en
partie de la dvastation des autres pays, ne prsentait aucun lment
de dure.

Quelle force, en effet, que celle qui succombe aux premiers revers!
L'Espagne, envahie et occupe par des armes vaillantes et nombreuses,
avant mme de savoir qu'elle aurait une guerre  soutenir;--l'Espagne
sans troupes, sans argent, languissante, affaiblie par le long et
funeste rgne d'un indigne favori sous un roi incapable;--l'Espagne
enfin, prive par trahison de son gouvernement, a lutt pendant six
ans contre une puissance gigantesque, et est sortie victorieuse du
combat. La France, au contraire, parvenue sous Napolon, en apparence
au plus haut degr de puissance et de force, succombe au bout de trois
mois d'invasion. Et si son roi, depuis vingt-cinq ans dans l'exil,
oubli, presque inconnu, n'tait venu lui rendre une force mystrieuse
et runir ses dbris prts  tre disperss, peut-tre aujourd'hui
serait-elle efface de la liste des nations indpendantes.

Elle tait tranquille, il est vrai, sous Napolon, mais sa
tranquillit, elle la devait  ce que la main de fer qui comprimait
tout, menaait d'craser tout ce qui aurait remu, et cette main
n'aurait pu sans danger se relcher un seul instant. D'ailleurs
comment croire que cette tranquillit et survcu  celui dont toute
l'nergie n'avait rien de trop pour la maintenir. Matre de la France
par le droit du plus fort, ses gnraux, aprs lui, n'eussent-ils pas
pu prtendre  la possder au mme titre? L'exemple donn par lui,
apprenait qu'il suffisait d'habilet ou de bonheur pour s'emparer du
pouvoir. Combien n'eussent pas voulu tenter la fortune et courir les
chances d'une si brillante perspective? La France aurait eu peut-tre
autant d'empereurs que d'armes; et, dchire par ses propres mains,
elle et pri dans les convulsions des guerres civiles.

Sa prosprit, tout apparente et superficielle et-elle mme pouss
les racines les plus profondes, aurait t, comme sa force et son
repos, borne au terme de la vie d'un homme, terme si court, et auquel
chaque jour peut faire toucher.

Ainsi rien de plus funeste que l'usurpation pour les nations que la
rbellion ou la conqute a fait tomber sous le joug des usurpateurs,
aussi bien que pour les nations voisines. Aux premires, elle ne
prsente qu'un avenir sans fin de troubles, de commotions, de
bouleversements intrieurs; elle menace sans cesse les autres de les
atteindre et de les bouleverser  leur tour. Elle est pour toutes un
instrument de destruction et de mort.

Le premier besoin de l'Europe, son plus grand intrt tait donc de
bannir les doctrines de l'usurpation, et de faire revivre le principe
de la lgitimit, seul remde  tous les maux dont elle avait t
accable, et le seul qui ft propre  en prvenir le retour.

Ce principe, on le voit, n'est pas, comme des hommes irrflchis le
supposent et comme les fauteurs de rvolutions voudraient le faire
croire, uniquement un moyen de conservation pour la puissance des rois
et la sret de leur personne; il est surtout un lment ncessaire du
repos et du bonheur des peuples, la garantie la plus solide ou plutt
la seule de leur force et de leur dure. La lgitimit des rois, ou,
pour mieux dire, des gouvernements, est la sauvegarde des nations;
c'est pour cela qu'elle est sacre.

Je parle en gnral de la lgitimit des gouvernements, quelle que
soit leur forme, et non pas seulement de celle des rois, parce qu'elle
doit s'entendre de tous. Un gouvernement lgitime, qu'il soit
monarchique ou rpublicain, hrditaire ou lectif, aristocratique ou
dmocratique, est toujours celui dont l'existence, la forme et le mode
d'action sont consolids et consacrs par une longue succession
d'annes, et je dirais volontiers par une prescription sculaire. La
lgitimit de la puissance souveraine rsulte de l'antique tat de
possession, de mme que pour les particuliers la lgitimit du droit
de proprit.

Mais, selon l'espce de gouvernement, la violation du principe de la
lgitimit peut,  quelques gards, avoir des effets divers. Dans une
monarchie hrditaire, ce droit est indissolublement uni  la personne
des membres de la famille rgnante dans l'ordre de succession tabli;
il ne peut prir pour elle que par la mort de tous ceux de ses
membres, qui, eux-mmes, ou dans leurs descendants, auraient pu tre,
par cet ordre de succession, appels  la couronne. Voil pourquoi
Machiavel dit dans son livre du _Prince_: Que l'usurpateur ne saurait
affermir solidement sa puissance, qu'il n'ait t la vie  tous les
membres de la famille qui rgnait lgitimement. Voil pourquoi aussi
la Rvolution voulait le sang de tous les Bourbons. Mais, dans une
rpublique, o le pouvoir souverain n'existe que dans une personne
collective et morale, ds que l'usurpation, en dtruisant les
institutions qui lui donnaient l'existence, la dtruit elle-mme, le
corps politique est dissous, l'tat est frapp de mort. Il n'existe
plus de droit lgitime, parce qu'il n'existe plus personne  qui ce
droit appartienne.

Ainsi, quoique le principe de la lgitimit n'ait pas t moins viol
par le renversement d'un gouvernement rpublicain que par l'usurpation
d'une couronne, il n'exige pas que le premier soit rtabli, tandis
qu'il exige que la couronne soit rendue  celui  qui elle appartient.
En quoi se manifeste si bien l'excellence du gouvernement monarchique,
qui, plus qu'aucun autre, garantit la conservation et la perptuit
des tats.

Ce sont l les ides et les rflexions qui me dterminrent dans la
rsolution que j'embrassai de faire prvaloir la restauration de la
maison de Bourbon, si l'empereur Napolon se rendait impossible, et si
je pouvais exercer quelque influence sur le parti dfinitif qui serait
pris.

Ces ides, je n'ai pas la prtention de les avoir eues seul; je puis
mme citer une autorit qui les partageait avec moi, et c'est celle de
Napolon lui-mme. Dans les entretiens dont je parlais plus haut,
qu'il eut avec M. de la Besnardire, il lui dit, le jour o il apprit
que les allis taient entrs en Champagne: S'ils arrivent jusqu'
Paris, ils vous amneront les Bourbons, et ce sera une affaire
finie.--Mais, rpondit la Besnardire, ils n'y sont pas encore.--Ah!
rpliqua-t-il, c'est mon affaire de les en empcher, et je l'espre
bien. Un autre jour, aprs avoir longtemps parl de l'impossibilit
o il tait de faire la paix sur la base des anciennes limites de la
France: sorte de paix, disait-il, que les Bourbons seuls peuvent
faire; il dit qu'il abdiquerait plutt; qu'il rentrerait sans
rpugnance dans la vie prive; qu'il avait fort peu de besoins; que
cent sous par jour lui suffiraient; que son unique passion avait t
de faire des Franais le plus grand peuple de la terre; qu'oblig de
renoncer  cette esprance, le reste n'tait rien pour lui, et il
finit par ces mots: Si personne ne veut se battre, je ne puis faire
la guerre tout seul; si la nation veut la paix sur la base des
anciennes limites, je lui dirai:--Cherchez qui vous gouverne, je suis
trop grand pour vous!

C'est ainsi qu'oblig de reconnatre la ncessit du retour des
Bourbons, il accommodait sa vanit avec les malheurs qu'il avait
attirs sur son pays.

Mais revenons aux faits.

Je n'ai pas l'intention de raconter l'histoire de la restauration de
1814, qui sera crite un jour par de plus habiles gens que moi. Il me
suffira de rappeler ici quelques-uns des principaux vnements de
cette poque.

Pendant que Napolon courait sur les derrires de la grande arme
coalise, celle-ci s'tait avance vers Paris o elle arriva le 30
mars. Aprs une lutte trs vive qui dura toute la journe du 30 et qui
fut bravement soutenue par les marchaux Marmont et Mortier, ceux-ci
durent capituler dans la nuit du 30 au 31, ainsi qu'ils y taient
autoriss par Joseph Bonaparte qui s'tait retir  Blois avec
l'impratrice et le roi de Rome[101].

  [101] Le roi Joseph en sa qualit de lieutenant gnral de
  l'empire, avait le 30 mars,  midi, autoris le duc de Trvise et
  le duc de Raguse  entrer en pourparlers avec l'ennemi. En
  consquence une convention fut signe le mme soir,  six heures,
  entre les deux marchaux et le comte de Nesselrode, qui rglait
  l'vacuation de Paris par les troupes franaises.

L'empereur Alexandre, le roi de Prusse et le prince de Schwarzenberg
entrrent dans Paris le 31 mars  la tte de leurs troupes, et aprs
les avoir fait dfiler dans les Champs-lyses, l'empereur Alexandre
vint directement  mon htel, rue Saint-Florentin[102], o il avait
t prcd ds le matin par M. de Nesselrode. L'empereur Alexandre
devait d'abord descendre au palais de l'lyse, mais sur un avis qui
lui avait t donn, je ne sais comment, qu'il n'y serait pas en
sret, il prfra demeurer chez moi[103].

  [102] M. de Talleyrand habitait rue Saint-Florentin un htel qui
  avait t construit au commencement du XVIIIe sicle par
  l'architecte Chalgrin pour Louis Phelypeaux comte de
  Saint-Florentin, ministre d'tat. L'htel appartint successivement
  au duc de Fitz-James, puis  la duchesse de l'Infantado (1787). En
  1793, il fut transform en une fabrique de salptre. Le marquis
  d'Hervas s'en rendit ensuite acqureur, puis le vendit au prince de
  Talleyrand. C'est l qu'il mourut en 1838.

  [103] Nous avons dsir obtenir galement sur ce point des
  claircissements de M. de Nesselrode. Voici ceux qu'il a eu
  l'obligeance de nous donner:

  Le quartier gnral de l'empereur Alexandre se trouvait le 30 mars
  sous les murs de Paris, qui capitula dans la nuit du 30 au 31. Le
  31 au matin, l'empereur m'envoya, escort d'un seul cosaque, 
  Paris. J'entrai ainsi le premier dans la ville par la barrire
  Saint-Martin et tous les boulevards, qui taient couverts d'une
  foule immense. Je me rendis directement rue Saint-Florentin, 
  l'htel de M. de Talleyrand, qui m'accueillit  merveille, et qui,
  tant en train de se faire coiffer, me couvrit de poudre de la tte
  aux pieds, en m'embrassant. Pendant que j'tais chez M. de
  Talleyrand, l'empereur Alexandre me fit dire qu'on venait de
  l'avertir que le palais de l'lyse o il voulait descendre, tait
  min, et qu'il devait se garder de l'habiter. M. de Talleyrand me
  dit qu'il ne croyait pas  ce bruit, mais que si l'empereur
  trouvait plus convenable de descendre ailleurs, il mettait son
  propre htel  sa disposition, ce que j'acceptai: et c'est ainsi
  que l'empereur vint s'tablir rue Saint-Florentin.

  Nous ajouterons ce que ne dit pas M. de Nesselrode, et ce que
  l'histoire a enregistr, c'est qu'il joua un rle principal dans
  les grands vnements qui se passrent dans cet htel. C'est lui,
  entre autres, qui, conjointement avec le duc de Dalberg, rdigea la
  proclamation adresse par les souverains allis  la nation
  franaise. Quelque grands que fussent les services rendus alors 
  Louis XVIII par MM. de Nesselrode et de Metternich, il est
  absolument faux qu'ils reurent chacun un million de ce souverain.
  C'est une calomnie invente par les libellistes, et rpte comme
  vraie par un des prtendus historiens de la Restauration, M. de
  Vaulabelle. Ces deux hommes d'tat reurent  l'occasion du trait
  de Paris, le cadeau diplomatique d'usage, une bote de la valeur de
  dix-huit mille francs. (_Note de M. de Bacourt._)

Le premier objet trait entre l'empereur Alexandre et moi, ne pouvait
tre naturellement que sur le choix du gouvernement  adopter pour la
France. Je fis valoir les raisons que j'ai exposes plus haut, et je
n'hsitai pas  lui dclarer que la maison de Bourbon tait rappele
par ceux qui rvaient l'ancienne monarchie avec les principes et les
vertus de Louis XII, comme par ceux qui voulaient une monarchie
nouvelle avec une constitution libre, et ces derniers l'ont bien
prouv, puisque le voeu exprim par le seul corps qui pouvait parler
au nom de la nation, fut proclam sur tout le sol franais et retentit
dans tous les coeurs.

C'est la rponse premptoire que je fis  une des demandes que
m'adressa l'empereur de Russie.--Comment puis-je savoir, me dit-il,
que la France dsire la maison de Bourbon?--Par une dlibration,
Sire, que je me charge de faire prendre au Snat, et dont Votre
Majest verra immdiatement l'effet.--Vous en tes sr?--J'en rponds,
Sire.

Je convoquai le Snat le 2 avril, et le soir,  sept heures,
j'apportai  l'empereur Alexandre la mmorable dlibration
que j'avais fait signer individuellement par tous ceux qui
composaient l'assemble. C'tait celle qui prononait la dchance
de Napolon et le rtablissement des Bourbons avec des garanties
constitutionnelles[104]. L'empereur Alexandre resta stupfait, je dois
le dire, quand il vit dans le nombre des snateurs qui demandaient la
maison de Bourbon les noms de plusieurs de ceux qui avaient vot la
mort de Louis XVI.

  [104] Voir  l'appendice II (p. 261) une lettre de flicitations de
  Benjamin Constant  M. de Talleyrand sur son rle dans la journe
  du 2 avril.

Le dcret du Snat rendu, la maison de Bourbon pouvait se considrer
comme installe presque paisiblement, non sur le trne de Louis XIV,
mais sur un trne solidement tabli avec de vritables fondements
monarchiques et constitutionnels qui devaient le rendre non seulement
inbranlable, mais mme inattaquable.

Je sais que tout ce que je viens d'crire doit dplaire  bien du
monde, car je dtruis, je crois, l'importance de tous les petits
efforts qu'une quantit de personnes dvoues fidlement aux Bourbons,
se vantent d'avoir faits pour amener leur restauration. Mais je dis
mon opinion, et cette opinion, c'est que personne n'a fait cette
restauration, pas plus moi que les autres. Seulement j'ai pu dire 
l'empereur de Russie, dont j'avais depuis beaucoup d'annes soign la
confiance: Ni vous, Sire, ni les puissances allies, ni moi,  qui
vous croyez quelque influence, aucun de nous, ne peut donner un roi 
la France. La France est conquise, elle l'est par vos armes, et
cependant aujourd'hui mme vous n'avez pas cette puissance. Un roi
quelconque, _impos_, serait le rsultat d'une intrigue ou de la
force; l'une ou l'autre serait insuffisante. Pour tablir une chose
durable et qui soit accepte sans rclamation, il faut agir d'aprs un
principe. Avec un principe nous sommes forts; nous n'prouverons
aucune rsistance; les oppositions, en tout cas, s'effaceront en peu
de temps; et un principe, il n'y en a qu'un: Louis XVIII est un
principe; c'est le roi lgitime de la France.

J'avais  cette poque l'avantage, par les relations politiques que
j'avais conserves, et par celles que j'avais nouvellement tablies,
d'tre en mesure de dire aux souverains trangers ce qu'ils pouvaient
faire, et par ma longue habitude des affaires, d'avoir su dmler et
bien connatre les besoins et les voeux mon pays. La fin de ma vie
politique serait trop belle, si j'avais eu le bonheur d'tre
l'instrument principal qui aurait servi, en rtablissant le trne des
Bourbons,  assurer  jamais  la France la sage libert dont une
grande nation doit jouir.

J'ai omis de dire que, dans sa sance du 1er avril, le Snat avait,
sur ma proposition, dcrt la formation d'un gouvernement
provisoire[105].

  [105] Il fut compos de M. de Talleyrand, prsident; du duc de
  Dalberg, du comte de Jaucourt, de l'abb de Montesquiou et du
  gnral Beurnonville.

La dchance une fois prononce par le Snat dans la sance du 2,
Napolon vit bien qu'il n'y avait plus pour lui d'autre ressource que
de traiter avec les souverains allis, sur la situation qui lui serait
faite dsormais. M. de Caulaincourt et deux de ses marchaux[106]
vinrent  Paris pour suivre cette ngociation. Ils s'acquittrent trs
noblement de cette pnible mission. Quelques jours auparavant, le 2
avril mme, M. de Caulaincourt tait dj venu de Fontainebleau 
Paris pour soutenir les droits de Napolon. Au moment o je partais ce
jour-l pour me rendre au Snat et pour y faire prononcer la dchance
de l'empereur, M. de Caulaincourt, avec lequel je venais d'avoir une
longue discussion en prsence de l'empereur Alexandre, de M. de
Nesselrode et de plusieurs autres personnes, et qui avait dfendu avec
chaleur et courage les intrts de Napolon, me dit: Eh bien! si vous
allez au Snat pour faire prononcer la dchance de l'empereur, j'irai
de mon ct et pour l'y dfendre.--Je lui rpondis sur le ton de la
plaisanterie: Vous faites bien de m'avertir, je vais donner l'ordre
de vous retenir dans mon htel jusqu' mon retour.--Vous pensez bien,
rpliqua-t-il sur le mme ton, que si j'en avais eu l'intention je me
serais bien gard de vous prvenir. Je ne vois que trop qu'il n'y a
pas moyen de le sauver, puisque vous tes tous contre moi.

  [106] Le marchal prince de la Moscowa et le marchal duc de
  Tarente.

A la suite des ngociations entre les puissances allies et le
gouvernement provisoire d'une part, et les plnipotentiaires de
Napolon de l'autre, un arrangement intervint, par lequel, l'empereur
et sa famille taient traits libralement, et o l'on avait mme
respect leur dignit par les termes employs  sa rdaction. La
dclaration des allis tait ainsi conue:

Voulant prouver  l'empereur Napolon que toute animosit cesse de
leur part, du moment o le besoin d'assurer le repos de l'Europe ne se
fait plus entendre, et qu'elles ne peuvent ni ne veulent oublier la
place qui appartient  l'empereur Napolon dans l'histoire de son
sicle, les puissances allies lui accordent en toute proprit, pour
lui et sa famille, l'le d'Elbe[107]. Elles lui assurent six millions
de revenu par an dont trois millions pour lui et l'impratrice
Marie-Louise, et trois millions pour le reste de sa famille, savoir:
sa mre, ses frres Joseph, Louis et Jrme, ses soeurs lisa et
Pauline et la reine Hortense qui sera considre comme soeurs, attendu
sa situation avec son mari.

  [107] Voir sur ce point l'opinion de Fouch: _Lettre du duc
  d'Otrante  Napolon_ (Appendice III,  la fin de la septime
  partie).

Il y eut plus tard un changement fait dans cette rpartition,
l'impratrice Marie-Louise n'ayant pas suivi l'empereur Napolon; la
rpartition fut faite de la manire suivante:

L'empereur, deux millions; sa mre, trois cent mille francs; Joseph et
sa femme, cinq cent mille francs; Louis, deux cent mille francs;
Hortense et ses enfants, quatre cent mille francs; Jrme et sa femme,
cinq cent mille francs; lisa, trois cent mille francs, et Pauline,
trois cent mille francs.

Le gouvernement provisoire adhra  son tour  cet acte par la
dclaration qui suit:

Les puissances allies ayant conclu un trait avec Sa Majest
l'empereur Napolon, et ce trait renfermant des dispositions 
l'excution desquelles le gouvernement franais est dans le cas de
prendre part, et des explications rciproques ayant eu lieu sur ce
point, le gouvernement provisoire de France, dans la vue de concourir
efficacement  toutes les mesures qui sont adoptes pour donner aux
vnements qui ont eu lieu un caractre particulier de modration, de
grandeur et de gnrosit, se fait un devoir de dclarer qu'il y
adhre autant que besoin est, et garantit en tout ce qui concerne la
France, l'excution des stipulations renfermes dans ce trait qui a
t sign aujourd'hui entre MM. les plnipotentiaires des hautes
puissances allies et ceux de Sa Majest l'empereur Napolon.

J'avais eu l'honneur d'tre plac par le dcret du Snat du 1er
avril  la tte du gouvernement provisoire, qui, pendant quelques
jours, conduisit les affaires de la France. Je ne me laisserai pas
aller  parler ici de tous les actes de ce gouvernement; ils sont
imprims partout; la plume brillante de M. de Fontanes se retrouve
dans plusieurs, et, puisque j'ai nomm celui-l, je suis bien aise de
rappeler les services que M. le duc de Dalberg et M. le marquis de
Jaucourt[108] ont rendus,  cette poque,  la France. C'est presque
un devoir pour moi, quand je vois la disposition dans laquelle on
parat tre d'oublier les hommes courageux qui se dvourent alors si
noblement pour sauver leur patrie.

  [108] Franois, comte puis marquis de Jaucourt, n en 1757, tait
  colonel de dragons en 1789. Il fut en 1791, lu dput 
  l'Assemble lgislative, migra l'anne suivante, revint en France
  aprs le 18 brumaire, fut nomm membre du tribunat en 1802,
  snateur en 1803, intendant de la maison du prince Joseph (1804).
  En 1814 il fit partie du gouvernement provisoire, fit l'intrim du
  ministre des affaires trangres pendant le sjour de M. de
  Talleyrand  Vienne, et fut nomm pair de France. Il devint
  ministre de la marine en 1815. En 1830 il se rallia  la monarchie
  de Juillet, conserva son sige  la Chambre des pairs et mourut en
  1852.

En une heure, l'empire de Napolon tait dtruit; le royaume de France
existait et tout tait dj facile  ce petit gouvernement provisoire;
il ne rencontra d'obstacles nulle part; le besoin de police, le besoin
d'argent ne se firent pas sentir un moment; on s'en passait 
merveille. Toute la dpense du gouvernement provisoire qui a dur
dix-sept jours et de l'entre du roi  Paris est porte dans le budget
de l'anne pour deux cent mille francs. Il est vrai que tout le monde
nous aidait. Je suis persuad qu'on doit encore les frais de course
que je fis faire alors par les officiers de l'arme de Napolon d'un
bout de la France  l'autre.

Le 12 avril 1814, M. le comte d'Artois, auquel j'avais envoy M. de
Vitrolles  Nancy, fit son entre dans Paris et prit le titre de
lieutenant gnral du royaume. Je lui retrouvai pour moi la mme
bienveillance que dans la nuit du 17 juillet 1789, lorsque nous nous
tions spars, lui pour migrer, moi pour me lancer dans le
tourbillon qui avait fini par me conduire  la tte du gouvernement
provisoire. tranges destines!

Les devoirs de ma position me retinrent  Paris et me mirent dans
l'impossibilit d'aller au-devant de Louis XVIII. Je le vis pour la
premire fois  Compigne. Il tait dans son cabinet. M. de Duras[109]
m'y conduisit. Le roi, en me voyant, me tendit la main et de la
manire la plus aimable et mme la plus affectueuse me dit: Je suis
bien aise de vous voir; nos maisons datent de la mme poque. Mes
anctres ont t les plus habiles; si les vtres l'avaient t plus
que les miens, vous me diriez aujourd'hui: prenez une chaise,
approchez-vous de moi, parlons de nos affaires; aujourd'hui, c'est moi
qui vous dis: asseyez-vous et causons.

  [109] Amde, duc de Durfort-Duras, n en 1770, marchal de camp,
  premier gentilhomme de la chambre du roi. Il suivit Louis XVIII en
  exil, fut nomm pair de France  la Restauration, et mourut en
  1836.

Je fis bientt aprs le plaisir  l'archevque de Reims, mon oncle, de
lui rapporter les paroles du roi, obligeantes pour toute notre
famille. Je les rptai le mme soir  l'empereur de Russie qui tait
 Compigne, et qui, avec un grand intrt me demanda _si j'avais t
content du roi_? Je me sers des termes qu'il employa. Je n'ai point eu
la faiblesse de parler du dbut de cette entrevue  d'autres
personnes.

Je rendis compte au roi, avec beaucoup de dtails, de l'tat dans
lequel il trouverait les choses. Cette premire conversation fut fort
longue.

Le roi se dcida  faire, avant d'arriver  Paris, une proclamation
dans laquelle ses dispositions seraient annonces; il la rdigea
lui-mme; c'est de Saint-Ouen qu'elle est date. Pendant la nuit qu'il
passa  Saint-Ouen, l'intrigue qui entourait le roi fit faire  cette
premire dclaration quelques changements que je n'approuvai pas. Le
discours que je lui avais adress en lui prsentant le Snat, la
veille de son entre  Paris, montrera, plus que tout ce que je
pourrais dire, quelle tait mon opinion, et quelle tait celle que je
cherchais  lui donner. Voici ce discours:

SIRE,

Le retour de Votre Majest rend  la France son gouvernement naturel
et toutes les garanties ncessaires  son repos et au repos de
l'Europe.

Tous les coeurs sentent que ce bienfait ne pouvait tre d qu'
vous-mme; aussi tous les coeurs se prcipitent sur votre passage. Il
est des joies que l'on ne peut feindre; celle dont vous entendez les
transports est une joie vraiment nationale.

Le Snat, profondment mu de ce touchant spectacle; heureux de
confondre ses sentiments avec ceux du peuple, vient, comme lui,
dposer au pied du trne les tmoignages de son respect et de son
amour.

Sire, des flaux sans nombre ont dsol le royaume de vos pres.
Notre gloire s'est rfugie dans les camps; les armes ont sauv
l'honneur franais. En remontant sur le trne, vous succdez  vingt
annes de ruines et de malheurs. Cet hritage pourrait effrayer une
vertu commune. La rparation d'un si grand dsordre veut le dvouement
d'un grand courage; il faut des prodiges pour gurir les blessures de
la patrie; mais nous sommes vos enfants, et les prodiges sont rservs
 vos soins paternels.

Plus les circonstances sont difficiles, plus l'autorit royale doit
tre puissante et rvre: en parlant  l'imagination par tout l'clat
des anciens souvenirs, elle saura se concilier tous les voeux de la
raison moderne, en lui empruntant les plus sages thories politiques.

Une charte constitutionnelle runira tous les intrts  celui du
trne et fortifiera la volont premire du concours de toutes les
volonts.

Vous savez mieux que nous, Sire, que de telles institutions, si bien
prouves chez un peuple voisin, donnent des appuis et non des
barrires aux monarques amis des lois et pres des peuples.

Oui, Sire, la nation et le Snat, pleins de confiance dans les hautes
lumires et dans les sentiments magnanimes de Votre Majest, dsirent
avec elle que la France soit libre pour que le roi soit puissant.

       *       *       *       *       *

Je retournai  Paris pour m'occuper des prparatifs de l'entre de
Louis XVIII, qui fut trs brillante. On lui montra de toutes parts que
la France voyait en lui l'assurance de la paix, sa gloire sauve et la
libert rtablie. Il y avait de la reconnaissance sur tous les
visages. Madame la duchesse d'Angoulme, en se prcipitant  genoux 
l'glise Notre-Dame, parut sublime  tous; tous les yeux taient
remplis de larmes.

Le roi reut dans les deux premires matines presque tous les corps
de l'tat; les harangues taient trs bonnes, et les rponses du roi,
convenables et affectueuses. Les souverains trangers eurent la
dlicatesse de se peu montrer.

Les cours des Tuileries, les places publiques, les spectacles taient
remplis de monde; il y avait partout de la foule, partout de l'ordre,
et pas un soldat.

Bientt il fallut s'occuper de rdiger la charte qui tait annonce,
et alors l'intrigue et l'incapacit obsdrent le roi et s'emparrent
de cette importante rdaction. Je n'y eus aucune part; le roi ne me
dsigna mme point pour tre un des membres de la commission qui en
avait t charge. Je suis oblig d'en laisser tout l'honneur  M.
l'abb de Montesquiou[110],  M. Dambray[111],  M. Ferrand[112] et 
M. de Smonville. Je ne nomme que les principaux rdacteurs. Quant 
moi, je n'ai connu la charte qu' la lecture qui en fut faite par M.
le chancelier Dambray dans un conseil des ministres, la veille de
l'ouverture des Chambres, et j'ignorai les noms des personnes qui
devaient composer la Chambre des pairs jusqu' la sance royale o M.
le chancelier les proclama.

  [110] Franois-Xavier-Marc-Antoine, abb de Montesquiou-Fezensac,
  n en 1757. Ayant embrass l'tat ecclsiastique, il fut nomm en
  1785 agent gnral du clerg. En 1789 le clerg de Paris l'envoya
  aux tats gnraux et il devint deux fois prsident de l'Assemble
  en 1790. Il chappa  toute recherche sous la Terreur, fut aprs le
  9 thermidor un des agents nomms par Louis XVIII pour dfendre sa
  cause en France. Aussi fut-il exil  Menton sous le consulat. En
  1814 il fit partie du gouvernement provisoire, et le 13 mai fut
  nomm ministre de l'intrieur. Sous la deuxime restauration il
  demeura ministre d'tat, et fut cr pair de France. Il mourut en
  1832.

  [111] Charles-Henry, vicomte Dambray, n en 1760  Rouen, fut
  d'abord avocat au parlement. En 1788 il fut nomm avocat gnral 
  la cour des aides. Il ne fut pas inquit sous la Terreur, fut en
  1795 lu dput au conseil des Cinq-Cents, mais refusa de siger.
  Sous le consulat il devint conseiller gnral de la
  Seine-Infrieure. En 1814, M. Dambray fut nomm chancelier garde
  des sceaux et pair de France. Sous la deuxime restauration, il ne
  conserva que ses fonctions de prsident de la Chambre des pairs. Il
  mourut en 1829.

  [112] Antoine-Franois-Claude, comte Ferrand, n en 1751 d'une
  vieille famille de robe. Il fut reu conseiller au parlement 
  dix-huit ans. Il migra ds le mois de septembre 1789, se rendit 
  l'arme des princes, et fit partie en 1793 du conseil de rgence.
  Il rentra en France en 1801, et vcut dans la retraite en
  s'occupant d'ouvrages historiques. En 1814, il fut nomm ministre
  d'tat et directeur gnral des postes. En 1815 il reprit ses
  fonctions, fut nomm pair de France et membre du conseil priv. Il
  mourut en 1825.

Le roi m'avait nomm ministre des affaires trangres, et je devais en
cette qualit m'occuper des traits de paix. C'est ici le lieu de
parler de cette oeuvre difficile au sujet de laquelle j'ai t tant
attaqu et qu'il me sera ais de dfendre.

Ds le 23 avril, et avant l'arrive du roi, j'avais d ngocier et
signer une convention prliminaire avec les plnipotentiaires des
puissances allies.

Il faut, pour juger impartialement les transactions faites  cette
poque, se bien reprsenter ce qu'tait la France et  quel tat les
fautes de Napolon l'avaient rduite. puise d'hommes, d'argent, de
ressources; envahie sur toutes ses frontires  la fois, aux
Pyrnes, aux Alpes, au Rhin, en Belgique, par des armes
innombrables, composes en gnral, non de soldats mercenaires, mais
de peuples entiers anims par l'esprit de haine et de vengeance.
Depuis vingt ans ces peuples avaient vu leurs territoires occups,
ravags par les armes franaises; ils avaient t ranonns de toutes
les faons; leurs gouvernements, insults, traits avec le plus
profond mpris; il n'tait sorte d'outrage, on peut le dire, qu'ils
n'eussent  venger, et s'ils taient rsolus  assouvir leurs passions
haineuses, quels moyens la France avait-elle de leur rsister? Ce
n'taient pas les derniers dbris de ses armes, disperss sur tous
les points du pays, sans cohsion entre eux et commands par des chefs
rivaux qui n'avaient pas su toujours ployer, mme sous la main de fer
de Napolon. Il existait bien encore, il est vrai, une belle et
nombreuse arme franaise; mais elle tait dissmine dans cinquante
forteresses chelonnes des bords de la Vistule  ceux de la Seine;
elle existait aussi dans ces masses de prisonniers retenus par nos
ennemis. Mais les forteresses taient troitement bloques, les jours
de leur rsistance taient compts et les garnisons de ces places,
comme les prisonniers, ne pouvaient tre rendus  la France que par le
fait d'un trait.

C'est sous l'empire de telles circonstances que le plnipotentiaire
franais devait ngocier avec ceux des puissances coalises et dans la
capitale mme de la France. J'ai bien le droit, je pense, de rappeler
maintenant avec orgueil les conditions obtenues par moi, quelque
douloureuses et quelque humiliantes qu'elles aient t[113].

  [113] Voir sur la Convention du 23 avril et ses conditions
  compares  celles qu'offraient les allis  Chtillon une longue
  note de M. de Bacourt (Appendice IV  la fin de la septime
  partie).

Voici les termes de la convention prliminaire du 23 avril 1814
(_Moniteur_ de 1814, n 114):

CONVENTIONS entre SON ALTESSE ROYALE MONSIEUR, fils de France, frre
du roi, lieutenant gnral du royaume de France, et chacune des hautes
puissances allies, savoir: la Grande-Bretagne, la Russie, l'Autriche
et la Prusse, signes  Paris, le 23 avril 1814 et ratifies le mme
jour par MONSIEUR.

Les puissances allies runies dans l'intention de mettre un terme
aux malheurs de l'Europe, et de fonder son repos sur une juste
rpartition des forces entre les tats qui la composent, voulant
donner  la France revenue  un gouvernement dont les principes
offrent les garanties ncessaires pour le maintien de la paix, des
preuves de leur dsir de se placer avec elle dans des relations
d'amiti; voulant aussi faire jouir la France, autant que possible
d'avance, des bienfaits de la paix, mme avant que toutes les
dispositions en aient t arrtes, ont rsolu de procder
conjointement avec SON ALTESSE ROYALE MONSIEUR, fils de France, frre
du roi, lieutenant gnral du royaume,  une suspension d'hostilits
entre les forces respectives et au rtablissement des rapports anciens
d'amiti entre elles.

SON ALTESSE ROYALE MONSIEUR, fils de France, etc., d'une part; et Sa
Majest, etc..., d'autre part, ont nomm, en consquence, des
plnipotentiaires pour convenir d'un acte, lequel, sans prjuger les
dispositions de la paix, renferme les stipulations d'une suspension
d'hostilits et qui sera suivie, le plus tt que faire se pourra, d'un
trait de paix, savoir:

(Dsignation des hautes parties contractantes et de leurs
plnipotentiaires.)

Lesquels, aprs l'change de leurs pleins pouvoirs, sont convenus des
articles suivants:

ARTICLE PREMIER.--Toutes hostilits sur terre et sur mer sont et
demeurent suspendues entre les puissances allies et la France,
savoir: pour les armes de terre, aussitt que les gnraux commandant
les armes franaises et les places fortes auront fait connatre aux
gnraux commandant les troupes allies qui leur sont opposes, qu'ils
ont reconnu l'autorit du lieutenant gnral du royaume de France; et,
tant sur mer qu' l'gard des places et stations maritimes, aussitt
que les flottes et ports du royaume de France, ou occups par les
troupes franaises, auront fait la mme soumission.

ARTICLE II.--Pour constater le rtablissement des rapports d'amiti
entre les puissances allies et la France, et pour la faire jouir,
autant que possible d'avance, des avantages de la paix, les puissances
allies feront vacuer par leurs armes le territoire franais tel
qu'il se trouvait le 1er janvier 1792,  mesure que les places
occupes encore hors de ces limites par les troupes franaises seront
vacues et remises aux allis. (On remarquera qu'au congrs de
Chtillon, c'taient les limites de la France en 1789, que les ennemis
imposaient  Napolon; ainsi, par le fait de cet article II, nous
conservions le comtat d'Avignon, Landau, la Savoie, le comt de
Montbliard[114] et d'autres territoires runis  la France entre 1789
et 1792.)

  [114] Montbliard tait autrefois le chef-lieu d'une principaut
  indpendante, qui aprs avoir pass par de nombreuses mains,
  appartenait depuis 1723 aux ducs de Wurtemberg. La France s'en
  empara en 1792, et la paix de Lunville lui assura sa conqute.

ARTICLE III.--Le lieutenant gnral du royaume donnera, en
consquence, aux commandants de ces places l'ordre de les remettre
dans les termes suivants, savoir: les places situes sur le Rhin, non
comprises dans les limites de la France du 1er janvier 1792, et celles
entre le Rhin et les mmes limites, dans l'espace de dix jours, 
dater de la signature du prsent acte; les places de Pimont, et dans
les autres parties de l'Italie, qui appartenaient  la France, dans
celui de quinze jours; celles de l'Espagne, dans celui de vingt jours;
et toutes les autres places, sans exception, qui se trouvent occupes
par les troupes franaises, de manire  ce que la remise totale
puisse tre effectue au 1er juin prochain. Les garnisons de ces
places sortiront avec armes et bagages et les proprits particulires
des militaires et employs de tout grade. Elles pourront emmener
l'artillerie de campagne, dans la proportion de trois pices par
chaque millier d'hommes, les malades et blesss y compris.

La dotation des forteresses et tout ce qui n'est pas proprit
particulire demeurera, et sera remis en entier aux allis, sans qu'il
puisse en tre distrait aucun objet. Dans la dotation sont compris,
non seulement les dpts d'artillerie et de munitions, mais encore
toutes autres provision de tout genre, ainsi que les archives,
inventaires, plans, cartes, modles, etc.

D'abord, aprs la signature de la prsente convention, des
commissaires des puissances allies et franais seront nomms et
envoys dans les forteresses pour constater l'tat o elles se
trouveront et pour rgler en commun l'excution de cet article.

Les garnisons seront diriges, par tapes, sur les diffrentes lignes
dont on conviendra pour leur rentre en France.

Le blocus des places fortes en France sera lev sur-le-champ par les
armes allies. Les troupes franaises faisant partie de l'arme
d'Italie, ou occupant les places fortes dans ce pays, ou dans la
Mditerrane, seront rappeles sur-le-champ par Son Altesse Royale le
lieutenant gnral du royaume. (Il ne faut pas oublier qu'avant que
les puissances allies passassent le Rhin, Napolon leur avait fait
offrir la remise des places et forteresses situes sur la Vistule et
sur l'Oder, aux conditions indiques dans les deux premiers
paragraphes de cet article[115].)

  [115] Nous donnons la lettre suivante pour ceux qui seraient tents
  de douter de l'assertion du prince de Talleyrand sur ce point.

  LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

  Paris, le 18 novembre 1813.

  Monsieur le marchal, duc de Raguse, l'empereur me charge de vous
  crire pour vous faire connatre que son intention est que vous
  envoyiez un officier intelligent auprs du prince de Schwarzenberg,
  pour offrir de traiter de la reddition de Dantzig, de Moellin, de
  Zamose, de Custrin, de Stettin et de Glogau. Les conditions de la
  reddition de ces places seraient: que les garnisons rentreraient en
  France, avec armes et bagages, sans tre prisonnires de guerre; que
  toute l'artillerie de campagne aux armes franaises, ainsi que les
  magasins d'habillement qui se trouveraient dans les places, nous
  seraient laisss; que des moyens de transport pour les ramener nous
  seraient fournis; que les malades seraient guris, et, au fur et 
  mesure de leur gurison, renvoys. Vous ferez connatre que Dantzig
  peut tenir encore un an; que Glogau et Custrin peuvent tenir encore
  galement un an; et que si l'on veut avoir ces places par un sige, on
  abmera la ville; que ces conditions sont donc avantageuses aux
  allis, d'autant plus que la reddition de ces places tranquillisera
  les tats prussiens. Si l'on parlait de la reddition de Hambourg, de
  Magdebourg, d'Erfurt, de Torgau et de Wittenberg, Sa Majest dsire
  que vous rpondiez que vous prendrez ses ordres l-dessus, mais que
  vous n'avez pas d'instructions; qu'il n'est question actuellement, que
  de traiter pour les places de l'Oder et de la Vistule. Ces
  communications, monsieur le marchal, serviront aussi  avoir des
  nouvelles.

  Le prince vice-conntable, major gnral,

  ALEXANDRE.

  (_Mmoires du duc de Raguse_ t. VI, p. 75-76).

  Ajoutons que la convention du 23 avril 1814 valut  la France la
  rentre d'une arme de deux cent cinquante mille hommes, enferms dans
  cinquante-quatre forteresses, et de cent cinquante mille prisonniers
  de guerre. Le seul marchal Davoust revint de Hambourg avec vingt
  mille hommes arms, cent pices de canon et deux cents caissons;
  c'tait, par consquent, cinq pices de canon au lieu de trois par
  mille hommes stipules par la convention. (_Note de M. de Bacourt._)

ARTICLE IV--Les stipulations de l'article prcdent seront appliques
galement aux places maritimes, les puissances contractantes se
rservant, toutefois, de rgler, dans le trait de paix dfinitif, le
sort des arsenaux, vaisseaux de guerre arms et non arms qui se
trouvent dans ces places.

ARTICLE V.--Les flottes et les btiments de la France demeureront
dans leur situation respective, sauf la sortie des btiments chargs
de missions; mais l'effet immdiat du prsent acte  l'gard des ports
franais sera la leve de tout blocus par terre ou par mer, la libert
de la pche, celle du cabotage, particulirement de celui qui est
ncessaire pour l'approvisionnement de Paris, et le rtablissement des
relations de commerce, conformment aux rglements intrieurs de
chaque pays; et cet effet immdiat  l'gard de l'intrieur sera le
libre approvisionnement des villes et le libre transit des transports
militaires ou commerciaux.

ARTICLE VI.--Pour prvenir tous les sujets de plaintes et de
contestations qui pourraient natre  l'occasion des prises qui
seraient faites en mer aprs la signature de la prsente convention,
il est rciproquement convenu que les vaisseaux et effets qui
pourraient tre pris dans la Manche et dans les mers du Nord, aprs
l'espace de douze jours,  compter de l'change des ratifications du
prsent acte, seront de part et d'autre restitus; que le terme sera
d'un mois depuis la Manche et les mers du Nord jusqu'aux les
Canaries; de deux mois jusqu' l'quateur; et enfin de cinq mois dans
toutes les autres parties du monde, sans aucune exception ni autre
distinction plus particulire de temps et de lieu.

ARTICLE VII.--De part et d'autre, les prisonniers, officiers et
soldats de terre et de mer, ou de quelque nature que ce soit et
particulirement les otages, seront immdiatement renvoys dans leurs
pays respectifs, sans ranon et sans change. Des commissaires seront
nomms rciproquement pour procder  cette libration gnrale.

ARTICLE VIII.--Il sera fait remise par les co-belligrants,
immdiatement aprs la signature du prsent acte, de l'administration
des dpartements ou villes actuellement occups par leurs forces, aux
magistrats nomms par Son Altesse Royale le lieutenant gnral du
royaume de France. Les autorits royales pourvoiront aux subsistances
et aux besoins des troupes, jusqu'au moment o elles auront vacu le
territoire franais, les puissances allies voulant, par un effet de
leur amiti pour la France, faire cesser les rquisitions militaires,
aussitt que la remise au pouvoir lgitime aura t effectue.

Tout ce qui tient  l'excution de cet article sera rgl par une
convention particulire. (Cet article VIII tait d'une grande
importance pour mettre un terme aux rquisitions des gnraux ennemis,
qui achevaient d'puiser la France.)

ARTICLE IX.--On s'entendra respectivement, aux termes de l'article
II sur les routes que les troupes des puissances allies suivront dans
leur marche, pour y prparer les moyens de subsistances, et des
commissaires seront nomms pour rgler toutes les dispositions de
dtail, et accompagner les troupes jusqu'au moment o elles quitteront
le territoire franais.

En foi de quoi...

Fait  Paris, le 23 avril 1814.

ARTICLE ADDITIONNEL.--Le terme de dix jours admis en vertu des
stipulations de l'article III de la convention de ce jour, pour
l'vacuation des places sur le Rhin, et entre ce fleuve et les
anciennes frontires de la France, est tendu aux places, forts et
tablissements militaires, de quelque nature qu'ils soient, dans les
Provinces Unies des Pays-Bas.

Par cette convention, on avait pourvu au plus urgent, qui tait la
libration du territoire, celle des prisonniers, la rentre en France
des garnisons franaises au del du Rhin, et la cessation de ruineuses
rquisitions. Le trait dfinitif qui devait rgler les relations
nouvelles de la France avec l'Europe restait  ngocier, et il ne put
tre conclu et sign que le 30 mai[116].

  [116] Le lendemain de la signature du trait, M. de Talleyrand
  adressait  la princesse de Courlande la lettre suivante:

  Paris, le 31 mai 1814.

  J'ai fini les paix avec les quatre grandes puissances. Les trois
  accessions ne sont que des broutilles[A]. A quatre heures la paix a
  t signe. Elle est trs bonne, faite sur le pied de la plus
  grande galit, et plutt noble, quoique la France soit encore
  couverte d'trangers. Mes amis et vous  la tte, vous devez tre
  contents de moi.

    [A] Les accessions de l'Espagne, du Portugal et de la Sude.

Je vais insrer galement ici ce trait:

TRAIT DE PAIX entre le roi et puissances allies, conclu  Paris le
30 mai 1814.

Au nom de la trs sainte et indivisible Trinit,

Sa Majest le roi de France et de Navarre, d'une part, et Sa Majest
l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohme, et ses allis,
d'autre part, tant anims d'un gal dsir de mettre fin aux longues
agitations de l'Europe et aux malheurs des peuples par une paix
solide, fonde sur une juste rpartition de forces entre les
puissances, et portant dans ses stipulations la garantie de sa dure;
et Sa Majest l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohme, et
ses allis, ne voulant plus exiger de la France, aujourd'hui que
s'tant replace sous le gouvernement paternel de ses rois, elle offre
ainsi  l'Europe un gage de scurit et de stabilit, des conditions
et des garanties qu'ils lui avaient  regret demandes sous son
dernier gouvernement, Leursdites Majests ont nomm des
plnipotentiaires pour discuter, arrter et signer un trait de paix
et d'amiti, savoir:

Sa Majest le roi de France et de Navarre, M. Charles-Maurice de
Talleyrand-Prigord, prince de Bnvent, grand-aigle de la Lgion
d'honneur... son ministre et secrtaire d'tat des affaires
trangres;

Et Sa Majest l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et
de Bohme, MM. le prince Clment-Wenceslas-Lothaire de
Metternich-Winnebourg-Ochsenhausen, chevalier de la Toison d'or...
chambellan, conseiller intime actuel, ministre d'tat, des confrences
et des affaires trangres de Sa Majest impriale et royale
apostolique, et le comte Jean-Philippe de Stadion Thannhausen et
Warthausen, chevalier de la Toison d'or... chambellan, conseiller
intime actuel, ministre d'tat et des confrences de Sa Majest
Impriale et Royale apostolique;

Lesquels, aprs avoir chang leurs pleins pouvoirs, trouvs en bonne
et due forme, sont convenus des articles suivants:

ARTICLE PREMIER.--Il y aura,  compter de ce jour, paix et amiti
entre Sa Majest le roi de France et de Navarre d'une part, et Sa
Majest l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohme, et ses
allis, de l'autre part, leurs hritiers et successeurs, leurs tats
et sujets respectifs  perptuit.

Les hautes parties contractantes apporteront tous leurs soins 
maintenir, non seulement entre elles, mais encore, autant qu'il dpend
d'elles, entre tous les tats de l'Europe, la bonne harmonie et
intelligence si ncessaires  son repos.

ARTICLE II.--Le royaume de France conserve l'intgrit de ses limites
telles qu'elles existaient  l'poque du 1er janvier 1792. Il recevra
en outre une augmentation de territoire comprise dans la ligne de
dmarcation fixe par l'article suivant.

ARTICLE III.--Du ct de la Belgique, de l'Allemagne et de l'Italie,
l'ancienne frontire, ainsi qu'elle existait le 1er janvier 1792, sera
rtablie, en commenant de la mer du Nord, entre Dunkerque et Neuport,
jusqu' la Mditerrane, entre Cannes et Nice, avec les rectifications
suivantes:

1 Dans le dpartement de Jemmapes, les cantons de Dour,
Merbes-le-Chteau, Beaumont et Chimay resteront  la France; la ligne
de dmarcation passera l o elle touche le canton de Dour, entre ce
canton et ceux de Boussu et Pturage, ainsi que plus loin entre celui
de Merbes-le-Chteau et ceux de Binch et de Thuin;

2 Dans le dpartement de Sambre-et-Meuse, les cantons de Valcourt,
Florennes, Beauraing et Gdinne appartiendront  la France; la
dmarcation, quand elle atteint ce dpartement, suivra la ligne qui
spare les cantons prcits du dpartement de Jemmapes et du reste de
celui de Sambre-et-Meuse;

3 Dans le dpartement de la Moselle, la nouvelle dmarcation, l o
elle s'carte de l'ancienne, sera forme par une ligne  tirer depuis
Perle jusqu' Fremesdorf, et par celle qui spare le canton de Tholey
du reste du dpartement de la Moselle;

4 Dans le dpartement de la Sarre, les cantons de Saarbruck et
d'Arneval resteront  la France, ainsi que la partie de celui de
Lebach qui est situe au midi d'une ligne  tirer le long des confins
des villages de Herchenbach, Ueberhofen, Hilsbach et Hall (en laissant
ces diffrents endroits hors de la frontire franaise), jusqu'au
point o, prs de Querselle (qui appartient  la France), la ligne qui
spare les cantons d'Arneval et d'Ottweiler atteint celle qui spare
ceux d'Arneval et de Lebach; la frontire, de ce ct, sera forme par
la ligne ci-dessus dsigne, et ensuite par celle qui spare le canton
d'Arneval de celui de Bliecastel;

5 La forteresse de Landau ayant form avant l'anne 1792, un point
isol dans l'Allemagne, la France conserve au del de ses frontires
une partie des dpartements du Mont-Tonnerre et du Bas-Rhin, pour
joindre la forteresse de Landau et son rayon au reste du royaume. La
nouvelle dmarcation en partant du point o, prs d'Obersteinbach (qui
reste hors des limites de la France) la frontire entre le dpartement
de la Moselle et celui du Mont-Tonnerre, atteint le dpartement du
Bas-Rhin, suivra la ligne qui spare les cantons de Weissenbourg et
de Bergzabern (du ct de la France) des cantons de Pirmasens, Dalm et
Anweiler (du ct de l'Allemagne) jusqu'au point o ces limites, prs
du village de Wolmersheim, touchent l'ancien rayon de la forteresse de
Landau. De ce rayon qui reste ainsi qu'il tait en 1792, la nouvelle
frontire suivra le bras de la rivire de la Queich qui, en quittant
ce rayon prs de Queichheim (qui reste  la France) passe prs des
villages de Merlenheim, Knittelsheim et Belheim (demeurant galement
franais) jusqu'au Rhin, qui continuera ensuite  former la limite de
la France et de l'Allemagne.

Quant au Rhin, le thalweg constituera la limite, de manire cependant
que les changements que subira par la suite le cours de ce fleuve,
n'auront  l'avenir aucun effet sur la proprit des les qui s'y
trouvent. L'tat de possession de ces les sera rtabli tel qu'il
existait  l'poque de la signature du trait de Lunville;

6 Dans le dpartement du Doubs, la frontire sera rectifie de
manire  ce qu'elle commence au-dessus de la Ranonnire, prs de
Locle, et suive la crte du Jura, entre le Cerneux-Pquignot et le
village de Fontenelles, jusqu' une cime du Jura situe  environ sept
ou huit mille pieds au nord-ouest du village de la Brvine, o elle
retombera dans l'ancienne limite de la France;

7 Dans le dpartement du Lman, les frontires entre le territoire
franais, le pays de Vaud et les diffrentes portions du territoire de
la rpublique de Genve (qui fera partie de la Suisse) restent les
mmes qu'elles taient avant l'incorporation de Genve  la France.
Mais le canton de Frangy, celui de Saint-Julien ( l'exception de la
partie situe au nord d'une ligne  tirer du point o la rivire de
la Laire entre, prs de Chancy, dans le territoire genevois, le long
des confins de Seseguin, Lacouex et Seseneuve qui resteront hors des
limites de la France), le canton de Rgnier ( l'exception de la
portion qui se trouve  l'est d'une ligne qui suit les confins de la
Muraz, Bussy, Pers et Cornier qui seront hors des limites franaises),
et le canton de la Roche ( l'exception des endroits nomms la Roche
et Armanoy avec leurs districts) resteront  la France. La frontire
suivra les limites de ces diffrents cantons et les lignes qui
sparent les portions qui demeurent  la France de celles qu'elle ne
conserve pas;

8 Dans le dpartement du Mont-Blanc, la France acquiert la
sous-prfecture de Chambry ( l'exception des cantons de l'Hpital,
de Saint-Pierre-d'Albigny, de la Rocette et de Montmlian) et la
sous-prfecture d'Annecy ( l'exception de la partie du canton de
Faverge, situe  l'est d'une ligne qui passe entre Ourechaise et
Marlens du ct de la France, et Marthod et Ugine du ct oppos, et
qui suit aprs la crte des montagnes jusqu' la frontire du canton
de Thones): c'est cette ligne qui, avec la limite des cantons
mentionns formera de ce ct la nouvelle frontire.

Du ct des Pyrnes, les frontires restent telles qu'elles taient
entre les deux royaumes de France et d'Espagne,  l'poque du 1er
janvier 1792, et il sera de suite nomm une commission mixte de la
part des deux couronnes, pour en fixer la dmarcation finale.

La France renonce  tous droits de souverainet, de suzerainet et de
possession sur tous les pays et districts, villes et endroits
quelconques, situs hors de la frontire ci-dessus dsigne, la
principaut de Monaco tant toutefois replace dans les rapports o
elle se trouvait avant le 1er janvier 1792[117].

  [117] La principaut de Monaco tait avant la Rvolution sous le
  protectorat de la France (trait de Pronne 1641). En 1793 elle
  avait t runie  la France. Le trait de 1814 la rtablit dans
  son indpendance tout en proclamant le protectorat franais, mais
  en 1815 la France perdit ce droit qui fut attribu  la Sardaigne.
  Celle-ci le conserva jusqu'en 1860.

Les cours allies assurent  la France la possession de la
principaut d'Avignon, du comtat venaissin, du comt de Montbliard et
de toutes les enclaves qui ont appartenu autrefois  l'Allemagne,
comprises dans la frontire ci-dessus indique, qu'elles aient t
incorpores  la France avant ou aprs le 1er janvier 1792.

Les puissances se rservent rciproquement la facult entire de
fortifier tel point de leurs tats qu'elles jugeront convenable pour
leur sret.

Pour viter toute lsion de proprits particulires et mettre 
couvert, d'aprs les principes les plus libraux, les biens
d'individus domicilis sur les frontires, il sera nomm par chacun
des tats limitrophes de la France, des commissaires pour procder
conjointement avec des commissaires franais  la dlimitation des
pays respectifs.

Aussitt que le travail des commissaires sera termin, il sera dress
des cartes signes par les commissaires respectifs, et plac des
poteaux qui constateront les limites rciproques.

ARTICLE IV.--Pour assurer les communications de la ville de Genve
avec d'autres parties du territoire de la Suisse, situes sur le lac,
la France consent  ce que l'usage de la route par Versoy soit commun
aux deux pays. Les gouvernements respectifs s'entendront  l'amiable
sur les moyens de prvenir la contrebande, et de rgler le cours des
postes et l'entretien de la route.

ARTICLE V.--La navigation sur le Rhin, du point o il devient
navigable, jusqu' la mer, et rciproquement, sera libre; de telle
sorte qu'elle ne puisse tre interdite  personne; et l'on s'occupera
au futur congrs, des principes d'aprs lesquels on pourra rgler les
droits  lever par les tats riverains, de la manire la plus gale et
la plus favorable au commerce de toutes les nations.

Il sera examin et dcid, de mme dans le futur congrs, de quelle
manire, pour faciliter les communications entre les peuples et les
rendre toujours moins trangers les uns aux autres, la disposition
ci-dessus pourra tre galement tendue  tous les autres fleuves qui,
dans leur cours navigable, sparent ou traversent diffrents tats.

ARTICLE VI.--La Hollande, place sous la souverainet de la maison
d'Orange, recevra un accroissement de territoire. Le titre et
l'exercice de la souverainet n'y pourront, dans aucun cas, appartenir
 aucun prince portant ou appel  porter une couronne trangre.

Les tats de l'Allemagne seront indpendants et unis par un lien
fdratif.

La Suisse indpendante continuera de se gouverner par elle-mme.

L'Italie, hors des limites qui reviendront  l'Autriche, sera
compose d'tats souverains.

ARTICLE VII.--L'le de Malte et ses dpendances appartiendront en
toute proprit et souverainet  Sa Majest britannique.

ARTICLE VIII.--Sa Majest britannique stipulant pour elle et ses
allis, s'engage  restituer  Sa Majest Trs Chrtienne, dans les
dlais qui seront ci-aprs fixs, les colonies, pcheries, comptoirs
et tablissements de tout genre que la France possdait au 1er janvier
1792, dans les mers et sur les continents de l'Amrique, de l'Afrique
et de l'Asie,  l'exception toutefois des les de Tabago et de
Sainte-Lucie et de l'le de France et de ses dpendances, nommment
Rodrigue et les Schelles, lesquelles Sa Majest Trs Chrtienne cde
en toute proprit et souverainet  Sa Majest britannique, comme
aussi de la partie de Saint-Domingue, cde  la France par la paix de
Ble, et que Sa Majest Trs Chrtienne rtrocde  Sa Majest
catholique en toute proprit et souverainet.

ARTICLE IX.--Sa Majest le roi de Sude et de Norvge, en consquence
d'arrangements pris avec ses allis, et pour l'excution de l'article
prcdent, consent  ce que l'le de la Guadeloupe soit restitue  Sa
Majest Trs Chrtienne, et cde tous les droits qu'il peut avoir sur
cette le[118].

  [118] Les Anglais s'taient empars de la Guadeloupe et l'avaient
  cde  la Sude (art. IV du trait du 3 mars 1813).

ARTICLE X.--Sa Majest trs fidle, en consquence d'arrangements
pris avec ses allis, et pour l'excution de l'article VIII, s'engage
 restituer  Sa Majest Trs Chrtienne, dans le dlai ci-aprs fix,
la Guyane franaise, telle qu'elle existait au 1er janvier 1792[119].

  [119] Les Portugais s'taient empars de la Guyane franaise ds le
  dbut des hostilits, en 1809.

L'effet de la stipulation ci-dessus, tant de faire revivre la
contestation existant  cette poque au sujet des limites, il est
convenu que cette contestation sera termine par un arrangement
amiable entre les deux cours, sous la mdiation de Sa Majest
britannique[120].

  [120] On sait que cette question de limites n'a jamais t rgle
  dfinitivement; aujourd'hui encore, elle est en suspens entre la
  France et le Brsil.

ARTICLE XI.--Les places et forts existants dans les colonies et
tablissements qui doivent tre rendus  Sa Majest Trs Chrtienne,
en vertu des articles VIII, IX et X, seront remis, dans l'tat o ils
se trouveront au moment de la signature du prsent trait.

ARTICLE XII.--Sa Majest britannique s'engage  faire jouir les
sujets de Sa Majest Trs Chrtienne, relativement au commerce et  la
sret de leurs personnes et proprits dans les limites de la
souverainet britannique, sur le continent des Indes, des mmes
facilits, privilges et protection, qui sont  prsent, ou seront
accords aux nations les plus favorises. De son ct Sa Majest Trs
Chrtienne, n'ayant rien plus  coeur que la perptuit de la paix
entre les deux couronnes de France et d'Angleterre, et voulant
contribuer, autant qu'il est en elle,  carter ds  prsent des
rapports des deux peuples ce qui pourrait un jour altrer la bonne
intelligence mutuelle, s'engage  ne faire aucun ouvrage de
fortification dans les tablissements qui lui doivent tre restitus
et qui sont situs dans les limites de la souverainet britannique sur
le continent des Indes, et  ne mettre dans ces tablissements que le
nombre de troupes ncessaires pour le maintien de la police.

ARTICLE XIII.--Quant au droit de pche des Franais sur le grand banc
de Terre-Neuve, sur les ctes de l'le de ce nom et des les
adjacentes, et dans le golfe de Saint Laurent, tout sera remis sur le
mme pied qu'en 1792.

ARTICLE XIV.--Les colonies, comptoirs et tablissements qui doivent
tre restitus  Sa Majest Trs Chrtienne, par Sa Majest
britannique ou ses allis, seront remis, savoir: ceux qui sont dans
les mers du Nord ou dans les mers et sur les continents de l'Amrique
et de l'Afrique, dans les trois mois; et ceux qui sont au del du cap
de Bonne-Esprance, dans les six mois qui suivront la ratification du
prsent trait.

ARTICLE XV.--Les hautes parties contractantes s'tant rserv par
l'article IV de la convention du 23 avril dernier, de rgler dans le
prsent trait de paix dfinitive le sort des arsenaux et des
vaisseaux de guerre arms et non arms qui se trouvent dans les places
maritimes remises par la France, en excution de l'article II de
ladite convention, il est convenu que lesdits vaisseaux et btiments
de guerre arms et non arms, comme aussi l'artillerie navale et les
munitions navales et tous les matriaux de construction et d'armement,
seront partags entre la France et le pays o les places sont situes,
dans la proportion de deux tiers pour la France et d'un tiers pour les
puissances auxquelles lesdites places appartiendront.

Seront considrs comme matriaux et partags comme tels, dans la
proportion ci-dessus nonce, aprs avoir t dmolis, les vaisseaux
et btiments en construction qui ne seraient pas en tat d'tre mis en
mer, six semaines aprs la signature du prsent trait.

Des commissaires seront nomms de part et d'autre pour arrter le
partage et en dresser l'tat; et des passeports ou sauf-conduits
seront donns par les puissances allies pour assurer le retour en
France des ouvriers, gens de mer et employs franais.

Ne sont compris dans les stipulations ci-dessus les vaisseaux et
arsenaux existant dans les places maritimes qui seraient tombes au
pouvoir des allis antrieurement au 23 avril, ni les vaisseaux et
arsenaux qui appartenaient  la Hollande, et nommment la flotte du
Texel.

Le gouvernement de France s'oblige  retirer ou  faire vendre tout
ce qui lui appartiendra par les stipulations ci-dessus nonces, dans
le dlai de trois mois aprs le partage effectu.

Dornavant le port d'Anvers sera uniquement un port de commerce.

ARTICLE XVI.--Les hautes parties contractantes, voulant mettre et
faire mettre dans un entier oubli les divisions qui ont agit
l'Europe, dclarent et promettent, que, dans les pays restitus et
cds par le prsent trait, aucun individu, de quelque classe et
condition qu'il soit, ne pourra tre poursuivi, inquit ou troubl,
dans sa personne ou dans sa proprit, sous aucun prtexte, ou  cause
de sa conduite ou opinion politique, ou de son attachement, soit 
aucune des parties contractantes, soit  des gouvernements qui ont
cess d'exister, ou pour toute autre raison, si ce n'est pour les
dettes contractes envers des individus, ou pour des actes postrieurs
au prsent trait.

ARTICLE XVII.--Dans tous les pays qui doivent ou devront changer de
matres, tant en vertu du prsent trait, que des arrangements qui
doivent tre faits en consquence, il sera accord aux habitants
naturels et trangers, de quelque condition et nation qu'ils soient,
un espace de six ans  compter de l'change des ratifications, pour
disposer, s'ils le jugent convenable, de leurs proprits acquises,
soit avant, soit depuis la guerre actuelle, et se retirer dans tel
pays qu'il leur plaira de choisir.

ARTICLE XVIII.--Les puissances allies, voulant donner  Sa Majest
Trs Chrtienne, un nouveau tmoignage de leur dsir de faire
disparatre, autant qu'il est en elles, les consquences de l'poque
de malheur si heureusement termine par la prsente paix, renoncent 
la totalit des sommes que les gouvernements ont  rclamer de la
France,  raison de contrats, de fournitures ou d'avances quelconques
faites au gouvernement franais dans les diffrentes guerres qui ont
eu lieu depuis 1792.

De son ct Sa Majest Trs Chrtienne, renonce  toute rclamation
qu'elle pourrait former contre les puissances allies au mme titre.
En excution de cet article, les hautes parties contractantes
s'engagent  se remettre mutuellement tous les titres, obligations et
documents qui ont rapport aux crances auxquelles elles ont
rciproquement renonc.

ARTICLE XIX.--Le gouvernement franais s'engage  faire liquider et
payer les sommes qu'il se trouverait devoir d'ailleurs dans des pays
hors de son territoire, en vertu de contrats ou d'autres engagements
formels passs entre des individus ou des tablissements particuliers
et les autorits franaises, tant pour fournitures qu' raison
d'obligations lgales.

ARTICLE XX.--Les hautes parties contractantes nommeront immdiatement
aprs l'change des ratifications du prsent trait, des commissaires
pour rgler et tenir la main  l'excution de l'ensemble des
dispositions renfermes dans les articles XVIII et XIX. Ces
commissaires s'occuperont de l'examen des rclamations dont il est
parl dans l'article prcdent, de la liquidation des sommes
rclames, et du mode dont le gouvernement franais proposera de s'en
acquitter. Ils seront chargs de mme de la remise des titres,
obligations et documents relatifs aux crances auxquelles les hautes
parties contractantes renoncent mutuellement, de manire que la
ratification du rsultat de leur travail, compltera cette
renonciation rciproque.

ARTICLE XXI.--Les dettes spcialement hypothques dans leur origine
sur les pays qui cessent d'appartenir  la France, ou contractes pour
leur administration intrieure, resteront  la charge de ces mmes
pays. Il sera tenu compte, en consquence, au gouvernement franais, 
partie du 22 dcembre 1813, de celles de ces dettes qui ont t
converties en inscriptions au grand livre de la dette publique de
France. Les titres de toutes celles qui ont t prpares pour
l'inscription et n'ont pas encore t inscrites seront remis aux
gouvernements des pays respectifs. Les tats de toutes ces dettes
seront dresss et arrts par une commission mixte.

ARTICLE XXII.--Le gouvernement franais restera charg de son ct du
remboursement de toutes les sommes verses par les sujets des pays
ci-dessus mentionns dans les caisses franaises, soit  titre de
cautionnements, de dpts ou de consignations. De mme les sujets
franais, serviteurs desdits pays, qui ont vers des sommes  titre de
cautionnements, dpts ou consignations dans leurs trsors respectifs,
seront fidlement rembourss.

ARTICLE XXIII.--Les titulaires de places assujetties  cautionnement,
qui n'ont pas de maniement de deniers, seront rembourss avec les
intrts, jusqu' parfait payement,  Paris, par cinquime et par
anne,  partir de la date du prsent trait.

A l'gard de ceux qui sont comptables, ce remboursement commencera,
au plus tard, six mois aprs la prsentation de leurs comptes, le seul
cas de malversation except. Une copie du dernier compte sera remise
au gouvernement de leur pays, pour lui servir de renseignement et de
point de dpart.

ARTICLE XXIV.--Les dpts judiciaires et consignations faits dans la
caisse d'amortissement, en excution de la loi du 28 nivse an XIII
(18 janvier 1805), et qui appartiennent  des habitants des pays que
la France cesse de possder, seront remis, dans le terme d'une anne,
 compter de l'change des ratifications du prsent trait, entre les
mains des autorits desdits pays,  l'exception de ceux de ces dpts
et consignations qui intressent des sujets franais; dans lequel cas
ils resteront dans la caisse d'amortissement, pour n'tre remis que
sur les justifications rsultant des dcisions des autorits
comptentes.

ARTICLE XXV.--Les fonds dposs par les communes et tablissements
publics dans la caisse de service et dans la caisse d'amortissement,
ou dans toute autre caisse du gouvernement, leur seront rembourss par
cinquime, d'anne en anne,  partir de la date du prsent trait,
sous la dduction des avances qui leur auraient t faites, et sauf
des oppositions rgulires faites sur ces fonds par des cranciers
desdites communes et desdits tablissements publics.

ARTICLE XXVI.--A dater du 1er janvier 1814, le gouvernement franais
cesse d'tre charg du payement de toute pension civile, militaire et
ecclsiastique, solde de retraite et traitement de rforme,  tout
individu qui se trouve n'tre plus sujet franais.

ARTICLE XXVII.--Les domaines nationaux acquis  titre onreux par des
sujets franais, dans les ci-devant dpartements de la Belgique, de
la rive gauche du Rhin et des Alpes, hors des anciennes limites de la
France, sont et demeurent garantis aux acqureurs.

ARTICLE XXVIII.--L'abolition des droits d'aubaine, de dtraction et
autres de la mme nature, dans les pays qui l'ont rciproquement
stipule avec la France, ou qui lui avaient prcdemment t runis,
est expressment maintenue[121]

  [121] Le droit d'aubaine, tel qu'il existait dans notre ancien
  droit, attribuait au souverain la succession de tous les trangers
  morts en France. Mais de nombreux traits conclus avec presque
  toutes les puissances de l'Europe avaient notamment dans le cours
  du XVIIIe sicle aboli purement et simplement ce droit,  charge de
  rciprocit, ou l'avaient remplac par un simple droit de
  dtraction, qui ne laissait au roi qu'une partie de la succession
  (du quart au vingtime). L'Assemble nationale abolit entirement
  ces deux droits (dcrets du 6 aot 1790, 15 et 28 avril 1791). Une
  loi du 14 juillet 1819 vint confirmer et complter cette rforme
  sur laquelle avaient paru revenir certaines dispositions du code
  civil (art. 726 et 912).

ARTICLE XXIX.--Le gouvernement franais s'engage  faire restituer
les obligations et autres titres qui auraient t saisis dans les
provinces occupes par les armes ou administrations franaise; et,
dans le cas o la restitution ne pourrait en tre effectue, ces
obligations et titres sont et demeurent anantis.

ARTICLE XXX.--Les sommes qui seront dues pour tous les travaux
d'utilit publique, non encore termins, ou termins postrieurement
au 31 dcembre 1812, sur le Rhin et dans les dpartements dtachs de
la France par le prsent trait, passeront  la charge des futurs
possesseurs du territoire, et seront liquides par la commission
charge de la liquidation des dettes des pays.

ARTICLE XXXI.--Les archives, cartes, plans et documents quelconques
appartenant aux pays cds, ou concernant leur administration, seront
fidlement rendus en mme temps que le pays, ou, si cela tait
impossible, dans un dlai qui ne pourra tre de plus de six mois aprs
la remise des pays mmes.

Cette stipulation est applicable aux archives, cartes et planches qui
pourraient avoir t enleves dans les pays momentanment occups par
les diffrentes armes.

ARTICLE XXXII.--Dans le dlai de deux mois, toutes les puissances qui
ont t engages de part et d'autre dans la prsente guerre enverront
des plnipotentiaires  Vienne, pour rgler dans un congrs gnral
les arrangements qui doivent complter les dispositions du prsent
trait.

ARTICLE XXXIII.--Le prsent trait sera ratifi, et les ratifications
en seront changes, dans le dlai de quinze jours, ou plus tt si
faire se peut.

En foi de quoi....

Fait  Paris le 30 mai 1814.

  Le prince DE BNVENT,
  Le prince DE METTERNICH,
  Le prince DE STADION.

ARTICLE ADDITIONNEL.--Les hautes parties contractantes, voulant
effacer toutes les traces des vnements malheureux qui ont pes sur
leurs peuples, sont convenues d'annuler explicitement les effets des
traits de 1805 et 1809, en tant qu'ils ne sont dj annuls de fait
par le prsent trait; en consquence de cette dtermination, Sa
Majest Trs Chrtienne promet que les dcrets ports contre des
sujets franais ou rputs franais, tant ou ayant t au service de
Sa Majest Impriale et Royale apostolique, demeureront sans effet,
ainsi que les jugements qui ont pu tre rendus en excution de ces
dcrets.

Le prsent article additionnel aura la mme force et valeur que s'il
tait insr mot  mot au trait patent de ce jour....

       *       *       *       *       *

Le mme jour, dans le mme lieu et au mme moment, le mme trait de
paix dfinitive a t conclu:

Entre la France et la Russie,

Entre la France, et la Grande-Bretagne,

Entre la France et la Prusse, avec les articles additionnels suivants:


ARTICLE ADDITIONNEL AU TRAIT AVEC LA RUSSIE.

Le duch de Varsovie tant sous l'administration d'un conseil
provisoire tabli par la Russie, depuis que ce pays a t occup par
ses armes, les deux hautes parties contractantes sont convenues de
nommer immdiatement une commission spciale, compose de part et
d'autre d'un nombre gal de commissaires qui seront chargs de
l'examen, de la liquidation et de tous les arrangements relatifs aux
prtentions rciproques.


ARTICLES ADDITIONNELS AU TRAIT AVEC LA GRANDE-BRETAGNE.

ARTICLE PREMIER.--Sa Majest Trs Chrtienne, partageant sans rserve
tous les sentiments de Sa Majest britannique, relativement  un
genre de commerce que repoussent, et les principes de la justice
naturelle et les lumires des temps o nous vivons, s'engage  unir,
au futur congrs, tous ses efforts  ceux de Sa Majest britannique,
pour faire prononcer par toutes les puissances de la chrtient
l'abolition de la traite des noirs, de telle sorte que ladite traite
cesse universellement, comme elle cessera dfinitivement et, dans tous
les cas, de la part de la France, dans un dlai de cinq annes; et
qu'en outre, pendant la dure de ce dlai, aucun trafiquant d'esclaves
n'en puisse importer ni vendre ailleurs que dans les colonies de
l'tat dont il est sujet.

ARTICLE II.--Le gouvernement britannique et le gouvernement franais
nommeront incessamment des commissaires pour liquider leurs dpenses
respectives pour l'entretien des prisonniers de guerre, afin de
s'arranger sur la manire d'acquitter l'excdent qui se trouverait en
faveur de l'une ou de l'autre des deux puissances.

ARTICLE III.--Les prisonniers de guerre respectifs seront tenus
d'acquitter, avant leur dpart du lieu de leur dtention, les dettes
particulires qu'ils pourraient y avoir contractes ou de donner au
moins caution satisfaisante.

ARTICLE IV.--Il sera accord de part et d'autre, aussitt aprs la
ratification du prsente trait de paix, main-leve du squestre qui
aurait t mis depuis l'an 1792 sur les fonds, revenus, crances et
autres effets quelconques des hautes parties contractantes ou de leurs
sujets.

Les mmes commissaires dont il est fait mention  l'article II,
s'occuperont de l'examen et de la liquidation des rclamations des
sujets de Sa Majest britannique envers le gouvernement franais pour
la valeur des biens meubles ou immeubles indment confisqus par les
autorits franaises, ainsi que pour la perte totale ou partielle de
leurs crances ou autres proprits, indment retenues sous le
squestre depuis l'anne 1792.

La France s'engage  traiter  cet gard les sujets anglais avec la
mme justice que les sujets franais ont prouve en Angleterre; et le
gouvernement anglais, dsirant concourir pour sa part au nouveau
tmoignage que les puissances allies ont voulu donner  Sa Majest
Trs Chrtienne, de leur dsir de faire disparatre les consquences
de l'poque de malheur si heureusement termine par la prsente paix,
s'engage, de son ct,  renoncer, ds que justice complte sera
rendue  ses sujets,  la totalit de l'excdent qui se trouverait en
sa faveur, relativement  l'entretien des prisonniers de guerre, de
manire que la ratification du rsultat du travail des commissaires
sus-mentionns, et l'acquit des sommes, ainsi que la restitution des
effets qui seront jugs appartenir aux sujets de Sa Majest
britannique, complteront sa renonciation.

ARTICLE V.--Les deux hautes parties contractantes, dsirant tablir
les relations les plus amicales entre leurs sujets respectifs, se
rservent et promettent de s'entendre et de s'arranger le plus tt que
faire se pourra sur leurs intrts commerciaux, dans l'intrt
d'encourager et d'augmenter la prosprit de leurs tats respectifs.

Les prsents articles additionnels auront la mme force et
valeur....


ARTICLE ADDITIONNEL AU TRAIT AVEC LA PRUSSE.

Quoique le trait de paix conclu  Ble, le 5 avril 1795, celui de
Tilsitt, le 9 juillet 1807, la convention de Paris du 20 septembre
1808, ainsi que toutes les conventions et actes quelconques conclus
depuis la paix de Ble, entre la Prusse et la France soient dj
annuls de fait par le prsent trait, les hautes parties
contractantes ont jug nanmoins  propos de dclarer expressment que
lesdits traits cessent d'tre obligatoires pour tous leurs articles,
tant patents que secrets, et qu'elles renoncent mutuellement  tout
droit et se dgagent de toute obligation qui pourrait en dcouler.

Sa Majest Trs Chrtienne promet que les dcrets ports contre des
sujets franais ou rputs franais, tant ou ayant t au service de
Sa Majest prussienne, demeureront sans effet, ainsi que les jugements
qui ont pu tre rendus en excution de ces dcrets.

Le prsent article additionnel aura la mme force et valeur...

       *       *       *       *       *

L'numration de tout ce qui se rattache au trait patent du 30 mai
1814 ne serait pas complte, si je n'insrais pas galement ici les
articles spars et secrets de ce trait, auxquels j'avais d
consentir, et qui en formaient la partie peut-tre la plus fcheuse
pour les ngociations que les plnipotentiaires franais auraient 
suivre au futur congrs. Ces articles me furent seulement communiqus,
et je n'y apposai pas ma signature.


ARTICLES SPARS ET SECRETS DU TRAIT DE PARIS DU 30 MAI 1814.

La disposition  faire des territoires auxquels Sa Majest Trs
Chrtienne renonce par l'article III du trait patent de ce jour, et
les rapports desquels doit rsulter un systme d'quilibre rel et
durable en Europe, seront rgls au congrs sur les bases arrtes par
les puissances allies _entre elles_, et d'aprs les dispositions
gnrales contenues dans les articles suivants:

ARTICLE PREMIER.--L'tablissement d'un juste quilibre en Europe,
exigeant que la Hollande soit constitue dans des proportions qui la
mettent  mme de soutenir son indpendance par ses propres moyens,
les pays compris entre la mer, les frontires de la France, telles
qu'elles se trouvent rgles par le prsent trait, et la Meuse,
seront runis  toute perptuit  la Hollande.

ARTICLE II.--Les frontires de la rive droite de la Meuse seront
rgles selon les convenances militaires de la Hollande et de ses
voisins.

ARTICLE III.--La libert de navigation sur l'Escaut sera tablie sur
le mme principe qui a rgl la navigation du Rhin dans l'article V du
trait patent de ce jour.

ARTICLE IV.--Les pays allemands sur la rive gauche du Rhin, qui
avaient t runis  la France depuis 1792, serviront 
l'agrandissement de la Hollande et  des compensations pour la Prusse
et autres tats allemands.

       *       *       *       *       *

Quand je pense  la date de ces traits de 1814, aux difficults de
tout genre que j'ai prouves,  l'esprit de vengeance que je
rencontrai dans quelques-uns des ngociateurs avec lesquels je
traitais, et que j'tais oblig de combattre, j'attends avec confiance
le jugement que la postrit en portera. Je me bornerai  rappeler que
six semaines aprs l'entre du roi  Paris, la France avait son
territoire assur; les soldats trangers avaient quitt le sol
franais; par la rentre des garnisons des places fortes et des
prisonniers, elle possdait une superbe arme, et enfin nous avions
conserv tous ces admirables objets d'art conquis par nos armes dans
presque tous les muses de l'Europe.

Si de nouveaux dsastres sont venus accabler la France en 1815, et lui
faire perdre les fruits des traits de 1814, c'est encore Napolon
seul qui fut le coupable, et qui mrita l'excration de son pays, en
attirant sur lui d'irrparables flaux.

Le trait de Paris, en tant  la France les pays immenses que la
conqute avait prcdemment mis entre ses mains, rendait
indispensables des arrangements ultrieurs pour disposer de ces
territoires. Plusieurs souverains, tels que le roi de Sardaigne[122],
l'lecteur de Hanovre[123], celui de Hesse-Cassel, taient rentrs
dans les tats qui leur avaient t enlevs par la guerre, aussitt
que ces tats s'taient trouvs dlivrs. Mais le sort de beaucoup des
pays abandonns par la France restait  dcider. Il y avait aussi 
prononcer sur celui du roi de Saxe; que les puissances allies
poursuivaient de leur haine,  cause de sa fidlit  la cause de
Napolon; sur le duch de Varsovie, pris, non  la France, mais  son
alli le roi de Saxe, et enfin sur le royaume de Naples, que la
politique de la France, aussi bien que la volont de Louis XVIII,
inbranlable sur ce point, ne pouvait videmment pas laisser entre les
mains de Murat.

  [122] Victor-Emmanuel Ier, deuxime fils de Victor-Amde III. N
  en 1759, il succda en 1802  son frre Charles-Emmanuel qui avait
  abdiqu. Jusqu'en 1814, il ne rgna que sur l'le de Sardaigne.
  Ayant alors recouvr ses tats, il rgna jusqu'en 1821, dut alors
  abdiquer devant une insurrection, cda le trne  son frre
  Charles-Flix, et mourut en 1824.

  [123] George III, roi d'Angleterre, recouvra en 1814 son lectorat
  de Hanovre qui fut rig en royaume et accru de divers territoires.

On a vu que, par le trait, il avait t convenu que toutes les
dispositions  faire seraient arrtes dans un congrs qui se
runirait  Vienne. Une des stipulations du trait tait que la
Hollande, place sous la souverainet de la maison d'Orange, recevrait
un accroissement de territoire qui ne pouvait tre pris qu'en
Belgique; c'tait le rsultat d'une promesse faite par l'Angleterre
qui voulait avoir le port d'Anvers dans sa dpendance, et empcher
qu'il ne devnt un port militaire. Le roi de Sardaigne devait aussi
recevoir une augmentation de territoire prise sur l'ancien tat de
Gnes, car les cabinets allis ne songeaient pas plus que Napolon 
rtablir les anciennes rpubliques, branles ou dtruites dj par la
Rpublique franaise.

Les tats d'Allemagne qui avaient survcu  la dissolution de l'empire
germanique, et ceux d'Italie ( l'exception des pays qui
appartiendraient  l'empereur d'Autriche) devenus indpendants,
devaient continuer  l'tre. Du reste, le trait ne dterminait rien
sur les autres partages et dispositions de territoires. Il se bornait
 dire que les arrangements territoriaux et autres devraient tre
faits de manire  ce qu'il en rsultt un _quilibre rel et
durable_. Ces mots d'_quilibre rel et durable_ taient bien vagues,
et ne pouvaient manquer d'ouvrir un vaste champ  des discussions dont
il tait  peu prs impossible de prvoir l'issue. Car, ni la
direction que devaient prendre les ngociations du congrs, ni
l'esprit qui devait prsider  ses travaux, n'taient dtermins
d'avance par des principes fixes. Si quelques points taient dcids,
c'tait par des clauses relatives  des cas particuliers.

Dans un tel tat de choses, le rle de la France tait singulirement
difficile. Il tait bien tentant et bien ais, pour des cabinets
aigris depuis si longtemps, de la tenir  l'cart des grands intrts
de l'Europe. Par le trait de Paris, la France avait chapp  la
destruction; mais elle n'avait pas repris dans le systme de politique
gnrale le rang qu'elle est appele  occuper. Des yeux exercs
dcouvraient aisment dans plusieurs des principaux plnipotentiaires
le secret dsir de la rduire  un rle secondaire; et les articles
secrets du trait prononaient que le partage des territoires repris 
la France se ferait _entre les puissances_, c'est--dire  l'exclusion
de la France. Si donc la France ne marquait pas elle-mme, ds le
dbut du congrs, la place que lui assignaient les souvenirs de sa
puissance et la gnrosit momentane de quelques-uns des souverains
allis, elle devait se rsigner  rester longtemps trangre aux
transactions de l'Europe, et expose  l'effet des alliances que ses
succs, dont elle avait tant abus, avaient fait contracter, et que la
jalousie pouvait faire renouveler. En un mot, elle perdait l'espoir de
tracer entre l'empire de Napolon et la restauration cette profonde
ligne de sparation, qui devait interdire aux cabinets de l'Europe de
demander compte  la France rgnre, des excs et des violences de
la France rvolutionnaire.

Il fallait un ngociateur bien convaincu de l'importance des
circonstances, bien pntr des moyens qui avaient contribu aux
changements oprs en France, et qui ft en position de faire entendre
un langage vrai et ferme aux cabinets qu'il tait difficile de
distraire de l'ide qu'ils avaient triomph. Il fallait surtout que le
plnipotentiaire franais comprt et ft comprendre que la France ne
voulait que ce qu'elle avait; que c'tait franchement qu'elle avait
rpudi l'hritage de la conqute; qu'elle se trouvait assez forte
dans ses anciennes limites; qu'elle n'avait pas la pense de les
tendre; qu'enfin, elle plaait aujourd'hui sa gloire dans sa
modration; mais que si elle voulait que sa voix ft compte en
Europe, c'tait pour pouvoir dfendre les droits des autres contre
toute espce d'envahissement.

Je ne voyais dans tous ceux qui avaient pris part aux affaires
personne qui me part runir les conditions ncessaires pour remplir
convenablement cette mission. Les hommes revenus avec le roi taient
rests trangers aux affaires gnrales; ceux qui tenaient au
gouvernement dchu ne pouvaient encore comprendre les intrts et la
situation de la monarchie qui renaissait. Je regardais la position du
plnipotentiaire franais  Vienne comme trs difficile; je n'en
connus jamais de plus honorable.

C'tait, en effet, le rle de ce plnipotentiaire de complter l'oeuvre
de la Restauration, en assurant la solidit de l'difice que la
Providence avait permis de reconstruire. Je me crus le droit, et je
regardai comme un devoir de rclamer ce poste. Le roi ne me laissa pas
achever la demande que j'allais lui en faire, et m'interrompit, en me
disant: Prsentez-moi un projet pour vos instructions. Je le
remerciai, et je le priai de nommer avec moi le duc de Dalberg que je
voulais distinguer, pour qui j'avais de l'amiti, et qui d'ailleurs
par sa naissance, par ses relations de famille en Allemagne et par sa
capacit, serait pour moi un cooprateur utile.

Au bout de peu de jours, je pus mettre sous les yeux du roi, le projet
d'instructions qu'il m'avait demand. Il l'approuva, et je crois que
lorsqu'on connatra ces instructions, que je donnerai plus loin, la
France s'honorera du souverain qui les a signes.

Pour m'accompagner, je fis choix dans le dpartement des affaires
trangres du fidle et habile La Besnardire, que je regarde comme
l'homme le plus distingu qui ait paru dans le ministre des affaires
trangres depuis un grand nombre d'annes. Je mis auprs de lui MM.
Challaye, Formond[124] et Perrey, jeunes tous trois, et ayant en eux
de quoi profiter des leons qu'on devait puiser dans d'aussi grandes
circonstances.

  [124] M. de Formond tait employ au bureau du chiffre  la
  chancellerie. Il devint plus tard consul et sjourna en cette
  qualit  Bucharest (1815),  Cagliari (1817),  Livourne 1830. Il
  prit sa retraite en 1840.

Je cherchai ensuite dans la socit deux personnes que je pourrais en
outre attacher  la lgation franaise  Vienne. Dans mon choix, je
m'occupai beaucoup plus de Paris, c'est--dire des Tuileries, que de
Vienne, parce que,  Paris, il y avait  contenir tous les petits
faiseurs diplomatiques qui environnaient les princes, et  qui je
voulais donner l'assurance d'avoir autour de moi, sans que j'eusse
l'air de le savoir, mais aussi, sans qu'il y et de danger pour les
affaires, une correspondance particulire; car, pour Vienne et pour la
France, je comptais sur moi-mme. C'est ainsi que le comte Alexis de
Noailles[125] et le marquis de la Tour du Pin Gouvernet[126] ont t
associs au duc de Dalberg et  moi comme plnipotentiaires au congrs
de Vienne.

  [125] Alexis comte de Noailles, fils de Louis-Marie vicomte de
  Noailles, n en 1783. En 1809, il fut arrt comme coupable d'avoir
  rpandu la bulle d'excommunication du pape contre l'empereur. Mis
  peu aprs en libert, il s'expatria en 1811, se rendit en Suisse,
  puis  Stockholm, enfin en Angleterre o il rejoignit Louis XVIII.
  Il fit la campagne de 1813 comme aide de camp de Bernadotte, et
  servit galement dans les rangs ennemis en 1814. Il devint alors
  aide de camp du comte d'Artois, et suivit le prince de Talleyrand 
  Vienne. En 1815, il fut lu dput de l'Oise et du Rhne, et nomm
  ministre d'tat et membre du conseil priv. Il fut constamment
  rlu jusqu'en 1830, poque o il rentra dans la vie prive. Il
  mourut en 1835.

  [126] Frdric marquis de La Tour du Pin Gouvernet, n en 1758,
  tait le fils du comte de La Tour du Pin, qui fut dput aux tats
  gnraux, ministre de la guerre en 1789, et qui fut guillotin en
  1794. Il tait colonel au dbut de la Rvolution, et fut nomm
  ministre  La Haye. Destitu en 1792, il migra, rentra en France
  sous le consulat, et devint prfet d'Amiens et de Bruxelles. Il
  suivit M. de Talleyrand  Vienne, fut ensuite nomm de nouveau
  ministre  La Haye, puis prs le roi de Sardaigne. Il se retira en
  1830, et mourut en 1837.

Il me parut aussi qu'il fallait faire revenir la haute et influente
socit de Vienne des prventions hostiles que la France impriale lui
avait inspires. Il tait ncessaire pour cela de lui rendre
l'ambassade franaise agrable; je demandai donc  ma nice, madame la
comtesse Edmond de Prigord, de vouloir bien m'accompagner et faire
les honneurs de ma maison. Par son esprit suprieur et par son tact,
elle sut attirer et plaire, et me fut fort utile.

A Vienne, il fallait faire tenir  la France un autre langage que
celui qu'on tait depuis vingt ans habitu  entendre de sa part. Il
n'tait pas moins ncessaire que la dignit qu'elle montrerait ft
exprime avec noblesse, mme avec clat. Le rle d'abngation, si
nouveau pour elle, et qui lui tait impos par les fautes de
l'empereur Napolon, pouvait, dans mon opinion, n'tre point dpourvu
de grandeur, et devait mme donner du poids aux observations que je
serais appel  faire dans l'intrt de la justice et du droit. Aussi,
ce fut par l'utilit dont elle pouvait tre en appuyant les faibles,
que je cherchai  la placer immdiatement dans une situation digne et
honorable.

On doit pressentir aisment que d'assez grandes difficults
m'attendaient  Vienne, pour que cela me serve de rponse aux
reproches qui m'ont t faits d'avoir quitt Paris au moment o le
gouvernement, mal conseill, pouvait suivre une marche imprudente,
retarder par l son affermissement et refroidir les sentiments qu'on
avait montrs au roi  son arrive. De plus, il faut avant tout faire
ce que l'on sait faire; et ici, j'entreprenais une tche dans laquelle
j'avais la confiance de russir. Et je le demande  tous les gens de
bonne foi, tait-il naturel de croire qu'au lieu de mettre ses soins 
ne pas rveiller des souvenirs qu'il fallait faire oublier, et 
loigner toutes les apparences d'une volont arbitraire, un
gouvernement nouveau ne s'appliquerait qu' faire le contraire? La
vrit est, je l'avoue, que je ne m'tais point attendu  un pareil
aveuglement. Je n'aurais jamais cru que M. l'abb de Montesquiou, qui
avait la premire influence, l'emploierait aussi mal.

L'empereur Alexandre ne fut pas longtemps sans montrer  quel point il
tait tonn de la marche que l'on suivait dans les affaires
intrieures de la France. C'tait un embarras de plus. Il recevait ses
impressions des libraux les plus ardents, qu'il voyait
habituellement. Je crus devoir aprs son dpart pour l'Angleterre,
d'o son projet tait de revenir  Paris, lui crire la lettre
suivante. Elle a pu lui faire faire quelques rflexions, s'il l'a
retrouve, en 1823, dans son portefeuille[127].

  [127] Nous avons vrifi que l'original de cette lettre se trouve
  encore aux archives impriales  Ptersbourg (1857). (_Note de M.
  de Bacourt._)


LE PRINCE DE BNVENT A L'EMPEREUR ALEXANDRE.

Paris, le 13 juin 1814.

SIRE,

Je n'ai point vu Votre Majest avant son dpart, et j'ose lui en
faire un reproche dans la sincrit respectueuse du plus tendre
attachement.

Sire, des relations importantes vous livrrent, il y a longtemps, mes
secrets sentiments. Votre estime en fut la suite; elle me consola
pendant plusieurs annes, et m'aida  soutenir de pnibles preuves;
je dmlai d'avance votre destine, et je sentis que je pourrais, tout
Franais que j'tais, m'associer un jour  vos projets, parce qu'ils
ne cesseraient point d'tre magnanimes. Vous l'avez remplie tout
entire, cette belle destine; si je vous ai suivi dans votre noble
carrire, ne me privez point de ma rcompense; je le demande au hros
de mon imagination, et j'ose ajouter, de mon coeur.

Vous avez sauv la France; votre entre  Paris a signal la fin du
despotisme; quelles que soient vos secrtes observations, si vous y
tiez encore appel, ce que vous avez fait, il faudrait le faire
encore; car vous ne pourriez manquer  votre gloire, quand mme vous
croiriez avoir entrevu la monarchie dispose  ressaisir un peu plus
d'autorit que vous ne le croyez ncessaire, et les Franais ngliger
le soin de leur indpendance. Aprs tout, que sommes-nous encore, et
qui peut se flatter,  la suite d'une pareille tourmente, de
comprendre en peu de temps le caractre des Franais? N'en doutez pas,
Sire, le roi que vous nous avez reconquis, s'il veut nous donner des
institutions utiles, sera oblig, en y mlant quelques prcautions, de
chercher dans son heureuse mmoire ce que nous tions autrefois, pour
bien juger de ce qui nous convient. Dtourns par une sombre
oppression de nos habitudes nationales, nous paratrons longtemps
trangers au gouvernement qu'on nous donnera.

Les Franais, en gnral, taient et seront lgers dans leurs
impressions; on les verra toujours prompts  les rpandre, parce qu'un
secret instinct les avertit qu'elles ne doivent pas tre de longue
dure. Cette mobilit les conduira  dposer bientt une confiance
assez tendue dans les mains de leur souverain, et le ntre n'en
abusera pas.

En France, le roi a toujours t beaucoup plus que la patrie; il
semble, pour nous, qu'elle se soit fait homme; nous n'avons point
d'orgueil national, mais une vanit tendue, qui, bien rgle, produit
un sentiment trs fort de l'honneur individuel. Nos opinions, ou
plutt nos gots, ont souvent dirig nos rois (Bonaparte et rpandu
plus impunment le sang franais, s'il n'et voulu nous asservir 
ses sombres manires). Les formes, les manires de nos souverains
nous ont faonns  notre tour, et de cette raction mutuelle vous
verrez sortir de chez nous un mode de gouverner et d'obir qui, aprs
tout, pourrait finir par mriter le nom de constitution. Le roi a
longtemps tudi notre histoire; il nous sait; il sait donner un
caractre royal  tout ce qui mane de lui; et quand nous serons
rentrs en nous-mmes, nous reviendrons  cette habitude vraiment
franaise de nous approprier les actions et les qualits de notre roi.
D'ailleurs, les principes libraux marchent avec l'esprit du sicle,
il faut qu'on y arrive; et si Votre Majest veut se fier  ma parole,
je lui promets que nous aurons de la monarchie lie  la libert;
qu'elle verra les hommes de mrite accueillis et placs en France, et
je garantis  votre gloire, le bonheur de notre pays.

Sire, je conviens que vous avez vu  Paris beaucoup de mcontents;
mais en cartant encore la promptitude de la dernire rvolution, et
la surprise de tant de passions toutes agites en mme temps,
qu'est-ce que Paris, aprs tout? Rien qu'une ville d'appointement. La
cessation seule des appointements a averti les Parisiens du despotisme
de Bonaparte. Si on avait continu de payer les gens en place, c'est
en vain que les provinces auraient gmi de la tyrannie. Les provinces,
voil la vraie France; c'est l qu'on bnit rellement le retour de la
maison de Bourbon, et que l'on proclame votre heureuse victoire.

Votre Majest me pardonnera les longueurs de cette lettre; elles
taient indispensables pour rpondre  la plus grande partie de ses
gnreuses inquitudes; elles me tiendront lieu d'une explication que
j'aurais tant aim  lui donner. Le gnral Pozzo[128], que je vois
tous les jours, et que je ne puis trop vous remercier, Sire, de nous
avoir laiss, nous regardera, nous avertira, car nous avons besoin
quelquefois d'tre avertis; je traiterai avec lui les intrts de
nation; et si, comme je l'espre, Votre Majest honore la France de
quelques moments de retour, il vous dira, et vous verrez vous-mme,
que je ne vous aurai pas tromp.

  [128] Charles Andr, comte Pozzo di Borgo, n prs d'Ajaccio en
  1764. D'abord trs li avec Napolon dans sa jeunesse, ils se
  brouillrent au cours des discordes civiles de la Corse, et ce fut
  le dbut d'une inimiti qui se prolongea autant que leur vie. En
  1791, Pozzo fut lu dput de la Corse  l'Assemble lgislative.
  Revenu en Corse en 1792, il fut l'anne suivante appel aux
  affaires, avec Paoli, par ses concitoyens. La Corse s'tant un
  instant donne  l'Angleterre, Pozzo fut alors prsident du conseil
  d'tat et secrtaire d'tat. Il dut migrer en 1796, alla 
  Londres, puis  Vienne, et en 1803, entra au service de la Russie
  comme diplomate. Il revint en Autriche aprs Tilsitt, puis passa de
  l en Angleterre (1809), et ngocia un rapprochement entre Londres
  et Ptersbourg. Il eut une influence considrable sur les
  vnements de 1812 et 1813. En 1814, il accompagna l'empereur
  Alexandre  Paris, fut nomm ambassadeur de Russie en France,
  charg de nombreuses missions diplomatiques, et assista  tous les
  congrs de la sainte alliance. En 1835 il devint ambassadeur 
  Londres, se dmit en 1839 et mourut en 1843.

Une autre confidente, une seule, a reu le secret de mon chagrin; je
veux parler de la duchesse de Courlande que vous honorez de vos bonts
et qui entend si bien mes inquitudes. Quand nous aurons le bonheur de
vous revoir, je lui laisserai le soin de vous dire combien j'ai t
pein, et elle vous dira aussi que je ne mritais pas de l'tre.

Mais, Sire, que votre me gnreuse sache avoir un peu de patience!
Vrai bon Franais que je suis, permettez-moi de vous demander en vieux
langage franais, de nous laisser reprendre l'ancienne _accoutumance_
de l'amour de nos rois; ce n'est pas  vous  refuser de comprendre
l'influence de ce sentiment sur une grande nation.

Veuillez agrer, Sire avec votre bont accoutume, l'hommage du
profond respect avec lequel je suis Sire, de Votre Majest, le trs
humble et trs obissant serviteur.

Le prince DE BNVENT.

       *       *       *       *       *

Voici maintenant les instructions qui m'avaient t donnes par Louis
XVIII, au moment de mon dpart pour Vienne:


INSTRUCTIONS

POUR LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRS.

Aucune assemble investie de pouvoirs ne peut rien faire de lgitime,
qu'autant qu'elle est lgitimement forme et consquemment qu'aucun de
ceux qui ont le droit d'y tre n'en est exclu, et qu'aucun de ceux qui
n'ont pas ce droit n'y est admis; qu'elle se renferme scrupuleusement
dans les bornes de sa comptence et qu'elle procde, selon les rgles
prescrites, ou  dfaut de ces rgles, selon celles qui se peuvent
tirer de la fin pour laquelle elle a t forme et de la nature des
choses. C'est la nature des choses qui, par les rapports de dpendance
qu'elle met entre les objets divers, fixe l'ordre dans lequel il est
indispensable de les rgler, une question subordonne ne pouvant pas
tre traite et rsolue avant celle dont elle dpend. Enfin, les actes
les plus lgitimes et les plus sages seraient vains et en pure perte,
si, faute de moyen d'excution, ils restaient sans effet.

Il est donc de toute ncessit que le congrs dtermine avant tout:

1 Quels sont les tats qui doivent y avoir leurs plnipotentiaires;

2 Quels objets devront ou pourront y tre rgls;

3 Par quelle voie ils devront l'tre; s'ils le seront par voie de
dcision ou d'arbitrage, ou bien par voie de ngociations, ou en
partie par l'une, et en partie par l'autre de ces deux voies, et les
cas pour lesquels on devra se servir de chacune d'elles;

4 Pour les cas o la voie de dcision sera employe, de quelle
manire seront forms les votes;

5 L'ordre dans lequel les objets seront traits;

6 La forme  donner aux dcisions;

7 Le mode et les moyens d'excution, pour le cas o il se
rencontrerait des obstacles quelconques.

D'aprs l'article XXXII du trait du 30 mai, le congrs doit tre
gnral, et toutes les puissances engages de part et d'autre dans la
guerre que ce trait a termine doivent y envoyer leurs
plnipotentiaires. Bien que la dnomination de _puissances_ emporte
avec elle une ide indtermine de grandeur et de force, qui semble la
rendre inapplicable  beaucoup d'tats dpourvus de l'une et de
l'autre, employe comme elle l'est dans l'article XXXII, d'une manire
abstraite avec une gnralit qui n'est restreinte que par
l'expression d'un rapport entirement indpendant de la force
comparative des tats et commun entre les plus petits et les plus
grands, elle comprend incontestablement l'universalit de ceux entre
lesquels ce rapport existe, c'est--dire qui ont t d'une part ou de
l'autre engags dans la guerre que le trait du 30 mai a termine. Or,
si l'on excepte la Turquie et la Suisse, car la rpublique de
Saint-Marin ne saurait tre compte, tous les tats de l'Europe,
grands et petits, ont t engags dans cette guerre. Le droit des
plus petits d'envoyer un plnipotentiaire au congrs rsulte donc de
la disposition du trait du 30 mai. La France n'a pas song  les
exclure et les autres puissances contractantes ne l'ont pas pu,
puisque stipulant pour eux et en leur nom, elles n'ont pas pu stipuler
contre eux. Les plus petits tats, ceux que l'on pourrait le plus
vouloir exclure,  raison de leur faiblesse, sont tous ou presque tous
en Allemagne. L'Allemagne doit former une confdration dont ils sont
membres, et dont, par consquent, l'organisation les intresse au plus
haut point. On ne la peut faire sans eux, qu'en violant leur
indpendance naturelle, et l'article VI du trait du 30 mai, qui la
consacre implicitement, en disant que les tats de l'Allemagne seront
indpendants et unis par un lien fdratif. Cette organisation sera
faite au congrs; il serait donc injuste de les en exclure.

A ces motifs de justice, se joint une raison d'utilit pour la
France. Ce qui est de l'intrt des petits tats est aussi de son
intrt. Tous voudront conserver leur existence, et elle doit vouloir
qu'ils la conservent. Quelques-uns peuvent dsirer de s'agrandir, et
il lui convient qu'ils s'agrandissent, en tant que cela peut diminuer
l'accroissement des grands tats. Sa politique doit tre de les
protger et de les favoriser, mais sans qu'on en puisse prendre
ombrage, ce qui lui serait moins facile s'ils n'assistaient point au
congrs, et qu'au lieu de n'avoir qu' appuyer leurs demandes, elle en
dt faire pour eux. D'un autre ct, le besoin qu'ils auront de son
appui lui donnera sur eux de l'influence. Il n'est donc point
indiffrent pour elle que leurs voix soient ou non comptes.

En consquence, les ambassadeurs du roi s'opposeront, s'il y a lieu,
 ce que, sous le prtexte de la petitesse d'un tat engag dans la
dernire guerre, les plnipotentiaires que le souverain de cet tat
enverrait au congrs en soient exclus, et ils insisteront pour qu'ils
y soient admis.

Les nations d'Europe ne vivent point entre elles sous la seule loi
morale ou de nature, mais encore sous une loi qu'elles se sont faite
et qui donne  la premire une sanction qui lui manque; loi tablie
par des conventions crites, ou par des usages constamment,
universellement et rciproquement suivis, toujours fonde sur un
consentement mutuel, exprs ou tacite, et qui est obligatoire pour
toutes. Cette loi, c'est le droit public.

Or il y a dans ce droit deux principes fondamentaux: l'un, que la
souverainet ne peut tre acquise par le simple l'ait de la conqute,
ni passer au conqurant, si le souverain ne la lui cde; l'autre,
qu'aucun titre de souverainet, et consquemment le droit qu'il
suppose, n'ont de ralit pour les autres tats, qu'autant qu'ils
l'ont reconnu.

Toutes les fois qu'un pays conquis a un souverain, la cession est
possible, et il suit du premier des principes cits qu'elle ne peut
tre remplace ni supple par rien.

Mais un pays conquis peut n'avoir pas de souverain, soit parce que
celui qui l'tait, a, pour lui et ses hritiers, renonc simplement 
son droit, sans le cder; soit parce que la famille rgnante vient 
s'teindre, sans que personne soit appel lgalement  rgner aprs
elle. Dans une rpublique,  l'instant o elle est conquise, le
souverain cesse d'exister, parce que sa nature est telle que la
libert est une condition ncessaire de son existence, et qu'il y a
une impossibilit absolue  ce que, tant que dure la conqute, il soit
libre un seul moment.

La cession par le souverain est alors impossible.

S'ensuit-il que, dans ce cas, le droit de conqute puisse se
prolonger indfiniment, ou se convertir de lui-mme en droit de
souverainet? Nullement.

La souverainet est, dans la socit gnrale de l'Europe, ce qu'est
la proprit prive dans une socit civile particulire. Un pays ou
un tat sous la conqute et sans souverain, et une proprit sans
matre, sont des biens vacants, mais faisant respectivement, et l'un
aussi bien que l'autre, partie d'un territoire qui n'est pas vacant,
consquemment soumis  la loi de ce territoire, et ne pouvant tre
acquis que conformment  cette loi, savoir: la proprit prive,
conformment au droit public de l'tat particulier o elle est situe,
et le pays ou l'tat, conformment au droit public europen qui est la
loi gnrale du territoire formant le domaine commun de l'Europe. Or,
c'est un des principes de ce droit que la souverainet ne peut tre
transfre par le seul fait de la conqute. Donc, lorsque la cession
par le souverain est impossible, il est de toute ncessit qu'elle
soit supple. Donc, elle ne peut l'tre que par la sanction de
l'Europe.

Un souverain dont les tats sont sous la conqute (s'il est une
personne naturelle), ne cessant point d'tre souverain,  moins qu'il
n'ait cd son droit, ou qu'il n'y ait renonc, ne perd par la
conqute que la possession de fait, et conserve consquemment le droit
de faire tout ce que ne suppose pas cette possession. L'envoi de
plnipotentiaires au congrs la suppose si peu, qu'il peut avoir pour
objet de la rclamer.

Ainsi, le roi de Saxe et le prince primat, comme lgitime souverain
d'Aschaffenbourg[129] (si toutefois il n'a pas abdiqu), peuvent y
envoyer les leurs; et non seulement ils le peuvent, mais il est
ncessaire qu'ils le fassent, car, dans le cas plus que probable o
l'on voudra disposer en tout ou en partie de leurs possessions, comme
on ne pourrait lgitimement en disposer sans une cession ou
renonciation de leur part, il faut que quelqu'un, muni de leurs
pouvoirs, puisse cder ou renoncer en leur nom; et comme c'est un
troisime principe du droit public de l'Europe, qu'une cession ou
renonciation est nulle si elle n'a pas t faite librement,
c'est--dire par un souverain en libert, les ambassadeurs du roi
feront en sorte que quelque envoy demande, en invoquant ce principe,
que le roi de Saxe puisse se retirer immdiatement en tel lieu qu'il
jugera convenable, et ils appuieront cette demande. Au besoin, ils la
feraient eux-mmes.

  [129] Le prince primat avait t nomm prince souverain
  d'Aschaffenbourg, Francfort et Wetzlar par l'empereur, au moment de
  la formation de la confdration du Rhin.

Le duc d'Oldenbourg[130], et le duc d'Arenberg[131], les princes de
Salm[132], possdaient en souverainet des pays qui ont t saisis en
pleine paix par celui qui se nommait et devait tre leur protecteur,
et qui ont t runis  la France, mais qu'ils n'ont point cds. Les
allis ne paraissent point avoir jusqu'ici reconnu les droits des
maisons d'Arenberg et de Salm; mais ces droits subsistent aussi bien
que ceux du prince d'Isenbourg, qui, absent de chez lui et au service
de la France, a t trait comme ennemi, et dont les tats sont sous
la conqute.

  [130] Le grand-duch d'Oldenbourg avait t annex par Napolon le
  13 dcembre 1810.

  [131] Les tats des ducs d'Arenberg avaient t en partie runis 
  la France par le trait de Lunville. Ceux-ci avaient reu en
  change le comt de Meppen et le fort de Rechlinghausen. En 1803,
  le duc rgnant, Louis-Angilbert, abdiqua en faveur de son fils
  Prosper-Louis, n en 1785. Celui-ci devint en 1806 snateur de
  l'empire franais, entra dans la confdration du Rhin en 1807,
  leva en 1808 un rgiment de chasseurs avec lequel il fut envoy en
  Espagne. Il fut fait prisonnier et conduit en Angleterre. En 1810,
  Napolon disposa de ses tats qui furent en partie annexs  la
  France, en partie runis au grand-duch de Berg. En 1815, les tats
  du duc d'Arenberg furent attribus au Hanovre et  la Prusse, et
  lui-mme devint membre de la chambre haute du Hanovre.

  [132] Constantin-Alexandre, prince de Salm-Salm et Frdric IV
  prince de Salm-Kyrbourg. La principaut de Salm fut runie  la
  France en 1802. En change, le prince de Salm-Kyrbourg, qui servait
  dans l'arme franaise comme officier suprieur de cavalerie,
  obtint l'vch de Munster et entra dans la confdration du Rhin.
  En 1812, Napolon annexa ce territoire moyennant une rente de 400
  000 francs qui fut paye au prince. En 1814, son ancienne
  principaut fut runie  la Prusse.

Les princes et comtes de l'ancien empire germanique, devenus sujets
des membres de la confdration du Rhin, en vertu de l'acte qui la
forma, ne peuvent point tre considrs comme des souverains
dpossds, attendu qu'ils n'taient point souverains, mais simplement
vassaux et sujets de l'empereur et de l'empire dont la souverainet
sur eux a t transfre  leurs nouveaux matres. Les tentatives
qu'ils feraient pour se faire reconnatre comme souverains dpossds,
et que quelques puissances pourraient vouloir appuyer, doivent tre
repousses comme illgitimes et comme dangereuses. La seule hsitation
sur ce point suffirait pour agiter, et peut-tre, pour mettre en feu
tout le midi de l'Allemagne.

L'ordre de Saint-Jean de Jrusalem pourrait vouloir envoyer au
congrs; mais attendu que l'le de Malte et ses dpendances taient le
seul territoire qu'il possdt; qu'il les a cdes, et qu'il ne peut y
avoir de souverain sans territoire, pas plus que de propritaire sans
proprit, il a cess d'tre souverain, et ne peut le redevenir qu'en
acqurant un territoire.

La dlivrance d'un pays conquis, de quelque manire qu'elle s'opre,
rend immdiatement la possession au souverain qui n'a perdu qu'elle,
et  la rpublique, son existence. Ils ne reprennent l'un et l'autre
que ce qui tait  eux, et n'a appartenu  aucun autre.

Les lecteurs de Hanovre et de Hesse, le prince de Nassau-Orange
comme prince d'Allemagne, les ducs de Brunswick[133] et d'Oldenbourg,
qui tous, par la dissolution de l'empire germanique, se trouvaient
indpendants lorsque leurs pays furent envahis, ou qu'on en disposa,
possdent aujourd'hui au mme titre qu'auparavant.

  [133] Frdric-Guillaume, duc de Brunswick-OEls, n en 1771, avait
  succd  son pre en 1806. Mais la paix de Tilsitt le dpossda et
  annexa son duch au royaume de Westphalie. Aprs de vains efforts
  pour reconqurir son patrimoine, il se rfugia en Angleterre,
  reprit les armes en 1813, fut rintgr dans ses tats le 22
  dcembre de la mme anne, mais fut tu  Waterloo.

Les villes de Lbeck, Bremen et Hambourg taient devenues
indpendantes par la dissolution de l'empire germanique; celle de
Dantzig, par la paix de Tilsitt[134]. Les rpubliques du Valais, de
Gnes, de Lucques, de Raguse, l'taient depuis des sicles. Toutes
sont tombes sous la conqute,  moins qu'on ne regarde comme valables
les actes par lesquels Gnes et Lucques parurent se donner
elles-mmes.

  [134] Napolon avait alors enlev Dantzig  la Prusse, et l'avait
  dclare ville libre. Mais elle devait tre occupe par une
  garnison franaise.

Celles qu'aucune force trangre n'occupe, qu'aucune autorit
trangre ne gouverne maintenant, sont redevenues ce qu'elles
taient, et peuvent avoir des ministres au congrs. Les autres ne le
peuvent pas.

Genve a t rendue  son ancienne libert; mais elle n'a point t
engage, comme tat, dans la guerre que le trait du 30 mai a
termine; et elle doit faire partie de la confdration helvtique,
qui n'y a pas non plus t engage.

L'le d'Elbe ne forme un tat que depuis que la guerre a cess[135].

  [135] Napolon avait t reconnu prince souverain de l'le d'Elbe.

La conqute, ne pouvant par elle-mme donner la souverainet, ne peut
non plus la rendre. Le souverain qui rentre par la conqute dans un
pays qu'il a cd n'en redevient point souverain, pas plus qu'un
propritaire en s'emparant d'une chose qu'il a aline n'en redevient
propritaire.

Ce que la conqute ne peut donner  un seul, elle ne le peut donner 
plusieurs. Si donc plusieurs co-conqurants s'attribuent ou se donnent
rciproquement la souverainet sur ce qu'ils ont conquis, ils font un
acte que le droit public dsavoue et annule.

Le prince d'Orange[136] avait cd tous ses droits sur la Hollande,
mais le trait du 30 mai, sign par huit des principales puissances de
l'Europe, et contract au nom de toutes, lui rend ce pays. (_Trait
patent_, art. VI.)

  [136] Guillaume prince d'Orange-Nassau, plus tard roi des Pays-Bas,
  n en 1772, tait le fils du stathouder Guillaume V. Il commandait
  les troupes hollandaises en 1794 et 1795. Devant l'invasion
  franaise son pre abdiqua et se rfugia en Angleterre, et le
  prince Guillaume passa au service de l'Autriche. En 1803, il obtint
  l'abbaye de Fulde qui venait d'tre scularise moyennant l'abandon
  de tous ses droits sur la Hollande. Mais, ayant pris en 1806 le
  parti de la Prusse, il fut dpouill de cette principaut ainsi que
  de ses possessions patrimoniales. Il reprit alors du service en
  Autriche. Il rentra en Hollande en 1813, et prit le titre de prince
  souverain des Provinces-Unies. Le congrs de Vienne lui reconnut le
  titre de roi des Pays-Bas, et runit la Belgique  la Hollande.
  L'anne suivante le roi Guillaume Ier entra de nouveau dans la
  coalition et fut bless  Waterloo. Il rgna jusqu'en 1830. A cette
  date, il perdit la Belgique qui proclama son indpendance. Le roi
  abdiqua en 1840 et mourut  Berlin en 1843.

Le mme trait, en posant quelques bases des dispositions  faire par
le congrs, dit que les anciens tats du roi de Sardaigne, dont il
n'avait cd qu'une partie, lui seront rendus (art. II, _secret_) et
que l'Autriche aura pour limites, au del des Alpes, le P, le lac
Majeur et le Tsin, ce qui lui rendra les pays qui lui avaient
appartenu et qu'elle avait cds sur le golfe Adriatique et en Italie.
(Art. VI, _patent_, et II _secret_.)

Le prince d'Orange a donc un droit lgitime actuel, et le roi de
Sardaigne et l'Autriche, un droit presque actuel de souverainet sur
des pays qui avaient cess de leur appartenir, parce qu'ils les
avaient cds.

Mais le trait n'a rendu  la Prusse aucun des pays qu'elle a cds
en divers temps en de de l'Elbe. Elle n'a donc aucun droit rel de
souverainet sur ces pays, si l'on excepte la principaut de
Neufchtel, pour laquelle le dernier et lgitime possesseur a fait
avec elle un arrangement qui peut tre considr comme une cession. Le
trait n'a point rendu la Toscane et Modne aux archiducs
Ferdinand[137] et Franois[138] qui n'en sont consquemment point et
n'en peuvent pas tre lgitimes souverains.

  [137] Ferdinand, archiduc d'Autriche, fils de l'empereur Lopold et
  de Marie-Louise infante d'Espagne. Il devint grand-duc de Toscane
  en 1791. Il conserva ses tats jusqu'en 1799, fut alors dpossd,
  revint un instant au pouvoir la mme anne. Mais la victoire de
  Marengo lui enleva de nouveau ses tats qui furent transforms en
  1801 en royaume d'trurie, et attribus au duc Louis de Parme.
  Ferdinand se retira  Vienne, reut en 1803 l'archevch de
  Salzbourg avec le titre d'lecteur, puis en 1805 l'vch de
  Wurtzbourg, et en 1806 entra dans la confdration du Rhin avec le
  titre de grand-duc. Ferdinand rentra en Toscane en 1814, et rgna
  jusqu'en 1824.

  [138] Franois IV, fils de l'archiduc Ferdinand et de Marie-Batrix
  d'Este, petit-fils par sa mre d'Hercule III, duc de Modne. En
  1797, Hercule fut dpossd par les Franais, et ses tats furent
  incorpors  la rpublique cisalpine, o ils formrent les
  dpartements du Crostolo chef-lieu Reggio, et du Panaro chef-lieu
  Modne. Franois fut nomm duc de Modne en 1814. Il rgna jusqu'en
  1846. De son mariage avec Marie-Batrix, fille du roi de Sardaigne
  Victor-Emmanuel Ier, il eut plusieurs enfants, parmi lesquels la
  princesse Marie-Thrse, qui pousa le comte de Chambord.

Un prince qui s'attribue la souverainet sur un pays conquis, qui ne
lui a point t cd, l'usurpe. Si ce pays lui a prcdemment
appartenu, et s'il est vacant, l'usurpation est moins odieuse; mais
c'est une usurpation qui ne peut donner aucun droit lgitime.

Le pays de Modne ayant t cd et tant devenu partie intgrante
d'un autre tat, avant la guerre que le trait du 30 mai a termine,
n'a point t comme tat engag dans cette guerre. Ainsi, et-il
maintenant un souverain lgitime, ce souverain ne pourrait avoir de
ministre au congrs.

Le pays de Parme, galement cd, avait galement cess, avant la
guerre, de former un tat spar, et n'en est redevenu un qu'aprs la
guerre termine[139].

  [139] Le duch de Parme avait t runi  la rpublique cisalpine
  en 1802. Sous l'empire, il fut annex  la France et forma le
  dpartement du Taro chef-lieu Parme.

La Toscane n'est point un pays vacant, quoique la France,  qui elle
avait t cde et runie, y ait renonc parce qu'elle avait t cde
sous une condition qui n'a point t remplie, sous la condition de
fournir un quivalent dtermin qui n'a point t fourni, ce qui a
fait rentrer la reine d'trurie dans son droit de souverainet sur ce
pays[140].

  [140] On se rappelle que le trait secret de Fontainebleau du 27
  octobre 1807 promettait  la reine-rgente d'trurie, en change de
  ses tats d'Italie, le royaume de Lusitanie, que l'on formerait
  d'une partie du Portugal. Cet engagement n'avait pas t tenu.

Le droit le plus lgitime peut tre contest. Il devient alors et
reste douteux tant que la contestation n'est pas termine; et l'effet
en est suspendu pour tous les cas, et partout o il est ncessaire
qu'il soit certain. Un souverain qui n'est tel que pour les tats qui
le reconnaissent, ne peut, l o les envoys de tous se runissent, en
avoir lui-mme  un titre qu'une partie d'entre eux ne lui reconnat
pas.

Ferdinand IV ne peut donc avoir d'envoys au congrs que comme roi de
Sicile. C'est assez dire que celui qui rgne  Naples n'y en peut pas
avoir.

De tout ce qui prcde on peut tirer cette rgle gnrale:

Que tout prince ayant sur des tats engags dans la dernire guerre
un droit de souverainet qui a t universellement reconnu, qu'il n'a
point cd, et qui n'est reconnu  aucun autre (que ces tats soient
ou non sous la conqute), peut, de mme que tout tat que la guerre a
trouv libre, qui y a t engag, et qui est actuellement libre, avoir
un plnipotentiaire au congrs; que tous autres princes ou tats n'y
en peuvent avoir.

Les ambassadeurs du roi s'attacheront  cette rgle et s'appliqueront
 la faire adopter et suivre.

Le trait du 30 mai ne cite comme tant  rgler au congrs que les
objets suivants:

1 La disposition  faire des territoires auxquels la France a
renonc (art. I, _secret_);

2 Les rapports desquels doit rsulter un systme d'quilibre rel et
durable en Europe (mme article);

3 L'organisation de la confdration des tats de l'Allemagne (art.
VI, _patent_);

4 La garantie de l'organisation que la Suisse s'est ou se sera
donne depuis le trait (art. II, _secret_);

5 Les droits  lever sur la navigation du Rhin par les tats
riverains (art. V, _patent_);

6 L'application (si elle est juge praticable) aux fleuves qui
sparent ou traversent diffrents tats, de la disposition qui rend
libre la navigation du Rhin (mme article);

7 L'abolition universelle de la traite des noirs.(Trait avec
l'Angleterre, 1er article additionnel.)

Mais les territoires auxquels la France a renonc ne sont pas les
seuls dont la disposition soit  faire; il y a encore  disposer de
ceux qui appartenaient  Napolon,  un autre titre que celui de chef
de la France, ou  des individus de sa famille, et auxquels il a
renonc et pour lui et pour eux.

Outre ces territoires, il y en a beaucoup d'autres qui sont sous la
conqute. Si le congrs n'en devait pas rgler le sort, comment
pourrait-il tablir cet quilibre qui doit tre la fin principale et
dernire de ses oprations? Des rapports dtermins entre les forces,
et consquemment entre les possessions de tous les tats n'en sont-ils
pas une condition ncessaire? Et des rapports certains entre les
possessions de tous peuvent-ils exister, si le droit de possder est
incertain pour plusieurs? Ce n'est point un quilibre momentan qui
doit tre tabli, mais un quilibre durable. Il ne peut durer
qu'autant que dureront les rapports sur lesquels on l'aura fond, et
ces rapports ne pourront durer eux-mmes qu'autant que le droit de
possder sera transmis dans un ordre qui ne les change pas. L'ordre de
succession, dans chaque tat, doit donc entrer comme lment
ncessaire dans le calcul de l'quilibre, non pas de manire  tre
chang, s'il est certain, mais de manire  tre rendu certain, s'il
ne l'est pas. Il y a une raison de plus de le fixer, si l'tat o il
est douteux est un tat que l'on agrandit; car, en donnant  son
possesseur actuel, on donne  son hritier, et il est ncessaire de
savoir  qui l'on donne. L'effet ordinaire et presque invitable d'un
droit de succession incertain est de produire des guerres civiles ou
trangres, et souvent les unes et les autres  la fois, ce qui non
seulement est un juste motif, mais encore fait une ncessit d'ter
sur ce point toute incertitude.

Le roi de Sardaigne prenait parmi ses titres celui de prince et de
vicaire perptuel du saint empire romain. La Savoie, le
Montferrat[141], quelques districts du Pimont en taient des fiefs.
Le droit d'y succder tait donc rgl par la loi de l'empire, et
cette loi excluait  perptuit les femmes.

  [141] Le Montferrat tait un ancien marquisat situ entre le
  Pimont et la rpublique de Gnes. La capitale tait Casal. Cet
  tat fut concd au royaume de Sardaigne par l'empereur en 1708, et
  les rois de Sardaigne prirent le titre de vicaire de l'empereur,
  titre qui avait t confr aux maquis de Montferrat par l'empereur
  Charles IV.

Le roi de Sardaigne possdait ses autres tats comme prince
indpendant. Le droit d'y succder ne pouvait donc pas y tre rgl
par la loi de l'empire, sous laquelle ils n'taient pas. L'ordre de
succession y a-t-il t tabli par une loi expresse qui soit
applicable  une circonstance pour laquelle la loi tacite de l'usage
ne la saurait suppler, parce que cette circonstance ne s'est encore
jamais prsente? celle o la maison de Savoie tant divise en deux
lignes, il ne resterait de la ligne rgnante que des femmes,
circonstance qui,  la vrit, appartient encore  l'avenir, mais  un
avenir tellement sr et tellement prochain que, relativement 
l'Europe, et relativement aux objets que le congrs doit rgler, elle
doit tre considre comme actuelle. La ligne rgnante ne compte que
trois princes, tous trois d'un ge avanc: l'ancien roi qui est
veuf[142], le roi actuel[143] qui n'a que des filles, et le duc de
Genevois[144] qui est mari depuis sept annes et qui n'a point
d'enfants.

  [142] Charles-Emmanuel II, qui avait abdiqu en 1802. Il mourut 
  Rome en 1819, sous l'habit de jsuite. Il tait veuf de
  Marie-Adlade-Xavire-Clotilde, fille du dauphin Louis, et par
  consquent soeur de Louis XVIII.

  [143] Victor-Emmanuel Ier, frre du prcdent.

  [144] Charles-Flix, n en 1765, frre des prcdents, monta sur le
  trne en 1821. Il mourut sans enfants en 1824. Le prince de
  Carignan (Charles-Albert), issu de la ligne collatrale, lui
  succda.

En 1445, le Pimont tant dj depuis quatre sicles, dans la maison
de Savoie, le duc Louis, d'aprs ce motif que la ruine des maisons
souveraines tait la suite ordinaire du partage de leurs possessions,
dclara inalinable le domaine de Savoie, c'est--dire tout ce que sa
maison possdait alors et possderait par la suite. Toutes les
acquisitions faites ou  faire furent ainsi annexes  la couronne
ducale de Savoie. Aussi voit-on que dans un cours de plusieurs
sicles, l'hritier de la Savoie l'a toujours t de toutes les
possessions de sa maison, ce qui certainement n'aurait point eu lieu,
s'il y et eu pour les unes un autre ordre de succession que pour
l'autre. Dire que celui qui leur tait commun ne devait subsister que
dans la ligne rgnante, et que les femmes de celle-ci, venant  rester
seules, doivent tre prfres aux mles de l'autre ligne, pour tout
ce qui n'tait pas fief de l'empire, ce serait avancer une proposition
impossible  admettre sans preuves, et impossible  prouver autrement
que par un acte lgal, authentique et solennel, qui aurait tabli une
telle distinction entre les deux lignes. Un acte de cette nature, s'il
existait, ne serait point rest ignor; on le trouverait cit ou
transcrit dans plus d'un recueil, et l'on n'en trouve de trace nulle
part. On peut donc tenir pour certain qu'il n'existe pas, et qu'ainsi
la totalit de l'hritage de la maison de Sardaigne, et non pas
seulement la partie de cet hritage qui relevait de l'empire, doit, en
vertu de la loi d'hrdit en vigueur, passer immdiatement du dernier
prince de la branche rgnante  ceux de la seconde branche; en autres
termes, que toutes les possessions de la maison de Sardaigne sont
hrditaires de mle en mle par droit de primogniture, et 
l'exclusion des femmes. Il est mme vraisemblable qu'il ne s'lverait
 cet gard aucun doute si l'Autriche, qui aspire  possder par
elle-mme ou par des princes de sa maison tout le nord de l'Italie,
n'avait point intrt  en lever, et si le mariage de l'archiduc
Franois avec la princesse fille ane du roi ne lui offrait point un
prtexte qu'il est  craindre qu'elle ne saisisse. Il lui suffirait de
donner aux prtentions que de lui-mme, ou excit par elle, l'archiduc
formerait du chef de sa femme, la qualification de droits, pour
s'attribuer  elle-mme celui de les soutenir par la force des armes.
C'est  ces prtentions et aux funestes suites qu'elles ne
manqueraient pas d'entraner, qu'il est non seulement sage mais encore
ncessaire d'obvier, en constatant le droit de la maison de Carignan
par une reconnaissance qui prvienne tout litige[145].

  [145] La maison de Carignan descend de Charles-Emmanuel Ier, duc de
  Savoie, mort en 1630. Elle tait alors reprsente par
  Charles-Amde-Albert, prince de Carignan, n en 1798, cousin du
  roi Victor-Emmanuel. Il fut appel au trne en 1831,  la mort du
  roi Charles-Flix.

Le mme principe de droit public, qui rend tout titre de souverainet
nul pour les tats qui ne l'ont point reconnu, s'tend, par une
consquence ncessaire,  tous les moyens d'acqurir la souverainet,
et, consquemment, aux lois d'hrdit qui la transmettent. On sait ce
qui arriva lorsque le dernier prince de chacune des deux branches de
la premire maison d'Autriche (Charles II par son testament et Charles
VI par sa pragmatique) substitua un nouvel ordre de succession  celui
qui devait finir dans sa personne. Reconnue par les uns, non reconnue
par les autres, la nouvelle loi d'hrdit devint l'objet d'une
contestation sanglante, qui ne fut et ne pouvait tre termine que
quand tous les tats furent d'accord sur le droit que la disposition
faite par l'un et l'autre prince tendait  tablir. Terminer une
contestation n'tant autre chose que de constater le droit, ceux sans
la reconnaissance desquels un droit serait cens ne pas exister,
peuvent, et sont les seuls qui puissent le constater: et par le mme
moyen (et parce qu'il n'en est pas de l'Europe comme d'un tat
particulier o les contestations sur le droit de proprit ne peuvent
avoir de suites trs graves, et qui ne soient facilement et
promptement arrtes, et o ceux qui les peuvent terminer sont
toujours prsents), au pouvoir de terminer des contestations actuelles
sur le droit de souverainet, se joint pour le congrs, non seulement
le droit, mais encore le devoir de les prvenir, autant que la nature
des choses le permet, en cartant celle de toutes les causes qui peut
le plus infailliblement les produire, savoir: l'incertitude sur le
droit de succder.

La Suisse avait joui pendant plusieurs sicles, au milieu des guerres
de l'Europe, et quoique interpose entre deux grandes puissances
rivales, d'une neutralit constamment respecte, et non moins
profitable aux autres qu' elle-mme. Non seulement, par cette
neutralit, le thtre de la guerre tait restreint, mais encore bien
des causes de guerre taient prvenues, et la France se trouvait
dispense de vouer une partie de ses moyens et de ses forces  la
dfense de la portion de ses frontires la plus vulnrable, et que la
Suisse, toujours neutre, couvrait. Si,  l'avenir, la Suisse ne devait
plus tre libre de rester neutre, ou, ce qui est la mme chose, si sa
neutralit ne devait pas tre respecte, un tel tat de choses, par
l'influence qu'il aurait ncessairement sur la puissance relative des
tats voisins, drangerait et pourrait aller jusqu' renverser cet
quilibre que l'on a en vue d'tablir. Le trait du 30 mai ne parle
que de garantir l'organisation de la Suisse; mais il est ncessaire
que la neutralit future soit aussi garantie.

La Porte ottomane n'a point t engage dans la dernire guerre, mais
elle est une puissance europenne dont la conservation importe au
maintien de l'quilibre europen. Il est donc utile que son existence
soit aussi garantie.

Ainsi le congrs devra rgler:

1 Le sort des tats sous la conqute et non vacants, desquels il y a
deux classes, comprenant: la premire, les tats en litige,
c'est--dire les tats sur lesquels un mme droit de souverainet est
reconnu  plusieurs par des puissances diffrentes.

Dans cette classe sont le royaume de Naples et la Toscane.

La seconde, les tats ou pays dont le souverain a perdu la
possession, sans les avoir cds, et sans qu'un autre s'en attribue la
souverainet.

Le royaume de Saxe, le duch de Varsovie, les provinces du
Saint-Sige sur l'Adriatique, les principauts d'Arenberg, d'Isemberg
et de Salm, auxquelles il faut ajouter celle d'Aschaffenbourg (si le
prince primat n'a point abdiqu) composent la seconde classe.

2 Les droits de succession incertains.

3 La disposition  faire des tats ou pays vacants, c'est--dire des
tats auxquels le lgitime souverain a renonc, sans les cder, ou sur
lesquels aucun droit actuel de souverainet n'a t confr  personne
du consentement de l'Europe.

Ils forment aussi deux classes: la premire desquelles comprend ceux
qui ont t, non pas actuellement assigns, mais destins par le
trait du 30 mai, savoir:

Au roi de Sardaigne, la partie de ses anciens tats cde  la
France, c'est--dire la Savoie et le comt de Nice (ses autres
possessions n'ayant point t cdes, il en tait rest souverain de
droit) et une partie indtermine de l'tat de Gnes;

A l'Autriche, les provinces illyriennes et la partie du royaume
d'Italie  la gauche du P et  l'est du lac Majeur et du Tsin;

A la Hollande, la Belgique avec une frontire  dterminer  la
gauche de la Meuse;

Enfin  la Prusse et autres tats allemands qui ne sont point
nomms, pour leur servir de compensation et tre partags entre eux
dans une proportion qui n'est point indique, les pays entre la Meuse,
les frontires de la France et le Rhin.

A l'autre classe appartient le reste des pays vacants, savoir:

La partie indtermine de l'tat de Gnes qui n'est point destine au
roi de Sardaigne; la partie du ci-devant royaume d'Italie, non
destine  l'Autriche; Lucques; Piombino; les les Ioniennes, le
grand-duch de Berg, tel qu'il existait avant le 1er janvier 1811;
l'Ost-Frise; toutes les provinces autrefois prussiennes qui faisaient
partie du royaume de Westphalie, la principaut d'Erfurt et la ville
de Dantzig.

4 Le sort futur de l'le d'Elbe, qui, donne  celui qui la possde
pour sa vie seulement, deviendra  sa mort un pays vacant;

5 L'organisation de la confdration de l'Allemagne.

Toutes choses qui devront tre rgles de telle sorte qu'il en
rsulte un quilibre rel, dans la composition duquel entreront, comme
parties ncessaires, l'organisation de la Suisse, sa neutralit
future, et l'intgrit des possessions ottomanes d'Europe, reconnues
et garanties.

6 Les droits de page sur le Rhin, l'Escaut et les autres fleuves
dont la navigation serait rendue libre.

7 L'abolition universelle de la traite.

On ne peut ni crer une obligation, ni ter un droit certain  un
tat qui n'y consent pas.

Dans tous les cas o il s'agit de faire l'un ou l'autre, toutes les
puissances ensemble n'ont pas plus de pouvoir qu'une seule. Le
consentement de la partie intresse tant ncessaire, il faut ou
l'obtenir, ou renoncer  ce qui, sans lui, ne saurait tre juste. La
voie de la ngociation est alors seule permise.

La voie de dcision est au contraire la seule qu'on puisse prendre
lorsque la comptence, une fois tablie (et celle du congrs est une
consquence non douteuse des principes exposs ci-dessus), il s'agit,
ou de constater un droit de souverainet en litige, ou de disposer de
territoires qui n'appartiennent  personne, ou de rgler l'exercice
d'un droit commun  plusieurs tats qui, par un consentement formel,
l'ont subordonn  l'intrt de tous. Car s'il fallait, dans le
premier cas, le consentement de celui dont le droit est dclar nul,
dans le second, le consentement de tous ceux qui prtendent  un
territoire disponible, et dans le troisime, celui de tous les
intresss, jamais diffrend ne pourrait tre termin, jamais
territoire vacant ne pourrait cesser de l'tre, jamais droit dont
l'exercice serait  rgler selon l'intrt de tous, ne pourrait tre
exerc.

Le sort des tats en litige,

Les droits de succession douteux,

La disposition des tats vacants,

Et les droits de page  tablir sur le Rhin,

Doivent tre rgls par voie de dcision, avec cette diffrence qui
nat de la diffrence des objets, que, dans le premier cas, le litige
ne peut tre termin qu'autant que le droit de l'un de ceux entre
lesquels il existe, est unanimement reconnu; que, dans le second cas,
la dcision doit tre de mme unanime; qu'elle doit l'tre encore dans
le troisime,  part les voix des co-prtendants, qui ne doivent point
tre comptes; et que, dans le quatrime cas, la majorit suffit.

Les autres objets ne sauraient tre rgls que par voie de
ngociation.

Le sort des pays qui ne sont ni vacants ni en litige, parce que, pour
en disposer autrement qu'en les rendant  leurs souverains respectifs,
le consentement de ceux-ci est ncessaire;

L'organisation de la confdration germanique, parce que cette
organisation sera, pour les tats allemands, une loi qui ne leur peut
tre impose sans leur consentement;

L'abolition de la traite, parce que c'est jusqu'ici une matire
trangre au droit public de l'Europe, sous lequel les Anglais veulent
maintenant la placer;

D'environ cent soixante-dix millions d'habitants que l'Europe
chrtienne renferme, plus des deux tiers appartiennent  la France et
aux sept tats qui ont sign avec elle le trait du 30 mai, et la
moiti de l'autre tiers  des pays sous la conqute, qui, n'ayant
point t engags dans la guerre, n'auront point de ministres au
congrs. Le surplus forme la population de plus de quarante tats dont
quelques-uns seraient  peine la centime partie du plus petit de ceux
qui ont sign le trait du 30 mai, et qui, runis tous, ne feraient
point une puissance gale aux grandes puissances de l'Europe. Quelle
part auront-ils aux dlibrations? Quelle part au droit de suffrage?
Auront-ils chacun une part gale  celle des plus grands tats? Ce
serait choquer la nature des choses. N'auront-ils qu'une voix en
commun? Ils ne parviendraient jamais  la former. N'en auront-ils
aucune? Mieux vaudrait alors ne les point admettre. Mais qui
exclura-t-on? Les ministres du pape, de Sicile, de Sardaigne? ou celui
de Hollande, ou celui de Saxe? ou seulement ceux qui ne le sont point
de ttes couronnes? Mais qui cdera pour ces princes, s'ils doivent
cder? Qui donnera pour eux,  une obligation qu'il s'agirait de leur
imposer, le consentement qu'ils doivent donner? Disposera-t-on de
leurs tats sans qu'ils les cdent? Se passera-t-on de leur
consentement quand le droit public le rend ncessaire? Et l'Europe se
sera-t-elle runie pour violer les principes de ce droit qui la rgit?
Il importe bien plutt de les remettre en vigueur, aprs qu'ils ont
t si longtemps mconnus et si cruellement viols. Un moyen simple de
concilier  la fois le droit et les convenances serait de mesurer la
part que les tats de troisime et de quatrime ordre prendraient aux
arrangements  faire, non sur l'chelle de la puissance, mais sur
celle de leur intrt.

L'quilibre gnral de l'Europe ne peut tre compos d'lments
simples. Il ne peut l'tre que de systmes d'quilibres partiels. Les
petits ou moyens tats ne prendraient part qu' ce qui concerne le
systme particulier auquel ils appartiennent: les tats d'Italie aux
arrangements de l'Italie, et les tats allemands aux arrangements de
l'Allemagne. Les grandes puissances seules, embrassant l'ensemble,
ordonneraient chacune des parties par rapport au tout.

L'ordre dans lequel il parat le plus naturel et le plus convenable
que les objets soient traits est celui dans lequel ils ont t
prsents ci-dessus. Il faut premirement constater ce que chacun a et
ce qu'il doit garder, pour savoir s'il faut et ce qu'il faut lui
ajouter, et ne disposer qu'en connaissance de cause de ce qui est
disponible; rpartir ensuite ce qui est  rpartir, et fixer ainsi
l'tat gnral de possession, premier principe de tout quilibre.
L'organisation de l'Allemagne ne peut venir qu'aprs, car il faudra
qu'elle soit relative  la force rciproque des tats allemands, et
consquemment, que cette force soit pralablement fixe. Enfin, les
garanties doivent suivre et non pas prcder les arrangements sur
lesquels elles portent.

Il devra tre tenu un protocole des dlibrations, actes et dcisions
du congrs.

Ces dcisions ne doivent tre exprimes que dans le langage ordinaire
des traits. Pour rendre le royaume de Naples  Ferdinand IV, il
suffirait que le trait reconnt ce prince comme roi de Naples, ou
simplement le nommt avec ce titre de la manire suivante: Sa Majest
Ferdinand IV, roi de Naples et de Sicile.

De mme, pour constater le droit de la maison de Carignan, le trait
n'aurait qu' dire: Telle partie de l'tat de Gnes est runie 
perptuit aux tats de Sa Majest le roi de Sardaigne, pour tre,
comme eux, possde en toute proprit et souverainet, et hrditaire
de mle en mle, par ordre de primogniture, dans les deux branches de
sa maison.

Pour ce qui concerne le mode et les moyens d'excution, une garantie
commune des droits reconnus suffit  tout, puisqu'elle oblige les
garants  soutenir ces droits et qu'elle te tout appui extrieur aux
prtentions qui leur sont opposes.

Aprs avoir montr quels objets le congrs peut et doit rgler, et
que sa comptence rsulte des principes mmes de droit qui doivent
servir  les rgler, il reste  les considrer sous le rapport de
l'intrt de la France, et  faire voir que la France est dans
l'heureuse situation de n'avoir point  dsirer que la justice et
l'utilit soient divises, et  chercher son utilit particulire hors
de la justice qui est l'utilit de tous.

Une galit absolue de forces entre tous les tats, outre qu'elle ne
peut jamais exister, n'est point ncessaire  l'quilibre politique,
et lui serait peut-tre,  certains gards, nuisible. Cet quilibre
consiste dans un rapport entre les forces de rsistance et les forces
d'agression rciproques des divers corps politiques. Si l'Europe
tait compose d'tats qui eussent entre eux un tel rapport que le
minimum de la force de rsistance du plus petit ft gal au maximum de
la force d'agression du plus grand, il y aurait alors un quilibre
rel, c'est--dire rsultant de la nature des choses. Mais la
situation de l'Europe n'est point telle et ne peut le devenir. A ct
de grands territoires appartenant  une puissance unique, se trouvent
des territoires de mme ou de moindre grandeur, diviss en un nombre
plus ou moins grand d'tats, souvent de diverses natures. Unir ces
tats par un lien fdratif est quelquefois impossible, et il l'est
toujours de donner  ceux qui sont unis ainsi la mme unit de volont
et la mme puissance d'action que s'ils taient un corps simple. Ils
n'entrent donc jamais dans la formation de l'quilibre gnral que
comme des lments imparfaits; en leur qualit de corps composs, ils
ont leur quilibre propre, sujet  mille altrations qui affectent
ncessairement celui dont ils font partie.

Une telle situation n'admet qu'un quilibre tout artificiel et
prcaire, qui ne peut durer qu'autant que quelques grands tats se
trouvent anims d'un esprit de modration et de justice qui le
conserve.

Le systme de conservation fut celui de la France, dans tout le cours
du sicle pass, jusqu' l'poque des vnements qui ont produit les
dernires guerres; et c'est celui que le roi veut constamment suivre.
Mais, avant de conserver, il faut tablir.

Si l'Autriche venait  demander la possession de toute l'Italie, il
n'y aurait sans doute personne qui ne se rcrit  une telle demande,
qui ne la trouvt monstrueuse, et ne regardt l'union de l'Italie 
l'Autriche comme fatale  l'indpendance et  la sret de l'Europe.
Cependant, en donnant  l'Autriche toute l'Italie, on ne ferait
qu'assurer  celle-ci son indpendance. Une fois runie en un seul
corps, l'Italie,  quelque titre qu'elle appartnt  l'Autriche, lui
chapperait, non pas tt ou tard, mais en trs peu d'annes, peut-tre
en peu de mois; et l'Autriche ne l'aurait acquise que pour la perdre.
Au contraire, que l'on divise le territoire italien en sept
territoires, dont les deux principaux sont aux extrmits, et les
quatre plus petits  ct du plus grand; que donnant celui-ci 
l'Autriche, et trois des plus petits  des princes de sa maison, on
lui laisse un prtexte  l'aide duquel elle puisse faire tomber le
quatrime en partage  l'un de ces princes; que le territoire 
l'autre extrmit soit occup par un homme qui,  raison de sa
position personnelle vis--vis d'une partie des souverains de
l'Europe, ne puisse avoir d'espoir que dans l'Autriche, ni d'autre
appui qu'elle; que le septime territoire appartienne  un prince dont
toute la force rside dans le respect d  son caractre, n'est-il pas
manifeste qu'en paraissant ne donner qu'une partie de l'Italie 
l'Autriche, on la lui aura en effet donn toute, et que son apparente
division en divers tats ne serait, en ralit, qu'un moyen donn 
l'Autriche de possder ce pays, de la seule manire dont elle puisse
le possder, sans le perdre? Or, tel serait l'tat de l'Italie, o
l'Autriche doit avoir pour limites le P, le lac Majeur et le Tsin,
si Modne, si Parme et Plaisance, si le grand-duch de Toscane,
avaient pour souverains des princes de sa maison, si le droit de
succession dans la maison de Sardaigne restait douteux, si celui qui
rgne  Naples continuait d'y rgner.

L'Italie divise en tats non confdrs n'est point susceptible
d'une indpendance relle, mais seulement d'une indpendance relative,
laquelle consiste  tre soumise, non  une seule et mme influence,
mais  plusieurs. Le rapport qui fait que ces influences se
contrebalancent est ce qui constitue son quilibre.

Que l'existence de cet quilibre importe  l'Europe, c'est une chose
si vidente qu'on ne peut mme la mettre en question; et il n'est pas
moins vident que, dans une situation de l'Italie, telle que celle qui
vient d'tre reprsente, toute espce d'quilibre cesserait.

Que faut-il, et que peut-on faire pour l'tablir? Rien que la justice
n'exige ou n'autorise.

Il faut rendre Naples  son lgitime souverain;

La Toscane  la reine d'trurie;

Au Saint-Sige, non seulement les provinces sur l'Adriatique, qui
n'ont pas t cdes, mais aussi les lgations de Ravenne et de
Bologne devenues vacantes;

Piombino au prince de ce nom auquel il appartenait, ainsi que les
mines de l'le d'Elbe, sous la suzerainet de la couronne de Naples,
et qui dpouill de l'une et de l'autre proprit, sans aucune sorte
d'indemnit, a t rduit par l,  un tat voisin de l'indigence[146];

  [146] La principaut de Piombino, enclave dans la Toscane, avait
  environ quarante kilomtres carrs et vingt-cinq mille habitants.
  Elle appartenait autrefois  la famille Buoncompagni, qui l'avait
  achete en 1634. Le prince de Piombino fut dpossd en 1801.
  Bonaparte s'empara de la principaut et la donna  sa soeur la
  princesse lisa Baciocchi. Le trait de Vienne la rendit  la
  famille Buoncompagni, et celle-ci la cda au grand-duc de Toscane
  moyennant quatre millions sept cent quatre mille francs.

Mettre hors de doute les droits de la maison de Carignan et agrandir
la Sardaigne.

Si l'on proposait  l'Europe rassemble de dclarer:

Que la souverainet s'acquiert par le seul fait de la conqute, et
que le patrimoine d'un prince qui ne l'a perdu que par une suite de
son invariable fidlit  la cause de l'Europe doit, du consentement
de l'Europe, appartenir  celui entre les mains duquel les malheurs
seuls de l'Europe l'ont fait tomber, il est impossible de supposer
qu'une telle proposition ne serait pas repousse  l'instant par un
cri de rprobation unanime. Tous sentiraient qu'elle ne tendrait 
rien moins qu' renverser la seule barrire que l'indpendance
naturelle des peuples ait permis  la raison d'lever entre le droit
de souverainet et la force, pour contenir l'une et prserver l'autre,
et qu' saper les fondements de la morale mme.

C'est nanmoins ce que dclarerait implicitement le congrs s'il
tait possible qu'il reconnt celui qui rgne  Naples, comme
souverain de ce pays, et c'est encore ce qu'il serait cens avoir
dclar, en ne reconnaissant pas en cette qualit Ferdinand IV. Car
les peuples ne comprendraient jamais qu'il et consacr, par son
silence, la violation d'un principe si important pour tous les
souverains, et qu'il aurait tenu pour vrai. Ils en concluraient que ce
principe n'existe pas, et que la force seule est le droit.

L'Autriche pourra objecter qu'elle a donn des garanties  celui qui
rgne  Naples[147]. Mais l'acte par lequel on garantit  quelqu'un ce
qui n'est pas  lui, en admettant que la ncessit l'excuse, est tout
au moins un acte nul. Cette garantie d'ailleurs n'a pas t donne
contre un jugement de l'Europe; elle ne l'a t que contre l'homme
contre lequel l'Europe tait alors arme.

  [147] Murat avait sign, les 6 et 11 janvier 1814, deux traits,
  l'un avec l'Autriche, l'autre avec l'Angleterre, par lesquels ces
  deux puissances lui garantissaient ses tats, et mme lui
  promettaient un accroissement de territoire aux dpens des tats de
  l'glise, moyennant quoi il s'engageait  joindre aux armes
  allies trente mille hommes de ses troupes.

Le mieux serait sans doute que celui qui rgne  Naples n'obtnt
aucune souverainet. Mais on parle de services rendus par lui  la
cause de l'Europe; s'il en a effectivement rendu, et s'il faut l'en
rcompenser, ou si cela est ncessaire pour vaincre des difficults,
les ambassadeurs du roi ne s'opposeront point  ce qu'on lui donne,
non ce qui est  d'autres, mais quelque chose de vacant, tel qu'une
partie des les Ioniennes.

Jamais droits ne furent plus lgitimes que ceux de la reine d'trurie
sur la Toscane. Ce pays avait t cd par son grand-duc, et Charles
IV l'avait acquis pour sa fille, en donnant en change les duchs de
Parme, Plaisance et Guastalla et la Louisiane avec un certain nombre
de vaisseaux et de millions. Si, nanmoins, la restitution de la
Toscane offrait trop de difficults, et si, en sa place, on offrait
les duchs de Parme, Plaisance et Guastalla, les ambassadeurs du roi
engageraient ceux d'Espagne  se contenter de cette offre et 
l'accepter.

L'Autriche n'avait pas seulement garanti  celui qui rgne  Naples
la possession de ce royaume; elle s'tait engage  lui procurer un
agrandissement jusqu' concurrence d'un territoire de quatre  six
cent mille mes. Les provinces du Saint-Sige sur l'Adriatique,
desquelles il avait t form trois dpartements du royaume d'Italie,
ont t destines pour servir  l'accomplissement de cette promesse,
et continuent, pour cette raison, d'tre occupes par les troupes
napolitaines. Si, comme il faut l'esprer, celui qui rgne  Naples
cesse d'y rgner, il ne sera plus question de cette promesse, et la
difficult que l'Autriche aurait  la tenir peut devenir pour elle un
motif d'abandonner celui  qui elle l'a faite. Mais dans tous les cas,
les ambassadeurs du roi seconderont de tous leurs efforts l'opposition
que l'ambassadeur de Sa Saintet mettra, sans aucun doute,  ce que
ces provinces soient distraites du domaine pontifical. Ils
contribueront pareillement, autant qu'il dpendra d'eux,  faire
restituer au Saint-Sige les lgations de Ravenne et de Bologne. Celle
de Ferrare tant comprise dans ce qui est destin par le trait du 30
mai  l'Autriche, sa restitution peut prouver de grandes et mme
d'insurmontables difficults. Mais si quelque arrangement pouvait la
faciliter, pourvu qu'il ne ft point de nature  augmenter l'influence
autrichienne en Italie, les ambassadeurs du roi y donneraient les
mains.

Le prince de Piombino, quoique simple feudataire de la couronne de
Naples, ayant t dpouill, comme s'il et t prince souverain, doit
tre rtabli dans tous les droits dont la violence l'avait priv.

Ceux de la maison de Carignan ont t exposs avec assez de dtail
pour qu'il ne soit pas ncessaire d'en parler de nouveau. Ce n'est que
dans la supposition que ces droits soient mis hors de tout doute, que
la Sardaigne peut tre agrandie; mais alors, il est  dsirer qu'elle
le soit, autant que le permettra la quotit des pays disponibles, afin
d'accrotre d'autant plus, et d'assurer son indpendance.

En Italie, c'est l'Autriche qu'il faut empcher de dominer, en
opposant  son influence des influences contraires; en Allemagne,
c'est la Prusse. La constitution physique de sa monarchie lui fait de
l'ambition une sorte de ncessit. Tout prtexte lui est bon. Nul
scrupule ne l'arrte. La convenance est son droit. C'est ainsi que
dans un cours de soixante-trois annes, elle a port sa population de
moins de quatre millions de sujets  dix millions, et qu'elle est
parvenue  se former, si l'on peut ainsi parler, un cadre de monarchie
immense, acqurant,  et l, des territoires pars, qu'elle tend 
runir en s'incorporant ceux qui les sparent. La chute terrible que
lui a attire son ambition ne l'en a pas corrige. En ce moment, ses
missaires et ses partisans agitent l'Allemagne, lui peignent la
France comme prte  l'envahir encore, la Prusse, comme seule en tat
de la dfendre, et demandent qu'on la lui livre pour la prserver.
Elle aurait voulu avoir la Belgique. Elle veut avoir tout ce qui est
entre les frontires actuelles de la France, la Meuse et le Rhin. Elle
veut Luxembourg. Tout est perdu si Mayence ne lui est pas donn. Elle
ne peut avoir de scurit si elle ne possde pas la Saxe. Les allis
ont, dit-on, pris l'arrangement de la replacer dans le mme tat de
puissance o elle tait avant sa chute, c'est--dire avec dix millions
de sujets. Qu'on la laisst faire, bientt elle en aurait vingt, et
l'Allemagne tout entire lui serait soumise. Il est donc ncessaire de
mettre un frein  son ambition, en restreignant d'abord, autant qu'il
est possible, son tat de possession en Allemagne, et, ensuite, en
restreignant son influence par l'organisation fdrale.

Son tat de possession sera restreint par la conservation de tous les
petits tats et par l'agrandissement des tats moyens.

Tous les petits tats doivent tre conservs par la raison seule
qu'ils existent,  la seule exception de la principaut ecclsiastique
d'Aschaffenbourg, dont la conservation parat incompatible avec le
plan gnral de distribution des territoires; mais une existence
honorable doit tre assure au possesseur.

Si tous les petits tats doivent tre conservs,  plus forte raison
le royaume de Saxe. Le roi de Saxe a gouvern pendant quarante ans ses
sujets en pre, donnant l'exemple des vertus de l'homme et du prince.
Assailli pour la premire fois par la tempte,  un ge avanc qui
devait tre celui du repos, et relev incontinent par la main qui
l'avait abattu, et qui en avait cras tant d'autres, s'il a eu des
torts, ils doivent tre imputs  une crainte lgitime, ou  un
sentiment toujours honorable pour celui qui l'prouve, quel qu'en soit
l'objet. Ceux qui lui en reprochent en ont eu de bien rels et
d'incomparablement plus grands, sans avoir les mmes excuses. Ce qui
lui a t donn l'a t sans qu'il l'et demand, sans qu'il l'et
dsir, sans mme qu'il le st. Il a support la prosprit avec
modration, et maintenant il supporte le malheur avec dignit. A ces
motifs, qui suffiraient seuls pour porter le roi  ne le point
abandonner, se joignent les liens de parent qui les unissent[148] et
la ncessit d'empcher que la Saxe ne tombe en partage  la Prusse,
qui ferait par une telle acquisition, un pas immense et dcisif vers
la domination absolue en Allemagne.

  [148] Louis XVIII tait par sa mre, Marie-Josphe de Saxe, cousin
  germain du roi Frdric-Auguste.

Cette ncessit est telle que, si, dans une hypothse dont il sera
parl ci-aprs, le roi de Saxe se trouvait appel  la possession d'un
autre royaume, il faudrait que celui de Saxe ne cesst point
d'exister, et ft donn  la branche ducale, ce qui devrait convenir
particulirement  l'empereur de Russie, puisque son beau-frre, le
prince hrditaire de Weimar, s'en trouverait alors le prsomptif
hritier.

Les ambassadeurs du roi dfendront, en consquence, de tous leurs
moyens la cause du roi de Saxe, et, dans tous les cas, feront tout ce
qui est en eux pour que la Saxe ne devienne point une province
prussienne.

De mme qu'il faut que la Prusse ne puisse acqurir la Saxe, de mme
il faut empcher qu'elle n'acquire Mayence, ni mme aucune portion
quelconque du territoire  la gauche de la Moselle; aider la Hollande
 porter, aussi loin qu'il sera possible de la rive droite de la
Meuse, la frontire qu'elle doit avoir sur cette rive; seconder les
demandes d'accroissement que feront la Bavire, la Hesse, le Brunswick
et particulirement le Hanovre (bien entendu que ces demandes ne
porteront que sur des objets vacants), afin de rendre d'autant plus
petite la partie des pays disponibles qui restera pour la Prusse.

Les allis ont, dit-on, un plan d'aprs lequel Luxembourg et Mayence
seraient en commun  la confdration, et seraient occups par des
troupes fdrales. Ce plan semble convenir aux intrts personnels de
la France, et, par cette raison, les ambassadeurs du roi devront, en
l'appuyant, viter de le faire de manire  lever des soupons.

Toute confdration est une rpublique, et, pour tre bien
constitue, doit en avoir l'esprit. Voil pourquoi une confdration
de princes ne peut jamais tre bien constitue, car l'esprit de la
rpublique tend  l'galit, et celui du monarque,  l'indpendance.
Mais la question n'est pas de donner  la confdration allemande une
organisation parfaite; il suffit de lui en donner une qui ait l'effet
d'empcher:

1 L'oppression des sujets dans les petits tats;

2 L'oppression des petits tats par les grands;

3 Et l'influence de ceux-ci, de se changer en domination, de telle
sorte que l'un d'eux ou plusieurs puissent disposer, pour leurs fins
particulires, de la force de tous.

Or, ces effets ne peuvent tre obtenus qu'en divisant le pouvoir, et
dans les petits tats, et dans la confdration, si on le concentre
dans celle-ci, en le faisant changer de mains, et passer
successivement par le plus de mains qu'il est possible.

Voil tout ce qui peut tre dit ici sur la future organisation
fdrale de l'Allemagne. Les ambassadeurs du roi n'auront point  en
faire le plan. Il leur suffit de savoir dans quel esprit il devra tre
fait, et d'aprs quelle rgle devront tre jugs ceux sur lesquels ils
seront appels  dlibrer.

Le rtablissement du royaume de Pologne serait un bien et un trs
grand bien; mais seulement sous les trois conditions suivantes:

1 Qu'il ft indpendant;

2 Qu'il et une constitution forte;

3 Qu'il ne fallt pas compenser  la Prusse et  l'Autriche la part
qui leur en tait respectivement chue;

Conditions qui sont toutes impossibles, et la seconde plus que les
deux autres.

D'abord, la Russie ne veut pas le rtablissement de la Pologne pour
perdre ce qu'elle en a acquis. Elle le veut pour acqurir ce qu'elle
n'en possde pas. Or, rtablir la Pologne pour la donner tout entire
 la Russie, pour porter la population de celle-ci, en Europe, 
quarante-quatre millions de sujets, et ses frontires jusqu' l'Oder,
ce serait crer pour l'Europe un danger, et si grand, si imminent,
que, quoiqu'il faille tout faire pour conserver la paix, si
l'excution d'un tel plan ne pouvait tre arrte que par la force des
armes, il ne faudrait pas balancer un seul moment  les prendre. On
esprerait vainement que la Pologne, ainsi unie  la Russie, s'en
dtacherait d'elle-mme. Il n'est pas certain qu'elle le voult; il
est moins certain encore qu'elle le pt, et il est certain que si elle
le voulait et le pouvait un moment, elle n'chapperait au joug que
pour le porter de nouveau. Car la Pologne, rendue  l'indpendance, le
serait invinciblement  l'anarchie. La grandeur du pays exclut
l'aristocratie proprement dite, et il ne peut exister de monarchie o
le peuple soit sans libert civile, et o les nobles aient la libert
politique, ou soient indpendants et o l'anarchie ne rgne pas. La
raison seule le dit, et l'histoire de toute l'Europe le prouve. Or,
comment, en rtablissant la Pologne, ter la libert politique aux
nobles, ou donner la libert civile au peuple? Celle-ci ne saurait
tre donne par une dclaration, par une loi. Elle n'est qu'un vain
nom, si le peuple,  qui on la donne, n'a pas des moyens d'existence
indpendants, des proprits, de l'industrie, des arts, ce qu'aucune
dclaration ni aucune loi ne peut donner, et ce qui ne peut tre
l'ouvrage que du temps. L'anarchie tait un tat d'o la Pologne ne
pouvait sortir qu' l'aide du pouvoir absolu; et comme elle n'avait
point chez elle les lments de ce pouvoir, il fallait qu'il lui vnt
du dehors tout form, c'est--dire qu'elle tombt sous la conqute.
Elle y est tombe ds que ses voisins l'ont voulu, et les progrs
qu'ont fait celles de ses parties qui sont chues  des peuples plus
avancs dans la civilisation prouvent qu'il a t heureux pour elles
d'y tomber. Qu'on la rende  l'indpendance, qu'on lui donne un roi,
non plus lectif, mais hrditaire; que l'on y ajoute toutes les
institutions qu'on pourra imaginer; moins elles seront libres, et plus
elles seront opposes au gnie, aux habitudes, aux souvenirs des
nobles qu'il y faudra soumettre par la force, et la force, o la
prendra-t-on? Et d'un autre ct, plus elles seront libres, et plus
invitablement la Pologne sera plonge de nouveau dans l'anarchie,
pour finir de nouveau par la conqute. C'est qu'il y a dans ce pays
comme deux peuples pour lesquels il faudrait deux institutions qui
s'excluent l'une l'autre. Ne pouvant faire que ces deux peuples n'en
soient qu'un, ni crer le seul pouvoir qui peut concilier tout; ne
pouvant d'un autre ct, sans un pril vident pour l'Europe, donner
toute la Pologne  la Russie (et ce serait la lui donner toute que
d'ajouter seulement le duch de Varsovie , ce qu'elle possde dj),
que peut-on faire de mieux que de remettre les choses dans l'tat o
elles avaient t par le dernier partage? Cela convient d'autant plus
que cela mettrait fin aux prtentions de la Prusse sur le royaume de
Saxe; car ce n'est qu' titre de compensation, pour ce qu'elle ne
recouvrerait pas, dans l'hypothse du rtablissement de la Pologne,
qu'elle ose demander la Saxe.

L'Autriche demanderait srement aussi qu'on lui compenst les cinq
millions de sujets que contiennent les deux Gallicies, ou, si elle ne
le demandait pas, elle en deviendrait bien plus forte dans toutes les
questions d'Italie.

Si nanmoins, contre toute probabilit, l'empereur de Russie
consentait  renoncer  ce qu'il possde de la Pologne (et il est
vraisemblable qu'il ne le pourrait pas, sans s'exposer  des dangers
personnels du ct des Russes), et si l'on voulait faire un essai, le
roi, sans en attendre un rsultat heureux, n'y mettrait aucune
opposition. Dans ce cas, il serait dsirable que le roi de Saxe, dj
souverain du duch de Varsovie, dont le pre et les aeux ont occup
le trne de Pologne, et dont la fille avait t appele  porter le
sceptre polonais en dot  son poux, ft fait roi de Pologne.

Mais, en exceptant le cas o la Pologne pourrait tre rtablie dans
une indpendance entire de chacune des trois cours copartageantes, la
seule proposition admissible et la seule  laquelle le roi puisse
consentir, c'est (sauf quelques rectifications de frontires) de tout
rtablir en Pologne sur le pied du dernier partage.

En restant partage, la Pologne ne sera point anantie pour toujours.
Les Polonais ne formant plus une socit politique formeront toujours
une famille. Ils n'auront plus une mme patrie, mais ils auront une
mme langue. Ils resteront donc unis par le plus fort et le plus
durable de tous les liens. Ils parviendront, sous des dominations
trangres,  l'ge viril auquel ils n'ont pu arriver en neuf sicles
d'indpendance, et le moment o ils l'auront atteint ne sera pas loin
de celui o, mancips, ils se rattacheront tous  un mme centre.

Dantzig doit suivre le sort de la Pologne dont elle n'tait qu'un
entrept; redevenir libre, si la Pologne redevient indpendante; ou
rentrer sous la domination de la Prusse, si l'ancien partage est
maintenu.

Un emploi qui pourrait tre fait des les Ioniennes a dj t
indiqu. Il importe que ces les, et surtout celle de Corfou,
n'appartiennent ni  l'Angleterre ni  la Russie qui les convoitent,
ni  l'Autriche. Corfou est la clef du golfe Adriatique. Si,  la
possession de Gibraltar et de Malte, l'Angleterre ajoutait celle de
Corfou, elle serait matresse absolue de la Mditerrane. Les les
Ioniennes formeraient pour les Russes un point d'agression contre
l'empire ottoman, et un point d'appui pour soulever les Grecs. Entre
les mains de l'Autriche, Corfou servirait  tablir et  consolider sa
domination sur l'Italie.

L'ordre de Saint-Jean de Jrusalem est sans chef-lieu et pour ainsi
dire, sans asile, depuis qu'il a perdu Malte. Les puissances
catholiques ont intrt  ce qu'il soit relev et sorte de ses ruines.
Il est vrai qu'il a cd Malte, mais il est galement vrai qu'il ne la
cde qu' la suite d'une invasion qu'aucun motif de droit ou mme
d'utilit ne justifiait ni n'excusait. Il serait de l'honneur de
l'Angleterre, qui, par vnement, profite de l'injustice, de
contribuer  la rparer, en s'unissant aux puissances catholiques pour
faire obtenir  l'ordre un ddommagement. On pourrait lui donner
Corfou, sans compromettre les intrts d'aucun tat de la chrtient.
Il en demandera la possession, et les ambassadeurs du roi appuieront
cette demande.

L'le d'Elbe, comme possession qui,  la mort de celui qui la possde
maintenant, deviendra vacante, et pour l'poque o elle le sera,
pourrait tre rendue  ses anciens matres, la Toscane et Naples, ou
donne  la Toscane seule.

Le sort de tous les pays sous la conqute, de ceux qui ne sont point
vacants, de ceux qui le sont, et de ceux qui peuvent le devenir,
serait ainsi compltement rgl.

Dans une partie de ces pays, des Franais possdaient,  titre de
dotation, des biens que le trait du 30 mai leur a fait perdre. Cette
disposition rigoureuse, et qui pourrait tre considre comme injuste,
relativement aux dotations situes dans des pays qui avaient t
cds, a t aggrave par l'effet rtroactif qu'on lui a donn, en
l'appliquant aux fermages et revenus chus. Les ambassadeurs du roi
rclameront contre cette injustice, et feront tout ce qui peut
dpendre d'eux pour qu'elle soit rpare. Les souverains allis ayant
donn lieu d'esprer qu'ils feraient, et quelques-uns ayant dj fait
des exceptions  la clause qui prive les donataires de leurs
dotations, les ambassadeurs du roi feront encore tout ce qui dpendra
d'eux pour que cette faveur soit tendue et accorde  autant de
donataires qu'il sera possible.

Pour ce qui est des droits de navigation sur le Rhin et l'Escaut,
comme ils doivent tre les mmes pour tous, la France n'a rien 
dsirer, sinon qu'ils soient trs modrs. Par la libre navigation du
Rhin et de l'Escaut, la France aura les avantages que lui et donns
la possession des pays traverss par ces fleuves, et auxquels elle a
renonc, et n'aura point les charges de la possession. Elle ne pourra
donc plus raisonnablement la regretter.

La question de l'abolition de la traite est dcide relativement  la
France, qui, sur ce point, n'a plus de concessions  faire; car si
l'on demandait d'ter, ou mme simplement d'abrger le dlai convenu,
elle ne pourrait y consentir. Mais le roi a promis d'unir tous ses
efforts  ceux de l'Angleterre pour obtenir que l'abolition
universelle de la traite soit prononce. Il faut acquitter cette
promesse, et parce qu'elle est faite, et parce qu'il importe  la
France d'avoir l'Angleterre pour elle dans les questions qui
l'intressent le plus.

L'Angleterre, qui s'est livre hors de l'Europe  l'esprit de
conqute, porte dans les affaires de l'Europe l'esprit de
conservation. Cela tient peut-tre uniquement  sa position insulaire
qui ne permet pas qu'aucun territoire soit ajout au sien, et  sa
faiblesse relative qui ne lui permettrait pas de garder sur le
continent des conqutes qu'elle y aurait faites. Mais, que ce soit en
elle ou ncessit ou vertu, elle s'est montre anime de l'esprit de
conservation, mme  l'gard de la France sa rivale, et sous les
rgnes d'Henri VIII, d'lisabeth, de la reine Anne, et peut-tre aussi
 une poque bien plus rcente.

La France ne portant au congrs que des vues toutes conservatrices, a
donc lieu d'esprer que l'Angleterre la secondera, pourvu qu'elle
satisfasse elle-mme l'Angleterre sur les points qu'elle a le plus 
coeur, et l'Angleterre n'a rien tant  coeur que l'abolition de la
traite. Ce qui n'tait peut-tre dans le principe qu'une affaire
d'intrt et de calcul, est devenu dans le peuple anglais une passion
porte jusqu'au fanatisme, et que le ministre n'est plus libre de
contrarier. C'est pourquoi les ambassadeurs du roi donneront toute
satisfaction  l'Angleterre sur ce point, en se prononant franchement
et avec force pour l'abolition de la traite. Mais si l'Espagne et le
Portugal, qui sont les seules puissances qui n'aient point encore pris
d'engagement  cet gard, ne consentaient  cesser la traite qu'
l'expiration d'un dlai de plus de cinq annes, et que ce dlai ft
accord, les ambassadeurs du roi, feraient en sorte que la France ft
admise  en jouir.

Les prsentes instructions ne sont point donnes aux ambassadeurs du
roi comme une rgle absolue, de laquelle ils ne puissent s'carter en
aucun point. Ils pourront cder ce qui est d'un intrt moindre, pour
obtenir ce qui est d'un intrt plus grand. Les points qui importent
le plus  la France, classs suivant l'ordre de leur importance
relative, sont ceux-ci:

1 Qu'il ne soit laiss  l'Autriche aucune chance de pouvoir faire
tomber entre les mains d'un des princes de sa maison, c'est--dire
entre les siennes, les tats du roi de Sardaigne;

2 Que Naples soit restitu  Ferdinand IV;

3 Que la Pologne entire ne passe point, et ne puisse point passer
sous la souverainet de la Russie;

4 Que la Prusse n'acquire ni le royaume de Saxe, du moins en
totalit, ni Mayence.

En faisant des concessions sur les autres objets, les ambassadeurs du
roi ne les feront porter que sur ce qui est de simple utilit, et non
sur ce qui est d'obligation; premirement, parce que pour la presque
totalit des objets  rgler par le congrs, le droit rsulte d'un
seul et mme principe, et que, l'abandonner pour un point, ce serait
l'abandonner pour tous; en second lieu, parce que les derniers temps
ont laiss des impressions qu'il importe d'effacer. La France est un
tat si puissant, que les autres peuples ne peuvent tre rassurs que
par l'ide de sa modration, ide qu'ils prendront d'autant plus
facilement qu'elle leur en aura donn une plus grande de sa justice.

Le roi devant avoir au congrs plusieurs organes de sa volont, qui
doit tre une, son intention est qu'il ne puisse tre fait aucune
ouverture, proposition ou concession que d'aprs l'opinion de son
ministre des affaires trangres, qui lui-mme doit se rendre 
Vienne, et qu'autant que celui-ci aura dcid que de telles
ouvertures, propositions et concessions doivent tre faites.

Paris, le aot 1814.

Approuv: _Sign_: LOUIS.

Et plus bas:

_Sign_: Le prince DE TALLEYRAND.


INSTRUCTIONS SUPPLMENTAIRES

DU ROI POUR SES AMBASSADEURS ET MINISTRES PLNIPOTENTIAIRES AU CONGRS
DE VIENNE

Le roi, conformment aux instructions remises  ses ministres
plnipotentiaires partant pour le congrs de Vienne, et inform par
leur correspondance d'un concert form entre la Russie et la Prusse,
pour rtablir le simulacre d'une Pologne sous la dpendance russe, et
pour agrandir la Prusse par la Saxe, a jug convenable de faire
adresser  ses plnipotentiaires les instructions supplmentaires
suivantes:

Comme il parat que les mmes raisons qui ont fait penser  Sa
Majest que l'agrandissement de la Russie par la Pologne soumise  sa
dpendance et la runion de la Saxe  la monarchie prussienne,
seraient galement contraires aux principes de justice et de droit
public, et  l'tablissement d'un systme d'quilibre solide et
durable en Europe, ont t prises en considration par d'autres
puissances, et qu'il serait possible de ramener la Russie et la Prusse
peut-tre sans troubler la paix,  des vues plus modres et plus
conformes  l'intrt gnral de l'Europe, par un concert form en
opposition de celui qui subsiste entre elles; Sa Majest autorise ses
plnipotentiaires  dclarer aux plnipotentiaires autrichiens et
bavarois, que leurs cours peuvent compter de sa part sur la
coopration militaire la plus active, pour s'opposer aux vues de la
Russie et de la Prusse, tant sur la Pologne que sur la Saxe. Les
ministres plnipotentiaires du roi pourront confier le contenu de la
prsente instruction aux plnipotentiaires anglais, s'ils estiment
que cela puisse dterminer le cabinet de Saint-James  agir de concert
avec la France, l'Autriche et la Bavire, ou du moins,  rester
neutre. Il sera surtout bon de faire cette confidence au comte de
Munster[149], plnipotentiaire hanovrien.

  [149] Ernest-Frdric, comte de Munster, n  Osnabrck (Hanovre)
  en 1766, devint conseiller intime de l'lecteur de Hanovre, roi
  d'Angleterre. En 1797, il fut nomm ministre  Ptersbourg. Lorsque
  le Hanovre tomba aux mains de Napolon, Munster se rfugia 
  Londres. Le roi George lui confia alors diverses missions
  diplomatiques importantes. En 1814, il reprsenta l'lectorat de
  Hanovre au congrs de Vienne, et l'anne suivante il fut mis  la
  tte du gouvernement hanovrien. Il resta en charge jusqu'en 1830,
  et mourut en 1841.

Paris, le 25 octobre 1814.

_Sign_: LOUIS.

Et plus bas:

Le ministre d'tat, charg par intrim du portefeuille des affaires
trangres,

_Sign_: Le comte FRANOIS DE JAUCOURT.




APPENDICE I[150]

  [150] Voir page 152.

Nous donnons ici sur la mission de M. de Vitrolles, en 1814, un rcit
fait par M. le duc de Dalberg. Ce document, crit en entier de la main
du duc, a t trouv dans les papiers du prince de Talleyrand.

    La mission de M. de Vitrolles au congrs de Chtillon ne fut
    conue que dans un _systme d'information_ qu'on dsirait
    recevoir  Paris sur le but final des allis  l'gard de
    l'empereur.

    Il n'existait  Paris ni plan ni conspiration contre l'empereur;
    mais la conviction tait unanime que son pouvoir tait min par
    ses folies et ses extravagances, et que lui-mme serait la
    victime de sa folle rsistance et de son systme de continuelle
    dception.

    L'inquitude sur l'avenir tait croissante.

    Le baron Louis dit un jour  M. de Dalberg: L'homme (en
    dsignant l'empereur), est un cadavre, mais il ne pue pas
    encore; voil le fait. Les ennemis taient alors  trente
    lieues de Paris.

    On avait eu connaissance  Paris de propos tenus par l'empereur
    Alexandre  la grande-duchesse de Bade, des insinuations faites;
    par lui  Bernadotte et  Eugne de Beauharnais.

    On souponnait les menes de Fouch avec la famille Murat dans
    le Midi, approchait le duc d'Angoulme; le duc de Berry
    intriguait en Bretagne; le comte d'Artois s'tait rapproch de
    la frontire de l'Allemagne et se trouvait  Ble; des
    mouvements avaient eu lieu  Vesoul et  Troyes! On tait
    tellement fatigu en France de l'excs du despotisme militaire
    de l'empereur, et on esprait si peu de concessions de sa part,
    qu'il importait de connatre jusqu'o la crise amene par lui
    entranerait la France et l'Europe. Ce n'tait plus une guerre
    ordinaire; les nations taient en mouvement. Cette situation
    alarmait tous les esprits: de tous cts, on cherchait la
    solution de cet tat de choses.

    On avait la communication des gazettes anglaises par M. Martin,
    commissaire de police  Boulogne, qui les envoyait  M. de
    Pradt. Dans les ministres de la guerre et des affaires
    trangres, il avait t dfendu de les communiquer, nommment 
    M. de Talleyrand.

    Ce dernier dsira connatre ce que les puissances allies
    voulaient en dernier rsultat. Il en parla  M. de Dalberg;
    l'avis de ce dernier tait qu'on l'obtiendrait en envoyant
    quelque agent  M. de Stadion ou  M. de Nesselrode.

    On fit choix de M. de Vitrolles, ami de M. Mollien et de M.
    d'Hauterive, homme  cette poque trs prononc pour les progrs
    des ides constitutionnelles sur lesquelles il avait crit une
    trs bonne brochure qu'il publia plus tard.

    M. de Vitrolles partit; ses instructions se bornrent  ceci: il
    devait aller  Chtillon, exposer  M. le comte de Stadion ou 
    M. de Nesselrode le danger qui existait pour tout le monde de ne
    rien prononcer de dfinitif, et revenir  Paris porter la
    rponse sur la question du maintien du pouvoir de l'empereur.

    M. de Vitrolles, croyant avoir plus de facilits d'arriver 
    Chtillon par la route du nord et en tournant les armes,
    n'arriva  Chtillon que vers le 10 mars 1814.

    Il se prsenta chez M. de Stadion, et s'accrdita auprs de lui
    au moyen de deux noms tracs sur son album, de la main de M. de
    Dalberg (c'taient les noms de deux dames qui taient soeurs, et
    que l'crivain et le lecteur avaient connues  Vienne).

    Il dclara  M. de Stadion que l'tat des esprits en France et
    les dispositions de _plusieurs personnes_ dsiraient un
    changement et des garanties lgislatives contre les violences et
    le caractre de l'empereur, qu'il tait important de former un
    prompt arrangement pour que la guerre ne prit point une
    direction qui loignt pour longtemps la paix.

    M. de Stadion l'engagea  se rendre  Troyes o tait le cabinet
    politique des allis, et o se trouvaient les empereurs et le
    roi de Prusse.

    Il partit avec un billet de M. de Stadion pour M. de Metternich.
    Celui-ci lui dit:

    Qu'il voulait, sans dtour, lui faire connatre toute la pense
    des puissances: qu'elles reconnaissaient que Bonaparte tait un
    homme avec lequel il tait impossible de continuer  traiter,
    que le jour o il avait des revers il paraissait accder  tout,
    que lorsqu'il obtenait un lger succs, il revenait  des
    prtentions aussi exagres qu'inadmissibles; qu'on voulait donc
    tablir en France un autre souverain et rgler les choses de
    manire que l'Autriche, la Russie et la France fussent des pays
    d'une gale force; que la Prusse devait rester une puissance
    moiti moins forte que chacune des trois autres; qu' l'gard du
    nouveau souverain  tablir en France, il n'tait pas possible
    de penser aux Bourbons  cause du personnel de ces princes.

    Il faut dire ici que M. de Vitrolles avait pour systme que la
    France et l'Europe ne seraient tranquilles que par le
    rtablissement de la maison de Bourbon, avec une charte qui
    garantirait la jouissance des liberts publiques  la France.

    Il tait li avec madame tienne de Durfort, et par elle il
    avait reu, en partant, un mot pour M. le comte d'Artois qui
    pouvait le faire arriver  sa personne et en tre trait avec
    confiance.

    M. de Vitrolles vit M. de Nesselrode aprs avoir entretenu le
    prince de Metternich. Il en reut  peu prs les mmes
    informations. On lui dit, en mme temps, que rien ne pouvait
    empcher les allis d'agir uniformment et d'un commun accord
    jusqu' ce que la paix gnrale ft arrte sur ces bases;
    qu'aucune intrigue ne serait coute.

    Au bout de quelques jours, M. de Vitrolles sollicita de M. de
    Nesselrode pour tre admis directement auprs de l'empereur de
    Russie. Le ministre lui dit qu'il y avait dj pens lui-mme et
    que ce serait peut-tre assez difficile; il obtint nanmoins
    pour M. de Vitrolles cette audience, en lui indiquant que M. de
    Vitrolles tait en relation avec M. de Talleyrand, M. de Pradt,
    M. de Dalberg. L'empereur rpta  peu prs les mmes choses que
    les ministres: il dit qu'il avait pens d'abord  tablir en
    France Bernadotte, ensuite  y placer Beauharnais; mais que
    diffrents motifs s'y opposaient; qu'au reste l'intention tait
    surtout de consulter le voeu des Franais eux-mmes, et que mme
    dans le cas o ceux-ci voudraient se constituer en _rpublique_
    on ne s'y opposerait peut-tre pas.

    L'empereur s'tendit plus encore que les plnipotentiaires sur
    l'impossibilit de penser aux Bourbons et sur le mal que les
    souverains avaient dit d'eux.

    M. de Vitrolles (suivant lui) eut ici une inspiration subite, il
    invita l'empereur, au lieu de suivre les oprations ordinaires
    de la guerre,  marcher sur-le-champ  Paris; qu'il y jugerait
    de la disposition des esprits.

    _M. Pozzo di Borgo assure_ de son ct que c'est lui qui a
    dtermin l'empereur  cette marche, et des personnes informes
    m'ont dit que l'empereur avait prononc qu'on ne dciderait rien
    avant de s'tre concert avec M. de Talleyrand, et qu'on et
    pris ses avis sur l'avenir de la France.

    M. de Vitrolles quittant l'empereur, celui-ci lui dit:
    Monsieur, notre conversation d'aujourd'hui aura de gros
    rsultats pour l'Europe; je pars demain en personne pour le
    quartier gnral.

    Il partit en effet le lendemain pour confrer avec le prince de
    Schwarzenberg.

    Aprs la prise de Paris, M. de Nesselrode se rendit, le matin,
    chez M. de Talleyrand, o M. de Dalberg fut appel. L'empereur
    entra  midi dans Paris et se logea chez M. de Talleyrand.

    M. de Vitrolles vit galement l'empereur d'Autriche, qui lui dit
    qu'il allait se rendre  Dijon, que l'empereur de Russie et le
    roi de Prusse prendraient  Paris le parti que les circonstances
    indiqueraient, et qu'il s'y rendrait aprs.

    M. de Vitrolles, au lieu de retourner  Paris, se rendit auprs
    de _Monsieur_. Il apprit en chemin que Bonaparte avait eu
    quelques nouveaux succs, que les ngociations  Chtillon en
    avaient ressenti l'effet, et que M. le comte d'Artois tait 
    Nancy. Il y arriva le 23 mars.

    Il ne donna aucune de ses nouvelles  Paris o il n'arriva que
    plusieurs jours aprs les allis, et aprs avoir crit  M. de
    Talleyrand une lettre au nom de _Monsieur_, qui blmait que l'on
    et laiss exprimer au snat des voeux pour un rgime
    constitutionnel.




APPENDICE II[151]

  [151] Voir page 164.

Le lendemain de la sance du Snat, M. Talleyrand recevait de Benjamin
Constant la lettre suivante. Cette lettre a t trouve dans les
papiers du prince de Talleyrand.

     Vous avez glorieusement expliqu une longue nigme, et quelque
     bizarre, quelque inconvenante que soit peut-tre cette manire
     de vous en fliciter, je ne puis rsister au besoin de vous
     remercier d'avoir  la fois bris la tyrannie et jet des bases
     de libert. Sans l'un, je n'aurais pu vous rendre grce de
     l'autre. 1789 et 1814 se tiennent noblement dans votre vie.
     Vous ressemblerez dans l'histoire  Maurice de Saxe, et vous ne
     mourrez pas au moment du succs. Vous n'accuserez pas cet
     hommage de s'adresser  la prosprit seule. Le pass doit me
     prserver de ce soupon. Il n'y a pas non plus d'intrt
     personnel dans ma dmarche. Pour fuir un joug que je ne pouvais
     briser, j'avais quitt la France, et bien que je m'en sois
     rapproch pour tenter de la servir, des liens que je chris
     tendent  me fixer ailleurs. Mais il est doux d'exprimer son
     admiration, quand on l'prouve pour un homme qui est en mme
     temps le sauveur et le plus aimable des Franais; j'cris ces
     mots aprs avoir lu les bases de la constitution dcrte.

     Pardon si je n'ajoute aucun de vos titres; l'Europe et
     l'histoire vous les donneront avec bonheur. Mais le plus beau
     sera toujours celui de prsident du Snat.

     Hommage et respect,

     BENJAMIN CONSTANT.

     Le 3 avril 1814.




APPENDICE III[152]

  [152] Voir page 167.

La lettre suivante fut adresse par Fouch  l'empereur, au moment o
celui-ci venait d'accepter la souverainet de l'le d'Elbe, que lui
avaient offerte les souverains allis. Ainsi que l'indique le billet
ci-inclus, cette lettre parvint  l'empereur par l'intermdiaire du
prince de Talleyrand, dans les papiers duquel elle a t retrouve.

     J'ai l'honneur d'adresser  Votre Altesse deux lettres au lieu
     d'une que je lui avais promise.

     J'ai pens qu'il convenait de faire connatre  _Monsieur_ la
     lettre que j'cris  Bonaparte.

     J'ai ajout quelques rflexions qui m'ont paru ncessaires
     dans cette circonstance. Votre Altesse sait que ceux dont je ne
     partage pas les inquitudes me souponnent d'avoir fait
     quelques transactions pusillanimes.

     Je me rendrai chez Votre Altesse  cinq heures et demie, et
     j'aurai l'honneur de dner avec elle; elle peut compter que je
     saisirai toutes les occasions de la voir et de profiter de ses
     entretiens.

     _Sign_: le duc D'OTRANTE.

     Le 23 avril 1814.

     _P.-S._--Je prie Votre Altesse de se charger de faire passer
     la lettre  Bonaparte, quand elle l'aura communique 
     _Monsieur_.

       *       *       *       *       *

     SIRE,

     Lorsque la France et une partie de l'Europe taient  vos
     pieds, j'ai os pour vous servir, au risque de vous dplaire,
     vous faire entendre constamment la vrit. Aujourd'hui que vous
     tes dans le malheur, je crains bien davantage de vous blesser
     en vous parlant un langage sincre, mais je vous le dois
     puisqu'il vous est utile et mme ncessaire.

     Vous avez accept pour retraite l'le d'Elbe et sa
     souverainet. Je prte une oreille attentive  tout ce qu'on
     dit de cette souverainet et de cette le. Je crois devoir vous
     assurer que la situation de cette le dans l'Europe ne convient
     pas  la vtre, et que le titre de souverain de quelques
     arpents de terre convient moins encore  celui qui a possd un
     immense empire.

     Je vous prie de peser ces deux considrations et vous sentirez
     combien l'une et l'autre sont fondes.

     L'le d'Elbe est assez voisine de l'Afrique, de la Grce, de
     l'Espagne; elle touche presque aux ctes de l'Italie et de la
     France; de cette le, la mer, les vents et une felouque peuvent
     transporter rapidement dans tous les pays les plus exposs 
     des mouvements,  des vnements et  des rvolutions.
     Aujourd'hui, il n'y a encore nulle part de stabilit. Dans
     cette mobilit actuelle des nations, un gnie tel que le vtre
     donnera toujours des inquitudes et des soupons aux
     puissances.

     Vous serez accus sans tre coupable, mais sans tre coupable
     vous ferez du mal: car des alarmes sont un grand mal pour les
     gouvernements et pour les peuples.

     Le roi qui va rgner sur la France ne voudra rgner que par la
     justice, mais vous savez combien les haines sont habiles 
     donner  une calomnie les couleurs d'une vrit!

     Les titres que vous conservez, en rappelant  chaque instant
     ce que vous avez perdu, ne peuvent servir qu' rendre vos
     regrets plus amers: ils ne paratront pas un reste, mais une
     reprsentation bien vaine de tant de grandeurs vanouies; je
     dis plus: sans vous honorer, ils vous exposeront davantage. On
     dira que vous ne gardez ces titres que parce que vous gardez
     toutes vos prtentions. On dira que le rocher d'Elbe est le
     point d'appui sur lequel vous placerez les leviers avec
     lesquels vous chercherez  soulever le monde.

     Permettez-moi de vous dire ma pense tout entire, elle est le
     rsultat de mres rflexions: il serait plus glorieux et plus
     consolant pour vous de vivre en simple citoyen; et aujourd'hui
     l'asile le plus sr et le plus convenable, pour un homme tel
     que vous, ce sont les tats-Unis d'Amrique.

     L, vous recommencerez votre existence au milieu de ces
     peuples assez neufs encore; ils sauront admirer votre gnie
     sans le craindre. Vous y serez sous la protection de ces lois
     gales et inviolables pour tout ce qui respire, dans la patrie
     des Franklin, des Washington et des Jepherson; vous prouverez 
     ces peuples que si vous aviez reu la naissance au milieu
     d'eux, vous auriez senti, pens et vot comme eux, que vous
     auriez prfr leurs vertus et leurs liberts  toutes les
     dominations de la terre.

     J'ai l'honneur d'tre avec respect, de Votre Majest, le trs
     humble serviteur.

     _Sign_: le duc D'OTRANTE.

     Paris, le 23 avril 1814.

     _P.-S._--Je dois dclarer  Votre Majest que je n'ai pris
     conseil de personne en vous crivant cette lettre, et que je
     n'ai reu aucune instruction.




APPENDICE IV[153]

  [153] Voir page 174.

A cet endroit est place dans le manuscrit une longue note crite
probablement par M. de Bacourt d'aprs un chapitre de l'ouvrage de
Capefigue: l'_Histoire des traits de 1815_. L'auteur tablit que
l'empereur Napolon avait fini par accepter l'ultimatum des allis au
congrs de Chtillon, et que les conditions obtenues, le 30 mai, par
M. de Talleyrand aprs la chute de l'empire taient beaucoup
meilleures.

       *       *       *       *       *

    Le 17 fvrier 1814, le congrs de Chtillon arrta la formule du
    trait propos  l'empereur Napolon, et M. de Metternich
    l'envoya  M. de Caulaincourt.

    La voici:

    Au nom de la trs sainte et indivisible Trinit,

    Leurs Majests impriales d'Autriche et de Russie, Sa Majest
    le roi du royaume uni de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, et
    Sa Majest le roi de Prusse agissant au nom de tous leurs
    allis, d'une part, et Sa Majest l'empereur des Franais, de
    l'autre; dsirant cimenter le repos et le bien futur de l'Europe
    par une paix solide et durable, sur terre et sur mer; et ayant,
    pour atteindre  ce but salutaire, leurs plnipotentiaires
    actuellement runis  Chtillon-sur-Seine, pour discuter les
    conditions de cette paix, lesdits plnipotentiaires sont
    convenus des articles suivants:

    ARTICLE PREMIER.--Il y aura paix et amnistie entre Leurs
    Majests impriales d'Autriche et de Russie, Sa Majest le roi
    du royaume uni de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, et sa
    Majest le roi de Prusse, agissant en mme temps au nom de tous
    leurs allis, et Sa Majest l'empereur des Franais, leurs
    hritiers et successeurs  perptuit.

    Les hautes parties contractantes s'engagent  apporter tous
    leurs soins  maintenir, pour le bonheur futur de l'Europe, la
    bonne harmonie, si heureusement rtablie entre elles.

    ARTICLE II.--Sa Majest l'empereur des Franais, renonce pour
    lui et ses successeurs,  la totalit des acquisitions, runions
    ou incorporations faites par la France depuis le commencement de
    la guerre de 1792.

    Sa Majest renonce galement  toute l'influence
    constitutionnelle, directe ou indirecte, hors des anciennes
    limites de la France, telles qu'elles se trouvaient tablies
    avant la guerre de 1792, et aux titres qui en drivent, et
    nommment,  ceux de roi d'Italie, roi de Rome, protecteur de la
    confdration du Rhin, et mdiateur de la confdration suisse.

    ARTICLE III.--Les hautes parties contractantes reconnaissent
    formellement et solennellement le principe de la souverainet et
    indpendance de tous les tats de l'Europe, tels qu'ils seront
    constitus  la paix dfinitive.

    ARTICLE IV.--Sa Majest l'empereur des Franais reconnat
    formellement la reconstitution suivante des pays limitrophes de
    la France:

    1 L'Allemagne compose d'tats indpendants, unis par un lien
    fdratif;

    2 L'Italie divise en tats indpendants placs entre les
    possessions autrichiennes et la France;

    3 La Hollande, sous la souverainet de la maison d'Orange,
    avec un accroissement de territoire;

    4 La Suisse, tat libre, indpendant, replace dans ses
    anciennes limites, sous la garantie de toutes les grandes
    puissances, la France y comprise;

    5 L'Espagne, sous la domination de Ferdinand VII, dans ses
    anciennes limites.

    Sa Majest l'empereur des Franais reconnat, de plus, le droit
    des puissances allies de dterminer, d'aprs les traits
    existant entre les puissances, les limites et rapports tant des
    pays cds par la France que de leurs tats entre eux, sans que
    la France puisse aucunement y intervenir.

    ARTICLE V.--Par contre Sa Majest britannique consent 
    restituer  la France,  l'exception des les nommes les
    Saintes, toutes les conqutes qui ont t faites par elle sur la
    France pendant la guerre, et qui se trouvent  prsent au
    pouvoir de Sa Majest britannique dans les Indes occidentales,
    en Afrique et en Amrique.

    L'le de Tabago, conformment  l'article II du prsent trait,
    restera  la Grande-Bretagne, et les allis promettent
    d'employer leurs bons offices pour engager Leurs Majests
    sudoise et portugaise  ne point mettre d'obstacle  la
    restitution de la Guadeloupe et de Cayenne  la France.

    Tous les tablissements et toutes les factoreries conquis sur
    la France  l'est du cap de Bonne-Esprance,  l'exception des
    les de Saint-Maurice (le de France), de Bourbon et de leurs
    dpendances, lui seront restitus. La France ne rentrera dans
    ceux des susdits tablissements et factoreries qui sont situs
    dans le continent des Indes et dans les limites des possessions
    britanniques que sous la condition qu'elle les possdera
    uniquement  titre d'tablissements commerciaux, et elle promet,
    en consquence, de n'y point faire construire de fortifications
    et de n'y point entretenir de garnisons, ni forces militaires
    quelconques, au del de ce qui est ncessaire pour maintenir la
    police dans lesdits tablissements.

    Les restitutions ci-dessus mentionnes en Asie, en Afrique et
    en Amrique, ne s'tendront  aucune possession qui n'tait
    point effectivement au pouvoir de la France avant le
    commencement de la guerre de 1792.

    Le gouvernement franais s'engage  prohiber l'importation des
    esclaves dans toutes les colonies et possessions restitues par
    le prsent trait, et  dfendre  ses sujets, de la manire la
    plus efficace, le trafic des ngres en gnral.

    L'le de Malte, avec ses dpendances, restera en pleine
    souverainet  Sa Majest britannique.

    ARTICLE VI.--Sa Majest l'empereur des Franais remettra,
    aussitt aprs la ratification du prsent trait prliminaire,
    les forteresses et forts des pays cds et ceux qui sont encore
    occups par ses troupes en Allemagne, sans exception, et
    notamment la place de Mayence, dans six jours; celles de
    Hambourg, Anvers, Berg-op-Zoom, dans l'espace de six jours;
    Mantoue, Palma-Nuova, Venise et Peschiera; les places de l'Oder
    et de l'Elbe, dans quinze jours; et les autres places et forts,
    dans le plus court dlai possible, qui ne pourra excder celui
    de quinze jours. Ces forts et places seront remis dans l'tat o
    ils se trouvent prsentement avec toute leur artillerie,
    munitions de guerre et de bouche, archives...; les garnisons
    franaises de ces places sortiront avec armes, bagages et avec
    leurs proprits particulires.

    Sa Majest l'empereur des Franais fera galement remettre dans
    l'espace de quatre jours aux armes allies les places de
    Besanon, Belfort et Huningue, qui resteront en dpt jusqu' la
    ratification de la paix dfinitive, et qui seront remises dans
    l'tat dans lequel elles auront t cdes,  mesure que les
    armes allies vacueront le territoire franais.

    ARTICLE VII.--Les gnraux commandant en chef nommeront, sans
    dlai, des commissaires chargs de dterminer la ligne de
    dmarcation entre les armes rciproques.

    ARTICLE VIII.--Aussitt que le prsent trait prliminaire aura
    t accept et ratifi de part et d'autre, les hostilits
    cesseront sur terre et sur mer.

    ARTICLE IX.--Le prsent trait prliminaire sera suivi, dans le
    plus court dlai possible, par la signature d'un trait de paix
    dfinitif.

    ARTICLE X.--Les ratifications du trait prliminaire seront
    changes dans quatre jours ou plus tt si faire se peut.

       *       *       *       *       *

    M. de Caulaincourt, domin par les ordres de Napolon, ngocia pour
    obtenir de meilleures conditions que celles renfermes dans ce projet
    de trait. Ses hsitations, qu'il ne faut attribuer qu'aux pripties
    de la lutte que soutenait l'empereur Napolon, tantt vainqueur,
    tantt battu dans ses rencontres avec les armes coalises,
    provoqurent de la part du prince de Metternich la lettre suivante
    adresse  M. de Caulaincourt:

    18 mars 1814.

    Les affaires tournent bien mal, monsieur le duc. Le jour o on
    sera tout  fait dcid pour la paix, avec les sacrifices
    indispensables, venez pour la faire, mais non pour tre
    l'interprte de projets inadmissibles. Les questions sont trop
    fortement places pour qu'il soit possible de continuer  crire
    des romans, sans de grands dangers pour l'empereur Napolon. Que
    risquent les allis? En dernier rsultat, aprs de grands
    revers, on peut tre forc de quitter le territoire de la
    vieille France. Qu'aura gagn l'empereur Napolon? Les peuples
    de la Belgique font d'normes efforts dans le moment actuel. On
    va placer toute la rive gauche du Rhin sous les armes. La Savoie
    mnage jusqu' cette heure, pour la laisser  toute
    disposition, va tre souleve, et il y aura des attaques trs
    personnelles contre l'empereur Napolon, qu'on n'est plus matre
    d'arrter.

    Vous voyez que je vous parle avec franchise, comme  l'homme de
    la paix. Je serai toujours sur la mme ligne. Vous devez
    connatre nos vues, nos principes, nos voeux. Les premires sont
    toutes europennes et par consquent franaises. Les seconds
    portent  avoir l'Autriche comme intresse au bien-tre de la
    France; les troisimes sont en faveur d'une dynastie si
    intimement lie  la sienne.

    Je vous ai vou, mon cher duc, la confiance la plus entire,
    pour mettre un terme aux dangers qui menacent la France; il
    dpend encore de votre matre de faire la paix; le fait ne
    dpendra peut-tre plus de lui, sous peu. Le trne de Louis XIV,
    avec les ajouts de Louis XV, offre d'assez belles chances pour
    ne pas devoir tre mis sur une seule carte. Je ferai tout ce que
    je pourrai pour retenir lord Castlereagh quelques jours. Ce
    ministre parti, on ne fera plus la paix.

    Agrez...

    Le prince DE METTERNICH.

       *       *       *       *       *

    Cette lettre est importante; elle montre la position de
    l'Autriche, qui ne peut plus rester seule et qui doit marcher
    avec la coalition; celle-ci marche sur Paris. Alors seulement
    Napolon se dcide  accepter les conditions des allis. On a
    ni le fait de l'acceptation; on a dit que l'empereur avait
    repouss le trait humiliant propos par les allis. C'est
    inexact; il l'accepta tard, mais il l'accepta.

    Voici la lettre de M. de Caulaincourt, adresse au prince de
    Metternich, et qui fut expdie de Doulevent _le 25 mars_, par
    M. de Gallebois, officier d'ordonnance du marchal Berthier:

    Doulevant, 25 mars 1814.

    Arriv cette nuit seulement prs de l'empereur, Sa Majest m'a
    sur-le-champ donn ses derniers ordres pour la conclusion de la
    paix. Elle m'a remis en mme temps tous les pouvoirs ncessaires
    pour la ngocier et la signer avec les ministres des cours
    allies, cette voie pouvant rellement mieux que toute autre en
    assurer le prompt rtablissement. Je me hte donc de vous
    prvenir que je suis prt  me rendre  votre quartier gnral,
    et j'attends aux avant-postes la rponse de Votre Excellence.
    Notre empressement prouvera aux souverains allis combien les
    intentions de l'empereur sont pacifiques, et que, de la part de
    la France, aucun retard ne s'opposera  la conclusion de l'oeuvre
    salutaire qui doit assurer le repos du monde.

    CAULAINCOURT, duc DE VICENCE.

       *       *       *       *       *

    Cette lettre est date du 25 mars, un mois aprs _l'ultimatum_
    des allis. Une seconde lettre, galement de M. de Caulaincourt
     M. de Metternich, fut expdie le mme jour; elle acceptait
    tout:

    Mon prince, je ne fais que d'arriver et je ne perds pas un
    moment pour excuter les ordres de l'empereur, et pour joindre
    confidentiellement  ma lettre tout ce que je dois  la
    confiance que vous m'avez tmoigne.

    L'empereur me met  mme de renouer les ngociations, et de la
    manire la plus franche et la plus positive. Je rclame donc les
    facilits que vous m'avez fait esprer, afin que je puisse
    arriver, et le plus tt possible. Ne laissez pas  d'autres,
    mon prince, le soin de rendre la paix au monde. Il n'y a pas de
    raison pour qu'elle ne soit pas faite dans quatre jours, si
    votre bon esprit y prside, si on la veut aussi franchement que
    nous. Saisissons l'occasion, et bien des fautes et des malheurs
    seront rpars. Votre tche, mon prince, est glorieuse, la
    mienne sera trs pnible; mais puisque le repos et le bonheur de
    tant de peuples en peuvent rsulter, je n'y apporterai pas moins
    de zle et de dvouement que vous.

    CAULAINCOURT, duc DE VICENCE.

       *       *       *       *       *

    Voil ce qui est positif et constat par les pices; Napolon
    acceptait  la fin de mars la frontire de l'ancienne monarchie
    avec toutes les conditions rigoureuses que lui faisaient les
    allis; il cdait les forteresses, la flotte d'Anvers (ce que
    l'on reprocha tant depuis  M. de Talleyrand); il donnait en
    dpt les places de Besanon, de Belfort et d'Huningue, ce que
    ne firent pas les Bourbons en 1814. Telle est la vrit. Nier
    que Napolon ait dfinitivement accept _l'ultimatum_ des allis
     Chtillon, c'est rcuser toute la correspondance de M. de
    Caulaincourt et ses ngociations ultrieures  Paris.

    Ceux qui ont crit avec beaucoup de simplicit que dans les deux
    restaurations il y eut des dloyauts, des trahisons sans
    nombre, n'ont pas assez remarqu que la premire de toutes les
    trahisons, c'est le suicide du pouvoir; quand il s'est frapp
    lui-mme, est-il tonnant qu'on le dlaisse?

    Les vrits suivantes sont dmontres jusqu' la plus claire
    vidence:

    1 A Prague (1813), Napolon pouvait faire la paix en cdant
    l'Illyrie, les villes hansatiques, avec l'indpendance de
    l'Allemagne et de l'Espagne;

    2 A Francfort, il pouvait aussi faire la paix (dcembre 1813)
    en gardant les frontires naturelles du Rhin, des Alpes, des
    Pyrnes;

    3 A Chtillon (mars 1814), dans nos malheurs, il avait accept
    cette paix aux conditions humbles et soumises des anciennes
    frontires; la cession de presque toutes nos colonies;
    l'occupation par l'ennemi de Besanon, de Belfort et d'Huningue,
    la cession de la flotte d'Anvers et de toutes les munitions de
    guerre des places fortes;

    4 Par les traits des 23 avril et 30 mai 1814, les Bourbons
    firent gagner  la France une plus grande frontire, et au
    congrs de Vienne, M. de Talleyrand sut reconqurir la
    prpondrance de la France sur l'Europe.

FIN DE LA SEPTIME PARTIE.




HUITIME PARTIE




CONGRS DE VIENNE

(1814-1815)




CONGRS DE VIENNE (1814-1815)


J'arrivai  Vienne le 23 septembre 1814.

Je descendis  l'htel Kaunitz, lou pour la lgation franaise. Le
suisse me remit en entrant quelques lettres dont l'adresse portait: A
monsieur le prince de Talleyrand, _htel Kaunitz_. Le rapprochement
de ces deux noms me parut de bon augure.

Ds le lendemain de mon arrive, je me rendis chez les membres du
corps diplomatique. Je les trouvai tous dans une sorte d'tonnement du
peu de parti qu'ils avaient tir de la capitulation de Paris. Ils
venaient de traverser des pays qui avaient t ravags par la guerre
pendant bien des annes, et o ils n'avaient entendu, disaient-ils,
que des paroles de haine et de vengeance contre la France qui les
avait accabls de contributions et souvent traits en vainqueur
insolent. Mes nouveaux collgues m'assuraient qu'on leur avait
partout reproch leur faiblesse en signant le trait de Paris. Aussi
les trouvai-je fort blass sur les jouissances que donne la
gnrosit, et plutt disposs  s'exciter entre eux sur les
prtentions qu'ils avaient  faire valoir. Chacun relisait le trait
de Chaumont qui n'avait pas seulement resserr les noeuds d'une
alliance pour la continuation de la guerre. Ce trait avait aussi pos
les conditions d'une alliance qui devait survivre  la guerre prsente
et tenir les allis ventuellement unis pour un avenir mme loign.
Et de plus, comment se rsoudre  admettre dans le conseil de l'Europe
la puissance contre laquelle l'Europe tait arme depuis vingt ans? Le
ministre d'un pays si nouvellement rconcili, disaient-ils, doit se
trouver bien heureux qu'on lui laisse donner son adhsion aux
rsolutions qui seront prises par les ambassadeurs des autres
puissances.

Ainsi,  l'ouverture des ngociations, tous les cabinets se
regardaient, malgr la paix, comme tant dans une position, si ce
n'est tout  fait hostile, du moins fort quivoque, avec la France.
Ils pensaient tous, plus ou moins, qu'il aurait t de leur intrt
qu'elle ft encore affaiblie. Ne pouvant rien  cet gard, ils se
concertaient pour diminuer, au moins, son influence. Sur ces divers
points, je les voyais tous d'accord.

Il me restait  esprer qu'il y aurait entre les puissances quelques
divergences d'opinion, lorsque l'on en viendrait  distribuer les
nombreux territoires que la guerre avait mis  leur disposition,
chacune dsirant, soit obtenir pour elle-mme, soit faire donner aux
tats dpendant d'elle, une partie considrable des territoires
conquis. On aurait bien voulu, en mme temps, exclure du partage, ceux
qu'on craignait de trouver trop indpendants. Ce genre de lutte,
cependant, m'offrait bien peu de chance de pntrer dans les affaires;
car il existait entre les puissances des arrangements faits
prcdemment, et par lesquels on avait rgl le sort des territoires
les plus importants. Pour parvenir  modifier ces arrangements, ou  y
faire renoncer tout  fait, selon que la justice en ordonnerait, il y
avait bien plus que des prventions  effacer, bien plus que des
prtentions  combattre, bien plus que des ambitions  rprimer; il
fallait faire annuler ce que l'on avait fait sans la France. Car si
l'on consentait  nous admettre  prendre part aux actes du congrs,
ce n'tait que pour la forme, et pour nous ter les moyens de
contester un jour leur validit; mais on prtendait bien que la France
n'aurait rien  voir dans les rsolutions dj arrtes, et qu'on
voulait tenir pour des faits consomms.

Avant de donner ici ce qui, dans mon opinion, forme le tableau le plus
fidle du congrs de Vienne, c'est--dire ma correspondance officielle
avec le dpartement des affaires trangres de France, et ma
correspondance particulire avec le roi Louis XVIII, ainsi que les
lettres de ce souverain pendant la dure du congrs, je crois devoir
jeter un coup d'oeil rapide et gnral sur la marche des dlibrations
de cette grande assemble. On en saisira mieux ensuite les dtails.

L'ouverture du congrs avait t fixe au 1er octobre; j'tais 
Vienne depuis le 23 septembre; mais j'y avais t prcd de quelques
jours par les ministres qui, aprs avoir dirig la guerre, se
repentant de la paix, voulaient reprendre leurs avantages au congrs.
Je ne fus pas longtemps sans tre inform que dj ils avaient form
un comit, et tenaient entre eux des confrences dont il tait dress
un protocole. Leur projet tait de dcider seuls ce qui aurait d tre
soumis aux dlibrations du congrs, et cela sans le concours de la
France, de l'Espagne, ni d'aucune puissance de second ordre,  qui
ensuite ils auraient communiqu comme proposition en apparence, mais
de fait comme rsolution, les diffrents articles qu'ils auraient
arrts. Je ne me plaignis point. Je continuai  les voir, sans parler
d'affaires; je me bornai  faire connatre tout le mcontentement que
j'prouvais aux ministres des puissances secondaires, qui avaient des
intrts communs avec moi. Retrouvant aussi dans l'ancienne politique
de leurs pays de vieux souvenirs de confiance dans la France, ils me
regardrent bientt comme leur appui, et, une fois bien assur de leur
assentiment pour tout ce que je ferais, je pressai officiellement
l'ouverture du congrs. Dans mes premires demandes je me plaai comme
n'ayant aucune connaissance des confrences qui avaient eu lieu.
L'ouverture du congrs tait fixe pour tel jour; ce jour tait pass;
je priai que l'on en indiqut un autre qui ft prochain. Je fis
comprendre qu'il tait utile que je ne fusse pas trop longtemps
loign de France. Quelques rponses, d'abord vasives, me firent
renouveler mes instances; j'arrivai  me plaindre un peu; et alors je
dus faire usage de l'influence personnelle que j'avais heureusement
acquise dans des ngociations prcdentes sur les principaux
personnages du congrs. M. le prince de Metternich, M. le comte de
Nesselrode, ne voulaient pas tre dsobligeants pour moi, et ils me
firent inviter  une confrence qui devait avoir lieu  la
chancellerie des affaires trangres. M. de Labrador, ministre
d'Espagne, avec qui je m'honore d'avoir fait cause commune dans les
dlibrations du congrs, reut la mme invitation.

Je me rendis  la chancellerie d'tat  l'heure indique; j'y trouvai
lord Castlereagh[154], le prince de Hardenberg[155], M. de Humboldt,
M. de Nesselrode, M. de Labrador, M. de Metternich et M. de
Gentz[156], homme d'un esprit distingu, qui faisait les fonctions de
secrtaire. Le procs-verbal des sances prcdentes tait sur la
table. Je parle avec dtails de cette premire sance, parce que c'est
elle qui dcida de la position de la France au congrs. M. de
Metternich l'ouvrit par quelques phrases sur le devoir qu'avait le
congrs de donner de la solidit  la paix qui venait d'tre rendue 
l'Europe. Le prince de Hardenberg y ajouta que pour que la paix ft
solide, il fallait que les engagements que la guerre avait forc de
prendre fussent tenus religieusement; que c'tait l l'intention des
_puissances allies_.

  [154] Robert Stewart, marquis de Londonderry, vicomte Castlereagh,
  n en 1769 en Irlande, fut lu  vingt et un ans  la Chambre des
  communes. En 1797, il devint lord du sceau priv d'Irlande, puis
  secrtaire du lord-lieutenant Camden et membre du conseil priv
  d'Irlande. Trs attach  Pitt, il fut nomm ministre de la guerre
  et des colonies en 1805; la mort de Pitt amena la dissolution du
  ministre, mais Castlereagh reprit son portefeuille en 1807. Il se
  retira en 1809. En 1812, il revint au pouvoir comme ministre des
  affaires trangres, et fut le vritable ministre dirigeant durant
  le ministre de lord Liverpool. Il eut une influence considrable
  sur les vnements de 1814 et 1815, et assista aux congrs de
  Chtillon et de Vienne. Il mourut en 1822: on sait qu'il se donna
  la mort.

  [155] Charles-Auguste, prince de Hardenberg, homme d'tat prussien,
  n en 1750 en Hanovre. Il fut d'abord au service de l'lecteur,
  passa ensuite  celui du duc de Brunswick, et devint quelque temps
  aprs ministre du margrave de Bayreuth et d'Anspach. Ces
  principauts ayant t runies  la Prusse en 1791, Hardenberg
  devint ministre du roi de Prusse. En 1795, il signa la paix de Ble
  avec la France. En 1804, il remplaa le comte d'Haugwitz aux
  affaires trangres, mais se dmit aprs la bataille d'Austerlitz.
  Il reprit son portefeuille aprs la bataille d'Ina, fut de nouveau
  oblig de se retirer  la paix de Tilsitt. En 1810, il fut nomm
  chancelier d'tat. Aprs la campagne de Russie, il poussa
  activement  la guerre contre la France, et fut l'un des
  signataires du trait de Paris. Il assista au congrs de Vienne. En
  1817, il devint prsident du conseil d'tat, et mourut en 1822.

  [156] Frdric de Gentz, n en 1764, fut d'abord secrtaire-gnral
  du ministre des finances de Prusse, puis conseiller aulique 
  Vienne. Ardent ennemi de la France, il eut un rle considrable
  dans la diplomatie europenne. En 1813, il rdigea le manifeste des
  puissances contre la France, assista au congrs de Vienne comme
  secrtaire, rdigea le trait de Paris de 1815, et assista aux
  diffrents congrs de la sainte alliance. Il mourut en 1832.

Plac  ct de M. de Hardenberg, je dus naturellement parler aprs
lui; et aprs avoir dit quelques mots sur le bonheur qu'avait la
France de se trouver dans des rapports de confiance et d'amiti avec
tous les cabinets de l'Europe, je fis remarquer que M. le prince de
Metternich et M. le prince de Hardenberg avaient laiss chapper une
expression qui me paraissait appartenir  d'autres temps; qu'ils
avaient parl l'un et l'autre des intentions qu'avaient les
_puissances allies_. Je dclarai que des _puissances allies_ et un
_congrs_ dans lequel se trouvaient des puissances qui n'taient pas
_allies_ taient,  mes yeux, bien peu propres  faire loyalement des
affaires ensemble. Je rptai avec un peu d'tonnement et mme de
chaleur le mot de puissances _allies_... _Allies_..., dis-je, et
contre qui? Ce n'est plus contre Napolon: il est  l'le d'Elbe...;
ce n'est plus contre la France: la paix est faite...; ce n'est
srement pas contre le roi de France: il est garant de la dure de
cette paix. Messieurs, parlons franchement, s'il y a encore des
_puissances allies_, je suis de trop ici.--Je m'aperus que je
faisais quelque impression et particulirement sur M. de Gentz. Je
continuai: Et cependant, si je n'tais pas ici, je vous manquerais
essentiellement. Messieurs, je suis peut-tre le seul qui ne demande
rien. De grands gards, c'est l tout ce que je veux pour la France.
Elle est assez puissante par ses ressources, par son tendue, par le
nombre et l'esprit de ses habitants, par la contiguit de ses
provinces, par l'unit de son administration, par les dfenses dont la
nature et l'art ont garanti ses frontires. Je ne veux rien, je vous
le rpte; et je vous apporte immensment. La prsence d'un ministre
de Louis XVIII consacre ici le principe sur lequel repose tout l'ordre
social. Le premier besoin de l'Europe est de bannir  jamais l'opinion
qu'on peut acqurir des droits par la seule conqute, et de faire
revivre le principe sacr de la lgitimit d'o dcoulent l'ordre et
la stabilit. Montrer aujourd'hui que la France gne vos dlibrations
ce serait dire que les vrais principes seuls ne vous conduisent plus
et que vous ne voulez pas tre justes; mais cette ide est bien loin
de moi, car nous sentons tous galement qu'une marche simple et droite
est seule digne de la noble mission que nous avons  remplir. Aux
termes du trait de Paris: _Toutes les puissances qui ont t engages
de part et de d'autre, dans la prsente guerre, enverront des
plnipotentiaires  Vienne pour rgler dans un congrs gnral, les
arrangements qui doivent complter les dispositions du trait de
Paris._ Quand s'ouvre le congrs gnral? Quand commencent les
confrences? Ce sont l les questions que font tous ceux que leurs
intrts amnent ici. Si, comme dj on le rpand, quelques puissances
privilgies voulaient exercer sur le congrs un pouvoir dictatorial,
je dois dire que, me renfermant dans les termes du trait de Paris, je
ne pourrais consentir  reconnatre dans cette runion, aucun pouvoir
suprme dans les questions qui sont de la comptence du congrs, et
que je ne m'occuperais d'aucune proposition qui viendrait de sa part.

Aprs quelques moments de silence, M. de Labrador fit avec son langage
fier et piquant, une dclaration  peu prs semblable  la mienne:
l'embarras tait sur tous les visages. On niait et on expliquait  la
fois, ce qui s'tait fait avant cette sance. Je profitai de ce moment
pour faire quelques concessions aux amours-propres que je voyais en
souffrance. Je dis que dans une runion aussi nombreuse que l'tait le
congrs, o l'on avait  s'occuper de tant de matires diverses, 
statuer sur des questions du premier ordre et  dcider d'une foule
d'intrts secondaires, il tait bien difficile, il tait mme
impossible d'arriver  un rsultat, en traitant tous ces objets dans
des assembles gnrales, mais que l'on pouvait trouver quelque moyen
pour distribuer et classer toutes les affaires, sans blesser ni les
intrts ni la dignit d'aucune des puissances.

Ce langage, quoique vague encore, laissant entrevoir pour les affaires
gnrales, la possibilit d'une direction particulire, permit aux
ministres runis de revenir sur ce qu'ils avaient fait, de le regarder
comme non avenu; et M. de Gentz dtruisit les protocoles des sances
prcdentes et dressa celui de ce jour-l. Ce protocole devint le
procs-verbal de la premire sance, et pour prendre date, je le
signai. Depuis ce temps, il n'y eut plus entre les grandes puissances,
de confrences sans que la France en ft partie. Nous nous runmes
les jours suivants pour tablir la distribution du travail. Tous les
membres du congrs se partagrent en commissions qui taient charges
d'examiner les questions qu'on leur soumettait. Dans chacune de ces
commissions entrrent les plnipotentiaires des tats qui avaient un
intrt plus direct aux objets qu'elles avaient  examiner. On
attribua les matires les plus importantes et les questions d'un
intrt gnral  la commission forme des reprsentants des huit
principales puissances de l'Europe; et pour prendre une base, il fut
dit que ce serait celles qui avaient sign le trait du 30 mai 1814.
Cet arrangement tait non seulement utile, parce qu'il abrgeait et
facilitait singulirement le travail, mais il tait aussi trs juste,
puisque tous les membres du congrs y consentirent, et qu'il ne
s'leva aucune rclamation.

Ainsi,  la fin du mois d'octobre 1814, je pus crire  Paris, que la
maison de Bourbon, rentre depuis cinq mois en France, que la France
conquise cinq mois auparavant, se trouvaient dj replaces  leur
rang en Europe, et avaient repris l'influence qui leur appartenait sur
les plus importantes dlibrations du congrs. Et trois mois plus
tard, ces mmes puissances qui n'avaient rien fait pour sauver
l'infortun Louis XVI, taient appeles par moi,  rendre un tardif
mais solennel hommage  sa mmoire. Cet hommage tait encore une
manire de relier la chane des temps, une nouvelle conscration des
lgitimes droits de la maison de Bourbon. Je dois dire que l'empereur
et l'impratrice d'Autriche me secondrent puissamment pour la pieuse
et noble crmonie clbre  Vienne, le 21 janvier 1815,  laquelle
assistrent tous les souverains et tous les personnages alors prsents
dans la capitale de l'empire d'Autriche.

Le premier objet dont s'occupa la commission des huit puissances fut
le sort du roi et du royaume de Saxe et ensuite on du royaume de
Saxe. En l'acqurant, elle aurait non seulement accru ses possessions
d'un riche et beau pays; mais encore elle aurait largement fortifi
son ancien territoire. Dans le cours de la guerre qu'avait termine la
paix de Paris, les allis de la Prusse lui avaient promis que, par les
arrangements  intervenir, la possession de la Saxe lui serait
assure. La Prusse, en consquence, comptait, avec une entire
certitude, sur cette importante acquisition et se regardait dj comme
souveraine de ce bel tat, qu'elle occupait par ses troupes, tandis
qu'elle retenait le roi de Saxe comme prisonnier dans une forteresse
prussienne. Mais, lorsqu'on fit la proposition de le lui donner dans
la commission des huit puissances, je dclarai qu'il m'tait
impossible d'y souscrire. Je convins que la Prusse dpouille par
Napolon, de vastes et nombreuses possessions qu'elle ne pouvait
toutes recouvrer, avait droit  tre indemnise. Mais, tait-ce une
raison pour que la Prusse,  son tour, vnt dpouiller le roi de Saxe?
N'tait-ce pas vouloir substituer  un droit fond en justice, le
droit du plus fort, dont la Prusse avait t si prs de devenir la
victime? Et, en usant de ce droit, renoncer par le fait  l'intrt
que sa position devait inspirer? Les territoires dont le congrs avait
 disposer n'offraient-ils pas d'ailleurs d'autres moyens de lui
assigner d'amples indemnits? La France voulait bien se montrer facile
dans tous les arrangements qui pouvaient convenir au roi de Prusse,
pourvu qu'ils ne fussent pas contre le droit; et je rptai qu'elle ne
pouvait ni participer ni consentir  ceux qui constitueraient une
usurpation. Et sans parler de l'intrt qui s'attachait  la personne
du roi de Saxe, respectable par ses malheurs et par les vertus qui
avaient honor son rgne, j'invoquai seulement en sa faveur le
principe sacr de la lgitimit.

La Prusse trouvait que l'on aurait assez satisfait  tout ce qu'exige
ce principe, en assignant au roi de Saxe quelques indemnits dans les
pays disponibles, et que, soit que ce prince consentt ou ne consentt
pas  cet arrangement, la possession de la Saxe serait, pour elle,
suffisamment lgitime par la reconnaissance des souverains allis.
Sur quoi je fis observer au prince de Hardenberg qu'une reconnaissance
de ce genre, faite par ceux qui n'ont aucun droit  une chose, ne
pouvait confrer un droit  celui qui n'en a pas.

Il faut attribuer ce dplorable oubli de tous les principes 
l'agitation drgle que l'Europe prouvait depuis vingt-cinq ans;
tant de souverains avaient t dpouills, tant de pays avaient chang
de matre, que le droit public, atteint par une sorte de corruption,
commenait pour ainsi dire  ne plus rprouver l'usurpation. Les
souverains de l'Europe avaient t successivement forcs, par l'empire
de circonstances irrsistibles,  reconnatre des usurpateurs, 
traiter,  s'allier avec eux. Ils avaient t ainsi peu  peu amens 
faire cder leur dlicatesse  leur sret; et pour satisfaire leur
ambition, lorsqu' leur tour ils en trouvaient l'occasion, ils taient
disposs  devenir usurpateurs eux-mmes. Le respect pour les droits
lgitimes tait en eux tellement affaibli, qu'aprs leur premire
victoire sur Napolon, ce ne furent pas les souverains qui songrent
aux droits de la maison de Bourbon; ils eurent mme plusieurs autres
projets sur la France. Et si celle-ci recouvra ses rois, c'est que,
ds qu'elle put exprimer son voeu, elle se jeta d'elle-mme dans les
bras de cette famille auguste, qui lui apportait de sages liberts
avec ses glorieux souvenirs historiques. Au premier moment, la
restauration avait t pour les puissances, qui, je le rpte, y ont
assist, mais de qui elle n'est point l'ouvrage, une chose de fait,
bien plus qu'une chose de droit.

Lorsque les ministres de France se constiturent ouvertement au
congrs les dfenseurs du principe de la lgitimit, on ne se montra
d'abord dispos  en admettre les consquences, qu'autant qu'elles ne
contrarieraient en rien les convenances respectives devant lesquelles
on prtendait faire flchir le principe. Aussi, pour le faire
triompher, eus-je  surmonter tous les obstacles que peut susciter
l'ambition contrarie, lorsqu'elle se voit au moment d'tre
satisfaite.

Tandis que la Prusse soutenait avec ardeur et tnacit ses prtentions
sur la Saxe, la Russie, soit par l'attachement que son souverain
portait au roi de Prusse, soit parce que le prix de cette concession
devait tre pour l'empereur Alexandre, la possession du duch de
Varsovie, les favorisait de tout son pouvoir. Ses ministres parlaient
dans ce sens, sans le moindre embarras. Tout est arrangement dans les
affaires politiques, me disait l'un d'eux, Naples est votre premier
intrt; cdez sur la Saxe, et la Russie vous soutiendra pour
Naples.--Vous me parlez l d'un march, lui rpondis-je, et je ne peux
pas en faire. J'ai le bonheur de ne pas tre si  mon aise que vous:
c'est votre volont, votre intrt qui vous dterminent, et moi, je
suis oblig de suivre des principes; et les principes ne transigent
pas.

Le principal objet de l'Angleterre, en concourant aux vues de la
Prusse et de la Russie sur la Saxe, paraissait tre de fortifier, par
une seconde ligne de dfense tablie sur l'Elbe, celle que la Prusse
avait dj sur l'Oder, afin que cette puissance pt opposer une
barrire plus solide aux entreprises que, par la suite, la Russie
pourrait former contre l'Allemagne. Mais cette ide, mme
stratgiquement, tait une pure illusion.

L'Autriche n'avait gure d'autre motif dterminant d'appuyer les
prtentions de la Prusse, que celui de maintenir des arrangements qui,
dans le tumulte des camps, avaient t prcdemment projets avec
prcipitation et lgret. Elle n'avait pas mme t arrte alors par
le danger pour elle de laisser la Prusse s'tablir sur les flancs des
montagnes de la Bohme, danger qu'elle sembla ne voir que lorsque la
France l'en et averti. Je trouvai un moyen direct de faire,
comprendre  l'empereur Franois, sans passer par son ministre, qu'il
avait un intrt grave  ce que la Saxe ft conserve. Les raisons que
je dveloppai  l'intermdiaire[157] que j'employai firent impression
sur son esprit.

  [157] Cet intermdiaire tait le comte de Sickingen, d'une famille
  noble d'Allemagne, qui descendait du fameux capitaine Franz de
  Sickingen (1481-1523).

L'Angleterre comprit bientt aussi qu'il serait imprudent de jeter un
nouvel lment d'inimiti et de discorde entre les deux puissances qui
dfendaient contre la Russie les abords de l'Allemagne. D'ailleurs la
Saxe aurait t longtemps pour la Prusse une possession peu soumise et
prcaire, toujours prte  saisir les occasions de lui chapper et de
recouvrer son indpendance. Ce serait donc pour la Prusse une
acquisition plus propre  l'affaiblir qu' la fortifier. La question
du sort de la Saxe tant ainsi dgage pour l'Angleterre des
considrations particulires qui avaient motiv sa premire
dtermination, et tant ramene pour l'Autriche au vritable point de
vue sous lequel son intrt devait la lui faire considrer, la France
trouva enfin ces deux puissances disposes  couter sans prvention
les fortes raisons qu'elle avait pour faire prvaloir les principes.
Lorsque ces deux puissances virent que leurs propres convenances se
trouvaient d'accord avec le principe de la lgitimit, elles
reconnurent volontiers que ce principe l'emportait sur les convenances
des autres. Elles furent conduites  en devenir par l aussi les
dfenseurs, et les choses arrivrent bientt au point qu'une alliance
secrte et ventuelle se forma entre la France, l'Autriche et
l'Angleterre, contre la Russie et la Prusse[158]. Ainsi la France, par
le seul ascendant de la raison, par la puissance des principes, venait
de rompre une alliance qui n'tait dirige que contre elle. (Heureuse
si la funeste catastrophe du 20 mars n'en fut venu renouer les
liens!!)

  [158] 3 janvier 1815. Par ce trait la France, l'Autriche et
  l'Angleterre promettaient de faire cause commune pour rprimer
  l'ambition de la Prusse et de la Russie, et s'assuraient
  mutuellement du concours d'une arme de cent cinquante mille
  hommes.

Les allis se trouvaient ainsi diviss entre eux, tandis que nous
venions d'tablir une alliance nouvelle dans laquelle la France tait
partie principale. La premire alliance, celle contre Napolon, que
l'on aurait voulu faire survivre  l'objet pour lequel elle avait t
contracte, ne pouvait apporter aux allis que les moyens de
satisfaire des ambitions et des vues particulires, tandis que le but
de l'alliance nouvelle ne pouvait tre que le maintien des principes
d'ordre, de conservation et de paix. Par l, la France, cessant 
peine d'tre l'effroi de l'Europe, en devenait en quelque sorte,
l'arbitre et la modratrice.

L'Angleterre et l'Autriche tant une fois dcides, la Prusse devait
ncessairement cder; aussi finit-elle par consentir  ce que la Saxe
continut d'exister, et elle se contenta d'en recevoir une partie, 
titre de cession volontaire faite par le souverain de ce pays. Ce
grand point obtenu, il fallut ensuite amener le roi de Saxe  faire ce
sacrifice. On me chargea, ainsi que le duc de Wellington et le prince
de Metternich, de nous rendre auprs de lui pour tcher de l'y
dcider. La nouvelle de l'arrive de Napolon en France venait de se
rpandre  Vienne. Il y avait dans le congrs une agitation extrme.
On ne nous donna que vingt-quatre heures pour remplir notre pnible
mission. Je me rendis immdiatement  Presbourg, o l'on avait fini
par permettre au roi de Saxe de venir habiter.

Madame la comtesse de Brionne[159] habitait cette ville, o elle
s'tait retire  la suite de son migration... Madame de Brionne!!...
Madame de Brionne qui avait eu pour moi pendant tant d'annes toute
l'affection que l'on porte  l'un de ses enfants et qui me croyait des
torts envers elle... Oh! il faut que la politique attende! En arrivant
 Presbourg, je courus me jeter  ses pieds. Elle m'y laissa assez de
temps pour que j'eusse le bonheur de recevoir ses larmes sur mon
visage. Vous voil donc enfin! me dit-elle. J'ai toujours cru que je
vous reverrais. J'ai pu tre mcontente de vous, mais je n'ai pas
cess un moment de vous aimer. Mon intrt vous a suivi partout...
Je ne pouvais dire un mot, je pleurais. Sa bont cherchait  me
remettre un peu en me faisant des questions. Votre position est
belle, me dit-elle.--Oh! oui, je la trouve bien belle. Les larmes
m'touffaient. L'impression que je ressentis tait si vive que je dus
la quitter pendant quelques instants; je me sentais dfaillir, j'allai
prendre l'air sur les bords du Danube. Revenu un peu  moi, je
retournai chez madame de Brionne. Elle reprit ses questions, je pus
mieux y rpondre. Elle me parla un peu du roi, beaucoup de _Monsieur_.
Elle me nomma le roi de Saxe, elle savait que j'avais dfendu sa
cause, elle s'y intressait. Quelques jours aprs cette entrevue, la
mort m'enleva cette amie que j'avais t si heureux de retrouver.

  [159] Louise-Julie-Constance de Rohan, marie  Charles-Louis de
  Lorraine, comte de Brionne (voir t. Ier p. 43, 92 et notes).

Je me rendis dans la soire au palais, et m'acquittai de la commission
dont j'avais t charg. Le roi de Saxe, qui voulait bien avoir
quelque confiance en moi, m'avait fait demander de le voir seul. Dans
cette confrence o sans aucun embarras, il me parlait de sa
reconnaissance, je lui montrai la ncessit de faire quelques
sacrifices, je tchai de le convaincre que, au point o en taient les
choses, c'tait le seul moyen de garantir l'indpendance de son pays.
Le roi me garda prs de deux heures; il ne prit encore aucun
engagement et me dit seulement qu'il allait se retirer dans son
intrieur avec sa famille. Quelques heures aprs, nous remes, le
prince de Metternich, le duc de Wellington et moi, l'invitation de
nous rendre au palais. Le prince de Metternich que nous avions choisi
pour tre notre organe, fit connatre au roi, avec beaucoup de
mnagement, le voeu des puissances. Le roi, avec une expression fort
noble et fort touchante, nous parla de son affection pour ses peuples,
et cependant nous laissa entrevoir qu'il ne mettrait point d'obstacle
 ce qui, d'accord avec l'honneur de sa couronne, pourrait contribuer
aux arrangements de l'Europe, se rservant d'envoyer au congrs un
ministre revtu de ses pleins pouvoirs pour y traiter de ses intrts.

Nous repartmes pour Vienne sans tre porteurs de l'adhsion du roi,
mais persuads nanmoins qu'il tait dcid, et que c'tait par M.
d'Einsiedel, son plnipotentiaire, que son consentement parviendrait
au congrs.

Aprs quelques confrences o l'on admit M. d'Einsiedel, les intrts
de la Saxe et de la Prusse se rglrent, non pas  la satisfaction de
l'une et de l'autre, mais d'accord entre elles[160]. Ainsi le principe
de la lgitimit n'eut point  souffrir dans cette importante
circonstance.

  [160] La Prusse acquit toute la haute et la basse Lusace, presque
  toute la Misnic et la Thuringe, avec les places de Torgau et de
  Wittemberg (trait du 18 mai 1815).

Il rsulta de ces arrangements que la Russie, qui avait prtendu  la
possession entire du duch de Varsovie, dut se dsister. La Prusse en
recouvra une portion considrable, et l'Autriche, qui n'avait pas
cess de possder une partie de la Gallicie, reprit quelques-uns des
districts qu'elle avait cds en 1809. Cette disposition qui, au
premier coup d'oeil, peut paratre n'avoir eu d'importance que pour ces
deux puissances, tait d'un intrt gnral. La Pologne, presque
entire entre les mains de la Russie, devait tre un objet
d'inquitude continuelle pour l'Europe. Il importait  la sret de
celle-ci que deux puissances plutt qu'une seule, exposes  se voir
enlever ce qu'elles possdaient, fussent, par le sentiment du danger
commun, disposes  s'unir en toute occasion contre les entreprises
ambitieuses de la Prusse. Un mme intrt devenait pour elles le lien
le plus fort, et c'est par cette raison que la France soutint ici les
prtentions de la Prusse et de l'Autriche.

Le ministre de Russie chercha  me combattre par mes propres
arguments. Il prtendit que si le principe de la lgitimit exigeait
la conservation du royaume de Saxe, il devait exiger aussi le
rtablissement du royaume de Pologne; il ajouta que l'empereur
Alexandre voulait avoir la totalit du duch de Varsovie pour l'riger
en royaume, et qu'ainsi je ne pouvais sans inconsquence refuser de
souscrire  ce qu'on le remt entre ses mains. Je rpondis avec
vivacit que l'on pourrait bien  la vrit regarder comme une
question de principe le rtablissement en corps de nation, et sous un
gouvernement indpendant, d'un peuple nombreux, autrefois puissant,
occupant un territoire vaste et contigu, et qui, s'il avait laiss
rompre les liens de son unit, tait cependant rest homogne par une
communaut de moeurs, de langue et d'esprances; que si on le voulait,
la France serait la premire, non seulement  donner son adhsion au
rtablissement de la Pologne, mais encore  le rclamer avec ardeur, 
la condition que la Pologne serait rtablie telle qu'elle tait
autrefois, telle que l'Europe voudrait qu'elle ft. Mais, ajoutai-je,
il n'y a rien de commun entre le principe de la lgitimit et la plus
ou moins grande extension qui serait donne  l'tat que prtend
former la Russie avec une petite portion de la Pologne, et sans mme
montrer le projet d'y runir, plus tard, les belles provinces qui,
depuis les derniers partages, ont t annexes  ce vaste empire. Les
ministres de Russie, aprs plusieurs confrences, comprirent qu'ils ne
russiraient pas  couvrir du principe de la lgitimit, les vues
intresses qu'ils taient chargs de faire valoir, et ils se
bornrent  ngocier pour obtenir une plus ou moins grande partie du
territoire qui, pendant quelques annes, avait compos le grand-duch
de Varsovie.

En rendant hommage au principe de la lgitimit, par la dcision prise
 l'gard du royaume de Saxe, on avait implicitement prononc sur le
sort du royaume de Naples. Le principe une fois adopt, on ne pouvait
se refuser  en admettre les consquences. Aussi la France, aprs
avoir repouss les prtentions fondes sur le droit de conqute,
rclama-t-elle l'assurance que Ferdinand IV serait reconnu roi de
Naples. Il fallut surmonter l'embarras rel de quelques cabinets qui
s'taient lis avec Murat, et surtout de l'Autriche qui avait fait un
trait avec lui. J'tais bien loin de me refuser  adopter tout ce
qui, conduisant au mme but, pouvait se concilier avec la dignit des
puissances. Murat vint  mon aide. Il tait dans une agitation
continuelle; il crivait lettres sur lettres, faisant des
dclarations, ordonnait  ses troupes des marches, des contre-marches,
et me fournissait mille occasions de montrer sa mauvaise foi. Un
mouvement qu'il fit faire  son arme du ct de la Lombardie fut
regard comme une agression, et cette agression devint le signal de sa
ruine[161]. Les Autrichiens marchrent contre lui, le battirent, le
poursuivirent, et en peu de jours, abandonn par son arme, il sortit
en fugitif du royaume de Naples, qui retourna aussitt sous le sceptre
de son roi lgitime. La restitution du royaume de Naples  Ferdinand
IV consacrait de nouveau, par un grand exemple, le principe de la
lgitimit, et de plus, elle tait utile  la France, parce qu'elle
lui donnait en Italie, pour alli, le plus puissant tat de cette
contre [162].

  [161] On tait d'accord  Vienne pour renverser Murat, mais on ne
  trouvait pas de prtexte, lorsque lui-mme vint le fournir. Il
  avait  Vienne un agent, le duc de Campo-Chiaro, qu'on avait refus
  d'admettre au congrs. Bien qu'il n'et ainsi aucune position
  officielle, Murat lui envoya vers la fin de fvrier 1815 une note,
  avec ordre de la communiquer aux puissances, dans laquelle le roi
  demandait des explications aux souverains, sur leurs intentions 
  son gard, dclarant que, le cas chant, il tait prt  se
  battre, et prvenant qu'il serait alors forc de passer sur le
  territoire de plusieurs des tats italiens nouvellement crs.
  L'Autriche saisit cette occasion, et, sous le prtexte de protger
  les princes autrichiens d'Italie, fit marcher cent cinquante mille
  hommes contre Murat.

  [162] Si je ne devais pas  ma famille de rapporter ici le dcret
  honorable qu'a rendu pour moi le roi Ferdinand IV, en m'accordant
  le duch de Dino, la reconnaissance seule m'en ferait un devoir.
  (_Note du prince de Talleyrand._)

  Le roi et la reine des Deux-Siciles s'taient remis  M. de Talleyrand
  du soin de dfendre leurs intrts au congrs. Voici  ce sujet les
  lettres qu'ils lui avaient crites. Nous les transcrivons
  littralement d'aprs les originaux qui existent dans les papiers du
  prince.


  _Lettre du roi des Deux-Siciles._

  Monsieur le prince,

  Ma main peu sre m'oblige  en emprunter une trangre, mais fidelle,
  pour vous exprimer mes sentiments: ayant t inform par mon prouv
  et dvou ministre, le commandeur Ruffo, de vos dispositions
  favorables  mes intrts, et de celui que vous prenez  me faire
  restituer mon royaume de Naples, je ne veux pas diffrer  vous en
  tmoigner ma reconnaissance et  remettre ma juste cause dans les
  mains d'un ministre dont les talents sublimes dans le maniement des
  affaires peuvent seuls me promettre un succs heureux; et il serait
  doux pour moi de le devoir  un Prigord. Je charge le commandeur
  Ruffo de vous confirmer en mon nom toutes les expressions des
  sentiments que doit m'inspirer la confiance de l'intrt pour ma cause
  que vous dvelopperez dans le congrs; et c'est dans ces sentiments
  que je dsire que vous en receviez, par anticipation, l'expression de
  la reconnaissance de votre trs affectionn,

  FERDINAND.

  Palerme, ce 1er octobre 1814.


  _Lettre de la reine des Deux-Siciles._

  Prince de Bnvent,

  Les droits que vous venez d'acqurir  la reconnaissance de tous les
  individus apartenant  la maison de Bourbon m'engagent  profiter du
  moyen de mon anciene et constante amie, la baronne de Tailerand, votre
  parente, pour vous faire parvenir les assurances de la haute estime et
  considration, que m'ont inspires les signals services que vous
  venez de rendre dans ces derniers et heureux vnements  cette
  famille  laquelle j'appartiens par tous les liens possibles, et  la
  restauration et grandeur de laquelle vous venez de contribuer avec
  autant de gloire que de zle; j'unis les sentiments de ma
  reconnaissance  ceux qu'prouvent le roi mon poux et toute ma
  famille, et je jouis d'en tre l'interprte. Les vnements tonans et
  rapides, qui viennent de rendre  la branche ane des Bourbons et 
  celle d'Espagne le rang et les trnes de leurs anctres, n'ont pas
  encore eu d'influence sur celle des Deux-Siciles, malgr que les
  malheurs, et surtout la constance, lui aient acquis des droits sacrs
   l'estime,  l'quit de ses allis; mais l'influence que la France
  va reprendre  juste titre en Europe nous est un sr garant que, par
  son intrt pour nous, elle soutiendra nos droits lgitimes, avec
  cette noblesse et fermet qui distinguent la nation, son souverain et
  le ministre qu'il a eu la sagesse et le talent de distinguer et de
  choisir. C'est dans eux que je pose aujourd'hui ma confiance et
  l'espoir du bonheur futur et de la gloire de ma famille; les malheurs
  de l'entire famille des Bourbons, la cruelle exprience, tout nous a
  prouv que nos diffrentes branches doivent tre unies  jamais entre
  elles pour leur prosprit et leur gloire et celle des peuples
  qu'elles sont appeles  gouverner, et que c'est au chef de la famille
  qu'elle doivent se rattacher. Ce sont les sentiments du roi mon poux,
  ce sont ceux de toute ma famille; et ils seront sans nul doute la base
  de la conduite  venir de notre gouvernement dans nos liaisons
  politiques. Acceptez de nouveau, prince, le tribut d'admiration et de
  reconnaissance que je rends, avec une vritable satisfaction,  vos
  talents et  vos services, en mon nom et en celui de toute ma famille.

  Votre affectionne,

  CHARLOTTE.

  Vienne, le 27 juin 1814.

Les arrangements convenus  l'gard de plusieurs autres parties de
l'Italie eurent pour objet d'tablir dans cette pninsule de forts
contre-poids capables d'arrter la puissance autrichienne, si ses vues
ambitieuses se portaient un jour de ce ct. Ainsi le royaume de
Sardaigne acquit tout l'tat de Gnes. La branche de la maison de
Savoie, rgnante alors  Turin, tant prs de s'teindre, et
l'Autriche pouvant par suite de ses alliances de famille, lever des
prtentions  cette belle succession, l'effet en fut prvenu par la
reconnaissance des droits de la maison de Carignan,  qui on assura
l'hrdit de cette couronne.

La Suisse, point central en Europe, sur lequel viennent s'appuyer
trois grandes contres, la France, l'Allemagne et l'Italie, fut
solennellement et  perptuit dclare neutre. Par cette rsolution,
on augmenta pour chacun de ces trois pays les moyens de dfense, et on
diminua les moyens d'agression. Cette disposition est surtout
favorable  la France qui, entoure de places fortes sur toutes les
autres parties de ses frontires, en est dpourvue sur celle qui a la
Suisse pour confins. La neutralit de ce pays lui donne donc, sur le
seul point o elle soit faible et dsarme, un boulevard inexpugnable.

Pour prserver le corps helvtique des dissensions intrieures qui, en
troublant son repos, auraient pu compromettre le maintien de sa
neutralit, nous nous attachmes  concilier les prtentions
respectives des cantons, et  arranger les diffrends qui existaient
depuis longtemps entre eux. L'union menace par le conflit des
intrts anciens et des intrts ns de l'organisation nouvelle, faite
sous la mdiation de Napolon, se trouva affermie par un acte o l'on
runit toutes les dispositions qui paraissaient le mieux pouvoir les
accorder.

L'rection du nouveau royaume des Pays-Bas, convenue antrieurement 
la paix, tait videmment une mesure hostile contre la France; et ce
projet avait t conu dans la vue de crer auprs d'elle un tat
ennemi, que le besoin de protection rendait l'alli naturel de
l'Angleterre et de la Prusse. Le rsultat de cette combinaison,
cependant, me parut moins dangereux pour la France qu'on ne le
pensait, car le nouveau royaume aura longtemps assez  faire pour se
consolider[163]. En effet, form de deux pays diviss par d'anciennes
inimitis, opposs de sentiments et d'intrts, il doit rester faible
et sans consistance pendant beaucoup d'annes. L'espce d'intimit
protectrice que l'Angleterre croit tablir entre elle et ce nouvel
tat me semble devoir tre pour longtemps encore un rve politique. Un
royaume compos d'un pays de commerce et d'un pays de fabriques doit
devenir un rival de l'Angleterre ou tre annul par elle, et par
consquent mcontent.

  [163] Il n'en eut pas le temps. On sait que la rvolution de
  1830-1832 spara la Belgique de la Hollande.

L'organisation de la confdration germanique devait tre un des
lments les plus importants de l'quilibre de l'Europe. Je ne puis
dire si le congrs et russi  fonder cette organisation sur des
bases qui l'eussent fait efficacement servir d'appui  cet quilibre.
Les funestes vnements de 1815, qui vinrent forcer le congrs 
prcipiter ses dlibrations, firent que l'on ne put dposer dans
l'acte final qu'un germe informe qui, jusqu' prsent, n'a pu prendre
de consistance et que l'on travaille encore  dvelopper.

Je laisse  apprcier le rle qu'a jou la France dans cette mmorable
circonstance. Malgr le dsavantage de la position o elle se trouvait
 l'ouverture des confrences, elle parvint  prendre dans les
dlibrations un tel ascendant, que les questions les plus
importantes se dcidrent en partie selon ses vues, et d'aprs les
principes qu'elle avait tablis et soutenus, tout opposs qu'ils
fussent aux intentions des puissances  qui le sort des armes avait
donn le pouvoir de dicter sans obstacle leurs lois  l'Europe. Et,
quoique au milieu des discussions du congrs, l'esprit de rvolte et
d'usurpation soit venu subjuguer encore la France, le roi, rendu 
Gand, exerait  Vienne la mme influence que du chteau des
Tuileries. A ma demande, et je dois le dire pour l'honneur des
souverains, sans instances, l'Europe lana une dclaration foudroyante
contre _l'usurpateur_[164]. Je l'appelle ainsi parce que c'est l ce
que fut Napolon  son retour de l'le d'Elbe. Jusque-l, il avait t
conqurant; ses frres seuls avaient t usurpateurs.

  [164] Le 25 mars 1815,  la nouvelle de l'arrive de Napolon 
  Paris, l'Angleterre, l'Autriche, la Russie et la Prusse renourent
  leur alliance. Tous les autres tats de l'Europe accdrent  ce
  trait. En mme temps les puissances lanaient la dclaration
  suivante:

    En rompant ainsi la convention qui l'avait tabli  l'le d'Elbe,
    Buonaparte dtruit le seul titre lgal auquel son existence se
    trouvait attache. En reparaissant en France avec des projets de
    trouble et de bouleversements, il s'est priv lui-mme de la
    protection des lois, et a manifest  la face de l'univers qu'il ne
    saurait y avoir ni paix ni trve avec lui... Les puissances
    dclarent en consquence que Napolon Buonaparte s'est plac hors
    des relations civiles et sociales, et que, comme ennemi et
    perturbateur du repos du monde, il s'est livr  la vindicte
    publique.

Je retrouvai  cette poque la rcompense de ma fidlit aux
principes. Au nom du roi, je les avais invoqus pour la conservation
des droits des autres, et ils taient devenus la garantie des siens.
Toutes les puissances, se voyant de nouveau menaces par la rvolution
renaissante en France, armrent en toute hte. On prcipita la fin des
ngociations de Vienne pour se livrer sans relche  des soins
devenus plus pressants; et l'acte final du congrs, quoique encore
bauch seulement dans quelques parties, fut sign par les
plnipotentiaires qui se sparrent ensuite.

Les affaires tant ainsi termines, le roi, et par consquent la
France, ayant t reu dans l'alliance contre Napolon et ses
adhrents, je quittai Vienne o rien ne me retenait plus, et je me mis
en route pour Gand, fort loign d'imaginer qu'en arrivant 
Bruxelles, j'apprendrais l'issue de la bataille de Waterloo. C'est M.
le prince de Cond qui eut la bont de m'en donner tous les dtails.
Il me parla, avec une grce que je n'oublierai jamais, des succs
qu'avait eus la France au congrs de Vienne.

Aprs cet expos succinct des dlibrations du congrs de Vienne, on
pourra lire avec plus d'intrt, peut-tre, les correspondances
suivantes.

Toutes ces correspondances sont dposes aux archives du dpartement
des affaires trangres, c'est--dire les minutes des lettres du roi
Louis XVIII de sa main propre, et les originaux de mes lettres; les
copies que je donne ici sont prises sur les originaux du roi et sur
mes minutes[165].

  [165] La correspondance qui va suivre a dj t publie il y a
  quelques annes par M. Pallain (_Correspondance indite de Louis
  XVIII et de M. de Talleyrand_, 1 vol. in-8),  l'exception
  cependant des lettres des ambassadeurs du roi au ministre des
  affaires trangres qui sont insres ici.--Nous avons relev,
  entre le texte officiel trouv par M. Pallain dans les archives du
  ministre des affaires trangres, et le texte que M. de Talleyrand
  a voulu conserver dans ses _Mmoires_, certaines diffrences
  souvent insignifiantes, parfois au contraire assez curieuses, et
  qu'il nous a en tout cas paru intressant de signaler. On trouvera
  en note et en italiques les additions et les variantes. En outre,
  il y a dans notre texte plusieurs passages qui ne sont pas
  reproduits dans le texte des archives; nous les avons galement
  souligns et indiqus.


N 1[166].--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII[167].

  [166] Il est indispensable de maintenir trois sries de numros
  pour les trois correspondances insres ici afin de faciliter
  l'intelligence des dpches qui se rfrent  ces numros _(Note de
  M. de Bacourt)_. En consquence, les lettres de M. de Talleyrand
  sont numrotes 1, 2, 3, etc... celles des ambassadeurs au
  dpartement _1 bis, 2 bis, 3 bis_, etc..., celles du roi  M. de
  Talleyrand, _1 ter, 2 ter, 3 ter,_ etc... Enfin, on trouvera
  galement quelques lettres du comte de Blacas: pour celles-ci, nous
  avons adopt des chiffres romains.

  [167] Nous donnons ici le texte intgral de cette premire lettre,
  tel qu'il se trouve dans l'ouvrage de M. Pallain. Les variantes
  sont si nombreuses qu'il aurait t difficile de les signaler
  autrement.

    Vienne, le 25 septembre 1814.

    SIRE,

    J'ai quitt Paris le 16. Je suis arriv ici _le 23 au soir. Je ne
    me suis arrt qu' Strasbourg et  Munich._

    La princesse de Galles venait de quitter Strasbourg. Elle avait
    accept un bal chez madame Franck, veuve du banquier de ce nom;
    elle y avait dans toute la nuit. _Dans l'auberge dans laquelle je
    suis descendu elle avait donn  souper  Talma. Sa manire d'tre
     Strasbourg explique parfaitement pourquoi M. le prince rgent
    aime mieux la savoir en Italie qu'en Angleterre._--A Munich le roi
    m'a parl de son attachement pour Votre Majest, des craintes que
    lui donnait l'ambition prussienne; il m'a dit _de fort bonne
    grce:_ J'ai servi vingt _et un_ ans la France, cela ne s'oublie
    point. _Deux heures de conversation que j'ai pu avoir avec M. de
    Montgelas m'ont bien prouv_ qu'il ne fallait que suivre les
    principes arrts par Votre Majest, comme base du systme
    politique de la France, pour nous assurer le retour et nous
    concilier la confiance des puissances d'un _ordre_ infrieur.

    _A Vienne le langage de la raison et de la modration ne se trouve
    point encore dans la bouche des plnipotentiaires._

    Un des ministres de Russie _nous disait hier_: On a voulu faire
    de nous une puissance asiatique; _la Pologne nous fera europens_.

    La Prusse, de son ct, ne demande pas mieux que d'changer ses
    anciennes provinces polonaises contre celles qu'elle convoite en
    Allemagne et sur les bords du Rhin. On doit regarder ces deux
    puissances comme intimement _lies_ sur ce point.

    Les ministres russes insistent, sans avoir admis jusqu'ici la
    moindre discussion, sur une extension territoriale qui porterait
    cette puissance sur les bords de la Vistule, en runissant mme la
    vieille Prusse  leur empire.

    _J'espre que l'empereur, qui dans diffrentes circonstances m'a
    permis_ de lui exposer avec franchise _ce que je jugeais_ le plus
    utile _ ses intrts et  sa gloire, me permettra de combattre
    devant lui le systme de ses ministres. Le philanthrope La Harpe se
    rvolte contre l'ancien partage de la Pologne et plaide son
    asservissement  la Russie; il est  Vienne depuis dix ou douze
    jours._

    On conteste encore au roi de Saxe le droit d'avoir un ministre au
    congrs. _M. de Schulembourg, que je connais depuis longtemps, m'a
    dit hier que le roi avait dclar_ qu'il ne ferait aucun acte de
    cession, d'abdication ni d'change qui pourrait dtruire
    l'existence de la Saxe _et nuire aux droits de sa maison_; cette
    honorable rsistance pourra faire quelque impression sur ceux qui
    partagent encore l'ide de la runion de ce royaume  la Prusse.

    La Bavire a fait offrir au roi de Saxe d'appuyer ses prtentions,
    s'il le fallait, par _un corps de troupes considrable. M. de Wrde
    dit qu'il a ordre de donner jusqu' quarante mille hommes._

    _La question de Naples n'est pas rsolue. L'Autriche veut placer
    Naples et la Saxe sur la mme ligne et la Russie veut en faire des
    objets de compensation_.

    La reine de Naples est _peu regrette_. Sa mort parait avoir mis
    M. de Metternich _plus_  son aise.

    Rien n'est dtermin  l'gard de la _conduite et de la marche des
    affaires au congrs. Les Anglais mmes, que je croyais plus
    mthodiques que les autres, n'ont fait aucun, travail prparatoire
    sur cet objet._

    _Je suis port  croire que l'on se runira  l'ide d'avoir deux
    commissions: l'une compose des six grandes puissances, et devant
    s'occuper des affaires gnrales de l'Europe; l'autre devant
    prparer les affaires d'Allemagne et devant tre de mme compose
    des six premires puissances allemandes; j'aurais dsir qu'il y en
    et sept. L'ide d'une commission pour l'Italie dplait
    prodigieusement  l'Autriche._

    La marche que Votre Majest a trace  ses ministres est si noble,
    _qu'elle doit ncessairement, si toute raison n'a pas disparu de
    dessus la terre, finir par leur donner quelque influence_.

    Je suis avec le plus profond respect, Sire, de Votre Majest le
    trs humble et trs obissant serviteur et sujet.

    Le prince DE TALLEYRAND.

    _P.-S.--L'empereur de Russie et le roi de Prusse viennent
    d'arriver. Leur entre a t fort belle. Ils taient  cheval;
    l'empereur d'Autriche au milieu. Un petit dsordre occasionn par
    les chevaux a fait que pendant une partie considrable du chemin,
    le roi de Prusse tait  la droite de l'empereur Franois. Les
    choses ne sont rentres dans l'ordre que peu de temps avant
    d'arriver au palais._

Vienne, le 25 septembre 1814.

SIRE,

J'ai quitt Paris le 16. Je suis arriv ici le 24 au matin. La
princesse de Galles venait de quitter Strasbourg _lorsque j'y suis
arriv_. Elle avait accept un bal chez madame Franck, veuve du
banquier de ce nom, o elle a dans toute la nuit. Elle avait, la
veille de son dpart, donn  souper  Talma. Ce qui m'en a t dit
m'explique les motifs qui font prfrer au prince rgent de la savoir
plutt sur le continent qu'en Angleterre. Elle se disposait  partir
pour l'Italie.

A Munich, le roi[168] m'a parl de son attachement pour Votre Majest.
Il m'a dit: J'ai servi vingt ans la France. Cela ne s'oublie point.
_Si Monsieur ou M. le duc de Berry taient venus  Strasbourg, lorsque
j'tais  Bade, j'aurais t bien empress d'aller leur faire ma
cour[169]._

  [168] Maximilien 1er, roi de Bavire. Il avait t colonel au
  service de la France avant la rvolution de 1789. Il tait connu
  alors sous le nom de prince Max de Deux-Ponts.

  [169] Supprim dans le texte des archives.

J'ai entrevu qu'il ne fallait que suivre les principes arrts par
Votre Majest comme base du systme politique de la France, pour nous
assurer le retour et nous concilier la confiance des puissances d'un
rang infrieur.

_Depuis mon arrive ici, je n'ai pu recevoir que quelques personnes.
M. de Dalberg, qui m'avait prcd d'un jour, avait, de son ct,
recueilli quelques notions[170]._

  [170] Supprim dans le texte des archives.

Je vois, Sire, que le langage de la raison et celui qui caractrise
la modration ne seront point dans la bouche de tous les
plnipotentiaires.

Un des ministres de Russie a dit il y a peu de jours: On a voulu
faire de nous une puissance asiatique. Nous allons tre Europens par
la Pologne.

La Prusse, de son ct, ne demande pas mieux que d'changer ses
anciennes provinces polonaises contre celles qu'elle convoite en
Allemagne et sur les bords du Rhin. On doit regarder ces deux
puissances comme intimement unies sur ce point.

Les ministres russes insistent, sans avoir admis jusqu'ici la moindre
discussion, sur une extension territoriale qui porterait cette
puissance sur les bords de la Vistule, en runissant mme la vieille
Prusse  son empire. _Ils annoncent, cependant, que cette question
restait  traiter avec leur souverain, qui, seul, pouvait changer
leurs instructions[171]._

  [171] Supprim dans le texte des archives.

J'espre qu' l'arrive de l'empereur de Russie, qui, en diffrentes
circonstances, m'a accord le droit de lui exposer avec franchise ce
que je jugerais le plus utile  ses vritables intrts et  sa
gloire, je pourrai lui faire connatre combien il serait avantageux 
son systme de philanthropie gnrale, s'il voulait placer la
modration  ct de la puissance. Peut-tre mme trouverai-je, sous
ce rapport, le seul point de contact avec M. de la Harpe[172] qui
dj est ici. L'empereur de Russie et le roi de Prusse sont attendus
aujourd'hui.

  [172] M. de La Harpe, homme d'tat suisse, ancien prcepteur de
  l'empereur Alexandre, qu'on a dj vu jouer un rle imposant dans
  les affaires de son pays au temps du directoire.

On conteste encore au roi de Saxe le droit de tenir un ministre au
congrs. Il a envoy ici le comte de Schulenburg[173], agent habile et
qui m'est connu. Nous pourrons en tirer parti. Le roi a dclar qu'il
ne ferait aucun acte de cession, ni d'abdication, ni d'change, qui
dtruist l'existence de la Saxe. Cette honorable rsistance pourra
faire rentrer en eux-mmes ceux qui protgent encore l'ide de la
runion de ce royaume  la Prusse.

  [173] Frdric-Albert, comte de Schulenburg, n  Dresde en 1772.
  Il fut nomm ministre de Saxe  Vienne en 1798, puis  Ratisbonne;
  assista au congrs de Rastadt (1799), et fut peu aprs envoy 
  Copenhague, puis  Ptersbourg (1804). Il revint  Vienne en 1810,
  et assista comme plnipotentiaire saxon au congrs de 1814. Il se
  retira en 1830 et se consacra jusqu' sa mort (1853) exclusivement
  aux lettres.

La Bavire a fait offrir au roi de Saxe d'appuyer ses prtentions,
s'il le fallait, par cinquante mille hommes.

On ne parat pas d'accord sur la non admission d'un plnipotentiaire
de Naples. Je regarde cette question comme n'tant pas entirement
rsolue.

L'Autriche veut placer Naples et la Saxe sur la mme ligne, et la
Russie, en faire des objets de compensation.

La reine de Naples n'est regrette par personne, et sa mort parat
avoir mis M. le prince de Metternich  son aise.

Rien au reste n'est encore dtermin  l'gard de la marche et de la
conduite des affaires au congrs, et mme, dans le raisonnement des
ministres anglais, j'ai cru entrevoir qu'eux-mmes n'ont point mri ce
travail prparatoire.

On propose deux commissions, dont l'une se composerait des grandes
puissances; l'autre, des puissances infrieures. On est dispos 
faire traiter les affaires d'Allemagne par une commission
particulire. Le rle que Votre Majest prescrit  ses ambassadeurs
est si noble et si conforme  sa dignit, qu'ils pourront aider  tout
ce qui doit ramener l'ordre en Europe et rtablir un quilibre rel et
durable.

_Je prie Votre Majest de croire que nous porterons tous nos efforts 
rpondre  sa confiance et  suivre la ligne que nous ont trace les
instructions que Votre Majest a donnes  ses ambassadeurs au
congrs[174]._

Je suis...

Le prince DE TALLEYRAND[175].

  [174] Supprim dans le texte des archives.

  [175] Le prince de Talleyrand entretenait seul la correspondance
  avec le roi. _(Note de M. de Bacourt.)_

       *       *       *       *       *

N 1 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRS, AU MINISTRE DES
AFFAIRES TRANGRES A PARIS[176].

  [176] Le comte de Jaucourt tenait le portefeuille des affaires
  trangres  Paris pendant l'absence du prince de Talleyrand.
  _(Note de M. de Bacourt.)_

Vienne, le 27 septembre 1814.

Monsieur le comte,

La correspondance des ministres du roi au congrs n'a encore que peu
de chose  apprendre au dpartement. Les ministres du roi se tiennent
sur la ligne qui leur a t trace par leurs instructions. Ils
reviennent dans toutes leurs conversations  l'article du trait du 30
mai, qui donne au congrs l'honorable mission d'tablir un quilibre
rel et durable. Cette forme dsintresse les conduit  entrer dans
les principes du droit public, reconnu par toute l'Europe et d'o
dcoule d'une manire presque force le rtablissement du roi
Ferdinand IV au trne de Naples, ainsi que la succession, dans la
branche de Carignan, de la maison de Savoie.

La non abdication et la non cession du roi de Saxe donnent aux
ministres du roi le devoir de dfendre sa cause.

Vous voyez, monsieur le comte, que nous nous tenons dans des
gnralits. Cependant, nous devons vous dire que leur application
parat tre prvue par les ministres, qu'avant la paix, nous appelions
allis, et que cela place les ministres du roi dans la position qui
convient au beau rle qu'il est appel  jouer dans cette grande
circonstance.

Nos informations nous autorisent  vous dire que le malheur et
l'ambition ne laissent pas encore tenir aux ministres prussiens le
langage qu'une runion aussi pacifique que celle de Vienne semblerait
devoir leur prescrire.

Nous avons l'honneur...

  Le prince DE TALLEYRAND.
  Le duc DE DALBERG.
  Le marquis DE LA TOUR DU PIN GOUVERNET.
  Le comte ALEXIS DE NOAILLES.

       *       *       *       *       *

N 2.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 29 septembre 1814.

SIRE,

Nous avons enfin presque achev le cours de nos visites  tous les
membres de la nombreuse famille impriale. Il a t bien doux pour
moi de trouver partout des tmoignages de la haute considration dont
on est rempli pour la personne de Votre Majest, de l'intrt qu'on
lui porte, des voeux qu'on fait pour elle, tout cela exprim avec plus
ou moins de bonheur, mais toujours avec une sincrit qu'on ne pouvait
pas souponner d'tre feinte. L'impratrice, qui depuis notre arrive
avait d s'occuper exclusivement de l'impratrice de Russie, nous
avait fait assigner une heure pour aujourd'hui. Elle s'est trouve
indispose et, quoiqu'elle ait fait recevoir pour elle plusieurs
personnes par Madame l'archiduchesse, sa mre, elle a voulu recevoir
elle-mme l'ambassade de Votre Majest. Elle m'a questionn, avec un
intrt qui n'tait pas de simple politesse, sur votre sant. Je me
souviens, m'a-t-elle dit, d'avoir vu le roi  Milan. J'tais alors
bien jeune. Il avait tout plein de bonts pour moi. Je ne l'ai oubli
dans aucune circonstance. Elle a parl dans des termes analogues de
Madame la duchesse d'Angoulme, de ses vertus, de l'amour qu'on lui
portait  Vienne et des souvenirs qu'elle y a laisss. Elle a aussi
daign dire des choses obligeantes pour le ministre de Votre Majest.
Deux fois, elle a plac dans la conversation le nom de l'archiduchesse
Marie-Louise, la seconde fois avec une sorte d'affectation. Elle
l'appelle _ma fille Louise_. Malgr la toux qui la forait presque
continuellement[177]  s'interrompre, et malgr sa maigreur, cette
princesse a un don de plaire et des grces que j'appellerais toutes
franaises, si, pour un oeil trs difficile, il ne s'y mlait peut-tre
un tant soi peu d'apprt.

  [177] Variante: _souvent_.

M. de Metternich est fort poli pour moi. M. de Stadion me montre plus
de confiance. Il est vrai que celui-ci, mcontent de ce que fait
l'autre, s'est retranch dans les affaires des finances, dont on lui a
donn la direction et auxquelles je doute fort qu'il s'entende, et a
laiss les affaires du cabinet, ce qui le rend peut-tre plus
communicatif.

J'ai toujours  me louer de la franchise de lord Castlereagh. Il eut,
il y a quelques jours, avec l'empereur Alexandre une conversation
d'une heure et demie, dont il vint aussitt aprs me faire part. Il
prtend que dans cette conversation, l'empereur Alexandre a dploy
toutes les ressources de l'esprit le plus subtil; mais que lui, lord
Castlereagh, a parl dans des termes trs positifs et mme assez durs
pour tre inconvenants, s'il n'y et pas ml, pour leur servir de
passeport, des protestations de zle pour la gloire de l'empereur.
Malgr tout cela, je crains que lord Castlereagh n'ait pas l'esprit de
dcision qu'il nous serait si ncessaire qu'il et, et que l'ide du
parlement, qui ne l'abandonne jamais, ne le rende timide. Je ferai
tout ce qui sera en moi pour lui inspirer de la fermet.

Le comte de Nesselrode m'avait dit que l'empereur Alexandre dsirait
de me voir, et m'avait engag  lui crire pour avoir une
audience[178]. Je l'ai fait, il y a dj plusieurs jours, et n'ai pas
encore sa rponse. Nos principes, dont nous ne faisons pas mystre,
sont-ils connus de l'empereur Alexandre et lui ont-ils donn vis--vis
de moi une sorte d'embarras? S'il me fait, comme je dois le croire
d'aprs tout ce qui me revient, l'honneur de m'entretenir sur les
affaires de Pologne et de Saxe, je serai doux, conciliant, mais
positif, ne parlant que principes et ne m'en cartant jamais.

  [178] Variante: audience _particulire_.

Je m'imagine[179] que la Russie et la Prusse ne font tant de bruit et
ne parlent avec tant de hauteur que pour savoir ce que l'on pense, et
que, si elles se voient seules de leur parti, elles y regarderont 
deux fois avant de pousser les choses  l'extrmit[180]. Cet
enthousiasme polonais dont l'empereur Alexandre s'tait enflamm 
Paris, s'est refroidi  Saint-Ptersbourg. Il s'est ranim 
Pulawy[181]; il peut s'teindre de nouveau, quoique nous ayons ici M.
de la Harpe, et qu'on y attende les Czartoryski[182]; j'ai peine 
croire qu'une dclaration simple, mais unanime, des grandes
puissances, ne suffise pas pour le calmer. Malheureusement, celui qui
est en Autriche  la tte des affaires, et qui a la prtention de
rgler celles de l'Europe, regarde comme la marque la plus certaine de
la supriorit du gnie une lgret qu'il porte d'un ct jusqu'au
ridicule, et de l'autre, jusqu' ce point o, dans le ministre d'un
grand tat, et dans des circonstances telles que celles-ci, elle
devient une calamit.

  [179] Variante: _Je me persuade_.

  [180] Variante: _ l'extrme_.

  [181] Chteau des princes Czartoryski en Pologne. Cette rsidence
  magnifique a t chante par le pote Delille dans son pome des
  _Jardins_. (_Note de M. de Bacourt._)

  [182] Les Czartoryski taient une des plus puissantes familles de
  Pologne. Elle tait alors reprsente par le prince Adam-Casimir
  (1731-1823), staroste gnral de Podolie et feld-zeugmeister des
  armes autrichiennes, et par ses deux fils: Adam-Georges, n en
  1770, ancien ambassadeur de Russie et plus tard snateur du royaume
  de Pologne; et Constantin-Adam, n en 1773, qui tait alors colonel
  d'infanterie dans l'arme russe.

Dans cette situation des choses, o tant de passions fermentent, et o
tant de gens s'agitent en tout sens, l'imptuosit et l'indolence sont
deux cueils qu'il me parat galement ncessaire d'viter. Je tche
donc de me renfermer dans une dignit calme qui, seule, me semble
convenir aux ministres de Votre Majest, qui, grce aux sages
instructions qu'elle leur a donnes, n'ont que des principes 
dfendre, sans aucun plan d'intrt personnel  faire prvaloir.

Quelle que doive tre l'issue du congrs, il y a deux opinions qu'il
faut tablir et conserver, celle de la justice de Votre Majest, et
celle de la force de son gouvernement; car ce sont les meilleurs ou
plutt les seuls garants de la considration au dehors et de la
stabilit au dedans. Ces deux opinions une fois tablies, comme
j'espre qu'elles le seront, que le rsultat du congrs soit ou non
conforme  nos dsirs et au bien de l'Europe, nous en sortirons
toujours avec honneur.

Je suis...

       *       *       *       *       *

N 2 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRS, AU MINISTRE DES
AFFAIRES TRANGRES A PARIS.

Vienne, le 29 septembre 1814.

Monsieur le comte,

Nous avons t occups ces jours-ci  nous faire prsenter  la
famille impriale d'Autriche. Nous avons cru remarquer que l'empereur
et les archiducs ont cherch  tre fort obligeants. L'impratrice,
particulirement, a mis beaucoup de grce dans la manire dont elle
nous a reus. On nous a exprim de l'attachement pour le roi, et on
s'est inform beaucoup de l'tat de la sant de Madame la duchesse
d'Angoulme. Les ftes ont commenc.

Les affaires du congrs n'ont fait que peu de progrs depuis la
dernire lettre que nous avons eu l'honneur de vous crire. Nous
continuons  nous tenir attachs aux instructions qui nous ont t
donnes.

En nonant les principes qu'elles renferment, la France et le roi
influeront sur les affaires de l'Europe d'une manire aussi noble que
convenable.

Il parat que, jusqu'ici, tout ce qui devait tre convenu  l'gard de
la marche des affaires n'a point t dcid.

Les ministres du roi n'ont pas encore cru devoir intervenir, et nous
attendons, monsieur le comte, qu'on se soit concert sur ces
diffrents objets, pour vous en faire connatre les rsultats.

Nous avons t instruits de la manire la plus positive que la Russie
n'abandonne aucune de ses prtentions sur la Pologne. Elle dclare que
tout le duch de Varsovie est occup par ses armes, et qu'il faudra
les en chasser. Tels sont les termes dont on se sert.

La Prusse lui a cd ce qu'elle appelle ses droits sur ce pays, et
cherche ses ddommagements dans le royaume de Saxe. Cet tat de choses
laisse une grande incertitude sur l'issue du congrs.

Les informations prises sur les sentiments de l'Autriche ne donnent
pas une entire confiance que cette puissance voudra employer
convenablement ses nombreuses armes pour le soutien des principes
sans lesquels rien n'est stable.

Les ministres du roi croient avoir observ que le langage ferme et
nergique qu'ils ont tenu en diverses circonstances a produit quelque
effet; qu'il a mme amen quelque hsitation sur des plans dj
presque arrts.

Le prince de Talleyrand a demand  voir l'empereur de Russie en
particulier. Sa lettre depuis trois jours est reste sans rponse. Ce
ne sera qu'aprs cette entrevue que l'on pourra juger du degr de
modration que ce souverain apportera dans les affaires gnrales de
l'Europe. Ses ministres ne paraissent point entirement instruits. Ils
nous vitent, parce qu'ils craignent d'entrer en discussion avec nous.

Les ministres autrichiens tmoignent une sorte de dfiance.

Les Prussiens servent les Russes. Il ne parat pas que les ministres
anglais aient un langage bien dcid.

Les agents des petites cours cherchent  se rapprocher de la France,
et nous les y engageons.

Nous ne prsentons encore que des aperus; mais ils peuvent donner une
ide de l'tat des choses.

       *       *       *       *       *

N 1 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, le 3 octobre 1814[183].

Mon cousin,

J'ai reu votre dpche du 25 septembre, et par gard pour vos yeux,
et pour ma main, j'en emprunte une pour y rpondre[184] qui n'est pas
la mienne, mais qui est loin d'tre trangre  mes affaires[185].

  [183] Cette lettre est date du 13 octobre dans le texte des
  archives.

  [184] Variante: pour _vous_ rpondre.

  [185] Les lettres du roi Louis XVIII au prince de Talleyrand
  taient copies par le comte, depuis duc de Blacas d'Aulps, mais
  signes par le roi. Nous avons dj dit que les minutes du roi sont
  au dpt des affaires trangres, o on ignore mme comment elles y
  sont parvenues. (_Note de M. de Bacourt._)

Les rois de Naples et de Saxe sont mes parents au mme degr; la
justice rclame galement en faveur de tous les deux; mais je ne
saurais y prendre un intrt pareil[186]. Le royaume de Naples possd
par un descendant de Louis XIV, ajoute  la puissance de la France.
Demeurant  un individu de la famille de Corse[187], _flagitio addit
damnum_. Je ne suis gure moins rvolt de l'ide que ce royaume et la
Saxe puissent servir de compensations. Je n'ai pas besoin de vous
tracer ici mes rflexions sur un pareil oubli de toute morale
publique; mais ce que je dois me hter de vous dire, c'est que si je
ne puis empcher cette iniquit, je veux du moins ne pas la
sanctionner, et, au contraire, me rserver, ou  mes successeurs, la
libert de la redresser, si l'occasion s'en prsente.

  [186] Variante: un intrt _gal_.

  [187] Variante: _du_ Corse.

Je ne dis au reste ceci que pour pousser l'hypothse jusqu'
l'extrme, car je suis loin de dsesprer du succs de la cause, si
l'Angleterre s'attache fortement aux principes que lord Castlereagh
nous a manifests ici, et si l'Autriche est dans les mmes rsolutions
que la Bavire.

Ce que M. de Schulenburg vous a dit de la dtermination du roi de Saxe
est parfaitement vrai: ce malheureux prince me l'a mand lui-mme.

Vous pouvez facilement juger de l'empressement[188] avec lequel
j'attends des nouvelles du congrs dont les oprations doivent tre
actuellement commences. Sur quoi je prie Dieu, mon cousin, qu'il vous
ait en sa sainte et digne garde.

LOUIS.

  [188] Variante: _avec quelle impatience_, j'attends.

       *       *       *       *       *

N 3 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRS AU MINISTRE DES
AFFAIRES TRANGRES.

Vienne, le 4 octobre 1814.

Monsieur le comte,

Depuis notre dernire lettre, nous avons fait un pas de plus. Il ne
nous conduit cependant point encore  voir commencer le travail du
congrs. Nous vous exposons succinctement les dmarches qui ont eu
lieu.

M. le prince de Metternich, par un billet en date du 29 septembre,
adress  M. le prince de Talleyrand, l'a invit  une confrence
particulire. La copie se trouve jointe sous le numro 1[189].

  [189] Il est souvent fait mention soit dans les lettres de M. de
  Talleyrand soit dans celles des ambassadeurs, de pices jointes 
  la correspondance et envoyes au dpartement. Ces pices ne se
  trouvaient point rattaches au manuscrit des _Mmoires_ du prince.
  Elles n'ont pas pu trouver place ici.

Le mot _assister_ et les ministres indiqus faisaient supposer que
cette runion devait porter le caractre d'une sorte de complaisance
de la part des allis envers la France. Le prince de Talleyrand y
rpondit par le billet ci-joint numro 2. Vous observerez, monsieur le
comte, qu'en plaant l'Espagne avant la Prusse, on dtruisait
l'intention de M. le prince de Metternich.

Plus tard on sut que M. le prince de Metternich avait fait une
invitation  M. de Labrador, dans laquelle il dit: Le prince de
Metternich et ses collgues les ministres de Russie, d'Angleterre, et
de Prusse invitent...

M. de Labrador qui s'attache beaucoup  l'ambassade de France et qui
parat applaudir  la rgularit de sa marche et des principes, a
rpondu comme M. le prince de Talleyrand le lui a indiqu.

La confrence a eu lieu chez le prince de Metternich mme. Il avait
choisi M. de Gentz, connu pour ses relations anglaises et prussiennes,
comme rdacteur du procs-verbal.

On y fit lecture d'un protocole et d'un projet de dclaration.

Le protocole commenait par nommer les _allis_  chaque alina, et la
dclaration tait faite en leur nom. Elle se trouve jointe sous le
numro 3.

Le prince de Talleyrand, aprs avoir relev deux fois le mot _allis_,
en dclarant que c'tait une insulte au milieu d'un congrs tel
qu'tait celui qu'on avait runi, observa que les conclusions de cette
pice blessaient les gards dus aux autres puissances; et qu'il
n'appartenait point  _elles seules_ de prendre une initiative qui
n'tait fonde sur aucun droit; qu'il valait mieux inviter toutes les
puissances  se runir en congrs,  faire nommer des commissions, et
procder ainsi avec la mesure sans laquelle rien n'est lgitime; il
dclara enfin qu'il ne pouvait reconnatre aucun arrangement
particulier qui aurait t fait depuis la signature du trait de
Paris.

Le prince de Talleyrand adressa le soir le rsultat de ses
observations aux cinq ministres qui s'taient runis le matin. Sa note
est sous le numro 4.

Cette note semble avoir fait retarder la convocation d'une seconde
confrence; et il nous est revenu que les ministres paraissaient en
tre embarrasss. Il nous a t dit d'un autre ct qu'ils avaient
l'air de croire qu'on voulait leur faire la leon, et qu'ils ne
paraissaient pas rendre justice aux soins que l'on prenait de les
ramener aux principes, qui, seuls, peuvent rendre  l'Europe une
assiette solide.

Le prince de Talleyrand s'est dcid  adresser une note officielle,
attendu que ces ministres avaient tenu des confrences prparatoires,
qu'ils avaient sign un procs-verbal et avaient arrt la publication
de cette pice, comme tant conforme  l'arrangement qu'ils avaient
pris d'exercer une sorte d'initiative dans les affaires qui restaient
 rgler. Voyant qu'il existait quelque chose d'officiel d'un ct, il
crut qu'il fallait qu'il y et aussi, de l'autre, quelque chose
d'officiel.

Vous jugerez, monsieur le comte, par la lecture de ces diffrentes
pices, que les affaires gnrales ne sont point encore traites avec
cette franchise et ce sentiment de justice et d'quit qui peuvent les
faire terminer promptement. Vous jugerez galement que la position de
l'ambassade de France est fort difficile, parce qu'elle a pour
direction d'engager les autres puissances  tre modres et
raisonnables, et que ces puissances se trouvent encore lies par des
engagements antrieurs et diriges par une ambition intolrable.
L'opinion que nous nonons  cet gard est confirme par une audience
particulire que M. le prince de Talleyrand a eue de Sa Majest
l'empereur de Russie, et dont il est ncessaire, monsieur le comte, de
vous parler.

L'empereur questionna avec affectation sur l'tat de la France, de ses
armes, de ses finances, de l'esprit public; il annona vouloir
conserver ce qu'il tenait, et posa en principe que, dans les
arrangements qui allaient avoir lieu, il devait y trouver ses
_convenances_. Le prince de Talleyrand observa qu'il fallait plutt y
chercher _le droit_. L'empereur alors pronona ces mots: _La guerre
donc!_... vous voulez donc la guerre...? Le prince de Talleyrand
prit, sans rpondre, l'attitude qui indiquait  l'empereur que c'tait
lui-mme qui la dciderait et qui en porterait la responsabilit.
L'empereur fit entendre qu'il s'tait arrang avec les grandes
puissances, ce que le prince de Talleyrand mit en doute, attendu que
la France n'y avait point concouru, et que toutes s'annonaient comme
libres d'engagements particuliers, trangers  ce qui avait t fait 
Paris.

Telle est la situation des affaires. Il nous revient de toute part que
dj les moyennes et les petites puissances se tournent vers la France
pour y chercher un appui; et nous nous flattons toujours que la nation
russe et l'arme, ne mettant point d'intrt au rtablissement de la
Pologne et ne voulant pas la guerre pour soutenir des vues d'ambition,
l'empereur de Russie rentrera en lui-mme et consentira que l'Europe
recouvre le repos et la tranquillit, en se plaant sous l'gide des
principes que dicte la raison.

Nous avons l'honneur, monsieur le comte, de vous adresser copie d'une
lettre du ministre de Portugal  lord Castlereagh, par laquelle il
rclame contre l'exclusion qu'on a faite de lui aux premires
confrences, comme ministre portugais. Le prince de Talleyrand a cru
devoir appuyer sa demande.

Agrez....

       *       *       *       *       *

N 3.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 4 octobre 1814.

SIRE,

Le 30 septembre, entre neuf et dix heures du matin, je reus de M. de
Metternich une lettre de cinq lignes, date de la veille, et par
laquelle il me proposait, en son nom seul, de venir  deux heures
_assister_  une confrence prliminaire pour laquelle je trouverais
_runis_ chez lui les seuls ministres[190] de Russie, d'Angleterre et
de Prusse. Il ajoutait qu'il faisait la mme demande,  M. de
Labrador, ministre d'Espagne.

  [190] Variante: _les ministres_.

Les mots _assister_ et _runis_ taient visiblement employs avec
dessein. Je rpondis que je me rendrais avec grand plaisir chez lui,
avec les ministres de Russie, d'Angleterre, d'Espagne et de Prusse.

L'invitation adresse  M. de Labrador tait conue dans les mmes
termes que celle que j'avais reue, avec cette diffrence qu'elle
tait en forme de billet  la troisime personne, et faite au nom de
M. Metternich et _de ses collgues_.

M. de Labrador tant venu me la communiquer et me consulter sur la
rponse  faire, je lui montrai la mienne, et il en fit une toute
pareille, dans laquelle la France tait nomme avec et avant les
autres puissances. Nous mlions ainsi  dessein, M. de Labrador et
moi, ce que les autres paraissaient vouloir sparer, et nous divisions
ce qu'ils avaient l'air de vouloir unir par un lien particulier.

J'tais chez M. de Metternich avant deux heures, et dj les ministres
des quatre cours taient runis en sance, autour d'une table longue:
lord Castlereagh,  une des extrmits et paraissant prsider; 
l'autre extrmit, un homme que M. de Metternich me prsenta comme
tenant la plume dans leurs confrences; c'tait M. de Gentz. Un sige
entre lord Castlereagh et M. de Metternich avait t laiss vacant, je
l'occupai. Je demandai pourquoi j'avais t appel seul de l'ambassade
de Votre Majest, ce qui produisit le dialogue suivant: On n'a voulu
runir dans les confrences prliminaires que les chefs des
cabinets.--M. de Labrador ne l'est pas, et il est cependant
appel.--C'est que le secrtaire d'tat d'Espagne n'est point 
Vienne.--Mais, outre M. le prince de Hardenberg, je vois ici M. de
Humboldt, qui n'est point secrtaire d'tat.--C'est une exception
ncessite par l'infirmit que vous connaissez au prince de
Hardenberg[191].--S'il ne s'agit que d'infirmits, chacun peut avoir
les siennes, et a le mme droit de les faire valoir. On parut alors
dispos  admettre que chaque secrtaire d'tat pourrait amener un des
plnipotentiaires qui lui taient adjoints, et pour le moment je crus
inutile d'insister.

  [191] M. de Hardenberg tait afflig d'une surdit presque
  complte.

L'ambassadeur de Portugal, le comte de Palmella[192], inform par lord
Castlereagh qu'il devait y avoir des confrences prliminaires,
auxquelles M. de Labrador et moi devions nous trouver et o il ne
serait point appel, avait cru devoir rclamer contre une exclusion
qu'il regardait et comme injuste, et comme humiliante pour la couronne
de Portugal. Il avait en consquence crit  lord Castlereagh, une
lettre que celui-ci produisit  la confrence. Ses raisons taient
fortes; elles taient bien dduites. Il demandait que les huit
puissances qui ont sign le trait du 30 mai, et non pas seulement six
de ces puissances, formassent la commission prparatoire qui devait
mettre en activit le congrs dont elles avaient stipul la runion.
Nous appuymes cette demande, M. de Labrador et moi. On se montra
dispos  y accder, mais la dcision fut ajourne  la prochaine
sance. La Sude n'a point encore de plnipotentiaire ici, et n'a
consquemment pas encore t dans le cas de rclamer.

  [192] M. de Souza-Holstein, comte, puis duc de Palmella
  (1786-1850). Il fut plus tard rgent du Portugal, en 1830.

L'objet de la confrence d'aujourd'hui, me dit lord Castlereagh, est
de vous donner connaissance de ce que les quatre cours ont fait depuis
que nous sommes ici. Et, s'adressant  M. de Metternich: C'est vous,
lui dit-il, qui avez le protocole. M. de Metternich me remit alors
une pice signe de lui, du comte de Nesselrode, de lord Castlereagh
et du prince de Hardenberg. Dans cette pice, le mot _d'allis_ se
trouvait  chaque paragraphe. Je relevai ce mot. Je dis qu'il me
mettait dans la ncessit de demander o nous tions, si c'tait
encore  Chaumont ou  Laon[193], si la paix n'tait pas faite,
s'il y avait guerre et contre qui? Tous me rpondirent qu'ils
n'attachaient[194] point au mot _d'allis_ un sens contraire  l'tat
de nos rapports actuels, et qu'ils ne l'avaient employ que pour
abrger; sur quoi je fis sentir que, quel que ft le prix de la
brivet, il ne la fallait point acheter aux dpens de l'exactitude.

  [193] Le 25 mars 1814, les souverains allis, aprs la rupture des
  ngociations de Chtillon, avaient sign  Laon une dclaration qui
  renouvelait le trait de Chaumont.

  [194] Variante: _n'attribuaient_.

Quant au contenu du protocole, c'tait un tissu de raisonnements
mtaphysiques destins  faire valoir des prtentions que l'on
appuyait encore sur des traits  nous inconnus. Discuter ces
raisonnements et ces prtentions, c'et t se jeter dans un ocan de
disputes. Je sentis qu'il tait ncessaire de repousser le tout par
un argument premptoire. Je lus plusieurs paragraphes et je dis: Je
ne comprends pas. Je les relus de nouveau, posment, de l'air d'un
homme qui cherche  pntrer le sens d'une chose, et je dis: Je ne
comprends pas davantage. J'ajoutai: Il y a pour moi deux dates entre
lesquelles il n'y a rien: celle du 30 mai, o la formation du congrs
a t stipule, et celle du 1er octobre, o il doit se runir. Tout ce
qui s'est fait dans l'intervalle m'est tranger et n'existe pas pour
moi. La rponse des plnipotentiaires fut qu'ils tenaient peu  cette
pice et qu'ils ne demandaient pas mieux que de la retirer, ce qui
leur attira de la part de M. de Labrador l'observation que pourtant
ils l'avaient signe. Ils la reprirent; M. de Metternich la mit 
part[195] et il n'en fut plus question.

  [195] Variante: la mit _de ct_.

Aprs avoir abandonn cette pice, ils en produisirent une autre.
C'tait un projet de dclaration que M. de Labrador et moi devions
signer avec eux, si nous l'adoptions. Aprs un long prambule sur la
ncessit de simplifier et d'abrger les travaux du congrs, et aprs
des protestations de ne vouloir empiter sur les droits de personne,
le projet tablissait que les objets  rgler par le congrs devaient
tre diviss en deux sries, pour chacune desquelles il devait tre
form un comit auquel les tats intresss pourraient s'adresser; et
que les deux comits ayant achev tout le travail, on assemblerait
alors pour la premire fois le congrs,  la sanction duquel tout
serait soumis.

Ce projet avait videmment pour but de rendre les quatre puissances
qui se disent _allies_ matresses absolues de toutes les oprations
du congrs, puisque, dans l'hypothse o les six puissances
principales se constitueraient juges des questions relatives  la
composition du congrs, aux objets qu'il devra rgler, aux procds 
suivre pour les rgler,  l'ordre dans lequel ils devront tre rgls,
et nommeraient seules et sans contrle les comits qui devraient tout
prparer, la France et l'Espagne, mme en les supposant toujours
d'accord sur toutes les questions, ne seraient jamais que deux contre
quatre.

Je dclarai que sur un projet de cette nature, une premire lecture ne
suffisait pas pour se former une opinion, qu'il avait besoin d'tre
mdit, qu'il fallait avant tout s'assurer s'il tait compatible avec
des droits que nous avions tous l'intention de respecter; que nous
tions venus pour consacrer et garantir[196] les droits de chacun, et
qu'il serait trop malheureux que nous dbutassions par les violer; que
l'ide de tout arranger avant d'assembler le congrs tait pour moi
une ide nouvelle; qu'on proposait de finir par o j'avais cru qu'il
tait ncessaire de commencer; que peut-tre le pouvoir qu'on
proposait d'attribuer aux six puissances, ne pouvait leur tre donn
que par le congrs; qu'il y avait des mesures que des ministres sans
responsabilit pouvaient facilement adopter, mais que lord Castlereagh
et moi nous tions dans un cas tout diffrent. Ici lord Castlereagh a
dit que les rflexions que je venais de faire lui taient toutes
venues  l'esprit, qu'il en sentait bien la force; mais, a-t-il
ajout, quel autre expdient trouver pour ne pas se jeter dans
d'inextricables longueurs? J'ai demand pourquoi ds  prsent on ne
runissait pas le congrs? quelles difficults on y trouvait?--Chacun
alors a prsent la sienne; une conversation s'en est suivie dans
laquelle,  l'occasion de celui qui rgne  Naples, M. de Labrador
s'est exprim sans mnagement[197]. Pour moi, je m'tais content de
dire: De quel roi de Naples parlez-vous? nous ne savons qui
c'est[198].--Et sur ce que M. de Humboldt avait remarqu que des
puissances l'avaient reconnu et lui avaient garanti ses tats, j'ai
reparti d'un ton ferme[199]: Ceux qui les lui ont garantis ne l'ont
pas d et, consquemment, ne l'ont pas pu. Et pour ne pas trop
prolonger l'effet que ce langage a visiblement produit[200], j'ai
ajout: Mais ce n'est pas de cela qu'il est maintenant question.
Puis, revenant  celle du congrs, j'ai dit que les difficults que
l'on paraissait craindre seraient peut-tre moins grandes qu'on ne
l'avait cru; qu'il fallait chercher et qu'on trouverait srement le
moyen d'y obvier. Le prince de Hardenberg a annonc qu'il ne tenait
point  tel expdient plutt qu' tel autre, mais qu'il en fallait un,
d'aprs lequel les princes de la Leyen et de Lichtenstein[201]
n'eussent point  intervenir dans les arrangements gnraux de
l'Europe. L-dessus, on s'est ajourn au surlendemain, aprs avoir
promis de m'envoyer, ainsi qu' M. de Labrador, des copies du projet
de dclaration et de la lettre du comte de Palmella.

  [196] Variante: que nous tions venus pour garantir.

  [197] Variante: une conversation _gnrale_ s'en est suivie. _Le
  nom du roi de Naples s'tant prsent  quelqu'un_, M. de Labrador
  s'est exprim _sur lui_ sans mnagement.

  [198] Variante: De quel roi de Naples _parle-t-on? Nous ne
  connaissons point l'homme dont il est question._

  [199] Variante: _j'ai dit_ d'un ton ferme et _froid._

  [200] Variante: _a vritablement_ et visiblement produit.

  [201] Deux des plus petites principauts de l'Allemagne. La
  principaut de Lichtenstein, notamment, ne comptait que sept mille
  habitants.

(Les diffrentes pices dont il est question dans la lettre que j'ai
l'honneur d'crire  Votre Majest se trouvent jointes  la lettre que
j'cris aujourd'hui au dpartement.)

Aprs les avoir reues, et y avoir bien rflchi, j'ai pens qu'il ne
fallait point attendre la prochaine confrence pour faire connatre
mon opinion. Je rdigeai une rponse d'abord en forme de note verbale;
puis, venant  songer que les ministres des quatre cours ont eu entre
eux des confrences o ils tenaient des protocoles qu'ils signaient,
il me parut qu'il ne fallait pas qu'il n'y et entre eux et le
ministre de Votre Majest que des conversations dont il ne restait
aucune trace, et qu'une note officielle servirait convenablement 
nouer la ngociation[202]. J'adressai donc le 1er octobre aux
ministres des cinq autres puissances une note signe, portant en
substance:

  [202] Variante: _servirait  nouer convenablement_.

Que les huit puissances qui avaient sign le trait du 30 mai, me
paraissaient par cette circonstance seule[203], pleinement qualifies
pour former une commission qui prpart pour la dcision du congrs
les questions qu'il devait avant tout dcider, et lui propost la
formation des comits qu'il aurait t jug expdient d'tablir, et
les noms de ceux que l'on jugerait les plus propres  les former; mais
que leur comptence n'allant[204] point au del, que n'tant point le
congrs, mais une partie seulement du congrs, si elles
s'attribuaient d'elles-mmes un pouvoir qui ne peut appartenir qu'
lui, il y aurait une usurpation, que je serais fort embarrass, si
j'tais dans le cas d'y concourir, de concilier avec ma
responsabilit; que la difficult que pouvait offrir la runion du
congrs n'tait pas de la nature de celles qui diminuent avec la
temps, et que, puisqu'elle devait tre une fois vaincue, on ne pouvait
rien gagner en retardant; que les petits tats ne devaient pas sans
doute, se mler des arrangements gnraux de l'Europe, mais qu'ils
n'en auraient pas mme le dsir, et ne seraient consquemment point un
embarras; que par toutes ces considrations, j'tais naturellement
conduit  dsirer que les huit puissances s'occupassent sans dlai des
questions prliminaires  dcider par le congrs, pour que l'on pt
promptement le runir et les lui soumettre.

  [203] Variante: _et  dfaut de mdiateur_.

  [204] Variante: _n'allait_.

Aprs avoir expdi cette note, je suis parti pour l'audience
particulire que m'avait fait annoncer l'empereur Alexandre. M. de
Nesselrode tait venu me dire de sa part qu'il dsirait de me voir
seul, et lui-mme me l'avait rappel la veille  un bal de la cour, o
j'avais eu l'honneur de me trouver avec lui. En m'abordant, il m'a
pris la main, mais son air n'tait point affectueux comme 
l'ordinaire. Sa parole tait brve, son maintien grave et peut-tre un
peu solennel. J'ai vu clairement que c'tait un rle qu'il allait
jouer. Avant tout, m'a-t-il dit, comment est la situation de votre
pays?--Aussi bien que Votre Majest a pu le dsirer, et mieux[205]
qu'on n'aurait os l'esprer.--L'esprit public?--Il s'amliore chaque
jour.--Les ides librales?--Il n'y en a nulle part plus qu'en
France.--Mais la libert de la presse?--Elle est rtablie,  quelques
restrictions prs, commandes par les circonstances[206]. Elles
cesseront dans deux ans, et n'empcheront pas que jusque-l tout ce
qui est bon, et tout ce qui est utile ne soit publi.--Et
l'arme?--Elle est toute au roi. Cent trente mille hommes sont sous
les drapeaux, et au premier appel, trois cent mille pourront les
joindre.--Les marchaux?--Lesquels, Sire?--Oudinot?--Il est dvou au
roi.--Soult?--Il a eu d'abord un peu d'humeur. On lui a donn le
gouvernement de la Vende; il s'y conduit  merveille; il s'y fait
aimer[207] et considrer.--Et Ney?--Il regrette un peu ses dotations;
Votre Majest pourrait diminuer ses regrets.--Les deux Chambres? Il me
semble qu'il y a de l'opposition?--Comme partout o il y a des
assembles dlibrantes. Les opinions peuvent diffrer, mais les
affections sont unanimes, et dans la diffrence d'opinions, celle du
gouvernement a toujours une grande majorit.--Mais il n'y a pas
d'accord.--Qui a pu dire de telles choses  Votre Majest? Quand aprs
vingt-cinq ans de rvolution, le roi se trouve en quelques mois aussi
bien tabli que s'il n'et jamais quitt la France, quelle preuve plus
certaine peut-on avoir que tout marche vers un mme but?--Votre
position personnelle?--La confiance et les bonts du roi passent mes
esprances.--A prsent, parlons de nos affaires. Il faut que nous les
finissions ici.--Cela dpend de Votre Majest. Elles finiront
promptement et heureusement si Votre Majest y porte la mme noblesse
et la mme grandeur d'me que dans celles de la France.--Mais il faut
que chacun y trouve ses convenances.--Et chacun ses droits.--Je
garderai ce que j'occupe.--Votre Majest ne voudra garder que ce qui
sera lgitimement  elle.--Je suis d'accord avec les grandes
puissances.--J'ignore si Votre Majest compte la France au rang de ces
puissances.--Oui, srement. Mais si vous ne voulez point que chacun
trouve ses convenances, que prtendez-vous?--Je mets le droit d'abord,
et les convenances aprs.--Les convenances de l'Europe sont le
droit.--Ce langage, Sire, n'est pas le vtre, il vous est tranger, et
votre coeur le dsavoue.--Non; je le rpte, les convenances de
l'Europe sont le droit. Je me suis alors tourn vers le lambris, prs
duquel j'tais, j'y ai appuy ma tte, et frappant la boiserie, je me
suis cri: Europe, Europe, malheureuse Europe! Et me retournant du
ct de l'empereur: Sera-t-il dit, lui ai-je demand, que vous
l'aurez perdue? Il m'a rpondu: Plutt la guerre, que de renoncer 
ce que j'occupe. J'ai laiss tomber mes bras, et, dans l'attitude
d'un homme afflig, mais dcid, qui avait l'air de lui dire: la
faute n'en sera pas  nous, j'ai gard le silence. L'empereur a t
quelques instants sans le rompre, puis il a rpt: Oui, plutt la
guerre.--J'ai conserv la mme attitude. Alors, levant les mains et
les agitant comme je ne le lui avais jamais vu faire, et d'une manire
qui m'a rappel le passage qui termine l'loge de Marc Aurle, il a
cri plutt qu'il n'a dit: Voil l'heure du spectacle. Je dois y
aller, je l'ai promis  l'empereur, on m'attend. Et il s'est loign;
puis la porte ouverte, revenant  moi, il m'a pris le corps de ses
deux mains, et il me l'a serr, en me disant avec une voix qui
n'tait plus la sienne: Adieu, adieu, nous nous reverrons.

  [205] Variante: _meilleure_.

  [206] La charte avait garanti la libert de la presse; mais une loi
  vote en septembre 1814 avait rtabli la censure pour une dure de
  deux ans.

  [207] Variante: il s'y _est_ fait aimer.

Dans toute cette conversation, dont je n'ai pu rendre  Votre Majest
que la partie la plus saillante, la Pologne et la Saxe n'ont pas t
nommes une seule fois, mais seulement indiques par des
circonlocutions. C'est ainsi que l'empereur voulait dsigner la Saxe
en disant: _Ceux qui ont trahi la cause de l'Europe;_  quoi j'ai t
dans le cas de rpondre: Sire, c'est l une question de dates, et,
aprs une lgre pause, j'ai pu ajouter: et l'effet des embarras dans
lesquels on a pu tre jet par les circonstances.

L'empereur, une fois, parla des _allis_. Je relevai cette expression,
comme je l'avais fait  la confrence, et il la mit sur le compte de
l'habitude.

Hier, qui devait tre le jour de la seconde confrence, M. de Mercy me
fut dput par M. de Metternich, pour me dire qu'elle n'aurait pas
lieu.

Un ami de M. de Gentz l'tant all voir dans l'aprs-midi, l'avait
trouv trs occup d'un travail qu'il lui dit tre trs press. Je
crois que c'tait d'une rponse  ma note.

Le soir, chez le prince de Trautmansdorf[208], les plnipotentiaires
me reprochrent de la leur avoir adresse, et surtout de lui avoir
donn, en la signant, un caractre officiel. Je leur dis que comme ils
crivaient et signaient entre eux, j'avais cru qu'il fallait aussi
crire et signer. J'en conclus que ma note ne laissait pas que de les
embarrasser.

  [208] Conseiller d'tat et grand chambellan de l'empereur
  d'Autriche (1749-1817).

Aujourd'hui, M. de Metternich m'a crit qu'il y aurait confrence ce
soir  huit heures, puis il m'a fait dire qu'il n'y en aurait pas,
parce qu'il tait mand chez l'empereur.

Telle est, Sire, la situation prsente des choses.

Votre Majest voit que notre position ici est difficile. Elle peut le
devenir chaque jour davantage. L'empereur Alexandre donne  son
ambition tout son dveloppement. Elle est excite par M. de la Harpe
et le prince Czartoryski. La Prusse espre de grands accroissements.
L'Autriche, pusillanime, n'a qu'une ambition honteuse; mais elle est
complaisante pour tre aide. Et ce ne sont pas l les seules
difficults. Il en est d'autres encore qui naissent des engagements
que les cours autrefois allies ont pris, dans un temps[209] o elles
n'espraient point abattre celui qu'elles ont vu renverser et o elles
se promettaient de faire avec lui une paix qui leur permt de
l'imiter.

  [209] Variante: _un sens_.

Aujourd'hui que Votre Majest, replace sur le trne, y a fait
remonter avec elle la justice, les puissances au profit desquelles ces
engagements ont t pris ne veulent pas y renoncer, et celles qui
regrettent peut-tre d'tre engages ne savent comment se dlier.
C'est, je crois, le cas de l'Angleterre[210]. Les ministres de Votre
Majest pourraient donc rencontrer de tels obstacles qu'ils dussent
renoncer  toute autre esprance qu' celle de sauver l'honneur. Mais
nous n'en sommes pas l.

Je suis...

  [210] Variante: ....._dont le ministre est faible_.

       *       *       *       *       *

N 4 _bis._--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRS, AU MINISTRE DES
AFFAIRES TRANGRES A PARIS.

Vienne, le 8 octobre 1814.

Monsieur le comte,

Dans notre dpche du 4, nous avons eu l'honneur de vous dire que la
logique serre que nous opposons aux quatre puissances qui se
prsentent toujours comme lies entre elles par des arrangements
secrets, les embarrasse beaucoup.

Il est en effet naturel que ces puissances, qui tendent  faire
sanctionner par la France le renversement de tout principe qui fonde
le droit public, et  la fois consentir au dpouillement de la Saxe,
soient singulirement gnes, lorsqu'elles trouvent cette mme France
ne voulant marcher que d'accord avec la justice.

Quelque difficile que ce rle soit  jouer avec des personnes qui
doutent de notre sincrit et qui ne veulent pas tre arrtes par des
principes de raison, tout ce qui nous revient nous confirme qu'il ne
faut pas quitter d'une ligne la route que nous tenons. Nous sentons
qu'elle est la seule qui puisse former une digue  opposer au
dbordement de forces qui menace l'Europe, si on n'y porte une
srieuse attention.

Nous avons l'honneur de vous rendre compte de ce qui a t fait depuis
notre dernire dpche.

Lord Castlereagh a dress un projet de dclaration que le prince de
Metternich a remis le 3 au soir au prince de Talleyrand. (N 1 des
pices jointes.)

Elle n'a t communique que sous la forme d'un projet, mais sa
lecture confirme l'opinion que nous avions conue: que les quatre
grandes puissances allies veulent, conformment  leurs arrangements,
continuer  suivre un systme de convenance arrt pour le cas o
Bonaparte serait rest sur le trne de France, et qu'elles ne comptent
pour rien le rtablissement de la maison de Bourbon, qui change tout
l'tat de l'Europe, et au moyen duquel tout doit rentrer dans
l'ordre.

Au premier coup d'oeil, on voit qu'un grand danger doit rsulter de ce
systme, qu'un quilibre rel et durable devient impossible, et que,
vu la faiblesse du cabinet de Vienne, la France seule ne serait plus
matresse des vnements que prsente l'avenir.

Le prince de Talleyrand a rpondu par une lettre particulire  lord
Castlereagh. Il s'attache  l'ide que le congrs doit tre ouvert, et
que les puissances ne pouvaient que prparer et proposer, mais non
dcider, seules, des matires d'un intrt gnral.

Quoique cette lettre soit plutt sous la forme d'un billet, elle est
cependant rdige de manire  pouvoir un jour, si cela devenait
ncessaire, servir  clairer l'Europe sur la marche que la France a
suivie dans les affaires du congrs. (Voyez n 2.)

Depuis, le prince de Metternich a invit  une seconde confrence.

Le prince de Talleyrand et M. de Labrador y ont t appels, mais on
n'y a pas vu le ministre de Sude, ni celui de Portugal.

Cette confrence n'a rien avanc. On a senti cependant qu'il fallait
instruire les diffrentes puissances des motifs qui retardaient
l'ouverture du congrs.

Le prince de Talleyrand a combattu le projet de lord Castlereagh comme
tant contraire au principe qui constitue le congrs et que l'article
XXXII du trait de Paris nonce formellement[211]. On s'est ensuite
accord pour rdiger de nouveaux projets, et le prince de Talleyrand a
envoy le lendemain,  M. de Metternich, celui qui pouvait servir 
cet usage. (Voyez n 3.)

  [211] ARTICLE XXXII.--Dans le dlai de deux mois, toutes les
  puissances qui ont t engages de part et d'autre dans la prsente
  guerre enverront des plnipotentiaires  Vienne, pour rgler, dans
  un congrs gnral, les arrangements qui doivent complter les
  dispositions du prsent trait.

Ce projet, monsieur le comte, comme vous le jugerez  sa premire
lecture, nonce  la fois:

Le principe qui runit le congrs, les motifs du retard;

Les gards que l'on a pour les droits des puissances;

Et le principe d'aprs lequel chaque plnipotentiaire se voit admis.

D'aprs le principe qu'tablit la dclaration, le roi de Saxe se
trouverait appel et Murat exclu. Cependant l'exclusion de ce dernier
n'offre pas moins de difficults que l'admission du premier, et nous
supposons qu'il existe entre la Russie, l'Angleterre et la Prusse, un
accord sur les points que nos instructions nous prescrivent de ne pas
admettre.

Il plat souvent  M. le prince de Metternich de plaider la cause de
Murat et de menacer des obstacles qu'il prsenterait  la tte de
quatre-vingt mille hommes, si,  la nouvelle de son exclusion, il
marchait sur l'intrieur de l'Italie. Nous faisons sentir que cette
inquitude est sans fondement, et qu'il ne faudrait qu'un dbarquement
de troupes franaises et espagnoles en Sicile, pour finir  jamais
cette comdie royale  laquelle personne ne peut vouloir prendre
part, et qui serait plus dangereuse  l'Autriche qu' la France mme.
Nous voyons  chaque pas que nous faisons que la difficult principale
qui s'oppose  nos succs est celle qui tient au caractre timide des
ministres autrichiens et  l'apathie singulire de la nation; que la
Russie et la Prusse, portant cette conviction dans leurs calculs,
insisteront sur leurs injustes prtentions, et qu'il ne nous restera,
peut-tre, qu' dclarer que, protestant contre de telles violences,
la France n'y prend aucune part. Nous rptons souvent qu'il est
singulier que ce soit l'ambassade de France au congrs, qui se charge
de faire la besogne du ministre autrichien.

Lord Castlereagh manque galement de force et de dignit dans cette
circonstance, et nous nous demandons quelquefois, comment il
justifiera un jour, devant sa nation, l'insouciance qu'il montre pour
les grands principes qui constituent les nations.

Les ministres de Bavire, de Danemark, de Sardaigne, commencent 
murmurer, et on nous a dit qu'ils se concertaient pour faire envers
les grandes puissances une dmarche tendant  demander si le congrs
tait form, et o il devait s'assembler.

C'est nous qui avons insinu cette ide, et nous esprons que la
dmarche aura lieu si les puissances tardent trop  s'expliquer.

Aujourd'hui vers le soir, le prince de Metternich a invit le prince
de Talleyrand  une nouvelle confrence, en le priant d'arriver chez
lui une heure avant la runion gnrale, pour pouvoir traiter de
quelques objets importants.

Le rsultat de cette conversation donne l'espoir que le prince de
Metternich se rapprochera de quelques-unes de nos ides, et qu'il
cherchera  concilier les prtentions des puissances avec les
principes que nous mettons en avant.

Dans la confrence gnrale  laquelle ont assist les ministres de
Portugal et de Sude, on n'a pu s'accorder sur notre projet de
dclaration. Il a t arrt de ne rien prjuger par un principe
inflexible et trop hautement prononc, mais d'ajourner l'ouverture du
congrs au 1er novembre et d'essayer, pendant cet intervalle,
d'avancer les affaires par des communications confidentielles avec les
diffrentes puissances. C'est dans ce sens qu'un projet de dclaration
a t prsent par les autres ministres. Aprs de longs dbats, le
prince de Talleyrand est parvenu  y faire ajouter cette phrase: Que
les propositions  faire au congrs seraient conformes au _droit
public_ et  la juste attente de l'Europe. Les autres ministres ont
essay en vain d'carter ce terme de _droit public_. Les ministres
prussiens s'y sont longtemps refus, et ce n'est qu'aprs deux heures
de dbats que l'insertion a t emporte pour ainsi dire  la pointe
de l'pe. On a vu clairement qu'ils voulaient finir les affaires,
plutt par suite de leur accord, que conformment aux principes de
raison et de justice qui fondent proprement le droit public en Europe.

Nous avons l'honneur de vous adresser copie de cette dclaration qui,
 quelques corrections prs, sera publie telle qu'elle est. (Voyez n
4.)

Nous n'avons pas, comme vous le voyez, monsieur le comte, obtenu une
victoire complte; mais les choses sont intactes, le principe est
maintenu et la dclaration laisse une grande latitude pour mnager
tous les intrts auxquels nous devons veiller.

Le ministre de Bavire a fait, nous dit-on, une protestation formelle,
 l'gard de son exclusion du comit appel  prparer les affaires.

Le prince de Metternich l'a radouci en lui faisant esprer que la
Bavire prsiderait la commission qui aurait  s'occuper des affaires
d'Allemagne, et que, sous ce rapport, elle concourrait  tous les
arrangements gnraux.

Agrez...

       *       *       *       *       *

N 4.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 9 octobre 1814.

SIRE,

Les ministres des quatre cours, embarrasss de ma note du 1er octobre,
et ne trouvant aucun argument pour la combattre, ont pris le parti de
s'en fcher. Cette note, a dit M. de Humboldt, est un brandon jet
parmi nous.--On veut, a dit M. de Nesselrode, nous dsunir; on n'y
parviendra pas; avouant ainsi ouvertement, ce qu'il tait facile de
souponner, qu'ils avaient fait entre eux une ligue pour se rendre
matres de tout et se constituer les arbitres suprmes de l'Europe.
Lord Castlereagh, avec plus de mesure et d'un ton plus doux, m'a dit
que, dans leur intention, la confrence  laquelle ils nous avaient
appels, M. de Labrador et moi, devait tre toute confidentielle, et
que je lui avais t ce caractre en adressant une note, et surtout
une note officielle. J'ai rpondu que c'tait leur faute et non la
mienne; qu'ils m'avaient demand mon opinion, que j'avais d la
donner, et que si je l'avais donne par crit et signe, c'est
qu'ayant vu que, dans leurs confrences entre eux, ils crivaient et
signaient, j'avais d croire qu'il fallait que j'crivisse et que je
signasse.

Cependant, le contenu de ma note ayant transpir, ces messieurs, pour
en amortir l'effet, ont eu recours aux moyens habituels du cabinet de
Berlin. Ils ont rpondu que les principes que je mettais en avant
n'taient qu'un leurre; que nous demandions la rive gauche du Rhin;
que nous avions des vues sur la Belgique, et que nous voulions la
guerre. Cela m'est revenu de toute part. Mais j'ai ordonn  tout ce
qui entoure la lgation de s'expliquer vis--vis de tout le monde avec
tant de simplicit et de candeur et d'une manire si positive, que les
auteurs de ces bruits absurdes ne recueilleront que la honte de les
avoir sems.

Le 3 octobre au soir, M. de Metternich, avec lequel je me trouvais
chez la duchesse de Sagan[212], me remit un nouveau projet de
dclaration, rdig par lord Castlereagh; ce second projet ne
diffrait du premier qu'en ce qu'il tendait  faire considrer ce que
les quatre cours proposaient, comme n'tant qu'une consquence du
premier des articles secrets du trait du 30 mai[213]. Mais, ni le
principe d'o il partait n'tait juste (car lord Castlereagh prtait
videmment  l'une des dispositions de l'article un sens qu'elle n'a
pas et que nous ne saurions admettre); ni, quand le principe et t
juste, la consquence que l'on en tirait n'aurait t lgitime; la
tentative tait donc doublement malheureuse.

  [212] Sagan, ville de Silsie, chef-lieu d'une principaut possde
  autrefois par le clbre Wallenstein. Elle passa ensuite dans la
  famille des Biren, ducs de Courlande. Catherine-Wilhelmine, fille
  de Pierre duc de Courlande, lui succda en 1800 comme duchesse de
  Sagan. C'est elle dont il est ici question. Elle mourut en 1839. Sa
  soeur Pauline lui succda. En 1844, le duch revint  Dorothe,
  troisime fille du duc Pierre de Courlande, qui avait pous Edmond
  duc de Dino, et plus tard de Talleyrand-Prigord, neveu du prince
  de Talleyrand.

  [213] Voici cet article:

  La disposition  faire des territoires auxquels Sa Majest Trs
  Chrtienne renonce par l'article III du trait patent, et les
  rapports desquels doit rsulter un systme d'quilibre rel et
  durable en Europe, _seront rgls au congrs, sur les bases
  arrtes par les puissances allies entre elles_ et d'aprs les
  dispositions gnrales contenues dans les articles suivants, etc.

J'crivis  lord Castlereagh. Je donnai  ma lettre une forme
confidentielle. Je m'attachai  runir toutes les raisons qui
militaient contre le plan propos. (La copie de ma lettre est jointe 
la dpche que j'cris aujourd'hui au dpartement.) Votre Majest
verra que je me suis particulirement attach  faire sentir, avec
toute la politesse possible, que le motif pour lequel on avait propos
ce plan ne m'avait pas chapp. J'ai cru devoir dclarer qu'il m'tait
impossible de concourir  rien de ce qui serait contraire aux
principes, parce que,  moins d'y rester invariablement attachs, nous
ne pouvions reprendre aux yeux des nations de l'Europe le rang et la
considration qui doivent nous appartenir depuis le retour de Votre
Majest, et, parce que, nous en carter, ce serait faire revivre la
Rvolution, qui n'en avait t qu'un long oubli.

J'ai su que lord Castlereagh, quand il reut ma lettre, la fit lire au
ministre de Portugal, qui se trouvait chez lui, et qui lui avoua qu'en
droit nous avions raison; mais en ajoutant qu'il fallait encore savoir
si ce que nous proposions tait praticable, ce qui tait demander, en
autres termes, si les quatre cours pouvaient se dispenser de s'arroger
sur l'Europe un pouvoir que l'Europe ne leur a point donn.

Nous emes, ce jour-l, une confrence o nous ne nous trouvmes
d'abord que deux ou trois, les autres ministres n'arrivant qu' un
quart d'heure les uns des autres. Lord Castlereagh avait apport ma
lettre pour la communiquer. On la fit passer de mains en mains. MM. de
Metternich et de Nesselrode y jetrent  peine un simple coup
d'oeil[214], en hommes  la pntration desquels la seule
inspection[215] d'une pice suffit pour en saisir tout le contenu.
J'avais t prvenu qu'on me demanderait de retirer ma note. M. de
Metternich me fit en effet cette demande. Je rpondis que je ne le
pouvais pas. M. de Labrador dit qu'il tait trop tard, que cela ne
servirait  rien, parce qu'il en avait envoy une copie  sa cour. Il
faudra donc que nous vous rpondions, dit M. de Metternich.--Si vous
le voulez, lui rpondis-je.--Je serais, reprit-il, assez d'avis que
nous rglassions nos affaires tout seuls, entendant par _nous_ les
quatre cours. Je rpondis sans hsiter: Si vous prenez la question de
ce ct, je suis tout  fait votre homme; je suis tout prt; je ne
demande pas mieux.--Comment l'entendez-vous? me dit-il.--D'une manire
trs simple, lui rpondis-je. Je ne prendrai plus part  vos
confrences; je ne serai ici qu'un membre du congrs, et j'attendrai
qu'il s'ouvre. Au lieu de renouveler sa proposition, M. de Metternich
revint par degrs et par divers circuits  des propositions gnrales
sur l'inconvnient qu'aurait l'ouverture actuelle du congrs. M. de
Nesselrode dit sans trop de rflexion que l'empereur Alexandre voulait
partir le 25,  quoi je dus rpondre d'un ton assez indiffrent: J'en
suis fch, car il ne verra pas la fin des affaires.--Comment
assembler le congrs, dit M. de Metternich, quand rien de ce dont on
aura  l'occuper n'est prt?--Eh bien! rpondis-je, pour montrer que
ce n'est point un esprit de difficults qui m'anime, et que je suis
dispos  tout ce qui peut s'accorder avec les principes que je ne
saurais abandonner, puisque rien n'est prt encore pour l'ouverture du
congrs, puisque vous dsirez de l'ajourner, qu'il soit retard de
quinze jours, de trois semaines, j'y consens; mais  deux conditions:
l'une, que vous le convoquerez ds  prsent pour un jour fixe;
l'autre, que vous tablirez dans la note de convocation la rgle
d'aprs laquelle on doit y tre admis.

  [214] Variante: un coup d'oeil.

  [215] Variante: la _simple_ inspection.

J'crivis cette rgle sur un papier, telle  peu prs qu'elle se
trouve dans les instructions que Votre Majest a donnes[216]. Le
papier circula de mains en mains; on fit quelques questions, quelques
objections, mais sans rien rsoudre, et les ministres, qui taient
venus les uns aprs les autres, s'en retournant de mme, la confrence
s'vapora pour ainsi dire plutt qu'elle ne finit.

  [216] Variante: _nous_ a donnes.

Lord Castlereagh, qui tait rest des derniers et avec lequel je
descendais l'escalier, essaya de me ramener  leur opinion, en me
faisait entendre que de certaines affaires qui devaient le plus
intresser ma cour pourraient s'arranger  ma satisfaction. Ce n'est
point, lui dis-je, de tels ou tels objets particuliers qu'il est
maintenant question, mais du droit qui doit servir  les rgler tous.
Si une fois le fil est rompu, comment le renouerons-nous? Nous avons 
rpondre aux voeux[217] de l'Europe. Qu'aurons nous fait pour elle, si
nous n'avons pas remis en honneur les maximes dont l'oubli a caus ses
maux? L'poque prsente est une de celles qui se prsentent  peine
une fois dans le cours[218] de plusieurs sicles. Une plus belle
occasion ne saurait nous tre offerte. Pourquoi ne pas nous mettre
dans une position qui y rponde?--Eh! me dit il avec une sorte
d'embarras, c'est qu'il y a des difficults que vous ne connaissez
pas.--Non, je ne les connais pas, lui rpondis-je du ton d'un homme
qui n'avait aucune curiosit de les connatre. Nous nous sparmes.

  [217] Variante: _au voeu_.

  [218] Variante: _un_ cours.

Je dnai chez le prince Windischgrtz[219]. M. de Gentz y tait. Nous
causmes longtemps sur les points discuts dans les confrences
auxquelles il avait assist. Il parut regretter que je ne fusse point
arriv plus tt  Vienne; il se plaisait  croire que les choses dont
il se portait pour tre mcontent eussent pu prendre une tournure
diffrente. Il finit par m'avouer qu'au fond on sentait que j'avais
raison, mais que l'amour-propre s'en mlait, et qu'aprs s'tre
avancs, il cotait aux mieux intentionns de reculer.

  [219] Alfred prince de Windischgrtz, d'une ancienne et illustre
  famille de Styrie. Il naquit  Bruxelles en 1787, entra dans
  l'arme et devint gnral. Toutefois son nom ne devint clbre
  qu'en 1848. Il commandait alors  Prague, et eut  rprimer une
  insurrection terrible. Il en vint  bout, et fut en rcompense
  nomm feld-marchal. Il s'empara ensuite de Vienne, qui tait
  tombe au pouvoir de l'meute, et fut envoy en Hongrie, galement
  souleve. Mais il choua dans cette dernire tche et fut rappel.
  Il mourut en 1862.

Deux jours se passrent sans confrence. Une fte un jour, une chasse
l'autre, en furent la cause. Dans cet intervalle je fus prsent 
madame la duchesse d'Oldenbourg[220]. Je lui exprimai des regrets de
ce qu'elle n'tait point venue  Paris avec son frre. Elle me
rpondit que ce voyage[221] n'tait que retard; puis elle passa tout
 coup  des questions telles que l'empereur m'en avait faites sur
Votre Majest, sur l'esprit public, sur les finances, sur l'arme,
questions qui m'auraient fort surpris de la part d'une femme de
vingt-deux ans, si elles n'eussent[222] paru contraster davantage avec
sa dmarche, son regard et le son de sa voix. Je rpondis  tout dans
un sens conforme aux choses que nous avons  faire ici, et aux
intrts que nous avons  y dfendre.

  [220] Catherine Paulowna, soeur de l'empereur Alexandre, ne en 1795
  veuve en 1812 de Pierre-Frdric-Georges, grand-duc d'Oldenbourg,
  remarie en 1816 au roi de Wurtemberg.

  [221] Variante: _qu'elle esprait que_ ce voyage.

  [222] Variante: si elles _m'_eussent.

Elle me questionna encore sur le roi d'Espagne, sur son frre, sur son
oncle, parlant d'eux en termes assez peu convenables; et je rpondis
du ton que je crus le plus propre  donner du poids  mon opinion sur
le mrite personnel de ces princes.

M. de Gentz, qui vint chez moi au moment o je rentrais de chez la
duchesse d'Oldenbourg, me dit qu'on l'avait charg de dresser un
projet de convocation du congrs. Le jour prcdent j'en avais fait un
conforme  ce que j'avais propos dans la confrence de la veille, et
je l'avais envoy  M. de Metternich en le priant de le communiquer
aux autres ministres. M. de Gentz m'assura qu'il n'en avait pas
connaissance. Il me dit que dans le sien, il n'tait point question de
la rgle d'admission que j'avais propose, parce que M. de Metternich
craignait qu'en la publiant, on ne pousst  quelque extrmit celui
qui rgne  Naples, son plnipotentiaire se trouvant par l exclu.
Nous discutmes ce point, M. de Gentz et moi, et il se montra
persuad que ce que craignait M. de Metternich n'arriverait pas.

Je m'attendais  une confrence le lendemain. Mais les trois quarts de
la journe s'tant couls sans que j'eusse entendu parler de rien, je
n'y comptais plus, lorsque je reus un billet de M. de Metternich qui
m'annonait qu'il y en aurait une  huit heures, et que si je voulais
venir chez lui un peu auparavant, _il trouverait le moyen de
m'entretenir d'objets trs importants_. (Ce sont les termes de son
billet.) J'tais chez lui  sept heures; sa porte me fut ouverte
sur-le-champ. Il me parla d'abord d'un projet de dclaration qu'il
avait fait rdiger, qui diffrait, me dit-il, un peu du mien, mais qui
s'en rapprochait beaucoup, et dont il esprait que je serais content.
Je le lui demandai; il ne l'avait pas. Probablement, lui dis-je, il
est en communication chez les allis?--Ne parlez plus d'allis[223],
reprit-il, il n'y en a plus.--Il y a ici des gens, _lui dis-je_[224],
qui devraient l'tre en ce sens que, mme sans se concerter, ils
devraient penser de la mme manire et vouloir les mmes choses.
Comment avez-vous le courage de placer la Russie comme une ceinture
tout autour de vos principales et plus importantes possessions, la
Hongrie et la Bohme? Comment pouvez-vous souffrir que le patrimoine
d'un ancien et bon voisin, dans la famille duquel une archiduchesse
est marie, soit donn  votre ennemi naturel[225]? Il est trange
que ce soit nous qui voulions nous y opposer et que ce soit vous qui
ne le vouliez pas!... Il me dit que je n'avais pas de confiance en
lui. Je lui rpondis _en riant_[226], qu'il ne m'avait pas donn
beaucoup de motifs d'en avoir; et je lui rappelai quelques
circonstances o il ne m'avait pas tenu parole: Et puis, ajoutai-je,
comment prendre confiance en un homme qui pour ceux qui sont le plus
disposs  faire leur affaire des siennes est tout mystre? Pour moi,
je n'en fais point et je n'en ai pas besoin: c'est l'avantage de ceux
qui ne ngocient qu'avec des principes. Voil, poursuivis-je, du
papier et des plumes. Voulez-vous crire que la France ne demande
rien, et mme n'accepterait rien? Je suis prt  le signer.--Mais vous
avez, me dit-il, l'affaire de Naples, qui est proprement la vtre. Je
rpondis: Pas plus la mienne que celle de tout le monde. Ce n'est
pour moi qu'une affaire de principe. Je demande que celui qui a droit
d'tre  Naples soit  Naples, et rien de plus. Or c'est ce que tout
le monde doit vouloir comme moi. Qu'on suive les principes, on me
trouvera facile pour tout. Je vais vous dire franchement  quoi je
peux consentir et  quoi je ne consentirai jamais. Je sens que le roi
de Saxe, dans sa position prsente[227], peut tre oblig  des
sacrifices. Je suppose qu'il sera dispos  les faire, parce qu'il est
sage: mais si on veut le dpouiller de tous ses tats, et donner le
royaume de Saxe  la Prusse, je n'y consentirai jamais. Je ne
consentirai jamais  ce que Luxembourg ni Mayence soient non plus
donns  la Prusse. Je ne consentirai pas davantage  ce que la
Russie passe la Vistule, ait en Europe quarante-quatre millions de
sujets et ses frontires  l'Oder. Mais si Luxembourg est donn  la
Hollande, Mayence  la Bavire; si le roi et le royaume de Saxe sont
conservs, et si la Russie ne passe pas la Vistule, je n'aurai point
d'objection  faire pour cette partie de l'Europe[228]. M. de
Metternich m'a pris alors la main en me disant: Nous sommes beaucoup
moins loigns que vous ne pensez. Je vous promets que la Prusse
n'aura ni Luxembourg ni Mayence. Nous ne dsirons[229] pas plus que
vous que la Russie s'agrandisse outre mesure, et, quant  la Saxe,
nous ferons ce qui sera en nous pour en conserver du moins une
partie. Ce n'tait que pour connatre ses dispositions relativement 
ces divers objets que je lui avais parl comme j'avais fait.--Revenant
ensuite  la convocation du congrs, il a insist sur la ncessit de
ne point publier en ce moment la rgle d'admission que j'avais
propose, parce que, disait-il, elle effarouche tout le monde; et que
moi-mme, elle me gne quant  prsent; attendu que Murat, voyant son
plnipotentiaire exclu, croira son affaire dcide, qu'on ne sait ce
que sa tte peut lui faire faire; qu'il est en mesure en Italie, et
que nous ne le sommes pas.

  [223] Variante: Ne parlez _donc_ plus.

  [224] Supprim dans le texte des archives.

  [225] Il s'agit de la Saxe. Le prince Antoine, frre du roi
  Frdric-Auguste, avait pous: 1 Marie-Charlotte-Antoinette,
  fille de l'empereur Lopold morte en 1782; 2 en 1787,
  Marie-Thrse-Josphe, autre fille de l'empereur Lopold, ne en
  1767.

  [226] Supprim dans le texte des archives.

  [227] Variante: dans _la_ position prsente.

  [228] Variante: pour cette partie-_l_.

  [229] Variante: Nous ne _tenons_ pas.

On nous prvint que les ministres taient runis. Nous nous
rendmes[230]  la confrence. M. de Metternich l'ouvrit en annonant
qu'il allait donner lecture de deux projets, l'un rdig par moi,
l'autre qu'il avait fait rdiger. Les Prussiens se dclarrent pour
celui de M. de Metternich, disant qu'il ne prjugeait rien et que le
mien prjugeait beaucoup. M. de Nesselrode fut du mme avis. Le
ministre de Sude, M. de Lwenhielm[231], qui, pour la premire fois,
assistait aux confrences, dit qu'il ne fallait rien prjuger. C'tait
aussi l'opinion de lord Castlereagh, et je savais que c'tait celle de
M. de Metternich. Ce projet se bornait  ajourner l'ouverture du
congrs au 1er novembre et ne disait rien de plus, ce qui a donn lieu
 M. de Palmella, ministre de Portugal, d'observer qu'une seconde
dclaration pour convoquer le congrs serait ncessaire, et l'on en
est convenu. On ne faisait donc qu'ajourner la difficult, sans la
rsoudre. Mais, comme les anciennes prtentions taient abandonnes,
comme il n'tait plus question de faire rgler tout par les huit
puissances en ne laissant au congrs que la facult d'approuver; comme
on ne parlait plus que de prparer par des communications libres et
confidentielles avec les ministres des autres puissances, les
questions sur lesquelles le congrs devrait prononcer, j'ai cru qu'un
acte de complaisance qui ne porterait aucune atteinte aux principes
pourrait tre utile  l'avancement des affaires, et j'ai dclar que
je consentais  l'adoption du projet, mais sous la condition qu'
l'endroit o il tait dit que l'ouverture formelle du congrs serait
ajourne au 1er novembre, on ajouterait: _et sera faite conformment
aux principes du droit public_. A ces mots, il s'est lev un tumulte
dont on ne pourrait que difficilement se faire d'ide. M. de
Hardenberg, debout, les poings sur la table, presque menaant, et
criant comme il est ordinaire  ceux qui sont affligs de la mme
infirmit que lui, profrait ces paroles entrecoupes: Non,
monsieur..., le droit public, c'est inutile. Pourquoi dire que nous
agirons selon le droit public? Cela va sans dire. Je lui rpondis que
si cela allait bien sans le dire, cela irait encore mieux en le
disant. M. de Humboldt criait: Que fait ici le droit public? A quoi
je rpondais[232]: Il fait que vous y tes. Lord Castlereagh me
tirant  l'cart, me demanda si, quand on aurait cd sur ce point 
mes dsirs, je serais ensuite plus facile. Je lui demandai  mon tour
ce qu'en me montrant facile, je pouvais esprer qu'il ferait dans
l'affaire de Naples. Il me promit de me seconder de toute son
influence: J'en parlerai, me dit-il,  Metternich; j'ai le droit
d'avoir un avis sur cette matire.--Vous m'en donnez votre parole
d'honneur, lui dis-je.--Je vous la donne, me rpondit-il.--Et moi,
repartis-je, je vous donne la mienne de n'tre difficile que sur les
principes que je ne saurais abandonner. Cependant, M. de Gentz,
s'tant approch de M. de Metternich, lui reprsenta qu'on ne pouvait
refuser de parler du droit public dans un acte de la nature de celui
dont il s'agissait. M. de Metternich avait auparavant propos de
mettre la chose aux voix, trahissant ainsi l'usage qu'ils auraient
fait de la facult qu'ils avaient voulu se donner, si leur premier
plan et t admis. On finit par consentir  l'addition[233] que je
demandais, mais il y eut une discussion non moins vive pour savoir o
elle serait place; et l'on convint enfin de la placer une phrase
plus haut que celle o j'avais propos qu'on la mt. M. de Gentz ne
put s'empcher de dire dans la confrence mme: Cette soire,
messieurs, appartient  l'histoire du congrs. Ce n'est pas moi qui la
raconterai, parce que mon devoir s'y oppose, mais elle s'y trouvera
certainement. Il m'a dit depuis qu'il n'avait jamais rien vu de
pareil.

  [230] Variante: nous nous _rendions_.

  [231] Gustave de Lwenhielm, n en 1771, tait officier dans
  l'arme sudoise. Il fut aide de camp de Gustave III et plus tard
  de Bernadotte. Il quitta, en 1814, les armes pour la diplomatie,
  fut envoy au congrs de Vienne, et ensuite fut nomm ambassadeur 
  Paris. Il mourut en 1856.

  [232] Variante: _rpondis_.

  [233] Variante: _l'admission_.

 C'est pourquoi je regarde comme heureux d'avoir pu, sans abandonner
 les principes, faire quelque chose qu'on puisse regarder comme un
 acheminement vers la runion du congrs.

 M. de Lwenhielm est ministre de Sude en Russie, et tout Russe. C'est
 vraisemblablement pour cela qu'il a t envoy ici, le prince royal de
 Sude[234] voulant tout ce que veulent les Russes.

  [234] Bernadotte, alors prince royal, plus tard roi de Sude sous
  le nom de Charles XIV.

Les princes qui, autrefois, faisaient partie de la confdration du
Rhin, commencent  se runir pour presser l'ouverture du congrs. Ils
font dj entre eux des projets pour l'organisation de l'Allemagne.

Je suis...

       *       *       *       *       *

N 5 _bis._--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRS, AU MINISTRE DES
AFFAIRES TRANGRES A PARIS.

Vienne, le 12 octobre 1814.

Monsieur le comte,

Nous avons l'honneur de vous adresser un exemplaire imprim de la
dclaration faite au nom des puissances qui ont sign le trait de
Paris. On prtend que nous avons remport une victoire pour y avoir
fait introduire le mot de _droit public_. Cette opinion doit vous
donner la mesure de l'esprit qui anime le congrs.

Il se peut que l'ajournement inquite les esprits; il est sr d'un
autre ct qu'on ne rend point encore assez de justice aux principes
qui guident le roi dans ses relations politiques. Depuis vingt ans,
l'Europe a t habitue  n'apprcier que la force et  craindre ses
abus. Personne ne se livre encore  l'espoir et  la conviction qu'une
grande puissance veuille tre modre.

Il nous a donc paru utile que la publication de cette pice, la
premire qui rsulte des travaux politiques du congrs, soit
accompagne de quelques observations qui mettent l'action de la France
et son influence actuelle dans son vrai jour.

Nous avons l'honneur, monsieur le comte, de vous adresser celles que
nous croyons pouvoir servir au _Moniteur_, et dont l'esprit peut
donner la direction  quelques autres articles des journaux.

Nous avons l'espoir que l'Autriche appuiera la rsistance que nous
opposons dans toutes les circonstances  la cupidit que manifestent
la Russie et la Prusse, et nous mesurerons la force de notre langage
au degr de confiance que nous prendrons dans l'nergie de cette
puissance.

Nous croyons tre srs qu'elle ne s'est pas engage  sanctionner la
destruction de la Saxe, et il sera dj utile que le cabinet de Vienne
concoure avec nous pour protester contre une pareille violence. Nous
observons gnralement que la Russie inquite l'Allemagne, et que,
sans l'appui de la Prusse, son systme fdratif manquerait de bases.

Nous avons eu occasion de parler des dotations et nous cherchons 
sauver autant d'intrts particuliers que cela nous est possible. Mais
cette affaire est place sous l'influence de l'alliance contracte par
les allis  Chaumont. Une puissance parat avoir donn la parole 
l'autre de ne rien accorder, et on rpond que le principe ne peut plus
tre attaqu.

Vous sentez, monsieur le comte, que tant que nous aurons  ngocier
avec des puissances qui prennent le caractre de coaliss, on ne peut
mme pas faire valoir le principe que les domaines donns dans les
pays qui taient cds par les traits doivent tre laisss aux
donataires. Cela n'empche pourtant pas qu'en toute occasion nous ne
cherchions  mnager les intrts particuliers auxquels nous croyons
pouvoir donner quelque appui.

L'empereur de Russie a parl hier  l'ambassadeur d'Angleterre, lord
Stewart[235], du rtablissement de la Pologne, en indiquant qu'il
voulait faire nommer roi un de ses frres. Bientt cette question
devra tre aborde. Nous pensons que l'empereur de Russie n'a point
encore d'ides bien fixes  ce sujet, et qu'il tte les moyens qui
peuvent le rendre matre de ce pays.

Agrez...

 [235] Charles William Stewart, comte Vane, et plus tard marquis de
 Londonderry, aprs la mort de son frre lord Castlereagh, n en
 1778  Dublin. Il entra  l'arme et tait colonel en 1803,
 lorsqu'il fut nomm sous-secrtaire d'tat au ministre de la
 guerre. Il servit ensuite en Espagne comme brigadier-gnral. En
 1815, il fut nomm ambassadeur  Vienne et plnipotentiaire au
 congrs. Il se retira en 1819, et n'occupa plus de fonctions
 publiques jusqu' sa mort (1854).

       *       *       *       *       *

N 5.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 13 octobre 1814.

Sire,

J'ai envoy, dans la dpche adresse au dpartement, la dclaration
telle qu'elle a t publie hier matin[236]. Elle ajourne l'ouverture
du congrs au 1er novembre. Il y a t fait quelques changements, mais
d'expressions seulement, sur lesquels les ministres se sont entendus
sans se runir, et par l'intermdiaire de M. de Gentz. Nous n'avons
point eu de confrences depuis le 8, ni, par consquent, de ces
discussions dont je crains bien d'avoir fatigu Votre Majest dans mes
deux dernires lettres.

  [236] Variante: _ce_ matin.

Le ministre de Prusse  Londres, le vieux Jacobi Kloest[237] a t
appel ici au secours de M. de Humboldt. C'est un des aigles de la
diplomatie prussienne. Il m'est venu voir; c'est une ancienne
connaissance. La conversation l'a men promptement  me parler des
grandes difficults qui se prsentaient, et dont la plus grande, selon
lui, venait de l'empereur Alexandre, qui voulait avoir le duch de
Varsovie. Je lui dis que si l'empereur Alexandre voulait avoir le
duch, il se prsenterait probablement avec une cession du roi de
Saxe, et qu'alors on verrait. Pourquoi du roi de Saxe, reprit-il tout
tonn.--C'est, rpondis-je, que le duch lui appartient en vertu des
cessions que vous et l'Autriche lui avez faites, et de traits que
vous, l'Autriche et la Russie avez signs. Alors, de l'air d'un
homme qui vient de faire une dcouverte et  qui l'on rvle une chose
tout  fait inattendue: C'est parbleu vrai, dit-il, le duch lui
appartient. Du moins, M. de Jacobi n'est pas de ceux qui croient que
la souverainet se perd et s'acquiert par le seul fait de la conqute.

  [237] Le baron de Jacobi Kloest, diplomate prussien, n en 1745,
  ambassadeur de Prusse  Vienne en 1790, puis  Londres (1792), o
  il resta jusqu'en 1816. En 1799, il reprsenta la Prusse au congrs
  de Rastadt et prit hautement la dfense des plnipotentiaires
  franais assassins par les hussards autrichiens. Il mourut en
  1817.

J'ai lieu de croire que nous obtiendrons pour le roi d'trurie Parme,
Plaisance et Guastalla; mais, dans ce cas, il ne faut plus penser  la
Toscane,  laquelle cependant il aurait des droits. L'empereur
d'Autriche a dj fait pressentir  l'archiduchesse Marie-Louise qu'il
avait peu d'espoir de lui conserver Parme.

On demande souvent autour de moi, et lord Castlereagh m'en a parl
directement, si le trait du 11 avril[238] reoit son excution. Le
silence du budget  cet gard a t remarqu par l'empereur de Russie.
M. de Metternich dit que l'Autriche ne peut tre tenue d'acquitter ce
qui est affect sur le Mont de Milan[239], si la France n'excute
point les clauses du trait qui sont  sa charge. En tout, cette
affaire se reproduit sous diffrentes formes, et presque toujours
d'une manire dsagrable. Quelque pnible qu'il soit d'arrter son
esprit sur ce genre d'affaires, je ne puis m'empcher de dire  Votre
Majest qu'il est  dsirer que quelque chose soit fait  cet gard.
Une lettre de M. de Jaucourt qui, par ordre de Votre Majest, me
l'apprendrait, serait certainement d'un bon effet.

  [238] Le trait du 11 avril 1814, sign entre la Prusse, l'Autriche
  et la Russie, avec accession de l'Angleterre, d'une part, et
  Napolon, de l'autre, avait pour but de dterminer la situation de
  l'empereur et de sa famille (voir t. II, p. 166). On se rappelle
  qu'une dotation de deux millions cinq cent mille francs lui tait
  promise.

  [239] Banque d'tat cre  Milan par Napolon sous le nom de Mont
  Napolon. L'empereur et les membres de sa famille y avaient des
  fonds dposs, et l'Autriche, d'aprs l'article XIII du trait du
  11 avril, s'tait engage  en payer les arrrages.

On montre ici une intention assez arrte d'loigner Bonaparte de
l'le d'Elbe. Personne n'a encore d'ide fixe sur le lieu o on
pourrait le mettre. J'ai propos l'une des Aores. C'est  cinq cents
lieues d'aucune terre. Lord Castlereagh ne parat pas loign de
croire que les Portugais pourraient tre amens  se prter  cet
arrangement; mais, dans cette discussion, la question d'argent
reparatra. Le fils de Bonaparte n'est plus trait maintenant comme
dans les premiers temps de son arrive  Vienne. On y met moins
d'appareil et plus de simplicit. On lui a t le grand cordon de la
Lgion d'honneur et on y substitue[240] celui de Saint-tienne.

  [240] Variante: on y _a substitu_.

L'empereur Alexandre ne parle, suivant son usage, que des ides
librales. Je ne sais si ce sont elles qui lui ont persuad que, pour
faire sa cour  ses htes, il devait aller  Wagram contempler le
thtre de leur dfaite. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il a fait
chercher par M. de Czernicheff des officiers qui, ayant assist 
cette bataille, pussent lui faire connatre les positions et les
mouvements des deux armes qu'il se plat  tudier sur le terrain. On
a rpondu avant-hier  l'archiduc Jean[241], qui demandait o tait
l'empereur: Monseigneur, il est  Wagram. Il parat qu'il doit
aller d'ici peu de jours  Pesth, o il a demand un bal pour le
19[242]. Son projet est d'y paratre en habit hongrois. Avant ou aprs
le bal, il doit aller pleurer sur le tombeau de sa soeur[243]. A cette
crmonie doivent se trouver une foule de Grecs qu'il a fait prvenir
d'avance et qui s'empresseront srement de venir voir le seul monarque
qui soit de leur rite. Je ne sais jusqu' quel point tout cela plat 
cette cour-ci, mais je doute que cela lui plaise beaucoup.

  [241] L'archiduc Jean tait le septime fils de l'empereur Lopold.
  N en 1782, il commandait en chef l'arme autrichienne 
  Hohenlinden. En 1801, il devint directeur gnral des
  fortifications. Il eut galement des commandements importants en
  1805 et en 1809. Tomb on disgrce, il ne joua aucun rle militaire
  dans les dernires luttes de 1813 et 1814, et vcut  l'cart
  jusqu'en 1848. Le parlement runi  Francfort le nomma alors
  vicaire de l'empire d'Allemagne. En mme temps l'empereur l'avait
  dsign comme lieutenant gnral en Autriche. Il gouverna quelque
  temps en qualit de vicaire de l'empire, mais les vnements qui
  survinrent le forcrent  se retirer. Il mourut en 1859.

  [242] Variante: il _y a_ demand.

  [243] La grande-duchesse Alexandra Paulowna, ne en 1783, marie en
  1799  l'archiduc Joseph-Antoine, frre de l'empereur Franois,
  palatin du royaume de Hongrie, morte en 1801.

Lord Stewart, frre de lord Castlereagh et ambassadeur prs de la cour
de Vienne, est arriv depuis quelques jours. Il a t prsent 
l'empereur Alexandre qui lui a dit,  ce qu'il m'a racont: Nous
allons faire une belle et grande chose: relever la Pologne[244] en lui
donnant pour roi un de mes frres ou le mari de ma soeur[245] (la
duchesse d'Oldenbourg). Lord Stewart lui a dit franchement: Je ne
vois pas l d'indpendance pour la Pologne, et je ne crois pas que
l'Angleterre, quoique moins intresse que les autres puissances,
puisse s'accommoder de cet arrangement.

  [244] Variante: _nous allons_ relever.

  [245] Il y a ici une erreur. Le prince Pierre-Frdric-Georges, duc
  d'Oldenbourg, mari  la grande-duchesse Catherine, soeur
  d'Alexandre, tait mort en 1812.

Ou je me trompe beaucoup, ou l'union entre les quatre cours est plus
apparente que relle, et tient uniquement  cette circonstance que les
unes ne veulent pas nous supposer les moyens d'agir, et que les
autres ne croient pas que nous en ayons la volont. Ceux qui nous
savent contraires  leurs prtentions pensent que nous n'avons que des
raisonnements  leur opposer. L'empereur Alexandre disait, il y a peu
de jours: Talleyrand fait ici le ministre de Louis XIV. M. de
Humboldt, cherchant  sduire en mme temps qu' intimider M. de
Schulenburg, ministre de Saxe, lui disait: Le ministre de France se
prsente ici avec des paroles assez nobles; mais, ou elles cachent une
arrire pense, ou il n'y a rien derrire pour les soutenir. Malheur
donc  ceux qui voudraient y croire.

Le moyen de faire tomber tous ces propos et de faire cesser toutes les
irrsolutions serait que Votre Majest, dans une dclaration qu'elle
adresserait  ses peuples, aprs avoir fait connatre les principes
qu'elle nous a ordonn de suivre et sa ferme rsolution de ne s'en
carter jamais, laisst seulement entrevoir que la cause juste ne
resterait pas sans appui. Une telle dclaration, comme je la conois
et comme j'en soumettrais[246] le projet  Votre Majest, ne mnerait
pas  la guerre, que personne ne veut; mais elle porterait ceux qui
ont des prtentions,  les modrer, et donnerait aux autres le courage
de dfendre leurs intrts et ceux de l'Europe. Mais, comme cette
dclaration serait dans ce moment prmature, je demande  Votre
Majest la permission de lui en reparler plus tard, si les
circonstances ultrieures me paraissent l'exiger.

  [246] Variante: comme j'en _soumettrai_.

Notre langage commence  faire impression. Je regrette fort qu'un
accident qu'a prouv M. de Munster l'ait empch de se trouver prs
de lord Castlereagh, qui a bien besoin de soutien. Il sera,  ce
qu'on nous fait esprer, d'ici  deux jours en tat de prendre part
aux affaires.

Je suis...

       *       *       *       *       *

N 2 _ter_--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, ce 14 octobre 1814.

Mon cousin,

J'ai reu vos dpches du 29 septembre et du 4 octobre. (Il serait bon
 l'avenir de les numroter comme je fais pour celle-ci; par
consquent, celles dont j'accuse[247] la rception devront porter les
numros 2 et 3.)

  [247] Variante: dont j'accuse _ici_.

Je commence par vous dire avec une vritable satisfaction que je suis
parfaitement content de l'attitude que vous avez prise et du langage
que vous avez tenu, tant vis--vis des plnipotentiaires, que dans
votre pnible confrence avec l'empereur de Russie. Vous savez, sans
doute, qu'il a mand le gnral Pozzo di Borgo. Dieu veuille que cet
esprit sage ramne son souverain  des vues plus senses; mais c'est
dans l'hypothse contraire qu'il faut raisonner.

Empcher le succs des projets ambitieux de la Russie et de la Prusse
est le but auquel nous devons tendre. Buonaparte[248] et peut-tre pu
y russir  lui tout seul; mais il avait des moyens qui ne sont et ne
seront jamais les miens; il me faut donc de l'aide. Les petits tats
ne sauraient m'en offrir une suffisante,  eux seuls s'entend; il me
faudrait donc celle au moins d'une grande puissance. Nous aurions
l'Autriche et l'Angleterre, si elles entendaient bien leurs intrts;
mais je crains qu'elles ne soient dj lies; je crains
particulirement un systme qui prvaut chez beaucoup d'Anglais, et
dont le duc de Wellington semble lui-mme imbu, de sparer entirement
les intrts de la Grande-Bretagne de ceux du Hanovre. Alors, je ne
puis pas employer la force pour faire triompher le bon droit, mais je
puis toujours refuser d'tre garant de l'iniquit; nous verrons si
pour cela on osera m'attaquer.

  [248] Variante: _Pozzo di Borgo_ et peut-tre pu russir.

Ce que je dis ici ne regarde que la Pologne et la Saxe; car pour
Naples, je m'en tiendrai toujours  la parfaite rponse que vous avez
faite  M. de Humboldt[249].

  [249] Voir la lettre de M. de Talleyrand du 4 octobre, p. 323.

Je mets les choses au pis[250], parce que je trouve que c'est la vraie
faon[251] de raisonner; mais j'espre beaucoup mieux de votre adresse
et de votre fermet. Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous ait, mon
cousin, en sa sainte et digne garde.

LOUIS.

  [250] Variante: au _pire_.

  [251] Variante: que c'est _l_ la vraie faon.

       *       *       *       *       *

N 6 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRS, AU MINISTRE DES
AFFAIRES TRANGRES A PARIS.

Vienne, le 16 octobre 1814.

Monsieur le comte,

Depuis notre dernire dpche du 12, aucune confrence n'a eu lieu et
tout le mouvement du congrs se rduit  quelques dmarches entre les
puissances et  des intrigues trs subalternes qui servent cependant 
faire connatre la situation des esprits, l'exaltation des uns, la
cupidit des autres, l'garement de tous.

Les grandes difficults qui s'opposent  la marche des affaires
tiennent  l'ide conue par l'empereur de Russie de vouloir rtablir
le simulacre d'une Pologne, sous l'influence russe, et d'agrandir la
Prusse par la Saxe. Ce prince, on ose le dire, n'a aucune ide saine 
cet gard et confond  la fois des principes de justice et les
conceptions les plus violentes.

Lord Castlereagh, chez lequel il s'est rendu pour lui insinuer ses
projets  l'gard de la Pologne, les a combattus. Il lui a mme remis
un mmoire raisonn dans lequel il place la question telle que nous la
concevons. Il lui dmontre que la situation de l'Europe exige ou le
rtablissement de l'ancienne Pologne, ou que cette source de troubles
et de prtentions soit  jamais carte des discussions en Europe.

Lord Castlereagh a fait lire son mmoire  M. le prince de Talleyrand
et  M. le prince de Metternich, et il seconde sous ce rapport les
vritables intrts de l'Europe. Mais, tout en combattant les vues
exagres, il ne conclut rien et parat mme viter de conclure. Sous
le rapport du roi de Saxe, dont le sort n'est pas discut, lord
Castlereagh continue  se livrer  l'ide la plus fausse, et, domin
par la pense que ce qu'il appelle la trahison du roi de Saxe
servirait d'exemple  l'Allemagne et  l'Europe, il s'intresse fort
peu  la conservation de cette dynastie et du pays, et il abandonne 
cet gard tous les principes. Les consquences qu'entranerait cette
mesure sont trop graves pour que la France puisse y consentir, et nous
esprons que l'Autriche finira par ouvrir les yeux sur ce que lui
dictent l'honneur et son propre intrt. Nous avons  ce sujet
quelques donnes qui nous font croire que nos dmarches seront
secondes par le cabinet de Vienne; mais elles ne le seront que
lorsque la confiance de ce cabinet dans les dispositions de la France
sera entire.

L'Autriche est lie envers la Prusse par l'engagement qu'on a pris
avec cette dernire puissance de lui procurer une population de dix
millions d'habitants; mais rien n'est stipul  l'gard de la Saxe, et
l'Autriche voudrait la sauver.

Le prince de Metternich, quoique guid par une politique timide et
incertaine, juge cependant assez bien l'opinion de son pays et les
intrts de sa monarchie pour sentir que les tats de l'Autriche,
cerns par la Prusse, la Russie et une Pologne toute dans les mains de
la dernire, seraient constamment menacs, et que la France seule peut
l'aider dans cet embarras. La Bavire lui ayant offert des secours, le
prince de Metternich a fait sonder le marchal de Wrde[252] sur
l'intention de son gouvernement d'entrer dans un concert militaire
avec l'Autriche et la France, pour empcher l'excution des projets
sur la Pologne et la Saxe. Le marchal de Wrde a rpondu
affirmativement.

  [252] Charles-Philippe, prince de Wrde, n  Heidelberg en 1767,
  fut de 1805  1813  la tte des troupes bavaroises auxiliaires de
  la France, et fut nomm par Napolon comte de l'empire. Il fit
  dfection en 1813, mais fut cras  Hanau. Aprs la campagne de
  France, il devint feld-marchal. Il reprsentait la Bavire au
  congrs de Vienne. Il mourut en 1838.

D'un autre ct, le prince de Metternich conserve de la dfiance, non
seulement  l'gard de la volont du roi pour seconder efficacement le
systme de la conservation de la Saxe, mais encore sur les moyens qui
seraient  sa disposition. Cela nous a t confirm par le propos d'un
homme attach au prince de Metternich, qui, s'expliquant avec le duc
de Dalberg, lui dit: Vous nous paraissez comme des chiens qui aboient
fort habilement, mais qui ne mordent pas, et nous ne voulons pas
mordre seuls. Le mme individu lui disait aussi que, si on tait sr
de la fermet de la France, le langage de l'Autriche pourrait devenir
plus fort et la Russie ne hasarderait pas la guerre. Mais elle
persiste dans ses plans parce qu'elle n'admet pas la possibilit que
l'Autriche et la France combinent une rsistance arme contre les
projets soutenus par la Russie et la Prusse  la fois. Le duc de
Dalberg lui rpondit que le roi de France ne sanctionnerait jamais un
oubli de toute morale publique, tel que le prsenterait
l'anantissement de la Saxe, et qu'il n'avait pas t le dernier 
ordonner  ses plnipotentiaires de se prononcer en faveur de ce que
dictaient l'honneur et les grands principes de l'ordre public.

L'empereur de Russie n'a fait connatre depuis trois jours aucune
dcision; il essaye, avant de prononcer son dernier mot, de gagner les
ministres anglais et autrichiens.

Il se peut qu'il insiste sur le rtablissement de la Pologne, conu 
sa manire, ou, qu'en y renonant, il veuille faire valoir ce
sacrifice au del de ce qui peut tre admis par les autres puissances.
Les rapports deviendraient alors difficiles, et il faudrait tre prt
 tous les vnements qui pourraient en rsulter. Peut-tre que
l'Autriche aborderait la question d'une ligue forme par les
puissances du midi contre le nord, et il faudrait tre en mesure d'y
rpondre.

Nous pensons que la dignit du roi, les intrts de la France et la
force de l'opinion exigeraient que le roi ne se refust point 
concourir  la dfense des grands principes qui constituent l'ordre en
Europe, et il serait bon et utile qu'il voult donner les
autorisations ncessaires pour arrter, si cela devenait urgent, un
accord militaire en opposition avec les projets de la Russie et de la
Prusse.

Nous pensons que lorsque la Russie mme serait en tat de lever le
bouclier, la Prusse ne voudrait pas se compromettre, et la fermet de
la France, seconde par l'Autriche comprenant bien son intrt,
sauverait l'Europe sans troubler la paix.

Il y a une autre considration qui nous dtermine  engager le roi 
refuser sa sanction et  faire offrir des secours efficaces pour
empcher l'anantissement de la maison de Saxe et la runion de ce
pays  la Prusse. Cette considration est puise dans l'esprit
rvolutionnaire que nous observons en Allemagne et qui porte un
caractre tout particulier.

Ici, ce n'est point la lutte du tiers tat avec les classes
privilgies, qui fait natre la fermentation. Ce sont les prtentions
et l'amour-propre d'une noblesse militaire et autrefois trs
indpendante, qui, prparant le foyer et les lments d'une
rvolution, prfrerait obtenir une existence dans un grand tat et ne
pas appartenir  des pays morcels et  des souverains qu'elle regarde
comme ses gaux.

A la tte de ce parti se trouvent tous les princes et nobles
mdiatiss; ils cherchent  fondre l'Allemagne en une seule monarchie,
pour y entrer dans le rle d'une grande reprsentation aristocratique.
La Prusse, qui a fort habilement flatt tout ce parti, l'a rattach 
son char, en lui faisant esprer une partie des anciens privilges
dont il jouissait.

On peut donc tre persuad que si la Prusse parvenait  runir la Saxe
et  s'approprier de ct et d'autre des territoires isols, elle
formerait, en peu d'annes, une monarchie militaire fort dangereuse
pour ses voisins; et rien, dans cette supposition, ne la servirait
mieux que ce grand nombre de ttes exaltes qui, sous le prtexte de
chercher une patrie, la creraient par les plus funestes
bouleversements.

Il est du plus grand intrt d'empcher ces projets et de seconder
l'Autriche pour pouvoir s'y opposer avec succs. Cette dtermination
de la part du roi aidera encore  faire rompre  l'Autriche,  la
Bavire, les liens qui les tiennent attaches  la coalition, et cette
considration est bien importante dans la situation actuelle de la
France.

A l'occasion de la demande que le prince de Metternich a fait faire au
marchal de Wrde: si la Bavire serait dispose  se liguer avec la
France et l'Autriche, il a t question de la situation militaire des
deux partis, et on est tomb d'accord que la position militaire des
puissances du midi avait un grand avantage sur celle du nord, et
qu'une opration offensive, faite par les dbouchs de la Franconie
sur l'Elbe, couperait les armes prussiennes de leur corps sur le Rhin
et d'une grande partie de leurs ressources.

L'Autriche a tmoign de l'inquitude sur les armes napolitaines et
l'agitation de l'Italie, o elle craint que Bonaparte ne prpare
quelque soulvement.

Murat avait fait proposer une alliance  la Bavire qui l'a refuse;
mais, si les vnements devaient conduire  la guerre, il faudrait
ncessairement porter un corps d'arme en Sicile pour occuper Murat.
L'Espagne devant concourir  cette opration, le corps franais
n'aurait pas besoin d'tre considrable.

L'Autriche a, dans ce moment, prs de trois cent mille hommes sous
les armes; et, d'aprs des donnes assez certaines, ces forces sont
distribues comme il suit:

    Quatre-vingt mille hommes en Bohme;
    Quatre-vingt-dix mille hommes en Moravie et en Hongrie;
    Trente-six mille hommes en Gallicie;
    Vingt mille hommes en Transylvanie;
    Trente mille hommes en Autriche;
    Cinquante mille hommes en Italie.

La Russie peut avoir autant de monde. En voici la distribution:

    Cinquante mille hommes dans le Holstein;
    Quatre-vingt mille hommes en Saxe;
    Cent cinquante mille hommes en Pologne.

La Prusse, cent cinquante mille hommes, dont cinquante mille sur le
bas Rhin, dans le nombre desquels il faut compter quinze mille Saxons.
Leur chef, le gnral Thielmann[253], a pris parti contre ses anciens
souverains et leur serait infidle. On ne doit pas compter sur lui.

  [253] Jean-Adolphe, baron de Thielmann, n  Dresde en 1765, prit,
  bien que Saxon, du service dans l'arme prussienne, fit contre la
  France les campagnes de 1792  1795, ainsi que celle de 1806. Nomm
  gnral en 1809, il rentra au service de la Saxe et commanda la
  cavalerie saxonne durant la campagne de Russie. En 1813, il passa
  dans les rangs des allis et se mit  la tte d'un corps de
  partisans. En 1815, il reprit du service en Prusse et commandait
  une division prussienne  Ligny. Il mourut en 1824.

Ce qui semblerait prouver que l'empereur de Russie ne croit pas
pouvoir terminer les affaires cette anne, c'est qu'il a retard la
ratification du trait avec le Danemark et la Sude[254], dont il
doit tre garant et qu'il n'a point donn d'ordres pour retirer son
arme qui occupe et dvore le Holstein. Le roi de Danemark n'a pu rien
obtenir  cet gard.

Agrez...

  [254] Trait de paix entre la Russie et le Danemark, sign 
  Hanovre le 8 fvrier 1814. L'article VI de ce trait dcidait que
  les troupes russes ne pourraient frapper le Holstein d'aucune
  contribution.

       *       *       *       *       *

N 6.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 17 octobre 1814.

SIRE,

J'ai reu la lettre dont Votre Majest a daign m'honorer. Je suis
heureux de trouver que la ligne de conduite que j'ai suivie s'accorde
avec les intentions que Votre Majest veut bien m'exprimer. Je mettrai
tous mes soins  ne m'en carter jamais.

J'ai  rendre compte  Votre Majest de la situation des choses depuis
ma dernire lettre.

Lord Castlereagh, voulant faire une nouvelle tentative sur l'esprit de
l'empereur Alexandre pour lui faire abandonner ses ides de Pologne
qui drangent tout et mnent  tout bouleverser, lui avait demand une
audience. L'empereur a voulu y mettre une sorte de mystre et lui a
fait l'honneur de se rendre chez lui; et sachant bien de quel sujet
lord Castlereagh avait  l'entretenir, il est de lui-mme entr en
matire, en se plaignant de l'opposition qu'il trouvait  ses vues. Il
ne comprenait pas, il ne comprendrait jamais que la France et
l'Angleterre pussent tre opposes au rtablissement d'un royaume de
Pologne[255]. Ce rtablissement, disait-il, serait une rparation
faite  la morale publique que le partage avait outrage, une sorte
d'expiation. A la vrit, il ne s'agissait pas de rtablir la Pologne
entire; mais rien n'empcherait que cela se ft[256] un jour, si
l'Europe le dsirait. Pour le moment la chose serait prmature; le
pays lui-mme avait besoin d'y tre prpar; il ne pouvait l'tre
mieux que par le rtablissement en royaume d'une partie seulement de
la Pologne,  laquelle on donnerait des institutions propres  y faire
germer et fructifier tous les principes de la civilisation, qui se
rpandraient ensuite dans la masse entire, lorsqu'il aurait t jug
convenable de la runir. L'excution de son plan ne devait coter de
sacrifices qu' lui, puisque le nouveau royaume ne serait form que de
parties de la Pologne sur lesquelles la conqute lui donnait
d'incontestables droits, et auxquelles il ajouterait encore celles
qu'il avait acquises antrieurement  la dernire guerre et depuis le
partage (Byalistock et Tarnopol). Personne n'avait donc  se plaindre
de ce qu'il voulait[257] faire ces sacrifices; il les ferait avec
plaisir, par principe de conscience, pour consoler une nation
malheureuse, pour avancer la civilisation; il attachait  cela son
honneur et sa gloire. Lord Castlereagh, qui avait ses raisonnements
prpars, les a dduits dans une conversation qui a t fort longue,
mais sans persuader ni convaincre l'empereur Alexandre, lequel s'est
retir en laissant lord Castlereagh fort peu satisfait de ses
dispositions; mais comme il ne se tenait point pour battu, il a mis
ses raisons par crit, et, le soir mme, il les a prsentes 
l'empereur sous le titre de _memorandum_.

  [255] Variante: _du_ royaume de Pologne.

  [256] Variante: que cela _ne_ se ft.

  [257] Variante: de ce qu'il _voult_.

Aprs m'avoir donn, dans une conversation fort longue, les dtails
qui prcdent, lord Castlereagh m'a fait lire cette pice, ce dont,
pour le dire en passant, M. de Metternich qui l'a su a tmoign une
surprise qu'il n'aurait pas montre s'il n'tait pas en gnral
convenu entre les ministres des quatre cours de ne point communiquer 
d'autres ce qu'ils font entre eux.

Le _memorandum_ commence par citer les articles des traits conclus en
1813 par les allis, lesquels portent que: _la Pologne restera
partage entre les trois puissances dans des proportions dont elles
conviendront  l'amiable; et sans que la France puisse s'en mler._
(Lord Castlereagh s'est ht de me dire qu'il s'agissait de la France
de 1813, et non de la France d'aujourd'hui.) Il rapporte ensuite
textuellement des discours tenus, des promesses faites, des assurances
donnes par l'empereur Alexandre  diverses poques, en divers lieux,
et notamment  Paris, et qui sont en opposition avec le plan qu'il
poursuit maintenant.

A cela succde un expos des services rendus par l'Angleterre 
l'empereur Alexandre.

Pour lui assurer la possession tranquille de la Finlande, elle a
concouru[258]  faire passer la Norvge sous la domination de la
Sude[259], faisant en cela le sacrifice de son propre penchant, et
peut-tre mme de ses intrts. Par sa mdiation elle lui a fait
obtenir de la Porte ottomane des cessions et d'autres avantages[260];
et de la Perse, la cession d'un territoire assez considrable[261].
Elle se croit donc en droit de parler  l'empereur Alexandre avec plus
de franchise que les autres puissances, qui n'ont point t dans le
cas de lui rendre les mmes services.

  [258] Variante: elle a _commenc_.

  [259] La Norvge, avant 1814, appartenait au Danemark. Or, le
  Danemark avait conclu en 1813 une alliance avec Napolon, au lieu
  que la Sude avait pris le parti des allis, et avait sign avec
  l'Angleterre un trait de subside (3 mars 1813). La Sude envahit
  la Norvge. Le trait du 14 aot 1814 suspendit les hostilits, et
  le 4 novembre suivant, la dite norvgienne proclama le roi de
  Sude, roi de Norvge.

  [260] Paix de Bucharest en 1812, par laquelle la Turquie cdait 
  la Russie la Bessarabie et une partie de la Moldavie, et
  reconnaissait le protectorat russe sur la Valachie.

  [261] Trait de paix entre la Russie et la Perse (12 octobre 1813).

De l, passant  l'examen du plan actuel de l'empereur, lord
Castlereagh dclare que le rtablissement de la Pologne entire en un
tat compltement indpendant obtiendrait l'assentiment de tout le
monde; mais que crer un royaume avec le quart de la Pologne, ce
serait crer des regrets pour les trois autres quarts et de justes
inquitudes pour ceux qui en possdent une partie quelconque, et qui,
du moment o il existerait un royaume de Pologne, ne pourraient plus
compter un seul instant sur la fidlit de leurs sujets; qu'ainsi, au
lieu d'un foyer de civilisation, on n'aurait tabli qu'un foyer
d'insurrections et de troubles, quand le repos est le voeu comme il est
le besoin de tous. En convenant que la conqute a donn des droits 
l'empereur, il soutient que ces droits ont pour limites le point qu'il
ne saurait dpasser sans nuire  la scurit de ses voisins. Il le
conjure par tout ce qu'il a de cher, par son humanit, par sa gloire,
de ne point vouloir aller au del, et il finit par lui dire qu'il le
prie d'autant plus instamment de peser toutes les rflexions qu'il lui
soumet, que, dans le cas o il persisterait dans ses vues,
l'Angleterre aurait le regret de n'y pouvoir donner son consentement.

L'empereur Alexandre n'a point encore rpondu.

Autant lord Castlereagh est bien dans la question de la Pologne,
autant il est mal dans celle de la Saxe. Il ne parle que de trahison,
de la ncessit d'un exemple. Les principes ne paraissent[262] pas
tre son ct fort. Le comte de Munster, dont la sant est meilleure,
a essay de le convaincre que de la conservation de la Saxe dpendait
l'quilibre, et mme, peut-tre, l'existence de l'Allemagne; et il a
tout au plus russi  lui donner des doutes. Cependant il m'a promis,
non pas de se prononcer comme nous dans cette question, (il parat
avoir  cet gard avec les Prussiens des engagements qui le lient),
mais de faire, dans notre sens, des reprsentations amicales.

  [262] Variante: _n'apparaissent_ pas.

Sa dmarche vis--vis de l'empereur Alexandre a t, non seulement
faite de l'aveu, mais mme  la prire de M. de Metternich. Je n'en
saurais douter, quoique ni l'un ni l'autre ne me l'aient dit.
L'Autriche sent toutes les consquences des projets russes, mais,
n'osant se mettre en avant, elle y fait mettre[263] l'Angleterre.

  [263] Variante: elle y _a_ fait mettre.

Si l'empereur Alexandre persiste, l'Autriche, trop intresse  ne pas
cder, ne cdera pas, je le crois; mais sa timidit la portera 
traner les choses en longueur. Cependant, ce parti a des dangers qui
chaque jour deviennent plus grands, qui pourraient devenir extrmes,
et sur lesquels je dois d'autant plus appeler l'attention de Votre
Majest, que leur cause pourrait se prolonger fort au del du temps
prsent, de manire  devoir exciter toute sa sollicitude pendant
toute la dure de son rgne.

Des ferments rvolutionnaires sont partout rpandus en Allemagne. Le
jacobinisme y domine, non point comme en France, il y a vingt-cinq
ans, dans les classes moyennes et infrieures, mais parmi la plus
haute et la plus riche noblesse; diffrence qui fait que la marche
d'une rvolution qui viendrait  y clater ne pourrait pas tre
calcule d'aprs la marche de la ntre. Ceux que la dissolution de
l'empire germanique et l'acte de confdration du Rhin ont fait
descendre du rang de dynastes  la condition de sujets supportant[264]
impatiemment d'avoir pour matres ceux dont ils taient ou croyaient
tre les gaux, aspirent  renverser un ordre de choses dont leur
orgueil s'indigne, et  remplacer tous les gouvernements de ce pays
par un seul. Avec eux conspirent les hommes des universits, et la
jeunesse imbue de leurs thories, et ceux qui attribuent  la division
de l'Allemagne en petits tats les calamits verses sur elle par tant
de guerres dont elle est le continuel thtre. L'unit de la patrie
allemande est leur cri, leur dogme, leur religion exalte jusqu'au
fanatisme, et ce fanatisme a gagn mme des princes actuellement
rgnants. Or, cette unit, dont la France pouvait n'avoir rien 
craindre quand elle possdait la rive gauche du Rhin et la Belgique,
serait maintenant pour elle d'une trs grande consquence. Qui peut
d'ailleurs prvoir les suites de l'branlement d'une masse telle que
l'Allemagne, lorsque ses lments diviss viendraient  s'agiter et 
se confondre? Qui sait o s'arrterait l'impulsion une fois donne?
La situation de l'Allemagne, dont une grande partie ne sait pas qui
elle doit avoir pour matre, les occupations militaires, les vexations
qui en sont le cortge ordinaire, de nouveaux sacrifices demands
aprs tant de sacrifices, le mal-tre prsent, l'incertitude de
l'avenir, tout favorise les projets de bouleversement. Il est trop
vident que si le congrs s'ajourne, s'il diffre, s'il ne dcide
rien, il aggravera cet tat de choses, et il est trop  craindre qu'en
l'aggravant, il n'amne une explosion. L'intrt le plus pressant
serait donc qu'il acclrt ses travaux, et qu'il fint; mais comment
finir? En cdant  ce que veulent les Russes et les Prussiens? Ni la
sret de l'Europe ni l'honneur ne le permettent. En opposant la force
 la force? Il faudrait pour cela que l'Autriche, qui en a, je crois,
le dsir, en et la volont. Elle a sur pied des forces immenses; mais
elle craint des soulvements en Italie, et n'ose se commettre seule
avec la Russie et la Prusse. Elle peut compter sur la Bavire, qui
s'est prononce trs franchement et lui a offert cinquante mille
hommes pour dfendre la Saxe: le Wurtemberg lui en fournirait dix
mille: d'autres tats allemands se joindraient  elle; mais cela ne la
rassure point assez. Elle voudrait pouvoir compter sur notre concours,
et ne croit pas pouvoir y compter. Les Prussiens ont rpandu le bruit
que les ministres de Votre Majest avaient reu de doubles
instructions qui leur prescrivaient, les unes le langage qu'ils
devaient tenir, et les autres de ne rien promettre. M. de Metternich a
fait dire au marchal de Wrde qu'il le croyait ainsi. Une personne de
sa plus intime confiance disait, il y a peu de jours,  M. de Dalberg:
Votre lgation parle trs habilement mais vous ne voulez point agir,
et nous, nous ne voulons point agir seuls.

  [264] Variante: _supportent_.

Votre Majest croira sans peine que je n'aime pas plus la guerre et
que je ne la dsire pas plus qu'elle. Mais, dans mon opinion, il
suffirait de la montrer, et l'on n'aurait pas besoin de la faire. Dans
mon opinion encore, la crainte de la guerre ne doit pas l'emporter sur
celle d'un mal plus grand, que la guerre seule peut prvenir.

Je ne puis croire que la Russie et la Prusse voulussent courir les
chances d'une guerre contre l'Autriche, la France, la Sardaigne, la
Bavire et une bonne partie de l'Allemagne; ou si elles voulaient
courir cette chance,  plus forte raison ne reculeraient-elles point
devant l'Autriche seule, en supposant, ce qui n'est pas, qu'elle
voult engager seule la lutte.

Ainsi, l'Autriche prive de notre appui n'aurait d'autre ressource que
de prolonger indfiniment le congrs ou de le dissoudre, ce qui
ouvrirait la porte aux rvolutions; ou de cder et de consentir  des
choses que Votre Majest est rsolue  ne jamais sanctionner.

Dans ce cas, il ne resterait aux ministres de Votre Majest qu' se
retirer du congrs en renonant  rien obtenir de ce qu'elle dsire le
plus. Cependant l'tat des choses qui se trouverait tabli en Europe
pourrait rendre invitable, dans trs peu d'annes, la guerre que l'on
aurait voulu viter, et l'on pourrait alors se trouver dans une
situation o l'on aurait moins de moyens de la faire.

Je crois non seulement possible, mais encore probable, que si la
rponse de l'empereur Alexandre te toute esprance de le voir cder 
la persuasion, le prince de Metternich me demandera si et jusqu'
quel point l'Autriche peut compter sur notre coopration.

Les instructions qui nous ont t donnes par Votre Majest portent
que la domination de la Russie sur toute la Pologne menacerait
l'Europe d'un danger si grand que, s'il ne pouvait tre cart que par
la force des armes, il ne faudrait point balancer un seul moment  les
prendre, ce qui semblerait m'autoriser  promettre en gnral, pour ce
cas, les secours de Votre Majest.

Mais, pour rpondre d'une manire positive  une demande prcise, pour
promettre des secours dtermins, j'ai besoin d'une autorisation et
d'instructions spciales. J'ose supplier Votre Majest de vouloir bien
me les donner, et d'tre persuade que je n'en ferai usage que dans le
cas d'une vidente et extrme ncessit. Mais je persiste  croire que
le cas que je prvois ne se prsentera pas.

Toutefois, pour tre prpar  tout, je dsirerais que Votre Majest
daignt m'honorer le plus promptement possible de ses ordres.

Depuis la dclaration que j'ai eu l'honneur d'envoyer  Votre Majest,
les ministres des huit puissances ne se sont point runis.

Un comit, compos d'un ministre d'Autriche, d'un Prussien et des
ministres de Bavire, de Wurtemberg et de Hanovre, travaille  la
constitution fdrale de l'Allemagne. Ils ont dj tenu une
confrence. On doute que, vu la diversit des intrts de ceux qu'ils
reprsentent, et de leurs propres caractres, ils parviennent 
s'accorder.

Je suis, etc.

       *       *       *       *       *

N 7.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 19 octobre 1814.

SIRE,

M. de Labrador, pour avoir t de la mme opinion que moi dans les
confrences auxquelles nous avons t l'un et l'autre appels, et
peut-tre aussi pour tre venu assez souvent chez moi, o lord
Castlereagh l'a trouv une fois, a essuy les plus vifs reproches de
la part des ministres des quatre cours. On l'a trait de transfuge,
d'homme qui se sparait de ceux auxquels l'Espagne tait redevable de
sa dlivrance, et, ce qui est digne de remarque, M. de Metternich est
celui qui a montr sur ce point le plus de chaleur. M. de Labrador
n'en a pas pour cela chang d'opinion, mais il s'est cru oblig de
rendre les visites qu'il me fait plus rares. On peut juger par l
jusqu' quel point les ministres moins indpendants par leur position
ou leur caractre personnel sont ou peuvent se croire libres d'avoir
des rapports suivis avec la lgation de Votre Majest.

Les cinq ministres qui ont t runis pour s'occuper du projet de
constitution fdrale ont t requis de donner leur parole d'honneur
de ne communiquer  qui que ce soit les propositions qui leur seraient
faites. C'est surtout contre la lgation de France que cette
prcaution assez inutile a t prise. N'ayant pu lui faire accepter
dans les ngociations le rle qu'on a essay de lui faire prendre, on
veut l'isoler.

Cependant,  travers les tnbres dont on veut l'environner et que
l'on s'efforce,  mesure que le temps avance, de rendre plus paisses,
un rayon de lumire a perc[265]. Peut-tre tenons-nous le fil qui
peut nous faire pntrer dans le labyrinthe d'intrigues o l'on avait
espr d'abord de nous garer. Voici ce que nous avons appris d'un
homme que sa position met minemment en mesure d'tre bien inform.

  [265] Variante: a _paru_.

Les quatre cours n'ont point cess d'tre allies en ce sens que les
sentiments avec lesquels elles ont fait la guerre lui ont survcu, et
que l'esprit avec lequel elles ont combattu est le mme qu'elles
portent dans les arrangements de l'Europe. Leur projet tait de faire
ces arrangements seules. Puis, elles ont senti que l'unique moyen de
les faire considrer comme lgitimes tait de les faire revtir d'une
apparente sanction. Voil pourquoi le congrs a t convoqu. Elles
auraient dsir d'en exclure la France, mais elles ne le pouvaient pas
aprs l'heureux changement qui s'y tait opr, et sous ce rapport, ce
changement les a contraries. Cependant, elles se sont flattes que la
France, longtemps et uniquement occupe de ses embarras intrieurs,
n'interviendrait au congrs que pour la forme. Voyant qu'elle s'y
prsentait avec des principes qu'elles ne pouvaient point[266]
combattre, et qu'elles ne voulaient pas suivre, elles ont pris le
parti de l'carter de fait, sans l'exclure, et de concentrer tout
entre leurs mains, pour marcher sans obstacle  l'excution de leur
plan. Ce plan n'est au fond que celui de l'Angleterre. C'est elle qui
est l'me de tout. Son peu de zle pour les principes ne doit pas
surprendre: ses principes sont son intrt. Son but est simple: elle
veut conserver sa prpondrance maritime, et, avec cette
prpondrance, le commerce du monde. Pour cela, elle a besoin que la
marine franaise ne lui devienne jamais redoutable, ni combine avec
d'autres, ni seule. Dj elle a pris soin d'isoler la France des
autres puissances maritimes par les engagements qu'elle leur a fait
prendre. Le rtablissement de la maison de Bourbon lui ayant fait
craindre le renouvellement du pacte de famille, elle s'est hte de
conclure avec l'Espagne le trait du 5 juillet, lequel porte que ce
pacte ne sera jamais renouvel. Il lui reste de placer la France,
comme puissance continentale, dans une situation qui ne lui
permette[267] de vouer qu'une petite partie de ses forces au service
de mer. Dans cette vue, elle veut unir troitement l'Autriche et la
Prusse en rendant celle-ci aussi forte que possible[268], et les
opposer toutes deux comme rivales  la France. C'est par suite de ce
plan que lord Stewart a t nomm ambassadeur  Vienne. Il est tout
Prussien; c'est l ce qui l'a l'ait choisir. On tchera de placer de
mme  Berlin un homme qui soit li d'inclination  l'Autriche. Rien
ne convient mieux aux desseins de rendre la Prusse forte, que de lui
donner la Saxe; l'Angleterre veut donc qu'on sacrifie ce pays et qu'on
le donne  la Prusse. Lord Castlereagh et M. Cook[269] sont si
dtermins dans cette question, qu'ils osent dire que le sacrifice de
la Saxe, sans aucune abdication, sans aucune cession du roi, ne
blesse aucun principe. Naturellement l'Autriche devrait repousser
cette doctrine. La justice, la biensance, sa sret mme, tout l'en
presse. Qu'a-t-on fait pour vaincre sa rsistance? Rien que de trs
simple: on l'a place vis--vis de deux difficults en l'aidant 
surmonter l'une,  condition qu'elle cdera[270] sur l'autre.
L'empereur de Russie est l fort  propos avec le dsir d'avoir le
duch de Varsovie entier, et de former[271] un simulacre de royaume de
Pologne. Lord Castlereagh s'y oppose et dresse un mmoire qu'il
montrera  son parlement, pour faire croire qu'il a eu tant de peine 
arranger les affaires de Pologne, qu'on ne saurait lui imputer  blme
de n'avoir pas sauv la Saxe, et, pour prix de ses efforts, il presse
l'Autriche de consentir  la disparition de ce royaume. Qui sait si le
dsir de former un simulacre de Pologne n'a pas t suggr 
l'empereur Alexandre par ceux mmes qui le combattent, ou si ce dsir
est sincre? si l'empereur, pour se rendre agrable aux Polonais, ne
leur a pas fait des promesses qu'il serait trs fch de tenir? si la
rsistance qu'on lui oppose n'est pas ce qu'il souhaite le plus, et si
on ne le mettrait pas dans le plus grand embarras en consentant  ce
qu'il parait vouloir? Cependant M. de Metternich, qui se pique de
donner  tout l'impulsion, la reoit lui-mme, sans s'en douter, et,
jouet des intrigues qu'il croit mener, il se laisse tromper comme un
enfant.

  [266] Variante: qu'elles ne _pourraient pas_.

  [267] Variante: qui ne lui _permettra_.

  [268] Variante: _qu'il est_ possible.

  [269] douard Cook ou Cooke, homme d'tat anglais, fut d'abord
  premier greffier de la Chambre des communes d'Irlande, puis
  secrtaire du dpartement de la guerre dans ce pays, et dput. Il
  contribua par ses crits  la runion des parlements d'Angleterre
  et d'Irlande, fut ensuite nomm par lord Castlereagh
  sous-secrtaire d'tat de l'intrieur et des affaires trangres,
  et l'accompagna comme plnipotentiaire au congrs de Vienne. Il se
  retira en 1817 et mourut en 1820.

  [270] Variante: qu'elle _cderait_.

  [271] Variante: et de _servir_.

Sans assurer que toutes ces informations soient parfaitement exactes,
je dois dire qu'elles me paraissent extrmement vraisemblables.

Il y a peu de jours que M. de Metternich runit prs de lui un certain
nombre de personnes qu'il est dans l'habitude de consulter. Toutes
furent d'avis que la Saxe ne devait point tre abandonne. Rien ne fut
conclu, et, avant-hier soir, j'appris par une voix sre que M. de
Metternich, personnellement abandonnait la Saxe, mais que l'empereur
d'Autriche luttait encore.

L'un des commissaires pour le projet de constitution fdrale a dit
que les propositions qui leur taient faites supposaient que la Saxe
ne devait plus exister.

La journe d'hier fut consacre tout entire  deux ftes: l'une
militaire et commmorative de la bataille de Leipsick: la lgation de
Votre Majest n'y pouvait pas tre; j'assistai  l'autre, donne par
le prince de Metternich, en l'honneur de la paix. Je dsirais pouvoir
y trouver l'occasion de dire un mot  l'empereur d'Autriche. Je ne fus
point assez heureux (je l'avais t davantage au bal prcdent, o
j'avais pu placer vis--vis de lui quelques mots sur les circonstances
et de nature  produire quelque effet sur son esprit; il parut alors
me trs bien comprendre.) Lord Castlereagh lui parla prs de vingt
minutes, et il m'est revenu que la Saxe avait t le sujet de cette
conversation.

La disposition qui donnerait ce pays  la Prusse serait regarde en
Autriche, mme par les hommes du cabinet, comme un malheur pour la
monarchie autrichienne, et en Allemagne comme une calamit. On l'y
regarderait comme destinant infailliblement l'Allemagne mme  tre
partage plus tt ou plus tard, comme l'a t la Pologne.

Le roi de Bavire ordonnait encore hier  son ministre de faire de
nouvelles dmarches pour la Saxe et lui disait: Ce projet est de
toute injustice et m'te tout repos.

Si l'Autriche veut conserver la Saxe, il est probable qu'elle voudra 
tout vnement s'assurer de notre coopration et c'est pour tre prt
 rpondre  toute demande de cette nature que j'ai suppli Votre
Majest de m'honorer de ses ordres. Toutefois, comme j'ai eu l'honneur
de le lui dire, je tiens pour certain que la Russie et la Prusse
n'engageraient point la lutte.

Si l'Autriche cdait sans avoir demand notre concours, c'est qu'elle
serait dcide  n'en pas vouloir. Elle terait par l,  Votre
Majest, toute esprance de sauver la Saxe, mais elle ne saurait lui
ter la gloire de dfendre les principes qui font la sret de tous
les trnes.

Au surplus, tant que l'Autriche n'aura pas dfinitivement cd, je ne
dsesprerai pas, et je crois mme avoir trouv un moyen, sinon
d'empcher que la Saxe ne soit sacrifie, du moins d'embarrasser ceux
qui la veulent sacrifier: c'est de faire connatre  l'empereur de
Russie que nous ne nous opposons point  ce qu'il possde, sous
quelque dnomination [272] que ce soit, la partie de la Pologne qui
lui sera [273] dvolue, et qui n'tendrait point ses frontires de
manire  inquiter ses voisins, pourvu qu'en mme temps la Saxe soit
[274] conserve.

  [272] Variante: sous quelque _domination_.

  [273] Variante: qui lui _serait_ dvolue.

  [274] Variante: _et pourvu en mme temps que la Saxe ft_.

Si l'empereur n'a rellement point envie de faire un royaume de
Pologne, et qu'il ne cherche qu'une excuse  donner aux Polonais,
cette dclaration le gnera. Il ne pourra pas dire aux Polonais, et
ceux-ci ne pourront pas croire que c'est la France qui s'oppose 
l'accomplissement de leur voeu le plus cher. De son ct, lord
Castlereagh sera embarrass d'expliquer au parlement comment il s'est
oppos  une chose que beaucoup de personnes dsirent en Angleterre,
quand la France ne s'y opposait pas.

Que si l'empereur Alexandre tient vritablement  l'ide de ce royaume
de Pologne, le consentement de la France sera pour lui une raison d'y
persister; l'Autriche, rejete par l dans l'embarras d'o elle aurait
cru se tirer par l'abandon de la Saxe, reviendra forcment sur cet
abandon et sera ramene  nous.

Dans aucune hypothse, cette dclaration ne peut nous nuire. Ce qui
nous importe, c'est que la Russie ait le moins de Pologne qu'il est
possible et que la Saxe soit sauve. Il nous importe moins, ou mme,
il ne nous importe pas que la Russie possde d'une manire ou d'une
autre ce qui doit tre  elle et qu'elle doit possder. C'est 
l'Autriche que cela importe. Or, quand elle sacrifie sans ncessit ce
qu'elle sait nous intresser et ce qui doit l'intresser davantage
elle-mme, pourquoi hsiterions-nous  la replacer dans la situation
d'o elle a voulu se tirer, surtout lorsqu'il dpend d'elle de finir 
la fois ses embarras et les ntres, et qu'elle n'a besoin pour cela
que de s'unir  nous?

Je suis inform que l'empereur Alexandre a exprim ces jours derniers,
et  plusieurs reprises, l'intention de me faire appeler. S'il le
fait, je tenterai le moyen dont je viens d'avoir l'honneur
d'entretenir Votre Majest.

Le gnral Pozzo, qui est ici depuis quelques jours, parle de la
France de la manire la plus convenable.

L'lecteur de Hanovre ne pouvant plus conserver ce titre, puisqu'il ne
doit plus y avoir d'empire germanique ni d'empereur lectif, et ne
voulant point tre dans un rang infrieur  celui du souverain du
Wurtemberg, sur lequel il l'emportait autrefois de beaucoup, a pris le
titre de roi. Le comte de Munster (qui est  peu prs guri de sa
chute) me l'a notifi. J'attends pour lui rpondre et reconnatre le
nouveau titre[275] que son matre a pris, l'autorisation que Votre
Majest jugera sans doute convenable de me donner.

Je suis...

  [275] Variante: _les nouveaux titres_.

       *       *       *       *       *

N 7 bis.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRS, AU MINISTRE DES
AFFAIRES TRANGRES, A PARIS.

Vienne, le 20 octobre 1814.

Monsieur le comte,

Dans une de nos prcdentes dpches, nous avons eu l'honneur de vous
mander que les quatre puissances allies, conformment  leurs
arrangements, continuent  suivre un systme de convenance arrt pour
le cas o Bonaparte serait rest sur le trne de France; qu'elles ne
comptent pour rien le rtablissement de la maison de Bourbon, qui
change l'tat de l'Europe et qui aurait d faire retourner tout dans
le systme existant en 1792. Mais comme la force de la France les
pouvante encore, c'est avec un singulier aveuglement que le prince de
Metternich continue  seconder les projets des trois puissances, qu'il
facilite  la Russie les moyens de s'emparer du duch de Varsovie, 
la Prusse d'occuper la Saxe, et  l'Angleterre d'exercer l'influence
la plus absolue sur ce qu'on appelait, et sur ce qu'on peut encore
appeler la coalition. Cet tat de choses produit un effet trs
trange; tout ce qui tient  la monarchie autrichienne s'approche de
nous, tout ce qui tient au ministre s'loigne.

Il n'y a plus eu de confrence depuis celle dont nous avons eu
l'honneur de vous entretenir. Les ministres des quatre puissances se
voient, parlent, projettent, changent, et rien ne finit. Cependant le
moment d'une dcision approche. Nous sommes au courant de tous ces
petits mouvements politiques, quoiqu'ils se soient donn leur parole
d'honneur de ne nous instruire de rien de ce qu'ils mditent.

Le systme des puissances nat de l'effroi dans lequel elles sont
encore. Elles veulent excuter l'engagement pris le 13 juin 1813, de
finir les affaires de Pologne, sans que la France puisse y intervenir.
Elles tendent enfin  isoler la France, et se repentent de la paix
qu'elles ont signe.

Le systme anglais se prsente ici partout avec vidence. Alarms
encore de l'effet qu'a produit sur l'Angleterre le systme
continental, les ministres anglais veulent que dans le nord et sur la
Baltique, il y ait des puissances assez fortes pour que la France ne
puisse,  aucune poque, entraver le commerce de l'Angleterre avec
l'intrieur du continent. Ils se prtent par cette raison  tout ce
que la Prusse exige, et soutiennent ses prtentions par tous leurs
efforts.

C'est de cette combinaison que rsulta l'agrandissement de la Hollande
par les Pays-Bas, du Hanovre et de la Prusse. C'est dans ce mme
esprit que l'Angleterre a exig que l'Espagne ne renouvelt point les
stipulations du pacte de famille. Elle a craint que le roi n'ajoutt
par ce systme d'alliance une nouvelle force  celle que possde la
France. Le voyage empress de lord Wellington de Paris  Madrid a eu
cette ngociation pour objet.

Lord Castlereagh prouve au surplus par cette mme combinaison qu'il ne
sait juger ni la situation du continent ni celle de la France, et
qu'il ne voit pas que l'un et l'autre ont t victimes de ce systme
et le craindraient plus que l'Angleterre mme.

Dans cet tat de choses, placs entre les passions d'une part, et
l'ambition des puissances de l'autre, les ministres du roi ont 
soutenir avec la plus grande fermet les principes conservateurs du
droit des gens,  ne condescendre  aucune complaisance qui renverse
ces principes,  opposer toute la dignit et le calme possibles  cet
garement, et attendre enfin que la raison et le temps clairent les
diffrentes puissances sur leurs vritables intrts.

Au bal qu'a donn hier soir le prince de Metternich, le comte de
Schulenburg s'est approch du marchal de Wrde et lui a demand ce
qu'il pourrait lui dire  l'gard de la Saxe? Celui-ci lui a rpondu:
Approchez-vous du matre de la maison, et voyez s'il ose lever les
yeux sur vous.

Le roi de Bavire  ce mme bal a demand  M. de Labrador s'il voyait
quelquefois le prince de Talleyrand? L'ambassadeur d'Espagne a dit que
oui: Je le voudrais bien aussi, dit le roi, mais je n'ose pas. Je
vous fais au reste ma profession de foi: je suis trs dvou  la
maison de Bourbon.

Nous attendons que ces dispositions nous parviennent officiellement
pour nous expliquer, et nous ne manquerons, en attendant, aucune
occasion de rpter que cet oubli de toute mesure prolonge la
Rvolution et doit ncessairement conduire  de nouvelles agitations.
Le temps nous clairera sur les dernires dterminations que nous
aurons  prendre.

Le roi doit tre bien convaincu que le systme qu'il a adopt, qu'il
nous a trac dans ses instructions et dont nous ne nous cartons en
rien, lui assure la considration et la reconnaissance de tous ceux
qui ne sont pas aveugls par les passions et le plus funeste dlire.

Agrez...

       *       *       *       *       *

N 3 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, le 21 octobre 1814.

Mon cousin,

J'ai reu vos numros 4 et 5.

La preuve la plus certaine que votre note du 1er octobre tait bonne,
c'est qu'elle a dplu aux plnipotentiaires des cours ci-devant
allies, et qu'en mme temps elle les a forcs de revenir _un
peu_[276] sur leurs pas; mais ne nous endormons pas sur ce succs.
L'existence de la ligue dont vous me parlez dans le numro 4 est
dmontre  mes yeux, et surtout le projet de se venger sur la France,
_ut sic_, des humiliations que le directoire et bien davantage
Buonaparte[277] ont fait subir  l'Europe. Jamais je ne me laisserai
rduire l; aussi j'adopte trs fort l'ide de la dclaration et je
dsire que vous m'en envoyiez[278] le projet plus tt que plus tard.
Mais ce n'est pas tout[279]; il faut prouver _qu'il y a quelque chose
derrire_, et, pour cela, il me parat ncessaire de faire des
prparatifs pour porter au besoin l'arme sur un pied plus
considrable que celui o elle est maintenant.

  [276] Supprim dans le texte des archives.

  [277] Variante: _Bonaparte_.

  [278] Variante: que vous _m'envoyiez_.

  [279] Variante: mais ce n'est pas _le_ tout.

Je vous ferai incessamment crire par M. de Jaucourt la lettre que
vous dsirez; mais, entre nous, je dpasserais[280] les stipulations
du 11 avril[281], si l'excellente ide des Aores[282] tait mise 
excution.

  [280] Variante: _je dpasserai_.

  [281] Trait du 11 avril qui dtermine la situation de Napolon et
  des membres de sa famille.

  [282] Variante: _d'une_ des Aores.

Je serai fort satisfait si l'on rend Parme, Plaisance et Guastalla au
jeune prince[283]; c'est son patrimoine. La Toscane tait un bien peu
justement acquis.

  [283] Le jeune roi d'trurie, fils de l'ancien duc de Parme,
  dpossd de Parme en 1801 et de la Toscane en 1807.

L'infortun Gustave IV[284] m'a annonc son intention de venir ici
sous peu de jours. Si l'on en parle  Vienne, vous pouvez hardiment
affirmer que ce voyage ne cache aucune stipulation politique, mais
que jamais ma porte ne sera ferme  qui m'ouvrit toujours la sienne.

  [284] Gustave IV, roi de Sude, fils de Gustave III, n en 1778,
  succda  son pre en 1792 sous la tutelle de son oncle le duc de
  Sudermanie. Battu par la Russie et par la France, ayant mcontent
  la noblesse et le peuple, il suscita contre lui un soulvement et
  abdiqua en 1809. La dite l'exila  perptuit et proclama roi le
  duc de Sudermanie sous le nom de Charles XIII. Quant au roi
  Gustave, il vcut dsormais  l'tranger sous le nom de colonel
  Gustavson, et mourut en 1837.

Je ne finirai pas cette lettre sans vous exprimer[285] ma satisfaction
de votre conduite. Sur quoi je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin,
en sa sainte et digne garde.

LOUIS.

  [285] Variante: sans vous exprimer de _nouveau_.

       *       *       *       *       *

N I.--LE COMTE DE BLACAS D'AULPS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, le 21 octobre 1814.

M. de Jaucourt vous informe sans doute, prince, de l'arrive de
Mina[286]  Paris, de son arrestation, de la conduite tout  fait
inconcevable du charg d'affaires d'Espagne[287], ou, pour mieux dire,
de celui qui en prend le titre et de la mesure qui a t adopte  cet
gard.

  [286] Clbre chef de bandes pendant la guerre de l'indpendance en
  Espagne, et qui, aprs le rtablissement de Ferdinand VII sur son
  trne, avait d fuir d'Espagne et se rfugier  Paris. (_Note de M.
  de Bacourt._)

  [287] Le marquis de Casa Flors qui, de sa seule autorit, s'tait
  avis de faire arrter Mina, et le tenait enferm chez lui. Le
  gouvernement franais l'obligea  le mettre en libert, et donna
  l'ordre  M. de Casa Flors de quitter immdiatement Paris. (_Note
  de M. de Bacourt._)

Je n'ai du reste rien de nouveau ni de particulier  vous mander
aujourd'hui; mais je n'ai pas voulu fermer cette lettre sans me
rappeler  votre souvenir et vous ritrer la plus sincre assurance
du plus _sincre_ attachement.

BLACAS.

       *       *       *       *       *

N 8 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRS, AU MINISTRE DES
AFFAIRES TRANGRES A PARIS.

Vienne, le 24 octobre 1814.

Monsieur le comte,

Les affaires n'ont pas pris une meilleure direction. Tout, depuis
notre dernire dpche, est intrigue, mystre et incohrence dans le
systme gnral.

L'empereur de Russie persiste dans l'occupation du grand-duch de
Varsovie. Il ne veut en cder que quelques parcelles et prtend y
rgnrer la Pologne.

La Prusse persiste  s'indemniser de ses pertes par la runion de la
Saxe. L'empereur de Russie annonce y avoir consenti; il dclare qu'il
en a pris l'engagement personnel envers le roi de Prusse.

L'Autriche ne s'y oppose que faiblement; elle louvoie, cherche 
gagner du temps,  se fortifier de l'impression que cet acte
d'injustice produit sur les esprits. Elle ne se rapproche pas de nous
et croit la question perdue, tout en voulant la rattacher  la
discussion qui doit avoir lieu sur les limites en Pologne.

L'Angleterre n'a de bonne foi que pour faire obtenir  la Prusse tout
ce que cette puissance exige. Celle-ci doit devenir le garant des
relations anglaises en Allemagne qui tendent  une union intime entre
l'Autriche et la Prusse. L'Angleterre y rattache le Hanovre et la
Hollande.

Le 1er novembre approche, et on ne se sera entendu sur rien. Aucune
confrence n'a eu lieu. On se demande si le congrs sera ouvert, ou si
avant d'exister, l'Europe connatra les motifs qui l'ont empch.
Plusieurs ministres sont d'avis qu'il est peut-tre prfrable de le
dissoudre pour le moment, et d'en runir un nouveau d'ici  quelque
temps, lorsqu'on voudra s'clairer mieux sur les vritables besoins de
l'Europe.

Le prince de Metternich a rpondu aux ministres prussiens sur la note
qui demande d'obtenir la Saxe, pour complter les dix millions de
population qui composaient la monarchie prussienne en 1805. Cette
rponse ne dcide rien, et ne consent  rien. Elle discute plutt et
fait sentir que la question de la Saxe ne peut pas tre traite
isolment, et doit se rattacher aux arrangements  prendre sur les
nouvelles limites en Pologne.

Dans cet tat de choses, l'occupation provisoire de la Saxe par les
armes prussiennes va avoir lieu; et cette condescendance de la part
de la cour de Vienne est dj un vnement trs fcheux. Il laisse 
la Russie la facult de faire ce qui lui conviendra dans le duch de
Varsovie, et fournit  la Prusse tous les moyens de s'affermir en
Saxe.

Il arrivera que le calcul que l'on a voulu faire sur le caractre de
l'empereur de Russie et sur celui du roi de Prusse, sera en dfaut; et
nous craignons que de fausses ides de gloire et de _camaraderie_, si
on ose s'exprimer ainsi, les rendent sourds  toute reprsentation,
que l'Angleterre n'y applaudisse parce qu'elle trouve son intrt dans
l'excution de ces projets, et que l'Autriche ne veuille point se
livrer aux chances d'une nouvelle guerre. Le prince de Metternich,
pour couvrir un peu sa honte, fait valoir l'avantage qu'il trouve  ce
que les armes russes sortent de l'Allemagne; et il ne voit pas
qu'elles se concentrent  peu de distance de l'Oder, et que soixante
mille hommes sont encore dans le Holstein. Lord Castlereagh, de son
ct, n'est alarm que par l'ide de ne pas voir s'excuter tout comme
il l'entend. Il ne veut faire d'efforts que pour modrer dans
l'empereur de Russie les prtentions qu'il a sur tout le duch de
Varsovie; mais il proteste que la bonne foi qu'il doit mettre dans ses
rapports avec la Prusse, ne lui permet pas de s'opposer a ce qu'elle
garde la Saxe qui assure son agrandissement.

Nous nous persuadons aussi que la religion que professent le roi de
Saxe et sa famille[288] influe sur les dispositions de l'Angleterre,
et qu'elle voit volontiers ces pays retomber dans les mains de princes
protestants. Cette observation est confirme par le langage habituel
de la lgation anglaise.

  [288] La branche cadette de la maison de Saxe, c'est--dire la
  branche royale, tait catholique.

M. le prince de Talleyrand a eu hier une entrevue avec l'empereur de
Russie qui n'a offert aucun rsultat satisfaisant, et qui a confirm
les craintes que nous avons que ce prince ne marche aveuglment dans
des principes de convenance et d'ambition qui doivent alarmer
l'Europe. Avant son dpart pour la Hongrie, o il doit s'arrter
quatre jours, il a eu une conversation avec le prince de Metternich,
dans laquelle il s'est exprim de la manire la plus inconvenante.

On se demande maintenant quels sont les moyens de s'opposer au
dsordre qui menace de nouveau, ds que l'Autriche et l'Angleterre ne
veulent pas seconder nos efforts. Lord Castlereagh convient  prsent
lui-mme qu'il s'tait cru plus fort  l'gard de l'empereur de
Russie; qu'il avait  regretter de ne pas lui avoir oppos l'Europe
entire runie dans un congrs comme on le lui avait propos  Paris,
et qu'on pouvait encore essayer de ce moyen. S'il est sans effet,
comme nous le pensons, il restera au roi la facult de ne rien
sanctionner; et ce sera la dernire dmarche qui sera faite, si aucun
autre moyen ne se prsente pour modifier cet tat de choses.

Les confrences pour les affaires d'Allemagne continuent.

Il y a eu une contestation entre le roi de Wurtemberg et le nouveau
roi de Hanovre pour la prsance; et la question de savoir qui sera le
chef de la nouvelle ligue germanique ne parat pas encore dcide.

Il serait possible que la cour de Vienne relevt la couronne impriale
si on consent  la rendre hrditaire dans la maison d'Autriche.
L'Angleterre parat seconder cette ide, et le prince de Metternich y
cherche peut-tre aussi un moyen de relever sa politique et de couvrir
la faiblesse de son systme. Il suit ici les errements du comte de
Cobenzl, qui,  l'poque o son souverain abandonna le titre
d'empereur d'Allemagne, le consola, lui et son pays, en stipulant
qu'il serait remplac par le titre d'empereur d'Autriche.

Dans une des confrences, les ministres prussiens ont propos et
soutenu que, pour la sret de la ligue germanique, les tats
confdrs devaient renoncer au droit de lgation et  celui de guerre
ou de paix. Les ministres bavarois se sont fortement opposs  ce
systme qui rendrait les tats de vritables vassaux.

Agrez...

       *       *       *       *       *

N 8.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 25 octobre 1814.

SIRE,

J'ai t bien heureux de recevoir la lettre dont Votre Majest a
daign m'honorer, en date du 14 octobre. Elle m'a soutenu et consol.
Votre Majest jugera combien j'avais besoin de l'tre, par le rcit
que j'ai  lui faire d'un entretien que, deux heures avant l'arrive
du courrier, j'avais eu avec l'empereur Alexandre.

Ainsi que j'ai eu l'honneur de l'crire  Votre Majest, j'avais t
averti qu'il avait  plusieurs reprises tmoign l'intention de me
voir. Cet avis m'ayant t donn par trois d'entre ceux qui
l'approchent de plus prs, j'avais pu le croire donn par ses ordres,
et j'avais en mme temps compris, par ce qui m'avait t dit, qu'il
dsirait que je fisse[289] moi-mme demander  le voir. Il n'avait
point rpondu  lord Castlereagh. Au lieu de cela, il avait fait
notifier  l'Autriche qu'il allait retirer ses troupes de la Saxe et
remettre l'administration de ce pays  la Prusse. Le bruit courait que
l'Autriche y avait consenti, quoique  regret. (Le bruit de ce
consentement tait accrdit par les Prussiens.) Enfin, l'empereur
Alexandre tait sur le point de partir pour la Hongrie. Toutes ces
raisons m'avaient dtermin  lui faire demander une audience, et
j'avais t prvenu qu'il me recevrait avant hier  six heures.

  [289] Variante: que je _lui_ fisse.

Il y a quatre jours que le prince Adam Czartoryski, pour qui le monde
entier est dans la Pologne, m'tant venu faire une visite, et
s'excusant de ne m'avoir pas vu plus tt, m'avoua[290] que ce qui l'en
avait surtout empch, c'tait qu'on lui avait dit que j'tais fort
mal dans la question polonaise. Mieux que tout le monde, lui dis-je:
nous la voulons complte et indpendante.--Ce serait bien beau, me
rpliqua-t-il, mais c'est une chimre; les puissances n'y
consentiraient jamais.--Alors, repris-je, la Pologne n'est plus dans
le nord, notre principale affaire. La conservation de la Saxe nous
touche davantage. Nous sommes en premire ligne sur cette question;
nous ne sommes qu'en seconde sur celle de la Pologne, quand elle
devient une question de limites. C'est  l'Autriche et  la Prusse 
assurer leurs frontires[291]. Nous dsirons qu'elles soient
satisfaites sur ce point; mais, une fois tranquilliss sur votre
voisinage, nous ne mettrons aucun obstacle  ce que l'empereur de
Russie donne au pays qui lui sera cd la forme de gouvernement qu'il
voudra. Pour cette facilit de notre part, je demande la conservation
du royaume de Saxe. Cette insinuation avait plu assez au prince Adam
pour que, de chez moi, il se ft rendu immdiatement chez l'empereur,
avec lequel il avait eu une conversation de trois heures. Le rsultat
fut que le comte de Nesselrode, que je n'avais pas vu chez moi depuis
les premiers moments de mon arrive, y vint le lendemain au soir, pour
obtenir des explications que je lui donnai, sans toutefois m'avancer
plus que je ne l'avais fait avec le prince Adam, et en m'attachant 
le convaincre que la conservation du royaume de Saxe tait un point
dont il tait impossible que Votre Majest se dpartt jamais.

  [290] Variante: _avoua_.

  [291] Variante: nous ne sommes qu'en seconde sur celle de la
  Pologne. Quand elle devient une question de limites, c'est 
  l'Autriche et  la Prusse  assurer leurs frontires.

L'empereur sachant ainsi d'avance en quoi il pouvait et en quoi il ne
pouvait pas esprer que je condescendisse  ses vues, j'en tirais cet
avantage, qu' son abord seul, je pouvais connatre ses dispositions,
et juger si son but, dans l'entretien qu'il m'accordait, tait de
proposer des moyens de conciliation ou de notifier des volonts.

Il vint  moi avec quelque embarras. Je lui exprimai le regret de ne
l'avoir encore vu qu'une fois. Il avait bien voulu, lui dis-je, ne
pas m'accoutumer  une privation de cette nature, lorsque j'avais eu
le bonheur de me trouver dans les mmes lieux que lui. Sa rponse fut
qu'il me verrait toujours avec plaisir, que c'tait ma faute si je ne
l'avais point vu; pourquoi n'tais-je pas venu? Il a ajout[292] cette
singulire phrase: Je suis homme public: on peut toujours me voir.
Il est  remarquer que ses ministres et ceux de ses serviteurs qu'il
affectionne le plus sont quelquefois plusieurs jours sans pouvoir
l'approcher.--Parlons d'affaires, me dit-il ensuite.

  [292] Variante: Il _ajouta_.

Je ne fatiguerai point Votre Majest des dtails oiseux d'une
conversation qui a dur une heure et demie. Je dois d'autant moins
craindre de me borner  l'essentiel, que, quelque soin que je prenne
d'abrger ce que j'ai  dire, comme sorti de la bouche de l'empereur
de Russie, Votre Majest le trouvera peut-tre encore au-dessus de
toute croyance.

A Paris, me dit-il, vous tiez de l'avis d'un royaume de Pologne.
Comment se fait-il que vous ayez chang?--Mon avis, Sire, est encore
le mme. A Paris, il s'agissait du rtablissement de toute la Pologne.
Je voulais alors, comme je voudrais aujourd'hui, son indpendance.
Mais il s'agit maintenant de tout autre chose. La question est
subordonne  une fixation de limites qui mette l'Autriche et la
Prusse en sret.--Elles ne doivent point tre inquites. Du reste,
j'ai deux cent mille hommes dans le duch de Varsovie; que
l'on m'en chasse! J'ai donn la Saxe  la Prusse; l'Autriche y
consent.--J'ignore, lui dis-je, si l'Autriche y consent. J'aurais
peine  le croire, tant cela est contre son intrt. Mais le
consentement de l'Autriche peut-il rendre la Prusse propritaire de ce
qui appartient au roi de Saxe?--Si le roi de Saxe n'abdique pas, il
sera conduit en Russie; il y mourra. Un autre roi y est dj mort
[293].--Votre Majest me permettra de ne pas l'en[294] croire. Le
congrs n'a pas t runi pour voir un pareil attentat.--Comment, un
attentat! Quoi! Stanislas n'est-il pas all en Russie? Pourquoi le roi
de Saxe n'irait-il pas? Le cas de l'un est celui de l'autre. Il n'y a
pour moi aucune diffrence. J'avais trop  rpondre. J'avoue  Votre
Majest que je ne savais comment contenir mon indignation.

  [293] Stanislas II Poniatowski, dernier roi de Pologne. Il abdiqua
  en 1795, se retira  Grodno o il vcut d'une pension que lui
  firent les puissances copartageantes, et mourut deux ans aprs 
  Ptersbourg.

  [294] Variante: de ne pas _la_ croire.

L'empereur parlait vite. Une de ses phrases a t celle-ci: Je
croyais que la France me devait quelque chose. Vous me parlez toujours
de principes. Votre droit public n'est rien pour moi; je ne sais ce
que c'est. Quel cas croyez-vous que je fasse de tous vos parchemins et
de vos traits[295]? (Je lui avais rappel celui par lequel les
allis sont convenus que le duch de Varsovie serait partag entre les
trois cours.) Il y a pour moi une chose qui est au-dessus de tout,
c'est ma parole. Je l'ai donne et je la tiendrai. J'ai promis la Saxe
au roi de Prusse au moment o nous nous sommes rejoints.--Votre
Majest a promis au roi de Prusse de neuf  dix millions d'mes. Elle
peut les lui donner sans dtruire la Saxe. (J'avais un tableau des
pays qu'on pouvait donner  la Prusse, et qui, sans renverser la Saxe,
lui formeraient le nombre de sujets que ses traits lui assurent.
L'empereur l'a pris et gard.) Le roi de Saxe est un tratre.--Sire,
la qualification de tratre ne peut jamais tre donne  un roi; et il
importe qu'elle ne puisse jamais lui tre donne. J'ai peut-tre mis
un peu d'expression  cette dernire partie de ma phrase. Aprs un
moment de silence: Le roi de Prusse, me dit-il, sera roi de Prusse et
de Saxe, comme je serai empereur de Russie et roi de Pologne. Les
complaisances que la France aura pour moi sur ces deux points seront
la mesure de celles que j'aurai moi-mme pour elle sur tout ce qui
peut l'intresser.

  [295] De _tous_ vos traits.

Dans le cours de cette conversation, l'empereur ne s'est point, comme
dans la premire que j'avais eue[296] avec lui, livr  de grands
mouvements. Il tait absolu, et avait tout ce qui montre de
l'irritation.

  [296] Que _j'ai_ eue.

Aprs m'avoir dit qu'il me reverrait, il s'est rendu au bal
particulier de la cour o je l'ai suivi, ayant eu l'honneur d'y tre
invit. J'y ai trouv lord Castlereagh, et je commenais de
causer[297] avec lui, quand l'empereur Alexandre, qui nous a aperus
dans une embrasure, l'a appel. Il l'a conduit dans une autre pice et
lui a parl  peu prs vingt minutes. Lord Castlereagh ensuite est
revenu  moi. Il m'a dit tre fort peu satisfait de ce qui lui avait
t dit.

  [297] Variante: __ causer.

Lord Castlereagh, je n'en puis douter, s'est fait  lui-mme ou a reu
de sa cour l'ordre de suivre le plan dont j'ai eu l'honneur
d'entretenir Votre Majest par ma lettre du 19 de ce mois. Ce plan
consiste  isoler la France,  la rduire  ses propres forces en la
privant de toute alliance, et  l'empcher d'avoir une marine
puissante. Ainsi, quand Votre Majest ne porte au congrs que des vues
de justice et de bienveillance, l'Angleterre n'y apporte qu'un esprit
de jalousie et d'intrt tout personnel. Mais lord Castlereagh trouve
 l'excution de son plan des difficults qu'il n'avait pas prvues.
Comme il voudrait viter le reproche d'avoir laiss l'Europe en proie
 la Russie, il voudrait dtacher d'elle les puissances qu'il dsire
mettre en opposition avec la France. Ce qu'il voudrait par-dessus
tout, ce serait que la Prusse devnt, comme la Hollande, une puissance
tout anglaise, dont, avec des subsides, l'Angleterre pt disposer 
son gr. Comme il convient  cette manire de voir que la Prusse soit
forte, il voudrait l'agrandir, et en avoir seul le mrite[298]
vis--vis d'elle. Mais l'ardeur que porte l'empereur Alexandre dans
les intrts du roi de Prusse ne le permet pas. Le but auquel tend
lord Castlereagh est d'unir, si cela est possible, la Prusse 
l'Autriche, et le genre d'agrandissement qu'il veut procurer  la
Prusse est prcisment un obstacle  cette union. Il voudrait rompre
les liens qui existent entre le roi de Prusse et l'empereur Alexandre,
et il cherche  en former d'autres que repoussent les habitudes, les
souvenirs, une rivalit suspendue, mais non pas teinte, et qu'une
foule d'intrts viendront infailliblement rallumer. D'ailleurs, avant
d'unir la Prusse et l'Autriche, il faut mettre  couvert les intrts
de cette dernire monarchie et pourvoir  sa sret, chose pour
laquelle[299] lord Castlereagh trouve un obstacle dans les prtentions
de la Russie. Ainsi le problme qu'il s'est propos, et que, j'espre,
il ne parviendra pas  rsoudre contre la France, au degr du moins o
il est probable qu'il le dsire, prsente des difficults capables
d'arrter un gnie plus puissant que le sien. Pour lui, il n'en voit
point d'autres que celles qui viennent de l'empereur Alexandre, car il
n'hsite pas  sacrifier la Saxe.

  [298] Variante: et en avoir _tout_ le mrite.

  [299] Variante: chose __ laquelle.

J'ai pu dire  lord Castlereagh que l'embarras qu'il prouvait tenait
 sa conduite et  celle de M. de Metternich; que c'taient eux qui
avaient fait l'empereur de Russie ce qu'il tait; que si, ds le
principe, au lieu de repousser ma proposition de convoquer le congrs,
ils l'eussent appuye, rien de ce qui se passe ne serait arriv;
qu'ils avaient voulu se placer seuls vis--vis de la Russie et de la
Prusse et qu'ils s'taient trouvs trop faibles; mais que, si
l'empereur de Russie, ds le premier jour, et t plac vis--vis du
congrs, et par consquent, du voeu de toute l'Europe, il n'aurait
jamais os tenir le langage qu'il tenait aujourd'hui. Lord Castlereagh
en est convenu, a regrett que le congrs ne se ft pas runi plus
tt, a dsir qu'il le ft prochainement, et m'a propos de concerter
avec lui une forme de convocation qui ne donnt lieu  aucune
objection, et rservt les difficults qui pourraient s'lever pour le
moment de la vrification des pouvoirs.

M. de Zeugwitz, officier saxon arrivant de Londres, et qui, avant son
dpart, a vu le prince rgent, rapporte que le prince lui a parl du
roi de Saxe dans les termes du plus vif intrt, et lui a dit qu'il
avait donn  ses ministres au congrs l'ordre de dfendre les
principes conservateurs et de ne point s'en dpartir. Le prince rgent
avait tenu le mme langage au duc Lopold de Saxe-Cobourg[300], qui me
l'a dit  moi-mme, il y a deux jours. Je dois donc croire que la
marche que tient ici la mission anglaise est fort oppose aux voeux et
 l'opinion personnelle[301] du prince rgent.

  [300] Le futur roi des Belges. On sait qu'il allait pouser en 1816
  la princesse Charlotte, petite-fille du roi George III.

  [301] Variante: _ l'opinion et au voeu personnel_.

L'Autriche n'a point encore consenti  ce que, comme l'avait dit[302]
l'empereur de Russie, la Saxe ft donne  la Prusse. Elle a dit, au
contraire, que la question de la Saxe tait essentiellement
subordonne  celle de la Pologne, et qu'elle ne pouvait rpondre sur
la premire que lorsque l'autre serait rgle. Mais quoique dans sa
note elle ait parl du projet de sacrifier la Saxe comme d'une chose
qui lui tait infiniment pnible et qui tait odieuse, elle a trop
laiss entrevoir la disposition de cder sur ce point si elle obtenait
satisfaction sur l'autre. On assure mme que l'empereur d'Autriche a
dit  son beau-frre, le prince Antoine (de Saxe), que la cause de la
Saxe tait perdue. Ce qu'il y a de sr, c'est que l'Autriche consent 
ce que la Saxe soit occupe par des troupes prussiennes, et
administre pour le compte du roi de Prusse.

  [302] Variante: comme _me_ l'avait dit.

Cependant l'opinion publique se prononce chaque jour davantage en
faveur de la cause du roi de Saxe et de ceux qui la dfendent. C'est
srement  cela que je dois attribuer l'accueil flatteur qu'il y a
trois jours,  un bal chez le comte Zichy[303], et avant-hier au bal
de la cour, les archiducs et l'impratrice d'Autriche elle-mme,
voulurent bien me faire.

  [303] Le comte Zichy de Vasonykio, d'une famille ancienne et
  considrable de Hongrie. N en 1753, il fut prsident de la cour
  aulique de Hongrie (1788) et devint plus tard ministre de la guerre
  (1803). Il mourut en 1826.

L'empereur d'Autriche est parti hier matin pour Ofen[304], prcdant
l'empereur de Russie, qui est parti le soir. Il va pleurer sur le
tombeau de la grande-duchesse sa soeur, qu'avait pouse l'archiduc
palatin; aprs quoi le bal et les ftes qu'on lui a prpars
l'occuperont tout entier. Il sera de retour  Vienne le 29.

  [304] Nom allemand de Bude.

Comme, en partant, il n'a laiss ni pouvoirs ni direction  personne,
il ne pourra rien tre discut, et il ne se passera srement rien
d'important pendant son absence.

J'ai vu ce soir M. de Metternich, qui reprenait un peu de courage. Je
lui ai parl avec toute la force dont je suis capable. Les gnraux
autrichiens, dont j'ai vu un grand nombre, se dclarent pour la
conservation de la Saxe. Ils font  ce sujet des raisonnements
militaires qui commencent  faire impression.

Je suis...

       *       *       *       *       *

N 4 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Vienne, le 27 octobre 1814.

Mon cousin,

J'ai reu votre numro 6. J'ai t au plus press, en vous envoyant
par le courrier de mardi le supplment d'instructions que vous m'avez
demand. J'espre[305] que vos dmarches en consquence suffiront,
mais, comme je vous le mandais (n 3 _ter_) il faut faire voir _qu'il
y a quelque chose derrire_, et je vais donner des ordres pour que
l'arme soit mise en tat d'entrer en campagne. Dieu m'est tmoin que
loin de vouloir la guerre, mon dsir serait d'avoir quelques annes de
calme pour panser  loisir les plaies de l'tat, mais je veux
par-dessus tout conserver intact l'honneur de la France, et empcher
de s'tablir des principes et un ordre de choses aussi contraires 
toute morale que prjudiciables au repos. Je veux aussi (et cela n'est
pas moins ncessaire) faire respecter mon caractre personnel et ne
pas permettre qu'on puisse, d'aprs l'aventure du charg d'affaires
d'Espagne, dire que je ne suis fort qu'avec les faibles. Ma vie, ma
couronne ne sont rien pour moi,  ct d'intrts aussi majeurs.

  [305] Variante: _et j'espre_.

Il me serait pourtant bien pnible d'tre forc de m'allier pour cela
avec l'Autriche, et avec l'Autriche seule. Je ne conois pas que[306]
lord Castlereagh, qui a si bien parl sur la Pologne, peut tre d'un
avis diffrent sur la Saxe. Je compterais beaucoup pour le ramener sur
les efforts du comte de Munster, si le langage du duc de Wellington 
ce mme sujet ne me faisait craindre que ce ne ft le systme, non du
ministre, mais du ministre. Les arguments pour le combattre ne
manqueraient assurment pas; mais les exemples font quelquefois plus
d'effet, et j'en conois[307] un bien frappant: c'est celui de Charles
XII. Le supplice de Patkul[308] prouve assez combien ce prince tait
vindicatif et peu scrupuleux  l'gard du droit des gens; et
cependant, matre, on peut le dire, de tous les tats du roi Auguste,
il se contenta de lui enlever la Pologne et ne se crut pas permis de
toucher  la Saxe. Il me semble qu'en comparant les deux
circonstances, l'analogie est vidente du duch de Varsovie avec le
royaume de Pologne, et de la Saxe avec elle-mme. Sur quoi, je prie
Dieu, qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde.

LOUIS.

  [306] Variante: Je ne conois pas _comment_.

  [307] Variante: et j'en _connais_.

  [308] Patkul (1660-1707) tait un gentilhomme livonien. La Livonie
  tait alors soumise  la Sude. Patkul essaya  plusieurs reprises
  de runir sa patrie  la Russie, et suscita divers soulvements
  contre les Sudois. Pierre le Grand l'envoya comme ambassadeur
  auprs du roi de Pologne Auguste III, qui pour se concilier Charles
  XII, le livra  ce prince. Patkul fut aussitt traduit devant un
  conseil de guerre qui le condamna  tre rou et cartel.

_P.-S._--Je reois votre numro 7. Il me confirme dans la rsolution
de prendre une attitude militaire capable de me faire respecter.

J'approuve la dclaration que vous vous proposez de faire  l'empereur
de Russie, et je voudrais que votre confrence avec lui et dj eu
lieu.

Je vous autorise  reconnatre en mon nom au roi de la Grande-Bretagne
le titre de roi de Hanovre.

       *       *       *       *       *

N 9 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRS, AU MINISTRE DES
AFFAIRES TRANGRES A PARIS.

Vienne, le 31 octobre 1814.

Monsieur le comte,

L'poque fixe pour l'ouverture du congrs approchait, et c'est
hier soir seulement que M. le prince de Metternich a jug  propos
d'avoir chez lui une confrence  laquelle ont t appels les
plnipotentiaires des huit puissances signataires du trait de Paris.

M. le prince de Talleyrand y est venu et a prsent comme
plnipotentiaires franais MM. le duc de Dalberg et le comte de la
Tour du Pin.

L'ambassadeur de Portugal y a amen quatre plnipotentiaires, et le
prince de Metternich s'tait associ M. le baron de Wessemberg[309].

  [309] Jean-Philippe, baron de Wessemberg-Ampfingen, n en 1773,
  diplomate autrichien. Il reprsenta l'Autriche  la dite, lors de
  l'affaire des scularisations (1802), fut ensuite ambassadeur 
  Berlin, puis  Munich et  Londres. Il assista M. de Metternich au
  congrs de Vienne. En 1848, il fut un instant ministre des affaires
  trangres. Il mourut en 1858.

Le prince de Talleyrand avait, pour faciliter la besogne, fait rdiger
des articles de procs-verbal, dont le contenu prsentait les moyens
de rgulariser la marche du congrs. (Voyez pices n{os} 1  5.)

Il s'en tait entretenu la veille avec lord Castlereagh, qui, tout en
les approuvant, avait insinu qu'il fallait en causer avec le prince
de Metternich, et que tout ce qui viendrait de la part de la France
inspirerait toujours une sorte de dfiance.

Le prince de Talleyrand les a communiqus avant la sance  M. le
prince de Metternich et  quelques autres plnipotentiaires.

A l'ouverture de la confrence, M. de Metternich a prononc un
discours fort diffus dont le but tait de dclarer que les
communications confidentielles qui avaient eu lieu sur les affaires de
Pologne n'avaient point encore amen de rsultats, mais qu'on tait 
la veille de dcider cette question; que les confrences allemandes
avanaient le travail d'un pacte fdral qui prsenterait  l'Europe
une nouvelle garantie de repos; que, dans cet tat de choses, il
n'tait pas d'avis d'ajourner le congrs, mais de chercher une forme
qui laisst le temps de terminer ces discussions auxquelles les autres
puissances taient trangres. Il insista sur ce que le congrs actuel
ne pouvait pas proprement se nommer ainsi, et que la _forme
dlibrante_ ne pouvait y tre admise.

Ici, M. le prince de Talleyrand tmoigna combien il paraissait
extraordinaire que, d'une confrence  l'autre, on changet
d'intention et que les mots mmes changeassent de sens. Qu' Paris on
avait voulu un congrs; qu' prsent, ce congrs qu'on avait voulu,
ne devait plus avoir lieu, et ne devait pas tre un congrs; qu'on a
d ensuite se runir au 1er novembre, mais cet _appel_, dit-on, n'a
pas t fait avec les _formalits_ ncessaires; que _l'ouverture_ ne
devait plus tre une _ouverture_...

M. de Metternich a termin son discours en proposant un nouveau dlai
de dix  douze jours pour la vrification des pouvoirs que tous les
plnipotentiaires seraient invits d'envoyer  un bureau dsign  cet
effet. Et, parlant de l'influence qui pourrait tre exerce sur le
congrs, il dit avec une espce de malignit qu'il y en avait de deux
espces: celle des difficults que l'on pouvait faire natre, ou celle
des facilits que l'on pouvait donner.

Le prince de Talleyrand a relev cette phrase, en disant que lorsque
tout le monde tend au mme but, il n'y a d'autre influence que celle
de l'habilet ou de l'inhabilet.

M. de Metternich a communiqu ensuite un projet de dclaration, qui
est joint sous le numro 6. Des discussions fort insipides et trs
mdiocrement engages ont occup pendant deux heures. Elles ont
signal la lgret et le peu de rflexion que l'on a apport 
d'aussi importantes matires.

On est enfin convenu:

1 De ne point ajourner le congrs;

2 De nommer une commission pour vrifier les pouvoirs:

3 De se runir le lendemain pour entendre la lecture d'un nouveau
projet de convocation; dcider la question de savoir si le travail
pouvait se faire par des commissions nommes par le congrs pour tre
revu dans un comit gnral, et dterminer la forme de dlibration
qui serait admise.

On est convenu aussi que les rdactions prsentes par les
commissaires franais serviraient de base  la discussion fixe au
lendemain.

La commission pour la vrification des pleins pouvoirs a t tire au
sort. C'est la Russie, l'Angleterre et la Prusse qui sont dsignes.
Un rapport sera fait par elle, lorsque les pouvoirs auront t
prsents.

Ces conclusions donnent l'ide qu'un pas de plus a t fait; mais, en
examinant l'tat des choses, on doit tre convaincu:

1 Que les quatre puissances n'ont pas renonc  tablir le systme
d'quilibre qu'elles ont imagin  leur avantage;

2 Qu'elles veulent tenir la France loigne de toute influence;

3 Que leur embarras du moment tient aux prtentions exagres de
l'empereur de Russie, auxquelles on ne s'attendait pas;

4 Que, pour sortir de cet embarras, on voudrait sacrifier la Saxe et
avoir l'air d'tre d'accord sur la Pologne;

5 Que les principes que le roi de France a proclams ont rappel
l'Europe  sa propre dignit, et que la voix qu'il fait entendre, si
elle n'a pas encore ralli tous les esprits sages, finira par tre
coute un jour.

On voit ici la faiblesse du ministre autrichien, l'oubli de tout
principe de la part des cabinets de Russie et de Prusse, et les
prventions du cabinet de Londres contre la France, tout  dcouvert.
Et on ne peut rsister  d'aussi fortes intrigues qu'en marchant ferme
dans la voie de la raison, et en s'tayant de tout ce qu'elle prescrit
de sage  l'gard de l'existence et des rapports des socits
publiques entre elles.

Si les puissances directement intresses  l'arrangement de la
Pologne parviennent  s'entendre sur une limite qui ne renverse pas
tout quilibre dans cette partie de l'Europe, il nous reste l'espoir
que les choses en gnral s'arrangeront, et nous attendons avec
patience qu'on nous en donne communication. Par une stipulation
secrte, la Russie, la Prusse et l'Autriche sont convenues de rgler
le partage du grand-duch de Varsovie sans que la France puisse y
intervenir, et nous croyons n'avoir rien  regretter  cet gard.

Si elles s'entendent, l'Europe sera tranquille. Si elles n'y
russissent pas, la coalition est dissoute et la France se trouvera
appele  l'intervention la plus honorable qu'elle ait jamais pu
exercer dans les affaires publiques.

On n'est pas encore  porte de pressentir la dernire disposition de
l'empereur de Russie qui, seul, par sa prsomption et son esprit
romanesque est  la veille de rallumer la guerre et de troubler pour
longtemps l'Europe.

Il est revenu avant-hier soir de la course qu'il a faite en Hongrie
avec l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse.

Ce voyage qu'il a provoqu tait encore marqu par l'intrigue. Il a
voulu cajoler la nation hongroise et s'entourer des chefs du clerg
grec, trs nombreux en Hongrie. Nous tenons de lord Castlereagh
lui-mme, que dj les Grecs fomentent la guerre contre la Turquie;
que les Serviens viennent de reprendre les armes; qu'un corps russe se
porte sur la frontire. Et pendant que l'empereur de Russie se livre 
des projets d'agitation de ce ct, il annonce ici, aux ministres
suisses qu'il ne quittera pas Vienne sans avoir fini leurs affaires.
Il a nomm,  ce qui nous a t dit, M. le baron de Stein[310] pour
confrer avec eux.

  [310] Charles, baron de Stein, n en 1757  Nassau, d'une famille
  noble et ancienne. Il entra en 1779 au service de la Prusse, fut
  nomm en 1784 ministre  Aschaffenbourg et entra dans le cabinet en
  1804. Il se montra trs hostile  la France. Aussi dut-il se
  retirer aprs la bataille d'Ina. Rappel en 1807, il ne tarda pas
   exciter la dfiance de Napolon, qui exigea son renvoi (1808); il
  se rfugia en Autriche. En 1812 il alla en Russie, o il fut
  accueilli avec empressement par l'empereur, qui se l'attacha, et
  dont il fut un des conseillers les plus couts. Durant les annes
  1813 et 1814, il excita par tous les moyens les passions allemandes
  contre la France, et suivit les souverains allis  Paris. Il vint
  ensuite au congrs de Vienne, o il retrouva l'empereur Alexandre
  qui se servit de lui en plusieurs occasions. Plnipotentiaire au
  congrs d'Aix-la-Chapelle en 1818, conseiller d'tat en 1827, il
  mourut en 1831.

Avant son dpart pour la Hongrie, il a ordonn qu'on prpart une
rponse  lord Castlereagh sur la question de la Pologne, et que l'on
rdiget des mmoires sur le rtablissement et l'organisation de ce
pays.

S'il persiste, c'est  ce rapport que les vnements de l'Europe vont
se rattacher infailliblement, et peut-tre cela se fera-t-il au
dsavantage de la Russie.

On croit que la rponse sera remise  lord Castlereagh ds que
l'empereur Alexandre l'aura corrige et approuve. On la croit de
nature  tablir les prtentions de crer une Pologne dans le duch de
Varsovie, et de donner la Saxe  la Prusse.

La grande-duchesse d'Oldenbourg disait avant-hier que ces deux
questions lui paraissaient dcides _par son frre_.

Nous avons rpt souvent que, pour l'empcher, il n'y avait d'autre
moyen que d'opposer l'opinion de l'Europe  l'abus que la Russie
voudrait faire de ses forces, et que c'tait pour cette raison qu'il
fallait convoquer le congrs et lui donner le plus de dignit
possible. Si la Russie devenait tout envahissante, la France devrait
tre toute protectrice.

Sans la faiblesse de M. de Metternich et les prventions de lord
Castlereagh contre une influence quelconque de la France dans les
affaires de l'Europe, la chose s'excuterait. Cependant cette position
se prolonge et on peut dire que, pendant que l'on craint encore la
France, on s'aveugle sur tous les autres dangers.

Au milieu de tous ces mouvements pour ramener l'empereur de Russie 
des ides modres sur la Pologne, les confrences allemandes
prsentent quelque intrt par la conduite qu'y tient la Bavire.

Le plan de la Prusse tait de former une ligue trs troite, et d'en
partager la direction avec l'Autriche. La Bavire a djou cette
proposition en demandant que la direction alternt. Elle sentait que
la Prusse voulait s'appuyer de cette ligue pour consolider son
usurpation sur la Saxe. Et comme elle ne veut pas y consentir, elle
fera connatre ses intentions lorsque l'occupation de la Saxe lui sera
connue officiellement; et  cette poque, elle doit dclarer qu'elle
ne cooprera point  ce rsultat. Pour se mettre en mesure de soutenir
ce rle indpendant, la Bavire vient d'ordonner une forte leve de
recrues, et porte son arme  soixante-dix mille hommes.

Vous voyez, monsieur le comte, que si, dans nos dernires dpches,
nous avons engag le roi  prendre l'attitude qui convient  sa
dignit et au besoin du moment, nous avons fait en sorte qu'il n'ait
pas  craindre d'tre compromis avec les forces d'une coalition qui
armerait contre la France, et qu'il se trouve, au contraire,  la tte
de celles qui se runiront pour dfendre les liberts de l'Europe, si
on les menace.

L'article du _Moniteur_[311], qui proclame hautement les principes et
le systme qui dirigent la politique du roi, a fait ici la plus vive
sensation et il a t gnralement applaudi. Nous avons observ que
tandis qu'on rpandait que les armes franaises, chagrines de la
perte des conqutes, entraneraient le gouvernement dans une nouvelle
guerre et qu'il fallait rester sous les armes, ce mme gouvernement
avait assez de force et dirigeait assez bien l'opinion publique pour
dclarer que la France tait contente de ses limites, parce qu'elle
trouvait en elle tous les lments de force et de prosprit dont
elle avait besoin pour tre heureuse.

  [311] Voici cet article:

  La dclaration prcdente (_celle des plnipotentiaires qui
  ajournait l'ouverture du congrs au 1er novembre, voir pages 345 et
  suivantes_), en exposant les motifs qui font diffrer l'ouverture
  du congrs de Vienne, est le premier garant de l'esprit de sagesse
  qui dirigera les travaux des plnipotentiaires assembls. C'est en
  effet par la maturit des conseils, c'est dans le calme des
  passions, que doit renatre la tutlaire autorit des principes du
  droit public, invoqus et reconnus dans le dernier trait de Paris.

  Ainsi la juste attente des contemporains sera remplie, et l'on
  obtiendra, dans les prochaines ngociations, un rsultat conforme 
  ce que le droit des gens et la loi universelle de justice
  prescrivent aux nations entre elles.

  A l'poque o de grandes puissances se sont ligues pour ramener
  dans les relations mutuelles des tats le respect des proprits et
  la sret des trnes, on ne peut attendre que des transactions
  politiques revtues de cet quitable caractre.

  Dj l'Europe accepte cet heureux augure, et la France, qui n'est
  jalouse d'aucun des avantages que d'autres tats peuvent
  raisonnablement esprer, n'aspire qu'au rtablissement d'un juste
  quilibre. Ayant en elle tous les lments de force et de
  prosprit, elle ne les cherche point au del de ses limites; elle
  ne prte l'oreille  aucune insinuation tendant  tablir des
  systmes de simple convenance; et reprenant le rle qui lui assura
  jadis l'estime et la reconnaissance des peuples, elle n'ambitionne
  d'autre gloire que celle dont les garanties reposent sur l'alliance
  de la force avec la modration et la justice; elle veut redevenir
  l'appui du faible et le dfenseur de l'opprim.

  Dans cette disposition, la France concourra aux arrangements
  propres  consolider la paix gnrale; et les souverains qui ont si
  noblement proclam les mmes principes, consacreront avec elle ce
  pacte durable qui doit assurer le repos du monde.

  (_Moniteur_, 22 oct. 1814.)

C'est ainsi que l'on dsarmera la masse de haines et de dfiances qui
s'lve encore contre nous, et que l'on ramnera la confiance, but
principal auquel il faut tendre, pour donner au roi la force et la
dignit qui lui conviennent dans ses relations avec l'Europe.

Agrez...

       *       *       *       *       *

N 10 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRS, AU MINISTRE DES
AFFAIRES TRANGRES A PARIS.

Vienne, le 31 octobre 1814.

Monsieur le comte,

La confrence indique dans notre lettre de ce jour a eu lieu ce soir,
avant l'expdition du courrier. Nous avons l'honneur de vous
entretenir de son rsultat.

Aprs la lecture du protocole de la confrence du 30, on a vot la
dclaration dont copie est ci-jointe. Elle sera imprime dans la
journe de demain.

On a approuv les projets remis hier par M. le prince de Talleyrand et
ports dans la correspondance sous les numros 2 et 3. M. de
Metternich a propos de dlibrer sur ceux numros 4 et 5; M. de
Nesselrode a demand qu'on voult bien ajourner  demain cette
dlibration, n'ayant pas eu le temps de prendre les ordres de
l'empereur. Cela a t agr.

Dans une conversation entre les deux empereurs en Hongrie, o l'on a
discut les questions qui paraissaient devoir les diviser, l'empereur
de Russie a dit: Je n'ai pas encore donn mon dernier mot.

A la sance d'aujourd'hui, lord Castlereagh avait avec lui lords
Stewart, Cathcart[312] et Clancarty[313].

  [312] Lord William Cathcart, n en 1755, entra dans l'arme, fit la
  campagne d'Amrique, devint brigadier gnral en 1793, et servit
  comme tel en Hollande. Il fut nomm pair d'cosse en 1807, membre
  du conseil priv, et vice-amiral. Il dirigea en 1809 l'expdition
  contre Copenhague. En 1812 il alla  Ptersbourg comme ambassadeur,
  suivit le quartier gnral de l'empereur Alexandre durant les
  campagnes de 1813 et 1814, et signa le trait de Paris du 30 mai.
  Il fut envoy  Vienne comme plnipotentiaire au congrs. En 1815,
  il fut cr pair d'Angleterre. Il mourut en 1843.

  [313] Richard Power-Trench, comte de Clancarty, conseiller priv,
  prsident du comit du conseil priv pour les colonies et le
  commerce, matre gnral des postes. En 1814, il fut accrdit 
  Vienne comme plnipotentiaire.

On a annonc que MM. les comtes de Rasumoffski[314] et de
Stackelberg[315] assisteraient de la part de la Russie  la premire
confrence.

Agrez...

  [314] Andr, comte puis prince Rasumoffski, n en 1752, diplomate
  russe, fut successivement ambassadeur  Stockholm,  Naples puis 
  Vienne, o il assista au congrs. Il mourut en 1836.

  [315] Gustave, comte de Stackelberg, conseiller intime et
  chambellan de l'empereur Alexandre. Il tait alors ambassadeur de
  Russie  Vienne, et assista comme tel au congrs.

       *       *       *       *       *

N 9.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 31 octobre 1814.

SIRE,

L'tat des choses est en apparence toujours le mme; mais quelques
symptmes d'un changement ont commenc de se laisser entrevoir, et
peuvent acqurir plus d'intensit par la conduite[316] et le langage
de l'empereur Alexandre.

  [316] Variante: _la manire d'tre_.

Le matin du jour o il partit pour la Hongrie, il eut avec M. de
Metternich un entretien dans lequel il passe pour constant qu'il
traita ce ministre avec une hauteur et une violence de langage qui
auraient pu paratre extraordinaires, mme  l'gard d'un de ses
serviteurs. _On raconte que_[317] M. de Metternich lui ayant dit, au
sujet de la Pologne, que, s'il tait question d'en faire une, eux
aussi le pouvaient, il avait non seulement qualifi cette observation
d'inconvenante et d'indcente, mais encore qu'il s'tait emport
jusqu' dire que M. de Metternich tait le seul en Autriche qui pt
prendre ainsi _un ton de rvolte_. On ajoute que les choses avaient
t pousses si loin que M. de Metternich lui avait dclar qu'il
allait prier son matre de nommer un autre ministre que lui pour le
congrs. M. de Metternich sortit de cet entretien dans un tat o les
personnes de son intimit disent qu'elles ne l'avaient jamais vu. Lui
qui, peu de jours auparavant, avait dit au comte de Schulenburg qu'il
se retranchait derrire le temps, et se faisait une arme de la
patience, pourrait fort bien la perdre, si elle tait mise souvent 
pareille preuve.

  [317] Supprim dans le texte des archives.

S'il ne doit pas tre dispos par l  des complaisances pour
l'empereur de Russie, l'opinion des militaires autrichiens que je vois
et celle des archiducs ne doivent pas le disposer davantage 
l'abandon de la Saxe. J'ai lieu de croire que l'empereur d'Autriche
est maintenant dispos  faire quelque rsistance.

Il y a ici un comte de Sickingen, qui est admis dans l'intimit de ce
prince et que je connais. Aprs le dpart pour la Hongrie, il est all
chez le marchal de Wrde, et il est venu chez moi, nous engager[318]
de la part de l'empereur  tenir tout en suspens jusqu' son retour.

  [318] Variante: _pour_ nous engager.

Cette conversation m'est revenue, et  peu prs dans les mmes termes,
et par M. de Sickingen et par M. de Metternich. Il parat que
l'empereur, peu accoutum  montrer de la force, tait revenu fort
content de lui-mme.

On raconte que pendant le voyage  Bude, d'o les souverains revinrent
avant-hier  midi, l'empereur Alexandre se plaignant de M. de
Metternich, l'empereur Franois avait rpondu qu'il croyait qu'il
tait mieux que les affaires fussent traites par les ministres;
qu'elles l'taient avec plus de libert et plus de suite; qu'il ne
faisait point lui-mme les siennes, mais que ses ministres ne
faisaient rien que par ses ordres; qu'ensuite, et dans le cours de la
conversation, il avait dit, entre autres choses que, quand ses[319]
peuples, qui ne l'avaient jamais abandonn, qui avaient tout fait pour
lui et lui avaient tout donn, taient inquiets, comme ils l'taient
en ce moment, son devoir tait de faire tout ce qui pouvait servir 
les tranquilliser; que, sur cela, l'empereur Alexandre ayant demand
si son caractre et sa loyaut ne devaient pas prvenir et ter toute
espce d'inquitude, l'empereur Franois avait rpondu que de bonnes
frontires taient les meilleures gardiennes de la paix.
Toutes les prcautions prises pour nous drober la connaissance de ce
qui se fait  la commission de l'organisation politique de l'Allemagne
ont t sans succs.

  [319] Variante: _les_ peuples.

A la premire sance, il fut propos par la Prusse que tous les
princes dont les tats se trouvaient en totalit compris dans la
confdration renonassent au droit de guerre et de paix et de
lgation[320]. Le marchal de Wrde ayant dclin cette proposition,
M. de Humboldt s'cria qu'on voyait bien que la Bavire avait encore
au fond du coeur une alliance avec la France, et que c'tait pour eux
une raison nouvelle d'insister. Mais  la seconde sance, le marchal
qui avait pris les ordres du roi, ayant premptoirement rejet la
proposition, elle a t retire, et on y a substitu celle de placer
toutes les forces militaires de la confdration, moiti sous la
direction de l'Autriche et moiti sous celle de la Prusse. Le marchal
de Wrde a demand que le nombre des directeurs ft augment et que la
direction alternt entre eux. On a propos en outre de former entre
tous les tats confdrs une ligue trs troite pour dfendre l'tat
de possession de chacun, tel qu'il sera tabli par les arrangements
qui vont se faire. Le roi de Bavire, qui a bien compris que par cette
ligue la Prusse avait surtout en vue de s'assurer la possession de la
Saxe contre l'opposition des puissances qui veulent conserver ce
royaume, qui sent bien qu'il aurait tout  craindre lui-mme si la
Saxe tait une fois sacrifie, et qui est prt  la dfendre pour peu
qu'il ne soit pas abandonn  ses propres forces, a ordonn de lever
chez lui vingt mille hommes[321], qui porteront son arme 
soixante-dix mille hommes. Loin de vouloir entrer dans la ligue
propose, son intention, du moins jusqu' prsent, est qu'aussitt que
les Prussiens se seront empars de la Saxe, son ministre se retire de
la commission, en dclarant qu'il ne veut pas tre complice et bien
moins encore garant d'une telle usurpation.

  [320] Variante: et _ celui de_ lgation.

  [321] Variante: _recrues_.

Les Prussiens ne connaissent pas cette intention du roi, mais ils
n'ignorent point ses armements et le souponnent trs probablement
d'tre dispos  joindre ses forces  celles des puissances qui
voudraient dfendre la Saxe. Ils sentent d'ailleurs, que, sans le
consentement de la France, la Saxe ne serait point _pour eux_[322] une
acquisition solide. On dit aussi que le cabinet, qui ne partage pas
l'aveugle dvouement du roi  l'empereur Alexandre, n'est pas sans
inquitude du ct de la Russie, et qu'il renoncerait volontiers[323]
 la Saxe pourvu qu'il retrouvt ailleurs de quoi complter le nombre
de sujets que la Prusse, d'aprs ses traits, doit avoir. Quels que
soient ses sentiments et ses vues, les ministres prussiens paraissent
vouloir se rapprocher de nous et nous envoient invitations sur
invitations.

  [322] Supprim dans le texte des archives.

  [323] Variante: _peut-tre_.

Lord Castlereagh qui a imagin de fortifier la Prusse en de de
l'Elbe, sous le prtexte de la faire servir de barrire contre la
Russie, a toujours ce projet fort  coeur. Dans une conversation qu'il
eut il y a peu de jours chez moi, il me reprocha de faire de la
question de la Saxe une question du premier ordre, tandis que, selon
lui, elle n'tait rien et que la question de Pologne tait tout. Je
lui rpondis que la question de la Pologne serait pour moi la premire
de toutes, s'il ne l'avait pas rduite  n'tre qu'une simple question
de limites. Voulait-il rtablir toute la Pologne dans une entire
indpendance? Je serais avec lui en premire ligne. Mais quand il ne
s'agissait que de limites, c'tait  l'Autriche et  la Prusse qui y
taient le plus intresses  se mettre en avant. Mon rle alors
devait se borner  les appuyer et je le ferais. Sur son projet d'unir
l'Autriche et la Prusse, je lui fis des raisonnements auxquels il ne
put rpondre, et je lui citai sur la politique de la Prusse depuis
soixante ans des faits qu'il ne put nier; mais en passant condamnation
sur les anciens torts de ce cabinet, il se retrancha dans l'esprance
d'un meilleur avenir.

Cependant, je sais qu'il lui a t fait par diverses personnes des
objections qui l'ont frapp. On lui a demand comment il consentait 
mettre l'une des plus grandes villes commerantes de l'Allemagne
(Leipsick), o se tient l'une des plus grandes foires de l'Europe,
sous la domination de la Prusse avec laquelle l'Angleterre ne pouvait
pas tre sre d'tre toujours en paix, au lieu de la laisser entre les
mains d'un prince avec lequel l'Angleterre ne pouvait jamais avoir
rien  dmler. Il a t frapp d'une sorte d'tonnement et de crainte
de ce que son projet pouvait compromettre en quelque chose l'intrt
mercantile de l'Angleterre.

Il m'avait invit  concerter avec lui un projet pour la convocation
du congrs. Je lui en avais remis un et il en avait t content.

Je rdigeai aussi quelques projets sur la premire runion des
ministres, sur la vrification des pouvoirs et sur les commissions 
former  la premire sance du congrs. (Ces diffrentes pices sont
jointes  ma dpche au dpartement que M. de Jaucourt soumettra 
Votre Majest.) Devant  lord Castlereagh, M. de Dalberg et moi, une
visite, nous allmes ensemble les lui porter avant-hier soir. Il n'y
trouva rien  redire, mais il observa que la crainte que les Prussiens
avaient de nous, ferait srement qu'ils y souponneraient quelque
arrire-pense. Les craintes relles ou simules des Prussiens
amenrent naturellement la conversation sur l'ternel sujet de la
Pologne et de la Saxe. Il avait sur sa table des cartes avec
lesquelles je lui fis voir que la Saxe tant dans les mmes mains que
la Silsie, la Bohme pouvait tre enleve en peu de semaines, et que
la Bohme enleve, le coeur de la monarchie autrichienne tait 
dcouvert et sans dfense. Il parut tonn. Il nous avait parl comme
s'il et tourn ses esprances du ct de la Prusse par
l'impossibilit d'en mettre aucune dans l'Autriche. Il eut l'air
surpris quand nous lui dmes qu'il ne lui manquait que de l'argent
pour runir ses troupes, qu'elle aurait alors les forces les plus
imposantes, et que, pour cela, il lui suffirait aujourd'hui d'un
million sterling. Cela l'anima, et il parut dispos  soutenir
l'affaire de la Pologne jusqu'au bout. Il savait qu'on travaillait
dans la chancellerie russe  une rponse  son mmoire, et il ne
paraissait point s'attendre  ce qu'elle ft satisfaisante. Il tait
instruit que les Serviens avaient repris les armes, et il nous apprit
qu'un corps russe, command par un des meilleurs gnraux de Russie,
s'approchait des frontires de l'empire ottoman. Rien ne lui
paraissait donc plus ncessaire et plus urgent que d'opposer une digue
 l'ambition de la Russie. Mais il voudrait que cela se ft sans
guerre, et que si la guerre ne pouvait tre vite, elle pt se faire
sans le secours de la France. A sa manire d'estimer nos forces, on
peut juger que c'est la France qu'il redoute le plus. Vous avez, nous
dit-il, vingt-cinq millions d'hommes; nous les estimons comme
quarante millions. Une fois, il lui chappa de dire: Ah! s'il ne
vous tait rest aucune vue sur la rive gauche du Rhin!. Il me fut
ais de lui prouver par la situation de la France, par celle de
l'Europe, qui tait tout entire en armes, qu'on ne pouvait supposer 
la France de vues ambitieuses sans la supposer insense. Soit,
rpondit-il, mais une arme franaise traversant l'Allemagne pour une
cause quelconque ferait trop d'impression et rveillerait trop de
souvenirs. Je lui reprsentai que la guerre ne serait point
ncessaire et qu'il suffirait de placer la Russie vis--vis de
l'Europe unie dans une mme volont, ce qui nous ramena  l'ouverture
du congrs. Mais lui, parlant toujours de difficults, sans dire en
quoi consistaient ces difficults, me conseilla de voir M. de
Metternich, d'o je conclus qu'ils taient convenus entre eux de
quelque chose, dont il ne m'aurait pas fait mystre s'il et eu lieu
de croire que je n'aurais rien  y objecter. Du reste, en nous
accusant d'avoir tout retard, il nous a navement avou que, sans
nous, tout serait maintenant rgl, parce que, dans le principe, ils
taient d'accord: aveu qui donne la mesure de l'influence que, dans
leur propre opinion, il appartient  Votre Majest d'avoir sur les
affaires de l'Europe.

Au total, les dispositions de lord Castlereagh, sans tre bonnes,
m'ont paru moins loignes de le devenir, et peut-tre la rponse
qu'il attend de l'empereur Alexandre contribuera-t-elle  les
amliorer.

Hier matin, j'ai reu de M. de Metternich un billet qui m'invitait 
une confrence pour le soir  huit heures.

Je ne fatiguerai point Votre Majest des dtails de cette confrence
qui a t abondante en paroles et vide de choses. Ces dtails se
trouvent _d'ailleurs_[324] dans ma lettre au dpartement. Le rsultat
a t que l'on a form une commission de vrification compose de
trois membres nomms par le sort, que les pouvoirs leur seront envoys
pour tre vrifis, et qu'aprs la vrification on devra runir le
congrs.

  [324] Supprim dans le texte des archives.

Ce soir, une nouvelle confrence a eu lieu. On y a lu et arrt le
projet de dclaration relatif  la vrification des pouvoirs. Cette
dclaration sera publie demain. J'en envoie ce soir la copie dans ma
dpche[325] au dpartement. J'ai cru que Votre Majest prfrerait
que tout ce qui est pices ft toujours joint  la lettre que
j'adresse  M. de Jaucourt, afin que le dpartement en ait et en
conserve la suite.

  [325] Variante: _et j'en_ envoie ce soir la copie dans _une_
  dpche.

Telle est depuis huit mois la situation de la France, que, ds qu'elle
a atteint un but, elle en a devant elle un autre qu'une gale
ncessit la presse d'atteindre, le plus souvent sans qu'elle ait 
choisir entre plusieurs moyens d'y arriver. A peine eut-on renvers
l'oppresseur et mis en libert d'clater les voeux qui, dans le secret
des coeurs, rappelaient ds longtemps et de toutes parts Votre Majest
dans le sein de ses tats, qu'il fallut pourvoir  ce qu'elle pt
trouver dsarme, au moment de son arrive, la France couverte de cinq
cent mille trangers, ce qu'on ne pouvait obtenir qu'en faisant  tout
prix cesser les hostilits par un armistice. Ensuite, pour dbarrasser
immdiatement le royaume des armes qui en dvoraient la substance,
il fallut tendre uniquement  la prompte conclusion de la paix. Votre
Majest semblait ne plus avoir qu' jouir de l'amour de ses peuples et
du fruit de sa propre sagesse, quand un nouveau but s'est offert  sa
constance et  ses efforts: celui de sauver, s'il se peut, l'Europe
des prils dont la menacent l'ambition et les passions de quelques
puissances et l'aveuglement ou la pusillanimit de quelques autres.
Les difficults de l'entreprise ne m'en ont jamais fait regarder le
succs comme entirement impossible. La lettre, dont Votre Majest a
bien voulu m'honorer en date du 21 octobre, en rehausse en moi
l'esprance, en mme temps que les tmoignages de satisfaction qu'elle
daigne accorder  mon zle, me donnent un nouveau courage.

Je suis...

       *       *       *       *       *

N 5 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, le 4 novembre 1814.

Mon cousin,

J'ai reu votre numro 8. Je l'ai lu avec grand intrt, mais avec
grande indignation. Le ton et les principes qu'avec tant de raison on
a reproch  Buonaparte[326] n'taient pas autres que ceux de
l'empereur de Russie. J'aime  me flatter que l'opinion de l'arme et
celle de la famille impriale ramneront le prince de Metternich  des
vues plus saines; que lord Castlereagh entrera plus qu'il ne l'a fait
jusqu'ici dans celles du prince rgent, et qu'alors vous pourrez
employer avec avantage les armes que je vous ai donnes. Mais quoi
qu'il en puisse tre, continuez  mriter les justes loges que je me
plais  vous rpter aujourd'hui, en restant ferme dans la ligne que
vous suivez, et soyez bien sur que mon nom[327] ne se trouvera jamais
au bas d'un acte qui consacrerait la plus rvoltante immoralit.

 [326] Variante: _Bonaparte_.

 [327] Variante: que _jamais mon nom_.

Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne
garde.

LOUIS.

       *       *       *       *       *

N 11 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRS, AU MINISTRE DES
AFFAIRES TRANGRES A PARIS.

Vienne, le 6 novembre 1814.

Monsieur le comte,

Nous avons l'honneur de vous adresser les copies des procs-verbaux
des deux premires confrences qui ont eu lieu.

Les notes qui y sont mentionnes, et sur lesquelles une dlibration a
eu lieu, sont celles prsentes par l'ambassade de France, et envoyes
par la dernire dpche au dpartement.

Une troisime confrence s'est tenue le 1er novembre. M. le comte de
Noailles, arriv le matin, y a assist.

Le rsultat n'a pas t important; on a mme hsit jusqu'ici  le
consigner dans un procs-verbal.

Le prince de Metternich, en sa qualit de prsident, a tabli, dans un
discours singulirement diffus et trs dcousu, qu'il fallait, avant
de procder  la formation des comits et des commissions, s'tre
entendu, et que chaque puissance ait rgl avec les autres ce qui
l'intresse directement.

Il nous a dit encore:

Que toutes les affaires avaient deux faces; que ce congrs n'tait
pas un congrs; que son ouverture n'tait pas proprement une
ouverture; que les commissions n'taient pas des commissions; que,
dans la runion des puissances  Vienne, il ne fallait considrer que
l'avantage _d'une Europe sans distances_; qu'on resterait d'accord, ou
qu'on ne le serait pas.

M. de Metternich a donn dans cette sance la mesure de sa mdiocrit,
de son got pour les petites intrigues et pour une marche incertaine
et tortueuse, et de sa fcondit en mots vagues et vides de sens.

En voici un exemple entre mille: il nomme les commissions _des chances
de ngociations_. Il et t inutile de relever l'inconvenance d'un
pareil discours.

On tait prvenu que les ngociations relatives aux grandes et
principales questions avaient pris une meilleure tournure; on voulait
en attendre la confirmation et soigneusement viter d'augmenter les
difficults qui entravent la marche des affaires.

La majorit dans cette confrence est tombe d'accord de gagner du
temps, et de confrer une autre fois sur la possibilit et les formes
d'une convocation gnrale du congrs.

La question de la Pologne, et par suite celle de la Saxe, sont, en
attendant, fortement engages.

L'empereur de Russie, nous assure-t-on, a rpondu aux ministres
anglais. La note rdige par M. d'Anstedt[328] a t peu satisfaisante
et doit tre conue dans un esprit assez peu conciliant.

  [328] Jean, baron d'Anstedt, diplomate russe, n  Strasbourg en
  1760. En 1789, il se rendit en Russie et se fit attacher au
  dpartement des affaires trangres. Il fut plusieurs fois
  accrdit  Vienne comme charg d'affaires. En 1811, il devint
  directeur de la chancellerie diplomatique du prince Koutousoff. Il
  reprsenta la Russie au congrs de Prague (1813), alla ensuite 
  Vienne (1814) et fut ensuite plnipotentiaire russe prs la dite
  de Francfort. Il mourut en 1835.

Lord Castlereagh y a rpondu hier. On nous dit qu'il insiste, au nom
de l'Angleterre, et pour la sret de l'Europe, sur ce que la Russie
ne passe pas la Vistule.

Le prince de Metternich a t oblig de soutenir cette question depuis
que l'empereur, son matre, a soumis cet objet  la dlibration d'un
conseil d'tat, qui, dans ses conclusions, a dcid: Que la Russie ne
pouvait s'tendre plus loin sans menacer la sret des positions
militaires de l'Autriche, et qu'il tait encore plus important pour
l'Allemagne d'empcher que _les dfils de la Saale_[329] soient dans
les mains de la Prusse.

  [329] La Saale prend sa source en Bavire, traverse toute la Saxe
  et se jette dans l'Elbe. C'est par les dfils de la Saale que
  passa Napolon dans la campagne de 1806.

Les instructions supplmentaires du roi, apportes par M. de Noailles,
avaient mis ses plnipotentiaires dans la possibilit de faire des
insinuations sur la part active que la France prendrait pour obtenir
un quilibre rel et durable, et pour empocher que la Russie ne
s'empart du grand-duch de Varsovie, et la Prusse, de la Saxe.

On en avait prvenu le ministre de Bavire, et on avait trouv moyen
de le porter  la connaissance directe de l'empereur d'Autriche. Nous
croyons que cela fortifiera le prince de Metternich dans la rsistance
qu'il doit opposer aux prtentions de la Russie et de la Prusse. Dj
le langage ferme et dcid que l'ambassade a tenu ds le premier
moment l'a forc  soutenir avec plus d'nergie ces grands intrts de
l'Europe. On assure gnralement que ces deux puissances (la Russie et
la Prusse) s'clairent sur les difficults qu'elles trouveront 
russir dans leurs diffrents projets. L'influence que les ministres
anglais exercent galement sur ces questions, nous fait esprer
qu'elles seront modifies, que le roi aura la gloire d'avoir arrt
l'excution des plans les plus funestes pour l'Europe et pour sa
tranquillit future.

Lord Castlereagh,  la vrit, se montre toujours enclin  procurer la
Saxe  la Prusse; mais cette dernire puissance rflchira qu'elle ne
peut la possder tranquillement sans le concours de la France, et
prfrera peut-tre s'arranger par d'autres combinaisons.

Le prince de Hardenberg est convenu avec un de ses amis qu'il croyait
cette runion de la Saxe trs odieuse  l'Allemagne et que la Prusse
consentirait peut-tre  en laisser _un noyau_.

L'Autriche parat vouloir que ce noyau soit compos des _trois quarts_
de la Saxe, si on arrte la limite de la Russie sur la Vistule. La
Saxe conserverait alors quinze  seize cent mille habitants et
resterait plus grande que le Wurtemberg et le Hanovre.

Ce rsultat serait bien au del des esprances qu'on aurait pu
concevoir  l'poque o les plnipotentiaires de France sont arrivs
au congrs, et le roi aura eu par ses propres moyens un succs bien
remarquable, si les choses se terminent ainsi.

Les arrangements fdratifs de l'Allemagne continuent  se traiter
avec mystre. La Bavire y soutient la lutte contre la Prusse et ne
veut sacrifier de ses droits de souverainet que ce qui sera
ncessaire pour la formation de la ligue.

Les changes de territoires n'ont pas encore pu tre traits, parce
que tout dpend des limites de la Prusse.

Il reste maintenant deux autres masses d'intrts politiques  rgler,
et on parat vouloir s'en occuper: ce sont les affaires du corps
helvtique et celles d'Italie.

M. le prince de Metternich a jug hier  propos d'inviter M. le prince
de Talleyrand  une confrence o se trouvaient lord Castlereagh et M.
le comte de Nesselrode. On y a parl de ces deux objets.

Ces messieurs ont fait part au prince de Talleyrand de ce qu'une
commission avait t nomme pour arranger, avec les dputs suisses
prsents  Vienne, les affaires du corps helvtique. M. le prince de
Talleyrand a dit qu'il avait nomm M. de Dalberg pour confrer sur le
concours que la France avait  exercer dans cette affaire.

Quant  celles d'Italie, l'embarras de M. de Metternich a t visible
lorsqu'il a t question de Naples. On doit l'attribuer  la crainte
que lui inspirent la situation des esprits et le peu de got des
Italiens pour la domination autrichienne, et  l'influence que Murat
exerce sur les jacobins de l'Italie, particulirement sur ceux de
l'ancien royaume d'Italie, dont il a t autrefois gouverneur.

Le prince de Talleyrand a propos, pour paralyser cette influence, de
ne toucher au sort de Murat que lorsque les autres rapports de
l'Italie seraient arrangs, qu'on y aurait fait cesser le rgime
provisoire et qu'on l'aurait organise dans un ordre gographique, en
commenant par les parties septentrionales.

Le prince de Metternich est convenu qu'on ne pouvait, dans les
affaires d'Italie, carter les droits du royaume d'trurie, mais qu'il
dsirait qu'une ou deux lgations fussent donnes  l'archiduchesse
Marie-Louise et  son fils. Les autres ministres, croyant que ces
lgations taient des biens vacants par suite du trait de Tolentino,
ont trouv juste de compenser la perte de Parme par un quivalent.

Comme dans les affaires d'Italie la France cherche  obtenir trois
points, savoir: la succession de la maison de Carignan au trne de
Sardaigne, le rtablissement de la maison de Parme et l'expulsion de
Murat, il faudra ne pas lever trop de difficults. Le prince de
Talleyrand n'a point relev cette question. Mais on peut croire que
les affaires d'Italie s'arrangeront sur ces bases gnrales.

Le prince de Talleyrand a dsign pour la commission qui sera forme
et devra s'occuper de cet objet plus en dtail M. de Noailles, auquel
il a fait connatre les intentions du roi.

Quant aux affaires de la Suisse, lord Castlereagh aurait dsir
carter la concurrence de la France; mais le dput de Berne[330] a
dclar que ses instructions l'exigeaient imprativement et que son
gouvernement, aussi bien que celui de Soleure et de Fribourg, ne
croyaient pas que les intrts de la Suisse pussent tre rgls sans
l'intervention de la France. Le ministre de Russie, M. Capo
d'Istria[331] et M. Canning[332] paraissent avoir opin dans le mme
sens. La dfiance et la jalousie des autres puissances seront donc
vaincues sur ce point, et nous pensons que les arrangements de la
Suisse ne souffriront pas beaucoup de difficults.

  [330] Louis Zerdeler (1772-1840), membre du grand conseil dans le
  canton de Berne aprs l'acte de mdiation, fut ministre 
  Ptersbourg et plnipotentiaire au congrs de Vienne. Il se dmit
  de ses fonctions en 1815.

  [331] Jean, comte Capo d'Istria, n  Corfou en 1776. A vingt-sept
  ans il fut choisi pour secrtaire d'tat par le commissaire
  imprial de Russie dans les les Ioniennes. Lorsque la paix de
  Tilsitt plaa ces les sous la domination de la France, Capo
  d'Istria se dmit de ses fonctions et se rendit  Ptersbourg o il
  entra dans les bureaux du ministre des affaires trangres. En
  1813, il fut charg d'une mission secrte en Suisse, pour faire
  respecter la neutralit de cet tat. Plnipotentiaire au congrs de
  Vienne il devint l'anne suivante secrtaire d'tat aux affaires
  trangres. Ds ce moment la Grce commenait  s'agiter; la
  situation de Capo d'Istria, grec d'origine et ministre du czar,
  devenait difficile. Il fut, en effet, destitu en 1819, au moment
  de l'insurrection d'Ypsilanti. Il vivait retir  Genve depuis
  huit ans, lorsqu'il fut nomm par ses compatriotes prsident de la
  Grce (1827). Il accepta ces fonctions et les conserva quatre ans.
  Il fut assassin en 1831.

  [332] Sir Stratford Canning, n en 1786, diplomate anglais, parent
  du clbre ministre de ce nom. En 1814, il tait ministre
  plnipotentiaire en Suisse, et fut accrdit au congrs de Vienne.
  En 1824, il devint ambassadeur  Ptersbourg, puis  Constantinople
  (1827). En 1832, il entra  la Chambre des communes, retourna 
  Constantinople en 1842 et, avec quelques interruptions, y rsida
  jusqu'en 1858. Il revint alors en Angleterre o il vcut jusqu' sa
  mort (1880).

Le canton de Berne dsire reprendre la partie du canton d'Argovie qui
lui avait appartenu; le canton de Zurich, par l'effet d'une ancienne
jalousie, ne veut y consentir qu' condition d'en obtenir lui-mme une
partie. On voit ici la question des droits lgitimes luttant contre un
systme de convenance, tel qu'on l'observe en Allemagne dans la
question de la Saxe. Les puissances paraissent disposes  donner au
canton de Berne l'vch de Ble. Il se prsente  ce sujet une
question qui doit tre soumise  la dcision immdiate du roi.

Le canton de Genve cherche  obtenir dix  douze mille mes du pays
de Gex[333], pour tre immdiatement li au canton de Vaud. On
offrirait en change  la France le double de population pris sur
l'vch de Ble, et la frontire militaire entre Huningue, Vesoul et
Besanon se trouverait amliore.

  [333] La France possdait alors la partie du pays de Gex baigne
  par le lac de Genve, avec la ville de Versoix. C'tait ce
  territoire qui tait convoit par le canton de Genve.

La France ne perdrait que le point qui la conduit sur le lac de
Genve, et on pourrait stipuler qu'elle y conserverait la libert de
navigation et de commerce.

Cet change, qui nous parat avantageux, ncessiterait cependant le
retour d'une partie de l'Argovie[334] au canton de Berne, l'vch de
Ble se trouvant alors fort diminu. Mais, tout avantage qu'on pourra
procurer au canton de Berne est, pour ainsi dire, donn  la France,
ce canton tenant  elle et  la maison de Bourbon par les sentiments
d'attachement et de dvouement les plus forts.

  [334] Aarau, Brugg, Lenzbourg et Zofingen avec leur territoire.

Nous observons galement que l'empereur de Russie veut, si cet change
n'a pas lieu, envelopper le canton de Genve par une partie de la
Savoie, qui tourne autour du lac de Genve, vers le Valais. Cet
change servirait par consquent  carter cette ide.

Vous voudrez bien, monsieur le comte, nous transmettre les ordres du
roi le plus tt possible, et nous les transmettre avec toutes les
modifications qu'il plaira  Sa Majest d'y faire. Si elle consent 
cet change, il signalera le dsir de la France de concourir  tout ce
qui peut tre avantageux au corps helvtique; et, au dire des dputs
suisses, de celui de Berne mme, elle y regagnera une influence
prpondrante. Le prince de Talleyrand croit voir qu'il y aurait de
l'avantage  faire cet change, mais il nous faut une autorisation.

Agrez...

       *       *       *       *       *

N 10.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 6 novembre 1814.

SIRE,

M. le comte de Noailles, arriv ici mercredi matin 2 novembre, m'a
apport le supplment d'instructions que Votre Majest a bien voulu me
faire adresser. Les rsolutions de Votre Majest sont maintenant
connues du cabinet autrichien, de l'empereur d'Autriche lui-mme et de
la Bavire. J'ai cru plus utile de n'en point parler encore  lord
Castlereagh, toujours prompt  s'alarmer d'une intervention de la
France, et je n'en ai pu parler au comte de Munster, qui,  peine
sorti des mains de ses mdecins, fait les prparatifs de son mariage
avec la comtesse de la Lippe, soeur du prince rgnant de Buckeburg.

M. le comte de Noailles a pu, ds le jour de son arrive, assister 
une confrence qui a fini sans rsultat. Il s'agissait d'examiner si,
la vrification des pouvoirs une fois termine, on nommerait des
commissions pour prparer les travaux, combien on en nommerait,
comment et par qui elles seraient nommes. M. de Metternich a fait un
long discours pour tablir que le nom de _commission_ ne pouvait pas
convenir, parce qu'il supposait une dlgation de pouvoirs, laquelle
supposait  son tour une assemble dlibrante, ce que le congrs ne
pouvait pas tre. Il a propos diverses expressions  la place de
celle dont il ne voulait pas, et, n'tant lui-mme satisfait d'aucune,
il a conclu qu'il en faudrait chercher une autre dans la prochaine
confrence qui n'a point encore eu lieu. Ces scrupules sur le nom de
_commission_ taient sans doute tranges et bien tardifs aprs que
l'on n'avait pas fait difficult de le donner aux trois ministres
chargs de vrifier les pouvoirs et aux cinq qui prparent
l'organisation politique de l'Allemagne. Mais si j'avais pu croire,
que M. de Metternich avait une autre intention que de chercher un
prtexte pour gagner du temps, j'en aurais t dtromp par lui-mme.

Aprs la confrence, il me proposa d'entrer dans son cabinet et me dit
que lord Castlereagh et lui taient dcids  ne point souffrir que la
Russie dpasst la ligne de la Vistule; qu'ils travaillaient  engager
la Prusse  faire cause commune avec eux sur cette question, et qu'ils
espraient y russir. Il me conjura de leur en laisser le temps et de
ne pas les presser. Je voulus savoir  quelles conditions ils se
flattaient d'obtenir le concours de la Prusse. Il me rpondit que
c'tait en lui promettant une portion de la Saxe, c'est--dire quatre
 cinq cent mille mes de ce pays, et particulirement la place et le
cercle de Wittemberg, qui peuvent tre considrs comme ncessaires
pour couvrir Berlin, de sorte que le royaume de Saxe conserverait
encore de quinze  seize cent mille mes, Torgau, Koenigstein et le
cours de l'Elbe, depuis le cercle de Wittemberg jusqu' la Bohme.

J'ai su que, dans un conseil d'tat prsid par l'empereur lui-mme et
compos de M. de Stadion, du prince de Schwarzenberg et du prince de
Metternich, ainsi que du comte de Zichy et du gnral Duka[335], il a
t tabli en principe que la question de la Saxe tait encore d'un
plus grand intrt pour l'Autriche que celle mme de la Pologne, et
qu'il allait du salut de la monarchie [336] ne point laisser tomber
entre les mains de la Prusse les dfils de la Thuringe et de la
Saale. (J'entre dans plus de dtails sur cet objet dans ma lettre de
ce jour, adresse au dpartement.)

  [335] Pierre, comte Duka, n en 1756, feld-zeugmeister et
  conseiller priv de l'empire d'Autriche, mort en 1822.

  [336] Variante: _de ne_ point.

Cette circonstance m'a fait prendre un peu plus de confiance dans ce
que m'avait dit  ce sujet M. de Metternich que je ne le fais
ordinairement. Si l'on parvient  conserver le royaume de Saxe avec
les quatre cinquimes ou les trois quarts de sa population actuelle et
ses principales places et positions militaires, nous aurons beaucoup
fait pour la justice, beaucoup pour l'utilit et beaucoup aussi pour
la gloire de Votre Majest.

L'empereur de Russie a rpondu au mmoire de lord Castlereagh. Je
verrai sa rponse, et j'aurai l'honneur d'en parler  Votre Majest
plus pertinemment que par des _on dit_ dans ma premire dpche. Je
sais seulement d'une manire sre que l'empereur se plaint de
l'injustice qu'il prtend qu'on lui fait en lui supposant une ambition
qui n'est pas dans son coeur. Il se reprsente, en quelque sorte, comme
opprim, et, sans trop de transition, il arrive  dclarer qu'il ne se
dsistera d'aucune de ses prtentions.

Lord Castlereagh, qui a pris feu sur cette rponse, a fait une
rplique que lord Stewart a d porter hier. Son frre l'a charg de
cette commission, parce qu'il a eu pendant la guerre, et conserv
depuis, ses entres chez l'empereur Alexandre.

M. de Gentz, qui a traduit cette pice pour le cabinet autrichien, 
qui elle a t communique, m'a dit qu'elle tait trs forte et trs
bonne.

Les affaires de Suisse vont tre mises en mouvement. J'ai fait choix
de M. de Dalberg pour prendre part aux confrences o elles seront
discutes. Je ne rpte pas  Votre Majest tout ce qui s'est pass 
cet gard; ma dpche au dpartement lui en rend compte.

Hier,  quatre heures, je me suis rendu chez M. de Metternich, qui
m'avait pri de passer chez lui. J'y trouvai M. de Nesselrode et lord
Castlereagh. M. de Metternich dbuta par de grandes protestations de
vouloir tre en confiance avec moi, de s'entendre avec la France et de
ne rien faire sans nous[337]. Ce qu'ils dsiraient, disait-il, c'tait
que, mettant de ct toute susceptibilit, je voulusse les aider 
avancer les affaires et  sortir de l'embarras o il avoua qu'ils se
trouvaient. Je rpondis que la situation dans laquelle ils taient
vis--vis de moi tait tout autre que la mienne vis--vis d'eux; que
je ne voulais, ne faisais, ne savais rien qu'ils ne connussent et ne
sussent comme moi-mme; qu'eux, au contraire, avaient fait et
faisaient journellement une foule de choses que j'ignorais, ou que, si
je venais  en apprendre quelques-unes, c'tait par des bruits de
ville; que c'tait ainsi que j'avais appris qu'il existait une rponse
de l'empereur Alexandre  lord Castlereagh. (Ici[338], je vis que je
l'embarrassais, et je compris que, devant M. de Nesselrode, il ne
voulait pas paratre avoir fait  cet gard quelque indiscrtion.) Je
me htai d'ajouter que je ne savais point ce que portait cette
rponse, ni mme s'il y en avait rellement une. Puis, je remarquai
que, quant aux difficults dont ils se plaignaient, je ne pouvais les
attribuer qu' une seule cause,  ce qu'ils n'avaient point runi le
congrs. Il faudra bien, leur dis-je, qu'on le runisse un jour ou
l'autre. Plus on tarde et plus on semble s'accuser soi-mme d'avoir
des vues que l'on n'ose montrer au grand jour. Tant de dlais
sembleront indiquer une mauvaise conscience; pourquoi feriez-vous
difficult de dclarer que, sans attendre la vrification des
pouvoirs, qui peut tre longue, tous ceux qui ont remis les leurs  la
chancellerie d'tat devront se runir dans un lieu indiqu? Les
commissions y seront annonces; il sera dit que chacun pourra y porter
ses demandes, et on se sparera. Les commissions feront alors leur
travail, et les affaires marcheront avec une sorte de rgularit.
Lord Castlereagh approuva cette marche, qui avait pour lui le mrite
d'carter la difficult relative aux pouvoirs contests. Mais il
observa que le mot seul de _congrs_ pouvantait les Prussiens, et que
le prince de Hardenberg surtout en avait une frayeur horrible. M. de
Metternich reproduisit la plupart des raisonnements qu'il nous avait
faits dans la dernire confrence. Il trouvait prfrable de ne runir
le congrs que quand on serait d'accord, du moins sur toutes les
grandes questions. Il y en a une, dit-il, sur laquelle on est en
prsence. Il indiquait la question de Pologne, mais ne voulut point la
nommer; et il passa promptement aux affaires de l'Allemagne proprement
dites. Tout est, dit-il, dans le meilleur accord entre les personnes
qui s'en occupent. On va aussi s'occuper des affaires de la Suisse,
qui ne doivent pas, ajouta-t-il, se rgler sans que la France y prenne
part. Je lui dis que j'avais pens qu'ils ne pouvaient[339] pas
avoir une autre intention et que j'avais, en consquence, choisi M. de
Dalberg pour assister aux confrences qui seraient tenues  ce sujet.
De l, passant aux affaires d'Italie, le mot de _complication_ dont M.
de Metternich se sert perptuellement pour se tenir dans le vague dont
sa faible politique a besoin, fut employ depuis les affaires de Gnes
et de Turin jusqu' celles de Naples et de Sicile. Il voulait arriver
 prouver que la tranquillit de l'Italie et par suite celle de
l'Europe, tenaient  ce que l'affaire de Naples ne ft pas rgle au
congrs, mais  ce qu'elle ft remise  une poque plus loigne. La
force des choses, disait-il, ramnera ncessairement la maison de
Bourbon sur le trne de Naples.--La force des choses, lui dis-je, me
parat maintenant dans toute sa puissance. C'est au congrs que cette
question doit finir. Dans l'ordre gographique, cette question se
prsente la dernire de celles de l'Italie, et je consens  ce que
l'ordre gographique soit suivi: mais ma condescendance ne peut aller
plus loin[340]. M. de Metternich parla alors des partisans que Murat
avait en Italie. Organisez l'Italie, il n'en aura plus. Faites cesser
un provisoire odieux; fixez l'tat de possession dans la haute et
moyenne Italie; que des Alpes aux frontires de Naples il n'y ait pas
un seul coin de terre sous l'occupation militaire; qu'il y ait partout
des souverains lgitimes et une administration rgulire; fixez la
succession de Sardaigne, envoyez dans le Milanais un archiduc pour
l'administrer; reconnaissez les droits de la reine d'trurie; rendez
au pape ce qui lui appartient et que vous occupez; Murat[341] n'aura
plus aucune prise sur l'esprit des peuples, il ne sera pour l'Italie
qu'un brigand. Cette marche gographique pour traiter des affaires
d'Italie a paru convenir, et on s'est dcid  appeler M. de
Saint-Marsan[342]  la prochaine confrence, pour rgler avec lui,
conformment  ce plan, les affaires de la Sardaigne. On doit aussi
entendre M. de Brignole[343], dput de la ville de Gnes, sur ce qui
concerne les intrts commerciaux de cette ville. Lord Castlereagh
insiste beaucoup pour que Gnes soit un port franc, et il a,  cette
occasion, parl avec approbation et amertume de la franchise de celui
de Marseille.

  [337] sans _elle_.

  [338] Supprim dans le texte des archives.

  [339] Variante: _qu'il ne pouvait pas_.

  [340] Variante: Ma condescendance ne peut _pas_ aller plus loin.

  [341] Variante: _et alors_ Murat.

  [342] Antoine Asinari, marquis de Saint-Marsan, homme d'tat sarde,
  n  Turin en 1761 d'une ancienne famille originaire du Languedoc.
  En 1796, il devint ministre de la guerre et de la marine. Lorsque
  le Pimont fut runi  la France, M. de Saint-Marsan fut nomm
  conseiller d'tat par Napolon, et ministre de France  Berlin. En
  1813, il revint  Paris et fut nomm snateur. En 1814, M. de
  Saint-Marsan fut plac par les souverains allis  la tte du
  gouvernement provisoire de Turin. Le roi Victor Emmanuel,  son
  retour, le nomma ministre de la guerre et plnipotentiaire au
  congrs de Vienne. En 1816, il devint ministre des affaires
  trangres, puis prsident du conseil en 1818. Il se retira en 1821
  et mourut en 1828.

  [343] Antoine, marquis de Brignole-Sales, issu d'une ancienne et
  illustre famille de Gnes. N en 1786, il fut d'abord auditeur au
  conseil d'tat imprial et, plus tard, prfet de Savone. En 1814,
  il fut envoy au congrs comme plnipotentiaire par la ville de
  Gnes. Il se rallia  la monarchie de Savoie, devint chef de
  l'universit royale (1816), ambassadeur  Rome (1839), puis 
  Paris, ministre d'tat et snateur. Il mourut en 1863.

Nous pourrions croire que notre situation tend  s'amliorer un peu,
mais je n'ose me fier  aucune apparence, n'ayant que trop de raisons
de ne point compter sur la sincrit de M. de Metternich. De plus, je
ne sais quelle ide il faut attacher au dpart inattendu du grand-duc
Constantin, qui quitte Vienne aprs-demain pour se rendre directement
 Varsovie.

On parle d'un voyage que l'empereur Alexandre doit faire  Grtz, _en
Styrie_[344]. On dit qu'il se propose d'aller jusqu' Trieste. Un des
archiducs doit lui faire les honneurs de cette partie de la monarchie
autrichienne. Ce voyage est annonc pour le 20.

  [344] Supprim dans le texte des archives.

La cour de Vienne continue  exercer envers ses nobles htes une
hospitalit, qui, dans l'tat de ses finances, lui doit tre fort 
charge. On ne voit partout qu'empereurs, rois, impratrices, reines,
princes hrditaires, princes rgnants. La cour dfraye tout le monde.
On estime la dpense de chaque jour  deux cent vingt mille florins en
papier. La royaut perd certainement  ces runions quelque chose de
la grandeur qui lui est propre. Trouver trois ou quatre rois et
davantage de princes  des bals,  des ths chez de simples
particuliers[345] me parat bien inconvenable. Il faudra venir en
France pour voir  la royaut cet clat et cette dignit qui la
rendent  la fois auguste et chre aux yeux des peuples.

Je suis...

  [345] Variante: _de Vienne_.

       *       *       *       *       *

N 6 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, le 9 novembre 1814.

Mon cousin,

J'ai reu votre numro 9.

Je vois avec quelque satisfaction que le congrs tend  s'ouvrir, mais
je prvois encore bien des difficults.

Je charge le comte de Blacas de vous informer:

1 D'un entretien qu'il a eu avec le duc de Wellington[346]; vous
verrez que celui-ci tient un langage bien plus explicite que lord
Castlereagh. Qui des deux parle d'aprs les vritables intentions de
sa cour? Je l'ignore; mais le dire de lord Wellington sera dans tous
les cas[347] une bonne arme entre vos mains;

2 D'une pice que cet ambassadeur assure tre authentique; rien ne
peut m'tonner de la part du prince de Metternich, mais je serais
surpris que, le 31 octobre, vous n'eussiez pas encore _eu_[348]
connaissance d'un pareil fait. Quoi qu'il en puisse tre, il tait
galement ncessaire que vous en fussiez instruit.

  [346] Le duc de Wellington tait alors ambassadeur  Paris. Il fut
  ensuite accrdit  Vienne comme plnipotentiaire au congrs du 1er
  fvrier au 26 mars 1815.

  [347] Variante: mais _le duc de Wellington_ sera dans tous les cas.

  [348] Supprim dans le texte des archives.

Vous apprendrez avec plaisir que mon frre est arriv ici dimanche en
trs bonne sant. Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin,
en sa sainte et digne garde.

LOUIS.

       *       *       *       *       *

N II.--LE COMTE DE BLACAS D'AULPS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, le 9 novembre 1814.

J'excute, mon prince, un ordre du roi, en m'empressant de vous
transmettre de la part de Sa Majest des informations importantes et
des instructions qu'elle ne juge pas moins essentielles.

Votre nouvelle entrevue avec l'empereur de Russie et, plus encore, vos
craintes sur la condescendance de l'Autriche et de l'Angleterre, ont
fait dsirer vivement au roi de recueillir tout ce qui pourrait
l'clairer sur les dispositions relles de cette dernire puissance.
Ce qui vous avait t rapport du langage que tenait M. le prince
rgent, et ce que Sa Majest savait elle-mme  cet gard, lui
faisaient envisager comme bien ncessaire de sonder les intentions du
cabinet britannique.

Une conversation que je viens d'avoir avec le duc de Wellington a
rempli ce but, ou du moins a fourni au roi l'occasion d'invoquer plus
fortement que jamais le concours de l'Angleterre sur les points les
plus pineux de la ngociation. Lord Wellington, aprs m'avoir assur
que les instructions donnes  lord Castlereagh, et _qu'il
connaissait_, taient absolument opposes aux desseins de l'empereur
Alexandre sur la Pologne, et par consquent sur la Saxe, puisque le
sort de la Saxe dpend absolument de la dtermination qui sera prise 
l'gard de la Pologne, m'a dit qu'en s'attachant uniquement  cette
grande question et ngligeant tous les intrts secondaires, on
parviendrait aisment  s'entendre. Suivant lui, l'Autriche ne donnera
point les mains au projet que la France rejette, et la Prusse
elle-mme, pour qui la Saxe est un _pis aller_, se verrait avec une
extrme satisfaction rintgre dans le duch de Varsovie. Trouvant le
duc de Wellington tellement explicite[349] sur ce point, j'ai cru,
d'aprs les intentions du roi, devoir tenter une ouverture qui, bien
que dpourvue de tout caractre officiel, pouvait de plus en plus
l'engager dans la communication des seules vues que voult avouer la
cour de Londres. Je lui ai reprsent que si les dispositions de son
gouvernement taient telles qu'il me le disait, et que le seul
obstacle  une prompte et heureuse issue des ngociations ft dans la
difficult de rduire  une rsistance uniforme des oppositions d'une
nature diffrente, il me semblait qu'une convention conclue entre la
France, l'Angleterre, l'Espagne et la Hollande, et qui n'aurait pour
but que la manifestation des vues qu'elles adoptent conjointement sur
cette question, obtiendrait bientt l'assentiment des autres cours. Ce
moyen, en prsentant un concours imposant de volonts, devait
sur-le-champ dissoudre le charme qui entranait tant d'tats dans une
direction contraire  leurs intrts, et le roi, n'ayant d'autre
ambition que le rtablissement des principes du droit public et d'un
juste quilibre en Europe, pouvait se flatter qu'aucun motif
n'carterait de sa politique ceux qui, anims des mmes sentiments,
seraient invits  s'y rallier.

  [349] Variante: _Le trouvant tellement explicite_.

Cette proposition, dont le duc de Wellington n'a pu entirement
mconnatre l'avantage, a t rejete par lui comme superflue; mais il
ne m'en a protest qu'avec plus de force des intentions droites de son
gouvernement sur la question de Pologne et de Saxe, et mme sur celle
de Naples, et il m'a rpt qu'une attention exclusive porte  ces
grands intrts amnerait bientt les plnipotentiaires au but dont
s'carte la cour de Ptersbourg.

Vous voyez, prince, que l'Angleterre (quelles que soient les
rticences de son ngociateur au congrs) reconnat hautement ici la
nature des instructions dont il est porteur, instructions qui, en
liant[350], ainsi que l'a fait le duc de Wellington, la question de
la Saxe  celle de la Pologne[351], offrent au roi l'appui le plus
important. Dans cet tat de choses, Sa Majest pense que vous pouvez
utilement vous prvaloir des informations que j'ai l'honneur de vous
adresser. En invoquant les instructions de lord Castlereagh, vous tes
ainsi autoris  le placer dans la ncessit de vous faire une rponse
qu'il lui sera difficile de rendre ngative, lorsqu'un jour il sera
forc de prouver que sa conduite a t conforme aux vues de son
gouvernement et  l'intrt de son pays.

  [350] Variante: _lorsqu'on lie_.

  [351] Variante: _la question de la Pologne  celle de la Saxe_.

L'indpendance de la Pologne, trs populaire en Angleterre, si elle
tait complte, ne le serait[352] nullement comme le projette la
Russie. Vous jugerez donc, sans doute, prince, qu'il est trs
important, dans vos rapports avec le ministre anglais, de distinguer
ces deux hypothses. Le roi est persuad que plus vous exprimerez de
voeux en faveur d'une indpendance relle et entire de la nation
polonaise, en cas que cela ft praticable, et plus vous terez  lord
Castlereagh les moyens de justifier aux yeux de l'Angleterre[353]
l'abandon du grand-duch de Varsovie  l'empereur Alexandre.

  [352] Variante: ne _le sera_.

  [353] Variante: _de la nation anglaise_.

Le roi vous a fait connatre les ordres que Sa Majest a
donns[354] au ministre de la guerre pour porter l'arme au complet
du pied de paix[355].

  [354] Variante: _vous a instruit des ordres que Sa Majest avait
  donns_.

  [355] Variante: _Je me flatte que cette dtermination dicte par
  les considrations dont vous sentez toute la force ne tardera pas 
  devenir superflue_.

_La pice que je joins ici par ordre du roi, et qui m'a t
communique comme authentique, prouve combien cette mesure tait
ncessaire au milieu de tous les cueils qui nous entourent. Rien ne
peut surprendre de la part du prince de Metternich, mais il serait
cependant bien singulier qu'un pareil fait n'et pas t connu de vous
le 31 octobre. Veuillez bien, je vous prie, ne point dire de qui je
tiens la pice que je vous fais passer._

_Je suis trs aise que vous soyez content des services du chevalier de
Verngues; il y a bien longtemps que je connais son zle clair pour
la cause que nous servons, et son caractre qui mrite la plus grande
estime._

_J'ai plac M. d'Andr dans les domaines du roi: il fallait d'abord
lui donner de quoi vivre; mais je pense qu'il pourra, par la suite,
servir le roi bien plus utilement que dans une administration dont le
revenu est de peu d'importance_[356].

Recevez, prince, une nouvelle assurance de mon inviolable attachement
et de ma haute considration.

BLACAS D'AULPS.

_P.-S.--Cette lettre tait en partie crite avant l'arrive de votre
numro 9, qui prouve de plus en plus la ncessit d'tablir un concert
avec l'Angleterre sur les questions qui partagent les ngociateurs._

 [356] Toute la fin de cette lettre ainsi que le post-scriptum ne se
 trouvent pas dans le texte des archives du ministre.

       *       *       *       *       *

N 12 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRS, AU MINISTRE DES
AFFAIRES TRANGRES A PARIS.

Vienne, le 12 novembre 1814.

Monsieur le comte,

Tous les renseignements particuliers qui nous reviennent nous font
prsumer que les questions de Pologne et de Saxe ne sont point
amliores, et qu'elles restent soumises  une aveugle obstination de
la part de l'empereur de Russie et du roi de Prusse, et  un abandon
funeste de la part de l'Autriche.

Un courrier du roi de Saxe, parti de Berlin le 5, a apport une
protestation formelle qui nous a t communique. Cette dclaration
porte que le roi ne consentira  aucun change et qu'il n'abdiquera
jamais. Son intention est que cette dclaration soit rendue publique.
Nous pensons qu'elle ne peut produire qu'un trs bon effet et
probablement nous vous l'adresserons par le prochain courrier pour
tre insre dans le _Moniteur_. Le roi de Saxe refuse, depuis
l'tablissement provisoire d'une administration prussienne, toute
espce de traitement qui lui avait t assign, et l'a fait savoir au
gouvernement prussien.

En attendant, le grand-duc Constantin est parti pour Varsovie. Il
porte,  ce qu'on assure, les instructions pour organiser cette
nouvelle Pologne, qui, insignifiante par elle-mme, sera une source de
troubles pour ses voisins. L'Autriche en est alarme; son cabinet
parat vouloir puiser tous les moyens pour dtourner l'empereur de
Russie de ses projets, et dtacher de lui le roi de Prusse. Incertaine
cependant de russir, elle a pris le parti de faire marcher  peu prs
vingt  vingt-cinq mille hommes sur la Gallicie. Ces troupes doivent
renforcer le cordon qu'elle avait sur cette frontire; mais l'Autriche
ne parat pas vouloir s'opposer par le moyen des armes 
l'envahissement de la Saxe.

Le prince de Metternich a expdi un courrier  Londres. Il est
probable qu'il porte l'ordre  M. le comte de Meerveldt de reprsenter
au cabinet britannique combien il importe de soutenir fortement l'avis
qu'a donn lord Castlereagh dans ses notes  l'empereur de Russie. Ce
ministre veut que le grand-duch de Varsovie reste indpendant, ou que
la Vistule soit la frontire entre la Russie, la Prusse et l'Autriche.
C'est sur ces bases que les trois puissances ngocient encore.
L'empereur Alexandre, cependant, est dcid  faire un pas de plus
pour atteindre son but, et il entrane le roi de Prusse, auquel il a
donn le conseil de commencer l'organisation de la Saxe, tandis qu'il
commence celle du duch de Varsovie.

Cette conduite laisse en Europe un germe de guerre qu'on ne saurait
carter dans ce moment. Elle fournira les lments  de longues
agitations, et rend fort difficile la conclusion des affaires de
l'Allemagne.

On a, par suite de la dernire confrence particulire, repris les
affaires qui concernent l'Italie.

Le cabinet autrichien est d'autant plus dispos  les terminer que la
fermentation jacobine qui se montre dans cette partie de l'Europe, et
qui est protge par Murat, l'inquite. Cette fermentation est
soutenue par la Russie et par les Anglais. Lord William Bentinck[357]
a sem dans ces pays des ides de rvolution qui devaient servir
contre Bonaparte et qui gnent dans l'ordre de choses actuel.

  [357] On se rappelle que lord Bentinck avait, durant plusieurs
  annes, command un corps de troupes anglaises en Sicile.

La runion de Gnes au Pimont se fera,  ce que nous croyons, en
vertu d'une capitulation. Les Gnois avaient prsent le projet d'une
constitution qui, par son esprit dmocratique, ne pouvait tre admis.
Mais la capitulation est d'autant plus ncessaire que les Gnois
rpugnent singulirement  cet acte de soumission et qu'il est bon
d'carter partout autant qu'on le pourra les germes d'aigreur et de
discorde qui se multiplient sur tous les points  l'occasion de la
runion des Belges aux Hollandais, des Saxons aux Prussiens, des
Italiens aux Autrichiens.

Nous sommes fonds  esprer de faire rendre Parme  la famille
d'Espagne, et de faire donner _une des lgations_  l'archiduchesse
Marie-Louise. Si cet change peut tre obtenu, on en proposera le
retour au Saint-Sige dans le cas o le prince son fils mourrait sans
enfants. On n'a pas encore parl du sort de Murat; mais l'ambassade du
roi ne regardera aucun arrangement comme complet, si la retraite de
Murat n'y est stipule.

Les affaires de Suisse n'ont point encore t touches. On croit que
les allis avaient le projet de lier les rapports de ce pays avec le
systme militaire de l'Allemagne, pour opposer de plus fortes
barrires  la France. La nomination de M. de Stein, de la part de la
Russie, comme commissaire dlgu pour cet objet, ferait peut-tre
supposer quelques arrire-penses. Mais cet arrangement serait
tellement contraire aux intrts des Suisses, qu'on peut s'en
rapporter  eux-mmes pour le voir carter lorsqu'il en sera question.

Vous jugerez, monsieur le comte, par ce court expos des occupations
du congrs que les rsultats n'y sont pas fort avancs; mais que les
intrigues particulires ont continu d'tre assez actives. De la part
des puissances elles dcoulent de deux sources: l'effroi que leur
inspire encore la France rvolutionnaire, et le dsir secret qu'elles
nourrissent de voir la France resserre dans ses limites sans qu'elle
puisse user de ses moyens pour regagner l'influence qu'elle avait 
certaines poques de son histoire.

Le systme que le roi a adopt rendra  la nation la confiance que les
mesures de son dernier gouvernement lui ont fait perdre, et avec elle,
l'intervention de la France sera plutt recherche que redoute.

M. le comte de Noailles, qui aprs son arrive a t prsent aux
souverains, a recueilli les observations et les paroles qui lui ont
t dites et qui lui ont paru mriter de l'intrt. Nous avons
l'honneur de vous adresser les notes qui les renferment. Elles ne
prsentent que des choses satisfaisantes.

Agrez...

       *       *       *       *       *

N 11--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 12 novembre 1814.

SIRE,

M. de Metternich et lord Castlereagh avaient persuad au cabinet
prussien de faire cause commune avec eux sur la question de la
Pologne. Mais l'espoir qu'ils avaient fond sur le concours de la
Prusse n'a pas t de longue dure. L'empereur de Russie, ayant engag
le roi de Prusse  venir dner chez lui il y a quelques jours, eut
avec lui une conversation dont j'ai pu savoir quelques dtails par le
prince Adam Czartoryski. Il lui rappela l'amiti qui les unissait, le
prix qu'il y attachait, tout ce qu'il avait fait pour la rendre
ternelle. Leur ge tant  peu prs le mme, il lui tait doux de
penser qu'ils seraient longtemps tmoins du bonheur que leurs peuples
devraient  leur liaison intime. Il avait toujours attach sa gloire
au rtablissement d'un royaume de Pologne. Quand il touchait 
l'accomplissement de ses dsirs, aurait-il la douleur d'avoir 
compter parmi ceux qui s'y opposaient son ami le plus cher et le seul
prince sur les sentiments duquel il et compt? Le roi fit mille
protestations et lui jura de le soutenir dans la question polonaise.
Ce n'est pas assez, reprit l'empereur, que vous soyez dans cette
disposition, il faut encore que vos ministres s'y conforment. Et il
engagea le roi  faire appeler M. de Hardenberg. Celui-ci tant
arriv, l'empereur rpta devant lui et ce qu'il avait dit, et la
parole que le roi lui avait donne. M. de Hardenberg voulut faire des
objections, mais press par l'empereur Alexandre qui lui demandait
s'il ne voulait pas obir aux ordres du roi et ces ordres tant
absolus, il ne lui resta qu' promettre de les excuter
ponctuellement. Voil tout ce que j'ai pu savoir de cette scne; mais
elle doit avoir offert beaucoup de particularits que j'ignore, s'il
est vrai, comme M. de Gentz me l'a assur, que le prince de Hardenberg
ait dit qu'il n'en avait jamais vu de semblable.

Ce changement de la Prusse a fort dconcert M. de Metternich et lord
Castlereagh. Ils auraient voulu que M. de Hardenberg et offert sa
dmission, et il est certain que cela aurait pu embarrasser[358]
l'empereur et le roi, mais il ne parat pas y avoir mme pens.

  [358] Variante: que _cela aurait embarrass_.

Pour moi, qui souponnais M. de Metternich d'avoir obtenu le concours
des Prussiens par plus de concessions qu'il n'en avouait, je penchais
plutt  croire que cette dfection de la Prusse tait un bien, et
Votre Majest verra que mes pressentiments n'taient que trop fonds.

Le grand-duc Constantin, qui est parti depuis deux jours, doit
organiser l'arme du duch de Varsovie. Il est aussi charg de donner
une organisation civile au pays. Le ton de ses instructions annonce,
selon M. d'Anstedt[359] qui les a rdiges, que l'empereur Alexandre
ne se dpartira d'aucune de ses prtentions. L'empereur doit avoir
engag le roi de Prusse  donner pareillement une organisation civile
et militaire  la Saxe. On rapporte qu'il lui a dit: De
l'organisation civile  la proprit, il n'y a pas loin. Dans une
lettre que je reois de M. de Caraman[360], je trouve que le frre du
ministre des finances et plusieurs gnraux sont partis de Berlin pour
aller organiser la Saxe[361]. M. de Caraman ajoute que nanmoins
l'occupation de la Saxe n'est plus[362] prsente  Berlin comme
dfinitive, mais seulement comme provisoire.

  [359] Variante: M. _d'Anstetten_.

  [360] Victor Ricquet, marquis puis duc de Caraman, n en 1762. En
  1814 Louis XVIII le nomma ambassadeur  Berlin, puis, l'anne
  suivante,  Vienne. Il assista comme plnipotentiaire aux
  diffrents congrs de la sainte alliance, et fut cr duc en 1828.
  Il mourut en 1839.

  [361] Variante: _civilement et militairement_.

  [362] Variante: _n'est pas prsente_.

On raconte encore que l'empereur Alexandre, parlant de l'opposition de
l'Autriche  ses vues, et aprs des plaintes amres contre M. de
Metternich avait dit: L'Autriche se croit assure de l'Italie, mais
il y a l un Napolon dont on peut se servir; propos dont je ne suis
pas certain, mais qui circule, et qui, s'il est vrai, peut donner la
mesure complte de celui qui l'a tenu.

Lord Castlereagh n'a point encore reu de rponse  sa dernire note.
Quelques personnes croient que l'empereur ne daignera pas mme y
rpondre.

Pendant que les affaires de la Pologne et de la Saxe restent ainsi en
suspens, les ides que, dans la confrence dont j'ai eu l'honneur de
rendre compte  Votre Majest, j'avais mises en avant sur
l'organisation de l'Italie, ont fructifi. Je fus avant-hier chez lord
Castlereagh, et je l'en trouvai rempli. M. de Metternich, qui dnait
hier avec nous chez M. de Rasumowski, ne l'tait pas moins. Il nous a
runis aujourd'hui, lord Castlereagh, M. de Nesselrode et moi, pour
nous en occuper. En arrivant, il m'a prvenu qu'il ne serait question
que de cela; qu'aprs-demain, demain, dans une heure peut-tre, il
serait en tat de me parler de la Pologne et de la Saxe, mais que,
pour le moment, il ne le pouvait pas. Je n'ai point insist. La
confrence a roul uniquement sur le pays de Gnes. Il a t propos
de ne point l'incorporer au Pimont, mais de le donner au roi de
Sardaigne par une capitulation qui lui assurt[363] des privilges et
des institutions particulires. Lord Castlereagh avait apport des
mmoires et des projets qui lui avaient t adresss  ce sujet. Il
les a lus. Il a fort insist sur l'tablissement d'un port franc, d'un
entrept et d'un transit avec des droits trs modrs,  travers le
Pimont[364]. On est convenu de se runir demain et d'appeler  la
confrence MM. de Saint-Marsan et de Brignole.

  [363] Variante: _assurera_.

  [364] Variante: _au travers du_.

Aprs la confrence, rest seul avec M. de Metternich, et dsirant de
savoir o il en tait pour la Pologne et pour la Saxe et ce qu'il se
proposait de faire par rapport  l'une et  l'autre, au lieu de lui
faire  cet gard des questions qu'il aurait ludes, je ne lui ai
parl que de lui-mme, et prenant le ton d'une ancienne amiti, je lui
ai dit que, tout en s'occupant des affaires, il fallait aussi songer 
soi-mme; qu'il me paraissait qu'il ne le faisait point assez; qu'il y
avait des choses auxquelles on tait forc par la ncessit, mais
qu'il fallait que cette ncessit ft rendue sensible  tout le monde;
qu'on avait beau agir par les motifs les plus purs; que, si ces motifs
taient inconnus[365] du public, on n'en tait pas moins calomni,
parce que le public alors ne pouvait juger que par les rsultats;
qu'il tait en butte  toute sorte de reproches; qu'on l'accusait, par
exemple, d'avoir sacrifi la Saxe; que j'esprais bien qu'il ne
l'avait pas fait; mais pourquoi laisser un prtexte  de tels bruits?
Pourquoi ne pas donner  ses amis les moyens de le dfendre ou de le
justifier? Un peu d'ouverture de sa part a t la suite de l'espce
d'abandon avec lequel je lui parlais. Il m'a lu sa note aux Prussiens
sur la question de la Saxe, et quelques remerciements affectueux[366]
de ma part l'ont conduit  me la confier. Je lui ai promis qu'elle
resterait secrte. J'en joins une copie  la lettre que j'ai l'honneur
d'crire  Votre Majest. Je la supplie de vouloir bien la garder et
de me permettre de la lui demander  mon retour.

  [365] Variante: _taient connus_.

  [366] Variante: _assez_ affectueux.

Votre Majest verra dans cette pice que M. de Metternich avait promis
aux Prussiens non pas, comme il me l'avait assur, une portion de la
Saxe, mais la Saxe tout entire, promesse qu'il avait heureusement
subordonne  une condition dont l'inaccomplissement la rend
nulle[367]. Votre Majest verra encore par cette note que M. de
Metternich abandonne Luxembourg aux Prussiens, aprs m'avoir assur 
diverses reprises qu'il ne leur serait pas donn. Cette mme note
rvle encore le projet ds longtemps form, de placer l'Allemagne
sous ce qu'on appelle l'influence, et ce qui serait rellement la
domination absolue et exclusive de l'Autriche et de la Prusse.

  [367] M. de Metternich livrait la Saxe  la Prusse  deux
  conditions: 1 que la Prusse se spart de la Russie sur la
  question polonaise; 2 que du ct du Rhin, le Mein d'une part, la
  Moselle de l'autre, servissent de limite entre les tats du nord et
  les tats du sud, ce qui forait la Prusse  renoncer  Mayence.
  Or, on sait que Frdric-Guillaume et l'empereur Alexandre taient
  troitement unis dans leurs vues sur la Pologne, et que d'un autre
  ct la Prusse convoitait ardemment Mayence.

Maintenant, M. de Metternich proteste qu'il n'abandonnera point la
Saxe. Quant  la Pologne, il m'a fait entendre qu'il cderait
beaucoup, ce qui signifie qu'il cdera tout, si l'empereur Alexandre
ne se dsiste de rien.

J'tais encore avec lui quand on lui a apport l'tat de l'arme
autrichienne. Il me l'a fait voir. La force actuelle de cette arme
consiste en trois cent soixante-quatorze mille hommes, dont
cinquante-deux mille de cavalerie et huit cents pices de canon. C'est
avec ces forces qu'il croit que la monarchie autrichienne n'a point de
meilleur parti  prendre que de tout souffrir et de se rsigner 
tout. Votre Majest voudra bien remarquer que le nombre des troupes
est l'effectif de l'arme.

Je ne fermerai la lettre que j'ai l'honneur d'crire  Votre Majest
qu'au retour d'une confrence  laquelle je vais me rendre ce matin.

Je sors de la confrence. Je m'y suis trouv avec MM. de Nesselrode,
de Metternich et lord Castlereagh. On a fait entrer M. de
Saint-Marsan,  qui l'on avait donn rendez-vous. Il n'a t question
que de la runion du pays de Gnes au Pimont. Une espce de pouvoirs
donns[368] par le gouvernement provisoire fabriqu, il y a quelques
mois, par lord William Bentinck, a fait natre quelques difficults.
Elles seront leves en tablissant que Gnes est un pays vacant. Il a
t convenu que les huit puissances se runiraient demain pour en
faire la dclaration et pour donner  M. de Brignole, dput de Gnes,
copie du protocole dans lequel cette dclaration sera contenue. Il ne
restera plus  dterminer que le mode de runion. J'ai profit de la
confrence d'aujourd'hui pour parler de la succession de Sardaigne. M.
de Saint-Marsan, que j'avais prvenu, avait reu de sa cour des
instructions conformes aux droits de la maison de Carignan. J'ai
propos un mode de rdaction qui les reconnat. M. de Saint-Marsan l'a
adopt et soutenu, et j'ai tout lieu de croire qu'il sera admis.

Les confrences pour les affaires de Suisse ne tarderont point 
commencer.

Je suis...

 [368] Variante: Une espce de _pouvoir donn_.

       *       *       *       *       *

N 7 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, le 15 novembre 1814.

Mon cousin,

J'ai reu votre numro 10 et j'attends avec impatience les importants
dtails ultrieurs que vous m'annoncez.

Je saisis avidement l'espoir que vous me donnez pour la Saxe, et je
crois pouvoir m'y livrer avec quelque confiance, du moment que le
prince de Metternich parle, non d'aprs lui-mme, mais d'aprs l'avis
d'un conseil. J'aimerais srement bien mieux que ce royaume restt
entier, mais je crois que son malheureux roi devra encore s'estimer
heureux si on lui en sauve les deux tiers ou les trois quarts.

Quant  l'change propos, je n'aime pas, en gnral,  cder du mien;
je rpugne encore plus  dpouiller autrui, et, aprs tout, les droits
du prince vque de Ble, moins importants sans doute au repos de
l'Europe, ne sont pas moins sacrs que ceux du roi de Saxe. Si
cependant la spoliation du premier de ces princes est invitable, m
par la double considration de conserver au roi de Sardaigne une
portion de ses tats et de rendre un grand service au canton de Berne,
je consentirai  l'change et je vous envoie une autorisation _ad
hoc_[369].

  [369] Variante: ....._dont vous ferez usage aux cinq conditions
  suivantes dont la premire n'est qu'une rgle de conduite pour
  nous: 1 impossibilit de sauver la principaut de Ble; 2
  garantie au roi de Sardaigne de ce qui lui reste de la Savoie; 3
  restitution au canton de Berne de sa partie de l'Argovie; 4 libre
  exercice de la religion catholique dans la portion du pays de Gex
  cde au canton de Genve; 5 libre navigation pour la France sur
  le lac de Genve. A ce prix, vous pouvez signer l'change._

Sur quoi je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et
digne garde.

LOUIS.

       *       *       *       *       *

N 13 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRS, AU MINISTRE DES
AFFAIRES TRANGRES A PARIS.

Vienne, le 17 novembre 1814.

Monsieur le comte,

Depuis l'expdition de notre dernire dpche, une confrence a eu
lieu. Elle a fix le sort de Gnes conformment  l'article secret qui
runit ce pays au Pimont.

Une commission a t nomme pour rgler les conditions sous lesquelles
cette runion s'effectuera. On a dsign l'Autriche, la France et
l'Angleterre pour la former. Elle sera compose de M. de Wessemberg,
M. le comte de Noailles et lord Clancarty.

Lord Castlereagh prouve quelque embarras par la conduite que lord W.
Bentinck a tenue  Gnes. Ce dernier avait flatt le peuple gnois
d'une entire indpendance. Lord Castlereagh a soutenu faiblement que
cet amiral avait outrepass ses pouvoirs, et il a dit qu'il fallait
par tous les moyens de conciliation adoucir aux Gnois le sacrifice
qu'on leur imposait. Il a assur le dput de Gnes qu'il procurerait
 son pays tous les avantages dont jouit l'Irlande sa patrie, et nous
sommes curieux de voir comment il compensera l'tat de Gnes du droit
de nommer des dputs  la Chambre des communes et  celle des pairs,
prrogative dont jouit l'Irlande par son union  la Grande-Bretagne,
et qui ne peut tre donne aux Gnois puisque le Pimont n'a pas de
parlement. Ce fait et beaucoup d'autres nous prouvent tous les jours
que ce noble lord a moins tudi les rapports du continent, qu'il
n'est frapp du danger auquel un nouveau systme de blocus continental
exposerait sa patrie.

Dans cette confrence, le plnipotentiaire d'Espagne, M. de Labrador,
avait soutenu qu'il fallait laisser aux Gnois le droit de se
constituer eux-mmes, et que l'article secret ne donnait aucun droit
au roi de Sardaigne qui n'a pas sign le trait de Paris. Ce ministre
voulait sans doute essayer, si le voeu que les Gnois avaient nonc
d'tre donns  la reine d'trurie pouvait se raliser.

Le dsir de ne pas altrer les dispositions du trait de Paris a port
la majorit  dcider que la _runion_ de Gnes au Pimont devait
s'effectuer; et que l'acte de soumission de la part de cette
rpublique  la France et la cession qui en tait faite par le trait
de Paris mettaient les principes du droit des gens  couvert. Nous
nous sommes rangs  cet avis.

Ds que la copie du procs-verbal de cette confrence nous aura t
remise, nous aurons l'honneur, monsieur le comte, de vous la
transmettre.

Nous vous adressons en attendant une pice bien plus curieuse, et qui
accuserait svrement les principes de la coalition si nous n'tions
tmoins de l'embarras qu'elle produit, et, du dsir qu'ont les
ministres des quatre puissances  la dclarer, ou apocryphe, ou
publie par l'effet d'une coupable prcipitation de la part du prince
Repnin[370], gouverneur de la Saxe.

  [370] Il s'agit d'une proclamation du prince Repnin, gouverneur de
  la Saxe pour le compte des allis, qui annonait que ce pays allait
  tre cd  la Prusse.

Nicolas, prince Repnin-Wolkonski, gnral et diplomate russe,
petit-fils du clbre feld-marchal de ce nom. N en 1778, il tait
colonel  Austerlitz o il fut fait prisonnier. En 1809, il fut nomm
ambassadeur  Cassel prs le roi Jrme-Napolon. Il devint lieutenant
gnral en 1813, et aprs la bataille de Leipsick, fut nomm
gouverneur gnral de la Saxe, le roi Frdric-Auguste ayant t
considr comme prisonnier de guerre. En 1814, il fut accrdit 
Vienne comme plnipotentiaire au congrs; aprs la paix il fut nomm
gouverneur de la petite Russie (1816), entra plus tard au conseil de
l'empire (1835) et mourut en 1845.

Cette pice mrite une attention particulire. Elle prouve que, malgr
toutes les peines qu'on s'est donnes pour nous cacher, ds notre
arrive, les secrtes machinations de la Russie et de la Prusse, la
faiblesse du prince de Metternich et la mdiocrit de conduite de lord
Castlereagh, nous avons pntr tout d'abord les fausses combinaisons
et la marche irrgulire que les ministres de ces quatre puissances
ont suivies, et qui, sans l'intervention de la France, faisaient
perdre la possibilit mme de convenir d'un systme d'quilibre
politique, systme qui, mal calcul peut-tre, se placera cependant
sous l'gide des principes gnraux qui gouvernaient l'Europe avant la
Rvolution.

La publication de cette circulaire du prince Repnin dans les feuilles
allemandes a caus beaucoup de tracasseries  M. de Stein qui, par son
systme de cration en Allemagne, s'est fait l'avocat de la runion de
la Saxe  la Prusse.

Les ministres anglais et autrichiens lui reprochent d'avoir parl de
leur consentement, qu'ils prtendent n'avoir pas donn et
qu'effectivement ils avaient soumis  de trs faibles conditions. On
verra donc paratre des rfutations dans plusieurs gazettes. Mais il
est bon que cette pice scandaleuse, et qui met  dcouvert l'intrigue
ourdie ici, soit connue.

Le ministre de Saxe n'a point encore jug  propos de publier la
protestation du roi, et on se bornera seulement  l'annoncer.

Nous avons l'honneur de vous adresser copie de la circulaire et vous
voudrez bien, monsieur le comte, la faire insrer dans le _Moniteur_
telle qu'elle est adresse ci-jointe au ministre. L'occupation de la
Saxe par les Prussiens est sans doute une faute trs grave de la part
du ministre autrichien, et un oubli de tout principe de la part de
lord Castlereagh; mais elle ne dcide point encore la question, et
nous voyons avec satisfaction que l'opinion combat avec force cette
mesure.

La Bavire a dclar qu'elle ne consentirait jamais  la destruction
de la maison et du peuple saxons, et qu'une ligue germanique ne
pouvait tre forme avec de tels lments. Elle a renouvel ses offres
 l'Autriche, si cette puissance voulait dployer toutes ses forces et
adopter un systme plus franc et plus positif.

Le Wurtemberg parat se rapprocher de cette mme direction.

L'opinion en Autriche dsapprouve sans rserve l'excution dfinitive
de cette mesure, et M. de Metternich est hautement accus de ngliger
les intrts les plus importants de la monarchie.

Le prince de Talleyrand a eu une troisime conversation avec
l'empereur de Russie, dont il rend compte au roi dans sa dpche
particulire. Il ne lui a laiss aucun doute sur le parti que le roi
est prt  prendre dans cette circonstance. L'empereur lui-mme tait
plus doux et moins dcid qu'il ne l'avait paru dans les premires
entrevues.

La Prusse, de son ct, ne peut se cacher que cette runion opre
avec de telles difficults deviendra une source d'embarras et de
dangers pour elle. Les ministres prussiens cherchent donc  ngocier;
ils ont l'air de vouloir rserver au roi de Saxe un quivalent, ou une
portion de la Saxe renfermant la moiti de la population; mais rien
n'est consenti  cet gard de leur part. Ils ont mme annonc qu'il
suffisait de conserver un duc de Saxe.

Le prince de Talleyrand a prouv  l'empereur de Russie qu'il fallait
conserver seize cent mille habitants  la Saxe, parce que la Saxe
renferme un peu plus de deux millions d'mes; qu'elle doit garder tout
ce qu'elle a sur la rive gauche de l'Elbe, et que les territoires, sur
la rive droite, ont une population infrieure qui ne s'lve pas 
plus de cinq  six cent mille mes. On pourrait peut-tre admettre un
peu moins de seize cent mille habitants; et comme l'Angleterre et
l'Autriche n'ont point encore abandonn la demande de limites
rgulires en Pologne, tout est intact, et on ne peut annoncer le
dernier rsultat d'une ngociation qui, sans la fermet de l'ambassade
du roi, et t abandonne entirement.

En tout tat de choses, il sera moins important pour la France de voir
sacrifier une partie de la Pologne  la Russie, que de voir dtruire
la Saxe; et quelques ministres autrichiens pensent que, s'il fallait
cder sur l'un ou l'autre point, l'Autriche devait tre galement plus
facile sur les limites en Pologne,  condition que la Prusse
n'obtiendra pas l'avantage de runir la Saxe  sa monarchie.

C'est par l'action runie de ces diffrents rapports et par une marche
plus conforme aux vrais principes de la part de l'Angleterre, que nous
esprons que cette cause pourra tre sauve.

Les nouvelles d'Italie parlent des intrigues du roi de Naples et de
ses armements. Nous observons ici la crainte qu'en prouve M. le
prince de Metternich. On nous assure cependant que la cour de Russie a
rappel l'officier qu'elle tenait prs de Murat, et que les lettres de
crance expdies au ministre de Russie,  Palerme, portent qu'il est
accrdit prs _du roi des Deux-Siciles_.

Il circule ici une brochure rdige par un nomm Filangieri[371], aide
de camp de Murat, et qui porte un caractre rvolutionnaire et
menaant. La police l'a fait racheter. M. le prince de Metternich se
sert de ces alarmes pour garer l'opinion  l'gard de la conservation
de Murat sur le trne de Naples. Mais il est le seul des ministres de
l'empereur d'Autriche mme, qui soutienne cette cause dont l'Europe
fera justice.

  [371] Charles Filangieri, prince de Satriano, duc de Taormina, n
  en 1785, gnral napolitain, l'un des officiers les plus dvous 
  Murat. Il fut grivement bless en 1815 au moment de la reprise des
  hostilits avec les Autrichiens. Il conserva son grade aprs la
  restauration des Bourbons. En 1848, le roi Ferdinand le chargea de
  soumettre la Sicile. Il y russit aprs de sanglants combats, fut
  nomm lieutenant gnral et gouverneur de cette province, mais se
  dmit peu aprs, et vcut ds lors dans la retraite.

L'empereur de Russie a sign les ratifications du trait fait entre
lui et le roi de Danemark, et elles ont t changes hier. Les
troupes russes doivent vacuer le Holstein.

Rien n'a encore t arrt sur les affaires de la Suisse, et celles de
la fdration allemande ne sont pas trs avances. M. de Metternich
et M. de Hardenberg ont communiqu le plan gnral  M. le comte de
Nesselrode pour le soumettre  l'empereur. Dans une rponse en date du
11 novembre, M. de Nesselrode annonce aux cabinets d'Autriche et de
Prusse que la Russie applaudit aux bases qui doivent former le pacte
fdratif.

Nous avons l'honneur de vous adresser ce projet tel qu'il nous a t
communiqu confidentiellement, et tel qu'il sert aux dlibrations du
comit allemand. Beaucoup de changements y ont eu lieu, nommment la
division en cercles, le droit de guerre et de paix... Nous esprons
avoir communication de la note de M. de Nesselrode, que nous
transmettrons galement au ministre.

Agrez...

       *       *       *       *       *

N 12.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 17 novembre 1814.

SIRE,

Avant que l'empereur Alexandre et ramen la Prusse  lui, des[372]
personnes de sa confiance lui ayant conseill de se tourner du ct de
la France, de s'entendre avec elle et de me voir, il avait rpondu
qu'il me verrait volontiers, et que dsormais, pour lui faire demander
une audience, il fallait que je m'adressasse, non au comte de
Nesselrode, mais au prince Wolkonski, son premier aide de camp. Je dis
 la personne par qui l'avis m'en fut donn, que, si je faisais
demander une audience  l'empereur, les Autrichiens et les Anglais ne
pourraient pas l'ignorer, qu'ils en prendraient de l'ombrage et
btiraient l-dessus toute sorte de conjectures, et qu'en la faisant
demander par la voie inusite d'un aide de camp, je donnerais  mes
relations avec l'empereur un air d'intrigue qui ne pouvait convenir ni
 l'un ni  l'autre. A quelques jours de l, comme il demandait
pourquoi il ne m'avait pas vu, on lui fit connatre mes motifs et il
les approuva, en ajoutant: Ce sera donc moi qui l'attaquerai le
premier. Ayant souvent l'occasion de me trouver avec lui dans de
grandes runions, je m'tais fait la rgle d'tre le moins possible
sur son passage ou[373] prs de lui, et de l'viter autant que cela
pouvait se faire sans manquer aux biensances. J'en usai de la sorte
samedi, chez le comte Zichy, o il tait. J'avais pass presque tout
le temps dans la salle du jeu, et, profitant pour me retirer du moment
o l'on se mettait  table, j'avais dj gagn la porte de
l'antichambre, lorsque, ayant senti une main qui s'appuyait sur mon
paule et m'tant retourn, je vis que cette main tait celle de
l'empereur Alexandre. Il me demanda pourquoi je ne l'allais pas voir?
quand il me verrait? ce que je ferais le lundi? me dit d'aller chez
lui ce jour-l, le matin  onze heures; d'y aller en frac, de
reprendre avec lui mes habitudes de frac, et, en disant cela, il me
prenait les bras[374] et me les serrait d'une manire tout amicale.

  [372] Variante: _les_.

  [374] Variante: et _disant_ cela, il me prenait _le_ bras et me
  _le_ serrait.

J'eus soin d'informer M. de Metternich et lord Castlereagh de ce qui
s'tait pass, afin d'loigner toute ide de mystre et de prvenir
tout soupon de leur part.

Je me rendis chez l'empereur  l'heure indique. Je suis, me dit-il,
bien aise de vous voir. Et vous aussi, vous dsiriez de me voir,
n'est-ce pas? Je lui rpondis que je tmoignais toujours du regret de
me trouver dans le mme lieu que lui, et de ne le pas voir plus
souvent, aprs quoi l'entretien s'engagea.

O en sont les affaires, et quelle est maintenant votre
position?--Sire, elle est toujours la mme: si Votre Majest veut
rtablir la Pologne dans un tat complet d'indpendance, nous sommes
prts  la soutenir.--Je dsirais  Paris le rtablissement de la
Pologne, et vous l'approuviez; je le dsire encore comme homme, comme
toujours fidle aux ides librales que je n'abandonnerai jamais. Mais
dans ma situation, les dsirs de l'homme ne peuvent pas tre la rgle
du souverain. Peut-tre le jour arrivera-t-il o la Pologne pourra
tre rtablie. Quant  prsent, il n'y faut pas penser.--S'il ne
s'agit que du partage du duch de Varsovie, c'est l'affaire de
l'Autriche et de la Prusse, beaucoup plus que la ntre. Ces deux
puissances une fois satisfaites sur ce point, nous serons satisfaits
nous-mmes; tant qu'elles ne le seront pas, il nous est prescrit de
les soutenir, et notre devoir est de le faire, puisque l'Autriche a
laiss arriver des difficults qu'il lui tait si facile de
prvenir.--Comment cela?--En demandant, lors de son alliance avec
vous,  faire[375] occuper par ses troupes la partie du duch de
Varsovie qui lui avait appartenu. Vous ne le lui auriez certainement
pas refus, et, si elle et occup ce pays, vous n'auriez pas song 
le lui ter.--L'Autriche et moi nous sommes d'accord.--Ce n'est pas
l ce qu'on croit dans le public.--Nous sommes d'accord sur les
points principaux: il n'y a plus de discussion que pour quelques
villages.--Dans cette question la France n'est qu'en seconde
ligne; elle est en premire dans celle de la Saxe.--En effet,
la question de la Saxe est pour la maison de Bourbon une question de
famille.--Nullement, Sire. Dans l'affaire de la Saxe, il ne s'agit
point de l'intrt d'un individu, ou d'une famille particulire; il
s'agit de l'intrt de tous les rois; il s'agit du premier intrt de
Votre Majest elle-mme: car son premier intrt est de prendre soin
de cette gloire personnelle qu'elle a acquise et dont l'clat
rejaillit sur son empire. Votre Majest doit en prendre soin, non
seulement pour elle-mme, mais encore pour son pays, dont cette gloire
est devenue le patrimoine. Elle y mettra le sceau en protgeant, en
faisant respecter les principes qui sont le fondement de l'ordre
public et de la scurit de tous. Je vous parle, Sire, non comme
ministre de France, mais comme un homme qui vous est sincrement
attach.--Vous parlez de principes, mais c'en est un que l'on doit
tenir sa parole, et j'ai donn la mienne.--Il y a des engagements de
divers ordres, et celui qu'en passant le Nimen Votre Majest prit
envers l'Europe doit l'emporter sur tout autre. Permettez-moi, Sire,
d'ajouter que l'intervention de la Russie, dans les affaires de
l'Europe, est gnralement vue d'un oeil de jalousie et d'inquitude,
et que, si elle a t soufferte, c'est uniquement  cause du caractre
personnel de Votre Majest. Il est donc ncessaire que ce caractre
se conserve entier.--Ceci est une affaire qui ne concerne que moi, et
dont je suis le seul juge.--Pardonnez-moi, Sire, quand on est
homme[376] de l'histoire, on a pour juge le monde entier.--Le roi de
Saxe est l'homme le moins digne d'intrt: il a viol ses
engagements.--Il n'en avait pris aucun avec Votre Majest; il n'en
avait pris qu'avec l'Autriche. Elle seule serait donc en droit de lui
en vouloir, et, tout au contraire, je sais que les projets forms sur
la Saxe font prouver  l'empereur d'Autriche la peine la plus vive,
ce que Votre Majest ignore trs certainement; sans quoi, vivant, elle
et sa famille, avec lui et chez lui depuis deux mois, elle n'aurait
jamais pu se rsoudre  la lui causer. Ces mmes projets affligent et
alarment le peuple de Vienne, j'en ai chaque jour des preuves.--Mais
l'Autriche abandonne la Saxe.--M. de Metternich, que je vis hier soir,
me montra des dispositions bien opposes  ce que Votre Majest me
fait l'honneur de me dire.--Et vous-mme, on dit que vous consentez 
en abandonner une partie?--Nous ne le ferons qu'avec un extrme
regret. Mais si, pour que la Prusse ait une population gale  celle
qu'elle avait en 1806, et qui n'allait qu' neuf millions deux cent
mille mes, il est ncessaire de donner de trois  quatre cent mille
Saxons, c'est un sacrifice que nous ferons pour le bien de la
paix.--Et voil ce que les Saxons redoutent le plus. Ils ne demandent
pas mieux que d'appartenir au roi de Prusse; tout ce qu'ils dsirent,
c'est de n'tre pas diviss.--Nous sommes  porte de savoir[377] ce
qui se passe en Saxe, et nous savons que les Saxons sont dsesprs
de l'ide[378] de devenir Prussiens.--Non, tout ce qu'ils craignent
c'est d'tre partags, et c'est en effet, ce qu'il y a de plus
malheureux pour un peuple.--Sire, si l'on appliquait ce raisonnement
 la Pologne!--Le partage de la Pologne n'est pas de mon fait.
Il ne tient pas  moi que ce mal ne soit rpar; je vous l'ai dit,
peut-tre le sera-t-il un jour.--La cession d'une partie des deux
Lusaces ne serait point proprement un dmembrement de la Saxe; elles
ne lui taient point incorpores; elles avaient t jusqu' ces
derniers temps un fief relevant de la couronne de Bohme; elles
n'avaient de commun avec la Saxe que d'tre possdes par le mme
souverain[379].--Dites-moi, est-il vrai qu'on fasse des armements en
France? (En me faisant cette question, l'empereur s'est approch si
prs de moi, que son visage touchait presque le mien.)--Oui,
Sire.--Combien le roi a-t-il de troupes?--Cent trente mille hommes
sous les drapeaux et trois cent mille renvoys chez eux, mais pouvant
tre rappels au premier moment.--Combien en rappelle-t-on
maintenant?--Ce qui est ncessaire pour complter le pied de paix.
Nous avons tour  tour senti le besoin de n'avoir plus d'arme et le
besoin d'en avoir une; de n'en avoir plus, quand l'arme tait celle
de Bonaparte[380], et d'en avoir une qui ft celle du roi. Il a fallu
pour cela dissoudre et recomposer, dsarmer d'abord, et ensuite
rarmer, et voil ce qu'en ce moment, on achve de faire. Tel est le
motif de nos armements actuels. Ils ne menacent personne; mais quand
toute l'Europe est arme, il a paru ncessaire que la France le ft,
dans une proportion convenable.--C'est bien. J'espre que ces
affaires-ci mneront  un rapprochement entre la France et la Russie.
Quelles sont,  cet gard les dispositions du roi?--Le roi n'oubliera
jamais les services que Votre Majest lui a rendus, et sera toujours
prt  les reconnatre, mais il a ses devoirs comme souverain d'un
grand pays, et comme chef de l'une des plus puissantes et des plus
anciennes maisons de l'Europe. Il ne saurait abandonner la maison de
Saxe. Il veut qu'en cas de ncessit, nous protestions. L'Espagne, la
Bavire, d'autres tats encore, protesteraient comme nous.--coutez,
faisons un march: soyez aimables pour moi dans la question de la
Saxe, et je le serai pour vous dans celle de Naples. Je n'ai point
d'engagement de ce ct.--Votre Majest sait bien qu'un tel march
n'est pas faisable. Il n'y a pas de parit entre les deux questions.
Il est impossible que Votre Majest ne veuille pas, par rapport 
Naples, ce que nous voulons nous-mmes.--Eh bien! persuadez donc aux
Prussiens de me rendre ma parole.--Je vois fort peu de Prussiens[381],
et ne viendrais srement pas  bout de les persuader. Mais Votre
Majest a tous les moyens de le faire. Elle a tout pouvoir sur
l'esprit du roi; elle peut d'ailleurs les contenter.--Et de
quelle manire?--En leur laissant quelque chose de plus en
Pologne.--Singulier expdient que vous me proposez: vous voulez que je
prenne sur moi, pour leur donner!

  [375] En _demandant  faire_, lors de son alliance avec vous,
  _occuper_.

  [376] Variante: _l'homme_.

  [377] Variante: _de connatre_.

  [378] Variante: _ l'ide_.

  [379] La Lusace est une province d'Allemagne situe entre l'Elbe et
  l'Oder, au nord de la Bohme et au sud du Brandebourg. Elle tait
  divise en haute et basse Lusace, formant chacune un margraviat.
  Les Lusaces faisaient primitivement partie du royaume de Bohme.
  Elles en furent dtaches en 1231 par le roi Ottokar, qui les donna
  en dot  sa fille lors de son mariage avec le margrave de
  Brandebourg. Toutefois elles revinrent  la Bohme au sicle
  suivant. En 1635, l'empereur Ferdinand II dtacha de nouveau cette
  province de la Bohme et la donna dfinitivement au duc de Saxe,
  Jean-George.

  [380] Variante: _Buonaparte_.

  [381] Variante: _les_ Prussiens.

L'entretien fut interrompu par l'impratrice de Russie, qui entra chez
l'empereur. Elle voulut bien me dire des choses obligeantes. Elle ne
resta que quelques moments, et l'empereur reprit: Rsumons-nous.--Je
rcapitulai brivement les points sur lesquels je pouvais, et ceux sur
lesquels je ne pouvais point composer, et je finis par dire que je
devais insister sur la conservation du royaume de Saxe avec seize cent
mille habitants. Oui, me dit l'empereur, vous insistez beaucoup sur
une chose _dcide_. Mais il ne pronona point ce mot de ce ton qui
annonce une dtermination qui ne peut changer.

Son but, en m'appelant chez lui, tait de savoir:

1 Ce que c'tait que les armements qu'il avait ou dire que l'on
faisait en France, et dans quelles vues ils taient faits. Je crois
lui avoir rpondu de manire  ce qu'il ne pt pas se croire menac,
et, cependant[382],  ne pas lui laisser une trop grande scurit;

2 Si Votre Majest serait dispose  faire un jour une alliance avec
lui. A moins qu'il ne renont  l'esprit de conqute, ce qui n'est
nullement prsumable, je ne vois pas comment il serait possible que
Votre Majest, tout anime de l'esprit de conservation, s'allit avec
lui, si ce n'est dans un cas extraordinaire et pour un but momentan.
Mais il ne convenait pas, s'il en avait le dsir, de lui en ter
l'esprance, et j'ai d viter de le faire;

3 Quelles taient au juste nos dterminations par rapport  la Saxe.
A cet gard, je lui ai laiss si peu de doutes, qu'il a dit au comte
de Nesselrode, par qui je l'ai su: Les Franais sont dcids, sur la
question de la Saxe. Mais qu'ils s'arrangent avec la Prusse. Ils
voudraient prendre sur moi pour lui donner, mais c'est  quoi je ne
consens pas.

  [382] Variante: _de faon _.

Je n'ai rapport cet entretien avec tant de dtail que pour que Votre
Majest pt mieux juger combien, depuis la dernire audience que
j'avais eue de l'empereur, son ton tait chang. Il n'a point donn,
dans tout le cours de notre conversation, une seule marque
d'irritation ou d'humeur. Tout a t calme et doux.

Il est srement moins touch des intrts de la Prusse et moins retenu
par l'amiti qu'il porte au roi, qu'il n'est embarrass des promesses
qu'il lui a faites, et je croirais volontiers que, malgr le caractre
chevaleresque qu'il affecte et tout esclave qu'il veut paratre de sa
parole, il serait, dans le fond de l'me, enchant d'avoir un prtexte
honnte pour se dgager.

J'en juge surtout par une conversation qu'il a eue avec le prince de
Schwarzenberg, et qui, je crois, n'a pas peu contribu  lui faire
dsirer de me voir. Il lui demandait o en taient leurs affaires[383]
et s'ils parviendraient  s'entendre, et le pressait de lui donner son
opinion, non comme ministre d'Autriche, mais comme un ami. Aprs
s'tre quelque temps dfendu de rpondre[384], le prince de
Schwarzenberg lui dit nettement que sa conduite envers l'Autriche
avait t peu franche et mme peu loyale, que ses prtentions
tendaient  mettre la monarchie autrichienne dans un vritable danger,
et les choses dans une situation qui rendrait la guerre invitable;
que si on ne la faisait pas maintenant (soit par respect pour
l'alliance rcente[385], soit pour ne pas se montrer  l'Europe comme
des tourdis qui n'avaient rien su prvoir, et s'taient mis, par une
aveugle confiance,  la merci des vnements), elle arriverait
infailliblement d'ici  dix-huit mois ou deux ans. Alors, il chappa 
l'empereur de dire: Si je m'tais moins avanc! Mais, ajouta-t-il,
comment puis-je me dgager? Vous sentez bien qu'au point o j'en suis,
il est impossible que je recule.

  [383] Variante: _les_ affaires.

  [384] Variante: de _rompre_.

  [385] Variante: _naissante_.

En mme temps que M. de Schwarzenberg prsentait la guerre comme
invitable, tt ou tard, un corps de troupes que l'Autriche a fait
marcher en Gallicie semblait indiquer qu'elle pourrait tre prochaine.
Le cabinet de Vienne a paru vouloir sortir de son engourdissement. M.
de Metternich a parl d'alliance au prince de Wrde, en lui demandant
si, ds  prsent, la Bavire ne voudrait pas joindre vingt-cinq mille
hommes aux forces autrichiennes,  quoi le prince de Wrde a rpondu
que la Bavire serait prte  fournir jusqu' soixante-quinze mille
hommes, mais sous les conditions suivantes:

1 Que l'alliance serait conclue avec la France;

2 Que la Bavire fournirait vingt-cinq mille hommes, et non
davantage, par chaque cent mille hommes que l'Autriche ferait marcher;

3 Que si l'Angleterre donnait des subsides  l'Autriche, la Bavire
en recevrait sa part, dans la proportion de leurs forces respectives.

Je crois bien qu'au fond ce ne sont encore l que de simples
dmonstrations; mais c'est dj beaucoup que l'Angleterre[386] se soit
dtermine  les faire, et elles ont d naturellement donner 
l'empereur Alexandre l'envie de savoir ce qu'il avait  craindre ou 
se promettre de nous.

  [386] Variante: que _l'Autriche_.

Sachant que son habitude, lorsqu'il parle  quelqu'un de ceux qui sont
opposs  ses vues, est d'affirmer qu'il est d'accord avec les autres,
et ne voulant pas que les rsultats de mon entretien avec lui pussent
tre prsents sous un faux jour, j'ai profit d'une visite que m'a
faite M. de Sickingen pour les faire connatre par lui  l'empereur
d'Autriche. L'empereur en a instruit M. de Metternich, par le rcit
duquel j'ai vu que M. de Sickingen avait t un intermdiaire fidle.
Cette confidence a produit le meilleur effet. Le sentiment universel
de dfiance auquel nous avons t en butte, dans les premiers temps de
notre sjour ici, s'affaiblit chaque jour, et le sentiment contraire
s'accrot.

A mon retour de chez l'empereur Alexandre, je trouvai chez moi le
ministre de Saxe, qui venait me communiquer:

1 Une protestation du roi de Saxe, que ce prince lui avait envoye
avec ordre de la remettre au congrs; mais aprs avoir consult[387]
M. de Metternich, aux avis duquel il lui est prescrit de se conformer;

2 Une circulaire du prince Repnin, qui tait en Saxe gouverneur
gnral pour les Russes. Cette pice, dont je joins une copie  ma
dpche au dpartement pour qu'elle soit imprime dans le _Moniteur_,
est ce qui a motiv la protestation du roi, qui ne pourra tre
imprime qu'aprs avoir t officiellement remise au congrs. J'en
aurai seulement alors une copie[388].

  [387] Variante: aprs _avoir communiqu _.

  [388] Voici cette circulaire:

  Une lettre de M. le ministre, baron de Stein, en date du 21
  octobre, m'a inform d'une convention conclue le 28 septembre 
  Vienne, et en vertu de laquelle Sa Majest l'empereur de Russie, de
  concert avec l'Autriche et l'Angleterre, mettra dans les mains de
  Sa Majest le roi de Prusse l'administration du royaume de Saxe.
  J'ai l'ordre de remettre le gouvernement de ce pays aux fonds de
  pouvoir de Sa Majest le roi de Prusse, qui se prsenteront, et de
  faire relever les troupes impriales russes par des troupes
  prussiennes, afin d'oprer par l la runion de la Saxe  la
  Prusse, laquelle aura lieu prochainement d'une manire plus
  formelle et plus solennelle, et pour tablir la fraternit entre
  les deux peuples... Aprs des dlibrations prliminaires qui ont
  pour but le bien-tre de l'ensemble et des parties qui le
  composent, Leurs Majests ont, savoir: le roi Frdric-Guillaume,
  en qualit de futur souverain du pays, dclar qu'il a l'intention
  de ne point incorporer comme une province la Saxe  ses tats, mais
  de la runir  la Prusse sous le titre de royaume de Saxe; de la
  conserver pour toujours dans son intgrit; de lui laisser la
  jouissance de ses droits, privilges et avantages que la
  constitution de l'Allemagne assurera  ceux des pays de l'Allemagne
  qui font partie de la monarchie prussienne, et jusque-l de ne rien
  changer  sa constitution actuelle. Et Sa Majest l'empereur
  Alexandre a fait tmoigner la satisfaction particulire que lui
  cause cette dclaration. (_Moniteur_ du 15 novembre 1814.--Voir
  galement, sur la crmonie de la remise des pouvoirs du prince
  Repnin aux autorits prussiennes, le _Moniteur_ du 24 novembre.)

Cette circulaire par laquelle le prince Repnin annonce aux autorits
saxonnes, qu'en consquence d'une convention conclue ds le 27
septembre, l'empereur Alexandre, de l'aveu de l'_Autriche_ et de
l'_Angleterre_, a ordonn de remettre l'administration de la Saxe aux
dlgus du roi de Prusse qui doit  l'avenir possder ce pays, non
comme une province de son royaume, mais comme un royaume spar dont
il a promis de maintenir l'intgrit, a jet dans le dernier embarras
M. de Metternich et lord Castlereagh, et excit de leur part les
plaintes les plus vives.

Il est bien vrai que l'on a abus de la manire la plus odieuse de
leur consentement, en le dnaturant, en le prsentant comme absolu,
quand il tait purement conditionnel, ce qui justifie leurs plaintes.
Mais il n'est pas moins vrai qu'ils ont donn un consentement qu'ils
regrettent amrement d'avoir donn.

Votre Majest a dj la note de M. de Metternich.

J'ai aujourd'hui l'honneur de lui envoyer celle de lord Castlereagh.
Je l'ai seulement depuis deux jours. On ne me l'a procure que sur la
promesse de la tenir trs secrte. C'est pourquoi je l'adresse
directement  Votre Majest elle-mme. On m'a dit que lord Castlereagh
travaillait  se la faire rendre par les Prussiens.

Cette note confirme tout ce que j'ai eu l'honneur de mander  Votre
Majest depuis six semaines, et rvle mme des choses que je n'aurais
pas crues, si elle n'en offrait incontestablement la preuve.

Quelque trange que soit la note de M. de Metternich, sitt qu'on la
compare  celle de lord Castlereagh, on trouve entre elles des
diffrences toutes  l'avantage de la premire.

M. de Metternich essaye de persuader  la Prusse qu'elle doit renoncer
 ses vues sur la Saxe. Il expose les raisons morales et politiques
qui font qu'il rpugne  donner son consentement, et, en le donnant,
il avoue que c'est une sorte de ncessit qui le lui arrache.

Lord Castlereagh, au contraire, aprs quelques expressions d'une vive
et strile piti pour la famille royale de Saxe, dclare qu'il n'a
aucune sorte de rpugnance morale ou politique  abandonner la Saxe 
la Prusse[389].

  [389] Voici ce que lord Castlereagh, dans cette note adresse au
  prince de Hardenberg, dit de la Saxe:

  Quant  la question de la Saxe, je vous dclare que si
  l'incorporation de la totalit de ce pays dans la monarchie
  prussienne est ncessaire pour assurer un aussi grand bien 
  l'Europe, quelque peine que j'prouve personnellement  l'ide de
  voir une si ancienne famille si profondment afflige, je ne
  saurais nourrir aucune rpugnance morale ou politique contre la
  mesure elle-mme. Si jamais un souverain s'est plac lui-mme dans
  le cas de devoir tre sacrifi  la tranquillit future de
  l'Europe, je crois que c'est le roi de Saxe, par ses
  tergiversations perptuelles et parce qu'il a t non seulement le
  plus dvou, mais aussi le plus favoris des vassaux de Bonaparte,
  contribuant de tout son pouvoir et avec empressement, en sa double
  qualit de chef d'tat allemand et d'tat polonais,  tendre
  l'asservissement gnral jusqu'au coeur de la Russie. (_Note de
  lord Castlereagh adresse au prince de Hardenberg, 14 octobre
  1814._)

M. de Metternich ne consent qu'autant que la Prusse aura fait des
pertes qu'il sera impossible de lui compenser d'une autre manire.

Lord Castlereagh ne consent, au contraire, qu'autant que la Prusse
conservera ce que M. de Metternich parle de lui compenser. Il veut que
la Saxe soit pour elle un accroissement de puissance, et non point un
quivalent.

Ainsi, ils subordonnent l'un et l'autre la question de la Saxe  celle
de la Pologne, mais dans des sens absolument opposs, ce qui montre 
quel point ces allis si unis et qui criaient si haut que la France
voulait les diviser, sont peu d'accord entre eux.

Ils se sont cependant entendus pour faire dsavouer la circulaire du
prince Repnin, et je crois qu'elle sera dsavoue par les Prussiens
eux-mmes.

Au reste, il me parat difficile que l'oubli, si ce n'est le mpris
des principes et des notions les plus communes de la saine politique,
puisse tre port plus loin que dans cette note de lord Castlereagh.

Il vint hier me demander  dner et me proposa un entretien pour
aujourd'hui. Je m'tais attendu  quelque confidence ou  quelque
ouverture importante; il venait seulement me parler de ses embarras.
Tromp dans l'espoir qu'il avait fond sur la Prusse, et voyant par l
son systme renvers par sa base, il est tomb dans une sorte
d'abattement. Il venait me consulter sur le moyen de donner aux
affaires une impulsion qui les ft marcher. Je lui ai dit que
l'empereur Alexandre prtendait tre d'accord avec l'Autriche sur la
question de la Pologne, et qu'il ne leur restait plus que quelques
dtails  rgler; que si cela tait, ce que je voyais de mieux 
faire, c'tait qu'il engaget l'Autriche  terminer promptement cet
arrangement; qu'ils avaient voulu subordonner[390] l'une  l'autre les
questions de Pologne et de Saxe, et que cela ne leur avait pas russi;
qu'il fallait donc les sparer et terminer d'abord celle de Pologne;
que l'Autriche, tranquille de ce ct et n'ayant plus  se partager
entre les deux questions, serait tout entire  celle de la Saxe, que
tous les militaires autrichiens regardaient comme tant de beaucoup la
plus importante des deux; que la Russie, satisfaite sur celle qui
l'intresse directement, gnerait probablement fort peu sur l'autre,
et que la Prusse, se trouvant seule vis--vis de l'Autriche, de
l'Angleterre, de la France et de l'Espagne, l'affaire serait
facilement et promptement rgle.

  [390] Variante: qu'ils _avaient subordonn_.

La circulaire du prince Repnin a t le signal que la Bavire
attendait pour dclarer qu'elle ne souscrirait  aucun arrangement, et
n'entrerait dans aucune ligue allemande, que la conservation du
royaume de Saxe n'et t pralablement assure. C'est ce que le
prince de Wrde a dclar positivement au prince de Hardenberg qui,
tout en disant qu'il ne pouvait rien prendre sur lui et qu'il en
rfrerait au roi, a cependant fait entendre que le roi de Saxe
pourrait tre conserv avec un million de sujets.

Ainsi, tout est encore en suspens. Mais les chances de sauver une
grande partie de la Saxe se sont accrues.

J'en tais  cet endroit de ma lettre, quand j'ai reu celle dont
Votre Majest m'a honor en date du 9 novembre, et celle qu'elle a
bien voulu me faire crire par M. le comte de Blacas.

Votre Majest jugera par la note de lord Castlereagh, que j'ai
l'honneur de lui envoyer, ou que ce ministre a des instructions que le
duc de Wellington ne connat pas, ou qu'il ne se croit pas li par
celles qui lui ont t donnes, et que, s'il a fait dpendre la
question de la Saxe de celle de la Pologne, c'est dans un sens
prcisment inverse de celui que le duc de Wellington supposait.

Quant  ce qui concerne Naples, j'ai rendu compte  Votre Majest de
la proposition que M. de Metternich, dans une de ces confrences o
nous n'tions que lui, lord Castlereagh, M. de Nesselrode et moi,
avait faite, de ne s'entendre sur cette affaire qu'aprs le congrs,
et de ma rponse. (C'est dans le numro 10 de ma correspondance que se
trouve ce dtail.) Les menaces contenues dans la lettre dont M. de
Blacas m'a envoy un extrait se retrouvent, dit-on, dans un pamphlet
publi par un aide de camp de Murat, nomm Filangieri, qui tait
encore tout rcemment  Vienne. (Ce pamphlet a t enlev par la
police.) Mais j'espre que si l'Italie est une fois organise depuis
les Alpes jusqu'aux frontires de Naples, ainsi que je l'ai propos,
ces menaces ne seront gure  craindre.

J'ai attendu pour fermer ma lettre que je fusse de retour d'une
confrence qui nous avait t indique pour ce soir  huit heures. On
n'y a fait que lire et signer le protocole de la dernire confrence.

L'empereur de Russie est indispos assez pour avoir d garder le lit,
mais ce n'est qu'une indisposition.

Je suis...

       *       *       *       *       *

N 8 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, le 22 novembre 1814.

Mon cousin,

J'ai reu votre numro 11. Il me fournirait ample matire 
rflexions, si je ne me les tais pas interdites, lorsqu'elles ne
pourraient servir qu' ma satisfaction personnelle.

Les discours que le comte Alexis de Noailles a entendus de la bouche
des princes avec lesquels il s'est entretenu m'ont fait plaisir; celui
du roi de Bavire m'a surtout frapp; mais que serviraient[391] ces
dispositions, si elles ne sont soutenues par l'Autriche et
l'Angleterre? Or, je crains bien que malgr la manire infiniment
adroite dont vous avez parl au prince de Metternich, malgr
l'accomplissement des conditions portes dans la note du 22 octobre,
et Pologne et Saxe ne soient abandonnes. Dans ce malheur il restera
toujours  mon infortun cousin, sa constance dans l'adversit, et 
moi, (car j'y suis plus rsolu que jamais) de n'avoir particip par
aucun consentement  ces iniques spoliations.

  [391] Variante: que _serviront_.

Je crois au propos attribu  l'empereur Alexandre au sujet de
l'Italie; il est dans ce cas, de la plus haute importance que
l'Autriche et l'Angleterre se pntrent bien de l'adage, trivial si
l'on veut, mais plein de sens, et surtout minemment applicable  la
circonstance: _Sublata causa, tollitur effectus._

Je suis plus content de la tournure que prennent les affaires
d'Italie; la runion de Gnes, la succession masculine de la maison de
Savoie[392] sont deux points importants; mais ce qui l'est par-dessus
tout, c'est que malgr les vanteries, peut-tre en ralit trop
fondes de Murat dans ses gazettes, le royaume de Naples retourne 
son lgitime souverain.

  [392] Variante: _dans_ la maison de Savoie.

Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et
digne garde.

LOUIS.

       *       *       *       *       *

N 14 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRS, AU MINISTRE DES
AFFAIRES TRANGRES A PARIS.

Vienne le 23 novembre 1814.

Monsieur le comte,

Nous avons l'honneur de vous adresser la copie du procs-verbal de la
dernire sance. On s'est runi depuis pour l'ajuster et le signer,
mais on n'a trait d'aucune affaire. M. de Labrador,  cette
occasion, a rappel les droits de la reine d'trurie, et a demand
qu'en procdant aux arrangements  prendre en Italie, on voult s'en
occuper. Le prince de Metternich lui a dit qu'il tait prpar 
discuter cette matire, et qu'il attendait que M. de Labrador lui
communiqut son mmoire. M. l'ambassadeur d'Espagne doit le remettre
un de ces jours.

Si les paroles de M. de Metternich pouvaient inspirer la moindre
confiance, on serait fond  croire qu'il trouverait l'archiduchesse
Marie-Louise suffisamment tablie en obtenant l'tat de Lucques qui
rapporte cinq  six cent mille francs, et que, pour lors, les
lgations pourraient tre rendues au pape, et Parme  la reine
d'trurie. Mais nous sommes informs que pendant qu'il nonce cette
opinion, l'archiduchesse Marie-Louise fait changer, d'aprs
l'invitation de l'empereur son pre, les armes de ses voitures et de
ses cachets, et fait effacer les armes impriales de Bonaparte pour
leur substituer celles de Parme.

M. de Noailles, qui est charg de suivre les ngociations qui
concernent l'Italie, a reu l'ordre de M. le prince de Talleyrand, de
n'admettre les arrangements qui seraient arrts, que comme des
dispositions provisoires qui ne seront sanctionnes par une garantie
formelle, que lorsque toutes prsenteront un systme gnral et
satisfaisant. Cette prcaution tait d'autant plus ncessaire que nous
voyons tous les jours le prince de Metternich soutenir avec plus de
chaleur et d'opinitret la cause de Murat. Il le fait sous le
prtexte du danger qu'il y aurait de provoquer Murat  une guerre
rvolutionnaire. M. de Metternich, tout en l'annonant lui-mme comme
chef des Jacobins en Italie, exagre d'abord son influence, et ne
veut pas convenir que pour paralyser le danger que prsente cette
fermentation, il suffira d'en carter le chef principal. Le fait est
qu'il veut mnager ses affections pour madame Murat, et qu'il croit
qu'en conservant cette famille sur le trne, il en disposera comme il
voudra pour tout ce qu'il projette de faire en Italie. Il est donc
ncessaire que M. de Noailles use de cette rserve, lorsqu'il s'agira
de signer les articles qui renferment la runion de Gnes au Pimont.
La succession de la maison de Carignan, au reste a t stipule et ne
souffre plus de contradiction.

C'est dans cet tat de choses, que les grandes questions qui
concernent la Pologne et la Saxe, sont celles qui entravent toute la
marche des affaires, et nous ne croyons pas que leur solution soit
depuis huit jours beaucoup plus avance. La circulaire du prince
Repnin a motiv de la part de lord Castlereagh et du cabinet de
Vienne, des notes assez fortes adresses au cabinet prussien et dans
lesquelles on dclare que la runion de la Saxe n'tait admise que
conditionnellement, comme les notes donnes prcdemment  l'occasion
de l'occupation provisoire de la Saxe par les troupes prussiennes,
l'avaient exprim, et que, si la Prusse ne voulait point cooprer 
faire rgler en Pologne des limites tablies dans l'intrt des trois
puissances, la concession faite  l'gard de la Saxe devait tre
regarde comme non avenue.

Lord Castlereagh et le prince de Metternich ont t conduits plus
loin. Ils se sont persuad que si l'empereur de Russie et le roi de
Prusse rsistaient  ces ouvertures, il serait ncessaire de se
prparer  les forcer  plus de modration.

On nous assure, en effet, que des mesures militaires ont t
concertes, et un plan de campagne mme discut entre les chefs
autrichiens et bavarois. La coopration de la France y est juge
ncessaire. Mais ni le prince de Metternich ni lord Castlereagh n'ont
jug  propos d'en parler ou d'en faire parler jusqu'ici aux
plnipotentiaires du roi au congrs.

On aurait lieu de s'en tonner, si on pouvait se convaincre que ces
mesures militaires portent un autre caractre que celui de simples
dmonstrations, dans le genre des dernires mesures dont le prince de
Metternich aide si souvent sa politique. Il y a mme des personnes,
qu'on peut croire instruites, lesquelles prtendent que lord
Castlereagh et le prince de Metternich n'ont point encore arrt de
plan  ce sujet, et qu'ils ont peur d'tre forcs de s'occuper de
pareilles mesures.

Cependant lord Castlereagh, soit qu'il sente le besoin d'opposer une
digue  l'ambition et aux intrigues russes et prussiennes, soit que
l'opinion de l'Angleterre et de toute l'Allemagne l'ait fait changer
de marche et de systme, parat dcid  provoquer la guerre  la
Russie, si elle ne modre ses prtentions, et il en a parl  quelques
personnes, en annonant que l'Angleterre fournirait des subsides. Ce
ministre et le prince de Metternich lui-mme, par l'effet des
dfiances qu'on porte gratuitement  la politique de la France, et les
craintes que l'on conserve qu'une coopration de cette puissance
puisse compromettre la situation de la Belgique et de la rive gauche
du Rhin, ne demanderont les secours de la France qu' la dernire
extrmit. Nous pensons mme que, s'il leur parat possible de
l'viter, ils le feront, et vous pouvez bien croire, monsieur le
comte, qu'on ne les provoquera pas  ce sujet.

L'exprience, au reste, a dj appris  ces puissances qu'elles ne
peuvent carter l'intervention de la France, et qu'elle leur est plus
utile que nuisible pour arranger les affaires de l'Europe.

A notre arrive ici, le dsir secret d'loigner la France de toute
dlibration, tait manifeste. Elle participe maintenant  ce qui se
traite pour l'Italie, pour la Suisse; elle interviendra utilement dans
les divisions territoriales de l'Allemagne, et nous ne serions pas
tonns que les arrangements relatifs  la Pologne ne se fassent que
lorsqu'elle y concourra. Pour l'en empcher et nous contrarier, les
ennemis de la France rpandent depuis quelques jours les bruits les
plus absurdes sur sa situation intrieure; et, ce qui a lieu de nous
tonner, c'est que ces bruits se trouvent rpts dans la
correspondance diplomatique des lgations anglaise et autrichienne 
Paris. Parmi ces assertions soutenues avec adresse, nous citons celle
que le roi ne serait pas en tat de se servir de son arme. Elle a pu
tre combattue par la communication d'une lettre de M. le comte
Dupont[393] qui parle de l'tat de l'arme de la manire la plus
satisfaisante et la plus positive, et le fait sans laisser la moindre
rplique  opposer. Les autres assertions tomberont dans l'oubli,
lorsque le temps en aura dvoil l'intrigue.

  [393] Le gnral Dupont, qui tait alors ministre de la guerre.

Les affaires d'Allemagne souffrent comme toutes les autres du retard
que les dcisions de l'empereur de Russie leur fait prouver, et l,
comme ailleurs, il cherche  intervenir pour aider ses vues
principales.

Nous avons eu l'honneur de vous mander que le projet de fdration en
douze articles que nous vous avons adress par notre dernire dpche
du 16, avait t modifi dans ses dispositions principales. Les
cabinets prussien et autrichien l'avaient communiqu ds son origine 
celui de Russie. Cette communication tait reste sans rponse. Mais,
pour le flatter d'abord et pour garer l'opinion en Allemagne, qui se
prononce si fortement contre la runion de la Saxe, le cabinet russe a
cru utile de relever la possibilit d'intervenir dans les affaires
allemandes, et M. le comte de Nesselrode a fait une rponse dont nous
joignons ici la copie. Si la grande alliance est rompue par suite des
affaires de Pologne, on sent que cette note sera regarde comme non
avenue.

Il ne peut, en gnral, nous chapper que le vritable embarras des
puissances allies au congrs tient  l'illusion dans laquelle elles
s'entretenaient, en croyant pouvoir rgler les affaires de l'Europe
sur des _bases_ qu'elles nous ont annonces arrtes, et qui ne le
sont pas.

Agrez...

       *       *       *       *       *

N 15 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRS, AU MINISTRE DES
AFFAIRES TRANGRES A PARIS.

Vienne, le 24 novembre 1814.

Monsieur le comte,

Nous ajoutons  l'expdition de la dpche en date d'hier la
communication d'une lettre qu'un des hommes principaux du bureau des
affaires trangres de ce pays-ci a adresse  M. le duc de Dalberg,
en lui signalant un article de la _Gazette de France_ qui a fait
beaucoup de sensation et qu'on ne peut s'expliquer avoir pu tre admis
par la censure des journaux  moins que, comme l'observe l'auteur de
la lettre, on ait voulu rconcilier l'opinion avec les perscuteurs
et les spoliateurs du roi de Saxe[394].

  [394] Voici cet article:

  Aprs de longues indcisions, le sort de la Saxe parat enfin
  irrvocablement fix. Le roi Frdric-Auguste descend du trne; ses
  tats sont partags entre l'Autriche, la Prusse et le duc de
  Saxe-Weimar. Beaucoup de voix s'lveront pour dplorer
  l'instabilit des choses humaines. Quelques esprits rflchis
  mditeront sur les dcrets impntrables de cette providence
  ternelle qui, selon l'expression emprunte  l'criture par un de
  nos plus grands potes: frappe et gurit, perd et ressuscite.
  (Racine, _Athalie_, acte III).--Les uns, dans la chute de la maison
  rgnante, ne verront qu'une rvolution; les autres y contempleront
  un retour  l'ordre. C'est pour les premiers, qu'un coup d'oeil sur
  l'origine et les divisions de cette famille illustre ne sera point
  sans utilit.

  Le second lecteur, Frdric l'Affable ou le Pacifique, mort en
  1464, laissa deux fils, dont l'an, Ernest, fut la tige de la
  branche Ernestine, et le cadet Albert, celle de la branche
  Albertine. En vertu du droit reconnu de primogniture,
  Jean-Frdric, sixime lecteur, rgnait sans contestation, quand
  clatrent dans l'empire les troubles excits par la fameuse ligue
  de Smalcalde. Charles-Quint,  la tte d'une puissante arme
  commande par le clbre duc d'Albe, marcha contre les confdrs.
  La bataille de Muhlberg, donne en 1547, fut dcisive.
  Jean-Frdric, l'me de la ligue, tomba au pouvoir de l'empereur.
  Ce prince usa durement de la victoire. Une commission militaire,
  prside par l'inflexible gnral espagnol osa condamner  mort
  l'lecteur de Saxe comme rebelle  l'autorit impriale. C'tait
  introduire une lgislation toute nouvelle dans l'empire germanique.
  L'illustre prisonnier, aprs avoir entendu la lecture de son arrt,
  continua tranquillement sa partie d'checs avec le prince Ernest de
  Brunswick: C'est moins ma tte que mon lectorat, dit-il, qui leur
  fait envie. L'vnement fit voir qu'il ne se trompait pas:
  Charles-Quint lui accorda la vie, mais dans la dite d'Augsbourg,
  en 1548, il le dpouilla de la dignit lectorale, pour en revtir
  le duc Maurice de Saxe, chef de la branche cadette ou Albertine. On
  ne laissa au malheureux Jean-Frdric que la petite ville de Gotha
  o il tait gard  vue. Plus  plaindre encore que lui, son fils,
  accus d'avoir tent de rentrer dans le palais de ses pres 
  Dresde, est arrt et conduit  Vienne comme un vil criminel.

  Quoique redevable de sa nouvelle existence politique  la
  protection de Charles-Quint, l'usurpateur Maurice saisit avidement
  l'occasion de faire clater en faveur du luthrianisme le zle qui
  avait servi de prtexte  la spoliation de l'lecteur lgitime. Il
  souleva les protestants, conclut une alliance secrte avec Henri
  III, roi de France, fondit sur l'empereur et fut sur le point de
  s'emparer de sa personne dans les gorges du Tyrol. Il lui arracha
  le trait de Passau, en 1552.

  Depuis cette poque, la branche Albertine a conserv l'lectorat,
  tandis que la branche ane ou Ernestine, rduite  des possessions
  trs circonscrites, s'est divise en un grand nombre de rameaux. On
  en a compt jusqu' quatorze. Il n'en subsiste plus que six. Le
  premier est celui de Weimar; le duc de ce nom est donc l'hritier
  direct et naturel de l'lecteur Jean-Frdric, violemment et
  injustement dpossd par Charles-Quint.

  Malgr le laps du temps, les titres de ses descendants n'taient
  point mis en oubli. Dans la courte apparition qu'il fit au congrs
  de Rastadt, Buonaparte dit un jour au ministre de l'lecteur de
  Saxe, avec cette brusquerie qui lui tait familire: Quand donc
  votre matre compte-t-il restituer l'lectoral  la branche
  Ernestine[B]?

    [B] Quelques personnes prtendent que c'est  l'lecteur lui-mme,
    aprs la bataille d'Ina, qu'il adressa ce singulier compliment.

  Ce fut le mme homme cependant, qui, par la suite, voulut que ce
  prince prt le titre de roi.

  De ce jour datrent toutes les infortunes de Frdric-Auguste:
  entour, enchan, il lui fallut oublier qu'il tait Allemand pour
  faire cause commune avec l'oppresseur de l'Allemagne.
  L'extravagante expdition de Moscou fit entrevoir aux princes et
  aux peuples l'instant de leur dlivrance. Le roi de Saxe se retira
  en Bohme, et l, sur un territoire neutre, jouissant enfin de sa
  libert, il promit solennellement, dit-on, de joindre ses efforts 
  ceux des librateurs de l'Europe. Des motifs, que nous ne voulons
  pas discuter ici, le dterminrent  changer de rsolution.

  Napolon, fugitif, l'abandonna sans ressources  la vengeance des
  souverains allis. Frdric-Auguste demanda  les voir; si nous en
  croyons l'unanimit des relations publiques, son voeu fut repouss.

  L'opinion publique qui est unanime relativement aux vertus prives
  de ce prince, est au contraire singulirement partage en ce qui
  concerne sa conduite politique. Les uns lui font un crime
  irrmissible de sa persvrance dans son alliance avec l'ennemi du
  genre humain; les autres seraient tents de rvrer en lui
  l'instrument dont s'est servi la Providence pour prolonger
  l'aveuglement de Napolon. En effet, en mettant  sa disposition
  ses forteresses et ses troupes, le roi de Saxe lui a inspir le fol
  espoir de conserver la ligne de l'Elbe. Pendant qu'il se
  complaisait dans l'absurde possession de Dresde, pendant qu'il
  sacrifiait des armes, longtemps invincibles,  garder et  couvrir
  cette inutile cit, tout se prparait pour la perte de ce
  conqurant insens. S'il n'et pas t matre des places de l'Elbe,
  il et t contraint d'aller prendre position derrire le Rhin; et
  l, appuy sur de nombreuses forteresses, assur dsormais de ses
  communications avec la France, il lui restait encore les moyens de
  traiter honorablement avec ses vainqueurs.

  Ainsi la main invisible et toute-puissante abaisse ce qu'elle
  avait lev, et relve ce qu'elle avait abaiss: ainsi aprs trois
  sicles, la branche Albertine tombe du trne qu'elle avait usurp,
  et la branche Ernestine recouvre une partie de l'hritage qui lui
  avait t ravi. Les Franais en plaignant le sort de
  Frdric-Auguste respecteront en lui un prince issu du mme sang
  que l'auguste princesse qui donna le jour  nos souverains
  bien-aims Louis XVI et Louis XVIII.

Dans une situation aussi importante qu'est celle o se trouve plac
le sort de ce souverain, au milieu des dbats les plus difficiles sur
une pareille question, comment n'a-t-on pas fait connatre  ceux qui
dirigent les journaux le sens et l'esprit dans lesquels le
gouvernement croit qu'il faut diriger l'opinion, pour la gloire autant
que pour le vritable intrt du roi et de la France?

Il importe de connatre l'origine et l'auteur de cet article insr
dans le numro 315 (11 novembre) de la _Gazette de France_. Il importe
galement que le _Moniteur_ publie un article raisonn qui, sans tre
officiel, discute la mme question sous le rapport du droit et de
l'utilit. Le mmoire joint  la dpche du 23 fournira  M. de
Reinhard[395] les matriaux pour sa rdaction.

  [395] M. Reinhard tait alors plac  la tte de la chancellerie du
  dpartement des affaires trangres.

Nous l'avons fait circuler sous main et nous avons observ qu'il avait
produit quelque impression. Il s'agit de le changer de manire  ce
que l'insertion dans le _Moniteur_ ne paraisse pas tre ce mmoire;
mais on peut faire usage des principes et du raisonnement qu'il
renferme.

Nous vous transmettons en mme temps un article de la _Gazette
universelle_, qui parat tre sorti des bureaux autrichiens et
rpondre  la fameuse circulaire du prince Repnin.

Il est bon de l'insrer dans le _Moniteur_, en y ajoutant qu'on se
plat  le communiquer au public, comme digne de son attention et
renfermant les meilleurs principes. On pense que le petit coup de
patte donn  la France pourra tre omis.

Nos journaux ont pour l'tranger une influence bien autrement forte
que celle que produisent les journaux des autres pays, parce qu'on
sait que les ntres restent sous la surveillance et la mesure du
gouvernement.

Nous vous prions, monsieur le comte, de nous faire connatre le
rsultat des informations que nous vous demandons.

L'importance de la question de la Saxe ne peut vous chapper. Les
principes que nous devons y soutenir sont les mmes dont nous devons
nous servir pour mettre une digue  la marche de la Rvolution, et
pour consacrer de nouveau les principes du droit des gens, sans
lesquels tout l'difice social en Europe restera branl.

Agrez...

       *       *       *       *       *

N 13.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 24 novembre 1814[396].

  [396] Variante: _25 novembre 1814_.

SIRE,

Aussitt que nous emes profr ici le mot de _principes_ et demand
la runion immdiate du congrs, on se hta de rpandre de tous cts
le bruit que la France ne cessait point de regretter la rive gauche du
Rhin et la Belgique, et n'aurait de repos qu'aprs les avoir
recouvres; que le gouvernement de Votre Majest pouvait bien partager
ce voeu de la nation et de l'arme, ou que[397], s'il ne le partageait
pas, il ne serait pas assez fort pour y rsister; que, dans les deux
suppositions, le pril tait le mme, qu'on ne pouvait donc trop se
prmunir contre la France; qu'il fallait lui opposer des barrires
qu'elle ne pt point franchir, coordonner  cette fin les arrangements
de l'Europe, et se tenir soigneusement en garde contre ses
ngociateurs qui ne manqueraient pas de tout faire pour l'empcher.
Nous nous trouvmes tout  coup en butte  des prventions contre
lesquelles il nous a fallu lutter depuis deux mois. Nous avons russi
 triompher de celles qui nous taient le plus pnibles. On ne dit
plus qu'il nous ait t donn de doubles instructions (comme M. de
Metternich l'assurait au prince de Wrde); qu'il nous ait t prescrit
de parler dans un sens et d'agir dans un autre, et que nous ayons t
envoys pour semer la discorde. Le public rend justice  Votre
Majest. Il ne croit plus qu'elle ait d'arrire-pense. Il applaudit 
son dsintressement. Il la loue d'avoir embrass la dfense des
principes. Il avoue que le rle d'aucune autre puissance n'est aussi
honorable que le sien. Mais ceux  qui il importe que la France ne
cesse point d'tre un sujet de dfiance et de crainte n'en pouvant
exciter sous un prtexte en excitent sous un autre. Ils reprsentent
sa situation intrieure sous un jour alarmant. Malheureusement ils se
fondent sur des nouvelles de Paris, donnes par des hommes dont le
nom, la rputation et les fonctions imposent. Le duc de Wellington,
qui entretient avec lord Castlereagh une correspondance trs active,
ne lui parle que de conspirations, de mcontentements secrets et de
murmures, sourds prcurseurs d'orages prts  clater. L'empereur
Alexandre dit que ses lettres de Paris lui annoncent des troubles. De
son ct, M. de Vincent[398] mande  sa cour qu'il se prpare un
changement dans le ministre et qu'il en est sr. On affecte de
regarder un changement de ministres comme un indice certain d'un
changement de systme intrieur et extrieur. On en conclut que l'on
ne peut pas compter sur la France, et qu'on ne doit entrer dans aucun
concert avec elle.

  [397] Variante: _vu que_.

  [398] M. de Vincent tait alors ambassadeur d'Autriche  Paris.

Nous avons beau rfuter ces nouvelles, citer des dates ou des faits
qui les dtruisent, leur opposer celles que nous recevons nous-mmes,
indiquer la source o j'ai lieu de croire que le duc de Wellington
prend les siennes, et montrer combien cette source est suspecte, on
veut tablir qu'loigns de Paris, nous ignorons ce qui s'y passe, ou
que nous avons intrt de le cacher, et que le duc de Wellington et M.
de Vincent tant sur les lieux, sont mieux instruits ou plus sincres.

Je n'accuserai point lord Castlereagh d'avoir propag les prventions
que nous avons eu  combattre, mais, soit qu'il les et conues de
lui-mme, soit qu'elles lui aient t inspires, il en tait
certainement imbu plus que personne. La longue guerre que l'Angleterre
a eu  soutenir presque seule et le pril que cette guerre lui a fait
courir, ont produit[399] sur lui une impression si vive, qu'elle lui
te, pour ainsi dire, la libert de juger  quel point les temps sont
changs. De toutes les craintes, la moins raisonnable aujourd'hui,
c'est, sans contredit, celle d'un retour du systme continental.
Cependant, ceux qui ont avec lui des relations plus particulires,
assurent qu'il est toujours proccup de cette crainte et qu'il ne
croit pas pouvoir accumuler trop de prcautions contre ce danger
imaginaire. Il croit encore tre  Chtillon, traitant et voulant
traiter de la paix avec Bonaparte. Il est ais de deviner l'effet que
doivent produire sur un esprit ainsi dispos les nouvelles du duc de
Wellington, qui devient ainsi lui-mme un obstacle  cet accord qu'il
parat regarder comme facile  tablir entre lord Castlereagh et nous.

  [399] Variante: et le pril _dans lequel celle guerre l'a mise ont
  fait_.

J'ai provoqu cet accord de toutes manires, et avant que lord
Castlereagh quittt Londres, et lors de son passage  Paris, et depuis
que nous sommes  Vienne. S'il n'a point eu lieu, ce n'est pas
seulement  cause des prventions de lord Castlereagh, mais c'est
parce qu'il y avait une opposition relle et absolue entre ses vues et
les ntres. Votre Majest nous a prescrit de dfendre les principes.
La note du 11 octobre que j'ai eu l'honneur de lui envoyer[400] montre
quel respect lord Castlereagh a pour eux. Nous devons tout mettre en
oeuvre pour conserver le roi et le royaume de Saxe. Lord Castlereagh
veut  toute force traiter l'un comme un criminel condamn, dont lui,
Castlereagh, s'est constitu le juge, et sacrifier l'autre. Nous
voulons que la Prusse acquire ou conserve beaucoup du duch de
Varsovie, et lord Castlereagh le veut comme nous; mais, par des motifs
si diffrents, qu'il emploie pour perdre la Saxe, le mme moyen que
nous pour la sauver. Il veut ainsi tourner contre nous l'appui que
nous lui aurons donn dans la question de la Pologne. Des volonts si
contraires sont impossibles  concilier.

  [400] Voir page 470.

J'ai parl souvent, et  l'empereur Alexandre lui-mme, du
rtablissement de la Pologne comme d'une chose que la France dsirait
et qu'elle serait prte  soutenir. Mais je n'ai point demand ce
rtablissement sans alternative, parce que lord Castlereagh ne l'a pas
lui-mme demand, parce que j'aurais t seul  faire cette demande et
que, par l, j'aurais aigri l'empereur Alexandre sans me faire un
mrite aux yeux des autres, et mme j'aurais bless l'Autriche qui,
jusqu' prsent du moins, ne veut pas de ce rtablissement.

Il n'y a pas deux jours que lord Castlereagh auquel je faisais
quelques reproches sur la manire dont il avait conduit les affaires
depuis deux mois, me rpondit: J'ai toujours pens que quand on tait
dans une ligue, il ne fallait pas s'en sparer.--Il se croit donc
dans une ligue. Cette ligue n'est certainement qu'une suite de leurs
traits antrieurs  la paix. Or, comment esprer qu'il s'entende avec
ceux contre lesquels il avoue qu'il est ligu?

Les autres membres de la ligue ou coalition contre la France sont dans
un cas semblable au sien. La Russie et la Prusse n'attendent que de
l'opposition de notre part. L'Autriche peut dsirer notre appui dans
les questions de la Pologne et de la Saxe[401]; mais son ministre le
dsire bien moins pour ces deux objets qu'il ne redoute notre
intervention pour d'autres. Il sait combien nous avons l'affaire de
Naples  coeur, et il ne l'a gure moins  coeur lui-mme, mais dans un
sens bien diffrent du ntre. Je l'allai voir dimanche dernier en
sortant de dner chez le prince Trautmansdorf. J'avais reu la veille
une lettre d'Italie, o l'on me disait que Murat avait soixante-dix
mille hommes dont la plus grande partie tait arme, grce aux
Autrichiens qui lui avaient vendu vingt-cinq mille fusils. Je voulais
m'en expliquer avec M. de Metternich, ou du moins lui montrer que je
le savais. Je le mis sur l'affaire de Naples, et, comme nous tions
dans son salon avec beaucoup de monde, je lui offris de le suivre dans
son cabinet pour lui montrer la lettre que j'avais reue. Il me dit
que rien ne pressait et que cette question reviendrait plus tard. Je
lui demandai s'il n'tait donc pas dcid. Il me rpondit qu'il
l'tait, mais qu'il ne voulait pas mettre le feu partout  la fois; et
comme il allguait,  son ordinaire, la crainte que Murat ne soulevt
l'Italie: Pourquoi donc, lui dis-je, lui fournissez-vous des armes,
si vous le craignez? Pourquoi lui avez-vous vendu vingt-cinq mille
fusils? Il nia le fait, et je m'y tais attendu; mais je ne lui
laissai pas la satisfaction de penser que ses dngations m'eussent
persuad. Aprs que je l'eus quitt, il se rendit  la redoute, car
c'est au bal et dans les ftes qu'il consume les trois quarts de sa
journe, et il avait la tte tellement remplie de l'affaire de Naples,
qu'ayant trouv une femme de sa connaissance, il lui dit qu'on le
tourmentait pour cette affaire de Naples, mais qu'il ne saurait y
consentir, qu'il avait gard  la situation d'un homme qui s'tait
fait aimer dans le pays o il gouverne; que lui, d'ailleurs, aimait
passionnment la reine et tait en relations continuelles avec elle.
Tout cela, et peut-tre un peu davantage sur cet article, se disait
sous le masque. Il faut s'attendre  ce qu'il fera jouer tous les
ressorts imaginables pour que l'affaire de Naples ne soit pas traite
au congrs, conformment  l'insinuation qu'il fit, il y a quelque
temps, dans une confrence, et dont j'ai eu l'honneur de rendre compte
 Votre Majest.

  [401] Variante: _dans la question de la Pologne et dans celle de la
  Saxe_.

Les quatre cours allies, ayant chacune quelque raison de craindre
l'influence que la France pourrait avoir dans le congrs, se sont
naturellement unies, et elles craignent de se rapprocher de nous
lorsqu'elles se divisent entre elles, parce que tout rapprochement
entranerait des concessions qu'elles ne veulent pas faire.

L'amour-propre, comme de raison, s'en est aussi ml. Lord Castlereagh
se croyait en tat de faire flchir l'empereur de Russie, et il n'a
fait que l'aigrir.

Enfin,  ces motifs se joint toujours un sentiment de jalousie contre
la France. Les allis croyaient l'avoir plus abattue; ils ne
s'attendaient pas  lui voir, et les meilleures finances, et la
meilleure arme de l'Europe. A prsent ils le croient, ils le disent,
et ils en sont venus jusqu' regretter d'avoir fait la paix de Paris,
 se la reprocher les uns aux autres,  ne pas comprendre par quel
enchantement ils avaient t amens  la faire, et  le dire, mme
dans les confrences et devant nous.

On ne peut donc raisonnablement s'attendre  ce que l'Angleterre et
l'Autriche se rapprochent rellement et sincrement de nous, que dans
un cas d'extrme ncessit, tel que serait celui o leurs discussions
avec la Russie finiraient par une rupture ouverte.

Toutefois, malgr ces dispositions, les difficults qu'elles nous font
prouver, et celles que les lettres de Paris nous causent, les
puissances sont ici, vis--vis de nous, dans une situation d'gards et
mme de condescendance telle que nous aurions pu difficilement
l'esprer il y a six semaines. Je puis dire qu'elles-mmes en sont
tonnes.

Jusqu'ici l'empereur Alexandre n'a point flchi.

Lord Castlereagh, personnellement piqu, quoiqu'il ait reu rcemment
une note de la Russie, douce d'expression, dit, mais non pas  nous,
que si l'empereur ne veut point s'arrter  la Vistule, il faut l'y
forcer par la guerre; que l'Angleterre ne pourra fournir que fort peu
de troupes,  cause de la guerre d'Amrique[402]; mais qu'elle
fournira des subsides, et que les troupes hanovriennes et hollandaises
pourront tre employes sur le bas Rhin.

  [402] L'Angleterre tait en guerre avec les tats-Unis depuis plus
  de deux ans. La dclaration de guerre du gouvernement de Washington
  (19 juin 1812) avait t provoque par la prtention de
  l'Angleterre de faire respecter par les navires amricains le
  blocus fictif des ctes de l'empire franais, depuis Hambourg
  jusqu' Saint-Sbastien sur l'Ocan, et depuis Port-Vendres jusqu'
  Cattaro sur la Mditerrane; et de plus, par le droit que
  s'attribuaient les Anglais de confisquer les marchandises ennemies
  sur les navires neutres.

Le prince de Schwarzenberg opine pour la guerre, disant qu'on la fera
maintenant avec plus d'avantages que quelques annes plus tard.

On a mme dj fait un plan de campagne  la chancellerie de guerre;
et le prince de Wrde en a fait un de son ct.

L'Autriche, la Bavire et autres tats allemands feraient marcher
trois cent vingt mille hommes.

Deux cent mille, sous les ordres du prince de Schwarzenberg, se
porteraient par la Moravie et la Gallicie sur la Vistule.

Cent vingt mille, commands par le prince de Wrde, se porteraient de
la Bohme sur la Saxe qu'ils feraient soulever; et, de l, entre
l'Oder et l'Elbe. On formerait en mme temps le sige de Glatz et de
Neiss.

La campagne ne commencerait qu' la fin de mars.

Mais ce plan ncessite la coopration de cent mille Franais, dont
moiti se porterait sur la Franconie pour empcher les Prussiens de
tourner l'arme de Bohme, et l'autre moiti les occuperait sur le bas
Rhin.

Il faut donc s'attendre  ce que cette coopration, sur l'absolue
ncessit de laquelle les militaires n'ont qu'une voix, nous sera
demande, si la guerre doit avoir lieu.

Mais, jusqu' prsent, ni lord Castlereagh ni M. de Metternich ne nous
parlent de guerre, et l'on assure mme qu'il n'en a point t question
entre eux. Ce n'est qu'avec la Bavire qu'ils sont sparment entrs
en ouverture  ce sujet.

Soit qu'ils fondent encore quelque esprance sur la ngociation, soit
qu'ils veuillent gagner du temps, ils la poursuivent. Lord Castlereagh
ayant chou, ils ont voulu remettre de nouveau en scne le prince de
Hardenberg. Mais il ne put voir, ni avant-hier ni hier, l'empereur
Alexandre qui, quoique beaucoup mieux, garde encore la chambre, et je
ne crois pas qu'il l'ait vu aujourd'hui.

Les arrangements relatifs  Gnes sont convenus dans la commission
italienne. On est occup de la rdaction, dont les commissaires ont
pri M. de Noailles de se charger. Les droits de la maison de Carignan
sont reconnus. M. de Noailles a eu par moi l'instruction de n'admettre
les arrangements faits pour le Pimont, que comme partie intgrantes
des arrangements  faire avec le concours de la France pour la
totalit de l'Italie. C'est une sorte de rserve que j'ai cru utile de
faire  cause de Naples.

Les affaires de la Suisse vont se traiter dans une commission dont M.
le duc de Dalberg est membre, ainsi que j'ai eu l'honneur de le mander
 Votre Majest.

Celles de l'Allemagne sont suspendues par le refus de la Bavire et du
Wurtemberg de prendre part aux dlibrations, jusqu' ce que le sort
de la Saxe ait t fix.

Mille raisons me font dsirer d'tre auprs de Votre Majest. Mais je
me sens retenu ici par l'ide que je puis tre ici plus utile  son
service, et par l'espoir qu'en dpit de tous les obstacles, nous
parviendrons  obtenir une bonne partie du moins de ce qu'elle a
voulu.

Je suis...

       *       *       *       *       *

N 9 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, le 26 novembre 1814.

Mon cousin,

J'ai reu votre numro 12, et je puis dire avec vrit que c'est le
premier qui m'ait satisfait, non que je ne l'aie toujours t de votre
marche et de votre faon de me rendre compte de l'tat des choses,
mais parce que, pour la premire fois, je vois surnager des ides de
justice. L'empereur de Russie a fait un pas rtrograde; et, en
politique comme en toute autre chose, jamais le premier pas ne fut le
dernier. Ce prince se tromperait cependant s'il croyait m'engager 
une alliance (politique s'entend) avec lui. Vous le savez, mon systme
est: alliance gnrale, point de particulires. Celles-ci sont une
source de guerres; l'autre est un garant de paix; et, sans craindre la
guerre, la paix est l'objet de tous mes voeux. C'est pour l'avoir que
j'ai augment mon arme, que je vous ai autoris  promettre mon
concours  l'Autriche et  la Bavire. Ces mesures ont commenc 
russir. Je crois pouvoir esprer _otium cum dignitate_, et c'est bien
assez pour prouver de la satisfaction.

Vous avez dit tout ce que j'aurais pu dire sur la note de lord
Castlereagh. Je m'explique la diffrence de son langage avec celui de
lord Wellington par leurs positions respectives: l'un suit des
instructions, l'autre en donne.

Je voudrais dj voir les affaires d'Italie rgles, depuis les Alpes
jusqu' Terracine: car je dsire bien vivement l'importante
consquence qui doit s'en suivre. Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous
ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde.

LOUIS.

       *       *       *       *       *

N 16 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRS, AU MINISTRE DES
AFFAIRES TRANGRES A PARIS.

Vienne, le 30 novembre 1814.

Monsieur le comte,

Aucune confrence gnrale n'a t tenue depuis notre dernire
dpche. M. le prince de Metternich et M. le prince de Hardenberg sont
l'un et l'autre alits d'une fivre de rhume.

L'affaire de Gnes, en attendant, a t ajuste et termine. Les actes
vont tre signs et le prochain courrier en portera des copies au
dpartement. M. de Corsini a t charg de rpondre au mmoire de M.
de Labrador, qui rclamait la Toscane pour le roi d'trurie. La
discussion sur cette affaire va avoir lieu, et nous craignons que la
reine d'trurie n'arrive qu'avec beaucoup de peine  rentrer dans cet
ancien patrimoine de sa famille. Lord Castlereagh s'en est exprim
ainsi.

Une sance pour arranger les affaires de la Suisse a eu lieu, et le
plnipotentiaire franais y a t appel.

On a cout les rclamations du canton de Berne, mais on n'a encore
rien conclu. On parat en gnral tre bien dispos pour le canton de
Berne, mais ne pas vouloir renverser l'existence des dix-neuf cantons,
garantie par l'acte fdral. On portera  la connaissance du roi les
rsultats des confrences  mesure que la discussion les amnera.

L'autorisation que le roi a donne pour l'change d'une partie du pays
de Gex servira utilement. Nous observons cependant que, dans cette
circonstance, il n'est plus question d'une spoliation du prince vque
de Ble, qui, dj en 1803, lors du recs de l'empire d'Allemagne, a
perdu ses droits de souverainet, a obtenu une pension de cent vingt
mille francs et exerce toujours ses droits spirituels[403].

  [403] L'vch de Ble tait autrefois un tat en partie
  indpendant. L'vque, prince du Saint-Empire depuis 1356,
  possdait,  titre de vassal de l'empire, les places de Porentruy,
  Delemont et Laufen avec leur territoire, le tout incorpor au
  cercle du Haut-Rhin. En outre, il tait souverain indpendant des
  villes de Bienne, Neuveville, des seigneuries de Tessemberg,
  d'Erguel et d'Illfingen. En 1792, la Rvolution transforma l'vch
  en rpublique de Rauracie qui ne dura que quelques mois. En 1793,
  les districts de Delemont et de Porentruy furent runis  la
  France; en 1797, l'Erguel et le Val-Moutiers subirent le mme sort.
  Le reste de ses tats fut scularis en 1803 moyennant une pension
  de dix mille florins. En 1815, l'ancien vch de Ble fut adjug
  par le congrs de Vienne au canton de Berne,  l'exception de douze
  communes qui furent donnes au canton de Ble, et d'un district qui
  fut concd  Neuchtel.

Les confrences allemandes ont t suspendues. Le Wurtemberg et la
Bavire n'ont pas voulu concourir  river les chanes qu'on leur
prparait. Une rponse faite par les cabinets autrichien et prussien
aux plnipotentiaires wurtembourgeois a augment la dfiance  cet
gard. Nous en joignons ici une copie et une traduction franaise.

Les petits et moyens tats de l'Allemagne ont, en attendant, form une
seconde association et le grand-duc de Bade s'y est joint par l'effet
d'un avis qui lui a t donn  ce sujet par l'impratrice de Russie,
sa soeur.

Quant aux affaires polonaise et saxonne, elles sont dans la mme
situation, et  aucune poque du congrs, les puissances allies n'ont
donn  la France une plus entire conviction de leur dsunion
qu'elles ne le font dans ce moment, o l'Angleterre, l'Autriche, la
Russie et la Prusse ne paraissent d'accord sur aucune des bases qui
devaient servir  l'arrangement gnral de l'Europe.

L'attitude que la France a prise la place de manire  attendre avec
calme le rsultat de ces intrigues, et de n'y paratre que pour faire
couter le langage de la raison. C'est dans cet esprit qu'il nous
semblerait utile de diriger quelques articles de gazettes, contre la
doctrine du _Correspondant de Nuremberg_ et du _Mercure du Rhin_, qui,
l'un et l'autre, se plaisent  altrer les faits et  nourrir
l'animosit qui rgne en Allemagne contre la France.

Agrez...

       *       *       *       *       *

N 14.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 30 novembre 1814.

SIRE,

J'ai reu la lettre dont Votre Majest a daign m'honorer le 15 de ce
mois, et, par le mme courrier, l'autorisation qu'elle a bien voulu me
donner pour consentir  l'change d'une petite portion du pays de
Gex, contre une partie du Porentruy.

L'ancien prince vque de Ble a dj repris, comme vque,
l'administration spirituelle du Porentruy, mais il ne saurait, comme
prince, en recouvrer la possession qu'il a perdue, non par le simple
fait de la conqute, mais par la scularisation gnrale des tats
ecclsiastiques de l'Allemagne en 1803. Il jouit comme prince d'une
pension de soixante mille florins, et ne prtend  rien de plus. Il ne
peut donc pas tre un obstacle  l'change dont nous avons eu
l'honneur d'entretenir Votre Majest. Mais cet change pourrait tre
rendu difficile par l'une des conditions dont Votre Majest le fait
dpendre, savoir: la restitution de l'Argovie bernoise au canton de
Berne, car, selon toute apparence, cette restitution prouvera de trs
grandes et peut-tre mme d'insurmontables difficults. Je suppose
toutefois que, si l'on se bornait  restituer  Berne quelques
bailliages de l'Argovie, qu'en compensation du surplus on lui donnt
les parties de l'vch de Ble comprises dans les anciennes limites
de la Suisse, et que Berne se contentt de cet arrangement, Votre
Majest en serait contente elle-mme.

La commission charge des affaires de la Suisse n'a fait, jusqu'
prsent, autre chose que se convaincre que la multiplicit et la
divergence des prtentions, les rendaient fort pineuses. Ceux qui,
dans l'origine, les voulaient rgler seuls, et nous contestaient le
droit de nous en mler, ont t les premiers  demander notre
concours, et, pour ainsi dire notre assistance et nos conseils. Il est
vrai que les envoys suisses qui sont ici, et qui, ds les premiers
temps de notre sjour  Vienne, se sont lis avec nous, leur ont
dclar que s'ils croyaient pouvoir tablir en Suisse un ordre de
choses solide, sans l'intervention et mme sans l'assistance[404] de
la France, ils se beraient d'une esprance tout  fait vaine.

  [404] Variante: _l'assentiment_.

Quand les allis traitaient de la paix et la voulaient faire avec
Bonaparte[405], ils s'taient adresss aux cantons qui avaient le plus
souffert des rvolutions de la Suisse, rveillant en eux le souvenir
et le sentiment de leurs pertes, et leur offrant la perspective de les
rparer. Leur but tait de dtacher la Suisse de la France et ce moyen
leur paraissait infaillible. Mais il s'est trouv que ces cantons
taient prcisment ceux qui taient le plus attachs  la maison de
Bourbon. Alors les allis ne se sont plus soucis d'un moyen qui ne
menait plus et qui, mme, tait contraire  leur but, et ils n'ont
recueilli de leurs tentatives que l'embarras de savoir comment ils
reviendraient sur leurs pas et parviendraient  tout calmer.
Quelques-uns avaient form le projet d'unir dans une mme ligue[406]
la Suisse et l'Allemagne. C'est encore une ide abandonne[407]. On
parat maintenant vouloir d'assez bonne foi terminer, en satisfaisant
aux prtentions les plus considrables et les plus justes, et en
faisant d'ailleurs le moins de changements qu'il est possible. Il est
donc permis d'esprer qu'il y aura pour la Suisse un arrangement,
sinon le meilleur en soi, du moins le meilleur que les circonstances
permettent; que l'on dclarera l'indpendance de ce pays, et, ce qui
n'est pas moins important pour nous, sa neutralit.

  [405] Variante: _Buonaparte_.

  [406] Variante: _de runir dans la mme ligue_.

  [407] Variante: _C'est une ide abandonne_.

La commission pour les affaires d'Italie a fait, sur celle de Gnes,
un rapport et un projet d'articles qui seront signs demain et
adresss aux huit puissances. J'aurai l'honneur d'envoyer  Votre
Majest, par le prochain courrier, une copie de ce projet. Aprs les
affaires de Gnes viendront celles de Parme qui souffriront plus de
difficults, s'il est vrai, comme on le rapporte, que l'empereur
d'Autriche et M. de Metternich aient donn rcemment des assurances
positives  l'archiduchesse Marie-Louise, qu'elle conserverait Parme.
Ce qui est certain, c'est que l'archiduchesse, qui, jusqu' prsent,
avait eu sur ses voitures, les armes de son mari, a fait peindre sur
l'une les armes du duch de Parme. J'espre nanmoins qu'on parviendra
 le faire rendre  la reine d'trurie.

C'est  Venise qu'ont t pris les vingt-cinq mille fusils vendus 
Murat. Il parat que, malgr la protection de M. de Metternich, il ne
se sent pas fort rassur, car il vient d'crire  l'archiduchesse
Marie-Louise une longue lettre dans laquelle il lui annonce, entre
autres choses, que si l'Autriche lui prte son appui pour rester 
Naples, il va la faire remonter au rang d'o elle n'aurait jamais d
descendre. (Ces termes sont textuels.) Une telle extravagance, mme
dans un homme de son pays et de son caractre, ne peut s'expliquer que
comme un excs de la peur qui se trahit elle-mme.

Les confrences de la commission allemande sont toujours suspendues.
Le Wurtemberg a dclar qu'il ne pouvait point avoir d'opinion
quelconque sur des parties d'un tout qu'on ne lui montrait que l'une
aprs l'autre et isoles, et qu'il ne dlibrerait sur aucune, avant
qu'on lui et fait connatre l'ensemble, ce qui lui a attir de la
part de l'Autriche et de la Prusse une note o ces deux puissances
font assez sentir l'espce d'empire qu'elles veulent, en se la
partageant, exercer sur l'Allemagne.

Persuads que l'influence ainsi partage entre deux puissances se
convertirait bientt en domination et en souverainet, tous les tats
de l'ancienne confdration rhnane,  l'exception de la Bavire et du
Wurtemberg, se sont runis pour exprimer le voeu du rtablissement de
l'ancien empire germanique, dans la personne de celui qui en tait le
chef.

Ces mmes tats sont sur le point de former une ligue dont l'objet
sera d'opposer une rsistance de non consentement et d'inertie au
systme que l'Autriche et la Prusse voudraient faire prvaloir. Le
grand-duc de Bade, qui d'abord s'tait tenu isol, s'est joint aux
autres, par le conseil de l'impratrice de Russie, sa soeur, qui n'a
t que l'organe de l'empereur Alexandre.

Les affaires de Pologne et de Saxe sont toujours dans la mme
situation; la dmarche que M. de Metternich avait fait faire par M. de
Hardenberg, et que lord Castlereagh n'a point approuve, ayant t
sans rsultat, aussi bien que la discussion de lord Castlereagh avec
l'empereur Alexandre.

J'ai l'honneur d'adresser  Votre Majest les pices de cette
discussion, au nombre de six. Il me manque encore une lettre que
j'aurai et que j'ai lue. C'est la dernire lettre de l'empereur
Alexandre, o il dit  lord Castlereagh que c'en est assez, et
l'invite  prendre dsormais la voie officielle.

Ceux qui ont lu ces pices ne comprennent pas comment lord
Castlereagh, s'tant mis aussi en avant qu'il l'a fait, pourrait
reculer; mais lui-mme ne comprend pas comment et dans quelle
direction il peut faire un pas de plus.

Au reste, Votre Majest verra que lord Castlereagh ne s'est occup que
de la Pologne, dcid qu'il tait  sacrifier la Saxe, par une suite
de cette politique qui ne voit que des masses, sans s'embarrasser des
lments qui servent  les former. C'est une politique d'coliers et
de coaliss.

Je dois faire  Votre Majest la mme prire pour ces pices que pour
celles que j'ai dj eu l'honneur de lui adresser. Je les ai eues de
la mme manire que celles-ci, et sous les mmes conditions.

L'empereur Alexandre tmoigne l'intention de se rapprocher de nous. Il
se plaint de ceux qui, depuis que nous sommes ici, et dans les
premiers temps surtout, se sont comme interposs entre lui et nous, et
il dsigne MM. de Metternich et de Nesselrode. L'intermdiaire dont il
se sert avec moi est le prince Adam Czartoryski, qui a maintenant le
plus de part  sa confiance et qu'il a fait entrer dans son conseil,
o M. de Nesselrode n'est plus appel, et qu'il a compos du prince
Adam, du comte Capo d'Istria et de M. de Stein.

L'empereur est rtabli et sort. M. de Metternich est malade; il n'est
sorti ni hier ni aujourd'hui[408], ce qui fait qu'il ne peut y avoir
de runion des ministres des huit puissances.

  [408] Variante: _et ne s'est point lev_ ni hier ni aujourd'hui.

Lord Castlereagh est venu me proposer ce matin de profiter de ce temps
d'inaction pour nous occuper de l'affaire des noirs. Mais, tout en
plaisantant sur sa proposition et sur les motifs[409] qu'il avait de
la faire, je lui ai si positivement dit que cette affaire devait tre
la dernire de toutes, et qu'il fallait que celles de l'Europe fussent
faites avant de s'occuper de l'Afrique, que j'espre qu'il ne me
donnera pas l'occasion de le lui rpter une seconde fois.

Je suis...

  [409] Variante: les motifs _personnels_.

       *       *       *       *       *

N 10 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, ce 4 dcembre 1814.

Mon cousin,

J'ai reu votre numro 13. Toujours galement satisfait de votre
conduite, je le suis, et vous n'en serez pas surpris, fort peu de
l'tat des affaires, qui me semble bien loign de celui o elles
taient lorsque vous avez expdi le numro 12. Dieu seul est matre
des volonts; les hommes n'y peuvent rien, et quoi[410] qu'il en
puisse tre, en me tenant fortement attach aux principes; en mritant
peut-tre qu'on me fasse l'application du vers: _Justum et tenacem
propositi virum_, l'honneur au moins me restera, et c'est ce que
j'ambitionne le plus.

  [410] Variante: _mais_ quoi qu'il.

Je ne suis pas surpris des bruits qui courent, des nouvelles que l'on
mande et de la consistance que leur donne la mauvaise volont;
moi-mme, il ne tiendrait qu' moi de ne pas avoir un moment de repos;
et cependant mon sommeil est aussi paisible que dans ma jeunesse. La
raison en est simple: je n'ai jamais cru que, pass les premiers
instants de la Restauration, le mlange de tant d'lments htrognes
ne produist pas de fermentation. Je sais qu'il en existe, mais je ne
m'en inquite point. Rsolu  ne jamais m'carter au dehors de ce que
me prescrit l'quit, au dedans de la constitution que j'ai donne 
mon peuple,  ne jamais mollir dans l'exercice de mon autorit
lgitime, je ne crains rien, et, un peu plus tt ou un peu plus tard,
je verrai se dissiper ces nuages, dont j'avais prvu la formation.

On vous parle de changements dans le ministre, et moi je vous en
annonce. Je rends toute justice au zle et aux bonnes qualits du
comte Dupont; mais je n'ai pas  me louer galement de son
administration; en consquence, je viens de lui retirer son
dpartement, que je confie au marchal Soult. Je donne celui de la
marine au comte Beugnot[411], et la direction gnrale de la police 
M. d'Andr[412]. Mais ces dplacements partiels de confiance, dont
j'ai voulu que vous fussiez le premier instruit, ne changent rien au
systme de politique qui est _le mien_; c'est ce que vous aurez bien
soin de dire hautement  quiconque vous parlera de ce qui se passe
aujourd'hui.

  [411] Le ministre de la marine tait vacant depuis la mort de son
  titulaire, M. Malouet (7 septembre).

  [412] Antoine-Balthazar-Joseph d'Andr, n  Aix en 1759,
  conseiller au parlement de Provence en 1778, dput de la noblesse
  aux tats gnraux, prsident de l'Assemble constituante (aot
  1790); il sigea dans les rangs des constitutionnels. En 1792,
  poursuivi comme accapareur, il se rfugia en Angleterre, et passa
  de l en Allemagne (1796). Il ne revint en France qu'en 1814, fut
  nomm directeur gnral de la police, puis intendant de la maison
  du roi. Il mourut en 1825.

Je serai trs aise de vous revoir, quand il en sera temps; mais les
raisons qui m'ont dtermin  me priver de vos services prs de moi
subsistent avec une force accrue par les difficults mmes que vous
prouvez. Il est donc ncessaire que vous continuiez aussi bien que
vous faites  me reprsenter au congrs jusqu' sa dissolution. Sur
quoi je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne
garde.

LOUIS.

       *       *       *       *       *

N III.--LE COMTE DE BLACAS D'AULPS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, ce 4 dcembre 1814.

Prince[413], la lettre que le roi a reue de vous par le courrier qui
n'avait pu m'apporter la rponse  celle que j'ai eu l'honneur de vous
crire, le 9 du mois dernier, m'avait dj fourni d'importantes
lumires sur les principaux objets traits dans la lettre que vous
avez bien voulu m'adresser le 23. Sa Majest avait eu la bont de me
communiquer votre dpche ainsi que la note de lord Castlereagh, et il
est impossible, comme vous l'observez, de ne pas tre frapp de la
diffrence qui existe entre le style de cette note et le langage du
duc de Wellington.

  [413] Variante: _La lettre, prince_.

Je ne puis cependant[414], je l'avoue, fixer encore mes ides sur les
causes relles de cette diffrence. Le roi rpugne  ne l'attribuer
qu' un systme d'artifice dont le but serait la dconsidration de la
France. Lord Wellington, par des communications officieuses telles que
celle dont je vous ai parl au sujet des relations de Naples avec
Paris, et par la conduite qu'il a tenue dernirement  l'occasion
d'une correspondance saisie sur lord Oxford[415], a montr des
dispositions que ne pourrait gure motiver le projet unique[416] de
rpandre au loin des craintes chimriques. Il serait au reste possible
que, s'exagrant  lui-mme des prils dont quelques rumeurs trop
gnralement accueillies ne cessent d'pouvanter les esprits timides,
il et souvent desservi, sans le vouloir, la politique du roi, ou
peut-tre favoris par l des intentions moins franches que les
siennes. Ce qu'il y a de certain, c'est que plusieurs circonstances,
indpendantes des vues de l'Angleterre, n'ont que trop fourni de
prtextes aux dfiances propres  encourager les opinions fcheuses
dont vous redoutez l'effet. Vous savez, prince, et vous avez souvent
dplor avec moi le peu d'assurance que donnait au gouvernement de Sa
Majest le dfaut de vigueur et d'ensemble des oprations[417]
ministrielles. Ce vice, dont la connaissance tait reste quelque
temps concentre dans le cabinet, ne pouvait manquer  la longue
d'acqurir une malheureuse publicit. Joignez  cela le mcontentement
de l'arme dont les plaintes n'ont cess de frapper les oreilles des
princes, pendant leurs voyages[418] dans les dpartements; le malaise
qu'entretenaient toutes les rclamations contre l'insuffisance de la
police; enfin les dlations multiplies contre des hommes que leurs
intentions et leurs discours signalent, peut-tre sans fondement, mais
non sans vraisemblance, comme les instigateurs des complots les plus
dangereux; tout, jusqu'aux mesures de sret que le dvouement des
commandants militaires a rendues trop ostensibles, a d produire une
impression dont les trangers peuvent profiter sans y avoir concouru.

  [414] Variante: _toutefois_.

  [415] douard Harley comte d'Oxford, n en 1773, mort en 1849, issu
  de la famille de l'homme d'tat anglais de ce nom (1661-1724). Ce
  titre est teint aujourd'hui.--Lord Oxford rsidait alors  Naples
  sans aucun titre officiel. Il tait en relation suivie avec Murat
  et sa cour, ce qui excita les dfiances du gouvernement franais.
  Aussi comme le comte passait par Paris pour retourner en Angleterre
  se saisit-on d'un prtexte quelconque pour l'arrter. On trouva
  dans ses papiers plusieurs lettres du roi de Naples, mais on y
  chercha en vain des preuves d'une conspiration entre Murat et
  Napolon.

  [416] Variante: motiver _uniquement le projet de rpandre_.

  [417] Variante: _dans les_ oprations.

  [418] Variante: pendant _toute la dure de leurs voyages_.

Cet tat de choses vous expliquera, prince, les motifs imprieux
auxquels le roi a pens devoir cder en faisant un changement partiel
dans son ministre. C'est hier que Sa Majest a fait connatre sa
rsolution sur cet objet. Tout en rendant justice au zle et aux
bonnes intentions de M. le comte Dupont, elle a reconnu que l'arme,
imputant des torts que peut-tre,  ce ministre, les embarras du
moment rendaient invitables[419], appelait de tous ses voeux un autre
systme, et le roi a jet les yeux sur le marchal Soult[420] pour lui
confier le portefeuille de la guerre. Ce choix dans lequel Sa Majest
a t dirige par le dsir de rtablir dans les troupes la soumission,
la confiance et le zle, si ncessaires au maintien de la puissance
nationale, vous paratra sans doute conforme aux principes qu'elle a
invariablement suivis.

  [419] Variante: _imputant peut-tre  ce ministre des torts que les
  embarras du moment rendaient invitables_.

  [420] Variante: sur _M. le duc de Dalmatie_.

Le ministre de la marine donn au comte Beugnot et la direction[421]
de la police  M. d'Andr sont les autres mutations dans lesquelles le
roi a voulu chercher les moyens de remplir l'attente publique.

  [421] Variante: la direction _gnrale_.

Vous penserez sans doute, prince, que ce changement peu considrable
lorsqu'on l'envisage dans son rapport avec la composition du conseil,
n'en doit pas moins amener des rsultats importants. En effet,
l'esprit de l'arme et la scurit de la police sont devenus tellement
les principes conservateurs de l'opinion, que, sous ce point de vue,
la dtermination du roi acquiert le plus grand intrt. C'est  vous
que Sa Majest s'en remet pour prsenter  Vienne cet vnement sous
son vritable jour, et pour le faire considrer non comme une
rvolution ministrielle, mais plutt comme un accroissement de force
et de lumire dans le gouvernement.

Le roi regrette vivement qu'au lieu d'avoir  confier cette tche 
vos soins, il ne puisse vous voir auprs de lui, offrir une preuve de
plus  l'appui de l'opinion favorable qu'il veut[422] donner de son
ministre. Mais Sa Majest sent les effets avantageux qu'ont produits
vos continuels efforts[423]. Il serait, au reste, possible que les
affaires, prenant une marche plus rapide vous retinssent moins de
temps que vous ne nous le faites craindre, et je le dsire
vivement[424].

  [422] Variante: _dsire_.

  [423] Variante: _Sa Majest sent nanmoins toute la vrit des
  observations que vous lui faites sur l'effet avantageux qu'ont
  produit vos continuels efforts_.

  [424] Variante: _et pour moi je dsire fort que votre retour soit
  plus prochain que vous ne semblez l'esprer_.

_Les dernires nouvelles d'Espagne ne sont point bonnes. Le comte
de Jaucourt vous informe certainement des rapports que M.
d'Agoult[425] vient de lui adresser._

  [425] Hector d'Agoult, secrtaire d'ambassade  Madrid.

_Rien n'est encore dcid ici pour le moment de l'ajournement des
Chambres_[426].

  [426] La fin de cette lettre ne se trouve pas dans le texte des
  archives.

Recevez, prince, avec amiti une nouvelle assurance de mon bien
sincre et invariable attachement.

BLACAS D'AULPS.

       *       *       *       *       *

N 17 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRS, AU MINISTRE DES
AFFAIRES TRANGRES A PARIS.

Vienne, le 7 dcembre 1814.

Monsieur le comte,

Nous avons l'honneur de vous adresser le rapport de la commission sur
la formation du royaume de Sardaigne; il a t rdig par M. le comte
de Noailles.

Il est probable que dans une prochaine sance qui runira les
plnipotentiaires des huit puissances signataires du trait de Paris,
tout ce qui reste  dcider sur cet objet sera dfinitivement arrt,
savoir:

1 La reconnaissance solennelle de l'hrdit de la maison de
Sardaigne dans celle de Savoie-Carignan;

2 Le titre de roi de Sardaigne en prenant possession de l'tat de
Gnes;

3 La disposition  faire des fiefs impriaux.

Nous avons galement l'honneur d'adresser au dpartement deux notes
allemandes, dont l'une est celle que la cour de Wurtemberg a donne
au comit allemand. Elle a provoqu la rponse que les cabinets de
Prusse et d'Autriche ont faite, et dont notre prcdente dpche
renfermait une copie.

La seconde note est celle que la cour de Wurtemberg a prsente pour
expliquer les motifs qui l'ont guide dans la rdaction de la
premire. Les affaires d'Allemagne, au reste, sont toutes en suspens
et attendent la dcision de celle de la Saxe qui flotte toujours dans
l'incertitude. De part et d'autre, on ne parat pas s'tre rapproch.

Les confrences suisses ont commenc. M. de Dalberg dfend le mieux
qu'il lui est possible les intrts du canton de Berne, et quoique les
puissances aient arrt l'intgrit des dix-neuf cantons, on pourra
procurer quelques avantages  ce canton, au moyen de l'vch de Ble.
M. de Dalberg en rendra compte dans un rapport gnral, lorsqu'il y
aura quelque chose de dfinitivement arrt.

Agrez...

       *       *       *       *       *

N 15.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 7 dcembre 1814.

SIRE,

Cette lettre que j'ai l'honneur d'crire  Votre Majest sera courte.
Je ne sais que depuis un moment les faits dont je vais lui rendre
compte. Je les substitue  d'autres moins intressants et plus vagues
que j'avais recueillis.

On me dit, et j'ai toute raison de croire, qu'un courrier arriv cette
nuit, a apport  lord Castlereagh et  M. de Munster l'ordre de
soutenir la Saxe. (J'ignore encore jusqu'o, et si c'est dans toute
hypothse, ou seulement, dans une supposition donne.) On ajoute que
ds ce matin lord Castlereagh a adress  M. de Metternich une note
qui le lui annonce, et que le comte de Munster qui a toujours t,
mais un peu timidement de notre avis sur la Saxe, va se prononcer sur
cette question avec beaucoup de force. Le prince de Wrde doit avoir
lu la note de lord Castlereagh chez M. de Metternich.

Avant-hier matin, M. de Metternich eut avec l'empereur Alexandre un
entretien dans lequel on mit de part et d'autre le plus qu'on put de
subtilits et de ruses, et qui n'aboutit  rien. Mais comme M. de
Metternich avait dclar que son matre ne consentirait jamais 
abandonner la Saxe  la Prusse, l'empereur Alexandre voulant s'assurer
s'il lui avait dit la vrit, aborda, le soir, aprs le carrousel,
l'empereur Franois et lui dit: Dans le temps actuel, nous autres
souverains, nous sommes obligs de nous conformer au voeu des peuples
et de le suivre. Le voeu du peuple saxon est de ne point tre partag.
Il aime mieux appartenir tout entier  la Prusse, que si la Saxe tait
divise ou morcele. L'empereur Franois lui rpondit: Je n'entends
rien  cette doctrine. Voici quelle est la mienne: un prince peut,
s'il le veut, cder une partie de son pays; il ne peut pas cder tout
son pays et tout son peuple. S'il abdique, son droit passe  ses
hritiers lgitimes. Il ne peut pas les en priver et l'Europe entire
n'en a pas le droit.--Cela n'est pas conforme aux lumires du sicle,
dit l'empereur Alexandre.--C'est mon opinion, rpliqua l'empereur
d'Autriche, ce doit tre celle de tous les souverains et
consquemment la vtre. Pour moi, je ne m'en dpartirai jamais.

Cette conversation, qui m'a t rapporte de la mme manire par deux
personnes diffrentes, est un fait sr. On avait donc eu raison de
dire que l'empereur d'Autriche avait sur l'affaire de la Saxe une
opinion qui ne laissait plus  M. de Metternich le choix de la
dfendre ou de l'abandonner, et ce n'tait pas sans fondement que le
ministre saxon se flattait qu'elle ne serait point abandonne.

On prtend que l'empereur Alexandre a dit qu'une seule conversation
avec l'empereur Franois valait mieux que dix conversations avec M. de
Metternich, parce que le premier s'exprimait nettement et qu'on savait
 quoi s'en tenir.

Les princes d'Allemagne, qui se sont runis pour aviser au moyen de
dfendre leurs droits contre les projets qu'ils connaissent ou qu'ils
supposent  la commission charge des affaires allemandes, vont, je
l'espre, mettre un voeu motiv pour la conservation de la Saxe; le
marchal de Wrde, auquel la plupart se sont adresss, leur a dit
qu'ils devaient se presser, et que le moment tait favorable. Il leur
a promis que la Bavire y donnerait son adhsion.

Le Wurtemberg, au contraire, se range pour le moment du ct de la
Prusse. C'est le prince royal, amoureux de la grande-duchesse
Catherine, qui a influ sur cette nouvelle disposition du cabinet. La
cour de Stuttgard fait en cela une chose vile, qui ne lui profitera
pas, et ne nuira gure qu' elle. Cette conduite si peu loyale et si
peu noble, pour ne rien dire de plus, du roi de Wurtemberg, ne me
parat pas trs propre  faire dsirer bien vivement de devenir son
neveu[427]. Je prierai Votre Majest de me permettre de lui parler un
jour plus longuement de l'objet que je rappelle ici.

  [427] Si le duc de Berry avait pous la grande-duchesse Anne, il
  serait devenu le neveu du roi de Wurtemberg. Celui-ci, en effet,
  tait le frre de Sophie-Dorothe, princesse de Wurtemberg, qui
  avait pous l'empereur Paul. La grande-duchesse Anne tait la
  dernire fille de Paul Ier. Cette princesse aprs avoir t sur le
  point d'pouser l'empereur Napolon en 1810, puis le duc de Berry
  en 1814, s'unit en 1815 au prince d'Orange, qui devint plus tard
  roi des Pays-Bas sous le nom de Guillaume II.

L'empereur de Russie avait voulu me voir; puis, il a voulu auparavant
claircir des ides confuses dont il m'a fait dire par le prince Adam
Czartoryski que sa tte tait embarrasse. Je n'ai pu me servir auprs
de lui du gnral Pozzo, qui est avec lui mdiocrement. Ses serviteurs
d'ailleurs ne le voient qu'avec difficult. Il a fallu que le duc de
Richelieu[428] attendt un mois entier une audience. Le prince Adam,
quoique partie intresse dans nos discussions, est mon intermdiaire
le plus utile. Je n'ai point encore vu l'empereur. On me dit qu'il est
branl, mais toujours indcis. J'ignore quand et  quoi il se fixera.

  [428] Armand du Plessis, duc de Richelieu, petit-fils du marchal
  de ce nom. N en 1766, il tait, en 1789, premier gentilhomme de la
  chambre. Il migra la mme anne, se rendit d'abord  Vienne, puis
  prit du service dans l'arme russe et reut de l'impratrice
  Catherine le grade de lieutenant gnral (1790). Il revint un
  instant en France, en 1802, mais retourna en Russie en 1803, et fut
  nomm, par l'empereur Alexandre, gouverneur d'Odessa, puis de toute
  la nouvelle Russie. Il conserva ces hautes fonctions jusqu'en 1814.
  De retour  Paris, il reprit sa charge  la cour et devint, en
  septembre 1815, ministre des affaires trangres et prsident du
  conseil. Il se retira en dcembre 1818, mais conserva la dignit de
  ministre d'tat et reut celle de grand veneur. Il revint au
  pouvoir en fvrier 1820, mais ne le garda que jusqu'en dcembre
  1821. Il mourut l'anne suivante.

J'ai l'honneur d'adresser  Votre Majest les copies des deux pices
par lesquelles il a, pour me servir de ses expressions, fait la
clture de sa correspondance avec lord Castlereagh. On l'a
gnralement blm de s'tre engag, pour ainsi dire, corps  corps
dans une lutte qu'on aurait juge peu digne de son rang, quand bien
mme il y aurait eu de l'avantage, et le contraire est arriv. Ainsi,
au lieu du triomphe dont il s'tait sans doute flatt, son
amour-propre n'en a remport que des blessures.

Votre Majest verra par toute cette discussion que lord Castlereagh
n'avait envisag la question de la Pologne que sous un seul point de
vue, et qu'il l'avait isole de toute autre question. Non seulement il
n'a pas demand le rtablissement de la Pologne indpendante, mais il
n'en a pas exprim le voeu; et mme il a parl du peuple polonais dans
des termes plus propres  dissuader de ce rtablissement qu' le
provoquer. Il s'est surtout bien gard de joindre la question
polonaise  celle de la Saxe qu'il avait compltement abandonne et
qu'il va dsormais soutenir.

J'ai aussi l'honneur d'adresser  Votre Majest une lettre de son
consul  Livourne[429]. J'ai fait usage ici, et avec succs, des
renseignements qu'elle contient et que j'ai fait parvenir  l'empereur
de Russie. M. de Saint-Marsan en a reu de semblables, et M. de
Metternich a avou qu'il a reu de Paris les mmes avis. La conclusion
que j'en tire est qu'il faut se hter de se dbarrasser de l'homme de
l'le d'Elbe et de Murat. Mon opinion fructifie. Le comte de Munster
la partage avec chaleur. Il en a crit  sa cour. Il en a parl  lord
Castlereagh, au point qu'il est all  son tour exciter M. de
Metternich qui emploie tout moyen pour faire prvaloir l'opinion
contraire.

  [429] Le chevalier Mariotti, qui avait t charg de surveiller les
  menes de Napolon  l'le d'Elbe.

Son grand art est de nous faire perdre du temps, croyant par l en
gagner. Il y a dj huit jours que la commission pour les affaires
d'Italie a rgl celle de Gnes. J'ai dj eu l'honneur d'annoncer 
Votre Majest qu'elles avaient t rgles selon ses dsirs. Je joins
aujourd'hui  ma lettre au dpartement le travail de la commission.
Votre Majest y retrouvera les clauses et mme les termes prescrits
dans nos instructions. Demain la commission des huit puissances
prendra connaissance du rapport et prononcera[430]. Je ne doute pas
que les conclusions du rapport ne soient adoptes. On s'occupera
ensuite de la Toscane et de Parme. Ce travail, qui devrait tre dj
termin, a t retard par la petite maladie de M. de Metternich qui,
pour ne rien finir, appelle son tat actuel: convalescence.

  [430] Variante: _sur ce travail_.

Le temps perdu pour les affaires se consume dans des ftes. L'empereur
Alexandre en demande et mme en commande, comme s'il tait chez lui.
On nous invite  ces ftes, on nous y montre des gards, on nous y
traite avec distinction pour marquer les sentiments qu'on porte 
Votre Majest dont nous entendons partout l'loge; mais tout cela ne
me fait pas oublier qu'il y aprs de trois mois que je suis loign
d'elle.

J'ai parl  lord Castlereagh de l'arrestation de lord Oxford, que M.
de Jaucourt m'avait mande. Loin d'en tmoigner du dplaisir, il m'a
dit qu'il en tait charm; et m'a dpeint lord Oxford comme un homme
qui ne mritait aucune sorte d'estime. Je voudrais bien que dans ses
papiers on en et trouv de propres  compromettre Murat vis--vis de
cette cour-ci.

Les deux courriers que j'ai reus de Paris m'ont apport les lettres
dont Votre Majest m'a honor, en date du 22 et du 26 novembre.

Je suis...

       *       *       *       *       *

N 11 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, ce 10 dcembre 1814.

Mon cousin,

J'ai reu votre numro 14.

Vous avez fort bien interprt mon intention au sujet du canton
d'Argovie. J'aimerais assurment beaucoup mieux que la Suisse redevnt
ce qu'elle fut jadis; mais je ne veux pas l'impossible, et pourvu que
le canton de Berne soit satisfait autant qu'il peut l'tre, vu les
circonstances, je le serai aussi. Quant au prince vque de Ble, je
ne m'tais pas rappel le dernier recs de l'empire; mais je vois
qu'il tranche[431] la question  son gard, et je n'ai plus
d'objection  faire contre les dispositions  faire du Porentruy.

  [431] Variante: _qu'il a tranch_.

J'ai lu avec intrt et je conserverai avec soin les pices que vous
m'avez envoyes. Lord Castlereagh parle trs bien relativement  la
Pologne; mais sa note du 11 octobre fait grand tort  son langage. Si,
cependant, il russissait  persuader l'empereur de Russie, ce serait
d'un grand avantage pour la Saxe; mais je n'y vois gure d'apparence,
et il faut continuer  marcher dans notre ligne.

Vous connaissez le prince Czartoryski; je le connais aussi; le choix
que l'empereur Alexandre a fait de lui pour intermdiaire me fait
croire que Sa Majest impriale voudrait plutt me rapprocher d'elle
que se rapprocher de moi. Continuez nanmoins ces confrences en
continuant galement  suivre mes intentions. Il n'en pourra rsulter
aucun mal et peut-tre feront-elles quelque bien.

J'aime  croire que c'est par frayeur que Murat fait le fanfaron; ne
perdons cependant jamais de vue que s'il existe une ressource 
Buonaparte, c'est en Italie, par le moyen de Murat; et qu'ainsi:
_delenda est Carthago_.

Sur quoi je prie Dieu, qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et
digne garde.

LOUIS.

       *       *       *       *       *

N 18 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRS, AU MINISTRE DES
AFFAIRES TRANGRES A PARIS.

Vienne, le 14 dcembre 1814.

Monsieur le comte,

La dpche du 5 novembre au dpartement avait expos l'avantage qui
pouvait rsulter de l'change d'une partie du pays de Gex contre une
partie de l'vch de Ble; change dsir par le corps helvtique,
sollicit par les Genevois et propos par les puissances.

Ce sacrifice aurait pu faire esprer une plus grande influence sur le
corps helvtique, si on avait pu procurer au canton de Berne, le
retour d'un de ses cantons.

On aurait d croire aussi que les Genevois reconnatraient le prix de
cette condescendance, et travailleraient de leur ct  engager les
Vaudois et les Argoviens  satisfaire aux justes prtentions
pcuniaires que prsentait le canton de Berne.

Press par le plnipotentiaire anglais de faire connatre  quelles
conditions la France attachait l'change d'une partie du pays de Gex,
le plnipotentiaire franais lui remit la note verbale numro 1, en le
priant de ne la communiquer qu'aux ministres, pour savoir si leurs
instructions admettaient qu'on s'cartt en faveur de Berne du
principe de l'intgrit des dix-neuf cantons. Le ministre anglais, au
lieu de s'en tenir  cette communication confidentielle, en fit part
aux dputs genevois qui dressrent un contre-projet (n 2).

Les conditions qu'il renferme sont toutes en opposition aux ordres du
roi qui voulait que l'change et lieu sans qu'on prt de territoire
sur le roi de Sardaigne, et que Berne recouvrt la partie de l'Argovie
que ce canton avait possde.

Dans cet intervalle, on fut instruit que les puissances, et surtout
l'Angleterre, attachaient  cet change l'espoir qu'il devait
augmenter leur influence en Suisse. Elles faisaient sentir  la ligue
helvtique combien on leur devait de reconnaissance pour l'avoir fait
russir.

Les Genevois, loin de reconnatre le sacrifice que la France faisait,
avaient la prtention de tout obtenir du congrs, et soutenaient que,
par la protection des allis, rien ne pouvait leur tre refus. Pour
le prouver ils assuraient que, quoique l'change ft contraire 
l'opinion en France, le roi, cependant, y acquiesait.

Ces observations dont on eut connaissance excitrent l'attention; et
dans les confrences, le plnipotentiaire franais eut occasion de
pntrer que l'Angleterre ne protgeait si ardemment cet change, que
pour mieux se faire valoir; et pouvoir raliser des promesses faites
aux Genevois  l'poque du trait de Chaumont.

Plusieurs lettres de Paris, adresses  des dputs suisses,
annoncrent en mme temps que l'opinion dsapprouvait cet change, et
qu'on tait tonn que le gouvernement franais y consentt.

On crut donc plus utile aux intrts du roi et de la France de
l'carter, et on insista d'autant plus fortement  le faire que la
situation intrieure de la Suisse et les obstacles qu'opposait
l'empereur de Russie  tout changement des nouveaux cantons rendaient
impossible d'obtenir les conditions auxquelles le roi attachait
l'excution de l'change.

Le plnipotentiaire franais remit en consquence une rponse (n 3)
au projet genevois, et dclara que l'change ne pouvait plus avoir
lieu. Le plnipotentiaire anglais, en exprimant ses regrets de ce
changement, annona que son gouvernement allait faire une nouvelle
dmarche  Paris pour en obtenir l'excution, et proposa de rserver
la partie de l'vch de Ble qui devait servir d'quivalent, en la
laissant sous une administration provisoire. Les autres
plnipotentiaires s'y refusrent; mais ils consentirent  ce que cette
rserve durt jusqu' la fin du congrs, et  ce qu'on appuyt les
dmarches proposes par l'Angleterre.

Quoique le plnipotentiaire d'Autriche et celui de France observassent
que cela prolongeait les incertitudes et nuisait aux intrts rels de
la Suisse, la proposition de l'Angleterre fut maintenue.

Nous croyons donc que lord Wellington recevra l'ordre de provoquer une
nouvelle dcision du roi pour savoir si, malgr la reconnaissance de
l'intgrit des dix-neuf cantons, le roi voudrait consentir  cet
change. Nous pensons qu'il est de l'intrt du roi de le refuser:

1 Parce qu'il ne donne plus les avantages qu'on en attendait;

2 Que l'influence de la France ne peut s'augmenter en Suisse que par
le canton de Berne et ses allis;

3 Qu'aussi longtemps que tout ce qui concerne le corps helvtique se
fait sous les auspices des puissances allies, la France doit rserver
ses moyens, et n'agir que plus tard, pour fortifier son influence.

En vous instruisant ainsi, monsieur le comte, de ce qui s'est pass 
ce sujet, vous serez prvenu de tout lorsque l'ambassadeur anglais se
prsentera pour relever cette discussion.

Il pourra encore tre utile que l'ambassadeur du roi  Londres
connaisse cette affaire, et nous vous prions, monsieur le comte, de
lui en transmettre les dtails, que vous voudrez bien porter  la
connaissance du roi.

M. le prince de Talleyrand, pour carter plus facilement les
importunits des ministres anglais, leur a dit que le roi avait
demand au chancelier de France sous quelle forme les cessions ou
changes de territoire pouvaient se faire, et que M. le chancelier
avait rpondu que cela n'tait point assez dtermin et qu'il fallait
viter de s'engager dans des questions semblables. D'aprs quoi, les
plnipotentiaires franais ne pouvaient point donner de suite  cette
question.

Il sera bon, monsieur le comte, d'en prvenir M. le chancelier pour
qu'il vite une explication  ce sujet, dans le cas o l'ambassadeur
d'Angleterre lui en parlerait, ou qu'il fasse une rponse analogue 
celle que nous avons faite ici.

Agrez...

       *       *       *       *       *

N 19 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRS, AU MINISTRE DES
AFFAIRES TRANGRES A PARIS.

Vienne, le 14 dcembre 1814.

Monsieur le comte,

Nous avons l'honneur de vous adresser le protocole de la dernire
confrence. Une plus rcente a eu lieu, mais le protocole n'en est
point encore expdi. On s'est rserv de dcider,  l'gard de la
proposition de M. de Labrador sur les fiefs impriaux,  l'poque o
le sort du roi d'trurie, celui de l'archiduchesse Marie-Louise...
seront fixs; le plnipotentiaire franais a propos, suivant le
principe d'une excution fidle des dispositions du trait de Paris la
formation de trois nouvelles commissions:

La premire pour rgler, conformment  l'article V, la navigation des
fleuves;

La seconde, pour rgler le rang et la prsance des couronnes, et tout
ce qui en tait une consquence;

La troisime, pour discuter l'abolition de la traite des ngres.

Cette dernire a prouv quelques difficults parce que le
plnipotentiaire portugais a observ que la commission ne pouvait tre
forme que par les puissances intresses. M. de Labrador a fortement
appuy l'opposition du Portugal. La discussion a t si positive que
cette commission a t ajourne, et que cet objet sera replac dans la
voie de simples ngociations.

Nous observons encore que le Portugal a tabli pour principe qu'il ne
renoncerait  la traite des ngres qu'aprs l'poque de huit annes,
et si l'Angleterre voulait regarder le trait de commerce qui existe
entre elle et le Portugal comme non avenu.

La proposition faite par la France tait conforme  l'engagement pris
avec l'Angleterre d'interposer ses bons offices pour faire prononcer
par toutes les puissances l'abolition de la traite; nous n'aurons donc
plus maintenant  nous en occuper.

Les deux autres commissions ont t formes.

M. le prince de Talleyrand a nomm  celle de la navigation M. le duc
de Dalberg, et  celle charge de fixer les prsances et le rang
entre les couronnes M. le comte de la Tour du Pin, en qualit de
commissaires.

La Russie a demand de nommer un dlgu  la commission d'Italie et a
dsign M. le comte de Nesselrode. Il n'y a eu aucune difficult  ce
sujet.

L'affaire de Pologne et de Saxe a t avance, sans donner encore un
rsultat positif. Tout, cependant, est amlior  l'gard de la Saxe.
L'Autriche est dcide  la soutenir; l'Angleterre a chang de
langage; toutes les intrigues prussiennes et russes ont t dvoiles.
Les explications qui ont eu lieu ont toutes conduit  prouver que la
Prusse peut obtenir son rtablissement sur la base de population
qu'elle avait en 1805, sans enlever  la Saxe plus de trois  quatre
cent mille mes.

Nous sommes parvenus  cet gard  ce que nous voulions, et le roi et
sa politique ont obtenu les premiers avantages. Il est possible que la
Prusse, seconde par la Russie, veuille ne pas cder; mais, dans ce
cas, les forces seraient trs ingales, et la Prusse risquerait tout.
Nous esprons avec quelque fondement qu'elle jugera sa position et
qu'elle cdera.

L'Autriche parat toujours dcide  ne point laisser loigner Murat.
On a donc voulu s'assurer plus positivement de l'Angleterre, la
Russie paraissant assez bien dispose  cet gard. Lord Castlereagh va
demander de nouvelles instructions  sa cour. Il a communiqu  M. le
prince de Talleyrand toute la correspondance qui avait rapport aux
affaires de Naples, et a eu l'air de dsirer, plutt pour appuyer ce
qu'il crit, qu'on rechercht dans nos cartons tout ce qui peut
prouver aux coaliss que Murat avait eu une double intrigue avec
Bonaparte. Nous ne doutons pas que plusieurs lettres de lui, et des
dpches qui ont t conserves, ne le prouvent. Vous voudrez bien,
monsieur le comte, nous les transmettre en original.

Le prince Eugne a dit possder  cet gard des preuves matrielles,
mais il s'est refus  les donner.

M. le prince de Talleyrand prsente dans sa correspondance plus de
dtails sur la position gnrale, mais nous pouvons le dire avec
confiance: le roi et la France ont obtenu au congrs l'attitude qui
leur appartient, et la considration qui leur est donne laisse les
moyens d'exercer le degr d'influence qui est honorable pour le roi et
qui assure une entire garantie  l'Europe.

Agrez...

       *       *       *       *       *

N 16.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 15 dcembre 1814.

SIRE,

La note par laquelle les princes allemands du second et du troisime
ordre devaient manifester leur voeu pour la conservation de la Saxe
tait sur le point d'tre signe; elle ne l'a point t et ne le sera
pas.

Le duc de Cobourg[432] tait  la tte de ces princes. Sa conduite ne
saurait tre trop loue.

  [432] Ernest-Antoine de Saxe-Cobourg-Saafeld, n en 1784. Il servit
  d'abord dans l'arme russe. Aprs la paix de Tilsitt, il revint
  dans ses tats qu'il conserva dans leur intgrit. Le congrs de
  Vienne lui donna la principaut de Lichtenberg, mais il la vendit 
  la Prusse en 1834. Il promulgua une constitution en 1821, et mourut
  en 1844.

L'une de ses soeurs[433] est marie au grand-duc Constantin. Son frre
pun est aide de camp du grand-duc et gnral-major au service de
Russie[434]. Lui-mme, il a port dans la dernire campagne l'uniforme
russe. Fort avant dans les bonnes grces de l'empereur Alexandre, il
est li intimement avec le roi de Prusse. Leur ressentiment pouvait
lui paratre  craindre s'il contrariait leurs desseins, et, d'un
autre ct, il avait toute raison d'esprer que, si la Saxe venait 
tre sacrifie, il pourrait en obtenir quelques lambeaux. Tous ces
motifs n'ont pu faire taire en lui la voix de la reconnaissance et
celle de la justice, ni lui faire oublier ce qu'il devait  sa maison
et  son pays. Lorsqu'en 1807, aprs la mort du duc son pre, ses
possessions furent squestres, parce qu'il tait dans le camp des
Russes, et que Bonaparte voulait le proscrire, il fut protg par
l'intercession du roi de Saxe. Depuis, le roi avait t le matre
d'tendre sa souverainet sur tous les duchs de Saxe, et il l'avait
refus. A son tour, le duc s'est montr zl dfenseur de la cause du
roi. Il l'avait fait plaider  Londres par le duc Lopold, son frre,
qui avait trouv le prince rgent dans les dispositions les plus
favorables. Il l'a plaide ici auprs des souverains et de leurs
ministres. Il est all jusqu' remettre, en son nom,  lord
Castlereagh, un mmoire o il combattait ses raisonnements et qu'il
avait concert avec nous.

Inform par le duc de Weimar[435] de la note qui se prparait,
l'empereur Alexandre a fait appeler le duc de Cobourg et l'a accabl
de reproches, tant pour le mmoire qu'il avait remis  lord
Castlereagh, que pour ses dmarches rcentes, l'accusant d'intrigues,
lui citant la conduite du duc de Weimar comme un modle qu'il aurait
d suivre, lui disant que s'il avait des reprsentations  faire,
c'tait au prince de Hardenberg qu'il aurait d les adresser, et lui
dclarant qu'il n'obtiendrait rien de ce qui lui avait t promis.

  [433] Julie-Henriette-Ulrique, princesse de Saxe-Cobourg, ne en
  1781. Elle pousa, en 1796, le grand-duc Constantin, frre de
  l'empereur Alexandre, qui la rpudia en 1810.

  [434] Ferdinand-Charles-Auguste, duc de Saxe-Cobourg, n en 1785,
  mari  la princesse de Kohary. Il en eut trois fils dont l'un
  pousa dona Maria II, reine de Portugal, et un autre la princesse
  Clmentine, fille du roi Louis-Philippe. Sa fille Victoria pousa,
  en 1840, le duc de Nemours. Le duc Ferdinand mourut en 1851.

  [435] Charles-Auguste, duc, puis grand-duc de Saxe-Weimar, n en
  1757, perdit son pre  l'ge de huit mois, et fut proclam duc
  sous la rgence de sa mre Amlie de Brunswick, ge alors
  seulement de dix-huit ans. Il prit du service dans l'arme
  prussienne et reut un commandement important dans la campagne de
  1806. Aprs la bataille d'Ina, il entra dans la confdration du
  Rhin. En 1814, il se rendit au congrs de Vienne. C'est alors que
  le titre de grand-duc lui fut confr. Il mourut en 1828. Son fils
  an, Charles-Frdric, qui lui succda, avait pous la soeur de
  l'empereur Alexandre, la grande-duchesse Marie Paulowna.

Le duc a t noble et ferme. Il a parl de ses droits comme prince de
la maison de Saxe; de ses devoirs comme prince allemand, et, comme
homme d'honneur, il ne se croyait pas libre de ne point les remplir.
Si le duc de Weimar en jugeait autrement, il ne pouvait que le
plaindre. Du reste, il avait, dit-il, compromis deux fois son
existence par attachement pour Sa Majest Impriale. S'il fallait
aujourd'hui la sacrifier pour l'honneur, il tait prt.

De leur ct[436], les Prussiens, leurs missaires, et,
particulirement, le prince royal de Wurtemberg, ont intimid une
partie des ministres allemands, en dclarant qu'ils tiendraient pour
ennemis tous ceux qui signeraient quelque chose en faveur de la Saxe.

  [436] Variante: _d'un autre ct_.

Voil pourquoi la note n'a point t signe. Mais on sait qu'elle a d
l'tre, et ce qui a empch qu'elle ne le ft. Le voeu qu'elle devait
exprimer a peut-tre acquis plus de force par la violence employe
pour l'touffer.

Si je me suis tendu sur cette circonstance particulire plus qu'il ne
l'aurait fallu peut-tre, je l'ai fait par le double motif de rendre
au duc de Cobourg la justice que je crois lui tre due, et de faire
mieux connatre  Votre Majest le genre et la diversit des obstacles
contre lesquels nous avons  lutter.

Pendant que ces choses se passaient, les Prussiens recevaient de M. de
Metternich une note o il leur dclarait que le royaume de Saxe devait
tre conserv, en tablissant par des calculs statistiques joints  sa
note, que leur population sera la mme qu'en 1805, si,  celle des
pays qu'ils ont conservs et  celle des pays disponibles qui leur
sont destins, on ajoute seulement trois cent trente mille Saxons.

Je me hte de dire  Votre Majest que le comte de Munster a dclar
qu'il renonait aux agrandissements promis pour le Hanovre, si cela
tait ncessaire pour que la Saxe ft conserve. Votre Majest
l'apprendra srement avec plaisir, et  cause des affaires que cela
facilite, et  cause de l'estime dont elle honore le comte de Munster.

Un passage de la note de M. de Metternich, dans lequel il s'tayait de
l'opposition de la France aux vues de la Prusse sur la Saxe, ayant
probablement fait craindre  l'empereur Alexandre qu'il n'y et un
concert dj form ou prt  se former entre l'Autriche et nous, il
m'envoya sur-le-champ le prince Adam Czartoryski.

A son dbut, le prince m'a renouvel la proposition que l'empereur
Alexandre m'avait faite lui-mme, dans le dernier entretien que j'ai
eu l'honneur d'avoir avec lui, de nous prter  ses dsirs dans la
question de la Saxe, nous promettant tout son appui dans celle de
Naples. Sa proposition lui paraissait d'autant plus acceptable que,
maintenant, il ne demandait plus l'abandon de la Saxe entire, et
qu'il consentait  ce qu'il restt _un noyau_ du royaume de Saxe.

Je rpondis que quant  la question de Naples, je m'en tenais  ce que
l'empereur m'avait dit, que je me fiais  sa parole, que d'ailleurs
ses intrts dans cette question taient les mmes que les ntres, et
qu'il n'y pourrait pas tre d'un autre avis que nous; que si la
question de Pologne, que l'on devait regarder comme personnelle 
l'empereur Alexandre, puisqu'il y attachait sa satisfaction et sa
gloire, avait t dcide selon ses dsirs (elle ne l'est pas encore
compltement, mais peu s'en faut), il le devait  la persuasion o
taient l'Autriche et la Prusse que nous ne serions  cet gard qu'en
seconde ligne; que dans la question de la Saxe, rellement trangre
aux intrts de l'empereur, nous avions pris sur nous d'engager le roi
de Saxe  quelques sacrifices, mais que l'esprit de conciliation ne
pouvait pas porter  aller aussi loin que l'empereur paraissait le
dsirer.

Le prince me parla d'alliance et de mariage. Je lui dis que tant
d'objets si graves ne pouvaient se traiter  la fois; qu'il y avait
d'ailleurs des choses qu'on ne pouvait mler  d'autres, parce que ce
serait leur donner le caractre avilissant d'un march.

Il me demanda si nous avions des engagements avec l'Autriche: je lui
dis que non; si nous en prendrions avec elle, dans le cas o l'on ne
s'entendrait pas sur la Saxe,  quoi je rpondis: _J'en serais fch._
Aprs un moment de silence, nous nous quittmes poliment, mais
froidement.

L'empereur, qui devait aller le soir  une fte que donnait M. de
Metternich, n'y vint point. Un mal de tte subit en fut la cause ou le
prtexte. Il y envoya l'impratrice et les grandes-duchesses.

Il fit engager[437] M. de Metternich  se rendre chez lui le lendemain
matin.

  [437] Variante: _Le lendemain matin_, il fit engager.

Pendant le bal, M. de Metternich s'approcha de moi, et, aprs m'avoir
remerci d'un petit service que je lui avais rendu, il se plaignit 
moi de l'embarras dans lequel les notes de lord Castlereagh sur la
Saxe le mettaient. Je pensais qu'il n'y en avait eu qu'une de trs
compromettante (celle du 11 octobre); mais il me parla d'une autre que
j'ai pu me procurer aujourd'hui, et dont j'ai l'honneur d'envoyer une
copie  Votre Majest. Quoiqu'elle porte le titre de Note verbale de
lord Castlereagh, je sais qu'elle est l'ouvrage de M. Cook, auquel, et
comme doctrine et comme style, elle ne fera pas beaucoup d'honneur.
Elle a t remise aux trois puissances qui se sont si longtemps
appeles allies.

M. de Metternich me promit qu'en sortant de chez l'empereur Alexandre,
il viendrait chez moi, s'il n'tait pas trop tard, pour me dire ce qui
se serait pass. Cette fois il tint sa parole.

L'empereur fut froid, sec et svre. Il prtendit que M. de Metternich
lui disait, au nom des Prussiens, des choses qu'ils dsavouaient, et
que, de leur ct, les Prussiens lui disaient, de la part de M. de
Metternich, des choses tout opposes  celles qu'il mettait dans ses
notes, de sorte qu'il ne savait ce qu'il devait croire. Il reprocha 
M. de Metternich d'avoir inspir je ne sais quelles ides au prince de
Hardenberg. M. de Metternich avait et produisit un billet[438] qui
prouvait le contraire. L'empereur prit occasion de ce billet pour
reprocher  M. de Metternich d'en crire de peu convenables. Ce
reproche avait quelque fondement. L'empereur avait dans les mains des
communications toutes particulires et toutes confidentielles qu'il ne
pouvait tenir que d'une indiscrtion fort coupable de la part des
Prussiens. L'empereur, ensuite, parut vouloir douter que la note de M.
de Metternich contnt l'expression des vritables sentiments de
l'empereur d'Autriche, et ajouta qu'il voulait s'en expliquer avec
l'empereur lui-mme. M. de Metternich fit[439] immdiatement prvenir
son matre, qui, si l'empereur Alexandre fait quelques questions sur
ce sujet, rpondra que la note a t faite par son ordre, et ne
contient rien qu'il n'avoue.

  [438] Variante: _de M. de Hardenberg_.

  [439] Variante: _alla_.

Dans une confrence entre M. de Metternich et M. de Hardenberg, les
difficults n'ont port que sur les calculs statistiques qui taient
joints  la note de M. de Metternich. Ils se sparrent sans tre
convenus de rien, sur la proposition faite par M. de Metternich de
nommer une commission pour les vrifier.

Voil, Sire, prsentement l'tat des choses.

L'Autriche ne fait entrer la Saxe dans ses calculs que pour une perte
de quatre cent mille mes. Elle ne veut[440] point abandonner la haute
Lusace,  cause des dfils de Gabel, qui ouvrent l'entre de la
Bohme. C'est par l que les Franais y pntrrent en 1813.

  [440] Variante: _voudrait_.

L'empereur de Russie consent  laisser subsister un royaume de Saxe,
lequel, selon le prince Adam Czartoryski, ne devrait tre que la
moiti de ce qu'il est aujourd'hui.

Enfin, la Prusse semble aujourd'hui rduire ses prtentions  des
calculs de population, et consquemment les subordonner aux rsultats
et  la vrification de ces calculs.

Sans doute, la question n'est pas encore dcide, mais les chances
sont maintenant plus favorables qu'elles ne l'ont jamais t.

M. de Metternich m'a propos de me faire lire sa note. Je l'ai
remerci en lui disant que je la connaissais, mais que je dsirais
qu'il me la communiqut officiellement; qu'il me semblait qu'il le
devait, puisqu'il nous y avait cits, ce que je pourrais lui reprocher
d'avoir fait sans nous en avoir prvenus; qu'il fallait que nous
pussions la soutenir, et que nous ne le pouvions convenablement que
sur une communication rgulire. Il m'a donn sa parole de faire ce
que je dsirais. Mon motif particulier, pour tenir  une participation
formelle, est que ce sera l la vritable date de la rupture de la
coalition.

Je proposai, il y a quelques jours, la formation d'une commission pour
s'occuper de l'affaire de la traite des ngres. Cette proposition
allait tre faite, et je voulus m'en emparer pour faire une chose
agrable  lord Castlereagh, et le disposer par l  se rapprocher de
nous dans les questions difficiles d'Italie, que nous commenons 
aborder. J'ai obtenu quelque chose, car, de lui-mme, il m'a demand
de lui indiquer de quelle manire je proposerais de rgler l'affaire
de Naples, me promettant d'envoyer un courrier pour demander les
ordres dont il pourrait avoir besoin. Je lui ai crit la lettre
ci-jointe. Aprs l'avoir reue, il m'a propos de me montrer sa
correspondance avec lord Bentinck. Je l'ai lue, et il est certain que
les Anglais sont parfaitement libres dans cette question. Mais on a
fait  Murat de certaines promesses que l'on pourrait tre, comme
homme, embarrass de ne pas tenir, s'il avait lui-mme tenu fidlement
toutes les siennes. Je crois savoir, m'a dit lord Castlereagh[441],
que Murat a entretenu des correspondances avec Bonaparte, dans les
mois de dcembre 1813, de janvier et de fvrier 1814; mais je serais
bien aise d'en avoir la preuve. Cela faciliterait singulirement ma
marche. Si vous aviez dans vos archives de telles preuves, vous me
feriez plaisir de me les procurer. J'cris aujourd'hui dans ma lettre
au dpartement de faire faire des recherches pour trouver celles qui
pourraient exister aux affaires trangres. Il serait possible qu'il
y et quelques traces d'intelligence entre Murat et Bonaparte  la
secrtairerie d'tat[442].

  [441] Variante: _m'a-t-il dit_.

  [442] Variante: _Du reste, lord Castlereagh n'a fait aucune
  objection  la forme que je lui ai propos de suivre._

M. le comte de Jaucourt mettra srement, sous les yeux de Votre
Majest, les deux lettres que j'adresse aujourd'hui au dpartement. Je
supplie Votre Majest de vouloir bien se refuser aux propositions qui
lui seraient[443] faites  Paris relativement au pays de Gex. On ne
tient aucune des conditions auxquelles Votre Majest avait subordonn
l'change propos. Nous avons d'ailleurs beaucoup de raisons d'tre
mcontents des Genevois qui se trouvent ici. L'autorit de M. le
chancelier est plus que suffisante pour motiver l'abandon de cette
question qui a t conduite avec un peu de prcipitation.

Je suis...

  [443] Variante: _seront_.

       *       *       *       *       *

N 12 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, ce 18 dcembre 1814.

Mon cousin,

J'ai reu votre numro 15 qui m'a caus une vive satisfaction. Si
l'Angleterre se dclare franchement en faveur de la Saxe, sa runion
avec l'Autriche et la plus grande partie de l'Allemagne doit triompher
_des lumires du sicle_. J'aime la fermet de l'empereur Franois, et
la dfection du roi de Wurtemberg me touche peu. J'attends
l'explication que vous me dites au sujet de ce prince, mais, d'aprs
ce que je connais de lui, je ne serais tent de conseiller  personne
de s'y allier de bien prs.

Les lettres trouves dans la portefeuille de lord Oxford n'ont produit
aucune lumire sur les menes de Murat, mais les faits contenus dans
la lettre de Livourne, et de la vrit desquels on ne peut douter,
puisque le prince de Metternich avoue en avoir connaissance, parlent
d'eux-mmes, et il est temps[444] que toutes les puissances
s'entendent pour arracher la dernire racine du mal. A ce sujet, M. de
Jaucourt vous a srement instruit du reproche injuste, et j'ose dire
ingrat, qui a t fait au comte Hector d'Agoult. Il serait bon que
vous en parlassiez  M. de Labrador, afin que son tmoignage servt 
clairer M. de Cevallos[445], s'il est dans l'erreur, ou du moins  le
confondre, si, comme je le souponne trs violemment, il se ment 
lui-mme.

  [444] Variante: et _il est plus que temps_.

  [445] Ministre des affaires trangres d'Espagne.

Je regarde comme d'un bon augure le dsir que l'empereur de Russie
tmoigne de vous revoir. Je n'ai rien  ajouter  ce que je vous ai
dit sur les grandes affaires; mais il en est une que, d'une manire ou
d'autre, je voudrais voir terminer, c'est celle du mariage. J'ai donn
mon _ultimatum_. Je ne regarderai point  ce qui pourra se passer en
pays trangers, mais la duchesse de Berry, quelle qu'elle puisse tre,
ne franchira les frontires de la France que faisant profession
ouverte de la religion catholique, apostolique, romaine. A ce prix, je
suis non seulement prt, mais empress de conclure. Si, au contraire,
ces conditions ne conviennent pas  l'empereur de Russie, qu'il
veuille bien le dire: nous n'en resterons pas moins bons amis, et je
traiterai un autre mariage.

Je ne m'aperois pas moins que vous de votre absence, mais dans des
affaires aussi importantes, il faut s'appliquer  ce que Lucain dit de
Csar[446]. Sur quoi je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa
sainte et digne garde.

LOUIS.

  [446] Variante: il faut s'appliquer _ce que Lucain_.

       *       *       *       *       *

N 20 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRS, AU MINISTRE DES
AFFAIRES TRANGRES A PARIS.

Vienne, le 20 dcembre 1814.

Monsieur le comte,

Les questions sur la Pologne et la Saxe ne sont point encore rsolues.
M. le prince de Talleyrand rend compte au roi de la communication que
le prince de Metternich lui a faite de la note que ce dernier a
adresse aux Prussiens et par laquelle il dclare: Que le cabinet de
Vienne rprouve l'incorporation de la Saxe  la Prusse.

M. le prince de Talleyrand a rpondu par une note qui expose avec
force les principes qui doivent tre suivis dans l'arrangement des
affaires de l'Europe. On attend que les Prussiens fassent connatre
leur dcision. On assurait qu'ils avaient rdig une note trs forte
dans laquelle ils posent en principe que l'incorporation de la Saxe 
leur monarchie n'admettait plus de contradiction. On nous a dit que
l'empereur de Russie lui-mme n'avait pas voulu que cette note ft
remise.

Lord Castlereagh ne peut cacher son embarras, mais ne s'explique
encore sur rien. L'embarras de sa position tient  ce qu'il a, dans
plusieurs circonstances, abandonn la Saxe, mme par crit; et de
plus, lorsqu'il a dfendu dans les mmes notes la Pologne, il n'a
point parl de la Pologne _grande et indpendante_, mais seulement de
la Pologne.

Les affaires d'Italie, celle de Naples excepte, sur laquelle rien n'a
t dit, avancent et se traitent dans un bon sens. Rien cependant
n'est encore termin.

Les confrences sur les affaires de la Suisse ont fait des progrs et
on rdige le rapport qui doit tre soumis au comit des huit
puissances. Nous aurons l'honneur de le transmettre au dpartement ds
qu'il aura t prsent.

Agrez...

       *       *       *       *       *

N 17.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 20 dcembre 1814.

SIRE,

J'ai reu la lettre dont Votre Majest a daign m'honorer, en date du
10 dcembre et sous le numro 11.

J'ai l'honneur de lui envoyer les copies de la note de M. de
Metternich  M. de Hardenberg, au sujet de la Saxe, des tableaux qui y
taient joints[447] et de la lettre officielle que M. de Metternich
m'a crite en me communiquant ces pices. Il avait accompagn le tout
d'un billet de sa main, o il me rptait, mais moins explicitement,
ce qu'il m'avait dj dit de vive voix, que cette note serait la
dernire pice de la coalition, en ajoutant qu'il se flicitait de se
trouver sur la mme ligne que le cabinet de Votre Majest pour la
dfense d'une aussi belle cause.

  [447] Variante: _annexs_.

Je dsirais ardemment cette communication pour la raison que j'ai eu
l'honneur de dire  Votre Majest dans ma prcdente lettre. Je la
dsirais encore comme devant m'offrir une occasion toute naturelle de
faire une profession de foi qui ft connatre les principes, les vues
et les dterminations de Votre Majest. Je cherchais depuis longtemps
cette occasion: j'avais essay de diverses manires de la faire
natre, et ds qu'elle s'est offerte, je me suis ht d'en profiter,
en adressant  M. de Metternich la rponse dont j'ai l'honneur de
joindre ici une copie.

J'ai montr ce que la question de Pologne et t pour nous, si on
l'et voulu; pourquoi elle a perdu de son intrt, et j'ai ajout que
la faute n'en tait pas  nous.

En traitant la question de la Saxe, j'ai rfut les arguments
rvolutionnaires des Prussiens et de M. Cook dans son _Saxon-point_ et
je crois avoir prouv ce que jusqu'ici lord Castlereagh n'a pas pu ou
voulu comprendre, que, sous le rapport de l'quilibre, la question de
la Saxe tait plus importante que celle de la Pologne, dans les termes
o celle-ci s'est trouve rduite. Il est vident que l'Allemagne,
aprs avoir perdu son quilibre propre, ne pourrait plus servir 
l'quilibre gnral, et que son quilibre serait dtruit si la Saxe
tait sacrifie.

En cherchant  convaincre, je me suis attach  ne pas blesser. J'ai
rejet les opinions que j'ai combattues sur une sorte de fatalit, et
j'ai lou les monarques qui les soutiennent pour les porter  les
abandonner.

Quant  Votre Majest, je ne lui ai pas donn d'loges. J'ai expos
les ordres qu'elle nous a donns; qu'aurais-je pu dire de plus? les
faits parlent.

On assure que, de leur ct, les Prussiens avaient prpar une note,
en rponse  celle de M. de Metternich, et qu'elle tait violente;
mais que l'empereur de Russie,  qui elle a t montre, n'a pas voulu
qu'elle ft envoye.

Lord Castlereagh est comme un voyageur qui a perdu sa route et ne peut
la retrouver. Honteux d'avoir rapetiss la question polonaise et
d'avoir puis vainement tous ses efforts sur cette question, d'avoir
t dupe de la Prusse, quoique nous l'eussions averti, et de lui avoir
abandonn la Saxe, il ne sait plus quel parti prendre. Inquiet
d'ailleurs de l'tat de l'opinion en Angleterre, il se propose,
dit-on, d'y retourner pour la rentre du parlement et de laisser ici
lord Clancarty, pour continuer les ngociations.

Les affaires d'Italie marchent dans un assez bon sens. Je suis fond 
esprer que la reine d'trurie aura, pour Parme, l'avantage sur
l'archiduchesse Marie-Louise, et je tche de disposer les choses de
manire  ce que ces arrangements se fassent sans toucher aux
lgations.

La commission des prsances, pour laquelle j'ai nomm M. de la Tour
du Pin,  qui j'ai donn des instructions conformes  celles qu'avait
arrtes Votre Majest  ce sujet, sera probablement en tat de faire
son rapport, d'ici  dix ou douze jours.

Votre Majest trouvera peut-tre un peu longue la lettre que j'ai
adresse  M. de Metternich, mais je n'ai pas pu la faire plus courte.
Elle est calcule comme pouvant tre un jour publie et lue en
Angleterre comme en France. Tous les mots que j'emploie ont un but
particulier, que Votre Majest retrouvera dans ma volumineuse
correspondance.

Je suis...

       *       *       *       *       *

N 13 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, ce 23 dcembre 1814.

Mon cousin,

J'ai reu votre numro 16. J'y ai vu avec grande satisfaction la
conduite noble et ferme du duc de Saxe-Cobourg et du comte de Munster.
Vous savez le cas que je fais de ce dernier, et le duc, outre les
liens de parent entre nous, est frre d'une princesse que j'aime
beaucoup, la duchesse Alexandre de Wurtemberg[448]. Mais cette
satisfaction ne m'empche pas de regretter que la note ne soit pas
signe: _Verba volant, scripta autem manent._ Je suis content de votre
entretien avec le prince Adam Czartoryski; vous aurez vu dans mon
dernier numro que je dsire une rponse dfinitive sur l'affaire du
mariage; mais que je suis loin de vouloir lui imprimer le caractre
d'un march.

  [448] Antoinette-Ernestine-Amlie de Saxe-Cobourg-Saafeld, ne en
  1779 pousa, en 1798, Charles-Alexandre-Frdric, duc de Wurtemberg
  (1771-1833), gnral au service de la Russie, gouverneur de Livonie
  et de Courlande. Elle eut plusieurs enfants, parmi lesquels un
  fils, Frdric-Guillaume-Alexandre, n en 1804, qui pousa la
  princesse Marie d'Orlans, fille du roi Louis-Philippe.

L'affaire de la traite me parat en bonne position. Quant  celle de
Naples qui me touche de bien plus prs, il courait dans Vienne, au
dpart du duc de Richelieu, un bruit infiniment fcheux, bruit
confirm par des lettres particulires, mais auquel votre silence 
cet gard m'empche d'ajouter foi: celui que l'Autriche s'tait
hautement dclare en faveur de Murat, et cherchait  entraner
l'Angleterre dans le mme parti. Le succs de votre lettre  lord
Castlereagh, celui des dmarches que j'ai ordonnes en consquence, ne
tarderont pas  m'clairer sur ce que je dois esprer ou craindre.
Rien n'est mieux que ce que vous proposez dans cette lettre, mais je
ne suis pas sans inquitude sur certaines promesses faites  Murat.
Dussions-nous, ce dont je ne suis pas sr, car Bonaparte a, dans ses
derniers moments, fait anantir bien des choses, dussions-nous trouver
les preuves les plus videntes, il n'est que trop connu qu'une
politique astucieuse sait tirer de tout les inductions qu'elle juge 
propos. Quoi qu'il en soit, poursuivons notre marche; jamais on ne m'y
verra faire un seul pas en arrire.

C'tait pour l'avantage du canton de Berne que j'avais consenti 
l'change d'une partie[449] du pays de Gex; mais, puisqu'on ne veut
pas des conditions que j'y avais mises, je refuserai toute espce de
consentement, et je ne l'accorderai pas davantage  un arrangement qui
enlverait quelque chose de plus au roi, mon beau-frre[450]. Sur quoi
je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde.

LOUIS.

  [449] Variante: _portion_.

  [450] Le roi de Sardaigne, Victor-Emmanuel Ier. On sait que Louis
  XVIII avait pous sa soeur, la princesse Marie-Josphine-Louise de
  Savoie. De mme, le comte d'Artois avait pous une autre fille du
  roi Victor-Amde, la princesse Marie-Thrse.

       *       *       *       *       *

N 21 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRS, AU MINISTRE DES
AFFAIRES TRANGRES A PARIS.

Vienne, le 27 dcembre 1814.

Monsieur le comte,

Nous croyons pouvoir confirmer que l'Autriche est ramene au systme
que les ministres du roi au congrs ont eu l'ordre de soutenir avec
fermet. L'ambassade du roi, en suivant la ligne des principes trace
par ses instructions, a contribu essentiellement  relever le cabinet
de Vienne, et  lui imprimer une nergie qu'il n'avait pas.

Les Prussiens, dans une note assez forte, ont plaid la cause de
l'incorporation de la Saxe; le prince de Metternich y a rpondu, et,
pour la premire fois, il a os quitter le caractre de coalis et
nous communiquer sa note.

M. le prince de Talleyrand a cru devoir profiter de cette circonstance
pour exposer les vritables principes de la politique du cabinet de
France; et pour faire connatre ceux qui le guident et le guideront
toujours. Communication de cette dernire note a t donne  lord
Castlereagh et au prince de Wrde.

M. le prince de Talleyrand joint dans sa lettre au roi des copies de
ces diffrentes pices.

Vous observerez, monsieur le comte, que la lettre  lord Castlereagh
renferme une logique simple et prcise, qui doit faire sentir  ce
ministre que la vrit et la justice ne sont qu'une et ne peuvent
triompher par les moyens et les raisonnements dont il s'est servi
jusqu'ici.

Il nous est revenu que l'empereur Franois a t attaqu de nouveau
par l'empereur Alexandre, qui lui a demand s'il avait lu la note du
cabinet prussien, et que l'empereur Franois avait rpondu: _qu'il
l'avait lue attentivement; qu'avant cette lecture, il avait dj pris
son parti, mais qu'il tait plus dtermin que jamais  ne pas
consentir  l'incorporation de la Saxe  la Prusse_.

Depuis, l'empereur Alexandre et le roi de Prusse ont nomm des
plnipotentiaires pour traiter la question des limites en Pologne et
l'affaire de la Saxe. Nous remarquons que l'empereur de Russie a
dsign M. le comte de Rasumowski, comme pouvant tre agrable  la
cour de Vienne. M. de Metternich traitera pour l'Autriche et M. de
Hardenberg pour la Prusse. M. de Wessenberg y tiendra le protocole.

Cette affaire va donc tre, enfin, discute officiellement; elle
pourra souffrir quelque contradiction, mais probablement, elle se
terminera au trs grand avantage de la Russie.

Pour concilier et rapprocher les diffrents tats statistiques que les
Prussiens et les autres cabinets prsentaient pour l'excution des
engagements pris dans les diffrents traits, lord Castlereagh avait
propos de former une commission charge de ce travail. Les Prussiens
y consentirent,  condition que les commissaires franais en seraient
carts. Lord Stewart fut charg d'annoncer cette insolente
disposition  M. le prince de Talleyrand. Celui-ci, ressentant
vivement l'indcence de ce procd, dclara qu'un commissaire franais
serait admis ou que l'ambassade de France quitterait Vienne le
lendemain. Il ajouta qu'il voulait une rponse dans la soire mme. La
rponse fut donne affirmativement et dans les formes les plus
dfrentes.

M. le prince de Metternich, en sa qualit de prsident, a propos pour
cette commission les instructions jointes sous le numro 1. M. de
Talleyrand y a rpondu par le numro 2 et a remis au commissaire
franais des instructions analogues  sa note.

La commission se compose de:

    1 Lord Clancarty;
    2 M. le comte de Munster;
    3 M. le baron de Wessenberg;
    4 M. de Jordan, conseiller d'tat prussien;
    5 M. de Hoffmann[451];
    6 M. le duc de Dalberg;
    7 M. le baron de Martin, comme secrtaire.

  [451] Jean-Godefroy Hoffmann, conomiste et homme d'tat allemand.
  N  Breslau en 1765 il fut d'abord professeur d'conomie politique
   Koenigsberg. Il fut nomm conseiller d'tat en 1808, assista au
  trait de Paris et au congrs de Vienne, et suivit le prince de
  Hardenberg dans plusieurs missions diplomatiques. Il mourut en
  1847.

Les commissaires prussiens se lgitimrent en mme temps comme
commissaires russes; mais,  la seconde sance, on fit connatre que
M. le baron d'Anstett leur serait adjoint pour la Russie.

Nous transmettons au ministre les protocoles des sances.

Cette situation gnrale des affaires entretient l'espoir que la
Russie va terminer ce qui concerne la question des limites en Pologne,
et qu'aprs avoir obtenu ce qu'elle dsire, elle ralentira ses efforts
en faveur de la Prusse.

Le roi de Wurtemberg s'est fatigu de tous ces retards, et a quitt
hier cette capitale pour retourner dans la sienne.

On a rpandu qu'il avait sign une convention particulire, par
laquelle il consentait  l'incorporation de la Saxe  la Prusse. M. le
comte de Winzingerode, son ministre, a assur M. le duc de Dalberg que
le fait n'tait point vrai, et que les discours du prince royal de
Wurtemberg, qui est  la veille d'pouser la grande-duchesse
d'Oldenbourg, pouvaient seuls avoir donn lieu  ce bruit.

Les Allemands, au reste, voient  regret ce mariage, parce qu'ils
commencent  trouver  la Russie des intentions qui les alarment.

Le prince royal de Wurtemberg s'est, en effet, li avec M. le baron
de Stein, dont il est devenu le hros. Ils composent ensemble des
constitutions dans lesquelles chacun prend son rle; et il est
probable que cette intrigue, ouvrant les yeux aux autres tats de
l'Allemagne, les dterminera  prfrer une espce de ligue militaire
 une constitution dont tous pourraient tre dupes.

Dans les affaires d'Italie et dans la question de la navigation, rien
n'a pu tre encore avanc; mais la commission sur le rang et les
prsances s'est assemble deux fois. Aprs avoir assez longuement
dbattu l'objet de son travail, elle est parvenue  se mettre d'accord
sur le plus grand nombre d'articles. Celui relatif au salut de mer a
fait natre des objections de la part du commissaire anglais; mais,
comme il n'a parl que de l'Amrique, on pourra, en offrant de laisser
 part ce qui la regarde, juger si l'Angleterre n'avait effectivement
qu'elle en vue dans cette question. Les principes poss dans les
instructions donnes par Sa Majest ont servi de base  ce travail, et
on peut le regarder comme en tant l'application.

Il nous reste  appeler l'attention du ministre sur des articles de
gazettes prussiennes qui mritent d'tre relevs.

Le _Correspondant de Nuremberg (n 355)_, en publie deux tirs de la
_Gazette d'Aix-la-Chapelle_, qui sont des plus dplacs.

Il serait bon d'clairer le public allemand sur la conduite que la
Prusse a tenue depuis soixante ans, et ne citer que des faits pour
expliquer les motifs qui doivent loigner la France du systme de
cette puissance.

Il faut faire remarquer que tout prtexte lui est bon, que nul
scrupule ne l'arrte, que la convenance est son droit; que depuis
soixante-cinq ans, elle a port sa population de moins de quatre
millions de sujets  dix millions, et qu'elle est parvenue  se
former, si l'on peut ainsi parler, un cadre de monarchie immense, en
acqurant  et l des territoires qu'elle tend  runir en
incorporant ceux qui les sparent; que la chute terrible que lui a
value son ambition ne l'en a pas corrige, que si, dans ce moment,
l'Allemagne est encore agite, c'est  elle et  ses insinuations
qu'on le doit; qu'elle a t la premire  suivre le systme des
incorporations en Franconie, la premire  se dtacher  Ble du
systme de rsistance contre la Rvolution, la seule  pousser  la
perte de la rive gauche du Rhin...

Il faut relever fortement les menaces faites  l'gard des rsultats
d'une guerre nouvelle pour la tranquillit de la France. (Vous
observerez, monsieur le comte, que ces articles ne doivent paratre
que dans les petits journaux.)

Agrez...

       *       *       *       *       *

N 18.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 28 dcembre 1814.

SIRE,

Pendant que j'crivais  M. de Metternich la lettre dont j'ai eu
l'honneur d'envoyer une copie  Votre Majest, les Prussiens
rpondaient  sa note du 10 dcembre, rappelaient celle qu'il leur
avait adresse le 22 octobre, et le mettaient en opposition avec
lui-mme; ils cherchaient  justifier leurs prtentions sur la Saxe
par des autorits et des exemples, et contestaient surtout
l'exactitude des calculs sur lesquels M. de Metternich s'tait
appuy.

Lord Castlereagh vint chez moi avec cette rponse des Prussiens, qu'il
avait eu la permission de me communiquer. (Elle me sera donne, et
j'aurai l'honneur de l'envoyer  Votre Majest par le prochain
courrier.) Il me l'a lue. Je traitai leurs raisonnements de sophismes.
Je montrai que leurs autorits taient sans poids et leurs exemples
sans force, les cas ni les temps n'tant les mmes. A mon tour, je fis
lire  lord Castlereagh ma lettre[452]  M. de Metternich. Il la lut
trs posment; il la lut en entier et me la rendit sans profrer un
mot, soit pour approuver, soit pour contredire.

  [452] Variante: _note_.

L'objet de sa visite tait de me parler d'une commission qu'il voulait
proposer d'tablir pour vrifier les calculs respectivement produits
par la Prusse et par l'Autriche. Je lui dis que je n'avais contre cela
aucune objection  faire, mais que, si nous procdions pour cet objet
comme on avait fait jusqu' prsent pour tant d'autres, allant au
hasard, sans principes et sans rgles, nous n'arriverions  aucun
rsultat; qu'il fallait donc commencer par poser des principes;
qu'avant de vrifier des calculs, il fallait reconnatre les droits du
roi de Saxe, que nous pouvions faire  ce sujet, lui, M. de Metternich
et moi, une petite convention. Une convention, reprit-il, c'est donc
une alliance que vous proposez?--Cette convention, lui dis-je, peut
trs bien se faire sans alliance, mais ce sera une alliance si vous le
voulez. Pour moi je n'y ai aucune rpugnance.--Mais une alliance
suppose la guerre ou peut y mener, et nous devons tout faire pour
viter la guerre.--Je pense comme vous, il faut tout faire, except de
sacrifier l'honneur, la justice et l'avenir de l'Europe.--La guerre,
rpliqua-t-il, serait vue chez nous de mauvais oeil.--La guerre serait
populaire chez vous, si vous lui donniez un grand but, un but
vritablement europen.--Quel serait ce but?--Le rtablissement de la
Pologne. Il ne repoussa point cette ide et se contenta de rpondre:
Pas encore. Du reste, je n'avais fait prendre ce tour  la
conversation que pour le sonder, et savoir  quoi, dans une
supposition donne, il serait dispos. Que ce soit, lui dis-je, par
une convention ou par des notes, ou par un protocole sign de vous, de
M. de Metternich et de moi, que nous reconnaissions les droits du roi
de Saxe, la forme m'est indiffrente, c'est la chose seule qui
importe.--L'Autriche, rpondit-il, a reconnu _officiellement_ les
droits du roi de Saxe; vous les avez aussi reconnus _officiellement_;
moi, je les reconnais _hautement_; la diffrence entre nous est-elle
donc si grande qu'elle exige un acte tel que vous le demandez? Nous
nous sparmes aprs tre convenus qu'il proposerait de former une
commission pour laquelle chacun de nous nommerait un plnipotentiaire.

Le lendemain matin, il m'envoya lord Stewart pour me dire que tout le
monde consentait  l'tablissement de la commission et que l'on n'y
faisait d'autre objection, sinon que l'on s'opposait  ce qu'il y et
un plnipotentiaire franais. Qui s'y oppose? demandai-je vivement 
lord Stewart. Il me dit: Ce n'est pas mon frre.--Et qui donc?
repris-je. Il me rpondit en hsitant: Mais... ce sont... et finit
par bgayer le mot d'_allis_. A ce mot, toute patience m'chappa, et
sans sortir dans mes expressions de la mesure que je devais garder, je
mis dans mon accent plus que de la chaleur, plus que de la vhmence.
Je traai la conduite que, dans des circonstances telles que
celles-ci, l'Europe avait d s'attendre  voir tenir par les
ambassadeurs d'une nation telle que la nation anglaise, et parlant
ensuite de ce que lord Castlereagh n'avait cess de faire depuis que
nous tions[453]  Vienne, je dis que sa conduite ne resterait point
ignore, qu'elle serait juge en Angleterre, comment elle le serait,
et j'en laissai entrevoir les consquences pour lui. Je ne traitai pas
moins svrement lord Stewart lui-mme pour son dvouement aux
Prussiens, et je finis par dclarer que s'ils voulaient toujours tre
les hommes de Chaumont et faire toujours de la coalition, la France
devait au soin de sa propre dignit de se retirer du congrs, et que,
si la commission projete se formait sans qu'un plnipotentiaire
franais y ft appel, l'ambassade de Votre Majest ne resterait pas
un seul jour  Vienne. Lord Stewart, interdit, et avec l'air alarm
courut chez son frre; je l'y suivis quelques moments aprs. Mais lord
Castlereagh n'y tait pas.

  [453] Variante: _depuis qu'il tait_.

Le soir, je reus de lui un billet tout de sa main, par lequel il
m'annonait qu'ayant appris de son frre ce que je dsirais, il
s'tait empress d'en faire part  nos collgues et que tous
accdaient avec grand plaisir  ce qu'ils apprenaient m'tre agrable.

Le mme soir, M. de Metternich que j'avais vu dans le jour, fit aux
puissances qui devaient concourir  la formation de la commission, une
proposition que je lui avais suggre, savoir: de convenir que les
valuations faites par la commission auraient l'autorit et la force
d'une chose juge. Il y en joignit deux autres auxquelles je
m'empressai de souscrire: l'une que l'valuation comprt tous les
territoires conquis sur la France et ses allis, l'autre qu'elle
portt uniquement sur la population. Mais je demandai qu'on ajoutt
que la population serait estime, non d'aprs sa quotit seulement,
mais aussi d'aprs son espce. Car un paysan polonais sans capitaux,
sans terre, sans industrie, ne doit pas tre mis sur la mme ligne
qu'un habitant de la rive gauche du Rhin ou des contres les plus
fertiles ou les plus riches de l'Allemagne.

La commission, pour laquelle j'ai choisi[454] M. de Dalberg,
s'assembla ds le lendemain. Elle travaille sans relche, et lord
Clancarty y dploie le mme zle, la mme droiture et la mme fermet
qu'il a montrs dans la commission pour les affaires d'Italie, dont il
est aussi membre.

  [454] Variante: _nomm_.

Je dois  la justice de dire que lord Castlereagh a mis dans cette
affaire moins de mauvaise volont que de faiblesse; mais une faiblesse
d'autant plus inexcusable que l'opposition dont il s'tait fait
l'organe ne venait que des Prussiens.

Ma note  M. de Metternich a plu au cabinet autrichien par deux
endroits: par la dclaration que la France ne prtend et ne demande
rien pour elle-mme et par celle qui la termine. Aprs avoir lu cette
note, l'empereur d'Autriche a dit  M. de Sickingen: Tout ce qui est
crit l-dedans, je le pense.

L'empereur de Russie lui ayant demand s'il avait lu la rponse des
Prussiens  la note de M. de Metternich du 10 dcembre, il lui a
rpondu: Avant de la lire, j'avais pris mon parti, et j'y tiens plus
fortement aprs l'avoir lue. Il a, dit-on, ajout: Arrangeons[455],
s'il est possible, les affaires, mais je prie Votre Majest de ne plus
me parler de tous ces factums-l.

  [455] Variante: _Arrangez_.

Il disait au roi de Bavire: Je suis n Autrichien, mais j'ai la tte
bohme (ce qui revient  ce qu'on appelle en France une tte
bretonne). Mon parti est pris sur l'affaire de Saxe; je ne reculerai
pas.

Le prince Czartoryski, auquel j'ai communiqu ma note  M. de
Metternich, en a fait faire une copie qu'il a mise sous les yeux de
l'empereur Alexandre. L'empereur a t content de la partie qui a
rapport  lui et  ses intrts. Il avoue que la France est la seule
puissance dont le langage n'ait pas vari et qui ne l'ait point
tromp. Cependant, il a cru entrevoir qu'on lui reprochait
indirectement de ne point rester fidle  ses principes, et il a
envoy le prince Czartoryski me dire que son principe tait le bonheur
des peuples;  quoi j'ai rpondu que c'tait aussi celui de tous les
chefs de la Rvolution franaise et  toutes les poques. Il est venu
aussi  l'empereur un scrupule n de la crainte que le roi de Saxe,
conserv comme nous voulons qu'il le soit, ne soit trs malheureux. Il
le plaint, non dans sa situation actuelle, o il est dpouill et
captif; mais dans l'avenir, lorsqu'il sera remont sur son trne et
rentr dans le palais de ses pres. Mais ce scrupule n'annonce plus
une rsolution[456] aussi ferme de lui pargner un tel malheur.

  [456] Variante: _une rflexion_.

De leur ct, les Prussiens, en consentant  la formation de la
commission statistique et en y envoyant leurs plnipotentiaires, ont
videmment subordonn leurs prtentions et leurs esprances sur la
Saxe au rsultat des travaux de la commission, et ce rsultat sera
trs probablement favorable  la Saxe.

Ainsi l'affaire de la Saxe est dans une meilleure situation qu'elle
n'ait encore t.

Celle de Pologne n'est point encore termine, mais on parle de la
terminer. Les comtes de Rasumowski et Capo d'Istria traiteront pour la
Russie. M. de Metternich sera le plnipotentiaire de l'Autriche. Il
est dcid  donner  ces confrences le caractre le plus officiel.
M. de Wessenberg doit tenir le protocole. C'est M. de Hardenberg qui
sera le plnipotentiaire prussien; il sera seul. Comme il ne s'agira
dans cette ngociation que de limites, on doit voir clair dans cette
affaire, d'ici  peu de jours.

Quoique j'eusse fait lire  lord Castlereagh ma lettre  M. de
Metternich, j'ai voulu lui en envoyer une copie pour qu'elle pt se
trouver parmi les pices dont la communication pourra lui tre un jour
demande par le parlement, et je l'ai accompagne, non d'une lettre
d'envoi pure et simple, mais de celle dont j'ai l'honneur de joindre
ici une copie. Le grand problme dont le congrs doit donner la
solution, y est prsent sous une nouvelle forme, et rduit  ses
termes les plus simples. Les prmisses sont tellement incontestables
et les consquences en dcoulent si ncessairement, qu'il ne semble
pas qu'il y ait rien  rpondre. Je n'ai donc pas t surpris lorsque
M. de Metternich m'a dit que lord Castlereagh, qui lui a[457] montr
ma lettre, lui en avait paru assez embarrass.

  [457] Variante: _lui avait_.

Il existe en Italie, comme en Allemagne, une secte d'unitaires,
c'est--dire de gens qui aspirent  faire de l'Italie un seul et mme
tat. L'Autriche, avertie, a fait faire dans une mme nuit un grand
nombre d'arrestations, dans lesquelles trois gnraux de division se
trouvent compromis[458], et les papiers de la secte ont t saisis
chez un professeur nomm Rosari[459]. On ne sait par qui l'Autriche a
t informe. Quelques-uns croient que c'est par Murat, et qu'il a
livr des hommes avec lesquels il tait d'intelligence, pour s'en
faire un mrite auprs de cette cour-ci.

  [458] Variante: _compris_.

  [459] Giovanni Rosari, n en 1766,  Parme, tait un mdecin
  distingu. En 1796, il fut un des premiers  acclamer le nouvel
  tat de choses cr en Italie par les Franais. Il devint recteur
  de l'universit de Pavie et secrtaire gnral du ministre de
  l'intrieur. Compromis en 1814 dans un complot contre l'Autriche,
  il fut arrt et emprisonn. Il mourut en 1837.

Votre Majest a vu par les pices que je lui ai envoyes que je ne
perds pas de vue l'affaire de Naples. Je n'oublie pas non plus la
_delenda Carthago_, mais ce n'est pas par l qu'il est possible de
commencer.

Je pense aussi au mariage. Les circonstances ont tellement chang que
si, il y a un an, Votre Majest pouvait dsirer cette alliance, c'est
aujourd'hui  l'empereur de Russie de la dsirer. Mais cela demande
des dveloppements que je prie Votre Majest de me permettre de
rserver pour une lettre particulire que j'aurai l'honneur de lui
crire.

Quand cette lettre parviendra  Votre Majest, nous serons dans une
nouvelle anne. Je n'aurai point eu le bonheur de me trouver prs de
vous, Sire, le jour o elle aura commenc, et de prsenter  Votre
Majest, mes respectueuses flicitations et mes voeux. Je la supplie
de me permettre de les lui offrir, et de vouloir bien en agrer
l'hommage.

Je suis...

       *       *       *       *       *

N 14 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, ce 27 dcembre 1814.

Mon cousin,

Je viens de recevoir la nouvelle qu'un trait de paix et d'amiti a
t sign le 24 entre l'Angleterre et les tats-Unis. Vous en serez
srement instruit avant que cette dpche vous parvienne, et je ne
doute pas des dmarches que vous aurez[460] faites en consquence.
Nanmoins, je me hte de vous charger, en flicitant de ma part lord
Castlereagh sur cet heureux vnement, de lui faire observer tout le
parti que la Grande-Bretagne peut en tirer. Libre dsormais de
disposer de tous ses moyens, quel plus noble emploi en peut-elle
faire, que d'assurer le repos de l'Europe sur les bases de l'quit,
les seules qui soient vraiment solides? Et peut-elle y mieux parvenir
qu'en s'unissant troitement avec moi? Le prince rgent et moi, nous
sommes les seuls dsintresss[461] dans cette affaire. La Saxe ne fut
jamais l'allie de la France; jamais Naples ne fut mme  porte de
l'assister dans aucune guerre, et il en est de mme relativement 
l'Angleterre. Je suis, il est vrai, le plus proche parent des deux
rois; mais je suis avant tout roi de France et pre de mon peuple.
C'est pour l'honneur de ma couronne, c'est pour le bonheur de mes
sujets, que je ne puis consentir  laisser tablir en Allemagne un
germe de guerre pour toute l'Europe; que je ne puis souffrir en
Italie un usurpateur, dont l'existence honteuse pour tous les
souverains menace la tranquillit intrieure de tous les tats. Les
mmes sentiments animent le prince rgent, et c'est avec la plus vive
satisfaction que je le vois plus en mesure de s'y livrer.

  [460] Variante: _avez_.

  [461] Variante: _les plus_ dsintresss dans cette affaire, _car
  la Saxe_.

Je viens de vous parler en roi, je ne puis maintenant me refuser de
vous parler en homme. Il est un cas que je ne devrais pas prvoir, o
je ne songerais qu'aux liens du sang. Si les deux rois, mes cousins,
taient, comme je le fus longtemps, privs de leur sceptre, errants
sur la face de la terre, alors je m'empresserais de les recueillir, de
subvenir  leurs besoins, d'opposer mes soins  leur infortune, en un
mot, d'imiter  leur gard ce que plusieurs souverains, et surtout le
prince rgent, ont fait au mien, et comme eux, je satisferais  la
fois mon coeur et ma dignit. Mais ce cas n'arrivera jamais, j'en ai
pour garants certains la gnrosit de quelques-uns: le vritable
intrt[462] de tous. Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous ait, mon
cousin, en sa sainte et digne garde.

LOUIS.

  [462] Variante: _l'intrt_.

       *       *       *       *       *

N 15 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, ce 28 dcembre 1814[463].

  [463] Variante: _30 dcembre 1814_.

Mon cousin,

J'ai reu votre numro 17. La note de M. de Metternich m'a fait
plaisir, parce qu'enfin voil l'Autriche positivement engage, mais
votre rponse m'en a fait encore davantage. Je ne sais si l'on
pourrait l'abrger, mais je sais bien que je ne le dsirerais pas,
d'abord parce qu'elle dit tout et rien que tout ce qu'il fallait dire;
ensuite parce que je trouve plus de cette amnit si utile, et souvent
si ncessaire en affaires,  dvelopper un peu ses ides qu' les
exprimer[464] trop laconiquement.

  [464] Variante: _exposer_.

Ce que vous me dites de l'embarras o se trouve lord Castlereagh, me
prouve que j'ai eu raison de vous envoyer ma dernire dpche. Il est
possible qu'il n'aperoive pas la belle porte que la paix avec
l'Amrique lui prsente pour revenir sans honte sur ses pas.

Je suis bien aise que les affaires de la reine d'trurie prennent une
meilleure tournure, mais je ne considre ce point que comme un
acheminement vers un autre bien plus capital et auquel j'attache mille
fois plus de prix.

M. de Jaucourt vous instruit sans doute de ce que M. de Butiakin[465]
lui a dit; vous tes plus  porte que moi de savoir la vrit de ce
qu'il rapporte au sujet de Vienne, mais, s'il est vrai comme cela est
vraisemblable, que la nation russe, qui, malgr l'autocratie[466],
compte bien pour quelque chose, met de l'amour-propre au sujet du
mariage, qu'elle se souvienne que, _qui veut la fin veut les moyens_.
Quant  moi, j'ai donn mon _ultimatum_ et je n'y changerai rien.

  [465] Attach  l'ambassade de Russie  Paris.

  [466] Variante: _aristocratie_.

Sur quoi, je prie Dieu, qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et
digne garde.

LOUIS.

       *       *       *       *       *

N 22 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRS, AU MINISTRE DES
AFFAIRES TRANGRES A PARIS.

Vienne, le 3 janvier 1815.

Monsieur le comte,

La situation des affaires s'est amliore, et l'Autriche et
l'Angleterre se sont rapproches du systme que l'ambassade du roi a
dfendu et soutenu jusqu'ici.

Le cabinet russe a prsent,  la seconde confrence runie pour
rgler le partage du grand-duch de Varsovie, des articles qui
renfermaient toutes ses prtentions pour lui et pour la Prusse.

Il part du principe que le grand-duch de Varsovie est  la Russie, et
qu'elle en dtache et cde quelques parcelles  la Prusse et 
l'Autriche. L'incorporation de la Saxe  la Prusse est formellement
tablie, et un quivalent de sept cent mille mes, stipul en faveur
du roi de Saxe, sur la rive gauche du Rhin. Nous pouvons esprer qu'au
moyen d'un _commun accord_ ces propositions seront repousses. Les
ngociateurs prussiens ont demand un contre-projet auquel on va
travailler.

Les affaires d'Italie vont tre reprises. Aprs trois semaines
d'attente, la commission a reu le mmoire de l'Autriche sur les
questions de la Toscane, de Parme...

Le rapport sur les affaires de Suisse va tre discut demain dans la
commission runie  cet effet. On cartera la proposition de l'change
du pays de Gex.

L'empereur de Russie est embarrass de la position qu'il a prise.
Lui-mme avait dit  M. le prince de Talleyrand qu'il dsirait que la
France participt aux discussions qui auraient lieu dans la
commission runie pour les affaires de Pologne et de Saxe. Le
lendemain, son ministre, le comte de Rasumowski dclina que M. le
prince de Talleyrand dt assister aux confrences. Telle est la marche
incohrente de ce souverain.

On doit cependant encore se flatter qu'il reviendra sur une partie de
ses prtentions. On s'attend que le roi de Saxe devra se soumettre 
la perte de la moiti de ses tats; mais que le principe de sa
conservation sera sauv; et que ce qui pourra encore tre obtenu sur
la partie du grand-duch de Varsovie que la Russie veut incorporer
sera en diminution ncessaire aux arrangements arrts en faveur de la
Prusse, par les diffrents traits faits entre les puissances allies.

Agrez...

       *       *       *       *       *

N 19.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 4 janvier 1815.

SIRE,

J'ai reu la lettre dont Votre Majest a daign m'honorer le 23 du
mois dernier.

Le 21 du prsent mois, anniversaire d'un jour d'horreur et de deuil
ternel, il sera clbr dans l'une des principales glises de Vienne
un service solennel et expiatoire. J'en fais faire les prparatifs. En
les ordonnant, je n'ai pas suivi seulement l'impulsion de mon coeur,
j'ai encore pens qu'il fallait[467] que les ambassadeurs de Votre
Majest, se rendant les interprtes de la douleur de la France, la
fissent clater en terre trangre, et sous les yeux de l'Europe
rassemble. Tout, dans cette triste crmonie, doit rpondre  la
grandeur de son objet,  celle de la couronne de France et  la
qualit de ceux qu'elle doit avoir pour tmoins. Tous les membres du
congrs y seront invits, et je me suis assur qu'ils y viendraient.
L'empereur d'Autriche m'a fait dire qu'il y assisterait. Son exemple
sera sans doute imit par les autres souverains. Tout ce que Vienne
offre de plus distingu dans les deux sexes se fera un devoir de s'y
rendre. J'ignore encore ce que cela cotera; mais c'est une dpense
ncessaire.

  [467] Variante: _qu'il convenait_.

La nouvelle de la signature de la paix entre l'Angleterre et les
tats-Unis d'Amrique me fut annonce le premier jour de l'an par un
billet de lord Castlereagh. Je m'empressai de lui en adresser mes
flicitations; et je m'en flicitai moi-mme, sentant bien quelle
influence cet vnement pouvait avoir et sur les dispositions de ce
ministre et sur les dterminations de ceux dont nous avions eu,
jusque-l, les prtentions  combattre. Lord Castlereagh m'a fait voir
le trait. Il ne blesse l'honneur d'aucune des deux parties, et les
satisfera consquemment toutes deux.

Cette heureuse nouvelle n'tait que le prcurseur d'un vnement bien
plus heureux encore.

L'esprit de la coalition et la coalition mme avaient survcu  la
paix de Paris. Ma correspondance, jusqu' ce jour, en a offert  Votre
Majest des preuves multiplies. Si les projets que je trouvai forms
en arrivant ici eussent t excuts, la France aurait pu se trouver
pendant un demi-sicle isole en Europe, sans y avoir un seul bon
rapport. Tous mes efforts tendaient  prvenir un tel malheur; mais
mes meilleures esprances n'allaient point jusqu' me flatter d'y
russir compltement.

Maintenant, Sire, la coalition est dissoute, et elle l'est pour
toujours. Non seulement la France n'est plus isole en Europe; mais
Votre Majest a dj un systme fdratif tel que cinquante ans de
ngociations ne semblaient[468] pas pouvoir parvenir  le lui donner.
Elle marche de concert avec deux des plus grandes puissances, trois
tats du second ordre, et bientt tous les tats qui suivent d'autres
principes et d'autres maximes que les principes et les maximes
rvolutionnaires. Elle sera vritablement le chef et l'me de cette
union, forme pour la dfense des principes qu'elle a t la premire
 proclamer.

  [468] Variante: ne _sembleraient_.

Un changement si grand et si heureux ne saurait tre attribu qu'
cette protection de la Providence, si visiblement marque dans le
retour[469] de Votre Majest.

  [469] Variante: _par_ le retour.

Aprs Dieu, les causes efficientes de ce changement ont t:

Mes lettres  M. de Metternich et  lord Castlereagh, et l'impression
qu'elles ont produite;

Les insinuations que, dans la conversation dont ma dernire lettre a
rendu compte  Votre Majest, j'ai faites  lord Castlereagh,
relativement  un accord avec la France;

Les soins que j'ai pris de calmer ses dfiances, en montrant, au nom
de la France, le dsintressement le plus parfait;

La paix avec l'Amrique, qui, le tirant d'embarras de ce ct, l'a
rendu plus libre d'agir et lui a donn plus de courage;

Enfin, les prtentions de la Russie et de la Prusse, consignes dans
le projet russe dont j'ai l'honneur de joindre ici une copie et
surtout, le ton avec lequel ces prtentions ont t mises en avant et
soutenues, dans une confrence entre leurs plnipotentiaires et ceux
de l'Autriche. Le ton arrogant pris dans cette pice indcente et
amphigourique avait tellement bless lord Castlereagh, que, sortant de
son calme habituel, il avait dclar que les Russes prtendaient donc
imposer la loi, et que l'Angleterre n'tait pas faite pour la recevoir
de personne.

Tout cela l'avait dispos, et je profitai de cette disposition pour
insister sur l'accord dont je lui parlais depuis longtemps. Il s'anima
assez pour me proposer d'crire ses ides  cet gard. Le lendemain de
cette conversation, il vint chez moi, et je fus agrablement surpris
lorsque je vis qu'il avait donn  ses ides la forme d'articles.

Je l'avais, jusqu' prsent, fort peu accoutum aux loges, ce qui le
rendit plus sensible  tout ce que je lui dis de flatteur sur son
projet. Il demanda que nous le lussions avec attention, M. de
Metternich et moi. Dans la soire[470], et aprs avoir fait quelques
changements de rdaction, nous l'avons adopt sous la forme de
convention. Dans quelques articles, la rdaction aurait pu tre plus
soigne; mais avec des gens d'un caractre faible, il fallait se
presser de finir, et nous l'avons signe cette nuit. Je m'empresse de
l'adresser  Votre Majest.

  [470] Variante: _Je pris heure dans la soire_, et aprs.

Elle m'avait autoris en gnral, par ses lettres et spcialement par
ses instructions particulires du 25 octobre,  promettre 
l'Autriche et  la Bavire sa coopration la plus active, et
consquemment  stipuler en faveur de ces deux puissances les secours
dont les forces qui leur seraient opposes en cas de guerre rendraient
la ncessit probable. Elle m'y avait autoris, mme dans la
supposition que l'Angleterre restt neutre. Or l'Angleterre,
aujourd'hui, devient partie active, et, avec elle, les Provinces Unies
et le Hanovre, ce qui rend la position de la France superbe.

Le gnral Dupont m'ayant crit le 9 novembre que Votre Majest aurait
au 1er janvier, cent quatre-vingt mille hommes disponibles, et cent
mille de plus au mois de mars, sans faire aucune nouvelle leve, j'ai
pens qu'un secours de cent cinquante mille hommes pouvait tre
stipul sans inconvnient. L'Angleterre s'engageant  fournir le mme
nombre de troupes, la France ne pouvait pas rester,  cet gard,
au-dessous d'elle.

L'accord n'tant fait que pour un cas de dfense, les secours ne
devront tre fournis que si l'on est attaqu; et il est grandement 
croire que la Russie et la Prusse ne voudront pas courir cette chance.

Toutefois, ce cas pouvant arriver et rendre ncessaire une convention
militaire, je prie Votre Majest de vouloir bien ordonner que M. le
gnral Ricard[471] me soit envoy pour m'assister. Il a la confiance
de M. le marchal duc de Dalmatie; ayant t longtemps en Pologne et
particulirement  Varsovie, il a des connaissances locales qui
peuvent tre fort utiles pour des arrangements de cette nature et
l'opinion qui m'a t donne de son mrite et de son habilet me le
font prfrer  tout autre. Mais il est ncessaire qu'il vienne
incognito, et que le ministre de la guerre, aprs lui avoir donn les
documents ncessaires, lui recommande le plus profond secret. D'aprs
ce qu'on m'en a dit, c'est un homme bien lev,  qui Votre Majest
pourrait mme, si elle le jugeait convenable, donner directement des
ordres.

  [471] tienne Ricard, n en 1771  Castres, engag volontaire en
  1792. Il devint l'aide de camp de Soult, et fut promu gnral de
  brigade en 1806. Il se rallia aux Bourbons en 1814, fut nomm pair
  de France. Il prit sa retraite en 1821, et mourut en 1843.

Je supplie Votre Majest de vouloir bien ordonner que les
ratifications de la convention soient expdies et me soient envoyes
le plus promptement qu'il sera possible[472]. Votre Majest croira
srement devoir recommander  M. de Jaucourt de n'employer pour ce
travail que des hommes de la discrtion la plus prouve.

  [472] Variante: _le plus promptement possible_.

L'Autriche ne voulant point aujourd'hui envoyer[473] de courriers 
Paris, pour ne point veiller de soupons, et voulant que son ministre
ait connaissance de la convention, dsire que M. de Jaucourt la fasse
lire  M. de Vincent, en lui disant[474] qu'elle doit tre trs
secrte.

  [473] Variante: envoyer _aujourd'hui_.

  [474] Variante: _galement_.

J'espre que Votre Majest voudra bien ensuite grossir de ces deux
pices le recueil de toutes celles que j'ai eu l'honneur de lui
envoyer jusqu' ce jour.

Le but de l'accord que nous venons de faire est de complter les
dispositions du trait de Paris, de la manire la plus conforme  son
vritable esprit, et au plus grand intrt de l'Europe.

Mais, si la guerre venait  clater, on pourrait lui donner un but qui
en rendrait le succs presque infaillible, et procurerait  l'Europe
des avantages incalculables.

La France, dans une guerre noblement faite[475], achverait de
reconqurir l'estime et la confiance de tous les peuples, et une telle
conqute vaut mieux que celle d'une ou de plusieurs provinces, dont la
possession n'est heureusement ncessaire, ni  sa force relle, ni 
sa prosprit[476].

Je suis...

  [475] Variante: _aussi_ noblement faite.

  [476] Voir l'Appendice qui suit. On y trouvera le texte du trait
  du 3 janvier, et une longue note de M. de Bacourt.




APPENDICE


Nous donnons ici le texte de la convention du 3 janvier 1815, quoique
nous n'en ayons trouv aucune copie dans les papiers de M. Talleyrand,
pas plus que des autres pices dont il fait mention dans ses dpches.
Mais cette convention a t publie dans les _State-papers_ anglais,
d'o nous la tirons, et nous la ferons suivre de quelques dtails, en
partie ignors, en partie oublis par M. de Talleyrand; sur la
publicit qu'elle reut dans le temps.


TRAIT SECRET D'ALLIANCE DFENSIVE CONCLU A VIENNE LE 3 JANVIER 1815
ENTRE L'AUTRICHE, LA FRANCE ET LA GRANDE-BRETAGNE.

     _Au nom de la trs sainte et indivisible Trinit._

     Sa Majest le roi du royaume-uni de la Grande-Bretagne et
     d'Irlande, Sa Majest le roi de France et de Navarre, et Sa Majest
     l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohme, tant convaincus
     que les puissances, qui ont  complter les dispositions
     du trait de Paris, doivent tre maintenues dans un tat de scurit
     et d'indpendance parfaites, pour pouvoir fidlement et dignement
     s'acquitter d'un si important devoir, regardant en consquence
     comme ncessaire,  cause de prtentions rcemment manifestes,
     de pourvoir aux moyens de repousser toute agression  laquelle
     leurs propres possessions ou celles de l'un d'eux pourraient se
     trouver exposes, en haine des propositions qu'ils auraient cru de
     leur devoir de faire et de soutenir d'un commun accord, par
     principe de justice et d'quit; et n'ayant pas moins  coeur de
     complter les dispositions du trait de Paris de la manire la
     plus conforme qu'il sera possible  ses vritables but et esprit,
     ont  ces fins rsolu de faire entre eux une convention solennelle
     et de conclure une alliance dfensive.

     En consquence, Sa Majest le roi du royaume-uni de la Grande-Bretagne
     et d'Irlande a,  cet effet, nomm pour son plnipotentiaire,
     le trs honorable Robert Stewart, vicomte Castlereagh...

     Sa Majest le roi de France et de Navarre, M. Charles-Maurice
     de Talleyrand-Prigord, prince de Talleyrand...

     Et Sa Majest l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de
     Bohme, M. Clment-Wenceslas-Lothaire, prince de
     Metternich-Winneburg-Ochsenhausen...

     Lesquels, aprs avoir chang leurs pleins pouvoirs, trouvs en
     bonne et due forme, sont convenus des articles suivants:

     ARTICLE PREMIER.--Les hautes parties contractantes s'engagent
     rciproquement, et chacune d'elles envers les autres,  agir
     de concert, avec le plus parfait dsintressement et la plus complte
     bonne foi, pour faire qu'en excution du trait de Paris, les
     arrangements qui doivent en complter les dispositions soient
     effectus de la manire la plus conforme qu'il sera possible au
     vritable esprit de ce trait.

     Si, par suite, et en haine des propositions qu'elles auront
     faites et soutenues d'un commun accord, les possessions d'aucune
     d'elles taient attaques, alors, et dans ce cas, elles
     s'engagent et s'obligent  se tenir pour attaques toutes trois,
      faire cause commune entre elles, et  s'assister mutuellement
     pour repousser une telle agression avec toutes les forces
     ci-aprs spcifies.

     ARTICLE II.--Si par le motif exprim ci-dessus, et pouvant seul
     amener le cas de la prsente alliance, l'une des hautes parties
     contractantes se trouvait menace par une ou plusieurs
     puissances, les deux autres parties devront, par une
     intervention amicale, s'efforcer, autant qu'il sera en elles, de
     prvenir l'agression.

     ARTICLE III.--Dans le cas o leurs efforts pour y parvenir
     seraient inefficaces, les hautes parties contractantes promettent de
     venir immdiatement au secours de la puissance attaque, chacune
     d'elles avec un corps de cent cinquante mille hommes.

     ARTICLE IV.--Chaque corps auxiliaire sera respectivement
     compos de cent vingt mille hommes d'infanterie et de trente
     mille hommes de cavalerie, avec un train d'artillerie et de munitions
     proportionn au nombre des troupes.

     Le corps auxiliaire, pour contribuer de la manire la plus
     efficace  la dfense de la puissance attaque ou menace, devra
     tre prt  entrer en campagne dans le dlai de six semaines au
     plus tard, aprs que la rquisition en aura t faite.

     ARTICLE V.--La situation des pays qui pourraient devenir le
     thtre de la guerre, ou d'autres circonstances pouvant faire
     que l'Angleterre prouve des difficults  fournir, dans le
     terme fix, le secours stipul en troupes anglaises et  le
     maintenir sur le pied de guerre, Sa Majest britannique se
     rserve le droit de fournir son contingent  la puissance
     requrante en troupes trangres,  la solde de l'Angleterre, ou
     de payer annuellement  ladite puissance une somme d'argent,
     calcule  raison de vingt livres sterling par chaque soldat
     d'infanterie, et de trente livres sterling par cavalier, jusqu'
     ce que le secours stipul soit complt.

     Le mode d'aprs lequel la Grande-Bretagne fournira son secours
     sera dtermin  l'amiable, pour chaque cas particulier, entre
     Sa Majest britannique et la puissance menace, aussitt que la
     rquisition aura eu lieu.

     ARTICLE VI.--Les hautes parties contractantes s'engagent, pour
     le cas o la guerre surviendrait,  convenir  l'amiable du
     systme de coopration le mieux appropri  la nature ainsi qu'
     l'objet de la guerre, et  rgler de la sorte les plans de
     campagne, ce qui concerne le commandement par rapport auquel
     toutes facilits seront donnes, les lignes d'opration des
     corps qui seront respectivement employs, les marches de ces
     corps et leurs approvisionnements en vivres et en fourrages.

     Article VII.--S'il est reconnu que les secours stipuls ne
     sont pas proportionns  ce que les circonstances exigent, les
     hautes parties contractantes se rservent de convenir entre elles,
     dans le plus bref dlai, d'un nouvel arrangement qui fixe le
     secours additionnel qu'il sera jug ncessaire de fournir.

     ARTICLE VIII.--Les hautes parties contractantes se promettent
     l'une  l'autre que, si celles qui auront fourni les secours
     stipuls ci-dessus se trouvent,  raison de ce, engages dans une
     guerre directe avec la puissance contre laquelle ils auront t
     fournis, la partie requrante et les parties requises, tant entres
     dans la guerre comme auxiliaires, ne feront la paix que d'un
     commun consentement.

     ARTICLE IX.--Les engagements contracts par le prsent
     trait ne prjudicieront en rien  ceux que les hautes parties
     contractantes, ou aucune d'elles, peuvent avoir et ne pourront
     empcher ceux qu'il leur plairait de former avec d'autres puissances,
     en tant, toutefois, qu'ils ne sont et ne seront point contraires
      la fin de la prsente alliance.

     ARTICLE X.--Les hautes parties contractantes, n'ayant aucune vue
     d'agrandissement et n'tant animes que du seul dsir de se
     protger mutuellement dans l'exercice de leurs droits et dans
     l'accomplissement de leurs devoirs comme tats indpendants,
     s'engagent, pour les cas o, ce qu' Dieu ne plaise, la guerre
     viendrait  clater,  considrer le trait de Paris comme ayant
     force pour rgler,  la paix, la nature, l'tendue et les
     frontires de leurs possessions respectives.

     ARTICLE XI.--Elles conviennent, en outre, de rgler tous les
     autres objets d'un commun accord, adhrant, autant que les
     circonstances pourront le permettre, aux principes et aux
     dispositions du trait de Paris, susmentionn.

     ARTICLE XII.--Les hautes parties contractantes se rservent,
     par la prsente convention, le droit d'inviter toute autre puissance
      accder  ce trait dans tel temps et sous telles conditions qui
     seront convenus entre elles.

     ARTICLE XIII.--Sa Majest le roi du royaume-uni de la
     Grande-Bretagne et d'Irlande, n'ayant sur le continent de l'Europe
     aucune possession qui puisse tre attaque dans le cas de guerre
     auquel le prsent trait se rapporte, les hautes parties contractantes
     conviennent que ledit cas de guerre survenant, si les territoires
     de Sa Majest le roi de Hanovre ou les territoires de Son
     Altesse le prince souverain des Provinces-Unies, y comprise ceux
     qui se trouvent actuellement soumis  son administration, taient
     attaqus, elles seront obliges d'agir pour repousser cette agression,
     comme si elle avait lieu contre leur propre territoire.

     ARTICLE XIV.--La prsente convention sera ratifie, et les
     ratifications en seront changes  Vienne, dans le dlai de six
     semaines, ou plus tt si faire se peut.

     En foi de quoi les plnipotentiaires respectifs l'ont signe et y
     ont appos le cachet de leurs armes.

     Fait  Vienne, le trois janvier, l'an de grce mil huit cent quinze.

       CASTLEREAGH.
       Le prince DE METTERNICH.
       Le prince DE TALLEYRAND.


     ARTICLE SPAR ET SECRET.

     Les hautes parties contractantes conviennent spcialement, par
     le prsent article, d'inviter le roi de Bavire, le roi de
     Hanovre et le prince souverain des Provinces-Unies,  accder
     au trait, de ce jour, sous des conditions raisonnables pour ce
     qui sera relatif  la quotit des secours  fournir pour chacun
     d'eux; les hautes parties contractantes s'engageant, de leur
     ct,  ce que les clauses respectives des traits en faveur de
     la Bavire, du Hanovre et de la Hollande reoivent leur plein
     et entier effet.

     Il est entendu cependant que, dans le cas o l'une des
     puissances ci-dessus dsignes refuserait son accession, aprs
     avoir t invite  la donner, comme il est dit ci-dessus,
     cette puissance sera considre comme ayant perdu tout droit
     aux avantages auxquels elle aurait pu prtendre, en vertu des
     stipulations de la convention de ce jour.

     Le prsent article spar et secret aura la mme force et
     valeur que s'il tait insr mot  mot  la convention de ce
     jour; il sera ratifi et les ratifications en seront changes
     en mme temps.

     En foi de quoi les plnipotentiaires respectifs l'ont sign et
     y ont appos le cachet de leurs armes.

     Fait  Vienne, le trois janvier mil huit cent quinze.

     (_Suivent les signatures._)

       *       *       *       *       *

     Le roi Louis XVIII, ainsi qu'on l'a vu par la dpche de M. de
     Talleyrand, reut une copie de la convention du 3 janvier, et
     l'original de cette convention reste secrte avait t dpos
     au ministre des affaires trangres  Paris. Lorsque
     l'empereur Napolon revint de l'le d'Elbe, on assure qu'un
     employ suprieur de ce ministre, voulant se faire valoir prs
     de lui, porta  l'empereur la convention en question. Une autre
     version voudrait que c'et t dans le secrtaire mme de Louis
     XVIII que Napolon trouva la convention. Quoi qu'il en soit sur
     le plus ou moins de vraisemblance de ces deux versions, il
     reste certain que Napolon eut connaissance de la convention,
     et ne perdit pas un instant pour essayer d'en tirer parti.

     Tout le corps diplomatique tranger accrdit prs de Louis
     XVIII avait quitt Paris bientt aprs l'entre de l'empereur
     Napolon dans cette capitale. Un employ de la lgation de
     Russie, M. Butiakin, celui mme dont il est fait mention dans
     une des dpches de M. de Talleyrand, y avait prolong son
     sjour. Le duc de Vicence, devenu ministre des affaires
     trangres, le fait appeler, lui dit qu'il a une communication
     importante  faire parvenir  l'empereur de Russie, et lui
     demande s'il voudrait s'en charger, mais  la condition de la
     porter sans retard. M. Butiakin accepta, et, peu d'heures
     aprs, le duc de Vicence lui remit un paquet qui contenait une
     copie de la convention et une lettre par laquelle il cherchait
      enflammer l'empereur Alexandre contre les allis perfides qui
     le trompaient. Napolon avait cru par ce moyen rompre la
     coalition.

     M. Butiakin arriva  Vienne dans les premiers jours du mois
     d'avril 1815. Peu aprs son arrive, l'empereur Alexandre
     invita M. de Metternich  se rendre chez lui et lui montra la
     copie de la convention en lui disant: Connaissez-vous cela?
     Aprs avoir joui pendant quelque temps de l'embarras du
     ministre autrichien, il lui dit avec douceur: Mais oublions
     tout cela; il s'agit de renverser notre ennemi commun, et cette
     pice que lui-mme m'a envoye prouve combien il est dangereux
     et habile. Et, en mme temps, l'empereur Alexandre jeta la
     pice au feu. Il fit aussi promettre  M. de Metternich de ne
     rien communiquer  M. de Talleyrand de ce qui venait de se
     passer, et M. de Metternich, heureux d'chapper  si bon
     march de ce mchant pas, promit et se tut.

     L'empereur Alexandre croyait avoir encore besoin de M. de
     Metternich et il le mnagea dans cette circonstance critique.
     Mais il n'en fut pas de mme avec M. de Talleyrand, auquel il
     ne dit pas un mot de la convention du 3 janvier, rservant,
     sans doute, sa vengeance pour une autre occasion. En effet,
     aprs la bataille de Waterloo et la rentre du roi  Paris, les
     plnipotentiaires russes, qui, l'anne prcdente, s'taient
     montrs si conciliants, et qui avaient toujours travaill 
     amoindrir les exigences de leurs collgues envers la France,
     devinrent aussi difficultueux que ceux-ci, et ce n'est qu'aprs
     la retraite de M. de Talleyrand et l'entre du duc de Richelieu
     au ministre, que les plnipotentiaires russes prirent, dans
     une certaine mesure, le parti de la France contre les
     prtentions exorbitantes des autres puissances. (_Note de M. de
     Bacourt._)




FIN DU TOME DEUXIME




TABLE DU TOME DEUXIME


    SIXIME PARTIE
    1809-1813                                            1


SEPTIME PARTIE

    CHUTE DE L'EMPIRE.--RESTAURATION                   127
    APPENDICE                                          257


HUITIME PARTIE

    CONGRS DE VIENNE (1814-1815)                      273
    APPENDICE                                          561




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End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires du prince de Talleyrand ,
Volume II (of V), by Charles-Maurice de Talleyrand Prigord

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Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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